The Project Gutenberg EBook of La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs, by 
Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

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Title: La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs

Author: Edmond de Goncourt
        Jules de Goncourt

Release Date: November 24, 2011 [EBook #38118]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA DUCHESSE DE CHTEAUROUX ET SES SOEURS

PAR

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

NOUVELLE DITION

Revue et augmente de lettres et documents indits

TIRS DE LA BIBLIOTHQUE NATIONALE DE LA BIBLIOTHQUE DE ROUEN, DES
ARCHIVES NATIONALES ET DE COLLECTIONS PARTICULIRES

PARIS

EUGNE FASQUELLE, DITEUR

1906




AU COMTE

DOUARD LEFEBVRE DE BHAINE

MINISTRE PLNIPOTENTIAIRE DE FRANCE EN BAVIRE




PRFACE DE LA PREMIRE DITION


En donnant ces volumes au public, nous achevons la tche que nous nous
tions impose. L'histoire du dix-huitime sicle que nous avons tent
d'crire est aujourd'hui complte. Chacune des priodes de temps,
chacune des rvolutions d'tat et de moeurs qui constituent le sicle,
depuis Louis XV jusqu' Napolon, a t tudie par nous, selon notre
conscience et selon nos forces. L'_Histoire des matresses de Louis XV_
mne le lecteur de 1730  1775; l'_Histoire de Marie-Antoinette_ le mne
de 1775  la Rvolution; l'_Histoire de la socit franaise pendant la
Rvolution_ le mne de 1789  1794; l'_Histoire de la socit franaise
pendant le Directoire_ le mne enfin de 1794  1800. Ainsi tout le
sicle tient dans ces quatre tudes, qui sont comme les quatre ges de
l'poque qui nous a prcds et de la France d'o sont sortis le sicle
contemporain et la patrie prsente.

Le titre de ces livres suffirait  montrer le dessein que nous avons eu,
et le but auquel nous avons os aspirer. C'est par l'histoire des
matresses de Louis XV que nous avons essay l'histoire du rgne de
Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essay
l'histoire du rgne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la socit
pendant la Rvolution et pendant le Directoire que nous avons essay
l'histoire de la Rvolution.

Ajoutons cependant  cette signification des titres les courtes
explications ncessaires  la justification,  l'intelligence et 
l'autorit d'une histoire nouvelle.

       *       *       *       *       *

Aux premiers jours o, dans les agrgations d'hommes, l'homme prouve le
besoin d'interroger le pass et de se survivre  lui-mme dans l'avenir;
quand la famille humaine runie commence  vouloir remonter jusqu' ses
origines, et s'essaye  fonder l'hritage des traditions,  nouer la
chane des connaissances qui unissent et associent les gnrations aux
gnrations, ce premier instinct, cette premire rvlation de
l'histoire, s'annonce par la curiosit et la crdulit de l'enfance.
L'imagination, ce principe et cette facult mre des facults humaines,
semble, dans ces premires chroniques, veiller la vrit au berceau.
C'est comme le bgayement du monde o confusment passent les rves de
sa premire patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est
norme et monstrueux, tout y est flottant et potique comme dans un
crpuscule. Voil les premires annales, et ce qui succde  ces
recueils de vers mnmoniques, hier toute la mmoire de l'humanit, et
toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son ge:
l'Histoire commence par un conte pique.

Bientt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards
satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut
du ciel aux socits d'hommes, les hommes se lient par la loi et le
droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La
pratique de la politique apporte l'exprience  l'esprit humain. Dans
toutes les facults humaines, il se fait la rvolution qui substitue la
parole au chant, l'loquence  l'imagination. Le rapsode est devenu
citoyen, et le conte pique devient un discours: l'histoire est une
tribune o un homme dou de cette harmonie des penses et du ton que les
Latins appelaient _ubert_ vient plaider la gloire de son pays et
tmoigner des grandes choses de son temps.

Puis arrive l'heure o les crdulits de l'enfance, les illusions de la
jeunesse abandonnent l'humanit. L'ge lgendaire de la Grce est fini;
l'ge rpublicain de Rome est pass. La patrie est un homme et n'est
plus qu'un homme; et c'est l'homme mme que l'Histoire va peindre. Il
s'lve alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien
nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des
fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la
dposition de l'humanit, la conscience mme du genre humain.

Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hrodote,
oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite.
L'Histoire humaine, voil l'Histoire moderne; l'histoire sociale, voil
la dernire expression de cette histoire.

Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une
socit. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses dtails, dans
la gnralit de son gnie aussi bien que dans la particularit de ses
manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des
peuples, les symptmes publics et extrieurs d'un tat ou d'un systme
social, les guerres, les combats, les traits de paix, qui occuperont et
rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera  l'histoire
qu'oublie ou ddaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire prive
d'une race d'hommes, d'un sicle, d'un pays. Elle tudiera et dfinira
les rvolutions morales de l'humanit, les formes temporelles et locales
de la civilisation. Elle dira les ides portes par un monde, et d'o
sont sorties les lois qui ont renouvel ce monde. Elle dira ce caractre
des nations, les moeurs, qui commandent aux faits. Elle retrouvera, sous
la cendre des bouleversements, cette mmoire vivante et prsente que
nous a garde, d'un grand empire vanoui, la cendre du volcan de Naples.
Elle pntrera jusqu'au foyer, et en montrera les dieux lares et les
religions familires. Elle entrera dans les intimits et dans la
confidence de l'ge humain qu'elle se sera donn mission d'voquer. Elle
reprsentera cet ge sur son thtre mme, au milieu de ses entours,
assis dans ce monde de choses auquel un temps semble laisser l'ombre et
comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton de l'esprit,
l'accent de l'me des hommes qui ne sont plus. Elle fera  la femme,
cette grande actrice mconnue de l'histoire, la place que lui a faite
l'humanit moderne dans le gouvernement des moeurs et de l'opinion
publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misres et ses
grandeurs, ses abaissements et ses grces. Elle ne ngligera rien pour
peindre l'humanit en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou
l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'cho, partout la vie
d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres
tmoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la rgle
de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois
du monde antique.

Et lors mme que cette histoire prendra pour cadre la biographie des
personnages historiques, l'unit de son sujet ne lui tera rien de son
caractre et ne diminuera rien de sa tche. Elle groupera, autour de
cette figure choisie, le temps qui l'aura entoure. Elle associera 
cette vie, qui dominera le sicle ou le subira, la vie complexe de ce
sicle; et elle fera mouvoir, derrire le personnage qui portera
l'action et l'intrt du rcit, le choeur des ides et des passions
contemporaines. Les penses, les caractres, les sentiments, les hommes,
les choses, l'me et les dehors d'un peuple apparatront dans le
portrait de cette personnalit o l'humanit d'un temps se montrera
comme en un grand exemple.

Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entire d'une
socit, il faudra que la patience et le courage de l'historien
demandent des lumires, des documents, des secours  tous les signes, 
toutes les traces,  tous les restes de l'poque. Il faudra que sans
lassitude il rassemble de toutes parts les lments de son oeuvre, divers
comme son oeuvre mme. Il aura  feuilleter les histoires du temps, les
dpositions personnelles, les historiographes, les mmorialistes. Il
recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux
potes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra  ces
feuilles phmres et volantes, jouets du vent, trsors du curieux, tout
tonnes d'tre pour la premire fois feuilletes par l'tude:
brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprim
ne lui suffira pas: il frappera  une source nouvelle, il ira aux
confessions indites de l'poque, aux lettres autographes, et il
demandera  ce papier vivant la franchise crue de la vrit et la vrit
intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothque et
le cabinet noir du pass, ne seront point encore assez pour cet
historien: s'il veut saisir son sicle sur le vif et le peindre tout
chaud, il sera ncessaire qu'il pousse au-del du papier imprim ou
crit. Un sicle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et
d'autres monuments d'immortalit: il a, pour se tmoigner au souvenir et
durer au regard, le bronze, le marbre, le bois, le cuivre, la laine mme
et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le
burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces
reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien
cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette
inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son
sourire, que l'historien arrivera  vivre par la pense aussi bien que
par les yeux dans le pass de son tude et de son choix, et  donner 
son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il
aura voulu peindre.

Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette
assimilation et cette intuition, nous l'avons tente. Nos livres en ont
indiqu, croyons-nous, les limites, le dessin gnral, les droits et les
devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront pays, toutes nos
ambitions seront satisfaites, si nous avons fray  de meilleurs que
nous la voie que nous avaient montre Alexis Monteil et Augustin
Thierry.

       *       *       *       *       *

Il nous reste  dire quelques mots du prsent livre: _les Matresses de
Louis XV_, pour en dfinir la moralit et l'enseignement.

La leon de ce long et clatant scandale sera l'avertissement que la
Providence s'est plu  donner  l'avenir par la rencontre en un mme
rgne de trois rgnes de femme, et la domination successive de la femme
des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: madame de la
Tournelle, de la femme de la bourgeoisie: madame de Pompadour, de la
femme du peuple: madame du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de
ces femmes montrera comment la matresse, sortie du haut, du milieu ou
du bas de la socit, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses
vanits, ses illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses,
ses fragilits, ses tyrannies et ses caprices, a tu la royaut en
compromettant la volont ou en avilissant la personne du Roi. Il
convaincra encore les favorites du dix-huitime sicle d'une autre oeuvre
de destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la
noblesse franaise. Il rappellera comment, par les exigences de leur
toute-puissance, par les lchets et les agenouillements qu'elles
obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces
trois femmes anantirent dans la monarchie des Bourbons ce que
Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur;
comment elles ruinrent cette base d'un tat qui est le gage du
lendemain d'une socit: l'aristocratie; comment elles firent que la
noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui
mourait sur les champs de bataille et celle qui donnait  la province
l'exemple des vertus domestiques, enveloppe tout entire dans les
calomnies, les accusations et les mpris de l'opinion publique, arriva
comme la royaut, dsarme et dcouronne,  la rvolution de 1789.

Ce livre, comme les livres qui l'ont prcd, a t crit en toute
libert et en toute sincrit. Nous l'avons entrepris sans prjugs,
nous l'avons achev sans complaisances. Ne devant rien au pass, ne
demandant rien  l'avenir, il nous a t permis de parler du sicle de
Louis XV sans injures comme sans flatteries. Peut-tre les partis les
plus contraires seront-ils choqus, peut-tre les passions
contemporaines seront-elles scandalises de trouver en une telle matire
et sur un temps une si singulire impartialit, une justice si peu
applique  les satisfaire. Mais quoi? Celui-l ne ferait-il pas tout 
la fois la tche de l'histoire bien misrable et sa rcompense bien
basse, qui donnerait pour ambition  l'historien l'applaudissement du
prsent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre
 notre conscience de plus hautes esprances, et doit la convier  de
plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos
grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de pltre sur
lequel il crivit le nom du roi qui rgnait alors. Avec le temps le
pltre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de
Cnide, fils de Dexiphane_... Voil comment il faut crire l'histoire,
dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Trait de l'histoire.

     EDMOND et JULES DE GONCOURT.

     Paris, fvrier 1860.

       *       *       *       *       *

Cette biographie des MATRESSES DE LOUIS XV, crite il y a bien des
annes, quand je me suis mis tout dernirement  la relire et  la
retravailler, m'a sembl manquer de certaines qualits historiques. Le
livre,  la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant
trop de jolie rhtorique, trop de morceaux de littrature, trop _d'airs
de bravoure_, placs cte  cte, sans un rcit qui les espace et les
relie.

J'ai trouv aussi qu'en cette tude, on ne sentait pas la succession des
temps, que les annes ne jouaient pas en ces pages le rle un peu lent
qu'elles jouent dans les vnements humains, que les faits, quelquefois
arrachs  leur chronologie et toujours groups par tableaux, se
prcipitaient sans donner  l'esprit du lecteur l'ide de la dure de
ces rgnes et de ces dominations de femmes.

Mme ces souveraines de l'amour que nous avions tent de faire revivre,
ne m'apparaissaient pas assez pntres dans l'intimit et le vif de
leur _fminilit_ particulire, de leur manire d'tre, de leurs gestes,
de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas
assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'tre par des
contemporains.

Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop
crite  vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces annes, il existait
chez mon frre et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un systme, une
mthode qui avait l'horreur des redites. Nous tions alors passionns
pour l'_indit_ et nous avions, un peu  tort, l'ambition de faire de
l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un ddain exagr pour les
notions et les livres vulgariss.

Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient  ce livre,
lors de sa premire apparition, que j'ai tch d'introduire dans cette
nouvelle dition, m'appliquant  apporter dans la rsurrection de mes
personnages la ralit cruelle que mon frre et moi avons essay
d'introduire dans le roman, m'appliquant  les dpouiller de cette
couleur _pique_ que l'Histoire a t jusqu'ici toujours dispose 
leur attribuer, mme aux poques les plus dcadentes.

Cette histoire des MATRESSES DE LOUIS XV, publie dans le principe en
deux volumes, je la rdite, aujourd'hui, en trois volumes indpendants
l'un de l'autre et ayant pour titre:

LA DUCHESSE DE CHTEAUROUX ET SES SOEURS.

MADAME DE POMPADOUR.

LA DU BARRY.

Trois volumes contenant la vie des trois grandes Matresses dclares et
qui sont en ce sicle de la toute-puissance de la femme l'Histoire de
Louis XV, depuis sa pubert jusqu' sa mort.

     EDMOND DE GONCOURT,

     aot 1878.




LA DUCHESSE DE CHTEAUROUX ET SES SOEURS




I

Louis XV pubre dans le courant du mois de fvrier 1721.--Amour de la
chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son loignement de la femme.--Le duc
de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--tat dress des cent
princesses  marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil
examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui
l'empchrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski,
Roi de Pologne.--Certificat des mdecins sur les aptitudes de la
princesse  donner au Roi de France des enfants.--Dclaration de son
mariage par le Roi  son petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et
de Marie Leczinska.--pousailles par procuration de la princesse
polonaise  Strasbourg.--Arrive de la Reine  Moret.--Clbration du
mariage du jeune roi dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre
1725.--Amour du Roi pour sa femme.--Dpche du duc de Bourbon sur la
nuit de noce de Louis XV.


Louis XV n le 15 fvrier 1710, tait pubre[1] dans le courant du mois
de fvrier 1721.

L'enfant malingre dans l'exercice quotidien et passionn de la chasse,
en une existence toujours au vent,  la pluie, au soleil,  la gele,
tait devenu fort et musculeux.  quatorze ans et demi, Louis XV aura
les apparences d'un jeune homme de dix-huit ans[2].

Les forts retentissantes des aboiements des chiens, les journes 
cheval o le chasseur endiabl prend un malin plaisir  harasser et 
tuer sa suite, les solides et animales rfections[3] aprs le forcement
des btes et les cures toutes chaudes de sang fumant, les longues
stations au cabaret, dit du Peray, prs Rambouillet, gayes de
plaisanteries et de joyeusets froces[4]: C'est l tout ce que semble
aimer sur la terre ce grand et vivace adolescent qui fuit la socit des
femmes comme _la peste_[5], qui vite mme de les regarder. Chez le
souverain et le matre, il y a en ce temps comme la sauvagerie brutale,
mchante et farouche d'un jeune Hippolyte.

On dirait mme que Louis XV,  l'poque de sa majorit de Roi de France,
ce Louis XV bientt si amoureux de la femme, prouve un loignement, une
rpulsion, une horreur singulire et trange du sexe. Des tmoignages
irrcusables parlent de mauvaises habitudes nes et dveloppes dans
l'ombre des garde-robes, de frquentations de pages, de sales
polissonneries qui, un moment, faisaient craindre de voir reparatre 
Versailles les gots contre nature et les mignons de la cour des
Valois[6].

Dans l't de 1724, un voyage est organis pour Chantilly[7] qui n'a
d'autre but que de chercher  inspirer  Louis XV le got de la femme;
et en lui amenant ses sens et ses tendresses, la cour espre voir
s'adoucir, s'humaniser, pour ainsi dire, le naturel intraitable et
anormal du jeune Roi.

       *       *       *       *       *

La virilit inquitante du Roi, jointe  de courtes et violentes
maladies, amenes tantt par un excs de nourriture, tantt par la
fatigue d'une journe de chasse o l'on avait couru  la fois et un cerf
et un sanglier, tantt par l'effort furieux que le jeune chasseur avait
fait pour casser un arbre dans une fort, dcidait le duc de Bourbon,
dj sollicit par le sentiment public,  marier Louis XV. M. le Duc
songeait en outre, comme chef de la maison de Cond, que si le Roi
venait  mourir sans hritier, c'tait la maison d'Orlans qui tait
appele  recueillir la succession[8]. Le projet de renvoyer l'Infante
qui n'avait que sept ans et ne pouvait donner des enfants  Louis XV que
dans six ou sept annes tait arrt, et bientt, malgr l'opposition de
M. de Frjus, le renvoi tait adopt au conseil[9].

Alors se faisait un travail sur les princesses de l'Europe  marier,
travail que nous retrouvons aux Archives nationales[10] sous le titre:

ESTAT GNRAL DES PRINCESSES EN EUROPE QUI NE SONT PAS MARIES, AVEC
LEURS NOMS, GES ET RELIGION.

Il y en a quarante-quatre de l'ge de 24 ans et au-dessus et qui, par
consquent, ne conviennent pas.

Il y en a vingt-neuf de 12 ans et au-dessous qui sont trop jeunes.

Il y en a dix dont les alliances ne peuvent convenir parce qu'elles sont
de branches cadettes, ou si pauvres que leurs pres et leurs frres sont
obligs de servir d'autres princes pour subsister avec plus d'aisance.

Il reste dix-sept princesses sur lesquelles se rduit le choix  faire
pour Sa Majest et dont l'tat est ci-joint avec des observations[11].

         44
         29
         10
         17
        ___

Total   100

La liste des dix-sept princesses tait celle-ci: Anne, fille du prince
de Galles: 15 ans. Amlie-Sophie, fille du mme: 13 ans.
Marie-Barbe-Joseph, fille du roi de Portugal: 14 ans. Charlotte-Amlie,
fille du roi de Danemark: 18 ans. Frdrique-Auguste, fille du roi de
Prusse: 15 ans. Anne-Sophie, fille de l'oncle paternel du roi de Prusse:
18 ans. Sophie-Louise, fille du mme: 15 ans. lisabeth, fille aine du
duc de Lorraine: 13 ans. Henriette, troisime fille du duc de Modne, 22
ans. Marie Petrowka, fille du Czar: 16 ans. Anne, fille du mme: 15 ans.
Charlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe-Eisenach: 21 ans.
Christine-Guillelmine, fille du mme: 13 ans. Marie-Sophie, fille du duc
de Mecklembourg-Strlitz: 14 ans. Thodore, fille de Philippe, frre du
prince de Hesse-Darmstadt: 18 ans. Thrse-Alexandrine, Mademoiselle de
Sens: 19 ans. Mademoiselle de Vermandois, 21 ans.

_Anne, princesse ane de Galles--15 ans._

Le duc de Bourbon[12], ne mettant pas en doute que la princesse Anne
n'embrasst pas la religion catholique, faisait un expos des avantages
et des dsavantages de l'alliance. Par ce mariage la France devait avoir
le concours de l'Angleterre pour calmer les mouvements du ressentiment
de l'Espagne. Cette alliance devait en outre, dans le cas d'un conflit,
amener la neutralit de la Hollande, toujours attache aux intrts de
l'Angleterre. Enfin elle devait rendre plus entire l'entente avec le
Roi de Prusse qui sentait le besoin de ne pas se sparer de cette
puissance. Les dsavantages taient ceux-ci: 1 L'effroi de la
catholicit devant ce mariage avec une princesse qui resterait, malgr
son abjuration, attache  son ancienne religion; 2 l'empchement 
tout jamais apport  la protection qu'il conviendrait peut-tre un jour
d'accorder au chevalier de Saint-Georges; 3 l'hostilit de la cour de
Rome dont on avait besoin pour faire sentir au Roi d'Espagne que le
mariage de Louis XV tait indispensable; 4 l'appui donn, dans le cas
o la Reine aurait une autorit dans le gouvernement, aux
religionnaires, aux jansnistes, cause de tous les malheurs qui taient
arrivs sous les rgnes de Henri III et Henri IV.

_Amlie-Sophie, seconde princesse de Galles--13 ans._

Mmes raisons, en faveur ou en dfaveur de cette princesse que celles
donnes au sujet de sa soeur ane.

_Marie-Barbe-Joseph, infante de Portugal--14 ans._

La mauvaise sant de la famille de Portugal, les esprits fols et gars
qu'elle avait produits, faisaient craindre que le mariage ne produist
pas le rsultat cherch. On craignait que la princesse n'et pas
d'enfants, qu'elle en et trs-tard, que ces enfants mourussent, enfin
que cette alliance n'introduist dans la maison de France les vices du
sang de la maison de Portugal.

_Charlotte-Amlie, princesse de Danemark--18 ans._

Cette princesse tait luthrienne et nice d'une tante qui avait refus
d'tre Impratrice pour ne pas changer de religion. Puis, en cas d'une
abjuration, il y avait  redouter d'tre engag  prendre un parti trop
dclar contre le Czar et la Sude pour maintenir le pre dans le duch
de Neswick.

_Fridrique-Auguste-Sophie, princesse de Prusse--15 ans._

Princesse luthrienne qui tait, par les derniers traits entre
l'Angleterre et la Prusse, promise au fils an du prince de Galles.

_Les deux filles du margrave Albrecht, oncle paternel du Roi de
Prusse.--L'ane 18 ans, la cadette, 15._

Princesses calvinistes qui, n'tant que cousines germaines du Roi de
Prusse, n'assureraient pas l'appui  la France du Roi appartenant au Roi
d'Angleterre par les doubles mariages que ces deux souverains avaient
faits entre leurs enfants.

_lisabeth, princesse ane de Lorraine--13 ans._

Le pass o on retrouve des princesses de Lorraine, reines de France,
plaidait en faveur de cette princesse, mais le duc de Bourbon faisait
remarquer que les princesses de Lorraine qui avaient t reines de
France avaient toujours apport la guerre civile. Il ajoutait que cette
maison avait une liaison trop intime avec la maison d'Autriche, et
prdisait le mcontentement des ducs et des grands du royaume menacs de
la prpondrance des princes lorrains tablis en France[13].

_Henriette, troisime princesse de Modne--22 ans._

La princesse Henriette tait carte comme fille d'un trop petit prince
et sortant d'une maison o il y avait eu trop de msalliances[14].

_Marie Petrowka, princesse ane czarienne--16 ans._

Le mariage de cette princesse tait arrt avec le duc de
Holstein-Gottorp.

_Anne, princesse czarienne--15 ans._

La princesse Anne dont la main avait t offerte par la czarine,
princesse bien faite et d'une figure aimable, tait repousse  cause de
la basse extraction de sa mre, de l'ducation et des habitudes barbares
de son pays, du sang encore trop neuf de la famille des Czars pour les
vieilles familles royales de l'Europe.

_Charlotte-Guillelmine et Christine-Guillelmine, filles du duc de
Saxe-Eysenach--L'ane 21 ans, la cadette 13 ans.

Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-Strlitz--14 ans._

Trois princesses luthriennes sortant de branches cadettes peu riches.

_Thodore, fille de Philippe, frre du prince de Hesse-Darmstadt--18
ans._

Luthrienne dont le pre tait cadet d'une branche cadette, et sa soeur
mre du duc d'Havr, Flamand au service de l'Espagne[15].

Ici le duc de Bourbon arrivait  ses deux soeurs.

_Mademoiselle de Sens--19 ans._

Il y a quelque chose  dire sur sa taille.

_Mademoiselle de Vermandois--21 ans._

Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter.

Ses moeurs ont rpondu  son ducation; sa vocation pour la retraite est
un tmoignage de sa sagesse et de sa religion.

Elle est d'un caractre doux et d'un esprit aimable; son ge, qui peut
tre object, la rend plus propre  donner des hritiers bien
constitus, et il pourrait mieux convenir de prfrer une personne dont
on connat l'esprit et le caractre,  une autre dont on les ignore et
qui les pourrait avoir tels qu'on aurait lieu par les suites de se
repentir du choix qu'on aurait fait.

Ici, le duc de Bourbon prenant la parole, disait que la naissance de
mademoiselle de Vermandois ne pouvait tre considre comme un obstacle
 son lvation au trne, puisqu'elle tait issue de Louis XIV au mme
degr que le duc d'Orlans qui pouvait peut-tre devenir roi[16]. Le duc
de Bourbon ajoutait: Dans les diffrentes confrences et assembles
tenues au sujet du mariage de V. M., les personnes consultes n'ont
trouv que des obstacles qui me sont personnels[17]...

Aprs un mr examen du rapport du duc de Bourbon par les entours du Roi,
quinze princesses taient rejetes, et il ne restait plus que la
princesse Anne d'Angleterre et mademoiselle de Vermandois sur lesquelles
on voult faire porter le choix du Roi.

Un conseil tait tenu. M. de Frjus dclarait que la princesse
d'Angleterre lui paraissait le parti prfrable, tout en ajoutant que le
mariage du Roi avec une princesse de la maison rgnante d'Angleterre
avait l'inconvnient de forcer la France  donner l'exclusion au
chevalier de Saint-Georges. Dans le cas o ce mariage manquerait, il
adoptait l'ide du mariage avec mademoiselle de Vermandois. Villars et
le marchal d'Uxelles opinaient comme Fleury, le marchal d'Uxelles,
toutefois, avec une nuance de froideur pour la soeur du duc de
Bourbon[18]. Venaient ensuite M. de Morville, de Bissy et Pecquet qui se
montraient trs-chauds pour mademoiselle de Vermandois. Le comte de la
Mark, lui, disait bien haut qu'on ne devait conclure le mariage
d'Angleterre qu' toute extrmit et qu'il tait entirement favorable 
un mariage contract avec une des princesses cadettes de la maison de
Cond[19].

Sur ces entrefaites, on recevait le refus du Roi d'Angleterre qui, sond
secrtement sur le mariage du Roi de France avec sa fille, faisait
rpondre que les constitutions de l'tat s'opposaient  ce qu'une
princesse anglaise changet de religion[20], et la cour s'attendait
bientt  voir mademoiselle de Vermandois devenir la femme de Louis XV,
et le duc de Bourbon son beau-frre.

Comment, alors que tout semblait assurer la russite d'une alliance qui
faisait la grandeur de la maison de Cond, comment ne se fit-elle pas
avec les facilits, les pleins pouvoirs qu'avait le duc de Bourbon? S'il
faut en croire le rcit un peu romanesque de Soulavie et de Lacretelle,
le mariage manqua par un accs de dpit et de colre de madame de Prie,
la matresse du duc de Bourbon. Au dernier moment, madame de Prie, qui
voulait dans l'pouse de Louis XV un instrument de domination future,
eut la curiosit de connatre la femme qu'elle travaillait  mettre sur
le trne. Elle se rendit  son couvent, se fit prsenter sous un nom
suppos et lui fit pressentir les hautes destines qui l'attendaient
sans pouvoir exciter chez la hautaine personne un mouvement de surprise,
de joie. Donc peu de reconnaissance  attendre. Madame de Prie poussa la
chose plus loin, elle voulut avoir l'opinion personnelle de la jeune
princesse sur son compte, et, dans la conversation, elle pronona son
nom avec quelques mots d'loges. Mademoiselle de Vermandois
l'interrompit en laissant percer toute son horreur pour la _mchante
crature_, et plaignant son frre d'avoir prs d'elle une personne qui
le faisait dtester de toute la France. Madame de Prie quittait le
parloir sur cette phrase qui lui chappait: Va, tu ne seras jamais
Reine.

De retour, l'habile femme vantait  son frre la beaut et l'esprit de
mademoiselle de Vermandois, chargeant Paris-Duverney de dtourner le Duc
d'un mariage qui la perdrait elle et ses protgs. Duverney, inquiet
pour lui-mme, faisait peur au duc de Bourbon de l'hostilit de M. de
Frjus, qui, tout en ne se mettant pas  la traverse du mariage d'une
manire ouverte, y tait trs-oppos. Il lui montrait mademoiselle de
Vermandois devenue Reine, prenant uniquement les conseils de madame la
Duchesse sa mre dont il aurait  subir les avis comme des ordres. Enfin
chez le prince faible et un peu effray par les criailleries des
partisans de la maison d'Orlans, il veillait le sentiment d'tonner
par une marque clatante de dsintressement tous ceux qui le croyaient
troitement occup de la grandeur de sa maison[21].

       *       *       *       *       *

Ds lors il fallait chercher une autre princesse, une princesse qui
n'alarmt pas par la grandeur de sa maison les plans secrets et les
ambitions de madame de Prie. Paris-Duverney, qui avait amen le duc de
Bourbon  renoncer au mariage de sa soeur avec Louis XV, tait de nouveau
consult[22], et il donnait l'ide de faire la femme du Roi de France
de la fille d'un trs-pauvre prince auquel il avait prt un peu
d'argent dans le temps[23].

Stanislas Leczinski, priv de son royaume de Pologne, des revenus de ses
biens confisqus, de la pension que lui faisait Charles XII, et rfugi
en Alsace sous le Rgent, vivait avec sa femme et sa fille, 
Weissembourg, en la compagnie de quelques officiers de la garnison, de
quelques chanoines de la localit, et en une misre telle qu'il n'y
avait pas toujours du pain dans le castel dlabr[24].

Sa fille trs-vertueuse, mais si mal nippe que madame de Prie sera
oblige de lui apporter des chemises[25], le roi Stanislas avait d'abord
cherch  la marier  un simple colonel, Courtanvaux, depuis le marchal
d'Estres, auquel il ne demandait d'autre apport que l'obtention du
titre de duc et de pair. Le mariage manqu par la mauvaise volont du
Rgent, Stanislas faisait proposer sa fille au duc de Bourbon, en lui
faisant entrevoir les chances que ce mariage pourrait lui donner pour
une lection au trne de Pologne. Le Duc n'ayant pas rpondu, le bon et
excellent pre voulant soustraire sa fille aux mauvais traitements de sa
mre qui ne l'aimait pas, aprs avoir chou prs du duc d'Orlans,
songeait  faire pressentir le duc de Charolais et successivement tous
les princes franais.

Au milieu de ces tentatives infructueuses et de ses dsesprances de
marier sa fille, Stanislas recevait une lettre du duc de Bourbon qui lui
annonait le choix qui avait t fait de Marie Leczinska. Le prince
transport de joie entrait dans sa chambre en lui disant: Ah! ma fille,
tombons  genoux et remercions Dieu. Elle le croyait rappel au trne
de Pologne, quand il lui apprenait que c'tait elle qui devenait Reine
de France[26].

Mais l'alliance ne se concluait pas aussi facilement que M. le Duc
l'aurait voulu; malgr les dfenses de parler du mariage du Roi sous
peine de prison, dfenses faites dans tous les cafs de Paris[27], les
nouvellistes clabaudaient contre cette princesse sans illustration, sans
crdit, sans argent. Puis on recevait une lettre du roi de Sardaigne
qui, comme grand-pre du Roi se plaignant de n'avoir pas t consult,
dclarait qu'il y avait  faire quelque chose de mieux et de plus
convenable que cette chose condamne par tout le monde et ne donnant pas
grande ide du conseil de M. de Bourbon, lettre qui finissait par la
menace de faire repentir un jour le Duc de ce qu'il faisait contre les
intrts du Roi[28].

Mais il se produisait un incident plus grave, le duc de Bourbon tait
averti par une lettre anonyme que la princesse tombait du haut mal[29],
et que la Reine sa mre avait demand plusieurs consultations  une
religieuse de Trves qui avait la rputation de gurir cette maladie.
L-dessus moi du duc de Bourbon; demande au marchal Dubourg de
renseignements auprs d'un habile mdecin de Strasbourg sur la
constitution de la princesse, puis envoi prs de la religieuse de Trves
du sieur Duphnix qui devait ensuite entretenir et questionner le
premier mdecin du Roi de Pologne sur la sant et le fond du temprament
de la princesse.

Les consultations de la religieuse de Trves n'taient point pour Marie
Leczinska, mais pour une demoiselle attache au service de sa mre, et
le duc tait compltement rassur par ce certificat attestant la
parfaite sant de la princesse et ses aptitudes  donner un dauphin  la
France.

       *       *       *       *       *

Nous soussigns, conformment aux ordres dont Son Altesse Srnissime
nous a honors, certifions nous tre transports  la cour de Sa Majest
polonoise, pour prendre connoissance de la constitution de Son Altesse
Royale, la princesse Stanislas, de sa sant ou de ses infirmits, si
elle toit atteinte de quelqu'une. Aprs avoir eu l'honneur de voir Son
Altesse Royale, examin sa taille et ses bras, le coloris de son visage
et ses yeux, nous dclarons qu'elle est bien conforme, ne paroissant
aucune dfectuosit dans ses paules, ni dans ses bras dont les
mouvements sont libres, sa dent saine, ses yeux vifs, son regard
marquant beaucoup de douceur.  l'gard de sa sant, monsieur Kast, son
mdecin, natif de Strasbourg, nous a dclar que depuis deux ans qu'il a
l'honneur d'tre  la cour, elle n'a eu d'autres maladies que quelques
accs de fivre intermittente en deux diffrentes saisons qui ont t
termins chaque fois par une lgre purgation et un rgime. La vie
sdentaire de Son Altesse Royale et le long espace de temps qu'elle
passe dans les glises, dans une situation contrainte, lui ont caus
quelques douleurs dans les lombes, produites par une srosit chappe
des vaisseaux gns par la tension des fibres musculeuses, laquelle
srosit nous jugeons tout extrieure, la moindre friction ou le
mouvement la dissipant, de mme que la chaleur, ce qui fait que pendant
l't elle n'en a point t attaque. Nous devons ajouter qu'il nous a
t rapport par ledit sieur Kast que la princesse est parfaitement
rgle, ses rgles d'une louable couleur et ne durant qu'autant qu'il
est ncessaire. On peut juger de ce fait par son coloris qui, quoique un
peu altr par les derniers accs de fivre qu'elle a eus rcemment, ne
parot cependant que trs-lgrement chang; la carnation tant
naturelle et assez anime pour juger de son rtablissement et de la
rgularit de ces mouvements priodiques.

En tmoignage de quoi nous avons sign le prsent certificat, ce 12 mai
1725  Weissembourg[30].

     DUPHNIX.

     MOUGUE, _mdecin, inspecteur des hpitaux du Roi_.

Sur ce certificat, aprs quelques retardements donns aux gards que la
cour de France croyait devoir au roi d'Espagne, malgr qu'il et refus
deux lettres du Roi, Louis XV, le dimanche 27 mai, dclarait son mariage
qui tait annonc  toute la cour par M. de Gesvres, premier gentilhomme
de la Chambre.

Voici les termes dans lesquels le jeune Roi dclarait son mariage:
J'pouse la princesse de Pologne. Cette princesse, qui est ne le 23
juin 1703, est fille unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno,
ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de Posnanie, et ensuite lu
roi de Pologne au mois de juillet 1704, et de Catherine Opalinski, fille
du Castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre faire leur
rsidence au chteau de Saint-Germain-en-Laye, avec la mre du roi
Stanislas, Anne Janabloruski, qui, en secondes noces, avait pous le
comte de Lesno, grand gnral de la grande Pologne[31].

Aussitt cette dclaration, le duc de Bourbon crivait au Roi Stanislas:

     27 mai 1745.

Le Roi ayant dclar aujourd'huy son mariage avec la princesse Marie,
fille de Votre Majest, je crois qu'il est de mon devoir de vous en
rendre compte dans le premier moment, afin d'viter  Votre Majest
l'incertitude dans laquelle elle pourroit tre, sur les rponses qu'elle
a  faire  ceux qui auront l'honneur de lui en parler. Ainsi,
Monseigneur, voil l'affaire devenue publique, et par consquent, ceux
qui la vouloient traverser dconcerts[32].

Trois jours aprs le 30 mai, le duc de Bourbon recevait une lettre
confidentielle de Vauchoux, capitaine de cavalerie, qui avait t charg
de la ngociation secrte du mariage. Vauchoux assurait le duc que les
sentiments de Marie Leczinska, leve par un confesseur alsacien,
taient ceux d'un enfant ne puisant sa doctrine que dans le
catchisme[33], lui donnait la confiance que la reconnaissance de la
princesse pour Son Altesse Srnissime loignerait toujours de son
intimit les personnes qui ne lui seraient pas entirement dvoues, et
joignait  sa lettre l'envoi d'une hauteur de jupe, de gants, d'une
pantoufle,--la princesse ne se servait de souliers que pour danser[34].

Le duc de Bourbon poussait, activait les prparatifs du mariage, et le 5
aot, le duc d'Antin, ambassadeur extraordinaire du Roi auprs de
Stanislas, roi de Pologne, faisait  Strasbourg la demande en mariage de
la princesse Marie.

 cette demande Marie Leczinska rpondait par ces paroles pleines
d'motion:

 la dclaration de leurs Majests, je n'ay rien  ajouter, sinon que
je prie le Seigneur que je fasse le bonheur du Roy comme il fait le mien
et que son choix produise la prosprit du royaume et rponde aux voeux
de ses fidles sujets[35].

Le 9 aot, tait fait et pass  Versailles le contrat de mariage du
Roi, rdig par La Vrillire:

AU NOM DE DIEU CRATEUR, soit notoire  tous que comme trs-haut,
trs-excellent et trs-puissant prince Louis XV, roi de France et de
Navarre, occup du soin de contribuer au bonheur de ses peuples et de
satisfaire leurs voeux unanimes, se seroit enfin dtermin  assurer ds
 prsent la postrit dont la continuation intresse si
particulirement le repos de son royaume et celui de toute l'Europe. Et
que comme la Srnissime Princesse Marie, fille de trs-haut et
trs-excellent et trs-puissant prince Stanislas, par la grce de Dieu,
roi de Pologne, et de trs-haute et trs-excellente et trs-puissante
Catherine Opalinska, son pouse, aussi par la grce de Dieu, Reine de
Pologne, est doue de toutes les qualits qui la peuvent rendre chre 
Sa Majest et  tout son royaume; Sadite Majest auroit demand aux
Srnissimes Roi et Reine de lui accorder la Srnissime Princesse
Marie, leur fille, pour pouse et compagne; et dans cette vue elle
auroit nomm des commissaires pour, conjointement avec celui du
Srnissime Roi Stanislas, converser des articles et conditions
ncessaires pour parvenir  l'accomplissement de ce mariage; lesquels
articles ont t signs et arrts  Paris le 19 du mois dernier,
suivant les pouvoirs respectifs, par Sadite Majest, le 23 du dit mois
et par ledit seigneur Stanislas de Pologne,  Strasbourg, le 22 du mme
mois; [...]

Les convention et trait de mariage entre Sa Majest et ladite
Srnissime Princesse Marie ont t accords et arrts ainsi qu'il
suit. Avec la grce et bndiction de Dieu, les pousailles et mariage
entre Sa Majest et ladite Srnissime Princesse Marie seront clbrs
par parole de prsent, selon la forme et solennit prescrites par les
sacrs canons et constitution de l'glise catholique, apostolique et
romaine, et se feront les pousailles et mariage en vertu du pouvoir et
commission qui seront  cet effet donns par Sadite Majest, laquelle
les ratifiera et accomplira en personne quand ladite Srnissime
Princesse Marie sera arrive en sa cour. [...]

Sa Majest donnera  ladite Srnissime Marie, aprs la signature des
prsentes, pour ses bagues et joyaux, la valeur de cinquante mille cus,
et lors de l'arrive de ladite Srnissime Princesse prs de Sa Majest,
jusqu' la valeur de trois cent mille livres, compris ceux qui lui
auront t remis d'abord, lesquels lui appartiendront sans difficult,
aprs l'accomplissement dudit mariage, de mme que tous autres bagues et
joyaux qu'elle aura et qui seront propres  ladite Srnissime
Princesse, ou  ses hritiers et successeurs, ou  ceux qui auront ses
droits et causes.

Suivant l'ancienne et louable coutume de la maison de France, Sa
Majest assignera et constituera  la Srnissime Princesse pour son
douaire vingt mille cus d'or, solds chacun an, qui seront assigns sur
ses revenus et terres, desquels lieux et terres ainsi donns et
assigns, ladite Srnissime Princesse jouira par ses mains et de son
autorit et de celle de ses commissaires et officiers, et aura la
justice comme il a t toujours pratiqu. Davantage  elle
appartiendront les provisions de tous les offices vacans, comme ont
accoutum d'avoir les Reines de France, bien entendu toutefois que
lesdits offices ne pourront tre donns qu' des naturels Franois...

Sa Majest donnera et assignera  ladite Srnissime Princesse pour la
dpense de sa chambre et entretien de son tat et de sa maison une somme
convenable, telle qu'il appartient  la femme et fille d'un Roi, la lui
assurant en la forme et manire qu'on a accoutum en France de donner
leurs assignations pour leurs entretenemens.

En cas que ce mariage se dissot entre Sa Majest et la Srnissime
Princesse, et qu'elle survive  Sadite Majest, en ce cas il sera libre
 la Srnissime Princesse ou de demeurer en France, dans les lieux
qu'il lui plaira, ou en quelqu'autre lieu convenable que ce soit, hors
dudit royaume de France, toutefois et quantes que bon lui semblera, avec
tous les droits, raisons et actions qui lui seront chus, ses douaires,
bagues, joyaux, vaisselles d'argent et tous autres meubles quelconques
avec les officiers et serviteurs de sa maison, sans que, pour quelque
raison ou considration, on puisse lui donner aucun empchement, ni
arrter son dpart, directement ou indirectement, empcher la jouissance
et recouvrement de ses droits, raisons, actions... et pour cet effet Sa
Majest donnera au Roi Stanislas de Pologne, pour la susdite Srnissime
Princesse Marie, sa fille, telles lettres de sret qui seront signes
de sa propre main et celle de son scel, et les leur assurera et
promettra pour soi et pour ses successeurs Rois, en foi et parole
royale.

Ce trait et contrat de mariage ont t faits avec dessein de supplier
Notre Saint-Pre le Pape, comme Sa Majest et le Srnissime Roi
Stanislas de Pologne l'en supplient, de l'approuver, et de lui donner sa
bndiction apostolique, promettant, Sa Majest, en foi et parole de
Roi, d'entretenir, garder et observer inviolablement, sans y aller, ni
souffrir qu'il soit all, directement et indirectement, au contraire,
comme les susdits comte de Tarlo, commissaire procureur du Roi
Stanislas, au nom dudit Roi et de ladite Reine de Pologne, et en celui
de la Srnissime Princesse Marie, leur fille, stipulant sous l'autorit
des seigneurs et dame, ses pre et mre, en vertu de ses pouvoirs et
procurations... ont sign de leur propre main du prsent contrat, duquel
l'original est demeur par-devers nous, pour, en vertu d'icelui, en
dlivrer les expditions ncessaires en la forme ordinaire; fait et
pass  Versailles, le neuvime jour d'aot 1725, par-devant nous,
conseiller secrtaire d'tat et des commandements de Sa Majest. Sign,
_Louise-Marie-Franoise de Bourbon; Auguste, duchesse d'Orlans;
Louise-Franoise de Bourbon; L.-H. de Bourbon; Charles de Bourbon;
Marie-Thrse de Bourbon; Philippe-lisabeth de Bourbon; N. d'Orlans;
Louise-Anne de Bourbon; Louise-Adlade de Bourbon; Louis-Auguste de
Bourbon; Alexandre de Bourbon, Marie-Victoire-Sophie de Noailles,
comtesse de Toulouse, comte de Tarlo; Philippeaux; Fleuriau_[36].

Le 15 aot, jour de la Vierge, le duc d'Orlans[37] pousait 
Strasbourg Marie Leczinska au nom du Roi de France[38].

Il y avait de grandes rjouissances  Strasbourg et un bal donn par le
duc d'Antin.  ce bal, madame de Prie, qui avait fait la conqute de
Marie Leczinska, sur la sollicitation de la Reine, tait prie  danser
par le duc d'pernon avant la princesse de Montbazon et la duchesse de
Tallard qui tait une Soubise[39].

Enfin la Reine, munie des instructions de son pre[40], se mettait en
voyage[41] pour joindre le Roi qui venait de s'tablir  Fontainebleau.

Par cette France qui n'a point encore de routes, en cette anne o il
venait de pleuvoir trois mois de suite, dans ces temps de grandeur et de
misre, de luxe et de barbarie, ce fut un terrible voyage que ce voyage
o la femme du Roi pensa plusieurs fois tre noye dans son carrosse, et
d'o on la retirait, avec de l'eau jusqu' mi-corps,  force de bras et
comme l'on pouvait[42].

Enfin, le 4 septembre, Marie Leczinska arrivait  Moret. Le Roi venait
au-devant d'elle avec toutes les princesses, ne la laissait pas
s'agenouiller sur le carreau qu'on avait jet parmi la boue du chemin,
et l'embrassait sur les deux joues avec une vivacit qui tonnait tous
ceux qui connaissaient l'loignement du Roi pour les femmes, tous ceux
qui l'avaient entendu dire il y avait deux ou trois mois qu'on ne le
marierait pas de sitt[43].

       *       *       *       *       *

Le 5 septembre, Marie Leczinska, arrive de Moret  dix heures du matin,
montait tout droit  son cabinet de toilette, et l, accommode et
pare, se rendait dans le grand cabinet du Roi, d'o le cortge se
mettait en marche pour la chapelle, traversant la galerie de Franois
Ier, descendant le grand escalier entre la haie des Cent Gardes et des
Suisses, la hallebarde  la main.

Au milieu de la chapelle avait t leve une estrade au bout de
laquelle se trouvaient un prie-Dieu et deux fauteuils surmonts d'un
dais: le dais, l'estrade, le prie-Dieu, les fauteuils, les carreaux,
recouverts d'une tenture de velours violet seme de fleurs de lis d'or
et charge des armes de France et de Navarre.

Sur des bancs installs au bas des marches de l'autel  droite et du
ct de l'ptre avaient dj pris place les archevques, les vques,
les abbs nomms par les dputs de l'assemble gnrale du clerg pour
assister  la crmonie.

Sur un banc  gauche de l'autel se voyaient le comte de Morville et le
comte de Saint-Florentin qui allaient bientt tre rejoints par les deux
autres ministres et secrtaires d'tat, le comte de Maurepas et le
marquis de Breteuil, retenus par leurs fonctions auprs du Roi.

Le chancelier de France, dans sa robe de velours violet doubl de satin
cramoisi, tait assis dans son fauteuil  bras et sans dos, entre ses
deux huissiers portant la masse, et derrire lui se groupaient les
matres des requtes en robe et en bonnet carr.

Un public de seigneurs, d'trangers, de dames en grand habit,
remplissait les tribunes et les amphithtres chafauds dans les
arcades des chapelles, et dont les balcons taient garnis de tapis 
fond d'or ou de broderies clatantes.

Le cortge, parti du grand cabinet du Roi, dbouchait dans la chapelle
au son des fifres, des tambours et des trompettes.

C'taient d'abord les hrauts d'armes prcds du marquis de Dreux,
grand matre des crmonies; venaient ensuite les chevaliers de l'Ordre
du Saint-Esprit, en tte desquels marchaient l'abb de Pomponne, le
marquis de Breteuil, le comte de Maurepas, grands officiers de l'Ordre.
Aprs les chevaliers du Saint-Esprit s'avanaient dans des habits
trs-magnifiques[44], et marchant seuls, le comte de Charolais, le comte
de Clermont, le prince de Conti.

Enfin apparaissait le Roi, prcd du marquis de Courtanvaux, capitaine
des Cent-Suisses de la Garde, suivi du duc de Villeroi, capitaine des
Gardes du Corps en quartier, et qui avait  sa droite le duc de
Mortemart, premier Gentilhomme de la Chambre, et  sa gauche, le duc de
la Rochefoucauld, grand matre de la Garde-Robe. Louis XV marchait entre
le prince Charles de Lorraine, grand cuyer de France, et le commandeur
de Beringhen, premier cuyer du Roi, tous deux appels  donner la main
 Sa Majest. Sur les cts se tenaient les officiers des Gardes du
Corps, et les Gardes-cossais portant leurs cottes d'armes en broderie
par-dessus leurs habits, la pertuisane  la main. Le Roi avait un habit
de brocart d'or, garni de boutons de diamant, et, jet sur les paules,
un manteau de point d'Espagne d'or.

Suivait la Reine, habille d'un manteau et d'une robe de velours violet
sem de fleurs de lis d'or, avec un corps formant une cuirasse de
pierreries, et des agrafes de brillant aux manches[45]. Elle portait sur
le haut de la tte une couronne de diamants, ferme par une double fleur
de lis. Marie Leczinska tait mene par les ducs d'Orlans et de
Bourbon; et la queue de son manteau royal, qui avait neuf aunes de long,
tait porte par la duchesse douairire de Bourbon, par la princesse de
Conti, par la princesse de Charolais qui taient menes  leur tour et
avaient leur queue porte par les plus grands noms de la monarchie.

Et c'taient aprs la Reine la duchesse d'Orlans, puis mademoiselle de
Clermont, et encore des princesses et des dames illustres qui, avec
leurs meneurs et leurs porteurs de queue, formaient une procession qui
n'en finissait pas, et que terminaient les dames d'honneur des
princesses du sang.

Le Roi et la Reine allaient s'agenouiller sous le Haut-Dais; derrire
Leurs Majests, se plaaient sur l'estrade les princes et princesses du
sang.

Alors sortait de la sacristie le cardinal de Rohan, vtu pontificalement
et accompagn de l'vque de Soissons et de l'vque de Viviers qui lui
servaient de diacre et de sous-diacre d'honneur. Le cardinal montait 
l'autel, invitait par le hraut d'armes et le marquis de Dreux, le Roi
et la Reine  s'approcher des marches de l'autel, et l leur adressait
un discours et leur donnait la bndiction nuptiale.

La bndiction donne, le Roi et la Reine retournaient  leur prie-Dieu,
o le cardinal venait leur apporter l'eau bnite.

La messe commenait. L'vque de Viviers chantait l'ptre, l'vque de
Soissons chantait l'vangile, et, aprs avoir donn le livre  baiser au
cardinal, le portait galement  baiser au Roi et  la Reine.

Aprs l'_offertoire_, et pendant les encensements ordinaires, le roi
d'armes allait se placer au pied de l'autel avec un cierge, charg de
vingt louis d'or. Le Roi descendait alors de son prie-Dieu, se mettait 
genoux devant le cardinal assis dans un fauteuil plac dessus un
marchepied sur l'escalier de l'autel, baisait la bague de l'minence, et
lui remettait le cierge tenu par le hraut d'armes.

 la fin du _Pater_, le Roi et la Reine venaient s'agenouiller sur un
drap de pied de velours violet, sem de fleurs de lis, tandis que
l'vque de Metz et l'ancien vque de Frjus tendaient au-dessus des
deux maris un pole de brocart d'argent, qu'ils tenaient suspendu sur
leurs ttes jusqu' la fin des oraisons accoutumes.

La messe termine, le cardinal de Rohan prenait des mains du cur de
Fontainebleau le registre des mariages, le prsentait au Roi et  la
Reine auxquels il donnait la plume pour signer. La plume tait prsente
ensuite par l'abb de Pez, aumnier du Roi, aux princes et princesses
du sang, pendant qu'au bruit du _Te Deum_ les hrauts d'armes faisaient
la distribution des mdailles frappes  l'occasion du mariage.

Au retour de la chapelle, le duc de Mortemart, qui, le matin, avait
apport  Marie Leczinska la couronne de diamants qu'elle portait  la
crmonie, lui remettait un coffret de velours cramoisi rempli de bijoux
d'or dont elle faisait des prsents dans l'aprs-midi[46].

Le Roi, du moment o il avait vu Marie Leczinska, laissait clater les
nafs symptmes du dsir amoureux. Il montrait une gaiet
inexprimable[47] et comme la satisfaction tapageuse d'un adolescent en
bonne fortune.

Le matin du mariage, pendant la toilette de Marie Leczinska, il
envoyait, nombre de fois, savoir quand cette toilette, qui durait du
reste trois heures, serait finie. Aprs la clbration de la crmonie 
la chapelle, on le voyait, tout le restant du jour, empress, attentif,
galamment causeur aux cts de la jeune Reine. Et le soir il attendait,
avec une impatience fivreuse, que sa femme ft couche[48].

Sur cette nuit de noce, qu'on nous permette de citer une dpche du duc
de Bourbon au Roi Stanislas, dont les dtails, intimes et secrets,
doivent tre pardonns comme des dtails qui intressent l'histoire.

... Je ne rpte pas  Votre Majest la joie et l'empressement que le
Roi a tmoigns de l'arrive de la Reine; tout ce que je puis dire 
Votre Majest, est que cela a surpass mes esprances, et, s'il se
pouvait, mes dsirs.

C'est la plus forte peinture que je puisse faire de la manire dont
s'est passe l'entrevue. La Reine a charm le Roi... Le Roi a pass
toute la journe d'hier chez la Reine, o il me fit l'honneur de me dire
qu'elle lui plaisait infiniment, et Votre Majest m'en doutera pas, si
elle me permet d'entrer dans un dtail sur lequel je sais mieux que
personne qu'il faut garder le silence, et dont je ne rends compte 
Votre Majest que pour lui prouver que ce n'est point langage de
courtisan, quand j'aurai l'honneur de lui dire que la Reine plat
infiniment au Roi. Cette preuve est donc, si Votre Majest me permet de
le lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comdie[49] et
feu d'artifice, s'est all coucher chez la Reine, et lui a donn pendant
la nuit sept preuves de sa tendresse[50]. C'est le Roi lui-mme qui, ds
qu'il s'est lev, a envoy un homme de sa confiance et de la mienne pour
me le dire, et qui, ds que j'ai entr chez lui, me l'a rpt lui-mme,
en s'tendant infiniment sur la satisfaction qu'il avait sur la
Reine[51].




II

Maison de la Reine--Brevet de dame d'atours, octroy  la belle-mre de
madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractre de
la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de
Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrce de M. le Duc.--Lettre de cachet
remise par M. de Frjus  la Reine.--Les rancunes du premier ministre
contre la Reine.--La Reine oblige de lui demander la permission de
faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et
indiffrence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur
au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intrieur de Marie Leczinska pour
la socit de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion
qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La petite
cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la
Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son mtier d'pouse et de
mre.


Au moi de mai prcdent avait t monte la maison de la Reine, avaient
t choisies les femmes titres avec lesquelles Marie Leczinska allait
tre condamne  passer les longues heures de sa vie dans
l'emprisonnement royal du palais de Versailles.

La charge de surintendante de la maison de la Reine et de chef du
conseil, d'abord destine  la jeune princesse de Conti, avait t
dfinitivement donne  mademoiselle de Clermont, soeur du duc de
Bourbon[52].

Pour la nomination aux autres places, il y avait eu mille brigues, mille
intrigues, mille cabales. La grande bataille s'tait surtout livre
autour de la charge de la dame d'honneur[53]  laquelle le mrite
personnel de la duchesse de Saint-Simon semblait devoir l'appeler; mais
les inimitis qu'avait souleves contre lui le terrible duc et les
attaches du mari et de la femme avec la maison d'Orlans faisaient
donner l'exclusion  la duchesse. Et en dpit des efforts de M. de
Frjus pour carter de l'entourage de la Reine les _dvergondes de la
Rgence_[54], le Roi nommait comme dame d'honneur,  cause de ses _rares
vertus_, _sa chre et bien-aime cousine_, la marchale, duchesse de
Boufflers, cette duchesse, que l'clat de ses aventures anciennes et
prsentes et le libertinage connu et avr des dames sous ses ordres,
allait faire surnommer _Madame Pataclin_, du nom de la suprieure de
l'Hpital-Gnral, o l'on enfermait les filles de mauvaise vie[55].

La dame d'atours tait la comtesse de Mailly, dont nous donnons le
brevet.

BREVET DE DAME D'ATOURS POUR MADAME LA COMTESSE DE MAILLY.

Aujourd'hui, may 1725, le Roy, tant  Versailles, a mis en
considration l'exactitude et la dignit avec lesquelles la dame
comtesse de Mailly a servi en qualit de dame d'atours la dauphine sa
mre, et l'empressement que la France tmoigne depuis la majorit de Sa
Majest de se voir assurer, par un prompt mariage, la tranquillit dont
elle jouit, ayant dtermin Sa Majest  faire un choix digne de remplir
ses voeux et de former, ds  prsent, la maison de la Reine, sa future
pouse et compagne, Sa Majest a cru ne pouvoir mieux choisir pour
remplir la charge de dame d'atours, que la mesme personne qui l'a si
dignement exerce.  cet effet, Sa Majest a donn et octroy  dame
Anne-Marie-Franoise de Sainte-Hermine, comtesse de Mailly, la charge de
dame d'atours de la Reine, sa future pouse et compagne, pour par elle
en jouir et user aux honneurs, autorits, privilges, fonctions, gages,
pensions, tats, droits, profits, revenus et moluments y appartenant et
qui lui seront ordonns par les tats de la maison de ladite dame Reine,
tels et semblables qu'en ont joui les dames d'atours des Reines de
France, et ce, tant qu'il plaira  Sa Majest qui mande et ordonne au
trsorier-gnral de la maison de ladite Reine, que lesdits gages,
livres, tats et pensions il y ait  payer  ladite dame comtesse de
Mailly  l'avenir, par chacun an, aux termes et  la manire accoutume,
sur ses simples quittances, sans que pour raison de ladite charge et de
ses dpendances, il soit besoin d'une plus ample expression de la
volont de Sa Majest ni d'autre expdition que le prsent brevet
qu'elle a pour assurance de sa volont[56]...

Ce brevet est instructif, il nous rvle un fait qu'aucun des
contemporains ne semble savoir[57], c'est que Louise-Julie de Mailly la
premire matresse de Louis XV, n'tait pas dame d'atours de Marie
Leczinska,  l'poque de son mariage avec Louis XV. Je trouvais bien
extraordinaire, avant la dcouverte de ce brevet, qu'il ft confi  une
jeune fille de quinze ans et qui n'tait point encore marie, une charge
si importante de la monarchie. Aujourd'hui il n'y a plus de doute, la
charge tait octroye  sa future belle-mre, qui la lui transmettait 
une poque inconnue, peut-tre l'anne suivante, anne o elle pousait
son fils.

Les douze dames du Palais qui, avec mademoiselle de Clermont, la
duchesse de Boufflers et la comtesse de Mailly, compltaient la maison
de la Reine, taient madame de Prie, madame de Nesle, dont les
galanteries taient publiques avec du Mesnil, la marchale de Villars,
les duchesses de Tallard de Bthune, d'pernon, enfin les dames de
Gontaut, d'Egmont, de Rupelmonde de Matignon, de Chalais, de Mrode,
toutes dames aux rputations douteuses et cornes.

Parmi les hommes de sa maison, Marie Leczinska avait comme grand
aumnier M. de Frjus, qui allait bientt devenir son plus intime
ennemi.

Puis, au-dessous de ces hauts dignitaires, venait tout ce monde que
groupait autour d'une personne royale les mille domesticits, les mille
services particuliers et spciaux de la monarchie d'alors.

Il y avait d'abord une premire femme de chambre[58] et douze femmes de
chambre ordinaires. C'taient les mdecins, premier mdecin, mdecin
ordinaire, mdecins par quartier;--l'apothicaire du corps, l'apothicaire
du commun;--les pannetiers, les verduriers, les matres-queux, les
hteurs, les galopins ordinaires, les enfants de cuisine, les
lavandiers;--les garde-vaisselle; les capitaines des charrois; les
valets de la garde-robe, les valets de pied pour le carrosse, etc.;--le
marchand polier quincaillier;--le baigneur-tuviste;--le porte-manteau
ordinaire;--le porte-chaise d'affaires;--le muletier de la litire;--le
chauffe-cire pour cacheter les lettres.

Et ne croyez pas que le dnombrement de tant de fonctions et
d'attributions soit complet dans les cent pages que contient l'tat
manuscrit de la maison de Marie Leczinska: nous trouvons dans le service
des pensions qui se fait aprs la mort de la Reine, une pension pour
l'homme qui prparait le caf de la Reine, une pension pour la
demoiselle charge du nettoyage des porcelaines du cabinet de la Reine,
une pension pour le luthier qui prenait soin des vielles de la
Reine[59].

       *       *       *       *       *

Marie Leczinska, dans les nombreux portraits qui la reprsentent, n'a
point le visage noble que rclamait alors le cadre de Versailles, mais
la princesse polonaise a cette gracieuse mine que clbrent ses
familiers et dont parle une lettre de Voltaire. C'est une aimable figure
bourgeoise qui est comme l'image de la bont dans son expression
humaine, dans son enjouement heureux. Elle dit, cette bienveillante et
gaie figure, sous son air, un rien vieillot, la bonne humeur des vertus
de la femme. Car celle qui redoutait de perdre la couronne du ciel en
acceptant la couronne de France ne porte rien sur sa figure du srieux
ou du soucieux de la dvotion.

Une expression de sant et de satisfaction, la srnit de la
conscience, le contentement et la patience de la vie rayonnent sur ces
traits clairs d'une douce malice, et dont le sourire est comme un
reflet de ces liberts innocentes, de cet esprit gaulois avec lequel, de
temps en temps, la Reine s'amusait  faire courir un gros rire parmi ses
dames, sa Semaine Sainte, ainsi que les appelait la cour[60].

La Reine, sauf quelques vivacits qui la rendaient la plus malheureuse
femme du monde et la faisaient aussitt chercher le moyen de se faire
pardonner, avait le caractre le plus heureux, le plus facile et le plus
sociable. Elle tait pleine de saillies, de reparties amusantes[61],
d'observations gaiement spirituelles, et ne redoutait pas le ton de la
galanterie, de la gaillardise mme, quand la gaillardise tait sauve
par les grces du conteur. Qui ne connat,  ce sujet, l'anecdote dont
M. de Tressan fut le hros?

On parlait devant la Reine des houssards qui faisaient des courses dans
les provinces et approchaient de Versailles.

L Reine de dire: Mais si je rencontrais une troupe, et que ma garde me
dfendt mal?

--Madame, laissa chapper quelqu'un, Votre Majest courrait grand risque
d'tre _houssarde_.

--Et vous, M. de Tressan, que feriez-vous?

--Je dfendrais Votre Majest au pril de ma vie.

--Mais si vos efforts taient inutiles?

--Madame, il m'arriverait comme au chien qui dfend le dner de son
matre, aprs l'avoir dfendu de son mieux, il se laisse tenter d'en
manger comme les autres[62].

Et la Reine de ne pas se fcher et de presque sourire au hardi propos de
M. de Tressan.

Malheureusement les agrments de la Reine taient timides, comme ses
vertus taient pudiques, presque honteuses. La femme, l'pouse ne se
rvlait sous la chrtienne, ne montrait les charmes de son esprit et de
son coeur, tous les secrets de son amabilit que dans la familiarit de
quelques amis, dans une petite socit qui ne lui imposait pas. Il lui
fallait, pour qu'elle ft encourage  plaire, pour qu'elle entrt en
pleine possession d'elle-mme, le calme d'un salon, o l'ge amortissait
le bruit des voix, la compagnie de la raison, l'intimit de la
vieillesse, un milieu de tranquillit, presque d'assoupissement, qui
convenait  la maturit de son intelligence et de ses gots. Voil o
trouvait l'aisance et la libert une Reine dont l'esprit eut toujours,
comme le visage, l'ge d'une vieille femme. Aussi Louis XV, dont Marie
Leczinska avait une affreuse peur, ne connut jamais la femme que
connurent les de Luynes. Il ne vit dans Marie Leczinska qu'une pauvre
_peintresse_ qui n'avait aucune disposition pour la peinture, une
mdiocre et ennuyeuse joueuse de vielle, une liseuse de livres srieux
qu'elle ne comprenait pas, une troite dvote, enfin une provinciale
princesse crase de la prsence et de la grandeur d'un Roi de France,
n'apportant  la vie commune rien du ressort et de l'initiative
plaisante de la femme, ne mettant dans l'union que l'obissance, dans le
mariage que le devoir, ne sachant de son sexe ni les caresses, ni les
coquetteries, tremblante et balbutiante dans son rle de Reine, comme
une vieille fille de couvent gare dans Versailles; groupant autour
d'elle toutes les ttes chauves de la cour, rassemblant l'ennui dans ce
coin du palais, plein d'un murmure de voix casses, o rien de jeune ne
vivait, o rien de vivant ne parlait aux jeunes ans du Roi.

Un singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain que, hors la
chasse et les chiens[63], rien n'intressait, n'amusait, ne fixait, et
dont le cardinal promenait vainement l'esprit d'un got  un autre, de
la culture des laitues  la collection d'antiques du marchal d'Estres,
du travail du tour aux minuties de l'tiquette, et du tour  la
tapisserie, sans pouvoir attacher son me  quelque chose, sans pouvoir
donner  sa pense et  son temps un emploi[64]. Imaginez un Roi de
France, l'hritier de la Rgence, tout glac et tout envelopp des
ombres et des soupons d'un Escurial, un jeune homme  la fleur de sa
vie et dans l'aube de son rgne, ennuy, las, dgot, et au milieu de
toutes les vieillesses de son coeur travers de peurs de l'enfer
qu'avouait par chappes sa parole alarme et tremblante. Sans amitis,
sans prfrences, sans chaleur, sans passion, indiffrent  tout, et ne
faisant acte de pouvoir, et d'un pouvoir jaloux que dans la liste des
invits de ses soupers[65], Louis XV apparaissait dans le fond des
petits appartements de Versailles comme un grand et maussade et triste
enfant, avec quelque chose dans l'esprit de sec, de mchant, de
sarcastique qui tait comme la vengeance des malaises de son humeur. Un
sentiment de vide, de solitude, un grand embarras de la volont et de la
libert joint  des besoins physiques imprieux et dont l'emportement
rappelait les premiers Bourbons: c'est l Louis XV  vingt ans; c'est
l le souverain en lequel existait une vague aspiration au plaisir, et
le dsir et l'attente inquite de la domination d'une femme passionne
ou intelligente ou _amusante_. Il appelait, sans se l'avouer  lui-mme,
une liaison qui l'enlevt  la persistance de ses tristesses,  la
monotonie de ses ennuis,  la paresse de ses caprices, qui rveillt et
tourdt sa vie, en lui apportant les violences de la passion ou le
tapage de la gaiet. L'oubli de son personnage de Roi, la dlivrance de
lui-mme, toutes choses que ne lui donnait pas la Reine; voil ce que
Louis XV demandait  l'adultre, voil ce que toute sa vie il devait y
chercher.

       *       *       *       *       *

Pendant les premiers mois qui suivaient le mariage, il n'tait toutefois
question que des empressements, des assiduits amoureuses, des
_coucheries_ rgulires et quotidiennes du Roi avec la Reine.

Louis XV comparait Marie Leczinska  la Reine Blanche, mre de saint
Louis, et disait aux courtisans qui voulaient lui faire admirer quelque
femme de la cour: Je trouve la Reine encore plus belle[66]. Mais un an
ne s'tait pas coul qu'un vnement politique apportait une grande
froideur dans les relations entre les deux poux.

Marie Leczinska, naturellement pleine de reconnaissance pour le duc de
Bourbon qui l'avait faite Reine de France, avait t en outre gagne
par les prvenances et les caresses de madame de Prie, qui, entrant 
tout moment dans ses appartements pour surveiller ses actions, inspirant
ses actions, dictant ses lettres[67], tait devenue matresse absolue de
la faible et timide princesse qui ne faisait qu'excuter et
contre-signer les ordres de la favorite du Duc. La Reine essayait bien
un peu de rsister, sentant dans tout ce que le Duc et sa matresse la
poussaient  faire, qu'elle tait entre leurs mains un moyen et un
instrument pour ruiner le crdit de M. de Frjus. Et malgr la
dissimulation du Roi, Marie Leczinska n'tait dj pas sans savoir que
Louis XV n'aimait pas M. le Duc, avait une antipathie des plus
prononces contre madame de Prie, tait sous la complte domination de
son prcepteur. C'taient donc continuellement des scnes, o la Reine
tait accuse d'ingratitude par le Duc, et o la Reine pleurait. Enfin
il arrivait un jour o le duc de Bourbon imposait  la malheureuse
princesse de lui avoir un entretien particulier avec le Roi. Sous un
prtexte Louis XV tait amen chez la Reine. Marie Leczinska voulait se
retirer, mais le duc de Bourbon la forait de rester, d'assister 
l'entretien. Alors le Duc commenait  lire une lettre de Rome, une
lettre du cardinal de Polignac qui tait un rquisitoire en rgle contre
M. de Frjus. Le Roi coutait cette lecture avec ennui.  la lettre, le
Duc voulait ajouter des faits. Le Roi donnait des signes d'impatience.
Le Duc, s'apercevant du mcontentement du Roi, lui demandait s'il lui
avait dplu?--Oui.--S'il n'avait pas de bont pour lui?--Non.--Si M. de
Frjus avait seul sa confiance?--Oui. Et le Roi, repoussant le Duc qui
s'tait jet  genoux  ses pieds, sortait plein de colre contre sa
femme qui l'avait attir dans ce pige[68].

Sur ces entrefaites, M. de Frjus, qui s'tait prsent chez le Roi et
avait trouv la porte ferme par l'ordre de M. le Duc, s'tait retir 
Issy, tandis que le Roi, dans la dernire exaspration, s'tait enferm
chez lui sans vouloir parler  personne... M. le duc de Mortemart,
prenant parti contre la maison de Cond, se faisait donner un ordre qui
enjoignait au duc de Bourbon d'envoyer chercher M. de Frjus, et le
lendemain le prcepteur du Roi reparaissait triomphant  la cour.

Ds lors la chute de M. le Duc n'tait plus qu'une question de temps. M.
de Frjus maintenu sous main par M. le duc d'Orlans, M. le prince de
Conti, M. le duc du Maine, le marchal de Villars, avait encore pour
lui, dans le moment, les Noailles et la comtesse de Toulouse, qui, dans
les petits et frquents sjours que Louis XV commenait  faire chez
elle, commenait  prendre une srieuse influence sur l'esprit du jeune
Roi. Dans un conseil tenu  Rambouillet, o depuis quelque temps se
rendaient directement les courriers d'Allemagne, d'Espagne, de Savoie,
le renvoi du Duc tait arrt, et, le 11 juin 1726, le duc de Bourbon
recevait inopinment une lettre de cachet qui lui ordonnait de se rendre
 Chantilly et lui dfendait de voir la Reine. Madame de Prie tait
exile dans sa terre de Normandie[69].

Cette disgrce du duc de Bourbon et de madame de Prie tait suivie d'une
espce d'abandon fait par le Roi de sa femme aux haines de M. de Frjus.
Il la mettait pour ainsi dire  sa discrtion dans cette dure lettre de
cachet dont le futur premier ministre tait porteur: Je vous prie,
Madame, et s'il le faut, je vous l'ordonne, de faire tout ce que
l'vque de Frjus vous dira de ma part, comme si c'tait moi-mme.
Sign: LOUIS[70].

De ce jour, les rancunes du vieil homme d'glise, munies des pleins
pouvoirs du Roi, travaillent  annihiler la Reine et l'pouse par le
retrait de toute influence dans la distribution des grces, par
l'absence de toute autorit dans le gouvernement de sa maison, par la
privation d'argent mme, enfin par une succession d'humiliations voulues
et cherches: petites et mesquines vengeances que ne pourront dsarmer
et lasser la rsignation et la dpendance de la pauvre Reine[71]. Les
charits de la Reine l'auront-elles laiss sans un cu, Fleury ordonnera
 Orry de lui faire porter cent louis, ce que le contrleur-gnral
dclare donner  son fils quand il est dsargent. La Reine de France
veut-elle faire un souper avec ses dames  Trianon ou ailleurs, il faut
qu'elle en demande la permission  Fleury, et Fleury se donne presque
toujours le plaisir de refuser, allguant que cela coterait quelque
extraordinaire[72].

Deux mois aprs la chute du duc de Bourbon, au mois d'aot 1726, Marie
Leczinska tombait malade, et si gravement, qu'elle recevait les
sacrements. Le Roi montrait une grande indiffrence pendant sa maladie,
et le 27 septembre, le jour o, compltement rtablie, elle arrivait
retrouver le Roi  Fontainebleau, Louis XV au lieu d'aller  sa
rencontre, partait pour la chasse, prenait deux cerfs et ne rentrait
qu' neuf heures du soir au chteau[73].

Ces ddains du Roi, ces mpris visibles, ce manque d'gards, tuaient peu
 peu le respect autour de la Reine qui tait traite par les courtisans
comme une princesse sans consquence. Le marquis d'Argenson nous la
montre  Versailles, abandonne de ses dames du Palais[74], ne trouvant
pas mme de coupeur parmi les seigneurs de la cour quand, le dimanche,
il lui plaisait de jouer au lansquenet. Et nous la voyons dans ses
appartements dserts, se promenant, la pauvre Reine,  la recherche de
ce coupeur, et toute dsole de ne le point trouver, se plaindre en ces
douces et tristes paroles: Eh bien, on prtend que je ne veux pas jouer
au lansquenet, ni commencer de bonne heure. Vous voyez qu'il fait bon de
dire que _je_ ne veux pas, mais qu'_on_ ne veut pas[75].

Toutes ces humiliations qui rendaient la Reine chagrine, boudeuse et
pleureuse, la faisaient peu propre  garder et  retenir le Roi prs
d'elle[76], et poussaient le jeune mari dans la socit de femmes jeunes
et gaies, dont mademoiselle de Charolais amenait et menait la troupe.

On et cru voir un gamin, presque un polisson, dans cette princesse de
la maison de Cond qui devait toute sa vie garder son joli visage de
seize ans et ses yeux si vifs, qu'ils se reconnaissaient sous le masque,
dans cette aimable enfant terrible, comme il y en eut toujours dans les
splendeurs ou les tristesses de Versailles, et dont le rle semble tre
de dranger l'tiquette ou de drider la Gloire.

Les vers, les chansons, les saillies[77], mademoiselle de Charolais
employait tous les dons et toutes les impudences d'un esprit de malice,
et cela avec la libert d'un garon, pour chasser les froideurs et le
srieux de la cour, y appeler l'amusement et les familiarits,
improviser les divertissements, animer les soupers, et semer comme une
Folie effronte et charmante les extravagances, les refrains et les
imbroglios de carnaval autour du trne, et  ct des affaires d'tat.

Encore mieux faite pour entraner que pour plaire, mlant toutes sortes
de caractres, la verve des Mortemart  la hauteur des Cond, relevant
les audaces et les inconvenances de sa grce par un certain air
princesse qui sauvait presque tout, capricieuse, fantasque, vaporeuse,
tourmente  l'excs d'humeurs noires[78] dont elle se tirait par une
plaisanterie, une chappe hasardeuse, quelque tour de page,
mademoiselle de Charolais devait surprendre, par les contradictions de
sa nature, un jeune mari lass par l'immuable srnit de sa femme.

La princesse tait de toutes les entreprises hardies et tapageuses; elle
tait de ces caravanes nocturnes, o le Roi, qui commenait  battre le
pav, affrontait, dans les rues de Versailles, l'htesse du
_Cheval-Rouge_, pendant qu'avec des paroles factieuses et libertines,
mademoiselle de Charolais cherchait  calmer la belle insulte qui
criait: Au voleur!  l'assassin[79]!

Mademoiselle de Charolais, qui depuis l'ge de quinze ans avait eu des
amants sans compter, et faisait un enfant presque rgulirement chaque
anne, regardant cela comme un accident naturel  son tat de grande
fille et de princesse[80], affichait dans le moment une passion pour le
Roi, trouvant piquant de le dbaucher la premire, le poussant 
l'adultre par mille coquetteries, finalement lui mettant ces vers dans
une poche:

     Vous avez l'humeur sauvage
     Et le regard sduisant;
     Se pourroit-il qu' votre ge
     Vous fussiez indiffrent?

     Si l'amour veut vous instruire,
     Cdez, ne disputez rien;
     On a fond votre empire
     Bien longtemps aprs le sien.

Mais le Roi, en sa timidit, chappait aux avances qui amusaient et
effrayaient  la fois ses dsirs, tant le jeune souverain tait encore
plein des contes  faire peur du vieux Fleury sur les femmes de la
Rgence[81].

       *       *       *       *       *

Une autre femme intimidait moins le jeune Roi que cette endiable
princesse de Charolais: c'tait la comtesse de Toulouse[82].

La comtesse de Toulouse tait une belle et puissante crature, aux yeux
brun-fonc[83], au regard assur et plein de dignit, au sourire
paisible et doux, dont le visage sans rouge et toute la personne
montraient la tranquillit sereine et l'aimable recueillement d'un bel
air dvotieux. Le salon de madame de Toulouse tait la petite cour de
Rambouillet, un refuge mondain pendant la brutale Rgence de la
galanterie passe, le souvenir et le reste de la cour de Louis XIV. L
les anciennes vertus des nobles compagnies, les beaux usages, les
manires dcentes et polies, le respect de la femme, la retenue du ton,
les traditions des habitudes sociales vivaient encore dans l'aisance de
l'enjouement, dans l'animation et la gaiet d'un nombre restreint de
gens choisis, dans l'heureuse paix et les douceurs picuriennes d'un
petit monde dvot, jouissant  petit bruit de la vie. Mademoiselle de
Charolais elle-mme cdait au gnie du lieu en entrant chez madame de
Toulouse, elle n'y tait plus qu'une princesse rieuse, un lutin
apportant la vie des plaisirs dlicats et des lgants passe-temps 
cette cour d'harmonies, de nuances, de murmures, de suaves paroles, de
galanteries discrtes, sur laquelle planait encore une ombre de grandeur
et de magnificence qu'on ne trouvait que l. Involontairement le jeune
souverain comparait  cette cour la cour bourgeoise et morne de la Reine
de France; et l'amour s'veillait en lui, un amour tout mu de scrupules
religieux, mais qui se laissait peu  peu aller  la sduction mystique
de cette belle et grasse dvote, que touchaient et troublaient l'hommage
agenouill et l'adoration platonique de ce Roi, alors le plus bel homme
de son royaume.

Au milieu de ces distractions et de ces tentations qui n'taient encore
pour le Roi que l'veil et l'apprentissage du libertinage, le got du
Roi pour la Reine, ce got si vif aux premiers jours de leur union,
allait diminuant et se perdant avec le temps comme toute passion
physique.

Les relations du mnage avaient toujours un ton srieux; elles
prenaient,  partir de l'vnement du mois de juin 1726, un air
d'embarras. Cette absence d'abandon, ce manque d'effusion et
d'panchement rciproque que les valets avaient surpris dans les
entretiens les plus intimes du Roi et de la Reine, augmentaient chaque
jour. Les froideurs du Roi devenaient plus grandes. La Reine pleurait,
cachait mal ses larmes; et la cour se rjouissait de voir au Roi cette
pouse _sans attraits et sans coquetterie_ qui devait si mal garder son
mari et si peu gner les intrigues. En effet, Marie Leczinska n'tait
point une de ces femmes savantes dans l'art de reconqurir leur bonheur
avec les sductions permises du mariage, elle ne cherchait pas  ramener
ce coeur qui lui chappait, et se dtachait sans combat et sans murmure
de l'amour du Roi. Elle s'enfermait et se rfugiait dans sa tristesse,
elle s'armait de rsignation, elle mettait comme une coquetterie  se
vieillir et se vieillissait de gaiet de coeur, elle tait de sa toilette
toutes les parures d'une jeune femme[84], s'enfonait dans les lectures
spirituelles, s'entourait de svres compagnies.

Dans ce mnage o la sparation commenait, les riens, mme les plus
petites et les plus pardonnables manies venaient encore mettre la
contrarit et l'loignement. La Reine agaait les nerfs de ce Roi
nerveux par mille enfantillages, par la peur des esprits, par le besoin
d'tre berce, rassure et endormie par des contes et d'avoir toujours 
sa porte une femme dont elle pt tenir la main en ses folles terreurs;
puis encore par cent sauts et cent courses, la nuit, dans sa chambre, 
la recherche de sa chienne. Ou bien c'tait le matelas mis sur elle par
cette princesse frileuse qui touffait le Roi, et le chassait du lit de
sa femme.

Enfin, aprs le labeur de tant d'enfantements, cette pouse qui tait
accouche le 27 avril 1727 de deux filles, le 28 juillet 1728 d'une
troisime fille, le 4 septembre 1729 d'un dauphin, le 30 aot 1730 d'un
duc d'Anjou, le 23 mars 1732 d'une quatrime fille, cette pouse qui se
sentait encore enceinte, lasse de son mtier de mre pondeuse, recevait
les embrassements de son mari, avec les rpugnances d'une femme qui
rptait toute la journe: Eh quoi! toujours coucher, toujours grosse
et toujours accoucher[85]!




III

L'attente universelle de l'infidlit du Roi.--L'OEil-de-Boeuf et
l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la
Reine.--Les suppositions des courtisans.--La sant du Roi 
l'_Inconnue_.--Le devoir refus par la Reine au Roi.--Bachelier cartant
le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'anciennet
de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de
Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec
le marquis de Puisieux.--Ses relations secrtes avec le Roi depuis
1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly  Compigne le 14 juillet
1738.--La facile et commode matresse qu'tait madame de Mailly.--Les
soupers des petits appartements.--Temprament atrabilaire de Louis XV.


La cour, de l'OEil-de-Boeuf  l'antichambre, les jeunes femmes, les jeunes
gens, les politiques, la haute domesticit, l'intrigue, l'ambition,
toutes les passions d'un monde qui se lve et se couche sur l'intrt,
piaient aux portes les froideurs du mnage, et, calculant le dnoment
des derniers liens entre le Roi et la Reine, pressaient de leurs voeux
l'avnement d'une matresse qui devait amener une rvolution 
Versailles, changer le cours des grces et renouveler le gouvernement.

Tout ce qui tait hostile au cardinal de Fleury, tous ceux que
contrariait l'conomie du vieux ministre, tous ceux que condamnait au
repos et  l'obscurit la politique bourgeoise de l'homme d'tat de la
paix, les avidits des valets contenues et rognes, aussi bien que les
impatiences des hommes  projets barrs dans leur carrire et dans leur
avenir, sans thtre, sans champ de bataille o dployer leur
imagination ou tenter la fortune, saluaient de leurs esprances
l'adultre du Roi.

Les tentations, les intrigues de la galanterie avaient la complicit et
l'aide des Gesvres, des d'pernon, des Richelieu. Humilis du mauvais
succs de leur conspiration des _Marmousets_, brlants et travaills de
rancunes dont le ministre disgraci Chauvelin prenait en sous-main la
conduite et le commandement secret, ils remplissaient de moqueries
l'esprit du Roi, et par toutes les armes de l'esprit, le ridicule et
l'ironie plaisante, la facilit des moeurs et l'exemple du plaisir, ils
attaquaient les leons et l'autorit du vieux prtre au fond de son
pupille.

La sduction du Roi par une femme convenait aux agitations,  la furie
de grandes choses,  l'activit brouillonne de ce demi-gnie, le
marchal de Belle-Isle, qui voyait seulement l, dans l'appui d'une
matresse, flatte d'tre associe  sa gloire, la ralisation de plans
qui effrayaient  la fois et la sagesse de Fleury et la timidit du
jeune Roi.

Puis c'tait le mnage du frre et de la soeur Tencin, dont le rle
dissimul tait dj si grand, si effectif, et qui voyait au bout de la
liaison, au fond de l'affaire de coeur, le maniement de la volont du
Roi, la conduite de sa faveur, les facilits des approches de sa
personne et de son pouvoir; toutes les suites d'une faiblesse qui permet
et semble lgitimer toutes les fortunes. Tant de voeux taient appuys,
ils taient servis par les femmes se piquant de dvotion et
d'ultramontanisme, madame d'Armagnac, madame de Villars, madame de
Gontaut, madame de Saint-Florentin, madame de Mazarin; par les
molinistes zls, et encore par la maison de Noailles, toute prte  une
lvation de Tencin, en haine de Chauvelin, dont les Noailles
jalousaient et craignaient la supriorit, s'il venait  recueillir la
succession du cardinal.

Enfin, tout au bas de la cour, mais tout auprs du Roi, veillait et
travaillait une influence occulte encore, mais dj puissante. Les
valets de chambre, rduits et maintenus dans leur rle secondaire par la
sagesse de Louis XV, sans autres fonctions que leurs devoirs domestiques
dans une cour o le Roi n'appartenait qu' sa femme, attendaient d'une
cour dissipe et galante, d'un Roi chapp de son mnage et descendu au
besoin de leur discrtion,  la ncessit de leurs complaisances, les
profits complets de leur place.

Chose singulire! ces dispositions tournes au fond, dans toutes les
ttes srieuses, vers le renversement du ministre et du ministre,
rencontraient, je ne veux point dire l'appui, mais presque
l'acquiescement du cardinal, sous la condition d'tre consult dans le
choix, et d'tre assur de la neutralit de la personne choisie. De
vieux griefs contre la Reine n'taient point encore morts chez le
cardinal; il se rappelait encore avec amertume une tentative de Marie
Leczinska pour faire rentrer M. le Duc en grce auprs du Roi, sa
reconnaissance envers les hommes qui l'avaient mise sur le trne[86], et
il voyait dans une matresse un prservatif et une garantie contre un
retour d'influence de la Reine, mettant  profit un jour de dvotion du
Roi pour reprendre son mari. C'est ainsi que tous, ceux-l mme que la
conspiration menaait, conspiraient pour l'infidlit du Roi.

Et ce n'tait pas seulement  Versailles, c'tait, ce qu'on n'a pas dit,
c'tait son peuple mme qui entourait le jeune Roi de sa complicit, lui
souriait, l'encourageait, comme si, habitue par la race des Bourbons 
la jolie gloire de la galanterie, la France ne pouvait comprendre un
jeune souverain sans une Gabrielle, comme si, dans les amours de ses
matres, elle trouvait une flatterie et une satisfaction de son orgueil
national!

Chaque jour le murmure et la promesse de la bonne nouvelle sortaient de
toutes ces esprances, de toutes ces passions, de cette universelle
attente, impatientes de compromettre le Roi, et rsolues  prparer et 
prcipiter ses amours en les annonant d'avance. La cour prononait les
noms de la comtesse de Toulouse, de mademoiselle de Charolais. Les
suppositions couraient et s'abattaient  et l, et jusque sur les dames
de la Reine, exposes de si prs aux dsirs du Roi, et dont
quelques-unes avaient les moeurs et les facilits du temps. La Reine,
cette sainte, n'avait-elle point t force de se rsigner  cette dame
d'honneur, la marchale de Boufflers, si affiche,  cette dame
d'atours, madame de Mailly,  qui l'on prtait une liaison avec M. de
Puisieux? Et n'y avait-il pas encore, parmi les douze dames de son
palais, madame de Nesle[87], madame de Gontaut[88], la marchale de
Villars, les duchesses de Tallard, de Bthune, d'pernon, les dames
d'Egmont de Chalais, toutes dames mritant l'honneur du soupon et
l'envie de la cour[89]?

Bientt on parlait vaguement d'un toast du jeune souverain; et les gens
au courant, les jeunes courtisans entrs au plus intime de la
familiarit et de l'habitude du Roi, racontaient tout bas un souper de
la Muette, o le Roi, aprs avoir bu  la sant de l'_Inconnue_[90],
avait cass son verre et invit sa table, et celle que prsidait le duc
de Retz,  lui faire raison. 'avait t une grande curiosit de
connatre l'_Inconnue_; les voix des deux tables s'taient partages
entre madame la Duchesse la jeune mademoiselle de Beaujolais et madame
de Lauraguais, petite-fille de Lassay et belle-fille de M. le duc de
Villars-Brancas. Mais le Roi avait gard le silence et son secret[91].

Un ministre tait un peu plus savant que tout le monde. Dans ses
promenades matinales  cheval au bois de Boulogne, il avait remarqu la
trace toute frache des roues d'une voiture allant,  travers des
alles toujours fermes de barrires, de Madrid, rsidence de
mademoiselle de Charolais,  la Muette[92]. Mais ses suppositions se
perdaient sur toutes les femmes de la socit de mademoiselle de
Charolais, et l'_Inconnue_ restait l'inconnue pour le ministre comme
pour les courtisans, dont quelques-uns avaient cependant observ qu'on
ne pouvait prononcer devant le Roi le nom de madame de Mailly sans qu'il
rougt[93]. Au milieu de ce mystre, le Roi, sorti de sa mlancolie,
avec l'air et le rajeunissement d'un homme heureux de vivre, pris tout 
coup d'une soif de plaisirs et s'empressant aux distractions, promenait
et occupait l'activit d'une fivre heureuse  et l; et courant, et se
rpandant[94], il partageait les haltes de ses journes entre
Rambouillet, o se tenait la comtesse de Toulouse[95], Bagatelle, o
demeurait la marchale d'Estres, Madrid, o vivait mademoiselle de
Charolais[96], douces retraites, palais charmants, petites cours de
galanterie, de piquantes tendresses et de joli esprit, qui semblaient
mettre sur le chemin du Roi les tapes et les stations enchantes d'un
Dcamron franais. Un jour, c'tait Paris et le bal de l'Opra que le
jeune Roi tonnait de sa prsence, de son entrain, d'une gaiet
d'enfant; ou encore, infatigable, clatant d'un esprit que la cour ne
lui connaissait pas, il se jetait  des soupers, dont il entranait et
prolongeait jusque bien avant dans la nuit le bruit et la folie. De l,
assez anim, il rentrait chez la Reine, qui lui tmoignait ses
rpugnances et son horreur pour l'ivresse du vin de Champagne et son
odeur, et finissait par allonger ses prires jusqu' ce que le Roi ft
endormi.

Un soir enfin arriva ce que toute la cour prvoyait et attendait.
Bachelier, le valet de chambre du Roi, ayant t prvenir la Reine que
le Roi allait se rendre chez elle, la Reine rpondit qu'elle tait
dsespre de ne pouvoir recevoir Sa Majest;  deux nouvelles demandes
du Roi, Bachelier rapportait la mme rponse; et de l'indignation, de la
colre du Roi, partages et enflammes par le valet de chambre, sortait
l'engagement dsir par Bachelier: le Roi dclarait qu'il ne
demanderait plus jamais le devoir  la Reine[97]. Le jour suivant la
cabale enhardie risquait tout: comme madame de Mailly se glissait en
secret dans les petits appartements pour y passer la nuit, Bachelier,
qui la conduisait, entr'ouvrant comme par mgarde son capuchon, la
laissait voir  deux dames[98].

Madame de Mailly tait en 1738 une femme de trente ans, dont les beaux
yeux, noirs jusqu' la duret, ne gardaient, aux moments
d'attendrissement et de passion, qu'un clair de hardiesse fait pour
encourager les timidits de l'amour. Tout, dans sa physionomie, dans
l'ovale maigre de sa figure brune[99], avait ce charme irritant et
sensuel qui parle aux jeunes gens. C'tait une de ces beauts
provocatrices, fardes de pourpre, les sourcils forts, dont l'clat
semble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintres
de la Rgence nous ont laiss le type dans tous leurs portraits de
femme, la gaze  la gorge et l'toile au front, qui, la joue allume, le
sang fouett, les yeux brillants et grands comme des yeux de Junon, le
port hardi, la toilette libre, s'avancent du pass, avec des grces
effrontes et superbes, comme les divinits d'une bacchanale[100].
Ajoutez que madame de Mailly tait inimitable pour porter sa beaut, et
la faire valoir. Nulle femme  la cour ne savait si bien arranger les
modes  sa tournure, ni chiffonner d'une main plus heureuse les
demi-voiles qui prtaient  ces dshabills mythologiques le piquant de
la pudeur.

Ce got, ce soin et ce culte d'une opulente toilette suivaient madame de
Mailly jusque dans la nuit. Elle ne se couchait jamais sans tre coiffe
et pare de tous ses diamants. C'tait sa plus grande coquetterie, et
l'heure de sa sduction tait le matin, alors que, dans son lit,
battant l'oreiller de ses beaux cheveux dfriss par le sommeil et
pleins d'clairs de diamants, elle donnait audience  ses marchands, 
_ses petits chats_, comme elle les appelait. Ainsi, au milieu des
parures, des deux ou trois millions de bijoux que Lemagnan faisait
scintiller sous ses yeux, des plus riches toffes tales devant elle,
et qui s'amassaient au pied de son lit, elle rappelait ces levers de
femme, de l'cole vnitienne dans le dploiement et le rayonnement des
brocarts et des bijoux, dans la lumire d'une Tentation versant ses
coffrets et ses crins, aux pieds de la dormeuse qui s'veille[101].

Le visage de madame de Mailly disait toute la femme. Ardente,
passionne, toute heureuse et toute fire de faire,  ses dernires
annes d'amour, la conqute de ce Roi de France beau comme l'amour,
elle avait d se montrer prte et rsolue  toutes les avances,  toutes
les facilits,  ces entreprises mme et  ces violences de sduction
dont Soulavie rvle les honteux dtails[102]. Mais aussi elle devait
tre susceptible de tous les attachements, de tous les dvouements et de
tous les sacrifices qu'inspire  une femme de cet ge et de ce caractre
une liaison avec un homme de son ge, avec un jeune homme. Et il se
trouvait, par un contraste trange, que, sous sa rude voix, ses
apparences de bacchante, la hardiesse d'un amour qui avait presque viol
le Roi, madame de Mailly cachait les qualits tendres et douces d'un
coeur aimant, les sentimentalits d'une la Vallire.

       *       *       *       *       *

Les de Mailly taient une vieille et illustre famille militaire. Ils
remontaient, dans le milieu du XIe sicle,  Anselme de Mailly, tuteur
du comte de Flandre et gouverneur de ses tats, tu au sige de Lille:
belle fin, qui semblait un apanage de cette noble race, dont le dernier
mort avait pri en 1668,  l'ge de trente-six ans, au sige de
Philisbourg. Puis, sous la Rgence, on avait vu se perdre dans le
libertinage et rouler dans le scandale l'hritier de ce grand nom, et le
reste de cette vaillante famille, qui, sous les trois maillets des
portes de ses htels, crivait superbement: _Hogne qui voudra_[103]. Le
dernier descendant, Louis III de Nesle, qui ne marque dans l'histoire
que pour avoir tonn le czar, lors de son passage  Paris, par la
varit de ses habits[104], Louis de Nesle avait, avec sa femme,
mademoiselle de la Porte-Mazarin, affich toutes les hontes, tous les
dsordres et tous les abaissements qui semblaient traner une glorieuse
famille dans la boue o se perdent et finissent les races puises et
les grands fleuves las.

Le marquis de Nesle, le pre de toutes ces demoiselles de Nesle aimes
par Louis XV, vivait  pot et  rot avec les comdiens et les
comdiennes. Amant de mademoiselle de Seine, lors de sa querelle avec la
Balicourt, il prenait une part si vive au diffrend que, dans la lettre
prte par les rieurs  l'actrice, elle disait avoir t empche
d'envoyer au duc de Gesvres la fleur des hros du royaume, ses
cranciers ne lui laissant la libert de sortir que le dimanche.

Et _la lettre crite de ... en Flandre,  Messieurs de l'Acadmie
Franoise_ par _mademoiselle de Seine comdienne du Roi_, disait vrai,
au moins pour les cranciers. Le marquis, jouissant de 250,000 livres de
rente, avait vu apprhender ses biens libres et une partie de ses biens
substitus,  la requte de Philippe Doremus, bourgeois de Paris. Puis,
bientt les 70,000 livres de rente chappes  ses cranciers taient
saisies et l'on s'emparait de l'universalit de ses biens saisis et non
saisis[105]. Aux abois, le marquis de Nesle se dbattait dans la misre
et les expdients dsesprs, au milieu des hues du public et de
l'ironie des nouvelles  la main qui annonaient un jour: Monsieur le
marquis de Nesle est enfin parvenu  ne plus vivre  l'auberge, ou pour
mieux dire, son crdit tant absolument puis, il a t oblig de faire
faire son pot au feu chez lui, et, pour cet effet, a achet de la
vaisselle de terre.

La fille ane du marquis de Nesle, Louise-Julie de Mailly-Nesle, ne le
16 mars 1710, l'anne o est n Louis XV, avait t marie le 31 mai
1726  Louis, comte de Mailly, seigneur de Rubempr, son cousin germain.

Et voici le contrat de mariage que j'ai eu la bonne fortune de dcouvrir
aux Archives nationales[106], contrat entre le trs-haut et
trs-puissant seigneur comte de Mailly, capitaine-lieutenant des
Gendarmes cossais, et la haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de
Mailly:

FURENT PRSENS TRS-HAULT et trs-puissant seigneur, Monseigneur Louis,
comte de Mailly, chevalier Seigneur de Rieux, Rubempr, Brutelle,
Lamothe Manneville et autres lieux, capitaine-lieutenant des Gendarmes
cossois du Roy, commandant la Gendarmerie de France, fils de deffunt
trs-haut et trs-puissant Seigneur, Monseigneur Louis, comte de Mailly,
seigneur desdits lieux, marchal des camps et armes du Roy, et de
trs-haulte et puissante dame, Madame Anne-Marie-Franoise de
Saint-Hermine,  prsent sa veuve, dame d'atour de la Reyne. Ledit
seigneur comte de Mailly, demeurant en son htel, rue de Vaugirard,
paroisse Saint-Sulpice, pour luy et en son nom.

     D'une part.

Et trs-haut et trs-puissant Seigneur, Monseigneur Louis de Mailly,
chevalier des ordres du Roy, marquis de Nelle et de Mailly en
Boulonois, comte de Bohain, Seigneur de plusieurs autres lieux et
trs-haute et trs-puissante Dame, Madame Armande-Flice de Mazarin, son
pouse, Dame du palais de la Reine, autorise dudit Seigneur marquis de
Nelle  l'effet des prsentes au nom et comme stipulante en cette
partie pour haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur
fille ane,  ce prsente et de son consentement, demeurant  la cour
et  Paris en leur htel, rue de Beaune susdite paroisse Saint-Sulpice.

     D'autre part.

Lesquelles parties de l'agrment de trs-hault, trs-puissant,
trs-excellent et trs-auguste Monarque Louis, par la grce de Dieu, Roy
de France et de Navarre et de trs-haulte et trs-puissante et
trs-excellente princesse Marie, Reyne de France, trs-haulte,
trs-puissante et trs-excellente princesse Marie de Baden-Baden,
duchesse d'Orlans, trs-hault et trs-puissant prince Louis de Bourbon
[...] ont reconnu et confess avoir fait entre elles les traits de
mariage, donation et convention qui ensuivent: c'est  savoir que
lesdits Seigneur Marquis et Dame Marquise de Nelle ont promis de donner
en mariage ladite damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur fille ane,
de son consentement, audit Seigneur comte de Mailly qui de sa part
promet la prendre pour sa femme et lgitime pouse et faire clbrer
ledit mariage en face de notre Mre Sainte-glise le plus tt que faire
se pourra.

Pour tre lesdits seigneur et demoiselle, futurs poux comme ils seront
unis et communs en tous biens, meubles et conquts, immeubles suivant et
au dsir de la coutume de Paris,  laquelle ils se soumettent, pour
conformment  icelle leur future communaut et conventions de mariage
tre rgle encore qu'ils vinssent  tablir leur domicile et faire des
acquisitions en autres pays, coutumes et loix contraires, auxquelles est
expressment drog et renonc pour cet gard seulement.

Ne seront nanmoins tenus des dettes et hypothques de l'un ou de
l'autre faites et cres avant ledit mariage, et, si aucunes se
trouvaient, elles seront payes et acquittes sur les biens de celuy ou
celle qui les aura faites ou en sera tenu.

En faveur duquel Mariage ledit Seigneur Marquis de Nelle donne par ces
prsentes  ladite Damoiselle future pouse la somme de cent soixante
mille livres  prendre aprs son dcs en biens et effets de sa
succession, au payement de laquelle somme, il a affect et hypothqu
tous et chacun de ses biens prsens et  venir, et en attendant que
ladite somme de cent soixante mille livres devienne exigible par
l'ouverture de la succession dudit Marquis de Nelle, il a promis et
s'est oblig de payer, par chacun an, audit Seigneur et Damoiselle,
futurs poux, la somme de huit mille livres qui commencent  courir de
ce jourd'huy...

Promet en outre le dit Seigneur de Nelle de nourrir et loger lesdits
Seigneur et Damoiselle, futurs poux, avec deux valets de chambre et
deux femmes de chambre, dans les maisons o il fera sa rsidence, soit 
Paris ou ailleurs, au moins pendant dix annes, lesquels logemens et
nourritures qui auront t fournis sont estims cinq mille livres par an
et feront partie de la dot de ladite Damoiselle, future pouse; [...]

Le Seigneur futur poux a dou et doue la Damoiselle future pouse de la
somme de huit mille livres par chacun an de douaire, profit dont elle
demeurera saisie du jour du dcs dudit Seigneur futur poux, sans tre
tenue de faire aucune demande, ni interpellation judiciaire...

Le survivant desdits Seigneur et Damoiselle future pouse aura et
prendra par prciput et avant part en meubles de la communaut tels
qu'il voudra choisir suivant la prise et l'inventaire et procs-verbal
 crie jusqu' la somme de vingt mille livres en deniers comptans, au
choix du survivant; si c'est le Seigneur qui survit, il reprendra en
outre ses habits, armes, chevaux et quipage, et, si c'est la Damoiselle
future pouse qui survit, elle reprendra aussi, outre le prciput
rciproque, sa chambre garnie, ses habits, linge, bagues, joyaux,
bijoux, diamans et autres pierreries servant  son usage et  l'ornement
de sa personne,  telle somme que cela puisse monter.

Pour l'amiti que ledit Seigneur futur poux porte  la Damoiselle
future pouse, iceluy Seigneur futur poux a donn et donne par les
prsentes par donation entre vifs et irrvocable en la meilleure forme
que donation peut valoir  la Damoiselle future pouse de luy autorise
autant qu'il se peut, les biens, terres et hritages qui lui
appartiennent en meubles et immeubles, de quelque nature qu'ils soient,
ensemble ceux qui se trouveront luy appartenir au jour de son dcs en
quelques pays qu'ils se trouvent et  quelque titre que ce soit, et en
cas qu'au jour dudit dcs dudit Seigneur futur poux il y ait des
enfants ns du futur mariage ou des petits enfants, la donation
demeurera nulle et comme non faite...

Car ainsi le tout a t convenu, respectivement stipul, promis et
accept entre les parties, lesquelles pour faire insinuer ces prsentes
o besoin sera, ont fait et constitu leur procureur gnral et spcial,
le porteur d'icelle auquel il donne tout pouvoir, et pour leur
excution ils ont lu leur domicile irrvocable en leurs htels et
demeures  Paris... ledit jour, trente mai de l'anne mil sept cent
vingt-six.

       *       *       *       *       *

En dpit de l'apparentage magnifique, de tous les noms de terres et de
seigneuries dfilant dans ce triomphant contrat, en dpit des
stipulations de rente qui ne furent jamais remplies par les grands
parents, l'union du cousin et de la cousine, selon l'expression d'un
contemporain, fut toujours le mariage de _la faim et de la soif_[107].

Par ce contrat de mariage, la jeune fille de seize ans tait devenue la
femme d'un dbauch fort pris, dans le moment, de la fille d'un
fourbisseur qu'il voulait pouser, et qui ne se dcidait  se marier
avec sa cousine que sur un ordre du Roi qui enfermait sa matresse[108].

Ainsi marie  ce mari vivant fort en dehors de son mnage, sans enfant,
et ayant sous les yeux l'exemple et la conduite des dames du palais de
la Reine, madame de Mailly se laissait  avoir un jour une liaison avec
le marquis de Puisieux[109].

Au milieu de cette liaison survenait l'intrigue de madame de Mailly avec
le Roi, intrigue qui ne remonte pas  1732 comme le dit Soulavie, mais
dont la date est de 1733, ainsi que l'affirme dans cette note, crite le
8 dcembre 1744, le duc de Luynes: J'ai appris depuis quelques jours
seulement que le commerce du Roi avec madame de Mailly a commenc ds
1733, et je le sais d'une manire  n'en pouvoir douter, et personne
n'en avait aucun soupon dans ce temps-l. Et en effet la liaison
connue seulement de Bachelier, de mademoiselle de Charolais, de la
comtesse de Toulouse, tait tenue assez secrte pour que d'Argenson, en
gnral bien inform, ne la fasse dater que de l'anne 1736. Elle tait
mme si peu bruite qu'en 1735, Puisieux, tenu  l'cart et toujours
amoureux, tout  coup nomm  Naples par Chauvelin, qui voulait en
dbarrasser madame de Mailly, venant offrir  son ancienne matresse
l'hommage de son ambassade et lui disant qu'il ne partirait que sur ses
ordres, s'tonnait de se voir souhaiter un bon voyage si dlibrment
par cette femme prs de laquelle il ne se connaissait pas de successeur.

Peu  peu se faisait, les annes suivantes, la divulgation des amours du
Roi avec madame de Mailly. Les courtisans se racontaient qu'
Versailles, quand le Roi sortait et revenait de souper dans ses petits
appartements, il passait deux heures dans ses garde-robes o l'on
supposait que Bachelier lui amenait madame de Mailly. On parlait aussi
dans les voyages de Fontainebleau d'un appartement meubl situ
au-dessous de la chambre du Roi et o personne ne logeait et dont Louis
XV avait la clef, appartement tout proche du logement occup par madame
de Mailly[110]. Et le secret, si bien gard qu'il ft, n'tait plus un
secret dans l'automne de 1737, o les amours royales fournissaient un
couplet  la chanson de _la Bquille du pre Barnaba_[111].

Enfin, l'anne suivante, dans le voyage de Compigne le Roi dclarait
pour ainsi dire publiquement ses amours dans le souper qu'il allait
faire au su et  la vue de tous chez Madame de Mailly le 14 juillet
1738[112].

Madame de Mailly tait une charmante et facile matresse qui avait cette
qualit,--tous le reconnaissent,--d'tre _trs-amusante_[113], une
qualit bien grande pour ce Roi, si souvent inamusable. C'taient des
petits propos, des babillages drles, un aimable jargon, du naf qui
jouait l'esprit, un rien de causticit particulier au sang des de Nesle,
un fond d'enjouement auquel son bonheur prtait des vivacits, des
tourderies, des ingnuits d'enfant[114], des enfantillages de femme
aimante. Un 2 janvier, jour de la messe de _requiem_, que l'on disait
tous les ans pour les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit morts dans
l'anne, crmonie o Louis XV assistait en perruque naturelle,
quelqu'un apercevait madame de Mailly assise contre la porte de glace
donnant chez le Roi, et dans un tat d'affaissement tel qu'il
s'approchait pour lui demander si elle se trouvait mal. Madame de
Mailly lui rpondait que non, mais qu'elle tait au dsespoir, que le
Roi lui avait donn rendez-vous pour qu'elle pt le voir en perruque,
qu'elle craignait d'tre arrive en retard...

Louis XV tait aussi reconnaissant  la femme de l'humilit qu'elle
mettait dans son adoration, de la facilit qui la faisait entrer dans
toutes les amitis et pour ainsi dire dans toutes les camaraderies du
Roi. Elle avait encore ce mrite  ses yeux, d'tre dsintresse, de ne
devoir demander que bien peu de chose pour elle et les siens, d'avoir
une certaine peur du cardinal de Fleury, de n'inquiter enfin, par son
peu d'importance et d'ambition, ni la cour ni la ville. Cette femme sur
le retour, si pleine de qualits, n'avait qu'un dfaut,--et ce n'est pas
une mdisance de l'histoire,--elle aimait le vin de Champagne comme ses
grand'mres l'aimaient cinquante ans auparavant, et, le verre en main,
aurait t capable de tenir tte  un Bassompierre[115].

Et voil avec madame de Mailly les petits appartements qui s'animent et
s'gayent jusqu' la licence. C'est un bruit, une gaiet, un choc des
verres, un ptillement du champagne[116]. Dans ces cabinets qui donnent
par une porte secrte dans la chambre du Roi, et n'ont de communication
avec le reste du chteau que pour le service, temple drob o l'art
puisa les enchantements, le plaisir s'abandonne et se met  l'aise.
C'est le sanctuaire mystrieux, le palais magique cach dans Versailles,
o les allgories du temps vous montrent du doigt le _Sophi_, le Roi, et
_Rtina_, madame de Mailly, clbrant les ftes nocturnes en l'honneur
de Bacchus et de Vnus, dans la troupe sacre des femmes aimables et des
courtisans galants. Tout est exquis et rare dans ces dbauches royales
qui suivent les fatigues de la chasse[117]: les vins sont les plus vieux
et les plus fins; la table est succulente, pleines d'pices et de
dlices, charge des mets divins de Moutier[118], l'ancien cuisinier du
duc de Nevers, le cuisinier en chef de la Rgence, que la Rgence
immortalisa dans ses chansons; elle s'enorgueillit des salades
accommodes par mademoiselle de Charolais et des entremets de truffes
faits sous les yeux du Roi[119]. Parfois mme,--cuisine rare et de mains
augustes!--cette table a l'honneur des ragots que le Roi s'est amus 
tourner lui-mme sur le feu dans des casseroles d'argent, avec le prince
de Dombes, son premier sous-aide. Et les ftes succdent aux ftes; un
jour, ce sont les petites ftes o _Svagi_, _Zlinde_ et _Fatm_, le
comte, la comtesse de Toulouse et mademoiselle de Charolais, temprent
l'orgie et lui font garder le ton du monde et un air de dcence; un
autre jour, les grands mystres, o la matresse du Roi assiste seule,
affranchissent la dbauche, et, jetant les clbrants aux dernires
intemprances de l'ivresse, les ramassent au petit jour et les portent
au lit[120].

Ces excs, ces nuits sans sommeil, cet abus du vin, ont peut-tre chez
Louis XV une explication physiologique. Le Roi, dont l'enfance est
attriste par un splntisme[121], que l'on ne rencontre gure que dans
les dgnrescences royales, a un fond atrabilaire qui le rend tout
jeune,  certaines heures, sauvage, intraitable, ennemi de l'humanit!
On le verra  Fontainebleau, en 1737, rester tout un jour dans son lit,
sans vouloir voir ni entendre personne[122]. Cette humeur noire que
madame de Pompadour aura plus tard tant de peine  dtourner de l'ide
fixe qui le hante, de la pense de la mort, ne se plat que dans
l'entretien de la maladie, des oprations chirurgicales, des dtails
lugubres du nant humain, et n'aime que les alarmes qu'elle inspire aux
vieillards, aux malades. Il y a chez le souverain une bile, des _humeurs
peccantes_ que seules peuvent chasser, pour un moment, le casse-cou de
la chasse  courre, la violente distraction de l'orgie.

Un livre, publi en 1793, contient un chapitre physiologique sur Louis
XV, curieux pour le temps o il a t crit. L'auteur, mettant  profit
les observations de Sauvage sur les effets produits dans les espces
animales et vgtales par une succession de copulations de pre en fils
de la mme famille, attribue les _tics_, les _manies_, l'_apathie_, la
_timidit_ de Louis XV  une maladie morale,  un dsordre du systme
nerveux.




IV

Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le
premier rideau tir_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans
ambition et sans cupidit.--Le Roi souffrant du peu de beaut de sa
matresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son pre et son
mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame
Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunits et les
distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers
rendez-vous.--Les chemises troues et la misre de madame de Mailly
aprs la disgrce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame
d'Estres travaillant  gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs
de la favorite.--_Quand vous dferez-vous de votre vieux prcepteur?_


Bachelier[123], le valet de chambre du Roi, tait un gros et important
personnage. panoui dans l'gosme d'un vieux garon bien portant,
maintenu en belle humeur par ses cinquante mille livres de rente, par sa
jolie proprit de la Celle honore de la visite de Louis XV, par
l'amour d'une trs-agrable personne, mademoiselle la Traverse, la
fille de Baron, renferm dans la socit de deux ou trois gens
d'esprit, battant le pav et le monde de Paris et lui en apportant les
nouvelles pour l'amusement du matre[124], Bachelier tait peut-tre
l'homme le plus solide en place auprs de ce Roi, lev par le Cardinal
dans l'loignement et la dfiance de tout ce qu'il y avait de grand  la
cour, et si bien dispos par son caractre et son ducation aux
influences basses et familires de la domesticit. Et le valet de
chambre du Roi avait encore eu la chance de trouver pour tre son
second, un autre lui-mme, un sous-valet qu'il avait fait recevoir
garon bleu de la chambre, et qui, le remplaant pendant ses courtes
absences, n'entretenait le Roi que du dvouement de Bachelier; puis, son
service fait et son rle jou en conscience, se remettait aux ordres du
seigneur de la Celle.

Par l-dessus, Bachelier parlait peu, avait l'air de penser
profondment, s'tait fait un peu gographe, et politique assez
suffisamment, pour fournir  la conversation du Roi. Mais Bachelier
avait surtout le flair des influences, l'vent des crdits en baisse, le
facile dtachement des individus, avec la science des manoeuvres doubles
et des mnagements d'avenir, qui, aprs lui avoir fait abandonner
Chauvelin pour se livrer au Cardinal, lui fera conserver sous main des
relations avec le chancelier exil  Bourges. Il disait bien haut qu'il
ne voulait jamais se remarier, de manire  carter tout soupon d'une
grandeur future  la faon des valets de chambre Beringhen et
Fouquet-Varenne, et jouait le bonhomme au naturel et sans enflure. Ne
mettant  sa faon d'tre ni hauteur, ni importance, mais usant de
souplesse et de rondeur, caressant les esprances de tous, ayant un
sourire pour les plans de Belle-Isle, trouvant une larme pour les
chagrins de la Reine, qu'il flattait d'un retour du Roi, Bachelier, ce
vrai souverain des petits appartements[125], le seul courtisan peut-tre
en lequel Louis XV et confiance, ne semblait tenir  autre chose  la
cour qu' l'amiti de son matre qu' peine veill, et le _premier
rideau tir_[126], il tait seul  entretenir. On entendait Bachelier
parler uniquement de son dsir du bien de tous; il n'avait  la bouche
que des paroles d'honnte homme, presque de _citoyen_, ne semblant viser
qu' rconcilier l'opinion populaire avec sa place, et les prjugs avec
son service.

C'tait sous ce jour que se montrait et se donnait  voir Bachelier;
mais au fond ce qu'il avait voulu, ce qu'il voulait encore plus vivement
que ne le voulait toute la cour, c'tait une intrigue rgle, c'tait
une matresse de sa main dans le lit du Roi, une matresse convenable
par son rang, mais une crature sans beaut, sans ambition, une femme
capable d'une passion dsintresse pour le Roi, et d'une reconnaissance
sans rvolte pour les ouvriers de son lvation.

Et en novembre 1737, lorsque la dclaration de madame de Mailly, comme
matresse dclare, tait attendue par une affluence de monde, comme on
n'en avait jamais vu  Fontainebleau depuis Louis XIV, Bachelier[127]
s'unissait peut-tre au cardinal de Fleury pour empcher cette
lvation.

       *       *       *       *       *

Madame de Mailly n'tait vraiment point heureuse en son rle et en sa
position de favorite. Louis XV lui faisait ressentir les humiliations de
son amour-propre d'amant, lorsqu'il entendait les trangers, la cour,
les amis aussi bien que les ennemis de sa matresse, le mari mme  qui
il avait pris sa femme s'tonner de cet attachement pour cette femme
sans jeunesse et infrieure  mille autres beauts de Versailles. Lche
et honteux devant le refrain gnral, presque public, qui chaque jour
grandissait, courait dans les chansons, se glissait mme dans les
causeries des courtisans et le forait  crier une nuit par une chemine
 Flavacourt: Te tairas-tu[129]! le Roi,  chaque blessure  sa
vanit, se vengeait sur sa matresse par quelque duret, par quelque
mchant et blessant compliment  l'endroit de sa beaut absente[130].

Puis pour ce Roi _tatillon_, curieux de petites affaires et entrant dans
les dtails de parent, de mnage, d'argent de ceux qui l'approchaient,
les dsagrments que madame de Mailly essuyait de sa famille et dont il
subissait le contre-coup, taient une raison et un prtexte  des
reproches et  des grogneries. Le marquis de Nesle dont les procs
interminables taient la conversation de Paris, trs-indiffrent au
scandale et parfaitement insolent dans la ruine, lanait dans le public
un mmoire o, maltraitant ses juges, injuriant son rapporteur Maboul,
il parlait avec une hauteur magnifique de son _misrable procs avec
ses misrables cranciers_[131]. Madame de Mailly tentait de faire
quelques remontrances  son pre, mais ses sermons taient mal
accueillis par le marquis de Nesle qui traitait sa fille de g..., et
continuait  crire de hautaines lettres o il menaait tout le monde de
la judicature de ses vengeances[132]. De l mille tracas pour le Roi qui
n'avait pas l'esprit d'loigner sans bruit le marquis, et de faire
arranger ses affaires par quelqu'un de comptent. Ce n'tait pas l, il
est vrai, l'affaire du Cardinal qui voulait une lettre de cachet, un
acte de publicit qui ft dire: Voil le prcepteur plus matre que
jamais du petit garon, il fait fouetter le pre de sa matresse. Les
filles du marquis de Nesle allaient en vain demander publiquement au
Cardinal la grce de leur pre[133]; il tait oblig de partir pour
Caen, le lieu de son exil[134]. L'original et superbe marquis ruin y
faisait mme une faon d'entre, flanqu de mademoiselle de Seine sa
matresse et de quatre pages qui taient tout son domestique. Et quand
les affaires du pre commenaient  laisser tranquille le Roi, venait
le tour du mari qui se faisait arrter comme franc-maon[135].

Enfin le Roi se trouvait en ces annes en une veine volage, en une
humeur papillonne; il n'avait pas que le besoin amoureux d'une
matresse, il avait la tentation et l'apptit de toutes les femmes et de
toutes les sortes de femmes[136]. Il tait le jeune et bel infidle qui,
dans les romans du temps, toujours inassouvi et curieux, se donne 
toutes les occasions,  toutes les rencontres,  tous les hasards. Ce
temprament ardent, mais cependant si longtemps constant, en cette vie
de soupers inaugure dans les petits cabinets, tait amen  chercher
moins les satisfactions de l'amour que le prurit du plaisir. Chez Louis
XV prenait naissance le libertin, le _polisson_, ainsi que l'avait
appel cette nymphe du bal de l'Opra, un peu trop vivement presse par
le Roi sous le masque[137]. Et madame de Mailly avait tous les jours 
craindre de se voir abandonner pour une passion, un caprice, une
passade.

Presque au moment o madame de Mailly tait pour ainsi dire reconnue
comme matresse dclare, on parlait de dbauches obscures, de
fillettes amenes par Bachelier au Roi. Bientt mme Paris s'entretenait
d'une galanterie[138] que Sa Majest avait attrape avec la fille d'un
boucher de Versailles ou de Poissy. La chose mme tait assez srieuse
pour que les chirurgiens remplaassent auprs du Roi les mdecins et que
Louis XV et un certain nombre d'entrevues avec la Peyronie[139]. Et le
jeune souverain se trouvait un moment, dans le mois de janvier de 1738,
en un tel tat d'affaissement et de langueur que la question de la
Rgence commenait  s'agiter tout bas entre les courtisans dans les
coins des appartements de Versailles[140].

Louis XV rtabli et guri pour quelque temps de l'amour des fillettes,
une amie intime de madame de Mailly, madame de Beuvron, ingrate 
l'gard de la favorite comme Lucifer, tait au moment de lui enlever le
Roi.

Madame de Beuvron relgue au vieux srail, c'tait aussitt madame
Amelot, la femme du tout nouveau ministre, et nomme par les jolies
femmes bourgeoises de Paris. Dans deux ou trois soupers faits dans les
petits appartements, elle enchantait le Roi par une timidit gale  la
sienne. Pendant plusieurs jours le Roi n'tait occup que de la timide
bourgeoise. Madame Amelot avait l'honneur de faire attendre pendant un
grand quart d'heure, pour une promenade en calche, Louis XV que l'on
entendait dire: Allons la prendre chez elle! et il restait encore un
quart d'heure  sa porte de faction avec toute sa suite. La cour voyait
dj la femme du ministre matresse dclare, et madame de Mailly,
horriblement malheureuse et trs-jalouse, faisait rpandre que madame
Amelot tait une beaut du Marais dont Sa Majest se moquait comme de
son apothicaire Imbert, que, par plaisanterie, il avait emmen  la
chasse jusqu' ce qu'il s'y ft cass les reins. Mais la bourgeoise du
Marais, dsireuse du maintien de son mari au ministre, se refusait
d'entrer en lutte avec la grande dame, lui faisant humblement la cour,
et sollicitant son intrt et sa protection[141].

Torture de jalousie, madame de Mailly en tourmentait et perscutait
sans cesse le Roi. Le souponnait-elle d'avoir reu une impression d'une
femme? Elle ne lui laissait de repos qu'aprs avoir obtenu de lui un mot
dsobligeant sur sa figure, sur sa toilette[142]. Elle guettait le Roi
partout, usait sa vie sur ses traces, montait la garde autour des
cabinets pour qu'aucune femme n'y soupt avec le Roi sans qu'elle y ft,
si occupe  cet espionnage, si absorbe dans cette poursuite du Roi
qu'elle ne paraissait plus le soir chez la Reine.

       *       *       *       *       *

Malgr tout, et en dpit des mpris, des rebuffades et des infidlits
de Louis XV, madame de Mailly se promenait avec l'attelage de chevaux
tigrs tout nouvellement achets par le Roi, elle tait toujours dans la
gondole royale quand les autres dames allaient en calche, elle tait en
carnaval de toutes les parties de bal de l'Opra dans la petite socit
de plerins et de plerines ou de chauve-souris que menait Louis XV,
elle tait la femme qui, au retour des chasses, offrait le pied du cerf
au Roi  sa fentre[143]. Au feu de la ville son pliant tait le plus
rapproch du Roi, aux soupers elle tait toujours  ct de Louis XV, et
s'il y avait des princesses du sang, elle occupait la seconde place 
droite; au jeu, la table o elle jouait n'tait spare de la table du
Roi que par la chemine,  la messe la seconde trave  droite de la
Chapelle tait garde pour elle[144]. Elle tait la seule dame de la
cour fournie de bougie aux voyages de Marly; et  sa toilette assistait
presque tous les jours l'ambassadeur d'Espagne. Madame de Mailly
jouissait donc de toutes les immunits et de toutes les distinctions qui
dsignent au public une favorite, mais une favorite qui n'avait pas un
cu dans sa poche.

Le marquis d'Argenson raconte avec une certaine autorit qu'au bout de
deux entrevues avec Louis XV, madame de Mailly avait parl au Roi de sa
misre qui tait en effet fort grande. Le Roi de lui donner libralement
les quarante louis qu'il avait sur lui[145]. Puis une seconde libralit
une autre fois. Mais  la troisime sollicitation, le Roi, ainsi qu'un
page qui aurait craint d'tre grond par son gouverneur, reprsentait 
sa matresse qu'il n'avait que l'argent de sa cassette, qu'il y avait
dessus beaucoup de charges  payer, qu'elle n'y suffisait mme pas... Et
les deux amants se lamentaient: madame de Mailly sur les exigences de
ses cranciers, le Roi sur le peu d'argent dont le Cardinal lui laissait
la disposition.

Le garde des sceaux, Chauvelin, qui avait tremp avec Bachelier dans
l'intrigue qui avait amen madame de Mailly dans le lit du Roi, et qui
avait les mmes intrts que le valet de chambre  conserver et 
maintenir la matresse dans une troite dpendance, faisait alors dire
au Roi qu'il y avait un moyen trs-simple d'arranger cela et de fournir
aux dpenses de la matresse sans que le Cardinal le st; il s'offrait 
solder les rendez-vous sur les fonds secrets du ministre des affaires
trangres, et l'on tait tout tonn de voir un jour madame de Mailly
dans une lgante chaise qui tait du mme vernis que les cabinets du
Roi[146].

Mais le payement des rendez-vous du Roi par le ministre des affaires
trangres ne durait gure. Au mois de fvrier 1737, Chauvelin tait
renvers et le cardinal de Fleury, en haine des sympathies de madame de
Mailly pour le ministre disgraci, gnait et contrariait les trs-rares
libralits du jeune et avare Bourbon, si bien que madame de Mailly,
perdant cinq cus au quadrille, ne pouvait les payer. Et ses amis
s'entretenaient de ses chemises limes et troues[147], de la tenue de
pauvresse de sa femme de chambre, et plaignaient du fond de leur coeur
cette matresse de Roi moins paye que la matresse d'un sous-fermier.

       *       *       *       *       *

Dans cette dtresse et ce dnuement la malheureuse femme avait encore le
tourment des mauvais conseils, des tentations, des mirages de grandeurs
et de richesses avec lesquels deux femmes troublaient sa faible
cervelle.

Grce  sa maison de Madrid, qui communiquait avec la Muette par de
petites alles fermes par des barrires pendant le jour, et qui avait
permis  madame de Mailly de rejoindre, sans qu'on le st, le Roi quand
il couchait hors de Versailles, mademoiselle de Charolais tait entre
dans l'intimit du Roi, effarouch jusqu' ces derniers temps par ses
hardiesses et ses inconvenances princires. En cette heure de faveur,
pousse par son amant Vaural, vque de Rennes[148], et qui visait la
succession de Fleury, Mademoiselle songeait  gouverner le Roi par sa
matresse[149]. Elle s'adjoignait dans cette entreprise la marchale
d'Estres qui avait fait  ses cts le mtier d'entremetteuse en second
et lui apportait les conseils et l'exprience de son amant, le cardinal
de Rohan. Et ces deux femmes, manoeuvres dans la coulisse par ces deux
grands personnages ecclsiastiques, chauffaient l'ambition de madame de
Mailly, l'excitaient  devenir matresse dclare,  se faire crer
duchesse,  exiger l'octroi de grands biens, et mme la marchale
d'Estres, exploitant habilement le got que la matresse avait de sa
proprit de Bagatelle, lui proposait de la lui vendre pour prendre sur
elle la puissance et l'autorit d'un crancier.

Les deux femmes cherchaient  la dtacher de Bachelier en lui disant
qu'il lui barrerait toujours les grandeurs pour la garder plus
dpendante de lui, qu'il voulait la rduire aux honneurs du mouchoir.
Elles lui rptaient les propos qu'il tenait sur son compte. Oui, sans
doute, il voulait la tirer de la pauvret, peut-tre lui procurer une
petite aisance. Mais n'avait-il pas dclar qu'il ne souffrirait jamais,
 Dieu ne plaise, qu'on renouvelt les scandales de l'autre rgne, qu'on
n'intronist  la cour une matresse rgnante et qu'un jour des btards
adultrins prissent la place des princes du sang et s'emparassent de
toutes les dignits de l'tat?

Le complot cependant s'bruitait; on dtachait alors prs de la
marchale d'Estres un abb, ancien amant ou ancien confident, qui la
faisait causer, lui montrant le danger de s'engager trop  fond dans une
intrigue qui pourrait la priver des bienfaits de Sa Majest. Madame de
Mailly, elle de son ct, s'apercevait du mcontentement du Roi, se
repentait, jurait qu'elle ne le ferait plus.

Aprs qu'on eut bien caus de la disgrce et mme de l'exil de la
princesse de Charolais[150], le Roi, qui s'ennuyait  Versailles,
revenait dner  Madrid chez mademoiselle de Charolais et passer
l'aprs-midi  Bagatelle chez madame d'Estres, et les deux femmes
recommenaient  parler  l'imagination de la matresse. Quoique presque
indiffrente  sa pauvret, et ne voulant entendre aucune proposition
venant d'un homme d'affaire, et toute dfendue qu'elle tait par un
petit sens fort droit contre sa tte de linotte[151], madame de Mailly,
sous le tiraillement des mauvaises suggestions, et dans ce perptuel
rappel de l'injustice de son sort, ne pouvait se dfendre d'accs
d'humeur o elle maltraitait le Roi de la colre ou du mpris de ses
paroles.

Dans ces mauvaises heures, gare au Roi! madame de Mailly ne le mnage
pas, et les courtisans sont dans l'tonnement de l'affolement rageur qui
s'empare tout  coup de la douce crature, et qui au jeu, o elle est
presque toujours malheureuse, lui met  la bouche quand Louis XV lui
marque le chagrin qu'il prouve de sa perte: _Ce n'est pas tonnant,
vous tes l!_

Mais o l'humeur de la matresse clate et se rpand en coups de boutoir
qui, donns au Cardinal, vont droit au Roi, c'est dans les soupers de
Lucienne chez mademoiselle de Clermont. Dans ces soupers fouetts de
Champagne jusqu' l'aube, o le Cardinal est bafou, honni, vilipend,
o, selon une expression du temps on le tient par les pieds et par la
tte tout le temps qu'on boit et qu'on mange, o les convives se
moquent tour  tour de ses amours sniles[152], de son radotage, de sa
foire perptuelle, madame de Mailly est la plus pre  mordre aprs le
vieux prtre, et madame de Mailly est la femme qui ramne, comme un
refrain sans piti, aprs chaque coup de dent donn au premier ministre,
cette apostrophe au Roi: _Quand vous dferez-vous de votre vieux
prcepteur_[153]?




V

Mademoiselle de Nesle, pensionnaire  Port-Royal.--Son plan ds le
couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de
Mailly d'une confidente de son sang  Versailles.--Installation de
mademoiselle de Nesle  la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractre
foltre et audacieux.--Louis XV faisant  madame de Mailly l'aveu de son
amour pour sa soeur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de
Vintimille, neveu de l'archevque.--Clbration du mariage en
septembre.--Le Roi donne la chemise au mari.--Les complaisances de
madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner  sa soeur la
socit de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la socit de
la comtesse de Toulouse.


Il y avait alors entre les quatre murs de Port-Royal, dans la paix et la
retraite d'un couvent, dans un monde tranquille d'ides austres ou
tendres, pieuses ou romanesques, une jeune fille qui roulait dans sa
petite tte des ambitions normes, non l'aspiration vague et impatiente,
mais le projet dlibr et le plan rflchi du plus audacieux rve. Son
imagination montait sans peur au rle de souveraine de France, et
machinait  froid la retraite de Fleury, le renversement du ministre,
l'asservissement du coeur du Roi et l'asservissement de la cour[154]. On
et dit que tout ce que l'exprience apporte de scheresse, tout ce que
l'usage de l'humanit, tout ce que le frottement, l'exemple et la vie
donnent de dsillusions, avaient vieilli et mri l'esprit, endurci et
affermi le coeur de cette jeune fille, hier une enfant, de cette Flicit
de Nesle qui dj peut-tre faisait entrer dans les plans de son
lvation le renvoi de sa soeur, madame de Mailly. C'tait comme une
prescience, comme une divination machiavlique, qui l'avait claire sur
le chemin de ces grandeurs qu'elle entrevoyait, qu'elle touchait
presque, et vers lesquelles sa jeune pense s'avanait dans un
ttonnement. Toutes ses esprances reposaient sur une tude ou plutt
sur une prsomption de l'humeur de ce Roi dont elle pressentait et
devinait, sur les ou-dire et les bruits d'un couvent, la physionomie,
la personnalit, les habitudes, la volont sans force, le caractre pli
aux dominations, les dgots, les lassitudes et les faiblesses.

Et elle tonnait une confidente de son ge, confondue et presque
convaincue par le ton d'assurance avec lequel elle lui disait: _J'irai
 la cour auprs de ma soeur Mailly; le Roi me verra; le Roi me prendra
en amiti, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et
l'Europe_[155]. En mme temps elle annonait les faciles victoires
qu'elle remporterait du premier coup sur le Roi[156], par les
taquineries et les tyrannies dont les femmes savent si bien user, par
un rgne de jalousie, de secousses, de scnes, de brusqueries, de
retours, en un mot, par l'ascendant de cette sorte de crainte, qui seule
fait durable le gouvernement de l'amour.

Elle ne se faisait pas illusion sur sa beaut, dont il y avait--elle le
savait--bien peu de chose  faire, mais elle comptait sur la vivacit de
son esprit, plus personnel, plus original que l'esprit de sa soeur[157],
sur l'entrain de son humeur et de ses ides, sur l'influence croissante
que toute nature suprieure et remuante impose, dans le commerce de la
vie,  la timidit et  la paresse de l'tre qui lui est associ. Et la
voil crivant tous les jours  sa soeur, la sollicitant de l'appeler
auprs d'elle, invoquant ses bonts, parlant  ses tendresses avec les
caresses et les enfantillages d'une petite soeur gte, intressant dj
peut-tre, par-dessus l'paule de madame de Mailly, le Roi  ces jolies
effusions et aux tournures lutines de son esprit de pensionnaire. Madame
de Mailly ne rsistait point longtemps, et la jeune personne sautait du
couvent  Versailles[158].

       *       *       *       *       *

Madame de Mailly se trouvait avoir besoin dans le moment d'un
dvouement, d'une affection, d'un conseil. Dans l'clat et l'affiche de
sa liaison longtemps cache, elle tait pleine d'inquitude, ne comptant
que bien peu sur le courage du Roi pour la dfendre, pour la soutenir
contre la plus lgre attaque du Cardinal. La favorite tait en outre
opprime, anantie, pour ainsi dire, sous la protection de son crasante
amie, mademoiselle de Charolais, qu'elle n'aimait point, qu'elle
craignait, et avec laquelle elle ne s'panchait pas, malgr les
apparences d'une intimit complte. Le seul vritable ami qu'elle eut
peut-tre  la cour, le valet de chambre Bachelier, lui avait donn le
conseil de ne se fier  personne, et elle suivait ce conseil. Mais
cette femme sans rsolution personnelle, sans volont, sans
concentration, demandait le soulagement, dans l'ouverture de son coeur,
de pouvoir parler  quelqu'un, de pouvoir consulter quelqu'un, appelait
en un mot une confidente de son sang. Or, mademoiselle de Vintimille
avait t de tout temps la soeur prfre de Madame de Mailly[159]. Et
dans ces dernires annes, o madame de Mailly s'tait brouille avec la
duchesse de Mazarin[160], qui avait employ pour lui arracher le secret
de sa liaison avec Louis XV l'artifice, les menaces et les mauvais
traitements, l'amiti de la matresse du Roi s'tait encore accrue pour
celle de toutes les demoiselles de Nesle, dont l'indpendance, dans
l'extrme pauvret de la famille, avait affect le plus de hauteur 
l'gard de la duchesse[161].

Mademoiselle de Vintimille, sortie du couvent, se donna toute  son rle
de complaisante, de confidente de sa soeur; elle ne la quittait pas un
instant, ne faisait aucune visite qu'avec elle, vivait dans la plus
grande retraite au milieu de la cour. Ce don de sa personne, ce
sacrifice de toutes les heures de sa vie, mettaient  tout moment sur
les lvres de la reconnaissante madame de Mailly le nom de sa soeur
Flicit, avec toutes sortes de louanges passionnes, mues, si bien que
le Roi eut la curiosit de connatre cette crature si dvoue qu'il
jugeait dj une femme d'esprit  travers les conversations de sa soeur
qu'il avait appris  ne regarder gure que comme un cho. Louis XV
voulut admettre la soeur de madame de Mailly dans sa socit.

Toutefois l'installation de mademoiselle de Nesle n'avait pas t
dfinitive en dcembre 1738, elle faisait encore de temps en temps des
sjours  son couvent, et elle n'avait eu que de bien rares occasions de
se rencontrer avec le Roi, peut-tre une fois chez Mademoiselle,
peut-tre une autre fois chez la comtesse de Toulouse  une revanche au
cavagnole entre madame d'Antin et madame de Mailly, o le Roi, prvenu
que mademoiselle de Nesle devait venir, donnait l'ordre de l'avertir et
la faisait asseoir. Ce n'tait qu'au mois de mai 1739 qu'elle quittait
son couvent pour n'y plus rentrer, pour demeurer avec madame de Mailly
jusqu'au jour o elle serait marie. Et elle n'tait prsente que le 8
juin au Roi avec lequel elle soupait pour la premire fois.

Mademoiselle de Nesle devant faire partie du voyage de Compigne,
Mademoiselle s'empressait d'offrir un appartement  l'invite du Roi,
mais il ne convenait pas  la hautaine personne d'tre sous la
protection de qui que ce soit, et mademoiselle de Nesle refusait cet
appartement, disant  sa soeur: que puisque le Roi dsirait qu'elle et
l'honneur de le suivre, il aurait la bont de pourvoir  son logement.
Cette requte, s'adressant directement  la personne du Roi, plaisait 
Louis XV[162].

       *       *       *       *       *

Les courtisans qui voyaient mademoiselle de Nesle, ne trouvaient gure
en elle l'toffe ni l'avenir d'une matresse. Ce qui leur sautait aux
yeux, c'tait un long cou mal attach aux paules, une taille hommasse,
une dmarche virile, une peau brune, un ensemble de traits assez
semblable aux traits de madame de Mailly, mais plus sec et presque dur,
et qui n'avait pour lui ni ce rayon de bont, ni cette tendresse de
passion[163].

Aussitt entre  la cour, la jeune soeur de madame de Mailly mettait en
jeu tous les ressorts d'un caractre foltre, audacieux, et comme anim
d'une pointe de vin. Elle profitait, pour s'avancer, de la premire
surprise du Roi, et de cette intimidation de la moquerie, si nouvelle
pour un prince jusque-l entour de soumissions. Elle s'exposait  ses
dsirs avec l'apparente navet et la libert coquette d'une autre
Charolais, mais avec plus de suite, une continuit plus hardie, une
malice plus pigrammatique, et o le Roi se plaisait  reconnatre les
qualits de son propre esprit. Et cette pensionnaire ne tardait pas  se
rendre si agrable, si ncessaire au Roi, qu'il ne pouvait plus se
passer d'elle[164], et qu'il ne semblait plus goter la conversation et
la socit que dans la compagnie de cette amusante enfant rpandant la
gaiet autour d'elle. Mademoiselle de Nesle fortifiait ce got et lui
donnait la solidit d'une habitude, en ne laissant point le Roi 
lui-mme, en le tenant toujours sous son charme et sous son caprice, par
des inventions de plaisirs, des boutades de penses, par le tourbillon
d'activit et d'imagination qui tait sa nature avant d'tre son rle.

Mademoiselle de Nesle tait bientt de toutes les chasses et de tous les
soupers de Louis XV, et au mois d'octobre, au voyage de Fontainebleau,
elle tait installe dans l'appartement des Villars. Madame de Mailly,
qui s'apercevait que le Roi commenait  choisir, pour ses sjours dans
ses petits chteaux, les semaines o elle tait retenue pour son service
prs de la Reine[165], ne se sentait plus avoir que les restes des
tendresses et des caresses du Roi. Des railleries, des mchancets qui
allaient un jour jusqu' lui couper sa tapisserie, des comparaisons 
l'avantage de sa soeur[166], des brouilleries, tous les contre-coups de
l'infidlit du Roi prparaient lentement madame de Mailly  la
confession qui lui arrachait toute illusion: le Roi lui avouait aimer
sa soeur autant qu'elle.

       *       *       *       *       *

Cependant l'intrt connu que Louis XV portait  la jeune femme et la
protection royale que cet intrt promettait dans l'avenir au mari,
faisaient rechercher la main de mademoiselle de Nesle en dpit de sa
laideur. Ds le mois de juillet 1739, au voyage de Compigne, il avait
t question d'une alliance de Flicit de Nesle avec le comte d'Eu,
alliance en faveur de laquelle le Roi aurait assur le rang des
lgitims  la postrit[167]. On parlait d'un second mariage qui
manquait parce que le marchal de Noailles s'tait bless de ce qu'on ne
s'tait pas adress  lui, et aussi un peu par la rpugnance du Cardinal
 laisser pntrer dans la faveur intime du matre une si puissante
famille[168]. Enfin Mademoiselle, qui apparat comme l'entremetteuse du
mariage de la soeur de madame de Mailly, dcidait l'archevque de Paris
voulant tre cardinal  demander sa main pour son petit-neveu, M. du
Luc, qui devait prendre en se mariant le nom de Vintimille[169].

Le 14 septembre 1739, le soir  Marly, madame de Mailly faisait part du
mariage  ses amis, annonait que le Roi accordait 200,000 livres
d'argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palais de la
Dauphine, une pension de 6,000 en attendant, et en outre un logement 
Versailles dans l'aile qu'on appelait autrefois _la rue de Noailles_.

Le mariage et le dner avaient lieu le dimanche 27  l'archevch. De l
les maris se rendaient  Madrid chez Mademoiselle, o ils soupaient.

Le Roi, venu tout exprs de la Muette pour le coucher, faisait
l'honneur au mari de lui donner la chemise, honneur que Louis XV
n'avait fait encore  personne au monde[170]. Et Soulavie, qui fait
remonter la liaison du Roi avec mademoiselle de Nesle au mois de juin
1739, donne  entendre, mais sans appuyer son dire sur aucune autorit,
que le Roi prenait la place du mari[171] qui allait coucher dans le lit
du Roi  la Muette.

Le lendemain, le Roi assistait encore  la toilette de la marie qui
avait lieu  Madrid[172].

Trois mois aprs ce mariage, au jour de l'an de l'anne 1740, le Roi,
qui avait reu de madame de Mailly deux magnifiques et singuliers pots 
oille de porcelaine de Saxe, ne donnait d'trennes qu' une seule femme
de la cour,  madame de Vintimille[173].

Ce fut sans doute une honteuse complaisance[174] que cette patience et
ce partage par madame de Mailly des amours infidles de Louis XV, et
elle donna l'clatant exemple des plus humbles lchets et des
accommodements les plus bas en demeurant l o elle tait rduite  tout
servir pour ne rien gner; malheureuse! qui, baissant la tte sous les
dures paroles et dvorant l'injure d'tre tolre, ramassait du coeur du
Roi ce que lui en jetait sa soeur. Et cependant il suffira d'un mot pour
la faire plaindre dans sa honte, elle aimait.

Toutefois cette soumission ne se fit pas en un jour et sans lutte.
Toutes ces annes on assiste au dchirement de ce coeur,  travers ces
brusqueries, ces bouderies, ces caprices, ces exigences, ces enttements
enfantins qui sont les petites et draisonnables vengeances de la faible
et aimante femme contre l'homme qui ne l'aime plus. Dsireuse de jouer,
madame de Mailly ne jouait pas pour empcher le Roi de jouer. Habille
et toute prte, elle se refusait de suivre le Roi en traneau, ou
feignait de se trouver mal de la vitesse avec laquelle le Roi la
menait. Un jour que le Roi avait commenc  souper  Choisi avant
qu'elle ft descendue, rien ne pouvait la dcider  se mettre  table,
et elle soupait sur une servante dans une autre pice. Ou bien, enrage
de sa malechance au jeu, elle laissait le jeu du Roi, et envoyait
acheter un cavagnole  Paris pour jouer sans le Roi[175]. Et aux coups
de tte succdaient les impatiences. Le Roi tardait-il  lui rpondre,
elle lui jetait cette phrase: _Si une femme tait si longtemps 
accoucher, elle mourrait en travail_[176].

On sent en cette pauvre de Mailly, presque tout le temps de sa triste
faveur, le trouble de cervelle et comme l'affolement des amours amres
et maudites. Et cependant le Roi tait-il enrhum, c'tait madame de
Mailly qui lui prparait elle-mme un bouillon de navet infaillible; le
Roi avait-il le dgot de sa robe de chambre, c'tait encore elle qui
courait aussitt  Paris, achetait une toffe charmante, faisait
travailler toute la nuit et tonnait le Roi  son lever le lendemain par
cette toute neuve robe de chambre pose sur la toilette[177].

En prsence de ce coeur bris qui ne lui en voulait pas et semblait
toujours l'aimer, devant cette rsignation qui n'avait que la rvolte de
la mauvaise humeur, devant peut-tre la supplication de n'tre point
chasse, madame de Vintimille, qui s'tait prpare pour une lutte 
outrance, changeait de plan. Matresse absolue de l'esprit du Roi, elle
ne craignait point de laisser sa soeur auprs de lui. Toutes ses
prcautions se bornaient  carter de madame de Mailly les personnes qui
pouvaient la mener et disposer de ses rsolutions. Mademoiselle de
Charolais, qui avait fait de la volont de madame de Mailly un
instrument  ses ordres, tait loigne des soupers[178] ainsi que sa
soeur mademoiselle de Clermont[179]; ses exigences, sa pression sur le
Roi pour faire arriver son amant Vaural au ministre des affaires
trangres servaient d'occasion  madame de Vintimille, de prtexte au
Roi, pour la mettre en pleine disgrce. Ce dbarras fait, madame de
Vintimille tournait les amitis de madame de Mailly vers la comtesse de
Toulouse, vers les Noailles, dont elle connaissait l'ambition, mais dont
elle savait aussi l'attachement et la constance.




VI

Le comte de Gramont nomm au commandement du rgiment des gardes sur la
recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la
Trmoille.--Le duc de Luxembourg port par les deux soeurs.--Menaces de
retraite du cardinal.--Lettre dicte  madame de Mailly par madame de
Vintimille.--Fleury, le neveu du cardinal, nomm premier gentilhomme de
la Chambre.--Les protgs des deux soeurs.--Le marchal de
Belle-Isle.--La fraternit du duc et du chevalier.--Les projets de
dmembrement de l'Empire de Marie-Thrse.--Louis XV entran  la
guerre par les favorites.--Belle-Isle nomm ministre extraordinaire et
plnipotentiaire  la dite de Francfort.--Le cardinal forc de faire
marcher Maillebois en Bohme.--Chauvelin.--Son pass mondain et
galant.--Ses _manires de fripon_.--Il est exil  Bourges.--Son pouvoir
occulte sur les vnements politiques.--Il est  la tte du parti des
_honntes gens_.


Au commencement du mois de mai 1741, la cour eut l'occasion dans deux
circonstances importantes de s'apercevoir de l'influence que madame de
Vintimille prenait, en sa grossesse, sur la volont du Roi[180].


Le premier duc de Gramont mort, le comte de Gramont, qui faisait
profession ouverte d'tre ami des deux soeurs, leur demandait de
s'employer pour qu'il hritt des charges de son frre. Madame de
Vintimille faisait recommander si chaudement l'ami de la famille par
madame de Mailly au Roi, que Louis XV choisissait spontanment et de son
propre mouvement, sur la liste prsente par le Cardinal, le comte de
Gramont pour le gouvernement du Barn et de la Navarre et le
commandement du rgiment des Gardes[181]. Jusque-l, cette liste n'tait
qu'un acte de dfrence de la part de l'minence qui savait que le Roi
ne dsignait pour la place que celui qu'il se rservait de lui indiquer
nominalement. Et dans cette nomination enleve pour la premire fois au
Cardinal, madame de Vintimille obissait moins  une prdilection
particulire pour le comte de Gramont qu' l'envie d'accoutumer Louis XV
 gouverner,  tre le matre,  faire le roi.

Dans le courant du mme mois, une autre mort affirmait encore plus
ostensiblement le pouvoir secret de madame de Vintimille sur les
dterminations du Roi. Le 23, le duc de la Trmoille[182] venait 
mourir de la petite vrole, laissant un fils g de quatre ans. Le Roi
ne voulait pas donner la charge de premier gentilhomme  un enfant, et,
port pour M. de Luxembourg, un de ses familiers prfrs, n'osait faire
prvaloir son dsir. Pendant ce temps, la duchesse de la Trmoille
sollicitait la charge pour son fils, les Bouillon pour le petit prince
de Tarente, tandis que le Cardinal qui l'ambitionnait pour son neveu, et
qui savait que les deux soeurs y poussaient le duc de Luxembourg[183],
n'osait la demander de peur d'un chec et d'un nouveau triomphe de
madame de Vintimille.

Dans cette perplexit l'minence restait  Issy, inactive et sans
dvoiler sa pense. Maurepas, qui dj,  propos de la nomination du
comte de Gramont, avait trait publiquement avec le dernier mpris les
deux soeurs, et le contrleur qui, plus avis, s'tait content de dire
au Cardinal tout ce qui pouvait l'irriter, venaient le trouver dans sa
retraite. Ils lui reprsentaient que cette occasion tait dcisive, que,
s'il n'obtenait pas cette charge pour son neveu, son crdit tait ruin
 ne jamais se relever, qu'il fallait tout employer, prires, menaces...
 la suite de cette visite, le Cardinal crivait une lettre au Roi, un
chef-d'oeuvre d'hypocrisie, o l'homme d'glise faisant valoir, du mieux
qu'il pouvait, les plus mauvaises raisons qu'il avait trouves en faveur
du petit la Trmoille, suppliait Sa Majest de ne pas donner  son
prjudice la charge  son neveu dj combl des bonts du Roi[184]. Le
Roi, qui tait  Rambouillet, frapp du manque de sincrit du Cardinal,
ne rpondait pas.

Le soir,  son retour  Versailles, Louis XV trouvait une seconde lettre
de Fleury, une trs-longue lettre, dont la lecture le plongeait dans une
mauvaise humeur qui s'chappait en bouffes de colre pendant le souper.
Avant le souper, les courtisans avaient dj remarqu la srieuse et
chagrine figure que le Roi avait dans sa visite  la Reine, l'oubli
qu'il avait fait de donner sa main  baiser  Mesdames comme il en
avait l'habitude. Rest seul avec madame de Mailly, Louis XV lui lisait
la lettre du Cardinal. L'minence ne parlait plus au Roi de la charge de
premier gentilhomme de la chambre, elle s'tendait sur son ge, sur ses
infirmits qui ne lui permettaient pas de continuer son service, se
plaignait de ce que son esprit n'tait pas toujours prsent le soir,
enfin terminait sa lettre en demandant la permission de se retirer. Le
Roi, qui perait le jeu du Cardinal, se rpandait en paroles pleines
d'emportement, s'criant qu'il voyait bien qu'il s'tait tromp dans
l'ide qu'il avait eue de l'attachement du Cardinal pour sa personne,
qu'il ne songeait qu' conserver l'autorit, qu'il jugeait qu'on ne
pouvait se passer de lui, qu'il profitait de ce besoin pour arracher
cette place, mais il tait bien dcid  laisser le Cardinal se retirer
et il ne ferait point son neveu premier gentilhomme de la Chambre. Et le
Roi rptait  tout moment: Je croyais qu'il m'aimait, qu'il tait sans
intrt et sans ambition, qu'il ne faisait cas de son crdit que par
rapport au bien de mon service.

 toutes ces plaintes pleines d'amertume,  toutes ces paroles de colre
qui demandaient un conseil, madame de Mailly ne rpondait rien. Prise 
l'improviste, la timide et indcise crature ne savait quel parti
appuyer, quelle dtermination encourager, quelle rsolution prendre.
Elle restait muette, tout effraye au fond que la retraite du Cardinal
n'entrant sa disgrce. Aussi  minuit, ds que le Roi la quittait,
courait-elle chez sa soeur. La Vintimille l'coutait, et aussitt lui
disait:[185]

--_crivez au Roi tout  l'heure, et demandez-lui en grce de donner la
charge  M. de Fleury_.

--_Je suis trop trouble pour pouvoir faire une lettre_, laissait
chapper madame de Mailly.

--_Prenez votre critoire, je dicterai_, reprenait la Vintimille.

Et la Vintimille dictait  sa soeur une lettre, o elle demandait avec
instance au Roi de ne plus songer  M. de Luxembourg et de tout
sacrifier pour retenir le Cardinal qui tait utile et ncessaire dans
les circonstances prsentes. Cela dit, madame de Vintimille ajoutait que
si cependant le parti du Cardinal tait pris irrvocablement, il ne
fallait pas que le Roi s'en dsesprt, mais qu'il devait se figurer
tre au moment o il le perdrait par la mort, et songer aux hommes les
plus dignes de sa confiance. Alors la soeur de madame de Mailly prparait
d'avance le renversement du ministre, passait en revue les ministres.
Le Contrleur, un semblant d'honnte homme, mais dur, mais ha, mais
born et tout au plus propre au maniement des finances. Le Maurepas, un
esprit, des talents, mais d'une indiscrtion si outre, qu'on ne pouvait
rien lui confier. L'Amelot, le Breteuil, le Saint-Florentin, des gens si
mdiocres qu'ils ne valaient pas la peine qu'on parlt d'eux; il
fallait donc chercher hors du ministre... Cette lettre, dont le Roi
devinait facilement l'inspiratrice, lui rendait la tranquillit de
l'esprit et le laissait reconnaissant pour celle qui sacrifiait au repos
de son amant l'intrt qu'elle avait paru prendre au duc de Luxembourg,
pour celle qui, dans son empressement  retenir le Cardinal au pouvoir,
immolait ses ressentiments et ses haines[186].

Le lendemain matin, le Roi aprs son lever disait au duc de Fleury: Je
vous donne la charge de premier gentilhomme de la Chambre[187].

Alors commenait de la part du Cardinal une srie de tartufferies du
plus haut comique.  son neveu, qui lui apportait la nouvelle de sa
nomination, il jetait: Allez vous enfermer dans votre chambre, je vais
trouver le Roi et lui rendre la charge[188]. Son neveu lui ayant fait
observer que le Roi lui avait donn la charge devant tout le monde et
qu'il avait dj reu nombre de compliments, le Cardinal se dcidait 
aller se jeter aux pieds du Roi en le prenant  tmoin qu'il n'avait
jamais demand la charge. Chez la Reine il demandait  s'asseoir, n'en
pouvant plus et se lamentant sur le malheur de cette charge donne  son
neveu.  quoi la Reine lui rpondait qu'elle ne voyait rien de si
affligeant pour lui.

Mesdames de Mailly et de Vintimille venant lui faire leurs compliments,
le Cardinal plissait, rougissait, se troublait, voulait les reconduire,
et, madame de Mailly s'y opposant, laissait chapper dans cette phrase
la connaissance et la crainte qu'il avait du crdit de madame de
Vintimille: Si ce n'est pas pour vous, c'est pour madame de
Vintimille. _Son minence se moque_, reprenait ironiquement madame de
Mailly[189].

       *       *       *       *       *

Madame de Vintimille, cherchant de solides assises  sa faveur,
prparait en secret l'avnement de deux hommes vers lesquels l'opinion
en ce moment se tournait comme vers les esprances de l'avenir, et dont
elle voulait faire les ministres de son prochain rgne: Chauvelin et le
marchal de Belle-Isle.

Le marchal de Belle-Isle, le capitaine[190], le ngociateur,
l'administrateur, le harangueur, l'homme politique, l'homme magnifique,
le patron d'une arme de clients, l'enfant gt de la popularit[191],
ce Pompe enfin, Belle-Isle avait eu grand'peine  sortir de la nuit et
de l'abaissement o Louis XIV avait voulu tenir la famille de Fouquet:
Belle-Isle tait le petit-fils du fameux surintendant.

Ce fut seulement sous la Rgence que Belle-Isle commena  se montrer,
aprs avoir tout mis en commun, prsent, avenir, fortune, avec un frre
plus jeune, dou des qualits qui lui manquaient, et qui tait dans
l'ombre et au second plan une autre moiti de lui-mme, le gnie modeste
et l'esprit modrateur de son ambition et de son caractre. Les deux
Belle-Isle apportaient  Dubois et  d'Argenson les ressources d'un
esprit flexible, les vues et les plans d'une imagination inpuisable,
propre et prte  tout. Puis on les voyait prendre consistance sous le
ministre de monsieur le Duc par leur entente des affaires trangres,
par le commandement que l'an obtenait dans la guerre d'Allemagne, par
un ensemble de projets hardis que rien ne dcourageait, et qui,
repousss et contraris, revenaient sans cesse  la charge, gagnaient
l'arme par leur audace, et battaient en brche la politique du cardinal
de Fleury.

Ds lors les Belle-Isle ne devaient plus que grandir. Lis l'un 
l'autre, ils se compltaient l'un par l'autre. Le chevalier avait les
ides, la rflexion, l'invention des moyens, le dessein des projets, la
suite, la solidit, l'insinuation, la persuasion. Le duc avait tout le
brillant d'un grand comdien pour faire russir ce qu'imaginait son
frre et enlever le succs. Rien ne lui manquait de ce qui parle au
public, de ce qui sduit et entrane l'opinion[192]. Il tait un de ces
hommes vides mais sonores, ns pour tre ce qui ressemble le plus  un
grand homme: un grand rle. Il avait l'clat et la passion; et tandis
que la parole de son frre ne gagnait que les individus, la sienne
emportait les partis. Tous deux, le duc et le chevalier, avaient l'art
de se faire des amis partout, de raccoler des dvouements  leur gloire,
d'organiser l'enthousiasme, de semer, de la cour jusqu'au peuple, la foi
dans leurs plans, la confiance dans leur oeuvre[193], et ils avanaient
sans se lasser vers la ralisation de ces plans et de cette oeuvre,
marchant dans leur union et dans leur force, et montrant, au milieu d'un
monde divis par l'intrt et dvor par l'gosme, la fraternit de
deux esprits maris et confondus dans une unique volont et dans une
ambition unique[194].

Ces deux hommes reprsentaient le parti ennemi de l'Autriche, le parti
de la guerre, l'opposition  la politique du Cardinal,  cette politique
de paix  tout prix qui mettait son honneur  tenir ferm le temple de
Janus. Ils accusaient les timidits et les pusillanimits du Cardinal
d'avoir pargn et sauv dj trois fois la monarchie autrichienne: en
1730, aprs l'tablissement de la compagnie d'Ostende, en 1734, aprs la
prise de Philisbourg, et cette campagne d'Italie qui ne laissait 
l'empereur que Mantoue; en 1739, alors que Fleury avait enchan la
Turquie victorieuse et prte  marcher  la conqute de l'Autriche. La
mort de Charles VI (20 novembre 1740), les complications que devait
amener la Pragmatique Sanction, semblaient aux deux Belle-Isle donner 
la France l'occasion de reprendre les projets de Richelieu, de les
pousser jusqu' l'extrmit, et d'en finir avec cette maison d'Autriche
dont l'pe et les droits se trouvaient alors dans la main d'une femme.

C'est dans cette pense que le duc de Belle-Isle, parvenu dans
l'intimit de madame de Mailly, l'entretenait de ce dmembrement, d'un
partage des provinces de Marie-Thrse,  laquelle il ne consentait 
laisser qu'une petite souverainet, en rendant aux Bohmiens et aux
Hongrois l'ligibilit de leur couronne rendue hrditaire par la maison
d'Autriche. Belle-Isle, avec l'entranement et l'loquence de sa parole,
remplissait madame de Mailly de ses illusions sur les facilits de cette
cure de l'Autriche et l'opportunit de ce remaniement de l'Europe[195].

Il lui parlait d'agir d'abord dans le Nord par des ngociations et
d'envoyer 150,000 hommes dans le midi de l'Allemagne pour frapper de
grands coups, de concert avec le roi de Prusse. Il faisait  la
matresse du Roi un tableau de l'Europe, selon lequel tout nous
favorisait, et qui promettait  notre agression l'alliance des uns, la
neutralit patiente des autres. Il lui montrait l'Angleterre occupe
chez elle de la reconstitution du principe monarchique, sa
dmoralisation par le ministre corrupteur de Walpole, ses embarras
devant une guerre maritime avec l'Espagne, ses apprhensions pour son
lectorat de Hanovre, le peu d'initiative de son Roi, toutes les raisons
enfin qui devaient paralyser son action. Il lui montrait la Russie en
proie aux divisions intestines, et distraite du reste de l'Europe par
les mouvements des Sudois. Il lui disait quelle alliance sre la France
devait trouver auprs de la Prusse, qui avait besoin d'tre appuye dans
son invasion de la Silsie, et  laquelle on offrirait les provinces
autrichiennes  sa convenance; quelle alliance on trouverait en Espagne,
quel appui auprs de la femme de Philippe V, cette princesse ambitieuse
que ne satisfaisait pas encore l'tablissement de don Carlos  Naples,
et qui songeait  la Toscane ou au Milanais pour l'tablissement du
second Infant. Belle-Isle montrait encore  madame de Mailly et  madame
de Vintimille l'alliance presque certaine du Pimont si on
l'arrondissait aux dpens de l'Autriche, le soulvement probable du
Turc, l'aide toute-puissante que l'lecteur de Bavire donnerait  la
France contre l'offre de la couronne impriale.

Enfin il n'oubliait rien pour tourdir l'esprit, l'imagination et
l'orgueil des deux favorites; il ne demandait que six mois pour russir;
et quelle gloire le Roi retirerait du succs! Ce serait un nouveau
souverain, chapp aux lisires du Cardinal. Et quel mrite pour les
deux soeurs d'avoir pouss  l'entreprise! Quelle reconnaissance leur en
aurait le public, et quels remercments leur en ferait l'amour du Roi!

Le cardinal de Fleury objectait les engagements de la France  la
Pragmatique Sanction. Il rappelait vainement le prix dont la France
avait t paye: la cession de la Lorraine  Stanislas avec
rversibilit  la couronne de France. Vainement il rappelait la parole
du Roi, sa promesse au prince de Lichstenstein lors de l'avnement de
Marie-Thrse de ne manquer _en rien  ses engagements_. Tous ses
efforts venaient chouer contre l'influence des favorites, sduites par
les plans grandioses et les expositions si flatteuses de Belle-Isle.
Madame de Mailly,  laquelle madame de Vintimille laissait la part la
plus compromettante de la lutte, en s'en rservant le commandement,
s'criait que le cardinal n'tait plus _qu'un vieux radoteur capable de
perdre l'tat_; et quelque partage et dclinante que ft son autorit
sur le Roi, quelque grande que ft sa paresse  s'occuper des choses de
l'tat, elle puisait dans l'enthousiasme que lui avait souffl
Belle-Isle, dans les illusions dont il l'avait anime, assez de force,
assez de puissance sur elle-mme et sur l'esprit du Roi, pour entraner
Louis XV dans le parti de la guerre.

Cette victoire des favorites et de Belle-Isle oprait une sorte de
rvolution dans la politique, ou au moins dans la politique avoue du
cardinal; il quivoquait, puis transigeait avec les plans qui
triomphaient, et paraissait se prter au coup de grce que l'on voulait
donner  la monarchie autrichienne. Mais, toujours conome, toujours
proccup de marchander la guerre, enchant d'ailleurs en cette occasion
de couper les vivres au projet d'un ennemi que la gloire pouvait faire
plus dangereux, il prparait l'insuccs de Belle-Isle en ne lui
accordant que quarante mille des cent cinquante mille hommes qu'il
demandait.

Cependant madame de Mailly faisait nommer Belle-Isle ambassadeur
extraordinaire et plnipotentiaire du Roi  la dite de Francfort pour
l'lection d'un empereur; elle lui obtenait la mission de faire le tour
de l'Allemagne pour rattacher les lecteurs et les princes de l'Empire
au parti de la France.

Souffle par madame de Vintimille, elle le soutenait  la cour de tout
ce qu'elle avait d'activit et d'influence, essayant de fouetter
l'apathie du Roi avec les susceptibilits nationales, rptant qu'il
fallait se venger sur Marie-Thrse de tous les affronts que l'Autriche
avait faits  la France, rptant dans le salon de Choisy: _Nous
laisserons-nous donner cent coups de bton sans nous venger_[196]?

Belle-Isle faisait sa tourne, encourag par les lettres de madame de
Mailly; il resserrait sur son chemin nos liens avec la Bavire, gagnait
deux lecteurs au parti de la France, branlait le troisime,
travaillait  attacher le roi de Prusse  la politique franaise, tandis
que le cardinal, envelopp dans le mouvement des esprits que menaient
mesdames de Vintimille et de Mailly et le parti de Belle-Isle, cherchait
 tromper Marie-Thrse par l'ambigut de ses rponses. Et quand
l'insuffisance de l'arme accorde  Belle-Isle et l'enttement de
l'lecteur de Bavire aprs avoir empch les troupes franaises d'aller
 Vienne, les enfermrent en Bohme; quand l'hrosme de Marie-Thrse,
la dfection de la Prusse, la double politique du cardinal parlementant
avec la reine de Hongrie, les discordes entre les gnraux, eurent fait
avorter la campagne et les projets de Belle-Isle, les deux favorites ne
purent retenir leurs plaintes contre le cardinal. Elles l'accusrent
hautement d'avoir perdu l'occasion, d'avoir compromis le marchal et
trahi l'arme franaise par ses irrsolutions, ses lsineries et
l'insuffisance de ses secours. Le cardinal effray voulait chapper 
ces plaintes et se dbarrasser de l'arme de Bohme par de secrtes
ngociations de paix. Madame de Mailly djouait ce projet. Une lettre
qu'elle se faisait adresser de l'arme, et qu'elle laissait traner sur
sa table, apprenait au Roi la vrit; et le cardinal, malgr sa
rsistance au conseil, tait forc de soutenir l'lecteur de Bavire et
de faire marcher Maillebois en Bohme.

Par leur protection  Belle-Isle les deux soeurs caressaient l'orgueil
national, cet esprit de guerre et de conqute qui a toujours enivr la
France: il leur fallait un hros dans leur jeu; c'tait une popularit
dont elles avaient besoin pour s'abriter. La protection que les deux
soeurs donnaient  Chauvelin tait toute diffrente et par son but et par
sa faon; elle visait  flatter un autre sentiment de l'opinion
publique, et elle manoeuvrait avec rserve et mnagement entre les
antipathies du Roi pour la personne de l'ex-chancelier et l'hostilit
des Noailles, jaloux de l'influence de Chauvelin et de son parti.

Ce protg secret[197], presque dsavou de mesdames de Vintimille et
de Mailly, ce Chauvelin, auquel ses ennemis reprochaient son origine
dans une boutique de charcuterie,--une boutique, au reste, de bonne
noblesse: elle datait de 1543[198],--avait t cras  son entre dans
le monde par la supriorit d'un frre an. Cela l'avait jet, pour
faire quelque figure  ct de ce frre, vers les talents, les
agrments, les beaux airs, tous les moyens de parvenir de l'homme du
monde: sans rival dans tous les exercices du corps, le plus habile des
cuyers, le meilleur danseur, le plus adroit tireur d'pe, et royal
joueur d'hombre, et agrable chanteur, et joli discoureur, le _beau
Grisenoire_ trouvait le temps de devenir un homme d'tat.

Une sant  toute preuve, une volont de fer, une puissance de travail
norme, lui donnaient, dans une vie dissipe et mondaine, le loisir et
l'application ncessaires  cette seconde ducation qui ouvre l'esprit
et refait les ides.

D'abord avocat-gnral remarqu, puis mari de la riche fille d'un
traitant qui avait eu des affaires, puis prsident  mortier par les
plus belles intrigues de blanchisseuses et du Pont-aux-choux, il
achetait de M. Bernard la terre de Gros-Bois et la payait avec des
billets de M. Bernard fils, qu'il avait acquis sur la place, revtant
ainsi tous les actes d'une vie, que d'Argenson dit honnte, des
_manires d'un fripon_[199].

Alli ici et l, un peu parent des Beringhen, un peu parent du duc
d'Aumont par les Louvois, il rayonnait tellement et mettait en avant
tant et de si divers protecteurs, que le Rgent disait, en plaisantant,
que tout lui parlait de Chauvelin, que _les pierres mme lui rptaient
ce nom_.

Sans emploi sous le Rgent, il s'attachait au cardinal de Fleury. Appuy
auprs de lui par le marchal d'Uxelles, Chauvelin se rendait prcieux
au cardinal par sa science du droit public puise dans les manuscrits de
M. de Harlai. Et bientt, devenu le confident et le bras droit de
Fleury, il tait fait ministre des affaires trangres et garde des
sceaux.

Mais, au bout de quelques annes, Chauvelin, dont la politique appuyant
les plans de Belle-Isle tait trop fougueuse et trop magnifique pour
le petit train-train bourgeois du vieux Fleury, travaillait  se crer
secrtement un parti, cherchant des appuis dans la maison de Cond qu'il
opposait aux Toulouse et aux de Noailles, dans Bachelier, le valet de
chambre du Roi, dans le monde des cabinets, dans madame de Mailly dont
nous l'avons vu payer les rendez-vous avec l'argent des fonds secrets,
tentant mme d'enlever au cardinal son fidle Barjac qu'il essayait
d'acheter. Et au moment o son ambition immense, partage par sa femme,
tait divulgue dans la comdie de l'_Ambitieux_[200], il avait t
envoy en exil  Bourges[201].

Toutefois Chauvelin demeurait,  Bourges et dans la disgrce, une
puissance, un parti et une ide. Il avait laiss  Paris de chaudes
amitis[202], et son retour tait une des plus vives esprances de
l'opinion. C'est qu'en ce temps si paisible et si dormant d'apparence,
si remu et si agit pourtant, au milieu de ce tiraillement des
consciences, devant l'glise pleine de violences et de factions, o les
plus grandes familles se trouvaient forces d'entrer pour garder ou
gagner la feuille des bnfices, devant le scandale des luttes sur la
bulle _Unigenitus_, ce dchirement et ce partage de l'me humaine en
partis humains: jsuitisme, molinisme, jansnisme, sulpicianisme; en
face du triomphe du sulpicianisme, dont les tracasseries, d'abord
timides, s'levaient dans le concile d'Embrun jusqu' la perscution,
Chauvelin reprsentait le tolrantisme, un tolrantisme qui penchait
pour les perscuts.

Chauvelin tenait pour le parlement, qui tait le centre du jansnisme.
Chauvelin ministre, le public tait assur qu'on n'enlverait pas au
parlement la connaissance des affaires ecclsiastiques pour les
attribuer  une commission ministrielle, comme il en tait question. Et
le parlement lui-mme, qui, par la voix loquente de l'abb Pucelle,
semblait s'enhardir aux remontrances de l'avenir et se prparer aux
audaces du tiers tat, le parlement voyait dans le retour de Chauvelin
un encouragement et une victoire.

Actif, rpandu, et par des relations immenses, des correspondances
multiplies, pntrant le ministre et les relations extrieures, bien
venu des femmes les mieux accrdites, insinuant et d'une politesse
affectueuse qui touchait  la grce, Chauvelin allait encore  la
popularit par le train bourgeois de ses moeurs, par la simplicit de sa
vie  Grosbois, par le rare exemple d'un mari ne dcouchant jamais, ne
soupant pas, et passant ses soires au travail, par ses habitudes
d'application aussi bien que par ce grand mot de bien public qui
commenait dans sa bouche son chemin dans le monde[203]. L'tat des
esprits et les caractres de l'homme se runissaient donc pour donner la
premire place dans les sympathies publiques au ministre disgraci, que
les deux soeurs soutenaient sans se rendre compte peut-tre du mouvement
d'opinion qui les entranait et les faisait se rencontrer avec le parti
des _honntes gens_.




VII

Le chteau de Choisi.--La vie intrieure.--Louis XV ne passant plus
qu'un jour plein  Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de
Vintimille pour donner au Roi le got du gouvernement de sa maison et de
son royaume.--Ses moqueries  l'endroit de la dfrence de Louis XV pour
son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est
prise d'une fivre continue.--Colre du Roi  propos de son mutisme
obstin.--Retour  Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un
fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet  la
populace de Versailles.--Madame de Vintimille la femme  ides et 
imagination de la famille de Nesle.--Grce manire et prciosit
sentimentale de ses lettres.


En ces annes le Roi acqurait, de la succession de la princesse de
Conti, Choisi[204], ce petit chteau qui commenait cette ceinture de
rendez-vous de chasse et de petites maisons que la royaut allait jeter
autour de Versailles et de Paris, partout o il y avait assez de place
et d'ombre pour loger le plaisir et cacher l'amour.

Dlicieuse retraite que ce petit chteau de Choisi, si bien fait pour
dlivrer la royaut de l'tiquette de Marly[205] et lui permettre les
aises et les amusements de la vie prive! Sa situation au bord de la
Seine,  proximit de la fort de Snart, entre des arbres et de Peau,
au pied d'un coteau,  l'abri des vents du midi, ses agrments
intrieurs, les remaniements excuts en trois mois, les communications
faciles et drobes, les portes discrtes et secrtes, la salle  manger
si gaie en ses lgances, la sculpture, l'or, l'azur, un meuble des
mieux entendus, la profusion des glaces, la commodit, le bon got, la
galanterie dont l'art du temps avait le secret et le gnie[206], tout
faisait de ce petit chteau une adorable cachette d'amoureux.

Le Roi s'y plaisait singulirement: il y donnait carrire  ses gots de
btisse,  ses ides d'arrangement. Il y prenait des plaisirs de
propritaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sous
ses yeux un jeu d'oie sur le modle de celui de Chantilly, marquant les
arbres  couper pour dgager les points de vue. Il y menait la vie d'un
particulier; il y permettait autour de lui la libert d'une vie de
chteau; et Choisi donnait aux courtisans de la vieille cour de Louis
XIV l'tonnement de voir le gouverneur du chteau prendre place  ct
du matre, la socit du Roi s'asseoir sur des chaises  dos, les femmes
se promener en robe de chambre, parfois mme, au scandale du duc de
Luynes, en robe  peigner et sans paniers. Les jours o le Roi ne
chassait pas, et o la petite calche ferme n'emportait pas les dames 
sa suite: c'tait la messe  midi, le djeuner  une heure, sur les
trois heures le jeu chez les dames, o le Roi se rendait comme un matre
de maison;  sept heures et demie ou huit heures venait le souper, puis
un cavagnole  dix tableaux qui durait une heure et demie ou deux[207].

Et les jolis matins auxquels il et fallu les pinceaux fripons d'un
Baudouin, les matins o le Roi venait veiller les femmes, lutinant en
jouant leur coquetterie ou leur pudeur, et faisant ainsi de chambre en
chambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'on
appelait: _la ronde du Roi_[208].

       *       *       *       *       *

Madame de Vintimille, devenue la souveraine du petit palais, n'en
laissait plus sortir le Roi, qui n'allait plus qu'un jour plein 
Versailles, et ne voyait gure plus d'un quart d'heure le Cardinal par
semaine[209]. Le vieux Fleury, dpit et furieux, appelait de ses voeux
le voyage de Compigne, o il allait tenir le Roi trois mois sous sa
main, annonant d'avance pour cette poque le renvoi de la Vintimille.
Mais tout  coup le Roi dclarait  un souper de Choisi qu'il n'irait
point cette anne  Compigne, annonce que tout le monde regardait comme
une victoire de la favorite et l'enlvement dfinitif du Roi 
l'influence du Cardinal.

Alors le grand art de madame de Vintimille est d'occuper le Roi, et son
grand effort se tourne  lui apprendre  vouloir. Il semble qu'elle ait
eu l'ide de le prparer au gouvernement de l'tat par l'administration
de sa maison et de l'intresser au pouvoir royal par une autorit
particulire et domestique. On la voit fort applique  donner  Louis
XV le got d'une sorte d'conomat de son intrieur, elle le pousse aux
dtails de mnage, elle lui fait renvoyer Lazure qui lui volait son vin
de Champagne: c'est dj l'oeil du matre qui s'ouvre en attendant que le
coup d'oeil du Roi se montre. Elle secoue dans un petit cercle de
dcisions sans porte et de menues affaires la paresse de sa volont.
Elle enhardit, elle dgage sa rsolution, et le Roi lui est
reconnaissant de lui avoir trouv ce passe-temps et de familiariser sa
timidit avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse.

En mme temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'mancipe,
elle le sort tout doucement des influences et des captations de son
entourage par des railleries qui n'ont peur de personne et portent
jusque sur Bachelier: _Eh bien! Sire, allez-vous dire encore cela 
votre valet de chambre_[210]? est la phrase ordinaire avec laquelle
madame de Vintimille pique l'amour-propre du Roi, le tient en garde
contre des confidences qui mettent le matre, mme quand il est roi, 
la dvotion des valets.

En amusant ainsi le Roi, en lui donnant des gots nouveaux d'activit et
d'indpendance, madame de Vintimille ne tarde pas  le gouverner. Le Roi
sourit et se prte  ses plans,  ses amitis,  sa politique qui ne
cesse d'avoir en vue le renversement du Cardinal, et la cration d'un
ministre compos d'hommes anims d'un esprit de force et d'une
inspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieux
Fleury. Cependant, mme assure du Roi, madame de Vintimille ne marche
qu'avec prcaution. Elle use de discrtion et de retenue, et ne donne
rien  l'impatience. Madame de Vintimille est la femme matresse
d'elle-mme, la femme incapable des coups de tte de sa soeur de Mailly,
la femme qui avait su sacrifier M. de Luxembourg  M. de Fleury. La
favorite ne veut rien hter, rien risquer contre le cardinal; c'est une
disgrce entire et sans retour qu'elle rve, qu'elle mdite et se
promet, en sentant remuer dans ses entrailles l'enfant de Louis XV, le
gage de sa domination future.

Et tout doucement madame de Vintimille faisait de Choisi, ce chteau de
plaisir, un srieux Versailles o elle habituait le Roi  traiter les
affaires,  avoir des entrevues politiques,  tenir des conseils.

       *       *       *       *       *

La grossesse de madame de Vintimille tait laborieuse et traverse de
malaises et de souffrances. Au mois de mars, le Roi, partant pour faire
un sjour de deux jours  Choisi, avait voulu s'opposer au dpart de
madame de Vintimille, dans la crainte qu'un voyage aussi court la
fatigut trop. Mais madame de Mailly, souffle par sa soeur, disait 
Louis XV en badinant, qu'il ne pouvait pas tre dfendu de faire sa cour
au Roi, qu'elle logerait dans le village et qu'elle pourrait au moins le
voir pendant le jour[211]. L-dessus les deux soeurs montaient en voiture
prcdant le Roi.

Au mois de mai, dans un voyage  Marly, madame de Vintimille, tombe
malade, tait saigne. Le Roi la gardait une partie du temps, assistant
 ses dners et remontant passer la soire avec elle.

Au commencement d'aot, dans un autre sjour  Choisi, alors que madame
de Vintimille tait dans le huitime mois de sa grossesse, elle tait
prise d'une fivre continue avec des redoublements, qui la faisait
saigner trois fois coup sur coup. Le Roi quittait Choisi trs-proccup,
laissant  la malade, pour lui tenir compagnie avec sa soeur, M. de
Coigny, M. d'Ayen[212], M. de Meuse, et, le temps qu'il passait 
Versailles, il recevait quatre courriers par jour de Madame de
Mailly[213].

Le Roi ne restait que trois jours  Versailles, et, le 13 aot, il
revenait  Choisi o il trouvait la malade dans un tat un peu meilleur,
mais toujours avec de la fivre. Le Roi lui annonait  son arrive
qu'il lui donnait  Versailles le logement de monsieur et madame de
Fleury; madame de Vintimille faisait esprer au Roi qu'elle serait assez
forte pour venir s'y tablir la semaine suivante.

Madame de Vintimille, qui tremblait la fivre tous les soirs, avait les
ingalits de caractre, les impatiences, les noires concentrations des
jeunes malades qui se sentent atteints dans les sources de leur vie. Une
fois, Louis XV la questionnait sur la cause de sa mchante humeur, lui
demandait si elle se sentait du mal, la priait de lui confier si elle
n'avait point quelque chagrin[214].  toutes ces tendres et importunes
demandes, madame de Vintimille ne faisait point d'autre rponse sinon
qu'elle ne se sentait pas dans son tat naturel. Le Roi continuant 
l'interroger, la malade ne rpondait plus  ses questions. Pris d'un
mouvement de colre devant ce mutisme obstin, Louis XV ne pouvait se
retenir de dire  la femme aime: Je sais bien, madame la comtesse, le
remde qu'il faudroit employer pour vous gurir, ce seroit de vous
couper la tte; cela mme ne vous siroit pas mal, car vous avez le col
assez long; on vous teroit tout votre sang, et on mettroit  la place
du sang d'agneau, et cela feroit fort bien, car vous tes aigre et
mchante[215].

Ce n'tait l qu'une boutade querelleuse d'amoureux, qui ne touchait pas
 la passion de Louis XV pour la femme. Et on voyait le Roi, au
lendemain de cette scne, s'occuper du choix de la voiture dans laquelle
la femme grosse serait le plus commodment pour faire le voyage de
Versailles, essayer lui-mme tour  tour une litire et un vis--vis,
et, aprs lui, y faire monter madame de Mailly avec le comte de
Noailles, et en dernier lieu choisir le vis--vis.

Madame de Vintimille rentrait  Versailles, le 24 aot, suivie d'un
cortge d'amis, s'installait dans son appartement o le Roi venait
passer la soire. Et les jours suivants Louis XV soupait chez madame de
Vintimille, faisant apporter dans sa chambre le souper des cabinets.

Le vendredi 1er septembre, le Roi restait jusqu' deux heures du matin
chez madame de Vintimille qui commenait  ressentir les grandes
douleurs, mais qui les cachait.  cinq heures, les douleurs augmentant,
elle envoyait veiller sa soeur et monsieur de Meuse. Bourgeois
l'accoucheur, qui avait t mand et qui n'avait pas trouv de voiture
pour l'amener  Versailles, n'arrivant pas, madame de Vintimille tait
accouche par la Peyronie. Elle mettait au monde un fils que
l'archevque venait ondoyer aussitt, accompagn de son neveu qu'il
avait une certaine peine  amener[216].

Le Roi, qui passait toute la journe dans la chambre  coucher, prs du
lit tabli dans le grand cabinet du cardinal de Rohan[217], y prenait
mme son dner. Le matin, Louis XV avait reu dans ses bras l'enfant,
puis l'avait pos sur un coussin de velours cramoisi[218], le touchant
et le considrant avec curiosit, attention, plaisir, et comme s'il
cherchait  retrouver en lui les traits du pre. On se disait que jamais
les enfants de la Reine n'avaient remu si vivement le coeur du Roi, et
que l'enfant de la Vintimille veillait en lui des sentiments de
paternit qu'il n'avait jamais connus. Et dj les courtisans
calculaient tout bas dans la chambre le grand avenir de la Vintimille,
jete  la mort, huit jours aprs, toute vivante.

C'tait de la part de Louis XV une occupation, mille soins de cette
sant dont il surveillait en personne les dtails, faisant mettre du
fumier depuis le haut de la rampe qui rgne le long de l'aile droite du
chteau jusqu'en bas, donnant l'ordre d'arrter les jets d'eau qui
faisaient trop de bruit.

La fivre persistait cependant, des inquitudes commenaient  se
manifester; madame de Mailly, sans aucun ajustement, en jupon blanc et
en petit manteau de lit, ne quittait pas le lit de sa soeur.

Le 7, le Roi ne s'chappait de la chambre que pour le Conseil et son
travail avec le Cardinal.

Le 8 au soir, il y avait une consultation de mdecins. On avait mand
Sylva de Paris et Snac de Saint-Cyr. Devant l'intensit de la fivre,
les deux mdecins taient d'accord pour saigner madame de Vintimille au
pied. Le Roi, oblig ce soir-l de souper au grand couvert, abrgeait
son repas et remontait au plus vite dans la chambre de madame de
Vintimille.  minuit, elle tait saigne en prsence du Roi, qui allait
se coucher  deux heures, rassur par un mieux survenu dans l'tat de la
malade. Mais, sur les trois ou quatre heures, madame de Vintimille tait
prise de douleurs atroces qui avaient la violence et mettaient en elle
l'pouvante d'un empoisonnement[219]. Elle demandait un confesseur,
n'avait pas le temps de recevoir les sacrements, mourait dans ses
bras[220]  sept heures du matin. Et comme le confesseur, charg des
dernires paroles de la mourante, entrait chez madame de Mailly, il
tombait mort[221].

Tout est horrible dans cette mort: le corps ouvert, mal recousu, et
abandonn absolument nu dans la chambre o tout le monde entrait; puis
du chteau, o ne devait jamais sjourner un cadavre, ce corps emport
et jet dans le coin d'une remise; et alors ce corps, et cette tte qui
n'avait plus rien d'humain, et ce visage qui semblait une caricature de
la mort, et cette bouche qui avait rendu l'me dans une convulsion, et
que l'effort de deux hommes avait d maintenir ferme pour le
moulage[222]; enfin ces restes macabres et dj pourris de madame de
Vintimille servant de jouet et de rise  la populace de
Versailles[223].

       *       *       *       *       *

Madame de Vintimille est la forte tte des cinq demoiselles de Nesle.
Aussitt qu'elle est tablie  Versailles, elle gouverne sa soeur, elle
la tire de son humiliant effacement, elle la force  prendre un parti
dans les intrigues au milieu desquelles elle vivait peureusement, elle
la mle  la politique, elle l'arrache  sa timidit[224], elle lui
donne la hardiesse de lutter pour ses protgs; de celle qui n'tait
rien que la matresse soumise du Roi et la servante de tous, elle fait
presque une puissance avec laquelle le Cardinal et les ministres sont
tout tonns d'avoir  compter. Louis XV, ds qu'elle en est aime, elle
le tire  la fois de la servitude du Cardinal et de sa domesticit
intime, elle le soulve du nant o le confinent ses ministres, elle
veille dans le jeune Roi sommeillant l'envie de gouverner, de rgner.
De ce Roi, _enfant_ des pieds  la tte, et qui ne s'amuse  trente ans
que des choses de l'_enfance_[225], elle cherche  faire un souverain,
s'efforce d'emporter aux grandes choses cet esprit tout tourn vers les
petites. Peut-tre mme cette rsurrection d'un moment chez le
souverain franais dont tout l'honneur est attribu  madame de
Chteauroux, n'est due qu' la reprise, au plagiat, pour ainsi dire, par
la plus jeune des de Nesle, des tentatives, des louables perscutions,
des aimables violences de madame de Vintimille sur son apathique amant!
Le renvoi d'Amelot et le remplacement du ministre des affaires
trangres par le Roi en personne, ne seront-ils pas une suite des
conseils d'mancipation donns par la jeune femme enleve si
soudainement par la mort? Et quant  la rsolution du Roi de se mettre 
la tte de ses armes en 1744, lors de la pleine faveur de madame de
Vintimille en 1741, ne parlait-on pas dj du projet du Roi d'aller
commander en Flandre? n'tait-il pas question de la prparation secrte
de grands quipages pour le service du Roi? enfin n'avait-on point
colport ce mot de Louis XV  son cuisinier de Choisi: Pajot, as-tu du
coeur? Iras-tu bien  la guerre[226]? mot qui semblait montrer
prochainement le Roi de France aux frontires. Oui, dans le peu qu'a
fait Louis XV de son mtier de Roi pendant tout son rgne, madame de
Vintimille en apparat comme l'inspiratrice, et cette favorite tire ses
inspirations de sa pense propre, et ne les doit pas comme madame de la
Tournelle aux imaginations d'une madame de Tencin ou d'un Richelieu,
n'apportant au fond, quand elle ne les accepte pas, que l'opposition et
la contradiction des enttements troits.

Mais ce qui surprend et intrigue chez la grande dame politique, chez
cette ouvrire de domination, c'est un respect, un got, un apptit de
l'intelligence, de l'esprit, de ces choses en si mdiocre faveur prs de
ses soeurs et des gens de l'OEil-de-Boeuf. Il y a en effet dans cette
habitante de Versailles et cette soupeuse des petits appartements, une
pistolaire tout  fait nigmatique avec ses jolies mlancolies dans les
grandeurs de la cour, avec sa soif et sa faim des soupers intelligents
de la du Deffand, avec ses faons de dire sentant le commerce et l'amour
des lettres, avec les efforts de grce manire et le prcieux
sentimental de son style.

Qu'on en juge par ces deux lettres dont la premire a t crite deux
jours aprs son mariage[227]:

     _Fontainebleau,_ 29 _septembre 1739._

_Que j'aime monsieur de Rupelmonde[228] de m'avoir procur une lettre de
vous, et que je vous sais gr d'avoir suivi votre ide! Est-il donc
ncessaire, pour m'crire, d'avoir beaucoup de choses  me dire? Sachez
qu'une marque de souvenir et d'amiti de votre part me comble de joie,
et de plus mettez-vous bien dans la tte qu'il ne vous est pas possible
de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais
heureuse si tous les jours  mon rveil j'en recevais une semblable!
Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense? Pour
rpondre au premier, je vais  la chasse trois ou quatre fois la
semaine[229], les autres jours je reste chez moi toute seule; par
consquent, je ne parle point: ainsi voil le second article clairci;
ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pour
le coup que je ne dis que des riens.  l'gard du troisime, vous jouez
le principal rle, car je pense souvent  vous. Croyez que vous n'tes
pas la seule qui faites des chteaux en Espagne; je me trouve souvent
dans la petite maison des jeudis au soir, ou vous tes matresse
absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela ft rel! c'est ma
seule ambition; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en dsespre pas.
Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en
donnerez jamais  quelqu'un qui vous aime plus tendrement._

     _Fontainebleau,_ 7 _octobre 1739._

_Vous tes aussi aimable la nuit que le jour; l'insomnie vous sied
parfaitement; je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fche
de cette petite incommodit, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis
extrmement flatte que pour vous amuser vous ayez pens  m'crire.
Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit
port  avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je
ne crois pas avoir toutes les qualits que vous me prodiguez. Quand je
lis vos lettres, je m'imagine que je rve, et je vous avoue que
j'apprhende le rveil; car il est agrable d'tre lou par quelqu'un
qui se connat bien en mrite. Ce qui me fait croire que je n'en suis
pas absolument dpourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et
qu'aussitt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez: voil
sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le
reste, je l'attribue  l'amiti que vous avez pour quelqu'un dont nous
n'ignorons pas les sentiments et que vous savez qui vous est tendrement
attach.

Vous me reprochez de ne point vous mander de nouvelles, c'est qu'il n'y
en a pas: nos voyages de la Rivire[230] sont fort simples. Les
princesses y ont t, malgr leur diffrend avec la matresse de la
maison. Nous n'irons point  Choisi pendant Fontainebleau: s'il y avait
quelque chose de nouveau, je vous le manderais, non par la poste, mais
par Grillon ou monsieur de Rupelmonde qui est charg de vous remettre
cette ptre. Que je vous sais bon gr, ma reine, de parler de moi avec
ces dames et le prsident!

Je serai trs-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur
amiti; comptez que je serai comble de joie d'tre  porte de les voir
souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison
de croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vous
connatre je me croyais heureuse, mais, depuis que la connaissance est
faite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entre
nous met un noir et un ennui dans ma vie qui ne se peut exprimer. Vous
conclurez de l avec raison que vous faites mon bonheur et mon malheur.
Je suis touche, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne;
je pense de mme sur la longueur du temps, la fin novembre n'est pas
prochaine. Vous tes tonne, dites-vous, que les gens qui se
conviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde,
je ne sais d'o cela vient, si ce n'est que l'on nous assure que nous ne
devons pas tre parfaitement heureuses dans cette vie; je crois que
l'toile y fait beaucoup. Enfin je ne veux pas penser  tout cela; je ne
dsespre pas d'tre contente un jour, c'est--dire de vivre avec vous,
avec votre socit: voil toute mon ambition. Vous me parlez de madame
du Chtelet, je me meurs d'envie de la voir: actuellement que vous
m'avez fait son portrait, je suis sre de la connatre  fond. Je vous
suis oblige de m'avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime  tre
dcide par vous; je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera
le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m'couter; car
je crois que je lui paratrai fort sotte._

_Adieu, ma reine, vous devez tre excde de mon bavardage, car il
arrive fort  propos. Lisez ma lettre le soir,  coup sr elle vous
servira d'opium, mais, par grce, ne vous endormez pas  la fin, ou du
moins promettez-moi de lire les dernires lignes:  votre rveil je veux
que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous
devez compter sur moi comme sur vous-mme: que ne suis-je  porte de
vous en donner des preuves!_

_Ma soeur me charge de vous faire mille complimens et amitis: nous
parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne[231]._




VIII

Les deux portes de l'OEil-de-Boeuf restent fermes toute la journe de la
mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour
Saint-Lger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi
est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses pchs.--Le
petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit
appartement.--Mademoiselle de Charolais ne russissant pas  rentrer
dans l'intimit de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de
Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de
Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le
marchal de Belle-Isle.--Le marchal fait duc hrditaire par la
protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de
Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa
dlicatesse en matire d'argent.--L'anecdote des fourrures de la
Czarine.


Le chagrin dsespr que ressentit Louis XV de la mort de madame de
Vintimille montrait chez l'homme et l'amant une sensibilit tout  fait
inattendue.

Au petit lever, La Peyronie, qui avait refus aux instances de madame de
Mailly de faire rveiller Louis XV pendant que vivait encore la
mourante, entrait le premier. Le Roi lui demandait des nouvelles de la
malade. La Peyronie rpondait qu'elles taient mauvaises. Au ton dont la
rponse lui tait faite, le Roi se retournait de l'autre ct et
s'enfermait entre ses quatre rideaux aprs avoir donn l'ordre qu'on dt
la messe dans sa chambre. La Reine venue pour voir le Roi, comme elle en
avait l'habitude tous les matins, tait refuse deux fois. Le Cardinal
lui-mme ne pouvait se faire ouvrir et ne parvenait  s'introduire que
pour quelques minutes avec l'aumnier  la fin de la messe. Barjac,
charg d'un paquet arriv par le courrier de Francfort, avait toutes les
peines du monde  le faire remettre au Roi. Les gentilshommes de la
chambre n'obtenaient pas leurs entres, et, ce jour-l, les deux portes
de l'OEil-de-Boeuf restaient fermes jusqu' cinq heures de l'aprs-midi.
Le Roi se levait seulement alors, descendant chez la comtesse de
Toulouse, o il trouvait madame de Mailly[232], la prenait avec MM.
d'Ayen, de Noailles, de Meuse, et montait en voiture pour
Saint-Lger[233], se sauvant, pour ainsi dire, de Versailles, et ne
disant pas le jour o il reviendrait.

Le Roi, qui tait parti sans gardes, sans flambeaux, et sanglotant et
pleurant, ne pouvait souper le samedi et le dimanche; le lundi, il se
laissait mener  la chasse, mais il tait si absorb en ses tristes
penses, que, lorsqu'on lui demandait l'ordre pour le premier lanc, il
ne rpondait pas.

Dans la petite maison de campagne de Saint-Lger, au milieu de ce cercle
troit d'amis, o il n'tait plus le roi, Louis XV, dbarrass des
homlies du cardinal sur les faiblesses humaines, des consolations
maladroites et peu sincres de la Reine, n'avait plus  cacher ses
larmes et pouvait leur donner toute libert[234]. Le roi s'enfonait
dans ses regrets, il trouvait une joie cruelle, une satisfaction
douloureuse  les renouveler et  les raviver. Il s'occupait, il
s'entourait, il semblait se nourrir et vivre du souvenir de tout ce que
sa matresse avait t, et il poursuivait son ombre dans tout ce qui lui
parlait d'elle, dans tout ce que la mort pargne d'une femme qui n'est
plus, remontant le temps pas  pas, abm dans la lecture des lettres
qu'il lui avait crites et de celles qu'il en avait reues, essayant de
ressaisir jour par jour la trace et le parfum du temps envol, allant de
reliques en reliques et d'chos en chos, pour revenir  cette cassette
aux _deux mille billets_, l'urne o tenaient les cendres de leurs
amours. Et dans de longues conversations entrecoupes de soupirs,
parlant des lettres et des papiers de la morte, il aimait  dire qu'il
n'y avait dcouvert que des choses  l'honneur de son coeur, rien que de
trs-bien et de trs-convenable, une seule chanson et encore  la
louange de l'abbesse de Port-Royal, o madame de Vintimille avait t
leve, s'efforant avec un culte amoureux et presque pieux de sa
mmoire, de dtruire l'universelle rputation de mchancet que la
comtesse avait laisse aprs elle[235].

Le mois de septembre se passait en petits voyages  Saint-Lger, coups
de sjours  Versailles, passs en grande partie dans les appartements
de la comtesse de Toulouse en tte  tte avec madame de Mailly, sjours
que le Roi abrgeait le plus qu'il pouvait[236].

La soudainet de la mort de madame de Vintimille, son mystre, son
horreur, les soupons d'empoisonnement autour du lit, les insultes
autour du corps, cette fin misrable qu'un Dieu vengeur semblait avoir
abandonne aux ironies de l'homme pour la faire plus exemplaire et plus
frappante, avaient boulevers le vif et ardent jeune homme qui tait
dans le Roi. L'inquitude des chtiments clestes, la terreur de l'enfer
qui, malgr les moqueries de madame de Mailly disant _qu'il n'y a pas
d'enfer, que c'tait l un conte de bonne femme_, avaient si vivement
tourment le Roi il y avait deux ou trois ans, lorsqu'il ne faisait pas
ses dvotions et ne pouvait toucher les malades[237], s'taient
rveilles tout  coup, livrant un terrible combat aux ardeurs de son
temprament. Il s'efforait d'arriver  vivre avec madame de Mailly,
comme M. le Duc vivait avec madame d'Egmont sans cohabitation charnelle,
si ce n'est par accident; de quoi, dit d'Argenson, on se confesse bien
vite. Le Roi coutait maintenant la messe avec une contrition marque; 
tout moment il avait  la bouche les mots de religion, de lectures
spirituelles. Il parlait maintenant de ses souffrances physiques avec un
certain plaisir, et un jour les courtisans taient tout tonns
d'entendre, aprs un long silence, tomber des lvres du Roi: Je ne suis
pas fch de souffrir de mon rhumatisme, et si vous en connaissiez la
raison, vous ne me dsapprouveriez pas: je souffre en expiation de mes
pchs[238].

La douleur du Roi trouvait cependant une consolation et un soulagement
dans la douleur de madame de Mailly qui avait si bien immol son bonheur
aux plaisirs du Roi qu'elle pleurait avec de vraies larmes une soeur dans
madame de Vintimille, et qu'on la voyait tous les jours entendre la
messe en l'glise des Rcollets sur la tombe de sa rivale[239].

Au mois d'octobre, le Roi, de retour  Versailles et n'en sortant plus
gure que pour la chasse et de petits voyages  la Muette, demandait un
jour  M. de Meuse qui avait une fort triste chambre avec une seule
fentre donnant sur la cour des cuisines, s'il ne lui ferait pas plaisir
en lui donnant un autre logement. M. de Meuse rpondait qu'il recevrait
toujours avec reconnaissance les bienfaits du Roi.

Je veux vous en donner un au-dessus de ma petite galerie, disait le
Roi.

M. de Meuse se confondait en remercments, et dclarait que sa
reconnaissance serait d'autant plus grande qu'il serait bien prs des
cabinets de sa Majest; mais je ferai fermer la communication, faisait
Louis XV.

Et l'on raisonnait sur la distribution du logement; il tait question
d'une petite antichambre, d'une seconde antichambre pour y manger, d'une
chambre bien claire, d'un cabinet, d'un office, d'une cuisine, etc. Au
bout de quoi le roi ajoutait:

Votre chambre sera meuble, vous y aurez un lit, mais vous n'y
coucherez point. Vous aurez une chaise perce, mais vous n'en ferez
point usage. Vous aurez la clef dans la poche, et vous pourrez y faire
entrer MM. de Luxembourg et de Coigny, quand ils seront revenus de
l'arme; mais il faudra que vous y dniez. Qu'est-ce que vous voulez
avoir pour votre dner?

M. de Meuse, qui commenait  comprendre, s'criait gaiement qu'il
aimait faire bonne chre, qu'il ne serait pas fch d'avoir un potage,
une pice de boeuf, deux entres, un plat de rti, deux entremets.

Mais j'irai y souper quelquefois, jetait dans un sourire le Roi.
Combien demandez-vous?

 cette question, M. de Meuse, assez embarrass, craignant de demander
trop ou pas assez, se retournait vers madame de Mailly, lui disant:
Madame la comtesse, aidez-moi donc.

Madame de Mailly et M. de Meuse calculaient, supputaient, et M. de
Meuse, press par le Roi, dclarait qu'il pensait pouvoir supporter la
dpense avec douze ou quinze cents livres par mois[240].

L'appartement, ainsi donn  M. de Meuse, allait tre en effet la
nouvelle habitation de madame de Mailly, dans la socit et la compagnie
de laquelle le Roi, en son chagrin, voulait se rfugier, fuir, au milieu
de Versailles, la cour et la vie de reprsentation du chteau.

L'appartement au-dessus de la petite galerie, que bientt madame de
Mailly appellera _mon petit appartement_, se composait d'une salle 
manger joignant les cabinets du Roi, d'un corridor o se trouvaient d'un
ct un office et une cuisine, de l'autre une garde-robe de femme de
chambre et une garde-robe de commodit, d'une petite chambre fort jolie
avec un lit dans une niche de toile dcoupe par un tapissier de Paris,
un cabinet trs-bien clair, o le Roi passait une partie de l'anne 
travailler  ses plans, les aprs-dnes. Quelques changements y taient
faits plus tard, on prenait une partie de la cour de madame de Toulouse
pour btir un nouvel escalier qui donnait une antichambre de plus, et on
augmentait encore le petit appartement d'un salon d'assemble trouv
dans un des cabinets o l'on bouchait les lanternes du plafond. C'tait
le salon o madame de Mailly jouait tous les soirs des jours, o le Roi
ne chassait pas et travaillait avec le Cardinal de six  neuf heures.

Le service de la table tait des plus simples. Le Roi tait servi par un
seul officier de la bouche, un seul officier du gobelet; le valet de
chambre de madame de Mailly, improvis matre d'htel, mettait les plats
sur la table. Il n'y avait que trois douzaines d'assiettes de vaisselle
plate marques aux trois couronnes, et Moutiers, l'ancien cuisinier des
cabinets, charg de la dpense, apportait la plus grande conomie[241].

Aux soupers du petit appartement qui avaient lieu  sept heures, les
jours de chasse, il y avait en hommes toujours M. de Meuse, trs-souvent
le duc d'Ayen avec le comte de Noailles, une fois par hasard le duc de
Villeroy ou le duc de Richelieu, et en femmes madame de Mailly toute
seule. Le Roi continuait  tre plong dans une profonde tristesse.
Souvent il lui arrivait, aprs avoir mang un morceau, de tout refuser,
puis de tomber dans une mlancolie noire, dans un tat vaporeux dont les
convives ne pouvaient le faire sortir, quelque gaiet qu'ils
apportassent.

Ainsi se passaient ces tranges et lugubres soupers o,  tout moment,
le bruit joyeux des verres, et le rire des paroles prtes  s'enhardir,
s'teignaient sous les repentirs dvots du Roi, faisant maigre pour ne
pas commettre des pchs de tous cts[242], arrtant tout  coup un
sourire commenc pour entrer dans le remords, parlant  tout propos
d'enterrement, et si  ce moment ses yeux venaient  rencontrer les yeux
de madame de Mailly, clatant en larmes, et forc de quitter la table,
sans pouvoir fuir cette mort de madame de Vintimille, o il trouvait
au-del de la mort mme une pouvante suprme, la mort sans sacrements,
sans rconciliation avec Dieu... On et dit que les terreurs et les
faiblesses d'un autre Henri III possdaient la conscience de ce roi du
XVIIIe sicle, mlant les actes de contrition aux larmes de l'amour.

       *       *       *       *       *

De ce rapprochement, de ce mnage de larmoiement et de sensualit
funbre, madame de Mailly tirait une force; elle reprenait un peu
d'autorit amoureuse sur le Roi. Louis XV ne faisait plus de voyages les
jours o madame de Mailly tait de semaine prs de la Reine. C'tait
madame de Mailly qui dressait pour les voyages la liste des invitations
et avertissait les princes et les princesses mme.

Devant ce crdit renaissant, les femmes qui avaient autrefois ordonn de
la volont de madame de Mailly, voulaient ressaisir cette volont, sans
direction, sans gouvernement, depuis la mort de sa soeur. Mademoiselle,
tenue  distance par madame de Vintimille, cherchait  se rapprocher de
la matresse[243]. Elle parvenait  se faire inviter  quelques voyages
 la Muette, mais restant dans l'ignorance si elle en serait jusqu' la
veille; et toujours la rception tait froidement polie et sans aucun
tte  tte avec madame de Mailly[244]. Dans un des voyages de cette
anne  Choisi, o le retour tait si pnible pour le Roi[245],
Mademoiselle eut le malheur d'avoir au jeu une grosse dispute  propos
d'un petit cu. Le lendemain, pour radoucir son ancienne amie, elle lui
faisait prsent d'un fichet  pousser les billets hors les boules, garni
de rubis et de diamants, avec des jetons en agate et en cornaline,
qu'elle avait fait faire pour le cavagnole. Mais le cadeau ne servait 
rien, madame de Mailly tait lasse depuis longtemps de la princesse et
de sa domination. On l'avait entendue dire  la Muette, en montant seule
de femme dans le carrosse du Roi, en prsence de Mademoiselle retournant
coucher  Madrid: _qu'elle n'avait pas t fche de monter ainsi
devant elle, et de lui faire voir qu'elle pouvait se passer
d'elle_[246].

 l'heure prsente, l'oreille de madame de Mailly et la faveur de
l'amant appartenaient entirement aux de Noailles,  la comtesse de
Toulouse. Cette _gent_ Noailles, ainsi que l'appelle le marquis
d'Argenson, pour toutes les rvolutions morales qui arrivent chez les
souverains, pour les annes d'indpendance d'esprit et de libertinage,
pour les priodes d'activit physique, pour les retours d'ides
religieuses, enfin pour toutes les dispositions de l'me et du corps
d'un Roi, avait des libertins, des athes[247], des chasseurs, des
dvots et des dvotes qu'elle tirait comme d'un magasin d'accessoires et
qu'elle produisait sur la scne de Versailles tour  tour. Or, dans ce
moment, pour ce couple de tristes amoureux que la cour s'attendait d'un
jour  l'autre  voir lire ensemble leur brviaire, quelle meilleure
confidente, complaisante, amie dirigeante que cette princesse
dvotieuse, sans rouge, passant des deux heures  l'glise, dans un
confessionnal, penche sous la lueur d'une petite bougie sur un livre de
prire[248]! Du reste, la pieuse et prvoyante amie de la matresse,
trs au fait du peu de dure des affections terrestres, marchait
toujours accompagne de la jeune demoiselle de Noailles que la cour
regardait comme destine  recueillir la succession de madame de Mailly,
tout en poussant dans l'intimit du Roi et de la favorite qui la mettait
sur la liste des petits voyages[249], une autre de ses protges, la
jolie, la sduisante madame d'Antin.

       *       *       *       *       *

Se sentant maintenue dans le coeur inconstant de Louis XV par la paix
momentane de ses dsirs, et appuye par cette coalition de tous les
Noailles groups  l'heure prsente autour du Roi, madame de Mailly se
surveillait moins, ne mettait plus de sourdine aux violences de ses
antipathies, laissait clater ses haines contre ses ennemis dans le
ministre.

Le vieux de Meuse qui tait, lieutenant-gnral et qui aimait la guerre,
oblig de dner tous les jours avec le Roi et madame de Mailly, ou avec
madame de Mailly toute seule, les jours o le Roi tait  la chasse, se
lamentait un soir,  mots couverts, sur l'assiduit, la gne, la
contrainte de cette vie, sur l'espce de brillante domesticit dans
laquelle le confinait l'amiti du Roi, et rappelait  Louis XV la
promesse qu'il lui avait faite l'anne dernire de servir encore. Louis
XV lui disait qu'il avait chang d'avis, puis, le voyant constern de
son refus, il ajoutait: Il ne faut point prendre un air aussi triste,
je suis persuad de toute votre volont, mais que voulez-vous faire en
continuant le service? vous n'tes plus jeune, vous avez une assez
mauvaise sant; que voulez-vous devenir: marchal de France? Ne puis-je
pas vous faire duc et pair et chevalier de l'Ordre? Tenez-vous donc
tranquille, et ne soyez point aussi afflig que vous le paroissez[250].
 quelques jours de l, la conversation familire et secrte revenait au
Roi par le Cardinal, enjolive d'ajouts, de choses non dites et qui
compromettaient Louis XV. Le Roi s'en plaignait  de Meuse devant
madame de Mailly, qui, prenant tout  coup la parole avec emportement,
disait que c'tait elle qui tait la cause de ces bavardages, que tout
dernirement la comtesse de Toulouse plaisantant de Meuse de ce qu'il
n'allait pas  la guerre, et ayant vu sortir de Meuse tout pein et sans
rpondre  la comtesse, elle n'avait pu se retenir de raconter  madame
de Toulouse les regrets de M. de Meuse et la conversation du Roi; elle
ajoutait qu'il y avait l le bailly de Froulay, qui tait un ami de
Maurepas et qui avait d lui rapporter la confidence faite  la
comtesse. L-dessus, maltraitant de paroles Maurepas, elle donnait
carrire  tous les ressentiments longuement amasss en elle et se
livrait  une vritable excution du ministre. Le Roi cherchait  le
dfendre, soutenant que sa lgret ne s'tendait pas aux choses
essentielles, qu'il y avait des choses qui n'avaient jamais t sues que
de lui et de son ministre et dont personne n'avait jamais t instruit:
_Cela est bien extraordinaire_, rpondait madame de Mailly avec une
vivacit colre, _s'il n'toit pas secret en pareil cas, il faudroit
donc que la tte lui et tourn_[251].

       *       *       *       *       *

En cette anne 1742, madame de Mailly devient une influence, presque une
puissance[252]  laquelle Breteuil recevant des nouvelles d'Allemagne
envoie un courrier, ainsi qu'il en envoie un  Issy. Hritire de la
politique de sa soeur, elle continue sa protection  Chauvelin et au
marchal de Belle-Isle; avec l'autorit qu'elle a prise sur le Roi, dans
cette vie d'intimit avec lui, Chauvelin, elle est un moment, une heure
sur le point de le voir rappeler. La lettre de rappel tait crite par
le Roi, elle tait remise au duc de Villeroy, ami de Chauvelin, le
courrier se tenait bott pour partir[253], lorsqu'au dernier instant, le
Roi s'ouvrait au cardinal qui avait l'habilet d'appeler au ministre
d'Argenson et le cardinal de Tencin[254]. Et madame de Mailly tait
encore une fois joue par le vieux Fleury.

Mais, si la favorite n'avait pu parvenir  replacer Chauvelin, elle
avait le bonheur de maintenir en place contre les mauvaises dispositions
du cardinal le marchal de Belle-Isle qu'elle songeait, ainsi que sa
soeur en avait eu l'ide,  faire un jour premier ministre, encourage
en ce projet par la comtesse de Toulouse devenue _blisienne_[255] et si
passionnment, qu'elle s'tait presque brouille avec ses neveux.

Madame de Mailly combattait, luttait, mettant  profit les frquentes
coliques et les jours d'alitement du cardinal  Issy. Mais le vivace
vieillard qu'on avait vu, le jour o il avait eu ses quatre-vingt-neuf
ans, dire, par une espce de fanfaronnade, la messe  la chapelle[256],
aprs quelques gobelets d'eau de Vals, quittant tout  coup sa marche
tremblotante, son teint momifi, encore tout foireux et breneux,
apparaissait dans les corridors de Versailles, le visage clair,
redressant sur ses jambes cagneuses sa grande taille diminue de quatre
pouces, et se glissant et se coulant, ses longs cheveux blancs au vent,
il pntrait chez le Roi o, en une heure de conversation, il dfaisait
le travail de toute une semaine de la favorite.

Le malheur voulait pour madame de Mailly que prcisment  cette heure
le cardinal disait pis que _pendre_ du Belle-Isle. Un moment, sduit par
son loquence et sa rputation de grand homme, mais encore plus par la
croyance que M. de Belle-Isle tait le grand ennemi de Chauvelin, le
Cardinal n'avait pas tard  prouver une basse jalousie pour l'homme
dont la grandeur des conceptions et des plans tonnait, dconcertait le
terre  terre de ses ides politiques. Puis, lorsque l'minence s'tait
aperue que M. de Belle-Isle tait l'ami de gens qui passaient pour tre
lis secrtement avec Chauvelin, qu'elle avait reconnu qu'il tait aim
du Roi, protg par la matresse, qu'elle l'avait trouv indpendant,
elle l'avait pris dans l'aversion qu'elle s'tait tout  coup sentie
pour M. de Chauvelin, quelques mois avant son exil[257].

Donc la disgrce du marchal tait rsolue par le Cardinal, et le
marchal, devant arriver d'Allemagne le 3 mars dans la soire et faisant
prvenir  trois heures le Cardinal qu'il avait besoin de le voir  son
dbott, le Cardinal ajournait l'audience sous le prtexte qu'ils
seraient las tous les deux, et que le marchal et  se reposer. Sur cet
ajournement, cachant un refus d'audience, tombait chez l'minence madame
de Mailly qui, malgr l'enragement de Barjac, forait la porte et
demeurait enferme une heure et demie avec le Cardinal. Le vieux Fleury,
qui avait d'abord pris un ton de galanterie avec la matresse, entrait
tout doucement en colre, et se fchait, et criait, pendant que Barjac,
son me damne, pestait dans l'antichambre. Enfin, madame de Mailly, 
force de prires, de flatteries, d'importunits, arrachait au Cardinal
la promesse de recevoir M. de Belle-Isle le lendemain[258].

La rception tait des plus froides, durait une minute et demie, et, au
sortir de l'audience du Cardinal, le Roi adressait  peine quelques
paroles au marchal.

 quelques jours de l, dans un conseil tenu  Issy,--et o, par
parenthse, le marchal arrivait en retard, et o ce retard faisait
envoyer savoir chez lui s'il tait  la Bastille,--M. de Belle-Isle
rencontrait chez les ministres et surtout chez M. de Maurepas une
hostilit qui n'avait plus la pudeur de se dissimuler. Alors l'homme qui
venait de concilier en Allemagne de grands et difficiles intrts, qui
venait de mettre la couronne impriale sur la tte de l'lecteur de
Bavire, le guerrier et le diplomate que d'Argenson compare  Gulliver
li et tourment par des pygmes, se plaignait avec des paroles pleines
d'emportement et d'un hautain mpris, de l'indcence des propos tenus
contre lui, du vilipendage de parti pris auquel s'tait livr  son
gard le ministre, du discrdit et du dshonneur dont on l'avait
frapp, finissant par dclarer qu'il n'avait plus l'autorit ncessaire
pour servir le Roi.

C'est alors que madame de Mailly, aprs cette premire dmarche auprs
de Fleury qui avait peut-tre sauv le marchal de l'exil, de la
Bastille, se mettait en tte de lui faire obtenir une marque de
confiance qui lui permt de travailler utilement pour le service du Roi.
Le mercredi 14 mars, la matresse s'entretenait avec le duc de
Luynes[259] du besoin, pour l'intrt du Roi et de l'Etat, que le
marchal ret une marque clatante de bont de Sa Majest, rptant
que c'tait de toute ncessit et ne prvoyant, disait-elle, d'autre
opposition que celle que pourrait apporter la volont du Cardinal que le
Roi voulait toujours traiter avec des gards et de la considration.
Madame de Mailly ne cessait de parler de cette marque de bont aux
personnes qui se trouvaient l, sollicitant leur approbation,
s'efforant de prparer une opinion favorable  une chose qui semblait
dj faite au duc de Luynes.

Le lendemain de cette conversation de madame de Mailly avec le duc de
Luynes (15 mai 1742), le marchal de Belle-Isle tait dclar duc
hrditaire[260].

Cette grce, que la matresse proclamait tout haut son ouvrage, tait
une victoire sur Maurepas et presque une dfaite du Cardinal qui,  son
coucher, o l'on parlait du duc du matin, laissait chapper sur un ton
indfinissable: Madame de Mailly aura t bien aise[261].

Cette protection de madame de Mailly fut constante et sans lassitude.
Madame de Mailly lutta encore pour Belle-Isle alors mme qu'elle avait 
lutter pour elle-mme. Au milieu des alarmes de son amour, elle
travaille  le maintenir en grce auprs du Roi et  fortifier dans le
public les assurances de sa faveur. Alors que des quarante mille hommes
envoys en Allemagne, Prague ne nous en rend que huit mille, au mois
d'octobre 1742, madame de Mailly force le Roi, qui n'avait pas parl 
Beauvau dans un souper des cabinets, de l'entretenir, tout le temps d'un
souper au grand couvert, des longs sommeils de Broglie, de ses erreurs,
du gnie de Belle-Isle; et par cette parole du matre aussitt rpandue,
non-seulement elle couvre le marchal, non-seulement elle rassure ses
amis, mais elle engage le Roi dans une espce de promesse publique de
continuer  employer le marchal avec de plus grands moyens
d'action[262].

       *       *       *       *       *

C'est l la femme; et son envie d'tre agrable  ceux qu'elle aime
produit, pendant sa liaison avec Louis XV, ce miracle que le Roi timide
parle aux gens. Quand elle sait quelqu'un afflig de son silence, elle
est au dsespoir, et n'a de cesse et de tranquillit que lorsqu'elle a
arrach quelques mots  son amant: il faut qu'on s'en aille content du
Roi.

Cette chaleur de l'obligeance, vous la rencontrez du reste chez madame
de Mailly,  un point rare et qui n'est pas ordinaire. Elle clate tant
qu'elle vit chez l'excellente femme, pour son pre, pour ses ingrates
soeurs, pour ses amis, pour ses connaissances, pour ceux mme qui ne se
recommandent  elle que par l'intrt du malheur. Un jour parat un
mmoire d'une demoiselle de Nogent, fille d'un frre de la marchale de
Biron et d'une femme turque qu'une lettre de cachet avait fait renfermer
dans un couvent. Sur la lecture du mmoire de la demoiselle qui avait de
la fortune, madame de Mailly se monte la tte et s'imagine que ce serait
un parti avantageux pour le chevalier Choiseul, fils de M. de Meuse, et
assez pauvre cadet, et la voil aussitt partie pour Paris, et bientt
chez la marchale de Biron  laquelle elle communique son ide, de l
chez la marchale d'Estres qu'elle emmne, et de l au couvent, chez la
demoiselle qui n'a aucune envie de se marier, mais qui lui demande sa
dlivrance; et madame de Mailly se met  courir jusqu' ce qu'elle ait
obtenu pour la prisonnire la permission de rentrer chez elle[263].

Et ce dsir passionn de rendre service, on le retrouve, avec des
tournures de coeur adorables, jusque dans les moindres recommandations
qui chappent  sa plume. Voici un billet dont la pressante insistance
n'a d'gale que la fantaisie de l'orthographe:

_Ille vaquent par la mort de M. dentin (d'Antin) la place de capitaine
des matelot sur le canal, que je dserirait fort pouvoir obtenir pour
qui, pour une homme qui a surement mrit toute autres chose, puis que
cest pour monsieur le marquis de Meuse, l'tat de ces afair fait qu'il
se retourne de tout les costs, ne pouvant avoir mieux, il se contente
de peu; je mintresent ont ne peux pas davantage  tout ce qui le
regarde; et tout les plaisir qu'on peux luy faire je me les tient pour
fait  moy mme. J'ayme mieux vous escrire que de vous ennuier
verbalement. Je conte baucoup sur vous pour cette petite afair. Compt
aussy sur ma reconnoissance et sur le plaisir que j'ay de vous asurer
que personne na l'honneur destre plus sincrment, monsieur, votre trs
humble et trs obissante servante,_

     MAILLY DE MAILLY.

     _Ce mardy_[264].

La bont, l'ouverture de coeur, la constance en amiti[265], la
bienveillance active sont les vertus de cette femme; mais elle possde
encore une autre grande qualit,--qualit rare pour une femme qui s'est
vendue et qui est toujours pauvre,--c'est le dsintressement, la
dlicatesse en matire d'argent, le point d'honneur colre qu'elle met 
ne vouloir pas tre mme souponne de recevoir un cadeau. Et il y a 
ce sujet une charmante anecdote.

M. de la Chtardie, ami de madame de Mailly, nomm ambassadeur en
Moscovie, prs de la Czarine, allait prendre cong de la favorite, lui
offrant ses services pour la cour o il se rendait. Madame de Mailly,
qui n'avait pas de relations dans ce pays lointain, le remerciait,
lorsque, faisant rflexion que c'tait la contre d'o venaient les plus
belles fourrures, elle le priait de lui faire l'emplette d'une fourrure
et de deux toiles de Perse, en lui recommandant que la fourrure et les
toiles de Perse n'allassent pas au-del de six cents livres, n'tant pas
assez riche pour se payer du beau.

M. de la Chtardie, arriv en Moscovie, et qui tait sur un trs-grand
pied  la cour de la czarine, ne trouvant que des fourrures
trs-ordinaires, et ayant appris que les plus belles taient dtenues
par l'Impratrice, qui en faisait une espce de magasin, parla de sa
commission au duc de Biron, duc de Courlande, favori de l'Impratrice.
Le duc de Courlande lui demanda le nom de la destinataire. M. de la
Chtardie lui nomme naturellement madame de Mailly, mais en ajoutant
qu'elle ne pouvait y mettre qu'un certain prix. Le duc de Courlande de
lui dire de ne plus s'embarrasser de la commission, qu'il en faisait son
affaire. Il en parlait  la Czarine, et la Czarine, voulant faire  la
matresse du Roi de France un prsent digne de son royal amant,
choisissait deux fourrures dont l'une tait de 30,000 livres, l'autre de
60,000 livres, et douze toiles de Perse d'une beaut parfaite. Et un
jour le duc de Courlande, qui avait fait faire lui-mme le paquet,
disait  la Chtardie: Votre affaire est faite, il n'y a plus qu'
l'envoyer en France. M. de la Chtardie, qui ne savait pas ce que
contenait le paquet, demandait au duc de Courlande ce qu'il avait  lui
rembourser,  quoi l'autre rpondait que c'tait une bagatelle et que la
Czarine tait charme de lui faire cette petite gracieuset.

Et le paquet arrivait  Amelot avec une lettre dans laquelle il y avait:
 l'gard du paquet de telle faon qui vous est adress, je vous prie
de le remettre  madame..., le nom ne s'y trouvait pas. Amelot assez
embarrass en parlait un jour au Roi aprs le conseil, devant les
ministres, quand Maurepas disait peut-tre mchamment: Mais ce pourrait
tre pour madame de Mailly qui connaissait M. de la Chtardie, et qui
lui aura donn quelque commission, il faudra s'claircir de ce fait.

Le soir, le Roi, au souper des petits cabinets, ayant donn le mot  son
monde, entreprit de badiner madame de Mailly sur ce qu'elle recevait
des prsents des cours trangres sans rien dire. Madame de Mailly, qui
ne savait rien, au premier mot du Roi devenait trs-srieuse, puis se
fchait, dclarait bien haut, devant les soupeurs devenus silencieux,
qu'elle n'tait ni femme, ni fille de ministre, tombait sur madame de
Maurepas, sur madame Amelot, sur madame de Fulvy, belle-soeur du
contrleur gnral, disait que celle-ci avait un pot-de-vin sur toutes
les marchandises des Compagnies des Indes, que celle-l touchait un
tribut sur chaque vaisseau du Roi, que la troisime..., et finissait par
dclarer que, quand le paquet lui arriverait, elle le jetterait  la
rivire[266].




IX

Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les
petits appartements.--Richelieu travaille  faire renvoyer la
favorite.--Exclamation d'admiration du Roi  Petit-Bourg devant madame
de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis
de la Tournelle.--Dvotion du mari.--Apparition de madame de la
Tournelle  la cour en 1740.--Inquitudes de Fleury.--Entretien du
Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des
matresses.--Il s'efforce de dtruire madame de la Tournelle dans
l'esprit du Roi, en mme temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.


Au fond, au bout de quelque temps de cette triste vie, tte  tte dans
le petit appartement de Meuse[267], avec cette femme qui
enlaidissait[268], l'ennui revenait  Louis XV et la liaison commenait
 se dnouer. Les scnes de tendresse de madame de Mailly retardaient
seules une rupture; elles enchanaient encore le Roi, qui, mcontent de
sa faiblesse, s'en fchait par des durets et des mchancets qui
jetaient la malheureuse femme dans le dsespoir. Enfin le dnoment
fatal, dont le Roi avait l'impatience et n'avait pas la force, fut
prcipit par un homme qui commenait  prendre un ascendant sur
l'esprit du Roi.

Ce n'tait pas encore un familier des petits appartements; mais, dans le
petit nombre de fois qu'il avait t invit aux soupers, le jeune
courtisan avait grandement russi par le feu de son esprit, la chronique
indiscrte de ses amours et la petite gloire scandaleuse qui commenait
 se faire autour de son nom. La princesse de Charolais, avant que
madame de Vintimille l'cartt de la conduite du faible esprit de madame
de Mailly, avait, ds l'abord, mis la favorite en garde contre ce
nouveau venu: le duc de Richelieu. Anime contre lui de vieilles
rancunes de coeur, et ne lui pardonnant gure, malgr les repltrages et
les raccommodements, le peu d'importance qu'il avait donne  son amour,
la princesse ne tarissait pas auprs de madame de Mailly sur le danger
de laisser approcher trop prs du Roi un homme rigeant l'inconstance
des hommes en principe, un homme ambitieux de la premire place dans
les confidences du Roi et d'une sorte de ministre de ses amours. De l,
une grande froideur de madame de Mailly pour le duc, une intrigue assez
adroitement mene contre son crdit naissant, pour que le Roi lui
infliget presque un exil. Mais les prventions donnes par madame de
Mailly s'effaaient, et Richelieu revenait  la cour, furieux contre
madame de Mailly, et rsolu  pousser auprs du Roi une femme qui lui
ft dvoue, d'un caractre plus personnel, et moins susceptible des
impressions extrieures. Il s'unissait avec madame de Tencin pour
remplacer et renvoyer madame de Mailly.

Tous deux passaient en revue la cour, ils discutaient les femmes, ils
pesaient les chances de la beaut, de l'esprit, de la jeunesse, de la
grce; ils calculaient la docilit et la reconnaissance de chacune; ils
en estimaient le degr et le temps de domination sur le Roi; et leur
choix, aprs avoir longtemps err, s'arrtait sur une femme qui avait
l'avantage de demander aux ennemis de madame de Mailly bien peu
d'efforts pour passer de l'admiration du roi  son amour. C'tait cette
beaut qui, la premire fois qu'elle avait t aperue par Louis XV, 
Petit-Bourg, chez M. le duc d'Antin, lui avait arrach cette
exclamation: Mon Dieu! qu'elle est belle[269]!

La femme admire par Louis XV se trouvait tre une soeur de madame de
Mailly, dont le portrait, peint en 1740 par Nattier[270], avait donn du
mme coup la rputation au peintre et la palme de la beaut parmi les
femmes de la cour  cette autre de Nesle.

Cette soeur, appele Marie-Anne de Mailly-Nesle, avait t marie le 19
juin 1734,  l'ge de dix-sept ans, au marquis de la Tournelle.
Mademoiselle Anne de Nesle, qui apportait 9,000 livres en 60 actions,
pousait un mari possdant une terre aux environs d'Autun rapportant
52,000 livres de rente[271]. Et l'histoire est vraiment curieuse de
cette terre de la Tournelle dont le revenu tout en bois ne s'levait pas
 plus de 4 ou 5,000 livres, il y avait une cinquantaine d'annes. M. de
Vauban, ami du grand-pre de M. de la Tournelle, tant all le voir dans
cette terre, s'tonna qu'avec une si grande quantit de bois, il et si
peu de revenus. Il alla examiner en personne s'il n'y avait pas quelques
dbouchs, prenant une exacte connaissance du terrain, et  la fin,
faisant la dcouverte que, sans beaucoup de frais, il tait possible de
creuser un petit canal qui conduirait  une rivire assez forte pour
entraner  _bois perdu_ le bois jet. M. de la Tournelle demandait le
secret  Vauban, achetait les bois circonvoisins, faisait creuser le
canal et, en 1734, la terre tait afferme 52,000 livres[272].

Le marquis de la Tournelle tait un jeune homme trs-dvot,
trs-charitable[273], vivant sur sa terre et se montrant trs-peu 
Versailles. Les mauvais plaisants racontaient qu'il tait perdu d'amour
pour sa femme, mais que c'tait de l'amour perdu, n'ayant jamais pu tre
heureux[274].

Cependant, en mars 1740, au milieu de la grande faveur de madame de
Mailly, pouss sans doute par sa femme qui s'ennuyait de cette vie
provinciale, le mari de madame de la Tournelle sollicitait et obtenait
la place de colonel-lieutenant du rgiment d'infanterie de Cond[275].

Alors commenait  paratre de temps en temps  la cour madame de la
Tournelle dont le nom ne se trouve jusqu'ici sous la plume du duc de
Luynes qu' propos d'une course en traneaux dans le mois de janvier
1739. Au mois de mai 1740, la jeune soeur de madame de Mailly est presque
de tous les soupers des petits appartements[276].

Madame de Vintimille rgnante, il n'est plus question de la prsence de
madame de la Tournelle  la cour, on ne la revoit plus que cinq mois
aprs la mort de madame de Vintimille, dans le bal masqu du mardi gras
de 1742 donn chez le Dauphin, o elle reparat costume en
Chinoise[277].

       *       *       *       *       *

Quelque secrte qu'ait t l'impression produite sur Louis XV par la
femme rencontre  Petit-Bourg, par la soupeuse des cabinets pendant le
mois de mai 1740, par la Chinoise du bal masqu du mardi-gras de 1742,
le Cardinal en avait t inform, ainsi que des efforts de Richelieu
pour attiser la passion du Roi; et il tait sincrement dsol de
reconnatre un plan suivi pour perdre le Roi. S'il avait pu fermer les
yeux sur une premire faute de son lve, sur un entranement de
jeunesse et de temprament, il ne pouvait voir avec patience
l'engagement de son avenir dans une succession de scandales et dans une
carrire de libertinage.

Richelieu l'effrayait comme le mauvais gnie du Roi. Le vieillard
devinait ses projets, ses succs futurs, et il avait le pressentiment de
ce que deviendrait dans ses mains la conscience religieuse de Louis XV.
Puis si, aux yeux du prtre, du chrtien, madame de Mailly tait la
meilleure des matresses, celle qui dans le scandale apportait le plus
de modestie, et dans le pch le moins d'impnitence, elle tait aussi,
au point de vue du ministre, celle qui dans la faveur avait trouv le
moins d'insolence et cherch personnellement le moins de pouvoir. Madame
de Mailly, le Cardinal le savait, ne voulait d'empire que sur le coeur du
Roi. Il y avait donc tout  redouter pour Fleury dans le remplacement de
la matresse. C'tait l'audace du changement donn au Roi, c'taient ses
inconstances enhardies et menes  l'habitude de la dbauche, c'tait sa
religion affaiblie. Puis, derrire ces inquitudes spirituelles,
venaient les sollicitudes d'intrts humains: la volont du Roi passant
aux mains d'une femme que Fleury ne pourrait plus mener aussi facilement
qu'il avait men madame de Mailly, sans que la pauvre femme entendt
jamais parler de lui[278].

Nous avons du reste des penses intimes, des inquitudes secrtes du
prtre et de l'homme politique un document curieux: c'est une
conversation avec la duchesse de Brancas l'amie intime de Richelieu, la
mre de celui qui va devenir bientt le beau-frre de madame de la
Tournelle.

Passons dans mon cabinet, lui disait un jour le Cardinal, nous serons
mieux assis et aurons le temps de causer.

Les voil tous deux assis en face l'un de l'autre et assez mal  l'aise.

Le Cardinal parlait de M. de Richelieu,--cela ne disait pas
grand'chose,--de l'abb de Vaural,--pas grand'chose encore--dit la
duchesse qui avait soin de couper les queues que pouvaient avoir ces
sujets de conversation. Enfin le Cardinal se dcidait  en venir 
Petit-Bourg et  madame de la Tournelle.

Ce nom prononc, l'minence poussait un profond soupir, puis, aprs un
silence: Eh bien, on veut donc perdre le Roi? Quand sera-t-il perdu?

La duchesse cherchait  chapper  la brusque interpellation par
quelques paroles vasives, mais le Cardinal lui prenant les mains et
soupirant de plus belle, faisait:

--Il n'est pas question de tout cela, madame la duchesse; le Roi est
peut-tre amoureux de madame de la Tournelle; et ce qui est encore plus
sr, c'est qu'on l'en rendra amoureux, s'il ne l'est dj.

--Et comment, reprenait la duchesse, votre minence me croit-elle
instruite de ce qui est et mme de ce qui doit tre?

--Ah! point d'artifice. Je vous parle dans l'affliction de mon coeur,
parlez-moi dans la sincrit du vtre. Le duc de Richelieu ne pense
point  donner madame de la Tournelle au Roi sans vous l'avoir confi?

--Je vous jure que je n'en sais pas un mot.

--Comment! pas un mot?

--Pas un.

--Vrai, vrai?

--Si vrai que je ne crois pas que M. de Richelieu ait parl de tout
cela au Roi.

--Rellement?

--Si rellement, que je crois qu'il serait fch que le Roi se dtacht
de madame de Mailly.

--Serait-ce possible? cela me donnerait bien bonne opinion de votre
ami.

--Vous la lui devez tellement, que, si vous voulez, je m'engage 
l'instant de ne pas mme le prvenir de vos inquitudes, tant je pense
qu'il n'a pas besoin de prcautions pour se garantir de leur effet.

Alors le Cardinal prenait un air de rsignation et continuait en ces
termes: Je craignais bien plus le duc de Richelieu qu'un autre: cela ne
me rassure pas tout  fait sur le Roi, mais j'accepte votre promesse; ne
parlez rien de tout ceci au duc de Richelieu; ne le tentons pas de me
punir de mes soupons et pour m'en punir de les changer en ralits.
Qu'il ne sache rien de ce que nous disons, cela me donnera le temps de
prendre des mesures. Ah! si vous saviez combien il tait ncessaire que
madame de Mailly et le coeur du Roi, combien il serait funeste de le
lui enlever, combien il faut le lui conserver, combien la marchale de
Villeroy eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux de Dieu, de
prparer cet engagement, de le former!... Je tiens sans doute un trange
langage pour un prtre, mais... si vous saviez combien j'ai gmi au pied
de cette croix, combien, la pressant sur mon coeur, je l'ai arrose de
mes larmes, combien j'ai maudit mon pouvoir sans puissance sur le coeur
du Roi! Le Roi a du moins les vertus de madame de Mailly;
laissons-les-lui, je n'ai plus qu'un moment  vivre[279].

Sortant de cette conversation, la femme de cour qui, certes, avait menti
impudemment, comparait l'minence  Tartuffe, non dans la maison d'Orgon
et dans la cuisine de madame Pernelle, mais  Tartuffe cardinal et
premier ministre.

       *       *       *       *       *

Le Cardinal, que l'air d'embarras et les rticences de la duchesse
pendant cette conversation n'avaient pas rassur, et que mille petites
choses qu'il apprenait depuis confirmaient dans la conviction qu'il y
avait une intrigue de Richelieu pour mettre la soeur de madame de Mailly
dans le lit de Louis XV, choisissait M. de Maurepas pour faire peur au
Roi de madame de la Tournelle. Maurepas acceptait et jouait le rle
qu'il et pris de lui-mme s'il ne lui avait pas t donn. Ce singulier
ministre qui avait bti sa faveur et qui la maintenait sur toutes sortes
de lgres assises, sur mille agrments, petits cancans, petits caquets,
petits vers, petits _gazetins_: Maurepas, dont le grand gnie de
gouvernement tait de plaire et d'amuser, et qui rgnait comme une femme
et avec les mmes moyens, tait naturellement jaloux des femmes comme de
rivales, et des amours du matre comme une humiliation de ses talents.

Toute sa vie ministrielle montre une longue rancune de leur crdit, une
vengeance de leurs grces. Et il semble de leur sexe avoir tout le dpit
qu'il a de leur fortune. Puis, pour servir le Cardinal en cette affaire,
il y avait mieux qu'un temprament, qu'une vocation chez Maurepas, il y
avait une antipathie personnelle, l'aversion d'un membre de famille
tout-puissant contre de pauvres et obscures parentes prtes  monter
plus haut que lui; aversion dans laquelle il tait maintenu et renforc
par les sentiments bourgeoisement jaloux de sa femme que sa mchancet
et sa terrible langue avaient fait surnommer _madame de Pique_[280].
Aussi fit-il une vive guerre  Richelieu. Ce fut contre la matresse
menaante une dfense pleine de malices et de piges, un contre-jeu des
plus habiles. Maurepas tait partout rompant l'intrigue aux deux bouts,
refroidissant le Roi chauff par tous les propos du parti; en laissant
tomber du bout des lvres sans paratre y prendre garde, un mot sur
l'avidit de madame de Mazarin, sur le caractre altier de madame de la
Tournelle, sur l'ambition des deux femmes. Chez madame de Mazarin o il
entrait familirement, install qu'il tait dans sa parent intime et
dans tous ses secrets, il dictait  la tante et  la nice leur
conduite, s'autorisant auprs d'elle de son amiti, de son bon vouloir,
de son zle  les servir, paraissant tout leur ouvrir, tout leur donner,
empressement, conseils, appui, crdit, et, sous cet air de leur rendre
de petits services, les retenant loin de la cour.

Un moment mme, pour mieux jouer la comdie et tromper des femmes de la
meilleure faon, il feignait avec un grand naturel une violente passion
pour madame de la Tournelle; il l'en impatientait comme  plaisir et
comme s'il avait au fond de lui une joie ironique  perscuter de ses
tendresses le coeur de la jeune femme encore assez srieusement occup en
ce moment du duc d'Agnois[281] pour refuser la main du prince de
Soubise. Enfin, excde de ses importunits, madame de la Tournelle 
laquelle on n'avait pas manqu de dire que l'amour de M. de Maurepas
n'tait pas dangereux, lui faisait l'aveu qu'en amour elle aimait les
prils avec de tels mpris pour sa personne que pour se venger il se
mettait  la tourmenter des attentions amoureuses et tendres du Roi pour
madame de Mailly, rveillant peut-tre imprudemment chez la femme des
convoitises endormies[282].




X

Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ts
de madame de Flavacourt.--Les deux logements donns  Versailles 
mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de
dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras
du Cardinal et ses efforts avec Maurepas pour empcher la
nomination.--Gnreuse et imprudente dmission de madame de Mailly en
faveur de sa soeur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de
la Tournelle pour le duc d'Agnois et sa lettre pour ravoir sa
correspondance.--Les timidits du Roi dans son rle d'amoureux.--Sa
conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de
Mailly pendant six semaines.--Ses lchets amoureuses pour tre garde
par le Roi.--_Mes sacrifices sont consomms._--La dclaration du Roi 
madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie dsespre de
madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa
soeur.--Les conditions _clatantes_ poses par la nouvelle favorite.--La
retraite de madame de Mailly  l'htel de Noailles.--Ses journes et ses
nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans
l'appartement de madame de Ventadour.


Au mois de septembre 1742, madame de Mazarin venait  mourir[283].

Madame de la Tournelle se trouvant seule avec une fortune
insuffisante[284]  ses habitudes,  son nom,  la vie de Paris, prive
de toutes les ressources d'amiti et d'aisance de la maison de sa
bienfaitrice, et de plus embarrasse de sa position de veuve, priait
Maurepas, qui hritait de madame de Mazarin, de lui obtenir quelque
grce  la cour. Maurepas lui faisait rpondre qu'il ne saurait en
parler au Roi sans en prvenir le Cardinal, et qu'elle devait commencer
par se mettre dans un couvent avant de solliciter Son minence. Il est
mme des rcits qui prtent plus de brutalit  Maurepas: comme hritier
de madame de Mazarin, il avait fait signifier aux deux soeurs,  madame
de la Tournelle et  madame de Flavacourt, d'avoir  sortir de l'htel
Mazarin. Ne sachant o se rfugier, sans pre, sans mre, sans
protecteurs, le mari de madame de Flavacourt tait  l'arme, les deux
jeunes soeurs s'taient achemines vers la cour; et tandis que madame de
la Tournelle, toute furieuse de colre, s'en allait rpandre l'indigne
conduite de M. de Maurepas, sa soeur, madame de Flavacourt, avait fait
poser sa chaise au milieu de la cour de Versailles, et, les brancards
ts, les porteurs renvoys, elle tait demeure l tranquillement, avec
une srnit nave et une effronterie innocente, pleine de foi dans la
Providence qu'elle attendait, et qui ne pouvait manquer de passer. Aussi
ne fut-elle pas tonne quand la Providence ouvrit la portire de sa
chaise et la salua: c'tait le duc de Gesvre. Fort bahi, le duc lui
demanda comment elle tait l, couta son histoire, et courut la
raconter au Roi, qui la trouva si amusante qu'il donna sur l'heure un
logement aux deux soeurs[285]. Malheureusement, ce n'est l que la
lgende trs-spirituellement arrange de l'installation des deux soeurs 
la cour, un charmant conte imagin, en ses vieux ans, par madame de
Flavacourt, et cont  Soulavie qui l'a crue sur parole. De si jolis
coups de thtre n'arrivent gure, mme dans les cours. Laissons au
roman la chaise sans brancards de madame de Flavacourt: c'est la
dsobligeante dtele o Sterne trouvera une prface.

       *       *       *       *       *

Revenons  la vrit qui est moins romanesque. Madame de Mazarin, se
rendant aux exhortations de son confesseur, s'tait rconcilie sur son
lit de mort avec madame de Mailly[286] et bien certainement lui avait
recommand mesdames de la Tournelle et de Flavacourt. Madame de Mailly,
avec sa bont naturelle, avec ce sentiment de famille qui ne semble pas
l'abandonner au milieu des plus noires trahisons, s'tait charge de ses
deux soeurs que le duc de Luynes dit, installes  Versailles, aussitt
la mort de la femme chez laquelle elles habitaient.

Madame de Mailly prtait  madame de Flavacourt son appartement dans
l'aile neuve. Madame de la Tournelle, sur l'avis de Richelieu[287] qui
avait dj ses intentions, tait loge dans l'appartement de l'vque de
Rennes, l'appartement dans la cour des Ministres prs la cour des
Princes.

La mort de la duchesse de Mazarin laissait une place vacante de dame du
palais de la Reine. Il tait tout naturel que madame de la Tournelle
demandt la place[288] et qu'au lendemain de l'engagement qu'elle avait
pris avec la morte, madame de Mailly appuyt la demande de sa soeur.

Le vieux Cardinal, trs-embarrass de cette demande, tait
trs-perplexe. Il prvoyait qu'une place donne  madame de la Tournelle
allait tre le triomphe du parti de Richelieu, et que le Roi ne
rsisterait pas longtemps  des attaques si proches, autorises et
servies par des occasions et des facilits journalires. Il n'ignorait
pas que le Roi commenait  _s'amouracher_, qu'il avait crit  madame
de la Tournelle, que la mort de madame de Mazarin lui avait t un
prtexte pour une lettre o il avait mis du tendre et de
l'affect[289].

Puis, quand par une de ces temporisations qui taient une partie de la
politique du vieillard, Fleury tait rest prs d'une semaine sans
souffler un mot de la demande au Roi, Louis XV, si hsitant  interroger
les gens, ne lui avait-il pas demand quel tait l'objet de la visite
que lui avait faite madame de la Tournelle?  sa rponse que madame de
la Tournelle dsirait une place de dame du palais de la Reine et qu'il
allait demander si le Roi voulait que son nom ft mis sur la liste des
dames qui sollicitaient cet honneur, Louis XV n'avait-il pas dit d'une
manire affirmative: Oui, j'en ai parl  la Reine? Enfin, en dernier
lieu, sur cette liste dresse par le Cardinal, le Roi, aprs avoir fait
la remarque que le nom de la Tournelle tait le dernier sur la liste,
n'avait-il pas tir son crayon, effac son nom, crit ce nom le premier
en tte de la liste, jetant au Cardinal, comme si la premire fois il
lui donnait un ordre: La Reine est prvenue et veut lui donner cette
place?

Devant cette volont si prcise et se manifestant d'une faon si
nouvelle, le Cardinal ne perdait pas tout espoir; il se mettait, avec la
collaboration de Maurepas,  la recherche de quelque tour de leur
mtier, pour rduire  nant la demande, sans avoir l'air de se refuser
ouvertement aux dsirs du Roi. Tous deux fouillaient les cartons de
leurs ministres au sujet de la place vacante par le changement de
madame de Villars, devenue dame d'atours par la mort de madame de
Mazarin.

Tous deux faisaient faire des recherches dans les brevets par les commis
et les secrtaires, esprant trouver quelque vieux droit, quelque ombre
de survivance, quelque promesse de rversibilit en faveur de n'importe
quelle femme qu'ils pussent opposer, avec une apparence de prcdent ou
de lgalit,  l'tablissement de madame de la Tournelle  Versailles.
Malheureusement pour les ministres, la marchale de Villars, en faveur
de laquelle se trouvait une clause dans le brevet de la duchesse de
Villars, se refusait  entrer dans cette petite conspiration, et ne
voulait ou n'osait pas, malgr les instances de sa famille, barrer le
chemin aux demoiselles de Nesle. Battus sur ce premier point, Maurepas
et Fleury produisaient une lettre du marquis de Tess, rappelant une
parole du Cardinal, vieille de trois annes, et la promesse de la place
 une dame de Saulx dont ils faisaient appuyer la candidature par une
recommandation crite de la Reine, de la pauvre Reine qui, tour  tour
jouet du Roi et des ministres, aprs avoir demand la place pour madame
de la Tournelle, la sollicitait pour madame de Villars, et en dernier
lieu osait, sur les instances de Maurepas, non-seulement crire en
faveur de la crature du Cardinal, mais envoyait chercher madame de la
Tournelle et lui dclarait en face que, malgr tout son dsir de l'avoir
dans son palais, si le Roi lui donnait  choisir, elle accorderait la
prfrence  madame de Saulx[290].

Le Roi ne laissait pas le choix  la Reine.

Dix jours aprs la mort de madame de Mazarin, madame de la Tournelle
tait dclare dans la matine dame du palais de la Reine, et Marie
Leczinska se voyait dans l'obligation de lui en faire passer aussitt la
nouvelle par sa dame d'honneur[291].

C'tait  la cour la nouvelle du matin du 20 septembre; la nouvelle du
soir tait la cession pure et simple, et sans aucun ddommagement, faite
par madame de Mailly  madame de Flavacourt de la place de dame du
palais avec les appointements[292].

       *       *       *       *       *

Madame de Mailly avait toutes les vertus d'une dupe. L'aveugle et bonne
crature, exploite avec toute l'astuce imaginable par les deux soeurs
dans ses sentiments de famille, dans l'espce de maternit dont elle
avait pris charge devant Dieu, tait entrane  cette dmarche dont
l'imbcile et imprudente gnrosit avait frapp tout le monde. Les deux
soeurs n'avaient pas manqu de faire entrer en leur noir complot
Richelieu qui, s'insinuant par elles dans l'intimit de madame de
Mailly, aprs avoir endormi ses dfiances, attrap ses bonnes grces,
parlait  sa crdulit, exaltait sa confiance dans les protestations
d'amiti et d'ternelle reconnaissance de madame de la Tournelle,
faisait appel  sa bont, surexcitait son dsir d'tre agrable au Roi.
Et les soeurs et Richelieu eurent encore, en cette comdie, un adroit
compre dans d'Argenson qui prit  partie l'amour mme de madame de
Mailly pour l'inviter au sacrifice, lui reprsentant, avec les paroles
les plus touchantes, la gratitude du Roi, et le caractre nouveau et
lev et sr de son attachement pour une matresse capable de ce
dvouement et de cette noblesse d'me.

La malheureuse, ainsi circonvenue et sollicite par l'envie secrte
qu'elle sentait le Roi avoir de l'tablissement des deux soeurs  la
cour, crivait au Cardinal une lettre pour se dmettre en faveur de
madame de Flavacourt. La lettre, dont le contenu avait t arrang
d'avance par le Roi, tait relue par lui, aprs que madame de Mailly
l'avait crite dans son petit appartement, et elle n'tait envoye que
lorsque l'exigeant matre avait dit qu'elle tait bien[293].

La lettre envoye, madame de Mailly se rendait chez le Cardinal, qui
tombait de son haut devant cette espce de suicide rsign et tranquille
en cette terre d'gosme et de calcul, jouait l'incomprhension,
l'engageant  ne pas parler  la Reine de sa dtermination, finissant
par lui dire que ce n'tait pas son avis qu'elle quittt.

Maurepas s'exprimait plus nettement. Il ne craignait pas de dire 
madame de Mailly: Vous ne connaissez pas, Madame, votre soeur de la
Tournelle; vous devez vous attendre  tre chasse de la cour par elle,
lorsque vous vous serez dpouille de votre charge pour la lui donner.

Malgr tout ce que Maurepas et les autres pouvaient lui dire, la
favorite persistait dans sa rsolution. Et, le 21 septembre, la cour
avait le spectacle de madame de Mailly suivie de madame de la Tournelle
et de madame de Flavacourt allant remercier le Roi et la Reine de ce que
leurs Majests avaient fait pour elles.

Il y eut bien certainement dans cette immolation entte, dans ce
sacrifice qui ne voulait rien entendre, la perception douloureuse de
l'amour du Roi pour madame de la Tournelle, et le lche dsir d'une
femme qui aime, d'tre garde.

On raconte en effet que pendant la brigue de ces plans, et sur
l'intrt amoureux que le Roi semblait y prendre, un jour, pendant que
Louis XV tait  la chasse, madame de Mailly faisait appeler sa soeur. Sa
soeur entre, madame de Mailly fondait en larmes, puis prenant tout 
coup  bras le corps madame de la Tournelle, elle lui criait dans la
figure: _Ma soeur, serait-il possible?_  quoi l'autre, peut-tre
touche dans l'instant par la grandeur et la sincrit du dsespoir,
rpondait: _Impossible, ma soeur!_[294] Un impossible qui ne
rassurait madame de Mailly que pour quelques heures.

Au fond la cession de sa place  sa soeur, c'tait pour madame de Mailly,
en cas d'abandon du Roi, l'enlvement d'une retraite  la cour, d'un
refuge dans une charge, la condamnation  l'exil. Et cela pouvait dj
bien entrer dans les plans de Richelieu.

       *       *       *       *       *

Voil donc enfin madame de la Tournelle installe  la cour. Il ne reste
plus  son parti que trois choses  faire, trois victoires  obtenir:
sur madame de Mailly, sur le Roi, sur madame de la Tournelle elle-mme.
Il faut gurir madame de la Tournelle d'un amour tout chaud; il faut
dcider le Roi  faire en personne la conqute de madame de la
Tournelle; il faut enfin renvoyer de Versailles madame de Mailly.

Les ambitions de madame de la Tournelle, la poursuite, les approches
mme de la faveur, l'enivrement et les tentations du rle de matresse
du Roi, n'avaient point teint en elle un sentiment vif et sincre pour
le duc d'Agnois[295]. Elle avait trop d'esprit pour ne pas penser
trs-souvent  l'oublier, et cependant elle ne l'oubliait pas. Richelieu
lui vint en aide. Il envoya le beau duc, qui tait son neveu, en
Languedoc, et l'exposa aux avances d'une jolie femme aposte, dresse
par lui, sduite par la promesse d'une grande position  Paris,
enflamme par l'honneur que pouvait faire  l'amour-propre d'une
provinciale la conqute d'un d'Agnois. Les avances amenrent une
correspondance, o d'Agnois, bien assur du secret et de l'ignorance de
madame de la Tournelle, se laissa aller  l'aventure avec la facilit et
la reconnaissance d'un homme qui trouve un moyen de passer le temps en
province. Il lana des expressions et des tmoignages d'amour, qui, mis
par le Roi[296] sous les yeux de madame de la Tournelle, analyss,
souligns et comments avec force railleries sur la fidlit du beau
d'Agnois, la dtachrent d'un souvenir tendre, et la dbarrassrent
presque d'une faiblesse dont elle avait eu l'tourderie de prendre
l'habitude[297].

Et bientt elle ne pensait plus gure  d'Agnois que pour ravoir de lui
les lettres qu'il avait d'elle:

_J'ay toujours oubli,--crit-elle  Richelieu,--de vous parler de
votre neveu: voicy l'arme de Broglio qui va vous joindre, ainsi par
consquent vous aller vous trouver ensemble; sur toutes choses ne luy
faite aucune confidence de quelques peu d'importances qu'elle puisse
estre. Je say positivement qu'il ne vous a pas pardonnes ni qu'il ne
vous le pardonnera jamais; il pourra vous faire bonne mine, ne vous y
fiez pas. Je suis fachs d'tre oblig de vous mander cela, mais croy
que je say ce que je dit et que vous en seriez la dupe; je vous ay vue
dans l'intention de lui compter comme tout c'estoit pass sans en rien
omettre: gard vous en bien, je vous le demande en grce. Vous pouvez
luy dire sans doute que ce n'est pas vous qui aves men cette affaire la
et surtout que vous n'en aves rien su, que quand le Roy vous la dit,
mais je vous prie retranch tout dtaille. Je vous parle vray: il a des
lettres de moy que je voudrois bien ravoir avant qu'il vins  Paris
parce que je ne me soucirait pas que monsieur de Maurepas et sa mre
missent le nez dedans, ce qui pourroit fort bien arriver, ils sont gens
 cela. Peut estre votre neveu ne les donneroit il pas, mais dans un
moment de pique, enfin cela est plus sure si il vous les remettoit ou
si vous ne voul pas vous charg de les redemander, monsieur le prince
de Conti pourroit bien avoir cette bont; en ce cas vous me les
renverris petit  petit par des couriers toujours  l'adresse de ma
soeur. Adieu car j'entend le tambour j'aime autant fermer ma
lettre[298]._

       *       *       *       *       *

Il y avait une oeuvre plus difficile que d'allumer le dpit de madame de
la Tournelle et de ramener toutes ses passions  son ambition. Il
s'agissait de dcider le Roi, ce Roi paresseux, timide, ennemi des
entreprises, habitu  tre servi en amour comme en toute autre chose,
gt par les victoires toutes prtes et les conqutes toutes faites,
accoutum  la reconnaissance du droit divin de son plaisir, aux
adorations comme aux complaisances, il s'agissait de le dcider  se
donner la peine d'aimer, la fatigue de plaire,  remplir ce rle d'homme
et d'homme amoureux qu'avaient rempli autrefois ses illustres aeux. Et
puisqu'il voulait possder une fire et capricieuse jolie femme, trop
haute ou trop habile pour se laisser mettre dans le lit du matre par
les mains d'un ministre, il devait lui faire la cour, et la mriter par
les efforts et les soins de ce noviciat d'amour dont toute matresse
exigeait l'hommage et l'preuve.

Mais,  peine engag dans ce mtier, la patience chappait au Roi. Tout
 coup il interpellait Richelieu avec une voix presque colre: Vous
avez voulu que j'crivisse, j'ai crit, j'ai crit deux fois, vous ne me
conseillerez pas apparemment d'crire une troisime... j'ai pris mon
parti et pense  quelqu'un[299].

Le Roi demandait alors  Richelieu s'il ne connaissait pas madame une
telle, puis telle autre, puis celle-ci, puis celle-l[300], et  chaque
nom prononc, on pense de quelle manire Richelieu habillait la femme.

Le Roi de s'crier dans son tonnement: Qu'est-ce donc que ces
femmes-l?

--Des femmes galantes, assez jolies et pas mal ennuyeuses au bout de
vingt-quatre heures.

--Il faut donc, disait le Roi, penser  une femme qui me tente,
quoiqu'elle m'inquite. Avez-vous eu aussi madame de ***?

--Ah! pour a, oui, rpondait Richelieu; elle m'a fait trop de
noirceurs pour l'oublier jamais: c'est madame de Prie, absolument
elle[301].

--N'en parlons plus, reprenait le Roi, changeant tout  coup de visage,
au nom de cette femme abhorre, mais que faire? Pas mme de rponse de
madame de la Tournelle!

--C'est que madame de la Tournelle, se mettait  dire Richelieu avec
une certaine loquence, ne ressemble pas  madame de ***; c'est que
belle comme les Amours, elle doit tre une conqute; c'est que vos
gnraux ne feront point cette conqute pour vous; c'est qu'elle ne sera
pas conquise si vous ne la conqurez pas. Assurment vos pareils ont des
avantages; mais le plus grand en amour est d'tre jeune, beau comme
Votre Majest, et surtout d'tre aimable. Franois Ier, Henri IV, Louis
XIV se donnrent la peine de plaire: celle-l devrait coter moins 
Votre Majest qu' personne. Mais une matresse n'est point un
portefeuille, et si vos ministres vous apportent le leur  votre
conseil, je doute fort qu'ils puissent mettre madame de la Tournelle
dans vos bras. Il faut lui plaire et commencer par lui dire que vous en
tes pris[302].

       *       *       *       *       *

Pendant ce long dvorement d'impatiences, de tourments, de feux, que
Louis XV ne connaissait pas, et qui ramenaient toujours  madame de la
Tournelle un amant plus humble dans un Roi plus amoureux, pendant les
six semaines que durrent ces rvoltes, et ces combats, et ces
capitulations, il est facile d'imaginer l'existence et les souffrances
de la malheureuse de Mailly, vivant cte  cte avec cette passion
irrite par une rsistance qui tonnait le Roi, et dont elle sentait,
avec ses nerfs et sa sensibilit de femme, chaque reprise, chaque
progrs, chaque ravivement. Ce fut un calice bu goutte  goutte. Nulle
douleur, nulle humiliation ne manqua  cette agonie de l'amour, la plus
douloureuse, peut-tre, dont une matresse de roi ait subi
l'humiliation. Le Roi ne fit grce de rien  madame de Mailly. Il ne lui
pargna mme pas ces durets qui dnouent les plus vulgaires liaisons.
Las de sa chane et sans force pour rompre, Louis XV se vengeait sur
elle de ses impatiences et de ses irrsolutions, par toutes les
cruauts des hommes faibles au bout des amours qu'ils n'ont pas le
courage de briser. Versailles et Choisi retentirent de ces paroles
impitoyables[303] dont la brutalit soufflette une femme, et comme la
pauvre de Mailly s'obstinait  dvorer les affronts, comme elle voulait
pardonner et aimer jusqu' la fin, comme elle restait, s'attachant  une
illusion dernire, la patience de son amour, aprs avoir fatigu la
piti, exasprait la lassitude du Roi qui prenait en haine cette femme
qui ne se tenait jamais pour chasse.

Les dners et les soupers continuaient, mais c'taient de tristes
dners, de tristes soupers, des repas aux longs silences, au milieu
desquels une parole du Roi faisait tout  coup fondre madame de Mailly
en larmes[304].

Devant la sincrit de ce dsespoir, il prenait au Roi un instant le
remords et la honte de violences qui dpassaient son caractre et
perdaient jusqu'au ton d'un homme bien n. Madame de Mailly croyait
avoir regagn l'indulgence et la charit du Roi, quand Louis XV lui
venait dire qu'il tait amoureux fou de madame de la Tournelle, qu'il ne
l'avait pas encore, mais que bientt il l'aurait, qu'il ne pouvait donc
plus l'aimer[305].

En cette femme,--elle l'avouera plus tard,--qui ne s'tait donne au
Roi, qui n'avait vcu avec lui les premiers temps que pousse par une
extrme misre, mais chez laquelle l'amour tait venu au bout de deux
mois[306], et n'avait fait que grandir avec les annes, se mlaient  la
fois,  cette heure, les tendresses suprmes de la vieille femme, qui se
sent aimer pour la dernire fois et les humilits de passion de la
courtisane qui aime pour la premire fois. Et au mpris de tout
amour-propre, et sans aucune honte, et agenouille dans les lchets de
l'amour madame de Mailly promettait de fermer les yeux, de tout
permettre, de tout souffrir, ne demandant que la grce de rester, comme
elle et demand la force de vivre. Le matre rpondait: Il faut se
retirer aujourd'hui mme. Madame de Mailly se tranait aux pieds de
Louis XV, elle suppliait, elle allongeait l'entrevue, et s'accrochait en
dfaillant aux misrables prtextes,  tous les petits retardements des
amours condamnes, pour ne point partir encore. Elle finissait par
s'adresser  la pudeur du Roi, l'assurant que s'il consentait  ne point
la renvoyer, elle trouverait dans son amour le courage de cacher  ses
sujets ce nouvel amour capable de diminuer leurs respects. Et le Roi,
attendri par ces pleurs, par l'humilit de cette douleur, par cette
immolation devant le soin de sa gloire, branl peut-tre aussi par la
crainte d'un clat, accordait, malgr ses engagements avec madame de la
Tournelle, quelques jours de sursis  madame de Mailly.

Et les heures qu'elle passait encore  Versailles, et pendant lesquelles
il lui tait donn d'approcher encore de son amant, ces dernires
heures, il fallait les conqurir chaque jour. C'est ainsi que la veille
de son dpart, le 2 novembre, l'on voyait, dans la journe, dmeubler
son petit appartement  ct des cabinets du Roi, et que l'on apprenait
que madame de Flavacourt devait y venir coucher le soir sur un lit de
camp[307]. Mais, au souper, la malheureuse femme trouvait pour retarder
sa disgrce d'un jour, des accents si vrais, des lans si touchants, que
le Roi n'avait pas le courage de sa dtermination, rvoquait l'ordre,
lui permettait de coucher encore cette nuit dans son petit
appartement[308].

       *       *       *       *       *

Richelieu, qui, en ces derniers temps, avait laiss les choses aller, le
temps agir, et cet amour, o il avait fait tant de ruines, suivre la
marche fatale et prcipite des amours qui finissent, et cette lente
rupture dfendre d'avance tout retour aux deux amants par le
dtachement journalier, et les durets croissantes envenimes par une
longue impatience, Richelieu commenait  s'inquiter de la tranquillit
de madame de la Tournelle, de son peu de hte, de sa paresse  entrer
dans son rle de matresse et  se saisir du Roi. Les dmarches et les
manges des ministres, les sympathies excites par le dsespoir de
madame de Mailly, le murmure d'attendrissement presque unanime de la
cour, les amitis qui se groupaient en parti autour de cette disgrce
intressante, dcidaient Richelieu  remettre la main aux affaires de
madame de la Tournelle et  hter un dnoment[309]. Il obtenait de
madame de la Tournelle qu'elle ret en sa prsence le Roi au milieu de
la nuit. Avec ce rendez-vous convenu et accept, Richelieu terminait
tout[310]. Il allait trouver madame de Mailly, et, se disant dsol et
uniquement occup d'elle depuis qu'elle ne pouvait plus aimer le Roi, il
lui peignait vivement ce qu'elle se devait  elle-mme, le soin de sa
gloire, l'indignit du coeur du Roi, de ce Roi qui la dlaissait et
auquel il serait beau de renoncer. En finissant, il offrait de la mener,
quand elle le voudrait,  Paris. Richelieu prenait ainsi le cong  son
compte, en dgageant la personne du Roi. _Mes sacrifices sont
consomms_, dit madame de Mailly, _j'en mourrai, mais je serai ce soir 
Paris_[311].

       *       *       *       *       *

De l, Richelieu se rendait auprs du Roi, et sans plus lui laisser le
temps de se reconnatre, de respirer, de rflchir, qu'il n'avait laiss
 la favorite le temps de rsister, il lui annonait le dpart de madame
de Mailly, et le rendez-vous arrach  madame de la Tournelle. Puis il
lui parlait du secret  garder, des grandes cours  traverser, des
espions de Maurepas  tromper, du dguisement  prendre qui l'attendait
chez lui.

Un peu aprs minuit, le Roi est chez Richelieu. Il y trouve de grandes
perruques  l'usage des mdecins, des habits noirs, des manteaux. Et
voil Louis XV et son confident dguiss qui se rendent le long des murs
chez madame de la Tournelle, recevant pour la premire fois une
dclaration en perruque carre[312]. La surprise empchait l'embarras,
et le romanesque, le comique presque de cette premire entrevue en
sauvait la gne, mettait le Roi  l'aise, dissipait la peur que le
timide amoureux avait de la fire crature. Le Roi sortait de chez
madame de la Tournelle tout  fait engag, et trouvant  cette cour
ainsi faite un ct piquant, une nouveaut et un caractre d'aventure
qui le charmaient comme un enfant[313].

Entre cette visite de Richelieu  madame de Mailly et le rendez-vous de
la nuit, il y eut un dernier dner, un dner intime, o il n'y avait que
de Meuse entre le Roi et la matresse prte  quitter Versailles[314].
Nul tmoignage, nul livre, nul billet ne raconte ce dner. Rien n'en dit
le dchirement[315]. Seulement on vit sortir madame de Mailly de son
petit appartement, la poitrine haletante, les yeux remplis de larmes,
dsespre, presque folle, marchant sans voir et sans entendre. Derrire
elle, venait le Roi qui la suivait, l'apaisait, la soutenait de paroles
basses et douces, et finissait par lui dire:  lundi.

Ce  lundi, tait-ce une permission de revenir  Versailles que
reprendra ce soir mme madame de Chteauroux  Louis XV? tait-ce
simplement un leurre pour tromper sa douleur et endormir son
dsespoir[316]?

       *       *       *       *       *

Madame de la Tournelle, sa soeur chasse, crivait quelques jours aprs 
Richelieu parti pour la Flandre:

_... J'ai montr au Roi vos lettres qui l'ont diverti; il m'a assur
qu'il n'avoit point dit  madame de Mailly que ce fut vous qui eussiez
men l'affaire, mais simplement qu'il vous avoit dit le fait et que vous
l'aviez accompagn chez moi. Vous sentez bien que l'on fera bien des
contes; vous n'avez qu' toujours soutenir que vous n'en avez jamais
rien su que quand cela a t fort avanc; cela est mme convenable pour
moi. Je ne veux point avoir l'air d'avoir recherch cet avantage, ni mes
amis pour moi, d'autant que nous n'y songions ni les uns ni les
autres... Srement Meuse vous aura mand la peine que j'ai eue  faire
dguerpir madame de Mailly; enfin j'ai obtenu qu'on lui mandt de ne
point revenir que quand on lui demanderoit. Vous croyez peut-tre que
c'est une affaire finie? Point du tout; c'est qu'il est outr de
douleur, et qu'il ne m'crit pas une lettre qu'il ne m'en parle, et
qu'il me demande de la faire revenir et qu'il ne _l'approchera pas_,
mais qu'il me demande de la voir quelques fois: j'en reois une dans ce
moment o il me dit que si je lui refuse, je serai bientt dbarrasse
d'elle et de lui; voulant dire apparemment qu'ils en mourront de chagrin
tous deux. Comme il me conviendroit fort peu qu'elle ft ici, _je compte
tenir bon_. Comme je n'ai pas _pris d'engagement_, dont je vous avoue
que je me sais bon gr, il dcidera entre elle et moi... Je prvois,
cher oncle, que tout ceci me donnera bien du chagrin. Tant que le
Cardinal vivra, je ne ferai rien de ce que je voudrai. Cela m'a donn
envie de mettre ce vieux coquin dans mes intrts en l'allant trouver.
Cet air de confiance me le gagneroit peut-tre... Ceci mrite
rflexion... Vous pensez bien que tout le monde est en l'air et qu'on a
les yeux sur le Roi et sur moi... Pour la Reine, vous imaginez bien
qu'elle me fait une mine de chien; c'est le droit du jeu... Je vais vous
dire les dames qui iront  Choisy: mademoiselle de la Roche-sur-Yon,
mesdames de Luynes, de Chevreuse, d'Antin, de Flavacourt et votre
trs-humble servante... Il n'osoit pas mme aller  Choisy, c'est moi
qui lui ai dit que je le voulois. Personne ne logera dans l'appartement
de madame de Mailly; moi je serai dans celui que l'on appelle le vtre,
c'est--dire_ si _M. Dubordage en a l'esprit, car le Roi n'en dira
mot... Il vous a mand que l'_affaire toit finie entre nous_, car il me
dit dans sa lettre de ce matin de vous dtromper, parce qu'il ne veut
pas que vous en croyiez plus qu'il y en a. Il est vrai que, quand il
vous a crit, il comptoit que ce seroit pour le soir; mais j'ai apport
_quelques difficults  l'excution_, dont je ne me repens pas[317]._

Cette lettre est madame de la Tournelle tout entire, et l'histoire
offre peu de documents pareils o une femme se soit ainsi peinte
elle-mme en pied et aussi crment. Nul portrait qui vaille cette
confession: c'est la femme mme avec le sang-froid et l'impudeur de ses
ingratitudes, le cynisme de ses scheresses, la frocit moqueuse de son
esprit et de son coeur. Il semble qu'elle pousse sa soeur par les deux
paules avec ces mots qui ont la basse nergie des expressions du
peuple. Et quelle aisance dans sa sereine implacabilit! Rien ne la
trouble, rien ne la touche, pas mme cette surprenante douleur arrache
 l'gosme, les larmes de Louis XV! Au milieu de tout ce qu'elle a
bris, et de tout ce qui pleure, se lamente et meurt autour d'elle, elle
raisonne, calcule, intrigue, avec une insensibilit dont le naturel
pouvante. _Je compte tenir bon... J'ai apport quelques difficults 
l'excution, dont je ne me repens pas_, sont des mots qui donnent toute
sa mesure et avouent tout son caractre. On la voit, ayant pris jour
avec elle-mme pour sa dfaite, et voulant d'avance lui faire rendre
tout ce qu'une dfense lui donne de prix. Elle entend beaucoup obtenir
avant de rien livrer: c'est une affaire o il faut des garanties. Il ne
lui convient pas de commencer comme madame de Mailly, d'en passer par
l'conomie des dpenses de poche du Roi, de se salir les mains 
ramasser le peu de louis qui avaient pay les premiers rendez-vous de sa
soeur[318], de louer ses parures comme elle, et de recourir comme elle 
la bourse de Villars et de Luxembourg[319]. Elle ne veut pas non plus
qu'il lui arrive comme  sa soeur d'tre oblige, aprs des annes
d'amour et de faveur, d'aller emprunter pour les visites royales des
flambeaux et des jetons d'argent  sa voisine[320], et elle demande
d'autres gnrosits que celles inscrites sur le Livre rouge.

Puis, au-dessus de ses exigences d'argent, madame de la Tournelle couve
des exigences plus hautes; il faut que son orgueil ait part  son amour.
Il y aurait pour elle l'humiliation du mystre dans une liaison furtive,
dans un scandale cach et secret: elle entend paratre et clater dans
le triomphe d'une favorite. Ces volonts, ces conditions _clatantes_,
madame de la Tournelle ne tardait pas  les faire connatre,  les faire
porter au Roi. Elle lui laissait entrevoir que le renvoi de madame de
Mailly ne lui suffisait pas, qu'elle voulait tre matresse dclare,
sur le pied de la Montespan; qu'elle ne se souciait pas comme de Mailly
d'un petit logement aux soupers conomiques, qu'elle demandait une
maison monte, un appartement o elle pt recevoir le Roi d'une faon
royale, la facult enfin, dans ses besoins d'argent, d'envoyer toucher
sur ses billets au Trsor. Il tait question dans le public d'une terre
de trente mille livres de rente, d'un htel  Paris et  la cour, de
cinquante mille livres par mois, de cinq cent mille livres de
diamants[321]. Le bruit courait mme que l'ambitieuse personne avait
stipul qu'au bout de l'an, elle aurait des lettres de duchesse
vrifies au parlement, et que, si elle devenait grosse, sa grossesse
serait publique et son enfant lgitim. Les petites vanits d'une femme
taient au fond de ces ambitions si grandes, si normes, si insolentes
de madame de la Tournelle, et dans ce furieux dsir d'lvation, dans
cette demande imprieuse du titre de duchesse, il y avait l'envie
impatiente de se venger de Maurepas, d'humilier sa femme et de punir, en
l'crasant, le ministre qui avait tent sans relche de traverser sa
fortune, et s'opinitrait  n'en point vouloir oublier le point de
dpart, ni les premiers commencements. Dj elle s'approchait du
tabouret en prparant l'alliance d'une de ses soeurs toute dvoue  ses
intrts, l'alliance de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de
Lauraguais qui mettait le prcdent d'un duch dans la famille[322].

C'tait beaucoup attendre, beaucoup exiger d'un Roi peu familiaris avec
les prodigalits de l'amour, et tenu de si court par le Cardinal; et
le caractre du Roi, timide et craignant l'opinion, peureux devant toute
rsolution un peu brave, aurait d encore diminuer la confiance de
madame de la Tournelle. Mais tout cela ne rabattait rien de ses
prtentions, elle comptait sur l'amour pour changer le Roi, lui faire
perdre cet esprit d'conomie, ce respect humain et ces pudeurs. En
attendant, elle jouait l'indiffrente; puis, ce jeu us, elle faisait
semblant de revenir au duc d'Agnois, disant que les lettres
interceptes ne prouvaient qu'un caprice, et qu'elle n'y voyait point de
quoi lui tre infidle. Elle agaait, rebutait et aiguillonnait le Roi
par les plus adroites comdies et les plus savantes coquetteries de son
sexe, l'assurant qu'il lui ferait plaisir de s'occuper d'autres dames,
et ne cessant, malgr tout, de l'entourer et de l'tourdir, par les
demi-mots et les indiscrtions de ses amis, de ses ambitions, de ses
volonts, de ses conditions[323].

Au bas de l'escalier de Versailles,  la nuit tombe[324], madame de
Mailly avait trouv un carrosse de la cour qui l'avait mene  Paris, 
l'htel de Toulouse, chez les Noailles[325]. Les Noailles avaient la
vertu, l'esprit d'tre fidles  leurs amis. Ils donnrent l'hospitalit
 la favorite sans abri, et qui n'aurait su, sans leur amiti, chapper
aux mauvais traitements de son mari, peut-tre o coucher! Madame de
Mailly avait au chevet de son lit la marchale de Noailles tout le temps
de sa premire douleur. Ce fut d'abord un dsespoir affreux, une crise
de sanglots et d'touffements, une espce de dlire dans lequel la
malheureuse femme appelait  grands cris Louis XV[326]. Le cur de
Saint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. On tremblait autour d'elle
pour sa raison, pour sa vie. On avait peur que, dans la violence et
l'garement de son chagrin, elle ne ft prise de la tentation de
mourir[327].

Au transport succda l'agitation, une fivre de projets, des vouloirs
courts et saccads, suivis d'abattement. Elle voulait partir pour
Versailles[328], elle se dressait pour se lever, et, la voiture
attele, elle fondait en larmes, et retombait sur son lit.

C'taient de douloureuses nuits blanches passes tout entires  creuser
sa disgrce; c'taient des journes employes  envoyer chercher les
gens qu'elle se persuadait attachs  sa personne[329] pour les
consulter sur le parti qu'elle avait  prendre, implorant des avis[330]
et ne prenant conseil que de sa douleur.

La vie de madame de Mailly tait toute  la lecture et  la _relecture_
des billets du Roi, que presque chaque jour de Meuse lui apportait;
billets o, avec l'gosme cruel de l'amour, le Roi ne parlait gure que
de sa passion pour madame de la Tournelle, du charme de la jeune femme,
de l'empire  tout jamais pris sur lui. Ces lettres, ces dix-huit
lettres[331] qu'au mois de novembre l'ancienne matresse tait fire de
montrer  ses familiers, elle en interrogeait chaque phrase, chaque mot,
y cherchant, y poursuivant l'esprance, aujourd'hui dsole et voyant
l'exil ternel, demain croyant l'preuve finie et l'amour du Roi
revenu.

Ces derniers espoirs qui rattachrent madame de Mailly  la vie
n'taient point tout  fait aussi illusoires qu'ils pouvaient le
paratre. La lettre de madame de la Tournelle  Richelieu nous montre
que le coeur du Roi avait prouv aprs coup le dchirement de la
rupture, et qu'il s'tait bien plutt spar que dtach de son ancienne
matresse, par les durets et les brutalits inspires par la soeur et
arraches  la dbile volont de l'amant. Dpit par les froideurs de
madame de la Tournelle, humili par sa longue rsistance, Louis XV se
retournait avec des remords de reconnaissance vers la douce et facile
madame de Mailly. La sparation rveillait le sentiment qu'il croyait
mort, et mille souvenirs se levant de ce pass d'hier dont tout portait
le deuil autour de lui, mettaient dans ces billets tout amoureux d'une
autre, quelque chose _d'un revenez-y_ tendre et mlancolique pour la
dlaisse.

La petite socit qui entourait madame de Mailly, pour lui donner du
calme, la drober peut-tre au suicide, travaillait  la maintenir dans
cette persuasion, lui rptant que le Roi n'tait point dcid, que son
appartement n'tait point encore occup, que la politique avait eu plus
de part  son loignement que toute autre chose.

Et, dans la succession des esprances et des dsesprances qui se
suivaient sans motif chez madame de Mailly, il y avait des jours o,
suppliante, elle faisait l'impossible pour obtenir seulement d'habiter
Versailles, s'engageant  ne jamais mettre les pieds au chteau; il y
avait d'autres jours o, dans des fanfaronnades enfantines, la femme
chasse se vantait d'avoir un moyen infaillible de rentrer  la cour
quand elle voudrait[332].

Cependant, dans la premire quinzaine de dcembre, au temps du retour de
ce voyage de Choisi o madame de la Tournelle avait enfin cd au Roi,
madame de Mailly apprenait--ses amis ne pouvaient plus longuement lui en
cacher la nouvelle--qu'on avait dmeubl ses logements de Versailles, et
que son petit appartement, l'appartement o elle avait pass aprs la
mort de madame de Vintimille tant de douces et solitaires heures en tte
 tte avec Louis XV, tait condamn par une barre de bois cloue sur la
porte[333].

Il lui fallut se rsigner. Le duc de Luynes, qui voyait en ces jours la
pauvre madame de Mailly installe dans un logement emprunt  madame de
Ventadour aux Tuileries, nous fait une peinture navrante de
l'abandonne. Il la trouvait dans une immense chambre bien triste et
bien froide. Des larmes coulaient continuellement sur son visage
amaigri. Avec ce dliement des volonts brises par un grand malheur,
elle paraissait ne plus vouloir rien, s'abandonnant d'avance  tout ce
que voudrait bien ordonner le Roi  son gard... Elle ne savait rien des
arrangements en train de se faire pour le paiement de ses dettes[334],
et s'y montrait compltement indiffrente et comme trangre. Elle
disait enfin, d'un ton mourant, que maintenant elle ne comptait plus
jamais revoir Versailles... Et la vie de madame de Mailly  cette heure
tait celle-ci: Elle allait tous les jours dner  l'htel de Noailles
avec la marchale et quelquefois en tiers la duchesse de Gramont,
revenait de bonne heure chez elle o elle restait jusqu' neuf heures,
repartait passer la soire en tte  tte avec la comtesse de Toulouse.
Dans ce temps, compltement vaincue et s'humiliant  plaisir, elle
crivait  celle qui l'avait supplante une lettre o elle s'excusait
auprs d'elle des violences et des colres de ses paroles[335].

 quelques jours de l, madame de Mailly tait prive de la seule
douceur qui lui ft accorde dans l'amer nant de la vie, de la
correspondance du Roi. Et la raison que Louis XV donnait pour la cesser
est bien touchante: il disait ne pas vouloir ruiner madame de Mailly,
qui jetait tout son argent au courrier lui apportant un bienheureux
billet[336].




XI

Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le
souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle
proposant  madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant
en vain  la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite
donnant  Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade
d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les reprsentations
du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les
_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle 
Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chante par la favorite.--Troisime
voyage  Choisi.--La tabatire du Roi tire par madame de la Tournelle
de dessous le chevet de son lit.--Dpart de Richelieu, dans sa
_dormeuse_, pour les tats du Languedoc.--La favorite 
l'Opra.--Chronique des petits appartements envoye par madame de la
Tournelle  Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.


 quelques jours de l'expulsion de Versailles de sa soeur, madame de la
Tournelle se prparait  ce voyage de Choisi impos au Roi[337], et o
le Roi se promettait de voir arriver l'heure du berger. Avec un calme
froid, une espce d'indiffrence hautaine, elle en ordonnait la mise en
scne et le scandale. Elle voulait le cortge des plus beaux noms de
France. Ce n'tait point assez de la prsence d'une princesse de
Bourbon, la nouvelle favorite exigeait encore, pour la conscration de
son installation, la couverture et le patronage de la vertu de la
duchesse de Luynes. Mais la duchesse ludait la proposition, et, quand,
 un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse au
voyage de Choisi, monsieur de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'il
sollicitait depuis longtemps, ne rpondait que par une profonde
inclination, allait trouver monsieur de Meuse, et le priait de faire
agrer au Roi la peine et le refus de sa femme[338]. Ce fut peut-tre la
seule protestation de la Cour. L'empressement  servir et la soif de se
compromettre ne laissaient point longtemps vide la place refuse par
madame de Luynes.

Le lundi 12 novembre, le Roi partait pour Choisi avec mademoiselle de la
Roche-sur-Yon, madame de la Tournelle, madame de Flavacourt, madame de
Chevreuse, le duc de Villeroy, le prince de Soubise. Madame de la
Tournelle tait aux cts de Louis XV dans la gondole royale. Madame
d'Antin et madame de Ruffec, qui avait remplac la duchesse de Luynes,
taient arrives avant le Roi. Les hommes du voyage taient, outre le
duc de Villeroy et le prince de Soubise, le marchal de Duras, monsieur
de Bouillon, monsieur le duc de Villars, monsieur de Meuse, le prince de
Tingry, monsieur d'Anville, monsieur du Bordage, les ducs de Luynes et
d'Estissac, monsieur de Guerchy, un ami particulier de madame de la
Tournelle[339].

Le voyage tait assez maussade. Peut-tre madame de la Tournelle se
trouvait dans une de ces dispositions d'esprit, o les irritations de la
veille reviennent ou s'aigrissent. tait-elle inquite des lettres du
Roi  madame de Mailly? tait-elle blesse du refus de madame de Luynes?
tait-elle ulcre des froideurs mprisantes de la Reine? ou bien
entrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur pour avoir plus
 elle l'attention du Roi?

En attendant le souper, le Roi faisait une partie de quadrille avec
messieurs du Bordage et de Soubise et mademoiselle de la Roche-sur-Yon.
Madame de la Tournelle avait refus de se mler  la partie, trouvant
que les cartes lui avaient t prsentes trop froidement[340]. Le reste
des dames jouait  cavagnole.

Lorsque le Roi passait pour souper, mademoiselle de la Roche-sur-Yon
prenait place  sa gauche pendant que toutes les dames attendaient en
face du Roi. Louis XV appelait  sa droite madame d'Antin et mettait
sous son regard, au retour de la table, madame de la Tournelle entre
messieurs de Bouillon et de Soubise. Le souper fut srieux, presque
silencieux; madame de la Tournelle vitant le regard du Roi, qui la
cherchait des yeux avec complaisance, ne parla pour ainsi dire pas.

Aprs le souper, la partie de quadrille et le cavagnole recommenaient,
pendant que madame de la Tournelle, appelant madame de Chevreuse[341],
avait avec elle dans un coin du salon une longue conversation debout,
chuchote  voix basse. Or voici le sujet de la conversation. Au-dessus
de la chambre du Roi, situe au rez-de-chausse, il y avait la chambre
de madame de Mailly, la fameuse _chambre bleue_ communiquant avec les
appartements du Roi par un escalier intrieur. Madame de la Tournelle
avait t place dans la chambre de Mademoiselle, la chambre la plus
rapproche de la chambre bleue, tandis que madame de Chevreuse avait t
loge, comme la plus jeune, dans une chambre d'en haut. Madame de la
Tournelle disait  madame de Chevreuse qu'on l'avait mise dans une trop
grande chambre, qu'elle ne pouvait pas souffrir les grands appartements,
et qu'elle devrait lui faire le plaisir de troquer avec elle[342].
Madame de Chevreuse lui faisait observer qu'elle n'osait pas changer
d'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volont du Roi, sans
que Sa Majest lui en parlt. L-dessus madame de la Tournelle faisait
signe  Meuse de venir la trouver, et, quoique Meuse assurt que le Roi
trouverait bon le changement, madame de Chevreuse persistait  dire que,
quelque envie qu'elle et de faire plaisir  madame de la Tournelle,
elle ne pouvait pas y consentir sans savoir les intentions royales[343].

Alors madame de la Tournelle revenait au jeu, et, le Roi couch, jouait
avec une espce de plaisir furieux, comme si elle et voulu passer toute
la nuit, ne quittant le cavagnole qu' deux heures du matin au moment o
tout le monde tombant de fatigue abandonnait la table de jeu.

Madame de la Tournelle se dcidait enfin  monter dans sa chambre, s'y
barricadait, et, feignant de dormir, quoique parfaitement veille et
l'oreille aux coutes, laissait longtemps le Roi gratter  sa porte--et
n'ouvrait pas[344].

Ce grattement  la porte, la _petite visite_ refuse, en voici la
mention,--que ne retrouve-t-on pas dans les autographes?--en un
indiscret aveu de la femme aime  Richelieu, en une lettre intime o la
jeune et machiavlique thoricienne d'amour ne craint pas d'avouer sans
ambages et sans circonlocutions qu'elle s'est conduite ainsi avec le Roi
uniquement parce que _cela augmentera l'envie qu'il en a_.

     _ Versailles, ce mardi,  trois heures aprs minuit._

_Je ne suis point tonne, mon cher oncle, de vostre colre, car je m'y
attendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne vois
pas o est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petite
visite. Tout ce qui pourroit m'en faire repentir, c'est que cela
augmentera l'envie qu'il en a. Voilla tout ce que je craint, la lettre
que vous m'aves envoyes est trs belle, mme trop, je ne lescrirez
pas[345]..., et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce que
je ne veus en vrit pas. Tachez de me venir voir, c'est absolument
ncessaire. Bon soir, je ne vous en dire pas davantage, car je ne peux
plus tenir ma plume tant j'ay envie de dormir; je suis pourtant encore
ass veill pour sentir que vous estes fol  lier; ce qu'il y a de
plaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres ne
le soit pas tout  fait tant. Pour moy je vous avouerez que je men
remercie et que je men say le meilleur gr du monde, je naporte pas
autant de vivacit que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien.

Tranquilis vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous le
voudriez, j'en suis trs fachs, mais cela m'est impossible. Adieu, cher
oncle, je merite que vous ayez un peu d'amitis pour moi, vu ma faon de
penser pour vous.

Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande un
secret inviolable_[346].

Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait  se refuser ainsi
 celui qui, la voyant  tous les instants de la journe, lui crivait
deux ou trois lettres par jour[347]. Elle exasprait en les impatientant
les sens de ce Roi maigrissant, dvor et bientt malade de passion.
Elle le tenait li et enchan avec ce lendemain qu'elle approchait et
retirait sans cesse de lui, et elle faisait, de ce Louis XV inassouvi et
furieux d'ardeurs, l'amant docile et servile qui lui convenait.

       *       *       *       *       *

Le Roi revenait  Versailles, le vendredi 16 novembre, de fort mchante
humeur contre son adore qu'il passait deux jours sans visiter[348],
contre son entourage qu'il ne trouvait pas assez enthousiaste et auquel
il marquait des froideurs, contre son premier ministre qu'il
rembarrait, contre son peuple qui s'tait permis d'afficher sur les murs
de Choisi un placard insolent[349], enfin contre sa femme, la douce
Marie Leczinska,  laquelle il ne trouvait pas une soumission assez
rsigne.

La Reine, habitue au service de madame de Mailly[350],  ce service
caressant et humble des derniers temps et comme sollicitant un pardon,
n'avait pu s'empcher d'apporter une pointe d'aigreur dans ses rapports
avec la fire et hautaine dame du palais qui venait de lui tre impose.
Malgr les objurgations de madame de Montauban[351] et ses promesses de
se bien conduire avec les nouvelles amours du Roi, la Reine se laissait
parfois aller  mettre dans quelque allusion secrte un peu de la
vengeance d'une femme lgitime. Or, un jour qu'on parlait du mauvais
tat de nos affaires en Allemagne, la Reine s'tant crie que a
allait tre bien pire par la colre du ciel[352], madame de la
Tournelle, regardant en face la Reine, lui demandait avec une
tranquille insolence ce qu'elle voulait dire par l[353]. De ce jour la
prsence de la favorite, selon l'expression mme de madame de la
Tournelle, devenait de l'opium[354] pour la Reine qui faisait semblant
de dormir aux cts de sa dame du palais, ne l'engageait plus  veiller,
ne la retenait plus quand minuit tait sonn. Ds lors, la Reine ne se
laissait plus aller  aucune hostilit contre madame de la Tournelle,
mais faisait tout haut l'loge de madame de Mailly, dclarait  tous
ceux qu'elle voyait qu'elle dsirait qu'elle ft bien traite, entourait
le Roi dans Versailles d'un courant de sympathie en faveur de
l'abandonne, et Louis XV enrageait: un jour il refusait une lettre
qu'on lui apportait de madame de Mailly et dfendait qu'on lui en remt
d'autres  l'avenir; un autre jour il demandait  la comtesse de
Toulouse, lui peignant l'tat de la malheureuse femme, de ne plus
l'entretenir de cette matire, et comme elle insistait, il lui disait
assez brutalement: Eh! Madame, il y a plus d'un an que cela m'ennuie,
il me semble que c'est bien assez[355]!

De plus srieux ennuis, et de plus grands tracas taient ceux donns au
Roi par le Cardinal. Aussitt qu'il avait appris le dpart de madame de
Mailly de Versailles, Fleury tait accouru pour faire des
reprsentations  Louis XV; mais  peine avait-il ouvert la bouche, que
le Roi, enhardi par la passion, avait interrompu l'homlie en disant 
l'minence que s'il lui avait abandonn le soin de son tat il n'avait
jamais song  lui donner aucun droit sur sa personne[356]. Louis XV se
croyait dlivr de toute nouvelle reprsentation, quand le Cardinal,
usant d'un moyen que les ministres et les matresses emploieront tout le
rgne, mettait sous les yeux du Roi une lettre vraie ou suppose
provenant du dcachetage de la poste et qui contenait: Le Roi n'est
plus aim comme auparavant des Parisiens. On dsapprouve hautement le
renvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisime soeur pour
matresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera
mpriser. La troisime n'est pas plus estime que la seconde.

Eh bien, je m'en f...[357], disait le Roi, aprs l'avoir lue, en la
rendant au Cardinal abasourdi, et tout aussitt il s'emportait contre la
libert que le public se donnait de parler de ses gots secrets et
marquait un ressentiment colre de ce qu'on tait si peu rserv  son
gard.

Le Roi n'tait point encore quitte.  quelques jours de l il recevait
une lettre du Cardinal, o le prtre, parlant  son ancien lve avec
autant de force que de libert, engageait Louis XV  ne pas aller plus
loin avec madame de la Tournelle, lui reprsentait le tort que ce
commerce monstrueux apporterait  sa renomme en France et dans toute
l'Europe[358], faisait appel  ses sentiments religieux, branlait sa
passion par la menace des chtiments clestes, semait les inquitudes
dans sa conscience..., et tels taient les tiraillements du Roi entre
tous les sentiments qui l'assaillaient, son trouble, ses incertitudes
que les courtisans doutaient un instant si Louis XV n'allait pas revenir
 madame de Mailly et  Dieu[359].

L'amour l'emportait sur la morale. C'est alors que Fleury, dsesprant
de l'avenir du Roi, mais toutefois ne donnant pas sa dmission,
s'embusquait dans une maison sur la route du chteau de Choisi, lchait
son confesseur sur le prince[360], dchanait la Muse de Maurepas et
toute cette vole de chansons moqueuses dont les ironies commenaient 
siffler aux oreilles de madame de la Tournelle.

Hritier de la veine des Mnippes et des Mazarinades, fcond, inventif,
et aid de la verve pasquinante d'une socit d'amis dont l'esprit tait
 l'image du sien, Maurepas jetait tous les jours une nouvelle satire
sur la famille et le sang des Nesle[361], fouettant l'opinion de
couplets vifs et gaillards, faisant du rire et du refrain comme
l'enfance et comme les jeux dj forts de la libert de la presse. Temps
trange o, dans notre gai pays, la guerre commenait contre la royaut,
et le vent de la rvolution se levait, dans le portefeuille d'un
ministre, de petits vers rims par une Excellence;--de petits vers
qu'appellera un homme de 93 les bleuettes de la libert et les
avant-coureurs des grands mcontentements. Enhardi par son
ressentiment, soutenu par la vogue qu'a toujours rencontre la chanson
en France, Maurepas gratignait la favorite, avertissait le Roi par
mille ironies lgres, volantes, bourdonnantes, qui, des soupers de
Versailles se rpandant dans les soupers de Paris, faisaient donner par
tous les chos du beau monde un charivari  ces nouvelles amours.
C'tait un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocence
du badinage, insaisissable et dsarmant la rpression comme un bon mot
dsarme la colre, et faisant des ruines sans qu'on s'en apert, et
montrant aux oisifs, et aux mcontents, et  la curiosit ennemie, et 
l'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme; en un mot
apprenant l'irrespect aux peuples. Mais Maurepas ne voyait pas si loin,
il jouissait du succs prsent, il jouissait des amertumes de madame de
la Tournelle[362]. Et il ne tarissait pas, et il improvisait _calotines_
sur _calotines_, s'inquitant assez peu d'tre souponn[363], et
faisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui, de son
travail si facile, si lger, si superficiel: une aimable leon qui ne
demandait  l'lve ni sacrifice de temps, ni effort de rflexion.

       *       *       *       *       *

Un second voyage avait lieu  Choisi le 21 novembre. C'taient les mmes
hommes et les mmes femmes, sauf la duchesse de Ruffec, que madame de la
Tournelle faisait carter sous le prtexte que cette dame avait des
attentions pour le Roi, qui paraissaient en vouloir  son coeur[364].

La favorite avait, pendant ce sjour  Choisi, une attitude nouvelle;
elle n'tait point proccupe, concentre, peu parlante comme au premier
voyage; elle jouait la gaiet, l'entrain avec un air de dfi tout 
fait singulier, et on l'entendait, le rire aux lvres, le coeur peut-tre
saignant[365], chantonner, par bravade, dans le cercle de quelques amis
rangs autour d'elle[366]:

     Grand Roi que vous avez d'esprit,
     D'avoir renvoy la Mailly!
     Quelle haridelle aviez-vous l!
         Allluia.

     Vous serez cent fois mieux mont
     Sur la Tournelle que vous prenez.
     Tout le monde vous le dira.
         Allluia.

     Si la canaille ose crier
     De voir trois soeurs se relayer,
     Au grand Tencin envoyez-la.
         Allluia.

     Le Saint-Pre lui a fait don
     D'indulgences  discrtion
     Pour effacer ce pch-l.
         Allluia.

     Dites tous les jours  Choisy
     Avant que de vous mettre au lit
      Vintimille un _libera_.
         Allluia[367].

Dans ce voyage madame de la Tournelle avait pris possession de la
chambre bleue[368]. Cependant, malgr la pression de Richelieu arriv de
Flandre le 16 novembre, et qui ne quittait pas madame de la Tournelle
depuis son arrive[369], en dpit de l'air de satisfaction et de
tranquillit rpandu sur le visage du Roi, contrairement aux _on dit_
que se murmuraient tout bas  l'oreille les courtisans sur la dfaite de
la favorite, il semble que l'affaire n'ait point abouti pendant ce
voyage. Un vulgaire mal de dent dont souffrit Louis XV tout le temps 
Choisi, une dfaillance  la suite d'une incomplte extraction de la
dent malade, furent-ils la cause d'un retard et d'une remise?

Il n'y avait point de voyage  Choisi  la fin de novembre, madame de la
Tournelle faisant sa semaine chez la Reine.

       *       *       *       *       *

Un troisime voyage s'effectuait le 9 dcembre, un voyage des plus
brillants, o on comptait vingt hommes et six dames, et o la Duchesse,
qui avait consenti  se rendre aux instances de Louis XV, oubliant ses
soixante-dix ans, au son de sa vieille voix chantant des rondeaux du
feu Roi et de la Rgence, mettait en branle et en danse tout le monde.

Une tabatire que le Roi, aprs tre mont en voiture, avait tire de sa
poche et renfonce tout aussitt, cette tabatire, le lendemain matin,
madame de la Tournelle la tirait de dessous le chevet de son lit, et la
montrait  M. de Meuse[370].

L'oeuvre de Richelieu tait accomplie, le duc tout d'un coup devenu le
favori, l'homme  la mode de la cour particulire du Roi, montait 
Choisi mme le lendemain  neuf heures du soir dans sa chaise de poste
pour aller tenir les tats du Languedoc. Toute la socit du petit
chteau range autour de la _dormeuse_, le duc, aprs avoir fait
bassiner son lit, entrait dans sa voiture o il y avait une vraie
chambre  coucher et une petite cuisine propre  tenir chaudes trois
entres. Et en prsence de tout ce monde, au milieu duquel madame de la
Tournelle paraissait fort chagrine, il se couchait, disant qu'on le
rveillt  Lyon[371].

Le 19 dcembre, madame de la Tournelle dont la prsence, quoique
annonce d'avance, tait une surprise, se montrait impudemment 
l'opra, empresse d'afficher  Paris l'attachement de Louis XV;
dsireuse de faire ratifier le got du Roi par le got du public[372].

Avec cette liaison, une existence nouvelle commena pour le Roi. Dlivr
du prceptorat du Cardinal, de la rserve qu'il imposait  ses gots, 
ses plaisirs, et ne gardant de ses conseils qu'une pente  l'conomie,
il se prcipita dans toutes les jouissances de l'amour satisfait, dans
toutes les licences et les paresses des passions vives et des
sensualits molles. Ce fut la furieuse chappade et la folle vie de
garon d'un jeune homme lev par un prtre, qui rompt,  l'poque de la
maturit des apptits et de la plnitude des sens, les entraves de sa
jeunesse. Indiffrent  la France,  ses succs,  ses revers, abrgeant
les conseils, il se plongea et s'oublia dans le vin et la bonne chre.
Ni Prague, ni la Bavire, ni l'arme n'avaient place dans sa tte,
pleine du vide des lendemains d'excs, o la pense allait d'une truite
du lac de Genve envoye par Richelieu,  l'anecdote graveleuse toute
chaude.

       *       *       *       *       *

 la fin de dcembre, madame de la Tournelle tait installe 
Versailles dans son appartement de favorite[373]. Et l, elle s'amusait
 crire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petits
appartements qui allait porter  Richelieu, lorsqu'il tait absent, les
petites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, et
l'assurance de l'amiti de la matresse de son Roi:

     _ Versailles, ce 28 dcembre._

_Bonjour, cher oncle; en vrit je suis bien aise que vous vous portiez
bien: pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy,
car rellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me parot
que vous este curieux, car vous me faite bien des questions. Je croit
que pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre:
je me trouve trs-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe de
trs-jolies journes; savoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas 
moy  vous dire cela; j'en fer la question de votre part, nous verrons
ce qu'on vous y repondra. J'ai mang de votre truite[374], dans mon
voisinage on l'a trouve trs-bonne et l'on a bue  votre sant. Je ne
sai point encore quand mon futur beau-frre arrivera, mais je voudrois
dj que tout cela ft fini; le beau-pre a donn  la Moncavrel[375]
son St-Esprit de diamant et la belle-mre une belle boete: ils font les
choses au mieux comme vous voyes, je ne saurois trop me louer de leur
politesse pour moi et pour ma soeur.

Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglio. Ce
qu'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ai
lue votre lettre  celuy  qui vous souhaitez tant de bonheur et il vous
en est trs oblig; vous avez du recevoir de ses nouvelles; il y a
peut-estre un article qui aura pu vous inquiter par l'amiti que je me
flatte que vous aves pour votre nice, mais ce n'est rien; l'on vous
expliquera mieux l'affaire  votre retour: au reste tout est comme quand
vous este parti. J'ay toujours oubli de vous complimenter sur votre
mariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal  vous de ne m'en
avoir rien dit; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseries
avec moy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il faut
pourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essay.
Je crois que c'est que l'on en sent l'inutilit, et ils ont bien raison,
car quelques choses qu'il arrive vous pouves compter, cher oncle, sur ma
tendre et sincre amiti. Je voudrois pouvoir vous en donner des
preuves, ce seroit assurment de bien bon coeur.

Madame de Chevreuse est toujours trs-mal[376] et Fargy est mort[377].
Le Roy est enrhum, mais cela va bien; la Reine maigrit tous les jours,
incessamment elle sera etique. Voil toutes les belles nouvelles de la
cour, car sans doute que vous savez que la poule[378] a pondu; madame de
Nivernois est accouche d'une fille[379]._

       *       *       *       *       *

Quelquefois c'tait le Matre qui prenait lui-mme la plume, et mandait
 son favori ce que faisait le Roi, ce que devenait la _Princesse_,
entremlant les nouvelles d'ironies ou de rflexions d'un dtachement
singulier sur les gnraux de ses armes. ... Je suis
fasch,--crivait-il,--que votre gnral soit malade de corps et
d'esprit;  l'gard du corps, tout s'use, vous le sents moins qu'un
autre, mais cela n'en est pas moins vray. Puis il repassait la lettre 
madame de la Tournelle qui crivait sur la mme feuille:

_Je nay pas le temps de vous crire plus au long, cher oncle, parce que
le courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis du
noir dans l'esprit toute la journe, et je ne sai comment sera la nuit.
Je ne vous rpondresz pas  tous les articles de votre lettre parce que
ce n'est pas  moy; si le Roy vouloit, il s'en acquitteroit mieux que
moy, vous feroit plus de plaisir et  moy aussi. Bonsoir._

Et sur le peu de papier qui restait, le Roi crivait ce badinage qui
tourne si court, et comme une fin de chapitre du _Sopha_[380]:

Puisque cela feroit plaisir  la princesse, je vous dires donc que je
vous donne le bonsoir et que... adieu[381].




XII

Mort du cardinal Fleury.--L'ambition sans vivacit de la
favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu  madame de la
Tournelle.--Disgrce momentane du duc.--Le pot au feu des deux soeurs
dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affect de madame de la
Tournelle sur les affaires d'tat.--Elle abandonne Belle-Isle et
Chauvelin.--La nouvelle socit forme autour de la favorite.--La
_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des Mauvaises-Paroles._--Croquis de la
_Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse rjouie_.--Les physionomies
des ministres.--Crdit de madame de Lauraguais.--mulation amoureuse
entre les deux soeurs.--La beaut de madame de la Tournelle.--Son
portrait sous l'allgorie de la _Force_.--Les bains de la
favorite.--Voyage de la Cour  Fontainebleau en septembre.--Commencement
de la maison monte de madame de la Tournelle.--Le cercle restreint des
soupeurs et des soupeuses.--La jalousie de madame de Maurepas empchant
pendant neuf mois madame de la Tournelle d'tre leve au rang de
duchesse.--Lettre de madame de la Tournelle sur son duch.--Sa
nomination et sa prsentation le 22 octobre 1743.--Lettres patentes de
l'rection du duch de Chteauroux en faveur de madame de la Tournelle.


L'anne 1743[382] commenait, et dans le premier mois de l'anne mourait
le vieux Cardinal[383], dbarrassant le jeune Roi de toute contrainte
dans ses amours.

Cette mort cependant, dans le premier moment, ne changeait rien  la
position de la favorite, et la superbe prdiction de Richelieu
annonant que bientt celui qui pntrerait dans l'antichambre de
madame de la Tournelle aurait plus de considration que celui qui tait
tout  l'heure en tte--tte avec madame de Mailly[384] ne se
ralisait pas encore.

       *       *       *       *       *

Au fond, madame de la Tournelle n'a pas l'ambition presse, active,
impatiente. Elle dsire tre duchesse, toutefois sans vivacit, avec la
paresse de ses membres si peu remueurs, avec l'indolence de ce corps
toujours couch sur une chaise longue et qu'on ne peut dcider  prendre
l'air dehors que sur les huit ou neuf heures du soir[385], mais aussi
avec la persistance continue des natures molles et une tranquille
confiance dans la complicit des choses et des vnements. Ce n'est pas
l'ambitieuse par vocation  la faon de sa soeur Vintimille, et malgr
l'nergie de ses partis-pris et la violence de ses rsolutions, la
favorite, dans les premiers temps de sa faveur, apparat bien plus comme
une femme qui s'est laiss sduire par la grandeur de la position qu'on
lui a offerte. Il semble aussi que, par moments, cette jeune femme qui
ne se sent aucun got pour le Roi, chez laquelle un ancien amour
rentrait parfois, trouve payer trop cher l'objet de ses ambitions, et,
ainsi qu'elle le dit, ne regarde pas absolument comme _sa flicit_
d'tre aime du Matre[386].

       *       *       *       *       *

Le Roi aimait, mais l'amant de madame de Mailly avait t accoutum  si
peu rtribuer l'amour, qu'au moment de tenir ses promesses, il tait un
peu effray de l'normit des demandes, et avait besoin de temps pour
prendre l'habitude des gnrosits royales. Il arrivait encore que, dans
ce temps, Louis XV tait mis en dfiance contre l'entourage de la
favorite. Maurepas, que la mort du Cardinal laissait chancelant, que le
duc de Richelieu travaillait  renverser, dont le Roi lui-mme semblait
annoncer le renvoi en ce rondeau moqueur pour son ministre[387] qu'il
dansait et chantait  la Muette, pendant l'agonie de l'minence,
Maurepas avait le bonheur d'intercepter une lettre de cette
correspondance adresse chaque jour par le duc de Richelieu, et o il
minutait  la favorite son plan de conduite, heure par heure[388]. Dans
cette lettre, Richelieu posait, comme une des conditions du maintien de
madame de la Tournelle, le renvoi de la plus grande partie des gens
attachs  Sa Majest. De l, la rentre en faveur de Maurepas et une
froideur marque du souverain pour Richelieu qui n'tait pas rappel 
la cour sitt qu'il l'avait espr. Puis, cette espce de disgrce
transpirant, il se faisait  la cour, qui n'aimait pas le duc et sa
parole dnigrante, un travail pour rendre  d'Ayen le coeur et l'oreille
du Roi. Un moment, le refroidissement du Matre pour l'ami de madame de
la Tournelle n'tait un mystre pour personne; on savait que Richelieu
avait tmoign un dpit presque colre de n'avoir point t de la
dernire promotion des lieutenants-gnraux. Et lorsqu'au mois d'avril
Richelieu arrivait du Languedoc, le duc s'attendait en vain  voir le
Roi lui donner le gouvernement de Montpellier qu'il sollicitait depuis
longtemps.

On apprenait mme, quelques jours aprs, que Richelieu proposant au Roi
de lui faire reprendre une lieutenance en Languedoc d'un revenu de
18,000 livres contre Montpellier qui rapportait 22,000 livres,--une
augmentation de 4,000 livres de revenus, c'tait une bien petite grce 
obtenir,--Louis XV n'avait pas donn de rponse  Richelieu, et le
gouvernement de Montpellier n'tait point accord[389]. Madame de la
Tournelle se trouvait enveloppe dans le complot ourdi par Maurepas
contre son conseil; elle sentait le Roi en garde contre elle, et, avec
la perception que dveloppe l'existence des cours, elle remarquait la
contrainte de ceux qui s'approchaient d'elle, et la fire personne, sans
faire un pas, sans tenter une dmarche pour ramener le Roi, attendait
dans sa belle et calme impassibilit!

       *       *       *       *       *

Devant cette rsistance du Roi  ne pas lui accorder ce qu'elle
demandait, la favorite ne se fchait, ni ne s'emportait, ni ne
s'indignait, ne boudait mme pas; elle se contentait seulement, avec un
doux enttement et une volont poliment indomptable,  se refuser 
aller dner dans les cabinets,  ne pas permettre que le Roi ft
apporter son souper dans son appartement, levant presque des
difficults pour autoriser sa Majest  faire monter chez elle, les
jours o de Meuse avait la goutte, sa collation, une tasse de lait[390].

C'tait sa manire de dclarer  Louis XV qu'elle ne le recevrait que
lorsqu'il l'aurait mise en tat de le recevoir, comme il convient  une
matresse de roi; il y avait encore dans ce procd une faon  la fois
discrte et spirituelle de faire honte au petit-fils de Louis XIV, de
sa parcimonie, des habitudes bourgeoises et rtrcies que lui avait
donnes le Cardinal, de l'conomie prsente de ses amours. Et la cour
assista pendant quelques mois  un curieux spectacle, le spectacle 
Versailles de la favorite en pleine faveur, envoyant qurir son souper
chez le traiteur et faisant faire son potage par sa femme de chambre
dans un cabinet de garde-robe[391].

       *       *       *       *       *

Indpendamment de cette sage et habile expectative, madame de la
Tournelle basait toute sa conduite sur une profonde connaissance du Roi.

Du premier coup, elle avait dcouvert sa marotte _de ne pas vouloir tre
pntr_[392] et n'ignorait pas tout le mal qu'avaient fait  madame de
Mailly ses maladresses  cet gard, sa vivacit  interroger Louis XV
sur les affaires de l'tat, son obstination  arracher  ce Roi dfiant
et ferm le secret de sa pense. Madame de la Tournelle afficha donc un
mutisme affect, poussa l'abstention en toutes ces choses si loin, que
cet loignement de la politique avait au premier moment charm et tonn
le Roi comme la moins ordinaire des qualits d'une matresse[393].
Madame de la Tournelle forait ainsi le Roi  parler le premier des
affaires, et se laissait consulter, et se faisait prier pour couter et
donner son avis[394], tout en ayant l'air d'tre seulement  la grave
question de savoir quand le Roi voudrait bien lui accorder une voiture,
et si elle attellerait  six chevaux: ce qui ramenait le Roi sans
dfiance  faire un calcul par lequel il cherchait  lui prouver que la
dpense de six chevaux tait trop considrable et qu'elle devrait se
contenter de quatre[395].

Madame de la Tournelle avait encore l'art de deviner les rpulsions et
les sympathies du Roi pour les individus, et l'esprit de baser sa
politique sur les sentiments personnels, si puissants, si vifs, si
persvrants chez Louis XV. Elle soutenait Orry, le contrleur gnral,
le ministre de l'Argent. Elle soutenait d'Argenson qui, rpandu dans le
monde et les salons, lui en apportait l'appui, et contre-balanait
Maurepas sur le terrain mme de ses influences et de sa puissance. Elle
soutenait les Noailles, malgr leurs troites liaisons avec sa soeur de
Mailly, malgr les accointances et les amitis de la famille avec
Maurepas, parce qu'elle savait les de Noailles tablis dans l'habitude
et l'amiti du Roi depuis son enfance, et que ses ambitions ne prenaient
nulle alarme de la personnalit du marchal de Noailles.

Desservi dans l'esprit du Roi par le Cardinal, il n'avait gure t
employ par Louis XV, dans ces dernires annes, que pour un travail que
le Roi lui avait fait faire  Saint-Lger sur les affaires de la
succession de madame de Vintimille; mais, le Cardinal mort, et M. de
Belle-Isle retir pour ainsi dire dans sa terre de Bissy, et surtout
aprs la remise  Louis XV d'une lettre crite par Louis XIV peu de
jours avant sa mort et confie  madame de Maintenon pour tre remise 
son petit-fils quand il commencerait  gouverner lui-mme, le marchal
de Noailles devenait non pas seulement un ministre d'tat, mais le
personnage important du moment et le matre de la situation.

Mais les hommes que mesdames de Mailly et de Vintimille avaient
protgs, en dpit des secrtes prventions du Roi, esprant abriter la
fortune et la dure de leurs amours  l'ombre de leur gloire, de leur
gnie, de leurs grands rves, de leurs plans heureux; ces hommes taient
abandonns par madame de la Tournelle pour des hommes moins brillants,
mais agrables au Roi. C'est ainsi qu'elle abandonnait Belle-Isle, ce
grand homme  projets, nourri de fivre, et dont la fivre inquitait et
troublait la paresse du Roi, ainsi qu'elle abandonnait Chauvelin dont le
grand tort tait d'avoir le parti des hommes srieux de la cour, ce qui
effrayait le Roi[396].

       *       *       *       *       *

Au mois d'avril, une socit, qui n'tait plus celle de madame de
Mailly, se formait dans les cabinets autour de madame de la Tournelle.
Les amis particuliers de l'ancienne favorite avaient t loigns. M. de
Luxembourg n'tait plus appel, et rencontrait mme de certaines
difficults pour tre employ  l'arme cette anne[397]. Le mnage
Boufflers, envelopp dans la prvention qui rgnait contre Belle-Isle,
invit aux soupers une fois par hasard, tait parti pour aller dans ses
terres. De Meuse, le dneur ordinaire du Roi, qui ne se sentait pas
aim au fond par la favorite[398], le duc de Villeroy, le duc d'Ayen, le
comte de Noailles, Coigny qui taient aussi bien les amis du Roi que
ceux de madame de Mailly, avaient trouv grce; mais ces commensaux
n'avaient plus l'oreille du Matre comme autrefois. La nouvelle cour des
cabinets, comme l'appelait le duc de Luynes, tait compose du duc de
Richelieu, l'homme en faveur et l'amuseur en titre, de MM. de Guerchy et
de Fitz-James, deux anciens amis de madame de la Tournelle, du marquis
de Gontaut, du duc d'Aumont, trs-intimement lis avec les deux soeurs.
De toutes les femmes des petits cabinets, la seule madame d'Antin,
quoique de l'intimit de madame de Mailly, avait t assez heureuse pour
se maintenir dans les soupers et les voyages[399].

Les femmes que voyait alors presque uniquement le Roi, et dont il tait
entour  toutes les heures, taient: _la Princesse_, _la Poule_, _la
Rue des Mauvaises paroles_: les petits noms d'amiti sous lesquels,
dans l'intimit royale, s'appelaient madame de la Tournelle, madame de
Flavacourt, madame de Lauraguais.

Madame de Flavacourt avait le charme des airs effarouchs, le comique
d'effarements charmants devant les admirations trop indiscrtes, les
compliments trop ardents; toute sa personne,  de certains moments,
s'rupait comme se hrissent les plumes d'une poule[400]. Toutefois
madame de Flavacourt ne jouait l qu'un rle de jolie femme, de crature
 la pudeur gentiment manire, un rle discret, effac, avec de petits
cris drles de temps en temps; quoique trs bien avec les deux soeurs,
_la Poule_ n'tait pas admise aux confidences[401].

Mais, et surtout en ce temps de diplomatie fminine, o la favorite qui
n'avait qu'une mdiocre confiance dans les victoires de son esprit, qui
se sentait d'ailleurs porte  la raillerie par le sang de sa famille et
 laquelle on avait fait la leon sur le danger de parler, gardait un
silence de commande, le premier rle appartenait  madame de
Lauraguais[402]. Elle tait,  l'heure prsente, le boute-en-train, la
tueuse de l'ennui des cours, la drideuse du front du Roi, cette
Lauraguais, cette grasse, cette courte, cette laide commre, craquant de
graisse, allume d'une joie de peuple, toujours en gaiet, toujours
prte  rire de tout le monde et que de Meuse avait baptise: _la grosse
rjouie_. Chez cette femme, qui apparat au milieu de Versailles comme
une duchesse taille sur le patron de madame Dutour, la marchande de
toile du roman de Marivaux, il y avait un forte et gaillarde sant, un
gaudissement intrieur, dbondant, sans une mchancet bien noire, en
ironies, en moqueries, en gaillardises, en lardons, en paroles
agressives, qui faisait un jour dire au Roi, passant en voiture avec les
deux soeurs, rue des Mauvaises-Paroles: Ce n'est pas ici une rue qui
convient  la _Princesse_, mais elle pourrait bien convenir  madame de
Lauraguais[403]. Se souciant fort peu des gens qui n'taient pas ses
amis intimes, s'embarrassant encore moins des choses et des vnements,
trs-peu allante et venante, et restant comme sa soeur, toute la journe,
enferme chez elle dans une paresseuse immobilit et une espce
d'horreur du mouvement, incapable de retenir et de renfermer en elle
cette humeur railleuse, dont l'ruption tait comme l'exutoire d'une
activit qui ne se dpensait pas, nullement matresse de sa parole, elle
passait le jour et une partie de la nuit  turlupiner la cration
entire.

Beaucoup de paresse, un bon fauteuil, et se rjouir aux dpens de ses
pareils, c'est le portrait qu'en trace le duc de Luynes dans une phrase
mal construite, mais qui peint la femme au vif[404].

Sous l'influence de madame de Lauraguais, les soupers prenaient un
caractre qu'ils n'avaient point eu sous madame de Mailly; une verve
mordante se mettait  les animer,  les gayer,  les marquer au coin
d'une originalit presque de soupers de lettrs et d'artistes. Les
rapports de police parlaient beaucoup au mois d'avril d'un souper, o
les physionomies des gens de la cour et des ministres avaient t
l'objet des comparaisons les plus piquantes, et o madame de Lauraguais
avait brill entre tous et toutes. La grosse duchesse, avec le sens
caricatural qui est au fond de tout satirique, avait poliment trouv que
d'Argenson ressemblait  _un veau qui tette_, M. de Saint-Florentin 
_un cochon de lait_, le contrleur-gnral  _un hrisson_, M. de
Maurepas  _un chat qui file_, M. le cardinal de Tencin  _une
autruche_[405], M. Amelot  _un barbet_, M. le cardinal de Rohan  _une
poule qui couve_, M. le duc de Gesvres  _une chvre_, etc.

Et le bruit courait bientt que madame de Lauraguais jouissait d'une
faveur gale  celle de sa soeur[406]. Mme on disait que le crdit de la
premire diminuait, tandis que celui de la seconde augmentait, et
qu'elle faisait maintenant partie d'un conseil secret des
arrire-cabinets dont tait cart le duc de Richelieu. On allait plus
loin encore, on rptait que madame de la Tournelle s'tait aperue de
l'amour du Roi pour madame de Lauraguais, de privauts mme qui ne
laissaient aucun doute sur une liaison intime, et l'on ajoutait que la
favorite avait pris le parti de ne faire aucun reproche, moyennant quoi
elle gardait son crdit, pendant que sa soeur faisait tout pour ne pas
lui laisser apercevoir les prfrences dont Sa Majest l'honorait dans
toutes les occasions[407].

       *       *       *       *       *

Cette rivalit, cette mulation amoureuse entre les deux soeurs
amenait-elle ce qu'elle amne quelquefois entre deux femmes qui se
disputent un homme? Donnait-elle de l'amour  celle qui n'aimait point
encore? ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de juin, les
courtisans remarquaient que madame de la Tournelle commenait  prendre
du got pour le Roi, et quelque temps aprs on entendait la femme aime
dire de sa propre bouche que prsentement elle aimait le Roi[408].

Alors ce fut une occupation et une prise de possession du Roi par la
tyrannie de la coquetterie sans coeur et du caprice sans piti. Madame de
la Tournelle ne mnagea  Louis XV nul des tourments et des
aiguillonnements avec lesquels les liaisons vnales tiennent l'amour en
haleine. Tantt c'taient des froideurs qui faisaient craindre au Roi
d'tre quitt, tantt des exigences de femme imprieuses et enttes
comme des volonts d'enfants, puis des colres, puis des jalousies, une
succession d'indiffrences et d'clats, d'emportements et de bouderies
qui ne laissaient point de trve au Roi et le tourmentaient sans cesse.
Madame de la Tournelle mettait ses refus dans la possession mme et
laissait encore son royal amant gratter  la porte. Elle irritait enfin
par toutes les taquineries et les variations d'humeur cet amour qu'elle
gardait de la satit, en le maintenant dans l'inquitude; et elle
s'emparait chaque jour davantage de ce roi inoccup, gayant ou
assombrissant  toute heure le ciel de ses penses, et le tenant auprs
d'elle sous le coup et le charme de son inconstance et de sa mobilit.

Madame de la Tournelle faisait aussi appel  toutes les sductions de sa
beaut que les grces lourdes et vulgaires, la grosse sant des charmes
de madame de Lauraguais faisaient si bien valoir, et qu'elle savait
encore, comme madame de Mailly, relever et ennoblir par de grandes
parures[409], des pans de draperies flottantes, qui lui donnaient une
jeune majest olympienne et semblaient l'asseoir sur des nues.

Une peau de tigre attache  l'paule, une cuirasse enfermant sa gorge
dlicate et drue, il faut voir, dans le serein rayonnement de son front,
dans l'lancement vivace de son corps, la jeune immortelle en cette
allgorie nerveuse de la force sous laquelle Nattier la divinise[410].

Il fallait voir la jeune femme avec son teint  la blancheur
blouissante, sa marche molle, ses gestes spirituels, le regard
enchanteur de ses grands yeux bleus, son sourire d'enfant, sa
physionomie tout  la fois mutine, passionne et sentimentale, ses
lvres humides, son sein haletant, battant, toujours agit du flux et du
reflux de la vie[411].

Et cette beaut de madame de la Tournelle se montrait accompagne d'un
doux enjouement, d'un art de ravir tout naturel et sans effort, d'une
lgre ironie du bout des lvres,--et, contraste charmant,--d'un
esprit qui paraissait venir de son coeur quand on parlait de choses
tendres ou sensibles[412].

       *       *       *       *       *

Tout le mois d'aot, madame de la Tournelle se baignait. Tous les jours
le Roi venait lui tenir compagnie dans son bain, revenant au bout de
quelques instants faire la conversation dans la pice voisine avec ceux
qui l'avaient accompagn, et de la porte entr'ouverte arrivaient au Roi
et  son monde les paroles, les petits rires de la baigneuse qu'on ne
voyait pas, avec le frais bruit d'claboussures faites par des gestes de
femme dans de l'eau. Puis madame de la Tournelle se couchait, et, ainsi
que la Reine d'un _Conte de fe galant_, dnait dans son lit[413], le
Roi assis  son chevet, la petite cour range debout autour d'elle.

       *       *       *       *       *

 la mi-septembre la cour se rendait  Fontainebleau. Pendant que
mesdames de Lauraguais et de Flavacourt se partageaient le logement du
Cardinal, madame de la Tournelle s'installait dans l'appartement de M.
de la Rochefoucauld dont les fentres donnaient sur le jardin de Diane.
Il avait t accommod tout au mieux, et une porte de communication
le rattachait aux petits cabinets du Roi.

 ce voyage la favorite obtenait un commencement de maison: c'tait un
cuisinier, le meilleur qu'on avait pu trouver, c'tait un cuyer,
c'taient six chevaux de carrosse, c'tait une berline en train d'tre
confectionne[414]. Ds ce mois de septembre les dsirs de madame de la
Tournelle commenaient  tre obis comme des ordres. Aux premiers jours
de l'arrive de la cour, pendant la _belle semaine_, la semaine que
faisait appeler ainsi la prsence autour de la Reine de mesdames de la
Tournelle, de Flavacourt, de Montauban, d'Antin; la favorite s'tant
plainte que les places de la tribune de la chapelle n'taient point
commodes, que les bancs et les appuis n'taient que des planches sans
garniture, et que les banquettes pour se mettre  genoux n'taient
recouvertes que d'un mchant cuir; en vingt-quatre heures tout se
trouvait chang: bancs, appuis, banquettes avaient t garnis de
coussins en peluche cramoisie.

En dfiance des empressements nouveaux autour d'elle, et disant qu'elle
faisait grand cas de ceux qui taient ses amis avant le renvoi de sa
soeur, qu'elle estimait beaucoup ceux qui taient demeurs les fidles de
madame de Mailly, mais qu'elle n'avait aucune confiance dans ceux qui
cherchaient  lui plaire aux dpens de la renvoye, la favorite vivait
et faisait vivre le Roi dans un cercle toujours plus restreint d'hommes
et de femmes. Les hommes soupant dans les cabinets de Fontainebleau
n'taient plus gure que MM. d'Anville, d'Estissac, de Villeroy, de
Meuse. Et encore de Meuse se sentait-il seulement souffert  cause de la
vieille habitude qu'en avait le Roi, et de l'appui que lui apportait
Richelieu, qui toutefois lui-mme ne pouvait triompher de l'antipathie
de la favorite pour l'ami dvou de madame de Mailly.

Aussi le vieux courtisan se prparait-il philosophiquement  la
retraite, songeant  sa terre de Sorcy en Lorraine, o il avait pass de
bonnes annes autrefois, et dont une ancienne inscription, plusieurs
fois rpte sur les murs, lui revenait  la mmoire: _Tout va si mal
que tout ira bien_.

Quant aux femmes, il n'y avait plus que madame d'Antin qui ft tolre
aux soupers, et encore quelquefois. Madame de Boufflers, dj
trs-rarement invite aux soupers des cabinets de Versailles, avait t
compltement carte  la suite d'une altercation avec madame de
Lauraguais. Mademoiselle de la Roche-sur-Yon soupait une seule fois.
Pour la malheureuse mademoiselle de Charolais, quoiqu'elle et achet
depuis un an la terre d'Athis pour tre  proximit de Choisi, et
quoique son appartement  Fontainebleau donnt sur le jardin de Diane, 
deux pas des cabinets du Roi, elle n'tait plus de rien du tout, et le
Roi n'allait pas mme lui rendre visite[415].

Dans la longue intimit qu'apportait entre Louis XV et la matresse un
sjour presque tte  tte du matin au soir de plus de deux mois, en ce
lieu propice de tout temps aux femmes aimes de nos Rois, en ce
Fontainebleau o plus tard seront accords les brevets des nombreuses
faveurs et donations arraches par madame de Pompadour, les ambitieux
dsirs de madame de la Tournelle cheminaient vers leur ralisation.

Le duch convoit par madame de la Tournelle, sans qu'elle voult en
parler  Louis XV, sans qu'elle permt d'en parler ouvertement, mais
tout en laissant tenir par ses amis tous les propos qui pouvaient
conduire  cette grce[416], avait rencontr bien des difficults et
bien des atermoiements. Le 31 janvier, lors de la prsentation de madame
de Lauraguais, la cour s'attendait  entendre le Roi dire: Madame la
duchesse de Chteauroux, asseyez-vous[417]. Il n'en avait t rien, et
les petites matresses de la cour s'taient donn le plaisir de chanter
pendant plusieurs mois:

     Viens  Choisi, mon roitelet,
     .............................
     Fais-moi gagner le tabouret,
     Disait la bien-aime.
     .............................

En mai, le duch semblait ajourn, et mme sur le bruit d'une grossesse
de madame de la Tournelle, l'on prtendait que la matresse ne serait
faite duchesse qu'aprs avoir donn des enfants au Roi.

Au fond, le vritable obstacle  l'lvation de madame de la Tournelle,
c'tait la jalousie de la vieille madame de Maurepas qui ne pouvait se
faire  l'ide de voir la favorite duchesse, qui ne pouvait _digrer_
que la parente qu'elle s'tait accoutume  regarder du haut de sa
grandeur chez la duchesse de Mazarin, ft assise  la cour, quand elle,
elle y resterait debout[418]! Et Maurepas, obissant  ses ressentiments
particuliers, en mme temps qu'il caressait les petites passions
mauvaises de sa femme, contrariait sourdement cette rection de duch,
disant, au mois d'aot, que s'il avait voulu tre favorable  l'affaire
de la favorite, elle serait termine depuis longtemps.

La duchesse tait rduite  faire ses affaires elle-mme avec le
concours de Richelieu, et un mois avant, elle crivait  son confident,
au sujet de ce duch, qu'elle semble chercher des yeux sur la carte de
France:

     _ Versailles, ce _17_ juillet _1743.

_Quand je prends la plume pour vous crire, cher oncle, j'oublie la
moiti de ce que j'ay  vous dire: je ne peut pas m'empcher de vous
rpter encore que vous m'avez paru d'une humeur de chien dans votre
dernire lettre et draisonnable au dernier point  l'gard de mon
affaire; elle n est pas plus avance que quand je vous en ay escrit. Le
Roy a dit au controleur de chercher une terre de vingt mil livres de
rente, aparemment qu'il ne l'a pas encore trouv, tout ce que je say
c'est qu'il luy dit il y a quelque temps que la Fert Imbault estoit a
vendre, mais ci c'est celle la, je ne veux pas en porter le nom au moins
que de le partager par la moiti par galanterie pour la vieille duchesse
de la Fert. Quant  ce que vous me dites de prendre mon nom, cela ne
seroit guere possible, premierement, il faudroit une permission de mon
pre et du comte de Mailly, et en second lieu une grande malhonnetet
pour la famille de mon mari, au lieu qu'en prenant le nom de la terre
cela est tout simple: l'on m'a dit que le Roy pouvoit la nommer comme il
voudroit, si celuy quelle porteroit ne me convenoit pas; en ce cas dite
moy quel est celuy que je demanderois. Je suis bien fach que vous ne
soy pas ici car on ne peut pas parler aussi bien de tout cela par
escrit.  l'gard de Vendome et d'Angouleme il ni faut pas compter, l'on
prtend que des qu'il y a dix ans qu'un domaine ou terres est runi  la
couronne, le Roy n'est plus maitre d'en disposer, ou qu'au moins cela
donneroit sujet  de grandes discussions, et il ne nous en faut point,
il faut quelque chose qui aille tout de suite. Ainsi mend moy ce que
vous pens surtout cela, car quand l'humeur ne vous a pas gagn, je vous
crois de bon conseil et ay confiance en vous[419]._

 la fin d'octobre, au bout de six semaines de sjour  Fontainebleau,
le duch tait trouv[420] et accord et l'on ne s'occupait plus que de
la rdaction de la grce que madame de la Tournelle dsirait voir
rappeler les prcdents de mesdames de la Vallire et de Fontanges[421].

Le duch donn  madame de la Tournelle tait le duch de Chteauroux,
tirant son nom de Raoul ou Radulphe de Dols qui avait bti le chteau
et la ville sur la rivire de l'Indre au Xe sicle. Cette terre, passe
depuis aux Cond, avait t attribue dans le partage des biens de la
maison au comte de Clermont qui l'avait vendue au Roi pour payer ses
dettes. Cette terre valait 85,000 livres[422] de rentes, et dans le
renouvellement des fermes qui venait d'avoir lieu, les fermiers gnraux
qui continuaient  jouir de cette terre, s'taient engags  payer les
85,000 livres par an pendant le courant du bail. Le duch de Chteauroux
demeurait domaine du Roi, madame de Chteauroux en jouissait par brevet
pour sa vie seulement[423].

La prsentation avait lieu le mardi 22 octobre 1743, aprs le dbott.

La prsentation se faisait avec un certain appareil:

Il y avait huit dames dont cinq assises qui taient mesdames de
Lauraguais, de Chteauroux, la marchale de Duras, les duchesses
d'Aiguillon et d'Agnois. Les trois femmes debout taient madame de
Rubempr, madame de Flavacourt et madame de Maurepas qui enrageait.
Sortie du cabinet du Roi, la nouvelle duchesse allait prendre son
tabouret chez la Reine qui lui disait: Madame, je vous fais compliment
sur la grce que le Roi vous a accorde. Et s'asseyant, Marie Leczinska
faisait asseoir  sa gauche mesdames de la Tournelle et Lauraguais et 
sa droite madame de Luynes[424].

Quatre mois aprs Maurepas tait oblig de libeller lui-mme l'rection
du duch de Chteauroux par ces lettres, o il semble avoir mis la
vengeance de son ironie srieuse et de son persiflage  froid:

LOUIS, PAR LA GRCE DE DIEU, Roy de France et de Navarre,  tous
prsens et  venir, salut. Le droit de confrer les titres d'honneur et
dignits tant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprme, les
Rois nos prdcesseurs nous ont laiss divers monuments de l'usage
qu'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer
les vertus et le mrite par des dons dignes de leur puissance, de terres
et de seigneuries titres qui puissent runir en mme temps les honneurs
et les biens dans celles qu'ils ont voulu dcorer.  CES CAUSES,
considrant que notre trs-chre et bien aime cousine, _Marie-Anne de
Mailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle_, est issue d'une des
plus grandes et illustres Maisons de Notre Royaume, allie  la ntre et
aux plus anciennes de l'Europe, que ses anctres ont rendu depuis
plusieurs sicles de grands et importants services  notre couronne,
qu'elle est attache  la Reine, notre trs-chre compagne, comme Dame
du Palais, et qu'elle joint  tous ces avantages toutes les vertus et
les plus excellentes qualits de l'esprit et du coeur qui luy ont acquis
une estime et une considration universelle, nous avons jug  propos de
luy donner par notre brevet du vingt et un octobre dernier _le
Duch-Pairie de Chteauroux et ses appartenances et dpendances, sis en
Berry_, que nous avons acquis de _notre trs-cher et trs-am cousin,
Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince de notre sang_, qui le
tenoit patrimonialement de la succession du duc de Bourbon son pre et
de ses auteurs, pour en disposer en toute proprit par nous et nos
successeurs, et nous avons command par ledit brevet qu'il ft expdi 
notre dite cousine toutes lettres sur ce ncessaires en consquence
dudit brevet. Elle a pris le titre de duchesse de Chteauroux et jouit
en notre cour des honneurs attachez  ce titre. Et dsirant que le don
par nous fait  notre dite cousine, duchesse de Chteauroux, ait la
forme la plus solide, la plus honorable et la plus authentique, nous
avons par ces prsentes signes de notre main, de notre propre
mouvement, grce spciale, certaine science, pleine puissance et
autorit royale...[425].




XIII

Refus de Louis XV de dsigner  Maurepas le successeur du duc de
Rochechouart.--Richelieu nomm premier gentilhomme de la Chambre.--Les
Parisiens le baptisant: _le Prsident de la Tournelle_.--Portrait moral
du duc.--Appropriation par l'amant des qualits et des dons suprieurs
de ses matresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type
de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du
monde.--Son activit fivreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de
Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle
mne contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrleur-gnral, le
marchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de
l'entourage de la favorite.--Ses mpris de Louis XV et son instinct
d'une grande politique.--Madame de Tencin donne  la duchesse de
Chteauroux l'ide d'engager Louis XV  se mettre  la tte de ses
armes.


Le succs de l'appareillage entre Louis XV et madame de la Tournelle
allait bientt valoir  Richelieu le salaire qui convenait  ses
services et que mritaient ses complaisances[426]. La place de premier
gentilhomme de la chambre donne  la mort du duc de Rochechouart, tu
 la bataille de Dettingen  son fils, devenait vacante cinq mois aprs
par le dcs de cet enfant, enlev  quatre ans par une convulsion. La
place semblait devoir revenir  monsieur de Saint-Aignan dont le pre et
le frre avaient possd cette charge. Monsieur de Saint-Aignan avait
t en outre bless au service, et ses affaires taient fort dranges 
la suite de quatorze annes d'ambassade en Italie et en Espagne. La
charge tait en outre sollicite par monsieur de Luxembourg que l'on
disait avoir une promesse crite du Roi, obtenue du temps de Mailly, et
par monsieur de Chtillon qui allait se trouver sans charge, l'ducation
du Dauphin tant presque termine, et encore par monsieur de la
Trmoille, trs-appuy par le duc d'Orlans. Au plus fort des
comptitions, Maurepas, voulant avoir un mot du Roi, ne pouvait
l'obtenir. Piqu, le ministre demandait  Louis XV quelle devait tre sa
rponse  ceux qui lui demandaient le nom du titulaire. Le Roi lui
disait schement qu'il n'avait qu' rpondre qu'il n'en savait
rien[427]. Maurepas et les courtisans taient fixs, la place de
premier gentilhomme de la chambre tait donne  Richelieu: et Louis XV
et madame de Chteauroux attendaient le retour du courrier expdi 
Montpellier et qui devait leur apporter l'acceptation du duc[428].

C'est ainsi que celui que les Parisiens appelaient avec une mprisante
ironie le _prsident de la Tournelle_ tait mis au premier plan, et
montait  une place dont la constitution de la monarchie franaise
faisait une des plus grandes influences de l'poque[429].

       *       *       *       *       *

Le temps est loin o, ml et confondu dans le petit monde des
Marmouzets, en cette bande de jeunes gens mettant du rouge, passant une
partie de la journe au lit, usant de l'ventail, une miniature de la
cour des Valois, le modle de Richelieu et son parangon tait le duc de
Gesvres. Le temps n'est plus mme, o la conqute de la femme, son
immolation  sa vanit, l'_ostentation dans la volupt_ ainsi que
l'appelle d'Argenson, lui paraissait une gloire suffisante. Aujourd'hui,
en l'homme de cinquante ans s'est veille une ambition active et
remuante, mais sourde et cache, qui marche vers un but certain et fix
d'avance avec la ceinture lche de la lgret et du plaisir.  cette
ambition Richelieu joint un coeur suprieurement sec, un grand mpris
pratique des femmes, une conscience impudique, qui, sans honte du mtier
d'entremetteur royal, demande en souriant aux prjugs, si l'on rougit
de donner au souverain un beau vase, un agrable tableau, un bijou
prcieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui offrir ce qu'il y
a de plus aimable au monde, une femme.  ce cynisme absolu, soutenu
d'ironie sceptique et port avec un grand air, ajoutez une bravoure
toute franaise, un certain tact des fausses dmarches, et la vhmence
et l'affirmation d'une parole subjugante  la faon de son grand oncle
le Cardinal[430], puis encore toutes les grces d'tat du joueur
heureux, l'assurance du succs, la confiance insolente, la superstition
en son toile, il semble que l'on ait tout Richelieu et que l'on possde
entirement le secret de ses prosprits.

Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune de
Richelieu: je veux parler de cette force modeste, la puissance
d'assimilation qui tait la qualit suprieure de cet esprit troit et
de ce gnie misrable. Dans ses nombreuses amours, dans ses liaisons
avec ce que la cour et Paris possdaient d'intelligences dlicates et
vives, dans le contact et l'panchement de tant de femmes
suprieurement doues, de mademoiselle de Valois, de la princesse de
Charolais, de madame d'Averne, de la princesse de Rohan, des duchesses
de Villeroy et de Villars, Richelieu s'appropria tout ce que ces coeurs
raffins, ces esprits veills, ces yeux perants, ces mes occupes de
curiosit, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient,
percevaient pour lui. Il ne puisa pas seulement chez les femmes avec
lesquelles il vcut et  travers lesquelles il passa, la science des
riens, la dduction des apparences, la seconde vue des choses
indiffrentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et des
situations, qui n'appartiennent qu' ce sexe arm providentiellement de
toutes les armes de la faiblesse; mais il tira encore des femmes qui se
lirent  lui sa politique, sa diplomatie, ses plans d'intrigue, ses
audaces, les ressorts de sa faveur et les moyens de son rle. Ce furent
des conversations de femmes, des conseils de femmes, des espionnages et
des comptes-rendus, et encore des indications et des ides de femmes,
qui rglrent ses projets, dictrent ou affermirent ses rsolutions,
inspirrent ou arrangrent ses plans de campagne, marqurent ses
positions sur la carte de la cour, poussrent ses manoeuvres et lui
soufflrent la victoire. Pour ter toute illusion sur la valeur et
l'initiative de la personnalit de Richelieu, il suffit de le considrer
et de le montrer dans cette intrigue de madame de Chteauroux: il
s'agite, mais c'est une femme qui le mne; et  le voir allant, venant,
avanant, reculant, tournant  droite, tournant  gauche, sous la
dicte de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cette
femme, le premier ministre de l'intrigue.

       *       *       *       *       *

Richelieu et madame de Tencin s'taient rencontrs dans la caverne de
l'intrigue, chez l'abb Dubois, alors que l'ex-religieuse[431] chappe
de Grenoble pour venir donner d'Alembert  Paris, tenait le mnage et le
salon de l'abb, et gagnait la faveur du Rgent, en apportant  ses
plaisirs la varit de dbauches antiques, la distraction de nouvelles
lupercales[432].

Il y avait dj d'audacieux projets dans cette tte ptillante de malice
et d'esprit si bien ajuste sur un long cou plein de grce, dans cette
jeune Tencin qui cherchait  se glisser dans les affaires,  se loger
quelque part dans l'tat avec son frre! Dj courant les ministres,
visitant les ambassadeurs, voyant les financiers, sollicitant les
magistrats, donnant audience aux nouvellistes lui apportant la primeur
des histoires de la cour et de la ville, prsidant une assemble furtive
de prlats en permanence chez elle, quand le cardinal de Bissy ou le
nonce du pape ne pouvait pas les recevoir[433], et ayant fait de sa
maison une espce d'acadmie, elle est la premire des femmes politiques
qui aient compris le pouvoir des gens qui tiennent une plume, qui ait
caress et choy ce parti nouveau: les hommes de lettres[434].

Avant le dner de madame Geoffrin, il y a le _dner de la Tencin_, chez
laquelle l'autre se glisse pour recueillir ce qu'il y a de meilleur et
de plus illustre dans l'inventaire de la vieille femme.

Madame de Tencin, dit Duclos, avait une qualit que n'a pousse  ce
point aucune femme de son temps: l'esprit d'avoir l'esprit de la
personne avec laquelle elle avait affaire. C'tait une merveille que la
simplicit et la bonhomie dont elle enveloppait toute la rouerie de sa
personne, et longtemps Marmontel rira de sa navet, quand il se
rappellera au sortir des visites passes, ses exclamations: _la bonne
femme!_

Cette curieuse personnalit du sicle, il fallait l'entendre en sa
petite maison de Passy, en ce lieu de retraite o sa pense se
recueillait pour ourdir une trame, il fallait l'entendre professer
l'exprience, tenir  ses familiers un cours pratique de la vie du
monde, faire montre de cet pais bon sens dont la frle crature
semble avoir l'orgueil plus que de toute autre chose: Faites-vous,
disait-elle,  un homme de lettres dont elle avait entrepris
l'ducation, des amies plutt que des amis. Car au moyen des femmes on
fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop
dissips, les autres trop proccups de leurs intrts personnels pour
ne pas ngliger les vtres; au lieu que les femmes y pensent, ne ft-ce
que par oisivet. Parlez ce soir  votre amie de quelque affaire qui
vous touche; demain  son rouet,  sa tapisserie, vous la trouverez y
rvant, cherchant dans sa tte le moyen de vous servir. Mais de celle
que vous croirez pouvoir vous tre utile, gardez-vous bien d'tre autre
chose que l'ami, car, entre amants, ds qu'il survient des nuages, des
brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprs d'elle
assidu, complaisant, galant mme si vous voulez, mais rien de plus,
entendez-vous?[435]

Madame de Tencin ambitionnait encore la rputation d'tre une amie toute
dvoue ou une ennemie dclare.

       *       *       *       *       *

Entre cette femme qui, malgr tout, en dpit mme de l'indulgence du
temps, ne pouvait chapper  la dconsidration[436], et Richelieu qui,
malgr le relief de ses amours, avait grand'peine  se faire accepter
de la grande socit, Richelieu, qui avait eu besoin de tuer en duel le
prince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner  ses oreilles le nom
de Vignerot[437], entre ces deux ambitions qui pressentaient de si
grands obstacles, une liaison ne pouvait tre qu'une ligue, la mise en
commun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la rputation  la
mode de l'homme.

Madame de Tencin pensa que Richelieu tait le seul homme qui pt mettre
son frre au ministre, et peut-tre, Fleury mourant, lui procurer sa
succession. Elle s'attacha compltement  lui, surveillant les tudes
de son fils, rglant les comptes de son intendant, servant ses amours,
clairant par des reconnaissances habiles tout ce qu'il tentait,
interrogeant et confessant pour lui,  l'arme ou en province, la cour,
Paris, le grand monde, le petit monde, la livre, lui mettant l'oreille
 toutes les portes, lui ouvrant l'intrieur de la Reine, lui dvoilant
les colres du Cardinal, l'avertissant de l'influence naissante de
Mirepoix sur le Roi, prenant la mesure des gens auxquels il allait avoir
affaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui mnageant les
entrevues, lui pargnant les dmarches, le mettant en garde contre la
sottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'arrtant
sur le danger de faire entrer  l'acadmie un athe comme Voltaire,
l'empchant de perdre du temps avec de _petites femmes_, lui prchant
toutefois de les faire parler, le conseillant, le renseignant, lui
annonant toute chaude l'apoplexie de Breteuil, lui dnonant la cabale
qui se prpare pour le renverser au voyage de Fontainebleau d'automne,
lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose  faire ou le coup 
craindre, la faveur  miner ou le crdit  mnager; et cela, dans une
langue de scepticisme prcise et concise, froide et nette comme la
parole mme de l'exprience.

Type curieux de ce temps dont l'apparence n'est que mollesse, paresse,
et dont l'abord n'est plein que des dieux du repos, tandis qu'au fond et
dans l'ombre des mes, s'agitent les ambitions dvorantes et les
activits furieuses qui se plaignent par la voix d'un homme de ce
sicle de ne pas dormir assez vite; madame de Tencin n'est que
mouvement, qu'agitation, que fivre.

Toute la journe aux visites, aux audiences, aux conciliabules des
ministres, aux avis de ses amis, de ses espions; toute la nuit aux
critures, aux mmorandums, aux rapports, aux missives de dix pages, 
sa fabrique de lettres anonymes,  son _grimoire_[438].

Il semble qu'elle ne soit femme que par le systme nerveux, et qu'elle
ne tienne  l'humanit que par cette maladie de foie qui irrite encore
son activit des chaleurs de sa bile. L'amour est pour elle une affaire
de canap[439]; ni la passion ni le sentiment ne parlent  son coeur,
gagn et rempli tout entier par la nouvelle religion du sicle que
Maurepas baptise la religion de l'esprit.

       *       *       *       *       *

Cette femme cependant dtache de son sexe, de son coeur, suprieure aux
instincts tendres, aux illusions, aux motions, partage son me avec
une autre moiti d'elle-mme. Elle vit dans une de ces communauts
d'existence, et toute  l'un de ces dvouements o souvent tout le coeur
des sceptiques se concentre et se rfugie.

Ces menes sans trve, cette imagination sans sommeil, le maniement
admirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience,
coup d'oeil, esprit, sduction, tout tait ramen par madame de Tencin
vers l'ambition, vers la fortune de son frre[440], de ce frre avec
lequel, au dire du public, elle faisait ce mnage dont le public voulut
voir un autre exemple dans l'amiti fameuse de la duchesse de Gramont et
du duc de Choiseul; liaisons tranges et profondes, o l'ambition
aurait viol la nature pour faire garder  la famille les secrets
entendus de l'oreiller seul, se drober aux tentations comme aux
expansions extrieures, et assurer  cette confidence et  cette
intimit dernires la discrtion d'un mme sang!

Aussitt les amours du Roi arranges par Richelieu, la faveur de madame
de la Tournelle dclare, madame de Tencin parle  Richelieu du besoin
qu'ils ont d'unir toutes leurs forces pour le soutien de madame de la
Tournelle, et de joindre contre Maurepas, les Rohan aux de
Noailles[441]. Elle lui montre que l est la grande ncessit de leur
situation, leur dfense et le noeud du succs: il faut que Richelieu
ramne  lui et rattache au parti madame de Rohan, cette matresse qu'il
n'a point voulu offrir au Roi, prfrant lui donner la matresse de son
cousin. Et pour dsarmer ce dpit amoureux d'un nouveau genre, ce sera
madame de Tencin elle-mme qui ira trouver madame de Rohan, et qui
parviendra  obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un reste
d'aigreur de n'avoir pu acqurir un ami, et de n'avoir paru digne 
Richelieu que de certains sentiments.

Aprs avoir ralli les Rohan  Richelieu, toute son attention et toute
sa stratgie se tournent contre Maurepas, l'homme au coeur perfide.
Voil l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre en
garde Richelieu, l'adversaire  craindre, le ministre  ruiner. Elle le
perce, elle le suit. Elle dit  l'oreille de Richelieu le _gazetin_ que
Maurepas rdige et qui est remis au Roi tous les matins, les clats de
rire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans les
embrasures des fentres, l'alliance de Maurepas avec le contrleur
gnral, la dpendance d'Amelot qui ne fait pas une panse d'_a_ sans
les ordres qu'il reoit de Maurepas, les trois quarts d'heure que
Maurepas a passs avec le Cardinal, la mine joyeuse qu'il montrait en
sortant, la police des propos des petits appartements faite par Meuse
pour le comte de Maurepas, les indiscrtions de Pont de Veyle sur le
compte de son chef, chaque pas, chaque piste, chaque dtour, chaque
trait secret, chaque marche et jusqu' chaque changement de physionomie
de Maurepas. Puis, s'levant  la conclusion,  la vue gnrale de la
position, considrant, sans se laisser aveugler par l'hostilit,
l'ensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, sa
toute-puissance sur le secret de la poste, son arme d'espions, sa
fabrique de petites nouvelles, tenant compte de ses cailletages et de
ses coups fourrs, elle laissait  Richelieu dgris et ramen au vrai
sens des choses, l'option entre deux seules conduites: un raccommodage
pltr ou une attaque  fond; et pour l'attaque, c'est elle encore qui
en trace le plan et en marque le terrain: La marine a recueilli cette
anne 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer; c'est l,
dit-elle, o il faut attaquer Maurepas.

Si rien ne la trouble, ni ne l'effraye, nul ne la trompe ni ne
l'blouit.

Le contrleur gnral ne la dupe pas avec son air brusquement bonhomme,
elle le voit depuis des temps infinis marcher sous terre, sans qu'on
s'en aperoive, et elle dvoile  Richelieu ses agissements secrets pour
remplacer Amelot par son ami intime M. de Rennes; intrigue qui, si elle
russissait, ferait les ministres tout-puissants et amnerait la ruine
de Richelieu et de son frre.

Le marchal de Belle-Isle, dont les trois quarts des Parisiens font un
homme de gnie, ce Belle-Isle qui inquite l'Europe, n'entre dans son
jeu que comme un comparse: elle ne voit en lui qu'un assommoir 
ministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu 
renforcer les prneurs de Belle-Isle,  rpter qu'il fait au-del des
forces humaines, pour lui faire prendre le haut du pav et tenir le
ministre dans l'humilit et le nant.

Elle pousse encore en avant le marchal de Noailles, sachant bien que le
hros n'est gure srieux, et que c'est une bonne marionnette  faire
disparatre un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les de
Noailles, il tait bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avec
les Paris-Duverney. Elle voyait de solides avantages  s'attacher ces
grands amis de Belle-Isle et  tourner leur enthousiasme naturel au
profit du marchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoup
d'amis, tous les souterrains possibles, de l'argent  rpandre, rien 
dsirer ni  demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par les
caresses de l'amiti.

Puis dans cette revue des puissances et des influences, de la cour, des
individualits et des groupes d'intrts, c'tait d'Argenson qu'elle
peignait comme sourdement hostile, dont elle racontait les nuits d'amour
 la maison de Neuilly et les sommeils le lendemain matin au conseil,
d'Argenson qu'elle montrait faisant des soupers _sous le nez_, o il
buvait au point de ne pouvoir ni travailler ni se montrer, d'Argenson
enfin compltement livr  l'intrigante Mauconseil dont la Tencin dira:
que Richelieu aurait toujours  sa volont la personne, mais jamais le
coeur.

Lumires, renseignements, conseils, tout aboutissait toujours au centre
des oprations de Richelieu, et au coeur de la faveur:  madame de
Chteauroux. Par madame de Tencin, Richelieu tait mis au fait de la
confiance place bien mal  propos dans telle ou telle femme, et contre
laquelle il fallait la prcautionner. Par elle il savait le degr
d'intimit o elle tait avec d'Argenson, degr qu'il ne fallait pas
laisser dpasser, par elle il connaissait le commerce d'amiti et
d'ironie que la moqueuse personne avait avec Marville et leur
fabrication en commun de ridicules et de travers, par elle il tait
instruit des propos indiscrets du premier valet de chambre de la
favorite le plus grand babillard de la terre, par elle il pntrait
dans les mystres de son alcve. Par madame de Tencin Richelieu tait
tenu au courant, jour par jour, de la temprature de l'amiti de la
duchesse de Chteauroux. Madame de Tencin lui mandait les manoeuvres
employes pour refroidir la favorite  son gard, lui disait qu'on ne
cessait de lui rpter qu'il avait dj dgot le Roi de sa soeur, qu'il
en ferait autant d'elle s'il restait dans l'troite privaut du Matre.

Toute dpite que ft madame de Tencin des froideurs de madame de
Chteauroux pour son frre[442], du refus qu'elle avait fait de ses
services, de la rpulsion qu'elle devinait en elle pour elle-mme et ses
intrigues[443], elle ne donnait rien au ressentiment, ni mme 
l'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cette
femme, _haute comme les monts_, ainsi qu'elle dit quelque part, taient
exempts de toute passion.

Son intelligence l'avait si bien dlivre des jalousies et des
petitesses de son sexe qu'elle travaillait  maintenir,  asseoir la
favorite,  en faire un personnage politique, en retirant  Voltaire la
ngociation secrte dont Amelot et Maurepas l'avaient charge, et en
tchant d'obtenir que le roi de Prusse dclart qu'il nommait madame de
la Tournelle comme la personne en laquelle il plaait sa confiance.
Enfin madame de Tencin, en dernier lieu, consentait  lui indiquer un
grand rle dans une conception virile sortie de sa tte de femme.

       *       *       *       *       *

Les plaintes de la France n'taient pas sans cho dans cet esprit de
femme, auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidit, la
nettet, le sang-froid, en mme temps que l'instinct d'une politique
gnrale plus grande, malgr toute la misre de ses dtails, que la
politique du ministre. Madame de Tencin souffrait de la faiblesse ou
plutt de l'absence de cette volont qui donne la vie aux monarchies et
circule du roi dans l'tat. Elle se plaignait de cette indiffrence dont
rien ne pouvait tirer le Roi[444], de cette lchet apathique qui le
disposait aux rsolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moins
d'embarras  prendre et le moins de peine  suivre. Elle dplorait avec
l'opinion publique la somnolence de tte et de coeur de ce souverain, que
la vue de Broglie,  son retour d'Allemagne, n'animait pas mme d'un peu
d'indignation, de ce souverain qui se drobait aux dplorables nouvelles
pour chapper  leur dsagrment, et, dsertant les affaires, voyant le
mal et le laissant faire par crainte d'un drangement ou d'un effort,
croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer 
pile ou face dans son conseil les plus grands intrts de l'tat. Lui
parler raison _c'tait comme parler aux rochers_, disait madame de
Tencin, avec un fond de mpris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour le
tirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortie
violente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de sa
matresse: madame de Chteauroux devait dcider Louis XV  se mettre 
la tte de ses armes.

Tel tait le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieu
l'ide  la favorite; et c'est ainsi que, au moment mme o les esprits
indigns des insolences de madame de Chteauroux commenaient  se
tourner contre le Roi, madame de Tencin prparait dans la coulisse une
Agns Sorel de sa faon, qui devait, dans ses ides, non-seulement
reconqurir  la matresse du Roi et au Roi les sympathies de la
nation, mais encore procurer  Richelieu l'oubli de son misrable rle
de Figaro des petits appartements et la chance d'une grande fortune 
ciel ouvert[445].




XIV

Transformation de la duchesse de Chteauroux.--Ses efforts pour
_ressusciter_ le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement
de l'arme de Flandre.--La vieille marchale de Noailles.--Le sermon du
Pre Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de
Chteauroux.--Elle est nomme surintendante de la maison de la
Dauphine.--La nomination de toutes les places accordes au bon plaisir
de la favorite.


Le projet de madame de Tencin tombait dans une me qui y tait toute
prte et dispose: madame de Chteauroux se prcipitait au rle que
Richelieu lui apportait. Aux ardeurs, aux hauteurs d'orgueil d'une
Montespan, elle unissait sous l'apparence paresseuse de son corps les
nergies et les ambitions viriles d'une Longueville. Cette cour molle et
paresseuse, ce temps de petites choses, ce rgne sans appareil, sans
grandeur, sans dploiement de majest, lui paraissaient un thtre trop
troit pour son amour; dans sa fiert, dans ses impatiences, dans la
fivre de sa volont, dans l'activit de ses projets, dans la passion de
son esprit, il y avait le feu d'une Fronde aussi bien que l'me d'un
grand rgne.

Enivre par le plan de madame de Tencin, elle devenait tout  coup une
autre matresse et rvlait une autre femme: elle se mettait  remuer
les volonts du Roi,  le mener au plus haut de ses devoirs,  lui faire
manier presque de force les plus grandes parties du gouvernement, 
l'aiguillonner et  l'accabler du sentiment de sa responsabilit,  lui
parler sans cesse des ministres, du parlement, de la paix, de la guerre,
de ses peuples, de l'tat, et faisait  tout moment le rle et le bruit
de la conscience d'un roi auprs de ce monarque fainant qui, tout
tourdi de ces grandes paroles, de ces grandes ides dont madame de
Chteauroux ne cessait de le poursuivre, lui disait: Vous me
tuez!--_Tant mieux, Sire_, rpondait madame de Chteauroux, _il faut
qu'un roi ressuscite_[446]!

Ressusciter le Roi! rendre  l'tat un roi enlev  une reine, l'armer
pour l'honneur de sa couronne et le salut de ses peuples, marcher debout
 ct de lui comme la victoire, tre l'inspiration de son courage, la
voix de sa gloire, et dsarmer enfin les chansons de la France avec les
_Te Deum_ de Notre-Dame..., telle est la superbe ambition qui s'empare
de la favorite, blouie de ce magnifique avenir.

Et voil madame de Chteauroux versant  Louis XV le zle qui la dvore,
l'exhortant  la guerre, le poussant aux armes. Elle lui promet la
reconnaissance et les adorations de ses sujets. Elle lui montre les
insolences de l'ennemi, nos frontires menaces, nos armes sans audace,
nos gnraux sans gnie, nos troupes sans confiance, notre fortune
puise. Elle sort du tombeau l'ombre de Louis XIV pour rappeler  son
petit-fils les soins de son hritage, les obligations de son sang. Elle
tente  toute heure les mains du Roi avec cette pe de la France, si
belle  porter.

       *       *       *       *       *

Des intrigues de cour qui se croisaient bientt, servaient et
secondaient les projets belliqueux de madame de Chteauroux. Maurepas,
dsarmant un moment, entrait dans les vues de la favorite: il comptait,
pendant la guerre et  l'arme, s'insinuer plus avant dans les bonnes
grces du Roi, aller  ses fins, faire rendre  sa position tous ses
avantages, se mnager de faciles occasions de s'attacher des cratures,
rendre son ministre plus recommandable, et rapporter tous les succs de
la campagne  la sagesse de ses avis et  la clrit de ses ordres.

Le marchal de Noailles venait aprs M. de Maurepas donner aux plans
enthousiastes de madame de Chteauroux l'appui de reprsentations
nergiques et l'autorit de sa position  la cour. Aim du Roi[447],
craint des ministres, les inquitant par la supriorit de son esprit,
l'ascendant de son ge, le crdit de ses alliances, le marchal de
Noailles avait t dsign par les avis runis du conseil pour commander
l'arme de Flandres; et le Roi l'avait nomm.

Il faudra que vous voyagiez! disait un jour Louis XV au marchal. Le
duc de Noailles rpondait sur le ton de la plaisanterie qu'il tait bien
vieux pour entreprendre des voyages, mais voyant que le Roi parlait
srieusement et que l'on tait dans la galerie, il lui faisait observer
que ce n'tait pas le lieu convenable pour prendre ses ordres, et qu'il
le priait de vouloir bien lui marquer l'heure  laquelle il devait venir
les recevoir. Le Roi donnait rendez-vous au marchal aprs le dbott,
dans sa garde-robe. Aussitt que Louis XV lui dclarait qu'il le faisait
appeler pour commander en Flandre, le marchal s'criait: Est-ce vous,
sire, qui le voulez? Le Roi lui rpondant que c'tait lui-mme qui le
dsirait; le marchal lui reprsentait longuement les malheureuses
circonstances prsentes, l'loignement de toutes les forces du Roi, le
peu de troupes qui se trouvaient en Flandre et la supriorit des
troupes d'Angleterre unies aux Autrichiens et aux Hanovriens...

Cette nomination tait un coup habile des ministres: le marchal tait
par ce commandement exil de la cour, cart de la personne du Roi; et
un moment le marchal eut peur pour son crdit de ce commandement des
forces de la France du Rhin  la mer et qui lui permettait de promener
en matre l'arme d'une frontire  l'autre.

Mais il y avait dans la famille de Noailles un conseil prcieux, une
femme de tte, qui, malgr ses quatre-vingt-dix ans, passait encore aux
yeux des bons observateurs, pour le plus habile politique de son temps.
Cette femme, vnrable et redoutable, dont tout le coeur et tout l'esprit
n'avaient t tourns, pendant tout le cours d'une si longue vie, que
vers l'agrandissement de sa maison; cette aeule, mre de onze filles et
de dix fils, dont les enfants, petits-enfants, arrire-petits-enfants,
tant morts que vivants, pousss par elle aux premiers emplois de l'tat,
montaient  plus de cent; cette femme de cour, sans scrupule et sans
rigorisme troit, qui avouait avoir us galement, presque
indiffremment, du confesseur et de la matresse pour le gouvernement de
la faveur des princes et l'avancement des siens, la vieille marchale de
Noailles, ne Beurnonville, n'tait point encore rassasie des
prosprits, des charges, des hritages, des survivances, qu'elle avait
amasss sur son sang; et lorsque ses courtisans la comparaient  la mre
des douze tribus d'Isral, lorsqu'ils lui promettaient que sa race
s'tendrait comme les toiles du firmament et le sable de la mer, il
chappait  la vieille marchale inassouvie, dans un soupir, ce regret:
Et que diriez-vous si vous saviez quels bons coups j'ai manqus[448]!

Le marchal avait une confrence avec sa mre, et sortant d'auprs
d'elle, Maurepas avait presque de l'tonnement  le voir entrer aussi 
fond et avec une telle apparence d'innocence dans tous ses plans. La
vieille femme avait fait toucher  son fils du doigt la situation: il
fallait emmener le Roi  l'arme et tout seul[449], de faon  jouer aux
ministres ce piquant tour d'avoir le matre sous la main, et de
travailler avec lui sur tous les paquets venant de Paris.

       *       *       *       *       *

Insinuations de Maurepas, reprsentations du marchal, insistances de
Richelieu, de tous les familiers, de tous les courtisans  la dvotion
de la matresse, tout conspirait auprs du Roi et dans ses entours les
plus intimes pour le succs de madame de Chteauroux. Dans le coeur mme
de Louis XV se rveillaient les vhmentes apostrophes que le pre
jsuite Tainturier avait os lui adresser en face du haut de la chaire,
dans son sermon sur la _Vie molle_; et il sentait retentir en lui cette
voix audacieuse et svre l'appelant  toutes les activits,  toutes
les initiatives,  tous les courages de la royaut, lui montrant,  ct
de son conseil  clairer, de ses ministres  gouverner, ses armes 
conduire pour faire clater en elles la puissance du bras de Dieu[450].

La duchesse de Chteauroux triomphait, et, si des empchements
divers[451] s'opposaient au dpart du Roi, en l'automne de l'anne 1743,
elle avait la certitude que, au printemps prochain, le Roi se mettrait 
la tte des armes.

       *       *       *       *       *

Et l'anne 1744, l'anne de la grande faveur en mme temps que de la
disgrce, commence pour la favorite. Alors on la voit mene par le Roi 
l'Opra dans le carrosse o il a ses filles[452].

On la trouve  l'audience de cong de l'attach de Sude, place la
premire en tte des dames titres  la droite de la Reine. Elle
apparat un jour avec au cou un collier de perles de cent mille livres,
achet par le Roi  la princesse de Conti, un collier au milieu duquel
il y avait une admirable perle longue. Parmi les caprices qui viennent 
la toute-puissance, la duchesse avait la fantaisie d'avoir une clef des
quatre balcons ferms du salon de Marly: aussitt le contrleur gnral
du chteau s'empressait de lui faire forger et de lui porter cette clef
qu'il n'avait pas lui-mme[453].

       *       *       *       *       *

Une place d'une trs-grande importance et telle qu'il fallait remonter 
madame de Montespan pour en retrouver une pareille dans l'histoire des
faveurs de la monarchie, tait donne  la fin d'avril, au moment du
dpart du Roi pour l'arme,  la duchesse de Chteauroux. Elle tait
nomme surintendante de la maison de la Dauphine[454], de l'Infante
dont Richelieu devait aller faire la demande en Espagne.

Mais la place n'tait rien auprs de l'influence que la duchesse avait
eue dans toutes les nominations, et qui faisaient de la maison de la
Dauphine comme une chambre de tous les amis, parents et parentes et
cratures de la favorite et du duc de Richelieu. Et ces choix avaient
t insolemment faits au mpris des prvisions et des listes courant
dj Paris qui nommaient la marchale de Berwick ou de Duras pour la
charge de dame d'honneur, madame de Matignon ou madame d'Antin pour la
charge de dame d'atours. Les noms qui taient prononcs pour les dames
de la Dauphine, taient madame d'Egmont la belle-fille, la duchesse de
Rochechouart, madame de Lesparre, madame de Forcalquier.

La dame d'atours: c'tait madame de Lauraguais. Parmi les autres femmes
nommes on citait d'abord madame de Pons, fille de Lallemand de Metz qui
avait toute la confiance de madame de Chteauroux, madame de Champagne,
fille de madame de Doyes et nice de monsieur d'Estissac; madame de
Faudoas dont le beau-pre avait rendu tous les services imaginables, il
y avait quelques annes de cela, en Languedoc  Richelieu. Madame de
Chteauroux lui annonait sa nomination dans ce billet: _Ne soyez point
inquite, le Roi vous a nomme dame du Palais de madame la Dauphine, je
vous en fais mon compliment_: un billet qui troublait grandement les
traditions des gens de la cour, qui ne reconnaissaient de palais que
celui du Roi et de la Reine.

Deux autres femmes que nous retrouverons dans la voiture de la duchesse
de Chteauroux, lors de sa fuite de Metz, taient l'une madame de
Bellefonds, nice de Richelieu, l'autre madame du Roure, que la duchesse
ne connaissait pas, mais qui tait la soeur de son plus intime ami, le
marquis de Gontaut. La duchesse pressait le marquis d'accepter une place
dans la maison de la Dauphine, le marquis s'y refusait, disant qu'il
aimait trop sa libert. L-dessus, elle lui demandait s'il n'avait pas
quelque parent  qui il serait bien aise de faire plaisir. Le marquis
lui nommait alors sa soeur qui avait peu de bien. Madame de Chteauroux
de se dsoler qu'il ne lui et pas parl plus tt, de lui dire que
toutes les places taient donnes, qu'il tait trop tard, et le soir, le
Roi de recommencer les jrmiades de la duchesse.

... Ce n'tait qu'une aimable plaisanterie, et quelques jours aprs la
place tait donne  la soeur de M. de Gontaut[455].

Il semble que, dans toutes ces nominations, le bon plaisir de la
matresse ait t seul cout: c'est ainsi que monsieur de Chalais qui
dsirait trs-vivement pour sa fille, madame de Prigord, une place chez
la Dauphine, ne l'obtenait pas, malgr les instantes recommandations de
Maurepas.




XV

M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabre.--Son entrevue
secrte avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopration arme de
Frdric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu  Choisi entre le Roi,
madame de Chteauroux, Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse accepte,
et rdaction du trait confie au cardinal de Tencin.--Entrevues de
madame de Chteauroux et de Rottembourg.--Le trait de juin 1744,
prcd du renvoi d'Amelot.--Billet de remerciement de Frdric  madame
de Chteauroux pour sa participation aux ngociations.--Lettre de la
duchesse de Chteauroux au marchal de Noailles afin d'obtenir son
adhsion  sa prsence  l'arme.--Rponse du parrain de _la
Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les reprsentations de
Maurepas  Louis XV.--Dpart du Roi  l'arme sans sa matresse.--Madame
_Enroux_ en Flandre.


Cette faveur de la duchesse de Chteauroux, le besoin qu'un souverain
tranger avait de l'alliance du Roi de France, et l'appel qu'il faisait
 sa matresse pour l'obtenir, la poussaient au plus haut point, plaant
la femme aime parmi les rares favorites qui partagent, avec l'amour de
leur royal amant, une partie de sa puissance.

La ngociation dont Amelot et Maurepas avaient charg Voltaire, et que
madame de Tencin avec son profond sens politique, voulait mettre aux
mains de celle  la grandeur de laquelle elle travaillait, par un
concours de circonstances heureuses, tait confie  la favorite.

M. de Rottembourg, neveu du diplomate silsien qui finit sa carrire par
l'ambassade d'Espagne, avait pous la fille de madame de Parabre,
avait mang au jeu et la fortune de son oncle et la fortune de sa femme;
aprs quoi, il avait pris le parti de laisser sa femme dans un couvent
en France[456], et de se rendre auprs du Roi de Prusse. Et Berlin
s'merveillait de la faon dont le Roi recevait Rottembourg, un homme
qui n'avait aucun talent militaire, et dont tout le mrite tait d'avoir
t amen par le jeu  vivre dans la meilleure compagnie de Paris.

M. de Rottembourg tait depuis des annes en Prusse, et le monde de
Paris l'avait parfaitement oubli, lorsque le duc de Richelieu, au
milieu de l'hiver de 1743, recevait un billet par lequel M. de
Rottembourg lui annonait sa prsence  Paris[457]. Dans ce billet il
mandait  Richelieu qu'il dsirait un entretien, mais que, ayant une
communication de la plus haute importance  lui faire, il le priait de
le recevoir le plus secrtement qu'il tait possible. Richelieu prenait
toutes les prcautions imaginables pour qu'il ne ft vu de personne 
son entre dans son htel de la place Royale. Le premier mot de
Rottembourg tait: Voil ma lettre de crance, et il remettait une
lettre que Richelieu, aprs l'avoir dcachete, reconnaissait pour tre
de la main du Roi de Prusse. L-dessus Rottembourg apprenait 
Richelieu, que Frdric avait des avis certains que pendant la campagne
projete pour l'anne suivante, dans le temps que Louis XV serait occup
 la conqute de la Flandre, le prince Charles devait passer le Rhin et
entrer en Alsace. Le seul moyen de parer ce coup, selon le Roi de
Prusse, tait, aussitt le passage du Rhin par le prince Charles, que
lui Frdric entrt en Bohme. Et Rottembourg offrait cette coopration
arme au nom de son matre, mais  une condition expresse: C'est
qu'aucuns des ministres actuels de S. M. n'auraient connaissance de ce
trait, S. M. prussienne voulant qu'il ft conclu entre les deux Rois et
lui (M. de Richelieu) en tiers[458].

M. de Richelieu n'avait rien de plus press que de faire atteler et de
se rendre sur l'heure  Choisy o se trouvait le Roi. En arrivant, il
demandait ce que faisait le Roi; on lui rpondait qu'il tait chez
madame de Chteauroux. Louis XV n'aimait pas les visites en ces
moments-l. Richelieu continuait toutefois son chemin devant
l'tonnement de l'homme de la Chambre.

Arriv  la porte de la chambre de madame de Chteauroux, aprs avoir eu
la prcaution de tourner plusieurs fois la clef, Richelieu se dcide 
entrer. Louis XV lui demande schement ce qu'il veut: Je viens rendre
compte  Votre Majest d'un vnement qui le surprendra autant que moi,
s'crie Richelieu, qui rend compte de son entrevue avec Rottembourg. Un
conseil est aussitt tenu entre le Roi, madame de Chteauroux et
Richelieu; l'on prend la rsolution d'accepter les propositions du Roi
de Prusse, et Louis XV dit  Richelieu: qu'il n'a qu' aller en avant
et  travailler d'aprs ce plan. Cependant Richelieu ne se trouvant pas
les connaissances diplomatiques ncessaires, et le Roi de Prusse ne
voulant d'aucun des secrtaires d'tat, Richelieu conseillait  Louis XV
de prendre pour la rdaction du trait le marchal de Noailles et le
cardinal de Tencin:  la bonne heure, disait le Roi, allez leur parler
de ma part, et voyez si l'on en voudra en Prusse[459].

Du jour o le cardinal de Tencin s'occupait de l'laboration du trait,
Rottembourg[460], entrait en relation avec la femme qui avait appuy de
sa parole; dans le conseil de Choisi, l'alliance avec le Roi de Prusse,
et qui pouvait dj bien avoir t gagne  Frdric par quelque habile
flatterie. De nombreuses entrevues avaient lieu entre l'envoy secret du
Roi de Prusse et la favorite, dans lesquelles le diplomate prussien
recevait de la bouche de la femme aime de Louis XV, des
recommandations, des avertissements, des instructions propres  mener 
bonne fin la ngociation, le mettant dans le secret des antipathies du
Matre, le garant des fausses dmarches, lui faisant, pour ainsi dire,
la leon sur ce qu'il y avait  faire jouer ou  ne pas faire jouer.
C'est ainsi que le 24 avril,  la suite d'un conseil o il avait t
question du trait avec le Roi de Prusse, le cardinal de Tencin crit
que Rottembourg avait vu le matin madame de Chteauroux qui l'avait
averti que son projet avait t rejet dans le premier moment par le Roi
 cause de deux difficults qu'on tait en train de tourner[461].

Enfin le projet du trait arrt dans un comit chez le cardinal de
Tencin, et Rottembourg attendant les ordres qui devaient l'appeler 
Metz auprs du Roi pour la signature, madame de Chteauroux recevait du
roi de Prusse une lettre dans laquelle il la prvenait que son envoy
secret irait la voir pour la consulter sur la manire dont il devait
parler  Louis XV.

L'entrevue avait lieu  Plaisance, o se trouvait la duchesse de
Chteauroux aprs le dpart du Roi. La favorite, tout en reconnaissant
que Belle-Isle tait pour le moment le premier de nos gnraux[462],
engageait vivement Rottembourg  ne point dclarer  Louis XV la part
que l'homme en dfaveur avait  la ngociation, l'engageait mme  ne
point le nommer dans la crainte de refroidir le Roi pour le trait. Et
comme Rottembourg rclamait toujours le plus grand secret, et que la
duchesse reconnaissait la difficult que le trait ft sign  l'arme
sans qu'on en et connaissance, elle opinait pour que la signature et
lieu  Paris. Toutefois Tencin n'osait en faire la proposition au Roi et
au marchal de Noailles, dans la crainte qu'ils ne crussent l'un et
l'autre qu'il avait inspir cette ide  Rottembourg pour que tout
l'honneur de la ngociation lui revnt. Mais le Roi, de son propre
mouvement, ou sur l'avis de madame de Chteauroux, dcidait que le
trait serait sign  Paris, et aprs quelques retardements apports par
le marchal de Noailles, le trait d'alliance entre la France et la
Prusse, au succs duquel la favorite avait si puissamment travaill,
tait dfinitivement conclu au mois de juin[463].

Mais madame de Chteauroux avait fait plus que d'amener le Roi  une
alliance avec la Prusse; servant les rancunes de Frdric contre notre
ministre des affaires trangres[464], elle tait devenue sa complice
dans les manoeuvres qui avaient eu pour but de mettre  la porte du
ministre, un ennemi personnel, un homme qu'elle avait toujours vu
servir les haines de Maurepas avec un semblant de domesticit[465].

Amelot tait un petit homme  la physionomie timide, qui de son premier
mtier de commis auprs du Cardinal, avait gard dans ses hautes
fonctions une faon de tremblement; il semblait toujours implorer pour
la conduite de son ministre, des lumires suprieures aux siennes, et
les implorait, en effet, auprs de Maurepas  l'aide d'une porte secrte
pratique dans le mur mitoyen de leurs deux cabinets; par l-dessus il
tait bgue.

     En plein conseil, Amelot,
     Comme en compagnie,
     N'et-il  dire qu'un mot,
     Il le balbutie.
      qui s'en moque, il rpond:
     Mais, mais, mais m'en croyez-vous donc
     Moins sot, sot, sot,
     Moins so, so, moins ca, ca,
     Moins so, sociable,
     Moins ca, ca, capable[466].
     . . . . . . . . . . . . . . .

Le Roi qui depuis assez longtemps mettait une assez mauvaise volont 
l'couter,  l'entendre, ne devait pas apporter trop de rsistance 
s'en sparer. Ds le commencement d'avril, se trouvant chez la duchesse
de Chteauroux, une femme de la cour entendait le Roi revenant de lui
parler, dire qu'il ne pouvait plus y tenir, qu'avant peu il voulait
changer ce ministre et qu'il prendrait quelqu'un dont personne ne se
doutait[467]. Et le 24 avril, le Roi, que le marchal de Noailles
sollicitait d'crire un mot de sa main pour l'avancement des
ngociations avec la Prusse, s'y refusait en lui disant: Il faut qu'une
porte soit ouverte ou ferme, et cette dfiance de quelqu'un en qui il
doit paratre que j'ai de la confiance ne me convient point non plus
qu' mes affaires[468]... Ce _quelqu'un_ tait Amelot.

Le dimanche 26 avril, M. de Maurepas avait beaucoup de monde  souper.
On tait au fruit. Quelqu'un vint lui parler tout bas. Le ministre
sortait de table, se rendait chez le Roi qui lui ordonnait d'aller
demander la dmission  M. Amelot[469], chez lequel il entrait en lui
disant: Hodie tibi, cras mihi_[470]!

L'excution d'Amelot faite le 27 avril, l'acceptation en principe du
trait par le Roi au commencement de mai, valaient  la duchesse de
Chteauroux comme rcompense de ses bons offices, cette lettre de
Frdric:

     Postdam, le 12 mai 1744.

     Madame,

Il m'est bien flatteur que c'est en partie  vous, Madame, que je suis
redevable des bonnes dispositions dans lesquelles je trouve le Roi de
France pour resserrer entre nous les liens durables d'une ternelle
alliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec les
sentiments de reconnaissance. En un mot, Madame, je suis persuad que le
Roi de France ne se repentira jamais du pas qu'il vient de faire et que
toutes les parties contractantes y trouveront un avantage gal. Il est
fcheux que la Prusse soit oblige d'ignorer l'obligation qu'elle vous
a; ce sentiment restera cependant profondment grav dans mon coeur[471].
C'est ce que je vous prie de croire tant  jamais,

     Madame,

     Votre trs-affectionn ami,

     FRDRIC[472].

 cette lettre, la favorite, cinq jours avant son dpart pour rejoindre
le Roi, rpondait par un billet o, dans la satisfaction de son orgueil,
sa reconnaissance se mettait pour l'avenir tout au service du souverain
qui lui avait crit.

     _Plaisance_, 3 _juin_ 1744.

     _Sire,

Je suis bien heureuse de pouvoir me flatter d'avoir pu contribuer 
l'union que je vois avec joie qui va s'tablir entre le Roi et Votre
Majest. Je sens, comme je le dois, les marques de bont qu'elle me
tmoigne. Je dsirerais bien vivement trouver souvent les occasions de
lui prouver toute ma reconnaissance et le profond respect avec lequel
j'ai l'honneur d'tre,

     Sire,

     De Votre Majest

     La trs-humble et trs-obissante servante

     Mailly, duchesse de Chteauroux_[473].

L'ide de la favorite accepte par Louis XV, et la dtermination prise
par le Roi de se rendre  l'arme, madame de Chteauroux avait song 
ne pas se sparer de son amant et avait aussitt prpar les moyens de
le suivre. Ds l'automne 1743, o elle avait pu croire que le Roi allait
partir pour les provinces menaces, elle avait song  rendre favorable
 son dsir le marchal de Noailles, ce marchal de toute l'Alsace fait
par elle, ce parrain auquel elle devait son aimable sobriquet de _la
Ritournelle_.

Et le 3 septembre, elle lui crivait une longue lettre, o timidement,
elle s'ouvrait  lui avec beaucoup de circonlocutions et de priphrases,
au bout desquelles elle faisait entendre au vieux courtisan que le Roi
tait de moiti dans la sollicitation.

     _Choisy, ce_ 3 _septembre_ 1743.

_Je say trs bien, monsieur le marchal, que vous avez autres choses 
faire qu' lire mes lettres, mais pourtant je me flate que vous vouder
bien me sacrifier un petit moment, tant pour la lire que pour y
rpondre, ce sera une marque d'amitis  laquelle je ser trs sensible,
le Roy a eut la bont de me confier la proposition que vous luy faite,
d'aller  l'arme ds ce moment; mais n'ayez pas peur, quoique femme, je
say garder un secret, je suis fort de votre avis et croit que cela sera
tres glorieux pour luy, et qu'il n'i a que luy capable de remettre ces
troupes comme il seroit  dsirer quelles fussent ainsi que les testes
qui me paroissent en fort mauvais tat par l'effroy qui gagne presque
tout le monde; il est vray que nous sommes dans un moment bien critique;
le Roy le sent mieux qu'un autre, et pour l'envie d'aller, je vous
rpond qu'elle ne luy manque pas; mais moi, ce que je dsirerais, c'est
que cela fut gnralement approuv et qu'au moins il recueillit le fruit
qu'une telle dmarche mriteroit; pour un dbut ne faudroit-il pas faire
quelque chose et d'aller l pour rester sur la deffensive, cela ne
seroit-il pas honteux, et si d'un autre ct le hasard faisoit qu'il y
eut quelque chose avec le prince Charles, on ne manqueroit peut-estre
pas de dire qu'il a choisy le ct o il y avoit le moins d'apparence
d'une affaire. Je vous fais peut-estre l des raisonnemens qui n'ont pas
le sang commun; mais au moins j'espre que vous me dir tout franchement
que je ne say ce que je dis. N'imaginez pas que c'est que je n'ay pas
envie qu'il aille, car au contraire, premirement ce seroit ne pas luy
plaire, et, en second lieu, tout ce qui pourra contribuer  sa gloire et
l'lever au dessus des autres rois, sera toujours de mon got. Je croit,
monsieur le marchal, que, pendant que j'y suis, je ne saurois mieux
faire que de prendre conseil de vous gnralement sur tout; j'admet que
le Roi parte pour l'arme; il n'a pas un moment  perdre et il faudroit
que cela fut tres promt, qu'est-ce que je deviender, est-ce qu'il
seroit impossible que ma soeur et moy le suivassions, et au moins si nous
ne pouvons pas aller  l'arme avec luy nous mettre  porte de savoir
de ses nouvelles tous les jours. Ayez la bont de me dire vos ides et
de me conseiller, car je n'ay point d'envie de rien faire de singulier
et rien qui puisse retomber sur luy et luy faire donner des ridicules.
Vous voy que je vous parle comme  mon amy et comme  quelqu'un sur qui
je compte, n'est-ce pas avoir un peu trop de prsomption, mais ces
fonde, monsieur le marchal, sur les sentimens d'amitis et d'estime
singulire que vous a vou pour sa vie votre_ ritournelle. _Je crois
qu'il est bon de vous crire que j'ay demand au Roy la permission de
vous escrire sur ces matires-l et que c'est avec son
approbation_[474].

La rponse tait dlicate. Le marchal de Noailles eut dans cette
occasion le courage de ne pas craindre de dplaire au matre. Il
rpondait en ces termes  la matresse:

... Je viens, madame,  ce qui vous regarde, et vous pouvez tre
assure que, lorsque vous me ferez l'honneur de me demander conseil, je
ne vous en donnerai jamais qui ne tendent  la gloire du Roi, et qui par
consquent ne soient les plus conformes  vos vritables intrts. Je ne
crois pas, Madame, que vous puissiez suivre le Roi  l'arme avec votre
soeur. Vous en sentez vous mme les inconvnients, en vous rduisant
ensuite  demander si vous ne pourriez pas venir dans quelque ville 
porte de recevoir tous les jours des nouvelles de Sa Majest. Une
partie des mmes inconvnients subsiste  venir, ainsi que vous le
proposez dans quelque ville  porte de la frontire.

Comme il parat qu'on veut se conformer en tout aux anciens usages, je
vous rapporterai seulement ce qui s'est pratiqu en pareil cas du temps
du feu Roi. La Reine faisait elle-mme des voyages, et se tenait avec
les personnes de sa suite, dans une place  porte de l'arme, mais je
n'ai aucun exemple  vous citer qui puisse favoriser le dessein o vous
tes, et je ne puis m'empcher de vous dire qu'il faudrait et pour le
Roi et pour vous-mme, que vous eussiez quelque raison plausible 
donner qui pt justifier aux yeux du public la dmarche que vous feriez.
Vous voyez, Madame, par ma franchise que je parle plus en vritable ami
qu'en courtisan qui ne chercherait qu' vous plaire, et je crois que
c'est ce que vous avez exig et attendu de moi... Et l'infortun
marchal cherchant  amadouer la femme habitue  n'tre refuse en
rien, signait: _le parrain de la trop aimable ritournelle_[475].

 cette lettre, _la Ritournelle_ ripostait cinq jours aprs par une
ironie vraiment trs-drle, o elle disait au marchal que ses coliques
la foraient cette anne ou la forceraient l'anne prochaine  prendre
les eaux dans une ville trs-rapproche du Rhin, et par l,  porte de
l'arme.

     _ Fontainebleau, ce_ 16 _septembre_ 1743.

_Je ne puis pas laisser partir le courrier, monsieur le marchal, sans
vous remercier de votre lettre. Je la trouve telle qu'elle est,
c'est--dire on ne peut pas mieux et on ne peut pas plus sens de tous
les points, mme jusqu'au dernier; mais, monsieur le marchal, j'ay des
coliques qui ont grand besoin que l'on leur aporte remede, et je crois
que les eaux de Plombires seroit merveilleuse et qu'il ni-a que cela
pour me gurir. Si ce n'est pas cette anne, au moins l'anne prochaine.
Je ne veux pas aller plus loin. Adieu, monsieur le marchal, sant,
bonheur et prosprit je vous souhaite et en vrit de bien bon coeur. Si
le duc dayen_ (d'Ayen) _est encore en vie, je vous prie d'avoir la bont
de luy dire mille choses de ma part_[476].

Et le mme jour, le Roi que peut-tre cette opposition au projet
amoureux de sa matresse et l'ennui d'en tre spar, affermissaient
dans ses hsitations, et faisaient remettre  l'anne prochaine son
dpart pour l'arme, crivait au marchal cette lettre o il plaide pour
la femme et excuse d'avance le coup de tte auquel elle pourrait se
laisser aller.

... Madame de la Tournelle m'avait communiqu, comme vous croyez bien,
la lettre qu'elle vous a crite. Je doute qu'on pt la retenir, si
j'tais une fois parti; mais elle est trop sense pour ne pas rester o
je lui manderais. Les exemples que vous lui citez ne l'arrteraient pas,
je crois, et elle a de bonnes raisons pour cela, que je ne puis vous
dire, mais qu'il vous est permis de penser[477].

       *       *       *       *       *

Maurepas tait entr dans les desseins et les tentatives de madame de
Chteauroux pour entraner Louis XV  se montrer  la tte de son arme,
mais il n'entendait pas que la favorite accompagnt le Roi. Au fond le
ministre voyait avant tout dans la personne du Roi  l'arme
l'loignement de Louis XV de madame de Chteauroux, et avec
l'loignement, il comptait sur l'indiffrence, sur l'oubli, sur la
disgrce de la favorite. Aussi ds que le projet de la favorite avait
transpir, Maurepas s'en montrait-il l'adversaire le plus acharn. Et
tout l'automne de 1743, et tout l'hiver et tout le printemps de 1744,
faisait-il entendre  Louis XV doucement d'abord, puis plus
ouvertement, que s'il voulait faire son rle de roi, de faon  jouir
entirement de l'affection de ses sujets, de l'estime mme de ses
ennemis, il fallait pousser jusqu'au bout le sacrifice de ses habitudes,
se sparer en un mot de madame de Chteauroux pendant la campagne; et il
ne manquait pas de rappeler au Roi l'exemple de Louis XIV abandonnant en
pareille circonstance madame de Montespan aux soins de Colbert.

Madame de Chteauroux servie et dfendue par son parti, ligue avec
d'Argenson, eut beau lutter et combattre pied  pied, la parole de
Maurepas, peut-tre aussi cette popularit o le Roi entrait,
l'applaudissement de l'opinion publique qui levait en ce moment son
coeur, rveillaient chez lui l'instinct de la pudeur et lui donnaient
pour un moment la force de certains renoncements. Madame de Chteauroux
recevait l'ordre de rester  Paris. Mais, comme si le Roi avait voulu
donner une consolation au dpit de sa matresse, en faisant la part
gale entre elle et la mre du dauphin, Louis XV en partant dfendait 
la Reine de le suivre, et les instances, les humbles prires, les
billets timides et suppliants de Marie Leczinska n'obtenaient de son
mari que quatre lignes sches, crites sur un coin de bureau, o Louis
XV, au moment de monter en carrosse rpondait  la Reine que les
dpenses l'empchaient de l'amener avec lui aux frontires.[478]

Le Roi avait pris sa rsolution, toutefois il avait peine  s'arracher 
madame de Chteauroux, et dans une lettre o il prvenait le marchal de
Noailles de l'attendre  souper le 30 avril, il disait: Vous croyez
bien qu'une _princesse_ ne seroit pas fche que je diffrasse encore de
quelques jours, mais qu'elle seroit bien fche que cela pt me faire
quelque tort ou  mes affaires. Et le 27 avril, dans une seconde
lettre, le Roi annonait son arrive dfinitive  Valenciennes seulement
pour le lundi 4 mai[479].

       *       *       *       *       *

Cette fois Louis XV tait exact. Le 2 mai, aprs avoir soup au grand
couvert, il rendait visite  la Reine chez laquelle il restait un quart
d'heure, puis il donnait l'ordre pour son coucher  une heure et demie.
 l'heure dsigne il entrait dans sa chambre, ne faisait que changer
d'habit, entamait une conversation avec l'vque de Soissons en
compagnie duquel il allait faire sa prire  la chapelle. Il rentrait
chez lui, faisait venir le Dauphin auquel il parlait en prsence de M.
de Chtillon avec beaucoup de tendresse, crivait  Madame qu'il vitait
de voir pour s'pargner une scne d'attendrissement, crivait  madame
de Ventadour, lui disant: Priez Dieu, maman, pour la prosprit de mes
armes et ma gloire personnelle... Son carrosse tait dans la cour, au
pied de la cour de marbre;  l'ordinaire, il y montait avec M. le
Premier, M. le duc d'Ayen, M. de Meuse[480].

Le Roi arrive  l'arme. La France toute entire n'a de paroles et de
louanges que pour lui. On s'entretient de sa gaiet extraordinaire, de
son activit, de ses visites aux places voisines de Valenciennes, dans
les magasins, dans les hpitaux. Il a got le bouillon des malades et
le pain des soldats, et chacun de se dire que cela va contenir les
entrepreneurs. Il se montre attentif, laborieux, appliqu. On se confie
qu'il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connatre, qu'il
se fait prsenter les officiers, qu'il veut connatre tout le
monde[481]. On admire le haut ton de sa rponse  l'ambassadeur des
Hollandais: Je vous ferai rponse en Flandres.

La joie, la confiance sont parmi les troupes. _Et surtout il n'est point
question de femmes_, se rptent les bourgeois et le peuple.

Tous vantent la bravoure du Roi, racontent qu'au sige de Menin il s'est
montr  la tte des sapeurs,  six toises du chemin de ronde,  deux de
la palissade. Le marchal de Noailles met  l'ordre du jour cette
demande de Louis XV, le jour o il a t d'avis d'envoyer la maison du
Roi  l'ennemi: S'il faut marcher  eux, je ne dsire pas de me
sparer de ma maison:  bon entendeur salut[482]. Enfin l'illusion est
si grande que jusqu' ceux qui connaissent Louis XV, tous esprent, tous
rptent: Aurions-nous donc un Roi[483]?

Soudain l'enthousiasme tombe, les dvotes Flandres se scandalisent, le
soldat se moque et chansonne, et dans l'air, autour de la tente du Roi
vole le refrain que les vieux officiers apprennent aux jeunes:

     Ah! madame Enroux
     Je deviendrai fou
     Si je ne vous baise.
     ....................

Un murmure de dpit et d'indignation court par toute la nation. Les
esprances de la France sont trompes et joues: Madame de Chteauroux a
rejoint le Roi  Lille[484].




XVI

Madame de Chteauroux  Champs et  Plaisance aprs le dpart du
Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse
pour sa soeur madame de Flavacourt.--Dpart des deux soeurs pour
l'arme.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse
sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa matresse de
Dunkerque  Metz.--Le Roi tombant malade le 8 aot.--La chambre du Roi
ferme aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le
comte de Clermont forant la porte.--Confrence de la favorite avec le
confesseur Prusseau.--Journe du mercredi 12.--Le Roi prvenant la
favorite qu'il faudra peut-tre se sparer.--Le duc de Bouillon, sur
l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se
retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV au milieu de la messe appelant
son confesseur.--Expulsion des deux soeurs.--Le viatique seulement donn
au Roi lorsque la _concubine_ est hors les murs.--Louis XV demandant par
la bouche de l'vque de Soissons pardon du scandale de ses amours.


Madame de Chteauroux et son conseil, dans le premier moment, avaient
t forcs de plier sous la manoeuvre de Maurepas; et Richelieu n'avait
pu tirer du ministre d'autre vengeance que de lui faire donner pendant
la campagne, une mission d'inspection dans les ports, mission qui
l'cartait de la guerre et du Roi[485].

Mais le mentor de madame de Chteauroux connaissait  fond le Roi. Il
le savait un homme d'habitude subjugu et en quittant madame de
Chteauroux, il avait assur la favorite qu'elle n'aurait pas besoin
d'une longue patience, et que la sagesse de Louis XV ne devait pas tre
de dure  alarmer ni ses familiers ni ses matresses.

Sur ces assurances, la veille du dpart du Roi, la duchesse de
Chteauroux allait embrasser  Paris le ministre de la guerre qui
partait pour les Flandres, venait le lendemain pleurer  l'Opra, puis
se retirait avec madame de Lauraguais  Champs chez M. de la Vallire.

De l, elle se rendait  Plaisance dans la belle maison de
Paris-Duverney, o, recevant du Roi courriers sur courriers, elle
attendait, non sans impatience, la ralisation des promesses de
Richelieu. Deux jours aprs le dpart du Roi, les courtisans bien
informs ne savaient-ils pas que M. de Boufflers faisait arranger pour
la commodit des amours du Roi, les maisons perant dans le
Gouvernement[486]?

Le mois de mai, cependant, se passait tout entier, sans que Louis XV
mandt la favorite auprs de lui, et le 3 juin, la duchesse, dans son
inquitude, crivait  Richelieu cette lettre o dborde une si
furieuse colre contre Maurepas qui _fait le tourment de sa vie_, et o
se montrent de si vives alarmes et une telle hte de se rapprocher du
Roi.

     _Plaisance, le_ 3 _juin_ 1744.

Brl cette lettre aussitt que vous l'aur vue.

_Je puis vous rpondre, cher oncle, que M. d'Argenson s'est moqu du
marchal de Noailles en luy faisant entendre qu'il seroit ministre des
affaires trangres: car le Roy na point envie de les luy donner au
moins quil nait changer de faon de penser depuis quatre jours, ce que
je ne croit pas.  l'gard de faquinet_ (Maurepas), _je pense bien comme
vous et suis persuade que je n'en viendrai  bout qu'avec des faits,
mais o en prendre? Que l'on m'en fournisse et je promet d'en faire
usage, car il mest odieux et je ne l'avour qu' vous, car cela leur
feroit trop de plaisir, mais il fait le tourment de ma vie. Lon parle
plus que jamais de madame de Flavacourt l'on prtend quelle escrit au
Roy, la Reine la mnage beaucoup et je sai quelle luy a dit quelle
vouloit estre sa confidente et que la poule luy a rpondu quelle n'avoit
nul got pour le Roy, au contraire, mais que la peur d'estre chass de
la cour et de se retrouver avec son mary luy feroit tout faire.

Je nen ay pas souffl le mot au Roy, parce que je croit que cela ne vaut
rien par lettre et qu'en arrivant je veut l'assommer de tout ce que je
say pour luy faire avou si il y a quelque fondement. Convens qu'avec
ce que nous scavons, lon peut bien estre inquite: mais parl moy tout
franchement, le Roy atil lair destre occup de moy, en parle-t-il
souvent, sennuye-t-il de ne me pas voir; vous pouvs fort bien dmesler
tout cela. Pour moy j'en suis trs contente, lon ne peut pas estre plus
exact  m'crire ni avec plus de confiance et d'amiti, mais je n'en
titrerois nul consquence: le moment o l'on vous trompe est souvent
celuy o lon redouble de jambes pour mieux cacher son jeu. Faquinet
quoique absent remue ciel et terre; il faut nous en dfaire et je nen
dsespre pas, parce que je ne perd pas cette ide l de vue et qua la
longue lon russit, que lon me donne des faits et je ser bien forte;
mais il faut que je soit prsente car c'est tout diffrent. Lon dit que
le marchal de Noailles ne dsire pas que jaille, pourtant le duc d'Ayen
en parot avoir envie. Je ny comprend rien: en vrit, cher oncle, je
nestois gure faite pour tout cecy, et de temps en temps il me prend des
dcouragemens terrible; si je naimois pas le Roy autant que je fois, je
serois bien tent de laisser tout cela l. Je vous parle vray, je l'aime
on ne peut pas davantage, mais il faut que je prenne part  tout, c'est
un tourment continuelle, car rellement cela m'affecte plus que vous ne
croy. Cestoit si antipathique  mon caractre qu'il faut que je soit
une grande folle pour mestre venu fourer dans tout cela. Enfin cest
fait, il faut prendre patience; je suis persuad que tout tournera selon
mes dsirs: quelque chose qui arrive, cher oncle, je puis vous assurer
que vous naurs point d'amies qui vous aime plus tendrement. Madame de
Modne[487] a pris le prtexte du logement que le Roy luy a donne pour
luy escrire un petit remerciment pour luy donner occasion de lui marquer
par escrit quil auroit envie quelle vint  Lille pour pouvoir avoir une
raison  donner  madame d'Orlans, ce que j'ay mand au Roy, mais elle
vouderoit que vous engageassiez lambassadeur de Naples  luy escrire
pour la press de venir et quil luy mande que sa prsence aist
ncessaire pour les affaires. Arrang tout cela comme vous voudrs,
pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche.
L'autre lettre que je vous escrit est pour que vous la fassies voir au
Roy, veillez de prs madame de Conty[488] et rend moy compte de la
rception que le Roy luy aura faite._

     Pour vous seul[489].

Indpendamment de la haine qu'elle avoue pour Maurepas, cette lettre est
curieuse comme un tmoignage autographe de la jalousie qu'prouve la
duchesse de Chteauroux pour madame de Flavacourt, jalousie qui s'tait
manifeste, pendant tout le printemps de cette anne, par l'loignement
de sa soeur des soupers des petits appartements et des voyages de la
cour[490]. Madame de Chteauroux consent  partager l'amour du Roi avec
sa soeur Lauraguais: celle-ci est sa soeur d'adoption et lui est une
habitude comme l'tait madame de Vintimille  madame de Mailly, elle a
les mmes amis que la favorite, elle est attache au mme systme
politique; puis au fond elle est laide, et sa laideur rassure sa soeur
contre une trop grande prise du coeur du Roi pour lequel elle n'est qu'un
caprice libertin et un amusement des sens d'un moment. Madame de
Flavacourt c'est autre chose: elle n'a jamais t en rapport de
caractre et d'esprit avec madame de Chteauroux; madame de Flavacourt,
en dpit de ses relations avec les deux soeurs, appartient d'une manire
occulte au camp ennemi, elle est la familire de la Reine, elle a des
relations avec Maurepas, aux oreilles duquel elle est toujours pendue
dit madame de Tencin quelque part; elle est peut-tre porte par le
parti La Rochefoucauld pour remplacer sa soeur[491]; enfin elle est
belle, d'une beaut suprieure  la beaut de la favorite, d'une beaut
alors dans tout son clat et qui la fait nommer quand on veut citer la
plus belle de la cour[492].

Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le mois de mai 1744, une
correspondance s'tait tablie entre madame de Flavacourt et le Roi sous
le couvert de Lebel[493].

Or, madame de Chteauroux n'avait pas une confiance sans limites dans la
dure ternelle de la vertu de sa soeur, et attribuait avec l'opinion
publique les premiers effarouchements de _la Poule_ devant les dsirs
de Louis XV,  une peur un peu enfantine des menaces de son mari. Et
vraiment elle ne pouvait tre bien rassure sur la solidit de cette
sagesse par l'aveu presque dfaillant de sa soeur, aveu qui ne se
retrouve pas seulement dans la lettre de la duchesse, mais est exprim
dans des termes presque identiques par madame de Tencin qui dit le tenir
du cardinal de Polignac auquel la Reine avait fait confidence[494].

Et cette annonce  l'avance de la facilit de sa dfaite venait  la
suite d'un petit incident de l'hiver, o s'tait rvl l'amour du Roi
pour la soeur de la favorite. Dans un bal masqu, donn au mois de
janvier chez Mesdames, il y avait une mascarade de quatre personnes
habilles en aveugles parmi lesquelles madame de Flavacourt menait le
duc d'Agnois qui venait de reparatre  la cour. Madame de Flavacourt
resta masque pour ne pas tre reconnue du Roi  qui elle avait dit
qu'elle ne viendrait pas  ce bal; mais Louis XV inform de sa prsence
dans ce quadrille, montra un certain dpit et dit tout haut avec une
brutalit qui n'tait pas dans ses habitudes, qu'elle avait bien fait de
ne pas se dmasquer, car il lui avait annonc que, s'il la
reconnaissait, il la ferait sortir du bal et il ajoutait qu'il lui
aurait tenu parole[495].

Or, il faut savoir que dans le moment, d'Agnois, l'ancien amant de
madame de Chteauroux, affichait une grande passion pour madame de
Flavacourt, qui sans se rendre, se laissait trs-ostensiblement adorer.
Cette comdie d'amour tait-elle pour l'homme un moyen de raviver le
sentiment mal teint dans le coeur de son ancienne matresse? tait-elle
pour la femme avec la satisfaction de faire enrager sa soeur, le moyen
d'exciter et de fouetter la passion naissante du Roi[496]?

       *       *       *       *       *

Mais, pour que madame de Chteauroux allt  l'arme, il restait 
sauver les apparences ou du moins  autoriser le scandale. Il fallait
pour faire le pont une premire complaisante. Ce fut une princesse du
sang, la duchesse de Chartres, que sa belle-mre, la trs-basse
princesse de Conti, poussa  cette dmarche, et dont le voyage fut
couvert par une prtendue chute de cheval du duc de Chartres[497]. Le
grand point tait emport: une cour de femmes tait commence  l'arme
du Roy. Aussitt Richelieu, inquiet du crdit que le marchal de
Noailles prend sur l'esprit du Roi, de la confiance dont le duc d'Ayen
s'empare dans les conseils, brusque les choses et frappe les grands
coups. Il mande  madame de Chteauroux de venir en Flandres, mme sans
l'ordre du Roi. Il annonce en mme temps  Louis XV dans ce pathos
anacrontique, auquel les femmes prtaient tant de sductions: le
voyage de l'amour aveugle et dsobissant si digne de pardon quand il
te son bandeau; et pour mieux surmonter les craintes de la matresse
aussi bien que les scrupules de l'amant, il dclare  l'un comme 
l'autre d'un ton dcid et d'un air sans rplique, prendre la
responsabilit de tout ce qui pourra suivre le rapprochement[498].

Le 6 juin, mesdames de Chteauroux et de Lauraguais venaient prendre
cong de la Reine, sans toutefois qu'elles osassent parler de leur
voyage de Flandres qui n'tait plus un secret pour personne. La Reine
les retenait  souper, leur parlait, et devant cette charit de la femme
lgitime, l'on remarquait l'embarras de la favorite pendant le souper et
le jeu, o la duchesse s'tait assise le plus loin possible de la Reine.
Quant  madame de Lauraguais, dit de Luynes, elle ne s'embarrasse pas
si aisment[499]. Mais l'preuve de la Reine n'tait pas encore finie:
elle tait force d'essuyer les salutations drisoires de la cour des
favorites, des autres _coureuses_  leur suite, de la duchesse de Modne
venant prendre ses ordres avant le dpart pour Lille: vile comdie! qui
 la fin lassait la Reine et lui mettait  la bouche l'impatience de
cette rponse: Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela ne
me fait rien.

Deux jours aprs le 8 juin, dans le secret de la nuit,  l'heure o
dorment les hues d'un peuple, une berline  quatre places, suivie d'une
gondole pleines de femmes de chambre, emportait  l'arme les deux soeurs
avec mesdames du Roure et de Bellefonds[500].

Quelque dcence que Richelieu et mise au rapprochement, quelque habiles
que fussent les arrangements pris par ce matre des crmonies des
plaisirs du Roi, en dpit de cette cour d'honneur donne  l'adultre o
l'on ne comptait pas moins de trois princesses du sang; les murmures
allaient croissant et les chansons des Suisses ne respectaient plus les
oreilles du Roi.

Ce n'taient que plaintes contre l'abandon des repas publics qui faisait
dner et souper le Roi chez sa matresse ou avec elle dans ses petits
cabinets, ce n'taient que paroles indignes contre l'installation de la
favorite dans le Petit Gouvernement, la maison joignant le palais du
Roi. Et dans la ville provinciale et religieuse le feu ayant pris  un
corps de caserne, deux heures aprs l'arrive de la duchesse de
Chteauroux, les habitants voyaient, dans cet incendie, un effet de la
colre cleste, et tous les soirs des troupes de jeunes gens,
paraphrasant la chanson de madame _Enroux_, allaient chanter sous les
fentres de la favorite:

     Belle Chteauroux,
     Je deviendrai fou
     Si je ne vous baise[501].
     . . . . . . . . . . . .

Le Roi, la favorite et sa soeur, le duc de Richelieu lui-mme jugeaient
bon de paratre cder au dchanement de l'opinion de Paris, des
provinces, de l'arme. Le Roi se sparant de madame de Chteauroux
allait faire le sige d'Ypres.

Ypres tait pris le 25 juin. Le mme jour la duchesse crivait 
Richelieu cette lettre qui dbute avec l'orgueil d'une rodomontade
espagnole, et dont le papier, rencontre bizarre! porte _Pro patria_ pour
filigrane:

     _Lille, ce_ 25 _juin_ 1744, _ deux heures et demie aprs minuit._

_Assurment, cher oncle, que voil une nouvelle bien agrable et qui me
fait grand plaisir, je suis au comble de la joye, prendre Ipres en neuf
jours, sav vous bien qu'il ni a rien de si glorieux, ni de si flateur
pour le roy, et que son bisaieul tout grand qu'il estoit n'en a jamais
fait autant; mais il faudroit que la suite se soutint sur le mesme ton
et que cela alla toujours de cet air la. Il faut lesprer, et je m'en
flatte, parceque vous scav qu'ass volontiers je vois tout en couleur
de rose et que je croit que mon estoille dont je fais cas et qui n'est
pas mauvaise influe surtout; elle nous tiendra lieux de bons gnraux,
ministre, etc. Il na jamais si bien fait que de se mettre sous sa
direction. Dite moy donc un peu Meuse ce meurt[502], quelle folie, j'en
suis pourtant fach reellement, cette nouvelle la ma chifonne toute la
journe: je n'aime point  voir finir les gens avec qui je vit; envoy
en scavoir les nouvelles de ma part, et si vous le voy dite luy que je
suis fach de son tat. Madame de Modne meurt d'envie d'aller voir
l'entre du roy dans Ypres; elle vouloit que je le demanda au roy; je
nen ay rien fait parce que je ne scay pas si il ne vaudroit pas mieux
que je ni alla pas, parceque comme nous l'avons dit ensemble, si vous
vous resouven, avant votre dpart qu'il faloit que je fus receus avec
distingtion ou ni point aller, et je le pense. Je luy ay dit que je vous
consulterois et que je n'en avois pas grande envie. Dite moy ce que vous
en pens et au plus vite parceque je crois qu'il ni a pas un moment de
tems a perdre. Je ser bien aise que du Vernay me donne la rponse de
Monmartel sur les Salles[503]. Il est trop tard pour mentendre sur ce
chapitre; tout ce que je puis vous dire c'est que je les soutiendr tant
que je pour. Bonsoir cher oncle je vous aime de tout mon coeur[504]._

Aprs la prise d'Ypres, madame de Chteauroux allait attendre le Roi 
Dunkerque et le laissait visiter seul les principales villes des
Flandres.  peine le Roi tait-il venu la retrouver, que le passage du
Rhin par le prince Charles[505], la menace d'une invasion le
dterminaient  aller secourir l'Alsace.

Madame de Chteauroux refusait de quitter le Roi. Elle obtenait de le
suivre[506] et dans cet itinraire passant par Saint-Omer, Bthune,
Arras, Pronne, La Fre, Laon, Reims, Chlons, Verdun, par toutes les
villes o l'on s'arrtait, le grand marchal des logis, le comte de la
Suse, mnageait  l'avance les communications des deux appartements.

Dans ce lent voyage qui ressemble un peu  une promenade militaire en
bonne fortune, le Roi a souvent des aventures pareilles  celles de
Laon. Il dne incognito avec sa belle en quelque recoin cach. Le peuple
l'a su et le guette, et quand le monarque sort en _catimini_ avec la
duchesse, on l'assourdit des cris: Vive le Roi! Louis XV s'esquive,
serrant contre lui les basques de sa veste, se sauve dans un jardin. On
l'a vu et l'on crie de nouveau: Vive le Roi! et Louis XV court encore...
L'irrespectueux d'Argenson compare ces scnes  la fuite de Pourceaugnac
poursuivi par des clystres[507].

 Reims un mal soudain et singulier[508] jetait la duchesse au lit. Et,
tandis que les mdecins ne voyaient dans sa maladie qu'une bullition,
les courtisans y voulaient voir un remords, un des retours de coeur si
ordinaires aux femmes, une rvolution survenue en apprenant dans cette
ville la dangereuse blessure que son ancien amant, le duc d'Agnois,
venait de recevoir  la prise du Chteau-Dauphin. Le Roi donnant cours 
son humeur funbre parlait dj de l'endroit o on enterrerait la
duchesse, de la forme  donner  son tombeau[509].

Louis XV retardait d'un jour son dpart de Reims, ne faisait que coucher
 Chlons, et arrivait  Metz o le rejoignait madame de
Chteauroux[510], gurie de son mal et faisant taire son coeur et son
pass.

Ce fut l que les amours royales, aguerries aux murmures d'tape en
tape, se cachrent le plus impudiquement: une galerie en planches btie
 grand bruit entre l'appartement du Roi et l'appartement de la favorite
dans l'abbaye de St-Arnould, quatre rues barres au peuple[511], en
publiaient le scandale en en affichant le mystre.

Tout  coup dans la ville scandalise, au milieu de ces jouissances
clatantes qui respectent  peine le regard des foules de la rue, le
bruit se rpand que le Roi est malade, trs-malade[512].

Le samedi 8 aot aprs une journe passe au grand soleil  visiter les
fortifications, aprs un long souper et de nombreuses sants au roi de
Prusse, son nouvel alli, aprs une nuit de fatigues amoureuses[513], le
Roi se rveillait avec la fivre et un violent mal de tte. Il devait
entendre ce jour-l un _Te Deum_ chant pour les avantages remports au
passage des Alpes par le prince de Conti, _son cousin le grand Conti_,
ainsi qu'il l'avait nomm la veille le verre en main; il se sentait hors
d'tat de pouvoir s'y rendre.

Malgr les saignes, l'mtique, les purgations, la fivre et la douleur
de tte du Roi augmentaient, les symptmes morbides s'aggravaient, et le
12, Castra, un mdecin de Metz appel en consultation, dclarait ne
pouvoir rpondre de la vie de Louis XV[514].

Depuis le jour o le Roi tomba malade jusqu'au jeudi 13 aprs la messe,
les deux soeurs et Richelieu se tenaient seuls dans la chambre du malade,
n'y laissant pntrer que les domestiques affids, les quatre valets de
chambre, les huit aides de camp qui appartenaient au parti de la
favorite, enfin le service intime et compromis. Les princes du
sang[515], les grands officiers de la couronne n'y entraient qu'
l'heure de la messe, et la messe dite, on les faisait avertir qu'ils
avaient  se retirer. La Peyronie tout dvou  la duchesse de
Chteauroux[516], et compltement matre de Chicoyneau, le premier
mdecin et n'appelant que lui aux consultations, et se refusant  y
admettre Marcot, le mdecin ordinaire auquel il ne laissait que la
facult de tter le pouls du Roi, un moment, dissimulait longtemps la
gravit de la maladie[517].

Il arrivait mme que sur la demande par les princes d'une consultation
publique, la Peyronie ne craignait pas de dclarer que les transports
du Roi n'avaient pas de quoi effrayer des mdecins et que sa maladie
n'avait point encore de caractre. Il ajoutait de plus que ceux qui
l'interrogeaient devaient craindre de rpondre de l'effet des alarmes
qu'ils rpandaient dj, que ces alarmes, si le Roi s'en apercevait,
pouvaient changer de nature ses redoublements fivreux, le mettre en
danger, et causer un vnement dont ses mdecins n'taient pas
responsables[518]. Et seul, tout seul, Richelieu continuait  assister 
ces consultations en dpit du droit absolu du grand chambellan de se
trouver  toutes, et de prendre part  tout ce qui intresse la sant du
souverain[519].

Les princes du sang loigns de la personne du Roi, les grands officiers
de la couronne parmi lesquels se trouvaient Bouillon, La Rochefoucauld,
Villeroy, privs du droit d'exercer leurs charges, murmuraient tout haut
dans la pice qui tait avant la chambre du Roi o les deux partis se
rencontraient sans se parler[520].

On faisait reprsenter  madame de Chteauroux l'indcence du procd,
on la rappelait  la convenance,  la rgle;  ces reprsentations, la
favorite faisait rpondre avec un ddain presque insultant que si on
voulait obir  ces principes, elle-mme n'aurait pas le droit de
rester dans la chambre du Roi. Sur cette rponse, le comte de Clermont,
fort de son nom, de l'habitude du Roi, se dcidait  forcer la
porte[521] et, s'approchant du lit de la Majest malade, lui disait
respectueusement, mais avec les allures de la libert militaire qu'il
ne pouvait croire que l'intention de Sa Majest ft que les princes de
son sang, qui taient dans Metz, fussent privs de la satisfaction d'en
savoir des nouvelles par eux-mmes; qu'ils ne voulaient pas que leur
prsence pt lui tre importune, mais seulement avoir la libert
d'entrer des moments, et que pour prouver que, pour lui, il n'avoit
d'autre but, il se retirait sur-le-champ[522].

Le Roi disait  Clermont de rester, mais ce n'tait l pour le parti des
princes et des grands officiers de la couronne qu'une bien petite
victoire: la porte de la chambre du Roi ne restait qu'entrebille.
L'important pour les adversaires de la matresse et de Richelieu tait
de faire arriver le confesseur au lit du Roi; et des confrences  ce
sujet se tenaient tous les jours entre le duc de Chartres, le comte de
Clermont, Bouillon, Villeroy, Fitz-James, le petit-fils de Berwick,
vque de Soissons, prlat d'une grande austrit, et le confesseur
Prusseau.

La duchesse de Chteauroux tait instruite de ces confrences, et devant
la faiblesse croissante de Louis XV, devant les premiers symptmes de
ces terreurs religieuses qui feront tout  l'heure prendre au Roi pour
les flammes de l'enfer la fume d'un papier qui brle, craignant de voir
soudainement le malade appeler son confesseur et avec l'absolution
entendre la sentence publique de son renvoi, elle tenait conseil avec
Richelieu et le valet de chambre de service, et dans ce conciliabule on
convenait de traiter avec le confesseur, de chercher  le gagner.

Alors derrire le lit du Roi[523], dans un petit cabinet dont Richelieu
tenait la porte, avait lieu la confrence; une vraie scne de comdie
entre la matresse et le jsuite.

La duchesse commenait par aller droit au but, demandant au pre jsuite
si elle serait oblige de partir, au cas o le Roi demanderait la
confession et les sacrements; et comme l'homme de Dieu hsitait 
s'expliquer, elle lui demandait une rponse nette, lui reprsentant
combien un renvoi scandaleux compromettrait la rputation du Roi, et de
quel avantage serait pour son honneur personnel comme pour celui du
monarque, une sortie secrte et volontaire. Prusseau qui, avec le zle
du salut du Roi avait de la finesse et de l'adresse et un grand
attachement  son ordre en mme temps qu' sa place, parlait sans
rpondre, balbutiait, rptait en se sauvant dans les suppositions et
les hypothses: Mais, Madame, le Roi ne sera peut-tre pas confess.

_Il le sera_, lui disait vivement la duchesse qui, parlant de la
religion de Louis XV, de la sienne, dclarait qu'elle serait la premire
 exhorter le Roi  se confesser pour le bon exemple, qu'elle ne voulait
pas s'exposer  prendre sur elle qu'il ne le ft pas... et revenant sans
ambages et sans circonlocutions  l'objet de la confrence, jetait au
pre jsuite: _Serai-je renvoye, dites-le-moi?_

Prusseau, troubl par cette interpellation, essayait d'esquiver la
demande en lui remontrant qu'il n'tait pas permis d'arranger d'avance
la confession du Roi, que la conduite du confesseur dpendait de l'aveu
du pnitent, qu'il n'avait, lui personnellement, aucune mauvaise opinion
des rapports du Roi avec madame la duchesse, que tout en un mot
dpendait des aveux du Roi.

_S'il ne faut que des aveux_, interrompait madame de Chteauroux, et
en quelques mots, elle faisait d'un ton hautain et cavalier la
confession de son amant, et, s'enttant en sa demande, elle redemandait
en face au jsuite: _Est-ce le cas de me faire renvoyer?... N'y a-t-il
pas quelque exception pour un Roi?_

Plus embarrass que jamais, tiraill de ct et d'autre, li de
conscience avec le parti qui faisait de la confession le renvoi de la
matresse, pesant aussi le ressentiment de madame de Chteauroux, si le
Roi gurissait sans confession, Prusseau  bout de paroles ambigus,
gagnait doucement le fond du petit cabinet et voulait s'vader, quand
Richelieu voyant sa manoeuvre lui barrait la retraite, et lui demandant
en grce de sortir des _car_, des _peut-tre_, des _si_, le suppliait
d'accorder d'avance  madame de Chteauroux d'tre renvoye sans
scandale.

Mais comme le pre Prusseau s'enferme dans le silence, Richelieu saute
sur lui, le presse, le cajole d'embrassades, le ramne  madame de
Chteauroux qui, laissant monter des larmes  ses yeux, se faisant
humble et caressante, et touchant de ses douces mains le menton du
prtre avec un geste de Madeleine repentie, lui jure que s'il veut bien
viter un clat, elle se retirera de la chambre du Roi pendant sa
maladie, qu'elle ne reviendra plus  la cour que comme son amie, qu'elle
se convertira, que le pre Prusseau la confessera.

Promesses et caresses, rien ne put tirer du pre jsuite le secret du
sacrifice qu'il comptait exiger du Roi pour le rconcilier avec
Dieu[524].

Malgr tout, la faiblesse, la maladie, la mort, retiraient d'heure en
heure Louis XV des mains de madame de Chteauroux.

Le mercredi 12, en dpit de l'opposition de la Peyronie[525], quelques
instants avant la messe, monsieur de Soissons s'approchant du lit du
Roi, l'entretenait assez longtemps de la gravit de son tat, des
devoirs qu'il avait  remplir.

Richelieu, inquiet de cette confrence et n'osant la troubler, demandait
 monsieur de Bouillon ce que l'vque de Soissons pouvait dire au Roi.
Monsieur de Bouillon lui rpondait qu'il n'en savait rien, mais que si
l'vque parlait  Louis XV de choses srieuses en ce moment, il n'y
avait l que rien de trs-naturel.

Aux pieuses sollicitations de monsieur de Soissons, Louis XV cherchait 
chapper, disant qu'il tait bien faible, qu'il avait un grand mal de
tte, qu'il aurait beaucoup de choses  dire. Vainement monsieur de
Soissons l'engageait  commencer sa confession, quitte  l'achever le
lendemain.

Aprs la messe, tout le monde sorti, le Roi restait trs-proccup de sa
conversation du matin, pendant que Richelieu, qui depuis le commencement
de sa maladie, jouait le mdecin, lui ttait le pouls  toute minute,
jurait toute cette aprs-midi, trs-inutilement sur sa tte, que le Roi
n'avait qu'un lger embarras des viscres[526]. Madame de Chteauroux,
qui  force de caresses parvenait  se faire baiser la main, entendait
aussitt le Roi lui dire: Ah! princesse, je crois que je fais mal!
Elle voulait lui fermer la bouche avec un baiser. Louis XV se retirait
de sa matresse, en laissant tomber sur la tendre effusion cette froide
parole: Il faudra peut-tre nous sparer.

La fin de la journe, le Roi la passait dans de grands troubles et de
terribles inquitudes de l'esprit.

Richelieu jugeant alors l'importance d'empcher toute nouvelle action du
parti religieux sur l'esprit du Roi,  onze heures du soir,  l'heure o
les princes et les grands officiers taient runis dans l'antichambre,
entr'ouvrait la porte de la chambre du Roi, appelait monsieur de
Bouillon et lui disait que le Roi ne voulait pas donner l'ordre.

C'tait refermer la porte de la chambre du Roi aux ennemis de la
duchesse de Chteauroux. Aussi monsieur de Bouillon furieux dclarait-il
que ceux qui voulaient prendre l'ordre d'un Vignerot taient libres,
mais que lui se retirait et ne reviendrait plus.

La nuit du mercredi 12 au jeudi 13 tait trs-mauvaise  partir de trois
heures, si mauvaise que la Peyronie se voyait oblig d'aller avouer 
monsieur de Bouillon qu'il ne croyait pas que le Roi et deux jours 
vivre et l'engageait  prvenir monsieur de Soissons. Monsieur de
Bouillon le traitait avec la plus grande violence, lui reprochant
d'avoir os prendre sur lui toute la conduite de la maladie, l'accusant
de l'avoir exclu des consultations contre tous les rglements de la
maison du Roi. Puis aussitt il envoyait qurir Champcenetz pre et le
chargeait d'avertir Louis XV qu'il entrerait ce jour dans sa chambre 
moins d'un ordre exprs de Sa Majest. Et avant que la messe comment,
il pntrait chez le Roi avec MM. de la Rochefoucauld, de Fleury et les
deux princes du sang. Et Bouillon parlait au Roi de la manire la plus
forte et la plus touchante de la douleur inexprimable o il tait de ne
pouvoir lui montrer son zle et son attachement, de mme que les autres
officiers de sa maison, en remplissant les devoirs de sa charge.

Le Roi tout mourant qu'il tait, en l'esprit souponneux duquel taient
restes les paroles de Richelieu, lui reprsentant l'impatience des
grands officiers de la couronne amens par l'unique dsir de faire
parade de leurs charges, rpondait: Je le voudrais bien, mais il n'est
pas encore temps. Et la messe commenait, lorsque tout  coup le Roi
s'criait: Mon Bouillon, mon Bouillon, je me meurs, le pre Prusseau,
vite le pre Prusseau[527].

Richelieu et madame de Lauraguais ont entran la favorite dans le
cabinet o, quelques jours avant, elle traitait avec le confesseur.
Madame de Chteauroux, anxieuse, palpitante, attend, coute; tourdie de
sa chute, dvorant sa honte, elle s'impatiente d'attendre la disgrce,
quand, la porte  deux battants s'entr'ouvrant, une voix jette ainsi
l'exil au visage des deux soeurs: _Le Roi vous ordonne, Mesdames, de
vous retirer de chez lui sur-le-champ._ Cette voix ajoutait encore 
l'humiliation de madame de Chteauroux: c'tait celle de l'vque de
Soissons[528].

Et l'ordre d'expulsion des deux soeurs tait, sa confession finie,
confirm par le Roi disant  monsieur de Bouillon et aux grands
officiers de la couronne: Vous n'avez qu' me servir prsentement, il
n'y a plus d'obstacles[529].

Une scne tumultueuse pleine de violentes rcriminations et de paroles
colres, clatait aussitt dans l'antichambre, o les officiers de la
couronne malmenaient les valets de chambre, le _huguenot_ la Peyronie,
le vieux de Meuse qui se trouvait mal et auquel il fallait aller
chercher un verre d'eau[530].

On les menaait tout haut, les amis de la Chteauroux, de rpondre sur
leurs ttes de la mort du Roi; Richelieu lui-mme n'tait pas pargn,
mais l'impudent personnage sur un ton de goguenardise qui lui tait
habituel annonait que, l'orage pass, les deux soeurs reviendraient plus
puissantes et plus triomphantes que jamais[531], et cela jusqu' ce
qu'il ret l'ordre de rejoindre l'arme du Rhin, avec tous les aides de
camp, parmi lesquels restaient seuls  Metz, de Meuse et le duc de
Luxembourg qui tait malade[532].

Le soir, cependant,  l'heure o le Roi devait recevoir le viatique,
l'vque de Soissons apprend que la favorite n'a point encore quitt
Metz; aussitt le prlat fait dire  la paroisse que l'on attende pour
apporter le viatique au Roi. Et rentrant chez Louis XV, il lui dclare
que les lois de l'glise et les canons dfendent d'apporter le corps de
Notre-Seigneur, lorsque la _concubine_ est encore dans les murs de la
ville, et il arrache au mourant un ordre dfinitif de dpart.

La communion n'est donne au Roi que lorsque les deux soeurs, fuyant, les
stores baisss, dans les colres de ce peuple impatient de ce
retardement des sacrements et tout prt  lapider les fuyardes, ont
pass les portes de la ville[533].

Le vendredi 14, l'tat du Roi s'aggravant, la rsolution tait prise de
lui donner l'extrme-onction. Cependant monsieur de Soissons, apprenant
que la duchesse de Chteauroux ne s'tait pas loigne et attendait 
quelques lieues de Metz les vnements, obtenait du Roi un ordre qui lui
prescrivait de continuer son voyage.

Le Roi administr, monsieur de Soissons faisait approcher les princes du
sang et les grands officiers de la couronne et leur disait que le Roi
demandait pardon du scandale et du mauvais exemple qu'il avait donns,
dclarait au nom de Sa Majest que son intention tait que madame de
Chteauroux ne restt point auprs de la Dauphine.  quoi le Roi
ajoutait d'une voix presque ferme: Ni sa soeur[534].




XVII

Fuite des deux soeurs de Metz.--La duchesse de Chteauroux dcide un
moment  ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres
fivreuses  Richelieu.--Les prils et humiliations du voyage.--Rentre
 Paris.--Nouvelles lettres.--tat successif de dcouragement et de
surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprs du Roi toujours
amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois
d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14
novembre.--Les ttes demandes par la favorite.--Exils de Chtillon, de
Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas
charg de la commission de rappeler la duchesse de Chteauroux 
Versailles.--Soudaine maladie.--Dlire furieux.--La malade est saigne
onze fois.--Sa mort (8 dcembre 1744).--Son enterrement.--Les
accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abb
Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du mdecin Vernage.--Maurepas
encore plus incapable de crimes que de vertus.


Quel retour! quelle fuite pour la fire duchesse[535]! Rfugie dans le
fond de sa berline, poursuivie par les chos furieux des campagnes, elle
courait  toute bride  travers les injures qui l'claboussaient,
tremblante  la fois d'effroi et de colre.

Mais soudain,  Bar-le-Duc, la duchesse se rattachant  l'esprance
avec la patience froide et la vue cynique des choses qui semblent le
fond de son me, dclarait  Richelieu sa rsolution de s'arrter 
Sainte-Menehould et d'y attendre les vnements dans cette lettre o
rien ne bat que l'impatience d'une vengeance de sang.

     _ Bar-le-Duc,  dix heures._

_Je ne say pas pour quoy, cher oncle, vous ne voule pas que je prenne de
l'esprance puisque le mieux est considrable, et que Dumoulin dit luy
mme qu'il y a grande esprance[536], je vous assure que je ne peut pas
me mettre en teste qu'il en meurt; il est impossible que ce soit les
monstres qui triomphe, mais ce que vous me dite de monsieur de la
Rochefoucault, me fache beaucoup, surtout si c'est pour faire dire
quelques choses  faquinet; je croit bien que tant que la teste du roy
sera faible il sera dans la grande dvotion, mais ds qu'il sera un peu
remit je parie que je lui troterez furieusement dans la teste, et qu'
la fin il ne poura pas resister et qu'il parlera de moy, et que tout
doucement il demandera a Lebel ou a Bachelier ce que je suis devenu.
Comme il sont pour moy, mon affaire sera bonne; je ne voit point du tout
en noir pour la suite si le roy en revient, et en vrit je le croit; je
ne vais plus  Paris, aprs mures reflections, je reste a ste menoult
avec ma soeur, et ces dames s'en yront toujours; il est inutile de le
dire parce quavans que lon le sache ils ce passera au moins deux ou
trois jours, et puis je peut estre tomb malade en chemin, qui est
assurment fort vraisemblable; mais remarqus que dicy a ce temps la
chose sera dcid en bien ou en mal: si c'est en bien l'on nosera rien
dire, et comme le roy ne ma pas fait specifier lendroit et qu'il a dit a
paris, ou bien ou elle voudra, pourveu que cela soit loin, il est plus
honneste pour luy si il en revient que j'aye crue que vingt lieus estoit
au bout du monde, et que je me sois retir dans un lieu ou je ne peut
avoir nul sorte de nouvelles ni de consolation, et uniquement livres 
ma douleur; et puis dans la convalescence quarante lieues de plus ou de
moins ne laisseront pas que dy faire, non pas pour me revoir car je ni
conte pas sitot, mais pour me faire dire quelque chose; sy il en meurt
je me render a paris, ou je vous attendrais la pour pouvoir vous
parler; a lgard de ma charge si je ne lay pas je vous dit que cela mets
egal, mais je ne veus avoir rien a me reprocher pour raison, du reste
qu'est ce que l'on pourra me faire, je rester a paris, avec mes amis,
mais je vous assure que je regretterai le roy toute ma vie, car je
l'aimais a la folie et beaucoup plus que je le faisois paroistre, pour
ce qui est de faire prvenir le Mirepoix, le Broglio, je ne pense pas
comme cela, tant que le roy est vivant il ne me convient pas de faire
aucunes demarches aupres de qui que ce soit, il faut souffrir avec
patience tous les tourment que l'on voudra me faire; si il en revient je
l'en toucher davantage, et il sera plus oblig  une rparation
publique; si il en meurt je ne suis pas pour faire des bassesses dut il
men revenir le royaume de France; jusqua prsent je me suis conduit tel
qu'il me convenoit avec dignyt, je me soutiender toujour dans le mme
gout, cest le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir le
public pour moy et de conserver la consideration que je croit que je
mrite; j'oubliois de vous dire sur ce que le Soissons ce defent davoir
parle au roy de madame de Lauraguais, que je le croirois asss et que
jay pens ds le premier moment que cela venait du roy, et par bont
pour moy pour que nous ne fussions pas spar, et pour que ma soeur fut
ma consolation, mais il ne faut pas le dire parce que cela justifieroit
le Soissons et qu'en vrit je ne suis pas pay pour cela; je ser donc
ce soir a sainte menoult, ainsi je vous en prie que demain matin jy ait
un courier, et tous les jours, car vous ne scauriez croire quelle est ma
situation de me trouver eloigne dans ce moment icy; ne laiss jamais
monsieur de la Rochefoucaud teste a teste avec le roy, car cela
m'inquite; sil en revient, qu'il sera fch de tout ce qu'il a dit et
fait; je suis persuad qu'il recevra la reine tout au mieux et qu'il lui
fera cent mille amitis parce qu'il ce croit des torts avec quelle et
obliger de les rparer, vous me mander quelle sont les dames quelle a
amenes, vous dir a monsieur de Soubize la resolution ou je suis de
rester a sainte menoult, et sur toutes choses des couriers, mais si il
en revient, cher oncle, que cela sera jolie, vous verrez, je suis
persuader que cecy est une grce du ciel pour luy faire ouvrir les yeux
et que les mchants priront; si nous nous tirons de cecy vous
conviender que notre toile nous conduira bien loing, et que rien ne
nous sera impossible, et jespere beaucoup. Vous faite fort bien de
garder la lettre de Vernage, ne la perdez pas elle nous sera peut estre
utile; ma soeur vous remercie de moiti, je vous aime tendrement_. brul
mes lettres[537].

Arrive  Sainte-Menehould le 18, le jour o se rpand  Paris la
nouvelle de la convalescence, nouvelle que n'a pas encore la duchesse de
Chteauroux, le ton de son me est compltement chang. Avec la fatigue
physique qui fait manger les mots  sa plume et lui fait crire
_davante_ pour davantage, l'abattement moral est venu.

Et dans cette confession du moment, dans cette dsesprance d'une heure,
elle donne  Richelieu sa parole qu'elle renonce pour toujours  la
cour:

     _ Sainte-Menoult, ce _18_  onze heures._

_Je suis persuad que le roy en reviendra et j'en suis dans le plus
grand enchantement, sa dvotion me parot pousse au plus loin, et cela
ne mtonne pas, ne soy pas effray de ma proposition de rester icy. Ma
lettre n'estoit pas party que je fis reflection que cela seroit
ridicule, et nous partirons demain sans faute, mais c'est ass simple
que ma teste se trouve gare par cy par la, soy tranquille je vous
promets que je vais tout de suite a Paris, si l'on parle du retardement
vous pouv dire que ce sont les chevaux qui en sont cause, comme de
fait, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus.
Jespre que vous naur pas de scne  essuyer, cela seroit aussi trop
fort, mais il est bien certain que vous estes plus a plaindre que les
autres, estant plus craint et moins soutenu, tout cecy est bien terrible
et me donne un furieux degout pour le pays que jay habit bien malgre
moy, et bien loin de desirer dy retourner un jour comme vous croy, je
suis persuade que quand on le vouderoit, je ne pourrois pas my
resoudre, tout ce que je voudrois par la suite cest que l'on repara
l'affront que lon ma fait et nestre pas deshonore, voila je vous assure
mon unique ambition. bon soir, je ne peut pas vous en dire davante
estant mourante. si vous mecrivez par la poste mand moy simplement des
nouvelles du roy sans aucunes reflections, mais je voudrois scavoir
comment faquinet aura est recuet; je conte sur des couriers de tems en
tems, qu'est ce que madame de Bouflers dit de notre triste avanture,
faite luy mes compliment, jay rencontr la Poule[538]; elle meriteroit
bien que monsieur de Soissons luy donna une petite marque de bonte, je
n'en desespere pas, ou elle viendra peut estre du roy[539], cela seroit
ass plaisant; ah, mon Dieu qu'est ce que c'est que tout cecy, je vous
donne ma parole que voila qui est fini pour moy, il faudroit estre une
grande fle pour avoir envie de sy rembarquer, et vous scavez combien
peu j'estois flatt et blouit de toutes les grandeurs et que si je m'en
estois crue je n'en serois pas la, mais cest fait, il faut prendre son
parti et ny plus songer, tacher de remettre du calme dans votre esprit,
et de ne point tomber malade[540]._

Le voyage recommena. Ce fut un ternel chemin fait  travers les
maldictions, par le carrosse dtest et honteux qui semblait porter
l'impopularit du Roi. Madame de Chteauroux se cachait aux relais. 
chaque ville,  chaque bourg, elle s'enfonait et se rfugiait dans
quelque route de traverse o les chevaux venaient la reprendre, sans
pouvoir l'emporter assez vite pour faire taire  ses oreilles les voix
de l'horizon et ce murmure lointain qui demandait sa tte[541].

Enfin elle se glissait inaperue dans ce Paris, tout entier tendu vers
les courriers de Metz, plein d'anxits, de prires et de larmes et
vouant  _Louis le Bien-Aim_ un de ces grands amours nationaux de la
France qui ressemblent  l'amour: ils en ont la passion, l'lan, la
sincrit, aussi bien que les retours, l'illogisme et le caprice. L,
encore cache, et se sauvant du peuple parisien, enferme chez elle par
les rises des rues et les brutalits des halles, elle se dbattait avec
tout ce qui la soutenait et tout ce qui l'obsdait. Aux larmes
succdaient les rvoltes,  l'abattement l'orgueil. Elle rejetait la
disgrce, puis l'esprance; et dans ce faible corps de femme remu et
tourment par des crises de nerfs qui allaient jusqu'aux convulsions,
les crises de l'me variaient et se renouvelaient sans cesse.

 la nouvelle de la rconciliation du Roi avec la Reine, madame de
Chteauroux se laissait aller au dsespoir; puis, le surmontant, elle
reprenait courage et se rattachait  cette correspondance avec
Richelieu, qu'elle n'avait point cesse, et qu'elle soutenait avec cet
air d'ironie et ce sourire du bout des lvres qui est parfois le masque
et le ton des plus amres et des plus profondes douleurs de l'orgueil.
Elle rassemblait ses esprits, son parti, ses chances. Elle pensait 
l'habilet de Richelieu, aux dmarches de la princesse de Conti; et,
foulant aux pieds ses chagrins et le prsent, elle s'oubliait dans la
poursuite de ses rves interrompus, elle se berait avec l'avenir, elle
voyait dj ses amours renous, et envoyait en ces termes ses plans
d'intrigues et ses raisons d'esprance  Richelieu:

_... Moy je crot que s'il _(le Roi)_ y alloit tout seul[542] cela
voudroit mieux pour le debarrasser de la reine, et puis pour qu' son
retour il prit son train de vie ordinaire; je suis persuad mme que
c'est l sa faon de penser et qu'actuellement il rumine a tous ces
arrangements la. Je crois que la premire fois qu'il vera ses aides de
camps, il sera un peu embarrass, mais il faudra tacher de le mettre le
plus a son aise que faire se pourra, vous ne scav peut tre pas la
raison pour quoy monsieur de Soissons en a us avec tant de douceur pour
moy, c'est que c'est l'homme du monde le plus ambitieux, qui a demand
au Roy la place de monsieur le cardinal de Rohan, et qui a sceut que je
m'y estois opos et que javois beaucoup press le roy pour le
coadjuteur, vous m'avour que voil un saint homme et qu'il est bien
dmontr que c'est la religion qui le conduit, en vrit avoir t au
moment de voir prir le roy, pour des intrts particuliers, est une
chose incroyable, et dont je ne reviendrai pas sitot. Adieu, cher oncle,
je mennuye beaucoup de ne vous pas voir, vous scavez combien je vous
aime._

_Remettes toutes ces lettres  leurs adresses, retourns. Depuis ma
lettre ecrite japrend par la votre celle que monsieur d'Argenson vous a
escrit. Je ne peut pas vous dire dans quel etat elle ma mis, je suis au
dsespoir, par la datte de celle de monsieur d'Argenson, je voit que
c'est a sa seconde communion que l'on l'a exig de luy, et jaime mieux
que ce soit dans ce moment la qu'a present, qu'il est a luy totalement,
cela n'est point bruit du tout, aparamment qu'il n'en a pas nomm
d'autre, et je ne tiens pas tout perdue, vous avez trs bien fait de luy
escrire, pour moy jay une petite lettre toute prete et je n'attend que
le moment pour luy lacher, par ou il aprendra tout ce qui s'est pass
depuis le commencement de sa maladie jusqu' la fin. Mais il faut bien
prendre son temps, car il ne faut pas manquer son coup. Je ne peut pas
me mettre en teste que tout cela tourne  mal, et suis meme persuade que
vous fer votre ambassade. Vous auriez du tenir secret la lettre de
monsieur Dargenson, et je me meurs de peur que vous n'en ayez parl;
vous avez bien raison de dire qu'il seroit joli de faire revenire la
journe des dupes pour moy, je n'en doute pas, c'est justement de meme
un jeudy, mais il faut de la patience, il est vray qu'il en faut
beaucoup. Tous les propos que l'on vous a mand que l'on tenoit  Paris
sont trs relle, vous ne scauriez croire jusqu'o ils sont pouss, si
vous y aviez parue dans ce moment la, vous auriez t mis en pices.
Vous faite trs bien d'aimer madame d'Aiguillon comme vous faite et de
luy escrire si souvent, car elle fait bon usage de vos lettres et elle a
marqus prendre un grand interest a vous et vous aimer beaucoup; je
n'en ay jamais vue un si fol que vous, voue croy tout ce que l'on vous
dit et que l'on vous aime  la folie, en vrit c'est pitoyable. Le roy
continue a s'ennuyer, je crains meme que cela ne fasse trainer sa
convalescence, mais il ne tient qu'a luy d'y mettre ordre, moyennant
quoy il est moins a plaindre. Vous m'aviez mand que vous me diris quel
expdient vous avis trouv pour Lebel et Bachelier, vous rendissent
conte de tout ce qui se passeroit, mais, dieu merci, vous n'en avez rien
fait, et vous me paroiss trs mal inform, mais quand on reoit des
lettres de ministres aussi agrables, on doit etre content; c'est trs
bien a monsieur d'Argenson d'en user comme il fait avec vous, et j'en
suis d'autant plus aise, qu'il est trs ncessaire dans ce moment cy
d'avoir quelquun comme luy dans sa manche[543]. Je vous dis que nous
nous en tirerons, et j'en suis persuad; ce sera un bien jolie moment,
je voudrais dj y estre, vous le croir sans peine. Adieu, cher oncle,
je vous aime, je vous aime de tout mon coeur, et suis outr de vous
entrainer dans mon malheur, cela l'augmente je vous jure de beaucoup.
Brul toutes mes lettres, c'est a dire celles que je vous escrit.
Joubliois bien de vous dire que vous avez grande raison d'estre
dtermin  ne point donner la dmission de votre charge, vous seriez
bien fol, il ne faut la donner qu'avec votre teste, et je suis persuad
que monsieur de Soissons aura beau faire et beau dire qu'elle restera
sur vos paules, et que nous aurons le plaisir de l'y voir encore
longtemps. Cela seroit pourtant plaisant que l'on vous coupe la teste
pour ce que vous avez fait pendant la maladie du roy, car je ne peux
imaginer ce que l'on peut luy avoir dit[544]._

Dans une autre lettre du 13 septembre, madame de Chteauroux songeait 
prendre un nouveau rle, un rle _inattaquable_, le rle d'amie du Roi,
et cela dans sa lettre avec des allures viriles dignes de l'allgorie
sous laquelle Nattier avait reprsent la nerveuse duchesse.

     _Ce_ 13 _septembre_,  Paris.

_Tranquillis vous, cher oncle, il se prpare de beaux cous pour nous,
nous avons eut de rudes momens a pass, mais ils le sont, je ne connoit
pas le roy dvot, mais je le connoit honneste homme et trs capable
damiti, quelques rflections qu'il fasse, sans me flatt je croit
quelle ne seront qua mon avantage, il est bien sure de moi, et bien
persuad que je l'aime pour luy, et il a bien raison, car j'ay senti que
je l'aimois  la folie, mais c'est un grand point qu'il le sache, et
j'espre que sa maladie ne luy a pas ot la mmoire, jusquicy personne
n'a connu son coeur que moy, et je vous rpond qu'il la bon et tres bon;
et tres capable de sentimens, je ne vous nires pas qu'il y ait un peu de
singulier par mi tout cela, mais ce n'est pas ce qui l'emporte, il sera
devot, mais point cagot, je l'aime cent fois mieux, je ser son amie, et
pour lors je ser inattaquable: tout ce que les faquinets ont fait
pendant sa maladie, ne fera que rendre mon sort plus heureux et plus
stable, je naur plus a craindre ni changemens ni maladie ni le diable,
et nous menerons une vie dlicieuse, ajout un peu plus de foy que vous
ne faites a tout ce que je vous dit, ce ne sont pas des reveries, vous
ver si cela ne se ralisera pas, tout cela est fonde sur la
connaissance que jay de l'homme a qui nous avons afaire et je vous
assure que je connoit tous les plis et replis de son ame, et qu'il y a
du beau et du bon, il ne faut pas le jug parce qu'il a fait a votre
egard, il n'estoit pas encore bien a luy et je suis persuad que l'on
luy a dit quelque chose d'affreux, et je ne peux pas imaginer ce que
c'est, je ne suis pas encore bien convaincu que vous nallis pas en
Espagne; mais en tout cas je ne crois pas qu'il en nomme un autre, il
fera faire la demande par l'eveque de Rennes, voila mon ide, quest ce
que vous en dites. vous avs bien raison de dire qu'il ne faut marquer
avoir aucune esperance de retour, est inutile et cela augmenteroit la
rage de ces monstres qui est dja ass considrables, je pense comme
vous sur ma lettre, il vaut mieux attendre que de manqu son coup[545].
Monmartel est bien pour cela aussi, madame Tencin voudroit dja qu'elle
fut reut, mais elles sent comme nous les consquences si elle ne
l'estoit pas bien. Adieu, cher oncle, port vous bien; pour moy je vas
songer rellement a me faire _une sant de crocheteur_ pour faire
enrager nos ennemis le plus longtemps que je pourr et avoir le temps de
les perdre, et ils le seront, vous pouves en tre sure. vous connoiss
mon amiti pour vous, elle est, je vous jure, des plus tendres, faites
mes compliment a messieurs de Soubise et d'Ayen, quand vous reverr du
Mesnil dite luy milles choses et que je ne luy ay pas fait responce
parce que je ne n'ay su ou le prendre, voila une lettre pour monsieur
Daumont que vous lui remettr bien exactement en luy faisant mes
complimens[546]._

Le souffle et l'humeur d'un moment emportaient tout: une dsesprance
absolue et sans bornes paralysait toutes ses facults, la force mme
d'un dsir lui manquait, et elle demeurait sans mouvement, la pense
endormie, la volont morte, dans un de ces anantissements qu'elle
peignait si bien alors qu'elle disait ne plus reconnatre en elle ni
madame de la Tournelle ni madame de Chteauroux, et se sentir devenir
une trangre  elle-mme[547]. Puis un rien la tirait de l, un
aiguillon d'amour-propre, un sentiment de vengeance contre Maurepas,
contre Prusseau, et l'impatience d'une revanche clatante et sans
piti, ne tardait pas  la possder, et  donner  ses ides la furie de
la fivre.

       *       *       *       *       *

Le Roi, entirement guri au mois de septembre, laissait bientt voir
une mlancolie qui rendait l'espoir et l'audace  Richelieu: l'amour
n'tait point mort dans ce coeur qui trouvait la solitude o madame de
Chteauroux n'tait pas. Le courtisan, retir  Ble, se remettait 
l'oeuvre, il reprenait ses plans, et travaillait pour la favorite avec
l'ardeur d'un homme qui travaille pour sa fortune: ne voyait-il pas dans
le lointain, au bout de ses efforts, derrire le retour de madame de
Chteauroux, ce triomphe personnel de son ambition, cette superbe
rcompense de son zle, le rtablissement en sa faveur de la dignit de
conntable de France? Aprs s'tre clair, aprs avoir fait tter le
Roi par le cardinal de Tencin et le marchal de Noailles[548], il
adressait au Roi un mmoire dtaill sur sa maladie de Metz, mmoire
habile o il avait su glisser les ombrages et les soupons, prter  la
conduite de ses adversaires des motifs d'ordre humain, attribuer enfin 
tous les ennemis de madame de Chteauroux, qui avaient abus des remords
et de la faiblesse du Roi, des sentiments d'gosme, des vues
ambitieuses le dsir presque et l'impatience de la mort du Roi.

Madame de Chteauroux  laquelle le mmoire ou la lettre tait adresse
par Tencin crivait  Richelieu avec le mpris suprieur qu'elle a
l'habitude d'avoir pour l'exprience, la pratique de l'humanit de son
_oncle_.

     _ Paris, ce _18_ octobre[549].

_J'ay vue, cher oncle, le cardinal de Tencin dont je suis enchant; il
ma montr la lettre que vous avs escrit au roy que je trouve comique et
tres bonne, surement elle luy aura plu, mais vous aves mal fait de lui
repondre verbalement a ce qu'il vous avait demend; il faloit lui
escrire, c'est tonnant vous ne le connoiss pas du tout et vous estes
surpris comme guelquun qui arriveroit  la cour, vous estes un drole
d'homme. J'ai vu et vois madame de Bouflers tous les jours dont je suis
tres aise; mais ma soeur pas tant je croit, je vous charge de faire mes
compliments  monsieur de Belle-Isle et de luy dire que si je ne luy ai
pas crit sur sa lieutenance[550] c'est que... je ne scay pas quoy, je
men raporte a vous pour tourner cela joliment, vous sent bien que
c'est que jay oubli de lui crire et que je veux que vous raccommodies
ma sotise. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous assure on ne peut
pas davantage et suis outr d'tre si longtemps sans vous voir. 
propos, le petit saint _(Saint-Florentin)_ vous fera des difficults sur
le changement que vous demands pour vos etats, mais tachez d'avoir gain
de cause, car il seroit ridicule que vous eussiez quinze jours aprs le
sige de libre sans venir  Paris, c'est pour lors que l'on diroit que
vous estes en disgrace. Remettes cette lettre au chevalier de
Grille[551]._

Avec les lettres de Richelieu revenaient peu  peu autour du Roi
quelques-uns des favoris que l'appareil des sacrements, les foudres de
Fitz-James, les lettres de cachet de d'Argenson sous enveloppe, avaient
disperss pendant l'agonie du Roi. Et avec cette correspondance et ce
monde, le Roi se refroidissait pour la Reine.

Dans un court sjour chez son beau-pre  la cour de Lorraine, il
montrait  tous par ses distractions et sa taciturnit, un homme
amoureux absorb dans le souvenir et les regrets. La gloire ne lui
souriait plus, la guerre lui semblait une longue fatigue; et le 8
novembre, aussitt la capitulation de Fribourg signe, il repartait en
toute hte pour Paris[552]. Il y courait chercher, non point
l'applaudissement et le triomphe, mais le pardon de sa matresse.

Tenue au courant des choses par Richelieu, suivant de sa retraite,
mouvement  mouvement, le coeur du Roi, raffermie et plus ose dans les
insolences de son orgueil par la certitude de tout obtenir, la duchesse
de Chteauroux avait pris la rsolution de ne rentrer  Versailles
qu'avec les plus formelles srets et les plus grandes satisfactions.
Pour oublier, pour pardonner les scnes de Metz, les ignominies de la
disgrce, il lui fallait une expiation proportionne  l'humiliation,
une vengeance qui ft clat,--ce n'tait point assez,--qui ft peur. Et
la duchesse attendait le Roi sans l'appeler, sachant bien qu'il
viendrait.

Elle n'attendait pas longtemps. Dans la nuit du 14 au 15, le second jour
de l'arrive du Roi  Paris, les femmes de la Reine entendirent trois
fois gratter  la porte. La Reine avertie dit que ce n'tait rien, que
c'tait le vent.  la troisime fois cependant, au bout d'un intervalle,
on ouvrit, mais on ne trouva personne[553], Le Roi n'y tait plus, il
tait dj sorti des Tuileries, avait travers le Pont-Royal, et escort
de Richelieu, frappait rue du Bac, chez la duchesse de Chteauroux[554].

Devant cette visite inespre, mais non si promptement attendue, devant
cette visite d'un Roi venant dans la nuit lui apporter ses excuses et
lui demander ses conditions pour renouer, la duchesse en dpit de son
nergie morale, se trouvait mal, et ne pouvait dire autre chose que ces
paroles qu'elle rptait et rptait encore: _Comme ils nous ont
traits_[555]. Le Roi la suppliait alors de revenir  Versailles.
Madame de Chteauroux ne consentait  s'y rendre qu'incognito: son
retour officiel devait tre prcd de la retraite de tous ses ennemis.
Et le lendemain elle partait pour Versailles cache dans une de ces
voitures publiques appeles pot-de-chambre. Avant de partir elle avait
dit  ses gens qui l'avertissaient de l'espionnage de Maurepas:
Bientt, il ne m'importunera plus.

 Versailles la duchesse se montrait une autre femme que la femme de la
veille. Elle reprenait ses hauteurs et ses exigences. Elle jouait le
dtachement, l'indiffrence et rpondait froidement aux sollicitations
du Roi, _que satisfaite de ne pas aller pourrir dans une prison par ses
ordres, et contente d'avoir la libert et les plaisirs d'une vie prive,
il en coterait trop de ttes  la France, si elle revenait  la
cour_[556]... Et la phrase n'a rien d'invraisemblable de la part de la
femme qui dans ses lettres annonce. que _les mchants priront_ et
plaisante avec tant d'aisance sur des _ttes coupes_.

Le Roi cherchait  la calmer, lui disait qu'il fallait tout oublier, et
revenir le soir mme  Versailles, et reprendre son appartement et ses
emplois  la cour. Mais ces paroles du Roi ne dcourageaient gure les
apptits de vengeance de la favorite.

Les scnes de Metz, la duchesse le savait, avaient froiss
l'amour-propre du Roi; Louis XV y avait vu une diminution de l'autorit
et de la volont royale, un empitement dangereux de l'glise, et une
victoire du clerg grossie jusqu' l'insolence par les prdicateurs de
Paris. Le mmoire et les paroles de Richelieu avaient encore envenim
ces secrtes alarmes du Roi, et le tableau dsillusionnant de toutes
ces ambitions, empresses  son lit de mort avec des attitudes de
dvouement, l'avait vivement et profondment touch. Tout ce qui lui
rappelait Metz lui tait importun et suspect; et tous ceux qui l'avaient
prcipit dans une pnitence publique de ses faiblesses, lui taient
devenus presque aussi odieux qu' madame de Chteauroux. Il avait
perptuellement  la bouche _la cabale de Metz_, et quant  messieurs de
la Rochefoucauld, Bouillon, Fleury, Balleroy, le Roi ne les appelait que
ces messieurs! o sont ces messieurs? que font ces messieurs[557]?

Il couvait une haine sourde contre Chtillon, le gouverneur du Dauphin,
qui, malgr ses volonts avait amen le Dauphin  Metz[558]; il
nourrissait de vives colres contre madame de Chtillon, qui avait
insult ses amours, et parl dans ses lettres  la reine d'Espagne de
l'indignit de madame de Chteauroux[559]. Et pendant le reste de la
campagne, il avait laiss chapper ses ressentiments contre l'vque de
Soissons Fitz-James, et contre son confesseur Prusseau. Il n'y avait
donc que l'horreur du sang qui spart le Roi de madame de Chteauroux.
La forme seule des vengeances demandes par sa matresse lui rpugnait;
et quand madame de Chteauroux abandonnait ces ides de sang, ces
demandes de ttes, qu'elle descendait  se contenter de svrits qui
suffisaient  sa vanit, l'entente tait prte de se faire. Le Roi lui
abandonnait le duc de Chtillon[560] qui levait le fils du Roi dans le
dgot des amours de son pre. Il lui abandonnait Balleroy[561],
Fitz-James[562], Prusseau[563], la Rochefoucauld[564], le duc de
Bouillon[565] qui tous taient envoys en exil ou punis par la disgrce.

Pourtant l'imprieuse duchesse caressait de plus normes satisfactions:
elle voulait rentrer en triomphe dans une cour vaincue et dcime, et
elle demandait que les princes du sang partageassent l'exil de leur
parti, pour que l'expiation de Metz ft entire, et que la punition de
la faction ft un mmorable exemple. Le Roi avait besoin de mille
efforts sur lui-mme pour lui refuser ce sacrifice.

Mais o la lutte fut la plus vive, o madame de Chteauroux s'acharna,
ce fut autour de Maurepas. Madame de Chteauroux tenait absolument  ce
qu'il ft chass. Le Roi s'obstinait  garder ce ministre, le seul qui
lui fit tolrable l'ennui du conseil et facile le travail du
gouvernement. Enfin, aprs de longues batailles, une transaction eut
lieu: madame de Chteauroux permit au Roi de garder Maurepas, mais  la
condition qu'il lui serait permis de l'humilier, et que la faon, la
mesure et les moyens de l'humiliation seraient laisss  son bon
plaisir.

Tout adouci qu'il tait, ce froce trait de raccommodement entre les
deux amants demandait douze jours de ngociations, du 14 au 25 novembre.

       *       *       *       *       *

Le mercredi 25 novembre, le duc de Luynes apprenait dans la soire le
rappel des deux soeurs  la cour. Mesdames de Modne et de Boufflers
jouaient chez lui, quand un laquais de madame de Chteauroux apportait
une lettre  madame de Modne. Madame de Modne lisait la lettre en
hte, se levait aussitt, donnait son jeu  tenir, passait dans un
cabinet o elle crivait un mot, et allait parler dans l'antichambre au
courrier auquel elle donnait huit louis. Le laquais de madame de
Chteauroux montrait l'argent aux domestiques du duc de Luynes, en
disant qu'il devait avoir apport une bonne nouvelle puisqu'il tait si
bien pay. La duchesse de Boufflers recevait, elle aussi, une lettre de
la favorite par le mme courrier et dont elle donnait plus tard lecture
en particulier  quelques personnes qui se trouvaient dans le salon.
Voici les termes de cette lettre de madame de Chteauroux:

_Je compte trop sur votre amiti pour que vous ne soyez pas instruite
dans le moment de ce qui me regarde. Le Roi vient de me mander par
monsieur de Maurepas qu'il toit bien fch de tout ce qui s'toit pass
 Metz et de l'indcence avec laquelle j'avois t traite, qu'il me
priait de l'oublier et que pour lui en donner une preuve, il esproit
que nous voudrions bien revenir prendre nos appartements,  Versailles,
qu'il nous donneroit en toutes occasions des preuves de sa protection,
de son estime, de son amiti, et qu'il nous rendoit nos charges[566]._

Ce mercredi 25 novembre, en effet, le Roi au sortir du conseil faisait
entrer monsieur de Maurepas dans le cabinet des perruques. L avait lieu
un entretien entre Maurepas et Louis XV qui imposait  son ministre
l'humiliation d'aller en personne annoncer  madame de Chteauroux son
rappel  la cour. Maurepas se disposant  crire les paroles du Roi,
Louis XV lui disait: Les voil toutes crites et lui remettait un
billet.

L-dessus Maurepas partait pour Paris et se rendait  six heures, rue du
Bac  l'htel dpendant des Jacobins de la rue Saint-Dominique
qu'habitaient les deux soeurs.

Maurepas demandait au suisse de l'htel si madame de Chteauroux tait
chez elle: on lui rpondait que non. Il se nommait: on lui rptait
qu'il n'y avait personne. Il dclarait enfin qu'il venait de la part du
Roi: la porte lui tait alors seulement ouverte[567].

Madame de Chteauroux tait au lit, avait dans sa chambre le duc d'Ayen
qui s'loigna, quand il entendit que Maurepas venait de la part du Roi.

Il y eut d'abord un silence pendant lequel madame de Chteauroux
considra Maurepas sans un salut, sans une parole et donna aux
ressentiments de sa vanit de femme le spectacle et la pture de
l'embarras du ministre. Maurepas un moment dconcert lui remettait le
billet du Roi[568] en lui disant que le Roi la priait de venir reprendre
avec sa soeur leurs places  la cour, et le chargeait de l'assurer qu'il
n'avait eu aucune connaissance de ce qui s'tait pass  son gard
pendant sa maladie  Metz.

Madame de Chteauroux rpondait:

_J'ai toujours t persuade, Monsieur, que le Roi n'avait aucune part
 ce qui s'est pass  mon sujet. Aussi je n'ai jamais cess d'avoir
pour Sa Majest le mme respect et le mme attachement. Je suis fche
de n'tre pas en tat d'aller ds demain remercier le Roi, mais j'irai
samedi prochain, car je serai gurie_[569].

L'infinie jouissance au fond de l'orgueilleuse femme, quand, la dure
commission faite, Maurepas cherchait  se dfendre des prventions qu'on
avait pu lui donner contre lui..., avouait son embarras: aveu qui
faisait venir sur les lvres de la duchesse _qu'elle le croyait bien_,
avec une intraduisible intonation. Et de quel air encore, et avec quel:
_Cela ne cote pas cher_[570], faisait-elle l'aumne de sa main 
baiser  Maurepas prenant cong et sollicitant cette faveur.

La duchesse tait donc couche le mercredi soir, avec un peu de fivre,
quand Maurepas lui avait fait sa visite[571]. La fivre augmentait
pendant la nuit, elle devenait plus violente dans la nuit du jeudi au
vendredi, et le vendredi soir elle se compliquait d'lancements de tte
insupportables. Vernage, aussitt qu'il tait appel, dclarait que:
c'tait une grande maladie, parlait au duc de Luynes et 
l'archevque de Rouen de ses inquitudes au sujet de la malignit de
cette fivre, ne se montrait pas rassur par les apaisements momentans
du mal, et ds le troisime jour de la maladie appelait en consultation
Dumoulin que l'on disait  la malade envoy par le Roi pour ne pas
l'effrayer[572].

La duchesse avait cependant conscience du danger de son tat. Elle
faisait son testament o elle instituait madame de Lauraguais sa
lgataire universelle, laissant des rcompenses considrables en argent
et en pensions  tous ses domestiques[573]. Elle demandait  voir le
pre Segaud auquel elle se confessait, se rconciliait avec sa soeur de
Flavacourt dans une entrevue pleine d'attendrissement[574], recevait le
viatique des mains du cur de Saint-Sulpice.

 la suite de plusieurs saignes, un mieux se produisait le samedi 28
dans l'tat de la malade, et qui durait le dimanche et le lundi, mais le
mardi 1er dcembre les nouvelles de la nuit taient trs-mauvaises, et
les courtisans faisaient la remarque que le Roi tait fort srieux et
qu'il ne parlait  personne  son lever[575].

Ds lors ce furent chez la duchesse des douleurs folles, des
convulsions, une agitation frntique de tout le corps, des souffrances
insupportables de la tte, un dlire furieux, o dans les divagations
accusatrices des paroles de la favorite se mlait le mot de poison au
nom de Maurepas.

Dans la nuit du vendredi 4, la malade qui avait perdu depuis deux ou
trois jours la connaissance, tait saigne trois fois, et l'on
s'attendait  sa mort pour le samedi[576].

Le Roi ne sortait plus que pour aller  la messe[577], ne paraissait
plus que pour assister au conseil ou donner l'ordre, restant toute la
journe enferm dans ses cabinets. Messieurs d'Ayen, de Gontaut, de
Luxembourg se relevaient pour lui apporter des nouvelles deux fois par
jour. Et Montmartel adressait chaque jour quatre courriers  Lebel qui
envoyait encore  Paris des gens  lui, de manire que le Roi et des
nouvelles  toutes les heures.

Le visage du Roi qui, avec ses rembrunissements et ses claircies, tait
une espce de miroir sur lequel la cour, tous les jours, lisait le
bulletin de la maladie, annonait un mieux dans la matine du samedi.
Dans la journe on parlait de moments o la tte de la malade redevenait
libre, et les amis de la favorite recommenaient  esprer, le jour o
l'on croyait qu'elle allait mourir.

La duchesse de Chteauroux avait autour de son lit le dvouement de
chaudes amitis[578]. Monsieur de Gontaut, li avec elle du temps
qu'elle n'tait encore que madame de la Tournelle, y passait des heures.
Il tait remplac par d'Ayen pour lequel la froideur de la favorite
s'tait change en une vritable affection, et  d'Ayen succdait
Luxembourg, l'ami personnel de madame de Mailly, d'abord en disgrce,
mais tout  fait rconcili avec la duchesse par sa matresse madame de
Boufflers. Madame de Boufflers tait une des assidues  son chevet, et
l'on raconta que, la veille de la mort de la favorite, dans un moment de
lucidit, la duchesse eut avec elle une longue conversation et la
chargea de dire plusieurs choses secrtes au Roi.

Mais la vraie garde-malade tait madame de Modne dont la chaude
affection pour la duchesse l'avait fait accuser de basse complaisance
pendant le voyage de Metz, et qui, dans la sincrit de son affection,
montrait une indiffrence qui tonnait pour son mariage avec le duc de
Penthivre. Madame de Modne soigna la duchesse de Chteauroux jusqu'au
dernier moment, la servant nuit et jour, tenant la place  son chevet de
sa soeur bien-aime qui manquait.

Car, pendant que la duchesse agonisait, madame de Lauraguais, accouche
d'une fille quelques jours avant, et alite dans l'appartement
au-dessus, ignorait que sa soeur tait si proche de la mort, croyait
qu'elle tait seulement indispose, qu'elle avait une fluxion sur les
yeux[579]. Et quand les cris de la mourante, dans ses pouvantables
souffrances, montaient jusqu' madame de Lauraguais, on faisait du bruit
dans sa chambre pour distraire son attention; mais enfin ces cris elle
les entendait: on lui disait alors que c'taient les cris d'une femme en
douleur d'enfant dans la rue[580].

Le lundi 7, le duc d'Ayen apprenait au Roi que la duchesse n'tait pas
encore morte, mais qu'elle tait  toute extrmit, et qu'il devait
s'attendre  recevoir la triste nouvelle d'heure en heure. Le Roi
montait aussitt dans une voiture pour laquelle on gardait un attelage
tout harnach depuis deux ou trois jours, et escort de deux
palefreniers portant des flambeaux[581], se rendait  la Muette, mandant
 d'Argenson avant de partir qu'on vnt lui rendre compte seulement
dans le cas d'affaires trs-presses[582].

La duchesse de Chteauroux expirait  l'ge de vingt-sept ans, le mardi
8 dcembre 1744[583],  sept heures du matin, aprs avoir t saigne
une fois  la gorge, une fois au bras et neuf fois au pied sans que la
perte de tout ce sang pt parvenir  matriser cette agonie furibonde et
la rage de ce corps puis[584].

Elle mourait, la favorite, selon le voeu qu'elle avait form ds
l'enfance, un jour de fte de la Vierge, le jour de la Conception[585].

Le jeudi 10 dcembre, la duchesse de Chteauroux tait inhume dans la
chapelle de Saint-Michel  Saint-Sulpice,  six heures du matin, une
heure avant l'usage, et le guet sous les armes, pour sauver son cercueil
des fureurs de la populace.

Mort trange, fatale, et qui, rapproche de tant d'autres morts, de
tant d'autres disparitions subites de la grande scne de Versailles, de
tant d'autres foudroiements, promne, derrire la comdie, la folie et
le sourire de ce sicle, derrire ce carnaval enchant du plaisir, de la
galanterie, de l'esprit, les soupons et les terreurs d'une Italie du
seizime sicle! Fins htes, brusques dnouements de jeunes existences,
renversements des plus beaux rves, les coups de la Providence ont en ce
temps une violence qui ne semble appartenir qu'aux mains de l'homme: la
mort y semble vritablement humaine, tant elle se montre jalouse et
prcipite! Princes, princesses, matresses de roi, sont enlevs si vite
et dans de si particulires circonstances, qu'on les dirait emports par
l'ombre de Locuste. Le poison! un poison inconnu et _ad tempus_, voil
la grande pouvante lgue par la cour de Louis XIV  la cour de Louis
XV. Le poison, c'est le cauchemar des agonies de ce dix-huitime sicle,
qui verra plus tard le successeur de Louis XV entre un homme accus de
l'empoisonnement du Dauphin, de la Dauphine, et encore entre un homme
accus de l'empoisonnement de madame de Chteauroux: entre Choiseul et
Maurepas!

Il arrivera mme au milieu du sicle que devant la conviction gnrale
de l'empoisonnement des matresses, des princesses des princes, des
hommes et des femmes jouant un rle  la cour, et devant les soupons
accusateurs que laisseront chapper les mdecins Tronchin et la Breuil,
lors de la mort de la Dauphine[586], il arrivera que Louis XV chargera
le ministre Bertin de s'enqurir s'il existe des poisons qui puissent
faire prir  chance fixe, sans laisser de traces.

Et quelqu'un aura la mission du ministre Bertin de faire causer l'abb
Galiani sur les poisons de son pays. Galiani, sans se douter que le Roi
le fait interroger, dira: ... Par exemple  Naples, le mlange de
l'opium et des mouches cantharides,  des doses qu'ils connaissent, est
un poison lent, le plus sr de tous, infaillible, et d'autant qu'on ne
peut pas s'en mfier. On le donne d'abord  petites doses pour que les
effets soient insensibles: en Italie nous l'appelons _aqua di Tufania,
eau de Toufanie_[587].

Personne ne peut en viter les atteintes, parce que la liqueur qu'on
obtient dans cette composition est limpide comme de l'eau de roche et
sans saveur.

Les effets sont lents et presque imperceptibles; on n'en verse que
quelques gouttes dans du th, du chocolat, du bouillon, etc. Il n'y a
pas une dame  Naples qui n'en ait sur sa toilette ple-mle avec ses
eaux de senteurs; elle seule connat le flacon et le distingue; souvent
la femme de chambre de confiance n'est pas dans le secret, et prend ce
flacon pour de l'eau distille ou obtenue par dpt, laquelle est la
plus pure et dont on se sert pour tendre ou dvelopper les odeurs quand
elles sont trop fortes.

Les effets de ce poison sont fort simples. Vous ressentez d'abord un
malaise gnral dans toute l'habitude du corps. Le mdecin vous examine,
et n'apercevant aucuns symptmes de maladie, soit externes, soit
internes, point d'obstructions, d'engorgements, d'inflammations, il
conseille les lavages, la dite, la purgation. Alors on redouble la
dose, mmes malaises, sans tre plus caractriss... Le mdecin qui
n'entrevoit rien d'extraordinaire, attribue l'tat du plaignant  des
matires vicies,  des glaires,  des humeurs peccantes qui n'ont point
t suffisamment entranes par la premire purgation. Il en ordonne une
seconde. Troisime dose, troisime purgation. Quatrime dose... Alors le
mdecin voit bien que la maladie lui chappe; qu'il ne l'a pas connue,
qu'elle a une cause, qui ne se dcouvrira qu'en changeant de rgime. Il
ordonne les eaux, etc., etc. Bref les parties nobles perdent leur
ressort, se relchent, s'affectent, et le poumon surtout comme la plus
dlicate de toutes, et l'une des plus employes dans le travail de
l'conomie animale [...]

Et par cette mthode on suit quelqu'un, tant et si longtemps que l'on
veut: des mois, des annes; les constitutions robustes rsistent plus
longtemps...[588]

Et le confident de cette conversation ne pouvait s'empcher de
reconnatre qu'il tait impossible de mieux peindre les symptmes, les
priodes, les nuances de la maladie du Dauphin et de la Dauphine.

       *       *       *       *       *

L'imagination publique, encore sous l'motion de la mort de madame de
Vintimille, ne taisait plus  la mort de madame de Chteauroux le
murmure de ses accusations. Les accusateurs allguaient les
dnonciations de la mourante, ses indications prcises d'avoir t
empoisonne une premire fois dans une mdecine  Reims[589]. Ils
appuyaient sur la demi-journe passe  Paris par Maurepas, et dont
l'emploi tait inconnu[590]. Ils parlaient de poisons, subtils comme
les poisons de la Renaissance, glisss dans la lettre du Roi.

Mais ces accusations contemporaines n'taient que des suspicions et des
prventions passionnes. Les lumires que l'histoire possde aujourd'hui
donnent  l'historien le droit et le devoir d'en faire justice. Il
suffira pour cela de rapporter l'opinion et le tmoignage du mdecin de
madame de Chteauroux, Vernage. Aux insinuations d'empoisonnement,
Vernage haussait les paules. Il racontait qu'au retour de Metz, il
avait prescrit  madame de Chteauroux un rgime rafrachissant, de la
distraction, de l'exercice. Mais la duchesse n'avait point voulu suivre
ses recommandations. Tout entire au souvenir et au ressentiment de la
disgrce,  la vengeance, elle s'tait abandonne  la fivre de ses
projets et de ses passions. Quinze jours avant sa mort,  la prire des
amis de madame de Chteauroux, Vernage avait eu avec elle une longue et
srieuse conversation sur sa sant. Il lui avait dit: Madame, vous ne
dormez pas, vous tes sans apptit, et votre pouls annonce des vapeurs
noires; vos yeux ont presque l'air gar; quand vous dormez quelques
moments, vous vous rveillez en sursaut; cet tat ne peut durer. Ou vous
deviendrez folle par l'agitation de votre esprit, ou il se fera quelque
engorgement au cerveau, ou l'amas des matires corrompues vous
occasionnera une fivre putride[591]. Et Vernage insistait auprs
d'elle sur la ncessit pressante de se faire saigner, de se soigner. La
duchesse promettait de prendre soin d'elle  Vernage,  Richelieu,  ses
amis,  tous ceux qui l'approchaient. Mais ce grand retour de fortune,
la rconciliation avec le Roi, les dbordements de la joie et de
l'orgueil, les imprudences amoureuses dans un moment dangereux[592],
amenaient la ralisation des prvisions de la mdecine: c'tait une
fivre putride, avec transport au cerveau, qui enlevait madame de
Chteauroux. L'autopsie venait encore confirmer le dire de Vernage: elle
ne rvlait d'autres dsordres intrieurs que la dilatation et le
gonflement sanguin des vaisseaux capillaires de la tte[593].

Cependant, il est au-dessus de ces preuves matrielles des probabilits
morales qui combattent plus victorieusement encore pour la dfense de
Maurepas. Le caractre du ministre le met au-dessus ou au-dessous d'une
pareille accusation; et sa dfense, une dfense qui est en mme temps le
jugement de Maurepas, est tout entire dans cette parole de Caylus: Je
vous rponds qu'il est encore plus incapable de crimes que de
vertus[594]. Pour passer outre, pour persister dans une accusation
contre laquelle protestent toutes les dductions que la justice
historique peut tirer de l'attitude morale de l'homme et des dehors de
son me, il faudrait admettre qu'il y ait eu dans le dix-huitime sicle
des natures assez suprieures pour cacher sous l'insouciance et
l'ironie, sous la plus charmante et la plus facile lgret de la
conscience et du ton, des sentiments et des paroles, une arrire-nature
pleine de tnbres et de profondeurs o les passions sans remords
auraient travaill  des crimes sans bruit. videmment ce serait l une
supposition dont le dix-huitime sicle ne mrite pas l'honneur: les
monstres n'y sont point si parfaits, les sclrats n'y sont que des
rous.




XVIII

Conversion de madame de Mailly  un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le
rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de
1743.--Les charits de l'ancienne favorite.--Sa vie de pnitence.--Son
testament et sa mort.


Ainsi des soeurs que le Roi avait aimes, deux taient mortes tourmentes
de la persuasion d'avoir bu la mort, dsespres et dlirantes. Et la
survivante, celle-l qui la premire avait ml le sang des Nesle au
sang royal, madame de Mailly, condamne  vivre et rduite  envier le
repos de mesdames de Vintimille et de Chteauroux, tranait dans la
dconsidration, dans les regrets, dans les austrits et les
macrations religieuses les restes d'une existence qui n'tait plus
qu'une expiation.

Aprs quelques lueurs d'esprance, dsabuse par les cruelles lettres du
Roi[595], un curieux monument de la scheresse humaine, comme les
appelle le prince de Tingry, madame de Mailly s'tait arrache du monde
pour se jeter en Dieu.

Touche par un sermon du pre Renaud, ce disciple du pre Massillon qui,
venu comme lui de la Provence prtait  la religion les tendresses et
les lancements amoureux du Midi, madame de Mailly se sentait tout 
coup ravie et dgote d'elle-mme par cette parole douce et pntrante
qui parlait du bonheur de vivre avec Dieu. Un jour o elle devait dner
chez monsieur de la Boissire, o elle tait attendue par les convives,
qu'elle avait nomms, elle faisait dire qu'elle ne pouvait pas s'y
rendre; et l'on apprenait ce jour-l le grand renoncement de madame de
Mailly: elle quittait pour toujours le rouge et les mouches[596].

Une transformation s'tait faite en elle, pareille  ces illuminations
dont les historiens des premiers sicles de l'glise nous entretiennent
comme de miracles.

De ce jour elle se vouait  une pnitence exemplaire[597] et le
Jeudi-Saint de l'anne 1743, la cour et le peuple se pressaient chez
les soeurs grises de Saint-Roch pour voir madame de Mailly,
qu'accompagnait la jeune veuve du duc de la Trmoille, faire humblement
le lavement des pieds[598].

Toute la bourse de l'ancienne favorite, tout son temps, toute son me
taient aux bonnes oeuvres. Elle ne s'employait qu' visiter les pauvres
et les prisons, se ruinant et se dpouillant si bien en secours et en
charits, que parfois, c'tait  peine si elle se rservait pour son
ncessaire personnel, deux ou trois cus de six livres[599].

Cette vie d'immolation et de sacrifice mene avec courage, avec gaiet
mme, dura jusqu'en 1751, anne o madame de Mailly mourait avec un
cilice sur la chair[600]. Son lgataire universel tait son neveu, le
fils du Roi et de madame de Vintimille; son excuteur testamentaire le
prince de Tingry auquel elle laissait un diamant de prix et, en outre,
une somme de 30,000 livres _pour ce qu'il savait bien_. Cette somme
tait destine  solder les cranciers mal pays par le Roi et lss
dans des accommodements[601].

On enterra la pcheresse selon ses volonts, dans le cimetire des
Innocents[602], parmi les pauvres, sous l'gout du cimetire; et une
croix de bois fut toute la tombe de celle qui, drangeant quelques
personnes  Saint-Roch et soufflete de ce mot: Voil bien du train
pour une p...! avait rpondu: _Puisque vous la connaissez, priez Dieu
pour elle!_




APPENDICE

       *       *       *       *       *

MADAME DE MAILLY.

Louise-Julie de Mailly-Nesle, n le 16 mars 1710, marie le 31 mai 1726
 Louis-Alexandre comte de Mailly et seigneur de Rubempr, son cousin
germain, morte la 5 mars 1751.

       *       *       *       *       *

LA MARQUISE DE VINTIMILLE

Pauline-Flicit de Mailly de Nesle, appele avant son mariage
_Mademoiselle de Nesle_, ne au mois d'aot 1712, marie le 28 septembre
1739  Jean-Baptiste-Flix-Humbert, marquis de Vintimille, morte le 10
septembre 1741.

     _Compigne, 30 juillet 1740[603]._

_Je suis persuade, madame, que vous prenez part  ce qui me regarde;
ainsi il ne me fallait pas d'excuse d'avoir tard  me faire votre
compliment sur la perte que je viens de faire[604]. Je me doutais bien
que vous n'en saviez rien, je compte trop sur votre amiti, pour douter
un moment que vous tes capable de m'oublier, et,  vous parler
franchement, je n'imagine jamais ce qui peut me faire de la peine: c'en
serait une vritable pour moi, si je pouvais prvoir que vous fussiez un
moment sans m'aimer. Sans fadeur, je vous trouve si aimable et si fort 
mon gr, passez-moi ce terme, que je serais furieuse si vous tiez assez
mal ne pour n'avoir pas pour moi un peu de bont, car, en vrit vous
avez peu de gens qui vous soient aussi tendrement attachs. Je le
disputerais quasi  madame de Rochefort,  qui je vous prie de faire
mille complimens. Je ne vous en ferai point  vous, en finissant ma
lettre: je vous dirai tout crment que je vous aime et que je vous
embrasse de tout mon coeur._

     _Compigne, 8 aot 1740._

_Je suis au comble de ma joie, Madame. Cette faon de commencer une
lettre vous parat peut-tre singulire; mais quand vous saurez de quoi
il s'agit, vous serez aussi contente que moi. Je vous dirai donc que
j'ai trouv le moment favorable de parler  ma soeur au sujet de M. de
Forcalquier; je lui ai dit ce que je pensais de la faon dont le Roi le
traite, et lui ai fait un grand dtail avec beaucoup d'loquence, qui
dans toute autre occasion m'aurait surprise; mais je trouve que l'on
parle toujours bien quand on soutient une bonne cause et surtout quand
cela regarde quelqu'un  qui on s'intresse; enfin j'ai parl et
persuad: je suis parfaitement contente de cette rponse. Elle m'a
promis de parler; je ne mets pas en doute qu' son tour elle persuadera:
je lui ai fait de grandes avances de la part de M. de Forcalquier, et
l'ai assure que s'il ne l'avait point encore vue chez elle, c'est qu'il
n'avait os.

Elle m'a paru sensible  tout ce que je lui disais d'obligeant de sa
part, et m'a dit que je lui ferais plaisir de lui amener. Rellement
elle s'est porte de si bonne grce  tout ce que je lui disais, et si
aise de trouver occasion de faire plaisir, que j'aurais voulu que vous
fussiez tmoin de notre conversation: si vous la connaissiez autant que
moi, vous l'aimeriez  la folie; elle a mille bonnes qualits et une
faon d'obliger singulire. Que tout ceci ne vous passe pas, et
remarquez qu'en femme prudente je ne vous cris pas par la poste: on y
lit les lettres fort ordinairement. Aprs que vous vous serez ennuye de
la mienne, mettez-la au feu, je serais au dsespoir qu'elle ft perdue._

_Le duc d'Ayen m'a donn un mmoire de votre part, je ferai ce qui
dpendra de moi pour faire russir votre affaire. M. le Premier n'est
point ici, je compte qu'il sera bientt de retour: en attendant je
parlerai  M. de Vass. Je compte bien aller souper dans votre petite
maison, et je regrette beaucoup de n'tre pas  porte de vous voir plus
souvent. Je me flatte que vous pensez quelquefois  moi; vous me devez
un peu d'amiti, car on ne peut vous tre plus tendrement attache que
je vous le suis._

_Je vous embrasse, Madame, de tout mon coeur. Voil l'ptre de Voltaire
que je vous renvoie. Le duc d'Ayen me charge de vous rendre rponse pour
lui, et de vous faire mille trs-humbles compliments de sa part._

       *       *       *       *       *

Le buste et le portrait que Louis XV avait commands aprs la mort de
madame de Vintimille furent-ils excuts et existent-ils encore? Quant 
moi, je ne connais aucun portrait peint ou grav de madame de
Vintimille. Il existait un dessin d'elle dans le cabinet Fontette qui
devrait se retrouver au cabinet des Estampes, mais les recherches que
j'ai fait faire ont t vaines, ainsi que les recherches faites pour le
portrait de madame de Chteauroux faisant partie de la mme collection.

       *       *       *       *       *

LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS

Diane-Adlade de Mailly-Nesle, appele avant son mariage mademoiselle
de Montcavrel, ne en 1714, marie  Louis, duc de Brancas, dit duc de
Lauraguais, morte le 30 novembre 1769.

 propos du mariage de mademoiselle de Montcavrel avec Lauraguais,
donnons cette note crite par Louis XV et trouve dans les papiers de
Richelieu:

Je donne 24 ou 30,000 livres au plus pour les frais de noces; 80,000
livres en rentes sur les postes dont moiti seront mises en communaut.

La pension de dame du palais ds  prsent.

Trente ans de privilge sur les juifs et je m'engage de le renouveler
pour jusqu'en 1800 inclusivement. Mais je voudrois savoir si, en
_accordement_ du mari, la femme ou les enfants jouiront de ce don des
juifs, ou si l'on compte qu'ils seront partags avec les enfants du
premier lit, et  qui l'on compte que ce don reviendra en cas de mort,
sans enfants des futurs poux.

Quels biens peuvent assurer le douaire  perptuit pour les enfants,
puisque l'on en exclut le duch et les terres du comtat?

_Brevet de dame d'atours de Madame la Dauphine pour la duchesse de
Lauraguais._

AUJOURD'HUY 20 dcembre 1744. Le Roy tant  Versailles, s'tant
dtermin de bonne heure  penser au mariage pour Monseigneur le Dauphin
qui pt, en perptuant la succession de la Couronne dans la ligne
directe, affermir de plus en plus l'union qui rgne entre les deux plus
puissants thrones de l'Europe, Sa Majest a fait la demande de l'Infante
d'Espagne Marie-Thrse-Antoinette-Raphaelle, cette princesse a t
accorde aux voeux de Sa Majest et  ceux de M. le Dauphin et dsirant
qu'elle soit servie avec la magnificence convenable  une Princesse
issue d'un sang aussi auguste, Sa Majest a voulu former sa maison des
personnes les plus dignes de cet honneur, Sa Majest a nomm la dame de
Mailly duchesse de Lauraguais pour remplir la charge de dame d'atours de
cette princesse. Son mrite et les autres qualits qu'exige cette place
de confiance rpondent  sa naissance.  cet effet, Sa Majest a retenu
et retient ladite dame duchesse de Lauraguais, en l'tat et charge de
dame d'atours de madame la Dauphine pour aprs qu'elle aura prest le
serment entre les mains de madite dame, la servir en ladite charge, en
jouir et user aux honneurs, autorits, prrogatives, prminences,
privilges, franchises, liberts, exemptions y appartenants et aux
gages, pensions et autres droits qui seront rgls par Sa Majest...
(_Archives nationales. Lettres missives de la maison du Roi_. Registre
O/1 88.)

       *       *       *       *       *

Un brevet du 1er fvrier 1743 nommait dj  cette place la duchesse de
Lauraguais.

Madame de Lauraguais recevait en janvier 1745, les boutiques de Nantes
qu'avait la marchale d'Estres et restait la matresse du Roi jusqu'
l'avnement de madame de Pompadour avec laquelle elle avait de vives
altercations.

Congdie par le Roi, madame de Lauraguais est, tout le temps de la
faveur de madame de Pompadour, la matresse de Richelieu. Elle sert
chaleureusement son amant par ses intrigues et le reste d'influence
qu'elle a gard sur Louis XV, et elle contribue beaucoup  la nomination
de Richelieu au commandement de l'expdition de Minorque. (Voir notre
histoire de madame de Pompadour.) Faur, l'auteur de la _Vie prive du
marchal de Richelieu_, a donn dans son troisime volume des lettres
d'elle de cette poque qui sont peut-tre un peu arranges et que je
n'ose donner textuellement ici. Mais voici une lettre parfaitement
authentique de l'amoureuse duchesse  propos de l'expdition de
Minorque, lettre qui passait  la vente d'autographes de A. Martin:

... _Ma pauvre tte me tourne. J'ai bien peur que l'amiral Bing
n'arrive avant que la tranche ne soit ouverte, et par consquent ne
vous donne beaucoup de difficults, et ne vous allonge votre sige.
J'espre bien que vous surmonterez toutes ces difficults et que vous
serez vainqueur de Mahon. Mais je crains bien que le sige ne soit bien
meurtrier. Ah que je suis donc malheureuse de vous voir au milieu de ces
dangers. Je voudrois tre votre cuirasse. Mais songez je vous en conjure
qu'un gnral ne peut ni ne doit s'exposer: et puis vous n'etes pas 
vous, vous etes  moi,  moi qui vous adore, qui ne vis que pour vous,
qui vous regarde comme ce que j'ai de plus cher au monde. Ma vie est
attache  la votre..._

Je ne connais pas de portrait peint, dessin ou grav de la duchesse de
Lauraguais.

       *       *       *       *       *

MADAME DE FLAVACOURT

Hortense-Flicit de Mailly-Nesle, nomme avant son mariage
_mademoiselle de Mailly_, ne le 11 fvrier 1715, marie le 21 janvier
1739  Franois-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, vivante
encore en l'an VII de la Rpublique.

Madame de Mazarin a demand aujourd'hui (16 janvier 1739), l'agrment
du Roi pour le mariage de mademoiselle de Mailly, soeur de madame de la
Tournelle avec le marquis de Flavacourt. Mademoiselle de Mailly est
belle-petite-fille et nice  la mode de Bretagne de madame de Mazarin.
Elle est fille de madame de Nesle, laquelle toit fille de M. Mazarin;
et du ct de M. de Nesle, le pre de M. de Nesle toit frre de M. de
Mailly, lequel Mailly avoit pous mademoiselle de Sainte-Hermine que
nous avons vue dame d'atours de madame la Dauphine. M. de Mailly eut
six enfants, trois garons dont l'an pousa Mlle de Mazarin, c'est
madame de Mailly dame du palais. Le second s'appelle Rubempr et a
pous mademoiselle d'Arbalette de Melun, et le troisime est le
chevalier de Mailly qui vient de servir en Hongrie. Les trois filles
sont: madame de Listenay, madame de la Vrillire (aujourd'hui madame
Mazarin) et madame de Polignac. Madame de la Vrillire a eu un garon
qui est M. de Saint-Florentin qui a pous mademoiselle Platen, une
fille morte  12 ou 13 ans, une autre qui a pous M. de Maurepas, et
une autre qui a pous M. de Plelo; elle est morte. Madame de Polignac a
eu deux ou trois garons dont l'an vient d'pouser mademoiselle de
Mancini. M. de Nesle, fils de M. de Nesle dont je viens de parler avoit
pous mademoiselle de Mazarin; de ce mariage sont venues cinq filles:
madame de Mailly, dame du palais, dont je viens de parler, mademoiselle
de Nesle et mademoiselle de Montcavrel, mademoiselle de la Tournelle et
mademoiselle de Mailly qui se marie aujourd'hui; elle a environ
vingt-trois ans. M. de Flavacourt a,  ce que l'on dit, 26,000 livres de
rente, et madame sa mre en a encore 22,000. Madame de Flavacourt est
Grancey, elle avoit une soeur qui s'appelait madame de Hautefeuille,
toutes deux filles de madame de Grancey qui avoit pous en secondes
noces le marchal de Montrevel. M. de Nesle d'aujourd'hui a une soeur
qu'on appelle madame de Nassau, laquelle a un fils qu'elle a voulu faire
prsenter sous le nom de prince de Nassau, mais cela a souffert quelques
difficults. Madame Flavacourt toit prsente le 25 janvier par madame
de Mazarin. (_Mmoires du duc de Luynes_, vol. II).

Au dire de Soulavie, aprs la mort de madame de Chteauroux, Richelieu
vint trouver madame de Flavacourt et lui offrit de la part de Louis XV
pour remplacer sa soeur tout ce qu'elle pouvait dsirer. La vertueuse
madame de Flavacourt,  la longue numration des grces promises,
rpondit simplement: _Voil tout! Eh bien, je prfre l'estime de mes
contemporains!_ La rponse est bien belle pour la femme qui se disait
prte  se livrer au Roi, pour ne pas retourner vivre avec son mari,
pour la femme que nous allons bientt voir devenir une des premires
_promeneuses_ et _soupeuses_ de madame du Barry.

Madame de Flavacourt a t peinte dans un portrait de Nattier connu sous
le nom du _Silence_. Ce tableau qui passait pour le chef-d'oeuvre de
Nattier est aujourd'hui perdu et je doute mme qu'il ait t grav.

Elle a t reprsente une seconde fois par Nattier, les cheveux courts
et finissant en petites pointes frises, la gorge nue, un carquois au
dos dont l'attache retient un fragment de tunique sur la pointe de ses
seins.

On lit dans le tournant du cadre: LA MARQUISE DE FLAVACOURT; dans la
tablette, la phrase de Soulavie: _Je prfre l'estime de mes
contemporains..._, et tout en bas, grav  la pointe: _Peint par
Nattier.--Grav par Masquelier_.

Le premier tat porte en haut de la page: T. VII, _page 52_. Un tat
postrieur porte: _T. VII, pag. 85_.

Ce portrait a t grav pour l'dition des _Mmoires du marchal duc de
Richelieu_ (par Soulavie), publi  Paris chez Buisson, en 1793.

Madame de Flavacourt passait au Tribunal rvolutionnaire et y montrait
une gaiet brave qui la sauvait de la mort. Soulavie qui donne ce dtail
dans ses _Mmoires historiques et politiques du rgne de Louis XVI_, dit
qu'elle vivait encore en l'an VII.

Madame de Flavacourt avait eu, en 1739, un fils, Auguste-Frdric, et,
en 1742, une fille nomme Adlade qui, en 1755, pousa le marquis
d'tampes.

       *       *       *       *       *

LA DUCHESSE DE CHTEAUROUX

     _ Versailles, ce 11 mai 1744._[605]

_Que vous este heureux, monsieur le marchal, vous este avec le Roy,
que vostre_ ritournelle _est malheureuse, elle est loign du roy, vous
all voit le Roy toute la journe, moy je ne le verr peut-estre que
dans cinq mois, c'est bien affreux, mais vous ne me plainder pas, car
vous avez bien autre chose  penser, aussi je ne m'y attend pas. Je
connois votre attachement pour le Roy, ainsi je ne suis pas en peine du
soin que vous prendrez de sa personne, l'on peut s'en rapporter  vous.
Adieu, monsieur le marchal, vous dev savoir  quoy vous en tenir sur
l'amitis que je vous ay vou depuis bien longtemps._

     _ Plaisance, ce 16 mai 1744._

_Je vous rend mille graces, monsieur le marchal, du bulletin que vous
maves envoy. Je suis, je vous assure, bien touch de toutes vos
attentions, cela me fait juger de la bont de votre coeur, car les
malheureux vous font piti, et vous faite ce qui est en vous pour leurs
adoucir leurs peines. Je vous rpond que cela vous sera mritoire.
Recevez en attendant, monsieur le marchal, les assurances de la plus
sincre reconnoissance et de la plus tendre amiti._

     MAILLY, Dsse DE CHTEAUROUX.

     _ Plaisance_, ce 3 juin 1744.

_Je ne saurois trop vous remercier, monsieur le marchal, de toutes vos
attentions et des marques d'amitis que vous me donne. Tout ce que vous
me mand du roy m'enchante et ne me surprend pas. J'estois bien sure que
ds qu'il seroit connu, il seroit adore: ce sont deux choses
insparables. Je vous supplie d'estre persuad, monsieur, de la
vritable amiti que votre_ ritournelle _ vous a vou pour sa vie._

     La D. de Chteauroux.

     _ Plaisance_, ce 5 juin 1744.

_Je vous fais mon compliment, monsieur le marchal; voil un dbut fort
agrable, car le sige n'a pas t long et lon dit qu'il en a cout fort
peu d'hommes, et c'est fort jolie comme cela, le roy merite d'estre
heureux et estant aussi bien second. Les gens qui lui sont attachs
peuvent estre tranquilles et surement la campagne sera brillante.
Personne, comme vous pouvez bien croire, ne le dsire autant que moy ni
que vous soy persuades de la vritable amiti, monsieur, que je vous ay
vou._

     La D. de Chteauroux.

_Je reois votre lettre, monsieur, par le courrier. Je vous en suis
tres oblige. Tout ce que vous me mand m'enchante._

     _ Lille_, ce 28 juin.

_C'est a faire a vous, monsieur le marchal, de prendre des villes; il
me parot que vous n'aves qu'a les regarder. Je vous assure que je vous
en fais mon compliment de bien bon coeur, et que tout ce qui peut vous
arriver de glorieux et de flateur me fait un plaisir extrme. Vous ne
devs pas etre surpris de cette faon de penser, car il y a long tems
que vous deves connoitre l'amitie veritable que j'ay pour vous, et qui
ne changera jamais._

     La D. de Chteauroux[606].





TABLE DES CHAPITRES


I

Louis XV pubre dans le courant du mois de fvrier 1721.--Amour de la
chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son loignement de la femme.--Le duc
de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--tat dress des cent
princesses  marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil
examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui
l'empchrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski,
Roi de Pologne.--Certificat des mdecins sur ses aptitudes  donner au
Roi de France des enfants.--Dclaration de son mariage par le Roi  son
petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et de Marie
Leczinska.--pousailles par procuration de la princesse polonaise 
Strasbourg.--Arrive de la Reine  Moret.--Clbration du mariage de
Louis XV dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre 1725.--Amour
du Roi pour sa femme.--Dpche du duc de Bourbon sur la nuit de noces de
Louis XV.


II

Maison de la Reine.--Brevet de dame d'atours, octroy  la belle-mre de
madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractre de
la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de
Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrce de M. le Duc.--Lettre de cachet
remise par M. de Frjus  la Reine.--Les rancunes du premier ministre
contre la Reine.--La Reine oblige de lui demander la permission de
faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et
indiffrence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur
au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intrieur de Marie Leczinska pour
la socit de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion
qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La
petite cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la
Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son mtier d'pouse et de
mre.

III

L'attente universelle de l'infidlit du Roi.--L'OEil-de-Boeuf et
l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la
Reine.--Les suppositions des courtisans.--La sant du Roi 
l'_Inconnue_.--Le devoir refus par la Reine au Roi.--Bachelier cartant
le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'anciennet
de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de
Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec
le marquis de Puisieux.--Ses relations secrtes avec le Roi depuis
1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly  Compigne le 14 juillet
1738.--La facile et commode matresse qu'tait madame de Mailly.--Les
soupers des petits appartements.--Temprament atrabilaire de Louis XV.

IV

Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le
premier rideau tir_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans
ambition et sans cupidit.--Le Roi souffrant du peu de beaut de sa
matresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son pre et son
mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame
Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunits et les
distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers
rendez-vous.--Les chemises troues et la misre de madame de Mailly
aprs la disgrce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame
d'Estres travaillant  gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs
de la favorite.--_Quand vous dferez-vous de votre vieux prcepteur?_.

V

Mademoiselle de Nesle, pensionnaire  Port-Royal.--Son plan ds le
couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de
Mailly d'une confidente de son sang  Versailles.--Installation de
mademoiselle de Nesle  la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractre
foltre et audacieux.--Louis XV faisant  madame de Mailly l'aveu de son
amour pour sa soeur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de
Vintimille, neveu de l'archevque.--Clbration du mariage en
septembre.--Le Roi donne la chemise au mari.--Les complaisances de
madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner  sa soeur la
socit de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la socit de
la comtesse de Toulouse.


VI

Le comte de Gramont nomm au commandement du rgiment des gardes sur la
recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la
Trmoille.--Le duc de Luxembourg port par les deux soeurs.--Menaces de
retraite du Cardinal.--Lettre dicte  madame de Mailly par madame de
Vintimille.--Fleury le neveu du Cardinal nomm premier gentilhomme de la
Chambre.--Les protgs des deux soeurs.--Le marchal de Belle-Isle.--La
fraternit du duc et du chevalier.--Les projets de dmembrement de
l'Empire de Marie-Thrse.--Louis XV entran  la guerre par les
favorites.--Belle-Isle nomm ministre extraordinaire et plnipotentiaire
 la dite de Francfort.--Le Cardinal forc de faire marcher Maillebois
en Bohme.--Chauvelin.--Son pass mondain et galant.--Ses _manires de
fripon_.--Il est exil  Bourges.--Son pouvoir occulte sur les
vnements politiques.--Il est  la tte du parti des _honntes gens_.


VII

Le chteau de Choisi.--La vie intrieure.--Louis XV ne passant plus
qu'un jour plein  Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de
Vintimille pour donner au Roi le got du gouvernement de sa maison et de
son royaume.--Ses moqueries  l'endroit de la dfrence de Louis XV pour
son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est
prise d'une fivre continue.--Colre du Roi  propos de son mutisme
obstin.--Retour  Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un
fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet  la
populace de Versailles.--Madame de Vintimille, la femme  ides et 
imagination de la famille de Nesle.--Grce manire et prcieux
sentimental de ses lettres.


VIII

Les deux portes de l'OEil-de-Boeuf restent fermes toute la journe de la
mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour
Saint-Lger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi
est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses pchs.--Le
petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit
appartement.--Mademoiselle de Charolais ne russissant pas  rentrer
dans l'intimit de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de
Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de
Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le
marchal de Belle-Isle.--Le marchal fait duc hrditaire par la
protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de
Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa
dlicatesse en matire d'argent.--L'anecdote des fourrures de la
Czarine.


IX

Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les
petits appartements.--Richelieu travaille  faire renvoyer la
favorite.--Exclamation d'admiration du Roi  Petit-Bourg devant madame
de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis
de la Tournelle.--Dvotion du mari.--Apparition de madame de la
Tournelle  la cour en 1740.--Inquitude de Fleury.--Entretien du
Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des
matresses.--Il s'efforce de dtruire madame de la Tournelle dans
l'esprit du Roi, en mme temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.


X

Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ts
de madame de Flavacourt.--Les deux logements donns  Versailles 
mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de
dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras
du Cardinal et ses efforts, avec Maurepas, pour empcher la
nomination.--Gnreuse et imprudente dmission de madame de Mailly en
faveur de sa soeur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de
la Tournelle pour le duc d'Agnois et sa lettre pour ravoir sa
correspondance.--Les timidits du Roi dans son rle d'amoureux.--Sa
conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de
Mailly pendant six semaines.--Ses lchets amoureuses pour tre garde
par le Roi.--_Mes sacrifices sont consomms_.--La dclaration du Roi 
madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie dsespre de
madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa
soeur.--Les conditions clatantes poses par la nouvelle favorite.--La
retraite de madame de Mailly  l'htel de Noailles.--Ses journes et ses
nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans
l'appartement de madame de Ventadour.

XI

Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le
souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle
proposant  madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant
en vain  la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite
donnant  Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade
d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les reprsentations
du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les
_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle 
Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chante par la favorite.--Troisime
voyage  Choisi.--La tabatire du Roi tire par madame de la Tournelle
de dessous le chevet de son lit.--Dpart de Richelieu, dans sa
_dormeuse_, pour les tats du Languedoc.--La favorite 
l'Opra.--Chronique des petits appartements envoye par madame de la
Tournelle  Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.

XII

Mort du cardinal de Fleury.--L'ambition sans vivacit de la
favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu  madame de la
Tournelle.--Disgrce momentane du duc.--Le pot-au-feu des deux soeurs
dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affect de madame de la
Tournelle sur les affaires d'tat.--Elle abandonne Belle-Isle et
Chauvelin.--La nouvelle socit forme autour de la favorite.--La
_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des_ _Mauvaises-Paroles_.--Croquis de
la _Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse rjouie_.--Les
physionomies des ministres.--Crdit de madame de Lauraguais.--mulation
amoureuse entre les deux soeurs.--La beaut de madame de la
Tournelle.--Son portrait sous l'allgorie de la _Force_.--Les bains de
la favorite.--Voyage de la Cour  Fontainebleau en
septembre.--Commencement de la maison monte de madame de la
Tournelle.--Le cercle restreint des soupeurs et des soupeuses.--La
jalousie de madame de Maurepas empchant pendant neuf mois madame de la
Tournelle d'tre leve au rang de duchesse.--Lettre de madame de la
Tournelle sur son duch.--Sa nomination et sa prsentation le 22 octobre
1743.--Lettres patentes de l'rection du duch de Chteauroux en faveur
de madame de la Tournelle.

XIII

Refus de Louis XV de dsigner  Maurepas le successeur du duc de
Rochechouart.--Richelieu nomm premier gentilhomme de la chambre.--Les
Parisiens le baptisant: _le Prsident de la Tournelle_.--Portrait moral
du duc.--Appropriation par l'amant des qualits et des dons suprieurs
de ses matresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type
de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du
monde.--Son activit fivreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de
Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle
mne contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrleur gnral, le
marchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de
l'entourage de la favorite.--Ses mpris de Louis XV et son instinct
d'une grande politique.--Madame de Tencin donne  la duchesse de
Chteauroux l'ide d'engager Louis XV  se mettre  la tte de ses
armes.

XIV

Transformation de la duchesse de Chteauroux.--Ses efforts pour
ressusciter le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement
de l'arme de Flandre.--La vieille marchale de Noailles.--Le sermon du
Pre Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de
Chteauroux.--Elle est nomme surintendante de la maison de la
Dauphine.--La nomination de toutes les places accordes au bon plaisir
de la favorite.

XV

M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabre.--Son entrevue
secrte avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopration arme de
Frdric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu  Choisi entre le Roi,
madame de Chteauroux et Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse
accepte, et rdaction du trait confie au cardinal de
Tencin.--Entrevues de madame de Chteauroux et de Rottembourg.--Le
trait de juin 1741 prcd du renvoi d'Amelot.--Lettre de remerciements
de Frdric  madame de Chteauroux pour sa participation aux
ngociations.--Lettre de la duchesse de Chteauroux au marchal de
Noailles pour obtenir son adhsion  sa prsence  l'anne.--Rponse du
parrain de _la Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les
reprsentations de Maurepas  Louis XV.--Dpart du Roi pour l'arme sans
sa matresse.--Madame _Enroux_ en Flandre.

XVI

Madame de Chteauroux  Champs et  Plaisance aprs la dpart du
Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse
pour sa soeur madame de Flavacourt.--Dpart des deux soeurs pour
l'arme.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse
sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa matresse de
Dunkerque  Metz.--Le Roi tombant malade le 8 aot.--La chambre du Roi
ferme aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le
comte de Clermont forant la porte.--Confrence de la favorite avec le
confesseur Prusseau.--Journe du mercredi 12.--Le Roi prvenant la
favorite qu'il faudra peut-tre se sparer.--Le duc de Bouillon, sur
l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se
retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV, au milieu de la messe appelant
son confesseur.--Expulsion des deux soeurs.--Le viatique seulement donn
au Roi lorsque la concubine est hors les murs.--Louis XV demandant, par
la bouche de l'vque de Soissons, pardon du scandale de ses amours.

XVII

Fuite des deux soeurs de Metz.--La duchesse de Chteauroux dcide un
moment  ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres
fivreuses  Richelieu.--Les prils et humiliations du voyage.--Rentre
 Paris.--Nouvelles lettres.--tat successif de dcouragement et de
surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprs du Roi, toujours
amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois
d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14
novembre.--Les ttes demandes par la favorite.--Exils de Chtillon, de
Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas
charg de la commission de rappeler la duchesse de Chteauroux 
Versailles.--Soudaine maladie.--Dlire furieux.--La malade est saigne
onze fois.--Sa mort (8 dcembre 1744).--Son enterrement.--Les
accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abb
Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du mdecin Vernage.--Maurepas
encore plus incapable de crimes que de vertus.

XVIII

Conversion de madame de Mailly  un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le
rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de
1743.--Les charits de l'ancienne favorite.--Sa vie de pnitence.--Son
testament et sa mort.

Appendice.

FIN DE LA TABLE.



NOTES:

[1: _Journal et Mmoires de Mathieu Marais_ sur la Rgence et le rgne
de Louis XV, publis par M. de Lescure, t. I.--Voici le rcit de Mathieu
Marais: Le Roi a eu un mal fort plaisant et qu'il n'avoit point encore
senti: il s'est trouv homme. Il a cru tre bien malade et en a fait
confidence  un de ses valets de chambre qui lui a dit que cette
maladie-l tait un signe de sant. Il en a voulu parler  Marchal, son
premier chirurgien, qui lui a rpondu que ce mal n'affligeroit personne,
et qu' son ge il ne s'en plaindroit pas. On appelle cela en
plaisantant _le mal du Roi_.]

[2: Villars dit dans son Journal: Il (le Roi) est plus fort et plus
avanc  quatorze ans et demi que tout autre jeune homme  dix-huit
ans. Et au conseil tenu au sujet de son mariage, le duc prononce ces
paroles: Dieu pour la consolation des Franois a donn un Roy si fort
qu'il y a plus d'un an que nous pourrions en esprer un Dauphin.]

[3: Louis XV mangeait effroyablement dans sa jeunesse. Narbonne, le
commissaire de police de Versailles, raconte que le lundi 22 juillet
1726, Louis XV, aprs avoir bien dn, allait  la Muette et qu'il y
mangeait beaucoup de figues, d'abricots, de lait, puis un levraut, puis
une grande omelette au lard qu'il faisait lui-mme, aprs quoi il
revenait  Versailles o il soupait comme  l'ordinaire.]

[4: Nous avons dj indiqu dans le Louis XV enfant donn dans les
_Portraits intimes du XVIIIe sicle_ l'espce de mchancet inne qui
existe chez Louis XV. En 1724, Mathieu Marais nous le montre faisant
mille mauvais et cruels tours  tout ce qui l'approche, coupant les
sourcils  ses cuyers, et tirant une flche dans le ventre de M. de
Sourches.]

[5: Expression d'un seigneur du temps recueillie par Soulavie.]

[6: En juin 1724, Mathieu Marais note ceci sur son journal: Le propre
jour, que le marchal de Villeroy est venu  Versailles, on a dcouvert
que le jeune duc de la Trmoille, premier gentilhomme du Roi, lui
servait plus que de gentilhomme et avoit fait de son matre son
Ganymde. Ce secret amour est devenu bientt public et l'on a envoy le
duc  l'acadmie pour apprendre  rgler ses moeurs... Le lendemain, on a
propos de marier ce jeune homme avec mademoiselle d'vreux, sa cousine
germaine, fille du duc de Bouillon et de sa premire femme qui tait la
Trmoille, ce qui a t agr du Roi qui a bientt sacrifi ses
amours.]

[7:  propos de ce voyage o il tait question de dniaiser le Roi, et
o madame de la Vrillire qui tait charge de la commission, emmenait
la jeune et jolie duchesse d'pernon, Barbier dit: On espre que cela
le rendra plus traitable, plus poli.]

[8: Le Roi venait tout rcemment d'tre saign du bras et du pied dans
une indisposition qui avait donn des inquitudes  la cour; et l'on
avait entendu le duc de Bourbon dire: Je n'y serai plus pris; s'il
gurit, je le marierai.]

[9: Ce renvoi de l'Infante fut une trs-grosse affaire. Le Roi et la
Reine d'Espagne donnaient l'ordre a l'abb de Livry, porteur de la
nouvelle de sortir des terres d'Espagne, renvoyaient en France
mademoiselle de Beaujolais qui tait fiance  Don Carlos, laissaient
publiquement insulter les Franais par la populace, contractaient un
trait d'alliance avec l'Empereur, massaient des troupes  la frontire,
tenaient pendant un certain temps la France sous la menace d'une
dclaration de guerre. Quant  l'Infante, cette petite fille aux jolies
reparties, et en laquelle perait dj, dans de gentilles paroles, le
dpit enfantin de ne se sentir point aime du Roi, et bientt la grosse
honte de se voir prfrer une autre Reine de France, elle partait le 5
avril 1725 pour retourner en Espagne.]

[10: _Archives nationales. Monuments historiques_, carton K 139-140. La
plus grande partie de ces pices ont t publies dans la _Revue
rtrospective_, t. XV.]

[11: La chemise qui renferme cet tat porte: _Raisons de marier le Roy_.
1 La Religion. 2 La sant du Roy. 3 Les voeux des peuples. 4 La
tranquillit dans l'intrieur. 5 La confiance des puissances
trangres. 6 Les entreprises funestes. Le second paragraphe intitul:
_La sant du Roy_ est rdig en ces termes: Son tat actuel a presque
la consistance d'un homme form. La dissipation d'esprit que procure le
mariage apportera des fruits utiles  sa personne et  son royaume, sans
altrer sa sant, au lieu que les dissipations du clibat y sont presque
toujours contraires et donnent une inquitude nouvelle  ceux qui
s'intressent sincrement  la conservation du Roy.]

[12: Nous donnons ces observations d'aprs le rapport du duc de Bourbon
au Roy sur le mmoire rdig sur son ordre.]

[13: Le duc repoussait surtout cette princesse parce que sa mre tait
une d'Orlans.]

[14: La vritable raison de son exclusion tait le mariage de
mademoiselle de Valois, fille du Rgent, qui avait pous le duc de
Modne.]

[15: On ne voulait pas de cette princesse parce qu'on disait dans le
public que sa mre accouchait alternativement d'une fille ou d'un
livre.]

[16: Les papiers que nous citons rduisent compltement  nant le
mmoire de Lemontey publi dans le t. IV de la _Revue rtrospective_,
mmoire o il traite le projet de mariage entre Louis XV et mademoiselle
de Vermandois de fable invente par l'auteur des _Mmoires secrets pour
servir  l'histoire de Perse_, et copie depuis par Voltaire et Duclos.]

[17: Au rapport du duc de Bourbon, qui ne craignait pas de proposer
d'une manire si nette sa soeur, est joint un mmoire destin  tre mis
sous les yeux du Roi qui, faisant le plus grand loge de la princesse,
presse le duc de faire clbrer ce mariage comme le meilleur  faire
dans la situation actuelle de l'Europe. Le rapport s'exprime ainsi:
Est-il question de faire une alliance plutt qu'une autre, pour nous
tirer de quelque grand embarras? Faut-il rompre une ligue formidable et,
par quelque trait de mariage, attirer dans notre parti quelque grande
puissance? Non, notre royaume tranquille au dehors comme au dedans nous
permet de choisir ce qui nous paratra le meilleur et n'exige que de
voir marier le Roi, premirement avec une princesse qui puisse avoir
vraisemblablement des enfants; secondement qui puisse, par toutes
qualits de l'esprit et du corps, laisser esprer  tous les bons
Franais qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de l'tat. Toutes
ces bonnes qualits se rassemblent d'un coup d'oeil dans la personne de
mademoiselle de Vermandois... Si vous choisissez une princesse
trangre, vous ne connatrez ni son me, ni son corps. Quant au corps,
je veux qu'elle soit suivant toutes les apparences dans les conditions
requises; qui est-ce qui me rpondra de ce que l'on ne voit pas, des
dfauts du temprament et des infirmits qu'on a tant de soin  cacher,
surtout celles qui ont rapport aux enfants? Qui peut rpondre si la
figure plaira au Roi? Quant  l'me, que savez-vous ce que vous
prendrez? Tout le monde sait qu'il n'y a rien de pareil  tous les
artifices que l'on emploie pour pltrer une fille  marier. Il me semble
qu'elles sont toutes des anges avant leurs noces, comme elles sont des
diables fort peu aprs... Mais voici le triomphe de la cause que je
plaide; par un miracle unique, nous sommes dans un cas qui ne peut avoir
rien de pareil.--Le corps et l'esprit de mademoiselle de Vermandois sont
 dcouvert; V. A. S. les peut connatre aussi bien que l'anatomiste et
le confesseur.]

[18: Un missaire du duc de Bourbon tait all trouver le marchal
d'Uxelles dans sa retraite, et dans une longue confrence sur la
ncessit de marier le Roi, amenait la conversation sur mademoiselle de
Vermandois. Et comme le marchal lui objectait, ainsi que le croyait
tout le monde, qu'elle voulait se faire religieuse, l'envoy secret du
duc laissait chapper que si la volont de la princesse tait bien
dcide, ce serait un empchement sans rplique, mais que rarement la
vocation tenait  de certaines preuves.  quoi le marchal, qui
semblait se soucier mdiocrement de cette alliance, rpliquait que le
duc s'exposait  ce que tous ceux qui taient opposs au renvoi de
l'infante diraient qu'il ne s'tait dtermin  prendre cette rsolution
que pour la satisfaction de ses intrts personnels, et que la maison
d'Orlans allait acqurir autant d'amis qu'il y avait de personnes
jalouses ou mcontentes.]

[19: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.]

[20: On rpandait dans le public qu'une des conditions de ce mariage
tait la reddition  l'Espagne de Mahon et de Gibraltar, et que le
Parlement anglais s'y tait oppos.]

[21: _Histoire de France pendant le dix-huitime sicle_, par C.
Lacretelle, Paris, 1812, t. II.]

[22: Madame de Prie, reconnaissant l'insuffisance politique du duc de
Bourbon, avait form un conseil intime des quatre frres Paris. Le rle
que jourent ces quatre frres sous les soeurs de Nesle et madame de
Pompadour mrite qu'on raconte leur origine.

Le pre Paris tenait au pied des Alpes une auberge ayant pour enseigne
_ la Montagne_, aid dans le service des voyageurs par quatre vigoureux
garons. En 1710, un munitionnaire cherchant  travers les Alpes un
passage pour faire passer promptement des vivres en Italie au duc de
Vendme, tomba dans l'auberge et confia son embarras  l'aubergiste. Le
pre Paris lui dit que ses fils connaissaient tous les dfils et lui
feraient passer son convoi; en effet, le convoi passa. Le munitionnaire
prsenta les jeunes gens au duc de Vendme qui les fit entrer dans les
vivres. Ns avec le gnie des affaires, un abord plaisant, actifs, unis
et agissant de concert sur un plan suivi, ils russirent tout de suite.
Devenus suspects  Law dont ils critiquaient les oprations, ils taient
un moment exils, mais rentraient bientt en France o leur fortune
tait dj assez bien tablie en 1722, pour que Paris l'an ft nomm
garde du Trsor royal. La disgrce de M. le Duc entranait celle des
Paris, mais ils reprenaient faveur en 1730, poque o Paris de
Montmartel, le cadet des quatre, tait fait garde du Trsor royal.
Devenu banquier de la cour, pendant tout le cours du sicle il influe
tellement sur la finance du royaume, qu'il fixe le taux de l'intrt et
qu'on ne place ni on ne dplace sans le consulter un contrleur
gnral.--Disons que la proposition de Paris-Duverney rencontra,
peut-tre pour son adoption et sa russite, les louanges que lors de la
ngociation  Rastadt du mariage de la duchesse d'Orlans, le comte
d'Argenson avait faites de la princesse Marie, voulant la donner comme
femme au duc d'Orlans.]

[23: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]

[24: Barbier dit tenir les faits des gens de la maison.]

[25: Dans l'tat des princesses  marier Marie Leczinska avait t
comprise dans la liste des dix princesses rejetes tout d'abord parce
qu'elles taient de branches cadettes ou trop pauvres.--Voici la note
qui la concerne: _Marie fille du Roi de Pologne Leczinski.--21 ans._ Le
pre et la mre de cette princesse et leur suite viendraient demeurer en
France.]

[26: _Mmoires secrets sur les rgnes de Louis XIV et de Louis XV_, par
Duclos, t. II.--En l'excs de sa reconnaissance, Stanislas, dans la
lettre en rponse (avril 1725)  la lettre de notification du duc de
Bourbon, lui crivait qu'il lui transmettait sa qualit de pre et qu'il
voulait que le Roi tnt sa fille de la main du duc.]

[27: _Journal et Mmoires de Mathieu Marais_, publis par M. de Lescure,
t. III. On chantonnait:

     Par l'avis de Son Altesse
     Louis fait un beau lien;
     Il pouse une princesse
     Qui ne lui apporte rien
     Que son mirliton.
]

[28: Lettre communique par M. de Chteaugiron, _Revue rtrospective_,
t. XV.]

[29: On parlait aussi d'un mal  la main.]

[30: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.]

[31: _Journal et Mmoires de Mathieu Marais_, t. III.--Mathieu Marais
dit que, devant cette dclaration de mariage, la cour se montrait triste
comme si on tait venu lui dire que le Roi tait tomb en apoplexie. La
cour prouvait une humiliation de ce mariage et n'tait pas sans
inquitudes sur les difficults que pouvait nous susciter avec le
concours de l'Empire, du roi d'Espagne, de l'Angleterre, Auguste, le
vrai Roi de Pologne.]

[32: _Archives nationales. Monuments historiques._ Carton K,
139-140.--Le mme jour le duc de Bourbon crivait  Marie Leczinska:
Votre mariage avec le Roi n'tant pas dclar, je n'ai pas os jusqu'
prsent vous crire et je me suis content de supplier le Roi votre pre
de vous assurer du dsir que j'avais de voir sur le trne de France une
princesse dont les vertus retentissantes dans toute l'Europe ne
pourraient pas manquer de faire le bonheur de l'tat, la satisfaction du
Roi et la consolation de ses sujets; mais aujourd'hui que le Roi vient
de rendre publique cette grande et importante affaire, ce serait manquer
 mon devoir, si je diffrais un moment de vous marquer ma joie d'avoir
t assez heureux pour qu'il se trouvt, durant mon ministre,
l'occasion de rendre  ma patrie le service le plus essentiel qu'elle
pt attendre de moi.]

[33: Il s'agissait de renseignements sans doute demands  cause des
bruits qui commenaient  courir en France sur les prdilections de la
princesse pour les jsuites, et  propos de ce surnom d'_Unigenita_
qu'on tait en train de lui donner. Marie Leczinska prparait pour
prsent de noces au Roi un livre d'heures crit de sa main et dont elle
avait fait acheter pour la reliure le maroquin  Paris.]

[34: _Revue rtrospective_, t. XV.]

[35: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K. 139-140.]

[36: _Mmoires du comte de Maurepas Buisson_, 1792, t. II.--Le _Mercure
de France_ dit  la date du 9 aot: Les princes et princesses de la
Maison Royale se rendirent dans le Cabinet du Roi  Versailles pour la
signature du contrat de mariage de S. M. avec la princesse Marie, fille
du Roi Stanislas. Le contrat ayant t lu par le comte de Morville, il
fut sign par le Roi etc... et par le comte de Tarlo charg des pleins
pouvoirs de Stanislas et de la princesse Marie pour remplir ces
fonctions, lequel partit le lendemain pour porter ce contrat au Roi
Stanislas  Strasbourg.]

[37: Dans les lettres du duc de Bourbon conserves aux Archives, se
montre une grande indcision sur le personnage qui doit pouser Marie
Leczinska au nom du Roi. Le duc songe d'abord  faire pouser la Reine
par son pre, puis par le duc d'Antin; il rflchit enfin qu'il serait
plus convenant de charger de ce rle un prince du sang, et il pensait au
duc de Charolais, quand le duc d'Orlans rclamait cet honneur comme
premier prince du sang.]

[38: Voici le rcit que donne de ce mariage la _Gazette de France_ du 5
aot 1725.

     De Strasbourg, le 16 aoust 1725.

Le 14 de ce mois aprs midy, le duc d'Orlans nomm par le Roy pour
pouser en son nom la princesse Marie, fille du Roy Stanislas, estant
accompagn du duc d'Antin et du marquis de Beauvau, ambassadeurs de Sa
Majest Trs-Chrtienne, alla au Gouvernement dans les caerosses du Roy
Stanislas. Ils montrent dans l'appartement de la princesse Marie qui
s'y rendit, aussitt aprs leur arrive, avec le Roy Stanislas, et la
Reine son pouse. Aprs la lecture des pleins pouvoirs donns par le Roy
au duc d'Orlans, le cardinal de Rohan, grand Aumnier de France, fit la
crmonie des fianailles.

Le 15, vers onze heures du matin, la princesse Marie se rendit avec le
Roy Stanislas et la Reine son pouse  l'glise Cathdrale o le duc
d'Orlans l'pousa au nom de Sa Majest Trs-Chrtienne. Cette crmonie
fut faite par le Cardinal de Rohan, grand Aumnier de France, en
prsence des deux ambassadeurs. Aprs la clbration du mariage, le duc
de Noailles, Capitaine des Gardes du Corps, et les officiers qui
composoient la maison de la Reine entrrent en fonctions de leurs
charges auprs de Sa Majest qui revint au Gouvernement, o elle trouva
mademoiselle de Clermont, princesse du sang, Surintendante de sa Maison,
qui luy prsenta les dames que le Roy a envoyes au-devant d'Elle. La
Reine disna en public avec le Roy Stanislas et la Reine son pouse; et
Elle fut servie par les officiers du Roy de France.

Le _Mercure de France_ dit que mademoiselle de Clermont tait partie le
25 juillet, suivie de dix carrosses du Roi attels de huit chevaux,
accompagne de la dame d'honneur qui tait la marchale de Boufflers, de
la dame d'atours qui tait la comtesse de Mailly, et de la duchesse de
Bthune, et de la comtesse d'Egmont et des marquises de Nesle et de
Rupelmonde. Le _Mercure_ ajoute que toutes ces dames, par respect pour
la princesse et par biensance pour les carrosses du Roi, firent le
voyage sans charpes et en manteaux trousss. Quant  la marquise de
Prie, elle avait pris les devants avec la marquise de Tallard, et tait
partie le 19 juillet pour Strasbourg.]

[39: _Journal de Barbier_, dition Charpentier, t. I.--Le duc d'Antin
reprsenta son matre et souverain avec la plus grande magnificence,
tonnant la ville de Strasbourg par le luxe de ses quipages et la tenue
de ses douze pages en habits galonns d'argent et de soie, aux parements
de velours vert garnis de rseaux d'argent.]

[40: Avis salutaires du Roi Stanislas  la Reine de France sa fille, au
mois d'aot 1725:

coutez, ma chre fille, oyez et prestez l'oreille, oubliez votre
peuple et la maison de votre pre; j'emprunte la parole du Saint-Esprit,
ma chre enfant, pour vous dire un adieu, puisque dans l'vnement
d'aujourd'hui, je ne contemple que son ouvrage et la droite du
Tout-Puissant qui nous conduit au travers de toute la prudence humaine,
de toutes les spculations politiques, de toute attente.

Rpondez aux esprances du Roy par toute l'attention  sa personne, par
une entire complaisance en ses volontez, par la confiance en ses
sentimens, et par votre douceur naturelle  ses dsirs; que de luy
plaire soit toute votre envie, de luy obir tout votre plaisir, et
d'viter tout ce qui peut lui faire la moindre peine soit votre tude,
et que sa vie prcieuse, sa gloire et son intrest soient toujours votre
unique et aimable objet.... (_Archives nationales. Monuments
historiques_, K, 138.)]

[41: La Reine partait le 17 de Strasbourg, couchait ce jour-l  Saverne
chez le cardinal de Rohan, arrivait  Metz le 21, en repartait le 24, se
trouvait  Chlons le 28, gagnait Montereau le 3 septembre, d'o le
lendemain 4, elle se mettait en Marche pour Moret o elle arrivait avec
le Roi qui tait all au-devant d'elle.]

[42: _Journal et Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard,
t.1.--Barbier raconte qu'il y eut un retard  Moret, parce que le
carrosse de la Reine tait embourb de telle faon qu'il fallut y mettre
trente chevaux pour le retirer d'une fondrire.]

[43: _Mmoires de Barbier_, dition Charpentier, t. I.--Soulavie parle,
au moment du mariage du Roi, d'une srie de peintures rotiques
commandes par Bachelier  Mademoiselle R..., clbre par ses belles
nudits, pour veiller chez le jeune Roi le got de la femme. C'tait
une lascive pastorale, o l'amiti innocente d'un berger et d'une
bergre tait mene en douze toiles, par la succession de curiosits
entreprenantes et d'amoureux attouchements, au grand dnouement. Une
srie de peintures identiques et auxquelles la tradition attribuait la
mme destination aurait t vue par M. Thor et existait sous l'Empire
dans un coin cach d'un chteau royal. On ne doutait pas que ces
peintures ne fussent de Boucher qui les aurait peintes un ou deux ans
aprs avoir remport le premier prix  l'Acadmie de peinture.]

[44: Dans cette anne de pluie diluvienne, de misre et de famine, o le
pain cotait dans certaines provinces de France jusqu' sept sols la
livre, il avait t question de ne point faire affiche de luxe dans ce
mariage; mais la noblesse de France ne put se rsigner  n'tre point
magnifique en ses habits, et Narbonne raconte que la plupart des
seigneurs avaient des bas de fil d'or pur trait de la valeur de 300
livres.]

[45: Marie Leczinska s'tait marie  Strasbourg--c'est le _Mercure de
France_ qui nous l'apprend--en habit d'toffe d'or  fond noir avec une
mante en point d'Espagne d'or.]

[46: _Gazette de France_, n 37 de l'anne 1725.]

[47: Lettre du duc de Bourbon au Roi Stanislas le 4 septembre 1725.--Une
lettre du duc de Noailles, qui fut charg d'aller au-devant de la Reine,
et qui l'accompagnait pendant son voyage, tmoigne galement des
sentiments amoureux du Roi:

Sire, je n'ay point voulu importuner Votre Majest de mes lettres
pendant le cours du voyage de la Reyne, sachant que Votre Majest toit
informe de ce qui s'y passoit et que je n'aurois fait que grossir le
nombre de ceux qui avoient l'honneur de lui en rendre compte, mais je ne
puis garder le silence aprs avoir consomm la fonction dont j'ay eu
l'honneur d'estre charg et ayant autant de sujets de flicitations 
faire  Votre Majest. La Reyne est arrive en parfaite sant, et la
manire dont elle a t reue du Roy doit combler Votre Majest de la
joie la plus vive; elle surpasse mesme, s'il est permis de le dire,
l'attente que l'on en avoit et renferme une infinit des circonstances
des plus flatteuses dont l'tendue d'une lettre ne me permet pas de
faire le dtail  Votre Majest... (_Muse des Archives nationales_.
Plon, 1872.)]

[48: _Journal de Barbier_; dition Charpentier, tom. I.]

[49: On jouait ce soir-l  Fontainebleau l'_Amphitryon_ et le _Mariage
forc_, de Molire.]

[50: Barbier dit: Le Roi, tant tout dshabill se jeta dans le lit
avec une vivacit extraordinaire. Ils ont t depuis onze heures du soir
jusqu' dix heures du matin. Le Roi alla ensuite se mettre dans son lit
jusqu' une heure pour se reposer.--Voir la lettre de Voltaire du 7
septembre 1725.]

[51: Lettre du duc de Bourbon au roi Stanislas en date du 6 septembre
1725, tire des _Archives nationales_ et publie par la _Revue
rtrospective_, t. XV]

[52: Nous trouvons aux Archives nationales dans le registre du
secrtariat de la maison du Roy, anne 1725, un brevet  la date du 21
may de 50,000 livres de pension pour Mademoiselle de Clermont, chef du
Conseil et surintendante de la Maison de la Reine pour en jouir sa vie
durant par-dessus les autres pensions qu'elle a et sur ses simples
quittances.]

[53: La charge avait une grande importance. La dame d'honneur avait le
pouvoir de commander sur le fait de la chambre de la Reine, de recevoir
les serments des femmes de chambre et autres officiers de la chambre, de
leur ordonner et commander tout ce qu'elle verra ncessaire pour le
service de la Reine, de les admonester selon que leurs fautes le
requerront, de disposer et d'ordonner du fait et dpense de l'argenterie
et autres dpenses pour son service; de faire prendre toutes sortes de
marchandises pour ce ncessaires et d'en faire arrter le prix avec les
marchands comme elle verra bon et tre juste et raisonnable, dsigner
les rles et autres acquits... Je ne trouve pas le traitement que
recevait la dame d'honneur en 1726, mais en 1769 elle recevait 16,558
francs qui se dcomposaient ainsi, savoir: Gages 1,200 fr.--Pour son
plat, 7,200 fr.--Habillement, 930 fr.--Jetons et Tapis, 148
fr.--Charrois, 1,080. fr.--Pensions, 6,000 fr. Cy. 16,558 francs.]

[54: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Londres,
1790, t. IV.]

[55: _Journal et Mmoires de Mathieu Marais_, publis par M. de Lescure.
Didot, 1868, t. III.--On lit  la fin du brevet de nomination:
Aujourd'huy six septembre mil sept cent vingt-cinq, la Reine tant 
Fontainebleau, la dame marchale duchesse de Boufflers a prest entre
les mains de Sa Majest le serment dont elle est tenue.]

[56: Archives nationales. Registres du Secrtariat du Roi. Registre
O/69. Dans l'tat de 1769 nous trouvons que la dame d'atours recevait
neuf mille quatre-vingt-six livres, qui se dcomposaient ainsi, savoir:
Gages, 600 liv.--Plat, 3,600 liv.--Charrois, 886. liv.--Pension, 4,000
liv. Cy. 9,086 livres.]

[57: Soulavie donne trs-positivement madame de Mailly comme nomme dame
d'atours  la formation de la maison de la Reine.]

[58: Dans l'tat de 1769, la premire femme de chambre a six mille
francs se dcomposent ainsi, savoir: Gages, 150 fr.--Nourriture, 1297
fr. 10.--Entretenement 385 fr.--Et pour tous autres droits et profits,
4,167 fr. 10. Cy 6,000.]

[59: _Archives nationales_. Maison de Marie Leczinska. Carton O/3742.]

[60: _Mmoires du Prsident Hnault_. Dentu, 1855.--_Mmoires du duc de
Luynes_, _passim_.]

[61: C'est la Reine qui dira quand elle apprendra la part prise par la
vieille et galante princesse de Conti  l'intrigue de madame de Mailly:
Ce vieux cocher aime encore  entendre claquer le fouet. C'est elle
qui dira en 1738  la matresse venant lui demander la permission de se
rendre  Compigne: Vous tes la matresse.]

[62: _Mmoires de d'Argenson_, dition Janet, t. I.]

[63: Le marquis d'Argenson dit: Le Roi fait vritablement un travail de
chien pour ses chiens; ds le commencement de l'anne il arrange tout ce
que les animaux feront jusqu' la fin. Il a cinq ou six quipages de
chiens. Il s'agit de combiner leur force de chasse, de repos et de
marche; je ne parle pas seulement du mlange et des mnagements des
vieux et des jeunes chiens, de leurs noms et qualits que le Roi possde
comme jamais personne de ses quipages ne l'a su, mais l'arrangement de
toute cette marche, suivant les voyages projets et  projeter, se fait
avec des cartes, avec un calendrier combin, et on prtend que Sa
Majest mnerait les finances et l'ordre de la guerre  bien moins de
travail que tout ceci.-- propos des chiens du Roi, on me communique,
reli dans un petit volume en maroquin vert, aux armes, un manuscrit de
la main du Roi intitul: _tat des chiens du Roy du 1er janvier 1738 et
des jeunes chiens entrs depuis 17..._ Ce petit volume portant sur son
dos: _tat des troupes_, est curieux par les noms et les` appellations
des chiens et des chiennes de Sa Majest. C'est Triomphante, Pucelle,
Sultane, Gaillarde, Topaze, Volage, Furibonde, Gambade, Princesse,
Mascarade, Bacchante, Gogaille, Tonnerre, Soldat, Nicanor, Tintamarre,
Naufrage, Ravage et toute la suite des terminaisons ronflantes en aux:
Fialaux, Favinaux, Fanfaraux, Garonneaux, Rapidaux, Merveillaux,
Barbaraux, Demonaux, Cerberaux, etc.]

[64: _Mmoires du duc de Luynes_, t. II et III.--_Mmoires du duc de
Richelieu_, par Soulavie, t. IV et V.]

[65: Dans le choix de ses _soupeurs_ qui ne comprenait qu'un petit
nombre des seigneurs qui avaient chass avec lui dans la journe, le Roi
mettait un despotisme taquin, cruel parfois. Un jour, ayant accept du
duc de Crillon un mouton venant du midi et dont la chair passait pour
excellente, il se complaisait  ne pas l'inviter  manger de son mouton
avec les autres chasseurs. Un autre jour, le prince de Lon qui tait
fort gourmand et dsirait manger d'un poisson que l'on devait servir le
soir, ayant t oubli sur la liste du souper, se mettait intrpidement
 table avec le Roi. Aussitt Louis XV de dire: Nous sommes treize, et
je n'ai demand que douze couverts; il y a quelqu'un de trop et je crois
que c'est M. de Lon; donnez-moi la liste, je veux le savoir. Le duc de
Gesvres, dsirant sauver M. de Lon, faisait semblant d'aller chez
Duport, huissier de l'appartement, et revenait disant qu'il n'avait
trouv ni Duport, ni la liste. Je le crois bien, reprenait le Roi
piqu, car Duport est  droite et vous avez t  gauche, allez donc le
chercher o il est. La liste fatale, o n'tait pas M. de Lon, tait
apporte. Il restait nanmoins  table, mais le Roi ne lui disait pas un
mot, ne lui offrait de rien, affectait mme de faire le tour  droite en
servant un plat de _rougets barbets_, et en finissant ce plat au voisin
de M. de Lon. Le malheureux gourmand, dit Soulavie, eut la bont de
mourir de douleur pour cet affront.]

[66: _Vie prive de Louis XV_,  Villefranche, chez la veuve Libert,
1782, t. V.]

[67: _Journal de Barbier_. dition Charpentier, t. I.]

[68: _Mmoires du Prsident Hnault_, publis par le baron de Vigan.
Dentu, 1855.]

[69: _Journal de Barbier_, t. I.]

[70: _Histoire de la Rgence_, par Lemontey, t. II.--Un manuscrit de
l'Arsenal, _Histoire de France_, n 220, donne une version un peu
diffrente.--Madame, ne soyez pas surprise des ordres que je donne.
Faites attention  ce que M. de Frjus vous dira de ma part; je vous en
prie et vous l'ordonne.]

[71:  propos du nant absolu auquel a t rduite Marie Leczinska aprs
la chute du duc de Bourbon, donnons cette lettre de la Reine adresse 
M. de Frjus et que veut bien me communiquer M. Boutron.

     31 aot 1726.

Vous ne doutez pas, Monsieur, du plaisir avec lequel j'ay receu votre
lettre, vous m'en avez fait infiniment en me mandant des nouvelles de la
_sant du roy_, pour laquelle il m'est naturel d'tre toujours inquite;
je suis bien fche que la peine qu'il a eue de se lever si matin aye
est inutile, ayant eu une si _vilaine chasse_, remerci (le) de la
bont qu'il a pour la _femme du monde_ la plus atach et qui la resent
le plus vivement et dont le seul dsir est de le mriter; toute mon
impatience est de l'en aler au plutt _assurer moi-mme_, ce que
j'espre ne tardera point, me portant de _mieux en mieux_; j'ay est
fort afoiblie par le chaud qu'il a fait, mais depuis qu'il est cess,
mes forces me reviennent; je _n'envoye  Fontainebleau_ que lundi, comme
nous sommes _convenus, crainte_ d'incomoder le roy. Si je suivois mon
inclination, vous i veyrez des couriers plus souvent; je suis fort
contente de ce que vous me dites de mon entresol, vous connoissez mon
_gout a estre seule_, ainsi vous pouvez juger par l qu'il ne me
dplaira pas. Vous avez raison de dire que l'on ne fait point la _mme
chose_  ma cour qu' celle du roy, au lieu que l'on ne fait que bailler
_ Fontainebleau_,  Versailles on ne fait que dormir; pour moi, en mon
particulier, je m'en fait une _occupation_ et de jour et de nuit,
m'ennuyant beaucoup, cela ne dplat point  _mes dames_ que vous savez
estre trs _paresseuses_.  propos desquelles je vous dirai que j'ay
fait comme je vous dit qui est comme elles sont toute la journe chez
moy de _leur donner la permission d'estre habill plus commodment_, et
pour celles qui ne sont point dames _du palais_ ont eu ordre d'estre en
_grand habit_. Comme il m'est revenue de plusieurs endroits que cela
faisoit de la peine aux autres, et que plusieurs mme qui sont _rest 
Paris_, ont tenue quelque discours sur cela; j'ay rsolue aujourd'hui et
j'est mme dit  la _marchalle_ que me portant bien et sortant _demain_
 la chapelle, qu'elles se missent toutes _en grand habit_. J'espre que
vous approuverez cela, d'autant plus que effectivement, il n'y a ici,
outre mes dames que trs peu d'autres, et que l'on prtend que c'est
cette raison qui les empche de venir.

Je souhaiteroit de savoir aussi les intentions du roy, sur mon
_ajustement_ et de celles qui me suiveront en arrivant  Fontainebleau;
couchant  _Petitbourg_, cela fait une espce de voyage; enfin vous me
ferez plaisir de me donner vos _conseils en tout_, et celui qui me sera
le plus sensible de tout est que vous soyez persuad de ma parfaite
estime pour vous.

     MARIE.

      Versailles.

Je vous aurez escrit plutt sur le mcontentement des _dames_, mais,
j'ay est trop foible, je crois que vous ne dsaprouverez pas ce j'ay
fait d'autant plus que me portant bien prsentement elle n'ont pas
besoin d'tre si assidue, je ne doute point que vous n'ayez de la peine
 lire ma lettre, ma main estant encore un peu tremblante.

      Monsieur,

     Monsieur l'ancien vque de Frjus,

     En Cour.
]

[72: _Journal de Barbier_, t. II.]

[73: _Journal des rgnes de Louis XIV et Louis XV_, par Narbonne,
premier commissaire de police de Versailles, dit par le Roi.
Versailles, 1866.]

[74: Ce sera une amusante comdie, quand madame de Mailly sera devenue
la matresse, de la voir le soir, au jeu quotidien de cavagnole de la
Reine, aprs la visite d'un demi-quart d'heure du Roi, aussitt le Roi
sorti, demander  la Reine la permission de quitter et passer son
tableau  une autre joueuse.]

[75: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. I.]

[76: Le marquis d'Argenson dit: Pour ce qui est de la socit, au
commencement de son mariage, le Roi voulait passer ses soires chez la
Reine, y jouer et y causer. La Reine, au lieu de l'y attirer, de l'y
mettre  son aise, de l'y amuser, faisait toujours la ddaigneuse. Aussi
le Roi en prit-il du dgot, et s'habitua  passer ses soires chez lui
d'abord avec des hommes, puis avec des femmes, sa cousine Charolais,
madame la comtesse de Toulouse. Disons que les ddains, attribus 
Marie Leczinska par d'Argenson, taient de l'embarras, de la gne, de la
peur.]

[77: C'est elle qui, faisant enlever une chelle ayant tout l'air d'une
potence au moment d'une visite de Law  Saint-Maur, disait  madame la
Duchesse: Belle maman, il faut la faire ter, il prendrait cela pour
une incivilit. C'tait encore elle qui disait,  propos de madame
Amelot, la prtentieuse femme du secrtaire d'tat, qui se plaignait de
ne pouvoir se rendre de sitt  Versailles, parce qu'elle avait 
meubler sa maison de Versailles, de Fontainebleau, de Compigne: Il ne
faut pas s'tonner, c'est la tapissire du Marais.]

[78: _Mmoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]

[79: _Ibid._, t. V.]

[80: On la disait malade pendant les six dernires semaines de sa
grossesse, et l'on allait savoir de ses nouvelles sans en demander plus.
Malheureusement, un jour, un Suisse tout neuf rpondait  un domestique
qui venait s'informer de la sant de mademoiselle: Aussi bien que son
tat peut le permettre et l'enfant aussi.]

[81: Soulavie, sans donner aucune preuve de son dire, affirme que la
liaison du Roi avec mademoiselle de Charolais est incontestable, mais
qu'elle n'a dur que trs-peu de temps, parce que Louis XV voulait
trouver de la solidit dans les sentiments qu'on lui tmoignait,
solidit dont mademoiselle de Charolais tait absolument incapable.]

[82: Marie-Victoire-Sophie de Noailles, ne le 6 mai 1688, fille d'Anne,
duc et marchal de Noailles, et de Marie-Franoise de Bournonville,
avait pous en premires noces Louis Pardaillan d'Antin, marquis de
Gondrin, avec lequel elle avait vcu seulement trois ans, et s'tait
remarie le 22 fvrier 1728 avec Louis-Alexandre lgitim de France,
comte de Toulouse.]

[83: _Mmoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]

[84: _Le Glaneur historique et moral_, juin 1732.]

[85: Peut-tre  la fatigue, au dgot de ces plaisirs que sollicitait
sans se lasser le temprament du Roi, se joignaient des suggestions, des
conseils  voix basse, des paroles tombes au fond de l'me chrtienne
de la Reine, maintenant mre d'un Dauphin, l'inspiration d'tranges
scrupules sur le respect d  la saintet du sacrement, et le doigt d'un
confesseur, montrant les anges qui gardent le lit nuptial purifi par la
continence.]

[86: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, t. IV.]

[87: _Mmoires du marquis d'Argenson_, dition Renouard, t. II.--Madame
de Mazarin entretenait publiquement le beau du Mesnil, un joueur pour
lequel elle tait oblige de vendre un jour, dit d'Argenson, son htel,
ses nippes, ses pts--oille, ce qu'elle avait tir de ses amants l'abb
de Broglie et M. de Maugis, ce qu'elle avait vol  la Reine.]

[88: Madame de Gontaut, belle-fille du marchal de Biron qui, au dire de
Besenval, avait le visage le plus beau et le plus parfait qu'ait jamais
form la nature, s'tait mise sur les rangs pour enlever le Roi  sa
femme, quatre ou cinq ans aprs son mariage. Et l'intrigue, aide par
une cabale, touchait  la conclusion de si prs que le vieux mnage des
Biron, pour ne pas tre tmoin du dshonneur de sa belle-fille, se
prparait  se retirer dans sa terre. Dans ce temps, M. de Gesvres,
clbre par son impuissance, et dont les manires de femmelette taient
si moques, charg d'un message pour le marchal, tait par lui retenu 
souper. Madame de Gontaut, qui n'aimait pas le duc, apostrophait tout 
coup, au milieu du repas, son fils, le jeune Lauzun: Je vous trouve
bien des couleurs aujourd'hui, par hasard auriez-vous mis du rouge? Le
jeune homme se dfendant d'en avoir mis: Eh bien, si vous dites vrai,
reprenait madame de Gontaut, frottez-vous avec votre serviette pour
faire voir  tout le monde que vous n'en avez pas, car rien n'est si
affreux pour un homme et ne le couvre d'un plus grand ridicule. Au
retour de son message, comme le Roi vantait la figure de madame de
Gontaut, le duc de Gesvres faisait chorus avec le Roi sur les charmes de
la jeune femme, ajoutant que c'tait bien dommage que des dehors si
sduisants couvrissent un sang entirement gt par la plus affreuse
dbauche. Il n'en fallut pas davantage pour que le Roi ne songet plus
 madame de Gontaut.]

[89: _Mmoires du duc de Richelieu_, t. III.]

[90: _Mmoires de Maurepas_, t. II.]

[91: _Mmoires du comte de Maurepas_, t. II.--Le public faisait grand
bruit autour du nom de madame Portail, la femme du premier prsident,
mais Versailles n'ignorait pas que sa malice, sa folie, les allures
entreprenantes de toute sa personne avaient effray le Roi qui s'tait
fait remplacer au rendez-vous par M. de Lugeac. On citait encore une
madame d'Anczune et d'autres, mais la cour savait qu'aucune de ces
femmes, amenes au Roi pour tromper ses sens et le distraire des
froideurs de la Reine, n'taient faites pour toucher son coeur. Aucune
n'tait de taille  continuer son rle au-del d'un caprice,  tendre
son rve au-del du rveil.]

[92: _Mmoires du marquis d'Argenson_, dition Renouard, t. II.]

[93: _Mmoires du duc de Luynes_, t. II.]

[94: Narbonne, le commissaire de police qui a fait un relev des sjours
du Roi hors de Versailles, nous apprend qu'en 1730 le Roi ne demeure que
102 jours  Versailles, en 1731, 116 jours, en 1732, 105 jours, en 1733,
125 jours.]

[95: Madame de Toulouse qui, au dire d'un contemporain, tait d'une
avarice gale  son pre le marchal de Noailles, tirait de temps en
temps de Louis XV pour s'indemniser de ses sjours chez elle, des
ordonnances de 150,000  300,000 livres.]

[96: Mademoiselle de Charolais acqurait au commencement de 1733 de M.
de Pez, gouverneur et capitaine de Madrid et du Bois de Boulogne, une
maison dans la cour du chteau... Elle faisait de cette habitation 
mi-chemin de Versailles et de Paris sa principale demeure et s'y
rjouissait fort. Dans les jours gras de cette anne, ayant renvoy
aprs le souper tout son monde, le petit duc de Nivernais, jeune homme
de quinze ou seize ans, ennuy de quitter la partie, se cachait derrire
une portire, et tait tmoin d'un tte  tte trs-vif de la princesse
avec le comte de Coigny. Il tait surpris et rprimand par la
princesse, dont il se vengeait par la chanson

     La fille la plus vnrable,
         Sans contredit,
     S'ajoute un titre respectable,
         Dont chacun rit.
     _Demoiselle_ par excellence.
     . . . . . . . . . .
     Deux mille  qui Coigny succde
         Diront ici.
     Ce qu' la fe qui l'obsde
         Dit  Tanza.
]

[97: Le marquis d'Argenson raconte ainsi le fait dans ses _Remarques en
lisant_, n 2103: Un domestique principal de la Reine m'a dit que
c'tait cette princesse qui avait la premire fait divorce avec le Roi;
que depuis deux ans il avait madame de Mailly; quand la Reine en fut
informe, elle s'imagina sottement qu'il y avait du risque pour sa
sant, puisque madame de Mailly avait eu accointance avec des libertins
de la cour. Elle refusa donc les droits de mari au Roi, car il allait
souvent coucher avec elle. La dernire fois, il passa quatre heures dans
son lit sans qu'elle voult se prter  aucun de ses dsirs. Il ne la
quitta qu' trois heures du matin en disant: Ce sera la dernire fois
que je tenterai l'aventure; et ce fut la dernire fois.]

[98: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.--Il
n'y a pas pour ainsi dire de bibliographie  faire des biographies des
demoiselles de Nesle; l'histoire de leur vie est parse dans de Luynes,
dans d'Argenson, dans les Mmoires de Richelieu. Et je ne trouve gure
jusqu' nos temps que deux morceaux de biographie spciale consacrs 
la plus jeune: la notice de deux pages sur la duchesse de Chteauroux
insre dans les _Portraits et caractres de personnages distingus de
la fin du XVIIIe sicle_, par Senac de Meilhan, Dentu, 1813, et le
_Fragment des mmoires de la duchesse de Brancas_, publi dans les
_Lettres de Lauraguais  madame ***_. Buisson, an X (1802).

Je citerai cependant un petit volume trs-rare publi, en Allemagne,
sans indication de localit, intitul: _Remarquable histoire de la vie
de la dfunte Anne-Marie de Mailly, duchesse de Chteauroux, favorite de
Louis quinzime, roi de France_, 1746 (en allemand), volume contenant
quelques anecdotes qui ne se trouvent que l.

En dehors de cela, il n'y a pas autre chose  consulter que les
imbciles romans allgorico-historiques qui contiennent si peu de vrit
vraie. C'est _Tanasts, Conte allgorique_, la Haye, 1745, o madame de
Mailly, madame de Chteauroux, madame de Lauraguais sont dsignes sous
les surnoms d'une fe antique, d'_Ardentine_, de _Phelinette_. Ce sont
les _Mmoires secrets sur l'histoire de Perse_, Amsterdam, 1749; o
_Retima, Zlinde, Fatm_, sont les pseudonymes sous lesquels se
dissimulent madame de Mailly, la comtesse de Toulouse, mademoiselle de
Charolais. Ce sont enfin les _Amours de Zeokinizul, Roi des Kofirans_,
Amsterdam, 1747, qui dsignent la comtesse de la Tournelle sous
l'anagramme de _Lenourtella_, madame de Vintimille sous celui de
_Lentinimil_, madame de Mailly, sous celui de _Liamil_.

Et c'est l, je crois, presque tout. Cependant il ne faut pas oublier
surtout pour l'histoire de madame de la Tournelle le curieux et rare
livre intitul: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de
Tencin sa soeur avec le duc de Richelieu. Sur les intrigues de la cour de
France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la faveur des dames
de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de Chteauroux, de Pompadour_,
1770. Ce livre cit, nous tombons dans le roman et les correspondances
apocryphes comme celle-ci: _Correspondance indite de madame de
Chteauroux avec le duc de Richelieu, le marchal de Belle-Isle, de
Chavigni, madame de Flavacourt, etc., par madame Gacon Dufour, Paris,
Collin_, 1806, 5 vol. in-16, etc.]

[99: _Mlanges historiques_, par M. B... Jourdain, t. II.--Boisjourdain,
opposant la beaut de madame de Mailly  la beaut charnue et matrielle
de madame de Vintimille, dit que c'tait une beaut maigre et
efflanque.]

[100: Un grand nombre de peintres firent le portrait de madame de
Mailly, puisqu' la date de dcembre 1739, le duc de Luynes crit: L'on
peint actuellement madame de Mailly en pastel. C'est un nomm Latour.
Madame de Mailly disait ce matin que c'tait le seizime peintre qui a
fait son portrait.

De ces seize portraits et de ceux qui suivirent, il n'y en a pas un seul
d'existant aujourd'hui dans les muses et les collections particulires.

Comme portrait grav, nous n'avons qu'une misrable gravure excute
pour l'dition de Soulavie de 1793.

Madame de Mailly est reprsente en robe montante borde de fourrure,
avec sur la tte une espce de fanchon noire noue sous le menton, et le
buste envelopp d'un grand voile jouant autour d'elle.

Ce portrait porte dans le tournant du cadre: MADAME DE MAILLY: dans la
tablette: _Puisque vous la connaissez si bien, priez donc Dieu pour
elle._ Au-dessous de la tablette, on lit  la pointe sche, sans
indication de nom de peintre: _N. V. I. Masquelier sc._ 1702. Ce
portrait figure dans le volume 7, page 88.]

[101: Voici le curieux rcit du duc de Luynes (12 aot 1739): Le
mercredi, le Roi partit de la Meute sur le midi, il alla  Madrid, o il
entra chez Mademoiselle qui dormait; ne s'tant point rveille, le Roi
alla chez mademoiselle de Clermont qui se rveilla, mais la visite ne
fut pas longue. Le Roi passa ensuite  l'appartement de madame de
Mailly; elle tait veille, mais dans son lit, toute coiffe et la tte
pleine de diamants, mais elle couche toujours ainsi; elle avait sur son
lit la jupe de son habit pour le mariage de Madame, et dans sa chambre
un joaillier nomm Lemagnan qui a beaucoup de pierreries et qui prte
des parures valant deux ou trois millions. Il y avait aussi des
marchands de Paris de parure d'habits que l'on appelle de _Charpes_
(Duchapt) et que madame de Mailly appelle ses _petits chats_. Le Roi
entra dans la plaisanterie et les appela de mme, examina la jupe et les
pierreries du sieur Lemagnan fort en dtail.]

[102: Le Roi, encore sauvage et dlicat en 1732 (poque de ses
premires passions pour madame de Mailly), ne recherchant alors aucune
femme s'il n'en tait recherch lui-mme... Madame de Mailly, qui
n'tait ni entreprenante, ni dvergonde, avait fait toutes les avances
pour sduire le Roi qui n'en fut pas sduit. Attendant le moment
indiqu, assise sur un canap, affectant une posture voluptueuse,
montrant la plus belle jambe qu'il y et  la cour et dont la jarretire
se dtachait; cette affectation mme repoussa le jeune monarque.
Bachelier voulut lui faire apercevoir des objets dlicieux, et le Roi,
honteux ou distrait, n'y prit pas garde. Madame de Mailly l'agaa et le
prince fut froid; alors Bachelier voyant que tout tait perdu sans une
entreprise dterminante, prit le Roi sous les aisselles et l'obligea...
et le Roi qui jouait  cheval fondu avec Bachelier et Lebel et autrefois
avec le cardinal, dans l'intrieur de ses appartements quand il tait
seul avec eux, se laissa prcipiter sur madame de Mailly par son valet
de chambre.

Au rcit de Soulavie, ajoutons le rcit de Boisjourdain, qui diffre sur
les dtails, mais qui tmoigne d'une certaine violence exerce sur les
sens du Roi: Le duc de Richelieu fut charg par le cardinal de Fleury
de lui proposer madame de Mailly. Ce seigneur, qui savait se plier 
tout et qui plaisait au Roi, trouva le moyen de le mettre adroitement
dans la conversation sur le compte de la Reine; lui parla du vide
qu'elle laissait dans son coeur, de son ingratitude et de la ncessit de
remplacer la passion qu'il avait pour elle par une autre; enfin
dtermina le Roi  une entrevue avec madame de Mailly; mais elle fut
infructueuse; le Roi, soit timidit, soit par un reste d'attachement
pour la Reine, ne fut pas branl. La dame en fut dsespre et se
plaignit qu'on l'et expose  une sorte d'affront. L'on eut bien de la
peine  la dcider  un second tte--tte; on la prvint qu'il fallait
oublier le monarque et ne s'occuper que de l'homme. La facilit du jeune
prince  revenir  elle l'encouragea et l'enhardit elle-mme. On assure
que, dans ce rendez-vous, pour triompher et parvenir  son but, elle ne
se borna pas aux agaceries ordinaires, mais qu'elle se laissa aller aux
moyens et aux avances des plus habiles courtisanes. Alors le jeune homme
se livra  des emportements d'autant plus violents qu'ils avaient t
longtemps contraints. Enfin madame de Mailly sortit dans une espce de
dsordre amoureux du lieu o elle avait t seule avec le Roi, et,
passant devant ceux qui avaient intrt  connatre le rsultat de la
dmarche, elle ne leur dit autre chose que ces mots trs-expressifs:
_Voyez, de grce, comme ce paillard m'a accommode._

Enfin, le marquis d'Argenson, tout en se trompant sur la date de
l'aventure et sur l'introducteur, la raconte en ces termes: Cela s'est
accompli dans les entresols du Roi; un nomm Lazure en est le concierge;
il a sous lui un second qui amena au Roi cette dame, c'tait l'hiver
dernier; elle parut derrire un paravent. Le Roi tait honteux, il la
tira par sa robe; elle dit qu'elle avait grand froid aux pieds, elle
s'assit au coin du feu. Le Roi lui prit la jambe et le pied qu'elle a
fort joli, de l il lui prit la jarretire. Comme elle avait ses
instructions de ne pas rsister  un homme si timide, elle dit: _Eh!
mon Dieu! je ne savais pas que Votre Majest me ft venir pour cela, je
n'y serais pas venue!_ Le Roi lui sauta au cou, etc..]

[103: _Mmoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]

[104: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. I.]

[105: _Mmoire signifi_ par Louis de Mailly, marquis de Nesle,
chevalier des ordres du Roy, demandeur, contre les syndics et directeurs
de ses prtendus cranciers, dfendeur.--Mmoire pour les
syndics.--Mmoire pour les syndics et directeurs des cranciers du
marquis de Nesle contre le marquis de Nesle.--Les papiers squestrs de
la famille de Mailly aux Archives nationales contiennent plusieurs
cartons de pices imprimes ou manuscrites: procdures, saisies, ventes
de vaisselle plate, etc., de l'infortun marquis.]

[106: Papiers squestrs. Famille Mailly de Nesle.--Contrat de M. le
comte et madame la comtesse de Mailly, 30 may 1726. Carton 1/1-10.]

[107: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. I.--Le duc de
Luynes nous apprend qu'en mars 1740, par suite de partage, les quatre
soeurs--il y avait des arrangements particuliers pour mademoiselle de la
Tournelle--avaient chacune 7,500 liv. de rente ou environ, savoir
100,000 cus  rente constitue au denier-vingt, 200,000 liv. qui
taient au denier-quarante, et 200,000 liv. d'argent comptant. Outre
cela madame de Mailly,  qui M. de Nesle en la mariant avait promis
8,000 liv. de rente et qui n'en avait jamais rien touch, devait tre
paye de quatorze ou quinze annes d'arrrages qui lui taient dus.]

[108: _Journal des rgnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre
Narbonne, premier commissaire de police de Versailles, dit par Le Roi.
Versailles, 1866.]

[109: _Mmoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]

[110: _Journal de Barbier_, dition Charpentier, t. III.]

[111:

     Notre monarque enfin
     Se distingue  Cythre;
     De son galant destin
     L'on ne fait plus mystre
     Mailly, dont on babille,
     La premire prouva
     La royale bquille
     Du pre Barnaba!
]

[112: _Journal des rgnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre
Narbonne, Versailles, 1866.--Cette affiche publique de la liaison du Roi
avec madame de Mailly venait  la suite d'une brouille. D'Argenson dit,
 la date du 16 juin 1738: Madame de Mailly a t brouille avec le Roi
pendant la semaine de la Pentecte, et personne ne sait pourquoi, mais
elle est raccommode et bien mieux que jamais. _Amantium ir amoris
integratio est_, dit Trence.]

[113: _Journal des rgnes de Louis XIV et Louis XV_, par Pierre
Narbonne, Versailles, 1866.]

[114: En fait d'ingnuit, Barbier raconte celle-ci: Le seigneur de la
Roque qui fait le _Mercure galant_ a t  l'extrmit avant le voyage
de Fontainebleau... Fuzelier, pote qui a fait plusieurs pices, garon
d'esprit et mal  l'aise, a fait des mouvements auprs de M. de
Maurepas, de qui cela dpend pour avoir cette commission. Comme il est
de tout temps ami du marquis de Nesle et de madame de Mailly sa fille,
il l'alla trouver un matin dans son lit et lui dit: Madame, je viens
vous prier de me rendre un service. Elle se dfendit d'abord sur ce
qu'elle ne demandoit quoi que ce soit; il la tourmenta tant, qu'elle lui
dit: As-tu un mmoire?--Oui, madame. Elle le prit, le lut. Qu'on me
lve, dit-elle: mes porteurs! Va m'attendre chez M. de Maurepas, j'y
vais dans le moment. Elle y arrive. M. de Maurepas n'toit pas chez
lui. Elle dit  son valet de chambre qu'elle reviendra, et de prier M.
de Maurepas de l'attendre, et par un effort d'imagination, pour servir
plus chaudement Fuzelier, elle va tout de suite chez M. de la Peyronie
premier chirurgien du Roi. Je viens, lui dit-elle, vous demander une
grce qu'il faut que vous m'accordiez absolument. Je vous demande pour
Fuzelier, que je protge, un privilge exclusif pour distribuer le
_Mercure_. M. de la Peyronie tomba de son haut; il lui tmoigna la
disposition de lui accorder tout ce qui dpendoit de lui, mais en mme
temps l'impossibilit de le faire sur cet article... Malgr ses
instances, madame de Mailly, persuade que la demande tait ridicule,
s'en retourne chez M. de Maurepas tout en colre et lui dit: Je venois
vous demander une grce pour Fuzelier, mais il faut qu'il soit fou pour
me faire faire des dmarches pour une chose qui ne se peut pas. Je viens
de chez M. de la Peyronie qui me l'a bien assur.--Mais, Madame, je suis
inform de ce que demande Fuzelier, cela n'a point de rapport avec M. de
la Peyronie.--Comment! dit-elle, il demande le privilge exclusif du
_Mercure_.--Cela est vrai, lui rpondit le ministre, c'est le _Mercure
galant_, qui est un ouvrage d'esprit.--Oh! dit-elle, que ne
s'explique-t-il donc, cet animal-l! Si cela est ainsi, je vous le
recommande trs-fort. L'anecdote est-elle vraie? Plus tard on prte,
toujours sur le _Mercure_, une bvue  peu prs pareille  madame du
Barry.]

[115: _Mlanges de M. de B... Jourdain_, Paris, 1807, t. II.]

[116:  la date de juillet 1743, de Luynes dit: Dans les commencements
des cabinets les soupers taient extrmement longs; il s'y buvait
beaucoup de vin de Champagne; le Roi mme buvait assez; et quoiqu'il n'y
part pas tant qu' quelques-uns de ses courtisans, il ne laissait pas
que d'y paratre quelquefois.]

[117: Les soupers des cabinets n'avaient lieu que les jours de chasse.]

[118: Moutier devenait le cuisinier des petits appartements seulement au
moment o madame de Mailly tait des soupers. Moutier tait une espce
d'artiste qui avait chez M. de Nevers, outre des gages considrables,
des conditions toutes particulires: il n'tait tenu  faire  souper
que deux fois par semaine, et le duc devait lui fournir tous les ans
trois habits  son choix. Le Roi avait voulu absolument l'avoir, mais a
avait t une trs-grosse affaire: les officiers de la bouche s'tant
livrs  toutes sortes de brigues pour qu'il ne ft pas reu, et ayant
pouss la mauvaise volont jusqu' lui fournir des produits gts dans
les premiers soupers o le Roi l'avait essay.]

[119: _Mmoires du duc de Luynes_, t. II.]

[120: _Vie prive de Louis XV_, Londres, 1785, t. II.--Le duc de Luynes
nous donne l'heure  laquelle se couchait le Roi au sortir de ces
soupers. Le 26 juin 1738,  un souper o assistait madame de Mailly, le
Roi, aprs avoir bu du Champagne, se couchait  six heures du matin,
aprs avoir entendu la messe, et restait au lit jusqu' quatre heures du
soir. Le 3 juillet, dans un autre souper ou tait encore madame de
Mailly, le Roi, qui buvait pas mal de champagne, sortait de table  cinq
heures du matin, allait jouer au tric-trac avec M. du Bordage et,
toujours aprs avoir entendu la messe, se mettait au lit dont il ne
sortait cette fois qu' cinq heures du soir.]

[121: _Louis XV enfant. Portraits intimes du_ XVIIIe _sicle_, par E. et
J. de Goncourt. Un volume Charpentier.]

[122: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. II.]

[123: La fortune de cette famille des Bachelier est bizarre. Le pre
tait un marchal-ferrant auquel on amenait un cheval du duc de la
Rochefoucauld  ferrer et qui l'enclouait. Il renonait  son enclume et
entrait au service du duc, puis passait au service de Louis XIV, en
1703; au bout de vingt ans de service de valet de garde-robe, il
obtenait un brevet de survivance en faveur de son fils Franois-Gabriel
Bachelier. Et en 1723, une note de Marais nous apprend que ledit Gabriel
Bachelier, un des valets de chambre de Louis XV qui ne l'avait pas
quitt pendant toutes ses chasses, recevait du jeune Roi un cheval
superbement harnach, un brevet de 4,000 livres de pension et une canne
d'or.]

[124: Ces nouvelles avaient aussi le mrite d'tre, selon l'expression
de d'Argenson, le contre-poison des nouvelles remises par le lieutenant
de police Hnault au cardinal Fleury.]

[125: Quand le marchal de Belle-Isle sera nomm ministre
plnipotentiaire  Francfort, ce sera de Bachelier qu'il prendra ses
vritables instructions.]

[126: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. III.]

[127: Bachelier, en dehors de l'influence que pouvait lui donner sur le
Roi une matresse de sa main, aurait t amen  rendre publique la
liaison du Roi avec madame de Mailly par le souvenir d'une phrase, qu'un
jour le cardinal lui aurait dite en travaillant avec lui: qu'il
quitterait le ministre  la _premire matresse_ qu'aurait le
Roi[128]. Bachelier pensait du coup faire premier ministre Chauvelin ou
le devenir lui-mme.]

[128: _Mmoires de d'Argenson_. dition Renouard, t. I.]

[129: C'tait au commencement de la faveur de madame de Vintimille.
Flavacourt et le mari de la Vintimille parlaient des amours du Roi, de
la laideur de l'une et l'autre soeur, du mauvais got du souverain.
L'appartement des deux beaux-frres tait situ au-dessous d'une
chambre, o se trouvait dans le moment le Roi qui, pour mieux les
couter, avanant la tte dans la chemine, jetait  la fin  celui qui
tenait la parole, le terrible: Te tairas-tu!]

[130: M. du Luc crivant  madame de Mailly pour qu'elle obtnt de
placer un homme  lui dans un des chteaux du Roi, finissait sa lettre
par cette phrase: Un mot dit de la belle bouche d'une belle dame comme
vous, finira l'affaire. Sur le vu de la lettre, le Roi disait: Ah!
pour une belle bouche, vous ne vous en piquez pas, je crois? En effet,
madame de Mailly avait la bouche grande, mais bien meuble, selon
l'expression d'un contemporain.]

[131: Sur ses 250,000 ou 200,000 livres de rente, le marquis tait
rduit alors  24,000 livres de pension alimentaire, sur lesquelles dit
de Luynes, il en avait fait 6,000  ses filles.]

[132: _Mmoires de d'Argenson_. dition Renouard, t. II.]

[133: La dmarche de madame de Mailly semble avoir t une dmarche pour
la forme; M. de Bouillon lui avait persuad que c'tait le seul moyen de
rduire son pre  la raison et lui avait propos un ajustement par
lequel son pre aurait 60,000 livres de rente paye  5,000 livres par
mois. La veille de la lettre de cachet, madame de Mailly travaillait 
l'arrangement avec Maboul deux heures le matin et trois heures
l'aprs-dne.]

[134: Le marquis de Nesle avait t d'abord exil  Lisieux, puis 
vreux, et enfin obtenait d'aller  Caen.]

[135: On lit dans les _Mmoires du marquis d'Argenson_,  la date du
mois de mai 1740: M. de Mailly, mari de la matresse du Roi, a eu ordre
de sortir de Paris pour avoir tenu chez lui loge et souper de
francs-maons, malgr les ordres ritrs du Roi. L'auguste qualit de
c... du Roi ne l'a pas exempt de cette proscription. Aussi cette dame
voit en ce moment son pre et son mari exils.]

[136: Soulavie dit: Le Roi passa dans peu de temps d'une extrme
rserve avec les femmes dans un grand libertinage.]

[137: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. II.]

[138: _Journal de Barbier_, dition Charpentier, t. III.--Le chroniqueur
dit: On dit qu'un garde du corps avait gagn une pareille... de ladite
petite bouchre, et que, voyant le Roi maigrir, sachant que la petite
fille avait rd autour des petits appartements, il alla trouver le
cardinal Fleury et lui avoua qu'il avait encore la ... de la petite
crature et que, si le Roi l'avait vue, il pourrait bien en avoir
autant.]

[139: Dans le moment o le Roi ne chassait plus, ne sortait plus mme de
sa chambre, M. le Duc engageant le Roi  voir des mdecins, et le Roi
s'y refusant sous prtexte que cela occuperait trop les nouvellistes,
Courtanvaux s'criait avec son franc parler: Mais, sire, cela
n'empchera pas que tout Paris n'ait beaucoup parl. On a dit
publiquement que les chirurgiens taient ncessaires  Votre Majest
plus que les mdecins consultants. Et comme on s'tonnait de la
vivacit de l'apostrophe, Louis XV dit: Je suis accoutum  m'entendre
dire par Courtanvaux tout ce qu'il pense.]

[140: D'Argenson rapporte que madame de Mazarin, son amant du Mesnil, et
leur conseil, l'abb de Broglie, hasardant devant la Reine des projets
de rgence, Marie Leczinska rptait: Ah! quel malheur si une telle
perte arrivait! et cela jusqu' ce qu'au bout de ses exclamations elle
laissa chapper tout bas et dans un soupir: Pour la rgence, je ne
l'aurai pas! Ces entretiens qu'on bruita ne furent jamais pardonns 
la Reine par le Roi.]

[141: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. II]

[142: Le Roi, ayant vu  Rambouillet chez la comtesse de Toulouse la
marquise d'Antin, l'avait trouve fort jolie. Le soir,  un souper des
cabinets, madame de Mailly, lui jetait tout  coup: _Sire, on dit que
vous avez vu madame la marquise d'Antin et que vous l'avez trouve
charmante!_--Point du tout, rpondait le Roi qui cherchait  se
drober, et tait oblig, quelques instants aprs, de dire  la duchesse
d'Antin: Votre belle-soeur avait une coiffure qui lui seyait bien mal.]

[143: Il arrivait parfois cependant  madame de Mailly d'prouver des
refus sur ce qui lui tenait le plus au coeur: la publicit de sa liaison
avec le Roi. C'est ainsi qu'en septembre 1739, mademoiselle de Charolais
et madame de Mailly faisaient l'impossible pour que le Roi allt au bal
de l'Htel-de-Ville. Le projet de ces dames tait de se mettre aux cts
de Sa Majest,  la fentre qui donne comme une tribune sur la grande
salle du bal et de se dmasquer sous prtexte de la chaleur aux yeux de
tous. Madame de Mailly s'enttait  ce que le Roi y vnt, elle rptait:
Mais, Sire, ce pauvre M. de Gesvres, mais ce pauvre M. le prvost des
marchands qui s'est donn tant de peine pour vous recevoir! Au moins,
Sire, que ce soit pour l'amour de moi. Mais le Roi, qui tait au fait
du projet de sa matresse, s'y refusa. En vain Mademoiselle fit cent
singeries, composa un placet, l'attacha  un rideau par une pingle en
disant au Roi: Sire, vous ne lisez pas les placets qui vous sont
prsents. Le Roi rpondait: Je sais ce qu'il contient, j'y mets nant
ds  prsent. Le soir, madame de Mailly toute masque, sa chaise
attele, son relais prpar  Svres, le duc de Villeroy venait lui dire
que le Roi n'irait pas au bal et qu'il avait dfendu de lui remettre la
clef de l'appartement du Roi  l'Htel-de-Ville, dans le cas o elle
voudrait aller au bal sans lui. Et madame de Mailly, ainsi qu'elle le
racontait au duc de Luynes, tait oblige de se dmasquer, de renvoyer
sa chaise, de se coucher.]

[144: _Mmoires du duc de Luynes_, t. II et III.]

[145: _Mmoires du marquis d'Argenson_. dition Renouard, t. I.--Madame
de Mailly avouera plus tard qu'elle avait cd  des besoins d'argent,
qu'elle n'aimait pas le Roi, et que l'amour ne s'tait dclar chez elle
qu'au bout de quelques annes.]

[146: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. I.]

[147: _Mmoires de d'Argenson_, t. II.]

[148: Gurapin de Vaural, petit-fils d'un mercier qui avait achet une
charge d'auditeur des comptes, possesseur d'une trs-jolie figure et
entr dans les ordres, dbutait par tre surpris en conversation
criminelle  Marly avec la comtesse de Poitiers, dame d'honneur de la
duchesse d'Orlans, ce qui le faisait surnommer _coadjuteur de
Poitiers_. Il tait aim ensuite par la marquise de Villars et la
duchesse de Gontaut, dont la jalousie  son sujet clata dans des
chansons o les deux rivales se dirent toutes les mchancets
possibles.]

[149: On voit, pendant ce temps, Mademoiselle se faire la garde-malade
de madame de Mailly. La matresse a-t-elle un rhume, est-elle oblige de
garder le lit? Mademoiselle passe chez elle toutes les aprs-midi, et se
fait apporter dans sa chambre son souper.]

[150: On dit que le sujet de la brouillerie de M. le Cardinal,--c'est
Barbier qui parle,--vient de ce que Mademoiselle avait tant press et
tourment le Roi pour renvoyer M. Amelot et pour donner la place de
secrtaire d'tat  M. de Vaural, vque de Rennes, que le Roi lui en
avait donn sa parole. Il faut observer que le public critique donne ce
Monseigneur pour amant  cette princesse et que c'tait bien l le plus
court chemin pour obtenir un chapeau de la cour de Rome et pour
prtendre  la place de premier ministre. M. le cardinal de Fleury,
instruit du fait, alla trouver le Roi, se dchana contre la princesse,
lui remontra que cela tait non-seulement contraire  ses intrts, mais
scandaleux. Le Roi lui rpondit qu'il avait donn sa parole et qu'il le
voulait. Sur cela le Cardinal prit cong du Roi et donna ordre  toute
sa maison de partir sur le champ pour Issy. M. le duc d'Orlans a pris
parti dans cette affaire et, avec l'autorit de la religion, a fait
entendre au Roi que de pareilles paroles ne l'engageaient en rien. Il
l'a dtermin  n'en rien faire; et il a engag, d'un autre ct, le
Cardinal  revenir prendre sa place  Versailles, de sorte que
Mademoiselle pique au coeur ne voulait point aller  Fontainebleau.]

[151: _Mmoires de d'Argenson_. dition Renouard, t. II.]

[152: Les amours du Cardinal consistaient en une liaison sans doute
trs-chaste, mais trs-intime et trs-suivie avec madame de Lvis, qu'on
savait souvent dner en tte--tte avec le vieux Fleury dans une maison
de campagne  Vaugirard. C'tait cette madame de Lvis, un esprit sage
et clair, capable d'entrer dans les plus grandes affaires et d'un
secret impntrable. L'homme d'glise consultait cette femme suprieure
pour le maniement et la cuisine des plus dlicates choses du
gouvernement laque d'une monarchie toujours gouverne par une
favorite.]

[153: C'est encore madame de Mailly qui disait un jour au Roi auquel
elle demandait une grce et qui rpondait qu'il en parlerait au
Cardinal: _Ne vous dferez-vous jamais de ce tic?_]

[154: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]

[155: Rcit fait par madame de Flavacourt  Soulavie. (_Mmoires
historiques et politiques du rgne de Louis XVI_, par Soulavie, Paris
1801, t. I).]

[156: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, t. V.]

[157: Elle avait de l'esprit, mais aussi brut qu'elle l'avoit reu de
la nature, sans ducation, sans acquit, sans connoissance. (_Mmoires
du duc de Luynes_, t. VII. Petite notice sur la Vintimille, page 102.)]

[158: Le duc de Luynes crit  la date du 26 dcembre 1738:
_Versailles_.--Mademoiselle de Nesle est ici depuis quelques jours
c'est madame de Mailly qui en prend soin.]

[159: Le duc de Luynes dit: Madame de Mailly ne voit que mademoiselle
de Nesle de toutes ses soeurs, les trois autres sont toujours chez madame
de Mazarin. Il n'y avait chez madame de Mazarin que madame de
Flavacourt et madame de la Tournelle; la troisime soeur, appele
Montcarvel, marie plus tard a M. de Lauraguais, demeurait chez madame
de Lesdiguires.]

[160: La brouille tait complte entre la nice et la tante. Voici ce
que raconte de Luynes  propos du voyage de Marly de mai 1739: Le jour
que l'on arriva, M. d'Aumont, qui avait fait la liste du souper, y avoit
mis madame de Mailly et madame de Mazarin. Madame de Mailly ayant lu la
liste, dit  M. d'Aumont d'ter ou l'une ou l'autre, parce qu'elles ne
soupoient point ensemble. La liste toit montre  madame de Mazarin
avertie; cela embarrassa beaucoup M. d'Aumont; cependant il prit son
parti d'aller dire  madame de Mazarin que c'toit un malentendu, et
qu'elle n'toit point du souper. (_Mmoires du duc de Luynes_, t. II.)]

[161: _Mmoires du duc de Luynes_, t. X.]

[162: _Mmoires du duc de Luynes_, t. X.--Ce rcit donn par de Luynes
est contredit par lui-mme crivant,  la date du vendredi 19 juin 1739,
que mademoiselle de Nesle loge chez Mademoiselle qui lui fait
continuellement des cadeaux.]

[163: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, t. V.--Elle tait laide,
dit un contemporain cit par de Luynes, d'une de ces laideurs qui
impriment plus la crainte que le mpris; sa taille tait gigantesque,
son regard rude et hardi... Soulavie, qui eut de madame de Flavacourt,
morte seulement en l'an VII de la Rpublique, de curieux renseignements
sur ses soeurs, dit, et ce sont les expressions de madame de Flavacourt:
Elle avait la _figure d'un grenadier, le col d'une grue, une odeur de
singe_. Le mari de madame de Vintimille n'appelait sa femme que mon
petit bouc, disant que c'tait un diable dans le corps d'un bouc.]

[164: Donnons la parole  l'anonyme cit par le duc de Luynes qui,
contre toute vraisemblance et tous les tmoignages historiques, cherche
 montrer dans l'intimit du Roi et de mademoiselle de Nesle une passion
platonique: Elle ne connoissoit de devoirs que ceux qu'elle devoit au
Roi et  sa soeur. Mademoiselle, qui avoit le plus contribu  son
mariage et dont le motif toit de s'en faire une crature et un moyen de
plus pour parvenir  gouverner, s'aperut bientt qu'elle s'toit
lourdement trompe. Au lieu d'y trouver l'utilit qu'elle cherchoit,
elle n'y trouvoit qu'une barrire insurmontable. Madame de Mailly n'eut
plus le mme besoin d'elle depuis qu'elle eut sa soeur. Cette princesse
fut si irrite, qu'elle rsolut de perdre madame de Vintimille en la
rendant suspecte  sa soeur, et voici comment elle s'y prit: La
Vintimille, comme je l'ai dit, toit d'une assiduit extrme  faire sa
cour au Roi; le Roi la traitoit avec toute la distinction imaginable, il
l'coutoit avec attention lorsqu'elle parloit, il tudioit ses regards
lorsqu'il avoit parl, enfin tout ce qu'un langage muet peut faire
dcouvrir d'estime, de considration et de got apprenoit  madame de
Vintimille le cas qu'il faisoit d'elle et l'amiti qu'il avoit pour
elle. Elle en fut flatte beaucoup moins par vanit, dont elle n'toit
pas extrmement susceptible, que par la reconnoissance, qui produisit
bientt en elle des sentiments plus vifs. Il est sr qu'elle prit une
grande passion pour le Roi; il est vraisemblable que le Roi s'en
aperut, mais il est certain qu'elle ne songea jamais  nuire  sa soeur,
et la conduite du Roi et d'elle a bien prouv qu'elle ne l'auroit jamais
supplante, mais qu'elle auroit pu lui succder si le Roi avoit perdu
madame de Mailly, soit par la mort, soit par une retraite. Le Roi,
fidle  madame de Mailly, jouissoit de l'esprit de madame de
Vintimille; il voyoit avec plaisir que madame de Mailly ne parloit que
d'aprs elle; il toit convaincu que madame de Vintimille l'adoroit,
qu'elle ne vouloit que sa gloire et qu'elle toit assez claire pour
bien connotre les moyens de la lui procurer; il y a toute apparence
qu'il se promettoit de lui donner toute sa confiance aprs la mort du
Cardinal.]

[165: Au mois de dcembre 1739, madame de Mailly se fchait toute rouge
au sujet d'un voyage du Roi  la Muette, une semaine qu'elle tait de
service auprs de la Reine. Il y avait dj eu prcdemment,  propos
d'un voyage  Choisi, une petite brouille entre le Roi et la matresse
qui avait dclar que si le Roi ne voulait pas la mener, elle
demanderait la permission  la Reine, et arriverait tout  coup 
Choisi.]

[166: Un jour que madame de Mailly soutenait qu'elle tait plus blanche
et moins sche que sa soeur, le Roi lui dit brusquement: Ne pariez pas,
vous perdriez!]

[167: _Mmoires du duc de Luynes_, t. II.]

[168: _Ibid._, t. III.]

[169: _Ibid._, t. III.]

[170: Une correspondance manuscrite de Dubuisson, cite par M. Rahery,
dit: J'ajoute  ce qui regarde mademoiselle de Nesle, que Mgr
l'archevque de Paris lui a fait prsent de 25,000 fr. en bijoux, qu'il
tait du dner de noce, que Mademoiselle en a fait le souper et que
c'est elle et le Roi qui ont donn la chemise aux nouveaux maris.]

[171: Le dimanche suivant avait lieu la prsentation par Mademoiselle 
la Reine de madame de Vintimille entoure de mesdames de Mailly et de la
Tournelle ses soeurs, qui tour  tour avaient pris, prenaient ou allaient
prendre  Marie Leczinska le coeur du Roi. La Reine accueillait ce monde
avec une froideur marque.]

[172: Le mari qu'avait pous mademoiselle de Nesle tait une espce de
jeune cynique et de fou mchant, qui, tout en trouvant agrable d'tre
des soupers des petits appartements et d'user des chevaux du Roi,
parlait de son mariage avec le plus sanglant des mpris, ne mnageait ni
sa femme, ni sa belle-soeur, ni le Roi mme, s'attirant la rise des
honntes gens, les brusqueries de sa belle-soeur, l'aversion de sa femme
qu'elle tendait bientt  toute la famille et qui lui faisait refuser,
lorsqu'elle accoucha, une magnifique layette envoye par l'archevque de
Paris.]

[173: Le duc de Luynes crit  la date du 4 janvier 1740.--_Versailles_.
Madame de Vintimille nous montra hier une bote d'or incruste que le
Roi lui a donne pour ses trennes; ce fut le jeudi, veille du jour de
l'an. Le Roi lui fit beaucoup de questions, si on lui avoit jamais donn
des trennes, si elle vouloit qu'il lui en donnt, aprs quoi on se mit
 table, et le Roi, pendant le souper, donna  M. le duc de Villeroy la
tabatire qu'il remit sur-le-champ  madame de Vintimille. Elle est la
seule  qui le Roi ait donn des trennes.]

[174: On disait que madame de Mailly tant strile et ne pouvant avoir
d'enfant du Roi, lui avait livr sa soeur pour en avoir de lui afin de se
l'attacher par cette progniture,  l'exemple de Sara donnant Agar 
Abraham.]

[175: Le duc de Luynes, assistant  un souper du Roi chez la comtesse de
Toulouse, tait frapp du srieux, de la froideur de la matresse, qui 
la fin cependant badinait avec un tui  cure-dents d'ivoire que le Roi
avait tourn et qu'il lui avait donn.]

[176: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.]

[177: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. III.]

[178: Mademoiselle de Charolais carte, la marchale d'Estres devenait
la compagne habituelle de mesdames de Vintimille et de Mailly. Cette
vieille femme, qui joue un assez triste rle, plaisait par un fonds de
gaiet naturelle, un esprit plaisant, une conversation badine et
voltigeante.]

[179: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. III.--Quand cette
princesse mourait au mois d'aot 1741, un mois avant la mort de madame
de Vintimille, la cour tmoigna une grande indiffrence pour la fin
brusque de cette princesse de quarante-quatre ans.]

[180: Il y avait un autre petit fait pass au mois de fvrier dernier
qui montrait dj la connaissance que l'on avait de l'autorit de madame
de Vintimille sur la pense du Roi. Sylva le mdecin,  la suite de
bruits et de propos survenus aprs la mort de M. le Duc qu'il avait
soign, crivait  madame de Vintimille une lettre pour la prier de
combattre les prventions qui pouvaient exister dans l'esprit du Roi.]

[181: Au mois de juin suivant avait lieu la rception du nouveau duc de
Gramont comme colonel du rgiment des gardes. Le rgiment sous les
armes, mass en bataillon carr sur la grande place entre les curies et
le chteau, le Roi  cheval, suivi du duc de Gramont en uniforme et 
pied, s'avanait  sa rencontre, s'arrtant  trente pas. Les officiers
faisaient cercle autour du Roi, les tambours derrire. Alors le Roi
prononait la formule d'usage: Vous reconnatrez M. le duc de Gramont
pour colonel de mes gardes, et vous lui obirez en ce qu'il vous
commandera pour mon service. Aussitt les tambours de battre, les
officiers de reprendre leurs postes, le Roi de se porter sur la droite,
du cot des Rcollets. Puis le rgiment se mettait en marche pour Paris
par compagnie, le duc de Gramont  la tte de la compagnie-colonelle,
saluant le Roi au passage, et venant prendre place aux cts de Sa
Majest. Mesdames de Vintimille et de Mailly assistaient  la rception
dans le carrosse de madame de Gramont.]

[182: Le duc de la Trmoille, qui serait d'aprs quelques bibliographes
l'auteur d'_Angola_, est une figure singulire et reste dans l'ombre.
Accus de gots contre nature dans sa jeunesse, il meurt victime de son
dvouement conjugal: s'tant enferm avec la duchesse attaque de la
petite vrole, il prissait de cette maladie  laquelle sa femme
chappait. Entr  la fin de 1737 avec plusieurs jeunes seigneurs et
madame de Mailly dans la conspiration des _Mirmidons_,--celle des
_Marmousets_ est de 1732,--conspiration qui avait pour but de remettre
en place Chauvelin, il priait le Roi, la mine vente, de ne point le
nommer au Cardinal. Le Roi ayant manqu  sa parole, le duc lui faisait
les plus vifs reproches, le priait de le rayer du nombre de ses
familiers, lui disant en propres termes: qu'il ne pouvait plus tre son
ami, et, se renfermant strictement dans les fonctions de gentilhomme de
la Chambre, cessait de frquenter les petits appartements.]

[183: Le Roi ayant appris la nouvelle de la mort de M. de la Trmoille
pendant son souper, on avait remarqu qu'au sortir de table, madame de
Mailly avait fait parler M. de Luxembourg au Roi.]

[184: Dans une audience qu'avait eue prcdemment madame de la
Trmoille, le Cardinal, sollicit par elle, lui avait rpondu schement
qu'il ne se mlait point de ces sortes de grces.]

[185: Madame de Vintimille se rendait compte de la situation en un
moment. Elle n'tait point encore assure de sa toute-puissance sur la
dbile volont du Roi, le Cardinal tait bien vieux et ne pouvait gure
vivre encore longtemps; la femme politique trouvait plus prudent
d'attendre que de risquer sa fortune sur un coup de cartes douteux.]

[186: La lettre de madame de Vintimille envoye au Roi dans la
nuit,--Louis XV se couchait cette nuit-l  deux heures et demie,
quoiqu'il dt se coucher de bonne heure  cause de la procession du
lendemain,--la lettre envoye la nuit ou le matin de trs-bonne heure,
faisait brler, au dire de Soulavie, le billet dj crit par lequel le
Roi acceptait la retraite du cardinal de Fleury.]

[187: Ce matin, le duc de Luynes qui se rendait  la toilette de madame
de Mailly, tait frapp du srieux de la matresse, de la tristesse du
duc de Luxembourg.]

[188: Ah! me voil compromis avec tous les princes du sang, rptait 
tout moment le Cardinal, qui craignait pour l'avenir l'hostilit de la
maison d'Orlans qui avait appuy en dernier lieu et trs-chaudement la
candidature du petit la Trmoille.]

[189: Rcit d'un anonyme donn par le duc de Luynes. _Mmoires du duc de
Luynes_, t. X.--_Ibid_., t. III.]

[190: Sur la rputation de l'homme de guerre nous ne pouvons mieux faire
que de citer la lettre crite par Frdric au cardinal de Fleury et que
donne le duc de Luynes.

_Lettre du Roi de Prusse  M. le cardinal de Fleury:_

     Berlin, le 20 dcembre 1741.

     Monsieur mon cousin,

L'attachement pour la France, le zle pour votre gloire, et l'affection
pour la gloire de la cause commune m'obligent aujourd'hui de vous crire
pour vous prier, par les motifs les plus pressants, de rendre M. de
Belle-Isle  l'arme de Bohme, comme l'homme le plus capable du mtier
de la guerre, le plus conciliateur, et le plus susceptible de la
confiance des princes d'Allemagne, que vous ayez actuellement. Vous ne
sauriez croire (n'tant pas sur les lieux) quels poids M. de Belle-Isle
donne aux affaires du Roi votre matre en Allemagne, tant par rapport 
vos allis (qui ont mis tous leur confiance en lui) que relativement 
votre arme, chez qui le poids de la rputation de ce grand homme dcide
en partie du succs de vos entreprises.

Je le prendrai, moi personnellement, comme une marque des gards et de
l'amiti que le Roi, votre matre, a pour moi, s'il continue le marchal
de Belle-Isle dans le poste qu'il lui a donn, et je vous le demande 
vous personnellement comme la plus grande marque d'amiti que vous
puissiez me donner.

Tout dpend dans le monde du choix des hommes capables que l'on emploie,
et M. de Belle-Isle peut tre compt dans son mtier au rang des plus
grands hommes...

Et Frdric terminait par ce post-scriptum: Pour Dieu et pour votre
gloire, dlivrez-nous du marchal de Broglie, et pour l'honneur des
troupes franoises rendez-nous M. le marchal de Belle-Isle.]

[191: Il y avait au fond un charlatan chez le marchal de Belle-Isle. On
se moqua beaucoup de lui lorsque, le 3 mars 1743, arrivant de l'arme,
il se rendit publiquement chez le Roi, soutenu sous les bras par deux
cuyers.]

[192: Le marchal avait encore en ce temps de corruption la rputation
d'un homme de moeurs pures et qui ne cherchait des distractions que dans
le travail.]

[193: Chronique du rgne de Louis XV, 1742-1743, _Revue rtrospective_,
t. IV. 1834.]

[194: Voici la vive et pittoresque et assez mchante biographie que
donne le marquis d'Argenson du duc de Belle-Isle, le 13 fvrier 1731, le
jour o il est nomm marchal de France: Le roi de la fte est M. de
Belle-Isle dont on prsume de si grandes choses, quoiqu'il n'ait encore
rien fait pour la guerre. Il n'a servi toute la guerre de 1701, que
comme capitaine de dragons. Il eut un bon coup de fusil au sige de
Lille, tout  travers la poitrine; il obtint ensuite une commission de
colonel rform; pendant la Rgence, il fut en faveur. Il eut permission
d'acheter la charge de mestre de camp gnral des dragons  force
d'argent, ce qui donne rang de brigadier. Il alla comme volontaire 
notre petite guerre d'Espagne, et attrapa quelque chose au talon,
ensuite il commanda de beaux camps de paix. Il s'est montr homme de
cour, homme de cabinet et grand pourvoyeur; homme  vues justes et d'un
grand travail. Il a un frre sens et pesant: sans ce frre il serait un
fol; sans lui son frre (le chevalier de Belle-Isle) serait un homme
ordinaire.  notre guerre de 1733, il a command la petite arme de
Moselle, et chacun a t charm d'y tre, d'autant qu'on y tait bien
pourvu de tout et qu'on n'y voyait pas l'ennemi. Il prit Trabarch en
ptardant, il parut  Philisbourg  deux tranches et y hasarda
l'attaque d'un ouvrage qui n'tait pas mr, mais qui russit par
bonheur. Enfin commandant dans les vchs, lieutenant-gnral, cordon
bleu, neveu de feu madame de Lvy, la bonne amie du cardinal, nomm
plnipotentiaire  Francfort, on vient de lui donner le bton de
marchal  l'ge de cinquante-quatre ans.]

[195: _Mmoires du comte de Maurepas_. Buisson, 1792, t. IV.]

[196: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. III.]

[197: D'Argenson dit que, quoique madame de Vintimille fut demeure
toujours fidle  ses engagements avec le parti Chauvelin, elle lui
donnait bien du mal avec son naturel emport et indpendant.]

[198: _Mmoires du comte de Maurepas_. Paris, Buisson, 1792, t. III.--Le
nom du ministre et de sa femme sont mls  nombre de sales affaires
d'argent. Dans la vente d'un rubis du Roi, madame Chauvelin fut accuse
d'avoir stipul et reu de Ganners, le lapidaire, des trennes de
diamants. Une accusation plus grave fut celle relative  la vente d'une
cuirasse de diamants donne par Mahomet II  Franois Ier que le mari et
la femme vendaient  des marchands 600.000 livres, en en retenant pour
eux 150,000.]

[199: _Mmoires du marquis d'Argenson_, dition Renouard, t. I.]

[200: Papiers de l'abb Cherier. Bibliothque de l'Arsenal. Manuscrits.]

[201: Narbonne le commissaire de police raconte en ces termes l'exil de
Chauvelin le mercredi 20 fvrier 1737. Maurepas, secrtaire de la Maison
du Roi et ministre de la Marine, se rendait chez Chauvelin  six heures
du matin et lui redemandait les sceaux au nom du Roi. Chauvelin entrait
dans la chambre de sa femme et lui disait: Ah! Madame, l'apostume est
crev, le Roi m'exile  Gros-Bois. Vous viendrez me rejoindre quand il
vous plaira. Et il partait sous la garde de cinquante mousquetaires. Au
mois de juin il tait transfr de Gros-Bois  Bourges. Soulavie donne
la lettre suivante que je croirais apocryphe comme une lettre crite par
le Cardinal  Chauvelin aprs sa disgrce:

Les liaisons qui ont subsist entre vous et moi, Monsieur, m'engagent 
vous donner des marques de mon souvenir dans le malheur qui vient de
vous arriver. Je ne puis que vous plaindre de vous tre attir
l'indignation du Roi, mais faites rflexion  votre conduite.

Le Roi vous honoroit de ses bonts, vous en avez msus au point de
rompre les mesures que Sa Majest prenoit pour l'affermissement de la
paix de l'Europe et la tranquillit de ses peuples. Vous savez avec
quelle ouverture de coeur je me suis toujours comport  votre gard;
malgr tout cela, vous trompiez ma confiance de la manire la moins
permise; rappelez-vous, Monsieur, ce que je vous ai dit des premiers
avis, que j'eus de certaines intelligences; la manire dont je vous en
parlai me donnoit lieu d'esprer que la suite rpareroit les premires
dmarches; si j'avois seul  me plaindre de vous, j'y serois moins
sensible, mais le bien et le repos de l'tat y toient trop intresss
et ds lors je ne pouvois tre indiffrent. Vous avez manqu au Roi, au
peuple et  vous-mme; ce sont de tristes vrits  vous dire...]

[202: Il semble que, tout exil qu'il tait, Chauvelin correspondait
avec le Roi.]

[203: Mmoires du marquis d'Argenson, t. II.]

[204: _Choisi-Mademoiselle_, qui avait appartenu  mademoiselle de
Montpensier avait t vendu par le duc de Villeroy  madame la princesse
de Conti, il tait achet  son hritier, le duc de la Vallire, en
1739, et prenait le nom de Choisi-le-Roi. Ce chteau tait clbre par
sa terrasse sur la rivire et par les huit grands morceaux de sculpture
d'aprs l'antique de ses jardins, excuts par Anguier pour le
surintendant Fouquet.]

[205: Choisi devenait la maison favorite pour les petits soupers. Et
l'on voyait souvent sortir  la nuit, d'un pavillon de Marly, madame de
Mailly en chaise de poste, gagnant Choisi, escorte de porte-flambeaux
et de deux pages de l'curie du Roi.]

[206: _Mmoires secrets sur l'histoire de Perse_, 1749.--_Vie prive de
Louis XV_, 1785, t. II.--Louis XV cra a Choisi le _petit chteau_, o
le service des valets tait remplac par des mcanismes, des
_confidentes_ et des _servantes_. Il y construisit aussi un thtre sur
lequel on ne joua gure qu'une fois. C'tait la pice de Boursault,
_sope  la cour_, o un courtisan reproche au Roi de se griser. Le Roi
crut voir, dans le choix de cette pice, une leon que la Reine lui
avait fait faire par le gentilhomme de la chambre sur le got du
champagne que lui avait donn madame de Mailly, et montra de l'humeur.]

[207: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.]

[208: _Ibid._, t. III.]

[209: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. III.]

[210: _Mmoires du marquis d'Argenson_, dition Renouard, t.
III.--Madame de Vintimille a le franc parler avec tous et sur tous plus
naturellement libre et oseur que sa soeur, qui ne le trouve, ce franc
parler, que sous une pointe de vin, ou sous l'excitation de la mauvaise
humeur. Au mois de juillet 1740, la cour s'tait mue d'une conversation
fort vive de madame de Vintimille avec le comte de Clermont, qui tait
pourtant l'ami intime des deux soeurs, o elle lui avait dit
trs-librement et trs-ouvertement sa pense sur la querelle des
lgitims et des princes du sang, lui donnant absolument tort dans cette
affaire.]

[211: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.]

[212: Le duc d'Ayen, au dire du mari, dire confirm par d'Argenson,
tait devenu l'amant de madame de Vintimille. Le fait est-il vrai? Je
n'en sais rien, mais, quoi qu'il en soit, il est incontestable que le
duc d'Ayen vivait dans l'intimit la plus grande avec la favorite. Et un
jour qu'il questionnait le Cardinal sur les voyages du Roi, le vieux
Fleury lui disait narquoisement: Eh! Monsieur, vous avez des amies qui
le savent bien mieux que moi, faisant allusion  madame de Vintimille.]

[213: _Mmoires du marquis d'Argenson_, t. III.]

[214: Quelques-uns remarqurent chez madame de Vintimille comme une
fatigue et un dgot de la vie, et l'on dit qu'elle mourut sans montrer
grand regret.]

[215: Le propos fut tenu, dit le duc de Luynes, devant dix  douze
personnes.--L'anonyme cit par le duc de Luynes dans son volume Xe dit:
Sa maladie alarma ses amis; elle paroissoit plonge dans la plus
profonde tristesse, et elle ne se prtoit  rien de tout ce qu'on
vouloit lui faire pour sa gurison. Le Roi parut vritablement afflig
et dans une grande occupation d'elle; lui seul pouvoit la dterminer 
suivre les ordonnances des mdecins, et on avoit lieu de juger que
madame de Vintimille se plaisoit  faire durer un tat qui lui donnoit
occasion de connotre chaque jour l'amiti du Roi pour elle. Le marquis
d'Argenson raconte que, madame de Vintimille ne voulant rien prendre de
ce qui lui tait ordonn, le Roi tait oblig de se mettre a genoux
devant son lit pour l'engager  se soigner.]

[216: M. de Vintimille, dit l'anonyme cit par M. de Luynes, avoit
augment tous les jours d'indcence et de folie, il n'y avoit point
d'horreurs qu'il ne dt de sa femme; les dtails les plus dgotants
toient pour l'ordinaire le sujet de ses conversations  table devant
tous les valets. Il racontoit publiquement qu'il avoit surpris sa femme
prenant de force le petit Coigny. Il en revint assez  madame de
Vintimille pour fortifier la haine qu'elle avoit dj pour lui, elle ne
voulut plus vivre avec lui comme sa femme, elle fit lit  part.
Cependant la famille de M. de Vintimille dsiroit passionnment qu'elle
et un enfant. J'ignore ce qui la dtermina  encourir le risque, mais
au retour de Fontainebleau 1740, elle coucha avec son mari et devint
grosse. Le premier mouvement de M. de Vintimille quand il l'apprit fut
une joie extrme,... mais soit par de mauvais conseils, soit par un
accs de folie inoue, il changea de ton quelques jours aprs, et dit
publiquement qu'il n'avoit aucune part  cette grossesse, que c'toit
l'ouvrage de M. d'Ayen, de M. de Forcalquier, ou du Roi... L'anonyme
ajoute que l'entrevue ne fut pas longue entre le mari et sa femme.
L'enfant dont madame de Vintimille accouchoit fut le petit comte de Luc,
appel par ses camarades de collge le _demi-Louis_, que madame de
Pompadour songea plus tard  marier avec sa fille Alexandrine.]

[217: L'appartement de M. de Fleury n'tait point encore libre, et
madame de Vintimille avait t installe dans l'appartement du cardinal
de Rohan, alors absent de Versailles.]

[218: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, t. V.]

[219: Madame de Vintimille mourait ainsi que mourra sa soeur, la duchesse
de Chteauroux, persuade qu'elle tait empoisonne, et Soulavie aura
toutes les peines du monde  cinquante ans de l  faire revenir madame
de Flavacourt sur l'ide que sa mort n'tait pas naturelle et qu'elle
avait t empoisonne par Maurepas.]

[220: C'est un fait affirm par Soulavie, mais que je ne retrouve pas
dans de Luynes, dont Soulavie avait eu en communication le manuscrit et
avec lequel il a fait tout son rcit de la mort de madame de Vintimille
qui se trouve dans le volume 5e des _Mmoires du marchal duc de
Richelieu_.]

[221: L'anonyme cit par de Luynes assure que madame de Vintimille
succomba  un rsyple laiteux. D'Argenson attribue sa mort  une
_fivre miliaire_, maladie commune en Pimont, mais presque inconnue
alors en France. De Luynes dans son journal donne un dtail curieux: On
lui a trouv une petite boule de sang qui commenoit mme  toucher au
cerveau; madame d'Antin m'a dit qu'elle l'avoit entendue se plaindre
depuis sa grossesse, qu'elle sentoit cette boule tant en carrosse. Elle
m'a ajout que madame de Vintimille, avant d'tre marie mme, sentoit
cette boule.--C'toit une veine dilate qui avoit fait un petit
enfoncement dans le cerveau, ce qui lui paroissoit tre une petite
boule. (_Note postrieure du duc de Luynes._)]

[222: _Mmoires du marquis d'Argenson_, dition Jannet, t. II.--Le Roi
avait exprim le dsir qu'on ft un portrait peint et un buste de madame
de Vintimille.]

[223: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.--_Mmoires du marchal duc de
Richelieu_, par Soulavie, t. V.--D'Argenson dit: Il est arriv des
horreurs  son cadavre... On la transporta morte avec un simple linceul
sur le corps, du chteau  l'htel de Villeroy, et l ses domestiques la
laissrent et allrent boire comme cela arrive souvent; le peuple monta
et s'en saisit, on lui jeta des ptards... on fit toutes sortes
d'indignes traitements  son vilain corps.]

[224: On vit, pendant tout le XVIIIe sicle, un curieux _ex-voto_ 
l'glise Saint-Leu; c'tait un _ex-voto_ reprsentant Louis XV g de
six ans, avec derrire lui sa gouvernante madame de Ventadour,
agenouill devant Saint-Leu et lui demandant d'tre guri de la peur, de
cette peur qui plus tard se changea en cette extrme timidit qui
inspirait au Roi  la vue de tout visage nouveau, une sensation
inquitante. (_Tableau de Paris_, par Mercier, t. IX.)]

[225: Un jour c'tait les noeuds, un autre jour la tapisserie. Le got de
la tapisserie prenait au Roi comme une envie de femme grosse, et le
courrier qui allait  Paris chercher le mtier, les laines, les
aiguilles, ne mettait que deux heures un quart pour aller et venir.]

[226: _Mmoires du marquis d'Argenson_, dition Renouard, t. III.]

[227: Ces deux lettres, avec trois autres que je donne  l'Appendice,
sont adresses par madame de Vintimille  madame du Deffand. Elles ont
t publies en 1809 dans la _Correspondance indite de madame du
Deffand_, parue chez Collin. Depuis, elles ont t republies par M. de
Lescure dans la _Correspondance complte de la marquise du Deffand_.
Plon, 1865.]

[228: M. de Rupelmonde, marchal de camp, dont la femme tait dame du
palais de la Reine.]

[229: La chasse est la grande distraction de Fontainebleau et souvent
les deux soeurs accompagnaient le Roi courant le cerf. L'anne suivante,
dans le mois d'octobre, mesdames de Vintimille et de Mailly, suivant la
chasse en calche avec M. de Luxembourg, pensaient prir. Dans un
passage du _Long Rocher_, une roche ayant soulev une roue de la
voiture, la calche aurait t prcipite en bas, si l'on n'avait eu le
temps de couper les guides d'un cheval.]

[230: Proprit de la comtesse de Toulouse o le Roi allait quelquefois
souper en compagnie des deux soeurs. Le duc de Luynes dit,  la date du
21 octobre 1739: Le Roi a mont en calche avec Mademoiselle,
mademoiselle de Clermont, mesdames de Mailly, de Vintimille et de
Chalais; Sa Majest est alle souper  la Rivire... c'est la seconde
fois qu'il y va souper.]

[231: Sauf madame de Vintimille dont ces lettres annoncent un got des
lettres et des lettrs, les demoiselles de Nesle sont d'aimables et
moqueuses grandes dames trs-indiffrentes aux choses de l'esprit. Il
n'y a pas la moindre trace, pendant leur rgne, d'un rien de cette
protection amie, donne plus tard par madame de Pompadour aux hommes de
gnie et de talent de son temps. Madame de Mailly fait une dmarche pour
obtenir le privilge du Mercure  Fuzelier, va voir dans l'atelier de
Lemoyne le buste de Louis XV, et c'est tout. Madame de la Tournelle, si
maltraite dans le Mmoire pour servir  l'histoire de sa vie par
Voltaire qui lui impute l'oubli dans lequel l'a laiss la cour, madame
de la Tournelle et madame de Lauraguais, n'useront de leur crdit en
faveur des artistes pas plus que madame de Mailly. On ne voit les deux
soeurs montrer de la chaleur qu'une seule fois; c'est  propos de la
rception de la Clairon, mais ce jour-l, leur sollicitation fut si vive
que M. de Gesvres voulut donner sa dmission et resta depuis longtemps
brouill avec madame de Lauraguais.]

[232: Madame de Mailly qui, dans les derniers jours de la maladie de sa
soeur, couchait chez la marchale d'Estres, pour donner son appartement
 Sylva, restait dans son lit jusqu' une heure de l'aprs-midi, fondant
en larmes et ne voyant que ses intimes.  une heure, sur un mot que
venait lui dire le duc de Villeroy, elle se levait, montait dans sa
chaise, se rendait chez la comtesse de Toulouse qui n'tait point encore
arrive, et se recouchait dans la niche de la comtesse jusqu' l'arrive
du Roi.]

[233: Proprit aux environs de Rambouillet, appartenant  la comtesse
de Toulouse.]

[234: Le marquis d'Argenson, qui voyait le Roi le 14 dcembre,
remarquait qu'il avait les yeux rouges.]

[235: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.]

[236: Dans un de ses sjours  Versailles, le Roi tant en train de
souper  son petit couvert, arrivait, avec sa figure joviale, le mari de
la Vintimille, qui faisait la rvrence  plusieurs personnes de sa
connaissance avec un air extraordinaire de gaiet. Le Roi rougissait et
sortait de table brusquement.]

[237: Louis XV, dit Narbonne, touchait les crouelles la veille des
quatre ftes solennelles jusqu'en l'anne 1737. Il imposait les mains
sur le visage des malades, les promenant du front au menton et de la
joue droite  la joue gauche disant: Dieu te gurisse, le Roi te
touche. L'aumnier donnait  chaque malade une pice de 24 sols.]

[238: _Mmoires du marquis d'Argenson_, t. III.--_Mmoires du duc de
Luynes_, t. IV.]

[239: _Mmoires du marquis d'Argenson_, t. III--Le marquis dit que
madame de Mailly avait toujours un portrait de sa soeur sous les yeux.]

[240: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[241: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III et IV.--Le duc raconte que
madame de Mailly lui montrait au mois de mai une liste de repas faits 
Fontainebleau, dans le mois d'avril prcdent, et o le Roi avait t
oblig d'admettre des gens de la cour  sa table, une liste contenant
trente-cinq repas, sur lesquels il y en avait eu plusieurs de douze et
de quinze personnes, et dont le total ne montait qu' 2,819 liv. Le duc
ajoutait qu'avec un tout autre homme que Moutiers la note se serait
leve  10 ou  12,000 liv.]

[242: Le Roi devenait d'un rigorisme extrme pour les pratiques de la
religion. Pendant le carme de 1742, le duc d'Ayen, souffrant, ne
soupait presque pas dans le petit appartement  cause qu'il faisait
gras. Un jour cependant, emmen par le Roi  la chasse o il se trouvait
mal, et ramen pour souper, madame de Mailly demandait  Sa Majest de
vouloir bien permettre  M. d'Ayen de manger un morceau gras. S'il est
malade, il n'a qu' le manger l-dedans, rpondait le Roi. L dessus,
dans un premier mouvement de vivacit, madame de Mailly s'criait:
_Cela tant, je m'en vas donc manger un morceau avec lui!_ et se
levait. Le Roi ne cda pas, et M. d'Ayen fut oblig d'aller faire gras
dans une autre chambre.]

[243: Sur la nouvelle de la mort de madame de Vintimille, Mademoiselle,
venue exprs de Paris pour voir madame de Mailly qui tait encore chez
elle, n'avait pas t reue, et n'avait pu parler qu' une femme de
chambre.]

[244: Mademoiselle a voulu reprendre le rle de m..., dit d'Argenson,
mais cela lui a mal russi: elle est alle souper  la Muette, mprise
de tout le monde, personne ne lui parlant plus, le Roi et la matresse
chuchotant contre elle en la regardant.]

[245: Le Roi hsitait beaucoup  retourner dans ce chteau tout plein
encore du souvenir de madame de Vintimille, et il fallait pour le
dcider, que madame de Mailly lui dt que, s'il ne voulait pas y aller,
ce serait elle toute seule qui irait inspecter ses btiments.]

[246: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.]

[247: D'Argenson accuse le duc d'Ayen de travailler dans les soupers des
petits appartements  dtruire la religion du Roi.]

[248: _Mmoires du marquis d'Argenson_, t. III.]

[249: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[250: Le pauvre de Meuse, qui n'obtenait pas la permission de servir,
qui n'tait pas fait duc et pair, et qui avait des deux mois de goutte
qui le retenaient dans sa triste chambre de Versailles, tait enfin
nomm en mai 1743 gouverneur de Saint-Malo avec la permission de vendre
ou de faire passer sur la tte de son fils le gouvernement de Ribemont
qu'il avait.]

[251: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[252: Lorsque, dans l'loignement de Cond des affaires et
l'ensevelissement du duc d'Orlans  Sainte-Genevive, le jeune prince
de Conti voulant jouer un rle en septembre 1742, partait sans la
permission du Roi pour se rendre  l'arme, et que Louis XV envoyait un
courrier  M. de Maillebois pour mettre aux arrts le prince  son
arrive, c'tait madame de Mailly  laquelle le prince avait confi son
projet sous le plus grand secret, qui se chargeait d'avoir une entrevue
du Roi  la vieille princesse de Conti. Elle la faisait cacher dans la
loge du concierge de Choisi, elle partait au-devant du Roi qui tait 
la chasse, traversait la rivire, arrtait Louis XV en chemin et le
dcidait,  force de prires,  recevoir la mre du prince et  faire
pardonner au jeune homme son escapade. Le prince de Conti demeurait en
relation d'amiti avec la duchesse de Chteauroux, qui plus tard
s'essayait  faire du prince franais un Roi de Pologne.]

[253: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. IV.]

[254: Madame de Mailly, lorsqu'elle le rencontrait, lui tournait
carrment le dos.]

[255: _Mmoires de d'Argenson_, t. IV.]

[256: _Ibid._, t. III.]

[257: _Mmoires du marquis d'Argenson_, t. IV.]

[258: _Ibid._, t. IV.]

[259: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[260: Le duc de Luynes dit: Ce duch sera vrifi au parlement comme
celui de Chevreuse, Duras, Lorges, etc. C'est sur la terre de Gisors
que ce duch est attach. En mme temps l'empereur, en reconnaissance
des services du marchal, le dclarait prince de l'Empire.

Au mois de septembre, le matin du jour o la marchale de Belle-lsle
devait prendre son tabouret dans le cabinet du Roi, madame de Mailly
allait la voir le matin, lui disait qu'elle ne devait pas s'embarrasser
de tous les discours qu'on tenait contre le marchal, qu'il suffisait
que le Matre ft content, que le Roi l'tait de M. de Belle-Isle et
n'avait jamais chang; que pour elle, elle avait toujours persist dans
les mmes sentiments d'amiti; que l'on avait pu croire qu'ils taient
diminus parce qu'elle avait cess de prendre aussi ouvertement son
parti depuis tous les mauvais bruits qui avaient couru dans le public,
mais qu'elle avait cru en cela la servir plus utilement et qu'elle
n'avait jamais cess de prendre le plus vritable intrt  ce qui le
regardait.]

[261: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[262: _Mmoires du duc de Richelieu_, t. VI.--_Mmoires du duc de
Luynes_, t. IV.--Le Roi, en remontant dans son appartement, disait 
madame de Mailly: Madame la comtesse, vous serez bien contente de moi,
car je n'ai cess de parler  M. de Beauvau pendant mon souper. Et
madame de Mailly faisait le lendemain une longue visite  la marchale
de Belle-Isle, l'assurant qu'elle ne devait avoir nulle inquitude, que
le Roi connaissait l'attachement de M. de Belle-Isle pour sa personne et
ses intrts, et qu'il tait fort content de lui.]

[263: _Mmoires du duc de Luynes_, t. I.]

[264: _Archives nationales_.--Le marquis d'Antin mourait en avril 1741.]

[265: Le duc de Luynes fait remarquer que, quoique madame de Mailly ft
trs-impressionnable, trs-mobile, elle avait la constance en amiti.]

[266: _Journal de Barbier_, dition Charpentier, t. III.--_Mmoires de
d'Argenson_, dition Renouard, t. III.]

[267: Bachelier, qui en tait quelquefois spectateur, disait 
d'Argenson que cette vie avec l'ennuye et l'ennuyeuse madame de
Mailly et le duc d'Ayen et le duc de Noailles qui avaient plus de jargon
que d'esprit, tait le comble de l'ennui et le rgne de Morphe.]

[268: Il semble mme qu'en vieillissant, madame de Mailly ne prenait
plus soin de sa toilette. Le duc de Luynes, parlant de la favorite  un
retour de Choisi, dit: On ne peut pas tre moins pare qu'elle l'toit;
elle revint  Versailles avec la mme robe qu'elle avoit en sortant de
son lit. Deux ans avant, madame de Mailly arrivant au sermon dans une
robe jaune chamarre de martre zibeline, avec un petit chaperon de
fleurs jaunes et une aigrette, _dans une toilette de masque_, le Roi
avait dit  la marchale de Villars: Je crois que la czarine doit tre
mise actuellement comme cela. Du reste, malgr les louanges que les
contemporains donnent  son art de se mettre, madame de Mailly semble
toujours avoir eu un got de toilette un peu voyant. Et de Luynes parle
quelque part d'une robe apporte  la favorite  Choisi, d'une robe
faite de plumes de toutes couleurs qui devait tre plus originale que
jolie.]

[269: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas._--Lettres de
Lauraguais  madame ***. Buisson. 1802.]

[270: Les _Mmoires indits sur la vie des membres de l'Acadmie Royale_
disent: Ce fut la duchesse de Mazarin qui fit natre l'occasion dans
laquelle Nattier produisit ses ouvrages pour la premire fois. Elle lui
amena en 1740 ses deux nices, les belles mesdemoiselles de Nesle,
connues depuis sous les noms de mesdames de Chteauroux et de
Flavacourt, pour les peindre sous les allgories du _Point du jour_ et
du _Silence_. Ces deux tableaux qui sont pour ainsi dire les
chefs-d'oeuvre de Nattier, firent tant de bruit  la Cour qu'ils
excitrent la curiosit de la Reine qui, les ayant vus, fut si frappe
de leur parfaite ressemblance, qu'elle ordonna sur-le-champ  Nattier de
commencer le portrait de madame Henriette.]

[271: Il tait stipul dans le contrat de mariage en sa faveur 5,000
liv. de douaire, 2,000 liv. d'habitation et 20,000 livres de prciput.]

[272: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.]

[273: Nouvelles manuscrites de novembre 1743  fvrier 1745.
Bibliothque nationale. Dpartement des manuscrits. Sup. fr. 13,695 
13,699, t. III.]

[274: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de
Lauraguais  Madame ***. Buisson, 1802.]

[275: Dans cette affaire madame de Mailly apportait toute la chaleur
qu'elle mettait  obliger ses parents et ses amis, et on l'entendait
dire que si elle n'avait pas demand ce rgiment  M. de Clermont avec
autant d'insistance, M. de la Tournelle ne l'aurait pas eu.]

[276: Le duc de Luynes dit: Mesdames de Flavacourt et de la Tournelle
ont t prsentes le mme jour (25 janvier 1739), l'une marie et
l'autre fille, madame de la Tournelle fut prsente dans le Cabinet du
Roi, et le Roi la salua; madame de Flavacourt, alors mademoiselle de
Mailly, fut prsente chez la Reine, (l'usage tant qu'on ne prsente
les filles au Roi que dans l'appartement de la Reine); le Roi ne la
salua pas, ce n'est pas l'usage, lorsque le Roy y vint un moment.]

[277: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[278: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de
Lauraguais  Madame ***. Paris, 1802.]

[279: _Fragment des Mmoires de madame de Brancas._ Lettres de
Lauraguais  Madame ***. Paris, 1802.]

[280: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie.]

[281: Le marquis d'Argenson indique le mois de novembre 1740, comme
l'poque de la liaison intime de madame de la Tournelle avec le duc
d'Agnois.]

[282: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas_.--Lettre de
Lauraguais  Madame ***. Paris, 1802.]

[283: Madame de Mazarin mourait  54 ans d'une maladie de la gorge
complique d'une inflammation d'entrailles.]

[284: D'aprs d'Argenson, madame de la Tournelle n'tait pas dans une
position aussi misrable qu'elle apparat dans les Mmoires du temps.
Elle avait quarante mille livres de rente tant de la dot constitue par
M. le Duc qui se croyait son pre, que de son dfunt mari qui lui avait
laiss son bien en mourant, tant en pays de droit crit.]

[285: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]

[286: Mmoires du duc de Luynes, t. IV.]

[287: La duchesse de Brancas dit: Il fut question de lui donner un
appartement, et le duc de Richelieu m'avoua, lorsqu'on en parlait chez
le Roi, avoir dit: Il y en a un qui n'est pas vacant, mais point occup,
celui de l'vque de Rennes: je dirai  madame la duchesse de Brancas de
lui crire que le Roi, esprant qu'il ne refusera pas, l'a donn 
madame de la Tournelle en attendant qu'elle en ait un  elle. Je fus
donc oblige de mander tout cela  l'vque de Rennes...]

[288: Voici le rcit que fait la duchesse de Brancas de cette demande:
Outre de dpit (contre Maurepas), madame de la Tournelle part pour
Versailles, va chez le Cardinal et s'y fait annoncer. Qu'on la prie,
dit-il, d'entrer dans mon cabinet. Il l'y trouve, et plus frapp de sa
figure qu'tonn de sa prsence: Eh! mon Dieu, lui dit-il, que
voulez-vous, que voulez-vous de moi, Madame?--Une place de dame du
palais de la Reine, lui rpondit-elle.--H bien! Madame, lui dit-il, en
la reconduisant, je vous promets d'en parler au Roi. Il prvoyait que le
voyage de madame de la Tournelle  Versailles, et que la visite qu'il en
avait reue feraient trop de bruit pour la cacher. Ds le soir on en
causait partout. Madame de Mailly ne savait qu'en penser; le Roi ne
savait qu'en dire: le lendemain on parlait encore plus de ce voyage.
Comment! disait-on  madame de Mailly, votre soeur est venue chez le
cardinal et point chez vous? Elle tait interdite et le Roi embarrass.
Je n'ai point besoin de dire que je crois compltement inexact le rcit
de cette demande faite en dehors et en cachette de madame de Mailly. Les
trois soeurs vivent ensemble  Versailles depuis le jour de la mort de
madame de Mazarin, et de Luynes et d'Argenson sont compltement d'accord
pour affirmer la part affectueuse et vaillante que prend madame de
Mailly  faire russir ds le principe la nomination de mesdames de la
Tournelle et de Flavacourt.]

[289: _Mmoires du marquis d'Argenson_. dition Renouard, 1865. t. IV.]

[290: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[291: On passait sur la difficult grande alors de faire monter madame
de la Tournelle dans les carrosses de Roi, son dfunt mari n'tant pas
un homme de condition.]

[292: _Mmoires du duc de Luynes_, t. II.]

[293: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[294: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
Lauraguais  Madame ***. Paris, 1802.]

[295: D'Argenson, parlant de madame de la Tournelle, dit: Elle a eu
jusqu' trois affaires: M. de la Trmoille, M. de Soubise, M. d'Agnois.
Le premier la sduisit par ses charmes, M. de Soubise par intrt et par
vues; elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et madame de
Tallard s'intressassent  elle, en vue d'entrer chez la Dauphine; elle
ne lui permit que la petite oie, et elle eut M. d'Agnois pour se
procurer les conseils de M. de Richelieu qui tait en partie carre avec
elle, son cousin le petit d'Agnois et madame de Flavacourt.]

[296: Le Roi, mettant sous les yeux de madame de la Tournelle les
lettres du _fidle d'Agnois_, lui disait ironiquement: Ah! le beau
billet qu'a la Chtre, voil ce que m'envoie la poste!]

[297: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]

[298: Lettre autographe indite de la duchesse de Chteauroux (madame de
la Tournelle). Les lettres autographes de la duchesse de Chteauroux que
nous avons publies ici pour la premire fois, dans les _Matresses de
Louis XV_, lettres si curieuses non point seulement pour la biographie
de la matresse, mais pour l'histoire du rgne de Louis XV sont
conserves  la Bibliothque de Rouen et proviennent de la collection
Leber, o elles taient catalogues sous le titre de: _Lettres
autographes secrtes et galantes de la duchesse de Chteauroux et de
Louis XV au duc de Richelieu_.

Quelques-unes de ces lettres de madame de Chteauroux portent ses armes,
les trois maillets des Mailly-Nesle, et les trois tours du duch de
Chteauroux sous le manteau ducal; l'une a pour cachet une tte de
Socrate. Presque toutes sont crites sur un papier de Hollande
trs-glac dont le filagramme porte pour devise _Pro patria_ ou _Hony
soit qui mal y pense_.]

[299: _Fragment des Mmoires de madame de Brancas_. Lettre de Lauraguais
 Madame ***. Buisson, 1802.--Au fond, le commencement d'amour du Roi se
dbattait encore avec les prventions que Maurepas lui avait donnes
contre madame de Mazarin et sa famille, et il croyait madame de la
Tournelle altire et intrigante comme sa tante.]

[300: Les bruits de cour parlaient alors, pour remplacer madame de
Mailly, de madame de Rohan, de madame de Cong et d'autres. Les dsirs
du Roi erraient un peu au hasard et mme au-del de Versailles et des
femmes de la cour. Madame de Tencin crit que Maurepas avait eu l'ide
de maintenir madame de Mailly dans les honneurs et les apparences de la
faveur, en donnant au Roi une petite fille; on avait mme cherch la
petite fille, et l'on avait jet les yeux sur la comdienne Gaussin qui
fut au moment de doubler la de Mailly, si, au dernier moment, on n'avait
pas eu peur de la sant de la courtisane.]

[301: tait-ce madame de Rohan que Richelieu comptait alors parmi ses
matresses et qu'il prfra garder pour lui en donnant au Roi madame de
la Tournelle qu'il aimait moins? Aussitt que madame de Rohan apprenait
la part que le duc avait eue  l'intrigue, elle lui crivait une
singulire lettre de rupture o elle se plaignait de n'avoir pu
acqurir un ami et ne lui avoir paru digne que de certains sentiments.
Madame de Tencin, la confidente des deux anciens amants, et qui recevait
des lamentations en huit pages de la femme sacrifie, engageait le duc 
la ramener  lui, en lui disant qu' l'heure prsente c'tait la seule
femme de la cour dont on pouvait se faire une amie aussi bien qu'une
matresse.]

[302: _Fragment des Mmoires de madame de Brancas_. Lettres de
Lauraguais  Madame ***. Buisson, 1802.]

[303: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. IV.]

[304: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[305: _Ibid._, t. IV.--Tu m'ennuies, j'aime ta soeur, rptait le Roi 
madame de Mailly, d'aprs d'Argenson.]

[306: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, 1865, t. IV.]

[307: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[308: Dans le public le bruit courut que la disgrce de madame de Mailly
venait d'avoir soutenu avec trop de chaleur le marchal de Belle-Isle,
et en dernier lieu Maillebois accus de fter plus Bacchus que Mars.
On parla d'une lettre intercepte de Belle-Isle  Maillebois qui
contenait cette phrase: Ne vous pressez pas, un autre (de Broglie)
recueillerait les lauriers que vous auriez acquis, nous avons pour nous
la sultane favorite. Au fond la politique n'tait pour rien dans le
renvoi de madame de Mailly, le Roi la remplaait parce qu'il tait las
d'elle, et qu'elle commenait  tre vieille et laide.]

[309: D'Argenson dit que c'est Richelieu mand par le Roi de l'arme de
Flandre, beaucoup plus tt qu'il ne l'et t sans cela, qui arrangeait
toute la _quitterie_ du Roi et de madame de Mailly; d'Argenson ajoute:
Il est en tout l'avocat consultant du Roi, son _professor di pazzia_.]

[310: Il n'y a que madame de Mailly qui m'embarrasse, avait dit le Roi
 Richelieu, au moment o encore indcis sur les remplaantes qu'il
donnerait  l'ancienne matresse il tait dtermin  s'en sparer.--Et
voil, rpondait au Roi Richelieu, ce qui doit beaucoup moins
embarrasser Votre Majest que tout autre chose. Je me charge, moi, de ce
qui est convenable entre elle et Votre Majest. Je ne lui apprendrai pas
qu'elle n'en est plus aime; elle en meurt de chagrin, mais je
l'occuperai du seul moyen de sauver sa gloire. Vous n'entendrez srement
plus parler d'elle.--En tes-vous bien sr? m'en rpondez-vous?
s'criait le Roi, qui se mettait  serrer la main de Richelieu.--Je la
connais trop bien, disait Richelieu pour en douter. Elle sera si
profondment dsole, qu'elle se jettera vraisemblablement tout de suite
dans un couvent.]

[311: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
Lauraguais  Madame ***. Paris, 1802.]

[312: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas_. Lettre de
Lauraguais  madame ***, Paris, 1802.--Ce rcit est confirm par de
Luynes qui dit que le Roi continue  aller tous les soirs chez madame de
la Tournelle avec un surtout et une grande perruque par-dessus ses
papillotes.]

[313: Ces entrevues se rptaient pendant tout un mois. Soulavie
raconte, je ne sais d'aprs quel tmoignage, que dans une de ces visites
nocturnes, Richelieu se donna le plaisir de faire une grandissime peur 
Maurepas. Reconnaissant son ennemi dans un homme en train d'espionner le
Roi dans l'obscurit, au qui-vive de Louis XV, interpellant le quidam,
il tirait son pe, en criant: Sire, je le tue.]

[314: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[315: D'Argenson dit: Madame de Mailly a t renvoye un peu plus
durement qu'une fille d'opra: le samedi  dner le Roi lui dit qu'il ne
voulait pas qu'elle coucht le soir  Versailles; elle devait cependant
y revenir le lundi; il y eut quantit de missives et de courriers ce
jour-l. Madame de la Tournelle a voulu absolument exiger que sa soeur ne
revnt jamais  Versailles, tant qu'elle serait matresse du Roi.]

[316: Le duc de Luynes dans le rcit duquel ne se trouve pas la phrase
de Soulavie:  lundi  Choisy, madame la comtesse...  lundi, j'espre
que vous ne vous ferez pas attendre, par la raison bien simple que
c'tait le lundi 5  quatre heures et non le lundi 12, jour du dpart
pour Choisi que devait revenir madame de Mailly, le duc de Luynes
affirme que le Roi tmoigna hautement qu'il continuait et continuerait 
avoir de l'amiti pour madame de Mailly et qu'il dsirait qu'elle
demeurt  Versailles. Cette affirmation concorde parfaitement avec la
teneur de la lettre  Richelieu que nous donnons dans ce chapitre. Et
elle enlve tout caractre de vracit  l'anecdote du bonhomme Metra,
quoiqu'il dise la tenir d'un tmoin oculaire. D'aprs l'auteur de la
_Chronique secrte_, Louis XV, retir  la Muette aprs le renvoi de
madame de Mailly pour viter sa rencontre, aurait vu tout  coup arriver
la femme plore qui, sur l'ordre intim par un donneur de lettre de
cachet de remonter en carrosse, aurait pouss des cris plaintifs et se
serait arrach les cheveux, pendant que Louis XV, que la curiosit avait
attir  la croise, regardait cette scne  travers les carreaux et
riait des attitudes comiques amenes par le dsespoir de la matresse.
Madame de Mailly n'avait pas reu de lettre de cachet, et Louis XV ne
faisait pas de sjour  la Muette aprs le dpart de madame de Mailly de
Versailles.]

[317: Catalogue d'autographes provenant du cabinet de M. A. Martin,
1842.]

[318: _Mmoires du marquis d'Argenson_, t. IV.]

[319: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.]

[320: C'tait seulement en avril 1741, que pour faire cesser ses
indignes emprunts, Louis XV se dcidait  donner  sa matresse quatre
flambeaux et 200 jetons d'argent.]

[321: _Chronique de louis XV_, 1742-1743, _Revue rtrospective_, t.
V.--Voici les conditions que donne Barbier: Elle serait matresse
dclare, elle aurait une maison, elle n'irait point aux petits soupers
du Roi dans les petits appartements; elle aurait tous les soirs dix
couverts chez elle et elle nommerait elle-mme les personnes qui y
souperaient; elle aurait de plus cinquante mille cus de pension assure
pour sa vie.]

[322: Mademoiselle de Montcavrel, nomme depuis mademoiselle de Mailly,
et qui tait l'intime compagne de madame de la Tournelle comme
mademoiselle de Vintimille l'avait t de madame de Mailly, pousait 
l'ge de 28 ans le duc de Lauraguais, le fils de madame de Brancas,
l'amie de Richelieu, et qui comptait tirer de grands avantages de ce
mariage-l. Il lui tait assur un douaire de 10,000 liv., pour lequel
le Roi prolongeait de soixante ans une rente qu'il avait tablie sur les
Juifs de Metz, et qui n'avait plus que trois ans  courir. Il lui
donnait 100,000 liv. argent comptant. Outre cela la marie devait
obtenir, ds le moment de son mariage, le brevet de dame du Palais de la
Dauphine, et en toucher les appointements qui taient de 2,000 liv. Elle
avait encore les 6,500 liv. de rente qu'avaient ses autres soeurs. M. de
Lauraguais n'avait que les 20,000 liv. de rente qui lui avaient t
donnes par son pre, lors de son premier mariage avec mademoiselle d'O.
Le contrat de mariage de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de
Lauraguais tait sign  Versailles, le 19 janvier 1743, et quarante
personnes assistaient  la signature. Le mariage se faisait chez madame
de Lesdiguires, tante de madame de Mailly, qui se chargeait de la noce
et empruntait pour le repas la maison de madame de Rupelmonde qui tait
en Auvergne. Les maris allaient coucher chez le duc de Brancas. Madame
de Mailly, qui s'tait beaucoup occupe du mariage de sa soeur, qui y
avait intress le Roi, et qui avait failli la marier  M. de Chabot, ne
paraissait pas  la noce pour ne pas se rencontrer avec madame de la
Tournelle.]

[323: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de la Tournelle, mme
aprs le dpart de madame de Mailly, continuait  dire et  faire dire
qu'elle tait aime de M. d'Agnois et qu'elle l'aimait, qu'elle
n'avait nul dsir d'avoir le Roi, qu'il lui ferait plaisir de la laisser
comme elle est, et qu'elle ne veut consentir  ses propositions qu' des
conditions sres et avantageuses.]

[324: Le 3 novembre 1742,  sept heures du soir.]

[325: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de Tencin dit que
madame de Toulouse lui donnait un appartement de sept pices de
plain-pied.]

[326: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]

[327: _Chronique du rgne de Louis XV, 1742-1743. Revue rtrospective_,
t. V.]

[328: De Luynes dit: Elle est dans un tat digne de compassion; sa
sant n'tant pas dj bonne, on peut juger de sa situation... Elle
n'est occupe que du dsir de revenir ici, et l'on croit que le Roi le
dsireroit aussi, mais que l'autre s'oppose  ce retour.]

[329: M. de Gesvres, mand par elle  Paris, dans la peur de se
compromettre, de dplaire au Roi et  madame de la Tournelle, feignait
une indisposition pour ne pas quitter Versailles.]

[330: Toujours aveugle, toujours confiante, toujours  son rle de
victime et continuant toujours  se livrer  ses ennemis, elle aurait
invoqu les conseils de d'Argenson. D'Argenson, comprenant toute
l'importance de la tenir loigne de Versailles et de lui faire accepter
l'exil, lui rptait hypocritement ce que la fausse amiti avait dit
autrefois  madame de Montespan: que le Roi avait l'esprit excit contre
elle, et qu'une retraite ne pouvait manquer de le ramener.]

[331: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[332: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
rtrospective_, t. V.]

[333: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.--Du mme coup, le petit comte
du Luc, le fils de madame de Vintimille, perdait le logement qu'il avait
 Versailles. Priv des soins de madame de Mailly que madame de la
Tournelle ne s'offrait pas  continuer, le btard du Roi tait, contre
l'intention de Louis XV, envoy, pour y tre lev,  la terre de
Savigny, appartenant au marquis du Luc.]

[334: Au dire de nouvelles  la main  la date de 1742, que m'a
communiques dans le temps le marquis de Flers, les dettes de madame de
Mailly montaient  1,100,000 liv. dont 300,000 taient dues aux fermiers
gnraux des postes, 40,000  Duchapt, marchand de modes; 100,000  un
marchand d'toffes. Le duc de Luynes, mieux renseign, assure que ses
dettes ne dpassaient pas 160,000 liv. plus une somme de 60,000 liv. due
au duc de Luxembourg, mais elle avait sign pour 400,000 liv. de dettes
de son mari. Lors de l'arrangement dfinitif on payait ses dettes
personnelles avec une forte rduction des crances. Le Roi lui donnait
20,000 liv. de pension outre les 12,000 qu'elle avait dj, et la
logeait dfinitivement dans la maison, rue Saint-Thomas du Louvre, o
logeait feu madame de Lesdiguire. De Luynes ajoute qu'il fallait
meubler le logement et qu'elle n'avait pas un sol, ce qui amenait ses
amis  demander pour elle une anne d'avance. Il raconte aussi qu'
l'observation que quelqu'un lui faisait sur la tristesse et l'obscurit
de la maison, elle rpondait que cela ne lui faisait rien, qu'on lui
aurait ordonn d'aller habiter une prison, qu'elle y aurait t tout de
mme.]

[335: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
rtrospective_, t. V.]

[336: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[337: Voir la lettre autographe de madame de la Tournelle du _Catalogue
Martin_ cit dans le chapitre prcdent.]

[338: Le Roi disait dans le premier moment  M. de Meuse assez
schement: H bien, elle n'a qu' n'y point venir. M. de Meuse lui
reparlait une heure aprs du refus de madame de Luynes, et, cherchant 
en attnuer l'irrvrence, Louis XV tait un moment sans rpondre, puis,
prenant un visage riant, ordonnait  Meuse qu'il allt trouver madame
de Luynes, et qu'il lui annont qu'elle ne seroit pas de ce voyage-ci,
que ce seroit pour un autre, et qu'il ne lui savoit pas mauvais gr de
ses reprsentations.]

[339: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[340: _Chronique du rgne de Louis XV, 1742-1743. Revue rtrospective_,
t. V.]

[341: Madame de Chevreuse, qui avait dans sa maison l'exemple de la
dignit et de la pudeur donn par la duchesse de Luynes, se disculpait
de ses relations avec la favorite en disant que ses sentiments n'taient
qu'une continuation d'une amiti d'ancienne date et qui avait commenc
au couvent.]

[342: Sans doute madame de la Tournelle trouvait bon de reculer encore
cette dfaite que, dans sa lettre  Richelieu, elle semblait annoncer,
appeler mme pour ce voyage.]

[343: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[344: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t.
VI.--Madame de la Tournelle obtenait le lendemain ou le surlendemain de
son sjour de Choisi que les deux antichambres conduisant de la chambre
bleue  sa chambre fussent condamnes. Le Roi n'en restait pas moins,
pendant le reste du voyage, trs-occup de la jeune femme. Aux djeuners
il se mettait toujours  ct d'elle, et l'on remarquait qu'il
recommenait  jouer  cavagnole,  ce jeu auquel Louis XV ne jouait
plus depuis deux ans et auquel l'avaient fait renoncer, disaient les
courtisans, les humeurs de madame de Mailly qui tait trs-mauvaise
joueuse.]

[345: Il est tabli par cette lettre, ainsi que je l'ai dit, que c'tait
Richelieu qui rdigeait les lettres de madame de la Tournelle au Roi.]

[346: Lettres autographes secrtes et galantes de la duchesse de
Chteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu, 1742-1744, conserves 
la bibliothque de Rouen, collection Leber, N 5,816.]

[347: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[348: _Chronique de Louis XV_ 1742-1743. _Revue rtrospective_, t. V.]

[349: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rtrospective_, t. V.]

[350: Le service de madame de Mailly, la Reine n'en avait pas eu
toujours  se louer. Toute excellente femme qu'tait madame de Mailly,
elle avait rendu dans les premiers temps, avec son naturel moqueur, la
vie fort dure  Marie Leczinska. Et les semaines, o la dame d'atours
remplissait sa charge, la Reine tait dans un tat de nervosit qui
mettait sens dessus dessous la domesticit de sa Maison. La pauvre Reine
tait persuade,--et c'tait malheureusement la vrit,--que la favorite
passait son temps  l'examiner  l'effet de lui trouver des ridicules
dont elle allait se divertir avec la Roi.]

[351: Madame de Tencin dit de madame de Montauban que dans le commerce
de l'amiti elle tait sre comme la Bastille.]

[352: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. IV.]

[353: Les historiens sont unanimes pour reconnatre la hauteur blessante
avec laquelle madame de Chteauroux traitait quelquefois la Reine. Il y
a plus, la Reine subissait des perscutions singulires de la part de la
favorite. On ne bouchait qu'aprs sa mort des trous qu'elle avait fait
percer du ct du Roi, dans le cabinet o s'habillait la Reine, et qui
lui permettait d'entendre ce qui s'y disait.]

[354: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc de Luynes dit
positivement que la Reine ne pouvait se dcider  adresser la parole 
madame de la Tournelle.]

[355: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
rtrospective_, t. V.]

[356: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rtrospective_
t. V.]

[357: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]

[358: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
rtrospective_, t. V.]

[359: Fleury aurait dit: On se plaint de mon ministre, on voudroit que
le Roi rgnt. Eh bien, on verra quel sera le train des affaires quand
le Roi lui-mme les conduira.]

[360: Mais le confesseur se voyait refuser l'entre du cabinet du Roi.
Alors il tait question de dcider le Roi,  cause du scandale qui
rsultait de son loignement des sacrements,  communier en blanc ainsi
que le faisait Louis XIV, qui n'avait jamais cess de satisfaire aux
devoirs de la religion, mais Louis XV s'y refusait.]

[361: Cette fin de novembre, disent les _Mmoires de Maurepas_, cette
fin de novembre qui ramenait les gens de la campagne, et pendant
laquelle se traitait justement la dfaite de madame de la Tournelle,
tait l'poque choisie par les petits potes de la cour et les potes de
commande pour la fabrication des vers satiriques destins  tre
rpandus au nouvel an.]

[362: Peut-tre contre l'attente de Maurepas, le succs des chansons du
ministre dans le public avanait-il la victoire de madame de la
Tournelle. Leurs taquineries journalires, en irritant le Roi, le
familiarisaient avec l'impopularit, et elles avaient ce rsultat
imprvu de le dcider  tout braver et  ne plus rien marchander  son
amour.]

[363: Un jour que le Roi disait  propos des chansons: Voyez, le public
aime Maurepas; il n'est point maltrait. Richelieu s'criait: Ah! je
n'en suis pas surpris, c'est lui qui les a faites.]

[364: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
rtrospective_, t. V.]

[365:  propos de ces chansons qui lui auraient t adresses par la
poste, la favorite aurait dit, avec un air d'autorit qui avait t
remarqu, que, si elle conservait la faveur du Roi, elle trouverait bien
le moyen d'arrter la licence avec laquelle on parlait et on crivait
sur certains articles.]

[366: _Mmoires du duc de Luynes_, t. III.]

[367: Une autre de ces chansons relatives aux cinq soeurs s'exprimait en
ces termes:

     L'une est presque en oubli, l'autre presque en poussire,
     La troisime est en pied; la quatrime attend
         Pour faire place  la dernire.
         Choisir une famille entire,
         Est-ce tre infidle ou constant?
]

[368: Soulavie dit: Quant  la soie du lit bleu que madame de Mailly
avait fil, qu'elle avait ensuite donn au Roi comme gage de ses amours,
et dans lequel il couchait ou va coucher avec ses soeurs, elle tait
encore due en 1744  un marchand de la rue Saint-Denis.]

[369: Le soir de son arrive, dit le duc de Luynes, Richelieu, qui
soupait avec madame de la Tournelle, avait une longue conversation avec
la favorite avant et aprs le souper.]

[370: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc ajoute: Outre la
tabatire dont j'ai parl ci-dessus de madame de la Tournelle, le Roi
lui en donna encore une autre le lendemain; elles sont belles toutes
deux, la premire est d'agate arborise maille, et l'autre est d'or
maill.--_La Chronique de Louis XV_ dit,  la date du 15 dcembre: Le
Roi est d'une extrme gaiet et c'est avec regret que Sa Majest part
aujourd'hui de Choisy.]

[371: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.--Des vers satiriques parurent
sur le dpart de M. de Richelieu dans sa chaise de poste, faite en forme
de lit dans laquelle quatre armoires toient pratiques avec toutes les
commodits d'un homme malade dans sa chambre.]

[372: _Chronique de Louis XV, 1742-1743. Revue rtrospective_, t. V.]

[373: Le samedi 22 dcembre, madame de la Tournelle prenait possession
de son nouvel appartement, qui tait l'ancien appartement du marchal de
Coigny. Changeait-elle quelques jours aprs, ainsi que l'indiquerait
cette phrase, d'une lettre du Roi de janvier: La marquise de la
Tournelle est dans son nouveau logement, depuis hier, ou pour mieux
dire, dans celui de sa soeur?]

[374: C'est sans doute la truite dont Louis XV remercie Richelieu dans
une lettre du 3 janvier: Sa Majest a paru fort contente  son souper
de la truite du lac de Genve que M. de Richelieu lui a envoye: demain,
en en mangeant le reste, sa compagnie pourra juger si elle a raison et
srement ne manquera pas de boire  sa sant.]

[375: Sa soeur qui venait d'pouser le duc de Lauraguais.]

[376: Madame de Chevreuse avait la petite vrole. Le Roi crivait
quelques jours aprs  Richelieu: Cette dernire (madame de Chevreuse)
ne s'en tirera pas trop bien. Helvtius n'en a pas bonne opinion. Elle a
une rougeur dans l'oeil qui ne dnote rien de bon.]

[377: M. de Fargis, dit le duc de Luynes, mort de la petite vrole dans
la nuit du 6 ou 7 dcembre, tait un homme aimable et de bonne
compagnie; il avait t capitaine des gendarmes de la Reine et avait
hrit de son oncle, M de Montmort, de la terre de Mesnil-Haberton qu'il
avait vendue au comte de Toulouse.]

[378: La _Poule_, madame de Flavacourt. Elle accouchait, le samedi matin
15 dcembre, d'une fille chez sa belle-mre o elle logeait. Madame de
Mailly, qui tait auprs d'elle, se retirait devant la visite de madame
de la Tournelle, venue de Choisi pour la voir.]

[379: Lettre autographe de la duchesse de Chteauroux (madame de la
Tournelle) provenant de la collection Leber. Bibliothque de Rouen.]

[380: Il semble que c'tait dans les habitudes du Roi de mettre, dans
les lettres que les amants crivaient  deux, des _post-scriptum_ de
cette faon. Je trouve dans une lettre (4 aot 1743), publie dans la
_Vie prive de Richelieu_ dont malheureusement je ne puis fournir
l'original, mais qui prsente tous les caractres de l'authenticit, une
fin conue en ces termes:

Bonsoir, Votre Excellence! c'est en baisant la main de la princesse que
je finis ma lettre. Elle vous fait bien ses compliments.

Et plus bas est crit de la main de madame de Chteauroux:

_Le Roi ordonne que je vous dise un petit bonsoir, et j'obis avec
grand plaisir. Je n'ai reu la lettre o vous me parliez de votre
intendant, que quand la chose a t faite. Il me semble que je vous ai
entendu dire du bien de M. Lenain, ainsi je me flatte que vous n'en
serez pas fch. Je n'ai pas pu vous faire rponse par le courrier dont
j'ai t bien fche, mais ce qui est diffr n'est pas perdu. Si vous
voyez Dumenil, dites-lui que j'ai reu sa lettre et qu'au premier soir
je lui ferai rponse_.]

[381: Lettre de Louis XV et de la duchesse de Chteauroux provenant de
la collection Leber. Bibliothque de Rouen.]

[382: Au jour de l'an 1743, le Roi donnait pour trennes  madame de la
Tournelle une montre qu'il avait fait faire pour madame de Mailly, dont
la bote tait de laque enrichie de diamants. Madame de la Tournelle
faisait prsent  Sa Majest d'un almanach dont la couverture tait de
la Chine, orne de son chiffre en brillants.]

[383: Le Cardinal mourait le 29 janvier. Aussitt l'minence morte, la
_Chronique de Louis XV_ dit que le Roi rappelait par une lettre le duc
de Richelieu  Versailles.]

[384: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[385: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.--Le Roi,  un retour de chasse,
faisait porter son souper chez madame de la Tournelle qui le recevait
couche sur une chaise longue, pendant que ses femmes de chambre et
celles de madame de Lauraguais servaient Sa Majest.]

[386: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rtrospective_, t. V.]

[387: Voici ce rondeau qui a sept couplets:

     Le Maurepas est chancelant,
     Voil ce que c'est que d'tre impuissant!
     Il a beau faire l'important,
     Bredouiller et rire,
     Lorgner et mdire,
     Richelieu dit en le chassant:
     Voil ce que c'est que d'tre impuissant!
]

[388: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743, _Revue
rtrospective_, t. IV.]

[389: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[390: _Ibid._, t. IV.]

[391: _Mmoires de Luynes_, t. V.--C'tait la mme conduite  l'gard
des voitures. Madame de la Tournelle avait exprim le dsir d'avoir une
berline  elle pour se promener, et se refusait de se servir des
carrosses du Roi. Aussi ne sortait-elle presque jamais, quoiqu'elle
aimt beaucoup les spectacles.]

[392: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, 1862, t. IV.]

[393: Quelquefois cependant la nature dominante de madame de la
Tournelle l'emportait. C'est ainsi qu'un mois avant la mort du Cardinal,
la _Chronique du rgne de Louis XV_ raconte que le Roi ayant fait lire
un article d'une de ses lettres  madame de la Tournelle, celle-ci avait
voulu voir la lettre tout entire, que le Roi avait eu beau lui dire que
ce qu'il ne lui montrait pas ne pouvait tre vu, elle avait persist
avec une violence telle que le Roi avait t oblig de jeter la lettre
au feu.]

[394: Madame de la Tournelle n'tait pas sans avoir entendu parler de ce
souper des cabinets, o madame de Mailly et mademoiselle de Charolais
lances dans la politique et le Champagne, le Roi s'tait tout  coup
cri: Tout  l'heure, _un homme_ (le cardinal de Fleury) me disait:
Sire, je n'ai qu'une grce  demander  Votre Majest avant de mourir,
c'est de se souvenir de ce que je lui ai dit dans sa jeunesse, que si
jamais Votre Majest coutait les conseils des femmes sur les affaires,
Elle et son tat taient perdus sans ressource. Et le Roi avait ajout
aprs un silence: Et je dis  cela que si quelque femme osait jamais me
parler d'affaires, je lui ferais fermer ma porte au nez sur-le-champ.]

[395: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[396: Huit jours aprs la mort du Cardinal, au moment o l'on croyait
voir Chauvelin redevenir premier ministre, ramen aux affaires par
madame de la Tournelle, on apprenait qu'il avait reu une lettre de
cachet qui, renforant son exil, le faisait aller de Bourges  Issoire.
Le motif de ce rigoureux dplacement tait la remise au Roi d'un mmoire
justificatif de Chauvelin, injurieux pour la personne du Cardinal. Le
Roi, trs en colre, s'adressant  Richelieu dans les cabinets, disait:
On m'a remis un mmoire de Chauvelin qui tend  fltrir la mmoire de M.
le Cardinal; les expressions m'en ont fait horreur; j'ai envoy M.
Chauvelin en exil plus loin qu'il n'tait.-- propos du retour  Paris
et de la prsentation au Roi de Chauvelin qui devait tre faite par
madame de la Tournelle, le bruit courut que le parti avait consign un
million pour la favorite, au cas o il serait rappel  la cour et au
ministre des affaires trangres.]

[397: Il est vrai que si l'on en croit une chanson, madame de Boufflers
lui prparait pour la fin de la campagne le retour en grce prs de la
favorite par une singulire preuve d'amour;

     Luxembourg doit tre  la cour
     Reu des mieux  son retour.
     Admirez quel excs de zle,
     La Boufflers a su mettre en jeu!
     Car pour lui gagner la Tournelle
     Elle couche avec Richelieu!
]

[398: Marville, qui avait tir les vers du nez  M. de Gesvres, avait
appris par lui que de Meuse avertissait Maurepas de tout ce qui se
passait dans les cabinets, et que c'tait par cette voie que le ministre
avait su tout le mal que Richelieu disait de lui au Roi.]

[399: _Mmoires du duc de Luynes_, t. II.]

[400: Soulavie dit que ce nom lui venait aussi de coiffures qui lui
donnaient une certaine ressemblance avec une poule huppe.]

[401: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[402: Prsente  la cour le jeudi 31 janvier, elle soupait pour la
premire fois dans les cabinets le vendredi suivant.]

[403: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.--Remarquons ici que
trs-souvent Soulavie a l'habitude de rdiger, en une phrase parle, une
chose que de Luynes dit avoir t dite par le Roi sans en donner les
termes exprs. Soulavie aime aussi  refaire,  arranger les mots du Roi
qu'il ne trouve pas assez concis, assez caractristiques.]

[404: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[405: Sur cette comparaison, le Roi disait avoir t extrmement
longtemps  se faire  la physionomie du cardinal.]

[406: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
rtrospective_, t. V.--La sduction de Louis XV par le sang des de Nesle
est vraiment particulire. On parla un moment d'un vif caprice du Roi
pour madame de la Guiche, une fille btarde de madame de Nesle et de M.
le Duc.]

[407: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
rtrospective_, t. V.--Il ne peut y avoir aucun doute sur les liaisons
du Roi avec madame de Lauraguais, Soulavie raconte que madame de
Lauraguais avait t surprise avant son mariage par le Roi dans une de
ses rondes libertines du matin  Choisi. D'Argenson dit: Sa Majest
s'est trouve quelquefois assez d'apptit pour tter de cette grosse
vilaine de Lauraguais.]

[408: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[409: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]

[410: Donnons la liste des portraits gravs de madame de la Tournelle
devenue la duchesse de Chteauroux.

     LA FORCE.

Madame la duchesse de Chteauroux est reprsente tenant une torche
d'une main, une pe de l'autre. Elle a les cheveux pandus autour du
visage en boucles follettes. Ses paules et sa gorge sortent d'une
cuirasse autour de laquelle vient se nouer  la ceinture une peau de
tigre.  ses cts, accroupi sur ses pattes, un lion montre les crocs.

On lit dans le cadre:

     LA FORCE.

Et plus bas:

     _J. M. Nattier pinx. Balechou._

L'adresse est:

_ Paris, chez Surrugue, graveur, rue des Noyers, attenant le magasin de
papier, vis--vis St-Yves A P D R._

Ce portrait rduit avec quelques changements, dans le format in-4, et
grav en contre-partie, a t reproduit par Pruneau sous le titre:

     MADAME LA DUCHESSE
         DE CHTEAUROUX
     _Morte le 10 dcembre 1744._

On lit en bas:

     _Peint par J. M. Nattier.--Grav par Pruneau.
      Paris, chez Bligny, cour du Mange, aux Tuileries._

Ce portrait est dans un mdaillon avec un noeud de ruban pliss dans des
fleurs.

Un autre portrait, le beau portrait dsign dans les _Mmoires indits
sur les membres de l'Acadmie royale_, sous le titre du _Point du Jour_,
a t galement grav. Il reprsente la duchesse couche sur un nuage,
des roses dans les cheveux, habille en desse mythologique d'une courte
chemisette trs-dcollete, avec un flottement de draperie sur ses
jambes nues, et repoussant d'une main, une toile au front, des pavots
et la Nuit. Derrire elle, un Amour se prpare  teindre son flambeau
plissant dans le jour naissant. On lit au bas de l'estampe:

         _Nattier pinx. Maloeuvre sc._
     LA NUIT PASSE, L'AURORE PAROIT.
         _ Paris, chez Basan, graveur._

Dans la srie des figures de femmes olympiennes graves d'aprs Nattier,
les catalogues de vente font encore des duchesses de Chteauroux de LA
SOURCE, de FLORE  SON LEVER; mais rien ne confirme ces attributions.

Un autre portrait, qui a t grav pour une dition des _Mmoires du
marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, porte:

     LA DUCHESSE
           DE
     CHTEAU ROUX.

La Duchesse est reprsente les cheveux coups courts  la faon d'un
homme; l'attache d'un carquois retient la chemise qui laisse  dcouvert
un bouton de sein. Elle a au-dessus de la tte une toile. On lit en
bas,  la pointe: _Masguelier sculp._

Il y a un second tat qui porte en haut: _t. VII, page 52_; et en bas au
dessous du nom: _Mais croyez-vous qu'il m'aime encore?_

Cet tat porte  la pointe: _Peint par Nattier, Grav par J.
Masquelier_, 1792.

Je connais deux portraits peints de la duchesse de Chteauroux Le
premier est celui grav par Masquelier en 1792 et qui a t intercal
dans l'dition des _Mmoires du marchal duc de Richelieu_. Il est en la
possession de M. de Saint-Valry qui le tient de sa famille. Il provient
du chteau de Crcy possd par madame de Pompadour, qui, d'aprs une
tradition du pays, aurait fait construire un _Boudoir des Beauts_
aimes avant elle par son royal amant. Les cheveux courts de la duchesse
sont lgrement poudrs; elle a de grands yeux trs-bruns (et non bleus)
en amandes et imperceptiblement relevs  la chinoise dans les coins; le
nez est fin, dlicat, presque mutin, la bouche trs-petite et charnue
avec un menton grassouillet un peu lourd. Trs-farde, le rouge de ses
joues fait paratre nacres les blancheurs de sa gorge. Elle est
habille d'un habit de satin blanc avec une bretelle en forme de cordon
de carquois retenant l'toffe  ses paules. Ce portrait est un Nattier
moins conventionnel que d'habitude et qui, dans la peinture esquisse de
cette figure, serre la nature d'assez prs et vous donne une
reprsentation de la favorite moins enjolive, moins affine, moins
_dlicatifie_ que dans son portrait officiel de la Force.

Un autre portrait d'une qualit infrieure, et appartenant au baron
Jrme Pichon, est expos en ce moment au Trocadro. C'est, sauf un
changement dans le mouvement des mains, la mme coiffure, le mme
allumage des joues par le fard, la mme robe de satin blanc en une
effigie plus grossire et dans une peinture plus alourdie.

Il y aurait peut-tre un portrait de la duchesse de Chteauroux dans les
palais royaux de la Prusse: le portrait demand, d'aprs de Luynes, par
Frdric  d'Argenson, par l'entremise de M. de Courten.

Il existait autrefois un dessin de madame de la Tournelle dans le
cabinet de M. de Fontette, que la Bibliothque ne possde plus.]

[411: Voici un portrait en vers de madame de la Tournelle, que donnent
les Mlanges de Bois-Jourdain:

     Elle a d'Hb la brillante jeunesse,
         Toute la grce et l'enjouement,
         Ce doux regard plein de finesse
         O se niche si joliment,
         Sous les traits de la gentillesse,
         L'expression du sentiment;
         Ce je ne sais quoi qui nous touche
         Plus sduisant que la beaut;
     Le sourire enfantin, des lvres, une bouche
         O rside la volupt,
         Un teint que le lys et la rose
         Tour  tour ont soin d'embellir;
         Un sein qui jamais ne repose,
         Doux labyrinthe du dsir.
]

[412: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
Lauraguais  Madame ***. Buisson, 1802.]

[413: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[414: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[415: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[416: _Mmoires du duc de Luynes_, t. IV.]

[417: _Chronique du rgne de Louis XV_, 1742, 1743, _Revue
rtrospective_, t. V.]

[418: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
le duc de Richelieu_, 1790.]

[419: Lettre autographe de la duchesse de Chteauroux. Collection Leber.
Bibliothque de Rouen.]

[420: Madame de Tencin crivait au commencement d'octobre  Richelieu:
De Betz a un moyen pour faire  madame de la Tournelle 80,000 francs de
rente, sa vie durant, sans qu'il en cote rien au Roi; c'est en lui
donnant le duch de Chteauroux qui est compris dans le bail des fermes,
et qui ne diminuera pas d'un sou le bail, en le retranchant et en le
donnant  madame de la Tournelle.]

[421: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[422: Les rentes du duch arrivaient fort  propos  madame de la
Tournelle. Elle avait de grands besoins d'argent, depuis qu'elle tait 
la cour; elle s'tait mme, parat-il, considrablement endette. Il y
avait bien des moyens, dit madame de Tencin, de lui faire avoir de
l'argent, mais il fallait que le Roi ft au moins un _clin d'oeil_, et ce
clin d'oeil, il ne le faisait pas. Puis la favorite tait en garde contre
les marchs compromettants, contre ces pots de vin dans lesquels
Maurepas, qui la guettait, esprait lui prendre la main. Un moment des
amis l'avaient abouche avec un chevalier de Grille et un M. de Betz,
mais il semble que la dlicatesse de la favorite en matire d'argent
avait fait rompre la ngociation.]

[423: Le cardinal de Tencin crivait  Richelieu,  la date du 25
janvier 1744: Montmartel et Duverney ont aussi vu madame de
Chteauroux... Le premier prendra soin de sa terre et de toutes ses
affaires et lui donnera tant par mois ce qui pourrait bien aller  des
mille livres. Elle n'a pas t d'avis qu'on demandt une augmentation du
brevet de retenue.]

[424: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[425: L'original de ces lettres patentes dont un fragment est donn dans
les _Mmoires de Maurepas_ et dont la publication intgrale existe dans
de Luynes, est conserv aux Archives nationales, carton O/1 87.--Barbier
disait en exagrant, je crois, un peu les choses: Le Roi en mme temps
a form une maison considrable  madame de la Tournelle... Cela se
passera dans le grand  l'exemple de Louis XIV,... on parle pour elle 
Versailles de l'appartement qu'avait feu madame la Duchesse et que le
Roi lui donne des meubles superbes.]

[426: Richelieu n'avait encore eu comme rcompense obtenue du temps de
madame de Mailly de l'obligation que lui avait Louis XV que les
premires entres  Versailles. On sait qu'il y avait cinq espces
d'entres chez le Roi: 1 les entres familires; 2 celles des
gentilshommes de la chambre; 3 les premires entres; 4 les entres de
la Chambre, celles qu'on appelle des quatorze et qui sont proprement
celles du cabinet; 5 les entres de la Chambre. Donnons de ces entres
si recherches, un brevet, le BREVET d'entre pour M. de Soubise:
Aujourd'huy 16 fvrier 1744, le Roy tant  Versailles, dsirant donner
 M. le prince de Soubise une nouvelle marque d'estime et de sa
bienveillance, Sa Majest lui a permis et permet d'entrer librement et 
toutes heures qu'il voudra en tous les lieux de la Maison o Sa Majest
pourra tre, voulant que les portes lui en soient ouvertes sans
difficults, conformment au prsent brevet que pour assurance...
(Archives nationales. Lettres missives. Registre 0/1 88.)]

[427: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[428: L'auteur de la _Vie prive de Richelieu_ dit avoir vu la lettre de
Louis XV  Richelieu, o le Roi annonait que la place du duc de
Rochechouart avait t demande par la _Princesse_ pour lui, et qu' la
cour on la lui avait dj donne; il ajoutait: Et moi aussi, vous
pouvez le lui dire de ma part.]

[429: Le vendredi, 14 fvrier 1744, Richelieu prenait les entres de la
charge de premier gentilhomme de la Chambre, prtant serment avant que
le Roi allt  la messe. Il avait servi la veille le Roi  son coucher,
il le servait le matin  son lever. Le vendredi 21 fvrier, au petit
couvert du Roi dans sa chambre, Richelieu servait Louis XV  table pour
la premire fois.]

[430: _Mmoires de d'Argenson_. dition Renouard, t. IV.]

[431: Aprs trois grossesses successives, la Tencin avait obtenu par le
crdit de son frre un bref du pape qui rsolvait ses voeux et lui
permettait de vivre dans le monde avec le titre de chanoinesse.]

[432: C'tait elle qui tait l'ordonnatrice de ces _Ftes d'Adam_, de
ces _Ftes des Flagellants_, pour lesquelles la soeur du cardinal,
recherchant dans les monuments du pass tous les dtails de la dbauche
de tous les ges et de toutes les nations, mettait en scne les tableaux
vivants du Plaisir des temps antiques et des temps modernes.]

[433: _Mlanges historiques, satiriques et anecdotiques_, de M. B.
Jourdain, Paris, 1807, t. II.]

[434: On sait que c'tait madame de Tencin qui, continuant la protection
de mademoiselle de la Sablire  _sa mnagerie_,  _ses btes_, donnait
au premier de l'an,  ses dneurs deux aunes de velours pour le
renouvellement de leurs culottes. Voir le salon de madame de Tencin dans
_La Femme au_ XVIIIe _sicle_.]

[435: _Mmoires de Marmontel_. Paris, 1804, t. I.--Madame de Tencin est
l'auteur des _Malheurs de l'amour_, qu'on dit tre une espce
d'autobiographie, et en collaboration avec d'Argental et Pont-de-Veyle,
des _Mmoires du comte de Comminges_ et du _Sige de Calais_.]

[436: Madame de Tencin n'avait seulement pas contre elle, le scandale de
ses amours publiques avec le vieux Fontenelle et son neveu d'Argental,
avec le cardinal Dubois, avec Dillon, colonel d'un rgiment irlandais
qui la rendit mre de deux enfants, avec le marchal de Medavy qui lui
succda, avec d'Argenson, avec Camus Destouches, lieutenant-gnral
d'artillerie, auquel quelques-uns attribuent la paternit de d'Alembert;
il y avait encore contre elle le suicide du conseiller de la Frenaye
qui, avant de se brler la cervelle chez elle, l'accusait dans son
testament de l'avoir dpouill de tout son bien et la laissait mme
souponner d'tre pour quelque chose dans la violence de sa mort.  la
suite de cette mort arrive le 6 avril 1726, madame de Tencin tait
arrte et conduite au Chtelet, o elle subissait un interrogatoire de
quatre heures devant le cadavre de son amant. Son frre, le cardinal
d'Embrun remuait ciel et terre pour ter la connaissance de l'affaire 
cette juridiction et grce  l'appui du marchal d'Uxelles, qui tait
alors l'amant de madame de Friol, il obtenait un ordre pour faire
transfrer sa soeur  la Bastille avec la remise des papiers saisis  M.
le Duc, premier ministre, et ensuite un arrt qui renvoyait la
connaissance de cette affaire au Grand Conseil. L'affaire instruite et
juge de nouveau au mois de juillet; la mmoire de la Frenaye tait
condamne et son testament biff, et la dame dcharge de l'accusation
intente contre elle. Et le 3 juillet elle sortait de la Bastille, pour
rentrer dans sa maison de la rue Saint-Honor, ayant la tte aussi
haute que si c'et t une femme vertueuse.]

[437: _Journal historique de Barbier_, 1854, t. II.]

[438: La clef de ses correspondances secrtes.]

[439: Pour prendre un peu de relche dans des occupations si srieuses,
dit Bois-Jourdain, elle se dlassait de temps en temps, sur son lit de
repos, des fatigues de son cabinet; et sans se piquer autrement de
constance, ni de dlicatesse, elle partageait ses faveurs entre un
certain nombre d'amis, dont elle traitait les uns par intrt, les
autres par estime, quelques-uns par caprice et d'autres par amour du
plaisir.--Disons ici que l'intrt, quoi qu'on ait dit, semble n'avoir
pas jou de rle dans sa vie. Elle n'a jamais joui que d'un revenu
trs-modique, et les richesses, elle ne les voulait que pour son frre
et encore comme un moyen de pouvoir et de domination.]

[440: Le cardinal de Tencin avait eu dans sa jeunesse l'heureuse ide,
pour attirer l'attention sur lui, de convertir Law, projet qui d'abord
avait fait rire le Rgent, mais auquel se rattachait bientt le prince,
en songeant que le protestantisme du financier pouvait nuire au succs
de sa banque. La conversion de l'cossais valait au convertisseur des
actions qu'il avait l'esprit de changer en espces  temps, en mme
temps qu'elle le faisait envoyer  Rome par Dubois auquel il obtenait le
chapeau. Puis il devenait lui-mme cardinal et archevque de Lyon. En
dpit de son billet  la princesse Borghse: Adieu, princesse, je vous
aimerai toute ma vie et par de l, si tant est qu'il y ait un par de
l, le frre de madame de Tencin, jusqu' ce qu'il ft appel au
ministre, jouait la dvotion, avait toujours son brviaire sous son
bras, et tait soutenu par la maison d'Orlans, par madame de Chelles,
_moine des pieds  la tte_, et toutes les _repenties_ de la rgence
dont il s'tait fait en quelque sorte le prcheur ordinaire. Avec cela
il donnait deux dners sans femmes par semaine: l'un aux ministres
trangers, l'autre aux gens de la cour, et faisait tous les soirs le
piquet du Cardinal. Le duc de Luynes le peint comme un vieillard  la
figure charmante,  la conversation toute aimable, au tour d'esprit
caressant, insinuant. Bernis dans ses Mmoires dclare qu'il n'y avait
personne pour tirer autant de parti d'un sourire qui avait l'air d'tre
fin, ou d'un silence rflchi.]

[441: Madame de Tencin engage quelque part Richelieu  ne point se
brouiller avec d'Ayen  propos de madame de Boufflers qui n'est point
une femme sre surtout quand elle a du vin dans la tte.]

[442: Dans une lettre  la date du 3 janvier 1742, madame de Tencin dit:
Madame de la Tournelle a fait ses visites du jour de l'an avec mesdames
de Boufflers et de Luxembourg. Elles lui proposrent en passant devant
la porte de mon frre de s'y faire inscrire. Madame de la Tournelle
refusa. Elles insistrent et ne purent la dterminer: elle dit qu'elle
ne le connaissait point. Or, vous remarquerez qu'elle a dn chez lui
dans un voyage qu'il fit  Paris avant d'tre cardinal. Madame de
Tencin dit dans une autre lettre: Madame de la Tournelle et mon frre
se sont conduits comme la biensance le demandoit; ils se sont fait
quelques politesses rciproques et ne sont pas alls plus loin... Au
fond il y eut pendant assez longtemps du froid entre le cardinal et la
favorite  laquelle Belle-Isle avait persuad, dit la _Chronique du
rgne de Louis XV_, que le cardinal avait blm ses rapports avec le Roi
de France.]

[443: Cette rpulsion pour madame de Tencin existait surtout au plus
haut degr chez le Roi; D'Argenson crit quelque part: Il lui venait la
_peau de poule_ quand on lui parlait de madame de Tencin.]

[444: Rien n'avait gal l'indiffrence ou au moins l'indolence de Louis
XV lors de la bataille de Dettingen, cette bataille o le duc de
Rochechouart, les marquis de Fleury et de Sabran, les comtes d'Estrades
et de Rostaing furent tus, o le prince de Dombes, le duc d'Ayen, le
comte d'Eu, le duc d'Harcourt, Beuvron, le duc de Boufflers furent
blesss, et o pour la premire fois, depuis qu'elle existait, la maison
du Roi perdit deux tendards.]

[445: _Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d'tat et de
madame de Tencin sa soeur, avec le duc de Richelieu, sur les intrigues de
la cour de France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la
faveur de mesdames de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de
Chteauroux et de Pompadour_. En un seul volume in-8 de 400 pages,
1790.--Ce livre, un des plus rares du XVIIIe sicle, et dont, par
parenthse, l'exemplaire de la Bibliothque nationale est incomplet, et
dont l'exemplaire que je possde provient de la bibliothque du
malheureux Maximilien de Bavire, ne doit pas tre confondu avec les
fausses correspondances de madame Gacon-Dufour et autres. Cette
correspondance dont on attribue quelquefois la publication  de La Borde
et  Soulavie, est due presque entirement aux soins de Benjamin de La
Borde: le volume contenant 385 pages et Soulavie n'ayant t charg de
la collation de l'dition qu' partir de la page 369. Cette
correspondance a t imprime incontestablement sur des originaux
confis  M. de La Borde par Richelieu, peut-tre pas avec toute la
fidlit rclame aujourd'hui, mais telles qu'elles sont, ces lettres
apportent pour l'histoire des soeurs de Nesle, un document, que
j'hsiterais  citer textuellement jusqu' la retrouvaille des
originaux, mais qui ne peut manquer d'tre employ et produit dans son
esprit. Un petit nombre des lettres de madame de Tencin publies dans le
volume de Benjamin de La Borde ont t reproduites en 1793 dans le
second volume de la _Vie prive de Richelieu_, et en 1823 dans un autre
recueil qui a un caractre plus srieux: _les Lettres de madame de
Villars, de Lafayette, de Tencin_, Chaumerot jeune, 1823.  la fin du
volume se trouve une clef. _La guimbarde_, _Lesperoux_, _les robes
brodes_; c'est le Roi. _Les gouttes du gnral_; c'est madame de la
Tournelle. _Helvtius_, _le gomtre_; c'est Richelieu. _Mademoiselle
Sauveur_; c'est le cardinal Fleury. _Le cuisinier_; c'est d'Argenson,
etc.]

[446: _Fragment des Mmoires de madame la duchesse de Brancas_, publi
dans les lettres de Lauraguais  madame ***. Paris, Buisson, an
X.--_Portraits et caractres de personnages distingus de la fin du_
XVIIIe _sicle_, par Senac de Meilhan. Dentu, 1813.]

[447: Le duc de Luynes peint le marchal de Noailles comme un grand
vieillard de soixante-cinq ans, au visage aimable. Retir et enferm
chez lui depuis des annes il vivait dans la plus grande dvotion, une
dvotion qui allait jusqu' se faire dire l'office des morts, couvert
d'un drap mortuaire pour l'expiation de ses pchs. Il savait beaucoup
de choses, mais assez superficiellement. Avec cela du brillant dans la
conversation, beaucoup de badinage dans l'esprit, de la singularit dans
l'imagination, des conceptions militaires et l'art de parler au soldat.

D'Argenson qui ne flatte pas ses contemporains dit du marchal que
c'est un fol et un hypocrite, un bonhomme un peu _bilboquet_, un brave
avantageux, une imagination drgle conduite par un follet indcent et
malin, une cervelle hante par des songes de la nuit, un _noctambule_.

Quant  Saint-Simon, on sait qu'il tait l'ennemi personnel du marchal,
et qu'il l'a peint beaucoup trop en noir.]

[448: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.--_Mmoires du marchal duc de
Richelieu_, t. VI.--_Mmoires du comte de Maurepas_, t. IV.]

[449: L, dans cette confrence entre la mre et le fils, taient sans
doute prpars les vnements qui devaient clater  la veille du dpart
du Roi pour l'arme: la disgrce d'Amelot, l'espce d'exil  Lyon de
Tencin qu'on rendait responsable de la malheureuse tentative de Stuart,
l'envoi en province de Maurepas sous le prtexte d'une inspection des
ports; seul d'Argenson, le ministre de la guerre, qui appartenait au
parti de la favorite et des Noailles, devait suivre le Roi.]

[450: _Journal historique et anecdotique du rgne de Louis XV_, par
Barbier, 1849, t. II.]

[451: Au marchal qui implorait la prsence du Roi, et le suppliait de
voir ses troupes, de visiter ses frontires que le Roi son bisaeul
avait presque entirement examines  l'ge de seize ans, Louis XV qui
rvait une action, une bataille, rpondait que la seule visite de ses
frontires ne lui convenait nullement dans ce moment.]

[452:  propos de cette soire  l'Opra, qui eut lieu le 3 janvier
1744, le commissaire de police Narbonne crit: Bien des personnes
disent que le Roi ne devrait pas mener sa matresse avec ses filles.
Narbonne raconte que,  un mois de l (le 9 fvrier), le Roi se rendait
avec les deux soeurs, le duc d'Ayen, le comte de Noailles, dguiss de
manire  n'tre pas reconnus, dans le bal public du _Cabaret Royal_,
bal dont l'entre tait de trois livres, et qui avait t fond par
Cosson, le valet de chambre du comte de Noailles. Le Roi en sortait
bientt en disant: Voil un vilain bal!]

[453: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[454: Il n'y avait mme jamais eu de surintendante d'une dauphine en
France; madame de Montespan tait surintendante de la Reine.]

[455: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[456: Madame de Rottembourg qui avait dans les veines du sang de sa
mre, semble s'tre fatigue vite de la vie de couvent. Le marquis
d'Argenson donne cette anecdote sur son compte: Fargis a fait la
crmonie de marier deux couples d'amants maris ailleurs. C'tait au
camp de Compigne o M. le duc de Biron commande. Madame de Rottembourg
et la duchesse de Vaujour l'y sont venus voir. On a bu et on a dit que
leur frquentation tait illgitime. On a habill Fargis en pontife; on
lui a fait une mitre de carton; il a bni les prtendus maris, puis il
a mis au lit M. de Biron avec madame de Rottembourg, et M. de Bissy avec
la duchesse de Vaujour.]

[457: Frdric II, dans l'_Histoire de mon temps_, vol. III chap. IV,
dit: Le baron de Chambrier, depuis vingt ans ministre de Prusse  la
cour de Versailles, tant g, et n'ayant pas assez de liaisons avec les
gens en place pour se servir auprs du Roi de leur crdit, avait,
d'ailleurs, peu trait de grandes choses, et tait scrupuleusement
circonspect. Cela fit juger au Roi qu'il fallait envoyer quelqu'un 
cette cour qui ft plus dli, plus actif, pour savoir  quoi s'en tenir
avec elle. Son choix tomba sur le comte de Rottembourg. En 1740, il
avait pass du service de France  celui de Prusse; il tait apparent
avec tout ce qu'il y avait de plus illustre  la cour: il pouvait par
ces voies se procurer des connaissances qui auraient chapp  d'autres
et, par consquent, informer le Roi de la faon de penser de Louis XV,
de ses ministres, de ses matresses; car il fallait une boussole pour
s'orienter. Le trop grand feu du comte de Rottembourg pouvait se
temprer par le flegme de M. de Chambrier: tous deux pouvaient rendre
des services utiles  l'tat. Le comte de Rottembourg partit donc pour
Versailles. Il fit faire ses premires insinuations par Richelieu et par
la duchesse de Chteauroux. Et le rcit de Frdric est confirm par
Flassan dans son _Histoire de la Diplomatie Franaise_, t. V, o il
rpte les expressions du Roi de Prusse disant que Rottembourg fit faire
les premires insinuations d'alliance par le marchal de Richelieu et la
duchesse de Chteauroux.]

[458: La coopration de Frdric n'tait pas aussi dsintresse qu'elle
apparat dans le rcit fait par Richelieu  Besenval. Avant de partir de
Berlin, Rottembourg, tant venu sonder Valori, sur les dispositions du
ministre franais  l'gard du Roi de Prusse, l'avait prvenu qu'il
fallait du grain  son oiseau, ajoutant: Qu'est-ce que vous voulez lui
donner? (_Mmoires et ngociations du marquis de Valori, ambassadeur de
France  la cour de Berlin_, Paris, 1820. T. I.]

[459: _Mmoires du baron de Besenval._ Baudouin frres, 1821. T. I.]

[460: Quand la prsence de Rottembourg fut connue  Paris, il fit
habilement rpandre le bruit qu'il n'tait charg d'aucune ngociation,
mais qu'il tait venu pour se faire soigner de la blessure qu'il avait
reue  la bataille de Molivitz.]

[461: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
le duc de Richelieu_, 1790.]

[462: Le marchal de Belle-Isle, alors en disgrce, mais qui disait que
la faveur d'un homme comme lui repoussait comme la barbe, et pour
lequel, nous l'avons dit, Frdric avait la plus grande estime, tait le
collaborateur de Rottembourg dans le projet du trait.]

[463: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
le duc de Richelieu_, 1790.--Flassan, dans son _Histoire de la
Diplomatie franaise_ dit que le trait fut sign le 5 juin.]

[464: D'Argenson dit que Rottembourg venu en France pour traiter
secrtement de la nouvelle alliance du Roi de Prusse, demanda dans ses
entrevues avec la duchesse et Richelieu, comme condition du trait de
juin 1744, le renvoi d'Amelot et que cela s'excuta deux jours aprs.]

[465: Richelieu poussa trs-vivement au renvoi du ministre, disant que
faire chasser Amelot, c'tait toujours _crever un oeil  Maurepas.]

[466: _Chronique du rgne de Louis XV_. _Revue rtrospective_, t.
V.--Aux Archives nationales, dans les _Monuments historiques_, carton K,
138, existe un long mmoire manuscrit sur l'administration d'Amelot qui
se termine triomphalement par ces lignes: Si l'on rapproche et le peu
de dure de son ministre (1737-1744) qui ne fut que de sept ans, et la
multitude et l'importance des rvolutions qu'il dirigea, on conviendra
qu'il toit difficile d'excuter de si vastes projets en si peu de
temps. Reculer nos frontires et ajouter une province au Royaume, donner
des tats  un Roi dtrn, placer sur le premier trne du monde un
prince faible, sans argent et presque sans arme, assurer au lgitime
possesseur une succession dispute par des puissances redoutables,
rtablir la paix entre trois empires, soumettre  une rpublique
orgueilleuse des insulaires jusqu'alors indomptables, abaisser du moins
pour un temps la maison d'Autriche, et mettre, pour ainsi dire, la
dernire main  l'ouvrage de Richelieu...]

[467: C'tait de lui dont Louis XV parlait, dcid qu'il tait dj 
reprendre la direction de la politique trangre.]

[468: _Correspondance de Louis XV avec le marchal de Noailles_, par C.
Rousset, Didier, 1869. Introduction.]

[469: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.]

[470: _Mmoires de d'Argenson_, t. IV.--Barbier rapporte un bruit qui
courait  Paris sur la cause de la dmission d'Amelot: On dit 
prsent, comme chose sre, que le dplacement d'Amelot vient de ce que
le Roi de Prusse avant de nous abandonner en Bohme, ce qui a pass pour
trahison, avait crit au Roi trois lettres que le cardinal Fleury avoit
reues et tenues secrtes et dont il avoit dfendu  M. Amelot de parler
au Roi, et que le Roi de Prusse, piqu de ne pas recevoir de rponse,
avait pris son parti. Cela s'est dcouvert. Le comte de Rottembourg,
envoy extraordinaire du Roi de Prusse, en a montr au Roi les copies.
M. Amelot a t oblig de convenir du fait, et que, sur ses excuses, le
Roi lui a demand de qui il tait ministre, du Cardinal ou de lui.
Amelot sortait du ministre fort pauvre, n'ayant que 1,000 cus de rente
et 18,000 de sa femme; il avait dpens 30,000 livres de rente qu'il
devait avoir  la mort de son pre pour faire honneur  l'tat de
ministre.--Au fond, cette dmission d'Amelot effrayait tous les
ministres et le comte d'Argenson disait au marquis: Croyez que ceci est
la destruction du ministre; que ce sont les cabinets, les Noailles, M.
de Richelieu et la matresse qui veulent nous dtruire pour rgner, et
ils nous traitent comme vous voyez.]

[471: Le duc de Luynes nous apprend qu'aprs la mort de madame de
Chteauroux, Frdric fit demander par M. de Courten le portrait de la
favorite  d'Argenson qui le lui envoya.]

[472: _OEuvres de Frdric II_. Berlin, Decker, 1854. T. XXV, p. 562.]

[473: _OEuvres de Frdric_. Berlin, Decker, 1854, P. 561.]

[474: Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux adresses au
marchal de Noailles. Bibliothque nationale, dpartement des manuscrits
(_Supp. franais_ 1234. _Recueil de lettres autographes du dix-huitime
sicle_). Cette correspondance, publie pour la premire fois par nous
dans les _Matresses de Louis XV_, on la retrouvera ici dans le corps du
volume et dans l'appendice.]

[475: _Correspondance de Louis XV et du marchal de Noailles_, par C.
Rousset. Didier, 1869. T. I.--La lettre est date du 11 septembre 1743.]

[476: Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux au marchal de
Noailles. Bibliothque nationale, dpartement des manuscrits(_Supp.
franais_ n 1234).]

[477: _Correspondance de Louis XV et du marchal de Noailles_, par C.
Rousset, t. II.]

[478: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[479: _Correspondance de Louis XV et du marchal de Noailles_, par C.
Rousset. Didier, 1869. T. II.]

[480: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.--Pierre Narbonne, le premier
commissaire de police de Versailles, nous a laiss un curieux rcit de
ce dpart d'un Roi de France pour la guerre. Je le donne ici en note:

Le Roi partit de Versailles pour se rendre  l'arme de Flandre, le
dimanche 3 mai,  trois heures un quart du matin. Il sortit de sa
chambre pour aller  la chapelle faire sa prire et adorer le
Saint-Sacrement. Il descendit par le petit escalier de la chapelle et
monta dans une calche avec le duc d'Ayen, fils de M. le marchal de
Noailles, faisant les fonctions de capitaine des gardes, le marquis de
Beringhen, premier cuyer, et le marquis de Meuse.

L'escorte tait compose d'officiers aux gardes et de vingt gardes.

La chaise de poste du Roi suivait. Il y avait dans le coffre de cette
voiture deux millions en or.

Venaient ensuite une cantine et un fourgon sur lequel il y avait des
roues, cordages, essieux et autres ustensiles pour servir au besoin.

Sur les quatre heures, le Roi fut rencontr  Svres suivi de sa chaise
de poste, dans laquelle il n'y avait personne, et de onze autres
chaises. Il passa  la Muette ou il entendit la messe et en partit pour
aller droit  Pronne,  31 lieues de Paris, o il doit rester jusqu'au
mardi 5 mai.

Sa Majest, qui devait partir incognito et n'emmener personne, a chang
d'opinion.

Le reste de sa maison militaire comme gardes du corps, gendarmes,
chevau-lgers et mousquetaires, quatre-vingts suisses, gardes de la
porte, la prvt de l'htel, vingt-quatre pages de la grande et petite
curie, vingt-quatre valets de pied, ont ordre de partir depuis le lundi
4 jusqu'au samedi 9 mai. Il y aura aussi un dtachement de la bouche et
autres offices du Roi.

On dit que les bureaux de la guerre se tiendront  Lille.

M. d'Argenson, ministre de la guerre, tait parti ds la veille du
dpart du Roi.

       *       *       *       *       *

La veille de son dpart (2 mai), le Roi crivit une lettre  Mgr
l'Archevque de Paris pour ordonner des prires publiques et pour
demander  Dieu la prosprit de ses armes.

Le 3 mai parut un mandement de Mgr l'Archevque, portant que l'on
ferait des prires de quarante heures qui commenceraient  Paris le 6
mai et continueraient les deux jours suivants, et que jusqu'au retour du
Roi, on ferait des processions les dimanches et ftes entre vpres et
complies.

Les prires de quarante heures commencrent  Versailles, le dimanche
10 mai. La Reine vint  la grand'messe, puis  vpres et au salut avec
Mgr le Dauphin et Mesdames de France. Le lundi et le mardi, la Reine
vint seule au salut; le mardi, elle suivit avec toutes ses dames la
procession derrire le Saint-Sacrement.]

[481: _Journal de Barbier_, dition Charpentier, t. III.]

[482: _Correspondance de Louis XV et du marchal de Noailles_, par C.
Rousset. Introduction.]

[483: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. IV.]

[484: Le Roi abandonnait la campagne commence pour aller recevoir sa
matresse  Lille et tout en crivant au marchal de Noailles:
Quoiqu'il fasse trs-beau et bon ici, je suis tout prt  partir
aussitt que ma prsence pourra tre de la plus petite utilit... Louis
XV ne se pressait pas de retourner au sige.]

[485: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]

[486: _Mmoires de d'Argenson_. dition de Renouard, t. IV.--La nouvelle
est donne par d'Argenson  la date du 5 mai; aussi ne faut-il regarder
la lettre de la duchesse date du 11 mai, que je donne dans l'appendice,
et o elle se lamente d'tre menace de ne pas voir le Roi pendant cinq
mois, que comme un moyen d'intresser  son dpart le marchal de
Noailles. Du reste, il n'est pas impossible que l'appel par le Roi de sa
matresse, qui devait presque aussitt son dpart se rendre de Plaisance
 Schelles et de Schelles  Lille, ait t retard par des causes
inconnues. Il avait t question au mois d'avril d'un mode de
rapprochement abandonn depuis. La duchesse devait aller prendre les
eaux  Saint-Amand, et la comtesse de Toulouse avait envoy plusieurs
chariots pour meubler un de ses chteaux de la Flandre, o la matresse
de Louis XV aurait t  porte du camp et du quartier du Roi.]

[487: Richelieu, usant de son ascendant sur son ancienne matresse,
l'avait dcide  ce voyage dans l'intention de donner un illustre
cortge  la duchesse.]

[488: Madame de Chteauroux avait une certaine inquitude de ce voyage
de la vieille princesse, d'aprs les secrets motifs que les bruits de la
cour et les communications de madame de Tencin prtaient  ce voyage.
Suivant une lettre de Mademoiselle crite  M. de Langeron, un objet qui
tenait plus  coeur  la princesse de Conti, que la chute de son gendre
et la grossesse de sa fille, tait un renversement du ministre suivi du
retour de Chauvelin. On lui attribuait encore la pense de donner sa
fille au Roi pendant l'absence de la duchesse de Chteauroux.]

[489: _Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux._ Collection
Leber. Bibliothque de Rouen.]

[490: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.--Madame de Flavacourt, soeur
de madame de Chteauroux, dit d'Argenson  la date du mois d'avril,
belle, mais fausse, avec peu d'esprit ni de naturel, a t lorgne par
le Roi et y a rpondu; il a t question d'un march  l'imitation de sa
soeur. Elle a voulu pour premire condition que l'on renvoyt sa soeur, le
Roi a craint que cela donnt une nouvelle scne au public et les grands
frais d'une matresse nouvelle dclare, de sorte que la premire
personne  qui il a t le dire c'est  madame de Chteauroux. Sur quoi
elle a dit: _Sire, vous me chasserez, si vous voulez, mais je commence
par vous demander ou que cela soit sur-le-champ, ou que ma soeur le
soit_; et sur cela il a t dclar que ladite soeur de Flavacourt ne
serait plus des cabinets, ni de la Muette, ni de Choisy.]

[491: Je crois aussi que M. de la Rochefoucauld mettra le peu qu'il
sait en usage pour faire russir la Flavacourt. Elle est trs-engraisse
et, par consquent, embellie. Elle parat de la plus grande gaiet. La
Reine l'accable de caresses. Tout cela marque du moins des esprances.]

[492: La prfrence donne par le Dauphin  la figure de madame de Muy,
la plus laide de toute la cour, sur la figure de madame de Flavacourt,
amusait un moment tout Versailles.]

[493: Dans une lettre du 19 juin 1744 adresse  Richelieu, madame de
Tencin crit: ... Voici dans la plus grande exactitude tout ce qui
s'est pass  ce sujet. On vient de dire  mon frre, de la part de
l'homme que vous savez, que la Flavacourt crivoit au Roi, que les
lettres toient sous l'enveloppe de Lebel, que comme les lettres toient
adresses au Roi, on n'avoit os les dcacheter, mais qu'on connoissoit
le caractre. La chose nous parut si importante que nous ne nous tnmes
pas  ce premier avis. On renvoya celui qui l'avoit donn faire de
nouvelles questions; on le pria de bien examiner la chose, il rpondit:
qu'il ne pouvoit s'y mprendre, qu'il connoissoit parfaitement le
caractre des trois soeurs et leur cachet (je vous rapporte ses propres
termes); qu'il toit sr que les lettres pour le Roi adresses  Lebel
toient de madame de Flavacourt; qu'il y en avoit eu de Versailles et de
Paris et qu' vue de pays il pouvoit y en avoir dix ou douze depuis ce
premier avis... Voil l'homme qui vient encore de voir celui qui a vu
les lettres et qui lui avoit dit de la part de mon frre qu'il s'toit
tromp, et que madame de Flavacourt n'avoit point crit: il a soutenu
qu'il ne s'toit pas tromp, qu'il tait sr de ce qu'il avoit dit...]

[494: ... Je parle d'abord de la lettre de madame de Lauraguais, et
puis de quelque chose de plus intressant, c'est d'une conversation de
la Reine et de madame de Flavacourt. La Reine lui a dit que le Roi
l'avait lorgne  son souper. Elle ajouta qu'elle n'avoit pas de
meilleure amie qu'elle, et qu'elle voulait tre sa confidente. La
Flavacourt rpondit qu'elle lui diroit tout; que, si la chose arrivoit,
elle ne se livreroit que par crainte, n'ayant aucun got pour le Roi;
mais qu'elle ne vouloit pas tre chasse de la cour et se trouver encore
dans la ncessit de vivre avec son mari.]

[495: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.]

[496: _Ibid._--_Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t.
VI.]

[497: Le samedi 16 mai la princesse de Conti demandait  la Reine une
audience dans laquelle elle lui faisait part du projet de son voyage,
lui en expliquant les motifs, lui demandant son agrment. La Reine qui
dsapprouvait fort le voyage, lui disait fort honntement que cela ne la
regardait en aucune manire et que la princesse n'avait besoin d'aucun
agrment. L-dessus la princesse de Conti faisait allusion aux discours
qu'on tenait dans le public, dclarait qu'ils n'avaient aucun fondement,
et qu'elle ne menait point avec elle mesdames de Chteauroux et de
Lauraguais, ajoutant, qu'il n'y avait eu aucune proposition faite de sa
part, ni de celle de ces dames, ni rien de concert ensemble. Les deux
princesses partaient le 29 mai, laissant le public assez tonn de ne
pas voir les deux soeurs profiter de leur dpart pour se rendre en
Flandre.]

[498: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t VII.]

[499: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[500: Madame de Rubempr tant alle, la veille du dpart de ces dames,
coucher  Plaisance, elles lui proposrent de l'emmener avec elles en
Flandre; l'arrangement ne put se faire sur-le-champ, mais madame de
Rubempr promit d'y aller, et, dit de Luynes, elle est partie ou part
ces jours-ci.]

[501: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. IV.]

[502: De Meuse n'tait que malade. Il jouera bientt un rle dans la
maladie de Metz, un rle de dvouement pour la femme, qui dans les
premiers temps de sa faveur ne pouvait le souffrir, mais semble, 
l'heure prsente, tre prise d'un commencement d'attachement pour le
vieux familier de Louis XV.]

[503: Les frres Salles, hommes d'affaires auxquels s'intresse la
duchesse de Chteauroux, et dont parle trs-souvent madame de Tencin
dans ses lettres.]

[504: _Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux_. Collection
Leber. Bibliothque de Rouen.]

[505: Le marchal de Coigny commit de grandes fautes dans cette affaire.
Il laissa passer par surprise une arme de 60,000 hommes sur quatre
points diffrents, et ne l'apprit que le lendemain au soir. M. de Coigny
tait g et atteint d'une rtention d'urine.]

[506: Le Roi quittait Dunkerque le 19 juillet.--Louis XV part en lanant
cette phrase qui promettait: Je sais me passer d'quipage, et, s'il le
faut, l'paule de mouton des lieutenants d'infanterie me nourrira
parfaitement.]

[507: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. IV.]

[508: En mourant, la duchesse de Chteauroux dira qu'elle a t
empoisonne dans une mdecine  Reims.]

[509: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. IV.]

[510: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, t. VIII.--La maison
habite par la duchesse de Chteauroux tait la maison abbatiale du
premier prsident. Il y eut trois galeries en planches de faites dont la
troisime sur la rue scandalisa le peuple, l'usage en tant bien
marqu. (_Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.)]

[511: La _Remarquable histoire de la vie de la dfunte Anne-Marie de
Mailly, duchesse de Chteauroux_... publie en allemand en 1746, parle
d'un assez bizarre cadeau offert par les juifs de Metz au Roi, qui en
fit hommage  la duchesse de Chteauroux. Ils firent faire, dit
l'crivain allemand, un prcieux melon en or et l'offrirent au Roi. La
tige de ce melon tait garnie de diamants, et l'intrieur au lieu de
ppins tait rempli de petits diamants et de pierres prcieuses. La
valeur de cet objet fut estime  dix mille pistoles. Le Roi accepta
gracieusement ce cadeau qu'il ne crut pouvoir mieux utiliser qu'en le
donnant  la duchesse de Chteauroux qui trouva ce don fort agrable.]

[512: Cette maladie de Metz sauvait le prince Charles dont l'arme
allait tre prise ou dtruite. Le marchal de Noailles qui crivait au
Roi, de Schelestadt  la date du 9 aot: Je suis dans une vritable
inquitude de savoir Votre Majest incommode et d'tre hors de porte
de savoir de ses nouvelles  tous moments... Mon tendre et inviolable
attachement pour la personne de Sa Majest ne me laissera aucune
tranquillit que je ne la sache entirement rtablie; le marchal de
Noailles, le vieux courtisan, aura, tout le temps que la vie du matre
est en danger, l'attention si bien tourne vers la chambre du Roi, et sa
vigilance se trouvera tellement distraite des mouvements de l'ennemi par
la lutte du parti de la Tournelle et du parti des princes du sang, que
lorsqu'il combinera son mouvement d'enveloppement, le prince Charles
aura dj pass le Rhin, _ la barbe_ de l'arme franaise, et marchera
par la Souabe sur la Bohme menace. Le marchal n'aura que le
trs-mdiocre avantage de battre dans deux combats, une arrire-garde
sacrifie  dessein. Sur cette faute militaire, l'envoy prussien, M. de
Schmettau, clatait en reproches contre l'ami de la _ritournelle_,
contre le marchal de la matresse chasse, si bien qu'un moment on le
faisait responsable de l'atteinte porte  la vie du Roi par ce voyage
de Dunkerque  Metz entrepris par son conseil, sous l'influence mortelle
de chaleurs caniculaires. Dans ces circonstances, le marchal demandait
une entrevue au Roi qui lui rpondait cette lettre amicale o l'on peut
voir au fond un cong donn  l'homme de guerre: Metz, ce 30 aot
1744.--Je serai ravi de vous revoir, monsieur le marchal, vous me
trouverez avec bien de la peine  revenir, il est bien vrai que c'est de
la porte de la mort. Ce n'a pas t sans regret que j'ai appris
l'affaire du Rhin, mais la volont de Dieu n'tait pas que j'y fusse, et
je m'y suis soumis de bon coeur, car il est vrai qu'il est le matre de
toutes choses, mais un bon matre. En voil assez, je crois, pour une
premire fois. La petite cour de Metz tait dans l'attente de
l'entrevue. Le marchal se rendait chez le Roi sur les huit heures, Sa
Majest jouait, le marchal mettait un genou en terre et lui baisait la
main avec effusion, le Roi lui disait: Vous voyez, monsieur le
marchal, un ressuscit, et il n'tait question de rien de particulier.
Depuis cette visite, dix jours se passaient sans que le marchal pt
travailler avec le Roi; et il voyait, lui, le gnral en chef de l'arme
d'Alsace, les troupes menes au sige de Fribourg par le marchal de
Coigny, et quand il demandait au Roi s'il aurait l'honneur de
l'accompagner, Louis XV lui disait assez schement: Comme vous
voudrez.]

[513: Le bruit courut que, cette nuit, Richelieu avait enferm le Roi
avec les deux soeurs.]

[514: Pendant la convalescence de Louis XV, la Peyronie interrog par le
duc de Luynes sur ce qu'il pensait de la maladie du Roi, lui rpondit:
que le Roi, dans l'tat ordinaire de bonne sant, toit dans l'usage
d'aller deux fois par jour  la garde-robe et abondamment; que plusieurs
jours avant, continuant  toujours manger de mme, il n'alloit plus que
rarement et que peu  la fois, ce qui avoit form un amas considrable
de matires qui avoient reflu dans le sang; qu'outre cela il croyoit
qu'il avoit eu un coup de soleil, ce qui paroissoit dmontr par une
douleur fixe qu'il avoit dans un ct de la tte, et trs-vive que le
Roi a eue pendant toute sa maladie, ce qui donnoit avec raison les plus
grands sujets d'inquitude. La Peyronie m'a ajout qu' ces deux
accidents il croyoit qu'il s'toit joint un peu de fivre maligne, qui
cependant n'toit pas accompagne de tous les symptmes ordinaires de
cette fivre.]

[515: Il n'y avait  Metz de princes du sang que le duc de Chartres, le
comte de Clermont, le duc de Penthivre, et encore ce dernier,
convalescent de la petite vrole, ne pouvait-il sortir de sa chambre.]

[516:  quelques temps de l on chantait  Paris sur l'air des _Pendus_
une chanson faite sur leur confrre par des mdecins.

     Or, coutez petits et grands,
     L'histoire du chef des merlans,
     Qui s'est jou, l'infme tratre,
     Des jours de son Roi, de son matre,
     Et faillit  nous perdre tous
     Pour complaire  madame Enroux.
]

[517: Malgr le dsir qu'avait le Roi d'avoir les soins de Dumoulin
qu'il avait demand ds le 9, malgr l'impatience de son arrive, ce ne
fut que le 13 qu'on lui envoyait un courrier et il n'arrivait  Metz que
le dimanche 16.]

[518: _Fragment des Mmoires de madame la duchesse de Brancas_. Lettres
de Lauraguais  madame ***. Buisson, 1802.]

[519: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.]

[520: _Ibid._, t. VI.]

[521: D'aprs la _Vie prive de Louis XV_ qui l'a emprunt aux _Amours
de Zeokinizul roi des Kofirans_, le comte de Clermont aurait enfonc le
battant de la porte d'un coup de pied, en adressant  Richelieu: Quoi!
un valet tel que toi, refusera la porte au plus proche parent de ton
matre!]

[522: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.]

[523: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]

[524: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, t. VIII.--Dans le rcit
de la maladie de Metz o Soulavie tire tous ces dtails du duc de
Luynes, il ne raconte pas cette confrence entre la favorite et le P.
Prusseau d'aprs les mmoires du duc. Le courtisan chroniqueur dit en
effet seulement ceci: On prtend que le mardi ou le mercredi, madame de
Chteauroux et M. de Richelieu voyant le danger o toit le Roi, avoient
parl au P. Prusseau pour tcher d'user de mnagement pour elle, s'il
toit question de confession, madame de Chteauroux lui ayant donn
parole positive qu'elle ne rentreroit plus dans la chambre du Roi
pendant sa maladie et qu'elle ne reverroit jamais le Roi qu'en qualit
d'amie. Je ne suis point du tout certain de ce fait. On ajoute que la
proposition ne fut point agre par le P. Prusseau, et cela est ais 
croire.]

[525: Le 11, la Peyronie avait parl  M. de Soissons du danger o se
trouvait le Roi, mais le mercredi, quoique l'tat ft aggrav, il lui
disait que rien ne pressait.]

[526: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Buisson.
1793, t. VI.]

[527: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.]

[528: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.--_Mmoires du marchal duc de
Richelieu_, par Soulavie. Buisson, 1793.--Presque aussitt l'expulsion
des deux soeurs, M. de Soissons donnait l'ordre, malgr la solennit de
la fte du lendemain, de dtruire la galerie qui conduisait madame de
Chteauroux chez le Roi, et cette destruction fut mene avec tant de
diligence que le samedi  l'heure que tout le monde se rveilla, il n'y
avait plus vestige de galerie. Les bois, dit de Luynes, toient
enlevs, les murs reblanchis, de manire que ceux qui l'avoient vue la
veille et les jours prcdents pouvoient croire s'tre tromps. Devant
le pouvoir pris par M. de Soissons sur l'esprit du Roi la valetaille
murmurait: Notre bon matre va donner  prsent son royaume  M. de
Fitz-James, s'il le lui demande pour son salut.]

[529: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.--Bouillon crivait aussitt 
la Reine, il lui disait: que son respect et son attachement pour elle,
et le devoir de sa charge ne lui permettaient pas de lui laisser ignorer
l'tat o se trouvait le Roi, que la nuit avait t fcheuse, la matine
peu consolante, que le Roi avait eu des agitations si violentes pendant
la messe qu'il avait demand aussitt le Pre Prusseau, qu'il s'tait
confess avec beaucoup d'dification, qu'il devait recevoir le viatique
le soir de ce mme jour. Avec la lettre de Bouillon, arrivait un
courrier de d'Argenson qui disait  peu prs les mmes choses que le
chambellan du Roi, et annonait  Marie Leczinska que Louis XV trouvait
bon que la Reine s'avant jusqu' Lunville, M. le Dauphin et Mesdames
jusqu' Chlons. Le lendemain, la Reine partait  sept heures du matin
pour Metz, o elle arrivait le lundi  onze heures. Le Roi qui dormait,
s'veillait, l'embrassait, lui demandait pardon des peines et des
chagrins qu'il lui avait donns. Le rapprochement entre les deux poux
durait bien peu de temps.  quelques jours de l, lorsque le Roi tait
rtabli, elle lui demandait de permettre de le suivre  Saverne, 
Strasbourg, il lui rpondait froidement: Ce n'est pas la peine, et
sans vouloir plus longtemps l'entendre allait faire la conversation avec
les gens qui taient dans la chambre.]

[530: _Mmoires de Maurepas_, t. IV.]

[531: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]

[532: _Journal de Barbier_, dition Charpentier, t. III.--Le Roi avait
huit aides de camp, tous marchaux de camp qui taient M. le marquis de
Meuse, lieutenant-gnral, le duc de Richelieu, le duc de Boufflers, le
duc de Luxembourg, le prince de Soubise, le duc d'Ayen, le duc de
Picquigny et le duc d'Aumont. D'aprs la _Vie prive de Richelieu_, le
duc aurait reu le jour o il fut administr, une lettre anonyme dans
laquelle on l'engageait  quitter Metz, sa vie courant des dangers.
D'Argenson le poussait pour sa sret aussi  retourner  Paris,
l'avertissant, en ami, qu'il avait entendu dire que M. de Soissons, qui
devait administrer le Roi, avait projet de s'adresser personnellement 
lui, pour lui reprocher publiquement d'tre la cause du dsordre de ce
prince. Mais Richelieu qui se dfiait de d'Argenson persistait 
rester.]

[533: Dans le premier moment de leur disgrce, les deux soeurs n'auraient
pas trouv dans les curies du Roi un officier qui voult leur donner
une voiture pour les soustraire au peuple ameut. C'tait M. de
Belle-Isle qui leur prtait un carrosse avec lequel elles sortaient de
la ville, et attendaient dehors avec mesdames de Bellefonds, du Roure,
de Rubempr, leurs voitures. Elles avaient reu un premier ordre de
d'Argenson qui leur ordonnait de se retirer  quatre lieues de Metz sans
dsignation d'endroit; sur une indication de Belle-Isle, elles s'taient
rendues dans un chteau d'un prsident de Metz qui n'tait pas meubl.
La nuit suivante,  deux heures du matin, elles recevaient un nouvel
ordre de continuer leur voyage. Avec cet ordre tait arriv un courrier
de cabinet qui avait la prescription de leur faire viter la rencontre
de la Reine, de M. le Dauphin, de Mesdames; et le duc de Luynes les
rencontrait  Sainte-Menehould courant  trois berlines et ayant fait
dj plusieurs dtours  cause du changement de route de la Reine.]

[534: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.--La nuit du vendredi au samedi
15 aot tait encore plus mauvaise que toutes les nuits prcdentes et
l'on s'attendait  tout moment  apprendre la mort du Roi. Dans le
cabinet du marchal de Belle-Isle qui se trouvait au-dessous de la
chambre de Louis XV, l'on n'entendait pas remuer que l'on ne crt que
c'tait le dernier moment de Sa Majest. D'Argenson avait donn l'ordre
d'emballer ses papiers, le duc de Chartres faisait atteler sa chaise de
poste pour se rendre  l'arme du Rhin.  six heures du matin, on appela
les princes pour assister aux prires des agonisants, et depuis six
heures jusqu' minuit Louis XV tomba dans une espce d'agonie. Le nez du
Roi enflait, ses yeux changeaient, sa poitrine s'emplissait... Les
mdecins avaient perdu la tte, et le mourant tait abandonn aux
empiriques. Un chirurgien d'Alsace, nomm Moncerveau, qui vivait  Metz,
lui donnait une dose d'mtique qui amenait une vacuation et un
soulagement. La nuit du dimanche au lundi tait encore terrible, et le
lundi matin, le chapelain qui lui portait, aprs la messe, le corporal 
baiser tait effray de l'immobilit du Roi. Un mieux cependant se
produisait vers le 17. Le 23, Dumoulin dclarait que le Roi tait hors
de danger, et le 26 comme premire marque de convalescence on lui
faisait la barbe et on lui donnait du pain dans du bouillon.]

[535: Les deux soeurs quittaient Metz le 14 aot et arrivaient le 20 aot
 Plaisance, o elles sjournaient avant leur rentre  Paris.]

[536: Dumoulin, disent les _Mmoires de Maurepas_, qui est arriv 
midi et demi (dimanche 16), l'a trouv bien: il a mme dit au Roi qu'il
aurait part aux bnfices sans en avoir eu les charges; en lui ttant le
ventre, il lui a dit: Votre Majest a le ventre d'une fille, il est dans
un tat qui tend  sa convalescence.]

[537: _Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux_. Collection
Leber. Bibliothque de Rouen.]

[538: Malgr toutes les prcautions prises pour que la Reine et la
favorite ne se rencontrassent pas, de Luynes dit qu'elles se croisrent
 Bar-le-Duc.]

[539: On voit que la duchesse de Chteauroux est toujours proccupe
d'tre remplace par sa soeur, madame de Flavacourt. La voiture de la
duchesse s'tait, en effet, croise avec la voiture de la _Poule_.
Madame de Flavacourt avait si bien suppli la Reine de l'emmener, que
celle-ci avait maladroitement cd. Cependant, dans les premiers jours,
la Reine empchait madame de Flavacourt de monter chez le Roi. Le 6
septembre, premier jour de la semaine de madame de Flavacourt, la Reine
ne paraissait pas au dner du Roi, pour que la soeur de madame de la
Tournelle n'appart pas aux yeux du Roi, au grand jour et toute seule.
Elle n'entrait que le soir avec toutes les autres dames,  l'heure du
souper. Mais le Roi chez lequel on craignait une motion, un ressouvenir
des deux soeurs ne laissait rien apparatre. Toutefois, soit la
connaissance du blme gnral pour sa complaisance, soit la gne que
mettait la soeur des deux favorites dans la petite cour groupe autour du
convalescent, la Reine, lors de son dpart pour la cour de son pre,
disait assez schement  madame de Flavacourt qu'elle ne pouvait la
ramener et la laissait regagner Paris  ses frais et  sa guise.]

[540: Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux. Collection
Leber. Bibliothque de Rouen.]

[541: _Vie prive de Louis XV_. Londres, 1785, t. II.--_Les amours de
Zokinizul, Roi des Kofirans_. Amsterdam, 1747.-- la
Fert-sous-Jouarre, o les deux soeurs furent reconnues, les paysans,
sans l'intervention d'un notable du pays, brisaient les voitures et
mettaient en pices les deux favorites.]

[542: Il s'agit du projet de son voyage  Strasbourg. La Reine demandait
 suivre le Roi qui, endoctrin par Richelieu, refusait sa demande
presque impoliment.]

[543: D'Argenson qui, au dire de Soulavie, lors de l'expulsion de la
duchesse, lui avait adress un geste de hauteur et de mpris, voyant
l'amour renatre chez le Roi, cherchait  se rapprocher d'elle et de
Richelieu.]

[544: Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux. Collection
Leber. Bibliothque de Rouen.]

[545: Cette lettre que madame de Chteauroux voulait faire parvenir au
Roi dans un moment favorable, ne lui tait remise que le 10 octobre,
dans son passage  Saverne pour se rendre au sige de Fribourg.]

[546: Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux. Collection
Leber. Bibliothque de Rouen.]

[547: Lettre de la duchesse de Chteauroux, publie dans
l'_Isographie_.--La voici toute entire:

     _ Plaisance, _4_ mai _1745.

_Vous ettes charmant, cher oncle, de me tenir parole et de me donner
tous les jours des nouvelles du Roy. Je vous en ay une obligation que je
ne peut vous dire. Cela augmenteroit, si cela etoit possible, l'amiti
que j'ay pour vous. Je m'ennuye  prir, cela ne parot-il pas le plus
singulier du monde. Je ne reconnoit en moy ni madame de la Tournelle, ni
madame de Chteauroux, je suis une trangre pour moy. Cela ne fait pas
une situation agrable au moins, cher oncle. Je ne say pas combien
cette mauvaise plaisanterie durera, mais elle ne vaut rien du tout. Je
vous crir plus au long par le courrier; en attendant, je vous souhaite
toute sorte de bonheur et de prosprit.

     La D. de Chteauroux.

 Monsieur le duc de Richelieu  l'arme de Flandres._ (Collection
d'Aim Martin.)]

[548: Dans un journal de la campagne de Louis XV en 1744 ou _mmorial
essentiel_ pour rdiger l'histoire curieuse des intrigues, etc. publi
dans les _Mmoires de Maurepas_, nous trouvons  la date du 19
septembre: Le Roi dit du bien de Richelieu au marchal de Noailles,
afin qu'il revienne prs de lui. Il est un autre document plus
significatif dat du lendemain et que nous trouvons aux Archives:

Aujourd'huy 20 septembre 1743. Le Roy tant  Metz et ayant accord  la
duchesse de Lauraguais une pension de 9,000 livres pour en jouir 
compter du jour de son mariage et dsirant lui donner un titre qui
assure cette grce, Sa Majest a dclar et dclare, veut et entend que
ladite dame duchesse de Lauraguais jouisse, sa vie durant, de la somme
de 9,000 livres de pension et qu'elle en soit paye par chacun an 
commencer du 23 fvrier 1743 sur ses simples quittances par les gardes
du Trsor Royal prsents et  venir... Registre du Secrtariat d'tat.
Registre O/1 88.]

[549: Lettres autographes de la duchesse de Chteauroux. Collection
Leber. Bibliothque de Rouen.--Dans ce mois d'octobre, la duchesse de
Chteauroux semble assure de sa rentre en faveur, et fait de la
protection comme si elle tait favorite. Voici une lettre de la fin du
mois adresse  Richelieu:

     _ Paris, ce 25 octobre.

Voil un mmoire, cher oncle, qui vous expliquera ce que l'on dsire de
vous pour M. du Fesy, reellement si vous le pouves vous fer tres-bien,
car il est bien facheux pour luy d'avoir manques l'affaire des postes et
celle-cy le ddommageroit en quelques faons, enfin je suis charg de
vous presser trs fort pour que vous luy accordies et je m'en acquitte.
Par votre dernire lettre, je vous vois de trs mchante humeur, et je
ne peux pas dire que vous ay tort, car tout ce qui vous est arrive est
fort dsagrable et je l'ay senty je vous assure encore mieux que vous.
Mais pourquoy ne songerions nous a vous faire envoyer au devant de la
dauphine, lon dit que la commission est encore plus honorable que
l'autre, j'en parl hier avec le cardinal de Tencin qui aprouva mon
ide; qu'en dite vous, si vous laprouviez nous chercherions les moyens
de la faire parvenir jusqu'au roy, mais sur toute chose n'ay pas l'air
d'y songer et n'en parl a personne, car si nous ne russissons pas ce
seroit encore pis, je voulois vous ecrire fort longuement aujourd'hui,
mais j'ay t malade comme une bete toute ma journe de ma colique. Vous
n'aur qu'un petit bonsoir, ce maudit sige (le sige de Fribourg) me
fait trembler, je ne peut pas vous dire les inquietudes que vous me
caus, car je regarder comme une espce de miracle si il y en a un de
vous qui en revienne; vous scavez, cher oncle, comme je vous aime je
vous assure que je ne suis point chang et qu'au contraire je vous aime
si cela est possible encore davantage._ (Lettres autographes de la
duchesse de Chteauroux. Bibliothque de Rouen.]

[550: La lieutenance de Belle-Isle dont parle madame de Chteauroux, est
la lieutenance gnrale de Pologne, qui lui avait t donne par le Roi
de Pologne le 1er octobre 1744.]

[551: Le chevalier de Grille cit frquemment dans les lettres de madame
de Tencin comme un ami intime de madame de Chteauroux.--Le duc de
Luynes dit dans son journal,  la date du samedi 25 janvier: On sut
hier au soir ici que le Roi a donn  M. le chevalier de Grille la
compagnie des grenadiers  cheval: Le chevalier de Grille est fort ami
de madame la duchesse de Chteauroux et depuis longtemps.]

[552: Le Roi arrivait  Paris le 13 novembre au soir, il entendait le 14
le _Te Deum_  Notre-Dame, le 16 il allait dner  l'Htel de Ville, de
l se rendait au Salut des Grands-Jsuites de la rue Saint-Antoine, puis
parcourait toutes les illuminations de Paris jusqu'au bout de la rue
Saint-Honor. Soulavie qui a la spcialit des autographes suspects,
cite une lettre de la duchesse de Chteauroux qui dit s'tre mle  la
foule pour voir le BIEN-AIM, et avoir t arrache de sa contemplation
amoureuse par _Voil sa p..._ La lettre est-elle vraie, et l'injure
a-t-elle t subie? Ce qu'il y a de certain, c'est que quelques jours
aprs, sur la nouvelle de la reprise de la favorite par le Roi, il
courait  la halle cette phrase pittoresque: Il reprend sa _guinche_,
eh bien! s'il retombe malade, il n'aura pas de nous un _Pater_. La
lettre donne par Soulavie est redonne dans la _Vie prive de
Richelieu_ au milieu d'un certain nombre de lettres de la duchesse de
Chteauroux. Ces lettres, qui sont jointes  des lettres de Louis XV
beaucoup plus incontestables, je ne les crois pas absolument fabriques,
et cependant je n'ai qu'une trs-mdiocre confiance dans leur parfaite
authenticit, n'y retrouvant pas le ton hautain, les allures viriles,
les expressions nergiques et triviales qui sont la signature des
lettres de la collection Leber.]

[553: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.]

[554: _Mmoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VIII.]

[555: _Fragment des Mmoires de madame de la duchesse de Brancas_.
Lettres de Lauraguais  madame ***. Buisson, 1802. Ce sont les seuls
mmoires qui parlent d'une entrevue secrte  Versailles.]

[556: _Mmoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]

[557: _Mmoires de d'Argenson_, dition Renouard, t. IV.]

[558: Narbonne, le commissaire de police de Versailles, raconte que le
chancelier ayant conjur M. de Chtillon en son nom et au nom de tout le
royaume de ne pas emmener le Dauphin, avait fini par lui dire:
Monsieur, vous vous en repentirez;  quoi, M. de Chtillon avait
rpondu qu'il prenait  son compte les suites de l'vnement. Il avait
ordre de ne s'avancer que jusqu' Chlons, puis jusqu' Verdun; mais
ayant rsolu ds Versailles de mener le Dauphin jusqu' Metz, il passait
outre, et le Dauphin arrivait  Metz le lundi  quatre heures. On ne
jugeait pas  propos d'annoncer cette arrive au Roi qui avait donn un
ordre contraire. La fivre du Roi tait encore considre comme ayant un
caractre de malignit en mme temps qu'on craignait une scne
d'attendrissement pour son tat de faiblesse. Ce n'tait donc que le
jeudi que l'on demandait au Roi s'il trouvait bon que le Dauphin vint 
Metz et ce n'tait que le lendemain vendredi que le Dauphin tait cens
arriver  Metz. Le Roi le voyait ce jour-l, et faisait une rception
trs-froide au prince et  son gouverneur.]

[559: Le Roi avait eu connaissance de cette correspondance par Vaural,
son ambassadeur en Espagne.]

[560: Le duc tait dj exil. Le 10 novembre, avant l'arrive du Roi 
Paris, le duc de Chtillon recevait une lettre de cachet date du 17
octobre, par laquelle le Roi lui ordonnait de se rendre dans ses terres
et d'y rester jusqu' nouvel ordre. Un ordre particulier portait que
madame de Chtillon suivt son mari. L'exil du mnage n'tait lev que
dix ans aprs par la protection de madame de Pompadour.]

[561: M. de Balleroy, ancien gouverneur du duc de Chartres, et qui
passait pour avoir compos le vritable discours que l'vque de
Soissons avait tenu contre la duchesse de Chteauroux, lorsque Louis XV
avait reu l'extrme-onction, avait t aussi exil, le lendemain du
jour o l'on avait connu l'exil du duc de Chtillon.]

[562: Fitz-James, l'vque de Soissons dtest, tait exil dans son
diocse, non par lettre de cachet, mais verbalement. Lorsqu'il voulait
revenir  la cour pour le mariage de la Dauphine, le Roi lui faisait
dire que sa disgrce tait trs-relle. Plus tard, Louis XV s'opposait 
sa promotion au cardinalat. Fitz-James s'en vengeait en continuant 
entretenir le Roi de canons et de foudres vengeresses contre les rois
adultres, et il avait beau jeu; Compigne tant du diocse de
Soissons.]

[563: Louis XV ne svit pas contre son confesseur Prusseau, mais, en
souvenir de la cruelle incertitude o il avait laiss madame de
Chteauroux  Metz, il s'amusa  le tenir dans l'inquitude d'un
remplacement suspendu pendant de longues annes sur sa tte.]

[564: La lettre de cachet adresse au duc de La Rochefoucauld tait de
la plus grande duret. La voici: Vous manderez  M. de La Rochefoucauld
que je suis fort mcontent de sa conduite et qu'il reste  la
Roche-Guyon jusqu' nouvel ordre. Si cependant il a quelques affaires
qui demandent sa prsence  Paris, il m'en fera demander la permission;
il ne pourra aller que de la Roche-Guyon  Liancourt et de Liancourt 
la Roche-Guyon. Mandez-lui aussi qu'il se tient bien des propos dont je
suis instruit et que l'on augmente.]

[565: Quant au duc de Bouillon, il allait tre envoy non  Navarre,
mais dans un chteau du duch d'Albret qui n'tait pas habit depuis
deux cents ans, quand madame de Lesdiguires qui tait de ses amis et
qui avait pour ainsi dire lev la duchesse de Chteauroux, tait
avertie de l'ordre d'exil. Elle faisait prier madame de Chteauroux de
passer chez elle, lui disait qu'il tait honteux pour la gloire du Roi
qu'il exilt un de ses grands officiers qui venait de lui montrer autant
d'attachement dans sa grande maladie, et lui dclarait que, comme il ne
dpendait que d'elle de faire changer cet ordre, elle ne lui
pardonnerait jamais et ne la verrait de sa vie, si l'ordre n'tait
chang. L'ordre ne fut pas donn.]

[566: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.--Cette lettre de madame de
Chteauroux n'est pour ainsi dire qu'une reproduction du billet du Roi
et du discours dict par Louis XV  Maurepas.]

[567: _Mmoires du duc de Luynes_, t. I.]

[568: Ce billet, qui n'tait que la rptition de celui dont madame de
Chteauroux avait envoy un extrait dans sa lettre  madame de
Boufflers, courait, en copies manuscrites, le soir de ce jour, tout
Paris.]

[569: _Mmoires du marchal duc de Richelieu_, vol. VII.]

[570: De Luynes affirme qu'elle pronona cette phrase, ou la phrase,
_Cela est sans consquence._--Selon madame de Brancas, il n'y aurait
eu d'autres paroles, entre la favorite et le ministre, que ces seuls
mots: _Donnez-moi les lettres du Roi et allez-vous-en._ J'ai une plus
grande confiance dans le rcit du duc de Luynes, repris entirement par
Soulavie, rcit que le duc semble tenir de Maurepas lui-mme.]

[571: Le bruit courut que l'arrive inopine de Maurepas dans un temps
critique avait amen une rvolution qui avait entran la mort de la
duchesse. De Luynes combat ce bruit. Il affirme que la duchesse n'avait
point ses rgles, au moment de la visite de Maurepas, qu'elle tait,
d'ailleurs avertie d'avance de la visite par le Roi; reconnat qu'il est
vrai qu'elle tait dans son lit, le mercredi  six heures du soir, mais
il nous apprend qu'elle sortit dans la soire, pour aller chez mesdames
de Lesdiguires et de Brancas. Ce fut seulement le lendemain, le jeudi
26, jour o elle devait signer le bail d'une maison dans le quartier de
l'htel de feu madame la Duchesse, qu'elle tomba vraiment malade et fut
saigne pour le premire fois.]

[572: _Mmoires du duc de Luynes_, t. VI.]

[573: Le duc de Luynes affirme qu'elle n'avait pour toute fortune que 60
actions qui lui avaient t donnes au moment de son mariage par feu M.
le Duc, qui se croyait son pre. Le dsintressement des trois soeurs ne
peut tre ni. Madame de Mailly cota trs-peu de chose  l'tat, madame
de Vintimille ne voulut accepter que le ncessaire. Quant  madame de
Chteauroux, avide de grandeurs et de dignits et mme de revenus lui
permettant de tenir un grand tat de maison, elle n'eut point l'amour de
l'argent de madame de Pompadour. Elle ddaigna les offres des hommes
d'affaires, qui, pour une simple prfrence, lui offraient des millions.
Et Soulavie dclare avoir vu une lettre d'elle adresse  Richelieu, o
elle traitait une de ces offres de _grossiret indigne_.]

[574: Voici le rcit que Soulavie et Boisjourdain donnent de cette
entrevue: Madame de Modne lui ayant dit que sa soeur, madame de
Flavacourt, tait venue pour la voir, madame de Chteauroux lui
rpondit: _Ah! je suis bien fche qu'on l'ait laisse aller,
pouviez-vous douter que je n'eusse eu grand plaisir  la voir?_ Madame
de Modne lui rpliqua: Je suis bien charme de votre faon de penser
pour elle; car elle est l, et je ne savais comment vous l'annoncer.
Elle la fit donc entrer et l'embrassa en lui disant: _Ma soeur, vous
vous tiez retire, pour moi j'ai toujours conserv pour vous les mmes
sentiments._ Madame de Flavacourt lui baisa les mains en fondant en
larmes.--Une chose curieuse c'est que, malgr l'affirmation de Soulavie
qui fait mourir la duchesse de Chteauroux dans les bras de madame de
Mailly, la duchesse ne voulut pas recevoir sa soeur. Le duc de Luynes
affirme que madame de Mailly, s'tant adresse inutilement  Vernage, se
prsenta plusieurs fois  la porte de sa soeur sans pouvoir tre reue.]

[575: L'auteur de la _Vie prive de Richelieu_ donne  la date du 2
dcembre une lettre de d'Argenson  Richelieu qui ne me semble pas
fabrique. La voici: Je ne puis vous entretenir d'autre chose,
Monsieur, que de l'inquitude o nous met madame de Chteauroux...
L'embarras de la tte qui subsiste est le plus terrible. Cependant elle
rpond juste  toutes les questions qu'on lui fait. Vernage assure mme
que dans cette maladie-ci qui est assez commune dans Paris, la plupart
de ceux qui en reviennent ont eu des symptmes beaucoup plus forts que
madame de Chteauroux n'en a eu jusqu'ici, qu'on ne devait pas mme
regarder l'affaire comme dsespre, si l'on voyait ce mme accident
augmenter. Les vacuations du ventre avaient bien t ces jours passs
et il est fcheux qu'elles aient t aujourd'hui moins abondantes. Cet
accident cependant n'est pas dcisif, et outre qu'aprs de grandes
vacuations, il n'est pas tonnant qu'elles diminuent, vous pouvez vous
souvenir que nous avons prouv les mmes variations dans la maladie du
Roi et il y a sans doute des moyens qu'on emploiera pour rendre la
libert au ventre.

Voila donc quel est dans ce moment-ci le sujet de nos alarmes et
dsesprances, mais au milieu d'une pareille situation vous pouvez juger
de celle du matre et de ceux qui lui sont vritablement attachs. Je ne
puis vous exprimer  quel point je partage sa douleur pour lui, pour
elle et pour tous ceux qui pensent comme nous. Je suis indign de la
joie interne et masque des vilaines gens que je vois sans cesse autour
de lui avec un dehors compos, qui jouissent de la peine de leur pauvre
matre et qui dsireroient bien la voir porte au dernier priode. Dieu
veuille que sa sant n'y succombe pas! Il a un visage qui fait trembler
et il passe malgr cela une partie de la journe dans la
reprsentation...]

[576:  la date du 6 dcembre, le nonce du pape Durini mandait  Benoit
XIV: La Chteauroux est pour ainsi dire dans un tat compltement
dsespr par suite d'une fivre maligne accompagne d'un transport au
cerveau; le mal s'est dclar le jour mme o elle apprenait que le Roi
la rappelait  la cour. On prtend que le Roi est venu la voir la nuit
avant sa confession au P. Segau (Sgaud), jsuite de distinction. Elle a
reu depuis le viatique. Les mdecins conservent donc bien peu
d'esprance qu'elle puisse se rtablir (Lettere di Mgr Carlo Durini
arcivescovo di Rodi, nunzio apostolico in Parigi, al cardinal Valenti,
secretario di stato per Benedetto XIV. _Curiosit storiche raccolte da
Felice Calvi_. Milano, Antonio Valardi, 1878.)]

[577: Le Roi avait envoy  la chapelle et  la paroisse faire part de
son intention qu'il ft dit des messes pour demander  Dieu la gurison
de madame de Chteauroux.]

[578: Barbier dit que toute la cour vint se faire inscrire  la porte de
la duchesse o l'on donnait rgulirement le bulletin.]

[579: D'Argenson dit,  la date du 17 novembre, que sans cette fluxion
la belle duchesse et reparu au cercle de la Reine.]

[580: _Mmoires du duc de Luynes_, t. V.]

[581: Le Roi partait avec M. le Premier et M. d'Harcourt, capitaine des
gardes en quartier. Il tait si press de quitter Versailles que de
Meuse qui n'tait pas avec lui au moment o il prenait cette
dtermination ne pouvait arriver assez  temps pour monter en voiture
avec lui et tait oblig de le rattraper dans sa chaise. L  la Muette
le nonce du pape Durini dit qu'il ne discontinuait pas de pleurer,
s'accusant de la mort de la duchesse et l'attribuant aux scnes de Metz.
Il passait quelques jours compltement renferm avec les amis
particuliers de madame de Chteauroux: MM. d'Ayen, de Luxembourg, de
Gontaut, de la Vallire et M. de Soubise accouru  la Muette. Il avait,
dans sa douleur, plaisir  vivre seulement avec ceux qui lui parlaient
de la morte et il nommait, pour le voyage de Trianon, mesdames de
Modne, de Boufflers, de Bellefond, les trois femmes qui avaient vu
madame de Chteauroux pendant sa maladie. Il avait envoy un courrier 
Richelieu qui tenait les tats du Languedoc. Pendant le sjour de
Trianon, le prince de Conti, qui avait t fort amoureux de la duchesse,
tant arriv un matin de fort bonne heure, le Roi le faisait entrer
pendant qu'il tait au lit, l'entretenait seul pendant toute une heure,
lui parlant avec force larmes de cette femme qu'ils avaient tous deux
aime. C'tait encore une entrevue pleine d'attendrissement que celle
que le Roi avait au commencement de janvier avec madame de Lauraguais
qui ne savait que depuis quelques jours la mort de sa soeur. Il lui
prchait la rsignation, lui disant: Madame, Dieu vous a frappe, il
m'a frapp aussi; je croyais n'avoir qu' dsirer, mais Dieu en a
dispos autrement. Il faut adorer sa main et se soumettre. Puis, ce Roi
en lequel la religion et le temprament amoureux se livraient de
continuels combats, envoyait ses soupers dans son appartement, lui
donnait les loges de Nantes qu'aura plus tard madame du Barry, reprenait
ses habitudes avec elle, en en faisant la matresse intrimaire entre
madame de Chteauroux et madame de Pompadour.]

[582: Bois-Jourdain raconte que ce jour le Roi ne put soutenir la sance
du Conseil jusqu' la fin et dit  ses ministres: Messieurs, finissez
le reste sans moi.]

[583: Le nonce du pape Durini crit le 13 dcembre: Le mardi 8 courant,
madame de Chteauroux mourut assiste par un religieux jsuite et
donnant des signes de repentir, au milieu d'une chambre pleine de
seigneurs de la cour selon l'habitude dtestable de cette nation de
mourir en public.]

[584: La _remarquable histoire de la vie de la dfunte Anne Marie de
Mailly, duchesse de Chteauroux, favorite de Louis quinzime, roi de
France_ (publie en allemand en 1746) donne  propos du testament de la
femme, un dtail sur l'achat de dentelles pendant la campagne de 1744
qui ne se trouve que l. Je crois n'avoir pas besoin de dire qu'il y a
une grande exagration dans la note de l'crivain allemand, enfin la
voici telle qu'elle a t rdige. Par son testament elle (la duchesse
de Chteauroux) institua la duchesse de Lauraguais hritire de ses
meubles et objets prcieux. Cela se monte  plusieurs millions entre
autres pour un million de dentelles qu'elle avait achetes pendant son
sjour en Flandres. Le duch de Chteauroux fait retour  la couronne;
le roi a cependant ordonn de payer aux trois soeurs sur ce duch une
rente viagre de 25,000 livres.]

[585: Le P. Segaud qui l'avait assiste  ses derniers moments,
racontait que l'entretenant de la confiance que nous devons avoir  la
sainte Vierge, la duchesse lui avait dit que dans tous les temps elle
avait port sur elle une petite mdaille de la sainte Vierge et qu'elle
avait demand deux grces par son intercession: l'une de ne point mourir
sans sacrements, l'autre de mourir le jour d'une des ftes de la
Vierge.]

[586: Madame la Dauphine, se trouvant trs-bien le premier mercredi de
fvrier 1757, prenait sa tasse de chocolat d'habitude. L'instant d'aprs
elle se trouvait mal; les syncopes, une perte effroyable survenaient...
Tronchin appel parlait d'une _crise surnaturelle_ et madame Adlade
lui administrait _le contre-poison de madame de Verrue_ qu'elle tenait
de la princesse de Carignan et qu'elle avait toujours dans les cassettes
qui la suivaient. Par hasard, ce jour-l, madame Adlade qui prparait
tous les jours le chocolat de la princesse ne l'avait pas fait. Beccari
des petits appartements fut souponn; Dour, garon d'office, lui avait
vu apprter la tasse de chocolat suspecte et avait dit qu'il ne
comprenait pas comment il fallait autant de temps pour prparer une
tasse de chocolat, et pourquoi on y faisait entrer autant d'ingrdients,
des eaux qu'on tirait de divers flacons.]

[587: _Aqua tofana._]

[588: _L'Espion dvalis_. Londres, 1781.]

[589: De Luynes confirme les propos de madame de Chteauroux disant que
pendant sa maladie elle avait t empoisonne  Reims dans une
mdecine.]

[590: Madame de Brancas dit que Maurepas partit  midi de Versailles,
qu'il ne fit que changer de voiture en arrivant chez lui, alla quelque
part avant de se rendre chez madame de Chteauroux, chez laquelle il ne
se rendit qu' la fin de la journe, et elle se demande o il alla, avec
qui il s'aboucha avant la visite. Elle ajoute qu' peine la duchesse eut
lu la lettre du Roi, elle sentit d'insupportables douleurs aux yeux et 
la tte. Ce rcit doit tre accept avec la plus grande dfiance. La
femme qui crit cela ne dit-elle pas quelques lignes plus bas:  peine
le Roi sut-il la mort de madame de Chteauroux qu'il exila M. de
Maurepas  Bourges.]

[591: _Mmoires de madame du Hausset_, publis par M. F. Barrire.
Lettre adresse  M. de Marigny et qui s'est trouve jointe au cahier du
journal de madame du Hausset.--Richelieu et le bailli de Grille,
l'intime ami de madame de Chteauroux, rptaient  tout le monde
qu'elle tait morte trs-naturellement.]

[592: On adonn mille raisons  la mort de madame de Chteauroux. Nous
avons dj dit que le duc de Luynes rejette absolument comme cause de la
mort de la duchesse une rvolution morale survenant dans un temps
critique; cependant un contemporain la fait mourir pour s'tre dgarnie
et baigne dans ce moment. Un petit livre rarissime, une espce de
continuation du pamphlet de mademoiselle Fauque, livre que je n'ai pas
cit dans la bibliographie de madame de Pompadour et qui a pour titre:
_Mmoires pour servir  l'histoire de la marquise de Pompadour._
(Londres, aux dpens du sieur Hooper,  la Tte de Csar, 1763), dclare
que la duchesse de Chteauroux est morte des suites d'une tentative
d'avortement.]

[593: _Mmoires du duc de Luynes_, t VI.--Il affirme qu'il y avait aussi
un commencement d'inflammation d'un poumon.]

[594: _Fragment des Mmoires de la duchesse de Brancas_.--Lettres de
Lauraguais  madame ***. Buisson, 1802.]

[595: Le duc de Luynes dit au mois de dcembre 1743: Madame de Mailly
s'aperoit prsentement que l'aveuglement de sa passion allait au point
qu'il l'empchait de sentir toute la duret du caractre du Roi,
quoiqu'elle ait pu le remarquer souvent et qu'elle l'prouvt
elle-mme. Et madame de Tencin, dans une lettre de 1744, parle d'une
conversation de madame de Mailly qui lui fait dire fort injustement que
l'ancienne favorite n'avait jamais aim le Roi de bonne foi.]

[596: Chronique du rgne de Louis XV, 1742-1743. _Revue rtrospective_,
t. V.]

[597: Il semble toutefois en ces premires annes de sa conversion que
l'ancienne favorite n'tait point encore matresse de ses ressentiments.
Madame de Tencin parle d'une lettre de madame de Mailly adresse au duc
de Charost au moment de la campagne de 1744, lettre dans laquelle elle
lui demande si _les vivandires suivraient l'arme_; et  quelque temps
de l elle faisait un portrait de sa soeur, la duchesse de Chteauroux,
qu'elle terminait en disant qu'elle tait _une sotte de premier rang_.
Lors de la maladie du Roi  Metz au mois d'aot 1744, Barbier dit que
madame de Mailly ne quittait pas les glises de Paris.]

[598: Chronique du rgne de Louis XV. _Revue rtrospective_, t. V.--On
parlait dans ce temps d'un projet que madame de Mailly avait de fonder
une maison aux environs de Paris, o elle lverait de jeunes personnes.
M. de Noailles applaudissait  ce projet et devait demander
l'autorisation du Roi.]

[599: Soulavie affirme tenir le fait du marchal de Mailly.]

[600: Madame de Mailly mourait le 30 mars d'une fluxion de poitrine, le
huitime jour de sa maladie,  l'ge de quarante et un ans. Elle tait
soigne avec une grande affection par son pre qui l'aimait beaucoup.
Madame de Pompadour dit dans une lettre  son frre: _La pauvre madame
de Mailly est morte, j'en suis rellement fche; elle toit
malheureuse, le Roy en est touch_. Dans une autre lettre adresse  la
comtesse Lutzelbourg elle rpte ses regrets presque dans la mme
phrase.--Voici l'extrait de Barbier  propos de sa mort: Cette pauvre
comtesse est morte  quarante et un ans... Le P. Boyer, ancien
prdicateur de l'Oratoire, tait mort aussi d'une fluxion de poitrine
huit ou dix jours auparavant, ce qui avait d'autant plus frapp madame
de Mailly, qu'il tait dans son intimit ainsi que le P. Renault. Aprs
les exercices de pit, ces gens-l ne se quittaient pas, mangeaient
trs-souvent ensemble et faisaient, dit-on, trs-bonne chre, ce qui
faisait mme plaisanter quelquefois.]

[601: En dcembre 1743, le duc de Luynes dit: Les dettes de madame de
Mailly ne sont pas encore payes  beaucoup prs; on a retranch aux
cranciers une partie de ce qu'ils demandoient, et on a pay un -compte
d'un sixime tout au plus; on veut encore faire de nouveaux
retranchements, et le projet est  ce qu'il parot de payer des
-comptes de temps en temps. Cet arrangement est prsentement la seule
chose qui fasse de la peine  madame de Mailly. En 1751 le duc de
Luynes ajoute que madame de Mailly avait su que plusieurs des marchands
avaient perdu dans les accommodements qui avaient t faits.]

[602: Soulavie nous apprend que lors de la dmolition du cimetire des
Innocents en 1785, on trouva son cercueil, que sa famille fit
transporter dans un nouveau cimetire hors les murs, o elle fut
confondue avec tous les morts.]

[603: Ces deux lettres forment le complment de la correspondance de
madame de Vintimille avec madame du Deffand, publie dans la
_Correspondance indite de madame du Deffand_. Paris, 1809, t. 1.]

[604: Le comte du Luc, frre de l'archevque de Paris et son beau-pre,
tait mort quelques jours avant.]

[605: Correspondance indite de la duchesse de Chteauroux avec le
marchal duc de Noailles  l'arme de Flandre, 1743-1744. (Bibliothque
Nationale. Manuscrits _S. F. Recueil de lettres autographes,
dix-huitime sicle_.) Nous donnons ici les lettres que nous n'avons pas
insres dans le corps du texte.]

[606: Cette dernire lettre fait partie de la collection d'autographes
de feu M. Chambry et m'a t communique par lui.]






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soeurs, by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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