Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913

Author: Various

Release Date: February 13, 2012 [EBook #38868]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913

DES PETITS BRUITS DANS LA MAISON, par Henriot.


Ce numro contient:
1 LA PETITE ILLUSTRATION, Srie-Thtre n 10: LE TROUBLE-FTE, de M.
Edmond Fleg, et LA GLOIRE AMBULANCIRE, de M. Tristan Bernard;
2 UN SUPPLMENT CONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.


L'ILLUSTRATION
_Prix du Numro: Un Franc._
SAMEDI 7 JUIN 1913
_71e Anne.--N 3667._

[Illustration: NOTRE ALLI ET NOTRE AMI LL. MM. Nicolas II, empereur de
Russie, et George V, roi de Grande-Bretagne et d'Irlande. _Phot. Ernst
Sandow.--Voir l'article, page 525._]



COURRIER DE PARIS

L'ADORABLE MOMENT

--Non, en vrit, je crois que je ne pourrais pas  la fin de mai, au
dbut de juin, tre ailleurs qu'ici. Paris est, en ces jours qui nous
chappent si vite, une splendeur suave, ininterrompue. L'air et la
lumire sont pris l'un de l'autre, _se dclarent_ sans cesse, et se
surpassent en douceur autant qu'en vivacit. Le soleil sur les gazons de
velours, faits pour des pieds nus, pose des ombres mouvantes,
palpitantes, qui semblent des reflets de respiration. Les troncs des
arbres sont d'un noir ardent qui n'est pas triste, et les fleurs
brillent, nouvellement peintes.

Dans le ciel est seme, rpandue, une poudre de bonheur... Les
hirondelles insenses, prenant les ailes  leur cou, volent si haut...
si haut... qu'elles nous font monter. Pas longtemps, car en bas
l'existence est aimable et nous donne une rcration ravissante. Je ne
peux pas vous dire tout ce que je vois du matin au soir qui m'amuse,
m'enchante et me fait jouir, et  quoi passionnment je me dlecte sans
songer  rien. Visions, impressions rapides, multiples, fugitives, qui
ne durent que la courte ternit d'un regard, d'un ah! qui reste en
dedans!... Tout m'est plaisir. Tout me remplit d'aise. Les passants ont
le pied lger et les voitures la roue caressante. Tout le monde a l'air
d'aller, de courir, de se prcipiter sans violence dans la mme
direction, celle de la joie, et nul ne parat tourment, comme si chacun
tait sr qu'il y aura des provisions de joie, et pour tous, qu'on
arrivera toujours  temps pour en recevoir. Beaucoup de confiance. Une
tranquillit absolue, sur les joues, dans les prunelles, dans les cours.
La vie? Ah! belle, belle! Dieu? Si bon! Les hommes? Pas mchants, mais
non. Beaucoup moins en tout cas qu'on l'affirmait hier. Et voil! On n'a
plus peur.

                                  *
                                 * *

Ah! vivre! vivre!... Que c'est donc agrable et comme cela vous inonde!
Se laisser vivre! Ne rien faire que vivre! Aimer vivre, dsirer vivre!
Et se coucher, s'taler dans cette ide et dans ce mot. On ne se soucie
que par minutes de vivre avec cette intensit profane, mais ces
minutes-l ddommagent. Quelle entente exacte et merveilleuse alors
entre les hommes! Ne dirait-on pas que tout le monde se connat? La vie
devient comme une petite ville dont tous les habitants se
frquenteraient, _se verraient_. On ne se croise plus avec cette
hostilit qui chasse et rejette d'habitude les gens loin les uns des
autres. Non. Une sympathie relle, frivole et tendre, envahit les traits
de chacun; et les masques de ddain, de mpris, d'indiffrence ou de
fiert tombent pour une heure. Les yeux se cherchent, se visitent, dans
l'change d'un rciproque clair. Les curiosits, en se rencontrant,
s'abordent, se donnent, sans s'arrter, une espce de petit coup de bec
amical. Bonjour muet, politesse de circonstance accorde uniquement
parce qu'il fait beau, et qu'un souffle dlicieux, venu on ne sait d'o,
nettoie les fronts et allge les penses. Rien qui ne soit prtexte 
nous fournir une purile batitude. La surprise d'tre heureux durant
quelques secondes, d'tre pargn par les ennuis, la maladie, la mort,
font sortir de tous les tres une vapeur de joie, comme le soleil tire
des dessous de la terre humide ces fumes bleues qui ne sont que le
droulement immatriel de sa fcondit, l'envol azur de ses entrailles.
Le mot lisible sur tous les visages est le mot: remerciement. On
remercie de vivre. Les femmes, bien places dans de sduisantes poses de
fausse fatigue, les traits  la fois dtendus et galvaniss par trop de
sensations, les jeunes hommes, nu-tte et les cheveux secous, rejets
en arrire, se montrent, se prsentent dans les _autos_ avec une
complaisance ingnue. Ils s'offrent navement, ainsi que des parfaits
modles de flicit terrestre et momentane. Ils fendent l'espace. Leurs
frmissantes narines, dans le courant d'air des glaces baisses,
aspirent Paris que leurs lvres entr'ouvertes avalent aussi, par
gorges. Les armes, les parfums, sont gots comme des sorbets. Il
n'est personne qui, renvers dans la quitude, veuille pour l'instant
consentir  autre chose qu' savourer, et l'expression de chacun,
attrape au passage, est celle de l'tourdissement, du dlire. Si chacun
pouvait faire l'effort de s'arracher ce qu'il pense, on est sr qu'il
dirait: Laissez-moi, ne parlez pas, ne troublez pas... Je suis
dlicieusement bien.

Tout contribue d'ailleurs et s'applique  l'heureux effet de l'ensemble.
Les laideurs disparaissent ou s'attnuent. Pas de spectacles douloureux,
de pnibles scnes. Ce n'est pas le jour de la bquille et du moignon,
de la pauvresse, du mendiant et de l'estropi. Ils doivent s'en rendre
compte car ils ne sont pas l, et si par hasard ils y sont, c'est comme
s'ils n'y taient pas, car on ne les voit point, ils ne sont pas dans le
rayon visuel de la piti, ils demeurent inaperus, ils sont absorbs par
tant de bien-tre et tant de richesse... fondus dans le grand brasier de
joie vhmente, froce et douce. Et tout est mieux aussi qu' l'insipide
ordinaire. On est mieux tenu, mieux habill. Les chapeaux des femmes
sont plus capiteux et leurs robes plus cordiales. Tout est charme,
attirance, tentation. De quelque ct que l'on se tourne, on ne trouve
en face de soi que de l'irrsistible. Les tres, les choses, les ides
dgagent une puissance, une langueur de sduction qui trouble, excite et
dsespre. La sensibilit, renouvele, rajeunie, comme trempe dans le
cristal d'une source, n'est plus qu'une suite et qu'une gamme de
frissons frais, pareils  ceux d'une peau saisie et satisfaite, sur
laquelle courent en s'entrelaant, avant qu'on les essuie au sortir du
bain, les gouttes d'eau savantes.

Le sol lui-mme s'apaise, aplanit ses asprits, lance et conduit l'auto
qui roule sans secousses. Aussi les grandes voies triomphales de Paris,
celles des Champs-Elyses, des quais, des avenues, ne sont-elles plus
que des tremplins de joie... Elles s'emplissent d'un harmonieux
brouhaha, d'un concert de glissements, d'emportements, de fuites souples
et sans frayeur. Il suffit de voir filer comme des barques rapides et
lgres ces chars dont on oublie les roues, pour que le vertige vous
prenne,  votre tour, et que l'on ait le dsir d'entrer galement dans
la course  l'oubli. La nature s'en mle. Tout y prend part. Jamais le
parc et les jardins, l'arbre, la feuille et la rose, les bois, la fort
voisine, la libre grande route n'offrent plus, qu'en ces jours
privilgis, d'attraits violents et fins, de provocations saines et
dlicates! Pourquoi en est-il ainsi? On ne sait pas. Cela s'accomplit
grce  une espce de mot d'ordre mystrieux donn par le dieu de la
vie, de la vie naturelle, sensuelle, irrflchie, accepte et aime pour
elle-mme et prfre  tout pendant quelques instants d'aigu et molle
jouissance, d'excessive volupt. Jouissance et volupt qui s'imposent,
qui veulent tre employes et qui nous gagnent avec la force du fatal et
la tyrannie du ncessaire. Nous sentons, en nous y abandonnant, que nous
dfendre est inutile, presque coupable, et que nous faisons bien d'y
cder. Le soleil et son ivresse n'ont jamais tort. Chaque fois que nous
dominent ces innocentes et vagues folies surhumaines, sachons bien voir
en elles la condition mme d'un sacrifice futur, d'une peine en chemin,
d'un dsenchantement dont elles sont le rachat prventif, la rcompense
anticipe.

Si l'on y regarde bien, de prs comme de loin, on est effray en effet
de la raret de nos plaisirs, du petit nombre et de la minceur de nos
joies! Irons-nous donc repousser ces dernires quand, par moments, elles
s'approchent de nous, quand, avec une tendre audace, leur main s'empare
de la ntre et qu'elles nous invitent  faire un petit tour de danse? Au
fond je crois bien que le soir o, lasss d'avoir tant cherch, senti,
souffert et voulu toujours nous exprimer, nous passerons la revue de nos
souvenirs heureux, de nos souvenirs de joie complte et sans mlange,
nous serons tout tonns d'avoir une certaine peine  retirer du fond
des annes ceux qui avaient fait le plus de bruit  l'poque, et tenu le
plus de place, et que nous pensions ternels, devoir durer plus que
nous, au del de nous,... tandis qu'au contraire ce qui restera, ce qui
surnagera-- ct de nos imprissables motions, les plus secrtes, les
plus chres et les plus belles, dont nous ne parlons pas--ce sera
souvent l'image ressuscite d'une de ces journes d'lite, d'un de ces
moments de Paris et d'autrefois, o soudain tout tait feu, lumire,
allgresse, emportement et dlire, o rien ne paraissait plus chimrique
de tout ce qu'on avait rv, o l'homme n'avait plus d'ge et la vie
plus de terme, o les Champs-Elyses montaient vers la porte de gloire
qui semblait celle mme de l'Avenir, ouverte et dfonce sur des pays
d'azur, des horizons de pourpre et d'or...

On se rappellera, comme une srie d'ivresses sans nom, les riens de ces
jours perdus... la plume d'un chapeau, l'ombre d'un marronnier sur une
pelouse, un th pris dans un parc, un chant de merle pendant le dner la
fentre ouverte, un lamento de violon, un clat de voix, un doux
ronflement d'auto dans une grande alle un peu humide et tnbreuse, et
des yeux... des bleus, des noirs, des sourires... des mains
charmantes... des bruits... des silences... la vie enfin, la vie...
quand elle veut se donner la peine d'tre enivrante et belle sans avoir
l'air d'y toucher, pour qu'on la regrette plus...

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



L'OEUVRE DE PEARY

Aprs avoir ft, il y a six mois, le capitaine Roald Amundsen, le hros
du Ple Sud, la Socit de Gographie recevra le 6 juin en sance
solennelle  la Sorbonne l'amiral Peary, le vainqueur du Ple Nord. Dans
l'histoire des dcouvertes arctiques, le clbre explorateur amricain
occupe une place de premier rang, non seulement de par cette conqute,
mais encore en raison de l'importance et de la continuit de son oeuvre
dont cette victoire sensationnelle forme le couronnement. Nul des plus
illustres pionniers polaires ne compte dans ses tats de service un
aussi grand nombre de campagnes. De 1891, poque de son dbut,  1909,
date  laquelle il a atteint le Ple, Peary a pass pas moins de neuf
ans dans le domaine des glaces, soit un an sur deux, et durant cette
priode a couvert des milliers et des milliers de kilomtres, vivant en
Esquimau au milieu des Esquimaux. Chez cet homme extraordinaire, on ne
sait ce que l'on doit le plus admirer, ou de sa volont qu'aucun
obstacle n'a pu rebuter, ou de sa vigueur physique que les rudes
preuves du climat arctique ont t impuissantes  entamer. Alors que
l'hiver est la priode de repos dans l'exploration du Nord, en dcembre
et janvier on le voit, bravant la nuit polaire et les froids de 50,
accomplir de longues randonnes. Dans une de ces expditions a-t-il les
pieds gels, il se fait voiturer en traneau sur une distance de 450
kilomtres jusqu' sa station d'hiver, pour y subir l'amputation des
orteils, puis, sans attendre d'tre compltement remis de l'opration,
il repart en avant. Avec Nansen et Amundsen, Peary dtient le record de
l'endurance dans l'exploration polaire.

[Illustration: Mme R. Peary. Amiral Robert Peary. Mlle Mary Anighilo
(ne au Grnland). Le conqurant du Ple Nord et sa famille.
_Photographie Frd. Boissonnas prise pour_ L'Illustration _le 31 mai et
autographie par Peary_.]

Pour permettre au lecteur d'apprcier l'oeuvre du voyageur amricain,
indiquons brivement la configuration des rgions qui ont t le thtre
de ses exploits. Comme on le voit en jetant les yeux sur une carte, au
del de Terre-Neuve l'ocan Atlantique envoie dans la direction du Ple
un long bras de mer de plus en plus troit  mesure qu'il s'tend dans
le nord, pour aboutir finalement  l'immense ocan couvert de banquises
qui occupe la calotte borale du globe, et au milieu duquel se trouve le
Ple Nord. A gauche, c'est--dire  l'est de ce long goulet--dsign
successivement sous les noms de dtroit de Davis, mer de Baffin, dtroit
de Smith--c'est l'norme masse continentale du Grnland, et,  droite,
un archipel, grand comme huit ou dix fois la France et compos d'les
trs tendues, terres de Baffin, d'Ellesmere, de Grant, etc., etc.

Pendant trois ans, en 1891, puis de 1893  1895, Peary s'est d'abord
consacr  l'exploration du nord-ouest du Grnland. Au cours de ces
campagnes, il parvint notamment  la cte septentrionale de cette terre
qu'aucun voyageur n'avait encore foule. Dans cette rgion qu'elle a
visite  son tour l'an dernier, l'expdition danoise de Rasmussen,
rentre il y a un mois  Copenhague, a trouv le _cairn_ lev par
l'explorateur amricain au terminus de sa course et rapport en Europe
le rapport sommaire qu'il avait dpos sous cette pyramide de pierres
sches.

En 1898, Peary reprenait le chemin de l'Arctique, et cette fois y
demeurait quatre ans de suite. Au cours de ce long sjour, il explore
les terres de Grinnel et de Grant qui bordent  l'ouest le dtroit de
Smith, puis, se dirigeant vers l'est, reconnat l'insularit du
Grnland. Ces terres, les avances extrmes du continent amricain vers
le nord, finissent sous le 83 de latitude environ, soit  770
kilomtres du Ple, la distance de Paris  Arles; pour atteindre ce
point suprme, il ne restait donc  Peary d'autre ressource que de
s'engager avec des traneaux sur la banquise de l'ocan Arctique. Route
singulirement difficile; les nappes solides qui recouvrent les mers
polaires sont hrisses d'normes monticules produits par l'entassement
de leurs dbris dans les collisions qu'elles subissent, avec cela
dcoupes de lacs et de canaux. Enfin, souvent il arrive que les
courants refoulent la banquise sur laquelle le voyageur chemine en sens
inverse de la direction qu'il veut suivre. Quoi qu'il en soit, au
printemps 1902, Peary s'lanait  travers le puissant embcle de glaces
marines qui obstrue le bassin arctique; mais, aprs quinze jours de
lutte, il tait forc de s'arrter  634 kilomtres du but. Cet chec ne
le dcourage pas; quatre ans plus tard, en 1906, il recommence la lutte,
et, cette fois, russit  battre tous les records tablis auparavant et
 approcher  320 kilomtres du Ple. Deux ans aprs, en automne 1908,
l'nergique Amricain revenait s'tablir sur la cte septentrionale de
la terre de Grant. De l, au printemps suivant, avec 24 compagnons, 7
marins et 17 Esquimaux, et 133 chiens attels  19 traneaux, il
s'engageait de nouveau sur la banquise. De son point de dpart au Ple,
la distance  vol d'oiseau tait de 740 kilomtres; grce  des
circonstances particulirement favorables, elle fut couverte en
vingt-sept tapes, et, le 7 avril 1909, l'explorateur avait la joie de
dployer le pavillon des tats-Unis sur la fraction de la banquise
mobile qui,  ce moment, occupait le gisement de l'extrmit
septentrionale de l'axe terrestre.

Le Ple est un point mathmatique dont la position ne peut tre
dtermine que par des observations astronomiques. Pour tre fix sur la
situation exacte d'une localit atteinte par un voyageur et dont il a
observ la latitude, il suffit de vrifier ses calculs. Aussi,  la
demande mme de Peary et conformment d'ailleurs  l'usage, ses
documents furent soumis par la Socit de Gographie de Washington 
l'examen des trois spcialistes officiels les plus comptents des
tats-Unis. Le verdict rendu par ces experts est catgorique. Aprs
avoir pris connaissance des minutes des observations et des instruments
ayant servi  les excuter, ces savants ont sign un procs-verbal
dclarant que Peary avait atteint le Ple Nord et qu'en raison de cet
exploit il tait digne des plus grands honneurs. A la suite de ce
contrle officiel, ds 1910, les deux grandes Socits de Gographie de
Londres et de Berlin ont tenu  honneur de recevoir solennellement le
vainqueur du Ple boral. Pour tre quelque peu tardif, l'hommage que
Paris rendra  son tour au conqurant des glaces arctiques n'en sera pas
moins chaleureux et cordial.

Dans la visite qu'il nous fait, l'amiral Peary est accompagn de sa
femme et de sa fille, qui, elles aussi, ont place dans l'histoire
polaire. Mme Peary a accompagn son mari dans plusieurs campagnes et a
mme hivern avec lui dans le Grnland septentrional, et c'est pendant
ce sjour au milieu des glaces qu'est ne, en 1893, Mlle Peary.

CHARLES RABOT.



MARINE D'AUTREFOIS ET D'AUJOURD'HUI

Lundi dernier a commenc la troisime semaine des manoeuvres navales,
qui a ramen les escadres sur les ctes europennes de la Mditerrane,
Corse et Provence, et qui se terminera par la revue que doit passer,
dimanche, le prsident de la Rpublique. Le thme de cette troisime
srie de manoeuvres consiste, pour le parti A (vice-amiral de Marolles),
 rechercher et  attaquer le parti B (vice-amiral Marin-Darbel) qui,
venant de la mer Tyrrhnienne, se dirige vers les ctes provenales,
entre Nice et Bandol pour couper les communications entre la France et
l'Algrie. Ce sont des oprations de grande envergure, difficiles 
rsumer en une image. Mais le correspondant de _L'Illustration_,
embarqu sur le torpilleur d'escadre Spahi, a fix, dans un dessin
pittoresque, un pisode fortuit, une rencontre imprvue. Par un curieux
hasard, dans cette Mditerrane sillonne de tant de cargos aux flancs
rebondis, et de courriers postaux filant  grande vitesse, le _Spahi_
eut la bonne fortune de croiser une felouque. C'est un btiment dont la
forme et le grement ne seront plus, dans quelques annes, qu'un vague
souvenir; un proche parent des galres du Roi Soleil, avec leurs voiles
latines, et des chbecs qui parurent, avec nos marins, devant Alger, en
1830. Et ce fut une trange impression, pour ceux qui montaient le
torpilleur vloce, que de voir arriver sous le vent cette gracieuse
voilure toute blanche, lgre comme une aile, incline sous la brise.



UN SOUVENIR DU MARIAGE DE BERLIN

_(Voir notre gravure de premire page.)_

La rencontre,  Berlin,  l'occasion du mariage de la princesse
Victoria-Louise de Hohenzollern avec le prince Ernest-Auguste de
Cumberland, du tsar Nicolas et du roi George V, a fourni au photographe
de la cour allemande l'occasion d'un trs curieux clich, que nous
reproduisons, et qui montre cte  cte les deux souverains russe et
anglais, l'alli et l'ami de la France.

Le tsar porte l'uniforme de colonel de son rgiment de hussards
prussiens. Le roi de Grande-Bretagne et d'Irlande a revtu la grande
tenue de colonel du rgiment de cuirassiers prussiens dont il est le
chef honoraire. Sur la poitrine de chacun d'eux pend, en sautoir, le
grand collier de l'Aigle noir.

Mais ce qui frappe surtout dans ce clich, c'est la saisissante
ressemblance des deux souverains, qui a t maintes fois signale, et
qui inspire encore, en cette circonstance,  un journal illustr
allemand, _l'Illustrirte Zeitung_, un amusant croquis fantaisiste: dans
la salle des rceptions, l'un des deux sosies s'avance, en uniforme tout
constell d'ordres. Et l'empereur de se pencher vers le chambellan de
service: Est-ce le tsar ou bien le roi?

[Illustration: UNE APPARITION INATTENDUE AUX GRANDES MANOEUVRES
NAVALES.--Felouque passant  toutes voiles  travers les lignes de
l'escadre. _Dessin d'Albert SBILLE,  bord du torpilleur_ Spahi.]

[Illustration: UNE GRANDE OEUVRE LYRIQUE A L'OPRA-COMIQUE.--Mme
Marguerite Carr et M. Rousselire au premier acte de _Julien_. _Dessin
de J. SIMONT._]

_Julien_, le pome lyrique que l'Opra-Comique vient de nous rvler, va
encore ajouter  la gloire de Gustave Charpentier qui, depuis le succs
triomphal de _Louise_, se taisait dans la retraite et le recueillement.
Dj cette oeuvre apparat incontestablement comme un autre
chef-d'oeuvre. On y retrouve, dvelopp, amplifi, le thme esquiss
dans cette _Vie du Pote_ qui fut, on s'en souvient, le premier envoi de
Rome du jeune compositeur. Dans ce nouveau drame musical, d'une
puissante originalit, le rve est aux prises avec la vie. On y voit,
d'tape en tape, l'artiste vibrer d'enthousiasme pour la Beaut, douter
de soi-mme et d'autrui, prouver l'impuissance de l'effort, demander
enfin  l'ivresse les illusions qui l'ont abandonn. Ses visions
intrieures s'extriorisent et l'accompagnent quand, s'vadant de
lui-mme, il demande en vain la paix et l'oubli  la nature, ou cherche
 s'tourdir parmi la foule frntique des faubourgs. Ces sentiments
contradictoires, ces situations qui s'opposent, ce mlange de
matrialisme et d'idal, ces aspirations d'amour et de gloire, ces
espoirs suivis de dsenchantements, ces beaux lans d'une me ardente,
gnreuse, passionne, errant parmi les paysages du monde rel et
chimrique, sont exprims avec une grandeur, une noblesse, une
spontanit, un lyrisme profondment mouvants. Cette oeuvre magistrale,
superbement prsente par l'Opra-Comique, runit la plus parfaite
interprtation qu'on pt lui souhaiter. Mme Marguerite Carr et M.
Rousselire en sont les magnifiques protagonistes et,  ct d'eux, tous
les artistes de la maison ont mis tout leur talent  servir la pense de
l'auteur.



[Illustration: Conscration du temple de Nogi par les prtres du shinto
en prsence des premiers personnages de l'arme et de la marine.]

NOGI DIVINIS

_Selon les traditions de la religion des grands hommes, au Japon, le_
shinto, _un temple a t consacr  l'illustre gnral Nogi gui se
suicida pour ne point survivre  son empereur. Sur cette ddicace du
Nogi-Jinja, et les antiques coutumes qu'il voque, notre correspondant
de Tokyo, M. J.-G. Balet, nous a adress les intressantes notes qui
suivent:_

HITO WA BUSHI, HASSA WA SAKURA

_L'homme (par excellence) est le samurai, (comme) la fleur (par
excellence) est celle du cerisier._

Officiellement, Nogi est entr dans l'Olympe japonais; il a maintenant,
sur terre, son premier temple, un temple qui porte son nom, tout
simplement: _Nogi-Jinja_. Inutile d'ajouter qu'il a de trs nombreux et
trs fervents adorateurs, _more japonico_, comme le montrent nos
photographies.

On s'est souvent demand ce qu'tait la religion du Japon, le _shinto_,
ou voie des dieux. Elle tient tout entire, ou presque, dans la
crmonie l'hier. Rptez-la des milliers de fois,  travers les ges,
en l'honneur des hommes qui ont bien mrit de la nation et vous aurez
la vraie notion du _shinto_.

Les templicules qui se cachent dans les bosquets touffus de la plaine,
par centaines et par milliers, au flanc des montagnes,  l'abri des
arbres sculaires, sur le bord des torrents, les sanctuaires plus
majestueux d'Is, de Dazaifu, d'Ikuta, etc., tous sont ddis  la
mmoire d'un Nogi quelconque des temps prhistoriques ou historiques, ou
bien  la mmoire des empereurs dfunts, mais pour des raisons
identiques.

Du temple, ils ne mritent mme pas le nom. Ils sont d'une simplicit
rustique qui rappelle le toit domestique. Un portique de pierre ou de
bois en marque l'entre. Ils sont vides. Parfois un autel de bois
supporte le miroir, le joyau sacr et les _gohei_ en papier, symboles du
shintsme.

Le _shinto_ est le culte des grands hommes, rels ou imaginaires, qui
ont jou un rle plus ou moins grand dans l'histoire nationale. Nous les
avons appels _dieux_. Dieux, si l'on veut,  condition de ne pas
attacher  ce mot un sens transcendantal, moins mme que pour les dieux
de la Grce et de Rome, qui symbolisaient souvent des ides abstraites,
concrtises dans des personnages de convention.

La plupart des dieux du _shinto_ ont t des hommes rels, par
consquent des amis, des frres de tous les Japonais passs, prsents et
 venir. La foule simpliste les vnre, les adore, les prie, croit 
leur intervention bienveillante en faveur du sol o ils vcurent et de
ses destines. Ce culte, plus gnralis, n'est autre que le culte des
anctres. Aussi bien, chaque famille possde un petit sanctuaire
intrieur ou extrieur o sont dposes les tablettes ancestrales.

[Illustration: La foule admise  faire ses premires dvotions au temple
de Nogi.]

Le _Nogi-Jinja_, ddi  la mmoire du hros de Port-Arthur, n'est pas
autre chose. Durant sa vie, le gnral y remmorait ses anctres. Le
dernier rejeton de la famille tant mort, le templicule a pris le nom du
plus illustre des Nogi, et dsormais c'est la foule qui viendra voquer
l'me de cet homme devenu dieu et invoquer sa protection.

Ce temple s'lve dans l'enceinte de la petite proprit dont, par
testament, le gnral fit don  la ville. La maison de Shinzaka machi
qui vit le suicide mouvant du _dernier des samurais_, de _l'incarnation
vivante du Bushid_, est reste telle qu'au jour du drame. Les murs de
la petite chambre du deuxime tage, dans la maisonnette de style
europen, sont encore tachs du sang de Nogi. De petits criteaux clous
sur chaque porte disent: Chambre de repos de Mme Nogi. Chambre du
suicide de Mme Nogi! Et je remarque que devant cette chambre un groupe
serr d'tudiantes se prosterne. Quelques-unes pleurent de vraies
larmes.

J'aperois le gnral Teranchi, profondment inclin devant la chambre
o le gnral s'ouvrit le ventre.

Aujourd'hui, jour de la ddicace, les fentres et les portes sont
ouvertes. Demain elles seront refermes, en attendant que la
municipalit ait pris les mesures ncessaires  la conservation des
nobles reliques, tout en assurant la libert de les voir.

La foule se presse au fond du jardin. L, un carr de 400 mtres
conserve encore des traces de travail, des sillons couverts d'herbes
mortes. Dans un coin, une bche, des rteaux, instruments dont se
servait le guerrier pour cultiver ses pommes de terre. Quelques-unes ont
survcu  celui qui les planta. Elles hasardent timidement quelques
tiges au dehors, tout comme les fameux _kakis_, plants par la comtesse
Nogi  la naissance de chacun de ses fils, afin que, devenus de beaux
arbres, ses bien-aims en pussent cueillir les fruits. Hlas! les
arbres fleuriront, porteront des fruits, mais eux ont engraiss de leur
sang les collines de Port-Arthur et de Nanshan.

Ah! que je prfre ce rustique _jinja_ aux horribles statues de bronze
qui commencent  grimacer un peu partout  travers les rables et les
cerisiers, en l'honneur d'autres dieux analogues: le grand Jago, 
Meno, le clbre Hiros, du blocus de Port-Arthur, et une foule d'autres
qui dshonorent l'entre du Shkou-sha de Kudar, o reposent les cendres
des guerriers morts pour la patrie. Nogi n'chappera pas  la
statuomanie, maladie aigu des Japonais modernes qui commencent  lever
des monuments  des personnages vivant encore.

Si la statue arrive  tuer le _jinja_, mauvais prsage pour le Japon!

J.-C. BALET.



LA CONVALESCENCE DE PIE X

Pie X va beaucoup mieux. Le souverain pontife est en pleine
convalescence. Il a fini par triompher de son long et redoutable
affaiblissement. Il a recommenc de s'occuper personnellement des
affaires de l'glise. Il a donn quelques audiences. Et mme, on l'a vu
rapparatre tout rcemment sur un balcon du Vatican, entour des hauts
dignitaires de la cour pontificale, pour bnir un plerinage de 2.500
personnes qui attendaient, agenouilles au-dessous, dans la cour
Saint-Damase, la vision blanche du pontife ressuscit.

Car vraiment c'est presque d'une rsurrection qu'il s'agit ici. La
maladie de Pie X avait,  juste titre, fait natre les plus immdiates
inquitudes. Le fragile vieillard, presque octognaire, goutteux,
arthritique, cardiaque, est, en outre, atteint d'artrio-sclrose, et
l'on n'osait gure esprer qu'il offrirait assez de rsistance physique
pour triompher d'un mal opinitre qui affirma sa tnacit pendant de
longues semaines. Mais, dcidment, l'heure mortelle du blanc vieillard
n'tait point encore venue; la flamme vacillante s'est ranime, et, de
nouveau, monte droite et claire. Pie X, notre photographie en tmoigne,
est apparu  la vnration enthousiaste des plerins, avec son visage
accoutum, empreint de douceur grave, mais plus ple, allong, maci;
la silhouette, maigrie, parat moins terrestre; le regard, pensif et
profond, semble encore fix sur une vision de l'au del.

Groups autour de Pie X, les cardinaux, les prlats familiers, les
officiers pontificaux, les gardes nobles de service, paraissent tout
heureux de cette premire sortie en public du pape convalescent.

Et, ds lors, sont interrompues pour un temps, entre prophtes de
conclave, les discussions sur les cardinaux papables. Le pape va
mieux. Pie X continue son rgne.

[Illustration: LA GURISON DE PIE X.--Le souverain pontife se montre, le
29 mai, aux plerins runis dans la cour Saint-Damase. _Phot. G.
Felici._]



Sir Edward Grey.

LA PAIX ENTRE LA TURQUIE ET LES TATS DES BALKANS.--Les
plnipotentiaires A la droite de sir Edward Grey, les plnipotentiaires
turcs;  sa gauche, les plnipotentiaires grecs;  l'extrmit de la
table, M. Danef crivant, entour des plnipotentiaires bulgares seul
signent,  cinq exemplaires, le trait de Londres, le 30 mai, dans la
salle des Portraits du palais de Saint-James. _Dessin de S. Begg, de
l_'Illustrated London News.

Viennent ensuite, de droite  gauche, en face de sir Edward Grey, les
plnipotentiaires montngrins et les plnipotentiaires serbes. A droite
du dessin, en groupes distincts, les secrtaires, admis dans la salle
pendant cette sance historique.

Le vendredi 30 mai, un peu aprs midi et demi, les plnipotentiaires de
la Turquie et ceux des tats balkaniques, runis sous la prsidence de
sir Edward Grey, ministre des Affaires trangres de Sa Majest
Britannique, dans la salle des Portraits, au palais royal de
Saint-James, signaient le trait de paix qui met fin dfinitivement, il
le faut esprer, aux hostilits commences au mois d'octobre dernier.

Cinq exemplaires du trait de Londres avaient t prpars.
Successivement, les reprsentants des puissances nagure belligrantes y
apposrent leurs signatures. Puis sir Edward Grey se leva et, en
franais, prit la parole: D'ordre du roi, mon auguste souverain, je
m'empresse de vous assurer de la vive satisfaction avec laquelle Sa
Majest apprendra la nouvelle de la signature de la paix que vous venez
de conclure en son palais de Saint-James. Au nom du gouvernement
britannique, je vous prie d'agrer mes plus cordiales flicitations...
Certes nous n'ignorons pas que diverses questions demeurent, aprs cette
paix, en suspens; mais j'aime  esprer que la signature mme de ce
trait facilitera leur rglement; qu'elle consolidera votre amiti
rciproque et fortifiera la bienveillance que les puissances vous ont
voue. De tout mon coeur, je fais des voeux pour que de la paix ici
conclue rsulte un complet apaisement qui permette  chacun des tats en
prsence de rparer ses forces si fortement prouves, dvelopper ses
territoires, assurer le bien-tre et le bonheur de son peuple et la
prosprit de sa vie nationale.

Il faut souhaiter ardemment que les espoirs exprims par sir Edward Grey
se ralisent compltement. Pourtant, si les dlgus ottomans, grecs,
serbes, ont adhr sans restriction aux paroles du ministre des Affaires
trangres, M. Danef, au nom du gouvernement bulgare, M. Popovitch, au
nom du gouvernement montngrin, dans les allocutions qu'ils ont
prononces pour remercier le roi George et son gouvernement, n'ont pu se
tenir de faire des rserves quant aux conditions qu'ils venaient
d'approuver de leur seing. Mme, aprs la conclusion officielle de la
paix, la discussion s'est prolonge. Et les dlgus serbes, grecs et
montngrins ont refus de signer sur-le-champ un protocole additionnel
que leur soumettaient les Bulgares.

[Illustration: Le palais de l'Elyse vu de la place Beauvau. A gauche,
faade sur la rue du Faubourg-Saint-Honor avec le porche d'entre
ouvrant sur la cour d'honneur;  droite, ct de l'avenue de Marigny.]



LE PALAIS DE L'ELYSE

_L'Elyse, palais des prsidents de la Rpublique franaise, est un
monument discret, pourrait-on dire, et devant lequel le passant prouve
plus de curiosit que d'admiration. Ce n'est pourtant point une btisse
vulgaire: seule l'exigut de l'espace vide qui l'entoure et la
simplicit des murs ou des grilles qui protgent son parc lui valent
cette renomme sans clat. Vertes, l'Elyse, ce n'est pas le Louvre et
son parc, ce n'est pas les Tuileries, mais ce palais clos et cach
renferme des beauts dont l'existence mrite d'tre rappele de temps en
temps au public oublieux. L'installation de M. Raymond Poincar dans le
palais de l'Elyse nous a sembl motiver suffisamment la publication
d'une srie de documents sur ce monument. Ces documents sont de deux
sortes: d'une part M. Marc Varenne, qui fut le chef du secrtariat
particulier de M. Fallires, a rsum pour nous l'historique du palais,
et nous avons nous-mmes runi quelques renseignements sur son
utilisation actuelle; d'autre part nous avons fait prendre plusieurs
vues en couleurs des principaux salons, cabinets ou faades de la
demeure de nos chefs d'tat, on les voit reproduites aux pages
suivantes. Cette partie de notre travail sur le palais national est
absolument nouvelle et originale, et l'on peut juger que nos
collaborateurs ont pleinement ralis le projet que nous avions form de
composer, par l'image, une documentation indite,  la fois historique
et artistique, sur le palais de l'Elyse._

L'HISTOIRE DE L'ELYSE

En 1718, le bruit se rpand  la cour qu'un des favoris du Rgent, Henri
de La Tour d'Auvergne, comte d'vreux, troisime fils du duc de
Bouillon, va pouser la fille du financier Crozat, un ancien commis
devenu par la suite caissier du clerg et fondateur de la Compagnie de
Louisiane. Le comte d'vreux, cribl de dettes et n'arrivant pas  payer
sa charge de colonel gnral de la cavalerie, s'est alors rsolu, comme
le dit Saint-Simon,  sauter le bton de la msalliance et, ds le
mariage conclu, avec l'argent du pre Crozat, il achte hors Paris, sur
le chemin de Neuilly, une trentaine d'arpents en jardins et marais sur
lesquels l'architecte Mol lui construit un magnifique htel.

Henri de La Tour d'Auvergne meurt avant de voir cette rsidence acheve
et il la laisse  un de sus neveux, le prince de Turenne, lequel dclare
immdiatement se trouver dans l'impossibilit de la conserver.

Or, la marquise de Pompadour a une envie folle de l'htel d'vreux:
voil plusieurs mois qu'elle convoite cette fastueuse installation dont
la situation admirable lui plat infiniment. La marquise, d'ailleurs, ne
cesse pas d'acqurir des proprits nouvelles. Elle possde dj les
chteaux de Crcy et de la Celle, ainsi que ses ermitages de Versailles,
de Fontainebleau et de Compigne, tout cela ne lui suffit point; elle
achte l'htel d'vreux pour 730.000 livres, y appelle aussitt une
lgion d'ouvriers et d'artistes, entasse dans ses nouveaux salons un
mobilier d'une richesse inoue et tapisse les murailles avec les
Gobelins que Sa Majest a eu la gracieuset de lui faire envoyer. Le
peuple chansonne la prodigalit de la marquise, les pigrammes pleuvent
et l'on affiche des placards critiquant les dpenses exagres de la
favorite. Celle-ci ne se laisse pas mouvoir; elle poursuit son oeuvre,
embellit l'htel d'vreux et, en dernier lieu, agrandit d'un coup les
jardins potagers qui s'tendent jusqu'aux avenues Montaigne et Matignon
actuelles.

Oblige de quitter le moins possible Versailles, afin de ne pas voir
diminuer son crdit auprs de son royal amant, la marquise de Pompadour
ne s'attarde gure  l'htel d'vreux, elle ne peut y effectuer que des
sjours de courte dure, mais elle garde une prdilection particulire
pour cette rsidence et  sa mort elle la lgue, par testament, au roi
pour le comte de Provence.

Louis XV dsintresse M. de Marigny, frre de la marquise, et dcide que
l'htel d'vreux sera rserv dsormais aux ambassades extraordinaires
loges souvent  l'htel Pontchartrain, rue Neuve-des-Petits-Champs.
L'administration du Garde-Meuble de la couronne s'empare bientt de
l'htel qui n'abrita point d'ambassade et elle le conserve jusqu'au
moment o le gouvernement, ayant besoin d'argent, le cde au fameux
banquier Beaujon qui l'accepte sans difficult en change de ses grosses
crances.

Beaujon, homme d'affaires consomm mais vaniteux et possd de la manie
du faste, amoncelle dans cette demeure dont il est si fier une quantit
norme d'objets d'art, de tableaux, de meubles et de livres.

Louis XVI rachte l'htel dont Beaujon se rserve l'usufruit et  la
mort de ce dernier--cinq mois aprs la conclusion de ce contrat--il
dispose de cette proprit en faveur de la duchesse de Bourbon.

Imbue des ides  la mode, cette princesse bouleverse les jardins et
change les majestueux parterres  la franaise en parc anglais et donne
 l'htel le nom d'Elyse qu'il porte aujourd'hui. Voyant que les choses
se gtent, la duchesse prend vite le parti d'migrer et elle loue
l'Elyse  un sieur Hovyn, sorte d'imprsario et entrepreneur de ftes
publiques qui transforme l'Elyse, devenu _Hameau de Chantilly_, en bal
populaire o la foule se presse autour d'attractions diverses. Hovyn a
eu l un trait de gnie et la russite est complte. Le Hameau de
Chantilly ne dsemplit, pas; selon la formule, on refuse du monde et, en
l'an VI, Hovyn se hte de se rendre propritaire de l'immeuble vendu
comme bien national.

Malheureusement le propre de la vogue c'est de n'avoir qu'un temps et le
Hameau de Chantilly voit sa faveur dcrotre. Malgr la beaut de ses
ombrages, le jardin n'attire, plus autant le public; la mode en a dcid
autrement. Les soldats du gnral Bonaparte ont apport d'Italie le got
des glaces  la vanille et ce sont les ptissiers-glaciers qui,  cette
heure, font fortune. Mlle Hovyn, qui a succd  son pre, s'obstine
cependant durant quelques mois et tche d'attendre des jours meilleurs
en vivant au moyen des loyers que lui paient les locataires. L'htel est
en effet divis en quinze appartements et l'un d'eux est habit par M.
de Vigny, dont le petit garon, Alfred--le futur auteur d'_Eloa_--joue
sur les pelouses du jardin: mais Mlle Hovyn se rend compte que lutter
est impossible, la concurrence est la plus forte, il lui faut vendre
l'tablissement. Le moment est favorable: nous sommes en 1805, et une
socit nouvelle est en train de se reconstituer sur les ruines de
l'ancienne noblesse. Un premier acqureur se prsente dans la personne
de Louis Bonaparte, conntable de l'Empire. Effray par le prix, il
prfre se retirer et laisse le champ libre au marchal Murat,
gouverneur de Paris, qui s'est mis en tte de quitter le quartier de
Notre-Dame-de-Lorette. Murat, sduit par l'ide d'habiter dans
l'aristocratique faubourg Saint-Honor, finit, aprs d'assez longs
pourparlers, par se dcider, et l'Elyse est  lui moyennant un million.

L'Elyse a un besoin urgent de rparations indispensables. Ces derniers
quinze ans l'ont trs abm, et le premier soin de Murat est de charger
Percier et Fontaine de mettre le palais en tat. (C'est  cette poque
qu'a t construit l'escalier d'honneur.) Quand l'empereur appelle Murat
au trne de Naples, l'Elyse fait retour  la couronne, et Napolon
affectionne bientt cette demeure tranquille, enveloppe par une
ceinture de jardins, o il lui est loisible, en plein Paris, de se
reposer des lourds soucis du pouvoir. Aussi s'empresse-t-il, en dcembre
1809, au moment de son divorce, de comprendre l'Elyse, dont il a
apprci le charme doux et paisible, dans les palais affects dornavant
 l'impratrice Josphine. Le 30 janvier 1810, il lui crit: Je te
saurai avec plaisir  l'Elyse et fort heureux de te voir plus souvent,
car tu sais combien je t'aime, et, le 3 fvrier: J'ai fait transporter
tes effets  l'Elyse; sois tranquille et contente et aie confiance
entire en moi.

L'Elyse a t le dernier palais imprial de Napolon.

Presque jour pour jour, un an aprs l'abdication de 1815, le duc et la
duchesse de Berry s'installent  l'Elyse. Ils mnent l une existence
charmante, exempte de l'tiquette insupportable des Tuileries, et se
plaisent  la conversation spirituelle de leurs familiers et notamment
de leur premier aumnier, le marquis de Montebello, ancien marchal de
camp, qui ne craint pas de se mettre au piano pour faire danser
l'entourage du duc et de la duchesse. Le 29 janvier, crit la comtesse
de Boigne, un bal magnifique et profondment ordonn a lieu  l'Elyse.
Le prince en fit les honneurs avec bonhomie et obligeance. Quelques
jours aprs, le prince est assassin par Louvel, et la duchesse quitte
l'Elyse.

Sous la monarchie de Juillet, le palais voit tour  tour dfiler une
foule de personnages et de souverains qui viennent rendre visite au roi
des Franais: Mehemet Ali et la reine Christine, le bey de Tunis, la
duchesse de Kent, etc..

Un dcret de l'Assemble Constituante de 1848 assigne l'Elyse comme
rsidence au prsident de la Rpublique, et le prince Louis-Napolon
Bonaparte s'y installe en 1850.

Aprs la proclamation de l'Empire, quand Napolon III s'est rsolu 
habiter les Tuileries, l'Elyse s'agrandit grce  l'acquisition des
htels Sbastiani et Castellane. L'architecte Lacroix construit une aile
destine aux appartements particuliers du chef de l'tat et il surlve
en outre les btiments qui donnent sur le faubourg Saint-Honor et sur
la cour d'honneur.

Au moment des fianailles officielles de Mlle de Montijo avec
l'empereur, l'Elyse abrite durant quelques jours la future impratrice,
et lors des Expositions il est utilis comme palais des Souverains.

Depuis 1873, l'Elyse est affect  la rsidence du prsident de la
Rpublique.

MARC VARENNE.



L'ELYSE EN 1913

L'amnagement intrieur du palais de l'Elyse n'a gure chang au cours
de ces dernires annes. Le mme mobilier Empire occupe et dcore les
mmes salles. Quelques transformations ont bien t apportes par le
prsident Sadi Carnot et par le prsident Flix Faure; mais, depuis
lors, tout ou presque tout est rest intact et pareil. La destination
des principaux salons et cabinets n'a gure vari non plus.

Nous allons parcourir rapidement tout le rez-de-chausse du palais, en
suivant un itinraire naturel qui est celui du visiteur entrant par le
vestibule d'honneur. Ce vestibule ouvre sur la cour d'honneur. Du porche
du faubourg Saint-Honor, auquel il fait face, les passants peuvent
l'apercevoir, ainsi que le perron qui y conduit, ainsi que les vrandas
et les verrires qui, aux jours de crmonie, reoivent un vtement, de
tentures et de draperies.

[Illustration: Faade sur le jardin]

[Illustration: LE PALAIS DE L'ELYSE.--Grande salle  manger. (Au fond,
statue d'Hb par Marqueste.)]

[Illustration: Cabinet du Prsident de la Rpublique.]

[Illustration: Cabinet du Secrtaire gnral civil. Tapisserie des
Gobelins: _Hiver_, d'aprs Pierre Mignard.]

[Illustration: Cabinet du Conseil des Ministres.]

[Illustration: Salon de l'Hmicycle. Ecran en tapisserie de Beauvais.]

[Illustration: LE PALAIS DE L'ELYSE.--Grande salle des Ftes, tendue de
tapisseries des Gobelins.]

[Illustration: Salon Murt. Peinture de Carle Vernet reprsentant la
Rsidence du prince Murat, grand-duc de Berg.]

[Illustration: Grand Salon de rception, (siges et crans en tapisserie
de Beauvais; tapis de la Savonnerie.)]

[Illustration: LE PALAIS DE L'ELYSE.--Salon de l'Hmicycle: _le
Jugement de Pris_, d'aprs Raphal (tapisserie des Gobelins).]

Le vestibule d'honneur franchi, nous nous trouvons dans le Salon des
Tapisseries, ainsi nomm  cause des beaux Gobelins qui en ornent les
murs. Nous pntrons ensuite dans le Salon Blanc ou Salon des Aides de
camp. Cette seconde dnomination lui aurait t donne au temps du
Prince-Prsident, dont les aides de camp avaient coutume de se tenir l.
C'est un salon clair, peu orn, tout garni de boiseries blanches.

Passons maintenant dans le Grand Salon de rception, ou Salon des
Ambassadeurs, qui est reprsent  la page prcdente. C'est ici que les
ministres des puissances trangres s'entretiennent d'ordinaire avec le
prsident de la Rpublique, soit qu'ils viennent lui prsenter leurs
lettres de crance ou de rappel, soit qu'ils assistent  une crmonie
officielle. Le Salon de l'Hmicycle, qu'on voit sur cette mme page en
couleurs, lui est contigu. Plus loin, se trouve la Salle du Conseil des
ministres, dont la chemine supporte des bronzes noirs et dors d'un
grand effet et qui, dbarrasse de sa svre table au tapis vert, est
rserve, les jours de rception, comme tous les salons prcdents, aux
invits du prsident de la Rpublique. Attenant  la Salle du Conseil
des ministres, voici un salon plus troit, le Salon de Cloptre, qui
tire son nom du sujet de sa tapisserie, et o les personnes ayant obtenu
audience attendent le moment d'tre reues par le chef de l'tat.

Si nous traversons de nouveau, mais en sens inverse, tous ces
appartements, nous nous trouvons dans le Salon Murat, aux vastes
dimensions, dont la perspective est prolonge par d'immenses glaces et
qui fut construit pendant le sjour du prince Murat au palais. Tout prs
est la Grande Salle  manger (voir la premire page en couleurs) qui
reoit jusqu' cent convives. Elle est de construction assez rcente; on
la transforme en buffet les soirs de rception. Les appartements privs
de M. le prsident de la Rpublique comprennent une autre salle 
manger, de dimensions plus rduites.

Le Jardin d'Hiver est parallle  la Grande Salle  manger, et la Salle
des Ftes leur est perpendiculaire. Cette Salle des Ftes fut construite
par ordre de M. Sadi Carnot. Auparavant on dressait, les soirs de bal 
l'Elyse, une immense tente provisoire sur l'emplacement de la salle
actuelle. Elle est, cette Salle, surcharge d'ornements et de dorures;
le plafond est un chaos de reliefs et de creux rutilants.

Au-dessus de ces vastes appartements du rez-de-chausse, qui sont dits
officiels, se trouvent les appartements privs du prsident de la
Rpublique qui comprennent aussi plusieurs salons de rception. Dans
notre photographie du parc, o le Palais s'aperoit au fond, entre les
arbres, ces appartements privs sont ceux du premier tage.

Revenons dans le vestibule d'honneur--o commence le grand escalier  la
rampe compose de longues palmes de cuivre--et pntrons,  gauche, dans
le Cabinet de service des officiers. Aux murs, plusieurs toiles, dont
une _Charge de cuirassiers_, d'Aim Morot, et _Un homme  la mer_, de
Lon Couturier. A ct est le cabinet du secrtaire gnral militaire,
le gnral Beaudemoulin, puis le cabinet du prsident de la Rpublique,
que nous montrons plus haut, avec ses boiseries blanches, sa
bibliothque mi-circulaire, en acajou, remplie de livres aux reliures
svres, cuir et or. Deux fentres ouvrant sur le parc l'clairent.
Enfin voici le cabinet du secrtaire gnral civil, M. Pichon, dont un
des murs, formant rotonde, est orn de la tapisserie de Pierre Mignard,
que nous avons photographie.

Nous sommes, l, sur la rue de l'Elyse. L'aile du btiment se prolonge
entre cette voie et le parc. C'est  l'extrmit de cette aile que se
trouvent le Salon d'Argent et un autre Salon qu'on appelait
familirement nagure le capharnam, parce qu'on l'utilisait peu. Ces
deux salons ont t tout rcemment restaurs et M. Raymond Poincar se
plat  y travailler et  y recevoir quelquefois. Ils ouvrent aussi sur
le rectangle du parc qu'enferme cette partie du palais et qui forme un
petit jardin  la franaise agrablement fleur.

Le gnral Beaudemoulin est secrtaire gnral militaire de la
prsidence de la Rpublique et chef de la maison militaire du prsident.
Le secrtaire gnral civil est M. Pichon. Le chef du secrtariat
particulier, M. Gras. La maison militaire se compose de MM. le capitaine
de vaisseau Grandclment, le colonel Boulanger, le lieutenant-colonel
Aldebert, le lieutenant-colonel Pnelon et le commandant Aubert. Le
commandant du palais est le lieutenant-colonel de gendarmerie Jouffroy.

On peut diviser le personnel ordinaire de l'Elyse en trois catgories.
M. Perrin, chef des services intrieurs, a d'abord sous ses ordres un
personnel charg de l'entretien du mobilier, du chauffage, de
l'clairage, du nettoyage, etc., et qui dpend de l'administration des
Beaux-Arts. L'entretien du monument proprement dit est confi aux
services de l'architecture. M. Guillaume Tronchet, architecte en chef
des palais nationaux, a un bureau  l'Elyse.

La seconde catgorie du personnel concerne la surveillance. Elle est
compose de surveillants militaires des palais nationaux, qui dpendent
aussi de l'administration des Beaux-Arts; ce sont de vieux soldats,
coiffs du bicorne et portant l'pe, les mmes que ceux qui veillent 
la porte de nos muses. Viennent ensuite les portiers, aux uniformes
noirs avec de minces galons d'or. La garde militaire comprend un
dtachement de gardes rpublicains chargs de la protection intrieure
et d'un dtachement d'infanterie, charg galement de la protection
intrieure et, en outre, de rendre les honneurs au prsident  sa sortie
du palais et  son retour.

Il y a enfin le personnel d'antichambre et d'curie, lequel est
entirement rtribu sur la cassette personnelle du prsident. Le
service d'antichambre est sous la direction du matre d'htel; il est
compos de valets de pied, de cuisiniers, d'huissiers, de garons de
bureau, etc. Le personnel d'curie est sous la haute surveillance d'un
officier de cavalerie de la maison militaire, en ce moment le
lieutenant-colonel Aldebert. Le premier cocher, M. Decaux, est en mme
temps piqueur. Il y a dans les curies, remises et garages de l'Elyse,
six chevaux, deux voitures et deux automobiles.

Une de nos photographies reprsente le parc. Cette vue est prise de la
partie des jardins qui avoisine les Champs-Elyses. Les parterres sont
dessins  la franaise. De beaux arbres ombragent les alles. M. le
prsident de la Rpublique accomplit autour des pelouses sa promenade
quotidienne. Il marche d'un pas press, jetant de temps  autre un
regard au ciel, aux feuillages ou aux fleurs, mais le plus souvent
tudiant un des dossiers dont il est toujours muni. L'indiscrtion d'un
vieux jardinier--qu'on lui pardonne!--qui est le seul tmoin de ces
promenades studieuses nous a fait connatre cette habitude de M. Raymond
Poincar: Ah! disait le vieillard ami des fleurs, quel homme que M. le
prsident! Que peut-il bien avoir dans la tte? Je ne le regarde pas,
bien sr, mais je le vois tout de mme... Eh bien, quand il descend,
aprs son djeuner, il a la poche droite de son veston toute bourre de
paperasses. Et le voil qui commence  marcher vite, vite, autour des
pelouses, et, tout en marchant, il plonge sa main dans sa poche droite,
en tire un papier, le lit, parfois crit quelque chose dessus, toujours
sans s'arrter, puis enfonce le papier dans la poche gauche pour en
reprendre aussitt un autre dans la poche droite. Et quand, sa promenade
termine, il regagne son cabinet, la poche droite est vide et la poche
gauche est pleine... Mais qu'est-ce que M. le prsident peut bien avoir
dans la tte pour travailler comme a, tout le temps?...

Et le vieux jardinier croisait les bras pour tmoigner de sa surprise et
de son merveillement.

J. L.

[Illustration: Plan du rez-de-chausse du palais de l'Elyse. Sur ce
plan ne figure pas le corps de btiments bas qui prcde la cour
d'honneur, sur la rue du Faubourg-Saint-Honor, qui ne comprend que les
postes de garde et de surveillance, des bureaux, et des services
subalternes.]



[Illustration: A l'aro-parc de Lamotte-Breuil: le ballon _Icare_ prt
pour le dpart. On remarque le parachute quatorial lgrement soulev
par le vent.]

A 10.000 MTRES D'ALTITUDE

_Le_ Znith, _parti de la Fillette le 18 avril 1913, atterrissait trois
heures plus tard prs de Biron (Indre). Les 8.600 mtres d'altitude
atteints au cours de l'ascension cotaient la vie  Sivel et  Croc
Spinelli; seul, Gaston Tissandier, effroyablement prouv, chappait 
la mort. Le 28 mai 1913, le ballon_ Icare, _ayant  bord MM. Bienaim,
Jacques Schneider et Albert Senouque, parti de Lamotte-Breuil (Oise),
atterrissait cinq heures plus tard, ayant dpass 10.000 mtres
d'altitude. L'quipage n'avait nullement souffert. Avec quel matriel, 
l'aide de quels instruments, comment, en un mot, est-il possible
aujourd'hui de franchir le cap des 10.000 mtres sans accident, quelles
sont les consquences physiologiques de pareilles ascensions, l'un des
trois aronautes de l'_Icare, _M. Maurice Bienaim, va nous le dire:_

Nous disposions pour cette ascension d'un ballon de 3.500 mtres cubes
en tissu caoutchout, gonfl  l'hydrogne pur.

Pour qu'un arostat puisse gagner la haute atmosphre, il faut disposer
de la presque totalit de sa force ascensionnelle, autrement dit il faut
jeter tout le lest. Mais un ballon qui regagne les couches infrieures
de l'atmosphre a une tendance  acclrer sa descente pour deux raisons
distinctes: le gaz contenu dans l'enveloppe se contracte sous la
pression atmosphrique grandissante; de plus, il est soumis aux lois de
l'acclration de la pesanteur. D'o ncessit de garder une provision
de lest value  25 kilos par 1.000 mtres d'altitude, soit 250 kilos
pour modrer une descente de 10.000 mtres.

[Illustration: La nacelle de l'_Icare_ et les trois aronautes. M.
Senouque, encore hors de la nacelle et tenant un baromtre enregistreur;
M. Schneider et M. Bienaim dans la nacelle.]

Afin de rsoudre ce dilemme, nous avions muni notre ballon d'un
parachute quatorial. Le parachute quatorial se compose d'une bande
d'toffe de 1 m. 25 de large, que l'on fixe autour du ballon  la
hauteur de l'quateur. Cette bande d'toffe forme une sorte de
collerette dont le bord extrieur est rattach  l'aide de cordelettes
aux mailles infrieures du filet. Lorsque l'arostat est immobile ou en
ascension, l'toffe pend verticalement; si un mouvement de descente se
produit, l'toffe prend une position horizontale et s'ouvre comme un
vaste parapluie. La surface en tait calcule de faon  dlester le
ballon de 250 kilos pour une descente de 125 mtres  la minute. Ce qui
nous permettait de descendre presque sans lest.

Nous emportions quatre appareils respiratoires, dont un de secours. Ces
appareils se composent d'un obus d'oxygne comprim d'une capacit de
1.600 litres, d'un masque reli  l'obus par un tube mtallique de 2
mtres de long. Un premier manomtre indique la quantit de gaz contenue
dans le tube, et un deuxime manomtre, muni d'un dtendeur, permet de
rgler le dbit qui peut varier de 2 litres  10 litres  la minute.

Au-dessus de 8.000 mtres d'altitude, on est appel  rencontrer des
froids pouvant dpasser -40. Le gaz contenu dans les obus, en se
dtendant brusquement, se refroidit encore plus. Il est donc utile de
protger les appareils contre le froid. Dans ce but, nous avions enferm
les obus dans des botes remplies de sciure de lige et nous avions fait
garnir les masques de caoutchouc, afin que le mtal ne nous brle pas le
visage.

Dans ce genre d'ascension, une des principales sources d'puisement
rside dans la ncessit dans laquelle on se trouve de soulever
successivement les sacs de lest pour les vider par-dessus bord.
Au-dessus de 8.000 mtres, cet effort devient absolument puisant. Afin
de remdier  cet inconvnient, nous avions fait attacher nos sacs de
lest  l'extrieur de la nacelle. Pour les vider, il suffisait de couper
une cordelette aprs laquelle ils taient suspendus. Ils tombaient dans
le vide et une deuxime cordelette, pralablement attache  leur fond,
les faisait basculer et se vider automatiquement.

Pour dterminer l'altitude atteinte, nous emportions deux baromtres
Richard enregistrant sur noir de fume, ainsi qu'un thermomtre et un
baromtre enregistreurs. Un dynamomtre  main pour mesurer la force
musculaire, un appareil photographique, des fourrures, compltaient
notre matriel.

Pour effectuer notre tentative, nous recherchions un ciel sans nuages et
un vent excessivement faible. Dans les hautes rgions de l'atmosphre on
est appel  rencontrer des courants ariens qui atteignent des vitesses
dpassant 130 kilomtres  l'heure. Le 28 mai, par un temps idalement
pur, nous dcidons de partir. Aprs avoir fait sceller tous nos
appareils enregistreurs par M. Magne, ingnieur de la maison Richard,
nous nous levons  12 h. 16 de l'aro-parc Clment-Bayard, 
Lamotte-Breuil. Un faible vent nous pousse vers le sud. Nous emportons
112 sacs de lest de 20 kilos environ chacun. Pour obtenir une monte
rgulire et continue de 50 mtres  la minute, nous jetons un sac
toutes les deux minutes.

Il est indispensable de s'lever trs lentement, afin d'viter toute
diminution brusque de pression.

A 13 h. 18, nous atteignons 3.400 mtres et nous commenons  respirer
l'oxygne. A 14 h. 35, nous planons au-dessus de 7.000 mtres. Nous
dpassons une couche de cirri. A 15 heures, nous atteignons 8.000
mtres. Nous sommes environns par de lgers flocons de neige. Le
thermomtre marque -10 environ. Nous continuons  monter et,  15 h. 15,
nous dpassons 9.000 mtres. A 15 h. 32, je jette le 109e sac de lest
et,  15 h. 36, nous atteignons notre altitude maxima. Nous planons 
10.081 mtres au-dessus de la sphre terrestre.

Senouque essaie sa force au dynamomtre; alors qu' terre l'aiguille
s'arrtait  105, elle dpasse maintenant 110. J'essaie  mon tour;
l'aiguille marque 155, alors qu'avant le dpart elle n'indiquait que
140. Nos appareils dbitent 5 litres d'oxygne  la minute et nous ne
sommes nullement incommods par la rarfaction de l'air.

Nous nous penchons sur le bord de la nacelle, la terre nous apparat
parfaitement nette. Nous distinguons les villages, les routes, les
arbres qui les bordent et jusqu' l'ombre qu'ils projettent. La surface
du globe nous semble lgrement concave. Notre regard embrasse un
panorama dont nous croyons pouvoir valuer le diamtre  250 kilomtres
environ. Au del, la vue est limite par un rideau de brume. Le
thermomtre est descendu  -18 degrs, mais l'absence totale de vent
nous rend cette temprature trs supportable. Nous n'avons plus que
trois sacs de lest que nous conservons pour la descente, et notre
provision d'oxygne s'puise rapidement. Aussi dcidons-nous de
commencer  descendre.

La manoeuvre de la soupape dans les hautes altitudes est trs dlicate.
Les ressorts qui actionnent les deux clapets sont constitus par six
lastiques Sandow; lorsque le froid devient intense, il est toujours 
craindre que le caoutchouc ne devienne cassant. Aussi, entr'ouvre-t-on 
peine la soupape, et n'est-ce pas sans une certaine angoisse que l'on
coute si elle s'est bien referme. De plus, il est indispensable
d'amorcer la descente par une rupture d'quilibre aussi faible que
possible. Une manoeuvre un peu brutale provoquerait une vitesse de chute
qui s'acclrerait et qu'il deviendrait impossible d'enrayer tant donn
le peu de lest dont on dispose. A 15 h. 40, je commence donc  soupaper
et, aprs dix minutes d'efforts, nous constatons un lger mouvement de
descente. A 16 h. 14, nous ne sommes plus qu' 8.000 mtres.

[Illustration: LE PREMIER CLICH PHOTOGRAPHIQUE IMPRESSIONN A PLUS DE
10.000 MTRES D'ALTITUDE Dans la nacelle de l'_Icare_: MM. Maurice
Bienaim et Jacques Schneider, photographis par leur compagnon, M.
Albert Senouque. Les aronautes portent les masques respiratoires relis
aux obus d'oxygne; on voit,  droite, fix aux cordages, le baromtre
dont l'aiguille indique, sur le cylindre, l'altitude atteinte  ce
moment.]

La descente s'acclre et nous voyons le parachute quatorial s'ouvrir
graduellement. 16 h. 20, et nous voici  7.000. Les prcdents mille
mtres ont t descendus en six minutes. C'est trop rapide. Nous jetons
un des trois sacs de lest qui nous restent. 16 h. 45. Nous voici  5.000
mtres environ. La contraction des gaz pendant la descente a fait
prendre  notre ballon une forme lgrement fusiforme et cette
dformation a sa rpercussion sur le parachute, qui a des mouvements
ondulatoires inquitants. A 3.000 mtres, nous quittons les masques
respiratoires. Nous nous rapprochons rapidement de la terre et,  19 h.
5, nous nous apprtons  effectuer l'atterrissage. Nous arrivons sur une
route; je jette le dernier sac de lest, les tubes d'oxygne, le sac 
bche, pour essayer d'viter les fils tlgraphiques, mais en vain.
Ironie des choses, aprs nous avoir allgrement enlevs dans la haute
atmosphre, notre coursier est incapable de nous faire franchir un
obstacle de 3 mtres de haut. Aprs une courte lutte, les fils
tlgraphiques et les branches d'arbres nous livrent passage et
l'atterrissage s'effectue sans encombre dans un champ voisin. Il est 17
h. 10. Nous sommes  deux kilomtres de Chtillon-sur-Seine. Nous avons
donc parcouru un peu plus de 200 kilomtres  vol d'oiseau. Notre
ascension ayant dur 4 h. 54, nous trouvons une vitesse moyenne de 40
kilomtres.

Au point de vue physiologique nous pouvons donc affirmer que l'organisme
humain, grce au complment d'oxygne que nous lui avons fourni, rsiste
parfaitement pendant un laps de temps assez considrable  une
dpression de 545 millimtres, correspondant  une altitude d'environ
10.000 mtres.

Il est juste d'ajouter que, si l'organisme ne se ressent pas d'une faon
immdiate d'une pareille dpression, il n'en est pas moins assez
srieusement prouv dans la suite. Le coeur, battant  la cadence de
110 pulsations  la minute, produit dans les artres et dans les veines
une pression gale  une colonne de 25 centimtres de mercure environ.
Lorsque la pression extrieure est rduite  210 millimtres, alors que
la pression interne est de 250 millimtres, il se produit dans les
tissus du systme circulatoire une tension considrable, et il est
certain qu'une rupture artrielle ou une extravasation veineuse sont
toujours  craindre.

Voici quelques mots sur les diffrents troubles qui rsultrent pour
chacun de nous de cette ascension.

Albert Senouque prouva simplement une profonde dpression physique...
Jacques Schneider se rveilla le lendemain avec les veines du pied
gauche fortement enfles et fut pris, aprs le djeuner, de phnomnes
d'essoufflement qui durrent une heure environ. Le surlendemain il
constatait une lgre hmorragie intestinale. Pour ma part, je ne
ressentis d'abord rien, mais quarante-huit heures aprs j'prouvai une
certaine oppression suivie de courbature cardiaque. Pour donner une ide
de la pression subie dans les artres, je citerai le fait suivant: le
docteur Hron de Villefosse, qui avait pris ma tension artrielle la
veille de l'ascension, constata au retour que de 23 elle tait tombe 
16...

Nous n'avons ressenti ni les uns ni les autres la moindre douleur dans
les oreilles, grce probablement  la frquence des mouvements de
dglutition que nous avons faits, dans le but d'assurer la permabilit
de la trompe d'Eustache et de maintenir le tympan entre deux pressions
sensiblement gales.

En rsum, il semble rsulter de nos constatations que les accidents qui
se produisent au cours des ascensions leves dpendent moins du dfaut
d'quilibre entre les pressions externe et interne que du manque
d'oxygnation des lments essentiels du sang. Et nous sommes fonds 
tirer cette conclusion, puisqu'il a suffi d'assurer  nos poumons un
apport rgulier d'oxygne pour nous mettre tous trois  l'abri de
troubles graves.

Quelle est la limite extrme au-dessus de laquelle la vie deviendrait
impossible? Quelle dpression faudrait-il atteindre pour provoquer la
rupture finale de notre quilibre organique? C'est ce que nous ne
pourrons savoir que par l'exprience, c'est--dire en essayant de nous
lever encore plus haut, et nous esprons bien y russir.

MAURICE BIENAIM.



NEW-YORK ENTREVU PAR UN BARBARE D'ORIENT Copyright by Pierre Loti, 1913.

II

Lundi, 23 septembre.

Aujourd'hui, pour la premire fois, j'assiste  une rptition de _la
Fille du Ciel_. C'est sans dcors, sans costumes, en tenue de ville,
dans une salle nue, dpendant du thtre. Oh! l'trange impression
d'entendre les acteurs dire _no_ et _yes_, d'couter mes phrases que je
reconnais bien mais qui me font l'effet de s'tre amuses  se dguiser
en phrases anglaises... Je ne sais plus par qui fut nonc l'axiome: une
traduction, c'est l'envers d'une broderie. Je ne prtends pas qu'elle
ft merveilleuse, la broderie que nous avions faite, et je reconnais
d'ailleurs que l'envers en a t recolor avec une habilet consomme;
mais, quand mme, c'est toujours un envers. Mise Viola Allen me parat
une idale impratrice, et, malgr son chapeau parisien si en contraste
avec les choses qu'elle doit dire, sa voix donne le petit frisson quand
elle s'anime;  la scne finale, je vois mme de vraies larmes perler au
bord de ses jolis yeux vifs, qu'il sera facile de rendre dlicieusement
chinois en les retroussant au coin avec des peintures. Comme toutes les
femmes ont l'air honnte dans ce thtre! Les gentilles petites actrices
charges des rles secondaires sont tellement correctes elles aussi,
tellement comme il faut, et se tiennent comme des jeunes filles du
monde. Mais, dans cette salle o sans doute je vais revenir tant de fois
m'enfermer, il fait triste, de la tristesse particulire  tous les
thtres quand les illusions du soir y cdent la place  la lumire
appauvrie du jour.

Libr  4 heures, je circule au hasard, en auto, dans les rues que je
n'avais pu voir encore animes par la pleine activit des jours de
travail. La foule qui parle toutes les langues, les femmes aux allures
dcides sans effronterie, les hommes tout rass sous de larges
casquettes, marchent vite, indiffrents au fracas des chemins de fer
suspendus ou souterrains.

A un angle de Broadway, sous les passerelles de ferraille branles par
le continuel passage des trains express, voici un rassemblement qui
grossit, qui bourdonne; les voitures sont arrtes, les policemen
s'agitent, on dirait une meute. Tout ce monde regarde avidement un
tableau-noir sur lequel, de temps -autre, quelqu'un ajoute un signe 
la craie. Les jumelles, les monocles, les innombrables lunettes d'or
sont braqus l-dessus, comme si le sort du monde allait s'y inscrire,
et, chaque fois qu'un nouveau chiffre y apparat, c'est tantt un
silence morne chez les spectateurs, tantt une joie dlirante avec des
battements de mains et des cris. Qu'est-ce que a peut bien tre?--le
cours de la Bourse?--Non, tout simplement, il s'agit de certain jeu de
paume national; une grande partie se dispute en ce moment  la campagne,
l'quipe de New-York contre celle d'une ville voisine, et un ingnieux
systme automatique apporte ici au marqueur l'indication des coups... Et
tous ces hommes, que l'on croirait si positifs, se passionnent  ce
point! Il faut en vrit que cette race, issue de toutes nos races
vieillies, se soit retrempe de jeunesse sur le sol d'Amrique. Et
j'admire surtout combien ces implants d'hier ont dj pris l'amour du
clocher,--d'o dcoule ncessairement l'amour plus noble de la patrie.

[Illustration: Rassemblement de foule dans un carrefour.]

Les gratte-ciel! Il faudra beaucoup de temps pour que mes yeux s'y
rsignent. Si encore ils taient groups, une avenue qui en serait
borde arriverait peut-tre  un effet de fantastique beaut. Mais non,
ils surgissent au hasard, alternant avec des btisses normales ou
parfois basses; alors on dirait des maisons atteintes par quelque
maladie de gigantisme, et qui se seraient mises  allonger follement
comme les asperges en avril. Ce qui me droute, habitu que j'tais aux
villes de pierre comme en France ou aux villes de bois comme on Orient,
c'est de ne voir ici que de l'acier, du ciment arm, des briques
sanguinolentes, et surtout je ne sais quelle composition d'un brun rouge
qui donne des maisons en chocolat, mme des glises, des clochers en
chocolat. Voici, dans la cinquime avenue, qui est comme on sait le
quartier des milliardaires, l'habitation des Vanderbilt, en pur style
moyen ge et en pierre pour de vrai; on l'aimerait dans un parc, sous de
vieux chnes; mais un voisin gratte-ciel la surplombe et l'crase. Voici
une cathdrale gothique, capable de rivaliser avec les ntres; mais les
gratte-ciel d' ct montent plus haut que ses flches aigus; alors
elle est diminue au point de ressembler  un joujou de Nuremberg. Au
bord de l'Hudson, tel autre richissime a eu la fantaisie impriale de se
faire construire le chteau de Blois, avec des pierres apportes de
France, et ce serait presque une merveille; mais derrire, plus haut que
les donjons et les girouettes, monte btement un gratte-ciel couronn
d'une rclame lumineuse; alors cela n'existe plus. Cette ville, qui
regorge de coteuses magnificences, a pouss d'un lan trop rapide et
trop fougueux; il me parat qu'elle aurait besoin d'tre coordonne,
monde, et surtout calme.

[Illustration: L'Htel de Ville de New-York, domin par un immeuble 
trente-cinq tages.]
                                  *
                                 * *

Jeudi, 26 septembre.

vad aujourd'hui du thtre, o il fait toujours noir en plein midi
comme dans une cave, je m'en vais en auto, par l'avenue qui s'appelle
River Side, remonter le long du cours de l'Hudson pour essayer de
trouver enfin la campagne et le silence. Les trouverai-je rellement
quelque part? Pour l'instant, des embarras de voitures ou d'automobiles
lgantes m'entourent comme si je me rendais au bois de Boulogne. Mais,
sans restriction cette fois, je m'incline devant la majest d'une telle
avenue. D'un ct le grand fleuve que l'on domine, de l'autre une
interminable bordure de gratte-ciel (des demi-gratte-ciel, d'une
quinzaine d'tages seulement) qui arrivent  un effet esthtique parce
qu'ils s'alignent bien; ils ont du reste la couleur blanche et gaie de
la pierre vritable, ils respirent le luxe clair et de bon aloi. Je ne
crois pas qu'aucune capitale du vieux monde possde une promenade d'une
telle opulence.

[Illustration: Les dreadnoughts, avec leurs mts en forme de tours
Eiffel.]

Dans le fleuve, des escadres de guerre sont mouilles, de superbes
escadres que l'Amrique runit en ce moment pour se donner, en une
grande fte, le spectacle de sa jeune puissance navale; les dreadnoughts
dorment l, imposants de laideur terrible, surmonts de ces nouveaux
mts  l'amricaine, larges et ajours, qui ressemblent  des tours
Eiffel; auprs d'eux, des croiseurs, des contre-torpilleurs dorment
aussi; et une multitude de batelets, de mouches lectriques,
s'empressent alentour. Sur la berge, des milliers de curieux stationnent
pour regarder. En prvision de cette prochaine fte de la marine, des
pavillons de l'Amrique, rays blanc et rouge avec semis d'toiles sur
leur coin bleu, commencent  flotter aux fentres des hautes maisons
somptueuses. Et sur tout cela rayonne le beau soleil de l't indien.
C'est comme une rvlation de New-York que je viens de m'offrir
aujourd'hui, et tout ce que je dcouvre, en faisant ainsi l'cole
buissonnire, est franchement admirable.

Mais la campagne, le silence, o donc les atteindrai-je? Ma course
acclre dure depuis plus d'une heure, et les gratte-ciel me suivent
toujours, en files aussi orgueilleuses, tmoignant que cette ville
contient des riches par milliers. Il est vrai, sur la rive d'en face, au
lieu des tuyaux d'usine qui pendant des kilomtres s'obstinaient 
l'enlaidir, il n'y a dj plus maintenant que des rochers et de grands
bois; si prs de la ville, c'est une surprise et un repos.

Enfin, enfin, la route que je suivais s'enfonce parmi des buissons et
des arbres, l'air s'imprgne de la bonne senteur des mousses d'automne;
je suis sorti de la fournaise humaine! C'est la campagne que j'avais
tant souhait atteindre, et elle est plus boise, plus sauvage peut-tre
qu'aux entours immdiats de Paris. Mais je m'y sens quand mme en exil,
car les arbres et les plantes,  bien regarder, diffrent lgrement des
ntres; les _asters_, que nous ne connaissons que dans nos jardins,
croissent ici  profusion parmi des rochers noirs; sur tous ces
feuillages des bois, les bruns et les rouges de l'arrire-saison
s'accentuent davantage que chez nous, arrivent  des teintes
sensiblement plus ardentes. Non, ce pays n'est pas le mien... Et puis,
une campagne sans paysans, sans vieux clochers protecteurs autour
desquels se groupent les villages, autant dire qu'elle n'a pas l'air
vrai...
                                  *
                                 * *

Samedi, 28 septembre.

Les jours qui passent m'acclimatent assez rapidement  New-York. Les
maisons me semblent moins extravagantes de hauteur et, quand je traverse
Broadway, j'coute moins le fracas des trains sur les passerelles de
fer.

Un peu partout je dcouvre des choses amusantes  force d'imprvu,
d'audace, de disproportion et de luxe colossal. On m'a montr ce matin
comme typique certain caf-restaurant qui clipse tous les
cafs-restaurants du monde. La salle d'en bas, qui cota 5 millions, a
t construite pour enchsser le tableau de Rochegrosse achet  grands
frais: _le Festin de Balthazar_. Sur toutes les murailles de marbre
vert, on a cisel les mmes bas-reliefs qu' Perspolis; en marbre vert
galement sont les puissantes colonnes  ttes cornues, et les
gigantesques taureaux ails  visage humain. Mais, comiques au milieu de
ces splendeurs drgles, il y a les rangs de petites tables pour les
consommateurs, et il y a les garons en frac apportant  la ronde les
bocks ou les cocktails!...

Aux rptitions de _la Fille du Ciel_, qui occupent mes journes, la
ferie commence  se dessiner; nous sortons peu  peu des incohrences
et du chaos des premires heures. Des dcors qu'aucun thtre parisien
n'aurait risqus font revivre d'inimaginables passs chinois, des jeux
de lumire lectrique dont nous ignorons encore le secret imitent des
limpidits de ciel, ou des lueurs de bcher et d'incendie. Dans les
jardins de l'impratrice, aux grands arbres tout roses de fleurs, des
cigognes et des paons rels se promnent sur des pelouses
jonches--parce que cela se passe au printemps--de milliers de ptales
qui ont d tomber des branches comme une pluie. L, aux rayons d'un
clair soleil artificiel, je vois revivre, chatoyer tous les tranges et
presque chimriques atours de soie et d'or copis sur de vieilles
peintures que j'ai rapportes, ou sur des costumes rels que j'ai
exhums nagure de leurs cachettes au fond du palais de Pkin.

Les monuments les plus singuliers, je crois, sont ces entr'actes, ces
repos durant lesquels la ferie s'chappe, pour ainsi dire, de la scne,
pour dborder sur les fauteuils d'orchestre. La vaste salle somptueuse,
envahie alors par tous les figurants, n'en demeure pas moins plonge
dans des tnbres presque absolues; quelqu'un qui arriverait du dehors,
o il fait jour, percevrait seulement que des formes humaines sont
assises l, partout, et que le discret murmure de leurs voix _sonne
trange_: ce sont des voix chinoises qui chuchotent en chinois, et ces
gens, qui simulent des spectateurs dans l'ombre, sont de pure race
jaune... Quand les yeux s'habituent  l'obscurit, ou si quelque lueur
lectrique vient  filtrer de la scne, on dcouvre que tout ce monde,
de la tte aux pieds, est vtu avec l'apparat des anciennes cours
clestes. Il y a mme des groupes de ces petites desses armes et
casques qui portent aux paules des pavillons en faisceaux ploys et
semblent avoir des ailes. Un peu fantastique vraiment, ce grand thtre
sans lumire, o les auditeurs, changeant  mi-voix des phrases
lointaines devant la toile baisse, sont pareils aux guerriers, aux
Gnies, sculpts dans les vieilles pagodes...

Le plus tonnant pour moi, c'est que ces figurants ne sont pas des gens
quelconques, mais des tudiants des universits. L'un d'eux, habill
comme un seigneur du temps des Ming et qui, dans la vie prive, prpare
son doctorat en mdecine, vient un jour m'expliquer de la part de ses
camarades, trs courtoisement et dans l'anglais le plus correct,
pourquoi ils ont accept de venir: C'est un tel plaisir pour nous, me
dit-il, de nous trouver ainsi replongs dans le pass de notre pays, de
voir reconstitue la Chine de nos anctres.

                                  *
                                 * *

Lundi, 30 septembre.

Cette nuit, pour avoir une vue d'ensemble des fantasmagories de
New-York, je monte au sommet de l'htel du _Times_, qui est l'un des
plus stupfiants gratte-ciel. A un angle de rue, dans un quartier de
maisons  peine hautes, il se dresse tout seul, grle, efflanqu,
paradoxal, avec un air de chose qui n'aura jamais la force de rester
debout. Trs aimablement, les rdacteurs m'avaient convi. Un
ascenseur-express, qui jaillit comme une fuse, nous enlve d'un bond
jusqu'au vingt-cinquime tage, d'o nous grimpons sur la plate-forme
extrme. L souffle une brise pre et froide--dj l'air vif des
altitudes--et, de tous cts, dans le cercle immense qui va finir 
l'horizon, l'lectricit s'bat  grand spectacle. Auprs, au loin,
partout, des mots, des phrases s'inscrivent au-dessus de la ville en
grandes lettres de feu, blouissent un instant, disparaissent et puis
reviennent. Des figures gesticulent et gambadent, parmi lesquelles j'ai
dj de vieilles connaissances, comme par exemple le farfadet qui
brandit ses gigantesques brosses  dents. La plus diabolique de toutes
est une tte de femme, qui se dessine dans l'air, soutenue par
d'invisibles tiges d'acier, et qui occupe sur le ciel autant d'espace
que la Grande Ourse; pendant les quelques secondes o elle brille, son
oil gauche cligne des paupires comme pour un appel plein de
sous-entendus, et on dirait d'une jeune personne fort peu recommandable.
Qu'est-ce qu'on peut bien vendre en dessous, dans la boutique qu'elle
surmonte et o elle vous convie d'un signe tellement quivoque?
Peut-tre tout simplement d'honntes comestibles ou de chastes
parapluies. Il va sans dire, aucune montagne n'aurait des parois aussi
verticales que ce gratte-ciel; en bas, les foules en marche le long des
trottoirs, les foules sur lesquelles, en cas de chute, on irait
directement s'aplatir comme un bolide, font songer  des grouillements
d'insectes qui seraient lents pour cause de trop petites pattes, tandis
que les files de wagons, dont la ville est sillonne, paraissent de
longues chenilles phosphorescentes qui ramperaient sans vitesse. Et une
clameur monte de ces rues, comme une plainte de bataille ou de misre,
entrecoupe par les grondements de tous ces trains en fuite... Babel
effrne, pandmonium o se heurtent les nergies, les apptits, les
dtresses de vingt races en fusion dans le mme creuset.

[Illustration: L'htel du _Times_ grle, efflanqu, paradoxal...]

Malgr le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une
dlivrance, de se sentir l sur ce sommet artificiel; les six millions
d'tres qui,  vos pieds, dans la rgion basse, se coudoient, luttent et
souffrent, au moins ne vous oppressent plus; mme il est presque
angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout  l'heure de ce
haut perchoir o la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se
replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne
partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler
ainsi, de s'tager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en
grappes comme font les mouches sur les immondices,--quand il reste
encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la
ville parat infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre,
l'lectricit trace des zigzags, tremble, palpite, blouit, crit des
mots de rclame avec des clairs, et finalement, vers l'horizon o il
n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide
d'aurore borale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement
la capitale du modernisme; regard la nuit et de si haut, il fascine et
il fait peur.

Samedi, 12 octobre 1912.

Aujourd'hui, la premire de _la Fille du Ciel_, au Century Thtre.
Cette langue trangre me droute  tel point que je ne me sens pas tout
 fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour
reconnatre ma pice, je devrais plutt faire abstraction du dialogue
et, m'efforant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes
yeux, comme si c'tait une simple pantomime,--une pantomime certes qui
dpasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grce  la
consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine
impriale, qui ne se reverra jamais plus, est l devant moi, avec le jeu
de ses nuances rares, l'inconcevable tranget de ses atours, avec ses
dragons, ses monstres, tout son mystre. Pour complter l'illusion, il y
a mme le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la
bataille, quand les soldats dlirants se prcipitent en une rue suprme
vers leur impratrice pour tomber tous  ses pieds, je crois rentendre
ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de relles
tueries.

A la scne finale cependant, ds que l'empereur Tartare et la
Fille-du-Ciel sont seuls en prsence, je me reprends  couter ce qu'ils
disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque
les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la
main pour recevoir la perle empoisonne qui va lui ouvrir les portes du
Pays des Ombres, son geste et son regard meuvent comme si vraiment elle
allait mourir...

Maintenant la toile tombe; c'est fini; ce thtre ne m'intresse plus.
Une pice qui a t joue, un livre qui a t publi, deviennent
soudain, en moins d'une seconde, des choses mortes... J'entends des
applaudissements et de stridents sifflets (contrairement  ce qui se
passe chez nous, les sifflets,  New-York, indiquent le summum de
l'approbation). On m'appelle, sur la scne, on me prie d'y paratre, et
j'y reparais cinq ou six fois, tenant par la main la Fille-du-Ciel, qui
est tremblante encore d'avoir jou avec toute son me. Une impression
trange, que je n'attendais pas: aveugl par les feux de la rampe, je
perois la salle comme un vaste gouffre noir, o je devine plutt que je
ne distingue les quelques centaines de personnes qui sont l, debout
pour acclamer. Je suis profondment touch de la petite ovation
imprvue, bien que j'arrive  peine  me persuader qu'elle m'est
adresse. Et puis me voici reparti dj pour de nouveaux _ailleurs_.
J'tais venu  New-York afin de voir la matrialisation d'un rve
chinois, fait nagure en communion avec Mlle Judith Gautier. J'ai vu
cette matrialisation; elle a t splendide. Maintenant que mon but est
rempli, ce rve tombe brusquement dans le pass, s'vanouit comme aprs
un rveil, et je m'en dtache...

Mercredi, 16 octobre 1912.

Demain matin, je prends le paquebot pour France. Je ne puis prtendre
qu'en ce court voyage j'aie vu l'Amrique. Puis-je seulement dire que
j'aie vu New-York? Non, car j'y ai surtout vcu prisonnier sous une
sorte de coupole obscure,--le Century Thtre avec sa pnombre de chaque
jour. C'est l, dans cette grande salle rouge et or, parmi les
fantastiques spectateurs des rptitions, figurants chapps de vieilles
potiches ou de vieilles ciselures, c'est l que j'ai rencontr  peu
prs les seules femmes amricaines qu'il m'ait t donn d'approcher.

Ces inconnues, admises pour avoir montr patte blanche au rgisseur,
entraient discrtement sans faire de bruit, presque  ttons, effares
par tous ces personnages casqus d'or qui occupaient les stalles. Elles
n'taient jamais les mmes que la veille, mes visiteuses. Non sans peine
elles parvenaient  me dcouvrir, aprs avoir interrog quelques-unes de
ces tranges figures, qui balbutiaient des rponses vagues, en chinois.
Assises enfin  mes cts, elles taient tout de suite gentilles et
pleines de bonne grce, malgr l'insuffisance de la prsentation. Filles
de richissimes ou pauvres petites journaleuses, elles appartenaient 
tous les mondes. Et on causait, dans une sorte de plaisante camaraderie
sans lendemain, pour ne se revoir jamais; c'tait  demi-voix, pour ne
pas troubler les acteurs qui, tout prs de nous, se disaient des choses
tragiques, dans quelque vieux palais de Nankin, sous de faux rayons de
lune, ou bien  la lueur d'un faux incendie. Dtail qui m'amusait, en
gnral, elles apportaient, par prcaution contre la longueur de la
sance--la rptition durait plusieurs heures d'affile--des sandwichs
ou des petits gteaux, et il me fallait partager cette dnette dans les
tnbres. Plusieurs d'entre elles me connaissaient beaucoup, sans
m'avoir encore vu nulle part; c'est l l'inconvnient--ou le charme si
l'on veut--de s'tre trop donn dans ses livres. Quelques-unes avaient
vu ma maison de Rochefort, d'autres, en canotant sur la Bidassoa,
avaient aperu mon ermitage basque. Grandes voyageuses, presque toutes,
elles taient alles  Stamboul,  Pkin, dans les diffrents lieux de
la Terre que j'ai essay de dcrire, et la traverse de l'Atlantique
pour venir chez nous leur semblait un rien comme promenade. Passant vite
d'un sujet  un autre, elles disaient des choses incohrentes mais
profondes; elles diffraient des femmes de chez nous par quelque chose
de plus indpendant et de plus masculin dans la tournure d'esprit;
beaucoup plus libres certes, mais sans qu'il y et jamais place entre
nous pour l'quivoque. Et, aprs avoir caus un peu de tout, dans une
intimit intellectuelle favorise par l'ombre, on se saluait pour ne se
revoir jamais.

En quittant ce pays, j'ai un vrai remords de n'avoir pu rpondre comme
je l'aurais souhait  tant de lettres cordiales et jolies que chaque
courrier m'apportait,  tant d'invitations tlphoniques m'arrivant aux
rares heures o j'habitais mon perchoir. D'aimables inconnus
m'crivaient, avec la plus touchante bonne grce: Venez donc un peu
vous reposer chez nous,  la campagne; au bord de l'eau, sous nos
arbres, vous trouverez du _silence_. Et j'tais lu membre honoraire
d'une quantit de cercles. Comment faire, avec si peu de temps  moi? Au
moins voudrais-je, ici, exprimer  tous ma reconnaissance et mon regret.

Ds que _la Fille du Ciel_ a t livre au public, j'ai employ de mon
mieux mes trois ou quatre jours de libert avant le dpart. Mais combien
il tait embarrassant de choisir: pourquoi accepter ici et s'excuser
ailleurs?

Je suis all luncher  la magnifique et colossale Universit de
Columbia, auprs de quoi nos universits franaises sembleraient de
pauvres petits collges de province. J'ai voulu paratre dans diffrents
clubs puisque l'on avait eu la bont de m'en prier. J'ai rpondu 
l'invitation nave des jeunes filles de l'cole Washington-Irving qui
m'avait particulirement charm par sa forme; elles taient l deux ou
trois centaines de petites tudiantes de quinze  seize ans qui, pour
m'accueillir, avaient placard aux murs des criteaux de bienvenue;
aprs m'avoir chant la Marseillaise, elles ont continu par un hymne o
de temps  autre revenait mon nom prononc par leurs voix fraches, et
en partant j'ai serr de bon coeur toutes ces mains enfantines. On m'a
ft  l'Alliance franaise o, aprs le dner, il y a eu, dans un grand
hall, un dfil dont j'ai t mu profondment; tandis qu'un orchestre
jouait cette _Marseillaise_ qui,  l'tranger, nous semble toujours la
plus belle musique, des Franais de tous les mondes, les uns trs
lgants, les autres plus modestes, se sont tour  tour approchs de
moi; des jeunes, des trs vieux dont le regard attendri disait la
crainte de ne plus revoir la France; des aeules  chevelure blanche
m'amenant leurs petites-filles qui m'avaient lu et souhaitaient me voir;
l encore j'ai serr plusieurs centaines de braves mains que je sentais
vraiment amicales, et je ne sais comment dire merci  tant et tant de
familles qui ont bien voulu se dranger pour me tmoigner un peu de
sympathie.

En somme si, au premier abord, pour l'Oriental obstinment arrir que
je suis, New-York ne pouvait que sembler effarant--en tant que chaudire
gigantesque o, pour crer du nouveau, se mlent et bouillonnent
tumultueusement les gnies de tant de, races diverses--si New-York m'est
rest jusqu' la fin peu comprhensible, avant de le quitter j'ai
pourtant senti qu'il tait quand mme et surtout la ville de la pense
chaleureuse, de la franche hospitalit et du bon accueil.

PIERRE LOTI.

Copyright. Droits rservs.



[Illustration: BEAUTS ALBANAISES.--Trois lgantes de Scutari.--_Phot.
S. Tchernof._]

Scutari, la ville durement assige pendant de si longs mois, reprend
peu  peu sous l'administration collective des puissances, son aspect
normal d'avant la guerre. La population, musulmane ou chrtienne,
rassure, vaque, comme devant,  ses occupations pacifiques. Les vivres
ont de nouveau, en abondance, rempli les magasins et les docks, et les
nombreuses misres provoques par le sige ont t secourues,  la
premire heure, par les soins de l'Autriche et de l'Italie dont, en
cette terre d'influence, et en attendant que soit dfinitivement arrt
le statut de l'Albanie, les bons offices rivalisent. L'Angleterre et la
France participent activement  l'oeuvre municipale. Les services ont
t reconstitus avec des officiers des corps d'occupation ou des
fonctionnaires locaux. La police est nergiquement organise, et les
commissions sanitaires ont mthodiquement procd  l'assainissement de
la ville.

Dans les rues, maintenant paisibles, de Scutari d'Albanie, les femmes
albanaises, de qui les voyageurs se sont accords  nous dire la
sculpturale beaut, circulent, tranquillement, isoles ou par groupes,
en leur costume traditionnel,  cela prs cependant que les musulmanes,
en grand nombre dj, ont enlev leur voile en attendant sans doute que
des modes occidentales--de Vienne, de Rome, de Paris--inaugures  la
cour du prince, du futur prince d'Albanie, ne soient  leur tour
adoptes, et on le regrettera, par les dames de la ville.



CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'TRANGER

Il y a,  partir d'aujourd'hui, une chose dlicieuse  voir  Paris; un
spectacle tout neuf: c'est, au muse Gallira, l'exposition de l'Art
pour l'Enfance. On sait qu'outre son exposition d'Art dcoratif, qui est
 la fois permanente et continuellement renouvele, la Ville organise 
Gallira, une fois par anne, un petit Salon qui est, chaque fois, une
ravissante surprise. On se rappelle les plus rcentes: l'exposition de
la Reliure, celle de la Dentelle, celle de l'Ivoire. Demain, et durant
tout cet t, l'exposition se composera uniquement d'oeuvres et
d'objets--d'autrefois et d'aujourd'hui--destins  parer,  amuser
l'enfance, _ou inspirs par l'Enfant_. Le trs distingu conservateur du
Muse de la rue Pierre-Charron, M. Eugne Delard, s'est adress aux
artistes, aux collectionneurs, aux diteurs, aux fabricants qu'il savait
capables d'aider, par leur collaboration gracieuse, au succs de cette
aimable entreprise; et tant de bonnes volonts assembles viennent de
raliser, pour le plaisir de nos yeux, quelque chose de charmant.

Entrons. C'est d'abord le petit jardin du muse amnag en jardin
d'enfants: de menues plates-bandes, quelques pelouses minuscules
plantes d'arbres nains; un ruisseau pour rire dvalant en cascatelle
au milieu de rochers gros comme le poing; et sur ce paysage, une
quinzaine de maisonnettes plantes; de maisonnettes pour enfants,
derrire lesquelles une toile de fond droule les splendeurs d'un
panorama-joujou... Le vestibule du muse contient une amusante
exposition de jouets modernes; et voici, dans le grand hall, des
trsors: les collections d'anciens mobiliers de poupes, de Mme Mnard
Dorian; de Mme Bernheim (celui-ci est fameux; il servit  l'amusement du
roi de Rome!); voici les poupes de M. d'Allemagne et de M. Lo
Claretie; les soldats de l'ancienne France, de M. Vidal de Lry; et ceux
de l'Empire de M. Bernard Franck (qui seront un des clous de cette
exposition); les jouets de bois peint des paysans de la Lozre; les
dcoupages--moins nafs, mais d'autant plus amusants en leur ironique
ingnuit--du pauvre Caran d'Ache et de Grandval; les poupes bretonnes,
les animaux en fer forg (d'extraordinaires caricatures de btes,
inventes par le ferronnier Emile Robert, et qui vont avoir un succs
fou). Et puis, dissmins autour de ces vitrines--ne pas ngliger celle
des hochets anciens!--voici les images de l'Enfance; d'exquises images:
des panneaux d'Espagnat; des portraits de Carrire, de Paul Renouard,
Steinlen, Lvy-Dhurmer, Geoffroy, Mme Breslau; un bb en bois, de
Carabin, qui est un chef-d'oeuvre; de dlicieuses effigies enfantines,
signes Dalou, Bourdelle, A. Charpentier, Dampt. J'en oublie... et c'est
bien heureux, car je serais dsol de faire ici concurrence au catalogue
qui est lui-mme un document ravissant: une rduction de l'affiche de
Willette en formera la couverture, et le _texte_ en sera comment par
Poulbot.

Est-ce tout? Mais non. Car je n'ai rien dit des chambres d'enfants et
je sais des mres qui vont prfrer ce coin d'exposition-l  tout le
reste. Elles occupent, ces chambres d'enfants, tout un ct de la
seconde salle o sont exposs les jolis pastels de Mme Franc-Nohain, les
vitrines de poupes et de jouets japonais de Mme Stroehlin, et du comte
de Fleurieu. Ce sont des chambres o la forme des meubles, la couleur
des tentures, les moindres dtails du dcor ont t invents, combins
dans le dessein d'ajouter  la gentillesse du petit tre qui est l, de
l'encadrer aussi joliment que possible, de le parer et de le divertir.
Je note l'appartement pour _gosse_--chambre  coucher et salle de
jeux--d'Andr Hell. Caran d'Ache, tapissier pour enfants, n'et rien
imagin de plus suavement comique. Il n'y a pas un objet dans cet
appartement-l, pas un bout d'toffe qui n'ait de l'esprit!

                                  *
                                 * *

Ce qui est  voir encore--et l il convient de se presser un peu, car le
spectacle ne sera plus de trs longue dure--c'est la Rtrospective de
Neuville. Les jeunes gens ne souponnent pas quels souvenirs pathtiques
voque une telle exposition au coeur de leurs ans. Et je ne parle pas
seulement de ceux qui ont fait la Guerre, et qui sont aujourd'hui des
vieillards, mais de leurs cadets, de ceux qui, entre 1875 et 1880,
n'taient encore que des coliers, ou de tout jeunes gens. Ces cinq
annes marquent l'panouissement du talent d'Alphonse de Neuville et
l'apoge de sa renomme. Dans ces temps trs anciens, les amateurs de
tableaux ne voyaient pas s'ouvrir  eux, tous les huit jours, un nouveau
Salon de peinture; les grands schismes de la Nationale, des
Indpendants, du Salon d'automne, n'taient point encore invents; on ne
connaissait qu'une Eglise, si j'ose m'exprimer ainsi; c'tait le
Salon; le Salon tout court, devenu celui des Artistes franais. Il
s'ouvrait, chaque printemps, au Palais de l'Industrie, sur l'emplacement
duquel s'lve, depuis treize ans, le Grand Palais. Et cet unique
vernissage de l'anne tait un vnement parisien. Avez-vous vu le
_Neuville?_ C'tait une des premires questions qu'on se posait en
s'abordant, vers midi, autour des tables de Ledoyen. Ces toiles de
Neuville voquaient au coeur des combattants de 1870 et de leurs jeunes
fils les angoisses, les douleurs de cette guerre affreuse qui semblait 
peine finie, et dont tant de ruines encore intactes maintenaient devant
leurs yeux le souvenir vivant. Mais voici ce qui tait admirable, chez
Alphonse de Neuville: ses tableaux bouleversaient d'motion le vaincu;
ils ne l'humiliaient pas. Ils disaient la dfaite. Mais ils disaient
aussi l'hrosme de la dfense, et l'instinctive fiert de ces vaincus
devant une destine qu'ils ne mritaient pas. Il y a des dfaites dont
la vue inspire une espce d'horreur compatissante. Ce sentiment ne se
dgage d'aucun des tableaux qu'Alphonse de Neuville a peints. Nous les
regardions, nous, les lycens d'alors, avec une admiration ingnue; nous
n'avions pas, devant les figures du _Cimetire de Saint-Privat_, des
_Dernires Cartouches_, de _l'glise du Bourget_, l'impression que des
vaincus qui regardaient de ces yeux-l la dfaite fussent tellement 
plaindre...

Quelques-uns de ces tableaux ont pu tre runis  la galerie de la
Botie. Mme Roger-Douine y a envoy les _Dernires Cartouches_; M.
Bessonneau d'Angers, _En campagne_ et _le Cimetire de Saint-Privat_; M.
J. Thinet, _le Grenier de Champigny_; M. Knoedler, _l'Attaque de la
maison barricade,  Villersexel_; le docteur Fournier, _la Bataille
d'Hricourt_. Le muse de Pronne a prt _l'Attaque de la passerelle de
Stiring_ (bataille de Forbach); le muse du Luxembourg, deux esquisses
de _Villersexel_ et de _l'glise du Bourget_; diverses autres toiles ou
dessins--d'admirables croquis, des esquisses de tableaux--ont t
emprunts aux collections de MM. Nismes, Chouanard, Brugairolles,
Kullmann, Bernard Franck, G. Bernheim, Yves Refoul, Paul Droulde (qui
a envoy son portrait), J. Peytel, Jules Claretie, Pothier, Duez. Nous
devons  ces prteurs obligeants beaucoup de reconnaissance.

Nous en devons aussi aux organisateurs de ce Salon. En groupant autour
d'Alphonse de Neuville les oeuvres de quelques peintres militaires de ce
temps-ci, ils nous ont rvl un matre. Les lecteurs de
_L'Illustration_ le connaissent: c'est Georges Scott. Jamais ne
s'taient affirms avec plus d'clat que dans cette Exposition la
solidit d'excution, la science de composition, l'instinct de justesse
et de vrit qui distinguent les oeuvres de ce peintre. Certains des
toiles et des dessins qu'il a rapports de son dernier voyage aux
Balkans sont, mme en face des chefs-d'oeuvre du peintre des _Dernires
Cartouches_, des pages de premier ordre. Cela, aussi, c'est  voir.

UN PARISIEN.



AGENDA (7-14 juin 1913)

CONCOURS.--Le 9 juin, concours d'admission  l'cole Edgar-Quinet
(enseignement primaire suprieur des jeunes filles).

CONFRENCES.--Au Grand-Palais (Salon de la Socit des Artistes
franais): le 13 juin, confrence de M Paul Rognon: _Michel-Ange_.

EXPOSITIONS.--Grand Palais: Salon de la Socit des Artistes franais;
Salon de la Socit nationale des Beaux-Arts.--Muse des Arts dcoratifs
(pavillon de Marsan): exposition rtrospective de l'art des Jardins en
France (tableaux, gravures, tapisseries);--Bibliothque Le Peletier de
Saint-Fargeau (29, rue de Svign): promenades et jardins de Paris.--A
Bagatelle (bois de Boulogne): l'art du jardin,  l'occasion du
centenaire de Le Ntre.--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes):
la petite ville de province. (Clture le 10 juin.)--Htel de Sens (rue
du Figuier): les artistes du 4e arrondissement, jusqu'au 16 juin.--Le 7
juin, clture de l'exposition du Palais-Salon (Cercle de la
Librairie).--Le 9 juin, clture de l'exposition de David et ses lves
(Petit Palais).--Galerie Georges Petit (salons Settiner): dessins
franais du dix-huitime sicle, exposition organise par la Socit des
Amis du Louvre. (Clture le 10 juin).--A Londres (galeries Grafton):
exposition de la Socit royale des peintres du portrait.

VENTE D'ART.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sze): le 9 juin, vente
de la galerie Steengracht, chefs-d'oeuvre des coles flamande et
hollandaise du dix-septime sicle, et tableaux modernes.

FTES DE BIENFAISANCE.--Htel de Barn (rue Saint-Dominique): le 8 juin,
soire au bnfice de la Croix-Rouge: danses du premier Empire, danses
1830, danses 1860; artistes des thtres russe et italien.--Au thtre
de verdure du Pr-Catelan, le 11 juin, matine de gala au bnfice de la
caisse de propagande des Amitis Franaises.--Au Nouveau-Cirque: le 14
juin, fte de nuit organise par les Artistes lyriques; pantomime
nautique, mise en scne par M. Tristan Bernard.

FTES DE JEANNE D'ARC.--Les 8 et 15 juin,  Compigne: ftes en
l'honneur de Jeanne d'Arc, au bnfice des oeuvres de bienfaisance de la
ville: cortge historique; mystre reprsent en plein air, etc.

SPORTS.--_Courses de chevaux_: le 7 juin, Auteuil; le 8, le 12 et le 15,
Chantilly; le 9, Saint-Cloud; le 10, Saint-Ouen; le 11, le Tremblay; le
13, Maisons-Laffitte; le 14, Auteuil.--_Arostation_: le 15 juin, Grand
Prix annuel de l'Aro-Club de France (dpart de Saint-Cloud).--_Boxe_:
le 15 juin,  Toulouse, Willie Lewis contre Kid Jackson.--_Lawn-tennis_:
terrains du Stade franais (Saint-Cloud), du 7 au 15 juin, championnats
du monde de tennis (sur terre battue).--_Cyclisme_: le 8 juin, course
Paris-Bruxelles;  la mme date, circuit de l'Aube.--_Aviron_: le 8
juin,  Rouen, rgates nationales  l'aviron, organises par la Socit
des Rgates rouennaises.--_Athltisme_: le 15 juin, sur le terrain du
Stade franais,  Saint-Cloud, liminatoires du Collge d'athltes
organis par la Comit de Paris.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

TEL MATRE, TELLE BTE.

On a parfois constat d'tonnantes ressemblances physiques entre les
hommes et les btes, et, particulirement, entre telle personne et son
animal favori. Voici, de ces rencontres naturelles, un amusant exemple,
qui a pu tre observ au parc zoologique de Hambourg, par un photographe
avis, M. D. Mac Lellan: le gardien du pavillon des morses--un brave
homme dou d'une bonne figure ronde,  la grosse moustache
tombante--offre avec les amphibies dont il a la surveillance, avec l'un
d'eux surtout, de singuliers points de comparaison. Entre les deux
compagnons--lis par une amiti qui date de sept  huit ans--les clichs
que nous reproduisons ici font apparatre comme un air de famille. Ils
s'entendent d'ailleurs  merveille, et,  force de vivre ensemble, ils
sont devenus les meilleurs camarades du monde.

[Illustration: Deux vieux amis.]

[Illustration: Un morse et son gardien qui se ressemblent, au parc
zoologique de Hambourg.]

Sur le museau du morse, on remarquera la fleur de lys hraldique forme
par l'ouverture des naseaux: c'est l une des caractristiques les plus
curieuses de cet animal, dont l'espce est d'ailleurs en voie de
disparatre. Au sicle dernier, on la trouvait encore sur les ctes de
l'cosse; mais, aujourd'hui, dcime par les balles des chasseurs, elle
ne dpasse pas les limites de l'ocan Glacial du Nord.



UN MONUMENT DU SOUVENIR A BDARIEUX.

Un beau monument, lev par souscription publique  la mmoire des
combattants de la guerre morts pour la patrie, vient d'tre inaugur 
Bdarieux, en mme temps qu'a eu lieu la remise de la mdaille de 1870 
plus de cent vtrans: ainsi, dans un pareil hommage, qu'il convient de
signaler, ont t runis les enfants de la cit cvenole qui,
glorieusement, sont tombs sur le champ de bataille, et ceux par qui se
perptue, de nos jours, le vivant souvenir de l'anne terrible. Le
sculpteur, M. Louis Paul, conservateur du muse de Bziers, a reprsent
la France sous les nobles traits d'une Paix arme, prte  se dfendre,
fire de la force de son glaive; un coq gaulois, dress sur ses ergots,
surmonte le monument, qui s'rige, dans un joli dcor de verdure, au
bout d'une des promenades de la ville.

[Illustration: Le monument de Bdarieux  la mmoire des anciens
combattants de 1870-1871. _Phot. Detestaing._]

La crmonie d'inauguration a t prside par l'amiral Servan et le
gnral Dioux, commandant la 63e brigade, qui ont prononc des discours,
aprs que M. Csar Cabal, prsident du comit, eut remis  la ville le
nouveau monument qui la pare.



LA RSURRECTION DES GRENOUILLES.

Les remarquables travaux du docteur Carrel ont ouvert un immense champ
d'tudes o se sont lancs les physiologistes des deux mondes. Citons
les tranges expriences qu'excutent plusieurs savants de la John
Hopkins Mdical School, la premire Ecole de mdecine des tats-Unis.

Choisissant un animal  sang froid (grenouille, escargot, poisson,
etc.), en parfait tat de sant, ils le placent dans un rcipient ferm
juste assez grand pour le contenir, et qu'ils plongent dans de l'air
liquide. Aprs un intervalle plus ou moins long, l'animal prend la
rigidit d'un cadavre.

Quatre ou cinq semaines plus tard, la grenouille--si tel est le cas--est
retire de la jarre, et, aprs quelques massages, ressuscite, parat-il,
et reprend le cours de sa vie sans plus se soucier de ces trente jours
de mort qu'elle vient d'endurer!

LE TRICERATOPS.

Depuis quelques annes, grce  l'activit toujours en veil du
professeur Boule, la galerie de palontologie du Musum s'est enrichie
d'un certain nombre de pices remarquables, choisies avec un tel
discernement qu'elles prsentent un puissant intrt mme pour les
personnes peu familiarises avec les volutions de la faune
prhistorique. Le nouveau fossile qu'on vient d'exposer  ct du fameux
Diplodocus est, dans son genre, tout aussi curieux que ce dernier.

Il appartient au mme groupe de Dinosauriens qui,  une poque fort
recule, taient, par les dimensions, sinon par l'intelligence, les rois
des animaux, et auprs de qui les Mammifres actuels paraissent de
petites btes. Mais, tandis que le Diplodocus a une tte minuscule
comparativement  la hauteur des jambes et  la longueur dmesure du
cou et de la queue, la forme plus ramasse du Triceratops rappelle
vaguement la silhouette du rhinocros, et l'ensemble du crne prsente
un dveloppement exceptionnel (2 m. 20 pour l'exemplaire du Musum).

Il faut remarquer toutefois que le museau, les cornes, et surtout la
collerette postrieure ont une importance norme; la bote crbrale est
trs minime.

La reconstitution faite par M. Knight, sous la direction de M. Osborn,
conservateur du muse de New-York, o figure un squelette complet,
montre l'allure de cet animal curieux qui mesurait environ 6 mtres de
longueur.

[Illustration: Le Triceratops, Dinosaurien prhistorique reconstitu
d'aprs un squelette du muse de New-York (grandeur naturelle: environ 6
mtres de longueur).]

Notre fossile arrive d'Amrique. Il fut dcouvert dans les rgions
dnudes du Wyoming, o les dcoupures fantastiques, de roches
versicolores, profondment ravines, attestent de grands bouleversements
gologiques. Il reposait dans le terrain appel Laramie fin, qui
appartient  la fin de l're secondaire.

M. Boule l'avait command, il y a dix ans, au grand chasseur de
fossiles, M. Sternberg, qui explore le sous-sol du nouveau continent
pour le compte des grands muses d'Amrique. L'exemplaire de Paris est
plus beau que celui acquis, il y a six ans, par le British Musum.



A PROPOS DU SYSTME TAYLOR.

Nous avons parl  plusieurs reprises du systme Taylor, ou mthode
d'organisation du travail qui consiste  supprimer les mouvements
inutiles de l'ouvrier et  combiner les mouvements utiles de faon 
obtenir, sans supplment de fatigue, souvent mme avec une fatigue
moindre, le rendement maximum. Ce systme, dont la gnralisation aurait
une importance conomique considrable, et qui, de prime abord, parat
fort sduisant, compte en dehors du monde ouvrier, de srieux
adversaires; il vient de provoquer une joute intressante entre l'amiral
amricain Edwards et M. Henry Le Chatelier, professeur  la Sorbonne et
membre de l'Acadmie des sciences.

[Illustration: Crne fossile de Triceratops rcemment acquis par le
Musum.]

Comme exemple typique des rsultats que l'on obtient avec la nouvelle
mthode, on peut citer le cas du maon.

Aprs une tude dtaille de chacun des mouvements du poseur de briques,
M. Gilbreth dtermina la position exacte que doivent occuper les pieds
de l'ouvrier par rapport au mur,  l'auge, au tas de briques, de faon 
lui viter de dplacer ses pieds. Il tudia la hauteur la plus favorable
pour l'auge et les briques, et fit construire un chafaudage portant une
table o les matriaux sont placs de telle sorte que les mouvements
inutiles soient supprims. A mesure que le mur monte, ces chafaudages
sont rgls par un homme charg uniquement de ce travail. Le poseur est
ainsi dispens de l'effort consistant  se baisser pour prendre une
brique ou du mortier, et  se redresser ensuite.

D'autre part, les briques, une fois dcharges, sont tries et places
sur leur meilleur bord, ce qui vite au poseur de retourner la brique en
tous sens avant de la poser. Enfin, en employant un mortier assez
liquide, les briques peuvent tre enfonces  la profondeur convenable
par une simple pression de la main, sans qu'il soit ncessaire de les
frapper de quelques coups de truelle.

Avec cette mthode, le nombre des mouvements ncessaires pour poser une
brique est rduit de 18  5 et, parfois,  2. M. Gilbreth a obtenu un
rendement de 350 briques par homme et par heure, au lieu de 120.

L'amiral Edwards reproche au systme Taylor d'tre trs coteux 
installer, de ne pas augmenter les salaires dans la proportion o il
accrot le rendement, d'exiger une attention si intense qu'elle nuit 
la sant de l'ouvrier, de rabaisser l'ouvrier au niveau de la bte de
somme, etc. Il insinue, en passant, que, dans les arsenaux maritimes,
c'est la qualit plutt que la quantit qui doit tre la mesure
principale du rendement.

M. Le Chatelier rpond, dans le GNIE CIVIL, que ce ddain du prix de
revient, assez commun en tous pays dans les tablissements de l'tat,
n'est aucunement recommandable; du reste, tous les tablissements
franais qui emploient la mthode Taylor, ou en tudient l'application,
sont incontestablement les premiers au point de vue de la perfection de
leur fabrication.

D'autre part, l'augmentation de la production est indpendante des
ouvriers, elle rsulte de l'organisation tudie et ralise par la
direction; en augmentant les salaires de 25  75%, on attribue donc aux
ouvriers plus que ce qu'ils ont le droit lgitime d'exiger. Quant au
chronomtrage, pourquoi serait-il dshonorant  l'usine, alors que
l'ouvrier est trs fier d'tre chronomtr quand il fait du sport?

Enfin, si l'on augmente la fatigue en mme temps qu'on accrot la
production, on sort du systme Taylor.

M. Le Chatelier conclut que ce qui arrtera longtemps la diffusion des
mthodes de Taylor, c'est la difficult de trouver un personnel
dirigeant capable, d'abord de comprendre leur utilit, et ensuite de les
mettre en oeuvre. Un des admirateurs de Taylor disait rcemment qu'il
faudrait deux gnrations d'hommes avant de voir ses mthodes
scientifiques se gnraliser dans l'industrie.



INFLUENCE DU CLIMAT SUR LA TAILLE DES OISEAUX.

Un naturaliste allemand, M. Boetticher, a fait de curieuses observations
sur les variations sous diffrents climats de la taille d'oiseaux de
mme espce.

Le corbeau est plus grand en Norvge et au Groenland que dans nos pays;
celui de l'Himalaya est de dimensions considrables. Par contre, le
corbeau de l'Espagne est plus petit que le ntre. De mme, la corneille
est beaucoup plus grosse en Sibrie, au Kamtchatka, et, en Mongolie, que
dans l'Europe occidentale.

En Algrie, en Tunisie, au Maroc, la pie est plus petite que chez nous;
au Thibet et dans l'Amrique du Nord, elle est de taille suprieure.

La msange bleue des les Canaries, la msange charbonnire de Sardaigne
et de Corse, sont plus petites que les ntres. Le roitelet devient de
plus en plus grand  mesure qu'on remonte vers le Nord.

En gnral, les oiseaux sont plus grands dans les rgions froides. Il y
a pourtant quelques exceptions; le moineau, notamment, est plus grand 
Damas qu' Paris.



L'ALCOOL DE SCIURE DE BOIS.

On sait que, depuis quelque temps, le cours de l'essence de ptrole a
atteint les hauteurs inconnues et que les autres carburants se sont
empresss d'imiter ce fcheux exemple. Pour les propritaires de
voitures de luxe, il n'y a l qu'un incident plus ou moins dsagrable,
mais pour les entrepreneurs de transports en commun, pour les
industriels qui utilisent couramment les camions automobiles et, par
ricochet, pour les constructeurs de ces divers vhicules, il s'agit
presque d'une question de vie ou de mort. On voit, dans ces conditions,
quel intrt peut prsenter la dcouverte de nouveaux carburants ou la
production conomique des carburants actuels. Or, il existe un
combustible qui a sur l'essence cette mme supriorit d'tre un produit
national et il semble que, grce  des procds nouveaux, ce produit
puisse tre obtenu  des prix dfiant toute concurrence.

Ce combustible n'est autre que l'alcool, _alcool thylique_, ou alcool
de bouche.

La source  peu prs unique de l'alcool est la fermentation de liquides
sucrs sous l'action de la levure. Or, les divers sucres proviennent
soit directement des vgtaux, soit indirectement de la transformation
des matires amylaces.

La premire condition pour obtenir de l'alcool  bon march est par
suite de fabriquer le sucre au prix le plus bas possible, avec des
matires de prix minime. Or, depuis quelques annes, on s'est mis 
fabriquer le sucre, c'est--dire l'alcool, en utilisant soit les rsidus
des fabriques de ptes de bois, soit la sciure de bois elle-mme.

Dans la fabrication de la pte  papier au sulfite, chaque tonne de bois
laisse comme rsidu dix tonnes de lessives contenant environ la moiti
du bois trait et renfermant assez de sucre pour produire 70  80 litres
d'alcool. Il suffit de neutraliser le liquide  la chaux, de le faire
fermenter trois ou quatre jours et de distiller. On obtient ainsi un
alcool impur, impropre  la consommation et qui n'en est que meilleur au
point de vue industriel, car il se trouve dnatur _automatiquement_ par
la proportion assez leve de mthylne qu'il renferme. Le mthylne (ou
_alcool de bois_) est, en effet, le dnaturant actuel adopt par l'tat.

Les usines sudoises qui utilisent ce procd de fabrication depuis
environ quatre ans peuvent fournir annuellement 300.000 hectolitres
d'alcool (chiffre qui dpasse la consommation intrieure). Le prix de
revient est d'environ 10 francs pour l'hectolitre d'alcool  90 degrs.

Dans le second procd de fabrication utilis surtout aux tats-Unis et
introduit depuis peu en France, on emploie exclusivement la sciure de
bois traite  chaud par les acides. Or, une tonne de sciure de bois qui
peut fournir 90 litres d'alcool ne cote gure que 2 francs  2 fr. 50
dans les pays o il existe des scieries mcaniques. Le cot de la
fabrication proprement dite tant sensiblement quivalent  celui de la
fabrication de l'alcool de grains, la diffrence des prix de l'alcool
rsultera de la diffrence des prix de la matire premire (sciure de
bois ou bl indien). On voit quelle peut tre, au point de vue
conomique, la supriorit de l'alcool de sciure de bois, tant donn
surtout que cet alcool est en quelque sorte dnatur de naissance.



POUR DCOUVRIR LES ALCALODES DANS L'ORGANISME.

On a souvent besoin de savoir si un liquide de l'organisme ne renferme
pas un alcalode thrapeutique, comme la cocane, la morphine, la
cafine, ou criminel comme tel ou tel poison vgtal. L'analyse chimique
n'est gure possible quand la quantit de liquide dont on dispose est
faible: aussi est-il intressant de savoir qu'une autre mthode existe,
trs sensible, et permettant de dmontrer l'existence de quantits
infinitsimales d'alcalode.

Elle a t signale  l'Acadmie des sciences par MM. M. Gompel et
Victor Henri, qui ont trouv que le spectre d'absorption des rayons
ultra-violets est caractristique pour chaque alcalode examin
jusqu'ici. Cette mthode spectroscopique est extrmement sensible: il
suffit, en effet, que dans le liquide  examiner il y ait un deux cent
millime de gramme de cocane par centimtre cube pour pouvoir retrouver
et doser ce poison.

Si la mthode est aussi efficace en ce qui concerne les alcalodes
susceptibles d'tre employs dans un but criminel, les empoisonneurs
n'auront qu' se bien tenir.



LES BALLES ANESTHSIQUES.

Un Amricain, M. A.-E. Humphrey, jugeant avec raison que ce que l'on
demande  une balle, soit  la guerre soit  la chasse, c'est seulement
de mettre hors de combat, et non de faire souffrir, vient de lancer
l'ide de la balle anesthsique, ou narcotique, de la balle qui apporte
en mme temps la fracture, ou la lsion, et l'anesthsique empchant de
la sentir.

La mthode est simple: dans de petites cavits de la pointe de la balle
blinde, l'inventeur met un peu de morphine ( l'tat de sel solide).
Celle-ci ne diminue en rien l'efficacit du projectile; elle ne change
rien  son pouvoir destructeur.

Mais elle dtermine l'anesthsie, chez l'homme ou la bte. Et le bless
s'endort tranquillement, dit l'inventeur... En thorie, cela marche 
merveille, et la balle de M. Humphrey a bien tout l'air d'un ange de
misricorde. Les chasseurs l'apprcieront: qu'un lion ou un lphant
soit bless  une partie vitale, ou bien de faon insignifiante, il leur
sera toujours acquis, puisque toute blessure doit endormir l'animal, et
permettre de l'achever sans danger. Mais il faudra une dose de morphine
srieuse pour un lphant.



A PROPOS DU DAKON.

Nous signalions rcemment un radis gant, originaire du Japon, le
dakon, cultiv aux environs de Paris par M. de Notter.

Un de nos lecteurs nous fait remarquer que ce lgume a t introduit en
France par M. Paillieux et son collaborateur M. D. Bois, assistant au
Musum,  qui nous devons l'importation et la vulgarisation du crosne du
Japon.

MM. Paillieux et Bois ont consacr aux diverses varits du dakon tout
un chapitre de leur POTAGER D'UN CURIEUX, dont la Librairie agricole de
la maison rustique a publi la troisime dition il y a une dizaine
d'annes. Ils ont eux-mmes cultiv le radis japonais, et,  la suite de
leurs premires expriences, la graine de dakon figura dans le
catalogue de la maison Vilmorin, en 1891. Elle en fut retire en 1904,
les essais de culture effectus au cours d'une dizaine d'annes ayant
donn des rsultats mdiocres.



[Illustration: Vue panoramique de l'usine de dynamite de Paulilles: les
n 1 et 2 indiquent les btiments qui ont saut.--_Phot. F. Menozzi._ 1.
Casemates et pavillon de la nouvelle dynamiterie.--2. Ancienne
dynamiterie.--3. Chteau d'eau.--4. Forge, machine  vapeur, schoir,
ateliers divers.--5. Maisons ouvrires, laboratoire. 6. Btiments des
mlangeurs.--7. Magasins  nitrate.--8. Fabrique d'acide nitrique.--9.
Magasins divers.--10. curies.--11. Direction.--12. Conciergerie et
bureaux.]

L'EXPLOSION D'UNE DYNAMITERIE

Il y a quelques jours, le 29 mai dernier, vers 7 h. 15 du matin, une
formidable explosion anantissait plusieurs des btiments de l'usine de
dynamite de Paulilles,  3 kilomtres de Port-Vendres, et faisait de
nombreuses victimes, dont six morts et une vingtaine de blesss.

Une premire explosion, dont les causes n'ont encore pu tre nettement
tablies, s'est produite dans la dynamiterie proprement dite, 
l'atelier o l'on traite la glycrine  l'aide des acides afin de la
nitrer. Elle fut suivie de plusieurs autres, qui firent sauter
successivement les ateliers de filtrage et de ptrissage.

Ces dtonations taient entendues  30 kilomtres  la ronde, tandis que
les alentours taient ravags par une vritable pluie de mitraille.
Parmi les malheureux ouvriers qui n'avaient pas eu le temps de fuir,
plusieurs furent littralement dchiquets. L'agent de l'tat, M.
Jouvena, qui se trouvait dans la partie sinistre, fut dcouvert dans
les dcombres, parmi les morts.

Les premiers secours avaient t organiss par le personnel de l'usine,
dont les autres btiments, trs espacs, n'ont pas souffert, par des
habitants de Port-Vendres, ayant  leur tte le maire, et par les
infirmiers de la 16e section, caserne  Port-Vendres. Longtemps flotta
au-dessus des btiments sinistrs un panache de fume noire dont la
photographie, prise aussitt aprs l'explosion,  bord du vapeur Roland,
du laboratoire zoologique de Banyuls, par M. Albert Valat, et
communique par M. Jean Arlaud, nous donne l'immdiate vision.

[Illustration: L'explosion de la dynamiterie de Paulilles, vue de la
mer. _Phot. prise  bord du yacht_ Roland _devant Port-Vendres_.]



UN GRAND MATCH DE BOXE

Dimanche dernier, Georges Carpentier, notre boxeur national, qui dj, en
moins de deux annes, s'est attribu trois championnats d'Europe--poids
mi-moyen, poids moyen et poids mi-lourd--par ses victoires successives
sur Young Josephs, Jim Sullivan et Bandsmann Rice, a triomph de
Bombardier Wells, champion professionnel poids lourds d'Angleterre, en
une rencontre sensationnelle, dont le thtre fut la salle des Ftes de
l'exposition de Gand.

[Illustration; Le champion de boxe Georges Carpentier chez lui en tenue
de soire.]

Ce match, o devaient s'affronter deux adversaires redoutables, tait de
ceux qui, passionnant pour les habitus des _rings_, excitent l'intrt
mme des profanes, familiariss dsormais avec les termes d'un ralisme
si pittoresque propres au jeu des pugilistes. Il mettait aux prises deux
hommes de taille, de poids et d'ge diffrents, et cette ingalit, tout
 l'avantage du boxeur anglais, contribuait  rendre mouvant le
spectacle de leur lutte: Carpentier, plus jeune que Bombardier Wells
--il n'a que dix-neuf ans et quatre mois--plus petit et moins lourd
l'emporta par sa science, la rapidit de son attaque, son sang-froid,
et, si l'on peut dire, le merveilleux quilibre de ses forces.

Le combat fut bref, violent, et provoqua tour  tour, chez les partisans
des deux champions, des alternatives de dcouragement et d'espoir.
Durant les deux premires reprises, Carpentier, durement atteint  la
face et jet  terre, mais ripostant pourtant avec nergie, parut domin
par Wells, dont l'offensive puissante semblait irrsistible. Le
troisime round changea brusquement le sort de la bataille: Carpentier,
renonant  frapper  distance, se mit  travailler dans le corps 
corps, et ce furent toute une srie de foudroyants directs et de
crochets vigoureux, qui se terminrent par l'crasement de l'Anglais,
knock out  la quatrime reprise,--cependant que la foule acclamait
follement son favori, aux sons de _la Marseillaise._

La physionomie de Georges Carpentier boxeur a t popularise par
l'affiche, et nous l'avons d'ailleurs reproduite ici mme, lors d'un
match prcdent. La photographie que nous publions aujourd'hui montre
que le clbre champion, le jeune Lensois destin nagure aux travaux de
la mine, sait porter avec lgance, en ses loisirs d'homme du monde, le
frac impeccable.



LES THTRES

La dlicieuse comdie de M. Georges Feydeau, _le Bourgeon_, vient d'tre
reprise au thtre de l'Athne. Cette pice, qui est l'une des plus
adroitement composes et des plus finement crites de cet auteur, a
retrouv tout le succs qui l'accueillit  ses dbuts. Ses audaces, ses
ironies, son motion n'en sont pas mousses. M. Andr Brl, dans le
rle qu'il cra, s'est fait applaudir comme nagure et, prs de lui,
Mmes Marie-Laure, Madeleine Carlier, Ccile Caron, Jane Renouardt, MM.
Dubosc, Guyon fils et Gallet, contribuent de tout leur talent  l'clat
de cette reprise dont les reprsentations paraissent assures pour
longtemps.

M. Georges Feydeau va, d'autre part, selon toute vraisemblance, tenir
l'affiche du thtre des Varits durant de nombreux soirs. On vient d'y
reprendre son vaudeville clbre: _la Dame de chez Maxim_, dont le
succs date de 1899. Cette pice aux situations enchanes avec la plus
bouffonne logique, avec ses personnages si vigoureusement caricaturs,
passe  bon droit pour le chef-d'oeuvre du genre. Aprs avoir fait
plusieurs fois le tour du monde elle nous revient sans rides. Le
boulevard a cru rajeunir  la retrouver; il lui a fait un accueil
enthousiaste. La mme Crevette, que cra Cassive, a rencontr en Mlle
ve Lavallire une nouvelle interprte tout  fait remarquable. Les
autres rles sont galement tenus par des artistes de tout premier
ordre, tels que Mme Marie Magnier. MM. Flix Galipaux, Colombey,
Flateau, etc..

Cet t s'annonce comme favorable aux reprises thtrales. _Le
Poulailler_, comdie en trois actes de M. Tristan Bernard, affronta les
feux de la rampe pour la premire fois, le 3 dcembre 1908 au thtre
Michel, et la critique ne lui mnagea pas ses loges. _L'Illustration
Thtrale_ la publia le 16 janvier suivant et ce numro est, depuis
longtemps puis. Mais le succs de l'oeuvre ne l'est pas. L'exprience
vient d'en tre faite avec bonheur  la Comdie des Champs-Elyses.
Cette pice, de bonne humeur spirituelle, factieuse et philosophique
tout  la fois, n'a pas moins plu aujourd'hui qu'au jour de sa cration.
Il est donc permis de prophtiser  nouveau une longue carrire au
_Poulailler_.

Au thtre de l'Ambigu-Comique, reprise, avec un succs qui ne saurait
surprendre, de la noble pice tire par M. Edmond Haraucourt du roman
alsacien de M. Ren Bazin: _les Oberl_. Et, de nouveau, et  quelle
heure opportune--tandis qu'au Reichstag se discutent les lois
d'exception contre l'Alsace-Lorraine--le public s'est mu au spectacle,
si fortement voqu, de cette lutte qui continue en terre d'Alsace, entre
deux rares, deux civilisations, l'une conqurante, avide, impatiente,
l'autre conquise mais point dompte et rebelle, avec intransigeance, 
l'absorption totale.

Au thtre Antoine, M. Lugn-Poe a port la lgende dramatique de M.
douard Dujardin: _Marthe et Marie_. du rpertoire de l'Oeuvre. Cette
pice relve du genre symboliste dont son auteur fut l'un des premiers
adeptes. Mais le symbole, qui, jadis, demeurait hermtique, s'y est fait
plus comprhensible. Nanmoins, les personnages n'atteignent pas encore
 cette vrit humaine de gestes et d'accents qui meut pleinement un
auditoire. Marthe et Marie sont deux soeurs; l'une est simple et
raisonnable, l'autre chimrique et romanesque. Elles font tour  tour la
joie et le dsespoir d'un homme. L'action se droule au temps des
Mdicis dans un cadre pittoresque. Cette aventure morale--car elle
dmontre que le bonheur est dans la vie ordonne et non dans le rve
impossible--a pour interprtes les bons artistes de l'Oeuvre.

_La Jeunesse dore!_ Voici une oprette qui n'arrive pas de l'tranger.
Elle est spirituelle, alerte, frondeuse. A ces qualits, on la
reconnatra bien franaise... et parisienne aussi. Elle voque les
dandies de 1830 et les rats d'opra du temps o le docteur Vron
prsidait aux destines de l'Acadmie de musique rue Le Peletier. C'est
une histoire d'amour et de coulisses sans sous-entendus grossiers. Le
texte de MM. Verne et Faure est correct. La musique de M. Marcel Lattes,
gracieuse, comique ou tendre, est agrable. Ce spectacle, fort bien mis
en scne et soutenu par une interprtation de choix, est le succs
actuel du thtre de l'Apollo.

Le Gymnase abrite en ce moment la compagnie d'artistes du Thtre
National polonais de Lopol qui, sous la direction de M. Louis Heller,
vient donner  Paris une srie de neuf reprsentations de pices
polonaises. Le premier de ces spectacles, _le Cercle enchant_, de M.
Lucien Rydel, est un conte dramatique pathtique et vivant, d'un intense
coloris et d'une relle puissance d'expression, dont le public parisien
a paru goter le charme exotique.



LA REVUE COMIQUE, par Henriot.







End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913, by Various

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refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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