Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913

Author: Various

Release Date: February 15, 2012 [EBook #38883]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ILLUSTRATION, NO. 3668, 14 JUIN 1913 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numro contient:
1 LA PETITE ILLUSTRATION Srie-Thtre n 11: MARIE-MAGDELEINE, de M.
Maurice Maeterlinck;
2 Un SUPPLMENT CONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.

L'ILLUSTRATION
_Prix du Numro: Un Franc._
SAMEDI 14 JUIN 1913
_71e Anne.--N 3668._

M. PIERRE BAUDIN. V.-AMIRAL LE BRIS.

[Illustration: M. POINCAR. M. TIENNE. C.-AMIRAL DARRIEUS. M. MOLLARD.
V.-AMIRAL BELLUE. LE SALUT A L'ARME NAVALE En rade de Toulon: le
Prsident de la Rpublique, les ministres de la Guerre et de la Marine,
abordant en chaloupe le croiseur Jules-Michelet, rpondent aux vivats
de l'quipage.]



L'Illustration, _qui vient de donner huit pices de thtre en sept
numros conscutifs, va commencer, dans le prochain fascicule de_ La
Petite Illustration _(21 juin), la publication d'un roman nouveau dont
le titre seul veillera la curiosit du lecteur:_

_UN ROMAN DE THEATRE_

_par_ M. MICHEL PROVINS, _de qui nous avons publi, il y a quelques
annes, une srie de nouvelles d'une trs dlicate et trs pntrante
observation._

_Puis--aprs le court intervalle ncessaire encore  l'apparition de
quelques pices de thtre--commencera la publication du roman auquel
travaille_ M. PAUL BOURGET, _de l'Acadmie franaise:_

_LE DMON DE MIDI_



COURRIER DE PARIS

L'ART DE L'ENFANCE

C'est une erreur de croire que tout le monde ait t petit. Je connais,
moi, des gens  qui cette puissante faiblesse a t refuse, des
malheureux qui, du premier jour, sont entrs dans la vie comme s'ils
sortaient de Polytechnique, et qui, aussitt grands et tout forms, ont
d certainement natre avec de la barbe, un porte-monnaie et une canne.
Et dans le porte-monnaie il y avait dj quelque chose... Plaignons-les
d'avoir--en tant tout de suite un homme--pass par-dessus le bonheur
de l'enfance.

Mais s'il vous est arriv d'tre petit, franchement petit, si vous avez
eu une bonne dont vous teniez, en levant le bras, le coin du tablier, si
vous tes souvent tomb de tout votre haut, moins d'un mtre, en
poussant des cris d'aiglon fracass, si vous avez aim jouer, jouer par
terre, en ce temps que la terre tait notre voisine,  porte de nos
mains, de nos yeux fureteurs et qu'elle nous faisait plaisir  voir, 
toucher,  tripoter, parce que nous ne savions pas, candides encore, que
nous y serions ensevelis, et qu'en la grattant de nos petits doigts nous
ne faisions que de commencer nous-mmes  creuser notre tombe... si donc
vous avez t le nain aux mollets nus, occup pour des heures au ras du
sol, vous devez vous souvenir des inexprimables dlices que nous
reprsentait et nous procurait la _maisonnette..._

                                 *
                                * *

La maisonnette!... c'est--dire le petit logis, baroque et ncessaire,
dont la construction s'imposait si souvent  notre impatience, au dsir
de notre instinct. La maison familiale et paternelle, la maison de
pierre o il y avait un concierge, un escalier, du gaz et des serrures,
ne nous suffisait pas. Il nous en fallait, au cours de nos jeux, une
autre, plus accessible, plus intime, et _pour nous seuls_, qui ft
cependant une rduction de la grande et de la vraie, qui en ft l'image,
mais  notre chelle et  notre ressemblance: la maisonnette. Nous la
cherchions et la possdions dj dans nos joujoux, dans nos bergeries et
nos arches de No. Mais c'tait surtout pour _nous-mmes_ que nous
l'exigions, afin qu'elle nous servt et que nous pussions, pendant
quelques instants dont nous tirions des annes, y lire domicile.

Alors nous la btissions.

Rappelez-vous. Presque toujours c'tait dans un coin du jardin, dans un
coin retir que nous voulions sauvage. Il fallait que l'endroit ft un
peu perdu et  couvert, difficile d'accs et trs ombrag, que l'on ne
vt pour ainsi dire pas de ciel et qu'il y rgnt constamment cette
fracheur verte et profonde qui picote et vous monte au nez dans les
bois. Et des herbes assez hautes (jusqu'au mollet) taient
indispensables, ainsi que d'pais fourrs, pour nous donner la pleine
illusion de la fort vierge... Il n'tait pas mauvais non plus que, pour
dcouvrir ce lieu de retraite, l'on ft contraint  plus d'un dtour,
que l'on ft semblant de s'garer, de consulter des boussoles,
d'appeler, en mettant ses mains en cornet devant sa bouche, que l'on
cartt des branches qui rsistaient et que l'on prt des petits
sentiers biscornus comme ceux de la guerre dans les romans de Fenimore.

Si par bonheur nous avions de l'eau et un rocher, c'tait le rve.

                                 *
                                * *

Il y avait deux sortes de construction: la _maisonnette_ et la _cabane_.
La premire comportait plus d'lgance et de solidit, la seconde
rclamait moins de soins, mais distribuait peut-tre une joie plus
profonde et plus mystrieuse.

Pour la maisonnette, on avait recours  des paravents tendus de papiers
 fleurs,  des devants de chemine 1830 qui, vus par en dessous,
faisaient les plafonds les plus gais. Des chles de cachemire et des
fichus attachs par des pingles fournissaient les rideaux. Il y avait
de vrais meubles, comme dans le salon de papa, et on s'asseyait, les
genoux au menton, sur les tabourets de pied dont le crin piquait la
peau. Installation complte et luxueuse. Dans la maisonnette, l'on
jouait, garonnets et petites filles, au monde, au monsieur qui fume, 
la dame,  la soire,  la visite, au concert,  la dnette, au mariage,
aux domestiques renvoys. En tendant la main par la fentre, on disait
 une blonde de six ans, mme sous un radieux soleil: Je crois,
comtesse, qu'il va pleuvoir. Et quand l'eau dgringolait  seaux, en
tambourinant les murs de papier, on sortait se rouler dans les flaques
en criant: La ravissante journe!

Mais la _cabane_ tait une source de sensations plus fortes, plus
durables, plus potiques aussi.

On l'obtenait avec des vieilles caisses d'emballage, barbeles de clous
tordus, des planches qui portaient les mots _endroit, envers_ et
_fragile_; on y joignait du papier goudronn, de la paille, des piquets
de barrire. Il tait naturel qu'elle ft branlante et mal jointe, afin
de laisser passer le canon des fusils, et elle et t rate si elle
n'avait pas cd et craqu quand on s'y appuyait. Elle tait
hospitalire au vent, aux intempries. On pouvait, de l'intrieur, 
n'importe quel endroit, regarder  son aise au travers pour observer ce
qui se passait dehors, voir s'il venait un voleur ou des loups. On y
avait trs peur avec un grand courage. On s'y enfermait sans clef, on
s'y barricadait contre des dangers imaginaires et certains, on y
guettait tout ce qui pouvait _venir_. On y savourait la vigoureuse
impression d'tre en un pays inconnu, loin de tout, un pays inhabit, au
point de se demander quand on mangerait,... et quoi?

La cabane faisait penser  la chasse et au naufrage.

                                 *
                                * *

Et quelquefois aussi, je me souviens que l'on avait recours  _la
hutte_, ralise tout simplement par trois branches en fourche, runies
 leur extrmit et drapes--ainsi que d'un manteau trou--de la toile
poussireuse qui servait dans la remise  recouvrir la calche de chez
Binder. Au faisceau rustique tait suspendue sans retard une marmite
pleine _d'eau du torrent_ sous laquelle,  plat ventre, on essayait,
avec des joues toutes rondes, d'allumer un feu qui ne voulait pas
prendre et dont la fume vous perscutait. Dans la hutte on n'avait le
droit d'entrer _qu'en rampant_, et l'on y couchait sur des feuilles, la
joue contre une pierre. C'est ainsi qu'tait gote la vie purement
sauvage, la vie indienne, la vie laponne, la vie dans laquelle on ne
travaille pas, on n'a pas de dictes, ni de devoirs de vacances, dans
laquelle on ne fait rien... rien... la vraie vie enfin.

                                 *
                                * *

Ah! maisonnettes, cabanes, huttes de mon enfance... fragiles abris de
mon pass qui me paraissiez si solides, si srs, et qui n'avez pas su me
protger, qui vous tes crouls si vite!... qu'tes-vous devenus?

Je vous avais oublis... et, l'autre jour, il a suffi que j'aille au
muse Gallira,  l'Exposition de _l'Art de l'Enfance_, pour que je vous
retrouve et que je rentre  la minute dans mes motions releves. Je me
suis recourb de nouveau--mais beaucoup plus--en franchissant vos portes
basses. Quand j'ai vu, dans la cour du palais Brignole, se dresser--oh!
pas bien haut--les toitures des constructions rustiques, aux couleurs
vives de jouets, quand j'ai vu les rideaux, touchants comme des pans de
petites chemises, les jardinets pas plus grands qu'une assiette peinte,
les alles troites o je ne pouvais plus marcher qu'en mettant tout de
bon _un pied devant l'autre_, il m'a sembl que, vritablement, je
fondais, je diminuais pour redescendre  la taille et au niveau de
l'esprit naf et du coeur si pur que j'avais alors, et qui n'ont chang,
grandi, que pour se ternir et dmriter. J'avais dans les yeux, dans
l'oreille et dans l'odorat les visions, les bruits et les senteurs du
temps de franchise o je ne faisais _qu'prouver_. L'odeur du sable et
des toupies, de la peau rose des balles, du bois blanc des pelles et du
fer des seaux me revenait aux narines comme des parfums de violettes.
J'aurais voulu tre tout seul pour mettre des cailloux dans ma bouche.
Et si j'avais rsolu de faire un pt, je crois que, du premier coup, je
l'aurais russi. Je ne pouvais pas m'arracher de ces jardins de
nourrice, de ces bosquets de Lilli put, o m'ensorcelaient tant de
souvenirs, groups et disperss, tant d'vnements vcus,... que j'eusse
aim revivre! Plus que tous les calendriers et que toutes les paroles
fameuses sur la brivet de nos jours, ces courtes plates-bandes, ces
morceaux de gazon, ces piquets de verdure frise, ces murs de paille et
de planchettes minces me certifiaient, me prouvaient la fragilit des
premires annes qui, plus promptes, plus lgres, s'enfuient et
s'cartent aussi de nous d'un pied plus vif et plus rapide.

Ces maisonnettes ont beau tre faites pour les enfants, elles ne leur
disent jamais--sur le moment--rien de secret ni de mystrieux. Ils les
habitent comme de petits animaux sans les apprcier. Et ce n'est que
bien plus tard, quand ils sont des hommes et qu'ils ne peuvent plus
entrer dans les cabanes, qu'ils les regrettent.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



[Illustration: Un hydroplane vogue vers le btiment de guerre
prsidentiel.]

LE PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

A TOULON

Les deux journes que M. Raymond Poincar, accompagn de M. Pierre
Baudin, ministre de la Marine, et de M. tienne, ministre de la Guerre,
vient de passer  Toulon, la revue navale qui a marqu ce voyage ont
constitu, au cours des manoeuvres qui s'achvent cette semaine, un
magnifique intermde.

Arriv  Toulon samedi dernier,  8 h. 1/2 du matin, le chef de l'tat
s'embarquait presque aussitt, aprs une visite  l'htel de ville, sur
le croiseur cuirass _Jules-Michelet_.

Tous les btiments de l'arme navale, ayant  leur tte le _Voltaire_,
battant pavillon de l'amiral de Lapeyrre, avaient quitt le matin la
rade pour aller attendre en mer le _Jules-Michelet_. Le croiseur,
arborant le pavillon personnel du Prsident, aux initiales R. P., dfila
d'abord entre deux files de torpilleurs d'escadre et de sous-marins,
faisant la haie sur son passage, puis rencontra successivement, comme
dans une premire revue, les divers lments de l'arme navale.

L'aprs-midi devait tre rempli par une intressante manoeuvre. Pendant
le djeuner, la flotte concentre se disloquait, se divisait, en vue du
combat en deux groupes sous le commandement respectif des amiraux Bou
de Lapeyrre et de Marolles. A une heure, ils taient  20 milles l'un
de l'autre, et l'amiral de Lapeyrre commenait  faire rechercher par
sa division lgre l'adversaire avec lequel il voulait engager le
combat.

[Illustration: M. tienne. M. Raymond Poincar. M. Pierre Baudin. Sur le
pont du croiseur.]

A 2 heures, les deux forces taient en prsence. Le duel d'artillerie
commenait.

Il fut suivi, de la part de l'amiral de Marolles de deux attaques de
torpilleurs qui enthousiasmrent les spectateurs.

Un duel d'artillerie enfin termina la journe. Puis l'arme entire se
trouva runie, en rade des Salins, par un crpuscule radieux.

En guise de fte vnitienne, on offrit, le soir, au Prsident, la vue
d'une attaque de nuit, et dans le ciel de sombre azur, o ses couchait
un mince croissant, les faisceaux des projecteurs emmlrent leurs
rayons.

La journe du dimanche, consacre  la revue navale, allait offrir un
spectacle moins pittoresque, peut-tre, mais d'une impressionnante
grandeur.

Le temps tait dlicieux. Les hydroplanes allaient tre de la fte: deux
monoplans et un biplan volurent, une partie de l'aprs-dne autour du
bateau prsidentiel, se mlrent aux golands, jourent au milieu des
barques, gratignrent la mer, unie comme un beau lac, de leurs sillages
argents.

Devant le _Jules-Michelet_, mouill au milieu de la baie des Vignettes,
dfilrent tour  tour, conduits par le _Voltaire_, portant l'amiral de
Lapeyrre, les normes _Danton_, de la 1re escadre, puis la 2e escadre,
avec ses cinq _Patrie_, puis les cuirasss moins rcents, enfin les
croiseurs cuirasss de la division lgre. Et, dans l'air lumineux, les
accents de _la Marseillaise_, les notes allgres de la _Marche Lorraine_
tour  tour, se mlaient aux vivats protocolaires des quipages, au
fracas des salves, aux hourras partis des barques lourdes de foule.

[Illustration: A BORD DU CROISEUR JULES-MICHELET (7 JUIN).--En route
pour la revue navale, par un coup de mistral.--_Phot. Marius Bar._]

[Illustration: LES GRANDES MANOEUVRES NAVALES.--Une concentration des
trois escadres, avec leurs contre-torpilleurs. _Photographie prise du_
Jaurguiberry, _au retour de Porto-Vecchio._]

[Illustration: LA REVUE PRSIDENTIELLE AU LARGE DE TOULON (7 JUIN). Le
croiseur Jules-Michelet, ayant  bord M. Raymond Poincar, passe,
escort par un torpilleur d'escadre, entre les lignes cuirasses qui
s'avancent en sens inverse. _Photographie prise du paquebot_ Carthage,
_affect au Parlement et  la Presse._]

[Illustration: En rade des Vignettes,  bord du croiseur
_Jules-Michelet_: le dfil de l'arme navale devant le Prsident de la
Rpublique.]

[Illustration: M. Poincar. A bord du cuirass _Voltaire_: prsentation
des commandants des btiments aprs le dfil.]



LES FTES DE TOULON

[Illustration: LA REVUE NAVALE DU 7 JUIN AU LARGE DE TOULON.--Arrive du
_Jules-Michelet_ battant pavillon prsidentiel, entre les lignes
cuirasses. _Dessin d'Albert SBILLE,  bord du rptiteur_
Jurien-de-la-Gravire.]

En contraste avec la vision de la revue navale recueillie par l'objectif
que nous publions deux pages plus haut, voici, vu par un peintre de
marines, un pisode de la mme imposante manifestation. Les escadres,
qui avaient pris la mer le samedi matin, comme nous l'avons dit d'autre
part, revenaient, un peu avant 9 heures, au-devant du _Jules-Michelet._
Il leur apparut bientt, empanach de fume, en tenue de combat,--n'et
t le pavillon prsidentiel flottant  son grand mt. Encore quelques
minutes, et il s'engageait au milieu de la flotte superbe s'avanant en
deux files. _Le Voltaire,_ alors, donna le signal du salut. Ce fut,
pendant prs de deux minutes, un glorieux fracas. Il soufflait un
mistral assez vif qui soulevait, comme pour la mler aux mouvants
flocons vomis par les canons, l'cume dont s'ourlaient les vagues,
cependant qu'un blanc voilier tout dessus vent arrire traversait
d'une allure souple et sre les lignes de l'arme navale, sans troubler
un moment cette dmonstration guerrire.



[Illustration: Tunnel Victoria, sur la rampe sud (ct de Brigue). Le
profil du rocher rappelle celui de la feue reine d'Angleterre.]

LE NOUVEAU GRAND TUNNEL SOUS LES ALPES

LE LOETSCHBERG: DE SON PERCEMENT A SON INAUGURATION

On doit inaugurer le 20 juin le chemin de fer du Loetschberg ou chemin
de fer des Alpes Bernoises. Cette nouvelle ligne d'accs au Simplon, 
traction lectrique, situe entirement sur territoire suisse, prsente
pour notre pays un intrt commercial qui n'est pas ngligeable; en
outre, elle atteste une fois de plus la supriorit des constructeurs
franais.

La ligne du Loetschberg, intgralement suisse, a t concde  un
groupe d'entrepreneurs franais,  l'exclusion de tout lment tranger.
Ce fait exceptionnel et quelque peu anormal constitue dj un hommage
magnifique rendu, avant la lettre, au mrite de nos ingnieurs; la faon
dont ces derniers ont accompli leur tche montre  quel point une telle
confiance tait justifie. Le percement des Alpes Bernoises a t
commenc quelques mois aprs l'ouverture de la ligne du Simplon; en un
si court intervalle, la technique des travaux souterrains n'avait pas
fait de progrs sensibles. Or, malgr des difficults aussi grandes,
parfois mme plus grandes, qu'au Simplon; en dpit de surprises aussi
dsastreuses, nos compatriotes ont battu, et de trs loin, tous les
records tablis par les perceurs de montagnes pour la vitesse
d'avancement et pour la prcision du point de rencontre des quipes de
chaque versant. En outre, c'est la premire fois qu'un travail de cette
importance, comportant un tunnel de 14.600 mtres et une dpense de 100
millions, est termin et livr  l'heure prvue.

A diverses reprises, nous avons tenu nos lecteurs au courant de ces
travaux; nous allons rappeler brivement les tapes de l'entreprise.

La grande chane des Alpes Bernoises, qui s'tend de la pointe orientale
du Lman au massif de la Jungfrau, suit une direction sensiblement
parallle  la valle du Rhne; elle isole compltement de cette
dernire la rgion de Berne. De la capitale fdrale, on ne pouvait
jusqu'ici gagner le Rhne et Brigue, point de dpart de la ligne du
Simplon, qu'en faisant un norme dtour. La petite ligne de montagne
Spiez-Montreux est surtout une ligne de tourisme, elle ne raccourcit
gure la distance et ne se prte point  un service de trains rapides.

L'ide de percer ce massif, que ne traverse mme aucune voie
carrossable, remonte  une trentaine d'annes. Une premire concession
fut accorde  un groupe suisse en 1891, puis transfre en 1897 au
canton de Berne qui ne russit point  trouver le concours financier
dont il avait besoin.

[Illustration: Dtail de la nouvelle voie ferre et des principaux
tunnels de Spiez  Brigue.]

Un banquier parisien, M. Loste, offrit alors l'appui de capitaux
franais; en mme temps un consortium d'entrepreneurs franais acceptait
d'excuter le projet. Ce consortium, tabli en 1906, comprenait les plus
minents de nos constructeurs: MM. Allard, Chagnaud, Coiseau, Couvreux,
Dolfus, Duparchy et Wiriot. MM. Duparchy et Coiseau tant dcds au
dbut des travaux, le consortium s'adjoignit un nouveau participant
franais, M. Prudhomme. Les associs confirent plus spcialement
l'administration gnrale de l'entreprise  M. Chagnaud, celui-l mme
qui enfona si magistralement sous la Seine les fameux caissons du
Mtropolitain; la direction gnrale des travaux chut  M. Zurcher,
ingnieur en chef des Ponts et Chausses.

La voie tait dj amorce par un petit chemin de fer de tourisme entre
Spiez (sur le lac de Thoune) et Frtigen, qu'il y avait lieu d'adapter 
la circulation de trains internationaux. La ligne  construire
commenait donc  Frtigen,  806 mtres d'altitude. Le parcours total,
de Frtigen  Brigue, mesure 60 kil. 400 mtres; outre le grand tunnel,
il comprend 52 tunnels secondaires formant un ensemble de 12 kilomtres
et dont le plus important a 1.700 mtres.

La ligne suit la valle de la Kander; en amont de Kandersteg (1.200 m.),
aprs avoir fait,  Miltholz, une double boucle, elle entre dans le
tunnel de 14 kilomtres, qui lui permet de passer sous le col du
Loetschberg (2.695 mtres) et de dboucher  Goppenstein (1.218 mtres)
sur le versant nord de la valle du Rhne, au flanc duquel elle descend
jusqu' Brigue (680 mtres).

Les travaux de perforation du grand tunnel commencs  la fin de 1906,
marchrent d'abord rgulirement, mais l'anne 1908 fut marque par deux
catastrophes. Le 29 fvrier, prs de la tte sud,  Goppenstein, une
avalanche ensevelit onze personnes sous les dbris de l'htel restaurant
de l'entreprise, endommageant une partie des installations et montrant
la ncessit de construire de nouveaux logements en casemates. Quelques
mois plus tard, le 24 juillet, la galerie nord, o l'avancement
atteignait dj 2.600 mtres, est en partie comble par la chute
soudaine d'une masse d'alluvions provenant d'un ancien lit de la Kander
au-dessous de laquelle on devait, au dire des gologues les plus
autoriss, passer en toute scurit.

[Illustration: Un tournant de la ligne prs de Brigue, au-dessus du
Rhne.]

Le dblaiement et l'achvement du tunnel, suivant le trac dfinitif,
ayant t reconnus impossibles, on ferme la galerie ensable par un mur
de 10 mtres d'paisseur, travers de drains pour l'coulement des eaux.
On reprend les travaux  plus de 1.400 mtres en arrire, en obliquant
vers l'est; une courbe inverse ramnera sur l'axe du premier trac. La
longueur totale du tunnel, fixe d'abord  13.735 mtres, se trouve
ainsi porte  14.605 mtres, non compris les 1.400 mtres de galerie
abandonne.

Le percement suit ds lors son cours normal, et le 31 mars 1911 les deux
galeries d'avancement se rencontrent sensiblement au milieu du tunnel,
avec une prcision qui n'avait jamais t atteinte et qu'il semble
difficile de surpasser. Malgr les difficults rsultant de l'adoption
d'un trac sinueux, malgr les corrections de nivellement ncessites
par l'allongement du souterrain, la dviation des deux quipes a t
insignifiante, comme le montrent les chiffres suivants:

cart latral des axes des deux galeries, suivant
l'horizontale                                        257 millimtres.

cart en hauteur                                     102

cart entre la longueur totale prvue (14.605 mtres)
et la longueur mesure aprs le percement            410.

D'autre part, le tableau ci-aprs montre que la vitesse d'avancement fut
de beaucoup suprieure  celle ralise dans la perforation de tous les
autres grands tunnels europens.

On remarquera que, dans ce relev, il n'est point fait tat des priodes
d'interruption des travaux. Si, aprs avoir tenu compte des jours de
chmage et des arrts imposs par les deux accidents, on dduit les 140
jours de perforation  la main et l'avancement correspondant--353 mtres
pour les deux ttes--l'avancement en perforation mcanique ressort  11
m. 95 par jour.

[Illustration: La valle de la Kander.]

[Illustration: _Tableau comparatif du percement des grands tunnels
europens._]

La ligne compltement acheve et quipe fut livre quelques semaines
avant le 1er mai 1913, date fixe par les contrats.

Un tel rsultat honore d'autant plus les constructeurs franais qu'ils
avaient assum la responsabilit d'une tche particulirement difficile.
Le front d'attaque sud du grand tunnel tait  1.200 mtres d'altitude,
dans une rgion parseme de quelques misrables chalets, ensevelie sous
la neige durant tout l'hiver, ravage par les avalanches et relie  la
valle par des sentiers rudimentaires  peine accessibles aux mulets.
Jamais on ne s'tait trouv dans des conditions aussi dplorables pour
creuser un souterrain d'une telle importance; il a fallu des prodiges
d'organisation pour tablir les chantiers et assurer le transport des
matriaux. Pendant la priode de travail intensif, les travaux ont
occup une arme de neuf mille ouvriers.

Comme couronnement  cette oeuvre grandiose, le consortium des
entrepreneurs a d intenter un procs  la Compagnie du chemin de fer.
Cette dernire refuse de considrer comme un cas de force majeure
chappant au contrat forfaitaire l'boulement dsastreux de la galerie
nord, bien que cette galerie ait t perce suivant le trac impos par
la Compagnie, aprs le rapport de gologues qui s'taient tromps
d'environ 80 mtres sur le niveau de la roche o l'on pouvait passer en
toute scurit. M. Brandt, constructeur du tunnel du Simplon, eut
d'ailleurs  se dfendre contre des prtentions analogues.



LES CONSQUENCES DE L'OUVERTURE DU LOETSCHBERG

Cette voie d'accs au Simplon est considre en Suisse comme prsentant
surtout un intrt rgional. Elle permettra au canton de Berne de
dtourner une partie du trafic qui enrichit Ble par le Gothard, et
Lausanne par le Simplon.

Pour apprcier le point de vue international et surtout le point de vue
franais, nous tiendrons compte de deux rectifications de ligne, en
cours d'achvement: le raccourci Frasne-Vallorbe, qui vitera aux trains
du P.-L.-M. le dtour par Pontarlier, et le raccourci Moutier-Grange
qui, par un tunnel d'environ 8 kilomtres, diminuera le parcours sur le
rseau de l'Est.

Ds lors, deux faits se dgagent:

1 Pour la majeure partie de la rgion situe  l'ouest de Cologne, le
trafic qui gagne aujourd'hui l'Italie par Metz, Strasbourg et le
Gothard, aura avantage  se diriger vers le Lotschberg en empruntant le
rail franais  Givet, Montmdy, Pagny, etc. Une guerre de tarifs a t
vite par des conventions rcentes.

En mme temps, le rseau de l'Est, dsormais reli  Milan par une voie
sensiblement plus courte que le Gothard, se trouvera dans de meilleures
conditions pour garder le trafic-voyageurs anglais qu'Ostende n'a pas
russi  dtourner. Le trajet Nancy-Milan, raccourci seulement de 56
kilomtres, se fera avec un gain de temps d'environ trois heures.

2 Quant  la distance de Paris au Simplon, elle sera kilomtriquement
plus faible par le Frasne-Vallorbe que par le Lotschberg. Mais les temps
de trajet seront sensiblement les mmes.

Ces situations respectives sont rsumes dans ce tableau o nous
indiquons les distances _relles_, ngligeant les distances _virtuelles_
toujours discutables.

[Illustration: tableau.]

Ajoutons que la nouvelle ligne est assez pittoresque. Entre Frtigen et
Kandersteg, elle suit la valle de la Kander, frache et verdoyante. Les
ponts, les viaducs, les surprises de vues au dbouch des petits
tunnels; la boucle de Miltholz, o se superposent trois voies raccordes
par des tunnels hlicodaux, ajouteront au charme du trajet qui mnage
au del du grand tunnel une belle vue sur les Alpes du Valais.

F. HONOR.

[Illustration: Du nord de la France  Milan par le Saint-Gothard, le
Simplon, le Loetschberg.]



[Illustration: Le nouveau et l'ancien directeur, M. Albert Besnard et M.
Carolus Duran,  la villa Mdicis, le jour de la transmission de leurs
pouvoirs.--_Phot. Ch. Abeniacar._]

A L'ACADMIE DE FRANCE A ROME

Depuis une semaine, le nouveau directeur de l'Acadmie de France  Rome,
M. Albert Besnard, a pris possession de ses fonctions: une simple et
touchante crmonie a consacr la transmission des pouvoirs, et group
une dernire fois, pour de mlancoliques adieux, autour de M. Carolus
Duran, les pensionnaires de la villa Mdicis.

Certes, nulle nomination ne pouvait tre accueillie avec plus de faveur
que ne l'a t celle de M. Albert Besnard; mais M. Carolus Duran tait
ador des jeunes artistes auxquels, depuis huit annes, il consacrait
ses soins dvous, prodiguait les conseils, donnait l'affection d'un
coeur toujours gnreux. Aussi de quelles attentions on l'entourait!
Avec quelles prvenances on s'efforait de lui adoucir une tche
devenue, surtout depuis la mort de Mme Carolus Duran, bien lourde  ses
paules! On ne le laissait pas sortir en ville sans sa garde d'honneur,
que formaient deux ou trois pensionnaires. Et c'tait un spectacle
touchant que de voir ce beau vieillard, tout chenu, au masque si plein
de caractre encore, cheminant par les rues sous la protection de ces
jeunes gens empresss, dfrents, filiaux pour tout dire.

Ce fut le mercredi 4 juin, que M. Albert Besnard arriva  la villa pour
prendre possession de sa charge. A peine dbarqu  Rome, il avait reu
la visite de M. Robert Vaucher, notre correspondant, venu le saluer au
nom de _L'Illustration_, et, ds les premires minutes de l'entretien,
s'tait rvl ambitieux de conqurir ce mme cordial attachement
qu'avait si bien su s'attirer M. Carolus Duran.

Le nouveau directeur fut prsent par son prdcesseur aux pensionnaires
dans le grand salon de la villa. Mme Albert Besnard l'accompagnait.
D'une voix que l'motion fit bientt dfaillir, M. Carolus Duran
s'effora de dire combien les sympathies que lui avaient montres ces
hommes de coeur qu'il allait quitter lui avaient t prcieuses.
L'allocution se termina dans une accolade: les deux grands artistes, le
directeur d'hier et celui de demain, tombrent dans les bras l'un de
l'autre.



L'INCIDENT DU DERBY D'EPSOM

Le dramatique incident qui s'est produit, le mercredi de la semaine
passe, au Derby d'Epsom, alors que se disputait la course, a caus,
dans toute l'Angleterre, une vive motion: l'importance nationale de
cette grande preuve hippique, l'intrt passionn qu'elle suscite chez
nos voisins, l'affluence considrable qu'elle attire--la prsence,
aussi, parmi les concurrents, d'un poulain franais _Nimbus_, sur lequel
on fondait de grands espoirs, et qui et pu, sans doute, en des
conditions normales, poursuivre sa chance--devaient donner au geste
inattendu de cette suffragette, se jetant devant le cheval qui portait
les couleurs du roi, un retentissement que n'atteignirent point les
prcdents attentats des terribles militantes du vote pour les femmes.

Brutalement projete sur la piste et frappe par les sabots du cheval
dont elle avait provoqu la chute, tandis que son jockey, H. Jones,
roulait  terre, en se faisant des contusions graves, mais heureusement
non mortelles, l'hrone de l'aventure, miss milie Davison, fut
transporte, dans un pitoyable tat,  l'hpital d'Epsom: elle y a
succomb, dimanche dernier, aprs une longue agonie.

Miss Davison, qui tait ge de trente-cinq ans, comptait, depuis 1906,
parmi les suffragettes les plus rsolues. Et elle s'tait dj signale,
 plusieurs reprises, par son extrme violence. C'est elle qui imagina,
un jour, de se cacher dans le calorifre de la Chambre des communes pour
apostropher les dputs, et qui, il y a quelques mois, souffleta un
infortun pasteur qu'elle avait pris pour M. Lloyd George. Mise en
prison par neuf fois, elle y manifesta encore son ardeur combattive en
faisant la grve de la faim, en se barricadant dans sa cellule et en
tentant de se suicider.

Miss Davison est considre aujourd'hui par les suffragettes comme une
martyre de la cause. Au cours d'un tumultueux meeting tenu cette semaine
 Londres, Mrs Despard a exprim l'espoir que son sacrifice allumerait
une flamme dans le coeur des hommes et les dterminerait  mettre fin 
une situation redoutable.

[Miss milie Davison. Instantan pris quelques jours avant l'incident
d'Epsom.]

[Sur la piste de l'hippodrome d'Epsom, aprs l'agressive irruption de la
suffragette: miss Davison, le cheval _Anmer_ et son jockey, roulent 
terre.]

L'ASSASSINAT DU GRAND VIZIR A CONSTANTINOPLE

Le grand vizir Mahmoud Chefket pacha, passant en automobile sur la
place de la mosque Sultan Bayazid, pour se rendre au Divan, a t
frapp d'une balle de revolver  la tempe et, transport au ministre de
la Guerre, est mort quelques instants aprs. Son aide de camp, Ibrahim
bey, a t tu  ct de lui. Des cinq assassins, un seul a t arrt.
La ville est, comme toujours, calme et indiffrente.

Telles sont les nouvelles de Constantinople qui nous arrivent le
mercredi et le jeudi de cette semaine.

Ainsi le sang de Mahmoud Chefket et d'Ibrahim bey paie le sang de Nazim
pacha et de Tewfik Kibrizli.

Je revois passer devant mes yeux la tragdie du 23 janvier et Mahmoud
Chefket pacha lui-mme, le lendemain matin, accompagnant le sultan  la
crmonie du Slamlik, puis recevant, le soir,  3 heures, l'investiture
du grand vizirat: raide, trs droit, yeux tincelants, moustaches de
chat, l'expression implacablement rsolue; et auprs de lui, vivant
contraste, le cheik-ul-islam, vieillard sculaire, cass,  la longue
barbe, les yeux fixs vers le sol, l'air d'un trs ancien revenant
chapp du plus antique, du plus saint, du plus fanatique cimetire de
Stamboul. Cette incarnation de la jeune Turquie et de l'ancienne,
affrontes l'une  l'autre, avait quelque chose d'infiniment dramatique.
Comme aujourd'hui, le peuple de Constantinople demeurait calme et
indiffrent.

Et cependant, ce gnral  l'expression si imprieuse, ce bon officier 
l'allemande, germanophile qui entrevoyait le monde  travers des
lunettes prussiennes, tait un faible, simple instrument aux mains du
Comit Union et Progrs. Les adversaires de celui-ci n'ont pas frapp 
la tte.

Les titres de Mahmoud Chefket sont des titres de gnral de guerre
civile. Il est clbre pour avoir, en avril 1009, conduit le 3e corps de
Salonique contre Constantinople, clbre pour avoir conspir la chute du
cabinet Kiamil et la mort de Nazim. Perte de la Bosnie-Herzgovine,
perte de la Tripolitaine et de la Cyrnaque, prolongation inutile de la
guerre avec les Balkaniques, conditions plus dures de la paix, tels sont
les rsultats qu'il a obtenus, et le bilan de la Jeune Turquie.
Pourtant, c'tait un des meilleurs de son pays, inlassable travailleur,
ayant tent de toute son me la rorganisation de l'arme. Mais il
semble qu' un certain point de dcadence d'un peuple la bonne volont
des individus soit vaine pour le sauver et que les efforts dans ce but
n'aboutissent qu' hter les catastrophes. G. R.

[Illustration: Mahmoud Chevket pacha.--_Phot, Phbus._]



[Illustration: Sur la lisire du sentier de la Vertu. _Croquis d'aprs
nature de J. SIMONT._]

LE MATIN AU BOIS

Nous n'irons plus au Bois, dclarent quelques grincheux. Le Bois est
envahi par trop de gens depuis que de Belleville on y peut venir, par le
Mtropolitain, pour trois sous. Et puis, les automobiles y soulvent
trop de poussire; et qui osera nous dbarrasser de cette poussire-l?
L'automobile est une reine dont on ne discute plus les volonts; on
avait essay de lui fermer deux heures par jour l'alle des Acacias. Ce
fut un beau tapage! Non, non... nous n'irons plus au Bois.

[Illustration: Un vieil habitu des alles cavalires.]

Les grincheux ont tort, et c'est Lavedan qui a raison. Il nous disait,
la semaine dernire, qu'il n'y a rien  Paris de plus dlicieux que ces
deux mois de fin de printemps, de fin de saison parisienne. Mai, juin...
C'est vrai, mais encore faut-il choisir. Car il y a, mme  Paris, dans
l'instant admirable de l'anne o nous voici parvenus, des coins
privilgis, et, comme et dit Dumas fils, des minutes suprieures. Or,
l'un de ces coins privilgis, n'en doutez pas: c'est le Bois. Il faut
aller au Bois. Et il faut y aller le matin. Oh! pas le dimanche, c'est
entendu; pas le jour o le Mtro dverse sur le Bois deux cent mille
flneurs; o, de la porte Dauphine et de la porte Maillot, jaillissent
les cyclistes, en gerbes rasantes; o il pleut sur les pelouses des
bouteilles vides et des papiers gras; mais en semaine.

En semaine, et _pas trop tt_. Avant neuf heures du matin, le Bois n'a
pas sa vraie physionomie. Le Bois n'est pas en beaut. Je veux dire que,
pour la parfaite joie de nos yeux, il n'est pas ce qu'il sera deux
heures plus tard; ce qu'il faut qu'il soit pour tre quelque chose
d'unique au monde.

[Illustration: _Les chiens  la mode._]

Avant neuf heures du matin, le Bois appartient aux arroseurs, aux
jardiniers, aux chauffeurs qui viennent  grande vitesse chercher des
clients dans Paris; aux gens d'curie qui promnent leurs btes, aux
hommes d'affaires qui font du cheval par hygine, montent en chemise de
flanelle et en chapeau mou,--en attendant le bain tide et le
chocolat... C'est entre neuf heures et midi qu'il faut aller au Bois; et
c'est autour d'onze heures qu'il est exquis, si le temps est joli, de
s'y attarder. Ah! qu'il est donc dsolant que Verlaine ait eu le mpris
du monde, et que, pour n'avoir pas  s'habiller, il ait situ ses
_Ftes galantes_ au temps de Fragonard et de Watteau! Car le Bois aussi
a ses ftes galantes qui sont, deux mois par an, des ftes de tous les
matins. Le Bois a ses dessinateurs et ses peintres; il a ses prosateurs.
Verlaine et t le plus spirituel et le plus tendre de ses potes, et
l'on y rencontre  cheval,  pied ou sur des chaises-- chaque tournant
d'alle--des hommes et des femmes qui ont l'air de bavarder des vers de
lui.

[Illustration: MATINE PARISIENNE AU BOIS.--Une gracieuse rencontre dans
l'alle des Acacias: le salut du cavalier. _Dessin de J. SIMONT._]

[Illustration: Le banc des populaires: une lgante vient de passer.]

N'allez pas chercher trop loin ces cavaliers, ces tournants d'alle et
ces femmes. Le bois de Boulogne est une tendue d'herbe qu'on aime
principalement, comme la mer,  cause des petites plages qui la bordent.
Ces plages s'appellent Maillot, Madrid, Bagatelle, Dauphine, la
Muette... Chacune d'elles est forme de pelouses commodes, de clairires
o l'on s'assoit et d'o l'on guette les cavaliers qui passent au long
de l'alle toute proche, et qu'arrtent des mains tendues, des sourires
qu'on savait rencontrer l. On potine, on change de menus propos tout 
fait dnus d'intrt, mais qu'importe? Est-ce qu'ici l'attrait du
spectacle n'est pas tout entier dans la grce des attitudes, dans la
faon jolie dont se disent ces choses inutiles, dans cet art souverain
que possdent,  Paris, certaines femmes--celles, justement, qui vont au
Bois le matin--de composer d'adorables aquarelles rien qu'en disant
bonjour  un cavalier qui passe, ou en promenant sous le bras, comme un
bibelot de prix, le plus aimable ou le plus ridicule des petits chiens?

Un pote populaire francfortois, nomm Stolze, crivait un jour: Une
chose qui ne m'entrera jamais dans la tte, c'est qu'on puisse n'tre
pas de Francfort. Je suis tonn qu' l'exemple de Stolze aucun
crivain de chez nous n'ait encore publi cette opinion:

Une chose incomprhensible, c'est que les Parisiennes aient pu plaire
avant d'tre habilles comme elles le sont aujourd'hui.

Il est certain qu'aucune mode n'a jamais plus spirituellement aid 
faire valoir les sductions de la grce fminine que celles o l'on voit
se complaire,  cette heure, la Parisienne. La jupe est assez courte
pour laisser libre jeu au petit pied qu'habille la bottine claire. Elle
est collante et souple  la fois. Elle est un vtement de prcision et
de complaisance. Elle ne crie pas ce qu'il faut taire, mais tout ce
qu'il est dcemment possible de dire, elle le dit. Et leurs chapeaux! De
ce ct-l, c'est le dsordre; c'est l'anarchie; mais quoi de plus
avantageux que l'anarchie, quand il s'agit de parer un joli visage?

Point de consigne oppressive; nul ordre  recevoir de sa modiste. On se
regarde dans la glace, et l'on choisit un chapeau pour sa figure: toque
ou bonnet, cape ou turban, vaste ou minuscule, persan ou batignollais,
il importe peu. Et tous sont charmants.

[Illustration: Une aimable personnification de l'entente cordiale:
Mademoiselle et Miss.]

Il n'est pas jusqu' leur allure qui ne soit devenue plus troublante...
Entrane aux sports, la jeune femme sait mieux marcher qu'autrefois;
regardez-la suivre au Bois, vers midi, le chemin qui la ramne dans
Paris. Elle marche droite, avec aisance et rsolution, en petite
personne qui sait o elle va et ce qu'elle veut.

Mais que celles-l ne nous empchent pas de regarder les autres... tous
les autres. Car le Bois, le matin, ne doit pas son attrait qu'aux
productions de la Modiste et du Couturier; et sur ces petites plages
qui le bordent il est d'autres figures intressantes que les modles
d'Helleu et de Boldini. Il y a toute une gentille clientle d'habitus
qu'on serait dsol de n'y plus voir. Il y a le rentier classe moyenne
qui vient goter l l'exquise volupt des flneries matinales et dont la
devise est faite d'un distique de _Galate..._

        _Ah! qu'il est doux de ne rien faire_
        _Quand tout s'agite autour de nous!_

[Illustration: Au bois de Boulogne: un brin de causerie sous les
acacias. _Croquis d'aprs nature de J. SIMONT._]

Il y a la _miss_; il y a la _fralein_, qui ne semblent pas trop
souffrir, en vrit, de l'exil auquel leur mission d'ducatrices les
condamne; il y a le vieux cavalier, le sportsman ancien style qui veut
bien reconnatre que la Parisienne de 1913 est une ravissante personne,
mais qui cependant persiste  lui prfrer celle de 1867, et pour cause.
Il y a l'officier sur son cheval d'armes, le petit garon sur son
premier poney, l'amazone mre, de belle prestance encore, qui fait du
trot en pensant  sa corsetire et  son mdecin. Il y a... il y a cent
autres spectacles encore. Allons au Bois. Allons-y souvent. Le Bois est
une de ces choses superflues sans lesquelles une foule d'honntes gens
auraient,  Paris, l'impression de manquer du ncessaire.

E. B.



[Illustration: Venu de Paris  Johannistal dans la matine, Brindejonc
des Moulinais, aprs avoir remplac son casque d'aviateur par une
casquette, va se restaurer. Les gestes des personnages retenant les
chapeaux et les plis des vtements soulevs tmoignent de la violence de
la bourrasque.]

UN STUPFIANT RAID ARIEN

DE PARIS A VARSOVIE

Depuis longtemps dj l'audace de nos aviateurs n'a plus de bornes; il
semble dsormais que leur succs ne doive connatre d'autre limite que
celle de leur courage et de leur tmrit. Malgr les prouesses qui,
chaque jour, tendent le domaine des espoirs ou des prvisions, hier
encore il et sembl presque impossible de voler de Paris  Varsovie
entre le lever et le coucher du soleil. Tel est pourtant le voyage
extraordinaire, nagure encore digne de servir de thme  un conte de
fe, que vient d'accomplir un de nos plus jeunes et de nos plus
brillants champions, Brindejonc des Moulinais.

Pour couvrir cette distance de 1.360 kilomtres  vol d'oiseau,
Brindejonc n'a fait que deux escales. Parti de Villacoublay  4 heures
du matin, il arrive  6 h. 45  Wanne (Westphalie); le temps de se
ravitailler, d'inspecter son moteur, et il repart  8 h. 55. Deux heures
plus tard,  11 heures (heure franaise), il atterrit  Berlin o son
apparition cause une vritable stupeur: depuis le matin, la tempte fait
rage; sur l'arodrome de Johannistal, les oriflammes des hangars ont t
arrachs par le vent, aucun pilote n'a mme song  sortir. Notre
compatriote n'en est que plus chaleureusement accueilli; il s'offre
quelques heures de repos, puis, tout souriant, comme le montre notre
photographie, malgr sa fatigue, malgr la persistance du vent sud-ouest
dont la violence rend son voyage extrmement prilleux, mais fournit 
la vitesse propre de son appareil un appoint considrable, il reprend
son vol  13 h. 45. Et, bien avant que se dessine le crpuscule,  17 h.
15, l'oiseau de France se pose doucement  Varsovie.

Si l'on tient compte des arrts, il reste un vol effectif de cinq heures
cinq pour franchir les 900 kilomtres de distance entre Paris et Berlin,
ce qui reprsente une vitesse moyenne relle de 177 kilomtres 
l'heure. La moyenne gnrale entre Paris et Varsovie ressort  170
kilomtres; en fait elle est sensiblement plus forte, car le dtour par
Dusseldorf, Berlin et Posen semble porter la distance parcourue  prs
de 1.500 kilomtres. D'aprs un tlgramme de l'aviateur, la vitesse
entre Wanne et Hanovre aurait mme atteint 215 kilomtres.

Brindejonc a ainsi mis quatre fois moins de temps que le train le plus
rapide pour se rendre de Paris en Pologne. Il avait emport un paquet de
numros du Matin qu'il a distribu aux habitants de Varsovie  l'heure
mme o le train en apportait  Lyon!

Par ce raid extraordinaire Brindejonc devient dtenteur de la coupe
Pommery conquise rcemment par Guillaux qui tait all de Biarritz 
Kollum, portant  1.229 kilomtres le record du voyage en ligne droite
en une seule journe. Le glorieux pilote reoit la juste rcompense
d'une matrise et d'une audace  peu d'autres pareilles; il s'tait dj
signal dans plusieurs grandes preuves, notamment dans le circuit des
capitales et dans le circuit d'Anjou o, seul avec Garros, il termina le
parcours le premier jour, bravant une tempte qui avait arrt tous les
autres concurrents.

Cette fois encore, il se trouvait aux prises avec des conditions
atmosphriques dplorables. Pris dans un tourbillon, racontait-il en
arrivant  Berlin, je fis une chute de 300 mtres. Je passai en quelques
secondes de 1.500  1.200 mtres. Tout mon dos est corch. Je suis
bris de fatigue, mais je n'en suis pas moins content et fier d'avoir
accompli en si peu de temps le trajet devenu classique Paris-Berlin.

Sans doute, c'est la force du vent arrire qui a permis de raliser
cette vitesse exceptionnelle, car la vitesse propre de l'appareil ne
dpasse gure 120 kilomtres; mais un tel exploit montre le parti qu'un
bon pilote peut tirer de la fureur des lments et atteste une fois de
plus la valeur et le courage des aviateurs franais.

Ajoutons que le hros de cette admirable performance est n  Plerin
(Ctes-du-Nord) le 8 fvrier 1892.

[Illustration: Brindejonc des Moulinais remonte dans son monoplan pour
accomplir son tape d'aprs-midi: Berlin-Varsovie.]

[Illustration: A l'arodrome de Johannistal: le dpart pour Varsovie. LE
PASSAGE A BERLIN DE L'AVIATEUR FRANAIS BRINDEJONC DES MOULINAIS]



[Illustration: Une capitale de sultanat au Dar Kouti: le dem du sultan
Kamoune.]

NOTRE OEUVRE AFRICAINE

LA JONCTION AVEC LES POSSESSIONS ANGLAISES

_Hors du bruit de nos agitations, de nos querelles, les admirables
soldats lancs en enfants perdus dans la brousse tropicale pour
accomplir l'oeuvre franaise continuent posment, mthodiquement, leur
excellente besogne. Mais ils sont si loin, si isols, que les feuillets
d'histoire qu'ils crivent ne nous parviennent que lorsque d'autres
feuillets peut-tre s'y sont dj ajouts. C'est ainsi que nous pouvons
seulement donner le rcit de faits qui se droulaient au Dar Kouti, aux
confins mmes de notre empire africain et des possessions anglaises,
dans les derniers jours de l'anne coule. Il n'en a pas moins, aprs
tant de semaines, la saveur de l'indit._

[Illustration: La rgion de Djal, au Dar Kouti, rcemment occupe par
nos troupes.]

[Illustration: Une palabre sous la tente: El Hadj Tockeur, envoy du
sultan Kamoune, devant le capitaine Souclier.]

On se souvient qu'au mois de janvier 1911 l'ancien lieutenant de Rabah,
Mohammed es Senoussij sultan du Dar Kouti, trouvait la mort au cours
d'un combat sanglant que lui avait livr le capitaine Modat.

Ce tyran retors et cruel avait russi, grce  une souple diplomatie, 
maintenir des liens et mme l'apparence d'une alliance avec nous. Il en
profitait pour tirer de notre bienveillance tout ce qui pouvait lui
servir  fortifier sa puissance, en particulier les armes et les
munitions.

De notre ct, la faiblesse de nos effectifs dans les territoires du
Chari-Tchad ne nous permettait malheureusement pas de surveiller ses
agissements. Il en abusa pour ravager et dpeupler le pays qui lui tait
soumis et les rgions avoisinantes, accrotre ses armements et, par ses
relations avec les plus fanatiques partisans de l'islam, tenter
d'installer, au coeur des possessions franaises, un grand march
d'esclaves et un foyer de propagande religieuse.

Pourtant, le moment vint o le sultan du Dar Kouti sentit que, malgr
tous ses efforts, il ne lui serait plus possible de nous cacher ses
coupables agissements. Ds lors, il ne songea plus qu' s'affranchir de
notre tutelle, et  se prparer un refuge hors de notre porte. Il
saisit le moment de nos plus cruels embarras au Ouada, la priode
durant laquelle fut massacre la colonne Fiegenschuh et celle qui vit
tomber le colonel Moll et ses compagnons d'armes  Doroth. Disposant de
4.000 fusils, dont 1.200  tir rapide, il dirigea ses meilleurs chefs de
bannire et 2.000 guerriers contre la montagne de Djal, vrai nid
d'aigle, escarp, tourment, formidable, o son ancien vassal le chef
Djellab, sultan des tribus ouangas et youlous, s'tait habilement
fortifi. Le sige qu'il en fit fut long et meurtrier. Il lui fallut
deux annes d'efforts pour venir  bout des Youlous qui, finalement,
affams, puiss, s'enfuirent de nuit pour se rfugier au Soudan
anglo-gyptien, laissant la position aux mains de leurs adversaires.
C'tait le triomphe pour Senoussi. Sa dfaite et sa mort, par les armes
du capitaine Modat, vinrent briser ses esprances.

C'est alors que vainqueurs de Djellab et vaincus de N'dl vinrent se
rfugier  Djal mme, o ils se grouprent sous les ordres d'Abdoullaye
Kamoune, fils de Senoussi. Conseill par les plus ardents ennemis de
l'influence franaise, le fanatique El Hadj Tockeur et le faki Yssa,
anciens confidents de son pre, le jeune sultan entreprit la ralisation
des rves et des projets bauchs. Nouant des intelligences avec ses
voisins, razziant tantt vers le nord-ouest, en pays rounga, tantt vers
le bassin de la Kotto, au sud, o il massacra deux commerants franais,
poussant des pointes vers la rgion de N'dl, il n'en continuait pas
moins  nous accabler de fallacieuses promesses et de protestations
d'amiti.

[Illustration: Les redans et retranchements naturels du repaire de
Ouanda Djal: au centre, cases du village de Djemel Eddine, un des fils
de Senoussi.]

La situation ne pouvait durer. Une puissance nouvelle se formait: il
fallait agir, et agir vite. La 4e compagnie du bataillon de
l'Oubangui-Cliari, sous les ordres du capitaine Souclier, fut envoye
contre Djal, le repaire de Kamoune, avec mission d'obtenir la
soumission absolue de celui-ci. L'ultimatum du capitaine Souclier tant
demeur sans effet, au bout de vingt-quatre heures, l'assaut fut donn
et la position brillamment enleve. Nos adversaires surpris, bousculs,
perdus, furent culbuts, rejets dans la plaine, parpills en dsordre
dans toutes les directions, laissant nombre des leurs sur le terrain.
Kamoune,  peu prs abandonn, s'enfuit, et trs probablement se rfugia
en territoire anglais. L'un de ses frres se rendit; les soumissions
afflurent.

[Illustration: Le tata du sultan Abdoullaye Kamoune,  Djal.]

C'en est donc fait dsormais de l'ancienne tyrannie senoussienne. La
route du Chari au bassin du Bahr el Ghazal est ouverte. La jonction avec
la grande puissance amie devient un fait accompli par suite de
l'installation d'un poste franais  cinq jours du poste anglais de
Kafia-Kingi et de la soumission du chef Djellab, rinstall auprs de
nous sur l'ancienne route des caravanes. Notre influence et notre
commerce vont maintenant s'exercer librement dans ces vastes rgions o
la paix franaise ramnera l'ordre, la richesse et la prosprit.



LA NOUVELLE ALBANIE

M. Franz de Jessen, ancien correspondant de _L'Illustration_ 
Copenhague, qui a suivi, comme correspondant du journal danois le
_Riet_, les armes ottomanes durant la campagne de Thrace jusqu'au
dernier coup de canon tir en novembre  Tchataldja, avant le premier
armistice, parcourt aujourd'hui l'Albanie devenue soudain indpendante,
mais incertaine encore de son sort; il y visite les grands chefs fodaux
qui prtendent chacun peser de faon dcisive, du poids de leur pe et
du nombre de leurs soldats, sur les destines du pays et nous adresse
ces trs intressantes lignes sur ses premires impressions pittoresques
et sa rencontre avec Essad pacha:

DE DURAZZO A TIRANA

Tirana, 28 mai 1913.

J'arrivais le 23 mai,  bord de l'_Albanie_, dans le port d'Antivari.
Nous apportions aux Montngrins les premiers vivres qu'ils eussent
reus aprs la leve du blocus. Quoique fort contents, ils jurrent
qu'ils n'avaient jamais manqu de rien. Seul le propritaire suisse de
l'htel de la Marine se plaignait de n'avoir pu, durant les trois
derniers jours, servir de bire  sa clientle, et que les puissances
eussent ainsi attent aux intrts d'un neutre.

San Giovanni de Medua tait occup  mon passage par un bataillon
montngrin et deux batteries. Cependant,  2 kilomtres de la ville, on
apercevait un camp turc de 2.000 hommes environ avec une trentaine de
canons de campagne Krupp. C'taient des soldats d'Essad pacha, vacus
l, attendant les transports qui les ramneraient en Turquie, et ne
faisant point trop mauvais mnage avec leurs ennemis de la veille.

Le 25 mai, nous jetons l'ancre devant Durazzo. Deux croiseurs, l'un
italien, l'autre autrichien, sont sur rade, quoique la ville ne soit
plus bloque. Ni formalit de passeport, ni douane. Le soleil levant
claire les fortifications vnitiennes, la mer de turquoise, les petites
maisons qui arborent le jeune drapeau de l'Albanie, rouge avec l'aigle
noir, car les Albanais se nomment fils de l'aigle. Quelques-uns de ces
drapeaux portent aussi une toile blanche symbolisant le ciel commun 
tous, catholiques, orthodoxes, musulmans.

LE FIEF D'ESSAD PACHA

A Durazzo, ordre parfait. Essad pacha y a institu un conseil de 6
notables, 3 musulmans, 3 orthodoxes, prsid par son cousin Hamid bey
Toptani.

Beaucoup de soldats turcs sont demeurs l, vivant dans la dtresse sans
que personne se soucie d'eux, ni d'assurer leur rapatriement. Quant aux
soldats albanais, ils ont t licencis et renvoys dans leurs foyers.

Hamid bey me donne un gendarme d'escorte, en uniforme turc, pour
m'accompagner  Tirana, centre de l'influence de la famille des Toptani
qui prtendent descendre de Scanderbeg et dont Essad pacha est le chef.

Les paysages qui bordent la route de Durazzo sont riants et fertiles,
vergers, prairies, bosquets. Les glantines, les clmatites, les jasmins
en fleur parfument la brise de mer. Les paysans s'arrtent, demandent
qui je suis, puis saluent et disent  mon drogman Qu'il crive bien de
l'Albanie!

Tirana a un charme indescriptible. Protge au nord par de hautes
montagnes, elle est enfouie dans la verdure de ses platanes, de ses
mriers, de ses cyprs et d'innombrables jardins o se mlent l'oranger,
le citronnier, les lauriers et les myrtes. Partout de l'eau, des sources
et des cascades.

CONVERSATION AVEC ESSAD PACHA

La demeure d'Essad pacha et de son tat-major est une vraie forteresse
garde par les soldats turcs. Les Serbes qui l'ont occupe auparavant
n'ont pas t tendres pour la proprit d'Essad pacha. Il s'en plaint,
mais sans trop d'amertume.

[Illustration: Essad pacha chez lui,  Tirana.--_Phot. F. de Jessen._]

Le matre de Tirana et de toute l'Albanie, au nord du fleuve Scumbi, a
cinquante ans environ; il est vigoureux et d'allure militaire. Ne
sachant que quelques mots de franais, son chef d'tat-major sert
d'interprte. Il sait couter, parle avec finesse; parfois ses yeux
brillent, ses traits durcissent et on se sent en face d'un chef qui veut
tre obi sans dfaillance. Cependant il sait sourire et faire sourire;
il a de l'ironie. C'est un militaire doubl d'un diplomate et qui
combine les manires orientales  la rudesse d'un hobereau prussien. Il
dment avec ddain les bruits qui ont couru sur ses relations avec le
roi de Montngro. Il n'y a eu nulle entente de sa part avec celui-ci.
Il a rendu la ville  cause de la famine. La rsistance tait
impossible, non seulement un jour, mais quelques heures de plus. A
chaque fois que je reviens sur ce sujet, il se montre plus catgorique.

Mais quelle est sa position en Albanie, entour de troupes turques, vtu
en gnral turc, plac entre le gouvernement provisoire de Valona,
presque reconnu par l'Italie et l'Autriche, et le gouvernement de
Constantinople et ce padischah auquel ses propres soldats  lui, Essad
pacha, souhaitent encore chaque jour, aprs la prire, longue vie et
long rgne? Je le lui demande.--Quant au gouvernement de Valona, me dit
le gnral avec un sourire, comment voulez-vous que moi, gnral turc,
j'entretienne des relations avec lui? Les consuls d'Autriche et d'Italie
m'ont inform qu'un tel gouvernement existait. Je n'en sais rien. Cela
ne me regarde pas!

Et, montrant les dents et clignant des yeux: Maintenant il y a la
question de mes relations avec le gouvernement turc. Rien de plus
simple. J'attends les ordres du ministre de la Guerre turc. Mais
parfaitement... Je suis prt  conduire mes hommes o on voudra, pourvu
que ce ne soit pas trop loin. Par exemple je n'irai pas  Bagdad ou au
fond de l'Asie Mineure. Cela n'a pas besoin d'explication.

Voil une loyaut parfaite. Mais Essad insiste: Quand j'ai nomm Hamid
bey mutessarif de Durazzo, il m'a demand:--A qui dois-je m'adresser
pour prendre des ordres?--A Dieu, lui ai-je rpondu, et ensuite  qui
tu voudras, sauf  moi. Mais qui gouvernera ce pays, ai-je demand 
mon tour? Il rit: Vous oubliez que l'Autriche et l'Italie estiment
qu'il y a un gouvernement  Valona.

Cependant il dvoile quelques-unes de ses penses. Il veut le bonheur
de l'Albanie. C'est vague; comment l'assurer? L'indpendance est le
point principal, puis: compromis honorable avec la Turquie, organisation
du pays conformment  ses traditions nationales, recours  l'assistance
europenne au point de vue financier et technique, mais sans
arrire-pense, sans tutelle autrichienne ou italienne. Quant  mes
aspirations au trne d'Albanie, merci, pas pour moi! dclare-t-il. Qu'on
nous laisse en paix; et avec mes amis et tous les chefs du pays
peut-tre ferons-nous de bonne besogne.

Il y a, en Albanie, trois religions: l'islam, l'orthodoxie et le
catholicisme romain. Aussi a-t-on pens, assez sottement d'ailleurs,
qu'un prince ou qu'un roi protestant, n'appartenant  aucune de ces
communions, concilierait tout. Essad pacha estime la trouvaille
plaisante. Pourquoi pas un juif? dit-il, vraiment, ce sont l des
propos et des jeux d'enfant. Ce qui importe et ce qui importe seul,
c'est notre indpendance, et par indpendance j'entends non pas une
tiquette couronne mais une ralit assure et indiscutable.

Pour l'instant, Essad pacha se repose, matre dans le fief de ses pres,
ayant le temps d'attendre qu'on vienne le chercher si l'on a besoin de
lui, conscient de sa force et de sa puissance, prt  bondir au moment
opportun, et sr que rien ne se fera sans lui dans l'Albanie du Nord.

FRANZ DE JESSEN.

Ajoutons, quant aux rapports d'Essad pacha et du ministre de la Guerre
 Constantinople, que le gouvernement turc considre ce grand chef
albanais comme un simple rebelle. Certains des membres de ce
gouvernement s'expriment mme  son sujet avec la dernire violence.
Comme notre collaborateur Georges Rmond, pensant  ce moment partir
pour l'Albanie, s'entretenait de lui avec le colonel Djemal bey,
gouverneur militaire de Constantinople, celui-ci lui dclara
textuellement: Essad pacha est le fils d'un bandit enrichi par Abdul
Hamid, bandit lui-mme, ayant fait assassiner. Hassan Riza bey,
commandant la place de Scutari, l'un de nos meilleurs officiers, et
ayant lchement rendu la ville aprs entente avec le roi de Montngro.
Il n'existe pas d'homme plus sclrat et plus bassement ambitieux...



[Illustration: Mlle Broquedis. M. Max Decugis. M. A. F. Wilding. Mlle
Amblard.]

TENNIS ET TENNISSEURS

_Paris, cette semaine, a vu pour la deuxime fois se disputer, sur les
terrains du Stade franais  Saint-Cloud, le championnat du monde de
lawn-tennis sur court en terre battue, les meilleurs joueurs europens
se sont trouvs aux prises sous les yeux d'une assistance aussi lgante
que nombreuse et frmissante. C'est le grand event continental de
l'anne tennistique, un des clous notables de la saison mondaine et
sportive._

_Les notes suivantes, que nous avons la bonne fortune de publier  cette
occasion, sont dues  M. Andr Lichtenberger. Car M. Andr Lichtenberger
n'est pas seulement le subtil et dlicat romancier que nos lecteurs
connaissent. Chronologiquement au moins, il fut un des premiers joueurs
de tennis de France et n'a pas cess de manier la raquette. Ses
observations souriantes ou narquoises se recommandent donc autant de sa
connaissance du jeu que de ses qualits de psychologue. Elles sont
dtaches d'un petit volume qui paratra prochainement  la librairie
Oudin: Le Lawn-tennis.--Notes, Souvenirs, Mditations._

I

MDITATIONS SOCIALES, THIQUES, PSYCHOLOGIQUES ET AUTRES

La vogue du tennis existe depuis trente ans et va grandissant. Cet
empire sera-t-il phmre comme celui d'Alexandre? Question grave et
dlicate.

J'estime que, dj longue et quasi mondiale, la faveur du tennis
s'tendra encore dans l'espace et dans le temps. Et je m'en rjouis.
Cela tient  ce qu'il est un jeu bien fait. Il y a des jeux
secondaires, trop spciaux, artificiels, qui ne sauraient amuser qu'un
moment ou qu'une poigne d'amateurs. D'autres sont ternels parce qu'ils
meuvent le fond mme de notre nature. On jouera au sicle des sicles 
la main chaude,  cache-cache et au chat perch.

Le tennis a conquis rapidement un succs qui s'affirmera parce qu'il
satisfait agrablement un certain nombre des facteurs dterminants qui
poussent l'homme  jouer.

Il a d'abord cette qualit indispensable d'tre un jeu amusant.

Il est amusant parce que, d'une faon simple, nette, lgante,
harmonieuse, il rpond au besoin d'exercice physique de l'homme
civilis, et en mme temps, de la mme manire, satisfait l'instinct de
lutte qui subsiste en lui.

[Illustration: M. Andr Lichtenberger en tennisseur.]

Ragir par le sport contre les dformations de notre organisme au sein
de la vie intense de nos cits surpeuples est aujourd'hui un de nos
besoins universels. Mais une foule des moyens qu'on nous propose sont
mdiocrement attrayants. La pratique solitaire de certaines gymnastiques
suppose une volont asctique qui passe la mesure de beaucoup d'entre
nous. D'autres jeux ncessitent les outillages compliqus ou coteux,
des apprentissages interminables, n'atteignent qu'incompltement, que
partiellement, le but qu'ils proposent. Le tennis est un jeu complet,
faisant travailler l'organisme tout entier, ralisable pratiquement
d'une manire en somme aise. Et il bnficie au plus haut degr de ce
stimulant qu'est l'instinct de la lutte.

Infiniment respectable, plerin passionn, solitaire et silencieux, le
joueur de golf poursuit par monts et par vaux ses travaux d'art pnibles
et raffins sur la petite boule qu'il chasse devant lui. Au tennis la
riposte de l'adversaire tient sans cesse en haleine, aiguise et distrait
l'attention du joueur. C'est une vritable bataille qu'il livre. Moins
brutale que la boxe, moins prcipite que l'escrime, elle donne
nanmoins la mme espce d'excitation, de joie aigu.

Le tennis a, de plus, cette qualit d'tre un jeu sociable. On joue
entre soi, spars et non isols du monde, dans l'atmosphre de la
maison ou du club. Il n'est ni dangereux ni puisant, et, par l,
accessible  tous les ges et  tous les sexes. Il peut se pratiquer en
famille, unifier sur le court plusieurs gnrations.

Il est un des moyens les plus commodes aujourd'hui pour faire transpirer
ensemble des jeunes gens de sexe diffrent. Il est accessible  des
messieurs hors d'ge sans qu'ils soient tenus de se sentir ridicules. On
peut y faire figure honorable aprs un apprentissage relativement bref
et sans avoir des aptitudes physiques exceptionnelles.

Si presque tout le monde peut jouer au tennis, pour y exceller, il faut,
par contre, runir un nombre considrable de qualits rares. Et c'est ce
qui fait qu'accessible et intressant pour la foule, il offre en mme
temps un caractre minemment athltique et esthtique.

Le tennis met en jeu d'incontestables qualits morales: tnacit,
nergie, matrise de soi. Il exige certaines qualits intellectuelles.
Non qu'il soit indispensable d'tre un Pascal ou un Poincar. Mais un
pur crtin arrivera difficilement  y exceller. Un minimum de rflexion,
de prsence d'esprit et d'attention est ncessaire, ne ft-ce que pour
dmler le jeu de l'adversaire et rectifier le sien, en consquence.
Maints checs et maintes victoires sont dus  de pures raisons
psychologiques.

[Illustration: M. Rahe. Miss Ryan. M. Froitzheim. _Croquis d'aprs
nature de L. de Fleurac._]

Le tennis est-il un jeu esthtique? On l'a contest. Sans doute son
cadre un peu triqu et artificiel, la limitation ncessaire du geste et
d'effort, ce quelque chose de sautillant et d'aheurt  la fois qui le
caractrise ne fait pas de lui tout d'abord un spectacle harmonieux. Il
n'a ni l'envol lastique et noble de la pelote basque, ni la furie
truculente, et empoignante du football, ni la simplicit classique et
splendide de la boxe, ni la puissance rythme du rowing, ni l'clat
crissant et belliqueux de l'escrime. Pourtant la vitesse, la prcision,
la souplesse et la mesure du geste lui confrent une grce spirituelle,
un charme  la fois robuste et net, qui sont bien  lui.

                                    *
                                   * *

De ce que le tennis, accessible aux deux sexes, droule ses phases
harmonieuses dans un cadre restreint parmi une assistance attentive et
nombreuse, il en rsulte qu'il est infiniment propice au dveloppement
d'un aimable cabotinage. Et c'est l, sans doute, qu'il faut chercher
une des raisons principales de son succs. Un monde spcial du tennis
est n avec ses attitudes, son langage, ses costumes, son snobisme, sa
franc-maonnerie particulire. A des degrs divers, il marque d'une
empreinte ceux qui y participent. Elle est d'un charme plus ou moins
prenant, selon les individus. Une bonne fortune extrmement rare veut
que la totalit des champions que j'ai approchs soient sans aucune
exception des garons exquis qui unissent  la perfection de leur art
une simplicit cordiale et de bon got. En dehors d'eux on peut bien
constater que par dfinition le champion du tennis est un tantinet
poseur. Une nonchalance estime aristocratique et un amricanisme
vaguement voyoucratique le caractrisent parfois. Ils lui confrent une
allure extrmement personnelle.

                                    *
                                   * *

Quelques vices plus laids trouvent pareillement leur contentement au
tennis. La rosserie, voire la muflerie, s'y panouissent  coeur joie.
Pas d'occasion plus commode pour abuser lchement de sa force. Avec
impunit, le promenant de droite et de gauche, du grillage du fond au
filet, vous poumonez jusqu' l'agonie un gentleman rondouillard. Il
vous suffit de quelques balles pour coeurer une vierge ou dshonorer une
dame mre qui demeurerait respectable sur tout autre terrain. Il est des
drives brutaux comme une rupture, des lobs perfides comme des billets
souscrits  longue chance, des voles basses et trompeuses comme un
faux serment, des services amricains dcevants comme un flirt de mme
nationalit.

Le style, c'est l'homme. Jamais l'adage clbre ne se vrifia mieux
qu'au tennis. Jadis le croquet passait pour une preuve dcisive
antrieure aux fianailles. Si vous ne vous tiez pas jet les maillets
 la figure avant la fin de la partie, vous pouviez esprer naviguer en
paix parmi les cueils de la vie conjugale. Combien les enseignements du
tennis sont plus riches, plus dlicats et plus fconds! Rien qu' voir
comment Z... tient sa raquette est une indication. Jamais vous ne me
ferez croire qu'Amy soit un pingre, Decugis un mouton et Salm un enfant
de choeur.

[Illustration: En attendant l'heure du match.]

[Illustration: Les arbitres de touche. Le juge-arbitre. Mlle de Csery
(Hongroise) M. Decugis (Franais). M. Craig Biddle (Amricain). Miss
Ryan (Amricaine). LES CHAMPIONNATS DU MONDE DE LAWN-TENNIS.--Un match
mixte sur le grand court central du Stade franais,  Saint-Cloud.
_Photographie J. Clair-Guyot._]

Autant que le caractre, le tennis rvle la profession. Chacune confre
au jeu de ses adeptes une empreinte qui les dcle. La vigueur nette et
un peu sche des attaques trahit le militaire. Ce processus honorable et
appliqu pue l'universitaire  plein nez. Drives et smashes risqus 
l'aveuglette dnoncent le cerveau brl. Vous faut-il le dossier de
l'avocat, le diagnostic du mdecin?

Je recommande particulirement le tennis  l'intellectuel. Tandis que
l'escrime l'nervera et que le golf sera impuissant  captiver son
attention, le tennis, sitt quelques balles changes, s'empare de lui,
le saisit et le distrait. Au bout d'un set, il a oubli les pires
rosseries de ses confrres et combien son gnie fut mconnu. La partie
termine, sous la douche bienfaisante, il se consolerait presque de n'en
avoir point. Et, ensuite, plac en face d'une bonne tasse de th et
beurrant ses toasts, il reprendra confiance dans ses lumires, dans
l'avenir de la France et le bonheur de l'humanit.

II

CONSEILS POUR TOUS

Le tennis est le tennis, c'est--dire quelque chose de considrable.
Cependant, il n'emplit pas la vie, du moins tout entire.

Quand vous jouez au tennis, jouez-y. Vous aurez de l'esprit ailleurs,
s'il vous en reste.

Ne soyez ni appliqus jusqu'au tragique, ni dsintresss jusqu'au je
m'enfichisme. Croyez ou ayez l'air de croire que c'est arriv, ou
presque.

A moins que vous ne soyez Anglais, auquel cas a viendra tout seul,
faites-vous une tenue. Surveillez vos nerfs. Un masque mlodramatique
est de trop. Une dgaine de gavroche pas tout  fait assez. Canet est
bien.

Soignez votre style, mais ne lui sacrifiez pas tout. Proportionnez vos
ambitions  vos forces. Il n'est permis qu' Gobert de faire de suite
trente-deux fautes de service. Evitez les mimiques outres. Ne saluez
pas de l'pe pendant plusieurs secondes avant de servir. Mme si le
service est bon, il y a dception. Et si rien ne vient, cela vous a un
air de misre et d'avortement.

Ne considrez avec stupeur ni le ciel, ni la terre, ni votre raquette
quand vous venez de manquer la balle. En somme, rappelez vos souvenirs,
cela vous tait dj arriv.

Si vous dominez aisment votre adversaire, n'exagrez pas la muflerie.
Il y a des manires de faire cadeau d'un jeu qui appellent la gifle.
Sachez gagner.

Et sachez perdre.

Quand, aprs deux heures de jeu, vous tes estoqu, ne dites pas  votre
vainqueur puis: J'ai jou quinze au-dessous de mon jeu.

Il y a, quand l'arbitre a jug contre vous, certains regards de stupeur
nave qui sont d'exactes tentatives de chantage. Ils ne trompent
personne.

Sachez offrir de recommencer un coup douteux surtout s'il n'est pas trs
important pour vous.

Mme un sacr arbitre est un arbitre sacr: ne l'oubliez pas.

N'engagez pas de controverse avec votre partenaire du double; vous
n'tes maris que jusqu' la fin de la partie.

Si la petite jeune fille qui joue avec vous en mixte est tout  fait
nulle, vitez nanmoins de vous dsintresser d'elle comme d'un animal
galeux.

_Au champion_:

Souviens-toi que tu n'as pas toujours t champion et que tu ne le seras
pas toujours.

Sans doute que si tu as manqu, c'est la faute de la balle, de la
raquette, du vent, de l'arbitre, du jour ou de la semaine. Mais c'est
toujours davantage la tienne et celle de ton adversaire. Mme pour le
let? Oui, monsieur!

Je sais bien que, puisque tu ne les paies pas, a t'est gal de casser
tes raquettes. Tout de mme, pas d'excs d'ostentation dans tes dpits.

Puisque le public paie, il n'est que de stricte honntet de dfendre ta
chance jusqu'au bout. Sans quoi tu le voles. Songes-y.

Naturellement, puisque tu es tnor, tu peux te permettre certaines
liberts. Sache les accommoder  ton grade, de mme que tes exigences.
Un champion interscolaire ne peut pas rclamer des balles neuves 
chaque set. Certains petits cris d'oiseau n'ont toute leur grce que sur
les lvres d'un vainqueur international.

Si tu joues  l'tranger, outre la correction.

Si tu joues en France, outre la courtoisie.

N.-B.--Paie tes entres.

_Aux jeunes filles:_

Vous flirtiez tout  l'heure et recommencerez dans un instant.
Maintenant, on joue.

Ayez, au tennis, une tenue de tennis. Les grands chapeaux, les chichis
et les jupes entraves, a sera dlicieux en dehors du court.

Point de glapissements suraigus ni de mutins trpignements. C'est gentil
cinq minutes, et puis a appelle la fesse.

Cependant, n'adoptez pas non plus  l'gard des balles une attitude
d'indiffrence hautaine. Si elles ne vous intressaient pas, vous
pouviez rester assise.

Ne laissez  aucun prix votre partenaire vous ramener les balles. Ces
choses-l se paient cruellement. On peut en rater un mariage ou un
divorce.

Il n'est pas ncessaire que vous ayez une premire balle foudroyante.
Mais si vous envoyez rgulirement ces deux services dans le filet,
mettez-vous plutt au tricot.

Inutile d'entretenir avec votre partenaire une conversation soutenue.
Cependant adressez-lui de temps en temps un compliment, surtout s'il est
en guigne.

Ne clignez pas de l'oeil  la galerie. a peut vous jouer toutes sortes
de sales tours.

Ne vous enorgueillissez pas dmesurment de vos succs. N'oubliez pas
qu'en simple, ce monsieur chauve et grisonnant vous rendrait
demi-trente.

_A l'apprenti:_

Encore quelques milliers de balles par-dessus le filet, et tu y seras
presque. Mais, en attendant, ne tape pas sur chacune  tour de bras.
Tennis n'est pas synonyme de frnsie. Et si tu savais ce que tu es
ennuyeux pour tes souffre-drives!

Ne t'accroche pas, parasite indcramponnable, aux basques de Laurentz ou
de Gobert. Il ne t'est  peu prs d'aucun profit de jouer avec beaucoup
plus fort que toi. Regarde, et escrime-toi de prfrence contre qui peut
te rendre quinze au maximum.

Si, un jour, Germot, vaguement surentran, change avec toi quelques
balles, ne rpte pas pendant six mois d'un ton ngligent: J'ai pris
quatre jeux  Germot. Il les a laisss tomber, et tu t'es born  les
ramasser.

_Tu Marcellus eris!_ crois-le, je n'y vois nul inconvnient. Mais
rappelle-toi que tu ne l'es pas encore.

_Au vieux joueur_:

O toi qui fus champion, je sympathise. Tes muscles se sont rouills, tes
articulations raidies, ton haleine est devenue plus courte. Et,
pourtant, tenace, tu n'as pas dsert les courts. Je t'en flicite.
C'est un bon signe de sant physique et morale. Continue. Il t'est
encore permis de jouer les handicaps. Mais surveille-toi. N'oublie pas
que tu es au bord d'tre ridicule. Il t'appartient de faire en sorte de
ne pas te dgoter toi-mme.

vite le sillage des petites jeunes filles et des grands champions. Tu
les embtes, et, malgr leur excellente ducation, tu t'apercevras
bientt qu'ils ne t'amusent pas.

Approprie tes ambitions  ce qui te reste de valeur. Pour peu que tu
aies  promener du ventre, abstiens-toi les singles prolongs. Prends
garde que tes courses voquent l'autobus et ta face congestionne le
disque d'alarme.

Aie le jeu consciencieux et bon enfant. Que ta victoire, rare, soit
modeste. Accepte sans amertume la dfaite. Ne t'poumone pas  lutter
indfiniment,  galoper d'un coin du terrain  l'autre. Ne batifole pas.
Point de gestes excessifs ni d'exclamations puriles. Pass au filet,
rprime le rle d'agonie qui te monte aux lvres et sache sourire  la
balle qui te fuit comme  une plaisanterie d'un got dlicat ou comme 
la vie, qui, elle aussi, commence  t'chapper et qui ne reviendra pas.

ANDR LICHTENBERGER.

_Deux jeunes championnes revenant du court._



CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'TRANGER

Le hasard fait voisiner sur les murs de Paris, depuis quelque temps, des
affiches qu'on pourrait appeler des affiches-soeurs. L'une annona
d'abord l'exposition d'Alphonse de Neuville, dont je parlais ici, il y a
huit jours. L'autre, ensuite, nous informa d'une reprise des _Cloches de
Corneville_. Le peintre et le musicien sont de la mme gnration. C'est
autour de l'anne 1860 que Neuville exposait au Salon ses premiers
tableaux militaires (qui taient des tableaux de victoires); et c'est
vers le mme temps que Planquette composait ses premires chansons de
caf-concert, expurges par la censure. _Les Cloches de Corneville_ sont
de 1877: l'anne o Neuville, en pleine gloire, envoyait le portrait de
Paul Droulde au Salon du Palais de l'Industrie. L'tranger, qui, aprs
une heure passe  la galerie de La Botie, aura consacr sa soire aux
_Cloches de Corneville_, saura comment, il y a trente-cinq ans, notre
pays clbrait ses soldats, et quels refrains--puisque tout finit par
des chansons!--il aimait  chanter.

Ce qu'il faudra voir encore, ces jours-ci? Il faudra voir _la
Pisanelle_, au Chtelet; le concours gnral agricole, au Champ de Mars;
et, avenue Montaigne, les Ballets russes dont les dernires
reprsentations sont annonces.

Ne pas manquer surtout les deux tableaux du _Sacre du Printemps!_ Il
n'arrive pas tous les jours qu'on voie, pour un Ballet, une foule se
passionner et des auteurs crier  la cabale.

Cabale inoffensive d'ailleurs; o l'on ricane, o l'on sifflote; une
cabale qui, non seulement ne prend point les choses au tragique, mais
semble ne se plaindre que de les voir prendre par quelques-uns un peu
plus au srieux qu'il ne faudrait.

Est-ce  dire que le grand danseur par qui cette chorgraphie paenne
lut imagine et le musicien de talent qui fit sautiller si trangement
ces marionnettes sur une musique qu'en peut qualifier de troublante,
sans offenser personne, aient manqu de sincrit, ou, comme
l'affirmaient quelques spectateurs maussades, se soient moqus de nous?
Mais non, et ce sont l des insinuations trs vilaines. Le musicien qui
prend la peine d'crire et d'orchestrer une partition (ce qui est un
fort rude labeur) ne songe jamais  se moquer de personne; et le
chorgraphe qui anime de son inspiration des masses dansantes, rgle des
pas indits, des mouvements neufs (ce qui ne doit pas tre une mince
besogne non plus!) ne saurait tre accus, le pauvre, d'tre un homme
sans sincrit. O M. Nijinski a-t-il appris que les Russes de la
prhistoire dansassent de la manire qu'il les fait danser? Nulle part,
videmment. Mais sa conviction qu'ils dansaient ainsi, et non autrement,
n'en est pas moins certaine.

Une sincrit moins certaine me parat tre celle de certains
spectateurs. Ah! ceux-l sont admirables; et, s'il faut voir _le Sacre
du Printemps_ (que les auteurs me pardonnent cette opinion
irrespectueuse), c'est aussi pour jouir du spectacle de ceux et de
celles qui s'y pment. Vous les connaissez; ce sont nos amis les snobs,
qu'on retrouve partout, anims d'une ardeur que rien ne rebute, d'une
apparence de foi qui ne se lasse point. Qu'il s'agisse de choses peintes
ou de choses sculptes, de musique, de danse, de thtre ou de
belles-lettres, ils sont prts, toujours. Il leur suffit que l'oeuvre
soit prsente dans des conditions de suffisante lgance et dclare
trs ennuyeuse et trs obscure, pour qu'aussitt ils se prcipitent,
d'avance conquis, et tout de suite proclament que rien n'est plus beau,
plus clair, plus simple que ce qu'on leur montre l. Personne n'a
compris? C'est assez pour qu'eux comprennent. Il ne faut point dtester
les snobs. Ce ne sont ni des gens sans esprit, ni des gens mchants. Ce
sont des aristocrates; ce sont des personnes trs dgotes qui ne
veulent toucher qu' des opinions qui n'ont pas servi.

                                    *
                                   * *

Les ftes de la semaine prochaine,  Montmartre, ne les attireront
srement pas. Elles attireront trop de monde pour que le snobisme y
puisse trouver du plaisir. Je crois que, tout de mme, en dpit de la
cohue, elles vaudront d'tre vues.

La Butte et ses alentours sont habits par des hommes qui ont beaucoup
d'esprit, qui sont gais, et qui savent perdre leur temps  des besognes
charmantes qui ne rapportent rien; car ils sont gnralement pauvres, ce
qui explique pourquoi ils mprisent volontiers l'argent. On sait que
leurs ftes de la semaine prochaine--trois pleines journes de
rjouissances!--son des ftes d'adieu! On rira. On devrait pleurer,
puisqu'il s'agit de saluer Montmartre non pas comme on salue un
vainqueur, et comme le saluait, il y a vingt ans, le gentilhomme Salis,
mais comme on salue un mort.

En effet, Montmartre s'en va. Montmartre s'croule; non de vieillesse,
mais d'ambition. Montmartre veut avoir des rues larges  la place de ses
ruelles, des garages d'automobiles  la place de ses petits jardins. La
Butte veut tre une butte moderne; lectricit, tlphone, ascenseur et
sagesse  tous les tages...

Il faut en prendre son parti. Les dmolisseurs sont  l'oeuvre, et le
drame est commenc. Des ruelles historiques de Montmartre ont dj
disparu; d'autres vont disparatre, et cela continuera aussi longtemps
que derrire les peintres qui enragent et les potes qui pleurent, il y
aura des propritaires qui se frottent les mains.

Il y aura donc peut-tre, fout compte fait, pour l'tranger qui passe,
quelque chose de plus intressant  voir dans Montmartre, la semaine
prochaine, que les ftes qui s'y donneront: il y aura Montmartre
lui-mme.

Qu'il s'y promne avant qu'y svisse le vacarme des cavalcades; et qu'il
retourne y poursuivre sa promenade, aprs que les cavalcades auront
pass.

Mme entame par la pioche des entrepreneurs, la Butte demeure quelque
chose de charmant. Certaines des rues qu'on y voit encore--telles la rue
de l'Abreuvoir et la rue Girardon--taient, au dix-septime sicle, des
sentiers: et ces sentiers eux-mmes avaient t tracs sur une terre
foule autrefois par les Druides, et o Mercure et Mars eurent des
temples! Il n'y a plus de temples  Montmartre; mais il y reste encore
trois moulins. Les Amis du Vieux Paris n'ont point d'architectures
vnrables  y faire admirer aux trangers: mais d'amusants dbris du
pass, des morceaux de pavillons, d'abbayes, d'observatoires, des traces
de destruction guerrire y voquent l'histoire de dix sicles,  ct de
maints cabarets fameux o se racontent l'histoire... et les histoires
d'hier.

On ne peut pas dire que la Butte soit une belle chose, en vrit; mais
tant d'vnements s'y sont passs, et tant de figures y ont pass qu'on
peut dire qu'elle compose  elle seule le plus prodigieux recueil
d'anecdotes qu'il y ait  Paris.

trangers, allez vite feuilleter le recueil, avant que le Progrs en ait
chiffonn et balay les dernires pages!

UN PARISIEN.



AGENDA (14-21 juin 1913)

CONFRENCES.--Htel de Sens (rue du Figuier): le 15 juin,  4 heures,
confrence de M. Lon Riotor. Le 20 juin, au Salon de la Socit des
Artistes Franais (Grand Palais): confrence de M. Jean Morin: _la
Verrerie artistique dans l'antiquit_.

EXPOSITION PHILATLIQUE.--Au Palais de Glace (Champs-Elyses): du 21 au
30 juin, exposition philatlique internationale organise par la Socit
franaise de timbrologie.

EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--_Paris_: Grand Palais: Salon de la Socit des
Artistes Franais; Salon de la Socit nationale des
Beaux-Arts.--Pavillon de Marsan (Louvre): l'Art des Jardins en
France.--Bibliothque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Svign):
Promenades et Jardins de Paris.--Htel de Sens (rue du Figuier): le 16
juin, clture de l'exposition des Artistes du 4e arrondissement.

CONGRS.--A l'Htel des Socits savantes: du 16 au 20 juin, se tiendra
un congrs forestier international, organis par le Touring-Club de
France.

FTES DE BIENFAISANCE.--Au vlodrome du Parc des Princes: le 16 juin, 
2 h. 1/2 fte artistique et sportive, au bnfice de l'oeuvre franaise
du rapatriement des artistes lyriques et dramatiques.--Au Trocadro: le
17 juin, matine donne Par l'oeuvre des Trente Ans de thtre au
bnfice de son dispensaire.

FTE.--Le 19 juin,  l'Opra: soire de gala en l'honneur de Beethoven,
Verdi, Saint-Saens. Au programme, slection d'oeuvres des trois
compositeurs, avec orchestre.

SPORTS.--_Courses de chevaux_: le 14 juin, Auteuil; le 15, Chantilly,
prix du Jockey-Club: le 16, Saint-Cloud; le 17, Enghien; le 18, le
Tremblay; le 19, Longchamp; le 20, Maisons-Laffitte; le 21,
Saint-Ouen.--_Aronautique_: le 15 juin,  Saint-Cloud, grand prix
annuel de l'Aro-Club de France.--_Automobile_: le 22 juin, grand prix
de France des motocyclettes, circuit de Fontainebleau.--_Boxe_: le 15
juin,  Toulouse: Willie Levis contre Kid Jackson.



LES LIVRES & LES CRIVAINS

LE GRAND PRIX DE LITTRATURE

C'tait, la semaine dernire, la seconde fois que l'Acadmie franaise
attribuait son Grand Prix de littrature. La raison de ce prix, fond il
y a trois ans sur l'initiative de M. Paul Thureau-Dangin, fut sans doute
qu'il appartenait essentiellement  l'illustre compagnie de dcider,
elle avant tous autres, quelle oeuvre mritait, chaque anne, d'tre
sacre chef-d'oeuvre. De-ci de-l, d'autres jurys bien rentes avaient
peu  peu rogn sur cette prrogative, et telles de leurs dcisions
avaient t retentissantes. On en tait venu  compltement oublier que
cent ou cent cinquante volumes-- peu prs le quart de la production en
librairie--taient annuellement jugs dignes par l'illustre assemble
d'une plus ou moins haute rcompense. Les laurats de l'Acadmie taient
devenus plus nombreux encore que les officiers d'acadmie. On n'y
prenait plus garde dans le public, tandis que l'on s'accoutumait 
acheter de confiance, aux talages des libraires, les volumes prims par
les acadmiciens Goncourt ou mme par les dames de la _Vie Heureuse_.
L'Acadmie ne pouvait rester sur cet affront. Elle ajouta  ses cent
cinquante prix annuels un cent cinquante et unime prix auquel elle
donna le nom de Grand Prix, et qu'elle dota de dix mille francs. Dix
mille francs, c'est une somme. Il y eut une brusque motion dans toute
la gendelettres o, nuls, jeunes ou vieux, ne pouvaient bouder  un
pareil encouragement  bien crire. De son ct, l'Acadmie se devait 
elle-mme, pour cette fois, de bien juger. Elle souhaita d'tre
infaillible, et ce souci l'obsda au point que, le premier coup, dans le
scrupule de se tromper, elle prfra s'abstenir de prendre une dcision.
On lui reprocha assez vivement cette attitude pour que, l'anne
suivante, elle supprimt le temps de la rflexion et se prcipitt, les
yeux ferms semble-t-il, sur une oeuvre dont on lui avait dit du bien:
_l'lve Gilles_, de M. Andr Lafon. Mais ce choix fut peu ratifi par
le public. On attendit la belle, c'est--dire la troisime preuve, qui
se dcida le jeudi de la semaine dernire. Trois livres, ou plutt une
oeuvre, toute une oeuvre d'crivain et deux livres taient en
discussion. Couronnerait-on le _Jean-Christophe_, de M. Romain Rolland,
qui venait de terminer, par un blouissant chapitre (1), ce roman, en
onze volumes, de la pense d'une poque; ou bien donnerait-on le prix
aux romans ns d'hier de deux nouveaux venus dans les lettres: _Laure_
(2), de M. mile Clermont, ou _l'Appel des armes_, de M. Ernest Psichari
(3). Il apparut tout de suite que la beaut et la richesse de l'oeuvre
de M. Romain Rolland taient indiscutables et ne souffraient gure de
comparaison. Mais il y avait  trancher une question de principe par
quoi se divisaient les opinions acadmiques. Le Grand Prix devait-il
honorer une carrire ou encourager un dbut? On vota plusieurs fois pour
se mettre d'accord sur la thse et, finalement, la majorit des
suffrages attribua le laurier d'or  l'oeuvre de M. Romain Rolland, 
_Jean-Christophe_, que venait d'ailleurs de parachever le volume final
paru dans les dlais convenus pour la validit des candidatures. Le
prsident de la Rpublique lui-mme, M. Raymond Poincar, avait tenu 
participer  toutes les passes de la joute. On assure qu'il vota pour
_Jean-Christophe_.

      Note 1: _Jean-Christophe, la Nouvelle Journe_, par Romain
      Rolland, Ollendorff, diteur, 3 fr. 50

      Note 2: _Laure_, par mile Clermont, Bernard Grasset, diteur, 3
      fr. 50.

      Note 3: _L'Appel des armes_, par Ernest Psichari, Oudin, diteur,
      3 fr. 50.

Sans doute, l'Acadmie, en donnant le plus haut gage de son estime  M.
Romain Rolland, n'a pas entendu pouser les doctrines sur la vie,
aventureuses et un peu confuses, de Jean-Christophe Kraft, musicien
gnial, les conceptions imprcises de son humanitarisme, son mpris de
l'oeuvre du pass et son peu de got pour notre art national. Les ides,
en elles-mmes, n'ont pas t juges, et c'est trs bien ainsi. On n'a
voulu retenir que l'abondance prodigieuse de la pense, close  chaque
ligne, la puret, si franaise, de la langue, l'exacte et dlicate
beaut des paysages du Rhin, la fracheur mouvante des scnes de
l'amour adolescent, le sens noble et profond des pages sur l'amiti.
Lorsque parut le premier _Jean-Christophe_--que le jury de la _Vie
Heureuse_ eut, tout d'abord, l'heureux instinct de distinguer--ce fut
une joie, une motion vive et ravie dans ces lettres, car, ds ce
moment, l'on salua et l'on mit hors de pair le grand crivain qui venait
de natre, et qui, aujourd'hui, dans sa laborieuse retraite de Vevey, o
est venu le surprendre la conscration acadmique, travaille
paisiblement  de nouvelles fortes oeuvres.

                                    *
                                   * *

M. Romain Rolland nous dit, dans la prface du dernier volume de
_Jean-Christophe_: J'ai crit la tragdie d'une gnration qui va
disparatre. Je n'ai cherch  rien dissimuler de ses vices et de ses
vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil chaotique, de ses
efforts hroques et de ses accablements sous l'crasant fardeau d'une
tche surhumaine: toute une somme du monde, une morale, une esthtique,
une foi, une humanit nouvelle  refaire. Voil ce que nous fmes. Et
il ajoute: Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes,  votre tour!
Faites-vous de nos corps un marchepied et allez de l'avant. Soyez plus
grands et plus heureux que nous.

Jeunes hommes d'aujourd'hui, s'crie, en riposte, M. Ernest Psichari
dans _l'Appel des armes_, pour redevenir grands et forts, ne continuez
point de suivre la route de la critique, des vides sophismes et des
inutiles tournois de l'esprit. Nous avons trop d'esprit. Mais nous
n'avons plus d'me. Notre cerveau clate sous la pousse des
imaginations folles et malsaines, et dans l'effort des mesquines
discussions. Nous nous mourons de littrature. Arrtons-nous sur le
chemin de Byzance. Plus de paroles, de l'action. Retrempons notre race
dans le soleil et dans le feu des terres neuves, mystiques et
guerrires!

Entre ces deux livres en conflit, le roman de M. mile Clermont,
_Laure_, a recueilli, pour de tous autres mrites, d'importants
suffrages. La pense est moins riche ou moins ardente que dans les
oeuvres prcdentes. Elle n'est pas moins leve. Elle est plus subtile.
C'est l'tude d'une me inaccessible aux ralits modestes du bonheur
humain. Qu'elle erre dans l'panouissement sublime d'un parc au matin du
printemps, ou qu'elle se replie dans le silence clos et froid d'une
cellule, cette me de Laure est une me de clotre, oriente toujours
vers l'infini. Elle est trop loin, trop haut pour descendre parmi les
mdiocrits de la vie. Elle passe,  distance, comme une lumire. Elle
claire autour d'elle. Mais elle ne se mle pas aux autres faibles et
troubles lueurs humaines. On trouve, dans cette oeuvre, certainement
influence par l'art de M. Ren Boylesve, des nuances infinies de
pense, qui, parfois,  vrai dire, trahissent trop la recherche et
nuisent au relief. Aussi le personnage tudi demeure-t-il, malgr tout,
imprcis. Il y a des visions brves, dlicieuses, deux ou trois scnes
muettes d'une grande motion, et beaucoup de trs jolies petites images
qui n'arrivent pas cependant  nous donner un seul portrait expressif.
M. mile Clermont a rvl dans son rcit de rares qualits d'crivain.
Et ces qualits, cependant, ne nous ont point valu un livre parfait ni
mme peut-tre un trs bon livre. L'attention se lasse. Elle rsiste mal
aux longueurs, car 200 pages pourraient, sans lui nuire, tre
retranches de ce volume qui en compte 417. Enfin, il y a trop souvent
une absence de simplicit qui irrite. Voici, par exemple, Laure qui
prophtise avec un enfant sur les bras:

--Plus tard, murmure-t-elle, que deviendras-tu, toi que j'aurai vu 
l'aube de tes jours, combl des plus beaux prsages? A ton enfance
quelle grce aura manqu?... Pourtant faudra-t-il qu'au long des annes,
dans ton coeur si pur, les instincts vulgaires de la race s'veillent
l'un aprs l'autre? Hlas! le faudra-t-il?... Que deviendras-tu? Quoi
donc! homme, simplement homme, tranant indfiniment les mmes dsirs et
les mmes passions banales dans le cercle que nous savons! Cela
seulement! ternellement cela! A cette perspective, tout regard
s'attriste et toute pense se dcourage.

Cela, c'est de la littrature et non point de la meilleure. Nous
aimons mieux l'art, trs fin, trs souple, qui chatoie, en cent autres
endroits, dans l'expression de la sensibilit humaine. _Laure_, c'est un
joyau trop minutieusement ouvr. Il y a trop de facettes. On ne retrouve
plus le foyer.

ALBRIC CAHUET.



L'ATTENTAT D'HANOI

Nous avons, il y a deux semaines, signal, par quelques documents
photographiques, le dplorable attentat d'Hano, qui, le 26 avril
dernier, fit deux victimes, le commandant Mongrand et le commandant
Chapuis. Le portrait du premier qui avait pu nous parvenir sans retard,
a t,  cette douloureuse occasion, publi dans notre numro du 31 mai.
Il convenait de rendre le mme hommage  son camarade, frapp  ses
cts, officier, comme lui, d'infanterie coloniale.

[Illustration: Le commandant Chapuis.]

Le commandant Chapuis, bless grivement par la bombe jete sur la
terrasse du Hano-Htel, ne succomba qu'aprs une cruelle agonie: il eut
encore le suprme courage de supporter une opration qui ne laissait
aucun espoir.

Il est mort au moment o il s'apprtait  revenir en France, ayant
termin son sjour en Indochine.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

HISTOIRES DE SCORPIONS.

L'histoire naturelle nous apprend que le scorpion est un animal d'une
voracit extrme, redoutable pour les insectes dont il fait sa proie
ordinaire, et mme pour l'homme, qui doit, dans les pays chauds, se
garder de sa piqre envenime: les deux photographies reproduites
ci-contre tmoignent que sa frocit s'exerce galement sur ses
semblables et que, dans cette gent cruelle, le plus vigoureux s'attaque
volontiers au plus faible, et le dvore.

C'est  un entomologiste de Biskra, M. Chiarelli, grand collectionneur
d'insectes sahariens, que nous devons la communication de ces curieux
documents. On sait que la femelle du scorpion porte ses petits sur son
dos jusqu' ce qu'ils soient assez forts pour aller chercher eux-mmes
leur subsistance. En ayant isol une avec sa progniture, M. Chiarelli
voulut un jour la sortir de la bote o il la conservait: mais  peine
l'avait-il touche qu'il vit les petits, effrays sans doute,
s'parpiller, et la mre, les attrapant avec ses pinces, se mettre  les
dvorer un  un. Comme je craignais de les voir tous disparatre de
cette faon, nous crit l'observateur amus de cette singulire scne,
je plaai immdiatement le scorpion dans un bocal, o je versai une
solution de formol. La mre cessa de vivre, sans toutefois lcher ceux
qu'elle avait dj saisis entre ses pinces. Le photographe n'eut
ensuite qu' disposer l'animal et ses petits sur un morceau de drap noir
afin d'obtenir le clich que nous publions.

M. Chiarelli procda de la mme manire pour deux scorpions de taille
diffrente, qu'il avait placs dans un bocal, sans aucune nourriture, et
qu'il retrouva, deux jours aprs, le plus gros dvorant l'autre: on ne
voyait plus, de celui-ci, que l'extrmit de la queue, avec le dard. Le
formol immobilisa, encore une fois, l'animal, qui put tre alors
aisment photographi avec sa proie.

A PROPOS DU ROCHER DE TORMERY.

Nous avons longuement rendu compte, dans notre numro du 31 mai dernier,
de l'explosion du rocher de Tormery, par laquelle ont t anantis les
deux blocs latraux de l'norme masse de 9.000 mtres cubes qui menaait
le petit village savoyard. On a pu se demander--et l'auteur document de
notre article posait, en terminant, la question--pourquoi on avait
laiss subsister le bloc principal, si dangereux encore qu'on a d
prvoir, pour empcher son croulement, la construction d'un mur de
soutien.

M. A. Reulos, ingnieur des ponts et chausses, qui fut charg de
l'opration, nous crit que l'explosion de la masse entire, aprs avoir
t soigneusement tudie, tait apparue comme impraticable et inutile,
pour plusieurs raisons, qu'il nous explique. Tout d'abord, il et t
impossible de perforer, avec les moyens ordinaires, un bloc de 15 mtres
d'paisseur; il aurait fallu recourir  l'emploi de perforatrices en un
point o l'installation d'un matriel compliqu prsentait des
difficults presque insurmontables. D'autre part, une exploration
minutieuse de la grande faille, en arrire du rocher, avait permis de
constater que la masse centrale tait solide et qu'il suffisait de la
protger,  la base, par des travaux appropris. Enfin l'explosion
totale faisait craindre des dgts trs importants dans le village.
Malgr l'effritement produit par la dynamite-gomme de la maison
Davey-Bickford, assure M. A. Reulos, il reste toujours des morceaux de
roc pouvant atteindre 1 ou 2 mtres cubes; plusieurs auraient t
projets au loin, et d'autres seraient rests accrochs dans les
broussailles voisines, constituant pour les habitants de Tormery un
pril permanent.

Sur quelques points de dtail, M. A. Reulos rectifie nos informations:
ce n'est pas la maison Davey-Bickford qui a fait percer les trous de
mine, mais la maison Bernasconi, de Chambry; et la partie centrale du
rocher n'a pas eu, pendant l'explosion, le moindre mouvement.

TRAITEMENT DE LA DIPHTRIE PAR L'AIR CHAUD.

M. Rendu a constat que les microbes de la diphtrie sont dtruits par
un chauffage  60 degrs pendant cinq minutes ou par une temprature de
70 degrs maintenue deux minutes. La diphtrie se localisant
gnralement aux voies respiratoires suprieures, un essai de traitement
par la chaleur paraissait ds lors tout indiqu.

Avant d'exprimenter sur des malades, l'auteur a voulu dterminer la
limite de la temprature que peuvent supporter les voies respiratoires
suprieures. Il a pu lui-mme supporter des inhalations d'air chaud sec
pendant un temps qui variait de 2 minutes  100 degrs  une demi-heure
 60 degrs, la temprature de l'air tant prise  l'entre de la
bouche. Pour assurer cette tolrance imprvue, il suffit de protger les
lvres et le reste de la face avec des compresses imbibes d'eau.

Aprs cette tude prparatoire, le docteur Rendu a trait par l'air
chaud 33 cas de diphtrie, en mme temps qu'il soignait un autre groupe
de 33 malades avec du srum antidiphtrique. Les rsultats ont t
identiques dans les deux cas et la mortalit n'a pas dpass 15%.

LE CONGRS INTERNATIONAL DES FEMMES

Le dixime congrs international des femmes, qui s'tait runi  Paris,
vient de terminer ses travaux.

Si les premires fministes pouvaient aujourd'hui contempler leur
oeuvre, elles partageraient avec les doyennes du parti un tonnement
extrme: Mmes Vincent, Hubertine Aucler et d'autres anciennes,
vaillantes et simples, ont d se croire transportes dans un monde
nouveau, au milieu de cette assemble o furent reprsentes plus de
vingt nations, assemble aussi fminine que fministe, lgante et
pose, o la sagesse prsidait en personne derrire un bureau tout
fleuri de roses.

Beaucoup de vieilles dames, ayant videmment pass l'ge de
l'inexprience; quelques-unes bien charmantes sous les cheveux blancs,
n'abdiquant en rien leur dignit ou leur coquetterie de femmes et
servant avec esprit la cause qu'elles dfendent: telles furent, pour ne
citer que celles-ci, Mme Siegfried, prsidente du Congrs, et Mlle
Bonneval, prsidente de sance.

D'autres, plus jeunes, ardemment convaincues, exposent leurs travaux
avec mesure, une mesure qui, parfois, parat de la froideur et empche
les ides de passer la rampe, exception faite cependant pour Mmes
Sverine et Maria Vrone, dont l'loquence communicative enthousiasme
les congressistes.

Lady Aberdeen, ex-vice-reine des Indes, prsidente d'honneur, apportait
avec l'autorit de son nom la grce aristocratique de sa personne; Mme
Cruppi parlait avec une comptence que sa distinction faisait
particulirement apprcier; Mme Avril de Sainte-Croix se signalait par
son activit et son bon sens positif qui lui fit lancer cette boutade:
Commencez par faire respecter les lois que vous avez, avant d'en
demander d'autres.

Et, dans une harmonie parfaite, ce congrs s'est droul, sans heurt,
sans dclaration outrancire. A peine sentait-on, par instant, poindre
ce sentiment indfinissable qui ressemble de loin  la jalousie,
sentiment si accentu dans les assembles masculines, mais qui, chez les
femmes, pourrait bien n'tre qu'une gnreuse mulation.

Les travaux prsents formaient un ensemble considrable embrassant des
questions multiples: hygine, travail, sciences, politique, etc., le
tout trait avec une raison indiscutable.

La section du suffrage offrait un intrt particulier: on attendait, on
esprait peut-tre des manifestations ridicules. Cette sympathique
curiosit a t due; Mme Maria Vrone, s'abstenant de tout commentaire
personnel, a simplement rappel les rformes utiles ralises par les
femmes dans les pays, dj nombreux, o elles sont lectrices et
ligibles.

En Amrique et en Ocanie, le sort des ouvriers s'est fort amlior
depuis que les femmes votent. Partout les lectrices ont fait adopter
des lois importantes pour l'ducation morale; elles combattent tout ce
qui dprave l'homme et la femme et, par suite, atteint l'enfant; elles
mnent une guerre sans merci contre l'alcoolisme et elles ont obtenu des
rsultats extraordinaires en faisant interdire les dbits d'alcool ou
limiter leur nombre. C'est ainsi qu'en Sude on compte actuellement un
dbit pour 5.000 habitants au lieu de 1 pour 400 habitants il y a
quelques annes; en Norvge on ne trouve pas plus d'un cabaret pour
20.000 habitants; en Islande l'alcool est prohib, l'alcoolisme a
presque disparu en Finlande. Au Wyoming, o les femmes votent depuis
vingt-cinq ans, il n'y a plus d'asiles d'indigents, les prisons sont
presque vides et les crimes sont devenus trs rares.

La question de la paix est ainsi noblement pose par les congressistes;
quels sont les moyens propres  veiller dans les jeunes consciences
l'amour de la justice et le respect du droit des peuples?

Enfin Mme Maria Vrone lance cet appel loquent qui prcise le vritable
point de vue du fminisme srieux, trop souvent dfigur par ses
adversaires: Fministes de tous pays, nous devons lutter pour que les
femmes obtiennent partout l'mancipation politique, on considrant cet
affranchissement non point comme un _but_, mais comme un MOYEN de
raliser notre programme, comme une tape ncessaire vers le progrs.
Alors seulement il nous sera permis d'entrevoir un avenir meilleur pour
ceux qui nous suivront, d'esprer que dsormais la justice et le droit
rgneront dans la famille consolide, dans la nation rgnre, dans
l'humanit tout entire fraternellement unie.

[Illustration: DANS LE MONDE DES SCORPIONS.--Une mre qui dvore ses
petits. Elle en tient un dans sa bouche et en a dj saisi deux autres,
un dans chaque pince. _Collection de M. Chiarelli, 
Biskra.--Photographies Bougault._]

[Illustration: Scorpion avalant un de ses congnres. On ne voit plus,
de la victime, que les trois dernires phalanges de la queue et le
crochet venimeux sortant de la bouche du mangeur.]



[Illustration: A la Chambre de Manille: les dputs philippins en
sance.]

LE PARLEMENT PHILIPPIN

A regarder la curieuse photographie que nous reproduisons ici, on
dirait, tout d'abord, d'une classe de grands coliers bien sages, tous
vtus de semblable manire, ainsi qu'il convient aux lves de la mme
institution, et coutant attentivement la parole du matre, assis
derrire leurs pupitres identiques... Nos yeux accoutums aux vastes
assembles parlementaires o se discutent les affaires des grands tats
verront avec une surprise amuse, en cette image, la salle des sances
de la Chambre philippine,  Manille. Sur chaque pupitre, une prvoyante
administration a fait inscrire, en lettres blanches, le nom de celui qui
l'occupe: grce  cette disposition ingnieuse, le prsident ne peut
avoir aucune hsitation  reconnatre et  dsigner, dans le tumulte des
dbats, le dput turbulent pour lequel s'impose un rappel  l'ordre.

Les occasions lui sont frquentes d'user des svrits que lui accorde
le rglement, car les dlibrations de la Chambre philippine, pour se
poursuivre devant une assemble peu nombreuse, sont souvent bruyantes et
passionnes. Il y a quelque temps, M. Pedro A. Paterno (que l'on
aperoit ici au premier rang) soulevait des protestations indignes en
proposant, comme unique moyen d'augmenter rapidement la population de
l'archipel, la bigamie obligatoire. Plus rcemment, un projet de loi sur
la suppression de l'esclavage, courageusement soutenu par le secrtaire
de l'Intrieur, M. Dean C. Worcester, provoquait de vives
controverses... Les dputs de Manille n'observent point toujours la
paisible attitude qu'on leur voit sur notre photographie.



UN PRINCE DES ESPIONS

L'affaire Kedl, qui vient d'clater brusquement en Autriche, a un ct
romanesque, une ampleur qui la distingue des banales et mesquines
histoires d'espionnage o quelque soldat besogneux est compromis  bas
prix: le colonel Alfred Redl a pu tre justement qualifi de prince des
espions.

Il tait bel homme, et portait avec aisance le coquet uniforme
autrichien. Il avait quarante-six ans; on lui en et donn quarante. Le
teint haut en couleur, le verbe assur, l'allure athltique, un peu
vulgaire, pourtant, il s'imposait  l'attention l o il paraissait.
Dtail piquant, avant de trafiquer, avec la Russie, des secrets
militaires de son pays, il a pris la parole, comme commissaire du
gouvernement, reprsentant de la vindicte publique, dans maintes
affaires d'espionnage. Il tait, en dernier lieu, chef d'tat-major du
commandant du 8e corps,  Prague.

Sa carrire avait t superbe, puisqu'on parlait dj de sa promotion au
grade de gnral. Une carrire d'archiduc, disait au correspondant du
Figaro un de ses camarades. Il menait grand train, avec autos et
matresses cotes.

La guerre des Balkans allait dtruire ce bel difice et rvler,
derrire la brillante faade de cette vie fortune, les infamies
caches. Ce fut, en effet,  de certaines concidences, au moment de la
mobilisation autrichienne,  des concordances saisissantes entre les
mouvements des troupes de la monarchie dualiste et de celles de la
Russie, qu'on commena de souponner le colonel Redl. Une enqute
discrte fut commence. Le 24 mai, le chef d'tat-major du 8e corps
tait mand  Vienne: on voulait profiter de son absence pour oprer
chez lui une perquisition. Elle donna des rsultats accablants. Le drame
se dnoua en quelques heures. Tandis que Redl dnait dans sa chambre
d'htel, trois officiers d'tat-major fouillaient l'automobile qui
l'avait amen. Ils y trouvaient un revolver et des papiers dchirs.
Dj le tlgraphe avait apport au ministre de la Guerre les rsultats
de l'opration de Prague. Il semble qu'on et d arrter Redl sans
dlai. Non. Les trois officiers, avec un procureur, lui firent visite
dans sa chambre. Des policiers furent aposts dans les corridors de
l'htel. Redl put nanmoins sortir, aller au caf, crire des lettres.
Le lendemain, on le trouvait mort, un browning neuf gisant  ses pieds.

[Illustration: Le colonel autrichien Alfred Redl. _Phot. Harkanyi._]

L'affaire, toutefois, ne saurait tre touffe, car de nombreuses
arrestations, s'y rapportant, ont t opres.



LES THTRES

Aprs le _Martyre, de Saint-Sbastien_, qui fut reprsent, il y a deux
ans, au thtre du Chtelet, M. Gabriele d'Annunzio vient de donner sur
cette mme scne une nouvelle pice, crite en notre langue, dont il
connat et met en oeuvre, avec un lyrisme abondant, toutes les
magnifiques ressources, _la Pisanelle ou la Mort parfume_. Compose en
vers dcasyllabiques et non rimes, cette comdie, qui compte un prologue
et trois actes, fait revivre une poque et une lgende franaises, en
nous transportant au treizime sicle, dans l'le de Chypre, alors
gouverne par le prince Huguet de Lusignan: la Pisanelle, c'est une
jeune femme de Pise, faite prisonnire par des pirates, qui vient, ainsi
que l'ont annonc les prdictions, dlivrer l'le des maux dont elle est
accable.

Mise en scne par M. Usewolod Meyerhold, des thtres impriaux de
Saint-Ptersbourg, encadre dans des dcors aux colorations
audacieusement somptueuses de M. Lon Bakst, accompagne d'une partition
due  M. Hildebrando da Parma, _la Pisanelle_ a obtenu auprs du public
parisien le plus chaleureux succs. On a beaucoup applaudi les
interprtes, au premier rang desquels Mme Ida Rubinstein et MM. de Max
et Joub.

Au thtre Antoine, reprise du _Baptme_, de MM. Alfred Savoir et
Nozires. Le succs de cette comdie, une des plus remarquables du
rpertoire contemporain, ne se dment pas et durera longtemps. On sait
qu'elle met  la scne des juifs convertis au catholicisme et tirant
avantage de leur conversion pour largir leurs affaires. Le sujet tait
dlicat  traiter. Les auteurs l'ont abord sans parti pris; leurs types
sont heureusement camps; l'intrigue, claire, bien conduite, abonde en
traits d'observation. Parmi les interprtes, M. Lugn Poe et Mme Cheirel
ont t particulirement applaudis. Le spectacle commence par _le Champ
libre_, un acte trs divertissant de M. Jean Jullien.

Les Escholiers ont donn quatre pices nouvelles qui composent un
spectacle vari. _Coup double_, de MM. Renouard et Le Clerc, est une
aimable bergerie sentimentale. _Le Tournant_, de M. Lionel Nastorg, fait
dialoguer d'autres amoureux avec philosophie  l'heure de la rupture.
_L'preuve d'amour_, de M. Grawitz, indique son sujet par son titre;
mais les amants ici portent le costume grec et s'expriment en vers.
Quant  la _Vraie Loi_, cette pice se distingue par ses deux actes des
prcdentes qui n'en ont qu'un; on y voit les enfants d'un homme qui se
tua, possds  leur tour par la hantise du suicide. Pour la
reprsentation de ces oeuvres, les Escholiers avaient fait appel 
d'excellents artistes.



[Illustration: MARI SANS LE SAVOIR, par Henriot.]








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L'ILLUSTRATION, NO. 3668, 14 JUIN 1913 ***

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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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