The Project Gutenberg EBook of L'esprit de la rvolution de 1789, by 
Pierre-Louis Roederer

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Title: L'esprit de la rvolution de 1789

Author: Pierre-Louis Roederer

Release Date: June 3, 2011 [EBook #36316]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RVOLUTION DE 1789 ***




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  conserve et n'a pas t harmonise.




  THE FRENCH REVOLUTION
  RESEARCH COLLECTION

  LES ARCHIVES DE LA
  REVOLUTION FRANAISE

  [Illustration: logo]

  PERGAMON PRESS

  Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK




  L'ESPRIT

  DE

  LA RVOLUTION

  DE 1789.




  IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE,

  Rue du colombier, N 30.




  L'ESPRIT

  DE

  LA RVOLUTION

  DE 1789

  PAR P. L. ROEDERER.

  PARIS,

  CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.

  1831.




AVERTISSEMENT.


L'ouvrage qui suit a t compos  la fin de 1815, aprs le second
retour des Bourbons.

En 1828, M. le duc d'Orlans, aujourd'hui roi, ayant eu occasion de
faire connatre  M. de Girardin et  moi la difficult qu'il trouvait
 runir et  classer les actes de la rvolution de 89 dont il s'tait
rserv d'enseigner l'histoire  ses fils, je me rappelai l'ouvrage
que j'avais fait en 1815, et lui demandai la permission de le lui
prsenter comme un rpertoire fidle et complet des actes et des faits
qu'il voulait rassembler. Il me l'accorda. Je fis mettre au net mon
Esprit de la rvolution, et en janvier 1829, M. de Schonen, dput,
le prsenta de ma part  Son Altesse.

C'est la copie exacte de ce manuscrit que je donne aujourd'hui au
public. Je me suis aperu, en corrigeant les dernires preuves, que
j'avais jet parmi les faits plusieurs discussions qui seraient
aujourd'hui exubrantes, et que dans quelques autres j'avais pris des
prcautions et gard des mnagemens qui maintenant ne seraient plus de
saison.

A cette occasion je me suis rappel les motifs qui ont influ sur ma
manire d'crire en 1815; ils se rapportent tous  un seul: c'est que
j'avais conu la folle ide de publier mon ouvrage sous la
restauration, et de plaider la cause de la rvolution devant la maison
qui en menaait non seulement tous les auteurs, mais encore tous les
approbateurs, et tous les intresss. Mes amis me dtournrent d'une
publication qui aurait pu m'tre funeste sans tre d'aucun avantage
pour personne. De l les choses et les formes aujourd'hui surannes
peut-tre, qui se rencontrent dans quelques parties.

J'aurais pu les corriger, mais je n'ai point voulu altrer la minute
du manuscrit remis  M. le duc d'Orlans, tant bien aise que
plusieurs choses qui me paraissent applicables  des circonstances et
 des doctrines du temps prsent, datent d'un temps antrieur, et
qu'il soit certain qu'elles ont t crites sans autre but et sans
autre intrt que celui de la justice, de la raison, et de la libert.

Je me suis accus devant M. le duc d'Orlans d'avoir donn  ce petit
ouvrage un titre trop ambitieux. Je prie aussi le public de recevoir
mon excuse, et de ne le prendre que comme un abrg des principaux
actes de la rvolution. Quand je me suis permis de l'appeler _l'Esprit
de la rvolution_, j'avais sans doute perdu de vue les crits
d'Emmanuel Siys, qui ont si profondment et si gnralement aviv
cet esprit dans la nation.

Je parle 1 de l'Essai sur les privilges;

2 Des instructions envoyes par M. le duc d'Orlans, pour les
personnes charges de sa procuration aux assembles des bailliages,
relatives aux tats-gnraux;

3 Des vues sur les moyens d'excution dont les reprsentans de la
France pourront disposer en 1789;

4 De l'crit intitul: qu'est-ce que le tiers-tat?

Ces excellens crits, qui eurent deux, trois et quatre ditions en
moins d'un an, sont les premires et les plus clatantes
manifestations de l'Esprit de la rvolution, ses premires
expressions, le premier souffle de l'immortelle vie que la nation a
reue d'elle.

Ils seront pour la postrit un prcieux monument de la grande
transmutation qui s'est opre en France  cette poque: ils feront
revivre aux yeux des amis de l'humanit et des admirateurs du gnie,
le grand homme qui signala le retour de la libert et de l'galit, et
dont l'existence est aujourd'hui ignore dans l'enceinte de cette
capitale; ils offriront  la reconnaissance des sicles loigns, un
nom qui de nos jours n'est pas prononc entre ceux des importans qui
marquent, par de si bruyantes prtentions, leur clbrit phmre.

Dans ces derniers temps, deux histoires se sont partag les lecteurs
curieux de connatre les premiers mouvemens de la rvolution de 1789:
l'une est de M. Lacretelle, l'autre de M. Mignet. M. Lacretelle n'y a
vu que l'or et l'ambition du duc d'Orlans[1]; M. Mignet y a vu le
gnie de Siys. Le premier connaissait  fond les aversions de la
cour de France; le second a pressenti le jugement de la postrit:
l'un n historiographe, l'autre n historien.

  [1] M. Lacretelle a t victorieusement rfut par l'auteur
  anonyme d'une brochure d'environ cent pages, intitule: _De
  l'assemble constituante_, en rponse  M. Charles Lacretelle.
  Paris, chez Corrard, libraire, 1822. Cet crit parat tre
  d'Alexandre de Lameth, qui connaissait trs bien les faits et les
  personnages.




  LETTRE

  adresse

  A Mgr LE DUC D'ORLANS

  DANS LES PREMIERS JOURS DE JANVIER 1829,

  EN LUI ENVOYANT LE MANUSCRIT DE

  L'ESPRIT DE LA RVOLUTION.


    MONSEIGNEUR,

Lorsque j'eus l'honneur de prsenter  V. A. R. mon ouvrage concernant
Louis XII et Franois Ier, vous daigntes me parler des difficults
que vous rencontriez dans la recherche des actes essentiels de la
rvolution, dont vous vouliez instruire vous-mme vos enfans. Je vous
demandai la permission de mettre sous vos yeux, Monseigneur, un
travail dans lequel je croyais les avoir compltement rassembls; o
ils taient classs par ordre de matires, et pour chaque matire par
ordre de dates. Vous voultes bien acquiescer  ma demande. Depuis ce
moment j'ai essay  plusieurs reprises de rendre cet ouvrage moins
indigne de vous tre offert; mais inutilement: l'ge du travail est
pass pour moi. Je me borne donc  vous offrir, sous un titre trop
ambitieux peut-tre, l'assemblage des actes constitutifs de la
rvolution, depuis 1789 jusqu' la mort de Louis XVI. Je les ai fait
prcder d'un tableau o l'tat ancien des hommes et des choses est
fidlement expos, de sorte qu'il est facile de reconnatre avec
prcision les changemens qu'ont prouvs les uns et les autres depuis
1789.

Cet ouvrage, Monseigneur, n'est point destin  recevoir, au moins
prochainement, la publicit. S'il pouvait  la suite tre livr 
l'impression, l'auteur n'oublierait pas que sa rprobation, quoiqu'il
puisse  son gr l'appeler _proscription_ ou _ostracisme_,
puisqu'aucun jugement ne l'a prcde, lui interdit l'honneur d'offrir
un hommage public au premier Prince du sang royal. Je prie Votre
Altesse Royale d'agrer ce manuscrit, comme le tribut qu'un citoyen
croit devoir au prince qui lve ses fils dans les intrts de la
patrie, et de permettre que le baron de Schonen, dput, ait l'honneur
de le remettre entre ses mains.

Je suis avec le plus profond respect,

    MONSEIGNEUR,

    De Votre Altesse Royale

    Le trs humble et trs obissant serviteur,

    ROEDERER.




  L'ESPRIT

  DE

  LA RVOLUTION

  DE 1789.




CHAPITRE PREMIER.

   Des fausses notions rpandues sur l'origine de la rvolution, sur
     ses causes, et ses auteurs.--Aperu des causes vritables, et de
     son esprit: son principal objet a t l'_galit de droits_.--Ce
     que c'est que l'_galit de droits_.--La rvolution tait faite
     dans les esprits avant de l'tre par les lois, et dans les moeurs
     de la classe moyenne avant de l'tre dans la nation; elle s'est
     faite lentement; elle est l'ouvrage de plusieurs sicles.


Pour bien faire concevoir la rvolution de 89, il faut d'abord dire ce
qu'elle n'est pas, et dgager les esprits des fausses notions qu'on en
a donnes.

La rvolution ne s'est pas faite un tel jour,  telle heure, en tel
lieu, par telles personnes, par tel vnement du sicle pass.

Elle ne s'est faite ni  Versailles, ni  la Bastille, ni au
Palais-Royal, ni  l'Htel-de-Ville, ni au Palais de Justice. Elle
n'est l'ouvrage ni des parlemens, ni des notables, ni mme de
l'assemble constituante.

L'loquence de d'prmnil dans le parlement, celle de Mirabeau dans
l'assemble constituante, l'pe de Lafayette, le gnie de Siys, y
ont coopr puissamment; mais ces hommes illustres n'en sont pas les
auteurs. Elle ne doit rien aux trsors du prince sur qui la maison
royale voulut se venger du peuple, sur qui le peuple acheva de se
venger de la maison royale, et sur qui s'est encore acharn nagure un
prtendu historien de l'assemble constituante.

La rvolution procde de causes antrieures au 4 aot qui vit
l'abolition des privilges, au 14 juillet qui vit le renversement de
la Bastille,  la convocation des tats-gnraux,  l'assemble des
notables, au dficit des finances, aux exils du parlement en 1788, 
la Cour plnire du mme temps,  la dissolution des cours souveraines
en 1771,  l'abolition de l'tiquette  la cour,  la fameuse affaire
du collier de la reine, aux scandales qui ont marqu la moiti du long
rgne de Louis XV,  ceux de la rgence: toutes causes assignes  la
rvolution par ces crivains qui ne remontent pas plus loin que la
veille pour expliquer les vnemens du jour et ne voient qu'un
changement de cour, ou tout au plus de dynastie, dans le changement
d'une grande nation.

Quand la rvolution s'est dclare, la nation n'entrait dans aucune
ambition particulire; elle agissait pour elle seule. Misrables ides
que celles d'une faction travaillant au renversement du monarque, pour
mettre un ambitieux  sa place! Dans le seizime sicle, le duc de
Guise, le prince de Cond, taient de grands factieux, les plus grands
qu'on puisse supposer dans l'ancienne monarchie franaise: remarquez
comment leurs factions se signalaient. C'tait par de petites armes,
presque entirement composes d'trangers, qu'ils promenaient dans
quelques provinces o ils finissaient leurs querelles par des combats
dont le sang des retres, des lansquenets, des Suisses, des Espagnols
faisait les frais. Mesurez ces factions et leurs oeuvres  la
rvolution franaise, et voyez leur disproportion. Quelle tte aurait
gouvern tant de millions d'autres ttes? quel trsor fabuleux aurait
suffi  payer tant de millions de bras? quel chef aurait dirig,
accord ces immenses mouvemens qui ont agit la France de Lille 
Bayonne, de Brest  Strasbourg? Et comment concevoir des chefs  cette
rvolution quand on se rappelle l'abaissement profond o elle a tenu
devant elle, l'abme o elle a prcipit sans prfrence et sans
distinction ses partisans et ses dtracteurs? Et quel but pour une
nation de vingt-cinq millions d'hommes, quel dplorable but pour un
tel dploiement de forces et de volonts, que de dtrner un roi et de
mettre  sa place un factieux! Non, ce n'est pas pour de si faibles
intrts que la rvolution s'est dclare en 89. Ce n'tait pas mme
pour abolir la royaut. Personne alors ne songeait  la rpublique. La
France n'tait pas absolument libre, mais elle n'tait pas non plus
dans la servitude, et dans aucun temps de son existence elle n'en a
prouv la souillure. Les tentatives du gouvernement pour tendre son
pouvoir n'taient pas de ces violences inoues qui fondent sur des
peuples en pleine libert, et ne cdent qu' leur rvolte.

La rvolution tait faite dans tous les esprits et dans les moeurs
avant de l'tre par les lois; elle existait dans les relations de
socit polie, avant d'tre ralise dans les intrts matriels et
communs. Elle tait tablie dans cette classe moyenne qui tient aux
deux extrmes de la socit gnrale, qui sent, qui pense, qui lit,
converse, rflchit; dans cette classe o s'entendent toutes les
plaintes, o se remarquent toutes les souffrances des classes
infrieures, et o l'on n'y est point insensible; dans cette classe
qui, d'un autre ct, est  porte de connatre les grands, comme le
peuple, qui les a attirs  elle par sa richesse, les a rapprochs
d'elle par des alliances, a flchi leur orgueil par les charmes d'une
socit o se runissent l'opulence et l'esprit, l'esprit si rare et
si captif  la cour! et qui pourtant n'a jamais cess de craindre cet
orgueil dont la pointe aigu perait toujours, l'effleurait souvent,
et ne lui permettait qu'une familiarit inquite et sans abandon.
C'est l'opinion de cette classe mitoyenne qui a donn le signal aux
classes infrieures; c'est la rvolte de l'opinion qui a fait clater
l'insurrection des souffrances, et c'est la souffrance de
l'amour-propre qui a fait clater celle des intrts rels. La
rvolution a conserv dans tout son cours l'empreinte de son origine,
elle a constamment suivi la direction imprime par sa primitive
impulsion.

Quel a t donc son esprit, son caractre? Dire que 'a t l'amour de
la libert, de la proprit, de l'galit, c'est confondre plusieurs
ides fort distinctes. Entre ces trois affections, il en est une qui a
dcid le premier clat de la rvolution, a excit ses plus violens
efforts, obtenu ses plus importans succs, assur le succs des deux
autres: c'est l'amour de l'galit.

Bien que la proprit, la libert, l'galit, soient insparables, et
se garantissent rciproquement contre les attaques violentes, elles
peuvent nanmoins tre fort ingalement affectionnes par les nations,
y tre fort ingalement partages, y avoir une existence plus ou moins
parfaite, et elles se prtent  cette ingalit. Entre la libert
domestique et civile, et le plus haut degr de la libert politique,
entre la proprit  titre onreux et celle qui jouit sans limites et
sans partage, entre l'galit de droit et l'galit de fait, et les
supriorits relles et d'opinion auxquelles l'galit de droits
autorise  prtendre[2], il y a de grands intervalles. Les nations,
suivant leur prdilection, ou pour l'galit, ou pour la libert, ou
pour la proprit, peuvent faire plus ou moins pour chacune d'elles,
en favoriser deux aux dpens de la troisime, en favoriser une aux
dpens des deux autres. Les peuples essentiellement jaloux de la
libert, limiteront l'galit de manire  prvenir et les
supriorits d'institution et les supriorits morales ou d'opinion;
l, l'ostracisme rduira l'galit de droits  l'galit de fait avec
les classes communes. Les peuples plus ports  l'mulation des
supriorits morales et politiques, que soigneux de la libert et de
la proprit, risqueront un peu de l'une et de l'autre, pour avoir de
grands hommes et faire de grandes choses. La proprit pourra tre
mnage chez d'autres peuples, au prjudice de l'galit de droits,
peut-tre mme au dsavantage de la libert, ou tre soumise  de
grands sacrifices.

  [2] Par galit de droits, il faut entendre l'galit non
  seulement devant la loi civile, devant la justice, devant les
  tribunaux, mais aussi devant la loi politique, qui fonde les
  emplois publics, les dignits, les honneurs, et en rgle la
  distribution.

Je ne sais si ce que je vais dire sera regard comme un hommage  la
nation franaise, ou comme une dprciation de son caractre; mais la
vrit, ou ce que je crois tre la vrit, m'importe avant tout: je
pense donc que le Franais est plus jaloux de l'galit que de la
libert et de la proprit; de l'galit de droits qui permet
d'aspirer  tout ce que la socit peut accorder de distinction au
mrite, qu' l'galit de fait qui ne rserverait rien de particulier
aux esprits et aux caractres ns suprieurs; qu'il s'occupe plus
volontiers des chances d'lvation que des dangers de sujtion; qu'il
est possible de lui faire illusion sur un peu de dpendance par
beaucoup de distinctions; que l'amour des distinctions est un des
traits caractristiques du Franais, et tient  sa passion dominante,
qui est l'amour des femmes: passion toujours heureuse, quand la gloire
l'accompagne; que c'est surtout le caractre de la jeunesse; que ceux
d'entre les jeunes Franais qui appellent la dmocratie, se mprennent
sur leurs motifs et sur leur ambition intime; qu'ils croient suffisant
pour eux que personne ne soit au-dessus d'eux, tandis qu'ils veulent
pouvoir s'lever au-dessus des autres; qu'ils demandent non une
carrire sans obstacles, o les vertus communes puissent arriver  un
but commun, mais une carrire ouverte  l'mulation de tous les talens
pour atteindre  toutes les supriorits.

Si l'esprit de libert donne plus de force  une nation, et lui assure
un bonheur plus solide, l'mulation de supriorit qu'inspire
l'galit de droits, lui donne plus d'clat et n'est pas pour elle une
vaine parure: elle est fconde en grands caractres et en grands
gnies. Cette mulation dveloppe les germes de grandeur dont la
nature a dou quelques individus, et sert  montrer jusqu'o peuvent
s'lever la capacit et la dignit humaines.

Le premier motif de la rvolution n'a pas t d'affranchir les terres
et les personnes de toute servitude et l'industrie de toute entrave;
ce n'a t ni l'intrt de la proprit ni celui de la libert. 'a
t l'impatience des ingalits de droits existantes alors, 'a t la
passion de l'galit. Il ne s'agissait point de l'galit de fait, qui
et t la subversion de la socit. Pour les hommes qui se sentaient
appels  de grandes choses, pour la jeunesse presse du besoin de
dvelopper une grande surabondance de force, qui regardait comme un
droit inalinable et comme un devoir de mettre en pleine valeur les
dons de la nature, il fallait l'_galit de droits_ qui ouvrait la
carrire  l'ambition de toutes les supriorits morales et
politiques, des premires magistratures, des plus hautes dignits
civiles et militaires de toutes les distinctions que l'tat social
peut offrir aux talens, aux vertus, aux services d'un ordre minent.
La passion de l'galit n'a pas born ses prtentions  pntrer dans
les rangs jusque l rservs  la naissance, elle a voulu le pouvoir
de s'en marquer au-del; elle ne s'est pas borne  galer les
patriciens, elle a voulu que rien ne l'empcht de les surpasser; elle
n'a pas aboli la noblesse, elle a substitu  l'hrdit de ses
privilges, l'antique, l'minente noblesse du mrite; elle a voulu que
les descendans sans gloire d'illustres anctres vinssent aprs les
hommes qui seront d'illustres anctres pour leurs descendans, et les
illustrations hrites loin en arrire des illustrations acquises.

Ce que la nation a fait en 89 pour la libert et la proprit n'a t
qu'une consquence et un accessoire de ce qu'elle a fait pour acqurir
l'galit de droits. Elle a moins regard les avantages qui peuvent se
soumettre au calcul, que servi les dlicatesses de l'amour-propre. La
rvolution a moins t l'amlioration des fortunes et l'accroissement
de la sret individuelle, que le triomphe de l'orgueil national.
Aujourd'hui, comme dans le principe, elle est moins chre aux
Franais, comme utile, que comme honorable. Les dernires conditions,
celles  qui l'intrt de la proprit tait le plus cher, celles-l
mme n'ont pas t insensibles au triomphe de l'galit. Les
servitudes de la proprit rurale, les entraves de l'industrie dans
les villes, ont t secoues par le peuple, moins comme onreuses que
comme injurieuses; et il n'est villageois si grossier qui ne se soit
plus rjoui d'en voir finir l'humiliation, que d'en retirer les
profits. L'importance que l'opinion a donne dans la suite aux divers
rsultats de la rvolution a t en raison inverse de leur utilit. On
a mis plus de prix  l'abolition de la milice, dont les nobles taient
exempts, quoiqu'elle ft remplace par la conscription qui n'pargnait
personne, qu' celle des droits onreux de la fodalit; et 
l'abolition de l'exclusif attribu aux nobles pour les grands emplois
publics, qu' l'exemption de la dme. L'enthousiasme avec lequel la
nation a reu plus tard l'institution de la Lgion-d'Honneur a bien
montr  quel point l'amour des distinctions est inhrent au caractre
franais: et pour le dire en passant, cette passion caractristique,
jointe au besoin d'affectionner les hommes qui servent ou honorent
leur pays, font de notre nation le peuple le plus antipathique de la
terre avec la dmocratie. C'est la passion des Franais pour
l'galit de droits et pour les distinctions qu'elle assure au
mrite, qui, joints aux affreux souvenirs de l'anarchie, a rendu les
Franais si accommodans sur leur libert avec Napolon. Cet homme
extraordinaire avait bien saisi leur caractre. Pendant toute la dure
de son rgne, il n'a cess d'lever les talens, les vertus et les
services qui se sont signals dans les derniers rangs de la socit,
aux premires dignits de l'tat; courtisan de l'galit, il a pu,
sans obstacle, non dtruire, mais affaiblir sensiblement la
libert[3].

  [3] C'est cette passion de l'galit qui, aprs avoir endur
  quinze ans d'outrages depuis la restauration des Bourbons,
  jusqu'au mois de juillet 1830, s'est reproduite depuis quelques
  annes avec l'exaltation d'un sentiment long-temps comprim, et
  fait attaquer par des esprits irrflchis non seulement la
  royaut hrditaire, l'hrdit d'une magistrature sur laquelle
  se fonde l'hrdit du trne, mais mme cette invitable
  aristocratie des lumires et de l'exprience que la jeunesse a le
  chagrin de rencontrer partout o l'on voit des hommes de
  cinquante ans et au-del. Cette effervescence ne sera pas de
  longue dure.

La rvolution morale qui a prcd l'clat de 89, s'est opre
lentement. Plusieurs gnrations, plusieurs sicles ont vu sa
naissance et ses progrs. Aussi, lorsqu'elle se dclara, la population
du royaume tout entire y concourut; les hommes et la terre en ont
aussitt prouv les effets; elle s'est identifie avec le sol et
l'habitant. Comme je l'ai dit ailleurs, elle est aujourd'hui en sve
dans tout ce qui vgte, dans le sang de tout ce qui respire.

Sa marche, depuis 89, n'a pas t exempte d'irrgularits; elle a eu
ses colres, ses emportemens, ses carts. Attaque dans ses principes,
il fallait qu'elle se dclart. Commence, il fallut qu'elle
s'achevt. Contrarie, elle s'irrita. Irrite, elle n'pargna rien.
Elle compromit ses agens, ses dfenseurs; elle poussa les uns aux
excs par l'enthousiasme, les autres par la menace; elle tira de leurs
violences volontaires ou forces une nouvelle sret des engagemens
qu'ils avaient pris avec elle; elle fit du crime mme dont elle tait
l'occasion, un intrt qui lia  sa dfense; elle ajouta  l'intrt
propre de la rvolution l'intrt particulier des rvolutionnaires: la
proprit, la vie, l'honneur, tout fut li  sa stabilit.

La rvolution fut le produit indestructible de l'accroissement de la
civilisation, qui rsultait lui-mme de l'accroissement simultan des
richesses et des lumires. L'ide de cette origine n'est pas
nouvelle: beaucoup l'ont aperue, je le sais: mais je voudrais la
mettre clairement  dcouvert aux yeux de tous.




CHAPITRE II

   Comment la rvolution s'est opre dans les ides et dans les
     moeurs.--Elle est le produit de l'accroissement des richesses et
     de l'accroissement des lumires.--Dveloppement.


Le gouvernement fodal avait donn aux seigneurs le territoire, et
avait impos au peuple le travail.

Les seigneurs se rendirent redoutables aux rois. Les rois, toujours
moins patiens que les peuples, opposrent des communes aux seigneurs.

Les communes tablies, les rois dpouillrent les seigneurs des
prrogatives qui faisaient ombrage au pouvoir monarchique.

La puissance seigneuriale ayant t affaiblie et par cela mme
adoucie, les communes s'verturent. Par le travail et l'industrie,
elles augmentrent leurs capitaux. A ct de la proprit foncire
s'leva la proprit des capitaux mobiliers.

La valeur de ces capitaux surpassa bientt celle des terres.
S'accroissant chaque jour par l'industrie et le travail, comme
l'industrie et le travail par les capitaux, bientt ils reflurent des
villes dans les campagnes, des ateliers des arts et des entreprises du
ngoce, dans les exploitations rurales, et donnrent un immense
dveloppement  la production territoriale. La seigneurie n'est point
ouvrire: les seigneurs ravageaient quelquefois les terres; ils ne les
cultivaient point. Le travail, l'industrie, les capitaux tant le
patrimoine _du bourgeois, du vilain_, les bourgeois, les vilains
acquirent des terres, en prirent  bail,  cens. Ils se chargrent
ainsi de la fructification d'une grande partie du territoire.
Dfrichemens, desschement, arrosemens, amendemens, grande culture,
ils firent tout ce qui peut donner un plein essor  la force
productive de la terre.

Ainsi la proprit mobilire se rpandit partout, s'associa  tout;
fit fleurir les arts, le ngoce, la proprit foncire. Bientt elle
marcha de pair avec celle-ci; les biens-fonds s'changrent avec les
fonds d'industrie, comme leurs produits s'changeaient au march. Les
capitaux devinrent l'unit  laquelle se mesurrent tous les genres de
biens. Ce qu'on appela la valeur des terres fut dsign par le
capital qui en tait le prix en cas de vente. La rente ou l'intrt
des capitaux se balana dans tous les genres de placemens.

Alors, les bourgeois, premiers possesseurs des capitaux, comme les
seigneurs avaient t les premiers possesseurs des terres, eurent en
leur puissance la plus grande masse de la richesse nationale. Seuls
propritaires de tous les genres d'industrie, ils se placrent aussi
dans les rangs des propritaires territoriaux. Alors les fortunes
plbiennes se classrent comme celles des seigneurs, en petites
fortunes, en fortunes mdiocres, en grandes, en immenses fortunes. La
richesse, l'opulence, le luxe, l'ostentation, les commodits de la vie
devinrent communes  la roture et  la noblesse; htels, chteaux,
ameublemens, voitures, chevaux, valets, vtemens, tout ce qui annonce
la richesse, devint une jouissance des simples particuliers comme des
grands de l'tat. Des seigneurs devinrent vassaux, sujets mme de
plbiens enrichis. C'est ainsi que le travail, aprs avoir dlivr de
la servitude, donna mme la domination et la seigneurie  la classe
des prtendus serfs, sur une foule d'anciens seigneurs.

La dcouverte de l'Amrique et la navigation ajoutrent un immense
dveloppement  la prosprit du tiers-tat dans le seizime sicle.

Pendant que les fortunes plbiennes se multipliaient, s'levaient et
commenaient  rivaliser avec les fortunes fodales, la puissance des
seigneurs se dtruisait, et leur fortune n'augmentait pas. Ils
perdaient le droit de lever des troupes, le droit de juger leurs
vassaux sans appel, le droit de n'tre eux-mmes jugs par personne.
Attirs prs du prince, ils devenaient courtisans et n'avaient plus de
cour.

L'indolence nobiliaire succdant aux occupations fodales, le mpris
du travail, des arts, de l'conomie demeurant  la noblesse comme
seules marques de grandeur, tandis que l'activit du commun tat
portait la fcondit dans toutes les entreprises rurales,
manufacturires et commerciales, et que son conomie accumulait de
continuelles pargnes, il fallut que la grandeur seigneuriale
s'abaisst  mesure que la roture s'levait autour d'elle; et que leur
condition s'approcht du niveau. Telle tait  la fin du seizime
sicle leur situation respective. C'tait le rsultat de
l'accroissement des richesses.

Observons maintenant la marche des lumires depuis le onzime sicle.

Ce que la richesse donne de plus prcieux aux hommes, c'est du temps,
c'est du loisir. Si ce qu'on appelle la vie est le dveloppement et
l'exercice de nos facults, l'homme que sort aisance exempte des soins
journaliers de sa subsistance et de son bien-tre physique a cent fois
plus de temps  vivre que l'homme dnu de toute proprit.

Le dveloppement des qualits intellectuelles fut trs ingal entre
les classes privilgies et celles du commun tat. Les oprations que
le commerce et les arts exigent, sont dj un exercice pour l'esprit;
les voyages qu'ils supposent font passer sous les yeux une foule
d'objets d'utile comparaison. Enfin la richesse tant le produit de
l'industrie, la conserver, l'accrotre, en faire un sage emploi,
pourvoir  toutes les jouissances dont elle avait fait natre le
besoin, inventer, perfectionner, produire, tout cela devint le partage
de la partie industrieuse du tiers-tat. Les seigneurs adonns dans
leur jeunesse aux exercices du corps, trangers  toute socit autre
que celle des chteaux, jets plus tard dans les sujtions de la cour,
dans ses dissipations, ou dans les emportemens de la guerre, n'eurent
jamais que des raisons de mpriser la culture de leur esprit et
craignirent par-dessus tout de le charger de savoir. Le tiers-tat fut
donc le premier et presque seul appel  l'instruction.

Aprs avoir atteint  la hauteur du patriciat par l'accroissement des
fortunes, il le surpassa bientt par le dveloppement des esprits.

Le dveloppement des esprits et l'accroissement des capitaux dans une
partie du tiers-tat, lui procurrent une grande importance. Il fut
seul capable de pourvoir  tous les besoins de la socit; de lui
faire connatre et goter de nobles plaisirs. Seul il put serrer le
lien social par les communications de l'esprit et par la force morale
d'une opinion publique qui s'tendt  toutes les actions et  toutes
les personnes.

Le culte, la justice, l'administration, l'instruction publique, la
direction des affaires particulires et celle des intrts
domestiques, enfin les secours que demande la conservation
individuelle, dans les maladies, dans les infirmits, aux ges
extrmes de la vie, en un mot tous les services publics et privs
trouvrent dans le commun tat exclusivement des hommes propres  les
remplir.

Crer et rpandre des plaisirs nouveaux ne fut pas moins le mrite du
commun tat que celui de satisfaire  tous les besoins. Entre les
jouissances dont les loisirs de la richesse rendent avide, il faut
placer en premire ligne les plaisirs de l'esprit et de l'imagination.
Il n'en est pas de plus varis, de plus doux, de plus nobles, qui se
renouvellent plus souvent, qui laissent moins de regrets, nui portent
des fruits plus utiles, plus agrables. Les beaux-arts, la peinture,
la sculpture, la musique, la posie, tous les genres de littrature et
particulirement le thtre, charmrent et captivrent tous les
esprits capables de quelque lvation et de quelque dlicatesse: ce
fut dans le tiers-tat que se trouvrent les hommes  qui la nation
eut l'obligation de les connatre; ce furent des hommes du tiers-tat
qui acquirent les droits que donnaient les beaux-arts,  l'admiration
et  la reconnaissance gnrales. L'imprimerie invente dans le
quinzime sicle[4] faisait partie du patrimoine du tiers-tat: dans
le seizime sicle, elle fit sortir de la poussire des vieilles
archives, les trsors de la littrature ancienne, et elle publia les
nouvelles oeuvres qui devaient composer la littrature moderne. Aucun
ge, aucun pays ne vit une littrature aussi complte, aussi
brillante, aussi aimable, ajoutons aussi imposante et aussi forte que
le fut en France celle du dix-septime sicle; aucun ge, aucun
peuple, ne runit les jouissances de l'esprit et de l'imagination au
mme degr, ne les vit rpandues aussi gnralement, mles au mme
point  toutes les communications sociales, maries, comme chez nous,
 toutes les conversations,  toutes les ftes: aussi ne vit-on jamais
autant de reconnaissance et d'admiration soumettre un si grand nombre
d'hommes  l'empire des talens.

  [4] En 1442.

Les dveloppemens de l'esprit, dans le dix-septime sicle, en
amenrent de nouveaux dans le sicle suivant. Au rgne de la
littrature succda ou plutt s'associa celui de la philosophie et des
sciences. Dans le dix-huitime sicle, l'observation, le raisonnement,
l'imagination, toutes les facults de l'esprit se fortifirent, se
fcondrent l'une par l'autre. Les sciences exactes, les sciences
morales et politiques, l'art de parler et d'crire, s'unirent,
s'embrassrent et s'tendirent par leur union. Les savans, les
philosophes, les potes, les grands crivains formrent une classe 
part dans la socit; le dix-huitime sicle vit tout--coup s'lever
du sein du commun tat, et  ct de l'ancienne noblesse de France,
une noblesse nouvelle, qu'on pourrait appeler la noblesse du _genre
humain_. Ceux qui la composaient se montrrent aussi avec la dignit
d'un antique patriciat, ents sur d'anciennes et d'illustres souches;
ayant poux aeux la longue suite des hommes de gnie qui s'taient
succd pendant des sicles dans un des nombreux domaines de l'esprit.
Chacun d'eux s'tait appropri ce que tous ses prdcesseurs y avaient
successivement ajout de leur savoir et de leur propre fonds; s'y
tait tabli comme par droit de primogniture, en produisant pour
titres les oeuvres de son propre gnie, qui avait agrandi et devait
agrandir encore le domaine dont il avait pris possession[5]. Ces
hommes firent, si on peut le dire, une classe nouvelle de grands
seigneurs, avec laquelle tous les autres, mme des ttes couronnes,
s'honorrent d'entrer en relation[6]. Ainsi les savans illustres, les
grands crivains contriburent  l'lvation du tiers-tat, non
seulement par de continuelles effusions de lumires et de sentimens,
mais encore par le rang qu'ils prirent dans la socit, par le nouveau
genre de distinction qu'ils imprimrent aux hommes de cour qui
entrrent en communication avec eux, par l'appui qu'ils donnrent
contre la puissance arbitraire, aux conditions infrieures de la
socit.

  [5] On pourrait faire la gnalogie de presque tous les grands
  esprits qui ont acquis de la clbrit, comme on fait celle de
  tous les personnages de grand nom. Il n'y a pas un homme illustre
  depuis deux sicles dans les sciences ou dans les lettres, dont
  les ouvrages ne procdent du talent ou du savoir d'un
  prdcesseur et dont on ne puisse faire la filiation, soit
  d'aprs ses aveux, soit d'aprs les rapprochemens de ses ouvrages
  avec ceux du mme genre qui ont t publis avant lui. Boileau
  descend d'Horace, Racine de Virgile, Molire de Plaute d'un ct,
  de Trence de l'autre; La Fontaine d'un ct de l'Arioste et de
  Bocace, de l'autre de Phdre qui descend d'sope; La Grange et La
  Place descendent d'Euler, de Newton; Condillac descend de Locke,
  Locke de Bacon, Bacon d'Aristote.

  [6] L'impratrice de Russie, le grand Frdric, furent en
  correspondance suivie avec Voltaire, d'Alembert, Diderot et
  autres.

       *       *       *       *       *

Les lettres crrent l'autorit de l'opinion publique, en recueillant,
en confrant, en purant les opinions particulires, en les clairant
de leurs propres clarts, en fortifiant, en autorisant par la force
du raisonnement et la beaut des tours et de l'expression celles qui
avaient pour elles l'assentiment le plus gnral.

L'opinion publique tablie, elle marqua les personnes et les choses de
son approbation, ou de son blme et de son mpris. Par elles, les
grands hommes furent clbres, les hommes mprisables honteusement
fameux. Elle dit: Je veux que la gloire soit, et elle fut; qu'elle
rayonne, et elle rayonna. Je veux que l'infamie reoive une vidente
et ternelle fltrissure, et l'opprobre exista. Les mes et les
esprits vulgaires continurent  se perdre dans le nant.

Ds que la gloire eut jet ses premiers rayons, les rois tombrent
dans la dpendance de l'opinion. Ils se trouvrent entre les facilits
que donne la gloire pour gouverner et les obstacles qu'oppose le
mpris public  l'exercice du pouvoir. La gloire du prince partout
prsente, toujours agissante sur les esprits, le dispense de duret
dans le commandement, et lui assure l'obissance sans contrainte. Dans
le mpris au contraire, il n'obtient par la violence, moyen toujours
critique, qu'une obissance toujours menaante.

A la renaissance de la posie en France, nos rois s'empressrent de
provoquer, de solliciter, d'acheter ses hommages. Ce que Thocrite
avait dit[7], ce qu'Horace avait rpt[8] sur le pouvoir des potes,
Charles IX daigna le dire  Ronsard[9], et Louis XIV se plut 
l'entendre redire par Boileau[10]. Nos princes, croyant la louange des
potes plus facile  obtenir que l'estime des peuples, se laissrent
aller  une dplorable mprise. Parce que dans les temps anciens, les
chants potiques avaient eu seuls le pouvoir de perptuer la mmoire
des hros, les princes en conclurent que c'tait une proprit des
vers de traduire en hros, jusqu' la dernire postrit, des
personnages indignes de ses regards. Ils se persuadrent que la
louange pompeuse et cadence suffisait pour assurer une gloire
immortelle  celui qui en tait l'objet. L'opinion publique les eut
bientt dtromps. Ils apprirent d'elle que les loges qu'elle
dsavoue ne peuvent servir qu' ajouter le dshonneur du pote 
l'indignit du hros. Les potes eux-mmes reconnurent les limites de
leur pouvoir et la suprme autorit de l'opinion.

  [7] En vain d'Anthiocus le luxe asiatique...
          (_Seizime dile. Traduction de Firmin Didot._)

  [8] Vixre fortes ante Agamemnona.
          (_Ode 9, liv. 4._)

  [9] Tous deux galement nous portons des couronnes;
      Mais, roi, je les reois; pote, tu les donnes.

  [10] Sans le secours soigneux d'une muse fidle,
       Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts...
          (_ptre premire._)

Boileau chanta Louis XIV dans sa gloire, et la voix publique rpta
des chants qu'elle avait provoqus. La vieillesse du monarque ternit
l'clat de sa jeunesse et la gloire de sa maturit; alors la nation se
tut, Boileau cessa d'crire, et le monarque put apprendre par le
silence du peuple et par celui du pote qu'il avait perdu tout
ensemble le respect et l'affection des Franais.

Dans les heureux commencemens du rgne de Louis XV, la posie et
l'loquence lui offrirent leurs tributs; mais la philosophie naissante
pesa avec svrit les droits du prince  la louange. Bientt la
critique fut mle  l'loge. Plus tard, on se fit un honneur de la
prsenter nue; plus tard encore, la louange devint honteuse, et la
censure devint l'habitude gnrale. La chaire, le barreau, le thtre,
les parlemens s'y livrrent  peu prs sans retenue. Partout o il y
avait une souffrance, elle jetait les hauts cris: la presse portait
les plaintes d'une extrmit de la France  l'autre, et rapportait
aussitt la promesse de la vengeance. Elle recueillait et registrait
ces plaintes et ces promesses; elle rappelait aussi les griefs des
temps les plus reculs, et par elle la voix des sicles passs
semblait recommander leur injure au temps prsent dj trop dispos 
venger la sienne.

Le gouvernement de Louis XV,  force d'impts, avait fait rflchir
sur la proprit, sur les privilges, sur la reproduction des
richesses, sur les causes qui la contrariaient. A force d'emprunts et
de banqueroutes, le pouvoir avait fait rflchir sur la foi publique
et sur les garanties que la foi publique demandait contre
l'arbitraire. Alors l'esprit philosophique embrassa la cause
nationale; elle devint l'occupation des crivains; l'conomie sociale,
l'conomie publique, en un mot, le _publicisme_, si l'on peut se
servir de ce mot, tourna en passion gnrale. Le tiers-tat avait
commenc par se racheter de l'oppression; bientt il tait parvenu 
se faire considrer par ses services; enfin par ses crits il se fit
craindre et respecter.

La royaut et le gouvernement s'tonnrent en vain de voir la morale,
la justice, l'humanit, aides de l'loquence, s'ingrer dans le
domaine du pouvoir avec la prtention d'y tout rgler. Il fallut se
rsoudre  les entendre.

La religion avait prch dans tous les temps, mais en gnral et
vaguement, contre la duret des grands et des riches, et elle leur
recommandait la _charit_. La morale publique fit mieux, elle attaqua
de front, et en bataille range, les ennemis du pauvre, le fisc, les
privilgis; les saisit corps  corps, chtia leur insolence et leur
avarice. L'loquence aidait la morale et lui donnait un irrsistible
ascendant. La morale, aide de l'loquence, ne se borna pas  protger
la pauvret; elle la releva de son abaissement, elle fit valoir ses
vertus, elle ennoblit ses souffrances en en montrant le principe dans
l'existence des privilges, elle intressa  ses maux en en montrant
l'tendue. Les vrits qui taient confuses, elle les dmla;
obscures, elle les claircit; celles qui taient claires, elle les
rendit videntes, pathtiques, effrayantes. Chacun alors put dfendre
les intrts du peuple; il devint facile autant qu'honorable aux
talens du second ordre de se vouer  cette protection. Dans toute
l'tendue de la France, chacun put se dfendre soi-mme. L'loquence
avait mis dans toutes les mains les armes que lui avait fournies la
justice; elle les avait trempes et aiguises pour en armer le
malheur. Dans l'essor oratoire que prenait l'esprit national vers le
milieu du dix-huitime sicle, dans l'mulation patriotique dont il
tait chauff, toutes les abstractions de la politique et de la
morale s'animrent. D'un ct, la libert, la proprit, l'galit; de
l'autre, l'arbitraire, l'oppression, le despotisme, la tyrannie. Tout
fut personnifi, tout prit un corps, une attitude; tout fut arm, se
mit en prsence, en action. Une nouvelle mythologie, de nouvelles
divinits s'levrent, les unes malfaisantes, les autres tutlaires.
Le parti populaire reconnut un nouveau culte, une nouvelle religion,
qui eut  la suite, comme les autres, son garement, son fanatisme et
ses fureurs.

Tel tait l'tat des esprits vers la fin du dix-huitime sicle,
plusieurs annes avant 89. L'enthousiasme national gagna jusque dans
les premiers rangs de la cour: des grands s'honorrent de le partager;
d'autres jugrent prudent de le feindre. L'galit, la familiarit
s'tablirent dans les relations habituelles de socit, entre la ville
et une grande partie de la cour; entre les grands, les gens du monde,
les magistrats, les publicistes. L'galit passa des opinions dans
les moeurs, dans les habitudes gnrales. Des grands faisaient leur
cour  Paris plus assidment qu' Versailles. Ils venaient semer parmi
les magistrats et les crivains politiques, parmi les gens du monde et
les femmes mme, des griefs contre les ministres, contre les princes,
contre la reine, et recueillaient des scandales, des pigrammes, des
satires, des remontrances qu'ils allaient ensuite distribuer 
Versailles. On peut dire qu'alors la rvolution tait faite dans les
esprits et dans les moeurs. L'galit tait si bien tablie dans les
moeurs, et les jouissances d'amour-propre sont si vives pour les
Franais, que peut-tre on et encore souffert long-temps le poids des
charges publiques, si leur aggravation n'et fait ressortir les
privilges qui en exemptaient; et l'on se ft peut-tre dissimul
l'exclusion d'une multitude d'emplois publics prononce contre la
roture, si l'indigence du trsor n'et oblig la cour  convoquer des
tats-gnraux o les ingalits allaient tre marques de nouveau
avec une grande solennit. Il semblait avant cela que les classes
leves du tiers-tat craignissent, en demandant l'galit, de faire
remarquer qu'elle n'existait pas pour elles.




CHAPITRE III.

De la rvolution politique.--Ses caractres.--Sa marche.


Nous venons de voir comment la rvolution s'est opre dans l'ordre
moral. Voyons rapidement comment elle a eu lieu dans le systme
politique.

La rvolution a commenc dans le onzime sicle, au premier coup de
tocsin qui fut sonn dans les villes et bourgs, par les _hommes
libres_, lorsqu'ils se soulevrent contre les vexations des seigneurs;
ils s'armrent alors, se confdrrent _tumultuairement_, se jurrent
une assistance mutuelle contre la tyrannie, dclarrent leurs
franchises, leurs droits et leurs obligations sous le titre et la
forme de _coutumes_, s'lirent des magistrats garans de leurs
conventions, se donnrent une maison commune pour se runir, une
cloche pour se convoquer, un beffroi pour renfermer leur cloche et
leurs armes; ils levrent des murailles autour de la cit, y btirent
des forts et se rsolurent  soutenir dsormais leurs droits par les
armes[11]. Tel est le premier acte de la rvolution qui a rtabli dans
la plnitude de ses droits la partie la plus considrable de la
nation.

  [11] Brquigny, Prface des ordonnances du Louvre.

Ce ne sont pas des esclaves asservis par la conqute, ni des serfs
chapps des chanes de la fodalit, qui ont commenc cette
rvolution. Ce sont, je le rpte, des _hommes libres_ et
_propritaires_, ce sont les bourgeois des villes et bourgs, fatigus
des vexations des nobles et des seigneurs, mais non chargs de leurs
chanes. Boulainvilliers et Montesquieu se sont galement tromps
lorsqu'ils ont avanc, l'un que les Francs avaient rduit en servitude
tous les habitans des Gaules, l'autre que le gouvernement fodal y
avait ploy Francs et Gaulois, vainqueurs et vaincus. Jamais, non
jamais la nation franaise n'a t entirement partage en deux
classes, les matres et les esclaves: toujours et partout o elle a
exist, une classe d'hommes parfaitement libres en a constitu la
partie la plus nombreuse et la plus considrable. Cette classe a
exist, non seulement dans l'aggrgation des nations diverses qui la
composent aujourd'hui, mais aussi dans chacune des nations aggrges.
Ni les Gaulois, soit avant, soit aprs l'invasion des Romains, soit
aprs celle des Francs; ni les Francs, soit en Germanie, soit aprs
leur invasion dans les Gaules; ni les Romains en-de, ni au-del des
Alpes; ni les Franais depuis la runion des Gaulois, des Francs et
des Romains en une seule nation, n'ont cess un moment d'tre des
nations fortes d'hommes libres et propritaires. La rvolution n'est
partie ni d'aussi loin ni d'aussi bas que quelques crivains se sont
plu  le dire. Elle a t une vengeance de la libert offense, une
prcaution de la libert menace, une extension de la libert  un
plus grand nombre de personnes, un progrs de la libert vers une
libert plus parfaite et mieux garantie: ce n'a point t le passage
de la servitude  la libert.

Long-temps flagrante aprs cette premire manifestation, la rvolution
s'est tendue  une multitude de communes dans le treizime sicle,
sous les rgnes de Louis-le-Gros et de ses successeurs immdiats, qui
reconnurent les confdrations, sanctionnrent les coutumes,
affranchirent les serfs des villes devenus moins patiens depuis
l'insurrection des bourgeois, et enfin affranchirent, du moins dans
les domaines du roi, les serfs des campagnes[12].

  [12] Sous Louis X.

Toutefois cette priode fut marque moins par l'aveu que la royaut
donna  la rvolution, que par le zle que mit la rvolution  la
dlivrance de la royaut. Ds que la couronne eut favoris l'essor des
hommes libres, les hommes libres l'aidrent  se dgager de la
fodalit. La royaut et le commun tat s'allirent, et par cette
alliance la seigneurie suzeraine des captiens commena  prendre le
caractre de royaut monarchique. Le tiers-tat offrit 
Philippe-le-Long des milices communales. Saint Louis fit asseoir avec
lui sur son tribunal, avec les pairs et barons, un grand nombre de
lgistes du commun tat; la cour d'assises du seigneur suzerain prit
une forme rgulire et stable; elle fut compose de magistrats
instruits et permanens. Plus tard le parlement devint sdentaire[13].

  [13] En 1305, sous Philippe-le-Bel.

La rvolution fit plus: durant le rgne de saint Louis et de Philippe
IV, elle ouvrit aux dputs de commun tat l'entre des assembles
nationales.

Telle fut la seconde priode de la rvolution, qui comprend le
treizime sicle et le commencement du quatorzime.

Dans la priode suivante, le commun tat ayant essuy de nouvelles
injures de la part des seigneurs, elle prouva l'ingratitude de la
royaut: alors la rvolution s'emporta, de grands excs la
signalrent. Le quatorzime sicle vit presqu'en mme temps en Flandre
et en Angleterre le peuple se soulever comme en France; dans les trois
pays, la libert renaissante tait aux prises avec la fodalit  son
dclin, qui se dfendait d'une fin prochaine; les Jacques en France,
les Tuiliers en Angleterre, les Poissonniers en Flandre, firent une
guerre  outrance aux seigneurs et aux chteaux. Les violences ne
s'apaisrent que par des institutions garantes des droits du peuple: 
Londres, par des chartes en faveur des communes; en Flandre, par des
concessions aux villes; en France, par la reconnaissance du droit de
ne payer que des impts consentis[14].

  [14] Les Bourguignons et les Armagnacs paraissent avoir tout
  conduit, tout anim de leur esprit, tout passionn pour leurs
  intrts; ils ont t les agens, intresss sans doute, mais
  souvent passifs, des intrts d'autrui. S'il n'avait pas exist
  d'intrts populaires, les ducs de Bourgogne auraient t bien
  peu de chose.

Le quinzime sicle nous offre une quatrime priode o la dignit du
commun tat se montre avec sa force. La royaut et la nation se
rconcilient, paraissent mme s'affectionner. Dans le commun tat
semble rsider la France tout entire: toutes les autorits civiles,
judiciaires, administratives et municipales sont exerces par lui; il
est seul la force publique. Aprs le rgne du roi Jean, ses dputs
seuls composent quelque temps les assembles nationales. Sous Louis
XI, sous Charles VIII, sous Louis XII, on y revoit le clerg et la
noblesse, toutefois mls et confondus avec les hommes du commun tat.
Les nobles, les ecclsiastiques, les plbiens, tous, sous le titre de
bourgeois, lisent en commun des dputs communs. Tous ces dputs,
ecclsiastiques, nobles, plbiens, prennent place confusment aux
tats, y apportent un mandat pareil, y opinent par tte
indistinctement, forment une seule chambre en tout homogne, une
vritable chambre des communes: tandis que d'un autre ct une chambre
uniquement compose des plus grands seigneurs du royaume, de pairs et
de hauts barons, tous nomms par le roi, forment une chambre haute qui
prononce sur les propositions que les dputs des communes soumettent
 sa dcision. Tels furent les tats de 1467 sous Louis XI, ceux de
1484 sous Charles VIII, ceux de 1506 sous Louis XII.

Cette priode, qui finit avec Louis XII, est la dernire de la
rvolution; alors elle tait consomme; un roi gnreux s'tait charg
de son triomphe. Le commencement du seizime sicle vit le bonheur du
monarque, le bonheur du peuple, oprs l'un par l'autre, se manifester
des deux cts par des expressions touchantes qui ne s'effaceront
jamais de la mmoire des Franais.

La rvolution opre en France  l'poque o rgna Louis XII est
prcisment celle dont on a fait honneur  l'anne 1789, poque o le
tiers-tat a seulement regagn le terrain qu'il avait perdu depuis la
mort du _Pre du peuple_[15].

  [15] _Mmoire sur Louis XII_, page 44.

Louis XII fit pour la cimenter tout ce qui tait possible au pouvoir
royal; mais il rgna trop peu de temps pour affermir son ouvrage, pour
lui acqurir la sanction de l'exprience, et pour la faire passer
dans les habitudes nationales.

Franois 1er vint, et renversa tout. Prince voluptueux, ou plutt
dbauch jusqu' la crapule, il fit d'une cour corrompue une cour
corruptrice; par elle il s'assura de la corruption de ses successeurs,
et opra celle d'une partie de la nation. Il fit de l'incontinence et
de la vanit les vices dominans de la jeunesse franaise. Il conut
l'esprance de rgner par ces vices mmes; il se flatta de gouverner
sa cour par le plaisir, la nation par la cour. Un systme d'influences
graduelles faisait descendre, et pour ainsi dire couler ensemble, du
centre aux extrmits, du fate des grandeurs aux plus basses
conditions, les vices de la cour et l'esprit de soumission. L o les
sductions jouaient sans succs, s'exerait un ascendant invincible.
Les femmes propageaient les influences par la galanterie, la jeunesse
en tait infecte. L'obissance prvenait le commandement; une
servilit obsquieuse faisait, si on peut le dire, aspirer les
volonts d'un suprieur pour s'y conformer; on se donnait tout entier
pour obtenir des jouissances de vanit ou des succs de galanterie.

Cependant la partie laborieuse de la nation qui demeurait trangre 
ces bassesses, et c'tait la plus nombreuse, voyait la cour avec
indignation. Elle se rvoltait  l'aspect du faste qui y rgnait, des
profusions qui comblaient l'insatiable avidit des matresses, des
favoris, des simples courtisans. Elle frmissait en considrant le
trsor public, qui, confondu avec celui du prince, s'coulait tout
entier au gr de ses fantaisies. Aux plaintes, aux murmures, aux
soulvemens, le monarque opposa le despotisme et une tyrannie
violente. La quenouille dans une main, un sceptre de fer dans l'autre,
tel fut l'appareil dans lequel il se montra. Il fit des emprunts, il
leva et prorogea des impts, sans demander le consentement des
tats-gnraux; il opprima les parlemens comme corps politiques et
comme corps judiciaires.

Les quatre rgnes qui succdrent  celui de Franois Ier, je parle de
ceux de Henri II, de Franois II, de Charles IX, de Henri III, furent
une continuation du sien, de ses moeurs, de ses principes, de ses
traditions; ils amenrent mme le dveloppement de ses plus
pernicieuses lois.

Des ambitions de cour profitrent du soulvement des esprits contre
les abus, et de l'irritation des protestans toujours perscuts, pour
faire la guerre au prince pendant quarante annes. Ce ne fut ni une
guerre civile, ni une guerre religieuse, mais seulement une guerre de
gens de cour, dont les armes, fort peu considrables, n'taient
composes que de leurs cratures et d'trangers. La nation en souffrit
sans doute: les petites armes qui se combattaient, dvastaient les
pays par o elles passaient; mais le roi et les princes qui lui
taient opposs comblaient  l'envi les cits de faveurs et de
privilges pour se les concilier. Et ce ne fut pas l le seul avantage
que procurrent aux villes les dissensions politiques: elles donnrent
la mesure des grands  la multitude; les manifestes de chaque parti
dvoilrent les turpitudes de l'autre; les prestiges de la grandeur se
dissiprent; le peuple apprit  s'estimer; la libert, la proprit,
furent mises en honneur; le travail, l'industrie, le commerce,
s'verturent; les principes de l'ordre social se dvelopprent et
s'tablirent dans les esprits; ce fut le temps des grands
jurisconsultes, et l'poque des plus belles lois de la monarchie.

Le rgne de Henri IV mit fin  l'ambition des grands dont les aveugles
faveurs de Franois Ier avaient t le principe, mais non  la
contagion des moeurs qui continua ses ravages. Elle avait gagn la
cour de Henri-le-Grand. La nouvelle existence des femmes dans la vie
sociale contribuait puissamment  la propager; l'incontinence, la
vanit, l'intrigue, rgnaient dans la jeunesse des classes aises du
commun tat, comme dans les classes nobiliaires.

Franois Ier, dans la composition de sa maison, avait jet une amorce
au tiers-tat, en attachant  des offices subalternes le privilge
d'anoblir. Il avait ensuite imagin de qualifier d'_cuyers_ tous les
bourgeois qu'il faisait nobles; c'tait affilier les anoblis  sa
maison et  la chevalerie. Sous les derniers Valois, les anoblissemens
furent innombrables; les cuyers pullulrent. On vit la France seme
d'hommes nouveaux qui sortaient du commun tat comme pour adorer de
loin la cour, observer de prs la roture, exciter la vanit et
l'ambition de quelques bourgeois, et faire le dsespoir du grand
nombre.

Le rgne de Louis XIV, celui de Louis XV, enchrirent sur les
scandales des Valois. Comme les descendans de Franois Ier et 
l'exemple de Franois Ier lui-mme, ils fatigurent la nation de leur
faste, de leurs profusions, de leurs favoris, de leurs matresses.
Comme Franois Ier, ils abusrent du trsor public devenu le leur, ils
crasrent la nation par des emprunts, ils la spolirent par l'impt
arbitraire, et violrent la libert des magistrats qui se portaient
pour dfenseurs de la proprit; et pendant qu'ils en redoublaient les
charges, ils augmentaient sans mesure les anoblissemens qui
soulageaient les anoblis d'une partie de leur poids, ils multipliaient
les privilgis qui en aggravaient le fardeau pour le commun tat; on
avait trouv l'art d'ajouter l'humiliation  la souffrance, et de
runir ensemble les moyens de nuire et ceux d'irriter.

Il n'tait pas donn  Louis XVI de faire cesser les dsordres qui
existaient  son avnement: heureux si, malgr les plus louables
intentions, il n'et pas t incapable d'en arrter les progrs et le
dbordement. Mais durant ce rgne, les concessions de la cour aux
vanits nobiliaires s'augmentrent encore et prirent un nouveau
caractre. Une ordonnance malheureuse[16] apprit aux jeunes Franais
du tiers-tat qu'il leur tait interdit d'entrer au service militaire
par le grade d'officier; que cet honneur tait rserv aux nobles de
quatre gnrations. Aussitt la haute magistrature se fit un
point d'honneur d'exiger les mmes preuves pour entrer dans son sein.
L'glise mme fut atteinte de cette vanit; on vit une foule de
chapitres rigs presqu'en mme temps en chapitres nobles, et il
fallut aussi quatre degrs de noblesse pour s'asseoir dans les stalles
d'une cathdrale. On faisait ainsi une troisime classe dans la
noblesse, entre la noblesse de cour et les familles rcemment
anoblies. Et cependant les anoblissemens continuaient toujours et se
multipliaient par lettres et par charges, pour la plupart sans
fonctions.

  [16] Sous le ministre du marchal de Sgur.

Pendant qu'on affligeait la nouvelle noblesse par des exclusions
humiliantes, et le tiers-tat tout entier par les nouveaux privilges
accords  la noblesse et par la multiplicit des anoblissemens, les
profusions de la cour continuaient. Le gouffre des dpenses
s'largissait; bientt les revenus annuels ne furent plus suffisans.
Enfin le jour vint o il fallut dclarer la ncessit d'un nouvel
impt: jour de chtiment pour la cour et de vengeance pour la nation.
Il fallut, en pleine paix, demander un accroissement d'impts de 60
millions,  cette nation dont l'lite tait profondment blesse par
son exclusion des emplois publics, par les gradations de naissance
multiplies devant elle, pour la sparer des honneurs et des dignits
auxquels elle avait eu jusque l le droit de parvenir. Alors clata de
nouveau la colre nationale, provoque par les hautes classes du
tiers-tat. Tous les intrts furent appels  combattre tous les
privilges, et tous rpondirent; on regarda ce que la libert avait
perdu depuis deux sicles; on eut honte de l'avoir laisse
rtrograder, on voulut la rasseoir sur d'inbranlables fondemens, et
ne plus rien laisser de douteux dans son existence. Voil la
rvolution de 89.




CHAPITRE IV.

   A quelle occasion la rvolution opre depuis long-temps dans les
     ides et dans les moeurs s'est dclare en 1789 et s'est tablie
     dans les relations civiles et politiques.--_Dficit_ des
     finances.--Liaison de ce dficit avec l'intrt de
     l'galit.--Notables convoqus sur le dficit.--tats-gnraux
     convoqus.--Mode de reprsentation.--galit du
     tiers-tat.--Cahiers.--Voeu gnral de la France.--Dclaration
     des droits.--Constitution anglaise.


Le dficit des finances, c'est--dire 56 millions qui manquaient
annuellement aux recettes de l'tat pour couvrir ses dpenses, ou, si
l'on veut, 56 millions formant l'excdant annuel de la dpense sur les
recettes, furent l'occasion de cet clat.

Que fallait-il pour faire disparatre le dficit? De trois choses
l'une: ou lever le revenu du trsor public; ou diminuer sa dpense,
dans la proportion du _dficit_; ou lever le revenu et diminuer la
dpense, de la somme ncessaire pour les mettre de niveau.

De ces trois partis, le plus convenable, le seul juste, tait le
second: celui de diminuer la dpense de tout le montant du dficit;
c'tait aussi le moins difficile et le moins prilleux. Il ne
s'agissait que de retrancher quelques dpenses inutiles, quelques
jouissances frivoles, de supprimer les abus attachs aux mthodes de
dpenses tablies, et surtout  la comptabilit des recettes de
l'tat, ce qui en aurait sensiblement augment le produit net. Ces
oprations faisaient sans doute quelques malheureux parmi les gens de
finance, et retranchaient quelque chose au bien-tre de quelques gens
de cour. Mais c'tait un sacrifice fait  l'ordre, c'tait
l'accomplissement d'un devoir impos au gouvernement, celui de
l'conomie; d'ailleurs le mal particulier se faisait sans bruit et
sans contradicteur. Il se trouvait quelques gens  plaindre, mais du
moins personne  redouter; et  la suite, le gouvernement pouvait
ddommager ceux qu'il tait oblig de priver actuellement de leur
revenu.

Le parti le plus injuste, le plus difficile  faire russir, le plus
prilleux pour la cour, tait celui d'lever les revenus au niveau des
dpenses: le plus injuste, parce qu'il faisait supporter au peuple
une aggravation de charges, pour subvenir  des dpenses abusives; le
plus difficile, parce qu'il exposait  la contradiction des parlemens
et des tats de provinces; le plus prilleux, parce que les clameurs
parlementaires taient devenues un tocsin auquel rpondait toute la
nation.

La cour prfra le parti injuste et prilleux au parti juste et sr.
Elle trouva convenable de se procurer de nouveaux moyens de dpense,
plutt que de s'imposer l'conomie; de grever le peuple, plutt que de
rien retrancher aux gens de cour et aux gens de finance; et d'avoir
affaire  la nation, au lieu de faire sans contradiction des rformes
dans l'intrieur de la maison royale et de l'administration.

On voulut donc un accroissement d'impts de 60 millions.

Toutes les classes tant menaces d'une surcharge, car les privilges
n'allaient pas jusqu' exempter de toute espce d'impt, toutes
s'agitrent. Les privilgis crirent contre les abus qui avaient
amen le besoin de nouvelles taxes. Le tiers-tat, sur qui elles
tombaient plus rudement que sur les privilgis, cria contre l'impt,
contre les abus et contre les privilges.

Plus les clameurs du peuple s'levaient contre les privilgis, et
plus les privilgis s'emportaient contre les abus. La cour se lassa
de leurs emportemens: elle exila, elle emprisonna des magistrats, des
nobles des tats de Bretagne. Alors les clameurs eurent un objet de
plus: elles s'levrent contre les exils et les emprisonnemens, contre
le pouvoir arbitraire, contre le pouvoir absolu, contre la tyrannie.

La souffrance et l'irritation parvenues  ce point, toute la France se
runit en un seul voeu qui renfermait tous les autres; le privilgi,
pour la rformation des abus et la conservation de ses privilges; le
tiers-tat, pour l'abolition des privilges et des abus, le crancier
de l'tat, pour la rformation des abus et la sret de ses rentes;
tous, pour la garantie de la proprit et de la libert, contre
l'impt, contre la banqueroute, contre les emprisonnemens arbitraires,
tous, dis-je, demandrent unanimement des _tats-gnraux_. Mais par
ces mots les privilgis demandaient des tats-gnraux o les ordres
privilgis auraient l'avantage de la majorit sur le tiers; et le
tiers demandait des tats o les ordres privilgis n'auraient pas ce
privilge qui tait la garantie de tous les autres.

La noblesse et les parlemens exprimaient leur intention en trois mots:
trois ordres, trois chambres, trois voix. Ce qui voulait dire: Il faut
que nos privilges aient pour leur sret deux voix contre une. Le
tiers-tat n'attaqua point de front ce systme, mais il le mina en
demandant que la chambre du tiers ft gale en nombre aux deux autres
runies, sauf  voir ensuite si les lois seraient dlibres  la
majorit des votans dans les trois chambres runies, ou  la majorit
de deux chambres dans des discussions spares.

Cette demande fut porte  une assemble de notables, divise en six
bureaux; cinq rejetrent la proposition de donner au tiers une
reprsentation gale  celle des deux autres ordres. Le sixime
bureau, prsid par _Monsieur_, tait compos de vingt-cinq votans.
Douze furent pour la reprsentation gale, douze contre: c'tait
_Monsieur_ qui allait faire la dcision de son bureau; _Monsieur_
pronona pour l'galit. Ce vote influa sur le sort du tiers-tat, et
concourut puissamment  la dtermination du roi pour la reprsentation
gale du tiers-tat.

Ce fut par cette rsolution que la France put opposer dans la suite 
cet adage aristocratique: trois ordres, trois chambres, trois voix,
adage qui en 89 tait devenu un cri de guerre, ce cri de joie et de
runion: LA NATION, LA LOI, $1.

Quand il fut tabli en principe que le tiers aurait une reprsentation
gale, on ne vit plus dans les tats-gnraux que le moyen d'avoir une
constitution.

Quand il fut tabli qu'on allait avoir une constitution, l'opinion
publique la voulut complte et parfaite. On fit l'appel de tous les
principes reconnus par les publicistes, consacrs par des
constitutions anciennes et modernes. On proposa des dclarations de
droits. On fit comparatre tous les abus du gouvernement et de
l'administration, on les marqua d'un sceau de rprobation; on
prtendit que la constitution n'en pargnt aucun, qu'aucun autre n'y
pt entrer. On s'appliqua surtout au moyen d'empcher les abus du
pouvoir; on indiqua contre le pouvoir toutes les prcautions qui, dans
d'autres temps, l'avaient fait instituer contre l'anarchie. Des
dclamations applaudies recommandrent de se dfier plus des grands
que des proltaires, des prtres que des hommes sans foi et sans loi,
de la police que des filous, de la gendarmerie que des assassins, des
juges que des criminels.

Entrons dans les dtails des droits qu'on voulut garantir et des
institutions destines  cet effet.

On avait commenc par vouloir l'galit; on vit bientt que l'galit
tait insparable de la proprit et de la libert, et l'on rangea
tous les droits et tous les intrts sous ces trois-l.

Aprs avoir rapport  chacun de ces droits ce qui paraissait lui
appartenir comme consquences ou comme accessoires, on voulut pour
chacun des garanties particulires; on en voulut ensuite de communes 
tous les intrts ou des _garanties gnrales_.

Voici comment doivent se classer toutes ces choses.


I. _Libert._

On regarda comme _conditions_ de la libert:

1 L'affranchissement de toute servitude personnelle, domestique,
rurale, fodale ou militaire.

2 La facult de s'tablir o l'on veut, de changer de domicile, de
voyager sans obstacle.

3 De correspondre sous le sceau du secret par la voie de la poste ou
par des communications directes.

4 D'appliquer son industrie  toute espce de travail et de ngoce
qui ne portent point atteinte aux droits d'autrui.

5 De professer sa religion.

6 De publier sa pense par l'impression.

       *       *       *       *       *

On regarda comme _garanties_ propres de la libert:

1 L'tablissement de peines graves contre les auteurs
d'emprisonnemens ou d'exils arbitraires.

2 L'tablissement d'un jur pour l'accusation et le jugement du fait
en matire criminelle.


II. _Proprit._

On regarda comme _conditions_ de la proprit:

1 L'exemption des dmes et autres charges ecclsiastiques.

2 Celle des droits fodaux et seigneuriaux.

Ces deux premires conditions s'exprimrent en un seul mot: _Libert
des biens_.

3 La rpartition proportionnelle des contributions entre tous les
propritaires de l'tat.

       *       *       *       *       *

On regarda comme _garanties_ spciales de la proprit:

1 Des magistratures charges de la rpartition de l'impt;

2 Des magistratures charges de juger les rclamations au sujet de
l'impt;

3 Une magistrature charge d'examiner la comptabilit des deniers
publics.


III. _galit._

On regarda comme _conditions_ de l'galit:

1 La facult de parvenir  tous les emplois et  toutes les dignits
en concurrence avec tous les citoyens, ou l'abolition du privilge qui
rservait aux seuls nobles de quatre gnrations l'entre au service
militaire par le grade d'officier, l'entre dans les chapitres et dans
la haute magistrature;

2 Celle d'acqurir et de possder toute espce de biens, sans
distinction de biens nobles et de biens de roture;

3 L'abolition du privilge qui exemptait tous les nobles
indistinctement du tirage de la milice, c'est--dire du service forc
comme soldat, ce qui rejetait sur la roture le poids du service
militaire, dont les avantages taient rservs  la noblesse;

4 L'abolition du privilge qu'avait la noblesse et le clerg, de ne
point loger les gens de guerre, ce qui aggravait, pour la roture,
l'obligation de les loger;

5 L'abolition des justices seigneuriales;

6 L'abolition du privilge attribu  la noblesse et au clerg d'tre
jugs, en matire criminelle, par des juges eux-mmes privilgis;

7 L'abolition de la diffrence des peines pour les mmes crimes;

8 L'abolition du tribunal du point d'honneur, pour juger les
querelles entre gentilshommes, comme si eux seuls eussent pu avoir des
querelles o l'honneur fut intress;

9 Le port d'armes pour tous les citoyens;

10 L'abolition des maisons fondes et entretenues aux dpens du
tiers-tat, pour l'ducation de la pauvre noblesse, etc.;

11 L'abolition de l'usage de dgrader le noble condamn  une peine
infamante, de le rendre au tiers-tat avant l'excution, comme si les
lois pnales avaient t ncessites par le tiers-tat seul, et
n'avaient t faites que contre lui[17].

  [17] Que diriez-vous, disait  ce sujet M. Siys, si le
  lgislateur, avant de punir un sclrat du tiers-tat, avait
  l'attention d'en purger son ordre en lui donnant des lettres de
  noblesse?

Beaucoup d'autres usages lsaient les droits et offensaient la fiert
du haut tiers; mais aucune loi ne les autorisait; c'taient des abus
de l'abus mme: on se persuada qu'ils seraient entrans par la force
du principe de l'galit. Telles taient les vexations de la police et
de la justice mme contre le roturier seulement souponn d'une faute,
et leurs gards pour le privilgi pris en flagrant dlit; les
suspensions des rigueurs de la justice contre les nobles qui n'avaient
bless que les droits des roturiers; les vocations des procs civils
et criminels des nobles pour les soumettre  des juges partiaux; les
sursis aux jugemens dont ils pouvaient craindre les dispositions; les
lettres de grce qui suivaient immdiatement les condamnations qu'il
avait t impossible d'viter; les arrts de sursances contre les
cranciers les plus lgitimes et les plus malheureux; la perscution
du fisc contre le plbien, son respect pour la noblesse, etc.

       *       *       *       *       *

On regarda comme _garanties_ spciales de l'galit:

L'abolition des titres, qualifications, signes, dcorations
d'apparence nobiliaire ou fodale et propres  rappeler aux personnes
titres et dcores leur ancienne domination,  leurs infrieurs leur
ancienne infriorit.

       *       *       *       *       *

On voulut avoir des _garanties gnrales et communes_ aux trois
intrts de la libert, de la proprit, de l'galit; et pour cet
effet on demanda:

1 L'tablissement distinct de trois pouvoirs; le pouvoir lgislatif,
le pouvoir excutif, le pouvoir judiciaire. Un grand nombre de
patriotes sincres dsiraient que le pouvoir lgislatif ft divis
entre le roi et deux chambres dont l'une au moins serait compose de
citoyens lus sans condition de naissance, et dont l'autre serait
comme en Angleterre une magistrature hrditaire. La constitution
anglaise paraissait alors assez gnralement devoir servir de modle 
la France, et la libert anglaise tait regarde comme le maximum de
la libert politique. Plusieurs amis de la rvolution en France
dsiraient donc deux chambres, dont une compose de pairs: deux
chambres pour empcher les dcisions prcipites et dtermines par
entranement: une chambre de pairs constitus hrditaires pour
qu'ils s'attachassent  la descendance du monarque par l'intrt de
leur propre descendance, et qu'ils formassent ainsi une garantie de
l'hrdit de la couronne. Mais dans le cours de l'anne 1790 et de
1791, l'exaltation populaire, la dfiance nationale contre la cour, la
noblesse et les prtres, s'taient accrus  un tel point que non
seulement il fut impossible de mettre en avant dans l'assemble
nationale la proposition de deux chambres, mme de deux chambres
gales en dure et en prrogatives, mais mme que quelques patriotes
ayant exprim dans un crit imprim le dsir de voir la chambre
lgislative se diviser pour la formation des lois en deux sections ou
comits pour discuter et dlibrer sparment sous la condition que la
majorit se formerait par le recensement en commun des suffrages
individuels, comme rsultant d'un mme scrutin, cet crit excita une
espce de soulvement populaire, et fit renoncer  toute division.

2 On demanda, pour concilier le respect d au prince,  son
inviolabilit,  l'hrdit de sa couronne, avec la sret des
particuliers contre les ordres qui pourraient lui tre surpris, la
responsabilit des ministres.

3 Pour assurer l'impartialit de la justice civile, l'indpendance
des tribunaux, on demanda l'inamovibilit des magistrats; pour assurer
celle de la justice criminelle, le jugement par jurs.

Telles taient les opinions des esprits clairs et sages  l'poque
de 1789; telle fut la substance du grand nombre des cahiers de
bailliages: tout ce qui a t ajout postrieurement a t le produit
de la colre et de la peur.

Ds que les tats furent assembls, on vit, aprs quelques efforts
pour maintenir les privilges, tous les privilges renverss en une
seule nuit. L'abolition des privilges ayant prouv de la rsistance
dans les provinces, le peuple fit la guerre aux privilgis. Les
nobles alors fuirent et s'armrent au dehors. Les prtres agitrent
les esprits. Alors on abolit la noblesse, on dpouilla le clerg. Ne
voulant plus de noblesse, on ne voulut plus de titres, plus de noms
portant marques de fodalit, plus de dcorations nobiliaires, plus de
souvenir des nobles. Quand on eut pris les biens du clerg, on voulut
le rformer; on changea de prtres, on chassa les premiers, on humilia
leurs successeurs. Les parlemens, qui s'taient montrs dfenseurs du
peuple contre la cour, mais dfenseurs des privilges contre le
peuple, furent renverss. La royaut, protectrice de la noblesse, fut
d'abord dpouille, ensuite dgrade, ensuite dtruite; et le roi
lui-mme.... enfin les excs ayant produit des mcontentemens, on en
vint au dernier des excs, au plus effroyable: au massacre des
mcontens!

Mais j'ai trop press la marche et j'ai laiss en arrire tout ce
qu'il importait de remarquer.

Revenons sur nos pas.




CHAPITRE V.

   Explosion du 14 juillet 1789, occasione par la persistance des
     privilgis  former deux chambres spares, par l'appui de la
     volont royale donne  cette persistance.--Abandon des
     privilges, le 4 aot.


Les tats-gnraux sont assembls. La noblesse et le clerg, qui, par
leurs clameurs, leurs crits, avaient mis tant d'opposition  ce que
le tiers-tat obtnt une reprsentation gale, uniquement parce qu'ils
avaient pressenti la runion des ordres pour dlibrer en commun,
essayrent nanmoins d'empcher cette runion comme s'ils ne l'avaient
pas prvue. La chambre des communes la provoqua ds sa premire
sance. L'opinion publique s'tait d'avance prononce pour le voeu que
la chambre manifesta. Une partie du clerg et de la noblesse tait
fort dispose  y accder; quelques membres de ces deux ordres se
runirent de leur propre mouvement, sans attendre la dcision de leur
chambre. La rsistance des autres fatigua le public. La chambre du
tiers allait se dclarer assemble nationale lorsque le roi intervint.
Le roi ayant fait fermer le lieu des sances, sous prtexte d'y faire
des dispositions pour une sance royale, le tiers-tat s'assembla au
jeu de paume, le 20 juin 1789. Plusieurs membres du clerg et de la
noblesse s'y rendirent; et on prta le serment de ne pas se sparer
que la constitution ne ft faite et tablie. Le 23 juin le roi runit
les trois chambres, et dclare la division en trois ordres inhrente 
la constitution de l'tat[18]. Il rgle les cas o ils pourront se
runir. Il excepte de la dlibration commune les affaires qui
regardent les proprits fodales et seigneuriales, les droits utiles
et les prrogatives honorifiques attaches aux terres et aux fiefs ou
appartenant aux personnes des deux premiers ordres; il dclare ces
droits et prrogatives, proprits hors d'atteinte, ainsi que les
dmes, les cens, les rentes, les droits et devoirs fodaux. Il dfend
enfin la publicit des sances.

  [18] Dclaration du 23 juin 1789, art. 8, et instructions
  promulgues  la suite, art. 12.

Il devient ainsi constant aux yeux du tiers-tat que pour satisfaire
la cour, la noblesse, le clerg, il faut dpouiller cette familiarit
qu'il avait contracte dans ses rapports avec la noblesse; qu'il faut
se placer aux yeux de tous au-dessous d'elle, se reconnatre
infrieur; il apprend qu'il doit subir ses dcisions, se soumettre 
ses privilges actuels, s'abandonner  toutes les prtentions qui
pourront renatre de ses anciens souvenirs. Ainsi il est tabli que
deux ordres qui, runis, ne forment pas la quatre-vingtime partie de
la nation, auront le pouvoir d'opprimer ou de continuer l'oppression
de la classe quatre-vingt fois plus nombreuse; que l'accs aux grandes
places continuera d'tre interdit aux roturiers; que le poids de
toutes les charges de l'tat sera leur partage, et que les honneurs
seront celui de la noblesse; que la naissance sans mrite suffit pour
tout obtenir, et que le mrite sans naissance n'a droit  rien.

Ce fut alors que la rvolution clata, c'est--dire qu'alors se
dclarrent contre les privilges en matires d'impts, et par
entranement contre les charges fodales et ecclsiastiques, contre la
dme, les cens, les rentes, etc, tous les fermiers, tous les
propritaires roturiers, tous les propritaires ruraux et les petits
propritaires des villes; c'est--dire qu'alors se dclara contre
l'exemption des charges personnelles et roturires, du logement des
gens de guerre, du tirage  la milice, des corves, toute la roture
rurale et urbaine; c'est--dire qu'alors se dclara contre le
privilge exclusif des emplois distingus dans le militaire, dans la
haute magistrature et dans l'glise, toute la partie leve du
tiers-tat, la robe, la finance, le commerce, les savans, les
artistes, tout ce que l'ducation avait rendu capable de fiert, et
capable de vengeance. Dans cette classe, une jeunesse brillante se
leva tout entire, proclamant sa vocation  tous les travaux,  toutes
les dignits,  tous les honneurs. Les femmes entrrent aussi dans la
rvolte avec toute l'ardeur d'pouses, de mres, de soeurs, de
matresses qui pressentent l'lvation de tout ce qui leur est cher,
et veulent la dfaite de ceux qui les ont tenus si long-temps dans
l'humiliation; c'est--dire enfin qu'alors se dclara en France, de
Lille  Perpignan, de Brest  Strasbourg, l'unanimit des citoyens
contre deux cent mille privilgis ou adhrens.

Comment cette dclaration n'aurait-elle pas t violente? c'tait
l'explosion de la volont nationale claire par de longues
discussions, blesse par des contrarits offensantes, irrite par une
opposition tmraire, et qui, aprs avoir t quelque temps contenue
par les reprsentans, a enfin reu d'eux le signal de l'indpendance.
Comment n'aurait-elle pas t violente? c'tait la volont nationale
qui avait  venger des droits respectables, contre l'orgueil sans
dguisement; c'tait la nation arme contre les privilgis.

Les mcontentemens les plus gnraux n'avaient produit depuis
long-temps en France que des rvoltes successives, parce qu'ils
n'taient pas exalts partout au mme point et au mme moment. Mais
quand une reprsentation nationale avertit tous les intrts et tous
les droits lss, il fallut que la rvolte ft gnrale et prt le nom
d'insurrection. C'est ce qui arriva.

On croit et l'on rpte beaucoup aujourd'hui qu'avec plus de vigueur
l'autorit aurait pu tout sauver. C'est mconnatre la force
populaire, que de lui comparer celle du pouvoir. Un gouvernement peut
se mesurer avec avantage contre la rvolte; comment le ferait-il
contre l'insurrection, mme contre une rvolte qui, sans tre
gnrale, est de nature  le devenir?

Lorsque l'autorit royale a fait un pas en arrire en prsence de la
volont nationale, elle doit renoncer  se dfendre par la force, sur
le plan inclin o elle se trouve place: gagner du temps, user d'art
et d'adresse, est la seule ressource qui lui reste. Elle doit soutirer
la foudre par les conducteurs, et non affronter les nuages. Elle ne
doit pas prendre les reproches de l'orgueil bless, pour les conseils
du courage, ni son irritation pour de la force. L'ennemi qui a tout 
la fois l'avantage du nombre, et celui du terrain, n'est contenu que
faiblement par ses habitudes de respect, par l'imparfaite connaissance
des desseins qu'on a forms contre lui. Il n'a besoin que d'un signe
de malveillance pour s'en faire un prtexte de dchanement, et ds
qu'il est dchan, rien ne lui rsiste: il entrane tout, parce qu'il
est presque tout, parce que hors lui, il n'existe presque rien.

On ne doutait point en 1789 que l'universalit de la rvolte ne la
justifit. On la nomma insurrection pour la distinguer des rvoltes
partielles qui n'ont point l'aveu du grand nombre. On regardait
l'insurrection comme _le plus saint des devoirs_, pour un peuple
opprim; on ne doutait pas que la souverainet ne rsidt dans le
peuple; qu'elle ne ft inalinable; que le soulvement gnral ne ft
l'exercice de cette souverainet; en un mot, qu'il ne ft lgitime du
moment qu'il tait gnral.

Aujourd'hui[19] on ne doute pas que toute cette doctrine ne soit
subversive de la monarchie, mme de toute socit; qu'en France ces
mots, _la souverainet du peuple_, ne soient sacrilges, et l'ide
qu'ils expriment, punissable du dernier supplice.

  [19] L'auteur crivait en 1828.

Cependant on peut dire sans blasphme et sans sacrilge, et sans
professer une doctrine subversive de la monarchie, et sans approuver
le moins du monde la mise en jugement d'un monarque constitu, que la
souverainet appartient  la nation, et qu'elle est inalinable,
pourvu que l'on ajoute et que l'on sous-entende: 1 que l'exercice
peut en tre dlgu par la nation avec certaines rserves, et sous
certaines conditions,  une famille privilgie,  charge de rversion
dans le cas d'extinction de cette famille; 2 Que tant que durera
cette famille, la dlgation sera irrvocable, et le monarque
inviolable. Cette doctrine est plus conservatrice de la monarchie que
toute autre, et n'est pas moins respectueuse pour le monarque. Avec
le sous-entendu qui vient d'tre exprim, on n'offense, on ne
conteste, on n'attaque pas plus l'autorit royale, en disant que la
souverainet appartient  la nation, qu'on ne conteste la possession
et l'usage d'un domaine,  l'usufruitier, en disant que le fonds
appartient  une autre personne. On a dit, crit, imprim mille fois
que les rois de France n'taient qu'usufruitiers de la couronne; ce
qui voulait dire qu'elle appartenait  la famille tant que la famille
durerait, et que la famille venant  s'teindre, la couronne
reviendrait  la nation.

Au reste l'exprience a montr combien toute discussion sur le droit
de souverainet est oiseuse.

La souverainet se compose de droit et de fait, en d'autres mots de
droit et de _pouvoir_, ou de droit et de force.

Quand le monarque a le moyen d'empcher la nation qui lui a dlgu le
suprme pouvoir, de reprendre ce pouvoir, il ne servirait  rien  la
nation d'en avoir le droit; quand le monarque est sans force et sans
foi, ce qui est la mme chose, et que la nation veut reprendre
l'exercice de la souverainet,  quoi pourrait servir le droit du
monarque pour l'empcher?

Le plus fort quand le prince a une arme, quand il a des agens et
fonctionnaires qui veillent pour lui, quand il veille lui-mme sur ses
fonctionnaires et ses agens, et surtout quand le peuple est heureux et
qu'il dort, le plus fort est le prince; le prince alors exerce de
droit et de fait le pouvoir souverain.

Quand le peuple est malheureux et mcontent, ou seulement inquiet et
mcontent sans tre malheureux, quand les fonctionnaires sont
corrompus ou dissips et ngligeas, quand l'agitation et le
mcontentement ont gagn les fonctionnaires et l'arme, le plus fort
c'est le peuple; le peuple reprend alors l'exercice de la
souverainet, et redevient souverain de droit et de fait, s'il veut
l'tre.

Quand on dit que la souverainet appartient au prince, on sous-entend
que la minorit bien arme peut tre plus forte que la majorit
dsarme ou mal arme; la minorit vigilante, que la majorit endormie
ou dissipe; la minorit bien conduite, que la majorit sans
direction; la minorit fidle au voeu constant de la majorit, que la
majorit dans l'indolence des souhaits accomplis. Comment entendre en
effet ce que serait la souverainet d'un prince dont le gouvernement
et la force non seulement ne sauraient conduire ni contenir la
majorit, mais mme passeraient du ct de la majorit contre le
prince? La minorit plus la majorit, n'est-ce pas le tout?

Mais revenons au fait. J'ai dit que la force du gouvernement n'tait
plus en proportion avec celle qu'il fallait combattre et que tout
essai ne pouvait servir qu' compromettre la royaut. En effet l'exil
du parlement de Paris en 1788, l'enlvement de plusieurs de ses
membres, l'exil du duc d'Orlans, l'emprisonnement des gentilshommes
de Bretagne, la distribution d'une multitude de lettres de cachet dans
les provinces, la brusque dissolution de la premire assemble des
notables, l'tablissement d'une cour plnire qui devait runir, entre
des mains sans force et sans vertu, tous les pouvoirs dont le roi
dpouillait l'nergie parlementaire, tous ces prtendus actes de
vigueur n'avaient servi qu' provoquer la demande des tats-gnraux,
et  la provoquer si vivement et si gnralement, que la cour n'avait
pu en refuser la convocation.

De mme le rassemblement d'une arme  Versailles aprs la convocation
des tats-gnraux, la dclaration du 3 juin que cette arme devait
appuyer au besoin, le renvoi de la partie du ministre qui avait la
confiance du peuple, furent des actes de vigueur intempestifs qui
dterminrent les vnemens du 14 juillet: jour mmorable o clata la
rvolution.

Ce jour vit l'arme de Versailles en dfection, le peuple attaquant,
renversant la bastille, la populace furieuse marquant, immolant des
victimes. Princes, seigneurs, courtisans, magistrats, tout s'enfuit ou
se cache. Les troupes de ligne gagnes  la cause populaire sont
loignes de Versailles; les ministres rcemment renvoys sont
rappels; les ministres appels  leur place sont renvoys. La
noblesse, le clerg, accourent dans le sein du tiers-tat, n'y portant
plus d'autre crainte que celle de ne pas tre assez confondus avec ses
membres. Enfin le roi, le roi lui-mme se croit oblig de se rendre 
Paris, dirai-je, pour comparatre devant le peuple souverain 
l'htel-de-ville, et pour faire un nouveau contrat avec lui, sous la
garantie de vingt ou trente dputs du parti populaire qui lui servent
d'escorte, ou pour essayer de modrer par une intercession jusqu'alors
inoue, les excs o s'emportait une multitude effrne? Tandis que le
peuple de Paris prouvait sa puissance en l'exerant et par sa manire
de l'exercer, le peuple des campagnes refusait le paiement des dmes
et des droits fodaux; les paysans poursuivaient les seigneurs et
brlaient les chteaux. La nation n'approuvait sans doute ni ces
violences, ni celles qui s'taient commises  Paris dans la chaleur de
la victoire: mais elle ne les arrtait pas. Attentive  ses avantages,
occupe  s'tablir sur le terrain qu'elle avait gagn, elle ne jeta
sur ces vnemens que des regards distraits. Mais trois millions de
gardes nationaux se levaient; quarante-quatre mille municipalits se
formaient par des lections populaires: et ces forces qui lui
assuraient le champ de bataille, lui promettaient aussi la fin des
dsordres et des excs.

A quels signes reconnatra-t-on une volont gnrale en France, si on
la mconnat aux grandes circonstances de cette poque, si on la
mconnat  ce qui se passa durant deux mois  Paris et dans les
provinces, dans les villes et dans les campagnes, d'une extrmit du
royaume  l'autre? A quel signe reconnatra-t-on une volont
profondment nationale, intimement franaise, si on la mconnat dans
cette immense rvolte qui n'a pour cause vidente que la fiert
blesse; la fiert, brillante distinction du caractre franais,
blesse par la proclamation solennellement renouvele des distinctions
d'ordres, plus que l'intrt ne l'tait par les privilges utiles? Le
calcul avait souffert patiemment ce que ces privilges avaient
d'onreux, depuis que l'exercice en tait devenu modeste, depuis que
la jouissance en tait presque dsavoue comme prrogative, depuis que
l'existence en tait dissimule dans le commerce de la socit. La
fiert nationale semblait dsintresse par la politesse des grands,
par la familiarit de la roture avec la petite noblesse; peut-tre
mme cette fiert avait-elle loign le renversement des privilges
pour ne pas compromettre cette parit apparente dont la roture tait
jalouse. Mais du moment que les privilgis voulurent marquer d'une
empreinte nouvelle la distinction des ordres pour asseoir la
diffrence de condition relle, du moment qu'on eut fait ainsi des
privilges une offense personnelle pour le tiers-tat, la nation
perdit, au premier sentiment de cet outrage, la patience qui avait
rsist si long-temps au sentiment de ses charges.

Le 4 aot la noblesse et le clerg presss par tout ce qui se passait
sous leurs yeux, par toutes les nouvelles que chaque jour apportait
des provinces, par l'intrt des chteaux qu'on incendiait et des
seigneurs que l'on molestait, presss par leur conscience, firent dans
l'assemble nationale l'abandon de tous les privilges, au nom de
leurs commettans et au leur.

On abolit la qualit de serf et la main-morte, le droit exclusif de
chasse, de colombier, de garenne, les jurisdictions seigneuriales; on
dclara rachetables les droits seigneuriaux et la dme; on abolit les
privilges et immunits pcuniaires; on tablit l'galit des impts;
on abolit les privilges des villes et provinces; on promit la
rformation des jurandes. Tous les citoyens furent dclars
admissibles aux emplois civils et militaires. Ainsi finit cette
premire poque des mouvemens de 1789.




CHAPITRE VI.

   Moyens de s'assurer si la majorit nationale a persvr et
     persiste encore dans sa volont contre les privilges.--Et
     d'abord,  quoi distinguera-t-on la volont nationale de celle du
     gouvernement ou des factions, contre les prtres, les nobles, la
     cour et l'tranger?--Deux moyens: 1 L'tat des votes quand on
     les a recueillis; 2 l'tat des sacrifices en hommes et en argent
     qui ont t opposes par la nation aux actes de la rvolution.


Du 14 juillet 1789, poque de l'insurrection du peuple, jusqu'au 9
juillet 1815, poque de la dernire restauration de la maison de
Bourbon, il s'est coul vingt-six annes.

Dans cette priode de vingt-six annes, la France a eu neuf
constitutions diffrentes, entre lesquelles ont pass 17 journes
fameuses par quelque violence d'un parti contre l'autre, trois
abolitions principales, et trois grandes proscriptions.

Voici le tableau des constitutions:

1 La monarchie que j'appellerai parlementaire de 1789, dissoute par
les mouvemens du 14 juillet, des 5 et 6 octobre de la mme anne;

2 La monarchie reprsentative de 1790, altre par les vnemens des
21 juin et 17 juillet 1791; dissoute par ceux des 20 juin, 10 aot, 2,
3, 4 septembre 1792 et 21 janvier 1793[20];

3 La rpublique dmocratique de 1793, commenant par l'anarchie; se
fondant sur la terreur; retombant de la terreur dans l'anarchie au 25
juin 1795 (9 thermidor an III)[21];

4 La rpublique moins dmocratique de 1795 (an III), qui se concentra
le 18 fructidor an V (4 septembre 1797)[22], dclina vers l'anarchie
en 1799, et tendit alors de nouveau  la terreur;

5 La rpublique consulaire de 1799 (28 frimaire an VIII), ralliant
au systme monarchique, sous formes rpublicaines[23];

6 La monarchie impriale des 20 mai et 7 septembre 1804, ou 25
floral an XII, et 15 brumaire an XIII, d'abord monarchie tempre,
ensuite mle de despotisme[24];

7 La monarchie royale en avril 1814; tempre, rpublicaine, avec une
tendance aristocratique;

8 La nouvelle monarchie impriale de 1815; tempre, rpublicaine,
ayant une fausse tendance  la dmocratie[25];

9 La monarchie royale de 1815, modifie par l'inamovibilit et
l'hrdit de la pairie.

  [20] Elle ne fut point soumise  la sanction du peuple, mais elle
  tait conforme aux cahiers; et les assembles primaires y
  jurrent fidlit en faisant les lections pour la premire
  lgislature.

  [21] On ne voit nulle part quel est le nombre des votans. Le
  rapport de Gossius, du 9 aot 1793, dit que toutes assembles de
  district ont accept. Mais on voit dans les sances suivantes
  qu'on demande quelles seront les peines de la non-acceptation?

  [22] 914,853 votes pour; 41,892 contre.--On vota dans les
  assembles primaires sur cette question: Deux tiers de la
  convention passeront-ils dans le corps lgislatif? Il y a eu peu
  de votans, 167,758 pour, et 95,373 contre.

  [23] Elle a eu 304,007 votes, et 1,562 contre.

  [24] Elle a eu 3,521,675 votes pour, et 2,679 contre.

  [25] Le 1er juin 1815, il n'tait arriv de votes que de 66
  dpartemens, il en restait 20 en retard et plusieurs
  arrondissemens n'taient point la rgle. Dans les 66 dpartemens
  il y a eu 1,302,562 votans, 1,298,356 ont vot pour, et 4,206
  contre. Si on ajoute seulement 200,000 cinquime ou un sixime de
  votans pour les dpartemens en retard, on aura 1,600,000 votans
  pour la constitution.

       *       *       *       *       *

Voici maintenant le tableau des journes signales par quelques
violences contre le pouvoir:

1 20 juin 1789, sance du jeu de paume. La cour avait fait fermer la
salle des tats-gnraux, esprant mettre fin  l'insistance des
communes prs des deux autres chambres, pour la runion des trois
ordres;

2 Le 14 juillet 1789, prise de la Bastille, renvoi de l'arme;

3 Les 5 et 6 octobre suivant, le chteau de Versailles forc, le roi
emmen  Paris;

4 Le 17 avril 1791, rassemblement qui empche le roi de quitter Paris
pour aller  Saint-Cloud;

5 Le 21 juin, dpart ou vasion du roi: son arrestation, son retour;

6 Le 17 juillet, fusillade au champ-de-mars sur un rassemblement qui
demande le jugement du roi et sa dchance;

7 Le 20 juin 1792, le chteau des Tuileries forc, le roi insult;

8 Le 10 aot 1792, le chteau des Tuileries assig, le roi retir 
l'assemble nationale, la royaut suspendue, le roi conduit au Temple;

9 Les 2, 3 et 4 septembre, massacre des nobles et prtres dans les
prisons;

10 Le 21 janvier 1793, excution du roi;

11 Le 31 mai, 1er et 2 juin suivans, assaut de la commune  la
convention; proscription du parti modr par le parti exagr, dit _la
Montagne_;

12 Le 25 juin 1795 (10 thermidor an III), division du parti de la
Montagne et proscription d'une partie par l'autre;

13 Le 6 octobre suivant (13 vendmiaire an III), attaque des sections
de Paris contre la majorit de la Convention, d'accord avec la
minorit;

14 Le 4 septembre 1797 (18 fructidor an V), arrestation de la
minorit de la chambre des reprsentans par le Directoire, d'accord
avec la majorit;

15 Le 9 novembre 1799 (18 brumaire an VIII), translation de la
majorit  Saint-Cloud; le gnral Bonaparte se joint  elle; il est
nomm consul;

16 Le 31 mars 1814, abdication de Bonaparte devenu empereur  titre
hrditaire; retour de la maison de Bourbon;

17 Le 20 mars 1815, retour de Bonaparte et nouveau dpart de la
maison de Bourbon;

18 Le 19 juillet suivant, seconde abdication de Bonaparte et seconde
restauration des Bourbons.

Dans ces dix-huit journes et ces neuf constitutions, on peut compter
trois grandes abolitions et trois grandes proscriptions.

Abolition: de la noblesse, du clerg, de la royaut.

Proscription ou bannissement: des prtres, des nobles migrs, de la
famille royale.

       *       *       *       *       *

Je veux chercher dans ces constitutions, dans ces abolitions, dans ces
proscriptions et jusque dans les violences populaires, ce qu'a voulu
constamment la nation, ce qu'elle veut aujourd'hui, et le distinguer
de ce qu'ont fait ou voulu des partis, des factions, sans le voeu ou
contre le voeu de la nation.

Le voeu national a t clairement manifest, clairement entendu,
clairement satisfait  l'poque du 14 juillet, qui comprend la nuit du
3 au 4 aot. Dans cette nuit du 3 an 4 aot, les privilgis ont
abdiqu tous les privilges contests; cette nuit a t dclare
l'poque de la libert franaise. Cette nuit aurait mis fin  toutes
querelles si les engagemens qu'elle a vu jurer avaient t remplis
avec fidlit. Sachant donc en quoi consistait au 14 juillet le voeu
national, il ne s'agit que de voir s'il s'est altr, s'il s'est
tendu, s'il s'est dnatur en traversant les vingt-six annes qui se
sont coules depuis cette poque.

Pour ne pas confondre la nation franaise avec ce qui peut n'tre pas
elle, nous aurons soin de la distinguer de son gouvernement, de son
corps lgislatif, de ses corps administratifs et communaux, de ses
orateurs, de ses crivains, de ses journalistes; en un mot, de ses
prtendus organes qui ne sont pas toujours vridiques ni infaillibles.

Il est facile de se figurer cette nation aprs le 4 aot 1789, tenant
d'une main la reconnaissance de ses droits, souscrite par les
privilgis; de l'autre les armes qui l'ont aide  la conqurir;
brillante de joie, de fiert, de courage, et se reposant de sa
victoire dans le sentiment de ses forces avec lesquelles rien ne peut
se mesurer. Devant elle sont les nobles, les prtres, et (il faut bien
le dire) la cour qui croit la noblesse anantie, parce que la France
entire vient de dclarer sa propre noblesse; qui dplore l'galit,
comme si les nobles taient tombs dans la roture, tandis que
c'est la roture qui a fait passer au sceau national ses lettres
d'anoblissement; comme s'il y avait plus de grandeur  tre roi de
quelques centaines de nobles privilgis, que d'une nation noble, de
la plus noble des nations. Devant elle ces privilgis paraissent
terrasss, mais non dsarms; vaincus, mais non sans esprance. Ils se
reprsenteront. Ils appelleront  eux l'assistance de leurs affids:
faible et inutile secours. Ils appelleront  eux l'tranger:
l'tranger s'avancera, il essaiera de porter quelques coups mal
assurs. Eux cependant travailleront  dtacher de la cause nationale
les mes douces, les esprits modrs; ils tcheront de les intresser
 leur sort, par les malheurs dont ils seront les victimes. Ils
profiteront et de la lassitude o auront jet de longues agitations,
et des craintes qu'aura inspires l'anarchie. Dans ces circonstances,
il sera facile de reconnatre ce que fera la nation, de suivre ses
mouvemens, de discerner son action et sa volont, de s'assurer de son
changement, ou de sa persvrance dans ses premires intentions contre
les privilges.

Sa volont a eu quatre voies de manifestation qui lui sont propres, et
dans lesquelles elle n'a rien d'quivoque: la premire est l'mission
de ses votes quand elle a t consulte; la seconde est la leve des
hommes arms par elle contre ses ennemis; la troisime est la leve
des contributions qu'elle a consacres  leur poursuite; la quatrime
ce sont ses leves spontanes et en masse. La force des factions,
celle du gouvernement n'ont jamais pu concilier la majorit des
suffrages nationaux,  des institutions,  des actes qui n'avaient pas
l'assentiment gnral: tmoin la terreur mme, qui a tout ploy 
l'obissance, et n'a pu faire voter en faveur de ses agens, lorsqu'ils
ont voulu la prorogation de deux tiers des conventionnels dans le
premier corps lgislatif qui a t nomm en vertu de la constitution
de l'an III (1795). Ni la force des factions, ni celle du gouvernement
n'ont jamais pu faire marcher de grandes armes contre l'ennemi, ni
lever des contributions proportionnes  l'immensit des besoins, ni
faire lever la nation en masse, quand un profond sentiment d'intrt
public n'y a pas dtermin. Voyons donc quelles voies ont t prises
contre les prtres, contre les nobles, contre la protection de la
cour, contre les entreprises de l'tranger qui a voulu se constituer
le vengeur des uns et des autres.




CHAPITRE VII.

   Actes de la rvolution de 1789  1793 inclusivement: 1
     concernant les prtres; 2 concernant les nobles; 3 concernant
     le roi.


Nous diviserons les actes qu'on peut regarder comme appartenans  la
rvolution, dans la priode que nous allons parcourir, en trois
parties.

La premire comprendra ceux qui concernent les prtres;

La seconde, ceux qui concernent les nobles migrs et avec eux les
armes des puissances coalises;

Et la troisime, ceux qui regardent le roi.

Les actes dans chaque partie ont t faits par diffrentes forces ou
autorits, telles que le peuple de Paris, la commune et les sections,
le directoire, le conseil du dpartement, le corps lgislatif ou la
convention, ou seulement par une partie de ces deux assembles. La
plupart de ces actes ont eu la sanction de la nation, d'autres ne
l'ont pas eue, les uns ont eu pour motif l'intrt de l'galit, les
autres l'irritation, la jalousie et la peur.

De ces mmes actes, les uns sont encore subsistans, les autres n'ont
t que passagers.

Le but de ce chapitre est de discerner entre les actes permanens de la
rvolution, ceux qui sont conformes  la volont nationale, ceux qui
peuvent y tre contraires, ceux qui lui sont trangers.

Voyons d'abord ce qui regarde le clerg.


I.

Le clerg s'tait soumis dans la nuit du 4 aot  souffrir le rachat
des dmes[26]. L'assemble nationale, dans les discussions relatives
au mode du rachat, juge  propos de les supprimer sans indemnit[27].
C'tait un supplment aux sacrifices dj vots.

  [26] Art. 5 de l'arrt du 4 aot 1789.

  [27] Art. 5 de l'arrt du 11 aot 1789, promulgu le 3 novembre
  suivant; voyez au sujet de l'abolition de la dme l'avant
  _Moniteur_, sance du 11 aot.


Le clerg crie alors  la spoliation du culte: l'assemble nationale
met ses proprits foncires sous la main de la nation, et dclare le
culte, dpense nationale.

Le clerg crie au renversement de la religion: l'assemble nationale
met les biens du clerg en vente, non pour renverser la religion, mais
peut-tre pour renverser le clerg; ces biens sont aussitt achets
dans toute la France, et le produit en est appliqu aux besoins de
l'tat.

Le clerg dpouill de ses biens ne parut pas tre assez dpouill. On
voulut lui ter encore la grandeur, la consistance, l'ascendant dont
il jouissait et dont il usait contre la constitution; on voulut lui
faire perdre  la fois son influence, ses souvenirs et jusqu'aux
esprances de rintgration au rang d'ordre et de premier ordre de
l'tat. C'tait en quelque sorte une vue de police publique, relative
au temps et aux circonstances. On voulut, de plus, viter pour la
suite l'influence d'un clerg trop nombreux et trop riche. Pour
parvenir  ce double but, on avait trois moyens: 1 changer la
circonscription des diocses, ce qui rduisait  l'uniformit les
grands vchs alors en disproportion avec les autres; 2 rgler des
traitemens modiques et uniformes pour le clerg; 3 supprimer tous les
bnfices sans charge d'me.

On voulut encore autre chose pour l'avenir: ce fut d'ter au roi son
influence sur les vques, en lui faisant perdre le droit de les
nommer. Pour y parvenir, il ne s'agissait que de rtablir les
lections suivant l'usage de la primitive glise, et suivant sa
pragmatique.

Pour parvenir  ces fins, les jurisconsultes de l'assemble firent ce
qu'ils appelrent la _constitution civile du clerg_[28].

  [28] Constitution civile du clerg du 12 juillet, sanctionne le
  24 aot suivant.

Leur rapport n'annonce aucune autre vue que celle de ramener le clerg
aux moeurs primitives de l'glise, d'y rtablir la discipline altre
par les richesses des prlats, par la haute extraction de la plupart
d'entre eux, par leur application aux affaires publiques, par la
prtention dclare de quelques uns  l'administration, et mme au
gouvernement du royaume. Certainement, leurs habitudes mondaines,
leurs distractions de tout genre les avaient dtourns des devoirs du
pontificat. Les nominations royales et seigneuriales, les
rsignations, les permutations, les indults, les dvoluts taient
aussi des moyens bien peu propres  donner au culte des ministres
dignes de leurs fonctions. Enfin la disproportion des diocses, dont
les uns ne comprenaient pas plus de vingt, trente ou quarante
paroisses, tandis que d'autres en avaient de treize cents  quatorze
cents, tablissait entre les vques une ingalit contraire 
l'esprit de la constitution, et se refusait  l'organisation d'une
hirarchie uniforme en France. Tels furent les motifs sur lesquels on
se fonda pour donner une nouvelle constitution au clerg. On l'tablit
sur quatre dispositions principales: circonscription uniforme des
archevchs, des vchs et des paroisses; traitemens gaux, sous
condition de rsidence; lection des archevques, vques et curs,
par le peuple; institutions canoniques, donnes par les vques, sans
confirmation du pape, avec qui l'institu se dclarerait simplement en
communion, et qu'il reconnatrait pour chef de l'glise et centre
d'unit.

Les vques protestrent contre cette constitution, le 30 octobre
1790: le 27 novembre, l'assemble dcrta que les vques qui dans le
dlai fix n'auraient prt le serment qu'elle prescrivait seraient
rputs avoir renonc  leur bnfice[29]. Plusieurs refusent: ils
sont remplacs. Le pape dpouill des institutions canoniques appuie
les vques. Ceux-ci dclarent qu'il y a schisme: ils alarment les
consciences; ils dtachent du parti populaire les mes timores; ils
font prvaloir l'intrt de la religion qu'ils disent menac, sur
celui de la libert; ils rallient  leur bannire toute l'aristocratie
que l'migration n'avait pas emmene au-del des frontires.
L'assemble nationale est assaillie de rclamations opposes; d'une
part on lui demande de rprimer les prtres inserments, comme
perturbateurs du repos public; d'autre part, on demande des lois qui
lvent les obstacles opposs  la libert des consciences. En un mot,
la nation se dsunit: elle est prs de se diviser. Alors l'assemble
nationale[30] rend les prtres inserments, responsables des troubles
qui arriveront dans les communes de leur rsidence, et prescrit aux
autorits de les en loigner. Mais d'un autre ct, l'administration
du dpartement de Paris, prsente une opposition aux dcrets de
l'assemble; il dclare la mesure dcrte, intolrante; il supplie le
roi de lui refuser sa sanction[31]. Le roi la refuse. L'assemble
nationale abolit les costumes ecclsiastiques et religieux[32], et les
prtres se font un nouveau titre de cette interdiction aux yeux de
leurs affids. L'irritation populaire les poursuit: ils se cachent.
Ils clbrent les divins mystres dans les tnbres, la ferveur des
dvots redouble, et accrot l'irritation populaire. L'assemble
nationale autorise le corps administratifs du dpartement o il
s'lvera des troubles religieux,  dporter les prtres inserments,
sur la proposition de vingt citoyens[33]. Le roi refuse encore ce
dcret[34]. Aprs le renversement du trne, un dcret, qui n'a plus de
contradicteur, ordonne aux prtres inserments de sortir dans la
quinzaine du territoire franais. Enfin, dans les derniers jours du
mois d'aot, des perquisitions faites dans toutes les maisons de
Paris, enlvent tous les prtres inserments qui s'y trouvent
cachs[35]. On les jette dans les prisons, ils y sont massacrs les
premiers jours de septembre[36].

  [29] Dcret du 27 novembre 1790, accept le 26 dcembre suivant.

  [30] 29 novembre 1791.

Tels sont les vnemens qui concernent le clerg dans la priode que
nous parcourons.

  [31] 5 septembre 1791.

  [32] 6 avril 1792.

  [33] 25 mai 1792.

  [34] 17 juin 1792.

  [35] 30 aot 1792.

  [36] 2, 3, 4, 5, septembre 1792.


II.

Pendant que le clerg est ainsi trait, que fait la noblesse et quel
est son sort? Elle migre, elle s'arme, elle appelle l'tranger  son
secours; elle marche avec les Prussiens et les Autrichiens contre la
France. Mais  chaque pas qu'elle fait,  chaque esprance qu'elle
annonce, elle est frappe, et toujours plus rudement, par l'assemble
nationale. Tel est le spectacle qu'elle offre dans le cours des annes
de 1790  1793.

D'abord l'assemble abolit les droits seigneuriaux qui avaient chapp
dans la sance du 4 aot 1789[37].

  [37] 26 fvrier 1790.


Ensuite elle abolit les corves, dont les nobles taient exempts; elle
les remplace par des contributions dont ils supporteront le poids en
proportion de leurs facults[38].

  [38] 3 mars 1790.

Alors (c'tait au commencement de 1790), l'migration commenait: le
comte d'Artois, le prince de Cond lui servent de ralliement.
L'assemble nationale abolit la noblesse, les armoiries, les livres,
les titres, les noms prcds de la particule fodale qui annonce la
possession d'un bien noble et seigneurial; elle ordonne que les titres
de noblesse gards dans les dpts publics de Paris seront brls au
pied de la statue de Louis XIV[39]. Elle ordonne le brlement de ceux
qui sont dans les dpts publics de tous les dpartemens[40].

  [39] 19 juin 1790.

  [40] 20 juin 1792.

En 1791, les nobles migrs s'organisent en corps d'arme  Coblentz.
Les officiers dmissionnaires ou dserteurs de l'arme se joignent 
eux. Monsieur est  leur tte: alors l'assemble abolit les ordres,
corporations, dcorations, signes extrieurs qui supposent des
distinctions de naissance[41].

  [41] 30 juillet 1791.

Les princes franais sollicitent de l'Autriche et de la Prusse des
secours contre la rvolution. L'Autriche et la Prusse en promettent
par le trait de Pilnitz[42]. Ds que cette convention est connue,
l'assemble lgislative dclare les migrs suspects de conjuration;
elle dclare que s'ils sont encore en tat de rassemblement au 1er
janvier 1792, ils seront dclars effectivement coupables de
conjuration, poursuivis comme tels et punis de mort; que les revenus
des contumaces seront perus pendant leur vie au profit de la nation;
que les princes franais seront tenus pour coupables s'ils ne sont
rentrs au 1er janvier, et, en attendant, leurs biens, traitemens et
revenus squestrs[43]. Elle met les biens des migrs sous la main de
la nation[44]; elle les dclare affects  l'indemnit de la nation
pour les frais de la guerre[45].

  [42] 27 aot 1791.

  [43] 8 novembre 1791.

  [44] 9 fvrier 1792.

  [45] 30 mars 1792.

La guerre est dclare. Les troupes de la coalition se mettent en
campagne; les migrs formant une troupe de six mille hommes,
s'avancent  la suite de l'arme ennemie; cette arme entre sur le
territoire franais. L'assemble nationale dclare aussitt que les
femmes et les enfans d'migrs serviront d'otages dans la guerre qui
vient de s'allumer[46]. Elle teint les rentes qui leur sont dues par
le trsor public[47]. Elle fait vendre leur mobilier[48].

  [46] 15 aot 1792.

  [47] 12 septembre 1792.

  [48] 28 octobre 1792.

En 1792, dans les Ardennes, dans la Belgique et sur le Rhin,
paraissent les armes autrichiennes et prussiennes. A la fin d'avril
1792,  l'entre de la campagne, les Autrichiens obtiennent des
avantages  Mons,  Tournay; dans le mois de juillet[49], le duc de
Brunswick publie un violent manifeste contre les hommes de la
rvolution; dans le mois d'aot, les migrs, les Prussiens, les
Autrichiens entrent sur le territoire franais; Longwi et Verdun
tombent au pouvoir de l'ennemi;  la fin de septembre, Thionville et
Lille sont bloqus; le roi de Prusse entre en Champagne: la France
n'avait pas plus de quatre-vingt mille hommes disperss  opposer 
deux cent mille... Bientt l'arme se renforce; les soldats accourent
de tous les points; la bravoure s'exalte aux cris de _vive la
rpublique!_ qui ont succd  ceux de _vive la nation!_ Les massacres
des 2, 3, 4 et 5 septembre s'tendent  tous les nobles qui se
trouvent dans les prisons.

  [49] 25 et 27 juillet, dclaration du duc de Brunswick.

Les coaliss, entrs le 22 aot sur le territoire franais, en sont
sortis le 25 octobre.

L'assemble, jugeant alors que la nation devait craindre la rentre
clandestine des migrs en France pour y obtenir par la subversion ce
qu'ils n'avaient pu obtenir par la force des armes trangres, les
bannit  perptuit, et porte la peine de mort contre ceux qui
enfreindraient leur ban[50]; elle rgle les formalits  suivre pour
le squestre de leurs biens meubles et immeubles[51]; et nanmoins
elle suspend la vente des immeubles jusqu' ce que le mode de la vente
ait t dcrt[52].

  [50] 23 octobre 1792.

  [51] 30 octobre 1792.

  [52] 11 novembre 1792.


III.

Quelle fut la marche de la cour, quelle fut  son gard la marche de
la rvolution, depuis le 14 juillet 1789 jusqu' la fin de janvier
1793?

Peu aprs le 4 aot, la cour fait venir des troupes  Versailles; la
maison militaire du roi se dclare contre l'esprit populaire, contre
l'assemble nationale; elle donne une fte  un rgiment de ligne,
arrivant  Versailles, et y perd toute retenue; elle croit le roi
menac, et elle s'emporte en menaces. On prsume alors  Paris que
l'accession du roi aux sacrifices du 4 aot et  la runion des ordres
n'est pas sincre. Le peuple de Paris court  Versailles, force
l'entre du chteau, et amne  Paris le roi  peu prs
prisonnier[53].

  [53] 4 et 5 octobre 1789.

La constitution civile du clerg ayant t dcrte au mois de juillet
1790, le roi fait attendre son acceptation; mais enfin il l'accepte,
et donne pour unique cause du dlai qu'il a pris, le dsir d'amener le
clerg  la conciliation avant de lui faire une loi de l'obissance.
Mais bientt circulent des bruits qui autorisent  douter au moins de
la persvrance du roi dans les motifs de son acceptation. Il se
rpand, dans le mois d'avril 1791, qu'il a quitt son confesseur qui
avait prt le serment, pour en prendre un qui l'avait refus; qu'il
se propose d'aller  Saint-Cloud pour viter de recevoir  Paris la
communion pascale des mains du cur de sa paroisse qui tait
asserment. Ce dernier bruit excite de vives alarmes dans Paris, o la
prsence du monarque tait juge ncessaire pour l'accomplissement de
la rvolution. Le 17 avril 1790, le roi se dispose en effet  partir
pour Saint-Cloud. Sa voiture l'attend. Le peuple s'attroupe  la porte
du palais, arrte la voiture, fait remonter le roi dans ses
appartemens[54]. C'tait toujours, il est vrai, _le peuple de Paris_;
mais en attendant que nous puissions reconnatre le sentiment de la
France entire sur cet vnement, nous remarquerons qu'une adresse du
directoire du dpartement de Paris au roi, rdige par deux personnes
fort peu disposes  applaudir aux violences populaires et aux
manquemens envers le monarque, MM. de Talleyrand-Prigord et
Pastoret, assurent au roi que les quatre-vingt-trois dpartemens du
royaume ont les mmes dfiances et forment les mmes voeux que la
capitale[55].

  [54] 17 avril 1790.

  [55] Voici les propres expressions qu'on lit dans cette adresse
  concernant l'avanie du 17 avril: Vous tes entour, sire, des
  ennemis de la libert. _Vous favorisez les rfractaires_; vous
  n'tes servi presque que par des ennemis de la constitution, et
  l'on craint que les prfrences trop manifestes n'indiquent les
  vritables dispositions de votre coeur. Sire, _les circonstances
  sont fortes_. Que la nation apprenne que son roi a choisi pour
  environner sa personne les plus fermes appuis de la libert; car
  aujourd'hui il n'est pas d'autres vritables amis du roi... _Le
  conseil que vous offre le dpartement de Paris vous serait donn
  par les quatre-vingt-trois dpartemens du royaume s'ils pouvaient
  se faire entendre aussi promptement que nous_.

Le 21 juin, le roi, las et plus encore inquiet de sa position  Paris,
en part secrtement et de nuit, avec la reine et madame Elisabeth,
pour se rendre, a-t-il dit, dans une place de la frontire voisine du
point o les migrs taient rassembls. Le 22 il est arrt 
Varennes et ramen  Paris.

_Monsieur_ partit en mme temps que le roi. Mais il se rendit hors de
France, et rien ne fit obstacle  sa sortie.

Le prambule du trait de Pilnitz[56] commence par cette phrase: Sa
Majest l'empereur et Sa Majest le roi de Prusse ayant entendu les
dsirs et _les reprsentations de Monsieur frre du roi_ de France,
_et de M. le comte d'Artois_, se dclarent conjointement qu'elles
regardent la situation o se trouve actuellement Sa Majest le roi de
France comme un objet d'intrt commun  tous les souverains de
l'Europe.

  [56] 27 aot 1791.

Le peuple de Paris, et, il faut le dire, l'assemble nationale
elle-mme, s'taient tellement accoutums  regarder la prsence du
roi  Paris comme ncessaire  l'achvement de la constitution, et son
absence comme le signal du renversement de la libert, et d'ailleurs
la crainte d'une contre-rvolution tait si vive et si gnrale, que,
sans avoir l'intention de retenir le roi prisonnier aux Tuileries, je
dirai mme avec de l'horreur pour une pareille ide, de fait, chacun
voulait qu'il y restt, chacun regardait comme criminelle l'ide d'en
sortir. On supposait que le roi devait s'y trouver libre, par la
raison qu'il devait regarder comme une obligation d'y tre, et comme
dsastreux qu'il n'y ft pas.

On peut se demander si avec un caractre moins incertain, le roi
aurait eu besoin d'tre  Paris pour faire natre la confiance due 
ses intentions; ou si tant  Paris, il n'aurait pas pu imposer assez
de respect pour y tre libre. On peut se demander aussi si c'tait de
l'tranger qu'il pouvait attendre des secours gratuits et honorables.
Mais on ne peut se dissimuler qu'il tait aussi naturel au roi,
d'aprs son caractre, de vouloir s'chapper de Paris, qu'aux habitans
de Paris de vouloir qu'il y demeurt.

Le roi revenu de Varennes, le peuple de Paris voulut qu'il ft jug
comme coupable d'migration, de trahison, d'appel des armes ennemies
et des migrs sur le territoire franais.

L'assemble nationale, en ceci vritable organe de la justice et de
l'intrt national, dclara le roi inviolable[57]. Le peuple, pouss
par une faction qui n'a t inconnue qu' celui qu'on croyait en tre
le chef, et qui en a t la victime[58], se rassemble le lendemain au
Champ-de-Mars pour y signer une ptition tendante  la dchance:
aucune ngociation ne peut empcher le rassemblement, aucune
reprsentation ne peut le dissoudre.

  [57] 15 juillet 1791.

  [58] Le duc d'Orlans.

Il fallut publier la loi martiale[59]. Il fallut l'excuter et faire
tomber 50 ou 60 victimes pour que le reste se disperst et s'loignt.

  [59] 17 juillet 1791.

Le rassemblement comprenait des gens de la faction dite d'Orlans (qui
serait mieux nomme coterie de Laclos), des rpublicains qui
reconnaissaient pour chef Brissot, des patriotes constitutionnels, des
curieux. Le canon ne put choisir, et fit beaucoup de victimes
innocentes.

L'assemble nationale travaillait alors  la rvision de l'acte
constitutionnel; elle avait senti la ncessit de revenir sur quelques
dispositions plus rpublicaines que monarchiques. Elle voulait rendre
de la force  l'autorit royale, qui jusque l avait paru ne pouvoir
tre trop affaiblie: tant on avait vu d'obstacles  aplanir autour
d'elle, pour parvenir  la rgnration qu'on voulait. Quand la
rvision fut acheve, l'assemble prsenta l'acte au roi[60] avec des
formes propres  rappeler vers lui les respects publics; et elle mit
fin  ses travaux.

  [60] 3 septembre 1791, accepte le 13.

Le corps lgislatif s'assemble[61], suivant le voeu de la
constitution. A peine est-il en fonctions que la msintelligence
s'tablit entre lui et la cour. Le roi refuse la sanction au dcret du
29 novembre 1791, contre les prtres inserments[62]. Ces prtres,
autoriss par son refus, enhardis par la coalition de Pilnitz, excits
par la correspondance des migrs, d'_inserments_ deviennent
hautement _insoumis_, et bientt _rfractaires_.

  [61] 15 septembre 1791.

  [62] 5 dcembre 1791.

Le roi, press de prendre des mesures pour faire rentrer ses frres en
France, et faire dissiper les rassemblemens des migrs sur la
frontire, fait des proclamations, des invitations, des sommations,
qui ne produisent rien. Toute la France l'accuse d'tre d'intelligence
avec les princes, et suppose qu'une convention secrte annulle
d'avance tous les actes publics qui leur sont adresss. Les membres du
directoire du dpartement de Paris, M. le duc de La Rochefoucauld, M.
de Talleyrand-Prigord, M. Garnier, etc., dclarent au roi[63] que sa
patience  l'gard des migrs autorise  l'accuser au moins de
faiblesse. Trop long-temps, porte leur adresse, ils ont insult 
votre bont,  votre patience; _il est urgent_, INFINIMENT URGENT
_que, par une conduite ferme et vigoureuse_, vous mettiez  l'abri de
tous dangers la chose publique et vous qui en tes devenu insparable;
_que vous vous montriez_ ENFIN tel que votre devoir et votre intrt
vous obligent d'tre: l'ami imperturbable de la libert, le dfenseur
de la constitution et le vengeur du peuple franais qu'on outrage.
Ces paroles, crites par des personnes sages et en position de
connatre la conduite de la cour, accrditent les accusations qui se
pressent contre elle. La dfiance agite et tourmente tous les amis de
la libert. Les citoyens qui avaient le plus conserv dans leur coeur
la religion de la royaut, et qui se permettaient le moins de
suspecter la vracit du roi, disaient que le _comit autrichien_[64]
agissait contre sa volont, mais non pas tout--fait  son insu;
qu'il ne l'approuvait pas, mais qu'il ne faisait rien pour l'empcher;
qu'il croyait avoir satisfait  ses devoirs en conformant ses actions
personnelles  ses promesses, et qu'au fond on ne pouvait avec justice
exiger de lui rien de plus; que son caractre ne lui permettait
pas de surveiller et de contenir des oppositions domestiques;
qu'il craindrait d'tre ingrat en s'armant de rigueur contre des
personnes dvoues  sa cause; que le nouveau systme, malgr les
amendemens de la rvision, laissait toujours une fcheuse distance
entre sa condition passe et sa condition future; que le mouvement
prolong de la rvolution, la diversit et la violence des partis,
rendaient d'ailleurs trs douteux qu'il pt conserver l'autorit
constitutionnelle, quand mme il s'attacherait fortement  la
constitution; que, par ces raisons, il devait quelquefois s'abandonner
aux fluctuations naturelles  son esprit, suivre les variations des
circonstances, et voir sans animadversion les efforts de personnes
affectionnes qui, sans exiger de lui un concours propre  le
compromettre, se chargeaient de lui ouvrir quelques chances de
rintgration. Ces considrations, trs justes, mais trop abstraites
pour entrer dans tous les esprits, et trop faibles pour s'y placer
avec avantage  ct des ides de libert et d'galit qui
passionnaient toutes les mes, n'empchaient pas le mcontentement
gnral.

  [63] Adresse du 5 dcembre 1791.

  [64] Ce comit se rassemblait chez la reine.

La campagne s'ouvre au mois d'avril 1792. La fortune est d'abord
contraire  nos armes en Belgique. On crie aussitt  la trahison: on
accuse la cour, les gnraux, M. de Lafayette qu'on dit tre complice
de la cour. Les accusations se pressent, dans les clubs, dans la
commune, dans l'assemble lgislative; on n'pargne point la personne
du roi.

Dans ces circonstances, que va prononcer l'assemble? Elle licencie la
garde royale. Elle ordonne la formation d'un camp de vingt mille
hommes sous Soissons. Ces vingt mille hommes devaient tre fournis par
les dpartemens et choisis entre les patriotes[65]. La sanction de ce
dcret est refuse. Le peuple est rvolt de ce refus. Rcemment priv
de sa garde, le roi ne voyait dans le projet d'un camp  Soissons,
qu'un plan d'attaque contre sa personne, et le peuple n'y voyait
qu'une dfense contre l'ennemi[66]. Des deux parts on ne dcouvrait
que la moiti de la vrit; mais des deux parts on tait de bonne foi:
le peuple peut tre froce; il est impossible qu'il soit rus.

  [65] 8 juin 1792.

  [66] 18 juin 1792.

Le refus de la sanction royale au dcret rendu pour le camp de
Soissons, tait, aux yeux du peuple, l'clatante manifestation du
projet de livrer Paris  l'tranger. Le 20 juin un rassemblement
furieux force l'entre des Tuileries; soixante mille personnes[67]
s'introduisent dans les appartemens. Le roi est insult, outrag; des
forcens crient  ses oreilles: _ bas le veto_; d'autres lui
commandent la sanction des dcrets concernant les vingt mille hommes,
d'autres celle du dcret concernant les prtres inserments. La reine
est aussi l'objet des plus violens outrages.

  [67] Voir les procs-verbaux.

Malgr les dfiances gnralement rpandues contre la cour, les
vnemens de cette journe remplirent d'indignation toutes les mes o
s'tait conserv quelque sentiment de respect pour le roi et pour la
royaut. Les soupons de mauvaise foi qui s'taient levs contre la
cour semblaient s'affaiblir dans les esprits modrs, par le
sentiment de si normes attentats. S'il tait vrai qu'il y et des
intelligences entre le roi et l'tranger, elles semblaient justifies
par ces excs du 20 juin qui en rappelaient d'antrieurs; si elles
n'taient pas tablies, on prvoyait qu'elles allaient infailliblement
l'tre.

Une dlibration du conseil gnral du dpartement de la Seine,
l'arrive subite de M. de Lafayette  Paris, son discours au corps
lgislatif contre les auteurs des vnemens du 20 juin, entretiennent,
autorisent l'indignation des citoyens contre eux. Le conseil du
dpartement suspend de ses fonctions le maire de Paris, Pthion,
accus d'avoir favoris le mouvement de cette journe, et ordonne des
poursuites contre d'autres fonctionnaires. Le roi, dans son conseil,
confirme la dlibration du conseil gnral du dpartement. M. de
Lafayette se prsente  la barre du corps lgislatif, demande, au nom
de son arme, la poursuite de tous les coupables.

Le peuple ne devient que plus menaant et plus redoutable; il crie
dans les rues, on crit sur les chapeaux, _Pthion, ou la mort_; et
l'assemble nationale se prononce en faveur de ce voeu.

Elle rintgre d'abord le maire dans ses fonctions; ensuite, pour
rponse  M. de Lafayette, elle dlibre pendant plusieurs jours si
elle le mettra en accusation. Une faible majorit dcide que M. de
Lafayette ne sera point accus; mais le peuple, furieux, insulte,
maltraite,  la sortie de la sance, les membres de cette
majorit[68].

  [68] 8 aot 1792.

La nation, tonne, balance entre la cour et ses reprsentans; elle ne
sait si c'est la libert qui se dfend, ou la licence qui triomphe; le
manifeste du duc de Brunswick, du 26 juillet 1792, l'claire et la
dcide.

Cet crit imprudent attaque la rvolution, ses auteurs et ses appuis;
il menace la libert: plus de doute alors, plus d'hsitation.
L'tranger se dclare l'ami de la cour et l'ennemi des citoyens: donc,
s'crie-t-on la cour est l'amie de l'tranger, l'amie de nos ennemis,
donc elle est notre ennemie.

La constitution portait, art. VI: Si le roi se met  la tte d'une
arme et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose
pas par un acte formel  une telle entreprise qui s'excuterait en son
nom, il sera cens avoir abdiqu la royaut. Dans la France entire
retentit ce cri: _La dchance!_ Une dputation des quarante-huit
sections de Paris vient, le 3 aot[69], la demander  la barre de
l'assemble nationale. Dans la nuit du 9 au 10 aot, deux faubourgs,
prcds d'un bataillon de Marseillais, marchent sur le palais des
Tuileries, rangent en batterie douze canons au Carrousel, en face du
chteau, pour forcer l'abdication du roi. Il tait alors cinq heures
du matin: de quarante mille hommes de la garde nationale qui, la
veille,  onze heures du soir, taient sous les armes dans les
sections, prts, disaient-ils,  repousser les faubourgs, il ne s'en
trouvait plus une compagnie sur pied; tout tait rentr chez soi vers
minuit; un seul bataillon de garde tait dans la cour royale, avec un
bataillon suisse et quelques canonniers de la garde nationale qui
quittrent leurs pices quand ils entendirent la rquisition de
repousser la force par la force. Les habitans de Paris voyaient avec
effroi le mouvement des faubourgs; mais ils ne voulaient pas prendre
sur eux de le rprimer. Ils craignaient d'avoir  rendre compte  la
France entire, non du sort de quelques perturbateurs, mais du sort
de la rvolution: personne n'osant prononcer entre le dsordre
manifeste d'un ct et ce qu'on disait des manoeuvres caches de
l'autre.

  [69] 3 aot 1792.

Le roi sans dfense, ou du moins sans moyens de dfense suffisans,
alla chercher un refuge dans le lieu des sances du corps lgislatif.
Il y entra vers sept heures du matin. Il y fut reu en roi, et
probablement il lui aurait suffi de quelques dispositions concertes
avec l'assemble pour la garantie de l'tat, et de quelques
dmonstrations nouvelles de sincrit, pour qu'il pt quelques heures
aprs retourner en roi dans son palais, si la plus dplorable fatalit
n'et voulu que le bataillon de Suisses, posts au chteau, engaget
un combat meurtrier avec ce peuple que sa lassitude allait disperser,
et si le sang vers dans ce malheureux moment n'et rendu le roi et le
peuple  jamais irrconciliables. Il prit quatre ou cinq cents
hommes. Le peuple alors accourut dans l'assemble nationale et demanda
vengeance. L'assemble se borna  ordonner la suspension du pouvoir
royal. C'tait accorder le moins qu'il tait possible. Mais bientt la
fureur populaire croissant par le compte et la connaissance des
victimes, et surtout par les incitations de l'excrable commune qui
s'tait institue d'elle-mme pendant la nuit, demanda la tte du roi,
et l'assemble nationale se vit dans l'alternative force de le
constituer prisonnier au Temple, ou de le voir immoler dans son sein.
L'assemble l'envoya au Temple, suspendit son autorit et convoqua une
convention nationale pour le 1er octobre suivant.

M. de Lafayette apprit  Sdan la catastrophe du 10 aot. Des
commissaires du nouveau pouvoir excutif taient venus en informer
l'arme, et s'assurer de son acquiescement. M. de Lafayette refusa de
les reconnatre. La municipalit de Sdan, le conseil-gnral du
dpartement des Ardennes, dclarrent qu'ils ne voyaient dans ces
commissaires que des agens d'une faction criminelle; on les arrta, on
les incarcra. M. de Lafayette rassemble l'arme, lui fait prter un
nouveau serment de fidlit  la constitution de l'an II. Son
intention tait manifestement de faire marcher ses troupes sur Paris,
non dans les mmes vues que les migrs et les trangers, non pour
dgager de la constitution le roi qui l'avait jure, mais au contraire
pour l'y engager plus certainement en le dlivrant d'une indigne
prison, et en lui prouvant, par une telle marque de fidlit, ce
qu'un monarque constitutionnel pouvait attendre des amis de la
constitution. Le sort en avait autrement dcid. Les soldats crurent 
la trahison de la cour: marcher au secours du roi, contre les
autorits constitues de Paris, contre les hommes de la rvolution,
c'tait, disaient-ils, tourner le dos aux trangers camps sur la
frontire, pour prendre la mme direction qu'eux; c'tait faire
l'avant-garde des armes ennemies; c'tait s'employer  la ruine de la
libert, de l'galit: de l'galit si nouvelle dans l'arme, et si
chre aux esprances de gloire et de fortune qu'elle avait conues.
Telle tait  ses yeux la conduite qui lui tait trace. On annona
aux troupes un dcret qui mettait Lafayette en accusation; elles
mconnurent leur gnral. On leur annona un autre dcret qui mettait
Lafayette en arrestation; elles dclarrent qu'elles devaient
obissance aux dcrets, et fidlit  la nation.

M. Lafayette fut oblig de fuir avec M. de Latour-Maubourg, son digne
et noble ami. Poursuivis par l'ingratitude populaire, par l'injustice
de l'arme, par la haine redoutable des amis de la cour, la dloyaut
de l'tranger leur ouvrit pour asile des cachots, leur donna pour
protecteurs des geliers, et pour adoucir leur malheur commun, les
spara.

Toutes les armes, toutes les autorits constitues envoyrent, comme
l'arme de M. de Lafayette, leur adhsion aux dcrets du 10 aot.
Elles en donnrent de nouvelles aprs le 21 janvier.

Si le 10 aot n'avait pas fait cesser le pouvoir royal, l'tranger
n'aurait-il pas eu la facilit de venir  Paris, de s'ingrer dans la
constitution, de faire la loi au corps lgislatif, ou de le dissoudre,
de rtablir l'ancien rgime ou d'tablir un rgime quivalent ou pire?
Ce mme tranger n'aurait-il pas t matre de se faire payer par la
nation les frais de son entreprise, peut-tre de dmembrer le
territoire, d'y sjourner le temps qu'il aurait voulu, d'y lever des
contributions, d'y vivre aux dpens du pays? Le roi pouvait-il,
voulait-il opposer  l'invasion une rsistance suffisante? Son
impuissance ou sa mauvaise volont n'taient-elles pas constates par
l'tat des places, par l'tat des armes? A part toute volont,
n'tait-il pas certain et avou que le roi n'avait que 90,000 hommes 
opposer  200,000 Autrichiens ou Prussiens qui s'avanaient vers la
frontire? N'tait-il pas vident qu'un recrutement tait impossible
dans l'agitation et la dfiance qui travaillaient tous les esprits? En
un mot, l'ennemi qui, avec des forces suprieures, tait  nos portes,
l'ennemi, d'accord avec les princes, l'ennemi, marchant au nom du roi,
n'aurait-il pas brav le roi lui-mme, quand ce prince aurait eu la
volont de l'empcher d'entrer en France en vainqueur, de la ravager,
de la partager? Oui. On peut dire sans hsiter: oui; parce que les
hommes les plus dvous  la patrie craignaient la trahison des
ministres et des gnraux; oui, parce que les faibles taient disposs
 se faire un prtexte du danger de cette trahison, pour servir
mollement ou se laisser aller  la dfection; oui, parce qu'il ne
dpendait pas du roi, au milieu de 1792, quelle que pt tre alors sa
bonne volont, de dissiper les soupons de malveillance qui s'taient
levs contre lui depuis prs de trois ans. Il ne pouvait faire croire
 sa bonne volont, parce que prcdemment il avait tmoign un
sentiment contraire[70], il ne pouvait faire croire  sa sincrit,
parce qu'il avait antrieurement donn une adhsion qu'il avait
ensuite dsavoue; il ne pouvait faire croire  une forte animosit ni
contre ses frres, marchant au milieu des trangers avec la noblesse
franaise, ni contre ces trangers appels par ses frres, contre ces
trangers arms pour des intrts dont il s'tait constamment occup,
et dont il tait fort naturel qu'il s'occupt, arms pour des griefs
qu'il avait lui-mme exposs dans sa dclaration du 20 juin, et qui
s'taient fait prcder de manifestes et de proclamations rdigs dans
un sens absolument oppos  celui des actes de cette nature,
puisqu'ils y affectaient un merveilleux dvouement pour le roi en
dclarant la guerre  la nation. Comment concevoir que cette nation
confit des forces nouvelles pour sa dfense au prince dont les
ennemis qu'elle avait  combattre se dclaraient les amis, au prince
dont les intrts taient le prtexte de leur agression? S'il est sur
la terre une nation capable de porter la confiance jusqu'
l'aveuglement, et la gnrosit jusqu' l'abandon dans la dfiance
mme, c'est la nation franaise. Mais ce n'est pas quand il s'agit
d'un intrt aussi troitement li  son honneur, que celui de son
indpendance. La France a mis quelquefois sa grandeur  tout risquer;
mais par honneur et par affection. Elle aurait pu tre alors, comme
depuis, prodigue de ses trsors et de son sang pour la satisfaction
personnelle d'un prince dont l'ambition l'aurait mcontente et pour
l'excution de projets qu'elle aurait dsavous: mais l'ide de livrer
 la trahison des victimes destines au char de triomphe de
l'tranger, a d la trouver intraitable; et par cela seul qu'elle
avait  craindre, en donnant de nouvelles forces au roi, de les livrer
 l'ennemi, elle devait tre  son gard plus qu'avare de ses secours.

  [70] Dclaration du 20 juin, au dpart pour Varennes.

Il se peut qu'il y ait eu de l'injustice dans les apprhensions
nationales; mais elles taient au moins excusables; il aurait fallu
bien du temps et bien des explications pour les dissiper; en
attendant, c'est un fait qu'elles empchaient de donner au roi des
forces pour rsister  l'ennemi qui s'avanait. Et quand la nation se
serait rsigne  accorder une arme, qu'il y a loin d'une leve
difficilement consentie, plus difficilement, rassemble,  une arme
qui se forme par le dvouement de ceux qui la votent et de ceux qui la
composent! qu'il y a loin d'une soumission dfiante  l'lan et 
l'enthousiasme!

La nation s'est donc trouve dans l'alternative de prir, ou de
dtrner le roi; le dtrnement a donc t un sacrifice ncessaire 
son salut, soit qu'il ft ou non un acte de justice.

Une seule chose aurait pu en dispenser, aurait pu mme rendre la
conservation du roi utile  celle de la France; c'aurait t qu'il
dclart aux ennemis qu' leur entre sur le territoire, il
descendrait volontairement de ce trne o ils avaient l'insolente
prtention de l'affermir, et o ils l'avaient expos  la honte de
paratre leur complice; de ce trne dont leur protection le rendrait
indigne, si elle tait impuissante contre le peuple franais; et
qu'elle rendrait indigne de lui, si elle pouvait en triompher. Ah!
comme la nation se serait dvoue pour un prince qui, par cette
hroque menace, se serait identifi avec elle! Mais une telle gloire
n'tait pas rserve au faible et malheureux Louis, il se l'tait
interdite par son acquiescement aux sollicitations de ses frres.

Si le roi restant sur son trne, la nation devait devenir la proie de
l'tranger, peut-on mettre en principes qu'elle dt prfrer
l'invasion de son territoire au renversement du roi, le danger de son
propre anantissement au dtrnement du monarque? Une nation a-t-elle
plus qu'un particulier le droit de faire le honteux abandon de son
existence? Eh! la conqute qui pouvait anantir la France n'tait-elle
pas aussi l'engloutissement du trne? Livrer la France  l'tranger,
n'tait-ce pas aussi lui livrer la couronne? tait-ce un grand
avantage pour le roi d'en tre dpouill par l'tranger, sur les
dcombres de la France, plutt que par la France qui, la sauvant des
outrages de la conqute, pouvait  la suite la rendre au roi intacte
et honore? Et s'il avait pu vouloir mettre son trne, son sceptre et
sa couronne  la merci de l'tranger, plutt que les restituer  la
nation, lorsqu'elle en avait besoin pour son salut, aurait-il t bien
digne d'en rester dpositaire?

Nous avons parl de la commune qui s'est forme dans la nuit du 10
aot. Ce jour mme elle s'arrogea le pouvoir suprme. Elle dicta
quelque temps des lois au corps lgislatif; elle rebuta celles qui
n'taient pas conformes  ses volonts. Lorsqu' la fin du mois d'aot
on apprend dans la capitale que Longwi est pris, que Verdun et
Thionville sont menacs, la commune fait fermer les barrires, met
toute la garde nationale sous les armes, fait fouiller le domicile de
tous les habitans, en fait arracher tous les hommes dsigns comme
ennemis de la patrie. On arrte dans cette nuit six mille personnes,
on les jette dans les prisons; une grande partie taient des
ecclsiastiques. Le 2 septembre,  midi, le canon d'alarme se fait
entendre sur le Pont-Neuf: c'tait le signal d'un massacre dans les
prisons, dans ces prisons encombres trois jours avant de malheureux
arbitrairement arrts. Elles deviennent d'horribles boucheries. Tout
Paris se remplit d'effroi: cependant, et c'est ici un fait bien
remarquable, ces trois coups de canon qui taient le signal du
massacre, taient en mme temps le signal de l'enrlement des citoyens
appels au secours de la patrie. Des estrades taient tablies dans
les carrefours, dans les places publiques, pour recevoir leur
soumission et les inscrire; et chose tonnante! des magistrats s'y
tant tablis lorsque le canon se fit entendre, les citoyens y
afflurent; une arme de quarante mille hommes fut ainsi forme en
trois jours par l'enthousiasme de la libert, pendant que la frocit
la plus impitoyable massacrait impunment dans les prisons!

Le 21 septembre 1792 s'ouvrirent les sances de la convention
nationale. Longwi et Verdun taient pris, Lille bloque, la tranche
ouverte devant Thionville, le roi de Prusse en Champagne,  la tte de
son arme. Le premier acte de la convention fut d'abolir la royaut,
de proclamer la rpublique. Six cent mille hommes qui taient en
marche sur tous les points de la rpublique pour se rendre aux armes,
apprennent que l'galit vient d'tre consacre par une constitution
qui n'admet plus ni cours, ni grands, ni nobles, et qui appelle aux
plus hautes distinctions tous les gens de mrite; que chacun va se
battre pour soi, particulirement pour soi, en mme temps que pour la
patrie. Le cri de _vive la rpublique_ remplace celui de _vive la
nation_ et rsonne encore plus fortement dans les mes. La marche des
dfenseurs dj rapide s'acclre encore; ils sont comme prcipits
sur l'ennemi par l'imptuosit de leur mouvement. Ils sont victorieux
 Valmy le 20 septembre, et l'tablissement de la rpublique et
l'indpendance nationale sont assurs. Le 30 septembre, l'ennemi
battu, commence sa retraite. Le 23 octobre il ne reste des armes
trangres en France que les cadavres tendus sur le champ de
bataille.

Une telle inauguration de la rpublique devait disposer toutes les
mes  la gnrosit et assurer l'existence de Louis XVI. Le roi
semblait n'avoir plus rien  redouter pour sa personne, du moment que
la royaut n'tait plus  craindre; ses amis pensaient qu'aucun
intrt ne sollicitait sa perte, depuis qu'il ne lui restait aucun
moyen de vengeance. Bien des gens ont pens, non sans quelque
fondement, que la proclamation de la rpublique, cette proclamation
subite  laquelle personne ne s'attendait, pas mme ceux qui l'ont
propose, a t suggre par M. de Montmorin, le 10 aot,  un homme
du parti populaire, comme un moyen de sauver le roi; et en effet,
c'tait au moins une chance favorable au milieu de tant d'autres qui
taient contraires; et il est certain qu'une partie de la convention,
fort attache aux ides monarchiques, s'tait nanmoins dcide pour
la rpublique dans l'esprance d'carter le danger qui menaait le
roi. Vaines illusions!

Jusqu'ici nous avons vu les vnemens de la rvolution conduits par
deux passions, l'amour de l'galit et l'irritation dans les
contrarits qu'elle avait prouves. Ici se dcouvrent deux autres
principes qui vont concourir, jusqu' l'poque du 18 brumaire an VIII,
 tout le mouvement des affaires publiques: ce sont la jalousie et la
peur.

Deux partis se disputent le pouvoir  l'ouverture de la convention:
_le parti de la Gironde et le parti de la Montagne_[71].

  [71] Le premier, compos de dputs de Bordeaux, fut par cette
  raison appel _Parti de la Gironde_: le second, compos des
  dputs les plus violens de toutes les parties du royaume, fut
  appel _la Montagne_, parce qu'ils se plaaient d'ordinaire sur
  les bancs les plus levs de la salle. Les modrs se tenaient au
  fond.

L'esprit, le talent, le savoir, un patriotisme nergique, joints  une
certaine douceur de moeurs, distinguaient le premier; mais point
d'exprience, et une prsomption qui aveuglait souvent: le second
tait compos de patriotes farouches, ignorans, pres, jaloux,
audacieux, entreprenans, sans mnagement. Les Girondins avaient
l'ambition de gouverner, et parce qu'ils s'en jugeaient capables et
parce qu'ils jugeaient que leurs adversaires ne l'taient pas. Les
Montagnards se sentant incapables de gouverner, ne voulaient pas de
gouvernement. Ils ne voyaient de position pour eux que dans
l'anarchie.

Les Girondins, matres de la tribune, y exeraient l'influence d'une
forte logique, l'ascendant d'une haute loquence, mais se plaisaient
trop  en user pour quelque intrt offens grivement par le parti
contraire: les Montagnards ne pouvant rpondre aux beaux discours,
firent la guerre aux orateurs et les vourent  la proscription. Ils
dsignrent les hommes de la Gironde  la haine populaire, sous le
titre de _faction des hommes d'tat_; la Gironde les appela _faction
des hommes de sang_ ou _hommes de proie_.

Ils taient en effet hommes de proie, les principaux chefs de la
Montagne. Ils sortaient de cette commune qui aggrava par des actes de
frocit inous, les malheurs que vit la journe du 10 aot, de cette
commune  jamais excrable par les massacres de septembre, et qui,
poursuivie par la clameur publique, avait besoin de trouver un refuge
dans la puissance conventionnelle. Elle se l'tait assur ce refuge,
en faisant nommer  la convention ses membres les plus nergiques, ou
plutt les plus violens. Disons mieux, elle s'tait assure de la
convention elle-mme. Quand ces monstres proposaient leurs atrocits 
la tribune, la commune faisait rugir, autour du lieu des sances, ses
aveugles affids; il fallait que l'assemble y souscrivt. Et quand
des clameurs vengeresses s'levaient dans la convention contre la
commune, ses complices taient  la tribune pour la dfendre et faire
l'appel de tous ses auxiliaires et de ses partisans. Ce rgne commun
de la municipalit et de la Montagne commena avec la convention et
dura deux ans.

La justice nationale avait de dignes organes dans les dputs de la
Gironde, la vengeance publique s'exerait dj par des discours
loquens qui invoquaient la rigueur des lois. La peur, qui s'attache
au crime, fit conspirer la perte de la Gironde, et cette peur, fille
et mre de la cruaut, cette peur qui ne s'exprimait que par la
menace, aide de cette basse jalousie qu'il est si ordinaire de
trouver unie  la lchet, fora les faibles de concourir  ses
desseins.

A la fin de 1792, le malaise du peuple, caus par la raret des
subsistances, ajoutait  son dchanement contre le roi. Cette raret
tait attribue aux manoeuvres de la cour; c'tait, disait-on, une
nouvelle manire de faire prir le peuple, ajoute aux massacres du 10
aot dont la Montagne demandait toujours vengeance, et qui ne
pouvaient, selon elle, tre expis que par la mort du roi.

La Gironde qui, le 10 aot, avait voulu rsister  la fureur
populaire et sauver ensemble le roi et la royaut, s'tait dclare,
dans la convention mme, contre tout attentat sur la personne du roi.

Les Girondins furent considrs comme complices du roi, parce qu'ils
avaient t ses dfenseurs: livrer le roi  la fureur populaire,
c'tait donc y livrer les dputs de la Gironde; c'tait les conduire
 l'chafaud que l'y faire monter. Il fut donc dcid par la Montagne
et la commune, que le roi serait jug, c'est--dire condamn. De ce
moment, la correspondance des clubs, celle de la commune, les journaux
du parti, ne cessrent de provoquer les adresses et des ptitions
d'autres communes, d'autres clubs, de toutes les administrations de la
France, pour le jugement et la condamnation du roi. Les adresses
afflurent. Alors on y avait grande foi,  ces adresses, qui, comme on
l'a tant vu  la suite, s'attiraient les unes les autres,
enchrissaient sur celles qui les avaient prcdes, comme pour se
faire pardonner d'tre venues plus tard, et souvent dmentaient par
peur ou par une soumission intresse, de prcdentes adresses
rdiges dans un sens oppos, et donnaient toujours la dernire pour
la seule franche, libre et vraie; ces adresses taient prises alors
pour l'expression de la volont gnrale. Et comment ne s'y serait-on
pas mpris  la troisime anne de la rvolution; on s'y trompait
encore  la vingtime,  la vingt-cinquime[72].

  [72] Jean-Bon-Saint-Andr termina ainsi son opinion sur le
  jugement du roi: N'entendez-vous pas, lgislateurs, le cri de la
  France entire qui s'exprime par ces nombreuses adresses des
  dpartemens o l'on accuse notre lenteur? Ce sont vos commettans
  eux-mmes, ce sont les assembles lectorales, les
  administrations de dpartement et de district, les municipalits,
  tous les citoyens enfin qui lvent simultanment leurs voix, et
  vous disent: Nous avons t long-temps malheureux, car l'auteur
  de nos maux est entre vos mains; nous vous avons remis le soin de
  notre vengeance: pourquoi tardez-vous  le punir?

Le 3 dcembre 1792, un dcret ordonna que le roi serait jug par la
convention. La discussion, dj ouverte depuis quelque temps, continua
jusqu'au 7 janvier suivant. Pendant cet intervalle, les Montagnards
manoeuvrrent, de concert avec la commune, contre la Gironde. Les
orateurs de la Montagne, les Marat, les Robespierre, taient en
premire ligne. Ils taient sans cesse  la tribune chargeant le roi
d'imputations et d'pithtes odieuses. Ils qualifiaient de tratres,
d'ennemis du peuple, les dputs qui voulaient le sauver par l'appel
au peuple ou par un sursis  l'excution du jugement; et la Gironde
tait  la tte de ce parti. Les tribunes publiques taient pleines de
furieux qui remplissaient la salle d'applaudissemens  chaque outrage
fait par la Montagne aux orateurs du parti modr; et parmi ces
orateurs, la Gironde tait au premier rang. Quand les discussions
s'chauffaient, les tribunes prenaient parti, se mettaient en rvolte
pour les Montagnards. Pendant que les plus violentes agressions
jetaient le dsordre dans l'assemble, une troupe de forcens
investissait la salle de ses sances, tait informe, par les gens
aposts dans les tribunes, de ce qui se passait dans l'intrieur,
faisait entendre ses rugissemens quand elle en recevait l'ordre,
menaait, insultait  leur sortie les dputs qui n'avaient point
opin pour la mort. Derrire cette seconde ligne taient les Jacobins,
comme rserve du parti montagnard et comme centre des correspondances
avec toutes les socits affilies. Venaient ensuite les quarante-huit
sections de Paris, qui, quelques jours avant le jugement du roi,
s'taient tablies en sance permanente. Presque toutes animes du
mme esprit que la commune, elles avaient loign de leurs sances,
par une permanence inconciliable avec les devoirs et les intrts
domestiques, les gens paisibles et les esprits modrs; elles
dlibraient sur les discussions de la convention, sur les partis qui
la divisaient, et s'accordaient  dclarer tratres les dputs qui
hsitaient  prononcer la mort. Enfin, la commune tait comme le
quartier-gnral d'o se commandaient les manoeuvres extrieures;
c'tait de l que les Marat et les Robespierre dirigeaient les
sections et les groupes tablis dans tous les lieux publics. Les
Montagnards ne prenaient pas la peine de dguiser le pouvoir de la
commune; ils aimaient au contraire  l'exagrer, pour l'opposer
effrontment  la convention. Dans la sance du 15 dcembre, un membre
s'tant plaint de ce qu'on avait spar le roi de sa famille,
l'assemble avait dcrt que la communication serait rtablie. Un
Montagnard osa dire  la convention: _Vous l'ordonnez en vain; si le
corps municipal ne le veut pas, le dcret ne sera point excut_. Les
Montagnards taient plutt les auxiliaires de la commune, que la
commune n'tait l'auxiliaire des Montagnards. Le parti modr
voulait-il faire cesser la permanence des sections, l'insolence des
tribunes, les rassemblemens tumultueux qui entouraient la salle des
sances? Les Montagnards faisaient arriver  la barre des dputations
de sections, ou de la commune elle-mme, et ils doublaient leurs
troupes d'investissement. Les orateurs des dputations accusaient de
l'agitation publique, du dfaut de subsistances, du malheur du peuple,
_la lenteur que la Convention mettait  punir le tyran et ses
satellites_. On demandait que _la faux de l'galit se proment enfin
sur toutes les ttes coupables_. On demandait sans dtour _la mort du
roi_. On offrait des bras au parti nergique et rpublicain: on
menaait l'autre d'une mesure de sret gnrale; on faisait entrevoir
un nouveau 2 septembre, et le courage de la majorit dfaillait 
cette ide. On ne trouvait dans la majorit des habitans de Paris
aucun secours contre une telle oppression; elle avait prvu les
vnemens du 10 aot et ne les avait point prvenus; elle avait vu les
massacres de septembre et ne les avait point empchs. Cette capitale
tait-elle devenue la plus mprisable des cits, la honte de la nation
franaise? Certes on n'hsiterait pas  le reconnatre si la cour
n'avait inspir tant de dfiance, si l'on n'et gnralement regard
le roi comme coupable, si son crime n'et t dclar constant par
les dputs mme qui ensuite se sont le plus courageusement opposs 
la peine capitale.

Les Parisiens, non plus que les Franais, ne voulaient point la mort
du roi; mais ils ne voulaient point la rintgration du trne, ni la
rentre des prtres, ni celle des migrs, ni en un mot la
contre-rvolution.

Le parti Montagnard, organis comme nous l'avons dit, n'avait aucune
retenue dans son animosit contre le parti de la Gironde. A la sance
du 3 dcembre, les Montagnards proposrent la rcusation _de tous les
hommes de talent_ qui avaient pass du corps lgislatif dans la
convention, sous prtexte que dans un papier trouv aux Tuileries, on
avait prsent au roi _les hommes de talent_ de cette assemble, comme
bien disposs pour sa personne. Marat dsignait tous les jours dans
ses feuilles sanguinaires ce parti  la fureur du peuple, et cette
fureur s'autorisait de l'unanimit des opinions qui dclaraient le roi
coupable.

On croyait que ne pas le punir de mort, c'tait l'absoudre; que
l'absoudre c'tait le rtablir dans sa puissance. L'inviolabilit,
comme doctrine politique, n'entrait pas dans la tte du peuple; comme
maxime religieuse, elle en tait sortie depuis le 14 juillet, les 5 et
6 octobre 1789. La fureur populaire tait exalte  tel point contre
le roi, et la prvention tellement monte contre les opinions
modres, que les quarante-huit sections formrent dans les premiers
jours de septembre 1792, un comit central de quatre-vingt-seize
membres pour faire des arrestations dans Paris et qu'une section,
trahissant le secret des autres, alla jusqu' proposer _de faire
fermer les barrires, et de former un jury pour juger les dputs qui
voteraient pour l'appel au peuple_. Ajoutons que _pour faire connatre
au peuple les tratres qui taient dans l'assemble_, Marat avait fait
dcrter, aux bruyantes acclamations des tribunes, que _la mort du
tyran serait vote par appel nominal et que cet appel serait publi_.

C'est dans ces circonstances que la convention avait  prononcer sur
le sort du roi[73]. Elle porta son jugement le 16 janvier: ce
jugement pronona la mort. Quelques dputs la votrent par
conviction, d'autres par fanatisme, d'autres par peur; d'autres, plus
clairs et plus malheureux, par la certitude de voir l'excrable
commune prendre la place de la convention, si un jugement modr lui
en fournissait le prtexte et le moyen, et inonder la France de sang.
Ce fut la peur qui dcida le plus grand nombre; pour beaucoup en
effet, et surtout pour ceux que les Montagnards et la commune
poursuivaient, la question n'tait pas de savoir si le roi perdrait ou
conserverait la vie, mais s'ils voteraient sa mort ou la leur; et
l'unanimit du premier jugement, qui dclarait Louis coupable, aidait
les consciences troubles par l'imminence du danger,  prononcer la
peine de mort, comme elle avait contribu  entretenir dans le peuple
la soif du sang qu'il croyait ncessaire  son repos[74].

  [73] On voit par un article de Charles Villette, adress  ses
  frres les Parisiens, dans la chronique (premiers jours de 1793)
  quelle terreur inspirait la commune: On assure, disait-il, que
  depuis huit jours plus de quatorze mille personnes ont quitt
  Paris,  cause des listes de proscription renouveles contre les
  signataires des Campe, des Guillaume, des membres de la
  Sainte-Chapelle, et du club de 1789.

  D'abord on serait tent de croire que ces quatorze mille dnoncs
  vont se fcher trs srieusement contre cette poigne de brigands
  dnonciateurs... Point du tout, les bons Parisiens ont la
  complaisance de dguerpir, lorsque, la plupart arms de piques ou
  de baonnettes, ils pourraient rosser les fabricateurs de listes,
  comme ils trillent les soldats de Prusse ou d'Autriche.

  Aprs une si entire et si profonde rsignation, faut-il
  s'tonner des massacres paisibles de septembre? On annonce de
  nouvelles visites domiciliaires sous le prtexte de dcouvrir des
  migrs. Mes chers compatriotes vont sans doute s'y soumettre avec
  la mme obissance.

  [74] Baudin des Ardennes, dont le courage galait les autres
  vertus, ne croyait pas, comme Jean-Bon-Saint-Andr, que la
  majorit de Paris voult la mort du roi, mais il dcrit bien la
  situation o le peuple gar par la commune mettait les membres
  de la convention: La libert des lgislateurs, s'crie Baudin,
  existe-t-elle quand la hache du 2 septembre peut encore se lever
  sur eux et _quand chacun d'eux peut craindre pour sa tte s'il ne
  prononce que celle de Louis peut tre abattue_? A-t-on droit
  d'exiger du commun des hommes, je dis mme des hommes instruits
  et vertueux, _ce courage qui affronte habituellement et les
  poignards et les outrages journaliers de la calomnie_? La valeur
  guerrire qui se prcipite au milieu des combats pour y chercher
  la victoire ou une fin glorieuse, peut-elle entrer en comparaison
  avec ce dvouement qu'exige la perspective des assassinats?
  (_Dernires rflexions de Baudin_, p. 8.)

Le 21 janvier, six cent mille personnes ont vu sans rumeur conduire
Louis XVI  l'chafaud. Et quelques jours aprs les armes, les corps
administratifs, judiciaires et municipaux ont fait des adresses de
flicitation  l'assemble nationale sur son courage.


RSUMONS.

D'abord les actes qui concernent les prtres, sont:

    1 _Durant l'assemble constituante_:

L'abolition de la dme substitue au simple rachat qui avait t
ordonn le 4 aot[75];

La vente des biens du clerg au profit de la nation et l'assignation
des dpenses du culte sur les revenus publics[76];

La constitution civile du clerg, l'obligation de prter serment 
cette constitution[77].

  [75] 12 aot 1790.

  [76] 9 mai 1790.

  [77] 2 juillet 1790.

    2 _Durant le corps lgislatif_:

L'abolition des costumes ecclsiastiques et religieux[78];

Le dcret qui autorise la dportation des prtres inserments sur la
proposition de vingt citoyens[79];

Refus de ce dcret par le roi[80];

Dcret qui ordonne aux prtres inserments de sortir dans la quinzaine
du territoire[81];

Enfin les massacres du 2 septembre et jours suivans, dans les
prisons[82].

  [78] 6 avril 1792.

  [79] 27 mai 1792.

  [80] 18 juin 1792.

  [81] 26 aot 1792.

  [82] 2, 3, 4 et 5 septembre 1792.

Voyons ce que l'opinion gnrale a voulu ou consenti de ces divers
actes, et ce qui peut tre regard comme conforme au voeu national.

Que l'abolition de la dme, comme bien des personnes l'ont prtendu,
n'ait pas t provoque par la nation, cela est possible; mais elle a
t sanctionne par elle, puisque c'est en partie sur le bnfice de
cette dme value  70 millions que les propritaires payent
aujourd'hui une contribution foncire de 220 millions, de sorte que la
dme a t rellement convertie en accroissement de contributions. Il
est impossible de mieux sanctionner l'abolition de la dme qu'en
l'appliquant[83], par une dlibration annuelle, aux besoins de
l'tat.

  [83] Il y a aujourd'hui 42 ans que la dme est convertie en
  impt.

Que la vente des biens du clerg n'ait pas t provoque par le voeu
national, cela est encore possible; mais l'acquisition de ces biens
sur toutes les parties de la France, leur division et leur subdivision
depuis vingt-cinq ans en diffrentes mains, l'application du produit
de la vente aux besoins de la nation, tout cela est plus qu'une
prsomption de l'acquiescement gnral  cette opration.

Venons  la constitution civile du clerg.

Le voeu national ne l'avait rellement point provoque. Rtablir la
discipline dans l'glise par de meilleurs choix des pasteurs, par une
circonscription plus gale de la juridiction diocsaine, par la
modicit et l'galit des traitemens, enlever au roi la nomination des
vques, au pape les institutions canoniques; rendre au peuple les
lections ecclsiastiques; oprer sans retard la dissolution de
l'ancien corps du clerg, et faire perdre  ses principaux membres
l'esprance de le voir revivre comme premier ordre de l'tat: toutes
ces vues, fort utiles sans doute, taient trop compliques pour tre
saisies par la masse de la nation.

Entre les esprits clairs, plusieurs rejetaient ces ides de rforme.
Ils auraient voulu qu'on assurt la libert du culte catholique, et
qu'on s'en tnt l; qu'on protget tous les cultes, et qu'on ne
s'occupt d'aucun: mais cette opinion, quoique juste, tait peut-tre
encore moins conforme aux ides gnrales, que celle de l'assemble
nationale ou plutt de son comit ecclsiastique. Elle ne paraissait
ni sage ni praticable dans les circonstances du moment. On regardait
comme une folie d'abandonner  lui-mme le clerg d'un culte nagure
dominant, et que la nation venait de dpouiller d'immenses proprits.

Lorsque le systme des lections, la dfense de recourir au pape pour
obtenir les institutions canoniques, et la nouvelle circonscription
des diocses, sans le secours de l'autorit ecclsiastique, eurent
soulev les vques et le pape, les principaux membres de l'assemble
nationale reculrent eux-mmes devant l'obscurit des questions, et
l'assemble reut la constitution civile du clerg en grande partie
sur la parole des jurisconsultes qu'elle avait dans son sein, et sur
la foi due  leur patriotisme.

Une grande partie de la nation l'adopta parce que l'assemble
nationale paraissait la vouloir, et parce que le clerg ne la voulait
pas, parce qu'on y reconnaissait au moins l'anantissement _d'un
ordre privilgi_, parce qu'enfin on avait besoin des biens d'glise,
et qu'en les achetant on considrait avec plaisir une guerre qui
allait rduire  l'absurde l'ide de les rclamer.

Mais encore une fois l'unanimit nationale tait rompue. Les dissidens
taient passionns. Le schisme tant prononc, il fatiguait l'autorit
et troublait les familles. Dix ans aprs, quand l'ancien clerg ne fut
plus  craindre, l'opinion voulut que le gouvernement revnt sur des
questions rsolues sans elle, et ft cesser les dissensions. Le
concordat de l'an X (1802) remplit le voeu gnral en faisant
disparatre de la constitution civile du clerg tout ce qui tait
objet de litige entre le gouvernement et le chef de l'glise. Il
confirma ce qui tait essentiel dans cette constitution: le principe
d'une circonscription gale des diocses, la restitution des registres
de l'tat civil au magistrat civil, la libert de tous les cultes,
l'oubli des prtentions politiques de l'ancien clerg, le remplacement
des revenus ecclsiastiques par des traitemens annuels, enfin, la
vente des biens d'glise et la lgitimit de leur acquisition. Ces
avantages paraissent aujourd'hui reconnus par toute la France, et les
conserver est sa volont.

Les poursuites exerces contre les prtres inserments, la dfense de
porter l'habit ecclsiastique, la menace de les dporter en cas de
troubles, leur bannissement, ont t des actes de guerre exercs par
des autorits inquites et troubles, contre les prtres mcontens et
malheureux, qui rpandaient au dehors l'agitation de leur me et
l'amertume de leurs griefs. Il faut croire aujourd'hui que la nation
divise pendant plusieurs annes  leur occasion, l'a t pour eux et
non par eux: l'a t par l'intrt que les mes douces portent au
malheur, et non par des semences de haine jetes dans les coeurs par
la vengeance sacerdotale. Quoi qu'il en soit, le concordat a mis un
terme  la division.

Je ne parlerai pas des massacres de septembre qui sont le crime de
quelques sclrats en horreur  tous les partis.

Passons aux actes qui concernent les nobles et les migrs.

Nous remarquons:

    _Durant l'assemble constituante_:

L'abolition des droits seigneuriaux qui n'taient pas compris dans
l'abolition des droits fodaux prononce le 4 aot[84];

Le remplacement des corves par des contributions uniformes[85];

L'abolition de la noblesse, des armoiries, des titres, des livres,
des noms fodaux; le brlement des titres conservs dans les dpts
publics[86];

L'abolition des ordres, corporations, dcorations, signes extrieurs
qui supposent des distinctions de naissance[87].

  [84] 26 fvrier 1790.

  [85] 23 mars 1790.

  [86] 20 juin 1790.

  [87] 30 juillet 1791.

    _Durant le corps lgislatif_:

Les migrs dclars suspects de conjuration contre l'tat, rputs
coupables s'ils restent rassembls pass le 1er janvier 1792, et punis
de mort; le revenu des contumaces acquis  l'tat; les princes
dclars coupables et punissables de la peine de mort, s'ils ne sont
rentrs au 1er janvier: en attendant, leurs revenus saisis et leurs
traitemens arrts[88];

Le squestre des biens des migrs[89];

L'affectation de ces biens  l'indemnit de la nation pour les frais
de la guerre[90];

La radiation des migrs sur les tats de rentes dues par le trsor
public[91];

Le brlement des titres de noblesse gards dans les dpts publics des
dpartemens[92];

La dsignation des femmes et enfans des migrs pour otages[93];

Les massacres des 2, 3, 4 septembre 1792[94].

  [88] 9 novembre 1791.

  [89] 7 fvrier 1792.

  [90] Dcret du 30 mars 1792.

  [91] 12 septembre 1792.

  [92] 20 juin 1792.

  [93] 25 aot 1792.

  [94] septembre 1792.

    _Durant la convention_:

La mise en vente du mobilier des migrs[95];

Enfin le bannissement des migrs  perptuit, et la peine de mort en
cas d'infraction de leur ban[96];

Dcret qui rgle les formalits  suivre pour le squestre des biens
meubles et immeubles des migrs[97];

Dcret qui suspend la vente de l'immobilier des migrs, jusqu' ce
que le mode de la vente ait t dcrt[98].

  [95] 23 octobre 1792.

  [96] 28 octobre 1792.

  [97] 3 octobre 1791.

  [98] 11 novembre 1792.

Les deux premiers actes qui concernent la noblesse, savoir:
l'abolition des droits seigneuriaux et l'abolition des corves, ne
sont que les accessoires et les consquences des abolitions prononces
le 4 aot; et mme l'abolition des corves et leur reprsentation en
argent n'est qu'une consquence de l'gale rpartition des charges
publiques votes par les cahiers de la noblesse et dcrtes le 4
aot. Ces actes taient donc conformes  l'intrt et  l'esprit
national; ils subsisteront et seront hors d'atteinte tant que la
volont nationale sera compte pour quelque chose.

Le 20 juin 1790, quand l'assemble nationale abolit la noblesse, les
armoiries, les titres, les livres, les noms fodaux, l'existence
politique des nobles tait finie par l'abolition des tats de
province, par la confusion des ordres dans l'assemble nationale:
leurs privilges s'taient vanouis dans la nuit du 4 aot, o ils
s'taient soumis  l'gale rpartition des charges publiques; toutes
les carrires prcdemment rserves  la noblesse taient ouvertes
au tiers-tat; les justices seigneuriales taient supprimes; en un
mot, la noblesse n'tait plus, dans le systme civil et politique,
qu'une distinction idale qui ne pouvait _faire sentir_ sa prsence
nulle part, ni obliger personne  la reconnatre. Si la force de
l'habitude lui avait conserv encore quelque valeur dans le systme
moral, c'est--dire dans les relations de socit prive, cet avantage
ne consistait que dans le privilge d'y faire remarquer une politesse
soigne, et un ton d'galit, qu'on ne remarquait pas dans les autres;
mais bientt ce privilge mme devait s'vanouir, parce qu'il tenait
uniquement  la nouveaut du changement.

Pour une partie des nobles, l'abolition de la noblesse tait une
perte; pour une autre, elle tait un avantage.

Elle tait une perte, 1 pour les familles anciennes, mais sans
illustrations; 2 pour les familles nouvelles, quelque respectable que
ft leur litre; 3 pour celles dont la noblesse acquise  prix
d'argent et ne ignoble, ne pouvait jamais, comme tant d'autres,
obtenir le reproche d'tre dgnre. En d'autres mots, pour tous les
nobles dont le nom ne rappelait pas quelque grand souvenir,
l'abolition des titres, des livres, de tout ce qui annonce la
noblesse, tait l'anantissement de la noblesse.

Pour les noms illustres, pour les noms historiques qui s'attachent 
quelque poque chre  la patrie,  quelque vnement glorieux pour la
nation, qui s'apprennent dans tous les pays  l'enfance et ne
s'oublient jamais, qui ajoutent  la considration de la France au
dehors, sans diminuer sa force au dedans, pour ces noms suprieurs 
tous les titres, l'abolition des titres n'tait que l'affranchissement
d'attributs dprcis par le partage avec des noms sans gloire.

La noblesse avait t mre ou du moins compagne des privilges; il
tait naturel qu'elle et le mme sort. Elle avait aussi form un
corps garant et conservateur des privilges, dans les assembles
politiques; on avait  craindre qu'elle ne vnt  renatre et  s'y
remontrer encore.

Enfin,  ne considrer le titre de noble,  l'poque de 1789, que
comme une distinction dans les vanits de la socit prive, on peut
dire que maintenir le titre ou la qualit de noble, quand la nouvelle
constitution rprouvait les anoblissemens, c'et t donner  cette
qualit un nouveau lustre, lever les nobles existans bien plus haut
qu'ils n'taient par-dessus les plbiens, sparer les familles des
premiers de celles du commun tat, par une distance plus grande que le
temps aurait toujours augmente: de sorte qu'on et abaiss
comparativement le tiers-tat fort au-dessous du rang o il se
trouvait en 89, puisque aprs un sicle il n'aurait plus exist que
des nobles de cent annes et des bourgeois  perptuit; au lieu qu'en
89 les nouveaux anoblis taient  peu prs confondus par l'opinion
avec la bourgeoisie qui vivait noblement, et pouvait, quand elle le
voulait, acqurir la noblesse. En un mot, l'abolition de
l'anoblissement et t videmment un rehaussement de la noblesse.

Depuis 1792, la nation a bien prouv qu'elle n'avait pas t
dtermine alors par une aversion absolue pour toute distinction
nobiliaire, pour les titres, les armoiries et les livres; mais par la
haine de la noblesse privilgie qui avait exist, parce qu'elle avait
t exclusive, offensante pour le mrite, parce que le commun tat en
avait t humili, et avait besoin d'tre veng. Et si depuis elle a
adopt une nouvelle noblesse avec les mmes attributs honorifiques,
mais sans hrdit, ce n'a t ni une inconsquence, ni un repentir,
ni un retour vers l'ancien ordre de choses. 'a t tout au contraire
pour le faire mieux oublier, pour en tirer une vengeance plus sre,
pour se mettre avec tout l'clat possible en possession de l'galit
de droits qu'elle avait conquise. Un simple villageois tait plus sr
de l'abolition de la noblesse ancienne quand il voyait l'enfant de la
commune prendre le pas sur l'ancien seigneur de la paroisse, que quand
celui-ci se tenait simplement  l'cart. Il tait plus sr de son fait
en voyant l'avancement du mrite sans naissance, qu'en voyant
seulement la retraite et l'obscurit de la naissance sans mrite.
L'anantissement de la noblesse privilgie lui tait aussi mieux
dmontre par la cration d'une noblesse sans privilge et sans
hrdit. Enfin l'argument contre les distinctions de naissance tait
plus complet,  son sens, quand il pouvait dire  l'ancien noble: Vous
ne l'tes plus, et je le serai au premier jour de bataille, que quand
il tait born  dire: Vous ne l'tes plus.

Voil ce qui fit accueillir cette noblesse qui aurait t une simple
notabilit si, par abus, on n'y et introduit  la suite un
commencement d'hrdit. Mais, telle qu'elle fut dans son principe,
elle prouva par l'accueil qu'elle obtint de l'opinion,  quel point
tait conforme aux voeux de la nation l'abolition de l'autre.

Les ordres, corporations, dcorations, signes extrieurs qui
supposaient des distinctions de naissance, auraient pu tre conservs,
sous la seule condition de ne plus exiger de preuves de noblesse et
d'admettre le mrite; mais tout ce qui appartenait  la noblesse
privilgie, tout ce qui rappelait son existence devait suivre son
sort. Ainsi le voulait l'opinion publique dans un temps de dfiance
rvolutionnaire, qui lui faisait craindre le retour de son ancienne
faiblesse durant des temps calmes o toutes les sductions agissent,
et o personne ne se dfend. J'ajoute que les hommes les plus
distingus de la noblesse elle-mme avouaient toutes ces rformes
comme des consquences des principes de la rvolution: telle tait
particulirement l'opinion de cette honorable minorit de la noblesse,
qui la premire eut le mrite de se runir en 1789  la chambre des
communes, et dont l'exemple en toute occasion aurait pargn bien des
maux s'il et t suivi.

Tous les dcrets que nous venons de voir manrent de l'assemble
constituante. C'est avec l'assemble lgislative que commencrent les
mesures violentes. La premire de ces assembles n'avait attaqu que
les privilges de la noblesse et ses dpendances; la seconde attaqua
les proprits des nobles et leurs personnes.

Le squestre de leurs biens, l'affectation de ces biens  l'indemnit
de la nation pour les frais de la guerre, la rsolution annonce de
les mettre en vente lorsque le mode de vente serait dcrt, la vente
actuelle de leur mobilier, enfin leur bannissement  perptuit: voil
les actes que prsente la priode que nous parcourons. Je laisse de
ct celui qui dclare otages les femmes et enfans d'migrs: ce
dcret injuste et violent n'eut aucune excution. Les autres ont t
l'objet de vives discussions, et les esprits modrs de la rvolution
se sont long-temps refuss  les approuver. Les migrs taient des
hommes gars, mais des Franais; leurs familles taient restes en
France: comment voir sans intrt la ruine des familles et la
proscription des chefs? Les jurisconsultes opposaient d'ailleurs  la
confiscation des biens et au bannissement les principes de la
lgislation civile, et ces rgles d'ternelle justice qui interdisent
de punir les innocens pour les coupables; ils rclamaient pour les
migrs le droit commun  tous les citoyens de sortir de leur pays,
mme de le quitter; ils allguaient l'impossibilit de distinguer ceux
qui taient sortis sans desseins hostiles de ceux qui portaient les
armes.

Mais le bon sens populaire repoussait toute application du droit civil
 une masse d'hommes migrs en mme temps pour s'armer contre la
France, et qui marchaient contre elle en corps d'arme, avec des
armes trangres. migrer est-il, ou n'est-il pas un crime, est il
possible de constater l'migration, de distinguer l'migration hostile
de celle qui ne l'est pas? A toutes ces questions l'instinct populaire
rpondait: Qu'importe! Les migrs nous font la guerre, ils se sont
tablis contre nous dans le droit de la guerre; nous l'avons donc
contre eux. Comme, en guerre, on prend  l'tranger des villes, des
provinces, des chteaux, des terres: de mme, disait-on, on peut
prendre  l'migr qui s'est fait tranger et marche avec les
trangers, ses terres et ses maisons. De quel droit prendra-t-on aprs
la victoire une province  la Prusse, si on ne peut prendre, des
maisons aux migrs qui marchent avec les armes prussiennes? Les
scrupules se levaient d'eux-mmes devant cette ide: que le droit de
la guerre tait le seul  consulter. C'tait aux migrs qui n'avaient
pas voulu prendre les armes  prouver par leur retour qu'ils ne les
avaient pas prises, et n'avaient pas voulu rester parmi ceux qui les
avaient prises; ils avaient t avertis de rentrer dans un dlai
dtermin. Seuls, ils taient coupables de la ruine de leurs familles;
c'tait eux qui les sacrifiaient, et non la France qu'ils ruinaient
elle-mme.

Tel tait le sentiment du peuple pendant les nombreuses et longues
sances o l'on faisait des lois contre les migrs. L'assemble
pronona la confiscation des biens et le bannissement des personnes 
perptuit, et se fonda sur de prtendus principes de droit civil.

Le systme populaire tait plus favorable aux migrs que celui du
corps lgislatif; car la confiscation et le bannissement prononcs par
la loi, devaient de leur nature tre dfinitifs: au lieu que les
invasions faites par la conqute peuvent tre restitues  la paix; et
les prohibitions opposes pendant la guerre  l'entre de toute
personne de l'arme ennemie, peuvent tre leves quand il n'y a plus
d'ennemi. De plus la loi contre l'migration condamnait  mort
l'migr qui serait fait prisonnier, tandis que le droit de la guerre
oblige de respecter la vie de l'ennemi que l'on peut faire prisonnier.

Mais la suite a prouv que le bannissement des migrs de quelque
manire qu'il et t prononc, ne pouvait tre ternel: sous le
consulat il a t rvoqu. La France ne tient jamais les promesses
faites  sa colre; la rvocation aurait eu lieu plus tt, si l'on
n'et craint que la vente des biens confisqus n'en ft interrompue;
et cette vente elle-mme n'aurait jamais t consomme, si elle n'et
t commence dans la lgitime irritation de la guerre, et si les
circonstances trop peu remarques qui foraient le gouvernement 
vendre, n'eussent aussi forc les particuliers d'acheter. Ces
circonstances taient la ruine des finances et le dfaut d'argent.
Pour satisfaire aux dpenses qu'entranait la guerre, le gouvernement
n'avait d'autre monnaie que les assignats, et ces assignats aprs
quelque temps n'avaient plus d'autres gages que les biens des auteurs
de la guerre. Ces assignats tant devenus la seule monnaie de la
France, et s'tant dprcis, presque tous les dbiteurs en crasrent
leurs cranciers; et ceux-ci pour sauver une partie de leurs capitaux,
furent obligs de les employer en acquisitions de domaines confisqus.
C'taient les migrs qui faisaient la guerre; c'tait la guerre qui
avait ncessit les assignats, c'taient les assignats qui ruinaient
les capitalistes; ceux-ci trouvaient donc juste de chercher
l'indemnit d'une partie de leurs pertes dans les biens de ceux
qui les avaient mis si prs de leur ruine. Les spculateurs avides
se sont ensuite mls aux pres de famille malheureux, mais ces
derniers ont t le grand nombre des acqureurs. Au reste les doubles
et triples reventes, les successions, les changes ont plac tant
d'intermdiaires entre les spculateurs originaires et les possesseurs
actuels, et les prix se sont tellement levs par les mutations, qu'il
serait impossible aujourd'hui de revenir sur ceux-ci et de retrouver
les autres.

Cette vente de biens confisqus, comme celle des biens du clerg,
forme aujourd'hui un intrt nouveau dans la rvolution: il importe de
ne pas le mconnatre. La sret des acquisitions de ces biens
intresse peut-tre quinze millions de personnes, parce qu'il faut
compter toutes les mains par lesquelles ils ont pass, avec celles o
ils sont maintenant, et qu'en cas d'atteinte il y aurait lieu 
recours de celles-ci contre les premires.

       *       *       *       *       *

Viennent maintenant les actes qui concernent le roi et la cour.

_Durant l'assemble constituante_:

1 Violation du chteau de Versailles et translation du roi  Paris,
les 5 et 6 octobre 1789;

2 Obstacle au dpart du roi pour Saint-Cloud, le 17 avril 1790;

3 Arrestation du roi  Varennes, le 22 juin 1791;

4 Rassemblemens du Champ-de-Mars pour demander la dchance du roi,
le 17 juillet 1791;

5 Constitution du 3 septembre 1791, accepte le 13.

_Durant le corps lgislatif_:

6 Violation du chteau des Tuileries, le 20 juin 1792;

7 Sige du chteau des Tuileries, refuge du roi dans la salle du
corps lgislatif, suspension de la royaut, rclusion du roi au
temple,  l'poque du 10 aot et jours suivans.

_Durant la convention_:

8 Abolition de la royaut, proclamation de la rpublique, le 21
septembre 1792;

9 Mise en jugement du roi, ordonne le 3 dcembre 1792; jugement
prononc le 17 janvier 1793; excution le 21.

La violation du chteau de Versailles aux 5 et 6 octobre, est le fait
du peuple de Paris. Le peuple de Paris n'est pas la nation. Mais la
nation avait dj sanctionn le renversement de la Bastille, le 14
juillet. La rvolte de ce jour, en s'tendant  toute la France, avait
reu le nom d'_insurrection_. L'insurrection tait rpute le plus
saint des devoirs: le renversement de la Bastille tait appel
l'initiative de l'insurrection; c'tait bien la nation qui avait
consacr ces mots jusqu'alors inusits, et les ides qu'ils expriment.
Dans les vnemens des 5 et 6 octobre, la nation ne voulut voir que le
rsultat: c'tait le sjour du roi  Paris, c'tait la garantie que sa
rsidence paraissait donner  la rvolution; et elle y applaudit.

Pendant tout le mois d'octobre, les communes et les corps constitus
firent des adresses pour en fliciter l'assemble nationale,
s'abstenant nanmoins, par une rserve remarquable, de parler des
vnement et des journes des 5 et 6 octobre. L'arme renouvelle aussi
dans le mme mois des protestations de fidlit aux dcrets de
l'assemble; les diffrens corps de la garnison de Strasbourg
rclament[99] contre un journal qui assurait que les mcontens
trouveraient protection dans une arme de cent cinquante mille hommes,
commande par le gnral de Broglie, _qui se croyait assur des
garnisons de Metz et de Strasbourg_. La garnison de Strasbourg dclare
que cette assurance est injurieuse pour elle. _Elle obira_, dit-elle,
_au roi pour faire excuter les lois et dployer ses forces, contre
les ennemis de la nation_. _Mais_, continue-t-elle, _nous regarderions
comme tratres  la patrie ceux qui seraient assez lches pour
enfreindre le serment que vous avez dict_.

  [99] 16 octobre 1789.

L'assentiment donn aux rsultats des 5 et 6 octobre, tait la preuve
la plus forte que la nation pt donner de l'intrt qu'elle mettait au
dcret qui avait ananti les privilges. Quelle que soit l'opinion
que les ennemis intrieurs de la France ont donne, du fond de la
nation franaise, aux trangers, il est certain qu'elle est celle 
qui les violences cotent le plus,  qui elles sont le moins
ordinaires, qui est le plus habituellement contenue par le sentiment
du respect, qui mme connat le mieux le frein des biensances. Ses
emportemens dans la rvolution ne prouvent autre chose que
l'importance qu'elle a constamment attache  son succs.

C'est d'aprs cette vrit qu'il faut encore juger les faits du 17
avril et du 22 juin 1790.

Lorsqu'un rassemblement mit obstacle au dpart du roi pour
Saint-Cloud[100], ce n'taient que deux ou trois mille personnes. Le
lendemain le directoire de dpartement fit voter dans les
quarante-huit sections sur ces questions: Paris dsire-t-il que le roi
puisse aller  Saint-Cloud, ou que le roi veuille bien ne pas
inquiter Paris par son absence? La majorit des sections exprima
l'apprhension de l'absence; et l'on a vu comment le directoire de
dpartement a fait entendre au roi qu'il partageait l'inquitude
gnrale.

  [100] 17 avril 1790.

L'arrestation du roi  Varennes[101] est,  la vrit, le fait des
habitans de Varennes, d'une petite ville de Champagne: mais qui leur
en a inspir l'audace? ou plutt comment s'y sont-ils crus obligs;
comment ont-ils t amens  la crainte d'tre criminels en laissant
passer le roi? On ne peut mconnatre dans leur conduite la puissante
influence de l'esprit national. Et par qui ont-ils t dsavous,
inculps, poursuivis? Quels bras se sont levs ou appesantis sur eux?
Un million de Franais sont accourus sur le passage du roi  son
retour, des relais de garde nationale ont escort sa voiture de
Varennes  Paris: s'est-il fait le plus lger mouvement pour le
dlivrer? A-t-il entendu un autre cri que celui de _vive la nation_?
Plus de cent mille personnes taient aux Champs-lyses quand il est
entr  Paris: il n'y en eut pas une qui ne tmoignt du ressentiment
par son silence, son attitude et ses regards. C'est ainsi que les
habitans de Varennes furent absous de leur tmrit.

  [101] 22 juin 1791.

Voici ce que M. Barnave, l'un des commissaires de l'assemble
nationale envoys  la rencontre du roi, et qui est revenu dans sa
voiture, a rapport, le jour de son arrive[102],  la socit des
Jacobins: S'il pouvait vous rester un seul doute sur la grande
question de savoir si la France sera libre, le problme est maintenant
rsolu. Plus de six cent mille Franais ont manifest leur voeu  cet
gard, avec une nergie dont les personnes qui taient dans les
voitures ont paru profondment frappes.

  [102] 25 juin 1791.

A l'entre de Paris, les citoyens avaient sans doute rsolu de garder
le plus profond silence, partout ailleurs, nous n'avons t
interrompus que par les cris de _vive la nation_!

M. de Montesquiou rapporte  ce sujet le fait suivant, dans l'ouvrage
intitul: _Coup d'oeil sur la rvolution_[103]. Au retour de Varennes
le roi avoua qu'il avait t fort surpris de l'unanimit des voeux de
la France pour la constitution nouvelle. On lui avait toujours dit le
contraire; et il ne cacha point alors que c'tait ce qu'il avait vu
qui le dcidait  accepter la constitution[104].

  [103] Page 64.

  [104] Constitution du 3 novembre 1791, accepte le 13.

Je le rpte, ce que la nation approuvait dans les actes exercs
envers le roi, ce n'taient point les violences, mais le mouvement
qu'elles donnaient  la rvolution, et le renversement des obstacles
opposs  sa marche.

A la vrit, plus on avanait, plus le peuple devenait irritable;
moins il tait contenu par le respect, moins les violences lui
cotaient: c'taient ses coups d'tat. La majest royale n'imposait
plus. Le roi tait  son dpart prisonnier depuis dix-neuf mois; son
caractre personnel semblait dgrad par la sincrit qu'il avait
feinte pendant ce temps, et que sa fuite avait dmentie; son
arrestation  Varennes avait achev de lui enlever toute
considration.

Le rassemblement populaire du Champ-de-Mars[105] pour demander le
jugement et la dchance du roi,  l'occasion du dcret du 15, qui le
dclare inviolable; l'opinitret de la rsistance oppose par le
peuple  la municipalit, qui avait proclam la loi martiale; les
victimes mmes qu'entrana cette rsistance, ces faits taient les
avant-coureurs du 20 juin, du 10 aot 1792, du 21 janvier 1793. Tout
prsageait la double catastrophe de la chute du trne, et de la fin du
monarque[106].

  [105] 17 juillet 1791.

  [106] Voyez l'extrait imprim du registre des dlibrations du
  corps municipal, du 17 juillet 1791.

La violation du chteau des Tuileries[107], qui eut lieu le 10 aot,
la rclusion du roi au Temple, la suspension, ensuite l'abolition du
pouvoir royal, la proclamation de la rpublique, la mise en jugement
de Louis, sa condamnation, son excution, tous ces faits se rduisent
 deux principaux dont les autres ne sont que les circonstances: la
mort du roi, la chute du trne. Le jugement et la condamnation du roi
 mort est un de ces actes qui dans une monarchie tonnent toujours,
et que l'tonnement empche de juger; la postrit n'a pas plus la
facult de l'apprcier que les contemporains. On dirait mme que plus
l'vnement s'loigne, plus il se grossit. L'imagination est trop
vivement frappe de la grandeur de la catastrophe pour que la raison
en pse les motifs. La victime tombe de si haut que la chute parat
toujours sans proportion avec la faute; le culte qu'on rend si
naturellement au pouvoir, et la religion de l'inviolabilit,
contribuent plus que la loi  mettre le prince, dans l'opinion,
au-dessus d'une condamnation. L'ide de sacrilge se place toujours
entre la justice et l'objet consacr. La grandeur, la puissance, les
vertus, la gloire des rois qui ont succd  la victime, psent de
tout leur poids sur la raison et l'imagination. L'autorit du roi
rgnant impose comme s'il s'agissait de lui-mme; le respect,
l'attachement que lui portent les contemporains au milieu desquels on
est plac semblent accuser la tmrit des juges et du peuple qui ont
fait prir son prdcesseur. C'est ainsi qu'en Angleterre l'esprit est
encore domin  la lecture du procs de Charles Ier, indpendamment
des motifs qui peuvent faire croire  l'innocence ou  la criminalit
de ce prince.

  [107] 20 juin.

Il n'est pas sans utilit de s'affranchir un moment de ces illusions,
afin de reconnatre la vritable situation des esprits  l'poque o
un peuple peut voir tomber sans effroi la tte de son roi sur
l'chafaud, et par quelle chane d'vnemens peut s'affaiblir
graduellement ce respect, qui est la principale sret du pouvoir. Les
faits dont se compose l'histoire de Louis XVI depuis le 14 juillet
1789 jusqu'au mois de janvier 1793, nous montrent comment le peuple
fut amen  ne plus voir,  cette dernire poque, dans le monarque,
qu'un homme ordinaire. Je ne cherche point d'excuse au peuple, ni aux
juges. Je recueille une leon qui s'offre aux princes de tous les
temps, et de tous les pays.

A l'ouverture des tats-gnraux, Louis XVI tait aim et respect,
non qu'on le crt un grand roi, ni peut-tre un bon roi pour les
circonstances, mais parce qu'il tait bien intentionn et honnte
homme.

Les circonstances exigeaient davantage. Ce n'aurait pas t trop alors
d'un esprit suprieur et d'un grand caractre.

Louis XVI tait d'une complexion apathique. Il avait l'esprit droit,
mais born par l'impuissance de s'appliquer, par le dfaut d'activit
et de mouvement, par la passion et l'habitude immodre de la chasse,
par l'asservissement aux prjugs du rang et de la puissance, et
surtout aux prjugs religieux.

Il avait le coeur ouvert aux affections douces. Ses moeurs taient
rgulires. Il avait de la bont. Mais la douceur de ses affections,
la rgularit de ses moeurs, sa bont, l'avaient mis dans la
dpendance de la reine. Il croyait n'tre qu'poux fidle et tendre,
il tait un roi asservi.

Son caractre tait faible. La crainte le gagnait aisment et le
gouvernait ds qu'elle l'avait atteint. Son calme dans le danger
n'tait que patience, son courage dans le malheur n'tait que
rsignation. Il tait timide, et c'est une autre faiblesse dont
l'effet ordinaire est de faire accuser de dissimulation. Il tait
rserv, mfiant, comme tous les caractres faibles; et, comme eux, 
la fois mfiant et dupe de ceux qui l'aidaient  se dfier.

Faute d'application  l'tude, il n'avait point appris ce qu'il aurait
fallu savoir pour gouverner; faute d'application aux affaires,
l'exprience et l'observation ne supplrent point  l'tude; faute de
mouvement et d'essor, il ne dcouvrait point ce qu'il aurait d
apprendre.

lev dans la malheureuse ide qu'il tenait son pouvoir de Dieu et de
ses pres, que tout devait tre soumis  ses volonts, que les peuples
n'avaient aucun droit sur lui, qu'il ne devait compte qu' Dieu de
leur destine, il ne voyait dans ses royales obligations que les
commandemens de la religion, dans ses fautes, que des pchs; et, ne
pouvant se figurer le moindre danger pour sa couronne, il n'en voyait
que pour sa conscience.

Il avait t facile aux prtres de s'emparer d'un prince ainsi
prvenu. Leurs intrts alors si compromis leur rendaient plus
importante que jamais la captation du monarque. Le clerg ne pouvant
esprer son salut que du pouvoir absolu, les prtres firent au roi une
affaire de conscience du maintien de ce pouvoir, de la conservation du
clerg une affaire de conscience, de la haine de la constitution,
encore une affaire de conscience. Ils taient d'accord avec la reine,
dont la fiert imposait au roi les mmes obligations, comme des
devoirs d'honneur dont l'infraction le rendrait indigne de sa
tendresse.

Ces prjugs, ces influences, non seulement resserraient l'esprit du
roi dans des bornes plus troites, mais encore lui donnaient de
fausses directions.

Sa conscience tait toute remplie des scrupules que l'intrt du
clerg y avait jets; sa raison, son esprit, puisaient leur peu de
forces  discuter ces scrupules avec sa conscience. Le roi ne voyait
rien au-del de son clerg, de la reine, peut-tre de sa famille et de
la cour. Il entrevoyait ce grand peuple qui tait au loin derrire
l'enceinte que sa cour formait autour de lui; il lui voulait du bien,
mais il ne savait comment lui en faire, ni ce qui pouvait empcher que
le bien ne se ft de lui-mme. Il ne concevait pas plus une oppression
qu'une rvolte, tant il croyait que ses seules intentions devaient
suffire pour en prserver. Sa bont naturelle l'intressait aux
souffrances qui sautent aux yeux, aux souffrances physiques de la
pauvret, du dnuement; mais cette bont ne put jamais lui inspirer
plus que de bonnes intentions pour son peuple. C'tait cette vertu
toute chrtienne  qui la religion a donn le doux et respectable nom
de charit. C'est  cette bont qu'il faut rapporter plusieurs actes
du rgne de Louis XVI qui lui ont mrit de la reconnaissance:
l'abolition de la torture, l'assainissement des prisons, une meilleure
administration des hpitaux. Mais cette souveraine bont des rois qui
embrasse les droits et les intrts de toutes les parties d'un grand
peuple, ceux des palais, ceux des chaumires, qui veille sur tous,
contient les uns, encourage les autres, protge le travail, patrimoine
du pauvre, la justice, refuge du faible, qui s'occupe du prsent et de
l'avenir, et s'tend aux plus grandes distances de temps et de lieux,
cette bont, par laquelle les rois sont l'image de la Providence,
parat avoir manqu  Louis XVI. Point d'tendue dans les vues, jamais
d'lan, jamais d'action, jamais en avant. Tout arrtait, tout
empchait un bon mouvement: la pesanteur organique, le dfaut de
lumires, l'inquitude de la conscience. Tout empchait une bonne
rsolution: la faiblesse du caractre, la crainte des contrarits
dans son intrieur, une invincible rpugnance  tenir de la confiance
du peuple ce pouvoir qu'on lui disait tous les jours tre un don de
Dieu. Toujours sans volont; n'ordonnant rien, accordant tout ce qui
n'tait pas contraire  ses opinions religieuses; permettant beaucoup,
n'osant rien interdire; permettant moins peut-tre qu'il ne tolrait;
s'engageant  ceux qui lui promettaient le pouvoir constitutionnel, en
laissant faire ceux qui lui promettaient le pouvoir de Louis XIV.

Aprs la sance royale du 21 juin 1789, le peuple le crut malveillant
pour lui, et dcid  protger les privilgis: on cessa de l'aimer;
l'amour se retira subitement et compltement de lui, parce que cette
prfrence qui paraissait accorde aux privilgis contrariait, dans
sa premire ferveur, la passion naissante du peuple: l'amour de
l'galit et de la libert.

Vers le milieu du mois de juillet, l'arme, rassemble entre Paris et
Versailles, tomba en dfection et fraternisa avec les patriotes de la
capitale: l'on vit alors la faiblesse du pouvoir. Le 15 ou 17 juillet,
le roi vint  Paris,  l'Htel-de-Ville, et fit tout ce qu'on lui
avait demand: alors on vit la faiblesse de la personne, et le peuple
lui retira son respect.

La fte des gardes-du-corps du 2 octobre affermit l'opinion qu'on
avait de la malveillance du roi, et trahit les apparences de sincrit
qu'il montrait: l commena le mpris avec le ressentiment. Le
mouvement populaire des 5 et 6 octobre acheva de dissiper la crainte
des forces royales, et donna au peuple la mesure des siennes. Le
peuple apprit ces jours-l qu'il pouvait tout vouloir et tout oser. Il
osa vouloir que le roi ft prisonnier  Paris, et il l'emmena.

L'audace du peuple tait alors excite par une souffrance qui l'a dans
tous les temps port  quelques excs: c'tait la faim, ou le
pressentiment de la faim, caus par la raret des subsistances.
Malheureusement cette cause ordinaire d'carts passagers, et qui en
tait aussi l'excuse, se trouvait cette fois unie  une cause de
renversement; elle faisait oser autre chose qu'une _rvolte_: c'tait
une _rvolution_.

On amena le roi  Paris tout  la fois comme un _aristocrate_ reconnu
et comme un _munitionnaire_ suspect[108]. Il ne restait plus rien dans
le peuple de l'esprit de _sujets_ du roi; le peuple tait le souverain
mcontent d'un fonctionnaire.

  [108] Le peuple criait: voil le _Boulanger_ et la _Boulangre_.

Le roi emmen  Paris, rsidant  Paris, y tait-il dtenu, ou
prisonnier sur parole, ou roi en libert? Pendant l'hiver la question
resta indcise; au commencement d'avril, le roi voulut la rsoudre 
sa convenance, il ne put qu'claircir qu'elle tait rsolue au mpris
de sa personne et de sa dignit. Il annona un voyage  Saint-Cloud:
un rassemblement l'empcha de sortir de son palais. Il fut manifeste
qu'il tait prisonnier.

Le 20 juin le roi s'vade et fuit vers la frontire o les migrs
taient arms. On l'arrte  Varennes; on le ramne, on le replace aux
Tuileries. Au mois d'avril c'tait un prisonnier au moins
considrable; au retour de Varennes, on voit en lui un prisonnier
criminel: on avait la famine, disait-on, il a voulu donner en outre la
guerre. C'est de plus un prisonnier maladroit, un prisonnier rattrap,
un prisonnier qui a t en butte  l'indignation et aux insultes d'un
million de Franais sur une route de cinquante lieues. Le peuple de
Paris n'a plus mme un souvenir de respect, ni un sentiment d'gards.
Ce n'est plus du roi, ce n'est plus de Louis XVI qu'il s'agit dans les
discours; c'est du _tratre Louis_, c'est du transfuge Louis, c'est de
l'ennemi dclar de la France: on ne le nomme plus autrement.

On veut son jugement, on veut la dchance.

Le 26 juillet la loi martiale est publie et excute au Champ-de-Mars
contre un rassemblement qui demande la dchance. Ainsi, dit-on, c'est
pour l'impunit du tratre qu'on massacre les citoyens! On se tait un
moment, mais l'on impute au tratre suppos un crime de plus.

L'anne suivante, l'tranger, les migrs runis s'avancent vers les
frontires. On s'crie: C'est le tratre qui l'a appel. La guerre
s'annonce par des revers, c'est le tratre qui les a mnags. Les cris
se renouvellent pour la dchance.

La dchance se fait attendre, on veut l'abdication.

Le 20 juin le peuple force le palais. Louis se laisse voir et ne sait
pas se montrer. Soixante mille personnes l'approchent, le pressent
successivement et lui parlent, les uns avec une familiarit insolente,
les autres avec mpris, les autres avec menace. Il ne s'meut point.
Celui qui a la conscience pure, dit-il, ne craint rien; mettez la
main sur mon coeur, et voyez s'il bat plus fort qu' l'ordinaire, s'il
a la moindre frayeur. Certes, il et t beau de ne pas s'mouvoir,
si  l'indiffrence pour le danger, le malheureux monarque avait
ajout le sentiment profond de la majest outrage, s'il l'avait
marque par la fiert de son maintien, par l'loquence de ses paroles,
s'il avait su, comme un Mathieu Mol, rprimer, ou clairer, ou
mouvoir cette multitude: mais le peuple le vit mont sur une
banquette, coiff d'un bonnet rouge, boire dans une bouteille, criant
vive la nation. Se faire un mrite du calme de sa conscience, devant
un peuple en rvolte, n'tait-ce pas ajouter  un abaissement que le
peuple ne voyait que trop? On tait entr, voulant l'abdication; on
oublia en voyant le roi qu'on l'avait juge ncessaire.

L'ennemi entr en France, la fureur un moment apaise se rallume. Elle
produit le massacre du 10 aot qui produit un redoublement de fureur.

De ce moment, la capitale ne cesse de retentir de ce cri: _la mort du
tyran_. L'ennemi s'approche de la capitale. On pressent tous les
dsastres qu'y entranera la victoire, et les vengeances qu'exerceront
le roi, les prtres, les nobles: les nobles cent fois plus redouts
que le vainqueur. La peur se joint au ressentiment, et le rend plus
cruel. On redouble les cris d'alarme et de fureur: le trne est
renvers, la rpublique proclame. Depuis long-temps on ne voyait plus
un roi de France dans Louis, plus mme un homme considrable; alors on
en vient  ne plus voir en lui qu'un danger pour la rpublique 
laquelle chacun attache dsormais la sret de sa propre existence, et
chacun veut la mort de Louis, comme assurance de sa propre vie. La
commune et la Montagne rejettent sur le malheureux prince les diverses
accusations, les soupons multiplis qu'inspirait au peuple la raret
des subsistances.

Telle fut la marche des sentimens populaires qui, depuis le 14 juillet
1789, jusqu' la fin de l'anne 1792, ont amen l'accusation et le
jugement de Louis.

Quelles circonstances pour ce jugement! La rpublique est  peine
leve sur la monarchie renverse, que dj triomphante elle asseoit
sur les fautes et les crimes de quelques rois, la condamnation de la
royaut, la trane  son char dans la poussire, et tire ensuite de la
condamnation de la royaut, celle de tous les rois! Quelles
circonstances que celles o l'on met en principe qu'il n'y a point de
roi innocent, et qu'avoir t roi c'est tre criminel aux yeux de la
rpublique!

Cependant l'inviolabilit du roi tait toujours subsistante aux yeux
de la loi; et si l'on dcidait qu'au mpris de son inviolabilit il
serait mis en jugement, du moins ses moyens de dfense au fond lui
restaient. On sait quel fut le sort de cette double garantie. Il ne
s'agit point ici de discuter le jugement, mais seulement de voir
quelle impression il fit sur l'opinion nationale.

D'abord elle regardait Louis XVI comme coupable, non pas en dtail de
chacun des faits ports dans l'acte d'accusation, mais de la guerre,
et du double dessein d'anantir la rvolution et d'en poursuivre les
auteurs. Quand le roi fut jug, la nation dtourna ses regards d'une
condamnation qu'elle trouva trop rigoureuse, et qu'elle n'aurait point
prononce; mais elle se familiarisa ensuite avec l'ide d'un vnement
sans remde, qui n'tait pas tomb sur une parfaite innocence, et qui,
dans l'intrt de la rvolution, se prsentait avec des ides confuses
d'utilit. C'tait  cet intrt de la rvolution que les esprits
rapportaient alors tout en France. On n'tait ni plus froce, ni
peut-tre moins ami de la justice que dans les temps antrieurs; mais
on mettait tous les sentimens de bont et de justice  assurer cette
rvolution, qu'on regardait comme la justice et la bont tendues  de
nombreux millions d'hommes, au lieu que la justice assise sur les
tribunaux ne regarde que les individus qui l'invoquent.

Et sur quoi jugeait-on le roi coupable de la guerre? Ce n'tait,
certes, pas sur les analyses, les dissertations, les dclamations, les
griefs spciaux des orateurs de la convention; ce n'tait pas sur les
crits trouvs aprs le 10 aot dans l'armoire de fer du chteau des
Tuileries; ce n'tait ni sur le trait de Pilnitz qui faisait
connatre les sollicitations des princes et supposait le voeu du roi,
ni sur les tats de paiement des gardes du corps  Coblentz; c'tait
sur un ensemble de circonstances notoires, sur un enchanement de
faits indubitables qui avaient saisi tous les esprits, sur un corps de
preuves morales, de celles qui portent la conviction avec elles sans
le secours du raisonnement, et qu'aussi le raisonnement ne peut
affaiblir.

Les migrs s'taient arms aux frontires, en 1791, contre la
rvolution. Lorsque le roi partit pour Varennes, c'tait pour se
mettre  porte d'eux: il voulait donc diriger la guerre contre la
rvolution.

_Monsieur_ est parti en mme temps que lui: donc leur marche tait
combine. _Monsieur_ a bientt t reconnu chef de l'migration arme:
donc le roi tait d'accord avec l'arme des migrs.

Bientt on parle d'armes trangres qui embrassent la mme cause que
les migrs: donc elles sont provoques par les chefs de l'migration,
par _Monsieur_; donc elles sont autorises par le roi qui tait parti
avec _Monsieur_.

Les armes trangres s'avancent avec les migrs, ainsi la liaison de
l'tranger et de l'migration se vrifie par le fait: donc le roi
parti avec son frre, chef de l'migration, est d'accord avec
l'tranger.

L'empereur d'Autriche est frre de la reine, la reine est ennemie
dclare de la rvolution: donc l'empereur d'Autriche, provoqu par
_Monsieur_, est aussi press par la reine. La reine gouverne l'esprit
du roi: donc le roi est d'accord avec l'empereur d'Autriche.

Le roi rappelle ses frres par des crits solennels, et ils ne
rentrent pas: ce ne peut tre que parce qu'il dment en secret les
crits qu'il publie.

Il refuse la sanction d'une loi qui les bannit, et la refuse pour
constater sa libert, donner plus de poids au rappel qu'il leur
adresse: s'il n'coutent point, ce ne peut tre que parce qu'il leur
fait savoir que son intention n'est pas plus change que son sort.

L'migration et la guerre attirent la malveillance du peuple sur sa
tte, et ses frres n'en sont pas plus dcids  rentrer: quelle
apparence que ses frres eussent voulu l'exposer aux dangers d'une
rvolte, si Louis n'et t rsolu  les braver? Lui seul pouvait
disposer ainsi de sa sret. La tendresse fraternelle n'et os
prendre sur elle les vnemens qui s'annonaient. La mort du roi
tait sans doute un crime inutile  l'tablissement de la rpublique,
puisqu'il avait un successeur; mais cette considration ne suffisait
pas pour rassurer la tendresse de deux frres contre un peuple furieux
jusqu' la frnsie.

Les puissances, conjures avec les migrs, font prcder leurs
troupes de dclarations et de manifestes o elles parlent le langage
des migrs, o elles annoncent l'intention de dlivrer le roi de la
dpendance o il est retenu; et leurs manifestes sont au fond la mme
chose que la dclaration laisse par le roi  son dpart pour Varennes
l'anne prcdente: donc les trangers rpondent au voeu du roi,  ses
sollicitations secrtes,  celles de son frre avoues par lui.

Enfin, et ceci tait sans contredit une forte prsomption, la
condition actuelle du roi tait la dtention; il tait donc naturel
qu'il dsirt d'en sortir. Le sort que la constitution nouvelle lui
promettait pour l'avenir tait loin de valoir sa condition passe;
donc il devait tre bien aise d'y revenir. Voil des armes
d'trangers et d'migrs qui prtendent l'y ramener; donc c'est lui
qui a invoqu leurs secours, donc il a appel la guerre. Pour la
multitude, la preuve la plus certaine de la vrit d'une accusation
est de sentir en soi-mme qu' la place de l'accus on aurait fait ce
qui lui est imput; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce
sentiment qui devrait porter  l'indulgence est ce qui dtermine le
plus srement  condamner.

Le peuple ne mettait pas en doute que l'appel des trangers ne ft un
crime; la constitution avait dclar que le commandement d'une arme
dirige contre la nation, tait une abdication de la royaut, et elle
ne supposait pas mme le commandement d'une arme trangre. L'intrt
national s'expliquait bien plus haut et plus clairement que la
constitution. L'avocat de Louis XVI dclara dans son plaidoyer pour le
roi, Que se mettre  la tte d'une arme et en diriger les forces
contre la nation, tait un grave dlit. Certainement, dit-il, il ne
peut pas en exister de plus grave; celui-l les embrasse tous. Il
suppose, dans les combinaisons qui le prparent, toutes les perfidies,
toutes les machinations, toutes les trames qu'une telle entreprise
exige ncessairement. Il suppose dans ses effets toutes les horreurs,
tous les flaux, toutes les calamits qu'une guerre sanglante et
intestine entrane avec elle.

Telle tait l'opinion publique sur la question de droit; M. de Sze
n'a fait que l'exprimer. Sur les questions de fait, l'opinion gnrale
n'tait peut-tre pas exempte d'erreurs; mais elle n'en renferme pas
non plus d'assez palpables pour que l'garement gnral ft absolument
sans excuse. Rptons au reste qu'il ne s'agit pas ici de juger
l'opinion, mais seulement de reconnatre quelles furent ses dcisions.

S'il y avait lieu  prononcer aujourd'hui sur le jugement de la
multitude, il faudrait examiner d'abord si les intentions du roi, 
l'poque du dpart de _Monsieur_ et de l'arrestation de Varennes,
n'avaient pas chang depuis, soit parce que le roi avait reconnu,
comme il l'a dit, le voeu national qui lui avait t manifest sur
toute la rout de Varennes  Paris, et par les amendemens que le
comit de rvision avait faits  l'acte constitutionnel, pour rendre
au pouvoir royal plus de force et de dignit que n'en avaient donn
les premires rdactions.

Il faudrait vrifier ensuite par tous les moyens possibles, si les
princes et les migrs, ne se sont pas cru permis alors de servir la
cause du roi, contre les dfenses expresses consignes dans ses crits
patens, bien que sa correspondance secrte les et confirmes ou ne
les et point dmenties; et s'ils n'ont pas agi sur ce principe: que
la volont intime du roi, quelle que soit sa position, doit toujours
tre prsume conforme  ce qu'on regarde comme les droits et les
intrts de la couronne, sans gard  ses dclarations officielles et
patentes. En un mot, il faudrait savoir si la guerre n'tait pas
hasarde officieusement par leur dvouement et leur fidlit, au lieu
d'tre entreprise par ses ordres.

On me demandera sur quoi se fonde l'assertion que l'opinion gnrale,
je ne dirai point approuva la mort de Louis XVI, mais ne s'est point
rvolte en apprenant sa condamnation. Elle se fonde sur ce fait: que
tous les corps judiciaires, administratifs et municipaux, ont sign,
dans l'intervalle du 10 aot 1792 au mois de janvier 1793, ou des
ptitions pour demander le jugement du roi, ou des adresses pour en
fliciter. Elle se fonde sur ce que la discussion du procs a dur
plusieurs mois, et qu'elle n'a t dtourne par aucune ptition
contraire, sur ce qu'enfin le 21 janvier, six cent mille personnes de
Paris ont vu sans opposition excuter le jugement fatal.

On peut aussi donner en preuve de l'acquiescement ou du moins de la
rsignation de l'opinion nationale, la formation, l'enthousiasme et
les victoires des armes qui, aprs le 2 septembre, ont march contre
les Prussiens et les Autrichiens en Champagne. Six cent mille hommes
qui, pendant que le roi est au temple, et que l'on demande sa tte,
courent aux ennemis qui veulent sa dlivrance, et les battent, sont
des votans qui prononcent l'absolution des vnemens du 10 aot, et de
ceux qui devaient en tre la suite. Et enfin, puisqu'il faut compter
l'arme pour quelque chose en France, il y a lieu  rappeler ici la
rsistance des soixante mille hommes commands par M. de Lafayette,
qui ont refus de marcher contre les auteurs des vnemens du 10 aot
et du renversement du trne. Cette dfection fut lgitime par les
adresses des autres armes alors existantes.

On ne peut en parler ici sans faire une observation qui mrite
peut-tre quelque examen.

Cet abandon du roi par l'arme tait la seconde dfection depuis
1789, et elle ne devait pas tre la dernire[109].

  [109] Le lecteur voudra bien ne pas oublier que ceci a t crit
   la fin de 1815. Voyez l'avertissement.

L'esprit de parti a beaucoup essay, depuis le mois de juin 1815,
d'tablir que l'arme franaise s'tait dshonore dans le mois de
mars prcdent, en se replaant au retour de l'empereur sous le
drapeau tricolore: il n'a point russi.

Il ne faut pas s'abuser; l'honneur ne se prte point  placer sur la
mme ligne l'abandon du prince pour la patrie, et l'abandon du prince
et de la patrie pour l'tranger. Ce peut tre un malheur que le
militaire fasse une distinction entre le prince et la patrie; mais il
dpend du prince de la rendre impossible par son intime union avec le
peuple qu'il gouverne.

Il faut aussi se persuader que l'arme distinguera toujours entre le
prince et la patrie, quand la patrie voudra l'galit, et que la cour
fera craindre que le prince ne veuille les privilges. L'arme est la
partie de la nation la plus intresse  l'galit de droits, parce
que les grades militaires sont trs multiplis et que les hauts grades
sont trs honorables et trs avantageux. D'ailleurs le service
militaire est, sans contredit, la profession o l'galit de droits
est la plus lgitime, puisque le danger est le mme pour tous ceux qui
l'exercent, que ce danger est capital et que le courage qui l'affronte
est le fondement de la gloire militaire.

Enfin, quand l'intrt gnral de l'arme tient  un noble besoin, tel
que celui de l'galit de droits, quand cet intrt a t pous par
l'honneur, c'est l'honneur mme qui semble dgager le soldat de sa
fidlit, ou plutt lui faire honte de cette fidlit envers le prince
dont le gouvernement ou la cour l'offense ou le menace. Il est bien
temps de se persuader que dans un pays o l'galit est devenue un
point d'honneur gnral, il est impossible de faire des armes fidles
au prince, si elles ne sont parfaitement convaincues de la fidlit du
prince aux droits de tous. Il sera toujours impossible de faire une
arme o le soldat ignore jusqu' quel degr d'lvation le dernier
conscrit a pu de nos jours parvenir par le talent et la bravoure, et
o il soit aussi encourag par les regards d'un gnral, _homme de
cour_, que par l'esprance de devenir gnral lui-mme. Les troupes
russes seront plus tt atteintes de l'ambition si long-temps lgitime
du soldat franais, que le soldat franais ne sera rsign 
l'insupportable nant du soldat russe.

Je finis en observant que ces dfections intrieures repoussent
d'autant mieux le mpris qui s'attache toujours aux dfections utiles
 l'tranger, qu'elles semblent ajouter  l'ardeur de le combattre.
Jamais les armes franaises ne se sont plus vaillamment battues
contre les ennemis de la France, qu'aprs leurs dfections
intrieures, soit qu'elles crussent avoir  dfendre un intrt mieux
garanti au dedans, soit qu'elles voulussent mriter du prince mme
leur absolution par leurs services.

Il ne reste plus qu' faire connatre la part que l'opinion gnrale a
prise  la constitution de 1791, et  la proclamation de la rpublique
 la fin de 1792.

La multitude n'est pas en tat de juger l'ensemble d'une constitution,
mais elle entend fort bien si les intrts dont elle est occupe sont
protgs par les dispositions constitutionnelles, ou s'ils sont mal
assurs.

Pour le grand nombre des Franais, la constitution consistait
essentiellement dans les _abolitions_ exprimes par des articles
prliminaires. Je les rappelle ici:

Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions hrditaires,
ni distinctions d'ordres, ni rgime fodal, ni justices patrimoniales,
ni aucun des titres, dnominations et prrogatives qui en drivaient,
ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou
dcorations, pour lesquelles on exigeait des preuves de noblesse, ou
qui supposaient des distinctions de naissance, ni aucune autre
supriorit que celles des fonctionnaires publics dans l'exercice de
leurs fonctions.

Il n'y a plus ni vnalit, ni hrdit d'aucun office public.

Il n'y a plus, pour aucune partie de la nation, ni pour aucun
individu, aucun privilge ni exception au droit commun de tous les
Franais.

Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de professions, arts et
mtiers.

La loi ne reconnat plus ni voeu religieux, ni aucun autre engagement
qui serait contraire aux droits naturels ou  la constitution.

Ces points tant bien exprims, il ne s'agissait, pour la multitude,
que de voir si l'organisation des pouvoirs n'aurait rien de contraire
 leur maintien.

Les rsistances des privilges, celles de la cour, aux premiers actes
de la rvolution, mirent le peuple en garde contre toutes dispositions
qui pourraient tendre  rtablir le pouvoir du clerg et de la
noblesse, et  conserver au roi les moyens de les protger. Rien
n'aide  entendre les questions gnrales comme d'avoir un intrt
particulier qui s'y rapporte. La partie du peuple la plus illettre
donna une attention merveilleuse aux discussions les plus abstraites;
et ds qu'une proposition prsentait quelque sujet d'inquitude pour
la cause nationale, la multitude prenait parti, se passionnait pour
les orateurs qui mettaient leur loquence  la faire rejeter, et
rcompensait leurs efforts par les tmoignages les moins quivoques de
son contentement et de sa reconnaissance. Cette disposition toute
nationale, irrite chaque jour par l'opposition du parti
aristocratique, se dveloppait chaque jour avec plus d'nergie. Ce
parti malveillant avertissait lui-mme du danger de ses principes par
ses efforts pour les faire prvaloir; il avait tellement mis 
dcouvert l'intrt personnel dans la plupart de ses discussions,
qu'il avait dcrdit d'avance tout ce qu'il aurait pu dire de plus
raisonnable. La constitution se ressentit de la maladresse des uns et
de la mfiance des autres. Elle ne fut point telle qu'elle avait
d'abord t conue dans toute la France par les esprits clairs; elle
ne fut point telle qu'elle aurait d tre pour se maintenir contre les
factions populaires. L'opinion du peuple,  force de prcautions
contre l'ennemi, avait oubli ou mconnu la ncessit d'en prendre
contre lui-mme, ou contre les intrigans qui pouvaient l'garer. Et
comme si la chose publique n'et pu tre menace que par le pouvoir,
on ne songea qu' se prserver de ses abus. En fuyant le despotisme on
travailla pour l'anarchie. Les cahiers avaient demand la sparation
des pouvoirs, pour que les lois fussent l'ouvrage d'un corps impartial
pour que l'excution ft indpendante et nergique: les pouvoirs
furent bien distingus par leurs dnominations et par quelques
circonstances, mais ils furent malheureusement confondus au fond. Le
pouvoir excutif, born  un _veto_ suspensif, priv du droit de
l'appliquer  un grand nombre de cas o sa conservation tait
intresse, born  sanctionner ou  suspendre des lois dont
l'initiative appartenait exclusivement au corps lgislatif, ayant
d'ailleurs pour agens d'excution des corps municipaux, des corps
administratifs, dont les membres taient nomms par le peuple seul,
c'est--dire dont les pouvoirs venaient d'une source oppose  celle
d'o manaient les ordres  excuter, des corps dlibrant toujours
dans les cas mme o il fallait unit de volont et rapidit d'action,
des corps dont le roi n'avait la facult de punir les carts que par
la suspension, et dont le jugement dfinitif appartenait au corps
lgislatif: avec de telles chanes, le pouvoir excutif tait presque
nul, et le peu qui en existait tait subordonn au pouvoir lgislatif,
et se confondait avec lui. Tel tait le rsultat des mfiances que les
ordres privilgis avaient tous les jours accrues contre la cour, et
que la cour avait elle-mme inspires.

Les hommes clairs avaient dsir un pouvoir lgislatif compos d'une
chambre haute et d'une chambre de dputs; ils le souhaitaient ainsi
pour que les lois ne pussent jamais tre l'ouvrage de quelque
ascendant particulier, ou de quelque entranement de circonstances;
ils le dsiraient pour que la plus importante prrogative du trne,
celle de l'hrdit, ft sous la garde d'une magistrature hrditaire
elle-mme, et dont chaque titulaire ft li par un intrt de famille
au maintien de l'hrdit royale; ils le dsiraient pour que la cour
du monarque ne ft pas uniquement compose de courtisans, et pour
qu'il y et, entre le prince et les particuliers, des intermdiaires
indpendans qui assurassent leurs mutuelles relations.

Quoique l'hrdit d'une magistrature confre, par une lection
nationale,  cent ou deux cents personnes tout au plus, dnues de
tout privilge autre que l'hrdit mme, n'et rien de commun avec
celle de la noblesse dissmine nagure sur toute la France; quoique
l'existence d'une chambre haute, compose de citoyens distingus des
autres uniquement par leur magistrature, n'et rien de commun avec
celle d'une chambre compose de privilgis, et ft mme le plus
puissant obstacle que l'on pt opposer au retour d'une chambre fodale
et nobiliaire, cependant l'inquitude du peuple le rendit sourd 
toute proposition d'une chambre haute, et mme de deux chambres
gales. On craignit que la chambre haute ne ft compose des anciens
pairs, et ne rtablit ainsi l'ancienne chambre du parlement; qu'elle
ne ft compose de nobles, et qu'elle ne reft l'ancienne chambre de
la noblesse des tats-gnraux; qu'elle ne ft d'une manire ou de
l'autre une garantie, un retranchement pour l'aristocratie; et l'on
repoussa l'ide d'une seconde chambre comme sacrilge. Ce fut le point
d'honneur de l'galit, exalt jusqu'au fanatisme par la contrarit
du parti des privilges, qui entrana  vouloir une seule chambre,
faute dont l'exprience a si bien fait sentir  la suite les fcheuses
consquences.

La constitution de 1791, compose au gr de la dfiance nationale,
n'eut de force que contre la puissance royale. Faite dans la vue de
consacrer l'abolition des privilges, on sentait moins la ncessit de
fonder une institution vraiment monarchique, que celle d'empcher le
roi, protecteur des privilges, de les rtablir. On, s'tait plus
occup de rendre la constitution capable de renverser le roi, que
capable de se soutenir elle-mme. C'tait au fond une rpublique
dmocratique, avec un fantme de royaut. Quand on eut suspendu le
roi, la rpublique, existait de fait. Quand on la proclama, le peuple
qui n'avait demand  sa constitution monarchique que sret contre le
retour des privilges abolis et contre le roi qui le faisait craindre,
accepta la rpublique comme une garantie plus sre que la monarchie.
Mais il ne crut pas juger la question de la prminence de la
rpublique sur la monarchie, ou de la monarchie sur la rpublique.
L'instinct national n'avait pas cess d'tre en faveur de la
monarchie: les opinions contraires n'avaient jamais t accueillies
par les crivains clairs, mme par les patriotes les plus exagrs;
les jacobins les avaient repousses jusqu'au dernier moment; et
quelques semaines avant la suspension du roi, le corps lgislatif
avait vou  l'animadversion gnrale toute ide de rpublique. Dans
le fait la rpublique qui a t dcrte sans discussion, sans
dlibration, sur une motion dnue de toute exposition de motifs, n'a
reu cette existence inattendue que des passions vives et profondes
qui partageaient la convention. Dans les uns 'a t l'esprance de
sauver la vie du roi, dans d'autres la crainte de sa rintgration et
de sa vengeance, dans d'autres la haine du duc d'Orlans qu'on croyait
appel au trne, dans tous le dsir de renverser les hommes du parti
contraire au sien et de dtruire leur influence dans la convention. La
guerre tait dj dclare, et une guerre  mort, entre les partis de
cette assemble: chacun cherchait sa sret ou ses avantages dans le
systme politique qui tait le plus contraire au parti oppos. Ainsi
la Gironde crut anantir la Montagne en faisant vanouir la
possibilit de couronner le duc d'Orlans; et la Montagne crut
anantir la Gironde et se garantir de tout pril en renversant le
trne de Louis XVI. Et c'est ainsi que les intrts publics taient
rgls au gr des intrts particuliers.

La constitution de 1791 n'a point t soumise  l'acceptation du
peuple. La constitution dmocratique de 1793 l'a t. On ne voit nulle
part quel a t le nombre des votans, et quelle a t la majorit en
faveur de celle-ci. Mais on a lieu de croire ou qu'elle a t faible,
ou que les votans ont t peu nombreux; car dans les sances de la
convention qui ont suivi le rapport fait  cet gard, on voit agiter
la question de savoir quelles peines seront infliges aux citoyens qui
n'auront point accept.

Le nombre des suffrages est plus concluant qu'on n'est dispos  le
croire; il exprime mieux qu'on ne pense l'opinion gnrale. Les
institutions qui ont t vraiment nationales ont obtenu jusqu' quatre
millions de suffrages ou environ, tandis que d'autres n'en ont pas eu
le quart; et il y a lieu de croire que la constitution de 1793 fut
dans ce dernier cas. Au reste, cette constitution excda la mesure de
dmocratie qu'on avait gnralement cru raisonnable de faire entrer
dans une grande rpublique comme la France; ainsi les votes peu
nombreux de 1793 sont  peu prs trangers  la simple proclamation de
la rpublique de 1792.




  APPENDICE.

  DE LA TERREUR.




AVERTISSEMENT.


Cet crit n'est ni une satire, ni une vaine dclamation. C'est une
suite d'observations gnrales, que la mmorable exprience de l'anne
1793 a fournies; c'est une thorie du rgime de la terreur, que
quelques personnes, en trop grand nombre, sont disposes  regarder
comme utiles, en certaines occurrences,  l'art de gouverner.

Le fond de cet ouvrage a t compos peu aprs la mort de Robespierre,
poque o finit la terreur, en 1795. Je l'adressai, de l'asile o je
m'tais retir,  M. Charles His, alors rdacteur d'un journal estim,
_le Rpublicain_. M. His voulut, avant de l'insrer dans son journal,
que quelques membres de la convention en entendissent la lecture. Il
la fit chez madame Tallien, chez qui se rassemblaient les ennemis du
comit de salut public. L'ouvrage fut got; madame Tallien engagea
son mari  le lire le lendemain  la tribune de la convention sous la
forme de discours. Tallien y mit un petit prambule et le lut. Je puis
croire, sans trop me flatter, qu'il contribua au renversement du
comit de salut public et au retour des lois.

En 1815, quand le parti royaliste proposa un systme de proscription
et de terreur, je recherchai mon manuscrit, j'y ajoutai un prambule
appropri  la circonstance, et je le fis parvenir  Louis XVIII. Je
l'imprime ici tel qu'il fut arrang en 1815.




DE LA TERREUR.

(Partie de 1793 et de 1794.)


Les princes qui appels  gouverner des pays civiliss, osent
affronter la haine des peuples, ceux qui ddaignent d'apprendre
comment se gagne leur amour, verront dans cette priode, fertile en
hautes leons, ce que c'est que cette terreur o ils croient trouver
leur sret. Jamais, chez aucun peuple, ce flau ne fut port aussi
loin, ne se prolongea aussi long-temps, ne s'tendit  autant de
malheureux qu'en France durant la convention nationale; jamais la
terreur ne courba au mme point la partie claire d'une grande
nation, n'abaissa, ne dgrada les habitans des grandes cits, ne les
perscuta, ne les dpouilla, ne les opprima, comme elle le fit alors.
Il fallait avoir t saisi dans la libert pour tre ploy si bas dans
la servitude; jamais on n'et fait d'un peuple esclave, un peuple si
esclave. Les sultans, les czars, les janissaires et les strlitzs ne
firent jamais ce qu'ont os quelques Montagnards aids par nos armes
rvolutionnaires, composes de proltaires, comme toutes les troupes
des despotes. Et, comme si la destine avait voulu se jouer du respect
des hommes pour la justice et la libert, elle fit voir, dans ces
temps d'oppression intrieure, des armes que le patriotisme rendait
invincibles, qui assurrent l'indpendance nationale, et rtablirent
la gloire des armes franaises[110]. Mais malheur au pouvoir qui se
repatrait de ce spectacle, qui prendrait quelque plaisir  le
contempler, qui n'y verrait qu'un grand succs de tyrannie, qui
croirait y surprendre quelques secrets de l'art de gouverner, qui
aurait la funeste tentation de le mettre en pratique, ou du moins en
rserve pour l'occasion; qui enfin ne serait pas pntr d'horreur
pour tous ses principes et pour toutes ses consquences. Malheur au
pouvoir qui ne s'attachera pas aux intrts, aux sentimens, 
l'opinion de la classe mitoyenne de la socit, comme au centre de
tous les intrts,  la reprsentation de tous les droits, au seul
principe de force durable. Si la justice et l'humanit lui permettent
de contempler sans horreur l'affreuse existence du gouvernement
rvolutionnaire, et les moyens par lesquels il parvint  rpandre la
terreur, et les excs par lesquels il la soutint, que la politique du
moins porte ses regards sur les dangers qui menacent les premiers
essais de ce rgime, sur la catastrophe qui en amne invitablement la
fin, sur les longues calamits qu'elle entrane  sa suite; qu'elle
voie le sort de tous ceux qui l'ont exerce, de toutes les
institutions qui lui ont appartenu, et qu'elle juge aprs si les
rsultats que le pouvoir croit avoir obtenus sont rellement dus  la
terreur, si en tout cas ils n'auraient pas t achets  trop haut
prix, et s'il n'et pas t plus facile et plus sr de les prparer
par la raison et la justice qui secondent toutes les entreprises sages
et n'entravent que la barbarie ou la dmence.

  [110] J'ai tabli ailleurs que la terreur, loin d'avoir contribu
  aux victoires de 1794, les aurait empches si quelque chose
  avait pu faire obstacle aux insurmontables causes qui rendaient
  nos armes invincibles.

  D'abord il faut se rappeler que les premires armes de la
  rvolution et ses premires victoires ont prcd la terreur; la
  terreur ne serait donc ncessaire pour expliquer la cration
  d'armes nouvelles et de nouvelles victoires, qu'autant que les
  causes des premiers succs auraient cess.

  Mais elles n'avaient point cess: 1 ces causes taient d'abord
  l'inpuisable fabrique des assignats; 2 la raret des
  subsistances et le manque d'ouvrage qui poussaient aux armes un
  grand nombre de soldats; 3 l'ardeur que donna aux troupes
  l'avancement aux grades militaires et aux commandemens en chef; 4
  le gnie qui se dveloppa dans une multitude de jeunes gnraux en
  qui l'ivresse d'un avancement inespr se joignait au feu de la
  jeunesse,  des habitudes d'audace,  une mulation de vaillance
  jusque l inconnue.

  On objectera que ce fut la terreur qui, en faisant prir nombre de
  vieux gnraux, en mit de jeunes  la tte des armes. Mais on
  rpond qu'il aurait suffi  la politique de destituer les
  premiers.

  La cration, la recrutement des armes, leurs succs n'ont pas
  mme t le but du gouvernement rvolutionnaire. Les Montagnards
  ont fait ce gouvernement, non pour procurer une arme  l'tat,
  mais pour avoir la leur contre les Girondins. La terreur a t
  faite par une faction contre l'autre. On et dit alors qu'il y
  avait deux nations diffrentes au service de la France, celle qui
  composait l'arme proprement dite, et celle qui composait l'arme
  rvolutionnaire. La premire tait dirige par Carnot, homme
  illustre par le talent et le caractre; l'autre par le comit de
  salut public; l'une tait l'arme de la rpublique, l'autre
  l'arme de la Montagne. L'une fut la consolation et l'honneur de
  la France; l'autre en fut l'opprobre et la dsolation.

Fixons d'abord, s'il se peut, notre attention sur cet tat de terreur
dont nous voulons apprcier les effets.

Ce fut une crainte profonde et toujours prsente de la mort, des
supplices, de l'ignominie. Ce fut une vritable maladie o le moral et
le physique taient continuellement en action l'un sur l'autre; un
tat extrme qui suspendit l'usage de la raison, qui en fut presque
l'garement. La terreur concentra chacun en soi-mme, dtacha de tout
autre intrt que celui de la conservation, dgagea des plus
importantes affaires, des affections les plus intimes, des devoirs les
plus saints, paralysa tout  la fois les bras et les mes. Elle fit
vanouir tout respect de soi mme, elle abaissa toutes les grandeurs,
avilit toutes les dignits, soit qu'elles fussent donnes par le
hasard ou obtenues par le mrite personnel, humilia tous les genres de
considration, et les prosterna dans la fange aux pieds de vils
sclrats. Elle poussa quelques caractres faibles  l'abandon,
quelquefois mme  la trahison de leurs parens, de leurs amis, comme 
un moyen de salut, et mit beaucoup d'autres en dfiance de tout le
monde: comme si ce tourment et t un moyen de scurit.

Toute la partie claire et aise de la nation fut atteinte de cette
maladie, plus particulirement les habitans riches des villes, plus
particulirement encore ceux des villes manufacturires. La terreur
tant impose par les proltaires et pour eux, elle affectait tout ce
qui n'tait pas eux, et leur pouvoir s'appesantissait d'autant plus
que la proportion de leur nombre avec celui des propritaires d'une
mme commune, tait plus  leur avantage.

Si elle n'et t gnrale, se serait-elle tablie? S'il et t
possible de s'y soustraire, sans en tre l'instrument, de n'en pas
tre victime n'en tant pas agent, n'aurait-on pas vu une ligue
puissante se former contre elle?

La terreur affecta toutes les conditions, tous les ges, tous les
sexes. Toutes les figures en portaient la sinistre empreinte. On ne
rencontrait que des regards qui l'eussent communique si l'on en et
t exempt, qui la redoublaient en ceux  qui elle accordait un peu de
relche. Et si tout n'et annonc qu'elle interdisait les
encouragemens, les consolations, les secours, les asiles de l'amiti,
elle n'et pas t la terreur.

Par quelle suite d'attentats parvint-on  introduire et  soutenir
cette calamit?

Il fallut d'abord que le gouvernement rompt solennellement avec la
justice, qu'il assurt un libre cours  l'arbitraire, que l'arbitraire
ft assur de rgner sans partage. Sous le rgne de la justice, le
crime tremble sans doute, mais le crime seul; et ce n'tait pas contre
le crime qu'tait prpare la terreur. Elle devait moins atteindre les
ennemis de l'tat, que les ennemis personnels des gouvernans. Il ne
s'agissait pas d'imprimer  quelques tratres la crainte salutaire des
lois, puisque les lois se faisaient craindre d'elles-mmes: il fallait
imposer  tous les citoyens une crainte stupide des personnes. La
terreur du crime fait la scurit des gens de bien, et c'tait des
gens de bien que l'on avait  se dfendre: c'tait le crime lui-mme
qui avait besoin de rejeter sa terreur sur ceux dont la justice
faisait la scurit. En un mot l'objet n'tait pas de punir, mais de
proscrire.

Ce qu'ont os alors des sclrats se conoit mieux que ce qu'ont paru
croire quelques gens de bien. Quand les premiers institurent leur
gouvernement rvolutionnaire, ils dirent: nous voulons l'arbitraire
pour rpandre la terreur parmi les ennemis de la patrie et la scurit
parmi ceux qui l'aiment: comme s'il pouvait y avoir de la scurit
pour quelqu'un l o il n'y a pas de justice pour tous. L'hypocrisie
qui exprimait cette intention en dguisa sans doute l'absurdit. On
les crut. Cependant cette belle et salutaire rpartition de la
scurit et de la terreur entre le crime et la vertu, n'tait-elle pas
toute faite par la justice; et peut-elle se faire par une autre
puissance que la sienne? L'arbitraire n'est-il pas la facult de
confondre l'innocent avec le coupable; l'arbitraire n'est-il pas la
facult de protger le crime, de le commettre, et de perdre
l'innocence? Et pour quel usage un gouvernement peut-il avoir besoin
de l'arbitraire, quand il a contre les malfaiteurs des lois et des
tribunaux, si ce n'est pour perdre des hommes irrprochables, et parce
qu'en accusant ceux qu'il veut perdre, il croit la justice plus 
craindre pour lui que pour ceux qu'il accuse?

Encore une fois, la premire condition de la terreur, tait
l'arbitraire; mais ce n'tait pas assez, il le fallait plein et
entier, exempt de toute contrarit, libre de toutes sujtions, sans
frein, sans retenue. Il le fallait de plus en action, violent,
sanguinaire, redoublant chaque jour de cruaut. Si dans un pays libre
et civilis l'arbitraire se bornait  menacer comme dans ceux o
l'habitude de la servilit en a rendu l'exercice inutile, la libert
des esprits, l'indpendance de l'opinion, l'obligeraient bientt 
reployer sa bannire mprise. Chez un peuple libre et clair, il
faut que l'arbitraire s'annonce en frappant, et qu'il tourdisse des
premiers coups. Comme tous les grands crimes, le renversement des lois
et l'tablissement de l'arbitraire ne veulent ni se faire  demi, ni
s'excuter lentement, ni s'annoncer par des apprts. Un bras lev
long-temps sans frapper, terrible au premier aspect, n'est bientt que
ridicule. Il est le signe d'une volont cruelle et d'une impuissance
honteuse; il autorise ceux qu'il menace  tout entreprendre, il les
conduit  tout oser; il redouble les dangers qu'il redoute, par ceux
dont il menace sans pouvoir les faire craindre.

Quand l'arbitraire a frapp une fois, il faut qu'il frappe toujours.
S'il s'arrte un moment, la stupeur cesse, le courage renat, le
besoin de vengeance se joint  l'intrt de la sret, et la tyrannie
peut tre renverse.

Et ce n'est point assez de ne point interrompre le cours de ses excs:
il faut chaque jour l'accrotre, soit en multipliant le nombre des
victimes, soit en enchrissant sur les supplices: encore aura-t-il
peine  suivre par cette progression celle des ressentimens que le
temps amasse contre lui.

Et ce n'est point assez de frapper ceux qu'on craint; il faut frapper
les poux, les pres, les enfans des victimes, et punir du mme
supplice et les sollicitations faites en faveur de celles-ci, et les
asiles qui leur seront offerts, et les rclamations, les gmissemens,
les larmes des veuves et des orphelins. Il serait dangereux de laisser
ouvrir par les sollicitations une porte  l'esprance, par de secrets
asiles un moyen de sauver sa vie: la tyrannie pourrait craindre que
des gmissemens entendus par la piti courageuse, ne fissent revenir
aux malheureux des promesses de vengeance qui donneraient quelque
relche  la terreur.

Il faut encore que l'arbitraire frappe des victimes de tout tat, de
toute profession, de tout sexe, de tout ge. S'il tait une classe de
citoyens, un seul citoyen qui pt impunment lever la voix pour les
autres, il mettrait en pril l'arbitraire et ses agens.

Comme la tyrannie ne peut pas admettre la justice des tribunaux en
concurrence avec l'arbitraire, il ne peut non plus consentir  la
puissance de l'opinion; s'il n'interdisait la libert de la presse et
de la parole, cette libert le renverserait. Mais interdisant la
libert de la presse et la parole aux citoyens, il faut aussi qu'il
l'interdise  la reprsentation nationale; car si l'oppression peut
craindre qu'une ligue, un mot, une plainte des opprims n'appelle le
courage au secours du malheureux, comment serait-elle sans alarmes,
comment ceux en qui elle veut imprimer la terreur seraient-ils sans
confiance en voyant, en face de l'arbitraire, une tribune d'o les
reprsentas du peuple tonneraient contre elle avec toute l'autorit de
leur considration, toute la force de leur talent, tout l'ascendant de
leur position? Cette tribune ne serait-elle pas l'encouragement,
l'espoir, la force des malheureux? Y aurait-il long-temps des
malheureux? Aussi la convention vit-elle, mais trop tard, qu'en
donnant l'arbitraire au gouvernement, elle faisait cesser pour
elle-mme tout exercice de l'autorit lgislative, la prrogative de
l'inviolabilit, la libert de la presse, de la parole, de la pense;
aussi vit-elle, par la longue effusion de son propre sang, que quand
d'infidles mandataires du peuple le livrent  l'arbitraire, ils s'y
soumettent eux-mmes; que quand ils abandonnent ses droits, ils
abdiquent leurs pouvoirs; que quand ils nous interdisent les
gmissemens, les plaintes, ils ne peuvent se permettre le plus secret
murmure; enfin, que quand ils livrent nos ttes, ils exposent la leur.

L'arbitraire n'a point  drider quelles actions sont criminelles; ds
qu'un homme lui est suspect, il n'est point innocent.

Il n'a point  dterminer les circonstances qui sont des motifs de
suspicion: tout soupon est fond ds qu'il n'a pas t prvenu.

Il n'a point  dterminer la mesure de preuves ncessaires, ni pour
l'accusation, ni pour la condamnation: la dlation suffit pour accuser
et condamner.

Rien ne l'assujettit  des formes ni pour l'accusation, ni pour
l'instruction, ni pour le jugement: il juge sans procdure; rien
n'arrte pour le choix des juges, pourvu qu'il puisse indiffremment
faire asseoir les bourreaux sur le tribunal ou charger les magistrats
de l'office de bourreaux.

Cependant ce n'est que par degrs que l'arbitraire s'affranchit de
l'importunit des formes et de toute retenue dans le choix et le
nombre des victimes. Non qu'il ne puisse secouer tout--coup tout
scrupule et toute pudeur, mais par cet instinct secret qui lui fait
craindre qu'arriv aux dernires limites de la frocit, il n'y trouve
aussi le terme de sa dure.

Ainsi l'on commena par dire quelles conditions, quelles actions,
quelles liaisons seraient rputes suspectes. C'taient d'abord les
nobles, c'taient, les parens d'migrs; ce furent ensuite les riches,
les marchands; ce furent plus tard les auteurs d'crits ou de discours
contre la libert; enfin ce furent tous ceux  qui les comits de
surveillance jugrent  propos de ne pas accorder de certificats de
civisme, c'est--dire tous ceux qu'il plut aux proltaires de dsigner
comme indignes de leur confiance; ce furent, comme on le dit alors,
les _hommes suspects d'tre suspects_.

On ordonna d'abord le dsarmement des suspects, ensuite l'inscription
de leurs noms et qualits sur la porte de leur domicile, bientt aprs
leur arrestation et leur dtention jusqu' la paix.

En mme temps que l'arbitraire tendait ainsi la classe des suspects,
et aggravait leur sort, il tendait celle des actions, des crits, des
discours qui seraient punis de mort: on avait d'abord dtermin que
ce serait la rsistance aux lois de la rpublique, les crits, les
discours qui y seraient contraires. Bientt on ajouta tout ce qui
serait contraire aux arrts du comit de salut public. Bientt
ensuite on dclara contraires aux lois de la rpublique et aux dcrets
du comit de salut public, non seulement les actions, les crits, les
discours royalistes, fdralistes, mais aussi tout ce qui serait trop
conforme  l'esprit du gouvernement rvolutionnaire; les exagrations,
les applications errones des principes rpublicains, en paroles, en
actions, en crits: de sorte qu'on marqua autant d'cueils au-del
qu'en-de.

Ces lois ne laissant rien d'innocent dans les actions, ni dans les
penses, et soumettant la convention elle-mme aux proscriptions du
comit, l'intrt de finir l'arbitraire et la terreur se fit sentir
aux conventionnels. Alors on vit clore une faction nouvelle, celle
des modrs; un crime nouveau, le modrantisme: crime grave sans
doute, le plus grave de tous, car il attaquait dans ses fondemens le
comit de salut public entre les mains de qui rsidait le gouvernement
rvolutionnaire. Ce fut alors que la piti pour les malheureux, les
asiles qui leur furent ouverts, les sollicitations des pres, des
enfans, des poux, en leur faveur, les gmissemens et les larmes des
veuves et des orphelins, se trouvrent au premier rang dans les crimes
d'tat, et assimils aux manoeuvres des plus abominables
conspirations.

Tout fut crime alors, except le crime mme. Plus de suspects: tous
taient coupables. Il ne fut plus question de tenir en prison jusqu'
la paix ceux qui taient incarcrs: jusqu' la paix! les malheureux
ne devaient jamais la voir!

Tandis que l'arbitraire dsignait ainsi les crimes et les coupables,
il ne laissait point en arrire les formes de ses procdures, ni la
composition de ses tribunaux. Aprs le 10 aot on avait institu un
tribunal _extraordinaire_; on nomma et l'on constitua ensuite un
tribunal _rvolutionnaire_, sous l'autorit du comit de salut public,
compos d'hommes de son choix, soudoy par lui, oblig de lui rendre
compte chaque jour de ce qu'il avait fait, et de prendre l'ordre sur
ce qu'il aurait  faire le jour suivant. Pendant que ce tribunal
faisait couler le sang  Paris, des tribunaux rvolutionnaires, des
commissions militaires, institues, chauffes par des commissaires de
la convention, soutenus par des armes rvolutionnaires, rpandaient
la terreur et le deuil dans les provinces.

Les procdures avaient toujours peu gn le tribunal rvolutionnaire
de la capitale. La loi du 27 mars 1793, loi propose par Danton,
adopte par l'unanimit de la convention, et en vertu de laquelle il a
t jug, ainsi que plusieurs de ses collgues[111], avait mis
formellement _hors la loi_ les aristocrates et les ennemis de la
rvolution. Cependant un autre dcret du 29 octobre 1793 (8 brumaire
an II) autorisait  examiner les preuves d'aristocratie, sauf 
abrger le dbat lorsqu'il paratrait trop long. Mais un autre dcret
du 4 avril 1794 (15 germinal an II), rendu  l'occasion du jugement de
Danton mme, ordonnait de _mettre hors des dbats_, c'est--dire de
dclarer hors la loi tout prvenu qui insulterait  la justice
nationale, c'est--dire qui essaierait de se dfendre; et bientt
aprs toute personne fut autorise  arrter et traduire devant les
magistrats, les conspirateurs et contre-rvolutionnaires. Alors le
malheur d'tre souponn ou mme accus sans soupon tenant lieu de
crime, et la dlation tenant lieu de preuve, il ne s'agissait plus de
juger, mais d'excuter une proscription. Aussi le 10 juin 1794 (22
prairial an II), les interrogatoires des prvenus furent retranchs de
l'instruction; tout dfenseur leur fut refus; on en vint  faire un
crime aux juges, non seulement de demander des preuves pour condamner,
mais d'en admettre et de perdre du temps  en couter: non seulement
d'absoudre, mais de ne pas acclrer les condamnations. En effet, tous
tant _hors la loi_, il ne fallait plus de jugemens, mais de simples
attestations de l'identit des proscrits.

  [111] Voici le dcret du 27 mars 1793, qui fait le fond de toutes
  les lois postrieures concernant les suspects, et qui a fait _la
  base de la justice_ pendant plus d'une anne.

  La convention nationale, sur la proposition d'un membre, dclare
  la ferme rsolution de ne faire ni paix, ni trve aux aristocrates
  et  tous les ennemis de la rvolution; _elle dcrte qu'ils sont
  hors la loi_, que tous les citoyens seront arms au moins de
  piques, _et que le tribunal extraordinaire sera mis dans le jour
  en pleine activit_.

  Fouquier-Tinville, lors de son jugement, disait: Vous nous
  accusez d'avoir condamn, sans motifs suffisans, ou sans
  instruction suffisante des procs. Eh bien! si nous n'avons
  condamn que des aristocrates, la loi n'admet pas de nuances; elle
  n'admet pas mme de procs pour eux; _il n'y avait que l'identit
  des personnes  constater et tout ce qu'on a toujours fait au-del
  tait surabondant_. Tout notre tort c'est d'avoir mis en tte de
  nos jugemens telle loi plutt que celle du 27 mars; mais au fond,
  c'est la mme chose... Prudhomme fait, sur cette dfense,
  l'observation suivante: Ce que Fouquier n'avait pas os faire une
  seule fois se pratiqua constamment sous les yeux de Tallien et
  Isabeau  Bordeaux. Tous les jugemens de la commission populaire
  avaient pour base ce dcret de _mise hors la loi_.

La terreur ne put s'tablir que par ce monstrueux exercice de
l'arbitraire le plus effrn.

Combien dura ce rgime, comment finit-il, quel avantage en tirrent
ses auteurs?

L'arbitraire, principe de la terreur, crasa sans doute un grand
nombre des victimes qu'il avait dsignes, mais il fit prir aussi
tous ceux qui le professrent, et ceux qui l'exercrent, et ceux qui
en furent les instrumens; il fit prir les tyrans par les tyrans; il
fit prir tous ses agens par l'anarchie ractionnaire qui succda  la
terreur. Enfin il laissa le proltaire dans l'indigence, dans
l'humiliation, dans le repentir.

La Gironde, pendant la session de l'assemble lgislative, avait fait
les premiers essais de l'arbitraire, par l'tablissement d'un tribunal
extraordinaire et de procdures particulires, ensuite par ses
accusations contre les ministres et par ses provocations contre la
cour. Dans les premiers temps de la convention, elle concourut, avec
la Montagne,  dvelopper ce systme. La Montagne s'en est servie
pour faire prir la Gironde.

Aprs la destruction de la Gironde, la Montagne s'tant divise en
deux partis, celui de Marat et Hbert d'un ct, celui de Robespierre
et Danton de l'autre, ce dernier fit prir les Hbertistes et les
Maratistes, comme tous ensemble avaient fait prir la Gironde.

Robespierre et Danton, rests matres du champ de bataille, se
divisrent  leur tour. Robespierre envoya Danton  l'chafaud, de la
mme manire que Danton et Robespierre y avaient envoy de concert les
Girondins et les Maratistes.

Robespierre ayant voulu de nouvelles victimes parmi ses cooprateurs,
Tallien, Bourdon, Cambon, Barrre, Billaud, Collot, ceux-ci firent
tomber sa tte comme eux et lui avaient fait tomber celles des
Girondins, des Maratistes, des Dantonistes.

Tous, aprs avoir dsign, dans leur puissance, leurs ennemis  la
haine populaire, les avoir chargs de calomnies, et accabls
d'outrages, le furent  leur tour par un ennemi devenu suprieur.
Tous, aprs avoir imput  leurs victimes des crimes imaginaires,
furent l'objet d'accusations calomnieuses et drisoires. Tous, aprs
avoir port leurs accusations sans entendre les prvenus, furent aussi
accuss sans avoir t entendus. Tous, aprs avoir concouru  remplir
les prisons de personnes irrprochables, y furent jets en criminels,
et plusieurs comme complices des accuss qu'ils y avaient envoys avec
fureur. Tous, aprs avoir appel par des accusations atroces, des
condamnations sans formes, ont t  leur tour condamns sans tre
jugs. Tous, aprs avoir envoy leurs victimes  des assassins qu'ils
avaient assis d'un commun accord sur le tribunal rvolutionnaire, y
furent eux-mmes envoys en victimes voues au supplice. Tous enfin se
flattaient, en allant  l'chafaud, que le peuple s'indignerait de
leur proscription: les plus favoriss furent regards avec
indiffrence; la plupart reurent les mmes outrages que les
malheureux qui les avaient prcds: soit que le peuple ne voult pas
douter de la justice du plus fort dont il tait l'appui, soit plutt
qu'un sentiment de justice naturelle lui ft trouver quelque
satisfaction  voir le crime puni par le crime, dans un temps o les
tribunaux taient sans force ou plutt sans existence.

Alors l'arbitraire avait atteint les dernires limites o il pt
porter ses excs; il avait multipli les condamnations autant qu'il
tait possible, aboli les formalits des jugemens, mis en place des
juges accomplis en frocit, tendu ses excutions sanguinaires 
toutes les conditions,  tous les ges,  tous les sexes, aux auteurs
de la terreur mme,  ses ministres,  ses agens,  ses bourreaux.
Enfin le nombre des hommes atteints par la terreur s'tait accru d'une
partie de ceux qui l'avaient rpandue; et le nombre de ses agens
n'tait plus en proportion avec le nombre de ceux qu'il fallait y
tenir enchans. La honte, l'horreur d'eux-mmes gagnait ces agens
fatigus de crimes. Dans cette situation, il suffisait qu'un seul
malheureux tentt les ressources du dsespoir et ft entendre un cri
de vengeance, pour que la terreur s'vanout.

Les membres de la convention qui prvoyaient pour eux-mmes le sort de
plusieurs de leurs collgues, taient prts  donner le signal de la
rvolte, lorsque Robespierre fut attaqu par Billaud. Aussi
saisirent-ils ce moment. L'unanimit de la convention, bientt
confondue avec celle de la nation, proclama la chute du tyran et de la
tyrannie, de l'arbitraire et de la terreur. La terreur finit avec
Robespierre. En vain le comit de salut public voulut-il la maintenir
en la ramenant, disait-il,  son institution primitive, en bornant son
atteinte aux royalistes et aux contre-rvolutionnaires: on rejeta ce
systme comme absurde. On vit alors que la terreur est un ressort que
rien ne soutient quand il s'affaiblit, que rien ne supple quand il se
rompt; et qu'invitablement elle succombe au premier choc. Mais
c'tait peu: on prouva que la cruaut ajoute  l'injustice produit
les plus implacables vengeances, la plus violente raction. Tallien et
les anciens amis de Danton, aprs s'tre runis avec Barrre,
Collot-d'Herbois et Billaud-Varennes pour renverser Robespierre et ses
satellites, se sparrent de ces trois conjurs et les firent
condamner  la dportation, comme ils avaient ensemble condamn
Robespierre  prir. Enfin pour que la mme anne vt engloutir dans
le gouffre de l'arbitraire les chefs et les principaux agens de la
terreur, le tribunal rvolutionnaire, ce tribunal qui sans motifs et
sans jugemens avait envoy  l'chafaud tant de milliers de victimes
innocentes, et presque tous ceux qui avaient concouru  le dresser, y
fut envoy lui-mme tout entier par le parti vengeur de Danton, qui
fut en cette circonstance vengeur de la nation et de l'humanit[112].

  [112] Le 17 germinal an II, la commission rvolutionnaire de Lyon
  a condamn  mort l'excuteur des jugemens criminels de Lyon,
  Jean Ripet, g de cinquante-huit ans, l'un des plus infatigables
  bourreaux de la rvolution. Il a t excut par son frre,
  excuteur des jugemens criminels de l'Isre qui l'aidait
  prcdemment dans ses excutions militaires  Lyon.

La mort de Robespierre fut donc la catastrophe qui mit fin au
gouvernement rvolutionnaire et  la terreur. Mais  la terreur
succda l'anarchie, et l'arbitraire demeura.

La vengeance se saisit de l'arbitraire, et de toutes les armes qu'il
avait employes. Aprs avoir command dans le sein de la convention la
dportation de Collot, de Billaud et de Barrre, et envoy le tribunal
rvolutionnaire au mme chafaud o il avait envoy des milliers de
victimes, la vengeance rpandit ses fureurs dans les provinces.
Partout o le gouvernement rvolutionnaire avait exerc ses ravages,
elle agita ses torches et fit tinceler son poignard;  Lyon, 
Marseille,  Toulon, elle se signala comme l'avait fait la terreur.
Partout elle rechercha et suivit les traces de sang qu'avaient
laisses les victimes, pour les couvrir du sang des bourreaux. Ceux
qui se sont soustraits  la mort ou  l'exil, n'ont pu se soustraire 
l'infamie. Enfin les proltaires, aveugles instrumens de passions
criminelles, revenus et honteux des odieuses esprances qui les
avaient entrans, dchus de leurs vritables moyens d'existence, de
l'habitude du travail, de l'industrie, du courage, appauvris par la
rapine, par une vie dissolue, par l'abaissement du crime, tournaient
leurs regards vers les ateliers o ils avaient trouv si long-temps la
subsistance de leurs familles, et leurs regards ne rencontrrent plus
que des ruines.

Tel a t le rgne de l'arbitraire durant la terreur, tel il a t
dans sa force, telle a t sa chute, telles ont t ses consquences,
tels ont t les chtimens de ses auteurs et de ses cooprateurs.

Ainsi priront hors la loi, tous les agens des princes contempteurs
des lois, par l'arbitraire tous les fauteurs de l'arbitraire; ainsi
priront par la force, les gouvernemens qui auront mconnu la justice;
par la rvolte, ceux qui auront exerc la tyrannie; ainsi tomberont
avec la tyrannie, les tyrans et les suppts qu'ils auront pargns;
et s'ils chappent aux premiers coups, ils succomberont bientt aux
vengeances qui seront dchanes contre eux par l'anarchie, invitable
suite de la terreur.




NOTE

QUI SE RAPPORTE A LA PAGE 68 ET SUIVANTES.

De la Souverainet.


Il est possible d'tablir quelques principes sur le droit de
souverainet.

La souverainet est le droit d'avoir et d'exercer une volont
suprieure  toutes les volonts; c'est par consquent un droit
accompagn des moyens de rsister  toutes les attaques et de vaincre
toutes les rsistances.

Cette seconde condition est insparable de la premire: car la facult
de vouloir sans pouvoir ne serait pas plus la souverainet que la
libre volont dans une paralysie n'est l'indpendance. La souverainet
se compose donc de droit et de fait, de volont et d'action, de
vouloir et de pouvoir.

Le pouvoir, proprement dit, est une facult physique; c'est, ou une
force naturelle inhrente au souverain, ou une force compose et
d'institution.

Le _droit_ de la souverainet est d'institution, et ne peut procder
que d'une convention de chacun avec tous, de tous avec chacun. Pour
qu'un million, cent millions d'hommes aient des droits sur un
individu, il faut qu'ils forment une socit, et que cet individu en
fasse partie; sinon il serait  l'gard de cette multitude dans l'tat
de nature, o nul n'a de droits (_jura_)  exercer sur un autre; mais
seulement un droit naturel, une quit volontaire  invoquer, _quid
quum, quid rectum_.

La souverainet est donc le droit originairement acquis  la socit
en corps par l'association mme sur chacun de ses membres en
particulier.

La souverainet est inalinable de droit et de fait. De droit, parce
que la socit ne peut se dpouiller, sans tre contraire au but de sa
formation, des droits qu'elle a pour objet de garantir; et parce que
ces droits sont insparables de la qualit d'homme; de fait, parce que
le tout est ncessairement plus fort que la partie quand il veut
l'tre.

Le principe de l'inalinabilit n'empche pas que la socit ne puisse
dlguer l'_exercice_ et la jouissance d'une portion du pouvoir
souverain, telle que celle de faire excuter les lois, et que l'usage
ne puisse donner  cette dlgation le titre de pouvoir souverain par
une extension usite dans le langage. La dlgation peut se faire,
soit  un individu, soit  une suite d'individus d'une mme famille,
soit  un certain nombre d'individus simultanment et collectivement;
mais dans tous les cas, avec des prcautions suffisantes pour ne
point compromettre le fond du droit, et mme pour viter l'abus sans
empcher le bon usage de la portion de souverainet dont l'exercice
est dlgu. Par exemple, une nation peut dlguer le pouvoir
d'excuter les lois sous les rserves suivantes: 1 qu'elle les fera
par elle-mme ou par des reprsentans; 2 que l'application des lois
pnales qui intressent la libert, et des lois civiles qui
intressent la proprit, sera remise  des juges indpendans; 3 que
l'argent ncessaire pour dfrayer le service de la dlgation non
seulement sera vot par la nation ou ses reprsentans, mais aussi le
sera priodiquement et annuellement; 4 enfin, que le pouvoir dlgu
retournera  la nation lorsqu'arrivera l'extinction de la personne ou
de la suite de personnes, ou de l'agrgation de personnes  qui la
dlgation a t faite. Chacune de ces prcautions sera sparment un
tmoignage toujours vident de la souverainet nationale. tant
runies, elles pourront suffire contre les entreprises du pouvoir
dlgu.

Pour exercer le pouvoir dlgu, le prince a besoin de subdlgus et
de force. Sa force ne peut tre qu'un extrait de la force gnrale de
la socit; toutefois accru des moyens artificiels d'armement, de
maniement des armes, de mouvemens de masses runies ou spares. Les
magistrats subdlgus et la force arme ont eux-mmes besoin de
moyens de subsistance qui se renouvellent sans cesse comme le besoin.
Ces moyens sont reprsents par l'argent. L'argent est un produit de
la proprit particulire qui est garantie par la socit et sur
laquelle les particuliers n'ont rien cd de leur droit. La
contribution est un acte volontaire que la socit s'est rserv de
voter priodiquement. Si elle la refuse, c'est qu'elle rprouve
l'usage qui a t fait du pouvoir: elle le suspend, elle l'anantit.
Si le prince veut, au lieu d'une contribution volontaire, un impt, en
fixer le montant et le lever en vertu de sa volont, la nation refuse.
Si le prince, pour vaincre le refus, essaie d'employer la force, il
risque de deux choses l'une, ou d'prouver le refus de la force
elle-mme, ou de provoquer contre elle la force gnrale et souveraine
dont elle est extraite et  laquelle il n'y a point d'gale. C'est le
soulvement de cette force gnrale qu'on nomme l'insurrection; elle
est le terme de la dlgation du prince, surtout si la force
constitue a refus d'agir pour soumettre la rsistance de la nation 
l'impt. On peut dire alors que le pouvoir dlgu est rentr de
lui-mme dans le pouvoir souverain dont il tait dtach; puisque le
droit de commander sans moyens de contraindre  l'obissance est un
droit chimrique; ne pas garder ces moyens quand on en a t investi,
c'est comme ne les avoir pas reus.

Non seulement le droit de voter la contribution est une rserve de la
souverainet nationale, mais de plus l'exercice de ce droit est la
preuve du pouvoir suprme, puisqu'il est son fait et qu'il sert de
rgulateur  la portion de puissance dlgue.

Il suffirait de la rversibilit de la couronne  la nation, pour que
la souverainet nationale ne ft pas douteuse. Dire qu'elle revient 
la nation dans un cas quelconque, c'est dire qu'elle est venue d'elle,
et que la nation est suprieure  celui qui l'a reue. Dire que la
nation pourrait seule disposer du trne si la famille qui l'occupe
venait  manquer, c'est dire qu'elle y a lev la famille rgnante,
que c'est elle qui a lev le trne mme.

Le droit de ne payer que des contributions consenties, le droit d'tre
jug par des juges indpendans, ont toujours t de droit public en
France, et sont consacrs par la charte. La rversibilit de la
couronne, au dfaut d'hritiers mles dans la famille royale, a
toujours t regarde comme incontestable. De plus elle a t
solennellement reconnue en 1717 par tous les membres de la maison de
Bourbon individuellement, et consacre par une loi revtue des
formalits alors lgales. Elle l'a t rcemment, au couronnement de
Charles X, dans un mandement de l'archevque de Reims qui rapporte les
droits de la dynastie rgnante au trne, non au droit divin, ni 
l'onction sainte, mais  la loi de l'tat qui a fix la succession au
trne de France.

Je transcrirai  la suite de cette note, et la loi de 1717 et la
partie du mandement publi pour le couronnement de Charles X.

Les personnes qui voudront bien rflchir sur ces textes, ainsi que
sur le droit de voter l'impt, seront convaincues que s'il est
criminel de dire que la souverainet appartient  la nation, les
premiers coupables  qui il faut faire le procs sont l'archevque de
Reims, Louis XV, le duc d'Orlans rgent, le duc de Bourbon, les
princes de Conti, le comte de Charolais, et le parlement qui a
enregistr l'dit de 1717.

Ce qui a fait mconnatre l'inalinabilit du pouvoir souverain, c'est
l'apprhension qu'elle n'autorise ou du moins ne favorise l'opinion
que la nation peut, quand il lui plat, destituer son roi, le juger,
le condamner, mme le mettre  mort, et substituer  la monarchie une
autre forme de gouvernement. Je l'ai dit dans l'crit qu'on vient de
lire, je l'ai dit plus fortement encore, lorsqu'on a commenc le
procs de Louis XVI: quand la nation a dlgu une portion de
souverainet en stipulant l'irrvocabilit et l'inviolabilit de ceux
qui l'exerceront, leur personne, leur titre, leur droit hrditaire et
leur autorit sont aussi sacrs que s'ils taient souverains par la
grce de Dieu, et beaucoup plus que s'ils l'taient par la grce de
leur pe. Le mpris du principe a t une des calamits de la
rvolution.




DIT

DE JUILLET 1717.


Quelques notions prliminaires ne sont pas inutiles  rappeler.

Au mois de juillet 1714, Louis XIV avait ordonn par un dit que si
les princes lgitimes de la maison de Bourbon venaient  manquer, le
duc du Maine et le comte de Toulouse, ses fils adultrins,
succderaient  la couronne de France. Cette loi a eu pour motifs
apparens, les malheurs et les troubles qui pourraient arriver un jour
dans ce royaume, si tous les princes de la maison royale venaient 
manquer.

Le mme dit ordonnait que le duc du Maine et le comte de Toulouse
auraient entre et sance au parlement, au mme ge et avec les mmes
honneurs que les princes du sang, et qu'ils jouiraient des mmes
prrogatives dans toutes les crmonies o le roi et les princes se
trouveraient. Cet dit avait t enregistr au parlement, le 2 aot de
la mme anne 1714.

Quelque temps aprs, des chambres du parlement ayant refus de donner
aux princes lgitims la qualit de princes du sang, Louis XIV, par
une dclaration du 23 mai 1715, dfendit de faire aucune diffrence
entre les princes lgitimes et les princes lgitims, ordonna que
ceux-ci prendraient la qualit de princes du sang, et qu'elle leur
serait donne dans tous les actes judiciaires et autres.

Trois mois aprs cette dclaration, Louis XIV meurt.

Alors trois princes du sang, le duc de Bourbon, le comte de
Charolais et le prince de Conti, prsentent au roi, dans son conseil,
une requte et diffrens mmoires pour obtenir la rvocation de l'dit
du mois de juillet 1714, et de la dclaration du 23 mai 1715. Un des
griefs exposs dans leurs requtes est que la ligne masculine et
lgitime venant  manquer dans la maison de Bourbon, c'est  la nation
 faire choix d'une famille pour rgner, et que Louis XIV n'avait pas
le droit de disposer de la couronne.

Il faut remarquer qu'alors Louis XV tait mineur, et le duc d'Orlans
rgent.

La requte fut communique aux princes lgitims, qui supplirent le
roi de la renvoyer  sa majorit, ou de faire _dlibrer les tats du
royaume juridiquement assembls, sur l'intrt que la nation pouvait
avoir aux dispositions de l'dit de juillet, et s'il lui tait utile
ou dangereux d'en demander la rvocation_. Peu aprs que cette
requte eut t prsente, les princes lgitims firent une
protestation aux mmes fins, devant notaire, et ils prsentrent une
requte au parlement pour obtenir le dpt de cette protestation au
greffe. Le parlement rendit compte de cette requte au roi, et
attendit ses ordres pour statuer.

Au mois de juillet 1717, le roi mit fin  la difficult par un dit
qui rvoqua et annula celui du mois de juillet 1714, et la dclaration
du 23 mai 1715.

Cet dit sign _Louis_, l'est aussi par le duc d'Orlans, rgent,
prsent.

Le prambule de la loi expose les principes que nous allons transcrire
littralement, dans la crainte d'en altrer la substance.

Nous esprons (c'est Louis XV qui parle) que Dieu qui conserve la
maison de France depuis tant de sicles, et qui lui a donn dans tous
les temps des marques si clatantes de sa protection, ne lui sera pas
moins favorable  l'avenir, et que la faisant durer autant que la
monarchie, il dtournera par sa bont le malheur qui avait t l'objet
de la prvoyance du feu roi. _Mais si la nation franaise prouvait
jamais ce malheur, ce serait  la nation mme qu'il appartiendrait de
le rparer par la sagesse de son choix_; et puisque les lois
fondamentales de notre royaume nous mettent dans une heureuse
impuissance d'aliner le domaine de notre couronne, nous faisons
gloire de reconnatre _qu'il nous est encore moins libre de disposer
de notre couronne mme_: nous savons qu'elle n'est  nous que pour le
bien et pour le salut de l'tat, et que par consquent _l'tat seul
aurait droit d'en disposer_ dans un si triste vnement que nos
peuples ne prvoient qu'avec peine, et dont nous sentons que la seule
ide les afflige. Nous croyons donc devoir  une nation si fidlement
et si inviolablement attache  la maison de ses rois, la justice de
ne pas prvenir le choix qu'elle aurait  faire, et c'est par cette
raison qu'il nous a paru inutile de la consulter en cette occasion o
nous n'agissons que pour elle, en rvoquant une disposition sur
laquelle elle n'a pas t consulte; _notre intention tant de la
conserver dans tous ses droits_, en prvenant mme ses voeux, comme
nous nous serions toujours cru oblig de le faire pour le maintien de
l'ordre public, indpendamment _des reprsentations que nous avons
reues de la part des princes de notre sang_.

Tels sont les motifs littralement exprims dans l'dit de 1717, qui
rvoque celui de 1714 et la dclaration de 1715.

La fin du prambule que nous venons de citer, indique que les
principes exposs taient invoqus par les princes du sang, dans la
requte prsente par eux au conseil de rgence. Ainsi ajoutant 
l'hommage que leur ont rendu les princes requrans, celui que leur
rend le duc d'Orlans, prsidant le conseil de rgence, en signant
l'dit et en l'envoyant au parlement, on peut dire que tous les
princes de la maison de Bourbon ont alors individuellement exprim
leur profession de foi sur les droits de la nation; ajoutez le
suffrage unanime des membres du conseil du roi, entre lesquels on voit
l'illustre d'Aguesseau, et l'assentiment unanime du parlement qui a
enregistr, sans le moindre dlai, l'dit de rvocation de 1717, et il
sera, je crois, vident que la royaut de droit divin, la royaut
telle qu'elle tait dans Isral, telle que nous la donne Bossuet,
telle que croyait la possder Louis XIV, a t dsavoue par la
famille de ce prince, immdiatement aprs sa mort.

L'dit de juillet 1717 qui renferme tout ce qu'on vient de lire, est
imprim dans tous les recueils du temps.




EXTRAIT

DU MANDEMENT DE L'ARCHEVQUE DE REIMS,

A L'OCCASION DU SACRE DE CHARLES X.

(_Moniteur_, 29 avril 1825.)


....Mais n'allez pas, N. T. C. F., conclure de ces rflexions,
n'allez pas supposer que nos rois viennent recevoir l'onction sainte
pour acqurir ou assurer leurs droits  la couronne: non, leurs droits
sont plus anciens, ils les tiennent de l'ordre de leur naissance, et
de cette loi immuable qui a fix la succession au trne de France, et
 laquelle la religion attache un devoir de conscience...

   _Nota._ Pour concevoir l'aveu que contient ce mandement, il faut
   se rappeler que Napolon avait aussi reu l'_onction-sainte_.


FIN.




TABLE DES MATIRES.


    Avertissement                                                    j

    Lettre  Monseigneur le duc d'Orlans                          vij

    L'Esprit de la rvolution                                        1

    Appendice.--De la terreur                                      193

    Note                                                           222

    dit de juillet 1717                                           229

    Extrait du mandement de l'archevque de Reims,  l'occasion
    du sacre de Charles X                                          234


FIN DE LA TABLE.





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Pierre-Louis Roederer

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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