The Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde

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Title: Charlotte de Bourbon
       Princesse d'Orange

Author: Jules Delaborde

Release Date: March 8, 2011 [EBook #35525]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
    le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
    conserve et n'a pas t harmonise.




     CHARLOTTE

     DE BOURBON

     PRINCESSE D'ORANGE




OUVRAGES DU MME AUTEUR


  LIBERT RELIGIEUSE.--Mmoires et plaidoyers. 1 vol. in-8,
    1854                                                      3 fr.  

  MADAME L'AMIRALE DE COLIGNY, APRS LA SAINT-BARTHLMY.
    Brochure in-8, 1867                                      1 fr. 50

  LES PROTESTANTS A LA COUR DE SAINT-GERMAIN LORS DU
    COLLOQUE DE POISSY. Gr. in-8, 1874                       3 fr.  

  LONORE DE ROYE, PRINCESSE DE COND. 1 vol. gr. in-8
    avec portrait. 1876                                       7 fr. 50

  GASPARD DE COLIGNY, AMIRAL DE FRANCE. 3 vol. gr. in-8,
    1879                                                     45 fr.  

  (_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise._)


   Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spcial
   sur papier de Hollande au prix de 90 fr.


  FRANOIS DE CHASTILLON, COMTE DE COLIGNY. 1 vol. gr.
    in-8                                                     12 fr. 

    Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spcial
      sur papier de Hollande au prix de 20 fr.

  HENRI DE COLIGNY, SEIGNEUR DE CHASTILLON. 1 vol. gr. in-8   5 fr.

   Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spcial sur
     papier de Hollande au prix de 10 fr.


  Paris.--Imp. Ve p. larousse et Cie, rue Montparnasse, 19.




     CHARLOTTE

     DE

     BOURBON

     PRINCESSE D'ORANGE

     PAR

     LE CTE JULES DELABORDE

     [Illustration]

     PARIS
     LIBRAIRIE FISCHBACHER
     SOCIT ANONYME
     33, RUE DE SEINE, 33

     1888




CHARLOTTE DE BOURBON

PRINCESSE D'ORANGE




CHAPITRE PREMIER

  Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de
      Montpensier, ont destine  la vie monastique, est confine
      par eux, ds son bas ge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils
      veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de
      Charlotte pour le rgime du clotre.--Menaces et violences
      employes  son gard.--Scne sacrilge du 17 mars 1559, dans
      laquelle le rle d'abbesse de Jouarre lui est impos.--Sa
      protestation, par acte authentique, contre la contrainte
      qu'elle a subie, et tmoignages des religieuses de Jouarre 
      l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se
      repent de la duret de ses procds envers Charlotte.--Mort
      de la duchesse, en 1561.--Maintenue  Jouarre par l'opinitret
      de son pre, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que
      celles qui se concilient avec les enseignements du pur vangile,
      qu'elle a t amene  connatre par ses relations avec
      quelques-unes des hautes personnalits du protestantisme, telles,
      notamment, que sa soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne
      d'Albret, reine de Navarre.--Le duc de Montpensier pouse, en
      secondes noces, Catherine de Lorraine.--Dsormais matresse de ses
      actions, Charlotte de Bourbon confie  la duchesse de Bouillon et
       la reine de Navarre sa rsolution de quitter l'abbaye de
      Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une
      retraite auprs de l'lecteur palatin, Frdric III, et de
      l'lectrice.--En fvrier 1572, Charlotte de Bourbon sort pour
      toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend  Heydelberg, o elle
      est favorablement accueillie.--Lettre de Frdric III au duc de
      Montpensier.


Nulle femme, par sa pit, par ses vertus, par le charme de ses
exquises qualits, n'a port plus haut que Charlotte de Bourbon le nom
de la grande famille dont elle tait issue.

Retracer la vie de cette noble femme, c'est mettre sur la voie du
respect qu'elle commande et de la sympathie qu'elle doit inspirer 
toute me prise de la grandeur morale et de l'intime alliance d'un
coeur aimant  un esprit distingu.

Quelque courte qu'ait t cette belle vie, elle demeure fconde en
prcieux enseignements, qui, dgags de tous commentaires,
ressortiront naturellement du simple expos des actions de
l'excellente princesse et de la fidle reproduction de son langage,
toujours empreint de sincrit.

Dans l'isolement immrit, qui fut le triste lot de son enfance et de
sa premire jeunesse s'accomplit peu  peu, en elle, sous le regard de
Dieu, un travail intrieur qui, purant et clairant son me au
contact des vrits ternelles, la fortifia contre de douloureuses
preuves, les lui fit surmonter, et, en rponse  ses lgitimes
aspirations, la mit enfin, comme femme et comme croyante, en
possession d'une libert d'agir, dont elle consacra dignement
l'exercice  l'accomplissement des plus saints devoirs.

En ces quelques mots se rsume la vie de la princesse. Etudions-en
maintenant en dtail les diverses phases.

Allie, de longue date,  la maison royale de France[1], la famille de
Bourbon se divisait, vers le milieu du XVIe sicle, en deux branches,
dont la principale tait reprsente par Antoine de Bourbon, d'abord
duc de Vendme, puis roi de Navarre; par Charles, cardinal de Bourbon,
et par Louis Ier de Bourbon, prince de Cond. La branche secondaire
avait pour seuls reprsentants Louis II de Bourbon, duc de
Montpensier, et Charles de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon.

  [1] Par le mariage de Batrix de Bourbon avec Robert, l'un des
  fils du roi saint Louis.

Louis II de Bourbon pousa, en 1538, Jacqueline de Long-Vic, fille de
Jean de Long-Vic, seigneur de Givry, baron de Lagny et de Mirebeau en
Bourgogne, et de Jeanne d'Orlans.

De l'union de Louis II avec Jacqueline naquirent un fils et cinq
filles.

Sous l'empire des habitudes et des prjugs nobiliaires de l'poque,
ce fils, Franois de Bourbon, portant le titre de prince dauphin
d'Auvergne, fut pour ses parents, au point de vue de son avenir,
l'objet d'une sollicitude particulire.

Des cinq filles, deux, par de hautes alliances qu'il leur fut donn de
contracter, chapprent  la vie du clotre, qui, de gr ou de force,
devint le partage des trois autres.

Charlotte de Bourbon, ne en 1546 ou 1547[2], tait la quatrime de
ces cinq filles. Son sort,  la diffrence de celui de ses soeurs,
dont il sera parl plus loin, fut, ds sa naissance, fix par ses
parents avec une inflexible rigueur, qui, pendant de longues annes,
ne cessa de peser sur elle.

  [2] Charlotte de Bourbon, ainsi que le prouve un acte man
  d'elle le 25 aot 1565, lequel sera ci-aprs reproduit, ignorait
   tel point la date prcise de sa naissance, qu'elle ne pouvait
  pas plus se dire, en 1565, ge de treize ans que de douze.

Les faits sont,  cet gard, d'une signification prcise.

L'opulente abbaye de Jouarre avait alors  sa tte la propre soeur de
la duchesse de Montpensier, Louise de Long-Vic. Le duc et la duchesse
obtinrent d'elle la promesse de ne se dmettre de ses fonctions et de
ses prrogatives abbatiales qu'en y substituant directement sa nice
Charlotte, ds que cette dernire aurait atteint l'ge requis pour
tre apte  lui succder.

Mconnaissant ses devoirs de pre, le duc, en qui la duret de coeur
s'alliait  un grossier despotisme d'ides et d'habitudes, proscrivit
promptement du foyer domestique la pauvre enfant et la livra aux mains
de sa tante, afin d'tre faonne et assouplie par elle au rgime de
la vie monastique.

Complice de son mari, en cette circonstance, la duchesse de
Montpensier eut la coupable faiblesse de consentir  ce que la dbile
crature  laquelle elle avait rcemment donn le jour demeurt, ds
le berceau, prive de la tendresse maternelle qui et d l'entourer,
et ft voue  la torpeur d'une existence dont elle ne pourrait,
semblait-il, secouer le joug, quelque intolrable qu'il devnt
ultrieurement.

Toutefois, le pre et la mre, en confinant dans l'enceinte d'un
clotre le corps de leur fille, n'avaient pas compt avec les droits
inalinables de son me. Que pouvaient-ils sur cette partie
immatrielle de son tre? La froisser, sans doute, l'ulcrer, la
torturer mme; mais l'arrter dans son lgitime essor, la comprimer,
l'asservir? jamais! Quels que fussent, dans l'avenir, les assauts
livrs  l'me de Charlotte, ils devaient, en dpit des prvisions
humaines, chouer devant l'irrsistible puissance du protecteur
suprme, qui autorise tout enfant dlaiss, dont les regards se
tournent vers le ciel,  se dire[3]: Si mon pre et ma mre m'ont
abandonn, l'Eternel toutefois me recueillera! Abrite sous l'gide
divine, Charlotte demeurait invincible. Aussi, ne pouvait manquer de
venir, pour ses parents, un jour o l'vidence de leur dfaite morale
les contraindrait  reconnatre, dans l'amertume de la dception et du
remords, qu'on ne se joue impunment ni de Dieu[4], ni de l'me
humaine, qui relve de lui, par la double grandeur de son origine et
de sa destine.

  [3] Psaume XXVII, 10.

  [4] Ep. aux Galates. VI. 7.

Plus le jour dont il s'agit se fit attendre, plus il importe, en ce
qui concerne Charlotte de Bourbon, de chercher  dterminer les
circonstances dans lesquelles elle se trouva place, avant qu'il
advnt.

Et d'abord, comment s'coula son enfance, dans l'abbaye de Jouarre,
sous la direction de sa tante?

Si la rponse  cette question ne peut reposer sur la connaissance
acquise de minutieux dtails, elle se dduit du moins, jusqu' un
certain point, de divers faits caractristiques, qui ressortent
nettement soit des dclarations de la vridique Charlotte, soit de
celles de personnes qui l'entourrent  cette poque de sa vie. Ces
faits sont: l'veil et le dveloppement de sa conscience; la
souffrance de son coeur, priv de l'affection d'une mre et d'un pre,
qui la laissaient languir dans l'isolement; et, en mme temps,
l'invariable droiture de sa dfrence envers eux, alors que, sourds 
ses supplications, et sans piti pour les angoisses de son me, ils
s'attachaient  lui imposer, par la menace et par la violence, des
engagements, des devoirs, des pratiques, une profession extrieure, en
un mot, tout l'ensemble de la vie monastique, pour laquelle elle
prouvait une insurmontable aversion. Mais, qu'importaient au duc et 
la duchesse cette aversion, la loyaut qui l'avouait, l'nergique
revendication des droits sacrs de la conscience, et la respectueuse
rsistance  une aveugle volont qui s'arrogeait le droit de disposer,
en matresse souveraine, d'une me et d'une vocation! Obir
passivement,  l'tat d'tre automatique; devenir abbesse,  tout
prix, mme au prix de l'immolation d'une conscience taxe de rebelle,
parce qu'elle s'indignait,  la seule ide du parjure: Voil le sort
auquel il fallait que Charlotte apprt  se plier!

Ici, comment ne pas tre frapp d'un trange contraste entre
l'attitude du duc et de la duchesse de Montpensier,  son gard, et
celle qu'il jugrent opportun d'adopter, en 1558, vis--vis de
Franoise de Bourbon, leur fille ane! Voulant assurer  celle-ci une
brillante situation dans le monde, ils la marirent  Henri-Robert de
La Marck, duc de Bouillon. Certes, ils ne se doutaient alors ni de la
prochaine adhsion de ce prince et de sa jeune femme aux doctrines
purement vangliques, ni de l'appui que Franoise, au double titre de
soeur dvoue et de haute personnalit protestante, prterait, un
jour,  Charlotte, pour l'aider  s'affranchir des liens dans lesquels
on avait cr pouvoir l'enchaner  jamais.

Avec l'anne 1559, s'ouvrit pour l'infortune Charlotte, touchant 
l'adolescence, la sombre perspective d'un redoublement de souffrances
morales.

Vainement, s'efforait-on, plus encore que prcdemment, de la dresser
 ce rle d'abbesse, qu'une inexorable tyrannie entendait lui imposer:
la jeune fille persvrait dans sa rsistance; mais, finalement, ses
parents tinrent si peu compte de ses reprsentations ritres, de ses
ardentes supplications, de ses pleurs, que dans le cours du mois de
mars, parvint  Jouarre l'injonction de tout disposer pour sa
transformation force en abbesse, mme avant qu'elle et atteint l'ge
fix par les canons pour pouvoir tre rgulirement investie de ce
titre.

Alors, le 17 de ce mme mois, dans l'glise de l'abbaye, au sein d'une
assemble renforce de l'assistance d'un reprsentant du duc et de la
duchesse de Montpensier, se droula le scandale inou d'une scne
sacrilge, dans laquelle la lchet de l'astuce s'associa  l'odieux
de la contrainte. Qu'on en juge par ce qui suit!

Prcipitamment pousse plutt qu'introduite dans cette assemble,
prenant Dieu  tmoin de la violence qui lui tait faite, ple,
perdue, fondant en larmes, s'affaissant sur elle-mme, Charlotte de
Bourbon fut, en vritable victime, trane  l'autel; et l, devant un
impassible prtre, dviant de la sincrit de son ministre par un
raffinement de simulation[5], elle balbutia quelques paroles, dont on
s'empara, contre elle, comme d'un engagement professionnel librement
consenti, tandis que ces paroles avaient t extorques par
l'inexorable pression de ses parents, et aussitt accompagnes de
cette dclaration expresse de la victime: qu'elle ne se courbait sous
le fardeau du sacrifice, que par crainte rvrentielle.

  [5] Ce prtre, l'un des familiers de la maison du duc et de la
  duchesse de Montpensier,  titre de prcepteur de leur fils,
  n'tait autre que _Ruz_, qui depuis devint vque d'Angers:
  c'est ce que dclara le duc de Montpensier lui-mme dans une
  lettre adresse, le 28 mars 1572  l'lecteur palatin, et insre
  ici au no 2 de l'_Appendice_.

Ce fut l ce que les profanateurs de l'poque osrent appeler _une
entre en religion_.

Cela fait, ils se htrent, sans piti comme sans conscience,
d'abandonner Charlotte  ses motions dchirantes.

La _pauvre enfant_ (qualification que lui donnaient les compatissantes
religieuses de Jouarre, en parlant d'elle) fut saisie d'une fivre
violente, qui de longtemps ne la quitta pas[6].

  [6] Voir une information secrte du 28 avril 1572, dont le texte
  complet sera reproduit plus loin.

Tel est l'expos sommaire de ce qui se passa,  l'abbaye de Jouarre,
en 1559[7].

  [7] A peine est-il ncessaire d'ajouter que la rsignation du
  titre et des fonctions d'abbesse de Jouarre, par la tante au
  profit de sa nice, concorda avec _l'entre en religion_ dont il
  s'agit.

Mais il y a plus  apprendre sur la scne nfaste du 17 mars.

Ecoutons, en effet, Charlotte de Bourbon elle-mme, parlant, plus
tard, de la lamentable preuve que son adolescence avait traverse:
que dclare-t-elle[8]?

  [8] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3, 182, f 82.--_Ibid._
  Collect. Clrambault. vol. 1,114, f 182.--Coustureau, _Vie du
  duc de Montpensier_, in-4, p. 217.

Qu'elle fut mise en religion, ds le berceau; que y ayant est
nourrie, toute son enfance, si n'y put-elle jamais avoir, aucune
volont;--que ce qu'elle y continua fut, partie par les menaces
estranges de madame de Montpensier, sa mre, et partie par la crainte
qu'elle avoit d'offenser monseigneur son pre, auquel elle eust dsir
obyr, au milieu de toutes ses fascheries, si sa conscience le luy
eust p permettre;--que, nonobstant toutes les rigueurs de madame sa
mre, qui la vouloit faire professe, elle refusa tousjours, mesmes 
l'extrmit, et en fit _une protestation expresse et authentique,
tesmoigne par toutes les religieuses de l'abbaye_;--que Ruz, vesque
d'Angers, quand il fut question de luy faire faire le voeu, voyant
combien elle en estoit aline, en avoit deux par escrit, l'un simul,
qui ne contenoit que choses douces, qui luy fut leu; l'autre, 
l'ordinaire, dont jamais ne fut faicte lecture;--et que lesdites
religieuses se mutinans, comme si elle n'eust point est leur abbesse,
n'en ayant pas fait le vray voeu, ledit Ruz leur respondit qu'elles
ne s'en missent pas en peine, et qu'elle ne lairroit pas de conserver
leurs biens, aussi bien comme les prcdentes;--que lors elle n'estoit
ge que de douze  treize ans;--que madame du Paraclet, sa cousine,
qui lui donna le voile, n'avoit encore vicariat du Pape, et n'estoit
pas abbesse, et par consquent ne la pouvoit faire professe; tellement
que les quatre principales causes qui rendent la profession nulle, y
estoient intervenues,  savoir: force, fraude, bas ge, et incapacit
de celle qui la faisoit professe, comme il appert par les
canons;--que, aussi peu, aussi avoit-elle t abbesse, premirement
n'estant point professe, et secondement n'ayant jamais est bnite,
selon que portent les crmonies observes en icelles choses.

La protestation  laquelle Charlotte de Bourbon se rfrait dans les
lignes ci-dessus transcrites tait ainsi conue[9]:

  [9] Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 221.

Fut prsente, en sa personne, trs noble et trs illustre princesse,
dame Charlotte de Bourbon,  prsent abbesse de l'abbaye Nostre-Dame
de Jouarre, laquelle nous a dit et remonstr que, estant  l'ge de
douze  treize ans, elle auroit est par menaces, et de crainte de
dsobir  monseigneur le duc de Montpensier, son pre, et  madame
Jaquette de Long-Wy, son pouse, sa mre, induite et persuade, contre
son gr, vouloir et intention,  faire profession en ladite abbaye, le
17e jour de mars 1559; ce qu'elle a plusieurs fois remonstr et
protest qu'elle ne vouloit estre religieuse, et que la profession
qu'elle faisoit estoit par induction et crainte; dont elle auroit
faict inmonstrance, en la prsence de dame Jeanne Chabot, abbesse du
Paraclet, et pour lors prieure de ladite abbaye de Jouarre, et commise
au temporel et spirituel, le sige vacant, de dame Ccile de Crue, 
prsent prieure de ladite abbaye, et des soeurs Michelle, de
Lafontaine, Jeanne de Vassery, Anne du Moulinet, Jeanne de Mouson,
Antoinette de Fleury et Louyse d'Alouville, toutes religieuses
professes en ladite abbaye, de messire Claude Bonnard, advocat au
parlement, baillif et advocat de ladite abbaye, et de monsieur Ruz,
advocat audit parlement de Paris, conseiller et procureur desdits
seigneur et dame de Montpensier, et envoy  cette fin, de leur part:
en la prsence desquels et de plusieurs autres, ladite dame Charlotte
de Bourbon auroit fait protestation de son jeune ge, qui estoit de
douze  treize ans, et que la profession qu'elle faisoit estoit par
crainte et rvrence paternelle et maternelle desdits seigneur et
dame, ses pre et mre; dont elle auroit requis aux dessus dits
nommez leur souvenir, pour en dire et dposer la vrit, ce qu'elle
fit pour lors, comme elle fait de prsent.

Tous lesquelz susnommez prsens, hormis ledit Ruz, qui n'a est
prsent  ce prsent acte, nous ont dit et attest pour vrit:

Qu'ils ont est prsens  la profession de ladite dame Charlotte de
Bourbon,  prsent abbesse, et qu'elle ne pouvoit estre ge que de
douze  treize ans, lors de ladite profession, qui fut le 17 mars
1559; et qu'auparavant que faire sa profession, elle pleuroit et se
complaignoit des craintes et menaces desdits seigneur et dame, ses
pre et mre; dit et rpta par plusieurs fois, que ce qu'elle faisoit
estoit par crainte de dsobir  mesdits seigneur duc et duchesse de
Montpensier, ses pre et mre: et testa, en la prsence des susnommez,
le 16e jour dudit mois de mars et an, que la profession qu'elle devoit
faire le lendemain estoit par crainte, contre sa volont, et pour
obir auxdits sieurs, ses pre et mre; ce qu'elle continua encore, au
chapitre, en la prsence des prieure et religieuses de ladite abbaye
capitulairement assembles, et dit publiquement et  haute voix:
qu'ayant reu commandement de sesdits seigneurs, pre et mre, les duc
et duchesse de Montpensier, elle faisoit ladite profession; et outre,
furent tous les dessus nommez prsens, quand ladite dame Charlotte de
Bourbon, lors de la lecture de sa profession, continuant ses
protestations, pleuroit, lisant icelles lettres de profession, comme
faisant icelle par crainte et force.--Dont et de laquelle dclaration
et dposition ladite dame Charlotte de Bourbon, abbesse, pour ce
prsent, a requis acte aux notaires soubzsignez, pour luy valoir et
servir, en temps et lieu, ce que de raison; ce que nous, notaires
soubzsignez lui avons octroy, et certifions estre vray et ainsi
avoir est fait, le 25 aot 1565. (_Sign_) Charlotte de Bourbon et
tous les susnommez.

Et moy, soubzsign, qui suis dnomm au prsent acte, et qui n'ay
est prsent aux signatures ci-dessus, certifie le contenu audit acte,
toute la profession, dclaration et protestations et pleurs ci-dessus
estre vritable, et y avoir est prsent. En tmoin de quoy j'ay sign
la prsente certification, le 21 mars 1556, selon l'ordonnance du roy.
(_Sign_) Jean Ruz.

Ces tmoignages, d'une srieuse porte, dans la modration mme de
leur expression[10], militent, sans rserve, en faveur de la victime,
 l'encontre des instigateurs et acteurs du sinistre drame dont, le 17
mars 1559, l'abbaye de Jouarre fut le thtre.

  [10] Ils sont, avec addition de dtails complmentaires,
  pleinement confirms par l'information secrte du 28 avril 1572,
  contenant les dpositions de six religieuses de l'abbaye de
  Jouarre, autres que celles qui avaient, le 25 aot 1565, attest,
  en leur dclaration la sincrit des faits noncs par Charlotte
  de Bourbon, dans sa protestation du mme jour.

Oui, si jamais le fait d'une effroyable pression exerce, au mpris de
tout sentiment religieux, par un pre et par une mre sur la
conscience de leur enfant fut premptoirement prouv, c'est assurment
celui dont il s'agit en ce moment. Inutile au surplus d'insister sur
ce point; car l'vidence se passe du cortge des dmonstrations.

D'une autre part, gardons-nous d'oublier que, dans le domaine moral,
la justice suprme, qui condamne un coupable, laisse toujours ouverte,
devant lui, la voie du relvement.

En prsence de cette vrit salutaire,  l'application de laquelle
nous ne saurions assez fortement nous attacher, surgit ici une
question dlicate, qu'il importe essentiellement de rsoudre, dans la
mesure du possible, pour satisfaire au devoir primordial de
l'impartialit historique. Cette question, dans laquelle est engage,
au premier chef, l'honneur paternel et maternel, est celle de savoir
si le duc et la duchesse de Montpensier, revenant au sentiment du
devoir, se dsistrent, vis--vis de Charlotte de Bourbon, de leurs
pres procds, et accordrent enfin  sa conscience la rparation qui
lui tait due.

De la part du pre, le dsistement et la rparation se firent attendre
pendant de longues annes, ainsi que l'tablira la suite de ce rcit.

Quant  la mre, dont l'existence se termina deux ans et demi aprs
l'abus d'autorit du 17 mars 1559, nous demeurons convaincu que,
dplorant sa faute, elle s'effora de la rparer. Notre conviction ne
s'appuie, il est vrai, en l'absence de preuves proprement dites, que
sur des prsomptions; mais ces prsomptions nous semblent devoir se
rapprocher extrmement de la ralit; aussi nous y attachons-nous avec
d'autant plus d'nergie qu'elles nous autorisent  applaudir  la
rhabilitation du coeur maternel, dont il nous a t profondment
pnible de constater la dfaillance originaire.

Une prcision complte dans la dtermination des bases de nos
prsomptions est de rigueur: or, ces bases ne sont autres que des
faits qui ne peuvent tre rvoqus en doute, et dont il faut
soigneusement peser la valeur. Exposons-les rapidement.

Et d'abord, quelle fut, au dire d'hommes dignes de foi, tels,
notamment que les prsidents de La Place et de Thou, l'attitude de la
duchesse de Montpensier,  dater de la seconde partie de l'anne 1559,
puis dans le cours de l'anne 1560, et durant les huit premiers mois
de 1561? Ce fut celle d'une femme minemment recommandable par la
dignit de son caractre et de ses actions.

Cela nous suffit pour juger qu'une transformation relle s'tait
opre alors dans l'me de la duchesse, et que cette transformation
drivait de sa rcente adhsion aux principes vangliques, remis en
honneur, au sein de la France, par les rforms. Cette adhsion,
quelque restreinte peut-tre qu'en ait t originairement la
manifestation, n'en constitue pas moins,  nos yeux, un fait capital,
que nous tenons d'autant plus  mettre en relief que les crivains
contemporains se sont borns  l'noncer transitoirement, sans en
apprcier d'ailleurs la porte considrable.

Du fait gnrique d'une transformation ainsi opre, sous l'influence
du sentiment religieux, dcoulrent, comme autant de corollaires,
divers faits particuliers, dont chacun, dans sa spcialit, tait
singulirement expressif. Leur numration doit trouver ici sa place.

Tandis que le duc de Montpensier n'obissait qu' une aveugle
ambition, qui, d'accord avec les suggestions de son troit bigotisme,
l'abaissait au niveau d'une honteuse servilit vis--vis des Guises et
du gouvernement espagnol[11], Jacqueline de Long-Vic devenait un
modle de droiture, de tolrance et de dvouement. L'histoire la
reprsente, au milieu des agitations de l'poque, comme une femme
d'un courage et d'une prudence au-dessus de son sexe, qui ne
cherchoit que la paix et la tranquillit publique[12].

  [11] Quant au duc de Montpensier, il portoit telle inimiti  la
  religion (rforme), et avoit est de telle sorte pratiqu par
  ceux de Guise, qu'il se bandoit du tout contre soy-mesme, sans
  pouvoir gouster la consquence des entreprises contraires.
  (Regnier de La Planche, _Hist. du rgne de Franois II_, dit. de
  1576, p. 567).

  [12] De Thou, _Hist. univ._, t. III, p. 59.

Catherine de Mdicis, qui la savait attache  la religion rforme,
ne l'en tenait pas moins pour l'une de ses plus prives amies[13].
On lit dans une relation de l'ambassadeur vnitien J. Michiel[14]:
Le duc de Montpensier ne se mle pas des affaires, mais, en revanche,
sa femme le fait bien pour lui. Elle est gouvernante et premire dame
d'honneur de la reine, trs familire avec elle, et elle en obtient
tout ce qu'elle veut.

  [13] Regnier de La Planche, _loc. cit._, p. 39.

  [14] _Ap. Tommasco, Relazioni_, in-4, t. Ier, p. 133.

Lors de la trame ourdie, en 1560, par la cour,  Orlans, contre Louis
Ier et Antoine de Bourbon, Marillac, archevque de Vienne, rappelant 
la duchesse de Montpensier, dont il possdait toute la confiance, une
promesse qu'elle lui avait faite nagure, de s'opposer, en temps
opportun, aux desseins des Guises, lui signala les mesures  prendre
pour tenter de dtourner le coup que voulaient frapper les ennemis de
la France et des princes du sang[15]. Il lui conseilla, entre autres
choses, d'engager son gendre, le duc de Bouillon,  recevoir les
enfants du prince de Cond dans Sedan et Jametz, et  consentir qu'on
enfermt dans ces places les enfants ou les frres du duc de Guise, si
l'on russissait  les prendre, parce que leur vie rpondrait de celle
des Bourbons. La duchesse mit  excution le conseil de Marillac, en
envoyant un messager prouv au duc de Bouillon et aux princes
protestants d'Allemagne, pour gagner leur concours  la cause des
princes du sang.

  [15] De La Place, _Comment._, dit. de 1565, p. 109, 110,
  111.--De Thou, _Hist. univ._, t. II, 824, 825.

Les rigueurs exerces,  ce moment, contre Antoine et Louis Ier de
Bourbon, ainsi que contre la belle-mre de ce dernier, n'arrtrent ni
le zle ni le courage de Jacqueline de Long-Vic. Au risque de se voir,
 son tour, traite comme la comtesse de Roye, incarcre alors au
chteau de Saint-Germain, elle se prvalut de la familiarit, non
branle encore, de sa liaison avec Catherine de Mdicis, pour
plaider, en sa prsence, la cause du prince de Cond, de sa
belle-mre, et de son frre. Elle conjura la reine mre de se dfier
de l'arrogante puissance des Guises, de ne pas attendre que la mort du
roi de Navarre et du prince l'et porte au comble, et d'opposer aux
Lorrains factieux la noblesse de France, qui, s'il le fallait,
prendrait contre eux les armes[16].

  [16] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 832.

Elle donna de nouveau ses conseils lorsque s'agita la question de
savoir qui serait appel aux fonctions de chancelier de France, en
remplacement d'Olivier. La duchesse de Montpensier, dit de Thou[17],
favorite de la reine mre, princesse d'un esprit lev, ne voyoit
qu'avec peine, que la puissance des Lorrains croissoit de jour en
jour; et communiquant ses chagrins  Catherine de Mdicis, qui
commenoit  redouter la violence de ces princes, elle persuada 
cette reine ambitieuse que, si elle vouloit gouverner, elle devoit
choisir un homme ferme et courageux qui s'oppost  leurs desseins,
en d'autres termes, Michel de l'Hospital. Ce fut, en effet,  cet
homme si recommandable,  tant de titres, que les sceaux furent
confis.

  [17] _Hist. univ._, t. II, p. 776.

Dans d'autres circonstances encore, la duchesse de Montpensier fit un
noble usage du crdit dont elle jouissait.

Atteinte, en 1561, d'une grave maladie, elle donna de touchantes
preuves de sa foi et de sa rsignation, sous le poids de longues
souffrances. Le ministre Jean Malot l'assista  ses derniers
moments[18].

  [18] De La Place, _Comment._, p. 237.

Elle succomba, le 28 aot 1551, laissant aprs elle d'unanimes
regrets.

Si elle et plus longuement vescu, dit de La Place[19], l'on estime
que les troubles ne fssent tels survenus, que depuis ils survinrent,
pour ce qu'elle estoit, d'une part, fort aime et creue de la reine,
et, d'autre part, le roi de Navarre se sentoit fort oblig  elle, qui
servoit d'un lien pour les unir et entretenir en paix et amiti. Elle
estoit femme de bon entendement et clairvoyante aux affaires mesme
d'Estat.

  [19] _Comment._, p. 237.--Voir  l'_Appendice_, no 1, une pice
  de vers compose, peu de temps aprs la mort de la duchesse de
  Montpensier, et qui donne une ide des sentiments levs dont on
  la savait anime.

A voir, d'aprs ce qui prcde, les actes noblement accomplis par la
duchesse de Montpensier, dans sa vie publique, de 1559  1561, sous
l'impulsion des convictions religieuses qui l'animaient, on est en
droit d'admettre que ces mmes convictions ont ncessairement d se
traduire, dans sa vie prive, par des actes non moins nobles; et que
surtout elle a agi, vis--vis de sa fille Charlotte, sous l'influence
de sentiments maternels, qui ne sont jamais plus levs et plus purs,
dans leur expansion, que lorsque la foi chrtienne les inspire.

Puis, comment ne pas croire que les frquentes relations de la
duchesse avec des mres telles que Jeanne d'Albret, reine de Navarre,
et que Mmes de Coligny, de Roye, de Soubize, de Rothelin, de
Seninghen, se montrant  la fois judicieuses, fermes et tendres, 
l'gard de leurs enfants, ne l'aient pas induite  faire retour sur
elle-mme et  suivre leur exemple?

Oui, tout porte  croire que Jacqueline de Long-Vic, dplorant
amrement le pass, aura rsolument cherch  dlivrer Charlotte du
fardeau d'une intolrable situation, et  lui assurer dans la famille
la place  laquelle elle avait droit.

Mais voici le point o nos conjectures, dj si srieuses, touchent 
la ralit et se confondent, en quelque sorte, avec elle; c'est par
la constatation et la porte d'un fait que de Thou[20] atteste
expressment, savoir: que la duchesse de Montpensier voulut marier
Charlotte au fils de la marquise de Rothelin, au jeune duc de
Longueville, que Calvin entourait, ainsi que sa pieuse mre, d'une
affectueuse sollicitude[21].

  [20] La duchesse de Montpensier avoit destin une de ses filles,
  nomme Charlotte au duc de Longueville. (De Thou, _Hist. univ._,
  t. III, p. 60.)

  [21] _Lettres franaises de Calvin_, t. II, p. 179, 265, 267,
  286, 499. L'une de ces lettres, adresse par Calvin au jeune duc
  de Longueville, le 22 aot 1559 (p. 286) contenait ce passage:
  Monseigneur, vous avez un grand advantage, en ce que madame
  vostre mre ne dsire rien plus que de vous voir cheminer
  rondement en la crainte de Dieu, et ne sauroit recevoir plus
  grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter vertueusement la
  foy de l'vangile.

Ce fait est dcisif, quant  la question qui nous occupe, car il
implique virtuellement, de la part de la duchesse, le remords, la
rprobation du pass, et le soin du bonheur de la jeune fille, aime
dsormais par sa mre, comme elle et d toujours l'tre.

Qu'importe d'ailleurs, au point de vue de la rhabilitation morale de
Jacqueline de Long-Vic, que ses dsirs et ses efforts en faveur de son
enfant soient venus se briser, mme  l'heure suprme, contre
l'intraitable tnacit du duc: ils n'en attestent pas moins, 
l'honneur de la duchesse, la loyaut de son relvement, et nous font
pressentir avec quelle ardeur,  son lit de mort, elle aura appel les
bndictions d'en haut sur Charlotte et remis son sort entre les mains
du Dieu des misricordes.

Du fond de l'isolement o s'appesantissait sur elle la main tyrannique
d'un pre, que cependant elle continuait  respecter jusque dans ses
aberrations, Charlotte se rattachait avec amour  la pense d'avoir
enfin conquis le coeur de sa mre, avant que celle-ci ne rendit le
dernier soupir. Chercher, tout en pleurant sa mort,  se retremper au
culte des pieux souvenirs, tait dj, sans doute, une tendance
salutaire, une aspiration leve; mais il fallait plus encore  l'me
de la jeune fille, dans sa dtresse: il lui fallait l'action
pntrante d'une force suprieure qui la soutnt et la consolt. Dieu,
qui, dans sa bont, veillait sur l'infortune, lui apprit  puiser
cette force en lui seul;  quelle poque, dans quelles circonstances,
par quels moyens? nous l'ignorons. Toutefois, ce que nous savons,
c'est que, dans le laps des onze annes qui s'coulrent, de 1561 
1572, la jeune abbesse de Jouarre fut amene  la connaissance des
vrits vangliques, et qu'elle y amena,  son tour, quelques-unes
des religieuses de son abbaye[22].

  [22] D'Aubign, _Hist. univ._, t. II, liv. Ier, ch. 11.

On comprendra sans peine quelles furent, pour Charlotte de Bourbon,
les difficults avec lesquelles elle se trouva aux prises, afin de
sauvegarder, dans la situation qui lui tait impose, sa conscience et
le dveloppement de sa foi.

Antipathique  une religion au nom de laquelle on avait violent son
me et prtendu enchaner  jamais sa libert de penser, de croire et
d'agir, elle ne devait ni voulait se prter  rien qui, de prs ou de
loin, sous quelques dehors que ce ft, portt la moindre atteinte  la
dignit de ses convictions et de son caractre. Aussi, que devint pour
elle la vie monastique? Resta-t-elle strictement celle qu'on l'avait
abusivement condamne  subir? Non; car si ce fut, d'un ct, une vie
d'abngation et de dvouement, qui ne compromettait que son repos,
dont elle faisait volontiers le sacrifice; ce fut aussi, de l'autre,
une vie d'indpendance morale lgitimement revendique et fermement
maintenue. Il n'y avait qu'honneur, pour Charlotte de Bourbon, 
scinder de la sorte sa vie en deux parties distinctes, en apparence,
mais en ralit corrlatives entre elles, alors qu'au fond de son me
elle avait le sentiment que cette mme vie, dans l'ensemble de son
expansion, comme dans l'unit de son principe, ne relevait que de Dieu
et du service qui lui est d. Par la seule force de ce sentiment elle
pouvait dominer et domina, en effet, les difficults et les prils du
rle qui lui tait assign.

De ce rle d'abbesse elle accepta donc sans rserve et accomplit avec
un zle clair le devoir de guider les religieuses de Jouarre dans
les voies de l'ordre et de la paix, de veiller sur leur bien-tre
moral et physique, de les former  l'exercice de la charit; et, en sa
qualit de protectrice des intrts temporels de la communaut, elle
satisfit  l'obligation d'administrer avec vigilance et intgrit les
biens qui appartenaient  celle-ci. Mais, quant aux rgles dont ce
mme rle d'abbesse impliquait, dans l'ordre spirituel, l'observation,
elle se dgagea loyalement, sans blesser la libert d'autrui, de
celles qui froissaient ses convictions et ne s'abstint de rpudier que
celles  la pratique desquelles elle pouvait, sans hypocrisie,
condescendre.

Agir ainsi, c'tait faire preuve  la fois de droiture et de courage.
Il n'en pouvait pas tre autrement d'un coeur gagn, dans la captivit
du clotre, aux pures doctrines de l'vangile, et n'aspirant qu' y
demeurer fidle.

Il serait intressant de saisir les traces de l'allgement que purent
apporter aux rigueurs du sort de Charlotte de Bourbon ses relations
avec quelques notables personnalits du protestantisme franais, dont,
antrieurement  l'anne 1572, la sympathie et les encouragements la
soutinrent, probablement, dans ses efforts pour sortir de la vie
monastique; mais les traces historiques sur ce point sont extrmement
rares; elles se limitent  peu prs  une correspondance de Jeanne
d'Albret, que nous reproduirons plus loin, et  une dclaration des
religieuses de Jouarre, portant: que Charlotte recevait,  l'abbaye,
quelques personnes professant la religion rforme, et spcialement
les sieurs Franois et Georges Daverly, qui toient ordinairement 
son conseil, et auxquels elle accordoit grande faveur[23].

  [23] Information secrte du 28 avril 1572.--Franois Daverly
  portait le titre de seigneur de Minay.

Rduit, en dehors de la correspondance et de la dclaration dont il
s'agit,  de simples conjectures, nous ne pouvons que supposer
l'existence, d'ailleurs fort naturelle, d'un affectueux appui accord
 la jeune abbesse, dans l'isolement o la laissait la mort de sa
mre, soit, avant tout, par sa soeur ane, la duchesse de
Bouillon[24], et peut-tre mme par une autre de ses soeurs, Anne de
Bourbon, marie en 1561 au jeune duc de Nevers, soit par sa cousine et
son cousin, la princesse et le prince de Cond, soit par Mmes de Roye,
de Coligny, d'Andelot, et autres femmes chrtiennes, d'une condition
analogue  celle de ces dames.

  [24] Il nous semble impossible qu'une active correspondance,
  inspire par la plus tendre affection, n'ait pas exist entre
  Charlotte de Bourbon et sa soeur la duchesse de Bouillon, surtout
  depuis l'anne 1562; poque  laquelle cette femme si distingue,
   tant de titres, avait, ainsi que le duc, son mari, ouvertement
  embrass la religion rforme, et ds lors chaleureusement servi,
  avec lui, non seulement les intrts spirituels et matriels des
  habitants du duch, mais aussi ceux d'une foule de personnes
  venues de France, auxquelles un asile tait accord  Sedan et 
  Jametz. Des documents prcis, postrieurs  1572, tmoignent au
  surplus de l'troite amiti qui unissait l'une  l'autre les deux
  soeurs, Charlotte et Franoise de Bourbon.

Quoi qu'il en soit  cet gard, une chose demeure certaine: c'est que,
dans le laps ci-dessus indiqu de onze annes (1561  1572), Charlotte
de Bourbon suivit avec un intrt toujours croissant la marche des
circonstances extrieures, dont quelques-unes devaient,  un moment
donn, influer sur sa destine. Les principaux acteurs du grand drame
religieux et politique dont la France fut alors le thtre, la
proccupaient fortement, en deux sens opposs: les uns, les
perscuteurs, ne lui inspiraient qu'aversion et qu'effroi; les autres,
les perscuts, que sympathie et que respect. Au premier rang des
gnreux dfenseurs de ces derniers apparaissait  ses yeux l'amiral
de Coligny, duquel elle se montra toujours sincre admiratrice.

D'une autre part, alors que ses penses se reportaient vers les divers
membres de sa famille, qu'elle savait tre plus ou moins engags dans
le conflit des vnements contemporains,  peine osait-elle s'arrter
 la constatation, poignante pour son coeur de fille, des cruauts
commises par le duc de Montpensier, devenu, dans son fanatisme,
l'implacable ennemi des rforms, et, dans sa servilit, le suppt des
Guises, surtout  dater de 1562[25].

  [25] Nous ne tracerons pas ici le tableau des monstrueux excs
  par lesquels le duc se dshonora. On frmit d'indignation et de
  dgot  l'aspect des lugubres et cyniques dtails dans lesquels
  sont entrs, sur ce point, Brantme (dit. L. Lal., t. V, p. 9 et
  suiv.), et, plus amplement encore l'auteur de l'_Histoire des
  martyrs_ (in-f 1608, p. 589  591, et 593, 594).--Voir aussi
  l'_Histoire des choses mmorables advenues en France, de 1547 
  1597_ (dit. de 1599, p. 186  193).

Avec les culpabilits de la vie publique d'un tel homme devait
invitablement concider la dpression de sa vie prive; aussi, que
fut-il dsormais comme pre?

S'agissait-il de son fils: il restait sans autorit morale pour le
guider dans la carrire dont l'accs lui avait t ouvert. Afin d'y
marcher avec honneur, il fallait  ce fils autre chose que l'exemple
des dviations paternelles.

Quant aux cinq filles, quelle tait vis--vis d'elles, la contenance
du duc?

Deux d'entre elles s'tant, si ce n'est peut-tre de leur plein gr,
du moins sans aucun murmure, plies  la vie du clotre, ce dont son
bigotisme s'applaudissait, il n'eut d'autre souci que celui d'aviser 
ce qu'elles y restassent indfiniment confines; comme il laissa
confine dans son deuil une autre de ses filles, la duchesse de
Nevers, devenue veuve en 1562.

Avec le calme relatif de l'existence de ces trois soeurs contrastaient
les perplexits du servage de la quatrime.

Lorsqu'on 1565, comme on l'a dj vu, Charlotte de Bourbon formula une
protestation, qu'appuyaient les tmoignages dcisifs de religieuses de
l'abbaye de Jouarre et du reprsentant officiel de son pre et de sa
mre  l'odieuse scne du 17 mars 1559, le duc de Montpensier
s'indigna. Dans cet acte, qui et d dessiller ses yeux et le porter 
dsavouer sa conduite passe, il ne vit qu'un motif de plus pour faire
peser sur Charlotte de nouvelles rigueurs.

Il voulut, en outre, que le contre-coup de son intolrance se ft
sentir ailleurs qu' Jouarre. De l toute une srie de remontrances et
d'obsessions, pour arracher sa fille ane  ce qu'il appelait une
criminelle hrsie. Dplorant,  huit ans de distance, le consentement
qu'il avait donn  son mariage avec un prince qui depuis lors tait
devenu protestant, et dont elle partageait les convictions
religieuses[26]; outr, en mme temps, de l'antipathie de Charlotte
pour la religion au nom de laquelle elle tait opprime par lui, il
eut, en 1566, l'trange prtention de ramener  la profession de cette
mme religion la duchesse de Bouillon, qui s'en tenait plus que jamais
loigne, d'un ct, par l'affermissement de son adhsion  la
religion rforme, et, de l'autre, par la rpulsion que lui inspirait
le despotisme tenace dont sa soeur tait victime. Harcele par son
pre, mais fermement dcide  voir s'puiser en striles efforts son
zle de convertisseur et celui d'auxiliaires de son choix, elle le
laissa mettre, devant elle, des docteurs catholiques aux prises avec
des ministres protestants. Le plus clair rsultat de leurs longues
controverses fut de dmontrer au duc de Montpensier le complet
insuccs de sa tentative; car la duchesse, sa fille, demeura fidle 
la religion qu'elle professait[27].

  [26] On lit dans un rapport relatif  un synode provincial des
  glises rformes, tenu  Lafert-sous-Jouarre, le 27 avril 1564,
  le passage suivant: Le duc de Bouillon a envoy paroles de
  crance par Perucelly, qui disoit avoir parl  luy  Troyes, ou
  s environs, et par Journelle, par lesquelles il faisoit entendre
  le bon vouloir qu'il a de s'employer pour le Seigneur, _avec
  madame sa femme_, et que, en brief temps il exterminerait la
  messe et prestres de ses terres, et que de cela ne pouvait estre
  empesch, parce qu'il ne dpendoit que de Dieu et de l'espe. Il
  prioit l'assemble de luy faire venir des rgents de Genve pour
  dresser un collge  Sedan, lequel il veult renter de deux ou
  troys mille francs; promettant que ses places seront toujours
  seur refuge aux fidles, et qu'elles estoient munies suffisamment
  de tout ce qu'il falloit. (Bibl. nat. mss., f. fr., vol. 6.616,
  fos 96, 97).

  [27] E. Benoit, _Histoire de l'dit de Nantes_, t. Ier, p.
  42.--De Thou, _Histoire univ._, t. III, p. 655.--Bayle, _Dict.
  phil._, Ve Rosier (Hugues, Sureau du).

Quatre ans plus tard, ce dplorable chef de famille montra, de
nouveau, combien, au foyer domestique, il tait dpourvu de toute
dlicatesse de sentiments et de procds. En effet, rompant avec le
respect qu'il devait  la mmoire de sa femme et aux impressions qui,
dans le coeur de ses enfants, survivaient  la perte de leur mre, il
eut la tmraire prtention, en se remariant  l'ge de cinquante-cinq
ans, de leur imposer, comme devant remplacer, vis--vis d'eux,
Jacqueline de Long-Vic, une jeune fille de dix-neuf ans[28], sans
consistance morale, appartenant  cette funeste maison de Guise,
contre l'ambition et les haines invtres de laquelle la dfunte
duchesse s'tait nagure noblement leve.

  [28] Quoy que le duc de Montpensier et eu de la duchesse, sa
  femme, un fils et plusieurs filles, il ne laissa pas de songer 
  un second mariage,  l'ge de cinquante-cinq ans passs; et ayant
  fait choix de Catherine de Lorraine, fille de Franois de
  Lorraine, duc de Guise, et d'Anne d'Este, pour lors ge
  seulement de dix-huit ans, le trait en fut pass  Angers, le 4
  fvrier 1570. (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, addit.,
  p. 179).--Brantme dit de Catherine de Lorraine que bien
  tendrette d'aage, elle espousa son mary qui et pu estre son
  ayeul. (dit. L. Lal., t. IX, p. 646).--Le Laboureur (addit. aux
  _Mm. de Castelnau_, t. II, p. 735) allant au fond des choses,
  n'hsite pas  dire: Le duc de Montpensier se maria, en
  premires noces  Jacqueline de Long-Vic, pour profiter du crdit
  de l'admiral Chabot, qui avoit pous Franoise de Long-Vic, sa
  soeur ane; et ce fut pour la mesme considration qu'il prit
  pour seconde femme Catherine de Lorraine, soeur du duc de Guise,
  auquel cette alliance fut plus utile pour achever de dtacher ce
  prince des intrts de sa maison, et pour le discrditer parmi
  des siens, qu'elle ne lui fut avantageuse..... Il apprit par les
  suites des diffrends qu'il eut  la cour et par la conduite que
  cette seconde femme tint avec lui, qu'on n'avoit eu d'autre
  dessein que de dsunir sa maison....., en luy donnant pour le
  veiller une femme fort entreprenante et qui luy donna bien des
  affaires.

Insulter ainsi au pass de celle qui n'existait plus, c'tait, de la
part du duc, blesser au coeur ses enfants.

C'en fut trop pour Charlotte de Bourbon! A dater du jour o son pre
voulut lui donner pour seconde mre Catherine de Lorraine, elle sentit
qu'elle n'avait plus qu' briser, ds qu'elle le pourrait,
l'insupportable joug sous lequel il la tenait,  Jouarre, asservie
depuis tant d'annes. Libre de tout engagement, lgalement matresse
de sa personne et de ses actions, elle se dcida  quitter pour
toujours l'abbaye et  se mnager une retraite honorable hors de
France.

Confiant alors  sa soeur, la duchesse de Bouillon, et  la reine de
Navarre le secret de la rsolution qu'elle avait prise et que ces
femmes de coeur ne pouvaient qu'approuver, elle leur demanda conseil
sur le choix des moyens propres  en assurer l'excution.

La duchesse de Bouillon lui fit savoir, qu'elle et le duc, son mari,
taient prts  la recevoir, et que leur affectueux dvouement lui
tait acquis, plus que jamais.

Les dispositions de la reine de Navarre n'taient pas moins
favorables. Tout en mettant l'avis que Charlotte de Bourbon devait se
rendre directement auprs de sa soeur et de son beau-frre, elle
estima que peut-tre, quel que ft leur bon vouloir, elle ne se
trouverait pas suffisamment en sret  Sedan, et que ds lors il
serait prudent de lui procurer, au loin, un asile,  la cour de
l'lecteur palatin, Frdric III. Aussi en crivit-elle  ce prince,
qui dclara consentir  recevoir la protge de la reine. Il y eut
plus: le sjour que Charlotte ferait  Heydelberg, ne devait tre,
dans la pense de Jeanne d'Albret, qu'un moyen  l'aide duquel elle
esprait obtenir du duc de Montpensier qu'il laisst sa fille se
retirer dfinitivement en Barn et y vivre auprs d'elle. Quoi de plus
touchant que cette dernire partie du plan ainsi conu par Jeanne
d'Albret en faveur de sa jeune amie! Ajoutons que l'amiral de Coligny
et sa famille, qui soutenaient alors,  La Rochelle, d'intimes
rapports avec la reine de Navarre, approuvrent sans rserve son plan,
 l'excution duquel le gendre de l'amiral, Tligny, se chargea de
concourir en une certaine mesure.

Voil ce que nous rvle la lettre suivante,  peine connue
jusqu'ici[29]:

Ma cousine, crivait Jeanne d'Albret  Charlotte de Bourbon, j'ay
receu vostre lettre et suis infiniment marrye que je ne vous puis
servir comme je le dsire; vous priant ne doubter point de mon
affection, laquelle ne manquera jamais,  vostre endroict; mais vostre
affaire est de telle importance, qu'il ne fault faire qu'une petite
faulte pour tout gaster; et, puisque ce porteur m'a assur vous faire
rendre mes lettres bien seurement, je vous diray que _nous ne
trouvons_ point de meilleur expdient pour vous, que celuy que _vous
avons mand_, d'aller vers madame de Bouillon, vostre soeur, et del
en Allemagne. Et si avez besoing que j'en escrive _encores_ au
seigneur dont il est question, vous me le manderez, o je dresseray
vostre voyage par mes lettres; car je ne doubte point que monsieur
vostre pre, sachant que serez en pays estranger, ne trouve bien,
pour vous en retirer, que veniez plustost en mes pas et avec moy; ce
que je desire infiniment, pour vous monstrer l'affection que je vous
porte, et que soyez avec moy comme ma fille; car, si je puis parvenir
 cela, je vous feray office de mre en tout ce qui concernera vostre
grandeur et contentement. Il faut, ma cousine, que ceci soit men bien
sagement et secrtement. Je vous prie, par le moyen de monsieur _de
Telligny_, qui me fera seurement tenir voz lettres, me mander ce que
vous voulez que je face, et faire estat de mon amiti. Et sur ceste
asseurance, je prieray Dieu, ma cousine, qu'il vous donne
accroissement de ses sainctes grces. De La Rochelle, ce 28 de juillet
1571.

     Vostre bien bonne cousine et perptuelle amye,

     JEHANNE.

  [29] British museum, mss. Harlay, 1.582, f 367.


Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions et
l'affectueux patronage que mentionnait cette lettre.

Depuis sa rception, six mois s'coulrent en prudentes combinaisons
et dmarches, avant que la jeune princesse pt mettre  excution son
projet d'vasion.

Forte de l'appui que lui prtaient sa soeur et la reine de Navarre,
elle accepta, d'accord avec l'une et l'autre, celui d'un homme
recommandable, Franois Daverly, seigneur de Minay, dont le dvouement
tait  la hauteur des devoirs que lui imposait le rle de protecteur
d'une noble fugitive, pendant le long et difficile trajet qu'elle
allait entreprendre.

Ce fut en fvrier 1572 que Charlotte de Bourbon quitta l'abbaye, d'o
sortirent, en mme temps qu'elle, deux de ses religieuses. Toutes
trois taient accompagnes par Franois Daverly et par son frre.

On croyait, en voyant l'abbesse de Jouarre et son entourage franchir
l'enceinte du clotre, qu'il ne s'agissait que d'une simple visite 
rendre  l'abbesse du Paraclet.

En ralit Charlotte de Bourbon s'acheminait vers Sedan, comme vers un
lieu de refuge inaccessible  la perscution. Mais, l mme,  en
juger par certains indices d'hostiles menes, rcemment ourdies en
France, la perscution pouvait l'atteindre: aussi, presque aussitt,
des conseils inspirs par l'affection et la vigilance d'autrui la
dtournrent-ils,  son vif regret et  celui de la duchesse, sa
soeur, de son projet de rsidence  Sedan, et la dcidrent-ils  se
rendre directement  Heydelberg, o il lui tait affirm qu'elle
serait en pleine sret, auprs de l'lecteur Frdric III et de
l'lectrice.

Un tmoin bien inform[30] nous fournit, sur l'vasion et le voyage de
Charlotte de Bourbon, de prcieux renseignements. S'adressant, aprs
qu'elle eut cess de vivre,  l'une des filles issues de son mariage
avec un prince duquel il sera bientt parl, il dit:

Quand feue, de trs bonne et trs louable mmoire, la trs illustre
princesse, vostre mre, se retira totalement de la superstition et
idoltrie papistique, dont Dieu luy avoit donn bien bonne
cognoissance, et qu'elle fuyoit la France comme le climat auquel,
lors, tous ceux et celles qui vouloient servir purement  Dieu
estoient grivement perscutez, sans aucune distinction de sexe,
d'aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les princes et
princesses du sang royal, ce qu'elle estoit, non plus que ceux du
commun populaire, _je say, comme tesmoin oculaire_, qu'elle prit la
route de Sedan, vers feue, de trs heureuse mmoire, la trs illustre
princesse, duchesse de Bouillon, sa soeur; et ce, d'autant qu'audit
lieu, la parole de Dieu estoit purement annonce, et les sacremens de
la religion chrtienne administrs selon leur institution: qui estoit
le bien  la participation duquel tendoit et aspiroit le principal
dsir de son me. Mais lors elle reut advis et conseil, fond sur
plusieurs notables considrations, de n'y venir point establir son
sjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en pleine
tranquillit. Comme donc il estoit question de l'adresser  quelque
bon port, auquel, autant qu'on en pouvoit juger, elle peust avoir ung
assez sr abry, pour n'estre point agite de tant d'orages et
tempestes qu'elle l'eust peult-estre est en d'autres, elle fut aussi
prudemment que heureusement adresse  ce phoenix des princes de son
temps, le trs illustre et trs puissant Electeur, Frdric troisime,
comte palatin du Rhin, comme  celui qui estant le parangon de toute
pit et vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes marques
rendoient recommandables.

  [30] Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du
  _Trait servant  l'esclaircissement de la doctrine de la
  prdestination_, Basle, in-8, 1779.--Les lignes ci-dessus
  transcrites sont tires de la prface de ce trait, dans laquelle
  Couet s'adresse  haulte et puissante dame, madame
  Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine.

Avec cet expos de faits si prcis concorde celui qui mane d'un autre
crivain, galement digne de foi[31].

  [31] _Mmoires sur la vie et la mort de la srnissime princesse
  Loyse-Julienne, Electrice palatine, ne princesse d'Orange._ 1
  vol. in-4;  Leyden, de l'imprimerie de Jean Main, 1625, f 12.

Il nous suffira de dtacher de son livre les lignes suivantes:

Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon) toit peu
dispose  prendre le voile. Nanmoins sa vertu et son bon naturel la
firent demeurer dans une dfrence entire aux volonts paternelles,
et patienter en sa condition jusques  ce que la Providence divine
brist miraculeusement les chanes qui sembloient brider et asservir
sa conscience. Les guerres civiles ayant, quelques annes auparavant,
rempli la France de confusion, les lieux les plus inviolables furent
exposs  la violence des armes, et le monastre de Jouarre courut la
mesme fortune. Cette occasion servit pour mettre cette princesse en
libert. De fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces dsordres,
que de se retirer vers une sienne soeur, marie avec M. R. de Lamarck,
duc de Bouillon et seigneur de Sedan. C'est par ce moyen qu'elle fut
conduite, en fuite,  la cour palatine,  Heidelberg, et accueillie
par Frdric III, lecteur palatin, avec l'honneur d  une princesse
de sa naissance. Ceste cour estant, en ce temps-l, une cole de
vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse princesse ne crut
pas pouvoir trouver une retraite plus innocente.

Rappeler ici ce que fut Frdric III, c'est lgitimer, par cela mme
le respect qui s'attache  sa mmoire et dmontrer immdiatement
combien il tait apte  tendre sur Charlotte de Bourbon un patronage
efficace.

Peut-tre Frdric III n'a-t-il jamais mieux justifi le surnom de
_pieux_, que par sa noble attitude, d'une part, au foyer domestique,
et, de l'autre, dans la srie de ses gnreux efforts en faveur des
protestants franais, cruellement perscuts. Ils taient pour lui des
frres en la foi; et il le leur prouva, soit en prenant leur dfense
contre leur souverain, dans d'nergiques reprsentations adresses 
celui-ci, soit en cherchant  les arracher au supplice, comme il le
fit pour Anne du Bourg[32], soit en rpondant  leurs appels par
l'envoi de troupes en France, sous la conduite d'un de ses fils, soit
enfin en repoussant, dans une protestation mmorable[33], les censures
que l'empire germanique fulminait contre lui  raison de l'appui qu'il
prtait  la rforme franaise, et en dfendant, en face de cet
empire, les droits imprescriptibles de la conscience chrtienne.

  [32] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 701.

  [33] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619.

La chaleureuse sympathie de Frdric III pour ses co-religionnaires de
France, et surtout pour Coligny, clate dans sa correspondance[34].
Rciproquement, les lettres adresses par Coligny, d'Andelot, Cond,
et autres,  Frdric III, prouvent en quelle haute estime ils
tenaient ce prince, dont Hotman, de son ct[35], caractrisait le
sage gouvernement, en ces termes: Il y a, ce croy-je, seize ans,
prince trs illustre, que Dieu a mis une bonne partie de la coste du
Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de Vostre Excellence, et depuis ce
temps-l on ne sauroit croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos
et tranquillit on a vescu en tous les pays de vostre obissance,
ressemblant proprement  une bonace riante de la mer plate et
tranquille o il ne souffle aucun vent, que doux et gracieux: tant
toutes choses y ont toujours est, moyennant vostre sage prvoyance,
paisibles, saintement et religieusement ordonnes.

  [34] Frdric III s'est, en quelque sorte, peint lui-mme dans
  cette vaste correspondance et dans son testament. En publiant
  l'une et l'autre, le savant et judicieux M. Kluckhohn a lev un
  monument durable  la mmoire du prince lecteur. Voir 1 _sur
  Frdric III_, Le Laboureur, addit. aux _Mm. de Castelnau_,
  in-f, t. Ier, p. 538  542;--les _Mm. de Cond,
  passim_;--D'Aubign, _Histoire univ., passim_;--La Popolinire,
  _Hist., passim_;--Brantme, dit., L. Lal., t. Ier, p.
  313;--Baum, _Th. de Bze_, append.;--Archives de Stuttgard,
  Frankreich, 16, no 40;--_Bulletin de la Soc. d'hist. du prot.
  fr._, anne 1869, p. 287.--2 _crits de Frdric III_--_das
  Testament Friedrichs des frommen, Kurfrsten der Pfalz_, von A.
  Kluckhohn, in-4;--Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_,
  etc., etc., in-8, 1868, 3 vol.--Voir, pour d'autres lettres de
  Frdric III, en Angleterre, _Calendar of State papers, foreign
  series_, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;-- Genve,
  Archiv., portef. histor., no 1.753;--en France, Bibl. nat., mss.,
  f. fr., vol. 2.812, 3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619,
  15.544, et fonds Colbert, Ve vol. 397.

  [35] Ddicace de son clbre ouvrage, intitul _la Gaule
  franoise_ (ap. _Mm. de l'Estat de France sous Charles IX_, t.
  II, p. 579).

Des pasteurs franais exprimaient  Frdric III leur gratitude et
celle de leurs troupeaux, en lui crivant[36]: Nous osons avoir
recours  vous, veu principalement que vous avez j depuis longues
annes fait une singulire profession de la religion chrtienne, de
laquelle une bonne partie est employe  l'aide de ceux qui sont
affligs pour le nom de Dieu et au soulagement des misres et
adversitez de tous fidles. Nous vous remercions, tant qu'il nous est
possible, de tant et si singuliers bnfices que, ces annes passes,
avons reus de vostre bnignit et splendeur, ayant si souvent us de
prires et supplications  l'endroit des rois, nos souverains, pour
nos frres qui, pour le nom du Christ, souffroient martyres et
tourmens[37].

  [36] _Mm. de Cond_, in-4, t. III, p. 431.

  [37] Frdric III couronna sa carrire par une profession
  solennelle de sa foi qu'il consigna dans un testament du 23
  septembre 1575, contenant d'ailleurs, sur des points divers, une
  longue suite de dispositions. L'une d'elles, notamment, atteste
  sa constante sollicitude pour les nombreuses victimes des
  perscutions religieuses, qui,  leur sortie de France ou
  d'autres pays, avaient trouv dans le Palatinat un accueil
  hospitalier, et pour celles qui  l'avenir, y chercheraient un
  refuge; il voulait que les unes continuassent  jouir des
  avantages dont elles taient pourvues, et que des secours fussent
  assurs d'avance aux autres. Sa sollicitude se portait aussi,
  dans l'intrt des professeurs, des tudiants et trangers, de
  toutes conditions, qui ne parlaient pas l'allemand, sur la
  continuation du service divin qui se clbrait, _en langue
  franaise_,  Heydelberg.

Si, par ce qui prcde, on est amen dj  pressentir la nature de
l'accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir,  la cour
d'Heydelberg, on peut en outre, se convaincre de tout ce qu'il y eut
de simple et de touchant dans cet accueil, en entendant J. Couet
ajouter  son rcit ces lignes expressives[38]: Comme l'lecteur
Frdric III toit d'un vray naturel de prince, il receut aussi ceste
princesse et la recommanda  la trs illustre lectrice, d'affection
accompagne de si graves propos concernans la condition de ceux qui
prfroient Jsus-Christ  toutes les grandeurs et commodits
desquelles ils pouvoient jouyr en ce monde, dont elle avoit devant ses
yeux un bel objet, que ladite trs illustre princesse a eu toute
occasion de dire, comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy
estoient familiers, que Dieu, par sa singulire grce et misricorde,
lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second pre et une
seconde mre, puis un domicile tellement orn de pit et de toute
autre vertu, qu'il lui estoit plus agrable que n'avoit jamais est
celui de sa propre naissance.

  [38] _Loc. cit._

Frdric III s'empressa d'informer le roi de France, la reine mre et
le duc de Montpensier de l'arrive de Charlotte de Bourbon 
Heydelberg, et de l'accueil qu'il avait, ainsi que l'lectrice, cru
devoir lui faire.

Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la date du 15
mars 1572, mois qui tait prcisment celui dans le cours duquel, onze
ans auparavant, avait eu lieu,  Jouarre, l'odieuse scne qualifie
_d'entre en religion_. Asservie alors, Charlotte tait libre
dsormais.

Monsieur mon cousin, crivait l'lecteur au pre de la jeune
princesse[39], ce gentilhomme, prsent porteur, vous dira comme il a
laiss ma cousine, vostre fille, en ma maison, o je l'ay receue et
veue bien volontiers, pour la bonne affection que j'ay congneu qu'elle
a, tant  la gloire de Dieu, que  vous rendre tous les devoirs
d'obissance et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et,
par mesme moen, prier Dieu que le malcontentement que vous pourriez
avoir de son absence, n'empche point que vous ne la recongnoissiez
pour ce qu'elle vous est; dont je m'asseure, puisque ceux  qui elle
ne touche pas de si prs en veulent bien prendre soing. J'ai faict
savoir au roy et  la royne mre comment et pour quelle occasion elle
soit venue parde; et, comme je ne fais nul doubte que leurs royales
dignitez estans informes de son faict, ne se sentent bien fort
contentes et satisfaites, ainsi je me persuade qu'aussi vous, sachant
que c'est que de la force de conscience, principalement quant au faict
de la religion, ne trouverez point mauvais ce dpartement de madite
cousine, vostre fille, ains, comme pre trs dbonnaire, usant de
vostre prudence et bont accoustumes, ne ferez que prendre le tout en
la meilleure part, et moenner les choses de sorte, qu'avec la libert
de sa conscience elle puisse servir  Dieu, vous obyr et jouyr de ses
biens, selon les dicts du roy;  quoy je vous prierois davantage, si
je ne craignois de mettre par l en doubte la bonne affection
paternelle que portez  ladite vostre fille, laquelle je say vous
estre par trop bien recommande. Par tant je feray fin de ceste
prsente; priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en sant bonne
et heureuse vie. De Heidelberg, le 15e jour de mars 1572.

  [39] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, f 62.

Que ressort-il de cette lettre, dont le ton tait  la fois si digne
et si conciliant?

Une srieuse manifestation du bienveillant intrt que l'lecteur
portait  Charlotte de Bourbon,  raison de _sa bonne affection  la
gloire de Dieu_, point capital sur lequel il tait parfaitement  mme
de se prononcer, et de son respect filial pour le duc;

La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une situation qui
assurt la libert de sa conscience et lui permt de concilier avec
l'exercice du culte vanglique, qu'avant tout elle entendait
professer sans contrainte restrictive, le respect qu'elle ne cesserait
de porter  son pre;

L'espoir que le duc, avec _sa prudence et sa bont accoutumes_,
accueillerait cette lgitime revendication.

Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bont, de la part d'un
homme  ides rtrcies et grossires, violent, haineux, tel que le
duc de Montpensier? rien, absolument rien. Sa conduite et son langage,
depuis l'vasion de sa fille, ne le prouvrent que trop, ainsi qu'on
va pouvoir en juger.




CHAPITRE II

  Colre et menaces du duc de Montpensier  la nouvelle du dpart
      de sa fille.--Sa rponse  la lettre de l'lecteur
      palatin.--Une information judiciaire a lieu  Jouarre.
      Dpositions importantes des religieuses.--Ngociations
      entames  Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de
      Bourbon en France.--Fermet de l'lecteur.--Lettre de Jeanne
      d'Albret.--Charlotte demeure  Heydelberg sous la protection
      de l'lecteur et de l'lectrice.--Dernire lettre de Jeanne
      d'Albret  Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la
      mort de la reine de Navarre, et, bientt aprs, les massacres
      de la Saint-Barthlemy.--Charlotte vient en aide aux Franais
      qui se rfugient  Heydelberg.--Ses procds gnreux 
      l'gard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intressantes
      relations avec Pierre Boquin, Doneau, Franois Dujou, Jean
      Taffin et autres personnages distingus, ses
      compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de
      Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprs du
      roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage 
      Heydelberg de Henri, lu roi de Pologne. Double incident qui
      s'y rattache.--Joie que Charlotte prouve du sjour de son
      cousin, le prince de Cond,  Heydelberg.--Mme de Feuqures
      et Ph. de Mornay  Sedan.--Mort du duc de Bouillon en
      dcembre 1574.--Affliction que causa  Charlotte de Bourbon
      le veuvage de la duchesse, sa soeur.


Au milieu de l'motion cause par la fuite de Charlotte de Bourbon,
l'une de ses soeurs, abbesse de Farmoutiers, tait accourue  Jouarre,
et avait aussitt inform le duc de Montpensier de la disparition de
sa fille, sans avoir pu, du reste, lui donner le moindre
renseignement, soit sur ses intentions, soit sur la direction qu'elle
avait prise.

Le duc tait alors en Auvergne, o le retenaient ses devoirs
militaires. A l'oue de l'vnement inopin qui le blessait au vif
dans ses prjugs et son autocratie, il frmit de colre et dclara:
qu'il fallait que chacun s'employt pour savoir o la fugitive
s'estoit retire, afin de trouver moyen de luy faire quelque bon
admonestement; ajoutant qu'il fallait aussi qu'on l'aidt, pour
qu'elle pt estre trouve, en quelque part qu'elle ft, dedans ou
dehors le royaume, et ramene, _vive ou morte_, afin que l'injure et
dshonneur faits  son pre par elle et ceulx qui l'avoient induite,
conseille et favorise  commettre ceste faute, fussent rpars, avec
une pugnition et chastiment si exemplaires, que la mmoire en
demeureroit perptuelle,  l'advenir[40].

  [40] Lettre du duc de Montpensier  sa fille, l'abbesse de
  Farmoutiers (ap. dom Toussaint Duplessis, _Hist. de l'glise de
  Meaux_, in-4, 1731, t. II, _Pices justificatives_, no 5).

Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu'tait devenue Charlotte,
ainsi qu'il l'annonait, d'Aigueperse, ce mme jour,  son bon
seigneur, parent et amy, le duc de Nemours[41].

  [41] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, f 23.

La rception de la lettre de l'lecteur palatin mit un terme  son
incertitude; mais, en mme temps, excita en lui un redoublement de
colre.

Les sentiments dsordonns auxquels il tait alors en proie se
traduisirent avec amertume dans une rponse qu'il adressa, le 28 mars,
 l'lecteur[42].

  [42] Cette rponse, dmesurment longue, est intgralement
  reproduite avec les annotations qu'elle ncessite, au no 2 de
  l'_Appendice_, dans la rudesse de ses assertions, pour la plupart
  outrageantes et mensongres.

Il ne s'en tint pas  cet acrimonieux _factum_: il crivit au roi, 
la reine mre, et  divers personnages sur le concours desquels il
croyait pouvoir compter[43]. Il provoqua, d'un ct, une enqute, et,
de l'autre, des ngociations ayant pour objet le retour de sa fille en
France, mme par voie de contrainte. Il insistait, dans ses accs de
fureur, sur le chtiment exemplaire qu'il lui rservait.

  [43] Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes,
  pour sa fille, l'abbesse de Jouarre, qui, se voyant menace,
  s'enfuit  Heidelberg. (D'Aubign, _Hist. univ._, t. II, liv.
  1er, ch. II.)

Ses dmarches et ses menaces n'aboutirent pas, au gr de ses dsirs.

En effet, en premier lieu, une information secrte, dirige  Jouarre
mme, sur l'ordre du premier prsident du Parlement de Paris, n'eut
d'autre rsultat, que la constatation ritre de la brutale pression
dont Charlotte de Bourbon avait t victime, le 17 mars 1559.

Sans se laisser intimider par la prsence ni par les interpellations
du magistrat charg de les interroger, six religieuses, autres que
celles dont les dclarations avaient t recueillies, le 25 aot 1565,
confirmrent pleinement ces dclarations par des dpositions
empreintes de sympathie pour la jeune princesse, qui, durant son long
sjour  l'abbaye de Jouarre, s'tait constamment montre affectueuse
et bonne pour chacune d'elles.

L'information secrte dont il s'agit est d'une si haute porte, qu'il
faut en reproduire ici la teneur exacte. La voici[44]:

Information secrte, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes,
lieutenant-gnral de monsieur le bailly de Juere (Jouarre), appel
avec nous, Pierre Desmolins, greffier de ce bailliage, et ce,  la
postulation et requeste de noble homme, Me Pierre Andr, sieur de La
Garde, advocat en la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des
affaires de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le procureur
desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux fins de trouver la
vrit de ceux qui ont suborn madame Charlotte de Bourbon, abbesse de
Jouarre, fille de mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite
abbaye, pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des occasions
qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d'avoir laiss son habit
qu'elle avoit port par l'espace de douze  treize ans, sans en avoir
faict plainte ni dolance  mondict seigneur ou  aultre, ainsi que
prtend ledict Andr; joinct qu'elle n'avoit faict protestation
contraire  la profession par elle faicte; de faon que, si aulcune se
trouvoit, qu'elle seroit sans cause, faulte d'induction, sduction,
force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc, que de
deffuncte madame sa mre, ou autres ses suprieures;  la vrification
desquelles choses, pour servir auxdicts procureur, seigneur duc, ou 
ladicte dame de Juere ce que de raison, avons vacqu comme s'en suit:

     Du 28e jour d'apvril, l'an 1572.

  [44] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, fos 58 et suiv.--Au
  dos du document ci-dessus transcrit se trouve la mention
  suivante: Par commandement de messieurs le premier prsident et
  Boissonnet, conseiller, ceste information faicte par les
  officiers de Jouerre.

1.--Vnrable religieuse Catherine de Richemont, religieuse en
l'abbaye de Juere, ge de soixante-quatre ans ou environ, laquelle,
aprs serment par elle faict, a dict que, plus de cinquante ans a,
qu'elle est religieuse en ladite abbaye, mais qu'elle ne sait qui a
sollicit ny fait sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte
de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu'elle pense que Franoys
et Georges d'Averly luy pourroient bien avoir sollicit de ce faire,
parce que journellement ils hantoient et frquentoient en ladite
abbaye, o icelle madite dame leur monstroit grande faveur. On ne
sayt personne qui sceust aucune chose de l'occasion pour laquelle
elle a dlaiss sadite maison, sinon que icelle portoit son habit 
contre-coeur, parce qu'elle n'a est religieuse que par le
commandement de madame sa mre, laquelle la faisoit importuner et
solliciter d'estre religieuse par plusieurs personnes, lesquelles
rapportant  madite dame sa mre, que sa fille n'y vouloit entendre,
elle-mme luy envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et
de l'envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de quoy et
pour viter les rudesses, elle fit ce que sadite mre voulut; mais le
regret luy en fist avoir la fiebvre qui la tint pour un long temps.
N'a la dposante jamais entendu que monseigneur le duc de Montpensier
ayt oncques forc sadite fille, mais au contraire marry contre sa
dfunte femme de ce qu'elle attaquait sa fille n'estre contre son gr
telle qu'elle la desiroit, et prophtisa ce qui est advenu de cette
force et importunement; et pense ladite dposante que, si ladite fille
eust fait entendre librement  mondit seigneur que son habit luy
dplaisoit, que fort voluntiers il luy eust faict oster; mais elle
estoit fille si craintive, qu'elle n'osa jamais luy en parler, crainte
de l'ennuyer et fascher. Bien l'a-t-elle dict souvent  plusieurs, qui
l'ont cl  mondit seigneur, de peur de l'irriter. Toutefois elle
continuoit toujours  dire, en lieu de libert, qu'elle n'estoit
professe, et que, si elle n'avoit craint que mondit seigneur son pre
se fchast, qu'elle auroit bien tantost chang de voile. Elle le luy a
souvent ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine
de tout, pour avoir eu cest honneur de parler  elle souvent et
familirement, comme veu et entendu ce que sa dfunte mre si faisoit,
et la rvrence paternelle qu'elle portoit  sondit pre.

     _Ainsi sign_: RICHEMONT.


2.--Vnrable religieuse, Catherine de Perthuis, religieuse en
l'abbaye de Juerre, ge de soixante ans ou environ, laquelle, aprs
serment par elle faict, a dit que, quarante-six ans a, elle est
religieuse en ladite abbaye, et qu'elle ne sayt ceux qui pourroient
avoir sollicit et donn conseil  madame Charlotte de Bourbon,
abbesse de ladite abbaye, de sortir hors et s'en avoir all hors du
royaume de France, sinon Franoys et Georges d'Averly, qui estoient
ordinairement avec madite dame, ausquels elle monstroit grande faveur;
et nul ne pouvoit savoir ce qu'ils vouloient faire; et emmenrent
madite dame, faisant semblant d'aller voir madame du Paraclet; et a on
est longtemps qu'on pensoit qu'elle ne fust alle que jusques audict
Paraclet, jusques  tant qu'il vint nouvelles de ceulx qui estoient
allez avec elle, qui estoient Me Jehan Petit, Jehan Parent, Loys
Lambinot, Gilles Leroy et Jacques de Conches, fussent revenus, qui
dirent qu'elle estoit alle en Allemagne, au logis du comte palatin,
et que lesdits d'Averly et un nomm Robichon estoient demourez avec
madite dame; et qu'elle pense certainement qu'il y a j longtemps que
lesdits d'Averly sollicitoient madite dame de s'en aller. Dict aussy
que, quand monseigneur le duc de Montpensier vint  Jouarre, durant
les dsastres qui ont est en ce royaume, et qu'il fit publier de
baptiser plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque
mondit seigneur son pre luy avoit jou ce tour, qu'elle ne se
pourroit plus contenir qu'elle n'en feist un autre et ne luy monstrast
qu'elle n'eut jamais envie d'estre religieuse, en ayant faict
profession par forcedite de madame sa mre, laquelle,  la vrit, luy
a tenu toutes les rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu
la dposante tant de menaces de sadite mre et tant de sollicitations
de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu'elle n'en ose dire la
centime partie, voire que, pour tromper cette pauvre enfant, elle
dposante vit que, quand monsieur Ruz,  prsent vesque d'Angers,
vint pour luy faire faire sa profession, il avoit deux lettres; l'une
contenant paroles douces et fort lgres, de profession, non
accoustumes  dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast rudes, et
une autre vritable, de laquelle on ne fit lecture quelconque; et a
entendu que, si elle n'eust faict ladicte profession, que madite dame
sa mre luy eust faict toutes les rigueurs du monde. N'a jamais
entendu que mondit seigneur son pre en ait est content, mais bien
marry; mais ladite abbesse l'a tousjours tant redoubt, qu'elle ne
s'est oncques ose dclarer  luy, sinon par personnages qui luy ont
tousjours cl sa dvotion (volont); qui est l'occasion qu'elle luy
peult prsentement avoir baill un ennui. Dict, oultre, qu'elle a
tousjours entendu continuer sa volont n'estre en cest estat, et pour
cest effect n'a oncques voulu se faire bniste abbesse. C'est tout ce
qu'elle peult dire, quant  prsent, sinon ce qu'il est notoire.

     _Ainsi sign_: C. DE PERTHUIS.


3.--Vnrable religieuse, soeur Marie Brette, grand'prieure de
l'abbaye de Jouarre, ge de quatre-vingts ans, ou environ, laquelle,
aprs serment par elle faict, a dict que, soixante-dix ans a, elle est
religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle ne sayt ceulx qui peuvent
avoir donn conseil et sollicit madame Charlotte de Bourbon, abbesse
de ce lieu, de s'en aller et sortir hors de ceste abbaye, mesmes de
s'en aller hors de ce royaume, sinon Franoys et Georges d'Averly, qui
estoient ordinairement  ladite abbaye et  l'entour d'icelle madite
dame; et pense qu'il n'y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye
qui en pussent savoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et Jehanne
Vassetz, qui s'en sont alles avec madite dame. Et quand elle partit,
elle disoit qu'elle alloit au Paraclet; et nanmoins elle s'en seroit
alle en Allemaigne, au logis du comte palatin, ainsy qu'elle a ouy
dire. Dict aussy qu'elle n'a point sceu que madite dame ayt oncques,
de son bon gr, voulu estre religieuse; car, encores qu'elle ayt faict
voeu de religion, si est-ce qu'il ne fut jamais, ainsy qu'il
appartient, faict aux religieuses, parce que, encores qu'elle fust
prompte  hanter et frquenter l'glise; et quand ladicte dposante
l'allait qurir pour aller au service, elle y estoit aussitost que
ladicte dposante; si est-ce que cela estoit sinon pour agrer 
monseigneur son pre; mais, pour tout cela, la dposante ne peut
croire qu'icelle n'eust tousjours dvotion (volont) de poser son
habit, qu'elle a entendu luy dplaire infiniment, et pour l'avoir pris
trop jeune,  contre-coeur, par force de sa mre, laquelle luy a faict
faire profession par des subtilitez et forces estranges.

     _Ainsi sign_: soeur MARIE BRETTE.


4.--Vnrable religieuse, soeur Radegonde Sarrot, religieuse en
ladicte abbaye, ge de cinquante-six ans, ou environ, laquelle, aprs
serment par elle faict, a dict que, quarante-deux ans a, elle est
religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle a tousjours connu, depuis que
madame Charlotte de Bourbon a est en ceste maison de Jouarre, fort
jeune, qu'elle y a faict une profession oultre son gr et volont,
parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant le
dcez de feue madame Lose de Givry, au prcdent, elle, abbesse de
ladicte abbaye, et deux ou trois jours auparavant que ladicte dame de
Givry dcedast, elle se voulut dmettre de ladicte abbaye entre les
mains de madite dame Charlotte de Bourbon, fut assembl tout le
couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu'elle ne vouloit
accorder; tellement que madame sa mre fut extrmement offense, et
ds lors infinies rudesses avec inductions et sollicitations grandes,
qui murent tellement cette jeune princesse, que l'apprhension
qu'elle en eust luy donna une fiebvre qui la print; et disoit  toutes
les filles de ladicte abbaye qui l'alloient veoir, qu'elle ne vouloit
estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que sadite mre
ne la traitast mal; pour obvier auxquels mauvais traictemens, qu'elle
seroit contrainte faire son commandement; dont monsieur son pre
estoit bien fasch contre sadite femme; et que, si les serviteurs de
mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame leur abbesse
leur disoit, qu'elle dposante a opinion qu'il luy eust ost l'habit
qu'elle a tousjours port et fait actes de religion convenables  sa
charge, pour donner plaisir  sondit pre, plustost que de volont,
car elle n'eut oncques le coeur de demeurer en ceste charge, qualit
et habit de religion; qu'elle, comme tout le monde sayt, a faict voeu
par force et mille inductions de sadicte mre, laquelle escrivoit
audict couvent, qu'elle vouloit que madicte dame Charlotte de Bourbon
donnast son bien  monseigneur le prince son frre. Ne sayt ladicte
dposante si elle fit ou non, parce qu'elle n'y estoit prsente. Dict
aussy que, quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles
dudict couvent n'entendirent jamais un seul mot de la lecture de son
voeu; aussy qu'il y avoit deux lettres, l'une simule, et l'autre
ordinaire; et quand eust prsent  l'autel une desdictes lettres,
soeur Ccile Crue, autrement appele Chauvillat, print icelle et la
mit dans son sein; et que telle prtendue profession fut faicte assez
maigrement, par les ruses de madame du Paraclet, qui n'estoit
professe; et sy y eust infinies menes, desquelles toutes les
religieuses du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu'elle pense
qu'il n'y avoit personne quy ayt sollicit ladicte dame de Bourbon de
sortir de sa maison, sinon Franoys et Georges d'Averly, auxquels elle
portoit faveur, et estoient ordinairement  son conseil. Dict aussy
que, quand madicte dame fit sa profession, elle dict  monsieur Ruz,
avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu'elles
n'avoient point entendu la profession de madicte dame, lequel leur
fit responce, qu'elle estoit aussi tenue de garder les biens, comme
les autres abbesses avoient faict auparavant.

     _Ainsi sign_: soeur R. SARROT.


5.--Soeur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye ge de
quarante-trois ans, ou environ, laquelle, aprs serment par elle
faict, a dict que, trente ans a, elle est religieuse professe en
ladite abbaye, et qu'elle sayt que madame Charlotte de Bourbon a est
contraincte d'estre religieuse et faire sa profession par madame la
duchesse de Montpensier, sa mre, la menaant, si elle ne faisoit
ladite profession, elle la feroit mener  Frontevrault; depuis lequel
temps, depuis deux ans en , ladite dame Charlotte de Bourbon avoit
dict  feue madame de Reuty, qu'elle n'estoit professe et qu'elle
n'avoit faict les voeux ainsi que ladite dposante a ouy dire  madite
dame de Reuty; et qu'elle ne sayt qui lui a donn conseil de laisser
son abbaye, sinon d'Averly et quelques autres de la religion prtendue
rforme, qui hantoient en ladite maison, qui lui mettoient en opinion
qu'elle se damnoit en ladite abbaye. Sayt ce que dessus pour avoir v
les lettres mesmes envoyes au couvent de ladite dame, et pour avoir
est prsente quand plusieurs personnes venoient de la part de madite
dame vers ladite dame Charlotte pour luy faire rcit des volonts de
sadite mre, en quoy faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au
moyen de ce, fit la volont de sadicte mre, dont elle en gagna une
fiebvre. Sayt que, en la profession y eut du murmure des religieuses
qui voyoient la manifeste contrainte et les menes avec la force, peu
de volont de ladite abbesse, surprise par le moyen de deux lettres de
profession et des belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour
luy faire faire le voeu, connu par toutes moins que lgitime et
solennel; joinct que ladicte abbesse ne l'a jamais approuv, sinon
pour faire plaisir, monstrant toujours effect contraire  iceluy.

     _Ainsi sign_: soeur MARIE BEAUCLER.


6.--Soeur Marie de Mry, religieuse professe en l'abbaye de Jouarre,
ge de quarante ans, ou environ, dict que, vingt-cinq ans a, elle est
professe en ladite abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame
Lose de Givry dcda, et depuis son dcez, fut pourvue de ladite
abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite dposante a v que ladicte
dame Charlotte de Bourbon ne vouloit faire profession, et ne l'eust
jamais faicte, ains la contrainte de madame sa mre et induction de sa
part en ladicte abbaye. Dict aussi qu'elle a ouy dire  soeur Ccile
de Crue qu'il falloit qu'elle fust professe, parce que c'toit la
volont de madame sa mre,  laquelle elle n'oseroit dsobir. Mesme,
le jour de sa profession, elle pleuroit tellement, qu'on ne sceut
entendre un seul mot de sa profession, et fut la lettre cache par
ladite de Crue; mais ne sayt ceux qui ont sollicit  faire sortir de
ladite abbaye madicte dame.

     _Ainsi sign_: MARIE, soeur de Mry.

     _Sign_: DE GAULNES,

     DESMOLINS.


Aprs avoir chou sur le terrain de l'enqute, le duc de Montpensier
choua galement sur celui des ngociations entames,  la cour
d'Heydelberg.

Le premier prsident de Thou et le sieur d'Aumont s'taient rendus
auprs de Frdric III et lui avaient demand, au nom du roi, de
renvoyer Charlotte de Bourbon  son pre: l'lecteur rpondit avec
fermet qu'il ne la lui renverrait qu' la condition expresse que la
princesse serait certaine d'obtenir, pour la sret de sa personne et
pour le libre exercice de son culte, la protection  laquelle elle
avait droit[45].

  [45] Il y eut force dpesches vers le comte palatin pour r'avoir
  Charlotte de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu'avec
  bonnes cautions, pour la libert de la dame en sa vie et en sa
  religion, le pre aima mieux ne l'avoir jamais. (D'Aubign,
  _Hist. univ._, t. II., liv. Ier, chap. II).--Le pre, grand
  catholique, avoit redemand sa fille  l'lecteur, vers lequel
  fut envoy M. le prsident de Thou, et puis M. d'Aumont.
  L'lecteur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu'on ne la
  fort point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux
  la laisser vivre loigne de lui que de la voir,  ses yeux,
  professer une religion qui lui toit si  contre-coeur.
  (_Mmoires pour servir  l'histoire de la Hollande et des autres
  provinces unies_ par Aubery de Maurier. Paris, in-12, 1688, p.
  63.)

Les envoys du roi n'ayant pouvoir de s'engager sur aucun de ces deux
points, la ngociation qu'ils avaient entame fut rompue.

Sa rupture consolida la position de Charlotte,  la cour de l'lecteur
et de l'lectrice; position honorable et sre, qu'elle avait
immdiatement conquise, sans effort, par l'intrt qu'excitait son
infortune, par la franchise de son maintien, par le charme de son
caractre, et par le srieux de ses hautes qualits.

Jeanne d'Albret, qui suivait, de coeur et de pense, sa jeune amie sur
la terre trangre, se montra sensible  l'accueil qu'elle y recevait,
en lui crivant[46]:

Ma cousine, sachant la dpesche qui se faisoit en Allemaigne, j'ay
escrit  monsieur le comte palatin et  monsieur le duc Casimir, son
filz, pour leur mander la bonne nouvelle de la convention du mariage
de madame et de mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon
recueil qu'ils vous ont faict, et les supplie de continuer. Cependant
j'estime que ce mariage vous pourra servir, car j'auray meilleur
crdict, duquel vous pouvez faire estat comme de la meilleure de vos
parentes. J'ay commenc  parler de vostre faict; mais monsieur de
Montpensier tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne
fauldray de solliciter pour vous et d'employer tout le pouvoir que
Dieu m'a donn. Parmy la joye que j'ay du mariage de mon filz, Dieu
m'a afflige d'une maladie qu'a ma fille, d'une seconde pleursie qui
luy a repris quatre jours aprs l'autre. Elle a t saigne: j'espre
en Dieu que l'issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en
disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui donner ce qu'il
sait lui estre ncessaire, et  vous, ma cousine, ce que vous
dsirez.

     De Bloys, ce 5e d'apvril 1572.

     Vostre bonne cousine et parfaite amye,

     JEHANNE.

  [46] British museum, mss. Harlay, 1.582, f 367.


La dignit personnelle d'une femme chrtienne, aux prises avec les
difficults insparables d'une vie de privations, recle en elle-mme
des secrets trsors d'abngation et de dlicatesse, que pressent et
que respecte, dans sa gnreuse sympathie, tout coeur qui aspire 
soulager une souffrance noblement supporte.

Cette touchante vrit se fit sentir, en 1572,  Heydelberg, dans la
sincrit de son application.

La jeune fugitive,  son arrive, se trouvait dans un tat voisin du
dnment. Plus, sans affectation, elle se montrait humblement rsolue
 en subir les rigoureuses consquences, plus, de leur ct,
l'lecteur et l'lectrice s'attachrent, par de judicieux et tendres
mnagements,  l'affranchir du malaise inhrent  un tel tat.
Profondment touche de leurs prvenances, elle en dclinait cependant
en partie les effets, dans la crainte de leur tre  charge. Ils ne
russirent  surmonter son extrme rserve et  lui faire accueillir
la plnitude de leurs bons offices qu'en la convainquant que le
meilleur moyen  adopter, pour leur prouver la ralit de son
affection et de sa gratitude, tait de les laisser l'aimer et la
traiter comme si elle et t leur propre fille.

Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s'abriter sous la
bienveillante protection de l'lecteur et de l'lectrice, Charlotte de
Bourbon rencontra un appui de plus dans le dvouement prouv de
Franois d'Averly, seigneur de Minay, qui avait pris  coeur,
disait-elle de la secourir et de l'assister en ses affaires, et qui,
de fait, avec l'assentiment de Frdric III, dont il s'tait concili
l'estime, resta auprs d'elle,  Heydelberg, tant qu'elle-mme y
rsida.

La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous ceux qui
l'entouraient. Sa constante bont la rendait particulirement chre
aux personnes attaches  son service. Au premier rang de celles-ci,
se trouvait une femme recommandable, du nom de Tontorf, sur les soins
vigilants et sur la fidlit de laquelle elle se reposait. Confidente
discrte de maintes penses et de maints sentiments exprims dans
l'panchement de la familiarit par sa matresse, cette femme de coeur
s'levait, en quelque sorte,  leur niveau, par la seule intensit de
son dvouement. Ayant vou  Charlotte de Bourbon une sorte de culte,
elle ne la quitta jamais. On verra plus tard dans quelles
circonstances la mort seule les spara l'une de l'autre.

Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient  leur
ct, par sympathie pour ses preuves et pour ses convictions
religieuses, Charlotte, libre dsormais de professer publiquement ces
dernires et d'y conformer pleinement sa vie, se fit un devoir de
prendre part aux exercices du culte rform, auquel sa mre s'tait
rattache nagures, et que sa soeur, la duchesse de Bouillon,
continuait  pratiquer. Elle le fit en toute simplicit, avec un
srieux d'attitude et une modestie de langage qui lui concilirent le
respect de tous.

Enfin tait venu le jour o, prouvant pour la premire fois une
relle dilatation de coeur, elle commenait  goter le charme d'une
existence paisible et utilement employe.

La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d'affectueux conseils
sa protge, ou, pour mieux dire, sa fille adoptive, en mme temps
qu'elle agissait, dans son intrt, auprs du duc de Montpensier et de
Catherine de Mdicis, ainsi que le prouvent ces lignes[47], dates de
Vendme, o la pieuse Jeanne tait alle remplir un solennel
devoir[48]:

Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu mes lettres, et
monsieur le comte, les remercimens que je luy fais de vous avoir
receue; ce que mon filz continuera,  sa venue. Quant  vostre
affaire, j'ay monstr  la royne, mre du roy, celles-ci que m'a
escript monsieur le comte, et sur cela ay adjoust ce que j'ay pens
vous pouvoir servir; mais je n'ay eu telle responce que j'eusse
dsir. Vous avez beaucoup de gens qui ont piti de vous, mais peu qui
osent parler, pour l'aigreur en quoy monsieur de Montpensier tient
tous ceux de ceste court. Cependant je ne craindray chose qui puisse
me fermer la bouche. Je m'employeray de coeur et d'effect en tout ce
que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que j'en auray
le moyen. J'ay eu mes deux enfans extrmement malades: Dieu les a
encores conservez pour sa gloire. Ma cousine, faictes estat de mon
amiti, de mes moyens et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine,
vous donner sa saincte grce et assistance, en toute et si grande
affaire.

     De Vendosme, ce 5e de may 1572.

     Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye.

     JEHANNE.

  [47] British museum, mss. Harlay, 1.582, f 367.

  [48] _La de Vandoma_ (qualification ddaigneusement applique
  par les Espagnols  Jeanne d'Albret) partio ayer para la dicha
  Vandoma. Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se
  han de hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del
  principe de Cond que por la honrra le quieren poner en la
  yglesia entre los otros de su sangre. (Pedro de Aguila au duc
  d'Albe; Blois, 5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B.
  32.)


A un mois de l, une mort inopine ravit  l'affection de Charlotte de
Bourbon cette _parfaite amie_, qui s'tait montre pour elle une
seconde mre, et  laquelle l'attachaient des liens devenus de jour en
jour plus troits[49]. Cette sparation dchirante la plongea dans une
affliction dont la correspondance de Frdric III atteste la
profondeur[50].

  [49] Jeanne d'Albret succomba,  Paris, le 9 juin 1572.--Voir sur
  ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitule:
  _Gaspard de Coligny, amiral de France_, t. III, p. 383, 384, 385.

  [50] Lettre de l'lecteur Frdric III,  J. Junius, de juin 1572
  (ap. Kluckhohn, _Briefe_, etc., etc., Zweiter Band, no 662, p.
  467).--Voir aussi, Calendar of state papers, foreign series,
  lettre du 27 juin 1572. On y lit: Mademoiselle de Bourbon is
  very grieved at the death of the queen of Navarra.

Quel surcrot de douleur la jeune princesse n'eut-elle pas  subir,
peu de temps aprs, quand parvinrent  Heydelberg les premires
nouvelles des effroyables massacres commis  Paris et dans les
provinces de France lors de la Saint-Barthlemy! Elle en fut frappe
de stupeur et navre.

Mais bientt, se relevant de ses souffrances morales, sous l'impulsion
d'un grand devoir  remplir, elle concentra ses penses sur
l'adoption immdiate de moyens propres  soulager ceux de ses
compatriotes qui, ayant chapp au fer des gorgeurs, viendraient
chercher un refuge dans les tats de l'lecteur palatin. Plusieurs y
vinrent, en effet, et ne tardrent pas  se ressentir des bienfaits du
ministre de charit et de consolation qu'elle remplit auprs d'eux:
pieux ministre, dans l'accomplissement duquel, associe aux efforts
et aux gnreux procds de l'lecteur et de l'lectrice adoption,
que, ds le premier moment, ils lui avaient accord.

Aime par eux, que ne l'tait-elle aussi par son pre? Que ne
pouvait-elle le convaincre non seulement de son respect pour lui,
mais, en outre, de l'nergique besoin qu'elle prouvait de gagner son
affection et de lui faire sentir la sincrit de celle, qu'en retour,
elle lui porterait? Question douloureuse pour le coeur anxieux
de Charlotte de Bourbon, mais en prsence de laquelle elle ne
dsesprait cependant pas de l'avenir; et pourquoi? parce qu'il lui
semblait impossible que Dieu ne rpondt pas, un jour,  ses prires,
en touchant le coeur du duc, en lui inculquant un sentiment de justice
envers une fille qui n'avait, en rien, dmrit de lui, et en lui
inspirant enfin pour elle une affection vraiment paternelle. On verra
plus loin combien Charlotte de Bourbon, inbranlable dans sa foi et
fidle aux pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de
n'avoir jamais dsespr de gagner le coeur de son pre.

Cependant, que faisait celui-ci, alors qu'il continuait  la
dlaisser?

Selon son habitude, il menait de front les assiduits d'un homme de
cour et les plates obsessions d'un esprit formaliste et intolrant. Il
se complut, notamment,  reprendre, dans les derniers mois de 1572,
ses menes de convertisseur,  l'gard de sa fille la duchesse de
Bouillon. Il dtacha vers elle le jsuite Maldonat et le ministre
apostat Sureau du Rosier[51]; mais tous deux chourent dans leur
mission: Maldonat en dpensant son argumentation en pure perte, et du
Rosier en n'affrontant la prsence de la duchesse que pour subir les
lgitimes reproches qu'elle lui adressa sur son infidlit.

  [51] Benoit, _Hist. de l'dit de Nantes_, t. Ier, p. 42.--Bayle,
  _Dict. phil._, Vc Rosier (Hugues Sureau du).--Voir aussi les
  dtails que donne sur les missions de Maldonat et de du Rosier un
  crit intitul: Oraison funbre pour la mmoire de trs noble
  madame Franoise de Bourbon, princesse de Sedan, faicte et
  prononce par de Lalouette, prsident de Sedan, etc., etc. Sedan,
  in-4, p. 10.

Revenu  rsipiscence, l'apostat se rendit  Heydelberg, o Charlotte
de Bourbon put lire, dans un crit qu'il y publia[52], cet aveu,
prcd de bien d'autres: Le duc de Montpensier m'avoit envoy, le
mardi 4 novembre 1572, avec Maldonat, jsuite, pour aller  Sedan vers
madame de Bouillon, pour la ramener  l'obissance du pape. J'escrivis
lettres  ladite dame,  Sedan, par le commandement de monsieur son
pre, pour la tirer  cest estat: lui faisant une triste et pauvre
recongnoissance de l'humanit receue de sa part, tant par moy que par
plusieurs autres, aux troubles de l'an 1568.

  [52] _La confession et recongnoissance d'Hugues Sureau, dit du
  Rosier touchant sa chute en la papaut et les horribles scandales
  par lui commis, _, etc. (_Mmoires de l'Estat de France sous
  Charles IX_, t. II, p. 238 et suiv.).

Bourrel de remords, sous le poids des lchets dont il s'tait rendu
coupable, du Rosier avait eu finalement le courage d'avouer
publiquement l'normit de ses mfaits et d'exprimer un repentir dont
il n'tait gure permis de rvoquer en doute la sincrit. La loyale
et compatissante Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se
reprsentant les angoisses qui torturaient l'me du malheureux, elle
s'empressa au nom de sa soeur, la duchesse, dont elle connaissait les
sentiments levs, de couvrir d'un gnreux pardon l'offense commise 
Sedan. Ce fut l pour du Rosier, dans sa dtresse, un rel bienfait,
sous l'impression duquel il se retira  Francfort, o, trois ans plus
tard, il termina sa triste existence.

Combien diffraient de du Rosier, par leur valeur morale et
intellectuelle, certains Franais, thologiens, prdicateurs, savants
de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre Boquin, Franois
Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont Frdric III aimait 
s'entourer et dont il avait vu le nombre s'accrotre,  Heydelberg, 
dater de 1572! Cdant  l'attrait qu'exeraient la complte affabilit
et la vive intelligence de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingus
avaient nou, sous les yeux de l'lecteur et de l'lectrice, de
srieuses et consolantes relations avec leur gracieuse compatriote. On
la vit, charme elle-mme de les connatre, s'entretenir avec eux de
leurs affections domestiques, de leurs intrts personnels, de leurs
travaux, puis aussi et surtout de la France, de cette patrie commune 
laquelle tous demeuraient profondment attachs, dans la crise
terrible qu'elle traversait et dont ils suivaient, de coeur et de
pense, les incessantes pripties.

Pierre Boquin, professant depuis 1557 la thologie  Heydelberg, avait
rarement quitt cette ville, et tait ainsi demeur  l'cart des
vnements qui, dans le cours des quinze dernires annes, s'taient
accomplis de l'autre ct du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la
jeune princesse se reportait, de prfrence, vers le pass; elle se
plaisait  l'entendre parler d'une mission dont l'lecteur palatin
l'avait charg, en 1561, et  l'occasion de laquelle il avait, 
l'issue du colloque de Poissy, vu,  Saint-Germain, une foule de
hauts personnages, et, plus particulirement que tous autres, l'amiral
de Coligny et divers membres de sa famille[53].

  [53] Relation, ap. Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommens_,
  Erst Band, p. 215  229.--Voir, sur la mission de Boquin, les
  dveloppements contenus dans notre publication intitule: _Les
  protestants  la cour de Saint-Germain, lors du colloque de
  Poissy_, 1574.

Charlotte de Bourbon portait un vif intrt aux rcits de Boquin.

Pour tre d'une nature diffrente, ceux que lui faisaient d'autres
Franais ne l'intressaient pas moins.

Le clbre jurisconsulte Doneau, rcemment appel par l'lecteur 
occuper,  Heydelberg, une chaire de droit[54] dont il venait
d'inaugurer avec clat la prise de possession, entretenait la
princesse des scnes sanglantes dont Bourges et le Berri avaient t
le thtre, lors de la Saint-Barthlemy, et auxquelles il n'avait
chapp qu' grand'peine; de ses dangereuses prgrinations  travers
la France, et du triste sort d'une masse de victimes de la
perscution, en proie  la misre,  des perplexits,  des
souffrances de tout genre, et cherchant au loin un refuge. Dtournant
ensuite du tableau de tant d'infortunes les penses de son
interlocutrice, il les reportait sur des sujets religieux, historiques
ou littraires, qu'il savait tre de nature  captiver son attention.
Il n'y avait qu' gagner dans les familires communications d'un tel
homme, dou de vastes connaissances, que son esprit judicieux et
lucide mettait avec aisance  la porte d'autrui.

  [54] Doneau fut appel, le 19 dcembre 1572,  Heydelberg, pour y
  enseigner le droit romain.

L'nergique et docte Franois Dujon, connu dans le monde littraire
sous le nom de _Junius_, parlait  Charlotte de Bourbon de l'actif et
prilleux ministre qu'il avait, comme pasteur, exerc jusqu'en 1566,
dans les Pays-Bas, et de la confiance dont Frdric III l'avait
honor, en le chargeant de la direction de l'glise de Schonau, puis
en l'envoyant  l'arme du prince d'Orange, pour y remplir, pendant
toute la dure d'une laborieuse campagne, les fonctions d'aumnier, et
enfin en le rappelant dans le Palatinat, pour y reprendre son service
au sein de l'glise de Schonau, qu'il devait ultrieurement quitter,
par ordre de l'lecteur, afin de devenir, en 1573,  Heydelberg, le
collaborateur de Tremellins dans la traduction de la Bible[55].

  [55] Voir sur Franois Dujon, D. 1 _Scrinium antiquarium_,
  Groning, 1754, t. Ier, part. 2, _Francisci Junii vita ab ipsomet
  conscripta_; 2 G. Brandts, _Historie der Reformatie_, Amst.,
  1677, in-4, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17.

Quant  Jean Taffin, que l'lecteur avait investi,  sa cour, du titre
et des fonctions de _prdicateur franais_[56], et dont les
antcdents dans l'exercice du saint ministre, spcialement  Anvers,
taient des plus recommandables, il avait, par ses solides qualits,
promptement gagn la confiance de la princesse, qui depuis lors
attacha toujours un grand prix  ses pieux conseils. On ne saurait
mieux caractriser le srieux et l'efficacit de ses relations avec
elle, qu'en disant,  l'honneur de tous deux, que Charlotte de Bourbon
inspira  Taffin un dvouement qui ne se dmentit jamais, et qu'en
toute occasion elle sut dignement reconnatre.

  [56] Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget
  zich naar den Paltz in weerd _fransch predikant te Heidelberg_.
  (_Dict. biogr., Holland_.)--Voir sur J. Taffin, l'intressante et
  substantielle monographie de M. Charles Rahlenbeck, intitule:
  _Jean Taffin, un rformateur belge du XVIe sicle_, Leyde, 1886,
  br. in-8.

Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable  l'affermissement
de ses intimes convictions et  l'expansion de son activit
chrtienne, la pieuse fille du perscuteur des rforms franais ne
cessait d'tendre, de loin comme de prs, sa sollicitude sur tous les
infortuns, qui, sortis de France, portaient,  des degrs divers, le
douloureux poids de l'expatriation.

De ce nombre taient les enfants de l'homme minent dont plus que de
tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny. Deux des fils de la
grande victime, Chastillon et d'Andelot, rfugis en Suisse, venaient
d'crire, de Ble,  l'lecteur et  Charlotte de Bourbon, qu'ils
savaient tre,  Heydelberg, sous sa protection; ils connaissaient la
chrtienne sympathie de Charlotte pour les affligs, et la vnration
qu'elle avait constamment professe pour leur pre. Aussitt leur
parvinrent ces lignes traces, le 12 mars 1573 par la princesse[57].

  [57] La lettre crite  Chastillon et  d'Andelot par Charlotte
  de Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intgralement reproduite
  d'aprs l'original que M. le duc de La Trmoille possde dans ses
  riches archives, et qu'il a bien voulu me communiquer.

Messieurs, pour estre afflige par la mesme cause qui a rduit vos
affaires en telle extrmit comme elles sont, vous ne pouviez pas 
qui mieux vous adresser qu' moy, pour ressentir vostre peine et vous
y plaindre infiniment, n'en faisant point seulement comparaison  la
mienne, mais l'estimant, selon qu' la vrit l'on peult juger, ne
vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j'espre que les moyens
qui vous sont cachez  ceste heure pour en pouvoir sortir, ce bon Dieu
vous les descouvrira lorsqu'il luy plaira vous en retirer. De ma part,
si je puis quelque chose pour cest effect, je m'y emploieray de bien
grande affection, tant pour le mrite du faict, que pour celle que
j'ay tousjours porte  feu monsieur l'admiral, vostre pre, dont le
zle et pit qu'un chacun a recongneu en luy me fait honnorer la
mmoire. Incontinent donc que j'ay receu vos lettres et celles que
vous escriviez  monsieur l'lecteur, j'ay est les luy prsenter,
lequel a faict congnoistre les avoir bien agrables et vouloir son
Exelence embrasser l'affaire dont luy faites requeste, avec une
singulire affection; ce que vous pourra dire le gentilhomme qui l'est
venu trouver de vostre part,  qui il a parl de faon que je vous
puis assurer que son Exelence est rsolue  faire bientost la
dpesche, tant pour madame l'admirale[58], que pour vostre regard,
telle que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy
ramentevoir, si je congnois qu'il en soit besoin; comme aussy madame
l'lectrice m'a fait entendre estre en pareille volont; en sorte que
vous ne pouviez pas choisir un meilleur et plus favorable recours que
celuy de leurs Exelences, qui savent peser les causes selon la
droiture et quit, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner
ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster de ce nombre
et bientost vous remettre en tel heur, bien et flicit, que vous
vouldroit veoir celle de qui vous recevrez les affectionnes
recommandations  vos bonnes grces, et la tiendrez pour

     Vostre affectionne et meilleure amye,

     CHARLOTTE DE BOURBON.

     A Heydelberg, ce 12 mars.

  [58] Jacqueline d'Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en
  captivit. (Voir, sur ce point, notre publication intitule
  _Madame l'amirale de Coligny, aprs la Saint-Barthlemy_. Br.
  in-8, Paris, 1867.)


L'excellente et judicieuse princesse avait dcouvert promptement ce 
quoi elle pouvoit s'employer de bien grande affection. Elle russit
 concilier  ses jeunes correspondants la protection de Frdric III
et celle de l'lectrice.

La rponse des deux frres  Charlotte de Bourbon fut celle de coeurs
mus de reconnaissance. Mademoiselle, disaient-ils[59], la prompte
et briefve expdition de nos affaires en la cour de monseigneur
l'lecteur nous est assez suffisant tmoignage de la grande
sollicitude et bonne vigilance qu'il vous a pleu prendre d'icelles;
mais surtout les lettres qu'il vous a pleu nous escrire rendent la
preuve si certaine de vostre charitable affection envers nous, que
nostre ingratitude seroit la plus extrme qui fust oncq, si nous ne
sentions  bon escient combien nous sommes obligez  recongnoistre par
tous trs humbles services, quand Dieu nous en donnera les moens, le
trs grand bien et faveur que recevons de vous, mademoiselle, qui
estes esmeue et incite  nous bien faire, par la seule inclination
naturelle d'une grande et vertueuse princesse, de laquelle vous estes
partout merveilleusement recommande. A ceste cause, mademoiselle,
aprs vous avoir trs humblement remerci du trs grand bien et
plaisir qu'avons promptement receu par vostre moen, des sainctes
consolations et vertueux enseignemens qu'il vous a pleu nous adresser
par vos lettres, avec les offres tant honnestes et amyables,
accompagnes d'une vifve dmonstration de la charit chrestienne que
pouvons esprer et attendre de vous, nous vous supplions trs
humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur de croire que
mettrons si bonne peine et diligence, avec la grce de Dieu,  suivre
le droit chemin de vertu et vraye pit, que toutes les contrarits
et grandes difficults qui se prsentent  nous, en ce bas ge, ne
pourront nous en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant
compassion de notre calamit, comme avons bonne esprance qu'avec le
temps il fera, nous relve de ceste oppression trs dure, et qu'ayons
moen de vous faire trs humble service, nous osons bien vous
promettre, mademoiselle, que jamais n'aurs serviteurs plus humbles ni
plus affectionns pour recevoir et obir  tous vos commandemens,
quand il vous plaira les nous faire entendre; et sur ceste assurance
d'avoir cest honneur que serons creus de vous, mademoiselle, nous
supplions l'Eternel, nostre bon Dieu, qu'il luy plaise vous maintenir
trs longuement, mademoiselle, en trs bonne sant et heureuse vie,
pour servir  sa gloire et  la consolation et soulagement des pauvres
affligez.

     Vos trs humbles et obissans serviteurs,

     CHASTILLON, ANDELOT.

     De Basle, ce 1er juin 1573.

  [59] Archives de M. le duc de La Trmoille (mme indication que
  dans la note prcdente).


Peu de temps aprs avoir donn, dans sa correspondance avec les fils
de Coligny, une preuve de l'affectueux intrt qu'elle prenait  leur
situation, la princesse fut, en ce qui concernait l'attnuation des
rigueurs imposes  la sienne par la duret et l'avarice de son pre,
l'objet d'une dmarche officielle que tentrent auprs de Charles IX
les ambassadeurs polonais venus en France,  l'occasion de l'lvation
du duc d'Anjou au trne de leur patrie.

Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant lequel ils se
prsentaient d'nergiques paroles[60]. Aprs avoir rclam en faveur
des droits et des intrts de la gnralit des protestants franais,
ils dirent[61]: Nous conjoignons aussi  ces causes les requestes de
beaucoup de princes d'Allemaigne et les larmes de tant de milliers de
personnes qui, chasses de leur pays, sont en Allemaigne, Suisse et
autres lieux, lesquelles ayant estim que nostre intercession vaudroit
beaucoup, en ce temps, envers Vostre Majest, n'ont cess, en
prsence, quand elles nous ont rencontrs, et par lettres, de nous
prier et supplier d'employer toute la faveur et crdit que Dieu, par
sa puissance et grce nous donneroit, tant envers Vostre Majest que
nostre srnissime esleu,  ce qu'il y ait paix en France, et que les
innocens et affligs soient soulags. Parquoy la piti et _les
requestes de ceux auxquels nous n'avons p ne d refuser ce que nous
pouvons en cest endroist_, font que nous supplions Vostre Majest que,
selon sa royale clmence et bnignit envers les siens, il luy plaise
pourvoir et remdier  une si longue et grande calamit d'armes
civiles, par une quitable et trs ferme paix.

  [60] _Mm. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 6 
  15.--La Popelinire, _Hist._, t. II, liv. 36, fos 196, 197,
  198.--Du Bouchet, _Hist. de la maison de Coligny_, p. 569.

  [61] _Mm. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 8.

L'histoire atteste[62] qu'outre ceste requeste pour ceux de la
religion, ces nobles ambassadeurs en firent d'autres pour divers
particuliers, de la part desquels ils en avoient est suppliez,
notamment _pour mademoiselle de Bourbon_, jadis abbesse de Jouarre,
fille du duc de Montpensier, laquelle ayant quitt l'habit, s'toit
retire en Allemaigne, chez l'Electeur palatin, o elle fut receue
honorablement. Ce qu'ils demandoient pour elle estoit qu'il pleust au
roy faire tant envers le duc de Montpensier, que sa fille eust de quoy
s'entretenir selon le rang qu'elle devoit tenir, estant fille d'un
prince du sang.

  [62] _Mm. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 14,
  15.

Le gnreux langage des ambassadeurs polonais se perdit dans le bruit
des pompes et des ftes par lesquelles seules la cour de France
prtendait honorer leur prsence; aucun droit ne fut fait  leurs
lgitimes demandes[63], et une grande iniquit de plus vint ainsi
s'ajouter  tant d'autres dj commises.

  [63] Le roi, dit de Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 6), luda
  leurs demandes sous prtexte qu'elles n'intressoient en rien la
  Pologne.

L'lecteur palatin, qui trs probablement avait invit les
ambassadeurs polonais  intercder en faveur de Charlotte de Bourbon,
donna-t-il  celle-ci, aprs l'chec de la dmarche tente par ces
ambassadeurs vis--vis de Charles IX, le conseil de s'adresser
directement  la reine mre? Il est permis de supposer que oui, quand
on voit la jeune princesse, trop rserve pour se dcider seule 
entrer en rapports avec l'autorit souveraine, entretenir d'une
affaire qui la concernait personnellement Catherine de Mdicis, dans
une correspondance que semble clore la lettre suivante[64]:

Madame, d'aultant que l'estat de mon affaire dpend seulement de
vostre grce, j'ay prins, _encores  ceste fois_, la hardiesse de
supplier trs humblement Vostre Majest d'en user envers moy,  qui
vous laisserez un perptuel devoir de prier Dieu qu'il vous conserve
vostre sant, madame, en trs heureuse et trs longue vie. De
Heidelberg, ce 8 novembre 1573.

Vostre trs humble et trs obissante subjecte et servante,

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [64] Bibl. nat., mss., f. Colbert, Ve vol. 397, f 947.


Il y a lieu de croire que l'affaire dont il s'agissait dans cette
lettre concernait la situation de la princesse vis--vis de son pre.

Quoi qu'il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions du
duc  l'gard de Charlotte. Il persista  refuser de l'assister, 
Heydelberg, et de recevoir d'elle la moindre communication. Son
obstination demeurait telle, qu'elle ne fut mme pas branle par les
dmarches officieuses que la reine d'Angleterre chargea,  diverses
reprises, ses ambassadeurs d'accomplir, en France, dans l'intrt de
la jeune princesse[65].

  [65] Calendar of state papers, foreign series: 1 The queen to Dr
  Valentin Dale, 3 fvrier 1574;--2 Dr Dale to the queen, 19
  fvrier 1574;--3 Answer, 8 mars 1574;--4 Instruction to lord
  North in special embassy to the French king, 5 octobre 1574.

Sur ces entrefaites, arriva  Heydelberg, dans les derniers jours de
l'anne 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte de Bourbon
prouvait une rpulsion que ne justifiait que trop,  ses yeux, le
triple titre d'ennemi personnel de ses cousins, le roi de Navarre et
le prince de Cond, d'insolent et vil auteur des infortunes
domestiques de ce dernier, et de promoteur du meurtre de Coligny,
ainsi que de tant d'autres personnages. Cet tre dgrad tait le duc
d'Anjou, qui, lu roi de Pologne, s'acheminait alors vers Varsovie, en
compagnie de plusieurs seigneurs[66], et ne pouvait se dispenser
d'aller, avec eux, saluer l'lecteur palatin. Une telle obligation lui
pesait, car il devait ncessairement se trouver dplac et mal 
l'aise dans le milieu essentiellement honnte, digne et ferme qu'il
allait aborder.

  [66] Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne,
  du marquis d'Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du
  comte de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de
  Louis P. de la Mirandole, de Ren de Villequier, de Gaspard de
  Schomberg, d'Albert de Gondi, marchal de Retz, de Roger de
  Bellegarde, de Belville, de Jacques de Levi de Qulus, de Gordes,
  des frres de Balzac d'Entragues, et de plus de six cents autres
  Franais, tous gentilhommes. Il y avait, en outre, Pomponne de
  Bellivre qui suivait le prince en qualit d'ambassadeur de
  France  la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac, Gilbert de
  Noailles et Vincent Lauro, vque de Mondovi, ministre du pape.
  (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 21.)

De mme que l'lecteur et l'lectrice, Charlotte de Bourbon se
rsigna  subir la prsence de l'odieux visiteur et de son entourage.

Frdric III, rapporte d'Aubign[67], averti des htes qui lui
venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de gens armez, pour
bonne considration; et cela fut la premire frayeur du roi de Pologne
et des siens, qui estimoient les gens de guerre cachez pour leur faire
un mauvais tour. Ce vieil prince n'oublia,  sa rception, rien
d'honnestet et aussi peu de sa gravit. Il mena ce roi pourmener dans
une galerie de laquelle le premier tableau estoit celui de l'amiral de
Coligny, le rideau tir exprs. A cette vue, le palatin ayant v
changer de couleur son hoste, voil, dit-il, le portrait du meilleur
Franois qui jamais ait est[68], et en la mort duquel la France a
beaucoup perdu d'honneur et de sret; tesmoin les lettres qui furent
trouves en sa cassette, par lesquelles il instruisoit son roi des
cautions qui lui estoient ncessaires au traitement des princes les
plus proches, et de mesme pour les affaires d'Angleterre. Nous avons
receu qu'on fit lire cet escrit  Mgr d'Alenon, vostre frre, et 
l'ambassadeur d'Angleterre, en leur demandant: eh bien! toit-ce l
vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores dit que leur
responce, bien que non concerte, fut pareille et telle: ces lettres
ne nous assurent point comment il estoit nostre ami, mais elles
monstrent bien qu'il estoit bon Franois.--Le roi de Pologne dit qu'il
n'estoit point coulpable de ce qui s'estoit fait, et couppa court,
induisant ceste remonstrance pour un affront.

  [67] _Hist. univ._, t. II, liv. II, ch. XIV.

  [68] Rappelons ici ces belles paroles que, quelques annes
  auparavant, Frdric III avait adresses  l'amiral: _Gratulamur
  tibi quod, pr cteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus
  amat, suscipit et admiratur, totus in propagatione glori Dei
  acquiescas; nec dubitamus quin Deus his tuis conatibus felicem et
  exoptatum successum sit daturus, quos nos arduis ad Christum
  precibus juvare non cessabimus._ (Lettre du 23 mai 1561, ap.
  Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommen, Kurfrsten von der
  Pfalz_, 1868, in-8, t. Ier, p. 179).--L'lecteur palatin,
  Frdric III, a rdig, sur son entrevue  Heydelberg avec le roi
  de Pologne, un rcit en allemand, qui a t imprim dans un
  recueil intitul: _Monumenta pietatis et litteraria virorum in re
  publica et litteraria illustrium selecta_, Francfort, 1701,
  in-4, et que reproduit le tome IV des oeuvres de Brantme (dit.
  L. Lal.),  l'appendice, p. 412 et suiv.

La svre leon que donna ainsi l'lecteur tait mrite: le royal
meurtrier de Coligny s'en vengea, avec sa grossiret accoutume, en
cherchant  blesser Frdric III dans son affection pour Charlotte de
Bourbon. Voici, en effet, ce que mentionne Michel de La Huguerye[69],
qui,  ce moment, se trouvait  Heydelberg:

Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne), ayant veu
et salu mademoiselle de Bourbon comme les aultres, quand ce fut au
partir, il ne luy feist jamais aucun prsent, comme il feist  toutes
les aultres, bien qu'il veist l'affection dudit sieur lecteur envers
elle, dont il luy recommanda les affaires; et, s'il se contraignoit en
aultre chose, il se pouvoit bien accommoder  la gratifier de quelque
peu, pour le respect dudit sieur lecteur, qui en fut fort marry et
deist depuis que, s'il eust cr cela, il se feust esloign de
Heydelberg,  son passage.

  [69] _Mmoires_, in-8, 1877, t. Ier, p. 195, 196.

Quant  la princesse, trop haut place dans l'estime gnrale, pour se
sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais procd du mprisable
roi qu'elle venait d'avoir sous les yeux, elle ne songea qu'
applaudir, avec toute l'nergie de son coeur de chrtienne et de
Franaise,  la leon qu'il avait reue de l'lecteur, et qu'
remercier ce gnreux protecteur de la nouvelle preuve de bont qu'il
lui accordait, en considrant, dans sa paternelle susceptibilit,
comme faite  lui-mme, l'offense calcule, qui ne s'adressait qu'
elle, et qu'au surplus, ajoutait-elle, il n'y avait qu' ddaigner.

Aprs un tel prcdent, la princesse ne put que sourire de l'aplomb
avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de France, fit appel 
l'amiti qu'il prtendait exister entre l'lecteur et lui, et vouloir
resserrer, en crivant, de Cracovie, le 15 juin 1574[70]  Frdric
III: Mon cousin, puisqu'il a pleu  Dieu, en disposant du feu roy,
mon frre, me faire lgitime hritier et successeur de sa couronne,
j'espre l'estre aussy de l'amiti dont vous l'avez aym, et que
j'aurai maintenant tout seul ce qui estoit dparty entre luy et moy:
toutefois, pour ce que je le dsire ainsy, et afin qu'elle soit
perptuelle, je vous prie croire que vous pouvez attendre de moy
autant de bonne volont et affection en vostre endroit, _que je vous
en ay moy-mesme promis, passant par vostre maison_.

  [70] Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_, t. II, p. 694.

Quelques mois aprs le sjour du roi de Pologne  la cour de Frdric
III, Charlotte de Bourbon eut inopinment la satisfaction d'apprendre
que son cousin le prince de Cond, dont la position, depuis prs de
deux ans, la tenait dans l'anxit, se trouvait en Alsace, et qu'il se
rendrait prochainement  Heydelberg.

Ce fils de Louis Ier de Bourbon et d'Elonore de Roye avait, en aot
1572, au Louvre, fait preuve d'nergie, en rponse  ces trois mots,
messe, mort, ou Bastille, que Charles IX, dans un accs de fureur,
lui avait jets  la face; et si, plus tard, par une dfaillance
regrettable, il s'tait prt, pour la forme,  confrer avec
l'apostat Sureau du Rosier; s'il avait mme pli sous la main de ses
oppresseurs, jusqu'au point de dserter extrieurement sa foi, ce
n'avait t qu'en se rservant, au fond du coeur, le droit de
dsavouer, un jour, avec clat, une abjuration que la contrainte seule
lui avait impose. Sans doute, quelque formel que pt tre,  cet
gard, un dsaveu ultrieur, il n'en devait pas moins laisser
subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l'avait
prcd; mais il est juste de reconnatre,  l'honneur de Cond, que,
sans prtendre d'ailleurs effacer cette tache indlbile, il aspirait
avec ardeur  se relever de sa chute, et comptait, pour y russir, sur
la misricorde et les directions providentielles de Dieu.

Dans les premiers mois de l'anne 1574, Charlotte de Bourbon passa de
l'anxit  l'esprance, lorsqu'elle vit venir enfin, pour ce jeune
prince, le jour d'un relvement digne de lui et du nom qu'il portait.

Les faits, sur ce point, parlaient d'eux-mmes.

En un an, de 1572  1573, les protestants franais, qu'on croyait
d'abord perdus sans retour, avaient relev la tte; La Rochelle,
Nmes, Montauban, Sancerre et d'autres villes encore avaient tenu en
chec les troupes royales; la cour s'tait rsigne  certaines
concessions inscrites dans le trait dit _de La Rochelle_, concessions
envisages bientt comme insuffisantes par les assembles de Milhau,
de Montauban et de Nmes, qui, en les rpudiant, avaient lev, dans
une srie d'articles que leurs dputs prsentrent au roi, des
revendications dont l'tendue et la hardiesse effrayrent Catherine de
Mdicis elle-mme.

Cette tendue et cette hardiesse taient parfaitement justifies par
la gravit des circonstances.

Il avait fallu composer avec des adversaires comptant dsormais non
seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l'appui que leur
prtait le parti des _politiques_, ayant  sa tte les Montmorency et
Coss. La question d'une pacification avait t vainement agite: la
mauvaise foi et l'insatiable ambition de la reine mre avaient mis
obstacle  sa solution, et provoqu, de la part des mcontents, un
mouvement dont ils espraient que le duc d'Alenon, le roi de Navarre
et Cond prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes
ayant chou, en mars 1574, dans une tentative d'vasion, taient
retenus  la cour, en une sorte de captivit, tandis que les marchaux
de Montmorency et de Coss demeuraient incarcrs  la Bastille. La
formation en Normandie, en Poitou, en Dauphin et en Languedoc de
divers corps d'arme destins  agir contre les protestants et leurs
allis venait d'tre ordonne, et un nouveau conflit allait s'engager.

Ce fut alors que Cond ayant, en avril, par une fuite que tout
lgitimait, recouvr sa libert d'action, rompit avec la cour et se
posa rsolument, vis--vis d'elle, en dfenseur des opprims.

De la Picardie, o il tait en tourne, comme gouverneur titulaire de
cette province, il russit  gagner le territoire du duch de
Bouillon, fut rencontr, entre Sedan et Mouzon par Duplessis-Mornay,
qui l'accompagna jusqu' deux lieues au del de Juvigny[71], et
finalement il arriva  Strasbourg, avec l'un des Montmorency, Thor.

  [71] _Mm. de Mme Duplessis-Mornay_, dit. de 1824, t. Ier, p.
  80.--_Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay_, Leyde,
  1647, in-4, p. 28.

A son arrive dans cette ville, il fit publiquement, en l'glise des
Franais[72], profession de son retour  la religion rforme, jura
d'en soutenir,  l'exemple de son pre, les sectateurs contres leurs
adversaires, et il informa les glises tant du Languedoc, que
d'autres provinces, de l'engagement solennel qu'il venait de
contracter.

  [72] _Condoeus proesens nuper publice processus est, in ecclesia
  gallica qu est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse,
  quod post illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra
  pontificia accesserit, et petiit  Deo et ab ecclesia ut id sibi
  ignosceretur. (Huberti Langueti Epist., lib. Ier, p. 19, 24
  junii 1574.)_

Proccup du soin de runir les ressources ncessaires  la leve des
troupes destines  composer une arme qui pt, un jour, marcher au
secours des rforms franais, il rechercha, sous ce rapport, des
appuis en Suisse, en Allemagne, et spcialement le concours de
l'lecteur palatin, auprs duquel il se rendit en mai[73] et en
juillet.

  [73] Lettre de Guillaume Ier, prince d'Orange, au comte Jean de
  Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, _Correspondance de
  la maison d'Orange-Nassau_, 1re srie, t. IV, p. 385.)--Cette
  lettre, dans laquelle Guillaume parle de l'arrive de Cond 
  Heydelberg, contient ce passage remarquable: Il nous faut avoir
  cette assurance que Dieu n'abandonnera jamais les siens; dont
  nous voyons maintenant si mmorable exemple, en la France, o,
  aprs si cruel massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et
  autres personnes de toutes qualitez, sexe et aage, et que chacun
  se proposoit la fin et une entire extirpation de tous ceux de la
  religion, et de la religion mesme, nous voyons ce nantmoins
  qu'ils ont de rechef la teste esleve plus que jamais.

L'accueil qu' Heydelberg Charlotte de Bourbon fit  son cousin fut
naturellement des plus expansifs. On se reprsente aisment la joie
qu'elle prouva  nouer avec Henri de Bourbon des entretiens dont la
franche intimit attnua momentanment, pour elle comme pour lui, les
rigueurs de l'expatriation.

Cond dut bientt quitter le Palatinat, revenir  Strasbourg et de l
aller se fixer, pour plusieurs mois,  Ble, rsidence qui, mieux que
toute autre, pouvait faciliter ces communications simultanes avec la
France, la Suisse, l'Alsace et l'Allemagne.

Du fond de sa retraite d'Heydelberg, Charlotte de Bourbon s'associait,
de coeur,  l'existence que menaient, au loin, sa soeur ane et son
beau-frre, aux relations qu'ils soutenaient avec autrui, au bien
qu'ils faisaient,  leurs joies,  leurs preuves,  la sollicitude
dont ils entouraient leurs enfants. Les circonstances ne lui ayant pas
permis de se fixer  Sedan, comme elle en avait eu le vif dsir, en
quittant Jouarre, elle cherchait du moins  se rapprocher d'eux, en
pense,  titre de soeur aimante et dvoue.

Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au point de vue
de la large hospitalit accorde aux rfugis franais, une vritable
similitude entre Heydelberg et Sedan, et que dans cette dernire ville
se trouvait une jeune femme franaise d'une haute distinction, Mme
veuve de Feuqures[74], qui, ayant chapp au massacre de la
Saint-Barthlemy, tait, ainsi qu'elle se plaisait  le dire[75],
receue avec beaucoup d'honneur et d'amyti par M. le duc et Mme la
duchesse de Bouillon. La princesse savait, de plus, qu' Sedan se
trouvait galement un jeune Franais singulirement recommandable par
la noblesse de ses sentimens et par la rare maturit de son caractre,
Philippe de Mornay, seigneur du Plessis, Marly, etc., etc., investi de
la confiance du duc et de la duchesse, dont il avait conquis
l'affection[76]; qu'il soutenait d'excellents rapports, avec nombre de
personnes notables de la ville et du dehors; qu'il toit aussi visit
journellement de plusieurs ministres et autres gens de lettres; et
qu'il ne se passoit affaires, tant pour les troubles de France et la
cause de la religion, que pour l'estat particulier de M. de Bouillon,
qui ne luy feust communiqu[77].

  [74] Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas,
  seigneur de Feuqures. Elle tait en 1572, ge de vingt-deux
  ans.

  [75] _Mm. de Mme de Mornay_, dit. de 1824, t. Ier, p. 71.

  [76] Philippe de Mornay, en 1572, tait g de vingt-trois ans.

  [77] _Mm. de Mme de Mornay_, dit. de 1824, t. Ier, p. 82.

Charlotte de Bourbon, connaissant les liens troits qui attachaient 
sa soeur et  son beau-frre Mme de Feuqures et Philippe de Mornay,
se flicitait de leur prsence  Sedan, et se reposait sur eux du
soin de continuer  assister de leur affection et de leur dvouement
ces deux membres de sa famille qui lui taient particulirement chers.

Vers la fin de l'anne 1574, elle eut la douleur de voir bris pour
toujours le bonheur domestique de sa soeur, par la mort du duc de
Bouillon[78].

  [78] Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 dcembre 1574. Il
  eut pour successeur Guillaume-Robert, son fils an, g de douze
  ans.

Un fait qui prcda de bien peu les derniers moments de ce prince,
demeurera dans l'histoire comme un titre d'honneur indissolublement
attach  sa mmoire, ainsi qu' celle de sa fidle et courageuse
compagne. Voici ce fait, tel que Mme de Feuqures le consigna dans ses
Mmoires[79], alors qu'elle tait devenue Mme de Mornay:

Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et traisner; et
estoit tout commun qu'il ne pouvoit reschapper, et qu'il avoit est
empoisonn au sige de La Rochelle. Cependant Mme de Bouillon, sa
mre, l'estoit venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort
de M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de Sedan,
attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise opinion du sieur des
Avelles, qui en estoit gouverneur. L'glise de Sedan estoit belle par
le nombre des rfugis. M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prvoyoit
avec beaucoup de gens la dissipation, aprs avoir tent plusieurs et
divers moyens, s'avisa d'en communiquer avec le sieur de Verdavayne,
mon hoste, mdecin de mondit seigneur de Bouillon, homme fort
religieux et zl. Ilz prinrent rsolutions que le sieur de Verdavayne
dclareroit  Mme de Bouillon, sa femme, qui estoit lors en couche,
l'extrme maladie de M. de Bouillon, son mary, et le danger qu'il y
avoit, en cas qu'il pleust  Dieu de l'appeler, que madame sa
belle-mre, qui estoit fort contraire  la religion[80], par le moyen
du sieur des Avelles, ne se saisist de la place, pour en faire selon
la volont du roy[81].--Elle, aprs l'avoir ouy, toute afflige
qu'elle estoit, se dlibra d'en escrire  M. de Bouillon qui estoit
en une autre chambre, lequel, aprs avoir veu sa lettre, la voulant
voir pour en communiquer avec elle, elle se feit doncq porter en sa
chambre, et aprs rsolution prise entr'eux, fut reporte en son
lict.--Le lendemain M. de Bouillon envoy qurir ses plus confidens,
particulirement fait prier M. Duplessis de s'y trouver, et avec eux
esclarcit les moyens d'effectuer sadicte rsolution; puis appelle tous
ceux de son conseil et les principaux de sa maison, et leur dclare
que, pour certaines causes, M. des Avelles ne pouvoit plus exercer sa
charge, et pour ce, sur-l'heure mesme, luy ayant demand les clefz,
les mit s mains de MM. Duplessis, de La Laube, d'Espan, d'Arson, et
de La Marcillire, conseiller au grand conseil, pour, appels les
officiers et gardes du chasteau, leur dclarer l'intention dudict
seigneur duc de Bouillon, et les remettre s mains dudict sieur de la
Lande, lieutenant de sa compagnie.--Ainsi, ceste place forte fut
asseure, et le sieur des Avelles s'en partit dans vingt-quatre
heures; et, deux jours aprs, mourut M. de Bouillon fort
chrestiennement, remettant madame sa femme, messieurs ses enfans, et
son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes, nonobstant sa
mort, non moins paisiblement que auparavant.

  [79] _Mm. de Mme de Mornay_, dit. de 1824, t. Ier, p. 84,
  85.--Voir aussi l'_Histoire de la vie de messire Philippe de
  Mornay_, Leyde, in-4.

  [80] Elle tait fille de Diane de Poitiers, et avait hrit de la
  haine de celle-ci contre les protestants, ainsi que de l'pre
  cupidit qui la poussait  s'enrichir de leurs dpouilles.

  [81] On voit par l que Mme de Bouillon mre tait de la mme
  cole que le duc de Montpensier, et qu'elle n'avait pas plus de
  mnagements pour son fils, que Louis de Bourbon II n'en avait
  pour sa fille ane; car, si la duchesse de Bouillon tait
  expose aux obsessions tenaces de son pre, en matire
  religieuse, le duc de Bouillon, de son ct, avait  redouter et
   djouer les coupables manoeuvres de sa mre, hostile  la
  religion rforme qu'il professait, et, par voie de consquence,
  aux droits dont il tait investi, dans l'tendue de son duch.

Plus Charlotte de Bourbon tait attache  la duchesse, sa soeur, plus
elle souffrait de la voir, jeune encore, voue au veuvage, sans
rencontrer dans la famille de son mari, pour elle et ses enfants,
l'appui et la sympathie que sa position et la leur commandaient.
Aussi, prouva-t-elle un allgement  ses proccupations fraternelles,
en acqurant la conviction que la duchesse pouvait compter du moins
sur le concours de l'lecteur palatin, auquel le duc de Bouillon avait
confi, ainsi qu'au duc de Clves, l'excution de ses dernire
volonts, et sur le dvouement  toute preuve de Mme de Feuqures et
de Philippe de Mornay.

Avec l'anne 1575 allait s'ouvrir, pour Charlotte de Bourbon, la phase
la plus solennelle de sa vie, que feront connatre les dveloppements
qui vont suivre.




CHAPITRE III

  Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de
      Nassau.--Rsum de la vie de ce prince jusqu' la fin de
      l'anne 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon.
      Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde  cet gard.--Rponse
      de Charlotte.--La demande du prince est dfinitivement
      accueillie.--Lettre de Zuliger  ce sujet.--Le prince, ne
      pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie  Marnix de
      Sainte-Aldegonde le soin de se rendre  Heydelberg et de s'y
      tenir  la disposition de Charlotte de Bourbon pour
      l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La
      jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde,
      vers Embden, o l'attendent des vaisseaux de guerre destins
       protger son trajet par mer jusqu' l'une des ctes des
      Provinces-Unies.--_Rsolutions_ des tats de Hollande 
      l'occasion de la prochaine arrive de Charlotte de
      Bourbon.--La princesse arrive  La Brielle, o son mariage
      avec Guillaume de Nassau est clbr le 12 juin 1575.--Les
      nouveaux poux se rendent de La Brielle 
      Dordrecht.--Chaleureux accueil qu'ils reoivent dans ces deux
      villes.--Chant compos en leur honneur.


Femme d'lite, au noble sens de ce mot, Charlotte de Bourbon alliait 
une foi vivante le double apanage de la supriorit du coeur et de
celle de l'esprit. La dignit personnelle rehaussait, en elle, le
charme d'une beaut morale et physique[82], qui se refltait dans la
grce de son langage et l'affabilit de ses manires. Aimante et
douce, avant tout; d'autant plus compatissante, qu'elle avait
profondment souffert; nergique et fidle dans l'expansion de son
dvouement  la cause des faibles et des infortuns de tout genre;
associant  la gnrosit de sentiments la justesse et l'lvation
d'ides,  la fermet de convictions la rectitude d'actions et de
paroles; sympathique enfin  tout ce qui tait juste, salutaire et
grand, elle exerait sur quiconque avait accs auprs d'elle
l'irrsistible ascendant par lequel se caractrise, dans la dlicate
srnit d'une me chrtienne, l'empire de la vritable bont.

  [82] De Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 166) dit en parlant de
  Charlotte de Bourbon: C'estoit une princesse d'une grande beaut
  et de beaucoup d'esprit.--Un autre crivain dit: Si le visage
  de cette princesse avoit de la srnit et de la majest, tout
  ensemble et des grces non communes, son esprit avoit encore plus
  de beaut, et ses vertus, des attraits indicibles. (_Mmoires sur
  la vie et la mort de la srenissime princesse Louyse-Julianne,
  Electrice palatine_, Leyde, 1625, 1 vol. in-4.)

Aussi, de quels voeux sincres n'tait-elle pas l'objet,  Sedan, 
Heydelberg et ailleurs, de la part de toute me qui, unie  la sienne
par les liens de l'amiti ou de la gratitude, se proccupait du soin
de son bonheur! On ne se bornait pas  dsirer que, affranchie
dsormais d'une situation isole et dpendante, elle occupt, dans les
hautes rgions de la socit, le rang dont,  tous gards, elle tait
digne; on aspirait surtout  voir son coeur aimant et dvou
s'panouir dans les saintes affections de la famille,  un foyer
domestique dont elle serait l'honneur et l'gide.

Nul, dans le secret de ses motions et de ses penses, sous le poids
d'une existence douloureusement solitaire, n'aspirait avec plus
d'ardeur au changement de situation de la jeune princesse, qu'un homme
minent, dont elle avait nagures,  Heydelberg mme, fortement
impressionn le gnreux coeur par l'attrait de ses vertus et de ses
rares qualits, aussi bien que par la grandeur de son infortune et par
la dignit avec laquelle elle la supportait. Cet homme tait Guillaume
de Nassau, prince d'Orange, l'illustre fondateur de la rpublique des
provinces unies des Pays-Bas[83].

  [83] Durant les premiers mois de l'anne 1572, Guillaume de
  Nassau sjourna en Allemagne, et tout particulirement 
  Dillembourg, ainsi que le prouvent plusieurs de ses lettres
  dates de cette ville, il s'occupait d'organiser une arme,  la
  tte de laquelle il marcherait au secours de son frre Louis, qui
  se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces
  espagnoles. Voulant, au sujet de l'expdition qu'il prparait, se
  concerter avec l'lecteur palatin, il se rendit  Heydelberg, et
  ce fut trs probablement alors qu' la cour de ce prince il vit
  Charlotte de Bourbon. M. Groen van Prinsterer (_Corresp. de la
  maison d'Orange-Nassau_, Ire srie, t. V, p. 113) se rapproche de
  notre opinion, sur ce point. Il en est de mme de J. Van der Aa,
  dans l'ouvrage intitul: _Biographisch Woordenboek der
  Nederlanden_, 1858, in-f, Derde Deele, V. Charlotte de Bourbon.

Quelle avait t la vie, soit prive, soit publique de ce prince,
jusqu' la fin de l'anne 1574, et dans quelles circonstances
nourrissait-il le dsir d'unir son sort  celui de Charlotte de
Bourbon? c'est ce qu'il importe de prciser, au moins sommairement.

Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg, femme d'une
profonde pit, Guillaume Ier, de Nassau, dit _le Taciturne_ naquit,
en 1533, au chteau de Dillembourg.

Il tenait de son pre,  titre hrditaire, des domaines situs dans
les Pays-Bas, et de Ren de Nassau, son cousin, la principaut
d'Orange enclave dans le territoire de la France.

lev  Bruxelles et attach comme page  la personne de
Charles-Quint, il sut si bien, grce  une rare pntration d'esprit
et  une grande droiture de caractre, se concilier la faveur et
l'affection de ce monarque, que, ds l'ge de quinze ans, il devint en
quelque sorte son confident.

A dix-huit ans, il pousa la plus riche hritire des Pays-Bas, Anne
d'Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren.

A vingt et un ans, il fut appel par l'empereur, en l'absence du duc
de Savoie, au commandement en chef de l'arme qui occupait alors la
frontire de France.

Quand se tint,  Bruxelles, en 1555, la sance solennelle de
l'abdication, ce fut en s'appuyant sur l'paule de Guillaume de
Nassau, que Charles-Quint se prsenta  l'assemble qu'il avait
convoque.

Le jeune favori fut charg de remettre  Ferdinand la couronne
impriale.

En 1558, Anne d'Egmont mourut, laissant deux enfants,
Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le jeune prince.

Aprs avoir pris une large part aux oprations militaires dont la
Picardie fut le thtre en 1557 et 1558, et aux ngociations qui
aboutirent, en 1559, au trait de paix du Cateau-Cambrsis, Guillaume
de Nassau vint en France avec le duc d'Albe.

A la mission que ce duc devait accomplir auprs de la jeune princesse
accorde en mariage  Philippe II, s'ajoutait une mission secrte,
celle de se concerter avec Henri II, sur les moyens  employer pour
procder en France, paralllement  la marche qui serait suivie en
Espagne et dans les Pays-Bas,  l'extermination des protestants.
Satisfait des entretiens qu'il avait eus avec le duc d'Albe, Henri II
en fit part  Guillaume de Nassau, qui, encore dpourvu de convictions
religieuses prcises, mais du moins ennemi dcid de toute intolrance
et de toute perscution, se disait catholique, et ne l'tait que de
nom[84]. mu d'indignation,  l'oue du langage de Henri, Guillaume
toutefois se contint si bien, qu'il dut, en partie, son surnom de
_Taciturne_[85] a l'impertubable sang-froid dont il fit preuve en
cette circonstance, au sujet de laquelle il a crit[86]: Je confesse
que je fus lors tellement esmeu de piti et compassion envers tant de
gens de bien qui estoient vouez  l'occision, que ds lors
j'entrepris,  bon escient, d'aider  faire chasser cette vermine
d'Espaignols hors de ces pas. Ce fut ainsi que la vocation du
_Taciturne_ comme futur fondateur de l'indpendance des provinces
unies des Pays-Bas, et comme promoteur de la libert religieuse au
sein de ces provinces, se dcida soudainement, en France, aux cts et
 l'insu du royal oppresseur des chrtiens vangliques.

  [84] Quant  ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je
  confesse que je ne les ai jamais has, car, puisque, ds le
  berceau, j'y avois t nourri, monsieur mon pre y avoit vcu, y
  estoit mort, ayant chass de ses seigneuries les abus de
  l'Eglise, qui est-ce qui trouvera estrange si ceste doctrine
  estoit tellement engrave en mon coeur et y avoit ject telles
  racines, qu'en son temps elle est venue  apporter ses fruicts?
  Car combien, pour avoir est, si longues annes, nourri en la
  chambre de l'empereur, et estant en ge de porter les armes, que
  je me trouvai aussitt envelopp de grandes charges s armes,
  pour ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture,
  quant  la religion, que nous avions, j'avois lors plus  la
  teste les armes, la chasse et autres exercices de jeunes
  seigneurs, que non pas ce qui estoit de mon salut: toutefois,
  j'ai grande occasion de remercier Dieu, qui n'a pas permis ceste
  sainte semence s'touffer, qu'il avoit seme luy-mesme en moy; et
  dis dadvantage, que jamais ne m'ont pl ces cruelles excutions
  de feux, de glaive, de submersions, qui estoient pour lors trop
  ordinaires  l'endroit de ceux de la religion. (_Apologie de
  Guillaume de Nassau, prince d'Orange, contre l'dict de
  proscription publi en 1580 par Philippe II, roi d'Espagne_,
  Bruxelles et Leipzig, 1 vol. in-8, p. 87, 88.)

  [85] Loin d'tre taciturne, il se montrait au contraire si bien
  dou d'expansion et d'affabilit, qu'on a dit de lui: C'toit un
  personnage d'une merveilleuse vivacit d'esprit.... jamais parole
  indiscrte ou arrogante ne sortait de sa bouche par colre, ni
  autrement; mesmes si aulcuns de ses domestiques luy faisoient
  faulte, il se contentoit de les admonester gracieusement, sans
  user de menaces ou propos injurieux; il avoit la parole douce et
  agrable, avec laquelle il faisoit ploer les aultres seigneurs
  de la court, ainsy que bon luy sembloit; aim et bien voulu sur
  tous aultres, pour une gracieuse faon de faire, qu'il avoit, de
  saluer, caresser, et arraisonner familirement tout le monde.
  (_Mmoires de Pontus Payen_, Bruxelles, Leipzig et Gand, 1861,
  in-8, t. Ier, p. 42).--On lit dans un rcit manuscrit, intitul:
  _Troubles des Pays-Bas_ (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179):
  Quand Guillaume de Nassau parloit, sa conversation toit
  sduisante; son silence mme toit loquent; on pouvoit lui
  appliquer le proverbe italien: _Tacendo parla, parlando
  incanta._

  [86] Apologie prcite, p. 88.

Revenu  Bruxelles, Guillaume fut douloureusement affect par la mort
de son pre[87].

  [87] Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet
  (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. Ier, p. 47.
  Lettre du 15 octobre 1559, date de Bruxelles). On y rencontre
  l'expression des louables sentiments qui l'animaient comme fils
  et comme frre, et auxquels il demeura fidle.

Sous l'influence de l'motion que lui avait rcemment cause le
langage du roi de France, il souleva, dans les Pays-Bas, une vive
opposition  la prsence des troupes espagnoles; et, sans partager
encore les convictions religieuses des protestants, il se prit
cependant de compassion pour eux, et rsolut de les soustraire aux
perscutions. Il y russit maintes fois, notamment lorsque, charg, en
qualit de stathouder de Hollande, de Zlande et d'Utrecht, de faire
chtier et prir une foule d'innocents, il leur mnagea des moyens
d'vasion; croyant en cela qu'il valoit mieux obir  Dieu qu'aux
hommes[88].

  [88] Apologie prcite, p. 109.

Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait,
malheureusement pour lui, le soin de ses intrts privs, l'amenrent
 contracter, en 1561, une nouvelle alliance avec Anne de Saxe, fille
du clbre lecteur Maurice, mort depuis quelques annes. De cette
union naquirent un fils, Maurice, et deux filles, Anne et milie.

La marche des vnemens ayant, d'anne en anne, aggrav la situation
gnrale des Pays-Bas, Guillaume de Nassau provoqua, avec d'autres
seigneurs, le renvoi du cardinal Granvelle, comme troublant ces pays
par sa dsastreuse administration.

On vit alors le prince se consumer en de longs efforts dans une lutte
engage contre la politique perscutrice de Philippe II, et s'attacher
 apaiser la fermentation des esprits justement indigns.

Quand, pour opprimer les populations et les livrer en proie aux
horreurs de l'inquisition, le duc d'Albe se dirigea vers les Pays-Bas,
 la tte d'une arme, Guillaume crivit  Philippe qu'il se dmettait
de toutes ses charges et se retirait dans le comt de Nassau.

Somm de comparatre devant _le conseil des troubles_, surnomm _le
conseil de sang_, il rpondit par un refus formel de se soumettre 
cette juridiction monstrueuse, qui aussitt fulmina contre lui une
condamnation, et il proclama hautement que les Espagnols voulaient, 
force d'excs, pousser les Pays-Bas  la rvolte, afin de les dcimer
par une rpression sanguinaire.

En concours avec _le conseil de sang_ agissait le _saint-office_ qui,
aux termes d'une sentence du 16 fvrier 1568, confirme par dcision
royale du 26 du mme mois, condamna  mort tous les habitans des
Pays-Bas,  titre d'hrtiques[89]. La cruaut se confondait ainsi,
chez les perscuteurs, avec le dlire.

  [89] J.-F. Lepetit, _la Grande chronique de Hollande, Zlande,
  etc._, in-f, t. II, p. 174, 175, 176.

Le jeune comte de Buren, fils an de Guillaume, fut arrach 
l'universit de Louvain et entran en Espagne.

Atteint ainsi comme pre, proscrit, dpouill de ses biens par voie de
confiscation, mis hors la loi, mais fort de sa conscience, de son
patriotisme et de sa sympathie pour la cause de la rforme, dont il
faisait dsormais sa propre cause, Guillaume s'rigea rsolument,
contre la tyrannie, en dfenseur des droits de la nation et des
sectateurs de la religion rforme,  laquelle il dclarait
expressment adhrer.

Ce fut l plus qu'un pas dcisif dans sa carrire: ce fut un acte
d'une immense porte; car la foi chrtienne, en s'emparant alors de
son me, lui imprima une direction suprme et le doua d'une
indomptable nergie dans l'accomplissement des devoirs ardus qui
s'imposaient  lui.

Bientt il leva,  ses frais, une arme en Allemagne, et la fit entrer
en Frise sous le commandement de son frre, Louis de Nassau, qui,
quels que fussent ses valeureux efforts, essuya une dfaite.

Sans se laisser dcourager par cet insuccs, Guillaume leva, toujours
 ses frais, une autre arme,  la tte de laquelle il entra dans le
Brabant, mais sans russir  attirer le duc d'Albe au combat.

Suivi par douze cents hommes qu'il s'tait rservs, et accompagn de
ses frres Louis et Henri, il se joignit au duc de Deux-Ponts, qui
s'avanait en France, au secours des rforms, y prit part  divers
combats, et ne se retira momentanment dans le comt de Nassau que
pour y prparer, en faveur des Pays-Bas, une nouvelle leve de
troupes.

Le conseil que l'amiral de Coligny donna alors  Guillaume d'organiser
un armement maritime fut minemment utile  ce courageux chef; car,
avec l'appui des _gueux de mer_, plus heureux dans leurs entreprises
que ne l'avaient t jusque-l les _gueux de terre_, il s'assura la
possession de la Hollande et de la Zlande, dont les tats le
reconnurent pour leur gouverneur.

De leur ct, les villes de la Gueldre, d'Overyssel, de la province
d'Utrecht, et les plus importantes d'entre celles de la Frise, ne
tardrent pas  se ranger sous l'autorit du prince.

La prolongation de la lutte contre d'implacables ennemis ncessitait,
de la part de Guillaume, un redoublement d'nergie.

Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportrent sur les provinces
que gouvernait le prince, et se rurent successivement sur trois
villes, Harlem, Alckmaar et Leyde,  la dfense desquelles il dut
pourvoir.

Harlem, aprs une rsistance hroque, tomba au pouvoir des
assigeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux vnement,
Guillaume crivit  son frre Louis[90]: J'avois espr vous envoyer
de meilleures nouvelles; cependant, puisqu'il en a pl autrement au
bon Dieu, il faut nous conformer  sa divine volont. Je prends ce
mme Dieu  tmoin que j'ai fait, suivant mes moyens, tout ce qui
toit possible pour secourir la ville.

  [90] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. IV, p. 175.
  Lettre du 22 juillet 1573.

Alkmaar tant,  quelque temps de l, investie, que n'avait pas 
redouter Guillaume, en s'efforant d'en soustraire les habitants aux
horreurs d'un sige! Les anxits de son lieutenant Dietrich Sonoy, 
cet gard, taient grandes; le prince les dissipa par ces simples
paroles[91]: Puisque malgr nos efforts, il a pl  Dieu de disposer
de Harlem selon sa divine volont, renierons-nous pour cela sa sainte
parole? Le bras puissant de l'ternel est-il raccourci? Son glise
est-elle dtruite? Vous me demandez si j'ai conclu quelque trait avec
des rois et de grands potentats: je vous rponds qu'avant de prendre
en main la cause des chrtiens opprims dans les provinces j'tois
entr dans une troite alliance avec le roi des rois, et je suis
convaincu qu'il sauvera par son bras tout-puissant ceux qui mettront
en lui leur confiance. Le Dieu des armes suscitera des armes afin
que nous puissions lutter contre ses ennemis et les ntres.

  [91] P. Bor, _Historie der Nederlandtsche Oorlogen_, Seste Boek,
  p. 447, 448, 9 _Augusti_ 1573.

Quelle foi que celle du hros chrtien et de tant d'tres opprims
qui, comme lui, s'attendaient  l'ternel! Aussi, des prodiges
d'abngation et de courage furent-ils, de mme qu' Harlem accomplis 
Alkmaar. Redoutant un dsastre final, les Espagnols se virent
contraints de lever le sige de cette seconde place.

Bientt ils entreprirent celui de Leyde.

Guillaume comptait, pour tre second dans ses combinaisons relatives
 la dfense de cette ville, sur un corps d'arme que son frre Louis
lui amenait d'Allemagne; mais ce corps fut dfait  Mookerheyde, dans
un combat o Louis et Henri de Nassau perdirent la vie. Dj un autre
frre de Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouv la mort,
en 1558,  la bataille de Heyligerle.

Frapp au coeur par la mort de ses trois frres, dont l'un surtout,
Louis, avait t pour lui constamment un appui prcieux, le prince ne
se laissa pourtant pas abattre[92] et consacra au secours de Leyde
tout ce qui lui restait de force et d'activit.

  [92] Il crivait au comte Jean de Nassau,  propos de la mort de
  Louis et de Henri: Je vous confesse qu'il ne m'eust seu venir
  chose  plus grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut
  conformer  la volont de Dieu et avoir esgard  sa divine
  providence, que celui qui a respandu le sang de son fils unique,
  pour maintenir son glise, ne fera rien que ce qui redondera 
  l'avancement de sa gloire et maintenement de son glise, oires
  qu'il semble au monde chose impossible. Et combien que nous tous
  viendrions  mourir, et que tout ce pauvre peuple fust massacr
  et chass, il nous faut toutefois avoir cette asseurance, que
  Dieu n'abandonnera jamais les siens, dont voyons maintenant si
  mmorable exemple en la France, o aprs si cruel massacre de
  tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes
  qualitez, sexe et ge, et que chacun se proposoit la fin et une
  entire extirpation de tous ceux de la religion, et de la
  religion mesme, nous voyons ce nantmoins, qu'ils ont derechef la
  teste esleve plus que jamais, se trouvant le roy en plus de
  peines et fascheries que oncques auparavant, esprant que le
  seigneur Dieu, le bras duquel ne se raccourcit point, usera de sa
  puissance et misricorde envers nous. (Groen van Prinsterer,
  _Corresp._, 1re srie, t. IV, p. 386, 387.)

Une nouvelle preuve lui tait rserve. cras par le fardeau de
proccupations incessantes, il fut saisi d'une violente fivre qui mit
ses jours en danger; toutefois, quelque menaantes que devinssent, de
moment en moment, les treintes du mal[93], il n'en concentrait pas
moins toutes ses penses sur la dlivrance de Leyde, et, malgr
l'extrme faiblesse  laquelle il tait rduit, continuait  donner
toutes les instructions, tous les encouragements qu'il jugeait tre
ncessaires. Lorsque enfin il eut commenc  se relever de son tat de
faiblesse, il se porta partout o sa prsence et ses directions
pouvaient venir en aide aux assigs. Sous son inspiration, les
habitants de Leyde supportrent avec un admirable courage le poids
d'horribles souffrances, auxquelles, sans lui, ils eussent succomb;
et sous son inspiration aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, 
la tte de ses marins, l'un de ces prodiges de dvouement, de bravoure
et d'habilet qui commandent  jamais l'admiration et la
reconnaissance. Refouls loin de Leyde, les Espagnols laissrent libre
l'accs de cette noble cit  Guillaume, qui y fut acclam comme il
mritait de l'tre.

  [93] Voir _Appendice_, no 3.

Peu de jours avant celui o il lui fut possible d'entrer  Leyde en
librateur, Guillaume avait crit au comte Jean de Nassau, son
frre[94]: Je me remetz du tout  Dieu, bien asseur qu'il ordonnera
de moy comme pour mon plus grand bien et salut il sait estre utile,
et ne me surchargera de plus d'afflictions que la dbilit et
fragilit de cette nature en pourra porter.

  [94] Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer,
  _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 53).

Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie prive par de
poignantes afflictions.

En effet, non seulement il souffrait de la captivit de son fils
an, en Espagne, et de la mort de ses frres  Heyligerle et 
Mookerheyde; mais, de plus, il tait navr de l'indigne conduite
d'Anne de Saxe, qui, trahissant ses devoirs de femme et de mre,
avait, depuis plusieurs annes, abandonn et lui et ses enfants, pour
se plonger dans un abme de dsordres auxquels il s'tait vainement
efforc de l'arracher.

La culpabilit de l'pouse infidle ressortait  la fois de
tmoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que de ceux
de son complice; tmoignages et aveux que le magistrat comptent avait
recueillis[95], et  la vue desquels les reprsentants les plus
considrables de l'autorit ecclsiastique, appels  se prononcer,
avaient dclar que le prince, dont le mariage avec Anne de Saxe tait
dsormais dissous, se trouvait lgalement libre d'en contracter un
autre[96].

  [95] Voir, sur les divers points ci-dessus indiqus, les
  documents recueillis par M. Groen van Prinsterer dans la
  _Correspondance de la maison d'Orange-Nassau_, 1re srie, t. III,
  p. 326, 354, 367, 369, 387, 391, 394, 397.

  [96] Voir _Appendice_, no 4.

Telle tait,  la fin de l'anne 1574, la situation de Guillaume, au
double point de vue de sa carrire publique et des douloureuses
perturbations de son foyer domestique, lorsque le besoin de se crer
un nouvel intrieur le porta  demander la main de Charlotte de
Bourbon.

La grandeur de ses devoirs d'homme d'tat ne lui permettant pas de se
rendre  Heydelberg, il y envoya son fidle ami Marnix de
Sainte-Aldegonde, en le chargeant de remettre  la princesse une
lettre dans laquelle il lui exprimait le plus cher de ses voeux et
l'invitait  croire Sainte-Aldegonde, comme un autre lui-mme, dans
les franches communications qu'il lui adresserait, afin qu'elle pt
apprcier sous toutes ses faces la porte d'une dmarche qui
impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases de la
flicit conjugale.

On ne connat pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde tait
porteur; mais il est facile de la deviner, en consultant le texte d'un
mmoire que Guillaume remit au comte de Hohenloo[97], lorsque, 
quelque temps de l, il lui confia une mission confirmative de celle
dont Sainte-Aldegonde s'tait acquitt  Heydelberg.

  [97] Voir _Appendice_, no 5.

Sincre dans sa recherche, le prince la caractrisait en homme de
coeur, aux yeux de la jeune princesse, comme un hommage rendu par lui
 l'lvation de ses sentiments,  ses vertus,  l'attrait de ses
rares qualits,  l'irrsistible ascendant de son gnreux caractre.
Il plaait ds lors en elle une confiance sans rserve.

Quant  lui, sous quel aspect, dans sa virile loyaut, se rvlait-il
 Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir ni fortune, puisque
la majeure partie de ses biens demeurait affecte, soit  la
conservation des droits de ses enfants, soit au service des
Provinces-Unies; ni la perspective d'une existence paisible, car elle
aurait  affronter les agitations, les labeurs et les prils de la
sienne; mais il lui assurait du moins l'inbranlable dvouement d'une
me qui voulait se consacrer  elle, et la stabilit d'une gratitude
qu'inspirerait  ses enfants, comme  lui, la tendresse maternelle
dont elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique
apprciateur de sa fidlit aux doctrines vangliques, il prsageait
le bien srieux qu'elle saurait accomplir, en contribuant, par la
douce influence de ses conseils et de ses procds,  resserrer les
liens qui unissaient les rforms franais  ceux des Provinces-Unies,
et la France elle-mme  ces provinces.

On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon avec Marnix de
Sainte-Aldegonde; mais on connat du moins la lettre qu' la suite de
ces entretiens elle fit parvenir  Guillaume de Nassau. La voici dans
sa gracieuse simplicit[98]:


     A monsieur le prince d'Orange.

Monsieur, j'ay reeu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire et entendu
de ce gentilhomme, prsent porteur, l'affaire dont luy avs donn
charge de me parler, quy est telle que je n'y puis faire rponce que
par le conseil et commandement de monsieur l'lecteur et de madame
l'lectrice, auxquels j'ay tout remis; car, me tenant lieu de pre et
de mre, et recevant de leurs Excellences les mesmes offices et bons
traitemens, il est bien raisonnable que je leur rende le debvoir de
fille, comme j'y suis oblige. Pour ce qui dpent de ma voullont,
monsieur, il ne sera jamais que je n'estime et honore beaucoup la
vostre, avec desir de vous faire service, en ce que Dieu m'en donnera
le moen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur, aprs vous
avoir prsent mes bien humbles recommandations  vostre bonne grce,
en sant et prosprit, trs heureuse et longue vie.

     Vostre bien humble,  vous faire service.

     CHARLOTTE DE BOURBON.

      Heydelberg, ce 28 janvier 1575.

  [98] Autographe (archives de M. le duc de La Trmoille).


La dlicate rserve dont ces lignes taient empreintes n'excluait pas,
aux yeux de Guillaume, la perspective d'un consentement qui, s'il
tait obtenu, assurerait son bonheur. Convaincu que la dtermination 
laquelle Charlotte de Bourbon s'arrterait ne devait tre que le
rsultat de mres rflexions, il tint  la laisser s'y livrer 
loisir, en demeurant, vis--vis d'elle, dans une silencieuse
expectative, et  lui prouver, par cela mme, combien il respectait la
plnitude de sa libert.

Les sentiments de la jeune princesse taient  la hauteur de ceux de
Guillaume[99]. Elle se sonda devant Dieu, n'aspirant qu' connatre et
qu' suivre sa volont. Vint le jour o, obtenant, dans le
recueillement de la foi, une rponse  ses instantes prires, elle se
sentit paternellement amene par une direction suprme sur le seuil de
la voie qu'elle devait suivre, et qu'aplanissait d'ailleurs, devant
elle, l'affectueuse approbation de sa soeur ane, de ses cousins, le
roi de Navarre et le prince de Cond, de l'lecteur palatin et de
l'lectrice. Alors elle accepta avec une confiante srnit d'me le
rle sacr de compagne d'un homme de foi et d'abngation, et la
mission touchante de maternelle protectrice de ses enfants.
Proccupations, labeurs, fatigues, prils, elle tait prte  tout
supporter,  ses cts; car son coeur la portait  devenir pour lui ce
qu'elle fut en effet, _une aide fidle, lui faisant du bien, tous les
jours de sa vie_[100].

  [99] Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse
  de vray miroir de toute vertu, et de princesse vrayment doue
  d'une pit singulire. (Voir Lepetit, _la Grande chronique de
  Hollande, Zlande, etc._, t. II, p. 301.--_Hist. des troubles et
  guerres civiles des Pays-Bas_, par T. D. L., 1 vol. in-12, 1582,
  p. 358. Ouvrage attribu au prdicateur Ryckwaert d'Ypres.)

  [100] _Gense_, chap. II, v. 18.--_Proverbes_, chap. XXXI, v. 12.

L'acceptation si vivement dsire par le prince intervint,  la fin du
mois de mars 1575, dans des circonstances que Zuliger, l'un des
principaux conseillers de l'lecteur palatin, fit connatre 
Guillaume, en lui expdiant, le dernier jour de ce mme mois, la
lettre suivante[101]:

Monseigneur et trs illustre prince, le seigneur Mine est revenu de
France, portant la mesme rsolution du roy de France et de la royne
mre, comme Vostre Excellence l'a cognue par l'extrait des lettres
dudit de Mine, lequel ay envoy dernirement  Vostre Excellence, 
savoir que le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant
contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit heureuse de
rencontrer une si bonne partie; semblablement a fait la royne mre: et
qu'en somme, ils ne trouveront point mauvais ce que Madamoiselle
feroit par le conseil du conte palatin, et qu'elle verroit estre son
bien, moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois que
cela mritoit bien estre communiqu au duc de Montpensier, son pre.
Ce nonobstant, il a est rsolu, en prsence du conte palatin, du
chancelier Ehem et de moy, par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing
d'attendre le consentement du duc de Montpensier,  cause qu'il ne
faut esprer de luy autre responce que du roy, estant de mesme
religion, et qu'elle, aant atteint son parfait ge, ne demande sinon
d'obir au conte palatin en tout ce qu'il luy plairoit de luy
conseiller, lequel en cest affaire elle trouve pour pre; et qu'ayant
le conte palatin trouv bon et dclar qu'il ne luy sauroit
desconseiller un parti si honneste et estant de sa religion,
Madamoiselle a simplement dclar en cest affaire d'obir au conte
palatin, et vouloir donner son consentement; ce que le conte palatin
m'a command de escrire  Vostre Excellence.

  [101] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p.
  165.

Car, quant aux autres points,  savoir la dclaration de Vostre
Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre partie, le conte
palatin et Madamoiselle la remettent  la suffisance de Vostre
Excellence, laquelle fera tout ce qu'elle trouvera convenable, tant
pour appaiser lesdits parens, que pour garder l'honneur de Vostre
Excellence et de Madamoiselle.

Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont entendu ce que
Vostre Excellence a rsolu touchant la maison de Middelbourg; mais
comme Madamoiselle ne demande autre chose, sinon d'attendre et porter
avec Vostre Excellence tout ce qu'il plaira  Dieu d'envoyer  Vostre
Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy Madamoiselle,
comme aussy le conte palatin, ne font aucun doute que Vostre
Excellence aura considration du sexe, et des biens que Vostre
Excellence pourra avoir en France, soit Aurange ou en la duch de
Bourgogne, s'ils ne soyent point obligez aux enfans prcdens de
Vostre Excellence, afin qu'en tout vnement elle puisse avoir de quoy
s'entretenir honnestement; car, quant  Messieurs, frres de Vostre
Excellence, elle ne voudroit ni Vostre Excellence ni eux discommoder.
Car elle ne s'arreste nullement sur ce point, ains le remet aussi bien
que les autres  la discrtion et prudhommie de Vostre Excellence,
laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y pourvoir autrement.
Il ne reste donc sinon la dclaration de Vostre Excellence l dessus,
et qu'icelle ordonne du reste qu'il luy plaise que par la permission
du conte palatin Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose
superflue que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au roy; ains
suffit de la response susdite; veu aussi que le conte palatin attend
de jour en autre la response du frre du roy et du roy de Navarre,
ausquels le conte palatin a escrit de vouloir consentir  ce mariage,
et adoucir le duc de Montpensier, son pre, qu'il le trouve bon.

La solution affirmative de la grande question du consentement fut
aisment suivie de celle des questions secondaires qui s'y
rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non sans motion, approcher
le moment o elle devrait se sparer de l'lecteur et de l'lectrice.
Sa gratitude envers eux tait profonde, et toujours elle sut en
prouver la sincrit.

Heureusement fix sur la ralisation de ses voeux par la lettre de
Zuliger, Guillaume,  qui la gravit des vnements s'accomplissant
alors au sein de sa patrie ne permettait pas de s'absenter du
territoire de celle-ci, pour se rendre  Heydelberg, voulut du moins,
qu'en quittant cette rsidence, sa noble fiance, sur le voyage de
laquelle se concentrait sa sollicitude, ne s'achemint vers les
Provinces-Unies, que sous la protection d'un personnage dvou et
vigilant. Il avisa, en outre,  ce que son beau-frre le comte de
Hohenloo joignit son appui personnel  celui que la princesse devait
recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde[102].

  [102] Voir _Appendice_, no 5.

M par son infatigable dvouement aux intrts de Guillaume et  ceux
de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde vint immdiatement dans le
Palatinat se mettre  la disposition de la princesse, et, d'accord
avec elle, il prit, sous les yeux de l'lecteur et de l'lectrice,
toutes les mesures ncessaires  l'organisation de son dpart, avant
que le comte de Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, ft
arriv  Heydelberg.

Au moment o il allait quitter cette ville avec la princesse,
Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de Nassau une lettre
tendue[103] qui tmoignait de son zle  seconder les intentions du
prince dans l'observation des gards et des mnagements auxquels sa
noble fiance avait droit.

  [103] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p.
  192.

Tandis qu'accompagne du loyal ami du prince, Charlotte de Bourbon
entreprenait un long et fatigant voyage, Guillaume, promptement
inform de son dpart, en donna avis au comte Jean, en ces
termes[104]:

Monsieur mon frre, la prsente servira seulement pour vous advertir
que, suivant la charge que j'avois donne  M. de Sainte-Aldegonde, de
contracter le mariage entre Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy
avois de mesme command que, tout aussitost qu'il auroit le
consentement de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en
chemin, pour la mener parde. Or, depuis, craignant que le retour de
M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost, j'avois pri M. le
comte Wolfgang de Hohenloo, partant d'icy vers l'Allemaigne, de
vouloir passer  Heydelberg pour porter mon consent  Madamoiselle de
Bourbon. Sur ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est
retourn  Heydelberg, o il trouvoit le consentement du comte palatin
et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la premire charge, il
s'est mis en chemyn avec elle, pour la conduire pardea, ignorant
entirement la requeste que j'avois faicte  mondict beau-frre le
comte de Hohenloo; ce que je vous ay bien voulu faire entendre, 
cause que je suis adverty que vous avez mand  M. de Sainte-Aldegonde,
qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon  Heydelberg; que ce
nantmoins, sur le premier commandement qu'il avoit, il est pass
oultre, dont je suis certes bien aise pour plusieurs raisons, et
advoue entirement ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu
advertir, afin que ne luy sachiez mauvais gr et que vous n'estimiez
ne pensiez qu'il ait surpass sa charge et commission.

  [104] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p.
  205.

De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde s'taient
dirigs vers Embden, o avaient ordre de les attendre des vaisseaux de
guerre fortement arms, que Guillaume de Nassau avait envoys
au-devant d'eux[105], pour protger leur trajet par mer jusqu' l'une
des ctes des Provinces-Unies.

  [105] Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince
  de selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten
  na de Mase, etc., etc. (Voir Bor, _Historie der Nederlandtsche
  Oorlogen_, in-f, t. Ier, p. 644.)

Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, en
l'honneur de la princesse dont on attendait la prochaine arrive.
Voici, quant  la Hollande, celles que nous font connatre les
procs-verbaux des _rsolutions de ses tats_[106]:

Sance du 4 juin 1575.--tant reprsent aux tats, que, pour
rpondre  de hautes convenances, ils ne peuvent se dispenser de
congratuler,  son arrive, la princesse, future pouse de Son
Excellence qui a si bien mrit de la patrie, et de lui offrir quelque
don de joyeuse entre; que, ds lors, il y a lieu de dterminer o et
de quelle manire la princesse sera receue;--en consquence, il est
_rsolu_ qu'on informera Son Excellence de la dcision prise par les
tats de congratuler la princesse, au lieu mme de son arrive, et de
l'accompagner jusqu'au lieu o Son Excellence a l'intention de
clbrer les ftes de noces; ce dont les tats s'enquerront auprs de
Son Excellence;  l'effet de quoi sont dputs vers elle les sieurs
Culemburgh, Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs.

  [106] Archives gnrales du royaume de Hollande.

Sance du 6 juin 1575.--tant fait rapport aux tats de la
congratulation adresse  Son Excellence,  raison de sa nouvelle
alliance, et tant offerts de la part des tats, tous les bons offices
du pays, Son Excellence les en a remercis et a dclar qu'elle
esproit que cette nouvelle alliance contribueroit  la prosprit
dudit pays. Son Excellence n'avoit pas encore dcid o les ftes de
noces seraient clbres; mais elle avoit l'intention d'attendre
l'arrive de la princesse  La Brielle. Du reste, on avoit pu
s'apercever qu'il seroit agrable  Son Excellence que la princesse
ft receue  La Brielle mme par les tats.--Sur ce, il est rsolu par
les tats, que, de leur part, seront envoys  La Brielle divers
dputs, savoir: les sieurs Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht,
d'Alckmaar, M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'aprs les
noces, on offrira  la princesse un banquet, quelques cadeaux et un
don de six mille livres de quarante gros, dans l'espoir que Son
Excellence prendra plus en considration l'affection que l'importance
de l'offre,  raison des pesantes charges imposes aux tats par suite
de la longue dure de la guerre; ce que l'on aura soin de
reprsenter[107].

  [107] On lit dans le recueil _des Rsolutions_ des tats de
  Hollande (Archives gnrales du royaume de Hollande): Sance du
  10 juin 1575.--Les villes et tats de Hollande ayant rsolu
  d'offrir  la princesse Charlotte de Bourbon,  titre de
  congratulation et de don, une somme de six mille livres, il sera
  demand  Son Excellence en quoi elle dsire que le don consiste,
  soit en numraire soit en pierres prcieuses. Sance du 16 juin
  1575.--Son Excellence a dclar dsirer que le don destin  la
  princesse lui soit offert en numraire, afin qu'elle en puisse
  faire tel usage que bon lui semblera.

A peine cette dlibration venait-elle d'tre prise, que le prince eut
le bonheur d'accueillir  La Brielle Charlotte de Bourbon, dont
l'arrive fut acclame par la population et par les dputs des tats
avec un enthousiasme qui mut profondment cette princesse.

Ds le 7 juin furent arrtes entre les futurs poux les conventions
civiles qui devaient prcder leur union.

L'acte dans lequel ils les consignrent tait d'une simplicit
exceptionnelle, au double point de vue de la forme et du fond. Il
mrite d'autant plus d'tre connu, qu'il tmoigne d'une complte
rciprocit de dsintressement, en laissant apparatre l'absence de
toute fortune personnelle, pour le moment du moins, du ct de l'une
des parties contractantes, et l'exigut des seules ressources alors
disponibles, du ct de l'autre[108].

  [108] Voir _Appendice_, no 6.

Le 12 juin eut lieu,  La Brielle, la clbration du mariage. Il fut
bni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume de Nassau avait
rcemment pris pour chapelain, et qui,  ce titre, demeura dsormais
attach  la maison du prince et de la princesse.

Les nouveaux poux ne tardrent pas  se rendre  Dordrecht, o, de
mme qu' La Brielle, ils reurent un chaleureux accueil, bientt
suivi de ftes et de rjouissances, dans le cours desquelles
d'ailleurs on s'abstint de danser[109].

  [109] Ce dtail, ainsi que plusieurs autres, relatifs  l'entre
  et au sjour de Charlotte de Bourbon  Dordrecht, est consign
  dans la publication suivante: _Dordrecht, door Dr G. V. J.
  Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij_, 1858, br. in-8, p. 50
  et suiv. (_Komst van Charlotte van Bourbon te Dordrecht in
  1575_). Il y est parl, notamment d'une association littraire,
  dite des _Rhtoriciens_, ayant pour devise les mots: _joie
  pure_, laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une
  moralit.

On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une ide de l'ardente
sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entoure,  La Brielle et 
Dordrecht, qu'en se reportant  une modeste production littraire, du
XVIe sicle, qui, dans sa navet, demeure empreinte de l'motion que
fit natre en une foule de coeurs la prsence de l'excellente et
gracieuse princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant
partie d'un ancien recueil intitul: _Chansonnier des Gueux_[110].

Voici la traduction simplement littrale de ce morceau,
qui fut chant,  Dordrecht, pendant le sjour du prince et de la
princesse dans cette ville, en 1575:

Entre de la srnissime princesse, de haute naissance.

     (Sur l'air de Guillaume de Nassau.)

1 Faites clater votre allgresse, vous, villes de Hollande et de
Zlande! Vous, hommes, femmes, faites clater, de tous cts, votre
allgresse, en l'honneur de l'minent prince et de son pouse noble et
renomme. Veuille Dieu, qui leur a accord sa grce, la leur
continuer,  toujours.

2 A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, comme chacun
en a t tmoin. De nombreux coups de canon furent tirs en l'honneur
du prince; et, quant  elle, on la prit par la main et on lui dit
qu'elle tait la bienvenue dans la patrie du prince.

3 En apprenant l'arrive de la princesse, le prince, joyeux de
coeur, partit aussitt pour La Brielle, car vers elle tendaient les
plus chers dsirs de ce noble et bon prince. Aussi, en recevant sa
fiance, l'a-t-il salue affectueusement.

4 Dans La Brielle se manifesta une franche allgresse; je vous le
dis tout simplement. Les tambours et les trompettes se firent entendre
sur la jete et dans la ville. Le canon fut tir en l'honneur de la
charmante fiance. Rien n'a t pargn pour qu'elle ft accueillie
par de nombreuses salves.

5 Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la ville, chacun
lui souhaita la bienvenue, et la joie clata de toutes parts. Des feux
brillrent sur la tour et dans les rues, nuit et jour; et cela, d'une
manire ravissante. Pas une plainte ne troubla l'motion gnrale.

6 De l, les nouveaux poux sont partis rapidement pour Dordrecht,
comme on a pu s'en assurer en les voyant. Dieu les a gards. Tandis
que les trompettes et les clairons sonnaient fortement, on vit chacun
accourir pour rendre hommage  la compagne du prince.

7 Ceux de Dordrecht, rsolus de caractre, eurent bientt pris leurs
mesures; car, en attendant la princesse, ils n'pargnrent aucuns
frais pour la recevoir. La garde bourgeoise s'avana en faisant
flotter ses bannires.

8 Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent la porte
de la ville, afin de recevoir honorablement la princesse. Le canon se
fit entendre. On vit,  et l, par la ville, les tonneaux de rsine
lancer leurs flammes,  la honte de tous les mcrants, et en
l'honneur du prince vnr.

9 Les autorits de la ville, l'Escoutte, les chevins, dans leur
bon vouloir, les bourgmestres et les gardes civiques allrent
triomphalement, bannires dployes,  la rencontre de la princesse,
et lui adressrent avec cordialit ces paroles: Soyez la bienvenue en
Hollande.

10 Veuillez donc, de tous cts, vous villes, manifester une vive
allgresse, faire clater votre amour pour le vaillant prince, et
remercier Dieu,  haute voix, d'avoir dtruit Babylone, et de vous
avoir donn sa sainte parole.

11 Oui, vous montrerez votre allgresse, vous villes trs renommes,
parce que jamais vous n'avez t places sous une aussi grande
protection que sous celle de notre noble prince et de notre excellente
princesse, qui, tous deux, appuys sur la parole divine, veulent
sacrifier, pour nous, corps et biens.

12 Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. C'est lui
qui nous soutient, nous pauvres cratures chtives, comme on a pu le
voir devant la ville de Leyde, o l'ennemi a t saisi d'pouvante,
et aussi  Alckmaar, d'o il s'est enfui prcipitamment.

13 De grce, seigneuries princires, veuillez agrer de bon coeur ce
chant compos en l'honneur du prince d'Orange et de l'minente
princesse. Que Dieu daigne les maintenir en bonne sant et leur
accorder une longue vie! Voil ce dont je le prie, du fond de mon
coeur!

  [110] _Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de
  troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght
  is. T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't
  water, anno 1656_, in-8.

mue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle rencontrait au
sein des populations, Charlotte de Bourbon se demandait si elle
pouvait y voir le prsage de celui qu'elle recevrait des membres,
alors dissmins, de la famille du prince. Rpondraient-ils aux
sincres efforts qu'elle ferait pour se concilier l'affection de
chacun d'eux? Elle l'ignorait, mais elle se reposait sur la bont de
Dieu, pour rsoudre, tt ou tard, en sa faveur, cette importante
question, si intimement lie dsormais  celle de son bonheur
domestique.




CHAPITRE IV

  Lettre de Charlotte de Bourbon  la comtesse de Nassau, sa
      belle-mre.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son
      frre.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractre de
      la princesse, sa belle-soeur.--Flicitations adresses 
      Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille 
      l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume  Franois de
      Bourbon, son beau-frre.--Charlotte de Bourbon s'efforce en
      vain de se concilier les bonnes grces du duc de Montpensier,
      son pre.--Inexorable duret de celui-ci.--troitesse des
      sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers,
      sa fille.--Graves proccupations de Charlotte de Bourbon, au
      sujet de son mari, avec la carrire publique duquel elle
      s'est identifie.--Il trouve dans ses judicieux conseils et
      dans son dvouement un appui efficace.--tat des affaires
      publiques depuis l'insuccs des _Confrences de
      Brda_.--Reprise des hostilits.--Dite de Delft en juillet
      1575.--Sige de Zirickse.--Naissance de Louise-Julienne de
      Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse
      d'Orange  son mari lors de la mort de l'amiral
      Boisot.--Perte de Zirickse.--Excs commis dans les provinces
      par les Espagnols.--Indignation gnrale et efforts faits
      dans la voie d'une svre rpression.--Correspondance du
      prince et de la princesse d'Orange avec Franois de
      Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de
      Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc
      d'Alenon.--Les Espagnols sont expulss de la
      Zlande.--_Union de Bruxelles._


Ni la vnrable mre de Guillaume de Nassau, ni l'unique frre qui lui
restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter l'Allemagne pour assister
 son mariage. Tous deux avaient t retenus au loin, l'une, par son
ge avanc et son tat de faiblesse, l'autre, par la maladie.

Le comte Jean tait incontestablement fort attach  son frre; mais,
plus timor parfois que clairvoyant, il avait cherch  dtourner
Guillaume, si ce n'est prcisment du mariage projet par lui, tout au
moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considrations, soit
politiques, soit d'intrt priv, qui, aux yeux du prince, n'avaient
rien de dterminant.

Sa mre,  l'inverse, non moins judicieuse que tendre, s'tait
dgage de ces considrations, et n'avait nullement song  dissuader
son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait tre
assur de rencontrer le bonheur. Elle l'aimait trop et avait en lui
trop de confiance pour ne pas croire  la dignit de ses sentiments et
 la justesse de ses apprciations.

Aimante et aspirant  tre aime, Charlotte de Bourbon, ds les
premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha  gagner, avant
tout, le coeur de sa belle-mre; et y russit immdiatement par
l'expression de sa douce et dlicate dfrence, dans ces lignes dates
de Zirickse, o elle venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24
juin, avec son mari[111]:


     A madame la comtesse de Nassau,
     ma bien-aime mre,

Madame, encore que je n'aye jamais est si heureuse de vous voir,
pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l'affection que j'ay
ddie  vous obir et servir, sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a
faict, monsieur le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me
faire ceste faveur, d'avoir agrable la bonne voullont que je vous
supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me
donne le moen, et que vos commandemens me rendent capable de vous
pouvoir faire service, je m'y emploir de sy bon coeur, que vous
cognoistrs, madame, combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre
alliance, laquelle m'est doublement  priser, tant pour vostre vertu
et pit, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l'amour
duquel j'espre que vous me favoriss de quelque bonne part en vos
bonnes grces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et
supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je
puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous
conserve en bonne sant et vous donne, madame, trs heureuse et trs
longue vie.

     Vostre trs humble et obissante fille.

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [111] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 230.


Revenu de Zirickse  Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui
concernait son mariage, amener le comte Jean  une saine
apprciation des prliminaires et de la porte de cet acte capital.
Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l'autorit d'un
homme de coeur, une grave et longue lettre, de laquelle nous
dtachons ces paroles[112]:

Monsieur mon frre, despuis ma dernire escripte du 21e jour de may
dernier pass, par laquelle vous priois bien affectueusement me
vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par
celle que savez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin
que,  faulte de cela, je ne fsse contrainct de cercher autres moens
par publications solennelles de donner contentement  madamoiselle de
Bourbon, laquelle, pour obvier  toutes oblocutions qui, par cy-aprs
pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je
ne puis sinon luy donner toute raison: j'ay reu vostre lettre du 19
dudit mois de may, et par icelle entendu premirement vostre malladie,
laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques au coeur, comme celuy qui
ne dsire rien tant, comme aussy je me sens tenu  le desirer, que
vostre bien, salut et prosprit,  quoy vous pouvez estre asseur que
de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy
j'espre qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvniens et vous
remettre bonne sant.

  [112] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 244
  et suiv.

  [113] Anne de Saxe.

Aussy ay-je par la mesme lettre apperu, dont ay est trs marry,
qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train,
vous semblant advis que l'on n'y auroit pas procd avec telle
discrtion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en
si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause
gnrale, en pourroient encourir grans inconvniens, mesmement en
ceste journe impriale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, 
Francfort.

Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frre, que mon
intention, depuis que Dieu m'a donn quelque peu d'entendement, a
tendu toujours  cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en
chose que je peusse faire avecq bonne et entire conscience, et sans
faire tort  mon prochain, mesme l o je fsse asseur d'y avoir
vocation lgitime et commandement exprs de Dieu.

Et de faict, si j'esse voulu prendre esgard au dire des gens, ou
menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont
prsentes, jamais je ne me fsse embarqu en affaires et actions si
dangereuses et tant contraires  la volont du roi, mon maistre du
pass, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais,
aprs que j'avois veu que ny humbles prires, ny exhortations ou
complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle fst, y peust servir de
rien, je me rsoluz, avecq la grce et aide du Seigneur, d'embrasser
le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost
rendz grce  Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa misricorde 
la rondeur et sincrit de ma conscience, lorsqu'il me donnoit au
coeur de ne faire estat de toutes ces difficults qui se prsentoient,
pour grandes qu'elles fussent.

Je dis aussy tout le mesme  prsent de ce mien mariage, que, puisque
c'est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et
sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement
de Dieu je me sentz tenu et oblig de le faire, et que, selon les
hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu
singulirement qu'aprs avoir attendu l'espace de quatre ou cinq ans,
et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon
beau-frre, le comte de Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait
prest la main, ou donn conseil pour y remdier; m'a sembl, puisque
l'occasion s'est prsente, de l'embrasser rsolutement et avec toute
acclration, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l'on y eust
peu donner.

.....J'espre que ce mariage tournera autant et plus  nostre bien et
de la cause gnrale, que n'eust fait le retardement ou plus long
dlai, lequel eust peu bien aisment ruiner et renverser toute nostre
intention. Aussi, quand le tout sera bien considr, je ne voy nul
juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur
indignation et offense si grande que vous me allguez.

.....Quand ils considreront bien le tout, ils auront grande occasion
de me savoir bon gr d'y estre procd de cette faon, et m'estre
plustost assubjecty  je ne say quels soupons sinistres d'aucuns qui
ignorent la vrit, par ceste mienne acclration et simple et secrte
faon de procder, que d'avoir voulu, par longs dlais et par odieuses
disputes, dbats et dclarations sur les difficults occurrentes, ou
bien par autres solennits ou crmonies juridiques, publier ce fait
par tout le monde, comme  son de trompe, et rduire le tout  plus
grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114].

  [114] Voir _Appendice_, no 7.

.....Je croy fermement que cecy a est le chemin plus seur, non
seulement pour moy, mais aussy pour la cause gnrale.

Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut bientt
partage, comme elle devait l'tre, par le comte Jean, qui s'y
affermit sans rserve, ds que, par les communications dtailles et
prcises qui lui parvinrent  Dillembourg, il eut appris  connatre
la constante dignit de sentiments, de caractre et d'actions de sa
belle-soeur, ainsi que la basse animosit de ses dtracteurs et de
ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyaut, un
devoir d'lever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son
mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu'il s'empressa de
tenir au landgrave de Hesse:

En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au
sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d'Orange, il faut
les relguer au rang des dplorables et indignes calomnies profres
contre sa grce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dpourvues de
tout fondement. La vengeance n'en appartient qu' Dieu. Il faut
attendre avec patience le moment o, aprs de longs jours de troubles
et d'orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de
justice et dlivrer Sa Grce la princesse, ainsi que nous-mmes, de si
nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et
principalement ceux qui ont t un certain temps auprs de ladite
noble pouse de Monsieur le prince, rendent, en dpit des
calomniateurs, un tmoignage on ne peut plus favorable  sa grce la
princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d'autant mieux
sonder le fond des odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie,
 cet effet, sous le prsent pli, ce que Sa Grce la princesse a
crit, de sa propre main, il y a peu de jours,  Madame ma mre.

  [115] Lettre date de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van
  Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 312.)

Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de
Bourbon de continuer  correspondre avec sa belle-mre et l'appui
implicite que celle-ci prtait au langage du comte Jean.

Fidle  la douce habitude de se rapprocher, en pense, par une active
correspondance, des personnes qui lui taient chres et loin
desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, ds le premier
moment, fait part  son frre et  ses soeurs de son mariage avec
Guillaume. Le prince avait, vis--vis d'eux, suivi son exemple.

Par leurs rponses  la communication des nouveaux poux, les enfants
du duc de Montpensier prouvrent qu'ils taient loin d'avoir subi
l'influence des prventions et des rudesses paternelles  l'gard de
leur soeur; car ils la flicitrent, ainsi que Guillaume, d'un mariage
qu'ils envisageaient comme un lment de bonheur pour elle et pour
lui.

Rien de plus naturel qu'une telle apprciation de la part de la
duchesse de Bouillon,  raison des liens multiples d'affection, de
croyance et de sentiment qui l'unissaient  Charlotte.

Mais ce qui rend cette apprciation particulirement remarquable, de
la part des autres enfants du duc de Montpensier, c'est la spcialit
mme de la position de chacun d'eux.

A ne parler que de celles du frre et de l'une des soeurs, quoi de
plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince dauphin,
Franois de Bourbon, vivant, d'habitude, aux cts de son pre, et
parfois confident de ses penses, dclarer qu'il prouve un
contentement rel du mariage de sa soeur!

Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point,
l'expression d'une vive sympathie sous la plume d'une abbesse, et, qui
plus est, d'une abbesse de Jouarre; car telle tait bien Louise de
Bourbon. Du fond de l'abbaye, qu'elle dirigeait, comme ayant succd 
Charlotte, elle crivait, dans l'lan du coeur, au mari de
celle-ci[116]:

Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur et faveur
que j'ay receu de vous, m'ayant faict dmonstration, par la lettre
qu'il vous a pleu m'escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que
j'ay l'honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je trs
humblement de croire que, pour ma part, j'estime comme je doibz la
faveur qu'il vous a pleu de faire  nostre maison, d'y avoir prins
alliance par le mariage de ma soeur avec vous; la rputant trs
heureuse d'avoir est voulue d'un prince si vertueux et sage, comme en
avez la rputation; et me fers cest honneur de croyre que je me
tiendroys bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir
de vos commandemens, affin que puissis juger, par l'excution,
combien je dsire tenir lieu en vos bonnes grces, aulxquelles je
prsente mes trs humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur
vous donner, monsieur, en trs bonne sant, trs longue et trs
heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 aot 1575.

     Vostre plus humble et obissante soeur  vous
     faire service.

     LOUYSE DE BOURBON.

  [116] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, suppl., p.
  174.


Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative
vis--vis de Franois de Bourbon, devenu son beau-frre, Guillaume de
Nassau disait  ce prince[117]:

Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, laquelle
m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement qu'avez receu
de nostre alliance; ce que, procdant de vostre singulire courtoisie
et honnestet, j'ay receu avec telle et si bonne affection, que je
m'en sens trs oblig  dservir par quelque humble service o je
m'employeray de bien bon coeur, toutes les fois que me fers ceste
faveur de me commander quelque chose; vous remerciant au reste bien
humblement de l'honneur que me faites de vous asseurer de mon amiti;
et, comme je me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de
tenir la main vers monsieur vostre pre  ce qu'il puisse recevoir les
offres de mon obissance et trs humble service agrables, et
reprendre ma femme en sa bonne grce, la recognoissant comme celle qui
a cest honneur de lui estre fille;  quoy, monsieur, je say que vous
luy avez desj faict office de vrayment bon frre; ce qu'il vous
plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous deux en
tout ce qu'il vous plaira nous employer pour vostre service, et de
telle affection que je dsire, comme frre, serviteur et amy, d'estre
particulirement favoris de vos bonnes grces, etc., etc.

  [117] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, f 34.

Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dvouement de son
beau-frre, pour qu'il s'effort d'veiller dans l'me du duc de
Montpensier des sentiments vraiment paternels,  l'gard de sa fille
Charlotte, fut entendu par Franois de Bourbon; mais ses efforts
demeurrent longtemps infructueux, ainsi que le prouvent, comme on
pourra s'en convaincre ultrieurement, de nombreuses lettres
adresses par la princesse  son frre. Toutes, en outre, tmoignent
du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dpit d'checs successifs, 
se concilier enfin les bonnes grces de ce pre qui, depuis tant
d'annes, persistait  mconnatre les sentiments de respect et de
dvouement qu'elle avait constamment professs  son gard.

Les inexorables refus que le duc opposait aux instances ritres qui
lui taient faites, pour qu'il renont  la prtention d'asservir la
conscience de sa fille Charlotte, ne s'expliquent que trop clairement
par la tnacit avec laquelle il se cantonnait dans ses prjugs et
son intolrance. Cette tnacit tait telle, qu'il ne pouvait admettre
que l'un de ses enfants chappt, mme par la mort, aux liens
religieux dans lesquels, durant la vie, il n'avait pu russir 
l'enserrer.

Comment en douter, en prsence d'un fait qui se passa dans la demeure
mme du duc, et que rapporte son pangyriste attitr?

L'une des filles du tyrannique pre de famille, Anne de Bourbon, veuve
du duc de Nevers, venait de mourir: que fit ce pre? Sans gard pour
la profession de la religion rforme  laquelle il savait que la
duchesse tait, jusqu' son dernier soupir, demeure fidle, il voulut
que les rites du culte catholique se produisissent, dans toute leur
pompe, autour de son cercueil[118]. Mais, que devenait, dans cette
arbitraire main-mise exerce sur la dpouille mortelle de la croyante,
le respect d  sa foi? Traiter ainsi le corps, demeurant sans
dfense, dans l'inertie de sa condition prsente, n'tait-ce pas
insulter  l'me, qui, ne relevant que de Dieu et obissant  son
appel, tait retourne  lui, juge suprme de la foi qu'elle avait
manifeste aux yeux des hommes?

  [118] Le duc de Montpensier reut le dplaisir de perdre la
  duchesse douairire de Nevers, sa fille, cette mme anne (1575),
   laquelle, _quoique de la religion_, il fit faire des obsques
  avec grande crmonie,  Champigny, le 25 novembre. (Coustureau,
  _Vie du duc de Montpensier_, addit., p. 192.)

A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir pu une fois
encore la revoir, s'ajoutrent, pour la princesse d'Orange, dans le
cours de l'anne 1575, de graves proccupations au sujet de son mari,
avec la carrire publique duquel elle s'tait, ds le dbut de son
union, pleinement identifie.

Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique,
journellement obsd par des complications de tout genre, par des
difficults sans cesse renaissantes: et son soin le plus cher tait de
le soutenir de son affection, de ses encouragements, de ses prires.
Que de fois,  l'aspect de la formidable lutte dans laquelle le prince
tait engag contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec
la pieuse mre dont elle partageait les convictions: Humainement
parlant, il vous sera difficile,  la longue, tant dnu de tout
secours, de rsister  un si redoutable adversaire; mais n'oubliez pas
que le Tout-Puissant vous a dlivr, jusqu' prsent, des plus grands
prils, et que tout lui est possible.

Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et en la bont
de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les solennelles paroles de
sa mre et de sa femme. Son coeur battait  l'unisson des leurs! Ah!
combien en face du danger, quel qu'il soit, et des plus austres
preuves de la vie, un homme est fort, quand il tient de la bont du
Dieu qu'il adore et qu'il sert, le double privilge d'abriter son me
sous l'gide maternelle et de possder, en une fidle compagne, le
plus riche des trsors, celui d'un coeur aimant, d'un esprit lev et
d'un noble caractre!

L'tendue d'un pareil privilge se mesura toujours, pour Guillaume, 
la gravit des vnements qu'il lui fallut traverser, ds les premiers
jours qui suivirent la clbration de son mariage avec Charlotte de
Bourbon.

Les ngociations de Brda, dans lesquelles s'tait agite, comme
prpondrante, la question de la libert religieuse, avaient chou,
parce que l'intolrance espagnole, rpudiant toute ide d'une
coexistence quelconque de deux religions dans les Pays-Bas, prtendait
ne laisser aux rforms d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou
s'expatrier.

Inbranlable dfenseur des droits sacrs de la conscience chrtienne,
Guillaume avait nergiquement refus de souscrire aux exigences des
farouches adversaires d'un culte dont ses coreligionnaires et lui
taient fonds  maintenir l'exercice; et son refus avait
immdiatement entran la reprise des hostilits, dans des conditions
dfavorables pour lui et les populations sur lesquelles s'tendait sa
protection.

Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols et
celles du prince une norme disproportion. Quel que ft le bon vouloir
des Hollandais et des Zlandais,  la tte desquels il avait
jusqu'alors, sur les champs de bataille, dfendu la cause de la
libert, il n'en tait pas moins contraint de constater la complte
insuffisance de ses ressources en hommes, en argent, en matriel de
guerre et en approvisionnements, pour continuer  soutenir
efficacement la lutte engage. Y avait-il lieu, pour cela, de
dsesprer? Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces qui
s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: Quand
mme nous nous verrions non seulement dlaisss du monde entier, mais
mme ayant ce monde contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas
de nous dfendre jusqu'au dernier, vu l'quit et la justice du
fait que nous maintenons, nous reposant entirement en la misricorde
de Dieu.

La sainte confiance du prince en cette misricorde suprme n'excluait
pas, d'ailleurs, la lgitimit d'un recours  l'intervention et 
l'appui d'une puissance trangre. Mais, o rencontrer une puissance
assez sre d'elle-mme et assez rsolue pour s'riger en protectrice
des provinces en lutte avec le monarque espagnol, pour se dclarer
ouvertement contre lui, et pour se saisir de l'autorit dont elle le
dirait dchu?

Cette question tait plus que dlicate; et pourtant, sans reculer
devant les difficults inhrentes  sa solution, les provinces de
Hollande et de Zlande, dans la pense d'aplanir d'avance ces
difficults, commencrent par s'unir entre elles et par proclamer leur
indpendance; puis une Dite, sigeant  Delft en juillet 1575,
confra au prince d'Orange, comme chef de l'union, des pouvoirs
tendus, et dcida qu'aprs avoir secou le joug du roi d'Espagne il
fallait invoquer le secours de l'tranger. Elle laissa au prince le
choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant
l'obligation  laquelle ce dernier demeurerait soumis, de consulter
_les tats_ sur les affaires du gouvernement.

Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation
nouvelle, qui devait conduire un jour  la formation de la rpublique
des Provinces-Unies.

Des deux parties de la tche immense que Guillaume, d'accord avec les
reprsentants de la Hollande et de la Zlande, venait d'assumer,
l'une,  savoir la recherche et l'obtention d'un appui tranger,
impliquait, pour son accomplissement, d'invitables dlais; l'autre,
ayant pour objet la dfense et le gouvernement des deux provinces
dsormais unies, ncessitait le dveloppement immdiat d'une activit
qui devrait se soutenir indfiniment.

Ferme  son poste, alors que maintes passions, maints intrts
contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent mal second,
parfois mme desservi et calomni, oblig de compter avec la
versatilit des masses populaires, ralliant  peine  lui, dans les
rangs suprieurs de la socit, quelques hommes dignes de sa confiance
et dvous, le prince souffrait de n'avoir pas  sa disposition les
ressources ncessaires pour pourvoir utilement  la dfense du pays.

Dans le cours des hostilits, il subit divers checs, sans toutefois
s'abandonner au moindre dcouragement.

Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols visaient 
un avantage plus grand encore, en cherchant  se rendre matres de
Zirickse. Ils avaient, depuis plusieurs mois, entrepris le sige de
cette place importante, sur la dfense de laquelle Guillaume
concentrait ses efforts, lorsqu'une diversion momentane  ses graves
proccupations lui fut apporte par un heureux vnement de famille,
dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques
mots[119]: Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu  Dieu
dlivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier jour du mois de mars
pass, sur le matin.

  [119] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 335.

Un crit d'un caractre purement priv, intitul: _Mmoyre des
nativits de mesdamoyselles de Nassau_ est un peu plus explicite que
le billet du prince; il porte[120]:

Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les sept et huit
heures du matin, madame la princesse accoucha, en la ville de Delft,
en Hollande, de sa premire fille, qui fut baptise, le 29 d'avril
ensuivant, au temple du cloistre, et nomme Loyse-Julienne, par madame
la comtesse de Culembourg, au nom de monsieur le duc de
Montpensier[121], par madame de Asperen, au nom de madame la comtesse
de Nassau, mre de monseigneur le prince, et monsieur de
Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur le comte de Hohenloo, tesmoings
audit baptesme.

  [120] Archives de M. le duc de La Trmoille.

  [121] Rien ne prouve que Louis II de Bourbon et fait trve, en
  l'anne 1576,  ses injustes et durs procds envers la princesse
  d'Orange. Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongrent,
  sans interruption, bien au del de cette mme anne. D'o il est
  naturel de conclure que ces mots: Mme la comtesse de Culembourg,
  au nom de M. le duc de Montpensier n'impliquent nullement l'ide
  d'une autorisation accorde par le duc  la comtesse de le
  reprsenter au baptme. Ils n'ont d'autre signification que celle
  d'une preuve de dfrence de la princesse envers son pre.
  Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant le nom de
  son aeule paternelle (Julienne), reut aussi celui de son aeul
  maternel (Louis).

Une lettre crite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, par
Marie de Nassau, issue du premier mariage de Guillaume, et que la
force des circonstances retenait, ainsi que les autres enfants du
prince, momentanment loigne de lui et de Charlotte de Bourbon, nous
rvle les sentiments d'une jeune fille tendrement attache  son pre
et  sa belle-mre[122]. Nous y lisons:

Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que ce m'est, que
j'entends par votre lettre, qu'il a pl  Dieu de dlivrer Madame
d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement ma petite soeur, asss
bien; de quoy avons bien matire de rendre grce  ce bon Dieu que le
tout s'est si bien pass, puisque vous m'escrivs que Madame eut, en
estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce qui a caus 
Madame tant souvent grand peur et fascherie. Mais, puisqu'il en est si
bien advenu, il en faut rendre grce au Tout-Puissant.

Prenant un vif intrt aux oprations militaires que dirigeait le
prince, Marie ajoutait: Puisque Monsieur[123] est saisy de trois
fortz, j'espre que, par cela, l'ennemy ne vous donnera plus tant de
fascherie de sy prs; et davantage, touchant Zirickse, j'espre que
nostre seigneur donnera aussy grce qu'elle pourra estre ravitaille,
et ne faudray  mon debvoir.

  [122] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.--Marie de
  Nassau tait alors ge de vingt ans.

  [123] On ne sait pourquoi Marie employait ici vis--vis du prince
  le mot de _Monsieur_, tandis qu'elle l'appelait habituellement
  _cher et bon pre._

Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort nergique avait t
fait, en mai 1576, pour dgager Zirickse; non seulement il tait
demeur infructueux, mais, de plus, il avait cot la vie au hros de
Leyde, au brave amiral Boisot. Informe de ce douloureux vnement,
Charlotte de Bourbon, que l'tat de sa sant retenait  Delft, crivit
aussitt  son mari[124]:

Monseigneur, c'est bien  mon grand regret que le travail et peine
que vous prens pardel n'a pu russir selon vostre dsir, aiant est
bien fche de l'inconvnient survenu au grand bateau, et de la perte
que vous avez faite du _pauvre amiral_; car je ne doute point que ne
sois bien empesch pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a
dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de
Hohenlohe, dont j'ay est bien aise, et du commandement qu'il vous
plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je
suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Zirickse, je n'ay
point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast
quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit
jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist  Dieu, prendre l'air
jusques  La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant  vostre
fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit
dangereuse  passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous
supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse.
Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandis, 
_messieurs les estats_, et l'dict de paix de France. Dieu veuille que
vous en ais bientost des nouvelles,  vostre contentement, duquel le
mien dpent entirement, et de vous savoir en bonne sant;  quoy je
vous supplie trs humblement avoir esgard et en prendre soing. A
Delft, ce 2 juin,  sept heures du soir.

     Vostre trs humble et trs obyssante femme
     tant que vivera,

     C. DE BOURBON.

  [124] Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
  1re srie, t. V, p. 366.)


Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude
avec laquelle la princesse suivait la marche gnrale et le dtail des
vnements auxquels son mari tait ml; elle est, en outre, un indice
de la confiance qu'inspiraient  Guillaume la capacit et le zle de
sa femme  soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des
rapports directs avec divers hommes d'tat qu'il lui dsignait.

Par l se rvle implicitement, dans son application  un cas
particulier, la salutaire rsolution prise par le prince, d'associer,
en une certaine mesure, sa judicieuse et dvoue compagne aux plans et
aux actes d'une carrire politique et religieuse, dans les pripties
de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un prcieux appui.

Quant  la princesse, rien de plus mesur, ni de plus net, que le rle
dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela mme
trop rserve pour s'immiscer, ne ft-ce que par la plus faible
initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait gure de
la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce
que,  et l, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses
communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant
recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait
Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il
tait frapp de la justesse de ses rponses; si bien que, peu  peu,
dans l'intimit de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude
de passer des amples confidences  de srieuses demandes de conseils.
En toute occurrence, il apprcia d'autant plus l'efficacit de ces
conseils, qu'il les savait inspirs par un coeur gnreux et par un
esprit suprieur,  la rare sagacit duquel s'alliait constamment,
dans leur expression, une touchante modestie.

Ds que, sans tre encore pleinement revenue  la sant, Charlotte de
Bourbon eut du moins recouvr assez de force pour pouvoir affronter
les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprs de son mari, qui
accueillit avec joie sa prsence; car une formidable accumulation de
soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout
autre personne, en allger le fardeau.

Constitu chef de l'union des provinces de Hollande et de Zlande par
l'assemble de Delft en 1575, et confirm dans ses pouvoirs par une
seconde assemble, en 1576, Guillaume n'avait rencontr, ni dans les
tats, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre
son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait
fait appel pour la dfense commune, le concours que ses sages
directions et son dvouement mritaient.

D'un autre ct, par condescendance pour une opinion gnralement
mise, sans que du reste il la partaget, il s'tait pli 
l'accomplissement de dmarches ayant pour objet d'obtenir du
gouvernement anglais cet appui d'une puissance trangre, dont la
recherche avait t dcide par l'assemble de 1575; mais ces
dmarches taient demeures infructueuses.

La paix dite _de Monsieur_[125] ayant t conclue en 1576, il avait
jug l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance
sur laquelle il croyait pouvoir compter, des ngociations dont le but
tait d'investir le duc d'Alenon, frre du roi, d'un protectorat 
exercer dans les Pays-Bas; mais le caractre de ces ngociations
faisait prsager, ds leur ouverture, qu'un long dlai devrait
s'couler avant qu'elles fussent heureusement menes  terme.

  [125] Le trait de paix de 1576 rintgrait Guillaume de Nassau
  dans sa principaut d'Orange et dans ses autres possessions de
  France.--Lors des prliminaires de cette paix, dans lesquels le
  marchal de Montmorency joua un rle honorable, sa femme, Diane
  de France, qui, ainsi que lui, soutenait d'excellentes relations
  avec Charlotte de Bourbon, adressa  cette dernire une lettre
  dont la teneur donne la mesure des sentiments que la princesse
  avait inspirs  Diane et au marchal. (Voir cette lettre 
  l'_Appendice_, no 7.)

Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zlande, dans
leur isolement, s'tait aggrave, de jour en jour, lorsque, vers la
fin de juin 1576, la perte de Zirickse se dressa devant elles comme
un sinistre prsage de leur ruine prochaine. Toutefois ce prsage se
trouva inopinment dmenti par le fait mme des vainqueurs de
Zirickse. En effet, qu'advint-il?

Outrs du non-payement de leur solde, depuis longtemps due, ces
hommes, qu'aucun frein n'arrtait, avaient quitt la malheureuse ville
dont les ressources taient puises,  la suite d'un long sige, pour
se ruer sur le Brabant, y soulever les troupes de mme nationalit
qu'eux, et, avec leur concours, piller les villes, en massacrer les
habitants, ravager les campagnes, puis tendre en Flandre, et mme
plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs dprdations. Or,
les abominables excs commis par cette soldatesque en furie
excitrent, d'une extrmit  l'autre des Pays-Bas, une profonde
indignation. Dans toute l'tendue de leur territoire se firent sentir
le devoir d'une dfense nergique et l'ardent besoin d'une svre
rpression. Aussi s'engagea-t-il bientt contre les odieux agresseurs
une lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de
Guillaume secondrent, dans leur lan, les populations opprimes.

Le prince rsidait alors avec la princesse  Middelbourg, o, au
double point de vue de ses communications, tant avec l'intrieur du
pays qu'avec les contres trangres, et spcialement avec la France,
il se trouvait plus que partout ailleurs  porte de satisfaire aux
exigences multiples d'une situation qui, envisage de haut par lui,
ncessitait, comme ressource suprme, la formation d'une union entre
toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union devait avoir pour
objet, non seulement leur dfense commune contre des hordes
meurtrires et dvastatrices, mais encore l'organisation d'une
inbranlable rsistance aux volonts injustes du souverain, qui
assurt le maintien de leurs liberts, de leurs privilges, et enfin
la concession au culte rform d'une place  ct du culte catholique.

Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles bases, Guillaume
esprait amener un jour toutes les provinces des Pays-Bas  la
proclamation d'une indpendance dont la Hollande et la Zlande
venaient de donner l'exemple, et dans laquelle, grce  lui, elles
s'affermissaient, Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille
conservaient, au milieu des circonstances extrieures les plus
graves, leur vitalit expansive, crivait de Middelbourg, le 28 aot,
 son frre, avec qui elle tait en correspondance suivie[126]: Si
ceste guerre pouvait prendre une bonne fin, j'aurois bonne esprance
d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur
de vous revoir; ce que je dsire de tout mon coeur.

  [126] Voir  l'_Appendice_, no 8, le texte complet de la lettre
  de Charlotte de Bourbon  son frre, du 28 aot 1576.

A quelques jours de l, Guillaume invoquait, en faveur des Pays-Bas,
l'intervention du prince Dauphin auprs du duc d'Alenon. Monsieur,
lui disait-il[127], encores que je vous aye dpesch un gentilhomme
depuis dix ou douze jours, pour savoir de vos nouvelles, si est-ce
qu'ayant entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle comme
vous estes  prsent prs de monseigneur le duc, il m'a sembl,
cognoissant l'amiti qu'il vous plaist me porter, comme  celui sur
qui avez puissance, pour vous estre trs affectionn frre et
serviteur, que je ne pouvais mieux m'adresser qu' vous, monsieur,
pour vous supplier bien humblement emploer vostre faveur et moens
vers mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desj faict cest
honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation la conservation
de ce pas, vous veuilliez aussy, de vostre part, estre moyen pour luy
accroistre de tant plus vostre bonne affection, et mesmes  cette
heure que les affaires sont en assez bon terme, et que les gens de
bien, tant d'une part que d'autre, se mettent en debvoir pour establir
leurs anciennes liberts et privilges, ainsi que ledit sieur de
Lagarde vous dira, auquel j'ay donn charge de vous en discourir bien
particulirement; il vous plaira donc, monsieur, me faire cest
honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes grces,
etc.--De Middelbourg, ce 14 septembre 1576.

     Vostre bien humble frre et serviteur,

     GUILLAUME DE NASSAU.

  [127] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 19.


Revenu de France  Middelbourg, de Lagarde avait rendu compte 
Charlotte de Bourbon du langage que le prince Dauphin s'tait fait un
devoir de tenir au duc de Montpensier afin de l'amener  des
sentiments de justice et de bienveillance pour une fille qui, sous
aucun rapport, n'avait dmrit de lui. Aussitt la princesse adressa
 Franois de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait 
l'expression de sa fraternelle gratitude un expos sommaire de la
marche des vnements dans les Pays-Bas[128]:

Monsieur, je m'estois toujours bien asseure que vous me faites cest
honneur de m'aimer, pour beaucoup de tesmoignages que j'en ai eu, tant
en France, comme depuis que j'ay est en Allemagne et pardea. Mais,
pour vous en parler  la vrit, cette asseurance m'a est bien
fortifie depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la bonne faon
dont il vous pleu parler  monseigneur nostre pre pour moi et la
bonne volont qu'il vous plaist de me continuer; dont, aprs vous en
avoir remerci trs humblement, je vous dirai, monsieur, que, s'il
plat  Dieu me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque
jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espre vous obir et faire tant
de services, que vous tiendrez pour bien emplois tant d'honneur et de
bons offices que j'ay receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la
bonne grce m'est autant chre comme la vie; me promettant, monsieur,
que l'amiti que vous me portez s'tendra aussy  mes enfants, pour
les avoir tousjours recommandez.--J'ay faict voir  M. de La Brosse,
ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin qu'il vous en puisse
dire des nouvelles. J'espre que, si elle peut vivre, elle sera encore
si heureuse de vous faire trs humble service, comme sera son plus
grand heur de savoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.--Au reste,
monsieur, pour vous dire l'estat de ce pas, l'on est  prsent sur un
nouveau trait de paix avec les estats et avec les seigneurs
catholiques de Brabant, Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne
issue, aant desj monsieur le prince, vostre frre, envo quelques
compagnies pour secourir ceux de la ville de Gand contre les
Espaignols, lesquels s'estant saisis de quelques places, leur donnent
encore beaucoup de fascheries; en sorte qu'il serait bien ncessaire
que nous fussions desj unis, pour tant mieux rsister  leur
oppression. Cependant, pour nostre particulier, nous sommes au plus
grand repos que nous n'avons point encores est, et regaignons
tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi que mondit sieur de La
Brosse vous pourra faire entendre plus au long, auquel me remettant,
je finiray cette lettre par mes trs humbles recommandations  vostre
bonne grce, priant Dieu, etc.--A Middelbourg, ce 10 d'octobre 1575.

Monsieur le prince d'Orange m'a command de vous prsenter ses trs
humbles recommandations, avec semblable prire de le vouloir excuser
de ce qu'il ne vous escript, pour cette fois,  cause que le vent
estant propre pour Calais, le sieur de La Brosse est press de partir.

     Vostre trs humble et trs obissante soeur,

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [128] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 46.


Aux nouvelles que Lagarde avait donnes du frre de la princesse,
succdrent, peu de jours aprs leur rception, celles que contenait,
sur sa soeur ane, une lettre de Louis Cappel, date de Sedan[129].
Ce fidle ministre de l'vangile, aprs avoir, disait-il, couru en
France, avec une arme, six mois, jusques  la conclusion de la paix,
et depuis, autres trois mois encore, ou plus, s environs de Paris,
pour les affaires qui se prsentaient lors, au premier tablissement
des glises, finalement avait tant fait par ses tournes, qu'il avait
gagn Sedan pour y venir baiser les mains de madame la duchesse de
Bouillon, et voir son mnage.

  [129] 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re
  srie, t. V, p. 457.)

La duchesse avait, en effet, accord, dans l'enceinte de Sedan, une
gnreuse hospitalit  la famille de Louis Cappel, ainsi qu'
plusieurs autres familles, chasses de France par la perscution
religieuse.

Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle
supriorit d'esprit, sa soeur, depuis la mort du duc de Bouillon,
avait surmont les difficults de la situation que lui crait un
douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle levait ses jeunes
enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du
duch dont le gouvernement lui tait dfr,  raison de la minorit
de son fils an, et avec quel zle clair elle travaillait au
maintien et  l'extension de la religion rforme,  Sedan,  Jametz
et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixe dj, par ses
intimes relations avec sa soeur, sur la noble attitude de celle-ci
dans son duch, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage
 sa pit,  ses vertus, et dire, au sujet des efforts tents, dans
les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la libert religieuse: De
quelle affection monsieur le prince n'est-il pas second par madame la
duchesse, vostre soeur, que je vois affectionne, et en estre en souci
autant et plus que de nulle chose sienne!

Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutrent, presque en mme
temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son pre de ses
affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que
de ses proccupations  leur gard.

Monsieur mon bien aym pre, crivait la charmante jeune fille[130],
vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce
bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne sant et celle
de madame; de coy je suys est fort resjouy et ne sarois our chose
plus agrable que d'estre advertie de vostre prosprit; et prie  mon
Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say vritablement
que vous avs beaucoup de ngoce et rompement de teste; ce qui me
donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espre,
par la grce de Dieu, qu'il vous en dlivrera bientt, ce que de tout
mon coeur je luy prie. Je suys aussy est bien aise d'entendre par
vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espre
qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste
occasion Dieu nous fera la grce que le tout viendra bientost  ugne
bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon coeur, afin que je
puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.

     Vostre trs humble et trs obissante fille
     jusqu' la mort,

     MARIE DE NASSAU.

  [130] Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer,
  _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 428.)


Cependant, o en taient les ngociations que, dans sa lettre du 10
octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnes  son frre comme
entames avec les tats et avec les seigneurs catholiques de Brabant,
Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue?

Engages au sein d'un congrs qui s'tait constitu  Gand, vers le
milieu d'octobre, ces ngociations avaient suivi une marche rgulire,
mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque
l'indignation souleve par les massacres et le pillage d'Anvers,
oeuvre nfaste de la furie espagnole, hta une solution, que pressait
d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et loquentes instances.
En effet, ds le 8 novembre, en face mme de l'ennemi menaant
d'envahir la grande cit dans laquelle sigeait le congrs, fut sign
le trait mmorable qui porte, dans l'histoire, le nom de
_pacification de Gand_[131].

  [131] Voir le texte du trait dans Le Petit, _Grande chronique de
  Hollande et de Zlande_, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv.

Par ce trait, dont nous nous bornerons  rappeler ici les principales
dispositions, les provinces de Hollande et de Zlande, sans rien
perdre de la situation indpendante qu'elles s'taient cre en 1575
et qu'elles avaient consolide en 1576, s'alliaient aux autres
provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes
espagnoles, puis pour provoquer, aussitt aprs leur expulsion, une
convocation des tats gnraux,  l'effet de suspendre l'excution de
tous placards et dits concernant l'hrsie, ainsi que de toutes les
ordonnances rendues, en matire criminelle, par le duc d'Albe;
d'aviser  la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas
t vendus, au dtriment de leurs propritaires, d'assurer la
facilit des communications et la libert des relations commerciales.

En matire religieuse, le trait reconnaissait le culte rform comme
tant celui que les habitants de la Hollande et de la Zlande
pratiquaient, sans contestation, dans toute l'tendue de ces deux
provinces. Ce mme culte n'tait pas proscrit des autres provinces des
Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y tre publiquement profess.
Quoiqu'en prsence de cette restriction, la libert religieuse ft
loin d'tre assure, dans sa plnitude, aux sectateurs du culte
rform, il y avait nanmoins, eu gard  un pass rcent, un notable
progrs accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils taient
affranchis des perscutions dont ils avaient jusqu'alors t victimes,
mais qu'en outre, ce culte tait si bien reconnu, quant  la
lgitimit de son essence, qu'ici on respectait son exercice public,
et que l, loin de le combattre, on le tolrait, dans le secret de sa
clbration, au foyer domestique.

Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui tait
essentiellement son oeuvre, une premire rcompense de ses efforts
persvrants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais
il lui fallait par de nouveaux efforts prparer peu  peu les Pays-Bas
 leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; rsultat suprme
 la conscration duquel, dans sa pense, tait attach le salut
commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but lev
qu'il se proposait.

Au moment o la pacification de Gand venait de se conclure, Guillaume
se prparait  lutter, ne ft-ce qu'indirectement, contre les
tendances et les actes de don Juan, que le roi d'Espagne envoyait, en
qualit de gouverneur, dans les Pays-Bas; et, d'une autre part, il
continuait  se mnager l'appui du duc d'Alenon, pour l'utiliser,
alors que les circonstances le permettraient. De l ce langage qu'il
tenait au duc[132]:

Touchant ce que escrivs de nostre accord avec les tats des autres
provinces (que celles de Hollande et de Zlande) il n'y a nulle
difficult en cela, car dj la paix est accorde et publie. Mais
comme il faut que tout passe par plusieurs testes, il est impossible
que, du commencement, il y ait ou si bonne rsolution, ou ordre si
convenable que l'importance de telles affaires le requiert. Cela non
seulement retarde beaucoup de bonnes excutions, mais aussy apporte de
grands avantages  l'ennemy, ainsy qu'il a apparu par le dsastre des
villes de Mastricht et d'Anvers, et par avoir laiss venir don Jean
d'Austriche si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part,
ores que je me soys desdi, avec tout ce qui est en ma puissance, 
l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays hors de la servitude
injuste et intolrable, tant qu'en moy sera, et que, en ce regard, je
ne refuseray nul travail ny peine, si est-ce que la chose est de telle
consquence et attire tant de difficults et inconvnients, quant en
soy, que je ne me puis encores bonnement rsouldre d'abandonner ces
pays d'Hollande et Zlande pour entreprendre la conduite des affaires
encores sy creuz, aux autres provinces. Que s'il plaisoit  Dieu me
faire la grce que je peusse estre second et assist de vostre
personne, avec quelque nombre comptent de bons soldats, je trouveroys
la resolution plus aise; mais, comme par vos lettres reprsents que
leurs majests n'ont voulu accorder vostre venue parde, et mesme
qu'il y a peu d'apparence de tirer gens de l, si ce n'est  la
drobe, il me semble advis que j'ay des grandes considrations et de
grands poids, pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien
que je suis rsolu de faire ce  quoy le salut et le plus grand bien
de la patrie me conviera; qui me fait vous prier trs affectueusement
de ne vous vouloir laisser branler, pour le premier refus, mais
continuer tousjours en ce dsir qu'avs et en ces bons offices
que jusques ores vous nous avs faits; vous asseurant d'autant
plus que nostre besoing et ncessit le requiert; d'autant plus
accroistrs-vous l'obligation que dj nous avons  vous.

  [132] Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer,
  _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 515.)

Avec la date de cette lettre concide celle d'un important vnement
qui causa  Guillaume une vive satisfaction: les Espagnols furent
expulss de Schouwen et de tout le reste de la Zlande.

D'une autre part, en ce qui concernait la lutte  engager contre don
Juan, le prince ne tarda pas  rencontrer une sorte d'appui momentan
dans l'_Union_ dite _de Bruxelles_, conclue, le 10 janvier 1577, sous
les auspices des tats des Pays-Bas[133], laquelle confirmait
expressment les clauses du trait _de pacification_ sign _ Gand_.

  [133] Voir le texte du trait d'union de Bruxelles, dans Le
  Petit, _Chron. de Hollande et de Zlande_, t. II, p. 326.

Par cette seconde union, qui devanait l'arrive de don Juan 
Bruxelles, les tats voulaient se prmunir contre les intentions et
les actes du nouveau gouverneur. Leur volont, sur ce point,
concordait avec celle du prince. Mais bientt ils faiblirent;
Guillaume au contraire demeura ferme dans ses desseins et dans ses
actions.

Quelques mois devaient s'couler encore avant que Guillaume et
Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. Or, en regard des graves
vnements auxquels demeurait lie la vie publique du prince, pendant
la dernire partie de sa rsidence dans cette ville, avec la
princesse, se placent, au point de vue de la vie prive de l'un et de
l'autre, divers faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un
rapide coup d'oeil.




CHAPITRE V

  Dsir exprim par Charlotte de Bourbon de runir autour d'elle la
      mre, le frre et les enfants de Guillaume.--Sa
      correspondance avec Marie de Nassau et avec Franois de
      Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'lisabeth de
      Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se
      rend  Dordrecht, o est baptise sa fille lisabeth, ayant
      pour marraine la reine d'Angleterre.--Tourne du prince et de
      la princesse dans la partie septentrionale des
      Provinces-Unies.--Rception qui leur est faite  Utrecht.
      Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrtement de
      Charlotte, en pre sur la conscience duquel le remords
      commence  peser.--Arrive en Hollande de Marie de Nassau,
      d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientt
      appel  se sparer d'eux et de la princesse pour se rendre 
      Anvers et  Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte  son
      mari.--Guillaume revient  Anvers, o Charlotte le
      rejoint.--Rsum des vnements qui ont motiv le sjour de
      Guillaume  Bruxelles.--Situation gnrale des affaires
      publiques.--Don Juan se retire  Luxembourg.--Guillaume est
      lev aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrive de
      l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas.


Charlotte de Bourbon avait rellement fait de la famille de Guillaume
de Nassau sa seconde famille. Elle et t charme de pouvoir, ds les
premiers jours de son mariage, en runir autour d'elle les membres
pars; mais les circonstances s'y taient opposes jusqu'au dbut de
l'anne 1577; poque qui lui parut enfin favorable  la ralisation de
son affectueux dsir. Elle approchait alors du terme d'une seconde
grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-n deviendrait
le plus attrayant centre de runion qu'elle pt offrir aux parents du
prince.

Celui-ci, pour complaire  sa fidle compagne, crivit, de
Middelbourg, au comte Jean, le 6 fvrier[134]: J'ay bien voulu vous
prier que, si vostre commodit s'addonne aulcunement, il vous plaise
vous trouver, pour quelque temps icy. Et comme ma femme est
continuellement avec grand dsir de veoir, une fois, madame ma mre et
madame ma soeur, votre compaigne, et ma fille Marie, je leur escripts
aussy prsentement,  cest effect, afin que, s'il ne leur vient 
discommodit, elles nous facent cest honneur que de nous venir veoir
parde, pour le temps de l'accouchement de ma femme; et se peuvent
asseurer qu'elles ne pourroient se trouver en lieu du monde o elles
seront mieulx venues et accueillies que parde. Ce nantmoins, en cas
que, pour le grand aage de madame ma mre, ou pour quelque aultre
empeschement, elle n'y pourroit venir, ny madame ma soeur aussy, je
vous prie toutesfois que vous veuilliez venir, menant avecq vous mes
deux filles, Marie et Anne, et que vous veuilliez mettre en chemyn au
commencement du moys de may advenir.

  [134] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 610.

Des personnes mentionnes dans cette lettre, les seules qui purent, un
peu au del de l'poque dsigne, se rendre auprs de Charlotte de
Bourbon, et du sjour desquelles,  ses cts, il sera parl plus
loin, furent le comte Jean, Marie et sa soeur. Le second fils de
Guillaume, Maurice de Nassau, vint, en mme temps qu'eux, sjourner
aussi sous le toit du prince et de la princesse.

Elle et lui, ds le mois de fvrier, taient en souci de sa sant et
dsiraient qu'il pt suivre, sous leurs yeux, un traitement dont une
lettre de Jean Taffin[135] spcifiait la nature; mais il avait t
finalement jug opportun que Maurice ne ft pas dplac avant un
certain temps.

  [135] Lettre du 22 fvrier 1577. (Groen van Prinsterer,
  _Corresp._, 1re srie, t. V, p. 624.)

Tout souffrant qu'il tait, il ne s'en livrait pas moins  des tudes
rgulires, conjointement avec ses cousins, les fils du comte Jean,
sous la direction d'un prcepteur zl. Aussi, Marie de Nassau, en
bonne soeur, se prvalut-elle de l'assiduit de son frre, pour lui
concilier, en mme temps que l'approbation paternelle, l'octroi d'un
cadeau,  titre d'encouragement. Naturellement Charlotte, avec une
bienveillance toute maternelle, appuya, auprs du prince, ces paroles
de Marie  son pre[136]: Je vous dois bien prier pour Moritz, car le
matre me dit qu'il le mrite bien et qu'il prend grand'peine de bien
estudier; et j'espre qu'en recevant quelque chose que monsieur luy
envoyera, il fera tant plus son devoir de continuer de mieulx en
mieulx.

  [136] Lettre du 19 mars 1577. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
  1re srie, t. VI, p. 15.)

Les lettres de la princesse  Marie taient, pour la jeune fille, une
source de douces motions, dont on saisit la trace dans une billet
adress par elle  son pre, qu'elle terminait,  la suite de
certaines communications intimes, par ces mots[137]: Je ne vous
saurois aussy jamais exprimer quel contentement ce m'est d'entendre,
par la lettre qu'il a pl  Madame m'escripre, date du 23 de fvrier,
vostre bonne sant et celle de Madame; de coy je suis est fort
resjouie, et en loue mon Dieu, en le priant.

  [137] Lettre du 2 avril 1577. (Archives de la maison
  d'Orange-Nassau, no 2.241a.)

Marie, dont le coeur aimant avait accueilli avec joie la naissance de
_la petite soeur_ que Charlotte de Bourbon lui avait donne,
saisissait avec ardeur l'esprance de pouvoir prochainement tendre
son affection fraternelle  un second _petit enfant_.

Peu de jours avant que celui-ci vnt au monde, la princesse d'Orange,
recevant de son frre une lettre que les dputs des tats gnraux
lui avaient remise,  leur retour de France, insrait dans sa rponse
la communication suivante[138]: Ma sant est, pour le prsent, Dieu
mercy, assez passable. Quant  ma fille, elle se fait assez bien
nourrir; et, si elle continue, elle se rendra bientost capable de
connaistre l'obligation qu'elle a de vous faire service. Elle est icy
prs de moy, en ce quartier de Zlande, o monsieur le prince d'Orange
est continuellement empesch aux affaires dont il a un si grand
nombre, que je dsireroys bien luy en pouvoir veoir quelque
soulagement. Ce m'en seroit un  toutes mes peines, si je pouvois
avoir, un jour, cest honneur de vous revoir; ce que je souhaite de
tout mon coeur.

  [138] Lettre du 20 fvrier 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
  3.415, f 49.)

Dans une autre lettre, du 20 mars,  son frre[139], Charlotte
prouvait que ses penses se reportaient avec sollicitude sur le pre
qui affectait toujours de ne pas s'occuper d'elle. En effet, elle
crivait: Je vous supplie de croire que c'est l'un des plus grands
contentemens que j'aye, quand je suis rendue certaine de l'estat de la
sant de monseigneur nostre pre et de la vostre, que je prie Dieu
vouloir conserver bien bonne.

  [139] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 51.

Un imprieux devoir venait d'obliger Guillaume  s'absenter de
Middelbourg, lorsque, le 26 mars, dans cette ville, Charlotte de
Bourbon donna le jour  une seconde fille[140].

  [140] _Mmoire des nativits de mesdemoiselles de Nassau._
  (Archives de M. le duc de La Trmoille.)

Quel que ft encore son tat de faiblesse, elle crivit, ds le 3
avril,  son mari[141]:

  [141] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 44.

Monseigneur, j'ay receu vos deux lettres, la premire, du 28e de
mars, aujourd'huy, et la seconde, avant-hier soir. J'ai est trs aise
d'entendre vostre bonne sant, et particulirement de ce qu'il vous a
pleu m'honorer de vos lettres, vous asseurant, qu'aprs l'assistance
de Dieu, elles servent  ma convalescence, plus qu'autre chose qui
soit. Ce qui me fait vous supplier trs humblement, qu'en attendant
que j'aye cest heur de vous revoir, il vous plaise m'escrire aussy
souvent que vos affaires le permettront.--Et quant  ce que madame
d'Aremberg[142] vous a pri de m'asseurer, de sa part, de la bonne
affection et amiti qu'elle me porte, elle ne pouvoit trouver meilleur
persuadeur pour me le faire croire que vous, monseigneur, dont aussy
je ne faudray de m'en tenir pour asseure aussy advant que vous en
estes persuad, de votre part.--Je dsireroys bien,  vostre retour de
Ghertrudenburg, entendre quel advancement il y a au bastiment de la
maison, et, en gnral, quel est, en ce quartier-l, l'estat de vos
affaires. Comme aussy ce me seroit plaisir de savoir si les Allemands
sont sortis de Brda, et quelle apparence il y a d'en bien
esprer.--Quant  ma disposition, j'ay est quelquefois en tel estat,
que j'y apprhendois quelque danger; ce qui me causoit de l'ennuy,
singulirement au regard de votre absence; mais maintenant je ne sens
plus d'occasion de craindre, ains plutost d'esprer retour en sant
entire, avec la grce de Dieu. J'ay quelquefois des foiblesses, comme
vous savez que j'y suis assez encline; mais j'espre que cela aussi
se passera. Nos deux filles se portent bien, lou soit Dieu.

  [142] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 44.
  Mme d'Aremberg, Anne de Croy, tait fille du duc d'Arschot; il
  suffit de connatre la nature fort peu cordiale des rapports
  existant entre les maisons de Nassau et de Croy pour apprcier la
  vritable porte et la finesse des expressions employes ici par
  Charlotte de Bourbon.

Comment ne pas rapprocher de ces dernires lignes celles dans
lesquelles Marie de Nassau exprimait si bien une joie fraternelle et
une sollicitude filiale, qui ne touchrent pas moins le coeur de
Charlotte de Bourbon, que celui du prince? Mon bien aym pre, disoit
Marie[143], je suis bien resjouie de la dlivrance de Madame, et que
j'ay encore une petite soeur; mais il me dplaist fort que, depuis sa
couche, elle ne s'est point si bien trouve. Si est-ce, puisque
m'escripvez qu'un peu de mieux luy est survenu, j'espre que
doresnavant Madame se trouvera de mieux en mieux; ce qui me seroit un
grand contentement, car je dsire toujours d'estre avertie de vos
bonnes prospritez.

  [143] Lettre du 6 mai 1577. (Archives de la maison
  d'Orange-Nassau, no 2.241a.)

L'absence de Guillaume se prolongeant, la princesse continuait  le
tenir au courant des circonstances de famille qu'elle jugeait devoir
l'intresser. Le 15 avril, par exemple, elle lui mandait de
Middlebourg[144]:

  [144] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 69.

Madame la comtesse de Schwartzenbourg, vostre soeur la plus
jeune, m'a escrit et prie de vous prsenter ses trs humbles
recommandations, dsirant fort avoir de vos nouvelles. Si vous aviez
commodit de luy escrire, ce luy seroit un grand contentement et
plaisir. J'ay aussy receu lettres de madame vostre mre; et, combien
que je n'aye personne qui me les puisse bien donner  entendre[145],
toutefois je luy feray responce[146] laquelle j'envoyeray, d'ici 
deux ou trois jours, avec celle que je feray  mademoiselle d'Aurange.
Monsieur de Hautain et sa femme me viennent souvent veoir. Si vous
trouvez bon, luy escrivant, en faire quelque mention, ils auroyent,
comme je croy, pour agrable de connoistre que je vous en auroys
escrit.

  [145] La mre du prince n'crivait qu'en allemand.

  [146] Ces mots permettent de supposer que, si la mre du prince
  n'crivait pas le franais, elle pouvait du moins comprendre
  cette langue.

Le 14 mai, la princesse ajoutait[147], en ce qui la concernait
personnellement: Je vous puis asseurer, qu' ceste heure, j'espre
bien de ma sant, moyennant la grce de Dieu, que je supplie,
monseigneur, de faire prosprer l'occasion de vostre voyage et vous
ramener bientost en bonne sant.

  [147] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 86.

Le prince tait alors en Hollande, il s'arrta  Leyde: l, au milieu
des soins qu'il devait donner aux affaires publiques, il prit celui
d'assurer par un acte rgulier[148],  sa femme, l'usufruit, et aux
enfants ns et  natre de son union avec elle, d'abord la nue
proprit, et, s'ils survivaient  leur mre, la pleine proprit d'un
immeuble dont sa rintgration dans la principaut d'Orange lui
permettait de disposer.

  [148] Du 4 mai 1577. (Voir _Appendice_, no 10.)

Un peu auparavant, les tats de Hollande, mus probablement par le
dsir de rpondre  ses habitudes de prvoyance domestique, avaient
pris la rsolution suivante[149]: Les tats ont accord, qu'au lieu
des six mille livres promises  madame la princesse,  l'occasion de
_sa joyeuse entre_ dans ces pays, elle jouira d'un douaire annuel de
six mille livres, aprs la mort de Son Excellence,  payer par les
provinces de Hollande et de Zlande.

  [149] Archives gnrales du royaume de Hollande, 7 fvrier 1577.

Se rendant avec son empressement habituel  un appel qui lui tait
adress, Charlotte de Bourbon crut devoir quitter Middlebourg, vers le
milieu de mai. Le prince fut inform de son dpart par ce billet[150]:

Monseigneur, depuis hier avoir receu vos lettres, sur le midi, et
ensemble celles que m'escript monsr de Sainte-Aldegonde, je me suis
dlibr de partir incontinent, et, pour cet effet, j'ay pri 
disner aujourd'huy deux des magistrats de chacune ville, esprant, si
le vent continue bon, de partir,  la mare, aprs minuit. Dieu
veuille que je vous puisse trouver en bonne sant!

  [150] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 88.

Arrive  Delft, la princesse transmit au prince ces informations, qui
tmoignent de sa constance  surveiller, en l'absence de son mari, les
divers incidents qui se produisaient dans la marche, si souvent
complique, des affaires publiques[151]:

Monseigneur, revenant l'un de vos gens de Dordrecht, je sceus qu'il
estoit arriv quelque personnage avec lettres des tats de Brabant;
mais, d'aultant que je n'ay peu entendre les particularitez, et que,
d'autre part, j'ay est avertie que messieurs les estats de ces pas
vous mandent ce qui en est, je m'en suis repose l-dessus, combien
qu'il me demeure crainte que toutes ces prsentations de pardon, dont
le bruit court, soit pour, s'il leur estoit possible, esmouvoir
quelque sdition pendant vostre absence. Vous aurez aussy entendu
comme il a est pourvu  Saint-Gertrudenberg bien  propos, contre le
dessein de l'ennemi. Toutes ces choses qui surviennent, me font
croire, qu'avec l'affection que j'ay, monseigneur, d'avoir bientost
cest heur de vous revoir, j'ay double raison de le dsirer, pour le
bien du pays, que Dieu, par sa grce, veuille conserver, et vous
donne, monseigneur, en parfaite sant, trs heureuse et longue vie. A
Delft, ce 22 may, sur les dix heures du matin.

     Vostre trs humble et trs obissante femme,
     tant que vivera,

     CHARLOTTE DE BOURBON.

(P.S.) Monseigneur, l'on m'a fait prsent de saucisses de Bruxelles,
que je vous envoie,  la charge que n'en mangers gures, et fers
boire les aultres. Je me porte asss bien, et vostre fille encore
mieux.

  [151] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 86.


De Delft, la princesse, dont la seconde fille devait tre, le 30 mai,
baptise  Dordrecht, se rendit dans cette dernire ville, pour y
attendre son mari.

Le prince avait charg son principal secrtaire d'inviter les tats de
Hollande  assister au baptme: ceux-ci prirent, le 28 mai, une
_rsolution_ ainsi conue[152]: Son Excellence ayant, par le
secrtaire, Bruninck, fait demander aux tats de vouloir bien
assister, comme tmoins, au baptme de sa fille, qui aura lieu, jeudi
prochain,  Dordrecht, les tats ont dput deux des nobles, un membre
de chacune des grandes villes, et Droushens, pour se rendre 
Dordrecht; et est conjointement propos et accord, qu'au profit de
l'enfant, comme prsent de baptme, sera offerte une rente annuelle de
deux mille florins.

  [152] Collection des _Rsolutions_ des tats de Hollande,  la
  date du 28 mai 1577. (Archives gnrales du royaume de
  Hollande.)--La mme collection contient,  la date du 17 aot
  1577, cette mention: Ceux de Zlande ont adopt et consenti le
  prsent de baptme de la demoiselle lisabeth d'Orange, fille du
  seigneur prince, jusqu' deux mille livres.--Il importe de
  remarquer que le _Mmoire sur les nativits de mesdemoiselles de
  Nassau_, se rfrant, quant au don fait par les tats, _ des
  lettres sur ce dpesches_, tablit que l'allocation dfinitive
  se composa d'une rente de deux mille florins, dont quinze cents 
  la charge des tats de Hollande, et cinq cents  celle des tats
  de Zlande.

La reine d'Angleterre voulant accorder au prince et  la princesse
d'Orange une preuve de la haute estime en laquelle elle les tenait,
leur avait directement annonc qu'elle serait marraine de leur fille.
Elle le devint, en effet, et le prnom d'lisabeth, fut, de sa part,
officiellement donn  l'enfant, ainsi que le prouve cette mention
consigne dans le _Mmoire sur les nativits de mesdemoiselles de
Nassau_[153]: La deuxime fille de madame la princesse fut baptise,
le 30 may 1577, en la ville de Dordrecht, en Hollande, et nomme
lisabeth par monsieur de Sidney, grand escuyer de la royne
d'Angleterre, au nom de monsieur le comte de Leicester, et par
messieurs les estats d'Hollande et Zlande, comme tesmoings dudit
baptesme, lesquels dits estats luy ont accord une rente hritire de
deux mille florins par an, dont ceux d'Hollande ont prins  leur
charge les quinze cens, et ceux de Zlande les restans cinq cens
florins, comme il est port plus amplement aux lettres sur ce
dpesches et enregistres.

  [153] Archives de M. le duc de La Trmoille.--La reine
  d'Angleterre, parlant plus tard des filles de Charlotte de
  Bourbon dans des termes prouvant la sincrit de l'intrt
  qu'elle leur portait, ne manqua pas de dire: La seconde d'entre
  elles _est notre filleule_. (Lettre du 17 octobre 1584. British
  museum. Bibl. Cott., t. II, f 188.)

La princesse,  l'issue du baptme, se fit un devoir de remercier la
reine d'Angleterre de la lettre qu'elle avait bien voulu lui adresser.
Elle l'assura que le nombre de ses fidles servantes s'tait accru, 
la naissance de la seconde fille que Dieu, dans sa bont, lui avait
accorde; et affirma qu'elle s'efforcerait de rendre _la petite
lisabeth_ capable d'apprcier, un jour, dans toute leur tendue, les
minentes qualits dont tait doue la souveraine qui avait daign lui
donner son nom[154].

  [154] Lettre du 2 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign
  series, no 1.451.)

La rponse de la reine ne se fit pas attendre. Elle exprima  la
princesse la vive satisfaction que lui avait cause sa missive,
empreinte de tant d'affection. Elle ajouta qu'elle avait bon espoir
que Dieu, aprs lui avoir donn deux filles, comblerait son bonheur,
en lui accordant des fils[155].

  [155] Lettre du 28 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign
  series, no 1.486.)

De Dordrecht, Charlotte de Bourbon tait revenue  Delft. Le prince,
qui se trouvait aussi dans cette ville, vers le milieu de juin, se
disposait  continuer, mais, cette fois, en compagnie de sa femme, une
tourne qu'il avait entreprise,  l'effet de visiter maintes villes et
localits de la partie septentrionale des Provinces-Unies. La
princesse se montrait heureuse,  la pense de ne pas tre spare de
lui.

Avant de partir avec elle, il lui procura une vritable satisfaction,
en lui annonant qu'il esprait pouvoir prochainement lui prsenter
Marie et Maurice, que Brunynck irait prendre  Dillembourg, pour les
conduire en Hollande, ainsi que le portaient ces lignes adresses au
comte Jean[156]: Je suis d'intention de redpescher vostre secrtaire
avec mon secrtaire Brunynck, dans cinq ou six jours. L'envoy de ce
messagier sert seulement pour advertir ma fille qu'elle se tienne
preste pour venir faire ung tour parde, lorsque Brunynck sera arriv
 Dillembourg. Je demande sa venue ici pour certaines affaires que
j'ay  communiquer avec elle, et le desir que j'ay de la veoir une
fois, ne sachant en quel estat mes affaires pourront tomber; esprant
que vous ne trouverez sa venue icy mauvaise, mais que ce sera par
vostre bon cong. En cas que mon fils Maurice soit retourn de
Heydelberg, je seray aussi d'advis qu'il me soit amen avec sa soeur,
etc., etc.

  [156] Lettre du 18 juin 1577, date de Delft. (Groen van
  Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 100.)

La continuation de la tourne du prince fut pour la princesse une
source de douces motions. Elle se sentait heureuse et fire
d'entendre partout, dans les campagnes comme dans les villes, les
populations acclamer son mari, par ces paroles sortant des coeurs:
Notre pre Guillaume est ici! Le voil![157] Et quand les hommes,
les femmes, les enfants, qui s'taient groups autour de _ce pre_,
pour le saluer cordialement, saluaient, en mme temps, avec une joie
mle d'admiration, la prsence,  ses cts, de sa noble compagne,
qui avait pour tous un geste bienveillant, un gracieux sourire, une
aimable parole, l'excellente princesse, dans l'oubli d'elle-mme,
reportait sur le prince les hommages dont elle tait personnellement
l'objet.

  [157] _Hoofts Nederlandshe historien_, p. 525.--_Wagenaar
  Vaderlandsche hist._, t. VII, p. 159.

Une seule ville, dans le cours de la tourne, fut aborde par
Charlotte de Bourbon avec anxit. Il lui suffisait de savoir que
l'autorit du prince sur la province d'Utrecht, telle qu'on la lui
avait confre, n'tait pas encore reconnue, pour qu'elle redoutt
qu' Utrecht mme ne s'levt, entre les partisans dclars de
Guillaume et des hommes opposs  leurs sentiments, un conflit dont
les consquences seraient funestes. Quant  Guillaume, sans
apprhender ce conflit, dont l'imminence lui semblait d'ailleurs
douteuse, il se reposait dans la conviction que, franchir l'enceinte
de la vieille cit et se montrer confiant, c'tait, pour lui,
dignement rpondre aux vives instances que lui avaient adresses les
magistrats locaux, au nom des citoyens qu'ils reprsentaient. Ces
instances taient,  ses yeux, la garantie d'un accueil favorable.

Au moment o, au bruit des salves d'artillerie, le prince et la
princesse traversaient,  leur entre dans Utrecht, les flots d'une
population non seulement trangre  toute dmonstration hostile, mais
anime au contraire des meilleurs sentiments, un projectile,
traversant la vitre de leur carrosse, atteignit Guillaume,  la
poitrine. Saisie d'pouvante, la princesse jeta les bras autour du cou
de son mari, en s'criant: Nous sommes trahis[158]! Mais elle se
calma ds que le prince, l'assurant qu'il n'tait point bless, lui
fit voir que le projectile qu'elle avait suppos tre une balle,
n'tait, en ralit, qu'un inoffensif fragment de la bourre de l'un
des canons dont les coups retentissaient en l'honneur et d'elle et de
lui. Il y eut plus: la princesse passa d'une impression de soulagement
 celle d'une vritable dilatation de coeur,  mesure que, d'une
extrmit  l'autre de la ville, elle entendit les chaleureuses
acclamations de la foule.

  [158] P. Bor, X Boeck.--_Hoofts Neder. hist._, p. 527.--_Wagenaar
  Vaderl. hist._, t. VII, p. 160.

Elle eut, en outre, quand vint le moment du dpart, le bonheur de
constater que le prince, par sa prsence et par son langage, venait de
confirmer les habitants d'Utrecht, ainsi que ceux de la province, dans
la rsolution de se placer sous son autorit, comme sous l'gide du
plus ferme protecteur qu'ils pussent avoir.

Charlotte de Bourbon tait loin de se douter qu'au moment o son
voyage avec le prince touchait au terme prvu, le duc de Montpensier,
retir dans son domaine de Champigny, s'occupait d'elle, en homme sur
la conscience duquel le remords commenait  peser. Sans se reprocher
compltement, il est vrai, l'abandon dans lequel, depuis plusieurs
annes, il laissait la princesse sa fille, il se demandait du moins
s'il ne devait pas revenir sur la rsolution, secrtement prise, de
l'exhrder, et si sans offenser Dieu, en sa conscience, il pouvoit,
de son vivant, lui assigner dot et partage quipollent  ce que ses
soeurs avoient reu en mariage,  la charge toutefois par elle de
renoncer aux successions maternelle et paternelle, au profit du
prince dauphin et de ses enfans. Considrant, non en pre, mais en
casuiste, la question comme embarrassante, il voulut en soumettre
l'examen  l'apprciation d'autrui. En consquence, il adressa, le 21
juillet, au prsident Barjot une note[159] empreinte de l'troitesse
d'esprit et de la scheresse de coeur dont, dj, il n'avait donn que
trop de preuves; et il pria ce magistrat de dlibrer, avec quelques
personnes qu'il lui dsignait, sur les questions indiques dans cette
note. Il voulait se rgler sur ses conseils et les leurs.

  [159] Bibl. nat., mss. f. tr., vol. 3.182, f 134.--Coustureau,
  _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Voir  l'_Appendice_, no
  11, le texte de la note.

Nous ignorons quel fut le sort de la dmarche du duc. Toujours est-il
que, depuis l'envoi de l'crit dont il s'agit, un long temps s'coula
encore avant que Charlotte de Bourbon pt russir  se concilier les
bonnes grces de son pre.

Mais laissons, quant  prsent, celui-ci pour revenir au prince et 
la princesse.

Le 12 aot, le fidle Brunynck, arriv  Cologne, les informa de
l'accomplissement de la premire partie de sa mission, relative 
l'organisation du dpart des enfants du prince pour la Hollande. Le
lendemain, il expdia au comte Jean, qui se proposait de les
accompagner, une dpche dont la teneur nous renseigne sur les
dispositions prises pour que le voyage projet s'effectut aussi
srement que possible[160].

  [160] Voir _Appendice_, no 12.

A quelques semaines de l, Marie de Nassau, Anne, Maurice et le comte
Jean arrivrent en Hollande; mais  peine Guillaume put-il jouir de
leur prsence, car un imprieux devoir l'appelait  quitter, de
nouveau, son foyer.

Des instances ritres lui avaient t adresses, depuis un certain
temps, pour qu'il se rendt  Bruxelles, afin d'y remdier aux
difficults d'une situation que l'obliquit des actes et des paroles
de don Juan, vis--vis des provinces et des tats gnraux, avait, de
jour en jour, aggrave. Sollicit, en dernier lieu, avec un
redoublement d'insistance, par ces tats, qui l'adjuraient de venir,
au plus tt, les clairer de ses conseils, il se dcida  s'acheminer
vers la grande cit dans laquelle ils sigeaient.

Quels que fussent,  raison des sourdes menes de ses pires ennemis,
les dangers auxquels il pt s'y trouver expos, sa femme voulut les
affronter avec lui; mais il l'en dissuada. Soumise, comme toujours, 
une volont qu'elle savait n'tre inspire que par la plus affectueuse
sollicitude, elle se rsigna donc  une sparation qui la laissait
livre  de douloureuses anxits.

Guillaume se dirigea d'abord sur Anvers. Son entre dans cette ville,
rcemment affranchie de la domination trangre dont elle avait eu
tant  souffrir, fut salue avec enthousiasme par la population, qui
le considrait,  juste titre, comme le plus ferme et le plus fidle
de ses appuis.

Charlotte de Bourbon adressa au prince, durant le court sjour qu'il
fit  Anvers, une lettre dans laquelle elle joignait  l'annonce d'un
avantage remport par son beau-frre sur l'ennemi la recommandation
des intrts de communauts villageoises, desquelles elle venait de
recevoir un tmoignage de nave prvenance; aussi tenait-elle beaucoup
au succs de son intervention en leur faveur.

Monseigneur, crivait-elle[161], je croy que monsieur le comte de
Hohenlohe vous aura dpesch homme exprs pour vous faire entendre
l'accord fait avec les Allemands de Bosleduc[162], comme aussy il m'a
faict ce bien de m'envoyer le capitaine Racaume, pour m'advertir de
toutes les particularitez. Lou soit Dieu qui augmente sa bndiction
et l'advancement de sa gloire!

  [161] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.

  [162] Voir sur l'expulsion des Allemands, de Bois-le-Duc,
  l'_Histoire des troubles et guerres civiles des Pays-Bas_, par
  Thophile D. L., in-12, 1582.

Les communautez des villages de Buys-et-Echer situes sous les pays
de Cressieux, m'ont pri de vous reprsenter leur requeste, afin
d'entendre bien amplement leur dsir, comme ils s'asseurent de vostre
bonne volont  soulager les affligs. Ils m'ont fait prsent de deux
pices de toile, dont j'ay donn une  mademoiselle d'Aurange, vostre
fille, afin qu'elle s'employe  intercder avec moy pour eux; comme, 
la vrit, je serois marrie de recevoir ou retenir prsent d'eux,
qu'ils n'en sentissent quelque soulagement. Or, leur dsir seroit que
M. de Cruynenghen retirast les chevaux de leurs villages tant chargez
et foulez, qu'ils n'ont moyen de plus soustenir le faix; ou, s'il vous
semble, monseigneur, qu'on ne les puisse encores retirer de l, qu'au
moins il vous plaise tant les favorizer, qu'en escrivant audit sieur
Cruynenghen, ils obtiennent quelque allgement de la charge qu'il leur
est impossible de plus supporter. Je les ay assur que vous ferez
vostre mieux pour les gratifier en tout ce qu'il vous sera possible,
comme aussy je vous supplie trs humblement vouloir faire, en ce
qu'ils puissent sentir quelque fruict de mon intercession conjointe
avec celle de mademoiselle vostre fille; nous confians que ceste
nostre requeste, au nom de ces pauvres affligez, ne sera sans effet.
Sur quoy, je prieray Dieu, etc., etc.

De Sainte-Gertruydenberg, le 20 de septembre 1577.


Monseigneur, je vous supplie encore trs humblement de faire ce qu'il
vous sera possible pour ces pauvres gens.

J'ay donn au capitaine Racaume un petit diamant et luy ay dit que je
vous ferois entendre comme il estoit venu m'apprendre ces bonnes
nouvelles.

Vostre trs humble et trs obissante femme, tant que vivra.

     CHARLOTTE DE BOURBON.


Aprs un court sjour  Anvers, o une dputation des tats gnraux
tait venue le trouver, le prince arriva  Bruxelles. Il y fut
chaleureusement accueilli par les reprsentants de toutes les
provinces, et surtout par le peuple, heureux d'entourer l'homme
d'lite qu'il appelait _son pre_.

Au mme moment, loin de la grande cit qui acclamait Guillaume, des
milliers de coeurs dvous demeuraient inquiets de son sort et
suppliaient Dieu de le protger contre une tourbe d'ennemis qui,
maudissant les acclamations dont il tait l'objet, tramaient, dans
l'ombre, sa perte. De l, ce solennel concours de prires qui,
tant que le prince fut absent d'Anvers, s'levrent au ciel
quotidiennement, pour la conservation de ses jours, de l'enceinte de
toutes les glises de Hollande et de Zlande, sur la recommandation de
la princesse et des tats de chacune de ces deux fidles
provinces[163].

  [163] P. Bor, _loc. cit._, p. 870.

Le lendemain de l'arrive du prince  Bruxelles, Charlotte de Bourbon
lui adressa ces lignes mues[164]:

Monseigneur, je voudrois vous savoir bien de retour en Anvers, et ne
suis gure  mon repos jusques  ce que j'entende l'occasion de
vostre soudain partement, et s'il est vray que Don Johan soit secouru
de monsieur de Guise. Au reste, monseigneur, je vous supplie de
prendre meilleure garde  vostre sant, que vous n'avez faict, ces
jours passs, car del dpend la mienne, et aprs Dieu, tout mon heur,
lequel je supplie vous conserver, monseigneur, au milieu de tant de
travaux, en sant, heureuse et longue vie... Nos filles, grandes et
petites, se portent bien, et moy aussy moennement.

  [164] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 172.

Tant que dura le sjour du prince  Bruxelles, sa femme lui crivit, 
peu prs, chaque jour; l'entretenant de divers sujets, qu'on ne peut
mieux faire connatre qu'en la laissant en tracer elle-mme le tableau
dans ceux des fragments de son active correspondance que voici:


     Dordrecht, 2 octobre 1577[165].

Monseigneur, j'arrivai ier en ceste ville, sur ungne heure aprs
midy, et vins avec le bateau jusques auprs du logis, o j'ay trouv
nos petites filles en bonne sant. Les grandes, esprant vostre retour
bien de bref, n'ont point voulu loger en vostre quartier. Elles ont
ung bon logis, mais il est un peu trop loing,  mon gr... Demain
votre sirurgien commencera  pencer M. le comte Maurice. Nous nous
portons tous bien, grce  Dieu, et dsirons fort que puissis
bientost revenir. Ceulx  qui j'ay parl de ceste ville m'ont dit que
les estats de ce pas vous avoient dj pri de retourner, et s'y
attendent, et leur semble que vous pouvs aussy bien donner conseil
d'icy que plus prs, et plus seurement, sy la paix est conclue avec
Don Joan. Je ne say, monseigneur, si vous aurs affaire d'y sjourner
plus longuement; et puis monsieur vostre frre est absent de vous,
quy ne peut sans quy luy ennuye beaucoup. Nous dsirerions bien fort
qu'y fust parde. Sy vous plaisoit de luy escrire pour le prier de
vous laisser le prcepteur qui est auprs de monsieur votre fils, je
serois bien de cet avis; car ledit prcepteur est en peine d'estre
incertain de sa demeure, et sera tout fch de quoy l'on l'aura
retenu, sy ce n'est pour tousjours. Aussy fauldroit-il bien savoir
l'entretenement qu'il vous plaira luy bailler. Je vous romps la teste,
monseigneur, de beaucoup de petites choses, mais il est besoin de
savoir vostre volont. Je vouldrois bien savoir si vous aurs
remerci la roine d'Engleterre de tant de bons offices qu'elle fait
faire par son embassadeur qui est  Bruxelles, ce que je prens la
hardiesse de vous ramentevoir.

  [165] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 173.


     Dordrecht, 4 octobre 1577[166].

J'ay aujourd'huy receu les bonnes nouvelles de la rendicion de Brda,
et comme les Allemans doibvent sortir aujourd'hui; dont j'ay est fort
aise et en loue Dieu[167]. Les pauvres sujets nous y desirent bien et
disent qu'ils ont dj faict provision de tourbe pour tout nostre
yver. Quant j'aur sceu vostre voullont, alors je seray bientost
preste, pourvu que j'espre d'avoir cest honneur de vous y voir. Le
capitaine Bastien m'a escript pour vous supplier trs humblement de
vouloir escripre aux estats de parde, affin qu'il puisse estre pa
de son entretenement, depuis que les compagnies franoises sont
casses, ainsy qu'il vous a pleu de luy promettre. Je me souviens fort
bien que, deux jours devant que vous partici, vous commandtes les
lettres; mais elles ont est oublies. Il me prie de vous faire une
trs humble requeste pour luy, pour luy donner la capitainerie de
Brda; mais je pense, monseigneur, que vous y aurs desj pourveu. Il
dit qu'il pourroit vous y faire service pour le regard des
fortifications. Je say que vous cognoisss que c'est ung homme de
bien et qui vous est fidle serviteur; quy me faict vous supplier,
monseigneur, que si ne le pouvs gratifier en cest endroict, que
veuills penser de l'avancer en quelque aultre chose... Au reste, ils
desirent fort icy monsieur vostre frre, et luy ont prpar le logis
qu'avoit monsieur le comte de Schwartzembourg; mais il me semble bien
loing. Tous nos enfans, grands et petits se portent bien. Je prie Dieu
qu'il en soit ainsy de vous, et qu'il vous donne, monseigneur, en trs
bonne sant, trs heureuse et longue vie.

  [166] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 174.

  [167] Les Allemands en garnison  Brda, sous les ordres de
  Frosberg, y avaient caus de grands dgts au palais du prince.


     Dordrecht, 5 octobre 1577[168].

Monseigneur, je desirerois bien estre asseure que vous n'alls
plus sy souvent manger hors de vostre logis, du soir, car l'on
m'a dict que les bourgeois ont est tout fchs[169]. Je vous
supplie, monseigneur, de prendre ung peu plus garde  ce quy est
pour vostre conservation[170]. Aussy je desirerois fort savoir sy
les estats ne vous auront point permis quelque exercice de la religion,
soit secrtement ou aultrement; car je ne voy point, monseigneur, comme
vous pourrez demeurer plus longuement sans cela. Je say bien que vous
y penss, mais le desir que j'ay que Dieu face tousjours de plus en
plus prosprer vostre labeur me faict prendre la hardiesse de vous
dire ce mot. Je voudrais que monseigneur put venir, ung jour,  Breda,
car je ne say sy sera bon de parler de ces choses cependant que vous
estes l.

  [168] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 177.

  [169] Ils voyaient avec peine que le prince, par excs de
  confiance, exposait sa personne.

  [170] On lit dans une lettre de Charlotte de Bourbon  Guillaume
  Martinij, greffier d'Anvers, en date du 4 octobre 1577: Je vous
  prie de vouloir tousjours me mander comme le tout se passe
  pardel et ce que je doibs esprer. Je dsirerois bien qu'il
  plst  monseigneur le prince me mander, ou bien qu'il revint
  pardec; car encores que je cognois bien le bon zle et coeur que
  ceulx de vostre ville d'Anvers et ceulx de Bruxelles luy portent,
  toutesfois l'esloignement de sa prsence me donne beaucoup de
  peines et de craintes. Nantmoins je remets le tout en la main de
  Dieu et le supplie de vouloir bien garder mondit seigneur avec
  tous les bons patriotes, dont vous tenez des premiers rangs, et
  conduire par eux les affaires  une heureuse fin.


     Dordrecht, 7 octobre 1577[171].

Monseigneur, j'ay receu, ce matin,  mon rveil, vos lettres, en date
du troisime de ce mois, et vous asseure que j'ay est bien joeuse
d'estre rendue certaine de vostre bonne sant, dont je loue et
remercie Dieu, et luy supplie de vous y voulloir bien maintenir.

Aujourd'hui est arriv, sur ungne heure aprs midy, en ceste ville
monsieur le comte vostre frre, quy a est avec le grand contentement
du bourgmestre et de tout le peuple. Nous avons est, nos filles et
moy, plus ayses encores que tout le reste, et avons dn ensemble, et
bien b  vostre sant, desirant fort, monseigneur, que eussis est
en prsence, pour nous faire raison.

Je feray tout le mieulx que je pourray, touchant ce que vous me
mandez; mais ceulx de ceste ville se sont desj aviss de faire leur
prsent[172],  part, d'ungne coupe dont le vase est de licorne, le
reste d'argent, quy vaut quelques cent livres de gros. Sy toutes les
aultres (villes) font le semblable, seroit quelque tesmoignage de leur
bonne voullont; mais j'eusse mieulx aym que tous les estats essent
faict ung prsent de chose qui parust et de quoy l'on se peust servir
ensemble. Toutesfois, monseigneur, je n'ay os empescher, esprant que
l'on pourra bien encore remdier  ce que le gnral supple en ce que
le particulier auroit dfailly; ce que je feray le plus discrtement
que je pourray.

Quant aux mille florins, j'ay mand Jan Back, pour savoir s'il les
pourra fournir; et o il n'auroit moen pour le tout, j'en trouveroy
ungne partie; tellement que j'espre, avec l'aide de Dieu, que je ne
fauldray de satisfaire  vostre commandement; comme nous ferons, nos
filles et moy, de prendre la meilleure pacience que nous pourrons,
combien qu'elle nous sera bien difficile, quand monseigneur vostre
frre partira d'icy; car, cependant qu'il y est, il ne nous semble
point que vous sois du tout (entirement) absent.

Je me rconforte, monseigneur, sur ce que vous esprs que les
affaires prendront ung meilleur chemyn; et je suis bien estonne de ce
quy ne sont point encores rsolus, car il est plus que temps. J'estime
que ceste petite deffaicte les avancera. Dieu veuille quy vous
puissent bien croire; aultrement j'aurois double regret de quoy vous
estes l.

Quant  la plate, je n'en ay fait nulle mention, ny ne feray encores,
et attendray M. Dorpt.

Au reste, monseigneur, j'ay faict vos recommandations  nos filles,
qui vous prsentent les leurs trs humblement  vostre bonne grce.
Nous nous aimons bien, l'une l'autre, et sommes bien privment
ensemble, et elles ont bien grant soin de leurs petites. Tous se
portent bien, et monsieur le comte Maurice, que l'on panse tous les
soirs et tous les matins.

  [171] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 181.

  [172] Ce prsent tait destin probablement au comte Jean de
  Nassau, pour fter sa bienvenue.

Un billet, sans date, mais qui semble se rattacher au contenu de la
lettre ci-dessus, du 7 octobre, porte:

Je viens de penser aux gentilshommes qui sont prs de monsieur vostre
frre, qu'y me semble leur fauldroit donner quelque chose. S'il vous
plaist que je face faire en or vostre pourtrait et le mien, tout en
ugne mdaille, ou  part, avec les devises, vous me le manders; et,
s'il fauldroit quelque petite chane pour les pendre, de quelle valeur
vous les vouldris avoir.


     Dordrecht, 8 octobre 1577[173].

Monseigneur, j'ay receu le prsent qu'il vous a pleu m'envoyer, de la
part de la roine (d'Angleterre), que j'ay trouv fort bien et joliment
faict. Quant  la signification de la lsarde, d'aultant que l'on
escript que sa proprit est, quand ugne personne dort et qu'un
serpent la veut mordre, la lsarde la rveille, je pense que c'est 
vous, monseigneur,  quy cella est attribu, quy esveills les Estats,
craignant quy ne soyent mordus. Dieu veuille, par sa grce, que les
puissis bien garder du serpent!

Nous avons v, ce matin, monsieur et madame de Mrode, et sa fille,
la marquise de Bergue, quy est belle et fort grande pour son ge, quy
est de dix-sept ans. Je l'ay bien regarde, pour vous en dire, quand
je vous voir, ce qui m'en semble.--Ce 8 octobre, sur les onze heures
devant din.

  [173] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 190.


     Dordrecht, 10 octobre 1577[174].

Monseigneur, j'ay est bien contente de savoir par monsieur le conte
de Hohenlohe comme vous estes en bonne sant, dont je loue Dieu, et
desire qu'il luy plaise vous y maintenir, en sorte que je puisse avoir
bientost cest heur de vous voir  Brda, dont mondit sieur le conte
m'a donn bonne esprance, et m'a dict, de vostre part, qu'il vous
plaist que j'aille incontinent  Brda;  quoy je ne feray faulte; et
mesme monsieur vostre frre est en voullont que nous allions
ensemble, dont je suis fort aise, estimant que cela vous fera encores
venir plus tost. Je ne pense pas que puissions plus promptement que
lundi ou mardi prochain,  cause que, dimanche, messieurs de ceste
ville ont pri au banquet monsieur vostre frre. Nous donnerons aussy
ce loisir pour apprester les logis, et feray tout le mieux que je
pourray, m'attendant  monsieur le conte de Hohenlohe pour la scurit
des chemins.

Monseigneur, depuis vous avoir escript ceste aprs-disne, j'ay pens
que j'avois oubli  savoir vostre voullont comme je me dois
conduire, pour l'exercice de la religion,  Brda; sy fault se face
qu'y secrtement, ou si j'en pourray user comme en ce lieu
(Dordrecht). Et encores que j'espre bien, qu' vostre venue, la chose
pourra estre bien reigle et quy n'y aura point de difficult, sy
ay-je voulu vous en escripre ce mot pour tant mieulx estre esclarcie
de vostre intension, laquelle je say estre bonne; et en priant Dieu
de la vouloir bnir, je le supplie vous donner en bien bonne sant,
heureuse et longue vie.--Tous nos enfans font bonne chre et se
portent bien, et se recommandent trs humblement  vostre bonne
grce.

  [174] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 198,
  199.


     Brda, 11 octobre 1577[175].

Monseigneur, depuis la dpesche que je vous fis ier, je suis demeure
en paine, craignant que vous pensis que je ne considre point asss
les difficults en quoy vous retrouvs  prsent, et le travail et
labeur que vous prens  y remdier; mais je vous puis asseurer,
monseigneur, que je n'ay aultre chose plus en l'esprit que cella, et
que l'observacion de la pacification me rompt bien la teste;
toutesfois j'espre, qu' vostre venue, vous y pours pourvoir,
laquelle j'ay tant desire en ce lieu, que, devant que d'y venir, je
n'ay point eu d'aultre pense. Mr. Taffin s'est retir  Dordrecht,
jusqu' ce que je luy fasse entendre vostre voullont. Quant  tout le
reste, nous nous portons, grce  Dieu, tous fort bien; et ay trouv
vostre maison en meilleur estat que je ne l'esse espr. L'on
travaille tant que l'on peut pour faire un tot et racoutrer le logis
du boulever qui rcompense, au plaisir de l'assiette, l'ingalit
qu'il y a de la beaut de l'autre.

  [175] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 200.


     Brda, 21 octobre 1577[176].

Monseigneur, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, nous nous
conduirons parde o vostre venue est bien desire, dont D..... m'a
encores mis en quelque doute. Il m'a parl selon le commandement que
vous luy aviez faict, de la dpesche vers monsieur mon pre; j'espre
qu'y pourra servir  faire entendre  Mr. de Mansart mon intension.
Au reste, monseigneur, je vous supplie trs humblement, s'il est
possible, ne retarder plus votre partement, car les affaires de de
requirent aussy vostre prsence; et vient fort mal  propos que
monsieur le conte de Hohenlohe se trouve asss mal d'une fiebvre
tierce. Quant  monsieur vostre frre, je l'ay encores fort pri, de
vostre part, qu'il luy plaise vous attendre en ce lieu. Il me semble
qu'il le fera, car il m'asseure ne s'ennuyer point.

  [176] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 205.

La date de cette dernire lettre concidait presque avec celle du
dpart du prince, de Bruxelles pour Anvers.

De retour dans cette dernire ville, Guillaume crivit, le 23 octobre,
au comte Jean[177]:

Monsieur mon frre, je vous envoy Mr. de Malleroy pour vous advertir
de ma venue  Anvers, ensemble pour vous donner compte de tout ce qui
est pass  Bruxelles et vous prier quant et quant de vous vouloir
trouver issi avecques ma femme et mes filles, car ne say si je seray
retenu issi plus longtemps que j'ay propos. Or, puisque vous
entendrs le tout plus particulirement dudit porteur, ne vous feray
ceste plus longue; me recommandant trs affectueusement  vostre bonne
grce, etc., etc.

  [177] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VI, p. 207.

L'ardent dsir de la princesse allait tre satisfait. Prcipitant son
dpart pour Anvers, elle eut bientt la joie d'y revoir son mari. Ses
enfants et le comte Jean l'avaient accompagne. Dlivre des
inquitudes imposes par la sparation, la famille se sentait heureuse
d'avoir recouvr son chef vnr, et de pouvoir dsormais, au foyer
domestique, l'entourer de cette affection, de cette sympathie, de ces
dlicates prvenances, qui toujours rassrnaient son me, au cours
d'une vie d'austres labeurs, d'incessantes agitations, et, souvent
mme, de prils  affronter.

Quelle impression Guillaume rapportait-il de son sjour  Bruxelles?
Telle fut la question que Charlotte de Bourbon se posa  elle-mme, et
sur la solution de laquelle ses entretiens avec le prince ne tardrent
pas  la fixer. Si le secret de ces entretiens nous chappe, car
l'histoire demeure ncessairement trangre  leur intimit, nous
connaissons du moins les circonstances qui motivrent, en 1577, la
prsence du prince  Bruxelles, et les mesures dont alors il proposa
l'adoption. Arrtons-nous ici, un instant, non  l'expos des unes et
des autres, mais uniquement  leur indication sommaire.

Investi par Philippe II des fonctions de gouverneur gnral des
Pays-Bas, don Juan y tait arriv, porteur d'instructions secrtes,
qui se rsumaient en ces deux points: 1 soumission de la population
nerlandaise  l'autorit absolue du roi; 2 exercice exclusif de la
religion catholique, et, comme corollaire, chtiment de l'hrsie.

Ds ses premiers rapports avec une dputation des tats gnraux, don
Juan se heurta, non sans dpit,  l'impossibilit de concilier
l'absolutisme de l'autorit royale avec le maintien, soit des
prrogatives de ces tats, soit des liberts et privilges des
provinces ou des villes.

Force lui fut, en outre, de reconnatre que l'exercice exclusif du
culte catholique tait en opposition directe avec le rgime inaugur,
en matire religieuse, par la pacification de Gand.

Il vit enfin, avec mcontement, se dresser devant lui la ncessit de
se prononcer, sans dlai, sur le renvoi des troupes trangres,
nergiquement rclam de toutes parts.

S'abandonnant, sous le poids de ces constatations,  des regrets, 
des tergiversations, parfois mme  une incohrence d'ides et de
paroles, qui ne compromettaient pas moins les intrts publics que sa
situation personnelle, il ne savait  quel parti s'arrter, quand lui
fut officieusement donn le conseil de recourir  la voie des
ngociations.

Celles qui s'ouvrirent entre lui et les dputs des tats gnraux
aboutirent, le 12 fvrier 1577, aprs maintes discussions,  un
trait, dcor du nom d'_dit perptuel_, que le roi d'Espagne
dclara, quelques semaines plus tard, approuver. Ce trait ratifiait
la pacification de Gand, promettait le renvoi des troupes trangres,
la conservation des chartes et privilges des Pays-Bas, et la mise en
libert des prisonniers,  l'exception du comte de Buren, qui ne
serait libr que lorsque son pre, le prince d'Orange, aurait adhr
aux rsolutions prises par les tats gnraux.

Bless, comme il devait l'tre, de ce qu'on l'avait tenu  l'cart des
prliminaires et de la conclusion du trait dont il s'agit, Guillaume
rpondit  la demande que lui adressaient les tats gnraux d'en
approuver la teneur, en levant contre cet acte les critiques
suivantes: la constitution du pays tait viole, en ce que lesdits
tats se trouvaient dpouills du droit de s'assembler quand ils le
jugeraient opportun; les lois rgissant les Provinces taient violes
aussi par le fait rvoltant de l'incarcration prolonge du comte de
Buren, auquel on ne pouvait imputer aucun crime; la ratification de la
pacification de Gand tait drisoire, attendu que des subterfuges,
immanquablement mis en jeu par la politique espagnole, en
paralyseraient les effets; les tats gnraux s'taient laisss
entraner  une concession dsastreuse, en s'engageant  payer la
solde de troupes trangres, fltries et expulses,  raison des
effroyables excs qu'elles avaient commis.

Quelque fondes que fussent ses critiques, le prince dclara cependant
qu'il ne refuserait pas son adhsion  l'dit perptuel, pourvu que
les tats gnraux promissent formellement, en prvision du cas o les
troupes espagnoles ne partiraient point, de s'abstenir de toute
communication ultrieure avec don Juan, et de contraindre ces troupes,
mme par la force des armes,  sortir des Pays-Bas.

Elles en sortirent, il est vrai, en avril; mais dix ou douze mille
soldats allemands restrent encore au service du roi d'Espagne dans
les Provinces. Les mfaits commis par plusieurs d'entre eux
soulevrent des conflits et motivrent, plus d'une fois, une nergique
rpression.

La versatilit du caractre de don Juan, ses rponses ambiges, ses
rticences en plus d'une occasion, la divulgation partielle du secret
des trames ourdies entre lui et les agents de Philippe II, au
dtriment des Pays-Bas, l'inconsistance de la plupart des actes
accomplis dans l'exercice de ses fonctions de gouverneur, excitrent,
au sein des Provinces, un mcontentement gnral. Sa position tant
devenue de plus en plus difficile, il crut ne pouvoir mieux en sortir
qu'en prenant une attitude ouvertement hostile. Sa brusque mainmise
sur la citadelle de Namur, qu'il occupa pour s'y retrancher, et son
infructueuse tentative pour s'emparer du chteau d'Anvers,
quivalurent  une dclaration de guerre.

La consquence du dfi qu'il porta ainsi aux tats gnraux fut la
rsolution prise par ceux-ci de soutenir contre lui la lutte, si,  la
suite de pourparlers qu'il venait d'entamer avec eux, il ne dsavouait
pas hautement ses actes agressifs et ne se soumettait pas  certaines
conditions qu'ils formulaient.

Tel tait l'tat des choses lorsque, rpondant  leur appel dict par
l'anxit, Guillaume arriva  Bruxelles.

Le conseil qu'aussitt il donna aux tats gnraux fut celui d'largir
le cercle des conditions imposes par eux au gouverneur gnral, en
stipulant le maintien formel de la pacification de Gand et de l'dit
perptuel, l'obligation pour don Juan d'vacuer la citadelle de Namur,
d'abandonner les autres citadelles et les places fortes, de renvoyer
les troupes allemandes au del des frontires, de licencier, 
l'intrieur, tous les soldats servant encore sous ses ordres, de
s'abstenir de toutes leves en pays tranger, de rintgrer dans leurs
grades tous les officiers destitus, de restituer les biens frapps de
confiscation, de librer les prisonniers, de s'engager  faire cesser,
 l'expiration d'un dlai de deux mois, la captivit du comte de
Buren, enfin de se retirer dans le Luxembourg, et, en y attendant la
nomination d'un successeur dans le gouvernement des Pays-Bas,
d'obtemprer aux dcisions qui maneraient du conseil d'Etat institu
par les tats gnraux.

Don Juan repoussa ces conditions comme constituant une dclaration de
guerre; et, laissant une forte garnison dans la citadelle de Namur, il
se retira  Luxembourg, esprant y concentrer les forces ncessaires
pour lutter avec avantage lorsque clateraient les hostilits.

La retraite force de don Juan et les consquences qu'elle devait
entraner n'tonnrent nullement Guillaume: il s'y tait attendu, au
moment o il avait donn aux tats gnraux le conseil, bientt suivi
par eux, que lui inspirait son inbranlable dvouement  la cause de
la libert civile et de la libert religieuse.

Selon lui, l'tablissement de l'une et de l'autre ne pouvait reposer
sur le terrain mouvant des compromis ou d'une paix douteuse. Seule,
une guerre soutenue pour anantir le rgime de compression et
d'intolrance trop longtemps pratiqu dans les Pays-Bas par les
Espagnols pouvait conduire  un affranchissement final, et par cela
mme,  l'inauguration d'un rgime de sage libert.

Or, dans ses gnreux efforts pour atteindre ce but, sur qui comptait
le prince en dehors du concours que lui prtaient, dans l'lan de la
reconnaissance, les fidles provinces de Hollande et de Zlande? Ce
n'tait ni sur les nobles ni sur le clerg officiel des quinze autres
provinces; c'tait uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce
double levier lui suffisait, car il tait d'une puissance telle, que
Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait, imprimait aux
tats gnraux,  l'poque dont il s'agit en ce moment, la direction
que lui paraissaient commander les circonstances.

Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clerg, jaloux de
l'influence prpondrante du prince dans le maniement des affaires
publiques, se concertrent-ils pour tenter de la dtruire: leurs
tentatives chourent contre sa fermet et son habilet consomme, de
mme que contre la rsistance du peuple et de la bourgeoisie. On le
vit bien, surtout, lorsque l'intrigue qu'ils avaient noue en secret,
durant son sjour  Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas,  titre
de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralyse, dans ses
effets, par l'lvation instantane de Guillaume aux suprmes
fonctions de _Ruart_ du Brabant, et par le rle qu'il sut remplir, aux
cts du jeune archiduc, ainsi que bientt on en pourra juger.

En rsum, la prsence et la dignit d'attitude du prince, 
Bruxelles, avaient port leurs fruits, en dgageant les intrts
gnraux du pays des principales entraves qui les compromettaient, et
en consolidant, au point de vue des nouveaux services  rendre, la
situation personnelle de l'homme minent sous l'gide duquel
s'abritaient ces mmes intrts.




CHAPITRE VI

  Lettres de Charlotte de Bourbon  son frre.--Lettre de Guillaume
      au mme.--Attitude de Guillaume vis--vis de l'archiduc
      Matthias.--Nouvel acte d'union sign  Bruxelles le 10
      dcembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise
      des hostilits par don Juan.--Dfaite de Gembloux.--Guillaume
      domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie  sa
      cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les
      Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon  Lanoue.--Conseils
      donns par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse a
      Desprumeaux.--Lanoue nomm marchal de camp dans les
      Pays-Bas. Sa loyaut, son nergie.--Relations du prince et de
      la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivs dans les
      Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de
      Nassau.--Rsolutions des tats gnraux  l'occasion de son
      baptme.--Dtails sur ce baptme.--Difficults provenant du
      duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de
      Gand.--Lettre de Guillaume  sa femme, au sujet de ces
      troubles, qu'il russit  rprimer.--La princesse rejoint
      Guillaume  Gand et revient avec lui  Anvers.--Trait
      d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre
      Farnse lui succde.


A peine la princesse avait-elle rejoint son mari  Anvers, que,
d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme qu'elle
chargeait de s'acquitter, auprs du duc de Montpensier, d'une mission
dont on ignore l'objet. Mais, soit que cette mission tendt 
convaincre le duc de la ncessit de rendre enfin justice  sa fille
et de lui accorder au moins quelque bienveillance; soit, comme une
lettre de Guillaume au prince dauphin[178] pourrait le faire croire,
qu'il ft uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir,
au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son pre, toujours
est-il que la dmarche tente par elle se caractrisait, dans l'une et
l'autre hypothse, comme preuve manifeste de sa confiance en ce coeur
paternel qu'elle supposait, mme en souffrant de ses injustes
rigueurs, ne lui tre pas encore totalement ferm.

  [178] Cette lettre, en date du 20 dcembre 1577, sera reproduite
  ci-aprs.

Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui viendrait
en aide, dans cette circonstance, elle crivit au prince dauphin[179]:

... Par le moen de ce gentilhomme, prsent porteur, que monsieur le
prince, vostre frre, et moy envoons vers monsieur nostre pre, je
vous supplie trs humblement de croire que je ne saurois recevoir
plus de faveur et contentement, que de savoir souvent des nouvelles
de vostre sant, aant t extrmement peine de savoir celle de
madame ma soeur en si mauvais estat, et vous asseure que, s'il y avoit
chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui peust avancer sa gurison, je
l'en voudrois servir. Vous me ferez donc cest honneur de m'escrire
comme elle se trouve  prsent.--Quant  nos nouvelles, ce gentilhomme
vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il a  requrir de
mondit seigneur et pre, en nostre part je vous supplieray trs
humblement le vouloir favoriser et nous obliger tant, que vostre
prire et moyen nous y sera, comme je say qu'il y peult beaucoup,
esprant tant de l'amiti qu'il vous a tousjours pleu me porter, que
prendrez mon faict en main; dont je demeurerai oblige  vous rendre,
toute ma vie, trs humble service, etc.

  [179] Lettre du 30 octobre 1577, date d'Anvers. (Bibl. nat.,
  mss. f. fr., vol. 3.415, f 53.)

Lorsque,  quelques semaines de l, le prince dauphin perdit sa femme,
il reut de Charlotte de Bourbon ces lignes empreintes d'une
affectueuse sympathie[180]:

L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de Mansart la perte que
vous avez faite de madame ma soeur, est tel quy ne me permect quasi
point de vous pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sachant
bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle sparacion, je
me suis contrainte  vous faire ceste lettre pour vous supplier trs
humblement que la part que j'ay  vostre douleur et fascherie la
puisse diminuer, et que vous regardis, le plus qu'il vous sera
possible,  vous conformer  la voullont de Dieu, de laquelle il nous
faut tous dpendre. Je say quy vous a dparty beaucoup de grce, mais
c'est  ceste heure qu'il est besoing de faire paroistre vostre vertu,
de laquelle encore que je ne doubte point, si est-ce que je dsire
plus que jamais d'estre prs de vous pour m'essaer  vous divertir et
soulager en vostre ennuy,  quoy, monsieur, vous me fers cest honneur
de crore que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance, comme
aussi feroit monsieur le prince, vostre frre, qui est extrmement
desplaisant de vous savoir en cest estat. Luy et moy avons grande
crainte que vostre sant en soit diminue, ce quy faict que je desire
que me facis cest honneur de commander  l'un de vos secrtaires de
me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront, de longtemps,
apporter le contentement pareil  la tristesse et regrets que j'ay 
prsent; et, pour n'accroistre point la vostre, je n'useray de plus
long discours, sinon pour prier Dieu de vous donner quelque
soulagement en vostre ennuy, avec trs heureuse et longue vie. Vous me
permettrez de prsenter, en ceste lettre, mes bien humbles
recommandations  madame la marquise, accompagnes d'un tmoignage de
la douleur que j'ay de nostre commune perte; ne luy en osant sitost
rafrachir la mmoire, cela me gardera de luy en dire davantage, pour
ceste fois, dsirant nantmoins que me facis cest honneur, que ceste
lettre serve pour vous deux,  qui je prie Dieu donner la constance
et rsolution qui vous est bien ncessaire.

  [180] Lettre du 9 dcembre 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
  3.415, f 55.)

Une missive, plus explicite que ne l'taient ces lignes, ne tarda pas
 les suivre. Elle portait[181]:

Sy la crainte que j'ay que vous n'ais point receu la lettre que je
vous avois escripte par le sieur X..., bientost aprs avoir entendu la
perte que vous avs faicte de feu madame ma soeur, est vritable, je
suis doublement ennuie, d'aultant que vous pouvs penser qu'il y aye
de ma faulte; et, d'aultre part, je me voy prive du soulagement que
je m'asseurois vous donner, en rendant le debvoir en quoy je suis
oblige. Cela faict que, depuis deux jours que M. de Mansart est
arriv, je me suis rsolue vous faire ceste dpesche, tant pour avoir
cest heur de savoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui
s'estoit charg de mes lettres est revenu avec luy, n'aant os passer
oultre,  cause du danger des chemins; et encores combien quy m'ayt
asseur de vous avoir faict tenir bien seurement mes lettres, sy ne me
puis-je contenter de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous
suplie donc trs humblement de vouloir avoir agrable ce que j'en fais
maintenant et excuser les incommodits survenues, au reste me faisant
cest honneur d'avoir gard  l'amiti que je vous porte et 
l'obissance trs humble que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui
me faict estre en continuel soucy de vostre sant, craignant bien
fort, qu' la longue elle soit rendue moindre par l'extrme ennuy que
vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que toute aultre chose ne me
sauroit contenter. Faites-moy, s'il vous plaist, cette faveur de le
croire, et que mon plus grand desir est d'avoir encores cest honneur
de vous voir et faire service qui vous soit agrable, et aussy d'estre
si heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en toutes
mes affaires, pour y vouloir dpendre entirement de vous, que je
supplie trs humblement qu'il luy plaise me le dpartir, sur ce que
vous dira de ma part M. de Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup
plus obliger que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus
que je l'espre, et que je me fie entirement  vous, qui me fers cet
honneur me dpartir des nouvelles de monsieur mon nepveu, de quoy je
me trouve,  ceste heure, avec plus grand soin que jamais, vue la
grande perte qu'il a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle
affection vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce qu'il
vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un prince des plus
accomplis pour son ge. Je supplie Dieu, monsieur, de le vous bien
garder, et que je le puisse, ung jour, voir. Mondit sieur de Malleroy
vous dira des nouvelles de mes petites filles, que je vous supplie
trs humblement avoir toujours pour recommandes, et moy, en vos
bonnes grces, etc., etc.

(_P.S._) Depuis huit jours, je me suis trouve asss mal; quy m'a
fait retarder cette dpesche, pour vous pouvoir mander meilleure
nouvelle de ma sant, laquelle est si souvent afoiblie par maladie,
que cella me faict de tant plus desirer que Dieu me fist la grce,
pendant que j'ai  vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore.

  [181] Lettre du 23 dcembre, date d'Anvers (Bibl. nat., mss. f.
  fr., vol. 3.415, f 82).


Quelles srieuses et mouvantes penses s'veillent,  la lecture de
ce simple post-scriptum!

La princesse y parle de l'affaiblissement de sa sant, sans profrer
la moindre plainte, car elle accepte, en chrtienne, toute
dispensation manant de la volont divine. Il semble qu'elle ait le
pressentiment de la brivet de son existence. N'y a-t-il pas, en
effet, pour son coeur  la fois si tendre et si pieux, plus de
mlancolique rsignation que d'espoir, dans ces paroles: pendant que
j'ai  vivre? Hlas! Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que
quelques annes  passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi
ne fit-elle pas de ces trop courtes annes, en consacrant au bonheur
de tous ceux qu'elle aimait les trsors de son affection, de son
dvouement et de son inpuisable bont!

C'est de l'imprissable souvenir de tels trsors que se compose, dans
l'ensemble des donnes biographiques, la meilleure partie du
patrimoine de l'histoire. Honneur  elle quand elle les ravive et
quand ses annales en refltent la splendeur!

Partageant, dans le cercle des relations de famille, les sentiments de
sa noble compagne, Guillaume de Nassau s'tait li d'amiti avec le
frre de celle-ci. Aussi, fut-ce le langage d'un frre affectionn
qu'il lui fit entendre, en l'entretenant,  son tour, du deuil 
l'occasion duquel Charlotte de Bourbon lui avait exprim sa profonde
sympathie.

Monsieur, disait-il au prince dauphin[182], si les lettres que j'ay
est si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard n'essent est
accompagnes du rafrachissement de la perte que vous avez faite de
feu madame vostre femme, j'esse eu occasion de recevoir beaucoup de
contentement de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je
vous asseure, monsieur, que j'estime double, voant qu'estant en si
grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir encore si bonne
souvenance de moi, qui vous plains extrmement d'une telle sparation.
Mais je dsire, monsieur, qu'il plaise  Dieu vouloir fortifier vostre
patience, et j'espre aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a
dpartie vous feront de tant plus conformer  sa volont. Au reste,
monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance chose par laquelle
je vous peusse tesmoigner combien me touche ce qui vous arrive, soit
bien, soit mal; et lors vous cognoistris, monsieur, que, quand
j'aurois cest honneur de vous estre propre frre, je ne saurois de
plus grande affection dsirer vostre soulagement et d'avoir moen de
vous faire bien humble service. Quant  l'estat de ce pas, M. de
Maleroy, lequel nous envoyons exprs pour vous visiter de nostre part,
vous pourra particulirement raconter ce qui est advenu pardea,
depuis l'arrive de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue,
les difficults qui se prsentent, d'heure  autre, et le travail que
j'ay pour amener le tout  une bonne fin, qui est tel, que le peu de
loisir que j'ay m'a souventes fois empesch de faire mon devoir envers
vous, comme je suis oblig. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur
de croire qu'il n'y a point de faute de bonne volont; ce que
cognoistrs tousjours quand j'auray cest heur de recevoir de vos
commandemens,  quoy je me sens plus oblig que jamais, veu l'honneur
que faites  ma femme de prendre ses affaires en main, pour les
recommander  monseigneur vostre pre, ce qu'elle vous supplie bien
humblement vouloir continuer, et moy en vostre bonne grce,  laquelle
je prsente mes trs humbles recommandations, et prie Dieu vous
donner, monsieur, en parfaite sant trs heureuse et longue vie.

     D'Anvers, ce 20 dcembre 1577.

     Votre trs humble frre,  vous faire service.

     GUILLAUME DE NASSAU.

  [182] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 23.


Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la lettre
ci-dessus, devait porter  la connaissance du prince dauphin, taient
empreints d'une incontestable gravit. En voici la substance:

Et d'abord, que s'taient propos les ennemis de Guillaume, en
appelant,  son insu, au gouvernement des Pays-Bas, comme s'ils
eussent eu le droit d'en disposer, un membre de la maison d'Autriche?
Aveugls par la passion, ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de
l'incapacit de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs
desseins, substituer  don Juan, dsormais vinc, un chef qui
s'attacht  saper par sa base l'autorit du prince d'Orange et 
annihiler l'influence qu'il exerait sur la masse de la population.

Un tel but ne pouvait tre atteint: l'habilet du prince djoua la
combinaison ourdie contre lui.

Devenu _Ruart_ de Brabant, c'est--dire plus que stathouder, il apaisa
le peuple, vita la guerre civile, accueillit l'archiduc Matthias; et
de prime abord, le voyant totalement dpourvu d'exprience, sans ides
arrtes, sans plan conu, il dclara, sur le ton d'un bienveillant
protecteur, qu'il falloit entourer ce jeune seigneur de bons
enseignemens et conseils, et que la chose pourroit tourner  bien.

De graves dlibrations s'ouvrirent; Guillaume en fut l'me; elles
aboutirent  des solutions prcises.

Les conditions imposes  Matthias le placrent dans la dpendance des
tats gnraux. Acceptant, par le fait de ceux-ci, pour lieutenant
gnral, Guillaume, expressment maintenu, du reste, dans ses hautes
attributions de _Ruart_, il eut ainsi,  ses cts, un tuteur et un
guide, entre les mains duquel se concentra le gouvernement effectif.
Un gouvernement nominal fut le seul apanage concd  l'archiduc. Il
n'en pouvait pas tre autrement, dans l'intrt des Pays-Bas.

Sous la direction claire et ferme de Guillaume, la concorde
religieuse qu'il s'tait constamment efforc d'tablir au sein des
Provinces, fut enfin assure, en principe, par un acte solennel dont
il tait le promoteur, et qui demeure dans l'histoire comme l'un de
ses plus glorieux titres  la reconnaissance publique; digne
couronnement de sa noble carrire de chrtien et d'homme d'Etat. En
effet, grce  lui, fut sign,  Bruxelles, le 10 dcembre 1577, un
nouvel acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les
non-catholiques s'engagrent  se respecter, les uns les autres, dans
l'exercice de leurs cultes respectifs, et  se protger mutuellement
contre leurs ennemis communs. De la simple tolrance, limitativement
admise par la pacification de Gand, on passa ainsi au large et
bienfaisant rgime de la libert religieuse. Ce fut un immense
progrs.

Guillaume n'avait donc rien exagr, en mentionnant, dans sa lettre 
son beau-frre, les difficults qui, depuis l'arrive de l'archiduc
Matthias, s'toient prsentes, d'heure  autre, et le travail qu'il
avoit pour amener le tout  une bonne fin.

De nouvelles difficults  surmonter et de nouveaux labeurs 
accomplir l'attendaient dans sa carrire de luttes incessantes.

Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle et t fidlement
maintenue par Elisabeth, pouvait tre utile aux Pays-Bas, fut conclue
le 7 janvier 1578.

Don Juan, dans la colre qu'il en ressentit, commena les hostilits,
 la tte d'une arme, dans le commandement de laquelle il avait pour
principaux lieutenants, le prince Alexandre de Parme, Mansfeld,
Mondragon et Mendoza. Cette arme formidable anantit,  Gemblours, la
faible arme des tats, et s'empara de plusieurs villes.

Le double dsastre subi de la sorte souleva l'indignation gnrale
contre les seigneurs catholiques, aux intrigues et  l'incapacit
desquels on l'attribuait, non sans raison.

Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume ramena le calme
dans les esprits, insista sur le devoir, pour tous les bons citoyens,
de s'unir entre eux, russit  rallier au soutien de la cause qu'il
dfendait la ville d'Amsterdam, qui, jusqu'alors, s'en tait tenue
spare, et travailla activement  l'organisation d'une nouvelle
arme, capable de tenir tte, cette fois, aux forces dont disposait
don Juan.

Le prince dsirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas le
valeureux Lanoue, qu'il y avait appel et au concours duquel il
attachait le plus grand prix pour la mise sur pied et l'emploi de
cette arme.

Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possdaient en Lanoue un
ami dvou. La sincrit des sentiments de haute estime et de
confiante amiti qu'ils professaient pour lui ressort de leur
correspondance; nous en dtacherons les lignes suivantes, traces par
la princesse[183].

Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection en mon
endroict ne permet que ceste occasion se perde, sans vous faire
savoir de nos nouvelles par le sieur Lenart, prsent porteur, lequel
vous pouvant dire ce qui se passe parde, je n'tendray point la
prsente en ce sujet, mais bien pour vous prier bien affectionnment
de nous continuer vostre bonne volont, en tout ce qu'aurez moen de
faire pour nous, spcialement pour nous conserver aux bonnes grces du
roy de Navarre, et qu'il soit assur que ne souhaitons rien tant que
luy faire quelque bon service; de quoy monsieur le prince d'Orange et
moy dsirons surtout qu'il soit bien assur par vous, qui y pouvez
tout et qui nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce
ne sera qu'une perptuelle suite de bons offices qui nous rendra de
tant plus vos redevables; ce que monsieur le prince ne se peut tenir
d'avancer et ramentevoir, toutes et quantes fois qu'il parle de vous,
attendant que l'occasion d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit
hors d'esprance de se pouvoir dsobliger en cest endroict; ceste
saison vous apprestant matire d'augmenter vos bons offices,  cause
des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui dsire estre
justifie par tout le monde, vous envoyant,  ceste fin, ce qui en a
est publi: vous priant trs affectueusement vouloir tousjours
embrasser les affaires de ce pays pour qui avez j tant fait, et selon
les occurences qui se peuvent prsenter, ou autre que ce prsent
porteur vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre bonne
volont, comme pouvez attendre assurment de nostre part ceux de
l'obligation o nous tenez de longtemps, si pour vous ou autres des
vostres se peut faire parde. Sur quoy je feray fin, pour me
recommander bien humblement  vos bonnes grces, et de madame de
Lanoue; priant Dieu, etc., etc.

  [183] Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, _Vie de Lanoue_, p.
  232, 233).

Lanoue, qui avait espr pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, vers la
fin de fvrier 1578[184], ne fut libre d'y arriver que plus tard. Le
duc d'Anjou (nagure duc d'Alenon), le retenait auprs de sa
personne.

  [184] Lettre de Lanoue  Despruneaux, date de La Fre, 26 janv.
  1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 6).

Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre de sages
conseils au duc, alors que les Pays-Bas taient devenus l'objet de ses
pres convoitises. Il voulait que son attitude vis--vis d'eux ft
celle, non d'un ambitieux qui prtendt les matriser, mais d'un
gnreux auxiliaire qui contribut  les soustraire au joug de la
tyrannie espagnole. Il faut, disait-il[185], s'armer de bont,
vrit, justice et temprance, aultant comme de aultres armures: car 
ung peuple qui dsire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de la
vertu d'ung prince librateur peult beaucoup. En cela, comme sur une
foule d'autres points, les vues de Lanoue concordaient entirement
avec celles de Guillaume de Nassau.

  [185] Lettre prcite du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f.
  fr., vol. 3.277, f 6).

Il fallait  celui-ci,  raison du rle tour  tour ambigu ou hostile
que le duc avait jou, en France, vis--vis des protestants, la
garantie d'une conduite dsormais loyale  l'gard des Pays-Bas.
Guillaume, dans l'excs de sa confiance, accepta comme garantie la
parole du duc, sur la valeur de laquelle insistaient les ngociateurs
employs par lui, et notamment, un homme recommandable, tel que
Despruneaux.

Certaines instructions, manes du duc d'Anjou, et la correspondance
change, soit entre lui et Guillaume de Nassau, soit entre ce dernier
et Despruneaux, indiquent les prtentions originaires du duc, et les
limites ultrieurement apposes  son intervention dans les vnements
qui s'accomplirent, en 1578, au sein des Pays-Bas[186].

  [186] _Appendice_, no 13.

Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du duc d'Anjou,
Charlotte de Bourbon rpondait, le 24 juin 1578, en ces termes, 
diverses lettres qu'elle avait reues de Despruneaux[187]:

Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moen de faire congnoistre
 monseigneur d'Anjou combien j'ay envie de luy faire trs humble
service, pour plusieurs raisons que vous cognoissez et dont vous m'en
reprsentez aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires
de ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, ainsi que
vous avez peu entendre estant pardea, ce que je puis en cest endroit
est de leur recommander en gnral les affaires de mondit seigneur, et
voudrois y avoir autant de moens comme j'ai bonne volont; mais en
cela ma puissance est bien petite. Toutefois j'espre que, l'occasion
s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura toujours
contentement. Quant  vostre particulier, je ne vous puis assez
remercier de la bonne affection que vous me faites paroistre, vous
asseurant que me trouvers toujours bien preste  vous faire plaisir,
partout o j'en aurai le moen, etc.

  [187] Lettre date d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277,
  f 38).

La princesse ajoutait, le 15 juillet[188]:

Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estim, comme je fais encore,
que monseigneur le duc feroit paroistre par effect l'affection qu'il a
au bien et repos de ce pas; ce que j'ai occasion de dsirer autant
que personne du monde. Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera
entendre bien au long les particularitez qui se sont passes depuis
l'arrive de mondit seigneur  Mons, je ne vous en ferai point de
redite, mais seulement je vous prieray de me faire ce bon office, de
prsenter  son Altesse mes trs humbles recommandations avec mon trs
humble service, desirant d'avoir moen de luy en pouvoir faire qui luy
soit agrable, etc.

  [188] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 51.

En regard des dispositions favorables que manifestaient le prince et
la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles taient celles de ce
dernier vis--vis d'eux, des tats gnraux et des diverses provinces
des Pays-Bas? C'est ce qu'il est difficile de prciser; car des faits
d'une haute gravit, que relatent deux dpches de Bellivre et de
Lanoue, des 17 et 18 aot 1578[189], ont fait natre, sur ce point,
des doutes qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissips.

  [189] _Appendice_, no 14.

D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux embrassa, de
concert avec le prince d'Orange, la dfense des Pays-Bas contre leurs
pires ennemis, ce fut incontestablement Lanoue. Il ne pouvait mieux
inaugurer les fonctions de marchal de camp, que venaient de lui
confrer les tats-gnraux, qu'en leur adressant, au moment o il
allait prendre les armes, ces belles paroles[190]:

J'ai horreur et compassion quand je considre les calamits que vous
avez souffertes, par ceste insupportable et pre nation espagnole,
laquelle s'est dborde en toutes sortes de violences sur vos peuples;
ingratitude vilaine pour le service que vous lui avez fait. Vous et
nous sommes issus de ceste trs puissante nation gauloise, les armes
de laquelle se sont senties en parties les plus esloignes; et nous
donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours est trs
affectionnez  conserver nostre libert, pour laquelle il est notoire
combien nos maeurs ont par le pass valeureusement combattu; ce qui
me fait croire que ceste vertu antique se renouvellera en vous, pour
chasser la cruaut des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous
tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, et, pour ce
regard, usant,  l'endroict des personnes libres, du traitement
convenable  des esclaves. Nous sommes vos compatriotes, usant de
mesme langage, ayant mesmes moeurs et coustumes, et bien encores
d'autres liens de proximit, afin que nous fussions aussy prompts 
vostre dfense, comme la raison et le debvoir nous y convient. Ne
perdez point l'esprance ny le courage aussy, car vous savez bien que
Dieu oit le gmissement des affligez et favorise leur justice. Il vous
oira et favorisera. Combien de peuples battus de ceste dure oppression
ont est dlivrs par sa bont! Cela vous doibt rendre certains qu'il
vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est  ceste heure
que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!

  [190] Lettre aux tats gnraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
  3.426, f 6).

Quel cho ce magnifique langage du pieux et hroque Lanoue ne doit-il
pas trouver, de nos jours encore, dans les coeurs des descendants de
ses dignes amis du XVIe sicle, qu'il appelait si bien _ses
compatriotes_!

Parvenu promptement  la connaissance de Charlotte de Bourbon, ce mme
langage fit vibrer son coeur de Franaise et de compagne du prince en
qui se personnifiait le sincre ami de la France et le constant
protecteur des Pays-Bas.

Un Franais, non moins recommandable par ses nobles qualits que
Lanoue, arriva  Anvers, en 1578,  peu prs en mme temps que lui, et
eut aussi, avec le prince et la princesse d'Orange, d'intimes
entretiens. Ce second compatriote de Charlotte de Bourbon tait
Duplessis-Mornay. Connaissant  fond, depuis plusieurs annes, les
affaires des Pays-Bas, il avait t appel par Guillaume de Nassau et
par les tats gnraux pour remplir une mission de pacification dans
l'une des provinces qui tait alors plus agite que les autres: il
tait charg de se pourmener par la province de Flandres, o il avoit
j acquis des amis[191]; on esprait que ses conseils exerceraient
sur les esprits troubls une salutaire influence.

  [191] _Mmoires de Mme Duplessis-Mornay_, t. Ier, p. 121.

La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une grce dlicate 
lui faire sentir qu'elle aimait  rencontrer en lui, non seulement
l'homme d'tat au mrite duquel elle rendait pleinement hommage, mais
aussi et surtout l'homme de coeur qui avait donn de nombreuses
preuves de dvouement au duc et  la duchesse de Bouillon. Elle le
convainquit, en outre, qu' titre de soeur tendrement attache  la
duchesse, elle tait profondment touche de l'affectueuse sympathie
et de la vive sollicitude dont Franoise de Bourbon, dans son
douloureux veuvage, avait t entoure par Mme de Mornay.

La rciprocit d'gards, qui avait toujours exist entre le prince et
les tats gnraux, se manifesta, en 1578, dans une circonstance
particulire dont il importe de dire ici quelques mots.

Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donn le jour  une
troisime fille, lorsqu'en septembre s'agita la question du baptme de
cet enfant, Guillaume en informa les tats gnraux. Le recueil
officiel de leurs _rsolutions_ nous fait connatre[192], dans les
termes suivants, la communication du prince, et celles de ces
_rsolutions_ qu'elle motiva:

_Sance du 9 septembre 1578._--Le seigneur prince d'Oranges dclare
comme il auroit pleu  Dieu luy envoyer une fille, laquelle il
vouldroyt faire baptiser selon sa religion, de laquelle comme le libre
exercice est permis en ceste ville, Son Excellence dsire jouyr dudict
exercice: ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au pralable,
en advertir les estats.

  [192] Voir Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI,
  p. 310 et suiv.

_Sance du 12 septembre 1578._--Sur la proposition que Son Excellence
a faicte touchant le baptesme de son enffant, les estats de Brabant,
Gueldres, Flandres, Hollande, Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se
sont rfrez  la discrtion de Son Excellence et luy offrent tout
humble service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys,
Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournsis ont dclar qu'ils ne
sont authorisez; mesmes que leur est par exprs deffendu de toucher le
faict de la religion, et que, partant, ilz ne peuvent porter quelque
consentement au faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de
quoy faire rapport  Son Excellence, sont dputez les sieurs
d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle depuis est venue
remercyer lesditz estats de leur bonne affection.

_Sance du 20 septembre 1578._--Pour assister au baptesme de la fille
de monseigneur le prince d'Oranges, sont nommez les sieurs de
Saventhem, Leefdale, Utenhove, de Bie, et le docteur Aisma. Gueldres,
Tournay, Tournsis et Valenciennes absens.

_Sance du 21 septembre 1578._--Le maistre d'hostel du seigneur
prince d'Oranges, avec le secrtaire Brunynck, a requis les estatz de
dnommer aulcuns pour assister au baptesme de la fille de Son
Excellence, aprs midy, entre troys et quatre heures, convyant tous
ceulx de l'assemble au souper.--Quant  la dnomination y est
satisfaict.--Pour faire un prsent  la fille dudit seigneur prince,
rsolu par pluralit de voix, de suyvre l'avis de ceulx de Brabant,
qui sera mis par escript...--rsolu de donner la somme de troys cents
florins  la sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de
chambre de la femme et fille dudict prince...--aprs midy, la fille du
prince d'Oranges fut baptise  la nouvelle religion.

De son ct, le _Mmoire sur les nativits des demoiselles de Nassau_
porte: Jeudi, le dernier jour de juillet, l'an 1578, une heure aprs
midy, Madame accoucha, en la ville d'Anvers, de sa troisime fille,
qui fut baptise au temple du chasteau de ladite ville, le 21 de
septembre en suyvant, et nomme _Catharina-Belgia_ par madame la
comtesse de Schwarzbourg, soeur de mondit seigneur le prince;
mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de Clervant, au nom de
monseigneur le duc Jehan-Casimir, et messieurs les estats de toutes
les provinces unies des Pays-Bas, comme tesmoings  ce requis,
lesquelz dictz estatz gnraulx luy ont donn et assign une rente
hritire de trois mille francs par an sur le comt de Lenghen, comme
il appert par les lettres sur ce despesches.

Un document contemporain[193] donne sur le baptme dont il s'agit les
dtails suivants: Le prince d'Oranges avoit remonstr que Dieu luy
avoit donn une fille, et qu'il desiroit la faire baptiser; et combien
que, depuis un an en , il s'estoit abstenu de l'exercice de sa
religion, que toutesfois, pour le prsent, veu que on l'exeroit
librement et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme en la
maison des jsuites, en la chapelle du chasteau, et deux aultres
places en ladite ville, il estoit intentionn dsormais s'y accommoder
en publicq, mais qu'auparavant il en avoit bien voulu advertir
messieurs les estatz, afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy
ne fust donn responce; ains on esproit le passer par silence, ou
aultrement le remettre  sa discrtion... Dimanche dernier, entre les
cinq  six heures du soir, la fille du prince d'Oranges fut baptise,
au lieu o que l'on exerce la nouvelle religion, situ devant l'hostel
du dict prince, lequel aultrefois servait d'une place de corps de
garde du chasteau; et a luy auroit est impos le nom de _Catharina_,
de la part de la soeur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg,
et _Belgia_, de la part des estatz, qui avec ladicte dame l'auroient
lev de font, assistez de l'ambassadeur d'Angleterre et du duc
Casimir. De la part desditctz estatz auroit est faict prsent audict
seigneur prince de la cont de Linghen,  charge d'en rendre, au
prouffict de sadicte fille, par an, trois mille florins de rente
hritire, au denier seize[194].--Au soir, se clbra un magnifique
banquet,  l'hostel dudict prince, o que ledict Libart, encores
qu'il se fst absent, quant il fut question d'offrir et dnommer
dputez pour lever ledict enffant, et qu'il n'et consenti au prsent
de ladite cont, se seroit trouv avec les autres ses confrres,
convi; o estoient aussy tous les colonelz et capitaines d'Anvers, 
une table  part, que le sieur de Sainte-Aldegonde et pensionnaire de
Middelbourg et aultres festoyoient pour le prince.

  [193] Rapport sommaire des affaires d'importance traictes et
  passes ez estatz gnraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6
  octobre 1579, par Me Barthlemy, Libart, etc. (ap. Gachard,
  _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 311, 312).

  [194] Voir _Appendice_, no 15.

Les tats gnraux, en donnant le comt de Linghen au prince,
rappelaient les grandes raisons, congnues  un chascun, qu'ils
avoient de recognoistre le soing et travail que Son Excellence prenoit
continuellement pour le bien et conservation du pays; mais, quelque
sincre que ft leur reconnaissance, il n'en demeure pas moins certain
que, parfois, ils se montraient lents ou inhabiles  soutenir par un
concours srieux Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa
tche ardue.

A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire face  des
difficults sans cesse renaissantes.

Celles qui se prsentaient dans les derniers mois de l'anne 1578,
provenaient, ici, de deux personnages qui s'taient annoncs comme
voulant lui venir en aide; l, de la continuation de la guerre avec
don Juan; ailleurs, des divisions intestines qui svissaient dans les
provinces et dans les villes.

Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit taient
le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, contraint de
renoncer, du moins pour le moment,  la ralisation de ses projets de
domination sur les Pays-Bas, n'tait pour eux qu'un douteux
auxiliaire, dispos d'ailleurs  quitter bientt leur territoire, et
qui, en effet, sans couter ses conseillers habituels, le quitta
brusquement. Le duc Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine
d'Angleterre, s'tait annonc comme champion de la rforme dans les
Pays-Bas, n'y agissait, principalement  Gand, qu'en vulgaire
ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacit galait la
prsomption.

Aprs des alternatives de succs et de revers, les hostilits entre
l'arme des tats gnraux et celle de don Juan restaient suspendues
par des ngociations qui taient encore loin d'aboutir  une solution
pacifique.

Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les villes, leurs
causes taient multiples, et il n'y avait pour le prince, espoir,
sinon d'y mettre rapidement un terme, au moins de les attnuer, qu'en
unissant  l'emploi de mesures de justice et d'apaisement, celui d'une
stricte fermet dans la rpression de tous actes coupables.

Nous ne pouvons pas entrer ici dans le dtail des faits relatifs 
l'tat de choses compliqu qui vient d'tre signal. Bornons-nous, sur
un seul point,  mentionner la fermet dont Guillaume de Nassau fit
preuve vis--vis de la population de Gand et l'habilet avec laquelle
il la fit rentrer dans les voies de l'ordre.

Depuis quelque temps, la plus turbulente des cits, Gand, tait en
proie  l'anarchie. Le plus dsastreux des ravages, enfants par la
dmence des anarchistes, tait celui d'une hideuse intolrance. Elle
apparaissait, en traits sinistres, dans une effroyable lutte engage
entre deux partis factieux, dont chacun avait  sa tte un homme
pervers, ici Imbize, l Ryhove. trangers  l'esprit de support mutuel
que leur et inspir la foi chrtienne s'ils en eussent possd la
moindre parcelle, des milliers d'hommes gars et furieux, qui
n'taient catholiques ou rforms que de nom, se disputaient une
suprmatie chimrique, et ne respiraient, les uns  l'gard des
autres, qu'une haine toujours prte  clater en actes de violence.

Guillaume rsolut de se rendre  Gand pour y remdier aux excs commis
et en prvenir le retour.

Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de dsordre
c'tait, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, quelle que ft son
anxit,  la pense des prils qu'il allait affronter, elle ne songea
pas, un seul instant,  le retenir  Anvers; car, ainsi que lui, elle
tait doue d'une foi et d'une abngation qui la maintenaient
constamment  la hauteur de tout grand devoir  remplir.

Arriv  Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, contre les
passions dchanes, lorsque, commenant  concevoir quelque esprance
de finir par les dompter, il crivit  la princesse, le 18 dcembre
1578[195].

  [195] Archives de M. le duc de La Trmoille.

Ma femme, ma mye, Lauda est arriv, ce matin, environ les neuf
heures, et m'ast apport voz lettres et celles de monsieur mon frre
et de monsieur de Sainte-Aldegonde; et, comme celles de monsieur de
Sainte-Aldegonde estoient d'importance, je lui ai incontinent fait
response et l'ay pri voloir faire mes excuses tant vers mondit
frre, que vous, que ne vous ay respondu. Despuis est arriv le comte
de Hohenloo, lequel m'ast apport les vostres. Or, pour vous respondre
sur toutes les deux lettres, ne vous saurois dire aultre chose qu'il
me dplaist bien que les affaires de pardel sont en tel estat que
nous ne nous porrons si tost veoir; mais puisque par vostre dernire,
l'on peut donner quelque contentement  la commune, ne peus sinon me
conformer  l'advis de monsieur le comte de Schwarzbourg, monsieur de
Sainte-Aldegonde et le vostre. Je pense bien que pour le moing ils
passeront les quinze jours avant que porrai partir d'issi; car il y
ast tant de diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les
faire ranger  la raison; et peult estre ceulx qui crient bien hault,
et qu'ilz porront plus tost de contredire que non pas pour remettre
les affaires, s'y trouveront bien empeschez  dmeller ung tel faict.
Et veulx dire en vrit que, si les affaires se parachvent comme ils
sont encommencs, que je puis, par la grce de Dieu, avoir faict ung
signal service  tout ce pas, et mesme  ceulx qui ne taschent que
de blasmer mes actions. Mais, Dieu merci, je suis tant accoustum de
tels blasmes continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai
apaisement  ma conscience, que je marche en ce faict ouvertement,
sans avoir aultre regard que au bien et tranquillit de nostre patrie;
et en cela je prie  Dieu faire ainsi  mon me. Il me dplaist,
certes, de veoir toutes ces dissidences, et me sembleroit beaucoup
mieulx qu'ilz parlassent ouvertement, que non pas, en particulier de
dguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts tout ceci 
cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me mande que plusieurs
interprtent les offices que je faicts issi comme si fssent faicts en
aultre intention; et que tout n'est que feintise, et qu'ilz savent
bien que tout qui se faict en ceste ville et de monsieur le duc
Casimirus at est faict par rciproque intelligence, et que n'ai dsir
que de remuer tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne
fasse honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrmit nos
affaires sont: je suis asseur qu'ils en auroient plus tost pitti que
non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se lasser, mais continuer
constamment de faire son mieulx, comme j'espre que Dieu m'en donnera
la grce. La maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que
Lauda m'ast dit, qu'en partant de del, les docteurs avoient peu ou
nulle esprance. Je vous prie me donner souventement advis quel espoir
il y est de sa convalescence. Et sur ce finiray ceste avec mes trs
affectueuses recommandations  vostre bonne grce, priant le Crateur
vous donner, ma femme, ma mye, en sant bonne vye et longue. De Gant,
ce 18 de dcembre, _anno_ 1578.

     Vostre bien bon mari  jamais,

       GUILLAUME DE NASSAU.


Les apprhensions de Guillaume,  l'gard du comte de Bossu, n'taient
que trop fondes; car bientt il eut la douleur d'apprendre la mort de
ce valeureux chef, dont les efforts s'taient confondus avec les
siens, dans la dfense de la cause nationale.

La prsence du prince  Gand porta ses fruits. A la suite de dmarches
et de confrences, dans le cours desquelles son amour du vrai et du
juste, sa fermet et son esprit de conciliation prvalurent, il ramena
au calme et  la raison une population turbulente et gare. Il obtint
son adhsion  une paix religieuse qui assurait le libre exercice des
deux religions. Cette paix fut publie le 27 dcembre 1578.

Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son mari 
Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour Dendermonde,
et de l retournrent  Anvers, o, ds le 22, le prince annona aux
tats gnraux que, s'estant transport  Gand, il y avoit fait tous
extrmes debvoirs et offices pour y apaiser les habitants et
accommoder les affaires entre eux et les Wallons[196].

  [196] Lepetit, _Chronique_, t. II, p. 372  375.

Ainsi apaise momentanment, sur un point, l'effervescence se
maintenait encore sur plusieurs autres. Attiss par un clerg
ambitieux et intolrant, en mme temps que par _les mcontents_,
nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne, les antagonismes, les
haines, les scissions et les dsordres de tout genre s'accumulaient de
jour en jour, dans de telles proportions, que la patrie commune tait
menace d'un prochain dmembrement.

A un trait issu _des troubles d'Arras_, et conclu le 6 janvier 1579
par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut, par les villes de
Lille, de Douai, d'Orchies, puis lanc dans le pays comme un brandon
de discorde, il avait t rpondu par un trait d'union, que les
dputs de la Gueldre, de Zutphen, de la Hollande, de la Zlande et de
quelques autres contres s'taient empresss de signer, le 23 janvier,
et de publier, le 29,  Utrecht, sans attendre l'arrive en cette
ville des dputs d'autres provinces, sur l'adhsion desquels il y
avait lieu de compter.

Le premier de ces traits tendait  fomenter la division au sein des
dix-sept provinces des Pays-Bas,  dtacher de leur ensemble dix de
ces provinces, pour les assujettir indfiniment  l'autocratie
espagnole, et, par cela mme,  un rgime exclusivement catholique.

Le second trait, au contraire, sans prtendre soustraire les sept
autres provinces  l'autorit royale, ne cimentait une union entre
elles qu'en vue de dfendre la libert religieuse et les autres
liberts publiques contre toute oppression trangre.

La mmorable _Union d'Utrecht_ n'tait, en effet, qu'un rempart oppos
aux excs de l'absolutisme royal: elle ne visait pas au renversement
de la royaut. Que, d'ailleurs, cette union portt inconsciemment en
elle le germe de l'indpendance  laquelle devaient arriver, un jour,
les Provinces-Unies, c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il ne
faut pas perdre de vue que ce germe ne se dveloppa, et que les
Provinces-Unies n'usrent du levier de l'indpendance que pour se
dgager de l'intolrable pression sous laquelle elles s'affaissaient,
et qui menaait de les craser.

L'_Union d'Utrecht_[197] ne pouvait tre mieux caractrise que par
Guillaume de Nassau. Parlant, aux tats gnraux, des ennemis qui
l'attaquaient, il disait[198]: Ils trouvent merveilleusement mauvaise
l'union des provinces faicte  Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce
qui nous est bon leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est
mortel. Ils avoient mis toute leur esprance sur une dsunion: ils
avoient practiqu quelques provinces qui ont autant eu de conseils
qu'il y a de mois en l'an: ils avoient  leur dvotion quelques pestes
qui estoient entre nous. Quel remde pouvoit-on inventer meilleur 
l'encontre de dsunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre
leur venin de discorde, que concorde? au moen de quoi leurs
desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, leurs secrtes
intelligences ont est en un moment dissips, monstrant Dieu, qui est
Dieu de paix et de concorde, combien il a en abomination ces langues
frauduleuses, et comment il peult facilement renverser telles fausses
et abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur donne un
beau champ de crier, de se tempester. Je leur confesse que j'ai
procur l'union, je l'ai advance, j'ai estudi  l'entretenir, et
vous dis, messieurs, encores, et le dis si hault, que je suis content
que non seulement eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende,
maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, faictes,
messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par escrit, mais qu'en
effet vous excutiez ce que porte vostre trousseau des flesches liez
d'un seul lien, que vous portez en vostre sceau. Aillent maintenant et
m'accusent d'avoir tout mis en confusion quand j'ai procur l'union,
pour lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre d'une
paix, ilz nous tramoient une division, s'ils s'assembloient tantost 
Arras, tantost  Mons, en nous donnant tousjours de belles paroles, et
ce, pour se desjoindre, et attirer  leurs cordelles des esprits
lgers, semblables  eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de nous
joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre ils pensent
leur estre permis de mal faire et abandonner le pas, et quand? quand
Maestricht est assig; et  nous il n'estoit loisible alors de bien
faire et de garantir le pas. Apprenons donc, messieurs, ici ce qui
nous est utile et ncessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que
jamais ait eu le pas, et du plus grand tyran de la terre.

  [197] Voir au no 16 de l'_Appendice_, le texte du trait, dit
  _Union d'Utrecht_.

  [198] _Apologie_, d. de 1858, p. 137, 138.

Une nouvelle crise devait invitablement surgir du trait d'Arras et
du point d'appui qu'il prtait au dveloppement du systme
d'oppression adopt par l'Espagne,  l'gard des Pays-Bas. Don Juan
venait de mourir; Alexandre Farnse, habile capitaine, sans doute,
mais en mme temps homme sans foi, alliant la perfidie  la cruaut,
lui succdait dans le commandement de l'arme espagnole; et ce
nouveau chef allait reprendre avec vigueur les hostilits.

Tandis que Guillaume de Nassau se prparait  de nouvelles luttes,
quelles taient, au foyer domestique, les proccupations filiales de
sa compagne? Elle-mme va nous les faire connatre.




CHAPITRE VII

  Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui crit.
      Touchant appel au coeur paternel.--Mission de Chassincourt
      auprs du roi de Navarre dans l'intrt de
      Charlotte.--Mmoire dont Chassincourt est porteur.--Lettre de
      Charlotte  son frre.--Farnse attaque Anvers. Repouss de
      cette place, il va assiger Mastricht.--Hroque dfense de
      Mastricht.--Prise de cette ville. Cruaut de Farnse et de
      ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre les
      autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte pour
      viter le dmembrement de la patrie commune.--Preuve de leur
      gnreuse abngation.--Guillaume soutient la cause de
      l'indpendance nationale et celle de la libert
      religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le
      premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du
      duc de Montpensier  son gard.--Lettres d'elle  Franois de
      Bourbon.--Son amiti pour Mme de Mornay.--Naissance de
      Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats
      d'Ypres.--crit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de
      Nassau. Ce qu'il dit de son baptme et de son sjour auprs
      de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse
      d'Orange.--Nouveaux troubles  Gand.--Intervention de Ph. de
      Mornay et de Guillaume.--Rpression de ces
      troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en
      1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon  Catherine de Mdicis
      et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute
      vigilance et la sagacit de sa femme, eu gard au maniement
      de diverses affaires d'tat--loge par le comte Jean de la
      princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse  Hubert
      Languet et  la comtesse Julienne de Nassau.--Captivit de
      Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son loge.
      Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte
      Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau.


Au milieu des alarmes que causait alors  Charlotte de Bourbon la
complication des affaires publiques, arriva de France une nouvelle qui
l'mut profondment. Son pre avait t srieusement malade, sans
vouloir, dans le premier moment, que sa fille ft informe de la
gravit de son tat. Elle ne l'avait apprise que par une
communication, qui lui annonait, en mme temps, la gurison. Quelque
pnible que ft pour la princesse l'injuste rigueur du duc de
Montpensier, persvrant  laisser sans rponse les lettres qu'elle
lui avait crites, elle n'en fut pas moins empresse  lui prouver,
une fois de plus, sa dfrence et sa sollicitude, en lui adressant les
lignes suivantes, qui contenaient un touchant appel au coeur
paternel[199]:

Monseigneur, ce m'a est beaucoup d'heur de savoir aussy tost vostre
gurison, comme j'ai faict vostre grande maladie, dont encores je ne
lesse d'estre en paine; et ne fauldroys de faire plus souvent mon
debvoir de vous escrire, sans la crainte que j'ay de vous ennuier par
mes lettres, qui m'a empesche beaucoup de foys de suivre ma bonne
affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect me
pourroit estre imput  quelque oubliance, m'a faict derechef prendre
la hardiesse de me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grce et
de vous supplier trs humblement de croire que c'est la chose du monde
que je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys si
heureuse d'y avoir bonne part. L'extrme desir que j'en ay me faict
entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, affin que par son moen
et faveur je puisse avoir quelque accs vers vous, monseigneur, pour
vous rendre tant mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me
concernent, que, possible, vous n'avez point encores entendues;
esprant que, lorsque vous en saurs la vrit, vous me fers tant
d'honneur et de grce, d'oublier non seulement ce qui s'est pass,
mais de n'avoir plus aucun mcontentement de moy, qui ay, ce me
semble, monseigneur, par ungne si longue privation de vostre faveur et
de tous offices paternels, asss ressenty d'affliction, pour me veoir
 prsent honore de vostre amiti et recognue de vous pour trs
humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange vous escript
aussy,  ce mesme effaict, auquel sy vous plaisoit dclarer la bonne
affection qu'il vous plaist me porter, je le tiendrois  ung trs
grand heur, et vous en supplie encores trs humblement, et de m'avoir
tousjours, moy et mes petits enfans, pour recommands, comme estant
nostre plus grand support. Je prye  Dieu qu'il nous puisse durer
longuement, et vous donner, monseigneur, en trs bonne sant, trs
heureuse et longue vie.

D'Anvers, ce 21 fvrier 1579.

     Votre trs humble et trs obissante fille,

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [199] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.344, f 19.


La princesse crivit, en mme temps,  son frre[200]:
..... J'ay pri M. de Chassincourt de vous discourir sur le faict de
quelques mmoires que je luy ay donns, pour supplier le roy de
Navarre de me faire cette faveur, de moienner vers monseigneur nostre
pre, qu'il luy plaise me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur
de luy estre. De vous, monsieur, je vous supplie trs humblement de
vous y vouloir emploer, selon l'attente et fiance que j'ay, toute ma
vie, eue en vous, afin qu' ceste fois mondit seigneur puisse prendre
quelque rsolution  mon contentement, lequel me sera double, sy je
voy que par vostre moen il me soit avenu; ce quy obligera monsieur le
prince vostre frre, et moy, de plus en plus  vous rendre, en tout ce
qui nous sera possible, trs humble service.

  [200] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 60.

Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme[201], avait
appuy, auprs du duc de Montpensier, les respectueuses instances de
celle-ci dans une lettre dont nous ignorons la teneur. Nous
connaissons du moins la lettre qu'en cette circonstance il adressa au
prince dauphin; la voici[202]: Monsieur, j'ay est adverti par
plusieurs gens de bien de la bonne affection qu'il vous plaist de me
porter, et  ma femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de
vous en remercier humblement. Et comme prsentement nous prions le roy
de Navarre nous vouloir estre tant favorable et  mes enfans, de
prier, en nostre nom, M. de Montpensier, afin qu'il luy plaise donner
quelque recognoissance de la bonne amiti et affection naturelle que
je m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je say que
cela, en partie, dpend de vous, pour y avoir interest, et, d'autre
part, le moen que vous avez pour persuader  mondit sieur ce que vous
trouverez estre de raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous
prier humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez avoir
cest honneur que de vous tenir de si prs; en quoy, oultre
l'obligation naturelle que nous vous avons, vous m'obligerez aussi en
particulier pour vous faire humble service, partout o il vous plaira
de me commander.

  [201] Voir ci-dessus, sa lettre du 21 fvrier 1579, au duc de
  Montpensier.

  [202] Lettre du 21 fvrier 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
  3.415, f 28).

Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'tre parl, tait membre
du conseil du roi de Navarre, dont il possdait,  un haut degr, la
confiance. En intermdiaire dvou, il justifia pleinement celle que
le prince et la princesse d'Orange avaient place en lui.

Le mmoire qu'il tait charg de remettre au roi de Navarre[203] se
composait de deux parties, dont nous avons dj fait connatre la
premire[204], contenant le rcit de ce qui s'tait pass  l'abbaye
de Jouarre, en 1559, et dduisant les raisons desquelles ressortait
l'irrgularit de l'investiture de Charlotte de Bourbon, comme
abbesse.

  [203] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f 82, et fonds
  Clrambault, vol. 1.114, fos 182, 183.--Coustureau, _Vie du duc
  de Montpensier_, p. 217.

  [204] Voir ci-avant, chapitre Ier.

La seconde partie de ce mmoire portait:

Ladite dame (Charlotte de Bourbon) algue ces raisons, sachant bien
que monsieur son pre dfre beaucoup aux crmonies susdites, qu'il
pourroit penser avoir est observes en son endroict et pour tant s'en
rendre plus difficile. Mais elles sont toutes vrifies par
l'information mesmes qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre,  la
poursuite et instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a
l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses, d'une
voix, tesmoignrent, en termes exprs et plus amplement, tout ce qui
dessus est dit.

Les raisons susdites estant bien remonstres  mondit seigneur de
Montpensier, ladite dame supplie le roy de Navarre de le requrir,
pour conclusion, de la vouloir recognoistre pour sa trs humble et
trs obissante fille, et, comme telle, luy faire part de ses biens,
mesmes en considration des enfans dont il a pleu  Dieu bnir son
mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu' l'avenir il
n'en puisse naistre aucune difficult.

C'est la premire voye que ladite dame veut tenter comme la plus
favorable, et qui ne peut estre trouve mauvaise de personne, se
confiant tant en la justice de sa cause, en la bont de mondit
seigneur, son pre, et en l'intercession du roy de Navarre, qu'elle
espre en avoir une bonne issue.

Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes qui luy sont
contraires pourraient rendre mondit seigneur, son pre, moins facile
envers elle, en ce cas, et ceste premire voye ne russt-elle pas,
elle est conseille d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de
Navarre la trouve  propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de
Montpensier feust persuad de ne rien faire, que, premier, il ne fust
esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame s'en tient s'y
asseure, qu'elle n'a, en ce point,  craindre que manifeste
injustice, quand mesme le pape en seroit juge, pourveu qu'il donnast
sa sentence selon ses propres canons.

Mais, parce que la passion et l'animosit des juges ecclsiastiques,
en tels faits et contre telles personnes est trop suspecte, elle
requiert que la chose soit juge par tels personnages non
ecclsiastiques, que ledit seigneur roy et mondit seigneur de
Montpensier, son pre, en voudront nommer pour juges ou arbitres, sous
le bon plaisir et authorit du roy; en quoy elle ne doubte point de
bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son pre, ne se dclare
point partie contre elle, ains les en laisse faire, comme elle espre
qu'il fera, par l'intercession dudit seigneur roy de Navarre.

C'est une proposition si quitable et si juste, qu'on ne la peut
refuser; car, si on rplique, qu'estant une cause de religion, elle
est  renvoyer  la court d'glise, nous avons l'dict de
pacification, au contraire, qui la renvoye aux chambres de concorde,
et en oste la cognoissance aux cours d'glise, auquel mondit seigneur
de Montpensier a advis des premiers.

Deux mois s'taient couls depuis le dpart du sieur de Chassincourt,
sans qu'aucun dtail relatif  la mission dont il s'tait charg ft
encore parvenu  Charlotte de Bourbon, lorsqu'elle crut devoir inviter
le prince dauphin, qui depuis longtemps la laissait prive de ses
nouvelles,  rompre, vis--vis d'elle, un silence dont elle
s'inquitait.

Monsieur, lui crivit-elle, en mai 1579[205], vous avez, comme je
croy,  ceste heure, reu les lettres que je vous ay escriptes par M.
de Chassincourt, o vous aurez entendu combien ce temps m'est
ennuyeulx, quand je n'ay point cest heur de savoir de vos nouvelles.
Celles que j'ay aprinses de monsieur nostre pre, depuis huict jours,
m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il est recheust
par deux foys depuis sa premire maladie; et comme je pensois
dpescher en diligence pour l'envoer visiter, madame de Bouillon,
nostre soeur, m'a escript qu'il estoit hors de danger, grces  Dieu;
quy m'a faict un peu retarder, pour envoer, par mesme moen, voir
monsieur mon nepveu, et luy prsenter, de ma part, ung cheval venu de
Dannemarck, lequel je luy ay ddi aussitost que je l'ay veu, car il
semble estre aussi rare de force qu'il est petit, pour l'ge de mondit
sieur mon nepveu. Il luy sera, comme je l'espre, encore propre  son
service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre  tous deux,
en chose meilleure, pour vous tesmoigner combien est grande mon
affection en cet endroit, o je vous supplieray trs humblement me
continuer vos bons offices vers monsieur nostre pre, et me mander en
quelle voulont il est  prsent pour mon regard, d'aultant que l'on
m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me faire cest honneur
de m'avertir de ce qui en est, je le tiendray bien plus certain. Ce
porteur, l'un de mes gens, est fidle et seur, pour oultre ce que vous
m'escripvrez, me faire rapport de ce que luy commanders de me dire.
Je luy ay donn charge de vous faire entendre bien au long l'estat de
nos affaires, tant gnrales que particulires, et  quoy l'on est du
traict de paix, etc.

  [205] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 71.

Monsieur, je vous supplie trs humblement de m'envoer vostre
pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, sur peine de vous envoer
celuy de ma fille aisne, m'asseurant quy ne vous sera point
dsagrable.

Guillaume de Nassau, toujours plein d'gards pour la famille de la
princesse, s'adressa en mme temps que celle-ci,  Franois de
Bourbon[206]. Monsieur, lui disait-il, je n'ai point voulu faillir de
vous escrire par ce porteur que ma femme envoie exprs devers monsieur
vostre pre, pour nous rapporter des nouvelles de sa sant, delaquelle
nous avons est en bien grand'peine, pour avoir entendu comme il
estoit recheu par deux fois depuis sa premire maladie; mais,  ceste
heure, on nous a asseur, grces  Dieu, qu'il estoit hors de danger.
Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouv que bon
d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moen, nous puissions
savoir vostre bonne disposition et me ramentevoir en l'honneur de
vostre bonne grce... j'ay donn charge audict porteur de vous faire
entendre l'estat auquel il plaist  Dieu tenir les affaires de ce
pas, etc.

  [206] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 30.

Or, quel tait cet tat? et qu'tait le trait de paix que mentionnait
la princesse,  la fin de sa lettre? Il ne peut tre rpondu ici,
qu'en quelques mots,  ces deux questions.

Les oprations militaires vivement engages par l'ennemi depuis
environ deux mois, avaient imprim aux vnements politiques une
marche rapide.

Farnse, en se jetant tout  coup, le 2 mars, sur Anvers n'avait
nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cit, dans laquelle
rsidait alors, avec sa famille, un chef trop vigilant pour se laisser
surprendre. L'attaque, qui n'tait qu'une feinte, fut repousse par le
prince d'Orange, aprs un rude combat. Le but rel des oprations de
Farnse tait la conqute et la ruine de Mastricht: il se reporta
donc vers cette place, et en entreprit le sige, sans se douter de
l'nergique et admirable rsistance qu'allait opposer  sa colossale
arme une poigne de combattants, ayant pour mules, dans la dfense
commune, leurs femmes et leurs enfants; tant il est vrai que jamais le
patriotisme n'apparat plus grand, en affrontant une lutte formidable,
qu'alors que les saintes affections de famille l'inspirent et le
vivifient!!

Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour dterminer les
tats gnraux  secourir Mastricht, mais il ne put, sur ce point
capital, triompher d'une inertie qu'entretenait,  tort, leur trop
grande confiance dans des ngociations alors engages avec les
Espagnols pour arriver  une paix dont la conclusion tait
singulirement problmatique. Aussi, la malheureuse ville, abandonne
 elle-mme, finit-elle par succomber, victime des atrocits commises,
 l'instigation de Farnse, par des soldats, indignes de ce nom, qu'il
avait dchans, ainsi qu'autant de btes fauves, contre une hroque
population livre, comme proie,  l'assouvissement de leur rage.

Si, relativement  Mastricht, les tats gnraux taient demeurs
au-dessous de leur tche, ils surent du moins la remplir vis--vis des
provinces wallonnes, en suivant, cette fois, les directions du prince
d'Orange.

Dans le dbat soulev par ces provinces, la question prpondrante
tait celle de la religion et de l'exercice du culte.

Le prince et les tats gnraux insistaient sur le maintien, dans les
dix-sept provinces, indistinctement, de la pacification de Gand, base
de l'unit nationale, et d'une tolrance prludant  la conscration
de la libert religieuse. Les provinces wallonnes rpudiaient la
pacification de Gand et voulaient se sparer de la nation, dans
l'espoir d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion
catholique.

Dans leur ardeur insense  briser pour toujours l'unit nationale,
et dans l'aveuglement de leur coupable intolrance religieuse, ces
provinces se mirent servilement  la merci de Farnse, en lui
envoyant, sous les murs de Mastricht, une dputation; puis, bientt
fut sign, entre leurs reprsentants et ceux du roi d'Espagne, un
accord prliminaire, officiellement ratifi plus tard, qui scindait
irrvocablement les Pays-Bas en deux parties.

En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et Charlotte de
Bourbon, fidles  leurs antcdents, remplirent un noble rle. Pour
sauver d'un dmembrement la patrie commune, le prince, de concert avec
sa fidle compagne, dont l'abngation maternelle le secondait dans un
suprme effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi,  l'appui
d'une alliance ncessaire entre lui et ses concitoyens catholiques: il
prsenta, comme autant d'tages, tous ses enfants.

Son alliance et son offre furent repousses; mais, tandis que, d'une
part, leur rejet pse de tout son poids sur la mmoire des hommes
nfastes qui courbrent les provinces wallonnes sous le joug de
l'Espagne, de l'autre, aux noms vnrs de Guillaume de Nassau et de
Charlotte de Bourbon demeure indissolublement attach le glorieux
souvenir d'un dvouement rehauss par la soumission volontaire au plus
grand des sacrifices.

Voil, pour reproduire les expressions employes par la princesse,
dans sa lettre de mai 1579, quel toit,  cette poque, l'tat
gnral des affaires, et  quoy l'on toit du trait de paix.

Ainsi, deux ordres de faits distincts, spars l'un de l'autre par un
abme, se produisaient alors: d'un ct, l'abdication du sentiment
patriotique et l'affaissement du sentiment religieux, sous la pression
de l'intolrance; de l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa
fidlit, avec le lgitime besoin d'une indpendance nationale, et la
revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un rgime
provisoire de tolrance, devant conduire  un rgime dfinitif de
libert religieuse; en d'autres termes, ici l'autocratie espagnole,
sature de bigotisme et de haine, prtendant faonner dix provinces 
son image; l, la haute personnalit de Guillaume de Nassau,
travaillant dsormais  sauvegarder l'indpendance de sept provinces,
et  faire prvaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de
la conscience chrtienne, toujours respectueuse de ceux d'autrui.

Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire que le but
vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! Car, que voulait-il?
que chacun professt sa religion avec une gale libert et obtnt pour
son culte la mme protection. Sa volont s'appuyait sur un principe
fondamental qui, au XVIe sicle, n'tait encore entrevu que par un
trs petit nombre d'hommes suprieurs.

Ce principe se dduit, en thorie, du point de vue auquel dans les
tats civiliss, se place, comme il le doit, tout sage lgislateur, en
proclamant la libert religieuse. Ce lgislateur ne cre pas un droit;
il le constate. Appuy sur l'tude de l'organisation intellectuelle et
morale de l'homme, il voit la foi religieuse se produire au sein de la
socit; et, m par la gnreuse apprciation de cet tat lev de
l'me, il rige au rang de rgle immuable la ncessit de respecter la
foi, dans son essence et dans ses manifestations. Simple tmoin du
mouvement religieux,  quelque degr et sous quelque forme qu'il
apparaisse, il s'abstient de se prononcer sur le mrite intrinsque
des causes qui le dterminent; accueillant l'homme sur la terre, il ne
l'interroge point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit
surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non comme les
expressions diverses de la vrit divine. Sans aptitude et sans
mission pour discerner le vrai du faux, en matire de croyances, il
ouvre, car tel est son devoir, un libre accs dans la cit,  toutes
les religions; et, neutre au milieu d'elles, il les laisse agir et se
dvelopper librement, tant qu'elles respectent l'ordre social et
qu'elles vivent, les unes  l'gard des autres, dans une juxtaposition
paisible et un support mutuel.

Aprs avoir signal le principe fondamental sur lequel s'appuyait
Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la libert religieuse,
revenons  la situation personnelle de Charlotte de Bourbon; et
coutons-la parler de la joie qu'elle prouva  saisir le premier
indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de
Montpensier,  son gard. Ce changement venait de se traduire, d'abord
par la satisfaction qu'avait paru prouver le duc  recevoir des
nouvelles de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis,
par certaines communications changes entre lui et la princesse,
ainsi que le prince, au sujet du rglement,  l'amiable, d'une affaire
de famille par voie d'arbitrage.

Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres  son frre, est
prcis sur ce double point.

Monsieur, lui crivait-elle, le 27 juillet 1579[207], ayant entendu,
par le retour de Jolytemps, comme il a pleu  Dieu remettre
monseigneur nostre pre en bonne sant, j'en ay receu beaucoup de
contentement, et mesme de ce qu'il m'a asseur comme il luy a pleu me
faire cest honneur d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en
quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur de voir qu'il
conserve encores en mon endroict, dont je reois un grand repos et
soulagement, attendant qu'il plaise  Dieu qu'il se veuille rsoudre
 me le faire tant plus paroistre; vous remerciant trs humblement,
monsieur, des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant pour ce
regard, que pour l'avancement de mes affaires: en quoy je ne puis
recevoir de vous plus de faveur et d'assistance que je m'en suis
tousjours promis, pour l'amiti que m'avez continuellement fait cest
honneur de me dmonstrer, et celle que, de mon cost, je vous avois
ddie, oultre le debvoir et respect  quoy j'estois oblige. Il vous
plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez desj commenc pour
moi envers mondit seigneur nostre pre, luy faire souvenir de dclarer
les arbitres qu'il luy plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par
ledit Jolytemps il m'a mand qu'il estoit en volont de s'en rsoudre;
 quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, etc.

  [207] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 63.

La princesse ajoutait, le 12 aot 1579[208]:

Monsieur, je ne vous puis assez trs humblement remercier de ce que,
suivant vostre promesse, il vous a pleu envoyer ce gentilhomme
parde, et avec telle dclaration de vostre bonne volont en mon
endroict, que je ne vous saurois assez tesmoigner du contentement que
j'en ay receu, pour estre la chose du monde que je dsire le plus que
d'estre continue en vos bonnes grces et celles de monseigneur nostre
pre, ayant monsieur le prince, vostre frre, faict response touchant
les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il se trouve de la
difficult, d'autant que nous attendions d'en nommer aussy de nostre
part, desquels nous eussions meilleure cognoissance. Enfin, nous ne
nous sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture qu'il
vous a pleu commander  ce gentilhomme de me faire et savoir de moy
ce que je penserois estre propre. Je n'ay voulu faillir de luy en
donner une dclaration, laquelle j'espre que vous trouverez
raisonnable, non seulement pour les moens et facultez de nostre
maison et la qualit de celle  laquelle je suis allie, mais aussi
par l'amiti qu'il vous plaist me faire cest honneur de me porter, et
 mes enfans; quy me faict vous supplier trs humblement, monsieur, de
vouloir, selon que vous avez desj bien commenc, estre moen envers
monseigneur nostre pre  ce qu'il se rsoude sur ce faict et qu'il
prenne de bonne part la rponse que nous luy faisons, etc.

  [208] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 65.--Avec le
  contenu de cette lettre concorde celui d'une lettre crite au
  prince dauphin par Guillaume de Nassau, le 13 aot 1579 (Bibl.
  nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 33).

Largement ouvert aux affections de famille, le coeur de Charlotte de
Bourbon ne l'tait pas moins aux panchements de l'amiti; aussi,
avait-elle accueilli avec bonheur l'arrive  Anvers d'une jeune femme
franaise qu'elle aimait et qui l'aimait. Entre elle et Mme de Mornay
s'taient tablies de douces et confiantes relations, correspondant 
celles que la duchesse de Bouillon avait formes et entretenait avec
la pieuse et aimable compagne de l'homme d'lite dont le dvouement
avait t et ne cessait d'tre, pour elle et ses enfants, un ferme
appui. Le prince et la princesse d'Orange avaient, pour leur propre
part, reu des preuves de ce mme dvouement, et saisissaient toute
occasion, s'offrant  eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient.
Or, en l't de 1579, se prsenta une circonstance dans laquelle ils
se flicitrent de pouvoir, tout particulirement, entourer
d'affectueux gards M. et Mme de Mornay. Un fils leur tant n, 
Anvers, le 20 juillet, il fut dcid que Marie de Nassau serait la
marraine de cet enfant, qui eut pour parrains Franois de Lanoue et
Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy[209]. Que de fois l'enfance
n'a-t-elle pas ainsi,  son insu, exerc le privilge de resserrer les
liens qui dj unissaient deux familles!

  [209] _Mmoires de Mme de Mornay_, t. Ier, p. 123.

A peine un mois s'tait-il coul depuis la naissance du fils de M. et
de Mme de Mornay, que Charlotte de Bourbon devint mre d'une quatrime
fille. On lit, en effet, dans le _Mmoire sur les nativits des
demoiselles de Nassau_: Mardi, le 18 d'aot, l'an 1579,  dix heures
devant midy, Madame accoucha, en Anvers, de sa quatrime fille, qui
fut baptise, au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et
nomme _Flandrine_ par messieurs les dputs des quatre membres de
Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, seconde fille de Son
Excellence, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels membres de
Flandres luy ont accord une rente hritire de deux mille florins par
an, comme se vrifie par les lettres exprs sur ce dpeschez.

Ailleurs on lit[210]: Messieurs les estats de Flandres, en signe
d'une affection publique, luy donnrent le nom de _Flandrine_, afin
que ceux qui l'oyraient nommer entendissent qu'elle estoit les amours
et les dlices de la Flandre.

  [210] _pitre funbre o est contenu un abrg de la vie de Mme
  Charlotte-Flandrine de Nassau_, etc. Poitiers, 1er mai 1640.

Trois jours aprs celui du baptme de Flandrine, Charlotte de Bourbon
adressa aux magistrats d'Ypres la lettre suivante[211]:

Messieurs, s'en retournans messieurs vos dputez, je n'ay voulu
faillir  vous remercier bien affectionnment du bien et honneur qu'il
vous a pleu faire  monseigneur le prince et  moy, faisant assister
en vostre nom au baptesme de nostre fille Flandrine; dont nous estions
assez contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest
endroict, sans que nous essions desir d'accroistre les incommoditez
que vous avez en ce temps prsent; mais, veu qu'il vous a pleu, sans y
avoir esgard, adjouster encore nouvelle obligation par le don qu'avez
faict  nostre dicte fille, ce nous est un si vident tesmoignage de
vostre bonne volont envers nous, que je ne le puis, ce me semble,
assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment qui nous en
demeure, qui est tel, pour mon regard, que je n'oublieray rien de ce
en quoy je me pourray employer pour vostre contentement et repos; ce
que je vous prie de croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je
ferai nourrir nostre chre fille en mesme volont, et que cependant je
ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon coeur, qu'aprs avoir
prsent mes plus affectionnes recommandations  vos bonnes grces,
je prie Dieu vous donner, messieurs, en sant, heureuse et longue vie.
D'Anvers, ce 21 octobre 1579.

     Vostre affectionne et bien bonne amye.

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [211] _Documents historiques indits, concernant les troubles des
  Pays-Bas_, 1577-1584, publis par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et
  J. Diegerick. In-8, Gand, 1849, t. Ier, p. 434.


Le baptme de Flandrine suggra, en 1653,  Claude Allard, chanoine de
Laval, auteur d'un livre  peine connu aujourd'hui[212], les
rflexions suivantes, que tout lecteur impartial apprciera  leur
juste valeur:

Aprs la naissance de cette jeune princesse, la grandeur de la maison
dont elle tait issue apporta tout ce qu'elle put  sa conservation,
et depuis  son lvation, fors ce qui estoit ncessaire au salut de
son me; mais, comme le prince d'Orange, son pre, avoit abandonn
Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut pas ce qui
touche l'ternit. La mre, de son ct, estant toute de chair, et
n'ayant point les vritables sentimens du ciel, puisqu'elle estoit
sortie du chemin qui conduit  l'hritage cleste, ne se mit pas non
plus en peine des biens immortels. Leur empressement fut pour le
corps; ils allrent  ce qui estoit prissable; et crurent qu'il leur
suffisoit de former une princesse grande pour le monde, sans songer
que cette imaginaire grandeur est suivie, aprs la mort, d'un horrible
abaissement et d'une perte ternelle. Ainsi, la libert de la religion
o elle estoit ne ne voulant point advouer la ncessit du baptme,
elle fut baptise plutt pour tre distingue entre ses frres et ses
soeurs, et pour estre reconnue seulement de son pre charnel, que pour
estre reue comme hritire de la gloire par le pre cleste. On lui
imposa donc le nom de _Flandrine_, qui fut autant, dans l'ordre de sa
famille, une nomination de puissance et d'clat, que de religion et de
saintet. Les estats de Flandre, qui avoient form un corps de
rpublique, furent ses parrains et luy donnrent ce nom, pour marque
qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le monde
prit possession du corps et de l'me de cette jeune princesse.

  [212] _Le Miroir des mes religieuses_, ou la vie de trs haute
  et trs religieuse princesse, madame Charlotte-Flandrine de
  Nassau, trs digne abbesse du royal monastre de Sainte-Croix de
  Poitiers, par M. Claude Allard, prestre, chantre et chanoine de
  Laval,  Poitiers, 1653, 1 vol. in-4.

Une troite amiti unissait, de longue date, Charlotte de Bourbon  sa
cousine Madeleine de Longwic, abbesse du Paraclet. Madeleine, prive
du plaisir de voir dsormais Charlotte, l'avait instamment prie de
lui envoyer, pour quelque temps, l'une de ses filles, dont le sjour
au Paraclet attnuerait la rigueur d'une sparation impose  la
cousine retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs
fixaient,  toujours dans les Pays-Bas. La prire avait t
accueillie, et, ds le mois d'aot 1580, Flandrine, ge d'un an,
tait arrive  l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, deux ans
plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mre.

Jamais, on le comprendra sans peine, il n'tait entr dans la pense
de la princesse de destiner sa fille  la vie monastique; jamais non
plus Madeleine de Longwic n'avait song  rien de tel pour Flandrine,
car elle respectait d'autant plus, dans la perspective des directions
 imprimer au coeur de l'enfant, les convictions religieuses de la
mre, qu'elle partageait elle-mme ces convictions: et pourtant, se
rencontra, dans la suite des annes, un jour o Flandrine devint
abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la dfendre contre les
obsessions qui finirent par l'enchaner  la vie du clotre, ni la
protection d'une mre et d'un pre, car elle tait rduite  la triste
condition d'orpheline, ni mme la protection de Madeleine de Longwic,
car cette dernire tait frappe d'impuissance par de redoutables
ennemis dont les efforts combins russirent  arracher de ses mains
la jeune fille.

Nous n'avons pas  retracer ici les diverses phases de l'existence de
Flandrine: nous nous bornerons  signaler la fidlit avec laquelle
l'abbesse du Paraclet veilla sur le prcieux dpt que Charlotte de
Bourbon lui avait confi. Une preuve premptoire de cette fidlit se
tire des faits mmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son
livre. Il y disait[213]:

Nostre jeune princesse se voit contrainte, ds son bas ge,
d'abandonner la maison de son pre, par un effet de cet amour
farouche, quoiqu'innocent, qui rgne dans le monde. Charlotte de
Bourbon, sa mre, estant en France, avoit li une troite amiti avec
une sienne cousine germaine, abbesse de la maison du Paraclet. La
perte que celle-cy ressentoit dans l'loignement de ceste autre
elle-mme, l'oblige de chercher quelque consolation  une absence qui
n'en pouvoit recevoir ny en rparer le dplaisir ou la douleur; et,
pour cela, elle luy demande une de ses filles. Le prince d'Orange, son
pre, accorde  la poursuite de sa femme, la prire de sa cousine,
quoiqu'avec une extrme difficult...

  [213] P. 23, 35, 36, 44, 45, 51.

Le malheur du sicle d'alors, o le venin de l'hrsie avoit rpandu
son poison dans les parties qui devoient estre les plus saines de
l'glise, ayant pntr jusques dans le sanctuaire et ayant branl
les colonnes mesmes de l'difice spirituel, avoit corrompu l'esprit de
l'abbesse du Paraclet: son me, quoique pure, selon les moeurs, estoit
altre, dans la doctrine; elle avoit un coeur de loup et de lion,
sous la peau et sous l'apparence d'une brebis et d'une colombe: sa vie
estoit un continuel dguisement, car, en effet, elle avoit les
sentimens et la crance huguenote, encore qu'elle et un habit saint
et qu'elle part vestue en religieuse....

Cet embrasement (l'hrsie) se rpandant partout, pera les murailles
de l'abbaye du Paraclet, laquelle, entre les autres, se vit
horriblement frappe de l'haleine mortelle de ce serpent. L'abbesse et
quelques-unes de ces religieuses avoient aval ce poison, et, n'ayant
rien de sanctifi que l'habit, faisoient gloire de donner les
apparences  Dieu, et le coeur au dmon. Ce fut dans ce lieu o le
pre et la mre de nostre jeune princesse prirent rsolution de
l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes infects de ce mortel
breuvage, ils vouloient que leur fille allt s'abreuver dans cette
source corrompue et boire dans cette fontaine si sale et si
trouble....

Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille entre les mains de
l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient pas n'avoir que les
sentimens profanes du calvinisme, puisque cette malheureuse religieuse
portoit le coeur d'un dmon et l'me d'une mgre contre la foi
catholique sous cet habit, et qu'elle-mme avoit jet les premires
semences de l'infidlit dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, mre
de nostre jeune princesse, qui et cr que ce rejeton et p tre
diffrent de son trnc?...

L'abbesse se sentant trs oblige des marques de l'affection cordiale
des parens de nostre princesse, rpondit  ce tmoignage de leur
amiti par toutes les choses qui pouvoient faire paroistre sa
reconnaissance; sa passion et le respect tout particulier qu'elle
avoit pour ce qui touchait la maison de Nassau rendirent son amiti et
ses attaches plus tendres vers nostre jeune princesse...

L'abesse, qui avoit donn la premire teinture de la crance de
Calvin  la mre, et qui servit de funeste instrument pour l'induire
d'abandonner Dieu, fut ravie de voir entre ses mains un rejeton de
l'arbre dont elle avoit corrompu la racine. Elle n'pargna ny
conseils, ny tendresses, ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans
cette jeune me ce qu'elle voulut y graver. Aussi, toit-ce lors une
table rase, ou une toile capable de recevoir toute sorte de figures:
de faon qu'il ne fut pas difficile de courber cet arbrisseau selon le
lieu o l'on le vouloit placer; estant nourrie dans la religion
huguenote, esleve dans l'esprit de ceste fausse crance, elle but
l'iniquit comme de l'eau.

Il n'est pas sans intrt de remarquer, qu'alors que deux enfants
venaient, ainsi qu'on l'a vu, de natre,  Anvers, le pre de l'un
d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les yeux des parents de
l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, la composition
de son clbre _Trait de la vrit de la religion chrtienne_[214];
oeuvre de foi et de science, qui portait en elle-mme, par
anticipation, la condamnation des erreurs et des dclamations
intolrantes du chanoine Claude Allard.

  [214] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 49.

Laissons l au surplus ce dtracteur de la famille de Flandrine, et
htons-nous de revenir au chef de cette famille,  sa noble compagne
et  leur digne ami.

De graves vnements, compromettant le sort de la Flandre entire,
venaient de s'accomplir au centre de cette province, et y rclamaient,
ainsi que l'affirmait Mornay, la prsence du prince. En effet, de
nouveaux troubles avaient clat  Gand; et Imbize, qui les avait
foments, attirait sur lui une rpression d'autant plus stricte,
qu'ils dgnraient en une vritable anarchie. clair par les
rapports et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume se
rendit  Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientt suivie du
rtablissement de l'ordre dans la grande cit et dans les localits
secondaires parmi lesquelles s'tait fait plus ou moins sentir le
contre-coup de ses excs dmagogiques.

De retour  Anvers, le prince ne tarda pas  voir svir dans cette
ville, o il resta avec sa famille, un flau, aux atteintes duquel
celle-ci et lui chapprent heureusement.

Quant  Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; et, le flau
continuant  svir  Anvers, il fut convi par ceux de Gand d'aller
changer d'air en leur ville. Ils lui meublrent une maison, de tout
point; et, le lendemain qu'il fut arriv, le magistrat le venant
saluer, lui apporta une exemption de tous les subsides qui s'y
levoient, assez grands,  cause de la guerre. C'estoit en mmoire de
ce qu'il leur avoit est instrument pour sortir de la confusion
d'Imbize. L, il acheva l'an 1579 et commena l'an 1580. Il n'eut pas
plus tost repris un peu de sant, qu'il se remit  continuer son
oeuvre[215].

  [215] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 51.

L'anne 1579 se termina sans nouvel incident grave dans les Pays-Bas,
sur le sort desquels demeurrent sans influence de longues confrences
tenues  Cologne, qui n'avaient pu aboutir  aucune solution prcise.

Au dbut de l'anne 1580, les relations entre le prince d'Orange et la
cour de France suivaient leur cours, lorsque Charlotte de Bourbon,
dans l'espoir de concourir, ne ft-ce qu'indirectement,  leur
maintien, adressa  Catherine de Mdicis l'expression de sa dfrence,
en lui disant[216]:

Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver Vos Majests, j'ay
est bien aise d'avoir si bonne commodit de me ramentavoir en
l'honneur de vos bonnes grces et vous supplier trs humblement,
madame, qu'il vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours
tenir au nombre de vos trs humbles servantes et de me commander ce
que Vostre Majest me trouvera capable de luy faire trs humble
service; qui sera tousjours, oultre mon debvoir, de bien grande
affection, de laquelle je baise trs humblement les mains  Vostre
Majest, et supplie Dieu la conserver, Madame, en trs bonne sant,
trs heureuse et longue vie.

De Vostre Majest, trs humble et trs obissante subjecte et
servante.

     CHARLOTTE DE BOURBON.

     A Anvers, ce 1er de fvrier 1580.

  [216] Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents
  appartenant  la Bibliothque impriale de Saint-Ptersbourg,
  vol. 1.248, f 11.


Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis--vis de laquelle le
service des finances royales tait en retard d'acquitter une somme
due, appelait sur ce point l'attention du souverain en ces termes,
empreints d'une relle modration[217]:

Sire, s'en retournant le sieur de Russy  Oranges, pour mettre ordre
aux mouvemens y survenuz, au mieux que faire se pourra, je luy ay
donn charge de vous porter ceste lettre, par laquelle je supplie trs
humblement Vostre Majest d'avoir gard  la pension qu'il luy a pleu
m'ordonner; pour commander que j'en sois dresse, si ce n'est du tout,
au moins de quelque partie, suyvant les promesses qu'il a pleu 
Vostre Majest, par diverses fois, m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la
conserver, sire, trs longuement en trs heureuse et trs parfaite
sant. D'Anvers, ce 10 mai 1580.

De Vostre Majest, trs humble et trs obissante subjecte et
servante.

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [217] Bibliothque de l'Institut de France, collect. Godefroy,
  vol. 260.


Vers la mme poque, la princesse, en mre prvoyante, activait, en
s'adressant au receveur gnral de Hollande,  Dordrecht, le
recouvrement d'une somme  laquelle sa fille lisabeth de Nassau avait
droit. Monsieur Muys, crivait-elle[218], comme je pensois envoyer
devers vous, pour la rente de ma fille lizabeth, j'ay receu vostre
responce sur la lettre que, pass quelques jours, je vous avois
escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandis que l'argent
ne pourroit estre prest qu' l'expiration de ce moys; qui m'a faict
retarder le voage jusques  prsent, que la ncessit en laquelle
nous sommes d'argent me contraint de vous importuner, vous priant de
m'en excuser et m'envoer l'argent par ce porteur, qui vous en donnera
mon rcpiss; vous asseurant au reste, monsieur Muys, si pardea il y
a chose o je puisse m'emploer pour vous, que je me revencheray de
tant de bons offices que vous me faictes, etc., etc.

  [218] Lettre du 21 aot 1580, date d'Anvers (Archives gnrales
  du royaume de Hollande).

La correspondance de la princesse, dans le cours de l'anne 1580,
offre des traces particulirement intressantes de ses intimes
relations de famille et d'amiti.

Dans une lettre d'elle  Franois de Bourbon, date d'Anvers, 27
fvrier, se trouve ce passage[219]: Ayant entendu comme depuis
quelque temps vous estes arriv  Paris, j'ai est bien fort aise pour
l'esprance que cela me donne, qu'estant plus prs de ces pas, nous
aurons cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et meilleur
moyen de vous accommoder des nostres. C'est un des plus grands heurs
qui me puisse advenir, que d'entendre que vostre sant est bonne, et
pareillement  monsieur le prince, vostre frre, qui est depuis
quelques jours vers son gouvernement de Hollande, o les affaires sont
en assez bon estat, grces  Dieu.

  [219] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 67.

Ici se produit,  propos de la tourne du prince en Hollande, une
preuve remarquable de sa haute confiance dans la vigilance de sa
femme, quant aux soins  prendre pour assurer la transmission
d'informations relatives  la marche des affaires publiques. En effet,
Guillaume, avant de partir, invitant les dputs de la Flandre 
correspondre avec lui, leur avait expressment recommand d'envoyer
leurs lettres directement  la princesse, qui les lui ferait
parvenir[220].

  [220] De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie,
  t. VII, p. 262.

La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car souvent il
entretenait la princesse du fond mme des affaires qu'il dirigeait.

D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle lettre
crite par lui  la princesse contenait, aux yeux de celle-ci, des
choses dont la connaissance pt soutenir ou utiliser le zle d'amis
dvous de la maison de Nassau, elle se faisait un devoir de
communiquer  ces amis non seulement la substance de telles choses,
mais encore les lettres mmes qui les mentionnaient. Rien, par
exemple, de plus probant,  cet gard, que ces simples paroles
adresses au prince d'Orange, soit par Villiers, soit par
Sainte-Aldegonde: Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre
Excellence, du 12 du prsent, crites  Madame, lesquelles il lui a
pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict aussy  M. de
Saint-Aldegonde[221], etc.--Monseigneur, j'ai l ce qu'il a pl 
Vostre Excellence d'escrire  M. de Villiers et  moy, et depuis l ce
qu'elle escrit  Madame[222] etc.

  [221] Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer,
  _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 362).

  [222] Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer,
  _Corresp._, 1re srie, t. VII, p. 276).

Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte de Bourbon fut
pour Guillaume de Nassau, car les inspirations d'un grand coeur
chappent gnralement aux investigations de l'histoire. Mais ce que
du moins on connat des sentiments, du langage et des actions de la
noble princesse suffit  lui concilier l'hommage d aux vertus et aux
riches qualits d'une femme minente.

Parmi les admirateurs qui la caractrisrent comme telle, s'est
rencontr un homme dont le tmoignage demeure particulirement
prcieux  recueillir: cet homme fut le comte Jean de Nassau. Mieux
plac que d'autres pour connatre ce qui se passait au foyer
domestique de son frre et pour constater l'tendue du bonheur que la
princesse rpandait autour d'elle, il crivit, le 9 avril 1580, au
comte Ernest de Schaunbourg[223]: Le prince a si bonne mine et si bon
courage, malgr le peu de bien qui lui arrive et la grandeur de ses
peines, de ses travaux, de ses prils, que vous ne sauriez le croire,
et que vous en seriez extrmement joyeux. Certes, ce lui est une
prcieuse consolation et un grand soulagement que Dieu lui ait donn
une pouse si distingue par sa vertu, sa pit, sa haute
intelligence, parfaitement telle, enfin, qu'il et p la dsirer. Il
la chrit tendrement.

  [223] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII,
  Introd. p. 29, et _ibid._ p. 327.

Apprciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle des
hommes sur lesquels elle pensait que son mari pouvait, en toute
sret, s'appuyer, Charlotte de Bourbon s'tudiait  lui mnager leur
concours, et allait parfois jusqu' le rclamer elle-mme directement
avec un confiant empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus
dlicatement senti et exprim que cet appel qu'elle adressa, un jour,
 Hubert Languet[224]:

Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon mari, pour aviser
par ensemble d'envoer quelque ung en France pour ses affaires, je me
suis avance de vous nommer, pour n'en cognoistre poinct quy avec plus
de prudence et exprience puisse mieulx conduire ce faict, y tant
joinct avec elle la bonne affection que vous ports  mondit seigneur
mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il dsire fort que vous
entreprenis ce vage; qui me faict vous prier que, s'il est possible
que vous puissis encore porter ce travail, vous veuills obliger vos
amis et, par mesme moen, vous emploer au bien du public, comme avs
toujours faict; et sur ce, je me vais recommander  vostre bonne
grce, et remect le surplus de nos nouvelles  M. de Villiers, priant
Dieu, monsieur Languet, vous conserver en sant, avec bonne et longue
vie. A Middelbourg, ce 12 avril 1580.

  [224] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VII, p.
  335.

Peu de temps aprs s'tre ainsi adresse  l'un des amis de Guillaume,
Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre qu'un autre de ses
amis, et l'un des plus chers, assurment, Fr. de Lanoue, venait,  la
suite d'un combat hroquement soutenu avec une poigne d'hommes
contre les forces espagnoles, d'tre fait prisonnier, non loin
d'Engelmunster[225]. Il tait tout naturel que, sous l'impression de
ce douloureux vnement, la princesse en joignit l'annonce  diverses
communications contenues dans une lettre qu'elle crivait alors  sa
bien-aime mre, la comtesse Julienne de Nassau.

  [225] Qui ne sait avec quelle admirable constance Franois de
  Lanoue supporta, durant une captivit de cinq annes, les odieux
  traitements que lui infligea la cruaut de ses lches ennemis.

J'ay est, lui disait-elle[226], trs aise d'entendre par mon nepveu,
le comte Jan, comme vous estes, pour le prsent, en bonne sant, grce
 Dieu, lequel je supplie, tous les jours, vous y voulloir conserver
longuement, comme estant le plus grand heur que nous puissions
recepvoir, et qui donne un grand contentement  monseigneur le prince
vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont toujours 
l'ordinaire; mais Dieu, par sa grce, les bnict, y donnant asss bon
succez, aant, depuis peu de jours, reprins les villes de Malines et
Diest que tenoient les ennemis. Il est vray que la prinse de M. de
Lanoue, qui estoit mareschal de nostre camp, a fort ennuy monseigneur
vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et dou de
beaucoup de rares vertus[227], et, outre cella, fidle et affectionn
amy et serviteur de mondit seigneur; mais puisqu'il a pleu  Dieu
ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. Au reste, madame, je vous
puis asseurer, pour le prsent, de la bonne sant de monseigneur
vostre filz, lequel, depuis trois semaines, a est extrmement malade,
mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, comme
auparavant. De moy, madame, je me trouve  l'accoustume... Je me
rejouy avec nos grans et petits enfans; je dsire qu'y puisse avoir
encore ungne fois en leur vie cet honneur de vous voir. Ma fille
ane, Lose-Julienne dit que vous l'aimers le mieulx, pour ce
qu'elle a cest heur de porter vostre nom: elle commence  parler
l'allement, et est fort grande pour son ge. Ils sont tous en bonne
sant, grce  Dieu... Je souhaite bien, madame, qu'il en soit de
mesme de vostre part, et de toutes mesdames mes soeurs, vos filles, 
quy je ne dsire moindre prosprit qu' moi-mesme; aussy, madame, je
m'estimerois trs heureuse qu'il vous plust me commander quelque chose
peur vostre service; car je vous obiray toute ma vie, de trs grande
affection, de laquelle je vous prsente mes trs humbles
recommandations  vostre bonne grce, et supplie Dieu vous donner,
madame, en trs bonne sant, trs heureuse et longue vie.

     A Anvers, ce 9 juin.

     Vostre trs humble et trs obissante fille,

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [226] Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
  1re srie, t. VII, p. 367).

  [227] Des succs ritrs (dans les Pays-Bas) avoient donn tant
  de courage aux Franois que de Lanoue commandoit, ses exemples
  avoient si bien s leur inspirer l'amour de la vritable gloire
  qu'on peut acqurir par les armes, qu'ils ne songeoient ni 
  s'enrichir par le pillage, ni ne pensoient pas mme  leur propre
  paye; uniquement attentifs  obir aux ordres de leur chef, nul
  obstacle n'toit capable de les arrter, et, quoi qu'il pt
  exiger d'eux, il les trouvoit toujours disposs  le suivre....
  Il est certain que la France fut infiniment redevable  ce grand
  homme qui, tandis que la plupart de nos seigneurs et de nos
  gnraux, gts par les vices du sicle ou de la cour, rendoient
  la nation mprisable par le dsordre de leur conduite, sut lui
  seul soutenir, parmi nous et chez les trangers, la gloire
  ancienne du nom franois, par sa probit, sa valeur, sa prudence
  et sa svrit  faire observer la discipline militaire; qualits
  qui, en lui, n'toient mles d'aucun vice, et qu'il possdoit au
  degr le plus minent. (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 646.)


Cette lettre, date du 9 juin 1580, est le dernier tmoignage, crit,
d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon ait pu adresser  sa
belle-mre; peut-tre mme celle-ci n'en eut-elle pas connaissance,
car, le 18 du mme mois, elle succomba  Dillembourg; et il tait
difficile, au XVIe sicle, que la distance sparant de cette ville,
Anvers, o rsidait la princesse, pt, surtout  raison de l'tat de
guerre, tre franchie en neuf jours, soit  travers les lignes
ennemies, soit au moyen d'un dtour pour les viter.

Les larmes rpandues par le chrtien,  la mort d'un tre bien-aim,
qui partageait sa foi, sont des larmes bnies, qu'accompagne, en
regard de l'ternit, une suprme esprance, fonde sur des
dclarations divines! Telles furent les larmes que versrent le prince
et la princesse, en apprenant que Dieu venait de rappeler  lui leur
mre vnre. Sa longue existence avait t celle d'une humble et
fervente chrtienne, aspirant  la vie du ciel: ds lors, comment ne
pas croire que, par la bont de Dieu, elle tait dsormais entre en
possession de cette vie suprieure?

L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalits,  la
fois modestes et puissantes, dignes,  ce double titre, d'tre
honores, admires mme. De ce nombre est la comtesse Julienne de
Nassau.

Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour maternel,
des judicieux et fermes conseils qu'elle donna  ses nombreux enfants,
si un pieux et savant crivain n'avait pris soin de publier diverses
lettres de cette sainte femme?

Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage  sa mmoire, que de
reproduire, en les empruntant  la riche collection dont l'honorable
M. Groen van Prinsterer est l'auteur[228], quelques passages de celles
de ces lettres qui furent adresses  Guillaume de Nassau.

  [228] _Corresp. de la maison d'Orange-Nassau_, Supplm. de la 1re
  partie. Introduction, p. 12, 13, 14.

En 1573,  l'poque du sige de Haarlem, la comtesse Julienne lui
crivait: Avec quelle joie j'ai reu votre criture et appris de vos
nouvelles! Que le Seigneur vous soit en aide, dans les grandes
affaires que vous avez sur les bras! A lui est donne toute puissance
dans le ciel et sur la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se
confient en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les
braves gens de Haarlem... Mon coeur de mre est toujours auprs de
vous.

A peu de temps de l, elle ajoutait: Mon trs cher fils, que Dieu
vous accorde des conseillers fidles, qui ne vous engagent  rien de
nuisible au corps ou  l'me... Je vous supplie de ne pas avoir
recours, dans vos difficults,  des moyens contraires  la volont de
Dieu, car le Seigneur peut aider, lorsque tout secours humain est
puis, et il ne dlaissera jamais les siens.

En 1574, aprs un succs considrable, la comtesse rapportant tout 
la faveur divine, disait  Guillaume: Je vous flicite de la grande
victoire que le Seigneur, dans sa grce miraculeuse, vous a donne.

Ayant perdu deux de ses fils  Mookerhei, elle crivait: En vrit,
je suis une pauvre et misrable femme; je ne sourois tre dlivre de
ma douleur, avant que le bon Dieu ne me retire de cette valle de
larmes; j'espre, et prie de coeur que ce soit bientt. Vous m'crivez
que rien n'arrive sans la volont de Dieu; que, par consquent, il
faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: je sais tout
cela, et que c'est notre devoir; mais les hommes restent des hommes,
et ne peuvent le faire sans son secours. Puisse-t-il nous accorder son
esprit, pour nous faire accepter ses dispensations et trouver notre
consolation dans sa misricorde... Je ne vous retiendrai pas plus
longtemps par ma lettre; mais je persvrerai autant que Dieu m'en
fera la grce, en priant pour vous.

En 1575, lorsque la cause de la religion vanglique, dans les
Pays-Bas, semblait dsespre, la comtesse tenait  Guillaume ce
langage: Humainement parlant, il vous sera, en effet, difficile,
tant dnu de tout secours, de rsister,  la longue,  une si grande
puissance; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a dlivr
jusqu' maintenant de tant de grands prils: tout lui est possible;
sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute misricorde
de vous faire la grce de ne pas perdre courage dans vos nombreuses
afflictions, mais d'attendre avec patience son secours, et de ne rien
entreprendre qui soit contre sa parole et sa volont, et qui puisse
nuire au salut de votre me.

En 1576 elle exprimait  son fils ce voeu:  Que le Seigneur vous soit
en aide et en consolation, dans toutes vos affaires et dans vos graves
soucis, de mme que, jusqu' ce jour, il vous a sauv de la violence
et des menes de l'ennemi!

M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de ces fragments
de correspondance de rflexions pleines de justesse; il dit:

A l'incrdulit ou au formalisme qui n'a de chrtien que le nom, de
tels passages doivent paratre fades et insipides; mais nous sommes
persuad que le prince, en lisant ces paroles, aura souvent rpt
avec ferveur les mots de l'criture: --Tourne-toi vers moi et aie
piti de moi; donne ta force  ton serviteur; dlivre le fils de ta
servante! Nous leur attribuons mme une importance historique,
sachant que la prire du juste a une grande efficace, que les
supplications des fidles trouvent accs auprs du Dieu des armes,
que lui-mme est leur aide et leur bouclier, leur forteresse et leur
librateur, leur haute retraite, qui sauve le peuple afflig et
abaisse les yeux hautains.

La mre de Guillaume Ier nous semble occuper une place parmi ceux
qui, avec des armes plus terribles que la lance et l'pe, se sont
montrs forts dans la bataille. Elle vcut et mourut presque ignore,
souvent au milieu des preuves et de la douleur; mais celui qui
regarde aux humbles avait fait de cette _pauvre et misrable femme_
une hrone de la foi.

Charlotte de Bourbon possdait,  un haut degr, la mmoire du coeur;
aussi, depuis la mort de l'lecteur palatin[229], Frdric III, qui
l'avait nagure si bienveillamment accueillie,  Heidelberg,
concentrait-elle sur la veuve et sur la fille de ce prince, la vive
affection qu'elle lui avait voue. Apprenant, en aot 1580, que la
jeune comtesse palatine, qu'elle chrissait comme une soeur, allait
pouser le comte Jean de Nassau, elle se flicita de voir des liens
d'amiti se transformer dsormais en liens de famille, plus troits
encore, et ses impressions,  cet gard, se traduisirent dans ces
lignes adresses  son beau-frre[230]:

Monsieur mon frre, j'ay entendu par ungne lettre que monseigneur le
prince, vostre frre, m'a escripte, comme vous eussis bien desir que
luy et moy, et tous nos enffans essions p nous trouver, 
Dillembourg,  vos nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien
selon mon souhaict; mais vous savs l'estat de ce pas et ce que nous
pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous supplier bien
humblement nous vouloir excuser, et croire qu'y n'y a point faulte de
bonne voullont; car je me sens, en ce faict, doublement oblige, tant
pour vostre regart, que pour l'alliance que vous prens d'ugne sy
bonne et vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honore pour sa
pit et aime comme ma propre soeur, dont  prsent, pour l'honneur
de vous, j'aur encore plus d'occasion que jamais; et espre, monsieur
mon frre, quant elle sera pardea, de luy rendre tous les offices
d'ungne humble et affectionne soeur, dont il vous plaira l'asseurer,
etc., etc.

  [229] Survenue le 26 octobre 1576.

  [230] Lettre du 28 aot 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
  1re srie, t. VII, p. 389.)

Cette lettre de la princesse tait date d'Anvers. Le prince, qui se
trouvait alors  Gand, crivit, de son ct, au comte Jean[231]:

... J'ay entendu le heureux succs de vostre mariage, et que les
fianailles ont est faictes avecque rsolution d'accomplir le mariage
au troisime de septembre. Vous povs estre asseur que je en ay reu
ung indicible contentement et rjouissance, et prie  Dieu vous voloir
donner  tous deux sa grce, que puissis vivre par ensemble en vraye
amiti et bon accord. Il n'y a rien quy me dplaist plus, que ma femme
et moy, avecques mes filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver
audit jour avecque vous et vous servir  festoier voz hostes; mais,
puisque savs asss l'estat de ce pas, et aussi la courtesse du
temps, j'espre que nous pardonners que ne faisons le debvoir  quoy
sommes obligs, etc., etc.

  [231] Lettre du 27 aot 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
  1re srie, t. VII, p. 386.)

Si l'tat du pays et _la courtesse du temps_ s'opposaient  ce que le
prince et sa femme se rendissent alors  Dillembourg, pour y assister
au mariage du comte Jean, un obstacle particulier, non mentionn
d'ailleurs par eux, leur interdisait aussi, pour le moment au moins,
tout dplacement. En effet, la sant de la princesse commandait des
mnagements qui n'eussent pu tre impunment ngligs. La naissance de
son cinquime enfant tait attendue comme trs prochaine; et les
prvisions sur ce point ne furent nullement dues; car, le 17
septembre, naquit une fille, au sujet de laquelle est inscrite dans le
_Mmoire sur les nativits des demoiselles de Nassau_ cette mention:
Mardy, le 17e de septembre 1580,  cinq heures du matin, madite dame
accoucha, en Anvers, de sa cinquime fille, qui fut baptise audit
temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, et nomme _Brabantine_
par messieurs les tats de Brabant, qui luy ont accord une rente de
deux mille florins par an[232].

  [232] Un acte de l'_tat noble_, du 6 dcembre 1580, relatant les
  rsolutions des trois ordres, dtermine l'assiette des
  hypothques destines  garantir le payement de la rente de 2.000
  florins accorde  Brabantine. (Voir le texte de cet acte dans
  Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Prface, p.
  x.)




CHAPITRE VIII

  Trait conclu avec le duc d'Anjou au
      Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II 
      l'gard du prince d'Orange.--Circulaire adresse par Farnse
      aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en excution des
      ordres de Philippe II.--_Ban_ fulmin par Philippe II contre
      Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon
      avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations
      affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay
      et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de Nassau
      rdige une _Apologie_ en rponse au _Ban_ de Philippe II.--Il
      la communique aux tats gnraux. Langage qu'il leur
      tient.--Rponse des tats gnraux.--Lettre de Guillaume de
      Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son _Apologie_  la
      plupart des souverains et des princes de l'Europe.--Citation
      de quelques-uns des principaux passages de
      l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mmorable
      document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dvouement
      de Charlotte de Bourbon.


Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un prince tranger,
sous la protection duquel les Pays-Bas pourraient tre efficacement
placs. Aprs maintes dlibrations sur la conclusion desquelles les
sages conseils de Guillaume de Nassau pesrent d'un grand poids, il
fut dcid, en juin 1580, que le gouvernement gnral des provinces
serait dfr au duc d'Anjou sous certaines conditions.

En consquence, les tats de certaines provinces, tels notamment que
ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, qui assumaient sur eux la
responsabilit d'une ferme initiative, s'assemblrent  Anvers, et
rsolurent, le 12 aot, d'envoyer au duc une dputation, munie de
pleins pouvoirs pour traiter avec lui. Cette dputation avait pour
chef Marnix de Sainte-Aldegonde.

Arrivs en France, les dputs conclurent, le 29 septembre, au
Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autoris  cet effet par le
roi, son frre, un trait qui, postrieurement  la confrence de
Fleix, fut ratifi,  Bordeaux, avec quelques additions, et suivi de
la publication d'un manifeste dans lequel le prince franais se disait
rsolu  dlivrer les Pays-Bas du joug de l'tranger.

Cependant,  quoi Philippe II employait-il, dans ces mmes pays, son
principal agent, sur le concours duquel il comptait, pour le strict
accomplissement de ses sinistres desseins  l'gard du prince
d'Orange?

Farnse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin 1580, aux
gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire suivante[233]:

Mon cousin, trs chers et bien aymez! comme le roy mon seigneur, par
deux ritres lettres siennes nous ayt mand bien expressment de
faire incontinent publier s pays de parde la proscription et ban
icy joint,  l'encontre de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour
les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons laisser, pour
obyr, au commandement de Sa Majest, de vous l'envoyer, vous
requrant et nantmoins, au nom et de la part de Sa Majest,
ordonnant, qu'incontinent ceste veue, ayez  le publier et faire
publier par toutes les villes et places de vostre ressort et
juridiction en la manire accoustume, afin que personne n'en puisse
prtendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A tant, mon cousin,
trs chers et bien aimez, nostre Seigneur vous ait en garde. De Mons,
le 15e jour de juing 1580. (sign): ALEXANDRE.

  [233] Pices jointes  l'_Apologie de Guillaume de Nassau_, p. 25
  de l'dition publie, en 1858,  Bruxelles et Leipzig.

Le ban fulmin contre Guillaume, et mentionn dans cette circulaire,
portait la date du 15 mars 1580; l'arme, ainsi forge  loisir tait
donc, depuis trois mois environ, tenue en rserve par Philippe II, qui
piait le moment o il pourrait, le plus srement, en frapper sa
victime.

Dans cet odieux _factum_, le tyran espagnol taxait le prince
d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir t le
promoteur de _la requte_, de la destruction des images, de la
profanation des choses saintes, des prdications hrtiques; d'avoir,
du vivant de sa seconde femme, pous une religieuse et abbesse bnie
solennellement de main piscopale, qu'il tenoit encore auprs de luy;
chose la plus dshonte et infme qui pt tre, non seulement selon la
religion chrtienne, mais aussi par les lois romaines, et contre toute
honntet; d'avoir soulev la Hollande et la Zlande; d'y avoir
introduit la libert de conscience; de s'tre fait nommer Ruart;
d'avoir lutt contre les gouverneurs nomms par le roi; d'avoir
constitu l'union d'Utrecht, et d'avoir fait chouer les ngociations
de Cologne.

La conclusion du ban tait ainsi libelle:

Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques,
Nous, usans, en ce regard, de l'autorit qu'avons sur luy (Guillaume
de Nassau), tant en vertu des serments de fidlit et obissance qu'il
nous a souvent fait, que comme tant prince absolut et souverain
desdits Pays-Bas: pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour
estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles et
principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme, la peste
publique de la rpublique chrtienne, le dclairons pour trahistre et
meschant, ennemy de nous et du pays, et comme tel l'avons proscript et
proscripvons perptuellement hors de nosdictz pays et tous autres noz
estatz, royaumes et seigneuries; interdisons et dfendons  tous noz
subjectz, de quelque estat, condition ou qualit qu'ilz soyent, de
hanter, vivre, converser, parler ny communiquer avec luy, en appert ou
couvert, ny le recevoir ou loger en leurs maisons, ny luy administrer
vivres, boire, feulz, ny autres ncessitez en aucune manire, sur
peine d'encourir nostre indignation, comme cy-aprs sera dict;

Ains permettons  tous, soyent noz subjectz ou aultres, pour
l'excution de nostre dicte dclaration, de l'arrester, empescher, et
s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser tant en ses biens qu'en
sa personne et vie, exposant  tous ledict Guillaume de Nassau comme
ennemy du genre humain, donnant  chacun tous ses biens, meubles et
immeubles, o qu'ils soyent situez et assiz, qui les pourra prendre et
occuper, ou conqurir: exceptez les biens qui sont prsentement souz
nostre main et possession.

Et affin mesme que la chose puisse estre effectue tant plus
promptement et pour tant plustost dlivrer nostredict peuple de ceste
tyrannie et oppression, veuillant apprmier _la vertu_ et chastier le
crime; promettons, _en parolle de roy, et comme ministre de Dieu_,
que, s'il se trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si
_gnreux de coeur_ et dsireux de nostre service et bien publicq, qui
sache moyen d'excuter nostredicte ordonnance, et de se faire quicte
de cette dicte peste, le nous dlivrant vif ou mort, ou bien luy
ostant la vie: nous luy ferons donner et fournir pour luy et ses
hoirs, en fondz de terres ou deniers comptants,  son choix,
incontinent aprs la chose effectue, la somme de vingt-cinq mil escuz
d'or: et, s'il a commis quelque dlict ou fourfaict, quelque grief
qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et ds maintenant luy
pardonnons, mesme s'il ne fut noble, l'anoblissons pour sa valeur: et
si le principal facteur prend pour assistance en son entreprise, ou
excution de son faict, aultres personnes, leur ferons bien et
mercde, et donnerons  chacun d'iceux, selon leur degr et service
qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant aussy ce que
pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant semblablement.

Et pour autant que les rceptateurs, fauteurs et adhrens de telz
tyrans sont ceulx qui sont cause de les faire continuer, nourrir, et
entretenir en leur malice, sans lesquels ne peuvent les meschants
dominer longuement, nous dclarons tous ceulx qui dedans un mois aprs
la publication de la prsente ne se retireront de tenir de son cost,
ains continueront  luy faire faveur et assistence, ou aultrement le
hanteront, frquenteront, suyvront, assisteront, conseilleront, ou
favoriseront directement ou indirectement, ou bailleront argent d'ici
en avant, semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos
publicq, et comme telz les privons de tous biens, noblesse, honneurs
et grces prsentes et advenir, donnant leurs biens et personnes, o
qu'ilz se puissent trouver, soit en noz royaumes et pays, ou hors
d'iceux,  ceux qui les occuperont, soyent marchandises, argent,
debtes et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux
biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme dict est: et pour
parvenir  l'arrest de leurdicte personne ou biens, souffira pour
preuve, de monstrer qu'on les auroit vus aprs le terme mis en ceste,
communiquer, parler, traitter, hanter, frquenter en publicq ou secret
avec ledict d'Oranges, ou luy avoir donn particulire faveur,
assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant toutesfois
 tous, tout ce que jusques audict temps auroient faict au contraire,
se venant rduyre et remettre soubz la deue et lgitime obissance
qu'ilz nous doibvent, en acceptant ledict trait d'Arras, arrest 
Mons, ou les articles des dputez de l'Empereur  Coulongue.

Voil bien Philippe II, peint par lui-mme, en traits saisissants!

Or, o rencontrer une plus abominable insulte  la majest divine, que
sur les lvres de cet tre dgrad, de ce sinistre chef des
inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations au crime, ose se dire
_ministre de Dieu_, et qui, stimulant, _de sa parole de roi_, la
cupidit et la main de vils sicaires, transforme,  leurs yeux,
l'assassinat en un acte _de vertu, de gnrosit de coeur_, que
rcompenseront  la fois, la dcharge de tous crimes antrieurement
commis, l'or et un titre de noblesse?

Au manifeste accusateur et sanguinaire, lanc contre le prince[234],
il fallait une rponse premptoire: elle se fit nergiquement
entendre, en temps voulu.

  [234] Peut-tre Montesquieu s'est-il un peu trop froidement
  exprim sur le point qui nous occupe, en se bornant  dire
  (_Esprit des lois_, liv. XXIX, chap. XVI): Il faut prendre garde
  que les lois soient conues de manire qu'elles ne choquent point
  la nature des choses. Dans la proscription du prince d'Orange,
  Philippe II promet  celui qui le tuera de donner  lui ou  ses
  hritiers vingt-cinq mille cus et la noblesse; et cela, en
  parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La noblesse promise
  pour une telle action! une telle action ordonne en qualit de
  serviteur de Dieu! tout cela renverse galement les ides de
  l'honneur, celles de la morale et celles de la
  religion.--Montesquieu ne devait-il pas aller plus loin, et
  imprimer au front de Philippe II le stigmate indlbile d'une
  nergique rprobation?

Quel que ft le dsir du prince de la produire immdiatement, il dut,
par respect pour de hautes convenances, la diffrer. Il fallait, en
effet, qu'il consultt pralablement[235] plusieurs personnages
notables et les conseils de justice qui tenaient le parti des tats.
Ce prliminaire  accomplir, et l'laboration de l'_Apologie_, dont
il sera parl bientt, impliquaient des dmarches et des soins, qui
rclamaient de sa part d'assez longs dlais. Rien,  cet gard, ne fut
nglig par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des
affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvt  Anvers, soit
qu'il se rendt dans telle ou telle province o sa prsence tait
ncessaire.

  [235] C'est ce que Guillaume lui-mme dclarait en ces termes:
  Comme par la sentence en forme de proscription, mes ennemis,
  contre tout droit et raison, se sont essaiez de toucher
  grandement  mon honneur, et faire trouver mes actions passes
  mauvaises, j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs
  personnages notables et de qualit, mesmes des principauls
  conseils de ces pas. (Remonstrance aux tats gnraux. Delft,
  13 dcembre 1580, ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le
  Taciturne_, t. VI, p. 39).--On a conserv la lettre que Guillaume
  crivit au Conseil de Hollande, de Zlande et de Frise, le 10
  septembre 1580, pour demander son avis. (Voir le texte de cette
  lettre, ap. Gachard, _ibid._, t. VI, p. 37.)

Anime comme lui d'un profond sentiment du devoir, Charlotte de
Bourbon, au milieu mme de ses apprhensions[236] en voyant les jours
du prince plus que jamais menacs[237], se rsignait  ce qu'il se
spart d'elle, ds que les circonstances l'exigeaient.

  [236] Pendant mon sjour  Sedan, le duc de Bouillon me faisoit
  part de tous les avis qu'il avoit de Flandres, _par lectres de
  madame la princesse d'Orange, sa tante_; que tout y alloit fort
  mal; que le duc d'Alenon (d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx
  de ses amis par mauvais conseils; que monsieur le prince, son
  mari, n'avoit rien gagn  travailler pour sa grandeur, sinon
  d'irriter d'avantage ses ennemis, qui recherchoient sa vie 
  toute oultrance et par dclaration et proposition publicque du
  prix et salaire d'_un tel coup, dont elle craignoit quelque grand
  dsastre, lequel il pleust  Dieu de destourner_. (_Mmoires de
  La Huguerie_, t. II, p. 205.)

  [237] Les premires trames ourdies contre la vie de Guillaume de
  Nassau remontaient au dbut de l'anne 1573. Toutes les
  tentatives, concertes dans l'ombre, pour l'assassiner avaient
  chou. M. Gachard les fait connatre (_Corresp. de Guillaume le
  Taciturne_, t. VI, Prface, p. XXII  XXXI).--Guillaume disait
  (voir _Apologie_): Il (Philippe II) promet vingt-cinq mil escuz
   celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort ou vif.
  Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu'
  prsent, pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et
  les siens ont faict march avecq les assassineurs et
  empoisonneurs pour m'oster la vie!

Pendant toute la dure de son absence, elle entretenait avec lui, au
sujet des affaires d'tat, une correspondance active, dont un fragment
important doit trouver place ici, comme pouvant donner une ide de la
vigilance et de la sagacit de la princesse.

Monseigneur, crivait-elle, d'Anvers,  Guillaume, le 29 novembre
1580[238], il y a deux jours que je vous dpeschay exprs pour vous
advertir de la prinse de Cond;  ceste heure, je viens de recevoir
des lettres de monsieur le prince d'Espinoy pour vous envoyer, o il
vous mande les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de
ladite ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont sur la
Flandre. Je ne say s'il en aura communiqu au conseil de guerre en
ceste ville, ce qui, me semble, seroit bien ncessaire, pour y porter
plus prompt remde; car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de
vos nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvnient. Il vous plaira,
monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, et si, recevant
des lettres qu'on vous escrit, je les dois communiquer  quelqu'ung;
ce que je n'ay pas encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce
sera le meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx de
Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous escrivent,
ils essent  en avoir correspondance avec ledit conseil de guerre. Il
y a aussi une chose qui me faict peine, qu'ils disent que d'aulcuns
des Franois qui estoient auprs de Cambray se retirent. Il me semble
qu'il seroit trs ncessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers
monsieur de Rochepot, pour savoir son dessin et ce qu'il a
commandement de faire, et leur faire aussy entendre si on les trouve
en bonne volont, ce qui seroit besoing de faire pour empescher
l'ennemy; tant y a, monseigneur, que je scay que vostre prsence est
bien ncessaire o vous estes, mais aussi elle manque bien
pardea.--Je me fortifie peu  peu, esprant, sy ce dgel continuait,
qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller trouver, dans quelques
jours; mais si vous dlibriez de revenir bienstost, alors ma
dlibration changeroit. Et sur ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.

  [238] Archives gnrales du royaume de Hollande. Recueil
  manuscrit, intitul: _Brieven van vorsten, regering personen_,
  etc.

Lorsque cette lettre fut expdie  Gand, o se trouvait le prince,
Ph. de Mornay se disposait  quitter Anvers, avec sa femme et ses
enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait d'autant plus de les voir
se sparer d'elle, peut-tre pour toujours, qu'elle tait encore toute
mue de la perte rcente d'un ami commun, non moins cher au prince et
 elle, qu' eux-mmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent
Hubert Languet[239]. Survint un incident,  l'heureuse issue duquel,
d'ailleurs, elle ne fut pas trangre, qu'un biographe[240] raconte en
ces termes:

M. de Mornay avoit pris cong de messieurs les estats, de M. le
prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage achemin, sa femme et
ses enfans en carrosse sur le bord de l'Escaut, pour trajecter en
Flandre, luy deux heures aprs les devant suivre; voicy que, sans luy
en dire mot, M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne en
authorit et doctrine, la va arrester, et, quelque rsistance qu'elle
feist, la ramne en son logis, disant que M. le duc d'Anjou ayant 
venir, au premier jour, au pays, prs duquel ils avoient si peu de
personnes confidentes et affectionnes  leur bien, ce n'estoit pas le
temps de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par M. le
prince d'Orange qui estoit  Gand, _parler par madame la princesse, sa
femme_, requrir par les estats. Mais il leur dit qu'il ne pouvoit
acquiescer  leur dsir, duquel nanmoins il se sentoit et indigne et
trs honor, sinon avec le cong de son maistre. Sur quoy y fut
promptement dpesch le baillif de Nozeroy, en poste, avec lettres
trs expresses du prince d'Orange et des estats, vers le roy de
Navarre; lequel ayant tesmoign, avec beaucoup d'estime de M.
Duplessis, combien son service luy estoit utile auprs de soy, luy
permettoit toutefois de demeurer encore six mois auprs d'eux,
desquels il ne luy sauroit moins de gr que s'ils estoyent employs
prs de sa propre personne.

  [239] Mme de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse
  sollicitude, assist Hubert Languet jusqu' son dernier soupir.
  Sentant approcher l'heure suprme, il lui avait dit: Qu'il
  n'avoit regret que de n'avoir p revoir M. Duplessis, premier que
  mourir, auquel il eust laiss son coeur, s'il eust p.... il
  l'adjura de requrir de luy, en luy disant adieu, de sa part, une
  chose: qu'au premier livre qu'il mettroit en lumire, il feist
  mention de leur amiti. Ph. de Mornay, en ami fidle, rpondit,
  par la prface de la version latine de son _Trait de la vrit
  de la religion chrtienne_, au dsir qu'avait exprim Hubert
  Languet. Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel
  se revlent  nous ces deux coeurs de chrtiens, indissolublement
  unis l'un  l'autre dans la conviction que les saintes affections
  demeurent, par la grce de Dieu, plus fortes que la mort!!

  [240] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 59.--Les dtails
  ci-dessus sont emprunts par le biographe aux _Mmoires de Mme de
  Mornay_.

Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore,  Anvers.

Le prince, qui lui avait antrieurement communiqu, ainsi qu' Hubert
Languet, son projet de rponse au ban de proscription, accueillit avec
confiance les observations de ces deux amis, dont les conseils taient
toujours si dsintresss et si srs[241]; et ayant dfinitivement
arrt la rdaction de sa mmorable _Apologie_[242], la prsenta, le
13 dcembre 1580, aux tats gnraux, alors runis  Delft, en leur
tenant ce viril langage[243]:


     Messieurs,

Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en forme de
proscription, qui a est envoie par le roi d'Espaigne et depuis
publie par ordonnance du prince de Parme. Et, comme par icelle, mes
ennemis, contre tout droict et raison, se sont essaiez de toucher
grandement  mon honneur, et faire trouver mes actions passes
mauvaises: j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages
notables, et de qualit, mesmes de principauls consauls de ces pas.
Mais pour raison de la qualit d'icelle proscription, les normes et
atroces crimes desquels je suis charg, ores que ce soit  tort:
toutesfois j'ai est conseill ne pouvoir satisfaire aultrement  mon
honneur, sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement
j'estoi accus et charg de plusieurs crimes, comme aussi j'estoi
publiquement injuri et calomni. Suivant lequel advis, messieurs,
attendu que je vous recognoi seuls en ce monde pour mes suprieurs,
je vous prsente ceste mienne dfense escritte contre les criminations
de mes adversaires, par laquelle j'espre non seulement avoir
descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi lgitimement
justifi toutes mes actions passes. Et d'aultant que leur principal
but et intention est de cercher tous les moens de m'oster la vie, ou
bien me faire bannir de ces pas, et pour le moins diminuer
l'authorit qu'il vous a pleu me donner, comme si, obtenant telle
chose, le tout leur viendroit  souhait: et d'aultre part, d'aultant
qu'ils me calomnient, que par moens illicites je retiens mon
authorit: je vous supplie, messieurs, de croire, ores que je suis
content de vivre tant qu'il plara  Dieu entre vous, et vous
continuer mon fidle service, toutesfois que ma vie que j'ai desdie 
vostre service, et ma prsence au milieu de vous, ne me sont point si
chres, que trs volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me
retire du pas, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous peult
aucunement servir pour vous acqurir une certaine libert. Et quant 
l'authorit qu'il vous a pleu me donner, vous savez, messieurs,
combien de fois je vous ai suppli de vous contenter de mon service et
me descharger, si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de vos
affaires: comme encores je vous en requiers, offrant toutesfois, comme
j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous a pleu me commander, de
continuer  m'emploier au service la patrie, au prix de laquelle je
n'estime rien de ce que est en ce monde: comme je le vous remonstre
plus amplement en ceste mienne dfense, laquelle si vous jugez
convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit mise en lumire,
affin que non seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde
puisse juger de l'quit de ma cause et de l'injustice de mes
adversaires.

  [242] Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le
  prince avait faite  lui et  Hubert Languet: Nous nous
  apercevions bien que rien ne lui touchoit tant le coeur que ce
  qui avoit t dit contre son mariage. (De Thou, _Hist. univ._,
  t. V, p. 613, note 1.)

  [242] Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de
  Nassau, de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave
  d'Anvers et viscomte de Besanon; baron de Breda, Diest,
  Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc., seigneur de Chastel-Bellin,
  etc., lieutenant-gnral s Pas-Bas, et gouverneur de Brabant,
  Hollande, Zlande, Utrecht et Frise, et admiral; contre le Ban et
  dict publi par le roi d'Espagne, par lequel il proscript ledict
  seigneur, dont apperra des calumnies et faulses accusations
  contenues en ladicte proscription. (1 vol. in-8, Bruxelles et
  Leipzig, 1858.)

  [243] Remonstrance de monseigneur le prince  messeigneurs les
  tats gnraux des Pas-Bas (dit. de 1858 de l'_Apologie_, avec
  pices, p. 31  33).

Le 17 dcembre, les tats gnraux rpondirent au prince[244]:

Les estats gnraux aiants depuis quelques jours veu et leu une
proscription publie par les ennemis contre la personne de Vostre
Excellence, par laquelle ils imposent  icelle des crimes normes,
essaiants la rendre odieuse, comme si par moens illgitimes et voies
sinistres elle auroit usurp le lieu et degr auquel elle est
constitue; et d'exposer sa personne en proie et lui oster son
honneur: aiants veu pareillement la dfense propose par Vostre
Excellence contre ladicte proscription, trouvent par la vrit de ce
qui est pass en ces pas, et qu' chascun d'eus en son endroict est
cogneu et manifeste, lesdicts crimes et blasmes avoir est  tort
imposez  icelle: et quant aus charges tant de lieutenant-gnral que
des gouvernemens particuliers, aprs avoir est lgitimement choisi et
esleu, ne les avoir acceptez sinon  nos instantes requestes,
esquelles auroit aussi continu  nos prires et avec entier
contentement et satisfaction du pas: et la supplient encores lesdicts
estats y vouloir continuer, lui promettant toute aide et assistance,
sans espargner aucuns de leurs moens, et de lui rendre prompte
obissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les services fidels rendus
par Vostre Excellence  ces pas et ceus qu'ils esprent encores 
l'advenir, ils lui offrent, pour l'asseurance de sa personne,
d'entretenir une compagnie de gens  cheval pour sa garde, la
suppliant l'accepter de la part de ceus qui se sentent obligez  la
conservation d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats qui se
treuvent aussi chargez par ladicte proscription, entendent de brief
aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront convenir.

  [244] Rponse de messieurs les tats gnraux (dit. de 1858 de
  l'_Apologie_, avec pices, p. 33, 36).

Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, si
honorable pour lui, des tats gnraux, Guillaume envoya son apologie
 la plupart des souverains et des princes de l'Europe.

Une lettre, en date du 4 fvrier 1581, accompagnant son envoi,
portait, entre autres chose[247]:

Il m'a sembl, et  tous mes meilleurs amis, que je ne pourrois
satisfaire  mon honneur, sinon en opposant une juste dfense  la
proscription que le roi d'Espaigne a fait publier contre moi.

... Si le roi d'Espaigne se ft content de me retenir mon fils et
mes biens, qu'il a en sa possession, et encores de prsenter, comme il
faict, vingt-cinq mil escus, pour ma teste, promettre d'anoblir les
homicides, leur pardonner tels crimes qu'ils pourraient avoir commis,
j'eusse essai par tout aultre moen, comme j'ai faict par ci-devant,
de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir rentrer dans ce qui
est mien, et eusse suivi la mesme faon de vivre que j'ai faict. Mais
le roi d'Espaigne aiant publi par tout le monde que je suis peste
publique, ennemi du monde, ingrat, infidle, trahistre et meschant, ce
sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres qui soit des
subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et doit endurer: tellement,
quand je seroi l'un de ses simples et absoluts vassauls, si est-ce que
par telle sentance, et si inique en toutes ses parties, et aiant est
par lui despouill de mes terres et seigneuries,  raison desquelles
je lui auroi eu serment par ci-devant, je me tiendroi absouls de
toutes mes obligations envers lui, et essaierai, comme nature
l'enseigne  un chascun, par tous moens  maintenir mon honneur, qui
me doibt estre et  tous hommes nobles plus cher que la vie et les
biens. Toutesfois puisqu'il a pleu  Dieu me faire la grce d'estre n
seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, comme font les
princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne et d'Italie, et en
oultre que je porte tiltre de prince absolut, ores que mon
principault ne soit bien grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant
subject naturel, ni aiant rien tenu de lui sinon  raison de mes
seigneuries, desquelles il m'a entirement dpossd, il m'a sembl ne
pouvoir satisfaire  mon honneur, et donner contentement  mes parens
proches,  plusieurs princes ausquels j'ai cest honneur d'appartenir,
et  toute ma postrit, sinon en respondant par escript publicq 
ceste accusation propose en la face de toute la chrestient. Et
combien que je ne l'ai pu faire sans toucher  son honneur, j'espre
nantmoins que vous l'imputerez plustost  la contrainte que m'a
apport la qualit de ceste proscription, que non pas  ma nature ou 
ma volont.

Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus prs cogneu la
vrit de ce qui est contenu en ceste mienne dfense, l'ont approuve,
m'aiants rendu assez suffisant tesmoignage de ma vie passe, je vous
supplie trs humblement, en approuvant icelle mienne response, croire
que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que je suis, Dieu
merci, gentilhomme de bonne et trs ancienne maison, et homme de bien,
vritable en tout ce que je promets, non ingrat, ni infidle, n'aiant
commis chose dont un seigneur et chevalier de ma qualit puisse
recepvoir aucun reproche.

  [245] Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoie aux rois
  et aultres potentats de la chrestient. Elle est date de Delft,
  en Hollande, 4 fvrier 1581 (dit. de 1858 de l'_Apologie_, avec
  pices, p. 41  46).

Arrivons maintenant  l'apologie elle-mme, qui constitue un document
historique de premier ordre, digne,  ce titre, d'tre srieusement
mdit.

Dans ce clbre crit, trac d'une main ferme et habile, Guillaume de
Nassau rfute victorieusement, une  une, toutes les accusations,
toutes les calomnies de son implacable ennemi. Il fait plus; entran
par les strictes ncessits de sa dfense personnelle, il s'rige en
lgitime censeur de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il
lui suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitt l'indignation
publique les scelle d'une imprissable fltrissure.

L'apologie est d'une tendue beaucoup trop considrable, pour qu'il
soit seulement possible d'en reproduire ici les principales parties.
Nous nous bornerons donc  la citation de quelques passages,  l'aide
desquels on pourra du moins se former une ide, non seulement de la
vigueur et de la justesse d'esprit, mais encore de la mle et incisive
loquence du prince:

Le dbut de l'crit est d'une vive allure:

Combien que rien ne soit plus dsirable  l'homme qu'un cours de sa
vie entire, heureux, prospre, et gal sans aucun heurt ou mauvaise
rencontre: toutesfois si toutes choses me fussent venues  souhait et
sans avoir rencontr la haine de la nation espaignolle et de ses
adhrens, j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui m'est rendu
par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus excellent fleuron de
gloire dont j'eusse peu dsirer, devant ma mort, estre couronn.
Qu'est-ce qu'il y a plus agrable en ce monde et principalement 
celui qui a entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la
libert d'un si bon peuple, opprim par si meschantes gens, que
d'estre ha mortellement par ses ennemis, et ennemis ensemble de la
patrie, et par leur propre bouche et confession recevoir un doux
tesmoignage de sa fidlit envers les siens, constance contre les
tyrans et perturbateurs du repos publicq? Tellement que de tant de
plaisirs que les Espaignols et leurs adhrens m'ont faicts pensants me
faire desplaisirs, comme par cette infame proscription ils ont plus
pens me nuire, aussi ils m'ont davantage resjoui et m'ont donn plus
de contentement; car non seulement j'en ai reu ce fruict, mais aussi
ils m'ont ouvert un champ pour me dfendre plus ample que je n'eusse
os dsirer, et pour faire cognoistre  tout le monde l'quit et
justice de mes entreprises, en laisser  ma postrit un exemple de
vertu imitable  tous ceulx qui ne vouldront deshonnorer la noblesse
des ancestres dont nous sommes descendus, et desquels un seul n'a
jamais favoris la tyrannie, ains tous ont aim la libert des peuples
entre lesquels ils ont eu charge et authorit.

Le prince parle aux tats gnraux du prix qu'il attache  leur
approbation:

Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement ennemi de ma bonne
renomme, que je ne prinse  gr, comme j'espre mes actions le
mriter, d'estre en bonne estime envers tous les princes, potentats et
rpubliques de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhrens,
desquels persvrants en la poursuite de leur tyrannie, je ne dsire
ni grce, ni faveur, ni amiti quelconque: toutesfois puisque vous
estes seuls en ce monde  qui j'ai serment, auxquels seuls je me tiens
oblig, qui seuls avez puissance d'approuver mes actions, ou de les
improuver, je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reu
tesmoignage de vostre part conforme  mes intentions, qui ont est
tousjours conjointes  vostre bien, utilit et service: et endurerai
patiemment les aultres peuples et nations en juger selon leurs
passions et affections, ou bien, ce que plus je dsire, selon
l'quit, droiture et justice.

Le mariage contract par Guillaume avec Charlotte de Bourbon est
incrimin par Philippe II; mais, de quel droit un tel homme se
porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-mme sous le coup de
formidables accusations? Les critiques qu'il ose lever ne sont-elles
pas, d'ailleurs, dpourvues de tout fondement?

La rponse  la premire de ces questions est empreinte d'une lgitime
indignation, qui se traduit par le tableau des effroyables dsordres
dont s'est rendu coupable, dans sa vie prive, le royal accusateur.

Parlant d'abord des adhrents de celui-ci, le prince dit:

D'autant qu'on ne s'est pas seulement adress  ma personne, pour
m'accuser d'ingratitude et d'infidlit, mais aussi, comme la rage et
fureur mord galement tout le monde, aussi bien l'innocent comme celui
qu'on juge estre coulpable, ainsi leur ptulance a est si grande que
de vouloir toucher  l'honneur de ma compagne par le blasme qu'ils
cuident mettre sus  mon dernier mariage. Je ne sai si je les trouve
plus  condamner en impudence ou en bestise, n'aiant sceu ces savants
hommes, qui se vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leon
chante et rechante par les plus petits escolliers: _Celui qui
s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de tout crime._
Car c'est une impudence et tmrit, s'ils cognoissent leurs faultes
si notables, et nantmoins passent par dessus leurs pines et
chardons, comme si c'estoient roses: ou si ils ne les cognoissent,
quelle bestise est-ce, quelle stupidit, de ne point voir ce qui se
prsente,  toutes heures,  leurs yeux? Ils voient, tous les jours,
un roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint, honeste,
lgitime, faict selon Dieu, clbr selon les ordonnances de l'glise
de Dieu.

(Suit alors le tableau des dsordres reprochs  Philippe II.)

Quant  la lgitimit de l'union contract avec Charlotte de Bourbon,
le prince s'exprime ainsi:

Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souill et qu'on peust le
tenir pour innocent, si est-ce que je ne crains point qu'il me puisse
reprocher aulcune faulte: et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien
meurement et avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur,
sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup de peine
de chose en laquelle il n'a que veoir, et de laquelle aussi je ne suis
tenu de lui rendre aulcun compte. Car, quand  ma dfuncte femme, elle
appartenoit  princes de trs grand lieu, princes sages et d'honneur,
lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et quand je
vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui pourrai bien faire
cognoistre que les plus savants de ses docteurs le condamnent. Quant
 ce qui touche le mariage auquel je suis alli  prsent, quoiqu'ils
facent bouclier du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus
traditions de l'glise romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais
croire  personne de ce monde qu'ils soient plus grands zlateurs
d'icelle glise que monsieur de Montpensier, monsieur mon beau-pre,
lequel ne faict pas profession de sa religion comme faict le cardinal
de Grandvelle et ses semblables, mais comme il pense sa conscience lui
commander, et toutesfois aiant bien pois ce qui est pass, et aiant
ou l'advis de plusieurs des principauls de la cour de parlement de
Paris assemble  Poictiers pour les grands jours, aiant aussi ou
l'advis des vesques et docteurs, a trouv, comme telle est la vrit,
que non seulement ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma
compagne, elle estoit nulle de droict, pour avoir est faicte en bas
ge, contre les canons, ordonnances de France et arrests des courts
souveraines, mesmes contre les canons du concile de Trente auquel mon
ennemi dfre tant; mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte,
ains plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par bonnes
informations faictes mesmes en absence de ma compagne. Et quand tout
cela ne seroit point, si est-ce que je ne suis pas si peu vers en la
bonne doctrine, que je ne sache tous ces liens de conscience retors
par les hommes ne pouvoir estre  aulcune obligation devant Dieu.

Quels accens que ceux du pre,  la pense du jeune fils dont les
Espagnols se sont empars, par une ruse infme, et qu'ils tiennent en
captivit!

Comme gens forcenez, ils s'adressent  mon fils, jeune enfant
escollier, et, contre les privilges de l'universit, le tirent
violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance faite par
l'universit, ce barbare de Vergas respond barbarement: _Non curamus
vestros privilegios._ Ils le tirent hors de Brabant, contre les
privilges du pas, contre le serment du roi, et l'envoient en
Espaigne pour l'esloigner de moi qui suis son pre, et jusques 
prsent dtiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement,
quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi indigne non
seulement de ma race et du nom que je porte, mais aussi du nom de
pre, si je n'emploioi tout le sens et tous les moens que Dieu m'a
donnez, pour essaier de le retirer de ceste misrable servitude, et me
faire rparer un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant
desnatur que je ne sente les affections paternelles, ni si sage, que
souvent le regret d'une si longue absence de mon fils ne se prsente 
mon entendement.

Au reproche d'tre le promoteur de la libert religieuse dans les
Pays-Bas, le prince rpond:

Ils entrelassent _que j'ai procur la libert de conscience_: s'ils
entendent que j'ai faict ouverture  telles impitez qui se
commettent ordinairement en la maison du prince de Parme, o
l'athisme et aultres vertus de Rome sont jeu, je respons que c'est
chez les hritiers du seigneur Pierre-Louys qu'il fault chercher telle
libert ou plustost licence effrne. Mais je confesserai bien que la
lueur des feus esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a
jamais est agrable  mes yeux, comme elle a resjoui la veue du duc
d'Albe et des Espaignols, et que j'ai est d'advis que les
perscutions cessassent au Pas-Bas. Je vous confesserai dadvantage,
affin que les ennemis cognoissent qu'ils ont affaire  une partie qui
parle rondement et sans fard,  savoir que le roi, quand il partist de
Zlande, lieu dernier qu'il laissa en ce pas, me commanda de faire
mourir plusieurs gens de bien, suspects de la religion, ce que je ne
voulus faire et les en advertis eus mesmes, sachant bien que je ne le
pouvoi faire en saine conscience, et qu'il falloit plustost obir 
Dieu que non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce que bon
leur semblera, je sai que plusieurs peuples et nations qui les valent
bien, et qui ont appris que par les feus et les glaives on n'advance
rien, me loueront et approuveront mon faict. Mais puisque vous,
messieurs, avec le consentement universel du peuple l'avez depuis
approuv, en condamnant la rigueur des placarts et faisant cesser ces
cruelles excutions, je n'ai aulcun soulci de ce que les Espaignols et
leurs adhrens en murmurent... Ils jettent des blasmes infinis sur
nostre religion, ils nous appellent hrtiques; mais il y a si
longtemps qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu
venir  bout, que ces injures ne mritent aulcune response.

Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume  l'adresse
de l'instigateur des assassins, et du rmunrateur de leurs crimes!

Ores que je ne cognoi au monde impudence effronte qui soit 
comparer  celle des Espaignols, toutesfois je ne me puis assez
esmerveiller qu'ils ont est si invereconds, d'oser publier devant
toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent  pris un chef libre et
francq, qui ne les a jamais, Dieu merci, redoubtez, mais qu'ils y
adjoustent encore telles rcompenses si barbares et si esloignes de
toute reigle d'honnestet et d'humanit,  savoir, en premier lieu,
_qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si gnreus, s'il
n'estoit noble_. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit excut un
si meschant acte (ce que j'espre Dieu ne vouldra permettre) seroit de
race noble, pensez-vous qu'il y ait gentilhomme au monde, je dis entre
les nations qui savent que c'est de noblesse, qui voulust seulement
manger avec un si lasche, meschant et si sclrat, qui auroit tu pour
argent un homme, voire le moindre et le plus abject qui se puisse
trouver? Que si les Espaignols tiennent tels gens pour nobles, si tel
est le chemin de l'honneur en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que
tout le monde croit la plus grande part des Espaignols, et
principalement ceus qui se disent nobles, estre du sang des marraus et
des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs ancestres, qui ont
faict march,  baux deniers comptants, de la vie de Nostre Saulveur:
ce qui me faict prendre plus patiemment ceste injure. En second lieu,
_ils lui pardonnent tout dlict et forfaict, quelque grief qu'il
puisse estre_. Mais s'il avoit arrach la religion chrestienne de l'un
de ses roaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de
l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en Espaigne? Or,
puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier que d'attenter sur mes
biens, sur ma vie et sur mon honneur, et pour avoir plus de tesmoings
de son injustice et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et
en tant de langues, je n'eusse p dsirer, pour mon trs grand
advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres ornemens que
ceus-ci,  savoir d'anoblir pour me tuer, non seulement des vilains
et infames, mais aussi des plus meschantes gents et des plus
excrables de la terre, et donner telle rcompense et si honorable 
une tant insigne vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus
propre pour vrifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels
moens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, rmissions de
crimes normes, anoblissement de meschants, opprimer le dfenseur de
la libert d'un peuple vex cruellement et tyranniquement? Je ne
doubte, messieurs, que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens,
ost l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast  tout le
monde matire pour cognoistre son coeur envenim contre ce pas et
contre nostre libert, d'aultant qu'il n'estime rien tout acte,
quelque meschant et dtestable qu'il puisse estre, au prix de la mort
de celui qui vous a servi jusques  prsent et si fidlement. Et
encores il n'a point de honte de mesler en tels sacrilges le nom de
Dieu, se disant son _ministre_! Le ministre doncq a il ceste
puissance, non seulement de permettre ce que Dieu a dfendu, mais de
le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et remission de crimes? Et
de quels crimes? De tous crimes, quelque griefs qu'ils puissent estre.
Mais je ne doubte que Dieu, par son trs juste jugement, ne face
tomber la juste vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et
qu'il ne maintienne par sa grande bont mon innocence et mon honneur,
de mon vivant et envers la postrit. Quant  mes biens et  ma vie,
il y a long temps que je les ai ddiez  son service; il en fera ce
qu'il lui plaira, pour sa gloire et pour mon salut.

Un noble coeur pouvait seul inspirer ces pathtiques et admirables
paroles, par lesquelles se termine l'apologie:

Quant  ce qui me touche en particulier, vous voiez messieurs, que
c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle avecq tel pris et si
grande somme d'argent ils ont voue et dtermine  la mort, et disent
pendant que je serai entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust
 Dieu, messieurs, ou que mon exil perptuel, ou mesme ma mort, vous
peut apporter une vraie dlivrance de tant de maus et de calamitez,
que les Espaignols, lesquels j'ai tant de fois veu dlibrer au
conseil, deviser en particulier, et que je cognoi dedans et dehors,
vous machinent et vous apprestent. O que ce bannissement me seroit
dous, que cette mort me seroit agrable. Car pourquoi est-ce que j'ai
expos tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu
mes propres frres, que j'aimoi plus que ma vie? Est-ce pour en
trouver d'autres? Pourqui ai-je laiss mon fils si longtemps
prisonnier, mon fils, dis-je, que je dois tant dsirer, si je suis
pre? M'en pouvez-vous donner un autre, ou me le pouvez-vous
restituer? Pourquoi ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris,
quel loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont
parvenus pour vostre service jusques  la vieillesse et la ruine de
tous mes biens, sinon de vous acqurir et acheter, s'il en est
besoing, au pris de mon sang, une libert. Si doncq vous jugez,
messieurs, ou que mon absence, ou que ma mort mesme vous peult servir,
me voil prest  obir: commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la
terre, j'obirai. Voil ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque
n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre bien, salut et
conservation de vostre rpublique. Mais si vous jugez que ceste
mdiocrit d'exprience et d'industrie qui est en moi, et que j'ai
acquise par un si long et si assiduel travail; si vous jugez que le
reste de mes biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je
vous ddie le tout et le consacre au pas), rsolvez-vous sur les
points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque
amour  la patrie, que j'aie quelque suffisance pour conseiller,
croiez que c'est le seul moien pour nous garantir et dlivrer. Cela
faict, allons ensemble de mesme coeur et volont, embrassons ensemble
la dfense de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures de
conseil, ne dsirant rien plus que de le suivre: et ce faisant, si
encores vous me continuez ceste faveur que vous m'avez porte par
ci-devant, j'espre moiennant vostre aide et la grce de Dieu,
laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant et en choses si
perplexes, que ce qui sera par vous rsolu pour le bien et
conservation de vous, vos femmes et enfans, toutes choses saintes et
sacres, je le maintiendrai.

L'histoire rend hommage  l'inbranlable constance avec laquelle
Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'tait solennellement engag 
soutenir.

Le proscripteur et le proscrit ayant parl, l'opinion publique se
pronona en faveur du second contre le premier; et l'arrt man
d'elle contribua puissamment  rendre plus troite dsormais
l'alliance entre celles des provinces qui aspiraient  secouer le joug
de l'Espagne et l'homme minent qu'elles considraient,  bon droit,
comme leur plus ferme appui, comme leur prochain librateur.

Cette alliance tait, sans doute, pour Guillaume, une grande force;
mais une force plus grande encore pour lui tait celle qu'il puisait
dans de saintes inspirations, au foyer domestique, l o un noble
coeur de femme, qui s'tait consacr  lui, exerait en secret, avec
une exquise dlicatesse, le touchant privilge de le seconder dans
l'accomplissement de sa haute mission. Plus cette mission venait de
grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un Philippe II,
plus Charlotte de Bourbon, digne confidente des penses et des
sentiments de Guillaume se sentit heureuse et fire d'tre sa
compagne, et, comme telle, de partager, avec la fidlit d'une
profonde affection, les labeurs, les angoisses, les prils de sa
gnreuse carrire.




CHAPITRE IX

  Tentatives pour oprer un rapprochement entre le duc de
      Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a
      lieu.--Franois de Bourbon se rend en Angleterre comme chef
      d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les
      jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, 
      se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en
      France.--Sjour du prince et de la princesse d'Orange  La
      Haye. Accueil que le docteur Forestus reoit
      d'eux.--Dclaration officielle, par le duc de Montpensier, de
      l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec
      Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au prsident
      Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier  sa
      petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intrt
      de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse  J.
      Borleeut.--Assemble  La Haye des dputs des
      Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant
      Cambrai.


Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'tait plus port 
dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne, qu'il se feroit
mettre en pices, pour Sa Majest, et que, si on lui ouvroit le coeur,
on y trouverait grav le nom de _Philippe_[245]. En effet, que devait
tre dsormais, aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui
avait os toucher  l'honneur de Charlotte de Bourbon et mettre 
prix la tte du prince, son mari? Le duc eut t un chef de famille
indigne de ce nom, s'il n'et pas ressenti, comme s'tendant jusqu'
sa personne, l'outrage fait  ses enfants. Nous aimons  croire qu'en
ralit il le ressentit, et comprit qu'il tait de son devoir, non
seulement de les couvrir de sa protection, mais de se rapprocher d'eux
et de leur accorder enfin une part d'affection  laquelle ils avaient
droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa plnitude?

  [246] Lors des confrences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans
  une dpche adresse au roi son matre: Quant  M. de
  Montpensier, je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux
  qui unissent depuis si longtemps Vostre Majest  sa famille et 
  lui en particulier,  raison de la ligne de conduite qu'il
  n'avoit cess de suivre, ainsi qu'il convenoit  un gentilhomme
  de son rang et  un vritable chrestien. Enchant de cette
  ouverture, il se jetta dans mes bras avec affection, m'assurant
  que lui et tous les gens de bien du royaume n'avoient d'espoir
  qu'en Vostre Majest; que lui, en particulier, se feroit mettre
  en pices pour elle, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y
  trouverait grav le nom de _Philippe_; le tout, avec une telle
  expression de physionomie, qu'il toit facile de voir qu'il n'y
  avoit chez lui ni feinte, ni arrire-pense. (_Papiers d'tat de
  Granville_, t. IX, p. 284  292.)

Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait t fait par le duc dans la
voie d'une rconciliation avec sa fille: il avait parl d'elle, de son
mari, de ses enfants avec quelque intrt, et s'tait mme prt 
l'examen, par intermdiaires, de diverses questions concernant les
droits de sa fille sur certains biens. Mais il fallait qu'il ft plus
encore: aussi, en insistant auprs de lui sur la solution de ces
questions, le prince dauphin s'efforait-il de l'amener  tablir
directement quelques rapports affectueux avec la princesse et le
prince.

La preuve des bons offices de Franois de Bourbon, en cette
circonstance, ressort, notamment, de deux lettres crites, en 1581,
l'une par lui, l'autre par Guillaume de Nassau.

Le 21 fvrier, Franois de Bourbon crivait  son pre[247]:

Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me faire cest
honneur de m'escripre par Lamy, et congneu par icelle l'honneur qu'il
plaist  monseigneur me faire, de vouloir que j'aille en Angleterre,
pour son mariage, dont il m'a aussy particulirement escript, ayant
veu parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez agrable;
qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois, monseigneur, je
ne fauldray d'escripre bien amplement  mondit seigneur et luy
remonstrer l'ennuy et desplaisir que je recepvrois, si je me
despartois d'avec vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel
que dsirez en l'affaire que savez. Et quant au faict de monsieur le
prince d'Orange et de ma soeur, je ne vous saurois assez trs
humblement remercier du soing et peine qu'il vous plaist d'en avoir,
me voulant toujours conformer  ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et
suivre en tout et partout vos commandemens, pour y obir toute ma vie,
etc.

  [247] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f 47.

Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en ces
termes[248]:

Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous a pleu
m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de Sainte-Aldegonde, la bonne
affection qu'il vous plaist de me porter, j'en ai est trs aise et ne
vous en puis assez humblement remercier, singulirement pour les
faveurs et bons offices que je say qu'il vous a pleu faire  ma femme
envers monseigneur vostre pre, et que vous estes aussy volontairement
enclin, de vostre part,  entendre aux affaires qui concernent son
bien et des enfans qu'il a pleu  Dieu nous donner, vous asseurant,
monsieur, que je m'y sens infiniment vostre oblig pour vous en rendre
bien humble service, en ce qu'il vous plaira me faire l'honneur de
m'employer. J'ai donn charge  ce porteur de vous aller visiter de ma
part pour vous en remercier plus amplement, de bouche; et ensemble
pour vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres, de
ratiffier l'accord et transaction qui a est faict  Paris, de la
part de monseigneur vostre pre et de la vostre, par vos dputez avec
ceux que nous y avions envoyez de la nostre, et pour plus grande
asseurance de nos respects qui m'importent, ainsi que ce prsent
porteur vous pourra dduire plus particulirement, la signer de vostre
main, et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je suis
press de la vous envoyer de ma part, incontinent que je seray adverty
de la conclusion faite, et qu'il vous plaira au reste me faire cest
honneur de le vouloir escouter, etc.[248]

  [248] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 38.

  [249] A la ngociation dont il s'agit ici se rattache la lettre
  suivante du duc de Montpensier au prince dauphin: Mon fils, j'ay
  veu les deux transactions qui ont est passes, tant soubz mon
  nom que soubz le vostre, pour le regard du dot de vostre soeur,
  la princesse d'Orange, et des renonciations  vostre prouffit,
  requises pour vous rendre paisible de ma succession et de celles
  de feu vostre mre et de vostre soeur de Nevers, lesquelles j'ay
  trouves conformes aux articles et conditions que j'avais faict
  dresser  ceste fin; qui est cause que j'ay bien volontiers
  ratiffi celle qui me concerne, comme il est besoing que vous
  faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient
  envoyes  vostre soeur jusques  ce que son mary et elle les
  aient aussi ratiffies, et, les envoyant  Me Andr, il dlivrera
  lesdites et non aultrement au plus tost.--Ce 25 juin 1581. LOYS
  DE BOURBON. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 36.)

De son ct, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier de ne
pas se borner, vis--vis de la princesse, sa fille, et de son mari, 
un rglement d'affaires, mais de leur tendre la main et de se montrer
juste et bon pre, en leur accordant une affection dont ils taient
depuis trop longtemps privs. Sur ce second point, le duc, au mpris
d'une parole donne, hsitait encore. Il fallut que le roi de Navarre
renouvelt ses instances[250]; et le pre, en y cdant, ouvrit enfin
son coeur  sa fille, au prince et  leurs enfants.

  [250] Le roi de Navarre, qui s'tait entremis de l'accommodement
  de la princesse d'Orange, voyant que le duc, son pre,
  n'effectuoit point la parole qu'il lui avoit donne, de la
  recevoir en sa grce et de ratifier son mariage, l'en sollicita
  pour la seconde fois; et, aprs quelques entrevues  Champigny,
  _ce bon duc_ fit paroistre qu'il n'estoit pas inflexible aux
  larmes de sa fille ni aux prires d'un prince dont l'amiti ne
  lui toit pas moins chre que celle de ses propres enfans.
  (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 254, 255.)

Un haut intrt s'attacherait incontestablement  la connaissance des
communications qui furent alors directement changes entre le duc,
Charlotte et Guillaume; mais, malheureusement elles ont, jusqu'
prsent, chapp  toutes investigations.

Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connatre, l'un,
l'poque d'un rapprochement affectueux entre le pre et la fille,
l'autre, l'impression qu'en reut le coeur de celle-ci. Le premier de
ces documents est du 25 juin 1581, le second, du 29 juillet suivant.

Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques faits
antrieurs  la double date qui vient d'tre signale.

Le roi de France avait,  la fin de l'hiver de 1581, consenti 
l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y aviser  la conclusion
du mariage de la reine Elisabeth avec le duc d'Anjou. Le chef de cette
ambassade tait Franois de Bourbon, que devaient accompagner le
marchal Artus de Coss, comte de Secondigny, Louis de Lusignan de
Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur, sieur de Carrouges,
gouverneur de Rouen, Bertrand de Salignac, sieur de La Mothe-Fnlon,
qui avait t dj ambassadeur en Angleterre, Barnab Brisson,
prsident au Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La
Maurissire, et Claude de Pinart, secrtaire d'tat.

Franois de Bourbon, selon le dsir de la duchesse de Bouillon, sa
soeur, emmenait avec lui les deux jeunes fils de celle-ci.

Le 27 mars, la duchesse avait crit, de Sedan,  son frre[251]:
J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a dit se falloir trouver
 Calais, pour l'effect de vostre voage, estant bien marrye n'avoir
eu plus de loisir d'accomoder mieulx le train de mes enfans, auquel
j'eusse dsir ne rien manquer,  l'honneur de vostre suite, le dfaut
duquel sera couvert de vostre faict, et excus de vous, qui ne sera le
premier bienfait receu pour tous lesquels sachant n'y avoir chose qui
vous les face mieulx employs, que quand ils seront sages et vertueux,
je supplieray Dieu leur en faire grce, requrant ceste de vous, qu'il
vous plaise leur commander pour vostre service, comme aux plus obligez
que vous y ayez.

  [251] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, f 7.

Arrivs de Sedan  Paris, pour y rejoindre leur oncle, au moment o il
allait s'acheminer vers Calais, les deux jeunes gens avaient mand au
duc, leur grand-pre[252]: Monseigneur, comme toutes nos intentions
tendent  vous rendre la parfaite obissance que nous vous devons,
sitost que la nouvelle de vostre bonne volont nous a este
reprsente s lettres qu'il vous a pleu nous escripre, pour
accompagner monsieur nostre oncle au voage qu'il a entrepris, sommes
retournez en ceste ville, nous rendre  ses pieds, pour luy faire trs
humble service, en ce qu'il aura agrable nous commander, et ayant mis
tout l'ordre qu'il nous a est possible, afin d'honorer sondit voage,
esprans partir ceste aprs-disne, bien disposez de luy rendre toutes
nos actions agrables.

  [252] Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
  3.210, f 69).

Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts personnages de
sa suite s'embarqurent  Calais, dans les premiers jours d'avril, et
arrivrent en Angleterre o ils furent honorablement accueillis.

Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors  Amsterdam avec son mari,
exprima au prince dauphin combien elle serait heureuse si,  son
retour d'Angleterre, elle pouvait recevoir sa visite.

Quand j'ai entendu, lui disait-elle[253], vostre arrive  Calais,
quy n'a est que depuis ier seulement, je suis demeure en extrme
dsir que vostre voage d'Engleterre me peust aporter tant d'heur et
de bien, qu' vostre retour, vous puissis passer par Zellande o
j'espre, sy Dieu me continue la sant, de me pouvoir trouver, pour
avoir cest honneur de vous voir; vous suppliant trs humblement, s'il
est possible, de me vouloir accorder ma requeste, et me pardonner sy
je ne puis avoir tel respect que je doibs aux affaires que vous
ngocis, car l'affection que j'ay d'estre honore de vostre prsence
ne me le permect point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en
doibs esprer et le temps que vous repasserez, car je ferois en sorte,
s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre frre, se
trouveroit  Middelbourg, en Zlande, pour participer  ce mesme heur,
et pour vous ofrir son service et tant mieulx confirmer l'amiti que
vous avez ensemble etc.

P.S.--Je vous suplie de me mander comme vous vous trouvs, depuis
avoir pass la mer; car, ne l'aiant point encore faict, je craignois
que vous ne vous trouvis mal.

  [253] Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
  3,415, f 76).

Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume,  son tour, disait au prince
dauphin[254]: J'ay est bien aise d'entendre, par les lettres qu'il
vous a pleu d'escrire  ma femme, que vous estes en bonne disposition,
et encore plus des grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de
la royne d'Angleterre, qui me fait esprer une bonne et heureuse
issue de l'affaire que vous avez, de prsent, entre mains, vers Sa
Majest, et dont il ne peut russir qu'un grand bien en toute la
chrestient, lequel aussi, comme je m'y attends, redondra aussi sur
nous. J'eusse bien dsir que la commodit de vos affaires, et
principalement de l'honorable charge que vous avez, vous et p
permettre nous faire cest honneur de venir voir ce pays, auquel je me
fsse efforc de vous y faire bonne chre et vous rendre l'honneur qui
vous appartient; mais d'aultant que personne n'en peult mieux juger
que vous mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner,
esprant, si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grce, une
aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je dsireray
bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, de pouvoir advancer
de mesmes, en ceste occasion.

  [254] Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
  f 40).

Spare de la princesse, sa soeur, depuis bien des annes, la duchesse
de Bouillon tenait  se ddommager de cette privation, au moins en
partie, en faisant visiter par ses fils la tante qu'elle aimait  leur
reprsenter, ainsi qu' sa fille, comme ayant pour eux trois une
affection maternelle. Telle tait, en effet, celle que Charlotte de
Bourbon avait voue  ses neveux et  sa nice. Saisissant donc avec
ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, du dsir de
voir ses fils quitter momentanment l'Angleterre pour se rendre dans
les Pays-Bas, la princesse crivit aussitt au prince dauphin[255]:

Depuis la dernire depsche que je vous ai faicte, j'ai encore receu
des lettres de madame la duchesse de Bouillon, nostre soeur, o elle
me faict entendre le dsir qu'elle auroit que messieurs de Bouillon,
nos nepveux, pendant vostre sjour en Angleterre, peussent prendre la
commodit de venir veoir monsieur le prince, leur oncle, et moy sy
vous plaisoit de me faire tant d'honneur de leur permettre et l'avoir
agrable, dont tant pour estre asseure en cest endroit, de sa
vollont, que pour le trs grand dsir que j'ay d'avoir cest heur de
les voir, j'entreprendray de vous supplier trs humblement de leur
vouloir permettre de faire ce voage, ce que j'eusse souhait
infiniment est peu estre en vostre compagnye. Mais si tant d'honneur
et de bien ne m'est permis,  cause de la ngociation que vous
traicts, j'espre que n'estant mesdits sieurs de Bouillon nos nepveux
en cest endroict  rien astreints qu' suivre vos commandemens, il
vous plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier la
trs humble requeste que je vous en fais, etc.

  [255] Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
  f 69).

Guillaume joignit ses instances  celles de sa femme, au sujet de ses
neveux, auprs de Franois de Bourbon, par l'envoi de ces lignes[256]:

D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez  traicter
avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, je doubte que vos
affaires pourroient bien tirer en longueur, et mesme, pour raison de
vostre charge, que vous ne pourrez faire cest honneur  moy et  ma
femme de nous venir voir jusque en ce pas, ce que toutefoys je
dsireray fort que Dieu m'eust faict la grce d'avoir cest honneur, je
vous supplie bien humblement me vouloir accorder, et  ma femme, que
messieurs nos nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le
temps jusques en ce pas; ce que je say aussy que madame de Bouillon
prendra  plaisir et contentement, ainsi qu'elle escrit  ma femme,
moiennant que ce soit vostre plaisir de leur vouloir accorder; de
quoy derechef je vous en prie, et je me tiendray oblig  vous en
rendre humble service.

  [256] Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
  f 42).

Rien n'tablit que Franois de Bourbon et ses neveux soient venus dans
les Pays-Bas,  l'poque dont il s'agit, ainsi que le dsiraient si
vivement la princesse et le prince.

D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent  La Haye. Le docteur
Forestus, qui leur tait fort attach, ne manqua pas de quitter sa
rsidence habituelle de Delft, pour aller les y voir. Il a pris le
soin de consigner, dans l'un de ses crits, l'expression du plaisir
qu'il prouva  se retrouver auprs d'eux, et surtout  recevoir des
gracieuses mains de la princesse le charmant cadeau de deux objets
d'art, en souvenir des bons soins que le prince avait nagure obtenus
de lui,  Delft. Il se montra extrmement reconnaissant de la bont de
Charlotte de Bourbon  son gard[257].

  [257] Voir _Appendice_, no 17.

Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement qui eut lieu, en
1581, entre le duc de Montpensier et la princesse, sa fille.

Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit Charlotte de
Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait dsormais
l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama noblement,  la face
de la France et de l'Europe, l'approbation, sans rserve, qu'il
donnait  l'union de sa fille avec le prince d'Orange, et le respect
d par chacun  la dignit morale de la princesse et du prince, dont
il tenait  honneur d'tre le pre.

Voici le ferme langage qu'il tint dans une dclaration officielle qui
reut aussitt une grande publicit[257]:

Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France, souverain de
Dombes, etc.,  tous ceux qui ces prsentes lettres verront, salut!

Comme ce soit chose notoire que nostre trs chre et trs aime
fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorit et conduite de dfunt
trs hault et trs puissant prince et nostre trs cher et honor
cousin, monsieur Friedrich, comte palatin du Rhin, lecteur du
Saint-Empire, faisant office de pre et reprsentant nostre personne
envers nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du roy
trs chrtien, mon souverain seigneur, et de monseigneur le duc
d'Anjou, ait est conjoincte par mariage avec nostre trs cher et trs
aim beau-fils, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau,
etc., etc., et qu'il a pl  Dieu tellement assister et bnir ledit
mariage, que tousjours depuis il a non seulement continu en tout
honneur et grande amiti, mais aussi multipli en ligne, ainsi qu'il
fera encores, moennant sa grce; au moen de quoy nul ne doive
prendre occasion de le blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon
et lgitime; ce nantmoins, pour autant que, soubz couleur de ce que
nous n'aurions assist et ne serions intervenu audit mariage,
quelques-uns en ont parl et pourroient parler ou prsumer aucunement
qu'il n'est licite, n'estant esclaircis de nostre intention sur ce; et
considrant d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans
ennemis et malveillans;

Savoir faisons que nous, ayant recogneu et considr, comme nous
faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable et honorable
pour nostredite fille et  l'estat et grandeur de nostre maison, avons
dit et dclar, disons et dclarons nostre intention et volont avoir
est qu'il sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons lou,
aggr, ratifi et approuv, et par ces prsentes, en tant que besoin
seroit, le louons, aggrons, ratifions et approuvons, tout ainsi que
si nous avions est prsent en personne  le passer et contracter;
recognoissant les enfans, tant ns qu' naistre dudit mariage pour nos
petits enfans et nepveux, faictz et procrez en loyal et lgitime
mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront d'autres nos
filles maries par nous, et de nostre authorit.

Parquoy nous supplions et requrons, tant la Majest Impriale, et
tous les rois, princes et potentats souverains, desquels nous avons
l'honneur d'estre parens et allis, que autres princes et seigneurs,
nos bons amis, que, si aucune question, trouble ou querelle estoit
meue,  cause dudit mariage, ou au prjudice des enfans d'iceluy, nez
ou  naistre, soit sur leur estat, condition, ou autrement, il leur
plaise prendre leur honneur en main et les avoir et recepvoir en leur
bonne protection, leur donnant tel confort, aide et faveur, que tous
princes ont accoustum d'user, les uns envers les autres, et telle
comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire pour eux et
les leurs, quand nous en serons requis.

En tesmoing de quoy nous avons sign ces prsentes de nostre main, et
 icelles fait mettre nostre scel.

     Donn,  Champigny, le 25e jour de juing, l'an 1581.

     LOUYS DE BOURBON.

  [258] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.128.--Bibl.
  nat., mss. f. fr., vol. 3.902, f 222.--Sur le repli de l'acte
  ci-dessus est crit: Par monseigneur le duc et pair (sign) de
  Montrillon, et scell du grand scel dudit seigneur duc, en cire
  rouge.

  Record  son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs
  paraphes).

  Collationn  la copie authentique escrite en un livre reli en
  parchemin blanc, avec des cordons verds, et  icelle trouv de mot
   mot concordant, par moy soubzsign (sign) Pierre Dulon, notaire
  imprial.


Par la publication de cette dclaration solennelle, le duc de
Montpensier rompit courageusement, comme pre, avec un pass
dplorable, et, par l, se concilia la reconnaissance, l'affection,
les respectueux gards de cette fille et de ce gendre qui consacraient
 son bonheur, pour le reste de ses jours, leurs coeurs et ceux de
leurs enfants.

L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la nouvelle
attitude du duc  son gard fut, on ne saurait en douter, profonde, et
se manifesta certainement par des effusions de gratitude et de
tendresse que connurent les intimes confidents de ses sentiments et de
ses penses. S'il ne ft donn qu' eux de les recueillir,
flicitons-nous de pouvoir, du moins, saisir la trace de son motion
filiale, dans ces lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La
Haye, au prsident Coustureau[259]:

Monsieur le prsident, je ne puis sinon recevoir trs grand
contentement de veoir, qu' prsent que Monseigneur mon pre a est
esclaircy de la vrit de tout ce qui s'est pass pour mon regard, il
m'a fait paroistre, tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme
sa singulire prudence. En quoy, vous estant conform  sa volont,
j'ay subject, comme je me sens oblige  mondit seigneur mon pre,
d'estre satisfaite aussy de vostre part; joinct que mon conseiller
X..., m'a rendu bien ample tesmoignage des bons offices que vous
m'avez faicts, et que vous avez prins la peine de vous employer en
ceste dpesche, laquelle est dresse comme ne l'esse sceu dsirer;
dont je vous remercie bien affectionnment, et comme je vous congnoys
de longtemps entirement ddi  mondit seigneur mon pre et portant
bonne affection  ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy prs
comme moi, etc., etc.

  [259] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, f 31.

Si, par sa dclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier se
rhabilita comme pre, en restituant  la princesse la place qu'elle
et d toujours occuper dans sa famille, de son ct, la duchesse
Catherine de Lorraine, se montra,  la mme poque, comme belle-mre
et comme aeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec
Charlotte de Bourbon et l'ane de ses filles. C'est l un fait
gnralement ignor jusqu'ici, et dont la rvlation frappera
d'tonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au sujet de la
seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, les excitations
criminelles et les insignes violences auxquelles elle se livra, plus
tard, dans les saturnales de la Ligue. Mais il n'en faut pas moins
rendre  cette femme, dont le nom n'a rveill jusqu'ici que de
tristes souvenirs, la justice de dclarer: qu'il fut un temps o,
encore trangre  de coupables passions, et accessible  de
salutaires influences, elle se sentit attire vers la princesse
d'Orange et rendit hommage  ses hautes qualits, en faisant
dlicatement remonter jusqu' elle les loges qu'elle prodiguait  sa
fille ane.

La petite Louise-Julienne, charmante enfant, forme, comme le furent
ses soeurs,  l'image de la princesse, sa mre, n'avait que cinq ans,
lorsque la duchesse de Montpensier, qui, soit dit en passant, tait
une aeule d'une jeunesse exceptionnelle, attendu qu' peine
venait-elle d'atteindre sa vingt-huitime anne, lui crivit ce qui
suit[260]:


     A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau,

Ma petite-fille, par les rcitz qui m'ont est faictz de vous, et
combien vous estes jolye, saige et accompaigne de perfections, en
vostre petit ange, je me suis bien aperue que c'est pour l'envie que
vous avez de faire congnoistre que vous estes vraiment l'aisne de mes
autres petites filles, voz soeurs, et que vous seriez marrie qu'elles
eussent rien gaign sur vous, en ce qui est de vertu et digne de vous;
ce qui me donne occasion d'augmenter particulirement, en vostre
endroict, la singulire affection et amyti que je porte  vous et 
vosdictes soeurs, et de desirer aussy d'estre continue en l'amiti
que vous tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous en
avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue, je vous
envoie un petit prsent d'ung phoenix, lequel je vous prie vouloir
accepter d'aussy bon coeur que je le vous donne; et soubhaiste que
vous le gardiez bien, pour l'amour de moy, qui recevray aussi 
beaucoup de plaisir que me rafrachissiez souvent en la mmoire de
monsieur vostre pre et de madame vostre mre, et me maintenir en
l'heur de leurs bonnes grces, comme se recommande affectueusement 
la vostre,

     Vostre bien affectionne grant mre.

     CATHERINE DE LORRAINE.

     De Champigny, ce 15e jour de juillet 1581.

  [260] Archives de M. le duc de La Trmoille.


crire ainsi, c'tait de la part de la duchesse de Montpensier, se
montrer fidle, cette fois, aux exemples de bont et d'aimables
prvenances que lui avait lgus sa vnrable grand'mre la duchesse
de Ferrare, Rene de France.

Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier 
Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi qu'il en ait pu
tre, on verra plus loin en quels termes bienveillants le duc
correspondait avec sa petite-fille et filleule, dont il savait que le
coeur, sous l'inspiration maternelle, s'tait tourn vers lui.

L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se traduisait pas
seulement par la direction leve qu'avant tout elle imprimait  leur
coeur et  leur intelligence et par le soin assidu qu'elle prenait de
leur sant; il se manifestait aussi par la vigilance claire qu'elle
apportait au soutien de leurs intrts personnels dans la gestion de
ressources pcuniaires qui leur appartenaient en propre.

Cette vigilance, dont nous avons dj fourni un exemple[261], ressort,
de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut, premier chevin de la
ville de Gand, reut de la princesse, en 1581, au sujet de la rente
accorde, en 1579, par les quatre membres de Flandre  Flandrine de
Nassau.

La premire des lettres dont il s'agit portait[262]:

Monsieur de Borluut, le prsident Taffin m'a bien et au long dclar
les bons offices que vous avez faits et la peine qu'avez prinse pour
obtenir le paiement de la rente de ma fille Flandrine, nonobstant les
difficultez qui se sont prsentes,  cause de la rpartition entre
messieurs les quatre membres. Et certes, depuis le commencement de
nostre cognoissance, j'ay par effect cogneu et expriment vostre
prompte volont et affection  faire plaisir  monseigneur le prince
et  moy. De quoy nous nous tiendrons tousjours bien obligez envers
vous.--Or, entr'autres points qu'il m'a discourus, l'ouverture par
vous faicte me plaist grandement, savoir: que, pour mettre, une fois,
fin aux difficultez et dbats  cause de ladite rpartition, aussi
qu'il ne soit besoing d'importuner,  chacune fois, messieurs les
quatre membres, pour le fournissement de leur part et portion, cest
expdient se pourroit trouver, de transporter  madite fille la terre
et seigneurie de Loochrist, aiant appartenu  l'abb de Saint-Bavon,
si comme la maison, bassecourt, fossez et jardinages, et en fonds de
terre et hritages, en valeur jusqu' la concurrence d'iceux 2m fl.
par an. Si cela me pouvoit advenir, je me tiendrais, et ma petite
fille, de tant plus oblige tant envers vous, pour si bons et
agrables offices, qu'envers messieurs de la ville de Gand, en
particulier,  cause de leur consentement et agration, et, en
gnral, envers messieurs les quatre membres, de la bnficence
desquels ladite rente est procde, sans jamais mettre en oubly une
accommodation venue si bien  propos.--Oultre ce, comme j'entends
dudit prsident que ladite seigneurie de L. est de grande valeur et
estendue, qu'il y a bien XIII bonniers de terre qu'on a dlibr et
rsolu de desmembrer et vendre par pices et portions, pour satisfaire
au paiement de quelques debtes particulires; mais veu que l'hritage
est la plupart bien plant, l'on feroit beaucoup plus de proffict de
le vendre en une masse, car cela est le parement de son estime et
valeur. Ce qui me faict vous dclarer comme j'ay envoy en France,
pass longtemps, vers monsieur mon pre, affin d'estre satisfaicte,
comme mes soeurs, de la succession des biens paternels et maternels.
J'ay doncq une bien grande envie et desir d'emploer le plus que je
pourray en l'achapt desdites terres, en donnant la valeur, selon
qu'elles seroient apprcies, ou selon le pris qu'elles pourroient
estre vendues. Par quoy je vous prie bien affectueusement m'adviser
comment en cela je pourrais procder.--Mais il faudroit, pour quelque
peu de temps, supercder ladite vente, pour le moins jusques  ce que
j'auroys nouvelles de France, que j'attends de jour  autre; que lors
je sauray au vray ce que je pourrai emploier; ou jusques  ce que
monsieur mon mary vienne  Gand, que j'espre sera de bref.--Or, le
plus prouffitable et avantageux seroit, pour les crditeurs et pour
les vendeurs, d'avoir affaire avec un seul qu'avec plusieurs, veu
mesmes que le commun, en ces temps si calamiteux et estranges, ne
viendront  achepter qu' fort vil pris; et, si les crditeurs le
prennent en paiement de ce qu'on leur doibt, ce sera  leur grand
advantage et au mescontentement de la commune. Si cela ne se peut
imptrer, qu'il vous plaise tenir la main  ce que ladite maison,
bassecour, granges, fossez et jardinages ne soient dlaissez, soubz
telle estimation qu'on trouvera raisonnable;  quoy je ne faudray de
satisfaire promptement, et que ladite rente de ma fille Flandrine soit
emploie s terres et hritages les plus proches de ladite maison,
jusques  la concurrence des deniers capitaux portant XXXIIm fl.; 
quoy j'adjousteray le plus que je pourray. Vous me ferez en ce que
dessus un trs singulier plaisir, lequel je ne fauldray de
recognoistre, etc., etc.--(_P.-S._). Monsieur mon mary trouve plus
considrable d'engaiger lesdites terres que de les vendre
absolutement;  quoy je serois aussi contente d'entendre. Quand il
sera prs de vous, ce qui, j'espre, sera de bref, il vous pourra
amplement dire les causes et raisons.

  [261] Voir ci-avant la lettre de Charlotte de Bourbon, du 21 aot
  1580,  Muys, receveur gnral de Hollande, au sujet de la rente
   laquelle lisabeth de Nassau avait droit.

  [262] _Documents historiques indits concernant les troubles des
  Pays-Bas_ (1577-1584), publis par Kervyn de Volkaersbeke et J.
  Diegerick. Gand, 1850, in-8, t. II, p. 269. Lettre du 11 juillet
  1581 date de La Haye.

La seconde lettre de la princesse,  six jours de distance de la
prcdente, tait ainsi conue[263]:

Monsieur de Borluut, j'ay reu la lettre que m'avez escrite par le
sieur Lucas Deynart, et entendu de lui les bons offices qu'il vous a
plu me faire, en retardement de la vendition de la maison et biens de
Loochrist, selon que je vous en avoy pri par mes prcdentes
lettres, pour en faire accommoder ma fille Flandrine, pour autant que
peut porter la rente qu'il a pleu  messieurs les quatre membres lui
donner. Je ne vous en puis assez affectueusement remercier, et vous
supplie, monsieur de Borluut, de nous continuer en ceci vostre bonne
volont de tenir la main  ce que nous puissions avoir autant de
terre,  l'entour dudit Loochrist, que pourront s'tendre les deux
mille florins de ladite rente, sans qu'il soit fait difficult
particulire pour la maison; car, encores qu'elle seroit  nous,
_messeigneurs les quatre membres en pourront disposer comme du leur,
en ce qui concerne le bien du pays, auquel le particulier doibt
tousjours estre postpos_. Ledit sieur Lucas Deynart vous fera
entendre sur ce plus particulirement l'intention de monsieur mon mary
et la mienne, et aussy de nos autres nouvelles, ce qui me gardera de
vous en escrire; seulement je vous assureray que, l'occasion se
prsentant, nous n'oublirons point  nous revencher de l'obligation
que nous vous avons et que vous augmentez journellement par vos bons
offices, etc., etc.

  [263] MM. Kervyn de Volkaersbeke et J. Deigerick, _op. cit._, t.
  II, p. 284. Lettre du 17 juillet 1581, date de La Haye.

Tandis qu'une srieuse union, trop longtemps diffre par le duc de
Montpensier, venait enfin de s'tablir entre lui et ses enfants, une
rupture dfinitive allait clater entre le roi d'Espagne et les
nergiques provinces auxquelles, parmi celles des Pays-Bas, sa
domination tyrannique tait devenue insupportable.

Cette rupture fut, dans le cours du mois de juillet 1581,
immdiatement prcde d'un acte solennel, qui apporta un notable
changement dans la position de Guillaume de Nassau. Les provinces de
Hollande et de Zlande,  qui la suprmatie du duc d'Anjou et dplu,
taient demeures trangres au trait conclu avec lui, le 29
septembre 1580. Usant de la libert qu'elles s'taient rserve, quant
au choix d'un protecteur suprme, elles confrrent le pouvoir
souverain au prince d'Orange, par une dclaration du 24 juillet 1581,
applicable au territoire et aux habitants de chacune d'elles. Le
prince n'accepta que provisoirement ce pouvoir.

Six mois auparavant, le duc d'Anjou avait accept la souverainet des
autres provinces unies. Mais il ne suffisait pas que l'attribution de
cette souverainet impliqut simplement la dchance de Philippe II;
il fallait, de toute ncessit, que cette dchance fut expressment
dclare.

En consquence, le 26 juillet 1581, les dputs des Provinces-Unies,
assembls  La Haye, formulrent une dclaration d'indpendance[264],
 laquelle fut donne le nom d'_acte d'abjuration_.

  [264] Le Petit, _Chronique de Hollande, Zlande_, etc., in-f, t.
  II, p. 428 et suiv.

Le prambule de cette dclaration portait:

Les estats gnraux des provinces unies des Pays-Bas,  tous ceux qui
ces prsentes verront, ou lire oyront, salut!

Comme il est  un chacun notoire, qu'un seigneur et prince du pays
est ordonn de Dieu, souverain et chef de ses sujets, pour les
dfendre et conserver de toutes injures forces et violences, tout
ainsi qu'un pasteur, pour la dfense et garde de ses brebis, et que
les sujectz ne sont pas crs de Dieu pour le prince, pour luy obir
en tout ce qu'il luy plat commander, soit selon ou contre Dieu,
raisonnablement, ny pour le servir comme esclaves, mais plus tost le
prince pour les sujectz, sans lesquels il ne peut estre prince, afin
de les gouverner selon droit et raison, les contre-garder et aymer
comme un pre ses enfans, ou un pasteur ses brebis, qui met son corps
et sa vie en danger pour les dfendre et garantir.

Si le prince faut en cela, et, qu'au lieu de conserver ses sujectz,
il se met  les outrager, opprimer, priver de leurs privilges et
anciennes coustumes,  leur commander et s'en vouloir servir comme
d'esclaves: on ne le doit alors pas tenir ou respecter pour prince et
seigneur, ains le rputer pour un tyran. Et ne sont aussi les sujectz,
selon droit et raison, obligez de le recognoistre pour leur prince, de
manire que, sans en rien mesprendre, signament quand il se fait avec
dlibration et autorit des estats du pays, on le peut franchement
abandonner et, en son lieu, choisir un autre pour chef et seigneur,
qui les deffende; chose qui principalement a lieu quand les sujectz
par humbles prires, requestes et remontrances n'ont jamais sceu
adoucir leur prince, ny le destourner de ses entreprises et concepts
tyranniques; en sorte qu'il ne leur soit rest autre moyen que
celuy-l, pour conserver et dfendre leur libert ancienne, de leurs
femmes, enfans et postrit, pour lesquels, selon la loy de nature,
ils sont obligez d'exposer vies et biens, ainsi que, pour semblables
occasions, on a v, par diverses fois, advenir en divers pays et en
divers temps, dont les exemples en sont encores tout rcens et assez
cognus.

Ce qui principalement doit avoir lieu et place en ces pays, lesquels,
d'anciennet, ont est et doivent estre gouvernez ensuyvant les
serments faicts par leurs princes, quand ils les reoivent,
conformment  leurs privilges et anciennes coustumes, sans aucun
pouvoir de les enfreindre. Joinct aussy que la plupart des dictes
provinces ont tousjours reeu et admis leurs princes et seigneurs, 
certaines conditions et par contracts et accords jurez, lesquels si le
prince vient  violer, il est, selon droict, dcheu de la supriorit
du pays.

Viennent ensuite l'expos des vnements dont les Pays-Bas ont t le
thtre, dans le cours des vingt-cinq dernires annes, et
l'articulation des accusations diriges contre la domination de
Philippe II[264]. Aprs quoi, les tats gnraux terminent en ces
termes:

Savoir faisons que, toutes les choses susdites considres, et
pressez de l'extrme ncessit, comme dit est, avons, par commun
accord, dlibration et consentement dclair et dclarons, par
cestes, le roy d'Espaigne, _ipso jure_, decheu de sa seigneurie,
principaut, jurisdiction et hritage de ces dits pays; et que sommes
dlibrez de ne le plus recognoistre en choses quelconques concernant
le prince, jurisdiction ou domaines de ces Pays-Bas, ny de plus user
ou permettre qu'autres usent doresnavant de son nom, comme souverain
seigneur d'iceux.

Suyvant quoy, nous dclairons tous officiers, seigneurs particuliers,
vassaux et tous autres habitans de ces pays, de quelque condition ou
qualit qu'ils soyent, estre d'icy en avant deschargez du serment
qu'ils ont faict, en quelque manire que ce soit, au roy d'Espaigne,
comme seigneur de ces pays, ou de ce qu'ils pourraient  luy estre
obligez.

Et d'autant que, pour les raisons susdites, la plupart desdites
provinces unies, par commun accord et consentement de leurs membres,
se sont rendues sous la seigneurie et gouvernement du srnissime
prince, le duc d'Anjou, sous certaines conditions contractes et
accordez avec Son Alteze, et que le srnissime archiduc d'Autriche
Matthias, a rsign en nos mains le gouvernement gnral de ces pays,
ce qui par nous a est accept, ordonnons et commandons  tous
justiciers, officiers, et tous autres qu'il appartiendra, que
doresnavant ilz dlaissent et n'usent plus du nom, titres, grand ny
petit sceau, contre-sceau, ny cachets du roy d'Espaigne; et, qu'en
lieu d'iceux, tandis que monseigneur le duc d'Anjou, pour ses urgentes
affaires concernant le bien et prosprit de ces pays, est encore
absent, pour autant que touche les provinces ayant contract avec son
Alteze, et touchant les autres, par forme de provision, ilz useront du
titre et nom du chef et conseil du pays; et entretant, que lesdits
chefs et conseillers ne seront de fait dnommez, appelez et rellement
tablis en l'exercice de leurs charges et estats, useront de nostre
nom; rserv qu'en Hollande et Zlande, on usera, comme par cy-devant,
du nom de monseigneur le prince d'Orange et des estats d'icelles
provinces, jusques  ce que ledit conseil sera, comme dit,
effectuellement constitu; que lors ilz se rgleront en suyvant ce
qu'ils ont accord touchant les instructions dresses sur ledit
conseil et accords faits avec sadite Alteze.

  [265] Voir l'expos des faits et les articulations dont il
  s'agit,  l'_Appendice_, no 18.

Cependant, Guillaume de Nassau, ne voyant pas encore s'avancer de
France, dans la direction des Pays-Bas, les troupes dont l'envoi lui
avait t promis par le duc d'Anjou, crivit, en juillet,  son
conseiller Despruneaux[266]: J'ay est bien aise d'avoir entendu de
vos nouvelles par M. de Marchais, et eusse est plus aise de les avoir
eues par vous mesme, si la commodit du service de Son Alteze l'eust
peu permettre; mais, puisqu'il luy a pleu en disposer autrement, je ne
puis que je ne le trouve bon, comme toutes autres choses qui
concernent son service et l'advancement de Sa Grandeur. Seulement je
vous prieray ne laisser couler aucune occasion sans nous advertir de
ce qui se passe pardel, car il est ncessaire que nous soyons au vray
informez, parce que nous ne pouvons autrement dresser nos conseils si
certainement; et, combien que je ne doubte que vous ne faciez vostre
plein devoir, je ne laisserai toutefois de vous prier d'advancer le
plus que vous pourrez l'arme, considrant le temps qu'il y a que tout
ce peuple s'y attend. Au reste, je serai bien aise que vous regardiez
o j'aurai moen de m'emploier pour vous, car vous me trouverez
toujours prt  le faire de trs bonne affection.

  [266] Lettre du 1er juillet 1581 date de La Haye. (Bibl. nat.,
  mss. f. fr., vol. 3.283, f 11.)

Le duc d'Anjou, au milieu de l't, se prsenta enfin, avec ses
troupes, devant Cambrai, dont il fit lever le sige; il approvisionna
la ville et en augmenta la garnison; aprs quoy, laissant la majeure
partie de son infanterie au service des tats gnraux, sous les
ordres du prince d'Epinoy, gouverneur de Tournai, il partit pour
l'Angleterre, afin d'y donner suite  son projet de mariage avec la
reine Elisabeth.

Les tats gnraux envoyrent alors, en Angleterre, Dohain et J.
Junius, afin de presser le duc de se rendre dans les Pays-Bas.

De son ct, le prince d'Orange, accompagn du prince d'Epinoy s'en
alla en Zlande pour y attendre le duc d'Anjou, et disposer tout ce
qui tait ncessaire pour la continuation de la guerre.

Plusieurs mois devaient s'couler encore, avant que le duc d'Anjou se
rendt au voeu des tats gnraux, en quittant l'Angleterre.

Il importe d'exposer ce qui se passa, durant ces mmes mois, au foyer
domestique de Guillaume de Nassau.




CHAPITRE X

  Premier testament de Charlotte de Bourbon rdig le 12 novembre
      1581.--Acte de libralit du 13 novembre.--Autre acte de
      libralit du 15 novembre.--Second testament du 18
      novembre.--Naissance d'Amlie de Nassau. Son baptme.--Lettre
      de Guillaume au prince de Cond.--Lettre du duc de
      Montpensier  sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrive de
      Franois de Bourbon  Anvers.--Lettre de lui  son pre sur
      la rception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations
      du comte de Leicester,  Anvers, avec le prince et la
      princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui crivent lors de son
      retour en Angleterre.


On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie l'expression
de la foi, des sentiments et des dernires volonts d'une mre
chrtienne, alors qu'on la trouve consigne dans un ensemble d'crits
conus et rdigs sous le regard de Dieu.

L'tude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut heureusement
s'appuyer sur la possession d'crits de cette nature. Quoi de plus
touchant, que d'y voir cette jeune mre, pressentant peut-tre une fin
prochaine, rendre grce  Dieu du bienfait suprme d'un salut
gratuitement accord, appeler sa bndiction sur des tres chris,
leur lguer des gages de sa tendresse et tendre sa gnreuse
sollicitude sur diverses personnes dont elle apprcie le dvouement!

Ce fut  l'approche d'un vnement de famille dont l'issue pouvait
tre un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie, que Charlotte
de Bourbon crut devoir formuler, dans divers crits, des dclarations
et des dispositions, dont la teneur doit tre fidlement reproduite
ici.

La princesse tait alors dans un tat avanc de grossesse. Oblig de
se rendre  Gand, son mari venait de la laisser  Anvers.

Rpondant au dsir qu'elle lui avait exprim d'tre autorise par lui,
conformment aux usages de l'poque,  faire tels testaments et
codicilles qu'elle jugerait  propos de rdiger, le prince lui
adressa, de Gand, l'autorisation suivante[267]:

Guillaume, par la grce de Dieu, prince d'Orange, comte de Nassau,
etc.,  tous ceux qui ces prsentes verront, salut!

Comme nous avons est requis par nostre chre et bien-aime pouse et
compaigne de luy accorder et donner puissance et authorit de faire et
ordonner son testament et disposition de dernire volont, nous, pour
le bon amour et inclination naturelle que nous luy portons, inclinans
 son dsir, luy avons volontairement accord de pouvoir faire
testament, un ou plusieurs, faire codicilles, et disposer entirement
de ses biens, tant meubles qu'immeubles, les laisser, lguer et donner
par donation  cause de mort, par forme de testament, lgat ou
fidicommis,  telle personne que bon luy semblera.

En tesmoing de quoy avons fait expdier ces prsentes soubz nostre
seing et sceel de nos armes.

Fait en la ville de Gand, ce 14e jour de novembre, l'an 1581.

     GUILLAUME DE NASSAU.

     Par ordonnance de Son Excellence:

     VALICOME.

  [267] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.143.


Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre 1581,
porte[268]:

Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus certain
que la mort, aprs avoir suppli nostre Dieu, pre ternel de tous ses
esleus, de me faire la grce, qu' quelque heure qu'il luy plaise de
m'apeler, et de quelque maladie que ce soit, il me veuille donner
congnoissance de luy jusqu' la fin, accompagne d'ungue vraie et vive
foi, avec esprance en sa misricorde, par Jsus-Christ, nostre
Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout regret et affection des
choses terrestres, desquelles nant moins, d'aultant qu'il n'en
deffend point le soing et prvoance, je dsire, devant qu'il luy
plaise de m'appeler, faire dclaracion de ma voullont  monsieur le
prince, mon mari, m'aseurant que, pour l'amiti qu'il me porte, il ne
l'aura point dsagrable.

En premier donc, je luy supplie trs humblement que des cinq filles
que Dieu nous a donnes ensemble, et l'enfant dont j'espaire,
moennant sa grce, estre dlivre heureusement, il en veuille prendre
grant soin, les fesant instruire en la crainte de Dieu et religion
crestienne; et oultre cela, qu'il plaise  mondit seigneur faire ungue
plus claire et spcialle dclaracion du bien qu'il luy plaira leur
laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de mariage, aant
gard, que de prtensions quy sont en France, il n'y a point grant
aparance d'en pouvoir jouir, affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de
quelque autre cost, et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra
faire, clair et net, aultant qu'il sera possible;  quoy il semble que
mondit seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant, donner
ordre, le tout dpendant en ungue bonne partie de la dclaracion de sa
voullont, puisqu'il s'est rserv de la pouvoir dclarer par son
testament.

Je supplie aussy trs humblement monseigneur le prince mon mari, de
pourchasser vers le roy les quarante mille livres qui me sont deubs
de la pension qu'il a pleu  Sa Majest de m'acorder, laquelle je
supplie trs humblement d'avoir tousjours mes enfans pour recommands,
et se souvenir que, comme ressentant le debvoir de trs humble
subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance  mondit seigneur
le prince, mon mari, sans premirement le faire entendre  Sa Majest
et aussy Son Altesse; qui me faict esprer que cella les rendra tant
plus favorables envers mes enffans; dont je leur fais trs humble
requeste, et  monseigneur mon pre, d'emploer sa faveur  cest
affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a pl dj me faire,
qu'il luy plaise continuer ceste bont et amour paternelle envers mes
enfans; comme je fais aussy pareille et trs humble requeste  madame
ma belle-mre et  monsieur mon frre, affin qu'il leur plaise les
avoir tousjours pour recommands.

Je supplie aussy trs humblement monsieur le prince, mon mari,
d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour recommands, et me
permettre d'user de quelque libralit envers eux, comme il s'en suit:

Au sieur de Tontorft et  sa fame, douze cents florins contant, et
deux cents livres de rente, leur vie durant, en considration des bons
services que j'ai resceus d'eux, et mesme sadite fame qui m'a servie
avec tel soing et fidlit, l'espace de vingt ans, que j'ay grande
occasion de m'en contenter, quy me faict supplier trs humblement
mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit Tontorft 
son service, avec le trestement de quatre cents florins par an, qu'il
luy plaist luy donner  ceste heure, et se souvenir de luy faire
passer lettres de deux cents florins par an, qu'il luy a pleu luy
promettre, sa vie durant. Je dsire qu'il luy plaise retenir sa fame
prs de nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne.

Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de rente, sa vie
durant, oultre douze cents livres, pour ungue fois, que je luy ay dj
ordonn, en recognoissance du service quy m'a faict, m'aiant
accompagn de France en Allemaigne et secourue, trois ans, 
Heydelberg, pour m'assister en mes affaires; quy me faict supplier
trs humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser sa vie
durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux et Beaurepere,
assises en la Duch de Bourgogne, avec quelque honorable traictement.

A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents florins et
cent livres de rente, sa vie durant, suppliant monseigneur le prince
de la lesser aussi auprs de nos enfans avec son trestement
ordinaire.

A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins.

A Marie de Sainte-Aldegonde,  Heurne et  Berlau,  chacune je lesse
trois cents florins.

A Ccile, ma fame de chambre, deux cents florins.

A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins.

A ma sage-fame, deux cents florins.

A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins.

Aux cinq servantes de mes enfans,  chacune vingt florins.

A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins.

Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre, je lesse 
chacun quatre cents florins.

Au sieur prsident Taffin, aussy, je luy laisse quatre cents florins,
pour quelque petit tmoignage de la bonne voullont que je luy porte.

Me tenant oblige  eux des bons services et bons offices que j'en ai
resceus, m'asseurant quy les continueront  l'endroict de mes enfans.

A Frommassire, gentilhomme ordinaire de nostre maison, je luy lesse
trois cents florins.

A Pierre Aruval, mon secrtaire, deux cents florins.

A Piere, mon tailleur, soixante florins.

A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table, que du
garde-manger, cinquante florins.

A France, servant  mon cartier, cinquante florins.

Au cocher, palefrenier et garon de mon curie,  chacun ungue anne
de leur gage.

A Jolitens, deux cents florins.

Aussy il se trouvera ung mmoire sign de ma main, d'aultres petites
debtes,  quoy il plaira  monseigneur le prince de satisfaire, s'il
advenoit que je n'y aie point donn ordre.

Comme aussy, il plaira  monseigneur d'avoir esgard que j'ay bien
employ sept mille florins de la rente de mes filles Elizabeth et
Flandrine, dont le prsident Taffin a fait estat jusqu' environ
quatre mille. Et du reste, madame Tontorft a ung mmoire  quoy je les
ay emplo, qui est tout pour la ncessit de la maison ou
extraordinaire, par le commandement de mondit seigneur, mon mari, que
je supplie trs humblement que le tout soit emplo au proufit des
enffans, soit en les deschargeant et satisfaisant aux deniers que
j'ordonne par ce prsent testament;  quoy en oultre, j'oblige la
rente que monseigneur le duc de Montpensier, mon pre, m'a accorde,
en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit seigneur, mon
mari, de la bonne voullont duquel je m'asseure pour l'honneur, amiti
et bon traitement que j'en ai tousjours resceu; mais quant  la rente
viagre, j'entends qu'elle soit assigne sur la rente des quatrevingt
mille livres que mondit seigneur mon pre m'a assigne.

     Fait  Envers, ce 12 novembre 1581.

     CHARLOTTE DE BOURBON

  [268] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144.


Un crit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes distinctes, ce
qui suit[269]:


  _(De la main de la                  _(D'une main autre que celle
  princesse.)_                        de la princesse.)_

                                      _Mmoire des bagues
                                      et perles de Madame._

  Je lesse ladite bague              Premirement une bague
  venue de monsieur l'Electeur,        pendre, que monsieur
   ma fille Loise de                 l'Electeur a donne  Son
  Nassau.                             Excellence, o il y a un
                                      grand ruby cabochon, et
                                      neuf moyens, deux grands
                                      diamants et six petits,
                                      deux esmeraudes, trois
                                      grosses perles et quatre
                                      moyennes.

  Je lesse  madite fille            Un grand mirouer de
  Loise ledict miroer, venu           cristal de roche, de la
  de la royne mre du roy.            royne mre, qui est enchass
                                      en or, avec deux
                                      diamants et six rubis, et
                                      le revers, d'un lapis grav.

  Je luy lesse  ma dite             Ung collier de l'Archiduc,
  fille Loise le collier venu         de huit diamants,
  de monsieur l'archiduc.             cinq grand rubis, huit
                                      petits, et vingt perles,
                                      avec une croix de diamants.

  Je lesse  ma fille Elisabeth      Une bague  pendre
  la bague  pendre                   que monsieur le conte de
  qui m'a est prsente              Lecestre dona  Son Excellence,
  par monsieur le conte de            au baptesme de mademoiselle
  Lecestre.                           Elisabeth, qui
                                      est faite en fasson de
                                      pigeon, garnie de plusieurs
                                      rubis et diamants.

  Je lesse  mademoiselle            Une bague  pendre,
  Charlotte de La Marck,              faite en fasson de boiste,
  ma niepce, ceste bague             o il y a le portrait de
  pendre, o est mon pourtraict.      Madame, garni de rubis 
                                      l'entour, et, par dessus,
                                      des diamants et des rubis.

  Je lesse cette bague              Un petit oiseau couvert,
  ma fille Brabantine.                les ailes et la queue de diamans,
                                      et un ruby fait en
                                      coeur au milieu, et quatre
                                      petites perles, venant de
                                      madame la comtesse de
                                      Schwartzenbourg.

  Je lesse cette bague              Une bague de ladite
  pendre  ma fille Caterine-Belgia   dame, d'un diamant, etc.,
  de Nassau.                          etc.

  Je lesse cette bague              Un coeur et un crochet
  faite en coeur  ma fille           d'or garni de rubis et de
  Flandrine de Nassau.                diamans.

  Je lesse cette bague signifiant    Une bague  pendre,
  la victoire  ma                    signifiant la victoire, etc.,
  fille Elisabeth de Nassau.          etc.

  Je lesse cette bague               Une bague  pendre,
  d'une grande meraude,             etc.
  ma fille Loise de Nassau.

  Je lesse ces bracelets             Une paire de bracelets
   ma fille Caterine Belgia.         d'or faicts  la fasson
                                      d'Espaigne, desquels
                                      mademoiselle Elisabeth se sert.

  Je lesse ces bracelets             Une paire de bracelets
  avec pied d'Ellan  ma              d'or, avec pied d'Ellan,
  fille Flandrine.                    venant de monsieur l'Electeur.

  Je lesse ces bracelets             Une paire de bracelets,
   ma fille Brabantine.              etc., etc.

  Je lesse cette bague              Une bague  mettre au
  madame de Sainte-Croix,             doigt, d'une grande meraude,
  ma soeur.                           venant de madame l'lectrice.

  Je lesse ceste bague              Une autre bague, etc.
  ma cousine madame du
  Paraclet.

  Je lesse cette bague              Une grande bague garnie
  ma fille Loyse de Nassau.           d'un grand rubis et
                                      d'onze petits, venant de
                                      monsieur l'Electeur.

  Je lesse cette bague              Une grande bague garnie
  madame la duchesse de               de cinq grands diamans
  Bouillon, ma soeur.                 et quatorze petits, venant
                                      de madame l'Electrice.

  Je lesse cette bague              Une bague garnie, etc.,
  ma fille Elisabeth.                 venant de madame la comtesse
                                      de Nassau, la mre
                                      de Son Excellence.

  Je lesse cette bague              Une bague garnie de
  ma fille Loise de Nassau.           neuf diamants, venant de
                                      monsieur d'Oranges.

  Je lesse cette bague              Une bague garnie d'une
  monseigneur le prince,              grande opalle et huit rubis.
  mon mari.

  Je lesse cette bague  madame      Une pointe de diamants.
  de Merre, ma soeur.

  Je lesse la table de diamants      Une table de diamants
   Marie Saincte-Aldegonde.          et une de rubis, venant
  Je lesse la table de rubis          de Nort-Hollande.
   Herlau, venant de
  Nort-Hollande.

  Je lesse l'autre table de          Encore une table de
  rubis  Horne.                      rubis.

  Je lesse une bague d'un            Une bague de ruby et
  petit rubi et un diamant            un diamant.
  ensemble  mademoiselle
  de Venneray.

  Je lesse la bague faite            Une aultre faite en rose,
  en rose  ma fille Elisabeth.       de quatre diamants, et
                                      un ruby au milieu.

  Je lesse la table de diamants      Une table de diamants
  avec quatre rubis  [ma]            et quatre rubis  l'entour.
  fille Belgia.

  Neuf cents perles rondes,
  enfiles, revenant 
  ma fille Loise de Nassau.

  Ung millier de plus petites
  perles rondes,  ma
  fille Elisabeth de Nassau.

  Le portrait de monsieur
  le duc Casimir garni de
  deux rubis et deux diamants,
   ma fille Belgia
  de Nassau.

  Faict en Envers ce
  13 novembre 1581.

  CHARLOTTE DE BOURBON.

  [269] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184.


Un autre crit, du 15 novembre, galement en deux colonnes, contient
ce qui suit[270]:


  (_De la main de la_                 (_D'une main autre que_
  _princesse._)                       _celle de la princesse._)


                                      _Mmoire de la vaisselle
                                      d'argent de Madame_.


  Je lesse  ma fille Loise          Douze grands platz et
  de Nassau toute la vaiselle         six moens, dix-huit
  que j'ai aport de France,          assiettes, quatre petites
  ormis le petit bassin rond          saucires, cadenas dor,
  qui est pour Cecile et              avec une cuiller et une
  Jacqueline, avec les quatre         fourchette, deux grands
  botes d'argent, servant            bassins dorez par les
  sur ma toillette.                   bords, avec une esguire
                                      de mesme, un petit bassin
                                      rond, en sa cassolette.

  Je laisse  madite fille           Ce que dessus, Madame
  Loise de Nassau le rang             l'a apport de France.
  de perles qui est sur la
  robe de velours noir.

  La vaisselle de Breda, si          Onze coupes dores, etc.
  j'ai un filz, je dsire qu'elle     V. de Breda.
  luy demeure; aultrement,
  qu'elle soit partie  mes
  cinq filles et  l'enfant qu'il
  plaira  Dieu de me donner.
  Egalement je supplie
  trs humblement monseigneur
  le prince l'avoir agrable; car je
  ne vouldrois rien entreprendre que
  soubz son bon plaisir.

  Je donne et lesse  ma,            Un bassin et une aiguire,
  fille Loise ce bassin et            etc.
  l'aiguire venant de l'abb de
  Saint-Bernard.

  Je lesse  monseigneur             Grand goblet, etc.
  le prince ce grand goblet,
  qui m'a est donn par
  ceulx de Zellande pour le
  prsant qui me fust promis,
  au Bril,  mes nopces,
  par messieurs les estats
  de Hollande.

  Je lesse  ma fille Belgia         Coupe couverte, etc.
  la coupe couverte.

  A madame Tontorf je lesse          Grand goblet couvert, etc.
  le grand goblet couvert, venant
  de l'vesque d'Utrecht.

  A ma fille madamoiselle            Coupe couverte, etc.
  Marie de Nassau je lesse
  ceste coupe couverte, venant
  de ceulx de la ville de
  Lire.

  A ma fille Elisabeth de            Une coupe, etc.
  Nassau je lesse ceste coupe
  venant de ceulx d'Enchuysen.

  A ma fille madamoiselle            Une coupe, etc.
  Anne de Nassau je lesse cette
  coupe, venant de ceulx de
  la ville de Leevarden.

  De ces deux coupes dores          Deux coupes dores, etc.
  je lesse l'une  madame
  de Saincte-Aldegonde,
  et l'autre  madamoiselle
  de La Montaire.

  Ces deux bassins et esguires,     Deux bassins et aiguires,
  l'une je lesse  ma                 etc.
  fille Belgia et l'autre  ma
  fille Flandrine.

  A mon fils monsieur le             Une coupe, etc.
  comte Maurice je lesse
  ceste coupe venant de madame
  Astralle.

  A ma fille Elisabeth je            Un estuy, etc.
  lesse cest estuy venant de
  l'abb de Tougerden.

  A mes filles Flandrine et          Douze tasses, etc.
  Brabantine,  chacune six
  tasses blanches venant de
  ceulx de Tregoer.

  D'aultant que ces six              Six coupes, etc.
  coupes venant de ceulx de
  la Vere ont est prsentes
   monseigneur le prince
  aussy bien comme  moy,
  encore que mondit sieur
  mon mary m'a faict cest
  honneur de m'en accorder
  sa part, je lesse toutes fois
  en la disposition de mondit
  seigneur.

  Je lesse ceste coupe accoustre    Une coupe, etc.
  d'agates  madame la comtesse de
  Schwartzenbourg, ma soeur.

  A mes filles Flandrine et          Deux coupes-tasses, etc.
  Brabantine,  chacune, une
  de ces coupes-tasses que
  j'ay achetes en Zellande.

  A madame de Jouerre, ma            Une rose, etc.
  soeur, cette rose d'caille
  de perle.

  A monseigneur mon pre             Noix des Indes, etc.
  je lesse ceste grande noix
  des Indes, et supplie trs
  humblement monseigneur
  le prince de l'avoir agrable.

  Je lesse  ma fille Brabantine     Bassin et aiguire, etc.
  ce bassin et ceste
  aiguire, de quoy je me
  sers  la chambre.

  A madame Tontorf ceste             Ecuelle et cassolette, etc.
  grande escuelle avec les
  bords d'argent, la petite
  cassolette d'argent o il y
  a du parfum.

  Je laisse  madamoiselle           Petite noix des Indes, etc.
  de Senneton ceste petite
  noix des Indes.

  Je laisse  mes filles             Quatre flambeaux, etc.
  Loise et Elisabeth,  chacune
  deux flambeaux.

  Faict  Envers ce 15 novembre
  1581.

  CHARLOTTE DE BOURBON.

  [270] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184.

Le 18 novembre 1581, la princesse rdigea un second testament qui,
loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit les crits des 13 et
15 du mme mois, en maintint, au contraire, expressment les
dispositions.

Voici le texte de ce second testament[271].


     Au nom de Dieu, le pre, le fils et le Saint-Esprit, amen.

Comme ainsy soit qu' toute personne est ordonn de mourir, et qu'il
n'y a rien plus incertain que le jour de la mort, et qu'il est
expdient, pour attendre ce jour-l avec plus de repos et contentement
d'esprit, de disposer, de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en
donne le moen, de sa maison, en faisant dclaration de ce que l'on
desire estre gard et observ aprs la mort, et singulirement en la
conduite et gouvernement de ses enfans, et assignation des biens que
Dieu donne;

Nous, Charlotte de Bourbon, par la grce de Dieu princesse d'Orange,
estant en bon sens et quant  l'esprit, et en bonne sant et
disposition de corps, grces  Dieu, desirant, cependant que Dieu nous
en donne le moen, pourvoir  ce que nous pouvons, selon droict,
disposer et ordonner, afin qu'aprs nostre dcs noste intention
puisse estre ensuivie et mise  excution, et par mesme moen soit
oste toute occasion de dbats et dissensions, et ce, d'aultant plus
que, par le contract de mariage faict avec monseigneur le prince, n'y
est assez clairement pourveu, avons,  ces fins, dclar et ordonn,
dclarons et ordonnons, en toutes les meilleures manires, voyes et
formes que possible nous est de faire, pour nostre dernire volunt et
testament ce qui s'en suit.

  [271] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144.

Premirement, je rends grces  Dieu, mon pre, qui par sa grande
misricorde m'a illumine en la cognoissance de sa saincte volont et
m'a donn asseurance de mon salut et de la vie ternelle, par les
mrites infinis de Jsus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme,
mon seul sauveur et rdempteur, advocat et mdiateur, de ce que me
conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a retire en son
glise, et en icelle faict la grce de l'invoquer en esprit et vrit
avecq les autres fidles, ouir sa parole et communiquer aux saintz
Sacremens, me confirmant de plus en plus en la congnoissance et
asseurance de son amour envers moy et de mon ellection  salut et vie
ternelle, dont aussi protestant que mon desir et esprance certaine
est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet appuy et fondement, je
recommande mon esprit s mains de Dieu, mon pre, le priant n'avoir
esgard  la multitude de mes pchs, ains de me regarder en la face de
son fils bien-aim, Jsus-Christ, et en me les pardonnant, par les
mrites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en faveur de luy,
me recognoistre son enfant bien-aim, et me recevoir en la jouissance
de la vie et gloire qu'il a prpare  tous ses esleuz en son royaulme
ternel.

Aprs, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely avecq toute
modestie et honnestet, selon qu'il plaira  monseigneur le prince en
disposer, pour attendre le jour bien heureux de la rsurrection,
auquel je croy certainement que, par la puissance et grce de
Jsus-Christ, il ressuscitera corps glorieux, incorruptible et
immortel, pour, mon esprit runi avecq mon corps joinctement, estre
esleve audevant de Jsus-Christ et receue, pardessus tous les cieux,
en la possession dsire de l'accomplissement du bien et gloire, que
j'attends, en la compagnie des justes, avecq les saints anges, lorsque
Dieu sera toutes choses en moy comme en ses autres enfans, par
Jsus-Christ.

Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres qu'il lui plaira me
donner  l'advenir, mon dsir et intention est qu'ils soient nourriz
et eslevez et soigneusement endoctrinez en la cognoissance et crainte
de Dieu et en la foy de Jsus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est
le principal et le plus excellent trsor que je leur saurois demander
 Dieu, ainsy je me confie entirement que monseigneur le prince en
portera le soing convenable et y pourvoira selon le zle que Dieu luy
a donn  sa gloire, et le devoir de pre envers ses enfans; de quoy
aussy je le prie trs humblement et de tout mon coeur.

Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira  Dieu me donner 
l'advenir, meubles et immeubles, je veux et ordonne, qu'en premier
lieu, soit prinse d'iceulx la somme de six cents florins, pour une
fois, et donne s mains des diacres de l'glise rforme en laquelle
Dieu m'applera, pour estre par eux distribue aux pauvres membres de
Jsus-Christ.

_Item_ que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par prciput dix
mille francs, monnoye de France, en considration que mes aultres
filles qu'il a pleu  Dieu me donner ont est advantages, de mon
vivant, chacune de certaynes rentes quy leur ont est donnes;
ordonnant et nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes
hritiers lgitimes mes cinq enfans,  savoir Louyse, Elisabeth,
Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel j'espre que Dieu,
en brief, me dlivrera; voulant que lesdits biens soient despartis
entre mesdits six enfans galement. Et, advenant que l'un d'eux
mourust avant estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et
mesme, estant en aage, sans en avoir dispos et sans enfans, je veux
et ordonne que mes autres enfans succdent en icelle galement;
suppliant, au reste, monseigneur le prince que ce qui se trouvera
dclar et dispos par moy en deux codicilles et deux autres mmoires
contenant disposition de mes bagues et vaisselles, signez de ma main,
soit observ et excut, tout ainsi que si chacun point et ordonnance
desdits codicilles estoit expressment insr et couch par escript en
cestuy mien testament et dernire volont, et que pour fournissement
et accomplissement du contenu s dits codicilles soit employ ce qui
me sera deub des rentes qui m'ont t assignes par monseigneur mon
pre et monsieur mon frre; ordonnant, en outre, que monseigneur le
prince jouisse de tout ce qui m'appartient ou escherra, ou  mesdits
enfans, pour ayder  les entretenir honnestement; priant mondit
seigneur le prince, en cas que le moen ne fust suffisant de mon
cost, vouloir pourvoir  ce qui sera besoing pour leur entretenement,
et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits enfans, il y ait
asseurance sur quelque sienne terre, et que, venant  l'aage de quinze
ans, sera  chacun d'eux dlivr sa part purement et librement; et
advenant sa mort avant que lesdits enfans ayent atteint ledit aage,
que le bien  eux appartenant soit incontinent mis  proffict,  leur
advantage le plus grand et le plus asseur que faire se pourra;
suppliant trs humblement monseigneur le prince ordonner, avant sa
mort, gens propres et tels qu'il trouvera convenir, affin d'y
pourveoir; rappelant, pour conclusion, toutes autres ordonnances et
dispositions prcdentes, si aulcunes se trouveront, et me rservant
la libert d'adjouster, changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu
m'en donne le moen et vollont.

En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que dessus, nous avons
sign la prsente de nostre propre main et cachet du cachet de nos
armoiries, ensemble pri les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner.

Faict  Anvers le 18e jour de novembre 1581,

     CHARLOTTE DE BOURBON.
     JEAN TAFFIN.[271]
     MATTHIAS DE LOBEL.
     GODEFROY MONTENS.[272]
     JACOB VAN WARHKENDOUCK.[273]
     C. DE MOY.[274]

  [272] Ministre de l'vangile.

  [273] chevin de la ville d'Anvers.

  [274] chevin de la ville d'Anvers.

  [275] Secrtaire de la ville d'Anvers.


Charlotte de Bourbon n'avait cout que son coeur, en rdigeant les
divers crits que nous venons de faire connatre: aussi, ds qu'elle
les eut signs, put-elle, en paix avec sa conscience, se reposer dans
l'ineffable sentiment d'un grand devoir accompli sous le regard de
Dieu.

Ignorant s'il lui serait accord le bonheur d'avoir dsormais un
enfant de plus  aimer, elle se soumettait, sur ce point comme sur
tous autres,  une volont suprme, et attendait avec calme ce que
dciderait,  son gard, le Dieu dont les dispensations sont toujours,
pour ses fidles serviteurs, celles d'un pre misricordieux.

La dispensation dont bientt elle fut l'objet devint pour elle une
source de douces motions, alors qu'elle put serrer dans ses bras le
nouvel enfant que Dieu lui accordait.

Le _Mmoire sur les nativits des demoiselles de Nassau_ contient 
cet gard, la mention suivante: Samedy, le 9e jour de dcembre 1581,
 trois heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa
sixiesme fille, qui fut baptise audit temple du chasteau, le 25e de
febvrier ensuyvant, et nomme _Amlie_ par madame de Mrode, au nom
de madame l'lectrice palatine, vefve, et par madamoyselle d'Orange,
fille de son Excellence, au nom de madame la comtesse de Meurs, et par
messieurs du magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une
rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.

A quelques jours de l, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction
d'apprendre que son cousin le prince de Cond se proposait de venir,
ds que les circonstances le permettraient, dans les Pays-Bas, pour
s'y associer aux gnreux efforts de Guillaume de Nassau en faveur des
populations, au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la
libert. Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amlie,
pour pouvoir crire  son cousin, la princesse dut laisser Guillaume
adresser, seul,  Cond, les lignes suivantes[276]:

... J'ay est bien aise d'avoir cogneu la bonne intention qu'il vous
plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, mais
principalement de ce qu'il a pleu  Son Alteze[277] vous en escrire et
vous en prier, esprant que par ce moyen vous aurez avec le
contentement de Sa Majest, plus de facilit  dresser ce qui sera
ncessaire pour une si louable entreprise. Quant  ce qui me touche en
particulier et  messieurs les estatz, je vous supplie vous asseurer
qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit mieulx venu, et
auquel nous desirions faire plus de service; mesmement cognoissant,
qu'oultre l'affection que vous avez au service de Son Alteze et la
bonne volont que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que
le desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour avoir reu
en ces pays la religion, vous convie dadvantage  vouloir prendre
ceste peine et nous secourir; ce qui nous rend aussy plus obligez vers
vous pour vous en rendre humble service. J'esse bien desir que je
vous esse p, avec ceste responce, envoier une seconde lettre de la
part de Son Alteze; mais voant que sa venue est encores diffre pour
quelque temps, d'aultant que je dpche un courrier vers le roy de
Navarre, pour le supplier de nous laisser encores quelque temps icy
monsieur Duplessis (Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans
vous escrire pour vous remercier bien humblement de vostre bonne
affection qu'il vous plaist me communiquer, et vous supplier me tenir
en vos bonnes grces, auxquelles je me recommande bien humblement,
priant Dieu vous donner, en bonne sant, heureuse et longue vie.
D'Anvers, le 24e jour de dcembre 1581.

Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne vous escript,
 cause que, depuis peu de jours, elle est accouche de sa sixiesme
fille.

     Vostre bien humble serviteur et amy,

     GUILLAUME DE NASSAU.

  [276] Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. 29, f. 450.

  [277] Le duc d'Anjou.


La princesse d'Orange, s'tudiant, plus que jamais,  entourer son
pre de prvenances dlicates, avait tenu  ce que l'ane de ses
petites-filles fit hommage au duc de Montpensier du premier ouvrage
 la main qu'elle aurait appris  confectionner. Cet ouvrage tait
une ceinture, dont l'envoi fut accompagn de quelques lignes de
l'enfant  son grand-pre.

Le duc, dont le coeur, sous la pieuse et douce influence de Charlotte,
s'panouissait enfin dans les saintes affections de famille, fut
vivement mu  la rception de ce cadeau, tmoignage touchant des
tendres sentiments, non seulement de sa petite-fille, mais encore et
surtout de la princesse, sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser
 Louise-Julienne l'affectueuse lettre que voici[278]:

Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre aage que le
vostre, d'avoir si bien commenc  apprendre le lassis, que j'ay
congneu par la ceinture de belle soye violette et borde d'une
dentelle d'argent, que vous m'avez envoye; et donnez bien par l 
congnoistre que vous dsirez bien apprendre quelque chose et gaigner
de la sagesse, puisque vous vous en donnez dj. Ce sera le plus grand
contentement que je pourray, avec voz pre et mre, jamays recevoir,
comme ce m'en a est que m'ayez desdi vostre premier ouvraige dudit
lassis. Vous ne l'essiez sceu adresser  personne qui le tienne plus
cher, ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous estes ma
petite-fille, que aussy vous portez mon nom et estes ma fillole.
Volontiers j'emploieray ce vostre prsent pour me servir de ceinture
sur ma robbe de nuict, selon que m'avez mand le desirer, afin que je
me souvienne de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr mmoire;
mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, et vous en
remercye, en attendant qu'il se prsente quelque commodit plus seure
et certaine que ceste cy pour vous envoyer ung autre prsent que j'ay
affection de vous faire, en rcompense de celluy-l, et pour voz
estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je prieray Dieu vous
donner, ma petite-fille, accroissement en toutes perfections et
vertus, avecq sa saincte grce.

De Champigny, ce 8e jour de janvier 1582.

     Vostre bien bon grant pre,
     LOYS DE BOURBON.

  [278] Archives de M. le duc de La Trmoille.


Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la joie de revoir,
 Anvers, le prince Dauphin, son frre, qui venait d'Angleterre avec
le duc d'Anjou.

Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine lisabeth
rencontrait, quant  sa ralisation, de srieuses difficults, avait
pris le parti de rpondre enfin  l'appel qui lui tait adress des
Pays-Bas, pour y tre proclam duc de Brabant; et il s'tait embarqu
 Douvres, le 9 fvrier, avec une suite nombreuse de seigneurs
anglais,  la tte desquels figuraient Robert Dudley, comte de
Leicester, l'amiral Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au
nombre de ces derniers tait Philippe Sidney.

Franois de Bourbon, dans une lettre adresse d'Anvers, le 20 fvrier
1582, au duc de Montpensier, son pre, rendait compte, en ces termes,
de l'arrive du duc d'Anjou dans les Pays-Bas et de la rception qui
venait de lui tre faite[279]:

Monseigneur, par mes dernires lettres, je vous ay averty du
partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour s'en venir en ce
bas-pas, o elle est arrive avec toute sa troupe,  fort bon port,
grce  Dieu, et sans avoir senti aucun mal ny tourment de la mer,
laquelle l'on n'a veu, il y a longtemps, plus tranquille, pendant deux
jours et deux nuits que nous y avons demeur. Sadite Altesse mit pied
en terre  Flessingue, il y eut samedi huit jours, o se trouvrent,
l'attendant, messieurs les princes d'Orange, d'Espinoy, et plusieurs
autres seigneurs et gentilshommes du pas. Le lendemain s'en alla 
Middelbourg et y feit son entre; et, aprs y avoir sjourn quatre ou
cinq jours, s'en est venu en ceste ville, o il entra le jour d'hier,
ayant faict le serment entre les mains de messieurs des estats, et
receu le leur, en ung thtre qui estoit dress hors la porte de
ladite ville. Tous les principaux habitans d'icelle, prsens avec les
princes et seigneurs susdits, qui le vestirent du manteau de Duc, et
puis aprs lui rendirent hommage de vassaux et sujets; et, cela faict,
le conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes et
magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous raconter
particulirement, tant pour leur singularit, que pour le grand nombre
d'icelles; qui me fera vous supplier trs humblement, monseigneur, de
m'en vouloir excuser; et, en attendant que j'aye l'honneur de vous
voir, me faire tant de grce, que de me mander de vos nouvelles, qui
ne seront jamais meilleures que je le souhaite, priant Dieu, etc.,
etc.

  [279] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f 90.--Voir, sur ce
  mme sujet, les dtails fournis par de Thou (_Hist. univ._, t.
  VI, p. 172 et suiv.).

On peut aisment se faire une ide du charme que Charlotte de Bourbon
prouva  s'entretenir avec son frre, aprs une longue sparation, et
 lui exprimer combien elle tait heureuse du changement qui s'tait
opr dans les sentiments du duc de Montpensier et de l'affection
qu'il lui montrait. En soeur reconnaissante, elle se plaisait 
rappeler  Franois de Bourbon tout ce dont elle lui tait redevable,
sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de touchantes
paroles adresses  ce frre dont les dmarches et la correspondance
avaient t pour elle un appui, durant les longues annes
d'expectative et de perplexit que, comme fille, elle avait eu 
traverser.

En prsentant ses six petites filles  Franois de Bourbon, elle ne
manqua pas de lui dire quelle joie leur ane avait prouve en
recevant la lettre que le duc, son grand-pre, avait bien voulu lui
adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; car Louise-Julienne confirma 
son oncle, en un langage anim, tout ce que sa mre lui avait rvl
sur ce point.

Vivement touch de l'excellent accueil qu'il recevait de sa soeur,
Franois de Bourbon le fut galement de celui que Guillaume de Nassau
s'empressa de lui faire. Aussi, Charlotte de Bourbon prouva-t-elle
une douce satisfaction  constater immdiatement la cordialit des
rapports dsormais tablis entre son frre et son mari.

Que n'avait-elle aussi auprs d'elle,  Anvers, la duchesse de
Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en ft singulirement
accrue; mais des devoirs imprieux retenaient alors au loin cette
soeur  laquelle elle tait, ainsi qu' ses enfants, si tendrement
attache.

A la mme poque, le comte de Leicester profita de son sjour 
Anvers, quelque court qu'il ft d'ailleurs, pour entretenir avec le
prince et la princesse d'Orange des relations directes, ajoutant un
nouveau prix  celles qui, jusqu'alors, n'avaient t effleures que
par voie de correspondance.

En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait preuve
d'une bienveillance particulire pour Elisabeth, filleule de la reine
d'Angleterre, circonstance que bientt Charlotte de Bourbon eut
occasion de relever avec une dlicatesse toute maternelle, dans sa
correspondance avec Leicester.

Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, adresses  ce
haut personnage peu aprs qu'il les eut quitts, tmoignent de la
consolidation relle de leurs relations avec lui.

Guillaume de Nassau crivait au comte le 5 mars 1582[280].

Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce pas, que vous nous y
avez laissez, et j'espre que les affaires s'y conduiront tellement,
que ce sera au service et contentement de Sa Majest et de Son Alteze;
 quoy j'acheveray de m'emploer de toute ma puissance, suyvant le
commandement qu'il a pleu  Sa Majest me faire. J'espre, Monsieur,
que vous serez arriv en bonne prosprit en Angleterre; ce que je
dsire qu'il vous plaise me faire cet honneur de me donner  entendre
par voz lettres, comme aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays,
en la bonne grce de Sa Majest. Quant  vous, Monsieur, je suis bien
aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement de votre
connoissance, que j'avois commenc de sentir par voz lettres, et me
sens tellement vostre oblig, pour l'amiti et honnestet qu'il vous a
pleu me dmontrer, que je m'estimeray heureux si je puis avoir
l'occasion de faire chose qui soit agrable pour votre service, et
vous supplye, Monsieur, de bon coeur, de m'y vouloir employer, etc.,
etc.

     Vostre bien humble serviteur et amy,

     GUILLAUME DE NASSAU.

  [280] Notice sur quelques lettres crites au comte de Leicester,
  par D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867.


On venait d'apprendre,  Anvers, l'heureuse arrive de Leicester en
Angleterre, aprs une traverse dangereuse, lorsque Charlotte de
Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre suivante[281]:

Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps resentie oblige 
vous faire service, pour tant de faveurs et bons offices qu'il vous a
tousjours pleu me dpartir, si est-ce que, depuis avoir cest heur et
bien de vous veoir je me suis trouve redevable de nouvelles et trs
grandes obligations pour tout l'honneur et amiti que vous avez fait
paratre _ ma petite-fille_ et  moy, dont je ne perdray jamais la
mmoire; et desireroys infiniment, Monsieur, que Dieu me fst la grce
de me pouvoir emploer en chose qui vous fst agrable; vous suppliant
trs humblement de croire que ma volont y est bien ddie, attendant
les occasions de vous le pouvoir tmoigner par quelque bon service. Au
reste, Monsieur, je vous asseureray que j'ay lou Dieu de ce qu'il luy
a pleu, en vous prservant du danger auquel vous avez est, vous
reconduire auprs de Sa Majest, en bonne disposition; ce qui nous a
tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons est
jusques  ce qu'en aons receu assures nouvelles, lesquelles ne
peuvent estre meilleures que je le dsire; me recommandant sur ce,
bien humblement,  vostre bonne grce, et priant Dieu vous donner,
Monsieur, en bien bonne sant, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9
de mars 1582.

Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes trs
affectionnes recommandations  monsieur de Sidney vostre cousin[282].

     Vostre humble et plus affectionne  vous faire service,

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [281] Notice prcite, de M. Sijbrandi.

  [282] Neveu.


La princesse d'Orange, entoure alors,  Anvers, de son mari, de ses
enfants, de son frre, et d'amis franais, tels que M. et Mme de
Mornay, et que le jeune comte de Laval[283], mettait son bonheur 
leur faire sentir toute l'tendue de son affection pour eux, et 
jouir de celle dont ils lui donnaient des preuves journalires. Aprs
les perplexits qui, tant de fois, avaient agit son esprit et son
coeur, elle commenait  goter un calme auquel elle aspirait depuis
longtemps, et dont le maintien pouvait contribuer au rtablissement de
sa sant fortement altre, lorsque, tout  coup, un pouvantable
attentat vint dchirer son me, en la frappant dans ses affections les
plus chres, anantir le peu de forces physiques qui lui restaient et
mettre prmaturment un terme  sa noble existence.

  [283] Il avoit t convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant)
  au conseil d'tat du pas, deux conseillers franois, tels que
  les tats choisiroient. Il sceut qu'ils avoient rsolu de luy
  nommer M. le comte de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz
  prtexte donc de les obliger, leur dclara qu'il ne vouloit autre
  conseil que le leur; et aima mieux n'en avoir du tout point.
  Aussi estoit ledit sieur comte de la religion, plein de vertu et
  d'intgrit, et intime ami de M. Duplessis. Nantmoins, en
  l'extrieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas d'eux; de
  tant plus que les plus spciaux serviteurs de la roine
  d'Angleterre, venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine
  leur matresse feroit un grand prjug de ses futurs comportemens
  et vers elle et vers le pas, selon qu'il prendroit plaisir ou
  non  se servir de ces deux, desquels la probit leur toit
  connue. En apparence donc il leur faisoit bon visage, se rendoit
  familier  eux, surtout si quelqu'un de messieurs des tats
  estoit prsent; mais ne les admettoit aucunement  ses affaires,
  leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant qu'il
  pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit ais de
  supporter et dissimuler. (_Hist. de la vie de messire Philippe
  de Mornay._ Leyde, in-4, 1647, p. 60.)

La marche de faits profondment douloureux va se prcipiter ici avec
une extrme rapidit.




CHAPITRE XI

  Attentat commis par Jaurguy sur la personne de Guillaume de
      Nassau.--Paroles de Guillaume.--Soins que lui donne Charlotte
      de Bourbon.--motion gnrale cause par l'attentat.--Lettres
      des tats gnraux aux provinces et aux villes de
      l'Union.--Gnrosit de Guillaume  l'gard de deux des
      complices de Jaurguy.--Prires pour demander  Dieu la
      gurison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats
      des villes de l'Union.--Amlioration de son tat suivie d'une
      rechute.--Dsolation de la princesse.--Propos outrageants
      tenus sur elle et sur le prince par Farnse et par
      Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de la
      princesse au comte Jean.--Service d'actions de
      grces.--Dernire maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses
      obsques.--Deuil gnral.--Lettres de Guillaume  Cond et du
      duc de Montpensier  Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion.


Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, aprs avoir, le matin,
assist au prche, vient, dans la citadelle o il a tabli sa demeure,
de retenir  dner les comtes de Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier
de Bonnivet, Roch de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres
gentilshommes. A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et deux
de ses neveux, fils du comte Jean.

Le prince, ayant l'habitude de dner, le dimanche, en public, les
hallebardiers de service dans la salle  manger remarquent, parmi les
spectateurs qui s'y sont introduits et dont la contenance est
parfaitement convenable, un jeune homme de mauvaise mine qui
s'approche indiscrtement de la table: ils le repoussent dans la
direction d'une porte auprs de laquelle il se fixe. Au moment o, 
l'issue du dner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa
chambre et s'arrte devant une tapisserie qu'il fait considrer au
comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit obtient d'un
hallebardier qu'il le laisse, sous le prtexte d'une requte 
prsenter au prince, s'approcher de celui-ci; et aussitt il dcharge,
 bout portant, sur Guillaume un pistolet[284], dont la balle
l'atteint au-dessus de l'oreille droite et franchit le palais, prs de
la mchoire suprieure, sans lser la langue ni les dents. tourdi
d'abord du coup, le prince revient promptement  lui, se sent bless,
s'aperoit que le feu est  ses cheveux, et, au milieu du tumulte
caus par l'attentat commis sur sa personne, s'crie qu'on doit
s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il lui pardonne; mais dj le
misrable a succomb sous les coups d'pes et de hallebardes que les
assistants lui ont ports[285].

  [284] Voir, sur les circonstances qui dterminrent Jaurguy 
  commettre son crime, le no 19 de l'_Appendice_.

  [285] J'tois lors  Anvers, dit Mornay, et M. le prince
  d'Orange m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir  diner.
  Les gardes avoient voulu chasser ce misrable de la salle, et il
  (le prince) les en avoit tancs, disant que c'toit quelque
  bourgeois qui vouloit voir. Il passoit de la salle en sa chambre,
  et s'toit arrt  montrer la tapisserie  M. de Laval, par
  dessus l'paule duquel fut tir le coup. J'y accourus aussitt,
  et vis le meurtrier, le corps envelopp de pentacles et toiles
  conjures de Notre-Dame-d'Ovido. M. le prince d'Orange ayant
  repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison ft
  tombe sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y
  avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les
  siens, n'toit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde,
  pour empcher l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart
  d'heure, donn un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit
  ni bruit, ni murmure. Le meurtrier avoit quelque envie de
  rserver son coup au soir, au festin de Monsieur. Si cela ft
  arriv l, on n'et jamais pu croire que ce n'et t de son
  fait, et premier que la vrit et t connue, tout et t en
  combustion et carnage. (Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de
  de Thou, t. VI, p. 180.)

Guillaume, se croyant frapp  mort, dit aux seigneurs franais, qui
l'entourent: Ah! que Son Altesse perd un fidle serviteur. Puis,
s'adressant au bourgmestre van Aelst, il ajoute: S'il plat  Dieu,
mon Seigneur, de m'appeler  lui, dans cette conjoncture, je me
soumets  sa volont avec patience, et je vous recommande ma femme et
mes enfants.

Sa femme....!  quelles poignantes angoisses n'est-elle pas, alors, en
proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: elle succombe sous
leur poids, s'affaisse, et ne se relve d'un vanouissement, que pour
retomber dans un autre[286].

  [286] The perturbation that followed within the prince's house
  was so great and dolorous as scarce can be expressed. The poor
  princess, overcome with vehement passion, did swoon continually;
  the children confounded with tears and cries troubled all the
  place, and the rest of the friends and family present were
  utterly perplexed. (Herle to lord Burghley. _Corresp. of
  Leicester_, London 1844, ap. Groen van Prinsterer, 1re srie,
  suppl. p. 220.)

Ses enfants....! perdus, atterrs, fondent en larmes et jettent des
cris de dtresse.

L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une prsence d'esprit
au-dessus de son ge, fait immdiatement explorer, sous ses yeux, le
cadavre et les vtements de l'assassin. On trouve sur lui un poignard,
des heures, un catchisme de jsuite, des tablettes, un paquet de
lettres, des _agnus Dei_, une mdaille  l'effigie du Christ, une
image de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pices de
peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue espagnole.
Ces dernires contiennent des transcriptions de prires et de voeux
adresss  Jsus-Christ,  la Vierge,  l'ange Gabriel, afin qu'ils
favorisent l'entreprise de l'assassin[287].

  [287] La publication intitule _Brief recueil de l'assassinat
  commis sur la personne du trs illustre prince d'Orange_ (Anvers
  1582) contient le texte de ces prires et de ces voeux, dont
  voici le dbut: Jesu Christo nuestro seor, y la virgen sancta
  Maria, nuestra seora, sean en mi ayuda en esta resolucion hecha
  para su sanctissimo servicio!! Un tel dbut donne une ide
  suffisante de tout ce dont il est suivi.

De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve que le
coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols.

Marnix de Sainte-Aldegonde se hte d'informer de cette circonstance
capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le duc d'Anjou, et
l'agitation qui rgnait dans la ville commence  se calmer. On ne
tarde pas  connatre le nom de l'assassin (Juan Jaurguy), et l'on
russit  arrter deux de ses complices, Venero et Timmermann.

Cependant la princesse, dont l'nergie morale est toujours  la
hauteur d'un devoir sacr  remplir, parvient  matriser, dans une
certaine mesure, ses douloureuses motions; et, ds qu'elle a recouvr
assez de force physique pour se tenir au chevet du lit de son mari,
elle s'y tablit et lui prodigue les plus tendres soins, le soutient
de ses ferventes prires.

Deux femmes d'lite l'assistent, en amies dvoues, dans
l'accomplissement de sa sainte tche: l'une est la comtesse de
Schwartzenburg, soeur du prince[288], l'autre, Mme Ph. de Mornay.

  [288] Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, soeur
  du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services
  dont elle tait capable. (De Thou, _Hist. univ._ t. VI, p.
  183.--Lapize, _Histoire des princes et de la principaut
  d'Orange_, p. 524.--P. c. _Hoofts Nederlansche historien_, in-f,
  Amsterdam, 1677, p. 816.)

coutons de Mornay nous retraant une scne solennelle qui se passa,
en prsence de sa femme et de la princesse, peu aprs l'attentat
commis par Jaurguy:

Il est digne de mmoire, dit-il[289], que monsieur le prince se
croyant mort il fut consol par le sieur de Villiers, Pierre
Loiseleur, son ministre; et, comme n'esprant plus rien de sa vie, se
dispensa de la dfense que les mdecins lui avaient faite de parler.
S'enqurant donc quel compte il pourroit rendre  Dieu de tant d'excs
commis en la guerre, de tant de sang rpandu, il (de Villiers) lui
disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles, et,
qu'tant command par son prince lgitime, il n'en toit pas tenu.
Pour les guerres civiles aussi, dmenes pour une juste querelle, soit
de la religion, soit de la patrie, y ayant apport une bonne
conscience, que tout cela toit couvert de la justice de la cause.
Lors le prince: _A la misricorde, monsieur de Villiers, mon ami!  la
misricorde,  la misricorde!! c'est l mon recours, et n'y en a
point d'autre!_--Ma femme y toit prsente avec madame la princesse
d'Orange, en cette extrmit.

  [289] Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de de Thou, t. VI, p.
  183.

De Mornay dit encore[290]: Pendant l'incertitude de cette blessure,
n'est point croiable en quel soin en toit tout ce peuple. Cette
grande place entre la ville et la citadelle, ds le point du jour,
toit pleine de personnes de tout sexe, ge et condition, qui se
venoient enqurir de son tat; vraye rcompense de ce qu'il avoit
travaill pour ce peuple.

  [290] Mornay, _loc. cit._

Les tats gnraux, qui, le jour mme de l'attentat, s'taient
empresss d'en informer par crit les magistrats de Bruges, leur
adressrent, ds le lendemain, 19 mars, les informations
suivantes[291]:

Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous ne soyez
desireux de connatre comment les choses se sont passes ici, depuis
la nouvelle que vous avez reue hier de la tentative d'assassinat sur
la personne de Son Excellence. En consquence, nous n'avons pas voulu
nous dispenser de vous mander par la prsente que quelques complices
de l'assassin ont t arrts ici hier, et que la situation de Son
Excellence n'est jusqu' prsent, Dieu en soit lou, pas empire.
D'aprs l'opinion et le jugement des mdecins et des chirurgiens, la
blessure n'est pas mortelle,  moins, ce qu' Dieu ne plaise, qu'une
fivre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin ayant
t tu sur la place, on transporta immdiatement son cadavre sur un
chafaud, devant l'htel de ville, o on le reconnut comme tant celui
de Jean Jaurguy, sous-caissier du sieur Gaspard Anastro, marchand
espagnol, parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier,
pour Calais. Aussitt on arrta,  son domicile, tous les domestiques
qui s'y trouvrent, et entr'autres un prtre qui a avou avoir
entendu, hier avant midi, la confession du meurtrier et lui avoir
administr la communion, aprs qu'il l'eut absous du crime qu'il se
proposoit de commettre. De plus, il a encore avou que, pendant la
semaine passe, il a dit, tous les jours, la messe et des prires pour
la russite du projet. Et afin de donner  l'assassin plus de force
pour accomplir son crime, ce prtre lui avait attach au cou un _agnus
Dei_ et un petit cierge bni, sous lequel tait li un billet
renfermant divers caractres inconnus; tous ces objets ont t trouvs
sur le meurtrier. On a encore accus de complicit, ou du moins comme
paraissant ne pas avoir ignor le complot, un autre caissier
appartenant  la mme maison, ainsi qu'un sieur Adrien de la Maa et
son domestique. Ils sont tous arrts et on les interroge svrement,
il est  esprer qu'on dcouvrira encore d'autres coupables.
Conformment aux ordres de Son Alteze, quelques-uns d'entre nous ont
t dsigns pour assister, conjointement avec le magistrat de cette
ville,  l'interrogatoire des prisonniers. Nous ne manquerons pas de
vous informer de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous devons
penser de cette conspiration.

  [291] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas,
  1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeeks et J. Diegerick, Gand,
  1850, t. II, p. 336.--Des lettres semblables  celle qui est ici
  reproduite, furent adresses aux provinces et aux villes de
  l'Union.

L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero et
Timmermann furent condamns  mort, le 27 mars, et excuts le
lendemain.

Avant leur excution, Guillaume de Nassau, toujours gnreux  l'gard
de ses ennemis, avait crit  Marnix de Sainte-Aldegonde[292]: J'ay
entendu que l'on doit demain faire justice des deux prisonniers estant
complices de celui qui m'a tir le coup. De ma part, je leur pardonne
trs volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offens; et s'ils ont
peut-estre mrit un chastoy grand et rigoureux, je vous prie vouloir
tenir la main, devers messieurs les magistrats, qu'ils ne les veullent
faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils l'ont mrit,
d'une courte mort.

  [292] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII, p.
  80.

Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, en recevant
des mdecins et chirurgiens l'assurance que la blessure du prince
quoique grave, ne leur inspirait cependant pas de srieuses
inquitudes: Il avoit la veue et la parole bonnes, l'entendement et
le jugement bien certains; et luy estant dfendu de parler beaucoup,
il escrivoit ferme et bien courant[293].

  [293] _Breif recueil de l'assassinat commis sur la personne de
  trs illustre prince, monseigneur le prince d'Orange_, par Jean
  Jaurguy, Espaignol,  Anvers, br. in-4, 1582, imp. de Ch.
  Plantin.

Des prires extraordinaires, pour demander  Dieu la gurison du
prince, avaient t dites dans toutes les glises d'Anvers, en
prsence d'une foule mue,  laquelle s'taient joints les membres des
tats gnraux.

Icy, crivait un contemporain[294], parut l'affection du peuple
d'Anvers envers ce dbonnaire prince. Aprs ce dtestable coup, toute
la ville print le sac et la cendre, humilie devant Dieu en jeunes, en
prires, en oraisons. Les glises franoises et flamandes retentirent
en pleurs et gmissemens, pour sa gurison. Des larmes de contrition
et de repentance y furent rpandues abondamment, et cette action fut
clbre avec tel zle et dvotion, l'affluence et l'attention y
furent si grandes, que, ds le matin jusqu'au soir, on demeura dans
les glises.

  [294] Lapize, _Hist. des princes et de la principaut d'Orange_,
  La Haye, 1639, in-f p. 524.

Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, que cet lan
de tant d'mes vers Dieu, en des circonstances empreintes d'une telle
gravit! Aussi, quels sentiments de gratitude ce magnifique lan
n'inspira-t-il pas au noble coeur de Charlotte de Bourbon!

Ces sentiments furent partags par le prince, son mari.

Vivement touch de l'ardente sympathie dont il tait l'objet, il
adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et de l'Union, des
lettres, dont on rencontre un spcimen dans celle que reurent de lui,
vers cette poque, les reprsentants de la ville d'Ypres; elle
portait[295]:

Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous ne doutons
nullement que vous n'ayez t informez du malheur qui nous est arriv,
dimanche dernier, et nous sommes convaincus que vous en avez t
vivement peins. Mais, puisque telle a t la volont de Dieu, il est
juste que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien voulu
nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous ait atteint, nous
esprons cependant qu'il nous sauvera. Sa colre contre nos ennemis
s'tant encore accrue pour un crime aussi abominable, peut-tre
daignera-t-il manifester d'une manire clatante sa misricorde pour
son peuple. Quant  nous,  en juger d'aprs l'tat que prsente la
blessure, et d'aprs l'avis que les mdecins et chirurgiens peuvent
mettre dans cette circonstance, nous avons grand espoir de gurir et
de revenir  la sant, sans qu'il y ait beaucoup d'apparence de
blessure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, nous esprons pouvoir, de
nouveau et dans peu de temps, prter  Son Altesse notre appui et nos
services, pour le bien-tre et la conservation de ces pays. Nous
sommes heureux que Dieu ait accord aux pays d'en a un prince aussi
brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. Si, par la volont de
Dieu (car nous sommes soumis  tous les accidents et  tous les maux
qui affligent l'humanit), nous devions quitter ce monde, nous vous
prions de conserver toujours  Son Altesse vostre respect et vostre
obissance, de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir en
garde contre les menes des ennemis, qui ne manqueront certainement
pas de mettre tout en oeuvre pour accomplir sur vous leurs perfides
desseins. A cette fin, nous vous avons conseill maintes fois de
prendre de bonnes mesures pour leur rsister, en donnant vos avis aux
villes vos voisines et en les exhortant  la persvrance.

Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous vous
recommandons  Dieu. D'Anvers, le 23e jour de mars 1582.

Comme nous avons d'abord sign les prsentes, le 23 de ce mois, nous
ne voulons pas manquer de vous informer galement, qu'avec l'aide de
Dieu, nous prouvons, de jour en jour, de l'amlioration.

  [295] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas,
  1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerich, Gand,
  1850, t. II, p. 347.

Cette amlioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquel se
dclara une hmorragie que, pendant quelque temps, on ne put russir 
arrter.

A la vue de cette sinistre hmorragie, Charlotte de Bourbon prouva
l'une de ces commotions violentes qui compromettent, au plus haut
degr, les derniers ressorts d'un organisme graduellement affaibli par
la souffrance. Frappe au coeur, elle suppliait Dieu de la soutenir,
au milieu de ses indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son
ministre de compagne dvoue et de consolatrice, alors surtout
qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion sur la
gravit de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine.

Dans son abngation illimite, la princesse tait prte  tout
sacrifier, mme sa vie, pour que les jours de son mari fussent
pargns.

Ils le furent, en effet, alors, d'une manire inopine.

De Thou prtend[296] que tous les remdes ordinaires ayant t
inutilement employs, Lonard Botal, de la ville d'Asti, mdecin du
duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie avec le pouce, et de
faire succder continuellement diverses personnes, les unes aux
autres, pour la fermer, de cette manire; qu'on eut recours au procd
qu'il indiquait, et, qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma.

  [296] _Hist. univ._, t. VI, p. 182. On peut consulter comme ne
  concordant pas tout  fait avec le rcit de de Thou, celui de P.
  G. Hoofts, _Nederlandsche historien_, Amsterdam, 1677, in-f, p.
  816.

Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et tait ds
lors en position d'apprcier la nature et l'efficacit des soins qui
lui taient donns, fournit sur le point dont il s'agit un
renseignement  la prcision duquel il y a lieu de s'attacher
exclusivement[297].

  [297] Note de Mornay sur l'_Hist._ de de Thou, t. VI, p. 182.

La vrit est, dit-il, que le coup de pistolet tir de si prs,
avait cautris le rameau de la veine jugulaire, en le perant, et par
consquent tanch le sang, jusques  ce que l'escarre tomba! Mais ce
ne fut pas l'invention de Botal qui la fit fermer; car, quelque bien
qu'on y tnt les pouces, le sang tombait par le dedans, tellement
qu'en un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq
livres; mais les chirurgiens, par mgarde, ayant pouss une _tente_ en
la playe, oincte de quelques onguens, plus avant qu'ils ne vouloient,
et ayant en vain tch de la retirer, au bout de quelques jours,
nature avec un peu d'ayde la repoussa, et y fut trouv un pus blanc au
bout, qui donna argument que la veine tait ferme; ce qui se trouva
vray.

Alors que ce rsultat favorable n'tait pas encore obtenu, _les quatre
membres du pays et comt de Flandre_ donnrent charge au grand bailli
de Gand et  un magistrat d'Ypres de se rendre auprs du prince
d'Orange. L'instruction dont ils taient munis portait[298], entre
autres choses: Lesdits sieurs visiteront, de la part _des quatre
membres_, Son Excellence. Ils reprsenteront devant luy, sy sa
disposition le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le
grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechte, et lui tiendront les
propos qu'ils trouveront convenir pour le consoler, avec prsentation
de tout service et tmoignage d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir
accs  Son Excellence, reprsenteront tout le mesme _ madame la
princesse_, en tels termes qu'ils sauront appartenir.

  [298] Instruction (5 avril 1582) pour M. de Ryhoven, grand
  bailly et superintendant de la ville de Gand, et le Sr de
  Winterhove, adv. de la ville d'Ypres, allant vers Son Alteze, de
  la part des quatre membres du pays et comt de Flandres. (_Doc.
  hist. indits concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584_,
  par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II, p.
  358.)

A peine est-il ncessaire d'ajouter que la vive sollicitude des
populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes dmarches
analogues  celle que les dlgus _des quatre membres de Flandre_
furent ainsi chargs d'accomplir; dmarches minemment significatives,
qui touchrent extrmement le prince et la princesse.

L'un et l'autre,  cette poque, taient l'objet d'outrages
rvoltants, que dversaient sur eux certains coryphes du parti
espagnol.

Alexandre Farnse, croyant Guillaume tu par Jaurguy, osait crire 
Philippe II, le 24 mars[299]: Le coeur me crevoit de voir que tant de
mchancets et d'insolence contre le service de Dieu, de la religion
et de Votre Majest tardassent si longtemps  recevoir le salaire
convenable, et qu'il ne se trouvt personne pour le donner; mais enfin
nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose s'effectut,
quand le moment a paru en tre venu, en tant du monde un homme si
pernicieux et mchant, et en dlivrant ces pauvres pays d'une peste et
d'un poison tel que lui.

  [299] Archives de Simancas, papeles de Estado, liasse 585, ap.
  Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 77.

Insulteur non moins indcent et lche envers la princesse d'Orange que
son mule en fait de haine et de bassesse, le cardinal de Lorraine
l'avait t nagure envers la pieuse et hroque princesse de
Cond[300], le cardinal Granvelle, instigateur,  la cour de Philippe
II, de l'assassinat de Guillaume de Nassau, se dshonorait en crivant
 tel ou tel de ses affids: On a envoy le prince en l'autre monde,
que y ft est mieulx il y a vingt ans..... Il a endur une poyne
extrme, et vous pouvez penser quel toit alors son beau visaige,
pour donner contentement  sa nonnain apostate[301].--Il fust est
bon pour les affaires, que le prince d'Orange fust mort soubdainement,
car je m'asseure qu'il aura procur, devant que de sortir du monde,
d'accommoder ses btards et sa nonnain, mre d'iceulx[302]...--On
assure fort que sa nonnain apostate soit morte de pleursie: il seroit
bien les avoir enterrs ensemble tous deux[303].

  [300] Voir ce que contient, sur ce point, notre publication
  intitule: _lonore de Roye, princesse de Cond_, 1 vol, in-8,
  Paris, 1876, p. 91, 92.

  [301] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII.

  [302] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII, p.
  98.

  [303] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII, p.
  104.

Mais laissons-l ces infamies, qui psent, de tout leur poids sur la
mmoire de leurs auteurs; et attachons-nous  ces belles paroles du
psalmiste[304]: Ils maudiront, mais tu bniras, Seigneur!!

  [304] Ps. CIX, 28.

Quatorze jours s'taient couls depuis la cessation de la redoutable
hmorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit compte de l'tat de
son mari  Jean de Nassau, dans une lettre qui, trs probablement est
la dernire de celles qu'elle ait crites, et  laquelle ds lors
s'attache un intrt particulier. Elle lui disait[305]:

Monsieur mon frre, s'en retournant vostre secrtaire vous trouver,
je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour me ramentevoir en vos
bonnes grces, et vous assurer que je n'ay laiss d'avoir tousjours
fort bonne souvenance de vous et de madame la comtesse, ma soeur,
encore que de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par mes
lettres; aant est taut moins soigneuse d'en faire mon debvoir, pour
ce que je me suis tousjours promis qu'il vous plaist n'en faire point
de doubte, et aussi d'autant que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous
advertit souvent de nos nouvelles, lesquelles hlas! ont est,
quelque temps, extrmement mauvaises, par la blessure de monsieur le
prince, vostre frre, dont, par diverses fois, nous sommes passez tels
changemens et dangers,  cause d'une veine blesse, que, selon le
jugement humain, il estoit tenu plus prs de la mort que de la vie.
_Mais Dieu, par sa grce, y a miraculeusement mis la main, lorsque
nous estions au bout de nostre esprance_, aant cess le sang depuis
quatorze jours en ; et ds lors la playe s'est tousjours porte de
mieux en mieux; mesme, devant-hier, au matin, est sortie une _tente_
qui y avoit t cache depuis ledit jour qu'il saignoit pour la
dernire fois; et se gurit,  ceste heure, la playe si naturellement,
que nous ne doutons point de sa convalescence, _moiennant la grce de
Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon coeur nous vouloir
continuer; ainsi que jusques icy il nous en a fait sentir les effets_,
et qu'il vous donne, monsieur mon frre, en bien bonne sant, heureuse
et longue vie; me recommandant, sur ce, bien humblement en vostre
bonne grce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582.

Vostre bien humble et obissante soeur,  vous faire service.

     CHARLOTTE DE BOURBON.

  [305] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re srie, t. VIII, p.
  86.


_La grce de Dieu_, en rponse aux ferventes supplications de la
princesse, _continuait_ si manifestement _ faire sentir ses effets_,
que Guillaume crivit, le 25 avril,  Cond[306]: Je vous remercie
humblement de ce qu'il vous a pleu avoir soing de moy, durant ma
blessure, et comme je suis assur que vous louerez Dieu avec moy de la
gurison que, j'espre, il m'envoyera bientost; mais je vous en ay
bien voulu escrire ce mot par les prsentes: c'est que, comme tous
les mdecins et chirurgiens m'assurent, et comme je le sens aussy en
moy mesme, Dieu m'a mis non seulement hors de ce danger, mais
moyennant son ayde et l'apparence d'une briefve gurison, laquelle
j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce qu'il vous
plaira me commander.

  [306] Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 29, f 725.

A peu de jours de l, la gurison tant complte, les tats gnraux,
en corps, allrent offrir au prince leurs flicitations.

Par ordre du duc d'Anjou, eurent lieu, dans les glises de toutes les
villes des services d'actions de grces.

Guillaume assista  celui qui fut clbr  Anvers, le 2 mai, au
milieu d'une telle affluence de personnes venues pour le voir, et dont
plusieurs pleuroient de joie, qu' peine,  un certain moment,
pouvait-on pntrer dans l'glise, ou en sortir[307].

  [307] Bor, t. II, p. 316.

Si la reconnaissance du prince envers Dieu tait profonde; quelle
n'tait pas, en mme temps, celle de sa pieuse et fidle compagne!
Elle voyait combl le plus cher de ses voeux, par le rtablissement de
son mari; et, heureuse d'avoir pu accomplir, dans sa plnitude,
vis--vis de lui, une tche sacre, elle acceptait avec une entire
soumission l'austre dispensation sous laquelle dsormais elle devait
s'incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout genre
avaient, depuis le 18 mars, puis ses forces physiques, et un mal
irrmdiable devait, en peu de jours, tarir chez elle les sources de
la vie: elle allait mourir, et le savait.

Elle envisagea en chrtienne la mort qui, sur cette terre, allait la
sparer de tous ceux qu'elle chrissait; et ce fut, en priant pour
eux, en les bnissant, que, confiante en un revoir ternel, elle
exhala son dernier soupir.

Quel moment solennel pour tous ceux qui l'entouraient, que celui o
elle remit, en paix, son me entre les mains de Dieu! Que de larmes,
mais aussi quelle puissance de relvement et d'esprance dans ces
admirables paroles: Toute mort des biens-aims de l'ternel est
prcieuse devant ses yeux[308].--Bienheureux sont ds  prsent ceux
qui meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux et leurs
oeuvres les suivent[309].

  [308] Ps. CXVI, 15.

  [309] Apocal. XIV, 13.

L'histoire ne fournit aucuns dtails sur la dure de la maladie 
laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers entretiens, soit
avec son mari, soit avec ses enfants, soit avec Mme de Mornay, qui
l'assista,  l'heure suprme[310] ni sur les recommandations qu'elle
put faire entendre, dans l'intrt de ceux qu'elle aimait. L'intuition
de quiconque peut aujourd'hui se faire une juste ide du caractre et
des gnreux sentiments de cette femme minente supplera aisment ici
au silence de l'histoire.

  [310] La maladie de la princesse fut une pleursie procde des
  sang-melleures qu'elle avoit eues pendant son mal, passant, 
  tout moment d'esprance en crainte, et au rebours. Elle mourut
  fort chrtiennement, et l'assista ma femme, jusques  la mort.
  (Note de Mornay sur l'_Hist. univ._, de de Thou, t. VI, p. 182.)

Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que Dieu rappela 
lui sa fidle servante[311].

  [311] Le mme jour, les tats gnraux prirent la rsolution
  suivante: tant dcde de ce monde la srnissime princesse
  d'Orange, madame Charlotte de Bourbon, il est rsolu que, pour
  s'associer au deuil du prince, des membres de l'Assemble se
  transporteront vers Son Excellence, aprs midy. (Archives
  gnrales du royaume de Hollande. Rec. des pr.-v. des
  Provinces-Unies,  la date du 5 mai 1582.)

Les obsques de la princesse furent clbres  Anvers avec une
solennit exceptionnelle[312].

  [312] Bor, t. II, p. 316.--Meteren, _Hist. des Pays-Bas_, tr. fr.
  La Haye, 1618, in-f p. 215.--_Antverpin Christo nascens et
  crescens_, par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760:
  Carolina Borbonia sepulta est, 9 mensis ma, solenni pompa, in
  cathedrali, in vacello Circumcisionis, concitantibus nobilibus,
  statis generalibus, consiliariis, senatu, colonellis, capitaneis,
  etc., etc., ad duo millia; non aderat Orangius, tanquam non plane
  restitutus.

Si la douleur cause par sa mort pouvoit tre capable de recevoir
quelque allgement, ce fut qu'on la voyoit comme partage par un grand
nombre, et que chacun y prenoit part. Non seulement tout Anvers toit
tendu de deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans de
cette superbe ville y rendoient des preuves sincres d'une vritable
douleur. Ce qu'on peut contribuer d'honneur et de pompe pour un
appareil funbre y fut contribu; et le corps o une si belle me
avoit habit fut conduit par tous les ordres du pays, en une foule
indicible, en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle _la grande
glise_, et fut mis, avec les regrets d'un grand peuple, en la
chapelle de la Circoncision[313].

  [313] _Mm. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau_, Leyden,
  1625, p. 18.--Il n'existe aujourd'hui aucune trace de la
  spulture de Charlotte de Bourbon dans la _grande glise_
  d'Anvers, en d'autres termes, dans la cathdrale. Aucune mention
  n'en est mme faite dans un volumineux ouvrage dont le tome Ier
  (Anvers, 1856, gr. in-4) est intitul: Inscriptions funraires
  et monumentales de la province d'Anvers.--Arrondissement
  d'Anvers.--glise cathdrale.--Voir les explications dans
  lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l'auteur de
  l'ouvrage suivant: Annales antverpienses, ab urba condita ad
  annum 1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc.,
  auctore Daniele Papebrochio S. I. Antverpi, 1847, p. 67, 68.

La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil tous ceux qui,
au sein des Pays-Bas, de mme qu'en France et ailleurs, l'aimaient et
l'honoraient.

La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n'avait pas t
constamment, pour lui, son incomparable compagne?

Monsieur, crivit-il au prince de Cond[314], encore que j'aie senti
de plus prs la perte que j'ai faite de ma femme, pour plusieurs
raisons, si est-ce que je ne laisse de cognoistre que plusieurs gens
de bien y ont perdu avecq moy, par la grande amyti et affection
qu'elle a porte  tous ceux qui ont aim Dieu. Et quant  vous,
monsieur, je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne parente
et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que prince de la
chrestient. J'espre que vous ne lairrez, pour cette affliction qu'il
a pl  Dieu m'envoyer, de continuer, en mon endroict et de mes petits
enfans, la mesme bonne volont qu'il vous a pleu nous porter par
cy-devant.

  [314] Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol.
  29, f 727).

Ces petits enfants, en perdant une mre telle que la leur, taient
bien  plaindre: leur aeul maternel le sentit, pour sa part, et la
lettre suivante ne prouve pas seulement la sympathie qu'il prouvait
pour eux; elle constitue surtout un hommage rendu aux sentiments
levs de la fille qui, si longtemps mconnue par lui, avait enfin
gagn son coeur.

Trois mois avant de descendre,  son tour, au tombeau[315], le duc de
Montpensier crivit  sa filleule, Louise-Julienne de Nassau[316]:

Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites soeurs, pour
la perte que vous avez faicte en feu ma fille, vostre bonne mre, que
j'eusse bien dsir qu'il eut pleu  Dieu vous conserver plus
longuement, pour achever de vous rendre bien saiges et bonnes filles,
comme j'ay entendu elle avoit bien commenc, en vous principalement,
qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes moeurs dont
elle estoit doue, obissant bien  vostre pre, je ne vous oublieray
jamais, ny voz soeurs pareillement, et supplie Nostre Seigneur, ma
petite-fille, de vous en faire  toutes la grce et de vous conserver
en la sienne.

     De Champigny, ce 16e jour de juing 1582.

     Vostre bien bon grand-pre,

     Loys de Bourbon[317]

  [315] En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc
  de Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny. (_J. de P. de
  L'Estoile_, nouvelle dit., t. II, p. 69).--De L'Estoile dit
  encore dans son journal (t. II. p. 69).--En ce moys de may 1582
  mourut,  Anvers, dame Charlotte de Bourbon, fort regrette pour
  ses vertus et, entre autres, pour la charit misricordieuse
  qu'elle exeroit  l'endroit de toutes sortes de personnes
  affliges et oppresses.

  [316] Archives de M. le duc de La Trmoille.

  [317] Une lettre, qu' la mme poque, Louise-Julienne de Nassau
  reut de la duchesse de Montpensier, tait ainsi conue: Ma
  fille, je n'ay peu qu'avec beaucoup de regret entendre les
  nouvelles du dsceds de feu madame la princesse, vostre mre,
  tant pour la grande perte que je say que vous et mes
  petites-filles, vos soeurs, ont faicte en cela, que pour l'amyti
  que, je say, elle me faisait ce bien de me porter; vous
  suppliant, ma fille, de m'aymer aussy, et croire que je prendray
  bien grand plaisir de m'emploer pour vous servir toutes, en ce
  que j'en auray de moens, et vous tenir, au reste, aux bonnes
  grces de monsieur vostre grand-pre; ce que je feray tousjours
  de pareille affection et bonne volont que, pour fin de lettre,
  je supplie Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne
  sant, longue et heureuse vye.--De Champigny, ce 9e jour de juin
  1582.--Vostre plus affectionne grand-mre, Caterine de
  Lorraine. (Archives de M. le duc de La Trmoille.)


Arrtons-nous  ces touchants hommages, rendus par un mari et par un
pre  la jeune princesse dont nous avons tent de retracer la vie.

Il y a eu pour nous, dans notre tentative, moins un devoir  remplir,
qu'un respectueux besoin de coeur  satisfaire, en saluant ainsi, 
trois sicles de distance, la pure et radieuse image de celle qui,
tout en s'identifiant avec une seconde patrie, n'oublia jamais sa
patrie d'origine, cette France, au sein de laquelle s'tait coule la
majeure partie de son existence, et qui doit s'honorer de la compter
au nombre de ses enfants.

Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer ici une conviction
qui dborde, en quelque sorte du cadre troit de cette simple esquisse
biographique.

S'il est bon, sans doute, de chercher parfois  planer sur les hautes
cimes de l'histoire et d'tendre de l ses regards jusqu' de
lointains horizons, il est surtout bon de se limiter  la
contemplation d'horizons prochains, plus fructueusement accessibles.
En d'autres termes, il est au point de vue moral et intellectuel,
pratiquement salutaire de s'attacher, dans la vaste gnralit des
milieux historiques,  l'tude intime des grandes individualits, et
d'entretenir avec elles un commerce dont la familiarit sympathique ne
fait qu'accrotre le respect et l'admiration qu'elles commandent.

Cette vrit, toute d'exprience, s'applique, nous sommes heureux de
le constater, aussi bien  telles individualits contemporaines, qu'
telles autres des sicles passs; car ceux-ci n'ont pas, eux seuls,
l'apanage des natures d'lite.

Or, de cette importante vrit, tirons une conclusion bienfaisante:

Aimons, honorons, dans le prsent, ainsi que dans le pass, la
grandeur morale, partout o il nous est donn d'en saisir l'aspect; et
sachons, nous hommes surtout, proclamer avec gratitude, comme fils,
comme frres, comme maris, comme pres, que jamais, soit au sein de la
socit, soit, bien plus encore, au foyer domestique, nous n'avons
rencontr cette sainte grandeur plus fconde et plus touchante, que
dans un coeur de femme, vivifi par la foi chrtienne, s'panouissant
dans l'inaltrable sphre du dvouement et de la bont; puis,
demeurons inbranlables dans la consolante conviction que ce noble
coeur, lorsqu'il a cess de battre, sur cette terre, laisse aprs lui,
en s'levant  la vie suprieure de l'ternit, une trace lumineuse
qui nous montre le chemin du ciel!!




APPENDICE


I

  L'esprit de Mme Jaquette de Longwy, duchesse de Montpensier,
      la Royne, mre du roy.
     (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 22.560, fos 94  97.)

     .... Que Vostre Majest du service s'enqueste
     Et de l'honneur de Dieu qui n'est point ador,
     O le peuple ignorant adresse sa requeste.
     Vous trouverez, madame, en faisant bonne enqueste,
     Qu'il a monstr en quoy il veut estre honor,
     En quoy il est seroy, en quoy deshonor,
     Comment la vie et gloire immortelle s'acqueste.
     S'il a sa volont laisse par escrit,
     Le temps ne sauroit rien contre elle avoir prescrit
     Qu'en son premier estat et force il ne remette.
     A jamais durera l'ternelle bont;
     L'usaige n'obtiendra contre sa volont,
     Et de le soustenir qui vouldra s'entremette.
     ..........................................
     Gardez-vous de penser comme Hrode, le sire
     Et roy du peuple juif, que, le rgne advenant
     De Jsus-Christ, tous roys et rgnes maintenant
     Viennent de vostre filz la puissance destruire.
     Ceste erreur feit jadis les innocens occire
     A Hrode, et pourrait vous nuyre maintenant,
     Si vous n'allez tousjours ce propos retenant
     Que Dieu fait et maintient tout rgne et tout empire.
     C'est le roy souverain de tout le genre humain
     Qui a mis la couronne et le sceptre en la main
     De Charles, vostre filz qui domine la France.
     Si Dieu veut que son peuple entende  le servir,
     Qui diroit qu'il voulust le sceptre au roy ravir
     Blasphmeroit le nom du Seigneur  outrance.
     Asseurez-vous que Dieu, qui l'autorit donne,
     Pays, peuples, subjects et dominations,
     Princes, roys, empereurs, sur toutes nations,
     N'a garde de ravir la puissance  personne;
     Et qui de tel meffait Sa Magest souponne,
     Juge de l'ternel selon ses passions,
     De qui les voyes sont grces, compassions,
     Bnignit, piti, mercy, volont bonne,
     Voire  ceux qui ont coeur de se renger soubz luy
     Et qui ne cerchent force au bras qu'en son appuy
     Qui doit contre l'effort de tous hommes suffire,
     Car, quelque grands qu'ils soyent et de ses biens saoullez,
     Comme gresse seront tout soudain escoulez.
     Si Sa Magest vient les reprendre en son ire.
     .............................................
     La faveur qu'autrefoys j'ay en vous rencontre,
     Et l'amour grand duquel il vous pleust de m'aymer,
     Dont chacun me souloit heureuse renommer
     Faisoit parler de moy en plus d'une contre;
     Mais ces records au ciel vous donneront entre
     S'il vous plaist si avant au coeur les imprimer,
     Qu'en vos faits la vertu vous puissiez exprimer,
     Qui aux enfans de Dieu de tout temps s'est montre.


II

  Lettre du duc de Montpensier  l'lecteur palatin, 28 mars 1572.
     (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,193, fos 65, 66.)

Monsieur mon cousin, tout ainsy que la vertu des saiges enfans est
matire de grande consolation aux pres et mres, aussi puis-je porter
bon tesmoignage que leur dsobissance tient le lieu du plus extrme
desplaisir qui sauroit assaillir leur vieillesse. Je le dictz pour
ce que, m'estant propos beaucoup de contentement de leur saincte et
chrestienne nourriture, de celle qui s'est retire en vostre maison,
il faut,  mon grand regret, que j'en ressente  prsent tout le
crve-coeur qui se pourroit dire; car, _l'ayant aime, secourue et
assiste en toutes ses affaires, autant qu'il estoit du debvoir d'un
trs bon et trs affectionn pre_[318], elle s'est nanmoins tant
eslongne du sien, que, sans avoir esgard  sa qualit et profession
et  ceux  qui elle avoit l'honneur d'appartenir, elle s'est absente
de ce royaume pour chercher ung lieu o elle se peust faussement
douloir _de ce dont elle ne s'est jamais plaincte pendant qu'elle a
est parde_[319]. Aussi, monsieur mon cousin, ne suis-je pas si
cruel envers mon propre sang, _quand elle m'eust fait entendre, ou par
elle-mesme, ou par aultruy, le peu d'envye qu'elle avoit de continuer
ses jours dans un monastre_[320], que je ne n'eusse moy-mesme cherch
moens honestes pour l'en retirer, et avec le moins de scandale qu'il
eust est possible, la mettre en ung estat plus conforme  ses
affections.

Mais qui eust jug, aprs avoir demeur en son abbaye, portant
qualit et tiltre d'abbesse, par l'espace de treize ou quatorze ans,
donn l'habit et fait faire profession  plusieurs ses religieuses,
et, en ma prsence et hors d'icelle, satisfait ordinairement  tous
les aultres actes et exercices de pit convenables  ceste charge,
qu'elle en eust desdaign l'estat?

Aussi, suis-je certain que le dsir d'avancer l'honneur de Dieu,
ainsi que m'escrivez par vos lettres du 17e jour de ce prsent moys,
_ne l'a point tant sollicite en ce faict, comme la mene d'aucuns,
avec une libert qui ne sent aultre chose de saintet que le monde et
la chair_[321]; _ce qu'elle a fait aisment paroistre, ne s'estant
accompaigne, en ce voyage, que de deux ou trois coquins, vicieux et
mauvais garnemens, congneuz par ceulx avec lesquelz ilz ont eu
habitude d'aussi scandaleuse vie qu'il s'en feust peu choisir_[322];
ce que nanmoins je ne trouve pas par trop estrange, parce qu'il
estoit bien raisonnable d'excuter la conduite d'une telle et si
malheureuse entreprise par personnaiges de sac et de corde comme
ceux-l, et ce qui ne valoit rien de soy feust many par le conseil et
industrie de gens de cette qualit.

Cela est cause que je ne me puys pas accorder avec vous, en ce que
vous dictes l'avoir receue bien volontiers en vostre maison, pour la
bonne affection que vous avez congneue qu'elle a, tant  la gloire de
Dieu, que  me rendre tout debvoir d'obissance et service; car je
n'ai jamais entendu la gloire de Dieu estre advance pour faulcer _un
serment et voeu qui luy a volontairement et franchement est
rendu_[323], ne que les prdcesseurs roys, roynes, princes et
princesses de ceste couronne ayent acquis le nom de trs chrestiens
par une voie si extraordinaire et damnable. Mais elle a voulu estre la
premire de sa race qui, mesprisant son honneur et la sainte religion
de ses prdcesseurs, a trouv bon de porter l'habit de religieuse par
l'espace de dix-huit ans ou plus, faire profession d'icelle, jouyr du
tiltre et proffict d'abbesse, treize ou quatorze ans, et puis tout
soudain, sans en communiquer  pre, frre, soeur, ne parente,
habandonner le tout, voire son roy et son pays, pour en aller chercher
en Allemagne[324].

Si vous puis-je assurer, pour vous lever l'opinion que on m'a dict
qu'elle s'efforce de vous donner _d'avoir est force en sa
profession, qu'elle a est faicte hors ma prsence et en l'absence
semblablement de la feue duchesse de Montpensier, ma femme_[325], que
Dieu absolve, voire sans que nous fssions plus prs d'elle que de
quatrevingts lieues, ne que autres y assistassent pour nous et de
nostre part, que monseigneur Ruz,  prsent vesque d'Angiers, et
pour lors prcepteur de mon fils le prince daulphin; qui est bien pour
faire paroistre, joinct l'approbation qu'elle en a faict par le long
temps qu'elle a depuis demeur en ladite abbaye, _sans s'en estre
plainte ny  moy, ni  aucun de ses suprieurs, que ceste prsuppose
force qu'elle porte dedans la bouche n'est que un masque dont elle
cuyde couvrir sa tmrit_[326].

Encore use-t-elle d'une plus grande indiscrtion de mettre en jeu
l'obissance et service qu'elle me veut rendre, veu que ceste seule
folye en est si eslongue, qu'elle donnera matire  tout le monde de
croire que, de sa vie, elle n'en et dj la volont. Aussy la
saintet dont elle s'arme s'est toujours fait cognoistre par la
dsobissance et rebellion; et ont ordinairement ceux de son party
commenc leur renouvellement de vie par tels fruits et actions[327].

Je tiendrois les vostres dignes d'un prince de vostre nom et de la
parentelle de nos maisons, si, luy remonstrant ce que dessus, vous luy
faisiez entendre que vous ne voulez les lieux de vostre obissance
servir de retraite aux enfans fugitifs de la prsence de leurs pres,
et particulirement d'elle, _qui ne sauroit remarquer une seule
rudesse que je luy aye jamais faicte, mais qui au contraire ressent
bien en son me, si elle n'est la plus ingrate du monde, que je n'ay
oubli office de paternit, amiti, privaut et services dont je n'aye
us en son endroit_[328].

Et tant s'en fault que j'aye le coeur si cruel que d'y avoir failly,
que mesme,  cette heure, et aprs la lourde faute qu'elle a commise,
je l'embrasserois volontiers et chercherois les moyens de la faire
revenir pour la bien traicter et aymer comme ma fille, si je savois
que Dieu luy feit la grce _de vouloir suyvre ce conseil_[329]. Pour
le moins ne me puis-je garder de vous dire et prier que je tiendrois 
beaucoup d'obligation, si vous le luy persuadiez. En quoy je ne vous
veulx remettre devant les yeux aultre office que celuy que vous me
demanderiez en pareille fortune, comme chose trs raisonnable, que
nous fassions  aultruy la mesme justice que nous desirerions qui nous
fust faite.

Il n'estoit point de besoing que vous prinsiez la peine de faire
entendre aux majestez du roy et de la royne les occasions qui l'ont
fait aller pardel, parcequ'elles n'en estoient que trop informez et
n'en peuvent estre contentes et satisfaites, comme vous vous
promettez. Si, contre leur naturelle pit et bont, ilz n'ont, depuis
que les ay veuz, apprins  favoriser le vice pour la vertu, et se
contenter de ce qui doit apporter mescontentement et horreur  toute
me bien naye qui cognoit et rclme notre Dieu; voil pourquoy il ne
fault point mettre en avant, _au moins en la faveur de ceste mal
advise, combien peut la force de conscience_[330]; car j'ose dire, et
me pardonnera la majest de mon roy, s'il luy plaist, qu'il n'y a
province en l'Europe o elle soit tenue plus libre  toutes sortes de
gens _qu'elle est en ceste-cy, ne o ce que nous ressentons de la
religion dedans nos mes soit moins recherch ou empesch_[331].

Je ne scay pas quel fruit il en proviendra, ni quelles opinions en
pourront avoir les trangers, nos voisins; mais je say bien que telz
importunent et font instance envers leurs majestez de souffrir et
permettre diverses nouvelles opinions en ce royaulme, qui, aux lieux
o ils commandent absolument n'en souffrent ne n'en vouldroient
souffrir aultre que celle qu'ils tiennent, et que beaucoup d'eulx, qui
ont tousjours par cy-devant est infrieurs  ceste couronne, oby et
receu les lois de ceux qui l'ont porte, sont montez en telle
arrogance, que de vouloir forcer la bont de nostre prince en cecy et
luy faire accorder ce que les polices de leurs pays tesmoignent assez
qu'ils blasment et mesprisent de leur part. De la mienne, je tiens la
religion que mes prdcesseurs ont entretenue et continue depuis le
temps que Dieu leur a fait la grce de leur avoir donn cognoissance
de son saint nom; et tout ainsy qu'ils y sont morts, je suis rsolu
par sa bont d'y continuer et user mes jours, portant en ma conscience
un trs certain tesmoignage que c'est celle qu'il nous a aprinse par
son fils Jsus-Christ, et qui aiant t baille  son glise, est
parvenue jusques  nous, sans avoir este rprouve ne condamne par
aucuns conciles gnraux, ne peut estre atteinte par les hrsies qui
l'ont traverse et assaillie continuellement; cela m'apporte une
indicible consolation et me tient si ferme en ma crance, _que je ne
recognoistray jamais ceux-l pour mes enfans, qui s'en seront dsunitz
et retranchez_[332].

Aussy ay-je tousjours dsir leur estre autant pre et exemplaire de
religion, comme j'ay est, prenant soin de ce qui a regard leur vie
et nourriture temporelle; de quoy je pensois avoir si bien accommod
celle qui est avec vous, qu'elle ne devoit rechercher ne vous ne
aultre, _pour demander aucune chose en ma succession_[333], de
laquelle je trouverois bien estrange qu'elle voulust faire estat,
premier qu'elle fst advenue; car, comme elle sait, sa dfunte mre
luy a delaiss si peu de moens, qu'il n'en reviendroit pas en sa part
pour rendre la moiti _de ce qu'elle a prins injustement, au lieu dont
elle est partie_[334]. D'ailleurs elle y a renonc au profit de son
frre, auquel par consquent elle se debvroit adresser, si elle y
pouvoit ou y debvoit estre restitue, ayant, quant  moy, trs bonne
esprance de donner tel ordre  mes affaires, qu'elle, ne aultre de
semblable religion, ne se vantera jamais d'avoir est rcompense de
sa dsobissance, sur les biens qui resteront aprs ma mort, ou de
recueillir profit sur mon bon mesnage, du travail, peine et desplaisir
qu'elle donne  ma vieillesse, laquelle je m'attends, leurs majestez,
qui en cecy doibvent estre aultant justement offenses, comme le
scandale en est publicq et dommageable, vouldront tant rputer avec
mes longs, fidles et loaux services, qu'ilz ne feront jamais dictz,
qui me frustent de mes intentions, ne qui astreignent mes hritiers 
chose si injuste et draisonnable.

Je me tiens certain aussi que vous ne me vouldriez conseiller d'en
user aultrement, et que, mettant la main  vostre conscience, vous
confesserez bien que vous en feriez tout de mesme, si ma cousine,
vostre fille, avoit de semblable faon contrevenu  voz volontez. Je
supplie Dieu, de tout mon coeur, dresser et rformer si bien celles de
la mienne, que, recognoissant sa faulte, elle se remecte semblablement
en son debvoir;  quoy, s'il vous plaist, vous tiendrez la main et
m'osterez toute juste occasion _de me douloir qu'elle ayt trouv avec
vous support en sa folye_[335], qui est et se trouvera telle par tous
les princes et potentats de l'Europe, qui en considreront
l'importance, qu'ils ne vouldroient me faire tant de tort que de luy
donner retraite en leur pays; et me tenant certain que vous vous y
comporterez en parent et amy, je vais achever cette longue et
ennuieuse lettre par mes humbles recommandations  vos bonnes grces,
et en priant Dieu vous donner, monsieur mon cousin, l'heur et
contentement que vous desirez.

Votre humble et obissant cousin,

     LOYS DE BOURBON.

A Aigueperse, ce XXVIIIe jour de mars 1572.

  [318] tait-ce aimer en pre, que tyranniser la conscience de
  Charlotte?

  [319] Assertion formellement dmentie par les dolances et les
  supplications ritres de Charlotte.

  [320] C'est prcisment ce que, maintes fois, Charlotte fit
  entendre.

  [321] Outrage rvoltant, qui jamais n'et d sortir de la bouche
  d'un pre.

  [322] Nouvel outrage et allgation d'un fait faux; car Charlotte,
  d'accord avec sa soeur la duchesse de Bouillon, et avec la reine
  de Navarre, favorables  sa sortie de Jouarre, et en ayant
  prudemment assur les suites immdiates, avait t accompagne
  jusqu' Heydelberg par un homme honorable, Franois Daverly,
  seigneur de Minay, dont l'lecteur palatin, Frdric III,
  apprcia si bien le caractre et la rectitude de procds que,
  plus tard, il se fit reprsenter par lui dans une imposante
  solennit qui concernait personnellement la jeune princesse;
  solennit dont il sera parl plus tard.

  [323] Le duc se laisse entraner ici  une imposture; car c'tait
  par son ordre mme et par celui de la duchesse qu'un simulacre de
  serment et de voeu avait t extorqu  leur fille le 17 mars
  1559.

  [324] Il y a l une vile accusation d'hypocrisie qui tombe devant
  la loyaut dont la conduite et le langage de Charlotte de Bourbon
  portrent toujours l'empreinte.

  [325] Qu'importait l'absence du pre et de la mre, lorsque la
  profession eut lieu? Tous deux n'en avaient pas moins t les
  instigateurs de la violence qui imposa cette profession 
  Charlotte de Bourbon.

  [326] Les rpugnances et les plaintes de la jeune fille prouvent
  surabondamment qu'il n'y eut de sa part ni hypocrisie quand elle
  obissait  la voix de sa conscience, ni approbation de la
  violence qu'elle subissait.

  [327] Ainsi, selon le duc, sa fille ne pouvait le respecter
  rellement et chapper  l'accusation de dsobissance et de
  rbellion qu'en se pliant  l'injonction d'avoir la mme religion
  que lui; comme si jamais le respect filial pouvait surgir des
  bas-fonds de la servilit religieuse.

  [328] Quelle absurde insistance que celle du duc  se faire
  passer pour un excellent pre, quand il n'avait t jusque-l
  pour Charlotte de Bourbon qu'un mauvais pre!

  [329] Les beaux sentiments dans l'talage desquels se complat
  ici le duc, avec plus d'affectation que de sincrit, n'taient
  en ralit que des effusions de paroles frappes de strilit par
  son altire intolrance. Il exigeait, en effet, que pour russir
   se concilier les bonnes grces paternelles, Charlotte de
  Bourbon comment par abdiquer, en matire religieuse, ses
  convictions personnelles.

  [330] Nouvel outrage  la conscience de Charlotte de Bourbon.

  [331] Le duc tombe ici dans d'absurdes dclamations, en
  contradiction manifeste avec l'ensemble des faits attests par
  l'histoire.

  [332] Cette dclaration est celle d'un stupide fanatique, d'un
  pre dnatur; et celui qui ose la faire ose aussi se dire un
  homme religieux! Il est difficile d'insulter plus arrogamment 
  la saintet de Dieu et  celle de ses commandements.

  [333] Ici le duc draisonne en s'tendant sur un sujet tel que
  celui de sa succession, dont l'lecteur palatin ne lui avait pas
  dit un mot dans sa lettre, et en fulminant, _ab irato_, contre sa
  fille Charlotte une menace d'exhrdation.

  [334] Ainsi, voil Charlotte de Bourbon accuse par son pre de
  dtournements commis au prjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela
  sans qu'un fait quelconque soit allgu  l'appui de
  l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse de
  caractre du duc, et le relgue au rang infime des pires
  calomniateurs.--De son ct, dom Toussaint Duplessis (_Histoire
  de l'glise de Meaux_, t. Ier, p. 374) dit: Qu'il est sr que
  Charlotte de Bourbon, qui mditoit depuis longtemps sa sortie, ne
  se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme
  d'argent aux dpens du monastre; mais il ose formuler cette
  odieuse imputation sans pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il
  prtend qu'en changeant un immeuble de l'abbaye de Jouarre
  contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon
  aurait reu de ce seigneur,  titre de soulte, une somme qu'elle
  se serait approprie; mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins
  rduit  l'impossibilit de dmontrer le fait mme du prtendu
  dtournement. Son assertion sur ce point demeure donc  l'tat de
  vritable calomnie.--Ceci pos, il est regrettable qu'un crivain
  srieux, M. Thiercelin (_Histoire du monastre de Jouarre_,
  publie en 1861, p. 66, 67), se soit laiss entraner  croire
  sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant de prs
  il et pu facilement se convaincre de la fausset de l'accusation
  formule par cet annaliste, en l'absence de tout lment de
  preuve.

  [335] L'lecteur palatin est ainsi,  son tour, accus d'un
  mfait par le duc; car n'est-ce pas un vritable mfait que
  d'avoir os donner asile  Charlotte de Bourbon,  cette folle, 
  cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants
  de l'Europe auraient refus d'accueillir?


III

_Petrus Forestus_, mdecin distingu, qui, maintes fois, fut appel 
soigner le prince d'Orange dans ses maladies, a rdig un rcit fort
circonstanci de celle dont il fut atteint, lors du sige de Leyde, et
un expos prcis du traitement, au moyen duquel il eut le bonheur
d'amener son rtablissement. Ce rcit et cet expos, que contient la
collection des oeuvres de l'habile mdecin (_Petri Foresti opera
omnia, F. r. c. f._, 1660, _in-f_) ont t reproduits par M. _Fruin_,
dans la trs intressante notice biographique sur _P. Forestus_ qu'il
a publie en 1886. (Voy. _Bijdragen voor Vaderlansche Geschiedenis en
Oudheid-Kunde Verzameld en Uitgegeven Vroeger door M. Is. An. Nijhoff
en P. Nijhoff thans door Dr R. Fruin Hoogleeraar te Leiden.--Derde
Reeks. Derde Deel, eerste stuk.--'s Gravenhage, Martinus Nijhoff,
1886._)

Parlant  Maurice de Nassau des relations qu'il s'honorait d'avoir
eues avec le prince, son pre, _P. Forestus_ disait:

Patris tui in me benevolentiam et merita re ipsa expertus sum.
Ingratitudinis igitur merito arguar, nisi amicitiam qua ille me, ego
illum arcissima complexus sum, etiam ad posteros ejus ultro
transferam. Ut enim nominis gentilitii et bonorum hoereditas exstat,
ita et amoris successionem esse oportere veteres censuerunt.
Valetudinem suam, imo et vitam ipsam, parens tuus mihi credidit.
Roterodami enim quum ad desperationem aliorum ex morbo decumberet, me
Delphis ad se vocavit; a prima mox collocutione, quum causam, indolem
morbi ejusque medendi rationem propius ei exposuissem, dixit amicis:
Medicus iste corporis mei statum, morbi vim atque potestatem probe
perspectam habet; in eo mihi spes post Deum; permittam me illi totum
nec opinione sua aut fiducia falsus est. Dei enim auxilio (in quem
sanationis laudem libenter transcribo) restitui optimum principem
reipublic, tibi ac fratribus optatissimum parentem.

Voici maintenant en quels termes s'exprimait _Forestus_ sur la maladie
du prince et sur le traitement suivi:

Illustrissimus princeps Auraicus, cm per totam hyemem quartam
laborasset, ac multis laboribus, tum curis, sollicitudinibusque
continuis consumptus esset, ob fratris Ludovici, comitis ac militis
strenuissimi mortem, moerore quoque afflictus, deinde etiam haud
exigua melancholia correptus propter obsidionem urbis Leidan, quo
tempore in ea liberanda plurimum laborabat et defatigabatur, in
principio mensis Augusti, anno 1574, Roterodami agens, in febrem
biliosam, eamque valde malignam incidit. Qu quidem febris cm
quotidie invaderet, medicus ei domesticus quotidianam febrem esse
existimabat, quamvis potius tertianam duplicem referebat. At cm ven
sectio adhibita in homine jam prius per hyemalem quartanam et curis
continuo extenuato, ac idem pilulas ex alo et agarico deglutisset, et
prterea clyster unus atque alter injectus esset, flexus biliosus
obortus est, cum magna virium defectione, etiam febre magis magisque
increscente. Qu adeo Excellentiam suam affligere coepit, ut a
continua vix discrepare videretur: nam una accessione desinente,
altera statim subintrabat; imo si potum vel juleb aliquod sumeret, cm
maxima siti premeretur, mox febris eum invadebat, ita ut hoec febris
ex genere febrium subintrantium biliosarum esset. Cm jam quasi pro
deplorato haberetur, tandem per conomum ejusdem, ex Philippi
Vanderani viri nobilis consilio, ad ejus Excellentiam accitus fui. Ubi
vero illum graviter decumbentem vidissem, et prter febrem malignam
etiam symptomata gravissima conspexissem, nempe fluxum ventris
biliosum vires dejicientem et calorem febrilem excedentem, et sitim
intolerabilem, adeo ut vires ita collaps essent ut ex lecto vix
amoveri posset sine syncope, dum is reparabatur. Evenit enim, cm in
sede paulisper collocatus esset, ac magister supplicum libellorum
camdem accessisset, ut iisdem libellis, multoque tempore reservatis,
subsignaret, Excellentia sua in defectionem animi graviorem incidit,
ita ut astantes nobiles principem jam morti destinatum putarent; sed
frictionibus adhibitis, et aqua per nos digitis in eadem instinctis,
et in faciem conspersa, ad se rediit, et statim in lectum collocatus,
melius respirare coepit. Cterum, cm victus rationem observarem, qua
Excellentia sua uteretur, intellexi quod hc ipsa magis morbum
auxerat, nam alimenta qudam calida eidem concessa erant, similiter et
qudam exiccantia: bibebat enim vinum rubrum, in febre biliosa, a qua
urina valde quoque tincta erat et inflammata, qu mihi spectanda
offerebatur. Hc, cm diligent examine advertissem, inprimis victum
omnino immutandum esse suasi, et ut prcipue a vino gallico, quo solo
perperam utebatur abstineret. Quod ubi Excellentia audisset, ad me
conversus, inquiens: Quid aliud, quso, biberem, cm fluxum alvi
vehementiorem habeam? Cui mox modeste respondi, habet et Excellentia
sua febrem acutissimam satisque malignam, qu vini potione ita
augebitur, qu licet nunc sit salubris, facile in lethalem febrem
transibit, calore ob vini potionem magis aucto. Ideo aquam bordei
bibendam consului vel aquam cinnamomi, si hac magis delectaretur. Et
ita ratione inductus, aquam cinnamomi elegit: et cm eam ultra octo
dies bibisset, statim urina aliquo modo fuit immutata, et calor
febrilis ex parte coepit mitigari, quamvis febris eumdem minime
reliquerit, ut una febris alteram subintraret, antequam prcedentis
febris perfecte fieret declinatio: in quibus febribus subintrantibus,
licet sub declinationem postea sudaret, valde vires dejiciebantur: et
cm cibum sumeret, vel potum, aut syrupum, vel juleb, ut prius dictum
est, febris eumdem apprehendebat, aliquando cum levi rigore, modo cum
levi refrigeratione digitorum, at assumpto cibo, non aliter ac hectica
invadere solet, quam etiam timebam, in homine exiccato, prcedente
quartana, tum aliis curis ac laboribus Excellentiam suam
extenuantibus, et vires ejusdem dejicitienbus. Propterea, cm vires
debiles essent, et ne in hecticam incideret, victu humectante
refrigeranteque subinde usi sumus, ac reficiente; aliquando vero et
parum restringente, ob fluxum biliosum concitatiorem, qui et vires
labefactabat. Cm autem Adrianus Junius, medicus ille doctissimus ac
nostri amantissimus, tunc temporis forte Roterodami esset,
Excellentiam suam ultro bis terve invisit, cum quo ac alio medico
domestico prscripsimus emplastrum ex malis cotoneis paratum, quod
ventriculo exterius apponebatur, ad ejusdem ventriculi roborationem,
ob bilem quoque ad stomachum confluentem et fluxum concitantem,
refrenandam. At Junius ipse in febrem tunc incidens, Middelburgum
remeavit, cum eodem tempore ibidem commorabatur. Discedens vero de
curatione Excellenti su satis anxius erat, uti et alius medicus. De
saluteta men Domini nequaquam contra opinionem multorum animum abjeci;
cumque una in curatione cum medico domestico permanerem, tempusque
calidum esset, imperavimus ne frequens introitus tam nobilium qua
maliorum, in cubiculum grotantis fieret, ut antea solebat. Prterea
cm cubiculum in quo Excellentia sua decumbebat in horto Sagittariorum
situm esset, undique sole illustratum, et maxime calidum, tabulsi
ligneis stratum, in altiore loco positum, cmque alias locus commodus
non esset, nec transferri posset ob virium debilitatem, jussimus ut
aqua frigida ad majorem refrigerationem conspergeretur, hinc inde
frondibus quoque herbarum viridium ac herbis ipsis frigidioribus
dispersis. Remediis ex conf. ros. acetos. perlis, sy. de limonibus,
cotoneorum, fluxu bilioso ut cumque represso; et siti, cerasis, rob.
de riber extincta; somnum quoque hord. conciliavimus, et febre mitiore
facta, eaque cum sudore benigno declinante, aquam cinnam. reliquimus,
ut viribus consuleremus, cerevisiam tenuem cum vino et pauco zacch.
injecto, qua princeps delectabatur, concessimus, et in fine adhibitis
cibis restaurantibus, alteratis cum agresta, succo limonum, capis
distillatis, confectionibus, et conditis ex pistaciis, et utentes
nutrientibus humectantibusque, tandem prter omnium hominum opinionem,
tum hostium quoque qui illum mortuum ex peste dixerant, curatus fuit.
Et ab eo tempore, post mortem etiam medici sui domestici,
illustrissimus princeps, dum in Hollandia permanent, ac aliquo morbo
detineretur, mea opera semper usus est.

Il est aussi parl de la maladie du prince d'Orange dans les lettres
suivantes:

1 De Fl. de Nyenheim et de N. Brunynck au comte Jean de Nassau, du 22
aot 1574 (Groen van Prinsterer. _Corresp._, 1re srie, t. 5., p. 38);

2 Des mmes au mme, du 28 aot 1574 (_ibid._, p. 43  45);

3 De N. Brunynck au comte Jean, du 28 aot 1574 (_ibid._, p. 45 
47);

4 Du mme au mme, du 2 septembre 1574 (_ibid._, p. 51, 52);

5 De Guillaume de Nassau au comte Jean, du 7 septembre 1574 (_ibid._,
p. 52  57).

6 De G. Mortens au comte Jean, du 17 septembre 1574 (_ibid._, p. 57).


IV

 1.

  Avis de cinq ministres de l'vangile sur le mariage projet de Guillaume
     de Nassau avec Charlotte de Bourbon. 11 juin 1575.
     (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 224.)

Ayant trs illustre seigneur monseigneur le prince d'Orange appel
les ministres de la parole de Dieu qui sommes icy soubzsignez, et nous
ayant command de diligemment et soigneusement pezer les tesmoignages
et dpositions receues et couches par escript par Michel Vinue,
notaire publicq, y entrevenant l'autorit d'un bourgmaistre et
eschevin, touchant l'adultre de dame Anne de Saxe, ensemble s'il y a
quelque aultre chose tendante  cela, et de donner  Son Excellence
nostre jugement et advis si ledit seigneur prince est libre de la
premire femme, et si luy est licite de s'allier  une autre par
mariage; nous avons estim que nostre devoir estoit de rendre
obissance  Son Excellence et ainsy luy en dclarer nostre advis
brifvement et clairement. Avons doncques leu et pez les tesmoignages
qu'ont rendu, touchant cest adultre, nobles hommes, le sieur
d'Allendorf, le sieur Floris de Nieunem, le sieur Philippe de Marnix,
seigneur du Mont de Sainte-Aldegonde, et sieur Nicolas Bruninck,
secrtaire de Son Excellence, desquels tous les dpositions nous ont
est mises entre mains par ledit notaire. Ayans aussi pez le bruit
commun de cest adultre, et qui continue desj par l'espace de prs de
quatre ans entiers; ayant aussi monseigneur le prince pass plus de
trois ans, averty de cest adultre par le conte de Hohenlohe, trs
illustre prince, le duc de Saxe, oncle de ladite dame Anne et le plus
prochain parent d'elle, semblablement trs illustre prince le
Landgrave, aussi son oncle, par le conte Jehan de Nassau, son frre,
et n'y ayant est faict aucune rplique, contradiction ou complainte
de tort et injure, ny par lesdits seigneurs duc de Saxe et Landgrave,
ny par elle, ny par quelque autre, en son nom.

Finalement ayant est advertis lesdits duc de Saxe et Landgrave et
autres parens d'elle, qu'on traitoit ce nouveau mariage entre le trs
illustre seigneur le prince d'Orange, et trs illustre dame,
madamoiselle de Bourbon; ayant aussy est publi en l'glise par trois
divers dimanches,  la faon accoustume, leur intention d'accomplir
le mariage, et aprs ayans encor diffr sept jours avant l'excuter,
afin que personne, ayant quelque chose  y opposer, ne se peut
plaindre d'avoir est prvenu et forclos pour brivet du temps, ce
que nantmoins personne n'est comparu pour s'y aucunement opposer.
Tout ce que dessus bien et meurement pez, et singulirement lesdites
dpositions, nous estimons qu'il y a asss de fondement pour nous
rsoudre qu'il ne faut aucunement douter que l'adultre n'ait est par
elle commis; dont s'en suit que monseigneur le prince soit libre,
selon le droit divin et humain, pour s'allier  une autre par mariage,
et que celle qu'il espousera sera, et devant Dieu, et devant les
hommes, sa femme lgitime.

Faict au Brielle, 11 de jeuing 1575.

     GASPAR VAN DER HEIDEN,
     Ministre de la parole de Dieu  Middelbourg.
     JEAN TAFFIN,
     Ministre de la parole de Dieu.
     JACOBUS MICHAEL,
     Ministre de l'glise de Dordrecht.
     THOMAS TYLIUS,
     Ministre de Delft.
     JAN MIGGRODUS,
     Ministre de l'glise de la Vre.

 2.

  Avis de M. Capel touchant le mariage du prince d'Orange.
     (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 220.)

Les plus proches parens et de plus grand respect ne doubtent
nullement du crime, ne veulent veoir ny rencontrer celle qui a fait un
tel deshonneur  leur race; ont donn mme conseil au mari de la faire
mourir ou confiner pour le moins entre deux murs; au moyen de quoy il
n'y a pas d'apparence que de ce cost-l il faille craindre aucune
querelle pour le prsent...

L'glise de ce pas ne se plaindra pas aussy, veu que quatre (cinq)
ministres des plus notables et clbres dudit pas _ ce dlguez par
un synode_, y ont pass. Les aultres glises d'Allemagne ou de France
n'y ont que veoir; et  qui s'enquerra on a tousjours de quoy
respondre qu'il y a rpude (rpudiation) lgitime de la premire pour
cause de forfait, lequel a t confess, et sur quoy _soit intervenu
jugement lgitime_; ce qui contentera toute personne modeste et non
trop curieuse de s'enqurir de ce qui ne leur appartient point,
ausquels on n'est pas tenu de rendre compte de toutes les formalits
par le menu.

Reste le pre de la nouvelle espouse, auquel, s'il fondoit ses
plaintes sur quelques formalits non gardes, faudroit adviser un peu
de plus prs de response pertinente, selon le dfault qu'il y
vouldroit remarquer; mais n'estant pas cela qui le meult, ains son
consentement qui n'y est intervenu et lequel il est vraysemblable
qu'il dira n'avoir pas seulement est requis,  cel il y a beaucoup
de quoy se dfendre; car, la duret de laquelle, par l'espace de trois
ans et demy, il a est envers sadite fille, ayant comme despouill
toute affection paternelle, sans la vouloir, en pas estrange o elle
estoit, secourir d'un seul denier, non pas mander une seule bonne
parole, ny recevoir seulement une lettre de sa part, excuse asss
ladite fille de ne s'estre point adresse  luy, pour n'en recevoir
sinon un refus tout  plat, non fond sur cognoissance de cause, mais
simplement pour la hayne de religion. Comme ainsi soit qu'il auroit
tousjours fait entendre que, tant qu'elle suivroit ceste maudite
religion, ainsi qu'il a accoustum de la nommer, qu'il n'en vouloit
ouyr parler en faon du monde, mais quand elle voudroit reprendre
celle de ses pres, il la marieroit honorablement et avec pareil
advantage que ses soeurs, jusques  luy faire porter parole et
escrire, par la belle-mre et par la soeur de ladite dame, d'un party
grand en France et d'un autre encore plus grand en pas estrange. Par
o il appert que le mariage ne luy a pas dpleu simplement, ny la
personne ou qualit particulire de celuy qu'elle a espous; ains la
seule qualit de religion et de la querelle qu'il soutient, laquelle
luy est commune avec tant d'autres roys, princes et grands seigneurs
de la chrestient, qui a est cause que on ne s'est pas trop donn de
peine de le rechercher, pour n'en recevoir qu'un refus; conjoint avec
injure et menace, et tout effort en oultre pour l'empescher, s'il et
p, comme il est certain qu'il s'en fust mis en peine; mais si luy on
a ou bien voulu faire sentir quelque chose, tant par les mmoires qui
luy en ont est baills, un mois ou deux auparavant, comme par les
bruicts qui coururent tout publiquement. La royne  qui il avoit est
communicqu et au roy, et lesquels ne le voulurent oncques empescher
ou dfendre, l'ayant dit en pleine table,  Reims, lors du sacre.
Ainsi ladite dame a p, sans attendre le consentement de sondit pre,
dont le refus n'eust est fond que sur la seule cause de religion
(passer outre); et en nos glises nous ne faisons nulle difficult
d'espouser ceux qui font apparoistre du refus du pre, qui ne seroit
fond que sur la seule cause de religion, estant mesmement mancipe
par l'aage atteint et pass de vingt-six ans, autorise et induite 
ce faire par monseigneur l'Electeur, qui luy avoit servy, l'espace de
trois ans et demy, et servoit encore de pre, fortifie des advis de
madame la duchesse de Bouillon, sa soeur, du roi de Navarre et prince
de Cond, ses parens bien proches, qui ne l'ont trouv mauvais;
particulirement cestuy-cy l'en a conseill et gratifi par lettres.

 3.

  Extrait de l'avis de M. Feugheran touchant le mariage du prince
  d'Orange.
     (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 216.)

..... Puisque non seulement monseigneur le comte Jehan, prince
souverain et naturel magistrat de la partie offensante, a us de son
droit de prvention, mais aussi, que le consistoire du surintendant,
ou le surintendant en l'autorit lgitime, a practiqu et exerc le
deu de la charge qu'il a en cest affaire, rien,  mon opinion, ne
manque  cette formalit, sinon un acte authentique pour confirmation
et tesmoignage publicq d'un fait si important.

Pour le regard du magistrat, il me semble, soubs correction, qu'il
n'est besoin de faire mention que monseigneur ait encores part  la
domination et souverainet du lieu o le jugement a est fait, mais
qu'il faut fermement insister sur la comptence de M. le comte Jehan,
qui non seulement est magistrat en tout dudit lieu, mais a fait et
parfait les procs sans vocation ou appellation interjete par la
partie qui se ft sentie greve.

... Je m'arresterai  (cette rcapitulation),  savoir: la
vrification du crime commis, la confession d'iceluy, le jugement et
cognoissance tant ecclsiastique que civile, brief, l'observation des
formalits juridiques autant exacte que les qualits des personnes,
lieux et temps l'ont requis ou endur.


V

  Mmoire pour le comte de Hohenloo, allant de la part du prince d'Orange
     vers le comte Jean de Nassau, l'lecteur palatin et son pouse,
     et mademoiselle de Bourbon. 24 avril 1575.
     (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 189.)

Premirement il donnera  mon frre ample dclaration des lettres que
j'ay receu de M. Zuleger, desquelles copie luy est baille, et luy
dclarera mon intention estre de passer oultre, l'ayant  cest effect
pri d'aller vers mademoiselle, rsoudre avec elle de tout ce qui
concerne ce faict, et sur cela luy dclarer son consentement.

Aprs communicquera mondit frre avecq luy par quel moen on la
pourroit faire venir, ou par la voie d'Embden, ou bien droit par la
rivire; ce que, pour moy, j'aimerois mieulx, tant pour viter
despense et longueur, que pour aultres incommoditez. Advisera donc
avec mondit frre quel moen il y pourroit avoir de descendre par la
rivire, sans danger.

Aiant faict cela, prendra mondit frre son chemin vers Heydelberg,
o, aiant donn mes lettres  monseigneur l'Electeur et  madame sa
femme, leur prsentera mes humbles recommandations, et quant et quant
leur dclarera la charge qu'il a, en leur exposant que, m'aant
adverty M. Zulger, par ses lettres du dernier de mars, de la
dclaration faicte par mademoiselle, en prsence de Son Exc., de sa
bonne volont sur la rquisition faicte par moi, je l'ay pri de
traiter et rsoudre avec elle de tout ce qui concernera
l'accomplissement et excution de ce fait.

Et combien que M. de Sainte-Aldegonde leur aura, comme j'estime,
expos mon estat, toutefois mondit frre leur en faira encore plus
particulire dclaration, afin que Son Exc. et elle l'aiant cogneu,
puissent tant mieux adviser pour se rsoudre, et ainsi entendre que
mon intention est d'y marcher rondement, sans vouloir la tromper et
laisser quelque occasion de dbat ou de reproche,  l'avenir.

Il leur ramentvera doncq enquel estat sont les affaires avecq la
femme que j'ay eu, et adjoustera le conseil mis en advant, mesme
suivant l'advis de ses parens, afin que, de cost-l, il n'y ait aucun
empeschement, ny mesme retardement.

Secondement, que tous mes biens sont presque affectez aux premiers
enfans, suivant quoy je n'ay encoire moen de luy pouvoir assigner
aucun douaire, mais que mon intention est de faire mon mieulx en cest
endroict, selon les moens qu'il plaira  Dieu me donner  l'avenir.
Car, quant  la maison que j'ay achept  Middelbourg et celle que je
fay bastir  Saint-Gertrudenberg, combien que ce n'est chose pour en
faire estat, si toutefois elle les veult accepter, pour commencement
et tesmoignage de ma bonne volont, il n'y aura aucune difficult.

En oultre, que nous sommes en guerre, sans savoir l'issue d'icelle;
que je suis fort endett pour ceste cause, tant vers princes
qu'aultres seigneurs, capitaines et gens de guerre.

Que je commence  vieillir, aient environ quarante-deux ans.

Ces particularitez dclares, mondit frre priera Son Exc. et Madame,
de ma part, que, suivant l'amiti et honneur qu'ils m'ont tousjours
monstr et l'affection paternelle qu'ils ont dclare vers elle, joint
la cognoissance qu'ils ont tant d'elle que de moy, il leur plaise
considrer s'ils trouvent chose en ce fait pourquoy il ne serait
expdient ni conseillable, soit  elle, soit  moy, de passer plus
oultre. Et advenant, comme j'espre, que, tout ce que dessus estant
pez, elle se trouve dispose, avec leur advis, de parachever ceste
oeuvre, il luy donnera promesse de ma part, et la prendra d'elle, et
par un commun advis rsoudront du voage pour accomplir ce qui est
encommenc,  la gloire du Seigneur.

A Dordrecht, ce 24 d'avril 1575.

     GUILLAUME DE NASSAU.


VI

  Contrat de mariage de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon.
     7 juin 1575.
     (Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.127.)

Hault et puissant seigneur, messire Guillaume, par la grce de Dieu,
prince d'Orange, conte de Nassau, etc., etc., gouverneur et capitaine
gnral du cont et pays de Bourgoigne, Hollande, Zlande, Westfrise
et Utrecht, d'une part;

Et la trs illustre princesse, madamoiselle Charlotte de Bourbon,
fille de M. le duc de Montpensier, assiste du sieur Franchois
Daverly, seigneur de Minay, comme ayant procuration, puissance et
authorit, pour et au nom de trs illustre prince Frdric, lecteur,
comte palatin du Rhin, duc de Bavire, etc., etc., qui entend  ladite
princesse tenir lieu de pre, en ce contrat, d'assister, insister,
ordonner, pourveoir et passer oultre en tous les pointz concernant le
contract de mariage, ainsy qu'appert par la patente sur ce dpesche
par monseigneur l'lecteur,  Heydelberg, en date du cinquiesme de may
1575, signe de sa main et scelle de son scel en cire rouge, 
double queue, d'autre part;

Estans, au nom et  l'honneur de Dieu, rsoluz de se joindre par le
saint lien du mariage, sont ensemble, par manyre de contract
ant-nuptial, accordez et convenuz comme en suit:

Puisque la principaut d'Orange et les aultres biens dudit sieur
prince sont, pour une bonne part, affectez et obligez aux enfans des
prcdens mariages, et que Son Excellence n'a, pour le prsent, prs
de soy, les instrumens des contrats ant-nuptiaux passez z dicts
mariages et consquemment ignore, en partie, quels biens soient
libres, ne sauroit ledit sieur prince assigner sur iceulx aulcun
partaige asseur aux enfans qui, par la grce de Dieu, de ce mariage
seront procrs, ne douaire  ladite princesse, selon l'envie et grand
desir qu'il a, et que la grandeur et qualit de ladite princesse
mritent, nantmoins voulant ledit sieur prince, en ce cas, pourvoir,
le mieulx que sera possible, est convenu et accord: Que les enfans
qui seront procrs de ce mariage succderont en tous droits, noms,
raisons et actions que ledit sieur prince a ou peult avoir en France,
au regard du roy trs chrtien et contre aultres particuliers, tant
pour le regard des sommes de deniers, que sur la maison d'Estampes,
sur le comt de Toudre, comt de Charny, Ponbienne et quatre baronnies
de Dauphin, item s maisons que ledit sieur prince a de la ville de
Middelbourg, et que prsentement fait bastir en la ville de
sainte-Gertrudenberg, et, en somme, en tous aultres et quelconques
biens, seigneuries et terres qui paravant ne sont aux enfans des
prcdens mariages, ny par leur propre nature affectez ou aultrement
obligez, sans que les enfans prcdens y pourront prtendre part ou
portion, tant et si longtemps qu'il y demeurera hors de ce prsent
mariage; comme aussi les enfans du prsent mariage ne pourront
prtendre succession sur les biens paravant affectez et obligez aux
enfans prcdens eulx ou hoirs d'eulx demeurant en estre. _Item_ que
les biens que Dieu par sa faveur et grce largira et fera conqurir ou
acqurir audit sieur prince, durant ce mariage, seront semblablement
tenuz au prouffit des enfans de ce mariage, et qu'eulx seuls y
succderont. Et en cas que ledit sieur prince vint  trespasser,
devant elle, sans hoirs de ce prsent mariage, ou iceulx dfaillans,
que, en tel cas, ladite princesse jouira franchement et quitement, en
forme de douaire, et sa vie durant, de tous droits, actions, maisons,
biens, seigneuries et terres cy-dessus assignez aux enfants de ce
mariage, et que les biens par la faveur de Dieu conquis ou acquis
durant ce mariage par ledit sieur prince appartiendront  elle en
proprit; comme aussy, si ladite princesse vient  trespasser devant
ledit sieur prince, sans hoirs, ou iceulx dfaillans, lesdits biens
compris ou acquis par ledit sieur prince appartiendront en proprit
audit sieur prince.

En vertu de tout ce que dessus sont est faicts de ce prsent
contract de mariage trois instrumens de mesme teneur, chacun sign de
mondit sieur le prince et de madamoiselle la princesse, et aussi du
sieur de Minay susdit, y estant aussi appos le sceau de mondit sieur
le prince, muni de ses armes.

Le tout fait et conclu en la ville de La Brille, le septime jour de
juin, l'an de grce XVe soixante et quinze.

Soubsignez Guillaume de Nassau, Charlotte de Bourbon, Franois
Daverly.

Sur le pli estoit escript: par ordonnance de monseigneur le prince,
et sign Brunynck, scell du scel de Son Excellence, en cire rouge.


Na.--A la suite d'un double de cet acte, que contiennent les archives
de M. le duc de La Trmoille, est inscrite la mention suivante:

L'an 1577, le jeudi 2e jour de may, les prsentes lettres de traict
de mariage ont est apportes au greffe du Chtelet de Paris et
icelles insinues, acceptes et eues pour agrables, selon que contenu
est par icelles, par Me Nol Franchet, procureur dudit Chastelet,
comme porteur, et pour et au nom de haut et puissant seigneur messire
Guillaume, par la grce de Dieu prince d'Orange, comte de Nassau,
etc., et de haulte et puissante dame Charlotte de Bourbon, sa femme et
pouse, dnomms en lesdites prsentes lettres.


VII

Guillaume de Nassau jugeait, avec raison, qu'il lui tait
indispensable, pour le soin de son honneur et de celui de sa nouvelle
compagne, d'avoir en sa possession tous les documents tablissant la
culpabilit d'Anne de Saxe, afin qu'il pt, au besoin, s'en prvaloir
pour repousser d'indignes attaques que ses ennemis dirigeaient contre
son mariage avec Charlotte de Bourbon.

De l, les deux lettres suivantes:

1.

  Lettre de Guillaume au comte Jean. 2 dcembre 1576.
     (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 544.)

Monsieur mon frre,... la principale occasion qui me fait depescher
le sieur Taffin pour vous aller trouver est pour communiquer avec vous
touchant l'affaire de celle de Saxe, et avoir sur le tout vostre bon
conseil et advis, comme l'on se pourroit le mieulx gouverner pour
viter tous ultrieurs dbats et fascheries que l'on pourroit faire
cy-aprs  ma femme, ce que je dsire en temps pourvoir. Et combien
qu'il n'y a que trop de preuves, si est-ce, pour plus de contentement
de ma femme, je vous prie de vouloir bien collationner  l'original
les coppies que en avs desj envoi sur ce fait, et m'envoyer par le
mesme les procdures qui se sont faites, dont ay faict faire un petit
mmoire pour ledit Taffin, pour le vous porter, duquel entendrs plus
amplement mon intention sur ce faict; auquel vous prie, monsieur mon
frre, vouloir adjouster foy et crance comme  ma propre personne, et
au reste luy assister en tout pour satisfaire  sa charge, selon
l'entire confiance, que j'ay en vous, de tant plus puisque c'est ung
affaire fonde en toute justice et quit, etc.--De Middelbourg, 2 de
dcembre 1576.

     GUILLAUME DE NASSAU.

2.

  Lettre de Charlotte de Bourbon au comte Jean. 3 dcembre 1576.
     (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. V, p. 554.)

Monsieur mon frre, si j'avois eu le moen de vous faire autant de
service comme j'en ai bonne volont, vous tiendriez, comme je
m'assure, pour bien emploie la peine que vous avez dj prinse  mon
occasion, et celle que je vous supplie bien humblement vouloir encore
prendre, suivant ce que monsieur le prince, vostre frre vous en
escrit; pour l'honneur duquel et l'amiti que vous luy portez et 
tout ce qui le touche, je ne fais point de doubte, monsieur mon frre,
qu'il vous plaira bien, en ce qui dpend de vous et de vostre
autorit, me faire en cest endroit tous bons offices; en quoy vous
m'obligerez, outre l'affection que je vous ai desj ddie,  vous
faire de plus en plus service; remettant sur le sieur Taffin de vous
faire plus au long entendre sa charge, lequel je vous supplie de
croire de ce qu'il vous dira de ma part. Il vous a t dpesch, pour
la confiance que nous avons en luy, et affin que cest affaire soit
conduit avec plus de discrtion. Car, combien, monsieur mon frre, que
la requeste que je vous fait soit lgitime et juste, je serois trop
marrie qu'il vous en revint aucune incommodit; ce qui n'arrivera
point, comme j'espre, aidant Dieu, lequel je supplie, aprs vous
avoir prsent mes biens humbles recommandations  vostre bonne grce,
ensemble  celle de madame la comtesse, ma soeur, vous donner,
monsieur mon frre, en bien bonne sant, heureuse et longue vie.--A
Middelbourg, le 3 dcembre 1576.

Vostre bien humble et plus affectionne soeur, pour vous faire
service.

     CHARLOTTE DE BOURBON.


VIII

  Diane de France  Charlotte de Bourbon. 17 fvrier 1576.
     (Archives de M. le duc de La Trmoille.)

A madame la princesse d'Orange.

Madame, j'ai est infiniment aise d'avoir ceste occasion pour vous
pouvoir trs humblement remercier de l'honneur qu'il vous a pleu faire
 monseigneur de Montmorency de vous souvenir de nous, et de l'entire
dmonstration qu'il vous plaist nous faire de vostre bonne volont; ce
que j'estime un plus grand heur que je saurois jamais recevoir, et
vous supplie croire, madame, que vous ne ferez jamais ceste faveur 
personne qui s'en sente plus oblige, ne qui ait l'affection plus
ddie  vostre service, que je l'auray toute ma vie. Et combien que
je n'aye veu monseigneur de Montmorency depuis que, par le
commandement du roy, il partist de ceste ville pour aller trouver la
royne, si est-ce que je ne laisseray de vous donner pareille
asseurance de luy que de moy mesmes, estant certaine qu'il n'est en
rien moins affectionn  vostre service que je suis; et suis bien
marrie que je ne l'ay pu voir, comme je m'y attendois, au retour de Sa
Majest, pour luy faire particulirement entendre l'honneur qu'il vous
plaist de luy faire, ce qu'il ne m'a est possible par autres moyens
que par lettres, estant demeur par le commandement de la royne, avec
monsieur vostre pre, prs la personne de monseigneur, pour la
ngociation de la paix, qui me fait vous supplier trs humblement, en
son absence, recevoir les offres de son service, comme sy c'estoit luy
mesmes, vous asseurant, madame, que, toutes les fois qu'il vous plaira
nous honorer de vos commandemens, nous serons toujours prests de vous
y servir d'aussi bonne et entire volont, qu'aprs vous avoir trs
humblement bais les mains je supplie le Crateur, madame, qu'il vous
donne, en trs parfaite sant, trs heureuse et trs longue vie.

De Paris, ce 17e jour de febvrier 1576.

Madame, je vous supplie me permectre de prsenter mes bien humbles
recommandations  la bonne grce de monsieur le prince, et le
remercier de la bonne souvenance qu'il luy plaist avoir de monseigneur
de Montmorency et moy; estant marrie qu'il n'est icy pour luy offrir
son service, auquel je le supplie croire que luy et moy serons
toujours prests  nous employer.

Vostre trs humble et obissante  vous faire service.

     DIANE L. DE FRANCE.


IX

  Lettre de Charlotte de Bourbon  son frre. 28 aot 1576. (Bibl.
      nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f 78.)

Monsieur, je vous ay escript depuis quinze jours, par un nomm le
capitaine Avalon, par lequel je vous faisois entendre le contentement
que j'avois reu de la dernire lettre que m'avis faict cest honneur
de m'escrire, qui m'a est rendue il n'y a point longtemps, vous
asseurant, monsieur, que celuy qui se passe sans que j'aye cest heur
et bien de savoir de vos nouvelles, m'est fort ennuieux, pour n'avoir
point plus grant plaisir que quand je puis estre certaine de la bonne
sant de vous, de madame ma soeur et de monsieur mon nepveu,
dpeschant ce porteur exprs pour vous aller trouver l part o vous
serez. Il vous meine quatre chiens de Vaterland, que j'avois pri, il
y a bien longtemps, au gouverneur de choisir les meilleurs qu'il
pourroit trouver, et les faire bien dresser, ce qu'il m'a asseur
d'avoir faict; mais ce n'a pas est si promptement que j'eusse bien
dsir,  cause des incommoditez que nous avons quand le passage de la
mer est entre deux, le vent ne pouvant, aucunes fois, servir  venir
de Waterland en Hollande et de Hollande en ces quartiers-cy. Si ceste
guerre pouvoit prendre une bonne fin, j'aurois tant meilleur moyen de
faire mon debvoir et bonne esprance d'estre encore si heureuse, une
fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir, que je desire de
tout mon coeur, et qu'il vous plaise me donner aussi bonne part en
vostre bonne grce, comme d'aultre fois je me suis asseure d'estre si
heureuse de le voir, et feray encore qu'un jour je m'y verrai en
pareil ranc; et n'y a, ce me semble, que l'absence qui me retarde ce
bien; et, en ceste assurance, je vous vais prsenter mes trs humbles
recommandations, et supplie Dieu vous donner, monsieur, en trs bonne
sant, trs heureuse et longue vie.

A Middlebourg, ce 28 d'aoust.

     Vostre trs humble et trs obissante soeur,
     CHARLOTTE DE BOURBON.


Monsieur le prince m'a command de vous supplier trs humblement de
l'excuser si sa lettre est de vieille date; car,  cause qu'il craint
que le vent se change, il n'a point sceu prendre le loisir de la
refaire; avec ce qu'il court icy ungue fiebvre dont tous nos
secrtaires sont malades; et, si nous essions remis ceste dpesche 
ungue aultre fois, c'eust est pour ung mois ou deux  faire, sy le
vent se fust chang.


X

 1.

  Lettres-patentes en faveur de Charlotte de Bourbon et de ses
      enfants. 4 mai 1577.

  (L'original de ces lettres-patentes, sur vlin, avec sceau en cire
      rouge, fait partie de notre collection de documents
      historiques.)

Guillaume, par la grce de Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, de
Catzenellenboghen, de Vianden, de Dietz, de Bueren, de Furdaem,
seigneur et baron de Brda, de Diestz, de Grimberghen, d'Arlon, de
Auzerow, et vicomte hrditaire d'Anvers et de Besanon, gouverneur
et lieutenant gnral d'Hollande, Zlande, West-Frize et d'Utrecht, 
tous ceux qui ces prsentes lettres verront ou lire orront, salut.

Comme ainsi soit que, ds le mois d'aoust 1574, l'abbae de
Saint-Andr des Ramires situe en nostre principaut d'Orange seroit
vacante par le trespas de feu dame Polixne de Grasse, dernire
abbesse et possesseresse d'icelle, et que les religieuses auroient
abandonn ladicte abbae, estans les unes dcdes et les aultres
changes de profession; au moen de quoy estant ladicte abbae
demeure vuide, le bien temporel aussi d'icelle se trouve vacant, et
venant le droit  nous appartenir, pour d'icy en avant disposer ainsi
que nous plaira;

A cause de quoy, et pour le desir que nous avons de en tout ce que
nous pouvons gratifier notre trs chre et trs aime femme et
compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en contemplation de nostre
mariage, et des enfans qu'il a pleu desj  Dieu et luy plaira encore
par cy-aprs nous donner, avons donn comme nous donnons par cestes 
ladite dame Charlotte de Bourbon, en usufruit, sa vie durant, et en
aprs aux enfans desj procres et  procrer de nostredict mariage,
en succession et proprit  perptuit, savoir est tout le bien
temporel et revenu de ladite abbae de Saint-Andr des Ramires et ce
qui en peut dpendre,

Voulons aussi et entendons bien expressment qu'en cas qu'en la
jouissance tant de l'usufruit que de la proprit susdite, soit donn
par cy-aprs  ladite dame Charlotte de Bourbon, nostre trs aime
femme, ou  ses enfans, trouble, empeschement ou destourbier
quelconque par mes enfans procrs des prcdens mariages, ou aultres,
lors ils aient aultant en proprit et usufruit, que l'effect de ceste
donation peult porter sur tous et chacuns mes aultres biens, de
quelque condition et en quelque lieu qu'ils soyent situs;  quoy nous
les avons desj ds  prsent affectez et affectons par cestes.

En tesmoing et confirmation de quoy avons sign la prsente patente
de nostre main et y fait appendre le sceau de nos armes.

En la ville de Leyden, le 4e jour de may, l'an de grce 1577.

     GUILLAUME DE NASSAU.

 2.

  Mandement pour l'excution des lettres-patentes ci-dessus. 22
      juin 1577. (Archives de M. le duc de La Trmoille.)

Guillaume, par la grce de Dieu prince d'Orange, conte de Nassau,
etc., etc.,  vous, Guillaume de Barchon, escuyer, gouverneur et
lieutenant-gnral de nostre principaut d'Orange, ensemble  tous noz
officiers de nostredite principaut, et autres  qui ces prsentes
toucheront, salut.

Comme ainsi soit que pour certaines considrations, et pour gratifier
nostre trs chre et trs aime femme et compaigne, dame Charlotte de
Bourbon, nous, de nostre bon gr et propre mouvement luy avons donn
en usufruit, sa vie durant, et en aprs  noz enfans desj procrs et
 procrer de nostre mariage, en succession et proprit, 
perptuit, tout le bien temporel et revenu de l'abbaye de Saint-Andr
des Ramires et ce qui en peut dpendre, assiz en nostre dite
principaut; desirons que nostre dite trs chre et trs aime femme
et compaigne en jouisse doresnavant en la forme et manire porte par
noz lettres-patentes de donation  elle sur ce expdies, du 4e de may
de cette anne 1577, nous vous ordonnons et commandons bien
expressment par ceste, que vous ayez  mettre nostre dite trs chre
et trs aime compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en la rlle,
entire et effectuelle possession de tout le bien et revenu de ladite
abbaye de Saint-Andr et de ce qui en dpend, et l'en laisser jouir
par tel ou telle que bon luy semblera de commettre et constituer en la
recepte ou perception d'iceulx, et  cet effet luy faire donner ou 
celuy ou icelle que luy plaira commettre pour ses agens et procureurs,
par nostre recepveur-gnral de nostredicte principaut ou aultres,
tous les congs, mandemens et documens servant en l'claircissement
desdits biens et revenus, pour en faire une perception et part, et au
surplus de luy donner, ou  ses agens, en tout ce qui dpendra de ce
que dit est, toute ayde, adresse et service  vous possible; car ainsi
nous le voulons. Tesmoing ceste signe de nostre main et confirme de
nostre scel.

Faict en la ville de Leyden, le 22e jour de juin, l'an de grce 1577.

     GUILLAUME DE NASSAU.


XI

     Note du 21 juillet 1577.
     (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Bibl. nat.,
     mss. f. fr., vol. 3.182, f 54.)

Monseigneur le duc de Montpensier prie monsieur le prsident Barjot
se ressouvenir, estant  Paris, d'envoyer qurir monsieur de
Beauclerc, son secrtaire, log en la rue de la Coustellerie, prs le
carrefour Guillery, pour luy donner les lettres que ledit seigneur luy
escrit, et suivant icelles, retirer de monsieur Andr les pices qu'il
luy mande mettre entre les mains dudit sieur prsident; lequel,
icelles receues, assemblera tous ceux auxquels mondit seigneur escrit,
 tel jour et en tel lieu qu'il advisera,  sa commodit et  la leur,
et leur fera entendre comme par la crainte que mondit seigneur a de
laisser quelque trouble en sa maison, aprs sa mort, pour raison du
partage que madame la princesse d'Orange, sa fille, pourroit demander,
il desire savoir si, sans offenser Dieu en sa conscience, il pourra
de son vivant, assigner dot et partage  ladite dame princesse
quipolent au mariage qu'ont eu mesdames ses soeurs, moyennant lequel
elle renoncera tant aux biens dlaissez par feu madame sa mre, qu'
la succession de mondit seigneur, son pre, et ce, au profit de
monseigneur le prince Dauphin, son frre, et de monseigneur le prince
de Dombes, son nepveu, et leursdits enfans; parceque ladite dame
princesse a est religieuse, professe, et abbesse en l'abbaye de
Jouarre, par l'espace de quatorze ans ou environ, n'en est sortie
qu'aprs l'ge de vingt-cinq ans accomplis, et s'est aprs marie,
sans le sceu de mondit seigneur, son pre,  monsieur le prince
d'Orange, qui avoit encores sa femme vivante (bien est vray que, pour
s'estre forfaite en son mariage, elle avoit est relgue et confine
en certain lieu o elle a vescu assez longuement, et tant qu'avant sa
mort, il seroit issu dudit mariage dudit prince d'Orange et de sadite
fille trois enfans): et si ne pouvant ledit seigneur redresser et
convertir sa fille  la religion catholique, par les admonestemens
qu'il lui a faicts et pourra faire, ne aussi la ranger  vouloir
obtenir de nostre saint-pre le pape les dispenses qui luy sont
ncessaires pour estre libre de ses voeux, et pour le faict dudit
mariage, il suffira, pour la descharge de ladite conscience de mondit
seigneur, desdits admonestemens avec protestations qu'il n'entend et
ne veut la favoriser, supporter ne gratifier en son erreur: et si
ledit conseil est d'advis dudit dot, mondit sieur le prsident fera,
s'il luy plaist, dresser la minute des lettres et contracs qu'il sera
besoing d'estre pass et stipul pour ce regard entre mondit seigneur
et ladite dame princesse, et la procuration ncessaire pour aller
stipuler ledit contract au nom de mondit seigneur, faire accepter
ledit dot  ladite dame, et lui faire faire ainsi lesdites
renonciations ci-dessus et autres que ledit conseil jugera estre
ncessaires.

Et envoyera mondit sieur le prsident  mondit seigneur ladite
consultation crite et signe, avec les minutes de contract et
procuration, le plus tost que faire se pourra.

Faict  Champigny, le 21e jour de juillet, l'an 1577.

     LOYS DE BOURBON.


XII

     Lettre de Brunynck au comte Jean de Nassau. 13 aot 1577.
       (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. VI,
       p. 131.)

Monseigneur, arrivant dimanche, sur le soir, en ceste ville, je n'ay
failly de dpescher doiz hier messaigier exprs devers Son Excellence
(le prince d'Orange) pour l'advertir de tout le succs de mon voyage
jusques  prsent, et aussy de la dlibration de vostre seigneurie
pour venir avecq madamoiselle d'Orange en Hollande; chose dont je say
Son Excellence recepvoir bien grand plaisir. Je suis adverty de
certain marchant venu d'Hollande, que Son Excellence attend, de jour
en jour, l'arrive de ses enfans illecq, qui fait que je luy ay
escript que mademoiselle partira sans faute, dans quatre ou cinq
jours, de Dillanbourg, et que descendrons ainsy le Rhyn jusques 
Emmeryck, et del peult-estre au logis de monsieur le conte van Berch,
dont ne passerons oultre sans avoir premirement nouvelles de Son
Excellence, ne saichant quels changemens ces altrations et nouvelles
motions en Brabant, peuvent avoir apport.... Or, monseigneur, comme
je suis asseur que Son Excellence desire entirement la venue de ses
enfans en Hollande, je supplie trs humblement vostre seigneurerie que
madamoiselle d'Orange puisse partir de Dillanbourg pour le temps qui a
est prfix, assavoir samedy ou dimanche prochain, et que puissions
ainsy aller jusques  Emmeryck pour illecq entendre la rsolution de
Son Excellence, combien que je tiens qu'il n'y a aucun dangier. Je
donne cependant icy ordre  tout ce qui est besoing pour le voyage de
vos seigneuries, ayant desj lou les batteaulx et faict aultres
apprests. En cas que vostre seigneurie ne pourroit estre sitost
preste, si est-ce qu'il vaut mieux que madamoiselle attende  Emmeryck
qu'en ces quartiers icy,  cause de la mortalit qui augmente tous les
jours; aussy la belle saison se passe et le mauvais temps est proche.
J'espre, m'aydant Dieu, de partir dans un jour ou deux de ceste ville
vers Mulheim pour, avecq ma femme, y attendre la venue de madamoiselle
et y faire tous les autres prparatifs ncessaires. Coulongne, ce 13e
jour d'aoust 1577.

De vostre seigneurie bien humble et obissant serviteur.

     NICOLAS BRUNYNCK.


XIII

 1.

      Le duc d'Anjou  ses agents. 28 mars 1578.
        (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 7.)

Instruction de monseigneur aux sieurs de La Rochepot et Despruneaux,
conseillers et chambellans ordinaires de mondit seigneur, envoyez de
sa part vers les sieurs des estats gnraux, prince d'Orange, et comte
de Lalaing, et autres seigneurs des Pays-Bas.


Premirement, lesdits sieurs remonstreront auxdits sieurs des estats
gnraux, prince d'Orange, comte de Lalaing et aultres seigneurs
desdits Pays-Bas, comme mondit seigneur a tousjours eu en singulire
affection les secours et ayde de tous les moyens que Dieu luy a donnez
pour pourveoir  la seuret et conservation de l'estat dudit pas, les
rdimer d'oppression et violence et les maintenir en leurs anciens
privilges et droicts dudit pas; ce qu'il a cy-devant dmonstr, et
encores  prsent, recognoissant la ncessit des affaires, il dsire
plus que jamais obliger  luy lesdits estats gnraux, princes et
seigneurs dudit pas par bons offices, prenant leur faict en sa
protection et sauvegarde.

Satisfaisant aux lettres que ledit sieur comte de Lalaing a escrites
 Son Altesse et instructions  elle envoyes de sa part par le sieur
de Linsart, mondit seigneur envoy lesdits sieurs de La Rochepot et
Despruneaux, ses conseillers et chambellans ordinaires, pour
l'assurer, en premier lieu, de son affection et bonne volont en son
endroict, et recevoir les villes que ledit sieur comte a promis
dlivrer et mettre s mains de mondit seigneur; ce qu'il dsire estre
promptement effectu afin de pourveoir aux remdes ncessaires pour le
soulagement dudit comte et conduite de l'arme que mondit seigneur
entend y amener, deux mois aprs la dlivrance desdites villes et
places, ladite arme compose de, etc., etc., etc.

Mondit seigneur entend, lorsque lesdites villes seront en sa
possession, mettre dans icelles les garnisons qu'il avisera bon estre,
et y tablir les gouverneurs  sa dvotion; demeurant nantmoins ledit
comte de Lalaing, lieutenant-gnral de mondit seigneur, audit
pays.....

Et, pour le regard de monsieur le prince d'Orange, lesdits sieurs de
La Rochepot et Despruneaux l'asseureront de l'affection et bonne
volont que Son Altesse luy porte, ne desirant rien plus, en ce monde,
que de le maintenir et conserver en sa religion, et tous autres qui en
font profession, et avec telle libert et asseurance qu'ils sauroient
dsirer pour la manutention et exercice d'icelle, et mesme
d'entretenir, garder et faire garder inviolablement le trait et
accord fait avec luy  Gand, etc., etc., etc.

Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux appleront avec eux, en
leurs ngociations, lesdits sieurs de Mondoucet et Dalfiran, qui sont
instruits, de longue main, des affaires dudit pas.

Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux feront instance  ce que
mondit seigneur _soit esleu et dclar souverain desdits pas_; et o
ilz ne vouldroient accorder ledit titre, aprs plusieurs remonstrances
 eux faites pour les persuader de l'honorer de ce titre, comme chose
qu'ils dsirent, mondit seigneur se contentera du titre de
_protecteur_ dudit pas.

Fait  ..... le 28e jour de mars 1578.

     FRANOYS.

 2.

     Guillaume de Nassau  Despruneaux. 26 avril 1578.
       (Bibl. nat., mss. f. fr., vol, 3,277, f 14.)

Monsieur, je dsireroys bien aussi de pouvoir privment communiquer
avec vous de ce qui me semblerait convenir pour le bien et repos des
consciences, dont je pense que principalement dpend la tranquillit
de ce pays, comme aussy de la France;  quoy je say qu'il n'y a
prince, en la chrestient, qui nous y peut tant ayder que monseigneur
d'Alenon. Ce n'est pas une opinion qui soit d'un jour ou de deux crue
en mon esprit; car il y a j longtemps que j'en suis rsolu; et
encores  prsent je demeure en la mesme opinion. Je vous remercye
cependant _de la bonne assurance que vous me donnez de la volont de
Son Altesse_. De ma part, pour l'humble service que je dsire faire,
toute ma vie,  mondit seigneur, je m'emploieray trs volontiers 
tout ce que Son Altesse jugera estre pour l'advancement de sa grandeur
et le bien de ce pays; vous remerciant affectueusement de ce qu'il
vous a pleu m'envoyer visiter et m'escrire; vous asseurant que je
seray tousjours bien prest de vous faire plaisir et service, o il
vous plaira de m'emploier, tant pour l'amour de monseigneur, vostre
maistre, que pour l'amour de vous en particulier; qui sera l'endroict
o, aprs m'estre recommand affectueusement  voz bonnes grces, je
prieray Dieu, monsieur, de vous donner, en sant, bonne et longue vie.
De Anvers, ce 26 avril 1578.

Vostre trs affectionn amy,  vous faire service,

     GUILLAUME DE NASSAU.

3.

     Despruneaux  Guillaume de Nassau. 22 juin 1578.
       (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. VI,
       p. 399.)

..... Monseigneur, vous croirs que tout ce que j'ay dans mon coeur
est franc, et que le fondement de tout ce de quoy je me mesleray
jamais sera premirement  la gloire de Dieu (car, si je ne cuidois
Son Altesse dutout induicte au repos et rsolue  la conservation de
l'une et l'autre religion, toutes les puissances ne m'en feroient
mesler), et aprs  la grandeur et maintien de vous et de vostre
maison. Je suis marry que je n'ay pu estre cr comme sincrement j'ay
parl sur les trois faits allguez, le premier pour la gloire de Dieu,
le second pour la gloire de mon maistre, et le tiers pour la
vostre..... Monseigneur, je dsireroys que Son Altesse vous envoyast
quelques-uns des siens qui vous fst plus agrable que je ne suis,
mais il ne pourroit un plus homme de bien et qui vous parlast plus
franchement. Il y a maintenant prs de Son Altesse monsieur de Lanoue,
je serois trs ayse qu'il fst icy, je ne doubte qu'il ne vous soit
plus agrable avecq trs grande suffisance. Je serai trs ayse, trs
content et satisfait, quand, par qui que ce fust, cest affaire se
puisse acheminer au bien que je dsire..... Je ne me puys dpartir
d'icy, combien que j'en esse occasion, pour l'esprance que j'ay que
Son Altesse viendra, et que vous serez celuy qui luy ayderez luy
mestre trois couronnes sur la teste, aprs avoir est cause de l'avoir
fait venir.--Mons, 22 juin.

 4.

     Guillaume de Nassau  Despruneaux. 26 juin 1578.
       (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 42.)

Monsieur, la venue de M. de Dampmartin, envo de la part de
monseigneur d'Anjou, m'a empesch de vous respondre, combien qu' sa
venue, je fusse sur le point de vous escrire. Quant  ce que vous
m'escripvez par les premires et secondes lettres, je ne puis le
trouver mauvais, venant de votre part, m'assurant que vous dsirez,
faisant le service de monseigneur, vostre maistre, me faire aussy
plaisir. Mais je crois qu'il y a autant d'occasions, de vostre part,
de se plaindre de ce que nous n'avons pas est crus, que vous estimez
en avoir occasion, de vostre cost. Quant  ce qui me touche, je vous
prie de croire que, partout o je verrai, faisant service aux estats,
avoir moen de monstrer combien j'ai envie de faire cognoistre 
mondit seigneur que je luy suis affectionn serviteur, je serai
toujours trs aise de le faire. Ledit sieur de Dampmartin a est ou,
aux estats, et on a requis qu'il donne par escript ce qu'il a propos;
ce que j'espre qu'il fera, et que messieurs les estats luy donneront
responce dont il aura occasion de se contenter. A tant, aprs m'estre
affectueusement recommand  vos bonnes grces, je prieray Dieu,
monsieur, de vous tenir en sa saincte et digne garde.

En Anvers, ce 26 juin 1578.

     Vostre bien bon amy,  vous faire service,
     GUILLAUME DE NASSAU.

 5

     Le duc d'Anjou  Guillaume de Nassau. 13 juillet 1578.
       (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re srie, t. VI,
       p. 404.)

Mon cousin, j'estime qu'avez souffisamment est adverty des leves
que j'ay faictes en France, pour assister, secourir et ayder messieurs
des estats gnraux de ces pays, en leur juste querelle; qui me
gardera vous en escrire aultre chose. Je vous diray seulement que,
estant mes forces prestes  marcher, j'ay donn charge  ung de mes
plus spciaux serviteurs, que cognoissez, de les assembler en corps
d'arme; et cependant je me suis achemyn par del avec aucuns de mes
plus confidens et spciaux serviteurs; esprant que mes susdites
forces me suyvront de prs; de quoy je vous ay bien voulu advertir
incontinent, et prier me faire savoir de vos nouvelles, qui me seront
tousjours fort agrables, et surtout quand me donnerez quelque
esprance de vous veoir et confrer avec vous des moyens qu'il fauldra
doresnavant user pour rprimer l'audace et insolence insupportable de
l'ennemy; vous assurant, mon cousin, que si vostre commodit pouvoit
permettre de faire un voage en ceste ville, me semble, soubs vostre
prudent advis, que les affaires se pourroient beaucoup mieux et plus
facilement achemyner, au gr et contentement de l'un et de l'autre...
surtout, mon cousin, je desire que nous ayons bonne intelligence et
correspondance ensemble, afin que marchant d'un mesme pied et zle,
nous ostions  l'ennemy toute l'esprance qu'il a fonde sur la
division qu'il tche par tous subtils moyens et inventions de faire
naistre entre nous, laquelle, si ainsy estoit, ne saurait apporter
que l'entire ruine et subversion de tout ce pauvre pays, la
conservation et salut duquel dpend, aprs Dieu, de nostre mutuelle
intelligence, trs parfaite union et vraye concorde; de quoy nous
pourrions amplement traiter et discourir, et plus en prsence que par
nulle aultre voye; ce que, comme dict est, je remectrai  vostre trs
saige et prudent advis, etc.

     Vostre bien bon cousin,
       FRANOYS.

6.

     Promesse faite par le duc d'Anjou  Guillaume de Nassau. 18 aot 1578.
       (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 65.)

Nous, Franoys, fils de France, frre unique du roy, duc d'Anjou et
d'Alenon, en satisfaisant  la promesse faicte par nostre cher et
bien-aim le sieur de Bussi, premier gentilhomme de nostre chambre, 
monsieur le prince d'Orange, du 9 aoust dernier, promettons, avant que
le trait encommenc entre nous et les sieurs des estats des Pays-Bas
se parface et conclue, que nous n'entreprendrons aucune chose et nous
opposerons  ce qu'on entreprenne contre ledit sieur prince, ny autres
faisant profession de la religion rforme,  cause de ladite
religion, ainsi que nous nous emploierons pour les maintenir
galement comme ceux qui font profession de la religion catholique
romaine; comme aussi ledit sieur s'emploiera  ce qu'il ne soit fait
aucune violence par ceux de la religion rforme contre ceux qui font
profession de ladite religion catholique romaine; faisant promesse,
advenant que les estats gnraux de ces pays ordonnent qu'en quelques
provinces de ce pas soit permis l'exercice libre de la religion
rforme, nous nous emploierons  ce que les autres provinces qui,
pour certaines raisons, n'auroient pu recevoir ladite religion, ne se
sparent et disjoignent des autres provinces pour cest effect; au
contraire procurerons et emploierons nostre autorit  ce que toutes
les provinces de ces pas se tiendront jointes et unies comme elles
ont est par cy-devant et premirement; en quelque tat de prminence
que nous puissions parvenir, nous emploierons nostre autorit et
moens pour retirer le comte de Buren, fils dudit sieur prince, de la
captivit en laquelle il est dtenu, en Espagne, contre les droits et
privilges de Brabant, en le remettant en sa pleine libert. Et pour
confirmation de ce que dessus, avons escript et sign ces prsentes de
nostre main et scelles de nos armes.

Donn  Mons, le 18e jour d'aost 1578.

     FRANOIS.


XIV

1.

     Dpche de Bellivre au duc d'Anjou. 17 aot 1578.
       (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,277, f 61.)

Monseigneur, estant venu en ceste ville d'Anvers pour satisfaire 
vostre commandement, le premier propos qui m'a est dit par M. le
prince d'Orange a est que arrivrent, devant hyer au soir, en ceste
ville d'Anvers, deux dputs de Flandre quy luy rapportrent que M. de
Lamotte, gouverneur de Gravelines, avoit pri ceux de Flandre luy
envoyer de leur part deux personnages auxquels ils eussent fiance; ce
qu'ils firent. Ledit sieur de Lamotte leur dit que vous, monseigneur,
luy aviez par deux fois envoy un nomm sieur d'Alfran, qui luy avoit
monstr, de vostre part, comme ces pas sont perdus pour le roy
d'Espagne, et que, s'ils ne tombent entre vos mains, ils seront
domins par un ennemi de la foy catholique; que nous estis icy venu
avec forces suffisantes pour vous en faire seigneur; que vous avis
pour le moins vingt-cinq mille hommes de pied et grand nombre de
cavalerie; et estoit vostre intention d'extirper la nouvelle religion,
et faire massacrer le prince d'Orange. Vous luy offris de grands
biens et pensions, moyennant qu'il se mist de vostre cost.
Monseigneur, je me trouvay fort estonn d'our ce langage, c'est, au
dire ancien: calomnis hardiment, il en demeure tousjours quelque
chose. Si cette calomnie ne sera vivement efface, elle avancera ces
peuples  faire la paix, plus que toutes ambassades. Or, monseigneur,
il est plus que requis que vous pourvoys soigneusement  oster de
l'opinion de ces peuples une si mauvaise opinion de vous, que ledit
sieur de Lamotte y a voulu imprimer. J'entends que la vrit est que
le sieur d'Alfran a est pardevers ledit sieur de Lamotte; pour le
moins, ils le croyent icy. Il sera bon qu'ils sachent le vray de ce
qui est pass; et comme ceux des estats vous envoyent les dputs de
Flandre pour faire entendre ce qu'ils ont ouy, il vous plaira de
considrer si aussy il ne sera bon que vous leur envoys icy le sieur
d'Alfran, pour les advertir de ce qui a pass, et qu'il dclare qu'il
se veut rendre responsable de son dire et de ses actions. J'estime
aussy, monseigneur, qu'il seroit  propos que vous envoys avec luy
personnages notables et de qualit, pour les assurer de vostre bonne
volont. M. Despruneaux, qui n'est suspect de vouloir faire massacrer
ceux de la nouvelle opinion, vous y pourra faire bon service; comme,
monseigneur, l'affaire requiert que vous fassiez si expresse
dclaration de la bonne volont que vous ports  toute ceste nation,
que rien n'en puisse demeurer au contraire en leurs opinions. Quant 
monsieur le prince d'Orange, c'est un fort sage seigneur, et qui
prendra raison en payement. Vous avs, ce me semble, plus d'intrt de
le bien assurer de vous, que luy n'a de l'estre de vous. Vous ne
tirers pas aisment, ni au premier coup, toutes les promesses de luy
que l'on voudrait. Ce aussy  quoy il obligera sa promesse, j'estime
qu'il n'y voudroit pas faillir. Il est doncq question que vous veoys
comme vous l'amners  s'obliger  vous, car, s'il vous sera ennemy
ou contraire, je ne dis pas, monseigneur, que vous n'ays de grandes
forces et que vous ne puissiez faire ressentir  ce pays le dplaisir
que l'on vous feroit, etc., etc.

2.

     Dpche de Lanoue au duc d'Anjou. 18 aot 1578.
       (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f 63.)

Monseigneur, depuis deux jours il est arriv vers messieurs des
estats aucuns hommes de Flandre qui leur ont faict un rapport dont
j'ai bien voulu advertir Votre Alteze. La chose est telle: c'est que
le sieur de Lamotte, qui est dans Gravelines, envoya qurir depuis
naguires quelques notables personnages dudit pas et leur dict qu'il
les vouloit advertir de chose qui importoit grandement  la patrie,
pour le faire entendre auxdits sieurs des estats, savoir est:
qu'Alfran estoit venu vers luy de la part de Vostre Alteze et lui
avoit remonstr que trois causes principalement vous avoient esmeu de
venir pardess: l'une, pour vous en faire maistre, l'autre, pour
ruiner la religion rforme, et la dernire, pour chasser le prince
d'Orange, et que, si vouloit vous favoriser et tenir vostre party, que
vous le feriez grand. Puis aprs il leur dist que, puisqu'on parloit
de changer de maistre, qu'encores se valoit-il mieux tenir  l'ancien,
qui estoit le roy d'Espagne, que tomber sous la main des Franoys, et
qu'il avoit cinquante mille escus dans un coffre qu'il monstra alors
auxdicts personnages, disant qu'il en aideroit les estats, s'ils
vouloyent demeurer fidles audict roy d'Espagne et s'employer contre
les huguenots du pays et contre le prince d'Orange.--Voil la somme de
ces propos, tant ce qu'Alfran luy a dit, que le parlement qu'il faict
pour reprendre le parti des Espagnols. Je pense que le but auquel il
tend, c'est, par ces artifices et choses controuves, vous mettre en
dfiance et diviser les uns et les autres, pour mieux avancer les
affaires de don Juan.--Messieurs des estats pourront bien en escrire 
Vostre Alteze, et peut-tre vous envoyer les personnes qui ont parl
audit Lamotte. Toutefois j'ay bien voulu vous prvenir par ceste
lettre, afin que vous soyez tousjours instruit davantage.--Il est trs
ncessaire, monseigneur, pour monstrer tousjours plus la sincrit de
vos actions, que vous rendiez ce faict clairci  ceux qui en
pourroient estre en quelque doubte; et sera assez  temps d'en
rpondre, si lesdits estats envoyent vers Vostre Alteze pour cet
effect. Je ne say si Alfran se seroit tant oubli, d'avoir tenu un
tel langage, car ce seroit vous faire tort. Mais, afin qu'il n'arrive
de tels inconvniens, il est expdient d'aviser aux personnes qu'on
emploie, qui soient telz qui ne puissent rien mesler de leurs
particulires factions avec ce qui leur sera command.--Monseigneur,
j'ay opinion que vendredy, l'arme de M. le duc Casimir se joindra et
marchera, ou incontinent aprs. Et pour ce, sera bon que vostre Alteze
diligente de tenir la sienne preste, parce que il pourra survenir
occasion qui commandera qu'elle marche, et vous aussi pareillement;
car le temporiser nuirroit aux affaires communes. Et d'aultant
qu'il y a plusieurs choses  pourvoir et accomoder avant que Vostre
Altze puisse desloger, on ne doit perdre une seule heure de
temps.--Monseigneur, vous pourrez donner avis  M. le prince d'Orange
de l'estat en quoy estes; et quand lui ferez cest honneur de prendre
conseil de luy en affaires prsentes, il vous en mandera fidlement
son opinion et ce qui sera convenable que faciez, soit pour vous
avancer ou retarder; mais il me semble que Vostre Alteze doit se
haster. A grand peine vous pourra-on ayder de pouldre, du cost de
de, dont aurez grand besoin, pour le grand nombre d'arquebusiers
qu'avez. Monseigneur, il servira aussi grandement que vous envoyez
quelqu'un vers M. le duc Casimir, afin de le bien disposer en vostre
endroict; ce qu' mon jugement se fera aisment; et si je le voy
bientost, je luy parlerai comme il faut.--J'ay parl  M. le prince
d'Orange pour le sieur de Richebourg, s'il trouve bon qu'il accompagne
M. de Bellivre. Et quant  ce que Vostre Altze craint d'estre
souponne de moienner la paix avec don Juan, elle ne s'en doit mettre
en peine. On croit plustost que les Franois dsirent la
guerre.--Monseigneur, si vostre cavallerie ne s'arme ainsy qu'elle
n'est en France, en ce pays on ne le trouvera beau. Il y a bonne
commodit d'y pourvoir par l'abondance des armes qu'on y trouve.--Je
partirai demain d'icy pour m'en aller  Bruxelles, pour aprs aller au
camp; et en cest endroit je ferai fin, pour supplier le Crateur,
monseigneur, vous tenir en sa sainte garde.

De Anvers, ce 18 aot 1578.

Vostre trs humble et trs obissant serviteur  jamais.

     LANOUE.


XV

     Rsolution des tats gnraux donnant au prince d'Orange, 
     l'occasion du baptme de sa fille, _Catharina-Belgia_,
     la terre et comt de Linghen.--Anvers, 21 septembre 1578.
       (Archives du royaume.--Gachard, _Correspondance de Guillaume
       le Taciturne_, t. VI, p. 313, 314.)

Ayant les estats gnraulx des Pays-Bas dlibrez sur le prsent
qu'on poulroit faire  monseigneur le prince d'Aurange, en tesmoignage
du baptesme de la fille de Son Excellence, nomme _Katharina-Belgia_,
auquel iceulx estats par certains leurs dputez ont assist, se sont
advisez et rsoluz que, pour les grandes raisons, cogneues  un
chascun, qu'ils ont de recognoiltre le soing et travail que Son
Excellence prend continuellement pour le bien et conservation du pays,
ne se pourroit faire prsent plus convenable et agrable  sadicte
Excellence, que de la terre et comt de Linghen, avecq les actions,
droits et dpendances d'icelle, mesme avecq la forteresse, artillerie
et munitions, et en tout tel estat comme elle est prsentement, et
soubz les charges y appartenantes,  en prendre la possession
incontinent,  condition expresse que sadicte Excellence, ou aultre
ayant cause dudicte comt aprs icelle, sera tenue d'en payer
annuellement au prouffit de sadite fille, une rente hritable de trois
mille livres Arthois, racheptable au denier seize, et que de ce, au
prouffit de ladicte fille, seront dpesches lettres en forme deue et
vaillable.

Et d'aultant que ledit seigneur prince a droit de demander au roy
d'Espaigne la somme de cent soixante mille livres, du prix de quarante
groz, monnoye de Flandres,  raison de ses gaiges, pensions,
traistemens, obligations et debtes liquides, escheant  la fin du mois
de juillet 1578, sera tenu quicter lesdites debtes, comme il a
franchement quict et quicte par ces prsentes. Et, moyennant ce, ont
lesdits estats accord et accordent audit seigneur prince de demeurer
seigneur et possesseur de ladicte terre et comt de Linghen, aux
conditions susdistes, estant icelle terre de beaucoup plus grande
valeur que la somme par ledit seigneur prince quicte.

Davantage, promectent lesdictz estatz de payer et satisfaire les
drossart, aultres officiers et soldatz qui sont  prsent audict
Linghen,  leurs propres coustz et dpens, jusque au jour que ledit
seigneur prince sera mis en relle et actuelle possession de ladicte
terre et seigneurie de Linghen: aultrement demeurera audit seigneur
prince son action libre et franche pour ladicte somme desdicts cent
soixante mille florins.

En oultre, au cas que, pour la deffense et tuition du pas, ft
contrainct ledict seigneur prince mestre en ladicte place garnison
extraordinaire, comme elle y est  prsent, ne sera tenu entretenir
ladicte garnison  ses despens, ainsi sera ladicte garnison
extraordinaire paye par lesdicts sieurs les estats, ou aultres ayant
droict, estant ledit sieur prince seulement subject  entretenir la
garnison ordinaire  ses despens.

Requerront lesdicts estats  Son Altze que lettres-patentes en forme
deue sur ce soyent despesches.

Faict en Anvers, le 21e jour de septembre 1578.


XVI

     Union d'Utrecht. 23 janvier 1579.
       (Lepetit, _Grande chronique de Hollande, Zlande_, etc., etc.,
       t. 2 p. 372.)

Comme on a cogneu depuis la pacification faite  Gand, par laquelle
les provinces de ces Pays-Bas s'estoient obliges de s'entre-secourir
de corps et de biens, pour chasser hors desdits pays les Espagnols et
leurs adhrens, ayant lesdits Espagnols, avec dom Juan et autres leurs
chefs et capitaines cherch tous moyens, comme ils font encore
journellement, de rduire lesdites provinces, tant en gnral qu'en
particulier, sous leur servitude et tyrannie, et tant par armes que
par leurs practiques les diviser et desmembrer, rompant leur union
faite par ladite pacification,  la totale ruine desdits pays; comme
de fait on a vu que, continuans en leurdit dessein, depuis peu de
temps ils auroyent par leurs lettres sollicit quelques villes et
quartiers desdites provinces, s'estant nommment advancez de faire
irruption au pays de Gueldre;

Pour ce est-il que ceux de la duch de Gueldre et cont de Zutphen,
ceux des conts de Hollande, Zlande, Utrecht, Frise et les Ommelandes
entre les rivires d'Ems et Lauwers, ont trouv expdient et
ncessaire de s'allier et conjoindre plus estroictement et
particulirement par ensemble, non pas pour se dpartir de l'union
faite  la pacification de Gand, mais pour tant plus la confirmer et
se pourvoir contre tous inconvniens squelz ils pourroient eschoir
par les pratiques, surprises et efforts de leurs ennemis; et pour
savoir comment, en telles occurences, ils se pourront conserver et
garantir; aussi pour viter et retrancher ultrieurement division
desdites provinces et des membres d'icelles; demeurant au surplus
ladite union et pacification de Gand en sa force et vigueur suyvant
quoy les dputez desdites provinces, chacun en leur regard,
suffisamment authorisez, ont conclu et arrest les points et articles
qui s'en suyvent, sans, en tout cas, se vouloir par cestes aucunement
distraire ny aliner du Saint-Empire.

1 En premier lieu, que lesdites provinces font alliance, union et
confdration par ensemble, comme par ces prsentes elles se sont
allies, unies et confdrez  jamais, de demeurer ainsi en toutes
sortes et manires, comme si toutes ne fssent qu'une province seule,
sans qu'elles se puissent en nul temps,  l'advenir, dsunir ny
sparer, ny par testament, codicille, donation, cession, eschange,
vendition, traitez de paix ou de mariage, ny pour nulle autre occasion
que ce soit ou puisse estre; demeurans nanmoins sains et entiers,
sans aucune diminution ny altration les privilges spciaux et
particuliers, droicts, franchises, exemptions, statuts, coustumes,
usances et toutes autres droictures et prminences que chacune
desdites provinces, villes, membres et habitants d'icelles peuvent
avoir. En quoi ils ne veulent non seulement point prjudicier ny
donner empeschement aucun, mais assisteront les uns les autres par
tous moyens, voire de corps et de biens, si besoin est,  les
deffendre, les confirmer et maintenir contre et envers tous qui en
iceux les voudroient troubler ou inquiter. Bien entendu que des
diffrends qu'aucunes desdites provinces, membres et villes de ceste
union peuvent avoir entre elles, ou par aprs se pourroient susciter
touchant leurs privilges et franchises, exemptions, droicts,
statuts, et anciennes coustumes, usances ou autres droictures, il en
sera vuyd par voye de justice ordinaire ou par arbitres et
appointemens amiables, sans que les autres pays ou provinces, membres
ou villes  qui tels diffrends ne touchent (si avant que parties se
submectent au droict), s'en puissent aucunement mesler, sinon
d'intercession tendante  accord.

2 Que lesdictes provinces, en conformit et pour confirmation de
ladicte alliance et union, seront tenues et obliges de s'entr'aider
et entre-secourir, les unes les autres, de tous leurs moyens, corps et
biens, effusion de leur sang et danger de leurs vies, contre tous
efforts, envahies et attentats qu'on leur voudroit faire, sous quelque
couleur ou prtexte que ce soit, du roy d'Espagne ou de quelque autre:
ou  cause qu'en vertu du trait de la pacification de Gand, ils
auroient prins les armes contre dom Juan, ou d'avoir receu pour
gouverneur l'archiduc Mathias, ou de quelques autres dpendances de
ce, et de tout ce qui s'en est ensuivi, ou s'en pourroit encore
ensuyvre: et sur ce sous couleur de vouloir restablir par les armes la
religion catholique romaine, des nouveauctez et altrations qui depuis
l'an 1578 sont advenues en aucunes desdites provinces, membres et
villes, ou bien pour cause de ceste prsente union et confdration,
ou autre cause semblable: et ce, en cas qu'on voult user desdits
efforts, envahies et attentats, aussi bien en particulier sur l'une
desdites provinces, que sur toutes, en gnral.

3 Que lesdites provinces seront aussi tenues et obliges de, en
pareille manire, s'entre-secourir et dfendre contre tous sieurs
princes et potentats, pays, villes et rpubliques estrangres quy,
soit en gnral ou en particulier, leur voudroient grever et nuire, ou
faire la guerre; bien entendu que l'assistance qui en sera dcerne
par la gnralit de cette union se fera avec cognoissance de cause.

4 Et pour tant mieux assurer lesdites provinces, membres et villes
contre toute force ennemie, que les villes frontires et celles qu'on
trouvera en avoir besoin, en quelque province que ce soit, seront, par
l'advis et ordonnance de la gnralit de ceste union, fortifies, aux
dpens des villes et de la province o elles sont situes et assises,
 ces fins aydes de la gnralit, pour la moiti. Mais, s'il se
trouve expdient de bastir quelques nouvelles forteresses, ou d'en
desmolir aucunes en icelles provinces, que les frais seront  la
charge de la gnralit.

5 Et, pour subvenir  la dpense qu'il conviendra faire, en cas que
dessus, pour la tuition et dfense desdites provinces, a est accord
que, par toutes lesdites provinces unies concordablement, et sur un
mme pied, seront mis sus, et de trois mois en trois mois, affermes
au plus offrant, ou collectes, certaines gabelles sur toutes sortes
de vins et bires, sur la moulture des grains, sur le sel, sur les
draps d'or, d'argent, et de laine, sur les bestes qui se tueront, sur
tous chevaux et boeufs qui se vendront ou changeront, sur tous biens
sujets au grand pois ou balances, et sur tous autres biens qui, par
commun advis et consentement, se trouveront estre convenables, suyvant
les ordonnances qui en seront pourjectes et dresses, et qu' ces
fins on employera pareillement les domaines du roy d'Espaigne,
dfalques les charges qui y sont.

6 Lesquels moyens se pourront augmenter ou diminuer, haulser ou
abaisser, selon l'exigence des affaires, confirmez seulement pour
subvenir  la dfense commune, et pour ce que la gnralit sera
submise de supporter sans, en nulle manire, les pouvoir appliquer 
nul autre usage.

7 Que les villes frontires et toutes les autres, que requis sera,
et qui en auront besoin, seront, en tout temps, tenues de recevoir
toute telle garnison que lesdites Provinces-Unies trouveront convenir,
et qui, par l'advis du gouverneur de la province o les villes
requirent garnison, sera ordonn, sans le pouvoir refuser; lesquelles
garnisons seront payes de leur solde par lesdites Provinces-Unies: et
les capitaines et soldats, pardessus le serment gnral, en feront un
particulier  la ville ou province o ils seront posez, ce qui se
couchera s articles de leur retenue. Aussi qu'il se tiendra tel ordre
et discipline entre tous gens de guerre, que les bourgeois et habitans
des villes et pays, tant ecclsiastiques que sculiers, ne soyent trop
chargez, ny fouliez outre raison. Lesquelles garnisons seront non plus
exemptes d'axes et impts, que les bourgeois et communes des lieux o
ils seront mis, moyennant que la gnralit de ladite bourgeoisie leur
paye leur argent de service et logis, comme il s'est faict jusqu'
prsent en Hollande.

8 Et afin, qu' toutes occurences et en tout temps on puisse estre
assist des gens du pays, les habitans de chacune desdites
Provinces-Unies, z villes et champs, feront tout au plus long, en
dedans un mois de la date de ceste, passez  monstre et couchez par
escrit, depuis les 18 jusqu' 60 ans, afin que le nombre d'iceux
estant cogneu  la premire assemble des confdrez, il en soit
ordonn par plus grande asseurance et dfense du pays, comme se
trouvera convenir.

9 Nuls accordz ne traits de trves ny de paix ne se pourront faire,
ny guerres se susciter, nuls impts se lever, nulles contributions se
mettre sus, concernant la gnralit de ceste union, que par l'advis
et commun consentement de toutes lesdites provinces. Et en toutes
autres choses touchant l'entretenement de ceste confdration et de ce
qui en dpend, on se rglera selon ce qui sera advis et rsolu par la
pluralit des voix des provinces comprises en ceste union, lesquelles
seront recueillies comme on a fait jusques  prsent en la gnralit
des estats, et ce, par provision, tant qu'autrement ne soit ordonn
par les dispositions communes des confdrez. Mais si s dicts traitez
de trves, paix, guerres, ou contributions, lesdites provinces ne se
savent accorder par ensemble, lesdits diffrends se remettront et
rfreront, par provision, sur les gouverneurs et lieutenans qui sont
 prsent s dites provinces, lesquels accorderont les parties ou
dcideront de leurs diffrends comme ils trouveront estre pour raison.
Et si lesdits sieurs gouverneurs et lieutenans ne convenaient point
par ensemble, ils pourront prendre tels adjoints et assesseurs non
partiaux que bon leur semblera, et seront les parties tenues
d'accomplir et entretenir ce qui par lesdits gouverneurs et lieutenans
aura est, en manire que dessus, dtermin.

10o Que nulles desdites provinces, villes ou membres ne pourront
faire aucune confdration ou alliance avec nuls sieurs ou pays de
leur voisinage, sans consentement de ces provinces unies et de leurs
confdrez.

11 Trop bien est accord que, si quelques sieurs princes ou pays
voisins desiroyent de s'adjoindre par alliance et confdration avec
les Provinces-Unies, que par l'advis et agration de toutes ilz y
seront reus et admis.

12 Qu'au fait de la monnaie, assavoir au cours et valuation des ors
et argents, toutes lesdites provinces auront  se conformer et rgler
selon les ordonnances qui,  la premire opportunit en seront
dresses, que l'une ne pourra changer ny altrer sans l'autre.

13 Quant au point de la religion, ceux de Hollande et de Zlande s'y
comporteront comme bon leur semblera; et, au regard des autres
provinces de ceste union, elles se pourront gouverner en cela selon
le placart de l'archiduc Mathias, gouverneur gnral des Pas-Bas,
mesme par l'advis du conseil d'Estat et des estats gnraux touchant
la libert de religion. Ou bien elles pourront, soit en gnral ou en
particulier, y mettre tel ordre et rglement que, pour le repos de
leurs provinces, villes et membres particuliers, tant ecclsiastiques
que sculiers, en la conservation, chacune, de ses biens, droits et
prrogatives, ils trouveront mieux convenir, sans que par nulle autre
province, leur puisse en cela estre faict ny donn aucun destourbier
ou empeschement, demeurant un chacun libre en sa religion, sans qu'
cause d'icelle personne ne puisse estre recherch, suyvant la
pacification de Gand.

14 Que toutes personnes conventuelles et ecclsiastiques suyvant
ladite pacification, jouiront de leurs biens qui sont situez et assis
en aucune de ces provinces respectivement. Et s'il y avoit aucuns
ecclsiastiques, lesquels durant les guerres de Hollande et Zlande 
l'encontre des Espagnols estoyent sous le commandement desdits
Espagnols et se sont depuis retirez de leurs couvents ou collges et
venus se rejeter en Hollande ou Zlande, qu'on leur fera, par ceux de
leursdits cloistres ou couvens, donner alimentation et entretenement
suffisant, leur vie durant, comme pareillement on fera  ceux de
Hollande et Zlande qui en sont sortiz et retirez en aucune de ces
provinces unies.

15 Que pareillement sera donn l'alimentation et entretenement, leur
vie durant, selon la commodit du revenu de leurs cloistres ou
couvens,  toutes personnes de ces pays unis qui s'en voudront
dpartir, ou j en sont dpartis, soit pour religion ou autre occasion
raisonnable: bien entendu qu' ceux qui depuis la date de cestes se
voudront habituer sdits cloistres et couvents et qui aprs en
voudroyent sortir, ne leur sera donn aucune alimentation, mais s'en
pourront retirer, si bon leur semble, en retenant  eux ce qu'ils y
auront apport. Et que tous ceux qui prsentement sont s dits couvens
ou qui par cy-aprs y voudront entrer, demeureront libres en leur
religion, profession et habits,  la charge, qu'en tous autres cas,
ils soyent obissans  leurs gnraux.

16 Et s'il advenoit, que Dieu ne veuille, qu'entre lesdites
provinces il y survint quelque malentendu, questions ou divisions, en
quoy elles ne sauroient s'accorder, qu'icelles, si avant que le fait
touche une province en particulier, seront appoinctes et vuides par
les autres provinces ou par celles que, d'entre elles, elles
voudroyent dnommer. Mais s'il touche toutes les provinces, en
gnral, cela se vuidera par les gouverneurs et lieutenans des
provinces, comme il est dit, article 9 cy-dessus, lesquels seront
tenus de faire droit aux parties, ou de les accorder, en dedans un
mois, ou en plus bref temps, si le cas le requiert, aprs en avoir
est sommez et requis par l'une ou l'autre des parties; et ce qui par
les autres provinces, ou leurs dputez, ou par lesdits gouverneurs ou
lieutenans aura est dit et prononc, sera suivi, et accompli, sans,
en ce, se pouvoir prvaloir d'aucune provision de droict, soit
d'appel, relief, revision, nullit ne autres prtentions, quelles
qu'elles soyent.

17 Que lesdites provinces, villes et membres d'icelles se garderont
de donner aucune occasion de guerre ou noise  ceuls de leurs voisins,
princes, scieurs, pays, villes ou rpubliques; pour  quoy obvier
seront lesdites Provinces-Unies tenues de faire bon, bref droit et
expdition de justice, aussi bien aux forains et estrangers, qu'
leurs sujets et citoyens. Et si aucune d'entre elles y estoit
dfaillante, les autres, leurs confdrez, tiendront la main, par tous
moyens raisonnables, que cela soit fait, et que tous abus qui le
pourroient empescher ou retarder le cours de la justice soyent
corrigez et rformez, selon le droict et suyvant les privilges et
anciennes coutumes d'icelles.

18 Ne pourra nulle desdites provinces, villes ou membres, mettre sus
aucune imposition, argent de convoy, ny autre pareille charge, au
prjudice des autres, sans commun consentement de tous, ny surcharger
aucuns de ses confedrez plus avant que soy mesmes, ou ses habitans.

19 Que pour mettre ordre  toutes choses occurrentes et aux
difficultez qui se pourroient prsenter, lesdits confdrez seront
tenus, sur le mand et rescription qui leur sera faicte par ceux qui
seront autoriss quant  ce, de comparoistre en ladite ville
d'Utrecht, au jour qui sera limit, pour entendre  ce que par les
lettres de rescription sera exprim, si la chose ne requiert d'estre
secrte, pour sur ce dlibrer, et par commun advis et consentement,
ou par la pluralit des voix, y rsoudre et ordonner, jaoit qu'aucuns
ne comparussent pas: auquel cas, ceux qui comparatront, pendant ce
temps, procder  la rsolution et dtermination de ce qu'ils
trouveront convenable et proufitable au bien public de ces
Provinces-Unies; et ce qui aura est ainsi rsolu s'accomplira mesmes
par ceux qui n'ont point comparu, ne ft que la chose ft de trop
grande importance et qu'elle pt souffrir le dlayer; auquel cas, on
rescrivera  ceux qui ont est dfaillans de s'y trouver  certain
jour limit,  peine de perdre l'effet de leur voix, pour cette fois.
Et lors, ce qui aura t fait demeurera ferme et valable, ores
qu'aucunes desdites provinces ayant est absentes; sauf qu' ceux qui
n'auront eu le moyen de comparoistre, il leur sera loisible d'y
envoyer leurs advis par escrit, pour au recueil de toutes les voix, y
avoir tel regard qu'il appartiendra.

20o Et  ces fins seront tous et chacun desdits confdrez tenus de
rescrire  ceux qui auront l'autorit, de faire assembler lesdites
Provinces-Unies, de toutes choses qui pourront occurrer et venir au
devant ou qui leur semblera tendre au bien ou au mal desdites
provinces et confdrez, pour sur ce les faire convoquer comme dessus.

21 Et si avant qu'il s'y reprsente quelque obscurit ou ambiguit
par o pourroit natre dispute ou question, l'interprtation d'icelles
appartiendra auxdits confdrez qui, par commun advis les pourront
esclarcir et en ordonner ce que de raison. Et si sur icelles ils ne
tomboient d'accord, ils auront recours aux gouverneurs et lieutenans
des provinces, comme dict est.

22 Comme pareillement s'il se trouvoit ncessaire d'augmenter on
diminuer quelque chose aux articles de cette union, confdration et
alliance en aucuns de leurs points, que cela se fera par commun advis
et consentement de tous lesdits confdrez, et non autrement.

23 Tous lesquels poincts et articles et chacun d'eux en particulier
lesdites Provinces-Unies ont promis et promettent par cestes
d'accomplir et entretenir, sans y contrevenir ny souffrir y estre
contrevenu directement ou indirectement en aucune manire. Et si,
avant qu'aucune chose se face on attente au contraire par aucun
d'entre eux, que ds maintenant et pour lors, ils le dclarent nul et
de nulle valeur, obligeant  ce leurs personnes et tous les manans et
habitans respectivement desdites provinces, villes et membres,
ensemble tous leurs biens pour iceux en cas de contraventions estre,
par toutes places, pardevant tous seigneurs, juges et juridictions o
on les pourra recouvrer, saisir, arrestez et empeschez, pour l'effect
et accomplissement de ces prsentes et de ce qui en dpend, renonans,
 ces fins,  toutes exceptions, grces, privilges, relvemens, et
gnralement  tous bnfices de droit qui, au contraire de cestes,
leur pourroient ayder et servir, et spcialement au droict qui dict
gnrale renonciation non valoir si la spciale ne prcde.

24 Et pour plus grande corroboration seront tous gouverneurs et
lieutenans desdites provinces, qui y sont  prsent, ou qui y pourront
estre en temps advenir, ensemble tous magistrats et hauts officiers
desdites provinces, villes ou membres, tenus de jurer et prter le
serment d'entretenir et faire entretenir tous les poincts et articles
et chacun d'eux en particulier de ceste union et confdration.

Comme pareillements seront tenus de faire le mesme serment tous corps
de confrairies ordinaires et compaignies bourgeoises en chacune
desdites villes et places de ladite union.

De ce en seront dpeschs lettres en forme par les gouverneurs,
lieutenans, membres et villes des provinces,  ce spcialement
requises, soubsignes.

Et fut ceste prsente faite et soussigne en ladite ville d'Utrecht,
le 23 de janvier 1579.


Aprs avoir reproduit le texte ci-dessus de l'union d'Utrecht, Lepetit
(_Gr. chron. de Holl. et Zl._, t. II, p. 376) dit:

Le 4e de fvrier ensuyvant, ceste union fut signe par ceux de Gand;
le 3e de may, par le prince d'Orange, en Anvers; le 11e de juin, par
George de Lalain, comte de Remberghes, gouverneur de Frise,
d'Overyssel et Groningue et des Ommelandes. Aprs, ceux d'Anvers
suivirent ceux de Bruges, de Brda, et plusieurs autres.--Tout ceci se
faisoit tandis que ceux d'Artois, de Hainaut, Lille, Douay Orchies,
tramoient leur dsunion et pourchassoient leur rconciliation
particulire vers le prince de Parme, lors camp devant Mastricht,
s'excusant vers les autres confdrez, qu'ils ne pouvoient souffrir
aucune altration de la religion romaine.


XVII

     Petri Foresti opera omnia.--Observat. et curat. medic. de
     febribus,
       lib. 2, observ. 4. (Francof. 1660, et Lugd. Batav., 1593.)

Illustriss. Dominus princeps Auracus, cum per hyemem Delphis ageret,
et in stupha longo tempore degeret, apertis spe fenestris, qu ad
turrim templi antiqui spectabant, unde ventus perpendicularis et ex
parte Borealis intrabat, ita ut in gutturis inflammationem incideret,
quam et valida febris subsequebatur, cm aliquantulum inhoeruisset:
qu per viginti quatuor horas tantm duravit, febre non ampliciis
redeunte, licet vires utcumque ex valida illa febre deject fuerint.
Utebatur autem tunc gargarismo quodam sibi familiari in eodem gutturis
malo, quo alias commode uti solebat ab ejusdem _generosissima uxore_
confecto... Verum cm inde nihil juvaminis sentiret, _27 januarii anno
1581_ Excellentia sua me vocavit. (Suit l'expos du traitement de la
maladie.)--Fuitque istis remediis illustriss. Dominus princeps magna
cum nostra laude curatus, ut postea validus ac robustus Amstelrodamum
accesserit. Cmque Excellentissimus Dominus princeps _tertio julii_
rediisset, ejusque Excellentiam, _tm Dominam ejus uxorem
generosissimam Carolam_, ex stemmate nobilissimo Borboniorum ortam,
strenuissimi Ducis Monpenserii filiam, in Hagh Comitis salutarem, ea
ipsa admodum liberalis duobus scyphis deauratis me donavit, pigans
tern memori gratitudinis post se relinquens.


XVIII

     Dclaration des tats gnraux des Provinces-Unies du 26 juillet
     1581, moins le prambule, qui a t dj reproduit au chap. IX.
       (Lepetit, _Chronique de Hollande et Zlande_, t. II, p. 428
       et suiv.)

Or, il est ainsi que le roy d'Espagne, aprs le trespas de feu, de
haute mmoire, l'Empereur Charles cinquiesme, son pre, de qui luy
sont transports tous ces pays, oubliant les services que, tant sondit
pre que luy mesme avaient receu de ces pays et inhabitans d'iceulx,
par lesquels principalement le roy d'Espagne avoit obtenu si
glorieuses et mmorables victoires contre ses ennemis, que son nom et
puissance en estoient renommez et redoubtez par tout le monde;
oubliant aussi les admonitions lesquelles ladite majest impriale luy
avoit par cy-devant faites: au contraire a donn audience, foi et
crdit  ceux du conseil d'Espagne estans lez luy, ayant ledit conseil
conu une haine secrte contre ces pays et leur libert; pour autant
qu'il ne leur toit permis d'y commander et les gouverner, ou de
servir en iceux les pricipaux estats et offices, ainsi qu'ils sont au
royaume de Naples, Sicile, Milan, aux Indes, et autres pays sujets 
la puissance du roy: estant aussy amorcez de la richesse desdits pays,
 la plus part d'entre eux bien cognue. Ledit conseil, ou mesme des
principaux d'iceluy, ont par diverses foys remonstr au roy que, pour
sa rputation et plus grande autorit de Sa Majest, il valoit mieux
conquester de nouveau ces Pays-Bas, pour alors y pouvoir commander
librement,  son plaisir, et absolutement, c'est--dire, tyranniser, 
sa volont, que de les gouverner sous telles conditions qu'il avoit, 
la rception de la seigneurie desdits pays, jur d'observer.

Le roy d'Espagne suyvant depuis lors ce conseil, a cherch tous
moyens pour rduire ces pays, les despouillant de leur ancienne
libert, en servitude, sous le gouvernement des Espagnols. Ayant, sous
prtexte de la religion, premirement voulu mettre ez principales et
plus puissantes villes nouveaux vesques, les dotant de
l'incorporation des plus riches abbayes, adjoustant  chacun vesque
neuf chanoines pour luy servir de conseillers, dont les trois auroient
la charge pculire de l'inquisition; par laquelle incorporation
lesdits vesques, estant ses cratures  sa dvotion et commandement
(qui essent peu estre choisis aussi bien d'estrangers que de naturels
du pays) auroient le premier bien et la premire voix ez assembles
des estats desdits pays: et par l'adjonction desdits chanoines, auroit
introduit l'inquisition d'Espagne, laquelle, de tout temps, a est en
ces pays en aussy grande horreur et autant odieuse comme l'extrme
servitude mesmes, ainsi qu'il est notoire  un chacun; tellement que
la majest impriale l'ayant autrefois mise en avant  cesdits pays,
icelle, moiennant les remontrances faictes  Sa Majest, cessa de plus
la proposer, monstrant en cela la grande affection qu'il portoit  ses
subjectz.

Mais nonobstant diverses remontrances faites au roy d'Espaigne, tant
par les provinces et villes particulires, que par aulcuns des
principaux seigneurs du pays, nommment par le baron de Montigny, et
depuis par le comte d'Egmont, qui, par consentement de la duchesse de
Parme, alors rgente d'iceux pays, par advis du conseil d'Estat et de
la gnralit, ont,  ces fins, successivement est envoys en
Espaigne. Et nonobstant aussy que le roy leur auroit, de bouche, donn
espoir que, suivant leur requeste, il pourvoiroit au contentement du
pays. Si est-ce toutefois que par lettres il a fait puis aprs tout
le contraire; commandant bien expressment et sous peine d'encourir
son indignation, de recevoir incontinent les nouveaux vesques et de
les mettre en possession de leurs vchez et abbayes incorpores:
d'effectuer l'inquisition, o elle avoit auparavant est encommence 
pratiquer, et d'obyr et ensuivre les dcrets et statuts du concile de
Trente, lesquels, en divers points, contrarient aux privilges du
pays.

Ce qu'estant venu  la cognoissance de la commune, a donn juste
occasion d'une grande altration entre eux et grandement diminu la
bonne affection, laquelle, comme bons sujets, ils avoyent de tout
temps porte au roy et  ses prdcesseurs; car ils mettoient
principalement en considration que le roy ne prtendoit pas tant
seulement tyranniser sur leurs personnes et biens, mais aussi sur
leurs consciences, desquelles ils n'entendoient estre responsables ou
tenus d'en rendre compte qu' Dieu seul.

A cette occasion, et pour la piti qu'ils avoient du pauvre peuple,
les principaux de la noblesse du pays exhibrent, l'an 1566, certaine
remonstrance, par forme de requeste, suppliant par icelle, pour
apaiser la commune, et viter toutes motions et sditions, qu'il
pleust  Sa Majest, monstrant l'amour et affection que, comme prince
benin et clment, il portoit  ses sujets, de modrer lesdits points,
et signamment ceux qui concernoient la rigoureuse inquisition et
supplices pour le fait de la religion.

Et pour remonstrer le mesme plus particulirement au roy et avec plus
d'autorit et luy donner  entendre combien il estoit ncessaire pour
le bien et prosprit du pays, et pour le maintenir en repos et
tranquillit, d'oster les susdites nouvelletez et modrer la rigueur
des placarts publicz sur le faict de la religion: Se sont ledit
marquis de Berghe et ledit baron de Montigny,  la requeste de ladite
dame la rgente, du conseil d'Estat et des estats gnraux de tous les
pays, comme ambassadeurs, acheminez vers Espagne, l o le roi, au
lieu de leur donner audience et pourvoir aux inconvniens par eux
remontrez (lesquels, pour n'y avoir remdi  temps, comme l'urgente
ncessit le requroit, s'estoient desj en effect commenc 
descouvrir par tout le pays entre la commune), par instinct,
persuasion et sentence du conseil d'Espagne il a fait dclarer
rebelles et coupables du crime de lze-majest tous ceux qui avoient
faict ladite remonstrance, et d'avoir forfait corps et biens.

Et pardessus ce, pensant estre totalement asseur desdits pays par
les forces et violence du duc d'Alve et les avoir rduits sous sa
plnire puissance et tyrannie, il a fait, puis aprs, contre tout
droit des gens (de tout temps inviolablement observ, mesmes entre les
plus barbares et cruelles nations et princes les plus tyranniques),
emprisonner et mourir lesdits seigneurs ambassadeurs, confisquant tous
leurs biens.

Et nonobstant que toute la susdite altration survenue l'an 1566, 
l'occasion que dit est, et t quasi assoupie par la rgente et ceux
de sa suite, et que la plus grande part de ceux qui s'taient
prsents devant elle pour la libert du pays se fssent retirs, ou
essent t dchasss, et les autres assujtis: ce nantmoins, pour ne
ngliger l'opportunit que ceux du conseil d'Espagne avoient si
longtemps cherche et espre, selon qu'ouvertement donnrent 
cognoistre les lettres interceptes, audit an 1566, de l'ambassadeur
d'Espagne, nomm d'Alava, escrites  la duchesse de Parme, pour avoir
moyen, sous quelque prtexte, d'abolir tous les privilges du pays et
de le pouvoir faire gouverner tyranniquement par les Espagnols, comme
ils faisoyent les Indes et autres pays par eux de nouveau conquestez,
il a par l'instruction et conseil desdits Espagnols, monstrant en cela
le peu d'affection qu'il portoit  ses sujets de ces pays,
contrevenant  ce qu'il estoit oblig, comme leur prince, protecteur
et bon pasteur, envoy en ces pays le duc d'Alve, fort renomm pour sa
rigueur et cruaut, l'un des principaux ennemys des mesmes pays,
accompagn d'un conseil de personnes de mesme naturel et humeur que
lui.

Et combien que ledit duc d'Alve soit entr en ce pays avec son arme,
sans aucune rencontre ny empeschement, et qu'il ayt est receu des
povres inhabitans avec toute rvrence et honneur, n'en attendant que
toute bnignit et clmence, suyvant ce que le roy leur avoit tant de
fois promis par ses lettres fainctement escrites, voire mesme qu'il
estoit dlibr de se trouver en personne au pays et d'y venir donner
ordre  tout, au contentement d'un chacun.

Ayant iceluy roy, outre cela, au temps du parlement du duc d'Alve
pour venir par de, fait armer, aux costes d'Espagne, une flotte de
navires pour l'amener icy, et une autre en Zlande pour l'aller
rencontrer et recevoir, comme il en faisoit courir le bruit, aux
grands frais et dpens du pays: pour tant mieux amuser et abuser les
povres sujets et plus facilement les attirer en ses filets.
Nonobstant quoy, iceluy duc d'Alve, incontinent aprs sa venue, bien
qu'il fst estranger, nullement de sang royal, dclara qu'il avait
commission du roy, de grand capitaine, et, peu aprs, de gouverneur
gnral de ces pays: chose du tout contraire aux privilges et anciens
usages d'iceux. Et descouvrant suffisamment ses desseins, mit
subitement garnison z principales villes et forteresses du pays, fit
bastir aux plus puissantes et riches villes des citadelles, pour les
tenir en sujtion. Et par charge du roy, comme il disoit, appela
aimablement vers luy, tant par lettres qu'autrement, les principaux
seigneurs du pays, sous prtexte d'avoir affaire de leurs conseils et
assistance pour le bien et service du roy et des pays.

Aprs quoy il fit apprhender prisonniers ceux qui, ayant donn foy 
ses lettres, s'toient venus prsenter: qu'il a, contre les
privilges, fait mener hors du pays de Brabant, o ils avaient est
apprhendez, faisant pardevant lui et son conseil, encores qu'ils ne
fssent juges comptens, instruire leur procs. Et devant qu'ils
fssent instruits et les seigneurs accusez, pleinement ouys en leur
dfense, jugez avoir commis crime de perduellion, les faisant
publiquement et ignominieusement mettre  mort.

Les autres, qui, pour mieux recognoistre les faintises des Espagnols,
s'estoyent retirez et tenus hors du pays, dclarez rebelles, et
d'avoir commis crime de lze-majest, d'avoir forfait corps et biens,
et comme tels, confisqu tout ce qu'ils avoient parde; le tout, afin
que les povres inhabitans ne s'en pssent ayder, en la juste dfense
de leur libert contre l'oppression des Espagnols et de leurs forces,
 l'assistance desdits seigneurs et princes; pardessus une infinit
d'autres gentilshommes et notables bourgeois, lesquels il a en partie
fait mourir et en partie dchassez, pour confisquer leurs biens:
travaillant le reste des bons inhabitans tant par fourragement de
soldats, qu'autres outrages, en leurs femmes, enfans et biens: comme
aussi par diverses exactions et tailles; les contraignant de
contribuer tant aux bastimens des nouvelles citadelles et
fortifications des villes, qu'il fit  leur oppression, que de fournir
centiesmes et vingtiesmes deniers, pour le paiement des soldats, en
partie par luy amenez et en partie par luy levez de nouveau, pour les
employer contre leurs compatriotes; et ceux qui, au danger de leur
vie, se hazardoient  dfendre la libert du pays, afin qu'aux sujets
ainsi appauvris il ne restt aucun moyen pour empescher ses desseins,
et mieux effectuer l'instruction qui lui avoit est baille en
Espagne,  savoir de traiter ces pays comme nouvellement conquis.

A laquelle fin, il changea pareillement, en aucuns lieux et villes
principales l'ordre du gouvernement et de la justice, rigea nouveaux
consaux,  la manire d'Espagne, directement contre les privilges du
pays.

Et finalement s'estimant hors de toute crainte, voulut par force
introduire certaine imposition d'un dixime denier sur toutes sortes
de marchandises et manufactures,  la totale ruine de la commune, de
laquelle le bien et la prosprit consiste, la plupart, au trafique et
manufactures; et ce, nonobstant une infinit de remonstrances faites
au contraire, tant par chacune des provinces en particulier, que de
toutes, en gnral; ce que par violence il auroit ainsi effectu, si
ce n'eust est que, bientost aprs, par le moyen de monseigneur le
prince d'Orange et de bon nombre de gentilshommes et autres natifs de
ces pays, bannis par ce duc d'Alve, suivant le party dudit seigneur
prince et estant pour la pluspart en son service, et autres inhabitans
affectionnez  la libert de leur patrie, les provinces de Hollande et
de Zlande ne se fssent rvoltes et mises sous la protection dudit
seigneur prince.

Contre lesquelles deux provinces ledit duc d'Alve a depuis, durant
son gouvernement, et aprs lui, le grand commandeur de Castille,
envoy en son lieu par le roy, non pour adoucir et modrer quelque peu
la tyrannie de son prdcesseur, mais pour la poursuivre plus
couvertement et cauteleusement qu'il n'avoit fait, contraint les
provinces, qui par leurs garnisons et citadelles toient rduites sous
le joug espagnol, d'employer leurs personnes et tous leurs moyens pour
aider  les subjuguer, sans toutefoys en rien soulager lesdites
provinces, ainsi en les traitant comme ennemis, prsentant aux
Espagnols, sous ombre d'une mutinerie,  la vue dudit commandeur,
d'entrer par force en la ville d'Anvers, y sjourner l'espace de six
semaines, vivans  discrtion,  la charge des povres bourgeois, les
contraignant pardessus ce, pour estre deschargez de leurs violences,
de fournir la somme de quatre cent mille florins pour le paiement de
la solde desdits Espagnols. Quoy fait, lesdits soldats prenans par la
connivence de leurs chefs, tant plus de hardiesse, se sont avancez de
prendre ouvertement les armes contre le pays: tchans premirement de
surprendre la ville de Bruxelles, et au lieu du sige ancien et
ordinaire des princes de parde, faire illec un nid de leurs rapines;
ce que, en leur succdant selon leur dessein, prinrent par force et
violence la ville d'Alost, et tost aprs forcrent la ville de
Mastricht. Et depuis estant violemment entrez en la ville d'Anvers,
l'ont pille, saccage et mise  feu et  sang, et ainsi traite, que
les plus barbares et cruels ennemis d'un pays n'en auroient sceu faire
davantage ne pire: au dommage indicible non seulement des povres
inhabitans, mais quasi de toutes les nations du monde, qui avoyent
illec leurs marchandises, debtes et argent.

Et combien que lesdits Espagnols, par ordonnance du conseil d'Estat,
auquel le roy, par le trespas advenu dudit grand commandeur peu
auparavant avait confr le gouvernement gnral du pays, fssent, en
la prsence mesme de Jronimo de Rhoda, dclairez et publiez ennemis
du pays, ledit de Rhoda toutefois, de son autorit prive, comme il
est  prsumer en vertu de certaine secrte instruction qu'il avoit
d'Espagne, entreprist d'estre chef desdits Espagnols et de leurs
adhrens; de manire que, sans respecter ledit conseil d'estat, il
usurpa le nom et authorit du roy, contrefit son sceau et se porta en
gouverneur et lieutenant du roy en ces pays.

Ce qu'au mesme instant esmeut les estats d'accorder avec mondit sieur
le prince d'Orange et les estats de Hollande et Zlande; lequel accord
a par ledit conseil d'Estat, comme lgitimes gouverneurs, est
approuv, pour, conjoinctement et de main commune, faire la guerre aux
Espagnols, communs ennemis de la patrie et les dchasser de ces pays;
sans toutefois que comme bons sujets ils aient entretant obmis par
diverses remonstrances et humbles requestes de pourchasser avec toute
diligence, par tous moyens convenables et possibles vers le roy: qu'en
prenant gard aux fautes, troubles et inconvniens dj survenus et
apparentement encore  suivre, il luy plt faire sortir les Espagnols
hors de ces pays, et premirement ceux qui auroient est cause des
saccagemens et ruines des principales villes de son pays, et d'autres
innumrables forces et violences que ses povres sujets avoient
souffert,  la consolation et soulagement de ceux qui les avoient
endurez, et  l'exemple de tous autres.

Si est-ce nonobstant que le roy encores qu'il ft semblant par
paroles que ce qui estoit advenu luy desplaisoit et estoit contre son
gr, et qu'il avoit intention d'en punir les chefs et auteurs et de
vouloir pourvoir et donner ordre avec toute clmence au repos du
pays, comme il appartenoit  un prince bnin, n'a pas seulement
nglig de faire la punition dudit chef et auteurs, ains au contraire,
comme assez il appert que tout estoit avec son consentement et
pralable dlibration de son conseil d'Espagne, ainsi que certaines
lettres siennes, peu aprs interceptes ont donn pleine foy: par
lesquelles estoit escrit audit Rhoda et aux autres capitaines, auteurs
du mal, que le roy non seulement ne blmoit point leur fait, mais le
trouvoit bon et le prisoit, promettant les rcompenses, signament
ledit Rhoda, comme ayant fait un singulier service; ce qu' son retour
en Espagne et  tous autres ministres de sa tyrannie exerce en ces
pays il auroit par effet dmontr.

Au mesme temps aussy, le roy pensant de tant mieux esblouyr les yeux
de ses sujets, envoya en ces pays, pour gouverneur gnral, son frre
bastard, dom Juan d'Autriche, comme estant de son sang; lequel sous
prtexte de dclarer aux estats qu'il trouvoit bonne et approuvoit la
pacification faite  Gand, promit de faire sortir les Espagnols, de
faire punir les auteurs des violences et dsordres advenus en ces
pays, et de mettre ordre au repos gnral et rintgration de leur
ancienne libert: tascher de sparer lesdits Estats et de subjuguer un
pays et l'autre aprs.

Par permission et providence de Dieu, ennemy de toute tyrannie, il
fut dcouvert, par l'interception de certaines lettres, qu'il avoit
charge du roy de se reigler en ces pays suyvant l'instruction qui luy
seroyt donne par Rhoda; et, pour couvrir telle chose, le roy
dfendoit  dom Juan et  Rhoda de ne s'entrevoir ou parler l'un 
l'autre; luy commandant de se comporter avec les grands et principaux
seigneurs avec toute bnignit et bnvolence, pour gagner leurs
affections: jusques  ce que, par leur assistance et moyen, il et p
rduire la Hollande et Zlande, pour aprs faire sa volont des autres
provinces. Sur quoy aussy dom Juan, nonobstant qu'il avoit
solennellement jur, en prsence de tous les estats du pays,
d'observer ladite pacification de Gand, contrairement  cela, chercha
par le moyen de leurs colonels, lesquels il avoit dj  sa dvotion,
toutes manires pour, par grandes promesses, gagner les soldats
allemands, lesquels estoient alors en garnison et avoient en garde les
principales villes et forteresses du pays, desquels par ce moyen il se
fit maistre; comme dj, par l'induction de leurs colonels, il les
avoit gagnez et attirez, se tenant assur des places par eux
occupes: pour, par ce moyen, forcer ceux qui ne se voudroient joindre
avec luy  faire la guerre au prince d'Orange et  ceux de Hollande et
Zlande; par ainsi susciter une plus sanglante et cruelle guerre
intestine, qu'elle n'avoit est auparavant.

Mais comme toutes choses qui se traitent fainctement, couvertement et
par dissimulation ne peuvent longtemps demeurer caches, venant les
menes de don Juan  estre descouvertes, comme qu'il sceut effectuer
ce qu'il avoit dsign, il ne sceut mener ses conceptions et
entreprises  la fin qu'il prtendoit.

Ce nonobstant, toutefois, il suscita nouvelle guerre laquelle dure
encore jusques  prsent, au lieu d'un repos et paix assure, dont, 
son arrive, il se vantoit tant.

Lesquelles susdites raisons nous ont donn asss d'occasions pour
deschasser le roy d'Espagne, et de chercher un autre puissant et benin
seigneur pour ayder  deffendre ces pays et les prendre en sa
protection. Et ce, d'autant plus que lesdits pays ont desj receu
telles foules, souffert tels outrages, et ont est dlaissez et
abandonnez par leur prince j par l'espace de plus de vingt ans,
durant lesquels les habitans ont est traitez, non comme sujets, mais
comme ennemis; leur propre prince et seigneur s'efforant de les
ruiner par force d'armes.

En outre, aprs le trespas de don Juan, ayant envoy le baron de
Selles, lequel, sous prtexte de mettre en avant quelques moyens
d'accord, dclaira suffisamment que le roy ne vouloit advouer la
pacification faite  Gand, laquelle toutefois dom Juan avoit jur en
son nom de maintenir, mettant ainsi, de jour  autre, plus graves
conditions d'accord.

Nonobstant quoy, nous n'avons, pour nous acquitter de nostre devoir,
voulu laisser, par humbles remonstrances escrites, y employant mesme
la faveur et intercession des principaux seigneurs et princes de la
chrestient, et par tous moyens, continuellement et sans intermission,
de chercher  nous rconcilier et accorder avec le roy.

Ayant aussi eu dernirement bien longtemps noz dputez  Coulogne,
esprans _illec_, par intercession de la majest impriale et des
seigneurs princes lecteurs estant  ce entremis, d'imptrer une paix
assure, avec quelque gracieuse et modre libert de la religion
(laquelle concerne principalement Dieu et les consciences) selon que
la constitution des affaires du pays le requroit pour lors.

Mais nous avons finalement trouv par exprience, que par icelle
remonstrance et communication  Coulogne ne pouvions rien obtenir du
roy, et que ladite communication estoit seulement pratique et servoit
pour dsunir les provinces et les mettre en discord, pour tout plus
facilement vaincre et subjuguer l'un devant, et l'autre aprs, et
excuter contre icelles leurs premiers desseins.

Ce qui est depuis videmment apparu par certain placard de
proscription que le roy fit publier, par lequel nous et tous les
habitans desdites Provinces-Unies, officiers d'icelles et tenant leur
party, sont dclairez rebelles, et pour tels, avoir forfait, corps et
biens, promettant en oultre grande somme de deniers  celuy qui
tueroit ledit seigneur prince; le tout, pour rendre odieux les propres
habitans, empescher leur navigation et trafique, et les mettre en un
extrme dsespoir: tellement que, dsesprant totalement de tous
moyens de rconciliation, et destituez de tout autre remde et
secours, avons, suivant la loy de nature, pour la tuition et deffence
de noz (et des autres habitans) droits, privilges et anciennes
coustumes, et de la libert de la patrie, la vie et l'honneur de nous,
nos femmes et enfans, et postrit, afin qu'ils ne viennent  tomber
en la servitude des Espagnols, dlaissant  bon droit le roy
d'Espagne, est contraints de trouver et practiquer autres moyens,
tels que, pour nostre plus grande sret et conservation de nos
droits, privilges et liberts susdites, avons advis le mieux
convenir.

Savoir faisons que, toutes les choses susdites considres, et
pressez de l'extrme ncessit, comme dit est, avons, par commun
accord, dlibration et consentement, dclar, etc., etc., etc.




XIX

     Circonstances qui dterminrent Jaurguy  attenter  la vie du
     prince d'Orange.
      (De Thou, _Hist. univ._, t. VI, p. 178  180.)


Depuis la proscription du prince d'Orange, Jean d'Ysunca, Biscayen,
natif de la ville de Victoria, qui avoit t autrefois commissaire des
vivres aux Pays-Bas, cherchoit continuellement quelque moyen d'avancer
sa fortune. Pendant qu'il toit occup de cette pense, il apprit que
Gaspard d'Annastro, son compatriote, qui faisoit depuis longtemps la
banque  Anvers, toit sur le point de faire banqueroute. Il crut que
dans le dsordre o toient ses affaires il ne seroit pas difficile de
l'engager  quelque coup hardi.

Il y avoit environ dix mois qu'il lui avoit crit de Lisbonne, et il
l'avoit depuis fait solliciter par ses missaires d'entreprendre une
chose qui lui seroit, disoit-il, aussi honorable qu'utile, qui
tourneroit  la gloire de Dieu, que le prince d'Orange attaquoit par
son hrsie, et  la tranquillit des Pays-Bas qu'il troubloit par sa
rvolte. Et, pour l'encourager, il lui envoya un brevet du roi, qui
lui promettoit, aprs l'action, quatre-vingt mille ducats, argent
comptant, une commanderie de Saint-Jacques, et une fortune clatante.

Annastro, effray du pril auquel il s'exposeroit, balana longtemps;
mais enfin ses malheurs augmentant tous les jours, il prend conseil de
son dsespoir, s'ouvre  son caissier, nomm Antoine de Venero, natif
de Bilbao, et, aprs lui avoir dcouvert le mauvais tat de ses
affaires, il lui communiqua la proposition d'Ysunca. Il fondoit en
larmes en lui parlant; et Venero, touch des malheurs de son matre,
laissa aussi tomber des larmes. Cependant la proposition lui fit
horreur, soit par la vue du pril, soit par un motif de conscience.

Annastro, voyant que Venero ne s'offroit point  le servir, lui
demanda s'il croyoit que Jean de Jaurguy ft dispos  entreprendre
un coup pareil. Ce Jaurguy, qui servoit  la banque, toit un jeune
homme d'environ vingt ans, d'un caractre sombre et opinitre; ce qui
faisoit juger  son matre que, s'il se dterminoit une fois, il ne
reculeroit pas.

Venero lui en fit un scrupule, et lui demanda si, en conscience, il
pouvoit exposer un jeune tourdi  une mort certaine. Mais Annastro
soutint que, le prince d'Orange ayant t dclar criminel de
leze-majest et proscrit par le prince qui a droit de suppler  la
loi, il toit permis  tout le monde de le tuer, comme un homme
justement condamn, qu'il avoit consult les thologiens d'Espagne et
qu'ils lui avoient rpondu qu'il n'y avoit point de difficult;
qu'ainsi il ne lui restoit aucun scrupule sur cet article.

Aussitt, ayant renvoy Venero, il fait venir Jaurguy et, jetant un
grand soupir,  son abord: --Si je ne connaissois, dit-il, votre
fidlit, votre constance et votre pit sincre, je ne m'adresserois
pas  vous, dans l'tat malheureux o sont les affaires publiques et
les miennes. Vous voyez encore mes yeux tout rouges et baigns de
pleurs, et je crois que vous n'en ignorez pas la cause; car je
remarque depuis longtemps que vous tes sensible aux outrages que l'on
fait  notre souverain, et que, quoique vous soyez n en Espagne aussi
bien que moi, vous ne laissez pas d'tre touch des maux de ces
provinces, qui sont  notre gard, comme une seconde patrie. J'ai v
d'ailleurs que vous plaigniez sincrement mon sort et que vous tiez
touch de me voir rduit  un tat si malheureux par la faute et par
le malheur d'autrui. Il y a longtemps que je cherche quelque moyen de
me tirer de l'abyme o je suis: mais enfin voici une occasion que
m'offre la Providence. Vous pouvez, si vous avez du courage, dlivrer
votre roi, votre patrie, et votre matre. Considrez qui est la cause
et l'auteur de tous nos maux: c'est sans doute le prince d'Orange,
qui, aprs avoir viol la foi qu'il devoit  Dieu, vient de renoncer
hautement  celle qu'il avoit jure  son roi. Quoique proscrit, comme
il le mritoit, il a eu l'insolence de publier un crit injurieux, o
il ose attaquer le nom et la majest de son prince; et, pour comble
d'attentat, aprs avoir fascin les esprits par ses manires
populaires, il vient de donner aux habitans du pays un prince tranger
pour souverain. Notre roi l'a donc justement condamn  mort. C'est de
cet homme qu'il faut nous dfaire, si nous voulons nous acquitter de
ce que nous devons  Dieu, au roi et  la patrie. Le roi promet de
grandes rcompenses; mais j'en suis moins touch, quoiqu'elles
puissent tre utiles pour mes affaires et pour les vtres, que du
devoir que notre conscience nous impose. Il me semble qu'elle nous
reproche notre lchet, disons plus, notre perfidie, si nous laissons
vivre plus longtemps un tyran, ennemi de Dieu et des hommes, et qui
est n pour le malheur et pour la ruine de ces provinces.

En parlant ainsi, il fondoit en larmes, et, jugeant  la mine du
jeune homme et  son regard fixe, qu'il entroit dans ses vues, il se
jeta  son cou et l'embrassa troitement.

Jaurguy aussitt lui rpondit avec un air intrpide: --Je suis tout
prt; me voil affermi dans un dessein que je mditois depuis
longtemps. Je mprise le pril et les conditions; je n'en veux aucune,
et je suis rsolu  mourir. Voyez seulement de quelle arme je dois me
servir. Comme je n'ai pas l'usage des armes  feu, je serai plus sr
avec le fer. Je ne vous demande qu'une grce: c'est de prier Dieu pour
moi, d'obtenir du roi qu'il fasse du bien  mon pre, et qu'il ne
laisse pas mourir ce vieillard dans la misre.

--Je loue votre rsolution et votre fermet, interrompit Annastro;
mais il faut que vous ayez une meilleure ide du succs: j'espre que
vous vivrez et que vous jouirez de la gloire qu'une si belle action
vous promet. Comptez sur l'efficacit des prires et des voeux dont je
vais vous montrer des copies.

Aussitt il remplit ses tablettes d'enchantemens et de billets
superstitieux, conus en forme de prires; mais surtout il y glisse un
crit sur lequel il comptoit beaucoup plus que les prtendus secrets
de la magie; et il eut soin de le disposer de manire qu'on ne pouvoit
s'empcher de le lire ds qu'on tenoit les tablettes. Par cet crit on
promettoit, au nom du roi, que si le magistrat de quelque ville que ce
ft traitoit bien celui qui auroit tu le prince d'Orange, cette ville
obtiendroit du roi toutes les grces qu'elle voudroit demander.
Annastro, qui craignoit quelque remords de la part de ce jeune
furieux, ds qu'il seroit de sang-froid, toit bien aise de lui faire
esprer l'impunit.

Cette ruse lui russit; et Jaurguy, persistant dans sa rsolution,
entreprit de l'excuter, au dimanche, 18 de mars.

Annastro tait sorti de la ville, le mardi d'auparavant: ayant pass
 Bruges,  Dunkerque et  Gravelines, il s'toit rendu  Tournai.

Le jour que Jaurguy avoit pris tant arriv, il se confessa 
Antoine Timmermann, autrefois dominicain, qui avait coutume de dire la
messe en secret dans la maison d'Annastro et de faire des confrences
de pit pour lui et de ses domestiques. A la fin de sa confession,
ce forcen ajouta qu'il avoit rsolu de tuer le prince d'Orange, pour
dlivrer les Pays-Bas de la tyrannie et de l'hrsie. Timmermann
approuva ce dessein, pourvu que ce ne ft point l'avarice qui
conduist sa main, mais la gloire de Dieu, le service du roi, et le
bien de sa patrie. A cette condition, il fut absous de ses pchs, et,
aprs la messe, il reut l'Eucharistie.

Jaurguy dit ensuite  Venero qu'il alloit excuter son projet, il but
un coup d'un vin tranger, et se rendit  la citadelle, o logeoit le
prince d'Orange.


FIN




TABLE DES CHAPITRES


  CHAPITRE PREMIER

  Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de
    Montpensier, ont destine  la vie monastique, est confine
    par eux, ds son bas ge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils
    veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de
    Charlotte pour le rgime du clotre.--Menaces et violences
    employes  son gard.--Scne sacrilge du 17 mars 1559, dans
    laquelle le rle d'abbesse de Jouarre lui est impos.--Sa
    protestation, par acte authentique, contre la contrainte
    qu'elle a subie, et tmoignages des religieuses de Jouarre 
    l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se
    repent de la duret de ses procds envers Charlotte.--Mort
    de la duchesse, en 1561.--Maintenue  Jouarre par
    l'opinitret de son pre, Charlotte n'exerce, des fonctions
    d'abbesse, que celles qui se concilient avec les
    enseignements du pur vangile, qu'elle a t amene 
    connatre par ses relations avec quelques-unes des hautes
    personnalits du protestantisme, telles, notamment, que sa
    soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de
    Navarre.--Le duc de Montpensier pouse, en secondes noces,
    Catherine de Lorraine.--Dsormais matresse de ses actions,
    Charlotte de Bourbon confie  la duchesse de Bouillon et  la
    reine de Navarre sa rsolution de quitter l'abbaye de
    Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une
    retraite auprs de l'lecteur palatin, Frdric III, et de
    l'lectrice.--En fvrier 1572, Charlotte de Bourbon sort pour
    toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend  Heydelberg, o
    elle est favorablement accueillie.--Lettre de Frdric III au
    duc de Montpensier.                                              1

  CHAPITRE II

  Colre et menaces du duc de Montpensier  la nouvelle du dpart
    de sa fille.--Sa rponse  la lettre de l'lecteur
    palatin.--Une information judiciaire a lieu  Jouarre.
    Dpositions importantes des religieuses.--Ngociations
    entames  Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de
    Bourbon en France.--Fermet de l'lecteur.--Lettre de Jeanne
    d'Albret.--Charlotte demeure  Heydelberg sous la protection
    de l'lecteur et de l'lectrice.--Dernire lettre de Jeanne
    d'Albret  Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la
    mort de la reine de Navarre, et, bientt aprs, les massacres
    de la Saint-Barthlemy.--Charlotte vient en aide aux Franais
    qui se rfugient  Heydelberg.--Ses procds gnreux 
    l'gard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intressantes
    relations avec Pierre Boquin, Doneau, Franois Dujou,
    Jean Taffin et autres personnages distingus, ses
    compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de
    Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprs du
    roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage 
    Heydelberg de Henri, lu roi de Pologne. Double incident qui
    s'y rattache.--Joie que Charlotte prouve du sjour de son
    cousin, le prince de Cond,  Heydelberg.--Mme de Feuqures
    et Ph. de Mornay  Sedan.--Mort du duc du Bouillon en
    dcembre 1574.--Affliction que causa  Charlotte de Bourbon
    le veuvage de la duchesse, sa soeur.                            35

  CHAPITRE III

  Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de
    Nassau.--Rsum de la vie de ce prince jusqu' la fin de
    l'anne 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon.
    Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde  cet gard.--Rponse
    de Charlotte.--La demande du prince est dfinitivement
    accueillie.--Lettre de Zuliger  ce sujet.--Le prince, ne
    pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie  Marnix de
    Sainte-Aldegonde le soin de se rendre  Heydelberg et de s'y
    tenir  la disposition de Charlotte de Bourbon pour
    l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La
    jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde,
    vers Embden, o l'attendent des vaisseaux de guerre destins
     protger son trajet par mer jusqu' l'une des ctes des
    Provinces-Unies.--_Rsolutions_ des tats de Hollande 
    l'occasion de la prochaine arrive de Charlotte de
    Bourbon.--La princesse arrive  La Brielle, o son mariage avec
    Guillaume de Nassau est clbr le 12 juin 1575.--Les nouveaux
    poux se rendent de La Brielle  Dordrecht.--Chaleureux
    accueil qu'ils reoivent dans ces deux villes.--Chant
    compos en leur honneur.                                        73

  CHAPITRE IV

  Lettre de Charlotte de Bourbon  la comtesse de Nassau, sa
    belle-mre.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son
    frre.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractre de
    la princesse, sa belle-soeur.--Flicitations adresses 
    Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille 
    l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume  Franois de
    Bourbon, son beau-frre.--Charlotte de Bourbon s'efforce en
    vain de se concilier les bonnes grces du duc de Montpensier,
    son pre.--Inexorable duret de celui-ci.--troitesse des
    sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers,
    sa fille.--Graves proccupations de Charlotte de Bourbon, au
    sujet de son mari, avec la carrire publique duquel elle
    s'est identifie.--Il trouve dans ses judicieux conseils et
    dans son dvouement un appui efficace.--tat des affaires
    publiques depuis l'insuccs des _Confrences de
    Brda_.--Reprise des hostilits.--Dite de Delft en juillet
    1575.--Sige de Zirickse.--Naissance de Louise-Julienne de
    Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse
    d'Orange  son mari lors de la mort de l'amiral
    Boisot.--Perte de Zirickse.--Excs commis dans les provinces
    par les Espagnols.--Indignation gnrale et efforts faits
    dans la voie d'une svre rpression.--Correspondance du
    prince et de la princesse d'Orange avec Franois de
    Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de
    Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc
    d'Alenon.--Les Espagnols sont expulss de la
    Zlande.--_Union de Bruxelles._                                 98

  CHAPITRE V

  Dsir exprim par Charlotte de Bourbon de runir autour d'elle la
    mre, le frre et les enfants de Guillaume.--Sa
    correspondance avec Marie de Nassau et avec Franois de
    Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'lisabeth de
    Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se
    rend  Dordrecht, o est baptise sa fille lisabeth, ayant
    pour marraine la reine d'Angleterre.--Tourne du prince et de
    la princesse dans la partie septentrionale des
    Provinces-Unies.--Rception qui leur est faite  Utrecht.
    Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrtement de
    Charlotte, en pre sur la conscience duquel le remords
    commence  peser.--Arrive en Hollande de Marie de Nassau,
    d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientt
    appel  se sparer d'eux et de la princesse pour se rendre 
    Anvers et  Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte  son
    mari.--Guillaume revient  Anvers, o Charlotte le
    rejoint.--Rsum des vnements qui ont motiv le sjour de
    Guillaume  Bruxelles.--Situation gnrale des affaires
    publiques.--Don Juan se retire  Luxembourg.--Guillaume est
    lev aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrive de
    l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas.                         128

  CHAPITRE VI

  Lettres de Charlotte de Bourbon  son frre.--Lettre de Guillaume
    au mme.--Attitude de Guillaume vis--vis de l'archiduc
    Matthias.--Nouvel acte d'union sign  Bruxelles le 10
    dcembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise
    des hostilits par don Juan.--Dfaite de Gembloux.--Guillaume
    domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie
     sa cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les
    Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon  Lanoue.--Conseils
    donns par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse 
    Despruneaux.--Lanoue nomm marchal de camp dans les
    Pays-Bas. Sa loyaut, son nergie.--Relations du prince
    et de la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivs dans
    les Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de
    Nassau.--Rsolutions des tats gnraux  l'occasion du son
    baptme.--Dtails sur ce baptme.--Difficults provenant du
    duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de
    Gand.--Lettre de Guillaume  sa femme, au sujet de ces
    troubles, qu'il russit  rprimer.--La princesse rejoint
    Guillaume  Gand et revient avec lui  Anvers.--Trait
    d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre
    Farnse lui succde.                                           159

  CHAPITRE VII

  Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui
    crit. Touchant appel au coeur paternel.--Mission de
    Chassincourt auprs du roi de Navarre dans l'intrt de
    Charlotte.--Mmoire dont Chassaincourt est porteur.--Lettre
    de Charlotte  son frre.--Farnse attaque Anvers. Repouss
    de cette place, il va assiger Mastricht.--Hroque dfense
    de Mastricht.--Prise de cette ville. Cruaut de Farnse et
    de ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre
    les autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte
    pour viter le dmembrement de la patrie commune.--Preuve de
    leur gnreuse abngation.--Guillaume soutient la cause
    de l'indpendance nationale et celle de la libert
    religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le
    premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du
    duc de Montpensier  son gard.--Lettres d'elle  Franois de
    Bourbon.--Son amiti pour Mme de Mornay.--Naissance de
    Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats
    d'Ypres.--crit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de
    Nassau. Ce qu'il dit de son baptme et de son sjour auprs
    de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse
    d'Orange.--Nouveaux troubles  Gand.--Intervention de
    Ph. de Mornay et de Guillaume.--Rpression de ces
    troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en
    1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon  Catherine de Mdicis
    et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute
    vigilance et la sagacit de sa femme, eu gard au maniement
    de diverses affaires d'tat.--loge par le comte Jean de la
    princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse  Hubert
    Languet et  la comtesse Julienne de Nassau.--Captivit de
    Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son loge.
    Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte
    Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau.                      186

  CHAPITRE VIII

  Trait conclu avec le duc d'Anjou au
    Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II 
    l'gard du prince d'Orange.--Circulaire adresse par Farnse
    aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en excution des
    ordres de Philippe II.--_Ban_ fulmin par Philippe II contre
    Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon
    avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations
    affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay
    et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de
    Nassau rdige une _Apologie_ en rponse au _Ban_ de
    Philippe II.--Il la communique aux tats gnraux. Langage
    qu'il leur tient.--Rponse des tats gnraux.--Lettre de
    Guillaume de Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son
    _Apologie_  la plupart des souverains et des princes de
    l'Europe.--Citation de quelques-uns des principaux passages de
    l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mmorable
    document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dvouement
    de Charlotte de Bourbon.                                       220

  CHAPITRE IX

  Tentatives pour oprer un rapprochement entre le duc de
    Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a
    lieu.--Franois de Bourbon se rend en Angleterre comme chef
    d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les
    jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent,
     se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en
    France.--Sjour du prince et de la princesse d'Orange
     La Haye. Accueil que le docteur Forestus reoit
    d'eux.--Dclaration officielle, par le duc de Montpensier, de
    l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec
    Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au prsident
    Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier  sa
    petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intrt
    de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse  J.
    Borluut.--Assemble  La Haye des dputs des
    Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant
    Cambrai.                                                       246

  CHAPITRE X

  Premier testament de Charlotte de Bourbon rdig le 12 novembre
    1581.--Acte de libralit du 13 novembre.--Autre acte de
    libralit du 15 novembre.--Second testament du 18
    novembre.--Naissance d'Amlie de Nassau. Son baptme.--Lettre
    de Guillaume au prince de Cond.--Lettre du duc de
    Montpensier  sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrive de
    Franois de Bourbon  Anvers.--Lettre de lui  son pre sur
    la rception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations
    du comte de Leicester,  Anvers, avec le prince et la
    princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui crivent lors de son
    retour en Angleterre.                                          270

  CHAPITRE XI

  Attentat commis par Jaurguy sur la personne de Guillaume de
    Nassau.--Paroles de Guillaume--Soins que lui donne Charlotte
    de Bourbon.--motion gnrale cause par l'attentat.--Lettres
    des tats gnraux aux provinces et aux villes de
    l'Union.--Gnrosit de Guillaume  l'gard de deux des
    complices de Jaurguy.--Prires pour demander  Dieu la
    gurison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats
    des villes de l'Union.--Amlioration de son tat suivie d'une
    rechute.--Dsolation de la princesse.--Propos outrageants
    tenus sur elle et sur le prince par Farnse et par
    Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de
    la princesse au comte Jean.--Service d'actions de
    grces.--Dernire maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses
    obsques.--Deuil gnral.--Lettres de Guillaume  Cond et du
    duc de Montpensier  Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion.   298

  APPENDICE Page 319

FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES


Paris.--Imprimerie Ve P. Larousse et Cie, rue Montparnasse, 19





End of the Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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