Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843

Author: Various

Release Date: July 27, 2011 [EBook #36868]

Language: French

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L'ILLUSTRATION, NO. 0013, 27 MAI 1843 ***




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L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843



L'ILLUSTRATION

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.

        N 13. Vol. I.--SAMEDI 27 MAI 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour les dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an 32 fr.
        pour l'tranger.          10              20            40



SOMMAIRE.

Acadmie des Sciences morales et politiques. loge de Daunou, par M.
Mignet. _Portraits de M. Mignet et de Daunou_.--Courrier de Paris.--Mise
en vente de l'Htel Lambert. _Quatre gravures._--Galerie des Beaux-Arts.
au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition, _Vue de la galerie
Bonne-Nouvelle; Chtiment des quatre piquets; un Rentier, par
mademoiselle de Faureau._--Don Juan. Chant dix-septime (suite et fin).
Courses _Courses de Chantilly; courses de Lyon._--Tourbillon de neige,
nouvelle russe, avec _une gravure_.--Montevideo et Buenos-Ayres. _Vue de
Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe_.--Thtres. Les Petits et les
Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameon de Phenice;
la Fille de Figaro, avec une _gravure_; Eulalie Pontois.--Bulletin
bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Mistress Fry.
_Portrait_.--Amusements des Sciences avec _gravure_.--Rbus.



Acadmie des Sciences Morales et Politiques.

LOGE DE DAUNOU PAR M. MIGNET.

Entre l'Acadmie Franaise et l'Acadmie des Sciences est venue se
placer, pour complter l'difice lev par la Rvolution Franaise 
l'esprit humain, une autre acadmie, l'Acadmie des Sciences morales et
politiques, qui emprunte  l'une la solidit et l'unit de ses
investigations,  l'autre l'clat et le coloris de la forme. Quelle plus
noble mission, en effet, pour une assemble de personnages clbres dans
la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la
philosophie, cherche la raison des choses et des tres, par la
lgislation les organise, par l'histoire les raconte et les voque du
pass pour les enseignements de l'avenir, par l'conomie politique les
fconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et rgle par le
dveloppement des lois innes ce qui chappe aux prescriptions de la
loi crite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus rcente, l'Acadmie
des Sciences morales et politiques a dj grandi au niveau de ses
anes.

La sance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette anne sous
la prsidence de M. le comte Portalis, qui prte un concours si actif et
si clair aux travaux de l'Acadmie. Aprs un discours dans lequel
l'honorable acadmicien a fait ressortir l'importance et l'utilit des
sciences morales et politiques. M. Mignet, secrtaire perptuel de
l'Acadmie, a donn lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M.
Daunou.

M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau
livre sur la Rvolution Franaise, bien que conu et excut sur un plan
diffrent de l'_Histoire de la rvolution_ par M. Thiers, a obtenu la
mme popularit. Si les vnements y sont raconts avec moins de dtail,
les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les
consquences qui en dcoulent, y sont peut-tre plus nettement formuls.
D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur
l'histoire des ngociations relatives  la succession d'Espagne,
assurent  M. Mignet une place notable dans la grande famille des
historiens. Comme secrtaire perptuel de l'Acadmie des Sciences
morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction
des travaux de la compagnie qu'il reprsente, un tact et une sret de
jugement galement loigns d'une timidit mticuleuse et d'une
hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un
corps savant. Sans autre autorit que celle attache  son influence
personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente
impulsion donne aux tudes et aux recherches de l'Acadmie. Il y a en
lui quelque chose de d'Alembert, par la gnralit de ses connaissances,
l'urbanit de ses manires, la grce et l'clat de son style. M. Mignet
ne borne pas ses soins aux vivants; chaque anne il est l'interprte de
l'Acadmie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres
qu'elle a perdus. A l'Acadmie des Sciences morales et politiques plus
qu' l'Acadmie Franaise on va au fond des choses: il s'agit moins de
louer que d'interroger, de connatre et de juger aprs une enqute
impartiale et complte. L'loge admet des rserves, et chacun comparait
tel qu'il a t, et non pas ncessairement dans son costume d'apparat.
La diversit et la spcialit des talents n'arrtent pas la plume et le
zl du secrtaire perptuel, qui s'est montr successivement publiciste
avec Sieys, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec
Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy.
Cette fois. M. Mignet avait  s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue
carrire, a reu des hommes d'opinions les plus diffrentes la double
conscration de savant distingu, d'homme politique intgre et habile.

[Illustration: (M. Mignet.)]

M. Daunou appartient au sicle dernier par les premires annes de sa
vie et la direction de ses tudes. N en 1761,  Boulogne-sur-Mer, de
parents adonns de gnration en gnration aux tudes mdicales, il
refusa d'tudier la mdecine, et ne pouvant obtenir de son pre de se
vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare
mrite de substituer, dans l'intrt mme du catholicisme, l'esprit
d'examen  l'esprit d'obissance, et il se livrait  l'enseignement
lorsque la Rvolution franaise clata. M. Daunou, qu'avaient fait
connatre plusieurs succs acadmiques, partagea le sort de tous les
hommes de coeur et de talent appels  fournir leur contingent aux
exigences de l'poque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec
une raison calme, et prsenta en plusieurs circonstances l'apologie des
mesures de l'Assemble Constituante  l'gard du clerg; mais lorsque
plus lard il fut appel, par le suffrage des lecteurs de
Boulogne-sur-Mer,  faire partie de la Convention, sa courageuse
conduite dans le cours du procs de Louis XVI, son dvouement  la
personne et aux principes des Girondins, ne tardrent pas  le signaler
aux vengeances des Montagnards. Il fut jet en prison, et ne reparut 
la Convention qu'aprs thermidor, pour prparer, avec plusieurs de ses
collgues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national,
qui, suivant ses expressions, devait tre en quelque sorte l'abrg du
monde savant et l'assemble reprsentative des gens de lettres. Comme
savant, M. Daunou a reu, sous les divers rgimes, la rcompense de son
aptitude et de ses travaux; il a t tour  tour ou simultanment
professeur aux coles centrales, au Collge de France, directeur des
Archives gnrales du royaume membre de deux Acadmies et secrtaire
perptuel de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme
politique, et aprs les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie
du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Dputs sous la
Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.

C'est cette vie si remplie et mle  de si grands vnements que M.
Mignet avait  retracer dans son ensemble. Il l'a fait en vitant un
accueil qui se prsente  tout crivain charg de prsenter la
biographie d'un personnage ml  l'histoire du demi-sicle qui vient de
s'couler. Au milieu des faits gnraux, il a vu surtout le modle qui
posait devant lui: il ne leur a emprunt que ce qui tait ncessaire
pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa
personnalit. Au milieu de beaucoup de rflexions galement vives et
saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur
l'assemble. En se sparant du premier Consul et en poursuivant en lui
la ralisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a
pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua
les pouvoirs publics, il le fit plutt au profit de tous qu'a son profit
personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il tait convenable, pour
faciliter la libert politique future de la France, de lui donner
d'abord une forme civile stable, et que pour viter  la socit moderne
le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Rvolution
du reproche de strilit.

Dans la premire partie de sa Notice M. Mignet montra d'une faon neuve
et vraie comment tous les essais de constitution mans des diffrentes
assembles qui se succdrent aux premiers temps de la Rvolution,
furent frapps d'impuissance ds leur dbut:

En gnral, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitime sicle, les
constitutions des tats s'taient formes lentement; sorties des
entrailles mmes des socits, et se dveloppant avec elles, ces
constitutions avaient t le produit de leurs lments, la manifestation
de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du
temps, elles n'avaient pas t fondes sur des conceptions purement
abstraites de l'intelligence. Mais  l'poque extraordinaire o l'esprit
humain, parvenu  une entire indpendance, et mme  une sorte de
souverainet, se fit le juge des croyances, le contempteur des
traditions et le superbe adversaire d'un pass dont il devait
mconnatre le mrite pour en dtruire la puissance, l'organisation des
tats fut conue sur un modle admirablement rgulier, mais purement
idal. Alors une gnration hardie, inexprimente, gnreuse,
confiante, toute remplie de lumire et d'ignorances, parce quelle avait
beaucoup pens et peu pratiqu, s'prit noblement des droits des hommes
et des peuples, et crut qu'il tait aussi facile de les raliser que de
les dcouvrir. Elle espra les tablir dans toute leur tendue,
s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai tait
politiquement praticable. leve pour oprer une rvolution et pour
faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord  ses
ides, comme plus tard  ses armes, et elle compta tour  tour sur la
solidit des tablissements prescrits par la loi, et des arrangements
imposs par la conqute. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla
sans bornes. Au nom de la pense; au moyen de sa force, elle tenta
d'annuler toutes les penses et toutes les forces des gnrations
coules que reprsentait le pass du monde. La confiance qui l'anima
dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce
principe commun aux philosophes du dix-huitime sicle, aux lgislateurs
de la Rvolution, au fondateur de l'Empire et au conqurant de l'Europe,
 savoir: que pour l'homme, l'ducation peut tout; que pour la socit,
l'institution fait tout.

Nous sommes heureux d'ajouter  cette premire citation les dernires
pages de la Notice.

M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu' la mort. Le travail
tait  la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il
avait perdu tous ces amis d'un autre sicle, disciples de la mme cole,
partisans des mmes systmes, compagnons des mmes vicissitudes. Il
restait seul de cette brillante socit d'Auteuil, o l'on avait tant
aim la philosophie et la libert, la patrie et l'esprit humain. Il
avait vu successivement disparatre Cabanis, dont il avait partag les
sentiments et admir les ouvrages; Chnier, auquel l'avait uni la plus
inaltrable amiti, malgr les contrastes de leur caractre et de leur
vie; Ginguen, son collaborateur dans un grand nombre de journaux
srieux et de savantes collections; Laromiguire, qu'il a lou avec un
talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et
si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des
paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Aprs
la perte de ces douces et fortes amitis, entretenues par le besoin
d'clairer les hommes pour les rendre meilleurs, prouves  travers les
grandes inconstances de deux sicles, M. Daunou s'tait retir de plus
en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre 
son tour ces chers et illustres morts.

[Illustration: M. Daunou, dcd le 19 juin 1840.]

Ce jour arriva dans l't de 1840. La sant de M. Daunou tait reste
inaltrable et son esprit n'avait subi aucun dclin, lorsqu'il fut
soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui,  son ge, devait
tre mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une
srnit stoque. Malgr ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa
vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux
de l'Acadmie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernires
feuilles du vingtime volume des historiens de France. Aprs deux mois
de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit
que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dpositaire
de ses dernires volonts, qui a consacr des soins si clairs et si
pieux  sa mmoire, pour rgler lui-mme ses funrailles. Il se fit
dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit
rsolu, il lui dicta ses dsirs suprmes et il prescrivit qu'on le
transportt sans avertissement, sans pompe, sans cortge, sans discours,
dans le lieu o devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut
achev, il demanda  voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux
presque teints, le signa avec peine de sa main mourante, et aprs cet
effort d'une volont, qui resta ferme jusque sous les treintes de la
mort, il retomba, et peu d'heures aprs il expira, le 19 juin 1840. Ses
voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait
voulu y vivre.

Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considrables, du moins les
plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honntet. M.
Daunou a parcouru deux carrires avec clat, parce qu'il a eu deux
sentiments d'une force et d'une constance gale: l'amour des lettres et
l'amour de la patrie. Sans tre un savant original et un crivain du
premier ordre, il a possd les connaissances les plus vastes et les
plus varies, le got le plus fin et le plus sr, un style chaste,
ferme, lgant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicit,
et il s'est servi de la langue des matres avec le naturel du talent et
la perfection de l'art. Fidle aux traditions en littrature, il s'est
prononc pour les innovations en politique, et il a t l'un des
fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double ducation l'a
suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en
mme temps disciple du dix-huitime sicle, ami de la rgle et partisan
de l'mancipation, a su toujours allier la modration du caractre  la
hardiesse de l'esprit. Il a port dans le monde les habitudes d'un
solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et
inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrass dans les
relations ordinaires, opinitrement attach  ses ides, tranger 
toute ambition, il a mieux aim les droits des hommes que leur commerce,
et il a cherch bien plus  les clairer qu' les conduire.

M. Daunou a t du petit nombre des hommes qui ont travers un
demi-sicle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbs sous
le souffle imptueux des dsirs populaires, ni soumis  la parole
imprieuse d'un matre tout-puissant, qui n'ont tolr les violences
dans aucun parti, concd l'arbitraire  aucun gouvernement. Il a pass
les temps de pril avec courage, les temps d'excs avec modration, les
temps de dpendance avec dignit, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans
la raison humaine et la libert politique, il est mort en 1840 dans les
nobles croyances de 1789. Cette constance de l'me, ce dvouement au
devoir, cette inflexibilit des convictions, font la gloire comme la
grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses
contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la
postrit.



Courrier de Paris.

Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltrait et plus maudit
qu'un rgent de collge ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est
le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas
quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans tre salu de cette
exclamation: Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!
Croirait-on,  entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois
charmant, si longtemps chant par les potes, de ce mai riant et doux de
qui nos aeux disaient: Joli mois de mai, quand reviendras-tu?
Aujourd'hui, tout le monde lui crie Vilain mois de mai, quand t'en
iras-tu?

Encore si cet air maussade du mois de mai n'tait que le caprice d'un
moment, une bourrasque passagre; mais non, il en a pris l'habitude.
Depuis longtemps et d'anne en anne, mai se montre dsagrable,
fantasque, de mauvaise foi, vous trompant  et l, par de tratres
sourires et quelques chappes de soleil, pour vous abmer bientt de
vent, de sombres nuages et de pluie.

D'abord, on avait pu croire  une fantaisie; mais comment s'y tromper
davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu
difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur,
mais par un caractre bien arrt. Le mme changement qui s'est fait
dans nos moeurs et dans notre littrature semble s'tre accompli dans
les saisons. A quoi bon, en effet, les prparations, les mnagements et
les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et
la politesse: passer violemment du froid au chaud, voil la vie
actuelle. Dans un pareil monde, il est vident que le mois de mai, mois
de prcautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule,
devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'tait trop fin, trop
dlicat, trop aimable pour une socit qui fume, lit _les Mystres de
Paris_ et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tides haleines, passerait
en 1843 pour ridicule, et le zphyr caressant a d tre supprim.

Les victimes les plus  plaindre de cette rvolution atmosphrique, les
connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des
marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle
du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus
s'garer dans les bois sans en revenir tremps jusqu'aux os; les
fauvettes et les rossignols chantent  contre-coeur, dans les bosquets
qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous cts; les petits pois
et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de
doux rayons et de fcondes roses. Mais d'autres infortunes sont plus
dignes de piti; les vritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel
aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.

L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vrit. C'tait
l'heure o l'lgant Paris, libre de tous soins, met le nez  l'air et
se rpand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un
pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus
frquents, alors silencieux et dsert; de froides bouffes de pluie
hargneuse et de vent l'avaient dpeupl; seule ou presque seule, une
loueuse de chaises tait debout, les bras croiss, immobile, et
regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empiles:--Eh
bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous
qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.

Cette bonne femme avait un air vritablement dsol, et de sa main
gauche plonge dans la poche de son jupon semblait me dire que les
galions n'arrivaient pas aisment par cette maudite saison.

Certes, oui;  cette douleur de mon hrone en plein vent, l'intrt
mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion garde,
elle prouvait, pour la prosprit de son commerce et de ses affaires la
mme terreur qu'un Rothschild qui verrait son crdit s'crouler. Mais
dans cette exclamation; Il n'y a plus de printemps! je crus apercevoir
autre chose encore, un de ces regrets mlancoliques qui s'chappent des
mes  certains moments, mme des moins claires et des plus
grossires. La pauvre loueuse mlait, sans le savoir, au chagrin de ses
petits calculs tromps, la douleur instinctive d'une illusion perdue;
autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!

La loueuse de chaises est en effet une espce rtrospective: les plus
jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille
assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du pome
des _Jardins_; les plus vieilles ont fourni des chaises  Gentil-Bernard
et  Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui
s'panouissait au ciel et dans les rimes! C'tait le sicle des petits
vers et des billets doux changs derrire le dos des chaises, passant
d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus
maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout
seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles srieuses et
savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan clos d'hier
des bancs de l'cole, n'est-on pas tent de dire, comme la loueuse de
chaises: Il n'y a plus de printemps!

Que faire, cependant, puisque la saison inclmente nous empche d'errer
le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce
ciel rigoureux nous dfend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux
vieux ormes des Champs-Elyses pour voir nonchalamment passer la foule
bigarre? Paris nous enseigne le remde: il reprend ses habitudes
d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les thtres
profitent de cette disgrce force des Tuileries, du boulevard et des
Champs-Elyses; ils abritent les promeneurs dconcerts, et leur offrent
un parapluie contre les surprises des subites ondes; tel lion  tous
crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller taler sa
personne dans la _grande alle_ ou devant le _caf de Paris_, qui se
sauve en rugissant, et se rfugie dans une stalle ou dans une
avant-scne; telle calche s'est lance au galop de ses chevaux
piaffants, pour faire une promenade _au bois_, qui rebrousse chemin tout
 coup, et rentre  _l'htel_, ou jette ses matres dsoeuvrs aux lazzi
d'Arnal et  l'ut de Duprez.

Les thtres sont tout surpris de se voir si recherchs dans une saison
qui les livre ordinairement  l'abandon et  la solitude. Ne comptant
pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien prpar de curieux ni de
rare; les restes de l'hiver dfraient le printemps. Ainsi un hte
surpris inopinment par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert
les dbris de son repas de la veille.

La tragdie, l'opra, le drame, le vaudeville, la comdie, le mlodrame,
sont d'ailleurs en proie  une autre invasion: les dbutants s'abattent
sur eux de tous cts. Ds le mois d'avril, les tnors, les
basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Climne, les Orgon, le
niais, le tyran, la vertu perscute, sortent de leurs nids enfums de
Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et tendent leurs ailes du cts de
Paris; ils y viennent par voles, convaincus qu'ils vont ressusciter
Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis
quelques jours, on s'aperoit de l'arrive de ces peuplades, armes,
pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de
tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi  six heures, le
jardin du Palais-Royal, vous les reconnatrez aisment  certaines
allures excentriques,  la bizarrerie du costume,  la fatigue du
visage, pli par le fard du comdien et dvor par le soleil de la
rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-gnral; l, ils
s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs dsespoirs, leurs
esprances, et regardent  chaque instant, vers l'horizon, du ct de
l'Opra-Comique, du Gymnase, de la Gaiet, de l'Opra ou du
Thtre-Franais, croyant toujours y voir poindre un ordre de dbut:
Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?

Hlas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompes,
que de beaux rves dtruits! Vous tes partis pleins d'esprance pour
notre Babylone clatante: le bruit de ses renommes vous tentait; en
passant la barrire, en sautant du haut de l'impriale dans la cour des
Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la
fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent
Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'difice de leurs songes
s'crouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour
remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux
ceux-l qui arrivent jusqu'aux honneurs du rcit de Thramne!... Mais
dans ce monde, en fait de rves d'argent, d'amour, de succs et de
renomme, sauf quelques privilgis, ne sommes-nous pas tous, plus ou
moins, des comdiens de province?

Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel
qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargs de bravos frntiques
et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adle Dumiltre
que Londres a fte dernirement  l'gal d'une desse. Jamais la
Grande-Bretagne ne s'tait montre plus galante et plus prodigue
d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'tre une
jolie danseuse, dans ce sicle d'entrechats et de sauteurs; Marie
Taglioni. Fanny Eissler, Critto, Adle Dumiltre, Carlotta Grisi,
ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministre
du 1er mars avait trait la question par ces charmants ambassadeurs en
jupe et en maillot, la flotte anglaise n'et peut-tre pas bombard
Beyrouth. Les plus froces baronnets, les lords les plus sauvages ont
flchi le genou devant Adle Dumiltre. On raconte qu'un des fiers et
intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-mme
sacrifi aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. Vloir v,
a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrmement
garnis de beaucoup considrablement de livres sterling?--Pardon, milord,
aurait rpondu mademoiselle Dumiltre, je verrai cela plus tard; il faut
que je retourne  Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.
Voil ce qui s'appelle de l'amour national!

Il faut le reconnatre, l'tranger a toujours t plein de soins et de
galanterie pour ces demoiselles de notre opra. Si nous n'avions pas
vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos ides, nous
l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses.
Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna
Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le
linceul de sa voix teinte prmaturment, devinez ce qu'elle fait 
l'heure o j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et rgne
 Saint-Ptersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux
ciel, n'avait pu rendre  ce merveilleux gosier son accent et sa force.
Qui aurait pens que la froide Russie dt oprer le miracle?
Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de
cosaques et les boyards  ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumiltre
subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle
Falcon enchanait un Romanoff. Elle nous a quitts, il y a deux ans,
triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien
incessamment nous revenir heureuse, arme de pied en cap pour le duo et
la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite,
cousine germaine de la couronne impriale de Pierre le Grand. Plus d'une
cantatrice s'est allie au corps diplomatique,  l'exemple de l'adorable
prima donna du Thtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune
encore n'avait approch l'empire de si prs.

Rien, a dit Molire quelque part, n'est devenu  si bon march que le
bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est  si bon march que le
gnie. Regardez aux vitres des talagistes, inspectez les magasins de
Susse, et vous serez convaincus: les hommes de gnie pullulent; on les
grave, on les lithographie, on les arrange en pltre, on les moule en
statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par
centaines. Alceste se fchait de voir son valet de chambre mis dans la
Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coul en bronze.
S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connatre le dieu dont ils
reprsentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le
pidestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M.
Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles
renommes!

Ainsi le bronze lui-mme, le bronze est devenu un drle et un
mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus gure
qu' divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la
sienne en pied et l'autre  la boutonnire.

A peine en reste-t-il encore  et l pour quelques hommes d'esprit et
pour quelques grands hommes.

Aujourd'hui, Molire ne serait pas dcor; Branger ne l'est pas; mais
du moins. Molire va bientt avoir sa statue. Celle-l compensera les
autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel
tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molire! Dj la rue o
se dresse le monument s'est pare de ce grand nom, et s'appelle rue
Fontaine-Molire; elle avoisine le Thtre-Franais. En passant devant
l'image de l'auteur du _Tartufe_ et du _Misanthrope_, les fidles qui
iront le soir en plerinage  la Comdie-Franaise ne manqueront pas de
se dcouvrir et de se signer.

Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout rcemment pris sa
place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le
foyer du Thtre-Franais de ses tragiques et de ses riants gnies,
depuis Corneille jusqu' Ducis, et de Molire  Beaumarchais et 
Picard. Le fin profil de Marivaux manquait  cette runion; c'tait un
oubli bien voisin de l'ingratitude: le Thtre-Franais n'a pas eu un
fils plus lgant, plus spirituel, plus dlicat que Marivaux; un peu de
manire et d'affterie n'y gtent rien; les qualits des hommes de
talent se compltent souvent de leurs dfauts. On a donc bien fait de
tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir
d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivt  la
base ces mots qu'il a dits de lui-mme: J ai guett dans le coeur
humain toutes les niches o peut se cacher l'amour. On aura beau faire,
jamais buste ou statue ne ressemblera  Marivaux autant que ces paroles
de Marivaux peint par lui-mme.

L'autre jour, nous avons jet le cri d'alarme  l'arme virile, lui
conseillant de croiser baonnette pour dfendre son territoire contre
l'invasion de l'arme en cotillon; chaque instant nous rvle
l'imminence du danger, quelque nouvelle dfaite du ct de la barbe,
quelque nouveau triomphe remport par le corset et la collerette,  la
pointe de la plume. Dernirement, madame Collet-Revoil nous battait 
plates coutures dans le champ clos de l'Acadmie; le lendemain, madame
Gaillard cueillait,  notre nez masculin, une couronne, dans les luttes
du congrs europen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards
commencent  ne plus tre de notre ct. Enfin, vous le dirai-je? hier,
dans une socit moiti littraire, moiti agronomique, une des plus
jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frle,
oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grce et de
force, une dissertation de sa composition sur l'amlioration des races.

Un homme cependant a plant de son mieux l'tendard viril sur la brche
de l'Acadmie Franaise; tel le dernier Aboucerrage combattait encore
aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats acadmiques
s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix,
M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit mme que les Quarante
n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une raret 
l'Institut.

On joue au thtre des Varits _le Mariage au Tambour_; il vient
d'arriver,  un de nos romanciers le plus justement en crdit, une
aventure qui contient le sujet d'une autre comdie qu'on pourrait
intituler _le Mariage au Feuilleton_. Le fait est authentique; j'ai eu
les preuves sous les veux.

Dans une famille riche et distingue, un certain feuilleton de notre ami
le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succs colossal. La
femme l'enlevait au mari, la fille  la mre, le petit frre  la soeur,
et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnire et le dvorait en
cachette, quand les matres taient absents.--Un soir, au milieu de
l'attendrissement gnral, au moment o mademoiselle *** souriait de son
plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions
de l'heureux romancier, un jeune homme, tout rcemment admis dans la
maison, dclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il tait
l'auteur de ce feuilleton si admir; le nom qui servait de signature 
l'crit n'tait qu'un pseudonyme  l'abri duquel l'crivain cachait
depuis longtemps sa _pudeur littraire._--Quoi! c'tait vous?--Oui,
c'tait moi!--Et tous ces dlicieux romans apostills du mme nom, vous
en tiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste! Et
la maman de sourire plus agrablement, et le pre de quitter son air
maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants
crits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours
aprs, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait
son consentement  l'unanimit, et mademoiselle *** rougissait et
baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire tait prvenu, le
maire mettait son charpe.

Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous
marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis
hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf
depuis vingt-quatre heures, ou aspire  devenir bigame, bien que le cas
soit pendable? On s'explique: le noeud se dbrouille, l'aventure
s'caircit, et nous arrivons  temps au logis de l'honnte famille pour
empcher le mariage et arrter le dnouement. Le futur, atteint et
convaincu de n'avoir jamais compos de sa vie que le roman qui venait
d'chouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de
comdie pris en flagrant dlit. Nous venons de conter mot  mot cette
aventure vridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une
seconde dition.

Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame aprs la comdie,
deux voleurs se sont introduits, la semaine dernire, chez un riche
banquier de la Chausse-d'Antin. Il faisait nuit: veills par le
cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautrent  bas du
lit, et arrivrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher
sous un lit sans tre vu, l'autre, saisi en flagrant dlit par le matre
et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier  triples cordes  la
rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient  la
hte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait
pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit
de sa cachette, et se mit  l'oeuvre pour dlivrer son complice. Mais la
corde tait si dure et les noeuds si compliqus, qu'il y perdt sa
peine. Le drle cependant n'tait plus retenu que par un bras; un bruit
de pas annonant qu'il fallait se hter, le voleur tira un
couteau-poignard qu'il portait  sa ceinture, coupa ce bras de son
compagnon, et prenant celui-ci sur ses paules, s'chappa par la fentre
et disparut avant de pouvoir tre atteint. Le banquier et son domestique
arrivrent sur le thtre de ce drame horrible, et ne trouvrent plus,
au lieu du voleur enchan, qu'un bras sans corps et tout sanglant.

Ce bras a t dpos chez le commissaire de police du deuxime
arrondissement.

Il n'est pas probable que le propritaire aille le rclamer



Mise en vente de l'Htel Lambert.

Depuis un mois, on lisait sur une grande affiche jaune placarde 
profusion dans Paris:

Adjudication en la Chambre des notaires de Paris, sise place du
Chtelet, par le ministre de Me. Mayre, l'un d'eux, le mardi 25 mai
1815, heure de midi, d'une grande et vaste proprit dite l'htel
_Lambert_, sise  Paris, le Saint-Louis,  l'angle form par la rue
Saint-Louis et par le quai d'Anjou. L'affiche signale cet htel comme
pouvant servir de demeure  un homme riche, prsenter de grands
avantages  la spculation, ou recevoir des usines. La mise  prix est
de 180.000 fr. Aucun acqureur ne s'est prsent; le plus profond
silence a rgn pendant que la premire bougie, allume par le crieur,
se consumait sur sa bobche. Ainsi la destruction probable de l'htel
Lambert est ajourne, et ceux qu'intressent les beaux-arts pourront,
durant quelques semaines encore, tre admis  le visiter. C'est pour
stimuler leur curiosit que nous crivons le prsent article; c'est
aussi pour donner  nos lecteurs des dpartements une ide d'un difice
qu'ils n'auront pas occasion de voir avant sa dmolition, dpouill
d'une partie de ses richesses artistiques, dgrad par le temps et par
les hommes, l'htel Lambert n'en est pas moins un magnifique chantillon
de l'architecture du dix-septime sicle.

[Illustration: (Htel Lambert, vote de la grande galerie.--Hercule
dlivrant d'un monstre marin Hsione, fille de Lacomdon, roi de
Troie.)]

[Illustration: (Htel Lambert, vote de la grande galerie.--Combat
d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui ses avaient surpris
durant un sacrifice.)]

Les biographes, trs-laconiques sur le compte de Nicolas-Lambert de
Torigny, disent seulement qu'au commencement du rgne de Louis XIV il
occupait la place de prsident de la seconde chambre des requtes au
Parlement de Paris.

Quelques potes peu connus ont clbr ses vertus prives et son
intgrit comme magistrat. Mais il est difficile d'apprcier la
sincrit de ces loges, et le mrite le plus incontestable de
Nicolas-Lambert aux yeux de la postrit, c'est d'avoir voulu se bien
loger. Ses intentions furent merveilleusement servies par l'architecte
Louis Le Van. La faade, qui donne sur la rue Saint-Louis, est lourde et
triste assurment; mais quelle majest dans l'hmicycle de la cour, dans
le fronton d'ordre dorique dans le large escalier  double rampe
sculpte! Si l'on contemple l'htel du ct du jardin, les btiments 
demi cachs par de verts massifs, les hautes fentres, les pilastres
ioniques, l'attique charg de vases, l'aile qui, s'avanant vers la
pointe orientale de l'le, se termine en demi-cercle lgant, les
balcons de pierre garnis de balustrades en fer d'un riche travail, tout
cet ensemble frappe, tonne et saisit. Il n'est personne qui, voyant
cette imposante et gracieuse rsidence, ne dsire possder 100.000 fr.
de rente, uniquement pour s'y installer. Nicolas Lambert songea  mettre
l'intrieur en harmonie avec le dehors, et comprenant toute la puissance
de l'mulation, il s'adressa  deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et
Charles Lebrun. La grande galerie, dcore par ce dernier en 1649, est
la pice la mieux conserve de l'difice. Qu'on bouche deux ou trois
lzardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la
retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception gnrale des
ornements porte le cachet de cette poque mythologique, o l'on peignait
le roi de France en Apollon. L'artiste a suppos que la galerie tait
dispose pour la clbration du mariage d'Hercule avec Hb, desse de
la jeunesse; au-dessus de la porte, que flanquent intrieurement deux
colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprts d'un opulent
festin. Cyble, Crs et Flore, assises sur des nues, fournissent leur
contingent  la fte, et leurs suivantes droulent de longues guirlandes
qu'ont savamment nuances les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands
peintres de fleurs de l'cole franaise. Au centre de la vote, deux
tapisseries postiches reprsentent _Hercule dlivrant d'un monstre marin
Hsione, fille de Lacomdon, roi de Troie_: et _le combat d'Hercule et
de Pirithous contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un
sacrifice_. A l'extrmit orientale du plafond. Jupiter, Junon et les
autres dieux prsentent  Hercule sa fiance; puis le nouvel hte de
l'Olympe, prcd par la Renomme, monte au ciel dans un char conduit
par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les
principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croises de la
galerie et dans les trumeaux qui leur font face. Grard Van Obstal,
d'Anvers, a model en stuc des thermes, des groupes d'enfants, des
aigles et des trophes. Les cadres opposs aux fentres contiennent des
paysages de diffrents matres.

[Illustration: (Htel Lambert.--Intrieur de la cour.)]

[Illustration: (Htel Lambert.--Vue prise du quai.)]

La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de
Lebrun. Il y a rassembl toutes ses forces, pour lutter contre une
formidable concurrence; mais quoiqu'il se fut montr suprieur 
lui-mme, Lesueur lui fut suprieur. L'illustre peintre du _Clotre des
Chartreux_, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'tait
fait moine pour des moines, changea brusquement de manire, et s'attacha
au coloris, sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf annes entires
 la dcoration de l'htel Lambert, et avec une application si soutenue,
qu'il mourut puis un an aprs, en 1655. L'auteur de la _Vie des
peintres_ prte  Lebrun cette phrase odieuse: On enterre aujourd'hui
Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse pine du pied.

On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'htel, rencontrrent un
homme qui semblait comme eux attir par la curiosit. Ils l'accostrent,
et l'un d'eux lui dsignant d'un ct les compositions de Lebrun, de
l'autre celles de Lesueur: _Questo_, dit-il,  una conglioneria, ma
quello ha d'un maestro italiano. C'tait  Lebrun en personne que
l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dpit de l'artiste qui se
croyait le roi des peintres, parce qu'il tait le peintre du roi.

Des tableaux qui avaient cot la vie  Lesueur avaient trop de prix
pour n'tre pas promptement changs contre une valeur montaire. Aprs
la mort de M. de La Haye, fermier-gnral, second propritaire de
l'htel, on vendt les peintures du _Salon de l'Amour_ et du _Cabinet
des Muses_. Elles taient au nombre de douze: _Naissance de l'Amour,
l'Amour prsent  Jupiter, Vnus irrite contre l'Amour, l'Amour
recevant les hommages des dieux, l'Amour drobant les foudres de
Jupiter, l'Amour ordonnant  Mercure d'annoncer son pouvoir  l'univers,
les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char  Phaton_.
L'tat acquit ce dernier tableau, plafond peint  fresque, qui fut
heureusement transport sur toile; on le voit, ainsi que les cinq
compositions o sont runies les Muses, dans la galerie du Muse royal.
De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'htel Lambert qu'une
grisaille presque efface, place dans un enfoncement sous l'escalier,
les grisailles de l'antichambre ovale du premier tage, et, dans une
pice de l'attique, _l'appartement des bains_, quatre morceaux d'une
excution charmante et d'une belle conservation: _Calisto, Diane et
Acton, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite_. Le _Cabinet
des Muses_ n'a conserv que quatre tableaux, peints dans la voussure du
plafond par Franois du Perrier, l'un des meilleurs lves de Lanfranc
et de Simon Vouet; ils reprsentent _Apollon poursuivant Daphne, le
Jugement de Midas, la Chute de Phaton_ et _le Parnasse_.

Les appartements de l'htel Lambert, malgr leur tat de dtrioration,
offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propritaires successifs, le
fermier-gnral Dupin, le marquis du Chtelet-Laumont. M. de Montalivet,
avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de
l'difice: mais, depuis trente ans, occup par madame Lagrange,
institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de
tristes destines. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont
encombr les plus beaux salons; une poussire blanchtre, dtache par
la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les
solives sculptes des plafonds. Il y a au rez-de-chausse un magnifique
salon; le plafond, divis en neuf compartiments, est orn de sujets
mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures
surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout
cela est vague, sale, indchiffrable, si dnatur, qu'on n'y reconnat
la touche d'aucun matre, le caractre d'aucune poque.

Avant peu, on remettra l'htel Lambert en vente, en baissant la mise 
prix. Quels que soient les acqureurs, sa dmolition nous parait
invitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les
banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthtique; qui donc
achterait l'htel Lambert, si ce n'est un spculateur empress de le
mettre  bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai
d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a crit  M. le ministre de
l'Intrieur; il a plaid la cause du vieux monument, l'indiquant comme
propre  loger la bibliothque de la Ville. Le ministre a rpondu avec
empressement, et s'est ht d'avertir M. le prfet de la Seine. Ces
soins et ces dmarches n'empcheront pas l'htel Lambert d'tre
renvers. On a recul, avec raison peut-tre, contre la dpense des
rparations; seulement on a song  sauver les tableaux. Une dputation
de dix personnes, envoye par le ministre, a visit l'htel lundi
dernier, 22 mai. Elle en a examin les peintures, et s'est ensuite
enferme pour dlibrer dans _l'appartement des bains_. Esprons qu'elle
aura prononc une sentence favorable  Lebrun et  Lesueur.



Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle.

[Illustration: (Galerie Bonne-Nouvelle.)]

Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait tabli  Vienne
un joli magasin de plumes de bcasses, mais qu'il ne put russir, faute
de bcasses: on peut dire de mme que cette nouvelle exposition de
tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutes _paves_ de bonnes
intentions, n'a pas russi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui
avaient si hautement et si nergiquement proteste contre le jury du
Louvre, ont ddaign d'accepter le moyen qui leur tait offert de
prouver la lgitimit et la justice de leurs plaintes: ils ont pens
sans doute qu' moins d'avoir un nom bien connu, une rputation dj
vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France,
mauvaise grce  se prsenter aux yeux du public sous cette
recommandation: On n'a pas voulu de moi. Il arrive par suite que la
contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort,
semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions,
les galeries des Beaux-Arts ne sont tapisses que d'effroyables crotes,
peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres
basses de la littrature contemporaine, c'est--dire aux choses du monde
les plus mprisables et les plus mprises. Nous ne savons donc pas bien
encore  quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen,
puisque cette classe d'artistes, lse surtout par les arrts
acadmiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice
que l'on tenait prcisment pour elle; les matres dj clbres devant
toujours trouver un publie pour leurs toiles refuses, ce qui importait
singulirement, c'tait de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute
dfectueuses, mais  coup sr originales, de quelques jeunes gens,
inconnus hors des ateliers et du monde artistique.

_M.. Corot_ n'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa
grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve
seul charg d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site
solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de
quelques arbres lancs et dgarnis de feuilles;  droite une chvre, ou
plutt une tte de chvre apparat au travers des broussailles; au
milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature
qu'il ne la voit; il cherche la posie du paysage dans les plus minces
dtails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et
les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prtend M.
Michelet, que les glogues et les Gorgiques soient _humides_, cependant
nous ne sachions pas que cette humidit ait jamais pour effet
d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les
eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M.
Corot: les arbres deviennent maigres et ples, les gazons se ternissent,
les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard
pchent par un excs de propret, ceux de M. Corot semblent pcher par
le dfaut contraire: Passe encore pour ses bergres, disait un
plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....

_M. Marcel Verdier,--Chtiment des quatre piquets dans les colonies_,
L'esclave condamn est attach  plat-ventre, les bras et les jambes
tendus  quatre piquets fixs en terre. C'est dans cette position
violente et le corps nu qu'il reoit le chtiment; l'instrument du
supplice est un fouet long de sept  huit pieds fix  un manche
trs-court. A gauche du supplici, se voit tranquillement assise la
famille du planteur; le matre du malheureux ngre fume son cigare d'un
air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de
l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les
lvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent
troubler la puret de son front, la clart douce de son regard; son
enfant seul semble effray et se rfugie dans le sein de sa mre; mais
on prvoit dj que son oreille se familiarisera bientt avec ces
gmissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure  ces
horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement,
comme son pre, devant le supplice de ses ngres.

Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de
dessin, fut rejet par le jury,  cause du sujet mme. On a craint
apparemment que la piti publique ne fut trop vivement excite par cet
affreux spectacle, et que les journaux _ngrophobes_ n'accusassent le
peintre de chercher  soulever la haine populaire contre nos
malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante
d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut videmment
mieux, et par le sentiment et par l'excution, que beaucoup de toiles
historiques ou de genres admises, cette anne,  l'Exposition du Louvre.

Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoys aux galeries
Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqu, sous le n 223, un beau
portrait de M. G. de Labdollierre, l'un des plus spirituels
physiologistes des _Franais peints par eux-mmes_.

Nous eussions aussi aim voir dans les galeries des Beaux-Arts les
tableaux et les sculptures de ces artistes distingus qui, rebuts par
d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer dsormais  de semblables
svrits, _turpique repulsae_, et ne travaillent plus pour le public.
Chacun comprendra combien sont lgitimes nos regrets en jetant les yeux
sur le bnitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de
Fauveau est prcisment un de ces artistes consciencieux, que les
rigueurs du jury semblent avoir  tout jamais dgots de l'Exposition.
Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans  la commission
d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvr.

Le miroir fut refus, comme _meuble_; il y a pourtant au Salon plus
d'une toile dont personne assurment ne voudrait dcorer les murs de son
antichambre; mais ne rcriminons pas contre le pass. Mademoiselle de
Fauveau, aujourd'hui  Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue,
et nous l'en flicitons,  faire de ces _meubles_ dont le jury ne veut
pas. Le bnitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs  faire le
plus bel loge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de
Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante,
le verset de la prire: _Sub umbra alarum tuarum protege me_. Ce verset
est crit au bas du bnitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien
soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire,
comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement tendue pour
garantir l'eau lustrale de la poussire. Sur les deux cts de la
chapelle gothiques ont crits en vieux caractres des vers de Clment
Marot qui paraphrasent navement le verset dj cit.

[Illustration: Chtiment des quatre piquets, dans les colonies, par M.
Marcel Verdier.]

[Illustration: Un Bnitier par mademoiselle de Fauveau.]

        Or du subtil arq des chasseurs,
        Et de toute l'oultrance
        Des pestifrs oppresseurs,
        Te donra dlivrance;
        Seur seras sous son esle,
        Sa deffense te servyra
        De targe et de rondelle;
        Si que de nuict ne craindras point
        Chose qut espouvante,
        Ne dard ne sagette qui poinct
        De jour en l'air volante,
        N'autenne peste cheminant
        Lorsqu'en tnbres sommes,
        Ne mal soubdain exterminant
        En plein midy les hommes.

Il nous restera  parler dans un dernier article, de quelques autres
tableaux, et principalement de _la Mort de Messaline,_ par M. Louis
Boulanger.



DON JUAN.

CHANT DIX-SEPTIME.

(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.)

XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait
remarqu cette fuite; mais le reste tait si attach  la nouvelle
apparition, qu'il laissa fuir le blond fantme. N'ayant plus  craindre
que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa
chambre, s'y tint debout, les bras croiss, ferme et froid en apparence,
mais la colre dans le coeur.

XXII. Les pas se rapprochaient; une lumire intermittente s'avanait
avec eux, jetant par intervalle des clairs de clart suivis d'une
obscurit complte. Don Juan, cependant, commenait  tre las des
prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveau _moine
noir_[1].... Mais  deux pas de lui la lanterne sourde claira
l'apparition, et ce n'tait ni un prodige ni un esprit, mais lord
Auguste Fitz-Plantagenet.

      [Note 1: Voir, aux chants qui prcdent, la lgende du _moine
      noir_ et ses apparitions nocturnes dans le chteau de
      Nourat-Abbey.]

XXIII. Lord Auguste tait un fat de la haute espce: lord de naissance,
ayant la prrogative ncessaire d'un sige  la Chambre des Pairs, d'une
belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habill par le
meilleur des tailleurs,  la taille noble et fire, digne en tout de
faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez prs les
Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du trs-important
et fort ennuyeux club de l'Alfred.

XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et vritablement on tait assez
gnralement port  l'en croire, tant il avait emmagasin dans sa
mmoire d'esprit et de penses des autres. Sa parole tait lgante, ses
phrases choisies et releves, et quand il avait entendu quelque part une
sottise fashionable ou recueilli une ide un peu dandye, il se les
assimilait fort convenablement  son usage.

XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des penses n'est-il point puni?
Lorsque le monde finira, il n'y aura plus gure que des hommes de gnie,
au train o va cet envahissement du gnie des autres. Quand Shakspeare et
Pope frappent  leur effigie une pense sublime, aussitt cette mdaille
tombe aux mains de tous, o elle s'use; les sols la dpensent comme
venant d'eux, et la grande ide passe  l'tat de style, l'admirable
mdaille  l'tat de vile monnaie.

XXVI. Lord Auguste avait donc normment de cette monnaie courante; mais
ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en ft l'origine, c'tait son
curie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la lgret d'un
Franais, et perdre, avec le calme d'un Vnitien, des sommes normes.
Ses paris taient fabuleux; il avait aussi dans son pass des chasses
merveilleuses dont, assure-t-on, il potisait un peu trop les dtails.

XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela,
disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour
lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait
nanmoins qu'elle lui tait originelle, et, comme le seul ami qu'il eut
jamais lui rpondit,  propos des sentiments politiques, qu'il
attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vnt une bonne, il avait
hautement rompu avec lui; ce qui le mit  l'aise, car depuis il n'eut
plus que des amis.

XXVIII. Sa grande prtention tait l'amour, non pas qu'il tint
absolument  tre amoureux, mais  le paratre. Personne ne jetait plus
impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succs ou
un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timide
_virginit_[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au
char d'une _femme  la mode_: c'tait la duchesse de Fitz-Fulke,
quoiqu'il ne dmlt pas trop, dans cette position, s'il tait le moqu
ou le moqueur, la victime ou le bourreau.

      [Note 2: Shakspeare.]

XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; aprs avoir bien cherch, il
vit que c'tait un duel. Il soupirait autant aprs l'clat, qu'il
mprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout  fait
opportunes pour cet clat dsir: une duchesse pour cause, un
gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le chteau d'un lord
pour scne. De telles conditions lui parurent admirables, et son
apparition nocturne n'avait pas d'autre motif.

XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut prs de don Juan, la
lanterne sourde les inonda de sa lumire. Tous deux se regardrent avec
un dpit au moins gal; don Juan surtout, qui avait laiss s'vanouir
une dlicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification,
avait accumul tous les trsors de sa colre pour recevoir le fantme;
mais  la vue de la ralit de lord Auguste, il sourit avec amertume et
lui dit:

XXXI. J'avais plutt compt sur le _moine noir_ que sur votre
seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dpourvue de toute
magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme. Cette moquerie
dplut  lord Auguste; il ne s'attendait pas  une pareille rception;
il avait prtendu mettre plus de dignit dans sa dmarche, et cette
plaisanterie dshonorait quelque peu son action et lui gtait ds
l'abord la gravit de la circonstance.

XXXII. Il s'agit d'une chose srieuse, monsieur.--Vous me surprenez
beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos pigrammes m'offensent,
monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises,
monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un
outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous,
milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens
formellement vous demander une satisfaction.--Oh!!!

XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre hros tant de malice
et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en et t
renvers, si Juan, avec une ironique compassion, ne ft venu  son
secours, et ne lui eut trs-cavalirement fix les conditions de la
rencontre pour le lendemain. Ces choses tant ainsi rgles, milord,
ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car
cette scne nocturne, avec tout le fantastique du rve, en a surtout le
meilleur mrite, celui de ne pas empcher le sommeil. Et, ayant salu,
il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin
d'en faire autant.

XXXIV. Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi
lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son cte le
trs-lgant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inou de terminer en
plaisanterie une conversation commence, il me semble, avec quelque
dignit. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravit des
choses s'anantit, et que le monde pos un peu haut ne serait plus
tenable. Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, o
jouait son petit rle la peur du lendemain.

XXXV. Vritablement la peur est trs-forte dans le coeur de l'homme,
mais elle y est presque toujours vaincue par le _maintien_, sauf au
maintien  tre  son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort
satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jet sur son motion, et
quant  lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse,
parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient dsaronn du maintien
grave dont il avait envelopp sa peur originelle.

XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son ct;
ils se jouaient  eux-mmes, dans leur solitude, la comdie usite des
prparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitu  la
continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcment
son masque avec lui-mme et se fait  son usage une hypocrisie
intrieure; il touffe encore la nave raison, il fait crier plus haut
la voix du _comme il faut_, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment,
se joue et se trompe.

XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, rests seuls, pouvaient 
leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit
pour faillir au dcorum de leur position. Tous deux agirent selon leur
esprit de conduite: Juan avec son insouciance joue, le lord avec sa
dignit joue. Tous deux crivirent le testament d'avant-duel, y
glissant avec tude quelques traits de ddain ou de moquerie contre la
mort, afin de farder leurs derniers moments.

XXXVIII. Et tous les deux dormirent; le sommeil est le roi du monde, au
moins pour un quart du rgne--Rvrent-ils? Je ne le sais; ils ne le
surent pas eux-mmes. Coleridge et Wadsworth ne s'en seraient pas
inquits  ma place; ils eussent admirablement peint les songes
terribles verss par Mab au milieu du sommeil.--Ce qu'il y a de plus
officiel, c'est que tous deux, au matin, se rveillrent et se levrent.

XXXIX. Ils curent bientt runi les tmoins, de bons amis, qui, venus
pour mener la vie de chteau chez lord Henry, n'taient pas mal
satisfaits de voir rompre aussi dramatiquement la monotonie de leur
sjour. Ils essayrent bien quelques communes remontrances, mais les
hommes et les choses marchrent; et neuf heures sonnaient  l'glise de
Balmore, lorsque les armes ayant t examines, les distances mesures,
tout tant prpare avec des formes exquises.... deux coups de pistolet
partirent.

XL. Personne ne fut tu. Rassurez-vous, mais un des combattants fut
bless; ici une parenthse (y aurait-il donc des rangs dans les
douleurs, et une aristocratie de blessures? Tel mal excitera-t-il la
piti, celui-ci l'enthousiasme, cet autre le ridicule? Il n'y aurait pas
assez de pleurs pour le coup d'pe qui frapperait Achille et Nelson
dans la poitrine; mais si le mme coup tranchait le bout du nez de
Csar, nez trs-long d'ailleurs, oh! mes amis, vous ririez.

XLI. Ceci est injuste et draisonnable, mais le monde moral navigue dans
un ocan de draison). Ici se ferme la parenthse, et se renoue
l'histoire. La balle de Juan fut plus _heureuse_ (remarquez-vous ce
mot), car elle blessa lord Fitz-Plantagenet; mais pleurez, Muses, filles
de Jupiter, saintes filles de la posie, nuageuses soeurs de Morven,
vous qui potisez la douleur, pleurez; car la balle fatale avait coup,
par la moiti, l'oreille gauche de sa seigneurie.

XLII.. Hlas! moi aussi je pleure, je pleure de honte sur ce ridicule
rsultat... moi, pote de l'pope _Juanique!_ Combien n'aurais-je pas
mieux aim quelque noble blessure  enchsser dans mes hexamtres,
quelques coups homriques  grandir ma plume et  exalter mon gnie!
mais une moiti d'oreille! O Muses! Qu'est-ce donc que cette ignominie?
Et la dignit du duel et de la posie doit-elle donc se heurter et se
briser  cette honte?

XLIII. L'honneur tait _satisfait_, mais il n'y eut gure que lui qui le
fut; lord Auguste, le diminu d'une section d'oreille, don Juan, le
diminueur, ne partageaient pas sa satisfaction; et les tmoins
s'occupaient dlicatement des dernires crmonies de la rencontre,
faonnant la rconciliation convenable, et faisant clater cette estime
d'usage qui nat, au premier sang, du mpris ou de la haine: poignes de
mains hypocrites qui se serrent, chaudes encore de l'outrage qu'elles
ont frapp.

XLIV. Cependant la Renomme veillait, voyait et coutait; cette vieille
fille de l'Olympe a tenu  sa divinit, et loin de prendre sa retraite
comme le reste du snat de Jupiter, n'a fait qu'accrotre sa
puissance.--Bien plus, le Temps lui a donn deux magnifiques
auxiliaires, l'imprimerie et les journaux; aussi ne craint-elle plus la
fin de son immortalit, et voit-elle chaque jour se multiplier ses
moyens et s'augmenter ses forces.

XLV. La desse avait assist de loin  la scne du duel, et, pour en
recueillir plus compltement les circonstances, elle avait emprisonn
ses pieds divins dans d'ignobles sabots; ses ailes d'azur, replies sur
ses paules, s'taient aplaties sous une veste de laine use par le
temps. Ses mains subtiles taient devenues calleuses, une barbe grise
hrissait les contours de son menton, et ses cheveux d'or, devenus plats
et roux, s'affaissaient sous le poids d'un feutre jauni au travail des
champs.

XLVI. Ainsi la douairire de l'Olympe n'tait plus qu'un vieux jardinier
du chteau. Ce divin manant avait tout vu, et tait accouru aussitt
rpandre dans les cuisines, avec le plus mauvais style de renomme de
tout le comt, les dtails du duel, et les douleurs auriculaires de lord
Auguste Fitz-Plantagenet; la nouvelle trouva dans la chane des laquais
et des filles de chambre un fil conducteur, qui vint lectriquement
aboutir  la noble Adeline.

XLVII. Le chteau fut bientt embras de cette nouvelle.--Mais ce fut
au djeuner qu'elle clata dans toutes ses temptes. Tout le monde la
savait dj, et chacun l'apprit aux autres. On n'entendait que des mots
et des cris heurts; les interjections furent puises, les dames
avaient pris les plus vives, les gentilshommes les plus violentes, deux
vieux baronnets en inventrent quatre ou cinq tout  fait inconnues  la
grammaire. Adeline tait ple, Aurora plus rose que son nom ne le
comporte, et la duchesse de Fitz-Fulke, ayant hsit devant un
vanouissement complet, prit le parti de s'en tenir  un lger spasme,
perceptible seulement pour les autres ladies.

XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleur
(ceci est une rgle, les femmes plaignent toujours, en pareille
occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais prfr). Ce fut un concert
de piti et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jug, blm,
fltri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un
bout d'oreille tait mont au plus haut degr de sa fureur, avant que
l'eau frmissante verse par une jeune Hb ne se ft dore dans les
dernires thires.

XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enferm dans son
appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang vers d'un
fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'motion souleve
par son action: il regrettait surtout ses rves d'amour, qu'il n'avait
pas sonds encore, et o se confondaient dans sa pense, comme trois
nues que le vent  la fois pousse et mle, les ombres ravissantes
d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora.

L. Peut-tre ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pense,
et se dtachait-il mieux de la nue d'albtre o se tenait Adeline, et
de la nue d'or o tincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant
encore vaincu ses doutes. Son coeur trop lger (pourquoi ne pas le dire,
Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-l jet
l'ancre, et il tait  craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il
n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer.

LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour taient dissips par la
tempte du duel, la haine gnrale allait l'envahir: les funestes
pithtes fermaient, poussaient, grandissaient et tendaient leurs cent
bras et leurs ttes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour
ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son
me nergique ayant tout devin, il refusa de reparatre devant
l'aropage, fit ses prparatifs de dpart, crivit  Adeline une lettre
_convenable_, et partit.

LII. Il tait midi, mais le jour tait sombre; le soleil, couvert d'un
ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne
n'aurait pu dire: il est l. Tout se ressentait de l'absence de ce roi
de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux
taient obscurcis du mme deuil. Au milieu de cette mlancolie des
choses, Juan,  cheval, tranait sa mlancolie; il suivait, pensif, les
dernires alles de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque
tout  coup....

LIII.... C'tait une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule,
Aurora! Au dtour d'une sinueuse alle, elle tait venue, amene par le
hasard (ce frre chri de l'Amour); le hasard avait soulev son voile
vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes
tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier
mlancolique passa  quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent mus du
mme hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut.

LIV. Seulement il s'chappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux
peut-tre, de ses lvres, de son front, un de ces signes splendides et
vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination
aperoit plutt que le regard. C'tait comme une caresse fluide, comme
ces baisers de lumire que les toiles laissent errer sur les pelouses
et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-tre
elle-mme ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et
involontaire.

LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car
elle disparut aussitt derrire des lilas dfleuris... Juan demeura
comme ananti, et son noble cheval ressentit la commotion prouve par
son matre et s'arrta tout  coup. Mais la dlicieuse image avait fui,
et quelques instants aprs don Juan, troubl et incertain, continua sa
marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand
soupir, et sortit du parc.

LVI. A peine avait-il dpass la grille, qu'il voulut retourner en
arrire, et il le sentait bien maintenant, ce n'tait plus la brillante
coquetterie de la duchesse ni la tendre austrit d'Adeline qui
enchanaient sa pense; c'tait la seule Aurora, la timide, la
ravissante, la cleste... Et lui, l'insens, le misrable, le sot,
comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une
parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de
cette stupidit?

LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec
tant d'amertume la fuite de ce moment si prcieux et si perdu, qu'il se
croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet
instant.. Aurora et reparu  cette place avec le mme sourire... le
vent aurait encore soulev son voile vert, lui aurait pass encore...
Mais qu'il et agi autrement! qu'il et t admirable! sublime!... s'il
avait pu refaire du prsent avec ce pass.

LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le pass pour
en faire du prsent, pour en rver de l'avenir? qui n'a rappel les
paroles chappes  l'imprudence, ou prpar vainement les discours
qu'on aurait d tenir? Alors, dans ce dlire du regret, on veut charmer
le pass, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scne imprudente,
on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prte mme aux
autres; les demandes sont arranges ainsi que les rponses, tant
l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rve, dans cet espoir du
moment qui n'est plus.

LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement  eux-mmes cette comdie
du pass, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils
eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignit omise, ou
soulevaient majestueusement la tempte  laquelle ils avaient eu la
sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet ternel comdien,
l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir
rpares quand ses regrets, mls  des illusions, se sont fondus dans
la chaleur d'une scne qu'il rejoue aprs l'avoir manque.

LX. Revenu  lui, et dsesprant du pass, Juan poussa vigoureusement
son cheval, s'loigna au galop, et perdit bientt de vue cette Babylone
de campagne o sa vie s'tait si niaisement agite.--Le duel avait
rellement bris ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa
de plus en plus, et son me tait dj repose, lorsque loin du chteau,
des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine
campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel.

LXI. N'ayant rien de mieux  faire, don Juan dressa donc son imagination
 une certaine hauteur potique. Pour donner le change  ses penses, il
se mit  dlier la nature et  provoquer le vent et le ciel... car le
vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait
d'un dme gris et froid... La route tait longue d'ailleurs. Une
cavalcade solitaire excita la verve du pote, et quoiqu'il et t plus
romantique de s'abandonner au cours de sa mlancolie... Juan fit ces
vers au _vent_:

1. Le voil, il accourt terrible et sans tre vu; personne ne peut dire
d'o il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un
corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui
heurte et brise un chne.

2. C'est lui; sa voix le prcde, elle mugit dans l'espace; on dirait de
la volont de Dieu qui se promne entre les mondes et se mle aux
lments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent
c'est la vie de l'air.

3. Quand il marche sur les routes, il soulve la poussire, et elle
s'lance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute
l'atmosphre en est imprgne, et le soleil s'en couvre comme d'un voile
triste.

4. S'il glisse sur la cime des forts, les arbres ressentent un long
branlement. Dans leurs efforts ils s'crient: Le voil! le voil! Les
lignes des peupliers courbent uniformment leurs ttes, pareils aux
esclaves devant le matre.

5. Puis ils se relvent, et se raffermissent sur leurs tiges lances:
ils se redressent, les braves, parce que le matre a pass. Mais les
nobles arbres des forts gardent longtemps leur indignation, et ils
murmurent encore quand leur ennemi est loin.

6. Mais le vent ne s'inquite pas de leur faiblesse ni de leur
rsistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les
crispe et leur jette un immense rseau qui les comprime, et dont chaque
maille est attache par un noeud de lumire.

7. Enfin il tombe  son tour; sa vie, imptueuse, mais si courte,
s'teint avec lui; il expire tout entier. Les lments reprennent leur
calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus
son destin et sa tombe.

LXII. Don Juan ayant achev ces vers, se les rpta dix fois sous le
prtexte de ne pas les oublier... La posie qu'on vient de crer est une
si dlicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait
donc son pome, et les heures s'coulaient dans cette douce
digestion:--car le pote--(qui le sait mieux que vous. Southey et
Coleridge, _illustres beaux-frres_), le pote a un systme complet de
rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que
dis-je? je suis sr que P... en a quarante-un.

LXIII. Quoique. Juan ne ft pas ce que la classification appelle un
pote, il avait, comme bien d'autres, jet vers dix-huit ans sa gourme
potique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque
toujours de la fivre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation
crbrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs;
mais en ce moment il se servait de la posie pour broyer son chagrin,
comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour
broyer sa colre.

LXIV. Aprs un long silence, et comme il semblait encore savourer ses
vers, il s'cria: Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire
une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer
qui eussent recul devant sa bouche anglique... mais ce baiser
tremblant donn  la vertu et qui meurt tendrement sur une main
cleste!--ou encore ce sublime baiser, frapp au front, qui sent
palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble tre donn  l'me
elle-mme.

LXV. Juan rvait encore  son pass... mais ce fut le dernier cri de la
passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une
nouvelle crise de posie.--Il avait trouv en effet le meilleur antidote
 l'amour, l'amour lui-mme,--cet amour que les Franais nomment
l'amour-propre.--Gloire  l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le
bonheur! O vanit! combien n'as-tu pas consol de misres, de dceptions
et de douleurs!

LXVI. Comme une vapeur subtile disparat entre deux nuages clatants de
blancheur, les dernires traces de l'ombre d'Aurora se dissiprent au
milieu d'un double pome. L'orgueil du pote se gonflant  chaque pas du
cheval, en vint  briser les derniers fils de l'amour et  oublier ses
dbris! On n'a pas assez rflchi sur l'utilit des passions et sur leur
application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan,
il fit ces autres vers au _ciel_:

1. Mais o est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la posie chante,
que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou
un mot sans ide, un son sans valeur.

2. O pote! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux
immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau
tale l'azur? O prtre! dis-moi o est ce ciel o tu places Jhovah?

3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et
toi, pense, dploie tes ailes, tends-les dans leur force pour ce
voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini.

4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et
regarde s'il est l. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore
l'espace, ou si le soleil est attach comme un diamant  une vote?

5.--M'y voil! je vois les corps clestes graviter dans leurs
cercles.... Voici Vnus, si brillante, et Jupiter, et Saturne entour de
son anneau comme d'un collier; et toi aussi, terre, car tu es un corps
cleste.

6. Voici le soleil! O source de vie o s'abreuvent la terre et ses
soeurs, les plantes! Soleil immobile, je l'adore! toi, la plus noble
manifestation du Seigneur, et je vais me reposer sur toi; car les feux
respectent la pense immatrielle.

7.--Mais te voil plus loin que le soleil,  pense! Sens-tu tes ailes
s'arrter, captives, sous un contour de cristal bleu? Mais tu montes
encore, te voil hors des cercles o commande le soleil.

8.--C'est en vain que je monte, toujours des soleils et leurs plantes.
Partout l'espace infini; nulle part le ciel... Oh! rappelle-moi  toi,
car je me trouble dans cette immensit sans fin, et mes ailes
s'affaiblissent parce que j'ai peur.

9. Et la pense revint d'un seul trait sur la terre, accable de ce
qu'elle avait vu et de ce qu'elle n'avait pu voir; car rien ne trouble
comme cette contemplation de l'infini que l'imagination ne saurait
atteindre.

10. Ainsi il n'y a point de ciel,  peintre! c'est l'espace et ses
vapeurs bleues que tu colores. O pote! c'est encore l un de ces divins
mensonges dont tu berces les hommes dans les enchantements de tes
paroles cadences!

11. Et toi, prtre du Trs-Haut, il est inutile que tu nous montres les
cieux qui ne sont point. Ne nous parle plus du firmament, tabernacle du
Seigneur.--Il n'y a que l'espace infini et les mondes qui y flottent.

12. Mais Dieu le remplit! il est partout, il est tout; il est l'espace
et les mondes. L'univers s'agite dans lui, l'infini est dans lui et il
est au del; l'ternit est son temps, et il est au del de l'ternit.

LXVII. Aprs avoir longuement et voluptueusement promen sa langue sur
ses lvres encore emmielles de sa posie, Juan se demanda avec une
certaine surprise comment il avait t amen  cet lan religieux qui
terminait son pome. Certes, il n'avait point song  cette faon de _Te
Deum_ qui avait jailli de sa pense, et aprs s'tre laiss aller, pour
en mieux reconnatre la cause,  une triple rcitation de ses vers, il
dcouvrit qu'une rime de l'avant-dernire strophe et une pithte  la
sixime avaient dtermin son inspiration.

LXVIII. Qu'ai-je dit? et que vais-je dire, imprudent? Ne vois-je pas
tout le _genus irritabile vatum_ hurler  la fois, tout prt  me
dvorer?--Aurais-je la tmrit de rvler ces terribles secrets?...
Oui... coutez donc,  mondes! terres et plantes, prtez les oreilles!
toiles brillantes qui rpandez dans les cieux des flots d'harmonie
(difficiles  entendre), et vous, hommes, esprits ou autres, qui vivez
avec elles dans l'espace, coutez ces mystres de la posie!

LXIX. Le pote c'est en gnral sauf exception un homme d'esprit qui
joue avec les nuits en attendant la pense; tandis que le prosateur,
sauf exception, commence assez frquemment par la pense, qu'il revt de
paroles...--Le sublime pote, au contraire, fait d'abord le vase, et
c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de
l'intelligence; mais le vase est si clatant, si transparent, si sonore,
que la raret ou le vide de la pense ne s'y fait pas sentir. Ce vide
mme a son charme.

LXX. Le plus important  faire est donc le vase. Cette manufacture a
d'ailleurs ses procds et ses formules, il y a des mcanismes connus.
La sage antiquit donnait aux potes des instruments admirables. D'abord
le trs-honorable dactyles, vritable gentilhomme de la mesure, le
sponde, pesant et solide comme un alderman; l'ambe et le trocher, ces
deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient
dans ces moules, la pense y entrait  la suite, quand il y avait place,
et le vase ou le vers tait fait.

LXXI Les temps modernes ont invent une bien plus belle chose encore,
quand ils ont dcouvert que l'cho tait la posie Il a donc t dcrt
que les vers deux  deux et cte  cte siffleraient le mme son et
chanteraient une mme note.--La France, si progressive, a fait mieux,
elle a invent la rime fminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire 
elle! Mais, et c'est le mystre, voici comment ces spondes, ces
dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pense.

LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'arme immense des mots,
foule ingale et aux bruits divers; les potes antiques et modernes la
passent incessamment en revue. A l'appel de l'ide, les mots
raisonnables et justes s'offrent d'eux-mmes; mais les dfauts de leurs
taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les
remplacent, apportant avec eux des ides imprvues qui se greffent sur
le pome et le dnaturent; la rime surtout, en faisant dfiler les
escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi
incohrentes qu'inespres, c'est la posie!

LXXIII. Le pote avait commenc un chant de folie; mais un dactyle
mlancolique a vaincu un joyeux ambe, et la posie est attriste par
cette irruption imprvue. La rime hautaine et despote dnature dans ses
caprices les penses, elle les transforme, elle les mtamorphose; le
pote, effray, la suit en esclave; et  ceux qui passent et s'tonnent
de ce dsordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce
procd involontaire. Juan avait achev religieusement des vers qu'il ne
songeait gure  finir ainsi.

LXXIV Ainsi mon hros chevauchait potisait, rvait, rflchissait, se
berant dans ces doux soliloques intrieurs, o la pense trouve
quelquefois tant de charmes. Sa mmoire les tendait  l'entour le
panorama de sa vie. C'tait une confusion d'agitation et d'amour, de
gloire et de passion, de femmes et de coups d'pe. Vritablement il
trouvait tout ce pass admirable, tandis que son cheval, ignorant des
belles choses qui fermentaient au cerveau de son matre, le conduisait 
Londres.

LXXV. Il tait dj tard quand ils atteignirent les premires maisons de
la Babylone; elle tait bruyante et tincelante comme la grande
prostitue de l'Apocalypse. Juan pensa alors  donner  son cheval la
dignit qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-mme fit trve 
ses rves, traversa majestueusement et aussi ddaigneusement qu'il est
ncessaire Piccadilly; et bientt, le coeur plein de la joie secrte du
retour, il regagna son htel, o il allait retrouver le calme et encore
autre chose.

LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitt un petit coffret de
chagrin noir, ou l'aigle de la Russie tendait ses deux ttes et ses
ailes d'or. La couronne impriale clatait au-dessus du monstre
bicphale dans une bote d'or scelle aux armes de l'impratrice, une
clef lgante reposait couche au milieu d'un nid de satin blanc,
c'tait la clef du coffret qui, bientt ouvert par don Juan, fit
apparatre  ses yeux une quantit considrable de...

LXXVII. Si j'avais la facilit avec laquelle Homre sait faire les
inventaires, je n'hsiterais pas  cataloguer les richesses qui
clatrent lorsque Juan, aprs l'ouverture du coffret, approcha une
bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre
taient sems dans des sillons de velours noir, contourns en bagues, en
chanes, en colliers tresss en festons et en croix; mais au milieu de
ces clair flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un
mot une lettre de Smiramis.

LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait t crite par
la main impriale elle-mme, aussi conservait-elle un reste parfum de
pommade moscovite. Catherine l'avait crite en reine et en femme
d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'ptre
tait charmante, elle flicitait don Juan sur son ambassade, sur ses
grces, sur sa capacit elle lui rappelait mystrieusement ses droits 
la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son
cong.

LXXIX. Car c'tait bien un cong imprial, mais si envelopp dans des
nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait  une faveur nouvelle.
Ces gracieux brouillards dissips, le ravissant billet signifiait  Juan
que sa mission tait accomplie, que ses services devenaient dsormais
inutiles, que la libert lui tait rendue, et qu'en tmoignage d'une
haute satisfaction, l'crin et les diamants lui taient envoys comme
les adieux de Catherine.

LXXX Don Juan fut horriblement tourdi. Il commenait  prendre got 
la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'lgance et
d'oisivet entre deux couronnes. Il y a une certaine grce  dire: Mon
souverain, en parlant  un autre souverain. Vus de trs-prs, les
mystres diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses
srieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le
plaisir.

LXXXI. Ces diamants, aprs tout, enflammaient son indignation. tait-ce
ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent  ce dernier
mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent
encore rougir. tait-il un homme  jeter dans la boue avec de pareils
cadeaux! Son honneur!... sa dignit!... Et aprs ces phrases inacheves,
il se mit  considrer les pierreries et  les toucher avec une
dlicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de
son indignation.

LXXXII. Ces pierres taient si belles! Il y avait entre autres un
diamant solitaire plus tincelant que n'est Vnus au firmament du soir.
Il relut la lettre...; elle tait _au fait_ conue dans les plus
gracieux termes.--Une impratrice ne pouvait-elle pas, _aprs tout_,
reconnatre ainsi le dvouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait
encore; mas il la noya dans une goutte de posie, et s'cria: Qui donc
a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consomm, il
accepta le cong et les pierres.

LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce prsent honorable; il y
avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la dlicatesse, de
l'amour mme dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter
quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guines? Alors,
sans doute, il et t bless au coeur; alors...; mais c'tait bien
autre chose, les diamants taient acceptables l o l'or et t
fltrissant. Il y a si loin des diamants  l'or!

LXXXIV. Il crivit donc une dlicieuse rponse au billet pommad et
diamant de Catherine.--Il lui rendait grces de cette libert
recouvre, mais qu'il et voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il
n'avait pas de paroles pour la remercier des prsents dont elle le
comblait, et dont il tait indigne. Il priait, en finissant, la
Providence de rpandre sur elle des torrents incessants de flicit et
de gloire.

LXXXV. Sa lettre  Potemkin tait pleine de noblesse.--Il rendait compte
de sa mission, et du point fort peu avanc o il l'avait conduite; il
croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacit
et ses travaux, et parlait firement de sa disgrce. Aprs quoi il se
fit fort satisfait de sa manire d'tre en cette circonstance, et il se
flicita d'avoir ainsi, par cette double ptre, conserv sa dignit...
et l'crin.

LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Snque, aussi ne
savait-il pas mpriser les richesses. Les diamants glissrent donc sur
sa philosophie... Il recouvrait en mme temps sa libert: libert!
triste chose, lorsque ce noble mot veut dire rvocation, dmission,
destitution, cong, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la
langue des cours consiste  nommer les choses autrement que par leurs
noms; aussi dvora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il chapper
que le souffle ncessaire pour articuler la noble parole: Libert!

FIN DU CHANT DIX-SEPTIME.



Courses

COURSES DE BORDEAUX.--COURSES DE CHANTILLY.--COURSES DE LYON.

(Suite.--Voyez page 161.)

Bordeaux vient d'avoir sept jours de courses. Malheureusement le temps a
beaucoup nui  ces ftes hippiques. La pluie avait dtremp
l'hippodrome, les chevaux glissaient, tombaient, et n'arrivaient pas au
but dans le temps voulu par le rglement. Toutefois, on a remarqu _Bai
brune_,  M. Ducasse; _Marengo_,  M. Rivire; _Romanesca_ et
_Balsamine_,  M. Lupin.

Chantilly a t de tout temps vou et consacr au sport. Sous les Cond,
ces fils et ces pres de hros, ses chasses taient royales;
aujourd'hui, ses courses sont les plus belles de France. Cres en 1836,
sous la protection du duc d'Orlans, elles ont grandi d'anne en anne,
et sont devenues pour nous l'Epsom franais. Raconter toutes les courses
qui viennent d'avoir lieu pendant ces trois jours, serait fastidieux
pour nos lecteurs; mieux vaut une statistique courte et rapide:

157 chevaux avaient t inscrits, mais ce nombre s'est trouv rduit 
64, par le double emploi des mmes noms; sur ces 64, 37 n'ont pas paru
sur le terrain, et 27 chevaux ont couru. On compte 16 courses, poules ou
paris particuliers, et 14 vainqueurs; _Dash_, au prince de Beauvau, et
_Slane_,  M. de Perregaux, ayant remport chacun deux prix. La somme
totale gagne par les 14 chevaux est de 57.250 fr., et la distance
parcourue de 46.100 mtres. 20 leveurs ou propritaires avaient des
intrts  Chantilly, 8 seulement ont t heureux.

        MM. Rowley, prix de Chantilly, _Elisa._
        De Perregaux, prix du Ministre du Commerce, _Slane._
        Prince de Beauvau, prix de Diane. _Natica._
        Comte de Pontalba, pari particulier, _Ned._
        De Perregaux, prix de surprise. _Slane._
        Fasquel, prix d'Aumale, _Pamphile._
        Rothschild, prix de l'administration des Haras, _Annetta_
        Id., prix de la reine Blanche, _Cur de Silly._
        Id., _Foal-stakes. Prospero._
        Id., pari particulier, _Wet-Day._
        Prince de Beauvau, prix de Nemours, _Dash._
        Comte de Pontalba, prix du Jockey-Club, _Renonce_
        Prince de Beauvau, prix du premier pas. _Lanterne._
        Comte de Cornelissen, pari particulier. _Bizarre._
        Matheus, courses de haies. _Pantalon._
        Comte de Pontalba, Handicap. _Tiger._

[Illustration: (Courses de Chantilly.)]

Le prix le plus clbre, le plus considrable que nous ayons en France,
celui du Jockey-Club, qui s'lve  20.000 fr. environ, a t gagn par
M. de Pontalba. Son cheval. _Renonce_, tait, avant la course, mpris
et ddaign; il professait lui-mme assez peu de considration pour
_Renonce_, et _Renonce_ s'est veng en lui rapportant 130.000 fr.
Coqueluche,  M. de Cambis, et _Governor_  M. de Rothschild, taient
les favoris, tous les paris se faisaient pour eux; ils ne sont pas mme
arrivs au but, le juge ne les a pas _placs_.

HISTOIRE DE L'INSTITUTION DES COURSES EN FRANCE.--ANECDOTES.

Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles
remontent au temps le plus recul, au rgne de Charles V.

Dj, sous ce prince, Semur, petite ville de la Cte-d'Or, avait ses
courses. Ds 1350, le jeudi aprs la Pentecte, il se distribuait des
prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conserve 
Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les
prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une charpe de
taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme
de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En
1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les
courses  la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur
ce spectacle nouveau.

Le 5 novembre 1776, une course tait convenue entre le duc de Chartres
et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi;
mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un
hippodrome improvis  Fontainebleau, regorgrent de chevaux et de
seigneurs.

Les sportsmen de l'poque s'appelaient comte d'Artois et duc de
Chartres; puis, aprs eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de
Coullans, le prince de Guemene. L'histoire a aussi conserv les noms
des chevaux qui s'illustrrent alors sur le turf: _Barbary, Comus,
Pilgrim, Nip, l'Abb_, coureur franais, qui battit les meilleurs
chevaux venus d'Angleterre, taient les _Nautilus_ et les _Annetta_ du
temps.

La course qui eut lieu en l'anne 1777 mrite une mention particulire:
Une poule de 40 chevaux se courut  Fontainebleau; aprs la course, 40
nes s'lancrent dans la lice. Un chardon d'or tait le prix rserv au
vainqueur.

[Illustration: (Courses de Lyon.)]

Le comte d'Artois et le duc de Chartres taient  la tte de cette jeune
noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition  la vieille cour.
Les restes octognaires du sicle de Louis XV voyaient avec douleur
l'anglomanie qui s'tait empare de leurs fils; ils mprisaient et
dcriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, emprunts  leurs
voisins d'outre-mer. Quant  la ville, qui s'levait toujours contre les
plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de
grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu' la bourgeoisie, et elle
avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles taient alors,
avec des chevaux achets en Angleterre  grand prix, n'taient gure
faites pour rgnrer la race; mais ces premires folies, ces
prodigalits exagres, introduisirent en France le got des chevaux, et
aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricits de nos pres.

Ce n'est pas qu'il n'existt depuis longtemps des haras en France; ceux
de Pompadour et du Pin ne sont pas ns hier; mais une direction
intelligente manquait  ces deux tablissements, et personne ne
comprenait encore quelle tait l'utilit, l'importance des courses comme
preuve dcisive du mrite des reproducteurs.

Il appartenait  l'empereur de donner aux courses une existence
officielle. Le 31 aot 1805, il fonde des prix dans six dpartements; le
4 juillet, il rtablit les haras fonds par l'ancienne monarchie et
abandonns par la Rvolution de 89; il fonde trente dpts d'talons et
deux coles d'exprience. Malgr les difficults qui pesaient sur un
rgne restaur, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les
dpartements, et en 1819 on se trouva en face de courses rgulires, o
figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars,
de M. de Royres, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc
de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la premire bte de pur sang ne
en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome.

En dcembre 1833, douze leveurs se runissent pour venir au secours de
la race chevaline: la Socit d'Encouragement arbore sur ses bannires
l'infaillibilit du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services
rendus par cette Socit; aujourd'hui les courses sont naturalises
franaises, et bientt, il faut l'esprer, on pourra se livrer  l'lve
du cheval sans tre entach de futilit et d'lgance. Nous ne sommes
plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux,
nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent
de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperu le nom d'un seul jockey
franais. Serait-il donc plus difficile d'amliorer les hommes que les
btes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un
conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir
recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la
disette de jockeys franais tienne aux dangers et aux inconvnients de
la position; jamais un mtier, quelque pnible qu'il soit, ne chmera,
s'il peut rapporter quelque argent, et le mtier de jockey est parfois
trs-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations,
Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui
est dfendu de manger autant que son apptit le voudrait, quand,
vainqueur  Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire
lui a valus. Ds leur naissance ils sont allaits  l'eau-de-vie; plus
tard on resserre leurs membres, on s'oppose au dveloppement de leur
taille; plus ils sont maigres et chtifs, plus les parents les aiment,
les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer
leur tat avec passion, par devenir de vritables artistes dans leur
genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, dsesprs d'avoir
perdu une course.

Un trait assez curieux se passait  Ascott en l'an 1829: le jockey Tom
montait un cheval sur lequel reposaient mille esprances et dix mille
guines peut-tre. _Antony_ tait le favori des favoris, et Tom le roi
des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation,
jamais douleur ne fut gale  celle de ce pauvre homme. Il se laissa
repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout  coup il se
rveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononc un mot foudroyant:
Tom pse une livre de plus que le poids lgal, et une livre, c'est une
longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il
n'a fallu  Tom pour tre battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par
sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef
d'curie, oublie par mgarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme
dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'tait pendu,
mais il respirait encore Il avait t trop lourd pour gagner le prix, il
fut trop lger pour mourir. La corde qu'il s'tait passe autour du col
ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demand: Tom ne pesait pas
assez pour arriver  la strangulation et  la mort.

La vie des jockeys est pleine d'esprances trompes et de dceptions
cruelles. Pauvres jockeys!



Le Tourbillon de Neige.

NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN.

Vers la fin de l'anne 1814, cette anne si mmorable dans l'histoire
russe, vivait auprs de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalit
tait renomme dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient
chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-l pour jouer au
boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa
fille Marie, dont on aimait la figure ple et mlancolique et la taille
lance. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle possderait un
jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient  elle
pour leur fils.

Marie avait lu une quantit de romans franais, et, par suite de ses
lectures, s'tait trs-promptement prise d'un rve d'amour. Elle avait
prt l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui tait venu
passer quelques jours de cong dans sa famille. Il va sans dire qu'il
tait lui-mme trs-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille,
remarquant cette inclination mutuelle, traitrent l'officier plus mal
qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrce, et dfendirent  Marie de
jamais songer  l'pouser.

Cependant les deux amants s'crivaient et se donnaient de mystrieux
rendez-vous dans la fort du sapins et prs d'une chapelle en ruines.
La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un ternel
amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs
entretiens, les conduisirent enfui  une rsolution dcisive: Comme
nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une
volont cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions
nous-mmes les obstacles qu'on nous oppose. Ce fut le jeune officier
qui le premier exprima cette ide, et Marie, avec son imagination
romanesque, l'accepta immdiatement.

On tait  l'entre de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir
lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque
lettre, Wladimir conjurait sa bien-aime de s'abandonner  lui, de se
marier secrtement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la
retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie,
qui, touchs sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes
poux: Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.

Tout en accueillant ce projet. Marie hsitait cependant  le mettre 
excution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposs; enfin elle en
accepta un. Certain jour elle devait prtexter un mal de tte et se
retirer dans son appartement,  l'heure du souper. Sa femme de chambre
tait dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier
drob dans le jardin,  la porte duquel elles trouveraient un traneau
qui les conduirait  cinq werstes de l,  l'glise de Dschadrino, o
Wladimir les attendrait.

Toute la nuit qui prcda ce jour dcisif, Marie fut sur pied. Elle
prpara son bagage, ses vtements, ses bijoux, puis elle crivit une
longue lettre  une de ses amies et une autre  ses parents. Elle leur
disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la
violence de sa passion la dmarche qu'elle allait faire, et terminait en
les assurant que l'instant o elle pourrait venir se jeter  leurs pieds
et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Aprs
avoir scell ces deux lettres avec un cachet reprsentant deux coeurs
enflamms, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle
se jeta sur son lit et s'endormit. Bientt elle se rveilla effraye par
des rves affreux: il lui sembla qu'au moment o elle allait partir pour
l'glise, son pre l'enlevait d'une main courrouce et la prcipitait
dans un tnbreux abme; puis elle voyait devant elle son fianc, ple
et ensanglant, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus
tt  lui. Le matin elle se leva plus ple que de coutume et avec un
vritable mal de tte; ses parents l'interrogrent avec une tendre
sollicitude, et leurs questions affectueuses lui dchiraient le coeur.
Elle essaya de les tranquilliser, de paratre gaie, et ne put y
parvenir: le soir, elle se sentit l'me cruellement oppresse en
songeant que c'tait l le dernier jour qu'elle devait passer sous le
toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur,  tout ce qui
l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annona d'une voix
tremblante qu'elle tait force de se retirer, et souhaita le bonsoir 
ses parents; ils l'embrassrent en lui donnant comme de coutume leur
bndiction. Elle tait prte  fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra
dans son appartement, elle se jeta sur un sige et pleura longtemps. Sa
femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout tait
prt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son
pre et dire adieu  sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un
tourbillon de neige s'leva; le vent gmissait et faisait trembler les
portes et les fentres; c'tait pour elle comme un prsage sinistre.

Bientt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse,
prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme
de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne
s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait
arrter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine  l'extrmit
du jardin. Le traneau tait l; les chevaux, saisis par le froid,
pitinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforait de les
contenir. Il aida Marie et la femme de chambre  monter en voiture, puis
il saisit les rnes et partit.

Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune
enseigne.

Wladimir avait t en course tout le jour; d'abord chez le prtre, pour
convenir avec lui de la crmonie du mariage, puis chez des voisins,
pour les amener  l'glise comme tmoins. Le premier auquel il s'adressa
tait un cornette, retir du service, qui accepta avec joie la
proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies
de jeune homme. Il engagea Wladimir  dner, et promit de lui procurer
deux autres tmoins: en effet, dans l'aprs-midi arrivrent un
sous-officier et un jeune homme qui tait entr rcemment dans un
rgiment de uhlans; tous deux dclarrent qu'ils taient prts
non-seulement  servir de tmoins  Wladimir, mais mme  exposer leur
vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et
retourna chez lui pour faire ses derniers prparatifs. Aprs avoir
envoy son fidle Michel avec son traneau  la porte du jardin de sa
bien-aime, il prit pour lui un traneau plus lger, attel d'un seul
cheval, et se dirigea vers Dschadrino, o quelques heures aprs Marie
devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt
minutes.

A peine tait-il en pleine campagne, que l'orage clata et que le
tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut
couverte de neige, l'horizon envelopp d'un voile sombre,  travers
lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperut qu'il
s'tait cart du chemin, et chercha  y revenir, mais son cheval
tombait d'un ravin dans un autre, et  tout moment le traneau tait
renvers. Le jeune officier tait en marche depuis plus d'une
demi-heure, et n'avait pas encore atteint la fort de Dschadrino; il
continua sa route  travers un champ coup par de profondes crevasses.
Le tourbillon tait toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le
cheval commenait  tre trs-fatigu.

Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il
s'arrta, rflchit, chercha  recueillir ses souvenirs, et, enfin, se
dit qu'il devait tourner  droite; il s'en alla ainsi pendant une heure
encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse
d'ornire en ornire, culbutant, se relevant, et cherchant  ranimer
l'ardeur de son cheval, qui pouvait  peine marcher.

Enfin il aperut,  quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce
cte, et vit une fort. Dieu soit lou! dit-il;  prsent je ne suis
pas loign du but de ma course; et il s'avana le long du bois,
esprant retrouver son vrai chemin. Bientt, en effet, il atteignit une
route o le vent, arrt par les arbres, cessait de mugir; cette route
tait large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie 
une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait
toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre
la fin de cette fort. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans
un lieu qui lui tait totalement inconnu. Le dsespoir le saisit, il
frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit 
galoper, et bientt reprit un pas pnible, car il tait hors d'tat
d'aller plus vite.

Quelques instants aprs, Wladimir sortit de cette longue fort; mais il
eut beau regarder de ct et d'autre, il ne vit pas le village de
Dschadrino. Il tait dj prs de minuit, des larmes coulrent de ses
yeux; il continua sa route sans savoir o il allait. Cependant l'orage
commenait  s'apaiser, les nuages se dispersrent, le ciel s'claircit,
et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu
de laquelle s'levait un misrable hameau, compos de quatre  cinq
cabanes. Il se dirigea vers celle qui tait le plus prs de lui, et
frappa  la fentre; quelques minutes aprs, un vieillard lui apparut
avec sa barbe blanche, et lui dit: Que veux-tu?--Suis-je encore loin de
Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas
trs-loin, environ dix werstes. A ces mots. Wladimir fit un geste de
dsespoir, et resta immobile comme un homme frapp par la foudre.

Et d'o viens-tu donc? reprit le vieillard. Sans rpondre  cette
question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des
chevaux pour aller  Dschadrino. O veux-tu que j'en prenne? dit ce
paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un
guide; je le paierai gnreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais
t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui. Et il disparut. Quelques
minutes aprs. Wladimir frappa de nouveau  la fentre, Que veux-tu
encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille
et va venir. Si tu as froid, entre et viens te rchauffer.--Non, non,
merci! Envoie-moi ton fils.

La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avana tenant  la main un grand
bton avec lequel il sondait de ct et d'autre la neige qui couvrait le
chemin. Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paratre
bientt. rpondit le paysan. Wladimir resta muet.

Lorsqu' ils arrivrent  Dschadrino, le jour commenait  poindre et les
coqs chantaient. L'glise tait ferme; le jeune enseigne paya son guide
et courut  la maison du prtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre?
Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se
passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrrent le matin dans la
salle  manger; la thire fut apporte sur la table, et le pre envoya
demander par un domestique des nouvelles de la sant de la jeune fille.
Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi,
mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant
aprs elle entra dans la chambre et s'avana vers ses parents pour leur
baiser la main.

Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le pre.

--Je suis mieux, rpondit Marie.

--C'est sans doute la chaleur du pole qui l'aura indispose hier.

--Peut-tre.

Le soir, Marie tomba malade; le mdecin, qu'on envoya chercher en toute
hte, dclara qu'elle avait la fivre, et pendant plus de quinze jours
la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.

Personne dans la maison ne connaissait la rsolution qu'elle avait prise
de fuir la maison de son pre. Les lettres qu'elle avait crites, elle
les avait brles. Sa femme de chambre avait gard sur toute cette
aventure un silence profond; le prtre et les tmoins de Wladimir
avaient t aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher
lui-mme n'avait pas trop parl dans les cabarets. Ce secret fut ainsi
fidlement gard par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le
trahit dans ses accs de fivre. Elle dit des choses si tranges, que sa
mre, assise au chevet de son lit, la crut profondment prise de
Wladimir et attribua  l'excs de cet amour la maladie de son enfant.
Elle en parla  son mari et  quelques amis qui dclarrent qu'il ne
fallait point dsoler plus longtemps la jeune fille, et qu'aprs tout la
pauvret de celui qu'elle aimait n'tait point un vice si condamnable.

Lorsqu'elle commena  reprendre ses forces, ses parents rsolurent
d'crire  Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur
consentement  son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en
recevant de lui une lettre incomprhensible, o il leur disait que
jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique
esprance tait de mourir. Quelques jours aprs ils apprirent qu'il
tait parti pour l'arme. C'tait en 1812.

Pendant longtemps on n'osa faire connatre cette nouvelle  Marie;
elle-mme ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son
nom parmi les noms de ceux qui s'taient distingus  la bataille de
Borodino et qui avaient t gravement blesss. Elle s'vanouit en lisant
ces dtails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.

Quelque temps aprs son pre mourut; il lui laissa une grande fortune
qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec
sa mre, la demeure qui leur rappelait de trop pnibles souvenirs, et se
retira dans un autre gouvernement.

L, sa jeunesse et sa fortune attirrent de nouveaux prtendants, mais
elle ne donna  aucun d'eux la moindre esprance. Sa mre l'engageait
cependant  se choisir un poux. Marie alors secouait la tte d'un air
triste et ne rpondait rien. Wladimir tait mort; sa mmoire semblait
tre sacre pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait
reu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde
s'tonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui
devait vaincre la fidlit de cette nouvelle Arthmise.

La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en
triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs
succs et empresse de les voir. De tous cts rsonnaient des fanfares
militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les
camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de
dcorations.

Les femmes russes taient en ce moment-l incomparables: leur froideur
habituelle avait fait place  une vritable exaltation, et elles
saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les
villes au bruit des trompettes, les tendards dploys. Marie ne fut pas
tmoin des ftes solennelles qui animaient alors les grandes villes,
mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les
villages. L, l'arrive d'un officier tait un grand vnement: on le
recevait en triomphe, et c'tait  qui lui donnerait le plus clatant
tmoignage de sympathie.

Nous avons dj dit que Marie, malgr sa froideur, tait entoure de
prtendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit
venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nomm
Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges  sa boutonnire, et
avait, au dire des femmes du district, une pleur intressante. C'tait
un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses proprits,
voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se
gurir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction
particulire. Auprs de lui elle n'tait point silencieuse et rserve
comme elle l'tait avec tout autre; il et t injuste de dire qu'elle
exerait sur lui quelque coquetterie; mais le pote, remarquant sa
conduite, aurait eu le droit de demander: _Se amor non , che dunque 
quel?..._

Burmin tait rellement un aimable jeune homme, dou prcisment des
qualits d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers
Marie tait simple et sans contrainte; mas ses yeux et son me
semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher  toutes ses
paroles. Il paraissait tre d'un caractre paisible et rserv;
cependant on assurait qu'il avait vcu jadis d'une vie assez tourdie,
et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie,
dispose comme toutes les femmes  pardonner les tourderies qui
annoncent un caractre ardent. Ce qui intressait Marie, ce n'tait pas
seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pleur, ses
blessures, c'tait surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler
que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacit et son
exprience, il devait avoir remarqu l'effet qu'il produisait. Pourquoi
donc ne s'tait-il pas encore jet aux pieds de Marie pour lui faire
l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidit
insparable du vritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile?
Aprs y avoir longtemps rflchi, elle se dit qu'une telle rserve ne
pouvait tre attribue qu' la timidit, et rsolut d'encourager
elle-mme le jeune nomme par ses prvenances. Elle entrevoyait dj,
dans sa pense, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec
impatience le dnouement.

Ces ruses de guerre eurent tout le succs qu'elle dsirait. Burmin
devint de plus en plus srieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie
avec une telle ardeur, que le moment dcisif ne pouvait tre loin. Les
voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire
dcide, et sa mre s'en rjouissait. Un jour qu'elle tait assise toute
seule dans sa chambre, trs-occupe  chercher l'avenir dans les cartes,
Burmin entra et demanda o tait Marie. Elle est dans le jardin,
rpondit la mre; allez la rejoindre, je vous attends ici. Burmin
descendit au jardin, et la bonne mre se disait, en le voyant aller:
J'espre qu'aujourd'hui tout se dcidera.

Burmin trouva Marie assise auprs d'une pice d'eau, un livre  la main,
comme une vraie hrone de roman. Aprs lui avoir adress quelques mots,
la jeune fille suspendit elle-mme l'entretien, afin d'embarrasser le
jeune officier et d'arriver plus promptement  une explication. En
effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire,
dclara  Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui
ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder
quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.

Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille
rougit et pencha la tte un peu plus bas.) J'ai commis une grande
imprudence en me laissant aller  la douce habitude de vous voir et de
vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus rsister  ma
destine Votre souvenir, votre image adore, fera le tourment et la joie
de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir  remplir. Il faut que
je vous rvle un secret fatal qui tablit, entre nous une barrire
infranchissable.

Marie le regarda d'un air stupfait.

Je suis mari, reprit Burmin, mari depuis plus de trois ans, et je ne
sais qui est ma femme, o elle est, et si jamais je la reverrai.

--Que dites-vous? s'cria Marie. Quelle trange chose! Continuez, je
vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arriv. Mais
parlez.

--Au commencement de l'anne 1812, reprit Burmin, je m'en allais
rejoindre mon rgiment  Wilna. En arrivant un soir trs-tard au relais,
je demandai qu'on attelt sur-le-champ les chevaux. Au mme instant, il
s leva un tourbillon de neige terrible. Le matre de poste et ses gens
me conseillrent d'attendre. Je me rendis d'abord  leur avis, puis,
impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le
postillon, pour abrger la route de quelques werstes, voulut traverser
une rivire couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientt nous
nous trouvmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de
loin briller une lumire et lui ordonnai de se diriger de ce ct. Nous
arrivmes dans un village, o je vis l'glise claire, les portes
ouvertes, et quelques traneaux devant lesquels se promenaient plusieurs
personnes. Par ici! par ici! s'crirent quelques voix. J'avanai. Au
nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La
fiance s'est vanouie, le prtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous
allions nous retirer. Allons, hte-toi! Je descendis de ma kibitka,
envelopp dans mon manteau, et j'entrai dans l'glise. Une jeune fille
tait assise dans l'obscurit sur un banc, une autre, debout devant
elle, lui frottait les tempes. Dieu soit lou! dit celle-ci, vous voil
enfin. Ma pauvre matresse allait mourir. Le prtre s'approcha de moi
et me dit: Voulez-vous que je commence?--Oui. lui rpondis-je,
l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade  se relever. Elle me
parut assez belle. Une lgret incomprhensible et impardonnable
m'entrana; je m'avanai vers l'autel. Le prtre fit quelques pas; les
tmoins et la femme de chambre n'taient occups que de la jeune fille.
Un instant aprs nous tions maris. Embrassez-vous, nous dit-on. Ma
femme tourna vers moi son visage ple; je voulus l'embrasser. Grand
Dieu! s'cria-t-elle, ce n'est pas lui! Et elle tomba vanouie. Les
tmoins me regardrent d'un air effar. Je sortis de l'glise, je
remontai dans ma voiture et m'loignai en toute hte.

Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre
femme.

--Je ne sais pas mme, reprit Burmin, le nom du village o cette
crmonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance  ce
sacrilge, que je m'endormis peu d'instants aprs tre sorti de
l'glise, et que je ne me rveillai que le lendemain matin  trois
relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la
campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille
envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge
si cruellement aujourd'hui.

--Dieu! Dieu! s'cria Marie en lui prenant la main. C'tait donc vous?
Et vous ne me reconnaissez pas?

Burmin plit et se jeta aux pieds de sa femme.



Thtres.

THTRE-FRANAIS. _Les Petits et les Grands_, comdie en cinq actes, de
M. HAREL.--THTRE DE L'ODON: _Mademoiselle Rose; La Famille
Renneville; l'Hameon de Phnice._--THTRE DU PALAIS-ROYAL: _La Fille
de Figaro_.--THTRE DE L'AMBIGU: _Eulalie Pontois_.

M. Harel a raison, la part n'est pas gale entre les petits et les
grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance,
selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la mme
action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant
ou par un pauvre diable sans crdit, l'opinion publique aura deux poids
et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice
prendront deux balances et rendront deux arrts diffrents. Il va sans
dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand
qui chappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la
bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette
ingalit est trop vidente et trop frquemment constate par les
vnements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien
mieux chercher  la faire disparatre, si un tel changement dans les
choses humaines est jamais possible. C'est l le devoir et la tche des
moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut
reconnatre que les potes comiques ont droit de se mler de
l'entreprise. Aussi fliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir
tente avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'excution de
l'oeuvre et le succs n'ont pas compltement rpondu  l'honntet de
l'ide.

M. Harel ne prend pas de dtour et aborde la question franchement,
mettant le petit et le grand face  face, et les faisant marcher et agir
simultanment sur une ligne parallle, dans des circonstances et pour
des intrts analogues.

Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand
s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un
grand crdit  la cour d'un duc souverain, du duc de Modne. Fabricio a
une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle.
Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'clat de son rang et de
sa beaut, et il en a t bloui; Ferrari a rencontr plusieurs fois la
sieur de Fabricio, et ses dsirs se sont veills. Fabricio est
srieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voil
tout.

Dj les situations sont juges diffremment, suivant la diffrence des
personnages: on trouve trs-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise
d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur
cherche  dshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres
diffrences: Fabricio se contente d'aimer  distance et
respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est
rendu propritaire d'une crance contre Fabricio, et le fait arrter,
afin d'agir impunment contre sa soeur.

Tant de malheurs et de perscutions rduisent Fabricio  la dernire
extrmit. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout
crdit cessant,  la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est
oblig de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent  ses
cranciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colre ou
avec mpris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modne
lui-mme s'exprime svrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper
ainsi la confiance d'autrui, dpouiller d'honntes cranciers; c'est une
action abominable! Que font cependant, au mme moment, monseigneur le
duc et son premier ministre? ils rendent, de complicit, une ordonnance
qui enlve aux cranciers de l'tat un tiers de leur revenu. La mme
opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scne
en scne; et ce paralllisme minutieux et continuel n'est pas un des
moindres dfauts de la comdie de M. Harel; il finit par engendrer la
monotonie.

Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa
grce et sa libert. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le
meilleur,  mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en
prsence du duc de Modne et de tous les grands de l'tat, provoquer
Ferrari et lui demander rparation l'pe  la main. Un duel!
s'crie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!
Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de
Modne n'entend pas qu'on se fasse justice soi-mme, ni qu'on emploie,
pour un tel usage, la force et la violence. Tout  l'heure, cependant,
le duc de Modne prcipitait son peuple dans une guerre prilleuse pour
satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une
province.

L'incartade de Fabricio mrite chtiment: on renferme dans un cachot
bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le
Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le
dlinquant  huit jours de retraite dans une jolie prison tout  fait
semblable  un boudoir; Fabricio se dsespre et gle sous les verrous;
le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauff, visit par ses amis
et caress par son mdecin.

Fabricio mourrait l de dsespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui
ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que
cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver;
cela l'amuse.

Fabricio se rfugie  Venise, o prcisment Ferrari vient d'arriver en
qualit d'ambassadeur du duc de Modne. Il s'agit de djouer les
complots d'un prtendant. Fabricio, rduit  la misre, implore la
protection de Ferrari: la pauvret a tout  fait abattu sa fiert.
Ferrari, qui n'a pas oubli la petite soeur, accueille le frre pour se
rapprocher d'elle, et fait le bon aptre; bien plus, il donne de
l'emploi  Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa
part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour
un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les
profits et la gloire du succs, l'autre n'en rcolte que la honte.

Tous deux reviennent  Modne, le comte charg d'honneurs, le graveur
plus misrable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jet
Fabricio sur le pav, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que
vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu' se pendre; il ne se pend pas,
malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque
circulent  Modne: on cherche le coupable et l'on dcouvre Fabricio. Le
voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant dlit
et confessant sa faute, Misrable! lui crie-t-on de tous cts. Et
tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils mettent un papier-monnaie
d'une valeur fictive pour combler le dficit du trsor ducal.
Enverra-t-on Fabricio aux galres? Non, pas cette fois: Fabricio possde
un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari
avec le prtendant, ayant la faveur du comte et son ambassade  Venise.
Ferrari obtient du prince la grce d'un homme qui peut le perdre d'un
mot.

Telle est l'ide de la comdie de M. Harel. Nous n'en avons donn qu'un
rapide aperu. Accompagner pas  pas l'auteur dans le sentier tortueux
de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'tait
s'engager dans un labyrinthe L'ide, en effet, est du domaine de la
comdie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement gare en des
routes incertaines o il est difficile de la suivre sans se perdre avec
elle Souvent aussi il la dnature en poussant l'analogie entre les
petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'
l'exagration--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton
mordant et pre, a tenu le public en veil pendant les deux premiers
actes; des scnes plaisantes, des traits de satire et de caractre, se
sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le
reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas
pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas t
homme sans protestations et sans rsistance.

Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang.
MM Samson, Provost. Rgnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi
mademoiselle Denain pour son bon got et sa grce simple et naturelle.

Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment
mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouv
vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de
rente. Un gteau de miel de deux millions, quel appt pour attirer les
mouches, c'est--dire les prtendants! Mademoiselle Rose a fait la
difficile et la fire, voil le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a
fui, et les quarante ans ont sonn; voir la fable de La Fontaine.

Mademoiselle Rose sera-t-elle rduite  pouser un malotru? faudra-t-il
qu'elle se contente d'un limaon, comme la commre la carpe? Nous allons
voir.

Malgr ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie)
mademoiselle Rose est pourchasse par un notaire de la ville; ce notaire
est une espce de prud'homme, gros et important, solennel et grand
parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant
mademoiselle Rose le voit d'un oeil clment et favorable, car
mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire
s'insinue donc peu  peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait
la conqute, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-l a vingt-cinq
ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa
nice, qu'il aime, et dont il est aim, Par un quiproquo de vieille
fille impatiente de ne plus l'tre, mademoiselle Rose prend la demande
pour elle-mme. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle
gaiet! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle
Rose, si longtemps silencieuse et morne.

Le plus embarrass, c'est notre jeune homme. S'il dtrompe mademoiselle
Rose, il perdra son amiti et sa nice avec elle: s'il l'pouse, la
nice est encore plus srement perdue; donc il agit d'adresse; et 
force de ruses, de mnagements et de prcautions oratoires il se
dbarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fcher. De guerre lasse, la
vieille fille se rejette sir le notaire.

Diable! si elle pouse le notaire, le mal sera grand! la nice y perdra
l'hritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes  garder.
Notre jeune Parisien vient d'chapper  un premier danger, au danger de
devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre
cet autre pril, non moins grand, d'pouser une nice sans hritage et
sans dot. Le voici  la manoeuvre; il va, il vient, il se dmne, pousse
les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux
tabellion, et le harcle, le malmne, le mystifie si bien lui-mme, qu'
la fin il est oblig d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera
fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et
dote richement sa nice, que le vainqueur pouse.

Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien mene
et d'une gaiet de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier
mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez.

On ne rit gure avec la famille Renneville, ou plutt l'on ne rit pas du
tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous
fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement
malheureuse: le fils an est mort de chagrin, victime de l'infidlit
et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-pre, rest seul avec
l'enfant de ce mariage malheureux, se dsole. Le temps aidant, la jeune
fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la
destine  son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M.
Jules Delmas. Le pre Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux
pour lui: c'est un Delmas qui a tu son fils, dshonor sa bru et jet
ainsi la honte et le dsespoir dans sa famille, Caroline n'pousera
jamais un Delmas:

Ou insiste et l'on rsiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et
vanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue
d'abord, est l'pouse coupable, la mre de Caroline: elle verse de tels
torrents de pleurs, elle a de si beaux accs de repentir, que tout le
ressentiment du vieux Renneville s'en va peu  peu, et finit par
s'teindre compltement. Une fois dcid  pardonner, il ne regarde pas
 un pardon de plus ou de moins, et en donne  tout le monde,  sa
petite-fille,  la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronn
d'une bndiction nuptiale. MM Moleri et Lonce ont fait l une bien
honnte pice; c'est tout ce qu'on peut en dire.

Lope de Vega a prt  M. Hippolyte Lucas _l'Hameon de Phnice_; gare 
qui s'avise de se prendre  cet hameon! Phnice aussitt le happe et le
dpouille; puis, quand la tratresse n'a plus rien  drober, elle
chasse le crdule et le met  la porte; l'hameon de Phnice, vous le
devinez, est un hameon qui a pour perfide amorce un sourire sclrat et
deux beaux yeux.

Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la lgret de ses vingt
ans, et bientt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses
diamants; puis Phnice le traite comme vous savez, et le remplace par
un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve l heureusement et le
venge, par mille soins et mille ruses, il reprend  Phenice l'or et les
bijoux de son jeune matre, et quand la perfide cherche son trsor, elle
ne trouv plus qu'un sac de coquillages ramasss le matin sur les bords
de la mer.

Le tableau est pouss par Lope de Vega jusqu' la plus extrme
hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'tant pas Lope de Vega, s'est contenu
dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent
envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'lgance et
l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers.

Parlez-moi de _la Fille de Figaro!_ A la bonne heure, celle-l a tous
les talents et tous les mrites: du coeur et de l'esprit, de la gaiet
et de la sensibilit: elle plat, elle amuse et elle intresse; quel
charmant cumul!

Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dvouant au bonheur
d'une jeune fille qui lui a sauv la vie; pour l'esprit et la gaiet,
nous avons aussi  fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro
s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille
obstacles, mille dangers se jettent  la traverse... qu'importe  la
fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre pre.
Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est l;
faut-il djouer les projets d'un mchant tuteur, gagner les ministres,
attendrir les impratrices et les empereurs eux-mmes? la fille de
Figaro est toujours l. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les
noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace,
allant  ses fins de front ou de biais.

La fille de Figaro est habile et intrpide, surtout au plus fort de la
mle. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donn l'ordre de
l'arrter; la crosse des fusils heurte  la porte; on entre, on va la
saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de
nos jeunes gens succomberont du mme coup. Ah! que vous connaissez peu
la fille de Figaro! C'est dans l'extrme pril que son gnie brille; une
autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, dchire ses
vtements fminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe,
firement vtue d'un uniforme d'officier des guides: Place  un
officier de l'empereur! s'crie-t-elle; et on lui fait place, et les
soldats venus pour l'arrter la saluent respectueusement du salut
militaire.

[Illustration: (Thtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4e
acte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.)]

Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle
s'lance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui
fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les
secrtaires-gnraux, prend d'assaut le coeur imprial lui-mme, et
marie sa protge, pour dnouement  ce brillant bulletin des batailles
et conqutes de la fille de Figaro.

Mille imbroglios charmants se compliquent et se dnouent agrablement
dans cette joie comdie de M. Mlesville; Figaro n'est pas malheureux
pre; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle,
dont le mari de Suzanne peut se vanter.

Vous savez la mthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le
dpce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de
la littrature dramatique d'aprs la mthode de _la Cuisinire
bourgeoise_. M. Frdric Souli vient de mettre cette recette en
pratique pour _Eulalie Pontois_; de roman-feuilleton qu'elle tait, il
en a fait un mlodrame en cinq actes: M. Frdric Souli a du moins, le
mrite d'avoir us de son propre bien. L'auteur du mlodrame et du roman
est la seule et mme personne, _una et cadem persona._ Il n'y a rien 
dire.

On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a conte  tous les
cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes
de l'erreur qui pullulent  l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime
dont elle est innocente: voil Eulalie Pontois arrte, et partant
poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouv le repos dans
le coeur d'un homme dont elle est aime; mais la calomnie veille encore
et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu' mourir. Un
instant on la croit morte en effet; elle renat tout  coup pour faire
enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien pay
par tant d'infortunes.

Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce
drame de M. Frdric Souli.



Montevideo et Buenos-Ayres

LES DERNIERS VNEMENTS.

Le fleuve de la Plata, form par la runion du Panama et de l'Uruguay,
spare deux tats, dont l'un, la Confdration Argentine, a pour
capitale Buenos-Ayres; l'autre, la Rpublique Orientale de l'Uruguay, a
pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on
rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est
encore l de prs de 89 kilomtres. Montevideo; Buenos-Ayres est  160
kilomtres plus haut sur l'autre rive.

Par sa position. Montevideo semble avoir t destin  tre un entrept
maritime. Son port, commode et sr, est frquent par un grand nombre de
navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est
aujourd'hui de trente-cinq mille mes; elle est due en partie au blocus
de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'migration
europenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques franais et
espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y
porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la
ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits,
prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des
environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et
tiennent des cabarets. La plupart des maisons rcemment bties n'ont
qu'un rez-de-chausse; les dernires ont un tage, parce que l'on
commence depuis quelques annes  sentir la ncessit d'conomiser le
terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes
d'une terrasse lgrement incline pour faciliter l'coulement des eaux
pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces
terrasses que les enfants jouent et que les familles se runissent le
soir. Grce  ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez
gai au premier aspect; mais cette impression disparat bientt. Comme
toutes les villes bties par les Espagnols dans le nouveau monde,
Montevideo l'a t sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer
qu' un chiquier. Les rues sont droites et se coupent  angles droits.
Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une
profondeur gale. Mais dans l'intrieur du carr il y a d'autres maisons
spares par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins,
d'curies. Il n'est entr dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo
de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des
terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des
arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intrieur de la ville; au
dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans
caractre. Une cte plate, peu de vgtation, pas de montagnes, une mer
bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les
rives de la Plata. D'o il rsulte que Montevideo n'a point de
physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite o chacun ne
songe qu' travailler et  s'enrichir le plus tt possible.

Le gouvernement prsent de la rpublique orientale est, comme la plupart
de ceux de l'Amrique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une
guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du gnral
Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rus,
esprit fcond en ressources, dbonnaire et de moeurs faciles, mais
administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et
laisse impunment dilapider. Ambitieux et remuant, le gnral Rivera
semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille
peu; il n'a ni les qualits ni les dfauts des grands caractres: sa
conduite parat mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est
l'me de sa politique. S'il faut en croire les dernires nouvelles qui
nous sont arrives de Montevideo, la puissance du gnral Rivera est
fortement menace. Son comptiteur, le gnral Oribe, dont le parti est
compos, de tout ce qu'il y a de riche et d'lev dans le pays, aurait,
dit-on, remport de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y
aurait donn la libert  tous les esclaves, et le danger est d'autant
plus srieux qu'Oribe est appuy par Rosas, qui veut fermer  ses
ennemis le refuge qu'ils ont jusqu' prsent trouv dans Montevideo.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le gnral Oribe rentrera
bientt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa premire prsidence, son
administration a t dure, mais rgulire et probe. Aujourd'hui, il se
prsente soutenu par les armes trangres, et sa restauration prsentera
assurment les caractres dplorables d'une conqute et d'une raction.
Il ne peut manquer d'en rsulter de grands malheurs pour le pays, et
pour le commerce europen un dommage immense, proportionn  l'essor
qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.

Ds que le mouvement d'indpendance clata dans les possessions
espagnoles de l'Amrique du Sud, Buenos-Ayres,  qui sa position et sa
supriorit donnaient la prminence sur les deux rives de la Plata,
voulut fonder une confdration des treize provinces de la Plata. C'est
de son sein que partit la premire tincelle de la rvolution; c'est
elle qui conduisit la guerre de l'indpendance. Parmi ses habitants, la
haute classe possdait d'immenses domaines et de grandes richesses
commerciales: elle forma le parti qui s'appela _unitaire_, du but mme
qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23
janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le mme pacte de
confdration. Le capitaine-gnral de la province de Buenos-Ayres tait
charg du suprme pouvoir excutif des provinces unies. Le triomphe des
unitaires fut complet, mais court.

Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il
tait le compagnon, s'levait un homme que la fortune destinait 
renverser tous ses plans, et  faire triompher la civilisation
grossire, mais nergique des paysans, sur la civilisation raffine et
nerve des habitants des villes, qui composaient le parti des
unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son pre tait un
propritaire ais du sud de la province. Jusqu' l'ge de vingt-six ans,
Rosas vcut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait
les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux
et leurs travaux: dans les exercices du corps il tait le plus fort et
le plus agile: nul ne l'galait pour dompter un cheval sauvage, abattre
un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur
panique; il lanait les boules et le lacet avec une habilit
merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'tait un caractre indompt
et indomptable, une nergie de volont que rien ne faisait plier. Il
quitta la maison de son pre plutt que de plier sous son autorit. Il
ne lui fut pas difficile de trouver  employer son activit; les grands
propritaires le recherchrent; il gagna  son tour des terres, des
bestiaux: son influence s'tendit parmi les gauchos, qui le nommrent en
1818 capitaine des milices. Deux frres, les plus riches propritaires
de la campagne, qui mditaient dj d'opposer la campagne  la ville,
comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractre ardent; ils
se l'associrent et lui confirent l'administration de leurs vastes
terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des
milices, enchana  lui les gauchos en se dclarant leur protecteur, et
prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie,
qu'il suivit avec persvrance, il eut quelques mauvaises affaires avec
les autorits locales, dont il se tira heureusement. Tout  coup il
apparut comme le dfenseur de l'ordre publie, en prtant au gouverneur
de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour touffer un soulvement
qui avait clat  la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent
d'abord effrays  la vue de cet homme qui accourait  toute bride  la
tte d'une troupe de cavaliers vtus de rouge; puis ils admirrent
l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et dfit les rebelles; ils
furent merveills de leur discipline, car Rosas avait menac de tuer de
sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur
d'un ral pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette
affaire le titre de colonel, reut des flicitations publiques, et fut
nomm chef militaire de deux districts.

[Illustration: (Le gnral Rosas.)]

Ds lors il crut pouvoir arriver  tout. Il avait trente et un ans. Il
jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes,
les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers,
clairs, civiliss, matres de la rpublique et faisant la loi, et
cependant faibles, sans nergie et en petit nombre. Les autres, au
contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitus
aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obissant aux ordres de
la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait
tirer: il sentit que, pour devenir le matre, il suffisait d'tre le
chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions
jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les
paysans  recourir sans cesse  lui. Sa maison devint une forteresse,
qui servit de point de ralliement  toute la campagne, et bientt il se
trouva  la tte des gauchos.

Les unitaires prparaient l'union des provinces. Rosas rsolut de faire
dominer, dans la confdration, l'lment militaire, pour
contre-balancer l'influence du congrs gnral, dvou aux ides des
unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'taient
levs en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empcher
l'organisation fdrative de la rpublique, mais ils protestrent
hautement, et opposrent puissance  puissance, la campagne  la ville.
Les chefs des unitaires taient rduits  l'inaction. Rosas, par son
ascendant, sur les gauchos, avait gagn la confiance de l'arme.
Lavalle, qui s'tait acquis une brillante rputation par de nombreux
exploits dans la guerre de l'indpendance et dans la guerre des
Brsiliens, qui venait d'tre termine, se mit  la tte des mcontents
de l'arme, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au
lieu de se joindre  lui, soutint le prsident, le fora de signer sa
propre dchance et de remettre l'autorit suprme  une de ses propres
cratures.

Peu de temps aprs, Rosas fut lu pour occuper la premire place de la
rpublique. Il s'empressa de se dfaire des chefs militaires qui
pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les
autres, soit en les cartant lui-mme. Il remplit tous les emplois de
cratures qui lui devaient tout. L'arme lui tait tout acquise. Enfin,
il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant
les guerres civiles, s'taient enrichis aux dpens des unitaires et par
toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de
l'intrt. Depuis ce moment le gnral Rosas a rgn sans contestation
dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la
France, dans ses dmls avec Buenos-Ayres, a fortifi son pouvoir.

[Illustration: (Le Gnral Oribe)]

Le gouvernement est concentr tout entier dans les mains de Rosas.
Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il dcide tout.
Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les
mains lies sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volont ni
opinion. Il y a bien une Chambre des Reprsentants, mais l'existence de
cette pauvre assemble n'est qu'une drision amre. Elle n'est, ne fait
et ne peut rien. Malheur  qui ouvrirait la bouche pour demander compte
des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en
temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle
ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans
Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne dsirent qu'une seule
chose c'est que l'on ne pense pas  eux, et qui n'en sont jamais assez
srs pour dormir tranquilles. Tous les tablissements d'instruction
publique sont en dcadence; l'Universit n'existe plus que sur le
papier; le collge de Jsuites a t rcemment ferm; la culture de
l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifi dans son
chef, se montre l'ennemi systmatique de l'intelligence, de l'ducation,
de toutes les tendances et de toutes les ides librales.

[Illustration: Vue de Montevideo, capitale de la Rpublique Orientale de
l'Uruguay.]

Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu
un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, except les
trangers, portent  la boutonnire un large ruban rouge, sur lequel est
imprim le portrait du gnral Rosas, et au-dessous de ce portrait une
lgende plus ou moins longue, mais o figurent infailliblement ces
paroles: Meurent les unitaires! c'est--dire tous les ennemis de
Rosas, quels qu'ils soient. Mme lgende et mme ruban au chapeau. La
plupart des hommes compltent par un gilet rouge ces tmoignages
extrieurs de leur adhsion au systme fdral. Les femmes, depuis la
plus pauvre ngresse jusqu' la plus lgante crole, portent sur la
tte, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches
du thtre annoncent une reprsentation dans laquelle un unitaire sera
gorge par uni fdral sous les yeux du public. Une socit populaire
est le plus terrible agent de ce systme d'intimidation. Il ne se passe
pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des
violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les
yeux. Quant aux excutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre
des prisons, sur l'ordre du gouverneur.

Ou ne peut pas dire que le gnral Rosas rachte par de grandes qualits
ce mpris de la vie et de la libert des hommes: ce sont des choses que
rien ne rachte. Mais il faut reconnatre qu'il a de grandes qualits,
qui toutes se rapportent au gnie de la domination. Il sait commander;
il a eu le gnie de se faire obir. Il a vu que le mal tait dans
l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relchement
de tous les ressorts de l'autorit, dans les habitudes d'insubordination
de l'arme et des gnraux. Malheureusement, il a exagr le principe
contraire, et a donn au pouvoir, devenu irrsistible dans ses mains,
une action odieuse, destructive et dgradante; il a substitu sa
personnalit  toutes les institutions, comme  tous les sentiments; il
a pli toute une population au culte de son propre portrait; dans les
glises on encense son portrait, il l'a fait traner dans une voiture
par les femmes les plus distingues de Buenos-Ayres; en un mot, il a
ordonn et encourag toutes ces dmonstrations serviles, qui ont rduit
la population de cette ville  l'tat moral des esclaves asiatiques. Ce
qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses
adversaires, Lavalle par exemple, lui sont infrieurs en capacit, et
n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacres de l'humanit.
Ils ont tremp dans des excs pareils.

Quant  la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut tre
sous un rgime aussi dtestable. L'aspect de la ville est agrable de
loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dgot et
 l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de
monuments dignes de ce nom.



Bulletin bibliographique.

      _Histoire philosophique et littraire du Thtre franais_, depuis
      son origine jusqu' nos jours; par HIPPOLYTE LUCAS. 1 joli volume
      in-18.-Paris, 1843 _Gosselin_. (Bibliothque d'lite.) 3 fr. 50 c.

M. Hippolyte Lucas est le plus indulgent et le plus tendre de tous les
littrateurs contemporains.--Depuis huit ou dix annes il rend compte
des oeuvres dramatiques que chaque semaine voit natre et quelquefois
mourir, mais rarement il en fait la critique.--La pice nouvelle
a-t-elle un succs franc, lgitime, universel, M. Hippolyte Lucas se
hte de constater ce fait dans les termes les plus pompeux; est-elle
force de lutter contre l'opinion gnrale, il se dclare intrpidement
son dfenseur; seul contre tous, il l'aide  rsister aux attaques
ritres de ses ennemis: tombe-t-elle au premier choc pour ne plus se
relever, il n'insulte jamais  son malheur; il la juge digne d'un
meilleur sort, il donne mme des larmes de regret  sa mmoire.--Cet
empressement impartial  publier les plus glorieux exploits de ses
rivaux, cette gnrosit chevaleresque, cette piti bienveillante ne
sont-elles pas des qualits d'autant plus prcieuses qu'elles deviennent
de plus en plus rares? Qui donc oserait les reprochera M. Hippolyte
Lucas? Les garements de la bont, mme dans leurs plus grands excs,
nous semblent, quant  nous, toujours dignes d'estime et de respect.
Peut-tre dpassent-ils quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre?
peut-tre, en louant tout le monde indistinctement. M. Hippolyte Lucas
ne satisfait-il personne. Les hommes sont capables de tant
d'ingratitude!

Quoi qu'il en soit, M. Hippolyte Lucas, qui se connat parfaitement,
n'a nullement l'intention de devenir un critique: on ne change pas 
volont de caractre et de constitution; aussi, lorsqu'il entreprit
d'crire l'histoire du thtre franais, M Hippolyte Lucas rsolut de la
faire _philosophique et littraire_; il se garda bien de l'intituler
histoire _critique_. Il tait trop bon pour causer le plus lger
dsagrment  qui que ce ft, trop honnte pour tromper le public par un
titre mensonger.

L'_Histoire du Thtre franais_ depuis son origine jusqu' nos jours,
que vient de publier M. Hippolyte Lucas, est donc, ainsi qu'elle l'avoue
elle-mme avec une estimable candeur, tout simplement philosophique et
littraire.--Philosophique, c'est--dire intelligente, raisonne,
explique; littraire, car elle contient des analyses toujours claires
et faites avec got dans un bon style des principaux chefs-d'oeuvre de
la scne franaise.

Commence avec la _Cloptre_ de Jodelle, l'_Histoire du Thtre
franais_ se termine avec la _Lucrce_ de M. Ponsard. Mais M. Hippolyte
Lucas ne se contente pas de raconter dans un ordre chronologique
l'histoire de tous les ouvrages dramatiques qui, pendant plus de trois
sicles, ont mrit  des titres divers d'occuper l'attention, il
consacre  la fin de chaque chapitre plusieurs pages aux acteurs et aux
actrices clbres, dont les annales du thtre conserveront toujours un
pieux souvenir. Enfin il a fait rimprimer la table chronologique que
les frres Parfait avaient donne des principales pices de thtre
reprsentes en France depuis l'an 1200 jusqu'en 1721, et il a continu
leur travail depuis l'poque o ils s'taient arrts jusqu' nos
jours.--A dfaut d'autres lments de succs, qui certes ne lui manquent
pas, cette table seule suffirait pour assurer un heureux avenir 
l'_Histoire philosophique et littraire du Thtre franais._

M. Hippolyte Lucas termine ainsi sa conclusion: Nous pouvons dire de ce
livre ce que Montaigne disait de ses _Essais_: Ceci est un livre de
bonne foi. Nous avons recherch la vrit avec le calme qui nous semble
convenir  l'historien. Loin de nous la pense d'avoir mconnu une
direction quelconque de l'intelligence... Ce qu'on trouvera plus ou
moins visiblement formul dans chacune de ces pages, c'est le sentiment
de la libert comme base de l'existence des arts... Nous croyons donc
cet ouvrage imbu du vritable esprit national, puisqu'il plaide les
droits de notre origine. Nous devions clairer cette critique gnrale
du reflet des littratures trangres, et nous l'avons fait en rendant
justice  ce qu'elles ont eu d'original et de spontan. Enfin
puissions-nous avoir condens mille rayons pars comme dans un foyer
ardent o l'on voit briller le gnie moderne et surtout le gnie
franais!

      _Histoire des comtes de Flandre_ jusqu' l'avnement de la maison
      de Bourgogne; par EDWARD LE GLAY, ancien lve de l'cole des
      Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre 
      Lille.--Tome 1er. In-8. Paris, 1843.--_Comptoir des Imprimeurs
      unis._ 7 fr. 50 c.

Lorsque les lgions romaines, conduites par Csar, arrivrent dans la
partie septentrionale des Gaules, elles trouvrent, entre l'Ocan
Germanique et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation
n'avait encore clair. Cependant une race d'hommes y avait dj succd
 une autre race tablie dans ces rgions de temps immmorial. Les
Germains y remplaaient alors les Celtes ou Gaulois. Vainqueurs des
Germains, les Romains possdrent quatre sicles la Belgique; mais leur
domination n'y laissa de traces que sur le sol. Il tait rserv au
christianisme de civiliser les barbares habitants de ces sauvages
contres. Malheureusement les invasions des Francs contrarirent les
efforts des prdications piscopales jusqu' l'poque o Clovis
consentit  recevoir le sacrement du baptme. Au sixime sicle, les
premiers germes de civilisation commencent  se dvelopper, et en mme
temps Clovis, dtruisant les chefs ou petits rois _reguli_ qui avaient
fond des colonies sur les dbris de la domination romaine, rgne seul
sur toutes les Gaules.

Dans le courant du septime sicle, le christianisme avait fait de
grands progrs. Des glises et des monastres s'levaient de toutes
parts; des villes se fondaient autour des temples chrtiens. Les Belges
indignes et le Francs se mlaient entre eux, et ne formaient puisqu'un
seul et mme peuple, rgi par les mmes lois, obissant au mme
souverain. D'abord les reprsentants du roi des Francs s'appelrent
_forestiers_, car leur principal soin consistait  garder et 
administrer ces bois immenses dont l'entretien tait si difficile et le
revenu si considrable; mais leur histoire est reste enveloppe de
profondes tnbres. L'importance qu'avaient acquises ces provinces du
nord, et la ncessit de s'opposer aux envahissements successifs et
ritrs des Normands, ne pouvaient manquer de constituer dans la
Belgique une rentable organisation politique. Toutefois, il fallait
encore d'autres circonstances pour fonder et consolider cette dynastie
des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de
Mrove et qui se perd, sept cents ans plus lard, dans l'immense
monarchie de Charles-Quint.

Telles sont les considrations prliminaires dont M. Edward le Glay a
fait prcder son _Histoire des comtes de Flandre_. Le premier chapitre
ne commence en effet qu' l'anne 863,  l'poque o Bauduin Bras de
Fer, fils du forestier Ingelran, ayant pous secrtement une fille de
Charles le Chauve, fut nomm par son beau-pre comte du royaume, reut
en bnfice dotal toute la rgion comprise entre l'Escaut, la Somme et
l'Ocan, c'est--dire la seconde Belgique, et fixa sa rsidence 
Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixime sicle sous le
nom de Flandre.

Le premier volume de l'_Histoire des comtes de Flandre_ vient de
paratre. Il se termine  la bataille de Bouvines (1214), et comprend
ainsi les rgnes des comtes et comtesses de Flandre dont les noms
suivent; Bauduin Bras de Fer et Bauduin le Chauve (862-919), Arnoul de
Vienne et Bauduin III (919-964), Arnoul le Jeune et Bauduin Belle Barbe
(964-1036), Bauduin de Lille et Bauduin de Mons (1036-1070), Arnoul III
et Robert le Frison (1070-1095), Robert de Jrusalem et Bauduin  la
Hache (1093-1119), Charles le Bon (1119-1127), Guillaume Cliton
(1127-1128), Thierry d'Alsace (1128-1168), Philippe d'Alsace
(1168-1191), Marguerite d'Alsace et Bauduin le Courageux (1191-1195),
Bauduin de Constantinople (1195-1204), Jeanne de Constantinople et
Fernand de Portugal (1204-1214).

En rendant compte du second volume lorsqu'il sera mis en vente, nous
tacherons d'apprcier  sa juste valeur ce remarquable travail de M.
Edward le Glay.

      _Le Gnie du dix-neuvime sicle_, ou Esquisse du progrs de
      l'Esprit humain depuis 1800 jusqu' nos jours; par DOUARD
      ALLETZ.--Un vol. in-18, format Charpentier--Paris, 1843. _Paulin_.
      3 fr. 50.

Quel est l'esprit gnral du dix-neuvime sicle? se demande M. Ed.
Alletz au dbut de son introduction. Dans son opinion, trois grands
vnements ont prsid  ses destines et doivent dterminer la
direction de ses moeurs et les tendances de son gnie, savoir: une
guerre presque universelle, la dcadence des aristocraties europennes,
la dcouverte de la vapeur. Ces trois faits tablis. M. douard Alletz
examine successivement leurs effets passs et prsents et leurs
consquences futures. Il cherche  assigner au dix-neuvime sicle la
vraie place qui lui semble rserve dans l'conomie des ges; il lui
dcerne sa part de gloire et de gnie en l'envisageant dans ce qu'il a
fait et promet de faire pour excuter les grandes lois du monde,--le
triomphe du christianisme et l'universalit de la civilisation; car lui
aussi est appel  construire quelques-uns des degrs de cette
mystrieuse chelle qui monte de la terre au ciel.

Ce nouvel ouvrage de M. douard Alletz se divise en six livres: le
premier contient un aperu rapide des principaux progrs des sciences et
des arts dans la suite des temps, depuis l'antiquit grecque et latine
jusqu' nos jours. A ce prcis sommaire de la marche de l'esprit humain
succde un rsum des lois gnrales qui prsident au dveloppement de
la civilisation du monde.

Les livres II, III et IV ont pour but de nous faire connatre le gnie
du dix-neuvime sicle. M. Ed. Alletz a divis toutes les connaissances
humaine en trois ordres de sciences: _la science de l'homme, la science
de la socit et la science de la nature_, c'est--dire les trois
sciences qui ont pour objets respectifs l'me, l'tat social et le monde.
Il a donc consacr  chacune d'elles un chapitre particulier.

Ce premier travail achev, M. douard Alletz en tire lui-mme la
conclusion: Depuis 1800 jusqu'en 1840, la France a eu, dit-il, la
supriorit sur les autres nations dans les sciences naturelles, dans
les mathmatiques, dans l'histoire, dans l'loquence et dans la
philosophie politique; la palme appartient  l'Angleterre dans
l'astronomie, la technologie, la gographie, la posie et le roman;
l'Allemagne marche la premire dans la science du droit, la philologie,
la mtaphysique et la thologie, et l'Italie n'obtient la prminence
que dans l'art musical. La chimie, la gologie, la mcanique, la
gographie, la philologie, parmi les sciences; le roman et la posie
lyrique, dans la littrature, sont les branches des connaissances
humaines qui, dans cette priode des quarante dernires annes, portent
l'empreinte du progrs le plus rel et de la cration la plus fconde.

Mais M. douard Alletz ne se borne pas  rsumer en 200 pages environ le
tableau des progrs des sciences et des arts depuis le commencement du
sicle; dans le cinquime livre, il essaie d'indiquer leurs progrs
futurs, il passe en revue toutes les questions importantes qui attendent
une solution, tous les essais qui rclament un perfectionnement. Selon
lui le seizime sicle a t grand par les beaux-arts, le dix-septime
par les lettres, le dix-huitime par les sciences, le dix-neuvime sera
grand par l'Industrie.

Le livre VI et dernier a pour titre: _Des Rapports de la religion
chrtienne avec les progrs gnraux de l'esprit humain_. Enfin, un
appendice, destin  servir  l'histoire de la littrature et des arts,
termine cet important travail, qui ne pouvait pas tre complet ni
parfaitement exact, et qui ne nous semblerait mriter que des loge?, si
son auteur crivait d'un style plus simple et plus net, et n'tait pas
souvent trop superficiel et surtout trop catholique.

      _Cours lmentaire d'Histoire naturelle_,  l'usage des Collges
      et des maisons d'ducation, rdig conformment au programme de
      l'Universit, du 14 septembre 1840; par MM. MILNE EDWARDS, A. DE
      JUSSIEU ET BEUDANT.

      _Minralogie et Gologie_; par M. F.-S. BEUDANT. 1 gros vol. in-!8
      de 600 pages environ, avec de nombreuses figures.--Paris, 1843.
      _Fortin-Masson._ 6 fr.

L'enseignement de l'histoire naturelle dans les collges a t, pendant
les dix dernires annes, l'objet de deux rglements universitaires. Le
programme de 1833 a d tre abandonn et remplac par des dispositions
d'un ordre plus lev, mieux ordonnes, et restituant  cette partie de
l'enseignement le rang et l'importance qui lui appartiennent dans le
plan gnral des tudes: Le nouveau programme, crivait en 1840 M. le
ministre de l'Instruction publique  MM. les recteurs, diffre de
l'ancien en ce qu'il a pour but, non de faire des naturalistes, mais de
donner aux lves cette connaissance gnrale de la nature, sans
laquelle il n'y a pas d'ducation librale; aussi vous n'y trouverez,
point les dtails minutieux de la science, mais seulement des notions
solides et incontestables sur les points les plus importants de
l'histoire naturelle, sur des choses qui, une lois apprises, ne
s'oublient plus.--Cet enseignement, qui comprend les questions les plus
leves, doit cependant revtir une forme trs-lmentaire, se
recommander et par la simplicit de l'expression et un choix heureux
dans les exemples, etc. Le programme du 14 septembre 1840 imposait,
comme on le voit,  ceux qui taient chargs de l'appliquer, une tache
difficile  remplir.--Comment les professeurs pouvaient-ils satisfaire 
toutes ses exigences, s'ils n'avaient, pour les diriger et les soutenir
dans leur marche, un guide fidle et sr! Heureusement trois membres de
l'Institut, MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant consentirent 
rdiger un cours complet d'histoire naturelle conformment au programme
de 1840,  peine eut-il paru, leur travail fut adopt par le Conseil
royal de l'Instruction publique pour l'enseignement dans les collges,
car il runissait toutes les conditions exiges.

M. F. S. Beudant s'tait charg de la minralogie et de la gologie.
Bien que publies sparment, avec une pagination diffrente, ces deux
parties ne forment cependant qu'un volume. Il s'adresse non-seulement
aux jeunes gens, mais encore  tous les hommes faits qui ne possdent
que des notions vagues et incompltes sur ces deux branches de
l'histoire naturelle.--Un bon livre lmentaire est un trsor si rare et
si prcieux, et les gens du monde dont l'ducation a t la plus soigne
connaissent si peu les lments des sciences physiques, que l'ouvrage de
M. Beudant, compos pour les collges, formera dsormais une des bases
ncessaires de toutes les bibliothques publiques et prives.--C'est un
charmant volume imprim avec luxe sur du beau papier satin, et orn de
plus de 600 gravures sur bois intercales dans le texte et reprsentant
tous les objets dcrits qui sont susceptibles d'tre illustrs.--La
lecture en est aussi facile qu'agrable; mais pour s'instruire il
suffirait, au besoin, de regarder avec attention ces dessins dont
l'utilit ne saurait tre conteste, mme par les plus violents
dtracteurs de la gravure sur bois, cet indispensable auxiliaire de
l'imprimerie.

      _Exposition raisonne de la Doctrine philosophique de M. de
      Lamennais_, par M. A. SEGRETAIN.--Joli vol. in-32,
      jesus.--Pagnerre, 1843.

Un systme philosophique, quel qu'il soit et de quelque crivain qu'il
mane, est toujours une oeuvre complexe dont toutes les parties sont
runies entre elles par un lien si difficile  saisir, qu'il chappe
souvent aux premires investigations des lecteurs, mme les plus
intelligents. Dans le domaine de la philosophie, o tant de doctrines
et d'ides se croisent et s'entrelacent, il faut avant tout qu'un
cadastre exact en ait bien dtermin les divisions, pour que
l'observateur y voyage en connaissance de cause et ne fasse pas fausse
route  chaque pas. L'exposition d'un systme philosophique, toujours
utile, devient ncessaire s'il s'agit d'une de ces oeuvres du gnie qui,
par la profondeur de l'ide mre qu'elles renferment, et surtout par les
proccupations qu'elles soulvent, chappent trop souvent 
l'intelligence des contemporains. Quelques jugements, un peu htifs
peut-tre, qu'on ait portes sur l'_Esquisse d'une philosophie_ de M. de
Lamennais, on ne peut contester son importance. D'un autre ct, des
critiques, trop presss de donner en quelques heures leur dernier mot
sur l'oeuvre que l'illustre crivain avait mis des annes  laborer,
tombaient dans les mprises les plus videntes, et combattaient des
fantmes d'opinions qu'eux seuls avaient crs. Frapp de ce fcheux
tat de choses, qu'il signale lui-mme, l'auteur de l'_Exposition_ a
voulu rsumer, dans un petit espace, la substance de la doctrine de M.
de Lamennais, et livrer  la critique une analyse aussi nette que
possible des opinions que l'auteur de l'_Esquisse d'une philosophie_
reconnat et avoue, en mme temps qu'il s'est efforc d'en montrer le
lien logique et la porte. Aussi recommanderons-nous  toutes les
personnes qui dsirent connatre le systme philosophique de M. de
Lamennais, de lire le petit ouvrage que vient de publier M. A.
Segretain, car il en contient un expos fait avec autant d'impartialit
que d'exactitude.

      _Impressions d'un touriste en Russie et en Allemagne_; par PIERRE
      ALBERT. 1 vol. in-8 de 163 pages. Paris, 1843. _J.-J. Dubochet et
      comp._, diteurs.

M. Pierre Albert a raison de dire dans sa prface qu'on pourra lui
reprocher l'incohrence de cet ouvrage; mais il se trompe, quand il
crot avoir fait un guide du voyageur qui manquait jusqu' ce jour. Ce
ne sont pas des impressions que demandent les voyageurs aux guides
qu'ils emportent avec eux; ce sont des renseignements exacts et surtout
complets. On ne lit pas un itinraire, on le consulte. Or, le petit
volume que vient de publier M. Pierre Albert se compose de parties trop
diverses qu'aucun lien ne rattache entre elles, et il se fait lire avec
trop d'intrt pour que la critique consente  le ranger parmi les
ouvrages destins  servir de guides aux voyageurs.

M. Pierre Albert intitule son premier chapitre: _la Russie_. Chacun
vante le pays, dit-il; les livres sont pleins de ces merveilles, et les
trangers se sont laiss blouir par une politique rception ou des
monuments gigantesques. J'ai repouss les apparences sduisantes et
dnigrantes pour chercher la vrit, et je soumets  mon tour mon
opinion. L'opinion de M. Pierre Albert n'est pas favorable  l'empire
des Czars; il la rsume en ces termes: La Russie tient sur la carte une
immense part du monde; son tat est la barbarie et sa civilisation un
raffinement de vice. Les arts et les sciences y sont nuls, et n'y
pourront germer que sous les cendres du despotisme. Sa grandeur est son
premier mal; elle garde avec peine ses voisins; son arme la plus forte
est la langue venimeuse de ses diplomates. Dsunion entre ses
diffrentes parties, pauvret et haine des seigneurs, richesse et
gosme des marchands; inutile affection d'un peuple fanatique,
inhabilet des chefs pour conduire une expdition, manque de fonds pour
soutenir la guerre, marine mal servie et mal commande; vaisseaux de peu
de dure; tel est l'tat de ce malheureux pays.

A ces observations sur la puissance et la richesse de la Russie,
succdent des descriptions animes et vraies de Ptersbourg et de
Moscou, de Berlin, de Dresde, de Prague, de Regensburg, de Nuremberg et
de Munich. M. Pierre Albert a visit, en artiste clair, toutes ces
villes dont il esquisse la physionomie, et dont il passe en revue les
principales curiosits, Il termine ses Impressions par des rflexions
pleines de sens sur la politique de l'Allemagne et de la Russie. En
rsumant, dit-il, nous voyons que la Russie par une communaut de
haines, l'Allemagne par un excs de grandeur, l'Espagne par un excs de
faiblesse, ont toutes intrt  s'allier ou  rester en paix avec la
France. Or, la France est aujourd'hui allie contre des communs amis
avec son plus mortel ennemi. Il serait bien temps de remettre les choses
 leur place; car je ne crois pas plus  l'amiti anglaise qu'
l'inimiti des puissances.



Modes.

[Illustration: Costume de promenade.--Ombrelle douairiere.--L'article
sur les modes arrive trop tard; nous renvoyons  un prochain numro.]



Etrangres clbres  Paris

MISTRESS FRY.

Nous nous proposons de donner quelquefois les biographies et les
portraits des trangers clbres qui viennent visiter Paris. Parmi les
personnes remarquables qui s'y trouvent en ce moment, nous ne saurions
laisser en oubli l'illustre quakeresse, mistress Fry.

[Illustration: Mistress Fry.]

Mistress Fry est ne en 1780, d'une famille originaire de la Normandie.
tant enfant, son pre la conduisit un jour,  sa prire, dans une
prison. L'impression que lui laissa cette visite ne s'effaa jamais de
son esprit, et elle rsolut de se consacrer  l'amlioration morale des
femmes dtenues.--Encore jeune fille, elle fonda dans la maison de son
pre une cole pour quatre-vingts enfants pauvres. En 1809, elle pousa
M. Fry, quaker dont la fortune galait la charit. Peu d'annes aprs,
elle visita pour la premire fois la prison de Newgate,  Londres.
Malgr les conseils du directeur, elle pntra hardiment dans ce repaire
du vice et de la dbauche, et y trouva des centaines de femmes entasses
dans des salles infectes, sans distinction de condamnes ou de
prvenues. Leur grossiret et leur cynisme ne l'effrayrent pas: elle
leur parla avec douceur, s'informa avec sollicitude de leurs besoins, et
finit par se faire religieusement couter. Avant de les quitter, elle
leur proposa de lire ensemble un chapitre de l'criture-Sainte: elle
choisit le quinzime chapitre de l'vangile selon saint Luc, et
produisit un effet surprenant sur ces malheureuses qui, ds lors,
prirent confiance en elle et la regardrent comme une amie. Cette visite
se renouvela plusieurs fois; le bien qu'elle faisait grandissait chaque
jour, et madame Fry organisa un comit de dames qui s'engageront  se
rendre alternativement dans la prison.

Le premier soin de ce comit fut d'tablir une cole pour les enfants.
Persuade que le sentiment de la tendresse maternelle est le dernier 
s'teindre dans le coeur de la femme la plus corrompue, madame Fry
voulut prendre les mres elles-mmes pour institutrices; mais, voulant
en mme temps viter tout ce qui pourrait sentir l'autorit et veiller
la dfiance des dtenues, elle leur laissa le soin de choisir
elles-mmes la plus capable pour matresse d'cole. Le gouvernement fit
disposer un local convenable, et l'cole fut fonde.

Un grand pas tait fait; ce n'tait pas encore assez: il fallait trouver
les moyens d'arracher les dtenues  la paresse. Le comit se runit
dans la prison: une des dames parla aux dtenues des avantages de la
temprance et du travail, leur vanta les joies d'une vie consacre  la
religion et  la vertu; et, aprs leur avoir dclar que le comit
n'avait aucune autorit lgale, qu'il ne voulait tenir ses pouvoirs que
d'elles-mmes, elle lut un projet de rglement qui fut discut, mis aux
voix et adopt par les dtenues. Ce rglement statuait sur
l'tablissement d'une directrice, sur la division de plusieurs classes,
sur le choix des monitrices,  raison d'une pour douze dtenues, sur
l'ordre du travail, sur la lecture priodique de l'criture-Sainte. Le
jeu, l'ivresse, la mendicit, les mauvais livres, les jurements, taient
dfendus.

La rforme ainsi commence fut poursuivie avec la patience et la
persvrance naturelles aux Anglais. Le succs dpassa toute attente: au
tumulte, aux imprcations,  la paresse, succdrent la paix, la
dcence, le travail. Pour complter cette bonne oeuvre, madame Fry
obtint du gouvernement d'tablir des maisons de refuge pour soustraire
au mauvais exemple que pourrait offrir la prison les dtenues qui
avaient donn des marques d'un sincre repentir. Etonne du changement
opr parmi ces femmes, la ville de Londres voulut prendre  sa charge
toutes les dpenses du comit, et donna  madame Fry des pouvoirs
discrtionnaires de diminuer ou d'tendre l'emprisonnement.

Les soins de ce comit ne se bornent pas aux dtenues de Newgate, ils
suivent jusque sur les vaisseaux les condamnes  la dportation. Une
chambre du navire est dispose pour leur servir d'cole; une des
dportes est choisie pour institutrice, et le comit lui accorde un
salaire. Du travail est prpar pour toute la traverse, et les
vtements confectionns sont distribus, au moment du dbarquement, 
celles qui se sont bien conduites. Ces mesures ont dj produit les plus
heureux rsultats.

La sollicitude de mistress Fry a cherch les dtenues mme de la France:
plusieurs fois elle est venue  Paris, et elle a visit la prison de
Saint-Lazare. Ici comme  Newgate, les malheureuses dtenues ont t
tonnes de l'intrt qu'on leur tmoignait. Elle lit quelques versets
de l'criture-Sainte et les accompagne de courtes rflexions. Son air de
dignit, sa figure calme et douce, commandent le respect et l'amour, et
ses paroles empruntent  la charit qui l'anime une expression
irrsistible.

Assurment mistress Fry est un des plus beaux caractres de notre temps.
Pleine de confiance en Dieu, on l'a vue jeune, belle, riche, ddaigner
les plaisirs du monde pour aller s'enfermer dans les prisons avec le
rebut de son sexe, et s'efforcer de ramener au bien ces mes dgrades
par le vice. L'ge mme n'a pas ralenti son zle. Malgr les soins
qu'exige d'elle sa nombreuse famille, on la voit chaque vendredi aller
porter des paroles de paix et de consolation aux prisonnires de
Newgate.



Amusements des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS POSES DANS LE DERNIER NUMRO.

I. Supposons qu'il s'agisse de trouver le poids d'un corps qui pse
1,528 grammes. On prendra d'abord le poids 1,024, le plus grand de ceux
de la srie donne qui soit contenu dans 1,528; puis le poids 256, le
plus grand qui soit contenu dans le reste 504: ensuite le poids 128 qui,
retranch du reste 218, donne pour nouveau reste 120; puis 64, reste 56;
puis 32, reste 21, et enfin 16 et 8.

On trouvera d'une manire analogue, par le ttonnement, avec la balance
mme, ou bien par le raisonnement direct, le moyen de peser ainsi, avec
la srie des poids doubles 1, 2, 4, 8, 16, 32, s'arrtant  l,024
grammes, jusqu' 2,047, c'est--dire jusqu'au double de 1,024 diminu de
1. C'est le plus grand poids que l'on puisse valuer immdiatement 
l'aide de l'assortiment des poids ainsi limit.

II. La solution de la premire partie de la seconde question est donne
dans le petit tableau suivant.

            Vase de 8 litres.    Vase de 5 litres     Vase de 3 litres.

1e                8                      0                     0
2e                3                      5                     0
3e                3                      2                     3
4e                6                      2                     0
5e                6                      0                     2
6e                1                      5                     2
7e                1                      4                     3

Voici l'explication de ce tableau. Vous avez d'abord le vase de 8 litres
entirement rempli (1e); vous versez dans le vase de 5, de manire 3
partager vos 8 litres en 3 et en 5 (2e); puis du vase de 5 vous versez
dans te vase de 3, ce qui vous donne les 8 litres diviss en trois
parties, 3, 2, 3 (3e); ayant revers les 3 litres dans le vase de 8,
vous avez 6, 2 et 0 (4e), et ainsi de suite jusqu' la septime
combinaison, qui satisfait pleinement  la premire partie de la
question, puisque 4 litres seulement se trouvent verss dans le vase de
5.

La solution de la seconde partie de la question est donne dans cet
autre tableau, qui n'a plus besoin d'explication.

            Vase de 8 litres.    Vase de 5 litres.      Vase de 3 litres.

1e                8                      0                     0
2e                5                      0                     3
3e                5                      3                     0
4e                2                      3                     3
5e                2                      5                     1
6e                7                      0                     1
7e                7                      1                     0
8e                4                      1                     3

Ici ce n'est qu' la huitime combinaison que le problme est rsolu.

III. Nos lecteurs savent sans doute que l'on entend par _ple_ les
points P et P' situs aux extrmits de l'axe autour duquel tourne notre
globe. L'_quateur_ EE' est un cercle dtermine par un plan qui coupe la
sphre perpendiculairement  la ligne du ple. Les _cercles de
longitude_ ou _mridiens_ PMP', PEP'E, passent tous par l'axe PP' et sont
perpendiculaires  l'quateur. Les _cercles de latitude_, ou
_parallles_, sont des cercles parallles  l'quateur, tels que KML,
qui vont en diminuant jusqu'aux ples. Enfin la _latitude_ d'un point
quelconque M. est l'arc du mridien MN compris entre ce point et
l'quateur, et la _longitude_ du mme point est l'arc de l'quateur EN,
compris entre le mridien PMNP et un premier mridien PEP' pris d'une
manire arbitraire.

Cela pos, le bon sens, d'accord avec le calcul, indique que si l'on
jette au hasard un globe bien sphrique et bien homogne, les points sur
lesquels il se sera arrt seront aussi rpartis au hasard, c'est--dire
qu'il n'y aura aucune raison pour qu'ils s'accumulent vers une rgion de
la surface plutt que vers une autre. Ils tendront donc  se rpartir
uniformment sur la surface. Or, si l'on se rappelle que par moyenne
entre plusieurs quantits on doit entendre la somme de ces quantits
divise par leur nombre, on reconnatra facilement que la moyenne des
longitudes, compte de 0  360 tend vers 180. Il faut un calcul d'un
ordre plus lev pour la dtermination de la moyenne des latitudes,
comptes de 0  90. Cette moyenne tend vers 32 42' 14", 4, ou vers le
complment de l'arc dont la longueur est gale au rayon.

NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Quelle est la srie des poids avec laquelle le plus petit nombre de
poids possible permet de peser, jusqu' une limite dtermine, dans une
balance ordinaire? (Analogue  la premire du numro prcdent.)

IL. Un frre quteur se prsente devant une ferme o l'on consent  lui
donner 6 litres d'un vin qui est contenu dans un vase de 12 litres; mais
on n'a, pour mesurer le liquide, que deux autres vases, l'un de 7,
l'autre de 5 litres. Que doit-on faire pour avoir les 6 litres dans le
vase de 7? (Analogue  la deuxime du numro prcdent.)



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

La bote de Pandore a rpandu sur la terre autant de mal que de bien.

[Illustration: Rbus]








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     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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     of receipt of the work.

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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