The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome
1, by Frdric Bastiat

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 1
       mises en ordre, revues et annotes d\'aprs les manuscrits de l\'auteur

Author: Frdric Bastiat

Editor: Prosper Paillottet

Release Date: February 24, 2011 [EBook #35390]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 1 ***




Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the
Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT




LA MME DITION

EST PUBLIE EN SEPT BEAUX VOLUMES IN-8{o}

Prix des 7 volumes: 35 fr.


CORBEIL typ. et str. de CRT.




OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


Deuxime dition.


TOME PREMIER


CORRESPONDANCE

MLANGES




PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

diteurs du Journal des conomistes de la Collection des principaux
conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du
Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc.

RUE RICHELIEU, 14

1862




PRFACE


J'ai exerc le droit de proprit sur les oeuvres de Frdric
Bastiat, pour le compte d'une socit de ses amis, forme peu de
jours aprs sa mort, et, conformment  l'intention des socitaires,
dont je faisais partie, je l'ai exerc dans le but unique de
favoriser la propagation de ses crits. En 1851, parut la seconde
dition des _Harmonies_, comprenant le complment que j'avais
rapport de Rome. En 1855, furent imprimes les oeuvres compltes,
en six volumes, dont les deux premiers ne sont qu'une runion
d'articles de journaux, d'opuscules et de lettres. Rien de ceci
n'et peut-tre figur dans un volume, du vivant de l'auteur, avec
son consentement. Mais on comprend que des amis qui lui survivent ne
se soient pas fait une loi d'tre aussi modestes ou svres pour lui
qu'il l'et t lui-mme, et qu'au contraire sa disparition de ce
monde leur ait impos le devoir d'utiliser autant que possible ce
qu'il y a laiss.

Quoi qu'il en soit, l'vnement nous a donn raison: l'dition de
1855 est puise, il faut une dition nouvelle.

Dans celle-ci, les amis de Bastiat n'ont plus  intervenir,
puisqu'aux termes de la loi, depuis le 24 dcembre 1860, leur
proprit est tombe dans le domaine public. Cependant comme ils
n'avaient vu, dans l'acquisition qu'ils avaient faite, qu'un moyen
d'honorer la mmoire de leur ami et s'taient interdit toute
prtention  des avantages matriels, il arrive, en considration du
dsintressement de leur zle, qu'on veut bien admettre encore
aujourd'hui leur reprsentant  se mler de l'dition nouvelle,  la
surveiller et  l'augmenter un peu.

Ma surveillance portera sur tous les volumes,  l'exception du
second, qui se trouve dj rimprim au moment o j'entre en
possession du droit de corriger les preuves.

Avant de songer  augmenter, je m'tais demand s'il n'tait pas
plus prudent de faire quelques retranchements. Je consultai  ce
sujet un homme minent, qui n'tait pas de notre petite
socit--forme  la hte, elle ne se composait que de
compatriotes,--mais qui tait, qui est rest un ami de Bastiat dans
toute la force du terme. Voici ce que rpondit M. Cobden.

En vue de mon habitation, sur une hauteur qui l'avoisine, se trouve
une plantation d'arbres qui ont besoin d'tre claircis. Je
m'entretins de cette ncessit, il y a quelques semaines, avec un
voisin qui me dit  la fin de notre conversation:--Quand vous serez
dcid  l'claircie, donnez plein pouvoir  un tranger de la
faire, car, dans les dispositions o je vous vois, vous trouveriez
de bonnes raisons pour sauver de la hache chacun de vos arbres.--Eh
bien! je suis dans les mmes dispositions  l'gard des crits de
Bastiat, et je ne me rsignerais pas aisment  en sacrifier une
seule ligne.

M. Cobden a raison et il m'ouvre les yeux, me dis-je; le temps des
trangers n'est pas encore venu. Nous qui avons connu, aim et
admir Bastiat, donnons-le tout entier; la postrit choisira, s'il
y a choix  faire. Et puisque j'ai recueilli, depuis 1855, d'autres
fragments, d'autres articles de journaux, d'autres lettres, il faut
que la nouvelle dition contienne, non pas un volume de moins, mais
un volume de plus.

Ceci rsolu, venait la question du classement des pices indites.
Les distribuer, d'aprs leur nature, dans les divers volumes fut ma
premire ide. Je l'abandonnai, dans l'intrt des acheteurs de
l'dition de 1855, et me dcidai  comprendre tout ce que j'avais
d'indit dans un volume supplmentaire. En se procurant ce volume,
le septime, qui se vendra sparment, tout possesseur de la
prcdente dition aura Bastiat complet.

J'aurais voulu remercier ici quelques personnes pour l'assistance,
les bons conseils et les encouragements qu'elles m'ont prodigus
pendant le cours de ma tche; mais elles ne me le permettent pas, et
toutes, M. de Fontenay en tte, me tiennent  peu prs ce langage:
Nous avons autant que vous le droit d'aimer Bastiat, nous en usons,
et vous n'avez pas pour cela de remercments  nous faire.

Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste plus qu' remercier Bastiat
des excellents amis qu'il m'a donns.

                                              P. PAILLOTTET.




NOTICE

SUR LA VIE ET LES CRITS

DE FRDRIC BASTIAT.


Frdric Bastiat est n  Bayonne, le 19 juin 1801, d'une famille
honorable et justement considre dans le pays. Son pre tait un
homme remarquablement dou de tous les avantages du corps et de
l'esprit, brave, loyal, gnreux. On dit que Frdric, son fils
unique, avait avec lui la plus grande ressemblance. En 1810, F.
Bastiat resta orphelin sous la tutelle de son grand-pre; sa tante,
mademoiselle Justine Bastiat (qui lui a survcu), lui servit de
mre:--c'est cette parente dont les lettres de Bastiat parlent avec
une si tendre sollicitude. Aprs avoir t un an au collge de
Saint-Sever, Bastiat fut envoy  Sorrze, o il fit de trs-bonnes
tudes. C'est l qu'il se lia d'une amiti intime avec M. V.
Calmtes,--aujourd'hui conseiller  la Cour de Cassation,-- qui
sont adresses les premires lettres de la _Correspondance_.

Quelques particularits de cette liaison d'enfance rvlent dj la
bont et la dlicatesse infinies que Bastiat portait en toutes
choses. Robuste, alerte, entreprenant et passionn pour les
exercices du corps, il se privait presque toujours de ces plaisirs,
pour tenir compagnie  son ami que la faiblesse de sa sant
loignait des jeux violents. Cette amiti remarquable tait
respecte par les matres eux-mmes; elle avait des privilges
particuliers, et pour que tout ft plus compltement commun entre
les deux lves, on leur permettait de faire leurs devoirs en
collaboration et sur la mme copie signe des deux noms. C'est ainsi
qu'ils obtinrent, en 1818, un prix de posie. La rcompense tait
une mdaille d'or; elle ne pouvait se partager: Garde-la, dit
Bastiat qui tait orphelin; puisque tu as encore ton pre et ta
mre, la mdaille leur revient de droit.

En quittant le collge de Sorrze, Bastiat, que sa famille destinait
au commerce, entra, en 1818, dans la maison de son oncle,  Bayonne.
 cette poque, le plaisir tint naturellement plus de place dans sa
vie que les affaires. Nous voyons pourtant, dans ses lettres, qu'il
prenait sa carrire au srieux, et qu'il gardait, au milieu des
entranements du monde, un penchant marqu pour la retraite;
tudiant, quelquefois jusqu' se rendre malade, tour  tour ou tout
ensemble, les langues trangres, la musique, la littrature
franaise, anglaise et italienne, la question religieuse, l'conomie
politique enfin, que depuis l'ge de dix-neuf ans il a toujours
travaille.

Vers l'ge de vingt-deux  vingt-trois ans, aprs quelques
hsitations sur le choix d'un tat, il revint, pour obir aux dsirs
de sa famille, se fixer  Mugron, sur les bords de l'Adour, dans une
terre dont la mort de son grand-pre (1825) le mit bientt en
possession. Il parat qu'il y tenta des amliorations agricoles: le
rsultat en fut assez mdiocre, et ne pouvait gure manquer de
l'tre dans les conditions de l'entreprise. D'abord, c'tait vers
1827, et  ce moment la science agronomique n'existait pas en
France. Ensuite, il s'agissait d'un domaine de 250 hectares environ,
subdivis en une douzaine de mtairies; et tous les agriculteurs
savent que le rgime parcellaire et routinier du mtayage oppose 
tout progrs srieux un enchevtrement presque infranchissable de
difficults matrielles et surtout de rsistances morales. Enfin, le
caractre de Bastiat tait incapable de se plier--on pourrait dire
de s'abaisser--aux qualits troites d'exactitude, d'attention
minutieuse de patiente fermet, de surveillance dfiante, dure, pre
au gain, sans lesquelles un propritaire ne peut diriger
fructueusement une exploitation trs-morcele. Il avait bien
entrepris, pour chaque culture et chaque espce d'engrais, de tenir
exactement compte des dbourss et des produits, et ses essais
durent avoir quelque valeur thorique; mais, dans la pratique, il
tait trop indiffrent  l'argent, trop accessible  toutes les
sollicitations, pour dfendre ses intrts propres, et la condition
de ses mtayers ou de ses ouvriers dut seule bnficier de ses
amliorations.

L'agriculture ne fut donc gure, pour Bastiat, qu'un got ou un
semblant d'occupation. L'intrt vritable, le charme srieux de sa
vie campagnarde, ce fut au fond l'tude, et la conversation qui est
l'tude  deux,--la confrence, comme dit Montaigne, qui apprend et
exerce en un coup, quand elle s'tablit entre deux esprits
distingus. Le bon gnie de Bastiat lui fit rencontrer,  ct de
lui, cette intelligence-soeur, qui devait, en quelque sorte, doubler
la sienne. Ici vient se placer un nom qui fut si profondment ml
 l'existence intime et  la pense de Bastiat, qu'il l'en spare 
peine lui-mme dans ses derniers crits: c'est celui de M. Flix
Coudroy. Si Calmtes est le camarade du coeur et des jeunes
impressions, Coudroy est l'ami de l'intelligence et de la raison
virile, comme plus tard R. Cobden sera l'ami politique, le frre
d'armes de l'action extrieure et du rude apostolat.

Cette intimit a t trop fconde en grands rsultats pour que nous
ne nous arrtions pas un moment  dire la manire dont elle
s'engrena:--C'est M. F. Coudroy qui nous l'a raconte. Son
ducation, ses opinions de famille, plus encore peut-tre sa nature
nerveuse, mlancolique et mditative, l'avaient tourn de bonne
heure du ct de l'tude de la philosophie religieuse. Un moment
sduit par les utopies de Rousseau et de Mably, il s'tait rejet
ensuite, par dgot de ces rves, vers la _Politique sacre_ et la
_Lgislation primitive_, sous ce dogme absolu de l'Autorit, si
loquemment prch alors par les de Maistre et les Bonald,--o l'on
ne comprend l'ordre que comme rsultat de l'abdication complte de
toutes les volonts particulires sous une volont unique et
toute-puissante,--o les tendances naturelles de l'humanit sont
supposes mauvaises, et par consquent condamnes  un suicide
perptuel,--o enfin la libert et le sentiment de la dignit
individuelle sont considrs comme des forces insurrectionnelles,
des principes de dchance et de dsordre. Quand les deux jeunes
gens se retrouvrent, en sortant l'un de l'cole de droit de
Toulouse, l'autre des cercles de Bayonne, et qu'on se mit  parler
d'opinions et de principes, Bastiat, qui avait dj entrevu en
germe, dans les ides d'Ad. Smith, de Tracy et de J.-B. Say, une
solution tout autre du problme humain, Bastiat arrtait  chaque
pas son ami, lui montrant par les faits conomiques comment les
manifestations libres des intrts individuels se limitent
rciproquement par leur opposition mme, et se ramnent mutuellement
 une rsultante commune d'ordre et d'intrt gnral;--comment le
mal, au lieu d'tre une des tendances positives de la nature
humaine, n'est au fond qu'un accident de la recherche mme du bien,
une erreur que corrigent l'intrt gnral qui le surveille et
l'exprience qui le poursuit dans les faits;--comment l'humanit a
toujours march d'tape en tape, en brisant  chaque pas quelqu'une
des lisires de son enfance;--comment, enfin, la libert n'est pas
seulement le rsultat et le but, mais le principe, le moyen, la
condition ncessaire de ce grand et incontestable mouvement.....

Il tonna d'abord un peu, puis finit par conqurir  ces ides
nouvelles son ami, dont l'esprit tait juste et le coeur sincrement
passionn pour le vrai. Toutefois, ce ne fut pas sans recevoir
lui-mme une certaine impression de ces grandes thories de Bonald
et de Maistre:--car les ngations puissantes ont le bon effet
d'lever forcment  une hauteur gale le point de vue des systmes
qui les combattent. Il y eut sans doute des compromis, des
concessions mutuelles; et c'est peut-tre  une sorte de pntration
rciproque des deux principes ou des deux tendances qu'il faudrait
attribuer le caractre profondment religieux qui se mle, dans les
crits de Bastiat,  la fire doctrine du _progrs par la libert_.

Nous n'avons pas la prtention de chercher quelle put tre la _mise de
fonds_ que chacun des deux associs d'ides versa ainsi  la masse
commune. Nous pensons que de part et d'autre l'apport fut considrable.
Le seul ouvrage de M. Coudroy que nous connaissions, sa brochure _sur le
duel_, nous a laiss une haute opinion de son talent, et l'on sait que
Bastiat a eu un moment la pense de lui lguer  finir le second volume
de ses _Harmonies_. Il semblerait pourtant que dans l'association, l'un
apportait plus particulirement l'esprit d'entreprise et d'initiative,
l'autre l'lment de suite et de continuit. Bastiat avait le travail
capricieux, comme les natures artistes; il procdait par intuitions
soudaines, et, aprs avoir franchi d'un lan toute une tape, il
s'endormait dans les dlices de la flnerie. L'ami Coudroy, comme le
volant rgulateur de la machine, absorbait de temps en temps cet excs
de mouvement, pour le rendre en impulsion fconde  son paresseux et
distrait socitaire. Quand celui-ci recevait quelque ouvrage nouveau, il
l'apportait  Coudroy, qui le dgustait, notait avec soin les passages
remarquables, puis les lisait  son ami. Trs-souvent, Bastiat se
contentait de ces fragments; c'tait seulement quand le livre
l'intressait srieusement, qu'il l'emportait pour le lire de son
ct:--ces jours-l, la musique tait mise de ct, la romance avait
tort, et le violoncelle restait muet.

C'est ainsi qu'ils passaient leur vie ensemble, logs  quatre pas l'un
de l'autre, se voyant trois fois par jour, tantt dans leurs chambres,
tantt  de longues promenades qu'on faisait un livre sous le bras.
Ouvrages de philosophie, d'histoire, de politique ou de religion,
posie, voyages, mmoires, conomie politique, utopies socialistes...
tout passait ainsi au contrle de cette double intelligence--ou plutt
de cette intelligence double, qui portait partout la mme mthode et
rattachait au moyen du mme fil conducteur toutes ces notions parses 
une grande synthse. C'est dans ces conversations que l'esprit de
Bastiat faisait son travail; c'est l que ses ides se dveloppaient, et
quand quelqu'une le frappait plus particulirement, il prenait quelques
heures de ses matines pour la rdiger sans effort; c'est ainsi, raconte
M. Coudroy, qu'il a fait l'article sur les _tarifs_, les _sophismes_,
etc. Ce commerce intime a dur, nous l'avons dit, plus de vingt ans,
presque sans interruption, et chose remarquable, sans dissentiments. On
comprend aprs cela comment de cette longue tude prparatoire, de cette
mditation solitaire  deux, a pu s'lancer si sr de lui-mme cet
esprit improvisateur, qui  travers les interruptions de la maladie et
les pertes de temps normes d'une vie continuellement publique et
extrieure, a jet au monde, dans l'espace de cinq ans, la masse d'ides
si neuves, si varies et pourtant si homognes que contiennent ces
volumes.

Membre du Conseil gnral des Landes depuis 1832, Bastiat se
laissait porter de temps en temps  la dputation. Dcid, s'il et
t nomm,  ne jamais accepter une place du gouvernement et 
donner immdiatement sa dmission des fonctions modestes de juge de
paix, il redoutait bien plus qu'il ne dsirait un honneur qui et
profondment drang sa vie et probablement sa fortune. Mais il
profitait, comme il le racontait en riant, de ces rares moments o
on lit en province, pour rpandre dans ses circulaires lectorales,
et distribuer sous le manteau de la candidature quelques vrits
utiles. On voit que son ambition originale intervertissait la marche
naturelle des choses; car il est certainement bien plus dans les
usages ordinaires de faire de l'conomie politique le marchepied
d'une candidature, que de faire d'une candidature le prtexte d'un
enseignement conomique. Quelques crits plus srieux trahissaient
de loin en loin la profondeur de cette intelligence si bien
ordonne: comme _le Fisc et la Vigne_, en 1841, le _Mmoire sur la
question vinicole_, en 1843, qui se rattachent  des intrts locaux
importants, que Bastiat avait tent un moment de grouper en une
association puissante. C'est aussi  cette poque de ses travaux
qu'il faut rapporter, quoiqu'il n'ait t fini qu'en 1844, le
_Mmoire sur la rpartition de l'impt foncier dans le dpartement
des Landes_, un petit chef-d'oeuvre que tous les statisticiens
doivent tudier pour apprendre comment il faut manier les chiffres.

La force des choses allait jeter bientt Bastiat sur un thtre plus
vaste. Depuis longtemps (ds 1825) il s'tait proccup de la
rforme douanire. En 1829 il avait commenc un ouvrage _sur le
rgime restrictif_ dont nous avons deux chapitres manuscrits et que
les vnements de 1830 l'empchrent sans doute de faire
imprimer[1]. En 1834 il publia _sur les ptitions des ports_ des
rflexions d'une vigueur de logique que les _Sophismes_ n'ont pas
surpasse. Mais la libert du commerce ne lui tait apparue encore
que comme une vague esprance de l'avenir. Une circonstance
insignifiante vint lui apprendre tout  coup que son rve prenait un
corps, que son utopie se ralisait dans un pays voisin.

         [Note 1: Voir la lettre  M. Calmtes, p. 10.]

Il y avait un _cercle_  Mugron, un cercle mme o il se faisait
beaucoup d'esprit: deux langues, dit Bastiat, y suffisaient 
peine. Il s'y faisait aussi de la politique, et naturellement le
fond en tait une haine froce contre l'Angleterre. Bastiat, port
vers les ides anglaises et cultivant la littrature anglaise, avait
souvent des lances  rompre  ce propos. Un jour le plus
_anglophobe_ des habitus l'aborde en lui prsentant d'un air
furieux un des deux journaux que recevait le cercle: Lisez, dit-il,
et voyez comment vos amis nous traitent!.... C'tait la traduction
d'un discours de R. Peel  la Chambre des communes; elle se
terminait ainsi: Si nous adoptions ce parti, nous tomberions,
_comme la France_, au dernier rang des nations. L'insulte tait
crasante, il n'y avait pas un mot  rpondre. Cependant  la
rflexion, il sembla trange  Bastiat qu'un premier ministre
d'Angleterre et de la France une opinion semblable, et plus trange
encore qu'il l'exprimt en pleine Chambre. Il voulut en avoir le
coeur net, et sur-le-champ il crivit  Paris pour se faire abonner
 un journal anglais, en demandant qu'on lui envoyt tous les
numros du dernier mois coul. Quelques jours aprs, _the Globe and
Traveller_ arrivait  Mugron; on pouvait lire le discours de R. Peel
en anglais; les mots malencontreux _comme la France_ n'y taient
pas, ils n'avaient jamais t prononcs.

Mais la lecture du _Globe_ fit faire  Bastiat une dcouverte bien
autrement importante. Ce n'tait pas seulement en traduisant mal que
la presse franaise garait l'opinion, c'tait surtout en ne
traduisant pas. Une immense agitation se propageait sur toute
l'Angleterre, et personne n'en parlait chez nous. La ligue pour la
libert du commerce faisait trembler sur sa base la vieille
lgislation. Pendant deux ans, Bastiat put suivre avec admiration la
marche et les progrs de ce beau mouvement; et l'ide de faire
connatre et peut-tre imiter en France cette magnifique rforme
vint le mordre au coeur vaguement. C'est sous cette impression
qu'il se dcida  envoyer au _Journal des conomistes_ son premier
article: _Sur l'influence des tarifs anglais et franais._ L'article
parut en octobre 1844. L'impression en fut profonde dans le petit
monde conomiste; les compliments et les encouragements arrivrent
en foule de Paris  Mugron. La glace tait rompue. Tout en faisant
paratre des articles dans les journaux, et surtout cette charmante
premire srie des _Sophismes conomiques_, Bastiat commence 
crire l'histoire de la Ligue anglaise, et pour avoir quelques
renseignements qui lui manquent, se met en rapport avec R. Cobden.

Au mois de mai 1845, il vient  Paris pour faire imprimer son livre
de _Cobden_,--qui lui valut neuf mois plus tard le titre de membre
correspondant de l'Institut. On l'accueille  bras ouverts, on veut
qu'il dirige le _Journal des conomistes_, on lui trouvera une
chaire d'conomie politique, on se serre autour de cet homme trange
qui semble porter au milieu du groupe un peu hsitant des
conomistes le feu communicatif de ses hardies convictions. De
Paris, Bastiat passe en Angleterre, serre la main  Cobden et aux
chefs des Ligueurs, puis il va se rfugier  Mugron. Comme ces
grands oiseaux qui essayent deux ou trois fois leurs ailes avant de
se lancer dans l'espace, Bastiat revenait s'abattre encore une fois
dans ce nid tranquille de ses penses; et dj trop bien averti des
agitations et des luttes qui allaient envahir sa vie livre
dsormais  tous les vents, donner un dernier baiser d'adieu  son
bonheur pass,  son repos,  sa libert perdue. Il n'tait pas
homme  se griser du bruit subit fait autour de son nom, il se
dbattait contre les entranements de l'action extrieure, il et
voulu rester dans sa retraite,--ses lettres le prouvent  chaque
page. Vaine rsistance  la destine! L'pe tait sortie du
fourreau pour n'y plus rentrer.

Au mois de fvrier 1846, l'tincelle part de Bordeaux. Bastiat y
organise l'association pour la libert des changes. De l il va 
Paris, o s'agitaient, sans parvenir  se constituer, les lments
d'un noyau puissant par le nom, le rang et la fortune de ses
principaux membres. Bastiat se trouve en face d'obstacles sans
nombre. Je perds tout mon temps, l'association marche  pas de
tortue, crivait-il  M. Coudroy.  Cobden: Je souffre de ma
pauvret; si, au lieu de courir de l'un  l'autre  pied, crott
jusqu'au dos, pour n'en rencontrer qu'un ou deux par jour et
n'obtenir que des rponses vasives ou dilatoires, je pouvais les
runir  ma table, dans un riche salon, que de difficults seraient
leves! Ah! ce n'est ni la tte ni le coeur qui me manquent; mais je
sens que cette superbe Babylone n'est pas ma place et qu'il faut que
je me hte de rentrer dans ma solitude... Rien n'tait plus
original en effet que l'extrieur du nouvel agitateur. Il n'avait
pas eu encore le temps de prendre un tailleur et un chapelier
parisiens, raconte M. de Molinari,--d'ailleurs il y songeait bien en
vrit! Avec ses cheveux longs et son petit chapeau, son ample
redingote et son parapluie de famille, on l'aurait pris volontiers
pour un bon paysan en train de visiter les merveilles de la
capitale. Mais la physionomie de ce campagnard tait malicieuse et
spirituelle, son grand oeil noir tait lumineux, et son front taill
carrment portait l'empreinte de la pense. _Sancta simplicitas!_
Qu'on ne s'y trompe pas, du reste: il n'y a rien d'actif comme ces
solitaires lancs au milieu du grand monde, rien d'intrpide comme
ces natures replies et dlicates, une fois qu'elles ont mis le
respect humain sous leurs pieds, rien d'irrsistible comme ces
timidits devenues effrontes  force de conviction.

Mais quelle entreprise pour un homme qui tombe du fond des Landes
sur le pav inconnu de Paris! Il fallait voir les journalistes,
parler aux ministres, runir les commerants, obtenir des
autorisations de s'assembler, faire et dfaire des manifestes,
composer et dcomposer des bureaux, encourager les noms marquants,
contenir l'ardeur des recrues plus obscures, quter des
souscriptions... Tout cela  travers les discussions intrieures des
voies et moyens, les divergences d'opinions, les froissements des
amours-propres. Bastiat est  tout: sous cette impulsion
communicative, le mouvement prend peu  peu un corps et l'opinion
s'branle  Paris. La Commission centrale s'organise, il en est le
secrtaire; on fonde un journal hebdomadaire, il le dirige; il parle
dans les _meetings_, il se met en rapport avec les tudiants et les
ouvriers, il correspond avec les associations naissantes des grandes
villes de la province, il va faire des tournes et des discours 
Lyon,  Marseille, au Havre, etc.; il ouvre, salle Taranne, un cours
 la jeunesse des coles; et il ne cesse pas d'crire pour cela: Il
donnait  la fois, dit un de ses collaborateurs, M. de Molinari, des
lettres, des articles de polmique et des varits  trois journaux,
sans compter des travaux plus srieux pour le _Journal des
conomistes_. Voyait-il le matin poindre un sophisme protectionniste
dans un journal un peu accrdit, aussitt il prenait la plume,
dmolissait le sophisme avant mme d'avoir song  djeuner, et
notre langue comptait un petit chef-d'oeuvre de plus. Il faut voir
dans les lettres de Bastiat le complment de ce tableau: les
tiraillements intrieurs, les dcouragements, les soucis de famille
ou la maladie qui viennent tout interrompre, les menes lectorales,
la froideur ou l'hostilit solde de la presse, les calomnies qui
vont l'assaillir jusque dans ses foyers. On lui crit de Mugron
qu'on n'ose plus parler de lui _qu'en famille_, tant l'esprit
public y est mont contre leur entreprise... Hlas! qu'taient
devenus les lectures avec l'ami Coudroy et les bons mots gascons du
petit _cercle_!

Nous n'avons pas  apprcier ici le mrite ou les fautes des
tentatives libre-changistes de 1846-47. Personne ne peut dire ce
que ft devenu ce mouvement, s'il n'et t brusquement arrt par
la rvolution de 1848. Depuis ce moment-l, l'ide a fait  petit
bruit son chemin dans l'opinion qu'elle a de plus en plus pntre.
Et quand est arriv le Trait avec l'Angleterre, il a trouv le
terrain dbarrass des fausses thories, et les esprits tout prts
pour la pratique. Cette initiation, il faut le dire, manquait
totalement alors: aussi,  l'exception de quelques villes de grand
commerce, l'agitation ne s'est gure exerce que dans un milieu
restreint d'crivains et de journalistes. Les populations vinicoles,
si nombreuses en France et si directement intresses  la libert
des changes, ne s'en sont mme pas occupes. Bastiat, du reste, ne
s'est jamais abus sur le succs immdiat; il ne voyait ni les
masses prpares, ni mme les instigateurs du mouvement assez
solidement ancrs sur les principes. Il comptait sur l'agitation
mme pour clairer ceux qui la faisaient. Il dclarait  Cobden
qu'il aimait mieux l'esprit du libre-change que le libre-change
lui-mme. Et c'est pour cela que tout en se plaignant un peu d'tre
garrott dans une spcialit, il avait toujours soin, en ralit,
d'largir les discussions spciales, de les rattacher aux grands
principes, d'accoutumer ses collgues  faire de la doctrine, et
d'en faire lui-mme  tout propos--comme il est facile de le voir
dans les deux sries des _sophismes conomiques_ et dans les
articles o il commenait dj  discuter les systmes socialistes.

En cela Bastiat ne s'est pas tromp. Il a rendu un immense service 
notre gnration, qui s'amusait  couter les utopies de toute
espce comme une innocente diversion aux romans-feuilletons. Il a
accoutum le public  entendre traiter srieusement les questions
srieuses; il a runi autour d'un drapeau, exerc par une lutte de
tous les jours, excit par son exemple, dirig par ses conseils et
sa vive conversation une phalange jeune et vigoureuse d'conomistes,
qui s'est trouve  son poste de combat et sous les armes, aussitt
que la rvolution de Fvrier a dchan l'arrire-ban du socialisme.
Quand le mouvement du libre-change n'aurait servi qu' cela, il me
semble que les hommes qui,  diffrents titres, l'ont provoqu et
soutenu auraient encore suffisamment bien mrit de leur pays.

Aprs la rvolution de Fvrier, Bastiat se rallia franchement  la
Rpublique, tout en comprenant que personne n'y tait prpar. Comme
dans l'agitation du libre-change, il comptait sur la pratique mme
des institutions pour y mrir et faonner les esprits. Le
dpartement des Landes l'envoya comme dput  l'Assemble
constituante, puis  la Lgislative. Il y sigea  la gauche, dans
une attitude pleine de modration et de fermet qui, tout en restant
un peu isole, fut entoure du respect de tous les partis. Membre du
comit des finances, dont il fut nomm huit fois de suite
vice-prsident, il y eut une influence trs-marque, mais tout
intrieure et  huis clos. La faiblesse croissante de ses poumons
lui interdisait  peu prs la tribune; ce fut souvent pour lui une
dure preuve d'tre ainsi clou sur son banc. Mais ces discours
_rentrs_ sont devenus les _Pamphlets_, et nous avons gagn  ce
mutisme forc, des chefs-d'oeuvre de logique et de style. Il lui
manquait beaucoup des qualits matrielles de l'orateur; et pourtant
sa puissance de persuasion tait remarquable. Dans une des rares
occasions o il prit la parole,-- propos des incompatibilits
parlementaires,--au commencement de son discours il n'avait pas dix
personnes de son opinion, en descendant de la tribune il avait
entran la majorit; l'amendement tait vot, sans M. Billault et
la commission qui demandrent  le reprendre, et en suspendant le
vote pendant deux jours, donnrent le temps de travailler les votes.
Bastiat a dfini lui-mme sa ligne de conduite dans une lettre  ses
lecteurs: J'ai vot, dit-il, avec la droite contre la gauche,
quand il s'est agi de rsister au dbordement des fausses ides
populaires.--J'ai vot avec la gauche contre la droite, quand les
griefs lgitimes de la classe pauvre et souffrante ont t
mconnus.

Mais la grande oeuvre de Bastiat,  cette poque, ce fut la guerre
ouverte, incessante, qu'il dclara  tous ces systmes faux,  toute
cette effervescence dsordonne d'ides, de plans, de formules creuses,
de prdications bruyantes, dont le tohu-bohu nous rappela pendant
quelques mois ce pays Rabelaisien o les paroles dglent toutes  la
fois. Le socialisme, longtemps caress par une grande partie de la
littrature, se dessinait avec une effrayante audace; il y avait table
rase absolue; les bases sociales taient remises en question comme les
bases politiques. Devant la phrasologie nergique et brillante de ces
hommes habitus sinon  rsoudre, du moins  remuer profondment les
grands problmes, les avocats-orateurs, les lgistes du droit crit, les
hommes d'tat des bureaux, les fortes ttes du comptoir et de la
fabrique, les grands administrateurs de la routine se trouvaient
impuissants, drouts par une tactique nouvelle, interdits comme les
Mexicains en face de l'artillerie de Fernand Corts. D'autre part, les
catholiques criaient  la fin du monde, enveloppant dans un mme
anathme l'agression et la dfense, le socialisme et l'conomie
politique, le vipereau et la vipre[2]. Mais Bastiat tait prt depuis
longtemps. Comme un savant ingnieur, il avait d'avance tudi les plans
des ennemis, et contre-min les approches en creusant plus profondment
qu'eux le terrain des lois sociales.  chaque erreur, de quelque ct
qu'elle vienne, il oppose un de ses petits livres:-- la doctrine Louis
Blanc, _Proprit et loi_;  la doctrine Considrant, _Proprit et
spoliation_;  la doctrine Leroux, _Justice et fraternit_;  la
doctrine Proudhon, _Capital et rente_; au comit Mimerel,
_Protectionnisme et communisme_; au papier-monnaie, _Maudit argent_; au
manifeste montagnard, _l'tat_, etc. Partout on le trouve sur la brche,
partout il claire et foudroie. Quel malheur et quelle honte qu'une
association intelligente des dfenseurs de l'ordre n'ait pas alors
rpandu par milliers ces petits livres  la fois si profonds et si
intelligibles pour tous!

         [Note 2: Donoso Corts.]

Dans cette lutte--o il faut dire, pour tre juste, que notre
crivain se trouva entour et soutenu dignement par ses collgues du
libre-change,--Bastiat apporta dans la polmique une srnit et
un calme bien remarquables  cette poque de colre et d'injures. Il
s'irritait bien un peu contre l'outrecuidance de ces despotiques
organisateurs, de ces ptrisseurs de l'argile humaine; il
s'attristait profondment de cet entranement vers les rformes
sociales qui compromettait les rformes politiques encore si mal
assises; mais d'un autre ct il ne mconnaissait pas le ct lev
de ces aspirations gares: Toutes les grandes coles socialistes,
disait-il, ont  leur base une puissante vrit... Le tort de leurs
adeptes, c'est de ne pas savoir assez, et de ne pas voir que le
dveloppement naturel de la socit tend bien mieux que toutes leurs
organisations artificielles  la ralisation de chacune de leurs
formules...--Magnifique programme qui indique aux conomistes le
vrai terrain de la pacification des esprits. Sa correspondance avec
R. Cobden nous a rvl l'action pleine de grandeur que Bastiat
cherchait  exercer en mme temps sur la politique extrieure. Mais
une autre proccupation l'obsdait, toujours plus vive  mesure que
sa sant s'affaiblissait. Il avait dans la tte, depuis longtemps,
un expos nouveau de la science et il craignait de mourir sans
l'avoir formul. Il se recueillit enfin pendant trois mois pour
crire le premier volume des _Harmonies_. Puisque cette oeuvre, tout
incomplte qu'elle soit, est le dernier mot de Bastiat, qu'on nous
permette de chercher  dfinir l'esprit et la tendance de sa
doctrine.

L'conomie politique, en France, a eu, ds son origine, le caractre
d'une sorte de morale suprieure. Les physiocrates lui donnaient
pour objet le _bonheur des hommes_; ils la nommaient la _science du
droit naturel_. Le gnie anglais, essentiellement positif et
pratique, commena tout de suite par restreindre ce vol ambitieux:
en substituant la considration de la _richesse_  celle du
_bien-tre_, et l'analyse des _faits_  la recherche des _droits_.
Ad. Smith renferma la science conomique dans des limites plus
prcises sans doute, mais incontestablement plus troites.
Seulement, Ad. Smith, en homme de gnie qu'il tait, ne s'est pas
cru oblig de respecter servilement les bornes qu'il avait poses
lui-mme; et  chaque pas sa pense s'lve du fait  l'ide de
l'utile gnral ou du juste, aux considrations morales et
politiques. Mais sous ses successeurs, esprits plus ordinaires, on
voit la science se restreindre et se matrialiser de plus en plus.
Dans Ricardo surtout et ses disciples immdiats, l'ide de justice
n'apparat pour ainsi dire plus.--C'est de cette phase de l'cole
qu'on a pu dire qu'elle subordonnait le producteur  la production,
et l'homme  la chose. Aussi faut-il voir avec quelle vivacit le
vieux Dupont de Nemours protestait contre cet abaissement de
l'conomie politique: Pourquoi, disait-il  J.-B. Say,
restreignez-vous la science  celle des richesses? Sortez du
comptoir... ne vous emprisonnez pas dans les ides et la langue des
Anglais, peuple sordide qui croit qu'un homme ne _vaut_ que par
l'argent... qui parlent de leur _contre_ (country) et n'ont pas dit
encore qu'ils eussent une _patrie_... Dupont de Nemours tait un
peu svre pour J.-B. Say, dont l'enseignement conomique a t
beaucoup plus large et plus lev que les systmes qui avaient de
son temps la vogue en Angleterre. Mais tout en abordant, quand le
sujet l'y conduit, les aperus philosophiques et moraux, Say n'en
persiste pas moins  les considrer, en principe, comme trangers 
l'conomie politique. L'conomie politique est, selon lui, une
_science de faits_ et uniquement de faits: elle dit _ce qui est_,
elle n'a pas  chercher _ce qui devrait tre_.

Un savant a parfaitement le droit de se renfermer dans les limites
qui conviennent le mieux  ses forces; mais il ne faut pas qu'il
rende la science elle-mme solidaire de sa modestie, et qu'il
l'entrane  une abdication. La science doit tre ambitieuse; si
elle craint d'empiter sur ses voisins, elle risque de laisser
inoccupe une partie de ses domaines. Il ne nous est nullement
dmontr qu'il soit possible ou utile de sparer les tudes sociales
en deux branches distinctes,--l'une qui serait la simple analyse des
rsultats de la pratique tablie,--l'autre qui en discuterait les
causes thoriques, le but final, la lgitimit; mais quand mme on
admettrait ainsi une science du _fait_ et une science du _droit_, il
n'en est pas moins vrai que, puisqu' ct de l'enseignement
conomique aucune science classe, aucun groupe d'hommes spciaux ne
s'occupait de rechercher la raison et le droit des faits sociaux,
c'tait  l'conomie politique  prendre--ne ft-ce que
provisoirement--cette position importante. Du moment qu'elle la
laissait vide, il tait vident qu'une rivale viendrait s'y tablir,
et qu'une protestation dangereuse battrait le fait avec l'ide du
droit. Conformment au gnie comme aux traditions nationales, cette
protestation devait clater surtout en France. Ce fut le
_socialisme_. La fin de non-recevoir qu'il opposait  l'conomie
politique tait spcieuse. Le mal, disait-il, est dans les faits
humains  ct du bien; votre science se borne  catgoriser ces
faits, sans les soumettre au contrle pralable du droit; par
consquent vos formules contiennent le mal comme le bien; elles ne
sont,  nos yeux, que le mal mis en thories, rig en axiomes
absolus et immuables. Si le socialisme et ajout: Nous allons
vrifier vos formules  la lumire du juste, il n'y aurait pas eu
un mot  lui rpondre, et l'conomie politique lui et tendu la
main. Mais, passionn et exclusif comme toutes les ractions, le
socialisme nia au lieu de contrler. On s'tait content d'tudier,
au point de vue de l'utile, les rsultats de la proprit, de
l'intrt, de l'hrdit, de la concurrence, etc., en les prenant
comme faits accepts et sans discuter leur raison d'tre et leur
justice;--le socialisme nia au point de vue du juste et attaqua
comme illgitimes la proprit, l'intrt, l'hritage, la
concurrence, etc. On s'tait un peu trop born  dcrire ce qui
est;--il se borna  dcrire ce qui, dans ses rves d'organisation
nouvelle, devait tre. On avait, disait-on, cras l'homme sous les
choses et les faits;--par une sorte de vengeance, il crasa sous ses
pieds les faits et les choses pour remettre l'homme  son rang.

Dans cette situation, qu'y avait-il  faire, pour oprer la
rconciliation des esprits? videmment, il fallait runir et fondre
ensemble les deux aspects distincts du _fait_ et du _droit_; revenir
 la formule des physiocrates,  _la science des faits au point de
vue du droit naturel_; soumettre la pratique au contrle du juste;
faire du socialisme savant et consciencieux; prouver que _ce qui
est_, dans son ensemble actuel et surtout dans sa tendance
progressive, est conforme  _ce qui doit tre_ selon les aspirations
de la conscience universelle.

Voil ce qu'a voulu faire Bastiat, et ce qu'il a fait, autant du
moins qu'il l'a pu dans un livre inachev. Il a pass en revue les
phnomnes conomiques et les formes fondamentales de nos socits
modernes: en les examinant au triple point de vue de l'intrt
particulier, de l'intrt gnral, et de la justice, il a montr
que les trois aspects concordaient. Au-dessus des divergences
d'intrts qu'on aperoit d'abord entre le producteur et le
consommateur, le capitaliste et le salari, celui qui possde et
celui qui ne possde pas, etc., il a fait voir qu'il existe des lois
prdominantes d'quilibre et d'unit qui associent ces intrts et
englobent ces oppositions secondaires dans une harmonie suprieure.
En sorte que le bien de chacun favorise le bien de tous, comme le
bien de tous favorise le bien de chacun; et que le rsultat
naturel du mcanisme social est une lvation constante du niveau
physique, intellectuel et moral pour toutes les classes, avec une
tendance  l'galisation,--dveloppement qui n'a d'autre condition
que le champ laiss  la recherche et  l'action, c'est--dire _la
libert_.

Pour caractriser plus nettement la grande et belle position prise par
Bastiat, nous avons supprim des transitions et des nuances. Il est
essentiel de les rtablir; sans quoi il semblerait que Bastiat a cr
une science nouvelle, tandis qu'il n'a prtendu, comme il le dit, que
prsenter un expos nouveau d'une science dj forme. Il faut donc
faire remarquer que ses devanciers avaient dj bien prpar son
terrain, soit par leurs savantes analyses des phnomnes qu'il n'a eu le
plus souvent qu' rappeler, soit en s'levant eux-mmes aux
considrations de l'_intrt gnral_,--notion beaucoup moins loigne
qu'on ne pense de celle du _juste_. Il faut dire que, sans tre aussi
hautement formule, l'ide des grandes lois sociales a t de tout temps
en germe dans la pense des conomistes, et que la fameuse devise du
_laisser passer_ n'est au fond qu'une affirmation de la gravitation
naturelle des intrts vers l'ordre et le progrs. Enfin il faut
ajouter, pour rendre justice  deux hommes que Bastiat a reconnus comme
ses matres, que Ch. Comte et M. Dunoyer avaient, avant lui, dj ramen
trs-sensiblement la science vers le point de vue lev des
physiocrates:--le premier, en soumettant au contrle du droit naturel
les formes diverses de la lgislation et de la proprit;--le second, en
introduisant hardiment les fonctions de l'ordre intellectuel et moral
dans le champ des tudes conomiques.

C'est l prcisment l'excellence du point de vue de Bastiat, qu'il
se rattache aux meilleures traditions, tout en ouvrant des
perspectives nouvelles. Les sciences, pour employer une de ses
expressions, ont une croissance comme les plantes; il n'y a pas
d'ides neuves, il n'y a que des ides dveloppes; et l'initiateur
est celui qui formule en un principe net et absolu des traditions
hsitantes et incompltes, celui qui fait un systme d'une tendance.
Bastiat, d'ailleurs, ne s'est pas born  affirmer son principe dans
toute sa gnralit, sans exceptions ni rserves,--chose neuve dj
et hardie. Pour proclamer l'harmonie parfaite des lois conomiques,
il a fallu qu'il la ft en quelque sorte lui-mme, en supprimant des
dissonances, en rectifiant des erreurs appuyes de noms clbres. Il
a fallu dissiper la confusion tablie entre la valeur et
l'utilit,--l'utilit qui est le but et le bien,--la valeur, qui
reprsente l'obstacle et le mal; asseoir solidement ce beau principe
de la gratuit absolue du concours de la nature; attaquer toute
cette thorie qui entachait la proprit foncire d'une accusation
de monopole aggravateur du prix; dbarrasser la loi du Progrs de
cette effrayante perspective du renchrissement de la subsistance et
de l'puisement du sol, etc., etc.;--toutes choses qui peuvent
paratre simples maintenant, mais qui alors ont t critiques pour
leur hardiesse extraordinaire.

Du reste,  notre sens, ce qu'il y a de plus grand encore dans le
livre de Bastiat, c'est l'ide de l'_harmonie_ elle-mme: ide qui
rpond minemment au travail secret d'unit dans les sciences que
poursuit notre poque, et qui a plutt le caractre d'une intuition
et d'un acte de foi que d'une dduction scientifique. C'est comme un
cadre immense dans lequel chaque tude partielle des lois sociales
peut et doit venir se classer infailliblement. Bastiat aurait manqu
son livre, qu'il nous semble qu'avec sa donne seule, ce livre se
serait fait tt ou tard. Il est permis de croire qu'en le commenant
il n'en voyait pas toute la porte. Il avait sans doute rassembl
d'abord quelques aperus principaux; puis les vrits se sont
attires l'une l'autre; chaque rapport nouveau ouvrait de nouvelles
quations, chaque groupe _harmonis_ ou identifi se rsolvait en
une synthse suprieure. De sorte que les points de vue allaient en
s'agrandissant toujours, et que Bastiat,  la fin, a d se sentir
cras, comme il le dit lui-mme, par la masse des harmonies qui
s'offraient  lui. Une note posthume trs-prcieuse nous indique
comment cette extension de son sujet l'avait conduit  l'ide de
refondre compltement tout l'ouvrage. J'avais d'abord pens,
dit-il,  commencer par l'exposition des _Harmonies conomiques_, et
par consquent ne traiter que des sujets purement conomiques:
valeur, proprit, richesse, concurrence, salaire, population,
monnaie, crdit, etc. Plus tard, si j'en avais eu le temps et la
force, j'aurais appel l'attention du lecteur sur un sujet plus
vaste: les _Harmonies sociales_. C'est l que j'aurais parl de la
_constitution humaine_, du _moteur social_, de la _responsabilit_,
de la _solidarit_, etc... L'oeuvre ainsi conue tait commence
quand je me suis aperu qu'il tait mieux de fondre ensemble que de
sparer ces deux ordres de considrations. Mais alors la logique
voulait que l'tude de l'homme prcdt les recherches conomiques.
Il n'tait plus temps...

Il n'tait plus temps en effet! Bastiat ne s'tait dcid  crire
les _Harmonies_ que parce qu'il commenait  sentir que ses jours
taient compts. On le devine  l'entassement tumultueux d'ides du
dernier chapitre[3] et aux plaintes qui lui chappent sur le temps
qui lui manque. Tout en continuant  jeter au courant des
discussions du jour quelques-unes de ses belles pages,--comme la
polmique avec Proudhon dans la _Voix du Peuple_, la _Loi_, _Ce
qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, l'article _Abondance_, pour le
_Dictionnaire de l'conomie politique_, il prparait avec une ardeur
fbrile les bauches du second volume des _Harmonies_. Il ne voulut
pas s'attarder  rparer dans le repos ses forces puises; il mit
tout son enjeu sur un d, il crut qu'il pourrait peut-tre gagner de
vitesse sur les progrs du mal, et arriver par un lan suprme  ne
tomber qu'au but... Dans ce steeple-chase dsespr contre la mort,
il a perdu.

         [Note 3: Le chapitre X. Le reste de l'ouvrage se compose de
         fragments recueillis aprs sa mort et runis dans l'ordre
         indiqu par Bastiat lui-mme.]

Quand un homme,  l'ge de quarante-cinq ans, brise d'un seul coup
tous les liens de son pass, comme l'a fait Bastiat, et, sans
l'ombre d'ambition, se jette d'une solitude mditative dans
l'ardente atmosphre de l'action, vous pouvez tre sr que cet
homme ne s'arrtera plus que dans la tombe. Il y a quelque chose de
plus terrible cent fois, de plus implacable au repos que l'ambition
mme: c'est le fanatisme de l'ide, c'est le sentiment d'une
mission. Chez l'ambitieux, l'gosme veille et mnage ses
ressources; chez l'homme que domine l'ide, le moi est foudroy, il
n'avertit plus par sa rsistance de l'puisement des forces. Une
volont suprieure s'installe en souveraine dans sa volont, une
sorte de conscience trangre dans sa conscience: c'est le _devoir_.
Il se dresse sur la dernire marche de sa vie passe, comme l'ange
au glaive de feu sur le seuil de l'Eden; il ferme la porte sur les
rves de bonheur et de paix. Dsormais, proscrit, tu n'as plus de
chez toi; tu ne rentreras plus dans l'indpendance intime de ta
pense, tu ne reviendras plus te dlasser dans l'asile de ton coeur;
tu ne t'appartiens pas, tu es la chose de ton ide;--vivant ou
mourant, ta mission te tranera.

Or la mission que Bastiat s'tait donne, ou plutt que les
vnements lui imposrent, tait au-dessus des forces humaines.
Bastiat, par le malheur d'une organisation trop riche, tait  la
fois homme de thories avances, gnie crateur,--et homme d'action
extrieure, esprit minemment vulgarisateur et propagandiste. Il et
fallu opter entre les deux rles. On peut tre  la rigueur Ad.
Smith et R. Cobden tour  tour; mais  la fois et en mme temps,
non. Ad. Smith n'a pas essay de jeter aux masses les vrits
nouvelles qu'il creusait lentement dans sa retraite, et R. Cobden
n'a fait passer dans l'opinion publique et les faits que des axiomes
anciens et accepts de longue date par la science. Bastiat, lui, a
jet dans le tumulte des discussions publiques les lambeaux de sa
doctrine propre, et c'est au milieu de l'action qu'il a eu l'air
d'improviser un systme. Dfricher les terrains vierges de la
science pure, porter en mme temps la hache au milieu de la fort
des prjugs gouvernementaux, et labourer en pleine rvolution
l'opinion publique, le sol le plus ingrat, le plus tourment, le
plus impropre  une moisson prochaine, c'tait faire triplement le
mtier de pionnier;--et l'on sait que ce mtier-l est mortel.

Tant qu'on ne s'agita qu'autour du libre-change, comme il y avait
l un symbole commun et un drapeau reconnu, Bastiat se trouva aid
et soutenu vigoureusement; et contre la rsistance de l'ignorance,
des prjugs et des intrts gostes, la lutte, en dpit de
quelques tiraillements, fut possible. Mais quand arriva le
socialisme et la grande bataille o l'on n'avait plus le temps de
s'entendre d'avance, quand Bastiat fut entran par l'urgence du
pril  combattre  sa manire, et  jeter de plus en plus dans la
mle ses ides  lui,--ides presque aussi neuves pour ses allis
que pour ses adversaires,--il se trouva dans la position d'un chef
qui, au milieu du feu, changerait l'armement et la tactique de son
parti: tout en admirant sa nouvelle manire de faire, on se contenta
de le regarder; et plus il s'avanait ainsi, plus il se trouvait
seul. Or la collectivit est indispensable aux succs d'opinion et 
l'effet sur les masses: un homme qui combat isol ne peut que mourir
admirablement. Quand les _Harmonies_ parurent et mirent plus au jour
les vues nouvelles que les _Sophismes_ et les _Pamphlets_ avaient
seulement fait pressentir, il se fit un silence froid dans l'cole
droute, et la plupart des conomistes se prononcrent contre les
ides de Bastiat.

Cet abandon lui fut trs-sensible, mais il ne s'en tonna ni ne
s'en plaignit: il se sentait trop prs de sa fin pour laisser un
adieu de reproche  ses anciens compagnons de travaux, rests unis 
lui par le coeur, sinon par les ides. D'autres chagrins se
joignaient  la pense de son oeuvre incomprise et inacheve; la
mort avait fauch dans sa famille pendant son absence, la politique
amoncelait de sombres nuages, et de ce ct-l encore il voyait
l'opinion gare tourner contre lui. Il n'avait plus la force ni le
dsir de lutter. Son esprit commenait  entrer dans cette rgion
plus haute de suprme bienveillance, dans ce jour crpusculaire
triste et doux qui assouplit les contours heurts et adoucit les
oppositions de couleur. Nous autres souffreteux, crivit-il  un de
ses amis, nous avons, comme les enfants, besoin d'indulgence: car
plus le corps est faible, plus l'me s'amollit, et il semble que la
vie  son premier, comme  son dernier crpuscule, souffle au coeur
le besoin de chercher partout des attaches. Ces attendrissements
involontaires sont l'effet de tous les dclins: fin du jour, fin de
l'anne, demi-jour des basiliques, etc. Je l'prouvais hier, sous
les sombres alles des Tuileries... Ne vous alarmez cependant pas de
ce diapason lgiaque. Je ne suis pas Millevoye, et les feuilles,
qui s'ouvrent  peine, ne sont pas prs de tomber. Bref, je ne me
trouve pas plus mal, mais seulement plus faible, et je ne puis plus
gure reculer devant la demande d'un cong. C'est en perspective une
solitude encore plus solitaire. Autrefois je l'aimais; je savais la
peupler de lectures, de travaux capricieux, de rves politiques,
avec intermdes de violoncelle. Maintenant, tous ces vieux amis me
dlaissent, mme la fidle compagne de l'isolement, la mditation.
Ce n'est pas que ma pense sommeille. Elle n'a jamais t plus
active;  chaque instant elle saisit de nouvelles harmonies, et il
semble que le livre de l'humanit s'ouvre devant elle. Mais c'est un
tourment de plus, puisque je ne puis transcrire aucune page de ce
livre mystrieux sur un livre plus palpable...

Ds le printemps de 1850, en effet, la maladie de poitrine contre
laquelle il se dbattait depuis longtemps avait fait des progrs
graves. Les eaux des Pyrnes, qui l'avaient sauv plusieurs fois,
aggravrent son mal. L'affection se porta au larynx et  la gorge:
la voix s'teignit, l'alimentation, la respiration mme devinrent
excessivement douloureuses. Au commencement de l'automne, les
mdecins l'envoyrent en Italie. Au moment o il y arrivait, le
bruit prmatur de sa mort s'tait rpandu, et il put lire dans les
journaux les phrases banales de regret sur la perte du grand
conomiste et de l'illustre crivain. Il languit quelque temps
encore  Pise, puis  Rome. Ce fut de l qu'il envoya sa dernire
lettre au _Journal des conomistes_[4]. M. Paillottet, qui avait
quitt Paris pour aller recueillir les dernires instructions de son
ami, nous a conserv un journal intressant de la fin de sa vie[5].
Cette fin fut d'un calme et d'une srnit antiques. Bastiat sembla
y assister en spectateur indiffrent, causant, en l'attendant,
d'conomie politique, de philosophie et de religion. Il voulut
mourir en chrtien: J'ai pris, disait-il simplement, la chose par
le bon bout et en toute humilit. Je ne discute pas le dogme, je
l'accepte. En regardant autour de moi, je vois que sur cette terre
les nations les plus claires sont dans la foi chrtienne; je suis
bien aise de me trouver en communion avec cette portion du genre
humain. Son intelligence conserva jusqu'au bout toute sa lucidit.
Un instant avant d'expirer, il fit approcher, comme pour leur dire
quelque chose d'important, son cousin l'abb de Monclar et M.
Paillottet. Son oeil, dit ce dernier, brillait de cette expression
particulire que j'avais souvent remarque dans nos entretiens, et
qui annonait la solution d'un problme. Il murmura  deux fois:
_La vrit_... Mais le souffle lui manqua, et il ne put achever
d'expliquer sa pense. Goethe, en mourant, demandait _la pleine
lumire_, Bastiat saluait _la vrit_. Chacun d'eux,  ce moment
suprme, rsumait-il l'aspiration de sa vie,--ou proclamait-il sa
prise de possession du but? tait-ce le dernier mot de la
question--ou le premier de la rponse? l'adieu au rve qui s'en
va--ou le salut  la ralit qui arrive?...

         [Note 4: Page 209.]

         [Note 5: On trouvera quelques extraits de ce journal  la
         suite de cette notice.]

Bastiat mourut le 24 dcembre 1850, g de quarante-neuf ans et six
mois. On lui fit,  l'glise de Saint-Louis des Franais, de
pompeuses funrailles. C'est en 1845 qu'il tait venu  Paris; sa
carrire active d'conomiste n'a donc embrass gure plus de cinq
ans.

F. Bastiat tait de taille moyenne; mince et maigre, il tait dou
d'une force physique que son extrieur ne semblait pas annoncer;
dans sa jeunesse, il passait pour le meilleur coureur du pays
basque. Sa figure tait agrable, la bouche extrmement fine, l'oeil
doux et plein de feu sous un sourcil pais, le front carr largement
encadr d'une fort de longs cheveux noirs. Sa conversation tait
celle d'un homme qui comprend tout et qui s'intresse  tout, vive,
varie, sans prtention, colore de l'accent comme de l'esprit
mridional. Jamais il ne causait d'conomie politique le premier,
jamais non plus il n'affectait d'viter ce sujet, quel que ft le
rang ou l'ducation de son interlocuteur. Dans les discussions
srieuses, il tait modeste, conciliant, plein d'amnit dans sa
fermet de convictions. Rien dans sa parole ne sentait le discours
ou la leon. En gnral, son opinion finissait par entraner
l'assentiment gnral; mais il n'avait pas l'air de s'apercevoir de
son influence. Ses manires et ses habitudes taient d'une extrme
simplicit. Comme les hommes qui vivent dans leur pense, il avait
quelque chose souvent de naf et de distrait: L. Leclerc l'appelait
_le La Fontaine de l'conomie politique_. Il convenait en riant
qu'il n'avait jamais t de la rue de Choiseul au Palais-Royal sans
se tromper de chemin. Un jour qu'il tait parti pour aller faire un
discours  Lyon, il se trouvait dbarqu dans un cabaret au fond des
Vosges. Pour tout ce qui s'appelle affaires, il tait d'un
laisser-aller d'enfant. Sa bourse tait ouverte  tout venant, quand
il tait en fonds; il n'y a pas d'auteur qui ait moins tir parti de
ses livres. Le dtail matriel des choses lui tait antipathique;
jamais il n'a su prendre une prcaution pour sa sant; jamais il n'a
voulu s'occuper d'une annonce ou d'un compte-rendu pour ses
ouvrages. Il tait si ennemi du charlatanisme en tout, il craignait
tellement d'engager son indpendance dans l'engrenage des coteries,
qu'aprs cinq ans de sjour  Paris, il ne connaissait pas un des
crivains de la presse quotidienne. Aussi les _comptes-rendus_ de
journaux sur les livres de Bastiat sont-ils extrmement rares. Le
_Journal des conomistes_, lui-mme, attendit six mois avant de
parler des _Harmonies_, et son article ne fut qu'une rfutation.

Nous avons dj dit, je crois, que Bastiat crivait avec une extrme
facilit. On le devine  la nettet remarquable de ses manuscrits,
o la plume semble, la plupart du temps, avoir couru de toute sa
vitesse. Peut-tre le travail pralable qui se faisait dans sa tte
tait-il long et pnible; mais je crois plutt que c'tait une de
ces intelligences saines qui tournent naturellement du ct de la
lumire, comme certaines fleurs vers le soleil, et que la vrit lui
tait facile, comme aux natures honntes la vertu. Il est certain
cependant que Bastiat se proccupait de la forme...  sa manire.
Nous avons vu, dans ses cahiers, un de ses _Sophismes_, entre
autres, refondu entirement trois fois,--trois morceaux aussi finis
l'un que l'autre, mais trs-diffrents de ton. La premire manire,
la plus belle  mon avis, c'tait la dduction scientifique, ferme,
prcise, magistrale;--la seconde offrait dj quelque chose de plus
effac dans la tournure et de plus bourgeois, une causerie terre 
terre, dbarrasse des mots techniques et  la porte du commun des
lecteurs;--la troisime, enfin, encadrait tout cela dans une forme
un peu lgre, un dialogue ou une petite scne demi-plaisante. La
premire, c'tait Bastiat crivant pour lui, se parlant ses
ides;--la dernire, c'tait Bastiat crivant pour le public
ignorant ou distrait, miettant le pain des forts pour le faire
avaler aux faibles. Un crivain ordinaire ne se donne pas tant de
peine pour s'amoindrir et ne s'efface pas ainsi volontairement pour
faire passer son ide: il faut pour cela cette souveraine
proccupation du but qui caractrise l'aptre.

Il ne nous appartient pas de prjuger le rang que la postrit
assignera  Bastiat. M. M. Chevalier a plac hautement les
_Harmonies_  ct du livre immortel d'Ad. Smith. Tout rcemment, R.
Cobden a exprim la mme opinion. Pour nous, en cherchant  mettre
cette simple et noble figure sur un pidestal, nous craindrions de
faire quelque maladresse. Et puis, nous l'avouons, il nous semble
qu'un loge trop cru blesserait encore cet homme que nous avons
connu si dsintress de lui-mme, qui ne s'est jamais mis en avant
que pour tre utile et n'a brill que pour clairer. Tout ce que
nous pouvons dire, c'est que les ides neuves et d'abord contestes
de son systme ont fait leur chemin depuis sa mort, et que, sans
parler de l'cole amricaine, des conomistes marquants, en
Angleterre, en cosse, en Italie, en Espagne et ailleurs, professent
hautement et enseignent ses opinions. Et s'il est certain que le
caractre matriel, en quelque sorte, de la vrit, dans une
doctrine comme dans une religion, est la puissance du proslytisme
qu'elle possde, on peut dire que la doctrine de Bastiat est vraie:
car les nombreux convertis qui passent aujourd'hui  l'conomie
politique, y vont  peu prs tous par Bastiat et sous son patronage.
Son oeuvre de propagande se poursuit et se poursuivra longtemps
encore aprs lui:--c'est la seule espce d'immortalit qu'il ait
ambitionne.

Bastiat tait tout simplement une belle intelligence claire par un
admirable coeur, un de ces grands _pacifiques_ auxquels, selon la
parole sacre, le monde finit toujours par appartenir. Nous
prfrons hautement ces hommes-l aux gnies solitaires et aux
penseurs sibyllins. Ce ne sont, en effet, ni les ides ni les
systmes qui nous manquent aujourd'hui, mais le trait d'union et le
lien d'harmonie. La masse incohrente des matriaux pars de
l'avenir ressemble  ces gangues o le mtal prcieux abonde, mais
dissmin dans la boue. Ce qu'il faut  notre sicle, c'est l'aimant
qui rassemblera le fer autour de lui, c'est la goutte de mercure,
qui, promene  travers le mlange, s'assimilera les parcelles d'or
et d'argent. Or, ce rle assimilateur nous parat minemment rserv
aux natures sympathiques qui ont soif du bien et du vrai et vont le
cherchant partout, aux hommes de foi plutt encore que de science.

Voil pourquoi nous souhaitons  notre pays des hommes comme
Bastiat, et des vrits comme la doctrine de _l'Harmonie_, de ces
vrits simples et fcondes qu'on ne dcouvre et qu'on ne peroit
qu'avec _l'esprit de son coeur_, comme a dit de Maistre--_mente
cordis sui._

                                             R. DE FONTENAY.

Voici quelques extraits du journal de M. Paillottet, qui sont le
complment naturel de cette notice:

     NEUF JOURS PRS D'UN MOURANT.

     Le 16 dcembre, vers midi, j'arrive chez lui, je le vois. Nous
     nous embrassons, mais  son premier mouvement tout affectueux
     succde une impression chagrine. Sa figure s'attriste, et il
     murmure, en levant les mains: Est-il possible que vous ayez
     fait un si long voyage? Quelle folie!

     Pendant cette premire entrevue je le trouvai,  ma grande
     surprise, impatient, irritable... Comme je voulais lui viter la
     peine de monter un tage,  l'aide d'une prcaution que j'aurais
     prise, il me dit: Je ne puis pas souffrir qu'on s'occupe de
     moi. Il lui rpugne d'tre vu pendant qu'il boit et mange, 
     cause des efforts pnibles qu'exige de lui l'inglutition.
     Toutefois cette rpugnance ne parat pas exister vis--vis des
     trangers. Ainsi  2 heures 1/2 il entre au caf prendre un verre
     de sirop et ne veut pas que je l'accompagne.


     17 DCEMBRE 1850

     ... En rentrant chez lui, il me parle de la seconde dition du
     premier volume des _Harmonies_, puis du second volume qu'il lui
     est impossible d'achever. Sur le chapitre des salaires, qui tait
     dj fort avanc quand il a quitt Paris, il me dit: Si jamais
     on publie cela, il faudra bien expliquer que ce n'est qu'un
     premier jet. J'aurais voulu refaire en entier ce chapitre.

     Il trouve un clair de gaiet en me racontant les singulires
     conventions qu'il avait faites avec son htesse. Celle-ci avait
     par rapport  lui la double qualit de propritaire et de
     domestique. Le mobilier et la batterie de cuisine taient  elle.
     Lorsqu'elle brisait un ustensile quelconque dans ses fonctions de
     domestique, comme propritaire elle en rclamait aussitt le prix
     et se faisait payer par lui. Elle avait aussi l'art de maintenir
     le chiffre de la dpense quotidienne au mme taux, bien que les
     consommations du malade allassent toujours diminuant...

     ... Ce second jour les impatiences furent moins marques... 
     quelle heure viendrez-vous demain? me demanda-t-il lorsque je le
     quittai.

     Je suis convenu avec l'abb de Monclar que je tiendrai compagnie
      notre malade depuis onze heures du matin jusqu' l'heure du
     dner; l'abb lui consacre le commencement et la fin de la
     journe.


     18 DCEMBRE.

     En arrivant prs de lui, je lui remets quelques exemplaires de la
     rimpression des _Incompatibilits parlementaires_, et lui
     explique que je viens de les retirer du ministre de l'Intrieur
     des tats Romains.

     Voici ce qui m'tait arriv pour ces brochures. Les douaniers de
     Civita-Vecchia les avaient extraites de mon sac de voyage et
     envoyes  la police. Je les croyais perdues, quand, passant ce
     matin devant le magasin du libraire Merle,... je vois exposs en
     vente plusieurs pamphlets de Bastiat. J'entre et demande  Merle
     s'il a les _Incompatibilits parlementaires_: Pas encore,
     rpond-il, mais je ne tarderai sans doute pas; car cet crit
     vient d'tre rimprim! Je le sais,  telles enseignes que les
     douaniers de Civita-Vecchia ont t assez stupides, ces jours-ci,
     pour en saisir une demi-douzaine d'exemplaires  un voyageur
     franais.--Comment donc tes-vous si bien inform? repris-je;
     je suis le voyageur dont vous faites mention. Alors Merle
     m'apprend qu'il tenait la nouvelle de ma msaventure du comte
     Z..., attach au ministre de l'Intrieur. Le comte Z... avait
     blm le procd des douaniers, et ajout que, si le propritaire
     se prsentait pour rclamer ces brochures, elles lui seraient
     immdiatement rendues. Sur ces explications, je m'tais empress
     d'aller  Monte-Cavallo, o un employ fort poli, aprs m'avoir
     adress beaucoup d'excuses sur ce qui s'tait pass, m'avait
     remis toutes mes brochures, moins une. Cette dernire ne pouvait
     m'tre rendue qu'un peu plus tard, parce que Monseigneur, qui
     tait alors absent, en avait commenc la lecture, curieux de
     connatre cette production d'un auteur qu'il avait en grande
     estime. Le mme employ, me montrant sur la couverture d'un
     pamphlet la liste imprime des divers crits de Bastiat, posa
     l'index sur les mots _Harmonies conomiques_, et dit: Voil un
     bien bel ouvrage.

     J'informai de cette particularit mon cher malade, en ajoutant
     que trs-certainement en France, au ministre de l'Intrieur, ses
     oeuvres taient moins connues que dans les bureaux de
     Monte-Cavallo.

     Par un fort beau temps, nous prenons une voiture.... Il veut me
     servir de cicerone, et m'expliquer les monuments antiques; mais
     j'obtiens qu'il se taise jusqu' ce que nous descendions de
     voiture... Il m'entretient beaucoup de son projet de rentrer en
     France, d'un domestique, nomm Dargeau, qu'il fait venir de son
     pays, pour s'assurer ses soins prouvs, et m'interroge sur la
     dure probable de mon sjour  Rome. Je me garde bien de lui dire
     que je m'en irai probablement le lendemain de son dpart.

     ... Quand nous sommes rentrs chez lui, il me parle de mettre en
     ordre ses bauches. Il voudrait bien me dicter quelques
     indications importantes et notamment sur le sujet de la
     population... L'article qu'il a publi, il y a quatre ans
     environ, dans le _Journal des conomistes_, lui parat incomplet
     et  refaire. La principale objection contre la thorie de
     Malthus n'y est pas expose.

     Les impatiences ont disparu.


     19 DCEMBRE.

     Je le trouve bien fatigu!.... Nous sortons un peu tard, et
     rentrons bientt aprs....

     Il monte son escalier plus pniblement que de coutume. Quand
     enfin il est assis sur son canap, je remarque que sa respiration
     est plus difficile que la veille. Des bruits sourds et de mauvais
     augure grondent dans sa poitrine oppresse. Il se remet cependant
     un peu, et entame le chapitre de l'conomie politique.

     Un travail bien important  faire pour l'conomie politique, me
     dit-il, c'est d'crire l'histoire de la spoliation. C'est une
     longue histoire, dans laquelle, ds l'origine, apparaissent les
     conqutes, les migrations de peuples, les invasions, et tous les
     funestes excs de la force aux prises avec la justice.

     De tout cela il reste aujourd'hui encore des traces vivantes, et
     c'est une grande difficult pour la solution des questions poses
     dans notre sicle. On n'arrivera pas  cette solution tant qu'on
     n'aura pas bien constat en quoi et comment l'injustice, faisant
     sa part au milieu de nous, s'est impatronise dans nos moeurs et
     dans nos lois.

     ..... Il m'entretient de plusieurs de nos amis de Paris, sujet
     sur lequel il s'arrte volontiers; puis, se proccupant de mon
     dner, il me renvoie aprs m'avoir dit: Puisque vous avez fait
     ce long voyage, je suis bien aise maintenant que vous soyez ici.


     20 DCEMBRE.

     En arrivant prs de lui  l'heure accoutume, je lui demande la
     permission de le quitter pour aller  l'ambassade o je me suis
     dj rendu en vain ce matin. J'ai trois lettres pour la France 
     remettre  une personne que je n'ai pas rencontre. Cette demande
     le contrarie, et l'abb de Monclar, qui tait sur le point de
     sortir, se charge de faire tenir mes lettres  l'ambassade.

     Ds que nous sommes seuls, il me dit: Vous ne devineriez jamais
     ce que j'ai fait ce matin. Inquiet et le souponnant d'une
     imprudence, je conjecturai qu'il avait crit. Non, reprit-il,
     cela m'et t, cela m'est impossible. Voici ce que j'ai fait, je
     me suis confess. Je veux _vivre_ et mourir dans la religion de
     mes pres. Je l'ai toujours aime, quoique je n'en suivisse pas
     les pratiques extrieures. Ce mot de _vivre_ n'tait employ l
     que par mnagement pour moi. Je lui rappelai qu'en 1848 il
     m'avait dit, en parlant de Jsus-Christ: Il est impossible
     d'admettre qu'un mortel ait pu avoir, de l'humanit et des lois
     qui la rgissent, une connaissance aussi profonde que celle qui
     est dans l'vangile.

     Il me propose de prendre ses bauches conomiques dans sa malle;
     car le temps menaait, et il n'et pas t prudent de sortir. Je
     savais, d'ailleurs, ds la veille au soir, qu'aux yeux du docteur
     Lacauchie il dclinait d'une manire rapide.

     Je pris les papiers, et commenai  les compulser, assis prs de
     lui, interrompant ma tche au moindre signe pour prter l'oreille
      ce qu'il voulait me dire.

     ...... Voici une recommandation... sur laquelle il a beaucoup
     insist. Il faut traiter l'conomie politique au point de vue du
     _consommateur_. Tous les phnomnes conomiques, que leurs effets
     soient bons ou qu'ils soient mauvais, se rsolvent,  la fin de
     leur volution, par des avantages ou des prjudices pour les
     consommateurs. Ces mmes effets ne font que glisser sur les
     producteurs, dont ils ne peuvent affecter les intrts d'une
     manire durable.

     Le progrs de la civilisation doit amener les hommes  se placer
      ce point de vue et  calculer leur intrt de consommateurs
     plutt que leur intrt de producteurs. On voit dj ce progrs
     s'oprer en Angleterre, et des ouvriers s'y occuper moins de
     l'lvation de leur salaire que de l'avantage d'obtenir  bas
     prix tous les objets qu'ils consomment.

     Il m'a rpt que c'tait l un point capital, et j'tais tonn
     de la profondeur comme de la lucidit de ses explications.

     Vers la nuit, il m'a parl de Rome considre au point de vue
     religieux. Ce qui m'a le plus frapp, dit-il, c'est la solidit
     de la tradition des martyrs. Ils sont l, on les voit, on les
     touche dans les catacombes; il est impossible de les nier. Son
     langage tait plein d'onction.

     Demain je continuerai le dpouillement de ses papiers
     scientifiques. Cette journe a t bien triste. La mort se montre
      nous dans tous nos entretiens. Nous ne prononons pas son nom,
     lui par un sentiment dlicat, afin de m'viter une affliction, et
     moi pour ne pas me laisser aller  un attendrissement qui le
     gagnerait peut-tre et lui serait douloureux. C'est lui qui me
     donne l'exemple du courage...


     21 DCEMBRE (SAMEDI).

     L'affaiblissement continue.  11 h. 1/2, par un temps superbe, il
     sent le besoin de se coucher quelques instants avant d'essayer
     une promenade. Nous sortons  1 h. 1/4, mais quelques nuages
     menacent d'intercepter les rayons du soleil... Les nuages se
     dispersent, et nous jouissons d'un soleil magnifique, qui fait
     mieux ressortir la beaut des sites dont nous sommes entours. La
     srnit du ciel semble se communiquer  son me, et il rpte
     frquemment: Quelle dlicieuse promenade! Comme nous avons bien
     russi! Il m'indique une haute colline couronne d'ifs, au
     sommet de laquelle il s'est fait conduire quelques jours avant
     mon arrive. Quand je cherche  me rendre compte de ses
     impressions, il me parat heureux de voir une dernire fois les
     splendeurs de la nature et s'applaudir de les rencontrer pour
     leur faire ses adieux. Car il ne se fait pas d'illusion sur son
     tat. Plus explicite avec l'abb de Monclar qu'avec moi sur ce
     triste sujet, il lui disait hier: Je trouve depuis trois jours
     que le dclin de mes forces est bien rapide. Si cela continuait
     ainsi, Dieu me ferait une grande grce et m'pargnerait bien des
     souffrances.

     ..... Il prend un livre de prires, et moi je continue le
     classement de ses papiers...

     Il me fait quitter mon classement pour m'asseoir tout prs de
     lui. Aprs un instant d'assoupissement, comme s'il venait d'y
     puiser une force nouvelle, il me donne une explication pour
     corroborer sa thorie de la valeur.

     Avez-vous trouv dans mes notes, me demanda-t-il, un passage sur
     ce sujet? C'est un fragment auquel j'attache quelque importance.
     Vous le reconnatrez  cette formule que j'y ai employe: _Do ut
     des, facio ut facias_, etc.

     Je n'ai pas encore dcouvert ce fragment...

     Avant de nous quitter, qui s'y serait attendu? nous nous sommes
     livrs  un mouvement d'hilarit. Il m'a racont qu'ayant vu dans
     un magasin de librairie son _Cobden et la Ligue_, il avait
     marchand cet ouvrage. Comme on lui en demandait le prix de 7 fr.
     50, il s'tait rcri, avait qualifi ce livre de vieux bouquin,
     et en avait offert seulement 4 fr. C'est, je crois, la seule
     fois de sa vie qu'il ait rclam un rabais, et le moyen qu'il
     employait pour l'obtenir est fort plaisant. Dcrier un de ses
     crits pour l'obtenir  meilleur march, c'est ce que peu
     d'auteurs se seraient aviss de faire.


     22 DCEMBRE 1850 (DIMANCHE).

     Ce matin il a communi. La crmonie a eu lieu de bonne heure, et
     cependant, en entrant chez lui, je vois qu'il n'a pas encore
     djeun. Pour qu'il s'acquittt de cette pnible tche sans tre
     gn de ma prsence, j'allai me promener jusqu' 11 h. 1/2.

     ..... Avez-vous un crayon? me demanda-t-il. Je lui remis aussitt
     celui que contient mon portefeuille, et le vis tracer les lignes
     suivantes sur son livre de prires:

     Les 20 et 21 dcembre je me suis confess  M. l'abb Ducreux.
     Le 22, j'ai reu la communion des mains de mon cousin Eugne de
     Monclar.

     Il me parla aussitt aprs du sacrement qu'il avait reu le
     matin, et  ce propos il m'expliqua ses ides religieuses.

     Le diste, dit-il, n'a de Dieu qu'une ide trop vague. Son Dieu,
     il l'oublie souvent, ou bien il l'appelle une cause premire et
     ne se croit plus oblig d'y penser. Il faut que l'homme s'appuie
     sur une rvlation pour tre vritablement en communication avec
     Dieu. Quant  moi, j'ai pris la chose par le bon bout et en toute
     humilit. Je ne discute pas le dogme, je l'accepte. En regardant
     autour de moi, je vois que sur cette terre les nations les plus
     claires sont dans la foi chrtienne. Je suis bien aise de me
     trouver en communion avec cette portion du genre humain.

     Un peu plus tard, il s'enquit de nouveau du fragment sur la
     valeur. Je venais de le dcouvrir. Il dsira que je lui en
     donnasse lecture, puis m'arrta  la 6me page en me disant de ne
     continuer que pour moi seul. Quand j'eus achev et dclar que la
     dmonstration me paraissait complte, il dit que, si l'tat de sa
     sant l'et permis, il et fondu ce fragment dans le chapitre _De
     la valeur_ au premier volume des _Harmonies_; mais qu'il
     suffisait de l'introduire en forme de note dans la 2me dition...
     Il me recommanda en mme temps,  l'gard des chapitres
     inachevs, de les faire suivre de points suspensifs.....

     Comme je lui demandais  emporter dans ma chambre quelques
     liasses pour les lire attentivement et  loisir, il me rpondit
     en ces termes: Prenez tout; il faut que vous emportiez tout 
     Paris. Si je ressuscite, vous me les rendrez.

     ..... Le docteur Lacauchie le trouve dans un tat tel qu'il
     serait imprudent de ne pas lui donner de garde pendant la nuit.

     Aprs notre dner, l'abb et moi nous revnmes pour le dcider 
     recevoir une garde qui allait lui tre envoye. Il rsista et ne
     voulut pas qu'elle comment son service, au moins pour cette
     nuit.


     23 DCEMBRE 1850 (LUNDI).

     Le temps est beau, mais frais. Le pauvre malade est encore plus
     faible que la veille. Il me parle de la seconde dition de ses
     _Harmonies_, et pense qu'il faudrait comprendre dans le premier
     volume, comme se rattachant intimement au chapitre de la
     _Concurrence_, un autre chapitre intitul _Production et
     Consommation_... Aprs l'avoir dissuad de sortir,  cause de la
     vivacit du vent qui souffle du nord, l'abb et moi, voyant que
     le soleil chauffe l'atmosphre de ses rayons, nous nous rendons
      son dsir et entreprenons avec lui une promenade en voiture
     ferme.

     ..... La dure de notre promenade avait t de 2 heures 1/2. Au
     seuil de la porte, l'abb et moi voulmes le prendre sur nos
     bras, pour lui viter la fatigue de l'ascension. Mais il s'y
     refusa avec opinitret, et, pendant que je payais le cocher, se
     mit  grimper au premier tage. Arriv sur le palier, il s'assit
     un instant sur une chaise que lui prsentait son htesse, puis,
     ayant repris haleine, il monta le second tage. Je suis bien
     aise, nous dit-il en manire de justification de son imprudence,
     d'avoir pu constater que je pouvais faire aujourd'hui ce que j'ai
     fait hier.  partir de ce moment, je pus observer qu'il
     s'attachait de plus en plus  l'ide d'un retour en France. Ce
     voyage devint sa constante proccupation.

     Vers quatre heures arriva l'ambassadeur, M. de Rayneval. Cette
     visite tira notre ami d'un tat prononc d'accablement. Il se
     leva, fit asseoir l'ambassadeur sur le canap et s'assit  ct
     de lui. Son premier soin fut de parler de son dpart d'Italie. Il
     s'enquit du nom du navire sur lequel M. de Rayneval se chargeait
     de lui procurer une chambre d'officier. M. de Rayneval
     l'entretint dans son illusion. Ensuite la conversation se porta
     sur les monuments de Rome, et Bastiat exprima son admiration pour
     Saint-Pierre. Ses loges comprenaient cependant des rserves et
     taient entremls de critiques.

     ...... Je me mis en qute d'une garde... Il me fut impossible
     d'en trouver une disponible. Alors l'abb de Monclar se dcida 
     passer la nuit... Le mdecin tait venu... Il n'estimait pas que
     le malade pt vivre encore trente-six heures, et mme en comptant
     les pulsations de son pouls, il s'tonnait qu'il ft au nombre
     des vivants.


     24 DCEMBRE 1850 (MARDI).

     J'arrive chez lui  5 h. du matin, comme j'en tais convenu avec
     M. de Monclar, que je devais remplacer. Le cher malade avait
     pass une nuit plus calme, grce sans doute  l'effet de la
     potion calmante; toutefois il se plaignait de n'avoir pas dormi.
     Quand il me vit si matin, il me dit: Mes amis sont mes
     victimes. Il m'entretint de l'effet de la potion  laquelle il
     attribuait une action sur son cerveau. Je sens l deux penses,
     disait-il en posant le doigt sur son front; ma pense ordinaire
     et une autre. Ce mme matin, il voulut se lever un peu plus tt
     que de coutume.  8 h. 1/2 il quitta son lit. Mais il se sentit
     faible, et n'essaya pas de se laver les mains et le visage, ce
     qu'il avait fait encore debout, la veille.

     Assis sur son canap, il m'interrogea de nouveau sur la dure de
     mon sjour  Rome. Ensuite il me parla de son retour en France,
     s'inquitant beaucoup de savoir s'il serait possible de lui
     procurer des moyens de transport commodes de Marseille  Mugron,
     de l'installer dans chaque htel, au rez-de-chausse, dans une
     pice bien chaude, etc. Quand je le vis s'arrter sur ces dtails
     et en prendre souci, je crus devoir, pour soulager son esprit,
     lui proposer de l'accompagner dans son voyage... Il accepta de
     suite mon offre, et me dit que nous ne nous sparerions qu'
     Mugron. Puis, un instant aprs, comme s'il se ft fait un cas de
     conscience de son acceptation, il ajouta: Vous vous sacrifiez
     pour moi seul, attendez-vous  toutes sortes de dceptions.

     Ces dceptions qui m'attendaient entre Marseille et Mugron, le
     scrupule exagr qui les lui faisait entrevoir, m'eussent gay
     dans tout autre moment.

     La veille au soir il avait dit  son cousin qu'il dsirait faire
     son testament et se servir du ministre du chancelier de
     l'ambassade. Cette rsolution tant bien arrte dans son esprit,
     j'allai, un peu avant onze heures, chercher M. de Grando,
     chancelier. Celui-ci ne put venir aussi promptement que nous
     l'eussions dsir. Il n'arriva qu' 1 h. Notre malade s'tait
     remis au lit. C'est de son lit qu'il dclara lentement ses
     intentions  M. de Grando, s'inquitant beaucoup, non-seulement
     de les noncer, mais de les motiver, ce qui tait superflu.

     ..... Pendant que le chancelier s'occupait de la rdaction
     dfinitive du testament, il me tmoignait encore la crainte de
     n'avoir pas t compris. Pour le rassurer, je lui rptai, non
     ses propres paroles, mais le sens qu'elles exprimaient, et qui
     tait fort clair. Alors il tendit son bras, posa sa main sur mon
     cou, attira ma tte prs de la sienne, mon oreille prs de ses
     lvres, et dit en donnant  son faible souffle un accent
     inimitable: Voyez-vous, Paillottet, ma tante, c'est ma mre!
     C'est elle qui m'a lev, qui a veill sur mon enfance!

     Le testament allait s'achever. Pour savoir s'il tait en tat de
     le signer, je lui remis une plume et une feuille de papier blanc
     sur laquelle il traa ces lettres: _Frede_.... Nous vmes qu'il
     pouvait signer, et en effet, il signa lisiblement.

     Un instant aprs il me dit: Je fais une rflexion. Mon oncle
     jouit actuellement de ma maison de Sengresse: je voudrais qu'il
     ne ft pas troubl dans cette jouissance, et j'aurais d insrer
     une disposition  ce sujet dans mes dernires volonts. Il est
     trop tard. Je lui promis de faire connatre ce voeu, et, d'aprs
     ce que j'avais ou dire de Mlle sa tante, j'ajoutai que de son
     propre mouvement elle ferait pour son frre ce que son neveu
     dsirait qu'elle ft.

      2 h. 1/2, malgr la fatigue qu'il venait d'prouver, il voulut
     quitter son lit. L'abb venait de rentrer. Nous aidmes le
     malade  se lever, et vmes que ses forces diminuaient
     sensiblement. Il resta silencieux, et vers 4 h. demanda  se
     recoucher. Quand il fut prs de son lit, ses jambes flchirent.
     Nous le soulevmes; mais  raison de la position qu'il avait
     prise, nous fmes obligs de le coucher  rebours, ses pieds se
     trouvant  la tte du lit. Pour lui viter des secousses, nous
     changemes de place les oreillers, et le laissmes se reposer un
     instant, envelopp de sa robe de chambre. Sa respiration devenait
     de plus en plus pnible, et les bouillonnements  l'intrieur de
     sa poitrine taient de plus en plus sonores. Il eut un court
     assoupissement,  la suite duquel il trouva la force de changer
     de position et de se mettre au lit comme de coutume. Puis un
     nouvel accablement survint. J'tais assis prs de lui, les yeux
     fixs sur son visage, coutant cette respiration qui rencontrait
     tant d'obstacles. L'impression que je ressentais devint si
     poignante que je dus me retirer dans la pice voisine. L'abb de
     Monclar, que j'avais laiss en prires auprs de la fentre, vint
     bientt me chercher. Le malade me demandait. Quand je fus prs de
     lui, assis  son chevet, il dsigna du geste son cousin, et fit
     entendre ces mots: _tous deux_. C'tait  nous deux qu'il
     voulait s'adresser.

     Il souleva un peu sa tte, l'appuya sur sa main droite, et se
     disposa  parler. L'intelligence brillait encore dans ses yeux.
     Son regard avait une expression que j'avais souvent remarque au
     milieu de nos entretiens. Il semblait annoncer la solution d'un
     problme. La premire phrase qu'il pronona sortit si faible de
     ses lvres que l'abb, plac debout  la tte du lit, n'en put
     rien entendre, et que je n'en recueillis que le dernier mot.
     C'tait l'adjectif _philosophique_. Aprs une courte pause, il
     pronona distinctement: LA VRIT; puis s'arrta, redit le mme
     mot, et le rpta encore, en s'efforant de complter sa pense.
     mus  ce spectacle, nous le conjurmes de suspendre son
     explication et de se reposer un peu; l'abb se pencha pour
     l'aider  replacer sa tte sur l'oreiller. Dans cette situation
     le souffle de ses lvres ne pouvait plus m'arriver. Il dit alors,
     sans que je les entendisse, ces mots que l'abb me transmit
     immdiatement et me rpta le jour suivant: _Je suis heureux de
     ce que mon esprit m'appartient._ L'abb ayant chang de
     position, je pus entendre le mourant articuler encore ceci: _Je
     ne puis pas m'expliquer._ Ce furent les derniers mots qui
     sortirent de sa bouche.

      ce moment arriva le docteur Lacauchie. Pendant qu'il se
     trouvait avec l'abb, je crus pouvoir m'absenter un instant, et
     sortis  5 h. Quand je revins, mon ami n'existait plus. Cinq
     minutes aprs ma sortie il avait rendu le dernier soupir...

     Voici ce que m'apprirent MM. de Monclar et Lacauchie, tous deux
     tmoins de sa fin. Au moment o je m'loignais, ils
     s'approchrent de son lit et virent aussitt que la mort allait
     frapper. M. de Monclar se mit en devoir d'administrer au mourant
     l'Extrme-Onction, et pour s'assurer de ses dispositions 
     recevoir ce dernier sacrement, il lui dit: Mon ami, baise le
     crucifix. Les lvres du mourant s'avancrent, et obirent
     compltement  l'exhortation.  cette vue le docteur fit un geste
     d'tonnement; il ne s'expliquait pas que l'intelligence et la
     volont fussent encore l quand la vie se retirait.

     Je contemplai longtemps cette tte chrie que l'me venait
     d'abandonner, et vis que la mort n'y avait laiss aucune trace de
     souffrance.

     Deux jours aprs, dans l'glise de Saint-Louis des Franais, on
     fit  l'homme minent, qui avait vcu si simple et si modeste, de
     pompeuses funrailles. C'tait un premier acte de justice envers
     sa mmoire.

     Le surlendemain, 28 dcembre, je quittais Rome pour revenir en
     France. Quelques heures avant de partir, je lus dans l'glise de
     Santa Maria degli Angeli une belle et courte pitaphe latine qui
     semblait faite pour lui. Je la traduis de cette manire:

         _Il vcut par le coeur et la pense,
          Il vit dans nos souvenirs,
          Il vivra dans la postrit._




CORRESPONDANCE[6]

         [Note 6: Parmi les lettres de F. Bastiat que nous publions
         ici, beaucoup--surtout des premires--n'ont qu'un intrt
         autobiographique. D'autres se rattachent aux questions
         conomiques et  l'histoire du mouvement libre-changiste,
         dont Bastiat fut, en France, le promoteur et le chef rel. Sa
         correspondance avec R. Cobden, en nous rvlant l'accord
         intime des vues de ces deux hommes illustres et l'influence
         rciproque de l'un sur l'autre, nous semble avoir toute
         l'importance d'une collection de documents historiques.
         (_Note de l'diteur._)]




LETTRES DE F. BASTIAT  M. VICTOR CALMTES.


                                      Bayonne, 12 septembre 1819.

.................................................................

Nous nous trouvons, mon ami, dans le mme cas: tous les deux nous
sommes ports par got  une tude autre que celle que le devoir
nous ordonne;  la diffrence que la philosophie, vers laquelle
notre penchant nous entrane, tient de plus prs  l'tat d'avocat
qu' celui de ngociant.

Tu sais que je me destine au commerce. En entrant dans un comptoir,
je m'imaginais que l'art du ngociant tait tout mcanique et que
six mois suffisaient pour faire de moi un ngociant. Dans ces
dispositions, je ne crus pas ncessaire de travailler beaucoup, et
je me livrai particulirement  l'tude de la philosophie et de la
politique.

Depuis je me suis bien dsabus. J'ai reconnu que la science du
commerce n'tait pas renferme dans les bornes de la routine. J'ai
su que le bon ngociant, outre la nature des marchandises sur
lesquelles il trafique, le lieu d'o on les tire, les valeurs qu'il
peut changer, la tenue des livres, toutes choses que l'exprience
et la routine peuvent en partie faire connatre, le bon ngociant,
dis-je, doit tudier les lois et approfondir l'_conomie politique_,
ce qui sort du domaine de la routine et exige une tude constante.

Ces rflexions me jetrent dans une cruelle incertitude.
Continuerais-je l'tude de la philosophie qui me plat, ou
m'enfoncerais-je dans les finances que je redoute? Sacrifierais-je
mon devoir  mon got ou mon got  mon devoir?

Dcid  faire passer mon devoir avant tout, j'allais commencer mes
tudes, quand je m'avisai de jeter un regard sur l'avenir. Je pesai
la fortune que je pouvais esprer et, la mettant en balance avec mes
besoins, je m'assurai que, pour peu que je fusse heureux au
commerce, je pourrais, trs-jeune encore, me dcharger du joug d'un
travail inutile  mon bonheur. Tu connais mes gots; tu sais si,
pouvant vivre heureux et tranquille, pour peu que ma fortune excde
mes besoins, tu sais si, pendant les trois quarts de ma vie, j'irai
m'imposer le fardeau d'un ennuyeux travail, pour possder, le reste
de ma vie, un superflu inutile.

... Te voil donc bien convaincu que, ds que je pourrai avoir une
certaine aisance, ce qui, j'espre, sera bientt, j'abandonne les
affaires.


                                            Bayonne, 5 mars 1820.

..... J'avais lu le _Trait d'conomie politique_ de J. B. Say,
excellent ouvrage trs-mthodique. Tout dcoule de ce principe que
_les richesses sont les valeurs et que les valeurs se mesurent sur
l'utilit_. De ce principe fcond, il vous mne naturellement aux
consquences les plus loignes, en sorte qu'en lisant cet ouvrage
on est surpris, comme en lisant Laromiguire, de la facilit avec
laquelle on va d'une ide  une ide nouvelle. Tout le systme passe
sous vos yeux avec des formes varies et vous procure tout le
plaisir qui nat du sentiment de l'vidence.

Un jour que je me trouvais dans une socit assez nombreuse, on
traita, en manire de conversation, une question d'conomie
politique; tout le monde draisonnait. Je n'osais pas trop mettre
mes opinions, tant je les trouvais opposes aux ides reues;
cependant me trouvant, par chaque objection, oblig de remonter d'un
chelon pour en venir  mes preuves, on me poussa bientt jusqu'au
principe. Ce fut alors que M. Say me donna beau jeu. Nous partmes
du principe de l'conomie politique, que mes adversaires
reconnaissaient tre juste; il nous fut bien facile de descendre aux
consquences et d'arriver  celle qui tait l'objet de la
discussion. Ce fut  cette occasion que je sentis tout le mrite de
la mthode, et je voudrais qu'on l'appliqut  tout. N'es-tu pas de
mon avis l-dessus?


                                                    18 mars 1820.

....... Je suis entr pas  pas dans le monde, mais je ne m'y suis
pas jet; et, au milieu de ses plaisirs et de ses peines, quand les
autres, tourdis par tant de bruit, s'oublient, si je puis
m'exprimer ainsi, dans le cercle troit du prsent, mon me
vigilante avait toujours un oeil en arrire, et la rflexion l'a
empche de se laisser dominer. D'ailleurs mon got pour l'tude a
pris beaucoup de mes instants. Je m'y suis tellement livr, l'anne
dernire, que cette anne on me l'a dfendue,  la suite d'une
incommodit douloureuse qu'elle m'a occasionne.......


                                      Bayonne, 10 septembre 1820.

.................................................................

Une chose qui m'occupe plus srieusement, c'est la philosophie et la
religion. Mon me est pleine d'incertitude et je ne puis plus
supporter cet tat. Mon esprit se refuse  _la foi_ et mon coeur
soupire aprs elle. En effet, comment mon esprit saurait-il allier
les grandes ides de la Divinit avec la purilit de certains
dogmes, et, d'un autre ct, comment mon coeur pourrait-il ne pas
dsirer de trouver dans la sublime morale du christianisme des
rgles de conduite? Oui, si le paganisme est la mythologie de
l'imagination, le catholicisme est la mythologie du sentiment.--Quoi
de plus propre  intresser un coeur sensible que cette vie de
Jsus, que cette morale vanglique, que cette mdiation de Marie!
que tout cela est touchant.......


                                           Bayonne, octobre 1820.

Je t'avoue, mon cher ami, que le chapitre de la religion me tient
dans une hsitation, une incertitude qui commencent  me devenir 
charge. Comment ne pas voir une mythologie dans les dogmes de notre
catholicisme? Et cependant cette mythologie est si belle, si
consolante, si sublime, que l'erreur est presque prfrable  la
vrit. Je pressens que si j'avais dans mon coeur une tincelle de
foi, il deviendrait bientt un foyer. Ne sois pas surpris de ce que
je te dis l. Je crois  la Divinit,  l'immortalit de l'me, aux
rcompenses de la vertu et au chtiment du vice. Ds lors, quelle
immense diffrence entre l'homme religieux et l'incrdule! mon tat
est insupportable. Mon coeur brle d'amour et de reconnaissance pour
mon Dieu, et j'ignore le moyen de lui payer le tribut d'hommages que
je lui dois. Il n'occupe que vaguement ma pense, tandis que
l'homme religieux a devant lui une carrire trace  parcourir. Il
prie. Toutes les crmonies du culte le tiennent sans cesse occup
de son Crateur. Et puis ce sublime rapprochement de Dieu et de
l'homme, cette rdemption, qu'il doit tre doux d'y croire! quelle
invention, Calmtes, si c'en est une!

Outre ces avantages, il en est un autre qui n'est pas moindre:
l'incrdule est dans la ncessit de se faire une morale, puis de la
suivre. Quelle perfection dans l'entendement, quelle force dans la
volont lui sont indispensables! et qui lui rpond qu'il ne devra
pas changer demain son systme d'aujourd'hui? L'homme religieux au
contraire a sa route trace. Il se nourrit d'une morale toujours
divine.


                                          Bayonne, 29 avril 1821.

....... Pour moi, je crois que je vais me fixer irrvocablement  la
religion. Je suis las de recherches qui n'aboutissent et ne peuvent
aboutir  rien. L, je suis sr de la paix, et je ne serai pas
tourment de craintes, mme quand je me tromperais. D'ailleurs,
c'est une religion si belle, que je conois qu'on la puisse aimer au
point d'en recevoir le bonheur ds cette vie.

Si je parviens  me dterminer, je reprendrai mes anciens gots. La
littrature, l'anglais, l'italien, m'occuperont comme autrefois; mon
esprit s'tait engourdi sur les livres de controverse, de thologie
et de philosophie. J'ai dj relu quelques tragdies d'Alfieri.....


                                      Bayonne, 10 septembre 1821.

Je veux te dire un mot de ma sant. Je change de genre de vie, j'ai
abandonn mes livres, ma philosophie, ma dvotion, ma mlancolie,
mon spleen enfin, et je m'en trouve bien. Je vais dans le monde,
cela me distrait singulirement. Je sens le besoin d'argent, ce qui
me donne envie d'en gagner, ce qui me donne du got pour le travail,
ce qui me fait passer la journe assez agrablement au comptoir, ce
qui, en dernire analyse, est extrmement favorable  mon humeur et
 ma sant. Cependant je regrette parfois ces jouissances
sentimentales auxquelles on ne peut rien comparer; cet amour de la
pauvret, ce got pour la vie retire et paisible, et je crois qu'en
me livrant un peu au plaisir, je n'ai voulu qu'attendre le moment de
l'abandonner. Porter la solitude dans la socit est un contre-sens,
et je suis bien aise de m'en tre aperu  temps.....


                                        Bayonne, 8 dcembre 1821.

J'tais absent, mon cher ami, quand ta lettre est parvenue  Bayonne, ce
qui retarde un peu ma rponse. Que j'ai eu de plaisir  la recevoir
cette chre lettre!  mesure que l'poque de notre sparation s'loigne
de nous, je pense  toi avec plus d'attendrissement; je sens mieux le
prix d'un bon ami. Je n'ai pas trouv ici qui pt te remplacer dans mon
coeur. Comme nous nous aimions! pendant quatre ans nous ne nous sommes
pas quitts un instant. Souvent l'uniformit de notre manire de vivre,
la parfaite conformit de nos sentiments et de nos penses ne nous
permettait pas de beaucoup causer. Avec tout autre, de silencieuses
promenades aussi longues m'auraient t insupportables; avec toi, je n'y
trouvais rien de fatigant; elles ne me laissaient rien  dsirer. J'en
vois qui ne s'aiment que pour faire parade de leur amiti, et nous, nous
nous aimions obscurment, bonnement; nous ne nous apermes que notre
attachement tait remarquable que lorsqu'on nous l'eut fait remarquer.
Ici, mon cher, tout le monde m'aime, mais je n'ai pas d'ami.....

.................................................................

..... Te voil donc, mon ami, en robe et en bonnet carr! Je suis
en peine de savoir si tu as des dispositions pour l'tat que tu
embrasses. Je te connais beaucoup de justesse et de rectitude dans
le jugement; mais c'est la moindre des choses. Tu dois avoir
l'locution facile, mais l'as-tu aussi pure? ton accent n'a pas d
s'amliorer  Toulouse, ni se perfectionner  Perpignan. Le mien est
toujours dtestable et probablement ne changera jamais. Tu aimes
l'tude, assez la discussion. Je crois donc que tu dois  prsent
t'attacher surtout  l'tude des lois, car ce sont des notions que
l'on n'apprend que par le travail, comme l'histoire et la
gographie,--et ensuite  la partie physique de ta profession. Les
grces, les manires nobles et aises, ce vernis, ce coup d'oeil,
cet avant-main, ce je ne sais quoi qui plat, qui prvient, qui
entrane. C'est l la moiti du succs. Lis  ce sujet les Lettres
de lord Chesterfield  son fils. C'est un livre dont je suis loin
d'approuver la morale, toute sduisante qu'elle est; mais un esprit
juste comme le tien saura facilement laisser le mauvais et faire son
profit du bon.

Pour moi, ce n'est pas Thmis, c'est l'aveugle Fortune que j'ai
choisie, ou qu'on m'a choisie pour amante. Cependant, je dois
l'avouer, mes ides sur cette desse ont beaucoup chang. Ce _vil
mtal_ n'est plus aussi vil  mes yeux. Sans doute il tait beau de
voir les Fabricius et les Curius demeurer pauvres, lorsque les
richesses n'taient le fruit que du brigandage et de l'usure; sans
doute Cincinnatus faisait bien de manger des fves et des raves,
puisqu'il aurait d vendre sa patrie et son honneur pour manger des
mets plus dlicats; mais les temps sont changs.-- Rome la fortune
tait le fruit du hasard, de la naissance, de la conqute;
aujourd'hui elle n'est que le prix du travail, de l'industrie, de
l'conomie. Dans ce cas elle n'a rien que d'honorable. C'est un fort
sot prjug qu'on puise dans les collges, que celui qui fait
mpriser l'homme qui sait acqurir avec probit et user avec
discernement. Je ne crois pas que le monde ait tort, dans ce sens,
d'honorer le riche; son tort est d'honorer indistinctement le riche
honnte homme et le riche fripon...


                                        Bayonne, 20 octobre 1821.

Tout le monde court aprs le bonheur, tout le monde le place dans
une certaine situation de la vie et y aspire; celui que tu attaches
 la vie retire n'a peut-tre d'autre mrite que d'tre aperu de
loin. J'ai plus aim que toi la solitude, je l'ai cherche avec
passion, j'en ai joui; et, quelques mois encore, elle me conduisait
au tombeau. L'homme, le jeune homme surtout, ne peut vivre seul; il
saisit avec trop d'ardeur, et si sa pense ne se partage pas sur
mille objets divers, celui qui l'absorbe le tue.

J'aimerais bien la solitude; mais j'y voudrais des livres, des amis,
une famille, des intrts; _des intrts_, oui, mon ami, ne ris pas
de ce mot; il attache, il occupe. Le philosophe mme, ami de
l'agriculture, s'ennuierait bientt, n'en doute pas, s'il devait
cultiver gratis la terre d'autrui. C'est l'intrt qui embellit un
domaine aux yeux du propritaire, qui donne du prix aux dtails,
rend heureux Orgon et fait dire  l'Optimiste:

  Le chteau de Plainville est le plus beau du monde.

Tu sens bien que, par intrt, je ne veux point parler de ce
sentiment qui approche de l'gosme.

Pour tre heureux, je voudrais donc possder un domaine dans un pays
gai, surtout dans un pays o d'anciens souvenirs et une longue
habitude m'auraient mis en rapport avec tous les objets. C'est alors
qu'on jouit de tout, c'est l le _vita vitalis_. Je voudrais avoir
pour voisins, ou mme pour cohabitants, des amis tels que toi,
Carrire et quelques autres. Je voudrais un _bien_ qui ne ft ni
assez grand pour que j'eusse la facult de le ngliger, ni assez
petit pour m'occasionner des soucis et des privations. Je voudrais
une femme..... je n'en ferai pas le portrait, je le sens mieux que
je ne saurais l'exprimer; je serais moi-mme (je ne suis pas modeste
avec toi) l'instituteur de mes enfants. Ils ne seraient pas
effronts comme en ville, ni sauvages comme dans un dsert. Il
serait trop long d'entrer dans tous les dtails, mais je t'assure
que mon plan a le premier de tous les mrites, celui de n'tre pas
romanesque........................................................


                                          Bayonne, dcembre 1822.

.................................................................

Je lisais hier une tragdie de Casimir Delavigne intitule _le
Paria_. Je n'ai plus l'habitude des analyses critiques; aussi je ne
t'entretiendrai pas de ce pome. D'ailleurs j'ai renonc  cette
disposition gnrale des lecteurs franais, qui cherchent, dans
leurs lectures, bien plus des fautes contre les rgles que du
plaisir. Si je jouis en lisant, je suis trs-peu svre sur
l'ouvrage, car l'intrt est la plus grande de toutes les beauts.
J'ai remarqu que tous les modernes tragdiens chouent au dialogue.
M. Casimir Delavigne, qui est en cela suprieur, selon moi, 
Arnault et Jouy, est bien loin de la perfection. Son dialogue n'est
pas assez coup ni surtout assez suivi, ce sont des tirades et des
discours, qui mme ne s'enchanent pas toujours; et c'est un des
dfauts que le lecteur pardonne le moins, parce que l'ouvrage est
sans vraisemblance ni vrit. Je crois plutt assister  la
confrence de deux prdicateurs, ou aux plaidoyers de deux avocats,
qu' la conversation sincre, anime et naturelle de deux
personnes.--Alfieri excelle, je crois, dans le dialogue, celui de
Racine est aussi trs-simple et naturel. Du reste, entran par un
vif intrt (qui n'est peut-tre pas assez souvent suspendu), j'ai
plutt parcouru que lu _le Paria_. La versification m'en a paru
belle, trop mtaphorique, si ce n'taient des Orientaux.--Mais la
catastrophe est trop facile  prvoir, et ds le dbut le lecteur
est sans esprance.


                                            Mugron, 12 mars 1829.

.................................................................

 propos, sais-tu que je suis dans l'intention de me faire imprimer
tout vif?--Quoi! vas-tu dire, Bastiat auteur? que va-t-il nous
donner? sera-ce un recueil de dix  douze tragdies? ou bien une
pope? ou bien des madrigaux? Suit-il les traces de Walter Scott ou
de lord Byron? Rien de tout cela, mon ami; je me suis born 
accumuler les plus lourds raisonnements sur la plus lourde des
questions. En un mot, je traite du _rgime prohibitif_. Vois si cela
te tente, et je t'enverrai _mes oeuvres compltes_, bien entendu
lorsqu'elles auront reu les honneurs de l'impression.--Je voulais
t'en parler plus au long, mais j'ai trop d'autres choses  te
dire..... (Cet crit ne fut pas imprim--_Note de l'dit_.)


                                            Mugron, juillet 1829.

......... Je vois avec plaisir que nous avons  peu prs la mme
opinion. Oui, tant que nos dputs voudront faire leurs affaires et
non celles du public, le public ne sera que le _grand clon_ des
gens du pouvoir. Mais, selon moi, le mal vient de plus loin. Nous
nous figurons aisment (car notre amour-propre y trouve son compte)
que tout le mal vient du pouvoir; je suis au contraire convaincu
qu'il a sa source dans l'ignorance et l'inertie des masses. Quel
usage faisons-nous des attributions qui nous sont dvolues? La
constitution nous dit que nous payerons ce que nous jugerons 
propos; elle nous autorise  envoyer des fonds de pouvoirs  Paris,
pour fixer la quotit que nous voulons accorder pour tre
gouverns; et nous donnons notre procuration  des gens qui sont
parties prenantes dans l'impt. Ceux qui se plaignent des prfets,
se font reprsenter par des prfets; ceux qui dplorent les guerres
sentimentales que nous faisons en Orient et en Occident, tantt pour
la libert d'un peuple, tantt pour la servitude d'un autre, se font
reprsenter par des gnraux d'arme; et l'on veut que les prfets
votent la suppression des prfectures; que les hommes de guerre
soient imbus d'ides pacifiques[7]! C'est une contradiction
choquante.--Mais, dira-t-on, on demande aux dputs du _dvouement_,
du _renoncement  soi-mme_, vertus antiques que l'on voudrait voir
renatre parmi nous. Purile illusion! qu'est-ce qu'une politique
fonde sur un principe qui rpugne  l'organisation humaine? Dans
aucun temps les hommes n'ont eu du renoncement  eux-mmes; et selon
moi ce serait un grand malheur que cette vertu prt la place de
l'intrt personnel. Gnralise par la pense le renoncement 
soi-mme, et tu verras que c'est la destruction de la socit.
L'intrt personnel, au contraire, tend  la perfectibilit des
individus et par consquent des masses, qui ne se composent que
d'individus. Vainement dira-t-on que l'intrt d'un homme est en
opposition avec celui d'un autre; selon moi c'est une erreur grave
et antisociale[8]. Et, pour descendre des gnralits 
l'application, que les contribuables se fissent reprsenter par des
hommes qui eussent les mmes intrts qu'eux, et les rformes
arriveraient d'elles-mmes. Il en est qui craignent que le
gouvernement ne ft dtruit par esprit d'conomie, comme si chacun
ne sentait pas qu'il est de _son intrt_ de payer une force charge
de la rpression des malfaiteurs.

Je t'embrasse tendrement.

         [Note 7: V. au prsent volume, la lettre  M. Larnac;--au t.
         IV, les pp. 198  203;--et au t. V, les pp. 518  561. (_Note
         de l'diteur._)]

         [Note 8: On reconnat dans ce passage l'ide fondamentale que
         Bastiat devait si magistralement dvelopper vingt ans plus
         tard, _l'Harmonie des intrts_. (_Note de l'diteur._)]


                                          Bayonne, 22 avril 1831.

.......Je suis fch que le cens d'ligibilit soit un obstacle 
ton lection ou du moins  ta candidature. J'ai toujours pens que
c'tait assez d'exiger des garanties des lecteurs, et que celle
qu'on demande aux ligibles est une funeste redondance. Il est vrai
qu'il faudrait indemniser les dputs; mais cela est trop juste; et
il est ridicule que la France, qui paye tout le monde, n'indemnise
pas _ses hommes d'affaires_.

Dans l'arrondissement que j'habite, le gnral Lamarque sera lu
d'emble toute sa vie. Il a du talent, de la probit et une immense
fortune. C'est plus qu'il n'en faut.--Dans le troisime
arrondissement des Landes, quelques jeunes gens qui partagent les
opinions de la gauche m'ont offert la candidature. Priv de talents
remarquables, de fortune, d'influence et de rapports, il est
trs-certain que je n'aurais aucune chance, d'autant que le
mouvement n'est pas ici trs-populaire. Cependant ayant adopt pour
principe que la dputation ne doit ni se solliciter ni se refuser,
j'ai rpondu que je ne m'en mlerais pas et qu' quelque poste que
mes concitoyens m'appelassent, j'tais prt  leur consacrer ma
fortune et ma vie. Dans quelques jours, ils doivent avoir une
runion dans laquelle ils se fixeront sur le choix de leur candidat.
Si le choix tombe sur moi, j'avoue que j'en prouverai une vive
joie, non pour moi, car outre que ma nomination dfinitive est
impossible, si elle avait lieu, elle me ruinerait; mais parce que je
ne soupire aujourd'hui qu'aprs le triomphe des principes, qui font
partie de mon tre, et que si je ne suis pas sr de mes moyens, je
le suis de mon vote et de mon ardent patriotisme. Je te tiendrai au
courant.....

Ton bien dvou.


                                            Bayonne, 4 mars 1846.

Mon bon et vieil ami, ta lettre m'a rjoui le coeur, et il me
semblait en la lisant que vingt-cinq ans de moins pesaient sur ma
tte. Je me reportais  ces jours heureux o nos bras toujours
entrelacs taient l'image de notre cordiale union. Vingt-cinq ans!
hlas! ils sont bien vite revenus faire sentir leur poids.

.................................................................

Je crois qu'en elle-mme la nomination de membre correspondant de
l'Institut a peu d'importance, et je crains bien que beaucoup de
mdiocrits n'aient pu se parer de ce titre; mais les circonstances
particulires qui ont prcd ma nomination ne me permettent pas de
repousser tes amicales flicitations.--Je n'avais publi qu'un livre et,
dans ce livre, la prface seule tait mon oeuvre. Rentr dans ma
solitude, cette prface a travaill pour moi, et  mon insu; car la mme
lettre qui m'a appris mon lection m'a annonc ma candidature.--Jamais
de la vie je n'avais pens  cet honneur.

Ce livre est intitul: _Cobden et la Ligue._ Je te l'envoie par ce
courrier, ce qui me dispense de t'en parler.--En 1842 et 1843, je
m'efforai d'attirer l'attention sur le sujet qui y est trait.
J'adressai des articles  la _Presse_, au _Mmorial Bordelais_ et 
d'autres journaux. Ils furent refuss. Je vis que ma cause venait se
briser contre la _conspiration du silence_; et je n'avais d'autre
ressource que de faire un livre.--Voil comment je me suis trouv
auteur sans le savoir. Maintenant je me trouve engag dans la
carrire, et je le regrette sincrement; bien que j'aie toujours
aim l'_conomie politique_, il m'en cote d'y donner exclusivement
mon attention, que j'aimais  laisser errer librement sur tous les
objets des connaissances humaines. Encore, dans cette science, une
seule question m'entrane et va m'absorber: La libert des relations
internationales; car peut-tre auras-tu vu qu'on m'a assign un rle
dans l'association qui vient de se former  Bordeaux. Tel est le
sicle; on ne peut s'y mler sans tre garrott dans les liens d'une
spcialit.

.................................................................

.......J'oubliais de te parler d'lections. Les lecteurs de mon
pays songent  moi, mais nous nous boudons. Je prtends que leur
choix est leur affaire et non la mienne, et que par consquent je
n'ai rien  leur demander. Ils veulent absolument que j'aille
solliciter leurs suffrages, sans doute pour acqurir des droits sur
mon temps et mes services, dans des vues personnelles. Tu vois que
nous ne nous entendons pas; aussi ne serai-je pas nomm!.....

Adieu, cher Calmtes: ton ami dvou.




LETTRES  M. FLIX COUDROY[9].

         [Note 9: C'est avec M. Coudroy que, pendant vingt ans
         d'tudes et de conversations, Bastiat s'tait prpar au rle
         brillant et trop court des six dernires annes de sa vie. En
         lui envoyant de Paris les _Harmonies conomiques_, Bastiat
         avait crit sur la premire page du volume: Mon cher Flix,
         je ne puis pas dire que ce livre t'est offert par _l'auteur_;
         il est autant  toi qu' moi.--Ce mot est un bel loge.--V.
         la notice biographique. (_Note de l'diteur._)]


                                       Bayonne, 15 dcembre 1824.

Je vois avec plaisir que tu tudies ardemment l'anglais, mon cher
Flix. Ds que tu auras surmont les premires difficults, tu
trouveras dans cette langue beaucoup de ressources,  cause de la
quantit de bons ouvrages qu'elle possde. Applique-toi surtout 
traduire et  remplir ton magasin de mots, le reste vient ensuite.
Au collge, j'avais un cahier, j'en partageais les pages par un pli;
d'un ct j'crivais tous les mots anglais que je ne savais pas, et
de l'autre les mots franais correspondants. Cette mthode me servit
 graver beaucoup mieux les mots dans ma tte. Quand tu auras fini
_Paul et Virginie_, je t'enverrai quelque autre chose; en attendant
je transcris ici quelques vers de Pope pour voir si tu sauras les
traduire. Je t'avoue que j'en doute, parce qu'il m'a fallu longtemps
avant d'en venir l.

Je ne suis pas surpris que l'tude ait pour toi tant de charmes. Je
l'aimerais aussi beaucoup si d'autres incertitudes ne venaient me
tourmenter. Je suis toujours comme l'oiseau sur la branche, parce
que je ne veux rien faire qui puisse dplaire  mes parents; mais
pour peu que ceci continue, je jette de ct tout projet d'ambition
et je me renferme dans l'tude solitaire.

  Let us (since life can little more supply
  Than just to look about us to die)
  Expatiate free over all this scene of man.

Je ne dois pas craindre que l'tude ne suffise pas  mon ardeur,
puisque je ne tiendrais  rien moins qu' savoir la politique,
l'histoire, la gographie, les mathmatiques, la mcanique,
l'histoire naturelle, la botanique, quatre ou cinq langues, etc.,
etc.

Il faut te dire que, depuis que mon grand-pre est sujet  ses
fivres, il a l'imagination frappe; et par suite il ne voudrait
voir aucun membre de sa famille s'loigner. Je sais que je lui
ferais beaucoup de peine en allant  Paris, et ds lors je prvois
que j'y renoncerai, parce que je ne voudrais pas pour tout au monde
lui causer du chagrin. Je sais bien que ce sacrifice n'est pas celui
d'un plaisir passager, c'est celui de l'utilit de toute ma vie;
mais enfin je suis rsolu  le faire pour viter du chagrin  mon
grand-pre. D'un autre ct, je ne veux pas continuer, par quelques
raisons qui tiennent aux affaires, le genre de vie que je mne ici;
et par consquent je vais proposer  mon grand-pre de m'aller
dfinitivement fixer  Mugron.--L je crains encore un cueil, c'est
qu'on ne veuille me charger d'une partie de l'administration des
biens, ce qui fait que je trouverais  Mugron tous les inconvnients
de Bayonne. Je ne suis nullement propre  partager les affaires. Je
veux tout supporter ou rien. Je suis trop doux pour dominer et trop
vain pour tre domin. Mais enfin je ferai mes conditions. Si je
vais  Mugron, ce sera pour ne me mler que de mes tudes. Je
tranerai aprs moi le plus de livres que je pourrai, et je ne doute
pas qu'au bout de quelque temps ce genre de vie ne finisse par me
plaire beaucoup.


                                                  8 janvier 1825.

Je t'envoie ce qui prcde, mon cher Flix; a te sera toujours une
preuve que je ne nglige pas de te rpondre, mais seulement de plier
ma lettre. J'ai ce malheureux dfaut, qui tient  mes habitudes
dsordonnes, de me croire quitte envers mes amis quand j'ai crit,
sans songer qu'il faut encore que la lettre parte.

Tu me parles de l'conomie politique, comme si j'en savais l-dessus
plus que toi. Si tu as lu Say attentivement, comme il me parat que
tu l'as fait, je puis t'assurer que tu m'auras laiss derrire, car
je n'ai jamais lu sur ces matires que ces quatre ouvrages, Smith,
Say, Destutt, et _le Censeur_; encore n'ai-je jamais approfondi M.
Say, surtout le second volume, que je n'ai que lisott. Tu
dsespres que jamais des ides saines sur ce sujet pntrent dans
l'opinion publique; je ne partage pas ce dsespoir. Je crois au
contraire que la paix qui rgne sur l'Europe, depuis dix ans, les a
beaucoup rpandues; et c'est un bonheur peut-tre que ces progrs
soient lents et insensibles. Les Amricains des tats-Unis ont des
ides trs-saines sur ces matires, quoiqu'ils aient tabli des
douanes par reprsailles. L'Angleterre, qui marche toujours  la
tte de la civilisation europenne, donne aujourd'hui un grand
exemple en renonant graduellement au systme qui l'entrave[10]. En
France, le commerce est clair, mais les propritaires le sont peu,
et les manufacturiers travaillent aussi vigoureusement pour retenir
le monopole. Malheureusement nous n'avons pas de chambre qui puisse
constater le vritable tat des connaissances nationales. La
septennalit nuit aussi beaucoup  ce mouvement lent et progressif
d'instruction, qui, de l'opinion, passait  la lgislature avec le
renouvellement partiel. Enfin quelques circonstances et surtout ce
caractre franais indcrottable, enthousiaste de nouveaut et
toujours prt  se payer de quelques mots heureux, empchera quelque
temps le triomphe de la vrit. Mais je n'en dsespre pas; la
presse, le besoin et l'intrt finiront par faire ce que la raison
ne peut encore effectuer. Si tu lis le _Journal du commerce_, tu
auras vu comment le gouvernement anglais cherche  s'clairer en
consultant _officiellement_ les ngociants et les fabricants les
plus clairs. Il est enfin convenu que la prosprit de la
Grande-Bretagne n'est pas le produit du systme qu'elle a suivi,
mais de beaucoup d'autres causes. Il ne suffit pas que deux faits
existent ensemble pour en conclure que l'un est cause et l'autre
effet. En Angleterre, le systme de prohibition et la prosprit ont
bien des rapports de coexistence, de contigut, mais non de
gnration. L'Angleterre a prospr non  cause, mais malgr un
milliard d'impts. C'est l la raison qui me fait trouver si
ridicule le langage des ministres, qui viennent nous dire chaque
anne d'un air triomphant: _Voyez comme l'Angleterre est riche, elle
paye un milliard!_

         [Note 10: Ainsi, vingt ans avant son premier ouvrage, Bastiat
         s'occupait dj du commencement de rforme douanire
         inaugur, chez nos voisins, par Huskisson. (_Note de
         l'diteur._)]

Je crois que si j'avais eu plus de papier, j'aurais continu cet
obscur bavardage. Adieu, je t'aime bien tendrement.


                                          Bordeaux, 9 avril 1827.

Mon cher Flix, n'tant pas encore fix sur l'poque de mon retour 
Mugron, je veux rompre la monotonie de mon loignement par le
plaisir de t'crire, et je commence par te donner quelques nouvelles
littraires.

D'abord je t'annonce que MM. Lamennais et Dunoyer (noms qui ne sont
pas ainsi accoupls) en sont toujours au mme point, c'est--dire
l'un  son quatrime et l'autre  son premier volume.

Dans un journal intitul _Revue encyclopdique_, j'ai lu quelques
articles qui m'ont intress, entre autres un examen trs-court de
l'ouvrage de Comte (examen qui se borne  un court loge), des
considrations sur les assurances et en gnral sur les applications
du calcul des probabilits, un discours de M. Charles Dupin sur
l'influence de l'ducation populaire, enfin, un article de Dunoyer,
intitul: Examen de l'opinion,  laquelle on a donn le nom
d'_industrialisme_. Dans cet article, M. Dunoyer ne remonte pas plus
haut qu' MM. B. Constant et J. B. Say, qu'il cite comme les
premiers publicistes qui aient observ que le but de l'activit de
la socit est l'industrie.  la vrit, ces auteurs n'ont pas vu le
parti qu'on pouvait tirer de cette observation. Le dernier n'a
considr l'industrie que sous le rapport de la production, de la
distribution et de la consommation des richesses; et mme, dans son
introduction, il dfinit la politique la _science de l'organisation
de la socit_, ce qui semble prouver que, comme les auteurs du
XVIIIe sicle, il ne voit dans la politique que les formes du
gouvernement, et non le fond et le but de la socit. Quant  M. B.
Constant, aprs avoir le premier proclam cette vrit, que le but
de l'activit de la socit est l'industrie, il est si loin d'en
faire le fondement de sa doctrine, que son grand ouvrage ne traite
que de formes de gouvernement, d'quilibre, de pondration de
pouvoirs, etc., etc. Dunoyer passe ensuite  l'examen du _Censeur
Europen_, dont les auteurs, aprs s'tre empars des observations
isoles de leurs devanciers, en ont fait un corps entier de
doctrine, qui, dans cet article, est discut avec soin. Je ne puis
t'analyser un article qui n'est lui-mme qu'une analyse. Mais je te
dirai que Dunoyer me parat avoir rform quelques-unes des opinions
qui dominaient dans le _Censeur_. Par exemple, il me semble qu'il
donne aujourd'hui au mot industrie une plus grande extension
qu'autrefois, puisqu'il comprend, sous ce mot, tout travail qui tend
 perfectionner nos facults; ainsi tout travail utile et juste est
industrie, et tout homme qui s'y livre, depuis le chef du
gouvernement jusqu' l'artisan, est industrieux. Il suit de l que,
quoique Dunoyer persiste  penser comme autrefois que, de mme que
les peuples chasseurs choisissent pour chef le chasseur le plus
adroit, et les peuples guerriers, le guerrier le plus intrpide, les
peuples industrieux doivent aussi appeler au timon des affaires
publiques les hommes qui se sont le plus distingus dans
l'industrie; cependant il pense qu'il a eu tort de dsigner
nominativement les industries o devait se faire le choix des
gouvernants, et particulirement l'agriculture, le commerce, la
fabrication et la banque; car quoique ces quatre professions forment
sans doute la plus grande partie du cercle immense de l'industrie,
cependant ce ne sont pas les seules par lesquelles l'homme
perfectionne ses facults par le travail, et plusieurs autres
semblent mme plus propres  former des lgislateurs, comme sont
celles de jurisconsulte, homme de lettres.

J'ai fait la trouvaille d'un vrai trsor, c'est un petit volume
contenant des mlanges de morale et de politique par Franklin. J'en
suis tellement enthousiaste que je me suis mis  prendre les mmes
moyens que lui pour devenir aussi bon et aussi heureux; cependant il
est des vertus que je ne chercherai pas mme  acqurir, tant je les
trouve inabordables pour moi. Je te porterai cet opuscule.

Le hasard m'a fait aussi trouver un article bien dtaill sur le
sucre de betterave; les auteurs calculent qu'il reviendrait au
fabricant  90 centimes la livre, celui de la canne se vend  1
franc 10 centimes. Tu vois qu' supposer qu'on russt parfaitement
dans une pareille entreprise, elle laisserait encore bien peu de
marge. D'ailleurs, pour se livrer avec plaisir  un travail de ce
genre et pour le perfectionner, il faudrait connatre la chimie, et
malheureusement j'y suis tout  fait tranger; quoi qu'il en soit,
j'ai eu la hardiesse de pousser une lettre  M. Clment. Dieu sait
s'il y rpondra.

Pour la somme de 3 francs par mois, j'assiste  un cours de
botanique qui se fait trois fois par semaine. On ne peut y apprendre
grand'chose, comme tu vois; mais outre que cela me fait passer le
temps, cela m'est utile en me mettant en rapport avec les hommes qui
s'occupent de science.

Voil du babil; s'il ne t'en cotait pas autant d'crire, je te
prierais de me _payer de retour_.


                                         Mugron, 3 dcembre 1827.

... Tu m'encourages  excuter mon projet, je crois que je n'ai
jamais pris de ma vie une rsolution aussi ferme. Ds le
commencement de 1828, je vais m'occuper de lever les obstacles; les
plus considrables seront pcuniaires. Aller en Angleterre, mettre
mon habitation en tat, acheter les bestiaux, les instruments, les
livres qui me sont ncessaires, faire les avances des gages, des
semences, tout cela pour une petite mtairie (car je ne veux
commencer que par une), je sens que a me mnera un peu loin. Il est
clair pour moi que, les deux ou trois premires annes, mon
agriculture sera peu productive, tant  cause de mon inexprience
que parce que ce n'est qu' son tour que l'assolement que je me
propose d'adopter fera tout son effet. Mais je me trouve fort
heureux de ma situation, car si je n'avais pas de quoi vivre et au
del de mon petit bien, il me serait impossible de faire une
pareille entreprise; tandis que, pouvant au besoin sacrifier la
rente de mon bien, rien ne m'empche de me livrer  mes gots.--Je
lis des livres d'agriculture; rien n'gale la beaut de cette
carrire, elle runit tout; mais elle exige des connaissances
auxquelles je suis tranger: l'histoire naturelle, la chimie, la
minralogie, les mathmatiques et bien d'autres.

Adieu, mon cher Flix, russis et reviens.


                                         Bayonne, le 4 aot 1830.

Mon cher Flix, l'ivresse de la joie m'empche de tenir la plume. Ce
n'est pas ici une rvolution d'esclaves, se livrant  plus d'excs,
s'il est possible, que leurs oppresseurs; ce sont des hommes
clairs, riches, prudents, qui sacrifient leurs intrts et leur
vie pour acqurir l'ordre et sa compagne insparable, la libert.
Qu'on vienne nous dire aprs cela que les richesses nervent le
courage, que les lumires mnent  la dsorganisation, etc., etc. Je
voudrais que tu visses Bayonne. Des jeunes gens font tous les
services dans l'ordre le plus parfait, ils reoivent et expdient
les courriers, montent la garde, sont  la fois autorits
communales, administratives et militaires. Tous se mlent,
bourgeois, magistrats, avocats, militaires. C'est un spectacle
admirable pour qui sait le voir; et je n'eusse t qu' demi de la
secte cossaise[11], j'en serais doublement aujourd'hui.

         [Note 11: Dans la pense de Bastiat, l'conomie politique et
         la politique taient insparables. Il rattache ici les ides
         librales aux enseignements de l'illustre professeur 
         l'universit de Glasgow, Adam Smith. (_Note de l'diteur._)]

Un gouvernement provisoire est tabli  Paris, ce sont MM.
Laffitte, Audry-Puiraveau, Casimir Prier, Odier, Lobeau, Grard,
Schonen, Mauguin, Lafayette, commandant de la garde nationale, qui
est de plus de quarante mille hommes. Ces gens-l pourraient se
faire dictateurs; tu verras qu'ils n'en feront rien pour faire
enrager ceux qui ne croient ni au bon sens ni  la vertu.

Je ne m'tendrai pas sur les malheurs qu'ont dverss sur Paris ces
horribles gardes prtoriennes, qu'on nomme gardes royales; ces
hommes avides de privilges parcouraient les rues au nombre de seize
rgiments, gorgeant hommes, enfants et vieillards. On dit que deux
mille tudiants y ont perdu la vie. Bayonne dplore la perte de
plusieurs de ses enfants; en revanche la gendarmerie, les Suisses et
les gardes du corps ont t crass le lendemain. Cette fois
l'infanterie de ligne, loin de rester neutre, s'est battue avec
acharnement, et pour la nation. Mais nous n'avons pas moins 
dplorer la perte de vingt mille frres, qui sont morts pour nous
procurer la libert et des bienfaits dont ils ne jouiront jamais.
J'ai entendu  notre cercle[12] exprimer le voeu de ces affreux
massacres; celui qui les faisait doit tre satisfait.

         [Note 12: C'est du cercle du Mugron qu'il s'agit. (_Note de
         l'diteur._)]

La nation tait dirige par une foule de dputs et pairs de France,
entre autres les gnraux Sml, Grard, Lafayette, Lobeau, etc.,
etc. Le despotisme avait confi sa cause  Marmont, qui, dit-on, a
t tu.

L'cole polytechnique a beaucoup souffert et bravement combattu.

Enfin, le calme est rtabli, il n'y a plus un seul soldat dans
Paris; et cette grande ville, aprs _trois jours et trois nuits
conscutives_ de massacres et d'horreurs, se gouverne elle-mme et
gouverne la France, comme si elle tait aux mains d'_hommes
d'tat_...

Il est juste de proclamer que la troupe de ligne a partout second
le voeu national. Ici, les officiers, au nombre de cent
quarante-neuf, se sont runis pour dlibrer; cent quarante-huit ont
jur qu'ils briseraient leurs pes et leurs paulettes, avant de
massacrer un peuple uniquement parce qu'il ne veut pas qu'on
l'opprime.  Bordeaux,  Rennes, leur conduite a t la mme; cela
me rconcilie un peu avec la loi du recrutement.

On organise partout la garde nationale, on en attend trois grands
avantages: le premier, de prvenir les dsordres, le second, de
maintenir ce que nous venons d'acqurir, le troisime, de faire voir
aux nations que nous ne voulons pas conqurir, mais que nous sommes
inexpugnables.

On croit que, pour satisfaire aux voeux de ceux qui pensent que la
France ne peut exister que sous une monarchie, la couronne sera
offerte au duc d'Orlans.

Pour ce qui me regarde personnellement, mon cher Flix, j'ai t
bien agrablement dsappoint, je venais chercher des dangers, je
voulais vaincre avec mes frres ou mourir avec eux; mais je n'ai
trouv que des figures riantes et, au lieu du fracas des canons, je
n'entends que les clats de la joie. La population de Bayonne est
admirable par son calme, son nergie, son patriotisme et son
unanimit; mais je crois te l'avoir dj dit.

Bordeaux n'a pas t si heureux. Il y a eu quelques excs. M. Curzay
s'empara des lettres. Le 29 ou le 30 quatre jeunes gens ayant t
envoys pour les rclamer comme une proprit sacre, il passa 
l'un d'eux son pe au travers du corps et en blessa un autre; les
deux autres le jetrent au peuple, qui l'aurait massacr, sans les
supplications des constitutionnels.

Adieu, je suis fatigu d'crire, je dois oublier bien des choses;
il est minuit, et depuis huit jours je n'ai pas ferm l'oeil.
Aujourd'hui au moins nous pouvons nous livrer au sommeil.

..... On parle d'un mouvement fait par quatre rgiments espagnols
sur notre frontire. Ils seront bien reus.

Adieu.


                                         Bayonne, le 5 aot 1830.

Mon cher Flix, je ne te parlerai plus de Paris, les journaux
t'apprennent tout ce qui s'y passe. Notre cause triomphe, la nation
est admirable, le peuple va tre heureux.

Ici l'avenir parat plus sombre, heureusement la question se
dcidera aujourd'hui mme. Je te dirai le rsultat par apostille.

Voici la situation des choses.--Le 3 au soir, des groupes nombreux
couvraient la place publique et agitaient, avec une exaltation
extraordinaire, la question de savoir si nous ne prendrions pas
sur-le-champ l'initiative d'arborer le drapeau tricolore. Je
circulais sans prendre part  la discussion, ce que j'aurais dit
n'aurait eu aucun rsultat. Comme il arrive toujours, quand tout le
monde parle  la fois, personne n'agit; et le drapeau ne fut pas
arbor.

Le lendemain matin, la mme question fut souleve, les militaires
taient toujours bien disposs  nous laisser faire; mais, pendant
cette hsitation, des dpches arrivaient aux colonels et
refroidissaient videmment leur zle pour la cause. L'un d'eux
s'cria mme devant moi que nous avions un roi et une charte, et
qu'il fallait lui tre fidles, que le roi ne pouvait mal faire, que
ses ministres taient seuls coupables, etc., etc. On lui rpondit
solidement... mais tous ces retours  l'inertie me firent concevoir
une ide, qu' force de remuer dans ma tte, j'y gravai si fixement,
que depuis je n'ai pens et ne pense encore qu' cela.

Il me parut vident que nous tions trahis. Le roi, me disais-je, ne
peut avoir qu'un espoir, celui de conserver Bayonne et Perpignan; de
ces deux points, soulever le Midi et l'Ouest et s'appuyer sur
l'Espagne et les Pyrnes. Il pourrait allumer une guerre civile
dans un triangle dont la base serait les Pyrnes et le sommet
Toulouse; les deux angles sont des places fortes. Le pays qu'il
comprend est la patrie de l'ignorance et du fanatisme; il touche par
un des cts  l'Espagne, par le second  la Vende, par le
troisime  la Provence. Plus j'y pensai, plus je vis clairement ce
projet. J'en fis part aux amis les plus influents qui, par une faute
inexcusable, ont t appels par le voeu des citoyens  s'occuper
des diverses organisations et n'ont plus le temps de penser aux
choses graves.

D'autres que moi avaient eu la mme ide, et  force de crier et de
rpter, elle est devenue gnrale. Mais que faire, surtout quand on
ne peut dlibrer et s'entendre, ni se faire entendre? Je me retirai
pour rflchir et je conus plusieurs projets.

Le premier, qui tait dj celui de toute la population bayonnaise,
tait d'arborer le drapeau et de tcher, par ce mouvement,
d'entraner la garnison du chteau et de la citadelle. Il fut
excut hier,  deux heures de l'aprs-midi, mais par des vieux qui
n'y attachaient pas la mme ide que Soustra, moi et bien d'autres;
en sorte que ce coup a manqu.

Je pris alors mon passe-port pour aller en poste chercher le gnral
Lamarque. Je comptais sur sa rputation, son grade, son caractre de
dput, son loquence pour entraner les deux colonels; au besoin
sur sa vigueur, pour les arrter pendant deux heures et se prsenter
 la citadelle, en grand costume, suivi de la garde nationale avec
le drapeau en tte. J'allais monter  cheval quand on vint
m'assurer que le gnral est parti pour Paris, ce qui fit manquer
ce projet, qui tait assurment le plus sr et le moins dangereux.

Aussitt je dlibrai avec Soustra, qui malheureusement est absorb
par d'autres soins, dpches tlgraphiques, poste, garde nationale,
etc., etc. Nous fmes trouver les officiers du 9me, qui sont d'un
esprit excellent, nous leur proposmes de faire un coup de main sur
la citadelle, nous nous engagemes  mener six cents jeunes gens
bien rsolus; ils nous promirent le concours de tout leur rgiment,
aprs avoir cependant dpos leur colonel.

Ne dis pas, mon cher Flix, que notre conduite fut imprudente ou
lgre. Aprs ce qui s'est pass  Paris, ce qu'il y a de plus
important c'est que le drapeau national flotte sur la citadelle de
Bayonne. Sans cela, je vois d'ici dix ans de guerre civile; et
quoique je ne doute pas du succs de la cause, je sacrifierais
volontiers jusqu' la vie, et tous les amis sont dans les mmes
sentiments, pour pargner ce funeste flau  nos misrables
provinces.

Hier soir, je rdigeai la proclamation ci-jointe au 7me lger, qui
garde la citadelle; nous avions l'intention de l'y faire parvenir
avant l'action.

Ce matin, en me levant, j'ai cru que tout tait fini, tous les
officiers du 9me avaient la cocarde tricolore, les soldats ne se
contenaient pas de joie, on disait mme qu'on avait vu des officiers
du 7me pars de ces belles couleurs. Un adjudant m'a montr 
moi-mme l'ordre positif, donn  toute la 11me division, d'arborer
notre drapeau. Cependant les heures s'coulent et la bannire de la
libert ne s'aperoit pas encore sur la citadelle. On dit, que le
tratre J..... s'avance de Bordeaux avec le 55me de ligne; quatre
rgiments espagnols sont  la frontire, il n'y a pas un moment 
perdre. Il faut que la citadelle soit  nous ce soir, ou la guerre
civile s'allume. Nous agirons avec vigueur, s'il le faut; mais moi
que l'enthousiasme entrane sans m'aveugler, je vois l'impossibilit
de russir, si la garnison, qu'on dit tre anime d'un bon esprit,
n'abandonne pas le gouvernement. Nous aurons peut-tre des coups et
point de succs. Mais il ne faudra pas pour cela se dcourager, car
il faut tout tenter pour carter la guerre civile. Je suis rsolu 
partir de suite, aprs l'action, si elle choue, pour essayer de
soulever la Chalosse. Je proposerai  d'autres d'en faire autant
dans la Lande, dans le Barn, dans le pays Basque; et par famine,
par ruse, ou par force, nous aurons la garnison.

Je rserve le papier qui me reste pour t'apprendre la fin.


                                                  Le 5,  minuit.

Je m'attendais  du sang, c'est du vin seul qui a t rpandu. La
citadelle a arbor le drapeau tricolore. La bonne contenance du Midi
et de Toulouse a dcid celle de Bayonne, les rgiments y ont arbor
le drapeau. Le tratre J..... a vu alors le plan manqu, d'autant
mieux que partout les troupes faisaient dfection; il s'est alors
dcid  remettre les ordres qu'il avait depuis trois jours dans sa
poche. Ainsi tout est termin. Je me propose de repartir
sur-le-champ. Je t'embrasserai demain.

Ce soir nous avons fraternis avec les officiers de la garnison.
Punch, vins, liqueurs et surtout Branger, ont fait les frais de la
fte. La cordialit la plus parfaite rgnait dans cette runion
vraiment patriotique. Les officiers taient plus chauds que nous,
comme des chevaux chapps sont plus gais que des chevaux libres.

Adieu, tout est fini. La proclamation est inutile, elle ne vaut pas
les deux sous qu'elle te coterait.


                                        Bordeaux, le 2 mars 1834.

... Je me suis un peu occup de faire quelques connaissances, j'y
russirai, j'espre. Mais ici vous voyez crit sur chaque visage
auquel vous faites politesse: _Qu'y a-t-il  gagner avec toi?_ Cela
dcourage.--On fonde, il est vrai, un nouveau journal. Le prospectus
n'apprend pas grand' chose, et le rdacteur encore moins; car l'un
est rdig avec le pathos  la mode, et l'autre, me supposant un
homme de parti, s'est born  me faire sentir combien le _Mmorial_
et l'_Indicateur_ taient insuffisants pour les patriotes. Tout ce
que j'ai pu en obtenir, c'est beaucoup d'insistance pour que je
prenne un abonnement.

Fonfrde est tout  fait dans les principes de Say. Il fait de longs
articles qui seraient trs-bons dans un ouvrage de longue haleine. 
tout risque, je lui pousserai ma visite.

Je crois qu'un cours russirait ici, et je me sens tent. Il me
semble que j'aurais la force de le faire, surtout si l'on pouvait
commencer par la seconde sance; car j'avoue que je ne rpondrais
pas,  la premire, mme de pouvoir lire couramment: mais je ne puis
quitter ainsi toutes mes affaires. Nous verrons pourtant cet hiver.

Il s'est tabli dj un professeur de chimie. J'ai dn avec lui
sans savoir qu'il faisait un cours. Si je l'avais su, j'aurais pris
des renseignements sur le nombre d'lves, la cotisation, etc.
J'aurais su si, avec un professeur d'histoire, un professeur de
mcanique, un professeur d'conomie politique, on pourrait former
une sorte d'_Athne_. Si j'habitais Bordeaux, il y aurait bien du
malheur si je ne parvenais  l'instituer, duss-je en faire tous les
frais; car j'ai la conviction qu'en y adjoignant une bibliothque,
cet tablissement russirait. Apprends donc l'histoire, et nous
essayerons peut-tre un jour.

Je te quitte; trente tambours s'exercent sous mes fentres, je ne
sais plus ce que je dis.

Adieu.


                                        Bayonne, le 16 juin 1840.

Mon cher Flix, je suis toujours  la veille de mon dpart, voil
trois fois que nous commandons nos places; enfin elles sont prises
et payes pour vendredi. Nous avons jou de malheur, car quand nous
tions prts, le gnral carliste Balmaceda a intercept les routes;
il est  craindre que nous n'ayons de la peine  passer. Mais il ne
faut rien dire de cela pour ne pas effrayer ma tante, qui est dj
trop dispose  redouter les Espagnols. Pour moi, je trouve que
l'affaire qui nous pousse vers Madrid vaut la peine de courir
quelques chances. Jusqu' prsent elle se prsente sous un point de
vue trs-favorable. Nous trouverions ici les capitaux ncessaires,
si nous ne tenions par-dessus tout  ne fonder qu'une compagnie
espagnole[13]. Serons-nous arrts par l'inertie de cette nation? En
ce cas j'en serai pour mes frais de route, et je trouverai une
compensation dans le plaisir d'avoir vu de prs un peuple qui a des
qualits et des dfauts qui le distinguent de tous les autres.

         [Note 13: Il s'agissait de fonder une compagnie d'assurance.
         (_Note de l'diteur._)]

Si je fais quelques observations intressantes, j'aurai soin de les
consigner dans mon portefeuille pour te les communiquer.

Adieu, mon cher Flix.


                                       Madrid, le 6 juillet 1840.

Mon cher Flix, je reois ta lettre du 6. D'aprs ce que tu me dis
de ma chre tante, je vois que pour le moment sa sant est bonne,
mais qu'elle avait t un peu souffrante; c'est l pour moi le
revers de la mdaille. Madrid est aujourd'hui un thtre peut-tre
unique au monde, que la paresse et le dsintressement espagnols
livrent aux trangers qui, comme moi, connaissent un peu les moeurs
et la langue du pays. J'ai la certitude que je pourrais y faire
d'excellentes affaires; mais l'ide de l'isolement de ma tante,  un
ge o la sant commence  devenir prcaire, m'empche de songer 
proclamer mon exil.

Depuis que j'ai mis le pied dans ce singulier pays, j'ai form cent
fois le projet de t'crire. Mais tu m'excuseras de n'avoir pas eu le
courage de l'accomplir, quand tu sauras que nous consacrons le matin
 nos affaires, le soir  une promenade indispensable, et le jour 
dormir et haleter sous le poids d'une chaleur plus pnible par sa
continuit que par son intensit. Je ne sais plus ce que c'est que
les nuages, toujours un ciel pur et un soleil dvorant. Tu peux
compter, mon cher Flix, que ce n'est pas par ngligence que j'ai
tant tard  t'crire; mais rellement je ne suis pas fait  ce
climat, et je commence  regretter que nous n'ayons pas retard de
deux mois notre dpart.....

Je suis surpris que le but de mon voyage soit encore un secret  Mugron.
Ce n'en est plus un  Bayonne, et j'en ai crit, avant mon dpart, 
Domenger pour l'engager  prendre un intrt dans notre entreprise. Elle
est rellement excellente, mais russirons-nous  la fonder? C'est ce
que je ne puis dire encore; les banquiers de Madrid sont  mille lieues
de l'esprit d'association, toute ide importe de l'tranger est
accueillie par eux avec mfiance, ils sont aussi trs-difficiles sur les
questions de personnes, chacun vous disant: Je n'entre pas dans
l'affaire si telle maison y entre; enfin ils gagnent tant d'argent avec
les fournitures, emprunts, monopoles, etc., qu'ils ne se soucient gure
d'autre chose. Voil bien des obstacles  vaincre, et cela est d'autant
plus difficile qu'ils ne vous donnent pas occasion de les voir un peu
familirement. Leurs maisons sont barricades comme des chteaux forts.
Nous avons trouv ici deux classes de banquiers, les uns, Espagnols de
vieille roche, sont les plus difficiles  amener, mais aussi ceux qui
peuvent donner plus de consistance  l'entreprise; les autres, plus
hardis, plus europens, sont plus abordables mais moins accrdits:
c'est la vieille et la jeune Espagne. Nous avions  opter, nous avons
frapp  la porte de l'Espagne pure, et il est  craindre qu'elle ne
refuse et que de plus nous ne nous soyons ferm, par ce seul fait, la
porte de l'Espagne moderne. Nous ne quitterons la partie qu'aprs avoir
puis tous les moyens de succs, nous avons quelque raison de penser
que la solution ne se fera pas attendre.

Cette affaire et la chaleur m'absorbent tellement, que je n'ai
vraiment pas le courage d'appliquer  autre chose mon esprit
d'observation. Je ne prends aucune note, et cependant les sujets ne
me manqueraient pas. Je me trouve plac de manire  voir bien des
rouages, et si j'avais la force et le talent d'crire, je crois que
je serais en mesure de faire des lettres tout aussi intressantes
que celles de _Custine_, et peut-tre plus vraies.

Pour te donner une ide de la facilit que je trouverais  vivre
ici, indpendamment des affaires qui s'y traitent et auxquelles je
pourrais prendre part, on m'a offert d'y suivre des procs de
maisons italiennes contre des grands d'Espagne, ce qui me donnerait
suffisamment de quoi vivre sans aucun travail suivi; mais l'ide de
ma tante m'a fait repousser cette proposition. Elle me souriait
comme un moyen de prolonger mon sjour et d'tudier ce thtre, mais
mon devoir m'oblige  y renoncer.

Mon ami, je crains bien que le catholicisme ne subisse ici le mme
sort qu'en France. Rien de plus beau, de plus digne, de plus
solennel et de plus imposant, que les crmonies religieuses en
Espagne; mais hors de l je ne puis voir en quoi ce peuple est plus
spiritualiste que les autres. C'est, du reste, une matire que nous
traiterons au long  mon retour et quand j'aurai pu mieux observer.

Adieu, mon cher Flix, fais une visite  ma tante, donne-lui de mes
nouvelles, et reois l'assurance de ma tendre amiti.


                                      Madrid, le 16 juillet 1840.

Mon cher Flix, je te remercie de tes bonnes lettres des 1er et 6
juillet; ma tante aussi a eu soin de m'crire, en sorte que jusqu'
prsent j'ai souvent des nouvelles, et elles me sont bien
ncessaires. Je ne puis pas dire que je m'ennuie, mais j'ai si peu
l'habitude de vivre loin de chez moi que je ne suis heureux que les
jours o je reois des lettres.

Tu es sans doute curieux de savoir o nous en sommes avec notre
compagnie d'assurance. J'ai maintenant comme la certitude que nous
russirons. Il faut beaucoup de temps pour attirer  nous les
Espagnols dont le nom nous est ncessaire; il en faudra beaucoup
ensuite pour faire fonctionner une aussi vaste machine avec des gens
inexpriments. Mais je suis convaincu que nous y parviendrons. La
part que Soustra et moi devons avoir dans les bnfices, comme
crateurs, n'est pas rgle; c'est une matire dlicate que nous
n'abordons pas, n'ayant ni l'un ni l'autre beaucoup d'audace sur ce
chapitre. Aussi, nous nous eu remettons  la dcision du conseil
d'administration. Ce sera pour moi un sujet d'exprience et
d'observations. Voyons si ces Espagnols si mfiants, si rservs, si
inabordables, sont justes et grands quand ils connaissent les gens.
 cet article prs, nos affaires marchent lentement, mais bien. Nous
avons aujourd'hui ce qui est la clef de tout, neuf noms pour former
un conseil, et des noms tellement connus et honorables qu'il ne
parat pas possible que l'on puisse songer  nous faire concurrence.
Ce soir, il y a une junte pour tudier les statuts et conditions;
j'espre qu'au premier jour l'acte de socit sera sign. Cela fait,
peut-tre rentrerai-je en France pour voir ma tante et assister  la
session du conseil gnral. Si je le puis en quelque manire, je n'y
manquerai pas. Mais j'aurai  revenir ensuite en Espagne, parce que
la compagnie me fournira une occasion de faire un voyage complet et
_gratis_. Jusqu' prsent, je ne puis pas dire que j'aie voyag.
Toujours avec mes deux compagnons, je ne suis entr, sauf les
comptoirs, dans aucune maison espagnole. La chaleur a suspendu
toutes les runions publiques, bals, thtres, courses.--Notre
chambre et quelques bureaux, le restaurant franais et la promenade
au _Prado_, voil le cercle dont nous ne sortons pas. Je voudrais
prendre ma revanche plus tt. Soustra part le 26; sa prsence est
ncessaire  Bayonne. Lis tout ceci  ma tante que j'embrasse bien
tendrement.

Le trait le plus saillant du caractre espagnol, c'est sa haine et
sa mfiance envers les trangers. Je pense que c'est un vritable
vice, mais il faut avouer qu'il est aliment par la fatuit et la
rouerie de beaucoup d'trangers. Ceux-ci blment et tournent tout en
ridicule; ils critiquent la cuisine, les meubles, les chambres et
tous les usages du pays, parce qu'en effet les Espagnols tiennent
trs-peu au confortable de la vie; mais nous qui savons, mon cher
Flix, combien les individus, les familles, les nations peuvent tre
heureuses sans connatre ces sortes de jouissances matrielles, nous
ne nous presserions pas de condamner l'Espagne. Ceux-l arriveront
avec leurs poches pleines de plans et de projets absurdes, et parce
qu'on ne s'arrache pas leurs actions, ils se dpitent et crient 
l'ignorance,  la stupidit. Cette affluence de _floueurs_ nous a
fait d'abord beaucoup de tort, et en fera  toute bonne entreprise.
Pour moi, je pense avec plaisir que la mfiance espagnole
l'empchera de tomber dans l'abme; car les trangers, aprs avoir
apport leurs plans, seront forcs, pour les faire russir, de faire
venir des capitaux et souvent des ouvriers franais.

Donne-moi de temps en temps des nouvelles de Mugron, mon cher Flix,
tu sais combien le patriotisme du clocher nous gagne quand nous en
sommes loigns.

Adieu, mon cher Flix, mes souvenirs  ta soeur.


                                         Madrid, le 17 aot 1840.

..... Tu me fais une question  laquelle je ne puis rpondre:
Comment le peuple espagnol a-t-il pu laisser chasser et tuer les
moines? Moi-mme je me le demande souvent; mais je ne connais pas
assez le pays pour m'expliquer ce phnomne. Ce qu'il y a de
probable, c'est que le temps des moines est fini partout. Leur
inutilit,  tort ou  raison, est une croyance gnralement
tablie.  supposer qu'il y et en Espagne 40,000 moines,
intressant autant de familles composes de 5 personnes, cela ne
ferait que 200,000 habitants contre 10 millions. Leurs immenses
richesses ont pu tenter beaucoup de gens de la classe aise;
l'affranchissement d'une foule de redevances a pu tenter beaucoup de
gens de la classe du peuple. Le fait est qu'on en a fini avec cette
puissance; mais,  coup sr, jamais mesure,  la supposer
ncessaire, n'a t conduite avec autant de barbarie, d'imprvoyance
et d'impolitique.

Le gouvernement tait aux mains des modrs, qui dsiraient
l'abolition des couvents, mais n'osaient y procder. Financirement,
on esprait avec le produit des biens nationaux payer les dettes de
l'Espagne, teindre la guerre civile et rtablir les finances.
Politiquement, on voulait, par la division des terres, rattacher
une partie considrable du peuple  la rvolution. Je crois que ce
but a t manqu.

N'osant agir lgalement, on s'entendit avec les exalts. Une nuit,
ceux-ci firent irruption dans les couvents.  Barcelone, Malaga,
Sville, Madrid, Valladolid, ils gorgrent et chassrent les
moines. Le gouvernement et la force publique restrent trois jours
tmoins impassibles de ces atrocits. Quand l'aliment manqua au
dsordre, le gouvernement intervint, et le ministre Mendizabal
dcrta la confiscation des couvents et des proprits monacales.
Maintenant on les vend; mais tu vas juger de cette administration.
Un individu quelconque dclare vouloir soumissionner un bien
national, l'tat le fait estimer, et cette estimation est toujours
trs-modique, parce que l'acqureur s'entend avec l'expert. Cela
fait, la vente se fait publiquement; on s'est entendu aussi avec le
notaire pour carter la publicit, et le bien vous reste  bas prix.
Il faut payer un cinquime comptant, et les quatre autres cinquimes
en huit ans, par huitimes. L'tat reoit en payement des rentes de
diffrentes origines, qui s'achtent  la Bourse depuis 75 jusqu'
95 de perte; c'est--dire qu'avec 25 fr. et mme avec 5 on paye 100
fr.

Il rsulte de l trois choses: 1 l'tat ne reoit presque rien, on
peut mme dire rien; 2 ce n'est pas le peuple des provinces qui
achte, puisqu'il n'est pas  la Bourse pour brocanter le papier; 3
cette masse de terres vendues  la fois et  vil prix, a dprci
toutes les autres proprits. Ainsi le gouvernement, qui s'est
procur  peine de quoi payer l'arme, ne remboursera pas la dette.

La proprit ne se divisera que lorsque les spculateurs revendront
en seconde main.

Les fermiers n'ont fait que changer de matres; et au lieu de payer
le fermage aux moines, qui, dit-on, taient des propritaires fort
accommodants, peu rigoureux sur les termes, prtant des semences,
renonant mme au revenu dans les annes malheureuses, ils payeront
trs-rigoureusement aux compagnies belges et anglaises qui,
incertaines de l'avenir, aspirent  rembourser l'tat avec le
produit des terres.

Le simple paysan, dans les annes calamiteuses, n'aura plus la soupe
 la porte des couvents.

Enfin les simples propritaires ne peuvent plus vendre leurs terres
qu' vil prix.--Voil, ce me semble, les consquences de cette
dsastreuse opration.

Des hommes plus capables avaient propos de profiter d'un usage qui
existe ici: ce sont des baux de 50 et mme 100 ans. Ils voulaient
qu'on affermt aux paysans,  des taux modrs, pour 50 ans. Avec le
produit, on aurait pay l'intrt annuel de la dette et relev le
crdit de l'Espagne; et au bout de 50 ans, on aurait un capital dj
immense, plus que doubl probablement par la scurit et le travail.
Tu vois d'un coup d'oeil la supriorit politique et financire de
ce systme.

Quoi qu'il en soit, il n'y a plus de moines. Que sont-ils devenus?
Probablement les uns sont morts dans les montagnes, au service de
don Carlos; les autres auront succomb d'inanition dans les rues et
greniers des villes; quelques-uns auront pu se rfugier dans leurs
familles.

Quant aux couvents, ils sont convertis en cafs, en maisons
publiques, en thtres et surtout en casernes, pour une autre espce
de _dvorants_ plus prosaque que l'autre. Plusieurs ont t dmolis
pour largir les rues, faire des places; sur l'emplacement du plus
beau de tous, et qui passait pour un chef-d'oeuvre d'architecture,
on a construit un passage et une halle qui se font tort
mutuellement.

Les religieuses ne sont gure moins  plaindre. Aprs avoir donn la
vole  toutes celles qui ont voulu rentrer dans le monde, on a
enferm les autres dans deux ou trois couvents, et comme on s'est
empar de leurs proprits, qui reprsentaient les dots qu'elles
apportaient  leur ordre, on est cens leur faire une pension; mais,
comme on ne la paye pas, on voit souvent sur la porte des couvents
cette simple inscription: _Pan para las pobres monjas._

Je commence  croire, mon cher Flix, que notre M. Custine avait
bien mal vu l'Espagne. La haine d'une autre civilisation lui avait
fait chercher ici des vertus qui n'y sont pas. Peut-tre a-t-il, en
sens inverse, commis la mme faute que les Espagnols qui ne voient
rien  blmer dans la civilisation anglaise. Il est bien difficile
que nos prjugs nous laissent, je ne dis pas bien juger, mais bien
voir les faits.

Je rentre, mon cher Flix, et j'ai appris que demain on proclame la
loi des _ayuntamientos_. Je ne sais pas si je t'ai parl de cette
affaire, en tout cas en voici le rsum.

Le ministre modr, qui vient de tomber, avait senti que, pour
administrer l'Espagne, il fallait donner au pouvoir central une
certaine autorit sur les provinces; ici, de temps immmorial,
chaque province, chaque ville, chaque bourgade s'administre
elle-mme. Tant que le principe monarchique et l'influence du clerg
ont compens cette extrme diffusion de l'autorit, les choses ont
march tant bien que mal; mais aujourd'hui cet tat de choses ne
peut durer. En Espagne, chaque localit nomme son _ayuntamiento_
(conseil municipal), alcades, rgidors, etc. Ces ayuntamientos,
outre leurs fonctions municipales, sont chargs du recouvrement de
l'impt et de la leve des troupes. Il rsulte de l que, lorsqu'une
ville a quelque sujet de mcontentement, fond ou non, elle se borne
 ne pas recouvrer l'impt ou  refuser le contingent. En outre, il
parat que ces ayuntamientos sont le foyer de grands abus, et qu'ils
ne rendent pas  l'tat la moiti des contributions qu'ils
prlvent. Le parti modr a donc voulu saper cette puissance. Une
loi a t prsente par le ministre, adopte par les chambres, et
sanctionne par la reine, qui dispose que la reine choisira les
alcades parmi trois candidats nomms par le peuple. Les exalts ont
jet de hauts cris; de l la rvolution de Barcelone et
l'intervention du sabre d'Espartero. Mais, chose qui ne se voit
qu'ici, la reine, quoique contrainte  changer de ministre, en a
nomm un autre qui maintient la loi dj, vote et sanctionne. Sans
doute que, parvenu au pouvoir par une violation de la constitution,
il a cru devoir manifester qu'il la respectait en laissant
promulguer une loi qui avait reu la sanction des trois pouvoirs.
C'est donc demain qu'on proclame cette loi: cela se passera-t-il
sans trouble? je ne l'espre gure. En outre, comme on attribue  la
France et  notre nouvel ambassadeur une mystification aussi peu
attendue, aprs les vnements de Barcelone, il est  craindre que
la rage des exalts ne se dirige contre nos compatriotes; aussi
j'aurai soin d'crire  ma tante aprs-demain, parce que les
journaux ne manqueront pas de faire bruit de l'insurrection qui se
prpare. Elle ne laisse pas que d'tre effrayante, quand on songe
qu'il n'y a ici, pour maintenir l'ordre, que quelques soldats
dvous  Espartero, qui doit tre mortellement bless de la manire
dont son coup d'tat a t djou.

Mais quel sujet de rflexions que cette Espagne qui, pour arriver 
la libert, perd la monarchie et la religion qui lui taient si
chres; et, pour arriver  l'unit, est menace dans ses franchises
locales qui faisaient le fond mme de son existence!

Adieu! ton ami dvou. Je n'ai pas le temps de relire ce fatras,
tire-t'en comme tu pourras.

_P. S._ Mon cher Flix, la tranquillit de Madrid n'a pas t un
moment trouble. Ce matin, les membres de l'_ayuntamiento_ se sont
runis en sance publique pour promulguer la nouvelle loi qui ruine
leur institution. Ils ont fait suivre cette crmonie d'une
nergique protestation, o ils disent qu'ils se feront tous tuer
plutt que d'obir  la loi nouvelle. On dit aussi qu'ils ont pay
quelques hommes pour crier les _vivas_ et les _mueras_ d'usage, mais
le peuple ne s'est pas plus mu que ne s'en mouvraient les paysans
de Mugron; et l'_ayuntamiento_ n'a russi qu' dmontrer de plus en
plus la ncessit de la loi. Car enfin, ne serait-ce point un bien
triste spectacle que de voir une ville trouble et la sret des
citoyens compromise par ceux-l mmes qui sont chargs de maintenir
l'ordre?

On m'a assur que les exalts n'taient pas d'accord entre eux; les
plus avancs (je ne sais pas pourquoi on a donn du crdit  cette
expression en s'accordant  l'adopter) disaient:

Il est absurde de faire un mouvement qui n'ait pas de rsultat. Un
mouvement ne peut tre dcisif qu'autant que le peuple s'en mle; or
le peuple ne veut pas intervenir pour des ides; il faut donc lui
montrer le pillage en perspective.

Et malgr cette terrible logique, l'_ayuntamiento_ n'a pas recul
devant la premire provocation! Du reste, je te parle l de bruits
publics, car, quant  moi, j'tais  la Bibliothque royale, et je
ne me suis aperu de rien.


                                    Lisbonne, le 24 octobre 1840.

Mon cher Flix, voil bien longtemps que je ne t'ai crit. C'est que
nous sommes si loigns et qu'il faut si longtemps pour avoir une
rponse de Mugron, que je ne suis jamais sr de la recevoir ici.
Enfin me voil  peu prs dcid, et sauf circonstances imprvues, 
dire adieu  la Pninsule de lundi en huit. Mon intention est
d'aller  Londres; je ne puis, selon le conseil que tu me transmets,
de la part de ma tante, aller d'abord  Plymouth. Le steamboat va
directement  Londres. J'avais d'abord pens  m'embarquer pour
Liverpool. Je satisferais ainsi  l'conomie et  mon got pour la
marine, parce que la navigation  voiles est moins chre et plus
fertile en motions que la monotone vapeur. Mais la saison est si
avance que ce serait imprudence, et je courrais le risque de passer
un mois en mer.

Je me suis un peu ennuy  Lisbonne les premiers jours. Maintenant,
 part le dsir bien naturel de revenir chez moi, je me plais ici,
quoique j'y mne une vie uniforme. Mais ce climat est si doux, si
beau, cette nature si riche, et je me sens un bien-tre, une
plnitude de sant si inaccoutume, que j'attribue  cela l'absence
d'ennui.

Voici un pays qui, je crois, te conviendrait bien: ni chaud, ni
froid, ni brouillards, ni humidit; s'il pleut, ce sont des torrents
pendant un jour ou deux, puis le ciel reprend sa srnit, et
l'atmosphre sa douce tideur. Partout on peut disposer d'un peu
d'eau; ce sont des bosquets de myrtes, d'orangers, des treilles
touffues, des hliotropes qui rampent le long des murs, comme chez
nous les convolvulus. Maintenant je comprends la vie des Maures.
Malheureusement les hommes ici ne valent pas la nature, ils ne
veulent pas se donner la peine par laquelle les Arabes se donnaient
tant de jouissances. Peut-tre penses-tu que ces fervents
catholiques ddaignent la fracheur et les parfums de l'oranger, et
qu'ils se renferment dans les svres plaisirs de la pense et de la
contemplation. Hlas! je reviendrai bien dsabus de la bonne
opinion de Custine; il a cru voir ce qu'il dsirait voir.

Ce sera pour moi une tude fort curieuse que celle de l'Angleterre
succdant  celle de la Pninsule. La comparaison serait plus
intressante encore, si le catholicisme tait aussi vivace ici qu'on se
le reprsente. Mais enfin je verrai un peuple dont la religion rside
dans l'intelligence, aprs en avoir vu un pour qui elle est toute dans
les sens. Ici les pompes du culte: des flambeaux, des parfums, des
habits magnifiques, des statues; mais la dmoralisation la plus
complte. L, au contraire, des liens de famille, l'homme et la femme
chacun aux devoirs de son sexe, le travail ennobli par un but
patriotique, la fidlit aux traditions des anctres, l'tude constante
de la morale biblique et vanglique; mais un culte simple, grave, se
rapprochant du pur disme. Quel contraste! que d'oppositions! quelle
source de rflexions!

Ce voyage aura aussi produit un effet auquel je ne me serais pas
attendu. Il n'a pu effacer cette habitude que nous avons contracte
de nous observer nous-mmes, de nous couter penser et sentir, de
suivre toutes les modifications de nos opinions. Cette tude de soi
a bien des charmes, et l'amour-propre lui communique un intrt qui
ne saurait s'affaiblir. Mais  Mugron, toujours dans un milieu
uniforme, nous ne pouvions que tourner dans un mme cercle; en
voyage, des situations excentriques donnent lieu  de nouvelles
observations. Par exemple, il est probable que les vnements
actuels m'affectent bien diffremment que si j'tais  Mugron; un
patriotisme plus ardent donne plus d'activit  ma pense. En mme
temps, le champ o elle s'exerce est plus tendu, comme un homme
plac sur une hauteur embrasse un plus vaste horizon. Mais la
puissance du regard est pour chacun de nous une quantit donne, et
il n'en est pas de mme de la facult de penser et de sentir.

Ma tante,  l'occasion de la guerre, me recommande la prudence; je
n'ai absolument aucun danger  courir. Si je voyageais dans un
btiment franais et que la guerre ft dclare, je pourrais
craindre les corsaires; mais dans un navire anglais je ne cours pas
ce danger,  moins de tomber sous la serre d'un croiseur franais,
ce qui ne serait pas bien dangereux d'ailleurs. D'aprs les
nouvelles reues aujourd'hui, je vois que la France a pris le parti
d'une rsignation sentimentale, qui devient grotesque. D'ici elle
me parat toute _dcontenance_; elle met son honneur  _prouver sa
modration_, et,  chaque insulte, elle rpond par des arguments en
forme pour dmontrer qu'elle a t insulte. Elle a l'air de croire
que le remords va s'emparer des Anglais, et que, les larmes aux
yeux, ils vont cesser de poursuivre leur but et nous demander
pardon. Cela me rappelle ce mot: _Il m'a soufflet, mais je lui ai
bien dit son fait._

Adressez-moi vos lettres  Londres, sous couvert de MM. A. A. Gower
neveux et compagnie.


                                    Lisbonne, le 7 novembre 1840.

Mon cher Flix, malgr le vif dsir de me rapprocher de la France,
j'ai t forc de prolonger mon sjour  Lisbonne. Un rhume m'a
dcid  remettre mon dpart de huit jours, et, dans cet intervalle,
on a trouv des papiers qu'il faut dpouiller, ce qui me force 
rester encore; mais il faudra de bien puissants motifs pour me
retenir au del du 17 de ce mois. Enfin ce retard a servi  me
gurir, ce qui et t plus difficile en mer ou  Londres.

J'ai jou de malheur de me trouver loin de la France dans un moment
aussi intressant; tu ne peux te faire l'ide du patriotisme qui
nous brle quand nous sommes en pays tranger.  distance, ce n'est
plus le bonheur, ni mme la libert de notre pays qui nous occupe le
plus, c'est sa grandeur, sa gloire, son influence. Malheureusement,
je crains bien que la France ne jouisse gure des premiers de ces
biens ni des derniers.

Je me dsole d'tre sans nouvelles et de ne pouvoir prciser
l'poque o j'en recevrai; au moins,  Londres, j'espre trouver une
rame de lettres.

Adieu, l'heure du courrier va sonner.


                                           Paris, 2 janvier 1841.

Mon cher Flix, je m'occupais d'un _plan d'association pour la
dfense des intrts vinicoles_. Mais, selon mon habitude,
j'hsitais  en faire part  quelques amis, parce que je ne voyais
gure de milieu entre le succs et le ridicule, quand M. Humann est
venu prsenter aux chambres le budget des dpenses et recettes pour
1842. Ainsi que tu l'auras vu, le ministre ne trouve rien de mieux,
pour combler le dficit qu'a occasionn notre politique, que de
frapper les boissons de quatre nouvelles contributions. Cela m'a
donn de l'audace, et j'ai couru chez plusieurs dputs pour leur
communiquer mon projet. Ils ne peuvent pas s'en mler directement,
parce que ce serait aliner d'avance l'indpendance de leur vote.
C'est une raison pour les uns, un prtexte pour les autres; mais ce
n'est pas un motif pour que les propritaires de vignes se croisent
les bras, en prsence du danger qui les menace.

Il n'y a qu'un moyen non-seulement de rsister  cette nouvelle
leve de boucliers, mais encore d'obtenir justice des griefs
antrieurs, c'est de s'_organiser_. L'_organisation_ pour un but
_utile_ est un moyen assur de succs. Il faut que chaque
dpartement vinicole ait un comit central, et chaque comit un
dlgu.

Je ne sais pas encore dans quelle mesure je vais prendre part 
cette organisation. Cela dpendra de mes confrences avec mes amis.
Peut-tre faudra-t-il que je m'arrte en passant  Orlans,
Angoulme, Bordeaux, pour travailler  y fonder l'association.
Peut-tre devrai-je me borner  notre dpartement; en tout cas,
comme le temps presse, tu ferais bien de voir Domenger, Despouys,
Labeyrie, Batistant, et de les engager  parcourir le canton, pour y
prparer les esprits  la rsistance lgale, mais forte et
organise. (V. ci-aprs: _Le fisc et la vigne._--_Note de l'dit._)

Je n'ai pas besoin, mon cher Flix, de te drouler la puissance de
l'association! Fais passer tes convictions dans tous les esprits.
J'espre tre  Mugron dans une quinzaine, et nous agirons de
concert.

Adieu, ton dvou.


                                          Paris, 11 janvier 1841.

Que n'es-tu auprs de moi, mon cher Flix! cela ferait cesser bien
des incertitudes. Je t'ai entretenu du nouveau projet que j'ai
conu; mais seul, abandonn  moi-mme, les difficults de
l'excution m'effrayent. Je sens que le succs est  peu prs
infaillible; mais il exige une force morale que ta prsence me
donnerait, et des ressources matrielles que je ne sais pas prendre
sur moi de demander. J'ai tt le pouls  plusieurs dputs, et je
les ai trouvs froids. Ils ont presque tous des _mnagements_ 
garder; tu sais que nos hommes du Midi sont presque tous quteurs de
places.--Quant  l'opposition, il serait dangereux de lui donner la
haute main dans l'association, elle s'en ferait un instrument, ce
qu'il faut viter. Ainsi, tout bien pes, il faut renoncer  fonder
l'association par le _haut_, ce qui et t plus prompt et plus
facile. C'est la base qu'il faut fonder.--Si elle se constitue
fortement, elle entranera tout. Que les vignerons ne se fassent pas
illusion, s'ils demeurent dans l'inertie, ils seront ici faiblement
dfendus. Je tcherai de partir d'ici dimanche prochain; j'aurai
dans une poche le projet des statuts de l'association, dans l'autre
le prospectus d'un petit journal destin  tre d'abord le
propagateur et plus tard l'organe de l'association. Avec cela je
m'assurerai si ce projet rencontre de la sympathie dans Orlans, la
Charente et le bassin de la Garonne. La suite dpendra de mes
observations. Une brusque initiative et t plus de mon got. Il y
a quelques annes que je l'aurais peut-tre tente; maintenant une
avance de six  huit mille francs me fait reculer, et j'en ai
vraiment honte, car quelques centaines d'abonns m'eussent relev de
tous risques. Le courage m'a manqu, n'en parlons plus.

Je suis oblig, mon cher Flix, d'invoquer sans cesse mon
impartialit et ma philosophie pour ne pas tomber dans le
dcouragement,  la vue de toutes les misres dont je suis tmoin.
Pauvre France!--Je vois tous les jours des dputs qui, dans le
tte--tte, sont opposs aux fortifications de Paris et qui
cependant vont les appuyer  la chambre, l'un pour soutenir Guizot,
l'autre pour ne pas abandonner Thiers, un troisime de peur qu'on ne
le traite de Russe ou d'Autrichien; l'opinion, la presse, la mode
les entrane, et beaucoup cdent  des motifs plus honteux encore.
Le marchal Soult lui-mme est personnellement oppos  cette
mesure, et tout ce qu'il ose faire, c'est de proposer une excution
lente, dans l'espoir qu'un revirement d'opinion lui viendra en aide,
quand il n'y aura encore qu'une centaine de millions engloutis.
C'est bien pis dans les questions extrieures. Il semble qu'un
bandeau couvre tous les yeux, et on court risque d'tre maltrait si
l'on nonce seulement un fait qui contrarie le prjug dominant.

Adieu, mon cher Flix, il me tarde bien de causer avec toi; les
sujets ne nous manqueront pas.

Adieu, ton ami.


                                    Bagnres, le 10 juillet 1844.

Mon cher Flix, j'ai reu, il y a quelques jours, une lettre de M.
Laffitte, d'Aire, membre du conseil gnral, qui m'embarrasse
beaucoup. Il m'annonce que le gnral Durrieu va tre lev  la
pairie; que le gouvernement veut le faire remplacer,  la chambre,
par un secrtaire des commandements de M. le duc de Nemours. Il
ajoute que les lecteurs d'Aire ne sont pas disposs  subir cette
candidature; et enfin il me demande si je me prsenterai, auquel cas
il pense que j'aurai beaucoup de voix dans ce canton, o je n'eus
que la sienne aux lections dernires.

Comme la lgislature n'a plus que trois sessions  faire, et
qu'ainsi je serai libre de me retirer au bout de ce terme sans
occasionner une runion extraordinaire du collge de Saint-Sever, je
serais assez dispos  entrer encore une fois en lice, si je pouvais
compter sur quelques chances; mais je ne dois pas m'aveugler sur le
tort que me fera la scission qui s'est introduite dans le parti
libral. Si en outre je dois avoir encore contre moi l'aristocratie
de l'argent et le barreau, j'aime mieux rester tranquille dans mon
coin. Je le regretterais un peu, parce qu'il me semble que j'aurais
pu me rendre utile  la cause de la libert du commerce, qui
intresse  un si haut degr la France et surtout notre pays.

Mais cela n'est pas un motif pour que je me mette en avant en
tourdi: je suis donc rsolu  attendre qu'il me soit fait, par les
lecteurs influents, des ouvertures srieuses; il me semble que
l'affaire les touche d'assez prs pour qu'ils ne laissent pas aux
candidats le soin de s'en occuper seuls.

Je voulais envoyer mon article au _Journal des conomistes_, mais je
n'ai pas d'occasion; je profiterai de la premire qui se prsentera.
Il a le dfaut, comme toute oeuvre de commenant, de vouloir trop
dire; tel qu'il est, il me parat offrir quelque intrt. Je
profiterai de l'occasion pour essayer d'engager une correspondance
avec Dunoyer.


                                 Eaux-Bonnes, le 26 juillet 1844.

Ta lettre m'a fait une pnible impression, mon cher Flix, non point
par les nouvelles que tu me donnes des perspectives lectorales,
mais  cause de ce que tu me dis de toi, de ta sant, et de la lutte
terrible que se livrent ton me et ton corps. J'espre pourtant que
tu as voulu parler de l'tat habituel de ta sant, et non pas d'une
recrudescence qui se serait manifeste depuis mon dpart. Je
comprends bien tes peines, d'autant plus qu' un moindre degr je
les prouve aussi. Ces misrables obstacles, que la sant, la
fortune, la timidit lvent comme un mur d'airain entre nos dsirs
et le thtre o ils pourraient se satisfaire, est un tourment
inexprimable. Quelquefois je regrette d'avoir bu  la coupe de la
science, ou du moins de ne pas m'en tre tenu  la philosophie
synthtique et mieux encore  la philosophie religieuse. On y puise
au moins des consolations pour toutes les situations de la vie, et
nous pourrions encore arranger tolrablement ce qui nous reste de
temps  passer ici-bas. Mais l'existence retire, solitaire, est
incompatible avec nos doctrines (qui pourtant agissent sur nous avec
toute la force de vrits mathmatiques); car nous savons que la
vrit n'a de puissance que par sa diffusion. De l l'irrsistible
besoin de la communiquer, de la rpandre, de la proclamer. De plus,
tout est tellement li, dans notre systme, que l'occasion et la
facilit d'en montrer un chanon ne peuvent nous contenter; et pour
en exposer l'ensemble il faut des conditions de talent, de sant et
de position qui nous feront toujours dfaut. Que faire, mon ami?
attendre que quelques annes encore aient pass sur nos ttes. Je
les compte souvent, et je prends une sorte de plaisir  remarquer
que plus elles s'accumulent, plus leur marche parat rapide:

  ......... Vires acquirit eundo.

Quoique nous ayons la conscience de connatre la vrit, en ce qui
concerne le mcanisme de la socit et au point de vue purement
humain, nous savons aussi qu'elle nous chappe quant aux rapports de
cette vie avec la vie future; et, ce qu'il y a de pire, nous croyons
qu' cet gard on ne peut rien savoir avec certitude.

Nous avons ici plusieurs prtres trs-distingus. Ils font, de deux
jours l'un, des instructions de l'ordre le plus relev; je les suis
rgulirement. C'est  peu prs la rptition du fameux ouvrage de
Dabadie. Hier le prdicateur disait qu'il y a dans l'homme deux
ordres de penchants qui se rattachent, les uns  la chute, les
autres  la rhabilitation. Selon les seconds, l'homme se fait 
l'image de Dieu; les premiers le conduisent  faire Dieu  son
image. Il expliquait ainsi l'idoltrie, le paganisme, il montrait
leur effrayante convenance avec la nature corrompue. Ensuite il
disait que la dchance avait enfonc si avant la corruption dans le
coeur de l'homme, qu'il conservait toujours une pente vers
l'idoltrie, qui s'tait ainsi insinue jusque dans le catholicisme.
Il me semble qu'il faisait allusion  une foule de pratiques et de
dvotions qui sont un si grand obstacle  l'adhsion de
l'intelligence.--Mais s'ils comprennent les choses ainsi, pourquoi
n'attaquent-ils pas ouvertement ces doctrines idoltres? pourquoi ne
les rforment-ils pas? Pourquoi, au contraire, les voit-on
s'empresser de les multiplier? Je regrette de n'avoir pas de
relations avec cet ecclsiastique qui, je crois, professe la
thologie  la facult de Bordeaux, pour m'en expliquer avec lui.

Nous voil bien loin des lections. D'aprs ce que tu m'apprends, je
ne doute pas de la nomination de l'homme du chteau. Je suis surpris
que notre roi, qui a la vue longue, ne comprenne pas qu'en peuplant
la chambre de cratures, il sacrifie  quelques avantages immdiats
le principe mme de la constitution. Il s'assure un vote, mais il
place tout un arrondissement en dehors de nos institutions; et cette
manoeuvre, s'tendant  toute la France, doit aboutir  corrompre
nos moeurs politiques dj si peu avances. D'un autre ct, les
abus se multiplieront, puisqu'ils ne rencontreront pas de
rsistance; et quand la mesure sera pleine, quel est le remde que
cherchera une nation qui n'a pas appris  faire de ses droits un
usage clair?

Pour moi, mon cher Flix, je ne me sens pas de force  disputer
quelques suffrages. S'ils ne viennent pas d'eux-mmes, laissons-les
suivre leur cours. Il me faudrait aller de canton en canton
organiser les moyens de soutenir la lutte. C'est plus que je ne puis
faire. Aprs tout, M. Durrieu n'est pas encore pair.

J'ai profit d'une occasion pour envoyer au _Journal des
conomistes_ mon article sur les tarifs anglais et franais. Il me
parat renfermer des points de vue d'autant plus importants qu'ils
ne paraissent proccuper personne. J'ai rencontr ici des hommes
politiques qui ne savent pas le premier mot de ce qui se passe en
Angleterre; et, quand je leur parle de la rforme douanire qui
s'accomplit dans ce pays, ils n'y veulent pas croire.--J'ai du temps
devant moi pour faire la lettre  Dunoyer. Quant  mon travail sur
la rpartition de l'impt, je n'ai pas les matriaux pour y mettre
la dernire main. La session du conseil gnral sera une bonne
occasion pour cette publication.

Adieu, mon cher Flix, si tu apprends quelque chose de nouveau,
fais-m'en part; mais de toutes les nouvelles la plus agrable que tu
puisses me donner, c'est que le dcouragement dont ta lettre est
empreinte n'tait d qu' une souffrance passagre. Aprs tout, mon
ami, et au milieu des paisses tnbres qui nous environnent,
attachons-nous  cette ide qu'une cause premire, intelligente et
misricordieuse, nous a soumis, par des raisons que nous ne pouvons
comprendre, aux dures preuves de la vie: que ce soit l notre foi.
Attendons le jour o elle jugera  propos de nous en dlivrer, et de
nous admettre  une vie meilleure: que ce soit l notre esprance.
Avec ces sentiments au coeur, nous supporterons nos afflictions et
nos douleurs...


                                                 Paris, mai 1845.

Mon cher Flix, je suis persuad qu'il te tarde de recevoir de mes
nouvelles. J'aurais aussi bien des choses  te dire, mais je serai
forc d'tre court. Quoique  la fin de chaque jour il se rencontre
que je n'ai rien fait, je suis toujours affair. Dans ce Paris,
jusqu' ce qu'on soit au courant, il faut perdre un demi-jour pour
utiliser un quart d'heure.

J'ai t trs-bien accueilli par M. Guillaumin, qui est le premier
_conomiste_ que j'ai vu. Il m'annona qu'il donnerait un dner,
suivi d'une soire, pour me mettre en rapport avec les hommes de
notre cole; en consquence je ne suis all voir aucun de ces
messieurs.--Hier a eu lieu ce dner. J'tais  la droite de
l'amphitryon, ce qui prouve bien que le dner tait  mon occasion;
 la gauche tait Dunoyer.  ct de madame Guillaumin, MM. Passy et
Say. Il y avait en outre MM. Dussard et Reybaud. Branger avait t
invit, mais il avait d'autres engagements. Le soir, arrivrent une
foule d'autres conomistes: MM. Renouard, Daire, Monjean, Garnier,
etc., etc. Mon ami, entre toi et moi, je puis te dire que j'ai
prouv une satisfaction bien vive. Il n'y a aucun de ces messieurs
qui n'ait lu, relu et parfaitement compris mes trois articles. Je
pourrais crire mille ans dans la _Chalosse_, la _Sentinelle_, le
_Mmorial_, sans trouver, toi except, un vrai lecteur. Ici on est
lu, tudi, et compris. Je n'en puis pas douter, parce que tous ou
presque tous sont entrs dans des dtails minutieux, qui attestent
que la politesse ne faisait pas seule les frais de cet accueil; je
n'ai trouv un peu froid que M. X... Te dire les caresses dont j'ai
t combl, l'espoir qu'on a paru fonder sur ma coopration, c'est
te faire comprendre que j'tais honteux de mon rle. Mon ami, j'en
suis aujourd'hui bien convaincu, si notre isolement nous a empchs
de meubler beaucoup notre esprit, il lui a donn, du moins sur une
question spciale, une force et une justesse, que des hommes plus
instruits et mieux dous ne possdent peut-tre pas.

Ce qui m'a fait le plus de plaisir, parce que cela prouve qu'on m'a
rellement lu avec soin, c'est que le dernier article, intitul
_Sophismes_, a t mis au-dessus des autres. C'est en effet celui o
les principes sont scruts avec le plus de profondeur; et je
m'attendais  ce qu'il ne serait pas got. Dunoyer m'a pri de
faire un article sur son ouvrage pour tre insr aux _Dbats_. Il a
bien voulu dire qu'il me croyait minemment propre  faire apprcier
son travail. Hlas! je sens dj que je ne me tiendrai pas  la
hauteur exagre o ces hommes bienveillants me placent.

Aprs dner, on a parl du duel. J'ai rendu un compte succinct de ta
brochure. Demain nous avons encore un dner de corps chez Vfour; je
l'y porterai, et comme elle n'est pas longue, j'espre qu'on la
lira. Si tu pouvais la refondre ou du moins la retoucher, je crois
qu'on la mettrait dans le journal; mais le rglement s'oppose  ce
qu'on la transcrive textuellement.--Du reste le _Journal des
conomistes_ n'est pas aussi dlaiss que je le craignais. Il a cinq
 six cents abonns; il gagne tous les jours en autorit.

Te rapporter la conversation m'entranerait trop loin. Quel monde,
mon ami, et qu'on peut bien dire: On ne vit qu' Paris et l'on
vgte ailleurs!... Malgr cela je soupire dj aprs nos promenades
et nos entretiens intimes. Le papier me manque; adieu, cher Flix,
ton ami.

_P. S._ Je m'tais tromp; un dner, mme d'conomistes, n'est pas
une occasion favorable pour la lecture d'une brochure. J'ai remis la
tienne  M. Dunoyer, je ne connatrai son sentiment que dans
quelques jours. Tu trouveras dans le _Moniteur_ du 27 mars, qui doit
tre dans la bibliothque de ma chambre, le rquisitoire de Dupin
sur le duel. Peut-tre cela te fournira-t-il l'occasion d'tendre ta
brochure. Ce soir je passe la soire chez Y... Il m'a fait le plus
cordial accueil, et nous avons parl de tout, mme de religion. Il
m'a paru faible sur ce chapitre, parce qu'il la respecte sans y
croire.

Ce n'est qu'aujourd'hui que je me suis prsent chez Lamartine. Je
n'ai pas t admis, il partait pour Argenteuil; mais avec sa grce
ordinaire, il m'a fait dire qu'il veut que nous causions  l'aise et
m'a donn rendez-vous pour demain. Comment m'en tirerai-je?

Dans notre dner, ou pour mieux dire aprs, on a agit une grande
question: _de la proprit intellectuelle_. Un Belge, M. Jobard, a
mis des ides neuves et qui t'tonneront. Il me tarde que nous
puissions causer de toutes ces choses; car malgr ces succs
phmres je sens que je ne suis plus _amusable_ de ce ct.  peine
si cela touche l'piderme; et, tout bien balanc, la vie de province
pourrait tre rendue plus douce que celle-ci pour peu que l'on y et
le got de l'tude et des arts.

Adieu, mon cher Flix,  une autre fois. cris-moi de temps en temps
et occupe-toi de ton crit sur le duel. Puisque la cour est revenue
 sa singulire jurisprudence, la chose en vaut la peine.


                                           Paris, le 23 mai 1845.

Tu t'attends  beaucoup de dtails, mon cher Flix, mais tu vas tre
bien dsappoint; depuis ma dernire lettre que j'envoyai par
Bordeaux et dont je n'ai pas encore l'accus de rception, nous
avons un temps qui me dgote des visites. Je passe les matines 
perdre mon temps  quelques bagatelles, commissions, affaires
obliges, et le soir  le regretter. Ma lettre sera donc bien aride;
cependant j'espre qu'elle te sera agrable  cause de celle de
Dunoyer que j'y joins. Tu verras qu'il a apprci ton crit sur le
duel. Je le quitte  l'instant; il m'a rpt de vive voix ce qu'il
a consign dans sa lettre; il a vant le fond et le style de ta
brochure, et a dit qu'elle supposait des tudes faites dans la bonne
voie; il m'a exprim le regret de ne pouvoir en causer plus
longtemps, et le dsir de venir chez moi pour traiter plus  fond le
sujet. Demain je la communiquerai  M. Say, qui est un homme
vraiment sduisant par sa douceur, sa grce, jointe  une grande
fermet de principes. C'est l'ancre du parti conomiste. Sans lui,
sans son esprit conciliant, le troupeau serait bientt dispers.
Beaucoup de _mes collaborateurs_ sont engags dans des journaux qui
les rtribuent beaucoup mieux que l'conomiste. D'autres ont des
mnagements politiques  garder; en un mot, il y a une runion
accidentelle d'hommes bienveillants, qui s'aiment quoique diffrant
d'opinions  beaucoup d'gards; il n'y a pas de parti ferme,
organis et homogne. Pour moi, si j'avais le temps de rester ici et
une fortune  recevoir chez moi, je tenterais de fonder une sorte de
Ligue. Mais quand on ne fait que passer, il est inutile d'essayer
une aussi grande entreprise.

D'ailleurs je suis arriv trop tt; ma traduction ne s'imprime que
lentement. Si j'avais pu disposer de quelques exemplaires, ils
m'auraient peut-tre ouvert des portes.

Je n'ai pas vu M. de Lamartine, il est absent de Paris; j'ignore
l'poque de son retour.

Un homme aimable aussi, c'est M. Reybaud; ce qui prouve en lui une
vigueur d'intelligence remarquable, c'est qu'il est devenu
conomiste en se livrant  l'tude des rformateurs du XIXe sicle.
Il en tenait aussi quand il commena son ouvrage, mais son bon sens
a triomph.

Je suis en peine de savoir si M. Guizot t'a crit. Il est  craindre
que ses nombreuses proccupations ne l'empchent de lire ta
brochure. S'il n'tait qu'homme de lettres, certainement il te
rpondrait; mais il est ministre et ministre dirigeant. En tout cas,
s'il arrive quelque chose de ce ct, ne manque pas de m'en faire
part.

Je me suis un peu occup d'affaires publiques, je veux dire
dpartementales. Ce serait trop long  raconter. Mais je crois que
l'Adour, c'est--dire le bas Adour, de Hourquet au Gave, obtiendra
1,500,000 fr. Le hasard m'a plac de manire  y donner un petit
coup d'paule: ce sera toujours quelque chose si les bateaux 
vapeur arrivent jusqu' Pontons. Quant  la partie comprise entre
Mugron et Hourquet, c'est pitoyable de savoir  quoi son exclusion a
tenu; mais que faire? Il n'y a qu'une chose dont le public ne veut
pas s'occuper, c'est des affaires publiques.

Je ne sais si j'crirai aujourd'hui  ma tante, en tout cas fais-lui
dire que nous nous portons tous bien ici. Adieu, mon cher Flix, mes
souvenirs  ta soeur.


                                           Paris, le 5 juin 1845.

Mon cher Flix, une occasion se prsente pour Bordeaux, et je ne
veux pas la laisser partir sans rpondre quelques mots  ta lettre.
Pardonne-moi si j'abrge beaucoup, j'ai honte de dire que je suis
occup, car les jours se passent sans que je les utilise. C'est une
chose qu'on ne peut s'expliquer qu'ici. D'ailleurs nous causerons
bientt de tout ce qui nous intresse tant, et qui n'intresse gure
que nous.

Tu ne m'accuses pas rception de la lettre de Dunoyer, je pense que
tu ne l'as reue qu'aprs le dpart de Calon. Tu as vu son opinion
sur ta brochure, il me tarde bien de savoir celle de M.
Guizot,--s'il te la communique,--car on assure que les hommes du
pouvoir ne s'occupent absolument que de le conserver. Je ne l'ai pas
encore communique  M. Say, il est  la campagne, je ne le verrai
que vendredi. C'est un homme charmant et celui que je prfre; je
dois dner avec lui chez Dunoyer, et le 10 chez Vfour au banquet
des conomistes. On doit y agiter la question d'inviter le
gouvernement (toujours le gouvernement!)  instituer des chaires
d'conomie politique. J'ai t charg de prparer l-dessus quelques
ides, c'est un sujet qui me plairait; mais je me bornerai  ruminer
mon opinion, parce que, l comme ailleurs, il y a des amours-propres
et des _possesseurs_ qu'il faut mnager. Quant  une association qui
me plairait bien mieux, j'attendrai pour en parler que ma traduction
ait paru, parce qu'elle pourra y prparer les esprits. Mais, pour
s'associer, il faut un principe reconnu; et je crains bien qu'il ne
nous fasse dfaut. Je n'ai jamais vu tant de peur de l'_absolu_,
comme si nous ne devions pas laisser  nos adversaires le soin de
modrer au besoin notre marche.

 Mugron, je t'expliquerai les raisons qui ne permettent pas de
modifier le journal. Au reste, la presse parisienne est maintenant
fonde sur les annonces et constitue, sous le rapport financier,
sur des bases telles que _rien de nouveau n'est possible_. Ds lors,
il n'y a que l'association et les sacrifices qu'elle seule peut
faire qui puissent nous tirer de cette impasse.--Je viens aux choses
qui me sont personnelles et t'en parle ouvertement, comme  un ami
de coeur, sans fausse modestie. Je crois que l'absence d'aveuglement
est un trait qui nous est commun, et je ne crains pas que tu me
trouves trop prsomptueux.

Mon livre aura trente feuilles, il y en a vingt d'imprimes; tout
sera prt, j'espre,  la fin du mois. Je n'ai rien chang ou peu de
chose  l'introduction que je t'ai lue. La moiti environ paratra
dans le prochain numro du _Journal des conomistes_. L'ignorance
des affaires d'Angleterre est telle, mme ici, que cet crit doit,
ce me semble, faire quelque impression sur les hommes studieux. Je
t'en dirai franchement l'effet.

J'acquiers chaque jour la preuve que les prcdents articles ont
fait quelque effet. L'diteur a reu plusieurs demandes d'abonnement
_motives_, entre autres une lettre de Nevers qui disait: Il nous
est parvenu deux articles du _Moniteur Industriel_, qui rfute un
article du _Journal des conomistes_, intitul: _Sophismes._ Nous ne
connaissons cet crit que par les citations du _Moniteur_, mais cela
nous suffit pour en avoir une haute opinion; veuillez nous l'envoyer
et nous abonner. Deux abonnements ont t demands de Bordeaux.
Mais ce qui me fait le plus de plaisir, c'est une conversation que
j'ai eue avec M. Raoul Duval, conseiller  la cour de Reims, ville
essentiellement prohibitionniste. Il m'a assur qu'on avait lu 
haute voix l'article des tarifs, et qu' chaque instant les
manufacturiers disaient: Mais c'est cela, c'est bien cela, voil ce
qui va nous arriver, il n'y a rien  rpondre. Cette scne, mon cher
Flix, me signale la route que je devrais suivre. Si je pouvais, je
devrais maintenant tudier la situation relle de nos industries
protges, au flambeau des principes, et pntrer dans le domaine
des faits. M. Guillaumin veut que je passe en revue une douzaine
d'autres _Sophismes_ pour les runir et en faire, _ ses frais_, une
brochure  bon march qui pourra se rpandre.

Il faut que ce soit toi, mon cher Flix, pour que je relate ces
faits qui, du reste, me laissent aussi froid que si cela regardait
un tiers. J'tais dj fix sur mes articles, et ton jugement me
servait de garantie suffisante; seulement je me rjouis qu'il y ait
encore quelques autres lecteurs, ce dont je dsesprais.

Je te dirai que je suis  peu prs dcid  aller toucher la main 
Cobden, Fox et Thompson; la connaissance personnelle de ces hommes
pourra nous tre utile. J'ai quelque espoir qu'ils me donneront des
documents; en tout cas, je ferai provision de quelques bons
ouvrages, et, entre autres, de discours de Fox et Thompson sur
d'autres sujets que la libert commerciale. Si je restais  Paris,
je sentirais le besoin de m'adonner  cette spcialit: ce serait
bien assez pour mes faibles paules. Mais, dans notre douce
retraite, cela ne nous suffirait pas. D'ailleurs, l'conomie parat
bien plus belle quand on l'embrasse dans son ensemble. C'est cet
ensemble harmonieux que je voudrais pouvoir un jour saisir. Tu
devrais bien t'occuper d'en montrer quelques traits.

Si mon petit trait, _Sophismes conomiques_, russit, nous pourrions le
faire suivre d'un autre intitul: _Harmonies sociales._ Il aurait la
plus grande utilit, parce qu'il satisferait le penchant de notre poque
 rechercher des organisations, des harmonies artificielles, en lui
montrant la beaut, l'ordre et le principe progressif dans les harmonies
naturelles et providentielles.

J'emporterai quelques ouvrages d'ici. Mon voyage aura du moins servi
 nous donner des aliments, et  nous faire connatre un peu
l'esprit du sicle.

Adieu, mon cher Flix. Je n'ai pas crit aujourd'hui  ma tante,
dis-lui que j'ai reu sa lettre qui m'a fait bien plaisir, en ayant
t priv longtemps.


                                                    16 juin 1845.

Mon cher Flix, je t'annonce que ma _Ligue_ est imprime; on est
maintenant aprs l'introduction, et cela ne peut durer plus de huit
jours. Il y a donc apparence qu' la fin du mois, je serai libre de
partir pour Londres, et que, le 15 juillet, j'aurai le plaisir de
t'embrasser. Demain, je dne chez Dunoyer avec toute notre secte,
Dussard, Reybaud, Fix, Rossi, Say. Je ne fermerai ma lettre
qu'aprs, au cas que j'aie quelque chose  te conter. Dimanche, on
me fit une ouverture; peut-tre en sera-t-il question demain. Il y a
tant de pour et de contre que je ne saurai jamais me dcider sans
toi. C'est d'tre le directeur du _Journal des conomistes_. Au
point de vue pcuniaire, c'est une misrable affaire; il s'agit de
cent louis par an, rdaction comprise. Mais tu comprendras
facilement combien cette position doit aller  mes gots. D'abord ce
journal, bien dirig, peut exercer sur la chambre, et par
contre-coup sur la presse, une grande influence. Si l'conomiste qui
sera l tablit sa rputation de supriorit dans sa spcialit, il
est impossible qu'il ne se fasse pas quelque peu redouter des
protectionnistes, des rformateurs, en un mot, des ignorants de
toute espce. Par la parole, je n'irai jamais bien loin, parce que
je manque de confiance, de mmoire et de prsence d'esprit; mais ma
plume a assez de dialectique pour faire honte  certains de nos
hommes d'tat.

Ensuite, si je dirige le journal, cette direction finira par tre
exclusive, parce que je serai entour de paresseux; et, autant que
les actionnaires me le permettront, je parviendrai  lui donner une
homognit qui lui manque.

Je serai en rapports naturels et ncessaires avec tous les hommes
minents, au moins dans la sphre de l'conomie politique et des
affaires financires et douanires; et en dfinitive je serai  leur
gard l'organe de l'opinion publique, de l'opinion consciencieuse et
claire. Il me semble qu'un pareil rle peut s'agrandir
indfiniment, suivant la porte de celui qui l'occupe.

Quant au travail, il n'est pas de nature, comme le journalisme
quotidien,  me dtourner de continuer mes tudes. Enfin (ceci n'est
qu'une perspective loigne), le directeur du journal, s'il est  la
hauteur de sa mission, peut avec avantage se mettre sur les rangs
pour une chaire d'conomie politique qui deviendrait vacante.

Voil le pour.--Mais il faut quitter Mugron. Il faut me sparer de
ceux que j'aime, il faut que je laisse ma pauvre tante s'acheminer
vers la vieillesse dans la solitude, il faut que je mne ici une vie
svre, que je voie s'agiter les passions sans les partager; que
j'aie sans cesse sous les yeux le spectacle des ambitions
satisfaites sans permettre  ce sentiment de s'approcher de mon
coeur; car toute notre force est dans nos principes, et dans la
confiance que nous savons inspirer. Aussi ce n'est pas ce que je
redoute. La simplicit des habitudes est loin de m'effrayer.


                                                         Le 18...

Je me suis retir ce matin  une heure de chez Dunoyer; les convives
taient ceux que je t'ai nomms, plus M. de Tracy.  peine a-t-on
effleur l'conomie politique; ces messieurs en font en amateurs.
Pendant le dner cependant, on a parl quelque peu libert de
commerce. M. X... a dit que les Anglais _jouaient la comdie_. Il ne
me convenait pas de relever ce mot; mais j'tais bien tent de lui
demander s'il croyait ou non au principe de la libert. Car enfin,
s'il y croit, pourquoi ne veut-il pas que les Anglais y croient?
Parce qu'ils y ont intrt? Je me rappelais ton argument: Si l'on
formait une socit de temprance, faudrait-il la dprcier, parce
que les hommes ont intrt  tre temprants? Si je fais un
_sophisme_ sur ce sujet, j'y glisserai cette rfutation. Aprs dner
on m'a clou  un whist: soire perdue. Toute la rdaction du
journal y tait: Wolowski, Villerm, Blaise, Monjean, etc.,
etc.--Z...--autre dception, je le crains. Il s'est engou
d'agriculture, et partant d'ides prohibitives. Vraiment je vois les
choses de prs, et je sens que je pourrais faire du bien et payer ma
dette  l'humanit.

Je reviens au journal. On ne m'a pas demand de rsolution actuelle,
maintenant j'attendrai. J'en parle  ma tante, il faut voir ce
qu'elle en pense. Elle me laisserait certainement suivre mon
penchant, si elle voyait en mme temps un avenir pcuniaire, et
humainement parlant elle a raison, elle ne peut pas comprendre la
porte de la position que je puis prendre. Si elle t'en parle,
dis-moi l'effet que ma lettre aura produit. De mon ct je te dirai
celui que va produire ma _Ligue_: la lira-t-on? J'en doute. On est
ici accabl de lecture. Si je te disais que, sauf Dunoyer et Say,
aucun de mes collaborateurs n'a lu Comte! Tu sais dj que *** n'a
pas lu Malthus.  dner, Tracy a dit que la misre de l'Irlande
infirmait la doctrine de Malthus!! J'ai entendu dire  quelqu'un
qu'il y avait _du bon_ dans le _Trait de lgislation_, et surtout
dans le _Trait de la proprit_. Pauvre Comte! Say m'a cont sa
triste histoire, la perscution et sa probit l'ont tu.

Il est bien entendu que tu ne souffleras pas un mot de ce que je te
dis sur la direction du journal. Tu sens que cette nouvelle ferait
un clat inopportun.

Je crois t'avoir dit que l'diteur de la _Ligue_ va diter aussi les
_Sophismes_. Ce sera un petit livre  bon march, mais le titre n'en
est pas attrayant. J'en cherche un autre; aide-moi. Le petit livre
de Mathieu de Dombasle tait intitul: _Un rayon de bon sens_, etc.

Comme je ne pourrai pas puiser tous les sophismes en un petit
volume, s'il se vend, j'en ferai un autre. Il serait bon que, de ton
ct, tu en traitasses quelques-uns; je les intercalerais avec les
miens, cela te ferait connatre au moins de mes confrres, et tu
pourrais alors, si le coeur t'en disait, te faire _diter_ sans
bourse dlier, ce qui n'est pas une petite affaire.

Adieu, mon cher Flix, cris-moi.


                    Paris, le 3 juillet 1845 (11 heures du soir).

..... Comme toi, mon cher Flix, j'envisage l'avenir avec effroi.
Laisser ma tante, me sparer de ceux que j'aime, te laisser  Mugron
seul, sans ami, sans livres, cela est affreux. Et, pour moi-mme, je
ne sais si des travaux solitaires, mdits  loisir, discuts avec
toi, ne vaudraient pas mieux. D'un autre ct, il est certain qu'il
y a ici une place  conqurir, la seule que je pouvais ambitionner,
la seule qui me convient et  qui je conviens. Il est maintenant
certain que je puis avoir la direction du journal, et je ne doute
pas qu'on ne m'accorde 6 fr. par abonnement. Il y a 500 abonns, ce
qui fait 3,000 fr. Ce n'est absolument rien, pcuniairement parlant;
mais il faut bien croire qu'une forte direction imprime au journal
augmenterait sa clientle; et si nous parvenions au chiffre 1,000,
je serais satisfait.--Puis vient la perspective d'un cours; je ne
sais si je t'ai dit qu' notre dernier dner, nous avions dcid
qu'une dmarche serait faite auprs du ministre pour qu'il fondt
des chaires d'conomie politique  la Facult. MM. Guizot, Salvandy,
Duchtel se sont montrs favorables  ce projet. M. Guizot a dit:
Je suis si bien dispos, que c'est moi qui ai fond la chaire
qu'occupe M. Chevalier. videmment, nous faisons fausse route, et il
est indispensable de rpandre les saines doctrines conomiques. Mais
la grande difficult, c'est le choix des personnes. Sur cette
rponse, MM. Say, Dussard, Daire et quelques autres m'ont assur
que, si on les consultait, ils me dsigneraient. M. Dunoyer sera
certainement pour moi. J'ai su que le ministre des finances avait
t frapp de mon introduction, et lui-mme m'a fait demander
l'ouvrage. J'aurais donc bien des chances, sinon d'tre appel  la
Facult, du moins, si l'on y nommait Blanqui, Rossi ou Chevalier, de
remplacer un de ces messieurs au Collge de France ou au
Conservatoire. D'une manire ou d'une autre, je serais lanc, avec
une existence assure, et c'est tout ce qu'il me faut.

Mais quitter Mugron! mais quitter ma tante! mais ma poitrine! mais
le cercle peu tendu de mes connaissances! enfin le long chapitre
des objections... Oh! que n'ai-je dix ans de moins et une bonne
sant! Du reste, tu comprends que cette perspective est encore
loigne; mais tu comprends aussi que la direction du journal
mettrait bien des chances de mon ct. Donc; au lieu de donner deux
_sophismes_, dans le prochain numro, choisis parmi ceux d'un genre
populaire et anecdotique, je sens l'_opportunit de faire de la
doctrine_, et je vais consacrer la journe de demain  en refondre
deux ou trois plus importants. Voil pourquoi je ne puis t'crire
aussi longuement que je voudrais et me vois forc de parler de moi
au lieu de rpondre  tes affectueuses lettres.

M. Say veut me confier tous les papiers de son pre: il y a des
choses assez curieuses. C'est d'ailleurs un tmoignage de confiance
qui m'a touch. Hippolyte Comte, le fils de Charles, me laissera
aussi fouiller dans les notes de notre auteur favori, lequel est
entirement inconnu ici mme... Mais je ne veux pas manquer  ce que
je dois aux hommes qui m'accablent de preuves d'amiti.

Tu vois, cher Flix, que de motifs pour et contre: il faudra
pourtant que je me dcide bientt. Oh! j'ai bien besoin de tes
conseils, et surtout que tu me dises ce que pense ma pauvre tante.

Quoique je rponde  peine  tes lettres, il faut pourtant que je te
dise que l'ouvrage de _Simon_ est trs-rare et trs-cher; il n'y en
a que quatre exemplaires, dont deux dans les bibliothques
publiques. Bossuet avait fait dtruire toute l'dition.

Adieu, mon cher Flix, excuse la hte avec laquelle j'cris.


                                           Londres, juillet 1845.

Mon cher Flix, j'arrivai ici hier soir. Sachant combien tu
t'intresses  notre cause, et au rle que le hasard m'y a donn, je
te raconterai tout ce qui se passe, d'autant que je n'ai pas le
temps de prendre des notes, et ds lors mes lettres me serviront
plus tard  rappeler mes souvenirs, afin que de vive voix je puisse
te donner plus de dtails.

Aprs m'tre install  l'htel ( 10 sh. par jour), je me suis mis
 crire six lettres pour Cobden, Bright, Fox, Thompson, Wilson et
le secrtaire qui m'envoie la _Ligue_. Puis j'ai crit six ddicaces
sur autant d'exemplaires de mon livre, et sur ce, je me suis mis au
lit. Ce matin j'ai port mes six exemplaires au bureau de la
_Ligue_, avec prire de les remettre  qui de droit. L'on m'a dit
que Cobden partait le jour mme pour Manchester, et que probablement
je le trouverais en train de faire ses prparatifs (les prparatifs
d'un Anglais consistent  avaler un beefsteak et  fourrer deux
chemises dans un sac). J'ai couru chez Cobden; je l'ai en effet
rencontr, et nous avons caus pendant deux heures. Il comprend bien
le franais, le parle un peu, et d'ailleurs j'entends son anglais.
Je lui ai expos l'tat des esprits en France, l'effet que j'attends
de ce livre, etc., etc. Il m'a tmoign sa peine de quitter Londres,
et je l'ai vu sur le point de renoncer  son voyage. Ensuite il m'a
dit: La Ligue est une franc-maonnerie,  cela prs que tout est
public. Voici une maison que nous avons loue pour recevoir nos amis
pendant le Bazar, maintenant elle est vide, il faut vous y
installer.--J'ai fait des faons.--Alors il a repris: Cela peut ne
pas vous tre agrable, mais c'est utile  la cause, parce que MM.
Bright, Moore et autres ligueurs y passent leurs soires, et il faut
que vous soyez toujours au milieu d'eux. Cependant, comme dans la
suite il a t dcid que j'irai le joindre  Manchester
aprs-demain, je n'ai pas jug  propos de dmnager pour deux
jours. Ensuite il m'a men au _Reform-Club_, magnifique
tablissement, et m'a laiss  la bibliothque pendant qu'il prenait
le bain. Cela fait, il a crit deux lettres,  Bright et  Moore, et
je l'ai accompagn au rail-way. Le soir, je suis all voir Bright,
toujours au mme htel, quoique ces messieurs ne l'habitent pas;
l'accueil de Bright n'a pas tout  fait t aussi cordial. Je me
suis aperu qu'il n'approuvait pas que j'eusse mis le nom de Cobden
sur le titre de mon livre; de plus, il parut surpris que je n'eusse
rien traduit de M. Villiers; et quant  lui, sa part est petite,
quoique assurment il en mritt une plus grande, car il est dou
d'une loquence entranante. Cependant la conversation a arrang
tout cela. Oblig de parler lentement pour me faire comprendre, et
traitant toujours des sujets qui me sont familiers, avec des hommes
qui ont toutes nos ides, je me trouvais certainement dans les
circonstances les plus favorables. Il m'a men au parlement, o je
suis rest jusqu' prsent, parce qu'on traitait une question qui
embrasse l'ducation et la religion. Sorti  onze heures, je me suis
mis  t'crire. Demain, j'ai rendez-vous avec lui, et aprs-demain
je vais voir Manchester et retrouver mon Cobden. Il doit faire mon
logement et me laisser entre les mains de M. Ashworth, ce riche
manufacturier qui a fait un si bon argument pour dmontrer aux
fermiers que l'exportation des objets manufacturs impliquait
l'exportation des choses qui s'y sont incorpores, et que, par
consquent, la restriction du commerce leur retombait sur le nez. Ce
brusque dpart, je le crains, m'empchera de voir Fox et Thompson
jusqu' mon retour, ainsi que Mill et Senior, pour qui j'ai des
lettres.

Voil ma premire journe, fort en abrg. Je vais donc pntrer
dans Manchester et Liverpool, dans des circonstances que peu de
Franais peuvent esprer. J'y serai un dimanche. Cobden me mnera
chez les quakers, les wesleyens. Nous saurons enfin quelque chose;
et quant aux fabriques, rien ne me sera cach. De plus, toutes les
oprations de la Ligue me seront dvoiles. Il a t vaguement
question d'une seconde dition de mon ouvrage sur une plus grande
chelle. Nous verrons.

N'oublions pas Paris. Avant de le quitter, j'ai pass une heure
avec Hippolyte, le fils de Charles Comte; il m'a montr tous les
manuscrits de son pre. Il y a deux ou trois cours faits  Genve, 
Londres,  Paris; tout cela, sans doute, a servi au _Trait de
lgislation_; mais quelle mine  mettre au jour!

Adieu, je te quitte. J'ai encore trois lettres  crire  Paris, et
nous sommes dj  demain, car il est plus de minuit.


                                    Bordeaux, le 19 fvrier 1846.

Mon cher Flix, je t'avais promis de t'crire les vnements de
Bordeaux. Je suis si interrompu par les visites, les assembles et
autres incidents fcheux, que l'heure du courrier arrive toujours
avant que j'aie pu raliser ma promesse; d'ailleurs je n'ai pas
grand'chose  te dire. Les choses se passent fort doucement. On a
beaucoup pataug dans les prliminaires d'une _constitution_. Enfin
elle est sortie telle quelle de la discussion, et aujourd'hui elle
est offerte  la sanction de soixante-dix  quatre-vingts membres
fondateurs; le bureau dfinitif va tre install, avec le maire en
tte pour prsident, et, dans deux ou trois jours, aura lieu une
grande runion pour ouvrir la souscription. On croit que Bordeaux
ira  100,000 fr. Il me tarde de le voir. Tu comprends que ce n'est
qu' partir d'aujourd'hui, de l'installation du bureau, qu'on peut
s'occuper d'un plan, puisque c'est lui qui doit avoir l'initiative.
Quel sera ce plan? Je l'ignore.

Quant  mon concours personnel, il se borne  assister aux sances,
 faire quelques articles de journaux,  faire et recevoir des
visites et  essuyer des objections conomiques de toutes sortes. Il
m'est bien dmontr que l'tat de l'instruction en ce genre ne
suffit pas pour faire marcher l'institution, et je me retirerais
sans espoir si je ne comptais un peu sur l'institution mme pour
clairer ses propres membres.

J'ai trouv ici mon pauvre _Cobden_ tout  fait en vogue. Il y a un
mois, il n'y en avait que deux exemplaires, celui que j'ai donn 
Eugne et l'chantillon du libraire; aujourd'hui on le trouve
partout. J'aurais honte, mon cher Flix, de te dire l'opinion qu'on
s'est forme de l'auteur. Les uns supposent que je suis un savant du
premier ordre; les autres, que j'ai pass ma vie en Angleterre 
tudier les institutions et l'histoire de ce pays. Bref, je suis
tout honteux de ma position, sachant fort bien distinguer ce qu'il y
a de vrai et ce qu'il y a d'exagr dans cette opinion du moment. Je
ne sais si tu verras le _Mmorial_ d'aujourd'hui (48); tu
comprendras que je n'aurais pas pris ce ton, si je n'avais bien vu
ce que je puis faire.

Il est  peu prs rsolu que, lorsque cette organisation sera en
train, je me rendrai  Paris pour essayer de mettre en mouvement
l'industrie parisienne, que je sais tre bien dispose. Si cela
russit, je prvois une difficult, c'est celle de dcider les
Bordelais  envoyer leur argent  Paris. Il est certain, cependant,
que c'est le centre d'o tout doit partir; car,  dpense gale, la
presse parisienne a dix fois plus d'influence que la presse
dpartementale.

Quand tu m'criras (que ce soit le plus tt possible), dis-moi
quelque chose de tes affaires.


                                          Paris, le 22 mars 1846.

Mon cher Flix, j'espre que tu ne tarderas pas  me donner de tes
nouvelles. Dieu veuille qu'un arrangement soit intervenu: je ne
l'espre gure et le dsire beaucoup.--Une fois dlivr de cette
pnible proccupation, tu pourrais consacrer ton temps  des choses
utiles, comme par exemple ton article du _Mmorial_, que je n'ai eu
le temps que de lire trs-rapidement, mais que je relirai demain
chez mon oncle. Il est plein de vivacit et offre, sous des formes
saisissantes, d'excellentes dmonstrations. Lundi je le lirai 
l'assemble, qui sera assez nombreuse. Quand je me serai un peu
mieux pos, je t'indiquerai le journal de Paris auquel il faudra
t'adresser; mais alors il faudra, autant que possible, t'abstenir de
parler de vins. Je viens de dire que nous avions une assemble
lundi. Le but est de constituer le bureau de l'association. Nous
avons pour prsident le duc d'Harcourt qui a accept avec une
rsolution qui m'a plu. Les autres membres seront MM. Say, Blanqui
et Dunoyer. Mais ce dernier n'aimerait gure  se mettre en
vidence, et je proposerai  sa place M. Anisson-Duperron, pair de
France, qui m'a charm en ce qu'il est ferme sur _le principe_. Pour
trsorier, nous aurons le baron d'Eichthal, riche banquier. Enfin
l'tat-major se compltera d'un secrtaire, qui videmment est
appel  supporter le poids de la besogne. Tu pressens peut-tre que
ces fonctions me sont destines. Comme toujours j'hsite. Il m'en
cote de m'enchaner ainsi  un travail ingrat et assidu. D'un autre
ct, je sens bien que je puis tre utile en m'occupant
exclusivement de cette affaire. D'ici  lundi il faudra bien que ma
dtermination soit irrvocablement prise. Au reste, j'espre que les
adhsions ne nous manqueront pas. Pairs, dputs, banquiers, hommes
de lettres viendront  nous en bon nombre, et mme quelques
fabricants considrables. Il me parat vident qu'il s'est opr un
grand changement dans l'opinion, et le triomphe n'est peut-tre pas
aussi loign que nous le supposions d'abord.

Ici on voudrait beaucoup que je fusse nomm dput; tu ne peux te
figurer combien l'espce de prophtie que contient mon _introduction_
m'a donn de crdit. J'en suis confus et embarrass, sentant fort bien
que je suis au-dessous de ma rputation; mais il ne m'est permis de
conserver aucun espoir, relativement  la dputation, car ce qui se
passe  Bordeaux et  Paris n'a que peu de retentissement 
Saint-Sever. Et d'ailleurs, ce serait peut-tre un motif de plus pour
qu'on me tnt  l'cart. Cette chre Chalosse ne semble pas comprendre
la porte de l'entreprise  laquelle j'ai consacr mes efforts; sans
cela il est probable qu'elle voudrait s'y associer, en accroissant mon
influence dans son intrt. Je ne lui en veux pas; je l'aime et la
servirai jusqu'au bout, quelle que soit son indiffrence.

Aujourd'hui j'ai fait mon entre  l'Institut, on y a discut la
question de l'enseignement. Des universitaires, Cousin en tte, ont
accapar la discussion. Je regrette bien d'avoir laiss  Mugron mon
travail sur ce sujet, car je ne vois pas que personne l'envisage 
notre point de vue.

Tche de faire de temps en temps des articles pour entretenir 
Bordeaux le feu sacr; plus tard on en fera sans doute une
collection qui sera distribue  grand nombre d'exemplaires. Dans la
prochaine lettre que j'crirai  ma tante, je mettrai un mot pour te
dire ce qu'on a pens de ton dernier article,  l'assemble.

J'attends notre ami Daguerre pour tre prsent  M. de Lamennais;
j'espre le convertir au _free-trade_. M. de Lamartine a annonc son
adhsion, ainsi que le bon Branger; on fera arriver aussi M.
Berryer ds que l'association sera assez fortement constitue pour
ne pouvoir pas tre dtourne par les passions politiques. De mme
pour Arago; tu vois que toutes les fortes intelligences de l'poque
seront pour nous. On m'a assur que M. de Broglie accepterait la
prsidence. J'avoue que je redoute un peu les allures diplomatiques
qui doivent tre dans ses habitudes. Sa prsence ferait sans doute,
ds l'abord, un effet prodigieux; mais il faut voir l'avenir et ne
pas se laisser sduire par un clat momentan.


                                         Paris, le 18 avril 1846.

Mon cher Flix, je suis entirement priv de tes lettres, il est
vrai que je suis moi-mme bien ngligent. Tu ne pourras pas croire
que le temps me manque, et c'est pourtant la vrit; quand on est
comme camp  Paris, la distribution des heures est si mauvaise
qu'on n'arrive  rien.

Je ne te dirai pas grand'chose de moi, j'ai tant de personnes  voir
que je ne vois personne; cela semble un paradoxe, et c'est la
vrit. Je n'ai t qu'une fois chez Dunoyer, une fois chez Comte,
une fois chez Mignet, et ainsi du reste. Je puis avoir des relations
avec les journaux; la _Patrie_, le _Courrier franais_, le _Sicle_
et le _National_ m'ont ouvert leurs colonnes. Je n'ai pas encore
d'aboutissant aux _Dbats_. M. Michel Chevalier m'a bien offert d'y
faire admettre mes articles; mais je voudrais avoir entre dans les
bureaux pour viter les coupures et les altrations.

L'association marche  pas de tortue, ce n'est que de dimanche en
huit que je serai fix, ce jour-l il y aura une runion. Voici les
noms de quelques-uns des membres: d'Harcourt, Pave de Vendeuvre,
amiral Grivel, Anisson-Duperron, Vincens Saint-Laurent, pairs.

Lamartine, Lafarelle, Bussires, Lherbette, de Corcelles et quelques
autres dputs[14].

         [Note 14: La coopration de plusieurs de ces personnages ne
         fut pas obtenue. (_Note de l'diteur._)]

Michel Chevalier, Blanqui, Wolowski, Lon Faucher et autres
conomistes; d'Eichthal, Cheuvreux, Say et autres banquiers
ngociants.

La difficult est de runir ces personnages emports par le
tourbillon politique. Derrire, il y a des jeunes gens plus ardents,
et qu'il faut contenir, au moins provisoirement, pour ne pas perdre
l'avantage de nous appuyer sur ces noms connus et populaires.

En attendant, nous avons eu un meeting compos de ngociants et
fabricants de Paris. Notre but tait de les prparer, j'tais
trs-peu _prpar_ moi-mme et je n'avais pas consacr plus d'une
heure  mditer ce que j'aurais  dire. Je me suis fait un plan
trs-simple dans lequel je ne pouvais m'garer; j'ai t heureux de
m'assurer que cette mthode n'tait pas au-dessus de mes facults.
En dbutant trs-simplement et sur le ton de la conversation, sans
rechercher l'esprit ni l'loquence, mais seulement la clart et le
ton de la conviction, j'ai pu parler une demi-heure, sans fatigue ni
timidit. D'autres ont t plus brillants. Nous aurons un autre
meeting plus nombreux dans huit jours, puis j'essayerai d'aller
agiter le quartier latin.

J'ai vu ces jours-ci le ministre des finances; il a approuv tout ce
que je fais, et ne demande pas mieux que de voir se former une
opinion publique.

Adieu, l'heure me presse, je crains mme d'tre en retard.


                                                      3 mai 1846.

Mon cher Flix, j'apprends qu'une occasion se prsente pour cette
lettre, et quoique je sois abm (car il y a sept heures que j'ai la
plume  la main), je ne veux pas la laisser partir sans te donner de
mes nouvelles.

Je t'ai parl d'une runion pour demain, en voici l'objet. L'adjonction
des personnages a enterr notre modeste association. Ces messieurs ont
voulu tout reprendre _ab ovo_, nous en sommes donc  faire un programme,
un manifeste, c'est  cela que j'ai travaill tout aujourd'hui. Mais il
y en a quatre autres qui font la mme besogne. Qu'on veuille choisir ou
fondre, je m'attends  une longue discussion sans dnoment, parce qu'il
y a beaucoup d'hommes de lettres, beaucoup de thoriciens, puis le
chapitre des amours-propres! Je ne serais donc pas surpris qu'on
renvoyt  une autre commission o les mmes difficults se
prsenteront, car chacun, except moi, dfendra son oeuvre, et l'on
viendra se faire juger par l'assemble. C'est dommage; aprs le
manifeste viendront les statuts, l'organisation conforme, les
souscriptions, et ce n'est qu'aprs tout cela que je serai fix.
Quelquefois il me prend envie de dserter, mais quand je songe au bon
effet que produira le simple manifeste avec ses quarante signatures, je
n'en ai pas le courage. Peut-tre, une fois le manifeste lanc, irai-je
 Mugron attendre qu'on me rappelle, car je suis effray de passer les
mois entiers  travers de simples formalits, et sans rien faire
d'utile. D'ailleurs la lutte lectorale pourra rclamer ma prsence. M.
Duprier m'a fait dire qu'il s'tait formellement dsist, il a mme
ajout qu'il avait brl ses vaisseaux et crit  tous ses amis qu'il
renonait  la candidature. Puisqu'il en est ainsi, si d'autres
candidats ne se prsentent pas, je pourrai me trouver en prsence de M.
de Larnac tout seul; et cette lutte ne m'effraye pas, parce que c'est
une lutte de doctrines et d'opinions. Ce qui m'tonne, c'est de ne
recevoir aucune lettre de Saint-Sever. Il semble que la communication de
Duprier aurait d m'attirer quelques ouvertures. Si tu apprends quelque
chose, fais-le-moi savoir.


                                                           4 mai.

Hier soir on a discut et adopt un manifeste, la discussion a t
srieuse, intressante, approfondie, et cela seul est un grand bien,
car beaucoup de gens qui entreprennent d'clairer les autres
s'clairent eux-mmes. On a remis tous les pouvoirs excutifs  une
commission compose de MM. d'Harcourt, Say, Dunoyer, Renouard,
Blanqui, Lon Faucher, Anisson-Duperron et moi. D'un autre ct,
cette commission me transmettra, au moins de fait, l'autorit
qu'elle a reue et se bornera  un contrle; dans ces circonstances,
puis-je abandonner un rle qui peut tomber en d'autres mains, et
compromettre la cause tout entire? Je souffre de quitter Mugron et
mes habitudes, et mon travail capricieux et nos causeries. C'est un
dchirement affreux; mais m'est-il permis de reculer?

Adieu, mon cher Flix, ton ami.


                                           Paris, le 24 mai 1846.

Mon cher Flix, j'ai tant couru ce matin que je ne puis tenir la
plume, et mon criture est toute tremblante. Ce que tu me dis de
l'utilit de ma prsence  Mugron me proccupe tous les jours. Mais,
mon ami, j'ai presque la certitude que, si je quitte Paris, notre
association tombera dans l'eau et tout sera  recommencer. Tu en
jugeras; voici o nous en sommes: je crois t'avoir dit qu'une
commission avait t nomme, runissant pleins pouvoirs; au moment
de lancer notre _manifeste_, plusieurs des commissaires ont voulu
que nous fussions pourvus de _l'autorisation pralable_. Elle a t
demande, le ministre l'a promise; mais les jours se passent et je
ne vois rien arriver. En attendant, le manifeste est dans nos
cartons. C'est certainement une faute d'exiger _l'autorisation_,
nous devions nous borner  une simple _dclaration_. Les peureux ont
cru tre agrables au ministre, et je crois qu'ils l'embarrassent,
parce que, surtout  l'approche des lections, il craindra de se
mettre  dos les manufacturiers.

Cependant M. Guizot a dclar qu'il donnerait l'autorisation, M. de
Broglie a laiss entendre qu'il viendrait  nous aussitt aprs,
c'est pourquoi je patiente encore; mais pour peu qu'on retarde, je
casserai les vitres, au risque de tout dissoudre, sauf  recommencer
sur un autre plan, et avec d'autres personnes.

Tu vois combien il est difficile de dserter le terrain en ce
moment; ce n'est pas l'envie qui me manque, car, mon cher Flix,
Paris et moi nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. Il y aurait
trop  dire l-dessus, ce sera pour une autre fois.

Ton article du _Mmorial_ tait excellent, peu de personnes l'ont
lu, car il n'est arriv prcisment que quand nos runions ont
cess, par la cause que je t'ai dite; mais je l'a communiqu 
Dunoyer et  Say, ainsi qu' quelques autres, et tous y ont trouv
une vivacit et une clart qui entranent le lecteur et forcent la
conviction. Le _je ne m'en mle plus_ ne pouvait que plaire beaucoup
 Dunoyer; malheureusement les ides du jour sont portes  un point
effrayant vers l'autre sens: _Mler  tout l'tat._ Bientt on fera
une seconde dition de mes _Sophismes_. Nous pourrons y joindre cet
article et quelques autres, si tu en fais. Je puis bien te dire 
toi que ce petit livre est destin  une grande circulation. En
Amrique, on se propose de le propager  profusion; les journaux
anglais et italiens l'ont traduit presque en entier. Mais ce qui me
vexe un peu, c'est de voir que les trois  quatre plaisanteries que
j'ai glisses dans ce volume ont fait fortune, tandis que la partie
srieuse est fort nglige. Tche donc de faire aussi du _Buffa_.

Je te quitte; je viens d'apprendre qu'une occasion se prsente pour
Bordeaux, et je veux en profiter.


                                    Bordeaux, le 22 juillet 1846.

Mon cher Flix, je t'crivais avant-hier, et je ne serais pas
surpris que ma lettre se ft gare; car depuis un mois je marche de
malentendu en malentendu. Il faudrait une rame de papier pour te
raconter tout ce qui m'arrive; ce ne sont pas choses aimables, mais
elles ont ce bon ct, qu'elles me font faire de grands progrs dans
la connaissance du coeur humain. Hlas! il vaudrait mieux peut-tre
conserver le peu d'illusions qu'on peut avoir  notre ge.

D'abord je me suis assur que le retard qu'on a mis  expdier ma
brochure tient  une intrigue. Ma lettre  M. Duchtel l'a outr;
mais elle lui a arrach l'autorisation que tant de hauts personnages
poursuivaient, depuis trois mois. Et tu penses que l'association
bordelaise m'en a su gr? point du tout. Il y a ici un revirement
complet d'opinion contre moi, et je suis _fltri_ du titre de
_radical_; ma brochure m'a achev. M. Duchtel a crit au prfet,
le prfet a fait venir le directeur du _Mmorial_, et lui a lav la
tte; le directeur a rachet sa faute en retardant ma brochure.
Cependant en ce moment les quatre cents exemplaires doivent t'tre
parvenus[15].

         [Note 15: V. ci-aprs l'crit intitul: _ MM. les lecteurs
         de l'arrondissement de Saint-Sever._ (_Note de l'diteur._)]

Quant  ce qui se passe en fait d'lections, ce serait trop long, je
te le dirai verbalement. En rsultat, je ne serai port nulle part,
except peut-tre  Nrac. Mais je ne puis voir l qu'une
dmonstration de l'opposition et non une candidature srieuse, sauf
l'_imprvu_ d'une journe lectorale.

Hier il y a eu sance de l'association bordelaise. La manire dont
on m'a engag  prendre la parole m'a _engag_  refuser.

Je prsume qu' l'heure qu'il est, tous les lecteurs de Saint-Sever
ont ma brochure. C'est tout ce que j'ai  leur offrir avec mon
dvouement. Cette distribution doit te donner bien de la peine.
Entre quatre pourtant, la besogne n'est pas lourde. J'espre tre
rentr  Mugron vers le 28 ou 29, tout juste pour aller voter.

Adieu, mon cher Flix, je ne fermerai ma lettre que ce soir, en cas
que j'aie quelque chose  ajouter.

_P. S._ Je viens d'avoir une entrevue importante, je te conterai
cela. Mais le rsultat est que Bordeaux ne me portera pas, on veut
un _conomiste_ qui soit du juste milieu. Le ministre a recommand
_Blanqui_.


                                      Paris, le 1er octobre 1846.

Mon cher Flix, je n'ai pas de tes nouvelles et ne sais par
consquent o tu en es de ton procs. Puisses-tu tre prs de
l'issue et du succs! Donne-moi des nouvelles de ta bonne soeur; les
bains de Biarritz lui ont-ils t favorables? Je regrette que tu
n'aies pas t l'accompagner; il me semble que Mugron doit devenir
tous les jours plus triste et plus monotone pour toi.

On m'crit de Bordeaux qu'on fait rimprimer en brochure plusieurs
de nos articles. C'est ce qui fait que je ne me presse pas de faire
un second volume des _Sophismes_; cela ferait un double emploi. La
correspondance seule me prend autant de temps que j'en puis
consacrer  crire. Mon ami, je ne suis pas seulement de
l'association, je suis l'association tout entire; non que je n'aie
de zls et dvous collaborateurs, mais seulement pour parler et
crire. Quant  organiser et  administrer cette vaste machine, je
suis seul, et combien cela durera-t-il? Le 15 de ce mois, je prends
possession de mes appartements. J'aurai alors un personnel;
jusque-l, il n'y a pas pour moi de travail intellectuel possible.

Je t'envoie un numro du journal qui relate notre sance publique d'hier
soir. J'ai dbut sur la scne parisienne et dans des circonstances
vraiment dfavorables. Le public tait nombreux et les dames avaient
pour la premire fois fait apparition aux tribunes. Il avait t arrt
qu'on entendrait cinq orateurs, et que chacun ne parlerait qu'une
demi-heure.--C'tait dj une sance de deux heures et demie.--Je devais
parler le dernier; sur mes quatre prdcesseurs, deux ont t fidles
aux engagements pris, et deux autres ont parl une grande heure,
c'taient deux professeurs. Je me suis donc prsent devant un auditoire
harass par trois heures d'conomie politique et fort press de
dcamper. Moi-mme j'avais t trs-fatigu par une attente si
prolonge. Je me suis lev avec un pressentiment terrible que ma tte ne
me fournirait rien. J'avais bien prpar mon discours, mais sans
l'crire. Juge de mon effroi.--Comment se fait-il que je n'aie pas eu un
moment d'hsitation; que je n'aie prouv aucun trouble, aucune motion,
si ce n'est aux _jarrets_? C'est inexplicable. Je dois tout au ton
modeste que j'ai pris en commenant. Aprs avoir averti le public qu'il
ne devait pas attendre une pice d'loquence, je me suis trouv
parfaitement  l'aise, et je dois avoir russi, puisque les journaux ne
donnent que ce discours. Voil une grande preuve surmonte. Je te dis
tout cela bien franchement, comme tu vois, convaincu que tu en seras
charm pour mon compte et pour la cause. Mon cher Flix, nous vaincrons,
j'en suis sr. Dans quelque temps, mes compatriotes pourront changer
leurs vins contre ce qu'ils dsireront. La Chalosse renatra  la vie.
Cette pense me soutient. Je n'aurai pas t tout  fait inutile  mon
pays.

Je prsume que j'irai au Havre dans deux ou trois mois pour
organiser un comit. Le prfet de Rouen avertit M. Anisson qu'il
ait soin de passer de nuit, s'il ne veut pas tre lapid.

On assure qu'hier soir, il y eut un grand meeting protectionniste 
Rouen. Si je l'avais su, j'y serais all _incognito_. Je me
fliciterais que ces Messieurs fissent comme nous; cela nous
aiguillonnerait. Et d'ailleurs, c'est une soupape de sret; tant
qu'ils se dfendront par les voies lgales, il n'y aura pas 
craindre de collision.

Adieu, mon cher Flix, cris-moi de temps en temps, mets ta solitude
 profit, et fais quelque chose de srieux. Je regrette bien de ne
pouvoir plus rien entreprendre pour la vraie gloire. S'il te vient
en tte quelque bonne dmonstration, fournis-la-moi. Je me suis
assur que la parabole et la plaisanterie ont plus de succs et
oprent plus que les meilleurs traits.


                                          Paris, le 11 mars 1847.

Mon cher Flix, ta lettre est venue bien  propos pour dtruire
l'inquitude o m'avait jet celle de la veille. Pourtant j'avais
le pressentiment que tu me donnerais de meilleures nouvelles, et ma
confiance venait prcisment de cet assoupissement de ma tante qui
te donnait des craintes; car,  deux reprises, j'ai pu m'assurer que
c'est plutt un bon signe chez elle. Mais la constitution de notre
machine est si bizarre, que cela ne pouvait me rassurer beaucoup.
Aussi j'attendais le courrier avec impatience, et le malheur a voulu
qu'il ft retard aujourd'hui de plusieurs heures  cause de la
neige. Enfin, j'ai ta lettre et je suis tranquille. Quel supplice
pour nous, mon cher Flix, lorsque l'incertitude des circonstances
vient s'ajouter  l'incertitude de notre caractre! Abandonner ma
pauvre tante dans ce moment, malade, n'ayant pas un parent auprs
d'elle! Cette pense est affreuse. D'un autre ct, tous les fils de
notre entreprise sont dans ma main: journal, correspondance,
comptabilit, puis-je laisser s'crouler tout l'difice? Il y avait
comit, je parlai de la ncessit que je prvoyais de faire une
absence, et j'ai pu comprendre  quel point je suis engag. Pourtant
un ami m'a offert de faire le journal en mon absence. C'est
beaucoup, mais que d'autres obstacles! Enfin, ma tante est
bien.--Ceci me servira de leon, et je vais manoeuvrer de manire 
pouvoir au moins, au besoin, disposer de quelques jours. Pour toi,
mon cher Flix, aie soin de me tenir bien au courant.

Ta blanche chaumire me sourit. Je t'admire et te flicite de ne placer
ton chteau en Espagne qu' un point o tu puisses atteindre. Deux
mtairies en ligne, de justes proportions de champs, de vignes, de prs,
quelques vaches, deux familles patriarcales de mtayers, deux
domestiques qui  la campagne ne cotent pas cher, la proximit du
presbytre, et surtout la bonne soeur et tes livres. Vraiment il y a l
de quoi varier, occuper et adoucir les jours d'automne. Peut-tre un
jour j'aurai aussi ma chaumire prs de la tienne. Pauvre Flix! tu
crois que je poursuis la gloire. Si elle m'tait destine, comme tu le
dis, elle m'chapperait ici, o je ne fais rien de srieux. J'ai, je le
sens, une nouvelle exposition de la science conomique dans la tte, et
elle n'en sortira jamais!--Adieu, il est dj peut-tre trop tard pour
le courrier.


                                                       Aot 1847.

... Je t'envoie le dernier numro du journal. Tu verras que je me
suis lanc devant l'cole de droit. La brche est faite. Si ma sant
ne s'y oppose pas, je persisterai certainement; et  partir de
novembre prochain, je ferai  cette jeunesse un cours, non
d'conomie politique pure, mais d'conomie sociale, en prenant ce
mot dans l'acception que nous lui donnons, _Harmonie des lois
sociales_. Quelque chose me dit que ce cours, adress  des jeunes
gens, qui ont de la logique dans l'esprit et de la chaleur dans
l'me, ne sera pas sans utilit. Il me semble que je produirai la
conviction, et puis j'indiquerai au moins les bonnes sources. Enfin,
que le bon Dieu me donne encore un an de force, et mon passage sur
cette terre n'aura pas t inutile: diriger le journal, faire un
cours  la jeunesse des coles, cela ne vaut-il pas mieux que d'tre
dput?

Adieu, mon cher Flix, ton ami.


                                                  5 janvier 1848.

Mon cher Flix, crivant  Domenger, je profite de l'occasion
uniquement pour te souhaiter une meilleure anne que les
prcdentes.

J'ai honte de faire paratre mon second volume des _Sophismes_; ce
n'est qu'un ramassis de ce qui a paru dj dans les journaux. Il
faudra un troisime volume pour me relever; j'en ai les matriaux
informes.

Mais je tiendrais bien autrement  publier le cours que je fais  la
jeunesse des coles. Malheureusement je n'ai que le temps de jeter
quelques notes sur le papier. J'en enrage, car je puis te le dire 
toi, et d'ailleurs tu le sais, nous voyons l'conomie politique sous
un jour un peu nouveau. Quelque chose me dit qu'elle peut tre
simplifie et plus rattache  la politique et  la morale.

Adieu, je te quitte, je suis rduit  compter les minutes.


                                                 24 janvier 1848.

Je ne puis t'crire que peu de mots, car je me trouve atteint de la
mme maladie que j'ai eue  Mugron, et qui, entre autres
dsagrments, a celui de priver de toutes forces. Il m'est
impossible de penser, encore plus d'crire.

Mon ami, je voudrais bien te parler de notre agitation, mais je ne
le puis pas. Je ne suis pas du tout content de notre journal, il est
faible et ple comme tout ce qui mane d'une association. Je vais
demander le pouvoir absolu, mais hlas! avec le pouvoir on ne me
donnera pas la sant.

Je ne reois pas le _Mmorial_ (bordelais), et par consquent je
n'ai pas vu ton article _Anglophobie_; je le regrette. J'y aurais
peut-tre puis quelques ides, ou nous l'aurions reproduit.


                                                 13 fvrier 1848.

Mon cher Flix, je n'ai aucune de tes nouvelles, je ne sais o tu en
es de ton procs; je prsume que l'arrt n'est pas rendu, car tu me
l'aurais fait savoir. Dieu veuille que la cour soit bien inspire!
Plus je pense  cette affaire, plus il me semble que les juges ne
peuvent _conjecturer_ contre le droit commun; dans le doute,
l'ternelle loi de la justice (et mme le Code) doit prvaloir.

La politique touffe un peu notre affaire; d'ailleurs il y a une
conspiration du silence bien flagrante, elle a commenc avec notre
journal. Si j'avais pu prvoir cela, je ne l'aurais pas fond. Des
raisons de sant m'ont forc d'abandonner la direction de cette
feuille. Je ne m'en occupais pas d'ailleurs avec plaisir, vu que le
petit nombre de nos lecteurs, et la divergence des opinions
politiques de nos collgues, ne me permettaient pas d'imprimer au
journal une direction suffisamment dmocratique; il fallait laisser
dans l'ombre les plus beaux aspects de la question.

Si le nombre des abonns et t plus grand, j'aurais pu faire de
cette feuille ma proprit; mais l'tat de l'opinion s'y oppose, et
puis ma sant est un obstacle invincible. Maintenant je pourrai
travailler un peu plus capricieusement.

Je fais mon cours aux lves de droit. Les auditeurs ne sont pas
trs-nombreux, mais ils viennent assidment, et prennent des notes;
la semence tombe en bon terrain. J'aurais voulu pouvoir crire ce
cours, mais je ne laisserai probablement que des notes confuses.

Adieu, mon cher Flix, cris-moi, dis-moi o tu en es de tes
affaires et de ta sant, il n'est pas impossible que j'aille vous
voir avant longtemps; mes souvenirs affectueux  ta bonne soeur.


                                                 29 fvrier 1848.

Mon cher Flix, malgr les conditions mesquines et ridicules qui te
sont faites, je te fliciterai de bon coeur si tu arrives  un
arrangement. Nous nous faisons vieux; un peu de paix et de calme,
dans l'arrire-saison, voil le bien auquel il faut prtendre.

Puisque aussi bien, mon bon ami, je ne puis te donner ni conseils ni
consolations sur ce triste dnoment, tu ne seras pas surpris que je
te parle de suite des grands vnements qui viennent de s'accomplir.

La rvolution de fvrier a t certainement plus hroque que celle
de juillet; rien d'admirable comme le courage, l'ordre, le calme, la
modration de la population parisienne. Mais quelles en seront les
suites? Depuis dix ans, de fausses doctrines, fort en vogue,
nourrissent les classes laborieuses d'absurdes illusions. Elles sont
maintenant convaincues que l'tat est oblig de donner du pain, du
travail, de l'instruction  tout le monde. Le gouvernement
provisoire en a fait la promesse solennelle; il sera donc forc de
renforcer tous les impts pour essayer de tenir cette promesse, et,
malgr cela, il ne la tiendra pas. Je n'ai pas besoin de te dire
l'avenir que cela nous prpare.

Il y aurait une ressource, ce serait de combattre l'erreur
elle-mme, mais cette tche est si impopulaire qu'on ne peut la
remplir sans danger; je suis pourtant rsolu de m'y dvouer si le
pays m'envoie  l'assemble nationale.

Il est vident que toutes ces promesses aboutiront  ruiner la
province pour satisfaire la population de Paris; car le gouvernement
n'entreprendra jamais de nourrir tous les mtayers, ouvriers et
artisans des dpartements, et surtout des campagnes. Si notre pays
comprend la situation, il me nommera, je le dis franchement, sinon
je remplirai mon devoir avec plus de scurit comme simple crivain.

La _cure_ des places est commence; plusieurs de mes amis sont
tout-puissants; quelques-uns devraient comprendre que mes tudes
spciales pourraient tre utilises; mais je n'entends pas parler
d'eux. Quant  moi, je ne mettrai les pieds  l'Htel de ville que
comme curieux; je regarderai le mt de cocagne, je n'y monterai pas.
Pauvre peuple! que de dceptions on lui a prpares! Il tait si
simple et si juste de le soulager par la diminution des taxes; on
veut le faire par la profusion, et il ne voit pas que tout le
mcanisme consiste  lui prendre dix pour lui donner huit, sans
compter la libert relle qui succombera  l'opration!

J'ai essay de jeter ces ides dans la rue par un journal phmre
qui est n de la circonstance; croirais-tu que les ouvriers
imprimeurs eux-mmes discutent et dsapprouvent l'entreprise! ils
la disent _contre-rvolutionnaire_.

Comment, comment lutter contre une cole qui a la force en main et
qui promet le bonheur parfait  tout le monde?

Ami, si l'on me disait: Tu vas faire prvaloir ton ide aujourd'hui,
et demain tu mourras dans l'obscurit, j'accepterais de suite; mais
lutter sans chance, sans tre mme cout, quelle rude tche!

Il y a plus, l'ordre et la confiance tant l'intrt suprme du
moment, il faut s'abstenir de toute critique et appuyer le
gouvernement provisoire  tout prix, en le mnageant mme dans ses
erreurs. C'est un devoir qui me force  des mnagements infinis.

Adieu, les lections sont prochaines, nous nous verrons alors; en
attendant, dis-moi si tu remarques quelques bonnes dispositions en
ma faveur.


                                              Paris, 9 juin 1848.

Mon cher Flix, j'ai t en effet bien longtemps sans t'crire, et
il faut me le pardonner, car je ne sais plus o donner de la tte.
Voici ma vie: je me lve  six heures; s'habiller, se raser,
djeuner, parcourir les journaux, cela tient jusqu' sept heures et
sept heures et demie. Vers neuf heures, il faut que je parte, car 
dix heures commence la sance du comit des finances auquel
j'appartiens; il dure jusqu' une heure, et alors c'est la sance
publique qui commence et se prolonge jusqu' sept. Je rentre pour
dner, et il est bien rare qu'aprs dner il n'y ait pas runion des
sous-commissions charges de questions spciales.

La seule heure  ma disposition, c'est donc de huit  neuf heures du
matin, c'est aussi celle o les visites m'arrivent; de tout cela il
rsulte que non-seulement je ne puis faire face  ma correspondance,
mais que je ne puis rien tudier, quand, mis enfin en contact avec
la pratique des affaires, je m'aperois que j'ai tout  apprendre.

Aussi je suis profondment dgot de ce mtier, et ce qui se passe
n'est pas propre  me relever. L'assemble est certainement
excellente sous le rapport des intentions, elle a bonne volont,
elle veut faire le bien; mais elle ne le peut pas, d'abord parce que
les principes ne sont pas sus, ensuite parce qu'il n'y a
d'initiative nulle part. La commission excutive s'efface
compltement, nul ne sait si les membres qui la composent sont
d'accord entre eux, ils ne sortent de leur inertie que pour
manifester la plus trange incohrence de vues. La chambre a beau
leur ritrer des preuves de confiance pour les encourager  agir,
il semble qu'ils ont le parti pris de nous abandonner  nous-mmes.
Juge ce que peut tre une assemble de neuf cents personnes charges
de dlibrer et d'agir, ajoute  cela une salle immense o on ne
s'entend pas. Pour avoir voulu dire quelques mots aujourd'hui, je me
suis retir avec un rhume; c'est ce qui fait que je ne sors pas et
que j'cris.

Mais d'autres symptmes sont bien plus effrayants; l'ide dominante,
celle qui a envahi toutes les classes de la socit, c'est que
l'tat est charg de faire vivre tout le monde. C'est une cure
gnrale  laquelle les ouvriers sont enfin appels; on les blme,
on les craint, que font-ils? Ce qu'ont fait jusqu'ici toutes les
classes. Les ouvriers sont mieux fonds; ils disent: Du pain contre
du travail. Les monopoleurs taient et sont encore plus exigeants.
Mais enfin o cela nous mnera-t-il? je tremble d'y penser.

Le comit des finances rsiste naturellement, sa mission le rend
conome et conomiste; aussi il est dj tomb dans l'impopularit.
Vous dfendez le capital! avec ce mot on nous tue, car il faut
savoir que le capital passe ici pour un monstre dvorant.

Duprat, loin d'tre mort, n'est pas malade.

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

Dans l'meute du 15, je n'ai t ni frapp ni menac; j'ajouterai
mme que je n'ai pas prouv la plus lgre motion, si ce n'est
quand j'ai cru qu'une tribune publique allait s'crouler sous les
pieds des factieux. Le sang aurait ruissel dans la salle, et
alors.....

Adieu, mon cher Flix.


                                                    24 juin 1848.

Mon cher Flix, les journaux te disent l'tat affreux de notre
triste capitale. Le canon, la fusillade, voil le bruit qui domine;
la guerre civile a commenc et avec un tel acharnement que nul ne
peut prdire les suites. Si ce spectacle m'afflige comme homme, tu
dois penser, que j'en souffre aussi comme conomiste; la vraie cause
du mal c'est bien le faux socialisme.

Tu t'tonneras peut-tre, et beaucoup de personnes s'tonnent ici,
de ce que je n'aie pas encore expos notre doctrine  la tribune.
Elles me pardonneraient sans doute si elles jetaient un coup d'oeil
sur cette immense salle o l'on ne peut pas se faire entendre. Et
puis notre assemble est indiscipline; si un seul mot choque
quelques membres, mme avant que la phrase ne soit finie, un orage
clate. Dans ces conditions tu comprends ma rpugnance  parler.
J'ai concentr ma faible action dans le comit dont je fais partie
(celui des finances), et jusqu'ici ce n'est pas tout  fait sans
succs.

Je voudrais pouvoir te fixer sur le dnoment de la terrible
bataille qui se livre autour de nous. Si le parti de l'ordre
l'emporte, jusqu'o ira la raction? Si c'est le parti de l'meute,
jusqu'o iront ses prtentions? On frmit d'y penser. S'il
s'agissait d'une lutte accidentelle, je ne serais pas dcourag.
Mais ce qui travaille la socit, c'est une erreur manifeste qui ira
jusqu'au bout, car elle est plus ou moins partage par ceux-l mmes
qui en combattent les manifestations exagres. Puisse la France ne
pas devenir une Turquie!


                                                    26 aot 1848.

Mon cher Flix, j'prouve une bien vive peine de voir, malgr mon
dsir, notre correspondance aussi languissante. Il me serait bien
doux de continuer par lettres cet change de sentiments et d'ides
qui, pendant tant d'annes, a suffi  notre bonheur. Tes lettres
d'ailleurs me seraient bien ncessaires. Ici, au milieu des faits,
dans le tumulte des passions, je sens que la nettet des principes
s'efface, parce que la vie se passe  transiger. Je demeure
aujourd'hui convaincu que la pratique des affaires exclut la
possibilit de produire une oeuvre vraiment scientifique; et
pourtant, je ne te le cache pas, je conserve toujours cette ancienne
chimre de mes _Harmonies sociales_, et je ne puis me dfendre de
l'ide que, si j'tais rest auprs de toi, je serais parvenu 
jeter une ide utile dans le monde. Aussi il me tarde bien de
prendre ma retraite.

Nous avons termin ce matin cette grande affaire de l'enqute, qui
pesait si lourdement sur l'assemble et sur le pays. Un vote de la
chambre autorise des poursuites contre L. Blanc et Caussidire, pour
la part qu'ils ont pu prendre  l'attentat du 15 mai. On sera
peut-tre un peu surpris, dans le pays, que j'aie vot en cette
circonstance contre le gouvernement. C'tait autrefois mon projet de
faire connatre  mes commettants le motif de mes votes. Le dfaut
de temps et de force peut seul me faire manquer  ce devoir; mais ce
vote est si grave que je voudrais faire savoir ce qui l'a dtermin.
Le gouvernement croyait les poursuites contre ces deux collgues
ncessaires; on allait jusqu' dire qu'on ne pouvait compter qu'
cette condition sur l'appui de la garde nationale. Je ne me suis pas
cru le droit, mme pour ce motif, de faire taire la voix de ma
conscience. Tu sais que les doctrines de L. Blanc n'ont pas,
peut-tre dans toute la France, un adversaire plus dcid que moi.
Je ne doute pas que ces doctrines n'aient eu une influence funeste
sur les ides des ouvriers et, par suite, sur leurs actes. Mais
tions-nous appels  nous prononcer sur des doctrines? Quiconque a
une croyance doit considrer comme funeste la doctrine contraire 
cette croyance. Quand les catholiques faisaient brler les
protestants, ce n'tait pas parce que ceux-ci taient dans l'erreur,
mais parce que cette erreur tait rpute dangereuse. Sur ce
principe, nous nous tuerions les uns les autres.

Il y avait donc  examiner si L. Blanc s'tait rendu vraiment
coupable _des faits_ de conspiration et insurrection. Je ne l'ai pas
cru, et quiconque lira sa dfense ne pourra le croire. En attendant,
je ne puis oublier les circonstances o nous sommes: l'tat de sige
est en vigueur, la justice ordinaire est suspendue, la presse est
billonne. Pouvais-je livrer deux collgues  des adversaires
politiques au moment o il n'y a plus aucune garantie? C'est un acte
auquel je ne pouvais m'associer, un premier pas que je n'ai pas
voulu faire.

Je ne blme pas Cavaignac d'avoir suspendu momentanment toutes les
liberts, je crois que cette triste ncessit lui a t aussi
douloureuse qu' nous; et elle peut tre justifie par ce qui
justifie tout, le salut public. Mais le salut public exigeait-il que
deux de nos collgues fussent livrs? Je ne l'ai pas pens. Bien au
contraire, j'ai cru qu'un tel acte ne pouvait que semer parmi nous
le dsordre, envenimer les haines, creuser l'abme entre les partis,
non-seulement dans l'assemble, mais dans la France entire; j'ai
pens qu'en prsence des circonstances intrieures et extrieures,
quand le pays souffre, quand il a besoin d'ordre, de confiance,
d'institutions, d'union, le moment tait mal choisi de jeter dans la
reprsentation nationale un brandon de discorde. Il me semble que
nous ferions mieux d'oublier nos griefs, nos rancunes, pour
travailler au bien du pays; et je m'estimais heureux qu'il n'y et
pas de _faits prcis_  la charge de nos collgues, puisque par l
j'tais dispens de les livrer.

La majorit a pens autrement. Puisse-t-elle ne s'tre pas trompe!
puisse ce vote n'tre pas fatal  la rpublique!

Si tu le juges  propos, je t'autorise  envoyer un extrait de cette
lettre au journal du pays.


                                                7 septembre 1848.

Mon cher Flix, ta lettre ne me laissait pas le choix du parti que
j'avais  prendre. Je viens d'envoyer ma dmission de membre du
conseil gnral; je ne donne pas celle de reprsentant, et tu en
comprends les motifs. En dfinitive, ce n'est pas quelques
Mugronnais qui m'ont confr ce titre.

Je voudrais savoir combien il y en a, parmi ceux qui me blment, qui
ont lu dans le _Moniteur_ la dfense de L. Blanc; et, s'ils ne l'ont
pas lue, il faut avouer que leur audace est grande  se prononcer.

On dit que j'ai cd  la peur; la peur tait toute de l'autre ct.
Ces messieurs pensent-ils qu'il faut moins de courage  Paris que
dans les dpartements pour heurter les passions du jour? On nous
menaait de la colre de la garde nationale, si nous repoussions le
projet de poursuites. Cette menace venait du quartier qui dispose de
la force militaire.

La peur a donc pu influencer les boules noires, mais non les boules
blanches. Il faut un degr peu commun d'absurdit et de sottise pour
croire que c'est un acte de courage que de voter du ct de la
force, de l'arme, de la garde nationale, de la majorit, de la
passion du moment, de l'autorit.

As-tu lu l'enqute? as-tu lu la dposition d'un ex-ministre, Trlat?
Elle dit: Je suis all  Clichy, je n'y ai pas vu L. Blanc, je
n'ai pas appris qu'il y soit all; mais j'ai reconnu des traces de
son passage  l'attitude, aux gestes,  la physionomie et jusqu'aux
articulations des ouvriers. A-t-on jamais vu la passion se
manifester par des tendances plus dangereuses? Et les trois quarts
de l'enqute sont dans cet esprit!

Bref, en conscience, je crois que L. Blanc a fait beaucoup de mal,
complice en cela de tous les socialistes, et il y en a beaucoup qui
le sont, sans le savoir, mme parmi ceux qui crient contre lui; mais
je ne crois pas qu'il ait pris part aux attentats de mai et juin, et
je n'ai pas d'autres raisons  donner de ma conduite.

Je te remercie de m'avoir tenu au courant de l'tat des esprits. Je
connais trop le coeur humain pour en vouloir  personne.  leur
point de vue, ceux qui me blment ont raison. Puissent-ils se
prserver longtemps de cette peste du socialisme! Je me sens soulag
d'un grand poids depuis que ma lettre au prfet est  la poste. Le
pays verra que j'entends qu'il se fasse reprsenter  son gr. Quand
viendra la rlection, prie instamment M. Domenger de ne point
appuyer ma candidature. En l'acceptant, je m'tais laiss entraner
par le dsir de revoir mon pays; c'tait un sentiment tout
personnel; j'en ai t puni. Maintenant je ne dsire autre chose que
de me dbarrasser d'un mandat plus pnible.


                                         Paris, 26 novembre 1848.

Mon cher Flix, vous avez d m'attendre  Mugron. Mon projet tait
d'abord d'y aller; quand j'ai accept d'tre du conseil gnral, je
dois avouer,  ma honte, que j'ai un peu t dtermin par la
perspective de ce voyage. L'air natal a toujours tant d'attraits! et
puis j'aurais t heureux de te serrer la main.  cette poque,
c'tait une chose comme arrte que l'assemble se prorogerait
pendant la session du conseil. Depuis les choses ont chang; on a
vu un danger  dissoudre la seule autorit debout dans notre pays,
et, partageant ce sentiment, j'ai d rester  mon poste. Il est vrai
que j'ai t malade et retenu souvent dans ma chambre, quelquefois
dans mon lit, mais enfin j'tais  Paris, prt  faire, dans la
mesure de mes forces, ce que les circonstances auraient exig.

Cette dtrioration de ma sant, qui se traduit surtout en faiblesse
et en apathie, est venue dans un mauvais moment. En vrit, mon ami,
je crois que j'aurais pu tre utile. Je remarque toujours que nos
doctrines nous font trouver la solution des difficults qui se
prsentent, et de plus, que ces solutions exposes avec simplicit
sont toujours bien accueillies. Si l'conomie politique, un peu
largie et spiritualise, et trouv un organe  l'assemble, elle y
et t une puissance; car, on a beau dire, cette assemble peut
manquer de lumires, mais jamais il n'y en eut une qui et meilleure
volont. Les erreurs, les systmes les plus tranges et les plus
menaants sont venus s'taler  la tribune, comme pour dresser un
pidestal  l'conomie politique et faire ombre  sa lumire.
J'tais l, tmoin clou sur mon banc, je sentais en moi ce qu'il
fallait pour rallier les intelligences et mme les coeurs sincres,
et ma misrable sant me condamnait au silence. Bien plus, dans les
comits, dans les commissions, dans les bureaux, j'ai d mettre une
grande attention  m'annuler, sentant que si une fois j'tais pouss
sur la scne, je ne pourrais y remplir mon rle. C'est une cruelle
preuve. Aussi il faudra que je renonce  la vie publique, et toute
mon ambition est maintenant d'avoir trois ou quatre mois de
tranquillit devant moi, pour crire mes pauvres _Harmonies
conomiques_. Elles sont dans ma tte, mais j'ai peur qu'elles n'en
sortent jamais.

Les journaux d'aujourd'hui vous porteront la sance d'hier. Elle
s'est prolonge jusqu' minuit. Elle tait attendue avec anxit et
mme avec inquitude. J'espre qu'elle produira un bon effet sur
l'opinion publique.

Tu me demandes mon opinion sur les prochaines lections. Je ne puis
comprendre comment, avec des principes identiques, le milieu o nous
vivons suffit pour nous faire voir les choses  un point de vue si
diffrent. Quels journaux, quelles informations recevez-vous, pour
dire que Cavaignac penche du ct de la Montagne? Cavaignac a t
mis o il est pour soutenir la rpublique, et il le fera
consciencieusement. L'aimerait-on mieux s'il la trahissait? En mme
temps qu'il veut la rpublique, il comprend les conditions de sa
dure. Reportons-nous  l'poque des lections gnrales. Quel tait
alors le sentiment  peu prs universel? Il y avait un certain
nombre _de vrais et honntes rpublicains_, ensuite une multitude
immense jusque-l divise, qui n'avait ni demand ni dsir la
rpublique, mais  qui la rvolution de fvrier avait ouvert les
yeux. Elle comprit que la monarchie avait fait son temps, elle
voulait se rallier  l'ordre nouveau et le soumettre  l'exprience.
J'ose dire que ce fut l l'esprit dominant, comme l'atteste le
rsultat lectoral. La masse choisit ses reprsentants parmi les
rpublicains dont j'ai parl; en sorte qu'on peut considrer ces
deux catgories comme composant la nation. Cependant, au-dessus et
au-dessous de ce corps immense, il y a deux partis. Celui de dessus
s'appelle _rpublique rouge_ et se compose d'hommes qui font assaut
d'exagration quand il s'agit de flatter les passions populaires;
celui de dessous s'appelle _raction_. Il reoit tous ceux qui
aspirent  renverser la rpublique,  lui tendre des piges et 
embarrasser sa marche.

Voil la situation des premiers jours de mai; et pour comprendre la
suite, il ne faut pas oublier que le pouvoir tait alors aux mains
de la rpublique rouge, domine encore par des partis plus extrmes
et plus violents.

O en sommes-nous venus  force de temps, de patience,  travers
bien des prils?  rendre le pouvoir homogne avec cette masse
immense qui forme la nation mme. En effet, o Cavaignac a-t-il pris
son ministre? en partie parmi les rpublicains honntes de la
veille, en partie parmi les hommes sincrement rallis. Remarque
qu'il ne pouvait ngliger aucun de ces lments, ni monter jusqu'
la Montagne, ni descendre jusqu' la raction. C'et t manquer de
sincrit et de bonne politique. Il a pris assez de francs
rpublicains pour qu'on ne pt douter de la rpublique, et, parmi
les hommes d'une autre poque, il a choisi ceux que leur loyaut
notoire ne permet pas de tenir pour suspects, comme Vivien et
Dufaure.

Dans cette marche descendante vers le point prcis qui concide avec
l'opinion et avec la stabilit de la rpublique, nous avons froiss
le parti exagr, qui nous a fait sentir tout son mcontentement par
les 15 mai et 23 juin; nous avons du les ractionnaires, qui se
vengent par leur choix...

Maintenant, si cette multitude immense, qui s'tait montre
franchement rallie, oubliant les difficults qu'a rencontres
l'assemble, se dissout et renonce au but qu'elle s'tait propos,
je ne sais plus o nous allons. Si elle persiste, elle doit le
prouver en nommant Cavaignac.

Les rouges, qui ont au moins le mrite d'tre consquents et
sincres, portent leurs voix sur Ledru-Rollin et Raspail... Que
devons-nous faire, nous? Je m'en rapporte  ta sagacit.

Sauf aux journes de juin, o, comme tous mes collgues, j'allais, en
revenant des barricades, dire au chef du pouvoir excutif ce que j'avais
vu, je n'ai jamais parl  Cavaignac, je n'ai jamais t dans ses
salons, et trs-probablement il ne sait pas si j'existe. Mais j'ai
cout ses paroles, j'ai observ ses actes, et si je ne les ai pas tous
approuvs, si j'ai souvent vot contre lui, notamment chaque fois qu'il
m'a paru que les mesures exceptionnelles, nes des ncessits de juin,
se prolongeaient trop longtemps, je puis le dire, du moins en mon me et
conscience, je crois Cavaignac honnte.....


                                                 5 dcembre 1848.

Mon cher Flix, je profite d'une rponse que j'adresse  Hiard pour
t'crire deux lignes.

Les lections approchent. J'ai crit une lettre aux journaux des
_Landes_. J'ignore si elle a paru. Dans mon intrt, il et t plus
prudent de me taire; mais il m'a sembl que je devais faire
connatre mon opinion. Si je ne suis pas renomm, je m'en consolerai
aisment.

Jusqu'ici on n'a aucune nouvelle du pape. Voil une grande question
souleve. Si le pape veut consentir  devenir le premier des
vques, le catholicisme peut avoir un grand avenir. Quoi qu'en dise
Montalembert, la puissance temporelle est une grande difficult.
Nous ne sommes plus dans un temps o il soit possible de dire: Tous
les peuples seront libres et se donneront le gouvernement qu'ils
veulent, except les Romains, parce que cela nous arrange.

Adieu.


                                                1er janvier 1849.

Mon cher Flix, je veux me donner le plaisir de profiter de la
rforme postale, puisque aussi bien j'y ai contribu. Je la voulais
radicale, nous n'en avons que la prface; telle qu'elle est, elle
permettra au moins les panchements de l'amiti.

Depuis fvrier, nous avons travers des jours difficiles, mais je
crois que jamais l'avenir ne s'est montr aussi sombre, et je
crains bien que l'lection de Bonaparte ne rsolve pas les
difficults. Au premier moment, je me flicitais de la majorit qui
l'a port  la prsidence. J'ai nomm Cavaignac, parce que je suis
sr de sa parfaite loyaut et de son intelligence; mais tout en le
nommant, je sentais que le pouvoir lui serait lourd. Il a fait tte
 un orage terrible, il s'est attir des haines inextinguibles, le
parti du dsordre ne lui pardonnera jamais. Si c'tait un avantage,
un homme dont le rpublicanisme ft assur et qui en mme temps ne
pt plus pactiser avec les rouges, d'un autre ct, ce pass mme
lui crait de grandes difficults. Un moment j'ai espr que
l'apparition sur la scne d'un personnage nouveau, sans relations
avec les partis, pouvait inaugurer une re nouvelle... Quoi qu'il en
soit, moi et tous les rpublicains sincres avons pris le parti de
nous rattacher  ce produit du suffrage universel. Je n'ai pas vu
dans la chambre l'ombre d'une opposition systmatique...

D'un autre ct, les partisans des dynasties dchues, sauf  se
battre entre eux plus tard, commencent par dmolir la rpublique.
Ils savent bien que l'assemble est notre ancre de salut; aussi ils
s'ingnient  la faire dissoudre, et provoquent des ptitions dans
ce sens. Un coup d'tat est imminent. D'o viendra-t-il?
qu'amnera-t-il? Ce qu'il y a de pis, c'est que les masses prfrent
le prsident  l'assemble.

Pour moi, mon cher Flix, je me tiens en dehors de toutes ces
intrigues. Autant que mes forces me le permettent, je m'occupe de
faire prvaloir mon programme. Tu le connais dans sa gnralit.
Voici le plan pratique: rformer la poste, le sel et les boissons;
de l dficit dans le budget des recettes, qui sera rduit  12 ou
1,300 millions;--_exiger_ du pouvoir qu'il y conforme le budget des
dpenses; lui dclarer que nous n'entendons pas qu'il dpense une
obole de plus; le forcer ainsi  renoncer, au dehors,  toute
_intervention_, au dedans,  toutes les _utopies socialistes_; en un
mot exiger ces deux principes, les obtenir de la _ncessit_,
puisque nous n'avons pu les obtenir de la _raison_ publique.

Ce projet, je le pousse partout. J'en ai parl aux ministres qui
sont mes amis; ils ne m'ont gure cout. Je le prche dans les
runions de dputs. J'espre qu'il prvaudra. Dj les deux
premiers actes sont accomplis; restent les boissons. Le crdit en
souffrira pendant quelque temps, la Bourse est en moi; mais il n'y
a pas  reculer. Nous sommes devant un gouffre qui s'largit sans
cesse; il ne faut pas esprer de le fermer sans que personne en
souffre. Le temps des mnagements est pass. Nous prterons appui au
prsident,  tous les ministres, mais nous voulons les _trois
rformes_, non pas tant pour elles-mmes, que comme infaillible et
seul moyen de raliser notre devise: _Paix et libert._

Adieu, mon ami, reois mes voeux de nouvelle anne.


                                                    15 mars 1849.

Mon cher Flix, tes lettres sont en effet bien rares, mais elles me
sont douces comme cette sensation qu'on prouve quand on revoit
aprs longtemps le clocher de son village.

C'est une tche pnible que d'tre et de vouloir rester patriote et
consquent. Par je ne sais quelle illusion d'optique, on vous
attribue les changements qui s'oprent autour de vous. J'ai rempli
mon mandat dans l'esprit o je l'avais reu; mon pays a le droit de
changer et par consquent de changer ses mandataires; mais il n'a
pas le droit de dire que c'est moi qui ai chang.

Tu as vu par les journaux que j'avais prsent ma motion. _Que les
reprsentants restent reprsentants_, ai-je dit, car si la loi fait
briller  leurs yeux d'autres perspectives,  l'instant le mandat
est vici, exploit; et comme il constitue l'essence mme du rgime
reprsentatif, c'est ce rgime tout entier qui est fauss dans sa
source et dans son principe.

Chose extraordinaire! Quand je suis mont  la tribune, je n'avais
pas dix adhrents, quand j'en suis descendu, j'avais la majorit. Ce
n'est certainement pas la puissance oratoire qui avait opr ce
phnomne, mais la puissance du sens commun. Les ministres et tous
ceux qui aspirent  le devenir taient dans les transes; on allait
voter, quand la commission, M. Billaut en tte, a voqu
l'amendement. Il a t renvoy _de droit_  cette commission.
Dimanche et lundi il y a eu une raction de l'opinion d'ailleurs
fort peu prpare, si bien que mardi chacun disait: _Les
reprsentants rester reprsentants!_ mais c'est un danger
effroyable, c'est pire que la Terreur!--Tous les journaux avaient
tronqu, altr, supprim mes paroles, mis des absurdits dans ma
bouche. Toutes les runions, rue de _Poitiers_, etc., avaient jet
le cri d'alarme... enfin les moyens ordinaires.

Bref, je suis rest avec une minorit, compose de quelques exalts,
qui ne m'ont pas mieux compris que les autres; mais il est certain
que l'impression a t vive et ne s'effacera pas de sitt. Plus de
cent membres m'ont dit qu'ils penchaient pour ma proposition, mais
qu'ils votaient contre, craignant de se tromper sur une innovation
de cette importance,  laquelle ils n'avaient pas assez rflchi.

Tu me connais assez pour penser que je n'aurais pas voulu russir
par surprise. Plus tard, l'opinion aurait attribu  mon amendement
toutes les calamits que le temps peut nous rserver.

Au point de vue personnel, ce qu'il y a de triste c'est le
charlatanisme qui rgne ici dans les journaux. C'est un parti pris
d'exalter certains hommes et d'en rabaisser certains autres. Que
faire? il me serait facile d'avoir aussi un grand nombre d'amis
dans la presse; mais il faudrait pour cela se donner un soin que je
ne prendrai pas, la chane est trop lourde.

Quant aux lections, j'ignore si je pourrai y assister, je n'irai
qu'autant que l'assemble se dissoudra: membre de la commission du
budget, il faut bien que je reste  mon poste: que le pays m'en
punisse s'il le veut, j'ai fait mon devoir. Je n'ai qu'une chose 
me reprocher, c'est de n'avoir pas assez travaill, encore j'ai pour
excuse ma sant fort dlabre, et l'impossibilit de lutter avec mes
faibles poumons contre les orages parlementaires. Ne pouvant parler,
j'ai pris le parti d'crire. Il n'est pas une question brlante qui
n'ait donn lieu  une brochure de moi. Il est vrai que j'y traitais
moins la question pratique que celle de principe; en cela
j'obissais  la nature de mon esprit qui est de remonter  la
source des erreurs, chacun se rend utile  sa manire. Au milieu des
passions dchanes, je ne pouvais exercer d'action sur les effets,
j'ai signal les causes; suis-je rest inactif?

 la doctrine de L. Blanc, j'ai oppos mon crit _Individualisme et
Fraternit_.--La proprit est attaque, je fais la brochure _Proprit
et Loi_.--On se rejette sur la rente des terres, je fais les cinq
articles des _Dbats: Proprit et Spoliation_.--La source _pratique_ du
communisme se montre, je fais la brochure _Protectionnisme et
Communisme_.--Proudhon et ses adhrents prchent la _gratuit du
crdit_, doctrine qui gagne comme un incendie, je fais la brochure
_Capital et Rente_.--Il est clair qu'on va chercher l'quilibre par de
nouveaux impts, je fais la brochure _Paix et Libert_.--Nous sommes en
prsence d'une loi qui favorise les coalitions parlementaires, je fais
la brochure des _Incompatibilits_. On nous menace du papier-monnaie, je
fais la brochure _Maudit argent_.--Toutes ces brochures distribues
gratuitement, en grand nombre, m'ont beaucoup cot; sous ce rapport,
les lecteurs n'ont rien  me reprocher. Sous le rapport de l'action, je
n'ai pas non plus trahi leur confiance. Au 15 mai, dans les journes de
juin, j'ai pris part au pril. Aprs cela, que leur verdict me condamne,
je le ressentirai peut-tre dans mon coeur, mais non dans ma conscience.

Adieu.


                                                   25 avril 1849.

Mon cher Flix, les lections ont beau approcher, je ne reois
aucune nouvelle directe. Une bonne et affectueuse lettre de
Domenger, voil toute ma pitance. Je puis prsumer que je suis le
seul reprsentant  ce rgime, qui me fait pressentir mon sort.
D'ailleurs j'ai quelques information indirectes par Dampierre. Il ne
m'a pas laiss ignorer que le pays a fait un mouvement, qui implique
le retrait de cette confiance qu'il avait mise en moi. Je n'en suis
ni surpris ni gure contrari, _en ce qui me concerne_. Nous sommes
dans un temps o il faut se jeter dans un des partis extrmes si
l'on veut russir. Quiconque voit d'un oeil froid les exagrations
des partis et les combat, reste dlaiss et cras au milieu. Je
crains que nous ne marchions vers une guerre sociale, vers la guerre
des pauvres contre les riches, qui pourrait bien tre le fait
dominant de la fin du sicle. Les pauvres sont ignorants, violents,
travaills d'ides chimriques, absurdes, et le mouvement qui les
emporte est malheureusement justifi, dans une certaine mesure, par
des _griefs rels_, car les contributions indirectes sont pour eux
l'_impt progressif_ pris  rebours.--Cela tant ainsi, je ne
pouvais avoir qu'un plan: combattre les erreurs du peuple et aller
au-devant des _griefs fonds_, afin de ne jamais laisser la justice
de son ct. De l mes huit ou dix brochures, et mes votes pour
toutes les rformes financires.

Mais il s'est rencontr que les riches, profitant du besoin de
scurit, qui est le trait saillant de l'opinion publique,
exploitent ce besoin au profit de leur injustice. Ils restent
froids, gostes, ils fltrissent tout effort qu'on fait pour les
sauver, et ne rvent que la restauration du petit nombre d'abus que
la rvolution a branls.

Dans cette situation, le choc me semble invitable, et il sera
terrible. Les riches comptent beaucoup sur l'arme; l'exprience du
pass devrait les rendre un peu moins confiants  cet gard.

Quant  moi, je devais dplaire aux deux partis, par cela mme que
je m'occupais plus de les combattre dans leurs torts que de
m'enrler sous leur bannire; moi et tous les autres hommes de
conciliation _scientifique_, je veux dire fonde sur la justice
explique par la science, nous resterons sur le carreau. La chambre
prochaine, qui aurait d tre la mme que celle-ci, sans les
extrmes, sera au contraire forme des deux camps exagrs; la
prudence intermdiaire en sera bannie. S'il en est ainsi, il ne me
reste qu'une chose  dire: Dieu protge la France! Mon ami, en
restant dans l'obscurit, j'aurai des motifs de me consoler, si du
moins mes tristes prvisions ne se ralisent pas. J'ai ma thorie 
rdiger; de puissants encouragements m'arrivent fort  propos. Hier,
je lisais dans une revue anglaise ces mots: En conomie politique,
l'cole franaise a eu trois phases, exprimes par ces trois noms:
Quesnay, Say, Bastiat.

Certes, c'est prmaturment qu'on m'assigne ce rang et ce rle; mais
il est certain que j'ai une ide neuve, fconde et que je crois
vraie. Cette ide, je ne l'ai jamais dveloppe mthodiquement. Elle
a perc presque accidentellement dans quelques-uns de mes articles;
et puisque cela a suffi pour qu'elle attirt l'attention des
savants, puisqu'on lui fait dj l'honneur de la considrer comme
une _poque_ dans la science, je suis maintenant sr que lorsque
j'en donnerai la thorie complte elle sera au moins examine.
N'est-ce pas tout ce que je pouvais dsirer? Avec quelle ardeur je
vais mettre  profit ma retraite pour laborer cette doctrine, ayant
la certitude d'avoir des juges qui comprennent et qui attendent!

D'un autre ct, les professeurs d'conomie politique belges
essayent d'enseigner ma _Thorie de la valeur_, mais ils ttonnent.
Aux tats-Unis, elle a fait impression, et hier  l'assemble, une
dputation d'Amricains m'a remis une traduction de mes ouvrages. La
prface prouve qu'on attend l'_ide_ fondamentale jusqu'ici plutt
indique que formule. Il en est de mme en Allemagne et en Italie.
Tout cela se passe, il est vrai, dans le cercle troit des
professeurs; mais c'est par l que les ides font leur entre dans
le monde.

Je suis donc prt  accepter rsolment la vie naturellement fort
dure qui va m'tre faite. Ce qui me donne du coeur, ce n'est pas le
_non omnis moriar_ d'Horace, mais la pense que peut-tre ma vie
n'aura pas t inutile  l'humanit.

Maintenant, o me fixerai-je pour accomplir ma tche? Sera-ce 
Paris? sera-ce  Mugron? Je n'ai encore rien rsolu, mais je sens
qu'auprs de toi l'oeuvre serait mieux labore. N'avoir qu'une
pense et la soumettre  un ami clair, c'est certainement la
meilleure condition du succs.


                                                 30 juillet 1849.

Mon cher Flix, tu as vu que la prorogation, pour six semaines, a
pass  une majorit assez faible. Je compte partir le 12 ou le 13.
Je te laisse  penser avec quel bonheur je reverrai Mugron et mes
parents et mes amis. Dieu veuille que l'on me laisse tout ce temps
dans ma solitude! Avec ton concours, j'achverai peut-tre la
premire partie de mon ouvrage. J'y tiens beaucoup. Il est mal
engag, contient trop de controverse, sent trop le mtier, etc.,
etc.; malgr cela il me tarde de le lancer dans le monde, parce que
je suis rsolu  ne jouer aucun rle parlementaire avant de pouvoir
m'appuyer sur cette base. M. Thiers provoquait l'autre jour ceux qui
croient tenir la solution du problme social. Je grillais sur mon
banc, mais je m'y sentais clou par l'impossibilit de me faire
comprendre. Une fois le livre publi, j'aurai la ressource d'y
renvoyer les hommes de peu de foi.

Puisque nous devons avoir le bonheur de nous voir et de reprendre
nos dlicieuses conversations, il est inutile que je rponde  la
partie politique de ta lettre. Nous ne pouvons nous sparer sur les
principes; il est impossible que nous ne portions pas le mme
jugement sur les faits actuels et sur les hommes.

Je porterai les livres que tu me demandes et aussi peut-tre ceux
des ouvrages qui me seront ncessaires. Rends-moi le service de
faire dire  ma tante que je me porte  merveille et que je vais
commencer mes prparatifs de dpart.


                                         Paris, 13 dcembre 1849.

Mon cher Flix, c'est une chose triste que notre correspondance se
soit ainsi ralentie. Ne va pas en conclure, je t'en prie, que ma
vieille amiti pour toi se soit refroidie; au contraire, il semble
que le temps et la distance, ces deux grands potes, prtent un
charme au souvenir de nos promenades et de nos conversations. Bien
souvent je regrette Mugron, et son calme philosophique, et ses
loisirs fconds. Ici, la vie s'use  ne rien faire, ou du moins  ne
rien produire.

Hier, j'ai parl dans la discussion des boissons. Comme j'use
rarement de la tribune, j'ai voulu y poser nos ides. Avec un peu de
persvrance, on les ferait triompher. Il faut bien qu'on les ait
juges dignes d'examen, puisque l'assemble tout entire les a
coutes avec recueillement, sans qu'on puisse attribuer ce rare
phnomne au talent ou  la renomme de l'orateur. Mais ce qui est
affligeant, c'est que ces efforts sont perdus pour le public, grce
 la mauvaise constitution de la presse priodique. Chaque journal
m'endosse ses propres penses. S'ils se bornaient  dfigurer,
ridiculiser, j'en prendrais mon parti; mais ils me prtent les
hrsies mmes que je combats. Que faire?--Au reste, je t'envoie le
_Moniteur_; amuse-toi  comparer.

Je n'ai pas dit tout ce que je voulais dire, ni comme je voulais le
dire: notre volubilit mridionale est un flau oratoire. Quand la
phrase est finie, on pense  la manire dont la phrase et d tre
tourne. Cependant le geste, l'intonation et l'action aidant, on se
fait comprendre des _auditeurs_. Mais cette parole stnographie
n'est plus qu'un tissu lche; moi-mme je n'en puis supporter la
lecture.

Nous sommes vraiment ici _over-worked_, comme disent les Anglais.
Ces longues sances, bureaux, commissions, tout cela assomme sans
profit. Ce sont dix heures perdues qui font perdre le reste de la
journe; car (au moins aux ttes faibles) elles suffisent pour ter
la facult du travail. Aussi quand pourrai-je faire mon second
volume, sur lequel je compte bien plus pour la propagande que sur le
premier? Je ne sais si on reoit  Mugron la _Voix du Peuple_. Le
_socialisme_ s'est renferm aujourd'hui dans une formule, la
_gratuit du crdit_. Il dit de lui-mme: Je suis cela ou je ne suis
rien. Donc, c'est sur ce terrain que je l'ai attaqu dans une srie
de lettres auxquelles rpond Proudhon. Je crois qu'elles ont fait un
grand bien en dsillusionnant beaucoup d'adeptes gars. Mais voici
qui t'tonnera: la classe bourgeoise est si aveugle, si passionne,
si confiante dans sa force naturelle, qu'elle juge  propos de ne
pas m'aider. Mes lettres sont dans la _Voix du peuple_, cela suffit
pour qu'elles soient ddaignes de ces messieurs; comme si elles
pouvaient faire du bien ailleurs. Eh! quand il s'agit de ramener les
ouvriers, ne vaut-il pas mieux dire la vrit dans le journal qu'ils
lisent?

Mardi, je commence mon cours  la jeunesse des coles. Tu vois que
la besogne ne manque pas; et, pour m'arranger, ma poitrine subit un
traitement qui me prend deux heures tous les jours. Il est vrai que
je m'en trouve  merveille.

Je ne te parle que de moi, mon cher Flix, imite cet exemple, et
parle-moi beaucoup de toi. Si tu voulais suivre mon conseil, je
t'engagerais fortement  faire quelque chose d'utile; par exemple,
une srie de petits pamphlets. Ils sont longs  pntrer dans les
masses, mais ils finissent par faire leur oeuvre.


                                            Commencement de 1850.

Il n'y a pas de jour, mon cher Flix, o je ne pense  te rpondre.
Toujours par la mme cause, j'ai la tte si faible que le moindre
travail m'assomme. Pour peu que je sois engag dans quelques-unes de
ces affaires qui commandent, le peu de temps que je puis consacrer 
tenir une plume est absorb; et me voil forc de renvoyer de jour
en jour ma correspondance. Mais enfin, si je dois trouver de
l'indulgence quelque part, c'est bien dans mes amis.

Tu me disais, dans une lettre prcdente, que tu avais un projet et
que tu me le communiquerais. J'attends, trs dispos  te seconder;
mais s'il s'agit de journaux, je dois te prvenir que j'ai trs-peu
de relations avec eux, et tu devines pourquoi. Il serait impossible
de se lier avec eux sans y laisser son indpendance. Je suis dcid,
quoi qu'il arrive,  n'tre pas un homme de parti. Avec nos ides,
c'est un rle impossible. Je sais bien qu'en ce temps s'isoler c'est
s'annuler, mais j'aime mieux cela. Si j'avais la force que j'avais
autrefois, le moment serait venu d'exercer une vritable action sur
l'opinion publique, et mon loignement de toute faction me viendrait
en aide. Mais je vois l'occasion m'chapper, et c'est bien triste.
Il n'y a pas de jour o l'on ne me fournisse l'occasion de dire ou
crire quelque vrit utile. La concordance entre tous les points de
notre doctrine finirait par frapper les esprits, qui y sont
d'ailleurs prpars par les nombreuses dceptions dont ils ont t
dupes. Je vois cela, beaucoup d'amis me pressent de me jeter dans la
mle, et je ne puis pas.--Je t'assure que j'apprends la
rsignation; et, quand j'en aurai besoin, je m'en trouverai bien
pourvu.

Les _Harmonies_ passent inaperues ici, si ce n'est d'une douzaine
de connaisseurs. Je m'y attendais; il ne pouvait en tre autrement.
Je n'ai pas mme pour moi le zle accoutum de notre petite glise,
qui m'accuse d'htrodoxie; malgr cela j'ai la confiance que ce
livre se fera faire place petit  petit. En Allemagne, il a t bien
autrement reu. On le creuse, on le pioche, on le laboure, on y
cherche ce qui y est et ce qui n'y est pas. Pouvais-je souhaiter
mieux?

Maintenant je demanderais au ciel de m'accorder un an pour faire le
second volume, qui n'est pas mme commenc, aprs quoi je chanterais
le _Nunc dimittis_.

Le socialisme se propage d'une manire effrayante; mais, comme
toutes les contagions, en s'tendant il s'affaiblit et mme se
transforme. Il prira par l. Le nom pourra rester, mais non la
chose. Aujourd'hui, _socialisme_ est devenu synonyme de _progrs_;
est socialiste quiconque veut un changement _quelconque_. Vous
rfutez _L. Blanc_, _Proudhon_, _Leroux_, _Considrant_; vous n'en
tes pas moins socialiste, si vous ne demandez pas le _statu quo_ en
toutes choses. Ceci aboutit  une mystification. Un jour tous les
hommes se rencontreront avec cette tiquette sur leur chapeau; et
comme, pour cela, ils ne seront pas plus d'accord sur les rformes
 faire, il faudra inventer d'autres noms, la guerre s'introduira
parmi les socialistes. Elle y est dj, et c'est ce qui sauve la
France.

Adieu, mon cher Flix, fais dire  ma tante que je me porte bien.


                                      Paris, le 9 septembre 1850.

Mon cher Flix, je t'cris au moment de me lancer dans un grand
voyage. La maladie, que j'avais quand je t'ai vu, s'est fixe au
larynx et  la gorge. Par la continuit de la douleur, et
l'affaiblissement qu'elle occasionne, elle devient un vritable
supplice. J'espre pourtant que la rsignation ne me fera pas
dfaut. Les mdecins m'ont ordonn de passer l'hiver  Pise;
j'obis, encore que ces messieurs ne m'aient pas habitu  avoir foi
en eux.

Adieu, je te quitte parce que ma tte ne me permet plus gure
d'crire. J'espre tre plus vigoureux en route.


                                       Rome, le 11 novembre 1850.

Si je renvoie de jour en jour  t'crire, mon cher Flix, c'est
qu'il me semble toujours que sous peu j'aurai la force de me livrer
 une longue causerie. Au lieu de cela, je suis forc de restreindre
toujours davantage mes lettres, soit que ma faiblesse augmente, soit
que je me dshabitue de la plume.--Me voici dans la ville ternelle,
mon ami, malheureusement fort peu dispos  en visiter les
merveilles. J'y suis infiniment mieux qu' Pise, entour
d'excellents amis qui m'enveloppent de la sollicitude la plus
affectueuse. De plus, j'y ai retrouv Eugne, qui vient passer avec
moi une partie de la journe. Enfin, si je sors, je puis toujours
donner  mes promenades un but intressant. Je ne demanderais qu'une
chose, tre soulag de ce que mon mal au larynx a d'aigu; cette
continuit de souffrance me dsole. Les repas sont pour moi de vrais
supplices. Parler, boire, manger, avaler la salive, tousser, tout
cela sont des oprations douloureuses. Une promenade  pied me
fatigue, la promenade en voiture m'irrite la gorge, je ne puis pas
travailler ni mme lire srieusement. Tu vois o j'en suis rduit.
Vraiment, je ne serai bientt plus qu'un cadavre qui a retenu la
facult de souffrir: j'espre que les soins que je suis dcid 
prendre, les remdes qu'on me fait, et la douceur du climat,
adouciront bientt un peu ma situation si dplorable.

Mon ami, je ne te parlerai que vaguement d'un des objets dont tu
m'entretiens. J'y avais dj song, et il doit y avoir, parmi mes
papiers, quelque bauche d'articles sous forme de lettres  toi
adresses. Si la sant me revient et que je puisse faire le second
volume des _Harmonies_, je te le ddierai. Sinon, je mettrai une
courte ddicace  la seconde dition du premier volume. Dans cette
dernire hypothse, qui implique la fin de ma carrire, je pourrai
t'exposer mon plan et te lguer la mission de le remplir.

Ici on a de la peine  trouver des journaux. Il m'en est tomb un
vieux sous la main, du temps o l'engouement tait  l'amlioration
du sort des classes ouvrires. L'avenir des ouvriers, la condition
des ouvriers, les ternelles vertus des ouvriers, c'tait le texte
de tout livre, brochure, revue ou journal. Et penser que ce sont
_les mmes crivains_, qui accablent le peuple d'injures, enrls
qu'ils sont  l'une des trois dynasties qui, se disputant notre
pauvre France, font tout le mal de la situation. Sais-tu rien de
plus triste?

Je te remercie d'avoir bien voulu envoyer quelques renseignements
biographiques  M. Paillottet. Ma vie n'offre aucun intrt au
public, si ce n'est la circonstance qui m'a tir de Mugron. Si
j'avais su qu'on s'occupait de cette notice, j'aurais racont ce
fait curieux.

Adieu, mon cher Flix,  moins d'tre tout  fait hors d'tat de
voyager ou _tout  fait guri_, je compte passer le mois d'avril 
Mugron, puisqu'il m'est dfendu de rentrer  Paris avant le mois de
mai. Je gmis de ne pouvoir remplir mes devoirs de reprsentant,
mais il est malheureusement certain que ce n'est pas ma faute.--En
Italie, ainsi qu'en Espagne, on est souvent tmoin du peu
d'influence de la dvotion extrieure sur la morale.

Mes souvenirs  tous les amis; donne de mes nouvelles  ma tante;
prsente mes amitis  ta soeur.




LETTRES DE FRDRIC BASTIAT  RICHARD COBDEN.


                                        Mugron, 24 novembre 1844.

MONSIEUR,

Nourri  l'cole de votre Adam Smith et de notre J. B. Say je
commenais  croire que cette doctrine si simple et si claire
n'avait aucune chance de se populariser, du moins de bien longtemps,
car, chez nous, elle est compltement touffe par les spcieuses
_fallacies_ que vous avez si bien rfutes,--par les sectes
fouriristes, communistes, etc., dont le pays s'est momentanment
engou,--et aussi par l'alliance funeste des _journaux de parti_
avec les journaux pays par les comits manufacturiers.

C'est dans l'tat de dcouragement complet o m'avaient jet ces
tristes circonstances, que m'tant par hasard abonn au _Globe and
Traveller_, j'appris, et l'existence de la _Ligue_, et la lutte que
se livrent en Angleterre la libert commerciale et le monopole.
Admirateur passionn de votre si puissante et si morale association,
et particulirement de l'homme qui parat lui donner, au milieu de
difficults sans nombre, une impulsion  la fois si nergique et si
sage, je n'ai pu contempler ce spectacle sans dsirer faire aussi
quelque chose pour la noble cause de l'affranchissement du travail
et du commerce. Votre honorable secrtaire M. Hickin a eu la bont
de me faire parvenir _la Ligue_,  dater de janvier 1844, et
beaucoup de documents relatifs  l'_agitation_.

Muni de ces pices, j'ai essay d'appeler l'attention du public sur
vos _proceedings_, sur lesquels les journaux franais gardaient un
silence calcul et systmatique. J'ai crit dans les journaux de
Bayonne et de Bordeaux, deux villes naturellement places pour tre
le berceau du mouvement. Rcemment encore, j'ai fait insrer dans le
_Journal des conomistes_ (n 35, Paris, octobre 1844) un article
que je recommande  votre attention. Qu'est-il arriv? c'est que les
journaux parisiens,  qui nos lois donnent le monopole de l'opinion,
ont jug la discussion plus dangereuse que le silence. Ils font donc
le _silence_ autour de moi, bien srs, par ce systme, de me rduire
 l'impuissance.

J'ai essay d'organiser  Bordeaux une association pour
l'_affranchissement des changes_; mais j'ai chou parce que si
l'on rencontre quelques esprits qui souhaitent _instinctivement_ la
libert _dans une certaine mesure_, il ne s'en trouve pas qui la
comprennent en principe.

D'ailleurs une association n'opre que par la publicit, et il lui
faut de l'argent. Je ne suis pas assez riche pour la doter  moi
seul; et demander des fonds, c'et t crer l'insurmontable
obstacle de la mfiance.

J'ai song  tablir  Paris un journal quotidien fond sur ces deux
donnes: _Libert commerciale_; _exclusion d'esprit de parti_.--L,
encore, je suis venu me heurter contre des obstacles pcuniaires et
autres, qu'il est inutile de vous exposer. Je le regretterai tous
les jours de ma vie, car j'ai la conviction qu'un tel journal,
rpondant  un besoin de l'opinion, aurait eu des chances de
succs.--(Je n'y renonce pas.)

Enfin, j'ai voulu savoir si je pouvais avoir quelques chances d'tre
nomm dput, et j'ai acquis la certitude que mes concitoyens
m'accorderaient leurs suffrages; car j'atteignis presque la
majorit aux dernires lections. Mais des considrations
personnelles m'empchent d'aspirer  cette position, que j'aurais pu
faire tourner  l'avantage de notre cause.

Forc de restreindre mon action, je me suis mis  traduire vos
sances de _Drury-Lane_ et de _Covent-Garden_.--Au mois de mai
prochain, je livrerai cette traduction  la publicit. J'en attends
de bons effets.

1 Il faudra bien que l'on reconnaisse, en France, l'existence de
l'_agitation_ anglaise contre les monopoles.

2 Il faudra bien qu'on cesse de croire que la libert n'est qu'un
pige que l'Angleterre tend aux autres nations.

3 Les arguments en faveur de la libert du commerce auront
peut-tre plus d'effet, sous la forme vive, varie, populaire de vos
_speeches_, que dans les ouvrages mthodiques des conomistes.

4 Votre _tactique_ si bien dirige, en bas sur l'opinion, en haut
sur le parlement, nous apprendra  agir de mme et nous clairera
sur le parti qu'on peut tirer des institutions constitutionnelles.

5 Cette publication sera un coup vigoureux port  ces deux grands
flaux de notre poque: L'_esprit de parti_ et les _haines
nationales_.

6 La France verra qu'il y a en Angleterre deux opinions entirement
opposes, et qu'il est par consquent absurde et contradictoire
d'embrasser toute l'Angleterre dans la mme haine.

Pour que cette oeuvre ft complte, j'aurais dsir avoir quelques
documents sur _l'origine et le commencement de la Ligue_. Un court
historique de cette association aurait convenablement prcd la
traduction de vos discours. J'ai demand ces pices  M. Hickin;
mais ses occupations ne lui ont sans doute pas permis de me
rpondre. Mes documents ne remontent qu' janvier 1843.--Il me
faudrait au moins la discussion au parlement sur le tarif de 1842,
et spcialement le discours o M. Peel proclama la vrit
conomique, sous cette forme devenue si populaire: _We must be
allowed to buy in the cheapest market, etc._

Je voudrais aussi que vous me disiez quels sont ceux de vos
discours, soit aux meetings, soit au parlement, que vous jugez le
plus  propos de faire traduire.--Enfin je dsire que mon livre
contienne une ou deux _free-trade discussions_ de la chambre des
communes, et que vous ayez la bont de me les dsigner.

Je m'estimerai heureux si j'obtiens une lettre de l'homme de notre
poque  qui j'ai vou la plus vive et la plus sincre admiration.


                                            Mugron, 8 avril 1845.

MONSIEUR,

Puisque vous me permettez de vous crire, je vais rpondre  votre
bienveillante lettre du 12 dcembre dernier. J'ai trait avec M.
Guillaumin, libraire  Paris, pour l'impression de la traduction
dont je vous ai entretenu.

Le livre est intitul: _Cobden et la Ligue, ou l'Agitation anglaise
pour la libert des changes._ Je me suis permis de m'emparer de
votre nom, et voici mes motifs: je ne pouvais intituler cet ouvrage
_Anti-corn-Law-league_. Indpendamment de ce qu'il est un peu
barbare pour les oreilles franaises, il n'aurait port  l'esprit
qu'une ide restreinte. Il aurait prsent la question comme
purement _anglaise_, tandis qu'elle est humanitaire, et la plus
humanitaire de toutes celles qui s'agitent dans notre sicle. Le
titre plus simple: _la Ligue_, eut t trop vague et et port la
pense sur un pisode de notre histoire nationale. J'ai donc cru
devoir le prciser, en le faisant prcder du nom de celui qui est
reconnu pour tre l'me de cette agitation. Vous avez vous-mme
reconnu que les noms propres taient quelquefois ncessaires _to
give point, to direct attention_.--C'est l ma justification.

Les noms propres, les rputations faites, la _mode_, en un mot, a
tant d'influence chez nous, que j'ai cru devoir faire un autre
effort pour l'attirer de notre ct. J'ai crit dans le _Journal des
conomistes_ (numro de fvrier 1845), une lettre  M. de Lamartine.
Cet illustre crivain, cdant  ce tyran _Fashion_, avait assailli
les conomistes de la manire la plus injuste et la plus
irrflchie, puisque, dans le mme crit, il adoptait leurs
principes. J'ai lieu de croire, d'aprs la rponse qu'il a bien
voulu m'adresser, qu'il n'est pas loign de se ranger parmi nous,
et cela suffirait peut-tre pour dterminer chez nous un revirement
inattendu de l'opinion. Sans doute, un tel revirement serait bien
prcaire, mais enfin on aurait, au moins provisoirement, un public,
et c'est ce qui nous manque. Pour moi, je ne demande qu'une chose,
qu'on ne se bouche pas volontairement les oreilles.

Permettez-moi de vous recommander, si vous en avez l'occasion, _the
perusal_ de la lettre  laquelle je fais allusion.

Je suis, Monsieur, votre respectueux serviteur.


                                         Londres, 8 juillet 1845.

MONSIEUR,

J'ai enfin le plaisir de vous prsenter un exemplaire de la
traduction dont je vous ai plusieurs fois entretenu. En me livrant 
ce travail, j'avais la conviction que je rendais  mon pays un
vritable service, tant en popularisant les saines doctrines
conomiques, qu'en dmasquant les hommes coupables qui s'appliquent
 entretenir de funestes prventions nationales. Mon esprance n'a
pas t trompe. J'en ai distribu  Paris une centaine
d'exemplaires, et ils ont produit la meilleure impression. Des
hommes qui, par leur position et l'objet de leurs tudes, devraient
savoir ce qui se passe chez vous, ont t surpris  cette lecture.
Ils ne pouvaient en croire leurs yeux. La vrit est que tout le
monde en France ignore l'importance de votre _agitation_, et l'on en
est encore  souponner que quelques manufacturiers cherchent 
propager _au dehors_ des ides de libert par pur machiavlisme
britannique.--Si j'avais combattu directement le prjug, je ne
l'aurais pas vaincu. En laissant agir les _free-traders_, en les
laissant parler, en un mot, en vous _traduisant_, j'espre lui avoir
port un coup auquel il ne rsistera pas, pourvu que le livre soit
lu: _That is the question._

J'espre, Monsieur, que vous voudrez bien m'admettre  l'honneur de
m'entretenir un moment avec vous et de vous tmoigner personnellement ma
reconnaissance, ma sympathie et ma profonde admiration.

Votre trs-humble serviteur.


                                          Mugron, 2 octobre 1845.

Quel que soit le charme, mon cher Monsieur, que vos lettres viennent
rpandre sur ma solitude, je ne me permettrais pas de les provoquer
par des importunits si frquentes; mais une circonstance imprvue
me fait un devoir de vous crire.

J'ai rencontr dans les cercles de Paris un jeune homme qui m'a paru
plein de coeur et de talent, nomm Fonteyraud, rdacteur de la
_Revue britannique_. Il m'crit qu'il se propose de continuer mon
oeuvre, en insrant dans le recueil qu'il rdige la suite des
oprations de la Ligue;  cet effet, il veut aller en Angleterre
pour voir par lui-mme votre belle organisation, et il me demande
des lettres pour vous, pour MM. Bright et Wilson. L'objet qu'il a en
vue est trop utile pour que je ne m'empresse pas d'y consentir, et
j'espre que, de votre ct, vous voudrez bien satisfaire la noble
curiosit de M. Fonteyraud.

Mais, par une seconde lettre, il m'apprend qu'il a encore un autre
but qui, selon lui, exigerait de la part de la Ligue un appui
effectif, et, pour tout dire, pcuniaire. Je me suis empress de
rpondre  M. Fonteyraud que je ne pouvais pas vous entretenir d'un
projet que je ne connais que trs-imparfaitement. Je ne lui ai pas
laiss ignorer d'ailleurs que, selon moi, toute action exerce sur
l'opinion publique, en France, et qui paratrait dirige par le
doigt et l'or de l'Angleterre, irait contre son but, en renforant
des prventions enracines et que beaucoup d'habiles gens ont
intrt  exploiter. Si donc M. Fonteyraud excute son voyage,
veuillez, ainsi que MM. Bright et Wilson, juger par vous-mme de ses
projets et me considrer comme totalement tranger aux entreprises
qu'il mdite. Je me hte de quitter ce sujet, pour rpondre  votre
si affectueuse lettre du 23 septembre.

J'apprends avec peine que votre sant se ressent de vos immenses
travaux tant privs que publics. On ne saurait, certes, la
compromettre dans une plus belle cause; chacune de vos souffrances
vous rappellera de nobles actions; mais c'est l une triste
consolation, et je n'oserais pas la prsenter  tout autre qu'
vous; car, pour la comprendre, il faut avoir votre abngation, votre
dvouement au bien public. Mais enfin votre oeuvre touche  son
terme, les ouvriers ne manquent plus autour de vous, et j'espre que
vous allez enfin chercher des forces au sein du repos.

Depuis ma dernire lettre, un mouvement que je n'esprais pas s'est
manifest dans la presse franaise. Tous les journaux de Paris et un
grand nombre des journaux de province ont rendu compte,  l'occasion
de mon livre, de l'agitation contre les lois-crales. Ils n'en ont
pas, il est vrai, saisi toute la porte; mais enfin l'opinion
publique est veille. C'tait le point essentiel, celui auquel
j'aspirais de toute mon me; il s'agit maintenant de ne pas la
laisser retomber dans son indiffrence, et si j'y puis quelque
chose, cela n'arrivera pas.

Votre lettre m'est parvenue le lendemain du jour o nous avons eu
une lection. C'est un homme de la cour qui a t nomm. Je n'tais
pas mme candidat. Les lecteurs sont imbus de l'ide que leurs
suffrages sont un don prcieux, un service important et personnel.
Ds lors ils exigent qu'on le leur demande. Ils ne veulent pas
comprendre que le mandat parlementaire est leur propre affaire; que
c'est sur eux que retombent les consquences d'une confiance bien ou
mal place, et que c'est par consquent  eux  l'accorder avec
discernement sans attendre qu'on la sollicite, qu'on la leur
arrache.--Pour moi, j'avais pris mon parti de rester dans mon coin,
et, comme je m'y attendais, on m'y a laiss. Il est probable que,
dans un an, nous aurons en France les lections gnrales. Je doute
que d'ici l les lecteurs soient revenus  des ides plus justes.
Cependant un grand nombre d'entre eux paraissent dcids  me
porter. Mes efforts en faveur de notre industrie vinicole seront
pour moi un titre efficace et que je puis avouer. Aussi, j'ai vu
avec plaisir que vous tiez dispos  seconder les vues que j'ai
exposes dans la lettre que la _League_ a reproduite[16]. Si vous
pouvez obtenir que ce journal appuie le principe du droit _ad
valorem_ appliqu aux vins, cela donnerait  ma candidature une base
solide et honorable. Au fait, dans ma position, la dputation est
une lourde charge; mais l'espoir de contribuer  former, au sein de
notre parlement, un noyau de _free-traders_ me fait passer
par-dessus toutes les considrations personnelles. Quand je viens 
penser qu'il n'y a pas, dans nos deux chambres, un homme qui ose
avouer le principe de la libert des changes, qui en comprenne
toute la porte, ou qui sache le soutenir contre les sophismes du
monopole, j'avoue que je dsire au fond du coeur m'emparer de cette
place vide, que j'aperois dans notre enceinte lgislative, quoique
je ne veuille rien faire pour cela qui tende  fausser de plus en
plus les ides dominantes en fait d'lections. Essayons de mriter
la confiance, et non de la surprendre.

         [Note 16: V. ci-aprs l'crit intitul: _De l'avenir du
         commerce des vins entre la France et la Grande-Bretagne._
         (_Note de l'diteur._)]

Je vous remercie des conseils judicieux que vous me donnez, en
m'indiquant la marche qui vous semble le mieux adapte aux
circonstances de notre pays, pour la propagation des doctrines
conomiques. Oui, vous avez raison, je conois que chez nous la
diffusion des lumires doit procder de haut en bas. Instruire les
masses est une tche impossible, puisqu'elles n'ont ni le droit, ni
l'habitude, ni le got des grandes assembles et de la discussion
publique. C'est un motif de plus pour que j'aspire  me mettre en
contact avec les classes les plus claires et les plus influentes,
_through_ la dputation.

Vous me faites bien plaisir en m'annonant que vous avez de bonnes
nouvelles des tats-Unis. Je ne m'y attendais pas. L'Amrique est
heureuse de parler la mme langue que la Ligue. Il ne sera pas
possible  ses monopoleurs de soustraire  la connaissance du public
vos arguments et vos travaux. Je dsirerais que vous me dissiez,
quand vous aurez l'occasion de m'crire, quel est le journal
amricain qui reprsente le plus fidlement l'cole conomiste. Les
circonstances de ce pays ont de l'analogie avec les ntres, et le
mouvement _free-trader_ des tats-Unis ne pourrait manquer de
produire en France une forte et bonne impression, s'il tait
connu.--Pour pargner du temps, vous pourriez faire prendre pour moi
un abonnement d'un an, et prier M. Fonteyraud de vous rembourser. Il
me sera plus facile de lui faire remettre le prix que de vous
l'envoyer.

J'accepte avec grand plaisir votre offre d'_changer_ une de vos
lettres contre deux des miennes. Je trouve que vous sacrifiez encore
ici la _fallacy_ de la _rciprocit_: car assurment c'est moi qui
gagnerai le plus, et vous ne recevrez pas _valeur_ contre _valeur_.
Vu vos importantes occupations, j'aurais bien souscrit  vous crire
trois fois. Si jamais je suis dput, nous renouvellerons les bases
du contrat.


                                        Mugron, 13 dcembre 1845.

Mon cher Monsieur, me voil bien redevable envers vous, car vous avez
bien voulu, au milieu de vos nobles et rudes travaux, vous relcher de
cette convention que j'avais accepte avec reconnaissance, une lettre
pour deux; mais je n'ai malheureusement que trop d'excuses  invoquer,
et pendant que tous vos moments sont si utilement consacrs au bien
public, les miens ont t absorbs par la plus grande et la plus intime
douleur qui pt me frapper ici-bas[17].

         [Note 17: La mort d'une parente. (_Note de l'diteur._)]

J'attendais pour vous crire d'avoir des nouvelles de M. Fonteyraud.
Il fallait bien que je susse en quels termes vous remercier de
l'accueil que vous lui avez fait,  ma recommandation. J'tais bien
tranquille  cet gard; car j'avais appris indirectement qu'il tait
enchant de son voyage et enthousiasm des ligueurs. J'apprends avec
plaisir que les ligueurs n'ont pas t moins satisfaits de lui.
Quoique je l'aie peu connu, j'avais jug qu'il avait en lui de quoi
se recommander lui-mme. Il n'a pas eu, sans doute, le loisir de
m'crire encore.

 ce sujet, vous revenez sur mon sjour auprs de vous, et les
excuses que vous m'adressez me rendent tout confus.  l'exception
des deux premiers jours, o, par des circonstances fortuites, je me
trouvai isol  Manchester, et o mon moral subit sans doute la
triste influence de votre trange climat (influence que je laissai
trop percer dans ce billet inconvenant auquel vous faites
allusion),  l'exception de ces deux jours, dis-je, j'ai t accabl
de soins et de bonts par vous et vos amis, MM. John et Thomas
Bright, Paulton, Wilson, Smith, Ashworth, Evans et bien d'autres; et
je serais bien ingrat si, parce qu'il y avait lection  Cambridge
pendant ces deux jours, je ne me souvenais que de ce moment de
_spleen_ pour oublier ceux que vous avez entours de bienveillance
et de charme. Croyez, mon cher Monsieur, que notre dner de Chorley,
votre entretien si instructif avec M. Dyer, chez M. Thomas Bright,
ont laiss dans ma mmoire et dans mon coeur des souvenirs
ineffaables.--Vous voulez m'inviter  renouveler ma visite. Cela
n'est pas tout  fait irralisable; voici comment les choses
pourraient s'arranger. Il est probable que cet t la grande
question sera dcide; et, comme un vaillant combattant, vous aurez
besoin de prendre quelque repos et de panser vos blessures. Comme la
parole a t votre arme principale, c'est son organe qui aura le
plus souffert en vous; et vous avez fait quelque allusion  l'tat
de votre sant dans votre lettre prcdente. Or, nous avons dans nos
Pyrnes des sources merveilleuses pour gurir les poitrines et les
larynx fatigus. Venez donc passer en famille une saison aux
Pyrnes. Je vous promets, soit d'aller vous chercher, soit de vous
reconduire,  votre choix.--Ce voyage ne sera pas perdu pour la
cause. Vous verrez notre population vinicole; vous vous ferez une
ide de l'esprit qui l'anime, ou plutt ne l'anime pas. En passant 
Paris, je vous mettrai en relations avec tous nos frres en conomie
politique et en philanthropie rationnelle. Je me plais  croire que
ce voyage laisserait d'heureuses traces dans votre sant, dans vos
souvenirs, et aussi dans le mouvement des esprits en France,
relativement  l'affranchissement du commerce. Bordeaux est aussi
une ville que vous verrez avec intrt. Les esprits y sont prompts
et ardents; il suffit d'une tincelle pour les enflammer, et elle
pourrait bien partir de votre bouche.

Je vous remercie, mon cher Monsieur, de l'offre que vous me faites
relativement  ma traduction. Permettez-moi cependant de ne pas
l'accepter. C'est un sacrifice personnel que vous voulez ajouter 
tant d'autres, et je ne dois pas m'y prter.

Je sens que le titre de mon livre ne vous permet pas de rclamer
l'intervention de la _Ligue_. Ds lors, laissons mon pauvre volume vivre
ou mourir tout seul.--Mais je ne puis me repentir d'avoir attach votre
nom, en France,  l'histoire de ce grand mouvement. En cela j'ai
peut-tre froiss un peu vos dignes collaborateurs, et cette injustice
involontaire me laisse quelques remords. Mais vritablement, pour
exciter et fixer l'attention, il faut chez nous qu'une doctrine
s'incarne dans une individualit, et qu'un grand mouvement soit
reprsent et rsum dans un nom propre. Sans la grande figure
d'O'Connell, l'agitation irlandaise passerait inaperue de nos
journaux.--Et voyez ce qui est arriv. La presse franaise se sert
aujourd'hui de votre nom pour dsigner, en conomie politique, le
principe orthodoxe. C'est une ellipse, une manire abrge de parler. Il
est vrai que ce principe est encore l'objet de beaucoup de contestations
et mme de sarcasmes. Mais il grandira, et  mesure votre nom grandira
avec lui. L'esprit humain est ainsi fait. Il a besoin de drapeaux, de
bannires, d'incarnations, de noms propres; et en France plus
qu'ailleurs. Qui sait si votre destine n'excitera pas chez nous
l'mulation de quelque homme de gnie?

Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel intrt, quelle anxit,
je suis le progrs de votre _agitation_. Je regrette que M. Peel se
soit laiss devancer. Sa supriorit personnelle et sa position le
mettent  mme de rendre  la cause des services plus immdiatement
ralisables, peut-tre, que ceux qu'elle peut attendre de Russell;
et je crains que l'avnement d'un ministre whig n'ait pour
rsultat de recomposer une opposition aristocratique formidable, qui
vous prpare de nouveaux combats.

Vous voulez bien me demander ce que je fais dans ma solitude. Hlas,
cher Monsieur, je suis fch d'avoir  vous rpondre par ce honteux
monosyllabe: _Rien._--La plume me fatigue, la parole davantage, en
sorte que si quelques penses utiles fermentent dans ma tte, je
n'ai plus aucun moyen de les manifester au dehors. Je pense
quelquefois  notre infortun Andr Chnier. Quand il fut sur
l'chafaud, il se tourna vers le peuple et dit en se frappant le
front: C'est dommage, j'avais quelque chose l. Et moi aussi, il
me semble que j'ai quelque chose l.--Mais qui me souffle cette
pense? Est-ce la conscience d'une valeur relle? est-ce la fatuit
de l'orgueil?... Car quel est le sot barbouilleur qui de nos jours
ne croie avoir aussi quelque chose l?

Adieu, mon cher Monsieur, permettez-moi,  travers la distance qui
nous spare, de vous serrer la main bien affectueusement.

_P. S._ J'ai des relations frquentes avec Madrid, et il me sera
facile d'y envoyer un exemplaire de ma traduction.


                                         Mugron, 13 janvier 1846.

Mon cher Monsieur, quelle reconnaissance ne vous dois-je pas pour
vouloir bien songer  moi, au milieu d'occupations si pressantes et
si propres  exciter au plus haut point votre intrt! C'est le 23
que vous m'avez crit, le jour mme de cet tonnant meeting de
Manchester, qui n'a certes pas de prcdent dans l'histoire. Honneur
aux hommes du Lancastre! Ce n'est pas seulement la _libert du
commerce_ que le monde leur devra, mais encore l'art clair, moral
et dvou de l'agitation. L'humanit connat enfin l'_instrument_ de
toutes les rformes.--En mme temps que votre lettre, m'est parvenu
le numro du _Manchester Guardian_ o se trouve la relation de cette
sance. Comme j'avais vu, quelques jours avant, le compte rendu de
votre premire runion  Manchester, dans le _Courrier franais_,
j'ai pens que l'opinion publique tait maintenant veille en
France, et je n'ai pas cru ncessaire de traduire _the report of
your proceeding_. J'en suis fch maintenant, car je vois que ce
_grand fait_ n'a pas produit ici une impression proportionne  son
importance.

Que je vous flicite mille fois, mon cher Monsieur, d'avoir refus
une position officielle dans le cabinet whig.--Ce n'est pas que vous
ne soyez bien capable et bien digne du pouvoir. Ce n'est pas mme
que vous n'y puissiez rendre de grands services. Mais, au sicle o
nous sommes, on est si imbu de l'ide que quiconque parat se
consacrer au bien public, travaille en effet pour soi; on comprend
si peu le dvouement  un principe, que l'on ne peut croire au
dsintressement; et certes, vous aurez fait plus de bien par cet
exemple d'abngation et par l'effet moral qu'il produira sur les
esprits, que vous n'en eussiez pu faire au banc ministriel.
J'aurais voulu vous embrasser, mon cher Monsieur, quand vous m'avez
appris, par cette conduite, que votre coeur est  la hauteur de
votre intelligence.--Vos procds ne resteront pas sans rcompense;
vous tes dans un pays o l'on ne dcourage pas la probit politique
par le ridicule.

Puisqu'il s'agit de dvouement, cela me servira de transition pour
passer  l'autre partie de votre bonne lettre. Vous me conseillez
d'aller  Paris. Je sens moi-mme que, dans ce moment dcisif, je
devrais tre  mon poste. Mon propre intrt l'ordonne autant que le
bien de la cause.--Depuis deux mois, nos journaux dbitent sur la
_Ligue_ un tas d'absurdits, ce qu'ils ne pourraient faire si
j'tais  Paris, parce que je n'en laisserais pas chapper une sans
la combattre.--D'un autre ct, mieux instruit que bien d'autres
sur la porte de votre mouvement, j'acquerrais dans le public une
certaine autorit.--Je vois tout cela, et cependant je languis dans
une bourgade du dpartement des Landes.--Pourquoi? Je crois vous en
avoir dit quelques mots dans une de mes lettres.--Je suis ici dans
une position honorable et tranquille, quoique modeste.  Paris, je
ne pourrais me suffire qu'en tirant parti de ma plume, chose que je
ne blme pas chez les autres, mais pour laquelle j'prouve une
rpugnance invincible.--Il faut donc vivre et mourir dans mon coin,
comme Promthe sur son rocher.

Vous aurez peut-tre une ide de la souffrance morale que j'prouve,
quand je vous dirai qu'on a essay d'organiser une _Ligue_  Paris.
Cette tentative a chou et devait chouer. La proposition en a t
faite dans un dner de vingt personnes o assistaient deux
ex-ministres. Jugez comme cela pouvait russir! Parmi les convives,
l'un veut 1/2 libert, l'autre 1/4 libert, l'autre 1/8 libert,
trois ou quatre peut-tre sont prts  demander la libert en
_principe_. Allez-moi faire avec cela une association unie, ardente,
dvoue. Si j'eusse t  Paris, une telle faute n'et pas t
commise. J'ai trop tudi ce qui fait la force et le succs de votre
organisation.--Ce n'est pas du milieu d'hommes fortuitement
assembls que peut surgir une ligue vivace. Ainsi que je l'crivais
 M. Fonteyraud, ne soyons que dix, que cinq, que deux s'il le faut,
mais levons le drapeau de la libert absolue, du principe absolu;
et attendons que ceux qui ont la mme foi se joignent  nous. Si le
hasard m'avait fait natre avec une fortune plus assure, avec dix 
douze mille francs de rente, il y aurait en ce moment une ligue en
France, bien faible sans doute, mais portant dans son sein les deux
principes de toute force, la vrit et le dvouement.

Sur votre recommandation, j'ai offert mes services  M. Buloz. S'il
m'avait charg de l'article  insrer dans la _Revue des deux
Mondes_, j'aurais continu l'histoire si intressante de la _Ligue_
jusqu' la fin de la crise ministrielle. Mais il ne m'a pas mme
rpondu.--Je crains bien que ces directeurs de journaux ne voient,
dans les vnements les plus importants, qu'une occasion de
satisfaire la curiosit de _l'abonn_, prts  crier, selon
l'occurrence: Vive le roi, vive la Ligue!

La chambre de commerce de Bordeaux vient d'lever la bannire de la
libert commerciale. Malheureusement elle prend selon moi un texte
trop restreint: _l'Union douanire entre la France et la Belgique._
Je vais lui adresser une lettre o je m'efforcerai de lui faire voir
qu'elle aurait bien plus de puissance si elle se vouait  la cause
du _principe_, et non  celle d'une application spciale  tel ou
tel trait.--C'est la _fallacy_ de la rciprocit qui paralyse les
efforts de cette chambre.--Les traits lui sourient parce qu'elle y
voit la stipulation possible d'_avantages rciproques_, de
_concessions rciproques_, et mme de _sacrifices rciproques_. Sous
ces apparences librales, se cache toujours la pense funeste que
l'importation en elle-mme est un mal, et qu'on ne le doit tolrer
qu'aprs avoir amen l'tranger  tolrer de son ct notre
_exportation_. Comme modle  suivre, j'accompagnerai ma lettre
d'une copie de la fameuse dlibration de la _chambre de commerce_
de Manchester des 13 et 20 dcembre 1838.--Pourquoi la chambre de
commerce de Bordeaux ne prendrait-elle pas en France la gnreuse
initiative qu'a prise en Angleterre la chambre de commerce de
Manchester?

Connaissant vos engagements si tendus, j'ose  peine vous demander
de m'crire. Cependant, veuillez vous rappeler, de temps en temps,
que vos lettres sont le baume le plus efficace pour calmer les
ennuis de ma solitude et les tourments qui naissent du sentiment de
mon inutilit.


                                          Mugron, 9 fvrier 1846.

Mon cher Monsieur, au moment o vous recevrez cette lettre vous
serez dans le _coup de feu_ de la discussion. J'espre pourtant que
vous trouverez un moment pour notre France; car, malgr ce que vous
me dites d'intressant sur l'tat des choses chez vous, je ne vous
en parlerai pas. Je n'aurais rien  vous dire, et il me faudrait
perdre un temps prcieux  exprimer des sentiments d'admiration et
de bonheur dont vous ne doutez pas. Parlons donc de la France. Mais
avant je veux en finir avec la question anglaise. Je n'ai rien vu,
dans votre _Peel's measure_, concernant les vins. C'est certainement
une grande faute contre l'conomie politique et contre la
politique.--Un dernier vestige _of the Policy of reciprocal
treaties_ se montre dans cette omission, ainsi que dans celle du
_timber_. C'est une tache dans le projet de M. Peel; et elle
dtruira, dans une proportion norme, l'effet moral de l'ensemble,
prcisment sur les classes, en France et dans le Nord, qui taient
les mieux disposes  recevoir ce haut enseignement. Cette lacune et
cette phrase: _We shall beat all other nations_, ce sont deux grands
aliments jets  nos prjugs; ils vivront longtemps l-dessus. Ils
verront l la pense secrte, la pense machiavlique de la _perfide
Albion_. De grce, proposez un amendement. Quel que soit
l'absolutisme de M. Peel, il ne rsistera pas  vos arguments.

Je reviens en France (d'o je ne suis gure sorti). Plus je vais,
plus j'ai lieu de me fliciter d'une chose qui m'avait donn d'abord
quelques soucis. C'est d'avoir mis votre nom sur le titre de mon
livre. Votre nom est maintenant devenu populaire dans mon pays, et
avec votre nom, votre cause. On m'accable de lettres; on me demande
des dtails; les journaux s'offrent  moi, et l'Institut de France
m'a lu membre correspondant, M. Guizot et M. Duchtel ayant vot
pour moi. Je ne suis pas assez aveugle pour m'attribuer ces succs;
je les dois  _l'-propos_, je les dois  ce que les temps sont
venus, et je les apprcie, non pour moi, mais comme moyens d'tre
utile. Vous serez surpris que tout cela ne m'ait pas dtermin 
m'installer  Paris. En voici le motif: Bordeaux prpare une grande
dmonstration, trop grande selon moi, car elle embrassera force gens
qui se croient _free-traders_ et ne le sont pas plus que M.
Knatchbull. Je crois que mon rle en ce moment est de mettre 
profit la connaissance des procds de la _Ligue_, pour veiller  ce
que notre association se forme sur des bases solides. Peut-tre vous
enverra-t-on le _Mmorial bordelais_ o j'insre une srie
d'articles sur ce sujet. J'insiste et j'insisterai jusqu'au bout,
pour que notre Ligue, comme la vtre, s'attache  un principe
absolu; et si je ne russis pas en cela, je l'abandonnerai.

Voil ma crainte.--En demandant une _sage_ libert, une protection
_modre_, on est sr d'avoir  Bordeaux beaucoup de sympathies, et
cela sduira les fondateurs. Mais o cela les mnera-t-il?  la tour
de Babel.--C'est le _principe_ mme de la protection que je veux
battre en brche. Jusqu' ce que cette affaire soit dcide, je
n'irai pas  Paris.--On m'annonce qu'une runion de quarante 
cinquante ngociants va avoir lieu  Bordeaux. C'est l qu'on doit
jeter les bases d'une ligue, sur laquelle je suis invit  donner
mon avis. Vous rappelez-vous que nous avons vainement cherch
ensemble votre _rglement_ dans l'_Anti-Bread-tax circular_? Combien
je regrette aujourd'hui que nous n'ayons pu russir  le trouver! Si
M. Paulton voulait dpenser une heure  le chercher, elle ne serait
pas perdue; car je tremble que notre Ligue n'adopte des bases
vacillantes. Aprs cette runion, il y aura un grand _meeting_  la
bourse pour lever un _League-fund_. C'est le maire de Bordeaux qui
se place  la tte du mouvement.

J'avais connaissance de l'adresse que vous avez reue de la socit
des conomistes, mais je ne l'ai pas lue; puisse-t-elle tre digne
de vous et de notre cause!

Pardon de vous entretenir si longtemps de notre France. Mais vous
comprendrez que les faibles vagissements qu'elle fait entendre
m'intressent presque autant que les virils accents de sir Robert.

Une fois que l'affaire bordelaise sera rgle, je me rendrai 
Paris. L'espoir de votre visite me dcide.

Je vais dresser un plan pour la distribution de 50 exemplaires de ma
traduction.


                                          Bordeaux, fvrier 1846.

Mon cher Monsieur, vous apprendrez sans doute avec intrt qu'une
dmonstration se fait  Bordeaux dans le sens du _free-trade_.
Aujourd'hui l'association s'est constitue. Le maire de Bordeaux a
t nomm prsident. Avant peu la souscription va s'ouvrir et on
espre qu'elle produira une centaine de mille francs. Voil un beau
rsultat. Je n'ose concevoir de grandes esprances, et je crains que
nos commencements un peu timides ne nous suscitent plus tard des
obstacles. On n'a pas os poser hardiment le principe. On se borne 
dire que l'association rclame l'abolition, _le plus promptement
possible_, des droits protecteurs. Ainsi la question de gradation
est rserve, et votre _total_, _immediate_ n'a pu passer. Vu l'tat
peu avanc des esprits en cette matire, il et t inutile
d'insister, et il faut esprer que l'association, qui a pour but
d'clairer les autres, aura pour effet de s'clairer elle-mme.

Quand cette affaire sera organise, je suis dcid  aller  Paris.
Plusieurs lettres me sont parvenues, d'aprs lesquelles je dois
croire que cette immense branche d'industrie qu'on nomme _articles
Paris_ est dispose  faire un mouvement. J'ai cru que mon devoir
tait de mettre de ct les raisons personnelles que je puis avoir
de rester dans mon coin. Soyez sr que je fais  la cause un
sacrifice qui a quelque mrite, en ce qu'il n'a rien d'apparent.

Depuis un mois, mon volume a un succs extraordinaire  Bordeaux. Le
ton prophtique avec lequel j'annonais la rforme m'a fait une
rputation que je ne mrite gure, car je n'ai eu qu' tre l'cho
de la Ligue. Mais enfin, j'en profite pour faire de la propagande.
Quand je serai  Paris, je me consulterai pour savoir s'il ne serait
pas  propos de faire une seconde dition dans un format _ bon
march_. Je ne doute pas que l'association bordelaise ne vienne en
aide au besoin. Vous m'viteriez un travail immense si vous me
dsigniez deux discours de MM. Bright, Villiers et autres, aprs
avoir pris leur avis. Cela m'viterait de relire les trois volumes
de la _Ligue_. Il faudrait que ces messieurs indiquassent les
discours o ils ont trait la question au point de vue le plus lev
et le plus gnral; o ils ont combattu les _fallacies_ les plus
universellement rpandues, surtout la _rciprocit_. J'y joindrai
des observations, des renseignements statistiques et des portraits.
Enfin il faudra aussi m'indiquer quelques sances du parlement, et
principalement les plus orageuses, celles o les _free-traders_ ont
t attaqus avec le plus d'acharnement. Un pareil ouvrage, vendu 
3 francs, fera plus que dix traits d'conomie politique. Vous ne
pouvez pas vous imaginer le bien que fait  Bordeaux la premire
dition.

Je ne puis m'empcher de dplorer que votre _Premier_ ait manqu
l'occasion de frapper l'Europe d'tonnement. Si, au lieu de dire:
J'ai besoin de nouveaux subsides pour augmenter nos forces de terre
et de mer, il avait dit: Puisque nous adoptons le principe de la
libert commerciale, il ne peut plus tre question de _dbouchs_ et
de colonies. Nous renonons  l'Orgon, peut-tre mme au Canada.
Nos diffrends avec les tats-Unis disparaissent, et je propose une
rduction de nos forces de terre et de mer.--S'il et tenu ce
langage, il y aurait eu, pour l'effet, autant de diffrence entre ce
discours et les traits d'conomie politique que nous sommes encore
rduits  faire, qu'il y en a entre le soleil et des traits sur la
lumire. L'Europe aurait t convertie en un an, et l'Angleterre y
aurait gagn de _trois_ cts. Je me dispense de les numrer, car
je suis accabl de fatigue.


                                             Paris, 16 mars 1846.

Mon cher Monsieur, j'ai tard quelques jours  rpondre  votre
bonne et instructive lettre. Ce n'est pas que je n'eusse bien des
choses  vous dire, mais le temps me manquait; aujourd'hui mme, je
ne vous cris que pour vous annoncer mon arrive  Paris. Si j'avais
pu hsiter  y venir, l'espoir que vous me donnez de vous y voir
bientt aurait suffi pour m'y dcider.

Bordeaux est vraiment en _agitation_. Il a t _de mode_ de
s'associer  cette oeuvre, il m'a t impossible de suivre mon plan,
qui tait de borner l'association aux personnes _convaincues_. La
_furia francese_ m'a dbord. Je prvois que ce sera un grand
obstacle pour l'avenir; car dj, quand on a voulu faire une
ptition aux chambres pour fixer nos prtentions, des dissidences
profondes se sont rvles.--Quoi qu'il en soit, on lit, on tudie,
et c'est beaucoup. Je compte sur l'agitation elle-mme pour clairer
ceux qui la font. Ils ont pour but d'instruire les autres et ils
s'instruiront eux-mmes.

Arriv hier soir, je ne puis vous rien dire par ce courrier.
J'aimerais mieux mille fois russir  former un noyau d'hommes bien
convaincus que de provoquer une manifestation bruyante comme celle
de Bordeaux.--Je sais que l'on parle dj de _modration_, de
_rformes progressives_, d'_experiments_. Si je le puis, je
conseillerai  ces gens-l de former entre eux une association sur
ces bases et de nous laisser en former une autre sur le terrain du
principe abstrait et absolu: _no protection_, bien convaincu que la
ntre absorbera la leur.


                                             Paris, 25 mars 1846.

Mon cher Monsieur, ds la rception de votre lettre, j'ai remis  M.
Dunoyer votre rponse  l'adresse de notre socit d'conomistes. Je
viens de la traduire et elle n'a paru rien contenir qui puisse avoir
des inconvnients  la publicit. Seulement, nous ne savons trop o
faire paratre ce prcieux document. Le _Journal des conomistes_ ne
paratra que vers le 20 avril. C'est bien tard. Beaucoup de journaux
sont engags avec le monopole, beaucoup d'autres avec l'anglophobie,
et beaucoup d'autres sont sans valeur. Une dmarche va tre faite
auprs du _Journal des Dbats_. Je vous en dirai l'effet par
post-scriptum.--Assurment, il n'y a rien dans votre lettre que de
pur, noble, vrai et cosmopolite, comme dans votre coeur. Mais notre
nation est si susceptible, elle est d'ailleurs si imbue de l'ide
que la libert commerciale est bonne pour vous et mauvaise pour
nous,--que vous ne l'avez adopte, _en partie_, que par
machiavlisme et pour nous entraner dans cette voie,--ces ides,
dis-je, sont si rpandues, si populaires, que je ne sais si la
publication de votre adresse ne sera pas inopportune au moment o
nous formons une association. On ne manquera pas de dire que nous
sommes dupes de la _perfide Albion_. Des hommes qui savent que si
_deux et deux font quatre_ en Angleterre, ils ne font pas _trois_ en
France, rient de ces prjugs. Cependant, il me parat prudent de
les dissiper plutt que de les heurter. C'est pourquoi je soumettrai
encore la question de la publicit  quelques hommes clairs avec
lesquels je me runis ce soir, et je vous ferai connatre demain le
rsultat de cette confrence.

J'ai soulign le mot _en partie_, voici pourquoi: notre principal
point d'appui pour l'agitation est la classe commerciale, les
ngociants. Ils vivent sur les changes et en dsirent le plus
possible. Ils ont d'ailleurs l'habitude de conduire les affaires.
Sous ce double rapport, ils sont nos meilleurs auxiliaires.
Cependant ils tiennent au monopole par un ct, le ct maritime, la
protection  la navigation nationale, en un mot ce qu'on nomme la
_surtaxe_.

Or, il arrive que tous nos armateurs sont frapps de cette ide que,
dans son plan financier, sir Robert Peel n'a pas modifi votre acte
de navigation, qu'il a laiss en cette matire la protection dans
toute sa force; et je vous laisse  penser les consquences qu'ils
en tirent. Je crois me rappeler que votre acte de navigation fut
modifi par Huskisson. J'ai votre tarif et je n'y aperois nulle
part que les denres apportes par navires trangers y soient
soumises  une taxe diffrentielle. Je voudrais bien tre fix sur
cette question, et si vous n'avez pas le temps de m'en instruire, ne
pourriez-vous pas prier M. Paulton ou M. James Wilson de m'crire 
ce sujet une lettre assez tendue?

Maintenant je vous dirai un mot de notre association. Je commence 
tre un peu dcourag par la difficult, mme matrielle, de faire
quelque chose  Paris. Les distances sont normes, on perd tout son
temps dans les rues, et, depuis dix jours que je suis ici, je n'ai
pas employ utilement deux heures. Je me dciderais  abandonner
l'entreprise, si je ne voyais les lments de quelque chose d'utile.
Des pairs, des dputs, des banquiers, des hommes de lettres, tous
ayant un nom connu en France, consentent  entrer dans notre
socit; mais ils ne veulent pas faire les premiers pas.  supposer
qu'on finisse par les runir, je ne pense pas qu'on puisse compter
sur un concours bien actif de la part de gens si occups, si
emports par le tourbillon des affaires et des plaisirs. Mais leur
nom seul aurait un grand effet en France et faciliterait des
associations semblables et plus pratiques  Marseille, Lyon, le
Havre et Nantes. Voil pourquoi je suis rsolu  perdre deux mois
ici. En outre, la socit de Paris aura l'avantage de donner un peu
de courage aux dputs _free-traders_, qui, jusqu'ici abandonns par
l'opinion, n'osaient avouer leurs principes.

Je n'ai pas d'ailleurs perdu de vue ce que vous me disiez un jour,
que le mouvement, qui s'tait fait de bas en haut en Angleterre,
doit se faire de haut en bas en France; et par ce motif je me
rjouirais de voir se runir  nous des hommes marquants, tels que
les d'Harcourt, Anisson-Dupron, Pave de Vendeuvre, peut-tre de
Broglie, parmi les Pairs; d'Eichthal, Vernes, Ganneron et peut-tre
Rothschild parmi les banquiers; Lamartine, Lamennais, Branger,
parmi les hommes de lettres. Assurment je suis loin de croire que
tous ces illustres personnages aient des opinions arrtes. C'est
l'instinct plutt que la claire-vue du vrai qui les guide; mais le
seul fait de leur adhsion les engagera dans notre cause et les
forcera de l'tudier. Voil pourquoi j'y tiens, car sans cela
j'aimerais mieux une association bien homogne, entre une douzaine
d'adeptes libres d'engagements et dgags des considrations
qu'impose un nom politique.

 quoi tiennent quelquefois les grands vnements! Certainement, si
un opulent financier se vouait  cette cause, ou ce qui revient au
mme, si un homme profondment convaincu et dvou avait une grande
fortune, le mouvement s'oprerait avec rapidit. Aujourd'hui par
exemple, je connais vingt notabilits qui s'observent, hsitent et
ne sont retenues que par la crainte de ternir l'clat de leur nom.
Si au lieu de courir de l'un  l'autre,  pied, crott jusqu'au dos,
pour n'en rencontrer qu'un ou deux par jour et n'obtenir que des
rponses vasives ou dilatoires, je pouvais les runir  ma table,
dans un riche salon, que de difficults seraient surmontes! Ah!
croyez-le bien, ce n'est ni la tte, ni le coeur qui me manquent.
Mais je sens que cette superbe Babylone n'est pas ma place, et il
faut que je me hte de rentrer dans ma solitude et de borner mon
concours  quelques articles de journaux,  quelques crits.
N'est-il pas singulier que je sois arriv  l'ge o les cheveux
blanchissent, tmoin des progrs du luxe et rptant comme ce
philosophe grec: _Que de choses dont je n'ai pas besoin!_ et que je
me sente  mon ge envahi par l'ambition. L'ambition! oh! j'ose dire
que celle-l est pure, et si je souffre de ma pauvret, c'est
qu'elle oppose un obstacle invincible  l'avancement de la cause.

Pardonnez-moi, mon cher Monsieur, ces panchements de mon coeur. Je
vous parle de moi quand je ne devrais vous entretenir que d'affaires
publiques.

Adieu, croyez-moi toujours votre bien affectionn et dvou.


                                             Paris, 2 avril 1846.

Mon cher Monsieur, ainsi que je vous l'ai annonc, votre rponse 
l'adresse de la socit des conomistes paratra dans le prochain
numro du _Journal des conomistes_. Elle fera, j'espre, un bon
effet. Mais vu l'extrme susceptibilit de nos concitoyens, on a
jug  propos de ne pas l'insrer dans les journaux quotidiens et
d'attendre que notre association parisienne ft un peu plus avance.

Ce qui nous manque surtout, c'est un organe, un journal spcial,
comme la _Ligue_. Vous me direz qu'il doit tre l'_effet_ de
l'association. Mais je crois bien que, dans une certaine mesure,
c'est l'association qui sera l'_effet_ du journal; nous n'avons pas
de moyens de communication et aucun journal accrdit ne peut nous
en servir.

Donc j'ai pens  crer ici un journal hebdomadaire intitul le
_Libre change_. Hier soir on m'en a remis le devis. Il se monte
pour la dpense  40,000 francs, pour la premire anne; et la
recette, en supposant 1000 abonns  10 francs, n'est que de 10,000
francs: perte, 30,000 francs.

Bordeaux, je l'espre, consentira  en supporter une partie. Mais je
dois aviser  couvrir la totalit. J'ai pens  vous. Je ne puis
demander  l'Angleterre une subvention avoue ou secrte, elle
aurait plus d'inconvnients que d'avantages. Mais ne pourriez-vous
pas nous avoir 1,000 abonnements  une demi-guine? ce serait pour
nous une recette de 500 livres sterling ou 12,500 francs, dont
10,000 francs nets, frais de poste dduits. Il me semble que
Londres, Manchester, Liverpool, Leeds, Birmingham, Glasgow et
dimbourg suffiraient pour absorber ces 1,000 exemplaires, en
abonnements _rels_ que vos agents faciliteront. Il n'y aurait pas
alors subvention, mais encouragement loyal, qui pourrait tre
hautement avou.

Quand je vois la timidit de nos soi-disant _free-traders_, et
combien peu ils comprennent la ncessit de s'attacher  un principe
absolu, je ne vous cacherai pas que je regarde comme essentiel de
prendre l'initiative de ce journal, d'en avoir la direction; car si,
au lieu de _prcder_ l'association, il la _suit_, et est oblig
d'en prendre l'esprit au lieu de le crer, je crains que
l'entreprise n'avorte.

Veuillez me rpondre le plus tt que vous pourrez et me donner
franchement vos conseils.


                                            Paris, 11 avril 1846.

Mon cher Monsieur, je m'empresse de vous annoncer que votre rponse
 l'adresse des conomistes paratra dans le journal de ce mois qui
se publie du 15 au 20.--La traduction en est un peu faible, celui 
qui elle est principalement adresse ayant cru convenable d'adoucir
quelques expressions, afin de mnager la susceptibilit de notre
public. Cette susceptibilit est relle, et de plus elle est
habilement exploite.--Ces jours-ci, lisant quelques preuves dans
une imprimerie, il me tomba sous la main un livre o on nous
accusait positivement d'tre soudoys par l'Angleterre ou plutt par
la Ligue. Connaissant l'auteur, je l'ai dcid  retirer cette
absurde assertion, mais elle m'a fait sentir de plus en plus le
danger d'avoir aucune relation financire avec votre socit. Il
m'est impossible de voir dans quelques abonnements que vous
prendriez  nos crits, pour les rpandre en Europe, rien de
rprhensible, et cependant je m'abstiendrai dornavant d'en appeler
 votre sympathie; et indpendamment des raisons que vous me donnez,
celle-l suffit pour me dcider  me conformer sur cette matire au
prjug national.

Le mouvement Bordelais, quoiqu'il ait t assez imposant et
prcisment  cause de cela, nous crera, je le crains, bien des
obstacles.  Paris on n'ose rien faire, de peur de ne pas faire
autant qu' Bordeaux.--Ds l'origine, j'avais prvu qu'une
association, inaperue d'abord, mais compose d'hommes parfaitement
unis et convaincus, aurait de meilleures chances qu'une grande
dmonstration. Enfin, il faut bien agir avec les lments qu'on a
sous la main, et l'un des bienfaits de l'association, si elle se
propage, sera _to train_ les associs eux-mmes.--Ils en ont grand
besoin. La distinction entre droit _fiscal_ et droit _protecteur_ ne
leur entre pas dans la tte. C'est vous dire qu'on ne comprend pas
mme le principe de l'association, la seule chose qui puisse lui
donner de la force, de la cohsion et de la dure. J'ai dvelopp
cette thse dans le _Courrier franais_ d'aujourd'hui et je
continuerai encore.

Quoi qu'il en soit, un progrs dans ce pays est incontestable. Il y
a six mois, nous n'avions pas un journal pour nous. Aujourd'hui,
nous en avons cinq  Paris, trois  Bordeaux, deux  Marseille, un
au Havre et deux  Bayonne. J'espre qu'une douzaine de pairs et
autant de dputs entreront dans notre ligue et y puiseront, sinon
des lumires, au moins du courage.


                                              Paris, 25 mai 1846.

Voil bien des jours que je ne vous ai pas crit, mon cher monsieur
Cobden, mais enfin je ne pouvais trouver une occasion plus favorable
pour rparer ma ngligence, puisque j'ai le plaisir d'introduire
auprs de vous le Maire de Bordeaux, le digne, le chaleureux
prsident de notre association, M. Duffour Dubergi. Je ne pense pas
avoir rien  ajouter pour lui assurer de votre part le plus cordial
accueil. Connaissant l'troite union qui lie tous les ligueurs, je
me dispense mme d'crire  messieurs Bright, Paulton, etc., bien
convaincu qu' votre recommandation, M. Duffour sera admis au milieu
de vous comme un membre de cette grande confraternit qui s'est
leve pour l'affranchissement et l'union des peuples. Et qui mrite
plus que lui votre sympathie? C'est lui qui, par l'autorit de sa
position, de sa fortune et de son caractre, a entran Bordeaux et
dcid le peu qui se fait  Paris. Il n'a pas tergivers et hsit
comme font nos diplomates de la capitale. Sa rsolution a t assez
prompte et assez nergique pour que notre gouvernement lui-mme
n'ait pas eu le temps d'entraver le mouvement,  supposer qu'il en
et eu l'intention.

Recevez donc M. Duffour comme le vrai fondateur de l'association en
France. D'autres rechercheront et recueilleront peut-tre un jour
cette gloire. C'est assez ordinaire; mais, quant  moi, je la ferai
toujours remonter  notre prsident de Bordeaux.

Au milieu de l'agitation que doit exciter l'tat de vos affaires,
peut-tre vous demandez-vous quelquefois o en est notre petite
ligue de Paris. Hlas! elle est dans une priode d'inertie fort
ennuyeuse pour moi. La loi franaise exigeant que les associations
soient autorises, plusieurs membres, et des plus minents, ont
exig que cette formalit prcdt toute manifestation au dehors.
Nous avons donc fait notre demande et, depuis ce jour, nous voil 
la discrtion des ministres. Ils promettent bien d'autoriser, mais
ils ne s'excutent pas. Notre ami, M. Anisson-Dupron, dploie dans
cette circonstance un zle qui l'honore. Il a toute la vigueur d'un
jeune homme et toute la maturit d'un pair de France. Grce  lui,
j'espre que nous russirons. Si le ministre s'obstine  nous
enrayer, notre association se dissoudra. Tous les peureux s'en
iront; mais il restera toujours un certain nombre d'associs plus
rsolus, et nous nous constituerons sur d'autres bases. Qui sait si
 la longue ce triage ne nous profitera pas?

J'avoue que je renoncerai  regret  de _beaux noms propres_. C'est
ncessaire en France, puisque les lois et les habitudes nous
empchent de rien faire avec et par le peuple. Nous ne pouvons gure
agir que dans la classe claire; et ds lors les hommes qui ont une
rputation faite sont d'excellents auxiliaires. Mais enfin, mieux
vaut se passer d'eux que de ne pas agir du tout.

Il parat que les protectionnistes prparent en Angleterre une
dfense dsespre. Si vous aviez un moment, je vous serais bien
oblig de me faire part de votre avis sur l'issue de la lutte. M.
Duffour assistera  ce grand combat. J'envie cette bonne fortune.


                                            Mugron, 25 juin 1846.

Ce n'est point  vous de vous excuser, mon cher Monsieur, mais 
moi; car vous faites un grand et noble usage de votre temps, et moi,
qui gaspille le mien, je n'aurais pas d rester si longtemps sans
vous crire. Vous voil au terme de vos travaux. L'heure du triomphe
a sonn pour vous. Vous pouvez vous rendre le tmoignage que vous
aurez laiss sur cette terre une profonde empreinte de votre
passage; et l'humanit bnira votre nom. Vous avez conduit votre
immense agitation avec une vigueur, un ensemble, une prudence, une
modration qui seront un ternel exemple pour tous les rformateurs
futurs; et, je le dis sincrement, le perfectionnement que vous avez
apport  l'_art d'agiter_ sera pour le genre humain un plus grand
bien que l'objet spcial de vos efforts, quelle qu'en soit la
grandeur. Vous avez appris au monde que la vraie force est dans
l'opinion, et vous lui avez enseign comment on met cette force en
oeuvre. De ma propre autorit, mon cher Cobden, je vous dcerne la
palme de l'immortalit et je vous marque au front du signe des
grands hommes.

Et moi, vous le voyez  la date de ma lettre, j'ai dsert le champ
de bataille, non point dcourag, mais momentanment dgot. Il
faut bien le dire, l'oeuvre en France est plus scientifique, moins
susceptible de pntrer dans les sympathies populaires. Les
obstacles matriels et moraux sont aussi normes. Nous n'avons ni
_railways_ ni _penny-postage_. On n'est pas accoutum aux
souscriptions; les esprits franais sont impatients de toute
hirarchie. On est capable de discuter un an les statuts d'un
rglement ou les formes d'un meeting. Enfin, le plus grand de tous
les malheurs, c'est que nous n'avons pas de vrais _conomistes_. Je
n'en ai pas rencontr deux capables de soutenir la cause et la
doctrine dans toute son orthodoxie, et l'on voit les erreurs et les
concessions les plus grossires se mler aux discours et aux crits
de ceux qui s'appellent ici _free-traders_. Le _communisme_ et le
_fouririsme_ absorbent toutes les jeunes intelligences, et nous
aurons une foule d'ouvrages extrieurs  dtruire avant de pouvoir
attaquer le corps de la place.

Que si je jette un regard sur moi-mme, je sens des larmes de sang
me venir aux yeux. Ma sant ne me permet pas un travail assidu
et..... mais que servent les plaintes et les regrets!

Ces lois de septembre qu'on nous oppose ne sont pas bien
redoutables. Au contraire, le ministre nous fait beau jeu en nous
plaant sur ce terrain. Il nous offre le moyen de remuer un peu la
fibre populaire, et de fondre la glace de l'indiffrence publique.
S'il a voulu contrarier l'essor de notre principe, il ne pouvait pas
s'y prendre plus mal.

Vous ne me parlez pas de votre sant. J'espre qu'elle s'est un peu
rtablie. Je serais dsol que vous passiez  Paris sans que j'aie
le plaisir de vous en faire les honneurs. C'est sans doute
l'instinct des contrastes qui vous pousse au Caire, _contraria
contrariis curantur_. Et vous voulez trouver, sous le soleil, sous
le despotisme et sous l'immobilit de l'gypte, un refuge contre le
brouillard, la libert et l'agitation britanniques. Puiss-je, dans
sept ans, aller chercher dans les mmes lieux un repos aux mmes
fatigues!

Vous allez donc dissoudre la Ligue! Quel instructif et imposant
spectacle! Qu'est-ce auprs d'un tel acte d'abngation que
l'abdication de Sylla?--Voici pour moi le moment de refaire et de
complter mon _Histoire de la Ligue_. Mais en aurai-je le temps? Le
courant des affaires absorbe toutes mes heures. Il faut aussi que je
fasse une seconde dition de mes _Sophismes_, et je voudrais
beaucoup faire encore un petit livre intitul: _Harmonies
conomiques._ Il ferait le pendant de l'autre; le premier dmolit,
le second difierait.


                                       Bordeaux, 21 juillet 1846.

Mon cher et excellent ami, votre lettre est venue me trouver 
Bordeaux, o je me suis rendu pour assister  un meeting occasionn
par le retour de notre prsident M. Duffour-Dubergi. Ce meeting
aura lieu dans quelques heures; je dois y parler, et cette
circonstance me proccupe  tel point que vous excuserez le dsordre
et le dcousu de ma lettre. Je ne veux cependant pas remettre de
vous crire  un autre moment, puisque vous me demandez de vous
rpondre par retour du courrier.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'ai accueilli avec joie
l'achvement de votre grande et glorieuse entreprise. La clef de
vote est tombe; tout l'difice du monopole va s'crouler, y
compris le _Systme colonial_, en tant que li au rgime protecteur.
C'est l surtout ce qui agira fortement sur l'opinion publique, en
Europe, et dissipera chez nous de bien funestes et profondes
prventions.

Lorsque j'intitulai mon livre _Cobden et la Ligue_, personne ne
m'avait dit que vous tiez l'me de cette puissante organisation et
que vous lui aviez communiqu toutes les qualits de votre
intelligence et de votre coeur. Je suis fier de vous avoir devin et
d'avoir pressenti sinon devanc l'opinion de l'Angleterre toute
entire. Pour l'amour des hommes, ne rejetez pas le tmoignage
qu'elle vous confre. Laissez les peuples exprimer librement et
noblement leur reconnaissance. L'Angleterre vous honore, mais elle
s'honore encore plus par ce grand acte d'quit. Croyez qu'elle
place  gros intrts ces 100,000 livres sterling; car tant qu'elle
saura ainsi rcompenser ses fidles serviteurs, elle sera bien
servie. Les grands hommes ne lui feront jamais dfaut. Ici, dans
notre France, nous avons aussi de belles intelligences et de nobles
coeurs, mais ils sont  l'tat _virtuel_, parce que le pays n'a
point encore appris cette leon si importante quoique si simple:
_honorer ce qui est honorable et mpriser ce qui est mprisable_. Le
don qu'on vous prpare est une glorieuse consommation de la plus
glorieuse entreprise que le monde ait jamais vue. Laissez ces grands
exemples arriver entiers aux gnrations futures.

J'irai  Paris au commencement d'aot. Il n'est pas probable que
j'y arrive comme dput. Toujours la mme cause me force  attendre
que ce mandat me soit _impos_, et, en France, on peut attendre
longtemps. Mais comme vous, je pense que l'oeuvre que j'ai  faire
est en dehors de l'enceinte lgislative.

Je sors du meeting o je n'ai pas parl[18]. Mais il m'est arriv, 
propos de dputation, une chose bien extraordinaire. Je vous la
conterai  Paris. Oh! mon ami, il est des pays o il faut avoir
vraiment l'me grande pour s'occuper du bien public, tant on s'y
applique  vous dcourager.

         [Note 18: L'explication de cette circonstance se trouve dans
         une lettre adresse  M. Coudroy, p. 74. (_Note de
         l'diteur._)]


                                        Paris, 23 septembre 1846.

Bien que je n'aie pas grand'chose  vous apprendre, mon cher ami, je
ne veux pas laisser plus de temps sans vous crire.

Nous sommes toujours dans la mme situation, ayant beaucoup de peine
 enfanter une _organisation_. J'espre pourtant que le mois
prochain sera plus fertile. D'abord nous aurons un _local_. C'est
beaucoup; c'est l'_embodyment_ de la Ligue. Ensuite plusieurs
_leading-men_ reviendront de la campagne, et entre autres
l'excellent M. Anisson, qui me fait bien dfaut.

En attendant, nous prparons un second meeting pour le 29. C'est
peut-tre un peu dangereux, car un _fiasco_ en France est mortel. Je
me propose d'y parler et je relirai, d'ici l, plusieurs fois votre
leon d'loquence. Pouvait-elle me venir de meilleure source? Je
vous assure que j'aurai au moins, faute d'autres, deux qualits
prcieuses quoique ngatives: la simplicit et la brivet. Je ne
chercherai ni  faire rire, ni  faire pleurer, mais  lucider
quelque point ardu de la science.

Il y a un point sur lequel je ne partage pas votre opinion. C'est
sur le _public speaking_. Il me semble que c'est le plus puissant
instrument de propagation.--N'est-ce rien dj que plusieurs
milliers d'auditeurs qui nous comprennent bien mieux qu' la
lecture? puis le lendemain chacun veut savoir ce que vous avez dit
et la vrit fait son chemin.

Vous avez su que Marseille a fait son _pronunciamiento_, ils sont
dj plus riches que nous. J'espre bien qu'ils nous aideront au
moins pour la fondation du journal.

Bruxelles vient de former son association. Et, chose tonnante, ils
ont dj mis le premier numro de leur journal. Hlas! ils n'ont
sans doute pas une loi sur le timbre et une autre sur le
cautionnement.

Je suis impatient d'apprendre si vous avez visit nos dlicieuses
Pyrnes. Le maire de Bordeaux m'crivait que mes tristes Landes
vous taient apparues comme la patrie des lzards et des
salamandres. Et pourtant, une profonde affection peut transformer
cet affreux dsert en paradis terrestre! Mais j'espre que nos
Pyrnes vous auront rconcili avec le midi de la France. Quel
dommage que toutes ces provinces qui avoisinent Pau, le Juranson, le
Barn, le Tursan, l'Armagnac, la Chalosse, ne puissent pas faire
avec l'Angleterre un commerce qui serait si naturel!

Je reviens aux associations. Il s'en forme une de
_protectionnistes_. C'est ce qui pouvait nous arriver de plus
heureux, car nous avons bien besoin de _stimulant_.--On dit qu'il
s'en forme une autre pour le Libre-change en _matires premires_
et la _protection des manufactures_. Celle-l du moins n'a pas la
prtention de s'tablir sur un _principe_ et de compter la justice
pour quelque chose. Aussi elle s'imagine tre minemment _pratique_.
Il est clair qu'elle ne pourra pas tenir sur pied, et qu'elle sera
absorbe par nous.


                                        Paris, 29 septembre 1846.

Mon cher ami, je suis all chez M. de Lomnie, il est venu chez moi,
et nous ne nous sommes pas encore rencontrs. Mais je le verrai
demain et je mettrai  sa disposition tous mes documents et ceux de
Fonteyraud. En outre, je lui offrirai ma coopration, soit pour
traduire, soit pour donner  son article, au besoin, la couleur
d'orthodoxie conomique. J'ai trs-prsent  la mmoire le passage
de votre discours de clture, o vous faites une excursion dans
l'avenir, et, de l, montrez  vos auditeurs un horizon plus vaste
et plus beau que celui que le Pic du midi a tal  vos yeux.--Ce
discours sera traduit et communiqu  M. de Lomnie. Il pourrait
bien se servir aussi de votre morceau sur l'migration, qui est
vraiment loquent. Bref, rapportez-vous-en  moi.--Seulement, je
dois vous dire que l'on ne parle gure ici de cette _galerie des
hommes illustres_. On assure que ce genre d'ouvrage est une
spculation sur l'amour-propre des prtendants  l'illustration.
Mais peut-tre cette insinuation a-t-elle sa source dans des
jalousies d'auteurs et d'diteurs, _irritabile genus_, la plus vaine
espce d'hommes que je connaisse, aprs les matres d'escrime.

Je reois  l'instant votre bonne lettre. M'arrivera-t-elle  temps?
J'ai cousu assez naturellement le texte que vous me signalez  mon
discours. Comment n'ai-je pas pens  vous demander vos conseils? Cela
provient sans doute de ce que j'ai la tte pleine d'arguments et me
sentais _riche_. Mais je ne pensais qu'au _sujet_, et vous me faites
penser  l'_auditoire_. Je comprends maintenant qu'un bon discours doit
nous tre fourni par l'auditoire plus encore que par le sujet. En
repassant le mien dans ma tte, il me semble qu'il n'est pas trop
philosophique; que la science, l'-propos et la parabole s'y mlent en
assez juste proportion[19]. Je vous l'enverrai, et vous m'en direz votre
faon de penser, pour mon instruction. Vous comprenez que tout
mnagement serait un mauvais service que vous me rendriez, mon cher
Cobden. J'ai de l'amour-propre comme les autres, et personne ne craint
plus que moi le ridicule; mais c'est prcisment ce qui me fait dsirer
les bons conseils et les bonnes critiques. Une de vos remarques peut
m'en pargner mille dans l'avenir qui s'ouvre devant moi et qui
m'entrane. Ce soir va dcider beaucoup de choses.

         [Note 19: V. ce discours, t. II, p. 238. (_Note de
         l'diteur._)]

On m'attend au Havre. Oh! quel fardeau qu'une rputation _exagre_!
L, il faudra traiter le _shipping interest_. Je me rappelle que
vous avez dit de bonnes choses  ce sujet,  Liverpool ou  Hall. Je
chercherai, mais si vous avez quelque bonne ide relativement au
Havre, faites-m'en la charit, ou plutt faites-la, _through me_, 
ces peureux armateurs qui comptent sur la _raret des changes_ pour
_multiplier les transports_. Quel aveuglement! quelle perversion de
l'intelligence humaine!

  Et je suis tonn, quand je pense  cela,
  Comment l'esprit humain peut baisser jusque-l.

Je ne mettrai ma lettre  la poste que demain, afin de vous rendre
compte d'un vnement qui vous intresse, je suis sr, comme s'il
vous tait personnel.

J'oubliais de vous dire que votre lettre antrieure m'est arrive
trop tard. J'avais arrt dj deux appartements spars, l'un pour
l'association, l'autre pour moi, mais dans la mme maison. Il faut
en prendre son parti avec ce mot qui console l'Espagnol de tout: _no
hay remedio!_ Quant  ma sant, ne vous alarmez pas; elle va mieux.
Je crois que la Providence m'en donnera jusqu'au bout. Je deviens
superstitieux, n'est-il pas bon de l'tre un peu?

Mais voici que ma lettre arrive au _square yard_. Elle payera de
forts droits. Il n'en serait pas ainsi probablement, si la poste
adoptait _the ad valorem duty_. Je rserve la place pour demain.


                                                          Minuit.

La sance vient de finir. Anisson nous prsidait. L'auditoire tait
plus nombreux que l'autre fois. Nous avons eu cinq _Speeches_, dont
deux de professeurs qui croyaient faire leur cours. Bien plus que
moi, ils ont song  leur sujet plus qu' leur public. M. Say a eu
beaucoup de succs. Il a parl avec chaleur et a t fort applaudi.
Cela me fait bien plaisir, car comment ne pas aimer cet excellent
homme? M*** a fait _trois_ excellents discours en un. Il n'avait
d'autre dfaut que la longueur. J'ai parl le cinquime, et avec le
dsavantage de n'avoir plus qu'un auditoire harass. Cependant, j'ai
russi tout autant que je le dsirais. Chose drle, je n'prouvais
d'motion qu'au _mollet_. Je comprends maintenant le vers de Racine:

  Et mes genoux tremblants se drobent sous moi.


                                                              30.

Je n'ai vu qu'un journal, _le Commerce_. Voici comment il s'exprime:
M. Bastiat a fait accepter des paraboles conomiques, grce  un
dbit sans prtention et  une verve toute mridionale. Ce maigre
loge me suffit, et je n'en voudrais pas davantage; car Dieu me
prserve d'exciter jamais l'envie parmi mes collaborateurs!


                                          Paris, 22 octobre 1846.

Mon cher ami, je commenais  m'inquiter de votre silence. Enfin je
reois votre lettre du..... et me rjouis d'apprendre que vous et
madame Cobden vous trouvez au mieux de l'Espagne. Que sera-ce quand
vous verrez l'Andalousie! Autant que j'ai pu le remarquer, il y a
dans les manires,  Sville et  Cadix, un air d'galit entre les
classes, qui rjouit l'me. Je suis enchant d'apprendre qu'il y a
de bons _free-traders_ au del des Pyrnes. Ils nous feront
peut-tre honte. Cher ami, je crois que nous avons cela de commun,
que nous sommes exempts de jalousie personnelle. Mais avez-vous de
la jalousie nationale? Pour moi, je ne m'en sens gure. Je voudrais
bien que mon pays donnt de bons exemples, mais  dfaut, j'aime
encore mieux qu'il en reoive que s'il fallait attendre un sicle
pour qu'il prt la tte.--Et puis..... je ne puis retenir ici une
rflexion philosophique.--Les nations s'enorgueillissent beaucoup
d'avoir produit un grand musicien, un bon peintre, un habile
capitaine, comme si cela ajoutait quelque chose  notre propre
mrite. L'on dit: Le Franais invente, l'Anglais encourage.
Morbleu! ne voyez-vous pas que l'invention est un _fait personnel_
et l'encouragement un _fait national_? Bentham disait des sciences:
Ce qui les propage vaut mieux que ce qui les avance. J'en dis
autant des vertus.

Mais o vais-je m'garer? Donc que le progrs nous vienne _du
couchant ou de l'aurore_, pourvu qu'il vienne.

Votre discours paratra demain dans deux journaux de Paris. Ce n'est
pas moi qui l'ai traduit. J'ai remarqu que vous avez pu vous
permettre le conseil plus qu' Paris. Au reste, vous l'avez fait
avec une parfaite convenance, et je vous approuve fort d'avoir dit
aux Castillans qu'il n'est pas ncessaire de tuer les gens pour leur
apprendre  vivre.

Ici nous allons lentement, mais nous allons. Notre dernire sance a t
bonne et le public en rclame une autre. Je suis all au Havre. Une
association s'y est forme; mais elle n'a pas cru devoir prendre notre
titre. Je crains que ces messieurs n'aient pas compris l'importance de
se rallier  un principe simple. Ils demandent _la Rforme commerciale
et l'abaissement des impts sur la consommation_. Que de choses il y
aurait  dire!--Rforme commerciale!--Ils n'ont pas os prononcer le mot
_Libert_,  cause de la navigation.--Abaissement des taxes!--Dans quel
monde de discussions cela va-t-il les jeter!

 propos de la navigation, j'ai mis un article dans le journal du
Havre qui a fait un bon effet _local_.--M. Anisson croit que c'est
aux dpens du principe. Je ne le pense pas, mais il m'en cote
d'tre en dsaccord avec le plus zl et le plus clair de mes
collgues.--Je voudrais bien que vous fussiez  porte de nous, pour
dcider sur ce dissentiment.--Mais vraiment le dbat par
correspondance serait trop long.

Je ne sais si c'est  ma honte ou  ma gloire, mais je n'ai rien lu
_about the mariage_. Notre journal _le Courrier_ ne parle que de
cela depuis deux mois. Je l'ai prvenu qu'autant vaudrait mettre
sous son titre: _Journal d'une coterie espagnole._ Il a perdu ses
abonns; il s'en prend au Libre-change. Quelle piti! vraiment je
regrette mes Landes. L _j'imaginais_ la turpitude humaine; mais il
est plus pnible de la voir.

Adieu, mon frre d'armes, soignez bien votre sant et celle de
madame Cobden,  qui je prsente mes civilits. Mfiez-vous de l'air
de l'Espagne qui est fort tratre et dtruit les poumons sans avoir
l'air d'y toucher.


                                         Paris, 22 novembre 1846.

Mon cher ami, je vous remercie de m'avoir mis  mme de vous suivre
dans votre voyage, par les journaux de Madrid, de Sville et de
Cadix. Les tmoignages de sympathie que vous recevez partout
arrivent, _through you_,  notre belle cause. Cela me rjouit l'me
de voir que les hommages des peuples vont enfin  la bonne adresse,
au lieu de s'garer, selon l'usage, vers les actions, quels qu'en
soient les motifs, qui infligent les maux les plus vidents  la
pauvre humanit. En mme temps, il m'est bien agrable d'apprendre
que vous jouissez d'une bonne sant et que celle de madame Cobden
n'a pas eu  souffrir d'un si long voyage.

Je partage votre opinion sur l'Espagne et les Espagnols. Cependant,
ne vous faites-vous pas un peu illusion sur le degr de prosprit
auquel ce pays est appel? Je sais qu'on parle toujours de sa
fertilit; mais l'absence de rivires, de canaux, de routes,
d'arbres sont des obstacles dont vous devez apprcier la force. En
isolant les hommes, ils s'opposent autant au dveloppement moral et
social qu' l'accroissement des richesses. L'Espagne a besoin qu'on
invente le moyen de faire franchir les montagnes aux locomotives.
Press par le temps, qui ne me permet plus gure de faire face  une
correspondance de famille, je vais droit  la question du
_free-trade_ en France. En ce moment, nous sommes accabls. Les
prohibitionnistes font de l'agitation  fond et  l'_anglaise_.
Journaux, contributions, appels aux ouvriers, menaces au
gouvernement, rien n'y manque. Quand je dis  l'anglaise, j'entends
qu'ils dploient beaucoup d'nergie et une vritable entente de
l'agitation.

Sous ce rapport, nos provinces du Nord sont beaucoup plus avances
que nos dpartements mridionaux.--Et puis un intrt plus actuel
les aiguillonne.--Dans vingt-quatre heures ils ont fond un journal,
et nous... croiriez-vous que nous ne savons pas encore si Bordeaux
veut ou ne veut pas nous aider? Marseille et le Havre s'isolent, et
leur seul motif est qu'ils ne nous trouvent pas assez _pratiques_,
comme si nous avions autre chose  faire qu' dtruire une erreur
publique. Mais je m'attendais  tout cela et  pis encore.

Je n'ai pas pu chapper  la ncessit de prendre sur moi le travail
matriel. Le dfaut d'argent, d'un ct, et les occupations de mes
collgues, de l'autre, ne me laissaient que l'alternative de tout
abandonner ou de boire ce calice.--Je vois passer dans le journal
protectionniste et dans les feuilles dmocratiques les _fallacies_
les plus tranges sans avoir le temps d'y rpondre; et il m'est mme
impossible de runir les matriaux d'un second volume des
_Sophismes_, quoique je les aie en suffisante quantit. Seulement,
ils sont tous dans le genre _Buffa_, et je voudrais en entremler
quelques-uns de _Seria_.--Quant  une autre dition plus complte de
Cobden et la Ligue, je n'y pense mme plus.

Quelle diffrence, mon cher ami, si je pouvais aller de ville en
ville parlant et crivant!

Quoi qu'il en soit, l'opinion publique est veille et j'espre.

Il est  peu prs dcid que nous mettrons notre premier numro
dans les premiers jours de dcembre, sans savoir comment nous
pourrons nous soutenir. Mais les bonnes causes ne doivent-elles pas
compter sur la Providence?--Je vous en enverrai un exemplaire toutes
les fois que je pourrai vous rejoindre dans vos prgrinations.
J'espre aussi que vous nous ferez avoir des abonns au dehors. Nous
calculons qu' 12 fr., il nous faudrait 5,000 abonns pour faire nos
frais. Nous pourrions alors nous passer de Marseille et du Havre.
Malgr que nous devions tre trs-circonspects  l'gard des
trangers et surtout des Anglais, je ne pense pas qu'il y ait des
inconvnients  ce que vos compatriotes nous aident  accrotre la
circulation de notre journal dans les contres o la langue
franaise est rpandue.

Je reois  l'instant une lettre de Bordeaux. Elle me donne
l'esprance que nous serons aids. Le maire y travaille
cordialement.

Une autre bonne fortune m'arrive en ce moment. Les _ouvriers_
m'engagent  aller les trouver et  m'entendre avec eux. Si je les
avais, ils entraneraient le parti dmocratique. J'y ferai tous mes
efforts.


                                         Paris, 25 novembre 1846.

Mon cher ami, hier soir, nous avons tenu notre troisime sance
publique. La salle Montesquieu tait pleine et beaucoup de personnes
n'ont pas pu entrer, ce qui est,  Paris, la circonstance la plus
favorable pour attirer du monde. De nouvelles classes ont paru dans
l'assemble. J'avais envoy des billets aux ouvriers et aux lves
des coles de droit. Le public a t admirable; et quoique les
orateurs oublient quelquefois ce conseil de la sagesse, de la
prudence et mme de leur intrt bien entendu, _arrtez-vous donc_!
l'auditoire a cout avec une attention religieuse, quand il n'tait
pas entran par l'enthousiasme. Nos orateurs ont t MM. Faucher,
qui a comment avec beaucoup de force et d'-propos une lettre
officielle des protectionnistes au conseil des ministres; Peupin,
ouvrier, qui aurait t parfait de verve et de simplicit, s'il
avait su se renfermer dans son rle, d'o il a un peu trop voulu
sortir; Ortolan, qui a fait un discours loquent, et a considr la
question  un point de vue tout  fait neuf. Ce discours a enflamm
l'auditoire et remu la fibre franaise. Enfin, Blanqui, qui a t
aussi nergique que spirituel.--Notre digne prsident avait ouvert
la sance par quelques paroles pleines de grce et empreintes du bon
ton que conserve encore notre aristocratie nominale. Je vous
enverrai tout cela.

Parler en public a un attrait irrsistible pour le Franais. Il est
donc probable que nous serons accabls de demandes, et quant  moi
je suis dcid  attendre que la parole me soit offerte. C'est
m'exposer  attendre longtemps; quoi qu'il en soit, je ne serais pas
fch de me tenir prt au besoin.--Si donc il vous venait quelque
ide neuve, quelqu'une de ces penses qui, dveloppes, puissent
servir de texte  un bon discours, ne manquez pas de me
l'indiquer.--Si ma sant ne peut se concilier avec la part de
travail intrieur qui m'est chue, je demanderai un cong et j'en
profiterai pour aller  Lyon, Marseille, Nmes, etc. Envoyez-moi
donc tout ce qui pourra se prsenter  votre esprit appropri  ces
diverses villes.--Vous pourriez crire ces penses,  mesure
qu'elles s'offrent  votre esprit, sur de petits morceaux de papier
et les enfermer dans vos lettres.--Je me charge du verre d'eau dans
lequel devront tre dlayes ces gouttes d'essence.

Particulirement, je tiens  approfondir la question des _salaires_,
c'est--dire l'influence de la libert et de la protection sur le
salaire. Je ne serais pas embarrass de traiter cette grande question
d'une manire scientifique; et si j'avais un livre  faire l-dessus,
j'arriverais peut-tre  une dmonstration satisfaisante.--Mais ce qui
me manque, c'est une de ces raisons claires, saisissantes, propres 
tre prsentes aux ouvriers eux-mmes, et qui, pour tre comprises,
n'ont pas besoin de toutes les notions antrieures de _valeur_,
_numraire_, _capital_, _concurrence_, etc.

Adieu, mon cher ami, crivez-moi de Barcelone. Je crois avoir un peu
de fivre et je me suis impos la loi de ne rien faire aujourd'hui.
C'est pourquoi je m'arrte, en vous renouvelant l'expression de mon
amiti.


                                         Paris, 20 dcembre 1846.

Mon cher ami, j'avais perdu votre trace depuis quelque temps et je
suis bien aise de vous savoir en France, dans ce pays le plus
dlicieux qu'il y ait au monde, s'il avait le sens commun. Ah! mon
ami, je m'attendais que nos adversaires exploiteraient contre nous
les aveugles passions populaires, et entre autres la haine de
l'tranger. Mais je ne croyais pas qu'ils russiraient aussi bien.
Ils ont soudoy de nouveau la presse, et le mot d'ordre est de nous
reprsenter comme des tratres, des agents de _Pitt et Cobourg_.
Croiriez-vous que, dans mon pays mme, cette calomnie a fait son
chemin! On m'crit de Mugron, qu'on n'ose plus y parler de moi
_qu'en famille_, tant l'esprit public y est mont contre notre
entreprise. Je sais bien que cela passera, mais la question pour
nous est de savoir combien de temps il faut  la raison pour avoir
raison. Le 29 de ce mois, je dois parler  la salle Montesquieu, et
mon projet est de toucher ce sujet dlicat et de dvelopper cette
ide: L'oligarchie anglaise a pes sur le monde, et c'est ce qui
explique l'universelle dfiance avec laquelle on accueille ce qui se
fait de l'autre ct du dtroit. Mais il y a un pays sur lequel elle
a pes plus que sur tout autre, et c'est l'Angleterre elle-mme.
Voil pourquoi il y a en Angleterre, une classe qui rsiste 
l'oligarchie et la dpouille peu  peu de ses dangereux privilges.
C'est cette classe qui a conquis successivement l'mancipation
catholique, la rforme lectorale, l'abolition de l'esclavage et la
libert commerciale, et qui est sur le point de conqurir
l'affranchissement des colonies. Elle travaille donc dans notre
sens, et il est absurde de l'envelopper dans la mme haine que nous
devons rserver aux classes dominatrices de tous les pays.

Voil le texte. Je crois pouvoir l'habiller de manire  le faire
passer[20].

         [Note 20: Ce discours n'a pas t prononc. On trouvera des
         dveloppements sur le mme sujet, t. II, p. 177 et suiv., et
         t. III p. 449  510. (_Note de l'diteur._)]

Que de choses j'aurais  vous dire, mon cher ami! mais le temps me
manque.--Je vous envoie les quatre premiers numros de notre
journal. J'y ai marqu ce qui est de moi. Je me suis vu contraint,
sous peine de faire manquer l'entreprise, d'y mettre mon nom, et
maintenant je ne puis supporter plus longtemps d'accepter la
responsabilit de tout ce qui s'y dit. Cela va amener une crise, car
il faut qu'on me laisse faire le journal comme je le veux ou qu'un
autre le signe.

De tous les sacrifices que j'ai faits  la cause, celui-l est le
plus grand.--Combattre  mon gr allait mieux  mon caractre;
tantt faisant des articles srieux et de longue haleine, tantt
allant  Lyon ou  Marseille, enfin, obissant  ma nature
_sensitive_. Me voil au contraire attach  la polmique
quotidienne. Mais dans notre pays, c'est le champ de l'utilit.

Vous n'avez pas besoin d'introduction auprs de M. Rossi; votre
renomme vous donne accs partout. Cependant, puisque vous le
dsirez, je vais vous envoyer une lettre de M. Chevalier ou de
quelque autre.

Maintenant, je crois que nos efforts doivent tendre  la diffusion
de notre journal le _Libre-change_. Soyez convaincu que, ds que
nous serons sortis des tiraillements insparables d'un commencement,
ce journal sera fait dans un bon esprit et pourra rendre de grands
services, _pourvu qu'il soit lu_. Attachez-vous donc, dans vos
voyages,  lui trouver des abonns; faites en sorte que les
frontires de l'Italie ne lui soient pas fermes. Faites observer
qu'il n'attaque aucune institution politique, aucune croyance
religieuse.--L'Italie est le pays qui donne le plus d'abonns au
_Journal des conomistes_. Il doit en donner bien davantage au
Libre-change, qui parat toutes les semaines et ne cote que 12
fr.--Ce n'est pas tout. Je pense que vous devriez crire  Londres
et  Manchester, car enfin _the cry_ contre l'Angleterre n'empche
pas que nous ne puissions y trouver des abonns. Des abonnements,
c'est pour nous une question _de vie et de mort_. Mon cher Cobden,
aprs avoir dirig de si haut le mouvement en Angleterre, ne
ddaignez pas l'humble mission de courtier d'abonnements.

J'ai vraiment honte de vous envoyer cette lettre faite  btons
rompus et sans trop savoir ce que je dis. Je me rserve de vous
crire plus  l'aise, cette nuit et la suivante.


                                         Paris, 25 dcembre 1846.

Mon cher ami, j'ai communiqu votre lettre  Lon Faucher. Il dit
que vous ne connaissez pas la France. Pour moi, je suis convaincu
que nous ne pouvons russir qu'en veillant le sentiment de la
justice, et que nous ne pourrions pas mme prononcer le mot
_justice_ si nous admettions l'ombre de _la protection_. Nous en
avons fait l'exprience; et la seule fois que nous avons voulu faire
des avances  une ville, elle nous a ri au nez.--C'est cette
conviction et la certitude o je suis qu'elle n'est pas assez
partage qui m'a principalement engag  accepter la direction du
journal.--Non que ce soit une direction bien relle: il y a un
comit de rdaction qui a la haute main; mais je puis esprer
nanmoins de donner  l'esprit de cette feuille une couleur un peu
tranche. Quel sacrifice, mon ami, que d'accepter le mtier de
journaliste et de mettre mon nom au bas d'une bigarrure! mais je ne
vous cris pas pour vous faire mes dolances.

Marseille ne parat, pas plus que Bordeaux, comprendre la ncessit
de concentrer l'action  Paris. Cela nous affaiblit. Nos adversaires
n'ont pas fait cette faute; et quoique leur association recle des
germes innombrables de division, ils compriment ces germes par leur
habilet et leur abngation. Si vous avez occasion de voir les
meneurs de Marseille, expliquez-leur bien la situation.

_The cry_ contre l'Angleterre nous touffe. On a soulev contre nous
de formidables prventions. Si cette haine contre la _perfide
Albion_ n'tait qu'une mode, j'attendrais patiemment qu'elle passt.
Mais elle a de profondes racines dans les coeurs. Elle est
universelle, et je vous ai dit, je crois, que dans mon village on
n'ose plus parler de moi qu'en famille. De plus, cette aveugle
passion est si bien  la convenance des intrts protgs et des
partis politiques, qu'ils l'exploitent de la manire la plus
honte. crivain isol, je pourrais les combattre avec nergie;
mais, membre d'une association, je suis tenu  plus de prudence.

D'ailleurs, il faut avouer que les vnements ne nous favorisent
pas. Le jour mme o sir Robert Peel a consomm le _free-trade_, il
a demand un crdit de 25 millions pour l'arme, comme pour
proclamer qu'il n'avait pas foi dans son oeuvre, et comme pour
refouler dans notre bouche nos meilleurs arguments. Depuis, la
politique de votre gouvernement est toujours empreinte d'un esprit
de taquinerie qui irrite le peuple franais et lui fait oublier ce
qui pouvait lui rester d'impartialit. Ah! si j'avais t ministre
d'Angleterre!  l'occasion de Cracovie, j'aurais dit: Les traits
de 1815 sont rompus. La France est libre! l'Angleterre combattit le
principe de la rvolution franaise jusqu' Waterloo. Aujourd'hui,
elle a une autre politique, celle de la non-intervention dans toute
son tendue. Que la France rentre dans ses droits, comme
l'Angleterre dans une ternelle neutralit.--Et joignant l'acte aux
paroles, j'aurais licenci la moiti de l'arme et les trois quarts
des marins. Mais je ne suis pas ministre.


                                          Paris, 10 janvier 1847.

Mon cher ami, j'ai reu presque en mme temps vos deux lettres
crites de Marseille. Je vous approuve de n'avoir fait que passer
dans cette ville; car Dieu sait comment on aurait interprt un plus
long sjour. Mon ami, l'obstacle qui nous viendra des prventions
nationales est beaucoup plus grave et durera plus que vous ne
paraissez le croire. Si les monopoleurs avaient excit l'anglophobie
_pour le besoin de la cause_, cette manoeuvre stratgique pourrait
tre aisment djoue. En tout cas, la France, en bien peu de temps,
dcouvrirait le pige. Mais ils exploitent un sentiment
prexistant, qui a de profondes racines dans les coeurs,--et vous
le dirai-je? qui, quoique gar et exagr, a son explication et sa
justification. Il n'est pas douteux que l'oligarchie anglaise a pes
douloureusement sur l'Europe; que sa politique de bascule, tantt
soutenant les despotes du Nord, pour comprimer la libert au Midi,
tantt excitant le libralisme au Midi pour contenir le despotisme
du Nord, n'ait d veiller partout une infaillible raction. Vous me
direz qu'il ne faut jamais confondre les peuples avec leurs
gouvernements. C'est bon pour les penseurs. Mais les nations se
jugent entre elles par l'action extrieure qu'elles exercent les
unes sur les autres. Et puis, je vous l'avoue, cette distinction est
un peu subtile. Les peuples sont solidaires jusqu' un certain point
de leurs gouvernements, qu'ils laissent faire quand ils ne les
aident pas. La politique constante de l'oligarchie britannique a t
de compromettre la nation dans ses intrigues et ses entreprises,
afin de la mettre en tat d'hostilit avec le genre humain et la
tenir ainsi sous sa dpendance. Maintenant cette hostilit gnrale
se manifeste; c'est un juste chtiment de fautes passes, et il
survivra longtemps  ces fautes mmes.

Ainsi le sentiment national dont les monopoleurs se servent est
trs-rel. Ajoutez qu'il sert admirablement les partis. Les
dmocrates, les rpublicains et l'opposition de la gauche
l'exploitent  qui mieux mieux, ceux-l pour dpopulariser le roi,
ceux-ci pour renverser M. Guizot.--Vous conviendrez que les
monopoleurs ont trouv l une puissance bien dangereuse.

Pour djouer cette manoeuvre, l'ide m'tait venue de commencer par
reconnatre le machiavlisme et la politique envahissante de
l'oligarchie britannique; de dire ensuite: Qui en a souffert plus
que le peuple anglais lui-mme? de montrer le sentiment
d'opposition qu'elle a de tout temps rencontr en Angleterre; de
faire voir ce sentiment rsistant, en 1773,  la guerre contre
l'indpendance amricaine, en 1791,  la guerre contre la rvolution
franaise. Ce sentiment fut alors comprim, mais non touff, il vit
encore, il se fortifie, il grandit, il devient _l'opinion publique_.
C'est lui qui a arrach  l'oligarchie l'mancipation catholique,
l'extension du suffrage lectoral, l'abolition de l'esclavage et
rcemment la destruction des monopoles. C'est encore lui qui lui
arrachera l'affranchissement commercial des colonies.--Et  ce
sujet, je ferai voir que l'affranchissement commercial conduit 
l'affranchissement politique. Donc _la politique envahissante_ a
cess d'tre, car on ne renonce pas  des envahissements accomplis
pour courir aprs des envahissements nouveaux.

Ensuite, par des traductions de vous, de Fox, de Thompson, je
montrerai que la Ligue est l'organe et la manifestation de ce
sentiment qui s'harmonise avec celui de l'Europe, etc., etc., vous
devinez le reste.--Mais il faudrait du temps et de la force, et je
n'ai ni l'un ni l'autre.--Ne pouvant crire, tel sera le texte de la
fin de mon prochain discours  la salle Montesquieu. Au reste, je ne
dirai rien que je ne le pense.

Que vous tes heureux d'tre sous le ciel d'Italie! quand verrai-je
aussi les champs, la mer, les montagnes! _ rus! quando ego te
aspiciam!_ et surtout quand serai-je au milieu de ceux qui m'aiment!
Vous avez fait des sacrifices, vous; mais c'tait pour fonder
l'difice de la civilisation. En conscience, mon ami, est-on tenu 
la mme abngation quand on ne peut que porter un grain de sable au
monument? Mais il fallait faire ces rflexions avant; maintenant,
l'pe est sortie du fourreau. Elle n'y rentrera plus. Le monopole
ou votre ami iront avant au _Pre Lachaise_.


                                             Paris, 20 mars 1847.

Mon cher ami, j'tais bien en peine et mme bien surpris de ne pas
recevoir de vos nouvelles. Je me disais: Le _free-trade_ atmosphre de
l'Italie lui aurait-elle fait oublier notre rgion prohibitionniste?
chaque jour je pensais  vous crire; mais o vous trouver,  qui
adresser mes lettres? Enfin, je reois la vtre du 7.--Aprs m'tre
rjoui d'apprendre que vous jouissez, ainsi que madame Cobden, d'une
bonne sant, j'prouve une autre satisfaction, celle de voir l'Italie si
avance dans la bonne doctrine. Ainsi ma pauvre France, si en avant des
autres nations sous tant de rapports, se laisse distancer en conomie
politique. Mon orgueil national devrait en souffrir, mais je vous le
dis, mon ami, bien bas et  l'oreille, j'ai peu de ce patriotisme, et si
ce n'est pas mon pays qui projette la lumire, je dsire au moins
qu'elle brille dans d'autres cieux. _Amica patria, sed magis amica
veritas_; et je dis  la paix, au bonheur de l'humanit,  la fraternit
des peuples, comme Lamartine  l'enthousiasme:

  Viens du couchant ou de l'aurore.

Je vous cris, mon cher Cobden, deux heures avant mon dpart pour Mugron
o m'appelle, en toute hte, la srieuse maladie d'une vieille tante qui
m'a servi de mre depuis que j'eus le malheur, dans mon enfance, de
perdre la mienne. Pendant mon absence comment ira notre journal? je
l'ignore, et mon nom n'y restera pas moins attach!--C'est vraiment une
entreprise bien difficile, car on ne peut pas faire la moindre allusion
aux _passing events_ sans risquer de froisser la susceptibilit
politique de quelque collgue. Ce soin assidu d'viter tout ce qui peut
contrarier les partis politiques--(puisque tous sont reprsents dans
notre association) nous prive des trois quarts de nos forces. Quel bien
immense notre journal pourrait faire s'il mettait en contraste l'inanit
et le danger de la politique actuelle avec la grandeur et la scurit de
la politique libre-changiste! Avant la fondation du journal, j'avais le
projet de publier chaque mois un petit volume, dans le genre des
_Sophismes_, o j'aurais eu mes coudes franches. Je crois vraiment
qu'il et t plus utile que le journal lui-mme.

Notre agitation s'agite fort peu. Il nous manque toujours un _homme
d'action_. Quand surgira-t-il? je l'ignore. Je devrais tre cet
homme, j'y suis pouss par la confiance unanime de mes collgues,
_but I cannot_. Le caractre n'y est pas, et tous les conseils du
monde ne peuvent point faire d'un roseau un chne. Enfin, quand la
question pressera les esprits, j'espre bien voir apparatre un
Wilson.

Je vous envoie les cinq  six derniers numros du _Libre-change_.
Il est bien peu rpandu, mais il m'a t assur qu'il ne laissait
pas que d'exercer quelque influence sur plusieurs de nos _leading
men_.

Il parat que notre ministre n'osera pas prsenter cette anne une
loi de douane qui introduise dans la lgislation actuelle des
changements srieux. Cela dcourage quelques-uns de nos amis. Quant
 moi, je ne dsire mme pas des modifications actuelles. Arrire
les lois qui prcdent le progrs de l'opinion! et je ne dsire pas
pour mon pays autant le _free-trade_ que l'esprit du free-trade. Le
_free-trade_, c'est un peu plus de richesse; l'esprit du
_free-trade_, c'est la rforme de l'intelligence mme, c'est--dire
la source de toutes les rformes.

Vous me parlez de Naples, de Rome, de la Sardaigne et du Pimont.
Mais vous ne me dites rien de la Toscane. Cependant ce pays doit
tre trs-curieux  observer. Si vous rencontrez quelque bon ouvrage
sur l'tat de ce pays, tchez de me l'envoyer. Je ne serais pas
fch d'avoir aussi dans mon humble bibliothque quelques-uns des
plus anciens conomistes italiens, par exemple: _Nicolo Donato._ Je
me figure que si la renomme n'tait pas quelque peu capricieuse,
Turgot et Ad. Smith, tout en conservant la gloire de grands hommes,
perdraient celle d'inventeurs.


                                            Paris, 20 avril 1847.

Mon cher ami, votre lettre du 7, crite de Rome, m'a retrouv  mon
poste. Je suis all passer vingt jours auprs d'une parente malade.
J'esprais que ce voyage me rendrait aussi la sant, mais il n'en
est pas ainsi. La grippe a dgnr en rhume obstin, et dans ce
moment je crache le sang. Ce qui m'tonne et m'pouvante, c'est de
voir combien quelques gouttes de sang sorties du poumon peuvent
affaiblir notre pauvre machine et surtout la tte. Le travail m'est
impossible et trs-probablement je vais demander au conseil
l'autorisation de faire une autre absence. J'en profiterai pour
aller  Lyon et  Marseille, afin de resserrer les liens de nos
diverses associations, qui ne marchent pas aussi d'accord que je le
voudrais.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien je partage votre opinion sur les
rsultats _politiques_ du libre-change. On nous accuse, dans le parti
dmocratique et _socialiste_, d'tre vous au culte des intrts
_matriels_ et de tout ramener  des questions de _richesses_. J'avoue
que lorsqu'il s'agit des masses, je n'ai pas ce ddain stoque pour la
richesse. Ce mot ne veut pas dire quelques cus de plus; il signifie du
pain pour ceux qui ont faim, des vtements pour ceux qui ont froid, de
l'ducation, de l'indpendance, de la dignit.--Mais, aprs tout, si le
rsultat du libre-change devait tre uniquement d'accrotre la richesse
publique, je ne m'en occuperais pas plus que de toute autre question
agricole ou industrielle. Ce que je vois surtout dans notre agitation,
c'est l'occasion de combattre quelques prjugs et de faire pntrer
dans le public quelques ides justes. C'est l un bien indirect cent
fois suprieur aux avantages directs de la libert commerciale; et si
nous prouvons tant d'obstacles dans la diffusion de notre
_dmonstration conomique_, je crois que la Providence nous a mnag ces
obstacles, prcisment pour que le bien indirect se fasse. Si la libert
tait proclame demain, le public resterait dans l'ornire o il est
sous tous les autres rapports; mais, au dbut, je suis oblig de ne
toucher qu'avec un extrme mnagement  ces ides accessoires, afin de
ne pas heurter nos propres collgues. Aussi je consacre mes efforts 
lucider le problme conomique. Ce sera le point de dpart de vues plus
leves. Que Dieu me donne encore trois ou quatre ans de force et de
vie! Quelquefois je me dis que si j'eusse travaill seul et pour mon
compte, je n'aurais pas eu tous ces mnagements  garder, et ma carrire
et t plus utile.

Pendant les vingt jours o j'ai t absent, quelques dissentiments
ont clat dans le sein de notre association. C'est au sujet de
cette difficile nuance entre le droit _fiscal_ et le droit
_protecteur_. Quelques-uns de nos collgues se sont retirs, et il
se rencontre que ce sont les plus laborieux. Ils voulaient rserver
la question fiscale mme  l'occasion du bl. La majorit a demand
la franchise complte sur les subsistances et les matires
premires. Voil une premire cause de dsorganisation. Il y en a
une seconde dans nos finances, qui sont loin de suffire. C'est par
ce motif que je dsire faire le voyage du Midi. Je ne partirai pas
sans vous en prvenir.

Je connaissais la rforme de Naples; M. Bursotti avait eu la
complaisance de m'envoyer des documents l-dessus. Je les donnai 
mon collaborateur Garnier, qui sans doute les a gars, puisqu'il ne
me les rapporte pas. Si vous avez occasion de revoir M. Bursotti,
veuillez lui prsenter mes respects et l'expression de ma profonde
estime. J'en dis autant de MM. Pettiti, Scialoja, etc.

Vous me parlez de l'tat de notre presse priodique; mais probablement
vous ne connaissez pas toute l'tendue et la profondeur du mal. L'art
d'crire est si vulgaire qu'une foule de jeunes gens de vingt ans
rgentent le monde par la presse avant d'avoir eux-mmes rien tudi et
rien appris. Mais ce n'est pas l ce qu'il y a de pire. Les meneurs sont
tous attachs  des hommes politiques, et toute question devient, entre
leurs mains, question ministrielle. Plt  Dieu que le mal s'arrtt
l! Il y a de plus la _vnalit_ qui n'a pas de bornes. Les prjugs,
les erreurs, les calomnies sont tarifs  tant la ligne. L'un se vend
aux Russes, l'autre  la protection, celui-ci  l'universit, celui-l 
la banque, etc... Nous nous disons civiliss! Mais vraiment je crois que
c'est tout au plus si nous avons un pied dans la voie de la
civilisation.

Me permettez-vous, mon cher ami, de n'admettre que sous rserve
l'exactitude de cet axiome: Le commerce est l'change du superflu
contre le ncessaire? Quand deux hommes, pour excuter plus de
besogne dans le mme temps, conviennent de se partager le travail,
peut-on dire que l'un des deux, ou mme aucun des deux, donne le
superflu? Le pauvre diable qui travaille douze heures par jour pour
avoir du pain donne-t-il son superflu? Le commerce,  ce que je
crois, n'est autre chose que la sparation des occupations, la
division du travail.

Il serait  dsirer que le Pape ft connatre ses vues conomiques,
alors mme qu'il ne pourrait pas les excuter. Cela disposerait en
notre faveur une partie du clerg franais, qui n'a pas de grandes
lumires sur notre cause, mais qui n'a pas non plus de rpugnances
contraires.


                                           Paris, 5 juillet 1847.

Mon bien cher ami, les dtails que vous me donnez sur l'Italie et
l'tat des connaissances conomiques dans ce pays m'ont vivement
intress. J'ai reu la prcieuse collection[21] que vous avez eu la
bont de m'envoyer. Hlas! quand pourrai-je seulement y jeter les
yeux! Du moins, je la tiendrai  la disposition de tous mes amis,
afin que, d'une manire ou d'une autre, vos gnreuses intentions ne
soient pas sans rsultat.

         [Note 21: Les cinquante volumes de la collection Custodi:
         _Economisti classici italiani._ (_Note de l'diteur._)]

Vous voulez bien vous proccuper de ma sant. Je suis presque
toujours enrhum; et s'il en est ainsi en juillet, que sera-ce en
dcembre? Mais ce qui m'occupe le plus, c'est l'tat de mon cerveau.
Je ne sais ce que sont devenues les ides qu'il me fournissait
autrefois en trop grande abondance. Maintenant, je cours aprs et ne
puis pas les rattraper. Cela m'alarme.--Je sens, mon cher ami, que
j'aurais d rester tout  fait en dehors de l'association et
conserver la libert de mes allures, crire et parler  mon heure et
 ma guise.--Au lieu de cela, je suis enchan de la manire la plus
indissoluble, par le domicile, par le journal, par les finances, par
l'administration, etc., etc.; et le pis est que cela est
irrmdiable, attendu que tous mes collgues sont occups et ne
peuvent gure s'occuper de nos affaires que pendant la dure de nos
rares runions.

Mon ami, l'ignorance et l'indiffrence dans ce pays, en matire
d'conomie politique, dpassent tout ce que j'aurais pu me figurer.
Ce n'est pas une raison pour se dcourager, au contraire, c'en est
une pour nous donner le sentiment de l'utilit, de l'urgence mme de
nos efforts. Mais je comprends aujourd'hui une chose: c'est que la
libert commerciale est un rsultat trop loign pour nous. Heureux
si nous pouvons dblayer la route de quelques obstacles.--Le plus
grand n'est pas le parti protectionniste, mais le _socialisme_ avec
ses nombreuses ramifications.--S'il n'y avait que les monopoleurs,
ils ne rsisteraient pas  la discussion.--Mais le socialisme leur
vient en aide. Celui-ci admet la libert en principe et renvoie
l'excution aprs l'poque o le monde sera constitu sur le plan de
Fourier ou tout autre inventeur de socit.--Et, chose singulire,
pour prouver que jusque-l la libert sera nuisible, ils reprennent
tous les arguments des monopoleurs: balance du commerce, exportation
du numraire, supriorit de l'Angleterre, etc., etc.

D'aprs cela, vous me direz que combattre les monopoleurs, c'est
combattre les socialistes.--Non.--Les socialistes ont une thorie
sur la _nature oppressive du capital_, par laquelle ils expliquent
l'ingalit des conditions, et toutes les souffrances des classes
pauvres. Ils parlent aux passions, aux sentiments, et mme aux
meilleurs instincts des hommes. Ils sduisent la jeunesse, montrant
le mal et affirmant qu'ils possdent le remde. Ce remde consiste
en une organisation sociale artificielle de leur invention, qui
rendra tous les hommes heureux et gaux, sans qu'ils aient besoin de
lumires et de vertus.--Encore si tous les socialistes taient
d'accord sur ce plan d'organisation, on pourrait esprer de le
ruiner dans les intelligences. Mais vous comprenez que, dans cet
ordre d'ides, et du moment qu'il s'agit de ptrir une socit,
chacun fait la sienne, et tous les matins nous sommes assaillis par
des inventions nouvelles. Nous avons donc  combattre une hydre 
qui il repousse dix ttes quand nous lui en coupons une.

Le malheur est que cette mthode a un puissant attrait pour la
jeunesse. On lui montre des souffrances; et par l on commence par
toucher son coeur. Ensuite on lui dit que tout peut se gurir, au
moyen de quelques combinaisons artificielles; et par l on met son
imagination en campagne. Combien de peine a-t-elle ensuite  vous
couter quand vous venez la dsillusionner, en lui exposant les
belles mais svres lois de l'conomie sociale, et lui dire: Pour
extirper le mal de ce monde (et encore cette partie du mal sur
lequel la puissance humaine a quelque action) le procd est plus
long; il faut extirper le vice et l'ignorance.

Frapp du danger de la voie dans laquelle se prcipite la jeunesse,
j'ai pris le parti de lui demander de m'entendre. J'ai runi les
lves des coles de Droit et de Mdecine, c'est--dire ces jeunes
hommes qui dans quelques annes gouverneront le monde ou du moins la
France. Ils m'ont cout avec bienveillance, avec sympathie, mais,
comme vous pensez bien, sans trop me comprendre. N'importe; puisque
l'exprience est commence, je la suivrai jusqu'au bout. Vous savez
que j'ai toujours dans la tte le plan d'un petit ouvrage intitul
les _Harmonies conomiques_. C'est le point de vue _positif_ dont
les _sophismes_ sont le point de vue _ngatif_. Pour prparer le
terrain, j'ai distribu  ces jeunes gens les _Sophismes_. Chacun en
a reu un exemplaire. J'espre que cela dsobstruera un peu leur
esprit, et, au retour des vacances, je me propose de leur exposer
mthodiquement les harmonies.

Vous comprenez  prsent, mon ami, combien je tiens  ma sant! oh!
que la bont divine me donne au moins encore un an de force! qu'elle
me permette d'exposer devant mes jeunes concitoyens ce que je
considre comme la vraie thorie sociale, sous ces douze chapitres:
_Besoins_, _production_, _proprit_, _concurrence_, _population_,
_libert_, _galit_, _responsabilit_, _solidarit_, _fraternit_,
_unit_, _rle de l'opinion publique_; et je remettrai sans
regret,--avec joie,--ma vie entre ses mains!

Adieu, mon ami, veuillez remercier madame Cobden de son bon souvenir
et recevez tous deux les voeux que je forme pour votre bonheur.


                                          Paris, 15 octobre 1847.

Mon cher ami, j'apprends avec bien du plaisir, par les journaux de
ce matin, votre retour  Londres. Il y a si longtemps que je n'ai eu
de vos nouvelles! J'espre que vous ne ngligerez pas de m'crire
ds que vous serez un peu repos de vos fatigues, et que vous me
parlerez des dispositions que vous avez rencontres dans le nord de
l'Europe, sur notre question.

Ici, le progrs est lent, si mme il y a progrs. La crise des
subsistances, la crise financire sont venues obscurcir nos
doctrines. Il semble que la Providence accumule les difficults au
commencement de notre oeuvre et se plaise  la rendre plus
difficile. Peut-tre entre-t-il dans ses desseins que le triomphe
soit chrement achet, qu'aucune objection ne reste en arrire, afin
que la libert n'entre dans nos lois qu'aprs avoir pris possession
de l'opinion publique. Aussi je ne regarderai pas les retards, les
difficults, les obstacles, les preuves comme un malheur pour notre
cause. En prolongeant la lutte, elles nous mettent  mme
d'claircir non-seulement la question principale, mais beaucoup de
questions accessoires qui sont aussi importantes que la question
principale elle-mme. Le succs lgislatif s'loigne, mais l'opinion
mrit. Je ne me plaindrais donc pas, si nous tions  la hauteur de
notre tche. Mais nous sommes bien faibles. Notre personnel militant
se rduit  quatre ou cinq athltes presque tous fort occups
d'autre chose. Moi-mme je manque d'instruction pratique; mon genre
d'esprit, qui est de creuser dans les principes, me rend impropre 
discuter, comme il le faudrait, les vnements  mesure qu'ils
s'accumulent. De plus, les forces intellectuelles m'abandonnent avec
les forces physiques. Si je pouvais traiter avec la nature et
changer dix ans de vie souffreteuse contre deux ans de vigueur et
de sant, le march serait bientt conclu.

De grands obstacles nous viennent aussi de votre ct de la Manche. Mon
cher Cobden, il faut que je vous parle en toute franchise. En adoptant
le Libre-change, l'Angleterre n'a pas adopt la politique qui drive
logiquement du Libre-change. Le fera-t-elle? Je n'en doute pas; mais
quand? Voil la question. La position que vous et vos amis prendrez dans
le parlement aura une influence immense sur notre entreprise. Si vous
dsavouez nergiquement votre diplomatie, si vous parvenez  faire
rduire vos forces navales, nous serons forts. Sinon, quelle figure
ferons-nous devant le public? Quand nous prdisons que le Libre-change
entranera la politique anglaise dans la voie de la justice, de la paix,
de l'conomie, de l'affranchissement colonial, est-ce que la France est
tenue de nous croire sur parole? Il existe une dfiance invtre contre
l'Angleterre, je dirai mme un sentiment d'hostilit, aussi ancien que
les noms mmes de _Franais_ et d'_Anglais_. Eh bien, ce sentiment est
excusable. Son tort est d'envelopper tous vos partis et tous vos
concitoyens dans la mme rprobation. Mais les nations ne doivent-elles
pas se juger entre elles par leurs actes extrieurs? On dit souvent
qu'il ne faut pas confondre les nations avec leurs gouvernements. Il y a
du vrai et du faux dans cette maxime; et j'ose dire qu'elle est fausse 
l'gard des peuples qui ont des moyens constitutionnels de faire
prvaloir l'_opinion_. Considrez que la France n'a pas d'instruction
conomique. Lors donc qu'elle lit l'histoire, lorsqu'elle y voit les
envahissements successifs de l'Angleterre, quand elle tudie les moyens
diplomatiques qui ont amen ces envahissements, quand elle voit un
systme sculaire suivi avec persvrance, soit que les whigs ou les
torys tiennent le timon de l'tat, quand elle lit dans vos journaux
qu'en ce moment l'Angleterre a 34,000 marins  bord des vaisseaux de
guerre, comment voulez-vous qu'elle se fie, pour un changement dans
votre politique,  la force d'un principe que d'ailleurs elle ne
comprend pas? Il lui faut autre chose; il lui faut des faits. Rendez
donc la libert commerciale  vos colonies, dtruisez votre Acte de
navigation, surtout licenciez votre marine militaire, n'en gardez que ce
qui est indispensable pour votre scurit, diminuez ainsi vos charges,
vos dettes, soulagez votre population, ne menacez plus les autres
peuples et la libert des mers; et alors, soyez-en srs, la France
ouvrira les yeux.

Mon cher Cobden, dans un discours que j'ai prononc  Lyon, j'ai os
prdire que cette lgislature, qui a sept ans devant elle, mettrait
votre systme politique en harmonie avec votre systme conomique.
Avant sept ans, ai-je dit, l'Angleterre aura diminu ses armes de
terre et de mer de moiti. Ne me faites pas mentir.--Je n'ai
rencontr qu'incrdulit. On me blme de faire le prophte; on me
prend pour un fanatique  vue courte qui ne comprend pas la ruse
britannique; mais moi j'ai confiance dans deux forces, la force de
la vrit, et la force de vos vrais intrts.

Je ne suis pas trs-profondment instruit de ce qui se passe 
Athnes et  Madrid. Ce que je puis vous dire, c'est que Palmerston
et Bulwer inspirent une dfiance universelle. Vous me rpondrez que
si M. Bulwer intrigue  Madrid, M. de Glucksberg en fait autant.
Soit. Mais si l'un agit contre l'intrt de la France, comme l'autre
contre l'intrt de l'Angleterre, il y a nanmoins cette diffrence
que l'Angleterre se vante de connatre ses intrts. Nous sommes
encore dans les vieilles ides. Est-il surprenant que nos actes s'en
ressentent? Mais vous, qui vous tes dfaits des ides, repoussez
donc les actes. Dsavouez Palmerston et Bulwer. Rien ne servira
autant  nous mettre, nous libre-changistes, dans une excellente
position vis--vis du public. Il y a plus, je dsirerais que vous me
dissiez la position que vous comptez prendre dans cette affaire au
parlement. Je commencerais  prparer ici l'opinion publique.

Je vous l'avoue, mon cher ami, quoique ennemi de tout
charlatanisme, si vous tes en majorit et en mesure d'inaugurer
une politique nouvelle, conforme aux principes du _free-trade_, je
voudrais que vous le fissiez avec quelque clat et quelque
solennit. Je souhaite, si vous diminuez votre marine militaire, que
vous rattachiez explicitement cette mesure au _free-trade_; que vous
proclamiez bien haut que l'Angleterre a fait fausse route, et que
son but actuel tant diamtralement oppos  celui qu'elle a
poursuivi jusqu'ici, les moyens doivent tre opposs aussi.

Je ne vous parle pas des _vins_. Je vois que votre situation
financire ne vous permet pas de grandes rformes fiscales. Mais une
modration de droits qui ne nuise pas  vos revenus, est-ce trop
demander? Je dsirerais que ce ft vous _personnellement_ qui
fissiez cette proposition; et je vous dirai pourquoi une autre fois.
Je n'ai plus de place que pour vous assurer de mon amiti.


                                          Paris, 9 novembre 1847.

Mon cher Cobden, j'ai lu avec bien de l'intrt ce que vous me dites
de votre voyage, et je compte retirer autant de plaisir que
d'instruction des articles que vous vous proposez d'envoyer au
_Journal des conomistes_. M. Say vous a dj crit  ce sujet. Il
saisit toujours avec empressement l'occasion de donner de la valeur
 ce recueil, dont il est le fondateur et le soutien. Votre
correspondance est une bonne fortune pour lui. Je vous adjure
trs-sincrement d'y consacrer une partie du temps dont vous pourrez
disposer. La cause que nous servons ne se renferme pas dans les
limites d'une nation. Elle est universelle et ne trouvera sa
solution que dans l'adhsion de tous les peuples. Vous ne pouvez
donc rien faire de plus utile que d'accrotre le mrite et la
circulation du _Journal des conomistes_. Cette revue ne me
satisfait pas compltement; je regrette maintenant de n'en avoir
pas pris la direction. Cette propagande philosophique et rationnelle
m'et mieux convenu que la polmique quotidienne.

Les difficults s'accumulent autour de nous; nous n'avons pas pour
adversaires seulement des _intrts_. L'ignorance publique se rvle
maintenant dans toute sa triste tendue. En outre, les _partis_ ont
besoin de nous abattre. Par un enchanement de circonstances, qu'il
serait trop long de rapporter, ils sont tous contre nous. Tous
aspirent au mme but: la _Tyrannie_. Ils ne diffrent que sur la
question de savoir en quelles mains l'arbitraire sera dpos. Aussi,
ce qu'ils redoutent le plus, c'est l'esprit de la vraie libert. Je
vous assure, mon cher Cobden, que si j'avais vingt ans de moins et
de la sant, je prendrais le bon sens pour ma cuirasse, la vrit
pour ma lance, et je me croirais sr de les vaincre. Mais hlas!
l'me, malgr sa noble origine, ne peut rien faire sans le corps.

Ce qui m'afflige surtout, moi qui porte au coeur le sentiment
dmocratique dans toute son universalit, c'est de voir la dmocratie
franaise en tte de l'opposition  la libert du commerce. Cela tient
aux ides belliqueuses,  l'exagration de l'honneur national, passions
qui semblent reverdir  chaque rvolution. 1830 les a _manured_. Vous me
dites que nous nous sommes trop laiss prendre au pige tendu par les
protectionnistes, et que nous aurions d ngliger leurs arguments
_anglophobes_. Je crois que vous avez tort. Il est sans doute utile de
tuer la protection, mais il est plus utile encore de tuer les haines
nationales. Je connais mon pays; il porte au coeur un sentiment vivace
o le vrai se mle au faux. Il voit l'Angleterre capable d'craser
toutes les marines du monde; il la sait d'ailleurs dirige par une
oligarchie sans scrupules. Cela lui trouble la vue et l'empche de
comprendre le Libre-change. Je dis plus, quand mme il le comprendrait,
il n'en voudrait pas pour ses avantages purement conomiques. Ce qu'il
faut lui montrer surtout, c'est que la libert des changes fera
disparatre les dangers militaires qu'il redoute.--Pour moi, j'aimerais
mieux combattre quelques annes de plus et vaincre les prjugs
nationaux aussi bien que les prjugs conomiques. Je ne suis pas fch
que les protectionnistes aient choisi ce champ de bataille.--Mon
intention est de publier, dans notre journal, les dbats du parlement et
principalement les discours des _free-traders_.


                                                           Le 15.

Mon ami, je ne vous cacherai pas que je suis effray du vide qui se
fait autour de nous. Nos adversaires sont pleins d'audace et
d'ardeur. Nos amis au contraire se dcouragent et deviennent
indiffrents. Que nous sert d'avoir mille fois raison, si nous ne
pouvons nous faire entendre? La tactique des protectionnistes, bien
seconds par les journaux, est de nous laisser avoir raison tout
seuls.


                                          Paris, 25 fvrier 1848.

Mon cher Cobden, vous savez dj nos vnements. Hier nous tions
une monarchie, aujourd'hui nous sommes une rpublique.

Je n'ai pas le temps de raconter, je veux seulement vous soumettre
un point de vue de la plus haute importance.

La France veut la paix et en a besoin. Ses dpenses vont
s'accrotre, ses recettes s'affaiblir et son budget est dj en
dficit. Donc, il lui faut la paix et la rduction de son tat
militaire.

Sans cette rduction, pas d'conomie srieuse possible, par
consquent pas de rforme financire, pas d'abolition de taxes
odieuses.--Et sans cela, la rvolution se dpopularise.

Or, la France, vous le comprendrez, _ne peut pas prendre
l'initiative du dsarmement_. Il serait absurde de le lui demander.

Voyez les consquences. Ne dsarmant pas, elle ne peut rien
rformer, et ne rformant rien, ses finances la tuent.

Le seul fait que l'tranger _conserve ses forces_ nous rduit donc 
prir. Or, nous ne voulons pas prir. Donc, si les nations
trangres ne nous mettent pas  mme de dsarmer en dsarmant
elles-mmes, s'il nous faut tenir trois ou quatre cent mille hommes
sur pied, nous serons entrans  la guerre de propagande. C'est
forc. Car alors, le seul moyen d'arriver  respirer, chez nous,
sera de crer des embarras  tous les rois de l'Europe.

Si donc l'tranger comprend notre situation et ses dangers, il
n'hsitera pas  nous donner cette preuve de confiance de dsarmer
_srieusement_. Par l, il nous mettra  mme d'en faire autant, de
rtablir nos finances, de soulager le peuple, d'accomplir l'oeuvre
qui nous est dvolue.

Si, au contraire, l'tranger juge prudent de rester arm, je
n'hsite pas  dire que cette prtendue prudence _est de la plus
haute imprudence_, car elle nous rduira  l'extrmit que je viens
de vous dire.

Plaise au ciel que l'Angleterre comprenne et fasse comprendre! Elle
sauverait l'avenir de l'Europe. Que si elle consulte les traditions
de la vieille politique, je vous dfie bien de me dire comment nous
pourrons chapper aux consquences.

Mditez cette lettre, cher Cobden, pesez-en toutes les expressions.
Voyez par vous-mme si tout ce que je vous dis n'est pas invitable.

Si vous restez arms, nous restons arms sans mauvaise intention.
Mais restant arms, nous succomberons sous le poids de taxes
impopulaires. Aucun gouvernement n'y pourra tenir. Ils auront beau
se succder, ils rencontreront tous la mme difficult; et un jour
viendra o l'on dira: Puisque nous ne pouvons renvoyer l'arme dans
ses foyers, il faut l'envoyer soulever les peuples.

Si vous dsarmez dans une forte proportion, si vous vous unissez
fortement  nous pour conseiller  la Prusse la mme politique, 
cette condition, une re nouvelle peut surgir et surgira du 24
fvrier.


                                          Paris, 26 fvrier 1848.

Mon cher Cobden, je donnerais beaucoup d'argent (si j'en avais),
pour voir un moment M. de Lamartine notre ministre des Affaires
trangres. Mais je ne puis arriver  lui.

Je voudrais aller  Londres, mais non sans l'avoir vu, parce qu'il
faut bien lui soumettre les ides que j'aurais  vous communiquer.

L'Angleterre peut faire un bien immense, sans se nuire le moins du
monde. Elle peut substituer chez nous l'attachement sincre  de
funestes prventions. Elle n'a qu' le vouloir. Par exemple,
pourquoi ne ferait-elle pas cesser _spontanment_ sa sourde
opposition  notre triste conqute algrienne? Pourquoi ne
ferait-elle pas cesser _spontanment_ les dangers qui naissent du
droit de visite? Pourquoi laisser s'enraciner chez nous l'ide
qu'elle veut nous humilier? Pourquoi attendre que les circonstances
enveniment ces affaires? Quel magnifique spectacle si l'Angleterre
disait: Quand la France aura choisi un gouvernement, l'Angleterre
s'empressera de le reconnatre, et, pour preuve de sa sympathie,
elle reconnatra aussi l'Algrie comme franaise, et renoncera au
droit de visite dont elle aperoit du reste l'inefficacit et les
inconvnients!

Dites-moi, mon cher Cobden, ce que de tels actes coteraient  votre
pays, s'ils taient faits, comme je le dis, _spontanment_?

Ici nous ne pouvons pas tirer de l'ide des Franais que
l'Angleterre convoite l'Algrie. C'est absurde; mais les apparences
y sont.

Nous ne pouvons pas effacer des esprits la pense que le droit de
visite entre dans votre politique. C'est encore absurde; mais les
apparences y sont.

Au nom de la paix et de l'humanit, provoquez ces grandes mesures!
Faisons donc une fois de la diplomatie populaire, et faisons-la en
temps utile.

crivez-moi; dites-moi franchement si un voyage  Londres, entrepris
dans ces vues, sous les auspices de M. de Lamartine, aurait quelques
chances d'amener un rsultat. Je lui montrerai votre lettre.


                                            Mugron, 5 avril 1848.

Mon cher ami, me voici dans ma solitude. Que ne puis-je m'y
ensevelir pour toujours, et y travailler paisiblement  cette
synthse conomique, que j'ai dans la tte et qui n'en sortira
jamais!--Car,  moins d'un revirement subit dans l'opinion du pays,
je vais tre envoy  Paris charg du terrible mandat de
Reprsentant du Peuple. Si j'avais de la force et de la sant,
j'accepterais cette mission avec enthousiasme. Mais que pourront ma
faible voix, mon organisation maladive et nerveuse au milieu des
temptes rvolutionnaires? Combien il et t plus sage de consacrer
mes derniers jours  creuser, dans le silence, le grand problme de
la destine sociale; d'autant que quelque chose me dit que je serais
arriv  la solution. Pauvre village, humble toit de mes pres, je
vais vous dire un ternel adieu; je vais vous quitter avec le
pressentiment que mon nom et ma vie, perdus au sein des orages,
n'auront pas mme cette modeste utilit pour laquelle vous m'aviez
prpar!...

Mon ami, je suis trop loin du thtre des vnements pour vous en
parler. Vous les apprenez avant moi; et au moment o j'cris,
peut-tre les faits sur lesquels je pourrais raisonner sont-ils de
l'histoire ancienne. Si le gouvernement dchu nous avait laiss les
finances en bon ordre, j'aurais une foi entire dans l'avenir de la
Rpublique. Malheureusement le trsor public est cras, et je sais
assez l'histoire de notre premire rvolution pour connatre
l'influence du dlabrement des finances sur les vnements. Une
mesure urgente entrane une mesure arbitraire; et c'est l surtout
que la fatalit exerce son empire. Maintenant, le peuple est
admirable; et vous seriez surpris de voir comme le _suffrage
universel_ fonctionne bien ds son dbut. Mais qu'arrivera-t-il
quand les impts, au lieu d'tre diminus, seront aggravs, quand
l'ouvrage manquera, quand aux plus brillantes esprances succderont
d'amres ralits? J'avais aperu une planche de salut, sur laquelle
il est vrai je ne comptais gure, car elle supposait de la sagesse
et de la prudence dans les rois; c'tait le dsarmement simultan de
l'Europe. Alors les finances eussent t partout rtablies, les
peuples soulags et rattachs  l'ordre; l'industrie se serait
dveloppe, le travail et abond et les peuples eussent attendu
avec calme le dveloppement progressif des institutions. Les
monarques ont prfr jouer leur _va-tout_, ou plutt ils n'ont pas
su lire dans le prsent et dans l'avenir. Ils pressent un ressort,
sans comprendre qu' mesure que leur force s'puise celle du ressort
augmente.

Supposez qu'ils aient partout dsarm et dgrv d'autant les
impts, en outre accord aux nations des institutions d'ailleurs
invitables. La France obre se ft hte d'en faire autant, trop
heureuse de pouvoir fonder la Rpublique sur la solide base du
soulagement rel des souffrances populaires. Le calme et le progrs
se fussent donn la main.--Mais le contraire est arriv. Partout on
arme, partout on accrot les dpenses publiques, et les impts et
les entraves, quand les impts existants sont prcisment la cause
des rvolutions. Tout cela ne finira-t-il pas par une terrible
explosion?

Quoi donc! la justice est-elle si difficile  pratiquer, la prudence
si difficile  comprendre?

Depuis que je suis ici, je ne vois pas de journaux anglais. Je ne
sais rien de ce qui se passe dans votre parlement. J'aurais espr
que l'Angleterre prendrait l'initiative de la politique rationnelle,
et qu'elle la prendrait avec cette hardiesse vigoureuse dont elle a
donn tant d'exemples. J'aurais espr qu'elle et voulu _to teach
mankind how to live_: dsarmer, dsarmer, abandonner les colonies
onreuses, cesser d'tre menaante, se mettre dans l'impossibilit
d'tre menace, supprimer les taxes impopulaires et prsenter au
monde un beau spectacle d'union, de force, de sagesse, de justice et
de scurit. Mais hlas! l'conomie politique n'a pas encore assez
pntr les masses, mme chez vous.


                                              Paris, 11 mai 1848.

Mon cher Cobden, il ne m'est pas possible de vous crire longuement.
D'ailleurs, que vous dirais-je? Comment prvoir ce qui sortira du
sein d'une assemble de 900 personnes, qui ne sont contenues par
aucune rgle, par aucun prcdent; qui ne se connaissent pas entre
elles; qui sont sous l'empire de tant d'erreurs; qui ont 
satisfaire tant d'esprances justes ou chimriques, et qui pourtant
peuvent  peine s'entendre et dlibrer,  cause de leur nombre et
de l'immensit de la salle? Ce que je puis dire, c'est que
l'assemble nationale a de bonnes intentions. L'esprit dmocratique
y domine. Je voudrais pouvoir en dire autant de l'esprit de paix et
de non-intervention. Nous le saurons lundi. C'est ce jour-l qu'on a
fix pour la conversation sur la Pologne et l'Italie.

En attendant j'aborde de suite le sujet de ma lettre.

Vous savez qu'une commission de travailleurs se runissait au
Luxembourg, sous la prsidence de L. Blanc. L'assemble nationale
l'a disperse par sa prsence; mais elle s'est hte de fonder, dans
son propre sein, une commission charge de faire une enqute sur la
situation des travailleurs industriels et agricoles, ainsi que de
proposer les moyens d'amliorer leur sort.

C'est une oeuvre immense, et que les illusions qui ont cours rendent
prilleuse.

Je suis appel  faire partie de cette commission. J'ai t nomm
loyalement, aprs avoir expos mes doctrines sans rticences, mais
en les considrant surtout au point de vue du droit de proprit. Ce
que j'ai dit et qui m'a valu d'tre nomm, je le reproduis, sous
forme d'un article intitul: _Loi et proprit_, qui paratra dans
le prochain numro du _Journal des conomistes_. Je vous prie de le
lire[22].

         [Note 22: V. t. IV, p. 275  297. (_Note de l'diteur._)]

Maintenant, je voudrais faire servir cette enqute  faire jaillir
la vrit. Que je me trompe ou non, c'est la vrit qu'il nous
faut.--Nous n'avons pas en France une grande exprience de cette
_machinery_ qu'on nomme _enqutes parlementaires_. Connatriez-vous
quelque ouvrage o soit expos l'art de les conduire de manire 
dgager la vrit? Si vous en connaissez, ayez la bont de me le
signaler, ou mieux encore de me le faire envoyer.

Les prventions antibritanniques sont encore loin d'tre teintes
ici. On pense que les Anglais s'appliquent  contrarier, sur le
continent, la politique franco-rpublicaine; et cela ne m'tonnerait
pas de la part de votre aristocratie. Aussi je suivrai avec un vif
intrt votre nouvelle agitation, en faveur des rformes politiques
et conomiques qui peuvent diminuer l'influence au dehors de la
_Squirarchy_.


                                           Paris, le 27 mai 1848.

Mon cher Cobden, je vous remercie de m'avoir procur l'occasion de
faire la connaissance de M. Baines. Je regrette seulement de n'avoir
pu m'entretenir qu'un instant avec un homme aussi distingu.

Pardonnez-moi de vous avoir donn la peine de m'crire au sujet des
enqutes et de leur forme. J'ai dsert notre comit du travail pour
celui des finances. C'est l en dfinitive que viendront aboutir
toutes les questions et mme toutes les utopies.  moins que le pays
ne renonce  l'usage de la raison, il faudra bien qu'il subordonne
aux finances, mme sa politique extrieure, dans une certaine
mesure. Puissions-nous faire triompher la politique de la paix! Pour
moi, je suis convaincu qu'aprs la guerre immdiate, rien n'est plus
funeste  ma patrie que le systme inaugur par notre gouvernement,
et qu'il a appel _diplomatie arme_.  quelque point de vue qu'on
le considre, un tel systme est injuste, faux et ruineux. Je me
dsole quand je songe que quelques simples notions d'conomie
politique suffiraient pour le dpopulariser en France. Mais comment
y parvenir, quand l'immense majorit croit que les intrts des
peuples, et mme les intrts en gnral, sont radicalement et
naturellement antagoniques? Il faut attendre que ce prjug
disparaisse, et ce sera long. Pour ce qui me concerne, rien ne peut
m'ter de l'ide que mon rle tait d'tre publiciste campagnard
comme autrefois, ou tout au plus professeur. Je ne suis pas n  une
poque o ma place soit sur la scne de la politique active.

Quoi de plus simple, en apparence, que de dcider la France et
l'Angleterre  s'entendre pour dsarmer en mme temps? qu'auraient-elles
 craindre? combien de difficults relles, imminentes, pressantes, ne
se mettraient-elles pas  mme de rsoudre! combien d'impts  rformer!
que de souffrances  soulager! que d'affections populaires  conqurir!
que de troubles et de rvolutions  loigner! Et cependant, nous n'y
parviendrons pas. L'impossibilit matrielle de recouvrer l'impt ne
suffira pas, chez vous ni chez nous, pour faire adopter un dsarmement,
d'ailleurs indiqu par la plus simple prudence.

Cependant je dois dire que j'ai t agrablement surpris de trouver
dans notre comit, compos de soixante membres, les meilleures
dispositions. Dieu veuille que l'esprit qui l'anime se rpande
d'abord sur l'assemble et de l sur le public. Mais hlas! sur
quinze comits, il y en a _un_ qui, charg des voies et moyens, est
arriv  des ides de paix et d'conomies. Les autres quatorze
comits ne s'occupent que de projets qui, tous, entranent des
dpenses nouvelles,--rsistera-t-il au torrent?

Je crois qu'en ce moment vous avez prs de vous madame Cobden, ainsi
que M. et madame Schwabe--je vous prie de leur prsenter mes
civilits affectueuses. Depuis le dpart de M. Schwabe, les
Champs-lyses me semblent un dsert; avant je les trouvais bien
nomms.


                                                    27 juin 1848.

Mon cher Cobden, vous avez appris l'immense catastrophe qui vient
d'affliger la France et qui afflige le monde. Je crois que vous
serez bien aise d'avoir de mes nouvelles, mais je n'entrerai pas
dans beaucoup de dtails. C'est vraiment une chose trop pnible,
pour un Franais, mme pour un Franais cosmopolite, d'avoir 
raconter ces scnes lugubres  un Anglais.

Permettez-moi donc de laisser  nos journaux le soin de vous apprendre
les faits. Je vous dirai quelques mots sur les causes. Selon moi, elles
sont toutes dans le _socialisme_. Depuis longtemps nos gouvernants ont
empch autant qu'ils l'ont pu la diffusion des connaissances
conomiques. Ils ont fait plus. Par ignorance, ils ont prpar les
esprits  recevoir les erreurs du socialisme et du faux rpublicanisme,
car c'est l l'vidente tendance de l'ducation classique et
universitaire. La nation s'est engoue de l'ide qu'on pouvait faire de
la fraternit avec la loi.--On a exig de l'tat qu'il fit directement
le bonheur des citoyens. Mais qu'est-il arriv? En vertu des penchants
naturels du coeur humain, chacun s'est mis  rclamer pour soi, de
l'tat, une plus grande part de bien-tre. C'est--dire que l'tat ou le
trsor public a t mis au pillage. Toutes les classes ont demand 
l'tat, comme en vertu d'un droit, des moyens d'existence. Les efforts
faits dans ce sens par l'tat n'ont abouti qu' des impts et des
entraves, et  l'augmentation de la misre; et alors les exigences du
peuple sont devenues plus imprieuses.-- mes yeux, le rgime protecteur
a t la premire manifestation de ce dsordre. Les propritaires, les
agriculteurs, les manufacturiers, les armateurs ont invoqu
l'intervention de la loi pour accrotre leur part de richesse. La loi
n'a pu les satisfaire qu'en crant la dtresse des autres classes, et
surtout des ouvriers.--Alors ceux-ci se sont mis sur les rangs, et au
lieu de demander que la spoliation cesst, ils ont demand que la loi
les admt aussi  participer  la spoliation.--Elle est devenue
gnrale, universelle. Elle a entran la ruine de toutes les
industries. Les ouvriers, plus malheureux que jamais, ont pens que le
dogme de la fraternit ne s'tait pas ralis pour eux, et ils ont pris
les armes. Vous savez le reste: un carnage affreux qui a dsol pendant
quatre jours la capitale du monde civilis et qui n'est pas encore
termin.

Il me semble, mon cher Cobden, que je suis le seul  l'assemble
nationale qui voie la cause du mal et par consquent le remde. Mais
je suis oblig de me taire, car  quoi bon parler pour n'tre pas
compris? aussi je me demande quelquefois si je ne suis pas un
maniaque, comme tant d'autres, enfonc dans ma vieille erreur; mais
cette pense ne peut prvaloir, car je connais trop, ce me semble,
tous les dtails du problme. D'ailleurs, je me dis toujours: En
dfinitive, ce que je demande, c'est le triomphe des harmonieuses et
simples lois de la Providence. Est-il prsumable qu'elle s'est
trompe?

Je regrette aujourd'hui trs-profondment d'avoir accept le mandat
qui m'a t confi.--Je n'y suis bon  rien, tandis que, comme
simple publiciste, j'aurais pu tre utile  mon pays.


                                                     7 aot 1848.

Mon cher Cobden, je quitte l'assemble pour rpondre quelques lignes
 votre lettre du 5. J'esprais voir nos ministres pour confrer
avec eux sur la communication que vous me faites, mais ils ne sont
pas venus. En attendant d'autres dtails, voici ce que je sais.

Nous nous sommes trouvs, pour 1848, en face d'un dficit impossible
 combler par l'impt. Le ministre des finances a pris la rsolution
d'y pourvoir par l'emprunt et d'organiser son budget de 1849 de
manire  quilibrer les recettes et les dpenses, sans en appeler
de nouveau au crdit. L'intention est bonne, le tout est d'y tre
fidle.

Dans cette pense, il a reconnu que les recettes ordinaires ne
pouvaient faire face aux dpenses de 1849, qu'autant que celles-ci
seraient rduites d'un chiffre assez considrable. Il a donc dclar
 tous ses collgues qu'ils devaient aviser  une rduction 
rpartir entre tous les services. Le dpartement de la marine est
compris pour 30 millions dans la rduction _propose_; et comme il y
a dans ce dpartement des chapitres qu'il est impossible de toucher,
tels que dpenses coloniales, bagnes, vivres, solde, etc., il
s'ensuit que la rduction portera exclusivement sur les armements
nouveaux  faire.

Cette rsolution n'est pas immuable. Elle ne part pas d'un parti
pris de diminuer nos forces militaires. Mais il est certain que le
gouvernement et l'assemble seraient fortement encourags 
persvrer dans cette voie, si l'Angleterre offrait de nous y suivre
et surtout de nous y prcder dans une proportion convenable. C'est
sur quoi je vais appeler l'attention de Bastide.

En ce moment, il circule,  l'occasion de l'Italie, des bruits qui
sont de nature  faire chouer les bonnes dispositions du ministre
des finances. Je crains bien que la paix de l'Europe ne puisse pas
tre maintenue. Dieu veuille au moins que nos deux pays marchent
d'accord!

Adieu, mon cher Cobden, je vous crirai prochainement.


                                                    18 aot 1848.

Mon cher Cobden, j'ai reu votre lettre et le beau discours de M.
Molesworth. Si j'avais eu du temps  ma disposition, je l'aurais
traduit pour le _Journal des conomistes_. Mais le temps me manque
et plus encore la force. Elle m'chappe, et je vous avoue que me
voil saisi de la manie de tous les crivains. Je voudrais consacrer
le peu de sant qui me reste, d'abord  tablir les vrais principes
d'conomie politique tels que je les conois, et ensuite  montrer
leurs relations avec toutes les autres sciences morales. C'est
toujours ma chimre des _Harmonies conomiques_. Si cet ouvrage
tait fait, il me semble qu'il rallierait  nous une foule de belles
intelligences, que le coeur entrane vers le socialisme.
Malheureusement, pour qu'un livre surnage et soit lu, il doit tre 
la fois court, clair, prcis et empreint de sentiments autant que
d'ides. C'est vous dire qu'il ne doit pas contenir un mot qui ne
soit pes. Il doit se former goutte  goutte comme le cristal, et,
comme lui encore, dans le silence et l'obscurit. Aussi je pousse
bien des soupirs vers mes chres Landes et Pyrnes.

Il ne m'a pas paru encore opportun de faire une ouverture 
Cavaignac relativement  l'objet de votre lettre[23]. Le moment me
semble mal choisi. Il faut attendre que les affaires d'Italie soient
un peu claircies. Rien ne serait plus impopulaire en ce moment
qu'une diminution dans l'arme. Tous les partis se runiraient pour
la condamner: les politiques,  cause de l'tat de l'Europe; les
propritaires et ngociants,  cause des passions dmagogiques.
L'arme franaise est admirable de dvouement et de discipline. Elle
est, pour le moment, notre ancre de salut.--Ses chefs les plus aims
sont au pouvoir et ne voudront rien faire qui puisse altrer son
affection.

         [Note 23: Il s'agissait d'une rduction simultane dans les
         armements, en France et en Angleterre. (_Note de
         l'diteur._)]

Quant  la marine, il n'est pas probable que la France entrerait
dans une ngociation qui aurait pour objet la _rduction
proportionnelle_. Il faudrait que l'Angleterre allt plus loin, et
je crains bien qu'elle n'y soit pas prpare. Je voudrais savoir au
moins ce que l'on pourrait esprer d'obtenir.

L'esprit public, de ce ct du dtroit, rend une ngociation
semblable extrmement difficile, surtout avec l'Angleterre seule. Il
faudrait tcher de l'tendre  toutes les puissances.

C'est pourquoi je n'ai pas os compromettre le succs, en demandant
 Cavaignac une audience _ad hoc_. Je tcherai de sonder ses ides
occasionnellement et je vous les communiquerai.

Il est impossible de se proposer un plus noble but. J'ai vu avec
plaisir que la _Presse_ entre dans cette voie. Je vais tcher d'y
faire entrer aussi les _Dbats_. Mais la difficult est d'y
entraner les journaux populaires; cependant je n'en dsespre pas.

Adieu, je suis forc de vous quitter.


                                                 17 octobre 1849.

Mon cher Cobden, vous ne devez pas douter de mon empressement 
assister au meeting du 30 octobre, si mes devoirs parlementaires n'y
font pas un obstacle absolu. Avoir le plaisir de vous serrer la main
et tre tmoin du progrs de l'opinion en Angleterre, en faveur de
la paix, ce sera pour moi une double bonne fortune. Il me sera bien
agrable aussi de remercier M. B. Smith[24] de sa gracieuse
hospitalit, que j'accepte avec reconnaissance.

         [Note 24: M. John B. Smith, membre de la Ligue. V. t. III, p.
         404 et suiv. (_Note de l'diteur._)]

Vous sentez que je ferai tous mes efforts pour entraner notre
excellent ami M. Say. Je crains que ses occupations du conseil
d'tat ne le retiennent. Je tiendrais d'autant plus  l'avoir pour
compagnon de voyage que sa foi n'est pas entire  l'endroit du
congrs de la paix. Le spectacle de vos meetings ne pourra que
retremper sa confiance. Je le verrai ce soir.

Mon ami, les nations comme les individus subissent la loi de la
responsabilit. L'Angleterre aura bien de la peine  faire croire 
la sincrit de ses efforts pacifiques. Pendant longtemps, pendant
des sicles peut-tre, on dira sur le continent: L'Angleterre prche
la modration et la paix; mais elle a cinquante-trois colonies et
deux cents millions de sujets dans l'Inde.--Ce seul mot neutralisera
beaucoup de beaux discours. Quand est-ce que l'Angleterre sera assez
avance pour renoncer volontairement  quelques-unes de ses
onreuses conqutes? ce serait un beau moyen de propagande.

Croyez-vous qu'il ft imprudent ou dplac de toucher ce sujet
dlicat?


                                                 24 octobre 1849.

Mon cher Cobden, Say a d vous crire que nous nous proposions de
partir dimanche soir, pour tre  Londres lundi matin. Il amne avec
lui son fils. Quant  Michel Chevalier, il est toujours dans les
Cvennes.

Mais voici une autre circonstance. Le beau-frre de M. Say, M.
Cheuvreux, qui tait absent quand nous fmes passer une journe chez
lui  la campagne, et qui a bien regrett d'avoir perdu cette
occasion de faire votre connaissance, a le projet de se runir 
nous. Il dsire d'ailleurs ardemment assister au mouvement de
l'opinion publique de l'Angleterre, en faveur de la paix et du
dsarmement. Mais tenant  ne pas me sparer de M. Cheuvreux, je me
vois forc d'crire  M. Smith pour lui tmoigner toute ma
reconnaissance et lui expliquer les motifs qui me mettent dans
l'impossibilit de profiter de sa gnreuse hospitalit.

Pendant que j'cris, on discute l'abrogation des lois de
proscription. Je crains bien que notre Assemble n'ait pas le
courage d'ouvrir les portes de la France aux dynasties dchues. 
mon avis, cet acte de justice consoliderait la rpublique.


                                                31 dcembre 1849.

Mon cher Cobden, je suis enchant du meeting de Bradford, et je vous
flicite sincrement d'avoir abord enfin la question coloniale. Je
sais que ce sujet vous a toujours paru dlicat; il touche aux fibres
les plus irritables des coeurs patriotiques. Renoncer  l'empire du
quart du globe! Oh! jamais une telle preuve de bon sens et de foi
dans la science n'a t donne par aucun peuple! Il est surprenant
qu'on vous ait laiss aller jusqu'au bout. Aussi ce que j'admire le
plus dans ce meeting, ce n'est pas l'orateur (permettez-moi de le
dire), c'est l'auditoire. Que ne ferez-vous pas avec un peuple qui
analyse froidement ses plus chres illusions et qui souffre qu'on
recherche devant lui ce qu'il y a de fume dans la gloire!

Je me rappelle vous avoir tmrairement insinu, dans le temps, le
conseil de diriger vos coups sur le rgime colonial avec lequel le
_free-trade_ est incompatible. Vous me rpondtes que l'orgueil
national est une plante qui crot dans tous les pays et surtout dans
le vtre; qu'il ne fallait pas essayer de l'extirper brusquement et
que le _free-trade_ en rongerait peu  peu les racines. Je me rendis
 cette observation de bon sens pratique, tout en dplorant la
ncessit qui vous fermait la bouche; car je savais bien une chose,
c'est que tant que l'Angleterre aurait quarante colonies, jamais
l'Europe ne croirait  la sincrit de sa propagande. Pour mon
compte, j'avais beau dire: Les colonies sont un fardeau, cela
paraissait une assertion aussi paradoxale que celle-ci: C'est un
grand malheur pour un gentleman d'avoir de belles fermes.
videmment il faut que l'assertion et la preuve viennent de
l'Angleterre elle-mme. En avant donc, mon cher Cobden, redoublez
d'efforts, triomphez, affranchissez vos colonies, et vous aurez
ralis la plus grande chose qui se soit faite sous le soleil,
depuis qu'il claire les folies et les belles actions des hommes.
Plus la Grande-Bretagne s'enorgueillit de son colosse colonial, plus
vous devez montrer ce colosse aux pieds d'argile dvorant la
substance de vos travailleurs. Faites que l'Angleterre, librement,
mrement, en toute connaissance de cause, dise au Canada, 
l'Australie, au Cap: Gouvernez-vous vous-mmes; et la libert aura
remport sa grande victoire, et l'conomie politique en action sera
enseigne au monde.

Car il faudra bien que les protectionnistes europens ouvrent enfin
les yeux.

D'abord ils disaient: L'Angleterre admet chez elle les objets
manufacturs. Belle gnrosit, puisqu'elle a  cet gard une
supriorit incontestable! Mais elle ne retirera pas la protection 
l'agriculture, parce que, sous ce rapport, elle ne peut soutenir la
concurrence des pays o le sol et la main-d'oeuvre sont pour rien.
Vous avez rpondu en affranchissant le bl, les bestiaux et tous les
produits agricoles.

Alors ils ont dit: L'Angleterre joue la comdie; et la preuve,
c'est qu'elle ne touche pas  ses lois de navigation, car l'empire
des mers c'est sa vie. Et vous avez rform ces lois, non pour
perdre votre marine, mais pour la renforcer.

Maintenant ils disent: L'Angleterre peut bien dcrter la libert
commerciale et maritime, car, par ses quarante colonies, elle a
accapar les dbouchs du monde. Elle ne portera pas la main sur son
systme colonial. Renversez le vieux systme, et je ne sais plus
dans quelle prophtie les protectionnistes devront se rfugier. 
propos de prophtie, j'ai os en faire une il y a deux ans. C'tait
 Lyon, devant une nombreuse assemble. Je disais: Avant dix ans,
l'Angleterre abattra elle-mme volontairement le rgime colonial.
Ne me faites pas passer ici pour un faux prophte.

Les questions conomiques s'agitent en France comme en Angleterre,
mais dans une autre direction. On remue tous les fondements de la
science. _Proprit_, _capital_, tout est mis en question; et, chose
dplorable, les bonnes raisons ne sont pas toujours du ct de la
raison. Cela tient  l'universelle ignorance en ces matires. On
combat le communisme avec des arguments communistes. Mais enfin,
l'intelligence si vive de ce pays est  l'oeuvre. Que sortira-t-il
de ce travail? du bien pour l'humanit sans doute, mais ce bien ne
sera-t-il pas chrement achet? Passerons-nous par la banqueroute,
par les assignats, etc.? _that is the question_.

Vous aurez t surpris, sans doute, de me voir publier en ce moment
un livre de pure thorie; et j'imagine que vous ne pourrez en
soutenir la lecture. Je crois cependant qu'il aurait de l'utilit
dans ce pays, si j'avais song  faire une dition  bon march et
surtout si j'avais pu enfanter le second volume. _Ma non ho fiato_,
au physique comme au moral, le souffle me manque.

J'ai envoy un exemplaire de ce livre  M. Porter. Mon ami, nos
renommes sont comme nos vins; les uns comme les autres ont besoin
de traverser la mer pour acqurir toute leur saveur. Je voudrais
donc que vous me fissiez connatre quelques personnes  qui je
pourrais adresser mon volume, afin que, par votre bonne influence,
elles en rendissent compte dans les journaux. Il est bien entendu
que je ne qute pas des loges, mais la consciencieuse opinion de
mes juges.


                                                     3 aot 1850.

Mon cher Cobden, depuis le dpart de nos bons amis les Schwabe, je
n'ai plus l'occasion de m'entretenir de vous. Cependant, je ne vous
ai pas tout  fait perdu de vue, et, dans une occasion rcente, j'ai
remarqu avec joie, mais sans tonnement, que vous vous tiez spar
de nos amis pour rester fidle  vos convictions. Je veux parler du
vote sur Palmerston. Cette bouffe d'orgueil britannique qui a
caractris cet pisode, n'est pas d'accord avec la marche naturelle
des vnements et le progrs de la raison publique en Angleterre.
Vous avez bien fait de rsister. C'est cette parfaite concordance de
toutes vos actions et de tous vos votes qui donnera plus tard 
votre nom et  votre exemple une autorit irrsistible.

Je suis all dans mon pays pour voir  gurir ces malheureux
poumons, qui me sont des serviteurs fort capricieux. Je suis revenu
un peu mieux, mais atteint d'une maladie de larynx accompagne d'une
extinction de voix complte. Le mdecin m'ordonne le silence absolu.
C'est pourquoi je vais aller passer deux mois  la campagne aux
environs de Paris. L, j'essayerai de faire le second volume des
_Harmonies conomiques_. Le premier est pass  peu prs inaperu
dans le monde savant. Je ne serais pas _auteur_, si je souscrivais 
cet arrt. J'en appelle  l'avenir, j'ai la conscience que ce livre
contient une ide importante, une _ide mre_. Le temps me viendra
en aide.

Aujourd'hui je voulais vous dire quelques mots en faveur de notre
confrre en conomie politique, A. Scialoja. Vous savez qu'il tait
professeur  Turin. Les vnements en ont fait, pendant quelques
jours, un ministre du commerce  Naples. C'tait  l'poque de la
Constitution. Au retour du pouvoir absolu, Scialoja, pensant qu'un
ministre du commerce n'est pas assez politique pour compromettre
son titulaire, ne voulut pas fuir. Mal lui en prit. Il a t arrt
et mis en prison. Voil dix mois qu'il sollicite en vain son
largissement ou un jugement.

J'ai fait quelques dmarches ici afin d'intresser notre diplomatie.
(Que la diplomatie soit bonne  quelque chose une fois dans la vie!)
On m'a rpondu que notre ambassade ferait ce qu'elle pourrait, mais
qu'elle avait peu de chances. Scialoja serait, dit-on, beaucoup
mieux protg par la bienveillance anglaise. Voyez donc  lui
mnager l'appui de votre ambassadeur  Naples.

Scialoja demande  tre jug! j'aimerais mieux pour lui qu'on lui
donnt un passe-port pour Londres ou Paris; car un jugement
napolitain ne me parat pas offrir de grandes garanties, mme 
l'innocence la plus blanche.

Irez-vous  Francfort? Pour moi, il est inutile que j'assiste au
congrs, puisque je suis devenu muet; mais il me serait bien
agrable de vous voir  votre passage  Paris, et mon appartement,
rue d'Alger, n 3, est  votre disposition.


                                                    17 aot 1850.

Mon cher Cobden, connaissant ma misrable sant, vous n'aurez pas
t surpris de mon absence au congrs de Francfort; surtout vous
n'aurez pas song  l'attribuer  un dfaut de zle. Indpendamment
du plaisir d'tre un de vos collaborateurs dans cette noble
entreprise, il m'et t bien agrable de rencontrer  Francfort des
amis que j'ai rarement l'occasion de voir, et d'y faire connaissance
avec une foule d'hommes distingus de ces deux excellentes races: la
race anglo-saxonne et la race germanique. Enfin, je suis priv de
cette consolation comme de bien d'autres. Depuis longtemps la bonne
nature m'accoutume peu  peu  toutes sortes de privations, comme
pour me familiariser avec la dernire qui les comprend toutes.

N'ayant pas de vos nouvelles, j'ai ignor un moment si vous vous
rendiez au congrs, car l'ide ne m'tait pas venue qu'on pouvait se
rendre d'Angleterre  Francfort sans passer  Paris; et ne pensant
pas non plus que vous traverseriez notre capitale sans me prvenir,
je concluais que vous tiez vous-mme empch. On m'assure que non,
et j'en flicite le congrs. Tchez de porter un coup vigoureux  ce
monstre de la guerre, ogre presque aussi dvorant quand il fait sa
digestion, que lorsqu'il fait ses repas; car, vraiment, je crois que
les armements font presque autant de mal aux nations que la guerre
elle-mme. De plus, ils empchent le bien. Pour moi, j'en reviens
toujours  ceci qui me parat clair comme le jour: tant que le
dsarmement ne permettra pas  la France de remanier ses finances,
rformer ses impts et satisfaire les justes esprances des
travailleurs, ce sera toujours une nation convulsive... et Dieu sait
les consquences.

Un homme que j'aurais dsir voir,  cause de toutes les marques
d'intrt dont il m'a combl, c'est M. Prince Smith, de Berlin; s'il
est au congrs, veuillez lui exprimer l'extrme dsir que j'ai de
faire sa connaissance personnelle. Que je serais heureux, mon cher
Cobden, si vous vous dcidiez  passer par Paris, et si vous
obteniez de M. Prince Smith de vous accompagner dans cette
excursion! mais je n'ose m'arrter  de telles esprances. Les
bonnes fortunes ne semblent pas faites pour moi. Depuis longtemps je
m'exerce  prendre le bien quand il vient, mais sans jamais
l'attendre.

Il me semble qu'un petit sjour  Paris doit avoir de l'intrt pour
des politiques et des conomistes. Venez voir de quel calme profond
nous jouissons ici, quoi qu'on en puisse dire dans les journaux.
Assurment, la paix intrieure et extrieure, en face d'un pass si
agit et d'un avenir si incertain, c'est un phnomne qui atteste un
grand progrs dans le bon sens public. Puisque la France s'est tire
de l, elle se tirera de bien d'autres difficults.

On a beau dire, l'esprit humain progresse, les intrts bien
entendus acquirent de la prpondrance, les discordances sont moins
profondes et moins durables, l'_harmonie_ se fait.


                                                9 septembre 1850.

Mon cher Cobden, je suis sensible  l'intrt que vous voulez bien
prendre  ma sant. Elle est toujours chancelante. En ce moment j'ai
une grande inflammation, et probablement des ulcrations  ces deux
tubes qui conduisent l'air au poumon, et les aliments  l'estomac.
La question est de savoir si ce mal s'arrtera ou fera des progrs.
Dans ce dernier cas, il n'y aurait plus moyen de respirer ni de
manger, _a very awkward situation indeed_. J'espre n'tre pas
soumis  cette preuve,  laquelle cependant je ne nglige pas de me
prparer, en m'exerant  la patience et  la rsignation. Est-ce
qu'il n'y a pas une source inpuisable de consolation et de force
dans ces mots: _Non sicut ego volo, sed sicut tu._

Une chose qui m'afflige plus que ces perspectives physiologiques,
c'est la faiblesse intellectuelle dont je sens si bien le progrs.
Il faudra que je renonce sans doute  achever l'oeuvre commence.
Mais, aprs tout, ce livre a-t-il toute l'importance que je me
plaisais  y attacher? La postrit ne pourra-t-elle pas fort bien
s'en passer? Et s'il faut combattre l'amour dsordonn de la
conservation matrielle, n'est-il pas bon d'touffer aussi les
bouffes de vanit d'auteur, qui s'interposent entre notre coeur et
le seul objet qui soit digne de ses aspirations?

D'ailleurs, je commence  croire que l'ide principale que j'ai
cherch  propager n'est pas perdue; et hier un jeune homme m'a
envoy en communication un travail intitul _Essai sur le capital_.
J'y ai lu cette phrase:

Le capital est le signe caractristique et la mesure du progrs. Il
en est le vhicule ncessaire et unique, sa mission spciale est de
servir de transition de la valeur  la gratuit. Par consquent, au
lieu de peser sur le prix naturel, comme on dit, son rle constant
est de l'abaisser sans cesse (_voir ci-aprs la lettre page 204_).

Or, cette phrase renferme et rsume le plus fcond des phnomnes
conomiques que j'aie essay de dcrire. En elle est le gage d'une
rconciliation invitable entre les classes propritaires et
proltaires. Puisque ce point de vue de l'ordre social n'est pas
tomb, puisqu'il a t aperu par d'autres, qui l'exposeront  tous
les yeux mieux que je ne pourrais faire, je n'ai pas tout  fait
perdu mon temps, et je puis chanter, avec un peu moins de
rpugnance, mon _Nunc dimittis_.

J'ai lu la relation du congrs de Francfort. Vous tes le seul qui
sachiez donner  cette oeuvre un caractre pratique, une action sur
le monde des affaires. Les autres orateurs s'en tiennent  des lieux
communs fort uss. Mais je persiste toujours  penser que
l'association finira par avoir une grande influence indirecte, en
veillant et formant l'opinion publique. Sans doute, vous ne ferez
pas dcrter officiellement la paix universelle; mais vous rendrez
les guerres plus impopulaires, plus difficiles, plus rares, plus
odieuses.

Il ne faut pourtant pas se dissimuler que l'affaire de Grce a port
un trs-rude coup aux amis de la paix; et il faudra bien du temps
pour qu'ils s'en relvent. Quel est, par exemple, le dput franais
assez hardi pour seulement parler de dsarmement partiel, en
prsence du principe international impliqu dans cette affaire
grecque, avec l'assentiment (et c'est l surtout ce qui est grave)
de la nation britannique? Dsarmer! s'crierait-on, dsarmer au
moment o une puissance formidable agit ouvertement en vertu de ce
principe, qu'au moindre grief, qu'elle se croira contre un autre
gouvernement, elle pourra non-seulement employer la force contre ce
gouvernement, mais encore saisir les _proprits prives_ de ses
citoyens! Tant qu'un tel principe restera debout, cote que cote,
il faut que nous restions tous arms jusqu'aux dents.

Il fut un temps, mon ami, o la diplomatie elle-mme essaya de faire
prvaloir le respect des _proprits particulires_ en mer, pendant
la guerre. Ce principe est entr dans nos moeurs militaires. En
1814, les Anglais n'ont rien pris, dans le midi de la France, sans
le payer. En 1823, nous avons fait la guerre en Espagne sur les
mmes errements; et quelque injuste que ft cette guerre, au point
de vue politique, elle marqua admirablement la distinction,
dsormais reue, entre le domaine public et la proprit
personnelle. M. de Chateaubriand essaya  cette poque de faire
admettre, dans le droit international, la suppression de la
_course_, des _lettres de marque_, en un mot, le respect de la
proprit prive. Il choua; mais ses efforts attestent un grand
progrs de la civilisation.

Combien lord Palmerston nous rejette loin de ce temps! Il est donc
admis maintenant que, si l'Angleterre a  se plaindre du roi Othon,
il n'est pas un Grec qui puisse se dire propritaire d'une barque,
ou d'un tonneau de marchandise. Par la mme raison, si la France a
quelque grief contre la Belgique, la Suisse, le Pimont, elle peut
envoyer des bataillons s'emparer des maisons, des rcoltes, des
bestiaux, etc.; c'est de la barbarie... Je le rpte, avec un tel
systme, il faut que chacun reste arm jusqu'aux dents, et se tienne
prt  dfendre son bien.--Car, mon ami, les hommes ne sont pas
encore des Quakers. Ils n'ont pas renonc au droit de _dfense
personnelle_, et probablement ils n'y renonceront jamais.

Si encore tout se bornait aux doctrines et aux actes de lord
Palmerston, ce serait une iniquit de plus  la charge de la
diplomatie; voil tout. Mais ce qui est grave, ce qui est menaant,
c'est l'approbation inattendue donne  cette politique par la
nation anglaise. Il me reste un espoir: c'est que cette approbation
soit une surprise.

Mais tout en politiquant, j'oublie de vous dire que, pour me
conformer aux ordonnances des mdecins, sans y avoir grand'foi, je
pars pour l'Italie. Ils m'ont condamn  passer cet hiver  Pise, en
Toscane. De l, j'irai sans doute visiter Florence et Rome. Si vous
avez l quelques amis assez intimes pour que je puisse me prsenter
 eux, veuillez me les signaler, sans vous donner la peine de faire
des lettres de recommandation. Si je savais o trouver monsieur et
madame Schwabe, je les prviendrais de cette excursion afin de
prendre leurs ordres. Quand vous aurez occasion de leur crire,
veuillez leur faire part de ce voyage.


                                        Pise, le 18 octobre 1850.

Mon cher Cobden, je vous remercie de l'intrt que vous prenez  ma
sant. Je ne puis pas dire qu'elle soit meilleure ou plus mauvaise.
Sa marche est si imperceptible que je sais  peine vers quel
dnoment elle me conduit. Tout ce que je demande au ciel
maintenant, c'est que les tubes qui descendent de la bouche au
poumon et  l'estomac ne deviennent pas plus douloureux. Je n'avais
jamais pens au rle immense qu'ils jouent dans notre vie. Le boire,
le manger, la respiration, la parole, tout passe par l. S'ils ne
fonctionnent pas, on est mort; s'ils fonctionnent mal, c'est bien
pis.

Le premier aspect de l'Italie, et particulirement de la Toscane, ne
fait pas sur moi la mme impression qu'il avait faite sur vous. Cela
n'est pas surprenant: vous arriviez ici en triomphateur, aprs avoir
fait faire  l'humanit un de ses plus notables progrs; vous tiez
accueilli et ft par tout ce qu'il y a dans ce pays d'hommes
clairs, libraux, amis du bien public; vous voyiez la Toscane par
le haut.--Moi, j'y entre par l'extrmit oppose; tous mes rapports
jusqu'ici ont t avec des bateliers, des voituriers, des garons
d'auberge, des mendiants et des facchini, ce qui constitue la race
d'hommes la plus rapace, la plus tenace, la plus abjecte qu'on
puisse rencontrer. Je me dis souvent qu'il ne faut pas se hter de
juger, que trs-probablement ma disposition intrieure me met un
verre noirci sur la vue. En effet, il est bien difficile qu'un homme
qui ne peut pas parler, ni gure se tenir debout, ne soit fort
irritable, et partant injuste. Cependant, mon ami, je ne crois pas
me tromper en disant ceci:--Quand les hommes n'ont aucun soin de
leur dignit, quand ils ne reconnaissent d'autre loi que le _sans
gne_, quand ils ne veulent se soumettre  aucun ordre,  aucune
discipline volontaire, il n'y a pas de ressource.--Ici les hommes
sont trs-bienveillants les uns envers les autres; et cette qualit
est pousse si loin, qu'elle devient un dfaut et un obstacle
invincible  toute tentative srieuse vers l'indpendance et la
libert. Dans les rues, dans les bateaux  vapeur, dans les chemins
de fer, vous verrez toujours les rglements viols. On fume l o il
est dfendu de fumer, les gens des secondes envahissent les
premires, ceux qui ne payent pas prennent la place de ceux qui
payent. Ce sont choses reues dont nul ne se fche, pas mme les
victimes. Ils ont l'air de dire: Il ne s'est pas gn, il a eu
raison, j'en ferais autant  sa place. Quant aux prposs, gardiens,
capitaines, comment feraient-ils respecter la rgle, puisqu'ils sont
toujours les premiers  la violer?

Au reste, mon cher Cobden, ne prenez ces paroles que pour ce
qu'elles sont, les boutades d'un misanthrope. Avant-hier soir,
l'ennui me poussa vers Florence. J'y arrivai  trois heures de
l'aprs-midi. Comme je n'avais d'autre suite et d'autre bagage qu'un
petit sac de nuit, on ne voulut me recevoir dans aucun htel. La
fatigue m'accablait et je ne pouvais m'expliquer, puisque la voix me
fait dfaut. Enfin, dans une auberge plus hospitalire, on me donna
une chambre froide et obscure, dans les combles. Aussi, hier, je me
suis empress de quitter cette ville des _fleurs_, qui n'a t pour
moi que la ville des _soucis_. Cependant, j'ai eu le plaisir de voir
le marquis de Ridolfi. Nous avons beaucoup caus de vous. Plus tard,
si mes _cordes vocales_ reprennent un peu de sonorit, j'irai me
rconcilier avec la ville des Mdicis.




LETTRE  M. ALCIDE FONTEYRAUD.


                                     Mugron, le 20 dcembre 1845.

Mon cher monsieur Fonteyraud, je ne rpondrai pas aujourd'hui 
votre lettre si aimable, si bonne, si intressante par les sujets
dont elle m'entretient et par la manire dont elle en parle. Ceci
n'est qu'un simple accus de rception dont je charge une personne
qui part dans quelques heures pour Paris.

J'avais de vos nouvelles par le journal de la Ligue, par M.
Guillaumin et par M. Cobden, qui me parle de vous en termes que je
ne veux pas vous rpter pour ne pas blesser votre modestie...
Cependant je me ravise. M. Cobden sera assez justement clbre un
jour, pour que vous soyez bien aise de savoir le jugement qu'il a
port de vous. D'ailleurs ce jugement renferme un conseil, et je
n'ai pas le droit de l'arrter au passage, d'autant que vous
persistez  me donner le titre de _matre_. J'en remplirai les
fonctions une fois, sinon en vous donnant des avis, du moins en vous
transmettant ceux qui manent d'une autorit bien imposante pour les
disciples du _free-trade_.

Voici donc comment s'exprime M. Cobden:

Let me thank you for introducing to us Mr. Fonteyraud, who excited
our admiration not only by his superior talents, but by the warmth
of his zeal in the cause of free-trade. I have rarely met with a
young man of his age possessing so much knowledge and so mature a
judgement both as respects _men_ and _things_. If he be preserved
from the temptations which beset the path of young men of literary
pursuits in Paris, (M. Cobden veut-il parler des coles
sentimentalistes ou des piges de l'esprit de parti, c'est ce que
j'ignore) he possesses the ability to render himself very useful in
the cause of humanity.

Le reste ne pouvant s'adresser qu' votre amour-propre,
permettez-moi de le supprimer.

Il est doux, il est consolant de marcher dans la vie appuy par un
tel tmoignage. Il y a bien quelque chose au fond du coeur qui nous
parle de notre propre mrite; mais quand nous voyons l'aveuglement
de tous les hommes  ce sujet, comment pouvons-nous avoir jamais la
certitude que le sentiment de nos forces en est la mesure? Pour
vous, vous voil jug et consacr; vous tes vou  la cause de
l'humanit. _Apprendre et rpandre_, telle doit tre votre devise,
telle est votre destine.

Oh! comme mon coeur battait quand je lisais votre description du
grand meeting de Manchester! Comme vous, je sentais l'enthousiasme
me pntrer par tous les pores. Jamais rien de semblable, quoi qu'en
dise Salomon, s'tait-il vu sous le soleil? On a vu de grandes
runions d'hommes se passionner pour une conqute, pour une
victoire, pour un intrt, pour le triomphe de la force brutale;
mais avait-on jamais vu dix mille hommes s'unir pour faire prvaloir
par des moyens pacifiques, par la parole, par le sacrifice, un grand
principe de justice universelle? Quand la libert du commerce serait
une erreur, une chimre, la Ligue n'en serait pas moins glorieuse,
car elle a donn au monde le plus puissant et le plus moral de tous
les instruments de civilisation. Comment ne voit-on pas que ce n'est
pas seulement l'affranchissement des changes, mais successivement
toutes les rformes, tous les actes de justice et de rparation, que
l'humanit pourra raliser  l'aide de ces gigantesques et vivantes
organisations!

Aussi, avec quel bonheur, je dirai presque avec quel dlire de joie,
j'ai accueilli la nouvelle que vous me donniez  la fin de votre
lettre! La France aurait aussi sa ligue! la France verrait cesser
son ternelle adolescence; elle rougirait du purilisme honteux dans
lequel elle vgte, elle se ferait homme! Oh! vienne ce jour, et je
le saluerai comme le plus beau de ma vie. Ne cesserons-nous jamais
d'attacher la gloire au dveloppement de la force matrielle, de
vouloir trancher toutes les questions par l'pe, de ne glorifier
que le courage du champ de bataille, quels que soient son mobile et
ses oeuvres? Comprendrons-nous enfin que, puisque _l'opinion est la
reine du monde_, c'est l'opinion qu'il faut travailler, c'est 
l'opinion qu'il faut communiquer des lumires qui lui montrent la
bonne voie et de l'nergie pour y marcher?

Mais aprs l'enthousiasme est venue la rflexion. Je tremble que
quelque germe funeste ne se glisse dans les commencements de notre
ligue, par exemple l'esprit de transaction, de transition,
d'atermoiements, de mnagements. Tout est perdu si elle ne se
rallie, si elle n'adhre troitement  un _principe absolu_. Comment
les ligueurs eux-mmes pourraient-ils s'entendre, si la ligue
admettait divers principes,  diverses doses? Et s'ils ne
s'entendaient pas entre eux, quelle influence pourraient-ils exercer
au dehors?--Ne soyons que vingt, ou dix, ou cinq; mais que ces
vingt, ou dix, ou cinq aient le mme but, la mme volont, la mme
foi. Vous avez assist  l'agitation anglaise; je l'ai moi-mme
beaucoup tudie, et je sais (ce que je vous prie de bien dire  nos
amis) que si la Ligue et fait la moindre concession,  aucune
poque de son existence, il y a longtemps que l'aristocratie en
serait dbarrasse.

Donc, qu'une association se forme en France; qu'elle entreprenne
d'affranchir le commerce et l'industrie de tout monopole; qu'elle se
dvoue au triomphe du principe, et vous pouvez compter sur moi. De la
parole, de la plume, de la bourse, je suis  elle. S'il faut subir des
poursuites judiciaires, essuyer des perscutions, braver le ridicule,
je suis  elle. Quelque rle qu'on m'y donne, quelque rang qu'on m'y
assigne, sur les hustings ou dans le cabinet, je suis  elle. Dans des
entreprises de ce genre, en France plus qu'ailleurs, ce qu'il faut
redouter, ce sont les rivalits d'amour-propre; et l'amour-propre est le
premier sacrifice que nous devons faire sur l'autel du bien public. Je
me trompe, l'indiffrence et l'apathie sont peut-tre de plus grands
dangers. Puisque ce projet a t form, ne le laissez pas tomber. Oh!
que ne suis-je auprs de vous!

J'allais finir ma lettre sans vous remercier d'avance de ce que vous
direz dans la _Revue britannique_ de ma publication. Une simple
traduction ne peut mriter de grands loges. Quoi qu'il en soit,
loges et critiques sont bien venus quand ils sont sincres.

Adieu; votre affectionn.




LETTRE DE F. BASTIAT

AU PRSIDENT DU CONGRS DE LA PAIX,  FRANCFORT.


                                             Paris, 17 aot 1850.

MONSIEUR LE PRSIDENT,

Une maladie de larynx n'aurait pas suffi pour me retenir loin du
congrs, d'autant que mon rle y serait plutt d'couter que de
parler, si je ne subissais un traitement qui m'oblige  rester 
Paris. Veuillez exprimer mes regrets  vos collaborateurs. Pntr
de ce qu'il y a de grand et de nouveau dans ce spectacle d'hommes de
toutes les races et de toutes les langues, accourus de tous les
points du globe pour travailler en commun au triomphe de la paix
universelle, c'est avec zle, c'est avec enthousiasme que j'aurais
joint mes efforts aux vtres, en faveur d'une si sainte cause.

 la vrit, la paix universelle est considre, en beaucoup de
lieux, comme une chimre, et, par suite, le congrs comme un effort
honorable mais sans porte. Ce sentiment rgne peut-tre plus en
France qu'ailleurs, parce que c'est le pays o l'on est le plus
fatigu d'utopies et o le ridicule est le plus redoutable.

Aussi, s'il m'et t donn de parler au congrs, je me serais
attach  rectifier une si fausse apprciation.

Sans doute, il a t un temps o un congrs de la paix n'aurait eu
aucune chance de succs. Quand les hommes se faisaient la guerre
pour conqurir du butin, des terres ou des esclaves, il et t
difficile de les arrter par des considrations morales ou
conomiques. Les religions mmes y ont chou.

Mais aujourd'hui deux circonstances ont tout  fait chang la
question.

La premire, c'est que les guerres n'ont plus l'intrt pour cause
ni mme pour prtexte, tant toujours contraires aux vrais intrts
des masses.

La seconde, c'est qu'elles ne dpendent plus du caprice d'un chef,
mais de l'opinion publique.

Il rsulte de la combinaison de ces deux circonstances, que les
guerres doivent s'loigner de plus en plus, et enfin disparatre,
par la seule force des choses, et indpendamment de toute
intervention du congrs, car un fait qui blesse le public et dpend
du public doit ncessairement cesser.

Quel est donc le rle du congrs? C'est de hter ce dnoment
d'ailleurs invitable, en montrant  ceux qui ne le voient pas
encore en quoi et comment les guerres et les armements blessent les
intrts gnraux.

Or, qu'y a-t-il d'utopique dans une telle mission?

Depuis quelques annes, le monde a travers des circonstances qui,
certes,  d'autres poques, eussent amen de longues et cruelles
guerres. Pourquoi ont-elles t vites? Parce que, s'il y a en
Europe un parti de la guerre, il y a aussi des amis de la paix; s'il
y a des hommes toujours prts  guerroyer, qu'une ducation stupide
a imbus d'ides antiques et de prjugs barbares, qui attachent
l'honneur au seul courage physique et ne voient de gloire que pour
les faits militaires, il y a heureusement d'autres hommes  la fois
plus religieux, plus moraux, plus prvoyants et meilleurs
calculateurs. N'est-il pas bien naturel que ceux-ci cherchent 
faire parmi ceux-l des proslytes? Combien de fois la civilisation,
comme en 1830, en 1840, en 1848, n'a-t-elle pas t, pour ainsi
dire, suspendue  cette question: Qui l'emportera du parti de la
guerre ou du parti de la paix? Jusqu'ici le parti de la paix a
triomph, et, il faut le dire, ce n'est peut-tre ni par l'ardeur ni
par le nombre, mais parce qu'il avait l'influence politique.

Ainsi la paix et la guerre dpendent de l'opinion, et l'opinion est
partage. Donc il y a un danger toujours imminent. Dans ces
circonstances, le congrs n'entreprend-il pas une chose utile,
srieuse, efficace, j'oserais mme dire facile, quand il s'efforce
de recruter pour l'opinion pacifique de manire  lui donner enfin
une prpondrance dcisive?

Qu'y a-t-il l de chimrique? S'agit-il de venir dire aux hommes:
Nous venons vous sommer de fouler aux pieds vos intrts, d'agir
dsormais sur le principe du dvouement, du sacrifice, du
renoncement  soi-mme? Oh! s'il en tait ainsi, l'entreprise
serait en effet bien hasarde!...

Mais nous venons au contraire leur dire: Consultez non-seulement vos
intrts de l'autre vie, mais encore ceux de celle-ci. Examinez les
effets de la guerre. Voyez s'ils ne vous sont pas funestes? voyez si les
guerres et les gros armements n'amnent pas des interruptions de
travail, des crises industrielles, des dperditions de force, des dettes
crasantes, de lourds impts, des impossibilits financires, des
mcontentements, des rvolutions, sans compter de dplorables habitudes
morales et de coupables violations de la loi religieuse?

N'est-il pas permis d'esprer que ce langage sera entendu? Courage
donc, hommes de foi et de dvouement, courage et confiance! ceux qui
ne peuvent aujourd'hui se mler  vos rangs vous suivent de l'oeil
et du coeur.

Recevez, Monsieur le prsident, l'assurance de mes sentiments
respectueux et dvous.




LETTRES  M. HORACE SAY.


                                     Eaux-Bonnes, 4 juillet 1850.

MON CHER AMI,

..... J'ai lu l'article de M. Clment sur les _Harmonies_. Si je
croyais une controverse utile, je l'accepterais; mais qui la lirait?
M. Clment a l'air de penser que c'est manquer de respect  nos
matres que d'approfondir des problmes qu'ils ont  peine
effleurs,--parce qu'au temps o ils crivaient, ces problmes
n'taient pas poss. Selon lui, ils ont tout dit, tout vu, ne nous
ont rien laiss  faire.--Ce n'est pas mon opinion et ce n'tait
certainement pas la leur. Entre les premires et les dernires pages
de votre pre, il y a un progrs trop sensible pour qu'il ne vt pas
lui-mme qu'il n'avait pas touch l'horizon et que nul ne le
touchera jamais. Pour moi, les _Harmonies_ fussent-elles finies  ma
satisfaction (ce qui ne sera pas), que je ne les regarderais encore
que comme un point d'o nos successeurs tireront un monde. Comment
pourrions-nous aller bien avant, quand nous sommes obligs de
consacrer les trois quarts de notre temps  lucider, pour un public
gar, les questions les plus simples?

..... Si vous faites dans le Dictionnaire de Guillaumin l'article
_Assurance_, faites bien remarquer que ce ne sont pas seulement les
compagnies qui _s'associent_, mais encore et surtout les _assurs_.
Ce sont eux qui forment, sans s'en douter, une _association_ qui
n'en est pas moins relle pour tre volontaire et parce qu'on y
entre et en sort quand on veut.


                                           Pise, 20 octobre 1850.

Mon cher ami, nous nous crivions presque au mme moment, le jour du
dner mensuel, en sorte que nos lettres se sont croises entre Paris
et Pise. Depuis, je n'observe aucun progrs, en avant ni en arrire,
dans ma maladie. Seulement le sentiment de la souffrance s'irrite
par la dure. Faiblesse, isolement, ennui, je ferais bon march de
tout, n'tait cette maudite dchirure  la gorge qui me rend si
pnibles toutes les fonctions, si nombreuses et si indispensables,
qui s'accomplissent par l. Oh! que je voudrais avoir un jour de
trve!--mais toutes les invocations du monde n'y peuvent rien.-- la
bizarrerie de mes rves et  la transpiration qui suit toujours le
sommeil, je reconnais que j'ai chaque nuit un peu de fivre.
Cependant, comme je ne tousse pas plus qu'autrefois, je pense que
cette fivre est plutt un effet de ce malaise continuel qu'un
symptme de la maladie constitutionnelle.

..... Je crois en effet que l'conomie politique est plus sue ici
qu'en France, par la raison qu'elle fait partie du Droit. C'est
norme que de donner une teinture de cette science aux hommes qui se
rattachent de prs ou de loin  l'excution des lois; car ces mmes
hommes entrent pour beaucoup dans leur confection, et d'ailleurs ils
forment le fond de ce que l'on appelle la classe claire. Je
n'espre jamais voir l'conomie politique prendre domicile  l'cole
de Droit en France.  cet gard, l'aveuglement des gouvernements
est incomprhensible. Ils ne veulent pas qu'on enseigne la seule
science qui leur donne des garanties de dure et de stabilit.
N'est-ce pas un fait caractristique que le ministre du commerce et
celui de l'instruction publique, me renvoyant de l'un  l'autre
comme une balle, m'aient, de fait, refus un local pour faire un
cours gratuit?

Puisque vous tes notre _Cappoletto_, notre _Leader_, vous devriez
bien endoctriner nos amis Garnier et Molinari pour qu'ils mettent 
profit cette occasion unique de la signature, laquelle, quoi qu'on
en dise, donne de la dignit au journal. Il dpend d'eux, je crois,
de donner  la _Patrie_ ce qu'elle n'a jamais eu, une couleur, un
_caractre_. Ils auront  agir avec beaucoup de prudence et de
circonspection, puisque le journal n'est conomiste, ni au point de
vue du directeur, ni  celui des actionnaires, ni  celui des
abonns. Le _cachet_ ne devra apparatre distinctement que peu 
peu. Je pense que nos amis ne doivent nullement agir comme s'ils
taient dans un journal franchement conomiste et ayant arbor le
drapeau. Il s'agirait l de rompre des lances avec les adversaires.
Mais dans la _Patrie_, la tactique ne doit pas tre la mme. Il faut
d'abord ne traiter que de loin en loin les questions de libert
commerciale, particulirement les plus ardues (comme les lois de
navigation). Il vaut mieux prendre la question de plus haut,  une
hauteur qui embrasse  la fois la politique, l'conomie politique et
le socialisme, c'est--dire: _l'intervention de l'tat_. Encore ne
doivent-ils pas, selon moi, prsenter la _non-intervention_ comme un
systme, comme un principe. Seulement ils doivent appeler
l'attention du lecteur l-dessus chaque fois que l'occasion s'en
prsente. Leur rle,--afin de ne pas veiller la dfiance,--est de
montrer, dans chaque question spciale, les _avantages_ et les
_inconvnients_ de l'intervention. Les avantages, pourquoi les
dissimuler? Il faut bien qu'il y en ait puisque cette intervention
est si populaire. Ils devront donc avouer que lorsqu'il y a un _bien
 faire_ ou un _mal  combattre_, l'appel  la force publique parat
d'abord le moyen le plus court, le plus conomique, le plus
efficace;  cet gard mme,  leur place, je me montrerais
trs-large et trs-conciliant envers les gouvernementaux, car ils
sont bien nombreux et il s'agit moins de les rfuter que de les
ramener. Mais aprs avoir reconnu les avantages immdiats,
j'appellerais leur attention sur les inconvnients ultrieurs. Je
dirais: C'est ainsi qu'on cre de nouvelles fonctions, de nouveaux
fonctionnaires, de nouveaux impts, de nouvelles sources de
dsaffection, de nouveaux embarras financiers. Puis, en substituant
 l'activit prive la force publique, n'te-t-on pas 
l'individualit sa valeur propre et les moyens de l'acqurir? Ne
fait-on pas de tous les citoyens des hommes qui ne savent pas se
conduire eux-mmes, prendre une rsolution, repousser une surprise,
un coup de main? Ne prpare-t-on pas des lments au socialisme, qui
n'est autre chose que la pense d'un homme substitue  toutes les
volonts?

Les diverses questions spciales qui peuvent se prsenter, discutes
 ce point de vue, avec impartialit, la part du _pour_ et du
_contre_ tant bien faite, je crois que le public s'y intresserait
beaucoup et ne tarderait pas  reconnatre la vritable cause de nos
malheurs.--Les circulaires de M. Dumas offrent un bon texte pour le
dbut.

Adieu, mon cher ami, croiriez-vous que je suis fatigu pour avoir
barbouill ces quelques lignes? Il me reste cependant la force de me
rappeler au bon souvenir de madame Say et de Lon.




LETTRE  M. DE FONTENAY.


                                           Paris, 3 juillet 1850.

..... Peut-tre prenez-vous avec un peu trop de feu parti pour les
_Harmonies_ contre l'opposition du _Journal des conomistes_. Des
hommes d'un certain ge ne renoncent pas facilement  des ides
faites et longtemps caresses. Aussi ce n'est pas  eux, mais aux
jeunes gens, que j'ai adress et soumis mon livre. On finira par
reconnatre que la _valeur_ ne peut jamais tre dans la matire et
les forces naturelles. De l rsulte la gratuit absolue des dons de
Dieu, sous toutes les formes et  travers toutes les transactions
humaines: ceci conduit  la mutualit des services,  l'absence de
tout motif pour que les hommes se jalousent et se hassent. Cette
thorie doit ramener toutes les coles sur un terrain commun. Vivant
avec cette foi, j'attends patiemment; car plus je vieillis, plus je
m'aperois de la lenteur des volutions humaines.

Je ne dissimule pas cependant un voeu personnel. Oui, je dsire que
cette thorie rencontre, de mon vivant, assez d'adeptes (ne ft-ce
que deux ou trois) pour tre assur, avant de mourir, qu'elle ne
tombera pas si elle est vraie. Que mon livre en suscite seulement un
autre, et je serai satisfait. Voil pourquoi je ne saurais trop vous
engager  concentrer vos mditations sur le capital, sujet immense
et qui peut bien tre le pivot d'une conomie politique. Je ne l'ai
qu'effleur: vous irez plus loin que moi, vous me rectifierez au
besoin. Ne craignez pas que je m'en formalise. Les horizons
conomiques n'ont pas de limites: en apercevoir de nouveaux, c'est
mon bonheur, que je les dcouvre ou qu'un autre me les montre.

..... Oui, vous avez raison. Il y a toute une science  lever sur
le vilain mot _consommation_: c'est ce que j'tablirai au
commencement de mon second volume. Quant  la _population_, il est
incomprhensible que M. Clment m'attaque sur un sujet que je n'ai
pas encore abord! Et au fond, nier cet axiome: _La densit de la
population est une facilit de production_, c'est nier toute la
puissance de l'change et de la division du travail. De plus c'est
nier des faits qui crvent les yeux.--Sans doute la population
s'arrange naturellement de manire  produire le plus possible; et
pour cela, selon l'occurrence, elle diverge ou converge, elle obit
 une double tendance de dissmination et de concentration; mais
plus elle augmente, _coeteris paribus_,--c'est--dire  galit de
vertus, de prvoyance, de dignit,--plus les services se divisent,
se rendent facilement, plus chacun tire parti de ses moindres
qualits spciales, etc.....




LETTRES  M. PAILLOTTET.


                                           Pise, 11 octobre 1850.

Je me sens envie de vivre, mon cher Paillottet, quand je lis la relation
de vos anxits  la nouvelle de ma mort.--Grce au ciel, je ne suis pas
mort, ni mme gure plus malade. J'ai vu ce matin un mdecin qui va
essayer de me dbarrasser au moins quelques instants de cette douleur 
la gorge, dont la continuit est si importune.--Mais enfin, si la
nouvelle et t vraie, il aurait bien fallu l'accepter et se
rsigner.--Je voudrais que tous mes amis pussent acqurir,  cet gard,
la philosophie que j'ai acquise moi-mme. Je vous assure que je rendrais
le dernier souffle sans peine, presque avec joie, si je pouvais tre sr
de laisser, aprs moi,  ceux qui m'aiment, non de cuisants regrets,
mais un souvenir doux, affectueux, un peu mlancolique. Quand je serai
plus malade, c'est  quoi je les prparerai.....


                                          Rome, 26 novembre 1850.

Mon cher Paillottet, chaque fois que je reois une lettre de Paris,
il me semble que mes correspondants sont des _Toinette_, et que je
suis un _Argan_.

La coquine a soutenu pendant une heure durant que je n'tais pas
malade! vous savez, m'amour, ce qui en est.

Vous prenez bien tous un intrt amical  mon mal; mais vous me
traitez ensuite en homme bien portant. Vous me prparez des
occupations, vous me demandez mon avis sur plusieurs sujets graves,
puis vous me dites de ne vous crire que quelques lignes. Je
voudrais bien que vous eussiez mis dans votre lettre le secret, en
mme temps que le conseil, de tout dire en quelques mots. Comment
puis-je vous parler des _Incompatibilits parlementaires_, des
corrections  y apporter, des raisons qui me font penser que ce
sujet ne peut tre accol, ni pour le fond ni pour la forme, avec le
discours sur l'impt des boissons,--le tout en une ligne? Et puis il
faut bien que je dise quelque chose de Carey, puisque vous m'envoyez
ses preuves en Toscane;--des _Harmonies_, puisque vous m'annoncez
que l'dition est puise.

Dans votre bonne lettre, que je reois aujourd'hui, vous manifestez
la crainte qu' la vue de Rome, l'enthousiasme ne me saisisse et ne
nuise  ma gurison en branlant mes nerfs. Vous me placez toujours
l dans l'hypothse d'un homme bien portant. Figurez-vous, mon ami,
qu'il y a deux raisons, aussi fortes l'une que l'autre, pour que les
monuments de Rome ne fassent pas clater en moi un enthousiasme
dangereux. La premire, c'est que je ne vois aucun de ces
monuments, tant  peu prs confin dans ma chambre au milieu des
cendres et des cafetires; la seconde, c'est que la source de
l'enthousiasme est en moi compltement tarie, toutes les forces de
mon attention et de mon imagination se portant sur les moyens
d'avaler un peu de nourriture ou de boisson, et d'accrocher un peu
de sommeil entre deux quintes.

J'ai beau crire  Florence, je suis sans aucune nouvelle des
preuves de Carey. Dieu sait quand elles m'arriveront.

Adieu! je finis brusquement. J'aurais mille choses  vous dire pour
M. et Mme Planat, pour M. de Fontenay, pour M. Manin. Bientt, quand
je serai mieux, je causerai plus longtemps avec vous. Maintenant
c'est tout ce que j'ai pu faire que d'arriver  cette page.


                                           Rome, 8 dcembre 1850.

Cher Paillottet, suis-je mieux? Je ne puis le dire; je me sens
toujours plus faible. Mes amis croient que les forces me reviennent.
Qui a raison?

La famille Cheuvreux quitte Rome immdiatement, par suite de la
maladie de madame Girard. Jugez de ma douleur. J'aime  croire
qu'elle vient surtout de celle de ces bons amis; mais assurment des
motifs plus gostes y ont une grande part.

Par un hasard providentiel, hier j'crivis  ma famille pour qu'on
m'expdit une espce de Michel Morin, homme plein de gaiet et de
ressources, cocher, cuisinier, etc., etc., qui m'a souvent servi et
qui m'est entirement dvou. Ds qu'il sera ici, je serai matre de
partir quand je voudrai pour la France. Car il faut que vous sachiez
que le mdecin et mes amis ont pris  ce sujet une dlibration
solennelle. Ils ont pens que la nature de ma maladie me cre des
difficults si nombreuses, que tous les avantages du climat ne
compensent pas les soins domestiques.

D'aprs ces dispositions, mon cher Paillottet, vous ne viendrez pas
 Rome, gagner auprs de moi les oeuvres de misricorde. L'affection
que vous m'avez voue est telle que vous en serez contrari, j'en
suis sr. Mais consolez-vous en pensant qu' raison de la nature de
ma maladie, vous auriez pu faire bien peu pour moi, si ce n'est de
venir me tenir compagnie deux heures par jour, chose encore plus
agrable que raisonnable. Je voudrais pouvoir vous donner  ce sujet
des explications. Mais, bon Dieu! des explications! il faudrait
beaucoup crire, et je ne puis. Mon ami, sous des milliers de
rapports j'prouve le supplice de Tantale. En voici un nouvel
exemple: je voudrais vous dire toute ma pense, et je n'en ai pas la
force...

Ce que vous et Guillaumin aurez fait pour les _Incompatibilits_
sera bien fait.

Quant  l'affaire Carey, je vous avoue qu'elle me prsente un peu de
louche. D'un ct, Garnier annonce que le journal prend parti pour
la _proprit-monopole_. D'une autre part, Guillaumin m'apprend que
M. Clment va intervenir dans la lutte. Si le _Journal des
conomistes_ veut me punir d'avoir trait avec indpendance une
question scientifique, il est bien peu gnreux de choisir le moment
o je suis sur un grabat, priv de la facult de lire, d'crire, de
penser, et cherchant  conserver au moins celle de manger, de boire
et de dormir qui me quitte.

Pressentant que je ne pourrais accepter le combat, j'ai ajout  ma
rponse  Carey quelques considrations adresses au _Journal des
conomistes_. Vous me direz comment elles ont t reues.

Fontenay ne sera-t-il donc jamais prt  entrer en lice? Il doit
comprendre combien son assistance me serait ncessaire. Garnier dit:
Nous avons pour nous Smith, Ricardo, Malthus, J. B. Say, Rossi et
tous les conomistes, _moins Carey et Bastiat_. J'espre bien que
la foi dans la lgitimit de la proprit foncire trouvera bientt
d'autres dfenseurs, et je compte surtout sur Fontenay.

Je vous prie d'crire  Michel Chevalier, de lui dire combien je
suis reconnaissant de son excellent article sur mon livre. Il n'a
d'autre dfaut que d'tre trop bienveillant et de laisser trop peu
de place  la critique. Dites  Chevalier que je n'attends qu'un peu
de force pour lui adresser moi-mme l'expression de mes vifs
sentiments de gratitude. Je fais des voeux sincres pour qu'il
hrite du fauteuil de M. Droz; ce ne sera que tardive justice.




LETTRE AU JOURNAL DES CONOMISTES[25].

         [Note 25: Aprs la mort de Bastiat, il fut ais  ses amis
         d'difier M. Carey sur sa parfaite loyaut. Cette lettre nous
         parat mriter cependant d'tre conserve, d'autant plus que
         le post-scriptum contient les lments d'une importante
         dmonstration. (_Note de l'diteur._)]


Mon livre est entre les mains du public. Je ne crains pas qu'il se
rencontre une seule personne qui, aprs l'avoir lu, dise: Ceci est
l'ouvrage d'un plagiaire. Une lente assimilation, fruit des
mditations de toute ma vie, s'y laisse trop voir, surtout si on le
rapproche de mes autres crits.

Mais qui dit _assimilation_, avoue qu'il n'a pas tout tir de sa
propre substance.

Oh! oui, je dois beaucoup  M. Carey; je dois  Smith,  J. B. Say,
 Comte,  Dunoyer; je dois  mes adversaires; je dois  l'air que
j'ai respir; je dois aux entretiens intimes d'un ami de coeur, M.
Flix Coudroy, avec qui, pendant vingt ans, j'ai remu toutes ces
questions dans la solitude, sans que jamais il se soit manifest
dans nos apprciations et nos ides la moindre divergence;
phnomne bien rare dans l'histoire de l'esprit humain, et bien
propre  faire goter les dlices de la certitude.

C'est dire que je ne revendique pas le titre d'_inventeur_  l'gard
de l'harmonie. Je crois mme que c'est la marque d'un petit esprit,
incapable de rattacher le prsent au pass, que de se croire
inventeur de principes. Les sciences ont une _croissance_ comme les
plantes; elles s'tendent, s'lvent, s'purent. Mais quel
successeur ne doit rien  ses devanciers?

En particulier, l'_Harmonie des intrts_ ne saurait tre une
invention individuelle. Eh quoi! n'est-elle pas le pressentiment et
l'aspiration de l'humanit, le but de son volution ternelle?
Comment un publiciste oserait-il s'arroger l'invention d'une ide,
qui est la foi instinctive de tous les hommes?

Cette harmonie, la science conomique l'a proclame ds l'origine.
Cela est attest par le titre seul des livres physiocrates. Sans
doute, les savants l'ont souvent mal dmontre; ils ont laiss
pntrer dans leurs ouvrages beaucoup d'erreurs, qui, par cela seul
qu'elles taient des erreurs, contredisaient leur foi. Qu'est-ce que
cela prouve? que les savants se trompent. Cependant,  travers bien
des ttonnements, la grande ide de l'harmonie des intrts a
toujours brill sur l'cole conomiste, comme son toile polaire. Je
n'en veux pour preuve que cette devise qu'on lui a reproche:
_Laissez faire, laissez passer._ Certes, elle implique la croyance
que les intrts se font justice entre eux, sous l'empire de la
libert.

Ceci dit, je n'hsite pas  rendre justice  M. Carey. Il y a peu de
temps que je connais ses ouvrages; je les ai lus fort superficiellement,
 cause de mes occupations, de mes souffrances, et surtout  cause de la
singulire divergence qui, en fait de mthode, caractrise l'esprit
anglais et l'esprit franais. Nous gnralisons, et c'est ce que nos
voisins ddaignent. Eux vont particularisant  travers des milliers et
des milliers de pages, et c'est  quoi notre attention ne peut suffire.
Quoi qu'il en soit, je reconnais que cette grande et consolante cause,
l'_accord des intrts des classes_, ne doit  personne plus qu' M.
Carey. Il l'a signale et prouve sous un trs-grand nombre de points de
vue divers, de manire  ce qu'il ne puisse pas rester de doute sur la
loi gnrale.

M. Carey se plaint de ce que je ne l'ai pas cit; c'est peut-tre un
tort de ma part, mais il ne remonte pas  l'intention. M. Carey a pu
me montrer des aperus nouveaux, me fournir des arguments, mais il
ne m'a rvl aucun principe. Je ne pouvais le citer dans mon
chapitre sur l'_change_, qui est la base de tout; ni dans ceux sur
la _valeur_, sur la _communaut progressive_, sur la _concurrence_.
Le moment de m'tayer de son autorit et t  propos de la
_proprit foncire_; mais, dans ce premier volume, je traitais la
question par ma propre thorie de la _valeur_, qui n'est pas celle
de M. Carey.  ce moment, je me proposais de faire un chapitre
spcial sur la _rente foncire_, et je croyais fermement que mon
second volume suivrait de prs le premier. C'est l que j'aurais
cit M. Carey; et non-seulement je l'aurais cit, mais je me serais
effac, pour lui attribuer sur la scne le premier rle: c'tait
l'intrt de la cause. En effet, sur la question foncire, M. Carey
ne peut manquer d'tre une autorit importante. Pour tudier la
primitive et naturelle formation de cette proprit, il n'a qu'
ouvrir les yeux; pour l'exposer, il n'a qu' dcrire ce qu'il voit;
plus heureux que Ricardo, Malthus, Say et nous tous, conomistes
europens, qui ne voyons qu'une proprit foncire soumise aux mille
combinaisons factices de la conqute. En Europe, pour remonter au
principe de la proprit foncire, il faut employer le difficile
procd dont se servait Cuvier pour reconstruire un mastodonte; il
n'est pas trs-surprenant que la plupart de nos crivains se soient
tromps dans cet effort d'analogie. En Amrique, il y a des
mastodontes dans toutes les carrires; il suffit d'ouvrir les yeux.
J'avais donc tout  gagner, ou plutt la cause avait tout  gagner 
ce que j'invoquasse le tmoignage d'un conomiste amricain.

En terminant, je ne puis m'empcher de faire observer  M. Carey
qu'un Franais ne peut gure lui rendre justice, sans un grand
effort d'impartialit; et comme je suis Franais, j'tais loin de
m'attendre  ce qu'il daignt s'occuper de moi et de mon livre. M.
Carey professe pour la France et les Franais le mpris le plus
profond et une haine qui va jusqu'au dlire. Il a dvers ces
sentiments dans un bon tiers de ses volumineux crits; et il s'est
donn la peine de runir, sans aucun discernement, il est vrai, de
nombreux documents statistiques, pour prouver que c'est  peine si,
dans l'chelle de l'humanit, nous sommes au-dessus des Indous.  la
vrit, M. Carey, dans son livre, nie cette haine. Mais, en la
niant, il la prouve; car comment expliquer un tel dni? qui l'a
provoqu? C'est la conscience mme de M. Carey, qui, surpris
lui-mme, sans doute, de toutes les preuves de haine contre la
France qu'il a accumules dans son livre, a cru devoir proclamer
qu'il ne hassait pas la France. Combien de fois n'ai-je pas dit 
M. Guillaumin: Il y a d'excellentes choses dans les ouvrages de M.
Carey, et il serait bien de les faire traduire; ils contribueraient
 faire avancer l'conomie politique dans notre pays. Mais aussitt
j'tais forc d'ajouter: Pouvons-nous jeter dans le public franais
de pareilles diatribes contre la France, et ne risquons-nous pas de
manquer notre but? Le public ne repoussera-t-il pas ce qu'il y a de
bon dans ces livres,  cause de ce qu'il y a de blessant et
d'injuste?

Qu'il me soit permis de finir par une rflexion sur le mot plagiat,
dont je me suis servi au dbut de cette lettre. Les personnes
auxquelles je puis avoir emprunt un aperu ou un argument pensent
que je leur suis trs-redevable; je suis convaincu du contraire. Si
je ne m'tais laiss entraner  aucune controverse, si je n'avais
examin aucun systme, si je n'avais cit aucun nom propre, si je
m'tais born  tablir ces deux propositions: _Les services
s'changent contre des services_; _La valeur est le rapport des
services changs_;--si ensuite j'eusse expliqu, par ces principes,
toutes les classes si compliques des transactions humaines, je
crois que le monument que j'ai cherch  lever et beaucoup gagn
(trop, peut-tre, pour cette poque) en clart, en grandeur et en
simplicit.

_P. S._ Je laisse M. Carey, et je m'adresse, peut-tre pour la
dernire fois, c'est--dire dans les sentiments de la plus intime
bienveillance,  nos collgues de la rdaction du _Journal des
conomistes_. Dans la note de ce journal qui a provoqu la
rclamation de M. Carey, la direction annonce qu'elle se prononce,
sur la proprit foncire, pour la thorie de Ricardo. La raison
qu'elle en donne, c'est que cette thorie a pour elle l'autorit de
Ricardo d'abord, puis Malthus, Say et tous les conomistes, MM.
Bastiat et Carey excepts. L'pigramme est aigu, et il est certain
que l'conomiste amricain et moi faisons bien humble figure dans
l'antithse.

Quoiqu'il en soit, je rpte que la direction du journal prend une
rsolution dcisive pour son autorit scientifique.

N'oubliez pas que la thorie de Ricardo se rsume ainsi:

_La proprit foncire est un monopole injuste, mais ncessaire,
dont l'effet est de rendre fatalement le riche toujours plus riche
et le pauvre toujours plus pauvre._

Cette formule a pour premier inconvnient d'exciter, par son simple
nonc, une rpugnance invincible, et de froisser, dans le coeur de
l'homme, je ne dis pas tout ce qu'il y a de gnreux et de
philanthropique, mais de plus simplement et de plus grossirement
honnte. Son second tort est d'tre fonde sur une observation
inacheve, et par consquent de choquer la logique.

Ce n'est pas ici le lieu de dmontrer la lgitimit de la rente
foncire; mais devant donner  cet crit un but utile, je dirai, en
peu de mots, comment je la comprends, et en quoi errent mes
adversaires.

Vous avez certainement connu  Paris des marchands qui voient leurs
profits s'augmenter annuellement, sans qu'on puisse en conclure
qu'ils grvent chaque anne le prix de leurs marchandises. Bien au
contraire; et il n'y a rien de plus vulgaire et de plus vrai que ce
proverbe: _Se rattraper sur la quantit._--C'est mme une loi
gnrale du dbit commercial, que plus il s'tend, plus le marchand
augmente la remise  sa clientle, tout en faisant de meilleures
affaires. Pour vous en convaincre, vous n'avez qu' comparer ce que
gagnent, par chapeau, un chapelier de Paris et un chapelier de
village. Voil donc un exemple bien connu d'un cas o, quand la
prosprit publique se dveloppe, le vendeur s'enrichit toujours et
l'acheteur aussi.

Or, je dis que ce n'est pas seulement la loi gnrale des profits,
mais encore la loi gnrale des _Capitaux_ et des _Intrts_ comme
je l'ai prouv  M. Proudhon, et la loi gnrale de la _Rente
foncire_, comme je le prouverais, si je n'tais extnu.

Oui, quand la France prospre, il s'ensuit une hausse gnrale de la
Rente foncire, et le riche devient toujours plus riche. Jusque-l
Ricardo a raison. Mais il ne s'ensuit pas que chaque produit
agricole soit grev au prjudice des travailleurs; il ne s'ensuit
pas que chaque travailleur soit rduit  donner une plus forte
proportion de son travail pour un hectolitre de bl; il ne s'ensuit
pas, enfin, que le pauvre devienne toujours plus pauvre. C'est
justement le contraire qui est vrai.  mesure que la rente augmente,
par l'_effet naturel de la prosprit publique_, elle grve de
_moins en moins_ des produits plus abondants, absolument comme le
chapelier mnage d'autant plus sa clientle, qu'il est dans un
milieu plus favorable au dbit.

Croyez-moi, mes chers collgues, n'excitons pas lgrement le
_Journal des conomistes_  repousser ces explications.

Enfin, le troisime et peut-tre le plus grand tort,
scientifiquement, de la thorie Ricardienne, c'est qu'elle est
dmentie par tous les faits particuliers et gnraux qui se
produisent sur le globe. Selon cette thorie, nous aurions d voir,
depuis un sicle, les richesses mobilires, industrielles et
commerciales entranes vers un dclin rapide et fatal, relativement
aux fortunes foncires. Nous devrions constater la barbarie,
l'obscurit et la malpropret des villes, la difficult des moyens
de locomotion nous envahissant. En outre, les marchands, les
artisans, les ouvriers tant rduits  donner une proportion
toujours croissante de leur travail pour obtenir une quantit donne
de bl, nous devrions voir l'usage du bl diminuer, ou du moins nul
ne pouvant se permettre la mme consommation de pain, sans se
refuser d'autres jouissances.--Je vous le demande, mes chers
collgues, le monde civilis prsente-t-il rien de semblable?

Et puis, quelle mission donnerez-vous au journal? Ira-t-il dire aux
propritaires: Vous tes riches, c'est que vous jouissez d'un
monopole injuste mais _ncessaire_; et puisqu'il est ncessaire,
jouissez-en sans scrupule, d'autant qu'il vous rserve des richesses
toujours croissantes!--Puis vous tournant vers les travailleurs de
toutes classes: Vous tes pauvres; vos enfants le seront plus que
vous, et vos petits-enfants davantage encore, jusqu' ce que
s'ensuive la mort par inanition. Cela tient  ce que vous subissez
un monopole injuste, mais ncessaire; et puisqu'il est ncessaire,
rsignez-vous sagement; que la richesse toujours croissante des
riches vous console!

Certes, je ne demande pas que qui que ce soit adopte mes ides sans
examen; mais je crois que le _Journal des conomistes_ ferait mieux
de mettre la question  l'tude que de se prononcer d'ores et dj.
Oh! ne croyons pas facilement que Ricardo, Say, Malthus, Rossi, que
de si grands et solides esprits se sont tromps. Mais n'admettons
pas non plus lgrement une thorie qui aboutit  de telles
monstruosits.




PREMIERS CRITS




AUX LECTEURS DU DPARTEMENT DES LANDES[26]. (Novembre 1830.)

         [Note 26: Pour appuyer la candidature de M. Faurie. (_Note de
         l'diteur._)]


Un peuple n'est pas libre par cela seul qu'il possde des
institutions librales; il faut encore qu'il sache les mettre en
oeuvre, et la mme lgislation qui a fait sortir de l'urne
lectorale des noms tels que ceux de Lafayette et de Chantelauze, de
Tracy et de Dudon, peut, selon les lumires des lecteurs, devenir
le palladium des liberts publiques ou l'instrument de la plus
solide de toutes les oppressions, celle qui s'exerce sur une nation
par la nation elle-mme.

Pour qu'une loi d'lection soit pour le public une garantie
vritable, une condition est essentielle: c'est que les lecteurs
connaissent leurs intrts et veuillent les faire triompher; c'est
qu'ils ne laissent pas capter leurs suffrages par des motifs
trangers  l'lection; c'est qu'ils ne regardent pas cet acte
solennel comme une simple formalit, ou tout au plus comme une
affaire entre l'lecteur et l'ligible; c'est qu'ils n'oublient pas
compltement les consquences d'un mauvais choix; c'est enfin que le
public lui-mme sache se servir des seuls moyens rpressifs qui
soient  sa disposition, la haine et le mpris, pour ceux des
lecteurs qui le sacrifient par ignorance, ou l'immolent  leur
cupidit.

Il est vraiment curieux d'entendre le langage que tiennent navement
quelques lecteurs.

L'un nommera un candidat par reconnaissance personnelle ou par
amiti; comme si ce n'tait pas un vritable crime d'acquitter sa
dette aux dpens du public, et de rendre tout un peuple victime
d'affections individuelles.

L'autre cde  ce qu'il appelle _la reconnaissance due aux grands
services rendus  la Patrie_; comme si la dputation tait une
rcompense, et non un mandat; comme si la chambre tait un panthon
que nous devions peupler de figures froides et inanimes, et non
l'enceinte o se dcide le sort des peuples.

Celui-ci croirait dshonorer son pays s'il n'envoyait pas  la
chambre un dput n dans le dpartement. De peur qu'on ne croie 
la nullit des ligibles, il fait supposer l'absurdit des
lecteurs. Il pense qu'on montre plus d'esprit  choisir un sot dans
son pays, qu'un homme clair dans le voisinage, et que c'est un
meilleur calcul de se faire opprimer par l'intermdiaire d'un
habitant des Landes, que de se dlivrer de ses chanes par celui
d'un habitant des Basses-Pyrnes.

Celui-l veut un dput rompu dans l'art des sollicitations; il
espre que nos intrts locaux s'en trouveront bien, et il ne songe
pas qu'un vote indpendant sur la loi municipale peut devenir plus
avantageux  toutes les localits de la France, que les
sollicitations et les obsessions de cent dputs ne pourraient
l'tre  une seule.

Enfin un autre s'en tient obstinment  renommer  tout jamais les
221.

Vous avez beau lui faire les objections les mieux fondes, il rpond
 tout par ces mots: Mon candidat est des 221.

Mais ses antcdents?--Je les oublie: il est des 221.

Mais il est membre du gouvernement; pensez-vous qu'il sera
trs-dispos  restreindre un pouvoir qu'il partage,  diminuer des
impts dont il vit?--Je ne m'en mets pas en peine: il est des 221.

Mais songez qu'il va concourir  faire des lois. Voyez quelles
consquences peut avoir un choix fait par un motif tranger au but
que vous devez vous proposer.--Tout cela m'est gal: il est des 221.

Mais c'est surtout la _modration_ qui joue un grand rle dans cette
arme de sophismes que je passe rapidement en revue.

On veut  tout prix des _modrs_; on craint les exagrs par-dessus
tout; et comment juge-t-on  laquelle de ces classes appartient le
candidat? On n'examine pas ses opinions, mais la place qu'il occupe;
et comme le centre est bien le milieu entre la droite et la gauche,
on en conclut que c'est l qu'est la _modration_.

taient-ils donc _modrs_ ceux qui votaient chaque anne plus
d'impts que la nation n'en pouvait supporter? ceux qui ne
trouvaient jamais les contributions assez lourdes, les traitements
assez normes, les sincures assez nombreuses? ceux qui faisaient
avec tous les ministres un trafic odieux de la confiance de leurs
commettants, trafic par lequel, moyennant des dners et des places,
ils acceptaient au nom de la nation les institutions les plus
tyranniques: des doubles votes, des lois d'amour, des lois sur le
sacrilge? ceux enfin qui ont rduit la France  briser, par un coup
d'tat, les chanes qu'ils avaient pass quinze annes  river?

Et sont-ils _exagrs_ ceux qui veulent viter le retour de pareils
excs; ceux qui veulent mettre de la modration dans les dpenses;
ceux qui veulent _modrer_ l'action du pouvoir; qui ne sont pas
_immodrs_, c'est--dire insatiables de gros salaires et de
sincures; ceux qui veulent que notre rvolution ne se borne pas 
un changement de noms propres et de couleur; qui ne veulent pas que
la nation soit exploite par un parti plutt que par un autre, et
qui veulent conjurer l'orage qui claterait infailliblement si les
lecteurs taient assez imprudents pour donner la prpondrance au
_centre droit_ de la chambre?

Je ne pousserai pas plus loin l'examen des motifs par lesquels on
prtend appuyer une candidature, sur laquelle on avoue gnralement
ne pas fonder de grandes esprances.  quoi servirait d'ailleurs de
s'tendre davantage  rfuter des sophismes que l'on n'emploie que
pour s'aveugler soi-mme?

Il me semble que les lecteurs n'ont qu'un moyen de faire un choix
raisonnable: c'est de connatre d'abord l'objet gnral d'une
reprsentation nationale, et ensuite de se faire une ide des
travaux auxquels devra se livrer la prochaine lgislature. C'est en
effet la nature du mandat qui doit nous fixer sur le choix du
mandataire; et, en cette matire comme en toutes, c'est s'exposer 
de graves mprises que d'adopter le _moyen_, abstraction faite du
_but_ que l'on se propose d'atteindre.

L'objet gnral des reprsentations nationales est ais 
comprendre.

Les contribuables, pour se livrer avec scurit  tous les modes
d'activit qui sont du domaine de la vie prive, ont besoin d'tre
administrs, jugs, protgs, dfendus. C'est l'objet du
gouvernement. Il se compose du Roi, qui en est le chef suprme, des
ministres et des nombreux agents, subordonns les uns aux autres,
qui enveloppent la nation comme d'un immense rseau.

Si cette vaste machine se renfermait toujours dans le cercle de ses
attributions, une reprsentation lective serait superflue; mais le
gouvernement est, au milieu de la nation, un corps vivant, qui,
comme tous les tres organiss, tend avec force  conserver son
existence,  accrotre son bien-tre et sa puissance,  tendre
indfiniment sa sphre d'action. Livr  lui-mme, il franchit
bientt les limites qui circonscrivent sa mission; il augmente outre
mesure le nombre et la richesse de ses agents; il n'administre plus,
il exploite; il ne juge plus, il perscute ou se venge; il ne
protge plus, il opprime.

Telle serait la marche de tous les gouvernements, rsultat
invitable de cette loi de progression dont la nature a dou tous
les tres organiss, si les nations n'opposaient un obstacle aux
envahissements du pouvoir.

La loi d'lection est ce frein aux empitements de la force
publique, frein que notre constitution remet aux mains des
contribuables eux-mmes; elle leur dit: Le gouvernement n'existera
plus pour lui, mais pour vous; il n'administrera qu'autant que vous
sentirez le besoin d'tre administrs; il ne prendra que le
dveloppement que vous jugerez ncessaire de lui laisser prendre;
vous serez les matres d'tendre ou de resserrer ses ressources; il
n'adoptera aucune mesure sans votre participation; il ne puisera
dans vos bourses que de votre consentement; en un mot, puisque c'est
par vous et pour vous que le pouvoir existe, vous pourrez,  votre
gr, le surveiller et le contenir au besoin, seconder ses vues
utiles ou rprimer son action, si elle devenait nuisible  vos
intrts.

Ces considrations gnrales nous imposent, comme lecteurs, une
premire obligation: celle de ne pas aller chercher nos mandataires
prcisment dans les rangs du pouvoir; de confier le soin de
rprimer la puissance  ceux sur qui elle s'exerce, et non  ceux
par qui elle est exerce.

Serions-nous en effet assez absurdes pour esprer que, lorsqu'il
s'agit de supprimer des fonctions et des salaires, cette mission
sera bien remplie par des fonctionnaires et des salaris? Quand tous
nos maux viennent de l'exubrance du pouvoir, confierions-nous  un
agent du pouvoir le soin de le diminuer? Non, non, il faut choisir:
nommons un fonctionnaire, un prfet, un matre des requtes, si nous
ne trouvons pas le fardeau assez lourd; si nous ne sommes pas
fatigus du poids du milliard; si nous sommes persuads que le
pouvoir ne s'ingre pas assez dans les choses qui devraient tre
hors de ses attributions; si nous voulons qu'il continue  se mler
d'ducation, de religion, de commerce, d'industrie,  nous donner
des mdecins, des avocats, de la poudre, du tabac, des lecteurs et
des jurs.

Mais si nous voulons restreindre l'action du gouvernement, ne
nommons pas des agents du gouvernement; si nous voulons diminuer les
impts, ne nommons pas des gens qui vivent d'impts; si nous voulons
une bonne loi communale, ne nommons pas un prfet; si nous voulons
la libert de l'enseignement, ne nommons pas un recteur; si nous
voulons la suppression des droits runis ou celle du conseil d'tat,
ne nommons ni un conseiller d'tat ni un directeur des droits
runis. On ne peut tre  la fois pay et reprsentant des payants,
et il est absurde de faire exercer un contrle par celui mme qui y
est soumis.

Si nous venons  examiner les travaux de la prochaine lgislature,
nous voyons qu'ils sont d'une telle importance qu'elle peut tre
regarde plutt comme _constituante_ que comme purement
_lgislative_.

Elle aura  nous donner une loi d'lection, c'est--dire  fixer les
limites de la souverainet.

Elle fera la loi municipale dont chaque mot doit influer sur le
bien-tre des localits.

C'est elle qui discutera l'organisation des gardes nationales, qui
a un rapport direct avec l'intgrit de notre territoire et le
maintien de la tranquillit publique.

L'ducation rclamera son attention; et elle est sans doute appele
 livrer l'enseignement  la libre concurrence des professeurs, et
le choix ds tudes  la sollicitude des parents.

Les affaires ecclsiastiques exigeront de nos dputs des
connaissances tendues, une grande prudence, et une fermet
inbranlable; peut-tre, suivant le voeu des amis de la justice et
des prtres clairs, agitera-t-on la question de savoir si les
frais de chaque culte ne doivent pas retomber exclusivement sur ceux
qui y participent.

Bien d'autres matires importantes seront agites.

Mais c'est surtout pour la partie conomique des travaux de la
chambre que nous devons tre scrupuleux dans le choix de nos
dputs. Les abus, les sincures, les traitements excessifs, les
fonctions inutiles, les emplois nuisibles, les rgies substitues 
la concurrence, devront tre l'objet d'une investigation svre; je
ne crains pas de le dire: c'est l qu'est le plus grand flau de la
France.

Je demande pardon au lecteur de la digression vers laquelle je me
sens irrsistiblement entran; mais je ne puis m'empcher de
chercher  faire comprendre, sur cette grave question, ma pense
tout entire.

Si je ne considrais les dpenses excessives comme un mal, qu'
cause de la portion des richesses qu'elles ravissent inutilement 
la nation, si je n'y voyais d'autres rsultats que le poids
accablant de l'impt, je n'en parlerais pas si souvent, je dirais,
avec M. Guizot, qu'il ne faut pas _marchander la libert_, qu'elle
est un bien si prcieux qu'on ne saurait le payer trop cher, et que
nous ne devons pas regretter les millions qu'elle nous cote.

Un tel langage suppose que la profusion et la libert peuvent
marcher ensemble; mais si j'ai la conviction intime qu'elles sont
incompatibles, que les gros traitements et la multiplication des
places excluent non-seulement la libert, mais encore l'ordre et la
tranquillit publiques, qu'ils compromettent la stabilit des
gouvernements, vicient les ides des peuples et corrompent leurs
moeurs, on ne s'tonnera plus que j'attache tant d'importance au
choix des dputs qui nous permettent d'esprer la destruction d'un
tel abus.

Or, que peut-il exister de libert l o, pour soutenir d'normes
dpenses, le gouvernement, forc de prlever d'normes tributs, se
voit rduit  recourir aux contributions les plus vexatoires, aux
monopoles les plus injustes, aux exactions les plus odieuses, 
envahir le domaine des industries prives,  rtrcir sans cesse le
cercle de l'activit individuelle,  se faire marchand, fabricant,
courrier, professeur, et non-seulement  mettre  trs-haut prix ses
services, mais encore  loigner, par l'aspect des chtiments
destins au crime, toute concurrence qui menacerait de diminuer ses
profits? Sommes-nous libres si le gouvernement pie tous nos
mouvements pour les taxer, soumet toutes les actions aux recherches
des employs, entrave toutes les entreprises, enchane toutes les
facults, s'interpose entre tous les changes pour gner les uns,
empcher les autres et les ranonner presque tous?

Peut-on attendre de l'_ordre_ d'un rgime qui, plaant sur tous les
points du territoire des millions d'appts offerts  la cupidit,
donne perptuellement,  tout un vaste royaume, l'aspect que
prsente une grande ville au jour des _distributions gratuites_?

Croit-on que la stabilit du pouvoir soit bien assure lorsque,
abandonn par les peuples, qu'il s'est alins par ses exactions, il
reste livr sans dfense aux attaques des ambitieux; lorsque les
portefeuilles sont assaillis et dfendus avec acharnement, et que
les assigeants s'appuient sur la rbellion comme les assigs sur
le despotisme, les uns pour conqurir la puissance, les autres pour
la conserver?

Les gros traitements n'engendrent pas seulement les entraves, le
dsordre et l'instabilit du pouvoir, ils faussent encore les ides
des peuples, en renforant ce prjug gothique qui faisait mpriser
le travail et honorer exclusivement les fonctions publiques; ils
corrompent les moeurs en rendant les carrires industrielles
onreuses et celles des places florissantes; en excitant la
population entire  dserter l'industrie pour les emplois, le
travail pour l'intrigue, la production pour la consommation strile,
l'ambition qui s'exerce sur les choses pour celle qui n'agit que sur
les hommes; enfin en rpandant de plus en plus la manie de gouverner
et la fureur de la domination.

Voulons-nous donc dlivrer l'autorit des intrigants qui l'obsdent
pour la partager, des factieux qui la sapent pour la conqurir, des
tyrans qui la renforcent pour la dfendre; voulons-nous arriver 
l'ordre,  la libert,  la paix publique? appliquons-nous surtout 
diminuer les grosses rtributions; supprimons l'appt, si nous
redoutons la convoitise; faisons disparatre ces prix sduisants
attachs au bout de la carrire, si nous ne voulons pas qu'elle se
remplisse de jouteurs; entrons franchement dans le systme
amricain; que les hauts fonctionnaires soient indemniss et non
richement dots, que les places donnent beaucoup de travail et peu
de profits, que les fonctions publiques soient une charge et non un
moyen de fortune, qu'elles ne puissent pas faire briller ceux qui
les ont ni exciter l'envie de ceux qui ne les ont pas.

Aprs avoir compris l'objet d'une reprsentation nationale, aprs
avoir recherch quels seront les travaux qui occuperont la prochaine
lgislature, il nous sera facile de savoir quelles sont les qualits
et les garanties que nous devons exiger de notre dput.

Il est clair que la premire chose que nous devons chercher en lui,
c'est la connaissance des objets sur lesquels il sera appel 
discuter, en d'autres termes, la _capacit_ en conomie politique et
en lgislation.

On ne pourra pas contester que M. Faurie remplisse cette premire
condition. L'habilet avec laquelle il a gr ses affaires
particulires est une garantie qu'il saura administrer les affaires
publiques; ses connaissances en finances pourront tre  la chambre
d'une grande utilit; enfin, toute sa vie, il s'est livr avec
ardeur  l'tude des sciences morales et politiques.

La _capacit_ de bien faire ne suffit pas  notre mandataire, il
faut encore qu'il en ait la _volont_; et cette volont ne peut nous
tre garantie que par un pass invariable, une indpendance absolue
dans le caractre, la fortune et la position sociale.

Sous tous ces rapports, M. Faurie doit satisfaire les exigences de
l'lecteur le plus svre.

Aucune variation dans son pass ne peut nous en faire redouter pour
l'avenir. Sa probit, dans la vie prive, est connue, et la vertu,
chez M. Faurie, n'est pas un sentiment vague, mais un systme arrt
et invariablement mis en pratique; en sorte qu'il serait difficile
de trouver un homme dont la conduite et les opinions fussent plus en
harmonie. Sa probit politique est pousse jusqu'au scrupule; sa
fortune le met au-dessus de toutes les sductions, comme son courage
au-dessus de toutes les craintes; il ne veut pas de places et ne
peut pas en vouloir; il n'a ni fils ni frres, en faveur desquels il
puisse,  nos dpens, compromettre son indpendance; enfin l'nergie
de son caractre en fera pour nous, non un solliciteur intrpide (il
est bon de le dire), mais au besoin un dfenseur opinitre.

Si,  la justesse des ides et  l'lvation des sentiments on
dsirait, comme condition, sinon indispensable, du moins
avantageuse, le talent de la parole, je n'oserais affirmer que M.
Faurie possdt cette loquence passionne destine  remuer les
masses populaires sur une place publique; mais je le crois trs en
tat d'noncer devant la chambre les observations qui lui seraient
suggres par son esprit droit et ses intentions consciencieuses, et
l'on conviendra que, lorsqu'il s'agit de discuter des lois,
l'loquence qui ne s'adresse qu' la raison pour l'clairer est
moins dangereuse que celle qui agit sur les passions pour les
garer.

J'ai entendu faire contre ce candidat une objection qui me parat
bien peu fonde: N'est-il pas  craindre, disait-on, qu'tant
Bayonnais il ne travaille plus pour Bayonne que pour le dpartement
des Landes?

Je ne rpondrai pas que personne ne songeait  faire cette objection
contre M. d'Haussez; que le lien qui s'tablit entre l'lu et les
lecteurs est aussi puissant que celui qui attache l'homme au pays
qui l'a vu natre; enfin, que M. Faurie, possdant ses proprits
dans le dpartement des Landes, peut tre, en quelque sorte, regard
comme notre compatriote.

Il est une autre rponse qui, selon moi, te toute sa force 
l'objection.

Ne semblerait-il pas,  entendre le langage de ces hommes
prvoyants, que les intrts de Bayonne et ceux du dpartement des
Landes sont tellement opposs, qu'on ne puisse rien faire pour les
uns qui ne tourne ncessairement contre les autres? Mais pour peu
qu'on rflchisse  la position respective de Bayonne et des Landes,
on sentira qu'au contraire leurs intrts sont insparables,
identiques.

En effet, une ville de commerce place  l'embouchure d'un fleuve ne
peut avoir, dans le cours ordinaire des choses, qu'une importance
proportionne  celle du pays que ce fleuve parcourt. Si Nantes et
Bordeaux prosprent plus que Bayonne, c'est que la Loire et la
Garonne traversent des pays plus riches que l'Adour, des contres
capables de produire et de consommer davantage; or, les changes
relatifs  cette production et  cette consommation se faisant dans
la ville situe  l'embouchure du fleuve, il s'ensuit que le
commerce de cette ville se dveloppe ou se restreint selon que les
pays environnants prosprent ou dprissent. Que les bords de
l'Adour et des rivires qui lui portent leurs eaux soient fertiles,
que les landes soient dfriches, que la Chalosse ait des moyens de
communication, que notre dpartement soit travers de canaux, habit
par une population nombreuse et riche, alors Bayonne aura un
commerce assur, fond sur la nature des choses. Notre dput
veut-il donc faire fleurir Bayonne, c'est sur le dpartement des
Landes qu'il doit d'abord appeler la prosprit.

Si une autre circonscription faisait entrer Bayonne dans notre
dpartement, n'est-il pas vrai qu'on ne ferait pas l'objection? Eh
quoi! une ligne crite sur un morceau de papier a donc chang la
nature des choses? parce que, sur la carte, une ville est spare de
la campagne qui l'environne, par une raie rouge ou bleue, cela
peut-il rompre leurs intrts rciproques?

Il y en a qui craignent de compromettre le bon ordre en choisissant
pour dputs des hommes franchement libraux. Pour le moment,
disent-ils, nous avons besoin de l'ordre avant tout. Il nous faut
des dputs qui ne veuillent aller ni trop loin ni trop vite!

Eh! c'est prcisment pour le maintien de l'ordre qu'il faut nommer
de bons dputs! C'est par amour pour l'ordre que nous devons
chercher  mettre les chambres en harmonie avec la France. Vous
voulez de l'ordre, et vous renforcez le _centre droit_, au moment o
la France s'irrite contre lui, au moment o, due dans ses plus
chres esprances, elle attend avec anxit le rsultat des
lections? Et savez-vous ce qu'elle fera, si elle voit encore une
fois son dernier espoir s'vanouir? Quant  moi, je ne le sais pas.

lecteurs, rendons-nous  notre poste, songeons que la prochaine
lgislature porte dans son sein toutes les destines de la France;
songeons que ses dcisions doivent touffer  jamais, ou prolonger
indfiniment, cette lutte dj si longue entre l'ancienne France et
la France moderne! Rappelons-nous que nos destines sont dans nos
mains, que c'est nous qui sommes les matres de raffermir ou de
dissoudre cette monstrueuse centralisation, cet chafaudage
construit par Bonaparte et restaur par les Bourbons, pour exploiter
la nation aprs l'avoir garrotte! N'oublions pas que c'est une
chimre de compter, pour l'amlioration de notre sort, sur des
couleurs et des noms propres; ne comptons que sur notre indpendance
et notre fermet. Voudrions-nous que le pouvoir s'intresst plus 
nous que nous ne nous y intressons nous-mmes? Attendons-nous qu'il
se restreigne si nous le renforons; qu'il se montre moins
entreprenant si nous lui envoyons des auxiliaires; esprons-nous que
nos dpouilles soient refuses si nous sommes les premiers  les
offrir? Quoi! nous exigerions de ceux qui nous gouvernent une
grandeur d'me surnaturelle, un dsintressement chimrique, et
nous, nous ne saurions pas dfendre, par un simple vote, nos
intrts les plus chers!

lecteurs, prenons-y garde! nous ne ressaisirons pas l'occasion, si
nous la laissons chapper. Une grande rvolution s'est faite;
jusqu'ici en quoi a-t-elle amlior votre existence? Je sais que les
rformes ne se font pas en un jour, qu'il ne faut pas demander
l'impossible, ni censurer  tort et  travers, par mauvaise humeur
ou par habitude. Je sais que le nouveau gouvernement a besoin de
force, je le crois anim des meilleures intentions; mais enfin il ne
faut pas fermer les yeux  l'vidence; il ne faut pas que la crainte
d'aller trop vite, non-seulement nous frappe d'immobilit, mais
encore nous te l'espoir d'avancer; et s'il n'a pas t fait
d'amliorations matrielles, nous en fait-on du moins esprer? Non,
on dchire ces proclamations enivrantes qui, dans la grande semaine,
nous auraient fait verser jusqu' la dernire goutte de notre sang.
Chaque jour nous rapproche du pass que les trois immortelles
journes devaient rejeter  un sicle loin de nous. S'agit-il de la
loi communale? on exhume le projet Martignac, labor sous
l'influence d'une cour mticuleuse et sans confiance dans la nation.
S'agit-il d'une garde nationale mobile? au lieu de ces choix
populaires qui doivent en faire la force morale, on nous jette, pour
nous consoler, l'lection des subalternes, et l'on se mfie assez de
nous pour nous imposer tous nos chefs. Est-il question d'impts? on
dclare nettement que le gouvernement n'en rabattra pas une obole;
que s'il fait un _sacrifice_ sur une branche de revenu il veut se
retrouver sur une autre; que le milliard doit rester intact  tout
jamais; que si l'on parvient  quelque conomie, on n'en soulagera
pas les contribuables; que supprimer un abus serait s'engager  les
supprimer tous, et qu'on ne veut pas s'engager dans cette route; que
l'impt sur les boissons est le plus juste, le plus quitable des
impts, celui dont la perception est la plus douce et la moins
coteuse; que c'est le beau idal des conceptions fiscales; qu'il
faudrait le maintenir, sans faire aucun cas des _clameurs_ d'une
population accable; que si on consent  le modifier, c'est bien 
contre-coeur, et  condition qu'au lieu d'une iniquit, on nous en
fera subir deux; que tous les transports seront taxs sans qu'il en
rsulte aucune gne, aucun inconvnient pour personne; que le luxe
ne doit pas payer; que ce sont les objets utiles qu'il faut frapper
de contributions redoubles; que la France est belle et riche, qu'on
peut compter sur elle, qu'elle est facile  mettre  la raison, et
cent autres choses qui font revivre le comte Villle dans le baron
Louis, et qui frappent d'un tourdissement au sortir duquel on
ignore si l'on se rveille sous le rgne de Philippe ou sous celui
de Bonaparte.

Mais, dira-t-on, ce ne sont que des projets; il faut encore que nos
dputs les discutent et les adoptent.

Sans doute; et c'est pour cela qu'il importe d'tre scrupuleux dans
nos choix, de ne donner nos suffrages qu' des hommes indpendants
de tous les ministres prsents et futurs.

lecteurs, Paris nous donne la libert avec son sang,
dtruirons-nous son ouvrage avec nos votes? Allons aux lections
uniquement pour le bien gnral. Fermons l'oreille  toute promesse
fallacieuse, fermons nos coeurs  toutes affections personnelles,
mme  la reconnaissance. Faisons sortir de l'urne le nom d'un homme
sage, clair, indpendant. Si l'avenir nous apporte un meilleur
sort, ayons la gloire d'y avoir contribu; s'il recle encore des
temptes, n'ayons point  nous les reprocher.




RFLEXIONS

SUR LES PTITIONS DE BORDEAUX, LE HAVRE ET LYON, CONCERNANT LES
DOUANES.

(Avril 1834.)


La libert commerciale aura probablement le sort de toutes les
liberts, elle ne s'introduira dans nos lois qu'aprs avoir pris
possession de nos esprits. Aussi devons-nous applaudir aux efforts
des ngociants de Bordeaux, du Havre et de Lyon, dussent ces efforts
n'avoir immdiatement d'autres rsultats que d'veiller l'attention
publique.

Mais s'il est vrai qu'une rforme doive tre gnralement comprise
pour tre solidement tablie, il s'ensuit que rien ne lui peut tre
plus funeste que ce qui gare l'opinion; et rien n'est plus propre
 l'garer que les crits qui rclament la _libert_ en s'appuyant
sur les doctrines du _monopole_.

Il y a sans doute bien de la tmrit  un simple agriculteur de
troubler, par une critique audacieuse, l'unanime concert d'loges
qui a accueilli, au dedans et au dehors de notre patrie, les
rclamations du commerce franais. Il n'a fallu rien moins pour l'y
dcider que la ferme conviction, je dirai mme la certitude, que ces
ptitions seraient aussi funestes, par leurs rsultats, aux intrts
gnraux, et particulirement aux intrts agricoles de la France,
qu'elles le sont par leurs doctrines au progrs des connaissances
conomiques.

En m'levant, au nom de l'agriculture, contre les projets de douanes
prsents par les ptitionnaires, j'prouve le besoin de commencer
par dclarer que ce qui, dans ces projets, excite mes rclamations,
ce n'est point ce qu'ils renferment de _libral_ dans les
_prmisses_, mais d'_exclusif_ dans les _conclusions_.

On demande que toute protection soit retire aux _matires
premires_, c'est--dire  l'industrie agricole, mais qu'une
protection soit continue  l'industrie manufacturire.

Je ne viens point dfendre la protection qu'on attaque, mais
attaquer la protection qu'on dfend.

On rclame le privilge pour quelques-uns; je viens rclamer la
libert pour tous.

L'agriculture doit de _bien vendre_ au monopole qu'elle exerce, et
de _mal acheter_ au monopole qu'elle subit. S'il est juste de lui
retirer le premier, il ne l'est pas moins de l'affranchir du second.
(_Voyez_ tome II, pages 25 et suiv.)

Vouloir nous livrer  la concurrence universelle, sans y soumettre
les fabricants, c'est nous lser dans nos ventes sans nous soulager
dans nos achats, c'est faire justement le contraire pour les
manufacturiers. Si c'est l la _libert_, qu'on me dfinisse donc
le _privilge_.

Il appartient  l'agriculture de repousser de telles tentatives.

J'ose en appeler ici aux ptitionnaires eux-mmes, et
particulirement  M. Henri Fonfrde. Je l'adjure de rfuter mes
rclamations ou de les appuyer.

Je prouverai:

1 Qu'il y a, entre le projet des ptitionnaires et le systme du
gouvernement, communaut de principe, d'erreur, de but et de moyens;

2 Qu'ils ne diffrent que par une erreur de plus  la charge des
ptitionnaires;

3 Que ce projet a pour but de constituer un privilge inique en
faveur des ngociants et des fabricants, et au dtriment des
agriculteurs et du public.


 1. Il y a, entre le systme des ptitionnaires et le rgime
prohibitif, communaut de principe, d'erreur, de but et de moyens.

Qu'est-ce que le rgime prohibitif? Laissons parler M. de
Saint-Cricq.

Le travail constitue la richesse d'un peuple, parce que seul il a
cr les choses matrielles que rclament nos besoins, et que
l'aisance universelle consiste dans l'abondance de ces choses.
Voil le principe.

Mais il faut que cette abondance soit le produit du travail
national; si elle tait le produit du travail tranger, le travail
national s'arrterait promptement. Voil l'erreur.

Que doit donc faire un pays agricole et manufacturier? Rserver son
march aux produits de son sol et de son industrie. Voil le but.

Et pour cela, restreindre par des droits et prohiber au besoin les
produits du sol et de l'industrie des autres peuples. Voil le
moyen.

Rapprochons de ce systme celui de la ptition de Bordeaux.

Elle divise toutes les marchandises en quatre classes. La premire
et la seconde renferment des objets d'alimentation et des _matires
premires, vierges encore de tout travail humain_. _En principe, une
sage conomie exigerait que ces deux classes ne fussent pas
imposes._

La troisime classe est compose d'objets _qui ont reu une
prparation_. Cette prparation permet _qu'on la charge de quelques
droits_. On le voit, la _protection_ commence sitt que, d'aprs la
doctrine des ptitionnaires, commence le _travail national_.

La quatrime classe comprend des objets _perfectionns, qui ne
peuvent nullement servir au travail national_. Nous la considrons,
dit la ptition, comme _la plus imposable_.

Ainsi les ptitionnaires professent que la concurrence trangre
nuit au travail national; c'est l'erreur du rgime prohibitif. Ils
demandent protection pour le travail; c'est le but du rgime
prohibitif. Ils font consister cette protection en des taxes sur le
travail tranger; c'est le moyen du rgime prohibitif.


 2. Ces deux systmes diffrent par une erreur de plus  la charge
des ptitionnaires.

Cependant il y a entre ces deux doctrines une diffrence
essentielle. Elle rside tout entire dans le plus ou moins
d'extension donne  la signification du mot _travail_.

M. de Saint-Cricq l'tend  tout. Aussi veut-il tout protger.

Le travail constitue _toute_ la richesse d'un peuple, dit-il;
protger l'industrie agricole, _toute_ l'industrie agricole,
l'industrie manufacturire, _toute_ l'industrie manufacturire,
c'est le cri qui retentira toujours dans cette chambre.

Les ptitionnaires ne voient de travail que celui des fabricants;
aussi n'admettent-ils que celui-l aux faveurs de la protection.

Les _matires premires_ sont _vierges de travail humain; en
principe on ne devrait pas les imposer_. Les objets fabriqus _ne
peuvent plus servir au travail national, nous les considrons comme
les plus imposables_.

Il se prsente donc ici trois questions  examiner: 1 Les matires
premires sont-elles le produit du travail? 2 Si elles ne sont pas
autre chose, ce travail est-il si diffrent du travail des fabriques
qu'il soit raisonnable de les soumettre  des rgimes opposs? 3 Si
le mme rgime convient  tous les travaux, est-ce celui de la
libert ou celui de la protection?

1 Les matires premires sont-elles le produit du travail?

Et que sont donc, je le demande, tous les articles que les
ptitionnaires comprennent dans les deux premires classes de leur
projet? Qu'est-ce que _les bls de toutes sortes_, _la farine_, _les
bestiaux_, _les viandes sches et sales_, _le porc_, _le lard_, _le
sel_, _le fer_, _le cuivre_, _le plomb_, _la houille_, _la laine_,
_les peaux_, _les semences_, si ce n'est le produit du travail?

Quoi! dira-t-on, un lingot de fer, une balle de laine, un boisseau
de bl sont des produits du travail? N'est-ce point la _nature_ qui
les _cre_?

Sans doute la nature cre les lments de toutes ces choses, mais
c'est le travail humain qui en produit la _valeur_. Il n'appartient
pas  l'homme de crer, de faire quelque chose de rien, pas plus au
manufacturier qu'au cultivateur; et si par _production_ on entendait
_cration_, tous nos travaux seraient improductifs, et ceux des
ngociants plus que tous autres.

L'agriculteur n'a donc pas la prtention d'avoir cr la laine, mais
il a celle d'en avoir produit la _valeur_, je veux dire, d'avoir,
par son travail et ses avances, transform en laine des substances
qui n'y ressemblaient nullement. Que fait de plus le manufacturier
qui la convertit en drap?

Pour que l'homme puisse se vtir de drap, une foule d'oprations
sont ncessaires. Avant l'intervention de tout travail humain, les
vritables _matires premires_ de ce produit sont l'air, l'eau, la
chaleur, la lumire, le gaz, les sels qui doivent entrer dans sa
composition. Un premier travail convertit ces substances en
fourrages, un second en laine, un troisime en fil, un quatrime en
vtement. Qui osera dire que tout n'est pas travail dans cette
oeuvre, depuis le premier coup de charrue qui la commence, jusqu'au
dernier coup d'aiguille qui la termine?

Et parce que, pour plus de clrit, dans l'accomplissement de
l'oeuvre dfinitive, le vtement, les travaux se sont rpartis entre
plusieurs classes d'industrieux, vous voulez, par une distinction
arbitraire, que l'ordre de succession de ces travaux soit la raison
de leur importance, en sorte que le premier ne mrite pas mme le
nom de travail, et que le dernier, travail par excellence, soit seul
digne des _faveurs_ du monopole? Je ne crois pas qu'on puisse
pousser plus loin l'esprit de systme et de partialit.

L'agriculteur, dira-t-on, n'a pas comme le fabricant tout excut
par lui-mme; la nature l'a aid; et s'il y a du travail, tout n'est
pas travail dans le bl.

Mais tout est travail dans _sa valeur_, rpterai-je. Je veux que la
nature ait concouru  la formation matrielle du grain; je veux que
cette formation soit exclusivement son ouvrage; mais convenez que je
l'y ai contrainte par mon travail, et quand je vous vends du bl, ce
n'est point le _travail de la nature_ que je me fais payer, _mais le
mien_.

Et,  ce compte, les objets fabriqus ne seraient pas non plus des
produits du travail. Le manufacturier ne se fait-il pas seconder
aussi par la nature? Ne s'empare-t-il pas,  l'aide de la machine 
vapeur, du poids de l'atmosphre, comme  l'aide de la charrue je
m'empare de son humidit? A-t-il cr les lois de la gravitation, de
la transmission des forces, de l'affinit?

On conviendra peut-tre que la laine et le bl sont le produit du
travail. Mais la houille, dira-t-on, est certainement l'ouvrage, et
l'ouvrage exclusif de la nature.

Oui, la nature a fait la houille (car elle a tout fait), _mais le
travail en a fait la valeur_. La houille n'a aucune valeur quand
elle est  cent pieds sous terre. Il l'y faut aller chercher, c'est
un travail; il la faut porter sur un march, c'est un autre travail;
et remarquez-le bien, le prix de la houille sur le march n'est
autre que le salaire de ces _travaux_ d'extraction et de transport.

La distinction qu'on a voulu faire, entre les matires premires et
les matires fabriques, est donc futile en thorie. Comme base
d'une ingale rpartition de _faveurs_, elle serait inique en
pratique,  moins que l'on ne veuille prtendre que, bien qu'elles
soient toutes deux des produits du travail, l'importation des unes
est plus favorable que celle des autres au dveloppement de la
richesse publique. C'est la seconde question que j'ai  examiner.

2 Y a-t-il plus d'avantage pour une nation  importer des
_matires_ dites _premires_, que des objets fabriqus?

J'ai ici  combattre une opinion fort accrdite.

Plus les matires premires sont abondantes, dit la ptition de
Bordeaux, plus les manufactures se multiplient et prennent
d'essor.--Les matires premires, dit-elle ailleurs, laissent une
tendue sans limites  l'oeuvre des habitants du pays o elles sont
importes.--Les matires premires, dit la ptition du Havre, tant
les lments du travail, il faut les soumettre  un rgime diffrent et
les admettre _de suite_ au taux _le plus faible_[27].--Entre autres
articles dont le bas prix et l'abondance sont une ncessit, dit la
ptition de Lyon, les fabricants citent toutes les matires premires.

         [Note 27: La mme ptition veut que la protection des objets
         fabriqus soit rduite, non _de suite_, mais dans un temps
         indtermin; non au taux _le plus faible_, mais au taux de 20
         pour 100.]

Sans doute, il est avantageux pour une nation que les matires dites
_premires_ soient abondantes et  bas prix; et, je vous prie,
serait-il avantageux pour elle que les objets fabriqus fussent
chers et rares? Pour les unes comme pour les autres, il faut que
cette abondance, ce bon march soient le fruit de la libert, ou que
cette raret, cette chert soient le fruit du monopole. Ce qui est
souverainement absurde et inique, c'est de vouloir que l'abondance
des unes soit due  la libert et la raret des autres au privilge.

L'on insistera encore, j'en suis sr, et l'on dira que les droits
_protecteurs_ du travail des fabriques sont rclams dans l'intrt
gnral; qu'importer des articles auxquels _le travail n'a plus rien
 faire_, c'est perdre tout le profit de la main-d'oeuvre, etc.,
etc.

Remarquez sur quel terrain les ptitionnaires sont amens. N'est-ce
pas le terrain du rgime prohibitif? M. de Saint-Cricq ne peut-il
pas opposer un argument semblable  l'introduction des bls, des
laines, des houilles, de toutes les matires enfin qui sont, nous
l'avons vu, le produit du travail?

Rfuter ce dernier argument, prouver que l'importation du travail
tranger ne nuit pas au travail national, c'est donc dmontrer que
le rgime de la concurrence ne convient pas moins aux objets
fabriqus qu'aux matires premires. C'est la troisime question que
je m'tais propose.

Qu'il me soit permis, pour abrger, de rduire cette dmonstration 
un exemple qui les comprend tous.

Un Anglais peut importer une livre de laine en France, sous
plusieurs formes: en toison, en fil, en drap, en vtement; mais,
dans tous ces cas, il n'importera pas une gale quantit de valeur,
ou, si l'on veut, de travail. Supposons que cette livre de laine
vaille 3 francs brute, 6 francs en fil, 12 francs en drap, 24 francs
confectionne en vtement. Supposons encore que, sous quelque forme
que l'introduction s'opre, le payement se fasse en vin; car, aprs
tout, il faut qu'il se fasse en quelque chose; et rien n'empche de
supposer que ce sera en vin.

Si l'Anglais importe la laine brute, nous exporterons pour 3 francs
de vin; nous en exporterons pour 6 francs, si la laine arrive en
fil; pour 12 francs, si elle arrive en drap; et enfin pour 24
francs, si elle arrive sous forme de vtement. Dans ce dernier cas,
le filateur, le fabricant, le tailleur auront t privs d'un
travail et d'un bnfice, je le sais; une branche de _travail
national_ aura t dcourage d'autant, je le sais encore; mais une
autre branche de travail _galement national_, la viniculture, aura
t encourage prcisment dans la mme proportion. Et comme la
laine anglaise ne peut arriver en France sous forme de vtement
qu'autant que tous les industrieux qui l'ont amene  cet tat
seront suprieurs aux industrieux franais, en dfinitive, le
consommateur du vtement aura ralis un bnfice qui pourra tre
considr comme un profit net, tant pour lui que pour la nation.

Changez la nature des objets, leur apprciation, leur provenance,
mais raisonnez juste, et le rsultat sera toujours le mme.

Je sais qu'on me dira que le payement a pu se faire non en vin, mais
en numraire. Je ferai observer que cette objection se tournerait
aussi bien contre l'introduction d'une matire premire que contre
celle d'une matire fabrique. J'ai d'ailleurs la certitude qu'elle
ne me sera faite par aucun ngociant digne de l'tre. Quant aux
autres, je me bornerai  leur faire observer que le numraire est un
produit indigne ou un produit exotique. Si c'est un produit
indigne, nous n'en pouvons rien faire de mieux que de l'exporter.
S'il est exotique, il a fallu le payer avec du _travail national_.
Si nous l'avons acquis du Mexique, avec du vin par exemple, et que
nous l'changions ensuite contre un vtement anglais, le rsultat
est toujours du vin chang contre un vtement, et nous rentrons
entirement dans l'exemple prcdent.


 3. Le projet des ptitionnaires est un systme de privilges
rclams par le commerce et l'industrie, contre l'agriculture et le
public.

Que le projet des ptitionnaires cre d'injustes _faveurs_ au profit
des manufacturiers, c'est, je crois, un fait dont les preuves
seraient maintenant surabondantes.

Mais on ne voit pas sans doute aussi bien comment il octroie aussi
des privilges au commerce. Examinons.

Toutes choses gales d'ailleurs, il est avantageux pour le public
que les matires premires soient mises en oeuvre sur le lieu mme
de leur production.

C'est pour cela que si l'on veut consommer  Paris de l'eau-de-vie
d'Armagnac, c'est en Armagnac, non  Paris, que se brle le vin.

Il ne serait pourtant pas impossible qu'il se rencontrt un
commissionnaire de roulage qui aimt mieux transporter huit pices
de vin qu'une pice d'eau-de-vie.

Il ne serait pas impossible non plus qu'il se rencontrt  Paris un
bouilleur qui prfrt l'importation de la matire premire  celle
de la matire fabrique.

Il ne serait pas impossible, si cela tait du domaine de la
protection, que nos deux industrieux s'entendissent pour demander
que le vin entrt librement dans la capitale, mais que l'eau-de-vie
ft _charge_ de forts droits.

Il ne serait pas impossible qu'en s'adressant au protecteur, pour
mieux cacher leurs vues gostes, le voiturier ne parlt que des
intrts du bouilleur, et le bouilleur que des intrts du
voiturier.

Il ne serait pas impossible que le protecteur vt dans ce plan
l'occasion de _conqurir_ une industrie pour Paris, et de se donner
de l'importance.

Enfin, et malheureusement, il ne serait pas impossible que le bon
public parisien ne vt dans tout cela que les vues _larges_ des
protgs et du protecteur, et qu'il oublit qu'en dfinitive, c'est
sur lui que retombent toujours les frais et les faux frais de la
protection.

Qui voudra croire que c'est un rsultat analogue, un systme
parfaitement identique, organis sur une grande chelle, auquel,
aprs un grand fracas de doctrines gnreuses et librales,
_concluent_, d'un commun accord, les ptitionnaires de Bordeaux, de
Lyon et du Havre?

C'est principalement dans cette seconde classe (celle qui comprend
les matires _vierges de tout travail humain_), que se trouve,
disent les ptitionnaires de Bordeaux, le principal aliment de notre
marine marchande..... En principe, une sage conomie exigerait que
cette classe, ainsi que la premire, ne ft pas impose..... La
troisime, on peut la _charger_; la quatrime, nous la considrons
comme la plus imposable.

Considrant, disent les ptitionnaires du Havre, qu'il est
_indispensable_ de rduire _de suite_, au taux _le plus bas_, les
matires premires, afin que l'industrie puisse successivement
mettre en oeuvre les _forces navales_ qui lui fourniront ses
premiers et indispensables moyens de travail...

Les manufacturiers ne pouvaient demeurer en reste de politesse
envers les armateurs. Aussi la ptition de Lyon demande la libre
introduction des _matires premires_, pour prouver, y est-il dit,
que les intrts des villes manufacturires ne sont pas toujours
opposs  ceux des villes maritimes.

Ne semble-t-il pas entendre le voiturier parisien, dont je parlais
tout  l'heure, formuler ainsi sa requte: Considrant que le vin
est le principal aliment de mes transports; qu'en principe on ne
devrait pas l'imposer; que quant  l'eau-de-vie on peut _la
charger_; considrant qu'il est indispensable de rduire de suite le
vin au taux le plus bas, afin que le bouilleur mette en oeuvre mes
voitures qui lui fourniront le premier et indispensable aliment de
son travail... et le bouilleur demander la libre importation du vin
 Paris, et l'exclusion de l'eau-de-vie, pour prouver que les
intrts des bouilleurs ne sont pas toujours opposs  ceux des
voituriers.

En me rsumant, quels seront les rsultats du systme propos? Les
voici:

C'est au prix de la concurrence que nous, agriculteurs, vendrons aux
manufacturiers nos matires premires. C'est au prix du monopole que
nous les leur rachterons.

Que si nous travaillons dans des circonstances plus dfavorables que
les trangers, tant pis pour nous; au nom de la libert, on nous
condamne.

Mais si les fabricants sont plus malhabiles que les trangers, tant
pis pour nous; au nom du privilge, on nous condamne encore.

Que si l'on apprend  raffiner le sucre dans l'Inde, ou  tisser le
coton aux tats-Unis, c'est le sucre brut et le coton en laine qu'on
fera voyager _pour mettre en oeuvre nos forces navales_; et nous,
consommateurs, payerons l'inutile transport des rsidus.

Esprons que, par le mme motif et pour fournir aux bcherons _le
premier et l'indispensable aliment de leur travail_, on fera venir
les sapins de Russie avec leurs branches et leur corce. Esprons
qu'on fera voyager l'or du Mexique  l'tat de minerai. Esprons que
pour avoir les cuirs de Bunos-Ayres on fera naviguer des troupeaux
de boeufs.

On n'en viendra pas l, dira-t-on. Ce serait pourtant rationnel;
mais l'inconsquence est la limite de l'absurdit.

Un grand nombre de personnes, j'en suis convaincu, ont adopt de
bonne foi les doctrines du rgime prohibitif (et certes ce qui se
passe n'est gure propre  changer leur conviction). Je n'en suis
point surpris; mais ce qui me surprend, c'est que, quand on les a
adoptes sur un point, on ne les adopte pas sur tous, car l'erreur a
aussi sa logique; et quant  moi, malgr tous mes efforts, je n'ai
pu dcouvrir une objection quelconque que l'on puisse opposer au
rgime de l'exclusion absolue, qui ne s'oppose avec autant de
justesse au systme _pratique_ des ptitionnaires.




LE FISC ET LA VIGNE.

(Janvier 1841.)


La production et le commerce des boissons fermentes ou distilles
doivent tre ncessairement affects par les traits et lois de
finances actuellement soumis aux dlibrations des Chambres.

Nous entreprenons d'exposer:

1 Les nouvelles entraves dont le projet de loi du 30 dcembre 1840
menace l'industrie vinicole;

2 Celles qui sont implicitement contenues dans la doctrine de
l'Expos des motifs qui accompagne ce projet;

3 Les rsultats qu'on doit attendre du trait conclu avec la
Hollande;

4 Les moyens par lesquels l'industrie vinicole peut arriver  son
affranchissement.


 Ier.--La lgislation sur les boissons est une drogation vidente
au principe de l'galit des charges.

En mme temps qu'elle place dans une exception onreuse toutes les
classes de citoyens dont elle rgit l'industrie, elle cre, entre
ces classes mmes, des _ingalits_ de second ordre: toutes sont
mises hors le droit commun, et chacune en est tenue  divers degrs
d'loignement.

Il ne parat pas que M. le ministre des finances se soit le moins du
monde proccup de l'_ingalit radicale_ que nous venons de
signaler; mais, en revanche, il se montre vivement choqu des
_ingalits secondaires_ cres par la loi: il tient pour
_privilgies_ les classes qui ne subissent pas encore toutes les
rigueurs qu'elle impose  d'autres classes; il s'attache  effacer
ces nuances, non par voie d'allgement, mais par voie d'aggravation.

Cependant, dans la poursuite de l'_galit_ ainsi entendue, M. le
ministre demeure fidle aux traditions du crateur de l'institution.
On dit que Bonaparte avait d'abord tabli des tarifs si modrs, que
les recettes ne couvraient pas les frais de perception. Son ministre
des finances lui fit observer que la loi mcontentait la nation,
sans rien rapporter au trsor. Vous tes un niais, M. Maret, lui
dit Napolon: puisque la nation murmure de quelques entraves, que
ferait-elle si j'y avais joint de lourds impts? Habituons-la
d'abord  l'exercice; plus tard, nous remanierons le tarif. M.
Maret s'aperut que le grand capitaine n'tait pas moins habile
financier.

La leon n'a pas t perdue, et nous aurons occasion de voir que les
disciples prparent le rgne de l'_galit_ avec une prudence digne
du matre.

Les principes sur lesquels repose la lgislation des boissons sont
clairement et nergiquement exprims par les trois articles suivants
de la loi du 28 avril 1816:

Art. 1.  chaque enlvement ou dplacement de vins, cidres, etc.,
il sera peru un _droit de circulation_.

Art. 20. Il sera peru au profit du trsor, dans les villes et
communes ayant une population agglomre de 2,000 mes et
au-dessus...[28] un _droit d'entre_..., etc.

         [Note 28: Ce chiffre a vari.]

Art. 47. Il sera peru, lors de la vente en dtail des vins,
cidres, etc., un _droit_ de 15 pour 100 du prix de ladite vente.

Ainsi chaque _mouvement_ de vins, chaque _entre_, chaque vente _au
dtail_, entrane le payement d'un droit.

 ct de ces rigoureux et on peut dire de ces tranges principes,
la loi tablit quelques exceptions.

Quant au droit de _circulation_.

Art. 3. Ne seront point assujettis au droit impos par l'art. 1er:

1 Les boissons qu'un propritaire fera conduire de son pressoir,
ou d'un pressoir public, dans ses caves ou celliers; 2 celles qu'un
colon partiaire, fermier ou preneur  bail emphytotique  rente,
remettra au propritaire ou recevra de lui, en vertu de baux
authentiques ou d'usages notoires; 3 les vins, cidres ou poirs,
qui seront expdis par un propritaire ou fermier des caves ou
celliers o sa rcolte aura t dpose, et pourvu qu'ils
proviennent de ladite rcolte, quels que soient le lieu de
destination et la qualit du destinataire.

Art. 4. La mme exemption sera accorde aux ngociants, marchands
en gros, courtiers, facteurs, commissionnaires, distillateurs et
dbitants, pour les boissons qu'ils feront transporter de l'une de
leurs caves dans une autre, situe dans l'tendue du mme
dpartement.

Art. 5. Le transport des boissons qui seront enleves pour
l'tranger ou pour les colonies franaises sera galement affranchi
du droit de circulation.

Le droit d'entre ne souffrit pas d'exception.

Relativement au _droit de dtail_:

Art. 85. Les propritaires qui voudront vendre les boissons de leur
cru au dtail jouiront d'une remise de 25 pour 100 sur les droits
qu'ils auront  payer...

Art. 86.... Ils seront d'ailleurs assujettis  toutes les
obligations imposes aux dbitants de profession. Nanmoins, les
visites et exercices des commis n'auront pas lieu dans l'intrieur
de leur domicile, pourvu que le local o leurs boissons seront
vendues au dtail en soit spar.

Ainsi, pour rsumer ces exceptions:

Franchise du droit de circulation pour les vins de leur rcolte que
les propritaires envoyaient de chez eux chez eux, _sur tout le
territoire de la France_;

Franchise du mme droit pour les vins que les ngociants, marchands,
dbitants, etc., faisaient transporter d'une de leurs caves dans une
autre situe dans le mme dpartement;

Franchise du mme droit pour les vins exports;

Remise de 25 pour 100 du droit de dtail, en faveur des
propritaires;

Affranchissement des visites et exercices des commis dans
l'intrieur de leur domicile, quand le local o s'opre cette vente
en est spar.

Voici maintenant le texte du projet de loi prsent par M. le
ministre des finances:

Art. 13. L'exemption du droit de circulation sur les boissons ne
sera accorde que dans les cas ci-aprs:

1 Pour les vins qu'un rcoltant fera transporter de son pressoir 
ses caves, celliers, ou de l'une  l'autre de ses caves _dans
l'tendue d'une mme commune ou d'une commune limitrophe_.

2 Pour les boissons qu'un fermier ou preneur  rente emphytotique
remettra  son propritaire ou recevra de lui, _dans les mmes
limites_, en vertu de baux authentiques ou d'usages notoires.

Les art. 3 de la loi du 28 avril 1816 et 3 de la loi du 17 juillet
1819 sont abrogs.

Art. 14. Seront affranchies du droit de circulation les boissons de
leur rcolte que les propritaires feront transporter de chez eux
chez eux, hors des limites poses par l'article prcdent, pourvu
qu'ils se munissent de l'acquit--caution, et qu'ils se soumettent,
au lieu de destination,  toutes les obligations imposes aux
marchands en gros, le payement de la licence except.

Art. 25. La disposition de l'art. 85 de la loi du 28 avril 1816,
qui accorde aux propritaires, vendant au dtail des boissons de
leur cru, une remise exceptionnelle de 25 pour 100 sur les droits de
dtail qu'ils ont  payer, est abroge.

Nous dpasserions de beaucoup les bornes que nous nous sommes
imposes, si nous nous livrions ici  toutes les rflexions que nous
suggre le projet de loi, et nous devons nous borner  quelques
courtes observations.

En premier lieu, l'art. 13 du projet abroge-t-il les art. 4 et 5 de
la loi de 1816? L'affirmative semble rsulter de ces expressions
absolues: _L'exemption ne sera accorde que..._, qui impliquent
l'exclusion de toutes catgories non dsignes dans le reste de la
disposition.

Mais la ngative peut se conclure de la disposition qui termine cet
art. 13; car, en n'abrogeant que l'art. 3 de la loi de 1816, elle
maintient sans doute les art. 4 et 5.

Dans ce dernier cas, il y a, ce nous semble, une certaine anomalie 
conserver aux ngociants et dbitants, _dans l'tendue du
dpartement_, une facult qu'on restreint pour le propritaire _aux
limites d'une commune_.

Secondement, puisque les nouvelles mesures ont pour objet de faire
fructifier l'impt, nous devons sans doute nous attendre  ce
qu'elles soient onreuses pour les contribuables. Il est possible
nanmoins qu'elles dpassent le but et qu'elles entranent des
inconvnients hors de proportion avec les avantages qu'on en espre.

Elles portent, en effet, un coup funeste  la grande proprit par
l'art. 13, et  la petite proprit par l'art. 20.

Tant que la franchise du droit de circulation n'a t restreinte
qu'aux limites d'un dpartement, il n'a pu en rsulter que des maux
exceptionnels. Peu de propritaires possdent des vignes dans
plusieurs dpartements; et quand cela a lieu, ils ont des celliers
dans chacun d'eux. Mais il est trs-frquent qu'un propritaire ait
des vignes dans plusieurs communes voisines sans tre limitrophes;
et en gnral, dans ce cas, il a intrt  runir ses rcoltes dans
le mme cellier. La nouvelle loi le contraint ou  multiplier les
constructions, au dtriment de la surveillance, ou  supporter le
droit de circulation pour un produit dj si grev, et dont la vente
n'aura peut-tre lieu qu'aprs plusieurs annes.

Et qu'y gagnera le trsor?  moins que le propritaire, selon le
voeu de M. de Villle, ne boive tout son vin, de recouvrer le droit
un peu plus tt.

On dira sans doute que l'art. 14 du projet remdie  cet
inconvnient. Nous nous rservons d'en examiner ci-aprs l'esprit et
la porte.

D'un autre ct, les petits propritaires retirent de la vente au
dtail un avantage trs-considrable, celui de conserver, d'anne en
anne, leurs bois de barrique. Dsormais ils seront forcs de faire
tous les ans, pour les acheter, un dbours trop souvent au-dessus
de leurs facults. Je ne crains pas d'avancer que cette disposition
renferme pour beaucoup d'entre eux une cause de ruine complte.
L'achat de bois de barrique n'est pas de ceux dont on puisse se
dispenser, ou qu'il soit possible de retarder. Quand arrive la
vendange, il faut de toute ncessit, et  quelque prix que ce soit,
se pourvoir de bois pour la loger; et, si l'on n'a pas d'argent, on
subit la loi du vendeur. On a vu le vigneron offrir la moiti de sa
rcolte pour obtenir de quoi loger l'autre moiti. La vente en
dtail leur vite cette extrmit, qui se reproduira souvent,
aujourd'hui que cette facult va, de fait, leur tre interdite.

Les deux modifications, ou, pour parler comme M. le ministre, les
deux _amliorations_  la lgislation existante, que nous venons
d'analyser, ne sont pas les seules que renferme le projet de loi du
30 dcembre. Il y en a deux autres sur lesquelles nous devons faire
quelques observations.

L'art. 35 de la loi du 21 avril 1832 avait converti les droits de
_circulation_, d'_entre_ et de _dtail_, en une _taxe unique_,
perue  l'entre des villes, ce qui avait permis de rendre la
circulation libre dans l'intrieur de ces villes et d'y supprimer
les exercices.

D'aprs l'art. 16 du projet, cette _taxe unique_ ne remplacerait
plus que les droits d'entre et de dtail, les droits de circulation
et de licence continuant  tre perus, comme ils l'taient en 1829,
en sorte qu'on pourra dire d'elle, avec le chansonnier:

  Que cette taxe _unique_ aura deux soeurs.

Ici se prsente une autre difficult.

Pour tablir la taxe unique (loi de 1832, art. 36), on divise la
somme de tous les produits annuels, de tous les droits  remplacer,
par la somme des quantits annuellement introduites.

Les droits de circulation et de licence n'tant plus compris parmi
ceux _ remplacer_, il ne faudra pas les faire entrer dans le
dividende; et alors, le quotient se trouvant proportionnellement
affaibli, le public sera soumis aux anciennes entraves, sans profit
pour le trsor.

Que si M. le ministre entend que le taux de la taxe actuelle soit
maintenu, les droits de circulation et de licence seraient perus
deux fois: une fois directement en vertu de la nouvelle loi, une
seconde fois par la _taxe unique_, puisqu'ils entrent comme lments
du taux de cette taxe.

Enfin, une quatrime modification introduit une nouvelle base de
conversion de l'alcool en liqueurs.

Ce n'est pas tout. M. le ministre fait clairement pressentir qu'il
ne tardera pas  relever le tarif des boissons aux taux de 1829.
Beaucoup de bons esprits, dit-il, ont pens que le moment tait
arriv de revenir sur le dgrvement de 1830.

Beaucoup d'autres bons esprits pensent que, si M. le ministre
s'abstient de faire une proposition formelle  cet gard, c'est pour
laisser  la Chambre l'honneur de l'initiative.

Nous laissons maintenant le lecteur mesurer l'espace qui nous spare
de la rvolution de juillet. Dix annes sont  peine coules, et
voil que notre lgislation sur les boissons ne se distinguera
bientt plus de celles de l'empire et de la restauration, que par un
surcrot de charges et de rigueurs.

 II.--Encore si ce dveloppement de svrit avait pour but le seul
intrt actuel du fisc, nous pourrions du moins esprer qu'il touche
au terme de ses exigences. Mais il ne nous laisse pas mme cette
illusion; et, en proclamant qu'il veut faire prvaloir un systme,
il nous avertit que nous devons nous attendre  des exigences
nouvelles tant que ce systme ne sera pas arriv  sa complte
ralisation.

Il nous a paru juste (dit l'Expos des motifs) de renfermer la
franchise du droit de circulation, en faveur du propritaire, dans
les justes limites o elle peut tre lgitimement rclame,
c'est--dire de la restreindre aux produits de sa rcolte qu'il
destine  sa consommation et  celle de sa famille, dans les lieux
mmes de la production. Au del c'tait un _privilge_ que rien ne
justifie, et _qui violait le principe de l'galit des charges_.
_Par la mme raison_, nous proposons de supprimer la remise d'un
quart au rcoltant qui vend en dtail des vins de son cru.

Or, ds l'instant que le gouvernement a pour but l'_galit des
charges_, entendant par ce mot l'assujettissement de toutes les
classes qu'atteint la loi des boissons au maximum d'entraves qui
pse sur la classe la plus maltraite, tant que ce but ne sera pas
atteint, les mesures les plus rigoureuses ne peuvent tre que le
prlude de mesures plus rigoureuses encore.

Nous devons le craindre, surtout sachant que le matre a pratiqu et
recommand en cette matire une tactique impitoyable, mais prudente.

Nous avons vu que la loi de 1816 tendait l'exemption du droit de
circulation pour le propritaire _ tout le territoire de la
France_.

Bientt elle fut restreinte aux _limites d'un dpartement_ ou de
dpartements limitrophes. (Loi du 25 mars 1817, art. 81.)

Plus tard, on la rduisit aux _limites d'arrondissements
limitrophes_. (Loi du 17 juillet 1819, art. 3.)

Maintenant on propose de la circonscrire aux _limites d'une commune_
ou de communes limitrophes. (Projet de loi, art. 13).

Encore un pas, et elle aura entirement disparu.

Et ce pas, il ne faut pas douter qu'on ne le fasse; car, si ces
restrictions successives ont circonscrit le _privilge_, elles ne
l'ont pas dtruit. Il reste encore un cas o le rcoltant consomme
un vin qui a _circul_ sans payer de droit de _circulation_, et l'on
ne tardera pas  venir dire que _c'est un privilge que rien ne
justifie, et qui viole le principe de l'galit de l'impt_: ainsi,
dans l'application, le fisc a transig avec _les principes_; mais,
en thorie, il a fait ses rserves; et n'est-ce point assez pour une
fois qu'il soit descendu de l'_arrondissement_  la _commune_ sans
faire un temps d'arrt au _canton_?

Tenons-nous donc pour assurs que le rgne de l'_galit_ arrive, et
que sous peu il n'y aura plus aucune exception  ce principe. _
chaque enlvement_ ou _dplacement_ de vin, cidre ou poir, il sera
peru un droit.

Mais faut-il le dire? Oui, nous exprimerons notre pense tout
entire, quoiqu'on puisse nous souponner de nous abandonner  une
mfiance exagre. Nous croyons que le fisc a entrevu que, lorsque
le droit de circulation s'tendra  tous, sans exception,
l'_galit_ n'aura achev que la moiti de sa carrire; il restera
encore  faire passer les propritaires sous le joug de
l'_exercice_.

Il nous semble que le fisc a dpos dans l'art. 14 le germe de cette
secrte intention.

Quel peut tre, autrement, l'objet de cette disposition?

L'art. 13 du projet restreint l'exemption du droit de circulation
aux _limites de la commune_.

L'expos des motifs prend soin de dclarer qu'_au del_ cette
exemption _est un privilge que rien ne justifie_.

Et aussitt l'art. 14 nous rend la facult que l'art. 13 nous avait
retire; il nous la rend sans limites, pourvu que le propritaire se
soumette aux obligations imposes aux marchands en gros.

Une telle concession est faite pour veiller notre mfiance.

  Ce sac enfarin ne me dit rien qui vaille.

Remarquez la physionomie de cet art. 14.

D'abord, il se prsente comme un correctif. L'art. 13 pouvait
paratre un peu brutal, l'art. 14 vient offrir des consolations.

Ensuite, il fait mieux que de dorer la pilule, il la cache, et nous
insinue l'exercice sans le nommer.

Enfin, il pousse la prudence au point de se faire _facultatif_; il
fait plus, il rend facultatif l'art. 13. Le moyen de se plaindre! Ne
pourra-t-on pas fuir le droit de circulation en se rfugiant dans
l'exercice, et trouver un abri contre l'exercice derrire le droit
de circulation?

Puissions-nous nous tromper! mais nous avons vu grossir le tarif,
nous avons vu grossir le droit de circulation; craignons que
l'exercice ne grandisse aussi. Le fabuliste nous l'a dit: Ce qui
est petit devient grand....., _pourvu que Dieu lui prte vie_.

La marche progressive vers l'_galit_ se manifeste encore dans le
dveloppement du droit de dtail.

Nous avons vu que la lgislation actuelle accorde au propritaire, 
cet gard, deux exemptions: l'une, par la remise de 25 pour 100 sur
le droit; l'autre, en affranchissant de visites domiciliaires
l'intrieur de sa maison, quand le local o s'opre la vente en est
spar.

Pour le moment, on se borne  demander le retrait de la premire de
ces exemptions; mais le principe de l'galit n'est pas satisfait,
puisque le propritaire continuera  jouir d'un _privilge_ dont est
priv le cabaretier,  savoir: le privilge de n'ouvrir point sa
maison, sa chambre et ses armoires  l'oeil des commis, pourvu
toutefois que, pour vendre son vin, il loue un local par bail
authentique.

 III.--Si nous reportons nos regards vers les relations extrieures
de la France, dans leurs rapports avec le commerce des vins, nous
n'y trouverons gure aucun sujet de nous consoler du rgime
intrieur qui pse sur notre industrie.

Notre intention ne peut pas tre de traiter ici toutes les questions
qui se rattachent  ce vaste sujet. Nous devons nous borner 
quelques rflexions sur une question actuellement pendante, le
trait de commerce avec la Hollande.

Aprs avoir annonc, dans la sance du 21 janvier, que, d'aprs ce
trait, nos vins et eaux-de-vie en cercles seront affranchis de
tous droits de douane  l'entre des tats nerlandais; qu'ils y
seront admis, quand ils seront en bouteilles, avec remise des trois
cinquimes du droit, pour les vins, et de moiti, pour les
spiritueux, M. le ministre du commerce s'crie:

Vous ne l'ignorez pas, Messieurs, dans toutes les ngociations
commerciales entreprises par le gouvernement, une de ses
proccupations les plus srieuses a toujours t d'largir autant
que possible le march de nos productions vinicoles, en leur
mnageant de nouvelles voies d'coulement dans les pays trangers.
Ce n'est donc pas sans une satisfaction particulire que nous venons
offrir  votre adoption les moyens de soulager les souffrances d'une
branche de commerce si digne de notre sollicitude.

 ce pompeux prambule, qui ne croirait que nos vins vont trouver
dans la Hollande un large dbouch?

Pour mesurer l'importance des concessions que nos ngociateurs ont
obtenues du gouvernement nerlandais, il faut savoir que les
boissons trangres sont assujetties en Hollande  deux droits
d'entre: le _droit de douane_, et le _droit d'accise_.

Que l'on consulte le tableau plac  la fin de cet crit, et l'on y
verra que le gouvernement nerlandais a si bien combin ses
rductions, que notre commerce de luxe (vins en bouteilles) est
dgrev de 10 et demi pour 100 pour la Gironde et de 21 pour 100
pour la Meuse, et notre commerce essentiel (vins en cercles) de 12
pour 100 pour l'est et _un et un tiers pour_ 100 pour l'ouest de la
France. Ce beau rsultat a caus une si _vive satisfaction_  nos
ngociateurs, qu'ils se sont empresss de rduire de 33 un tiers
pour 100 les droits sur les fromages et cruses de fabrication
nerlandaise.

 IV.--Quand une portion considrable de la population se croit
opprime, elle n'a que deux moyens de reconqurir ses droits: les
moyens rvolutionnaires, et les moyens lgaux.

Il semble que les gouvernements qui se sont succd en France
travaillent  l'envi  introduire parmi les classes vinicoles ce
prjug funeste qu'elles n'ont rien  attendre que des rvolutions.

En effet, les rvolutions de 1814 et de 1815 leur avaient valu au
moins force promesses, et nous voyons, par le texte mme des lois de
l'poque, que la restauration ne prtendait maintenir les
contributions indirectes que comme une ressource exceptionnelle et
essentiellement transitoire. (Loi de 1816, art. 257, et de 1818,
art. 84.)

Mais  peine ce pouvoir eut-il acquis de la consistance que ses
promesses s'vanouirent avec ses craintes.

La rvolution de 1830, il faut lui rendre ce tmoignage, ne promit
rien; mais elle opra de notables dgrvements. (Lois des 17 octobre
et 12 dcembre 1830.)

Et dj nous voyons qu'elle songe non-seulement  revenir 
l'ancienne lgislation, mais encore  lui donner un caractre de
rigueur inconnu aux beaux jours de l'empire et de la restauration.

Ainsi, aux poques de trouble, le fisc promet, transige, se relche
de sa svrit.

Aux poques de calme, il reprend ses concessions et marche  de
nouvelles conqutes.

Nous sommes surpris, nous le rptons, que le pouvoir ne craigne pas
que ce rapprochement frappe les esprits, et qu'ils en tirent cette
dplorable conclusion: La lgalit nous tue.

Certes, ce serait la plus triste des erreurs; et l'exprience, qu'on
invoquerait  l'appui, prouve au contraire qu'il n'y a aucun fond 
faire sur des promesses et des adoucissements arrachs par la peur 
un pouvoir chancelant.

Un pouvoir nouveau peut bien, sous l'empire des circonstances,
renoncer pour un temps  une partie de ses recettes; mais trop de
charges psent sur lui pour qu'il abandonne jamais le dessein de les
ressaisir. N'a-t-il pas plus que tout autre des ambitions 
satisfaire, des existences  rassurer, des rpugnances  vaincre? Au
dedans, il a fait natre des jalousies, des rancunes, des
mcomptes: ne faut-il pas qu'il dveloppe des moyens de police et de
rpression? Au dehors, il excite la crainte et la mfiance: ne
doit-il pas s'entourer de murailles, grossir ses flottes et ses
armes?

Il est donc illusoire de chercher du soulagement dans des
rvolutions.

Mais nous croyons, et nous croyons fermement, que la population
vinicole peut, par un usage intelligent et persvrant des moyens
lgaux, parvenir  amliorer sa situation.

Nous appelons particulirement son attention sur les ressources que
lui offre le _droit d'association_.

Depuis plusieurs annes, les manufacturiers ont reconnu l'avantage
d'tre reprsents, auprs du gouvernement et des Chambres, par des
dlgations spciales. Les fabricants de sucres, de draps, d'toffes
de lin et de coton, ont  Paris leur comit de dlgus.

Aussi aucune mesure fiscale ou douanire, de nature  affecter ces
industries, ne peut tre rsolue sans avoir pass par le creuset
d'une longue et svre enqute; et personne n'ignore combien, dans
la lutte qu'ils viennent de soutenir, les producteurs de sucre
indigne ont d de force  l'_association_.

Si l'industrie manufacturire n'avait pas introduit le systme des
dlgations, peut-tre appartiendrait-il  l'industrie vinicole d'en
donner le premier exemple. Mais,  coup sr, elle ne peut pas
refuser d'entrer dans la lice que d'autres ont ouverte. Il est trop
vident que des enqutes o sa voix ne se fait pas entendre sont
incompltes; il est trop vident que ses intrts ont tout  perdre
 laisser le champ libre  des intrts souvent rivaux.

Selon nous, chaque bassin vinicole devrait avoir un comit dans la
ville qui centralise son mouvement commercial. Chacun de ces comits
nommerait un dlgu, et la runion des dlgus  Paris formerait
le _comit central_.

Ainsi le bassin de l'Adour et ses affluents, de la Garonne, de la
Charente, de la Loire, du Rhne, de la Meuse; les dpartements que
forment le Languedoc, la Champagne et la Bourgogne auraient chacun
leur dlgu.

Nous nous sommes entretenu, avec plusieurs personnes, de cette
institution, sans en rencontrer une seule qui en ait contest
l'utilit; mais nous devons rpondre  quelques objections qui nous
ont t faites.

On nous a dit:

L'industrie vinicole a ses dlgus naturels dans les dputs.

Il est difficile d'obtenir le concours d'un si grand nombre
d'intresss, la plupart dissmins dans les campagnes.

La situation financire de la France ne permet pas d'esprer
l'abolition des contributions indirectes, qui d'ailleurs,  ct de
beaucoup d'inconvnients, prsentent d'incontestables avantages.

1 Les dputs sont-ils les dlgus de l'industrie vinicole?

Apparemment, lorsqu'un corps lectoral investit un citoyen des
fonctions lgislatives, il ne rapetisse pas cette mission aux
proportions d'une question spciale d'industrie. D'autres
considrations dterminent son choix; et il ne faudrait pas tre
surpris qu'un dput, alors mme qu'il reprsenterait un dpartement
vinicole, n'et pas pralablement fait une tude approfondie de
toutes les questions qui se rattachent au commerce et aux impts des
boissons. Encore moins, une fois nomm, peut-il concentrer
exclusivement sur un seul intrt une attention que rclament tant
et de si graves matires. Il ne pourrait donc voir qu'un avantage 
puiser, dans les comits spciaux qui s'occupent des sucres, des
fers, des vins,--des informations et des documents qu'il lui serait
matriellement impossible de chercher et de coordonner. Les
prcdents tablis par les manufacturiers tent d'ailleurs toute
valeur  l'objection.

2 On dit encore qu'il est difficile d'obtenir le concours
persvrant des habitants dissmins dans les provinces.

Nous croyons, nous, qu'on s'exagre cette difficult. Sans doute
elle serait invincible, s'il fallait attendre de chaque intress un
concours actif et assidu. Mais, en pareille matire, les plus actifs
font pour les autres, et les villes pour les campagnes. Cela est
sans inconvnient quand les intrts sont identiques; et puisqu'il y
a un comit vinicole  Bordeaux, on ne voit pas pourquoi il n'y en
aurait pas  Bayonne,  Nantes,  Montpellier,  Dijon,  Marseille;
et de l  un comit central il n'y a qu'un pas. C'est en
s'exagrant les difficults qu'on n'arrive  rien. Il est
certainement plus ais  trois cents fabricants de sucre qu'
plusieurs milliers de propritaires de se concerter, de s'organiser.
Mais, de ce qu'une chose ne se fait pas toute seule, il ne faut pas
conclure qu'elle est infaisable. Il faut mme reconnatre que, si
les masses ont plus de difficult  s'organiser, elles acquirent
par l'organisation un ascendant irrsistible.

3 Enfin, on objecte que la situation financire de la France ne
permet pas d'esprer qu'elle puisse renoncer aux ressources de
l'impt de consommation.

Mais c'est encore l circonscrire la question. L'organisation d'un
comit central prjuge-t-elle qu'il aura pour mission exclusive de
poursuivre l'abolition absolue de cet impt? N'y a-t-il pas autre chose
 faire? Ne se prsente-t-il pas tous les jours des questions douanires
qui intressent la vigne? Est-on assur que l'intervention du comit,
dans les confrences qui ont prpar le trait avec la Hollande, n'et
t d'aucune influence sur les stipulations de ce trait? Et quant aux
contributions indirectes, n'y a-t-il rien entre l'abolition complte et
le maintien absolu du rgime actuel? Le mode de perception, le moyen de
prvenir ou de rprimer la fraude, les attributions, les comptences,
n'offrent-ils pas un vaste champ aux rformes?

Il ne faut pas croire, du reste, que tout soit dit sur la question
principale. Il ne nous appartient pas de formuler une opinion sur
l'impt de consommation, il a pour lui et contre lui de grandes
autorits et de grands exemples, il est la rgle en Angleterre, en
France il est l'exception. Eh bien! il faut rsoudre ce problme. Si
le systme est mauvais en principe, il faut le dtruire; si on le
juge bon, il faut le perfectionner, lui ter son caractre
exceptionnel, et le rendre  la fois moins lourd et plus productif
en le _gnralisant_. L peut-tre est la solution du grand dbat
pendant entre le fisc et le contribuable. Et qui peut dire que le
mouvement des esprits, qui natra de l'institution des comits
industriels, les communications rgulires qui s'tabliront, soit
entre eux, soit par leur intermdiaire, entre le public et le
pouvoir, ne hteront pas cette solution?

DROITS D'ENTRE EN HOLLANDE.

  Table headings:
  Col B: DOUANES.--DROIT PRINCIPAL.
  Col C: DOUANES.--SYNDICAT. 13%.
  Col D: DOUANES.--TIMBRE. 20%.
  Col E: DOUANES.--TOTAL.
  Col F: ACCISE.--DROIT PRINCIPAL.
  Col G: ACCISE.--CENTIMES ADDITIONNELS. 25%.
  Col H: ACCISE.--SYNDICAT. 13%.
  Col I: ACCISE.--TIMBRE. 10%.
  Col J: ACCISE.--TOTAL.
  Col K: SOMMES DES DROITS D'ENTRE ACTUELS.
  Col L: DROITS MODIFIS PAR LE TRAIT.
  Col M: DIFFRENCE POUR CENT EN MOINS.

  PREMIERS CRITS
  -----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
                             |       |               DOUANES            |            ACCISE         |      |      |      |
                             | Base  |   B  |   C  |   D  |   E  |   F  |   G  |   H  |  I   |  J   |  K   |  L   |  M   |
                             |  du   |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |
                             | droit |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |
                             |       |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |
                             |-------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|
                             |hectol.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|fr. c.|      |
  ---------------------------|-------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|
      {Par       {En cercles.|      |   21|   03|   43|   67|26  71| 6  68| 3  47| 3  68|40  54|41  21|40  54| 1-2/5|
      {frontire {           |       |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |
      {de mer.   {En bouteil.|      |12  29| 1  60|   43|14  32|26  71| 6  68| 3  47| 3  68|40  54|54  86|46  28|10-1/2|
  VINS{----------------------|-------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|
      {Par       {En cercles.|      | 6  57|   85|   43| 7  85|26  71| 6  68| 3  47| 3  68|40  54|48  39| 4  54|12    |
      {frontire {           |       |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |
      {de terre. {En bouteil.|      |19  67| 2  85|   43|22  66|26  71| 6  68| 3  47| 3  68|40  54|63  26|49  67|21-1/2|
  ---------------------------|-------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|------|
                 {En cercles.|      | 2  12|   27|   43| 2  82|42  40|10  60| 5  51| 5  85|64  36|67  18|64  26| 4-1/5|
  EAUX-DE-VIE    {           |       |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |      |
                 {En bouteil.|      | 9  84| 1  28|   43|11  55|42  40|10  60| 5  51| 5  85|64  36|75  91|70  12| 7-2/3|
  ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------




MMOIRE.

PRSENT  LA SOCIT D'AGRICULTURE, COMMERCE, ARTS ET SCIENCES,

DU DPARTEMENT DES LANDES,

SUR LA QUESTION VINICOLE.

(22 janvier 1843.)


MESSIEURS,

Dans une de vos prcdentes sances, vous avez charg une Commission
de rechercher les causes de la dtresse qui afflige la partie
viticole du dpartement des Landes, et les moyens par lesquels il
serait possible de la combattre.

Les circonstances ne m'ont pas permis de communiquer  la Commission
le travail dont elle m'a charg. Je le regrette vivement, car la
coopration des hommes clairs qui la composent l'et rendu plus
digne de vous. Bien que j'ose croire que mes ides ne s'loignent
pas beaucoup de celles qu'ils m'eussent autoris  vous soumettre,
je ne dois pas moins en assumer sur moi toute la responsabilit.....

Messieurs, prouver d'abord la ralit de la dtresse de notre
population viticole, en tracer  vos yeux une peinture anime, ce
serait  la fois satisfaire  l'ordre logique de ce rapport et lui
concilier votre intrt et votre bienveillance. Je sacrifierai
volontiers cette considration au dsir de mnager vos moments;
puisque aussi bien je puis admettre, sans crainte de me tromper, que
si nous ne sommes pas tous d'accord sur les causes de la dcadence
de l'industrie qui nous occupe, il n'y a du moins aucune dissidence
parmi nous sur le fait mme de cette dcadence.

Une analyse complte de toutes les causes qui ont concouru  ce
triste rsultat entranerait encore  des dveloppements trop
tendus.

Il faudrait d'abord examiner celles de ces causes qui sont au-dessus
de nos moyens d'action. Telle est la concurrence du midi de la
France, qui se dveloppe de jour en jour, favorise par le
perfectionnement progressif de nos moyens de transport. Telle est
encore l'infriorit relative qui semble devoir tre le partage des
contres qui, comme la Chalosse, ne sont pas organises de manire 
substituer la culture  boeufs  la culture  bras.

Il faudrait ensuite distinguer les causes de souffrances dont la
responsabilit pse sur le producteur lui-mme. A-t-il mis assez
d'activit  amliorer ses procds de culture et de vinification?
assez de prvoyance  limiter ses plantations? assez d'habilet 
faire suivre  ses produits les variations qui ont pu se manifester
dans les besoins et les gots des consommateurs? A-t-on essay, par
le choix et la combinaison des cpages, ou par d'autres moyens, de
remplacer la quantit du produit,  mesure que les dbouchs se sont
restreints, par la qualit, qui et pu rtablir, dans une certaine
mesure, l'quilibre des revenus? Et la Socit d'agriculture
elle-mme, si empresse  favoriser l'introduction de plantes
exotiques d'un succs fort incertain, n'a-t-elle pas t trop sobre
d'encouragements envers une culture qui fait vivre le tiers de notre
population?

Enfin, il faudrait exposer les causes de notre dtresse qui doivent
tre attribues aux mesures gouvernementales, qui ont eu pour effet
d'entraver la production, la circulation et la consommation des
vins, ce qui m'entranerait  rechercher l'influence spciale
qu'exercent sur notre contre l'impt direct, l'impt indirect,
l'octroi et le rgime des douanes.

C'est  l'examen de ces trois dernires causes de nos souffrances
que je circonscrirai ce rapport, d'abord parce qu'elles sont de
beaucoup celles qui ont le plus immdiatement dtermin notre
dcadence, ensuite, parce qu'elles me paraissent susceptibles de
modifications actuelles ou prochaines, dont l'opinion publique peut,
 son gr, selon ses manifestations favorables ou contraires, hter
ou retarder la ralisation.

Avant d'aborder ce sujet, je dois dire qu'il a t trait, ainsi que
plusieurs autres questions conomiques, avec un vritable talent,
par un de nos collgues, M. Auguste Lacome, du Houga, dans un crit
dont il fut donn lecture dans une de vos prcdentes sances.
L'auteur apprcie, avec autant de sagacit que d'impartialit, la
situation des propritaires de vignobles. Par des concessions
peut-tre trop larges, il admet que les besoins sans cesse
croissants de l'tat, des communes et des manufactures, ne
permettent pas d'esprer un dgrvement dans l'ensemble de nos
charges publiques; il se demande si, dans cette hypothse mme, il
est juste d'accorder satisfaction  tous les intrts aux dpens des
seuls intrts viticoles, et, aprs avoir tabli que cela est aussi
contraire  l'quit naturelle qu' notre droit crit, il recherche
par quels moyens on pourrait remplacer les ressources demandes
jusqu'ici  notre industrie. Entrer dans cette voie, donner  ses
mditations cette direction d'une utilit pratique, c'est faire
preuve d'une capacit relle, c'est s'lever au-dessus de la foule
de ces esprits frondeurs, qui se bornent  la facile tche de
critiquer le mal sans indiquer le remde. Je ne me permettrai pas de
dcider si l'auteur a toujours russi  indiquer les vritables
sources auxquelles il faudrait demander une compensation  l'impt
des boissons, je me bornerai  proposer de mettre le public  mme
d'en juger par l'insertion de cet crit dans nos _Annales_.

J'arrive, Messieurs, au sujet que je me propose de traiter. La
triple ceinture des droits rpulsifs que rencontrent nos vins dans
l'octroi, l'impt indirect, ou les tarifs douaniers, selon qu'ils
cherchent des dbouchs dans les villes, dans la circulation
nationale, ou dans le commerce extrieur, a-t-elle ragi sur la
production et caus l'encombrement qui excite nos plaintes?

Il serait bien surprenant qu'il pt y avoir divergence d'opinions 
cet gard.

Que sont devenues ces nombreuses maisons de commerce qui autrefois
se livrrent exclusivement,  Bayonne,  l'exportation de nos vins
et eaux-de-vie vers la Belgique, la Hollande, la Prusse, le
Danemark, la Sude et les villes Ansatiques? Qu'est devenue cette
navigation intrieure que nous avons vue si active, et qui, sans
aucun doute, donna naissance  ces nombreuses agglomrations de
population qui se formrent sur la rive gauche de l'Adour? Que sont
devenus ces spculations multiplies, ces placements sur une
marchandise qui, par la proprit qu'elle possde de s'amliorer en
vieillissant, doit, dans un tat normal des choses, acqurir de la
valeur par le temps, vritable caisse d'pargne de nos pres, qui
rpandit l'aisance parmi les classes laborieuses de leur poque, et
fut la source, bien connue par la tradition, de toutes les fortunes
qui restent encore en Chalosse? Tout cela a disparu avec la libert
de l'industrie et des changes.

En prsence de cette double atteinte porte  notre proprit par le
rgime prohibitif et l'exagration de l'impt, en prsence d'un
encombrement qu'expliquent d'une manire si naturelle les obstacles
qui obstruent nos dbouchs intrieurs et extrieurs, rien ne
surprend plus que l'empressement du fisc  chercher ailleurs la
cause de nos souffrances, si ce n'est la crdulit du public  se
payer de ses sophismes.

C'est pourtant l ce que nous voyons tous les jours. Le fisc
proclame qu'on a plant trop de vignes, et chacun de rpter: Si
nous souffrons, ce n'est pas parce que les changes nous font
dfaut, parce que le poids des taxes nous touffe; mais nous avons
plant trop de vignes.

J'ai,  une autre poque, combattu cette assertion; mais elle
exprime une opinion trop rpandue, le fisc en fait contre nous une
arme trop funeste, pour que je ne revienne pas succinctement sur
cette dmonstration.

D'abord, je voudrais bien que nos antagonistes fixassent les limites
qu'ils entendent imposer  la culture de la vigne! Je n'entends
jamais reprocher au froment, au lin, aux vergers, d'envahir une trop
forte portion de notre territoire. L'offre compare  la demande, le
prix de revient rapproch du prix de vente, voil les bornes entre
lesquelles s'oprent les mouvements progressifs ou rtrogrades de
toutes les industries. Pourquoi la culture de la vigne, chappant 
cette loi gnrale, prendrait-elle de l'extension  mesure qu'elle
devient plus ruineuse?

Mais, dit-on, c'est l de la thorie. Eh bien, voyons ce que nous
rvlent les faits.

Le fisc, par l'organe d'un ministre des finances[29], nous apprend
que la superficie viticole de la France tait de 1,555,475 hectares
en 1788, et de 1,993,307 hectares en 1828. L'augmentation est donc
dans le rapport de 100  128. Dans le mme espace de temps, la
population de la France qui, selon Necker, tait de 24 millions,
s'est leve  32 millions, ou, dans le rapport, de 100  133. La
culture de la vigne, loin de s'tendre dmesurment, n'a donc pas
mme suivi le progrs numrique de la population.

         [Note 29: M. de Chabrol, Rapport au Roi.]

Nous pourrions contrler ce rsultat par des recherches sur la
consommation, si nous avions,  cet gard, des donnes statistiques.
Il n'en a t recueilli,  notre connaissance, que pour Paris;
elles donnent le rsultat suivant:

           Population.    Consommation.       Consommation
                                               par habit.
  1789. -- 599,566[30] -- 687,500 hect.[32] -- 114 litres.
  1836. -- 909,125[31] -- 922,364      [33] -- 101

         [Note 30: Mmorial de chronologie.]

         [Note 31: Annuaire du bureau des longitudes.]

         [Note 32: Lavoisier.]

         [Note 33: Annuaire du bureau des longitudes.]

Ainsi, Messieurs, il est incontestable que, dans ce dernier
demi-sicle et pendant que toutes les branches de travail ont fait
des progrs si remarquables, la plus naturelle de nos productions
est demeure au moins stationnaire.

Concluons que les prtendus envahissements de la vigne reposent sur
des allgations aussi contraires  la logique qu'aux faits, et,
aprs nous tre ainsi assurs que nous ne faisions pas fausse route
en attribuant nos souffrances aux mesures administratives qui ont
restreint tous nos dbouchs, examinons de plus prs le principe et
les effets de ces mesures.

Nous devons mettre en premire ligne l'impt indirect sur les
boissons, droits de circulation, d'expdition, de consommation, de
licence, de cong, d'entre, de dtail, triste et incomplet
dnombrement des subtiles inventions par lesquelles le fisc paralyse
notre industrie et lui arrache _indirectement_ plus de cent millions
tous les ans. Loin de laisser prvoir quelque adoucissement  ses
rigueurs, il les redouble, d'anne en anne, et si, en 1830, il fut
contraint, pour ainsi dire rvolutionnairement,  consentir un
dgrvement de 40 millions, bien que ce dgrvement ait cess d'tre
sensible, il n'a jamais laiss passer une session sans faire clater
ses regrets et ses dolances.

Il faut le dire, les populations vinicoles ont rarement apport
l'esprit pratique des affaires dans les efforts qu'elles ont faits
pour se soustraire  ce rgime exceptionnel. Selon qu'elles ont t
sous l'impression plus immdiate de leurs propres souffrances, ou
des ncessits de l'poque, tantt elles ont rclam avec vhmence
l'abolition complte de toute taxe de consommation, tantt elles ont
flchi sans rserve sous un systme qui leur a paru monstrueux, mais
irrmdiable, passant ainsi tour  tour d'une confiance aveugle  un
lche dcouragement.

L'abolition pure et simple de la contribution indirecte est videmment
une chimre. Rclame au nom du principe de l'galit des charges, elle
implique la chute de tous impts de consommation, aussi bien ceux qui
sont tablis sur le sel, sur le tabac, que ceux qui psent sur les
boissons; et quel est le hardi rformateur qui parviendra  faire
descendre immdiatement le budget des dpenses publiques aux proportions
d'un budget de recettes rduit aux quatre contributions directes? Sans
doute un temps viendra, et nous devons le hter de nos efforts autant
que de nos voeux, o l'industrie prive, moralise par l'exprience et
largie par l'esprit d'association, fera rentrer dans son domaine les
usurpations des _services publics_; o, le gouvernement circonscrit dans
sa fonction essentielle, le maintien de la scurit intrieure et
extrieure, n'exigeant plus que des ressources proportionnes  cette
sphre d'action, il sera permis de faire disparatre de notre systme
financier une foule de taxes qui blessent la libert et l'galit des
citoyens. Mais combien s'loignent d'une telle tendance les vues des
gouvernants, aussi bien que les forces toutes-puissantes de l'opinion!
Nous sommes entrans fatalement, peut-tre providentiellement, dans des
voies opposes. Nous demandons tout  l'tat, routes, canaux, chemins de
fer, encouragements, protection, monuments, instruction, conqutes,
colonies, prpondrance militaire, maritime, diplomatique; nous voulons
civiliser l'Afrique, l'Ocanie, que sais-je? Nous obissons, comme
l'Angleterre,  une force d'expansion qui contraint toutes nos
ressources  se centraliser aux mains de l'tat; nous ne pouvons donc
viter de chercher, comme l'Angleterre, les lments de la puissance
dans l'impt de consommation, le plus abondant, le plus progressif, le
plus tolrable mme de tous les impts,--lorsqu'il est bien
entendu,--puisqu'il se confond alors avec la consommation elle-mme.

Mais faut-il conclure de l que tout est bien comme il est, ou du
moins que nos maux sont irrmdiables? Je ne le pense pas. Je crois
au contraire que le temps est venu de faire subir  l'impt
indirect, encore dans l'enfance, une rvolution analogue  celle que
le cadastre et la prquation ont amene dans l'assiette de la
contribution territoriale.

Je n'ai pas la prtention de formuler ici tout un systme de
contributions indirectes, ce qui exigerait des connaissances et une
exprience que je suis loin de possder. Mais j'espre que vous ne
trouverez pas dplac que j'tablisse quelques principes, ne ft-ce
que pour vous faire entrevoir le vaste champ qui s'offre  vos
mditations.

J'ai dit que l'impt indirect tait encore dans l'enfance. On
trouvera peut-tre qu'il y a quelque prsomption  porter un tel
jugement sur une oeuvre Napolonienne. Mais il faut prendre garde
qu'un systme de contributions est toujours ncessairement vicieux 
son origine, parce qu'il s'tablit sous l'empire d'une ncessit
pressante. Pense-t-on que si le besoin d'argent faisait recourir 
l'impt foncier, dans un pays o cette nature de revenu public
serait inconnue, il ft possible d'arriver du premier jet  la
perfection, que ce systme n'a acquise en France qu'au prix de
cinquante ans de travaux et cent millions de dpenses? Comment donc
l'impt indirect, si compliqu de sa nature, aurait-il atteint, ds
sa naissance, le dernier degr de perfection?

La loi rationnelle d'un bon systme d'impts de consommation est
celle-ci: _Gnralisation aussi complte que possible, quant au
nombre des objets atteints; modration pousse  son extrme limite
possible, quant  la quotit de la taxe._

Plus l'impt indirect se rapproche dans la pratique de cette double
donne thorique, plus il remplit toutes les conditions qu'on doit
rechercher dans une telle institution, 1 de faire contribuer chacun
selon sa fortune; 2 de ne pas porter atteinte  la production; 3
de gner le moins possible les mouvements de l'industrie et du
commerce; 4 de restreindre les profits et par consquent le domaine
de la fraude; 5 de n'imposer  aucune classe de citoyens des
entraves exceptionnelles; 6 de suivre servilement toutes les
oscillations de la richesse publique; 7 de se prter avec une
merveilleuse flexibilit  toutes les distinctions qu'il est d'une
saine politique d'tablir entre les produits, selon qu'ils sont de
premire ncessit, de convenance et de luxe; 8 d'entrer facilement
dans les moeurs, en imposant  l'opinion ce respect dont elle ne
manque pas d'entourer tout ce qui porte un caractre incontestable
d'utilit, de modration et de justice.

Il semble que c'est sur le principe diamtralement oppos,
_limitation quant au nombre des objets taxs, exagration quant  la
quotit de la taxe_, que l'on ait fond notre systme financier en
cette matire.

On a fait choix, entre mille, de deux ou trois produits, le sel, les
boissons, le tabac,--et on les a accabls.

Encore une fois, il ne pouvait gure en tre autrement. Ce n'est pas
de perfection, de justice que se proccupait le chef de l'tat,
press d'argent. C'tait d'en faire arriver au trsor _abondamment_
et _facilement_, et, disposant d'une force capable de vaincre toutes
les rsistances, il ne lui restait qu' discerner la _matire
minemment imposable_, et  la frapper  coups redoubls[34].

         [Note 34: Il est reconnu que, de toutes les matires
         imposables, les boissons sont celles sur lesquelles l'impt
         peut tre _le plus considrable_ et le plus _facilement_
         peru. M. DE VILLLE.]

En ce qui nous concerne, les boissons ont d se prsenter d'abord 
sa pense. D'un usage universel, elles promettaient des ressources
abondantes; d'un transport difficile, elles ne pouvaient gure
chapper  l'action du fisc; produites par une population
dissmine, apathique, inexprimente aux luttes publiques, elles ne
le soumettaient pas aux chances d'une rsistance insurmontable. Le
dcret du 5 ventse an XII fut rsolu.

Mais, de deux principes opposs, il ne peut sortir que des
consquences opposes; aussi l'on ne saurait contester que l'impt
indirect, tel que l'a institu le dcret de l'an XII, ne soit une
violation perptuelle des droits et des intrts des citoyens.

Il est injuste, par cela seul qu'il est exceptionnel.

Il blesse l'quit, parce qu'il prlve autant sur le salaire de
l'ouvrier que sur les revenus du millionnaire.

Il est d'une mauvaise conomie, en ce que, par son exagration, il
limite la consommation, ragit sur la production, et tend 
restreindre la source mme qui l'alimente.

Il est impolitique, parce qu'il provoque la fraude et ne saurait la
prvenir et la rprimer, sans emprisonner les mouvements de
l'industrie dans un cercle de formalits et d'entraves, consignes
dans le code le plus barbare qui ait jamais dshonor la lgislature
d'un grand peuple.

Si donc les hommes de coeur et d'intelligence, les conseils de
dpartement et d'arrondissement, les chambres de commerce, les
Socits d'Agriculture, les comits industriels et vinicoles, ces
associations prparatoires o s'labore l'opinion publique et qui
prparent des matriaux  la lgislature, veulent donner  leurs
travaux en cette matire une direction utile, pratique; s'ils
veulent arriver  des rsultats qui concilient les ncessits
collectives de notre civilisation et les intrts de chaque
industrie, de chaque classe de citoyens, ce n'est pas  la purile
manifestation d'exigences irralisables qu'ils doivent recourir;
encore moins s'abandonner  un strile dcouragement; mais ils
doivent travailler avec persvrance  faire triompher le principe
fcond que nous venons de poser, dans tout ce qu'il renferme de
consquences  la fois justes et praticables.

La seconde cause de la dcadence de la viticulture, c'est le rgime
de l'octroi. Comme l'impt indirect gne la circulation gnrale des
vins, l'octroi les repousse des populations agglomres,
c'est--dire des grands centres de consommation. C'est la seconde
barrire que l'esprit de fiscalit interpose entre le vendeur et
l'acheteur.

Sauf la destination spciale de son produit, l'octroi est une
branche de la contribution indirecte, et, par ce motif, son vrai
principe de fcondit et de justice est celui que nous venons
d'assigner  cette nature de taxe: _gnralisation quant  la
sphre, limitation quant  l'intensit de son action_; en d'autres
termes, il doit atteindre toutes choses, mais chacune d'un droit
imperceptible. L'octroi est d'autant plus tenu de se soumettre  ce
principe de bonne administration et d'quit que, pour s'y
soustraire, il n'a pas mme, comme la rgie des droits runis, la
banale excuse de la difficult d'excution. Cependant nous voyons le
principe d'exception prvaloir en cette matire, et des villes
populeuses asseoir sur les seules boissons la moiti, les trois
quarts et mme la totalit de leurs revenus.

Si encore les tarifs de l'octroi taient abandonns  la dcision
souveraine des conseils municipaux, les dpartements vinicoles
pourraient user de reprsailles envers les dpartements
manufacturiers. On verrait alors toutes les fractions industrielles
de la population se livrer  une lutte de douanes intrieures,
dsordre norme, mais d'o le bon sens public ferait sans doute
surgir tt ou tard, par voie de transaction, le principe que nous
avons invoqu. C'est sans contredit pour viter ces perturbations
intestines que l'on a remis au pouvoir central la facult de rgler
les tarifs des octrois, facult qui fait essentiellement partie des
franchises municipales et dont elles n'ont t dpouilles, au
profit de l'tat, qu' la charge par celui-ci de tenir la balance
gale entre tous les intrts.

Quel usage a-t-il fait de cette prrogative exorbitante? S'il est un
produit qu'il devait protger et soustraire  la rapacit
municipale, c'est certainement le vin qui porte dj  la communaut
tant et de si lourds tributs; et c'est justement le vin qu'il laisse
accabler. Bien plus, une loi posait des limites  ces extorsions;
vaine barrire,

  Car le creuset des ordonnances
  A fait vaporer la loi.

Nous montrerions-nous donc trop exigeants si nous demandions que les
tarifs d'octroi soient progressivement ramens  un maximum qui ne
puisse dpasser 10 p. 100 de la valeur de la marchandise?

Le rgime protecteur est la troisime cause de notre dtresse, et
peut-tre celle qui a le plus immdiatement dtermin notre
dcadence. Il mrite donc de vous une attention particulire,
d'autant qu'il est en ce moment l'objet d'un dbat anim entre tous
les intrts engags, dbat  l'issue duquel votre opinion et vos
voeux ne peuvent rester trangers.

Dans l'origine, la douane est un moyen de crer un revenu  l'tat,
c'est un impt indirect, c'est un grand octroi national; et tant
qu'elle conserve ce caractre, c'est un acte d'injustice et de
mauvaise gestion que de la soustraire  cette loi de tout impt de
consommation: _universalit et modicit de la taxe_.

Je dirai mme plus: tant que la douane est une institution purement
_fiscale_, il y a intrt  taxer non-seulement les importations,
mais encore les exportations, par cette double considration que
l'tat se cre ainsi un second revenu qui ne cote aucuns frais de
perception et qui est support par le consommateur tranger.

Mais, il faut le dire, ce n'est plus la _fiscalit_, c'est la
_protection_ qui est le but de nos mesures douanires; et pour les
juger  ce point de vue, il faudrait entrer dans des dmonstrations
et des dveloppements qui ne peuvent trouver place dans ce rapport.
Je me bornerai donc aux considrations qui se rattachent directement
 notre sujet.

L'ide qui domine dans le systme de la protection est celle-ci: que
si l'on parvient  faire natre dans le pays une nouvelle industrie,
ou  donner un plus grand dveloppement  une industrie dj
existante, on accrot la masse du _travail_, et par consquent de la
_richesse nationale_. Or un moyen simple de faire natre un produit
au dedans, c'est d'empcher qu'il ne vienne du dehors. De l les
droits prohibitifs ou protecteurs.

Ce systme serait fond en raison, s'il tait au pouvoir d'un dcret
d'ajouter quelque chose aux lments de la production. Mais il n'y a
pas de dcret au monde qui puisse augmenter le nombre des bras, ou
la fertilit du sol d'une nation, ajouter une obole  ses capitaux
ou un rayon  son soleil. Tout ce que peut faire une loi, c'est de
changer les combinaisons de l'action que ces lments exercent les
uns sur les autres; c'est de substituer une direction artificielle 
la direction naturelle du travail; c'est de le forcer  solliciter
un agent avare de prfrence  un agent libral; c'est, en un mot,
de le diviser, de le dissminer, de le dvoyer, de le mettre aux
prises avec des obstacles suprieurs, mais jamais de l'accrotre.

Permettez-moi une comparaison. Si je disais  un homme: Tu n'as
qu'un champ et tu y cultives des crales, dont tu vends ensuite une
partie pour acheter du lin et de l'huile; ne vois-tu pas que tu es
tributaire de deux autres agriculteurs? Divise ton champ en trois;
fais trois parts de ton temps, de tes avances et de tes forces, et
cultive  la fois des oliviers, du lin et des crales. Cet homme
aurait probablement de bonnes objections  m'opposer; mais si
j'avais autorit sur lui, j'ajouterais: Tu ne connais pas tes
intrts; je te dfends, sous peine de me payer une taxe norme,
d'acheter  qui que ce soit de l'huile et du lin.--Je forcerais
bien cet homme  multiplier ses cultures; mais aurais-je augment
son bien-tre? Voil le rgime prohibitif. C'est une mauvaise taille
applique  l'arbre industriel, laquelle, sans rien ajouter  sa
sve, la dtourne des boutons  fruit pour la porter aux _branches
gourmandes_.

Ainsi la protection favorise, sous chaque zone, la production de la
valeur _consommable_, mais elle dcourage, dans la mme mesure,
celle de la valeur _changeable_, d'o il faut rigoureusement
conclure, et c'est ce qui me ramne  la dtresse de la viticulture
en France, que les tarifs protecteurs ne sauraient provoquer la
production de certains objets que nous tirions du dehors, sans
restreindre les industries qui nous fournissaient des moyens
d'change, c'est--dire, sans appeler la gne et la souffrance sur
le travail le plus en harmonie avec le climat, le sol et le gnie
des habitants.

Et, Messieurs, les faits ne viennent-ils pas encore ici attester
nergiquement la rigueur de ces dductions? Que se passe-t-il des
deux cts de la Manche? Au del, chez ce peuple que la nature a
dot, avec tant de profusion, de tous les lments et de toutes les
facults que rclame le dveloppement de l'industrie manufacturire,
c'est prcisment la population des ateliers qui est dvore par la
misre, le dnment et l'inanition. Le langage n'a pas d'expressions
pour dcrire une telle dtresse; la bienfaisance est impuissante 
la soulager; les lois sont sans force pour rprimer les dsordres
qu'elle enfante.

De ce ct du dtroit, un beau ciel, un soleil bienfaisant devaient
faire jaillir, sur tous les points du territoire, d'inpuisables
sources de richesses; eh bien! c'est justement la population
vinicole qui offre ce spectacle de misre, triste pendant de celle
qui rgne dans les ateliers de la Grande-Bretagne.

Sans doute la pauvret des vignerons franais a moins de
retentissement que celle des ouvriers anglais; elle ne svit pas sur
des masses agglomres et remuantes; elle n'est pas, matin et soir,
proclame par les mille voix de la presse; mais elle n'en est pas
moins relle. Parcourez nos mtairies, vous y verrez des familles
strictement rduites, pour toute alimentation, au mas et  l'eau,
et dont toutes les consommations ne dpassent pas 10 centimes par
jour et par individu. Encore la moiti peut-tre leur est-elle
fournie, en apparence,  titre de prt, mais de fait gratuitement
par le propritaire. Aussi le sort de celui-ci n'est pas
relativement plus heureux. Pntrez au sein de sa demeure: une
maison tombant en ruines, des meubles transmis de gnration en
gnration attestent que l il y a lutte, lutte incessante et
acharne, contre les sductions du bien-tre et de ce confort
moderne, qui l'entoure de toute part et qu'il ne laisse pas
pntrer. D'abord vous serez tent de voir un ct ridicule  ces
persvrantes privations,  cette parcimonie ingnieuse; mais
regardez-y de plus prs, et vous ne tarderez pas  en dcouvrir le
ct triste, touchant et je dirai presque hroque; car la pense
qui le soutient dans ce pnible combat, c'est l'ardent dsir de
maintenir ses fils au rang de ses aeux, de ne pas tomber de
gnration en gnration jusqu'aux derniers degrs de l'chelle
sociale, intolrable souffrance dont tous ses efforts ne le
prserveront pas.

Pourquoi donc ce peuple si riche de fer et de feu, si riche de
capitaux, si riche de facults industrielles, dont les hommes sont
actifs, persvrants, rguliers comme les rouages de leurs machines,
prit-il de besoin sur des tas de houille, de fer, de tissus?
Pourquoi cet autre peuple,  la terre fconde, au soleil
bienfaisant, succombe-t-il de dtresse au milieu de ses vins, de ses
soies, de ses crales? Uniquement parce qu'une erreur conomique,
incarne dans le rgime prohibitif, leur a dfendu d'changer entre
eux leurs richesses diverses.

Ainsi, ce dplorable systme, dj thoriquement ruin par la
science, a encore contre lui la terrible argumentation des faits.

Il n'est donc pas surprenant que nous assistions  un commencement
de raction en faveur des ides librales. Nes parmi les
intelligences les plus leves, elles ont, avant d'avoir ralli les
forces de l'opinion publique, pntr dans la sphre du pouvoir, en
Angleterre avec Huskisson, en France avec M. Duchtel[35].

         [Note 35: Je parle moins ici du ministre, dont les actes me
         sont inconnus, que du publiciste qui appartient notoirement 
         l'cole d'Adam Smith.]

Le pouvoir, sans doute, n'est pas, en gnral, trs-empress de
hter les dveloppements des liberts publiques. Il y a pourtant une
exception  faire en faveur de la libert commerciale. Ce ne peut
jamais tre par mauvais vouloir, mais par erreur systmatique, qu'il
paralyse cette libert. Il sent trop bien que si la douane tait
ramene  sa primitive destination, la cration d'un revenu public,
le Trsor y gagnerait, la tche du gouvernement serait rendue plus
facile par sa neutralit au milieu ds rivalits industrielles, la
paix des nations trouverait dans les relations commerciales des
peuples sa plus puissante garantie.

Il ne faut donc pas tre surpris de la tendance qui se manifeste,
parmi les sommits gouvernementales, vers l'affranchissement du
commerce, en Prusse, en Autriche, en Espagne, en Angleterre, en
Belgique, en France, sous les noms d'unions douanires, traits de
commerce, etc., etc., ce sont autant de pas vers la _sainte alliance
des peuples_.

Une des plus significatives manifestations officielles de cette
tendance, c'est, sans contredit, le trait qui se ngocia il y a
deux ans entre la France et l'Angleterre. Alors, si l'industrie
vinicole avait eu l'oeil ouvert sur ses vritables intrts, elle
aurait entrevu et ht de sa part d'influence un avenir de
prosprit dont elle ne se fait probablement aucune ide.  aucune
poque, en effet, une perspective aussi brillante ne s'tait montre
 la France mridionale. Non-seulement l'Angleterre abaissait les
droits dont elle a frapp nos vins, mais encore, par une innovation
d'une incalculable porte, elle substituait au droit uniforme, si
dfavorable aux vins communs, le droit graduel qui, en maintenant
une taxe assez leve sur le vin de luxe, rduisait dans une grande
proportion celle qui pse sur le vin de basse qualit. Ds lors ce
n'taient plus quelques caves aristocratiques, c'taient les fermes,
les ateliers, les chaumires de la Grande-Bretagne qui s'ouvraient 
notre production. Ce n'tait plus l'A, le Laffitte et le Sauterne
qui avaient le privilge de traverser la Manche, c'tait la France
vinicole tout entire qui rencontrait tout d'un coup vingt millions
de consommateurs. Je n'essaierai point de calculer la porte d'une
telle rvolution et son influence sur nos vignobles, notre marine
marchande et nos villes commerciales; mais je ne pense pas que
personne puisse mettre en doute que, sous l'empire de ce trait, le
travail, le revenu et le capital territorial de notre dpartement
n'eussent reu un rapide et prodigieux accroissement.

 un autre point de vue, c'tait une belle conqute que celle du
principe du droit graduel, acheminement vers l'adoption gnrale de
la taxe dite _ad valorem_, seule juste, seule quitable, seule
conforme aux vrais principes de la science. Le droit uniforme est de
nature aristocratique; il ne laisse subsister quelques relations
qu'entre les producteurs et les consommateurs de haut parage. Le
droit proportionnel  la valeur fera entrer en communaut d'intrts
les masses populaires de toutes les nations.

Cependant la France ne pouvait prtendre  de tels avantages sans
ouvrir son march  quelques-uns des produits de l'industrie
anglaise. Le trait devait donc trouver de la rsistance parmi les
fabricants. Elle ne tarda pas  se manifester habile, persvrante,
dsespre; les producteurs de houilles, de fers, de tissus firent
entendre leurs dolances et ne se bornrent pas  cette opposition
passive. Des associations, des comits s'organisrent au sein de
chaque industrie; des dlgus permanents reurent mission de faire
prvaloir, auprs des ministres et des chambres, les intrts
privilgis; d'abondantes et rgulires cotisations assurrent 
cette cause le concours des journaux les plus rpandus, et par leur
organe, la sympathie de l'opinion publique gare. Il ne suffisait
pas de faire chouer momentanment la conclusion du trait; il
fallait le rendre impossible, mme au risque d'une conflagration
gnrale, et pour cela s'attacher  irriter incessamment l'orgueil
patriotique, cette fibre si sensible des coeurs franais. Aussi les
a-t-on vus, depuis cette poque, exploiter avec un infernal
machiavlisme tous les germes longtemps inertes des jalousies
nationales, et russir enfin  faire chouer toutes les ngociations
ouvertes avec l'Angleterre.

Peu de temps aprs, les gouvernements de France et de Belgique
conurent la pense d'une fusion entre les intrts conomiques des
deux peuples. Ce fut encore un sujet d'esprances pour l'industrie
mridionale, d'alarmes pour le monopole manufacturier. Cette fois
les chances n'taient pas favorables au monopole; il avait contre
lui l'intrt des masses, celui des industries souffrantes,
l'influence du pouvoir, et tous les instincts populaires, prompts 
voir dans l'union douanire le prlude et le gage d'une alliance
plus intime entre ces deux enfants de la mme patrie. Le
journalisme, qui l'avait si bien second dans la question anglaise,
lui tait de peu de ressources dans la question belge, sous peine de
se dcrditer dans l'opinion. Tout ce qu'il pouvait faire, c'tait
de contrarier l'union douanire par des insinuations entoures de
force prcautions oratoires, ou de se renfermer dans une honteuse
neutralit.

Mais la neutralit des journaux, dans la plus grande question qui
puisse s'lever au sein de la France de nos jours, n'tait pas
longtemps possible. Le monopole n'avait pas de temps  perdre; il
fallait une dmonstration prompte et vigoureuse pour faire chouer
l'union douanire et tenir toujours notre Midi cras. C'est la
mission qu'accomplit avec succs une assemble de dlgus, devenue
clbre sous le nom du dput qui la prsidait (_M. Fulchiron_).

Que faisaient pendant ce temps-l les intrts vinicoles? Hlas! 
peine parvenaient-ils  prsenter laborieusement quelques traces
informes d'association. Quand il aurait fallu combattre, des comits
se recrutaient pniblement au fond de quelque province. Sans
organisation, sans ressources, sans ordre, sans organes, faut-il
tre surpris s'ils ont t pour la seconde fois vaincus?

Mais il serait insens de perdre courage. Il n'est pas au pouvoir de
quelques intrigues phmres d'enterrer ainsi les grandes questions
sociales, de faire reculer pour toujours les tendances qui
entranent vers l'unit les destines humaines. Un moment
comprimes, ces questions renaissent, ces tendances reprennent leur
force; et au moment o je parle, nos assembles nationales ont t
dj saisies de nouveau de ces questions par le discours de la
couronne.

Esprons que cette fois les comits vinicoles ne seront pas absents
du champ de bataille. Le privilge a d'immenses ressources; il a des
dlgus, des finances, des auxiliaires plus ou moins dclars dans
la presse; il est fort de l'unit et de la promptitude de ses
mouvements. Que la cause de la libert se dfende par les mmes
moyens. Elle a pour elle la vrit et le grand nombre; qu'elle se
donne aussi l'_organisation_. Que des comits surgissent dans tous
les dpartements; qu'ils se rattachent au comit central de Paris;
qu'ils grossissent ses ressources financires et intellectuelles;
qu'ils l'aident enfin  remplir la difficile mission d'tre pour le
pouvoir un puissant auxiliaire, s'il tend  l'affranchissement du
commerce, un obstacle, s'il cde aux exigences de l'industrie
privilgie.

Mais entre-t-il dans vos attributions de concourir  cette oeuvre?

Eh quoi, Messieurs, vous vous intitulez _Socit d'Agriculture et du
Commerce_, vous tes convoqus de tous les points du territoire,
comme les hommes les plus verss dans les connaissances qui se
rattachent  ces deux branches de la richesse publique, vous
reconnaissez qu'puises par des mesures dsastreuses, elles ne
fournissent plus  la population, je ne dis pas le bien-tre, mais
mme la subsistance, et il ne vous serait pas permis de prendre des
intrts aussi chers sous votre patronage, de faire ce que font tous
les jours les Chambres de commerce? Ne seriez-vous donc pas une
Socit srieuse? Le cercle de vos attributions serait-il lgalement
limit  l'examen de quelque vgtal tranger, de quelque engrais
imaginaire ou de quelque lieu commun d'agronomie spculative? et
suffira-t-il qu'une question soit grave pour qu' l'instant vous
dcliniez votre comptence!

J'ai la conviction que la Socit d'Agriculture ne voudra pas
laisser amoindrir  ce point son influence. J'ai l'honneur de lui
proposer d'adopter la dlibration suivante:


Projet de dlibration.

La Socit d'Agriculture et de Commerce des Landes, prenant en
considration la dtresse qui afflige la population de la Chalosse
et de l'Armagnac, spcialement voue  la culture de la vigne;

Reconnaissant que cette dtresse a pour causes principales l'impt
indirect, l'octroi et le rgime prohibitif;

En ce qui concerne l'impt indirect, la Socit pense que les
propritaires de vignes, aussi longtemps que l'tat, pour faire face
 ses dpenses, ne pourra se passer de ses revenus actuels, ne
peuvent pas esprer qu'une branche aussi importante de revenus soit
retranche sans tre remplace par une autre; mais elle n'appuie pas
moins leurs justes protestations contre le rgime d'exception o ce
systme d'impt les a placs. Il ne lui semble pas impossible qu'on
trouve, dans l'extension combine avec la modicit de cette nature
de taxe, et dans un mode de recouvrement moins compliqu, un moyen
de concilier les exigences du Trsor, l'intrt des contribuables;
et la vrit du principe de l'galit des charges.

C'est par une dviation semblable aux lois de l'quit que l'octroi
a t autoris  s'attacher presque exclusivement aux boissons. En
se rservant le droit de sanction sur les tarifs vots par les
communes, il semble que l'tat n'ait pu avoir pour but que
d'empcher l'octroi, envahi par l'esprit d'hostilit industrielle,
de devenir entre les provinces, ce qu'est la douane entre les
nations, un ferment perptuel de discorde. Mais alors il est
difficile d'expliquer comment il a pu tolrer et seconder la
coalition de tous les intrts municipaux contre une seule
industrie. Tous les abus de l'octroi seraient prvenus si la loi,
restituant leurs franchises aux communes, n'intervenait dans les
rglements du tarif que pour les arrter  une limite gnrale et
uniforme, qui ne pourrait tre dpasse au prjudice d'aucun
produit, sans distinction.

La Socit attribue encore la dcadence de la viticulture dans le
dpartement des Landes,  la cessation absolue de l'exportation des
vins et eaux-de-vie par le port de Bayonne, effet que ne pouvait
manquer de produire le rgime prohibitif. Aussi, elle a recueilli,
dans les paroles rcentes du Roi des Franais, l'espoir d'une
amlioration prochaine de nos dbouchs extrieurs.

Elle ne se dissimule pas les obstacles que l'esprit de monopole
opposera  la ralisation de ce bienfait. Elle fera observer qu'en
faisant tourner momentanment l'action des tarifs au profit de
quelques tablissements industriels, jamais la France n'a entendu
aliner le droit de ramener la douane au but purement fiscal de son
institution; que, loin de l, elle a toujours proclam que la
_protection_ tait de sa nature temporaire. Il est temps enfin que
l'intrt priv s'efface devant l'intrt des consommateurs, des
industries souffrantes, du commerce maritime des villes
commerciales, et devant le grand intrt de la paix des nations dont
le commerce est la plus sre garantie.

La Socit met le voeu que les traits  intervenir soient, autant
que possible, fonds sur le principe du droit proportionnel  la
valeur de la marchandise, le seul vrai, le seul quitable, le seul
qui puisse tendre  toutes les classes les bienfaits des changes
internationaux.

Dans la prvision des dbats qui ne manqueront pas de s'lever entre
les industries rivales,  l'occasion de la rforme douanire, la
Socit croirait dserter la cause qu'elle vient de prendre sous son
patronage, si elle laissait le dpartement des Landes sans moyens de
prendre part  la lutte qui se prpare.

En consquence, et en l'absence de comits spciaux, dont elle
regrette de ne pouvoir, en cette circonstance, emprunter le
concours, elle dcide que la Commission vinicole, dj nomme dans
la sance du 17 avril 1842, continuera ses fonctions, et se mettra
en communication avec les Comits de la Gironde et de Paris.

Copies de la prsente dlibration seront transmises, par les soins
de M. le Secrtaire de la Socit,  M. le Ministre du commerce, aux
Commissions des Chambres qu'elles concernent et au secrtariat des
Comits vinicoles.




DE LA RPARTITION DE LA CONTRIBUTION FONCIRE

DANS LE DPARTEMENT DES LANDES (1844).


Je me propose d'tablir quelques _faits_ qui me paraissent propres 
jeter du jour sur ces deux questions:

1 Les forces contributives des trois grandes cultures du
dpartement des Landes, le pin, la vigne, les _labourables_,
furent-elles quitablement apprcies lorsqu'on rpartit l'impt
entre les trois arrondissements?

2 Depuis la rpartition, est-il survenu des circonstances qui ont
chang le rapport de ces forces?

S'il rsultait de ces faits

Que, ds l'origine, la rgion des pins fut mnage et celle des
vignes surcharge;

Que, depuis, l'une a constamment prospr et l'autre constamment
dclin;

Il faudrait conclure qu'aujourd'hui celle-ci paye trop par deux
motifs:

Parce qu'on aurait, en 1821, exagr sa force contributive;

Parce que, depuis 1821, cette force aurait diminu;

Et que celle-l ne paye pas assez:

Parce qu'en 1821 ses revenus auraient t attnus;

Parce que, depuis 1821, ses revenus se seraient accrus.

Je ferai mieux comprendre ma pense par des chiffres.

Soient deux portions de territoire, P et V, donnant ensemble, et
chacune par moiti, un revenu net de 10,000 fr.

Soient 1,000 fr. d'impts ou 1/10 du revenu  rpartir entre elles.

Cette rpartition devra quitablement se faire ainsi:

P pour un revenu de 5,000 fr., 500 fr. d'impts, ou 1 fr. sur 10.

V pour un revenu de 5,000 fr., 500 fr. d'impts, ou 1 fr. sur 10.

  Mais si l'on attnue la force contributive de
  P d'un cinquime, la rduisant        4,000 fr.,

  et si l'on exagre celle de V d'un cinquime, la
  portant                               6,000 fr.,

La rpartition se fera ainsi:

P pour un revenu rel de 5,000 fr., suppos de 4,000 fr., 400 fr.
d'impts, 1 fr. sur 12 fr. 50 c.;

V pour un revenu rel de 5,000 fr., suppos de 6,000 fr., 600 fr.
d'impts, 1 fr. sur 8 fr. 50 c.

Tant que les forces contributives de ces deux portions de territoire
continueront  tre gales, l'injustice se bornera  ter un quart
de la contribution  P pour la faire supporter par V.

Mais si, au bout d'un certain nombre d'annes, le revenu rel de P
s'lve de 5,000 fr.  6,000 fr., tandis que celui de V tombe de
5,000 fr.  4,000 fr.,

La rpartition devient:

P pour un revenu suppos de 4,000 fr., mais en ralit de 6,000
fr.,--400 fr. ou 1 fr. sur 15 fr.;

V pour un revenu suppos de 6,000 fr., mais en ralit de 4,000
fr.,--600 fr. ou 1 fr. sur 6 fr. 66 c.

Par o l'on voit qu'une contre peut insensiblement rejeter sur une
autre _plus de la moiti_ de son fardeau.


PREMIRE QUESTION.

     La rpartition se fit-elle d'une manire quitable en 1821?

La rgle gnrale est que l'impt doit frapper le revenu.

Pour connatre le revenu des terres, on a appliqu  leurs
productions le _prix moyen_ des denres dduit des quinze annes
antrieures  1821.

Cependant, un seul mode d'opration peut conduire  des erreurs. On
a cru les attnuer en cherchant le revenu par un autre procd. Les
_actes de vente_ ont fait connatre la valeur capitale de certains
domaines, et l'intrt  3-1/2 pour 100 du capital a t cens
reprsenter le revenu.

On se trouvait donc, pour le mme domaine, en prsence de deux
revenus rvls par deux procds diffrents; et l'on  tabli
l'impt sur le revenu intermdiaire, d'aprs l'autorit de cet
axiome: La ralit est dans les moyennes.

Malheureusement ce n'est pas le vrai, mais le faux, qui est dans les
moyennes, quand les donnes d'o on les dduit concourent toutes
vers la mme erreur.

Examinons donc l'usage qui a t fait de ces deux bases de la
rpartition de l'impt: le _prix moyen de denres_ et les _actes de
vente_.

 I.--Les prix des denres, dit M. le Directeur des Contributions
directes, ont t fixs, dans les oprations cadastrales, anne
moyenne, savoir:

  Froment  18 fr. 77 c. l'hect.--Vin rouge 28  60 fr.
  Rsine    2 fr. 50 c. les 50 kilog.
  Seigle   12 fr. 76 c. l'hect.--Vin blanc 10  22.
  Mas     11 fr. 33 c.

Je suis convaincu que cette premire base d'valuation prsente
plusieurs erreurs de fait et de doctrine, toutes au profit des pins
et au prjudice des labourables et des vignes.

Les prix des crales sont videmment trs-levs. Je ne veux pas
dire qu'on n'a pas suivi exactement les donnes fournies par les
mercuriales; mais la priode de 1806  1821, soit parce qu'elle
embrasse des temps de troubles et d'invasions, soit par toute autre
cause, a donn des lments d'valuation peu favorables aux communes
agricoles. La preuve en est que, dans les quinze annes suivantes,
de 1821  1836, et d'aprs M. le Directeur lui-mme, ces prix moyens
sont tombs  fr. 17,13 pour le froment, 11,27 pour le seigle, et
9,17 pour le mas.

La premire srie avait donn, pour toutes sortes de crales, une
moyenne de 14 fr. 28 c. La seconde ne donne que 12 fr. 32 c.:
diffrence 1 fr. 96 c. ou 14 pour 100.

Si donc la rpartition se ft faite en 1836, le revenu des terres
labourables et t valu  14 pour 100 au-dessous de ce qu'on
l'estima en 1821.

Quant aux prix assigns aux vins blancs, savoir 10 fr. et 22 fr.,
suivant les qualits, ils ne me semblent pas exagrs.

Il n'en est pas de mme des vins rouges. S'il est quelques vignobles
qui produisent du vin de qualit assez suprieure pour qu'il se
vende, net et au pressoir,  60 fr. (ce que j'ignore), je puis du
moins affirmer que les qualits infrieures sont loin de trouver le
prix de 28 fr. en moyenne, ce qui suppose 35 fr. trois mois aprs la
vendange et avec la futaille.

Mais c'est surtout le prix de la rsine qui me semble donner prise 
la critique. En admettant ce chiffre videmment attnu de 2 fr. 50
c. les 50 kilog., l'administration et la commission spciale
prvoyaient, sans doute, qu'elles s'exposaient  laisser planer sur
toutes leurs oprations un soupon de partialit. Ce soupon n'a pas
manqu. Les populations agricoles et vinicoles du dpartement sont
sous l'influence d'une mfiance qu'il serait difficile de dtruire.
On se plaint de cette mfiance, on dit qu'elle fait obstacle  la
rforme dont on s'occupe; mais la responsabilit n'en revient-elle
pas exclusivement aux procds qui l'ont fait natre?

Je vais maintenant prsenter quelques observations sur ce que j'ai
nomm: _Erreurs de doctrine_, c'est--dire sur la manire errone
dont on forme les _moyennes_ et sur les fausses consquences que
l'on en dduit.

D'abord, pour que le prix des qualits suprieures combin avec
celui des qualits infrieures donnt un _prix moyen rel_, en
harmonie avec le _revenu rel_, il faudrait qu'il se rcoltt autant
des unes que des autres, ce qui, pour le vin, est contraire  la
vrit. Le dpartement des Landes en produit beaucoup plus de
mdiocre que de bon; et en ngligeant cette considration, on arrive
 une moyenne exagre. Exemple: soient 100 pices de vin  28 fr.
et 10 pices  60 fr., la moyenne des prix considrs en eux-mmes,
est bien 44 fr. Mais la moyenne des prix rels accusant le revenu,
c'est--dire des sommes recouvres pour chaque barrique l'une dans
l'autre, n'est que de 30 fr. 91 c.

Ensuite, lorsqu'on introduit un prix lev dans la srie de ceux qui
doivent concourir  former une moyenne; celle-ci s'lve, d'o l'on
conclut  une lvation correspondante de revenu. Or, cette
conclusion n'est ni rigoureuse en thorie, ni vraie en pratique.

Je suppose que pendant quatre ans une denre se vend  10 fr.,--la
moyenne est 10 fr. Si la cinquime anne cette mme denre se vend 
20 fr., on a pour les cinq annes une moyenne de 12 fr.--L'opration
arithmtique est irrprochable. Mais si l'on en conclut que, pour
ces cinq annes, le revenu est reprsent par 12 au lieu de l'tre
par 10, la conclusion conomique sera au moins fort hasarde. Pour
qu'elle ft vraie, il faudrait que le produit, _en quantit_, et
t gal, pendant cette cinquime anne,  celui des annes
prcdentes, ce qui ne peut pas mme se supposer, dans les
circonstances ordinaires, puisque c'est prcisment le dficit dans
la rcolte qui occasionne l'lvation du prix.

Pour obtenir des moyennes qui reprsentent la ralit des faits, et
dont on puisse induire le revenu, il faut donc combiner les prix
obtenus avec les quantits produites, et c'est ce qu'on a nglig de
faire.--Si, dans la nouvelle rpartition dont on s'occupe, on
prenait pour base les prix moyens des vins des trois dernires
annes, voyez  quels rsultats diffrents mneraient le procd
administratif et celui que j'indique.

L'administration raisonnerait ainsi:

  1840 -- 10 b/ques             25 fr. donnant un revenu de  250 fr.
  1841 -- 10 --                  25                           250
  1843 -- 10 -- (Supposition
                 gratuite).      50                           500
         ----                   -------------------         ------
          30 b/ques, prix moyen  33 fr. 33 c. 1/3 revenu    1,000 fr.

Tandis qu'elle devrait dire:

  1840 -- 10 b/ques             25 fr.                       250 fr.
  1841 -- 10 --                  25                           250
  1843 --  5 --   (ralit).     50                           250
         ----                   ----                        ------
          25 b/ques, prix moyen  30                           750 fr.

C'est ainsi qu'on arrive  un revenu imaginaire, sur lequel
nanmoins on ne laisse pas de prlever l'impt.

On dira, sans doute, que la rpartition est une opration dj assez
difficile sans la compliquer par des considrations aussi subtiles.
On ajoutera que les mmes procds tant employs pour tous les
produits, les erreurs se compensent et se neutralisent, puisque tous
sont soumis aux mmes lois conomiques.

Mais c'est l ce dont je ne conviens pas; et je maintiens que notre
dpartement se trouve dans des conditions telles, qu'il faut de
toute ncessit tenir compte des causes d'erreur que je viens de
signaler, si l'on aspire au moins  mettre quelque quit dans la
rpartition des charges publiques. Il me reste donc  prouver que
l'application des _prix moyens_, prise abstractivement des
proportions entre les qualits diverses et les quantits annuelles,
a t dfavorable aux pays de crales et de vignes.

L'lvation du prix d'une chose peut tre due  deux causes.

Ou la production de cette chose a manqu; et alors le prix hausse,
sans qu'on en puisse infrer, de beaucoup s'en faut, une
augmentation de revenu.

Ou la production de cette chose est stationnaire, mme progressive,
mais la demande s'accrot dans une plus forte proportion; et alors
le prix de cette chose hausse et l'on doit conclure  une
amlioration de revenu.

Or, prendre, dans un cas comme dans l'autre, le prix moyen de la
chose comme indice du revenu, c'est l une souveraine injustice.

Si le haut prix de 50 fr., que la Chalosse retire cette anne de ses
vins, tait intervenu sans diminution de quantit produite, comme,
par exemple, si l'Angleterre, la Belgique et nos grandes villes,
eussent renvers les barrires des douanes et de l'octroi, que par
suite la consommation du vin se ft double et les prix avec elle,
je dirais: Inscrivez 50 fr. dans votre liste de prix annuels,
faites-les concourir  dgager une moyenne; car ils correspondent 
une amlioration relle de revenu.

De mme, si le prix lev, auquel nous voyons que les matires
rsineuses sont parvenues, tait d  l'affaiblissement productif
des _pignadas_; si les propritaires de pins perdaient plus sur la
quantit de leurs produits qu'ils ne gagnent sur les prix, je serais
assez juste pour dire: Ne concluez pas de ces hauts prix  des
revenus proportionnels avec eux; car ce serait un mensonge, ce
serait une spoliation.

Eh bien! le contraire est arriv; la Lande a t assez heureuse pour
que l'amlioration des prix tourne  son profit; la Chalosse a t
assez malheureuse pour que l'augmentation des prix ne lui fasse pas
atteindre mme  ses revenus ordinaires. Ne suis-je pas fond 
rclamer que cette diffrence profonde de situation soit prise en
considration?

Concluons que la premire base d'valuation a t prjudiciable aux
labourables et aux vignes.

 II.--La seconde donne, qui a servi  dterminer les revenus
imposables, est prise des _actes de vente_.

La valeur vnale d'une terre en indique assez exactement le revenu.
Deux domaines qui se sont vendus chacun 100,000 fr. sont prsums
donner le mme revenu, et ce revenu doit tre gal  l'intrt que
rendent gnralement les capitaux, _dans un pays et  une poque
donns_. Le dbat qui s'tablit entre le vendeur et l'acheteur,
dbat dans lequel l'un veille  ce que le revenu ne soit pas
exagr, l'autre,  ce qu'il ne soit pas dprci, remplace
avantageusement toute enqute administrative  ce sujet, et offre de
plus la garantie de cette sagacit, de cette vigilance de l'intrt
personnel, que le zle des contrleurs, rpartiteurs et experts ne
saurait galer. Aussi, si l'on pouvait connatre la valeur vnale de
chaque parcelle, je ne voudrais pas, quant  moi, d'autres bases
d'valuation de revenus et de rpartition d'impts; car cette
_valeur vnale_ rsume toutes ces circonstances, si difficilement
apprciables, ainsi que je l'ai dit dans le paragraphe prcdent,
qui influent sur le _revenu moyen_ des terres.

Mais il ne faut pas perdre de vue la restriction que renferment ces
mots: _dans un pays et  une poque donns_.

L'intrt des capitaux varie, en effet, selon les temps et les
lieux.

Pour que des revenus identiques puissent s'induire de capitaux
gaux, il faut que les mutations aient eu lieu  des poques et dans
des localits o l'intrt est uniforme. Cela est vrai pour les
terres comme pour les fonds publics.

5,000 fr. de rentes inscrites ne reprsentaient, en 1814, que 60,000
fr.; ils correspondent aujourd'hui  120,000 fr. de capital.

De mme, 100,000 placs en terres peuvent ne donner que 2,500 fr. de
rentes, en Normandie, et constituer un revenu de 4,000 fr., en
Gascogne.

Si la Chambre des dputs, lorsqu'elle procdera  la prquation
gnrale, ne tenait aucun compte de ces diffrences, elle
n'tablirait pas l'galit, mais l'ingalit de l'impt.

C'est la faute qui a t commise dans notre dpartement, lorsque
l'on a voulu arriver  la connaissance des revenus par les _actes de
vente_.

 l'poque o se fit cette opration, les terres ne se vendaient
pas, sur tous les points du dpartement,  un taux uniforme. Il
tait de notorit publique qu'on plaait l'argent  un revenu plus
lev dans la Lande que dans la Chalosse.

L'administration elle-mme reconnaissait la vrit de ce fait, car
elle proposa d'adopter trois chiffres pour le taux de l'intrt,
savoir: 3, 3-1/2 et 4 pour 100.

Selon cette donne, un domaine de 100,000 fr. aurait t prsum
donner 4,000 fr. de revenu, dans tel canton, tandis que, dans tel
autre, on ne lui aurait attribu qu'un revenu de 3,000 fr. L'impt
se serait rparti selon cette proportion.

La commission spciale, institue par la loi du 31 juillet 1821,
repoussa cette distinction et adopta le taux uniforme de 3-1/2 p.
100.

Or, en cela, elle commit une injustice, s'il n'est pas vrai qu'
cette poque l'intrt ft uniforme dans toute l'tendue du
territoire.

M. le Directeur le reconnat lui-mme.

Cette application uniforme, dans le taux de l'intrt, dit-il, a,
sans nul doute, influ sur les rsultats prsents par l'une des
deux bases de la rpartition, et il est inutile d'ajouter qu'elle
est venue favoriser,  la vrit dans une assez faible proportion,
la localit o le taux de l'intrt est le plus lev.

La _faible proportion_ signale par M. le Directeur peut aisment se
traduire en chiffres.

Supposons deux domaines vendus chacun 100,000 fr., l'un situ dans
la localit o le taux de intrt  4 p. 100, l'autre dans celle o
il est  3 p. 100.

Le premier donne 4,000 fr. de revenu, le second 3,000 fr. et l'impt
doit quitablement suivre cette proportion, puisqu'il se prlve sur
le revenu.

Selon le systme de l'administration, chaque _cent francs_ d'impts
se seraient rpartis entre ces deux domaines savoir:

  Quote-part affrente au domaine de la Lande.     57 fr. 15 c.  pour
    4,000 de revenu.

  Quote-part affrente au domaine de la Chalosse.  42 fr. 85 c.  pour
    3,000 de revenu.
                                                 ---------------
                                        TOTAL     100 fr. 00 c.

Mais, selon le systme de la commission, cent francs se sont
rpartis ainsi:

  Quote-part affrente au domaine de la Lande.     50 fr. 00 c.
      ----           ----         de la Chalosse.  50 00
                                                 --------------
                                        TOTAL     100 fr. 00 c.

C'est--dire que la Lande s'est dgreve de 14 pour 100 qu'elle a
appliqus  la Chalosse[36]. On dira, sans doute, que les actes de
vente n'tant qu'un des deux lments de la rpartition, ce rsultat
a pu tre attnu par l'influence de l'autre lment. Cela serait
vrai si les cantons agricoles et vinicoles avaient t favoriss par
l'application des _prix moyens_ des denres; mais nous avons vu
qu'ils n'ont pas t plus mnags par la premire que par la seconde
base d'valuation. Bien loin donc que les erreurs dont ces deux
procds sont entachs se compensent et se neutralisent, on peut
dire qu'elles se multiplient les unes par les autres, et toujours au
prjudice des mmes localits.

         [Note 36: En admettant que l'intrt ne varit, d'un pays 
         l'autre, que dans la proportion de 3  4 p. 100.]

Ainsi les deux bases de la rpartition de l'impt ont t vicies,
dnatures, et toujours au profit d'une nature de proprit, les
_pignadas_, au dtriment des deux autres, les labourables et les
vignes.

Passons maintenant aux rsultats.

Si l'on demandait  un homme dsintress: Quels sont les cantons
qui paient le plus de contributions relativement aux vignes? il
rpondrait, sans doute: Ce sont ceux qui ont le plus de superficie
consacre  cette culture, les cantons de Montfort, Mugron,
Saint-Sever, Villeneuve, Gabarret; et cet homme ne se tromperait
pas.  eux seuls, ces cinq cantons paient les trois quarts de
l'impt assign aux vignobles.--Et si on lui demandait: Quels sont
ceux qui paient le plus de contributions pour les landes? il
rpondrait sans hsiter: Ceux qui en contiennent d'immenses
tendues, Sabres, Arjuzanx, Labrit, etc. Mais ici notre
interlocuteur se tromperait grossirement, et il serait probablement
bien surpris d'apprendre que ce sont la Chalosse et l'Armagnac, les
pays des vignes, qui paient, non-seulement la plus grande partie,
mais la presque totalit de l'impt affrent aux landes.

Voici le tableau de nos vingt-huit cantons, rangs selon l'_ordre
dcroissant_ de leur quote-part  la contribution affrente aux
landes[37].

         [Note 37: Ces rapprochements sont puiss dans le rapport de
         M. le Directeur des contributions directes publi en 1836. 
         cette poque, quatre cantons n'taient pas encore cadastrs,
         en sorte que le document officiel ne pouvait donner sur la
         distribution du contingent de ces cantons, entre leurs
         diverses cultures, que des renseignements approximatifs.
         Depuis, M. le Directeur a eu la bont de m'envoyer des tats
         de rectification, et je dois  la vrit de dire que les
         anomalies que je signale dans le texte sont moins choquantes
         dans ces tats dfinitifs que dans les tableaux provisoires.
         Le temps me manque pour refaire le travail d'aprs les
         nouvelles bases. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce que
         les landes paient _en plus_ dans ces quatre cantons, les pins
         et les labourables le paient _en moins_, car le contingent
         cantonal n'a pas vari.]

                        fr.
  Saint-Sever          6,296
  Grenade              5,599
  Mugron               3,904
  Roquefort            3,579
  Hagetmau             3,327
  Amou                 3,000
  Montfort             3,000
  Pouillon             2,883
  Aire                 2,852
  Saint-Vincent        2,663
  Mont-de-Marsan       2,465
  Gabarret             2,272
  Peyrehorade          2,061
  Villeneuve           1,817
  Saint-Esprit         1,563
  Sabres               1,561
  Geaune               1,287
  Dax                  1,207
  Arjuzanx             1,168
  Labrit               1,074
  Tartas (ouest)         914
  Castets                600
  Soustons               522
  Tartas (est)           495
  Pissos                 166
  Parentis               141
  Sore                   107
  Mimizan                 94

N'est-il pas assez singulier de voir figurer dans la premire moiti
de cette liste tous les cantons vinicoles, Saint-Sever, Mugron,
Amou, Montfort, Villeneuve, etc., ainsi que tous les cantons
agricoles, Hagetmau, Aire, Peyrehorade, etc.; et dans la seconde
moiti, tous les cantons qui forment la Lande et le Maransin?

Voici un autre rapprochement non moins curieux.

Le canton de Saint-Sever, _ lui tout seul_, paie plus d'impts pour
ses 5,583 hectares de landes que ces _neuf cantons runis_: Mimizan,
Sore, Parentis, Castets, Soustons, Labrit, Arjuzanx et Sabres, qui
en prsentent ensemble une superficie de 203,760 hectares; et quand
on ajouterait,  ces neuf cantons, neuf autres cantons gaux  celui
de Mimizan, on n'arriverait pas encore, par la rpartition
actuelle,  tirer de ces effrayantes tendues ce qui se prlve sur
les landes du seul canton de Saint-Sever, ainsi qu'on peut s'en
convaincre par le tableau suivant:

LANDES

            _Impt en principal._             _Impt en principal_.

                                  fr.                        fr.
  1  canton; Sabres             1,561
  1    --  Arjuzanx             1,168
  1    --  Labrit               1,074
  1    --  Castets                600    Saint-Sever        6,296
  1    --  Soustons               522
  1    --  Pissos                 166
  1    --  Parentis               141
  1    --  Sore                   107
  1    --  Mimizan                 94
  9  cantons tels que celui de
       Mimizan,  91 fr. chaque   846
                               ------                      ------
  18 cantons                    6,279                       6,296

Nous apprenons encore, par le rapport de M. le Directeur des
contributions directes que le canton de Mimizan, dont le territoire
nourrit prs de 5,000 habitants, c'est--dire environ un tiers de la
population du canton de Saint-Sever, paie de contributions:

            1,223 fr. pour les labourables.
                8       --     vignes.
            4,212       --     pins.
               94       --     landes.
           ------
  TOTAL.    5,537 fr., somme infrieure  celle qu'ont  acquitter les
  seules landes de Saint-Sever.

Le contingent de Montfort est de 40,771 fr.--Il surpasse celui de
Soustons et de Castets, qui sont:

  Soustons    22,338 fr.
  Castets     18,108
             ---------
  TOTAL       40,446 fr.

Cependant, selon le dernier dnombrement, la population de Montfort
n'est que de 13,654 habitants.--Celle des deux cantons du Maransin
est de 18,654 habitants.

  Castets      9,006 fr.
  Soustons     9,021

Le contingent du canton de Mugron est de 34,790 fr.--Il surpasse
celui de ces trois cantons runis:

  Sabres      13,448 fr.
  Pissos      11,694
  Parentis     9,103
             ---------
  TOTAL       34,245 fr.

et,  355 fr. prs, il gale celui de ces quatre cantons:

  Labrit      10,286 fr.
  Parentis     9,103
  Sore         7,937
  Mimizan      7,819
             ---------
  TOTAL       35,145 fr.

Et pourtant,  notre population de 10,038 habitants, ces quatre
cantons opposent une population de 20,784 habitants (plus du
double).-- nos 4,486 hectares de labourables, ils en opposent 9,584
hectares (plus du double).  nos 1,887 hectares de vigne, ils
opposent 43,894 hectares de _pignadas_ (23 pour 1). Enfin,  nos
3,250 hectares de landes, ils en opposent 88,719 hectares (27 pour
1).

Je ne veux pas dire que les labourables et les landes de ces cantons
vaillent les ntres, ni que leurs pins puissent galer nos vignes,
hectare par hectare. La question est de savoir s'il y a entre eux
l'norme disproportion que nous venons de constater. Si cela est, si
les _revenus_ de Mugron galent ceux de Labrit, Parentis, Mimizan et
Sore, il restera  expliquer comment il se fait qu'ils ne font vivre
que 10,000 habitants en Chalosse, tandis qu'ils suffisent  20,000
habitants dans la Lande. On ne pourrait expliquer ce phnomne qu'en
disant que les premiers nagent dans l'abondance comparativement aux
seconds. Mais alors je demanderai comment il se fait qu'ici la
population diminue, tandis que l elle augmente sensiblement.

Loin de moi la pense d'lever une lutte entre les arrondissements.
Je crois que le dbat ne peut exister qu'entre les diverses
cultures, dont la force contributive a t mal apprcie. Aussi je
n'ai pas hsit  comparer non-seulement des cantons situs dans
divers arrondissements, mais encore des cantons faisant partie d'une
mme circonscription, mais soumis  des cultures diffrentes. C'est
ainsi que j'ai oppos Montfort  Soustons et Castets. Je pourrais
galement comparer Villeneuve, canton vinicole du premier
arrondissement,  Arjuzanx, ou mme  Mont-de-Marsan, et nous
retrouverions encore la mme disproportion. Le premier de ces
cantons, avec 8,887 habitants, paie beaucoup plus du double que le
second qui en a 7,075, et autant que notre chef-lieu qui offre une
population de 15,915 habitants.

Je pourrais signaler des anomalies encore plus frappantes si je
voulais abandonner la comparaison des cantons pour aborder celle des
communes: cela me mnerait trop loin; je me bornerai  deux faits.

Il y a dans le deuxime arrondissement telle commune, comme Nerbis,
qui paie 1 fr. 51 c. pour chaque hectare de lande. Il y a dans le
premier arrondissement des communes, entre autres celles de Mimizan,
Ponteux, Aureilhan, Bras, Argelouse, Luxey, qui ne paient que la
moiti ou le tiers d'un centime. Calen, du canton de Sore, en est
quitte pour 3/10 de centime; d'o il suit qu'on a estim un hectare
de landes,  Nerbis, comme 500 hectares  Calen. On dit que dans le
premier arrondissement chaque hectare de lande nourrit _un_ mouton,
et la statistique agricole, publie par M. le ministre de
l'agriculture, confirme cette assertion, puisque l'on y voit que cet
arrondissement qui a 292,000 hectares de landes, entretient 338,800
animaux de l'espce ovine.--MM. les administrateurs ont-ils pens
qu' Nerbis un _troupeau_ de 500 _ttes_ peut vivre sur un hectare
de landes?

La quantit de vin que donne un hectare de vigne est, en ralit, le
produit de

  1 hect. de vigne qui paye, _dans la commune de Montfort_  7 fr. 34 c.
         1/2 hectare d'chalassire                         2     02
         1/2 hectare de landes                                   30
                                                           ------------
               TOTAL                                        9 fr. 66 c.

Il y a vingt communes dans le premier arrondissement qui ne sont
taxes qu' 27, 26, 24, 20 centimes par hectare de pin; et il y en
a, telle que Laharie (canton d'Arjuzanx) qui ne paient que 17 c.
Pour qu'une semblable rpartition soit juge quitable, il faut que
le produit net d'un hectare de vigne, agenc  Montfort, soit gal
au produit net de _cinquante-sept hectares_ de pins  Laharie.

Je ne pousserai pas plus loin ces rapprochements. Je crois avoir
dmontr deux choses, savoir: 1 que les deux bases dont on s'est
servi pour estimer le revenu de chacune des cultures de notre
dpartement taient calcules, involontairement sans doute, de
manire  prjudicier aux labourables et aux vignes au profit des
pins; 2 que des faits nombreux et irrfragables constatent que tel
a t en effet le rsultat de l'adoption de ces bases, d'o la
consquence que la rpartition de l'impt a t ingale ds
l'origine. Il me reste  prouver que cette _ingalit_ s'est accrue
depuis et s'accrot tous les jours, par suite des changements qui
sont intervenus dans les proportions des forces contributives de
ces cultures.


DEUXIME QUESTION.

     Les forces contributives des diverses cultures du dpartement
     ont-elles conserv les proportions qu'elles avaient lorsqu'on fit
     la rpartition de l'impt?

Pour constater les revenus des terres en 1821, on n'examina pas les
faits relatifs  cette anne. Les baux, les actes de vente que l'on
consultait, avaient des dates plus ou moins anciennes, et les prix
moyens dont on faisait l'application rsultaient de mercuriales qui
remontaient  quinze annes. Ainsi ces divers lments n'accusaient
pas un tat de choses _actuel_, mais la situation du pays pendant
une priode dont le point de dpart peut tre fix au commencement
du sicle.

C'est donc  cette priode que je dois comparer l'poque prsente,
et j'ai  rechercher, pendant cette dure d'environ quarante ans,
les phnomnes que la science enseigne  considrer comme les
manifestations les plus certaines du progrs ou de la dcadence des
populations.

Le premier qui se prsente, c'est le mouvement de la population
elle-mme. S'il est vrai, comme tous les publicistes s'accordent 
le reconnatre, que le nombre des hommes crot ou dcrot comme
leurs revenus, il suffit d'observer le mouvement de la population
dans les contres o se cultivent le pin, les crales et la vigne,
pour connatre ce que chacune d'elles a gagn ou perdu en forces
contributives. Livrons-nous donc  cet examen qui me parat
prsenter un haut degr d'intrt, mme en dehors de la question de
la rpartition de l'impt.

POPULATION DES TROIS ARRONDISSEMENTS DES LANDES

 DIVERSES POQUES.

              1801     1804     1806     1821     1826     1831      1836      1841   Augmentation
                                                                                         p. 100.

  M. de Mar. 71,707   74,115   77,225   82,364   86,869   91,595   93,292    94,145     31  80

  S. Sever.  77,467   80,834   80,602   83,585   84,486   90,446   90,500    88,587     14  20

  Dax.       75,098   80,601   82,486   90,362   93,959   90,463  101,126   105,345     40   
            -------  -------  -------  -------  -------  -------  -------  --------  -------------
            224,272  235,550  240,313  256,311  265,314  272,504  284,918   288,077     28  50

On voit par ce tableau que l'augmentation de la population a t
pour le dpartement de 28-1/2 p. 100. Cette moyenne a t dpasse
de 11-1/2 p. 100 par le troisime arrondissement; de 3 p. 100 par le
premier; le second est rest de 14 p. 100 au-dessous.

L'arrondissement de Saint-Sever tait le plus peupl au commencement
du sicle. Il passa au second rang en 1806; au troisime en 1831;
enfin, dans la priode de 1832  1841, sa population _absolue_ a
rtrograd.

Il semble rsulter de ce premier aperu que l'arrondissement qui
prsente la plus forte production et le plus grand commerce de
matires rsineuses est celui qui a la plus rapidement prospr.
L'arrondissement qui vient en seconde ligne pour cette culture, est
aussi en seconde ligne pour l'accroissement de la population. Enfin,
l'arrondissement o la culture du pin n'occupe qu'une place
insignifiante, et qui tire la principale source de ses revenus de la
vigne, est demeur  peu prs stationnaire.

Mais cela ne nous apprend rien de trs-prcis sur l'influence des
pins, des labourables et des vignes relativement  la population,
puisque chacun de nos arrondissements admet ces trois cultures en
proportions diverses. Dans l'hypothse que la prosprit ait
accompagn la culture du pin, la misre celle de la vigne, il est
clair que le premier et le troisime arrondissement auraient
prsent une augmentation de population plus considrable, sans les
cantons vinicoles de Villeneuve et Gabarret, Montfort et Pouillon;
et le second un accroissement moindre, sans le canton de Tartas
(ouest) qui contient beaucoup de pins.

Il est donc essentiel d'tudier les mouvements de la population dans
la circonscription cantonale, qui nous offre une sparation beaucoup
plus tranche des trois cultures dont nous comparons l'influence.

Voici la liste de nos vingt-huit cantons, placs selon l'ordre
dcroissant de leur prosprit, rvle par l'augmentation de leur
population.

MOUVEMENT DE LA POPULATION PAR CANTON.

  CANTONS.         1804      1844      AUGMENTATION  DIMINUTION
                                         p. 100.       p. 100.

  Castets          5,760     9,006         56            
  Dax             13,224    20,051         51            
  Mimizan          2,700     4,870         43            
  Sabres           4,994     7,144         43            
  Saint-Esprit    10,907    15,612         43            
  Parentis         4,287     5,870         37            
  Pissos           4,693     6,324         37            
  Soustons         6,625     9,021         36            
  Arjuzanx         5,304     7,095         33            
  Saint-Vincent    7,780    10,344         32            
  Sore             3,251     4,268         31            
  Labrit           4,541     5,776         27            
  Roquefort        7,453    11,501         27            
  Tartas (ouest)   8,391    10,571         25            
  Peyrehorade     10,664    13,028         21            
  Hagetmau        10,587    12,462         20            
  Mont-de-Marsan  13,301    15,915         19            
  Tartas (est)     4,595     5,335         16            
  Geaune           8,183     9,197         13            
  Montfort        12,309    13,654         11            
  Aire            10,829    11,992         10            
  Amou            12,438    13,579         10            
  Grenade          7,173     7,872          9            
  Gabarret         8,122     8,716          7            
  Villeneuve       8,296     8,887          7            
  Pouillon        13,332    14,294          7            
  Saint-Sever     15,762    15,322                    2-1/2
  Mugron          10,343    10,038                      3

Ce tableau me semble rpandre un grand jour sur la question. On y
voit d'une manire claire que la prosprit a concid constamment
avec la culture du pin, et qu'un tat lentement progressif,
stationnaire, ou mme rtrograde, a t le partage de la rgion des
labourables et de la vigne.

En effet, si l'on partage ce tableau en deux sries, la premire
comprend tous les cantons o la culture du pin est dominante, et
finit aux cantons de Roquefort et de Tartas (ouest), comme pour
constater que l o le pin s'arrte, l s'arrte aussi la prosprit
du pays.--La seconde srie des 14 cantons qui prsentent le moindre
accroissement, renferme prcisment tous les cantons agricoles et
vinicoles du dpartement. La grande lande et le Maransin n'y sont
pas plus reprsents que la Chalosse et l'Armagnac dans la premire.

Ces deux sries prsentent les rsultats suivants:

  ----------------------------------------------------------------------------
             |    CULTURES.    |          POPULATION.           |             |
             | ----------------|--------------------------------|             |
             | VIGNES.   PINS. |  1804     1841   AUGMENTATION. |             |
             | ----------------|--------------------------------|             |
             |   hect.   hect. |  hab.     hab.       hab.      |             |
  1re srie  |   2,160  150,022|  89,910  127,463     37,553    |  42 p. 100  |
             |                 |                                |             |
  2e srie   |  18,093   16,821| 145,640  160,089     14,449    |  10 p. 100  |
             |  ------  -------  -------  -------     ------       ---------  |
      TOTAUX.   20,233  166,843| 235,250  287,552[38] 52,002    |  22 p. 100  |
  ----------------------------------------------------------------------------

         [Note 38: La diffrence, du reste insignifiante, qui se
         trouve entre ce chiffre et celui de 288,077, port au
         dnombrement, prouvent d'erreurs d'additions qui se sont
         glisses dans l'annuaire.]

Dans le tableau de la population des cantons on remarquera quelques
faits qui semblent ne pas s'accorder avec ces dductions: 1 Dax et
Saint-Esprit, qui n'ont pas de pins, figurent en tte de l'chelle,
comme prsentant une augmentation de population de 56 et 43 p.
100.--Mont-de-Marsan, qu'on s'attendrait  trouver dans la premire
srie, ne vient qu'en troisime ligne dans la seconde, et n'offre
qu'un accroissement de 19 p. 100.--Montfort, qui est un canton
vinicole, et qui, par ce motif, devrait tre l'un des derniers du
tableau, a encore huit cantons au-dessous de lui, et prsente une
augmentation de 11 p. 100.

Mais, comme on va le voir, ces anomalies apparentes, bien loin
d'infirmer, confirment le systme que j'mets.

Remarquons d'abord qu'il s'agit des cantons o sont situes les
villes de Dax, Saint-Esprit et Mont-de-Marsan, dont la population
industrielle ne subit pas aussi directement que celle des campagnes
l'influence de l'agriculture, qui fait principalement l'objet de ces
recherches.

Saint-Esprit n'avait que 4,946 habitants en 1804; il en a 7,324
aujourd'hui. Sa situation  l'embouchure de l'Adour, son commerce,
sa garnison, ses tablissements militaires, sa proximit de Bayonne,
expliquent ce dveloppement.

Dax ne produit pas de matires rsineuses, mais il est l'entrept o
le Maransin vient faire ses ventes et ses achats. Dax a donc
prospr par les mmes causes qui feraient prosprer Bordeaux, si le
commerce de vins florissait et rpandait la richesse dans la
Gironde, quoique par elle-mme la commune de Bordeaux ne puisse pas
produire de vins.

Passons  Mont-de-Marsan. D'abord ce canton serait considr  tort
comme un de ceux o domine le pin. Il n'y en a que 9,828 hectares,
contre 8,147 hectares de labourables et 428 hectares de vigne.
L'impt qu'il paie pour ses pins n'entre que pour 1/8 dans son
contingent. Il faut donc le ranger parmi les cantons agricoles qui
ressentent dj l'influence de la culture du pin; et, sous ce point
de vue, la place qu'il occupe dans le tableau ne s'loigne pas
beaucoup de celle qu'on aurait pu lui assigner _ priori_. Mais il
est facile de se convaincre que ce n'est pas la faute des pins si ce
canton ne figure pas  la premire srie. En effet, si l'on dtache
des dix-neuf communes qui le composent les six communes qui offrent
le plus de superficie en _pignadas_, on trouve que dans ces six
communes, quoiqu'elles aient une trs-forte proportion de
labourables, la population a augment de 33 p. 100, tandis que celle
du canton entier ne s'est accrue que de 19 p. 100.

                         CULTURES.            POPULATION.

                     Labourables  Pins        1804   1841

  Saint-Pardon           659       906         596    788

  Saint-Martin           591       985         578    699

  Geloux                 578     1,321         660    815

  Campagne               744       743         881  1,052

  Saint-Avit             418       787         435    501

  Saint-Pierre           903     1,037         746  1,344  Augmentation,
                       -----    ------       -----  -----
  TOTAUX               3,893     5,779       3,896  5,199   33 p. 100.

D'o il rsulte clairement que, dans le canton de Mont-de-Marsan, la
culture du pin a eu les mmes consquences que dans le reste du
dpartement. Ce qui a rduit l'augmentation de la population de ce
canton  19 p. 100, c'est l'influence de la ville de Mont-de-Marsan
qui n'a pas plus d'habitants en 1841 qu'en 1804. Si l'on faisait
abstraction de la ville, le canton figurerait le dixime au tableau
_page_ 302, entre Arjuzanx et Saint-Vincent. Mais quelles sont les
causes de l'tat stationnaire de notre chef-lieu? Il n'entre pas dans
mon sujet de les rechercher. Peut-tre la diminution du commerce des
eaux-de-vie n'y est-elle pas trangre; peut-tre aussi nous
dissimule-t-il une partie de sa population.

Il nous reste  tudier le canton de Montfort. Ce canton prsente,
dans son ensemble, une augmentation de population de 11 p. 100.
C'est bien peu relativement  la rgion des pins; mais c'est encore
plus qu'on ne devait attendre d'un canton vinicole, d'aprs ce qui
se passe  Villeneuve, Gabarret, Saint-Sever et Mugron. Mais si le
canton de Montfort renferme quelques communes vinicoles, il en
contient aussi beaucoup d'agricoles.

Quelles sont celles qui ont fait atteindre  l'ensemble du canton le
chiffre de 11 p. 100? C'est ce que nous allons reconnatre en
observant sparment ces deux catgories. (_Voir le tableau
ci-contre._)

Ainsi, comme, en dcomposant le canton de Mont-de-Marsan, nous nous
sommes assur que s'il n'occupe pas un rang plus lev dans
l'chelle de la prosprit dpartementale, ce n'est pas la culture
des pins qui l'a arrt; de mme, en analysant le canton de
Montfort, nous acqurons la certitude qu'il ne s'est maintenu au
vingtime rang que grce  ses nombreuses communes agricoles. Si
l'on en dtachait ces communes, il descendrait  un des rangs les
plus infrieurs, et ne serait dpass en misre et en dpopulation
que par les cantons de Saint-Sever et de Mugron.

Ces deux exemples nous avertissent que la circonscription cantonale est
encore trop tendue, qu'elle admet une trop grande varit de cultures
pour nous rvler d'une manire satisfaisante l'influence de chacune
d'elles sur la population, puisque ces influences ne nous apparaissent
que confondues. Il faut les sparer autant que possible; il faut
poursuivre la vrit jusque dans la circonscription communale. C'est
l'objet des cinq tableaux qui terminent cet crit.

DCOMPOSITION DU CANTON DE MONTFORT.

  +-----------+---------------------+---------------+------------+---------------------+-------------+
  | COMMUNES  |      CULTURES.      |  POPULATION.  |  COMMUNES  |      CULTURES.      | POPULATION. |
  |AGRICOLES. | Labourables| Vignes |  1801  | 1841 |  VINICOLES.| Labourables |Vignes | 1801  | 1841|
  |           |   hect.    |  hect. |  hab.  | hab. |            |    hect.    |hect.  |  hab. | hab.|
  +-----------+------------+--------+--------+------+------------+-------------+-------+-------+-----+
  |Clermont   |    450     |   20   |  825   | 913  |Montfort    |     190     | 350   | 1,574 |1,644|
  |Garrey     |    140     |   15   |  219   | 228  |Gamarde     |     480     | 310   | 1,194 |1,336|
  |Gousse     |    110     |    6   |  151   | 216  |Laurde     |     100     | 105   |   844 |  769|
  |Hinx       |    500     |   50   |  656   | 776  |Lourquen    |     180     | 120   |   380 |  416|
  |Louer      |    120     |    4   |  112   | 149  |Nousse      |      80     | 110   |   390 |  393|
  |Ouard      |    330     |    1   |  321   | 370  |Poyanne     |     100     | 140   |   563 |  558|
  |Ozourt     |    240     |   22   |  287   | 350  |Poyartin    |     590     | 170   |   970 |  983|
  |Lier       |    420     |    1   |  371   | 509  |Saint-Geours|     240     | 310   |   773 |  849|
  |Sort       |    480     |   30   |  826   | 943  |            |             |       |       |     |
  |Vicq       |    250     |    "   |  290   | 344  |            |             |       |       |     |
  |Cassen     |    170     |   43   |  348   | 466  |            |             |       |       |     |
  |Gibret     |    110     |   76   |  237   | 292  |            |             |       |       |     |
  |Goos       |    310     |   60   |  487   | 566  |            |             |       |       |     |
  |Prchacq   |    410     |   60   |  491   | 584  |            |             |       |       |     |
  |           +------------+--------+--------+------+            +-------------+-------+-------+-----+
  |TOTAUX     |  4,040     |  388   |5,621   |6,076 |  TOTAUX    |    1,960    |1,700  | 6,688 |6,948|
  +-----------+------------+--------+--------+------+------------+-------------+-------+-------+-----+
  |Proportion des vignes aux labourables, 1/10.     | Proportion des vignes aux labourables, 1/2.    |
  |Augmentation de population, 19 p. 100.           | Augmentation de population, 4 p. 100.          |
  +-------------------------------------------------+------------------------------------------------+

J'ai pris, dans le rapport de M. le Directeur, des contributions
directes, les vingt-deux communes qui offrent la plus forte
proportion de pins, et les vingt-deux communes qui prsentent la
plus grande proportion de vignes, sans distinction de cantons et
d'arrondissements. Ces deux classes de communes forment le premier
et le dernier des cinq tableaux. Entre ces deux classes, il y en a
une qui ne contient que des labourables. Enfin, deux autres classes
marquent la transition, l'une entre le pin et les labourables,
l'autre entre les labourables et la vigne.  ct de chaque
commune, j'ai mis le chiffre de la population en 1804 et en 1841.
Par l nous dcouvrirons comment la population a t affecte,
non-seulement par chacune des trois grandes cultures du pays, mais
encore par la combinaison de deux de ces cultures. (_Voir pages 329
 333._)

Comment n'tre pas frapp des remarquables rsultats que rvlent
ces tableaux?

Ils nous font voir que dans notre dpartement le mouvement de la
population s'est fait de la manire suivante:

  Augment.:  60 p. 100, dans la rgion des pins.
    --       31     --  dans la rgion intermdiaire entre les
                          pins et les labourables.
    --       16     --  dans la rgion des labourables.
    --        2     --  dans la rgion intermdiaire entre les
                          labourables et la vigne.
  Diminut.:   4     --  dans la rgion de la vigne.

Et il ne faut pas croire que ces deux chiffres: 60 pour 100
d'augmentation, 4 p. 100 de diminution expriment les effets extrmes
produits sur la population par les deux cultures que nous comparons.
Pour qu'il en ft ainsi, il faudrait que nous fussions parvenus 
les tudier isolment. Mais il n'est pas de commune o il n'entre un
lment, les labourables, qui par son action, lentement progressive,
ne soit venu attnuer soit l'accroissement qui s'est manifest dans
la rgion des pins, soit la dpopulation qui a dcim la rgion de
la vigne. Si l'on voulait dgager l'influence propre de ces deux
cultures, exclusivement  celle des labourables, il faudrait avoir
recours  une rgle de proportion. Je crois qu'on arriverait  un
rsultat trs-approximatif par un raisonnement, rigoureux en
lui-mme, et qu'on ne saurait branler qu'en rvoquant en doute les
donnes officielles sur lesquelles il repose.

Voici le problme  rsoudre:

Les vingt-deux communes o domine le pin prsentent une augmentation
de 8,998 habitants sur 13,573, ou 60 p. 100.

Les vingt-deux communes o domine la vigne prsentent une diminution
de 899 habitants sur 20,224, ou 4 p. 100.

En admettant que, dans ces communes, comme dans le reste du
dpartement, les labourables aient favoris,  raison de 16 p. 100,
la portion de population qui leur correspond, quelle est la part
d'augmentation et de diminution qu'il faut attribuer exclusivement
aux pins et aux vignes?

La population est en raison des moyens d'existence, les moyens
d'existence ne sont autres que les revenus, et les revenus
proportionnels de chaque culture nous sont connus par le contingent
de leur contribution. De ces donnes, il est facile de dduire la
population qui correspond  chaque culture.

Les contingents des vingt-deux communes de la premire catgorie
sont:

  de 27,483 fr. pour les pins,
  de  7,043 fr. pour les labourables.

Les revenus sont proportionnels  ces contingents.

La population est proportionnelle aux revenus.

Donc les 13,573 habitants, population de 1804, correspondaient,
savoir:

  Aux pins                                                10,815 hab.
  Aux labourables                                          2,758
  Faisant abstraction de l'augmentation cherche, produite
    par les pins, il faut ajouter celle qui est due aux
    labourables, 16 p. 100 sur 2,758, soit                   441
                                                        --------
  En sorte que si les pins n'avaient exerc aucune
    influence, la population de ces vingt-deux communes
    serait aujourd'hui de                                 14,014 hab.
  Mais elle est de                                        21,771
                                                       ---------
          Diffrence due exclusivement aux pins            7,757

Or une augmentation de 7,757 sur 10,815 quivaut  71 p. 100.

  Les contingents des vingt-deux communes vinicoles sont
  de 22,880 fr. affrents aux vignes, ce qui correspond    11,709 hab.

  16,742 fr. affrents aux labourables, ce qui correspond
                                                            8,515
                                                          --------
            Population de 1804                              20,224

  Par l'action des labourables, qui implique un accroissement
    de 16 p. 100 sur 8,515 habitants, cette population se
    serait leve de                                         1,373
                                                          --------
  En sorte que, sans l'influence de la vigne, la population
    de 1841 serait de                                       21,597 hab.
  Mais elle n'est que de                                    19,325
                                                          --------
            Dficit d exclusivement  la vigne              2,272

Un dficit de 2,272 sur 11,709 quivaut  19 p. 100.

Ce qui ne veut pas dire autre chose, si ce n'est que, dans une
commune o il n'y aurait que des pins, la population aurait augment
de 71 p. 100; qu'elle aurait diminu de 19 p. 100 dans une commune
o il n'y aurait que des vignes, et qu'en _ralit_ les mouvements
progressifs et rtrogrades se sont accomplis, entre ces deux
limites, dans chaque circonscription, selon les proportions de ces
cultures combines avec un troisime lment, les labourables.

Voici donc en dfinitive la loi qui a prsid au mouvement de la
population dans le dpartement des Landes:

  Pin                                             augment.   71 p. 100
  7/8 pin et 1/8 labourables.  (tableau _page_ 329) --       60    --
  4/5 pin et 1/5 labourables.  (   --    --  330)   --       31    --
  Labourables                  (   --    --  331)   --       16    --
  2/3 labourables et 1/3 vign. (  --     --  332)   --        2    --
  1/2 labourables et 1/2 vign. (  --     --  333) diminut.    4    --
  Vignes                                            --       19    --

Il rsulte de l que, si une tendue de pins et une tendue de
vignes faisant vivre chacune cent personnes avaient t frappes 
l'origine d'un contingent gal, aujourd'hui ce contingent
subsisterait encore, quoique les mmes pins offrent des moyens
d'existence a 171 personnes, et que les mmes vignes ne puissent
plus faire vivre que 81 individus ou moins de moiti.

Cela est bien injuste. Mais combien l'injustice est plus criante, si
ds l'origine le contingent fut mal rparti, comme je crois l'avoir
dmontr dans la premire partie de ce travail!

Il m'en cote beaucoup de fatiguer l'attention du lecteur sous le
poids de chiffres arides. Je ne puis cependant pas quitter la
question que je traite, sans le faire pntrer dans les dtails de
ce phnomne de dpopulation qui a frapp non-seulement la rgion de
la vigne, mais encore un rayon assez tendu autour de cette rgion,
comme pour mettre le nombre des hommes en rapport avec les _revenus
rduits_, tels que les a faits la lgislation des douanes et des
contributions indirectes. Le coeur se serre  l'aspect de la
dtresse profonde que cette dpopulation implique.

Forc de me restreindre, je me borne  donner le relev des
naissances et des dcs, pendant une priode de trente ans (de 1814
 1843), dans les quinze communes vinicoles inscrites les premires
au tableau _page_ 333. Quant aux sept autres communes, j'ai demand
 MM. les Maires des tats qui ne me sont pas parvenus. Le laps de
trente annes a t divis en deux priodes de quinze annes
chacune, afin de faciliter la comparaison de l'tat des choses
actuel avec la situation du pays  des poques antrieures.

  +-------------+-------------------------------+--------------------------------+
  |             |       PREMIRE PRIODE        |      DEUXIME PRIODE          |
  |             +---------------+---------------+----------------+---------------+
  | DSIGNATION | Naissances.   | EXCDANTS     | Naissances.    | EXCDANTS     |
  | des         |       | Dcs.+---------------+       | Dcs. +---------------+
  | COMMUNES.   |       |       | de naissances.|       |        | de naissances.|
  |             |       |       |       | dcs.|       |        |      |  dcs.|
  +-------------+-------+-------+-------+-------+-------+--------+------+--------+
  |             |       |       |       |       |       |        |      |        |
  | Mugron      | 1,175 |   959 |   216 |    "  |   949 |  1,284 |   "  |  335   |
  | Nerbis      |   283 |   229 |    54 |    "  |   179 |    267 |   "  |   88   |
  | Laurde     |   414 |   287 |   127 |    "  |   304 |    333 |   "  |   29   |
  | Gamarde     |   611 |   433 |   178 |    "  |   545 |    655 |   "  |  110   |
  | Donzacq     |   669 |   362 |   307 |    "  |   541 |    531 |  10  |    "   |
  | St-Geours   |   492 |   407 |    85 |    "  |   404 |    498 |   "  |   94   |
  | Banos       |   202 |   175 |    27 |    "  |   180 |    155 |  25  |    "   |
  | Baigts      |   469 |   303 |   166 |    "  |   400 |    367 |  33  |    "   |
  | Lourquen    |   172 |   127 |    45 |    "  |   176 |    162 |  14  |    "   |
  | Montaut     |   548 |   424 |   124 |    "  |   464 |    490 |   "  |   26   |
  | Poyanne     |   250 |   225 |    25 |    "  |   269 |    273 |   "  |    4   |
  | Hauriet     |   291 |   187 |   104 |    "  |   224 |    234 |   "  |   10   |
  | Montfort    |   702 |   462 |   240 |    "  |   638 |    588 |  50  |    "   |
  | Nousse      |   159 |   103 |    56 |    "  |   137 |    138 |   "  |    1   |
  | St-Aubin    |   432 |   343 |    89 |    "  |   404 |    470 |   "  |   66   |
  |             |       |       |       |       |       |        |      |        |
  | TOTAUX      | 6,809 | 5,026 | 1,843 |    "  | 5,814 |  6,445 | 132  |  763   |
  +-------------+-------+-------+-------+-------+-------+--------+------+--------+

Je supplie le lecteur de donner  ces chiffres l'attention la plus
srieuse. De 1814  1828, il y eut 6,869 naissances et 5,026 dcs.
La population tait progressive, chaque 1,000 habitants donnant 33
naissances contre 24 dcs.

Mais de 1829  1843, les naissances sont tombes  5,814 ou 27-1/2
par 1,000 habitants, et les dcs se sont levs  6,445 ou 30-1/2
par 1,000 habitants.

En sorte, et cela mrite attention, que cet tat rtrograde de la
population vinicole, que j'avais d'ailleurs constat par les
recensements, n'est pas l'oeuvre de quarante ans, comme on aurait pu
le croire, mais bien celle des quinze dernires annes. Bien plus,
pour que sa densit absolue ait diminu, il a fallu qu'elle perdt,
par la mortalit ou l'migration, non-seulement la diffrence
accuse par les dnombrements de 1804 et 1843, mais encore tout ce
qu'elle avait gagn pendant les vingt-cinq premires annes de cette
priode. (_Voir, au tome V, les pages 471  475._)

C'est ainsi que les faits les mieux constats viennent donner aux
lois de la population, rvles par la science, leur lugubre
conscration.

Les obstacles  la population qui maintiennent le nombre des
habitants au niveau de leurs moyens de subsistance, dit Malthus,
peuvent tre rangs sous deux chefs: les uns agissent en _prvenant_
l'accroissement de la population, et les autres en la _dtruisant_ 
mesure qu'elle se forme.

Sur quoi M. Senior fait cette rflexion:

Malthus a divis les obstacles  la population en _prventifs_ et
_destructifs_. Les premiers diminuent le nombre des naissances, les
seconds augmentent celui des dcs; et comme son calcul ne se
compose que de deux lments, la fcondit et la longvit, il n'y a
pas de doute que sa division ne soit complte.

On s'est lev dans ces derniers temps contre cette doctrine. On lui
a reproch d'tre triste, dcourageante. Il serait heureux, sans
doute, que les moyens d'existence pussent diminuer, s'anantir, sans
que pour cela les hommes en fussent moins bien nourris, vtus,
logs, soigns dans l'enfance, la vieillesse et la maladie. Mais
cela n'est ni vrai ni possible; cela est mme contradictoire. Je ne
puis vraiment pas concevoir les clameurs dont Malthus a t l'objet.
Qu'a donc rvl ce clbre conomiste? Aprs tout, son systme
n'est que le mthodique commentaire de cette vrit bien ancienne et
bien claire: quand les hommes ne peuvent plus se procurer, en
suffisante quantit, les choses qui alimentent et soutiennent la
vie, il faut ncessairement qu'ils diminuent en nombre; et s'ils n'y
pourvoient par la prudence, la souffrance s'en chargera.

Nous voyons clairement agir cette loi dans notre Chalosse. Les
mtairies ne donnent plus les mmes revenus, ou, en d'autres termes,
les mmes moyens d'existence; aussitt une prvoyance instinctive
diminue le nombre des naissances. On rflchit avant de se marier.
Le pre de famille comprend que le domaine ne peut plus faire vivre
qu'un moindre nombre de personnes, et il recule le moment d'tablir
ses enfants; ou bien ses exigences s'accroissent et rendent les
unions plus difficiles, c'est--dire plus rares, et le nombre des
clibataires s'augmente. C'est ainsi qu'une contre qui prsentait
33 naissances par 1,000 habitants n'en donne plus que 27.

Cependant la prudence, ou ce que Malthus appelle l'obstacle
prventif, ne suffit pas pour faire baisser la population aussi
rapidement que les revenus; il faut que l'obstacle rpressif ou la
mortalit vienne concourir  rtablir l'quilibre. Puisque
l'abondance des choses a diminu, il faut qu'il y ait privation: la
privation entrane la souffrance et la souffrance amne la mort. Les
mtairies sont moins productives; par consquent leur tendue, qui
avait t calcule pour un autre ordre de choses, tend  augmenter;
de deux mtairies on en fait une, ou de trois deux. Dans la seule
commune de Mugron, vingt-neuf mtairies ont t ainsi supprimes de
nos jours; ce sont autant de familles infailliblement voues  une
lente destruction. Enfin, ce qui reste a moins de moyens de se
garantir contre la faim, le froid, l'humidit, la maladie; la vie
moyenne s'abrge, et en dfinitive, l o 1,000 habitants ne
donnaient que 24 dcs, ils en prsentent 30-1/2.

Mais cette dpopulation, qui est bien l'_effet_ et le signe de la
misre, en est-elle aussi la _mesure_? coutons l-dessus les
judicieuses observations de M. de Chastellux.--Les subsistances
sont la mesure de la population, dit-on; si les subsistances
diminuent, le nombre des hommes doit diminuer en mme proportion.
Il doit diminuer sans doute; _en mme proportion_, c'est une autre
affaire, ou du moins ce n'est qu'au bout d'un trs-long temps que
cette proportion se trouve juste. Avant que la vie des hommes
s'abrge, que les sources de la vie s'altrent, il faut que la
misre ait abattu les forces et multipli les maladies. Lorsqu'elle
s'empare d'une contre, lorsque les subsistances diminuent d'une
certaine quantit, d'un sixime, par exemple, il n'arrive pas qu'un
sixime des habitants meure de faim ou s'exile; mais ces infortuns
consomment en gnral un sixime de moins. Malheureusement pour eux,
la destruction ne suit pas toujours la misre, et la nature, plus
conome que les tyrans, sait encore mieux  combien peu de frais les
hommes peuvent subsister. Ils pourront encore tre nombreux, mais
ils seront faibles et malheureux..... C'est alors qu'en prenant peu
on enlve beaucoup.

Oui, l'ide qu'on se ferait de la dtresse de la rive gauche de
l'Adour serait bien incomplte, si on l'apprciait par les tables de
la mortalit. La dcroissance du revenu n'atteint pas seulement
cette classe qui ne peut rien perdre sans tre voue  la mort.
Combien de familles tombent, avant de succomber, de l'opulence dans
la mdiocrit, de la mdiocrit dans la gne, et de la gne dans le
dnment! Elles suppriment d'abord les dpenses de luxe, puis celles
de commodit, ensuite celles de convenance; elles descendent du rang
qu'elles occupaient dans la socit. Interrogez ces maisons en
ruine, ces meubles dlabrs, ces enfants dont l'ducation est
interrompue; ils vous diront que le niveau gnral s'abaisse au
moral comme au physique; que le monopole et le fisc, ces tyrans de
notre industrie, savent  combien peu de frais les hommes peuvent
subsister, et que malheureusement _la destruction ne suit pas
toujours la misre_.

C'est alors, dit Chastellux, qu'en prenant peu on enlve beaucoup.
C'est alors, dirai-je, qu'une rpartition vicieuse et injuste mme
pour des temps meilleurs, devient intolrable et monstrueuse.

Les faits que j'ai tablis sont incontestables. Mais je ne doute pas
qu'on n'essaie d'branler la conclusion en niant ce principe, que la
population varie comme les moyens d'existence. Nous n'acquiesons
pas, pourra-t-on dire,  cette doctrine de Malthus. Dans la rgion
des pins, nous sommes plus nombreux qu'autrefois, sans doute; mais
il ne s'ensuit pas que le revenu de nos forts ait augment.
Seulement il se partage entre un plus grand nombre de personnes.

Je me garderai bien de me livrer ici  de longues dissertations sur
le principe de la population. Je sais qu'il soulve des questions
qui sont encore controverses. Mais quant au principe lui-mme,
quant  cet axiome que l'augmentation de la population est l'effet,
la preuve et le signe d'un accroissement correspondant de moyens
d'existence ou _de revenus_, je n'ai pas connaissance qu'il ait
jamais t mis en doute par aucun publiciste de quelque valeur; et
je crois ne pouvoir mieux faire que de placer ma dmonstration sous
l'autorit d'un grand nombre d'crivains, qui s'accordent tous sur
ce point, quelle que soit d'ailleurs la divergence de leurs opinions
et de leurs systmes.

Quel est le signe le plus certain que les hommes se conservent et
prosprent? C'est leur nombre et leur population. (Rousseau,
_Contrat social_, chap. ix.)

Partout o il se trouve une place o deux personnes peuvent vivre
commodment, il se fait un mariage. La nature y porte assez quand
elle n'est pas arrte par _la difficult de la subsistance_.
(Montesquieu, _Esprit des Lois_, liv. XXIII, chap. x.)

 ct d'un pain il nat un homme. (Buffon, _Histoire
naturelle_.)

Au bout d'un certain nombre d'annes, la population d'un pays
industrieux et commerant se rapproche de la mesure des
subsistances. (Necker, _de l'Administration des Finances_, chap.
IX.)

Pour vivre il faut se nourrir, et comme tout accroissement a un
terme, c'est l que la population s'arrte. (Stewart, t. VI, p.
208.)

La population est en raison des moyens de subsistance et des
besoins. D'aprs ce principe, il y a un moyen d'augmenter la
population, mais il n'y en a qu'un: c'est d'accrotre la richesse
nationale, ou, pour mieux dire, de la laisser s'accrotre. (J.
Bentham, _Thorie des peines et des rcompenses_, liv. IV, chap.
IX.)[39]

         [Note 39: Il est peut-tre bon de faire observer que tous les
         auteurs cits jusqu'ici, y compris Chastellux et Bentham,
         avaient crit avant l'apparition du livre de Malthus.]

Le seul signe certain d'un accroissement rel et permanent de
population est l'accroissement des moyens de subsistance. (Malthus,
liv. II, chap. XIII.)

La dtresse influe prodigieusement sur les tables de la mortalit.
En thse gnrale, on peut dire que, dans notre espce, il existe
toujours des hommes autant et en proportion qu'ils savent et qu'ils
peuvent se procurer des moyens de subsistance.

Il est certain que l'augmentation du nombre des individus est une
consquence de leur bien-tre. (Destutt de Tracy, _Commentaire de
l'Esprit des Lois_; chap. XXII, liv. XXIII.)

La population d'un pays n'est jamais borne que par ses produits;
la production est la mesure de la population. (J. B. Say, _Cours
d'conomie politique_, 6e partie, chap. II.)

Le revenu est la mesure de la subsistance et de l'aisance. Le
revenu est la mesure de l'accroissement de la population pour la
socit comme pour la famille. (Simonde de Sismondi, _tudes sur
l'conomie politique_, vol. II, p. 128.)

La population crot naturellement  mesure que les ressources pour
exister augmentent. (Droz, _conomie politique_, liv. III, chap.
VI.)

Tant que les moyens de vivre s'accroissent, la population se
multiplie; quand ils restent stationnaires, la population reste
stationnaire; aussitt qu'ils diminuent, la population diminue dans
la mme proportion. (Ch. Comte, vol. VII, pag. 6.)

Qu'on me pardonne ce nombre inusit de citations; j'ai cru ne
pouvoir trop solidement tablir un principe qui sert de base aux
plaintes et aux rclamations de mon pays.

Mais aprs tout, et science  part, soutiendrait-on srieusement
qu'il n'y a pas eu amlioration dans les revenus de la Lande et du
Maransin, dtrioration dans ceux du Condomois et de la Chalosse?
Est-ce que le prix des matires rsineuses et des vins est un
mystre? ou bien peut-il s'lever ou s'avilir d'une manire
permanente, sans que la condition des propritaires et des mtayers
s'en ressente? Prtendra-t-on que 156 individus vivent aujourd'hui
dans le canton de Castets sur un revenu identique  celui qu'on
proclamait autrefois insuffisant pour 100 personnes? Ils sont donc
bien misrables, forcs qu'ils sont de retrancher un tiers de leurs
dpenses, de se rduire d'un tiers dans toutes leurs consommations?
Eh bien, examinons encore la question sous ce point de vue. Voyons
si le nombre des hommes ne s'est accru, dans une portion du
dpartement, que par des retranchements que chacun se serait imposs
sur ses consommations. Si nous venons  dcouvrir que les habitants
de la Lande sont pourvus de toutes choses aussi bien et mieux que
ceux de la Chalosse, il faudra bien reconnatre que cette
population additionnelle n'est pas venue partager des revenus
immuables, mais vivre sur des revenus nouveaux, qui se sont forms 
mesure, lesquels, en toute justice, doivent leur part d'impt.

M. le Ministre de l'agriculture et du commerce a fait publier une
statistique de la France. J'y ai relev avec soin l'tat de la
consommation, dans chacun de nos trois arrondissements. Il est 
regretter, sans doute, que nous ne puissions pas faire de semblables
relevs pour chaque canton, et mme pour chaque commune; car plus
nous arriverions  une circonscription qui prsentt d'une manire
tranche une culture dominante, plus l'effet se rapprocherait de la
cause. Quoi qu'il en soit, le tableau suivant suffit pour clairer
la question qui nous occupe.

CONSOMMATION PAR HABITANT[40].

         [Note 40: Il va sans dire que je n'assume pas sur moi la
         responsabilit des faits statistiques consigns dans le
         document officiel.]

  +-------------+----------------------------------+---------------------------------+
  |             |       Ier ARRONDISSEMENT.        |    IIe ARRONDISSEMENT.          |
  |             |                                  |                                 |
  |             | Quantits.   | Prix.  | Valeurs. | Quantits.   | Prix. | Valeurs. |
  |             +--------------+--------+----------+--------------+-------+----------+
  |CRALES.    |              |        |          |              |       |          |
  |             | hect. lit.   | fr. c. | fr. c.   | hect. lit.   | fr. c.| fr. c.   |
  |Froment      |    0,55      | 15,20  |  8,36    |    0,97      | 14,90 | 14,45    |
  |Mteil       |    0,09      | 11,20  |  0,90    |    0,10      | 10,40 |  1,04    |
  |Seigle       |    2,26      |  7,93  | 17,92    |    0,37      |  9,24 |  3,42    |
  |Mas, millet |    1,70      |  7,12  | 12,10    |    2,62      |  9,13 | 23,82    |
  |             |   ------     |        | -------  |   ------     |       |-------   |
  |TOTAUX       |    4,60      |        | 39,38    |    4,06      |       | 42,73    |
  |             |   ======     |        | ======   |   ======     |       | ======   |
  |VIANDES.     |              |        |          |              |       |          |
  |             |    kil.      |        |          |   kil.       |       |          |
  |Boeuf        |    1,66      |  0,70  |  1,16    |    1,52      |  0,65 |  0,99    |
  |Veau         |    0,55      |  0,70  |  0,38-1/2|    0,22      |  0,70 |  0,15    |
  |Mouton       |    1,67      |  0,60  |  1,00    |    0,48      |  0,65 |  0,31    |
  |Agneau       |    0,63      |  0,65  |  0,43    |    0,30      |  0,65 |  0,19-1/2|
  |Porc         |   10,64      |  0,65  |  6,92    |   10,31      |  0,65 |  6,70    |
  |Chvre       |    0,09      |  0,30  |  0,27    |             |      |         |
  |             |  -------     |        | -------- |  -------     |       | -------- |
  |TOTAUX       |   15,24      |        | 10,16-1/2|   12,84      |       |  8,37-1/2|
  |             |   ======     |        | ======   |   ======     |       | ======   |
  |BOISSONS.    |              |        |          |              |       |          |
  |             | hect. lit.   |        |          | hect. lit.   |       |          |
  |Vin          |    2,19      |  7,85  | 17,29    |    0,67      |  8,80 |  6,90    |
  |Eaux-de-vie  |    0,00,_{53}| 45,00  |  0,25    |    0,00,_{22}| 50,00 |  0,11    |
  |             |   -------    |        | ------   |   -------    |       | ------   |
  |TOTAUX       |    2,19,_{53}|        | 17,54    |    0,67,_{22}|       |  7,01    |
  +=============+==============+========+==========+==============+=======+==========+
  |                                                                                  |
  |                             RCAPITULATION.                                      |
  |                                                                                  |
  |                                         fr. c.  fr. c.                           |
  |                   Crales              39,28   42,73                            |
  |                   Viandes               10,16    8,37                            |
  |                   Boissons              17,54    7,01                            |
  |                                        ------- -------                           |
  |                     TOTAUX              66,98   48,11                            |
  +----------------------------------------------------------------------------------+

Ce qu'il faut surtout comparer, c'est les consommations du premier
et du deuxime arrondissement, qui puisent leurs revenus, au moins
dans une forte proportion,  des sources diffrentes, puisque l'un
paie le double pour ses pins que pour ses vignes, et l'autre le
triple pour ses vignes que pour ses pins.

Or, nous voyons que la consommation annuelle de chaque habitant du
premier arrondissement dpasse celle de chaque habitant du second,
de 54 litres pour les crales, de 2 kil. 40 pour la viande, de 152
litres pour le vin, et de 21 centilitres pour l'eau-de-vie.

En argent la diffrence est moins forte, parce que, par des motifs dont
je ne me rends pas compte, le document officiel porte le seigle, le mas
et le vin,  des prix beaucoup plus levs  Saint-Sever qu'
Mont-de-Marsan. Mais cette diffrence est encore de 8 fr. 87 c., en
faveur de l'habitant des Landes; et cette somme, multiplie par le
chiffre de la population du premier arrondissement, en 1836, tablit une
supriorit de consommation, et par consquent de revenu, de plus de
800,000 fr. du ct de l'arrondissement qui paie 35,000 fr. de moins de
contributions en principal.

Cette ingalit dans la rpartition de l'impt se dduit plus
clairement encore de l'tat ci-dessous, qui prsente la valeur
totale des consommations pour les trois arrondissements.

  +------------------+--------------+--------------+-----------+
  |                  | MONT-DE-MAR. | SAINT-SEVER. |    DAX.   |
  |                  +--------------+--------------+-----------+
  |                  |     fr.      |    fr.       |    fr.    |
  | Froment          |   784,189    | 1,499,908    |   848,371 |
  | Mteil           |    93,251    |    97,573    |    60,375 |
  | Seigle           | 2,175,885    |   357,016    |   775,705 |
  | Mas et millet   | 1,183,030    | 1,991,262    | 2,746,440 |
  | Vins             | 1,602,970    |   536,782    | 1,059,416 |
  | Eau-de-vie       |    22,000    |    10,000    |    84,000 |
  | Pommes de terre  |    34,164    |    35,405    |    35,627 |
  | Lgumes secs     |    28,888    |    37,960    |    47,708 |
  | Viandes          |   906,764    |   749,828    | 1,159,689 |
  |                  |              |              |           |
  |     TOTAUX       | 6,831,141    |  4,815,734   | 6,817,331 |
  +------------------+--------------+--------------+-----------+

On voit combien tait dans l'erreur M. le Ministre de l'intrieur
lorsque, pour dissuader le Conseil gnral de reviser la
sous-rpartition actuelle, il crivait, le 14 octobre 1836, qu'il
n'tait pas _probable_ qu'il ft survenu de changements marqus dans
le produit des vignes et des pins. Les faits rvlent une ingalit
srieuse et profonde. Ainsi, en crales, viandes et boissons, il
est consomm pour une valeur de

  72 fr. 56 c. par chaque habitant du 1er arrondissement.
  64     71      --          --    du 3me     --
  54     60      --          --    du 2me     --

Et cependant, dans les cantons de Saint-Sever, Mugron, Aire, chaque
habitant paie 3 fr. 24 c. de contribution en moyenne; tandis que
dans les cantons de Labrit, Parentis, Sore, Mimizan, Sabres, Pissos,
il ne paie que 1 fr. 86 c., d'o il rsulte que pour les premiers de
ces cantons, _le rapport de l'impt  la consommation_ est de 5 fr.
93 c.  100, tandis qu'il n'est que de 2 fr. 56 c.  100 pour les
seconds.

Et il ne faut pas perdre de vue que chacune des trois grandes
circonscriptions du dpartement admettant les trois cultures dont
nous recherchons l'influence, ces influences ne nous apparaissent
que confondues. Il est clair que dans le premier arrondissement, la
moyenne de 72 fr. 56 c. a t ncessairement dpasse  Parentis,
Sabres, Arjuzanx, Pissos, etc., si, comme il est permis de le
croire, elle n'a pas t atteinte  Gabarret et Villeneuve. Ce que
nous avons dit  cet gard,  propos de la population, s'applique,
par les mmes motifs,  la consommation.

Si l'on voulait se donner la peine de condenser en chiffres toutes
les considrations qui prcdent, voici les rsultats auxquels on
arriverait:

Le contingent de chacune des trois grandes cultures du dpartement
est de

            279,724 fr. pour les labourables,
             66,396     pour les vignes,
             75,888     pour les pins.
           ----------
  TOTAL     422,008 fr.

Ce qui implique que chacune d'elles concourt  un revenu de 1,000
fr., selon le rapport des nombres:

  663 -- 157 -- 180.

C'est l le rapport qu'il s'agit de rectifier conformment aux
observations contenues dans les deux paragraphes de cet crit.

Dans le premier, nous avons vu que les valuations avaient t
vicies par l'application de prix moyens inexacts, et d'un taux
d'intrt uniforme.

Pour les crales, on avait adopt le prix commun de 14 fr. 28 c.,
tandis que les mercuriales, de 1828  1836, n'accusent que 12 fr. 52
c.--Prjudice fait aux labourables: 12-1/3 p. 100.

Pour les vins rouges, on a opr sur un prix moyen suppos de 42
fr. Si l'on veut bien se reporter  ce que nous avons dit  ce sujet
(p. 286), on reconnatra qu'il n'y a certes pas exagration 
valuer le prjudice fait aux vignes  10 p. 100.

Pour les rsines, on a tabli le prix de 2 fr. 50 les 50 kil.

--En le portant  3 fr. 50 c. on serait encore rest au-dessous de
la vrit. Les pins ont donc t favoriss dans la proportion de 40
p. 100.

Rectifiant le revenu des trois cultures selon ces bases, ils sont
entre eux comme:

  582 -- 141 -- 252.

D'un autre ct, si l'intrt  3 p. 100 pour les labourables et les
vignes, et 4 p. 100 pour les pins, et prvalu sur le taux uniforme
de 3-1/2 p. 100, le revenu des deux premires cultures et t
valu  16-2/3 p. 100 de moins, et celui de la troisime  16-2/3
p. 100 de plus; et leurs forces contributives se seraient trouves
proportionnelles aux nombres:

  553 -- 131 -- 210.

La moyenne entre ces deux bases d'opration est de:

  567 -- 136 -- 231.

Et par consquent le contingent de 422,008 fr. se serait rparti
comme suit:

  Pour les labourables     250,189 fr. au lieu de 279,724
  Pour les vignes           61,448       --        66,396
  Pour les pins            104,371       --        75,888
                          ---------              ---------
        TOTAUX             422,008 fr.            422,008 fr.

Telle et d tre la rpartition originaire, en supposant qu'il n'a
pas t commis, sur les _quantits produites_, des erreurs analogues
 celles que nous avons releves sur les prix moyens et le taux de
l'intrt.

Telle elle devrait tre encore, s'il n'tait survenu aucun
changement dans la valeur productive des trois natures de cultures.

Mais dans le second paragraphe de ce travail, nous avons constat
que la population, et par induction le revenu, a vari comme suit:

  Les labourables ont _gagn_   16 p. 100.
  Les vignes ont _perdu_        19     --
  Les pins ont _gagn_          71     --

Les trois rapports ci-dessus: 567--136--231--doivent donc tre
modifis selon ces nouvelles donnes, et remplacs par ceux-ci:

  657 -- 110 -- 395.

D'o il suit, qu'en dfinitive le contingent de 422,008 fr. devrait
se rpartir ainsi:

  Labourables  238,603 fr. au lieu de 279,724 fr.
  Vignes        39,964     --          66,396
  Pins         143,441     --          75,888

En d'autres termes, l'impt est trop lev:

  Pour les labourables          _d'un sixime._
  Pour les vignes               _de plus d'un tiers._
  Celui des pins est attnu    _de prs de moiti._

Je ne puis m'empcher de soumettre au lecteur, en terminant,
quelques rflexions qui ne s'cartent pas trop du sujet que je
traite.

Une dtresse effrayante s'est tendue sur une portion considrable
de notre dpartement et y a si profondment affect les moyens
d'existence, que les sources mmes de la vie en ont t altres.
Nous n'avons pas la statistique de toutes les consommations de notre
arrondissement, mais nous savons que la population ne consacre  ses
aliments, que 54 fr. au lieu de 72 fr. qu'on y affecte ailleurs.
Cependant les aliments sont la dernire chose sur laquelle on
s'avise d'oprer des retranchements. Et comme, d'ailleurs, il
existe parmi nous une classe aise qui n'en est pas encore rduite 
se priver de pain et de vin, il faut en conclure qu'autant cette
classe dpasse la moyenne de 54 fr., autant les classes laborieuses
sont loignes de l'atteindre.

C'est ainsi que s'explique la dpopulation que constatent les
dnombrements et les actes de l'tat civil.

Ce lamentable phnomne se lie  une rvolution agricole qui s'opre
sous nos yeux et qu'on n'a pas assez remarque.

La superficie des mtairies s'tait naturellement proportionne  ce
qui tait ncessaire, pour que la _part colone_ pt faire vivre une
famille de cultivateurs.

Lorsque, par suite de la dprciation des produits, cette part est
devenue insuffisante, le mtayer est tomb  la charge du
propritaire; et celui-ci s'est vu dans l'alternative ou de laisser
le domaine sans culture ou de prendre sur sa propre part, dj
rduite, de quoi suppler  celle du colon.

Ds ce moment, l'aliment du mtayer a t pes, mesur, restreint au
strict ncessaire. De plus, une tendance prononce s'est manifeste
vers l'agrandissement des mtairies. Ici des runions se sont
opres; l on a arrach des vignes pour agrandir les labourables.
Tous ces expdients ont un rsultat et mme un but commun: _diminuer
le nombre d'hommes_, rtablir l'quilibre entre la population et les
subsistances.

Si cette volution, avec les consquences qu'elle entrane, avait
pour cause quelque cataclysme physique, il faudrait gmir et baisser
la tte. Mais il n'en est pas ainsi; la Providence ne nous a pas
retir ses dons, le ciel de la Chalosse n'est pas devenu d'airain,
le soleil et la rose n'ont pas cess de la fconder. Pourquoi donc
ne peut-elle plus nourrir ses habitants?

Il ne faut pas aller bien loin pour en trouver la raison. C'est
qu'ils ont t dpouills de la _libert d'changer_, la plus
immdiatement utile  l'homme aprs la _libert de travailler_.

C'est donc la _lgislation_ qui est la cause de nos maux. Les
manufacturiers nous ont dit: Vous n'achterez qu' nous et  notre
prix. Le fisc: Vous ne vendrez qu'aprs que j'aurai pris la moiti
de votre produit.

_La lgislation nous tue_, dans le sens le plus absolu du mot; et si
nous voulons vivre, il faut rformer la lgislation. (V. _le
Discours sur l'impt des boissons_, t. V, p. 468.)

Or une rforme dans la lgislation ne peut maner que du corps
lectoral.

Mais comment remplit-il sa mission?

En prsence des maux sans nombre qui dpeuplent nos champs et nos
villes, que fait-il pour modrer l'action du fisc, pour restituer
aux hommes la facult d'changer entre eux, selon leurs intrts, le
fruit de leurs sueurs?

Ce qu'il fait? Il remet le mandat lgislatif  nos adversaires; il
va chercher des reprsentants dans les forges, dans les fabriques et
jusque dans les antichambres.

On entend de toute part proclamer cette doctrine: Les faveurs sont
au pillage; bien fou celui qui ne fait pas comme les autres.

Parmi les hommes qui tiennent ce langage, il en est qui ne songent
qu' eux,--je n'ai rien  leur dire. Mais d'autres ne peuvent tre
souponns d'un tel gosme; leur fortune les met au-dessus des
combinaisons d'une ambition mesquine. Une raison sans rplique
constate, d'ailleurs, leur dsintressement personnel: s'ils
cherchaient leur propre avancement, ce n'est pas du droit lectoral,
mais de la dputation qu'ils se feraient un marchepied; et on les
voit dcliner la candidature.

Ce n'est donc pas  eux-mmes, mais  l'esprit de localit qu'ils
sacrifient l'intrt gnral. L'intrt gnral est une chose
inaccessible, disent-ils. La machine est monte pour puiser nos
malheureux compatriotes; il n'est pas en notre pouvoir de suspendre
son action, faisons du moins retomber sur eux, sous forme de grces,
une partie de ce qu'elle leur arrache.

Mais, je le demande, ces grces, ces faveurs, quelque multiplies
qu'on les suppose, ont-elles aucune proportion avec les maux que je
viens de dcrire? Qu'importe  ces paysans que l'inanition dcime, 
ces artisans sans ouvrage,  ces propritaires dont la plus pre
parcimonie peut  peine retarder la ruine, qu'importe  ces victimes
du fisc et du monopole qu'une sous-prfecture, un sige au Palais,
aillent payer  l'lecteur en vidence le salaire de son
apostasie?--Rendez-leur _le droit d'changer_, et vous aurez plus
fait pour votre pays que si vous lui aviez concili la faveur du duc
de Nemours en personne, ou celle du Roi lui-mme!

Vous vous proclamez conservateurs. Vous vous opposez  ce que le
droit lectoral pntre jusqu'aux dernires couches sociales. Mais
alors soyez donc les tuteurs intgres de ces hommes frapps
d'interdiction. Vous ne voulez ni stipuler loyalement pour eux, ni
qu'ils stipulent lgalement pour eux-mmes, ni qu'ils s'insurgent
contre ce qui les blesse. Que voulez-vous donc?........... Il n'y a
qu'un terme possible  leurs souffrances,--et ce terme, les tables
de la mortalit le laissent assez entrevoir.

  +---------------------------------------------------------------+
  |                          RGION DES PINS.                     |
  +----------------------+---------------------+------------------+
  |                      |       CULTURES.     |   POPULATION.    |
  | COMMUNES.            +------------+--------+--------+---------+
  |                      |Labourables.|  Pins. |  1804. |  1841.  |
  +----------------------+------------+--------+--------+---------+
  |                      |      hect. |  hect. |   hab. |    hab. |
  | Mimizan              |        278 |  1,322 |    479 |     852 |
  | Onesse               |        367 |  4,728 |    687 |   1,008 |
  | Lesperon             |        670 |  5,190 |    683 |   1,060 |
  | Pontenx              |        392 |  2,661 |    740 |   1,486 |
  | Mezos                |        666 |  4,345 |    809 |   1,286 |
  | Saint-Paul en B.     |        259 |  1,736 |    348 |     772 |
  | Comenzacq            |        321 |  1,595 |    522 |     663 |
  | Escource             |        468 |  4,396 |    673 |   1,180 |
  | Pissos               |        600 |  3,500 |  1,477 |   2,066 |
  | Parentis             |        550 |  4,500 |  1,181 |   1,788 |
  | Sainte-Eulalie       |        180 |  2,000 |    271 |     475 |
  | Ichoux               |        300 |  4,000 |    542 |     841 |
  | Gourbera             |        194 |    979 |    206 |     303 |
  | Labenne              |        297 |  1,215 |    392 |     526 |
  | Moliets              |        154 |  1,643 |    293 |     404 |
  | Messange             |        226 |  2,332 |    321 |     430 |
  | Magescq              |        847 |  4,113 |    923 |   1,606 |
  | Seignosse            |        210 |  2,089 |    334 |     458 |
  | Lon                 |        620 |  2,750 |    931 |   1,402 |
  | Linx                 |        750 |  4,050 |    650 |   1,074 |
  | Lit et Mix           |        920 |  3,800 |    970 |   1,483 |
  | Vieille-Saint-Girons |        580 |  2,400 |    131 |     608 |
  |                      |            |        |        |         |
  |                      |     ------ | ------ | ------ |  ------ |
  |         Totaux       |      9,849 | 65,344 | 13,573 |  21,771 |
  |                                                               |
  |        _Rapport des cultures:_ 7/8 pins, 1/8 labourables.     |
  |                                                               |
  |        _Mouvement de la population:_ Augmentation, 60 p. 100. |
  |                                                               |
  +---------------------------------------------------------------+

  +---------------------------------------------------------------+
  |                          RGION DES PINS.                     |
  +----------------------+---------------------+------------------+
  |                      |       CULTURES.     |   POPULATION.    |
  | COMMUNES.            +------------+--------+--------+---------+
  |                      |Labourables.|  Pins. |  1804. |  1841.  |
  +----------------------+------------+--------+--------+---------+
  |                      |      hect. |  hect. |   hab. |    hab. |
  | Geloux               |       578  |  1,321 |    660 |    815  |
  | Aureilhan            |       116  |    388 |    217 |    305  |
  | Bias                 |        74  |    281 |    107 |    169  |
  | Argelouse            |       160  |  1,000 |    329 |    396  |
  | Calen                |       320  |  2,000 |    533 |    600  |
  | Luxey                |     1,000  |  3,500 |  1,244 |  1,532  |
  | Sore                 |     1,000  |  3,000 |  1,145 |  1,780  |
  | Sabres               |     1,042  |  2,705 |  1,679 |  2,524  |
  | Lue                  |       314  |  2,103 |    503 |    790  |
  | Trenzacq             |       335  |  1,203 |    610 |    727  |
  | Belhade              |       200  |  1,200 |    384 |    518  |
  | Moussey              |       350  |  2,000 |    659 |    945  |
  | Sagnac               |       700  |  2,500 |  1,178 |  1,636  |
  | Richet               |       150  |  1,500 |    206 |    330  |
  | Biscarrosse          |       500  |  4,000 |  1,367 |  1,547  |
  | Gastes               |        70  |    800 |    211 |    259  |
  | Sanguinet            |       300  |  2,500 |    715 |    960  |
  | Saint-Yaguen         |       671  |  1,311 |    479 |    892  |
  | Rion                 |     1,019  |  2,717 |  1,280 |  1,537  |
  | Laluque              |       596  |  1,227 |    560 |    698  |
  | Saint-Vincent de Tyrosse|    385  |    466 |    558 |    754  |
  | Herm                 |       558  |  2,578 |    783 |    851  |
  | Cap-Breton           |       182  |    793 |    586 |    968  |
  | Soustons             |     1,358  |  2,513 |  2,516 |  2,783  |
  | Azur                 |       164  |    901 |    190 |    304  |
  | Saint-Geours         |       717  |  1,321 |    899 |  1,420  |
  | Tosse                |       316  |    752 |    493 |    698  |
  | Sorts                |       139  |    599 |    217 |    266  |
  | Castets              |       650  |  2,450 |    977 |  1,615  |
  | Lvignac             |       420  |  1,950 |    723 |    959  |
  | Saint-Julien         |       760  |  3,000 |    884 |  1,123  |
  | Saint-Michel         |       410  |  2,100 |    162 |    217  |
  | Taller               |       480  |  1,500 |    332 |    527  |
  |                      |    ------  | ------ | ------ | ------  |
  |              TOTAUX  |    16,034  | 60,879 | 23,416 | 31,405  |
  |                                                               |
  |      _Rapport des cultures:_ 4/5 pins, 1/5 labourables.       |
  |                                                               |
  |      _Mouvement de la population:_ Augmentation, 34 p. 100.   |
  |                                                               |
  +---------------------------------------------------------------+

  +-------------------------------------------------------+
  |                 RGION DES LABOURABLES.               |
  +-----------------------------------+-------------------+
  |                                   |    POPULATION.    |
  | COMMUNES.                         +--------+----------+
  |                                   |  1804. |   1841.  |
  +-----------------------------------+--------+----------+
  |                                   |    hab.|    hab.  |
  | Vielle-Soubiran                   |    273 |     471  |
  | Grenade                           |  1,368 |   1,500  |
  | Vignau                            |    605 |     601  |
  | Cazres                           |  1,026 |     948  |
  | Bordres                          |    159 |     524  |
  | Losse                             |    711 |   1,027  |
  | Estigarde                         |    267 |     307  |
  | Lubbon                            |    361 |     420  |
  | Cauna                             |    695 |     674  |
  | Bas-Mauco                         |    223 |     202  |
  | Renung                            |  1,110 |     945  |
  | Duhort                            |  1,067 |   1,129  |
  | Bahus                             |    549 |     533  |
  | Latrille                          |    257 |     307  |
  | Saint-Agnet                       |    352 |     385  |
  | Lacajunte                         |    301 |     339  |
  | Arboucave                         |    306 |     394  |
  | Philondenx                        |    503 |     604  |
  | Miramont                          |    832 |     927  |
  | Samadet                           |  1,370 |   1,456  |
  | Gouts                             |    538 |     475  |
  | Pomarez                           |  1,765 |   2,115  |
  | Saint-Martin-Juza                 |  1,974 |   2,515  |
  | Saint-Larant                      |    664 |     855  |
  | Biaudos                           |    694 |     834  |
  | Orthevielle                       |    698 |     869  |
  | Lannes                            |    921 |   1,131  |
  | Saint-Martin                      |  1,101 |   1,340  |
  | Onard                             |    321 |     370  |
  | Lier                              |    371 |     509  |
  | Vic                               |    290 |     344  |
  | Saint-Cricq                       |    825 |   1,119  |
  | Sainte-Colombe                    |    729 |     791  |
  |                                   | ------ |  ------  |
  |     TOTAUX                        | 23,228 |  26,960  |
  |                                                       |
  | _Rapport des cultures:_ Tout labourables.             |
  |                                                       |
  | _Mouvement de la population:_ Augmentation, 16 p. 100.|
  |                                                       |
  +-------------------------------------------------------+

  +------------------------------------------------------+
  |                    RGION DES VIGNES.                |
  +-------------------+----------------+-----------------+
  |                   |    CULTURES.   |   POPULATION.   |
  | COMMUNES.         +----------------+--------+--------+
  |                   | Labourables.   | 1804.  | 1841.  |
  |                   |        |Vignes.|        |        |
  +-------------------+--------+-------+--------+--------+
  |                   |  hect. |  hect.|  hab.  |  hab.  |
  | Bascons           |   409  |   290 |  1,067 |  1,033 |
  | Saint-Julien      |   278  |   192 |    398 |    446 |
  | Arthez            |   284  |   214 |    408 |    449 |
  | Frche            |   726  |   349 |    894 |    929 |
  | Perquie           |   764  |   272 |    748 |    775 |
  | Audignon          |   408  |    98 |    617 |    578 |
  | Montgaillard      | 1,446  |   314 |  2,126 |  1,977 |
  | Larbey            |   202  |   116 |    383 |    508 |
  | Lahosse           |   276  |   107 |    583 |    613 |
  | Saint-Loubouer    |   883  |   232 |  1,321 |  1,267 |
  | Vielle            |   638  |   140 |    858 |    895 |
  | Urgons            |   504  |    62 |    695 |    703 |
  | Castelnau-Turs    |   472  |    99 |    505 |    590 |
  | Bastennes         |   200  |   100 |    512 |    482 |
  | Pouillon          | 1,520  |   506 |  3,060 |  3,163 |
  | Gibret            |   110  |    76 |    237 |    292 |
  | Poyartin          |   590  |   170 |    970 |    983 |
  |                   | -----  | ----- | ------ | ------ |
  |       TOTAUX      | 9,170  | 3,337 | 15,382 | 15,683 |
  |                                                      |
  | _Rapport des cultures:_ 2/3 labourables, 1/3 vignes. |
  |                                                      |
  | _Augmentation de la population:_ 2 p. 100.           |
  |                                                      |
  +------------------------------------------------------+

  +------------------------------------------------------+
  |                    RGION DES VIGNES.                |
  +-------------------+----------------+-----------------+
  |                   |    CULTURES.   |   POPULATION.   |
  | COMMUNES.         +----------------+--------+--------+
  |                   | Labourables.   | 1804.  | 1841.  |
  |                   |        |Vignes.|        |        |
  +-------------------+--------+-------+--------+--------+
  |                   |  hect. | hect. |  hab.  |  hab.  |
  | Banos             |   185  |   130 |    595 |    383 |
  | Montaut           |   470  |   274 |  1,060 |  1,180 |
  | Mugron            |   348  |   446 |  2,388 |  2,190 |
  | Hauriet           |   271  |   158 |    746 |    541 |
  | Nerbis            |    79  |   125 |    402 |    545 |
  | Saint-Aubin       |   317  |   240 |    930 |    809 |
  | Baigts            |   350  |   235 |  1,034 |    987 |
  | Donzacq           |   200  |   180 |  1,271 |  1,349 |
  | Montfort          |   190  |   350 |  1,574 |  1,644 |
  | Gamarde           |   480  |   310 |  1,194 |  1,336 |
  | Laurde           |   100  |   195 |    844 |    769 |
  | Lourquen          |   180  |   120 |    380 |    416 |
  | Nousse            |    80  |   110 |    390 |    393 |
  | Poyanne           |   100  |   140 |    563 |    558 |
  | Saint-Geours      |        |       |        |        |
  |    d'Auribat      |   240  |   310 |    773 |    849 |
  | Brassempouy       |   600  |   150 |  1,023 |  1,016 |
  | Momuy             |   528  |   103 |    700 |    792 |
  | Betbezer          |   118  |   248 |    401 |    355 |
  | Parleboscq        |   870  |   991 |  1,330 |  1,359 |
  | Lagrange          |   389  |   340 |    612 |    604 |
  | Mauvezin          |   148  |   132 |    287 |    290 |
  | Gaujacq           |   400  |   130 |    927 |    960 |
  |                   | -----  | ----- | ------ | ------ |
  |     TOTAUX        | 6,643  | 5,417 | 20,224 | 19,325 |
  |                                                      |
  | _Rapport des cultures:_ 1/2 labourables, 1/2 vignes. |
  |                                                      |
  | _Mouvement de la population:_ Diminution, 4 p. 100.  |
  |                                                      |
  +------------------------------------------------------+




MLANGES

DE L'INFLUENCE DES TARIFS FRANAIS ET ANGLAIS

SUR L'AVENIR DES DEUX PEUPLES[41].

         [Note 41: Extrait du _Journal des conomistes_, n d'octobre
         1844. (_Note de l'diteur._)]

     Que si, pour dmentir mes assertions, on les appelait du nom
     d'utopies, nom merveilleusement propre  faire reculer les
     esprits timides et  les enfoncer dans l'ornire de la routine,
     j'inviterais ceux qui me rpondraient ainsi  considrer
     attentivement tout ce qui s'est fait depuis quelques annes et ce
     qui se fait encore aujourd'hui en Angleterre, et  dire ensuite
     si, de bonne foi, on ne peut aussi bien le raliser en France.
     (Prince de Joinville, _Notes sur l'tat des forces navales_,
     etc.)


La France s'engage chaque anne davantage dans le rgime protecteur.

L'Angleterre s'avance, de session en session, vers le rgime de la
libert du commerce.

Je me pose cette question:

Quelles seront pour ces deux nations les consquences de deux
politiques si opposes?

Une explication prliminaire est ncessaire.

On verra, dans la suite de cet crit, que je ne spare pas le rgime
protecteur du systme des _colonies  monopole rciproque_. Voici
pourquoi:

La protection a pour objet d'assurer des consommateurs  l'industrie
nationale. Or, les gouvernements, disait M. de Saint-Cricq, alors
ministre du commerce, ne pouvant _disposer que des consommateurs
soumis  leurs lois_, ce sont ceux-l qu'ils s'efforcent de rserver
au travail de leurs producteurs. Si, par la protection, les
gouvernements entendent _disposer des consommateurs soumis  leurs
lois_, par les colonies ils s'efforcent de _soumettre  leurs lois
des consommateurs dont ils puissent disposer_. Une de ces politiques
conduit  l'autre; toutes deux manent de la mme ide, procdent de
la mme thorie, et ne sont, si je puis le dire, que les deux
aspects, intrieur et extrieur, d'une combinaison identique.

Cela pos, j'ai  tablir deux faits.

1 La France s'engage de plus en plus dans la _vie artificielle_ de
la protection.

2 L'Angleterre s'avance graduellement vers la _vie naturelle_ de la
libert.

J'aurai ensuite  rsoudre cette question:

3 Quelles seront, sur la _prosprit_, la _scurit_ et la
_moralit_ des deux peuples, les consquences de la situation dans
laquelle ils aspirent  se placer?


 I.--Que la France dveloppe,  chaque session, le rgime
protecteur, c'est ce qui rsulte surabondamment des dispositions qui
viennent priodiquement prendre place dans le vaste Bulletin de ses
lois.

Depuis deux ans, elle a exclu les tissus trangers de l'Algrie,
lev les droits sur les fils anglais, renforc le monopole du sucre
au profit des Antilles, et la voil sur le point de repousser, par
aggravation de taxes, les machines et le ssame.

Un mot sur chacune de ces mesures.

On a repouss de l'Algrie les produits trangers. C'est bien le
moins, dit-on, que nous exploitions exclusivement une conqute qui
nous cote si cher. Mais, en premier lieu, forcer la jeune colonie
d'acheter cher ce qu'elle pourrait obtenir  bon march, restreindre
ses changes et par suite ses exportations, est-ce bien l
favoriser sa prosprit? D'un autre ct, une telle mesure
n'est-elle pas le germe du contrat colonial, de ce contrat que j'ai
nomm _ monopole rciproque_, honte et fardeau des peuples
modernes, si infrieurs  cet gard aux nations antiques? Nous nous
rservons le monopole en Algrie; c'est fort bien. Mais
qu'aurons-nous  rpondre aux colons, quand ils demanderont, par
rciprocit,  exercer un semblable monopole chez nous?
Manquaient-ils dj de raisons spcieuses  faire valoir, et
fallait-il leur en fournir d'irrcusables? Le jour n'est pas loign
o ils nous diront: Vous nous forcez  acheter vos tissus; achetez
donc nos laines; nos soies, nos cotons. Vous ne voulez pas que vos
produits rencontrent chez nous de concurrence; loignez donc la
concurrence qui attend les ntres sur vos marchs. Ne sommes-nous
pas Franais? N'avons-nous pas autant de droits que les planteurs
des Antilles  une juste rciprocit? Nous payons les capitaux  10
pour 100; nous travaillons d'un bras et combattons de l'autre:
comment pourrions-nous lutter contre des concurrences prospres et
paisibles? Prohibez donc les cotons des tats-Unis, les soies
d'Italie, les laines d'Espagne, si vous ne voulez touffer dans son
berceau une colonie arrose de tant de sueurs, de tant de sang et de
tant de larmes.--En vrit, j'ignore ce que la mtropole aura 
rpondre. Sans cette malencontreuse ordonnance, nous aurions rsist
 de telles exigences sans blesser la justice ni l'quit.

Vous tes libres, dirions-nous aux colons, de porter ou de ne pas
porter vos capitaux en Afrique; c'est  vous de calculer les chances
relatives de leur placement au del ou en de de la Mditerrane.
Libres d'acheter et de vendre selon vos convenances, vous tes sans
droit pour rclamer de notre part l'alination d'une semblable
libert.

Aujourd'hui de telles paroles ne seraient que mensonge et drision.

Mais qu'ai-je besoin de prvoir l'avenir? Il est si vrai que tout
privilge mtropolitain implique un privilge colonial correspondant,
que l'ordonnance  laquelle je fais allusion nous a dj engags dans
cette voie. coutons M. le ministre du commerce (_Expos des motifs de
la loi des douanes_, page 37; sance du 26 mars 1844).

Pour nos produits, le rgime de l'Algrie est la franchise entire
de toute taxe d'importation. Pour les marchandises trangres, le
tarif tait en gnral du quart du tarif mtropolitain; il a t
lev au tiers..... En outre, plusieurs produits fabriqus
(trangers)..... ont reu des taxes particulires propres  donner
une impulsion nouvelle  nos exportations.

Voil pour le privilge de la mtropole  l'gard de la colonie.
Voici maintenant pour le privilge de la colonie vis--vis de la
mtropole:

Pour imprimer  nos transactions commerciales, en Afrique,
l'activit qu'elles peuvent avoir, _il ne suffit pas d'y protger
nos produits, il faut encore que la consommation franaise s'ouvre_
aux principales denres que peuvent nous fournir et la colonisation
europenne qui se dveloppe, et la population indigne _range sous
nos lois_. Nous avons dans ce but, par une autre ordonnance, dgrv
de moiti la gnralit des produits dont la culture et le commerce
de l'Algrie sont en mesure de pourvoir la mtropole.

Ainsi la premire mesure que j'examine, quoiqu'en elle-mme elle
puisse paratre de peu d'importance, a cependant une immense
gravit; car elle est la premire pierre d'un difice monstrueux
qui, je le crains, prpare  la France un long avenir de difficults
et d'injustices.

On a lev les droits sur les fils et tissus de lin de provenance
anglaise. Ici c'est plus que de la protection, c'est de l'hostilit.
Quelle arme dangereuse que celle des _droits diffrentiels_! quelle
source de jalousies, de rancunes, de reprsailles! quel arsenal de
notes diplomatiques! quel fardeau, quelle responsabilit pour les
ministres! Que dirions-nous si les Espagnols dcrtaient que les
draps du monde entier seront reus chez eux au droit de 25 pour 100,
_except les draps franais_, qui payeront 50 pour 100?

Cette seconde mesure a donc, de mme que la prcdente, une haute
porte comme doctrine, comme symptme,  cause du nouveau droit
public qu'elle introduit dans les relations internationales.
Puisse-t-il n'tre pas fcond en temptes!

Je ne reviendrai pas sur la lutte des deux sucres et sur la loi qui
leur a impos une trve phmre plutt qu'une paix durable. Je
dirai seulement que, puisqu'on trouvait que les prix du monopole
taient un trop puissant excitant pour le sucre indigne, une chaude
atmosphre dans laquelle il se dveloppait avec trop de rapidit, il
y avait un moyen simple de faire rentrer la jeune industrie dans le
droit commun et dans les conditions naturelles; c'tait d'abolir ou
du moins d'amoindrir le monopole; c'est--dire de diminuer les
droits sur les sucres coloniaux et trangers. Par l, on aurait
satisfait les colonies, tendu nos relations commerciales, favoris
la consommation et par suite le placement des sucres rivaux; enfin,
et par-dessus tout, on aurait fait justice au public, que
malheureusement on oublie sans cesse dans ces sortes de questions,
ou dont on ne se souvient que pour en _disposer_, selon l'heureuse
expression de M. de Saint-Cricq, et _le rserver_, comme une proie,
_aux producteurs_. Cette mesure n'aurait pas froiss les fabricants
de sucre de betterave plus que celle qu'on a adopte, et elle aurait
eu l'avantage, comme tout ce qui porte un caractre vident de
justice et d'utilit gnrale, d'arrter la plainte sur les lvres
de ceux-l mmes qu'elle aurait atteints. La nouvelle industrie se
serait tenue pour avertie que le public n'avait pas d'engagement
envers elle; et ayant en perspective le rgime de la libert, elle
aurait su du moins dans quelles conditions elle devait vivre. C'et
t  elle  s'y renfermer, et il et t bien entendu que s'il lui
convenait de s'tendre au del, c'tait  ses prils et risques.
L'tat anantissait ainsi toutes les difficults ultrieures. Au
lieu de cela, on a mieux aim maintenir le monopole au sucre
colonial et touffer le sucre indigne sous le fardeau des
taxes[42].

         [Note 42: V. _Deux modes d'galisation des taxes_, t. II, p.
         222. (_Note de l'diteur._)]

Bien plus, le gouvernement franais n'a pas craint de proposer
l'_interdiction absolue_ de cette fabrication, principe monstrueux
qui renferme virtuellement la mort lgale de toute libert
industrielle et de tous les progrs de l'esprit humain. Je sais
qu'on me dira que l'abaissement des droits sur les sucres trangers
et coloniaux et laiss un vide au Trsor. J'en doute; mais, aprs
tout, c'est prcisment ce que je veux prouver, savoir: qu'en
France, on fait si bon march de la libert du travail et de
l'change, qu'on la sacrifie en toute rencontre et  la plus frivole
considration.

Voici maintenant qu'on propose d'augmenter les droits sur les
machines. Sans doute on trouve que notre industrie manufacturire
n'a pas assez de difficults  vaincre, puisqu'on veut lui imposer
des machines coteuses et imparfaites? Mais, dit-on, on fait en
France des machines excellentes et  bon march. Alors,  quoi bon
la protection? Messieurs les industriels ont double face, comme
Janus. S'agit-il d'obtenir des mdailles, des primes d'encouragement
ou simplement de recruter des actionnaires, oh! alors ils sont
magnifiques; ils ont pouss leurs procds  un point de perfection
inespr; il n'y a pas de rivalit possible, et ils auront chaque
anne 100 pour 100  donner  leurs bailleurs de fonds. Mais est-il
question de monopole, de protection, ils se font petits, malhabiles,
inintelligents, toute concurrence les importune; et s'il fallait en
croire leur modestie, il y aurait plus de science dans le petit
doigt d'un ouvrier anglais que dans toutes les ttes du comit
Mimerel.

Ce qui s'est pass  l'occasion des machines vaut la peine d'tre
racont. Il y a trois ans, un membre du Parlement anglais vint 
Paris pour ngocier le trait de commerce.  cette poque,
l'Angleterre prlevait des droits levs sur l'exportation des
machines. Le ngociateur franais vit l un obstacle au trait. On
tait d'accord sur le reste: l'Angleterre recevait nos vins; nous
admettions sa poterie et sa coutellerie. Mais, disait-on au dput
de la Grande-Bretagne, la France manque de machines, surtout de
mtiers  filer et  tisser le lin. Pour le coton, nous pourrions 
la rigueur nous suffire; mais pour le lin, il est indispensable que
vous nous laissiez arriver vos mtiers francs de droits. M. Bowring
revint en Angleterre. On runit les filateurs de lin, et on leur
demanda s'ils renonceraient au monopole des machines anglaises. Ils
y consentirent, et la difficult tait leve, lorsque, comme on le
sait, le trait choua devant la rsistance des fabricants du Nord
et par des considrations politiques qu'il est inutile de rappeler.

Qu'est-il arriv cependant? La rforme commerciale de 1842 a balay,
en Angleterre, les droits d'exportation sur les machines. Nous
voil, sans condition, en possession de cet avantage que nous
rclamions avec tant d'insistance. Nos filatures de lin et de coton
vont avoir enfin des machines excellentes, franches de droit. Mais
voici bien une autre affaire. M. Cunin-Gridaine rclame un droit
prohibitif sur ces machines tant dsires, et, chose qui passe toute
croyance, les mtiers  filer le coton, dont on pouvait se passer,
ne payeront que 30 francs par 100 kilogrammes, et les mtiers 
filer le lin, dont on tait si envieux, auront  supporter un droit
de 50 francs! Mais telle est la nature de la protection: elle laisse
entrer ce dont nous n'avons que faire et repousse ce dont nous avons
le plus besoin.

Je ne rappellerai ici la proposition faite par le ministre des
finances, d'lever les droits sur le ssame, que parce que le gnie
de la protection, ou plutt du monopole, s'y montre dans toute sa
nudit. C'est lui sans doute qui a inspir les mesures que je viens
d'examiner, mais secrtement pour ainsi dire, en s'environnant de
prtextes, en mettant ses intrts et ses vues derrire des
questions fiscales et coloniales. Mais quant au ssame, il n'y a pas
moyen d'invoquer le patriotisme, l'orgueil national, les besoins de
la navigation, la haine de l'tranger, etc., etc. Il faut bien
avouer franchement qu'on lve le droit uniquement _parce que le
ssame rend plus d'huile que le colza_. On avait cru que cette
graine rendait 20 pour 100 d'huile, et on l'avait soumise  un droit
gal  1. On s'aperoit que ce rendement est de 40 pour 100, et l'on
lve le droit  2. Si plus tard une autre plante se prsente qui
donne 60 pour 100, on portera le droit  3 ou 4, et ainsi de suite,
repoussant les produits en proportion de ce qu'ils sont riches et
prcisment parce qu'ils sont riches. C'est bien l le caractre de
la protection dans toute sa sincrit, dbarrasse des prtextes,
des sophismes, des faux exposs sous lesquels elle se dguise quand
elle le peut. Ici elle se prsente toute franche et toute nue. Ici
le monopole ne prend pas des voies tortueuses; il dit: L'tranger
possde un vgtal riche et productif; c'est un bienfait de la
nature qu'il veut partager avec mon pays. Mais moi j'ai une plante
relativement pauvre, infconde, et je veux forcer mon pays  s'en
contenter. Le consommateur est une matire inerte dont le
gouvernement _dispose_; j'entends qu'il _le rserve_  mes
produits.--Et le gouvernement d'accder  l'injonction.

J'ai examin la politique du gouvernement franais, en matire de
douanes et d'changes internationaux, politique manifeste par une
foule de mesures restrictives; et comme,  ce que je crois, on ne
pourrait pas en citer une seule prise par lui dans un sens libral,
je suis fond  dire que _la France s'engage chaque anne davantage
dans le rgime de la protection_. C'est la premire proposition que
j'avais  tablir.

Toutefois ce n'est point en vue de ces modifications rtrogrades que
j'nonce cette proposition, sous une forme aussi gnrale. Je ne
suis pas de ceux qui pensent qu'on peut conclure de quelques actes
du gouvernement  la persistance d'un systme. Les gouvernements ne
sont pas toujours l'expression de l'opinion publique. Souvent mme
ces deux puissances agissent momentanment en sens contraire; et
comme nos constitutions modernes ont pour objet de faire tt ou tard
triompher l'opinion, je ne me hasarderais pas  dire, en vue de
quelques ordonnances restrictives, que la France tend  s'isoler des
autres nations, si je pouvais penser que l'opinion dsapprouve ces
mesures.

Mais il n'en est pas ainsi. Loin que les mesures dont je viens de
parler aient t prises contrairement au voeu public, je suis port
 croire qu'en les adoptant, l'administration a obi, et peut-tre
avec rpugnance,  la toute-puissance de l'opinion; et puisque c'est
 elle surtout qu'appartient l'avenir, il doit m'tre permis
d'tudier le rle qu'elle joue dans la question qui nous occupe.

Les conomistes se plaisent  reprsenter le systme prohibitif comme un
difice antique, vermoulu, qui croule de toutes parts: Soutenu,
disent-ils, par quelques intrts privilgis, il pse sur les masses,
et il porte en lui-mme tous les lments d'une prochaine destruction.
Ils ont raison sans doute d'attribuer de grandes et gnrales
souffrances  ce systme; mais ils me semblent se faire compltement
illusion quand ils s'imaginent que ces souffrances sont clairement
aperues par les masses et distinctement rattaches  la cause qui les
produit. Il n'est plus vrai de dire que le monopole ne rallie  lui que
quelques intrts isols; il est devenu malheureusement le patrimoine de
toutes les grandes industries, et particulirement de celles qui
confrent l'influence politique. Protger, disait encore M. de
Saint-Cricq, dans l'expos des motifs de la loi qui organisa et
consolida dfinitivement le rgime prohibitif en France; protger
l'industrie agricole, toute l'industrie agricole, l'industrie
manufacturire, toute l'industrie manufacturire, c'est le cri qui
retentira toujours dans cette Chambre. On ne sait pourquoi le ministre
oublie de parler de l'industrie commerciale, puisque la navigation a
aussi sa large part de protection.

Ainsi les agriculteurs, les propritaires, les manufacturiers, les
capitalistes qui leur font des avances, les armateurs, les ouvriers
des fabriques, les fermiers et mtayers, les marins, les classes les
plus influentes et les plus nombreuses ont t rattaches au rgime
restrictif. Sans doute la protection, dont l'injustice est vidente
quand elle est le privilge de quelques-uns, devient illusoire quand
elle s'exerce _par tous sur tous_. Mais il arrive alors que, chacun
fermant les yeux sur les monopoles qu'il subit pour conserver celui
qu'il exerce, le systme entier jette dans tous les esprits des
racines profondes.

Sur quel fondement allguerait-on que l'opinion publique est
favorable en France  la libert du commerce, quand on ne pourrait
pas citer _une seule parole_ prononce dans l'une ou l'autre Chambre
en faveur de cette libert, si ce n'est peut-tre l'exclamation d'un
dput? De toutes les parties de l'enceinte lgislative, on
rclamait des _reprsailles_ contre le nouveau tarif des tats-Unis:
Il n'est pas bien certain, dit un dput, que les reprsailles ne
soient aussi funestes  ceux qui s'en servent qu' ceux contre qui
on les dirige. Ce dput tait sans doute de l'opposition dite
_avance_? Point du tout: c'tait M. Guizot.

L'amour du monopole, le penchant  exploiter le public parat tre
enfonc si avant dans nos moeurs, qu'il se montre l o on
s'attendrait le moins  le trouver. Les ngociants, ne faisant de
profits que sur les changes et les transports, devraient, ce
semble, tre ennemis de tout ce qui tend  les restreindre. Eh bien,
dans des ptitions manes de Bordeaux, du Havre, de Nantes,
ptitions diriges contre les restrictions commerciales, aprs avoir
fait parade des doctrines les plus larges, ils ont trouv le moyen
de rclamer pour eux un privilge, et sous une forme assurment peu
dguise. Ils demandaient que, par une combinaison de tarifs, les
produits lointains fussent astreints  voyager _ l'tat le plus
grossier_, afin de fournir plus d'aliment  la navigation. (V. pages
240 et suiv.)

Aux causes gnrales qui tendent  perptuer chez nous l'esprit de
monopole, il faut en ajouter une particulire, qui agit avec tant
d'efficacit qu'elle mrite d'tre dvoile.

Chez les peuples constitutionnels, la vraie mission de l'opposition
est de propager, de populariser les ides progressives, de les faire
pntrer d'abord dans les intelligences, ensuite dans les moeurs, et
enfin dans les lois. Ce n'est point l proprement l'oeuvre du
pouvoir. Celui-ci rsiste au contraire; il ne concde que ce qu'on
lui arrache, il ne trouve jamais assez longue la quarantaine qu'il
fait subir aux _innovations_, afin d'tre assur qu'elles sont des
_amliorations_. Or, il est malheureusement entr dans les
combinaisons des chefs de l'opposition de dserter les ides
librales, en matire de relations internationales, en sorte qu'on
ne voit plus par quel ct pourrait nous arriver la libert du
commerce.

Cet tat des choses politiques tant donn, il est ais d'imaginer
tout le parti qu'ont d en tirer les industries privilgies. Elles
n'ont plus perdu leur temps  systmatiser le monopole,  opposer
_la thorie de la restriction  la thorie de l'change_. Non, le
privilge a compris ce qui pouvait prolonger son existence; il a
compris que, pour prvenir tout trait de commerce, toute union
douanire, pour continuer  puiser paisiblement dans les poches du
public, il fallait _irriter_ les peuples les uns contre les autres,
empcher toute fusion, tout rapprochement, les tenir spars par des
difficults politiques, et rendre une conflagration gnrale
toujours imminente. Ds lors, au moyen de ses comits, de ses
cotisations, il a port toutes ses forces, toute son activit, toute
son influence du ct _des haines nationales_. Il a soudoy le
journalisme parisien, lui crant ainsi un intrt pcuniaire, outre
l'intrt de parti,  envenimer les questions extrieures; et l'on
peut dire que cette monstrueuse alliance a dtourn notre pays des
voies de la civilisation.

Au milieu de ces circonstances la presse dpartementale, la presse
mridionale surtout, et pu rendre de grands services; mais soit
qu'elle n'ait pas aperu le mobile de ces machiavliques intrigues,
soit que tout cde en France  la crainte de _paratre_ faiblir
devant l'tranger, toujours est-il qu'elle a niaisement uni sa voix
 celle des journaux stipendis; et aujourd'hui le privilge peut se
croiser les bras en voyant les hommes du Midi, hommes spolis et
exploits, faire son oeuvre comme il et pu la faire lui-mme, et
consacrer toutes les ressources de leur intelligence, toute
l'nergie de leurs sentiments  consolider les entraves,  perptuer
les extorsions qu'il lui plat de nous infliger.

Cette faiblesse a port ses fruits. Pour repousser les accusations
dont il est accabl, le gouvernement n'avait qu'une chose  faire,
et il l'a faite. Il a sacrifi une portion du pays.

Qu'on se rappelle le fameux discours de M. Guizot (29 fvrier 1844).
M. le ministre lui-mme oserait-il dire qu'il y a injustice  le
paraphraser ainsi:

Vous dites que je soumets ma politique  la politique anglaise;
mais voyez mes actes.

Il tait juste de rendre aux Franais _le droit d'changer_
confisqu par quelques privilgis; j'ai voulu entrer dans cette
voie par des traits de commerce. Mais on a cri: _ la trahison!_
et j'ai rompu les ngociations.

S'il faut que les Franais achtent au dehors des fils et tissus de
lin, je pensais qu'il valait mieux pour eux en obtenir _plus que
moins_, pour un prix donn. Mais on a cri: _ la trahison!_ et j'ai
tabli des droits diffrentiels.

Il tait de l'intrt de notre jeune colonie africaine d'tre
pourvue,  bas prix, de toutes choses, afin de crotre et prosprer.
Mais on a cri: _ la trahison!_ et j'ai livr l'Algrie au
monopole.

L'Espagne aspirait  secouer le joug d'une de ses provinces;
c'tait son intrt, c'tait le ntre, mais c'tait aussi celui des
Anglais. On a cri: _ la trahison!_ et pour touffer ce cri
importun, _j'ai maintenu ce que l'Angleterre voulait renverser_, 
savoir l'exploitation de l'Espagne par la Catalogne.

Voil donc o nous en sommes. La machine de guerre de tous les
partis, c'est _la haine de l'tranger_.  gauche,  droite, on s'en
sert pour battre en brche le ministre; au centre, on fait pis, on
la traduit en actes pour faire preuve d'indpendance, et le monopole
arrive  toutes ses fins avec ce seul mot: _ la trahison!_

O tout cela nous mnera-t-il? je l'ignore. Mais je crois que ce jeu
des partis recle des dangers, et je m'explique pourquoi le gnral
Cubire demandait que l'arme ft porte  500,000 hommes; pourquoi
l'opinion alarme rclame une puissante marine; pourquoi la France
fortifie la capitale et paye 1 milliard et demi d'impts.


 II.--Pendant que ces choses se passent en France, examinons les
tendances de l'conomie politique anglaise, manifestes d'abord par
les actes lgislatifs, ensuite par les exigences de l'opinion.

On sait que, par son fameux acte de navigation, l'Angleterre entra
dans les voies du monopole que lui avaient frayes les rpubliques
italiennes et Charles-Quint. Mais tandis que cette politique goste
et imprvoyante avait produit en Espagne et en Italie de si
dplorables rsultats, elle n'empcha pas la Grande-Bretagne de
s'lever  cette haute prosprit, qui a tant contribu 
populariser en Europe le systme auquel on s'est empress de
l'attribuer. Ce n'est que de nos jours, que l'Angleterre commence 
comprendre qu'elle s'est enrichie non _par_ les prohibitions, mais
_malgr_ les prohibitions. C'est de l'administration de M. Huskisson
que date cette halte dans la politique de restriction.

Ce grand ministre, malgr le dsavantage de lutter contre une
opinion publique encore incertaine, voulut inaugurer la politique
librale par des rsolutions dcisives. Il s'attaqua aux monopoles
des fabricants de soieries, des brasseurs, des producteurs de
laines, et enfin au plus populaire, je dirai mme au plus national
de tous les monopoles, celui de la navigation. L'altration qu'il
fit subir  l'acte de Cromwell fut si srieuse et si profonde,
qu'elle a amen ce fait que je trouve dans un journal anglais du 18
mai 1844: Du 10 avril au 9 mai, il est entr  Newcastle
soixante-quatre btiments chargs de grains, dont soixante-un sont
trangers.

On conoit sans peine quelle lutte M. Huskisson eut  soutenir pour
faire passer une rforme si dangereuse pour cette _suprmatie
navale_, si chre aux Anglais. _L'empire des mers!_ tel tait le cri
de ralliement de ses adversaires, auquel il rpondit par ces nobles
paroles, que je ne puis m'empcher de rappeler ici, parce qu'elles
signalent l'heureuse incompatibilit qui existe entre la libert
commerciale et ces jalousies nationales, triste cortge du rgime
protecteur: J'espre bien que je ne ferai plus partie des conseils
de l'Angleterre, quand il y sera tabli en principe qu'il y a une
rgle d'indpendance et de souverainet pour le fort et une autre
pour le faible, et lorsque l'Angleterre, abusant de sa supriorit
navale, exigera pour elle soit dans la paix, soit dans la guerre,
des droits maritimes qu'elle mconnatra pour les autres, dans les
mmes circonstances. De pareilles prtentions amneraient la
coalition de tous les peuples du monde pour les renverser.

On n'a pas oubli la crise industrielle, commerciale et financire
qui dsola l'Angleterre, vers la fin de l'administration de lord
John Russell. Au milieu d'une dtresse gnrale, en face des guerres
de la Chine et de l'Afghanistan, en prsence du dficit, il semble
que le moment tait mal choisi pour dvelopper la grande rforme
douanire et coloniale essaye par Huskisson. C'est pourtant dans
ces circonstances que le cabinet whig prsenta un projet qui
n'allait  rien moins qu' dtruire presque entirement le rgime de
la protection et  rvoquer le contrat de _monopole rciproque_ qui
lie l'Angleterre  ses colonies. C'est une chose trange, pour une
oreille franaise, qu'un langage ministriel semblable  celui que
tenaient alors les chefs de l'administration britannique. Les taxes
n'emplissent plus le trsor, disaient-ils; il faut se hter _de les
diminuer_, afin que le peuple vive mieux, ait plus de travail,
consomme davantage et prpare ainsi, pour l'avenir, un aliment au
revenu public. Laissons entrer le froment, le sucre, le caf,  des
droits modrs. Dbarrassons-nous du monopole qu'exercent sur nous
nos colonies,  la charge par nous de renoncer  celui que nous
exerons sur elles. Par l nous les appellerons  l'indpendance, 
la prosprit; et dlivrs des dpenses et des dangers qu'elles
entranent, nous n'aurons avec elles et avec le monde que des
relations libres et volontaires.

Il est vrai de dire que cette foi entire dans la solidit des
doctrines sociales, cette adhsion sans rserve  ce grand principe:
_Il n'y a d'utile que ce qui est juste_, en un mot, cette politique
audacieuse des whigs, rencontra une opposition nergique dans
l'aristocratie, les fermiers et les planteurs des Antilles; et l'on
doit mme avouer que cette opposition eut l'assentiment de l'opinion
publique, puisqu'un appel au corps lectoral eut pour rsultat la
chute du ministre Melbourne. Mais n'est-ce rien, au moins comme
fait symptomatique, que cette tentative d'un parti influent, d'un
parti toujours prt  s'emparer du timon de l'tat, que cet effort
pour faire entrer immdiatement dans la pratique des affaires ces
grands principes sociaux que nous devions croire relgus, pour
longtemps encore, dans les crits des publicistes et dans la poudre
des bibliothques? Et faut-il s'tonner si cette tentative radicale
a chou, sur la terre natale du monopole, dans ce pays o les
privilges aristocratiques, conomiques, politiques, religieux,
coloniaux sont si puissants et si troitement unis?

Mais enfin, voil la libert condamne; voil le privilge au
pouvoir, dans la personne de sir Robert Peel, port et soutenu par
une majorit compacte de vieux torys. Voyons, tudions les
doctrines, les actes de ce nouveau cabinet, qui a reu mission
expresse de maintenir intact l'difice du monopole.

Son premier empressement est de proclamer son adhsion aux doctrines
de la libert commerciale. Il faut arriver, dit sir Robert,  ce
que tout Anglais puisse librement acheter et vendre partout o il
pourra le faire avec le plus d'avantage. Son collgue, sir James
Graham, en citant ces paroles, devenues proverbiales en Angleterre,
les caractrise ainsi: C'est la politique du sens commun.

Il ne faut pas croire que sir Robert, en ajournant la ralisation
de la doctrine librale, s'abrite, comme on devrait s'y attendre,
derrire ce prtexte si spcieux et si rpandu: le dfaut de
rciprocit de la part des autres nations. Non, il a dit encore:
Rglons nos tarifs selon nos intrts, qui consistent  mettre les
produits du monde  la porte de nos consommateurs; et si les autres
peuples veulent payer cher ce que nous pourrions leur donner  bon
march, libre  eux!

Comparons maintenant les actes  ces dclarations de principes, et
si nous trouvons que la pratique n'est pas  la hauteur de la
thorie, nous reconnatrons du moins que ces actes ont une
signification  laquelle on ne saurait se mprendre, si l'on ne perd
pas de vue que le ministre anglais agit au milieu d'immenses
difficults financires et sous l'influence du parti qui l'a port
au pouvoir.

La premire mesure que prit sir Robert Peel, ce fut de faire un
appel aux riches pour combler le dficit. Il soumit  une taxe de 3
pour 100 tout revenu dpassant 150 liv. sterl. (fr. 3,250), quelle
qu'en ft la source, terres, industries, rentes sur l'tat,
traitements, etc. Cette taxe doit durer trois ou cinq ans.

Au moyen de cette taxe sur le revenu (_income-tax_), sir Robert Peel
esprait non-seulement combler le dficit annuel, mais encore avoir,
aprs chaque exercice, un excdant disponible.

 quoi fallait-il consacrer cet excdant? videmment  quelque
mesure propre  relever les impts ordinaires, de manire  pouvoir
se passer, aprs trois ou cinq ans, de l'_income-tax_.

Je ne sais ce qu'on aurait imagin, de ce ct-ci du dtroit, en
semblable conjoncture; quoi qu'il en soit, le cabinet tory proposa
d'abaisser le tarif des douanes de manire  produire, dans les
revenus dj en dficit, un nouveau vide gal  cet excdant attendu
de l'_income-tax_. Il esprait qu'au bout des trois ou cinq annes,
cet allgement des droits favorisant la consommation, et par l le
revenu public, l'quilibre des finances serait rtabli.

Faire monter les recettes par un dgrvement de taxes, c'est, il
faut l'avouer, un procd hardi et encore inconnu chez un grand
nombre de peuples.

Au reste, il est peut-tre bon de remarquer ici que sir Robert Peel
n'avait pas le mrite de l'invention. C'est une politique qui a t
constamment suivie, depuis la paix, soit par les whigs, soit par les
torys, que de chercher dans la diminution des taxes des ressources
pour le trsor. Seulement, ce que les prcdents cabinets avaient
fait pour les taxes intrieures (et je citerai entre autres la
rforme postale), sir Robert l'a appliqu aux droits de douane. Par
l, il a introduit un germe de mort au coeur du rgime prohibitif.

M. Dussard a dj fait connatre dans ce journal les rductions
opres  cette poque sur les tarifs anglais. Je rappellerai ici
les principales.

Voici comment fut modifie l'chelle progressive (_sliding scale_)
des droits sur les crales:

  +--------------------------------+-------------------------------------+----------------------------+
  |     DNOMINATIONS.             |           DROITS ANCIENS.           |       DROITS NOUVEAUX.     |
  |                                |  D'ORIGINE        |     des         |  D'ORIGINE  |     des      |
  |                                |  trangre.       |  COLONIES.      |  trangre. |   COLONIES.  |
  +--------------------------------+-------------------+-----------------+-------------+--------------+
  |                                |                   |  liv. sch. d.   |liv. sch. d. | liv. sch.  d.|
  |                                |                   |                 |             |              |
  | Boeufs                         | Prohib.          |   "    "   "    | 1    "   "  |  "   10    " |
  | Veaux                          | --                |   "    "   "    | "   10   "  |  "    5    " |
  | Moutons                        | --                |   "    "   "    | "    3   "  |  "    1    6 |
  | Cochons                        | --                |   "    "   "    | "    5   "  |  "    2    6 |
  | Viande de boeuf  le quintal    | --                |   "    "   "    | "    8   "  |  "    2    " |
  | Viande de porc     le quintal  | --                |   "    "   "    | "    8   "  |  "    2    " |
  | Bire              32 litres   | 3 liv. 6 sch. " d.|   "    "   "    | 2    "   "  |  1    "    " |
  | Boeuf sal                     | "     12      "   |   "    "   "    | "    8   "  |  "    2    " |
  | Farine                         | "      3      "   |   "    "   "    | "    "   6  |  "    "    3 |
  | Huile d'olives                 | 4      4      "   |   "    "   "    | 2    "   "  |  1    "    " |
  | Huile de baleine               |26     12      "   |   "    "   "    | 6    "   "  |  "    "    " |
  | Bois de construction           | 3      "      "   |   "   10   "    | 1    5   "  |  "    "    1 |
  | Cuirs              le quintal  | "      4      8   |   "    "   "    | "    2   "  |  "    1    " |
  | Souliers de femmes la douzaine | "     18      "   |   "    "   "    | "    8   "  |  "    4    " |
  | Bottes                         | 2     14      "   |   "    "   "    | 1    5   "  |  "   12    " |
  | Souliers d'hommes              | 1      4      "   |   "    "   "    | "   12   "  |  "    6    " |
  | Gants, rduction 50 p.  100    | "      "      "   |   "    "   "    | "    "   "  |  "    "    " |
  | Goudron             12 barils  | "     15      "   |   "    "   "    | "    6   "  |  "    3    " |
  | Trbenthine                   | "      4      4   |   "    "   "    | "    1   "  |  "    "    6 |
  | Caf                           | "      1      3   |   "    6   "    | "    8   "  |  "    "    4 |
  | Suif               le quintal  | "      3      2   |   "    1   "    | "    3   2  |  "    "    3 |
  | Riz              3 hectolitres | 1      "      "   |   "    "   "    | "    3   "  |  "    "    1 |
  +--------------------------------+-------------------+-----------------+-------------+--------------+

  +------------------+-------------------+-------------------+
  | PRIX DU FROMENT. | NOUVELLE CHELLE. | ANCIENNE CHELLE. |
  +------------------+-------------------+-------------------+
  | sch. le quarter. |       sch.        |    sch. d.        |
  |       73         |        1          |       1 "         |
  |       72         |        2          |       2 8         |
  |       71         |        3          |       6 8         |
  |       70         |        4          |      10 8         |
  |       69         |        5          |      13 8         |
  |       68       } |                 { |      16 8         |
  |       67       } |        6        { |      18 8         |
  |       66         |                   |      20 8         |
  |       65         |        7          |      21 8         |
  |       64         |        8          |      22 8         |
  |       63         |        9          |      23 8         |
  |       62         |       10          |      24 8         |
  |       61         |       11          |      25 8         |
  |       60         |       12          |      26 8         |
  |       59         |       13          |      27 8         |
  |       58         |       14          |      28 8         |
  |       57         |       15          |      29 8         |
  |       56         |       16          |      30 8         |
  |       55         |       17          |      31 8         |
  |       54       } |                 { |      32 8         |
  |       53       } |       18        { |      33 8         |
  |       52         |       19          |      34 8         |
  |       51         |       20          |      35 8         |
  +------------------+-------------------+-------------------+

Le ministre Peel ne s'est pas arrt dans cette voie.

Dans la sance du 1er mai 1844, le chancelier de l'chiquier a
annonc que le but immdiat qu'on s'tait propos, celui de rtablir
l'quilibre des finances, avait t atteint. Les recettes du dernier
exercice ont dpass les prvisions; les dpenses, au contraire,
sont demeures au-dessous, en sorte que l'administration peut
disposer d'un boni de 2,370,600 liv. sterl.

En consquence il propose:

1 D'abolir intgralement les droits sur les laines trangres;

2 D'abolir intgralement les droits sur les vinaigres;

3 De rduire les droits sur les cafs trangers de 8  6 d., le
droit sur le caf colonial restant  4 d.--La _protection_ tombe
ainsi de 2 d.;

4 De rduire les droits sur les sucres trangers provenant du
travail libre (_foreign free-grown sugar_) de 63  34 sch. le
quintal, le droit sur le sucre colonial restant  24 sch.--La prime
en faveur des colonies, ou la protection, tombe ainsi de 39  10
sch., ou des trois quarts;

5 D'abaisser les droits sur plusieurs autres articles, verrerie,
raisins de Corinthe, et les taxes sur les primes d'assurances
maritimes. Ces diverses rductions doivent laisser un dficit au
trsor de 400,000 liv. sterl., et rduire par consquent le boni de
2,400,000 liv. sterl.  2 millions.

Si l'on ajoute  cela la rforme de la Banque et la conversion des
rentes, on reconnatra que la prsente session du Parlement n'a pas t
tout  fait perdue pour l'avenir conomique de la Grande-Bretagne, mme
sous l'administration qui n'est arrive au pouvoir que pour modrer
l'esprit de rforme.

Et si l'on veut bien se rappeler que, contrairement  tous les
prcdents, les vainqueurs de la Chine et du Scind n'ont stipul
pour eux, dans ces pays, aucun avantage commercial qui ne s'tende 
toutes les nations du monde, il faudra bien convenir que la doctrine
de la libert des changes a d faire des progrs en Angleterre pour
amener de tels rsultats.

On est surpris, il est vrai, que le gouvernement anglais pouvant
disposer d'un excdant de recettes de 2,400,000 liv. sterl., il
n'accorde des modrations de droits que jusqu' concurrence de
400,000 liv. sterl. Voici comment M. Goulburn s'exprime  ce sujet:

Je n'hsite pas  dire que, dans le moment actuel, je ne suis pas
encore fix sur les rsultats de la rduction de droits opre en
1842. Il est hors de doute que lorsque l'on considre la liste des
articles et la consommation croissante, qui s'est manifeste sur
presque tous, on est fond  concevoir les plus grandes esprances.
Sur les trente-trois principaux articles qui ont t rduits, il n'y
en a que cinq dont la consommation a diminu. Sur tous les autres,
il y a eu une augmentation plus ou moins prononce. J'espre donc
dans l'issue de cette exprience; mais la Chambre ne doit pas perdre
de vue que la ncessit de donner aux approvisionnements le temps de
s'couler n'a permis au nouveau tarif d'entrer en plein exercice que
vers le milieu de l'anne dernire. L'exprience n'est donc pas
complte, et je ne saurais prendre sur moi, d'aprs un essai d'aussi
courte dure, de prjuger les vues du Parlement dans le cours de la
prochaine session, surtout alors que la taxe sur le revenu
(_income-tax_) devra tre prise en considration. Dans de telles
circonstances, je pense qu'il sera vident pour tous que j'aurais
agi d'une manire inconsidre et mme dloyale, si j'avais engag
la Chambre  voter, ds aujourd'hui, de plus fortes rductions, qui
n'auraient eu d'autre rsultat que de l'empcher d'agir, l'anne
prochaine, en parfaite connaissance de cause.

Ainsi le cabinet rserve 2 millions sterling, sur l'excdant de
revenu dj ralis, pour les runir  l'excdant prvu du prsent
exercice, afin de pouvoir, ds la prochaine session, soit supprimer
l'_income-tax_, soit marcher rsolument dans la carrire de la
rforme commerciale. Je dois ajouter que c'est l'opinion gnrale,
en Angleterre, que le ministre usera de la facult qui lui a t
accorde de prlever l'_income-tax_ pendant cinq ans au lieu de
trois, et qu'il mettra ce dlai  profit pour achever, autant du
moins que cela entre dans ses vues, l'oeuvre qu'il a entreprise.

De l'examen que je viens de faire de la politique suivie en
Angleterre, depuis Huskisson jusqu' ce moment, et de l'espce
d'engagement contract le 1er mai dernier par le chancelier de
l'chiquier, je crois qu'on peut conclure que le Royaume-Uni
_s'avance d'anne en anne vers le rgime de la libert_. C'est la
seconde proposition que j'avais  tablir; mais afin qu'on ne soit
pas port  s'exagrer la libralit de l'oeuvre des torys, non plus
qu' en mconnatre l'importance, je crois devoir faire suivre cet
expos de quelques rflexions.

Quelle diffrence caractrise la politique de Peel et celle de
Russell? Comment le ministre whig est-il tomb pour avoir propos
une rforme qu'accomplissent ceux qui l'ont renvers? C'est une
question qui se prsentera naturellement  l'esprit, dans l'tat
d'ignorance o la presse tient systmatiquement le public franais
sur les affaires de l'Angleterre.

Le plan adopt par sir R. Peel rpond  deux penses: la premire,
c'est de relever le revenu public par l'accroissement de la
consommation; la seconde, de mnager, autant que possible, les
intrts aristocratiques et coloniaux. Soulager les masses, dans la
mesure ncessaire pour rtablir l'quilibre des finances,
n'abandonner du monopole que ce qui est indispensable pour atteindre
ce but; telle est la tche que le ministre accomplit du
consentement des torys. On conoit que la situation de la
Grande-Bretagne commandait si imprieusement de mettre un terme au
dficit annuel du budget, que les torys eux-mmes se soient vus
forcs de laisser entamer le monopole.

Mais naturellement ils ont exig du ministre qu'il en retnt tout
ce qu'il est possible d'en retenir. Aussi sir R. Peel n'a pas song
 tablir l'_impt foncier_; et il n'a touch que d'une manire
illusoire  la protection dont jouissent les crales, c'est--dire
les seigneurs terriens.

Quant aux colonies, la protection leur est continue et semble mme
leur promettre un nouvel avenir. Il est vrai que le _nivellement_
tend  s'tablir pour le sucre, le caf et ce qu'on nomme les
denres tropicales; il est vrai encore que les droits ont t
abaisss sur une foule d'objets de provenance trangre et dans une
forte proportion; mais ils ont t abaisss, pour les objets
similaires provenant des colonies, dans une proportion encore plus
forte, en sorte que la protection subsiste toujours en principe et
en fait. Un exemple fera comprendre ce mcanisme.

  BOIS DE CONSTRUCTION

    Du Canada.           De la Baltique.    Proportion.

  Tarif ancien.   10 sch.   55 sch.       1 contre 5-1/2.
  Tarif Russell.  20        50            1 contre 2-1/2.
  Tarif Peel.      1        25            1 contre 25.

Ainsi, quoique le bois de la Baltique ait subi une rduction plus
forte mme que celle que proposait lord John Russell, cependant la
protection en faveur du Canada n'en est pas altre; bien au
contraire, car sir Robert a en mme temps dgrv le bois colonial,
tandis que lord Russell voulait l'lever. Cet exemple montre
clairement par quel artifice le cabinet tory a su concilier
l'intrt du consommateur et celui des colons.

Il suit de l que sir Robert Peel est en mesure de refuser aux
colonies la libert du commerce. Nous vous conservons la
protection, leur dit-il, par d'autres chiffres, mais d'une manire
tout aussi efficace. Les whigs, au contraire, entraient dans la
voie de l'affranchissement. Ils disaient aux colonies: Le
Royaume-Uni cesse d'tre votre acheteur forc, mais aussi il ne
prtend plus tre votre vendeur exclusif; que chacun de nous se
pourvoie selon ses intrts et ses convenances. Il est clair que
c'tait la rupture du contrat social. La mtropole devenait libre de
recevoir du bois, du sucre, du caf d'ailleurs que des colonies; les
colonies devenaient libres de recevoir de la farine, des draps, des
toiles, du papier, des soieries d'ailleurs que de l'Angleterre.

Le projet des whigs renfermait donc une pense grande, fconde,
humanitaire, qu'on regrette de ne pas retrouver, du moins au mme
degr, dans la rforme excute par les torys, d'autant que sir
Robert Peel avait fait pressentir qu'il s'emparait de cette pense,
quand il avait plac son systme sous le patronage de ces mmorables
paroles: Il faut arriver  ce que tout Anglais soit libre d'acheter
et de vendre au march le plus avantageux! _Every Englishman must
be allowed to buy in the cheapest market, and to sell in the
dearest._ (_Speech on the tariff_, 10 mai 1842.) Principe dont il
s'carte, puisqu'il oblige les Anglais et leurs colons d'acheter et
de vendre dans des marchs _forcs_.

Telle est la diffrence qui signale les deux rformes que nous
comparons; mais quoique celle des torys soit moins radicale et
sociale que celle des whigs, il est pourtant certain qu'elle procde
constamment _par voie de dgrvement_, et c'en est assez pour
justifier la proposition que j'avais  tablir.

Quand j'ai parl de la France, j'ai dit que ce n'est pas par quelques
actes du gouvernement, mais par les exigences de l'opinion publique
qu'il fallait surtout apprcier les tendances des peuples et l'avenir
qu'ils se prparent. Or, en matire de douanes, de l'autre ct comme de
ce ct du dtroit, il est facile de voir que l'initiative ministrielle
est force par la puissance de l'opinion. Ici, elle rclame des
protections, et le pouvoir rend des ordonnances restrictives. L, elle
demande la libert, et le pouvoir opre les rformes du 26 juin 1842 et
du 1er mai 1844; mais il s'en faut bien que ces mesures incompltes
satisfassent le voeu public, et comme il y a en France des comits
manufacturiers qui tiennent les ministres sous leur joug, il y a en
Angleterre des associations qui entranent l'administration dans la voie
de la libert. Les manoeuvres secrtes et corruptrices de comits,
organiss pour le triomphe d'intrts particuliers, ne peuvent nous
donner aucune ide de l'action franche et loyale qu'exerce en
Angleterre l'_association pour la libert du commerce_[43], cette
association puissante qui dispose d'un budget de 3 millions, qui, par la
presse et la parole, fait pntrer dans toutes les classes de la
communaut les connaissances conomiques, qui ne laisse ignorer 
personne le mal ni le remde, et qui nanmoins paralyse entre les mains
des opprims toute arme que n'autorisent pas l'humanit et la
religion.--Je n'entrerai pas ici dans des dtails sur cette association
dont la presse parisienne nous a  peine rvl l'existence. Je me
contenterai de dire que son but est l'abolition complte, immdiate de
tous les monopoles, de toute protection en faveur de la proprit, de
l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation, en un
mot, la libert illimite des changes, en tant que cela dpend de la
lgislation anglaise et sans avoir gard  la lgislation des autres
peuples!--Pour faire connatre l'esprit qui l'anime, je traduirai un
passage d'un discours prononc  la sance du 20 mai dernier par M.
George Thompson.

         [Note 43: Cette association s'intitule _Anti-corn law
         league_, parce qu'elle s'attaque principalement  la loi des
         crales; qui est la clef de vote du systme protecteur.
         Mais je ne crains pas qu'aucune personne connaissant le but
         de cette socit m'accuse d'avoir mal traduit ce titre par
         ces mots: _Association pour l'affranchissement du commerce._]

C'est un beau spectacle que de voir une grande nation presque
unanime poursuivant un but tel que celui que nous avons en vue, par
des moyens aussi parfaitement conformes  la justice universelle que
ceux qu'emploie l'_Association_. En 1826, le secrtaire d'tat, qui
occupe aujourd'hui le ministre de l'intrieur, fit un livre pour
persuader aux monopoleurs de renoncer  leurs privilges; et il les
avertissait que s'ils ne s'empressaient de cder et de sacrifier
leurs intrts privs  la cause des masses, le temps viendrait o,
dans ce pays, comme dans un pays voisin, le peuple se lverait dans
sa force et dans sa majest, et balayerait, de dessus le sol de la
patrie, et leurs honneurs et leurs titres, et leurs distinctions, et
leurs richesses mal acquises. Qu'est-ce qui a dtourn, qu'est-ce
qui dtourne encore cette catastrophe dont l'ide seule fait reculer
d'horreur? qu'est-ce qui en prservera notre pays, quelque longue
que soit la lutte actuelle? C'est l'_intervention de l'Association
pour la libert du commerce_, avec son action purement morale,
intellectuelle et pacifique, rassemblant autour d'elle et
accueillant dans son sein les hommes de la moralit la plus pure,
non moins attachs aux principes du christianisme qu' ceux de la
libert, et dcids  ne poursuivre leur but, quelque glorieux qu'il
soit, que par des moyens dont la droiture soit en harmonie avec la
cause qu'ils ont embrasse. Si l'ignorance, l'avarice et l'orgueil
se sont unis pour retarder le triomphe de cette cause sacre, une
chose du moins a lieu de nous consoler et de soutenir notre courage,
c'est que chaque heure de retard est employe par dix mille de nos
associs  rpandre les connaissances les plus utiles dans toutes
les classes de la communaut. Je ne sais vraiment pas, s'il tait
possible de supputer le bien qui rsulte de l'_agitation_ actuelle,
je ne sais pas, dis-je, s'il ne prsenterait pas une ample
compensation au mal que peuvent produire, dans le mme espace de
temps, les lois qu'elle a pour objet de combattre.--Le peuple a t
clair, la science et la moralit ont pntr dans la multitude; et
si le monopole a empir la condition physique des hommes,
l'association a lev leur esprit et donn de la vigueur  leur
intelligence: Il semble qu'aprs tant d'annes de discussion, les
faits et les arguments doivent tre puiss. Cependant nos auditeurs
sont toujours plus nombreux, nos orateurs plus fconds, et tous les
jours ils exposent les principes les plus abstraits de la science
sous les formes les plus varies et les plus attrayantes. Quel
homme, attir dans ces meetings par la curiosit, n'en sort pas
meilleur et plus clair? Quel immense bienfait pour le pays que
cette association! Pour moi, je suis le premier  reconnatre tout
ce que je lui dois, et je suppose qu'il n'est personne qui ne se
sente sous le poids des mmes obligations. Avant l'existence de la
_Ligue_, avais-je l'ide de l'importance du grand principe de la
libert des changes? l'avais-je considr sous tous ses aspects?
avais-je reconnu aussi distinctement les causes qui ont fait peser
la misre, rpandu le crime, propag l'immoralit parmi tant de
millions de nos frres? Savais-je apprcier, comme je le fais
aujourd'hui, toute l'influence de la libre communication des peuples
sur leur union et leur fraternit? Avais-je reconnu le grand
obstacle au progrs et  la diffusion par toute la terre de ces
principes moraux et religieux, qui font tout  la fois la gloire,
l'orgueil et la stabilit de ce pays? Non, certainement non! D'o
est sorti ce torrent de lumire? de l'_association pour la libert
du commerce_. Ah! c'est avec raison que les amis de l'ignorance et
de la compression des forces populaires s'efforcent de renverser la
_Ligue_, car sa dure est le gage de son triomphe, et plus ce
triomphe est retard, plus la vrit descend dans tous les rangs et
s'imprime dans tous les coeurs. Quand l'heure du succs sera
arrive, il sera dmontr qu'il est d tout entier  la puissance
morale du peuple. Alors ces vivaces nergies, devenues inutiles 
notre cause, ne seront point perdues, dissmines ou inertes; mais,
j'en ai la confiance, elles seront convoques de nouveau,
consolides et diriges vers l'accomplissement de quelque autre
glorieuse entreprise. Il me tarde de voir ce jour, par cette raison
entre autres que la lumire, qui a t si abondamment rpandue dans
le pays, a rvl d'autres maux et d'autres griefs que ceux qui nous
occupent aujourd'hui.... Htons donc le moment o, vainqueurs dans
cette lutte, sans que notre victoire ait cot une larme  la veuve
et  l'orphelin, nous pourrons diriger vers un autre objet cette
puissante arme qui s'est leve contre le monopole, et conduire  de
nouveaux triomphes un peuple qui aura tout  la fois obtenu le juste
salaire de son travail et fait l'preuve de sa force morale. Nous
faisons une exprience dont le monde entier profitera. Nous
enseignons aux hommes civiliss de tous les pays comment on triomphe
sans intrigue, sans transaction, sans crime et sans remords, sans
verser le sang humain, sans enfreindre les lois de la socit et
encore moins les commandements de Dieu.

Tel est le but, tel est l'esprit de l'association. On ne sera pas
surpris des vives lumires qu'elle a rpandues en Angleterre, si
l'on veut bien se rappeler que la question de la libert du commerce
touche  tous les grands problmes de la science conomique:
distribution des richesses, pauprisme, colonies, et  un grand
nombre de difficults politiques; car c'est le monopole qui sert de
base  l'influence aristocratique,  la prpondrance de l'glise
tablie, au systme de conqutes et d'envahissements qui a prvalu
dans les conseils de la Grande-Bretagne, au dveloppement exagr de
forces navales que cette politique exige, enfin  la haine et  la
mfiance des peuples qu'elle ne peut manquer de susciter.

Je crois avoir tabli que la France et l'Angleterre suivent, en
matire de douanes, une politique oppose. C'est le moment
d'examiner la question que je posais en commenant:

Quelles seront, sur la prosprit, la scurit et la moralit des
deux nations, les consquences logiques de l'tat de choses dans
lequel chacune d'elles aspire  se placer?


 III.--Je n'examinerai pas longuement les effets compars de la
libert et du monopole sur la _prosprit_ des nations. Les coles
politiques modernes paraissent se proccuper beaucoup moins de
_prosprit_ que de _prpondrance_, comme si la prpondrance
pouvait tre considre comme autre chose qu'un moyen (et souvent
un moyen trompeur). de prosprit, et comme si la prosprit d'un
peuple n'tait pas un des fondements de sa prpondrance.
D'ailleurs,  quoi bon dmontrer ce qui est vident de soi? Que
l'isolement commercial de la France doive la placer, sous le rapport
des richesses, dans des conditions d'infriorit vis--vis de
l'Angleterre, cela peut-il tre l'objet d'un doute?

L'Angleterre, on le sait, a des capitaux abondants que l'industrie
emprunte  un taux trs-modr; elle possde les deux principaux
instruments du travail, la houille et le fer, des ports nombreux,
des moyens de communication rapides, de puissantes institutions de
crdit, une race d'entrepreneurs pleins d'audace, de prudence et de
tnacit, un nombre immense d'ouvriers habiles dans tous les genres,
un gouvernement qui procure au travail la plus complte scurit, un
climat tempr, favorable au dveloppement des forces humaines. La
seule chose qui neutralise tant et de si puissants avantages, c'est,
d'une parti la chert des subsistances, et par suite l'lvation du
prix de la main-d'oeuvre, et d'autre part, l'irritation, la haine
sourde qui existe entre les diverses classes, consquence du
monopole que les unes exercent sur les autres.

Mais quand l'Angleterre aura achev sa rforme commerciale, quand
ses douanes, au lieu d'tre un instrument de protection, ne seront
plus qu'un moyen de prlever l'impt, quand elle aura renvers la
barrire qui la spare des nations, alors les moyens d'existence
afflueront de tous les points du globe vers cette le privilgie,
pour s'y changer contre du travail manufacturier. Les froments de
la mer Noire, de la Baltique et des tats-Unis s'y vendront  12 ou
14 fr. l'hectolitre; le sucre du Brsil et de Cuba  15 ou 20
centimes la livre, et ainsi du reste. Alors l'ouvrier pourra bien
vivre en Angleterre avec un salaire gal et mme infrieur, dans un
cas urgent,  celui que recevront les ouvriers du continent, et
particulirement les ouvriers franais forcs, par notre
lgislation, de distribuer en primes aux monopoleurs la moiti
peut-tre de leurs modiques profits. Quel moyen nous restera-t-il de
soutenir la lutte, alors que capitaux, houille, fer, transports,
impts, main-d'oeuvre, tout reviendra plus cher au fabricant
franais; alors que les navires trangers, soumis  des droits
protecteurs de navigation, seront rduits  venir _sur lest_
chercher nos produits dans nos ports, et que nos propres btiments,
privs, par la prohibition, de tous moyens de faire des chargements
de retour, seront forcs de faire supporter _double fret_  nos
exportations?

En mme temps que, par le bon march des subsistances, les classes
ouvrires d'Angleterre seront mises  mme d'tendre le cercle de
leurs consommations, on verra s'apaiser le sentiment d'irritation
qui les anime, d'abord parce qu'elles jouiront de plus de bien-tre,
ensuite parce qu'elles n'auront plus de griefs raisonnables contre
les autres classes de la socit.

Les choses suivront chez nous une marche diamtralement oppose.

Le but immdiat de la _protection_ est de favoriser le _producteur_.--Ce
que celui-ci demande, c'est le _placement avantageux_ de son
produit.--Le placement avantageux d'un produit dpend de sa
_chert_,--et la _chert_ provient de la _raret_.--Donc la protection
aspire  oprer la raret.--C'est sur la _disette des choses_ qu'elle
prtend fonder le _bien-tre des hommes_.--_Abondance_ et _richesse_
sont  ses yeux deux choses qui s'excluent, car l'abondance fait le bon
march, et le bon march, s'il profite au consommateur, importune le
producteur dont la protection se proccupe exclusivement.

En persvrant dans ce systme, nous arrivons donc  _lever le
prix_ de toutes choses. Dira-t-on que le _bon march_ peut revenir
par la seule concurrence des producteurs nationaux? Ce serait
supposer qu'ils travaillent dans des conditions aussi favorables que
les producteurs trangers; ce serait dclarer l'inutilit de la
protection. Mais le rgime restrictif, loin de prsupposer cette
_galit de conditions_, aspire  la produire, et ici je dois faire
remarquer un abus de mots qui conduit  de graves erreurs.--Ce ne
sont pas les _conditions de production_, mais les _conditions de
placement_ que la protection galise. Un droit lev peut bien faire
que les oranges mries par la chaleur artificielle de nos serres _se
vendent_ au mme prix que les oranges mries par le soleil de
Lisbonne. Mais il ne peut pas faire que les conditions de production
soient gales en France et en Portugal.--Ainsi, _chert_, _raret_,
sont les consquences ncessaires de la protection, toutes les fois
que la protection a des consquences quelconques.

Partant de ces donnes, il est facile de voir ce qui arrivera si la
France persvre dans le rgime restrictif, pendant que l'Angleterre
s'avance vers la libert des changes.

Dj une foule de produits anglais sont  plus bas prix que les ntres,
puisque nous sommes rduits  les exclure.  mesure que la libert
produira en Angleterre ses effets naturels, le _bon march_ de tous les
objets de consommation;  mesure que la restriction produira en France
ses consquences ncessaires, la _raret_, la _chert_ des moyens de
subsistance, cette distance entre les prix des produits similaires ira
toujours s'agrandissant, et il viendra un moment o les droits actuels
seront insuffisants pour _rserver_  nos producteurs le march
national. Il faudra donc les lever, c'est--dire chercher le remde
dans l'aggravation du mal.--Mais en admettant que la lgislation puisse
toujours dfendre notre march, elle est au moins impuissante sur les
marchs trangers, et nous en serons infailliblement vincs, le jour,
peu loign, je le crois, o les les Britanniques se seront dclares
_port franc_ dans toute la force du mot. Alors,  beaucoup d'avantages
naturels sous le rapport manufacturier, les Anglais joindront celui
d'avoir la main-d'oeuvre  bas prix, car le pain, la viande, le
combustible, le sucre, les toffes et tout ce que consomme la classe
ouvrire, se vendra en Angleterre  peu prs au mme taux que dans les
divers pays du globe o ces objets sont au moindre prix. Nos produits
fabriqus, chasss de partout par cette concurrence invincible, seront
donc refouls dans nos ports et nos magasins; il faudra les laisser
pourrir ou les _vendre  perte_. Mais vendre  perte ne peut tre l'tat
permanent de l'industrie. Il faudra donc opter: ou arrter la
fabrication, ou rduire le taux des salaires. L'un de ces partis
facilitera l'autre. Plus il se fermera d'ateliers, plus la place
regorgera d'ouvriers sans pain et sans emploi, qui se feront concurrence
les uns aux autres, et loueront leurs bras au rabais, jusqu' ce que
soit atteinte cette dernire limite de privations et de souffrances au
del de laquelle il n'est plus possible  l'homme de subsister.--Je ne
veux pas m'tendre ici sur les dangers d'un tel tat de choses, au point
de vue de l'ordre, de la scurit intrieure, non plus que sous le
rapport de la criminalit toujours si troitement lie  la misre; je
me borne  la question conomique.--La classe laborieuse sera donc
rduite  retrancher sur toutes ses consommations dj si restreintes;
ds lors, et je prie de remarquer ceci, ce ne sont plus les dbouchs,
extrieurs que nous aurons perdus, mais encore ces dbouchs rciproques
que nos industries s'ouvrent les unes aux autres. Les classes
manufacturires ne feront aucun retranchement sur le pain, la viande, le
vtement, qui ne nuise aux classes agricoles; et celles-ci ne sauraient
souffrir sans que la raction soit sentie par les classes
manufacturires. Le Nord ruin demandera moins de vins et de soieries au
Midi, le Midi appauvri se passera dans une forte proportion des draps
et des cotonnades du Nord. C'est ainsi que le dnment, la privation, et
sans doute aussi les passions mauvaises et dangereuses, s'tendront sur
tous les points du territoire et sur toutes les classes de la socit.

Je ne doute pas qu'on ne s'efforce de jeter du ridicule sur ces
tristes prvisions. Mais peut-on raisonnablement accuser d'aspirer
au rle de _prophte_ l'crivain qui se borne  exposer les
consquences ncessaires du fait sur lequel il raisonne?--Et aprs
tout, quelle est ma conclusion? que nous marchons vers le
_dnment_. Or, c'est l non-seulement l'_effet_, mais encore, nous
l'avons vu, le _but avou_ de la protection, car elle ne prtend pas
aspirer  autre chose qu' favoriser le producteur, c'est--dire 
produire lgislativement la _chert_. Or, chert, c'est raret;
raret, c'est l'oppos d'abondance; et l'oppos d'abondance, c'est
le _dnment_.

Et puis, est-il vrai ou n'est-il pas vrai que, mme en ce moment o
une lgislation vicieuse tient en Angleterre les moyens de
subsistance  haut prix, notre industrie lutte pniblement contre
celle des Anglais? Si cela est vrai, que sera-ce donc quand cette
lgislation rforme aura fait disparatre, de leur ct, cette
cause d'infriorit relative? Si cela n'est pas vrai, si nous sommes
sans rivaux, si nous jouissons des conditions de production les plus
favorables, sur quoi se fonde la protection? qu'a-t-elle  dire pour
sa justification?


 IV.--_Scurit._--On peut dire qu'un peuple dont l'existence
repose sur le systme colonial et sur des possessions lointaines n'a
qu'une prosprit prcaire et toujours menace, comme tout ce qui
est fond sur l'injustice. Une conqute excite naturellement contre
le vainqueur la _haine_ du peuple conquis, l'_alarme_ chez ceux qui
sont exposs au mme sort, et la _jalousie_ parmi les nations
indpendantes. Lors donc que, pour se crer des dbouchs, une
nation a recours  la violence, elle ne doit point s'aveugler: il
faut qu'elle sache qu'elle soulve au dehors toutes les nergies
sociales, et elle doit tre prpare  tre toujours et partout la
plus forte, car le jour o cette supriorit serait seulement
incertaine, ce jour-l serait celui de la raction.--En relchant le
lien colonial, l'Angleterre ne travaille donc pas moins pour sa
scurit que pour sa prosprit, et (c'est l du moins ma ferme
conviction) elle donne au monde un exemple de modration et de bon
sens politique qui n'a gure de prcdent dans l'histoire. Cette
nation a longtemps cherch la grandeur dans des envahissements
successifs, et elle a possd jusqu'ici la condition essentielle de
cette politique, la supriorit navale. Pour qu'elle pt tre
justifie de persvrer dans ce systme, il faudrait deux choses: la
premire, qu'il ft favorable  ses vrais intrts; la seconde, que
la suprmatie des mers ne pt jamais lui tre arrache. Mais, d'une
part, les connaissances conomiques ont fait assez de progrs en
Angleterre pour que le systme colonial y soit jug, au point de vue
de la prosprit de la mtropole; et il est peu d'Anglais qui ne
sachent fort bien que le commerce avec les tats libres est plus
avantageux que les changes avec les colonies. D'une autre part,
tre toujours le plus fort est une lourde obligation.  mesure que
les autres peuples grandissent, il faut que l'Angleterre accroisse
la masse de forces vives, de capitaux, de travail humain qu'elle
soustrait  l'industrie pour les consacrer  la marine, et il doit
arriver un moment o l'emploi improductif de tant de ressources
dpasse de beaucoup les profits du commerce colonial, en les
supposant mme tels qu'on se plat  les imaginer.--Il y a donc, de
la part de l'Angleterre, une sagesse profonde, une prudence
consomme  dissoudre graduellement le contrat colonial,  rendre et
 recouvrer l'indpendance,  se retirer  temps d'un ordre de
choses violent et par cela mme dangereux, prcaire, gros d'orages
et de temptes, et qui, aprs tout, dtruit et prvient plus de
richesses qu'il n'en cre. Sans doute, il en cotera  l'orgueil
britannique de se dpouiller de cette ceinture de possessions
chelonnes sur toutes les grandes routes du monde. Il en cotera
surtout  l'aristocratie, qui, par les places qu'elle occupe dans
les colonies, dans les armes et dans la marine, recueille cette
large moisson d'impts, qu'un tel systme oblige  faire peser sur
les classes laborieuses. Mais derrire les torys, il y a les whigs;
derrire les whigs, il y a le peuple qui paye et qui souffre; il y a
la _Ligue_ qui lui apprend pourquoi il souffre et pourquoi il paye;
il y a le coeur humain qui, pour faire triompher le _juste_, n'a
besoin que d'apercevoir sa connexit avec l'_utile_; et il est
permis d'esprer qu'un faux orgueil national, une prosprit factice
et ingale ne lutteront pas longtemps contre les forces combines de
l'intrt, de la justice et de la vrit. La _Ligue_ le proclame
tous les jours et sous toutes les formes, ce qu'on nomme la
puissance britannique, en tant qu'elle repose sur la violence,
l'oppression et l'envahissement, outre les prils qu'elle tient
suspendus sur l'empire, ne lui donne pas ces richesses qu'elle
semble promettre et qu'il trouvera dans la libert des relations
internationales, si du moins on appelle richesses l'abondance des
choses et leur quitable rpartition.

Ainsi, en se dlivrant du gigantesque fardeau de ses colonies, non
point en ce qui touche des relations de libre change, de
fraternit, de communaut de race et de langage, mais en tant que
possessions courbes avec la mtropole sous le joug d'un monopole
rciproque, l'Angleterre, je le rpte, travaille autant pour sa
scurit que pour sa prosprit. Aux sentiments de haine, d'envie,
de mfiance et d'hostilit que son ancienne politique avait sems
parmi les nations, elle substitue l'amiti, la bienveillance et cet
inextricable rseau de liens commerciaux qui rend les guerres  la
fois inutiles et impossibles. Elle se replace dans une situation
naturelle, stable, qui, en favorisant le dveloppement de ses
ressources industrielles, lui permettra d'allger le faix des taxes
publiques.

N'est-il pas  craindre que le rgime protecteur n'engage la France
dans cette voie dangereuse d'o l'Angleterre s'efforce de
sortir?--Je l'ai dj dit en commenant, il y a connexit ncessaire
entre la protection et les colonies. tablir cette connexit,
exposer toutes les consquences qui en drivent, au point de vue de
la scurit, ce serait dpasser de beaucoup les limites dans
lesquelles je suis forc de me renfermer; je me bornerai  quelques
aperus.

 mesure que nos dbouchs se fermeront au dehors, par l'effet de
notre lgislation restrictive, nous nous attacherons plus fortement
aux dbouchs coloniaux. Nous renforcerons autant que possible notre
monopole  la Martinique,  la Guadeloupe, en Algrie; nous suivrons
la politique dont le germe est contenu dans l'ordonnance qui exclut
les tissus anglais de l'Afrique franaise. Mais, sous peine de
n'tre que les oppresseurs de nos colons, de n'exciter en eux que le
mcontentement et la haine, il faudra bien que les faveurs soient
rciproques; il faudra bien que nous repoussions aussi de nos
marchs toute production du dehors qui pourra nous tre fournie, _
quelque prix que ce soit_, par l'Algrie; et nous serons ainsi
amens  rompre le peu de relations qui nous lient encore avec les
nations trangres.

Dans cette substitution de _marchs rservs_  des _marchs
libres_, la perte sera vidente. Nos Antilles ne sauraient nous
offrir un dbouch gal  celui de tous les pays o crot la canne 
sucre. Quand nous aurons exclu le coton, les soies, les laines
trangres, pour protger l'Algrie, le dbouch que nous nous
serons rserv en Afrique sera loin, bien loin de compenser celui
que nous aurons perdu aux tats-Unis, en Italie, en Espagne; et nous
serons plus engorgs que jamais. Il faudra donc marcher  la
conqute de dbouchs nouveaux, de _dbouchs rservs_,
c'est--dire de nouvelles colonies. Nous convoitons Hati,
Madagascar, que sais-je?

Ainsi, nous cimenterons, nous largirons le systme des colonies _
monopoles rciproques_, au moment mme o il sera rejet par le pays
qui l'a le plus expriment. Mais on ne fait pas de conqutes sans
provoquer des haines. Aprs avoir prlev sur nous-mmes d'immenses
capitaux, pour solder au loin des consommateurs, il nous faudra en
prlever de plus immenses encore pour nous prmunir contre l'esprit
d'hostilit que nous aurons fait natre. Jamais nous ne saurons
augmenter assez nos forces de terre et de mer, et plus nous aurons
ananti, au sein de notre population, la facult de produire, plus
nous serons forcs de l'accabler de tributs et d'entraves. Se
peut-il concevoir une politique plus insense? Quoi! lorsque
l'Angleterre s'effraye de sa puissance coloniale, elle qui a tant de
vaisseaux pour la maintenir, lorsqu'elle reconnat que cette
puissance est artificielle, injuste, pleine de prils, quand elle
comprend que ce systme d'envahissement compromet la paix du monde,
provoque des ractions, force tous les peuples  se tenir toujours
prts  prendre part  une conflagration gnrale, et tout cela,
non-seulement sans profit, pour elle, mais encore au dtriment de
son industrie et du bien-tre de ses citoyens, quand enfin elle se
dgage volontairement, librement, par prudence pure et aprs mre
rflexion, de ces liens dangereux, pour se replacer dans une
situation naturelle, stable, sre et quitable, c'est alors que nous
voulons entrer dans cette voie funeste, nous qui proclamons tout
haut notre pnurie de vaisseaux et de marins; c'est alors que nous
prtendons crer de toutes pices et le systme colonial et le
dveloppement des forces navales qu'il exige! Et pourquoi? pour
substituer au march universel, qui serait  nous par la libert,
le dbouche de quelques les lointaines, dbouch forc, illusoire,
_achet deux fois_ par le double sacrifice que nous nous imposons
comme consommateurs et comme contribuables!

Ainsi le rgime prohibitif et le systme colonial, qui en est le
complment ncessaire, menacent notre indpendance nationale.--Un
peuple sans possessions au del de ses frontires a pour colonies le
monde entier, et cette colonie, il en jouit sans frais, sans
violence et sans danger. Mais lorsqu'il veut s'approprier des terres
lointaines, en rduire les habitants sous son joug, il s'impose la
ncessit d'tre partout le plus fort. S'il russit, il s'puise en
impts, se charge de dettes, s'entoure d'ennemis, jusqu' ce qu'il
renonce  sa folie, pourvu qu'on lui en donne le temps; c'est
l'histoire de l'Angleterre. S'il ne russit pas, il est battu,
envahi, dpouill de ses conqutes, charg de tributs; heureux s'il
n'est pas morcel et ray de la liste des nations!

On dira sans doute que j'ai fait intervenir les colonies pour
dtourner sur le rgime prohibitif des dangers dont il n'est pas
responsable. Mais ce rgime, considr en lui-mme, en dehors de
tout envahissement, ne suffit-il pas pour mettre les peuples en tat
d'hostilit permanente? Quel est le principe sur lequel il repose?
le voici: _Le proufict de l'un est le doumage de l'autre_
(Montaigne). Or, si la prosprit de chaque nation est fonde sur la
dcadence de toutes les autres, la guerre n'est-elle pas _l'tat
naturel_ de l'homme?

Si la _Balance du commerce_ est vraie en thorie; si, dans l'change
international, un peuple perd ncessairement ce que l'autre gagne;
s'ils s'enrichissent aux dpens les uns des autres, si le bnfice
de chacun est l'excdant de ses ventes sur ses achats, je comprends
qu'ils s'efforcent tous  la fois de mettre de leur ct la bonne
chance, _l'exportation_; je conois leur ardente rivalit, je
m'explique _les guerres de dbouchs_. Prohiber _par la force_ le
produit tranger, imposer  l'tranger par _la force_ le produit
national, c'est la politique qui dcoule logiquement du principe. Il
y a plus, le bien-tre des nations tant  ce prix, et l'homme tant
invinciblement pouss  rechercher le bien-tre, on peut gmir de ce
qu'il a plu  la Providence de faire entrer dans le plan de la
cration deux lois discordantes qui se heurtent avec tant de
violence; mais on ne saurait raisonnablement reprocher au fort
d'obir  ces lois en opprimant le faible, puisque l'oppression,
dans cette hypothse, est _de droit divin_ et qu'il est contre
nature, impossible, contradictoire que ce soit le faible qui opprime
le fort.

Aussi, s'il est quelque chose de vain et de ridicule dans le monde,
ce sont les dclamations, si communes dans nos journaux, contre le
despotisme commercial d'un pays voisin, lorsque nous agissons,
autant qu'il est en nous, d'aprs les mmes doctrines. Il n'y a que
les peuples qui reconnaissent le principe de la libert commerciale
qui soient en droit de s'lever contre tout ce qui porte atteinte 
cette libert.

Ce n'est pas la seule contradiction o nous entrane la doctrine
restrictive. Voyez les journaux parisiens. Sur deux phrases
consacres  ces matires, il y en a une pour prouver  la France
qu'elle a tout  _gagner_  repousser les produits trangers, et une
autre pour dmontrer aux trangers qu'ils ont tout  _perdre_ 
repousser nos produits, prchant ainsi la prohibition  leurs
concitoyens et la libert  la Belgique, aux tats Unis, au Mexique.
Comment des crivains qui se respectent peuvent-ils se ravaler  de
tels enfantillages? et n'est-ce pas le cas de leur demander avec
Basile: _Qui donc est-ce que l'on trompe en tout ceci?_

J'ai nomm le Mexique. Cette rpublique est un exemple du danger
auquel la prohibition expose la scurit et l'indpendance des
peuples. Pour avoir voulu _protger le travail national_, la voil
en ce moment en tat d'hostilit ouverte avec la France,
l'Angleterre et l'Union amricaine.--Elle a exagr le principe,
dit-on.--Que signifie cela? Si le principe est bon, on n'en saurait
faire une application trop absolue.

Si je voulais dmontrer par les faits la connexit qui existe entre
l'antagonisme commercial et l'antagonisme militaire, il me faudrait
rappeler l'histoire moderne tout entire. Qu'il me soit permis d'en
citer l'exemple contemporain le plus remarquable.

coutons Napolon. Ses paroles, ses actes, le souvenir des rsultats
qu'ils ont amens nous en apprendront plus que bien des volumes.

On me proposa le blocus continental; il me parut _bon_ et je
l'acceptai; il devait ruiner le commerce anglais. _En cela_, il a
mal fait son devoir, parce qu'il a produit, _comme toutes les
prohibitions_, un renchrissement, ce qui est toujours  l'avantage
du commerce.

Voil donc un systme qui est _bon_ parce qu'il _doit ruiner_ nos
rivaux; qui fait mal son devoir prcisment _en cela_; qui est par
sa nature tout _ l'avantage_ du commerce qu'il a pour objet de
ruiner; qui agit donc contrairement  son but. Quelle logomachie!

Les ports de mer (franais) taient ruins. Aucune force humaine ne
pouvait leur rendre ce que la Rvolution avait ananti. Il fallait
_donner une autre impulsion  l'esprit de trafic_. Il n'y avait pas
d'autre moyen que d'enlever aux Anglais le monopole de l'industrie
manufacturire, pour faire de cette industrie _la tendance gnrale_
de l'conomie de l'tat. Il fallait crer le systme continental; il
fallait ce systme et rien de moins, parce qu'il fallait donner _une
prime norme_ aux fabriques.

Voil bien le rgime prohibitif. Il aspire  donner _ l'esprit de
trafic_ (_travail_ et t une expression moins ddaigneuse et plus
juste) _une impulsion_ diffrente de celle qu'il reoit de son
propre intrt; et il ne veut pas voir que _la prime norme_ donne
au travail privilgi se prlve, non sur l'tranger, mais sur le
consommateur national.

Le fait a prouv en ma faveur.--(C'est un peu fort!) _J'ai dplac_
le sige de l'industrie, etc.--_J'ai t forc_ de porter le blocus
continental  l'extrme, parce qu'il avait pour but de faire
non-seulement du bien  la France, mais encore du mal 
l'Angleterre.

On voit ici le principe: _le bien de l'un, c'est le mal de l'autre_.
Mais on ne prtend pas sans doute l'appliquer sans rsistance de la
part de celui dont on veut faire le mal. Donc ce principe contient
la guerre. Voyez en effet:

Il fallait affermir le systme. Cette ncessit a influ sur la
politique de l'Europe, en ce qu'_elle a fait  l'Angleterre une
ncessit de poursuivre l'tat de guerre_. Ds ce moment aussi la
guerre a pris en Angleterre un caractre plus srieux. Il s'agissait
pour elle de la fortune publique, c'est--dire de son existence; la
guerre se popularisa... La lutte n'est devenue prilleuse que depuis
lors. J'en reus l'impression en signant le dcret. Je souponnai
qu'_il n'y aurait plus de repos pour moi_ et que ma vie se passerait
 combattre des rsistances!!..... Bonaparte aurait pu _souponner_
aussi qu'il _n'y aurait plus de repos_ pour la France.

Non-seulement ce principe conduit  la guerre avec la nation qu'on
veut ruiner, mais avec toutes celles qu'on a besoin d'entraner dans
le systme pour le faire russir, bien qu'il soit dans sa nature,
nous l'avons vu, de mal faire son devoir _en cela_, c'est--dire de
ne pouvoir russir. coutons encore Napolon.

Pour que le systme continental ft bon  quelque chose, il fallait
qu'il ft complet. Je l'avais tabli,  peu de chose prs, dans le
Nord. Le Nord tait soumis _ mes garnisons_; il fallait le faire
respecter dans le Midi. Je demandai  l'Espagne un passage pour un
corps d'arme que je voulais envoyer en Portugal. Cette route nous
mit en rapport avec l'Espagne. Jusqu'alors je n'avais jamais song 
ce pays-l,  cause de sa nullit. Voil l'origine de la guerre de
la Pninsule.

L'obligation de maintenir le systme continental amenait _seule_
des difficults avec les gouvernements dont le littoral facilitait
la contrebande. Entre ces tats, la Russie se trouvait dans une
situation embarrassante. Sa civilisation n'tait pas assez avance
_pour lui permettre de se passer des produits de l'Angleterre_.
J'avais _exig_ pourtant qu'ils fussent prohibs. C'tait une
_absurdit_; mais elle tait indispensable _pour complter le
systme prohibitif_. La contrebande se faisait; je m'en plaignis; on
se justifia; on recommena; nous nous irritions. Cette manire
d'tre ne pouvait durer. Voil l'origine de la guerre de Russie.

Et c'est l ce que l'cole moderne nous donne pour de la politique
profonde! Certes, je n'ai pas la folle prsomption de contester le
gnie de l'Empereur; mais enfin, faut-il abjurer le sens commun et
humilier sa raison devant ce tissu d'absurdits monstrueuses?
Bonaparte imagine que l'industrie manufacturire doit tre la
_tendance gnrale_ de l'tat; qu'il doit, par ses dcrets,
dtourner les capitaux et le travail de leur pente naturelle pour
donner _une autre impulsion  l'esprit de trafic_. Pour cela, il
organise un systme de _primes normes_ en faveur des fabricants et
fonde le _rgime prohibitif_. Il reconnat que ce rgime _fait mal
son devoir_; qu'il produit un renchrissement qui _tourne 
l'avantage_ du commerce anglais, qu'il a pour but de ruiner. Alors
il songe  le complter. Il menace l'_existence_ de l'Angleterre;
guerre  mort avec l'Angleterre. Il veut faire respecter son systme
dans le Midi; guerre  mort avec l'Espagne. Il _exige_ que la Russie
se passe de ce dont _elle ne peut se passer_; guerre  mort avec la
Russie. Enfin la France est envahie deux fois, humilie, charge de
tributs; Bonaparte est attach  un rocher, et il s'crie: _Le
fait a prouv en ma faveur!_ Poursuivre un but qu'on dclare
_impossible_ par des moyens qu'on reconnat _absurdes_, tomber dans
l'abme, y entraner le pays et s'crier: Les faits m'ont donn
raison, c'est donner au monde le scandale d'un excs d'impritie,
en mme temps que d'immoralit, dont l'histoire des plus affreux
tyrans ne fournirait pas un autre exemple[44].

         [Note 44: V. au t. IV, les pages 379 et 380. (_Note de
         l'diteur._)]

Donc le rgime prohibitif est une cause permanente de guerre; je
dirai plus, de nos jours c'est  peu prs _la seule_. Les guerres de
spoliation directe, comme celles des Romains, celles qui ont pour
objet de procurer des esclaves et d'imposer des croyances
religieuses, d'augmenter le patrimoine d'une famille princire, ne
sont plus de notre sicle. Aujourd'hui on se bat pour des
_dbouchs_, et si ce but n'est pas aussi navement odieux, il est
certes plus puril que les autres. On dteste, mais on comprend
l'emploi de la force pour acqurir du butin, des esclaves, des
vassaux, du territoire. Mais pour ouvrir des dbouchs, ce n'est pas
de la force, c'est de la libert qu'il faut; et cela est si vrai,
que, de l'aveu mme des partisans du systme exclusif, le triomphe
absolu d'une nation, s'il tait possible, n'aurait pour rsultat
commercial que de lui assimiler toutes les autres et par consquent
de raliser la _libert absolue_ du commerce.

Un nouveau Cinas serait bien plus fond  dire au peuple qui
aspirerait, par la conqute, au monopole universel, ce que le Cinas
ancien disait  Pyrrhus: Que ferez-vous quand vous aurez vaincu
l'Italie?--Je la forcerai  recevoir mes produits en change des
siens.--Et ensuite?--La Sicile touche  l'Italie; je la
soumettrai.--Et aprs?--Je rangerai sous mes lois l'Afrique, l'Inde,
la Chine, les les de la mer du Sud.--Mais enfin que ferez-vous
quand le monde entier sera votre colonie?--Oh! alors j'changerai
librement, et je jouirai du repos;--Et que n'changez-vous d'ores
et dj, et ne jouissez du repos en proclamant la libert?

Je reviens, un peu tard peut-tre,  l'objet de ce paragraphe, qui
n'est pas tant de montrer la liaison entre l'tat de guerre et le
systme restrictif, que de faire voir combien, dans les luttes que
l'avenir peut rserver aux nations; celles qui seront les dernires
 s'affranchir de ce rgime auront assum de chances dfavorables.

D'abord j'ai dj prouv que le peuple qui jouira de la libert du
commerce nous crasera de sa concurrence, ce qui ne veut pas dire
autre chose, sinon qu'il deviendra _plus riche_.  moins donc de
soutenir que la richesse est indiffrente au succs d'une guerre, il
faut avouer que, sous ce rapport, la nation dont le travail languira
dans les treintes de la _protection_, sera, vis--vis de sa rivale,
dans des conditions videntes d'infriorit.

Ensuite, de nos jours, une guerre entre deux grands peuples entrane
bientt tous les autres. Sous ce rapport encore, tout l'avantage
sera du ct de la partie belligrante qui aura le plus d'alliances.
Or, une nation qui s'isole n'a pas d'alliances ncessaires; on peut
rompre avec elle sans souffrances ni dchirements. Si l'Angleterre
consomme les produits agricoles de la Baltique, de la mer Noire, de
l'Amrique; si la Russie, les tats-Unis, la Prusse, consomment le
travail manufacturier des Anglais; si de part et d'autre la
production s'est constitue de longue main selon cette donne, il
sera impossible  la France de dsunir politiquement ce qui sera
commercialement uni. Le commerce; dit Montesquieu, tend  unir les
nations. Si l'une a besoin de vendre, l'autre a besoin d'acheter, et
toutes les unions sont fondes sur des besoins mutuels. La France
courra donc le risque d'avoir,  chaque guerre, toute l'Europe sur
les bras, par ce double motif que l'Europe ne tiendra  nous par
aucun lien _fond sur des besoins mutuels_, et qu'elle tiendra 
notre rivale par les liens les plus troits.

Il est vrai, il faut le dire pour tre impartial et pour qu'on ne
m'accuse pas de ne considrer les questions que sous un aspect, que
la France pourra tirer quelques avantages, en cas de guerre, de son
isolement commercial, de l'extinction de ses rapports extrieurs, de
la nullit de sa marine marchande, toutes consquences du systme
conomique qu'elle a adopt. Elle sera redoutable, comme l'est dans
la socit un ennemi qui, n'ayant rien  perdre, peut faire beaucoup
plus de mal qu'il n'est possible de lui en rendre. L'absence de
liens a t souvent prise, en politique comme en morale, pour de
l'indpendance. Sous l'influence de cette ide, Rousseau, qui aimait
 poursuivre un principe dans toutes ses consquences, avait t
amen  proscrire, comme autant de liens par lesquels on peut nous
atteindre, d'abord la _richesse_, ensuite la _science_, puis la
_proprit_, et enfin la _socit_ elle-mme. Logicien inflexible, 
ses yeux le ngociant tait le type de la dgradation humaine,
parce que, disait-il, _on peut le faire crier  Paris en le
touchant dans l'Inde_; au contraire, le type de la perfection tait
le sauvage: il n'est assujetti qu' la force brute, et aprs tout,
disait Rousseau, _si on le chasse d'un arbre, il peut se rfugier
sous un autre_. Le philosophe na pas vu que,  ce compte, la
perfection est dans le nant.

Le systme qui a pour objet de restreindre l'change, et par
consquent le travail et le bien-tre, procde de la mme doctrine.
Il invoque sans cesse l'indpendance nationale. Mais l'indpendance
fonde sur ce qu'on n'a rien  perdre, sur ce qu'on a rompu tous les
liens par lesquels on pourrait nous atteindre, c'est l'indpendance
du sauvage, c'est l'invulnrabilit du nant. Si un peuple, adoptant
la libert du commerce, parsemait de ses vaisseaux toutes les mers,
pendant qu'un autre, obissant au rgime restrictif, concentrerait
toute sa vitalit dans les limites de ses frontires, il n'est pas
douteux qu'en cas de guerre le premier ne ft plus vulnrable que le
second. Et qui sait si le sentiment confus de cette diffrence de
situation ne nous inspirera pas la funeste pense de faire
rtrograder vers la barbarie notre systme d'agression et de
dfense? S'il est une chose qui puisse consoler les mes chrtiennes
et gnreuses des obstacles que rencontre l'tablissement parmi les
hommes de la paix universelle, c'est assurment la tendance, qu'on
peut remarquer dans la guerre moderne,  restreindre ses flaux sur
les armes et tout au plus sur les nations prises en corps
collectif. Sans doute le sang humain coule encore, des peuples ont
t soumis  des tributs et quelquefois morcels; mais la proprit
prive est en gnral respecte, on laisse aux hommes de travail le
fruit de leurs sueurs et leurs moyens d'existence; on a vu des
armes passer et repasser, tantt vaincues, tantt victorieuses, sur
le thtre de ces luttes sanglantes, sans que le sort des habitants
paisibles ft compltement boulevers. Le mme progrs tend  se
raliser sur mer: La France lgitime, dit M. de Chateaubriand,
conservera ternellement la gloire d'avoir interdit l'armement en
course, d'avoir la premire rtabli, sur mer, ce droit de proprit
respect dans toutes les guerres sur terre par les nations
civilises, et dont la violation, dans le droit maritime, est un
reste de la piraterie des temps barbares. (_Mlanges politiques_,
tome XXV, page 375.)

Mais n'est-il pas  craindre qu'une puissance belligrante qui
n'aurait plus de commerce ne refust d'accder  une stipulation
qui, sans pouvoir lui profiter, amoindrirait ses moyens d'agression!
La guerre  la proprit prive, aux matelots, aux passagers de tout
ge et de tout sexe, semble donc tre encore une des dplorables
ncessits du rgime prohibitif. N'avons-nous pas vu dernirement,
dans une brochure clbre, recommander, systmatiser cette guerre
barbare?

Mais ce n'est pas  l'auteur que le reproche doit s'adresser: il est
marin, et il ne saurait conseiller  son pays une autre tactique
navale que celle qui est indique par la nature des choses. C'est,
nous le rptons, au rgime prohibitif qu'il faut s'en prendre.
C'est ce rgime qui, nous plaant dans cette situation de n'avoir
bientt plus rien  perdre sur mer, nous montre par o nous pouvons
attaquer les peuples commerants, sans avoir  craindre de
reprsailles.

En 1823, la France avait interdit l'armement en course.  Dieu ne
plaise que je veuille attnuer la gloire qui lui en revient! Mais
elle tait alors en guerre avec une puissance plus dnue que nous
de proprit navale, et qui, par ce motif, n'accepta pas ce nouveau
droit maritime. Au moment d'entrer en lutte, aucun peuple ne se
soumet  une convention, quelque philanthrope qu'il soit, qui lui
profite moins qu' son ennemi. Raison de plus pour combattre ces
lois restrictives, puisqu'elles sont inconciliables avec le progrs
social dont la guerre mme est susceptible.

Je laisse aux hommes spciaux le soin d'examiner si la tactique
propose par le prince ne recle pas de graves dangers: Il faut
agir sur le commerce anglais, dit-il. Mais le commerce suppose deux
intresss. En agissant sur l'un, vous nuisez  l'autre, et vous
vous faites autant d'ennemis qu'il y a de peuples dont vous
interrompez les transactions.

Et puis, en admettant un plein succs, vous arriverez tout au plus 
forcer les produits anglais  emprunter des navires neutres. Vous
serez donc entrans, comme Bonaparte,  imposer votre politique 
toute l'Europe civilise.

N'oublions pas ces paroles: La Russie ne pouvait se passer des
produits anglais. J'exigeai pourtant qu'elle les prohibt. C'tait
une absurdit; mais elle tait ncessaire pour complter le systme.
La contrebande se faisait; je m'en plaignis; on se justifia; on
recommena; nous nous irritions. Cette manire d'tre ne pouvait
durer.

Ai-je besoin, aprs ce qui prcde, de faire voir la liaison qui
existe entre le rgime protecteur et la dmoralisation des
peuples?--Mais sous quelque aspect que l'on considre ce rgime, il
n'est tout entier qu'une immoralit. C'est l'injustice organise;
c'est _le vol_ gnralis, lgalis, mis  la porte de tout le
monde, et surtout des plus influents et des plus habiles. Je hais
autant que qui que ce soit l'exagration et l'abus des termes, mais
je ne puis consciencieusement rtracter celui qui s'est prsent
sous ma plume. Oui, _protection, c'est spoliation_, car c'est le
privilge d'oprer lgislativement la raret, la disette, pour tre
en mesure de surfaire  l'acheteur. Si, dans ce moment, moi,
propritaire, j'tais assez influent pour obtenir une loi qui fort
le public  me payer mon froment  30 fr. l'hectolitre, n'est-ce pas
comme si j'exerais une dprdation gale  toute la diffrence de
ce prix au prix naturel du froment? Quand mon voisin me fait payer
son drap, un autre son fer, un troisime son sucre,  un taux plus
lev que celui auquel j'achterais ces choses _si j'tais libre_,
ne suis-je pas du mme coup dpouill de mon argent et de ma
libert? Et pense-t-on que les hommes puissent se familiariser ainsi
avec des habitudes d'extorsion, sans fausser leur jugement et ternir
leurs qualits morales? Pour avoir une telle pense, pour croire 
la moralit des quteurs de monopole, il faudrait n'avoir jamais lu
un journal subventionn par les comits manufacturiers, il faudrait
n'avoir jamais assist  une sance de la Chambre ou du Parlement,
quand il y est question de privilges.

Je ne veux cependant pas dire que la spoliation, sous cette forme,
ait un caractre aussi odieux que le vol proprement dit. Mais
pourquoi? uniquement parce que l'opinion porte encore un jugement
diffrent sur ces deux manires de s'emparer du bien d'autrui.

Il a t un temps o une nation pouvait en dpouiller une autre,
non-seulement sans tomber dans le mpris public, mais encore en se
conciliant l'admiration du monde. L'opinion ne fltrissait pas alors
le vol, pratiqu sur une grande chelle sous le nom de _conqute_;
et il est mme remarquable que, bien loin de considrer l'abus de la
force comme incompatible avec la vraie gloire, c'est prcisment
pour la force, en ce qu'elle a de plus abusif, qu'taient rservs
les lauriers, les chants des potes et les applaudissements de la
foule.

Depuis que la _conqute_ devient plus difficile et plus dangereuse,
elle devient aussi moins populaire; et l'on commence  la juger pour
ce qu'elle est. Il en sera de mme de la _protection_; et si la
dprdation, de peuple  peuple, est tombe en discrdit, malgr
toutes les forces qui ont t de tout temps employes pour
l'environner d'clat et de lustre, il faut croire qu'il ne sera pas
moins honteux, pour les habitants d'un mme pays, de se dpouiller
les uns les autres par la prosaque opration des tarifs.

Si mme l'on apprciait les actions humaines par leurs rsultats, ce
genre d'extorsion ne tarderait pas  tre plus mpris que le simple
vol. Celui-ci dplace la richesse; il la fait passer des mains qui
l'ont cre,  celles qui s'en emparent. L'autre la dplace aussi,
et de plus il la dtruit. La protection ne donne aux exploitants
qu'une faible partie de ce qu'elle arrache aux exploits.

Si le rgime restrictif place sous la sauvegarde des lois des
actions criminelles, et prsente comme lgitime une manire de
s'enrichir qui a, avec la spoliation, la plus parfaite analogie, par
une suite ncessaire, il transforme en crimes fictifs les actions
les plus innocentes, et attache des peines afflictives et infamantes
aux efforts que font naturellement les hommes pour chapper aux
extorsions, bouleversant ainsi toutes les notions du juste et de
l'injuste. Un Franais et un Espagnol se runissent pour changer
une pice d'toffe contre une balle de laine. L'un et l'autre
disposent d'une proprit acquise par le travail. Aux yeux de la
conscience et du sens commun, cette transaction est innocente et
mme utile. Cependant, dans les deux pays, la loi la rprouve, et 
tel point qu'elle aposte des agents de la force publique pour saisir
les deux changistes et pour les tuer sur place au besoin.

Qu'on ne dise pas que je cherche  innocenter la fraude et la
contrebande. Si les droits d'entre n'avaient qu'un but fiscal,
s'ils avaient pour objet de faire rentrer dans les coffres de l'tat
les fonds ncessaires pour assurer tous les services, payer l'arme,
la marine, la magistrature, et procurer enfin aux contribuables le
bon ordre et la sret, oui, il serait criminel de se soustraire 
un impt dont on recueille les bnfices; mais les _droits
protecteurs_ ne sont pas tablis pour le public, mais contre le
public; ils aspirent  constituer le privilge de quelques-uns aux
dpens de tous. Obissons  la loi tant qu'elle existe; nommons
mme, si on le veut, contravention, dlit, crime, la violation de la
loi; mais sachons bien que ce sont l des crimes, des dlits, des
contraventions _fictives_; et faisons nos efforts pour faire
rentrer, dans la classe des actions innocentes, des transactions de
droit naturel, qui ne sont point criminelles en elles-mmes, mais
seulement parce que la loi l'a arbitrairement voulu ainsi.

Lorsque nous avons considr les prohibitions dans leurs rapports avec
la prosprit des peuples, nous avons vu qu'elles avaient pour rsultat
infaillible de fermer les dbouchs extrieurs, de mettre les
entrepreneurs hors d'tat de soutenir la concurrence trangre, de les
forcer  renvoyer une partie de leurs ouvriers et  baisser le salaire
de ceux qu'ils continuent  employer, enfin de rduire les profits de la
classe laborieuse, en mme temps que d'lever le prix des moyens de
subsistance. Tous ces effets se rsument en un seul mot: _misre_, et je
n'ai pas besoin de dire la connexit qui existe entre la misre des
hommes et leur dgradation morale. Le penchant au vol et  l'ivrognerie,
la haine des institutions sociales, le recours aux moyens violents de se
soustraire  la souffrance, la rvolte des mes fortes, l'abattement,
l'abrutissement des mes faibles, tels sont donc les effets d'une
lgislation qui oblige les classes les plus nombreuses  demander  la
violence,  la ruse,  la mendicit, ce que le travail honnte ne peut
plus leur donner. Faire l'histoire de cette lgislation, ce serait faire
l'histoire du chartisme, du rbeccasme, de l'agitation irlandaise et de
tous ces symptmes anarchiques qui dsolent l'Angleterre, parce que
c'est le pays du monde qui a pouss le plus loin l'abus de la spoliation
sous forme de protection.

L'esprit de monopole tant troitement li  l'esprit de conqute,
cela sufft pour qu'on doive lui attribuer une influence pernicieuse
sur les moeurs d'un peuple considr dans ses rapports avec
l'tranger. Une nation avide de conqutes ne saurait inspirer
d'autres sentiments que la dfiance, la haine et l'effroi. Et ces
sentiments qu'elle inspire, elle les prouve, ou du moins, pour
apaiser sa conscience, elle s'efforce de les prouver, et souvent
elle y parvient. Quoi de plus dplorable, et de plus abject  la
fois que cet effort dprav, auquel on voit quelquefois un peuple se
soumettre, pour s'inoculer  lui-mme des instincts haineux, sous le
voile d'un faux patriotisme, afin de justifier  ses propres yeux
des entreprises et des agressions, dont au fond il ne peut
mconnatre l'injustice? On verra ces nations envahir des tribus
paisibles, sous le prtexte le plus frivole, porter le fer et le feu
dans les pays dont elles veulent s'emparer, brler les maisons,
couper les arbres, ravir les proprits, violer les lois, les
usages, les moeurs et la religion des habitants; on les verra
chercher  corrompre avec de l'or ceux que le fer n'aura pas
abattus; dcerner des rcompenses et des honneurs  ceux de leurs
ennemis qui auront trahi la patrie, et vouer une haine implacable 
ceux qui, pour la dfendre, se dvouent  toutes les horreurs d'une
lutte sanglante et ingale. Quelle cole! quelle morale! quelle
apprciation des hommes et des choses! et se peut-il qu'au XIXe
sicle un tel exemple soit donn, dans l'Inde et en Afrique, par les
deux peuples qui se prtendent les dpositaires de la loi
vanglique et les gardiens du feu sacr de la civilisation!

J'appelle l'attention de mon pays sur une situation qui me parat ne
pas le proccuper assez. Le systme prohibitif est mauvais, c'est ma
conviction. Cependant, tant qu'il a t gnral, il enfantait
partout des maux _absolus_ sans altrer profondment la grandeur et
la puissance _relatives_ des peuples. L'affranchissement commercial
d'une des nations les plus avances du globe nous place au
commencement d'une re toute nouvelle. Il ne se peut pas que ce
_grand fait_ ne bouleverse toutes les conditions du travail, au sein
de notre patrie; et si j'ai os essayer de dcrire les changements
qu'il semble prparer, c'est que l'indiffrence du public  cet
gard me parat aussi dangereuse qu'inexplicable.




DE L'AVENIR DU COMMERCE DES VINS

ENTRE LA FRANCE ET LA GRANDE-BRETAGNE[45]

         [Note 45: Extrait du _Journal des conomistes_, n d'aot
         1845. (Note de l'diteur.)]

_Aux membres de la_ Ligue, _aux officiers du_ Board of trade, _aux
ministres du gouvernement anglais._


La _Ligue_ provoque les rformes commerciales, le _Board of trade_
les labore, le ministre les convertit en lois: c'est donc  ces
trois degrs de juridiction que j'adresse les rflexions qui
suivent.

L'Angleterre ne produisant pas de vins, les droits de douane qui
frappent ce liquide ne peuvent tre considrs comme _protecteurs_.
Par ce motif, ils ne suscitent pas les rclamations de la _Ligue_.
Aussi voit-on les vins figurer parmi les huit articles auxquels
parat devoir se restreindre l'action du tarif anglais.

Cependant un droit, mme fiscal, est contraire  la libert du
commerce, si, par son exagration, il prvient des changes
internationaux, s'il interdit au peuple des satisfactions qui n'ont
en elles-mmes rien d'immoral, s'il va jusqu' lui ravir le choix de
ses habitudes[46], si mme, sacrifiant ce revenu public, qui lui
sert de prtexte, on s'en sert comme d'un acte de reprsailles
contre des tarifs trangers, ou qu'on le rserve comme moyen d'agir
sur ces tarifs[47]. C'est parce que l'administration anglaise est
dcide  mettre enfin la justice au-dessus de ces vaines
considrations d'une fausse et troite politique, qu'elle se
propose, si je suis bien inform, de substituer au droit fixe actuel
de 5 sch. 6 d. par gallon une taxe fixe d'un schilling, plus un
droit de 20 pour 100.

         [Note 46: J'ai souvent entendu dire, en Angleterre, que
         l'lvation des droits sur les vins de basse qualit tait
         sans importance, parce qu'en aucun cas le peuple ne buvait de
         vin, dont il n'a pas l'_habitude_. Mais ne sont-ce pas ces
         droits qui ont cr ces habitudes?]

         [Note 47: Sir Robert Peel, en prsentant son plan financier,
         a dit qu'il rservait les droits sur les vins comme moyen
         d'amener la France  un trait de commerce. Mais il a dit
         aussi que si cette politique ne russissait pas, y
         persvrer serait lser les intrts du peuple anglais.]

Cependant, en laissant subsister ce droit fixe d'un schilling,
faites-vous rellement _justice_ au peuple anglais, d'une part, de
l'autre, entrez-vous franchement dans la voie d'une saine
_politique_  l'gard des autres peuples?--Ce sont deux points sur
lesquels je vous prie de me permettre d'appeler votre attention.

Mais quel droit a un tranger de s'immiscer dans une telle question?
Le droit que je tiens de votre principe: _libert de commerce_
n'implique-t-elle pas entre les nations _communaut d'intrts_? En
m'occupant de votre pays, je travaille pour le mien, ou, si vous
l'aimez mieux, en m'occupant du mien, je travaille pour le vtre.

Qu'un droit uniforme appliqu  des valeurs diffrentes soit
_injuste_, c'est ce qui n'a pas besoin de dmonstration. Je me
bornerai donc, sur ce point,  montrer en chiffres les rsultats des
trois systmes, en supposant que les prix maximum et minimum des
vins pouvant donner lieu  un commerce important soient de 28 sch.
et 3 sch. le gallon.

  VIN DU RICHE.

  Systme actuel,   { Prix d'achat        28 sch.
  droit fixe de     { Droit                5      6 d. ou 20 p. 100.
  5 sch. 6 d.                             ------------
                                          33      6

                    { Prix d'achat        28 sch.
  Systme projet,  { Droit fixe           1            }
  droit mixte.      { Droit graduel                     } ou 23 p. 100.
                    {  20 p. 100          5      6 d.  }

  Systme du droit  { Prix d'achat        28 sch.
  _ad valorem_.     { Droit  20 p. 100    5      6 d.  ou 20 p. 100.
                                          ------------
                                          33      6

VIN DU PAUVRE.

  Prix d'achat         3 sch.
  Droit                5    6 d. ou 183 p. 100
                       -----------
                       8    6

  Prix d'achat         3 sch.
  Droit fixe           1        } 50 p. 100
  Droit graduel        0    6 d.}
   20 p. 100          -----------
                       4    6

  Prix d'achat         3 sch.
  Droit  20 p. 100    0    6 d. ou 20 p. 100.
                       -----------
                       3    6

Ces chiffres approximatifs n'ont pas besoin de commentaires.

Aujourd'hui, _pour une dpense gale_, le pauvre paye _huit fois_ la
taxe du riche.

Dans le systme projet, il payerait encore une _taxe double_.

Le droit _ad valorem_ est seul quitable.

J'ai eu l'honneur de soumettre verbalement cette observation 
quelques-uns de vos plus clbres conomistes,  des membres du
Parlement,  des hommes d'tat: ils sont loin d'en contester la
justesse; mais, disent-ils, le droit _ad valorem_ est d'une
perception coteuse et difficile.

Mais une difficult d'excution suffit-elle pour justifier la
perptration d'une injustice? En France, l'administration aurait
trouv commode de frapper chaque hectare de terre d'un impt
uniforme, sans gard  sa force contributive; elle n'y a pas song,
cependant, et n'a pas recul devant les complications du cadastre.
La raison en est simple: quand la nation en masse rencontre un
obstacle, c'est  la nation en masse  le vaincre; et elle ne peut
sans iniquit s'en dbarrasser aux dpens d'une classe, et
prcisment de la classe la plus malheureuse.

L'objection, d'ailleurs, perd toute sa force en prsence du systme
_mixte_. Il implique la possibilit de prlever le droit graduel.

On ajoute, il est vrai, que sans le droit fixe il faudrait, sous
peine de compromettre le revenu de l'tat, porter plus haut le droit
_ad valorem_, qui, dans ce cas, offrirait un trop fort appt  la
fraude.

Mais sont-ce les rformateurs auxquels je m'adresse qui plaideront
la cause des droits exagrs, au point de vue fiscal? Quand vous
voulez grossir votre revenu, quel est depuis longtemps tout votre
secret? C'est justement de modrer les taxes. Cette politique ne
vous a jamais failli; et, en ce moment mme, les rsultats de
l'abaissement des droits sur le sucre lui donnent une clatante
conscration.

On peut, je crois, tenir pour certain qu'avec un droit modr de 20
pour 100, l'Angleterre fera sur les vins un commerce immense et
constamment progressif. La France consomme 40 millions d'hectolitres
de vins, malgr les taxes et les entraves par lesquelles il semble
qu'elle cherche  dtruire cette branche d'industrie; y a-t-il
exagration  tablir que la Grande-Bretagne, avec ses puissantes
ressources de consommation, achtera _le dixime_ de ce qu'achte la
France, ou 4 millions d'hectolitres, dont 7/8 de vins ordinaires  3
sch. et 1/8 de vins fins  28 sch. en moyenne? Or, dans cette
hypothse, le Trsor recouvrerait de 3  4 millions sterling. Il ne
peroit aujourd'hui que 2 millions.

J'ai dit en second lieu, que le droit uniforme me semble
_impolitique_.

L'Angleterre s'tant assure que la prosprit d'un peuple se mesure
mieux par ses importations que par ses exportations, a pris le parti
d'ouvrir ses ports aux produits des autres nations, sans attendre
d'elles _rciprocit_, et sans mme la leur demander. Son but
principal est de mettre sa lgislation commerciale en harmonie avec
la saine conomie politique; mais, accessoirement, elle espre agir
au dehors par son exemple, car, jusqu' ce que la libert soit
universelle, elle ne lui cdera que la moiti de ses fruits.

Or, au point de vue de l'influence que peut exercer sur les nations
cette initiative de la grande rforme commerciale, quelle diffrence
immense spare le _droit fixe_ du droit _ad valorem_!

Avec le droit uniforme, vous continuerez, comme aujourd'hui, 
recevoir quelques vins de Xrs et des bons crus de la Champagne et
du Bordelais. L'Angleterre et la France se toucheront encore par
leurs sommits aristocratiques, et vos riches seigneurs donneront la
main, par-dessus la Manche et  travers les tarifs,  nos grands
propritaires. Mais voulez-vous que votre population et la ntre
soient mises en contact sur tous les points; qu'un commerce actif et
rgulier entre les deux peuples pntre dans tous les districts,
dans toutes les communes, dans toutes les familles? Tenez-vous 
voir l'Angleterre passer le dtroit et enfoncer dans notre sol de
profondes racines? Renoncez  ce droit _fixe_, et laissez l'infinie
varit de nos produits aller satisfaire l'infinie varit de vos
gots et de vos fortunes. Alors les avocats du _free-trade_, en
France, auront une large base d'oprations; car la connaissance,
l'amour, le besoin du _libre-change_, descendront jusque dans nos
chaumires, et il n'y aura pas un de nos foyers qui ne suscite
quelque dfenseur  ce principe d'ternelle justice. Et ai-je besoin
de vous dire les consquences?... La puissance de consommation
s'largira tellement, en France comme en Angleterre, qu'il y aura
des dbouchs pour vos manufactures comme pour nos fabriques, pour
nos champs comme pour les vtres; et le temps arrivera, je l'espre,
o vous pourrez transformer en navires marchands vos vaisseaux de
guerre, comme nous pourrons rendre nos jeunes soldats  l'industrie.

Paix au dehors, justice au dedans, prosprit partout,--de tels
rsultats pourraient-ils tre balancs dans votre esprit par une
simple difficult d'excution, qui ne vous a pas arrts pour le
th, et que d'ailleurs vous n'vitez pas par le systme mixte?




UNE QUESTION SOUMISE AUX CONSEILS GNRAUX

DE L'AGRICULTURE, DES MANUFACTURES ET DU COMMERCE[48].

         [Note 48: Par une circulaire de 1845, M. Cunin-Gridaine,
         ministre du commerce, interrogeait les Conseils gnraux sur
         diverses modifications  introduire dans nos lois. L'une des
         questions poses tait relative  l'importation du fer. C'est
          l'occasion de celle-ci que F. Bastiat publia les rflexion
         suivantes dans le n de dcembre 1845 du _Journal des
         conomistes_. (_Note de l'diteur._)]


_Faut-il, dans l'intrt de notre marine, admettre en franchise de
droits les fers destins  la construction des navires engags dans
la navigation internationale?_

Cette question n'aurait-elle pas t convenablement suivie de cette
autre:

Faut-il, _dans l'intrt de nos voies de communication_, admettre en
franchise de droits les fers destins  la construction des
railways?

Et de cette autre encore:

Faut-il, _dans l'intrt de nos estomacs_, admettre en franchise de
droits les fers destins au labourage des terres, et par l  la
production des subsistances?

Quoi qu'il en soit, restreignons-nous  la proposition du ministre.

Remarquons d'abord comment elle est pose.

Il ne s'agit pas de recevoir du fer tranger pour construire toute
sorte de navires, mais seulement les navires destins  la
navigation internationale. Pourquoi cela? La raison en est simple.
Il y a deux sortes de navigation, celle qui se fait de France 
France, ou de mtropole  colonie et rciproquement. Cela s'appelle
la _navigation rserve_. Ici on tient le consommateur  la gorge,
et il faut qu'il paye. Que le navire soit lourd, mauvais marcheur,
qu'il revienne  un prix exorbitant, et grve inutilement les objets
transports d'un fret onreux, c'est ce dont notre lgislation ne se
met pas en peine, ou plutt c'est ce qu'elle cherche. Le
consommateur est l, tout dispos  se laisser exploiter, et l'on
n'y fait pas faute.

Mais la _navigation internationale_ est soumise, dans une certaine
mesure,  la concurrence extrieure. Il arrive gnralement que les
armateurs et marins trangers se contentent d'un moindre fret que
les ntres, et ils ont l'audace de rendre les marchandises dans nos
magasins avec une grande conomie, _ notre profit_.

Comme il est de principe, chez nous, que le public, en tant que
consommateur, ne doit jamais tre compt pour rien, si ce n'est pour
tre ranonn, et que ce n'est qu'en qualit de producteur que
chaque travailleur doit tre _protg_, c'est--dire mis  mme de
tirer sa part de la cure, on conoit aisment que le lgislateur a
d se proccuper des moyens de soutenir notre marine nationale, en
faisant retomber sur les masses les pertes que lui occasionne son
impuissance ou son incapacit.

C'est ce qui a t fait. On s'est dit: L'tranger porte en France
telle marchandise pour 20 francs; nos armateurs ne peuvent la porter
que pour 25 francs. Mettons une taxe de 5 francs sur cette
marchandise, quand c'est l'tranger qui la porte, et il sera exclu
de nos ports. Ds lors, nos armateurs feront la loi et hausseront
leur fret  25 francs.--C'est l l'origine de la surtaxe consigne
dans nos tarifs  la colonne qui a pour titre: _Par navires
trangers._

En thse gnrale, le calcul tait mauvais. En effet, il est
incontestable qu' ce systme l'acheteur _perd cinq francs_, tandis
que l'armateur ne les gagne pas, puisque, d'aprs l'hypothse, il ne
peut oprer le transport mme  24 francs. Mais enfin on tait
autoris  penser qu'au moyen de cette surtaxe, au prjudice du
public, le but immdiat de la mesure serait atteint, et que notre
marine serait en mesure de lutter contre la concurrence trangre.

Il n'en a pas t ainsi. Malgr le doux oreiller de la surtaxe, on a
pu voir, dans un article de la _Presse_, et d'aprs des chiffres
soigneusement relevs de documents officiels, qu'il n'est pas une
peuplade sur la surface du globe qui n'envahisse et ne restreigne,
d'anne en anne, notre modeste part de l'_intercourse_.

J'ai dit ailleurs: _Protection, c'est spoliation._ C'est l son ct
odieux.

J'aurais pu dire aussi: _Protection, c'est dception._ C'est son
ct ridicule.

Car si la protection pse sur le public, au moins devrait-elle
soutenir l'industrie qu'elle prtend favoriser. Comment donc se
fait-il que notre marine ne puisse oprer les transports quand la
France lui paye pour cela, outre le prix naturel du fret, une prime
norme, cache sous la surtaxe?

On ne prend pas garde  une chose, c'est que la protection a deux
tranchants. Chacun de nous regarde avec cupidit la part qu'elle lui
permet de puiser dans le fonds commun de la spoliation; mais nous
fermons les yeux sur la part qu'elle nous force d'y verser. Le marin
franais a pour lui les droits diffrentiels, sa liste civile, cela
est vrai. Mais il n'y a pas une planche, un clou, un bout de corde,
un lambeau de toile, une tache de goudron qu'il n'ait surpays en
vertu du rgime protecteur. Le biscuit qui le nourrit, le paletot
qui le couvre, le soulier qui le chausse ont pay la taxe au
monopole; en sorte que ce que la protection lui a injustement
confr en gros, elle le reprend injustement et amplement en dtail.
Voil pourquoi notre marine est aux abois.

Maintenant il se prsente plusieurs moyens de la relever.

La plus efficace, le seul efficace selon nos principes, serait de
dtruire ce rgime sous lequel elle succombe. Nous savons qu'il n'y
faut pas songer de longtemps. Aussi nous nous proposons de
n'examiner que les moyens qui sont en harmonie avec les principes
qui dominent notre lgislation commerciale, principes d'aprs
lesquels le sacrifice des intrts gnraux est toujours de droit.

Dans le sens de cette thorie, le moyen le plus sr, le plus
dcisif, le plus logique, serait de faire entrer tous les transports
par mer dans la navigation rserve; de remplacer la surtaxe par la
prohibition, et de dclarer qu' l'avenir la France ne recevra plus
rien dans ses ports qui n'y arrive par navires franais. Je m'tonne
que M. le ministre n'y ait pas song; et j'espre qu'il me saura gr
de lui avoir suggr cette ide, quoique,  vrai dire, je n'aie pas
le mrite de l'invention. Les journaux ne se font pas faute de le
pousser dans cette voie. Avons-nous besoin de charbons anglais?
Accordez, disent-ils, le privilge du transport aux navires
nationaux.--Mais ce sera plus cher!--Qu'importe? c'est l'affaire du
public, qui ne s'en soucie gure.

Aprs ce moyen hroque, celui qui se prsente le plus
naturellement, c'est, sinon de convertir la surtaxe en prohibition,
du moins de la renforcer. Si la surtaxe est bonne en principe, elle
n'a pu faillir que parce qu'elle est trop modre. Ne pas la
relever, c'est en nier implicitement la justice ou l'efficacit;
c'est rejeter le principe mme de la protection. Pourquoi donc M. le
ministre n'a-t-il pas recours  ce moyen, qui n'est pas nouveau, qui
n'est que le dveloppement et le complment d'une mesure
universellement adopte? Pourquoi? parce que, sans doute, il
entrevoit plus ou moins confusment la _dception_ qui est au bout
de ces expdients, comme je le disais tout  l'heure. Voyez en effet
dans quel cercle vicieux on s'engagerait!--lever la surtaxe, c'est
renchrir le fret; renchrir le fret, c'est grever la marchandise;
grever la marchandise, c'est rompre l'quilibre que la protection a
voulu fonder entre notre industrie et l'industrie trangre. Rompre
cet quilibre, c'est se condamner  le rtablir par l'exhaussement
du tarif gnral; exhausser le tarif, c'est renchrir les armements;
c'est provoquer de nouvelles surtaxes, lesquelles auront les mmes
effets, deviendront causes  leur tour, et ainsi de suite 
l'infini.

Ce second moyen ayant t jug inexcutable, il parat que M. le
ministre s'est enfin avis que l'on devrait demander  la libert ce
qu'on n'a pu obtenir de l'arbitraire. Il s'est dit: La France, sans
doute, naviguerait au mme prix que les autres nations, si les
matriaux qui entrent dans la construction de ses vaisseaux
n'taient pas grevs de droits qui en lvent dmesurment le prix.

En consquence, il consulte les Conseils pour savoir s'il ne
conviendrait pas d'admettre en franchise les fers qui entrent dans
la construction de nos navires.

videmment, cette mesure serait par elle-mme inefficace, et il faut
la considrer comme un premier et timide essai dans la voie de la
libert commerciale. Le raisonnement de M. le ministre doit le
conduire  adopter la mme politique pour le bois, le cuivre, le
chanvre, la toile, etc., etc.

Le fer, en effet, est de si peu d'importance dans un btiment en
bois doubl, clou et chevill en cuivre, que la mesure que mdite
M. le ministre ne peut pas affecter sensiblement le cours du fret.
Cela est si vident qu'on est port  croire, quoique M. le ministre
ne le dise pas, qu'il a eu en vue les navires et surtout les bateaux
 vapeur entirement construits en fer.

Mais alors pourquoi ne pas admettre, en franchise de droits, les
navires en fer eux-mmes de construction trangre?

Oh! dit-on, c'est que nos constructeurs veulent tre protgs.--Mais
si vous voulez couter tous les quteurs de monopole, vous ne
pourrez-pas admettre le fer; car nos propritaires de forts, nos
matres de forges, nos actionnaires de mines ne sont pas
trs-disposs  abandonner leur part de protection.--Vous ne pouvez
servir deux matres, il faut opter. Est-ce pour le public ou pour
les constructeurs que vous tes ministre?

Examinons donc la question en elle-mme. Elle est bien restreinte,
comme on le voit. Les navires en bois, c'est--dire la marine
actuelle tout entire est hors de cause. Il s'agit de navires en
fer, d'une marine future et ventuelle. La question que nous avons 
rsoudre est celle-ci:

Vaut-il mieux admettre, en franchise de droits, le fer tranger
destin  la construction des navires, ou les navires en fer
eux-mmes de construction trangre?

Il serait assez curieux de voir d'abord comment elle a t traite,
au point de vue du principe prohibitif, par un journal spcial fort
accrdit en ces matires, le _Moniteur industriel_. La libre
admission du fer, pour la destination dont il s'agit, a t insinue
pour la premire fois;  ma connaissance, dans un article rcent de
ce journal.

Il n'est pas possible de faire du rgime prohibitif une satire plus
nave  la fois et plus sanglante; et il semble que le but secret de
l'auteur de cet article est de confondre et de ridiculiser ce
systme, en le montrant sous un aspect vraiment burlesque. Quoi!
vous convenez que notre marine marchande est chasse de tous les
ports de l'Ocan par la marine trangre. Vous en cherchez la cause;
vous trouvez que les matriaux qui entrent dans la construction de
nos navires nous cotent, dans la proportion de 300 pour 100, plus
cher qu'aux Anglais; vous tablissez vous-mme qu' cette cause
d'infriorit viennent s'ajouter le haut prix du combustible,
l'insuffisance de l'outillage, l'inexprience des constructeurs et
des ouvriers; vous ne disconvenez pas que c'est le rgime de la
prohibition qui a plac notre marine dans cette situation humiliante
et ridicule, et, aprs tout cela, vous concluez... au maintien de ce
rgime!

Et remarquez comme la rapacit du monopole est habile  faire
argument de tout, mme des donnes les plus contradictoires!
Lorsque, dlivr de toute concurrence, il est parvenu  crer dans
le pays une industrie factice,  dtourner vers un emploi onreux
les capitaux et les bras, et  couvrir ses pertes par des taxes
dguises mais relles, quelle est la raison sur laquelle il
s'appuie pour prolonger et perptuer son existence? Il montre ces
capitaux que la libert va dtruire, ces bras qu'elle va paralyser;
et cet argument a tant de puissance qu'il n'est pas encore de
ministre ou de lgislature qui ait os l'affronter. C'est un
malheur, disent humblement les intrts privilgis, que la
protection nous ait jamais t accorde. Nous comprenons qu'elle
pse lourdement sur le public. Nous avons cru, que, grce  cette
protection dont la loi a entour notre enfance, nous parviendrions
bientt  voler de nos propres ailes, _ marcher dans notre force et
notre libert_. Nous nous sommes tromps. La socit a partag notre
erreur. C'est elle, pour ainsi dire, qui nous a appels 
l'existence. Elle ne peut plus maintenant nous laisser mourir. Nous
avons des _droits acquis_.

Aujourd'hui ce terrible argument est pris  rebours. Nous n'avons
pas encore employ le fer  la construction des navires. Il n'y a ni
bras ni capitaux engags dans cette voie. D'ailleurs, les matriaux,
le combustible, les outils, les entrepreneurs, les ouvriers nous
manquent. En outre, cette branche d'industrie exige des
connaissances spciales dans les procds de fabrication que nul ne
possde, et _bien peu de personnes sont en tat de la naturaliser
chez nous_. Donc, pour l'implanter dans le pays, pour lui donner
l'tre, la protection est loin de suffire, c'est la prohibition
absolue qu'il nous faut.

Dites donc que ce n'est pas notre marine qui vous proccupe, mais
vos privilges. Si srieusement vous vouliez une marine marchande,
vous laisseriez la France changer avec l'Angleterre des vins contre
des navires en fer. Ils ne reviendraient pas plus cher aux armateurs
de Bordeaux qu' ceux de Liverpool, et la concurrence serait
possible.

Il est vrai que l'auteur de l'article insinue ici le moyen propos
par M. le ministre, la libre introduction du fer destin  la
construction.

Mais n'a-t-il pas lui-mme prouv d'avance l'inefficacit de ce
moyen quand il a dit, avec raison, que ce n'est pas seulement le
prix de la matire qui renchrit nos navires, mais encore et surtout
l'infriorit de notre mise en oeuvre; quand il a fait observer que
notre pays n'tait pas dispos pour ce genre d'industrie, qu'il ne
le serait pas de longtemps, que les tablissements, les machines, le
charbon, tout lui manque  la fois?

Au mois de juillet dernier, j'tais  Liverpool. Un honnte quaker,
M. Baines, de la maison Hodgson et compagnie, me fit visiter ses
ateliers de construction. Je vis sur le chantier un immense navire
tout en fer, quille, membrures, bordages, etc. Aprs avoir examin
d'innombrables machines que je ne dcrirai pas (et pour cause, car
je n'en sais gure plus l-dessus que ce pauvre Tristram qui ne put
jamais comprendre le mcanisme d'un tourne-broche); aprs avoir vu
d'normes poinons, de gigantesques ciseaux trouer, tailler,
festonner des planches de fer de 2 centimtres d'paisseur, comme si
c'et t de la pte de jujube, j'eus avec M. Baines la
conversation suivante:

Ces navires en fer reviennent-ils plus cher que les navires en
bois?-- peu prs. La matire est, il est vrai, plus chre, mais on
la travaille avec une telle facilit, une telle prcision, le
systme de l'talonnage prsente tant d'avantages, que cela compense
bien et au del le prix du fer.--En quoi donc consiste la
supriorit de ce nouveau mode de construction?--Le navire dure
plus, les pices qui le composent se changent plus facilement, il a
moins de tirant d'eau, il est plus lger; et comme le tonnage se
calcule par les trois dimensions, il porte plus,  tonnage gal, et
conomise les taxes  la marchandise.--En sorte, lui dis-je, que, la
concurrence s'en mlant, c'est le consommateur qui profitera de ces
avantages; vos armateurs baisseront le prix du fret, et nous,
Franais, qui avons dj tant de mal  lutter contre vos navires en
bois, nous serons tout  fait vincs par vos navires en fer.--Cela
est probable, me dit-il,  moins que vous ne fassiez comme nous, ou,
si vous ne pouvez, que vous n'achetiez nos btiments.--Pourriez-vous
me dmontrer par des chiffres ces deux points dcisifs: 1 les
navires en fer ne reviennent pas plus cher que les navires en bois;
2 ils portent plus,  tonnage gal?--Venez chez moi; tous mes
livres sont  votre disposition.--Est-ce que vous ne craignez pas de
divulguer des secrets qui font votre fortune?--Ce n'est pas le
secret, mais la publicit qui fera ma fortune. Plus on sera
convaincu de la supriorit des navires en fer, plus je recevrai des
ordres de construction. D'ailleurs, si mes procds sont bons, comme
je le crois, je ne demande pas mieux que l'humanit en profite; et,
quant  moi, quel que soit le sort de cette industrie, j'ai la
confiance d'utiliser toujours l'amour du travail et le peu de
connaissances qu'il a plu  la Providence de me donner.

Je regrettai, on le croira sans peine, que le temps ne me permt
pas de compulser les livres que l'honnte quaker mettait si
loyalement  ma disposition. Si j'avais pu prolonger mon sjour 
Liverpool, je serais sans doute en mesure de soumettre aujourd'hui
aux Conseils des documents prcieux sur la question dont ils sont
saisis.

Quoi qu'il en soit, le premier moyen de relever notre marine,
l'admission des btiments en fer de construction trangre, est
d'une efficacit incontestable, puisqu'il donnerait aux armateurs de
Bordeaux, de Nantes et du Havre des navires qui leur reviendraient
au mme prix qu'aux armateurs de Liverpool, de Londres et de
Bristol.

Il est d'une excution facile. Il ne complique en rien les
oprations de la douane; il ne blesse pas ce qu'on nomme les _droits
acquis_, ni ceux des constructeurs, puisque ce genre d'industrie n'a
pour ainsi dire pas encore chez nous d'existence srieuse; ni ceux
des matres de forges, puisque le fer ainsi introduit ne ferme aucun
dbouch  notre production mtallurgique, n'en diminue pas l'emploi
actuel et ne peut par consquent en affecter le prix.

Le second moyen, l'admission en franchise de droits du fer destin 
la construction, a-t-il les mmes avantages? ne prsente-t-il pas de
graves inconvnients?

On a dj vu que, tout en le proposant, le _Moniteur_ s'tait charg
de dmontrer sa disproportion avec le but qu'on a en vue.

Non-seulement il est illusoire, mais il ouvre  l'industrie un
avenir si effrayant, que je me vois forc, afin que le public ne
soit pas pris au dpourvu, d'invoquer encore un moment son
attention.

Je suis surpris qu'on ne soit pas frapp, comme je le suis moi-mme,
des tendances vraiment exorbitantes et dangereuses dans lesquelles
la France laisse s'engager l'administration des douanes.

Certes, c'tait bien assez que cette institution, d'abord purement
fiscale, se ft convertie en un instrument soi-disant de protection,
en ralit de privilges et de monopoles. Ds lors les travailleurs
se sont aussi transforms en solliciteurs; ils ont assailli le
gouvernement pour lui arracher la facult de ranonner la nation,
comme les quteurs de places l'assigent pour acqurir le droit
d'exploiter le budget. Et le pouvoir, dtourn de sa vritable et
simple mission, qui est de garantir  chacun sa libert, sa sret
et sa proprit, s'est vu charg encore de l'effroyable tche de
satisfaire  toutes les prtentions des classes laborieuses,
d'assurer  chaque industrie les moyens de se soutenir et de se
dvelopper, et cela par le jeu des tarifs, par des combinaisons de
taxes, par l'octroi  quelques-uns de ce qu'il parvient  arracher 
tous.

Cependant la douane, obissant  de fausses notions dont elle n'est
pas responsable, puisqu'elle les reoit du public, procdait au
moins  son oeuvre nouvelle par mesures gnrales et uniformes,
lorsqu'il y a trois ans, elle dposa dans le trait belge le funeste
germe des _droits diffrentiels_.  partir de cette poque, il fut
tabli en principe que les taxes d'importation pourraient varier
selon les pays de provenance, selon le cours des denres dans chacun
de ces pays, selon leur distance, ou mme, qu'on me passe
l'expression, selon la temprature des passions, des animosits et
des jalousies nationales. Ainsi la douane n'a plus born ses
prtentions  tre un instrument de protection, elle est devenue une
arme offensive, un moyen politique d'agression. Elle a dit  un
peuple: Tu es ami, nous admettrons tes produits  des conditions
modres,  un autre: Nous te hassons, notre march te sera
ferm. Qui ne voit combien ce caractre hostile imprim  la douane
augmente les chances de guerre, dj si nombreuses, que les tarifs
reclent dans leur sein? Qui ne comprend que ce sont les factions
dsormais qui se combattront sur le terrain des questions
douanires? Qui ne s'aperoit avec effroi qu'un nouvel horizon a t
ouvert  de diaboliques alliances entre les cupidits industrielles
et les intrigues politiques?

Voici maintenant que les droits de douane varieront, non plus
seulement selon les pays de provenance, mais encore suivant la
destination de la marchandise.

Voyez comme s'largit insensiblement le rle du douanier!

D'abord, il n'avait qu'une question  adresser  la marchandise:
Qu'es-tu? Sur la rponse il prlevait la taxe, et tout tait dit.

Plus tard, le dialogue s'est tendu  deux questions: Qu'es-tu?--Du
fil.--D'o viens-tu?--Que t'importe?--Il m'importe que si tu viens
de Bruxelles, tu payeras _dix_; et si tu arrives de Manchester, tu
payeras _trente_. C'tait bien le moins qu'on pt accorder  la
ligue du monopole avec l'anglophobie.

Maintenant voici que le douanier aura droit  trois interrogations:
Qu'es-tu?--Du fer.--D'o viens-tu? car le droit varie selon que la
nature t'avait dpos dans les mines du Westergothland ou dans
celles du Cornouailles.--Je viens du Cornouailles.-- quoi es-tu
destin? car le droit varie encore suivant que tu vas devenir navire
ou charrue.

Ainsi la douane gagne tous les jours du terrain. De _fiscale_
qu'elle tait, elle s'est faite protectrice, puis diplomate, ensuite
industrielle. La voil qui va s'immiscer dans tous nos travaux, se
faire juge de leur importance relative; non plus par des mesures
gnrales, mais par une inquisition de dtails qui ira jusqu' nous
demander compte de l'emploi de tous les matriaux que nous aurons 
mettre en oeuvre.

Mais laissons de ct ce principe exorbitant et nouveau qu'on veut
introduire dans nos tarifs; fermons les yeux au vaste horizon qu'il
ouvre  la douane. A-t-on du moins song aux difficults de
l'excution? Si les droits d'entre varient pour chaque marchandise,
en raison de l'infinie varit de ses usages, il faudra donc que la
douane ait l'oeil sur elle dans toutes ses transformations. Il
faudra donc qu'elle pntre dans le chantier du constructeur,
qu'elle s'y installe jour et nuit, qu'elle y dresse sa tente,
qu'elle constate les _dchets_ et les _manquants_, en un mot, il
faudra qu'elle soit arme de l'_exercice_ avec son cortge
d'entraves, de mesures prventives, d'acquits--caution, de
laissez-passer, de passavants, de passe-debout, que sais-je? Pour
peu que le principe s'tende  d'autres matriaux, nos ateliers, nos
magasins, nos bureaux, nos livres mme ne devront plus avoir de
secrets pour MM. les employs; nos maisons, nos armoires, nos
chambres n'auront plus pour eux de verrous ni de serrures; une autre
institution mritant bien le titre nergique de _droits-runis_
psera sur la France; la lgislation qui rgit les dbitants de
boissons, de spciale qu'elle est, deviendra gnrale, et nous
serons tous ainsi ramens  cette _galit devant la loi_ si chre
au prdcesseur du ministre actuel des finances, laquelle aura pour
niveau commun la _condition du cabaretier_[49]. (V. p. 243.)

         [Note 49: Lorsque M. Humann empirait d'anne en anne le sort
         des propritaires de vignes, il disait: De quoi se plaignent
         ces messieurs? relativement  celle des cabaretiers, leur
         condition est _privilgie_, et la Charte me fait un devoir
         de faire triompher le principe de l'_galit_.]

Qu'on ne dise pas que ces craintes sont exagres. Je dfie qu'on me
prouve que l'on peut faire pntrer dans les tarifs le principe des
_droits variables selon la destination de la marchandise_, sans
investir aussitt la douane de l'exercice, ou de quelque chose de
semblable sous un autre nom.

Messieurs les conseillers _gnraux_ des manufactures et du
commerce, messieurs les simples conseillers de l'agriculture, vous
tes presque tous des hommes du Nord; vous n'avez gure  vous
dbattre sous l'inquisition des _droits runis_; vous savez  peine
ce que c'est. Prenez garde que la douane ne se charge un jour de
vous l'apprendre, et ne mprisez pas ce cri d'alarme qui s'lve
dans un pays parfaitement instruit par l'exprience.

Je conclus, 1 que ce qu'il y aurait de mieux  faire, sans se
proccuper des intrts de la marine plus que de ceux de
l'agriculture et des fabriques, ce serait d'abaisser les droits sur
le fer tranger quelle que ft sa destination. Ce n'est pas  la
douane, c'est  l'industrie de demander, comme le statuaire de la
fable:

  Sera-t-il dieu, table ou cuvette?

2 Que si l'on veut favoriser notre marine marchande, le moyen le
plus simple est de permettre  nos armateurs d'acheter des navires
en fer et mme en bois, au meilleur march possible, dans tous les
chantiers du monde.

3 Que la libre admission du fer destin  la construction est une
mesure qui n'a qu'un bon ct, qui est d'tre la plus sanglante
satire que l'on puisse faire du rgime prohibitif; car elle implique
l'aveu que ce rgime a paralys notre marine, et il n'y a aucune
raison pour ne pas reconnatre qu'il a exerc la mme influence sur
l'ensemble de toutes nos industries. Mais, relativement au but
cherch, cette mesure est compltement inefficace; elle a en outre
l'immense inconvnient de compliquer nos tarifs, et de dposer dans
le terrain de la douane le germe dangereux de l'exercice, germe que
l'atmosphre bureaucratique ne manquera pas de dvelopper
rapidement.




UN CONOMISTE  M. DE LAMARTINE.

 L'OCCASION DE SON CRIT INTITUL:

DU DROIT AU TRAVAIL[50].

         [Note 50: Extrait du _Journal des conomistes_, n de fvrier
         1845.]


MONSIEUR,

Le talent prodigieux dont vous a dou la nature, talent que rehausse
une rputation sans tache, aprs avoir fait de vous le point de mire
des partis, vous a signal comme l'attente des doctrines. Vos
opinions,  demi voiles, laissaient  chaque cole l'espoir de vous
rallier. Le catholicisme, le no-christianisme, la libert, et mme
ces modernes excentricits qu'on nomme saint-simonisme, fouririsme,
communisme, comptaient sur vous, espraient en vous. Le systme qui
se rsume par le mot _concentration force_, celui qui se formule
par le mot _libre concurrence_, la thorie qui veut imposer au
travail, aux facults, aux capitaux une _organisation artificielle_,
celle qui ne voit pas de meilleure organisation des forces sociales
que leur _naturelle gravitation_, toutes les coles, en un mot, vous
dsiraient pour auxiliaire et vous eussent accept pour chef.

Car il n'en est pas dont vous n'eussiez t le plus puissant interprte.
Que faut-il  une ide qui porte en elle-mme l'lment du triomphe, la
vrit? tre connue, tre comprise, tre vulgarise; et, pour cela, il
lui faut des expressions saisissantes, des formules lumineuses qui, par
leur clart soudaine, aillent rveiller dans tous les coeurs cette
sympathie inne pour le vrai et le juste que la libralit de la
Providence y a dpose. Voil pourquoi les hommes de labeur, de veille
et d'tude auraient confi  votre parole le travail des annes et des
sicles, les investigations de la science, les rectifications de
l'exprience, en un mot, tout le mouvement intellectuel de leur cole,
afin que vous le manifestassiez au monde. Par cette heureuse combinaison
de fortes penses et de vives images, dont vous seul possdez le secret,
par le privilge inou, qui n'a t dvolu qu' vous, de faire pntrer
la logique dans la posie et la posie dans la logique, vous eussiez
fait briller la vrit dans le cabinet du savant, dans l'atelier de
l'artiste, dans le salon et le boudoir, dans le palais et la chaumire;
vous lui eussiez fray une voie vers la chaire et vers la tribune.

Et moi aussi, monsieur, parce que j'ai dans l'esprit une conviction
entire, parce que je porte au coeur une foi inbranlable, combien
de fois n'ai-je pas tourn mes regards vers vous! combien de fois
n'ai-je pas demand aux paroles tombes de vos lvres, aux crits
chapps  votre plume, s'ils ne m'apportaient pas enfin le secret
de vos opinions, s'ils ne reclaient point votre vague et mystrieux
symbole! Car comprenant ou du moins croyant sincrement comprendre
le mcanisme des forces sociales, je me disais: Cette lumire n'est
rien tant qu'elle est sous le boisseau; et elle n'en sortira qu' la
voix puissante de l'homme capable de fondre dans sa parole la
dialectique du mtaphysicien, l'exprience de l'homme d'tat,
l'loquence du tribun, l'ardente charit du chrtien et l'accent
dlicieux du pote.

Vous vous tes prononc enfin. Mais, hlas! l'attente des coles
conomiques a t trompe. Vous n'en reconnaissez que deux, et vous
dclarez n'appartenir ni  l'une ni  l'autre. Tel est l'cueil du
gnie. Il ddaigne les voies explores et le trsor des
connaissances accumul par les sicles. Il cherche son trsor en
lui-mme; il veut se frayer sa propre voie.

Comme vous le dites, il y a deux coles en conomie politique.
Permettez-moi de les caractriser, afin d'apprcier ensuite l'amre
critique que, par une inexplicable contradiction, vous faites de
celle dont en dfinitive vous adoptez le principe, et les
emphatiques loges que vous dcernez, par une autre contradiction
non moins inexplicable,  celle dont vous repoussez les vaines et
subversives thories.

La premire procde d'une manire scientifique. Elle constate,
tudie, groupe et classe les faits et les phnomnes, elle cherche
leurs rapports de cause  effet; et de l'ensemble de ses
observations, elle dduit les _lois gnrales et providentielles_
selon lesquelles les hommes prosprent ou dprissent. Elle pense
que l'action de la science, en tant que science, sur l'espce
humaine, se borne  exposer et divulguer ces _lois_, afin que chacun
sache la rcompense qui est attache  leur observation et la peine
dont leur violation est suivie, elle s'en rapporte au coeur humain
pour le reste, sachant bien qu'il aspire invinciblement  l'une et a
pour l'autre un loignement invitable; et parce que ce double
mobile, le dsir du bien, l'horreur du mal, est la plus puissante
des forces qui ramnent l'homme sous l'empire des lois sociales,
elle repousse comme un flau l'intervention de forces arbitraires
qui tendent  altrer la juste distribution naturelle des plaisirs
et des peines. De l ce fameux axiome: _Laissez faire, laissez
passer_, contre lequel vous manifestez tant d'indignation,--qui
n'est cependant que la priphrase servile du mot _libert_, que vous
inscrivez sur votre bannire comme le principe de votre doctrine.

L'autre cole, ou plutt l'autre mthode, qui a enfant et devait
enfanter des sectes innombrables, procde par l'_imagination_. La
socit n'est pas pour elle un sujet d'observations, mais une
matire  expriences; elle n'est pas un _corps vivant_ dont il
s'agit d'tudier les organes, mais une _matire inerte_ que le
lgislateur soumet  un arrangement artificiel. Cette cole ne
suppose pas que le corps social soit assujetti  des lois
providentielles; elle prtend lui imposer des lois de son invention.
_La Rpublique_ de Platon, _l'Utopie_ de Thomas Morus, _l'Oceana_ de
Harrington, _le Salente_ de Fnelon, le rgime protecteur, le
saint-simonisme, le fouririsme, l'owenisme et mille autres
combinaisons bizarres, quelquefois appliques, pour le malheur de
l'espce humaine, presque toujours  l'tat de rve pour servir de
pture aux enfants  cheveux blancs; telles sont quelques-unes des
manifestations infinies de cette cole.

La mthode _analytique_ devait ncessairement conduire  l'unit de
doctrine, car il n'y a pas de raison pour que les mmes faits ne
prsentent les mmes aspects  tous les observateurs. Voil
pourquoi, sauf quelques lgres nuances que des observations
rectifies tendent incessamment  faire disparatre, elle a ralli
autour de la mme foi Smith, Ricardo, Malthus, Mill, Jefferson,
Bentham, Senior, Cobden, Thompson, Huskisson, Peel, Destutt de
Tracy, Say, Comte, Dunoyer, Droz et bien d'autres hommes illustres,
dont la vie s'est passe non point  arranger dans leur tte une
socit de leur invention avec des hommes de leur invention, mais 
tudier les hommes et les choses et leur action rciproque, afin de
reconnatre et de formuler les lois auxquelles il a plu  Dieu de
soumettre la socit.

La mthode _inventive_ devait de toute ncessit amener l'anarchie
des intelligences, parce qu'il y a l'infini  parier contre un
qu'une infinit de rveurs ne feront pas le mme rve. Aussi
voyons-nous que, pour se mettre  l'aise dans leur monde imaginaire,
l'un en a banni la proprit, l'autre l'hrdit, celui-ci la
famille, celui-l la libert; en voici qui ne tiennent aucun compte
de la loi de la population, en voil qui font abstraction du
principe de la solidarit humaine, car il fallait mettre en oeuvre
des tres chimriques pour faire une socit chimrique.

Ainsi la premire _observe l'arrangement_ naturel des choses, et sa
conclusion est _libert_[51]. La seconde _arrange_ une socit
artificielle, et son point de dpart est _contrainte_. C'est
pourquoi, et pour abrger, j'appellerai l'une _cole conomiste ou
librale_, et l'autre _cole arbitraire_.

         [Note 51: En disant que les hommes doivent jouir du libre
         exercice de leurs facults, il demeure bien entendu que je
         n'entends point dnier au gouvernement le droit et le devoir
         de rprimer l'abus qu'ils en peuvent faire. Bien au
         contraire, les conomistes pensent que c'est l sa principale
         et presque sa seule mission.]

Voyons maintenant le jugement que vous portez sur ces deux
doctrines:

     Il y a en conomie politique deux coles: une cole anglaise et
     matrialiste (c'est l'cole _librale_ que vous voulez dcrire
     dans ces lignes) qui traite les hommes comme des quantits
     inertes; qui parle en chiffres de peur qu'il ne se glisse un
     sentiment ou une ide dans ses systmes; qui fait de la socit
     industrielle une espce d'arithmtique impassible et de mcanisme
     sans coeur, o l'humanit n'est qu'une socit en commandite, o
     les travailleurs ne sont que des rouages  user et  dpenser au
     plus bas prix possible, o tout se rsout par perte ou gain au
     bas d'une colonne de chiffres, sans considrer que ces quantits
     sont des hommes, que ces rouages sont des intelligences, que ces
     chiffres sont la vie, la moralit, la sueur, le corps, l'me de
     millions d'tres semblables  nous et crs par Dieu pour les
     mmes destines. C'est cette cole qui rgne en France, depuis
     l'importation de la science conomique ne en Angleterre. C'est
     celle qui a crit, profess et gouvern jusqu'ici, sauf quelques
     grandes exceptions; c'est celle qui a proscrit l'aumne,
     incrimin la mendicit sans pourvoir aux mendiants, blm les
     hpitaux, condamn les hospices, raill la charit, mis la
     misre hors la loi, maudit l'excs de la population, interdit les
     mariages, conseill la strilit, ferm les tours des enfants
     trouvs, et qui, livrant tout sans misricorde et sans entrailles
      la concurrence, cette providence de l'gosme, a dit aux
     proltaires: Travaillez.--Mais nous ne trouvons pas de
     travail.--Eh bien! mourez. Si vous ne rapportez rien, vous n'avez
     pas le droit de vivre; la socit est un compte bien fait.

     Il y a une autre cole qui est ne en France, dans ces dernires
     annes, des souffrances du proltaire, des gosmes du
     manufacturier, de la duret du capitaliste, de l'agitation des
     temps, des souvenirs de la Convention, des entrailles de la
     philanthropie et des rves anticips d'une poque entirement
     idale. C'est celle qui, prophtisant aux masses l'avnement du
     Christ industriel (Fourier), les appelle  la religion de
     l'association, substitue ce principe de l'association par le
     travail  tous les autres principes,  tous les autres instincts,
      tous les autres sentiments dont Dieu a ptri la nature humaine,
     croit avoir trouv le moyen d'organiser le travail sans
     intervertir les rapports libres du producteur et du consommateur,
     de violenter le capital sans l'anantir, de rgler les salaires
     et de les distribuer arbitrairement avec l'infaillibilit et la
     toute-justice de Dieu. Cette cole, qui compte parmi ses matres
     et ses adeptes tant d'hommes de lumire et de foi, porte en soi
     deux grands trsors: un principe, l'association; une vertu, la
     charit des masses. Mais elle nous semble pousser son principe
     jusqu' l'excs, et la vertu jusqu' la chimre. Le fouririsme
     est jusqu'ici une sublime exagration de l'esprance.--Nous
     n'appartenons ni  l'une ni  l'autre de ces coles. Nous les
     croyons toutes deux dans le faux. Mais l'une manque d'me, et
     l'autre manque _seulement_ de mesure dans la passion du bien.
     Nous faisons entre elles la diffrence qu'il y a entre une
     cruaut et une illusion, et nous empruntons, pour la solution de
     la question des salaires,  l'une la lumire des calculs, 
     l'autre la chaleur de la charit.

Je ne m'arrterai pas  relever les expressions vagues et fausses,
les assertions hasardes qui fourmillent dans ce passage, o il
semble que votre plume vous a matris plus que vous n'avez matris
votre plume. O avez-vous vu que les conomistes traitent les hommes
comme des _quantits inertes_, eux qui voient prcisment l'harmonie
du monde social dans la libert de leur action? O avez-vous vu que
cette cole gouverne en France, quand elle ne compte pas un seul
organe, du moins avou, au ministre ou au Parlement? Qu'est-ce que
ce ddain pour les chiffres, les calculs, l'arithmtique, comme si
les chiffres servaient  autre chose qu' constater des rsultats,
et comme si le bien et le mal pouvaient s'apprcier autrement que
par des rsultats constats? Quelle valeur scientifique est-il
possible de reconnatre dans votre indignation contre la _duret du
capitaliste_, l'_gosme du manufacturier_, en tant que tels, comme
si les services industriels et les capitaux pouvaient chapper, plus
que les salaires, aux lois de l'offre et de la demande qui les
gouvernent, pour se soumettre aux lois du sentiment et de la
philanthropie?

Mais je sens le besoin de protester de toutes mes forces contre les
imputations odieuses que vous faites peser sur la tte de tous ces
savants illustres, dont je rappelais tout  l'heure les noms
vnrs. Non, la postrit ne ratifiera pas votre arrt. Elle ne
mettra pas, comme vous le faites, entre Smith et Fourier, entre Say
et Enfantin l'abme qui spare la _cruaut_ de la simple _illusion_.
Elle ne conviendra pas que le seul tort de Fourier ait t de
pousser un grand principe jusqu' l'excs et une grande vertu
jusqu' la chimre. Elle ne verra pas dans la _promiscuit_ des
sexes une _sublime exagration de l'esprance_. Elle ne croira pas
la science sociale redevable au fouririsme de ces trois grandes
_innovations_: la foi  l'amlioration indfinie de l'espce
humaine, le principe de l'association et la charit des
masses;--parce que la perfectibilit de l'homme, consquence de son
principe intelligent, a t reconnue longtemps avant Fourier;--parce
que l'association est aussi ancienne que la famille;--parce que la
charit des masses, de quelque manire qu'on veuille la considrer,
au point de vue thorique ou au point de vue pratique, dans
l'individu ou dans la socit, a t formellement promulgue par le
christianisme et partout mise en oeuvre, du moins  quelque degr.
Mais la postrit s'tonnera que vous assigniez une place si leve,
que vous prodiguiez tant d'encens  une cole que vous fltrissez en
mme temps par ces paroles loquentes: C'est un monastre o la
mre n'est qu'une femme enceinte, le pre un homme qui engendre, et
l'enfant un produit des deux sexes.

Mais que blmez-vous dans les conomistes? Seraient-ce les formes
parfois arides dont ils ont revtu leurs ides? C'est l de la
critique littraire. En ce cas il fallait reconnatre les services
qu'ils ont rendus  la science, et vous borner  les accuser d'tre
de froids crivains. Sur ce terrain encore, on pourrait rpondre que
si le langage svre et prcis de la science a l'inconvnient de
n'en pas hter assez la propagation, le style chaleureux et imag du
pote, transport dans le domaine didactique, a l'inconvnient bien
plus grave d'garer souvent le lecteur aprs avoir gar l'crivain.
Mais ce n'est pas la forme que vous attaquez, c'est la pense et
mme l'intention.

La pense! mais comment l'accuser? Elle peut bien tre fausse; elle
ne saurait tre blmable, car elle se rsume ainsi: _Il y a plus
d'harmonie dans les lois divines que dans les combinaisons
humaines._ Permis  vous de dire comme Alphonse: Ces lois
seraient meilleures si j'eusse t appel dans les conseils de
Dieu. Mais non, vous ne tenez point ce langage impie. Vous laissez
de tels blasphmes aux utopistes. Pour vous, vous vous emparez de la
doctrine mme dont vous essayez de fltrir les rvlateurs, et dans
tout votre crit, sauf quelques vues exceptionnelles que je
discuterai tout  l'heure, domine le grand principe de la libert,
qui suppose de votre part la reconnaissance de l'harmonie des lois
divines, puisqu'il serait puril d'adhrer  la libert, non parce
qu'elle est la vraie condition de l'ordre et du bonheur social, mais
par un platonique amour pour la libert elle-mme, abstraction faite
des rsultats qu'il est dans sa nature de produire.

L'intention! mais quelle perversit peut-on apercevoir dans
l'intention de ceux qui se bornent  dire  l'arbitraire:
L'quilibre des forces sociales s'tablit de lui-mme; n'y touchez
pas?

Pour arriver jusqu'aux intentions des conomistes, il faudrait
prouver trois choses:

1 Que le libre jeu des forces sociales providentielles est funeste
 l'humanit;

2 Qu'il est possible d'en paralyser l'action par la substitution de
forces arbitraires;

3 Que les conomistes repoussent celles-ci en parfaite connaissance
de leur prtendue supriorit sur celles-l.

En dehors de ces trois dmonstrations, vos attaques, si vous pensiez
 les faire remonter jusqu' l'intention des crivains dont je
parle, ne seraient ni justifies ni justifiables.

Mais je ne croirai jamais que vous, dont personne ne souponne
l'honneur et la loyaut, vous ayez voulu incriminer jusqu' la
moralit des savants illustres qui vous ont prcd dans la
carrire, qui vous ont lgu leurs doctrines et que l'humanit a
absous d'avance par la vnration et le respect dont elle environne
leur mmoire.

Y a-t-il d'ailleurs, dans ce qu'il vous plat d'appeler l'cole
anglaise, comme si une science qui se borne  dcrire les faits et
leur enchanement pouvait tre d'un pays plutt que d'un autre,
comme s'il pouvait y avoir une gomtrie russe, une mcanique
hollandaise, une anatomie espagnole et une conomie franaise ou
anglaise; y a-t-il, dis-je, dans cette cole, des hommes qui, comme
les _prohibitionnistes_, aient proclam leurs doctrines pour abuser
les esprits et bnficier par l'erreur commune sciemment et
volontairement rpandue? Non, vous n'en citeriez pas un seul. Aucune
secte philosophique peut-tre n'a offert le spectacle d'autant de
dignit, de modration, de dvouement au bien public; et si vous
voulez y rflchir, vous comprendrez qu'il devait en tre ainsi.

Dans le XVIIIe sicle, quand l'astronomie n'tait pas parvenue au
point o elle est arrive de nos jours, on avait remarqu une sorte
d'aberration dans la marche des plantes. On avait constat que les
unes se rapprochaient, que les autres s'loignaient du centre du
mouvement; et l'on se hta de conclure que les premires
s'enfonaient de plus en plus dans les profondeurs glaces de
l'espace, que les secondes allaient s'engloutir dans la matire
incandescente du soleil. Laplace vint, il soumit ces prtendues
aberrations au calcul, il dmontra que si les plantes s'cartaient
de leur orbite, la force qui les y rappelait s'augmentait en raison
de cet loignement mme: Par la toute-puissance d'une formule
mathmatique, dit M. Arago, le monde matriel se trouva raffermi sur
ses fondements. Pense-t-on que celui qui dcouvrit et mesura cette
belle harmonie et volontiers consenti, dans un intrt personnel, 
troubler ces admirables lois de la gravitation?

L'conomie des socits a eu aussi ses Laplace. S'il y a des
perturbations sociales, ils ont aussi constat l'existence de
forces providentielles qui ramnent tout  l'quilibre, et ils ont
trouv que ces forces rparatrices se proportionnent aux forces
perturbatrices, parce qu'elles en proviennent. Ravis d'admiration
devant cette harmonie du monde moral, ils ont d se passionner pour
l'oeuvre divine et rpugner plus que les autres hommes  tout ce qui
peut la troubler. Aussi n'a-t-on jamais vu, que je sache, les
sductions de l'intrt priv balancer dans leur coeur cet ternel
objet de leur admiration et de leur amour. Bonaparte s'en tonna.
Peu habitu  de telles rsistances, il les honora du titre de
_niais_, parce qu'ils refusaient leur concours  sa mission
d'arbitraire, la regardant comme incompatible avec les grandes lois
sociales qu'ils avaient dcouvertes et proclames. Et ce titre
glorieux, ils le portent encore,--et on n'en voit aucun aux
affaires, car ils n'y veulent entrer qu'avec leur principe.

Je le dis avec regret mais avec franchise, monsieur, je crois que
vous avez fait une chose funeste et de nature  garer les premiers
pas d'une jeunesse pleine de confiance dans l'autorit de vos
paroles, lorsque, distribuant sans mesure le blme et l'loge, vous
avez violemment assailli l'cole la plus consciencieuse, la plus
pratiquement chrtienne qui se soit jamais leve  l'horizon des
sciences morales, rservant votre enthousiasme, votre sympathie et,
pardonnez-moi le mot, vos coquettes clineries pour ces autres
coles qui ne sont, selon vous-mme, que la ngation de la libert,
de l'ordre, de la proprit, de la famille, de l'amour, des
affections domestiques et _de tous les sentiments dont Dieu a ptri
la nature humaine_.

Et ce qui achve de rendre cette injuste apprciation des hommes
tout  fait inexplicable, c'est que vous adoptez, ainsi que je l'ai
dit, le principe des conomistes, la libert des transactions, la
libre concurrence, _cette providence de l'gosme_.

Il n'y a d'autre organisation du travail, dites-vous, que sa
libert; il n'y a d'autre distribution des salaires que le travail
lui-mme se rtribuant par ses oeuvres et se faisant  lui-mme une
justice que vos _systmes arbitraires_ ne lui feraient pas. Le libre
arbitre du travail dans le producteur, dans le consommateur, dans le
salaire, dans l'ouvrier, est aussi sacr que le libre arbitre de la
conscience dans l'homme. En touchant  l'un, on tue le mouvement; en
touchant  l'autre, on tue la moralit. Les meilleurs gouvernements
sont ceux qui n'y touchent pas.

Et ailleurs: Nous ne connaissons d'autre organisation _possible_ du
travail dans un pays libre que la libert se rtribuant elle-mme
par la _concurrence_, par la capacit, par la moralit.

Ce n'est pas assez de dire que ces paroles concident avec les ides
des conomistes; elles embrassent et rsument leur doctrine tout
entire. Elles supposent en vous la pleine connaissance, la claire
vue de cette grande loi de la concurrence qui porte en elle-mme le
remde gnral aux maux invitables qu'elle peut produire dans des
cas particuliers.

Et cependant, comment croire que votre vue embrasse l'ensemble des
faits et des forces sociales qui dcoulent du principe de la
libert, quand on vous voit dcliner le dogme de la responsabilit
des agents intelligents et libres!

Car en parlant des deux grandes coles, celle de la _libert_ et
celle de la _contrainte_, vous dites: J'emprunte  l'une la lumire
de ses calculs,  l'autre la chaleur de sa charit. Pour parler
avec prcision, vous deviez dire: J'emprunte  l'une le principe de
la _libert_,  l'autre celui de l'_irresponsabilit_.

En effet, il rsulte des citations que je viens de produire que ce
que vous avez pris aux conomistes, ce n'est point des calculs
seulement, c'est un principe,  savoir: _La libert est la
meilleure des organisations sociales._

Mais ce n'est qu' une condition: c'est que la loi de la
responsabilit sortisse son plein, entier et naturel effet. Que si
la loi humaine intervient et fait dvier les consquences des
actions, de telle sorte qu'elles ne retombent pas sur ceux  qui
elles taient destines, non-seulement la libert n'est plus une
bonne organisation, mais elle n'existe pas.

C'est donc une grave contradiction de dire qu'on emprunte l la
libert et ici la contrainte, pour en faire un monstrueux ou plutt
un impossible mlange.

Je me ferai mieux comprendre en abordant quelques dtails.

Vous reprochez  l'cole _librale_ d'tre cruelle, et ds lors vous
empruntez  l'cole arbitraire la chaleur de sa charit.--Voil la
gnralit, voici l'application.

Vous accusez les conomistes d'_interdire le mariage_, de
_conseiller la strilit_,--et par opposition, vous voulez que
_l'tat adopte les enfants orphelins ou trop nombreux_.

Vous accusez les conomistes de _proscrire et de railler
l'aumne_,--et par opposition, vous voulez que _l'tat s'interpose
entre les masses et leurs misres_.

Vous accusez les conomistes de dire aux proltaires: _Travaillez
ou mourez_,--et par opposition, vous voulez que la socit proclame
le _droit au travail_, le _droit de vivre_.

Examinons ces trois antithses, que j'aurais pu multiplier; cela
suffira pour reconnatre s'il est possible de ramasser ainsi des
dogmes dans des coles opposes et d'accomplir entre eux une solide
alliance.

Je ne veux point encombrer par des discussions de dtail le terrain
des principes sur lequel j'entends me maintenir. Je ferai cependant
une remarque prliminaire. Il y a longtemps qu'on a dit que le moyen
le plus sr, mais certainement le moins loyal, de combattre son
adversaire, c'tait de lui prter des sentiments outrs, des ides
fausses et des paroles qu'il n'a jamais prononces. Je vous crois
incapable de recourir sciemment  un tel artifice: mais, soit
entranement de la phrase  effet, soit exigence de concision, il
est certain que vous attribuez aux conomistes un langage qui ne fut
jamais le leur.

Jamais ils n'ont _conseill la strilit, interdit le mariage_.--Ce
reproche pourrait tre adress avec plus de raison et vous
l'adressez en effet au _fouririsme_.--S'ils ont, non pas _maudit_,
mais dplor l'_excs_ de la population, ce mot mme _excs_ que
vous employez les justifie.

Ce qu'ils ont dit sur ce grave sujet, le voici: L'homme est un tre
libre, responsable et intelligent. Parce qu'il est libre, il dirige ses
actions par sa volont;--parce qu'il est responsable, il recueille la
rcompense ou le chtiment de ses actions, selon qu'elles sont ou ne
sont pas conformes aux lois de son tre;--parce qu'il est intelligent,
sa volont et par suite ses actes se perfectionnent sans cesse, ou par
la lumire de la prvoyance ou par les leons fatales de
l'exprience.--C'est un _fait_ que les hommes, comme tous les tres qui
ont vie, peuvent se multiplier au del de leurs moyens actuels de
subsistance. C'est un autre _fait_ que lorsque l'quilibre est rompu
entre le nombre des hommes et les ressources qui font vivre, il y a
malaise et _souffrance_ dans la socit.--Donc, il n'y a pas d'autre
alternative: il faut _prvoir_ pour que l'quilibre se maintienne; ou
_souffrir_ pour qu'il se rtablisse. Nous concluons qu'il est  dsirer
que la population, prise en masse, ne suivre pas une progression trop
rapide, et pour cela, que les individus qui la composent n'entrent dans
l'tat du mariage qu'autant qu'ils ont la chance probable de pouvoir
entretenir une famille.--Et comme les hommes sont libres, comme nous
n'admettons pas de lgislation coercitive ou restrictive en cette
matire, nous nous adressons  leur raison,  leurs sentiments,  leur
bon sens. Le langage que nous leur faisons entendre n'a rien d'utopique
ou d'abstrait. Nous leur disons avec la sagesse des sicles et ce sens
si commun qu'il est presque de l'instinct:--C'est donner la vie  des
malheureux, c'est se rendre malheureux soi-mme que de se charger
imprudemment ou prmaturment d'une famille qu'on n'a pas encore les
moyens d'lever. Nous ajoutons: Si ces actes individuels
d'imprvoyance sont trop multiplis, la socit a plus d'enfants qu'elle
n'en peut nourrir: elle _souffre_, car l'homme n'est pas seulement
soumis  la loi de la _responsabilit_, mais encore  celle de la
_solidarit_; et c'est pour cela que les conomistes s'attachent 
exposer toutes les consquences fatales de la multiplication dsordonne
des tres humains, afin que l'opinion intervienne avec son action
toute-puissante, car ils croient sincrement que, contre ce terrible
phnomne, la socit n'a que cette alternative, la prvoyance ou la
souffrance.

Mais vous, monsieur, vous lui apportez un expdient. Vous ne pensez
pas qu'elle doit prvoir pour ne pas souffrir, et vous ne voulez pas
qu'elle souffre pour n'avoir pas prvu. Vous dites: _Que l'tat
adopte les enfants trop nombreux._

Voil certes qui est bientt dcrt. Mais avec quoi; s'il vous plat,
les entretiendra-t-il? Sans doute avec des aliments, des vtements, des
produits prlevs sur la masse sous forme d'impts, car l'_tat_, que je
sache, n'a pas de ressources  lui, indpendantes du travail
national.--Ainsi la grande loi de la _responsabilit_ sera lude. Ceux
qui, dans des vues personnelles peut-tre, mais parfaitement conformes 
l'intrt public, se seront conduits d'aprs les rgles de la prudence,
de l'honntet et de la raison, se seront abstenus ou auront retard le
moment de s'entourer d'une famille, se verront _contraints_ de nourrir
les enfants de ceux qui se seront abandonns  la brutalit de leurs
instincts.--Mais le mal sera-t-il guri au moins? Bien au contraire, il
s'aggravera sans cesse, car en mme temps qu'on ne pourra plus compter
sur la prvoyance qui n'aura plus rien de rationnel, la souffrance
elle-mme, sans cesser d'agir, n'agira plus comme chtiment, comme
frein, comme leon, comme force quilibrante; elle perdra sa moralit,
il n'y aura plus rien en elle qui l'explique et la justifie, et c'est
alors que l'homme pourra sans blasphmer dire  l'auteur des choses: 
quoi sert le mal sur la terre, puisqu'il n'a pas de cause finale?

On peut faire sur la charit les mmes remarques. D'abord, jamais la
science conomique n'a _proscrit_ ni _raill_ l'aumne. La science
ne raille pas et ne proscrit rien; elle observe, dduit et expose.

Ensuite, l'conomie politique distingue la charit volontaire de la
charit lgale ou force. L'une, par cela mme qu'elle est
_volontaire_, se rattache au principe de la libert et entre comme
lment harmonique dans le jeu des lois sociales; l'autre, parce
qu'elle est _force_, appartient aux coles qui ont adopt la
doctrine de la _contrainte_, et inflige au corps social des maux
invitables. La misre est mrite ou immrite, et il n'y a que la
charit libre et spontane qui puisse faire cette distinction
essentielle. Si elle a des secours mme pour l'tre dgrad qui a
encouru son malheur par sa faute, elle les distribue d'une main
parcimonieuse, justement dans la mesure ncessaire pour que la
punition ne soit pas trop svre; et elle n'encourage pas, par
d'inopportunes dlicatesses, des sentiments abjects et mprisables,
qui, dans l'intrt gnral, ne doivent pas tre encourags. Elle
rserve, pour les infortunes immrites et caches, la libralit de
ses dons et ce secret, cette ombre, ces mnagements auxquels a droit
le malheur, au nom de la dignit humaine.

Mais la charit lgale, contrainte, organise, dcrte comme une
_dette_ du ct du donateur et une _crance_ positive du ct du
donataire, ne fait ni ne peut faire une telle distinction.
Permettez-moi d'invoquer ici l'autorit d'un auteur trop peu connu
et trop peu consult en ces matires:

Il est plusieurs genres de vices, dit M. Charles Comte, dont le
principal effet est de produire la misre pour celui qui les a
contracts. Une institution qui a pour objet de mettre  l'abri de la
misre toute sorte de personnes, sans distinction des causes qui l'ont
produite, a donc pour rsultat d'encourager tous les vices qui
conduisent  la pauvret. Les tribunaux ne peuvent condamner  l'amende
les individus qui sont coupables de paresse, d'intemprance,
d'imprvoyance et d'autres vices de ce genre; mais la nature, qui a fait
 l'homme une loi du travail, de la temprance, de la modration, de la
prvoyance, _a pris sur elle d'infliger aux coupables les chtiments
qu'ils encourent_. Rendre ces chtiments vains en donnant _droit_  des
secours  ceux qui les ont encourus, c'est laisser au vice tous les
attraits qu'il a; c'est laisser agir, de plus, les maux qu'il produit
pour les individus auxquels il est tranger, et affaiblir ou dtruire
les seules peines qui peuvent le rprimer.

Ainsi la charit gouvernementale, indpendamment de ce qu'elle viole
les principes de la libert et de la proprit, intervertit encore
les lois de la responsabilit; et en tablissant une sorte de
communaut de droit entre les classes aises et les classes pauvres,
elle te  l'aisance le caractre de rcompense,  la misre le
caractre de chtiment que la nature des choses leur avait imprim.

Vous voulez que l'_tat s'interpose entre les masses et leur
misre._--Mais avec quoi?--Avec des capitaux.--Et d'o les
tirera-t-il?--De l'impt; il aura un _budget des pauvres_.--Il
faudra donc que, soutirant ces capitaux  la circulation gnrale,
il fasse retomber sur les masses, sous forme d'aumnes, ce qui leur
arrivait sous forme de salaires!

Enfin vous proclamez le _droit_ du proltaire au travail, au
salaire,  la subsistance. Et qui jamais a contest  qui que ce
soit le _droit de travailler_, et par consquent le droit  une
juste rmunration? Est-ce sous le rgime de la libert qu'un tel
droit peut tre dni? Mais, dites-vous, en nous plaant dans une
terrible hypothse, si la socit n'a pas du travail pour tous ses
membres, si son capital ne suffit pas pour donner  tous de
l'occupation? Eh bien! cette supposition extrme implique que la
population a dpass ses moyens de subsistance. Je vois bien alors
par quels procds la libert tend  rtablir l'quilibre; je vois
les salaires et les profits baisser, c'est--dire je vois diminuer
la part de chacun  la masse commune; je vois les encouragements au
mariage s'affaiblir, les naissances diminuer, peut-tre la mortalit
augmenter jusqu' ce que le niveau soit rtabli. Je vois que ce sont
l des maux, des souffrances; je le vois et je le dplore. Mais ce
que je ne vois pas, c'est que la socit puisse viter ces maux en
proclamant le _droit au travail_, en dcrtant que l'tat prendra
sur les capitaux insuffisants de quoi fournir du travail  ceux qui
en manquent; car il me semble que c'est faire le plein d'une part en
faisant le vide de l'autre. C'est agir comme cet homme simple qui,
voulant remplir un tonneau, puisait par-dessous de quoi verser
par-dessus; ou comme un mdecin qui, pour donner des forces au
malade, introduirait dans le bras droit le sang qu'il aurait tir au
bras gauche.

 nos yeux, dans l'hypothse extrme o l'on nous force de
raisonner, de tels expdients ne sont pas seulement inefficaces, ils
sont essentiellement nuisibles. L'tat ne dplace pas seulement les
capitaux, il retient une partie de ceux auxquels il touche, et
trouble l'action de ceux qu'il ne touche pas. De plus, la nouvelle
distribution des salaires est moins quitable que celle  laquelle
prsidait la libert, et ne se proportionne pas, comme celle-ci, aux
justes droits de la capacit et de la moralit. Enfin, loin de
diminuer les souffrances sociales, elle les aggrave au contraire.
Ces expdients ne font rien pour rtablir l'quilibre rompu entre le
nombre des hommes et leurs moyens d'exister; bien loin de l, ils
tendent  dranger de plus en plus cet quilibre.

Mais si nous pensons que la socit peut tre place dans une
situation telle qu'elle n'a que le choix des maux, si nous pensons
qu'en ce cas la libert lui apporte les remdes les plus efficaces
et les moins douloureux, prenez garde que nous croyons aussi qu'elle
agit surtout comme moyen prventif. Avant de rtablir l'quilibre
entre les hommes et les subsistances, elle agit pour empcher que
cet quilibre ne soit rompu, parce qu'elle laisse toute leur
influence aux motifs qu'ont les hommes d'tre moraux, actifs,
temprants et prvoyants. Nous ne nions pas que ce qui suit l'oubli
de ces vertus, c'est la souffrance; mais vouloir qu'il n'en soit pas
ainsi, c'est vouloir qu'un peuple ignorant et vicieux jouisse du
mme degr de bien-tre et de bonheur qu'un peuple moral et clair.

Il est si vrai que la libert prvient les maux dont vous cherchez
le remde dans le _droit au travail_, que vous reconnaissez
vous-mme que ce droit est sans application aux industries qui
jouissent d'une entire libert: Laissons de ct, dites-vous, le
cordonnier, le tailleur, le marchal, le charron, le tonnelier, le
serrurier, le maon, le charpentier, le menuisier..... Le sort de
tous ceux-l est hors de cause. Mais le sort des ouvriers des
fabriques serait aussi hors de cause si l'industrie manufacturire
vivait d'une vie naturelle, ne posait le pied que sur un terrain
solide, ne progressait qu' mesure des besoins, ne comptait pas sur
les prix factices et variables de la _protection_, une des formes
manes de la thorie de l'_arbitraire_.

Vous proclamez le _droit au travail_, vous l'rigez en _principe_;
mais, en mme temps, vous montrez peu de foi dans ce principe.
Voyez en effet dans quelles troites limites vous circonscrivez son
action. Ce droit au travail ne pourra tre invoqu que _dans des cas
rares, dans des cas extrmes, pour cause de vie seulement_ (_propter
vitam_), et  la condition que son application ne crera jamais,
_contre le travail des industries libres et le tarif des salaires
volontaires, la concurrence meurtrire de l'tat_.

Rduites  ces termes, les mesures que vous annoncez sont du domaine
de la police plutt que de l'conomie sociale. Je crois pouvoir
affirmer, au nom des conomistes, qu'ils n'ont pas d'objections
srieuses  faire contre l'intervention de l'tat dans des cas
rares, extrmes, o, sans nuire aux industries libres, sans altrer
le tarif des salaires volontaires, il serait possible de venir,
_propter vitam_, au secours d'ouvriers momentanment, brusquement
dplacs, sous le coup de crises industrielles imprvues.--Mais, je
vous le demande, pour aboutir  ces mesures d'_exception_,
fallait-il remuer toutes les thories des coles les plus opposes?
fallait-il lever drapeau contre drapeau, principe contre principe,
et faire retentir aux oreilles des masses ces mots trompeurs: _droit
au travail, droit de vivre!_ Je vous dirai, en empruntant vos
propres expressions: Ces ides ne sont si sonores que parce qu'il
n'y a rien dedans que du vent et des temptes.

Monsieur, je ne pense pas que le Ciel ait jamais accord  un homme
des dons plus prcieux que ceux qu'il vous a prodigus. Il y a assez
de chaleur dans votre me, assez de puissance dans votre gnie pour
que le sicle subisse votre influence et fasse,  votre voix, un pas
de plus dans la carrire de la civilisation. Mais pour cela, il ne
faut pas que vous alliez butiner d'ici, de l, dans les coles les
plus opposes, des principes qui s'excluent. Votre prodigieux talent
est un puissant levier; mais ce levier est sans force s'il n'a pour
point d'appui _un principe_.--Nagure vous vous prsenttes devant
l'opposition, la bonne foi au coeur et l'loquence sur les lvres.
Quel rsultat avez-vous obtenu? Aucun, parce que vous ne lui portiez
pas _un principe_. Oh! si vous adhriez fortement  la libert! Si
vous la montriez faisant progresser le monde social par l'action de
ces deux grandes lois corollaires: responsabilit, solidarit! Si
vous ralliiez les esprits autour de cette vrit: En conomie
politique, il y a beaucoup  apprendre et peu  faire! On
comprendrait alors que la libert porte en elle-mme la solution de
tous les grands problmes sociaux que notre poque agite, et
qu'elle fait aux hommes une justice que les systmes arbitraires ne
leur feraient pas. Comment avez-vous rencontr des vrits si
fcondes pour les abandonner l'instant d'aprs?--Ne voyez-vous pas
que la consquence rationnelle et pratique de cette doctrine c'est
la _simplification du gouvernement_? Courage donc, suivez cette voie
lumineuse! Ddaignez la vaine popularit qu'on vous promet ailleurs.
Vous ne pouvez servir deux matres. Vous ne pouvez travailler  la
simplification du pouvoir, demander qu'il ne touche ni au travail
ni  la conscience, et exiger en mme temps qu'il prodige
l'instruction, qu'il colonise, qu'il adopte les enfants trop
nombreux, qu'il s'interpose entre les masses et leurs misres. Si
vous lui confiez ces tches multiplies et dlicates, vous
l'agrandissez outre mesure; vous lui confrez une mission qui n'est
pas la sienne; vous substituez ses combinaisons  l'conomie des
lois sociales; vous le transformez en Providence qui ne voit pas
seulement, mais qui prvoit; vous le mettez  mme de prlever et
de distribuer d'normes impts; vous le rendez l'objet de toutes les
ambitions, de toutes les esprances, de toutes les dceptions, de
toutes les intrigues; vous agrandissez dmesurment ses cadres, vous
transformez la nation en employs; en un mot vous tes sur la voie
d'un fouririsme btard, incomplet et illogique.

Ce ne sont pas l les doctrines que vous devez promulguer en France.
Repoussez leurs trompeuses sductions. Rattachez-vous au principe
svre, mais vrai, mais le seul vrai, de la Libert. Embrassez dans
votre vaste intelligence et ses lois, et son action, et ses
phnomnes, et les causes qui la troublent, et les forces
rparatrices qui sont en elle. Inscrivez sur votre bannire:
_Socit libre, gouvernement simple_,--ides corrlatives et pour
ainsi dire consubstantielles. Cette bannire, les partis la
repousseront peut-tre; mais la nation l'embrassera avec transport.
Mais effacez-y jusqu' la dernire trace de cette devise: _Socit
contrainte, gouvernement compliqu._--Des mesures exceptionnelles,
applicables dans des circonstances rares, dans des cas extrmes et
d'une utilit aprs tout fort contestable, ne sauraient longtemps
contre-balancer dans votre esprit la valeur et l'autorit d'un
_principe_. Un principe est de tous les temps, de tous les lieux, de
tous les climats et de toutes les circonstances. Proclamez donc la
libert: libert de travail, libert d'changes, libert de
transactions pour ce pays et pour tous les pays, pour cette poque
et pour toutes les poques.  ce prix, j'ose vous promettre sinon la
popularit du jour, du moins la popularit et les bndictions des
sicles.--Un grand homme s'est empar de ce rle en Angleterre. Il
n'y a pas de jour dans l'anne, il n'y a pas d'heure dans le jour o
on ne le voie exposer aux yeux des masses les grandes lois de la
_mcanique sociale_. Il a runi autour de lui une universit
mouvante, un apostolat du XIXe sicle; et la parole de vie pntrant
dans toutes les couches de la socit en a fait surgir une opinion
publique puissante, claire, pacifique, mais indomptable, qui sous
peu prsidera aux destines de la Grande-Bretagne. Car savez-vous ce
qui arrive? Plus de cinquante mille Anglais se seront mis, d'ici 
la fin du mois, en possession du droit lectoral pour balancer
l'influence des coles arbitraires et neutraliser les efforts des
prohibitionnistes, des faux philanthropes et de l'aristocratie.--La
libert!--voil le principe qui va rgner  nos portes; et un homme,
M. Cobden, aura t l'instrument de cette grande et paisible
rvolution. Oh! puisse vous tre rserve une semblable destine,
dont vous tes si digne!

  Mugron (Landes)... janvier 1845.




SUR L'OUVRAGE DE M. DUNOYER.

DE LA LIBERT DU TRAVAIL.

BAUCHE INDITE. (1845.)


Il y a vingt ans, dit M. Dunoyer, que j'ai conu la pense de ce
livre. Certes, pendant ces vingt annes, il n'en est pas une o cet
important ouvrage et pu avec plus d'-propos tre livr au public,
et j'ose croire qu'il est dans sa destine de faire rentrer la
science dans sa voie. Un systme funeste semble prendre sur les
esprits un dangereux ascendant. man de l'imagination, accueilli
par la paresse, propag par la mode, flattant chez les uns des
instincts louables mais irrflchis de philanthropie, sduisant les
autres par l'appt trompeur de jouissances prochaines et faciles, ce
systme est devenu pidmique; on le respire avec l'air, on le gagne
au contact du monde; la science mme n'a plus le courage de lui
rsister; elle se range devant lui; elle le salue, elle lui sourit,
elle le flatte, et pourtant elle sait bien qu'il ne peut soutenir un
moment le svre et impartial examen de la raison. On le nomme
_socialisme_. Il consiste  rejeter du gouvernement du monde moral
tout dessein providentiel;  supposer que du jeu des organes
sociaux, de l'action et de la raction libres des intrts humains,
ne rsulte pas une organisation merveilleuse, harmonique et
progressive, et  imaginer des combinaisons artificielles qui
n'attendent pour se raliser que le consentement du genre humain.
Nous ferons-nous tous _Moraves_? nous enfermerons-nous dans un
phalanstre? N'abolirons-nous que l'hrdit, ou bien nous
dbarrasserons-nous aussi de la proprit et de la famille? On n'est
pas encore fix  cet gard; et, pour le moment, il n'est qu'une
chose dont l'exclusion soit unanimement rsolue, la libert.

  Fi de la libert!
   bas la libert!

On est d'accord sur ce point. Il ne reste plus au milliard d'hommes
qui peuplent notre globe qu' faire choix, parmi les mille plans qui
ont vu le jour, de celui auquel ils prfrent se soumettre,  moins
cependant qu'il n'y en ait un meilleur parmi ceux que chaque matin
voit clore. Ce choix, il est vrai, offrira quelques difficults,
car messieurs les socialistes, quoiqu'ils prennent le mme nom, sont
loin d'avoir les mmes _projets sociaux_. Voici M. Jobard qui pense
que la proprit a encore la moiti de son domaine  acqurir, et
qui veut y soumettre jusqu' la plus fugitive pense littraire ou
artistique; mais voil Saint-Simon qui n'admet pas mme la proprit
matrielle; et entre eux se pose M. Blanc, qui reconnat bien la
proprit des produits du travail (sauf un partage de son
invention), mais qui fltrit comme impie et sacrilge quiconque tire
quelque avantage de son livre, de son tableau ou de sa partition,
heureux pourtant M. Blanc de savoir se soumettre  la vulgaire
pratique, en attendant le triomphe de sa thorie!

Au milieu de ces innombrables enfantements de _Plans sociaux_, ns
de l'imagination chauffe de nos modernes _Instituteurs de
nations_, la raison prouve un charme indicible  se sentir ramene,
par le livre de M. Dunoyer,  l'tude d'un _plan social_ aussi,
mais d'un plan cr par la Providence elle-mme;  voir se
dvelopper ces belles harmonies qu'elle a graves dans le coeur de
l'homme, dans son organisation, dans les lois de sa nature
intellectuelle et morale. On a beau dire qu'il n'y a pas de posie
dans les sciences exprimentales, cela n'est pas vrai; car cela
reviendrait  dire qu'il n'y a pas de posie dans l'oeuvre de Dieu.

Pense-t-on que les dcouvertes gologiques de Cuvier, parce qu'elles
taient dues  une laborieuse et patiente observation, parce
qu'elles taient conformes  la ralit des faits, ne nous font pas
admirer ce qu'elles nous laissent entrevoir des desseins de la
cration, autant que les inventions les plus ingnieuses?

Le point de dpart oblig des rformateurs modernes (qu'ils en
conviennent ou non) est que la socit se dtriore sous l'empire
des lois naturelles, et qu'elles tendent  introduire de plus en
plus la misre et l'ingalit parmi les hommes; aussi par quels
tristes tableaux n'assombrissent-ils pas les premires pages de
leurs livres! Avouer le principe de la perfectibilit, ce serait
crer d'avance une fin de non-recevoir contre leur prtention 
refaire le monde. S'ils reconnaissaient qu'il y a, dans les lois de
la Responsabilit et de la Solidarit, une force qui tend
invinciblement  amliorer et  galiser les hommes, pourquoi
s'lveraient-ils contre ces lois, eux qui font profession d'aspirer
 ce rsultat? Leur tche se bornerait  les tudier,  en dcouvrir
les harmonies,  les divulguer,  signaler et  combattre les
obstacles qu'elles rencontrent encore dans les erreurs de l'esprit,
les vices du coeur, les prjugs populaires, les abus de la force et
de l'autorit.

Ce qu'il y a de mieux  opposer aux socialistes, c'est donc la
simple description de ces lois. C'est ce que fait M. Dunoyer. Mais
comme aprs tout on ne diffre souvent sur les choses que parce
qu'on n'est pas d'accord sur le sens des mots, M. Dunoyer commence
par dfinir ce qu'il entend par _libert_.

Libert, c'est _puissance d'action_. Donc chaque obstacle qui
s'abaisse, chaque restriction qui tombe, chaque exprience qui
s'acquiert, toute lumire qui claire l'intelligence, toute vertu
qui accrot la confiance, la sympathie et resserre les liens
sociaux, c'est une _libert_ conquise au monde; car il n'y a rien en
toutes ces choses qui ne soit, une _puissance d'action_, une
puissance pacifique, bienfaisante et civilisatrice.

Le premier volume de M. Dunoyer est consacr  la solution de cette
question de fait: Le monde a-t-il ou n'a-t-il pas progress sous
l'empire de la loi de libert? Il tudie successivement les divers
tats sociaux par lesquels il a t dans la destine de l'homme de
passer, l'tat des peuples chasseurs, pasteurs, agricoles,
industriels, auxquels correspondent l'anthropophagie, l'esclavage,
le servage, le monopole. Il montre l'espce humaine s'levant vers
le bien-tre et la moralit,  mesure qu'elle devient _libre_; il
prouve qu' chaque phase de son existence les maux qu'elle a endurs
ont eu pour cause les obstacles qu'elle a rencontrs dans son
ignorance, ses erreurs et ses vices; il signale le principe qui les
lui fait surmonter, et, tournant enfin vers l'avenir le flambeau qui
vient de lui montrer le pass, il voit la socit progresser et
progresser indfiniment, sans qu'elle ait  se soumettre  des
organisations rcemment inventes,-- la seule condition de
combattre sans cesse et les liens qui gnent encore le travail des
hommes, et l'ignorance qui obstrue leur esprit, et ce qu'il reste
d'imprvoyance, d'injustice et de passions mauvaises dans leurs
habitudes.

C'est ainsi que l'auteur fait justice de ce vieux sophisme, indigne
de la science et rcemment renouvel des ges les plus barbares,
qui consiste  s'tayer de faits isols, malheureusement trop
nombreux encore, pour en induire la dtrioration de l'espce
humaine. Fidle  sa mthode, il suppute les progrs acquis, les
rattache  leurs vritables causes, et dmontre que c'est en
dveloppant ces causes, en dtruisant et non en ressuscitant des
obstacles, en tendant et non en restreignant le principe de la
responsabilit, en renforant et non en affaiblissant le ressort de
la solidarit, en nous clairant, en nous amendant, en devenant
libres, que nous marcherons vers des progrs nouveaux.

Aprs avoir tudi l'humanit dans ses divers ges, M. Dunoyer la
considre dans ses diverses fonctions.

Mais ici il avait  faire la nomenclature de ces fonctions. Nous
n'hsitons pas  dire que celle de l'auteur est plus rationnelle,
plus mthodique et surtout plus complte que celle qu'avait
traditionnellement adopte la science conomique.

Soit que l'on divise l'industrie en agricole, manufacturire et
commerciale, soit que, comme M. de Tracy, on la rduise  deux
branches, le travail qui _transforme_ et celui qui _transporte_, il
est vident qu'on laisse, en dehors de la science, une multitude de
fonctions sociales et notamment toutes celles qui s'exercent sur les
hommes. La socit, au point de vue conomique, est un change de
services rmunrs; et sous ce rapport l'avocat, le mdecin, le
militaire, le magistrat, le professeur, le prtre, le fonctionnaire
public appartiennent  la science conomique aussi bien que le
ngociant et le cultivateur.

Nous travaillons tous les uns pour les autres, nous faisons tous
entre nous change de services, et la science est incomplte si elle
n'embrasse pas tous les services et tous les travaux.

Nous croyons donc que l'conomie politique est redevable  M.
Dunoyer d'une classification, qui, sans la faire sortir de ses
limites naturelles, a le mrite de lui ouvrir de nouvelles
perspectives, de nouveaux champs de recherches, surtout dans l'ordre
intellectuel et moral, et de l'arracher  ce cercle matriel o les
esprits suprieurs n'aiment pas  se laisser longtemps renfermer.

Aussi, lorsque M. Dunoyer, aprs avoir recherch quels sont les
tats sociaux qui ont t les plus favorables  l'humanit, examine
les conditions dans lesquelles chaque fonction se dveloppe avec le
plus de puissance et de libert, on sent qu'un principe moral est
venu prendre place dans la science. Il prouve que les forces
intellectuelles et les vertus prives ou de relation ne sont pas
moins ncessaires aux succs de nos travaux que les forces
industrielles. Le choix des lieux et des temps, la connaissance du
march, l'ordre, la prvoyance, l'esprit de suite, la probit,
l'pargne concourent tout aussi rellement  la prompte formation, 
l'quitable distribution,  la judicieuse consommation des richesses
que le capital, l'habilet et l'activit.

Nous n'oserions pas dire que, dans le cadre immense qu'embrasse
l'auteur, il ne s'est pas gliss quelques observations de dtail
qu'on pourrait contester; encore moins qu'il a puis son
inpuisable sujet. Mais sa mthode est bonne, les limites de la
science bien poses, le principe qui la domine clairement dfini.
Dans ce vaste champ, il y a place pour bien des ouvriers; et, s'il
faut dire toute notre pense, nous croyons que l est le terrain o
pourront dsormais se rencontrer et ces esprits exacts que leur
irrsistible soumission aux exigences de la logique retenait dans
cette partie de l'conomie politique qui est susceptible de
dmonstrations rigoureuses, et ces esprits ardents que l'idoltrie
du beau et du bien entranait dans la rgion des utopies et des
chimres.


SUR L'LOGE DE M. CHARLES COMTE.

PAR M. MIGNET[52].

         [Note 52: Extrait du journal _le Libre-change_, n du 11
         juillet 1847. (_Note de l'diteur._)]

La vie, a-t-on dit, est un tissu d'illusions et de dceptions.--Oui,
mais il s'y mle quelques souvenirs qui l'imprgnent comme d'un
parfum dlicieux.

Telle fut pour moi la journe du 30 mai 1846.

Arrach au fond de la province par un caprice inattendu de la
fortune, j'assistais pour la premire fois  une sance publique de
l'Acadmie des sciences morales et politiques.

Autour du fauteuil du prsident, M. Dunoyer, se groupaient tous les
membres de l'illustre compagnie. En face, les tribunes, les loges,
l'amphithtre suffisaient  peine  contenir l'lite de la socit
parisienne.

Le secrtaire perptuel devait prononcer l'loge de son
prdcesseur, M. Charles Comte.

On se demandait avec anxit: Comment M. Mignet, quel que soit son
talent, parviendra-t-il  intresser l'auditoire? Que peut offrir de
saisissant la vie d'un publiciste dont tous les jours furent
absorbs par une polmique aujourd'hui oublie et par des travaux
approfondis sur la philosophie de la lgislation? d'un journaliste
probe, consciencieux, svre, dont la vertu fut pousse jusqu' la
rudesse? d'un crivain laborieux et profond, mais qui semble avoir
volontairement ddaign, dans son oeuvre, cette partie artistique
qui, si elle n'ajoute rien, si elle nuit mme quelquefois  la
justesse des ides, peut seule nanmoins donner de l'clat, de la
popularit, de la puissance de propagation aux travaux de
l'intelligence?

Cependant M. Mignet commence sa lecture. Sa parole, ni trop lente
ni trop rapide, se propage sans effort jusqu'aux extrmits de la
salle. Il varie son sujet par des rflexions pleines d'-propos et
de justesse; il l'gaye en le parsemant avec sobrit de ce sel
attique dont on prtend, bien  tort sans doute, que la tradition se
perd en France. Un dbit toujours clair, des intonations toujours
justes ne laissent chapper aucune des finesses du discours, aucune
des intentions de l'orateur. Pendant une heure, l'auditoire reste
comme enchan  ce rcit, si pauvre de faits clatants, mais si
riche de nobles et pures motions.

Mais quoi! est-ce la phrase correcte, lgante, incisive de
l'orateur; est-ce sa belle diction qui retiennent ainsi l'assemble
captive? qui font courir sur tous les bancs comme un frisson
d'enthousiasme et unissent tous les coeurs dans un commun sentiment
de pure joie et d'admiration passionne?

Non.--Mais M. Mignet avait vu et montrait  tous les yeux le beau
ct de son sujet. Il peignait l'homme de bien, l'homme aux mles
rsolutions, l'athlte vigoureux, l'intrpide dfenseur des liberts
publiques, le publiciste inflexible que ni les tentations de la
corruption, ni les menaces, ni la perscution, ni l'attrait de la
popularit, ni le besoin du repos, ni aucune considration humaine,
ne firent jamais dvier de cette ligne de rectitude trace par sa
profonde conviction  son opinitre vertu.

Il semblait que cette chaude peinture d'une si belle vie, faisant
contraste avec l'gosme et l'indiffrence qui caractrisent
l'poque actuelle, pntrait dans toutes les sympathies de
l'assemble, et les remuait avec d'autant plus de puissance qu'on
aurait pu les croire depuis plus longtemps assoupies. On aurait dit
un public, aux impressions encore fraches et naves, recueillant de
la bouche de Plutarque le rcit d'une des plus nobles vies des hros
antiques. Avec quel discernement vraiment franais l'auditoire ne
saisissait-il pas, pour les applaudir, les traits de courage,
d'abngation, de fire indpendance, dont abonde la noble carrire
du publiciste! Chacun de nous se reportait au temps  jamais pass
de notre jeunesse, quand l'orateur disait:

Le temps o s'est distingu M. Comte est dj loin de nous. Ils
sont loin de nous les souvenirs de ces convictions gnreuses, de
ces luttes persvrantes, de ces intrpides dvouements qui
animaient tant de fermes esprits, qui inspiraient tant de nobles
conduites. Alors on croyait aux ides avec une foi vive, on aimait
le bien public avec une passion dsintresse. Ces belles croyances,
qui sont l'honneur de l'intelligence humaine, M. Comte les a eues
jusqu' l'enthousiasme. Ces fortes vertus, qui sont aussi
ncessaires  un peuple pour rester libre que pour le devenir, M.
Comte les a portes jusqu' la rudesse.

Ah! malgr le triste et dcourageant spectacle qui s'offre de toute
part autour de nous, quoique l'on n'aperoive plus ni convictions
nergiques, ni courage civil, ni rsistance  la corruption, on ne
saurait dsesprer d'un pays o le simple rcit de la vie de M.
Comte veille une si vive et si unanime satisfaction! Non, le
scepticisme n'a pas tout envahi, tout altr, tout dgrad l o se
montre cette ancre de salut du peuple,--l'intelligence d'honorer ce
qui est honorable,--l o la puissance d'admiration vit encore!

Deux circonstances concouraient  jeter un intrt touchant et comme
quelque chose de dramatique sur cette solennit littraire. Derrire
l'orateur, le fauteuil de la prsidence tait occup par M. Dunoyer.
Chacun sentait que l'loge de M. Mignet et l'enthousiasme de
l'assemble s'adressaient indirectement au collaborateur,  l'ami de
M. Comte,  celui qui avait partag les mmes travaux, essuy les
mmes perscutions, montr le mme dvouement. Au premier banc des
spectateurs, on voyait vtus de deuil les quatre enfants de M.
Comte, qu'une mort hte par le travail et la perscution avait
trop tt privs de leur pre. Ils recueillent enfin, aprs dix
longues annes, le seul mais prcieux hritage que puisse laisser un
homme de cette trempe: un solennel hommage, un juste tribut
d'admiration rendus  sa mmoire par une bouche loquente, et
sanctionns par le sympathique et enthousiaste assentiment d'un
public clair.

Je dois le dire cependant, si l'honorable secrtaire perptuel fit
une juste apprciation de l'homme en ce qui concerne ses actes, son
caractre, son courage, ses vertus, il ne me parut pas placer le
publiciste  sa vritable hauteur. Peut-tre en cela son verdict
a-t-il t trop influenc par celui de l'opinion publique, qui
semble n'avoir pas suffisamment apprci, de bien s'en faut, la
valeur philosophique des ouvrages de M. Comte. Ce jugement, on
pourrait le comprendre s'il se rapportait uniquement au style. Je
l'ai dj dit: dans un ouvrage qui traite, selon la mthode
scientifique, ces vastes sujets sur lesquels Rousseau et Montesquieu
ont rpandu les couleurs de leur brillante imagination, M. Comte ne
parat pas s'tre attach  rendre  ses penses saillantes par
l'clat de la forme, la varit des tons, l'imprvu des antithses
et toutes les ressources d'une rhtorique tudie. On conoit qu'un
homme tel que l'a dpeint M. Mignet ait rejet ces vains ornements
qui, dans sa pense, sont des piges pour le lecteur quand ils ne le
sont pas pour l'crivain. Plus M. Comte atteignait  la simplicit
de l'expression, plus il croyait loigner de ses crits les chances
de l'erreur; et la Vrit tait le seul objet de son culte, celui
auquel il tait prt  sacrifier, s'il l'et fallu, bien plus que sa
renomme littraire.

Ne croyons pas nanmoins que ses ouvrages soient dpourvus
d'loquence. Bien qu'il veuille, dit M. Mignet, appliquer dans sa
rigueur et sa scheresse la mthode analytique, M. Comte a l'esprit
trop rsolu et l'me trop bouillante pour exposer sans s'mouvoir
les longues traverses de l'humanit; je l'en loue. Et ailleurs:
Sous des formes un peu pres et avec des apparences froides, il
avait cette bont du coeur, cette chaleur de l'me, cette lvation
des sentiments, cette verve de la conviction qui se montrent  la
fois dans ses crits et dans sa vie.

Mais si M. Comte s'lve souvent jusqu' l'loquence (en laissant 
ce mot son acception reue), lorsqu'il fltrit de sa parole
nergique l'injustice et l'abus de la force, j'ose dire qu'une
loquence d'une autre nature et tout aussi vraie rgne sur toutes
les pages de ses crits. En les lisant, le lecteur sent toujours
comme une lumire qui se fait dans son intelligence. Il se sent
pris d'admiration devant l'harmonieuse simplicit des lois que
l'auteur expose, et ce sentiment est d'autant plus vif qu'il ne se
spare jamais de celui de la certitude. Je ne connais, quant  moi,
aucun artifice de rhtorique capable de remplir l'me d'aussi
dlicieuses motions. N'y a-t-il pas de l'loquence, la plus vraie
de toutes les loquences, dans la simple et claire exposition de
l'harmonie qui prside aux mouvements des corps clestes? Quand il y
a de la beaut et de la grandeur dans un sujet, plus l'auteur
parvient  concentrer votre attention sur le tableau, en se faisant
oublier lui-mme, plus j'ose dire qu'il atteint aux pures sources de
l'art.

M. Comte n'a qu'un but: _exposer_. Mais il expose avec tant de
nettet les consquences des actions humaines, qu'en ne s'adressant
qu' l'intelligence il parle au coeur. Peu d'crivains communiquent
 l'me une admiration aussi sincre pour ce qui est bien, une haine
aussi vigoureuse pour l'injustice et la tyrannie. Non qu'il dclame,
il se borne  dcrire; mais le sentiment qu'il ne conseille pas nat
de la description, et je crois mme, que si la vraie loquence se
fait sentir dans toutes ses pages, c'est que la dclamation en est
svrement bannie. Quand le lecteur voit clairement l'enchanement
des causes et des effets, la sympathie et l'antipathie naissent 
son insu dans son me pour ne plus s'y teindre, et sans qu'il soit
ncessaire de lui dire ce qu'il faut har, ce qu'il faut aimer.

Je n'examinerai pas si le _Trait de lgislation_ n'et pas pu tre
conu sur un plan plus mthodique; quand on l'a lu, on comprend
qu'il n'est que le frontispice, d'une oeuvre immense, interrompue
par la mort et  jamais soustraite aux ardents dsirs des amis de
l'humanit.

Ce que je puis dire, c'est ceci: Je ne connais aucun livre qui fasse
plus penser, qui jette sur l'homme et la socit des aperus plus
neufs et plus fconds, qui produise au mme degr le sentiment de
l'vidence. Dans l'injuste abandon o la jeunesse studieuse semble
laisser ce magnifique monument du gnie, je n'aurais peut-tre pas
le courage de me prononcer ainsi, sachant combien je dois me dfier
de moi-mme, si je ne pouvais mettre mon opinion sous le patronage
de deux autorits: l'une est celle de l'Acadmie, qui a couronn
l'ouvrage de M. Comte; l'autre est celle d'un homme du plus haut
mrite,  qui je faisais cette question que les bibliophiles
s'adressent souvent: Si vous tiez condamn  la solitude et qu'on
ne vous y permt qu'un ouvrage moderne, lequel choisiriez-vous? Le
_Trait de lgislation_ de M. Comte, me dit-il; car si ce n'est pas
le livre qui dit le plus de choses, c'est celui qui fait le plus
penser[53].

         [Note 53: Il est peu de personnes, ayant eu des relations
         avec l'auteur, qui ne l'aient entendu dsigner Ch. Comte
         comme celui de ses initiateurs, de ses matres auquel il
         devait le plus. Voir la correspondance et notamment les pages
         60 et 62. (_Note de l'diteur._)]




DE LA RPARTITION DES RICHESSES.

PAR M. VIDAL[54].

         [Note 54: Extrait du _Journal des conomistes_, n de
         juin 1846. (_Note de l'diteur._)]


Ce livre se prsente sous de tristes auspices. Son apparition dans
le monde a rveill, au fond de ces cavernes littraires,

  Que la haine se creuse au bas des grands journaux,

un cho d'injures plus fait pour attrister que pour irriter ceux 
qui elles s'adressent, et qui placent sous des prventions
dfavorables non-seulement le feuilletoniste, mais encore l'auteur
qui a inspir le feuilleton.

Par une concidence singulire, le jour mme o je lisais dans la
_Dmocratie pacifique_ ces pithtes accumules sur la tte de nos
plus illustres conomistes: _ignorants, orgueilleux, hrtiques
maudits, sots, impies, fatalistes, plagiaires, marionnettes,
tratres_, etc., etc., ce jour mme, le hasard mettait sous mes yeux
une galerie de lettres autographes, o l'on voit les plus grands
hommes du sicle, les plus ardents amis de l'humanit, Jefferson,
Maddison, Bentham, Bernadotte, Chateaubriand, B. Constant, et mme
Saint-Simon, venir rendre l'hommage le plus sincre et le plus
spontan  la science et  la philanthropie de J. B. Say.

Mais ne cherchons pas une pnible solidarit entre M. Vidal et son
compromettant commentateur, qui, je l'espre, rougira un jour de son
injustice et de ses emportements.

Il me semble que c'est faire preuve d'un orgueil bien indomptable,
quand on aborde une science, que de dbuter ainsi: Mes devanciers
n'ont rien su ni rien vu. Vainement des hommes tels que Smith,
Malthus, Say, ont consacr toute leur vie et de puissantes facults
 l'tude d'un sujet; ils ne l'ont pas mme entrevu. Moi, j'arrive,
j'ai vingt ans, et j'ai fait la science.

N'inspirerait-on pas plus de confiance au public, si l'on disait: La
science est de sa nature progressive. Mes prdcesseurs l'ont
avance; mais, aid de leurs travaux, j'aspire  l'avancer encore.
Forcs de creuser les ides lmentaires, d'analyser les notions de
_travail, utilit, valeur, capital, production_, etc., ils me
semblent n'avoir pas assez approfondi le phnomne de la rpartition
des richesses; je viens aprs eux, et mettant  profit les
connaissances qu'ils nous ont transmises, prenant la science o ils
l'ont laisse, j'essaye de lui faire faire un pas de plus.

Mais, pour que M. Vidal pt tenir un tel langage, il aurait fallu
qu'il s'astreignt  la mthode de ses devanciers,  l'observation
de la manire dont les faits se passent et s'enchanent. Cette
mthode, il la repousse. Selon lui, la science, ainsi limite, n'est
qu'un objet de pure curiosit. Il pense que sa mission est de donner
des conseils, d'enseigner, peut-tre mme d'_imposer_ des rgles de
conduite.--La belle science, s'crie-t-il, qui se rsume en une
ngation: _ne rien faire!_

M. Vidal se mprend. La science ne fait  personne un devoir de
l'inertie, ou, comme on dirait aujourd'hui, de l'immobilisme. Elle
claire toutes les routes, celle qui conduit au bien, comme celle
qui mne au mal, et croit que c'est  cela que se borne sa tche,
parce que le principe d'action n'est pas en elle, mais dans les
hommes. Si le penchant naturel de l'homme le pousse vers ce qui
nuit, il est certain que jeter la lumire sur les consquences des
habitudes, c'est seconder cette triste direction. Mais si l'homme
est port au bien, il suffit que la science le montre, et il n'est
pas ncessaire, pour l'y dterminer, qu'elle invoque la contrainte
ni mme le devoir.

Ce qui nous spare compltement des coles dites socialistes,
fouriristes, communistes, saint-simoniennes, etc., c'est
prcisment cela. Elles placent le principe d'action dans
l'observateur, et nous le laissons l o il est, dans le sujet
observ, l'homme.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'ils nous accusent de ne voir
dans les hommes que des chiffres, des quantits abstraites. Qu'ils
cessent, dit M. Vidal, de faire abstraction de l'homme, dans une
science, qui a pour but le bonheur de l'homme.

Mais c'est vous qui faites abstraction de l'homme, de ce qu'il y a
en lui d'intelligence, de moralit, de vie, d'initiative, de
perfectibilit; car, pour vous, qu'est-ce que l'humanit, si ce
n'est une matire inerte, une argile, que le savant, sous le nom de
_rformateur_, _organisateur_, peut et doit ptrir  son gr?

L'conomie politique, ainsi que son nom mme le tmoigne, admet que
l'homme est un tre sentant et pensant; que les facults de
comparer, de juger, de dcider sont en lui; que la prvoyance
l'avertit, que l'exprience le rectifie, qu'il porte avec lui le
principe progressif.

Voil pourquoi elle se borne  dcrire les phnomnes, leurs causes
et leurs effets,--sre que les hommes sauront choisir.

Voil pourquoi, comme celui qui place des criteaux  l'entre de
chaque route, elle se contente de dire: Voici o conduit l'une:
voil o mne l'autre.

Mais vous, vous ne voyez dans les hommes que de la matire
exprimentale, des machines qui produisent et consomment; et
dsirant, il faut vous rendre cette justice, que la richesse soit
quitablement rpartie entre eux, vous vous attribuez cette
fonction, persuad que vous tes que la Providence n'y a pas pourvu.

Suffira-t-il au mcanicien, dit M. Vidal, pour _inventer la
machine_, d'observer, de recueillir des faits, puis de laisser faire
les forces naturelles? Eh! non, sans doute, il faut encore qu'il
trouve le moyen d'utiliser ces forces, qu'il _invente sa
machine_...

De mme, en conomie..., on peut _inventer_ un mode particulier de
production et de consommation, un systme conomique.

Ailleurs, il compare la socit  un rgiment:

Faudra-t-il donc laisser chacun manoeuvrer  sa guise, permettre 
chaque officier,  chaque soldat de faire et de suivre son petit
plan de campagne? etc.

Ailleurs,  un orchestre:

Comme les musiciens d'un orchestre disciplin, chacun de nous a un
rle utile, indispensable...; mais pour qu'il y ait accord, unit,
il faut que tous les excutants obissent  la pense du compositeur
et  la direction du chef d'orchestre.

Mais quand un mcanicien a sous la main des rouages, des ressorts,
il dispose d'une _matire inerte_, et son intervention est
indispensable. Les hommes ne sont-ils donc que des rouages et des
ressorts aux mains d'un socialiste?

Mais ces soldats, que vous nous proposez pour exemple, quoiqu'ils
soient des hommes, en tant que soldats, ne sont plus hommes, ils ne
sont que des machines. Le principe d'action n'est plus en eux.
Soumis, selon cette nergique expression,  l'obissance _passive_,
ils ne s'appartiennent plus, ils tournent  droite et  gauche au
moindre signe. Aussi faut-il tirer au sort  qui ne sera pas
_soldat_. Croyez-moi, l'humanit ne se laissera pas aisment rduire
 ce rle _passif_ que vous lui rservez.

Enfin, vos musiciens, nous en convenons volontiers, arriveront 
l'accord,  l'harmonie, si la direction du chef d'orchestre est
impose.

Eh! mon Dieu, ce n'est pas en conomie seulement; et qui ne sait
qu'en toutes choses le despotisme infaillible serait la meilleure
solution?

Mais o est-il ce chef d'orchestre social en mesure de faire
reconnatre son titre d'infaillibilit et son droit  la domination?

En son absence, j'aime mieux laisser les musiciens eux-mmes
s'organiser entre eux, car, comme vous le dites, ils sont trop
intelligents pour ne pas comprendre que sans cela l'harmonie serait
impossible!

Vous voyez donc bien que nous commenons  nous entendre, et que
vous tes amen, comme nous,  laisser, bon gr mal gr, le principe
d'action l o Dieu l'a plac, dans l'humanit et non dans celui qui
l'tudie.

Quand nous exposons les phnomnes, leurs causes et leurs
consquences; quand nous nous contentons de montrer comment telle
action vicieuse conduit invitablement  telle consquence funeste;
quand, par exemple, nous disons: La paresse conduit  la misre,
l'excs de population  une diminution et  une mauvaise rpartition
du bien-tre, vous vous criez que nous sommes _fatalistes_.

Entendons-nous. Oui, nous sommes fatalistes  la manire des
physiciens, quand ils disent: Si une pierre n'est pas soutenue, il
est _fatal_ qu'elle tombe.

Nous sommes fatalistes  la manire des mdecins, quand ils disent:
Si vous mangez outre mesure, _il est fatal_ que vous ayez une
indigestion.

Mais reconnatre l'existence d'une loi fatale, est-ce bien du
fatalisme? Aprs tout, avons-nous fait des lois, comme vous nous en
accusez, quand vous reprochez aux conomistes tous les maux de la
socit, faisant abstraction des mauvaises habitudes, des prjugs,
des erreurs et des vices par lesquels elle a pu se les attirer?

Le vrai _fatalisme_, ce me semble, est au fond de tous vos systmes,
qui, quelque opposs qu'ils soient entre eux, s'accordent seulement
en ceci: le bonheur ou le malheur des hommes, indpendant de leurs
vices et de leurs vertus, et sur lequel, par consquent, ils ne
peuvent rien, dpend exclusivement d'une invention contingente,
d'une organisation imagine, en l'an de grce 1846, par M. Vidal.

Il est bien vrai qu'en l'an 1845 M. Blanc en avait imagin une
autre. Mais, heureusement, les trois milliards d'hommes qui couvrent
la terre ne l'ont pas accepte; sans cela ils ne seraient plus 
temps d'essayer celle de M. Vidal.

Que serait-ce si l'humanit s'tait plie  l'organisation invente
par Fourier, qui offrait au capital 24 pour 100 de dividende au lieu
des 5 pour 100 qu'assure la nouvelle invention?

Pour se faire une ide de l'esprit de despotisme qui fait la base de
toutes ces rveries, il suffit de voir combien on y est prodigue de
formules comme celles-ci:

_Il faudra_ proportionner la production aux moyens de consommation.

_Il faudra_ organiser puissamment le travail.

_Il faudra_ appeler toutes les activits et toutes les
intelligences, etc.

_Il faudra_ distribuer les produits d'aprs la justice.

_Il faudra_ lever chaque travailleur au rang de socitaire.

_Il faudra_ lui fournir les moyens de satisfaire ses besoins, etc.

_Il faudra_ tablir l'quilibre entre la production, la
consommation et la population.

_On peut_ combiner un bon mcanisme industriel.

_On peut_ inventer un mode particulier de production et de
consommation.

_Il faut_ constituer avant tout la solidarit effective.

Tout cela est bientt dit. Mais quand on demande aux socialistes:
Qui donc fera toutes ces choses? qui donc, si l'humanit est
passive, l'animera du souffle de vie? chacun d'eux se pose et
rpond: _Moi._

Il faut tre juste envers M. Vidal. Il ne dit pas _moi_; il dit: _le
pouvoir, l'autorit_.

Mais ce n'est l que reculer la difficult; car si tous les hommes
sont des ressorts, des soldats, de la matire inerte; si toute
pense d'ordre et d'organisation mane d'une autorit,  quel signe
pouvons-nous la reconnatre?

La difficult est grande, et il fallait bien que M. Vidal se donnt
la peine de la rsoudre.

Voici comment il s'exprime:

Nous supposons _ priori_ un pouvoir normal rgulirement
constitu. Nous laissons  chacun la facult de comprendre sous ce
nom le systme qu'il prfre, qu'il dsire, qu'il conoit ou qu'il
rve. Le gouvernement, _quel qu'il soit_, c'est pour nous la
protection, la prvoyance sociale, le reprsentant de l'ordre pour
tous et dans l'intrt de tous, etc.

Si vous supposez _ priori_ un pouvoir normal et infaillible, nous
sommes d'accord. Seulement montrez-moi son certificat d'infaillibilit,
et je suis prt  me laisser organiser.

Mais si, dans l'embarras de trouver ce phnix, vous admettez une
autorit quelconque, telle que chacun _la prfre, la dsire, la
conoit ou la rve_, je crains bien que nous n'ayons autant
d'autorits qu'il y a d'hommes, ce qui nous replace justement au
point de dpart.

Ici, M. Vidal a recours  la grande ressource des socialistes,
l'_organisation_. Il ne s'agit que d'organiser le pouvoir.

Un mauvais gouvernement, dit-il, peut abuser de la force; cela est
vrai. Mais un bon gouvernement, loin de gner en rien la libert
vritable, peut en favoriser le dveloppement...; il ne s'agit donc
pas d'amoindrir ou de supprimer le pouvoir, mais de lui donner _une
bonne organisation_.

C'est fort bien. Mais qui est-ce qui organisera le pouvoir? La
socit sans doute.--Point du tout, puisque c'est le pouvoir qui
doit organiser la socit.--J'entends; M. Vidal, ou tout autre
socialiste qui _prfre, dsire, conoit ou rve_, organisera le
pouvoir, lequel organisera la socit. Reste toujours  savoir
comment est organis le premier organisateur.

Il y a, dans le livre de M. Vidal, un chapitre vers lequel on se
sent attir par la sduction du titre: _Conclusion pratique._ Il y a
si longtemps que nous dsirons voir les socialistes formuler une
_conclusion_! Enfin, me disais-je, la nouvelle invention sociale va
nous tre droule dans tous ses dtails, avec les moyens
d'excution propres  faire fonctionner l'appareil.

Malheureusement M. Vidal, se fondant sur ce que nous ne sommes pas
en tat de le comprendre, ne nous dit rien.

La socit actuelle _est une masure que nous refusons obstinment
d'abandonner_. Il a bien dans sa poche le plan de _constructions
nouvelles_; mais  quoi bon nous les montrer, puisque _nous ne
voulons pas en entendre parler, et que nous nous obstinons 
maintenir la maison dlabre, l'difice vermoulu? Il n'y a donc pas
pour aujourd'hui de restauration possible. Reste tout au plus 
placer des arcs-boutants au dehors et  gcher du pltre dans les
crevasses._

Notre obstination nous prive donc de l'avantage de connatre le
nouvel appareil social imagin par M. Vidal. Tout ce qu'il nous
laissera voir, ce sont quelques tanons et un peu de pltre, qu'il
veut bien appliquer  retarder la chute du vieil difice.

Le problme ainsi circonscrit, M. Vidal en revient  ses formules
favorites:

_Il faut organiser_, sur tous les points du royaume, dans chaque
dpartement, des ateliers o tout homme de bonne volont puisse
toujours trouver  gagner sa vie en travaillant; o tout ouvrier
inoccup, dplac par la mcanique, puisse utiliser ses bras; des
ateliers qui ne fassent point concurrence aux ateliers existants,
car autrement on crerait autant de pauvres d'un ct qu'on en
soulagerait de l'autre.

Des ateliers _permanents_, qui soient  l'abri du chmage et des
mortes-saisons,  l'abri des crises commerciales, industrielles et
politiques.

Des ateliers o l'introduction d'une machine perfectionne profite
aux travailleurs, sans pouvoir leur porter prjudice...

Des ateliers o l'on _puisse_ tablir un quilibre constant entre
la production et les besoins de la consommation; des ateliers o la
population surabondante des villes puisse se dverser.

Des ateliers o le travailleur trouve le bien-tre, l'indpendance
et la scurit; une occupation permanente, une rtribution
convenable et toujours assure.

Certes, nous rendons justice aux bonnes intentions de M. Vidal, et
nous dsirons que ses vues philanthropiques se ralisent. Comme lui,
nous voudrions qu'il n'y et pas un homme sur la terre qui ne
trouvt toujours du travail assur, du bien-tre, de la scurit, de
l'indpendance; qui ne ft  l'abri de toute crise commerciale,
industrielle, politique et mme atmosphrique; qu'il y et parfait
quilibre entre la production, la consommation et la population.

Mais au lieu de penser, comme M. Vidal, qu'il y a un tre abstrait
qu'on appelle _l'tat_, qui a les moyens de raliser ces beaux
rves; au lieu de faire driver exclusivement le bonheur individuel
d'une _organisation_ invente par un journaliste et impose du
dehors aux travailleurs, nous croyons qu'il dpend surtout des
habitudes et des vertus des travailleurs eux-mmes. Si les uns
sont actifs et les autres paresseux; s'il y a parmi eux des
prodigues, des conomes, des avares, des gens ordonns et des gens
dbauchs; si les uns se marient  seize ans, et sont chargs de
famille  l'ge o les autres s'tablissent,--nous ne voyons pas
d'_organisation_ qui puisse empcher l'ingalit de s'introduire
dans votre colonie.

S'il y a des hommes qui se livrent  des entreprises hasardeuses,
des gens qui empruntent sans savoir comment ils pourront rendre, et
d'autres qui prtent sans savoir comment ils seront pays; si la
colonie est saisie, par exemple, de passions guerrires qui la
mettent en hostilit avec le genre humain,--nous ne croyons pas que
votre organisation la mette  l'abri de toute crise commerciale et
politique.

Vous aurez beau nous dire que nous sommes _fatalistes_ parce que
nous croyons que le _mal_ lui-mme a sa mission, celle de rprimer
le vice dont il est le produit; oui, nous devons l'avouer, nous
croyons  l'existence du _mal_. Nous n'y croyons pas seulement, nous
le voyons; et, au physique comme au moral, nous n'avons pas d'autre
alternative  proposer  l'humanit que de l'viter par la
prvoyance ou de le subir par la douleur.

 moins donc que vous ne chargiez votre _organisateur_ d'avoir de la
prudence pour tout le monde, de l'ordre, de l'conomie, de
l'activit, des lumires et des vertus pour tout le monde, vous nous
permettrez de continuer  croire que l'humanit ne peut tre
heureuse qu'autant que ces causes de bonheur soient en elle-mme.

Et certes, si vous me permettez de supposer seulement l'existence
d'un vice dans la colonie dont vous tracez le plan; si vous
raisonnez dans l'hypothse qu'elle est affecte de paresse, ou de
dbauche, ou de faste, ou d'ambition, ou d'humeur conqurante, vous
arriverez  voir qu'elle suivra bientt la destine commune et qu'il
n'est pas au pouvoir de l'organisation la plus ingnieuse d'empcher
l'effet de sortir de la cause.

Ainsi les ordres sociaux, que chacun de vous invente chaque jour,
supposent la perfection dans l'inventeur d'abord, et ensuite dans
l'humanit, cette mme matire inerte dont s'amuse votre fconde
imagination.

Eh! monsieur, accordez-nous seulement la perfection de l'humanit,
et croyez que les conomistes feront des plans sociaux tout aussi
sduisants que les vtres.

Les socialistes nous reprochent de repousser l'_association_. Et
nous, nous leur demandons: De quelle association voulez-vous parler?
est-ce de l'_association volontaire_ ou de l'_association force_?

Si c'est de l'association volontaire, comment peut-on nous reprocher
de la repousser, nous qui croyons que la socit est une grande
association, et que c'est pour cela qu'elle s'appelle _socit_?

Veut-on parler seulement de quelques arrangements particuliers, que
peuvent faire entre eux les ouvriers d'une mme industrie? Eh! mon
Dieu, nous ne nous opposons  aucune de ces combinaisons: socit
simple, en commandite, anonyme, par actions et mme en phalanstre.
Associez-vous comme vous l'entendrez, qui vous en empche? Nous
savons fort bien qu'il y a des conventions plus ou moins favorables
au progrs de l'humanit et  la bonne rpartition des richesses.
Pour l'exploitation des terres, par exemple, avons-nous jamais dit
que le fermage et le mtayage, par cela seul qu'ils existent,
exercent pour toutes les classes agricoles des effets identiques?
Mais nous pensons que la science a rempli sa tche quand elle a
expos ces effets; parce que, encore une fois, nous pensons que le
principe d'action, l'aspiration vers le mieux n'est pas dans la
science, mais dans l'humanit.

Mais vous, vous qui ne voyez dans l'espce humaine qu'une cire molle
aux mains d'un organisateur, c'est l'association force que vous
proposez; l'association qui te  tout les individus, hors un, toute
moralit et toute initiative, c'est--dire le despotisme le plus
absolu qui ait jamais exist, je ne dis pas dans les annales, mais
mme dans l'imagination des hommes.

Je ne terminerai pas sans rendre  M. Vidal la justice qui lui est
due. S'il a pous les thories des _socialistes_, il n'a pas
emprunt leur style. Son livre est crit en franais, et mme en bon
franais. Le nologisme s'y montre, mais il n'y dborde pas. M.
Vidal nous fait grce du vocabulaire fouririste, et des gammes et
des pivots, et des amitis en quinte superflue, et des amours en
tierce diminue. S'il voit la science sous un autre aspect que ses
devanciers, il la prend du moins au srieux, il ne mprise pas son
public au point de vouloir lui en imposer par des phrases
d'Apocalypse. C'est d'un bon augure, et si jamais il fait une
seconde dition de son livre, je ne doute pas qu'il n'en retranche,
sinon ce qu'il y a d'erron dans la partie systmatique, du moins ce
que la partie critique offre d'exagr et mme d'injuste.




SECONDE LETTRE  M. DE LAMARTINE[55].

         [Note 55: Extrait du _Journal des conomistes_, n d'octobre
         1846. (_Note de l'diteur._)]


MONSIEUR,

Je viens de lire l'article qui, du _Bien public_ de Mcon, a pass
dans tous les journaux de Paris; vous dire combien cette lecture m'a
surpris et afflig, cela me serait impossible.

Il n'est donc que trop vrai! aucun homme sur la terre n'a le
privilge de l'universalit intellectuelle. Il est mme des facults
qui s'excluent, et il semble que l'aride domaine de l'conomie
politique vous soit d'autant plus interdit que vous possdez  un
plus haut degr l'art enchanteur, l'art suprme

  De penser par image ainsi que la nature.

Cet art, ou plutt ce don divin, pourquoi l'avez-vous ddaign? Ah!
vous avez beau dire, vous aviez reu la plus noble, la plus sainte
mission du gnie dans ce monde. Qu'est devenu le temps o, esprits
froids et mthodiques, natures encore alourdies par le poids de la
matrialit, nous nous arrachions avec dlices  ce monde positif
pour suivre votre vol dans la vague et potique rgion de l'idal?
o vous nous rvliez des penses, des doutes, des dsirs et des
esprances qui sommeillaient au fond de nos coeurs, comme ces chos
qui dorment dans les grottes de nos Pyrnes tant que la voix du
ptre ne les rveille pas? Qui nous ouvrira dsormais d'autres
horizons et d'autres cieux, sjours adors qu'habitent l'Amour, la
Prire et l'Harmonie? Combien de fois, quand vous me faisiez
entrevoir ces vaporeuses demeures, me suis cri: Non, ce monde
n'embrasse pas tout; la science ne rvle pas tout; il y a l'infini
au del, et l'imagination a aussi son flambeau!

Oh! qu'elle est grande la puissance du pote!--Je ne dis pas du
versificateur; de quelle licence, de quelle tyrannie n'est-il pas le
complaisant?--Mais cette perception du Beau et du Sublime dans la
nature, cette forte motion veille dans l'me  leur aspect, ce
don de les revtir d'un mlodieux langage pour y faire participer le
vulgaire, voil la Posie.--Et  mesure qu'elle s'lve, elle se
dtache de tout lment goste ou pervers; car elle ne saurait
partager les tristes infirmits d'ici-bas sans perdre le sentiment
de ce qui est vrai, aimable et grand, c'est--dire sans cesser
d'tre Posie. Tant que le rayon divin luit sur son front, ses
tendances sont de purifier, spiritualiser, illuminer, lever. Aussi
le vrai pote, qu'il en ait ou non la conscience, est par excellence
l'ami de l'humanit, le dfenseur de ses droits, de ses privilges
et de ses progrs. Que dis-je? nul plus que lui ne l'entrane dans
la voie du progrs. N'est-ce pas lui en effet qui, en offrant sans
cesse  notre contemplation la perfection idale, nous la fait
aimer, verse dans nos coeurs l'aspiration vers le Beau, et lve
ainsi le diapason de notre me jusqu' ce qu'elle se sente en
consonnance avec les types ternels dont il compose sa cleste
harmonie?

Cette mission sublime, vous la remplissiez dans toute son tendue,
et voil pourquoi, Lamartine, vous tiez notre pote de
prdilection. Et maintenant, serons-nous condamns  tre les
tmoins de votre dchance,  vous voir descendre vivant du haut de
votre gloire, et  douter si ces motions dlicieuses, dont vous
berciez notre jeunesse, taient autre chose que de trompeuses
illusions?

Car voil qu'ambitionnant la royaut de la science, vous avez
abdiqu votre royaut  vous, celle de la posie. Vous avez voulu
faire de la mthode avec l'imagination et de l'analyse avec des
figures. O cela vous a-t-il men?  ressusciter l'empirisme
conomique de la Rome impriale;  exhumer des thories cent fois
condamnes par l'exprience et qu'on croyait ensevelies pour
toujours dans les profondeurs de l'oubli.--Au moment de succomber,
quand il est naturel, pour me servir d'une expression vulgaire, de
se prendre  toutes les branches, le monopole terrien, par l'organe
des Bentinck et des Buckingham, n'a pas essay de demander son salut
ou un rpit momentan  ces thories vermoulues; et le monde
s'tonnera que ce soit vous, le grand pote du sicle, qui soyez
all les dterrer on ne sait o, pour les exposer encore une fois,
revtues d'un magnifique langage,  la rise publique.

Dcidment, votre muse s'est faite conomiste; elle ne s'est pas
effarouche de cette bizarre transformation. Un moment j'ai cru que
ce caprice allait lui russir; c'est quand vous avez dit: Laissons
les capitaux, les industries et les salaires se faire, par la
libert, une justice que nos lois arbitraires ne leur feraient pas.

Il me semblait qu'on ne pouvait mettre une pense si vraie, sous
une forme si prcise, sans avoir suivi des deux cts, dans leur
long enchanement, les effets de l'arbitraire et de la libert. Et
je disais  mes graves collgues: Miracle! triomphe! le grand pote
est  nous!

Hlas! je vois bien que vous deviez  vos puissants et gnreux
instincts cet clair de vrit, et je serais tent de vous demander:

  Si quand vous avez fait ce charmant _quoi qu'on die_,
  Vous avez bien senti toute son nergie;

car voil que, d'un trait de plume, vous renversez aujourd'hui vos
doctrines conomiques de l'an dernier.

Voyons, avec quelque dtail, ce que vous y substituez cette anne.

  La question des bls est une des plus dlicates,
  nous dirons mme des plus _insolubles_ qui puissent
  se prsenter aux conomistes.

                   La question des bls _insoluble!_ En ce cas, il ne
                   faut pas plus s'en occuper que de la _quadrature du
                   cercle_. Ce mot ne doit donc pas tre pris  la
                   rigueur, et vous avez voulu parler

                       D'un problme insolu, mais non pas insoluble.

                   Remarquez que, ds le dbut, vous vous tez 
                   vous-mme le droit de raisonner.

  Elle chappe par sa masse et sa pesanteur aux
  mains de la science.

                   Oui, si 200 et 200 ne font pas 400, aussi bien que
                   2 et 2 font 4; oui, si par sa masse et sa
                   pesanteur, un quintal chappe aux lois de la
                   gravitation plus qu'une livre.

  La _thorie_ n'y peut videmment rien. C'est une
  question _exprimentale_.

                   Il y a donc incompatibilit entre la thorie et
                   l'exprience? Je croyais que la thorie n'tait que
                   l'exprience mthodiquement expose.

                   Remarquez que c'est dj la seconde fois que vous
                   vous tez le droit de raisonner.

  La libert complte du commerce est la vrit
  gnrale en matire de produit, de commerce et
  d'change.

                   Voil une belle maxime. La tenez-vous de la
                   _thorie_ ou de l'exprience?

  _Laissez faire, laissez passer_, est devenu
  proverbe chez les crivains.

                   D'aprs la phrase qui prcde, il semble que vous
                   teniez ce proverbe pour vrai. D'aprs la phrase qui
                   suit, il semble que vous le teniez pour faux.

  Mais quand il s'agit d'appliquer cette _prtendue_
  vrit  l'importation,  l'exportation et au
  commerce des grains, on s'aperoit _ l'instant_
  que, si elle n'est pas un _mensonge_, elle est du
  moins un danger suprme, et la thorie recule
  devant l'application, car le bl c'est la vie du
  peuple; or, on ne joue pas avec la vie. Vivre
  d'abord; voil la vrit sans rplique. Les
  thories aprs le ncessaire, voil le bon sens.

                   Voici, en effet, la _vrit gnrale_ qui n'est
                   plus qu'une _prtendue_ vrit. Bientt elle sera
                   un _mensonge_.

                   Si la gravitation est la _vrit gnrale_, il
                   importe de s'y conformer toujours, mais surtout
                   quand il s'agit de la vie.

                   Je n'aurais pas t surpris que vous n'eussiez pas
                   reconnu la libert comme la vrit gnrale du
                   commerce; mais, cela une fois admis, votre dduction
                   et d tre, ce me semble, ainsi formule:

                   Quand il s'agit de l'importation ou de
                   l'exportation de quelque superfluit, on peut
                   reculer devant l'application de la _vrit
                   gnrale_. Mais en fait de bl, il ne faut pas
                   hsiter, car le bl, c'est la vie du peuple. Or, on
                   ne joue pas avec la vie; vivre d'abord, voil la
                   vrit sans rplique. Les expriences
                   gouvernementales aprs le ncessaire, voil le bon
                   sens.

  Or, pourquoi la VRIT du libre commerce, de la
  libre exportation et de la libre importation
  fait-elle trembler et reculer l'conomiste? Le
  voici, quant  la France, par exemple:

                   Ou la libert est le meilleur moyen d'assurer
                   l'abondance et la bonne distribution des produits
                   (ce n'est qu' cette condition qu'elle est la
                   _vrit gnrale_), et dans ce cas, il faut
                   l'appliquer  tout et au bl _ fortiori_; ou il y
                   a des moyens plus srs d'accomplir cette oeuvre, et
                   alors elle n'est pas la _vrit gnrale_, pas plus
                   pour les joujoux que pour le bl.

  Premirement, c'est que le bl tant la vie de
  tout un peuple, et la passion de vivre tant la
  plus lgitime, et la plus terrible passion des
  hommes, la moindre faute de commerce, la moindre
  erreur de calcul dans les importations et les
  exportations de bl, la moindre inquitude srieuse
  de la population sur la vie, produirait des
  commotions et des pnuries telles qu'aucun
  lgislateur humain et sage ne pourrait y exposer
  son pays.

                   Puisque le bl c'est la vie; puisque la moindre
                   erreur de calcul dans l'importation ou
                   l'exportation du bl peut produire la pnurie;
                   puisque aucun lgislateur sage et humain ne peut
                   prendre de calcul, dont les consquences sur lui
                   d'y exposer son pays, il faut donc laisser le
                   commerce libre, la libert tant d'ailleurs la
                   _vrit gnrale_, c'est--dire le moyen le moins
                   chanceux d'assurer l'abondance et la bonne
                   distribution. N'est-il pas vident qu'une erreur
                   peuvent tre si terribles, est infiniment plus
                   probable de la part d'un ministre, qui n'y a pas un
                   intrt direct, et qui a bien d'autres choses en
                   tte, que de la part de cent mille ngociants qui
                   passent leur vie  faire ces calculs, de
                   l'exactitude desquels dpend leur propre existence?

  Secondement, c'est que le bl tant le produit
  agricole le plus immense, et se comptant par deux
  ou trois milliards de revenu dans les produits du
  pays, si l'importation libre des bls trangers
  pouvait venir faire en tous temps aux bls franais
  une concurrence sans limites qui serait, quant aux
  prix, comme _dix_ est  _trente_, la France
  cesserait _ l'instant_ de produire des bls que
  nul ne voudrait acheter  leur prix, et trois
  milliards de revenu national et dix millions de
  cultivateurs franais seraient anantis du mme
  coup. Que deviendrait le revenu? que deviendrait
  l'impt? que deviendrait le propritaire? que
  deviendrait le laboureur? On frmit d'y penser. Ce
  serait le suicide de la terre franaise et de la
  population. Ce remde qu'on nous prsente, n'est
  donc pas un remde, c'est un meurtre.

                   Si ce que vous dites de la libre importation est
                   vrai pour le bl, ce doit tre vrai, dans une
                   mesure quelconque, pour toute autre chose; car,
                   monsieur, les ngociants font bien venir le bl,
                   quand on le leur permet, de l o il est  meilleur
                   march qu'en France, mais ils n'ont pas coutume
                   d'agir sur un principe oppos  l'gard des autres
                   produits, et d'aller les acheter cher pour venir
                   les vendre  bas prix.--Donc, la libre importation
                   du fer serait le suicide de nos forges et des
                   ouvriers qu'elles occupent; la libre importation
                   des tissus serait le suicide de nos fabriques et de
                   la population qu'elles emploient. En un mot, la
                   libert serait le carnage universel ou, comme vous
                   dites, le meurtre de tous les Franais. En ce cas,
                   je ne vois pas bien  quel titre vous l'appelez la
                   _vrit gnrale_. Pour mettre quelque harmonie
                   entre vos prmisses et vos conclusions, il aurait
                   fallu commencer par tablir que la libert est _le
                   mensonge gnral du commerce_. Mais alors vous
                   n'auriez pas eu un pied dans chaque camp,
                   prcaution que beaucoup de gens prennent par le
                   temps qui court, mais qui est indigne de vous.
                   J'ose vous le dire, cette tactique pusillanime a
                   fini son temps. Que celui qui ne connat pas les
                   lois de l'change les tudie ou se taise, mais
                   qu'il ne croie pas obtenir le double avantage de
                   passer pour un grand esprit et de satisfaire tout
                   le monde, en disant a l'un: Vous tes _pour_,
                   c'est d'un bon logicien, et  l'autre: Vous tes
                   _contre_, c'est d'un bon praticien. Trop de gens
                   aujourd'hui voient l'inconsquence et la dnoncent.

                   Quant  rfuter votre triste tableau de
                   l'agriculture libre, vous vous en tes charg
                   vous-mme dans le paragraphe suivant.

  Troisimement, c'est que le bl tant une des
  matires les plus encombrantes, il serait
  _physiquement impossible_ au commerce d'importer et
  de distribuer dans tout l'empire les bls
  ncessaires  la consommation de la France. Des
  calculs faits en 1816, anne de disette bien plus
  alarmante que celle-ci, rvlent en chiffres cette
  triste vrit: que tous les navires marchands de
  l'Europe, si, par impossible, ils taient tous
  consacrs  importer des bls pour la France, ne
  pourraient en importer que pour une consommation de
  quinze ou dix-sept jours. Parlez donc de la libert
  illimite du commerce aprs cela!

                   Craignez donc la libert illimite aprs cela!
                   dirai-je  mon tour. Venez donc nous dire que
                   l'tranger vendra son bl sur nos marchs pour une
                   bagatelle, pour presque rien, pour rien peut-tre!
                   Venez donc nous peindre tous les Franais mourant
                   de faim, les bras croiss, laissant leurs boeufs
                   ruminer, leurs charrues se rouiller, leurs capitaux
                   oisifs et leur terre en friche, comptant sur des
                   bls trangers qu'il est _physiquement impossible_
                   d'importer!

                   Oh! bnissons le ciel de ce que parmi nos 34
                   millions de compatriotes, il s'en soit trouv un
                   qui ait prvu tout cela, que ce soit prcisment un
                   homme d'tat, et qu'il ait su prvenir notre mort 
                   tous, en fixant ce bienheureux _maximum_ qu'on n'a
                   jamais connu en Suisse et qu'on vient d'abolir en
                   Angleterre.

Mais il serait peut-tre inconvenant de prolonger cette discussion
pied  pied. Je me demande quelquefois comment il est possible que
deux esprits arrivent, sur la mme question,  des solutions si
opposes. Est-ce l'intrt personnel qui m'aveugle? non, assurment.
Je n'ai d'autres moyens d'existence qu'une terre, et cette terre ne
produit que des crales. Qu'on laisse entrer les crales
trangres, et je ne crains pas que ma terre perde de sa valeur, je
ne crains pas que mes bras restent oisifs. Non, je ne le crains pas,
alors mme que le bl tranger se vendrait, ainsi que vous le dites,
relativement au ntre, comme _dix_ est  _trente_, alors mme qu'il
se donnerait POUR RIEN; car dans cette supposition extrme, ce que
le peuple dpense aujourd'hui en pain, il le dpenserait en viande,
en beurre, en lgumes, en fil, en laine et autres produits
agricoles. Ma terre ne serait pas plus sans valeur, parce que chacun
aurait gratuitement du pain pour son estomac, qu'elle n'est sans
valeur aujourd'hui, parce que chacun a gratuitement de l'air pour
ses poumons.

Et, aprs tout, quel droit avons-nous, nous propritaires, sur les
estomacs de ceux qui ne le sont pas? Leur faim est-elle faite pour notre
bl, ou notre bl pour leur faim? Ne renversons pas le monde. _Vivre_,
c'est le but, cultiver la terre, ce n'est que le moyen; c'est  nous de
subordonner les convenances de notre production  la vie de nos frres,
et il ne nous est pas permis de subordonner au contraire leur vie  nos
convenances bien ou mal entendues. C'est pour moi une bien douce
consolation que la doctrine de la libert ne me montre qu'harmonie entre
ces divers intrts; et, avec votre me, vous devez tre bien
malheureux, puisque vous ne voyez entre eux qu'une irrmdiable
dissonance. Propritaire, vous invoquez aujourd'hui la _gnrosit_ des
possesseurs du sol. Ah! c'est  leur _justice_ qu'il fallait en appeler!
Vous avez crit sur la charit une page que j'admire comme tout le
monde. Mais je l'admirerais bien davantage si je ne la voyais se
terminer par cette amre conclusion: Le bl, c'est la vie; que la loi le
maintienne  un _maximum_ qui donne de la valeur  nos terres!--Et
quelle est la main qui crit ces lignes? C'est la mme qui se lvera 
la Chambre pour le _maximum_, et qui s'ouvrira ensuite pour recevoir du
pauvre l'injuste denier qui en est la consquence.--Ah! croyez-moi,
ainsi comprise, la charit perd bien de son prestige. Quand on demande
l'exclusion du bl tranger pour mieux vendre le sien, on a beau parler
de charit, on a beau porter ce mot devant soi comme une bannire, on
n'a pas droit  la popularit, au moins  une popularit de bon aloi.
Non, on n'y a pas droit, alors mme qu'on ferait retentir, devant une
population alarme, de banales dclamations contre les doctrines
_meurtrires_ des amis de la libert, contre les _fautes_ et les
_crimes_ du gouvernement et des Chambres, contre la _cupidit des
spculateurs_ et l'_gosme du commerce_. Avant de semer ainsi de
dangereuses, et j'ose dire, injustes prventions populaires, il faudrait
au moins ne pas venir dire: Que la loi irrite de quelques degrs la faim
du peuple par l'exclusion du bl tranger, afin que nous,
lgislateurs-propritaires, tirions un meilleur parti de notre bl.

 Dieu ne plaise, monsieur, que je rvoque en doute la puret de vos
intentions. Elle clate dans tous vos crits. En vous lisant, on sent
que vous aimez le peuple. C'est vous, je crois, qui avez le premier
employ cette expression: la vie  bon march, qui pourrait tre le
titre de notre association du _Libre-change_; car la _vie  bon
march_, c'est la vie plus facile, plus douce, moins traverse de
fatigues et d'angoisses, plus digne, plus intellectuelle et plus morale.
La _vie  bon march_, c'est le rsultat que l'change, et surtout
l'change libre, tend  produire. Assez de monopoleurs cherchent, sur
cette question,  garer le peuple; chose facile, car tout _obstacle_
attirant  lui une portion de travail national, il est ais de tourner
contre le progrs, sous quelque forme qu'il se prsente,--Libert,
Inventions, ou pargnes,--le sentiment des masses. Vous, monsieur, qui
savez leur parler, qu'elles coutent et qu'elles aiment, aidez-nous 
les dissuader. Mais ne soyez pas surpris que le zle contre le monopole
nous emporte, quand nous avons  craindre qu'il n'ait trouv un champion
tel que vous.

Je suis, monsieur, votre dvou serviteur.




PROFESSION DE FOI LECTORALE.

 MM. LES LECTEURS

DE L'ARRONDISSEMENT DE SAINT-SEVER (1846).


MES CHERS COMPATRIOTES,

Encourag par quelques-uns d'entre vous  me prsenter aux
prochaines lections, et voulant pressentir le concours sur lequel
je pouvais compter, je me suis adress  quelques lecteurs. Hlas!
l'un me trouve trop _avanc_, l'autre pas assez; celui-ci rejette
mes opinions anti-universitaires, celui-l mes rpugnances
algriennes, qui mes convictions conomiques, qui mes vues de
rforme parlementaire, etc.

Ceci prouve que la meilleure tactique, pour un candidat, c'est de
cacher ses opinions, ou, pour plus de sret, de n'en point avoir,
et de s'en tenir prudemment au banal programme: Je veux la libert
sans licence, l'ordre sans tyrannie, la paix sans honte et
l'conomie sans compromettre aucun service.

Comme je n'aspire nullement  surprendre votre mandat, je
continuerai  vous exposer sincrement mes penses, duss-je par l
m'aliner encore bien des suffrages. Veuillez m'excuser si le besoin
d'pancher des convictions qui me pressent me fait dpasser les
limites que l'usage assigne aux _professions de foi_.

J'ai vu beaucoup de conservateurs, je me suis entretenu avec
beaucoup d'hommes de l'opposition, et je crois pouvoir affirmer que
ni l'un ni l'autre de ces deux grands partis qui divisent le
Parlement n'est satisfait de lui-mme.

  On combat  la Chambre avec des boules molles.

Les conservateurs ont la majorit officielle; ils rgnent, ils
gouvernent. Mais ils sentent confusment qu'ils perdent le pays et
qu'ils se perdent eux-mmes. Ils ont la majorit, mais le mensonge
notoire des scrutins lve au fond de leur conscience une
protestation qui les importune. Ils rgnent, mais ils voient que,
sous leur rgne, le budget s'accrot d'anne en anne, que le
prsent est obr, l'avenir engag, que la premire ventualit nous
trouvera sans ressources, et ils n'ignorent pas que l'embarras des
finances fut toujours l'occasion des explosions rvolutionnaires.
Ils gouvernent, mais ils ne peuvent pas nier qu'ils gouvernent les
hommes par leurs mauvaises passions, et que la corruption politique
pntre dans toutes les veines du pays lgal. Ils se demandent
quelles seront les consquences d'un fait aussi grave, et ce qui
doit advenir d'une nation o l'immoralit est en honneur et o la
foi politique est un objet de drision et de mpris. Ils
s'inquitent de voir le rgime constitutionnel fauss dans son
essence, jusque-l que le pouvoir excutif et l'assemble nationale
ont publiquement chang leurs attributions, les ministres cdant
aux dputs la nomination  tous les emplois, les dputs
abandonnant aux ministres leur part du pouvoir lgislatif. Ils
voient, par cet ordre, un profond dcouragement s'emparer des
serviteurs de l'tat, alors que la faveur et la docilit lectorale
sont les seuls titres  l'avancement, et que les plus longs et les
plus dvous services sont compts absolument pour rien. Oui,
l'avenir de la France trouble les conservateurs; et combien n'y en
a-t-il pas parmi eux qui passeraient  l'opposition, s'ils y
trouvaient quelques garanties pour cette paix intrieure et
extrieure qui est l'objet de leur prdilection!

D'un autre ct, l'opposition, comme parti, a-t-elle confiance dans
la solidit du terrain o elle s'est place? Que demande-t-elle? que
veut-elle? quel est son principe? son programme? Nul ne le sait. Son
rle naturel serait de veiller au dpt sacr de ces trois grandes
conqutes de la civilisation: _paix_, _libert_, _justice_. Et elle
ne respire que guerres, prpondrance, ides napoloniennes. Et elle
dserte la libert du travail et des changes comme la libert de
l'intelligence et de l'enseignement. Et, dans son ardeur
conqurante,  l'occasion de l'Afrique et de l'Ocanie, il est sans
exemple que le mot _justice_ se soit jamais prsent sur ses lvres.
Elle sent qu'elle travaille pour des ambitieux et non pour le
public; que la multitude ne gagnera rien au succs de ses
manoeuvres. Nous avons vu une opposition de quinze membres soutenue
autrefois par l'enthousiaste assentiment d'un grand peuple. Mais
l'opposition de nos jours n'a point enfonc ses racines dans les
sympathies populaires; elle se sent spare de ce principe de force
et de vie, et, sauf l'ardeur que des vues personnelles inspirent 
ses chefs, elle est ple, confuse, dcourage, et la plupart de ses
membres sincres passeraient au parti conservateur, s'ils ne
rpugnaient  s'associer  la direction perverse qu'il a imprime
aux affaires.

trange spectacle! D'o vient qu'au centre comme aux extrmits de
la Chambre, les coeurs honntes se sentent mal  l'aise? Ne
serait-ce pas que la conqute des portefeuilles, but plus ou moins
avou de la lutte o ils sont engags, n'intresse que quelques
individualits et reste compltement tranger aux masses? Ne
serait-ce point qu'un principe de ralliement leur manque? Peut-tre
suffirait-il de jeter au sein de cette assemble une ide simple,
vraie, claire, fconde, pratique, pour y voir surgir ce qu'on y
cherche en vain, un parti reprsentant exclusivement, dans toute
leur tendue et dans tout leur ensemble, les intrts des
_administrs_, des _contribuables_.

Cette fconde ide, je la vois dans le symbole politique d'illustres
publicistes dont la voix n'a malheureusement pas t coute.
J'essayerai de le rsumer devant vous.

Il est des choses qui ne peuvent tre faites que par la force
collective ou le _pouvoir_, et d'autres qui doivent tre abandonnes
 l'activit prive.

Le problme fondamental de la science politique est de faire la part
de ces deux modes d'action.

La fonction publique, la fonction prive ont toutes deux en vue
notre avantage. Mais leurs services diffrent en ceci, que nous
subissons forcment les uns et agrons volontairement les autres;
d'o il suit qu'il est raisonnable de ne confier  la premire que
ce que la seconde ne peut absolument pas accomplir.

Pour moi, je pense que lorsque le pouvoir a garanti  chacun le
libre exercice et le produit de ses facults, rprim l'abus qu'on
en peut faire, maintenu l'ordre, assur l'indpendance nationale et
excut certains travaux d'utilit publique au-dessus des forces
individuelles, il a rempli  peu prs toute sa tche.

En dehors de ce cercle, religion, ducation, association, travail,
changes, tout appartient au domaine de l'activit prive, sous
l'oeil de l'autorit publique, qui ne doit avoir qu'une mission de
surveillance et de rpression.

Si cette grande et fondamentale ligne de dmarcation tait ainsi
tablie, le pouvoir serait _fort_, il serait aim, puisqu'il ne
ferait jamais sentir qu'une action tutlaire.

Il serait _peu coteux_, puisqu'il serait renferm dans les plus
troites limites.

Il serait _libral_, car, sous la seule condition de ne point
froisser la libert d'autrui, chaque citoyen jouirait, dans toute sa
plnitude, du franc exercice de ses facults industrielles,
intellectuelles et morales.

J'ajoute que la puissance de perfectibilit qui est en elle tant
dgage de toute compression rglementaire, la socit serait dans
les meilleures conditions pour le dveloppement de sa richesse, de
son instruction et de sa moralit. Mais, ft-on d'accord sur les
limites de la puissance publique, ce n'est pas une chose aise que
de l'y faire rentrer et de l'y maintenir.

Le pouvoir, vaste corps organis et vivant, tend naturellement 
s'agrandir. Il se trouve  l'troit dans sa mission de surveillance.
Or, il n'y a pas pour lui d'agrandissements possibles en dehors
d'empitements successifs sur le domaine des facults individuelles.
Extension du pouvoir, cela signifie usurpation de quelque mode
d'activit prive, transgression de la limite que je posais tout 
l'heure entre ce qui est et ce qui n'est pas son attribution
essentielle. Le pouvoir sort de sa mission quand, par exemple, il
impose une forme de culte  nos consciences, une mthode
d'enseignement  notre esprit, une direction  notre travail ou 
nos capitaux, une impulsion envahissante  nos relations
internationales, etc.

Et veuillez remarquer, messieurs, que le pouvoir devient coteux 
mesure qu'il devient oppressif. Car il n'y a pas d'usurpations qu'il
puisse raliser autrement que par des agents salaris. Chacun de ses
envahissements implique donc la cration d'une administration
nouvelle, l'tablissement d'un nouvel impt; en sorte qu'il y a
entre nos libert et nos bourses une invitable communaut de
destines.

Donc si le public comprend et veut dfendre ses vrais intrts, il
arrtera la puissance publique ds qu'elle essayera de sortir de sa
sphre; et il a pour cela un moyen infaillible, c'est de lui refuser
les fonds  l'aide desquels elle pourrait raliser ses usurpations.

Ces principes poss, le rle de l'opposition, et j'ose dire de la
Chambre tout entire, est simple et bien dfini.

Il ne consiste pas  embarrasser le pouvoir dans son action
essentielle,  lui refuser les moyens de rendre la justice, de
rprimer les crimes, de paver les routes, de repousser l'agression
trangre.

Il ne consiste pas  le dcrditer,  l'avilir dans l'opinion,  le
priver des forces dont il a besoin.

Il ne consiste pas  le faire passer de main en main, par des
changements de ministres, et, encore moins, de dynasties.

Il ne consiste pas mme  dclamer purilement contre sa tendance
envahissante; car cette tendance est fatale, irrmdiable, et se
manifesterait sous un prsident comme sous un roi, dans une
rpublique comme dans une monarchie.

Il consiste uniquement _ le contenir dans ses limites_; 
maintenir, dans toute son intgrit et aussi vaste que possible, le
domaine de la libert et de l'activit prive.

Si donc vous me demandiez: Que, feriez-vous comme dput? je
rpondrais: Eh! mon Dieu, ce que vous feriez vous-mmes en tant que
contribuables et administrs.

Je dirais au pouvoir: Manquez-vous de force pour maintenir l'ordre
au dedans et l'indpendance au dehors? Voil de l'argent et des
hommes, car c'est au public et non au pouvoir que l'ordre et
l'indpendance profitent.

Mais prtendez-vous nous imposer un symbole religieux, une thorie
philosophique, un systme d'enseignement, une mthode agricole, un
courant commercial, une conqute militaire? Point d'argent ni
d'agents; car ici, il nous faudrait payer non pour tre servis mais
asservis, non pour conserver notre libert mais pour la perdre.

Cette doctrine se rsume en ces simples mots: Tout pour la masse des
citoyens grands et petits. Dans leur intrt, bonne administration
publique en ce qui, par malheur, ne se peut excuter autrement. Dans
leur intrt encore, libert pleine et entire pour tout le reste,
sous la surveillance de l'autorit sociale.

Une chose vous frappera, messieurs, comme elle me frappe, et c'est
celle-ci: pour qu'un dput puisse tenir ce langage, il faut qu'il
fasse partie de ce public pour qui l'administration est faite et qui
le paye.

Il faut bien admettre qu'il appartient exclusivement au public de
dcider _comment, dans quelle mesure,  quel prix_ il entend tre
administr, sans quoi le gouvernement reprsentatif ne serait qu'une
dception, et la souverainet nationale un non-sens. Or, la tendance
du gouvernement  un accroissement indfini tant admise, si, quand
il vous interroge par l'lection, sur ses propres limites, vous lui
laissez le soin de se faire lui-mme la rponse, en chargeant ses
propres agents de la formuler, autant vaudrait mettre vos fortunes
et vos liberts  sa discrtion. Attendre qu'il puise en lui-mme la
rsistance  sa naturelle expansion, c'est attendre de la pierre qui
tombe une nergie qui suspende sa chute.

Si la loi d'lection portait: Les contribuables se feront
reprsenter par les fonctionnaires; vous trouveriez cela absurde et
comprendriez qu'il n'y aurait plus aucune borne  l'extension du
pouvoir, si ce n'est l'meute, et  l'accroissement du budget, si ce
n'est la banqueroute; mais les rsultats changent-ils parce que les
lecteurs supplent bnvolement  une telle prescription?

Ici, messieurs, je dois aborder la grande question des
_incompatibilits parlementaires_. J'en dirai peu de chose, me
rservant d'adresser des observations plus tendues  M. Larnac.
Mais je ne puis la passer entirement sous silence, puisqu'il a jug
 propos de faire circuler parmi vous une lettre, dont je n'ai pas
gard copie, et qui, n'tant pas destine  la publicit, ne faisait
qu'effleurer ce vaste sujet.

Selon l'interprtation qu'on a donne  cette lettre, je demanderais
que tous les fonctionnaires fussent exclus de la Chambre.

J'ignore si ma lettre laisse apercevoir un sens aussi absolu. En ce
cas, l'expression aurait t au del de ma pense. Je n'ai jamais
cru que l'assembl o s'laborent les lois pt se passer de
magistrats; qu'on y pt traiter avec avantage des questions
maritimes en l'absence de marins; des questions militaires en
l'absence de militaires; des questions de finances, en l'absence de
financiers.

J'ai dit ceci et je le maintiens. Tant que la loi n'aura pas rgl
la position des fonctionnaires  la Chambre, _tant que leurs
intrts de fonctionnaires ne seront pas, pour ainsi dire, effacs
par leurs intrts de contribuables_, ce que nous avons de mieux 
faire, nous lecteurs, c'est de n'en pas nommer; et j'aimerais
mieux, je l'avoue, qu'il n'y en et pas un seul au Palais-Bourbon
que de les y voir en majorit, sans que des mesures de prudence,
rclames par le bon sens public, _les_ aient mis et _nous_ aient
mis  l'abri de l'influence que l'espoir et la crainte doivent
exercer sur leurs votes.

On a voulu voir l une jalousie mesquine, une dfiance presque
haineuse contre les fonctionnaires.

Il n'en est rien. Je connais beaucoup de fonctionnaires, presque
tous mes amis le sont (car qui ne l'est aujourd'hui?), je le suis
moi-mme; et, dans mes essais d'conomie politique, j'ai soutenu,
contre l'opinion de mon matre, M. Say, que leurs services taient
productifs au mme titre que les services privs. Mais il n'en est
pas moins vrai qu'ils en diffrent en ce que nous ne prenons de
ceux-ci que ce que nous voulons, et  prix dbattu, tandis que
ceux-l nous sont imposs ainsi que la rmunration qui y est
affrente. Ou, si l'on prtend que les services publics et leur
rmunration sont volontairement agrs par nous, parce que nos
dputs les stipulent, on conviendra que notre acquiescement ne
rsulte que de cette stipulation mme. Ce n'est donc pas aux
fonctionnaires de la faire. Il ne leur appartient pas plus de rgler
l'tendue du service et sa rmunration, qu'il n'appartient  mon
fournisseur de vin de rgler la quantit que j'en dois prendre et le
prix que je dois y mettre. Ce n'est pas des fonctionnaires que je me
dfie, c'est du coeur humain; et je puis estimer les hommes qui
vivent sur les impts tout en les croyant peu propres  les voter,
tout comme M. Larnac estime probablement les juges, tout en
regardant leurs fonctions comme incompatibles avec le service de la
garde nationale.

On a aussi prsent ces vues de rforme parlementaire comme
entaches d'un radicalisme outr.

J'avais cependant eu soin de prciser que, dans ma pense, elle est
plus ncessaire encore  la stabilit du pouvoir qu' la sauvegarde
de nos liberts. Les hommes les plus dangereux  la Chambre,
disais-je, ne sont pas les fonctionnaires, mais ceux qui aspirent 
le devenir. Ceux-l sont entrans  faire au cabinet, quel qu'il
soit, une guerre incessante, tracassire, factieuse, sans aucune
utilit pour le pays; ceux-l exploitent les vnements, faussent
les questions, garent l'esprit public, entravent les affaires,
troublent le monde, car ils n'ont qu'une pense: renverser les
ministres pour se mettre  leur place. Pour nier cette vrit, il
faudrait n'avoir jamais ouvert les yeux sur les annales de la
Grande-Bretagne, il faudrait repousser volontairement les
enseignements de notre histoire constitutionnelle tout entire.

Ceci me ramne  la pense fondamentale de cette adresse, car vous
voyez que l'_opposition_ peut tre conue sous deux aspects
trs-diffrents.

L'opposition, telle qu'elle est, _rsultat infaillible de
l'admissibilit des dputs au pouvoir_, c'est l'effort dsordonn
des ambitions. Elle attaque violemment les hommes et mollement les
abus; c'est tout simple, puisque les abus composent la plus grande
part de l'hritage qu'elle s'efforce de recueillir. Elle ne songe
pas  circonscrire le domaine administratif. Elle se donnerait bien
garde de supprimer quelques rouages  la vaste machine dont elle
convoite la direction. Au reste, nous l'avons vue  l'oeuvre. Son
chef a t premier ministre; le premier ministre a t son chef.
Elle a gouvern sous l'une et l'autre bannire. Qu'y avons-nous
gagn?  travers ces volutions, jamais le mouvement ascensionnel du
budget a-t-il t suspendu une minute?

L'opposition, telle que je la conois, c'est la vigilance organise
du public. Elle est calme, impartiale, mais permanente comme la
raction du ressort sous la main qui le presse. Pour que l'quilibre
ne soit pas rompu, ne faut-il pas que la force rsistante des
administrs soit gale  la force expansive des administrateurs?
Elle n'en veut point aux hommes, elle n'a que faire de les dplacer,
elle les aide mme dans le cercle de leurs lgitimes fonctions; mais
elle les y renferme sans piti.

Vous croyez peut-tre que cette opposition naturelle, qui n'a rien
de dangereux ni de subversif, qui n'attaque le pouvoir ni dans ses
dpositaires, ni dans son principe, ni dans son action utile, mais
seulement dans son exagration, est moins antipathique aux ministres
que l'opposition factieuse. Dtrompez-vous. C'est celle-l surtout
qu'on craint, qu'on hait, qu'on fait avorter par la drision, qu'on
empche de se produire au sein des collges lectoraux, parce qu'on
voit bien qu'elle va au fond des choses et poursuit le mal dans sa
racine. L'autre opposition, l'opposition personnelle, n'est pas
aussi redoutable. Entre les hommes qui se disputent les
portefeuilles, quelque acharne que soit la lutte, il y a toujours
un pacte tacite, en vertu duquel le vaste appareil gouvernemental
doit tre laiss intact. Renversez-moi si vous pouvez, dit le
ministre, je vous renverserai  votre tour; seulement, ayons soin
que l'enjeu reste sur le bureau, sous forme d'un budget de quinze
cents millions. Mais le jour o un dput, parlant au nom des
contribuables et comme contribuable, ayant donn des garanties qu'il
ne veut et ne peut pas tre autre chose, se lvera  la Chambre pour
dire soit aux ministres en titre, soit aux ministres en expectative:
Messieurs, disputez-vous le pouvoir, je ne cherche qu' le contenir;
disputez-vous la manipulation du budget, je n'aspire qu' le
diminuer; ah! soyez sr que ces furieux athltes, si acharns en
apparence, sauront fort biens s'entendre pour touffer la voix du
mandataire fidle. Ils le traiteront d'utopiste, de thoricien, de
rformateur dangereux, d'homme  ide fixe, sans valeur pratique;
ils l'accableront de leur mpris; ils tourneront contre lui la
presse vnale. Mais si les contribuables l'abandonnent, tt ou tard
ils apprendront qu'ils se sont abandonns eux-mmes.

Voil ma pense tout entire, messieurs; je l'ai expose sans
dguisement, sans dtour, tout en regrettant de ne pouvoir la
corroborer de tous les dveloppements qui auraient pu entraner vos
convictions. J'espre en avoir assez dit, cependant, pour que vous
puissiez apprcier la ligne de conduite que je suivrais si j'tais
votre mandataire, et il est  peine ncessaire d'ajouter que mon
premier soin serait de me placer,  l'gard du pouvoir et de
l'opposition ambitieuse, dans cette position d'indpendance qui
seule peut donner des garanties, et qu'il faut bien s'imposer,
puisque la loi n'y a pas pourvu.

Aprs avoir tabli le principe qui doit, selon moi, dominer toute la
carrire parlementaire de vos reprsentants, permettez-moi de dire
quelque chose des objets principaux auxquels ce principe me semble
devoir tre appliqu.

Vous avez peut-tre entendu dire que j'avais consacr quelques
efforts  la cause de la libert commerciale, et il est ais de voir
que ces efforts sont consquents  la pense fondamentale que je
viens d'exposer sur les limites naturelles de la puissance
publique. Selon moi, celui qui a cr un produit doit avoir la
facult de l'_changer_ comme de s'en servir. L'change est donc
partie intgrante du droit de proprit. Or, nous n'avons pas
institu et nous ne payons pas une force publique pour nous priver
de ce droit, mais au contraire pour nous le garantir dans toute son
intgrit. Aucune usurpation du gouvernement, sur l'exercice de nos
facults et sur la libre disposition de leurs produits, n'a eu des
consquences plus fatales.

D'abord ce rgime prtendu protecteur, examin de prs, est fond
sur la spoliation la plus flagrante. Lorsque, il y a deux ans, on a
pris des mesures pour restreindre l'entre des graines olagineuses,
on a bien pu augmenter les profits de certaines cultures, puisque
immdiatement l'huile haussa de quelques sous par livre. Mais il est
de toute vidence que ces excdants de profit n'ont pas t un gain
pour la nation en masse, puisqu'ils ont t pris gratuitement et
artificieusement dans la poche d'autres citoyens, de tous ceux qui
ne cultivent ni le colza ni l'olivier. Il n'y a donc pas eu
cration, mais translation injuste de richesses. Dire que par l on
a soutenu une branche d'agriculture, ce n'est rien dire,
relativement au bien gnral, puisqu'on ne lui a donn qu'une sve
qu'on enlevait aux autres branches. Et quelle est la folle industrie
qu'on ne pourrait rendre lucrative  ce prix? Un cordonnier
s'avist-il de tailler des souliers dans des bottes, quelque
mauvaise que ft l'opration, donnez-lui un privilge, et elle
deviendra excellente. Si la culture du colza est bonne en elle-mme,
il n'est pas ncessaire que nous fassions un supplment de gain 
ceux qui s'y livrent. Si elle est mauvaise, ce supplment ne la rend
pas bonne. Seulement il rejette la perte sur le public.

La spoliation, en gnral, dplace la richesse, mais ne l'anantit
pas. La protection la dplace et en outre l'anantit, et voici
comment: les graines olagineuses du Nord n'entrant plus en France,
il n'y a plus moyen de produire chez nous les choses au moyen
desquelles on les payait, par exemple, une certaine quantit de
vins. Or, si, relativement  l'huile, les profits des producteurs et
les pertes des consommateurs se balancent, les souffrances des
vignerons sont un mal gratuit et sans compensation.

Il y a sans doute, parmi vous, beaucoup de personnes qui ne sont pas
fixes sur les effets du rgime protecteur. Qu'elles me permettent
une observation.

Je suppose que ce rgime ne nous soit pas impos par la loi, mais
par la volont directe des monopoleurs. Je suppose que la loi nous
laisse entirement libres d'acheter du fer aux Belges ou aux
Sudois, mais que les matres de forges aient assez de domestiques
pour repousser le fer de nos frontires et nous forcer ainsi  nous
pourvoir chez eux et  leur prix. Ne crierions-nous pas 
l'oppression,  l'iniquit? L'iniquit, en effet, serait plus
apparente; mais, quant aux effets conomiques, on ne peut pas dire
qu'ils seraient changs. Eh quoi! en sommes-nous beaucoup plus gras,
parce que ces messieurs ont t assez habiles pour faire faire, par
des douaniers, et _ nos frais_, cette police des frontires que
nous ne tolrerions pas si elle se faisait  leurs propres dpens?

Le rgime protecteur atteste cette vrit, qu'un gouvernement qui
sort de ses attributions ne puise dans ses usurpations qu'une force
dangereuse, mme pour lui. Quand l'tat se fait le distributeur et
le rgulateur des profits, toutes les industries le tiraillent en
tous sens pour lui arracher un lambeau de monopole. A-t-on jamais vu
le commerce intrieur et libre placer un cabinet dans la situation
que le commerce extrieur et rglement a faite  sir Robert Peel?
Et si nous regardons chez nous, n'est-ce pas un gouvernement bien
fort que celui que nous voyons trembler devant M. Darblay? Vous
voyez donc bien que contenir le pouvoir, c'est le consolider et non
le compromettre.

La libert des changes, la libre communication des peuples, les
produits varis du globe mis  la porte de tous, les ides
pntrant avec les produits dans les rgions qu'assombrit
l'ignorance, l'tat affranchi des prtentions opposes des
travailleurs, la paix des nations fonde sur l'entrelacement de
leurs intrts, c'est sans doute une grande et noble cause. Je suis
heureux de penser que cette cause, minemment chrtienne et sociale,
est en mme temps celle de notre malheureuse contre, qui languit et
prit sous les treintes des restrictions commerciales.

L'enseignement se rattache aussi  cette question fondamentale qui,
en politique, prcde toutes les autres. Est-il dans les
attributions de l'tat? est-il du domaine de l'activit prive? Vous
devinez ma rponse. Le gouvernement n'est pas institu pour asservir
nos intelligences, pour absorber les droits de la famille.
Assurment, messieurs, s'il vous plat de rsigner en ses mains vos
plus nobles prrogatives, si vous voulez vous faire imposer par lui
des thories, des systmes, des mthodes, des principes, des livres
et des professeurs, vous en tes les matres; mais ce n'est pas moi
qui signerai en votre nom cette honteuse abdication de vous-mmes.
Ne vous en dissimulez pas d'ailleurs les consquences. Leibnitz
disait: J'ai toujours pens que si l'on tait matre de
l'ducation, on le serait de l'humanit. C'est peut-tre pour cela
que le chef de l'enseignement par l'tat, s'appelle _Grand Matre_.
Le monopole de l'instruction ne saurait tre raisonnablement confi
qu' une autorit reconnue infaillible. Hors de l, il y a des
chances infinies pour que l'erreur soit uniformment enseigne 
tout un peuple. Nous avons fait la rpublique, disait Robespierre,
il nous reste  faire des rpublicains. Bonaparte ne voulait faire
que des soldats, Frayssinous que des dvots; M. Cousin ferait des
philosophes, Fourier des harmoniens, et moi sans doute des
conomistes. L'unit est une belle chose, mais  la condition d'tre
dans le vrai. Ce qui revient toujours  dire que le monopole
universitaire n'est compatible qu'avec l'infaillibilit. Laissons
donc l'enseignement libre. Il se perfectionnera par les essais, les
ttonnements, les exemples, la rivalit, l'imitation, l'mulation.
L'unit n'est pas au point de dpart des efforts de l'esprit humain;
elle est le rsultat de la naturelle gravitation des intelligences
libres vers le centre de toute attraction: la vrit.

Ce n'est pas  dire que l'autorit publique doit se renfermer dans
une complte indiffrence. Je l'ai dj dit: sa mission est de
surveiller l'usage et de rprimer l'abus de toutes nos facults.
J'admets qu'elle l'accomplisse dans toute son tendue, et avec plus
de vigilance en matire d'enseignement qu'en toute autre; qu'elle
exige des conditions de capacit, de moralit; qu'elle rprime
l'enseignement immoral; qu'elle veille  la sant des lves.
J'admets tout cela, quoiqu'en restant convaincu que sa sollicitude
la plus minutieuse n'est qu'une garantie imperceptible auprs de
celle que la nature a mise dans le coeur des pres et dans l'intrt
des professeurs.

Je dois m'expliquer sur une question immense, d'autant que mes vues
diffrent probablement de celles de beaucoup d'entre vous: je veux
parler de l'Algrie. Je n'hsite pas  dire que, sauf pour acqurir
des frontires indpendantes, on ne me trouvera jamais, dans cette
circonstance ni dans aucune autre, du ct des conqutes.

Il m'est dmontr, et j'ose dire scientifiquement dmontr, que le
systme colonial est la plus funeste des illusions qui ait jamais
gar les peuples. Je n'en excepte pas le peuple anglais, malgr ce
qu'il y a de spcieux dans le fameux argument: _post hoc, ergo
propter hoc_.

Savez-vous ce que vous cote l'Algrie? Du tiers aux deux
cinquimes de vos quatre contributions directes, centimes
additionnels compris. Celui d'entre vous qui paye trois cents francs
d'impts, envoie chaque anne cent francs se dissiper dans les
nuages de l'Atlas et s'engloutir dans les sables du Sahara.

On nous dit que c'est l une avance que nous recouvrerons, dans
quelques sicles, au centuple. Mais qui dit cela? Les _riz-pain-sel_
qui exploitent notre argent. Tenez, messieurs, en fait d'espces, il
n'y a qu'une chose qui serve: c'est que chacun veille sur sa
bourse... et sur ceux  qui il en remet les cordons.

On nous dit encore: Ces dpenses font vivre du monde. Oui, des
espions kabyles, des usuriers maures, des colons maltais et des
cheicks arabes. Si on en creusait le canal des Grandes-Landes, le
lit de l'Adour et le port de Bayonne, elles feraient vivre du monde
aussi autour de nous, et de plus elles doteraient le pays d'immenses
forces de production.

J'ai parl d'argent; j'aurais d d'abord parler des hommes. Tous les
ans, dix mille de nos jeunes concitoyens, la fleur de notre
population, vont chercher la mort sur cette plage dvorante, sans
autre utilit jusqu'ici que d'largir,  nos dpens, le cadre de
l'administration qui ne demande pas mieux.  cela, on oppose le
prtendu avantage de dbarrasser le pays de son _trop-plein_.
Horrible prtexte, qui rvolte tous les sentiments humains et n'a
pas mme le mrite de l'exactitude matrielle; car,  supposer que
la population soit surabondante, lui enlever, avec chaque homme,
deux ou trois fois le capital qui l'aurait fait vivre ici, ce n'est
pas, il s'en faut, soulager ceux qui restent.

Il faut tre juste. Malgr sa sympathie pour tout ce qui accrot ses
dimensions, il parat qu' l'origine le pouvoir reculait devant ce
gouffre de sang, d'iniquit et de misre. La France l'a voulu; elle
en portera longtemps la peine.

Ce qui l'entrana, outre le mirage d'un _grand empire_, d'une
_nouvelle civilisation_, etc., ce fut une nergique raction du
sentiment national contre les blessantes prtentions de l'oligarchie
britannique. Il suffisait que l'Angleterre ft une sourde opposition
 nos desseins pour nous dcider  y persvrer. J'aime ce
sentiment, et je prfre le voir s'garer que s'teindre. Mais ne
risquons-nous pas qu'il nous place, par une autre extrmit, sous
cette dpendance que nous dtestons? Donnez-moi un homme docile et
un homme contrariant, je les mnerai tous deux  la lisire. Si je
les veux faire marcher, je dirai  l'un: Marche!  l'autre: Ne
marche pas! et tous deux obiront  ma volont. Si le sentiment de
notre dignit prenait cette forme, il suffirait  la _perfide
Albion_, pour nous faire faire les plus grandes sottises, de
paratre s'y opposer. Supposez, ce qui est certainement peu
admissible, qu'elle voie dans l'Algrie le boulet qui nous enchane,
l'abme de notre puissance; elle n'aura donc qu' froncer le
sourcil,  se donner des airs hautains et courroucs pour nous
retenir dans une politique dangereuse et insense? vitons cet
cueil; jugeons par nous-mmes et pour nous-mmes; ne nous laissons
faire la loi ni directement ni par voie dtourne. La question
d'Alger n'est malheureusement pas entire. Les prcdents nous
lient; le pass a engag l'avenir, et il y a des prcdents dont il
est impossible de ne pas tenir compte. Restons cependant matres de
nos rsolutions ultrieures; pesons les avantages et les
inconvnients; ne ddaignons pas de mettre aussi quelque peu la
_justice_, mme envers les Kabyles, dans la balance. Si nous ne
regrettons pas l'argent, si nous ne _marchandons pas la gloire_,
comptons pour quelque chose la douleur des familles, les souffrances
de nos frres, le sort de ceux qui succombent et les funestes
habitudes de ceux qui survivent.

Il est un autre sujet qui mrite toute l'attention de votre
mandataire. Je veux parler des _contributions indirectes_. Ici la
distinction entre ce qui est ou n'est pas du ressort de l'tat est
sans application. Il appartient videmment  l'tat de recouvrer
l'impt. On peut dire cependant que c'est l'extension dmesure du
pouvoir qui le fait avoir recours aux inventions fiscales les plus
odieuses. Quand une nation, victime d'une timidit exagre, n'ose
rien faire par elle-mme, et qu'elle sollicite  tout propos
l'intervention de l'tat, il faut bien qu'elle se rsigne  tre
impitoyablement ranonne; car l'tat ne peut rien faire sans
finances, et quand il a puis les sources ordinaires de l'impt,
force lui est d'en venir aux exactions les plus bizarres et les plus
vexatoires. De l, les contributions indirectes sur les boissons. La
suppression de ces taxes est donc subordonne  la solution de cette
ternelle question que je ne me lasse point de poser: Le peuple
franais veut-il tre perptuellement en tutelle et faire intervenir
son gouvernement en toutes choses? alors qu'il ne se plaigne plus du
fardeau qui l'accable, et qu'il s'attende mme  le voir s'aggraver.

Mais, en supposant mme que l'impt sur les boissons ne pt pas tre
supprim (ce que je suis loin d'accorder), il me parat certain qu'il
peut tre profondment modifi, et qu'il est facile d'en laguer les
accessoires les plus odieux. Il ne faudrait pour cela qu'obtenir des
propritaires de vignes la renonciation  certaines ides exagres sur
l'tendue du droit de proprit et l'inviolabilit du domicile.

Permettez-moi, messieurs, de terminer par quelques considrations
personnelles. Il faut bien me les passer. Je n'ai pas, moi, un agent
actif et dvou  3,000 fr. d'appointements et 4,000 fr. de frais de
bureau, pour s'occuper de faire valoir ma candidature d'une
frontire  l'autre de l'arrondissement, d'un bout  l'autre de
l'anne.

Les uns disent: M. Bastiat est un rvolutionnaire. Les autres: M.
Bastiat s'est ralli au pouvoir.

Ce qui prcde rpond  cette double assertion.

Il y en a qui disent: M. Bastiat peut tre fort honnte, mais ses
opinions ont chang.

Et moi, quand je considre ma persistance dans un principe qui ne
fait en France aucun progrs, je me demande quelquefois si je ne
suis pas un maniaque en proie  une ide fixe.

Pour vous mettre  mme de juger si j'ai chang, laissez-moi placer
sous vos yeux un extrait de la profession de foi que je publiai, en
1832, alors qu'un mot bienveillant du gnral Lamarque attira sur
moi l'attention de quelques lecteurs.

     _Dans ma pense, les institutions que nous possdons et celles
     que nous pouvons obtenir par les voies lgales suffisent, si nous
     en faisons un usage clair, pour porter notre patrie  un haut
     degr de libert, de grandeur et de prosprit._

     _Le droit de voter l'impt, en donnant aux citoyens la facult
     d'tendre ou de restreindre  leur gr l'action du pouvoir,
     n'est-il pas l'administration par le_ public _de la_ chose
     publique? _O ne pouvons-nous pas arriver par l'usage judicieux
     de ce droit?_

     _Pensons-nous que l'ambition des places est la source de
     beaucoup de luttes, de brigues et de factions? Il ne dpend que
     de nous de priver de son aliment cette passion funeste, en
     diminuant les profits et le nombre des fonctions salaries._

     .................................

     _L'industrie est-elle  nos yeux entrave, l'administration trop
     centralise, l'enseignement gn par le monopole universitaire?
     Rien ne s'oppose  ce que nous refusions l'argent qui alimente
     ces entraves, cette centralisation, ces monopoles._

     _Vous le voyez, messieurs, ce ne sera jamais d'un changement
     violent dans les formes ou les dpositaires du pouvoir que
     j'attendrai le bonheur de ma patrie; mais de notre bonne foi  le
     seconder dans l'exercice utile de ses attributions essentielles
     et de notre fermet  l'y restreindre. Il faut que le
     gouvernement soit fort contre les ennemis du dedans et du dehors,
     car sa mission est de maintenir la paix intrieure et extrieure.
     Mais il faut qu'il abandonne  l'activit prive tout ce qui est
     de son domaine. L'ordre et la libert sont  ce prix._

Ne sont-ce pas les mmes principes, les mmes sentiments, la mme pense
fondamentale, les mmes solutions des questions particulires, les mmes
moyens de rforme? On peut ne pas partager mes opinions; on ne peut pas
dire qu'elles ont vari, et j'ose ajouter ceci: Elles sont invariables.
C'est un systme trop homogne pour admettre des modifications. Il
s'croulera ou il triomphera tout entier.

Mes chers compatriotes, pardonnez-moi la longueur et la forme
inusite de cette lettre. Si vous m'accordez vos suffrages, j'en
serai profondment honor. Si vous les reportez sur un autre, je
servirai mon pays dans une sphre moins leve et plus proportionne
 mes forces.

  Mugron, le 1er juillet 1846.




DE LA RFORME PARLEMENTAIRE

(1846.)

 M. LARNAC, DPUT DES LANDES.


MONSIEUR,

Vous avez jug  propos de mettre en circulation une lettre que j'ai
eu l'honneur de vous adresser et la rponse que vous avez bien voulu
y faire. Je ne vous en fais pas de reproche. Vous prvoyiez sans
doute que nous nous trouverions aux lections dans des camps
opposs; et si ma correspondance vous rvlait en moi un homme
professant des opinions fausses et dangereuses, vous tiez en droit
d'avertir le public. J'admets que vous vous tes dcid sous
l'influence de cette seule proccupation d'intrt gnral.
Peut-tre et-il t plus convenable d'opter entre une rserve
absolue et une publicit entire. Vous avez prfr quelque chose
qui n'est ni l'un ni l'autre: le colportage officieux, insaisissable
d'une lettre dont je n'ai pas gard la minute et dont je ne puis par
consquent expliquer et dfendre les expressions. Soit. Je n'ai pas
le plus lger doute sur la fidlit du copiste qui a t charg de
la reproduire, et cela me suffit.

Mais, monsieur, cela suffit-il pour remplir votre but, qui est sans
doute d'clairer la religion de MM. les lecteurs? Ma lettre a
rapport  un fait particulier, ensuite  une doctrine politique. Le
fait, je l'ai  peine indiqu, et cela est tout simple, puisque je
m'adressais  quelqu'un qui en connaissait toutes les circonstances.
La doctrine, je l'ai bauche comme on peut le faire en style
pistolaire. Cela ne suffit pas pour le public; et puisque vous
l'avez saisi, permettez-moi de le saisir  mon tour.

Je rpugne trop  introduire des noms propres dans ce dbat pour
insister sur le fait particulier. Le besoin de ma dfense
personnelle pourrait seul m'y dcider, et je me hte d'en venir  la
grande question politique qui fait le sujet de votre lettre:
_l'incompatibilit du mandat lgislatif avec les fonctions
publiques_.

Je le dclare d'avance: je ne demande pas prcisment que les
fonctionnaires soient exclus de la Chambre; ils sont citoyens et
doivent jouir des droits de la cit; mais qu'ils n'y soient admis
qu' titre de citoyens et non  titre de fonctionnaires. Que s'ils
veulent reprsenter la nation sur qui s'excute la loi, ils ne
peuvent pas tre les excuteurs de la loi. Que s'ils veulent
reprsenter le public qui paye son gouvernement, ils ne peuvent pas
tre les agents salaris du gouvernement. Leur prsence  la Chambre
me semble devoir tre subordonne  une mesure indispensable, que
j'indiquerai plus tard, et j'ajoute sans hsiter qu'il y a,  mes
yeux du moins, cent fois plus d'inconvnients  les y admettre sans
condition qu' les en exclure sans rmission.

     Votre thse est fort vaste (dites-vous); si je traitais _
     priori_ la question des incompatibilits, je commencerais 
     blmer cette tendance au soupon qui me semble peu librale.

Mais, monsieur, qu'est-ce que l'ensemble de nos lois, sinon une
srie de prcautions contre les dangereuses tendances du coeur
humain? Qu'est-ce que la constitution? que sont toutes ces balances,
quilibres, pondrations de pouvoirs, sinon un systme de barrires
opposes  leurs usurpations possibles et mme fatales, en l'absence
de tout frein? Qu'est-ce que la religion elle-mme, au moins dans
une de ses parties essentielles, sinon une source de grces
destines par la Providence  porter remde  la faiblesse native
et, par consquent, _prvue_ de notre nature? Si vous vouliez
effacer de nos symboles, de nos chartes et de nos codes tout ce qu'y
a dpos ce que vous appelez le _soupon_, et que j'appelle la
prudence, vous rendriez la tche des lgistes bien facile, mais le
sort des hommes bien prcaire. Si vous croyez l'homme infaillible,
brlez les lois et les chartes. Si vous le croyez faillible, alors,
quand il s'agit d'une incompatibilit ou mme d'une loi quelconque,
la question n'est pas de savoir si elle est fonde sur le soupon,
mais sur un soupon impartial, raisonnable, clair, ou plutt sur
une prvision malheureusement justifie par l'indlbile infirmit
du coeur de l'homme.

Ce reproche de tendances souponneuses a t si souvent dirig
contre quiconque rclame une rforme parlementaire, que je crois
devoir mettre quelque insistance  le repousser. Dans l'extrme
jeunesse, quand nous venons d'chapper  l'atmosphre de la Grce et
de Rome, o l'universit nous force de recevoir nos premires
impressions, il est vrai que l'amour de la libert se confond trop
souvent en nous avec l'impatience de toute rgle, de tout
gouvernement, et, par suite, avec une purile aversion pour les
fonctions et les fonctionnaires. Pour ce qui me regarde, l'ge et la
mditation m'ont parfaitement guri de ce travers. Je reconnais que,
sauf le cas d'abus, dans la vie publique ou dans la vie prive,
chacun rend  la socit des services analogues. Dans celle-ci, on
satisfait le besoin qu'elle a de nourriture et de vtement; dans
l'autre, le besoin qu'elle a d'ordre et de scurit. Je ne m'lve
donc pas en principe contre les fonctions publiques; je ne souponne
individuellement aucun fonctionnaire; j'en estime un grand nombre,
et je suis fonctionnaire moi-mme quoiqu' un rang fort modeste. Si
d'autres ont plaid la cause des _incompatibilits_, sous
l'influence d'une troite et chagrine jalousie ou des alarmes d'une
dmocratie ombrageuse, je puis poursuivre le mme but sans
m'associer  ces sentiments. Certes, sans franchir les limites d'une
dfiance raisonnable, il est permis de tenir compte des passions des
hommes ou plutt de la nature des choses.

Or, monsieur, quoique les fonctions publiques et les industries
prives aient ceci de commun, que les unes et les autres rendent 
la socit des services analogues, on ne peut nier qu'elles
diffrent par une circonstance qu'il est essentiel de remarquer.
Chacun est libre d'accepter ou de refuser les services de
l'industrie prive, de les recevoir dans la mesure qui lui convient
et d'en dbattre le prix. Tout ce qui concerne les services publics,
au contraire, est rgl d'avance par la loi; elle soustrait  notre
libre arbitre, elle nous prescrit la quantit et la qualit que
nous en devrons consommer (passez-moi ce langage un peu trop
technique), ainsi que la rmunration qui y sera attache. C'est
pourquoi,  ce qu'il me semble, il appartient  ceux en faveur de
qui et aux dpens de qui ce genre de services est tabli, d'agrer
au moins la loi qui en dtermine l'objet, l'tendue et le salaire.
Si le domaine de la coiffure tait rgi par la loi, et si nous
laissions aux perruquiers le soin de la faire, il est  croire (sans
vouloir froisser ici la susceptibilit de MM. les perruquiers, sans
montrer une _tendance au soupon_ peu librale, et raisonnant
d'aprs la connaissance que l'on peut avoir du coeur humain), il est
 croire, dis-je, que nous serions bientt coiffs outre mesure,
jusqu' en tre tyranniss, jusqu' puisement de nos bourses. De
mme, lorsque MM. les lecteurs font faire les lois qui rglent la
production et la rmunration de la _scurit_ ou de tout autre
produit gouvernemental, par les fonctionnaires qui vivent de ce
travail, il me parat incontestable qu'ils s'exposent  tre
_administrs_ et _imposs_ au del de toute mesure raisonnable.

Poursuivi par l'ide que nous obissons  une tendance au soupon
peu librale, vous ajoutez:

     Dans des poques d'intolrance, on aurait dit aux candidats: Ne
     sois ni protestant ni juif; aujourd'hui on dit: Ne sois pas
     fonctionnaire.

Alors on aurait t absurde, aujourd'hui on est consquent. Juifs,
protestants et catholiques, rgis par les mmes lois, payant les
mmes impts, nous les votons au mme titre. Comment le symbole
religieux serait-il un motif soutenable d'exclusion pour l'un
d'entre nous? Mais quant  ceux qui appliquent la loi et vivent de
l'impt, l'interdiction de les voter n'a rien d'arbitraire.
L'administration elle-mme agit selon ce principe et tmoigne ainsi
qu'il est conforme au bon sens. M. Lacave-Laplagne ne fait pas
inspecter la comptabilit par les comptables. Ce n'est pas lui,
c'est la nature mme de ces deux ordres de fonctions qui en fait
l'incompatibilit. Ne trouveriez-vous pas plaisant que M. le
Ministre la fondt sur le symbole religieux, la longueur du nez ou
la couleur des cheveux? L'analogie que vous me proposez est de cette
force.

     Je trouve qu'il faut des motifs bien graves, bien patents, bien
     avrs pour demander une exception contre quelqu'un. En gnral,
     cette pense est mauvaise et rtrograde.

Entendez-vous faire la satire de la Charte? Elle prononce
l'exclusion de quiconque ne paye pas 500 fr. d'impts sur le simple
_soupon_ que, qui n'a pas de fortune, n'a pas d'indpendance. Ne me
conform-je pas  son esprit, lorsque, n'ayant qu'un suffrage 
donner et forc d'_excepter_ tous les candidats, hors un, je laisse
dans l'_exception_ celui qui, ayant de la fortune, peut-tre, mais
la tenant du ministre, me semble plus dpendant que s'il n'en avait
pas?

     Je suis pour l'axiome progressif: _Sunt favores ampliandi, sunt
     odia restringenda._

_Sunt favores ampliandi!_ Ah! monsieur, je crains bien qu'il n'y ait
que trop de gens de ce systme. Quoi qu'il en soit, je demande si la
dputation est faite pour les dputs ou pour le public. Si c'est
pour le public, montrez-moi donc ce qu'il gagne  y envoyer des
fonctionnaires. Je vois bien que cela tend  _largir_ le budget,
mais non sans _restreindre_ les ressources des contribuables.

_Sunt odia restringenda!_ Les fonctions et les dpenses inutiles,
voil les _odia_ qu'il s'agit de restreindre: Dites-moi donc comment
on peut l'attendre de ceux qui remplissent les unes et engloutissent
les autres?

Toutefois, il est un point sur lequel nous serons d'accord. C'est
l'extension des droits lectoraux.  moins que vous ne les rangiez
parmi les _odia restringenda_, il faut bien que vous les mettiez au
nombre des _favores ampliandi_, et votre gnreux aphorisme nous
rpond que la rforme lectorale peut compter sur vous.

     J'ai confiance dans le jeu de nos institutions (spcialement
     sans doute de celle qui fait l'objet de cette correspondance). Je
     le crois propre  produire la moralit. Cette condition des
     socits rside ncessairement dans les lecteurs; elle se rsume
     dans l'lu, elle passe dans le vote des majorits, etc.

Voil, certes, un tableau fort touchant, et j'aime cette moralit
qui s'lve de la base au sommet de l'difice. J'en pourrais tracer
un moins optimiste et montrer l'immoralit politique descendant du
sommet  la base. Lequel des deux serait le plus vrai? Quoi! la
confusion dans les mmes mains du vote et de l'excution des lois,
du vote et du contrle du budget produire la moralit! Si je
consulte la logique, j'ai peine  le comprendre. Si je regarde les
faits, j'ai encore plus de peine  le voir.

Vous invoquez la maxime: _Quid leges sine moribus?_ Je ne fais pas
autre chose. Je n'ai pas fait le procs  la loi, mais aux
lecteurs. J'ai mis le voeu qu'ils se fissent reprsenter par des
dputs dont les intrts fussent en harmonie et non en opposition
avec les leurs propres. C'est bien l une affaire de moeurs. La loi
ne nous interdit pas de nommer des fonctionnaires, mais elle ne nous
y oblige pas non plus. Je ne dissimule pas qu'il me semblerait
raisonnable qu'elle contnt  cet gard quelques prcautions. En
attendant, prenons-les nous-mmes: _Quid leges sine moribus?_

J'avais dit:  tort ou  raison, c'est une ide trs-arrte en moi
que les dputs sont les contrleurs du _pouvoir_.

Vous raillez sur les mots _ tort ou  raison_. Soit; je vous les
abandonne. Substituez-y ceux-ci: Je puis me tromper, mais c'est en
moi une ide arrte que les dputs sont les contrleurs du
_pouvoir_.

_De quel pouvoir?_ Demandez-vous.--videmment du _pouvoir
excutif_. Vous dites: Je ne reconnais que trois _pouvoirs_: le
Roi, la Chambre des pairs et la Chambre des dputs.--Si nous
remontons aux principes abstraits, je me verrai forc de diffrer
d'opinion avec vous, car je ne reconnais originairement qu'un
pouvoir: LE POUVOIR NATIONAL. Tous les autres sont dlgus; et
c'est parce que le pouvoir excutif est dlgu que la nation a le
droit de le contrler. Et c'est pour que ce contrle ne soit pas
drisoire que la nation, selon mon humble avis, ferait sagement de
ne pas remettre aux mmes mains et le pouvoir et le contrle.
Assurment, elle est matresse de le faire. Elle est matresse de
s'attirer, comme elle le fait, des entraves et des taxes. En cela,
elle me parat inconsquente, et plus inconsquente encore de se
plaindre du rsultat. Vous croyez que j'en veux beaucoup 
l'administration; point du tout, je l'admire, je la trouve bien
gnreuse, quand le public lui fait la partie si belle, de se
contenter d'un budget de 14  1,500 millions. Depuis trente ans,
c'est  peine si les impts ont doubl. Il y a l de quoi tre
surpris, et il faut bien reconnatre que l'avidit du fisc est
reste fort au-dessous de l'imprudence des contribuables.

Vous trouvez vague cette pense: La mission des dputs est de
tracer le cercle o le pouvoir doit s'exercer.--Ce cercle,
dites-vous, est tout trac, c'est la Charte.

J'avoue que je ne sais pas, dans la Charte, une seule disposition
qui ait rapport  la question. Il faut bien que nous ne nous
entendions pas; je vais tcher d'expliquer ma pense.

Une nation peut tre plus ou moins administre. En France et sous
l'empire de la Charte, il est une foule de services qui peuvent
sortir du domaine de l'industrie prive pour tre confis  la
puissance publique et rciproquement. Nagure, on a disput
trs-chaudement pour savoir auquel de ces deux modes d'activit
resteraient les chemins de fer. On dispute plus chaudement encore la
question de savoir auquel des deux doit appartenir l'ducation. Un
jour, peut-tre, le mme doute s'lvera au sujet des cultes. Il est
tel pays, comme les tats-Unis, o l'tat ne s'en mle pas et s'en
trouve bien. Ailleurs, en Russie et en Turquie, par exemple, le
systme contraire a prvalu. Dans les les Britanniques, aussitt
que l'agitation pour l'affranchissement des changes sera apaise
par son triomphe, une autre agitation se prpare pour faire
prdominer, en matire de religion, le _voluntary system_, ou le
renversement de l'glise tablie. J'ai parl de la libert des
changes; chez nous, le gouvernement s'est fait, par le jeu des
tarifs, le rgulateur de l'industrie. Tantt il favorise
l'agriculture aux dpens des fabriques, tantt les fabriques aux
dpens de l'agriculture; et il a mme la singulire prtention de
faire prosprer toutes les branches de travail aux dpens les unes
des autres.--C'est lui qui opre exclusivement le transport des
lettres, la manutention des poudres et des tabacs, etc., etc.

Il y a donc un partage  faire entre l'activit prive et l'activit
collective ou gouvernementale. D'un ct, beaucoup de gens sont
enclins  accrotre indfiniment les attributions de l'tat. Les
visionnaires les plus excentriques, comme Fourier, se rencontrent
sur ce point avec les hommes d'tat les plus pratiques, comme M.
Thiers. Suivant ces puissants gnies, l'tat doit tre, bien entendu
sous leur suprme direction, le grand justicier, le grand pontife,
le grand instituteur, le grand ingnieur, le grand industriel, le
grand bienfaiteur du peuple. D'un autre ct, beaucoup de bons
esprits soutiennent la thse contraire; et il y en a qui vont mme
jusqu' dsirer que le gouvernement soit contenu dans ses
attributions essentielles, qui sont de garantir la scurit des
personnes et des proprits, de prvenir et rprimer la violence et
le dsordre, d'assurer  chacun le libre exercice de ses facults et
la naturelle rcompense de ses efforts. Ce n'est dj pas sans
quelque danger, disent-ils, que la nation confie  un corps
hirarchiquement organis le redoutable dpt de la force publique.
Il le faut bien; mais du moins qu'elle se garde de lui donner encore
autorit sur les consciences, sur les intelligences, sur
l'industrie, si elle ne veut tre rduite  l'tat de proprit, 
l'tat de chose.

Et c'est pour cela qu'il y a une Charte. Et c'est pour cela que dans
cette Charte il y a un article 15: Toute loi d'impt doit tre
d'abord vote par la Chambre des dputs. Car, remarquez-le bien,
chaque invasion de la puissance publique, dans le domaine de
l'activit prive, implique une taxe. Si le gouvernement prtend
s'emparer de l'ducation, il lui faut des professeurs  gages et
partant une taxe. S'il aspire  soumettre nos consciences  un
symbole, il lui faut un clerg et partant une taxe. S'il doit
excuter les chemins de fer et les canaux, il lui faut un capital et
partant une taxe. S'il doit faire des conqutes en Afrique et dans
l'Ocanie, il lui faut des armes, une marine, et partant une taxe.
S'il doit _pondrer_ les profits des diverses industries par
l'action des tarifs, il lui faut une douane et partant une taxe.
S'il est charg de fournir  tous du travail et du pain, il lui faut
des taxes et toujours des taxes.

Or, par cela mme que, selon notre droit public, la nation n'est pas
la proprit de son gouvernement, que c'est pour elle et non pour
lui qu'existent la religion, l'ducation, l'industrie, les chemins
de fer, etc., c'est  elle et non  lui qu'il appartient de dcider
quels services lui seront confis, quels lui seront retirs. Elle en
a le moyen dans l'article 15 de la Charte. Il lui suffit de refuser
une taxe pour acqurir par cela mme une libert.

Mais si elle abandonne  l'tat et  ses agents, au pouvoir
excutif et  ses instruments, le soin de fixer ce grand dpart
entre le domaine de l'activit collective et celui de l'activit
prive; si, de plus, elle leur livre l'article 15 de la Charte,
n'est-il pas  croire qu'elle sera bientt administre  merci et 
misricorde? qu'on crera indfiniment des fonctions pour substituer
dans chaque branche le service forc au service volontaire, et aussi
des impts pour alimenter ces fonctions? et est-il possible
d'apercevoir un terme quelconque  cet enchanement d'usurpations et
de taxes qui se ncessitent les unes les autres? car, sans songer 
attaquer les individus, ni  exagrer les penchants dangereux de
l'homme, ne pouvons-nous pas affirmer qu'il est dans la nature de
tout corps constitu et organis de tendre  s'agrandir,  absorber
toutes les influences, tous les pouvoirs, toutes les richesses?

Eh bien, monsieur, le sens de la phrase que vous avez trouv vague
est celui-ci: Lorsque la nation nomme des dputs, elle leur donne
pour mission, entre autres choses, de circonscrire la sphre
d'action du gouvernement, de fixer les limites que cette action ne
doit point dpasser; de lui ter, par un judicieux usage de
l'article 15 de la Charte, tout moyen de s'emparer de celles de ses
liberts qu'elle entend conserver. Objet dans lequel elle chouera
infailliblement, si elle abandonne cette force restrictive  ceux-l
mmes en qui rside la force expansive qu'il s'agit de contenir et
de restreindre. Puissiez-vous, monsieur, ne pas trouver le
commentaire plus vague encore que le texte.

Enfin, il y a dans ma lettre une autre phrase qui doit m'entraner 
de longues explications, car elle semble vous avoir particulirement
choqu, et c'est celle-ci:

     Ds l'instant que les dputs peuvent devenir ministres, il est
     tout simple que les ambitieux cherchent  se frayer une route
     vers le ministre par l'opposition systmatique.

Ici, monsieur, je ne m'en prends plus aux personnes qui occupent
les places, mais au contraire  celle qui les convoitent; non plus
aux fonctionnaires, mais bien  ceux qui veulent les supplanter. Ce
sera  vos yeux, je l'espre, une preuve irrcusable que je ne suis
anim d'aucune jalousie chagrine contre tel individu ou telle
classe.

Jusqu' prsent j'ai trait la question de l'_admissibilit des
fonctionnaires  la dputation_, et me plaant au point de vue des
contribuables, j'ai essay de prouver qu'ils ne pouvaient gure
(pour revenir aux expressions que vous relevez avec tant
d'insistance) remettre le contrle aux mains des contrls, sans
risquer  la fois leur fortune et leur libert.

Le passage que je viens de rapporter me conduit  traiter de
l'_admissibilit des dputs aux fonctions publiques_,  envisager
cette grande question dans ses rapports avec le pouvoir lui-mme.
Ainsi se trouvera parcouru le cercle des _incompatibilits_.

Oui, monsieur, je regarde l'admissibilit des dputs aux fonctions
publiques, et spcialement au ministre, comme essentiellement
destructive de toute force, de toute stabilit, de toute suite dans
l'action du gouvernement. Je ne pense pas qu'il ft possible d'imaginer
une combinaison plus contraire aux intrts du monarque et de ceux qui
le reprsentent, un oreiller plus anguleux pour la tte du roi et des
ministres. Rien au monde ne me semble plus propre  veiller l'esprit de
parti,  alimenter les factions,  corrompre toutes les sources
d'information et de publicit,  dnaturer l'action de la tribune et de
la presse,  garer l'opinion aprs l'avoir passionne,  entraver
l'administration,  fomenter les haines nationales,  provoquer la
guerre extrieure,  user et dconsidrer les gouvernants,  dcourager
et pervertir les gouverns,  fausser, en un mot, tous les ressorts du
rgime reprsentatif. Pour ce qui me regarde, je ne connais aucune plaie
sociale qui se puisse comparer  celle-l. Comme ce ct de la question
n'a jamais t trait ni mme aperu, que je sache, par les partisans de
la rforme parlementaire, puisque dans tous leurs projets de loi, si
l'article 1er pose le principe des _incompatibilits_, l'article 2 se
hte de crer des exceptions en faveur des ministres, des ambassades,
et de tout ce qu'on nomme _hautes situations politiques_, je me vois
forc de dvelopper ma pense avec quelque tendue.

Avant tout, je dois repousser une fin de non-recevoir. Vous dites
que je suis en opposition avec la Charte.--Point du tout.--La Charte
ne dfend pas au dput consciencieux de refuser un portefeuille, ni
aux lecteurs prudents de choisir parmi les candidats qui renoncent
 cet illogique cumul. Si elle n'est pas prvoyante, elle ne nous
interdit pas la prvoyance. Cela dit, je poursuis:

Un des prdcesseurs de M. le Prfet actuel des Landes me fit un
jour l'honneur de me visiter. Les lections approchaient, et la
conversation tomba naturellement sur les incompatibilits et
spcialement sur l'admissibilit des dputs au ministre. M. le
Prfet s'tonnait, comme vous, que j'osasse professer une doctrine
qui lui paraissait, comme  vous, exorbitamment rigide,
impraticable, etc. Je lui dis:

Je pense, monsieur le Prfet, que vous rendrez cette justice au
Conseil gnral des Landes, que vous y avez rencontr un grand
esprit d'indpendance, mais jamais une opposition personnelle et
systmatique. Les mesures que vous proposez y sont examines _en
elles-mmes_. Chaque membre vote pour ou contre, selon qu'il les
juge bonnes ou mauvaises. Chacun consulte l'intrt gnral tel
qu'il le comprend, peut-tre l'intrt local, peut-tre mme
l'intrt personnel, mais il n'en est aucun que l'on puisse
souponner de repousser une proposition utile mane de vous,
uniquement parce qu'elle mane de vous.--Jamais, dit M. le Prfet,
la pense ne m'est venue qu'il en pt tre ainsi.--Eh bien, je
suppose que l'on introduise dans la loi qui organise ces conseils
une disposition conue en ces termes:

     Si une mesure propose par le prfet est repousse, il sera
     destitu. Celui des membres du conseil qui aura soulev
     l'opposition, sera nomm prfet  sa place, et il pourra
     distribuer  ses compagnons de fortune toutes les grandes places
     du dpartement: recette gnrale, direction des contributions
     directes et indirectes, etc.

Je vous le demande, n'est-il pas probable, n'est-il pas mme certain
que cet article changerait compltement l'esprit du conseil?
N'est-il pas certain que cette salle, o rgnent aujourd'hui
l'indpendance et l'impartialit, serait convertie en une arne de
brigues et de factions? N'est-il pas  croire que l'ambition y
serait fomente en proportion de l'aliment qui lui serait offert? Et
quelque bonne opinion que vous ayez de la vertu des conseillers,
pensez-vous qu'elle ne succomberait pas  cette preuve? Ne
serait-il pas en tous cas bien imprudent de tenter cette dangereuse
exprience? Peut-on douter que chacune de vos propositions ne devnt
le champ de bataille d'une lutte de personnes? qu'on ne les
tudierait plus dans leur rapport avec le bien public, mais au seul
point de vue des chances qu'elles pourraient ouvrir aux partis? Et
maintenant, admettez qu'il y a dans le dpartement des journaux.
Certes, les armes belligrantes ne manqueront pas de les attacher 
leur sort, et toute leur polmique s'empreindra des passions qui
agiteront le conseil. Et quand viendra le jour de l'lection, la
corruption et l'intrigue, surexcites par l'ardeur de l'attaque et
de la dfense, ne connatraient plus de bornes.

--J'avoue, me dit M. le Prfet, que sous un tel tat de choses, je
ne voudrais pas garder mes fonctions, mme vingt-quatre heures.

Eh bien, monsieur, cette constitution fictive des conseils gnraux
qui effrayait un prfet, n'est-ce point la constitution relle de la
Chambre? Quelle diffrence y a-t-il? Une seule. L'arne est plus
vaste, le thtre plus lev, le champ de bataille plus tendu,
l'aliment des passions plus excitant, le prix de la lutte plus
convoit, les questions qui servent de texte ou de prtexte au
combat plus brlantes, plus difficiles et partant plus propres 
garer le sentiment et le jugement de la multitude. C'est le
dsordre organis sur le mme modle, mais sur une plus grande
chelle.

Des hommes ont occup leur esprit de politique, c'est--dire qu'ils
ont rv de grandeur, d'influence, de fortune et de gloire. Tout 
coup le vent de l'lection les jette dans l'enceinte lgislative; et
que leur dit la constitution du pays? Elle dit  l'un: Tu n'es pas
riche; le ministre a besoin de grossir ses phalanges, il dispose de
toutes les places, et la loi ne t'en interdit aucune. Conclus. Elle
dit  un autre: Tu te sens du talent et de l'audace; voil le banc
des ministres; si tu les en chasses; ta place y est marque.
Conclus.  un troisime: Ton me n'est pas  la hauteur d'une
telle ambition, et pourtant tu as promis  tes lecteurs de
combattre le ministre; mais une voie vers la rgion du pouvoir te
reste: voil un chef de parti, attache-toi  sa fortune.

Alors, et cela est infaillible, alors commence ce ple-mle
d'accusations rciproques, ces efforts inous pour mettre de son
ct la force d'une popularit phmre, cet talage fastueux de
principes irralisables, quand on attaque, et de concessions
abjectes, quand on se dfend. Ce n'est que piges et contre-piges,
mines et contre-mines. On voit se liguer les lments les plus
htrognes et se dissoudre les plus naturelles alliances. On
marchande, on stipule, on vend, on achte. Ici, l'esprit de parti
forme une coalition; l, la souterraine habilet ministrielle en
fait chouer une autre. Tout vnement que le temps amne,
portt-il dans ses flancs une conflagration gnrale, est toujours
bien venu des assigeants s'il prsente un terrain o se puissent
appuyer les chelles d'abordage. Le bien public, l'intrt gnral,
ce ne sont plus que mots, prtextes, moyens. L'essentiel est de
faire sortir d'une question la force qui aidera un parti  renverser
le ministre et  lui passer sur le ventre. Ancne, Tati, Syrie,
Maroc, fortifications, droit de visite, tout est bon. Il ne s'agit
que d'arranger convenablement la mise en oeuvre. Alors nous sommes
saturs de ces ternelles lamentations dont la forme est
strotype: Au dedans, la France est souffrante, inquite, etc.,
etc.; au dehors, la France est humilie, mprise, etc., etc. Cela
est-il vrai, cela n'est-il pas vrai? on ne s'en met pas en peine.
Cette mesure nous brouillera-t-elle avec l'Europe? Nous
forcera-t-elle  maintenir ternellement 500 mille hommes sur pied?
Arrtera-t-elle la marche de la civilisation? Crera-t-elle des
obstacles  toute administration future? Ce n'est pas ce dont il
s'agit; une seule chose intresse: la chute et le triomphe de deux
noms propres.

Et ne croyez pas que cette sorte de perversit politique n'envahisse
au sein de la Chambre que les mes vulgaires, les coeurs dvors
d'une ambition de bas tage, les prosaques amants des places bien
rmunres. Non; elle s'attaque encore, et surtout, aux mes
d'lite, aux nobles coeurs, aux intelligences puissantes. Pour les
dompter, pour les soumettre, il lui suffit d'veiller dans les
secrtes profondeurs de leur conscience, au lieu de cette pense
triviale: _Tu raliseras tes rves de fortune_, cette autre pense
bien autrement sductrice: _Tu raliseras tes rves de bien public._

Nous en avons un exemple remarquable. Il n'est pas en France une
tte d'homme sur laquelle se soient accumuls autant d'accusations,
d'invectives, d'outrages que sur celle de M. Guizot. Si le
vocabulaire des partis contenait des pithtes plus sanglantes que
celles de transfuge, tratre, apostat, elles ne lui eussent pas t
pargnes. Cependant il est un reproche que je n'ai jamais entendu
formuler ni mme insinuer contre lui: c'est celui d'avoir fait
servir ses succs parlementaires  sa fortune personnelle. J'admets
qu'il pousse la probit jusqu' l'abngation. J'accorde qu'il ne
cherchera jamais le triomphe de sa personne que pour mieux assurer
le triomphe de ses principes. C'est, d'ailleurs, un genre d'ambition
qu'il a formellement avoue.

Eh bien, ce philosophe austre, cet homme  principes, nous l'avons
vu dans l'opposition. Et qu'y faisait-il? Tout ce que peut suggrer
la soif du pouvoir. Afficher des vues dmocratiques qui ne sont pas
les siennes, s'envelopper d'un patriotisme farouche qu'il n'approuve
pas, susciter des embarras au gouvernement de son pays, entraver les
ngociations les plus importantes, fomenter la coalition, se liguer
avec qui que ce soit, ft-ce l'ennemi du trne, pourvu qu'il le soit
du ministre, combattre hors des affaires ce qu'aux affaires il et
soutenu, diriger contre M. Mol les batteries d'Ancne comme M.
Thiers dirige contre lui les batteries du Maroc, enfin appeler de
tous ses voeux et de tous ses efforts une crise ministrielle, et
crer sciemment  son propre ministre futur les difficults de tels
prcdents; voil ce qu'il faisait, et pourquoi? Parce qu'il y a
dans la Charte un article 46, un serpent tentateur qui lui disait:

Vous serez gal aux Dieux; arrivez au pouvoir, n'importe la route,
et vous serez la Providence du pays! Et le dput, sduit, prononce
des discours, expose des doctrines, se livre  des actes que sa
conscience rprouve, mais il se dit: Il le faut bien pour arriver au
ministre; que j'y parvienne enfin, et je saurai bien reprendre ma
pense relle et mes vrais principes.

Est-il besoin de rappeler d'autres faits? Eh! mon Dieu, l'histoire
de la guerre aux portefeuilles, c'est l'histoire tout entire du
parlement.

Je ne m'en prends pas  tel ou tel homme; je m'en prends 
l'institution. Que le pouvoir soit offert en perspective aux
dputs, et il est impossible que la Chambre soit autre chose qu'un
champ de bataille.

Voyez ce qui se passe en Angleterre. En 1840, le ministre tait sur
le point de raliser l'affranchissement du commerce. Mais il y avait
un homme, dans l'opposition, imbu des doctrines de Smith, que la
gloire des Canning et des Huskisson empchait de dormir, et qui
voulait  tout prix tre l'instrument de cette immense rvolution.
Elle va s'accomplir sans lui. Que fait-il? Il se dclare le
protecteur de la protection, il remue tout ce qu'il y a d'ignorance,
de prjugs et d'gosme dans le pays, il rallie l'aristocratie
effraye, il soulve les classes populaires faciles  garer, il
combat son propre principe au parlement et sur les _hustings_, il
renverse le ministre rformateur, il arrive aux affaires avec
mission expresse de fermer aux produits du dehors les ports de la
Grande-Bretagne. Alors fond sur l'Angleterre ce dluge de maux
inous dans les fastes de l'histoire, que les whigs avaient voulu
conjurer. Le travail s'arrte, l'inanition dsole les villes et les
campagnes, escorte de ses deux satellites fidles: le crime et la
maladie. Toutes les intelligences, tous les coeurs se soulvent
contre cette affreuse oppression; et M. Peel, trahissant son parti
et la majorit, vient dire un jour au parlement: Je me trompais,
j'tais dans l'erreur, j'abjure la protection; je donne  mon pays
la libert des changes. Non, il ne se trompait pas. Il tait
conomiste en 1840 comme en 1846. Mais il voulait de la gloire, et
c'est pour cela, qu'il a retard de six ans,  travers des calamits
sans nombre, le triomphe de la vrit.

Il est donc bien peu de dputs que la perspective des places et
des portefeuilles ne fasse dvier de cette ligne de rectitude dans
laquelle leurs commettants espraient les voir marcher. Encore si le
mal ne s'tendait pas au del de l'enceinte du Palais-Bourbon! Mais
vous le savez, monsieur, les deux armes qui se disputent le pouvoir
transportent leur champ de bataille au dehors. Les masses
belligrantes sont partout, les chefs seuls sont dans la Chambre, et
c'est de l qu'ils donnent le mot d'ordre. Ils savent bien que, pour
arriver au corps de la place, il faut emporter les ouvrages
extrieurs, les journaux, la popularit, l'opinion, les majorits
lectorales. Il est donc fatal que toutes ces forces,  mesure
qu'elles viennent s'enrler sous l'un des chefs de file,
s'imprgnent et s'imbibent de la mme insincrit. Le journalisme,
d'un bout de la France  l'autre, ne discute plus les mesures, il
les plaide, et il les plaide, non au point de vue de ce qu'elles ont
en elles-mmes de bon ou de mauvais, mais au seul point de vue de
l'assistance qu'elles peuvent prter momentanment  tel ou tel
meneur. On sait bien qu'il n'y a gure de journaliste minent dont
l'avenir ne doive tre affect par l'issue de cette guerre de
portefeuilles. Quelle politique le ministre suit-il au Texas, au
Liban,  Tati, au Maroc,  Madagascar? N'importe. La presse
ministrielle n'a qu'une devise: _E sempre bene_, et celle de
l'opposition, comme la vieille femme de la satire, laisse lire sur
son jupon _Argumentabor_.

Il faudrait une plume plus exerce que la mienne pour retracer tout
le mal que fait en France le journalisme propageant l'esprit de
parti, et (notez bien ceci, c'est le coeur de ma thse) le
propageant uniquement pour servir _tel dput qui veut tre
ministre_. Vous approchez de la personne du roi, monsieur, je n'aime
gure  la faire intervenir dans ces discussions. Cependant je puis
dire, puisque c'est l'opinion de l'Europe, qu'il a contribu 
maintenir la paix du monde. Mais peut-tre avez-vous t tmoin des
sueurs morales que lui a arraches ce succs digne de la bndiction
des peuples. Et pourquoi ces sueurs, ces difficults, ces
rsistances dans une si noble tche? Parce qu' un moment donn la
paix n'avait pas pour elle l'opinion publique. Et pourquoi
n'avait-elle pas l'opinion? Parce qu'elle ne convenait pas 
certains journaux. Et pourquoi ne convenait-elle pas  certains
journaux? Parce qu'elle tait importune  tel dput. Et pourquoi
enfin tait-elle importune  ce dput? Parce que la paix tait la
politique des ministres, et qu'alors la guerre est ncessairement
celle des dputs qui aspirent  le devenir. L est certainement la
racine du mal.

Parlerai-je d'Ancne, des fortifications de Paris, d'Alger, des
vnements de 1840, du droit de visite, des tarifs, de l'anglophobie
et de tant d'autres questions, o le journalisme garait l'opinion,
non qu'il s'gart lui-mme, mais parce que cela entrait dans ses
plans froidement prmdits, dont le succs importait  quelque
combinaison ministrielle.

J'aime mieux consigner ici les aveux du journalisme lui-mme
proclams par le plus rpandu de ses organes, la _Presse_ (17
novembre 1845).

     M. Petetin dcrit la presse comme il la comprend, comme il se
     plat  la rver. De bonne foi, croit-il que lorsque le
     _Constitutionnel_, le _Sicle_, etc., s'attaquent  M. Guizot,
     que lorsqu' son tour le _Journal des Dbats_ s'en prend  M.
     Thiers, ces feuilles combattent uniquement pour l'ide pure, pour
     la vrit, provoques par le besoin intrieur de la conscience?
     Dfinir ainsi la presse, c'est la peindre telle qu'on l'imagine,
     ce n'est pas la peindre telle qu'elle est. Il ne nous en cote
     aucunement de le dclarer, car si nous sommes journalistes, nous
     le sommes moins par vocation que par circonstance. Nous voyons
     tous les jours la presse au service des passions humaines, des
     ambitions rivales, des combinaisons ministrielles, des intrigues
     parlementaires, des calculs politiques les plus divers, les plus
     opposs, les moins nobles; nous la voyons s'y associer
     troitement. Mais nous la voyons rarement au service des ides;
     et quand par hasard il arrive  un journal de s'emparer d'une
     ide, _ce n'est jamais pour elle-mme, c'est toujours comme
     instrument de dfense ou d'attaque_ MINISTRIELLE. Celui qui
     crit ces lignes parle ici avec exprience. Toutes les fois qu'il
     a essay de faire sortir le journalisme de l'ornire des partis
     pour le faire entrer dans le champ des ides et des rformes,
     dans la voie des saines applications de la science conomique 
     l'administration publique, il s'est trouv tout seul, et il a d
     reconnatre qu'en dehors du cercle troit trac par les lettres
     assembles de quatre ou cinq noms propres, il n'y avait pas de
     discussion possible, il n'y avait pas de politique.  quoi sert
     de nier le mal? Cela l'empche-t-il d'exister? Quand les journaux
     ne s'associent pas  des intrts, ils s'associent  des
     passions; et  les examiner elles-mmes de prs, ces passions ne
     sont le plus souvent que des intrts gostes. Voil la vrit.

Quoi! monsieur, vous n'tes pas scandalis, vous n'tes pas
pouvant de cet effroyable aveu? Ou peut-il vous rester aucun doute
sur la cause d'une situation aussi pleine d'humiliations et de
prils? Ce n'est pas moi qui parle. Ce n'est pas un misanthrope, un
rpublicain ou un factieux. C'est la presse elle-mme qui dvoile
son secret et qui vous dit o l'a rduite cette institution dont la
moralit vous inspire tant de confiance. Depuis que l'enceinte, o
l'on est cens discuter les lois, a t transforme en champ de
bataille, les destins du pays, la paix et la guerre, la justice et
l'iniquit, l'ordre et l'anarchie sont compts pour rien, absolument
pour rien en eux-mmes; ce sont les instruments du combat, qu'on
prend et qu'on quitte selon ses exigences. Qu'importe qu' chaque
priptie de cette lutte impie, la commotion se fasse sentir sur
toute la surface du pays? Elle est  peine apaise que les armes
changent de position, et que le combat recommence avec plus
d'acharnement.

Enfin, l'esprit de parti, ce ver rongeur, ce cancer dvorant qui
puise sa vie et sa force dans l'admissibilit des dputs au pouvoir
excutif, faut-il que je le montre au sein des collges lectoraux?
Je ne parle pas ici des opinions, des passions, des erreurs
politiques. Je ne parle pas mme de la pusillanimit, de la vnalit
de certaines consciences; il n'est pas au pouvoir de la loi de
rendre les hommes parfaits. Je n'ai en vue que les passions et les
vices qui dcoulent directement de la cause dont je parle, qui se
rattachent  la guerre des portefeuilles, engage au sein des
Chambres et propage sur toute la ligne des journaux. Est-il donc si
difficile d'en calculer les effets sur le corps lectoral? Et quand,
jour aprs jour, la tribune et la presse s'appliquent  ne laisser
arriver au public que de fausses lueurs, de faux jugements, de
fausses citations et de fausses assertions, est-il possible d'avoir
quelque confiance dans le verdict prononc par le grand jury
national, ainsi gar, circonvenu, passionn? Qu'est-il appel 
juger? Ses intrts. Jamais on ne lui en parle; car la bataille
ministrielle se livre  Ancne,  Tati, en Syrie, partout o le
public n'est pas. Et sur ce qui se passe dans ces rgions
lointaines, que sait-il? Rien que ce que lui disent des orateurs et
des crivains, dont, de leur propre aveu, il n'est pas une parole
articule ou crite qui ne leur soit inspire par le dsir furieux
d'un succs personnel.

Et puis, si je voulais soulever le voile qui couvre non plus les
erreurs, mais les turpitudes de l'urne lectorale! Pourquoi
l'lecteur fait-il tant valoir son suffrage, exige-t-il qu'on le
mendie, et le considre-t-il comme un prcieux objet de commerce?
Parce qu'il sait que ce suffrage contient la fortune de l'heureux
candidat qui le sollicite. Pourquoi, de son ct, le candidat est-il
si souple, si rampant, si prodigue de promesses, si peu soucieux de
toute dignit? Parce qu'il a des vues ultrieures; parce que la
dputation est pour lui un moyen; parce que la constitution du pays
lui permet de voir dans le lointain, en cas de succs, des
perspectives enivrantes, des places, des honneurs, des richesses, du
pouvoir et ce manteau dor qui cache toutes les hontes et absout
toutes les bassesses.

Aussi, o en sommes-nous? O en sont les lecteurs? Combien en
est-il parmi eux qui osent rester et se montrer honntes? qui
dposent loyalement dans l'urne un bulletin, expression fidle de
leur foi politique? Oh! ils craindraient de passer pour des niais,
pour des dupes. Ils ont soin de publier bien haut le trafic qu'ils
ont fait de leur vote, et on les verrait placarder leur propre
ignominie  la porte des glises plutt que de laisser mettre en
doute leur dplorable habilet. S'il est encore quelques vertus qui
survivent  ce grand naufrage, ce sont des vertus ngatives. On ne
croit  rien, on n'espre en rien, on se prserve de la contagion,
on dit avec je ne sais quel pote:

  Une paisible indiffrence
  Est la plus sre des vertus.

On laisse faire et voil tout. En attendant, ministres, dputs,
candidats succombent sous le faix des promesses et des engagements.
Et quel en est le rsultat? Le voici. Le gouvernement et la Chambre
changent de rles: Voulez-vous me laisser disposer de tous les
emplois? disent les dputs. Voulez-vous me laisser dcider des
lois et du budget? rpondent les ministres. Et chacun abandonne
l'office dont il est responsable pour celui qui ne le regarde pas.
Je le demande: Est-ce l le gouvernement reprsentatif?

Mais tout ne s'arrte pas l. Il y a autre chose en France que des
ministres, des dputs, des candidats, des journalistes et des
lecteurs. Il y a un public, il y a trente millions d'hommes qu'on
s'accoutume  ne compter pour rien. Ils ne voient pas, direz-vous,
et leur indiffrence en est la preuve. Ah! ne prenez pas confiance
dans ce prtendu aveuglement. S'ils ne voient pas la cause du mal,
ils en voient les effets, le budget grossir sans cesse, leurs droits
et leurs titres fouls aux pieds, et toutes les faveurs devenir le
prix de marchs lectoraux dont ils sont exclus. Plt  Dieu qu'ils
apprissent  rattacher leurs souffrances  la vraie cause, car
l'irritation s'amasse dans leur coeur; ils cherchent ce qui pourra
les affranchir, et malheur au pays s'ils se trompent. Ils cherchent,
et le _suffrage universel_ s'empare de tous les esprits; ils
cherchent, et le _communisme_ se propage comme un incendie; ils
cherchent, et, pendant que vous jetez un voile sur la plaie hideuse,
qui peut compter les erreurs, les systmes, les illusions dans
lesquels ils croiront trouver un remde  leurs maux et un frein 
vos injustices?

Ainsi, tout le monde souffre, d'un tat de choses si profondment
illogique et vicieux. Mais si toute l'tendue du mal est apprcie
quelque part, ce doit tre au sommet de l'chelle sociale. Je ne puis
pas croire que des hommes d'tat comme M. Guizot, M. Thiers, M. Mol,
soient depuis si longtemps en contact avec toutes ces turpitudes, sans
avoir appris  les connatre et  en calculer les effrayantes
consquences. Il n'est pas possible qu'ils se soient trouvs tantt dans
les rangs, tantt en face d'une opposition systmatique, qu'ils aient
t assaillis par des rivalits personnelles, qu'ils aient eu  lutter
contre les obstacles factices que la fureur de les dplacer suscita sous
leurs pas, sans qu'ils se soient dit quelquefois: Les choses iraient
autrement, l'administration serait bien plus rgulire, et la tche du
gouvernement bien moins lourde; _si les dputs ne pouvaient devenir
ministres_.

Oh! si les ministres taient en face des dputs ce que sont les
prfets en prsence des conseillers gnraux; si la loi supprimait
dans la Chambre ces perspectives qui fomentent l'ambition; il me
semble qu'une paisible et fructueuse destine serait ouverte  tous
les organes du corps social; Les dpositaires du pouvoir pourraient
bien rencontrer encore des erreurs et des passions; mais jamais de
ces coalitions subversives  qui tous les moyens sont bons, et qui
n'aspirent qu' renverser cabinets sur cabinets, sous les coups
d'une impopularit momentanment et intentionnellement gare. Les
dputs ne pourraient avoir d'autres intrts que ceux de leurs
commettants; les lecteurs ne seraient pas mis  mme de prostituer
leurs votes  des vues gostes; la presse, dgage de tous liens
avec des chefs de parti qui n'existeraient plus, remplirait son vrai
rle qui est d'clairer l'opinion et de lui servir d'organe; le
peuple, administr avec sagesse, avec suite, avec conomie, heureux,
ou ne pouvant s'en prendre au pouvoir de ses souffrances, ne se
laisserait point sduire par les utopies les plus dangereuses, et le
roi enfin, dont la pense ne saurait plus tre mconnue, entendrait
prononcer de son vivant le jugement que lui rserve l'histoire.

Je n'ignore pas, monsieur, les objections que l'on peut opposer  la
rforme parlementaire. On y trouve des inconvnients. Eh, mon Dieu!
il y en a dans tout. La presse, la libert civile, le jury, la
monarchie ont les leurs. La question n'est jamais de savoir si une
institution rforme aura des inconvnients, mais si l'institution
non rforme n'en a pas de plus grands encore. Et quelles calamits
pourront jamais dcouler d'une Chambre de contribuables, gales 
celles que verse sur le pays une Chambre d'ambitieux qui se battent
pour la possession du pouvoir?

On dit qu'une telle Chambre serait trop dmocratique, anime de
passions trop populaires.--Elle reprsenterait la nation. Est-ce que
la nation a intrt  tre mal administre,  tre envahie par
l'tranger,  ce que la justice ne soit pas rendue?

La plus forte objection, celle qu'on renouvelle sans cesse, c'est
que la Chambre manquerait de lumires et d'exprience.

Il y aurait fort  dire l-dessus. Mais enfin, si l'exclusion des
fonctionnaires offre des dangers, si elle semble violer les droits
d'hommes honorables qui sont citoyens aussi, si elle circonscrit la
libert des lecteurs, ne serait-il pas possible, en ouvrant aux
agents du pouvoir les portes du Palais-Bourbon, d'y environner leur
prsence de prcautions dictes par la plus simple prudence?

Vous ne vous attendez pas  ce que je formule ici un projet de loi.
Mais il me semble que le bon sens public sanctionnerait une mesure
conue  peu prs en ces termes:

Tous les Franais, sans distinction de profession, sont ligibles
(sauf les cas exceptionnels o une position officielle leve fait
supposer une influence directe sur les suffrages: prfets, etc.).

Tous les dputs reoivent une indemnit convenable et uniforme.

Les fonctionnaires nomms dputs rsigneront leurs fonctions, pour
tout le temps que durera leur mandat. Ils ne recevront pas de
traitement; ils ne pourront tre ni destitus ni avancs. En un mot,
leur vie administrative sera entirement suspendue pour ne
recommencer qu'aprs l'expiration de leur mission lgislative.

Aucun dput ne pourra tre appel  une fonction publique

Et enfin, bien loin d'admettre, comme MM. Gauguier, Rumilly, Thiers et
autres, qu'une exception sera faite au principe de l'incompatibilit, en
faveur des ministres, des ambassades et de tout ce que l'on nomme
_situations politiques_, ce sont celles-l surtout que je voudrais
exclure, sans piti et en premire ligne; car il est vident pour moi
que ce sont les aspirants ambassadeurs et les aspirants ministres qui
troublent le monde. Sans vouloir le moins du monde offenser les
coryphes de la rforme parlementaire, qui ont propos une telle
exception, j'ose dire qu'ils n'aperoivent pas ou ne veulent pas
apercevoir la millionime partie des maux qui rsultent de
l'_admissibilit des dputs aux fonctions publiques_; que leur
prtendue rforme ne rforme rien, et qu'elle n'est qu'une mesure
mesquine, trique, sans porte sociale, dicte par un sentiment troit
de basse et injuste jalousie.

Mais l'article 46 de la Charte, dites-vous.-- cela je n'ai rien 
rpondre. La Charte est-elle faite pour nous, ou sommes-nous faits
pour la Charte? La Charte est-elle la dernire expression de
l'humaine sagesse? Est-ce un Alcoran sacr descendu du ciel, dont il
ne soit pas permis d'examiner les effets, quelque dsastreux qu'ils
puissent tre? Faut-il dire: Prisse le pays plutt qu'une virgule
de la Charte? S'il en est ainsi, je n'ai rien  dire, si ce n'est:
lecteurs! la Charte ne vous dfend pas de faire de vos suffrages un
usage dplorable, mais elle ne vous l'ordonne pas non plus. _Quid
leges sine moribus?_

En terminant cette trop longue lettre, je devrais rpondre  ce que
vous me dites de votre position personnelle. Je m'en abstiendrai.
Vous pensez que la rforme, si elle a lieu, ne pourra vous
atteindre, parce que vous ne dpendez pas du pouvoir responsable,
mais bien du pouvoir irresponsable.  la bonne heure. La lgislature
a dcid que cette position n'entrane pas une incapacit lgale. Il
appartient aux lecteurs de dcider si elle ne constitue pas
l'incapacit morale la plus vidente qui se puisse imaginer.

Je suis, monsieur, votre serviteur.




AUX LECTEURS DES LANDES.


                                            Mugron, 22 mars 1848.

MES CHERS CONCITOYENS,

Vous allez confier  des reprsentants de votre choix les destines
de la France, celles du monde peut-tre, et je n'ai pas besoin de
dire combien je me trouverai honor si vous me jugez digne de votre
confiance.

Vous ne pouvez attendre que j'expose ici mes vues sur les travaux si
nombreux et si graves qui doivent occuper l'assemble nationale;
vous trouverez, j'espre, dans mon pass, quelques garanties de
l'avenir. Je suis prt d'ailleurs  rpondre, par la voie des
journaux ou dans des runions publiques, aux questions qui me
seraient adresses.

Voici dans quel esprit j'appuierai de tout mon dvouement la
Rpublique:

Guerre  tous les abus: un peuple enlac dans les liens du
privilge, de la bureaucratie et de la fiscalit, est comme un arbre
rong de plantes parasites:

Protection  tous les droits: ceux de la Conscience comme ceux de
l'Intelligence; ceux de la Proprit comme ceux du Travail; ceux de
la Famille comme ceux de la Commune; ceux de la Patrie comme ceux de
l'Humanit. Je n'ai d'autre idal que la JUSTICE UNIVERSELLE;
d'autre devise que celle de notre drapeau: LIBERT, GALIT,
FRATERNIT.

Votre dvou compatriote.....




 MESSIEURS

TONNELIER, DEGOS, BERGERON, CAMORS, DUBROCA, POMEDE, FAURET, ETC.


                                                            1849.

MES AMIS,

Merci pour votre bonne lettre. Le pays peut disposer de moi comme il
l'entendra; votre persvrante confiance me sera un encouragement...
ou une consolation.

Vous me dites qu'on me fait passer pour _socialiste_. Que puis-je
rpondre? Mes crits sont l.  la doctrine Louis Blanc n'ai-je pas
oppos _Proprit et Loi_;  la doctrine Considrant, _Proprit et
Spoliation_;  la doctrine Leroux, _Justice et Fraternit_;  la
doctrine Proudhon, _Capital et Rente_; au comit Mimerel,
_Protectionnisme et Communisme_; au papier-monnaie, _Maudit Argent_;
au Manifeste Montagnard, _L'tat_?--Je passe ma vie  combattre le
_socialisme_. Il serait bien douloureux pour moi qu'on me rendit
cette justice partout, except dans le dpartement des Landes.

On a rapproch mes votes de ceux de l'_extrme gauche_. Pourquoi
n'a-t-on pas signal aussi les occasions o j'ai vot avec la
_droite_?

Mais, me direz-vous, comment avez-vous pu vous trouver
alternativement dans deux camps si opposs? Je vais m'expliquer.

Depuis un sicle, les partis prennent beaucoup de noms, beaucoup de
prtextes; au fond, il s'agit toujours de la mme chose: la lutte
des pauvres contre les riches.

Or, les pauvres demandent _plus_ que ce qui est juste, et les riches
refusent _mme_ ce qui est juste. Si cela continue, la _guerre
sociale_, dont nos pres ont vu le premier acte en 93, dont nous
avons vu le second acte en juin,--cette guerre affreuse et
fratricide n'est pas prs de finir. Il n'y a de conciliation
possible que sur le terrain de la _justice_, en tout et pour tous.

Aprs fvrier, le peuple a mis en avant une foule de prtentions
iniques et absurdes, mles  des rclamations fondes.

Que fallait-il pour conjurer la guerre sociale?

Deux choses:

1 Rfuter comme crivain, repousser comme lgislateur les
prtentions iniques;

2 Appuyer comme crivain, admettre comme lgislateur les
rclamations fondes.

C'est la clef de ma conduite.

Au premier moment de la Rvolution, les esprances populaires
taient trs-exaltes et ne connaissaient pas de limites, mme dans
notre dpartement; et rappelez-vous qu'on ne me trouvait pas assez
_rouge_. C'tait bien pis  Paris; les ouvriers taient organiss,
arms, matres du terrain,  la merci des plus fougueux dmagogues.

Le dbut de l'Assemble nationale dut tre une oeuvre de rsistance.
Elle se concentra surtout dans le _Comit des finances_, compos
d'hommes appartenant  la classe riche. Rsister aux exigences
folles et subversives, repousser l'impt progressif, le
papier-monnaie, l'accaparement de l'industrie prive par l'tat, la
suspension des dettes nationales, telle fut sa laborieuse tche. J'y
ai pris ma part; et, je vous le demande, Citoyens, si j'avais t
_socialiste_, ce comit m'aurait-il appel huit fois de suite  la
vice-prsidence?

Une fois l'oeuvre de _rsistance_ accomplie, restait  raliser
l'oeuvre de _rforme_,  l'occasion du budget de 1849. Que de taxes
mal rparties  modifier! que d'entraves  supprimer! Car, enfin,
cette _conscription_ (appele depuis recrutement), impt de sept ans
de vie, _tir au sort_! ces _droits runis_ (appels aujourd'hui
contributions indirectes), impt _progressif  rebours_, puisqu'il
frappe en proportion de la misre; ne sont-ce pas l des _griefs
fonds_ de la part du peuple? Aprs les journes de juin, quand
l'anarchie a t vaincue, l'Assemble nationale a pens que le temps
tait venu d'entrer rsolument, spontanment, dans cette voie de
rparation commande par l'quit et mme par la prudence.

Le _Comit des finances_, par sa composition, tait moins dispos 
cette seconde tache qu' la premire. De nouveaux lments s'y
taient introduits par les lections partielles, et l'on y entendait
dire  chaque instant: Loin de modifier les taxes, nous serions bien
heureux, si nous pouvions rtablir les choses absolument comme elles
taient avant fvrier.

C'est pourquoi l'Assemble confia  une commission de trente membres
le soin de prparer le budget. Elle chargea une autre commission de
mettre l'impt des boissons en harmonie avec les principes de
libert et d'galit inscrits dans la Constitution. J'ai fait partie
des deux; et autant j'avais t ardent  repousser les exigences
utopiques, autant je l'ai t  raliser de justes rformes.

Il serait trop long de raconter ici comment les bonnes intentions de
l'Assemble ont t paralyses. L'histoire le dira. Mais vous pouvez
comprendre ma ligne de conduite. Ce qu'on me reproche, c'est
prcisment ce dont je m'honore. Oui, j'ai vot avec la droite
contre la gauche, quand il s'est agi de rsister au dbordement des
fausses ides populaires. Oui, j'ai vot avec la gauche contre la
droite, quand les lgitimes griefs de la classe pauvre et souffrante
ont t mconnus.

Il se peut que, par l, je me sois alin les deux partis, et que je
reste cras au milieu. N'importe. J'ai la conscience d'avoir t
fidle  mes engagements, logique, impartial, juste, prudent, matre
de moi-mme. Ceux qui m'accusent se sentent, sans doute, la force de
mieux faire. S'il en est ainsi, que le pays les nomme  ma place. Je
m'efforcerai d'oublier que j'ai perdu sa confiance, en me rappelant
que je l'ai obtenue une fois; et ce n'est pas un lger froissement
d'amour-propre qui effacera la profonde reconnaissance que je lui
dois.

Je suis, mes chers Compatriotes, votre dvou.




FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

DU PREMIER VOLUME.

                                                           Pages.

    PRFACE                                                     V

    Notice sur la vie et les crits de Frdric Bastiat        IX


    CORRESPONDANCE.

    LETTRE  M. Victor Calmtes                                 1
    --  M. Flix Coudroy                                      14
    --  Richard Cobden                                       106
    --  M. Alcide Fonteyraud                                 194
    -- au prsident du Congrs de la paix                     197
    --  M. Horace Say                                        200
    --  M. de Fontenay                                       204
    --  M. Paillottet                                        205
    -- au _Journal des conomistes_                           209


    PREMIERS CRITS.

    Aux lecteurs du dpartement des Landes         (1830).   217
    Rflexions sur les ptitions de Bordeaux, etc.  (1834).   231
    Le fisc et la vigne                             (1841).   243
    Mmoire sur la question vinicole                (1843).   261
    Mmoire sur la rpartition de l'impt foncier
      dans les Landes                               (1844).   283


    MLANGES.

    De l'influence des tarifs franais et anglais
      sur l'avenir des deux peuples                 (1844).   334
    De l'avenir du commerce des vins entre la France
      et la Grande-Bretagne                         (1845).   387
    Une question soumise aux conseils gnraux      (1845).   392
    Un conomiste  M. de Lamartine                 (1845).   406
    Sur un livre de M. Dunoyer                      (1845).   428
    Sur l'loge de Ch. Comte                        (1847).   434
    Sur un livre de M. Vidal                        (1846).   440
    Seconde lettre  M. de Lamartine                (1846).   452
    Aux lecteurs de l'arrondissement de
      Saint-Sever                                   (1846).   461
     M. de Larnac, dput des Landes               (1846).   480
    Profession de foi lectorale de 1848                      506
         --        --            de 1849                      507

FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat,
tome 1, by Frdric Bastiat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 1 ***

***** This file should be named 35390-8.txt or 35390-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/3/5/3/9/35390/

Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the
Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
