Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913

Author: Various

Release Date: October 16, 2011 [EBook #37769]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3653 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913

AVEC CE NUMRO
La Petite Illustration
CONTENANT
LES ANGES GARDIENS
Roman par MARCEL PRVOST
PREMIRE PARTIE



LA REVUE COMIQUE, par Henriot.



Ce numro comprend VINGT-QUATRE PAGES, dont quatre en couleurs. Il est
accompagn de LA PETITE ILLUSTRATION, Srie-Roman n 1, contenant la
premire partie du roman de M. Marcel Prvost: LES ANGES GARDIENS.

[Illustration: L'ILLUSTRATION _Prix du Numro: Un Franc._ SAMEDI 1er
MARS 1913 _71e Anne.--N 3653._]

[Illustration: ARME NOIRE La grappe humaine: un dbarquement de
tirailleurs sngalais, avec armes et bagages,  Grand-Bassam. _Voir
l'article, page 192._]



LA PETITE ILLUSTRATION

_Le numro prochain de_ La Petite Illustration _(n 2--8 mars) contiendra
une pice de thtre:_
_Alsace_
_de_ MM. GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE, _dont le retentissement a t
si grand et dont la carrire se poursuit avec tant de succs au thtre
Rjane; le numro suivant (n 3--15 mars) contiendra la seconde partie
du roman de_ M. MARCEL PRVOST:
_Les Anges gardiens._



COURRIER DE PARIS

LE TH

Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien press qui rabat des
visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui
se retirent  regret. Le ciel, en mme temps que les muses, a l'air de
fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du th. O le
prendrons-nous? Je suis bien embarrass. Dans les Ritz et les Palace
tincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel voquant la
_Riviera_? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de ths divers nous
sollicitent, nous font signe. Il y a les ths du boulevard, de la rue de
Rivoli, de la place Vendme, des Champs-Elyses, les ths  musique et 
tziganes, si brillants, si monts d'allure, tout fumants d'animation et
de vie heureuse. Il y a les ths, calmes et ramasss, de la rive gauche,
o l'on trouve toujours de la place, les ths du silence o viennent
dcemment s'asseoir des gens gs et trs comme il faut, des dames du
faubourg  bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures trs
basses. Dans ces ths-l, de dcor balzacien, on parle  voix de
confesse et on est servi par un glissant matre d'htel qui a des faons
de valet d'vque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des
tasses  fleurs 1840  bordure un peu ddore... On pense, en les
voyant,  de vieux sucriers de famille...

Et il y a, dans des rues peu passantes, les ths discrets et voils de
guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de ths mystrieux...

Il y a les ths exotiques, les ths russes, tout bards de samovars, qui
font songer  Tourgueneff,  Tolsto,  Gogol,  toutes les hrones en
offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les ths indiens o des
Cinghalais mordors aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre
et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop
noir sous un plumait de cils... Et il y a les ths traditionnels, dans
les sages magasins sans amusettes ni babioles, o sur des rayons de
bibliothque sont uniquement ranges les grandes botes sombres et
carres, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent  des lanternes
magiques peintes en noir. Une odeur d'pice et de fer-blanc, de tle
vernie et de vapeur parfume, flotte dans l'honnte salle que l'on
quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre  la main, un petit sac
vite fait et ficel pendant que a refroidit.

Il y a le th anglais, dress  l'anglaise dans toute sa rigueur
britannique, et pris  l'anglaise par des Anglais, _des vrais_, qui ne
parlent pas le franais, mme et surtout s'ils le savent, et qui oprent
dignement comme s'ils taient en bateau et sur un des _leurs_. Il y a le
th chez le grand ptissier, dans une pice en glaces, une pice voisine
et rserve, et ce n'est dj plus le th proprement dit, le vritable
th. C'est un th mou, impersonnel et dnu de saveur, un th banal et
qui sent la province, presque un th de table d'hte. Et, en dessous,
nous avons le th touchant et qui dchane la piti, celui du petit
ptissier, o une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux
guridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destins aux
consommateurs assez opulents pour rclamer le coteux breuvage. C'est un
th, quand par hasard il est demand par le client riche, _qui a le
droit de s'asseoir_... ah! c'est un th qui bouleverse la maison fonde
en 1875! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus
dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit
timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le
patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrire-boutique,
toutes manches releves sur ses poignets, comme s'il se battait avec un
dner de trente couverts. Enfin, aprs de longues alles et venues, il
est apport, servi petit  petit, avec des sourires qui signifient: On
vous gte! Et quand il est bu, que la tasse brche est vide, il faut
voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long
des phalanges, interroge de loin: Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!,
tandis que, toutes les trois ensemble,  qui arrivera la premire, elles
proclament vivement: _In_ th.

Il y a le th en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois
chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la mdisance et
de sucrer la calomnie. C'est  ce th-l que se pratiquent savamment les
variations de la crme, et les manires du lait, depuis le _nuage_ et le
_doigt_ jusqu' la _larme_ et au _soupon_. Un soin particulier prside
 la crmonie. Rien n'est laiss au hasard. Tout a une importance
prvue, calcule; la forme des tasses, leur transparence et leur
fragilit, leur couleur, le choix de la thire, porcelaine, mtal ou
bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gteaux et des menues
friandises. Le plus souvent, professe  ces ths la personne qui, mieux
que toute autre, a la prtention de savoir comment on le fait et qui
opre en dmontrant, qui n'hsite pas sur la seconde o l'eau se dcide
 bouillir, la faon de la mler aux feuilles, le temps qu'elles doivent
tremper... Et elle possde aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de
main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer  point... se rvler,
en un mot, thiste impeccable.

Et il y a, enfin, le th modeste et sans apparat, l'goste th que l'on
prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train,
avant de lire ou de travailler. Le chat,  mme la table, vient du bout
de son nez gris, ventre de souris, tter les tartines de pain un peu
trop grill... et l'on boit  petites gorges, pensif, en regardant les
toits qui ont l'air du paysage ingal et profond de notre pass...

...Non, mais dites-moi d'o vient ce besoin, ce tenace engouement, cette
mode, cette exigence quotidienne du th, qui parle en nous  la mme
heure?

Je crois que c'est un instinctif dsir de repos, de rconfort lger.
Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et
prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentre,
qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brlante pour y
tremper sans dception nos lvres plus chaudes qu'elle.

Et puis, le th pris en commun dans tous les endroits bien machins o
l'on a coutume de l'aller qurir, ce th prompt, vif et volant, aussitt
servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'htel 
l'tranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en
l'absorbant, revenir de quelque part o nous n'tions encore jamais
alls, d'un muse, d'une promenade, d'une excursion. Le th semble fait
pour classer et mettre en ordre des tout rcents souvenirs qu'il aide 
_dposer_ en nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau
bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et
artificielle conviction que l'existence est une chose agrable, aise,
une boisson facile qui s'avale  petits coups en entendant rire une
femme et soupirer des violons. Du th gracieux et de parade, du th
public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la
beaut: l'entre, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une
seconde, de moins que rien, mais un amusement fminin, si intense dans
sa gentille fivre, que d'arriver, de voir, d'tre vue, arrte, dvore
au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en
aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on
revient... Watteau, ramen parmi nous, ne manquerait pas de peindre des
_ths_, des ths anims, chuchotants, gais et mlancoliques, pleins du
murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brve
dtente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les
traits, sur les impntrables fronts, dans l'abandon des corps lasss
mais non vaincus. A dfaut du philosophe bleu, du tendre et dchirant
pote de l'_Embarquement_, qui donc, en ces jours tonnants de
sensibilit si complexe et si fine, quel artiste  la fois nonchalant et
profond, mondain et humain, dominateur de soi-mme et passionn,
pourrait se sentir attir par l'ide sduisante, et d'une lgance
amre, d'tre le peintre des femmes de quatre  six, des goteuses de
notre temps, de cette heure spciale de notre histoire, pour mriter
qu'on l'appelt plus tard le Watteau des buveuses de th?

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



UN ROMANCIER DUCATEUR

MARCEL PRVOST

A l'heure o svit la fivre du thtre, Marcel Prvost, plus confiant
dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles
sont attendues avec la ferveur la plus passionne: ce sont celles aussi
qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence
la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilgie et
toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les
raisons, non plus que de rsumer une oeuvre familire  tant de milliers
de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs annes que
Marcel Prvost n'avait point publi de roman: il tait tout entier aux
enfants de Franoise et pench sur la nouvelle couve, discutant des
programmes. Par sa date mme dans la carrire de son clbre auteur, le
roman qui inaugure le premier numro de _La Petite Illustration_
apparat ainsi avec un caractre bien particulier et, en quelque sorte,
historique: c'est le retour du matre prodigue!... De plus, ce silence
du romancier, dans le recueillement de l'ducateur, n'est-il point
profondment significatif? N'est-ce point la rvlation mme de l'esprit
secret qui a inspir toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avec _les Anges
gardiens_, va se manifester si clairement?

Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prvost.

C'tait sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit
perron charg de fleurs, qui loigne Paris, transfigure le Trocadro, et
o se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du matre de la
maison. Prs de la porte ouverte, recevant toute la lumire et toute la
gaiet, se dressait la petite table d'acajou brillant, o, chaque jour,
sa montre sous les yeux, s'assied  la mme heure et pour le mme temps
le mthodique romancier du caprice fminin. L, en vrit, la cration
littraire ne semble avoir rien de mystrieux: c'est un travail pareil 
tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide
et discipline. Lorsque, jadis, Marcel Prvost se prsenta  l'cole
polytechnique pour s'assurer devant sa famille la libert d'crire, il
n'apportait aucune aptitude particulire aux mathmatiques que celle de
son extrme intelligence. Et c'est par l, en souvenir de ce succs
facile, qu'il est demeur si confiant dans l'effort de l'esprit,
persuad que tout est ais, science ou art,  un cerveau qui se
gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de
volont clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son
regard bleu, rflchi et accueillant, dans l'quilibre de sa carrure, sa
sre cordialit, ses amitis prouves, jusque dans la bonne grce et la
prcision avec laquelle il explique lui-mme son mcanisme intellectuel.
Il est un organisateur incomparable, dont l'activit prodigieuse est
tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la
socit, dans la famille, dans l'amour. Il n'crit que pour en mettre
partout, le plus possible, par les moyens les plus srs.

--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pdagogie.

Sur la petite table, en effet,  ct de textes grecs et de
dictionnaires latins (Marcel Prvost est un humaniste de tous les
jours), il y avait un grand cahier cartonn. Ce cahier, qui est toujours
l, sous la main, sert  tout. Marcel Prvost y note ple-mle ses
lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman.
Ces plans sont aussi dvelopps que le roman lui-mme. Marcel Prvost
estime qu'il n'a l'esprit net que la plume  la main: habitude
d'algbriste. Sur le papier, il discute avec lui-mme, se formule des
objections, et y rpond. Quelquefois, il crit le lendemain en face de
ce qu'il avait consign la veille: idiot! Or, sur ce cahier  tout
penser, fraternisaient, avec les derniers conseils  Franoise, les
premires notes sur _les Anges gardiens_.

Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement
contemporain du beau trait d'hier. Je crois mme le contraire, et ce
n'est point l une oeuvre de quelques mois. Marcel Prvost travaille en
mathmaticien et raisonne en philosophe. Il conoit d'abord,  propos
d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en
demeure l parfois trs longtemps, presque inquiet, attendant
l'involontaire trouvaille, l'imprvisible trait d'imagination qui lui
permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire
vivre ses personnages. Dix annes durant, il a song  crire son livre
sur l'Allemagne et n'a d le thme romanesque de _Monsieur et Madame
Moloch_ qu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est
seulement lorsqu'il possde ainsi les deux lments d'une oeuvre, l'ide
qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe o, qu'il crit ses
trois cents pages. Ce travail, alors, il l'excute trs vite et fort
ponctuellement, parce qu'il est n romancier et qu'il sait o il va. Tel
est le cas des _Anges gardiens_. Conus depuis longtemps  propos
d'articles de journal, esquisss dans la dlicieuse _Missette_, appels
enfin  la vie mystrieuse par l'influence secrte de Franoise maman,
ils sont le dbut d'une srie sur les personnages et les caractres les
plus nouveaux, non pas mme de l'heure, mais de l'instant prsent.

Attir, ds qu'il a commenc d'crire, par les femmes, ayant dcid tout
 la fois de les prendre pour modles, pour lectrices, et quasi pour
pnitentes, Marcel Prvost a surtout t frapp, en une poque qui se
dmne, par leurs agitations. Le caractre dominant de ce temps-ci
(c'est le sous-titre de la nouvelle srie) lui parut tre l'avnement du
fminisme,--non pas d'un fminisme thorique, doctrinaire et
propagandiste, mais d'un fminisme instinctif, multiple, partout
prsent, et bien souvent inaperu. Or, ce fminisme, qui n'est point de
la littrature, n'a en ralit pour les femmes qu'un seul sens: faire la
mme chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les
naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur
des feuilles qu'ils habitent le mimtisme. Nos contemporaines ont
d'abord imit notre littrature, puis elles ont revendiqu nos droits,
emprunt nos liberts, nos carrires. Elles devaient en venir jusqu'
prtendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos
expdients et nos intrigues. C'est l, si je puis dire, la vue
d'ensemble de Marcel Prvost, sa philosophie gnrale des moeurs
actuelles. Qu'tait-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui
contrefaisait le jeune homme. Que sera demain la Don Juane? Une jeune
femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que
l'Ange gardien? Une aventurire du prceptorat, une dracine qui joue
les Julien Sorel,  la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait  reconnatre
des espces d'esprits, comme des espces d'animaux. Il y a ainsi,
beaucoup plus que des classes, des espces sociales, et particulirement
des espces fminines. L'instabilit de ce temps-ci, la multiplicit et
l'incohrence des forces qui l'agitent, favorisent et htent la
production de ces espces fminines. Marcel Prvost en est le
naturaliste diligent: il les baptise heureusement ds qu'il les a
dcouvertes.

[Illustration: M. Marcel Prvost.]

Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dpasse elle-mme.
pris d'ordre, d'ordre quasi gomtrique, n administrateur, ayant
besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prvost est attach, avec
autant de mesure que de force,  la famille, au mariage,  tout ce qui
lui parat un principe de bon rangement dans la socit. Il sait que
l'affaiblissement des croyances religieuses a dsempar beaucoup de
femmes, et il espre dans l'ducation o il voit le problme essentiel
du moment, dont il attend tout salut. L est le sens profond de sa
pense, la porte la plus haute de ses livres les meilleurs, sa
hardiesse vritable.

La vive tude que nous allons lire apparat ainsi comme une suite
naturelle de cette oeuvre pdagogique  laquelle, depuis quelque temps,
il s'est consacr avec tant de got et de succs. Les anges gardiens--la
varit fminine de l'anne--ce sont, non seulement ces trangres, mais
ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si lgrement la
porte du foyer. L'intention de Marcel Prvost a t de nous prsenter,
en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne,
Luxembourgeoise. Elles diffrent d'ge, de temprament, d'ambition et de
dvergondage, n'ayant en commun que l'obscurit qui les entoure, ce qui
persiste en elles d'ignor, d'inexplicable, parfois mme
d'incomprhensible  elles-mmes et d'involontaire. Chacune suit son
intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles
absolument responsables elles-mmes? Loin de leur patrie, loin des
leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, o elles se
frquentent toutes, o la meilleure et la dernire venue est bien vite
prise  cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimit mme des
mnages, elles en voient les dsordres, les faiblesses, les tares:
comment ne seraient-elles point tentes d'en profiter...?

Qu'on s'attende donc  trouver ici un type de femme aussi indit que
mystrieux. Qu'on s'attende aussi  trouver une forte et mme assez
svre leon.

Avec une force, un clat, une autorit qu'on n'oubliera plus, Marcel
Prvost a voulu signaler un danger qu'on ngligeait par paresse et
dnoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez
elles, en effet, prises  leurs propres frivolits, les mres
d'aujourd'hui dlguent  peu prs au hasard leur devoir essentiel. Ne
cherchons pas ailleurs la cause premire du mal, car on n'lve pas une
me par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue
vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant  une bonne, ni
surtout une jeune fille  une trangre, recrute dans une agence, dont
on ignore le pass, la famille, le plus souvent mme jusqu' l'identit.

Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualit
pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, dj si
captivant. Peinture vigoureuse et pousse, elle s'adressera sans doute
bien plus aux mres qu'aux jeunes filles elles-mmes, car Marcel Prvost
n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous
difier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres
l'intressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la
rudesse, mme de l'pret, de courageuses audaces. Ds le dbut, on sent
qu'ayant abord une question qui lui tenait  coeur, il a rsolu de la
traiter jusqu'au bout, en force et  fond. Peut-tre mme, si je m'en
fie  un regard indiscret jet sur quelques pages d'preuves,
dcouvrira-t-on jusque dans l'excution des qualits qui ne s'taient
pas encore affirmes  ce degr et un largissement singulier de la
manire. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prvost a compos en grand, et
du dehors,  la Balzac, qu'il procde par touches puissantes et masses,
avec des raccourcis sur les caractres et les existences. Chacune de ses
quatre hrones a son aventure dans une famille distincte, et comment
ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi  motiver une tude
ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pntrent et se compltent, ce
sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prvost a
pris rcemment la direction littraire de la _Revue de Paris_; peut-tre
sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce
n'est l qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif crivain et, l'anne mme
o ses nouveaux devoirs et ses premiers succs auraient pu le distraire
quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrte coquetterie 
publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera
le plus srement la force, la richesse, la varit et l'blouissante
ordonnance.

GASTON RAGEOT.



[Illustration: Le colonel-bandit, fait depuis gnral, Pancho Villa, et
son tat-major.--_Phot. N.-C. Adossids._]

LA TRAGDIE MEXICAINE

UN TYPE DE GNRAL DE GUERRE CIVILE

_La lutte engage, au Mexique, entre le prsident Madero et le parti
rvolutionnaire dirig par le gnral Flix Biaz (voir notre numro du
15 fvrier), vient de se terminer par une violente tragdie, avec
guet-apens, assassinats, agrments encore de raffinements d'hypocrisie
et de duplicit._

_Aprs une lutte atroce de dix  douze jours dans la ville, l'avantage
resta aux rvolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse.
Le prsident Madero--mal dfendu dans son palais par les troupes
gouvernementales, sous les ordres des gnraux Huerta et Blanquet--son
frre Gustave, le vice-prsident Pino Suarez, les premiers, furent
emprisonns. Combien d'autres avec eux!_

_Pour Gustave Madero, la dtention ne fut pas longue, et, ds le
lendemain, les gnraux Huerta et Flix Diaz, qui s'taient mis
d'accord, pouvaient tlgraphier  l'ex-prsident Porfirio Diaz, au
Caire: Vous tes veng. Gustave est mort. On l'aurait fusill sur
l'une des positions mmes qu'occupaient les insurgs._

_Le prsident lui-mme et le vice-prsident lui survcurent  peine
quelques heures._

_Dans la nuit de samedi  dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta
gardait comme prisonnier au palais, tait conduit en automobile avec le
vice-prsident Suarez vers le pnitencier o il devait tre incarcr.
Une escorte les accompagnait._

_D'aprs la version officielle, la petite troupe aurait t attaque par
des partisans de Madero, rsolus  enlever l'ex-prsident. Il y eut un
combat de vingt minutes. Aprs quoi on retrouva morts et Francisco
Madero et Pino Suarez._

_On n'ajoute gure foi  cette version. Il est plus probable que les
deux malheureux ont t tus par les officiers chargs de leur garde. Et
l'on souponne fort aussi l'agression prtendue d'avoir t simule afin
qu'on pt appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle l-bas, la_ ley de
fuga, _la loi de fuite._

_Quoi qu'il en soit, c'est le gnral Huerta qui a pris la prsidence
provisoire, et le gnral Flix Diaz semble avoir t proprement jou.
D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les
provinces du Sud. Un autre prsident, M. Francisco Gomez, aurait t
proclam dans le Nord..._

_Mais il est bien difficile de se reconnatre au milieu de l'amas des
nouvelles contradictoires. Plutt que de nous y risquer, il nous semble
prfrable de donner ici le portrait d'un des hros de l'anarchie
mexicaine. Cette curieuse silhouette, campe par l'ancien correspondant
de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques
mois, les pripties de la lutte entre les maderistes, alors
triomphants, et les orozquistes, partisans de Diaz, aidera peut-tre 
comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les
hommes de l-bas et les vnements qu'ils conduisent:_

Ce fut dans une petite ville minire de l'tat de Durango,  Mapimi, que
je fis la connaissance du gnral Pancho Villa.

Dj, comme  prsent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et
dtrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de
colonel. C'tait au temps de la dernire rvolution,--je veux dire de la
prcdente, celle qui aboutit  l'chec et  l'incarcration  Mexico du
triomphateur d'aujourd'hui, Flix Diaz.

Les forces fdrales s'taient concentres  Mapimi, dans un pays
montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de la _gurilla_.
Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrive de
renforts, du rgiment qu'allait leur amener Pancho Villa. Aprs quoi,
elles s'aventureraient  travers le dsert septentrional,  la rencontre
de l'arme d'Orozco qui, elle-mme, se dirigeait vers le Sud, cherchant,
pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharn  la
conqute du pouvoir qui vient de lui tre si brutalement enlev.

L'tat-major fdral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero,
le frre cadet du nouveau prsident, grand admirateur de Villa, n'tait
pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci.

Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'tait, par un
audacieux coup de force, empar de la ville de Parral. Mais le bruit
s'tait rpandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris
sur lui une clatante revanche, et que sa colonne, lui en tte, avait
t extermine. La nouvelle inquitait particulirement Raoul Madero,
navr  la pense d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un
prcieux auxiliaire de son frre Francisco.

[Illustration: Orozco.]

Cependant, un beau matin, comme je me trouvais  la station du petit
chemin de fer de Bermejillo, le gnral Trucy Aubert fut en mesure de
nous rassurer tous: Villa avait russi  s'chapper de Parral, il tait
en route vers Mapimi, suivi des restes de son arme,--qui, de fait,
avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder  le voir
apparatre.

Alors je m'en revins vers Mapimi, dsireux, s'il se pouvait,
d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter
au-devant du colonel Villa.

La petite ville tait en effervescence; des hommes, des femmes, des
enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vocifrant avec passion.
La bonne nouvelle s'tait rpandue; toute cette foule attendait son
idole.

Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et
de le suivre.

Je l'accompagnai pendant 4 kilomtres environ. L, une minence se
dressait qui allait constituer un admirable belvdre. Je l'escaladai.
On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'arme
fdrale, chelonns aux flancs de la montagne voisine. Le soleil
mexicain, intense, dvorant, dardait sur la plaine nue, dserte,
alanguie dans la torpeur de cette belle journe. L-bas, tout 
l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans
l'azur tide, altires, mlancoliques.

Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussire s'leva: Pancho
Villa dbouchait d'une gorge rocheuse,  la tte de ce qui restait de
ses fidles, 300 hommes environ, tous  cheval, leurs mausers en
bandoulire, coiffs de sombreros de tous modles, de toutes dimensions,
vtus de charros multicolores, et tranant avec eux un millier,
peut-tre, de brebis blanches, tout un troupeau razzi dans une hacienda
de la route.

Pancho Villa, qui fut bientt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce
butin. Il n'apportait pas  l'arme fdrale ce seul viatique. Ses
bagages taient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000
francs) environ, rafle  Parral durant qu'il l'occupait.

Ce chef de guerre--que, pour le rcompenser des services rendus  la
cause, le prsident Madero n'allait pas tarder  lever au grade de
gnral--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manire de
roi des montagnes au teint basan,  l'oeil sans douceur, rude, violent
d'allures, inquitant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit,
avoir comme ami que comme ennemi. Et le pass de cet ancien leveur,
gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploit,
au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de
lui dans l'avenir.

Le colonel descendit, sans faon,  la trs modeste auberge o
nous-mmes, mes compagnons et moi, tions venus demander  djeuner. Sa
chevauche matinale avait fort aiguis son apptit, et il fit un copieux
repas. Quand nous emes fait connaissance, je l'invitai  venir, en
compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soire chez moi. Il voulut
bien accepter.

Etendu sur un divan et fumant sans relche des _cigarros de hoje_, des
cigarettes roules dans des feuilles de mas, il se laissa aller aux
confidences, voquant pour nous quelques-uns des pisodes les plus
marquants de sa vie mouvemente de coureur de routes, de dtrousseur,
puis de _gurillero_, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de
ses rcits colors des combats de Parral et de Boquilla, o il avait t
fort crne, je fus frapp du calme magnifique avec lequel il nous parla
de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait dcid de sa carrire et
fait de lui un _outlaw_.

Pancho Villa tait n dans l'tat mme de Durango, il y avait, quand je
le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possdaient une petite
ferme, un _rancho_, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie
confis. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan
de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volont. Ce
fut un intrpide batteur de plaine.

Son pre mourut, et il dut assumer la charge de diriger le _rancho_ o
il demeurait seul avec sa mre et une jeune soeur. Il dpeignait
celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au temprament ardent,
vaine, un peu, de sa beaut, et encline  la coquetterie. De beaux
garons la remarqurent, et mme elle attira l'attention d'un des
magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enleve... avant le
sacrement.

Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du mme coup, abandonn
son poste.

Le frre dcida qu'une telle insulte ne pouvait tre lave que dans le
sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et,
emmenant avec lui un prtre de ses amis, il se mit  la poursuite des
fugitifs. Il les rejoignit bientt.

Sur son ordre, le prtre qui l'accompagnait clbra sans dlai leur
mariage. Aprs quoi, Pancho ordonna au jeune mari de rdiger lui-mme
son propre acte de dcs. Il n'y eut pas  discuter. Et quand ce fut
fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau
frre. Le prtre dit, sur la tombe ouverte en hte, les prires des
morts, puis on remonta en selle et l'on retourna au _rancho_.

De telles tragdies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas
toujours de sanctions lgales. Mais la disparition du magistrat ne
pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes
chargs de la police des campagnes. Une enqute fut ouverte, qui aboutit
 l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le marchal des
logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua
net.

[Illustration: Comment circulent les trains, en pays insurg, au
Mexique: sur le toit des wagons, des soldats sont posts, prts 
riposter  la premire attaque. _Phot. A. Hauff._]

Aprs quoi, charg de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les
montagnes.

Il y vcut quinze ans, suivi toujours de deux fidles _cowboys_, se
drobant  toutes les recherches, chappant  toutes les embuscades. En
vain, sa tte avait t mise  prix  20.000 pesos (50.000 francs). Les
Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de srs asiles. Il y vcut
de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, dtroussant 
main arme les voyageurs quand l'occasion s'en prsentait.

La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul rpit: l'appt de
la prime surexcitait son zle. En ces quinze annes, il y eut entre elle
et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres o 43 _rurales_
trouvrent la mort. Auprs d'un tel Fra Diavolo, les htes du maquis
corse sont de bien petits compagnons.

Pancho Villa lui-mme fut bless huit fois; pas une seule de ses
blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient.

Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentre honorable, et
quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernire
anne, l'tendard rvolutionnaire, Pancho Villa se rsolut  suivre sa
fortune. Bien lui en prit; ce fut la rhabilitation, consacre, comme
j'ai dit, par l'octroi des toiles de gnral! Doux pays!

Mon hte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup,
effac toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut termin son rcit,
se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer
qu'en somme, et quoi que la premire phase de son existence et de
scabreux, il n'en tait pas moins devenu, pour l'heure, un hros
national, un soutien du gouvernement lgal du lendemain,--une manire de
caractre enfin.

Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-tre, qu'avant
d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de
banditisme de sa carrire tout entire.

C'tait au lendemain de la prise de Parral.

Le colonel, sans doute, arrivait  ce but  bout de ressources, et il
dut songer  s'en procurer.

Donc, accompagn de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville
conquise mais demeure hostile, il n'osait faire un seul pas, il se
dirigea, avant djeuner, vers le _Banco Minero_ (la Banque minire). La
caisse tait ouverte. Il s'y prsenta.

--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire
obligeamment quelle somme vous avez actuellement?

--Cinquante mille pesos, mon colonel, rpondit le caissier.

Villa, trs calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son
revolver et le posa sur la table.

--Trs bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai
besoin,--_muy pronto_ (trs vite).

Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas rpter deux
fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur
de lui donner, en change de ses fonds, un reu au nom du gouvernement
fdral.

Villa ddaigna mme de discuter et, saisissant la plume et le papier
qu'on lui tendait, il crivit:

J'ai reu du _Banco Minero_ de Parral la somme de 50.000 pesos,
laquelle, tant butin de guerre, ne sera pas rembourse par les
autorits fdrales. PANCHO VILLA.

Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa
l'interrompit:

--Votre banque a plac un emprunt en faveur de la rvolution d'Orozco,
et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer,
donnez-en maintenant un peu au Midi.

Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un
aimable: _Mucho gracias, senor!_

Pancho Villa, manifestement, se complaisait au rcit de cet exploit. Il
niait, toutefois, l'avoir renouvel au dtriment de certaines autres
maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'arme fdrale, un
de ses frres d'armes, par consquent, m'a affirm que sa fructueuse
promenade ne s'arrta pas l, et que, dans la mme matine, il visita
maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapport de cette
tourne, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en
aurait vers au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la
diffrence. Mais allez donc vrifier ces choses, en ce pays!

Toujours est-il que Francisco Madero, apprciant  sa valeur un
auxiliaire aussi actif, rcompensa comme j'ai dit tant d'minents
services: Pancho Villa fut promu gnral,--et, qui mieux est, gnral
des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait nagure
traqu d'un si beau zle. Et voil, au moins, un chef qui doit connatre
et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier aprs avoir
t escarpe.

Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrire de faux semblants
de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise
foi de forban. Nous ne pouvons gure tre dupes. Le jour o il fit
alliance avec Madero, il caressait le rve d'effacer par des services de
guerre civile tout un pass fort regrettable  la vrit. Et si, en ces
derniers jours, il est demeur avec le gouvernement du dfunt prsident,
c'est bien moins par souci de demeurer fidle  ses amitis que dans
l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il
jalousait les lauriers conquis au cours de la prcdente rvolution, et
qui luttait dans le camp adverse. Que s'il et combattu avec celui-ci,
il et t clips, rduit  un rle de comparse. En face de lui, il lui
demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la
question d'argent. Et de quel ct manipulait-on le plus facilement des
fonds?...

Enfin, jusqu' prsent, les amis de Francisco Madero semblent avoir
perdu la partie, et Pancho Villa aurait jou l un jeu de dupe. Mais qui
sait?

La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne dclarerait-elle
pas la guerre,--la _vendetta_, pour tre plus exact, au gnral
Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses
frres  venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous
revoyions Pancho Villa dans un des rles de premier plan, le jour o
recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle trange aventurier
se dguise et se masque ainsi en hros.

N.-C. ADOSSIDS.



[Illustration: LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDE _Avec ordre,
avec mthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus
tout droit du ciel sur la terre et demeurent l o ils se sont poss.
Bientt ils ont tout recouvert et tout flchit sous leur poids. Les
branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus
flexibles, sommeillent, tout entiers envelopps d'hermine. En haut, en
bas, partout, la neige! De tous cts, des formes bizarres de grands
fantmes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi
lesquels passent, lilliputiennes, dcoupes en noir sur le tapis ouat,
les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traneau. Un lourd
fardeau de mort pse sur les lois de la lande. La nature, appesantie
sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver._
_Photographie Jean Bouchot._]

[Illustration: L'EFFORT SUPRME DE LA DFENSE, DANS LE PROCS DES
BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonn.
_Croquis d'audience de PAUL RENOUARD._]

Le procs, dsormais fameux, des bandits anarchistes qui, aprs une
instruction gante de onze mois, a ncessit vingt-trois audiences,
s'est achev jeudi matin, o,  4 heures, les jurs, qui avaient 
rpondre  383 questions, ont fait connatre leur verdict.

En son rquisitoire nergique, solide, et redoutablement document, M.
le procureur gnral Fabre avait, au nom de la socit, demand six
ttes, celles de Dieudonn, de Callemin, de Soudy, de Monier dit
Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas  l'admission des
circonstances attnuantes en ce qui concernait Gauzy. Aprs le chef du
parquet, qui s'tait rserv de requrir contre les grands coupables, M.
l'avocat gnral Bloch-Laroque s'tait charg de demander pour les
comparses, les treize seconds rles aux inculpations varies, le maximum
des pnalits encourues, c'est--dire les travaux forcs ou, pour le
moins, la rclusion.

... Alors, successivement, se levrent les quatorze avocats de la
dfense. La tche tait ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec
courage et mthode pendant trois jours. La dfense fut souvent habile et
souvent brillante, au point de frquemment impressionner l'auditoire. Et
ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour
Dieudonn, avec son loquence ardente, imptueuse--dont on a dit qu'elle
avait les beauts et les vertus mais aussi les colres et les malfices
de torrent qui emporte tout--souleva  diverses reprises l'motion
gnrale par la spontanit de ses mouvements oratoires soutenus par la
flamme de son regard, la violence passionne de son verbe et l'lan
irrsistible de son geste.

Aprs leurs avocats, quelques-uns des accuss, Callemin,
Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprme effort
pour sauver leur tte. Puis le jury se retira pour dlibrer. Il entra
dans la salle des dlibrations le mercredi  3 h. 46. Il en sortit le
jeudi matin  4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une
tche aussi formidable impose  un jury. Le verdict qui en rsulta,
affirmatif, sans circonstances attnuantes, sur la culpabilit de
Dieudonn, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entranait
quatre condamnations  mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le prsident
demanda  chacun des accuss s'il n'avait rien  dire sur l'application
de la peine, on vit se produire un coup de thtre inou. Callemin,
dress soudainement, dclara que Dieudonn n'tait point l'assassin de
la rue Ordener et que c'tait lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait
fait le coup... Malgr la reconnaissance formelle de la victime, malgr
le verdict affirmatif, malgr l'arrt de mort, la tte de Dieudonn, le
client de Me de Moro-Giafferi, parat sauve...



UN MOIS A PKIN

[Illustration: Une foire aux puces chinoise: le march de Long Fou
Sseu.]

20 juin.

Depuis mon arrive  Pkin, trois ministres ont lev le pied, tels des
banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menac
par ses ennemis, il a mieux aim perdre la face que la tte. On raconte
aussi sur lui des histoires d'argent, de dtournements, mais rien de
prcis. Le prsident Yuan Chi Ka a envoy  sa poursuite un second
ministre qui n'est pas revenu, puis un troisime pour ramener les deux
autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est dcid  donner
au prsident du Conseil dfaillant un successeur dont j'ai immdiatement
fait le portrait, pendant que j'tais en train.

Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait dj partie du
gouvernement actuel comme ministre des Affaires trangres. Il est, ou
parat, tout jeune; il a t ministre de Chine  Bruxelles et 
Ptersbourg, il parle trs bien le franais et sa femme est Belge.
C'est, de plus, un fidle abonn de _L'Illustration_ et un homme de
got, trs pris de culture franaise.

Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimes? On ne peut
pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). La _Jeune Chine_
a l'air de vouloir marcher  grands pas dans la voie rpublicaine et, 
l'instar de nos aeux de 93, dont ils font leurs dieux, les
rvolutionnaires clestes semblent dcids  faire une grosse
consommation de politiciens.

Bon apptit, messieurs!

[Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonn la prsidence du Conseil,
mais a conserv le portefeuille des Affaires trangres.]

Ce personnel gouvernemental doit tre intressant  tudier pour un
spcialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux
choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve
dans celles de Chine? Aprs tout, elles sont peut-tre exactement
pareilles aux ntres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession
du pouvoir.

LES RUES DE PKIN

Combien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les
marchs, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de
joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succdent et se
bousculent sous mes yeux merveills. Malheureusement, je n'ai pas le
temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en
courant  des rendez-vous ministriels qui me font perdre un temps
considrable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les
rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me
seraient d'un grand secours pour vous dpeindre tout ce que je vois. Du
reste, ds qu'on s'arrte pour photographier, on est immdiatement
entour, bloqu, treint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent
regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement,
si l'on hsite  dclancher, attendant que a s'arrange mieux, on est
sr d'avoir au premier plan une norme tte floue qui masque les trois
quarts du clich.

Il serait matriellement impossible  un peintre de s'installer avec son
chevalet et sa bote  couleurs pour faire une tude d'un coin de rue, 
moins qu'un service d'ordre ne soit svrement organis autour de lui.

Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive  vous donner
une ide, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je
le pourrai, de cette cit miraculeuse que j'admire. Et je l'admire
inlassablement, dans ses beauts, dans ses hideurs--ses hideurs
chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussires, ses loques,
ses ordures mme, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du pass
fodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la
civilisation moderne, si inesthtique.

[Illustration: Le prsident du second cabinet chinois: Lou Chan Siang.]

Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, dsols et muets. Ceux
d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habits, anims par
des tres indubitablement pareils  ceux des autrefois les plus
lointains. Les choppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de
Pkin, les loqueteux, les rtameurs, les savetiers, les marchands de
n'importe quoi, les installations prcaires, les estropis, les
mendiants qui sollicitent la charit des entrants et des sortants, sont
l'exacte ralisation de ce que j'avais imagin du moyen ge, et les
foules qui se meuvent dans ces dcors ne sont point anachroniques. Je ne
parle pas, bien entendu, de nos rcents rpublicains  queues coupes, 
casquettes,  melons,  panamas,  canotiers et  casques coloniaux,
parcourant  pied,  bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les
grands quartiers des ministres ou des lgations.

Et,  propos de casques, je me demande comment il se fait que ces
malheureux, habitus depuis des sicles  promener, sous le brlant
soleil des ts pkinois, leurs crnes rass, soient devenus tout d'un
coup si sensibles aux insolations.

Dcidment, le costume joue un grand rle dans les rvolutions!

Les btisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir dj dit, de ce
nouvel tat d'esprit, et ces gens-l, de propos dlibr, vont
assassiner leur ville sous le vain prtexte de l'assainir et d'en
amliorer les conditions d'habitabilit. Les maisons  tages commencent
 se montrer,  et l, et les constructions les plus honteusement
vulgaires remplacent peu  peu, systmatiquement, les admirables faades
dores, sculptes et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes
europennes s'accolent sans vergogne  la sublime criture
archi-millnaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des London
Mission, des Christian Chinese Young Men Association et autres
horreurs qui, insolemment, talent leurs stupides lourdeurs et leurs
insupportables prtentions architecturales au milieu des plus pures
splendeurs.

Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beauts? Qui empchera
ce massacre?

Mais qui empche, chez nous, les imbciles publicits d'empoisonner,
dans nos campagnes les plus recules, les coins de nature les plus
charmants?

Outre ses grandes voies, orientes N.-S. et E.-O., Pkin est sillonn de
petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractre trs
particulier de tranquillit et de paix. Mais,  la moindre averse, elles
se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il
devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors
bloqus dans leurs maisons inondes. Le terrain tant plat, il n'y a
aucun coulement et on est oblig d'attendre que le soleil veuille bien
scher ces nausabonds marcages. Des chiens, moiti renards, moiti
loups, neurasthniques, malpropres et xnophobes, y demeurent couchs
toute la journe dans la poussire ou dans la boue, au beau milieu du
chemin; ils ne se drangent--en grognant--que si la roue d'un
pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car
les coolies vitent avec le plus grand soin ces hargneux fainants,
prfrant cahoter leurs voyageurs dans une ornire en faisant un dtour.
Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutt  porte des crocs des
sournoises btes, dont la principale nourriture consiste en dtritus
pniblement dcouverts dans les ordures mnagres, abondantes mais peu
substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et
ces pauvres chiens, ni logs ni nourris, paraissent assez affams, ce
qui explique, jusqu' un certain point, leur mauvaise humeur.

LE HOME CHINOIS

Le long de ces venelles, une suite de murs, pas trs hauts, en briques
mal cuites, cimentes, plus mal encore, avec de la boue; pas de
fentres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des
portes, de distance en distance, avec, de chaque ct, sur le seuil, les
lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que
ce sont des lions, mais je n'en suis pas trs sr) qu'on voit,
magnifiquement sculpts ou cisels, en marbre ou en bronze,  l'entre
des palais ou des temples, sont devenus,  la longue,  l'usage des
maisons particulires, de rductions en simplifications, de simples
formules o l'on a beaucoup de peine  reconnatre le modle primitif.
Il faut avouer aussi que, dans ces troits boyaux, de pareilles btes
seraient un peu encombrantes, et l'on a bien t forc d'adopter ce
petit modle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.

Ces lions de garde sont souvent accompagns de deux bornes, en pierre
galement, quelquefois sculptes, qui, elles, empitent sans faon sur
la voie publique, dj si restreinte; leur utilit est d'ordre moins
mtaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propritaire de la
maison pour monter sur sa mule.

A quelques vantaux sont colles deux images, violemment colories,
reprsentant deux guerriers anciens, vhments et terriblement arms,
chargs, eux aussi, de veiller  la scurit du foyer.

Au-dessus de la porte, trs souvent, les caractres Bonheur ou
Longvit sont peints ou dors; quelquefois, mme, simplement dessins
en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'tait un
souhait  l'adresse des visiteurs ou une invocation spciale en faveur
des matres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des
mules ou des nes en libert, faisant leur petite promenade hyginique
et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des pitons ou des
pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre,
gagne-petit, marachers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent
leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments,
gongs, crcelles, tambours, crins-crins, fltes, cloches ou claquettes.
Cela correspond assez exactement  nos marchands de quatre saisons,
rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats,
marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faence et
de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket
d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le
contrle du fonctionnaire de quartier charg de cet important service
municipal.

Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de
plumeaux. L'insinuante et envahissante poussire de Pkin fait de leur
mtier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.

Tous ces fonds de commerce sont invariablement ports, sur l'paule, aux
deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqu, en
Chine,  tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien
invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou
d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'quilibre
d'avoir,  chaque extrmit du bambou, un poids  peu prs gal; de
sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est trs
ennuy: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant  l'autre bout de sa
perche un poids quivalent en pierres ou autres matriaux. Son faix est
doubl mais la face est sauve et les usages sont respects. Tout est l!

Par-dessus les fates des murs on n'aperoit que fort peu de toitures:
Pkin n'est qu'un vaste rez-de-chausse. En revanche, on voit des
arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, l derrire, des jardins,
des parcs, de frais ombrages, agrable contraste avec la rue
poussireuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux
ardeurs du soleil  toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde
Pkin de l'un des rares points levs qui le dominent, la Tour du
Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un
immense parc o les habitations entr'aperues ne comptent presque pas.
Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-tre faut-il attribuer 
cette norme quantit d'arbres la salubrit relative dont jouit cette
ville, malgr son sous-sol marcageux, sa salet et son service de
voirie sommaire.

Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulire de Yuan Chi
Ka. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait
obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Prsident. C'est bien
une des paisibles retraites que j'avais souponnes. L'entre, plus
spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs
traditionnels dj cits, un vestibule avec deux bancs o sont assis les
serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en
fumant leurs pipes. L'intrieur n'est qu'une suite de cours, de
pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout,
dans les couloirs, dans les cours o des emplacements leur sont mnags
entre les dalles et o des fleurs en pots leur tiennent compagnie,
mles  des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains
martyriss  la mode chinoise, pins parasols de 20 centimtres de haut,
cdres minuscules, chnes microscopiques; dans un vase grand comme mon
chapeau, un pied de vigne trs vieux portant une quantit de grappes
trs avances; des glycines sculaires en tonnelles, des rosiers, des
grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est
dlicieux de fracheur et de quitude. Et comme on est bien chez soi!
pas de voisins plongeant dans votre vie prive, les tages tant chose
inconnue dans ce pays bni de Dieu.

Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix
mtres de ct il y a des montagnes, des rivires, des lacs, des
grottes, des torrents, des routes, des ponts, des prcipices, des
prairies, des forts, tout a  l'chelle, truqu  plaisir, tourment,
tarabiscot et d'un enfantillage dconcertant. Des pierres bizarres de
forme ou de couleur, dont les Chinois sont trs amateurs, se dressent
par-ci par-l, quelques-unes sur des socles trs travaills. Tout 
coup--horreur!--on dcouvre, tels des scorpions, des ampoules
lectriques habilement dissimules dans des trous de roche ou tapies
derrire des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!

L'clairage lectrique est install dans toutes les pices des
appartements et, sur un beau meuble laqu, un tlphone allemand fait
pendant  un vase des Ming.

Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas tre plus chinois que les
Chinois. Aprs tout, si tel est leur bon plaisir...

DU MARCH AU THEATRE

Le march de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une
vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Europens
vont l pour tcher d'y dcouvrir des bibelots anciens, des porcelaines
_de l'poque_. Les bonnes occasions y sont rares, parat-il, et les
marchands n'offrent aux touristes que des curiosits fabriques  leur
intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver,
pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intressantes, 
condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.

Je n'ai, pour ma part, pas rcolt grand'chose, mais j'ai vu l
d'lgantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des toffes,
des broderies, des colifichets. L'une d'elles tait en extase devant une
pendule en faux bronze dor,  sujet Watteau, toute disloque, qui avait
pour voisins d'talage un dcamtre enroul dans son tui de cuir et une
jumelle de thtre o quelques plaques de nacre se voyaient encore.

Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le
monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de
ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqu avec des cheveux et ornement
de mosaques en plumes de martin-pcheur, aux reflets de turquoise.
C'est trs trange et trs archaque. Autour de cette coiffure sont
piques des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les
figures violemment fardes de rouge et de blanc, les robes claires et
criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point
dplaisantes.

Au nombre de ses attractions, le march de Long Fou Sseu compte des
diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des thtres, des conteurs
d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de
rafrachissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets,
des changeurs, des crivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des
acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y
a aussi des phonographes. On pourrait se croire  la foire au pain
d'pice, n'taient les costumes, les ttes, la langue. Mme poussire,
mme cohue, mmes odeurs, mme tapage.

Les Chinois ont tout invent avant nous, except, toutefois, la
Rpublique. Et encore...

[Illustration: Un plerin mongol.]

Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les thtres
font, toute l'anne, plus que le maximum. C'est, dans les salles
fumeuses et malodorantes, un entassement inou de spectateurs attentifs
et passionns qui restent l des journes entires, car les pices qu'on
y joue n'ont pas de fin et les quipes d'acteurs doivent se relayer pour
ces reprsentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits
thtres, est compos de gens manifestement besogneux et je me demande
comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit
de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.

[Illustration: Les attractions du march de Long Fou Sseu: un
prestidigitateur en plein vent.]

[Illustration: LES TENTATEURS.--Marchands de curios  l'Htel des
Wagons-Lits de Pkin. _tude  l'huile, d'aprs nature, de L.
Sabattier._]

Les pices doivent remonter  la plus haute antiquit et il est
impossible  un Europen de saisir une ide ou de donner la moindre
signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en
hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise
les braves spectateurs.

Le thtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait,
parat-il,  Changha, quelque temps avant mon arrive, une pice 
grand spectacle sur Napolon qui, m'a-t-on dit, tait une merveille.
Elle tait remplace, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette
ville, par un drame sur la Rvolution chinoise, d'un modernisme et d'un
ralisme  rendre jaloux Antoine lui-mme. Notre excellent confrre de
l'_cho de Chine_, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la
reprsentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur
la scne; je pouvais trs bien suivre l'action, apprcier le jeu parfait
de certains acteurs et goter le charme des invraisemblances dont le
thtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles
admirablement agences, des coups de canon et de fusil; les soldats
portaient de vritables uniformes; les gnraux, par exemple, n'taient
que thoriquement monts sur des chevaux fougueux et arrivaient devant
la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bton,
cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrtaient
face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe
suppose, indiquait qu'ils mettaient pied  terre; une autre enjambe
les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voil de la bonne
fiction thtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il
est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade,
prvienne les spectateurs que le tabouret plac  sa gauche reprsente
une montagne, tandis que le bton jet  ses pieds figure un fleuve
infranchissable.

Qu'y a-t-il l de si ridicule, aprs tout? Nous en avalons bien
d'autres, chez nous.

Le phonographe plat fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en
renom se font, parat-il, payer des cachets royaux pour impressionner un
disque.

TRADITIONS ET MODERNISME

On ne voit plus que trs rarement, dans les rues de Pkin, les chaises 
porteurs d'autrefois. Celles que, de temps  autre, on rencontre,
hermtiquement grillages  la faon de nos garde-manger, escortes de
serviteurs  cheval, contiennent de vieilles dames 1830, rsolues 
ignorer tout du progrs et protestant, du fond de leur bote, contre
l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.

La charrette chinoise sans ressorts, si souvent dcrite, et la brouette
sont, ici, l'quivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi
moelleusement suspendus, o les passagers s'entassent jusqu'
compression et qui sont trans par de lamentables haridelles au long
des rues poussireuses. Quand il pleut, tous ces vhicules enfoncent
dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui
semblent fabriques tout exprs pour creuser les ornires et dfoncer
les routes. Sur les voies dalles, dont les pierres, uses depuis de
longs sicles, laissent entre elles des interstices considrables, ce
sont de terribles secousses et des bruits de ferraille  vous donner la
chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les
pousse-pousse  roues ferres, dont ils usent de prfrence  ceux 
pneus, sont agrments de garde-crotte en tle branlante et sonore dont
le tapage infernal semble les rjouir fort.

Les chevaux et les nes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout 
fait en contradiction avec la beaut et la puissance des mules et des
mulets qu'ils ont procrs. C'est encore un mystre chinois.

On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse
au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bte de proie
encapuchonne. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrire
et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas
d'atavisme, et le rapprochement est amusant  faire entre ce reste
d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre
 son serin ou  son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant
avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts
la cage dvoile de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et
de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le
tendre soin qu'il met  viter les cahots et les secousses  sa
bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.

Ces gens sont la mansutude mme, jusqu'au jour o un vent de folie
furieuse les soulvera contre les trangers, les diables d'Occident avec
qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!

Car on continue  craindre des troubles prochains et, de temps en temps,
des nouvelles alarmantes arrivent de l'intrieur ou des ports du Sud.

Toujours des mutineries de soldats qui, lasss d'attendre leur solde,
tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des
magasins, des banques, des monts-de-pit, dsertent et vont terroriser
les populations des campagnes et des villages, en attendant le
chambardement des grandes villes.

Ce sont l les premiers bienfaits du modernisme.

Le modernisme est la grande proccupation de la nouvelle quipe
gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent 
arroser les rues principales  l'aide d'une cuillre en rotin tress
dont ils se servent pour lancer autour d'eux,  la vole, l'eau d'un
grand baquet qu'ils vont remplir  la fontaine prochaine pour
recommencer plus loin. Ce procd doit dater de Kang Chi, mais
aujourd'hui l'arroseur pkinois est orn d'un canotier de paille du
dernier modle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur
a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec
une large bordure blanche et des lettres brodes sur sa poitrine; il
fait sa distribution  bicyclette.

Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas compltement adopt
le costume europen, pour des raisons financires, sans doute, se
contentent d'afficher leurs convictions rpublicaines par le moyen de
chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le
reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement
chinois.

Que les parents soient ou non modernistes,

                       ... leurs petits sont mignons,
        Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.

Ils ont des mines veilles et enjoues. Ceux qui gambadent par les rues
sont, en cette saison, trs sommairement habills; quelques-uns, mme,
vont tout nus. Ils sont, en gnral, bien rbls et volontiers
bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures  mourir de
rire: ce sont des mches de cheveux tresss, ficels avec des rubans de
toutes couleurs, formant plusieurs pointes diriges en l'air, en avant,
en arrire ou sur les cts; autour de la base de chacune de ces mches
le crne est soigneusement ras et l'on obtient ainsi autant de petits
paratonnerres destins  chasser les mauvais esprits en cas de maladies.
Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, aprs mille
crmonies, choisis et prciss par le sorcier du quartier dont les
ordonnances et prescriptions sont religieusement observes.

Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement
plaisants  voir que certains petits Europens fagots  la mode
berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promens par leur bonne
chinoise, dans les rues des lgations ou  l'Htel des Wagons-Lits.

[Illustration: Chinois attendant que son serin veuille bien chanter.]

LES COOK ET LES CURIOS

Pas banal, cet Htel des Wagons-Lits! C'est un vritable amusement que
d'y voir dfiler les touristes; tous les jours de nouvelles ttes. Je
suis tonn du nombre de gens qui passent par Pkin, y restent un jour
ou deux, font rapidement les visites ordonnes par Cook et s'en vont
ailleurs, continuer le mme mtier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on
accomplit un plerinage, je considre avec beaucoup d'intrt et de
curiosit ces gens qui, se dplaant apparemment pour leur plaisir, ne
regardent rien et n'ont qu'une proccupation: passer dans le plus
d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: _Je connais_ telle
ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art. Nous voyons
reparatre  l'htel nombre de nos anciens co-passagers de
l'_Ernest-Simons_ et, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant
quitts  Singapour, il y a un mois, aprs avoir visit les Indes, ont
_vu_, depuis, Sumatra, Java, Borno, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le
Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changha, le Japon, et s'en retournent,
maintenant,  Berlin, en passant par Pkin, Moukden, Karbine, le Bakal,
Moscou et Ptersbourg. Les Allemands sont passs matres dans l'art de
voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance
aggravante, ils vont par troupe, pour l'conomie, et il leur en faut
beaucoup pour pas cher. Monuments, muses, sites, temples, palais,
curiosits de tout genre, ils avalent a comme des saucisses. Quels
cerveaux! Quels estomacs!

On voit aussi beaucoup de gens affairs qu'on devine tre des
financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup
de mal--et de beaux bnfices-- maint banquier, maint courtier et maint
intermdiaire. A l'heure du th, l'animation est grande dans le hall: au
milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants,
tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des
peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes,
des curios enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom
gnrique qu'on leur donne ici en Extrme-Orient.

Ces marchands de curios sont l, une douzaine, installs dans les
couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule;
ils sont complaisants, empresss, accommodants; trs accommodants mme:
pour peu que l'acheteur en exprime le dsir, ils consentent sur leurs
prix des rabais considrables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un
dollar un objet qu'on vous avait propos pour vingt. Et ne croyez pas
que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voil tout.

[Illustration: L'omnibus chinois et la charrette tartare.]

Ces ngociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage
est trs amusant. En voici un qui apporte  notre table une potiche: il
la tient avec prcaution, comme une pice de grande valeur, et la dpose
gentiment prs de votre tasse en disant: Very old. Vous jetez un
regard ngligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez,
la retournez. Le Chinois vous dit: Very cheap. Vous demandez combien.
Cinquante dollars. A partir de ce moment, il y a deux faons de
procder, si vous avez envie du bibelot:

Premire manire: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en
voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous
rptant que c'est trs vieux: a date au moins de Tien Long, si ce
n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si
vous en aviez dj propos un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il
diminue ses prtentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long-- un
rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moiti: neuf fois sur dix,
le march est conclu,--et vous tes vol.

Ou bien, croyant faire une proposition drisoire, vous offrez, de
vous-mme, la moiti du prix demand: l'autre se rcrie, proteste qu'il
perd de l'argent, puis vous amne  couper la poire en deux, et
l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.

Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indign, son bibelot qu'il
vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le
prix que vous aviez, ingnument, fix vous-mme.

Les robes chinoises de crmonie, toutes magnifiquement brodes de soie,
en point de Pkin ou tisses en _crosseu_, sont trs en faveur auprs
des dames, touristes ou rsidantes. Les marchands en exhibent des
quantits, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes
et dlicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble  un
salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes  passer les
somptueux vtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de
dner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles 
profiter de la coquetterie fminine. Ces robes sont trs apprcies des
Amricaines qui s'en servent comme de sorties de bal.

Quand vous avez sjourn quelques jours  l'htel, tous les marchands
vous connaissent. Ils viennent alors, frquemment, vous relancer jusque
dans votre chambre; aprs de grandes salutations ils s'accroupissent,
dfont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les
meubles, le lit et jusqu' vos genoux de bibelots, d'toffes, de
porcelaines, de bouddhas, de botes  opium; vous avez l'air d'tre dans
une boutique de curiosits: vous commencez par envoyer promener
l'intrus, puis, amus, vous laissez la lettre commence, vous palpez
quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de
jade finement fouill et vous finissez par acheter quelques menues
bagatelles.

Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir
vraiment de belles pices, des rarets, il faut y mettre le prix; il y
a, prs du P Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de
Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandes.
L'ancien vque de Pkin tait un collectionneur enrag, parat-il, et
ledit Paul lui servait  la fois de limier et de rabatteur dans ses
chasses aux bibelots. A la mort de son matre, ayant pris got  la
chose et ayant acquis une certaine comptence, il s'tablit, marchand;
et son magasin est, un vritable muse o tout est rang et tiquet par
ordre chronologique et par spcialits. 11 est trs accueillant et fait
trs gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses
prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas
grand'chose chez lui pour mille dollars.

Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vrondard ou d'Almeida, des
peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous
dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, parat-il, les
chinoiseries vont devenir trs  la mode.

J'ai vu, chez le gnral Munthe, des peintures anciennes qui sont de
vritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrire elles, 
mon avis, les productions les plus rputes des vieux matres japonais.
Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs trs habiles et, en tout
cas, se sont trs visiblement inspirs des nobles artistes chinois de
jadis.

Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si
leurs possesseurs voulaient s'y prter--et j'en connais plusieurs qui le
feraient volontiers--former une exposition remarquablement intressante
 la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le
public--une rvlation, et beaucoup de nos chers matres les plus cots
y pourraient puiser de profitables leons.

L. Sabattier.

--A suivre.--

[Illustration: Un marchand d'eau]



[Illustration: Les truites rivales se poursuivent en cercle, la plus
froce cherchant  mordre l'autre  la queue; la premire, exaspre, se
retourne; elles se saisissent  la mchoire et s'efforcent de se
retourner sur le dos; elles y parviennent et la plus faible, puise, va
remonter  la surface le ventre en l'air. UN COMBAT DE TRUITES]

PHOTOGRAPHIES SUB-AQUATIQUES

Nos lecteurs n'ont certainement pas oubli les photographies de ce
distingu mdecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionn
d'histoire naturelle, a imagin un ingnieux moyen d'enregistrer les
faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait
construire sur sa proprit, profondment entame par une calanque, une
chambre d'observation spare de l'eau par une grande glace sans tain.

A l'gard du poisson ou de la crature amphibie qui nage dans la
calanque, cette glace joue le rle d'une muraille opaque: le nageur,
mme en s'approchant jusqu' la toucher, ne voit rien de ce qui se passe
de l'autre ct de la glace, et n'aperoit donc pas l'observateur,
plong _pour lui_ dans les tnbres. Au contraire, cet observateur
aperoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent 
quelques mtres de lui qu'il en oublie parfois l'existence mme de cette
glace!

Grce aux dernires photographies prises par le docteur Ward dans son
laboratoire sous-marin, grce aussi aux notes que notre savant
collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de
reconstituer certaines phases de l'existence de la truite.

Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans
le gravier, y dposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en
repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous dcrit
l'opration d'une tout autre faon.

La truite, couche sur le flanc, carte sous elle les grains de gravier
et creuse ainsi une sorte de tranche o se dposent les oeufs. Elle se
trane un peu plus loin et rpte l'opration; et, tandis qu'elle dpose
une nouvelle quantit d'oeufs dans le prolongement de la tranche, sa
queue, en s'agitant, ramne le gravier sur le sillon labour 
l'instant.

C'est  cette poque que les mles se livrent de terribles combats, dont
les photographies du docteur Ward retracent les principales pripties.

J'avais dpos dans mon bassin, nous a-t-il racont, trois grandes
truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la
surface tait trs agite, et, comprenant que les deux mles se
querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation.
Ce fut ainsi que je pus assister  un duel qui dura vingt minutes.

 Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la
plus froce russissant parfois  mordre l'autre aux filaments de la
queue. Soudain, celui des deux mles qui s'tait tenu jusqu'alors sur la
dfensive se retournait, exaspr, et s'lanait sur son ennemi, et le
duel s'engageait.

 Aprs de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement
par les mchoires et s'efforaient de se retourner l'un l'autre sur le
dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre
commenait  le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que
deux boxeurs aux sons du gong, ils se sparaient brusquement, faisaient
quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et
retournaient au combat avec plus de rage.

 Aprs plusieurs reprises, le plus fort russissait  saisir le plus
faible plus profondment entre les mchoires, et, le secouant avec une
extrme violence, il le retournait sur le dos et commenait  tournoyer
avec lui. puis, il lchait enfin prise, et le vaincu remontait
lentement  la surface, le ventre en l'air, prt  exhaler son dernier
soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et
objet de ce duel  mort.

Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la premire des trois
photographies consacres  ce combat, les deux images suprieures sont
les rflexions des poissons, reflts par la surface de l'eau, formant
miroir. Dans la deuxime, les combattants sont si prs de la surface
qu'elle est trouble, et n'offre consquemment qu'une rflexion
imparfaite. Dans la troisime, qui reprsente la fin du duel, nous
distinguons  l'arrire-plan de petits poissons qui s'enfuient,
pouvants par l'ardeur des combattants.

Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent  nouveau les
curieux mouvements des oiseaux plongeurs, dj traits dans un prcdent
article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur
Francis Ward prpare sur la photographie sous-marine.

V. FORBIN.

[Illustration: Le pingouin plonge  la recherche d'un poisson, l'attrape
par la queue, puis par la tte, et remonte  la surface.]

[Illustration: Poule d'eau plongeant dans un sillage de bulles d'air:
elle rabat les ailes sur ses flancs, tend le cou, file  travers la
profondeur et remonte  grands coups de patte.--_Photographies du Dr
Francis Ward._]

DEUX PLONGES D'OISEAUX AQUATIQUES SURPRISES PAR L'INSTANTAN



[Illustration: L'EAU JAILLISSANTE AU PAYS DU SABLE ET DU
SOLEIL.--Percement du plus abondant des puits artsiens du monde (30.000
litres  la minute),  Tolga, dans le Sud-Algrien.--_Phot. A.
Bougault._]

_En mme temps que cette belle photographie de notre correspondant de
Biskra, nous avons reu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service
des Forages artsiens des territoires du sud de l'Algrie, les lignes
suivantes qui l'expliquent et la commentent loquemment:_

Le Sahara, selon l'opinion gnralement admise, est un pays absolument
priv d'eau; cette affirmation est bien loin de la vrit; dans toutes
les parties du Sahara habites, l'eau existe en abondance; seulement
elle n'est pas  la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins
profondment selon les rgions; c'est dans ce but qu'a t cr, par les
soins du gouvernement gnral de l'Algrie, un service des Forages
artsiens des territoires du Sud, charg de dcouvrir l'eau, de l'amener
 la surface et de permettre la mise en valeur progressive de rgions
d'une tendue considrable.

Le 9 fvrier dernier, un des ateliers de ce service a mis  jour 
Tolga, oasis situe  36 kilomtres de Biskra, une nappe artsienne
dbitant 500 litres  la seconde, soit 30.000 litres  la minute. Comme
on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une vritable
rivire qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de
l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000
hectares.

Ce dbit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu' ce jour dans
le monde entier par un atelier de forages artsiens; le record antrieur
appartenait, avec 12.500 litres  la minute, au puits dit An Tarfount
S'rira, for on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre
atelier du service des Forages artsiens des territoires du Sud.

Ces heureux succs ne doivent pas tre considrs comme des faits
isols,  ct il en est de moins clatants mais dont le nombre
considrable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de
l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah.

De 1854  1904, le dbit total
des puits fors atteint.             276.000
litres  la minute.
De 1904 au 1er mars 1913             183.000
Soit au total.                       459.000
permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, reprsentant un revenu annuel
de prs de 9 millions de francs et sous lesquels les indignes peuvent
se livrer aux cultures les plus varies.

En prsence de ces rsultats, il est inutile d'insister sur l'intrt
capital que prsente pour l'Algrie la continuation mthodique de
l'oeuvre entreprise et son extension progressive  toutes les rgions
encore dshrites, o cependant la dcouverte de l'eau artsienne est
probable.



[Illustration: Le gnral Joffre donnant l'accolade au colonel Teyssier,
le dfenseur de Bitche, promu grand officier de la Lgion d'honneur.]

UN DOYEN DE L'ARME FRANAISE

La dfense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu', la paix
signe, fut un des faits d'armes admirables qui consolrent de ses
deuils la patrie cruellement blesse.

Le colonel Teyssier commandait la place,  la tte de 2.400 hommes, avec
52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois,
il tint deux cent trente jours, ayant essuy trois bombardements
successifs. Et, la paix signe, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses
pices, enguirlandes de lauriers.

Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de
quatre-vingt-douze ans, universellement vnr, Albi, la ville o il
naquit en aot 1821. Et le gouvernement de la Rpublique, en un moment
o il convient de signaler plus que jamais  l'admiration des foules les
grands devancier, vient de l'lever  la dignit de grand-officier de la
Lgion d'honneur.

Dimanche dernier, M. le gnral Joffre, le gnralissime, le chef
suprme de l'arme, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de
cette dignit. Ce fut une crmonie profondment mouvante.



Le glorieux dfenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous
l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de
sous-lieu tenant, de blanc gant, correctement, les cheveux et
l'impriale pas plus que grisonnants, reut, souriant, devant le
Jardin national, en prsence du drapeau du 15e de ligne,
respectueusement inclin, l'accolade du gnral Joffre. Et le soir,
rentr chez lui, il tenait,  sa famille et  ses amis, ce propos
touchant, qu'a rapport, dans le _Matin_, M. Hugues Le Roux: Je n'ai
connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche
m'ont apport, sur la fin du sige, un drapeau qu'elles avaient brod
avec les franges d'une bannire de l'glise, et auquel on avait accroch
l'charpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: Je
demanderai que ce drapeau soit dpos au muse d'artillerie, jusqu'au
jour o il pourra tre rapport ici par une arme franaise valeureuse
et triomphante.

UN ENGAGEMENT AU MAROC

C'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, o
l'ennemi a toujours un cran extraordinaire, mais dont les journaux
n'ont point parl, parce que trop d'incidents, ici et l, et au Maroc
mme, sollicitent leur attention.

Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du gnral Dalbiez,
commande la rgion de Mekns--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos
postes avancs en pays berbre, avec la colonne Neltner, rejoignait, 
An Marouf, une force commande par le chef de bataillon de Laborderie,
du 4e tirailleurs. Cette arrive, cette jonction causrent dans la
rgion quelque effervescence. Et  peine le colonel Reibell arrivait-il
que les crtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu 
peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'tait une harka
des Bni M'Guild qui venait nous attaquer.

Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la
tenir en respect. Un dtachement de sortie, sous les ordres du capitaine
Chardenet, fut form, avec mission d'attirer, par une attaque simule,
suivie d'un mouvement en arrire, les agresseurs qu'on devait ainsi
attirer dans la plaine. La manoeuvre s'excuta de faon remarquable, et
au moment o les Bni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient
envelopper et tenir les ntres--trois pauvres compagnies!--ils taient
soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusque, silencieuse
jusqu'alors, attaqus par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et,
en quelques moments, balays, en pleine fuite.

[Illustration: Le commandant de Laborderie. _Phot. Chevalier._]

Ils laissrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des
chevaux.

L'heure avance et la faiblesse de nos effectifs, nous crit un tmoin
oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges
montagneuses, mais leur droute tait si complte qu'ils laissrent
entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pmes
rentrer au camp d'An Marouf  la nuit tombante sans essuyer un seul
coup de feu.

A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a t
propos pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'tre
appel  Casablanca auprs du gnral d'Esperey, comme sous-chef
d'tat-major.



[Illustration: M. Thureau-Dangin (portrait par Marcel Baschet).--_Phot.
E. Creveaux_]

UN DEUIL A L'INSTITUT: M. THUREAU-DANGIN

M. Paul Thureau-Dangin, l'minent historien qui, on 1908, avait
remplac, au secrtariat perptuel de l'Acadmie franaise, le savant
Gaston Boissier, est mort, cette semaine,  Cannes, o, aprs une
maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence.

M. Thureau-Dangin tait g de soixante-seize ans. C'est une belle et
digne figure qui disparat au milieu du respect attrist de tous ceux
qui l'approchrent. Son oeuvre, considrable, est celle d'un monarchiste
et d'un catholique. Son rudition, trs vaste, tait servie par une
svre mthode et un style prcis.

D'abord, il s'tait rvl comme publiciste militant. Il avait renonc 
ses fonctions d'auditeur au Conseil d'tat pour faire dans le
_Correspondant_ et le _Franais_--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr
Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et
monarchiste librale. Deux intressantes tudes sur la Restauration:
_Royalistes et Rpublicains_ (1874) et _le Parti libral sous la
Restauration_ (1876), furent les dbuts de sa carrire d'historien. Mais
il se fit dfinitivement et universellement connatre par sa grande
histoire en sept volumes de _la Monarchie de Juillet_ (1884-1892), d'une
grande richesse d'information, et qui, aprs avoir valu  son auteur le
grand prix Gobert  l'Acadmie franaise, motiva son admission, en 1893,
dans cette compagnie.

En 1897, commena la publication du second trs important ouvrage de M.
Thureau-Dangin: _l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre,
au dix-neuvime sicle_, achev seulement en 1906, ouvrage qui rsume la
pense dominante des dernires annes de ce catholique fervent et auquel
fut ajout un _Newman_ catholique, recueil, trs soigneusement labor,
des lettres et des notes de Newman, publies  Londres par M. Wilfrid
Ward.

La mort de M. Thureau-Dangin a caus  l'Institut une motion profonde,
et la jeune littrature ne doit pas oublier que c'est  l'initiative de
ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la cration du prix de
10.000 francs rserv aux oeuvres d'un ordre lev.

M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans le _Figaro_, M. Andr
Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans
les anciens tableaux religieux, se tiennent  quelque distance du saint
miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.

Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bont,
toute la clart douce et la dignit gracieuse du visage disparu.



[Illustration: Guillaume II. Phot. Y. Zelir, comm. par L. Wende.
L'empereur d'Allemagne inspectant ses tablissements agricoles, 
Cadinen. LE SEIGLE DE L'EMPEREUR]

GUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEUR

Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a
fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle  celles qu'on
connaissait dj de lui: Guillaume II propritaire foncier et, qui plus
est, d'un domaine modle auquel il donne ses soins. C'tait  une sance
du Conseil d'agriculture que l'empereur a prsent ses fermes, ses
champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un
propritaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de
l'levage.

Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est,
d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner  son discours
la porte d'une leon gnrale  l'agriculture allemande. Il a fait
l'numration homrique et en mme temps statistique exactement,  une
tte prs, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses tables et lou,
avec un lyrisme spcifiquement prussien, son seigle, le seigle de
l'espce Petkus, qu'il tait, disait-il, le premier  avoir cultiv dans
le pays et qui avait rsist victorieusement aux preuves du dernier
t, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres
espces de seigle taient verses et penchaient tristement la tte, le
seigle des emblavures impriales dressait ses pis comme des lances de
uhlans.

Ce n'est pas la premire fois que le nom de Cadinen occupe le public et
la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier,
il y a une fabrique de majoliques et cramiques en tout genre dont
l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activit qu'il met  tout
ce qui l'intresse. Les poteries de Cadinen taient une industrie
locale; il s'est appliqu  la pousser,  l'agrandir,  la lancer. Il a
demand des modles  des artistes et professeurs de Berlin, des
ouvriers d'art  la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une
fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscit l'art
des Lucca et Andra della Robbia, des terres cuites avec couverte
maille; plus d'une sainte Ccile, d'aprs Donatello, qui dcore les
intrieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen.
La fabrique fournit galement des statues de saintet, bustes,
plaquettes, sans prjudice de milliers de tuiles vernisses qui
proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord,
brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec
quel zle il a assur la diffusion commerciale de ses cramiques! Les
souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reu
des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les
plus en vue de Berlin, expose les poteries et cramiques de Cadinen.
Guillaume II ne laisse chapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il
lui a fait, comme le plus actif des reprsentants, une clientle.

Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propritaire
foncier. Il a l'oeil  tout. Depuis 1899, il est devenu propritaire de
ce bien, qui tait fort hypothqu et que ses prcdents possesseurs
avaient surtout trait en proprit d'agrment. Il s'est piqu d'en
faire un domaine de rapport. Lors de sa premire visite, il avait dit,
en faisant la moue: Vraiment les tables  porc, ici, sont mieux que
les maisons d'habitation des ouvriers agricoles. Il a voulu que cela
changet et, il a aussi prtendu montrer comment l'Allemagne peut faire
pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au btail et aux crales de
l'tranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple.
Guillaume II a entrepris en mme temps toutes les amliorations qui
constituent le domaine modle. Les journaliers attachs  la proprit
impriale sont logs dans des maisons neuves construites sur le modle
des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est amnag pour
quatre familles.

C'est,  vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite
agglomration de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de
cramiques, situe dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit
de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand
centre: elle a ses canalisations, une poste, une cole, des pompiers,
tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque  des villes trs
importantes: celui d'un dpt mortuaire...

Ce n'est pas impunment que le propritaire de Cadinen a dclar tre le
premier  avoir cultiv dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette
magnifique crale qui se dresse comme des lances de uhlans.--Mais
point du tout, protestent les autres agriculteurs de la rgion d'Elbing,
ce seigle nous est bien connu; voil vingt ans que nous le cultivons
nous-mmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une
fourmilire, et les protestations ne manquent pas.

Une autre rflexion de son discours a soulev plus de commentaires
encore: Mon fermier n'tait pas  la hauteur, avait dit l'empereur; je
l'ai mis  la porte et je pense  rgir moi-mme ma proprit.

Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le
reste, cela fait le bruit d'une affaire d'tat. La Socit
d'agriculture, dont le fermier congdi est membre, s'est runie en
dlibration solennelle et a vot une rsolution regrettant la dcision
du souverain et en appelant de l'empereur mal inform  l'empereur mieux
inform. Ce fermier avait succd sur le domaine  son pre qui l'avait
administr pendant dix-huit ans. Il est considr par ses pairs comme un
homme trs capable. Ses pairs le dfendent contre l'empereur mme.
Seulement il tait en litige, voire en procs, avec le souverain pour un
btiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal
d'Elbing avait condamn le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a
condamn l'empereur, et le tribunal suprme de Leipzig l'a galement
dbout, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procs en Prusse, et
ce pendant  l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frdric est
la grande curiosit du jour, celle qui alimente la chronique.

Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher:
l'amour-propre professionnel et la solidarit corporative. Telle est la
morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.

[Illustration: La rsidence du propritaire imprial dans le domaine de
Cadinen.--_Phot. W. Zehr, comm. par L. Wende._]



LES PROGRS DE L'ARME TURQUE A TCHATALDJA

_Un lourd silence,  peine rompu par quelques dpches officielles, pse
sur les oprations des armes bulgares et turques, d'o sont carts les
correspondants de guerre. Notre envoy spcial Georges Rmond a pu
cependant se rendre sur le front, au camp de Tchataldja, que dfendent
toujours les principales forces ottomanes, en progrs de ce ct. Voici
les impressions, consignes au jour le jour, qu'il en a rapportes sur
l'tat moral des officiers et de la troupe, et sur la situation
militaire:_

Quartier gnral de l'arme de l'Est  Hademkeui, 18 fvrier 1913.

_Jeudi 13 fvrier_--Je suis parti ce matin,  3 h. 50, de la gare de
Sirkedji pour Hademkeui, o se trouve le quartier gnral du commandant
en chef Izzet pacha. Bulgares et Turcs, d'accord sur ce point, ont
refus aux correspondants trangers la permission d'assister  cette
deuxime partie de la guerre. Mais, le colonel Djemal bey, gouverneur de
Constantinople, a bien voulu demander au gnralissime qu'une exception
ft faite pour l'envoy de _L'Illustration_; Enver bey lui-mme a parl
en ma faveur, et j'ai t dfinitivement admis  suivre les oprations
de l'arme de l'Est.

Un officier, le capitaine Alid bey, est charg de me conduire 
Hademkeui. Il s'acquitte de cette mission avec la courtoisie que je n'ai
jamais cess de rencontrer ici.

On a ajout au long train de marchandises un wagon de voyageurs o nous
prenons place, en compagnie de quelques officiers. Le temps, trs beau
depuis quelques jours, a soudain chang; des rafales de pluie et de
neige battent aux vitres, et nous arrivons  Hademkeui au jour--un jour
si gris, si sombre, qu'il se distingue  peine de la nuit--et par la
tempte.

Le gnralissime habite dans un train spcial qui stationne devant la
gare. Le capitaine Rechid bey, fils du marchal Fuad, m'offre asile dans
son compartiment. Je l'ai connu  Derna. Il a repris le poste d'officier
d'ordonnance d'Izzet pacha qu'il occupait durant la campagne du Ymen.
Une heure aprs, il me prsente  lui: c'est une superbe figure de
soldat, mle, puissante,  l'expression ouverte, aux yeux clairs qui ne
cachent rien; le corps est comme un bloc, mais sans rien d'alourdi ou de
lass; tout l'ensemble respire la force, la confiance en soi, une
surabondante vitalit.

... L'arme turque a profit du beau temps des jours prcdents pour
occuper les positions abandonnes par les Bulgares. Ses avant-gardes
avaient atteint hier, du nord au sud de la presqu'le, Ormanli, Safas,
Kalfakeui, Akalan, Indzegiz, Kadikeui. Elles auraient devant elles
seulement une division bulgare gardant le contact et couvrant la
retraite du reste de l'arme.

Il pleut et il neige en mme temps; les rafales de vent secouent les
toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des
baraquements o les soldats se sont entasss. Depuis quatre mois qu'ils
vivent  demi ensevelis dans la boue, imbibs de pluie, ayant perdu
l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent
s'y tre accoutums, tant la matire humaine est minemment plastique;
il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe
chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour
extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats famliques de
Loule-Bourgas et de Viza...

L'UNION DES OFFICIERS

_Vendredi 14_.--Je rends visite au gnral Ahmed Abouk pacha, commandant
l'arme de Tchataldja, qui m'avait reu une premire fois lors de ma
tentative de voyage  travers les lignes bulgares vers Andrinople, et
dont on a tant parl depuis, au moment du coup d'tat jeune-turc. Ne
prtendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, li
d'amiti avec celui-ci, il marchait sur Constantinople  la tte de ses
troupes, avec la ferme intention de le venger d'une faon terrible? Le
voici, fort calme et tel que je l'ai vu  ma prcdente visite, dans sa
petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures dcoratives 
l'italienne reprsentant les paysages du Bosphore, le voici, gros,
dbonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse
le coin des paupires et rapetisse les yeux.

Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'ducation parfaite. Il
m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers
avec moi des vnements rcents, L'arme est prte, m'assure-t-il, en
meilleur tat que jamais; la difficult, c'est de faire la guerre. Nous
avons contre nous le gnral Hiver; vous savez quels marcages et quels
bourbiers nous sparent des Bulgares! Nous causons longuement. Ahmed
Abouk est un lettr, un esprit dlicat, et surtout rflchi,
pondr,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les
journaux europens reprsentaient comme abandonnant son poste devant
l'ennemi pour marcher  l'assaut de Constantinople.

Et de ces mmes vnements, je m'entretiens avec tous les officiers
d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de
camp de Nazim pacha, avec certains dont la parent avec les ministres
d'hier, les conversations que j'ai eues prcdemment avec eux, me
persuadent qu'ils dsapprouvent videmment, dans le fond du coeur, le
coup d'tat de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste,
mais affirment non moins hautement qu' la guerre le premier devoir d'un
soldat est de faire abstraction de ses ides personnelles, de ses
sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous rpter tous
leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulirement
significatifs, tant donn la personne qui les a tenus: c'est le
commandant Nadji bey, officier d'tat-major d'Izzet pacha et gendre de
Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'tre renvers.

--J'ai t prvenu, me dit-il, de la rvolution du 23 une demi-heure
aprs qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immdiatement 
la Sublime-Porte pour protger mon beau-pre. Je vis Nazim pacha tu de
deux balles dans la tte qui s'taient entre-croises. Tout honnte Turc
doit pleurer la mort de ce trs valeureux soldat qui, toujours et en
toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop
Enver pour croire qu'elle ait t prmdite par lui. Quant au grand
vizir, on a assur qu'on lui avait arrach sa dmission le revolver au
poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim tait dj
mort, et sans doute tait-ce par l le menacer suffisamment. A partir du
moment o j'arrivai auprs de lui, il ne fut plus inquit. Nul ne peut
souponner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et
Noradounghian effendi. Mais ils taient persuads de la ncessit de la
paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a
manqu. Ils comptaient, mon beau-pre tout particulirement, sur
l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un
mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le
pass. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'arme turque que des
officiers unis par une seule pense, celle de combattre et de vaincre
les ennemis de la patrie.

Ces dclarations me sont faites avec un tel accent de gravit et de
sincrit, par un officier attach de si prs  l'ancien gouvernement,
que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du mme
genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques
troubles ou quelques incidents, ils ont d tre tout  fait isols et de
peu d'importance. Je dois dire encore que de telles dclarations n'ont
pas t provoques dans une sorte d'interview, o la personne interroge
se tient en dfense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui parat
convenable, mais m'ont t faites au cours de la conversation, dans
l'intimit, la familiarit et le laisser-aller de la vie d'un camp.

Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes
d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe
torrentiellement, que les fondrires se creusent de plus en plus,
rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues
heures. C'est un patriote passionn. Il me parle de la France avec une
ardente sympathie. Qu'avez-vous eu jamais  nous reprocher de srieux?
Nous sommes alls, il est vrai,  l'cole de l'arme allemande; mais nos
sentiments taient turcs et franais, nous avons appris  lire, 
sentir,  penser, dans vos livres. Et, feuilletant _L'Illustration_, le
commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui reprsente le
meunier, son fils et l'ne, transports  Bokhara, et, tout ddong, il
me rcite la fable, avec un ton parfait; et il m'en rcite d'autres
encore  n'en plus finir, et s'il a oubli un mot, auprs de lui le
docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi 
mi-voix, comme pour lui-mme, des posies patriotiques apprises 
l'cole, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui
se termine par ce beau vers:

_Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!_

--tout cela sans emphase, d'une voix mue, d'une diction trs juste et
touchante: Hlas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes
encore ici!

DANS LES MARCAGES DU KARASOU

_Dimanche 16_.--Hier, les Turcs ont avanc jusqu' Kabatchekeui, 
quinze kilomtres en avant de Tchataldja.

Dans la nuit de samedi  dimanche, il a gel; la neige a remplac la
boue. Nous en profitons pour partir ds le matin pour Tchataldja. La
bise du nord coupe les lvres, gle les mains sur les brides et les
pieds sur le fer des triers. La route est encombre de voitures, de
chariots  boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et
venant. Une file de voitures amne des avant-postes et des campements
loigns les malades que l'on vacue sur les hpitaux du Croissant-Rouge
et de San Stfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholriques,
aux spectres bleus en procession des journes de novembre, ceux-ci font
presque plaisir  voir: voil de bonnes figures rassurantes de malades
de droit commun, blesss, rhumatisants, enrhums, catarrheux; on peut
les regarder, les frler, les toucher, sans prendre peur.


[Illustration: Sur la rive du Karasou dbord, prs de Bachtchekeui: au
premier plan, le capitaine Rechid bey.]

[Illustration: Le pont en pierre de Tchataldja, dtruit par les Bulgares
et provisoirement rpar par les Turcs.]

[Illustration: Le quartier musulman de Tchataldja ruin de fond en
comble par les Bulgares avant leur retraite.]

[Illustration: Dans la mme ville, le quartier grec et bulgare respect
par les Turcs  leur retour.]

Les chevaux glissent sur la terre gele, trbuchent dans la boue durcie;
nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes
successives de dfense. On a prodigieusement travaill depuis un mois:
tranches, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se dveloppe,
s'entremle en un rseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant
soit-il, ne dbrouillera  coup sr.

Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de
nouveau  leurs troupes les marcages du Karasou o s'enlisent hommes et
chevaux. Lentement, mthodiquement, ne se risquant plus  l'imprudente
offensive du dbut de la guerre, ils avancent, reconstruisant  mesure
la ligne du chemin de fer, les chausses, les ponts dtruits par les
Bulgares dans leur retraite.

A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou dbord
o je pris, en dcembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus
grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine
est inonde,  demi recouverte d'une lgre couche de glace. Au del,
nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point o je
fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent 
rtablir un pont dmoli par l'ennemi.

Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux
armes, marque de petits drapeaux rouges et blancs signalant les
frontires qu'il ne fallait pas franchir, habite seulement par quelques
centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout
s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin,
de-ci de-l, partout, des files de petits hommes se dptrent comme ils
peuvent, penchs en avant, luttant avec les paules autant qu'avec les
pieds...

Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant
 la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini
de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprime
sous un ciel, bas o roulent les uns sur les autres, charris par le
vent du nord, les gros nuages de tempte et de bourrasque venus de la
mer Noire; et, dans ce vaste dcor, ce spectacle de guerre pauvre, ces
soldats caparaonns de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel
et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pres Nol drisoires sous
leur capuchon pointu, emmitoufls dans leurs loques, et se dsolant de
ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souills que lave
incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce rgiment qui
se dmne pniblement dans le marcage et dplace lentement ses anneaux
comme un norme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans
l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allum je ne sais
comme, et portent maladroitement  leur bouche avec leurs mains
engourdies un gros quignon de pain o ils mordent  mme,--quelle toile
de misre, quel fond grandiose, quelle quantit de dtails grotesques ou
magnifiques, quelle unit dans la couleur, la composition, le mouvement!

Et pourquoi tout cela, pour quel bnfice tant de morts, tant de
souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais
combien de fois ravage par les deux armes? Pourquoi ont combattu ceux
qui sont l couchs et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la
plaine inonde du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, dsesprant,
de Renan: Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts. Alors,
pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire
tuer. Et je m'arrterais  cette pense, si je n'entendais en rponse
les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: Pourquoi ne
sommes-nous pas morts aussi pour notre pays? Qui sait? des hommes qui
auraient renonc  la guerre, renonc au risque de se faire tuer pour
quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de
jouir, de goter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la
mort  n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet
engrais  la plante de n'importe quelle civilisation.

CE QUI A T DTRUIT ET CE QUI SUBSISTE A TCHATALDJA

... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est dj rpar.
Bientt nous arrivons  la ville. Du quartier musulman qui comptait
environ trois mille habitants, pas une maison n'est reste debout. Avant
de se retirer, les Bulgares ont tout incendi, tout dtruit
systmatiquement;  peine quelques pans de mur, quelques cloisons de
bois, se dressent encore; deux mosques ont t  peu prs pargnes,
mais transformes en tables, souilles, emplies de fumier, et les
tombes ont t brises une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison
stratgique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction
s'arrte gomtriquement aux premires maisons grecques et bulgares; de
ce ct, la ville n'a pas t touche, et les Turcs, en en prenant
possession de nouveau, et aprs avoir travers les dbris de ce
qu'avaient t les demeures de leurs frres musulmans, n'y ont pas bris
une seule vitre: coles, glises grecques sont intactes. Il faut louer
cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez
l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble
que c'est l l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.

L't, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues,
ses beaux arbres pais, les taches noires des cyprs, les jolies
mosques, les fontaines, les jardins, adosse  la haute colline, devait
tre charmante. Nous parcourons les rues; les autorits civiles ont
repris leur poste; les services se rorganisent, la gendarmerie s'est
rinstalle.

Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mmes
chemins embourbs, et nous y arrivons  la nuit.

_Mardi 18_.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout prs du
ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se dcompose en
une inexprimable marmelade. Aucune opration militaire ne pouvant avoir
lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer
quelques jours  Constantinople. On m'avertira ds que la marche en
avant reprendra.

OPRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPES

Constantinople, vendredi 21 fvrier.

J'apprends,  mon retour, les dernires nouvelles des oprations 
Gallipoli. La situation ne s'est pas modifie depuis le 8  Boular.
Mais  cette date les Turcs ont subi un gros chec lors de leur
tentative de dbarquement  Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les
marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles.
Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de
Boular et un dbarquement  Charkeui; tous deux ont chou.
Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares
disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches 
Akalan et  Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de ct et
d'autre.

Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la
direction d'un rgiment de volontaires et bataille avec les Bulgares
entre Bogados et Silivri.

C'tait le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait tre
employ aux dbarquements. La 30e division, qui tait  Kartal sur la
Marmara, aurait t transporte en partie  Chil sur la mer Noire. La
31e division aurait en partie quitt Ismidt; il resterait  Panderma
deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de
cavalerie kurde et arabe est toujours immobile  Seutari.

Je crois que l'ide de dbarquements partiels  Rodosto, Silivri,
Eregli, a t abandonne, et que toutes les troupes disponibles ont t
envoyes  Gallipoli o l'on craint un dbarquement des Grecs  revers
des positions turques et o l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il
y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19
petits.

... Aprs deux jours passs ici, comme le temps s'est remis au beau et
au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja.

_Georges Rmond._

_Une mosque incendie par les Bulgares,  Tchataldja._



LES LIVRES & LES CRIVAINS

_Littrature militaire._

Le gnral Maitrot a runi les articles qu'il publia en 1911 et 1912
dans le _Correspondant_ en un volume intitul _Nos Frontires de l'Est
et du Nord_ (Berger-Levrault, 3 fr. 50), o il tudie la physionomie
probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent:
neutralit de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc.
On a plaisir  voir le gnral Maitrot, qui a accompli toute sa carrire
au 6e corps, dont il a t pendant plusieurs annes le chef
d'tat-major, se dgager des rticences et des sous-entendus dont la
plupart des crivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les
ventualits d'une guerre future; il aborde le problme de front, sans
optimisme de commande et sans noyer les donnes dans le vague.
Exposition nette, discussion serre, conclusions logiques. Celles-ci
sont souvent assez peu rconfortantes, du moins sur certains points. Ce
n'est pas sans inquitude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la
description vivante de l'invasion de la Wovre par les units de
couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au
nord et au sud de Verdun pour dtruire la ligne ferre
Mzires-Commercy, o s'effectuera notre concentration.

Nous regrettons de ne pouvoir numrer toutes les conclusions que
contient cet intressant ouvrage. En voici les principales: le gnral
Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat
dmonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la
dcision par un mouvement dbordant notre gauche. Cette opration serait
confie  cinq corps d'arme concentrs entre Trves et Saint-With,
tandis que deux autres corps d'arme feraient face aux troupes belges,
plus au nord. Ainsi, la neutralit de la Belgique sera viole, car les
forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur tat actuel,
capables de la faire respecter.

Pour y parvenir, il faudrait, d'aprs l'auteur, porter l'effectif de
paix de 45.000  100.000 hommes et celui de guerre de 180.000  300.000.
La Suisse, donnant l'exemple  son mule septentrionale, a su former une
arme assez forte pour enlever  chacun le dsir d'utiliser son
territoire en cas de conflit.

Examinant le rle de nos allis, le gnral Maitrot nous engage  ne pas
compter sur eux et  ne faire fond que sur nous-mmes. Excellent
conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en loignant une
grande partie de ses troupes actives de sa frontire occidentale, a
singulirement diminu la valeur de sa coopration. La lenteur de sa
mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands
d'employer contre nous, ds le dbut des hostilits, la presque totalit
de leurs forces. Selon le gnral Maitrot l'appui de l'Angleterre serait
encore plus problmatique: elle ne se dmunirait pas de ses troupes pour
combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous parat
discutable. L'Angleterre, dont la politique a gnralement consist  se
servir des armes des autres puissances, n'a cependant jamais hsit, au
moment du pril,  employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont
prcisment tendu  librer l'arme active, grossie de sa rserve et de
l'ancienne milice, de la dfense du royaume, pour pouvoir l'utiliser 
l'extrieur.

Cette rserve faite, on ne peut que souscrire  la plupart des
desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre
loi de recrutement plus politique que militaire, dont le rendement
reste insuffisant.

[Illustration: L'antenne. Le poste. Le nouveau poste de T. S. F. 
Bac-Mai (prs Hano).]

C'est galement la question des effectifs, surtout de ceux de
l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Franais, dans _Une rponse
franaise au programme militaire allemand_ (Berger-Levrault, 2 fr. 50).
Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espre
remdier  la diminution de la natalit par la rorganisation des units
et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il
dsire qu'on porte le nombre des bataillons algro-tunisiens  68, des
sngalais  72. Malgr l'introduction du service obligatoire pour les
indignes, mesure qui nous semble trs malheureuse, il est douteux qu'on
puisse obtenir cette considrable augmentation d'effectifs sans nuire 
la qualit des troupes. En Europe, le capitaine Le Franais croit
pouvoir crer un nouveau corps d'arme et amliorer la valeur des
compagnies en rduisant l'une d'elles par bataillon au rle de
compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des ides nouvelles et hardies,
une documentation tendue, des projets labors avec soin et formuls
avec prcision.

R. K.

_Nos lecteurs trouveront dans le numro de cette semaine de_ La Petite
Illustration, _et sous le mme titre de rubrique: Les Livres et les
Ecrivains, une autre partie de notre revue des livres nouveaux._



M. HENRI GOUNOUILHOU

Le directeur de la _Gironde_ et de la _Petite Gironde_, les deux grands
journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rdigs et les plus
influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine
passe, g de cinquante-neuf ans  peine.

[Illustration: M. Henri Gounouilhou.--_Phot. Terpereau._]

Il appartenait  une famille de journalistes en qui les vertus
professionnelles sont de tradition. Trs jeune, il avait t associ 
l'oeuvre de son pre, le fondateur des deux quotidiens dont, aprs sa
mort, survenue au mois de mars de l'an pass, il prit la direction, et
qu'il sut,  son tour, faire prosprer. Il partageait lui-mme, depuis
quelques annes, la conduite d'une entreprise devenue considrable avec
son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui
lui succdent aujourd'hui.

La presse franaise perd en ce journaliste excellent, dont toute
l'activit, tout le talent furent consacrs  la mme cause, un de ses
reprsentants les plus respects.

La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous
cts, il tait entour, l'estime attache  son nom, ont assur  ses
obsques, clbres  Bordeaux, un caractre de grande solennit. Ds la
nouvelle de sa mort, M. Fallires et M. Poincar, ainsi que plusieurs
membres du gouvernement, avaient tenu  exprimer par tlgrammes  Mme
Gounouilhou et  sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet,
sous-secrtaire d'tat aux Postes et Tlgraphes, les autorits
bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au
service funbre. Et, aprs la crmonie religieuse  la cathdrale
Saint-Andr, des discours voqurent, devant la tombe, la noble figure
du disparu.



UN GRAND BATISSEUR

Une bien intressante et sympathique figure vient, de disparatre en la
personne de M. Eugne Thome qui fut, avec son pre, le grand
collaborateur et l'homme de confiance d'Haussmann et d'Alphand dans les
grands travaux qui, sous le second Empire, ont transform Paris.

Le chef de la dynastie, Joseph Thome, n en 1809, dans une petite
commune du Gard, vint  Paris en sabots, simple tailleur de pierres.
Par son intelligence des affaires et par sa probit, il conquit des
sympathies nombreuses et devint le grand btisseur du quartier de
Chaillot.

On le vit bientt percer puis amorcer par des constructions relativement
cossues tous les nouveaux quartiers: boulevard Saint-Denis, rue
Neuve-des-Petits-Champs, rue du Havre, avenue Gabrielle, avenue de
l'Aima, avenue d'Ina, rue de Lubeck, avenue Bosquet, rue de Rennes,
etc. Ces immeubles, construits de 1800  1880, nous semblent aujourd'hui
de style un peu terne; c'taient des palais  ct des maisons basses
qu'ils remplaaient. Le grand entrepreneur inspirait une confiance
illimite; on raconte qu'un soir le duc de Galliera lui avana 20
millions, demands  l'improviste et ncessaires pour un cautionnement 
verser le lendemain.

[Illustration: M. Eugne Thome.--_Phot. Mathieu-Deroche._]

M. Eugne Thome, qui vient de mourir, tait n  Paris en 1843. Pendant
vingt ans il fut le collaborateur de son pre qu'il aida  consolider
une fortune, honntement gagne, d'environ 40 millions. Retir des
affaires, il s'tait adonn  l'agriculture. Ayant achet, il y a
quelques annes, le domaine de Pinceloup, prs de Rambouillet, il avait
restaur et transform cette demeure avec un got judicieux, s'amusant 
slectionner et  perfectionner le btail de la ferme, en mme temps
qu'il prparait des chasses princires auxquelles il conviait l'lite de
la socit parisienne. M. Eugne Thome tait l'oncle de MM. Ernest et
Franois Carnot.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LA T. S. F.  HANO.

Le gouverneur de l'Indo-Chine vient d'inaugurer le poste de tlgraphie
sans fil rcemment install  Bac-Mai,  3 kilomtres d'Hano.

Cette station est actuellement la plus puissante de l'Extrme-Orient;
elle fait partie du rseau local de l'Indo-Chine qui comprend dj trois
autres postes, cap Saint-Jacques (Cochinchine), Kien-An (Haphong),
Quang-Tchou-Wan (Chine), et qui doit tre reli au grand rseau
intercolonial par la station centrale de Sagon dont la construction va
tre commence.

Le poste de Bac-Mai dispose d'une puissance de 35 kilowatts et emploie
l'tincelle musicale. L'antenne comprend deux lments:

Une nappe horizontale forme par 10 fils bimtalliques que supportent 4
pylnes en acier, de 75 mtres de hauteur, disposs aux angles d'un
rectangle de 150 mtres de longueur sur 50 mtres de largeur.

Deux parties inclines, l'une vers le poste, l'autre vers le bout libre
de l'antenne, soutenues par deux petits pylnes placs respectivement 
80 et  220 mtres des pylnes principaux.

Ce systme d'antenne a une longueur totale de 480 mtres et couvre une
surface totale de 15.000 mtres.

Avec le tiers de la puissance disponible, Bac-Mai a t entendu par le
petit poste du cap Saint-Jacques, situ  1.200 kilomtres dont 1.000
kilomtres de forts et de montagnes leves; ses signaux ont t reus,
le jour, par des navires se trouvant  plus de 2.600 kilomtres. La
porte nocturne n'a pas encore t dtermine, elle atteindra
probablement 4.000  4.500 kilomtres.

Tous les appareils, de construction exclusivement franaise, ont t
installs sous la direction du capitaine Pri, chef du service
radiotlgraphique de l'Indo-Chine. Ces rsultats prouvent une fois de
plus que, malgr les allgations contraires, notre matriel technique de
T. S. F. vaut largement celui de l'tranger; ils confirment en outre la
comptence des officiers chargs d'tablir notre rseau intercolonial.

FLORAISON EXCEPTIONNELLE DE L'AMANDIER.

La douceur extraordinaire de la temprature dont nous avons joui
jusqu'en ces jours derniers a provoqu des avances de vgtation tout 
fait anormales; on a pu cueillir des roses superbes, pendant le mois de
dcembre, dans les jardins de M. Cochet-Cochet,  Coubert
(Seine-et-Marne).

Mais il est particulirement curieux de comparer quelques dates de
floraison de l'amandier, depuis huit ou dix ans: 25 janvier en 1913, 24
fvrier en 1912, 28 fvrier en 1906, 7 mars en 1905, 11 mars en 1911, 12
mars en 1910, 20 mars en 1907, 23 mars en 1908.

L'hiver 1912-1913 apparat donc comme beaucoup plus doux que les hivers
bnins auxquels nous sommes habitus. Les froids rcents ont arrt la
vgtation sans grand dommage pour l'agriculture; la vigne, notamment,
n'tait pas encore assez avance pour souffrir de cette modification
brusque de l'tat atmosphrique.

LE PLUS GRAND AQUEDUC DU MONDE.

On vient d'achever aux tats-Unis un aqueduc qui, par la longueur du
parcours autant que par les difficults et la rapidit de construction,
semble l'emporter de beaucoup sur tous les travaux excuts jusqu'ici.

Cet aqueduc est destin  alimenter en eau potable Los Angeles, une des
principales villes de Californie. Mesurant 235 milles de longueur, soit
376 kilomtres, il peut actuellement amener chaque jour un million de
litres d'eau rpartis en cinq rservoirs. Partant des montagnes de la
Sierra Nevada, il traverse le dsert de Mojave et atteint la valle de
San Fernando o la conduite en maonnerie est remplace par des tubes en
acier de 6 pieds de diamtre.

Les travaux furent commencs en 1905, et,  partir de 1908, ils
occuprent une arme de 5.000 ouvriers. On se trouva en prsence de
difficults considrables pour l'approvisionnement en eau et en vivres,
la distance des chantiers  une voie ferre variant de 5  35 milles. Il
fallut, ds le dbut, crer 390 milles de chemins, poser 120 milles de
rails dans le dsert et installer 350 milles de lignes tlphoniques. Au
cours de l't, la temprature atteignait 49 degrs centigrades. Sur une
longueur de 53 milles l'aqueduc est form par un tunnel creus dans le
granit.

L'eau suit la pente naturelle du sol, partant de l'altitude de 3.812
pieds pour arriver  celle de 276 pieds  Los Angeles.

Ce travail gigantesque a cot 125 millions; sauf sur un parcours de 9
milles, il a t entirement dirig par l'administration municipale.

LE RSEAU

DES PRIMEURS ET DES FLEURS

A l'occasion du concours gnral agricole qui vient de se tenir au Grand
Palais, la Compagnie P.-L.-M. nous a prsent, en cet aride mois de
fvrier, un hall fleuri rappelant par l'abondance, la fracheur et la
varit des coloris, les plus jolis dcors de l'horticulture franaise
aux expositions de printemps. A ct des roses, des anmones, des
girofles, des oeillets cueillis dans les jardins de la Mditerrane, les
lgumes de Provence ou d'Algrie faisaient ressortir l'or des oranges et
des citrons rcolts  Nice,  Blida, au Maroc, chantant aux Parisiennes
encadres de fourrures les bienfaits du soleil. Une telle exposition,
irralisable il y a une vingtaine d'annes seulement, apparat
aujourd'hui comme une chose toute simple. Nous sommes, en effet,
habitus  fleurir nos salons hiver comme t; les fraises embaument nos
tables avant que les marronniers aient achev leur feuillaison, nous
savourons les petits pois d'Algrie quand ceux de Clamart sont  peine
sortis de terre. Ces rsultats, dont le rseau P.-L.-M. a voulu nous
offrir une synthse amusante, ont, pourtant, ncessit un effort
considrable et un grand esprit de suite.

Les Compagnies du Midi et d'Orlans ont montr un zle louable; mais la
question a t rsolue avec une ampleur exceptionnelle par la Compagnie
P.-L.-M., dont le rseau court sous tous les climats, depuis les plaines
de la Beauce et les hautes valles alpestres jusqu'aux rives africaines
de la Mditerrane.

Il fallait, avant tout, assurer la rapidit de transport, problme que
rendent particulirement ardu l'affluence des voyageurs hivernaux, la
longueur du parcours entre la rgion de Nice et Paris, la ncessit
d'arrts frquents pour recueillir les colis amens sur des points
multiples de la grande artre.

Nagure encore, les fleurs expdies de Nice taient remises, dans la
mesure du poids disponible,  certains trains de voyageurs, 
l'exclusion des grands rapides. Devant l'accroissement du trafic, la
Compagnie n'a pas hsit  crer un train spcial,  marche acclre,
qui ramasse les colis de fleurs dans tous les centres d'expdition
situs entre Nice et Marseille. De cette dernire gare les fourgons sont
achemins par des trains rapides ou express sur leurs diffrentes
destinations: Paris; Londres, via Boulogne; la Belgique, la Hollande,
l'Allemagne, via Jeumont et Petit-Croix; la Suisse, via Genve, etc.

[Illustration: Graphiques montrant la progression du trafic des fleurs
et des primeurs, en grande vitesse, sur le rseau P.-L.-M.]

Dans ces conditions, les fleurs cueillies  Nice le matin et expdies
 une heure du soir parviennent :
                                                     Dure
                                                  de transport.
Paris, le  lendemain  10 h. 30 matin.             21 h. 30
Boulogne,               6 h. 30 soir.              29 h. 30
Francfort-sur-Mein,     1 h. 01 soir.              33 h.
Londres, surlendemain   4 h. 30 matin.             39 h. 30
Bruxelles,              5 h. 06 matin.             40 h.
Cologne,                6 h. 58 matin.             40 h. 58
Berlin,                 8 h. 06 matin.             42 h.

Pour les fruits et primeurs, l'organisation est plus complexe.

Indpendamment des trains de messagerie habituels, la Compagnie met en
marche, chaque jour, de six  dix trains spciaux de denres qui
assurent le transport rapide des fruits et primeurs en provenance de
l'Algrie ou du midi de la France,  destination de Paris, de
l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Suisse. La vitesse moyenne atteint
60 et 65 kilomtres  l'heure sur la majeure partie du parcours, et la
dure totale du trajet Marseille-Paris varie de 22  24 heures.

La rgion d'Avignon et de Barbentane, centre de production le plus
important du rseau, est desservie par trois groupes de trains qui
partent respectivement d'Avignon entre 2 heures et 4 heures de
l'aprs-midi, entre 7 heures et 9 heures du soir, entre 1 heure et 4
heures du matin. Ces trains arrivent  Paris le lendemain entre 10
heures du matin et 1 heure, entre 3 heures et 5 heures de l'aprs-midi,
ou le jour mme entre 7 heures et 11 heures du soir.

Des services de correspondance rapides, crs par les Compagnies du Nord
et de l'Est et par les chemins de fer allemands permettent aux fruits et
lgumes expdis d'Avignon d'arriver  Londres en 37 heures,  Cologne
en 40 heures,  Berlin en 68 ou 72 heures.

Pour viter les effets de la chaleur et de la fermentation en cours de
route, le P.-L.-M. a fait construire des wagons spciaux, largement
ars, avec caisse et toiture  doubles parois, admis  franchir la
frontire sans transbordement; 2.900 voitures de ce type sont
actuellement en service.

En mme temps qu'elle doublait presque la rapidit du transport, la
Compagnie rduisait les tarifs dans des proportions dpassant souvent
60% et dont le tableau ci-dessous fait ressortir l'importance.

[Illustration: _Tableau montrant un exemple des rductions de tarifs
appliqus par le P.-L.-M. au transport en grande vitesse des fruits et
lgumes frais. (On a nglig les centimes.)_]

Dans ces conditions, le trafic intrieur, le trafic international et le
trafic franco-algrien devaient suivre une marche ascensionnelle
constante que rsument les graphiques ci-dessus. (Les priodes de baisse
correspondent, en gnral,  des annes de mauvaise rcolte.)

Enfin, l'administration du P.-L.-M. ne s'est point seulement proccupe
de diminuer le temps et le prix du transport; elle a encore envisag la
question de l'emballage qui joue un grand rle dans le commerce des
fruits et des primeurs. Elle a tabli des concours d'emballage dans
toutes les rgions desservies par son rseau:  Marseille  Digne, 
Bastia,  Avignon,  Lyon,  Auxerre,  Beaune,  Nice,  Antibes, 
Tunis,  Bizerte, etc. Cette initiative a produit d'excellents
rsultats, car les fruits du Midi nous arrivent plus frais et plus beaux
qu'il y a dix ans.

Ils nous arrivent galement meilleurs, car la Compagnie a distribu
gratuitement dans nos dpartements mridionaux et en Corse une quantit
considrable de boutures de vignes, des milliers de plants de fraises,
des semences de tomates et de pommes de terre trs apprcies sur
certains marchs: elle a encourag la production de la prune
reine-Claude verte et de la mirabelle, en donnant un grand nombre de
beaux plants de ces deux varits dans les rgions convenant le mieux 
la culture du fruit.

Notons enfin que la Compagnie a institu en Angleterre, en Allemagne, en
Belgique, en Suisse, des reprsentants et des agents commerciaux
destins  servir de trait d'union entre la clientle trangre et les
producteurs de Provence. Ces agents font connatre  nos cultivateurs
les gots des acheteurs, et, d'autre part, ils indiquent aux marchands
de Londres ou de Berlin, par exemple, les sources d'approvisionnement.

Il y a l un ensemble d'efforts admirablement raisonn et un esprit
d'initiative qui font le plus grand honneur  la Compagnie P.-L.-M. et
dont profitent galement le producteur et le consommateur.

F. HONOR.

[Illustration: Les oeillets de la Cte d'Azur.]

[Illustration: Bouquetires nioises en costume du pays.]

LE STAND DU P.-L.-M. AU CONCOURS GNRAL AGRICOLE DE PARIS



NOTRE ARME NOIRE

_(Voir la gravure de premire page.)_

Au moment o se pose, de faon imprieuse, la question de l'augmentation
de nos effectifs militaires, on va fatalement tre amens  se
proccuper de l'utilisation, meilleure et plus complte, des troupes
africaines, de ces tirailleurs sngalais, qui rendent dj, au Maroc,
de signals services.

La souplesse merveilleuse avec laquelle ces soldats excellents
s'adaptent aux ncessits de leur mtier les rend prcieux, en campagne.
Nuls autres ne sont plus dbrouillards; et ceux qui, dans les camps
marocains les plus inhospitaliers les ont vus entre deux de ces combats
o ils montrrent toujours une si belle crnerie, s'organiser, btir
leurs cases, toujours les premiers et les plus confortablement
installs, ingnieux  dcouvrir partout d'inattendues ressources,
ceux-l conservent d'eux un amusant et bien sympathique souvenir.

Le clich qui nous a fourni l'illustration de notre premire page montre
un pisode trs particulier de leur existence aventureuse: c'est un
dbarquement en rade, dans des conditions qui mettent  une rude preuve
leur agilit et leur entrain, et surtout la bonne humeur rsigne de
leurs insparables compagnes.

Dans un filet, on a entass les bagages les plus baroques, hardes,
ustensiles de cuisine o le bidon  ptrole, dtrnant la classique
calebasse, tient une place si importante. Et les tirailleurs se sont
hisss sur le tout, s'agrippant aux cbles du palan. Leurs femmes, tout
 l'heure, devront se livrer  la mme gymnastique, leurs petits au dos.
Puis le treuil est mis en marche et descend, plus ou moins doucement,
cette grappe humaine dans les embarcations roulant et tanguant le long
du bord. Mais plus d'une fois, une houle un peu forte s'levant
brutalement au mauvais moment, bagages et gens sont projets sans
mnagement au fond de la chaloupe,-- moins qu'ils ne prennent une
intempestive douche. Et ce sont alors de grands cris, auxquels
rpondent, sur le pont, les clats de rire des camarades attendant leur
tour de descendre par la mme voie.



LA FINLANDE SOUS LA NEIGE

_(Voir la gravure de double page, pages 186, 187.)_

_M. Jean Bouchot, qui est un ami passionn de la Finlande, nous adresse,
avec la merveilleuse photographie que nous donnons en double page dans
ce numro, ces jolies notes sur l'hiver finlandais. Et, comme M. Jean
Bouchot est galement un fervent de la conqute de Vair, il nous dit les
conditions favorables que les plaines de neige et les lacs glacs
offrent aux expriences de l'aviation:_

La douce Finlande, le Pays des mille lacs, occupe une situation trs
septentrionale puisqu'elle est comprise tout entire entre le 60 et le
70 de latitude nord. Si nous faisons le tour du monde sur la carte,
nous voyons que ce 60 est celui de la Sibrie, de l'Alaska, du Labrador
et du Groenland, dserts de glaces et de neige d'o la vie s'est enfuie
en partie. Et cependant la Finlande n'est ni le Labrador ni le
Groenland, et si la nuit d'hiver, longue de six mois presque, est
enfouie sous la neige, le jour tincelant de l't fait du pays le rival
de nos plus riants climats: ce sont les effets du coup de baguette
magique du Gulf-Stream.

Si la Nol sans neige n'est pas une raret, c'est en ces jours de la
fin de fvrier et du dbut de mars que la couche blanche atteint sa plus
grande paisseur: 70 centimtres, 80 et parfois mme un mtre. En ce
moment, par exemple, le moelleux tapis revt toute la terre jusqu'
quelque distance des ctes. C'est encore la nuit d'hiver, la longue nuit
qui arrte tout: venue en novembre elle ne cdera sa place qu'aux
premiers jours du mois d'avril et pendant tout ce temps les tnbres
dureront dix-huit heures sur vingt-quatre.

Sur la terre, c'est toute une symphonie en noir et blanc. Ici, nous
avons le manteau pais, fourr; l, c'est la mantille aux dentelles
dlicates. Voici des branches qui ploient sous le faix et ralisent
l'architecture puissante du climat. Puis voil des rameaux qui ne sont
plus enfouis, mais seulement souligns: la Nature poudre  frimas pour
les ftes du grand hiver, la fine verrire gothique prs de la
conception massive, la toilette de soire dpouille de la sortie de
bal.



[Illustration: M. A. Pichon, secrtaire gnral civil.]

[Illustration: Le gnral Beaudemoulin, secrtaire gnral, chef de la
maison militaire.]

[Illustration: M. Marcel Gras, chef du secrtariat particulier.]

LES CHEFS DES MAISONS CIVILE ET MILITAIRE DU PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

Cette neige pourtant ne terrasse pas ce qu'elle couvre; elle protge le
sol contre le froid dvastateur, et quand, au printemps, le soleil fait
fondre la couche blanche, la vie qui s'veille est intense. Le paysan
finlandais, qui est trs souvent un pote, dit fort exactement qu'on
entend crotre les pousses nouvelles.

Et voici que cette neige, qu'on redoute depuis les temps primitifs parce
qu'elle est un peu l'image d'un linceul, va devenir sans doute la
providence d'une nouvelle science, l'auxiliaire des derniers
perfectionnements de l'aviation.

Des pilotes militaires sudois, le lieutenant Junger entre autres, ont
imagin un appareil d'aviation muni d ski et de patins, qui peut se
poser sur la neige et sur la glace. On l'exprimente en ces jours 
Askrike, en Sude. Que ce soit la rivire d'Uleo, le patinoir
d'Helsingfors ou les plateaux de Maanselka le point de contact est si
nivel qu'il parat idal et ce sont toujours de merveilleux ports
ariens pendant six mois de l'anne. L'hiver est la saison rve pour le
vol parce que, dit le lieutenant Junger, les surfaces propices 
l'atterrissage doublent leur superficie; la neige comble les trous,
nivelle les bosses, galise ce sol, en un mot, tandis que les lacs et
les rivires prsentent,  perte de vue, une glace libre d'obstacles.

JEAN BOUCHOT.



LA MAISON

DU PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

L'un des premiers soins de M. Raymond Poincar, en s'installant 
l'Elyse, a t de constituer ses maisons civile et militaire.

Tout d'abord, le nouveau prsident a eu l'excellente ide de rtablir le
poste de secrtaire gnral, chef de la maison militaire, supprim par
son prdcesseur, et de confier  un gnral ces dlicates fonctions: le
gnral Antoine Beaudemoulin, sur la dsignation du ministre de la
Guerre, recueille, aprs un long interrgne, la succession des gnraux
Brugre, Hagron, Bailloud, Tournier, etc., qui avaient laiss aux vieux
familiers du palais prsidentiel de si parfaits souvenirs.

Le gnral Beaudemoulin, Limousin d'origine, appartient  la cavalerie.
Gnral de brigade du 23 mars 1911, il commandait, avant d'tre appel
auprs du chef de l'tat, la 7e brigade de dragons,  Epernay. Il a,
dans l'arme, la rputation d'un cavalier des plus brillants.

Le secrtaire gnral civil de la prsidence est M. A. Pichon, matre
des requtes au Conseil d'tat, qui tait dj, depuis un an, chef du
cabinet de M. Raymond Poincar au quai d'Orsay. M. Pichon a dj une
longue exprience des devoirs qui lui incombent, ayant t prcdemment
chef adjoint, puis chef de cabinet des ministres du Commerce, des
Travaux publics, et de la Justice, avant de passer aux Affaires
trangres, o sa bonne grce, sa parfaite urbanit lui avaient conquis
l'universelle sympathie.

[Illustration: Le comte Isvolsky, ambassadeur de Russie, et le baron
Schilling, envoy extraordinaire, se rendant  l'Elyse pour remettre au
nouveau Prsident les insignes de l'ordre de Saint-Andr et une lettre
autographe du tsar.]

Enfin, M. Marcel Gras, qui remplissait auprs de M. Raymond Poincar, au
cabinet du quai d'Orsay, les fonctions de haute confiance de chef du
secrtariat particulier, les conserve auprs du nouveau prsident. M.
Marcel Gras est docteur en droit et diplm de l'cole des sciences
politiques. Il a t, l'an dernier, laurat de l'Acadmie des sciences,
qui lui dcerna le prix Audiffred. Il y a cinq ans dj qu'il est le
collaborateur de M. Raymond Poincar, comme secrtaire, d'abord, et tous
ceux qui ont pu prouver nagure l'amabilit de son accueil, son tact
parfait, se flicitent de le retrouver  l'Elyse.



UNE LETTRE DU TSAR

A M. RAYMOND POINCAR

La remise au prsident de la Rpublique de l'ordre imprial russe de
Saint-Andr, qui a eu lieu cette semaine, a revtu un caractre et une
signification que n'ont point,  l'habitude, les crmonies de ce genre;
on doit lui attribuer l'importance d'une manifestation, entre toutes
prcieuse et clatante, de l'alliance franco-russe. En confrant  M.
Raymond Poincar la dcoration la plus ancienne et la plus illustre de
l'Empire, rserve presque exclusivement aux souverains et aux membres
des familles rgnantes, le tsar Nicolas II avait donn au chef de l'tat
une haute marque d'estime et d'attachement, qui tait alle au coeur
mme de la nation: il a voulu spontanment lui ajouter encore un
tmoignage personnel d'ardente sympathie, par une lettre autographe
qu'il lui a fait remettre, en mme temps que les insignes.

Les mots affectueux, bien loigns des formules protocolaires, par
lesquels dbute cette lettre, montrent tout aussitt les sentiments de
particulire cordialit qui l'ont inspire: Monsieur le Prsident,
Grand et Bon Ami, crit le souverain, je viens vous adresser mes
flicitations et mes meilleurs voeux  l'occasion de votre lection  la
prsidence et de votre entre dans l'exercice de vos hautes fonctions.
Puis, avec une sincrit frappante, et, si l'on peut dire, une vivacit,
qui apparat  chaque phrase, le tsar, se flicitant de la dure de
l'alliance, consacre par vingt ans d'existence fconde, dclare qu'
elle constitue la base de la politique trangre qu'il a trace  son
gouvernement.

Cette lettre, qui devait avoir un si profond retentissement dans toute
la France a t porte, le mardi de cette semaine,  M. Poincar, par M.
le baron Schilling, directeur de la chancellerie du ministre des
Affaires trangres, que le tsar avait envoy spcialement pour cette
mission, et par M. Isvolsky, ambassadeur de Russie. Tous deux furent
introduits auprs du chef de l'tat, qu'entouraient M. Briand et M.
Jonnart. M. Isvolsky remit  M, Poincar le collier et la croix de
Saint-Andr et pronona une allocution chaleureuse,  laquelle le
prsident rpondit en affirmant qu'il veillerait soigneusement, durant
sa magistrature,  maintenir et  resserrer l'alliance entre les deux
pays.



[Illustration: QUESTIONS SOCIALES: CONOMIE PRIVE, par Henriot.]









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