Project Gutenberg's Les morts commandent, by Vicente Blasco Ibez

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Title: Les morts commandent

Author: Vicente Blasco Ibez

Translator: Berthe Delaunay

Release Date: May 28, 2012 [EBook #39835]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MORTS COMMANDENT ***




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Les morts commandent

_Il a t tir de cet ouvrage
douze exemplaires sur papier de Hollande
      numrots de 1  12.
et quarante exemplaires sur papier du Marais
     numrots de 13  52._


DU MME AUTEUR

_Chez le mme diteur:_

LA TRAGDIE SUR LE LAC (trad. par Rene Lafont).

_Chez d'autres diteurs:_

TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lvy (trad. par G. Hrelle).

FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lvy (trad. par G. Hrelle).

DANS L'OMBRE DE LA CATHDRALE, chez Calmann-Lvy (trad. par G. Hrelle).

ARNES SANGLANTES, chez Calmann-Lvy (trad. par G. Hrelle).

LA HORDE, chez Calmann-Lvy (trad. par G. Hrelle).

LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE, chez Calmann-Lvy (trad. par G.
Hrelle).

L'INTRUS, chez Fasquelle (trad. par Rene Lafont).

LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lvy (trad. par A. de Bengoechea).

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




V. BLASCO-IBAEZ

Les morts
commandent

ROMAN

_Traduit de l'espagnol par Berthe Delaunay_

[Illustration: COLOPHON]

PARIS
ERNEST FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation rservs
pour tous les pays.

Droits de traduction et de reproduction rservs
pour tous les pays.

Copyright 1922,
by ERNEST FLAMMARION.




Les morts commandent




PREMIRE PARTIE




I


Jaime Febrer se leva  neuf heures du matin. Mado Antonia[A], qui
l'avait vu natre, servante pleine de respect pour son illustre famille,
se contentait d'aller et de venir depuis une heure dans la chambre, pour
tcher de l'veiller. Jugeant insuffisante la lumire qui pntrait par
l'imposte d'une large fentre, elle ouvrit les vantaux de bois vermoulu
o les vitres manquaient. Puis elle tira les rideaux de damas rouge,
galonn d'or, qui, en forme de tente, enveloppaient le vaste lit,
antique et majestueux, o avaient vu le jour, s'taient reproduites et
teintes, plusieurs gnrations de Febrer.

[A] Mado en dialecte majorquin est une abrviation de Madona, et
s'emploie parmi les gens du peuple, comme en franais le mot mre.

La veille, en rentrant du cercle, Jaime avait instamment recommand 
Mado Antonia de le rveiller de bonne heure, car il tait invit 
djeuner  Valldemosa. Allons, debout!

C'tait une splendide matine de printemps. Dans le jardin, les oiseaux
ppiaient en choeur, sur les branches fleuries, balances par brise,
qui venait de la mer voisine, par-dessus le mur.

La domestique, voyant que monsieur s'tait enfin dcid  quitter le
lit, se dirigea vers la cuisine. Jaime Febrer se mit  circuler dans la
pice, devant la fentre ouverte, que partageait en deux parties une
mince colonnette.

Il s'tait endormi tard, inquiet et nerveux, en songeant  l'importance
de la dmarche qu'il allait entreprendre le lendemain matin. Pour
secouer la torpeur que laisse un sommeil trop court, il rechercha
avidement la rconfortante caresse de l'eau froide. En se lavant dans sa
pauvre petite cuvette d'tudiant, Febrer jeta sur elle un regard plein
de tristesse. Quelle misre! Il manquait des commodits les plus
rudimentaires, dans cette demeure seigneuriale. La pauvret se
manifestait  chaque pas dans ces salons, dont l'aspect rappelait 
Jaime les splendides dcors qu'il avait vus dans certains thtres, au
cours de ses voyages  travers l'Europe.

Comme s'il tait un tranger, entrant pour la premire fois dans sa
chambre  coucher, Febrer admira cette pice monumentale au plafond
lev. Ses puissants aeux avaient construit pour des gants. Chacune
des salles tait aussi vaste qu'une maison moderne. Toutes les baies de
l'difice manquaient de vitres, et l'on tait contraint, cet hiver, de
tenir tous les vantaux ferms, ce qui ne permettait  la lumire de
pntrer que par les impostes, dont les carreaux fendus taient
obscurcis par le temps. L'absence de tapis laissait  dcouvert le
carrelage en pierre siliceuse et tendre de Majorque, dcoupe en fins
rectangles, comme des lames de parquet.

Les plafonds laissaient encore apercevoir l'antique splendeur des
caissons, les uns de bois sombre, ingnieusement assembls, les autres
de vieil or mat, o se dtachaient les armoiries de la famille. Les
murs, trs hauts, simplement blanchis  la chaux, disparaissaient dans
certaines pices, sous des files de tableaux anciens, ou sous les plis
de somptueuses tentures aux vives couleurs, que le temps ne pouvait
effacer.

La chambre  coucher de Jaime tait orne de huit grandes tapisseries,
reprsentant des jardins, de longues alles bordes d'arbres au
feuillage automnal, aboutissant  des ronds-points, o gambadaient des
biches, o l'eau tombait goutte  goutte dans de triples vasques.
Au-dessus des portes taient accrochs de vieux tableaux italiens d'une
mivrerie fade, o des enfants aux chairs ambres, jouaient avec des
agneaux.

L'arcade qui sparait l'alcve de la chambre avait grand air, avec ses
colonnes canneles, soutenant un plein cintre de feuillage sculpt, d'un
or ple et discret, comme les ornements d'un autel. Sur une table du
XVIIIe sicle, on voyait une statuette polychrome de saint Georges 
cheval, pitinant les Maures. Plus loin, le lit, vnrable monument de
famille. Quelques fauteuils anciens aux bras incurvs, dont le velours
rouge, raill et pel, laissait voir la blancheur de la trame,
voisinaient avec des chaises de paille et un lavabo de pauvre. Ah! la
misre! pensa derechef l'hritier des Febrer, possesseur du majorat. La
demeure ancestrale, avec ses belles fentres sans vitres, ses salons,
tendus de haute lice et dpourvus de tapis, ses prcieuses antiquits
mles aux meubles les plus misrables, lui faisait l'effet d'un prince
ruin, se parant encore d'un manteau somptueux et d'une couronne
glorieuse, mais n'ayant plus ni linge ni chaussures.

Lui-mme n'tait-il pas semblable  ce palais, enveloppe imposante et
vide, sous laquelle brillaient jadis la gloire et la richesse de ses
aeux? Les Febrer, marchands ou soldats, avaient tous t navigateurs.
Leurs armes avaient ondul sous la brise, brodes sur les flammes ou les
pavillons de plus de cinquante voiliers, les plus rapides de la marine
Majorquine, qui allaient vendre l'huile des Balares  Alexandrie,
embarquaient des pices, des soies et des parfums d'Orient aux Echelles
du Levant, trafiquaient avec Venise, Pise et Gnes, ou, franchissant les
Colonnes d'Hercule, s'enfonaient dans les brumeuses mers du Nord, pour
porter dans les Flandres et les Rpubliques hansatiques, les faences
des Morisques valenciens, nommes Maoliques par les trangers, parce
qu'elles provenaient de Majorque. Ces perptuelles randonnes  travers
des mers infestes de pirates, avaient fait de cette famille de riches
marchands, une tribu de vaillants soldats.

Les Febrer avaient parfois livr bataille aux corsaires turcs, grecs et
algriens, ou, contractant avec eux des alliances, avaient escort leurs
flottes jusque dans les mers du Nord, pour affronter les pirates
anglais. Une fois mme, ils avaient attaqu,  l'entre du Bosphore, les
galres gnoises qui monopolisaient le commerce de Byzance.

Plus tard, cette dynastie de marins batailleurs, renonant  la
navigation commerciale, avait donn son sang pour dfendre des royaumes
chrtiens, et fait entrer quelques-uns de ses fils dans la sainte milice
des Chevaliers de Malte.

Du jour o ils recevaient l'eau du baptme, les cadets portaient, cousue
 leurs langes, la croix blanche  huit pointes, qui symbolise les huit
Batitudes. Quand ils avaient l'ge d'homme, ils commandaient les
galres de cet ordre belliqueux et finissaient leurs jours dans de
riches Commanderies, o ils contaient leurs prouesses  leurs
petits-neveux et faisaient soigner leurs infirmits et panser leurs
blessures par des esclaves musulmanes avec lesquelles ils vivaient, en
dpit de leur voeu de chastet. Des monarques fameux, passant par
Majorque, avaient quitt l'Alcazar d'Almudaina, pour visiter les Febrer
dans leur palais. Quelques-uns avaient t amiraux des flottes royales,
d'autres gouverneurs de possessions lointaines; certains d'entre eux
dormaient leur ternel sommeil sous les dalles de la cathdrale de La
Valette, prs d'autres Majorquins illustres, et Jaime avait pu
contempler leurs tombes, quand il avait visit Malte.

La Bourse de Palma, lgant difice gothique, proche de la mer, avait
t, durant plusieurs sicles, un fief de ses aeux. Toutes les
marchandises dcharges sur le mle voisin taient pour les Febrer; et,
dans l'immense salle hypostyle de la Bourse, prs des colonnes torses
qui se perdaient dans la pnombre des votes, les anctres de Jaime
recevaient avec un faste royal, les navigateurs d'Orient, vtus de
l'ample culotte plisse, les patrons gnois et provenaux au petit
manteau surmont d'un capuce, et les vaillants capitaines de l'le,
portant le rouge bonnet catalan. Les marchands vnitiens envoyaient des
meubles d'bne, orns de menues incrustations d'ivoire et de
lapis-lazuli, ou, dans leur cadre de cristal, de grandes glaces aux
reflets azurs. Les navigateurs, qui revenaient d'Afrique, apportaient
des poignes de plumes d'autruche, des dfenses d'lphant, et ces
trsors, avec beaucoup d'autres, allaient enrichir les salles du palais,
parfumes de mystrieuses essences, prsents des correspondants
asiatiques.

Durant des sicles, les Febrer avaient t les intermdiaires entre
l'Orient et l'Occident, et avaient fait de Majorque un dpt de produits
exotiques, que leurs vaisseaux allaient ensuite porter  et l en
Espagne, en France, en Hollande. Les richesses affluaient chez eux avec
une abondance fabuleuse. Il leur arriva mme de prter  des rois. Et
pourtant, Jaime, le dernier de leur race, la nuit prcdente, aprs
avoir perdu au cercle les cent dernires pesetas qu'il possdait, n'en
avait pas moins t forc, pour aller le lendemain  Valldemosa,
d'emprunter de l'argent  Toni Claps, le contrebandier, un homme
grossier, mais d'une vive intelligence, au demeurant, le plus fidle et
le plus dsintress de ses amis.

En se peignant, Jaime se regarda dans une glace ancienne, raye et
trouble. A trente-six ans, il tait assez bien conserv. Il tait laid,
mais d'une laideur superbe, suivant le mot d'une femme, qui avait exerc
sur sa vie une certaine influence. Ce genre de laideur lui avait mme
valu quelques succs. Miss Mary Gordon, une blonde anglaise,
sentimentale, fille du gouverneur d'un archipel ocanien, avait
rencontr Jaime dans un htel de Munich. Frappe par sa ressemblance
avec Wagner, dont il tait le vivant portrait, assurait-elle, miss Mary
avait fait elle-mme les premiers pas. Charm de ce souvenir, Febrer
souriait en contemplant dans la glace son front bomb, dont le poids
semblait craser ses yeux, imprieux et moqueurs, ombrags d'pais
sourcils. Son nez, aquilin et mince, tait celui de tous les Febrer, ces
oiseaux de proie des solitudes marines. Sa bouche se crispait,
ddaigneuse sous une fine moustache; son menton saillant tait couvert
d'une barbe clairseme et soyeuse.

Dlicieuse miss Mary! Leurs joyeuses prgrinations  travers l'Europe
avaient dur prs d'un an. Jaime se les rappelait encore avec une
motion voile de regret, mais c'tait un pass dj lointain. A quoi
bon le faire revivre dans son imagination d'homme blas et las? Ah! les
femmes! s'cria-t-il ddaigneusement, en redressant son corps robuste,
au dos un peu vot, tant sa taille tait haute. Les femmes! depuis bien
longtemps, elles avaient cess de l'intresser. Et puis, il se sentait
vieillir, en dpit des apparences. Quelques fils d'argent dans sa barbe,
et des rides lgres aux coins des yeux rvlaient la fatigue d'une vie
mene  toute vapeur, suivant sa propre expression.

Cependant, tel qu'il tait, il plaisait encore, et c'tait l'amour qui
allait le sauver.

Sa toilette termine, Jaime quitta sa chambre  coucher et traversa un
vaste salon, vivement clair par le rayon du soleil qui pntrait par
l'imposte des fentres aux volets clos. Le plancher restait encore dans
la pnombre, tandis que les murs, couverts d'immenses tapisseries,
brillaient comme des jardins aux vives couleurs, o se droulaient des
scnes mythologiques et bibliques.

Febrer, en passant devant ces richesses, hrites des anctres, leur
jeta un ironique regard. Aujourd'hui, plus rien de tout cela ne lui
appartenait. Il y avait dj plus d'un an que toutes les tapisseries
taient devenues la proprit de certains usuriers de Palma, qui
toutefois avaient consenti  les laisser pour quelque temps encore,
accroches  leur place. Elles y attendaient la venue de quelque riche
amateur, qui les paierait plus largement en croyant les acheter  leur
propritaire. Jaime n'en tait plus que le dpositaire, menac de la
prison, s'il s'en montrait infidle gardien.

En arrivant au milieu du salon, il se dtourna quelque peu par habitude;
mais il se mit  rire, en voyant que rien ne lui barrait le chemin. Un
mois auparavant, il y avait encore l une table italienne, faite de
divers marbres prcieux, rapporte d'une de ses expditions de corsaire
par le fameux Commandeur don Priamo Febrer.

Poursuivant son chemin, il ne rencontra que le vide, l o il voyait
d'ordinaire un norme brasero d'argent repouss. Hlas! il l'avait vendu
au poids du mtal. L'absence de cet objet prcieux le fit souvenir d'une
chane d'or, prsent de Charles-Quint  l'un de ses anctres, chane
qu'il avait galement vendue  Madrid, quelques annes auparavant, au
poids du mtal, avec un supplment de deux onces d'or, pour la beaut du
travail. Jaime avait appris que cette chane avait t revendue cent
mille francs  Paris...

En se livrant  ces pnibles penses, il se dirigea vers la vaste
cuisine o se prparaient jadis les banquets clbres, donns par les
Febrer aux parasites dont ils taient entours. Mado Antonia paraissait
plus petite encore, dans cette immense pice au plafond lev. Elle
tait assise auprs de la grande chemine dont l'tre pouvait contenir
des troncs d'arbre. La glaciale propret de cette pice prouvait qu'elle
n'tait plus utilise. Aux murs, de nombreux crochets vides dnonaient
l'absence des brillants ustensiles de cuivre, qui avaient orn cette
cuisine, digne d'un couvent. Maintenant, la vieille servante prparait
ses ragots sur un tout petit fourneau, plac  ct du ptrin.

D'une voix forte, Jaime appela Mado Antonia, et pntra dans la petite
salle  manger o les derniers des Febrer prenaient leurs repas. Mais l
aussi, la misre avait laiss sa trace. La longue table tait recouverte
d'une toile cire toute fendille; les dressoirs taient presque vides;
les anciennes faences,  mesure qu'elles taient casses, avaient t
remplaces par des assiettes et des pots de fabrication grossire.

Au fond, deux fentres ouvertes encadraient deux rectangles de mer d'un
bleu intense et mobile, palpitant sous les feux du soleil. Prs de ces
fentres, quelques palmiers balanaient mollement leurs ventails. A
l'horizon se dtachaient les ailes blanches d'une golette se dirigeant
vers Palma, avec la lenteur d'une mouette fatigue.

En entrant, Mado Antonia posa sur la table une grande tasse de caf au
lait, avec une tartine de pain beurre. Jaime se mit  djeuner de grand
apptit, cependant il fit la grimace en gotant son pain:

--Il est bien dur, n'est-ce pas? dit la servante en majorquin; il ne
vaut pas les petits pains que monsieur mange au cercle; mais ce n'est
pas ma faute. Je voulais ptrir la pte hier, mais je n'avais plus de
farine, et j'attendais le fermier de Son Febrer qui devait apporter sa
redevance... Ah! les gens sont bien ingrats et bien oublieux!

Et la vieille servante exprima longuement son mpris pour le fermier de
Son Febrer, la dernire terre qui restt  Jaime.

A cette vocation, celui-ci songeait que ce domaine ne lui appartenait
plus, bien qu'il en ft officiellement le propritaire. Cette terre, la
plus fertile, la plus riche de son hritage, qui portait le nom de sa
famille, il l'avait hypothque, et il allait la perdre d'un moment 
l'autre. Le modique revenu qu'il en tirait, conformment aux usages du
pays, lui servait uniquement  payer les intrts des divers emprunts
qu'il avait contracts, mais en partie seulement, et comme ses dettes ne
faisaient que s'accrotre, il ne lui restait plus que les redevances en
nature. A Nol et  Pques, il recevait une couple d'agneaux avec une
douzaine de volailles; en automne, deux porcs bien engraisss, des
oeufs et une certaine quantit de farine, sans compter les fruits de
saison. De ces produits Mado Antonia faisait deux parts: l'une pour la
consommer, l'autre pour la vendre. C'tait ainsi que Jaime et sa
servante vivaient dans la solitude du palais,  l'abri de la curiosit
publique, comme deux naufrags dans un lot.

Mais depuis quelque temps, les redevances se faisaient de plus en plus
attendre. Le fermier, avec cet gosme de paysan, qui lui fait
abandonner les malheureux, ne s'empressait gure de tenir ses
engagements. Il savait que l'hritier du majorat n'tait plus le
vritable propritaire de Son Febrer, et maintes fois, en entrant dans
la ville avec ses provisions, il se dtournait pour les dposer chez les
cranciers de Jaime, redoutables personnages qu'il tenait  mnager.

Le dernier des Febrer regarda tristement sa servante, qui demeurait
debout devant lui. C'tait une paysanne qui avait toujours conserv le
costume de son village: casaquin fonc, garni aux manches d'une double
range de boutons, jupe claire  ramages, guimpe blanche sous laquelle
pendait une grosse tresse postiche, trs noire, serre  son extrmit
par un long noeud de ruban de velours.

--Quelle misre, Mado Antonia! dit Jaime en parlant majorquin, lui
aussi. Tout le monde fuit les pauvres, et, un de ces jours, si ce coquin
ne nous apporte pas ce qu'il nous doit, nous en serons rduits  nous
manger, comme des naufrags.

La vieille sourit... Monsieur tait toujours gai. A cet gard, il tait
bien le vivant portrait de son grand-pre, don Horacio, qui, malgr sa
physionomie grave, disait des choses si drles!...

--Il faut que cela finisse, poursuivit Jaime, et cela finira aujourd'hui
mme. Sache-le, avant que la nouvelle coure les rues: je me marie!

La servante joignit les mains pour exprimer son tonnement; puis, levant
les yeux au plafond:

--Sang du Christ! il tait temps... il y a beaux jours que Monsieur
aurait d y penser. La maison serait dans un autre tat.

Et, sa curiosit de campagnarde s'veillant, elle questionna:

--Est-elle riche?

Le signe d'assentiment de son matre ne la surprit point. Seule, une
femme apportant en dot une grosse fortune, pouvait prtendre pouser un
Febrer.

--Elle est jeune, sans doute? affirma la vieille, pour obtenir de plus
amples renseignements.

--Oui, jeune, beaucoup plus jeune que moi, trop jeune. Vingt-deux ans
environ. Je pourrais presque tre son pre.

Mado fit un geste de protestation. Don Jaime tait le plus bel homme de
l'le; elle le proclamait bien haut, elle qui l'admirait, depuis que,
tout enfant, elle le menait par la main en promenade, au bois de pins
voisin du chteau de Bellver.

--Et elle est de bonne maison? demanda-t-elle encore, pour vaincre le
laconisme de son matre.

Jaime demeura quelques instants perplexe; il plit un peu, puis il dit,
d'un ton nergique et rude, destin  cacher son trouble:

--C'est une _chueta_!

De nouveau, Antonia joignit ses mains en invoquant le sang du Christ, si
vnr  Palma; mais tout  coup, les rides de son visage brun se
dtendirent, et, la rflexion venant, elle se mit  rire.

--Que monsieur tait drle! Comme son grand-pre, il disait les choses
les plus stupfiantes, les plus incroyables, avec une gravit qui
trompait les gens. Et elle, la pauvre sotte, elle avait pris cette farce
au srieux...

--Mado, c'est bien vrai, je me marie avec une Chueta... la fille de don
Benito Valls: C'est pour cela que je vais aujourd'hui  Valldemosa...

La voix teinte de Jaime, son accent timide dissiprent tous les doutes
de la servante. Elle resta bouche bante, les bras tombant, sans trouver
la force de lever les mains et les yeux... une juive...

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Il lui tait impossible de dire autre chose. Elle croyait avoir rv que
le tonnerre avait branl la vieille maison, qu'un gros nuage venait de
cacher le soleil, que la mer se plombait et qu'elle allait lancer ses
vagues houleuses contre la muraille. Puis elle vit que rien n'tait
chang, et qu'elle avait t trouble par cette tonnante nouvelle.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!

Et, saisissant la tasse vide et le reste du pain, elle se mit  courir,
pour se rfugier au plus vite dans la cuisine. Arrive l, elle eut
peur. Quelqu'un devait marcher l-haut, dans les salons vnrables,
quelqu'un dont elle ne pouvait s'expliquer la nature, mais qui se
rveillait aprs un sommeil sculaire. Ce vieux palais avait assurment
une me. D'habitude, elle entendait les meubles craquer, les tapisseries
s'agiter et bruire, la harpe dore de l'aeule de don Jaime vibrer, et
elle n'en prouvait nulle crainte, car elle savait que les Febrer
avaient toujours t d'honntes gens, simples et bons pour les
humbles... Mais maintenant, aprs une pareille dclaration!... Elle
songeait avec inquitude aux portraits qui ornaient la salle de
rception. Quelle expression devaient avoir les visages des anctres,
s'ils avaient entendu les paroles que venait de prononcer leur
descendant!

Mado Antonia finit par se rassrner, en buvant le reste du caf prpar
pour son matre. Elle n'avait plus peur, mais elle ressentait une
tristesse profonde, en songeant  la destine de don Jaime, comme si
elle l'et vu en danger de mort.

Un peu de mpris vint dominer momentanment sa vieille tendresse. Quelle
honte prouverait la tante de Jaime, qui tait la dame la plus noble et
la plus pieuse de l'le, celle que beaucoup nommaient la Papesse, par
ironie ou par respect.

--Au revoir, Mado! Je serai de retour  la tombe de la nuit.

La vieille se voyant seule, leva les bras vers le ciel pour invoquer le
sang du Christ, la Vierge de Lhuch, patronne de l'le, et enfin le grand
saint Vincent Ferrer, qui avait fait tant de miracles, lorsqu'il tait
venu prcher  Majorque. Qu'il en ft un de plus, pour empcher de se
raliser le monstrueux projet de don Jaime! Qu'un norme quartier de
roche se dtacht de la montagne, pour couper la route de Valldemosa!
Que la voiture verst, et que l'on rapportt don Jaime sur un
brancard!... Tout plutt que cette honte!

Febrer, ayant travers l'antichambre, commena de descendre les marches
de l'escalier. Comme tous les nobles de l'le, ses pres avaient lev
des constructions grandioses. Le vestibule occupait un tiers du
rez-de-chausse. Une sorte de loggia  l'italienne, forme de cinq
arcades, soutenue par de fines colonnettes, s'tendait en haut de
l'escalier et donnait accs, par deux portes, aux deux ailes de
l'difice, plus leves que le corps principal du logis. Au centre de la
balustrade, en face de la porte-cochre, se trouvait l'cusson en pierre
des Febrer, avec une lanterne en fer forg.

En descendant, Jaime heurtait sa canne contre les marches de pierre, ou
en frappait les hautes amphores vernisses qui ornaient les paliers,
amphores qui, sous le choc, rendaient un son de cloche. La rampe de fer,
oxyde par les ans, s'effritait en cailles rouilles, et tremblait au
bruit des pas, comme si elle allait se desceller.

Arriv  la cour d'honneur, Febrer s'arrta. En songeant  la grave
rsolution qu'il avait prise, il jeta un long regard sur ce vieux palais
que, d'ordinaire, il considrait avec indiffrence. La cour, vaste comme
une place publique, pouvait recevoir plus de douze carrosses et tout un
escadron de cavaliers. Douze colonnes massives, en marbre vein de
l'le, soutenaient les arcades de pierre simplement taille, sur
lesquelles reposait un plafond aux poutres noircies par le temps. Le
pav tait form d'un cailloutage, verdi de mousse. Une fracheur de
ruines rgnait dans cette cour immense et dserte. Un chat la traversa,
sortant des anciennes curies par la chatire d'une porte vermoulue, et
disparut bientt par l'orifice des souterrains abandonns, o l'on
conservait autrefois les rcoltes.

La rue tait solitaire. A son extrmit, borde par le mur du jardin des
Febrer, on apercevait les remparts, percs d'une grande porte, arme au
cintre d'une herse de bois, dont les dents semblaient tre d'un poisson
gigantesque. A travers cette ouverture, les eaux de la baie, vertes et
lumineuses, tremblaient de reflets d'or.

Jaime fit quelques pas sur le pav bleutre de la rue, dpourvue de
trottoirs, puis s'arrta encore, pour contempler sa demeure. Ce n'tait
plus qu'un faible reste du pass. L'antique palais des Febrer avait
occup un vaste espace, mais avec le temps et la gne de la famille, il
avait peu  peu diminu d'tendue. Une partie de ce palais tait devenue
un couvent de religieuses, tandis que d'autres avaient t acquises par
de riches Majorquins, qui, en surchargeant l'difice de balcons
modernes, en avaient dtruit l'unit primitive, visible encore dans la
ligne des auvents et des toits. Quant aux Febrer, ils avaient d, pour
accrotre leurs revenus, se rfugier dans la partie du palais donnant
sur les jardins et sur la mer, tandis qu'ils louaient les
rez-de-chausse  des boutiquiers et  de petits industriels. Tout 
ct de la grande porte seigneuriale, une vitrine laissait voir des
jeunes filles qui repassaient du linge. Elles salurent don Jaime d'un
sourire respectueux. Celui-ci demeurait immobile, et continuait 
contempler la demeure de ses anctres.

Elle avait grand air, toute mutile et vieille qu'elle tait! La pierre
du soubassement, effrite et creuse par le frlement des pitons et le
heurt des voitures, tait coupe  ras du sol par de nombreux soupiraux
grills. A partir de l'entresol, lou  un droguiste, la majest de la
faade commenait  se dployer. Au niveau de l'arcade, dominant la
porte-cochre, trois fentres, divises par des colonnes gmines,
montraient leurs encadrements de marbre noir, finement travaill. Des
chardons de pierre montaient le long des colonnes qui soutenaient les
corniches, surmontes de trois grands mdaillons. Dans celui du centre,
tait sculpt le buste de l'empereur, avec cette inscription: _Dominus
Carolus Imperator 1541_, rappelant le passage de Charles-Quint 
Majorque, lors de la malheureuse expdition d'Alger. Ceux des cts
figuraient les armes de Febrer, soutenues par des poissons  ttes
d'hommes barbus. Au premier tage, ornant les montants et les corniches
des larges fentres, des rinceaux, forms d'ancres et de dauphins,
rappelaient les gloires de cette ligne de navigateurs. A chaque
extrmit s'ouvrait une norme conque. Dans la partie la plus haute de
la faade, s'alignait une file compacte de fnestrelles gothiques: les
unes mures, d'autres ouvertes, pour donner de l'air et de la lumire
aux mansardes; enfin couronnant le tout, l'auvent monumental, l'auvent
grandiose, comme on n'en voit qu' Majorque, projetait jusqu'au milieu
de la rue son magnifique assemblage de chevrons sculpts, noircis par le
temps et soutenus par de massives gargouilles.

Jaime parut satisfait de son examen. Le palais de ses anctres tait
beau encore, malgr les fentres sans vitres, malgr la poussire et les
toiles d'araignes amonceles dans les brches des murailles. Aprs son
mariage, lorsque la fortune du vieux Valls aurait pass dans ses mains,
tous s'merveilleraient de voir la splendide rsurrection des Febrer. Et
il y avait des gens qui se scandalisaient de sa rsolution! Et lui-mme
avait des scrupules!... Allons, courage! En avant!

Il se dirigea vers le Borne, large avenue au centre de Palma, autrefois
lit d'un torrent qui partageait la cit en deux villes ennemies: Can
Amunt et Can Avall. Il y trouverait une voiture pour le conduire 
Valldemosa.

Au moment o il s'engageait dans l'avenue, son attention fut attire par
un groupe de promeneurs qui,  l'ombre d'arbres touffus, regardaient
trois campagnards en arrt devant l'talage d'une boutique. Febrer
reconnut leurs costumes, trs diffrents de ceux des paysans
marjorquins. C'taient des gens d'Ivia. Le nom de cette le voquait en
lui le souvenir, dj lointain, d'une anne passe l-bas, pendant son
adolescence. En apercevant ces gens dont la vue amusait les Majorquins,
Jaime se mit  sourire et  considrer avec intrt leur accoutrement et
leur physionomie.

Sans aucun doute, c'tait un pre avec son fils et sa fille. Le pre
tait chauss d'espadrilles blanches sur lesquelles tombait un ample
pantalon de panne bleue. Sa veste tait retenue sur la poitrine par une
agrafe et laissait voir la chemise et la ceinture. Une mante de couleur
fonce tait pose comme un chle sur ses paules, et, pour complter ce
costume  moiti fminin qui contrastait avec la rudesse de son brun
visage de Maure, il portait sous son chapeau un foulard nou au menton,
dont les pointes retombaient sur le dos. Le fils, d'environ quatorze
ans, tait vtu de la mme faon. Il avait un pantalon galement large
d'en haut, et rtrci  la jambe, mais il ne portait ni mante ni
foulard. Un ruban rose, nou au cou, flottait sur sa poitrine, en guise
de cravate; il avait un petit bouquet d'herbes pos sur l'oreille, et
son chapeau, orn d'un galon  fleurs, tait rejet en arrire, laissant
en libert un flot de cheveux friss, qui tombaient sur son front. Son
visage malicieux, maigre et brun, tait anim par l'clat de deux yeux
africains, d'un noir intense.

Mais c'tait la jeune fille qui attirait le plus l'attention. Elle
portait une jupe verte  petits plis, sous laquelle se devinaient
d'autres jupes superposes, le tout formant un ballon, qui faisait
paratre encore plus menus ses pieds fins et mignons, dans leurs
blanches espadrilles. Le relief de sa poitrine se dissimulait sous un
fichu jauntre, parsem de fleurs rouges. Les manches de velours, d'une
couleur autre que celle de son corsage, taient ornes d'une double
range de boutons en filigrane, oeuvre des orfvres juifs. Une triple
chane d'or d'o pendait une croix, brillait sur sa poitrine; les
mailles en taient si grosses que, si elles n'avaient t creuses, elles
auraient accabl la jeune fille de leur poids. Sa chevelure, noire et
brillante, spare en deux bandeaux sur le front, tait cache sous un
foulard blanc attach sous son menton, puis reparaissait sur sa nuque en
une longue tresse, orne de rubans multicolores, qui descendaient
jusqu'au bas de sa jupe.

La jeune fille, un petit panier pass  son bras, demeurait immobile sur
le bord du trottoir, regardant fixement tous les curieux, ou admirant
les hautes maisons et les terrasses des cafs. Blanche et rose, elle
n'avait pas les traits rudes et le teint cuivr des campagnardes. Son
visage rappelait, par sa pleur nacre, celui d'une religieuse noble et
lgante, et sous le foulard semblable  une guimpe de nonne, tait
clair par le reflet lumineux de ses dents et par l'clat de ses yeux
timides.

Pouss par une curiosit instinctive, Jaime s'approcha des deux hommes
qui, tournant le dos  la jeune fille, taient en contemplation devant
une vitrine d'armurier. Ils examinaient, une  une, les armes exposes,
avec des yeux ardents et une mine de dvots, comme s'ils adoraient des
idoles. Le jeune homme avanait sa tte de Maure, comme s'il et voulu
l'enfoncer dans la vitrine.

--Des pistolets!... Pre, des pistolets! s'criait-il avec la surprise
joyeuse de celui qui se trouve inopinment en prsence d'un ami.

L'admiration des deux jeunes Ivicins allait surtout aux armes inconnues,
qui leur semblaient de merveilleuses oeuvres d'art: fusil  percussion
centrale, carabines  rptition, et surtout ces revolvers qui peuvent
tirer plusieurs coups de suite.

L'image de Febrer, se refltant dans la vitre, fit retourner vivement le
pre:

--Don Jaime! ah! don Jaime!

Sa surprise et sa joie furent si vives que peu s'en fallut qu'en
treignant les mains de Febrer, il ne se jett  ses genoux.

--Nous nous amusions, dit-il d'une voix tremblante,  regarder les
magasins, en attendant l'heure de nous prsenter chez vous... Avancez,
les enfants! et regardez bien. C'est don Jaime! c'est le matre! Il y a
bien dix ans que je ne l'ai vu, mais je l'aurais tout de mme reconnu
entre mille.

Febrer, surpris, ne parvenait pas  coordonner ses souvenirs.

--Vraiment, vous ne me reconnaissez pas, seor? Voyons, Pp Arabi,
d'Ivia...

Ce nom mme ne disait pas grand'chose  Febrer; car,  Ivia, il n'y a
que six ou sept noms de famille, et un quart des habitants s'appelle
Arabi. Pour plus de clart, l'homme ajouta:

--Je suis Pp Arabi, de Can Mallorqu.

Febrer sourit. Ah! Can Mallorqu! il se rappelait ce modeste domaine o
il avait pass une anne, dans son enfance. C'tait l'unique bien qu'il
et hrit de sa mre. Mais, depuis douze ans bientt, Can Mallorqu ne
lui appartenait plus. Il l'avait vendu  Pp, qui en tait le fermier,
comme l'avaient t son pre et son aeul. Jaime avait alors quelque
fortune, pourtant, mais  quoi lui servait cette proprit, situe dans
une le carte, o il ne retournerait jamais? Aussi d'un geste gnreux
de grand seigneur, l'avait-il cde  Pp, pour un prix fort peu lev,
calcul d'aprs le montant du fermage, en lui accordant de longs dlais
pour le paiement. Depuis quelques annes dj, Pp avait fini
d'acquitter sa dette; cependant ces braves gens l'appelaient toujours
le matre.

Pp Arabi prsenta ses enfants: la jeune fille tait l'ane; elle se
nommait Margalida; une vritable petite femme, bien qu'elle n'et que
dix-sept ans. Le garon n'en avait que quatorze: il voulait tre
cultivateur, comme son pre et ses aeux, mais Pp le destinait au
sminaire d'Ivia, parce qu'il avait une belle criture. Ses terres
iraient au garon honnte et travailleur qui pouserait Margalida. Elle
avait dj plusieurs prtendants; ds son retour, allait commencer la
saison des _festeigs_, ces traditionnelles cours d'amour, et elle
choisirait un mari. Quant  Ppet, il tait appel  de plus hautes
destines; il serait prtre, et quand il aurait dit sa premire messe,
il deviendrait aumnier militaire, ou il s'embarquerait pour l'Amrique,
comme l'avaient fait d'autres jeunes gens d'Ivia, qui gagnaient
beaucoup d'argent l-bas et en envoyaient  leurs parents pour l'achat
de terres, dans leur le natale. Ah! comme le temps passait! Pp avait
vu don Jaime presque enfant, quand celui-ci tait venu  Can Mallorqu
avec sa mre.

C'tait Pp qui, le premier, lui avait appris  manier un fusil et 
chasser les oiseaux. Il n'tait pas mari, et ses parents vivaient
encore... Puis, ils ne s'taient revus qu'une fois  Palma, quand don
Jaime lui avait vendu le domaine (grande faveur dont il lui tait
toujours reconnaissant)--et aujourd'hui qu'il revenait le voir, il tait
presque vieux avec deux enfants presque aussi grands que son matre!

Pp conta ensuite son voyage, en montrant dans un sourire d'une malice
ingnue, sa solide denture de paysan. Ils avaient eu dix heures de
navigation avec une mer magnifique. La fille portait leur dner dans le
panier. Ils repartiraient le lendemain, au petit jour, mais auparavant,
il devait s'entretenir avec le matre. Il avait  lui parler d'affaires.

Jaime, surpris, prta plus d'attention aux paroles de Pp. Celui-ci
s'exprimait avec une certaine timidit, et s'embrouillait dans ses
explications: Les amandiers faisaient la principale richesse de Can
Mallorqu. L'anne prcdente, la rcolte avait t bonne, et cette
anne, elle promettait de n'tre pas mauvaise. On vendait les amandes un
bon prix aux patrons de barques, qui les transportaient  Palma et 
Barcelone. Il avait plant d'amandiers presque toute sa proprit;
maintenant il songeait  dfricher et  pierrer certaines terres
appartenant  don Jaime, pour y faire pousser du bl, ce qu'il fallait
pour sa famille, pas davantage.

Febrer ne cacha point son tonnement. Quelles pouvaient bien tre ces
terres-l?... Il possdait donc encore quelque chose  Ivia?...

Pp sourit. Ce n'taient pas prcisment des terres, mais il y avait un
promontoire rocheux, avanant sur la mer, et l'on pouvait fort bien
l'utiliser, du ct oppos, en construisant sur la pente des terrasses
en tage, pour la culture. C'tait au sommet de cette falaise que se
trouvait la tour du Pirate. Le seor devait certainement se la
rappeler... Une tour fortifie, datant de l'poque des corsaires. Tout
gamin, don Jaime y avait grimp plus d'une fois, profrant des cris de
guerre, et lanant  l'assaut une arme imaginaire.

Febrer qui, un instant, avait cru faire la dcouverte d'une proprit
oublie, sourit tristement. Ah! la tour du Pirate! Il s'en souvenait
bien. Elle s'levait sur un rocher calcaire, une saillie de la cte, o,
dans les interstices de la pierre, poussaient des plantes sauvages. Le
vieux fortin n'tait qu'une ruine qui lentement s'miettait sous
l'action du temps et les assauts des vents marins. Les pierres se
dtachaient et tombaient; les crneaux taient brchs.

Lorsqu'on avait rdig l'acte de vente de Can Mallorqu, la tour n'avait
pas t mentionne, peut-tre par oubli, tant elle ne pouvait servir 
rien. Pp pouvait donc en faire ce que bon lui semblait, car lui, il ne
retournerait jamais dans ces lieux, depuis longtemps oublis. Comme le
paysan parlait de l'indemniser, don Jaime l'arrta d'un geste de grand
seigneur. Puis il se mit  regarder la jeune fille. Elle tait vraiment
bien. On et dit une demoiselle dguise en paysanne. L-bas,  Ivia,
tous les jeunes gens devaient en tre amoureux. Le pre souriait,
satisfait...

--Allons, petite, salue le seor... Comment dit-on?

Il lui parlait comme  une gamine. Elle, les yeux baisss, le sang au
visage, saisit d'une main l'un des coins de son tablier, et murmura
d'une voix tremblante:

--Votre servante, seor!...

Febrer mit un terme  l'entrevue en invitant Pp et ses enfants  se
rendre chez lui. Il y avait longtemps que le paysan connaissait Mado
Antonia. Elle serait heureuse de les voir. Ils prendraient leur repas
avec elle,  la fortune du pot. Lui les reverrait le soir,  son retour
de Valldemosa.

--Au revoir, Pp! au revoir, mes enfants!

Et de sa canne, il fit signe  un cocher, assis sur le sige d'une de
ces voitures qu'on voit seulement  Majorque, vhicule trs lger 
quatre roues, gay d'un dais de toile blanche.




II


Ds qu'il fut hors de Palma, dans la campagne o souriait le printemps,
Febrer se reprocha la vie qu'il menait. Il y avait un an qu'il n'tait
pas sorti de la ville. Il passait ses aprs-midi dans les cafs du
Borne, et ses soires dans la salle de jeu du cercle.

Dire qu'il n'avait jamais l'ide de mettre le nez hors de Palma, pour
contempler ces champs d'un vert tendre, o l'on entendait bruire les
canaux d'irrigation; ce ciel d'un bleu si doux o flottaient de blancs
nuages; ces collines d'un vert sombre, avec leurs petits moulins  vent,
gesticulant au fate; ces abruptes sierras couleur de rose, qui
fermaient l'horizon; tout ce riant paysage qui avait valu  Majorque le
nom d'Ile Fortune, que lui dcerna l'admiration des anciens
navigateurs! Ah! il se promettait bien, lorsque son prochain mariage
l'aurait enrichi, de racheter le beau domaine de Son Febrer, et d'y
passer une partie de l'anne, comme le faisaient ses pres, pour y mener
 son tour la vie simple d'un gentilhomme, gnreux et respect!

Au grand trot de ses deux chevaux, la voiture frlait au passage et
laissait derrire elle de nombreux paysans, revenant de la ville; de
sveltes femmes brunes, avec de larges chapeaux de paille enrubanns et
orns de fleurs sauvages; des hommes, vtus de ce coutil ray qu'on
nomme toile de Majorque, et coiffs de feutres rejets en arrire, qui
entouraient comme d'une aurole, noire ou grise, leurs faces rases.

Febrer reconnaissait sur la route les moindres plis de terrain, bien
qu'il ne ft point pass par la depuis quelques annes. Bientt il
arriva  une bifurcation: un chemin conduisait  Valldemosa, l'autre 
Soller.

Soller! ces deux syllabes firent soudain revivre en lui toute son
enfance. Chaque anne, dans une voiture semblable, la famille de Febrer
allait jadis  Soller, o elle possdait un vieux manoir, la Casa de la
Luna, ainsi nomm parce que la grande porte d'entre tait surmonte
d'une demi-sphre de pierre, avec des yeux et un nez, qui reprsentait
la lune.

C'tait toujours vers le mois de mai que se faisait le voyage. Quand la
voiture traversait un col, le petit Febrer poussait des cris de joie en
voyant  ses pieds la valle de Soller, ce jardin des Hesprides. Les
montagnes, couvertes de sombres forts de pins, et parsemes de
maisonnettes blanches, taient couronnes d'un turban de brumes. En bas,
entourant la ville et se prolongeant jusqu'au rivage, d'immenses bois
d'orangers parfumaient l'air. De tous les environs accouraient  la fte
de Soller, des familles de paysans. La dulzaine, cette sorte de
clarinette moresque, invitait la jeunesse  la danse. De main en main
circulaient les verres qu'emplissait la douce eau-de-vie de l'le ou le
vin de Baalbufar. C'taient les rjouissances en l'honneur de la paix,
aprs dix sicles de guerre et de piraterie.

Les pcheurs, pour commmorer la victoire remporte par leurs anctres,
au XVIe sicle, sur les corsaires turcs, se dguisaient en musulmans
ou en guerriers chrtiens, et, tromblons ou pes en mains, simulaient
dans le port un combat naval sur leurs humbles barques, ou ils se
poursuivaient les uns les autres le long des chemins voisins de la cte.

Quand les ftes de Soller avaient pris fin et que le village avait
recouvr sa tranquillit coutumire, le petit Jaime passait ses journes
 courir par les orangers avec Antonia, aujourd'hui la vieille Mado
Antonia qui alors tait une frache gaillarde aux dents blanches,  la
poitrine rebondie,  la dmarche lourde. Elle accompagnait le petit
Jaime jusqu'au port, sorte de lac paisible et solitaire, dont l'entre
tait rendue presque invisible par les remous des flots entre les
rochers.

Hlas! maintenant la Casa de la Luna n'tait plus  lui; et depuis plus
de vingt ans, il n'avait pas revu ce pays qui lui rappelait de si doux
souvenirs....

A l'endroit o la route bifurquait, la voiture prit le chemin qui
conduisait  Valldemosa; mais ici, il ne retrouvait plus aucune trace de
ses jeunes annes. Il n'avait suivi cette route que deux fois, quand il
avait dj l'ge d'homme, en allant visiter avec quelques amis, les
cellules de la Chartreuse. Il se rappelait seulement les oliviers qui la
bordaient, les fameux oliviers sculaires aux formes tourmentes et
fantastiques, qui avaient servi de modles  tant de paysagistes, et il
penchait la tte au dehors pour les mieux voir. A droite et  gauche
s'tendaient les terrains pierreux et desschs o commenaient les
escarpements de la montagne. Le chemin serpentait en montant entre des
massifs d'arbres. Les premiers oliviers dfilaient dj devant les
fentres de sa voiture.

Febrer les connaissait, ces oliviers tranges; il en avait souvent
parl, et pourtant il prouva la sensation que donne un spectacle
extraordinaire, comme s'il le voyait pour la premire fois. C'taient
des arbres normes, au feuillage clairsem, aux troncs noirs, noueux et
crevasss, bossus par de grandes excroissances, si vieux que la sve ne
pouvant monter jusqu' la ramure, tait absorbe par la partie
infrieure, qui grossissait sans cesse. La campagne avait l'air d'un
atelier de sculpture abandonn, avec des milliers d'bauches informes et
monstrueuses, parpilles sur le sol, au milieu d'un tapis de verdure,
maill de pquerettes et de campanules.

Le calme rgnait dans cette solitude: les oiseaux chantaient, les fleurs
des champs se pressaient jusqu'au pied des troncs vermoulus, et les
fourmis allaient et venaient en longs chapelets, creusant des galeries
au coeur mme des plus vieilles racines. On racontait que Gustave Dor
avait dessin ses plus fantastiques compositions sous ces oliviers
sculaires, et Jaime, en pensant  cet artiste, se rappela bientt
d'autres personnages plus clbres qui taient passs par ce mme
chemin, qui avaient vcu et souffert  Valldemosa.

S'il tait all deux fois visiter la Chartreuse, 'avait t seulement
pour voir de prs ces lieux immortaliss par l'amour. Maintes fois, son
grand-pre lui avait cont l'histoire de la franaise de Valldemosa et
de son compagnon le musicien.

Un jour de l'anne 1838, les Majorquins et les Espagnols, qui s'taient
rfugis dans l'le, pour fuir les horreurs de la guerre civile, avaient
vu dbarquer un tranger, accompagn d'une femme, d'un petit garon et
d'une fillette. Lorsqu'on dposa  terre les bagages, les insulaires
admirrent, stupfaits, un piano monumental, un Erard, comme on en
voyait peu alors. Pendant quelques jours, l'instrument dut attendre  la
Douane que les inquitudes de l'administration fussent calmes, et les
voyageurs allrent loger dans une auberge qu'ils quittrent bientt,
pour louer, tout prs de Palma, la villa de _Son Vent_. L'homme
paraissait malade. Il tait plus jeune que sa compagne, mais son visage,
amaigri par la souffrance, tait ple et transparent comme une hostie;
ses yeux brillaient de fivre, et sa poitrine troite tait constamment
dchire par une toux rauque. Une barbe trs fine voilait ses joues; une
chevelure lonine couronnait son front et tombait sur sa nuque en
boucles paisses. La femme avait des allures masculines. Elle s'occupait
activement de tout dans la maison; elle jouait avec ses enfants, comme
si elle avait eu leur ge. Mais on pressentait dans cette famille
errante quelque chose d'irrgulier, une sorte de protestation et de
rvolte contre les lois humaines. L'trangre portait des toilettes
quelque peu fantaisistes, avec un poignard d'argent dans les cheveux,
ornement romantique qui scandalisait les dvotes de Majorque. En outre,
elle n'allait pas  la messe et ne faisait point de visites. Elle ne
quittait sa maison que pour jouer avec ses enfants ou pour mettre au
soleil le pauvre phtisique, en lui donnant le bras. Les enfants taient
aussi singuliers que leur mre. La fille tait habille en garon pour
courir plus  l'aise  travers champs.

Bientt la curiosit des insulaires dcouvrit les noms de ces trangers
suspects. Elle tait franaise, femme de lettres, et se nommait Aurore
Dupin, ex-baronne, spare de son mari. Elle tait universellement
clbre par ses romans qu'elle signait George Sand, pseudonyme form
d'un prnom masculin et du nom d'un criminel politique. Lui, tait un
musicien polonais, de complexion dlicate, qui semblait laisser un
lambeau de sa vie dans chacune de ses oeuvres, et,  vingt-neuf ans,
se sentait prs de la mort. Il s'appelait Frdric Chopin. Le petit
garon et la fillette taient les enfants de la romancire, qui tait
dj dans sa trente-cinquime anne.

La socit majorquine, enferme dans ses prjugs traditionnels,
s'indigna d'un pareil scandale. Ces gens n'taient pas maris!... Et la
femme crivait des romans dont la hardiesse pouvantait les honntes
gens! Cependant les femmes furent curieuses de les lire, mais 
Majorque, nul autre que don Horacio Febrer, le grand-pre de Jaime, ne
recevait de livres. Il consentit a prter Indiana et Lelia, qui
circulrent de main en main sans que personne y comprt grand'chose,
d'ailleurs. En tout cas, celle qui les avait crits devint un objet
d'horreur; cependant doa Elvira, la grand'mre de Jaime, une Mexicaine
dont il avait tant de fois contempl le portrait, et qu'il se
reprsentait toujours, vtue de blanc, les yeux au ciel, tenant une
harpe dore entre ses genoux, alla voir plusieurs fois la solitaire de
_Son Vent_; mais ce fut un tel scandale, que don Horacio dut intervenir
et dfendre  sa femme de continuer ses visites.

Le vide se fit autour des trangers. Tandis que les enfants jouaient
avec leur mre dans la campagne, pareils  de petits sauvages, le
malade, enferm dans sa chambre, toussait derrire les vitres de sa
fentre, ou se montrait  la porte, cherchant un rayon de soleil. La
nuit,  une heure avance, sa muse mlancolique et maladive venait le
visiter; alors, assis au piano, tout en gmissant et en toussant, il
improvisait ses compositions o respire une triste et amre volupt.

Le propritaire de _Son Vent_, un bourgeois de la ville, enjoignit
bientt aux trangers de dguerpir. Le pianiste tait phtisique;
n'allait-il pas contaminer sa villa?... O aller? Retourner en France
tait impossible. On tait en plein hiver, et Chopin tremblait comme un
oiseau abandonn, en songeant au froid de Paris. L'le avait beau tre
inhospitalire; il l'aimait pour la douceur de son climat. Alors
s'offrit aux rprouvs, comme l'unique refuge, la Chartreuse de
Valldemosa, difice du moyen ge, sans beaut architecturale, qui n'a de
charme que son antiquit, mais qui, bti au milieu de montagnes aux
flancs desquelles dvalent des bois de pins, est protg contre l'ardeur
du soleil par un rideau d'amandiers et de palmiers. C'tait un monument
presque en ruine, une sorte de couvent de mlodrame, lugubre et
mystrieux, avec des clotres o campaient vagabonds et mendiants. Pour
y pntrer, il fallait traverser l'ancien cimetire des moines, dont
les fosses taient envahies par des racines qui rejetaient les ossements
 fleur de terre. Par les nuits de lune, disait-on, le spectre d'un
moine maudit errait  travers les clotres, dans ces lieux o jadis il
avait pch, en attendant l'heure de la rdemption.

C'est l que, par une pluvieuse journe d'hiver, les fugitifs allrent
chercher un asile. Fouetts par la bourrasque, ils suivirent la route
que parcourait maintenant Febrer, mais qui n'avait de chemin que le nom.
Envelopp dans un gros manteau, le musicien grelottait et toussait sous
la bche, tressaillant douloureusement  tous les cahots. Aux endroits
dangereux, la romancire suivait  pied, tenant ses enfants par la
main... Un vrai voyage de vagabonds!

Ils passrent tout l'hiver dans la Chartreuse solitaire. Elle, chausse
de babouches, avec son petit poignard dans ses cheveux en dsordre,
faisait courageusement la cuisine, aide par une toute jeune fille du
pays, qui, pour peu qu'on ne la surveillt point, se htait d'engloutir
les mets destins au cher malade. Les gamins de Valldemosa jetaient des
pierres aux petits Franais qu'ils prenaient pour des Maures, ennemis
de Dieu; les femmes volaient leur mre, quand elles lui vendaient des
comestibles, et l'avaient surnomme la Sorcire. Tous vitaient, en se
signant, ces gitanos qui osaient habiter le monastre, prs des morts,
en communication constante avec le fantme du moine, qui se promenait 
travers les clotres.

Pendant le jour, tandis que le malade reposait, la romancire prparait
le potage, et, de ses mains fines et ples d'artiste, aidait la
servante  plucher les lgumes. Puis elle courait avec ses enfants,
jusqu' la cte abrupte de Miramar, couverte de bois touffus, o jadis
le savant Raymond Lulle avait tabli son cole d'tudes orientales.
C'tait seulement  l'entre de la nuit qu'elle commenait vraiment 
vivre. Alors les vastes et sombres clotres s'animaient soudain d'une
harmonie mystrieuse, qui semblait venir de trs loin,  travers
l'paisseur des murs. C'tait Chopin qui, pench sur le piano, composait
ses nocturnes. George Sand,  la lueur d'une bougie, crivait
_Spiridion_, l'histoire de ce religieux qui finit par rejeter toutes ses
croyances. Souvent, alarme par la frquence des quintes de toux, elle
interrompait son travail pour courir auprs du musicien, et lui faire de
la tisane. La nuit, quand la lune brillait, elle tait tente par le
frisson du mystre et par la volupt de la peur, et elle allait dans les
clotres o la lumire des fentres se projetait en taches laiteuses au
milieu des tnbres. Personne!... Elle s'asseyait dans le cimetire des
moines, attendant en vain que l'apparition du fantme animt la
monotonie de sa vie par un incident romanesque.

Pendant une nuit de Carnaval, la Chartreuse fut envahie par des
Maures. C'taient des jeunes gens de Palma qui, aprs avoir parcouru
la ville, dguiss en Berbres, pensrent  la franaise, honteux sans
doute de l'isolement auquel on l'avait condamne. Ils arrivrent 
minuit, troublant de leurs chansons et de leurs guitares, le calme
mystrieux du couvent, et effrayant les oiseaux abrits dans les ruines.
Dans l'une des cellules, ils excutrent des danses espagnoles, que
Chopin suivait attentivement de ses regards fbriles, tandis que la
romancire allait d'un groupe  l'autre, navement joyeuse, comme une
bonne bourgeoise, de n'tre point tout  fait oublie.

Ce fut l sa seule nuit de bonheur  Majorque. Puis le printemps revint,
et le cher malade se sentant mieux, les trangers partirent pour
retourner lentement  Paris. Oiseaux de passage, ils ne laissrent pas
d'autre trace que le souvenir.

Nombreuses taient maintenant les familles de Palma, qui allaient en
villgiature  la Chartreuse. Les cellules avaient t transformes en
pices lgantes, et chacun tenait  ce que sa chambre ft celle de
George Sand. Febrer avait une fois visit le couvent avec un
nonagnaire, qui avait t un des prtendus Maures, venus pour donner
une srnade  la franaise. Mais le vieillard ne se souvenait de
rien; il tait mme incapable de reconnatre les lieux.

Jaime prouvait une sorte d'amour rtrospectif pour cette femme
extraordinaire. Il la voyait telle qu'elle est dans ses portraits de
jeunesse, avec un visage presque inexpressif, et de grands yeux
profonds, nigmatiques, sous une chevelure flottante, sans autre
ornement qu'une rose prs de la tempe. George Sand! L'amour avait
toujours eu pour elle la cruaut du sphinx antique; chaque fois qu'elle
tentait de l'interroger, elle le sentait dchirer son coeur,
impitoyablement. Toute l'abngation, toutes les rvoltes de la passion,
elle les avait connues! La volage hrone des nuits vnitiennes,
l'infidle compagne de Musset tait la mme femme que cette garde-malade
qui prparait les repas et les tisanes de Chopin mourant dans la
solitude de Valldemosa... Ah! si lui, Febrer, avait connu une femme de
ce genre, une femme qui rsumt en elle l'infinie varit du caractre
fminin, avec tout ce qu'il comporte de douceur et de cruaut!... tre
aim par une femme suprieure sur laquelle il aurait pu exercer un viril
ascendant, et qui lui et en mme temps inspir du respect et de
l'admiration!...

Jaime demeura un instant comme fascin, regardant le paysage, sans le
voir. Mais bientt il sourit ironiquement; il songea  l'objet de son
voyage, et se prit en piti. C'tait bien  lui, vraiment, de rver 
des amours dsintresses,  lui qui allait vendre son nom  une jeune
fille qu'il connaissait  peine, et contracter une union qui
scandaliserait l'le tout entire! Digne fin d'une vie inutile,
tourdiment gaspille!

Il en voyait nettement le vide,  cette heure, sans se laisser abuser
par la vanit. L'imminence du sacrifice lui faisait jeter un regard en
arrire, comme pour chercher dans son pass une justification de sa
conduite prsente. A quoi avait servi son passage sur cette terre?... Et
cette fois encore, comme sur la route de Soller, il voquait ses
souvenirs d'enfance.

Il tait fils unique. Sa mre, jeune femme au teint ple,  la beaut
mlancolique, tait reste toujours maladive, aprs l'avoir mis au
monde. Don Horacio, son grand-pre, habitait au second tage, avec un
vieux domestique, et vivait comme s'il et t un hte de passage, se
mlant  la famille ou se tenant  l'cart, suivant son caprice. Dans le
vague de ses souvenirs, Jaime distinguait le puissant relief de cette
physionomie originale. Jamais il n'avait vu sourire ce visage encadr
de favoris blancs, qui contrastait avec le noir de jais de ses yeux
imprieux. On n'avait jamais connu le vieillard autrement qu'en toilette
de ville, d'une minutieuse correction. Seul, son petit-fils pouvait 
toute heure monter dans sa chambre. Ds le matin, il le trouvait sangl
dans sa redingote bleue, avec son col haut et sa cravate noire, qui,
plusieurs fois enroule autour du cou, tait fixe par une grosse perle.
Mme souffrant, il conservait son lgance irrprochable,  l'ancienne
mode. Si la maladie le forait  garder le lit, il consignait sa porte,
mme  son fils.

Jaime passait des heures, assis  ses pieds, coutant ses rcits,
intimid par la multitude de livres, qui, dbordant des bibliothques,
envahissaient les chaises et les tables. Les diteurs de Paris
expdiaient  don Horacio d'normes paquets de volumes, rcemment
publis, et, en raison de ses commandes continuelles, ajoutaient 
l'adresse cette mention qu'il aimait  montrer d'un air railleur:
Libraire. Avec une bont de grand-papa, le vieillard s'efforait, dans
ses rcits, de se faire bien comprendre, quoiqu'il ft d'ordinaire assez
sobre de paroles et peu endurant. Il racontait  Jaime ses voyages 
Paris et  Londres, faits les uns en bateaux  voiles jusqu' Marseille,
et de l, en chaise de poste, les autres en vapeurs ou en chemin de fer;
il lui dcrivait les premiers essais de ces inventions merveilleuses; il
parlait de la socit du temps de Louis-Philippe, des dbuts clatants
du romantisme, des barricades que, de sa chambre, il avait vu lever,
mais,  ce souvenir il avait un sourire nigmatique, et il ne disait pas
que, ce jour-l, tait avec lui  la fentre une jolie grisette qu'il
tenait par la taille. Son petit-fils tait n  la bonne poque, au
meilleur moment, affirmait-il. Don Horacio se souvenait en effet de son
terrible pre, et de leurs divergences d'ides, qui l'avaient oblig de
quitter la maison; de ce gentilhomme intransigeant qui allait  la
rencontre du roi Ferdinand pour rclamer le retour aux anciens usages,
et bnissait ses fils en leur disant: Dieu fasse de vous de bons
inquisiteurs!

Parfois, don Horacio restait en contemplation devant le portrait de la
charmante doa Elvira.

--Ta grand'mre, disait-il, tait une me anglique, une artiste! Moi,
j'avais l'air d'un barbare, auprs d'elle... Elle tait de notre
famille, mais elle tait venue du Mexique pour m'pouser. Son pre avait
t marin et tait rest l-bas avec les insurgs. Ah! il n'y a jamais
eu dans notre race, une femme qui la valt!

Jaime se souvenait moins de son pre que de son aeul. Il ne retrouvait
dans sa mmoire qu'une figure sympathique et douce, mais un peu efface.
Il se rappelait seulement une barbe soyeuse, de nuance claire, comme la
sienne, un front chauve, un sourire bienveillant. On racontait que, tout
jeune, il avait courtis sa cousine Juana, cette dame austre, la
Papesse, qui menait la vie d'une religieuse, et qui, aprs avoir donn
des sommes normes au prtendant don Carlos, prodiguait maintenant ses
largesses aux gens d'glise. Sa brouille avec le pre de Jaime avait
sans doute t la cause de son aversion pour cette branche de la famille
et de la froideur hostile qu'elle tmoignait  son neveu.

Suivant la tradition de la maison, le pre de Jaime avait t officier
de marine. Lieutenant de vaisseau sur une frgate pendant la guerre du
Pacifique, il avait pris part au bombardement de Callao. Comme s'il
n'avait attendu que l'occasion de donner cette preuve de courage, il
quitta le service aussitt aprs, et se maria avec une demoiselle de
Palma, qui avait peu de fortune, fille du gouverneur de l'le d'Ivia.

Un jour que la Papesse causait avec Jaime, elle lui avait dit, avec sa
voix glaciale et son air hautain:

--Ta mre tait d'une famille de gentilshommes; mais elle n'tait point
_butifarra_[B] comme nous!

Quand Jaime, tout jeune encore, commena de se rendre compte des choses,
son pre, qui tait progressiste, lu dput lors de la Rvolution, ne
faisait plus  Majorque que de brefs sjours. Lorsque Amde de Savoie
fut proclam roi, ce monarque rvolutionnaire, comme disaient les nobles
conservateurs, qui l'excraient, abandonn par tous les personnages de
la cour, dut faire appel, pour les remplacer,  des hommes nouveaux,
pris parmi ceux qui portaient de grands noms historiques. Cdant aux
exigences de son parti, le _butifarra_[B] Ferrer consentit  devenir un
des dignitaires du palais. Sa femme, qu'il pressa de le suivre  Madrid,
ne voulut pas quitter son le. Elle,  la cour? Et son fils?... Pendant
le peu de temps que dura la rpublique, l'ancien dput progressiste
revint parmi les siens, regardant sa carrire comme termine.

[B] Butifarra, membre de la haute aristocratie majorquine.

Malgr leur parent, la vindicative Papesse feignait de ne point le
connatre. Elle tait d'ailleurs fort occupe  ce moment-l. Elle
allait souvent en Espagne o, disait-on, elle oprait d'importants
virements de fonds pour soutenir les partisans de don Carlos, qui
guerroyaient en Catalogne et dans les provinces du Nord. Qu'on ne lui
parlt plus de Febrer, l'ancien marin! Pour elle, qui dfendait les
anciennes traditions et faisait des sacrifices, afin que l'Espagne ft
gouverne par des gentilshommes, il tait moins qu'un Juif, un
va-nu-pieds! Mais, affirmait-on, cette haine contre les ides de son
cousin, tait avive, chez la Papesse, par l'amertume de certaines
dceptions passes, qu'elle ne parvenait pas  oublier.

Lors de la restauration des Bourbons, le progressiste, le dignitaire de
la cour du roi Amde, se mua en conspirateur rpublicain. Il voyageait
frquemment, recevait de Paris des lettres chiffres, partait pour
Minorque afin de visiter l'escadre mouille  Mahon, et, exploitant ses
relations d'ancien officier, catchisait ses camarades d'autrefois et
fomentait un soulvement de la marine. Il apportait  cette entreprise
rvolutionnaire l'aventureuse ardeur des Febrer et leur tranquille
audace. Mais il mourut tout  coup loin des siens,  Barcelone.

L'aeul accueillit la nouvelle avec sa gravit impassible; mais, ds
lors, il cessa ses promenades et se retira au second tage de la maison,
o il n'admit pas d'autre visiteur que son petit-fils. Un jour vint o
il ne put quitter son lit, et Jaime le vit, conservant sa mise soigne:
fine chemise de batiste, cravate que le domestique avait ordre de
changer chaque jour, gilet de soie  fleurs... Si on lui annonait la
visite de sa bru, don Horacio prenait un air contrari:

--Petit Jaime, passe-moi ma redingote... On doit toujours recevoir
dcemment une dame.

Le vieillard faisait de mme quand arrivait le mdecin ou quand il
daignait recevoir quelques rares amis. Il tenait  rester sous les armes
jusqu' la dernire heure, tel qu'on l'avait vu durant toute sa vie. Un
aprs-midi, il appela d'une voix faible son petit-fils qui lisait prs
d'une fentre un rcit de voyage. Il l'invita  se retirer; il avait
besoin d'tre seul. Jaime sortit, et son grand-pre put mourir
dignement, sans avoir  veiller sur la correction de son attitude et 
drober  des tmoins les convulsions de son agonie.

Lorsque Jaime fut seul avec sa mre, il ressentit un ardent dsir de
libert. Son imagination tait hante par les rcits de voyages et
d'aventures qu'il avait lus dans les livres de son grand-pre, ainsi que
par les hauts faits de ses anctres, immortaliss dans les archives de
la famille. Il voulut entrer dans la marine de guerre, comme son pre et
la plupart de ses ascendants; mais sa mre s'y opposa, prise d'une
terreur folle, qui la rendait plus ple encore. tait-il possible que
son fils unique, le dernier des Febrer, ft expos aux hasards d'une vie
prilleuse, et qu'il vct loin d'elle?... Non! il y avait eu assez de
hros dans la famille. Il devait rester dans son le, y mener la vie
paisible qui convenait  un seigneur de son rang, et s'y marier pour
perptuer le nom qu'il portait.

Jaime cda aux prires de sa mre, de cette ternelle malade que la
moindre contrarit pouvait mettre en danger. Puisqu'elle ne consentait
pas  ce qu'il ft officier de marine, il choisirait une autre carrire.
A seize ans, il s'embarqua pour l'Espagne. Sa mre dsirait qu'il ft
son droit, afin de pouvoir dbrouiller les affaires de la famille, dont
les proprits taient greves d'hypothques, et la fortune compromise
par de nombreux emprunts.

Il partit, encombr de bagages, et la poche bien garnie: un Febrer ne
pouvait vivre comme un tudiant pauvre. Il alla d'abord  l'universit
de Valence; sa mre pensait que cette ville tait moins dangereuse pour
la jeunesse. Il passa ensuite  Barcelone, et durant plusieurs annes,
fit la navette d'une universit  l'autre, suivant l'humeur des
professeurs et leur bienveillance envers les tudiants. Il n'avanait
pas vite. Grce  d'heureux hasards et aussi  la tranquille audace avec
laquelle il parlait des choses qu'il ignorait, il russissait dans
certains examens; mais il chouait dans d'autres. Sa mre acceptait
toutes les explications qu'il lui donnait,  son retour. Elle le
consolait mme, lui conseillait de modrer son application au travail,
et se rvoltait contre l'injustice de son temps. Son implacable ennemie,
la Papesse Juana, avait raison. Cette poque n'tait pas faite pour les
gentilshommes; on leur avait dclar la guerre; on commettait  leur
gard toute sorte d'injustices pour les maintenir dans l'isolement.

Jaime avait une certaine popularit dans tous les cercles et cafs de
Barcelone et de Valence o l'on jouait. On l'avait surnomm le
Majorquin aux onces d'or, parce que sa mre lui envoyait sa pension en
onces, et qu'il faisait rouler ces pices  l'clat insolent sur tous
les tapis verts. Ce qui ajoutait encore  son prestige, c'tait son
trange titre de _butifarra_, qui faisait un peu sourire en Espagne,
mais voquait quand mme dans l'imagination de bien des gens, une sorte
d'autorit fodale, les droits de seigneurs souverains dans les les
lointaines.

Cinq annes s'coulrent ainsi. Jaime tait arriv  l'ge d'homme et
n'avait encore pass que la moiti de ses examens. Ses condisciples
majorquins, ramens  Palma par les vacances, amusaient les habitus des
cafs du Borne, en leur contant les aventures de Febrer  Barcelone. La
bonne doa Purificacion, sa mre, fut  la fois chagrine et flatte
dans son orgueil maternel, en apprenant qu'une jeune femme, bravant le
scandale, l'avait suivi dans l'le. Aux vacances suivantes, nouvel
esclandre, pire encore. Jaime, qui chassait  Son Febrer, s'prit d'une
paysanne, jeune et belle; peu s'en fallut qu'il ne se battit  coups de
fusil avec le paysan qui voulait l'pouser. Ces amourettes champtres
aidaient Jaime  supporter l'ennui des vacances.

Lorsque doa Purificacion se plaignait des trop longues parties de
chasse qu'entreprenait son fils  travers l'le, celui-ci demeurait
quelques jours  Palma, et passait ses journes dans le jardin, o il
s'exerait  tirer le pistolet. A sa mre, qui tait peureuse, il
montrait un sac en rserve  l'ombre d'un oranger.

--Voyez-vous cela, mre?... C'est un quintal de poudre. Jusqu' ce que
le sac soit vide, pas de repos.

Mado Antonia n'osait plus mettre le nez  la fentre de la cuisine, et
les religieuses qui occupaient une partie de l'antique palais, ne
laissaient voir leur blanche cornette que pour se cacher aussitt,
effrayes comme des colombes par ce tir ininterrompu.

Le jardin, clos de murs crnels, tait branl du matin au soir par les
dtonations. Les oiseaux fuyaient pouvants, en battant des ailes. Le
soleil faisait craquer l'corce des arbres, clater les graines. Les
insectes bourdonnaient, dansaient dans les rayons lumineux qui
filtraient  travers le feuillage.

Par moments, les figues mres, se dtachant des branches, tombaient avec
un bruit mat; au loin, c'tait le murmure des flots, battant les rochers
au pied des remparts. Et dans ce calme, tout peupl de bruissements,
Febrer venait jeter le trouble par ses incessants coups de pistolet. Il
tait devenu un tireur de premier ordre. Quand il visait le bonhomme
dessin sur le mur, il regrettait que ce ne ft pas un ennemi abhorr.
Ah! comme il lui aurait log cette balle dans le coeur! Pan! Et il
souriait, satisfait d'avoir touch le point vis. Dire qu'il avait vingt
ans, et ne s'tait encore jamais battu! Il lui fallait une affaire
d'honneur, pour qu'il pt montrer son courage. Excit par les
dtonations, il se voyait se battant en duel. La balle de son adversaire
l'atteignait; il tombait, mais sans lcher son pistolet. Alors, sentant
qu'il fallait sauver sa vie, il tirait, tendu sur le sol; et devant sa
mre et Mado Antonia, stupfaites, qui le jugeaient un peu fou, il
demeurait couch  plat ventre, sans cesser de tirer dans cette posture,
afin de s'exercer pour le jour o on le blesserait.

Lorsqu'il repartit pour l'Espagne, en vue de continuer ses interminables
tudes, il se sentait fortifi par cette vie de plein air, et il brlait
du dsir d'avoir enfin un duel avec le premier qui lui en fournirait le
prtexte; mais comme il tait courtois et incapable de se livrer 
d'injustes provocations, qu'au surplus son aspect en imposait aux plus
insolents, le temps passait, et l'affaire d'honneur ne se prsentait
pas. Son exubrante vitalit se dpensait en obscures aventures, en
dissipations stupides dont ses compagnons d'tudes parlaient ensuite
dans l'le avec admiration.

Il tait  Barcelone quand il apprit par un tlgramme que sa mre tait
gravement malade. Il dut retarder son dpart de deux jours; il n'y avait
point de bateau en partance. Lorsqu'il dbarqua  Palma, sa mre tait
morte. De tous les membres de sa famille, qu'il avait connus dans son
enfance, il ne restait personne. Seule, la vieille Mado pouvait lui
rappeler le pass.

Jaime avait vingt-trois ans, quand il fut seul matre de la fortune des
Febrer et libre de ses actes. Ses revenus avaient t fort rduits par
le faste de ses aeux et par des charges de toute espce. Il ne voulut
ni rflchir ni s'enqurir de sa situation. Avide de vivre et de
connatre le monde, il renona  poursuivre ses tudes. Il en savait
assez. Sa mre lui avait appris un peu de franais et de musique.
Beaucoup de grands seigneurs taient moins instruits que lui.

Il sjourna deux ans  Madrid o ses matresses, ses chevaux et ses
quipes tapageuses,  l'entresol du caf Fornos, le mirent en vue. Mais
il ne fut bientt plus le Majorquin aux onces d'or. Le trsor,
soigneusement gard par sa mre, s'tait vite puis.

Il se lassa promptement de la vie madrilne, et commena de voyager 
travers l'Europe, visitant tour  tour Londres, Paris, la Cte d'Azur,
Ostende, l'Italie, la Norvge, suivant les saisons ou sa fantaisie du
moment. Vers sa vingt-huitime anne, il se trouvait  Munich, quand il
y rencontra cette Mary Gordon dont il voquait encore le souvenir
quelques heures avant son dpart pour Valldemosa. Il s'prit de cette
svelte jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux d'or, admirablement
belle. Elle-mme, sduite par sa ressemblance avec Wagner, ne tarda pas
 l'aimer follement...

Ils allrent cacher leurs amours  Constance,  l'ombre de la tour o
avait t enferm Jean Huss, puis ils passrent en Suisse et en Italie,
vibrant d'un mme enthousiasme devant les splendeurs de la nature et les
grandioses reliques du pass.

Les deux amants parlaient maintenant de mariage. Mary rsolvait vite la
question avec une simplicit nergique. Il suffisait, affirmait-elle,
d'crire deux lignes  son pre. Il tait fort loin, en Ocanie, dans
l'archipel dont il tait gouverneur. D'ailleurs elle ne le consultait
jamais. Il approuverait tous ses actes, tant il tait sr de son bon
sens et de sa prudence. Mary parlait ensuite de l'avenir, rglant la
partie financire de la future association avec le sens pratique de sa
race. Peu lui importait que Febrer n'et qu'une modeste fortune: elle
tait riche pour deux. Et elle numrait tous ses biens: terres,
immeubles et actions, avec la prcision d'un intendant, sr de sa
mmoire.

Mais Febrer hsitait... Mary tait d'une autre race que la sienne; elle
avait d'autres moeurs, d'autres passions; le charme tait rompu.

--Je le regrette, pour ce qu'elle pensera de l'Espagne, se dit-il un
matin, en faisant sa valise, je le regrette pour don Quichotte!

Et il s'enfuit  Paris, o l'anglaise, il en tait sr, n'irait pas le
relancer. Elle avait en horreur cette ville ingrate o l'on avait os
siffler Tannhauser.

De ces relations qui avaient dur un an, Jaime gardait un souvenir de
bonheur idalis par le temps, et une mche de cheveux blonds. Il devait
avoir aussi, au fond d'un vieux secrtaire, un portrait de la jeune
fille, ple-mle avec des papiers, des cartes postales et des guides de
voyage.

Le reste de sa vie, il ne se le rappelait gure: c'taient des priodes
de vide et d'ennui, avec de graves inquitudes financires. Son
intendant tardait de plus en plus  lui envoyer l'argent qu'il
attendait. Aux demandes de Febrer, il rpondait par des lettres pleines
de dolances, o il lui parlait d'intrts  payer, et de la peine qu'il
avait  trouver des prteurs. Jaime, croyant que, par sa seule prsence,
il pourrait mettre un terme  ces difficults, faisait de courts sjours
 Majorque, sjours qui se terminaient toujours par la vente de quelque
proprit. Aussitt il reprenait son vol, sans couter les conseils de
son intendant, avec un optimisme souriant. Bah! tout s'arrangerait... Et
comme pis-aller, il songeait  la suprme ressource du mariage. En
attendant, il voulait vivre...

Il vcut encore ainsi pendant quelques annes, jusqu'au jour o son
intendant mit un terme  ses joyeuses prodigalits, en lui envoyant,
avec une lettre o il dclarait qu'il ne lui expdierait plus d'argent,
ses comptes en rgle et sa dmission.

Il y avait un an que Jaime tait revenu dans son palais de Majorque, o
il vivait _enterr_, suivant sa propre expression,--sans autre
distraction que ses nuits de jeu au cercle, et ses aprs-midi au Borne,
devant une table de caf, o il retrouvait d'anciens amis, Majorquins
sdentaires, qu'il charmait par le rcit de ses voyages. Soucis et
misres, ainsi pouvait se rsumer sa vie prsente. Ses cranciers le
menaaient de saisie immdiate. Il conservait encore, seulement en
apparence, le domaine de Son Febrer, et quelques autres biens, faisant
partie de son patrimoine, mais les proprits rapportaient peu 
Majorque. De plus ses fermiers remettaient directement le montant des
fermages  ses cranciers; mme ainsi, il n'arrivait pas  payer la
moiti des intrts qu'il leur devait. Bref, la noble maison de Febrer
sombrait, et personne ne pouvait la remettre  flot. Parfois mme, Jaime
songeait froidement qu'il n'y avait qu'un moyen de se tirer de ce
mauvais pas, sans humiliation ni dshonneur: c'tait de faire le
ncessaire pour qu'on le trouvt un aprs-midi dans son jardin, endormi
pour toujours sous un oranger, avec son revolver dans la main.

Ce fut alors qu'une nuit, au sortir du cercle,  cette heure avance o
l'insomnie nerveuse fait voir la ralit avec une nettet singulire, un
ami de Febrer lui suggra une ide; il lui conseilla d'pouser la fille
de Benito Valls, le riche _chueta_ (c'est le nom mprisant qu'on donne 
Majorque aux descendants des Juifs convertis). Benito Valls aimait
beaucoup Jaime. Souvent il tait intervenu spontanment dans ses
affaires, le sauvant de prils imminents, autant par sympathie pour sa
personne que par respect pour son nom. Malade, il n'avait qu'une
hritire, sa fille Catalina. Celle-ci avait voulu prendre le voile,
quand elle tait encore toute jeune; mais avec sa vingtime anne, il
lui tait venu un got trs vif pour le monde, et elle s'attendrissait
sur les malheurs de Febrer, lorsqu'on en parlait devant elle.

Jaime recula d'abord devant cette proposition, aussi stupfait que
devait l'tre Mado Antonia. Epouser une _chueta_!... Puis peu  peu ses
rpugnances se dissiprent,  mesure que croissaient ses embarras
d'argent... Pourquoi pas, aprs tout? La fille de Valls tait la plus
riche hritire de l'le et les questions de race n'ont rien  faire
avec l'argent.

A la fin, il cda aux instances de ses amis, intermdiaires officieux
entre lui et la famille. C'est pour cette raison que ce matin-l, il
allait djeuner  Valldemosa o Valls habitait pendant une grande partie
de l'anne, pour soulager l'asthme qui le suffoquait.

Febrer fit un effort de mmoire pour se rappeler Catalina. Il l'avait
vue maintes fois dans les rues de Palma. Bonne tournure, visage
agrable. Quand elle serait loin des siens et qu'elle s'habillerait
mieux, elle ferait une dame fort prsentable... Mais pourrait-il
jamais l'aimer?

Il eut alors un sourire sceptique. L'amour tait-il donc condition
indispensable du mariage? Le mariage tait un voyage  deux qui durait
toute la vie. Il suffisait de chercher dans une femme les qualits qu'on
exige d'un compagnon de route: bon caractre et identit de got.
L'amour! tout le monde croyait avoir droit  ses joies. Mais l'amour,
comme le talent, comme la beaut, comme la fortune, tait le privilge
d'un bien petit nombre. Heureusement l'illusion masquait aux yeux des
hommes cette cruelle ingalit, et tous finissaient leurs jours avec le
regret nostalgique de leur jeunesse, pendant laquelle ils croyaient
avoir rellement connu l'amour, alors qu'ils n'avaient eu qu'un instant
de dlire sensuel. Oui, l'amour tait une fort belle chose, mais il
n'tait ncessaire ni dans le mariage ni dans la vie. L'important pour
les deux poux tait de bien choisir chacun son compagnon pour le reste
du voyage; de rgler leur pas sur le mme rythme; de dominer leurs nerfs
et d'empcher le contact continuel de la vie commune d'amener le dgot.
Tout cela, Jaime comptait le trouver dans cette union; il n'en demandait
pas davantage.

Tout  coup Valldemosa apparut  ses yeux, sur le sommet d'une colline
entoure de montagnes. La tour de la Chartreuse, orne de carreaux de
faence verts, dominait la riche frondaison des jardins, qui entouraient
le monastre.

Febrer vit,  un tournant du chemin, une voiture immobile. Un homme en
descendit, qui agitait les bras pour que le cocher de Jaime arrtt les
chevaux; puis il ouvrit la portire, et en riant, alla s'asseoir aux
cots de Febrer.

--Ah, c'est toi, capitaine! s'cria celui-ci, tout tonn.

--Tu ne m'attendais pas, hein?... Moi aussi je suis du djeuner, je
m'invite. C'est mon frre qui va tre surpris!

Jaime serra la main du nouveau venu. C'tait un de ses plus srs amis:
le capitaine Pablo Valls.




III


Pablo Valls tait connu de tout Palma. Quand il s'asseyait  la terrasse
d'un caf du Borne, autour de lui se formait un nombreux cercle
d'auditeurs que faisaient sourire ses gestes nergiques et sa voix de
tonnerre.

--Moi, je suis _chueta_, criait-il! Juif, tout ce qu'il y a de plus
juif! Et aprs?... Dans ma famille, nous avons tous vu le jour dans la
_Calle_[C]. Au temps o je commandais le Roger de Lauria, je m'tais
arrt un jour  Alger devant la porte de la synagogue; un vieillard,
aprs m'avoir regard, me dit: Tu peux entrer; tu es des ntres!
Alors, je lui tendis la main et je lui dis: Merci, mon
coreligionnaire!

[C] Il s'agit de la Calle de la Plateria, ou rue des Orfvres, habite
exclusivement par les Chuetas.

Les auditeurs riaient, et le capitaine Valls, en proclamant sa qualit
de _chueta_, promenait ses regards de tous cts, comme pour dfier les
gens, les maisons, l'me mme de cette le, qui poursuivait sa race
d'une haine absurde, depuis des sicles.

Son visage trahissait son origine. A ses favoris, blonde et
grisonnants,  sa courte moustache, on reconnaissait un ancien marin;
mais son profil tait nettement smite; il avait le nez fort et
recourb, le menton prominent, et des yeux aux longues paupires,  la
pupille qui semblait d'ambre ou d'or, suivant la lumire, avec des
points couleur de tabac.

Il avait beaucoup navigu et fait de longs sjours en Angleterre et aux
tats-Unis. De ces pays de libert, trangers aux haines religieuses, il
avait rapport une franchise belliqueuse qui le poussait  braver les
prjugs traditionnels. Les autres _chuetas_, terroriss par plusieurs
sicles de perscution et de mpris, cachaient leur origine, ou
cherchaient  la faire oublier  force de douceur. Le capitaine Valls,
au contraire, profitait de toutes les occasions pour rappeler la sienne,
qu'il affichait comme un titre de noblesse, comme un dfi lanc 
l'opinion publique.

--Je suis juif. Et aprs? Cela veut dire: coreligionnaire de Jsus, de
saint Paul et de beaucoup d'autres saints que vous vnrez sur vos
autels. Les _butifarras_ parlent avec orgueil de leurs aeux, mais leur
noblesse ne date gure que d'hier; moi, je suis de souche plus ancienne:
j'ai pour anctres les patriarches de la Bible!

Puis il s'indignait des prjugs acharns contre sa race, et devenait
agressif:

--En Espagne, disait-il gravement, il n'est pas un chrtien qui puisse
se glorifier de son origine. Nous sommes presque tous petits-fils de
Juifs ou de Maures... Les autres... les autres...

Il s'arrtait alors, et, un instant aprs, affirmait rsolument:

--Les autres sont petits-fils de moines!

Dans la Pninsule on n'a pas pour le Juif cette haine traditionnelle qui
spare encore en deux camps les habitants de Majorque. Pablo Valls se
mettait en fureur, quand il parlait de son pays natal. Il n'y avait pas
de Juifs judasants; la dernire synagogue avait disparu depuis des
sicles. Les Juifs s'taient convertis en masse, et les rebelles avaient
t brls par l'Inquisition. Les chuetas de maintenant taient les plus
fervents catholiques de Majorque, apportant dans leur religion nouvelle
un fanatisme tout smite. Ils priaient  haute voix, faisaient entrer
leurs fils dans les ordres, recherchaient des protections pour qu'on
admt leurs filles dans les couvents; ils figuraient parmi les
conservateurs les plus ractionnaires, auxquels ils apportaient des
capitaux. Et pourtant, ils taient en butte  la mme antipathie que
dans les sicles passs, et vivaient isols sans qu'aucune classe
sociale voult s'allier  eux.

--Voici quatre cent cinquante ans que notre tte reoit l'eau du
baptme, vocifrait le capitaine, et nous sommes toujours les maudits,
les rprouvs, comme avant la conversion. N'est-ce pas amusant?... Les
chuetas! dit-on, sale engeance!... Ici, il y a deux catholicismes: l'un
pour nous, l'autre pour le reste de la population.

Et le marin ajoutait avec une haine o semblaient s'tre concentrs les
souvenirs de toutes les perscutions subies par les gens de sa race:

--Et c'est bien fait! parce qu'ils sont lches, parce qu'ils aiment trop
leur le, cette roche o nous sommes ns. C'est pour ne point
l'abandonner qu'ils se sont faits chrtiens. S'ils taient rests juifs
et s'taient disperss dans le monde, comme tant d'autres, ils seraient
peut-tre  l'heure prsente d'importants personnages, banquiers de
rois, au lieu d'tre rduits  fabriquer des bourses en argent dans les
petites boutiques de la _Calle_.

Sceptique en matire religieuse, Pablo Valls attaquait tous les dvots:
les Juifs fidles  leurs anciennes croyances comme les convertis, les
catholiques, les musulmans qu'il avait connus au cours de ses voyages
sur les ctes d'Afrique ou aux chelles du Levant. A d'autres moments,
par une sorte d'atavisme, il se sentait pris de tendresse pour sa race
dont il parlait avec un respect religieux:

--Nous, les Smites, dclarait-il avec orgueil en se frappant la
poitrine, nous sommes le premier peuple du monde. A l'origine, en Asie,
nous n'tions que des meurt-de-faim, parce qu'il n'y avait personne avec
qui faire du commerce, personne  qui prter de l'argent: mais nous
seuls avons donn aux hommes des pasteurs qui resteront leurs matres
dans les sicles des sicles. Mose, Jsus et Mahomet sont de chez nous.
Un fameux triumvirat, n'est-ce pas, messieurs?... Et rcemment encore,
notre race a donn au monde un quatrime prophte; seulement celui-l a
deux faces et deux noms: d'un ct, c'est Rothschild, le chef de tous
les capitalistes; de l'autre, Karl Marx, l'aptre de ceux qui veulent
les dpouiller.

Valls rsumait  sa faon, en quelques phrases brves, toute l'histoire
de sa race dans l'le. Les Juifs y taient fort nombreux, jadis. Presque
tout le commerce tait entre leurs mains; une grande partie des
vaisseaux leur appartenait. Les Febrer, et autres potentats chrtiens,
s'associaient avec eux sans scrupule. C'taient alors des temps de
libert; la perscution et la barbarie sont relativement modernes. Les
trsoriers des rois, ainsi que leurs mdecins, taient isralites; mais
quand les haines confessionnelles s'taient veilles, les juifs les
plus riches et les plus russ avaient su se convertir  temps,
spontanment, s'taient fondus avec les familles catholiques du pays, et
avaient fait ainsi oublier leur origine. C'taient ces nouveaux
catholiques qui, avec la ferveur des nophytes, avaient attir la
perscution contre leurs anciens frres. Les chuetas d' prsent, les
seuls Majorquins d'origine juive connue, taient les descendants des
derniers convertis, les petits-fils de ceux contre qui s'tait acharne
l'Inquisition. tre chueta, avoir vu le jour dans la _Calle_, tait le
plus grand malheur pour un Majorquin. C'est en vain qu'on avait fait des
rvolutions en Espagne, et acclam des lois librales, qui proclamaient
gaux tous les Espagnols; le chueta, ds qu'il arrivait dans la
pninsule, y tait un citoyen comme les autres, mais  Majorque, il
demeurait un rprouv, une sorte de pestifr qui ne pouvait s'allier
qu'avec ses pareils.

Valls raillait la hirarchie  laquelle s'taient plies, pendant des
sicles, les diverses castes de l'le, hirarchie dont certains degrs
restaient encore intacts. Au sommet les orgueilleux _butifarras_;
au-dessous les gentilshommes; aprs eux les _mossons_, c'est--dire les
gens exerant des professions librales; puis les marchands et les
ouvriers; puis encore, les paysans, cultivateurs du sol. Venaient
ensuite, par ordre de considration, aprs ces Majorquins, nobles ou
plbiens, les porcs, les chiens, les nes, les chats, les rats... et
enfin, plus bas que tous ces animaux, l'odieux habitant de la _Calle_,
le chueta, paria de l'le.

Peu importait que celui-ci ft riche, comme le frre du capitaine, ou
intelligent comme tant d'autres. Nombre de chuetas, fonctionnaires dans
la Pninsule, militaires, magistrats, financiers, constataient, ds leur
retour  Majorque, que le dernier des mendiants les ddaignait, et, pour
peu qu'il crt avoir  s'en plaindre, clatait en injures contre eux et
leur famille. L'isolement de ce petit morceau de l'Espagne, entour par
la mer, maintenait intacte l'me des sicles passs.

Vainement, pour chapper  cette haine qui persistait malgr le progrs,
les chuetas exagraient leur catholicisme, et faisaient montre d'une foi
ardente et aveugle o entrait pour beaucoup la peur dont une perscution
de plusieurs sicles les avait pntrs, corps et me. Vainement ils
priaient  voix haute dans leurs maisons, pour que dans la rue nul ne
l'ignort, et en outre faisaient leur cuisine  la fentre, pour montrer
 tous qu'ils mangeaient du porc. La haine traditionnelle n'tait pas
vaincue. Les fils de chuetas qui voulaient se faire prtres, ne
trouvaient pas de place dans les sminaires; les couvents fermaient
leurs portes  toute novice ne dans la Calle. Les filles des chuetas
pouvaient pouser en Espagne des personnages importants ou fort riches;
mais c'tait  peine si elles trouvaient  Majorque un chrtien qui
consentt  accepter leur main et leurs richesses.

--Une sale engeance que les chuetas! disait Valls ironiquement. Ils sont
travailleurs, conomes; ils vivent en paix dans leur famille, et sont
mme plus catholiques que les autres... mais ce sont des chuetas! Il
faut bien qu'ils aient quelque tare. Entendez-vous bien! Oui, quelque
tare cache. Que celui qui veut en savoir davantage fasse une enqute!

Et le marin riait en parlant de ces pauvres paysans qui--il n'y avait
pas encore longtemps--affirmaient de bonne foi que les chuetas taient
couverts de crasse et avaient une queue comme la diable, et qui, s'ils
rencontraient seul un enfant de la _Calle_, le mettaient tout nu pour
s'en assurer.

--Et mon frre! ajoutait Valls, mon saint frre Benito, qui prie tout
haut, et  force de baiser les images bnites, finira par les manger!...

Tous riaient franchement, puisque le frre de Benito tait le premier 
se moquer de lui. Tous se rappelaient la bonne histoire qui lui tait
arrive. Le riche chueta tait devenu propritaire d'une maison et de
bonnes terres dans un village de l'intrieur. Lorsqu'il tait all
prendre possession de sa nouvelle proprit, les voisins les plus sages
lui avaient donn de sages conseils. Il tait bien libre de visiter son
domaine pendant le jour, mais passer la nuit dans sa maison! impossible!
Jamais, de mmoire d'homme, un chueta n'avait dormi dans le village. Don
Benito ne prta pas d'attention  ces avis, et voulut passer une nuit
dans sa proprit; mais  peine se mit-il au lit que tous les habitants
de la maison s'enfuirent. Quand il fut fatigu de dormir, il sauta  bas
du lit. Obscurit complte. Il croyait avoir dormi douze heures au
moins, et il faisait encore nuit. Il ouvrit une fentre, et se heurta la
tte  un obstacle, au milieu des tnbres. Pendant son sommeil, les
habitants avaient bouch toutes les ouvertures et toutes les sorties, et
le chueta dut s'chapper par le toit, au milieu des rises de la
population, fire de son travail. Cette farce tait en guise
d'avertissement; s'il persistait , se moquer des coutumes tablies, il
s'veillerait quelque nuit au milieu des flammes.

--C'est sauvage, mais bien drle! ajoutait le capitaine. Mon frre!...
Une bonne personne!... Un saint!...

Et l'on continuait de rire. Il tait un peu en froid avec son frre,
sans qu'ils eussent pourtant cess toutes relations. Le marin tait le
bohme de la famille. Toujours absent, tantt sur mer, tantt dans de
lointaines contres, il menait une vie de joyeux clibataire: ce qu'il
gagnait lui suffisait. Aussi,  la mort de leur pre, Benito s'tait-il
arrang pour rester  la tte de la maison, et voler  Pablo plusieurs
milliers de douros. Le capitaine racontait la chose  qui voulait
l'entendre.

--Cela se passe d'ailleurs de mme entre chrtiens, s'empressait-il
d'ajouter. Dans la question d'hritage, il n'y a ni race, ni croyance
qui tienne. L'argent n'a pas de religion.

Valls parlait ensuite avec colre des interminables perscutions subies
par ses anctres. Les moindres prtextes semblaient bons aux chrtiens
pour molester les gens de la Calle. Lorsque les paysans avaient  se
plaindre des nobles, et qu'ils descendaient en bandes armes contre les
citoyens de Palma, le conflit finissait toujours par une attaque du
quartier juif o les combattants se rconciliaient en massacrant ceux
qui n'avaient pas fui et en pillant leurs boutiques. Si, en cas de
guerre, un bataillon majorquin recevait l'ordre de partir pour
l'Espagne, les soldats se mutinaient, quittaient leur caserne, et
mettaient  sac la _Calle_. Quand les ractions succdaient aux
rvolutions, les royalistes clbraient leurs victoires en dvalisant
les orfvres juifs. S'emparant de leurs richesses, ils faisaient des
feux de joie avec leurs meubles, jetant dans les flammes jusqu'aux
crucifix... Des crucifix qui appartenaient  d'anciens juifs! c'tait 
coup sr de la contrefaon!

--Et de quelle race sont les gens de la Calle? criait le capitaine. Tout
le monde le sait bien: il y en a qui ont le nez et les yeux faits comme
les miens; mais on y voit aussi des camards, qui n'ont rien du type
gnrique. En revanche, combien se tiennent pour nobles de vieille roche
qui ont les traits d'Abraham et de Jacob!

Autrefois il existait une liste de noms suspects permettant de connatre
les vrais chuetas; et comme d'anciennes familles chrtiennes portaient
ces mmes noms, c'tait seulement le caprice de la tradition qui les
distinguait les uns des autres. Seuls, les descendants de ceux qui
furent fouetts ou brls par l'Inquisition, sont rests stigmatiss par
la haine populaire. Le fameux catalogue des noms suspects devait
provenir des archives du Saint-Office.

--Le bel avantage d'avoir embrass le christianisme! Les aeux furent
rissols sur les bchers, et les petits-fils marqus et maudits pour les
sicles des sicles!

Le capitaine perdait son accent ironique en rappelant l'effroyable
histoire des chuetas de Majorque. Ses joues se coloraient, une flamme de
haine passait dans ses yeux. Pour vivre tranquilles, ils s'taient
convertis en masse au XVe sicle. Il ne restait pas un juif dans
l'le; mais il fallait bien que l'Inquisition ft quelque chose pour
justifier son existence. Il y eut alors des autodafs o prirent en
plein Borne les suspects de Judasme. Parmi les chuetas, certains furent
brls, d'autres fouetts, quelques-uns simplement condamns  la honte
de porter un chaperon, o taient peints des diables, et de tenir  la
main un cierge de cire verte. Mais tous, indistinctement, virent leurs
biens confisqus, au profit du Saint-Office qui s'enrichit ainsi. Depuis
lors, les suspects, au moins ceux d'entre eux qui ne pouvaient compter
sur la protection de quelque ecclsiastique, durent aller tous les
dimanches entendre la messe  la Cathdrale avec leurs familles,
conduits et surveills par un alguazil, qui les formait en troupeau, les
affublait d'un manteau pour qu'ils fussent bien reconnaissables, et les
menait ainsi  l'glise au milieu des lazzi, des injures et des coups de
pierre que leur lanait la dvote populace.

Chaque semaine, ce supplice recommenait. Les pres mouraient sans
l'avoir vu prendre fin; les fils devenaient des hommes, et,  leur tour,
engendraient d'autres chuetas destins, eux aussi,  l'opprobre public.

Quelques familles se concertrent pour fuir ce honteux esclavage. Elles
se runirent dans un verger, voisin des remparts, sous la direction d'un
certain Rafael Valls, homme d'une grande nergie et d'une haute culture,
qui les encourageait et les conseillait.

--Je ne suis pas sr que Rafael Valls ait appartenu  ma famille, disait
le capitaine. Plus de deux sicles se sont couls depuis; mais s'il n'a
pas t mon anctre, je le revendique comme tel, et je suis fier de me
proclamer son descendant.

Valls avait collectionn toutes les brochures et tous les livres o
taient racontes les perscutions, et il parlait de ces horreurs comme
de faits rcents.

--Hommes, femmes et enfants s'embarqurent sur un bateau anglais, mais
une tempte les rejeta sur la cte de Majorque, et les fugitifs furent
arrts. Cela se passait au temps o Charles II l'Ensorcel rgnait sur
l'Espagne. Vouloir quitter Majorque o ils taient si bien traits, et
cela sur un bateau dont l'quipage tait protestant!... Ils restrent en
prison pendant trois ans, et la confiscation de leurs biens produisit un
million de douros. Or, comme le Saint-Office avait dj dans ses coffres
plusieurs autres millions arrachs aux victimes des perscutions
prcdentes, il fit btir  Palma le plus somptueux palais qu'ait jamais
possd l'Inquisition. On tortura les prisonniers jusqu' ce qu'ils
eussent fait les aveux que leurs juges voulaient obtenir, et le 7 mars
1691, les excutions commencrent. Cet vnement eut un historien comme
il n'en existe pas d'autre sur la terre: le pre Garau, un saint
jsuite, un puits de science thologique, directeur du sminaire de
Monte-Sion, o est install aujourd'hui le collge,--auteur du livre
intitul: _La Foi triomphante_, un chef-d'oeuvre que je ne vendrais
pas pour tout l'or du monde. Le voici. Il m'accompagne partout.

Et il tirait de sa poche le petit volume reli en parchemin, dont il
caressait, avec une tendresse froce les vieux feuillets jaunis.

--Brave pre Garau! Charg d'exhorter et d'encourager les condamns, il
avait tout vu de prs, et il parlait avec enthousiasme des milliers de
spectateurs, accourus de tous les points de l'le, pour voir la fte;
des messes solennelles auxquelles assistaient trente--huit criminels
condamns au bcher; des riches costumes des gentilshommes et des
alguazils; des cavaliers monts sur des chevaux fringants qui
prcdaient la procession; de la dvotion de la foule qui, au lieu de
pousser des cris de piti, comme elle faisait souvent quand on menait un
sclrat  la potence, tait reste muette devant ces rprouvs,
abandonns du Seigneur.

Selon le docte jsuite, ce jour-l, on constata que l'me de ceux qui
croient en Dieu et celle des athes n'taient pas de la mme trempe. Les
prtres marchaient, pleins de vaillance, exhortant  grands cris les
coupables, infatigablement. Les misrables criminels se tranaient au
supplice, ples, dfaits, abattus. Il tait facile de voir ceux que Dieu
soutenait.

Les condamns furent conduits au pied du chteau de Bellver pour tre
livrs aux flammes. Le marquis de Legans, gouverneur du Milanais, de
passage  Majorque avec sa flotte, s'apitoya sur la beaut et la
jeunesse d'une pauvre jeune fille condamne  tre brle vive et
demanda sa grce. Le Saint-Office loua les sentiments chrtiens du
marquis, mais ne voulut pas tenir compte de sa prire.

C'tait le pre Garau qu'on avait charg d'amener au repentir Rafael
Valls, homme qui avait des lettres, mais  qui le dmon inspirait un
orgueil dmesur, le poussant  maudire ceux qui l'avaient condamn 
mort et  refuser de se rconcilier avec l'glise. Tout fut inutile;
mais, disait le jsuite, ces bravades, oeuvres du Maudit, cessent
devant le danger et contrastent avec la srnit du prtre qui exhorte
le criminel.

--Ah! c'est que, loin du bcher, le pre jsuite tait un hros! Vous
allez voir maintenant avec quelle vanglique piti il raconte la mort
de mon aeul.

Et Valls, ouvrant le petit livre  une page marque d'un signet, lisait
lentement: Tant que la fume seule arriva jusqu' lui, il demeura
immobile comme une statue. Mais ds que la flamme approcha, il se
dfendit, se droba, se dbattit de toutes ses forces, jusqu' n'en
pouvoir plus. Il tait gras comme un cochon de lait, et il prit feu 
l'intrieur, si bien qu'avant que les flammes l'eussent atteint, ses
chairs flambaient comme des tisons; enfin son corps creva par le milieu,
et ses entrailles tombrent parses, comme celles de Judas. _Crepuit
medius, diffusa sunt omnia viscera ejus._

La lecture de ce sauvage rcit produisait toujours son effet.

Les rires cessaient, les visages s'assombrissaient, tandis que le
capitaine promenait ses regards de tous cts d'un air triomphant, en
remettant le petit volume dans sa poche.

Un jour que Febrer tait parmi ses auditeurs, Valls lui dit d'un ton
rancunier:

--Toi aussi, tu tais l... c'est--dire un de tes aeux, un Febrer, qui
portait la bannire verte, comme _alferez major_ du Saint-Office; et les
belles dames de ta famille se rendirent en carrosse au pied du chteau,
pour assister au brlis.

Jaime, importun par ce souvenir, haussa les paules.

--Ce sont de vieilles histoires!... Qui se rappelle aujourd'hui les
choses de ce temps-l? Seuls, quelques fous comme toi. Allons, Pablo,
parle-nous plutt de tes voyages... de tes conqutes.

Le capitaine grommelait:

--Vieilles histoires? Ah! l'me des Majorquins est encore la mme qu'en
ce temps-l. Les haines de religion et de race persistent. Ce n'est pas
pour rien qu'ils vivent  part sur un morceau de terre isol par la mer.

Mais Valls recouvrait vite sa bonne humeur, et comme tous ceux qui ont
roul dans le monde, ne savait pas rsister quand on l'invitait  conter
ses aventures.

Febrer, un vagabond comme lui, l'coutait avec un vif plaisir. Tous deux
avaient eu une existence agite et cosmopolite, tout autre que la vie
monotone de leurs compatriotes; tous deux avaient t des prodigues.
L'unique diffrence entre eux tait que Valls, avec l'activit de sa
race, avait toujours su gagner de l'argent, et qu' ce moment-l,
quoiqu'il et seulement dix ans de plus que Jaime, il avait des revenus
largement suffisants pour ses modestes besoins de clibataire.
D'ailleurs, de temps en temps encore, il s'occupait de commerce et
faisait la commission pour des amis qui lui crivaient de ports
loigns.

Dans cette vie accidente de marin, le rcit des jours de misre et de
tempte n'intressait pas Febrer; il ne sentait s'veiller sa curiosit
que lorsque Valls voquait ses amours de jeunesse, alors qu'il
commandait les bateaux de son pre, au temps o il avait connu des
femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part  ces
orgies de matelots o coule le whisky, et o l'on finit par jouer du
couteau.

--Pablo, conte-nous tes amours  Jaffa, tu sais, quand les Maures
voulaient t'assassiner.

Et Febrer riait aux clats, en coutant le marin qui se disait que Jaime
tait un bon garon, digne d'un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu'un
dfaut, c'tait d'tre un _butifarra_, un peu trop attach  ses
prjugs de famille.

Lorsqu'il fut mont dans la voiture de Febrer, sur la route de
Valldemosa aprs avoir donn l'ordre  son cocher de retourner  Palma,
il rejeta en arrire le feutre mou qu'il portait en toute saison, un
chapeau au fond aplati, dont le bord tait toujours relev par devant,
et baiss sur la nuque.

--Nous voici runis, dit-il. Vrai, tu ne m'attendais pas? mais je sais
tout. On m'a mis au courant, et puisqu'il y a une fte de famille, il
faut qu'elle soit complte.

Febrer feignit de ne pas comprendre. Bientt la voiture entra dans
Valldemosa. Elle s'arrta tout prs de la Chartreuse, devant une maison
de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du
jardin, ils virent venir  eux un homme g, aux favoris blancs, qui
s'appuyait sur une canne. C'tait don Benito Valls. Il souhaita la
bienvenue  Febrer d'une voix lente et couverte, en s'arrtant entre les
mots pour respirer. Il parlait avec humilit, et insistait sur l'extrme
honneur que lui faisait son hte en se rendant  son invitation.

--Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je
ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?

Don Benito rpondit qu'il tait enchant, il le rpta mme plusieurs
fois, mais on lisait dans ses yeux de l'inquitude. Son frre lui
inspirait une certaine crainte. Il tait si mauvaise langue! Mieux
valait pour eux ne pas se voir.

--Nous sommes venus ensemble, ajouta le marin. Quand j'ai appris que
Jaime devait djeuner ici, je me suis invit, sr de te faire plaisir.
Ces runions de famille sont charmantes.

Ils taient entrs dans la maison, dcore avec simplicit. Les meubles
taient modernes et vulgaires. Aux murs pendaient des chromos et
d'atroces peintures, reprsentant des paysages de Valldemosa et de
Miramar.

Catalina, la fille de don Benito, accourut de l'tage suprieur.
Quelques grains de poudre de riz, saupoudrant son corsage, rvlaient
l'empressement avec lequel elle avait mis la dernire main  sa
toilette, en voyant arriver la voiture.

Jaime put l'examiner longuement pour la premire fois. Elle tait
grande; elle avait le teint d'un brun mat, des sourcils noirs, des yeux
pareils  deux gouttes d'encre, la lvre et les tempes ombrages d'un
lger duvet. Son corps tait d'une sveltesse juvnile, avec des contours
fermes et pleins, prsage de l'embonpoint propre aux femmes de sa race.
Elle semblait avoir un caractre doux et soumis. C'tait bien la bonne
compagne, incapable d'tre jamais gnante dans le voyage  deux qu'est
la vie commune. Elle avanait, les yeux baisss. Ses joues se
colorrent, quand elle fut en face de Jaime. Son attitude, ses regards
furtifs marquaient le respect, la vnration qu'prouvent les gens
intimids par la prsence de quelqu'un qu'ils regardent comme un tre
suprieur.

Le capitaine caressa tendrement sa nice avec une certaine libert, en
prenant cet air jovial de vieux viveur qu'il avait en parlant aux filles
de Palma, dans quelque restaurant du Borne,  une heure avance de la
nuit.

Don Benito les conduisit dans la salle  manger. Le djeuner attendait
depuis longtemps dj. Chez lui, on avait conserv les anciens usages;
on djeunait  midi prcis. Les convives se mirent  table, et Jaime,
qui tait assis  ct de don Benito, se sentit bientt agac par sa
respiration haletante.

Dans le silence qui accompagne toujours le dbut d'un repas, on
entendait le sifflement pnible de ses poumons. Comme tous les malades,
il prouvait le besoin de parler, et ses discours n'en finissaient pas,
tant il balbutiait et faisait de longues pauses, pendant lesquelles il
demeurait sans souffle, les yeux rvulss, comme s'il allait mourir
asphyxi. Une atmosphre d'inquitude envahissait la pice. Febrer le
regardait, alarm, comme s'il s'attendait  le voir tomber mourant de sa
chaise. Sa fille et le capitaine, habitus  ce spectacle, semblaient
plus indiffrents.

--C'est ce maudit asthme... don Jaime, articula pniblement le malade. A
Valldemosa... je me porte mieux... A Palma, je me mourais...

Catalina profita de l'occasion pour dire d'une voix de petite religieuse
timide, qui contrastait avec ses yeux ardents d'orientale.

--Oui, ici papa se porte mieux.

--Ici, tu es plus tranquille, mon frre, ajouta le capitaine, et tu fais
moins de pchs.

Febrer songeait que ce serait un supplice de passer sa vie  ct de ce
soufflet crev. Heureusement qu'il n'en avait pas pour longtemps. Ce ne
serait qu'un ennui de quelques mois. Sa rsolution d'entrer dans la
famille n'tait pas branle. Allons, courage!

L'asthmatique, dans sa manie de bavardage, parlait  Jaime des illustres
Febrer, ses anctres, les meilleurs gentilshommes de l'le.

--J'ai eu l'honneur d'tre le grand ami de monsieur votre grand-pre,
don Horacio.

Febrer le regarda, tonn... Quel mensonge! Oui, son grand-pre tait
connu de tous et il parlait  tous avec une gravit qui imposait le
respect aux gens, sans les froisser. Mais de l,  tre son ami!...
Peut-tre Benito Valls avait-il t en rapport avec don Horacio, 
l'occasion d'un de ces emprunts que celui-ci tait forc de contracter
pour soutenir l'clat de sa maison en pleine dcadence.

--J'ai connu aussi beaucoup monsieur votre pre, continua don Benito,
encourag par le silence de Febrer. Je fis campagne pour lui, quand il
fut lu dput. Ah! cela date de loin! J'tais jeune et je n'tais pas
riche... Ds ce temps-l, je figurais parmi les rouges.

Le capitaine l'interrompit en riant. Aujourd'hui son frre tait membre
de toutes les confrries de Palma.

--Oui, je suis conservateur, cria le malade en suffoquant. J'aime
l'ordre... j'aime les vieilles coutumes... je veux voir commander ceux
qui ont quelque chose  perdre. Et la religion? Ah, la religion!... Pour
elle, je donnerais ma vie.

Et il mettait la main sur son coeur en respirant avec angoisse, comme
si son enthousiasme l'touffait. Il levait au ciel ses yeux de
moribond, adorant avec le respect de la peur, la sainte institution qui
avait brl ses anctres.

--Ne faites pas attention  ce que dit Pablo, continua-t-il, aprs avoir
repris haleine, en s'adressant  Febrer; vous le connaissez; une
mauvaise tte, un rpublicain, un homme qui pourrait tre riche, et qui
va atteindre la vieillesse, sans avoir deux pesetas.

--A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!

Aprs cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina
prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant
Febrer, les scnes bruyantes auxquelles elle avait souvent assist,
quand les deux frres discutaient.

Don Benito haussa les paules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son
frre tait fou. De l'esprit, un coeur d'or, mais une tte  l'envers!
C'tait  cause de ses ides exaltes et de ses vocifrations dans les
cafs, que les gens comme il faut gardaient encore certaines prventions
contre... et qu'ils disaient du mal de...

Et le vieillard accompagnait ses phrases tronques de gestes timides,
vitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse _Calle_.

Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d'avoir cd  son humeur
agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout  l'heure, et
mangeait, la tte baisse.

Sa nice rit de son bon apptit. Chaque fois que Pablo dnait chez eux,
elle admirait la capacit de son estomac.

--C'est que moi, je sais ce que c'est que la faim! dit le marin avec un
certain orgueil. Oui, j'ai souffert de la faim, de cette faim qui nous
donne envie de manger nos compagnons.

Et brusquement amen par ce souvenir  conter ses aventures maritimes,
il parla de ses jeunes annes, de ce temps o il avait t engag  bord
d'un des trois-mts qui se rendaient aux ctes du Pacifique. Comme il
s'obstinait  tre marin, son pre, le vieux Valls, l'avait embarqu sur
une de ses golettes, qui allait chercher du sucre  la Havane. Mais ce
n'tait pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs
plats, et le capitaine n'osait pas lui donner d'ordres, ne voyant en lui
que le fils de l'armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait
devenu un bon marin, endurci et expriment. Avec l'nergie tenace de sa
race, il s'tait embarqu,  l'insu de son pre, sur un trois-mts qui
faisait voile vers les les Chinchas, pour y charger du guano.
L'quipage tait compos d'individus de divers pays: anglais dserteurs
de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Prou, tout ce qu'il y
avait de pire. Ils taient commands par un Catalan ladre, qui
prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l'aller, pas
d'incidents. Mais, au retour, une fois le dtroit de Magellan franchi,
calme plat: le trois-mts tait demeur immobile dans l'Atlantique,
pendant prs d'un mois. Les vivres s'puisaient rapidement. L'armateur,
un avare, avait approvisionn le bateau avec une parcimonie scandaleuse,
et le capitaine avait lsin  son tour sur les vivres en s'appropriant
une partie des sommes destines aux achats.

--On nous donnait deux biscuits par jour, et ils taient pleins de vers.
Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme
de bonne maison, d'enlever une  une ces petites btes; mais, aprs
cette puration, il ne restait plus que deux crotes, minces comme des
hosties, et je mourais de faim. Ensuite...

--Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et
repoussant assiette et fourchette avec une mine dgote.

--Ensuite, continua le marin impassible, je supprimai ce nettoyage, et
j'avalai mes biscuits tels quels. Il est vrai que je les mangeai la
nuit... Ah! si j'avais pu en avoir beaucoup, ma petite! A la fin, on ne
nous en distribuait plus qu'un par jour. Quand j'arrivai  Cadix, je dus
tre au rgime du bouillon, pour me remettre l'estomac.

Quand le djeuner eut pris fin, Catalina et Jaime allrent dans le
jardin. Don Benito, avec un air de bon patriarche, avait dit lui-mme 
sa fille d'accompagner le seor Febrer, pour lui montrer des rosiers
exotiques qu'il avait plants. Les deux frres demeurrent dans la pice
qui servait de bureau, regardant le jeune couple qui se promenait dans
le jardin, et finit par s'asseoir dans deux fauteuils d'osier,  l'ombre
d'un arbre.

Catalina rpondait aux questions de son compagnon avec la timidit d'une
demoiselle chrtienne, pieusement leve, qui devine le but cach sous
la galanterie banale du langage. Cet homme venait pour elle, et son pre
tait le premier  souscrire  ses dsirs. Affaire conclue! Le
prtendant tait un Febrer; elle allait lui rpondre: oui! Elle se
rappelait ses annes de pensionnat, o elle tait entoure de fillettes
moins riches qu'elle, qui profitaient de toutes les occasions pour la
taquiner, pousses par la jalousie et par la haine que leur avaient
inculques leurs parents. Elle tait la chueta! Elle n'avait d'amies que
parmi les petites filles de sa race, et encore celles-ci, dsireuses de
se mettre bien avec l'ennemi, se trahissaient mutuellement, sans nergie
ni esprit de solidarit pour la dfense commune. A l'heure de la sortie,
les chuetas partaient les premires, sur l'invitation des religieuses,
pour viter les insultes et les attaques des autres lves, dans la rue.
Mme les bonnes qui accompagnaient les fillettes se battaient, adoptant
les haines et les prjugs de leurs matres. Il en tait de mme dans
les coles de garons: les chuetas sortaient d'abord pour viter les
coups de pierre ou de courroies des vieux chrtiens.

La fille de Valls avait endur les tratrises cruelles de ses camarades,
coups sournois d'pingle ou de griffe, coups de ciseau dans sa tresse;
plus tard, la haine et le mpris de ses anciennes compagnes l'avaient
suivie hors du pensionnat, remplissant d'amertume tous ses plaisirs de
jeune fille riche. A quoi bon tre lgante?... Sur les promenades, elle
n'tait salue que par les amis de son pre. Au thtre, sa loge ne
recevait d'autres visites que celles des gens de la Calle. Il lui
faudrait se rsigner  pouser un chueta, comme l'avaient fait sa mre
et sa grand'mre.

Pousse par le dsespoir et par le mysticisme de l'adolescence, elle
avait voulu se faire religieuse, mais son pre avait failli en mourir de
chagrin. Il avait fini par consentir, mais aucun couvent n'avait voulu
lui ouvrir ses portes. Et, au moment o, force de se retourner vers le
monde, elle vivait en garde-malade auprs de son pre, voil que le
noble Febrer se prsentait ainsi qu'un prince de conte de fes. Que la
bont de Dieu est grande! Elle se voyait dans ce palais, voisin de la
cathdrale, dans le quartier des nobles aux rues troites et
silencieuses, paves de pierres bleutres, o passaient, aux heures
somnolentes de l'aprs-midi, des chanoines appels par la cloche du
choeur. Elle se voyait, se promenant dans une luxueuse voiture, avec
Jaime  ct d'elle, parmi les pins de la montagne de Bellver ou le long
du mle. Elle se rjouissait en songeant aux regards haineux de ses
anciennes compagnes qui lui envieraient non seulement sa fortune et son
nouveau rang, mais encore et surtout cet homme  qui ses lointaines
aventures avaient fait une blouissante aurole de sducteur redoutable.

Toute  son rve, elle prtait l'oreille aux paroles de Febrer, comme, 
un doux gazouillement... C'tait une musique qui l'enivrait, tandis
qu'elle pensait  l'avenir, s'ouvrant devant elle, avec l'clat d'un
lever de soleil qui perce les nuages. Elle entendait Febrer parler des
grandes villes, lointaines et magnifiques, et elle songeait qu'il lui
serait bien doux de les visiter, au bras de ce gentilhomme.

--Oh! quand verrai-je toutes ces choses? murmura-t-elle... Hlas! je
suis condamne  vivre ternellement dans cette le. Je n'ai jamais fait
de mal  personne, et pourtant on ne m'aime pas, on me fait toutes
sortes d'ennui. Je dois tre antipathique...

Febrer saisit l'occasion que lui prsentait l'adresse fminine.

Antipathique?... Elle, Catalina?... Mais il n'tait venu  Valldemosa
que pour la voir, pour lui parler. Il lui offrait une vie nouvelle...
Toutes ces belles choses qui l'merveillaient, elle n'avait qu'un mot 
dire pour les goter. Voulait-elle accepter sa main?

Catalina, qui, depuis une heure, attendait cet offre, plit et trembla
d'motion. Elle demeura longtemps sans rpondre, et enfin balbutia
quelques mots. Elle tait heureuse assurment, plus qu'elle ne l'avait
jamais t; mais elle pensait qu'une jeune fille bien leve ne devait
pas rpondre tout de suite.

--Moi!... je ne sais vraiment!... c'est une telle surprise.

Jaime voulut insister, mais  cet instant, le capitaine Valls apparut
dans le jardin, et l'appela  grands cris. Ils devaient retourner 
Palma. Il avait dj donn au cocher l'ordre d'atteler. Febrer protesta
sourdement. De quel droit ce fcheux se mlait-il de ses affaires? Mais
la prsence de don Benito le fit taire. Le pre de Catalina, le visage
congestionn, grognait, tout haletant. Le capitaine allait et venait,
avec une nervosit hostile, et maugrait contre le cocher. On devinait
que les deux frres venaient d'avoir une violente discussion. Don Benito
regarda tour  tour sa fille et Jaime, et, persuad qu'ils s'taient
entendus, sembla se rassrner.

Accompagn de Catalina, il reconduisit ses htes jusqu' leur voiture.
L'asthmatique prit la main de Jaime et la serra fortement. Febrer
pouvait considrer cette maison comme la sienne; il avait l un ami
vritable, dsireux de lui rendre service. S'il avait besoin de son
aide, il n'avait qu'un signe  faire.

Il nomma une fois encore don Horacio, rappelant leurs anciennes
relations d'amiti; puis il invita Jaime  djeuner avec eux le
surlendemain, sans faire le moins du monde mention de son frre.

--C'est entendu, je reviendrai, dit-il, en jetant sur Catalina un regard
qui la fit rougir.

Quand les voyageurs eurent perdu de vue la grille de la maison derrire
laquelle le pre et la fille agitaient encore leurs mains en signe
d'adieu, le capitaine Valls lana un bruyant clat de rire.

--Alors il parat que tu veux que je devienne ton oncle? demanda-t-il
ironiquement.

Febrer, qui tait dj furieux de l'intervention de son ami et du rude
sans-gne avec lequel il lui avait fait quitter la maison de don Benito,
donna libre cours  sa colre.

En quoi cela le regardait-il? De quel droit se mlait-il de ses
affaires?

--Tout beau! rpliqua le marin, en s'installant  son aise et en portant
la main  son chapeau de mousquetaire, rejet en arrire. Tout beau, mon
galant! Je me mle de a, parce que je suis de la famille. Il s'agit de
ma nice, n'est-ce pas? C'est du moins ce qui me semble.

--Et si je veux en faire ma femme, qu'as-tu  dire? Il se peut que
Catalina accepte; il se peut que son pre l'approuve.

--Sans doute, mais moi je suis son oncle, et son oncle proteste et
soutient que ce mariage est une folie.

Jaime le regarda avec tonnement.

Une folie, pouser un Febrer? Pablo esprait mieux sans doute pour sa
nice?

--Folie de leur part, et folie de la tienne! affirma Valls. As-tu donc
oubli quelle est ta naissance? Tu peux tre mon ami, l'ami du chueta
Pablo Valls, que tu rencontres au caf, au cercle, et qu'au surplus les
gens considrent comme  moiti fou, mais de l  pouser une femme de
ma famille!...

Et le marin riait en songeant  cette union. Les parents de Jaime
allaient s'indigner et ne voudraient plus le saluer. Ils se montreraient
plus indulgents, s'il commettait un assassinat. Sa tante, la papesse
Juana, jetterait les hauts cris, comme si elle venait de voir un
sacrilge. Il se perdrait, et Catalina, jusqu'ici tranquille et oublie,
mnerait une existence infernale o on lui prodiguerait les
humiliations.

--C'est impossible, je te le rpte; moi, son oncle, je m'y oppose.

Febrer regarda le capitaine d'un air hostile:

--Allons! dit-il, finissons-en. Il vaut mieux ne plus parler de cela, si
nous voulons rester amis...

Ils firent en silence le reste du voyage. Arrivs au Borne, ils se
sparrent en se saluant froidement, sans se serrer la main.

A la nuit tombante, Jaime rentra chez lui. Mado Antonia avait plac sur
une table de l'antichambre une petite lampe dont la lumire faisait
paratre encore plus denses les tnbres de la vaste pice.

Les gens d'Ivia venaient de partir. Aprs avoir djeun avec elle et
err  travers la ville, ils avaient attendu Jaime jusqu'au soir; puis
ils avaient regagn la felouque qui les avait amens; ils devaient y
passer la nuit, car le patron voulait mettre  la voile avant l'aube.
Mado Antonia parlait avec sympathie de ces gens qui lui semblaient venir
du bout du monde... La bonne Mado n'exprimait que la moiti de ses
penses; et, pendant qu'elle suivait Jaime jusqu' la chambre 
coucher, elle l'examinait  la drobe, essayant de lire sur son visage.
Que s'tait-il pass  Valldemosa, sainte Vierge de Lluch?
Qu'adviendrait-il du projet extravagant dont monsieur avait parl en
djeunant? Mais Jaime tait de mauvaise humeur et rpondait d'un ton
bref  ses questions: Non! il ne resterait pas ce soir  la maison; il
souperait au cercle.

A la lueur d'un quinquet qui clairait faiblement sa vaste chambre 
coucher, il changea de vtements, puis ayant pris des mains de Mado
l'norme clef de la grande porte, il s'achemina vers le cercle.

Il tait neuf heures. Comme il passait devant le caf du Borne, il
aperut son ami, le contrebandier Toni Claps. C'tait un gros homme 
la face joufflue et rase. Il avait l'air d'un cur de campagne, vtu en
paysan, qui serait venu passer la nuit  Palma. Malgr ses espadrilles
blanches, son col de chemise sans cravate, et son chapeau rejet en
arrire, il tait partout reu avec de vives dmonstrations d'amiti.
Les membres du cercle le considraient avec respect en voyant avec quel
flegme il tirait de ses poches des poignes de billets de banque.
Originaire d'un village de l'intrieur, il tait arriv,  force
d'nergie et de courage,  devenir le chef d'un tat mystrieux que tout
le monde connaissait par ou-dire, mais dont la secrte organisation
demeurait dans l'ombre. Il avait des centaines de sujets capables de
donner leur vie pour lui, et une flotte invisible qui naviguait la nuit,
sans crainte des temptes, abordant aux points les moins accessibles de
la cte. Ses proccupations et ses craintes au cours de ces entreprises,
ne se refltaient jamais sur sa figure joviale. Il ne se montrait
triste que s'il restait plusieurs semaines sans nouvelle de quelque
barque partie d'Alger par le mauvais temps. Perdue! elle est perdue!
disait-il  ses amis. La barque et le chargement importent peu; mais il
y avait des hommes  bord... Pauvres diables! On tchera de faire
quelque chose pour que leurs familles ne manquent pas de pain.

Parfois, sa tristesse tait feinte; il se pinait les lvres
ironiquement. Un garde-cte venait de capturer une de ses barques. Et
tout le monde riait, sachant que Toni la plupart du temps laissait
saisir quelque vieille embarcation, avec quelques ballots de tabac pour
toute cargaison, afin que les agents du fisc pussent faire parade de ce
triomphe. Lorsqu'une pidmie svissait dans les ports africains, les
autorits de l'le, impuissantes  surveiller une aussi longue tendue
de ctes, faisaient appel au patriotisme de Toni, qui promettait de
cesser momentanment son trafic avec les pays contamins, et chargeait
sur d'autres points, pour viter la contagion.

Febrer tmoignait une confiance fraternelle  cet homme fruste, gnreux
et gai. Souvent il lui avait cont ses embarras financiers, demandant
des conseils  la finesse de ce paysan madr. Lui, Febrer, qui n'et
jamais rien voulu emprunter  ses amis du cercle, acceptait, dans les
moments difficiles, l'argent de Toni, qui jamais ne paraissait se
souvenir des prts antrieurs.

Les deux amis se serrrent la main.

--Alors, tu as t  Valldemosa?

Toni connaissait dj le voyage de Jaime, tant les plus insignifiantes
nouvelles circulent rapidement dans une ville de province.

--On conte mme autre chose, ajouta Toni dans son rustique langage,
autre chose qui me parat tre un mensonge. On dit que tu te maries avec
la fille  don Benito Valls.

Febrer n'osa pas nier. Oui, c'tait bien vrai. Et il ne voulait avouer
la chose qu' Toni seul.

Le contrebandier fit un geste de rpugnance, tandis que ses yeux,
pourtant accoutums  toutes les surprises, exprimaient un vif
tonnement.

--Tu agis mal, Jaime; tu agis mal.

Il disait cela gravement, comme si une question d'une importance
capitale tait en jeu.

Le grand seigneur montra plus de confiance  cet ami-l qu'il n'et os
en tmoigner  aucun autre.

--Mais je suis compltement ruin, mon cher Toni. Rien de ce qui est
encore chez moi ne m'appartient. Si mes cranciers me respectent encore,
c'est uniquement parce qu'ils comptent sur ce mariage.

Toni continuait  secouer la tte en signe de dngation. Lui, le rude
paysan, le contrebandier qui se moquait des lois, paraissait stupfait
de cette nouvelle.

--De toutes faons, tu agis mal. Tu dois te tirer d'affaire comme tu
pourras, mais pas ainsi... Nous, tes amis, nous t'aiderons. Mais toi,
pouser une chueta!...

Il prit cong de Febrer, en lui serrant vigoureusement la main, comme
s'il le voyait marcher  la mort.

--Tu agis mal... penses-y bien, dit-il sur un ton de reproche. Tu agis
mal, Jaime!




IV


Quand,  trois heures du matin, Jaime se fut couch, il crut revoir dans
l'obscurit de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni
Claps.

Ils semblaient lui tenir le mme langage que la veille. Je m'y oppose
formellement, rptait le marin avec un rire ironique. Ne fais pas
cela! conseillait le contrebandier, d'un air grave.

Jaime avait pass au cercle les premires heures de la nuit, silencieux
et de mauvaise humeur, obsd qu'il tait par le souvenir de cette
double protestation. Qu'est-ce que son projet avait de si trange, de si
absurde, pour tre galement condamn par ce chueta, quoique ce mariage
ft un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan
sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?

Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des
protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut
par tous les moyens. tait-ce donc la premire fois qu'un homme de sa
classe tentait par un riche mariage de rtablir sa fortune? Ne voyait-on
pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amrique se vendre  des
filles de millionnaires, dont l'origine tait moins avouable que celle
de don Benito?

N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le
reste du monde, ce genre d'alliances pouvait exister, mais non 
Majorque. Cette terre rocheuse, tant aime, avait une me toujours
vivante, l'me des sicles passs, avec toutes ses haines et tous ses
prjugs. Les gens y taient tels qu'avaient t leurs pres, et tout
progrs demeurait impossible dans cette terre routinire et rebelle aux
ides de l'tranger.

Febrer s'agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il
songeait  ses anctres. Quel pass glorieux! Et comme il le sentait
peser sur lui, chane d'esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa
misre prsente!

C'tait en 1514 que sa famille s'tait vraiment illustre, lorsque
Charles-Quint avait entrepris de conqurir Alger. Dans cette expdition
dsastreuse, l'an des Febrer avait sauv la vie de l'Empereur, mais
celui qui s'y tait le plus couvert de gloire, c'tait le cadet, don
Priamo, commandeur de Malte, qui,  la tte de deux cents chevaliers de
l'Ordre, combattait toujours  l'avant-garde, dispersait et massacrait
les Turcs, et mme un jour, bless au visage et  la jambe, s'tait
tran jusqu' une des portes d'Alger, o il avait clou son poignard,
pour montrer jusqu'o il s'tait avanc. Ah! ce don Priamo! c'tait  la
fois le hros et le maudit de la famille. Jaime l'aimait parce qu'il
reprsentait dans sa noble ligne, outre la bravoure folle, le dsordre,
l'esprit de libert et le mpris des prjugs. En voil un  qui
importaient peu les diffrences de religion et de race, quand il aimait
une femme! Armniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui tait
bon. Il avait des btards partout. On contait mme qu'un moment il avait
t rengat par amour; toujours tait-il qu' Tunis il avait habit un
palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente
de son ami le bey. Rentr  Malte, il avait bientt rompu ses voeux,
et s'tait retir  Majorque o son libertinage avait fait scandale.
Quel homme que ce commandeur! Jaime l'admirait comme un prcurseur dont
l'audace dissipait ses hsitations. Qu'y avait-il d'trange  ce que
lui, son descendant, s'unt  une chueta, pareille aprs tout aux autres
femmes par ses moeurs, ses croyances et son ducation, puisque le plus
clbre d'entre les Febrer,  une poque d'intolrance, avait vcu avec
des filles d'infidles?... Mais les prjugs de la famille se rveillant
bientt dans l'me de Jaime, lui remettaient en mmoire une clause qu'il
avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi
vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur dfendait de porter le nom
de leur pre, le nom des Febrer, qui s'taient toujours maintenus purs
de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.

En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait  sourire. Qui
pouvait rpondre du pass? Quels secrets devaient tre cachs dans les
mystres de son arbre gnalogique, aux temps lointains o les Febrer
s'associaient, pour leurs oprations commerciales, avec les riches juifs
des Balares? Plusieurs membres de sa famille, et mme lui, ainsi que
d'autres reprsentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose
du type isralite. La puret des races est une illusion! Mais voil! il
y avait, hlas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrires
dresses par les moeurs entre les hommes!

Lui-mme, qui prtendait se rire des prjugs lgus par le pass,
n'prouvait-il pas un insurmontable sentiment de ddain  l'gard de don
Benito, qui allait tre son beau-pre? Il se regardait comme suprieur 
lui; il le tolrait par bont, par piti, mais il s'tait rvolt
intrieurement, quand le riche chueta lui avait parl de sa prtendue
amiti avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n'avaient trait d'gal
 gal avec ces gens-l...

Febrer s'endormit enfin d'un profond sommeil, tandis que sa pense se
perdait dans des rveries de plus en plus confuses.

Le lendemain matin, en s'habillant, par un effort nergique de volont,
il se dcida  faire une visite qui lui rpugnait fort.

Avant de me rsoudre  ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma
dernire carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs
annes que je ne l'ai vue, mais aprs tout, c'est ma tante... et
lgalement, je devrais tre son hritier... Dire que si elle voulait...
il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d'affaire.

Il calcula quelle serait l'heure la plus propice pour se prsenter chez
la grande dame. Chaque aprs-midi, avait lieu sa fameuse rception de
chanoines et de personnages graves qu'elle accueillait d'un air de
souveraine. C'taient ceux-l qui allaient tre ses hritiers, comme
mandataires et reprsentants de plusieurs socits religieuses. Il
fallait que Jaime ft sa visite immdiatement, afin de la surprendre
dans sa solitude, aprs la messe et les exercices spirituels de la
matine.

Doa Juana habitait un palais tout proche de la cathdrale. Elle tait
reste clibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle dception
que le pre de Jaime lui avait fait prouver dans sa jeunesse. Toute la
combativit de son caractre bilieux, tout l'enthousiasme de sa foi
sche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de
la religion. Tout pour Dieu et pour le roi! se plaisait-elle 
rpter. Jeune, elle avait rv des hrones de la Vende, elle s'tait
enthousiasme pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse
de Berry. Elle et voulu,  l'exemple de ces femmes nergiques qui
dfendaient la religion et la lgitimit, monter  cheval, avec l'image
du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe
d'amazone. Mais ces dsirs n'avaient jamais t chez elle que de vagues
fantaisies. En ralit, sa seule expdition avait t un voyage en
Catalogne pendant la dernire guerre carliste, voyage qu'elle avait fait
pour voir de plus prs les progrs de la sainte entreprise qui
dvorait la majeure partie de ses biens.

Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu'au temps de sa jeunesse
elle avait cach dans son palais le comte de Montemolin, le prtendant 
la couronne, et que l elle l'avait mis en rapport avec le gnral
Ortega, capitaine gnral des Iles. A ces mdisances on ajoutait que
doa Juana avait prouv un amour romanesque pour le prtendant. Ces
on-dit faisaient sourire Jaime: ce n'taient l que mensonges. Son
grand-pre, don Horacio, qui tait bien inform, avait cont maintes
fois toute cette histoire  son petit-fils. La Papesse n'avait jamais
aim que le pre de Jaime. Le gnral Ortega tait une espce d'illumin
que doa Juana recevait avec mystre. Au fond d'un grand salon, qui
tait presque dans les tnbres, vtue de blanc, elle lui parlait d'une
voix lointaine, une douce voix d'outre-tombe, comme si elle tait l'ange
du pass; elle lui disait la ncessit de rendre  l'Espagne ses
antiques coutumes, de balayer les libraux et de rtablir le
gouvernement des gentilshommes. Pour Dieu et pour le roi! Ortega avait
t fusill sur la cte de Catalogne, aprs avoir chou dans sa
tentative de dbarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle
tait reste  Majorque, prte  donner encore son argent, le jour o
l'on renouvellerait la sainte entreprise.

Beaucoup la croyaient ruine par ses prodigalits pendant la dernire
guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dvote dame. Sa vie
tait simple comme celle d'une paysanne; elle possdait encore dans
l'le d'immenses domaines, mais elle dpensait toutes ses conomies pour
faire des cadeaux  des glises et  des communauts, et des dons au
Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour
Dieu. Une dernire illusion la faisait vivre encore. Le Saint Pre ne
lui enverrait-il pas la Rose d'or, avant qu'elle mourt? Cette
distinction n'tait confre jadis qu'aux reines, mais elle avait t
obtenue depuis quelques annes par quelques riches dvotes de l'Amrique
du Sud. Doa Juana rduisait ses dpenses et vivait dans une sainte
pauvret, afin d'envoyer plus d'argent au Saint-Sige. Avoir la Rose
d'or, et puis mourir!...

Febrer tait arriv devant la maison de la Papesse. Il franchit une
vaste cour d'honneur, pareille  la sienne, mais mieux entretenue, sans
herbe entre les pavs, sans crevasses dans les murs, d'une propret de
couvent. Au haut de l'escalier, la porte lui fut ouverte par une
servante jeune et ple, vtue d'une robe bleue monacale ceinte d'une
cordelire blanche, qui eut l'air tout tonne en le reconnaissant.

Elle le laissa dans l'antichambre, pleine de portraits de famille, comme
celle du palais de Febrer, puis en trottinant lgrement comme une
souris, elle courut annoncer  sa matresse cette visite extraordinaire
qui venait troubler la paix monastique de la maison.

De longues minutes s'coulrent dans le silence. Jaime entendit des pas
furtifs dans la pice voisine. Il vit des portires se soulever
doucement, comme agites par une brise lgre; il devina que derrire
elles on l'piait. La servante revint ensuite et le salua avec une
politesse grave. Elle l'introduisit dans un grand salon et disparut.

Febrer trompa l'ennui de l'attente en examinant la vaste pice, d'un
luxe tout archaque. Une portire de damas se souleva enfin; il vit
entrer une femme qui avait l'air d'une vieille domestique, tout en noir,
avec une jupe unie et un modeste corsage de paysanne. Ses cheveux gris
taient en partie couverts par un fichu sombre auquel le temps avait
donn une teinte de rouille. Sous sa jupe on voyait ses pieds chausss
de pantoufles d'toffe, d'o sortaient des bas blancs trs pais. Jaime
s'empressa de se lever. Cette espce de vieille domestique, c'tait la
Papesse.

Doa Juana s'installa dans un fauteuil pareil  un trne, o, tous les
aprs-midi, elle prsidait avec la majest d'une reine, le conseil
compos de ses fidles chanoines, de vieilles dames, ses amies, et de
personnages bien pensants.

--Assieds-toi, dit-elle d'une voix brve  son neveu.

Machinalement, par habitude, elle tendit ses mains au-dessus d'un
monumental brasero d'argent, quoiqu'il ft vide; puis de ses yeux gris
au regard perant qui imposait le respect, elle considra Jaime
fixement. Ce regard imprieux s'humanisa peu  peu jusqu' trembler en
se mouillant d'motion. Plus de dix annes s'taient coules depuis que
doa Juana n'avait vu son neveu.

--Tu es un Febrer pur sang, dit-elle; tu ressembles  ton grand-pre...
Ah! tu as bien le type de ta famille!

En parlant ainsi, elle cachait sa vritable pense; elle passait sous
silence l'unique ressemblance qui l'mt, celle de Jaime avec son pre.
Elle croyait revoir l'officier de marine qui jadis venait la voir. Il ne
manquait que l'uniforme et le lorgnon... Ah! le monstre d'ingratitude!
le libral maudit!...

Ses yeux reprirent leur duret habituelle. Son visage parut plus sec,
plus blme, plus anguleux.

--Que dsires-tu? dit-elle rudement. A coup sr, ce n'est pas pour le
plaisir de me voir que tu viens!...

Le moment terrible tait arriv. Jaime baissa les yeux, et redoutant
d'en venir au fait, commena son rcit en remontant trs loin.

--Ma tante, je ne suis pas un mauvais garon; j'ai gard toutes les
anciennes croyances; je dsire maintenir le prestige de notre famille,
et, si je puis, l'augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l'avoue.
J'ai fait des folies et dissip tous mes biens... Pourtant, l'honneur de
notre nom est demeur intact. De cette vie de pch et de prodigalit,
j'ai retir deux choses prcieuses: l'exprience et le ferme propos de
m'amender. Ma tante, je veux changer de manire de vivre; je veux
devenir un autre homme.

Doa Juana approuva d'un air nigmatique. C'tait trs bien. Ainsi
avaient agi saint Augustin et d'autres saints qui, aprs avoir pass
leur jeunesse dans la licence, taient devenus plus tard des lumires de
l'glise.

Jaime fut encourag par ces bonnes paroles. Lui, assurment, ne
parviendrait pas  tre une lumire de quoi que ce ft, mais il dsirait
devenir un bon gentilhomme chrtien. Il voulait se marier et bien lever
ses enfants... Mais, hlas! aprs une vie aussi drgle que la sienne,
il tait difficile de se relever et de revenir  la vertu. Il avait
besoin d'un soutien. Il tait ruin. Ses domaines taient presque
entirement la proprit de ses cranciers; sa maison tait un vrai
dsert. Il s'tait dfendu contre la misre en vendant les souvenirs du
pass. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main
misricordieuse ne lui prtait son appui. Et il avait pens  sa tante,
qui en somme tait sa plus proche parente, presque sa seconde mre; il
esprait qu'elle allait le sauver.

La mention de cette pseudo-maternit fit rougir faiblement doa Juana;
ses yeux tincelrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir,
quel cruel bourreau!

--Et c'est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse,
d'une voix qui sifflait entre ses dents, cartes et jauntres, mais
encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne
possde presque rien. A peine le ncessaire pour vivre et pour faire
quelques aumnes.

Son ton tait si affirmatif que Febrer perdit toute esprance, et jugea
inutile d'insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.

--C'est bien, reprit-il avec un visible dpit. Mais puisque votre appui
me manque, je suis oblig de recourir  un autre moyen pour me tirer
d'embarras. J'en ai trouv un. Vous tes maintenant la doyenne de ma
famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui
peut me sauver; je songe  pouser une jeune fille riche, mais de basse
extraction. Que dois-je faire?

Il esprait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de
la curiosit; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un
sourire froid sur les lvres de la Papesse.

--Je le sais, dit-elle. On m'a tout racont ce matin,  Sainte-Eulalie,
 la sortie de la messe. Tu as t hier  Valldemosa. Tu te maries... tu
pouses... une chueta.

Elle avait d faire un effort pour prononcer ce mot et elle tressaillit
quand il passa sur ses lvres.

Un long silence, un silence lourd, tragique et absolu comme celui qui
suit les grandes catastrophes, pesa sur le salon. On et dit que la
maison s'tait effondre et que venait de s'teindre l'cho du dernier
mur croul.

--Et... qu'en pensez-vous? se hasarda  demander Jaime, timidement.

--Fais ce qu'il te plaira, rpondit froidement la Papesse. Tu sais que
nous avons vcu de longues annes sans nous voir, nous pouvons donc
continuer  nous passer l'un de l'autre durant le reste de notre vie..
Toi et moi, nous ne sommes plus du mme sang. Nous pensons de faon
diffrente; nous ne pouvons plus nous comprendre.

--De sorte que je dois me marier? insista-t-il.

--Cela, demande-le  ta conscience. Depuis quelques annes les Febrer se
sont engags dans de tels chemins que, dsormais, rien de ce qu'ils
feront ne peut me surprendre.

Jaime constatait dans les yeux et dans la voix de sa tante, une sorte de
joie contenue, comme la volupt de la vengeance, la joie de voir
commettre par son ennemi, ce qu'elle considrait comme une infamie. Il
en fut irrit.

--Et si je me marie, reprit-il en imitant la froideur de doa Juana,
puis-je compter sur vous? Assisterez-vous  la crmonie?

Ces paroles eurent raison du calme apparent de la Papesse qui, hautaine,
se redressa. Les romans qu'elle avait lus, dans sa jeunesse, lui
revinrent en mmoire; elle parla comme une reine outrage:

--Monsieur, je suis Genovart par mon pre. Ma mre tait Febrer, mais
leur naissance les faisait gaux. Pour moi, je renie le sang qui va se
mlanger  celui de gens vils, meurtriers du Christ.

D'un geste imprieux elle lui montrait la porte, indiquant que
l'entretien devait se terminer l-dessus.

Cependant, elle parut bientt se rendre compte de ce que sa vhmente
protestation avait de surann, de thtral. Elle baissa les yeux et,
avec un air de mansutude chrtienne, elle dit plus simplement:

--Adieu, Jaime! Que le Seigneur t'claire!

--Adieu, ma tante!

Il lui tendit la main machinalement, mais elle retira la sienne et la
tint derrire son dos.

Febrer dissimula un sourire, en se souvenant de ce que l'on racontait
sur doa Juana. Ce n'tait ni par ddain ni par haine qu'elle lui
refusait cette marque d'estime; mais elle avait fait voeu de ne plus
toucher de sa vie d'autres mains d'hommes que celles des prtres.

Quand il se retrouva dans la rue, Jaime se mit  murmurer de sourdes
injures en regardant les balcons du palais qu'il venait de quitter:

--Vipre, va! se rjouit-elle assez de ce mariage! Oh! je sais bien que
lorsqu'il sera un fait accompli, elle feindra la plus vive indignation
et criera au scandale devant ses fidles visiteurs. Peut-tre mme
tombera-t-elle malade de chagrin, afin que tout le monde, dans l'le, la
prenne en piti... Et cependant sa joie est immense! C'est la joie de
voir assouvi enfin un dsir de vengeance, datant de longues annes.

Jaime serrait les poings de rage,  la pense de donner cette
satisfaction  la vieille hypocrite. Et pourtant, dans sa situation
dsespre, il allait tre oblig d'en venir  ce qu'elle considrait
comme le plus grave dshonneur.

Rentr chez lui, il prit son repas, silencieusement, sans savoir de
quelle nature taient les plats que la pauvre Mado lui servait. Pourtant
celle-ci, inquite et trouble depuis la veille, rdait autour de lui,
dsireuse d'entamer la conversation, afin d'apprendre les nouvelles.

Ds qu'il eut termin son repas, Jaime s'accouda aux lourds balustres
couronns de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin.
Sous ses pieds se balanait le feuillage verniss des magnolias et des
orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d'un trait
net l'espace azur, et, par-dessus les remparts, la mer s'tendait
lumineuse, immense, avec son incessant frmissement de vie, comme si les
barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouill son
piderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hriss de mts et
de chemines et, plus loin, avanant dans les eaux de la baie, la masse
obscure des pins de Bellver, couronne par le chteau circulaire, que
dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville
moderne et, plus loin,  l'extrmit du cap, l'antique Puerto Pi, avec
la tour des signaux et les batteries de San Carlos.

De l'autre ct de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes
flottantes de l'horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges,
triste et inhabit. La cathdrale dtachait sur le bleu profond du ciel
ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de
pierre que les vagues auraient jet entre la ville et la cte. Par
derrire, l'antique _Alcazar de la Almudaina_ rigeait ses tours fauves,
aux rares ouvertures. Dans le palais piscopal on voyait briller les
vitres des miradors, pareilles  des lames d'acier rougi. Elles
semblaient reflter un incendie.

Insensible  l'blouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de
l'atmosphre,  l'allgre ppiement des oiseaux qui voletaient autour de
lui, Jaime se sentait envahi d'une intense mlancolie, d'un immense
dcouragement. A quoi bon lutter contre le pass? Comment se librer de
cette pesante chane? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa
fonction marques pour toute l'existence. Il est donc bien inutile
d'essayer de changer de situation ou d'attitude.

Maintes fois, alors qu'il tait encore un tout jeune homme, il s'tait
senti hant par de funbres penses en contemplant, de quelque point
lev, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au del de
l'enceinte de la vieille cit, Jaime apercevait des murs tristes d'o
mergeait la pointe aigu de noirs cyprs; une agglomration de
constructions blanches, aux ouvertures pareilles  des bouches de four,
et, a et l, des dalles qui semblaient couvrir des entres de cave.

Quel tait le nombre des habitants dans la cit des vivants? Combien
taient-ils ceux-l qui occupaient les somptueux palais, les minables
masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille...
Quatre-vingt mille?... Hlas! Dans la ncropole, situe  peu de
distance, dans les petites maisons blanches, serres entre les sombres
cyprs, combien d'habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six
cent mille?... peut-tre un million!...

Beaucoup plus tard,  Madrid, Jaime, un aprs-midi qu'il se promenait
dans la banlieue,  San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes,
avait soudain cess de plaisanter parce qu'il avait ressenti la mme
impression, en contemplant les muettes ncropoles, qui, pareilles  un
cordon serr de forts du nant, se dressent au milieu des cyprs, tout
autour de la ville. Un demi-million d'tres vivants s'agitait dans ses
rues, croyant tre les seuls  gouverner leur vie, et ils oubliaient les
quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient
invisibles tout prs d'eux.

Febrer avait t poursuivi galement par ces penses lugubres  Paris et
dans toutes les grandes villes qu'il avait visites. Non, en aucun lieu,
les vivants n'taient seuls. Partout ils taient entours par les morts,
qui, infiniment plus nombreux, avec toute l'autorit du pass, posaient
lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s'en allaient
pas, ainsi que le prtendait le dicton populaire. Ils demeuraient
immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimit!
Inutile de dtourner nos yeux et de chercher  les effacer de notre
mmoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour
nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre  une aveugle
gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.

Notre maison, c'taient eux qui l'avaient construite; les religions,
c'taient eux qui les avaient fondes; les lois qui nous rgissaient,
c'taient eux qui les avaient dictes; nos passions, nos gots, la
morale, les usages, les prjugs, l'honneur, tout tait leur oeuvre.

Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par
nous-mmes, et ce qui agit en nous, c'est une force qui a jadis anim
d'autres organismes, semblable  la sve transmise par la greffe, qui
communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l'nergie des arbres
sculaires. Bien des ides que nous prenons pour des crations de notre
esprit, ont t formules dj, et sont demeures depuis notre
naissance  l'tat latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un
jour. Les vertus, les dfauts, les affinits et les antipathies ne sont
qu'un hritage lgu par les morts, qui se survivent dans leurs
descendants.

On les croit disparus, mais ils sont l, vigilants, formant un invisible
camp retranch autour des agglomrations humaines. Ils nous surveillent
avec svrit, nous suivent, et, si nous dvions de la route qu'ils nous
ont trace, ils nous y ramnent par un imperceptible, mais sr
avertissement. Ils s'unissent tous, pour maintenir les hommes en un
troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent  la
conqute d'un idal nouveau. Vite, ils rtablissent, par une violente
raction, le calme uniforme de la vie, qu'ils veulent silencieuse,
semblable au murmure mlancolique des herbes balances, au bruissement
d'ailes des papillons,  la paix d'un cimetire endormi sous le soleil.
L'me des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce
qu'ils sont nos matres. Les morts commandent, et il est vain de
rsister  leurs ordres.

Ah! l'homme qui mne l'existence vertigineuse des grandes villes,
ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu'il
mange; cet homme ne connat pas tout cela. Il ne peut se rendre compte
de cette vrit: que sa vie lui a t transmise par des milliers
d'ascendants dont les dpouilles gisent  quelques pas de lui,
ascendants qui le guettent et,  son insu, dirigent sa volont. Il obit
aveuglment par la force du lien auquel son me est fixe et dont il ne
sait ni l'origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses
actes manent de son libre arbitre, alors qu'ils lui sont imposs par
les invisibles tout-puissants.

Jaime, qui connaissait tous ses anctres, savait aussi l'histoire de
tout ce qui l'entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela,
sa maison surtout, semblait avoir une me... Aussi, mieux que personne,
sentait-il peser sur lui la tyrannie des tres et des choses du pass.

Il retrouvait en lui son grand-pre, le grave don Horacio et un autre
aeul plus lointain qui avait t Grand Inquisiteur de Majorque, comme
aussi l'me hroque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de
ses courageux anctres. Sa mentalit d'homme moderne gardait mme
confusment quelque chose de l'esprit des anciens majorquins qui
tenaient pour vils et mprisables les juifs convertis. Cela expliquait
l'invincible rpugnance qu'il avait ressentie en se trouvant en contact
avec ce don Benito, si obsquieux, si humble... Et ces sentiments
taient insurmontables. Il ne pouvait ragir contre sa propre nature!
D'autres, plus forts, plus puissants que lui s'y opposaient: les morts
commandaient, il fallait obir!

Ce pessimisme le rappela  la ralit. Tout tait perdu! Il se savait
incapable de mettre de l'ordre dans ses affaires en se livrant  ces
transactions qui prolongent longtemps une vie d'expdients.

Il renonait  ce mariage, son unique planche de salut; et, ds que ses
cranciers connatraient ce renoncement qui renversait toutes leurs
esprances, ils l'accableraient de leurs exigences. Il allait se voir
expuls de la maison de ses pres; il ferait piti  tout le monde, et
cette compassion gnrale l'affligerait plus qu'une insulte. Il ne se
sentait pas la force ncessaire pour assister au naufrage dfinitif de
sa maison et de son nom. Que faire? O aller?...

Il resta ainsi, une grande partie de l'aprs-midi,  contempler la mer,
suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrire le
cap, ou s'vanouissaient  l'horizon de la baie.

En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit 
franchir la porte de l'oratoire de la maison, une porte antique oublie,
qui, en grinant sur ses gonds oxyds, dtacha des toiles d'araigne et
de la poussire.

Qu'il y avait longtemps qu'il n'tait entr l!... En cette atmosphre
dense de pice ferme, il crut percevoir une vague odeur d'essences
prcieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonns; une odeur qui
lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand
vestibule.

L'autel, en vieux chne sculpt, brillait discrtement dans la pnombre,
la lumire se refltant sur les ornements d'or vieilli. Sur la sainte
table, un balai de lisires et un seau gisaient, oublis l depuis le
dernier nettoyage, datant de plusieurs annes. Deux prie-Dieu d'ancien
velours bleu de roi paraissaient garder encore l'empreinte des nobles
dames dfuntes. Sur les pupitres taient rests deux livres d'heures,
aux coins uss par un trop long service. Jaime reconnut un de ces
livres. C'tait le missel de sa mre, la belle jeune femme ple et
dolente qui partageait sa vie entre la prire et l'adoration de son
fils, pour lequel elle rvait les plus hautes destines. L'autre avait
sans doute appartenu  sa grand'mre, cette amricaine de l'poque
romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l'antique palais aux
accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.

Cette image du pass, prsente et latente en cette chapelle dserte, le
souvenir de ces deux pieuses femmes, l'une toute mystique, l'autre
sentimentale, achevrent de troubler Febrer.

Et dire que sous peu, les griffes des usuriers viendraient profaner ces
choses si vnrables!... Non, il ne pourrait jamais assister  cela.
Adieu! Adieu!...

Quand la nuit fut venue, il chercha sur le Borne son ami Toni Claps.
Comptant sur la sympathie et la confiance que celui-ci lui tmoignait,
il lui emprunta quelque argent.

--Je ne sais quand je pourrai te le rendre... Je quitte Majorque. Que
tout s'effondre, mais que je n'y sois pas!

Claps lui donna plus qu'il ne lui demandait. Toni demeurait dans l'le;
avec l'aide du capitaine Valls, il tcherait d'arranger les affaires de
Febrer, si cela tait encore possible. Le capitaine tait brouill avec
Jaime, depuis la veille, mais cela n'avait nulle importance. Valls tait
un noble caractre, un ami sr, qui ne l'abandonnerait jamais.

--Ne dis  personne que je quitte Palma, ajouta Jaime. Toi et Pablo,
vous devez tre seuls  le savoir...

--Et quand pars-tu?

--Je prendrai le premier vapeur en partance pour Ivia. Il parat que je
possde encore un bout de terre par l: un tas de rochers, couverts de
broussailles... une tour presque en ruines, datant de l'poque des
pirates. Or, que je sois dans ce coin perdu ou ailleurs, c'est tout
un... c'est mme beaucoup mieux ainsi. Je chasserai, je pcherai... et
je vivrai en sauvage, sans voir personne.

Claps, se souvenant des conseils qu'il avait donns  Jaime, la nuit
prcdente, fut satisfait de constater que celui-ci les avait couts.
Il lui serra la main affectueusement. Enfin, c'tait fini, cette vilaine
histoire de la chueta. Son me! de paysan se rjouissait de cette
solution inattendue.

--Tu fais bien de partir, Jaime!... Tes projets d'hier, vois-tu,
n'taient que pure folie!




SECONDE PARTIE




I


Jaime, inclin sur le plat bord d'une petite embarcation, contemplait
machinalement son image, ombre transparente, dont le frmissement de
l'eau rendait les contours indcis. Sa main soutenait le _volanti_,
ligne de fond, garnie de multiples hameons, qui drainait le fond de la
mer.

Midi tait proche. La barque tait  l'ombre. Derrire Febrer s'tendait
avec ses dcoupures, ses anfractuosits, et ses pointes saillantes, la
cte d'Ivia. Devant lui, le pic isol du Vedr s'enlevait, imposant et
superbe,  trois cents mtres, d'un seul jet, et par suite de son
asprit, cette roche dserte paraissait plus haute et plus norme. Au
pied de ce colosse, son reflet colorait magnifiquement les eaux d'une
nuance  la fois dense et transparente. Par del son ombre azure, la
Mditerrane bouillait et lanait des tincelles d'or sous le
flamboiement du soleil, tandis que la cte rouge et dnude semblait
irradier du feu.

Chaque fois que le temps tait beau et la mer calme, Jaime venait pcher
dans le chenal troit qui spare l'le du Vedr. Ce chenal prsentait
alors l'aspect d'un tranquille fleuve d'eau bleue, trou par des rochers
dont les ttes noires mergeaient  la surface. Ds que la brise
frachissait, les rcifs se couvraient de blanche cume en faisant
entendre de formidables rugissements; des montagnes d'eau pntraient,
livides, avec un grondement sourd, dans cette gorge marine. Il fallait
alors hisser la voile au plus vite et fuir ce redoutable couloir, chaos
bruyant, plein de courants funestes et de prilleux remous.

A la proue de l'embarcation se tenait le pre Ventolera, vieux matelot
qui avait navigu sur des navires appartenant  toutes les nations, et
qui, depuis que Jaime habitait l'le, l'accompagnait chaque fois qu'il
allait en mer.

--J'ai prs de quatre-vingts ans, monsieur, et je ne laisse point passer
un seul jour sans aller pcher sur mon bateau. J'ignore ce que c'est
qu'une maladie, et les plus gros temps ne me font pas peur--disait-il 
Febrer, avec fiert.

Sa figure tait tanne par le soleil et l'air salin, mais il avait fort
peu de rides. Ses jambes, sches et nues sous son pantalon haut
retrouss, montraient une peau frache, indiquant des membres vigoureux
encore. Sa vareuse, ouverte sur la poitrine, laissait voir une toison
grise, de mme couleur que ses cheveux qui s'chappaient d'un bret noir
orn d'un gland pourpre au sommet et d'un large ruban  petits carreaux
rouges et blancs, souvenir de son dernier voyage  Liverpool.

Ses joues s'agrmentaient de deux favoris troits et,  ses oreilles,
pendaient deux petits anneaux de cuivre.

Les premires fois, quand Jaime venait pcher  l'ombre du Vedr, il
oubliait de regarder l'eau et mme de surveiller la ligne qu'il tenait 
la main pour contempler ce colosse de granit qui, spar de la cte,
s'levait majestueusement sur les flots.

Dans les cavits de la grande roche grise, obscurcies par les pins
maritimes, les sabines et autres vgtations, Febrer voyait sauter de
gros points colors, comme d'normes puces rousses ou blanchtres d'une
constante mobilit. C'taient les chvres du Vedr; des chvres que
l'isolement avait rendues  l'tat sauvage; elles avaient t
abandonnes depuis de nombreuses annes et se reproduisaient en libert,
loin de l'homme, ayant perdu toute habitude de domesticit. Elles
fuyaient sur la pente abrupte, grimpant vers la cime, avec des bonds
prodigieux, ds qu'une barque abordait au pied du pic.

Par les matines calmes, le bruit de leurs blements, dcupl par
l'absolu silence, s'tendait, au loin, sur la surface de la mer.

Tirant d'une brusque secousse sa ligne hors de l'eau, Ventolera s'cria,
avec un grognement de satisfaction:

--Et de huit!...

Accroche  un hameon, une espce de langouste d'un gris sombre
s'abattit sur le fond de la barque en donnant de formidables coups de
queue et faisant crisser ses pattes. D'un coup de pied, le pcheur
l'envoya rejoindre quelques-unes de ses pareilles qui, dj inertes,
gisaient dans une corbeille, sur des lichens.

--Vous ne chantez donc pas la messe, aujourd'hui, pre Ventolera?

--Volontiers, si vous me le permettez, monsieur!

Jaime connaissait les manies du vieillard. Il savait le plaisir qu'il
prouvait  entonner les versets de l'office divin, chaque fois qu'il
avait le coeur en gaiet. Depuis qu'il ne faisait plus de voyages au
long cours, son unique distraction tait de remplir les fonctions de
chantre, le dimanche  l'glise de San Jos.

Ils demeurrent longtemps ainsi: Febrer attentif  sa ligne qui
s'obstinait  ne pas faire le plus lger mouvement, tous les poissons
tant pour le vieux, et celui-ci continuant  lancer  pleine voix les
_O salutaris_ et les _Kyrie_. Aussi le seor fut bientt de mchante
humeur et imposa silence au chanteur:

--Assez pour aujourd'hui, pre Ventolera... Vous effrayez les poissons.

--Cela vous a plu, n'est-ce pas? insista l'autre avec candeur. Oh! je
sais aussi des chansons... Je sais la complainte du capitaine Riquer...
une chose arrive. Voulez-vous que je vous la chante?

Jaime fit un geste de protestation.

--Mais il est midi, grand-pre!... Il faut rentrer.

Le vieux regarda le soleil qui dpassait le sommet du Vedr. Il n'tait
pas encore midi, mais peu s'en fallait. Ensuite, il observa la mer...

--Le seor a raison. Maintenant d'ailleurs, les poissons ne mordraient
plus gure... N'importe! Pour moi, je suis satisfait de ma journe.

De ses bras brunis, il tira la corde qui servait  hisser la petite
voile triangulaire.

La barque pencha sur le ct, se balana de la poupe  la proue, sans
avancer et, bientt, commena de fendre l'eau, avec un doux clapotis.

Ils sortirent du chenal, laissant derrire eux le Vedr et suivant la
cte d'Ivia. Jaime tenait le gouvernail, tandis que le vieux, serrant
le panier de poissons entre ses genoux, comptait et maniait les pices
avec satisfaction.

Ils doublrent un promontoire et une nouvelle partie de la cte apparut.
Sur un monticule de roches rouges, coupes  et l par les taches
fonces de buissons trs verts, se dtachait une tour massive et
jauntre, un cylindre aplati, sans autre ouverture du ct de la mer
qu'une haute fentre, trou noir aux contours irrguliers. Au fate de la
tour, une meurtrire qui avait servi jadis  placer un petit canon, se
dcoupait sur l'azur du ciel. D'un ct du promontoire coup  pic sur
la mer, le terrain descendait, couvert de verdure, d'arbustes bas et
touffus, au milieu desquels on dcouvrait la tache blanche du minuscule
hameau.

L'embarcation mit le cap sur la tour et, avant d'y arriver, dvia vers
une plage voisine, o la coque vint doucement toucher le fond de
gravier.

La voile amene, le bateau attach  un petit rocher, Jaime et son
matelot sautrent sur le sol.

--Reprendrons-nous la mer tantt, seor? Febrer ayant fait un geste
ngatif, le vieux le quitta en lui donnant rendez-vous pour l'aube
prochaine.

--Je vous rveillerai de la plage, lui dit-il, en chantant l'_Introt_ 
l'heure o l'on peut encore distinguer les toiles au ciel.

Puis il s'loigna vers l'intrieur des terrs, en portant au bout de
son bras le prcieux panier de poissons.

--Donnez ma part  Margalida, pre Ventolera, et dites que l'on
m'apporte vivement mon djeuner.

Le matelot acquiesa d'un mouvement d'paules, sans tourner la tte, et
Jaime s'achemina vers la tour. Ses pieds chausss d'espadrilles
s'enfonaient dans le gravier o venaient se perdre les ultimes
frmissements de la mer.

Bientt il quitta la plage pour escalader les gradins naturels, taills
dans le rocher, qui conduisaient  son abri solitaire.

Les tamaris dressaient leur feuillage chevel d'un gris de nickel et
enfonaient leurs racines dans le roc, comme s'ils s'alimentaient
seulement du sel dissous dans l'atmosphre.

A l'cho de ses pas, un frlement se fit entendre dans les buissons
pais. C'tait comme le bruit d'une fuite apeure et l'on pouvait
distinguer, courant entre les arbustes, une sorte de paquets de poils
gris ou fauves termins par une queue pareille  une houppette blanche.
C'taient des lapins qui fuyaient, et ils entranaient dans leur fuite
les beaux lzards couleur d'meraude, paresseusement allongs sur le
sol.

Dominant ces rumeurs lgres, le roulement frle d'un tambour,
accompagnant une voix d'homme, arrivait aux oreilles de Jaime. La voix
chantait une romance d'Ivia. Elle s'arrtait, de temps en temps, comme
indcise, rptant les mmes vers, sans se lasser. Puis elle passait 
une autre mlodie, lanant  la fin de chaque strophe, suivant la
coutume du pays, un gloussement trange ressemblant au cri du paon, une
note gutturale et stridente comme celle qui termine les chants arabes.

Quand Febrer parvint au fate, il aperut le chanteur. Il tait assis
sur une pierre, derrire la tour et contemplait la mer.

Il portait, appuy sur la cuisse, un petit tambour peint en bleu et orn
de fleurs et d'arabesques dores. Son bras gauche reposait sur
l'instrument, tandis que la main soutenait sa tte, cachant presque
entirement sa figure entre les doigts et la paume.

De sa dextre, arme d'une courte baguette, il frappait lentement, en
mesure, l'un des parchemins et sans faire d'autre mouvement, il
demeurait l dans une attitude songeuse, la pense sans doute concentre
sur son improvisation, et contemplait l'immense horizon bleu  travers
ses doigts amaigris.

On l'appelait le Cant comme tous ceux qui, dans l'le, improvisaient
des couplets nouveaux durant les bals et les srnades.

C'tait un jeune garon, grand, mince, troit d'paules, un _atlt_ qui
n'avait pas encore atteint dix-huit ans. Souvent une quinte de toux
venait brusquement interrompre son chant. Son cou frle se gonflait et
son visage, ordinairement d'une pleur transparente, rougissait soudain
dans l'ardeur de l'improvisation.

Il avait des yeux trop grands, des yeux de femme avec une lacrymale d'un
rose trop vif, qui tranchait violemment sur les paupires bleuies. En
tout temps, il portait le costume de fte: pantalon de velours bleu,
ceinture et cravate carlate et, par-dessus cette cravate, un fichu de
femme, enroul autour du cou, et dont les pointes brodes pendaient sur
la poitrine.

A chacune de ses oreilles, une rose tait pose, et sous son feutre
rejet en arrire et orn d'un ruban damass, on voyait flotter, comme
une frange ondule, les mches frises de sa longue chevelure, luisante
de pommade.

Devant cette parure quasi fminine, ces yeux velouts et ce teint
diaphane, Febrer compara mentalement l'phbe  l'une de ces vierges
exsangues qu'idalise l'art nouveau.

Mais cette vierge-l laissait apercevoir dans sa ceinture rouge certaine
excroissance inquitante. C'tait certainement un couteau ou un
pistolet, compagnon insparable de tout jeune Ivicin.

En apercevant Jaime, le Cant se leva et laissa pendre son tambourin le
long d'une courroie passe dans son bras gauche, tandis que sa main
droite, qui n'avait pas lch la baguette, touchait lgrement le bord
de son chapeau.

--_Ayez un bon jour!_

Febrer, comme tout bon Majorquin, croyait  la frocit des Ivicins;
aussi s'tonnait-il de l'aspect courtois qu'il leur trouvait quand il
les rencontrait sur les chemins. Ils s'entre-tuaient parfois, toujours
pour des rivalits d'amour, mais l'tranger tait respect avec ce
scrupule traditionnel que professe l'Arabe pour l'homme qui vient lui
demander l'hospitalit sous sa tente.

Le Cant semblait honteux que le _seor_ majorquin l'et surpris aussi
prs de chez lui, sur un terrain lui appartenant. Il balbutia quelques
excuses. Il tait venu l, parce qu'il aimait  contempler la mer, d'un
point lev. Il tait mieux  l'ombre de la tour. Ici nul ami ne venait
le troubler par sa prsence et il pouvait librement composer les vers
d'une romance pour le prochain bal au village de San Antonio.

Jaime sourit avec bienveillance devant les timides explications du
Cant.

--Ah! ah! tu composes des vers. Et, srement, ils sont ddis  quelque
jeune _atlta_?

Le jeune homme acquiesa de la tte.

--Et quelle est cette jolie fille?

--_Fleur-d'Amandier_, rpondit le pote.

--_Fleur-d'Amandier?_ Le joli nom!

Anim par l'approbation du seor, l'atlt continua ses confidences.
_Fleur-d'Amandier_, c'tait Margalida, la fille de Pp de Can Mallorqu.
C'tait lui, le Cant, qui lui avait donn ce joli surnom en la voyant
blanche et belle comme les fleurs qui viennent sourire sur les branches
noircies par l'hiver, quand les geles sont finies et que les premiers
souffles tides annoncent le printemps.

Tous les garons du voisinage rptaient maintenant ce nom, et Margalida
n'tait jamais dsigne autrement.

Et, avec complaisance, le chanteur reconnaissait qu'il savait dcouvrir
les pseudonymes et que ceux qu'il donnait aux gens leur restaient pour
toujours.

Febrer s'amusait  couter les paroles du jeune homme. O diable la
posie allait-elle se nicher?

Il lui demanda s'il travaillait. L'atlt rpondit ngativement. Ses
parents ne voulaient pas qu'il se livrt  une besogne manuelle. Un jour
de march, il avait t auscult par un mdecin qui avait conseill  sa
famille de lui viter toute fatigue. Et lui, satisfait de l'ordonnance,
passait ses journes en plein air,  l'ombre d'un arbre,  couter
chanter les oiseaux ou  guetter les atltas quand elles passaient par
les sentiers. Puis, quand il sentait s'laborer en sa cervelle un chant
nouveau, il s'asseyait au bord de la mer pour le composer lentement et
le fixer dans sa mmoire docile.

Jaime prit cong du Cant. Il pouvait continuer tranquillement son
potique labeur. Mais, au bout de quelques pas, il s'arrta et tourna la
tte, tonn de ne plus entendre le tambourin.

L'improvisateur s'loignait en descendant la cte, craignant de molester
le seor avec sa musique et cherchant un autre endroit solitaire.

Febrer arriva chez lui. Tout ce qui, de loin, paraissait former le
rez-de-chausse de la tour, tait, en ralit, un soubassement massif.
La porte tait au mme niveau que les fentres suprieures.

Les gardiens pouvaient ainsi, autrefois, viter une surprise des
pirates, en se servant, pour entrer ou sortir, d'une chelle qu'ils
remontaient  l'intrieur, une fois la nuit venue. Jaime avait fait
fabriquer, pour son usage, un grossier escalier de bois qu'il ne
retirait jamais. La tour, construite en granit sablonneux, tait comme
use,  l'extrieur, par la brise marine. De nombreuses pierres de
taille avaient roul hors de leurs alvoles et ces trous formaient comme
des degrs dissimuls pour permettre d'escalader la tour.

Le solitaire monta dans sa rustique demeure. C'tait une vaste pice
circulaire sans autres baies que la porte et la fentre oppose,
ouvertures semblables  des tunnels, dans l'paisseur inusite des murs.

Ceux-ci,  l'intrieur, taient soigneusement enduits de cette chaux
spciale  Ivia, qui donne un aspect riant aux plus sordides
chaumires des plus humbles hameaux.

Dans la vote, coupe par une lucarne rvlatrice de l'ancien escalier
qui conduisait  la plate-forme, on voyait encore la suie des flambes
qui avaient t allumes autrefois.

Quelques planches, mal runies par des traverses de bois, fermaient la
porte, la fentre et la lucarne. Il n'y avait pas une seule vitre. Mais
on tait en plein t et Febrer, indcis sur sa destine, ou plutt
indiffrent, remettait sans cesse  plus tard les travaux d'une
installation dfinitive.

Cette retraite lui paraissait charmante malgr sa sauvagerie. Il y
trouvait la trace de l'habile main de Pp et de la grce de Margalida.
Ce qui lui plaisait, c'tait la blancheur des murs, la propret des
trois chaises et de la table de bois blanc, propret qu'entretenait
jalousement la fille de son ancien fermier. Des filets et des lignes
s'tendaient sur les murs en brunes tentures; un peu plus loin taient
accrochs le fusil et la cartouchire. Enfin, de longues et troites
valves marines, qui avaient la transparence de l'caille, taient
ranges en ventail, C'tait l un cadeau de Ventolera, ainsi que deux
normes coquilles blanches hrisses d'pines aigus, et dont
l'intrieur tait d'un rose humide comme de la chair de femme. Elles
ornaient la table de travail.

Prs de la fentre, taient roules en tas la paillasse de feuilles de
mas, l'oreiller et les draps, couche rustique que venaient arranger,
chaque aprs-midi, Margalida et sa mre.

Jaime y dormait bien mieux que dans son palais de Palma. Les jours o
Ventolera ne venait pas le rveiller en chantant la messe sur la plage
ou en lanant de petites pierres  la porte de la tour, le dernier des
Febrer restait sur sa paillasse assez tard dans la matine.

Le bruit de la mer arrivait jusqu' lui, de la grande mer berceuse. Une
lumire mystrieuse, o se mlaient l'or du soleil et l'azur des vagues,
filtrait  travers les fentes et venait frmir sur la blancheur des
murailles. Les mouettes poussaient leurs cris joyeux et, passant devant
la fentre avec un lger battement d'ailes, traaient des ombres rapides
sur le mur oppos.

Le soir, le solitaire, tt couch, songeait longtemps, les yeux grands
ouverts, en voyant peu  peu disparatre la lumire du jour dans le bleu
sombre de la nuit o s'allumaient les premires toiles. Parfois la
splendeur lunaire pntrait jusqu' lui par les volets entr'ouverts.

Durant cette demi-heure de veille, il revoyait tout son pass avec une
extraordinaire lucidit. C'tait pendant ces minutes prcdant le
sommeil que surgissaient en sa mmoire ses souvenirs les plus lointains.
La mer grondait; les cris stridents des oiseaux de nuit dchiraient
l'air, les courlis se lamentaient comme des petits enfants que l'on
martyrise...

Que faisaient, en cet instant, ses amis de Palma? De quoi causait-on
dans les cafs du Borne?...

Quand il s'veillait, le matin, ces souvenirs le faisaient sourire de
piti. Le jour nouveau semblait embellir sa vie, la faire plus aimable.
Et dire qu'il avait pu tre comme les autres, qu'il avait ador
l'existence des villes!... La seule vie dsirable tait celle qu'il
menait  prsent.

Il promenait son regard sur l'intrieur de la tour.

C'tait un vritable salon, plus calme et plus intime que tous ceux du
palais de ses aeux. Tout lui appartenait, au moins, et il ne craignait
pas d'en partager la proprit avec des usuriers. Il possdait mme ici
de magnifiques antiquits que nul ne pouvait lui disputer.

Prs de la porte, reposaient contre le mur deux amphores extraites du
fond de la mer par des pcheurs qui les avaient ramenes dans leurs
filets. Deux vases de terre bleutre, termins en pointe, durcis par la
mer et orns capricieusement par la nature de guirlandes de coquillages
ptrifis.

Au centre de la table, entre les coquilles, tait dlicatement plac un
autre prsent de Ventolera: une tte de femme surmonte d'une sorte de
tiare ronde qui couronnait les cheveux tresss. La terre grise dont elle
tait forme tait pointille de petites sphres dures et blanches,
granulations dues aux sicles accumuls et  l'eau sale.

Jaime, en contemplant cette compagne de sa solitude, dmlait  travers
ce masque rugueux la srnit de ses traits, et le mystre de ses yeux
d'orientale, fendus en amande. Il la voyait comme nul ne pouvait la
voir. A force de la contempler durant de longues heures, dans le
silence, il avait fini par effacer le masque, oeuvre du temps, et
reconstituer le pur visage, tel qu'il tait quelques milliers d'annes
auparavant.

--Regarde-la, c'est ma fiance, avait-il dit un matin  Margalida.
N'est-ce pas qu'elle est belle. Elle a d tre princesse  Tyr ou 
Ascalon, je ne sais pas au juste. Mais ce dont je suis certain, c'est
qu'elle m'tait rserve, qu'elle m'aimait quatre mille ans avant ma
naissance et qu'elle est venue me retrouver  travers le temps. Elle
possdait une flotte, des esclaves; elle avait des manteaux de pourpre
et des terrasses qui taient des jardins suspendus; mais elle a tout
abandonn pour se cacher dans la mer, attendant pendant une douzaine de
sicles qu'une vague la jett  la plage pour y tre recueillie par
Ventolera... Pourquoi me regardes-tu ainsi? Toi, ma pauvre petite, tu ne
comprends rien  ces choses...

Margalida le regardait, en effet, avec les marques du plus profond
tonnement. Elle avait hrit de son pre le respect qu'il portait au
seor, et s'imaginait que celui-ci ne pouvait dire que des choses graves
et senses... Et maintenant, voici que ses divagations sur la fiance
millnaire entamaient sa crdulit, la faisaient lgrement sourire,
tout en lui inspirant une peur superstitieuse de cette grande dame des
temps anciens, qui n'tait plus qu'une tte. Mais enfin puisque don
Jaime disait cela... ce devait tre vrai. Tout ce qui le concernait
tait si extraordinaire!...

Il y avait dj trois mois que Febrer tait  Ivia. Son arrive avait
normment surpris Pp Arabi, encore occup  raconter  ses parents et
 ses amis son incroyable aventure, son audace soudaine, ce rcent
voyage  Majorque, le sjour de quelques heures  Palma et sa visite au
palais des Febrer, lieu enchanteur o se trouvait entass tout ce qui
peut exister au monde de luxueux et de seigneurial.

Les franches dclarations de Jaime tonnrent moins le paysan.

--Pp, je suis ruin; tu es riche, en comparaison de moi. Je viens
habiter la tour... je ne sais pour combien de temps. Peut-tre pour
toujours.

Et il entra dans les dtails de la sommaire installation qu'il
projetait, tandis que Pp souriait d'un air incrdule. Ruin!... Tous
les grands seigneurs disent cela et, avec ce qui leur reste aprs leur
prtendue ruine, on pourrait enrichir bien des pauvres.

Pp ne voulut pas accepter l'argent que lui offrit don Jaime. Il allait
cultiver des terres qui appartenaient au seor; on rglerait les comptes
plus tard.

Et voyant que don Jaime s'obstinait  vouloir vivre dans la tour, Pp
s'employa  la rendre habitable. Il donna l'ordre  ses enfants
d'apporter les repas au seor chaque fois que celui-ci ne voudrait pas
descendre  Can Mallorqu pour s'asseoir  leur table.

Au cours du premier mois de cette nouvelle existence, un vnement
extraordinaire vint troubler sa paisible quitude. Une lettre lui
parvint, contenant quelques lignes d'une grosse criture mal forme.
C'tait Toni Claps qui lui crivait. Il lui souhaitait beaucoup de
bonheur dans sa vie nouvelle. Il lui disait qu' Palma il n'y avait rien
de chang. Il ajoutait que Pablo Valls ne lui crivait pas parce qu'il
tait extrmement mcontent de lui. Etre parti sans l'avertir!

Malgr cela, Pablo tait un bon ami et s'occupait activement 
dbrouiller ses affaires. Il avait pour cela une habilet diabolique. Il
tait chueta, en un mot. Toni lui donnerait plus tard de plus abondantes
nouvelles.

Aprs ce brusque rappel du pass, deux mois s'coulrent sans qu'il
arrivt d'autre lettre. Qu'importait  Jaime ce qui se passait dans un
monde o il ne devait jamais retourner?... Il ne savait certes pas ce
que la destine lui rservait; il n'y voulait mme pas songer. Le hasard
l'avait amen l, il y resterait. Il n'aurait d'autres plaisirs, que la
chasse et la pche, d'autres penses et d'autres dsirs que ceux d'un
homme primitif; et cette perspective lui causait une sorte de volupt
tout animale. Il se tenait  l'cart, et n'adoptait pas les habitudes
des indignes auxquels il ne se mlait pas; mais il s'intressait aux
moeurs de cette race rude et quelque peu froce.

Ainsi, quand un atlt avait atteint l'ge de pubert, son pre
l'appelait dans la cuisine de la mtairie, devant toute la famille
assemble, et lui disait solennellement:

--Tu es maintenant un homme.

Et il lui remettait un couteau  forte lame. Ainsi arm chevalier,
l'atlt perdait sa timidit. Dornavant il se dfendrait tout seul, sans
recourir  la protection de sa famille.

Puis, quand il avait gagn un peu d'argent, il compltait son quipement
de paladin en faisant l'acquisition d'un pistolet, orn d'incrustations
d'argent, que lui vendaient les forgerons du pays dont les ateliers
taient enfouis au milieu des bois.

Il se joignait alors aux autres atlts, et, de ce jour, commenaient sa
vie de jeune homme et ses aventures amoureuses: les srnades avec
accompagnement de cris pareils  des hennissements, les bals, les
excursions aux lointaines paroisses qui clbraient la fte de leur
saint patron et o l'un des principaux divertissements consistait  tuer
un coq d'un coup de pierre; enfin les festeigs, ces veilles d'amour o
les jeunes gens s'assemblent pour faire la cour  une jeune fille:
coutume respectable qui, malheureusement, tait souvent l'origine de
rixes et de meurtres.

Dans l'le, il n'y avait pas de voleurs. Les maisons isoles en pleine
campagne restaient souvent dsertes, la clef sur la porte, tandis que
les propritaires taient absents. Les hommes ne s'entre-tuaient jamais
pour des questions d'intrt. La jouissance du sol tait bien rpartie;
en outre, la douceur du climat et la frugalit des habitants rendaient
ceux-ci gnreux et peu attachs aux biens matriels. L'amour, l'amour
seul amenait des rixes, mettait des clairs de haine dans les regards et
faisait sortir les couteaux de leurs gaines.

Pour une atlta aux yeux noirs et aux mains brunes, ils se cherchaient,
se provoquaient  la faveur des tnbres avec des hennissements de dfi.
Ils ululaient de loin, avant d'en venir aux mains. L'arme moderne qui ne
lance qu'un projectile leur semblait insuffisante et, par-dessus la
cartouche, ils ajoutaient une poigne de poudre et une autre de balles,
bourrant le tout fortement. Si l'escopette n'clatait pas dans les mains
de l'agresseur, l'ennemi tait infailliblement rduit en miettes.

Les veilles d'amour duraient des mois et souvent des annes. Quand un
paysan avait une fille en ge d'tre marie, il voyait se prsenter chez
lui les jeunes gens du district et ceux des districts voisins, car tous
les Ivicins ont des droits gaux.

Le pre notait le nombre des prtendants. Dix, quinze, vingt,
quelquefois trente. Il calculait ensuite de combien de temps il pouvait
disposer au cours de la veille, avant d'tre terrass par le sommeil.
Puis, selon le nombre des soupirants, il assignait  chacun plus ou
moins de minutes pour courtiser sa fille.

Ds que la nuit tait tombe, les prtendants accouraient par tous les
chemins, les uns en groupe, chantant avec accompagnement de
hennissements et de gloussements; d'autres, solitaires, se contentant de
souffler dans le _bimbau_, instrument compos de deux petites lames de
fer, qui bourdonnait comme un frelon et semblait leur faire oublier la
fatigue de la marche. Ils venaient de trs loin. Il y en avait qui
mettaient trois heures  l'aller et autant au retour, et cela deux fois
par semaine, le jeudi et le samedi, jours consacrs au _festeigo_, pour
parler pendant trois minutes  une atlta.

En t, ils s'asseyaient en rond sous le _porch_, espce de vestibule 
l'entre de la mtairie. L'hiver, ils pntraient dans la cuisine. La
jeune fille, assise sur un banc de pierre, conservait la plus parfaite
immobilit. Elle avait quitt le chapeau de paille agrment de larges
rubans qui, aux heures ensoleilles, lui donnait l'air d'une bergre
d'oprette. Elle portait le costume de fte: jupe verte ou bleue  menus
plis, qu'aux jours ordinaires elle conservait, suspendue au plafond, et
maintenue entre des cordes, afin qu'elle gardt ses plis intacts. Sous
cette jupe elle avait, huit, dix ou douze cotillons, de sorte qu'il
tait impossible d'imaginer qu'il y et de la chair sous cet
amoncellement d'toffes.

Les concurrents dlibraient longtemps sur l'ordre  suivre, et, une
fois tout bien rgl, ils allaient docilement s'asseoir, l'un aprs
l'autre, auprs de la jeune fille, et chacun lui parlait durant les
quelques minutes qui lui taient assignes.

Si, dans le feu de la conversation, l'un d'eux dpassait le temps
marqu, ses compagnons le rappelaient  la ralit en lui lanant des
regards furieux, et toussant ou mme en lui adressant des menaces. Si
malgr cela, il persistait, le plus fort d'entre eux le saisissait par
un bras et l'loignait pendant qu'un autre prenait sa place. Parfois,
quand les comptiteurs taient nombreux et que le temps pressait,
l'atlta causait avec deux galants  la fois, accomplissant des prodiges
d'habilet pour ne pas laisser voir de prfrence.

Les veilles se succdaient ainsi, jusqu' ce que la jeune fille et
fait choix d'un atlt, sans se laisser influencer par la volont de ses
parents.

Durant ce court printemps de sa vie, la femme est,  Ivia, vraiment
reine. Puis, une fois marie, elle abdique  tout jamais toute
souverainet, cultive la terre comme son mari, et n'est gure plus
considre qu'un animal domestique.

Les atlts vincs se retirent quand ils n'prouvent pas une grande
passion pour la jeune fille, et ils vont porter leurs hommages quelques
lieues plus loin. Mais, lorsqu'ils sont rellement pris, ils guettent
la maison, tendent des piges au prfr, qui doit maintes fois se
battre avec ses anciens rivaux, et c'est miracle quand il arrive au jour
des noces sans avoir reu quelque estafilade.

Le pistolet est pour l'Ivicin une sorte de deuxime langue. Dans les
bals du dimanche, il fait parler la poudre pour manifester son amour. Au
sortir de la mtairie de la jeune fille qu'il courtise, il dcharge son
arme pour donner  la belle et  sa famille une marque d'estime et crie
ensuite: _Bona nit!_ Bonne nuit!

Si, au contraire, il se retire, congdi, et dsire outrager la famille,
il fait les choses dans l'ordre inverse, criant d'abord: Bonne nuit! et
tirant un coup de pistolet immdiatement aprs... Mais, dans ce dernier
cas, il doit fuir sur-le-champ, car les membres de la famille, qu'il
vient d'insulter ainsi, sortent aussitt et rpondent  cette
dclaration de guerre par des coups de feu.

Jaime tudiait avec intrt ces coutumes des douars qui s'taient
perptues dans l'le.

Il gotait le plaisir que l'on prouve quand on est install  une place
commode pour assister  un spectacle intressant. Ces campagnards et ces
pcheurs, belliqueux petits-fils de corsaires, taient pour lui
d'agrables compagnons d'existence. Il s'tait plu d'abord  les
regarder  distance en tmoin curieux, mais, peu  peu, subissant
l'influence de leurs habitudes, il avait fini par adopter certaines
d'entre elles.

Il n'avait pas d'ennemis, et cependant, quand il se promenait  travers
l'le sans son fusil, il cachait un revolver dans sa ceinture... On ne
sait jamais ce qui peut arriver.

Aux premiers temps de son sjour  la tour, comme les ncessits de son
installation l'obligeaient  se rendre  la ville, il avait conserv son
costume habituel. Mais, insensiblement, il s'accoutuma  ne plus porter
de cravate; puis, ce fut le faux col qu'il abandonna; enfin, il renona
aux bottines. Pour chasser, il prfrait la blouse et le pantalon de
panne des paysans. A la pche, il s'habitua  marcher les pieds nus
dans des espadrilles,  travers les varechs et les rochers.

Le feutre de don Jaime tait maintenant identique  celui de tous les
_atlts_ de San Jos et se diffrenciait par quelques dtails de ceux
des villages voisins. C'tait l, aux yeux de Margalida, un honneur pour
sa paroisse.

Margalida! Febrer se plaisait  causer avec elle, ravi de l'tonnement
que ses rcits de voyages, et ses plaisanteries dbites d'un air grave,
veillaient dans cette me ingnue.

Ce jour-l, il l'attendait. Elle allait lui apporter son dner d'un
moment  l'autre. Il y avait bien une demi-heure dj qu'une colonne de
fume, mince et tnue, flottait au-dessus de la chemine de Can
Mallorqu.

Jaime voyait, en imagination, la fille de Pp prparant les aliments,
allant et venant, prs du foyer, suivie du regard par sa mre, qui
n'osait pas mettre la main aux mets destins au seor.

Tout  l'heure, il allait voir apparatre la jeune fille, portant au
bras le panier o se trouvait le repas. Elle arriverait avec son large
chapeau de paille garni de longs rubans qui prservait des rayons
brlants sa figure, si miraculeusement blanche que le soleil l'avait 
peine dore comme un ivoire ancien.

Quelqu'un remua sous la treille, se dirigeant vers la tour. C'tait
Margalida!... Non, ce n'tait pas elle. C'tait son frre, Pept, qui
tait  la ville d'Ivia depuis un mois, Pept qui se prparait  tre
sminariste et auquel les gens du pays avaient donn, pour ce motif, le
surnom de _Capellant_.




II


--_Bon di tangu!_ Ayez un bon jour!

Pept tendit une serviette sur un ct de la table et y dposa deux
assiettes couvertes, plus une bouteille de vin de treille qui avait la
couleur et la transparence du rubis.

Puis il s'assit sur le sol, prenant ses genoux entre ses bras et demeura
immobile. La nacre lumineuse de ses dents brillait dans le sourire de
son visage brun. Ses yeux malins se fixaient sur Jaime avec une
expression de chien fidle et gai.

--Comment, tu n'es donc pas  Ivia pour tre cur? demanda celui-ci
tout en commenant son repas.

Le jeune garon hocha la tte.

--Si, monsieur, j'tais  la ville d'Ivia pour ce que vous dites. Mon
pre m'avait confi  un professeur du sminaire. Vous ne savez
peut-tre pas o se trouve le sminaire, don Jaime?

Le petit paysan parlait de cet tablissement comme d'un lieu de tortures
redoutable: il n'y avait ni arbres, ni air, ni libert. La vie n'tait
pas possible dans cette prison.

En y pensant, le Capellant devenait subitement grave. Le joyeux sourire
qui clairait sa figure au teint olivtre, s'effaait. Ah! quel mois il
avait pass l!

Le matre trompait la monotonie des vacances en essayant-- l'aide de
son loquence... et d'une frule--d'initier ce petit paysan aux beauts
des lettres latines. Il dsirait faire de lui un petit prodige pour la
rentre des classes, et multipliait les coups en consquence. La veille,
le Capellant avait reu quelques coups d'trivire qui avaient mis sa
patience  bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n'avait pas t un
prtre!... Il s'tait chapp et avait fait  pied le chemin jusqu' Can
Mallorqu, mais avant de partir, pour se venger, il avait dchir
plusieurs livres auxquels le matre tenait beaucoup, renvers l'encrier
sur la table et trac sur les murs de vilaines inscriptions...

La soire avait t fertile en motions,  Can Mallorqu. Pp avait
accueilli son fils  coups de bton. Fou de rage, il voulait le tuer;
Margalida et sa mre avaient d s'interposer entre eux.

Le sourire de l'atlt avait reparu. C'est avec orgueil qu'il parlait de
la bastonnade reue sans qu'on pt lui arracher un cri. C'tait son
pre qui le frappait et un pre peut chtier ses enfants, parce qu'il
les aime; mais qu'un autre vnt essayer de le battre!... Il se
condamnerait  mort, srement...

A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse ptulance d'une race
habitue  voir le sang couler et  se faire justice par ses propres
moyens.

Pp parlait de ramener son fils au sminaire, mais l'adolescent ne
croyait pas cette menace srieuse. Non, il n'y retournerait pas, mme
si son pre voulait l'y conduire, attach comme un sac au flanc d'un
ne. Il fuirait plutt dans la montagne ou sur l'lot du Vedr, o il
vivrait en compagnie des chvres sauvages.

Le matre de Can Mallorqu avait dispos de l'avenir de ses enfants,
avec cette nergie du paysan qui n'admet nul obstacle  sa volont,
quand il croit avoir raison.

Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la
maison. Pept serait cur, ce qui  la fois honorerait et enrichirait la
famille.

Jaime s'amusait des protestations du jeune garon contre sa destine. Il
n'y avait dans toute l'le d'autre centre d'enseignement que le
sminaire; les paysans et les pcheurs qui ambitionnaient pour leurs
fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que l.

Ah! les prtres d'Ivia! Nombre d'entre eux, au temps de leurs tudes,
avaient maintes fois pris part aux cours d'amour et jou du couteau et
du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous
la soutane, l'arrogance et la farouche nergie de leurs aeux. Ils
n'taient pas impies, d'ailleurs la simplicit de leurs penses ne leur
permettait pas un tel luxe, mais ils n'taient pas non plus dvots ni
austres. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient
attirs par le danger qu'ils affrontaient avec un enthousiasme hrit de
leurs anctres. La petite le tait une fabrique de prtres courageux
ayant le got de l'aventure. Ceux d'entre eux qui restaient en Espagne,
finissaient par tre aumniers dans les rgiments. Les autres, plus
entreprenants, s'embarquaient pour l'Amrique du Sud--aussitt qu'ils
avaient dit leur premire messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande
ambition tait de retourner dans leur le chrie o ils revenaient tous,
au bout de peu d'annes, avec l'intention de vivre tranquillement dans
leurs terres. Mais le dmon de la vie moderne les avait mordus au
coeur. Ils finissaient par s'ennuyer dans cette modeste existence
insulaire, traditionnelle et routinire. Ils se souvenaient des villes
jeunes et prospres du nouveau continent et, finalement, ils vendaient
leurs biens ou les offraient  leurs familles, et se rembarquaient pour
ne plus revenir.

Pp s'indignait de l'enttement de son fils qui s'obstinait  vouloir
rester paysan. Il parlait de le tuer comme s'il le voyait sur une route
de perdition. Il comptait les fils d'amis qui taient partis pour le
Nouveau Monde, revtus de la soutane. Le fils de Treufch avait envoy
d'Amrique prs de six mille douros. Un autre qui tait missionnaire
chez les Indiens, avait achet  Ivia, un vaste domaine que son pre
cultivait. Et ce vaurien de Pept, plus intelligent que tous les autres,
se refuserait  suivre d'aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le
tuer!

La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pp, le bras las
d'avoir frapp, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attriste
d'un pre qui vient d'tre oblig de svir, l'atlt, tout en se frottant
les ctes, avait propos un arrangement.

Eh bien! c'tait chose entendue. Il serait cur. Il obirait  son pre.
Mais, avant, il voulait tre un homme; il dsirait se joindre aux
garons de son ge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur
compagnie, danser le dimanche, se mler aux festeigs, avoir une fiance
et surtout porter un couteau dans sa ceinture!

Ce dernier point lui tenait particulirement au coeur. C'tait
vraiment l ce qu'il dsirait le plus ardemment. Si Pp lui faisait
cadeau du couteau du grand-pre, il passerait par tout ce qu'on
voudrait.

--Le couteau du grand-pre! implorait l'enfant. Le couteau de
l'_aguelo_!

Pour le couteau de l'_aguelo_, il consentait  tre cur et mme, s'il
le fallait, il irait vivre solitaire, de l'aumne qu'on voudrait bien
lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au
bord de la mer. Au souvenir de cette arme vnrable, les yeux du
Capellant fulguraient d'admiration; il la dcrivait  Febrer en termes
chaleureux. Un bijou! une antique lame d'acier, aiguise et brunie. On
pouvait percer une monnaie d'un coup de sa pointe, et, quand elle tait
dans la main de son aeul, il fallait voir!... C'est que le grand-pre
tait un rude homme! Lui, ne l'avait pas connu, mais il en parlait tout
de mme avec admiration, et le mdiocre respect que lui inspirait son
bonhomme de pre n'tait rien auprs de la vnration dont il entourait
cette glorieuse mmoire.

Bientt, pouss par son dsir, il s'enhardit  solliciter la protection
de don Jaime. Si le seor voulait l'aider!... Il suffirait qu'il
demandt pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son
pre le lui remit  l'instant.

Febrer accueillit cette requte avec bienveillance.

--Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton pre refuse de te le
donner, moi je t'en achterai un, la prochaine fois que j'irai  la
ville.

Cette certitude enthousiasma le Capellant. Il tait indispensable qu'il
ft arm pour pouvoir se mler aux hommes. Bientt sa maison ne
serait-elle pas visite par les plus courageux garons de l'le?
Margalida tait une femme maintenant, et le festeig allait commencer.
Pp avait t pressenti  ce sujet par les jeunes gens. On l'avait pri
de fixer les jours et les heures o pourraient venir les prtendants.

--Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...

Ce qu'il avait vu dans tant de maisons de l'le lui paraissait absurde 
Can Mallorqu. Il avait oubli que la fille de Pp tait en ge d'tre
marie. Mais, en vrit, cette enfant, cette poupe blanche et
gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?

Aprs quelques instants de rflexion, il n'tait plus du mme avis.
Margalida lui apparaissait tout autre. C'tait une femme, en effet. La
transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait
qu'il venait de perdre quelque chose. Mais il se rsignait devant la
ralit.

--Et... combien sont-ils? demanda-t-il d'une voix sourde.

Pept agita une main tout en levant les yeux  la vote de la tour.
Combien? On ne le savait pas encore de faon certaine. Au moins trente.
a allait tre un festeig dont on parlerait dans toute l'le. Et encore,
y avait-il beaucoup d'atlts qui, tout en dvorant Margalida des yeux,
n'osaient pas prendre part  la veille, se sachant vaincus  l'avance.

Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'le. Elle tait belle,
gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pp racontait
partout qu'il donnerait Can Mallorqu  son gendre, quand il mourrait.
Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de
l'autre ct de la mer, sans voir d'autres atltas que les Indiennes.
Ah! malheur!

Mais l'indignation du Capellant durait peu. Il s'enthousiasmait  la
pense de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux
garons qui allaient courtiser sa soeur. Il se rjouissait en songeant
 ces intrpides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le
traiteraient tous comme un camarade puisqu'il tait le frre de
Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son
amour-propre, c'tait Pierre, surnomm le _Ferrer_ parce qu'il tait
forgeron. C'tait un homme d'une trentaine d'annes dont on parlait
beaucoup dans la paroisse de San Jos.

Le Capellant l'admirait infiniment, parce qu'il le considrait comme un
grand artiste. En effet, quand le _Ferrer_ se dcidait  travailler, il
fabriquait les plus beaux pistolets que l'on et jamais vus dans les
campagnes d'Ivia. Pept numrait ses travaux les plus fameux.
D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu  des armes
maintenant hors d'usage--il est  remarquer que tout ce qui portait les
marques de l'anciennet inspirait un respect particulier au jeune
atlt--et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait  nouveau,
d'une manire  lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais trs
personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d'ornements en argent
incrust. Une arme sortie de ses mains pouvait tre charge jusqu' la
gueule sans qu'il y et  craindre qu'elle clatt.

Mais l'admiration de Pept pour le Ferrer tait due  une autre
circonstance. Pour la rvler  Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton
plein de mystre et de respect, il dit:

--Le Ferrer est un _vrro_.

Un _vrro_? Jaime, pendant quelques minutes, demeura pensif, essayant de
coordonner ses connaissances sur les moeurs de l'le. Un geste
expressif du Capellant vint en aide  sa mmoire. Un vrro est un homme
dont le courage n'a plus besoin d'tre prouv, un homme qui a dj
envoy _ad patres_ un ou plusieurs individus, pour prouver la justesse
de son tir et la sret de sa main.

Voici  peine six mois que le Ferrer avait de nouveau dbarqu  Ivia
aprs avoir pass huit annes dans un bagne d'Espagne. On l'avait
condamn  quatorze ans de travaux forcs, mais il avait t graci
d'une partie de sa peine. A son retour dans le pays, il avait t reu
en triomphe. Pensez donc! Un enfant de San Jos qui revient d'un aussi
hroque exil!

Le Capellant prouvait pour le vrro un grand respect. Il dcrivait les
particularits de sa personne avec la prolixit des gens enthousiastes
d'un hros.

--Il n'est ni grand, ni fort comme vous;  peine vous arriverait-il 
l'oreille, disait-il  Jaime, mais il est trs agile. Personne ne peut
lui tenir tte au bal. Il a rapport de son long sjour au bagne un
teint ple, un teint de nonne clotre. Il vit  la montagne dans une
petite maison qui touche au bois de pins,  ct des charbonniers qui
fournissent sa forge de combustible. Ah! il ne l'allume pas tous les
jours, sa forge! Le Ferrer a la prtention d'tre un artiste. Il ne
travaille que lorsqu'il doit rparer un fusil ou fabriquer ces beaux
pistolets qui font l'admiration de tous.

Le Capellant ajoutait d'un ton confidentiel, qu'il dsirait voir le
vrro entrer dans sa famille. Ah! si Margalida pouvait le choisir!
Peut-tre que grce  leur future parent, il se dciderait  lui faire
cadeau d'un de ces bijoux si envis; qu'en pensait don Jaime?

Il plaidait pour l'ex-forat comme si celui-ci faisait dj partie des
siens.

Il vivait si mal, le pauvre! Pensez donc! Seul  la forge, sans autre
compagnie que celle d'une vieille parente, toujours vtue de noir, qui
tirait le soufflet pendant qu'il battait le fer rouge! Sa maison n'tait
qu'un antre obscur, enfum et maussade au milieu des pindes. Comme
l'arrive de Margalida clairerait tout cela! Et puis, si elle vivait 
la forge, il comptait bien obtenir de la gnrosit de son beau-frre,
un couteau aussi affil que celui de l'_aguelo_, si Pp continuait
injustement  lui refuser ce glorieux hritage.

Le souvenir de son pre parut jeter une ombre sur les esprances du
jeune garon. Il entrevoyait qu'il serait difficile que le matre de Can
Mallorqu acceptt pour gendre le Ferrer. Cependant le vieux fermier ne
pouvait rien dire de mal du vrro. Il regardait mme sa rputation comme
un honneur pour le village. Mais le Ferrer tait un artisan peu entendu
en agriculture, et quoique tous les Ivicins se montrassent galement
habiles  cultiver la terre,  jeter un filet dans la mer, ou  faire la
contrebande, enfin  exercer une foule de petits mtiers, Pp voulait
pour sa fille un vritable laboureur, habitu durant toute sa vie 
manier la charrue. Dans son cerveau dur et quelque peu vide, quand une
ide germait, elle s'y enracinait si profondment qu'il n'y avait ni
ouragan, ni cataclysme qui pt l'en arracher. Pept serait prtre et
courrait le monde. Quant  Margalida, elle pouserait un cultivateur qui
agrandirait le domaine de Can Mallorqu aprs en avoir hrit.

Le Capellant s'inquitait fort de savoir quel serait le prfr de
Margalida. Ah! ils auraient du fil  retordre, les concurrents, ayant 
lutter avec un homme comme le Ferrer. Mme si sa soeur montrait ses
prfrences pour un autre, l'lu aurait maille  partir avec le brave
des braves qui saurait bien se dbarrasser de lui. On allait voir de
grandes choses! On parlait dj partout du festeig de Margalida. Dans
toutes les maisons du district il en tait question. Bientt toute l'le
s'en occuperait. Et Pept souriait avec une joie froce, comme un petit
sauvage qui s'apprte  voir le sang couler.

Il avait une vive admiration pour Margalida, lui reconnaissant une
autorit suprieure  celle de son pre, d'autant plus que le respect
qu'il avait pour elle n'tait pas bas sur la crainte des coups. C'est
elle qui dirigeait toutes choses dans la maison; chacun lui obissait.
La mre marchait  sa suite, comme une servante, n'osant rien faire sans
la consulter. Pp, si absolu dans ses ides, s'arrtait avant de prendre
une rsolution, se grattait le front avec un geste de doute et
murmurait: Il faudra, pour cela, consulter l'atlta...

Et le Capellant lui-mme, qui avait pourtant hrit de l'obstination
paternelle, abandonnait souvent ses projets de protestation, sur une
parole de la jeune fille, sur un conseil insinu avec un sourire par sa
voix douce.

--Elle sait tout, je vous assure, don Jaime! disait l'enfant, convaincu.
J'ignore si elle est jolie. Par ici, on dit qu'elle l'est:  moi, elle
ne me plat pas. J'aime mieux celles qui sont de mon ge, plus gaies,
plus vives... Malheureusement, elles ne peuvent encore admettre le
festeig!...

Il recommenait  vanter les mrites de sa soeur, numrant ses
talents et insistant avec un certain respect sur son habilet de
chanteuse.

--Connaissez-vous le Cant, don Jaime? C'est un atlt, faible de
poitrine, qui ne peut travailler et qui passe ses journes, tendu 
l'ombre des arbres, frappant en cadence sur un tambourin et balbutiant
des vers... C'est un agneau blanc, une poule plutt, avec une peau et
des yeux de femme, incapable de se mesurer avec personne. Eh bien,
celui-l aussi veut faire sa cour  Margalida!

Mais le Capellant jurait de lui crever son tambourin sur la tte avant
de l'accepter pour beau-frre. Il se refusait  contracter alliance avec
un homme qui ne ft pas un hros... En revanche, pour tirer des chansons
de sa tte, et les chanter, en y intercalant des cris de paon, personne
n'galait le Cant. Il fallait tre juste et Pept reconnaissait bien
son mrite. C'tait une gloire pour la paroisse, autant que le valeureux
Ferrer. Cependant, mme avec ce compositeur rput, Margalida pouvait
brillamment lutter quand, par les soires d't, sous la treille de la
mtairie ou aux bals du dimanche, pousse par ses compagnes et toute
rougissante, elle se dcidait  s'asseoir au centre du cercle
d'auditeurs et, le tambourin sur un genou, les yeux cachs sous un
foulard, elle rpondait, par une romance, entirement improvise,  ce
qu'avait chant, avant elle, le pote.

Si le Cant chantait, un dimanche, de longs couplets contre les femmes,
montrant combien elles sont fausses, et combien elles cotent cher 
leurs maris avec leur amour des chiffons, Margalida lui rpondait, le
dimanche suivant, par un chant deux fois plus long, dans lequel taient
critiqus la vanit et l'gosme des hommes. Et les atltas reprenaient
ses vers en choeur, et tmoignaient de leur enthousiasme par des
gloussements de joie, reconnaissant  l'improvisatrice la gloire de les
avoir venges.

--Pept!... Atlt!

Comme un pur cristal, une voix de femme rsonna au loin, rompant le
profond silence des premires heures de l'aprs-midi, silence charg de
vibrations de chaleur et de lumire. En rptant son appel, la voix
devenait de plus en plus forte, comme si elle se rapprochait de la tour.

Pept abandonna sa pose de jeune animal au repos; librant ses jambes
prisonnires de ses bras, il se leva d'un bond... C'tait Margalida qui
l'appelait. Son pre devait le rclamer pour quelque travail.

Jaime le retint par le bras.

--Laisse-la venir, dit-il en souriant. Fais le sourd pour qu'elle crie.

Le Capellant sourit  son tour en montrant ses dents blanches dans son
visage de bronze. Il tait enchant de cette innocente complicit et il
voulut immdiatement la mettre  profit en parlant au seor avec une
hardiesse toute familire.

C'tait vrai? don Jaime demanderait pour lui au _sio_ Pp... le
couteau de l'_aguelo_?... Ah! ce couteau, il y pensait toujours.

--Oui, tu l'auras, dit Febrer. Et si ton pre ne te le donne pas, je te
promets que je t'achterai le plus beau que je trouverai  la ville
d'Ivia.

Le garon se frotta les mains, et ses yeux lancrent des clairs de joie
sauvage.

--C'est uniquement pour que tu sois un homme, comme les autres, ajouta
Jaime, mais dfense de t'en servir, hein! Que ce ne soit qu'un ornement;
rien de plus.

Pept, avide de voir son dsir se raliser au plus vite, rpondit par
d'nergiques signes de tte.

--Oui, un ornement, rien de plus...

Mais ses yeux se voilrent d'un doute cruel... Un ornement! Mais si
quelqu'un l'offensait, que devait faire un homme ayant un toi compagnon?

--Pept!... Pept... Atlt!...

Cette fois, la voix cristalline rsonnait  plusieurs reprises, au pied
mme de la tour. Febrer esprait bien l'entendre de plus prs et voir
apparatre, d'abord la tte de Margalida, puis enfin toute sa personne 
la porte d'entre. Mais il attendit longtemps en vain. La voix
maintenant se faisait plus pressante, avec de gentils tremblements
d'impatience.

Jaime se pencha au dehors et vit, immobile au bas de l'escalier, la
jeune fille qui, dans son ample jupe bleue, paraissait plus menue, plus
fragile. Sous les bords trs amples de ce chapeau, pareil  une aurole,
le fin visage se dtachait, d'une pleur rose, o semblaient trembler
les deux perles noires de ses yeux.

--Salut, Fleur-d'Amandier! dit Febrer, d'une voix mal assure, mais avec
un sourire.

Fleur-d'Amandier! En entendant ces mots dans la bouche du seor, la
jeune fille sentit ses joues se couvrir de rougeur. Quoi! don Jaime
connaissait ce surnom?... tait-il possible qu'un monsieur grave comme
lui, fit attention  de tels enfantillages?

Margalida avait baiss la tte; dans son trouble, elle jouait avec les
pointes de son tablier, saisie de cet moi qu'prouve toute fille d've,
qui, pour la premire fois, se rend compte qu'elle est femme et s'entend
adresser une dclaration d'amour.




III


Le dimanche suivant, ds le matin, Febrer descendit au village. C'tait
l'un des derniers jours de l't. Les mtairies, d'une blancheur
blouissante, refltaient, comme des miroirs, le feu d'un soleil
africain. Dans l'air bourdonnaient des essaims d'insectes. Des figuiers
bas et ronds, appuys sur leurs tuteurs et formant des toits de verdure,
tombaient les figues ouvertes par la chaleur et clatant sur le sol
comme d'normes gouttes de sucre pourpre. De chaque ct du chemin, les
nopals rigeaient leurs haies d'pines. Entre leurs racines poudreuses,
des lzards, peureux et ivres de soleil, glissaient, mobiles meraudes.

A travers les colonnades torses des oliviers, on apercevait au loin, sur
tous les sentiers, des groupes de paysans se dirigeant vers le bourg.
Les atltas marchaient devant. A ct d'elles cheminaient les
prtendants, escorte fidle et tenace, changeant des regards hostiles
et se disputant la plus lgre marque de prfrence, car plusieurs
d'entre eux faisaient  la fois le sige de la mme jeune fille. Les
parents fermaient la marche. C'taient, pour la plupart, des
travailleurs vieillis avant l'ge par les fatigues et les privations de
la vie des champs, humbles btes de somme soumises et rsignes, pauvres
hres,  la peau noire, aux membres secs comme des sarments. Dans la
torpeur de leurs penses, ils ne se souvenaient des annes o ils
jouaient un rle dans les feisteigs que comme d'un printemps lointain.

Quand Febrer parvint au village, il se dirigea tout droit  l'glise.
Autour d'elle se groupaient six ou huit maisons, y compris la mairie,
l'cole et le cabaret. Elle dressait sa masse, superbe et puissante,
symbole du lien qui unissait toute la population, parse par monts et
par vaux,  plusieurs kilomtres  la ronde.

Jaime, aprs avoir t son chapeau, pong son front moite, se rfugia
sous les arcades d'un petit clotre prcdant l'glise.

Il demeura longtemps  regarder les paysans arrivant par groupes et se
htant aux derniers appels de la cloche qui sonnait au haut de la tour.
Par la porte entr'ouverte arrivait jusqu' lui un pais relent de
respirations ardentes, de sueurs et de vtements d'toffe grossire. Il
prouvait de la sympathie pour tous ces braves gens quand il les
rencontrait sparment, mais, ds qu'ils taient runis en foule, ils
lui inspiraient une insurmontable aversion, et il vitait le plus
possible leur contact.

Cependant, la solitude de son logis lui faisait sentir le besoin de voir
du monde. En outre le dimanche tait pour lui un jour monotone,
fastidieux, interminable. Il ne pouvait aller en mer, faute de
batelier, le pre Ventolera chantant l'office, et les campagnes
solitaires avec leurs maisonnettes fermes, lui donnaient l'impression
d'un cimetire.

Avec un regard de curiosit et un lger salut, les familles
retardataires dfilaient devant Febrer. Tout le monde le connaissait
dans le district. Quand les paysans le rencontraient seul dans la
campagne, ils lui ouvraient volontiers la porte de leur maison, mais
leur affabilit n'allait pas plus loin, et ils semblaient incapables de
se rapprocher de lui spontanment. C'tait un tranger, et, qui pis est,
un Majorquin. Sa qualit de seor inspirait une mystrieuse dfiance 
ces rustres qui ne parvenaient point  s'expliquer pourquoi ce citadin
s'obstinait  rester dans sa tour isole.

Dans l'glise, s'leva un long murmure, comme si mille respirations,
longtemps contenues, s'exhalaient enfin dans un soupir de satisfaction.
Puis des pas, des salutations changes  voix basse, des heurts de
chaises, des grincements de bancs, des tranements de pieds indiqurent
la fin de l'office. Et la porte fut obstrue parce que tout le monde
voulait sortir  la fois.

Les femmes sortaient en groupes: les vieilles vtues de noir; les
jeunes, fires de montrer leurs beaux atours. Les hommes s'arrtaient un
instant devant la porte, pour remettre sur leur tte tondue, sauf une
couronne de longues boucles sur le front, le foulard qu'ils portaient
sous le chapeau, ornement qui rappelait le capuchon de l'ancien hack
arabe autrefois en usage dans le pays, mais qui ne se montrait plus
maintenant que dans les circonstances extraordinaires.

Les vieux tiraient de leur poche une pipe rustique, fabrique de leurs
propres mains, et la remplissaient de tabac de _pla_, herbe  l'odeur
cre qui se cultive dans l'le. Les jeunes gens, prenant de fires
attitudes, passaient, les mains dans leur ceinture, la tte haute,
devant les femmes et les atltas aimes qui feignaient l'indiffrence,
tout en les regardant du coin de l'oeil.

Peu  peu, la foule se dispersait:

--_Bon da!... Bon da!..._

La famille de Pp vint saluer Febrer qui l'accompagna jusqu' Can
Mallorqu.

Pept, le _bimbau_ aux lvres, ouvrait la marche. L'instrument rythmait
ses pas avec un bourdonnement de grosse mouche. De temps en temps le
jeune homme s'arrtait pour lancer une pierre aux oiseaux ou aux lzards
qui montraient leur tte fine dans les interstices des pierres.
Margalida marchait auprs de sa mre, muette et distraite, ses immenses
yeux fixs dans le vague, des yeux superbes de ruminant qui se posaient
de tous cts sans voir et sans reflter la moindre pense. Elle ne
paraissait pas se douter que le seor, l'hte respect de la tour,
cheminait derrire elle. Pp, galement absorb, rvlait ses penses
par des mots brefs qu'il adressait  Jaime, comme s'il prouvait la
ncessit de lui faire partager ses ides.

Febrer djeuna  Can Mallorqu afin d'viter aux enfants de Pp
l'ascension de la tour. On s'assit autour d'une petite table basse,
devant une grande casserole de riz, et bientt les convives se mirent 
causer gaiement.

Le Capellant, oubliant tout  fait sa vie de sminariste et osant
affronter les regards svres de son pre, parla du bal qui aurait lieu
l'aprs-midi. Margalida songeait aux regards langoureux du Cant et 
l'orgueilleuse attitude qu'avait prise le Ferrer quand elle tait passe
devant les atlts en entrant  l'glise. La mre se contentait de
soupirer:

--Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...

Elle n'en disait jamais plus long, d'ailleurs, et accompagnait, de cette
mme exclamation, sa pense confuse, dans la joie comme dans la douleur.

Pp avait souvent caress la grosse jarre remplie du vin ros, que lui
fournissait sa treille. Son visage olivtre prit de la couleur, et il
s'endormit sur un banc, lana des ronflements sonores, tandis que, sans
tre effarouches par le bruit, les mouches et les gupes voltigeaient
autour de sa bouche.

Febrer regagna sa tour. Margalida et son frre faisaient  peine
attention  son dpart. Les premiers, ils avaient quitt la table, afin
de parler plus librement du bal de l'aprs-midi, avec cette gaiet de la
jeunesse que gne la prsence d'une personne grave.

Arriv chez lui, Jaime s'tendit sur sa paillasse et s'effora de
dormir. Il tait triste; il se rendait compte de son isolement et en
souffrait. Oh! l'effroyable ennui du dimanche! O aller? que faire? Tout
en s'abandonnant  ces tristes penses, il finit par s'endormir. Il ne
se rveilla que lorsque le soleil commenait  descendre lentement
derrire la ligne des lots, au milieu d'une bue d'or ple faisant
paratre l'azur de la mer plus intense et plus profond.

Quand il redescendit  Can Mallorqu, il trouva la mtairie ferme.
Personne! Les abois du chien familier ne salurent mme point ses pas,
comme  l'accoutume. Le vigilant animal avait quitt la place qu'il
occupait d'ordinaire sous le porche, pour accompagner la famille  la
fte.

Ils sont tous au bal, pensa Febrer. Si je descendais aussi au
village?...

Il demeura longtemps perplexe. Qu'irait-il faire, l-bas?

Ce genre de distractions ne lui plaisait gure, car sa qualit
d'tranger semblait paralyser la gaiet des paysans et leur imposer une
certaine contrainte.

A la fin, il se dcida  gagner le village. Il avait peur de la
solitude. Plutt que de passer ainsi le reste de la soire, tout seul,
il prfrait supporter la conversation lente et monotone de gens
simples... une conversation _rafrachissante_, comme il disait, qui ne
le forait pas  rflchir et laissait sa pense dans une quitude
presque animale.

Arriv prs de San Jos, il aperut le drapeau espagnol flottant sur le
toit de la mairie, et bientt parvinrent  ses oreilles les battements
secs des baguettes sur les tambourins, ainsi que le son pastoral de la
flte de roseau et le claquement sonore des castagnettes.

Le bal avait lieu en face de l'glise. Jeunes filles et jeunes gens,
debout, se groupaient auprs des musiciens qui taient assis sur des
siges bas. Jaime alla se placer  ct de Pp, au milieu d'un groupe de
vieux paysans.

Avec un respect silencieux, ceux-ci s'cartrent pour laisser passer le
seor de la tour, puis, aprs avoir tir quelques bouffes de leurs
pipes, bourres de tabac de _pla_, ils renourent leur conversation
interrompue et devisrent des rigueurs probables du prochain hiver et
de l'espoir que donnait la rcolte des amandes.

Le tambourin, la flte, et les castagnettes continuaient de rsonner,
mais nul couple ne s'aventurait au milieu de la place.

Les atlts semblaient indcis. Ils se consultaient du regard, comme si
chacun d'eux et redout d'ouvrir le bal. D'ailleurs, l'arrive imprvue
du Majorquin intimidait beaucoup les danseuses.

Jaime sentit qu'on lui touchait le bras. C'tait le Capellant qui lui
dsignait quelqu'un du doigt et qui, se penchant mystrieusement vers
son oreille, lui disait:

--Celui que vous voyez l-bas... c'est Pierre, dit le Ferrer, le fameux
vrro.

L'homme qu'il montrait tait jeune, d'une taille au-dessous de la
moyenne; cependant son attitude tait arrogante et prtentieuse. Les
atlts se groupaient autour du hros.

Le Cant lui parlait en souriant, et lui, l'coutait avec une gravit
protectrice, tout en lanant de temps en temps un jet de salive,
satisfait quand ce jet parvenait  une grande distance.

Soudain le Capellant bondit au milieu de la place en agitant son
chapeau.

Eh quoi! allait-on passer ainsi tout l'aprs-midi  couter la musique
sans danser?

Il courut vers les jeunes filles, saisit par les mains la plus grande et
l'entranant:

--Toi!... lui dit-il.

C'tait suffisant comme invitation. Plus le geste tait rude, plus il
semblait marquer de tendresse et mriter de reconnaissance.

Le hardi garon resta, d'abord en face de sa compagne, une fille bien
plante, mais laide, aux mains rudes, aux cheveux huileux,  la peau
noire, qui le dpassait de la tte; puis il alla vers les musiciens et
protesta violemment:

Non, non; pas de Longue; il voulait danser la Courte.

La Longue et la Courte taient les deux uniques danses du pays. Febrer
n'avait jamais pu parvenir  les distinguer. La diffrence ne consistait
que dans le rythme, mais l'air et les mouvements semblaient identiques.

La jeune fille, un bras courb en forme d'anse et l'autre pendant le
long de sa jupe, commena  tourner sur ses espadrilles. Son rle se
bornait l; elle n'avait pas autre chose  faire. Elle baissait les
yeux, pinait les lvres, c'tait de rigueur, avec un air de ddain
pudique, comme si elle et dans contre son gr. Et elle tournait,
tournait, traant sur le sol de grands huit.

Le vrai danseur, c'tait le jeune homme. Cette danse traditionnelle,
probablement invente par les premiers habitants de l'le, rudes pirates
de l'poque hroque, symbolisait et mimait l'ternelle histoire: la
poursuite et la chasse de la femme. Elle, froide et insensible, tournait
avec le dtachement, l'indiffrence asexuelle d'une vertu inbranlable,
fuyant les sauts et les contorsions de l'homme et lui prsentant le dos
avec ddain, tandis que celui-ci devait, au contraire, se placer
constamment devant les yeux de la rebelle, en se portant  sa rencontre,
pour la forcer  le voir et  l'admirer. C'tait une suite de mouvements
frntiques comme dans les danses guerrires des tribus africaines.

La fille ne rougissait pas, ne transpirait pas. Froidement, elle
continuait son mouvement giratoire, sans jamais l'acclrer, tandis que
le danseur, pris de vertige dans sa vitesse folle, la figure
congestionne, haletait et se retirait, tout tremblant de fatigue, au
bout de quelques minutes. Chaque atlta pouvait ainsi danser sans effort
avec plusieurs jeunes gens de suite, et les laisser fourbus. C'tait le
triomphe de la passivit fminine qui sourit devant la jactance
prtentieuse du sexe ennemi, sachant bien qu'il finira par s'humilier
devant elle.

L'initiative du premier couple parut entraner les autres. En un
instant, tout l'espace rest libre fut envahi. Sous les jupes lourdes
aux plis multiples et rigides, s'agitaient les petits pieds, chausss de
blanches espadrilles ou de fins souliers jaunes.

Les hommes saisissaient rudement celles qu'ils avaient choisies. Toi!
s'criaient-ils et aussitt ils les entranaient violemment. Quelques
atlts qui s'taient laiss devancer, demeuraient immobiles, surveillant
leurs camarades. Quand ils en voyaient un donner des signes de fatigue,
ils le tiraient rudement par le bras, et l'loignaient de la danseuse,
en criant: Laisse-moi l! Et, sans autre explication, il prenait sa
place, sautant autour de la fille avec une ardeur toute frache, sans
que celle-ci, continuant  pirouetter, les yeux baisss, la lvre
ddaigneuse, part remarquer ce brusque changement.

Pour la premire fois, Jaime vit Margalida prendre part  la danse.
Jusque-l elle tait reste cache parmi ses compagnes.

La jolie Fleur-d'Amandier! Il la trouvait plus belle encore, quand il
la comparait  ses amies, hles par le soleil et les travaux des
champs. Sa peau blanche douce comme une fleur, ses yeux humides et
brillants, sa sveltesse et jusqu' la finesse satine de ses mains, la
distinguaient, comme si elle tait d'une race diffrente. En la
contemplant, Jaime pensait que, dans un autre milieu, elle et pu
devenir une adorable crature. Il devinait en elle une infinie
dlicatesse qu'elle-mme ne souponnait pas; mais, hlas! lorsqu'elle
serait marie, elle cultiverait la terre comme les autres; elle finirait
par tre semblable  toutes les autres paysannes, noueuses et tordues
comme des troncs d'olivier.

Quelque chose d'extraordinaire vint le distraire de ses penses. La
flte, le tambourin et les castagnettes continuaient  rsonner, les
danseurs  bondir, les atltas  tournoyer, mais dans les yeux de tous
on lisait l'inquitude; les vieux suspendaient leurs conversations, en
regardant du ct o les femmes taient assises. Le Capellant courait
d'un couple  l'autre, parlant  l'oreille des danseurs. Ceux-ci
quittaient la danse aussitt, disparaissaient, puis revenaient au bout
de quelques secondes, reprendre leur place autour des atltas qui
n'avaient pas cess de tournoyer.

Pp esquissa un sourire en devinant ce qui se passait, et il dit 
l'oreille de Febrer:

--Ce n'est rien; l'histoire de tous les bals! il y a du danger, et les
atlts ont t mettre en sret leurs _petites affaires_...

Ces _petites affaires_, c'taient les pistolets et les couteaux que
portaient les jeunes gens pour bien prouver qu'ils taient citoyens
d'Ivia. Pendant quelques instants, Jaime vit apparatre des armes de
dimensions extraordinaires; c'tait merveille qu'elles pussent tre
dissimules sur ces corps sveltes et nerveux. Les vieilles femmes les
rclamaient, tendant leurs mains osseuses, dsireuses de partager les
risques des hommes, et leurs yeux agressifs brillaient de colre et
d'ardeur hroque: Dans quels temps d'impit maudite vivons-nous, se
disaient-elles, pour que l'on moleste ainsi les gens et que l'on
s'attaque  leurs antiques coutumes? Et elles criaient: Par ici! par
ici! Puis, saisissant ces joujoux meurtriers, elles les fourraient sous
les plis innombrables de leur jupe et de leurs cotillons. Les jeunes
femmes, de leur ct, se carraient sur leurs siges, et cartaient les
jambes pour offrir aux armes prohibes une cachette plus spacieuse.
Toutes les femmes se lanaient des regards rsolus et belliqueux. Qu'ils
y viennent, ces bandits! Elles se laisseraient mettre en pices plutt
que de bouger!

Febrer aperut quelque chose de brillant sur un chemin qui menait 
l'glise. C'taient des buffleteries, des fusils, et, au-dessus, les
tricornes de deux gendarmes. Ils s'approchrent lentement, convaincus
sans doute qu'ils avaient t flairs de loin et arrivaient trop tard.
Jaime tait le seul qui les regardait; tous les autres, la tte baisse
ou les yeux tourns du ct oppos, feignaient de ne pas les voir. Les
musiciens faisaient de plus en plus de tapage, mais les couples un  un
quittaient le bal. Les atltas abandonnaient les jeunes gens pour aller
se joindre au groupe des mamans.

--Bonsoir, messieurs!

A ce salut du plus g des deux gendarmes, le tambourin rpondit en
s'arrtant court, tandis que la flte lanait encore quelques notes
nasillardes, comme une sorte de riposte ironique. Quant aux paysans,
quelques-uns  peine rpliqurent schement par un mot bref.

Il y eut ensuite un long silence, qui sembla gner les deux policiers.

--Allons, continuez  vous amuser, dit le plus vieux. Nous ne voulons
pas tre des trouble-fte.

Il fit un signe aux musiciens, et ceux-ci attaqurent un air endiabl;
mais pas un des jeunes gens ne bougea. Ils demeuraient tous immobiles,
l'air renfrogn, songeant  l'issue que pourrait avoir l'arrive
soudaine des gendarmes. Ceux-ci, au milieu du vacarme infernal que
faisaient le tambourin, la flte et les castagnettes, se mirent  passer
lentement devant les atlts, et  les examiner:

--Toi, joli garon, disait avec une autorit paternelle le plus g,
haut les mains!

Et celui qu'il dsignait obissait docilement, heureux d'tre ainsi
distingu; il levait ses bras, avanait son ventre, et se laissait
fouiller, en regardant firement le groupe des jeunes filles.

Jaime s'aperut vite que les gendarmes affectaient de ne pas remarquer
la prsence du vrro. Pp, s'approchant de Jaime, lui dit  l'oreille:
Ces gens  tricorne sont plus malins que le diable. En ne fouillant pas
le Ferrer, ils lui font presque une offense.

La perquisition suivait son cours, au son de la musique; enfin les
gendarmes se lassrent de ces recherches inutiles. Le plus vieux regarda
malicieusement le groupe des femmes. La cachette ne devait pas tre
loin de l; mais ces maigres et sches moricaudes, pouvait-on les forcer
 quitter leurs places? Leurs regards hostiles parlaient clairement. Il
faudrait les en arracher de vive force, et aprs tout, c'taient des
dames.

--Messieurs, bonsoir!

Remettant leur fusil sur l'paule, les gendarmes s'en allrent... Ds
que le danger fut loin, les instruments se turent; le Cant s'empara du
tambourin et s'assit dans l'espace libre, prcdemment occup par les
danseurs. Tous les assistants formrent un demi-cercle autour de lui.
Les respectables commres avancrent leurs tabourets de sparterie pour
mieux entendre, car il allait chanter une de ces romances qu'il
improvisait de toutes pices; une relation coupe, suivant l'usage du
pays, par une clameur tremblotante, une sorte de roulade douloureuse qui
se prolongeait tant que le chanteur avait de l'air dans ses poumons.

De sa baguette, il frappa lentement le tambourin afin de donner une
gravit mlancolique  son chant monotone et somnolent.

Comment voulez-vous que je chante,  mes amis, alors que j'ai le
coeur dchir?...

La voix du _Cant_ sanglotait doucement pour dire qu'une femme demeurait
insensible  ses plaintes, et pour comparer le teint de cette femme  la
transparence de la fleur d'amandier.

A ces mots, tout l'auditoire tourna les yeux vers Margalida qui
demeurait impassible, sans qu'une timidit virginale ft rougir son
visage. Elle tait habitue  recevoir ces hommages d'une posie fruste,
qui taient comme le prlude de toute dclaration d'amour.

Le Cant continuait ses lamentations. Ses joues s'empourpraient sous
l'effort qu'il faisait pour pousser un gloussement douloureux  la fin
de chaque strophe. Son troite poitrine se soulevait; ses pommettes
s'enflammaient, son cou mince se gonflait et les veines d'azur ple s'y
dessinaient en relief.

Febrer prouvait une vritable angoisse en coutant cette voix dolente.
Il lui semblait que la poitrine de l'improvisateur allait se dchirer,
que sa gorge allait clater... Mais les paysans accoutums  ce chant,
aussi extnuant que la danse qui l'avait prcd, ne prtaient nulle
attention  la fatigue du chanteur qu'ils ne se lassaient pas d'couter.

Plusieurs atlts, quittant la foule qui entourait le pote, parurent
dlibrer un instant et bientt s'approchrent du petit groupe compos
d'hommes mrs. Ils venaient chercher le _sio_ Pp, le matre de Can
Mallorqu, pour lui parler d'une importante affaire. Ils affectaient de
tourner le dos au Cant, un pauvre diable qui n'tait bon qu' faire des
chansons en l'honneur des jeunes filles.

Le plus hardi s'avana vers Pp.

--Nous voulons vous parler du festeig de Margalida. Rappelez-vous,
_sio_ Pp, que vous nous avez promis d'autoriser, cette anne, le
festeigo de votre fille.

Le paysan les considra un instant l'un aprs l'autre, comme s'il les
comptait.

--Combien tes-vous?

Celui qui avait pris la parole sourit:

--Ah! nous sommes nombreux!...

--Serez-vous vingt? demanda-t-il.

Les atlts ne rpondirent pas tout de suite. Ils calculrent
mentalement en murmurant les noms de quelques amis absents... Vingt?...
Oh! plus que cela. On pouvait compter au moins sur trente.

Le paysan feignit de ressentir une grande indignation:

Trente! S'imaginaient-ils donc qu'il n'avait pas besoin de se reposer,
le soir venu, et croyaient-ils qu'il allait veiller toute la nuit pour
couter leurs fadaises?

...Mais il se calma promptement, et se livra  des calculs compliqus,
tandis qu'il rptait d'un air pensif: Trente! trente!

Sa dcision fut imprieuse.

Il ne pouvait consacrer  la veille d'amour plus d'une heure et demie.
Puisqu'ils taient trente, cela donnait droit  trois minutes par tte.
Trois minutes, montre en main, pour parler  Margalida: pas une seconde
de plus. Ces festeigs auraient lieu deux fois par semaine, le jeudi et
le samedi.

--Et de la tenue! Je ne permettrai ni les altercations ni les querelles.

Les atlts l'coutaient d'un air humble que dmentait certain pli
ironique de la lvre.

Le trait fut conclu. Le jeudi suivant aurait lieu la premire veille 
Can Mallorqu.

Febrer, qui avait cout cette conversation, regarda le vrro, qui se
tenait  l'cart comme si sa grandeur ne lui permettait point de
descendre jusqu' discuter les dtails de cet arrangement de famille.

Quand les jeunes garons se furent loigns pour se runir  leurs
compagnons, et discuter avec eux sur l'ordre dans lequel devraient  la
veille se succder les prtendants, le Cant acheva brusquement son
lgiaque posie, en lanant un dernier gloussement, d'une voix
douloureuse qui sembla dchirer sa pauvre gorge. Il essuya la sueur de
ses tempes, et porta les mains  sa poitrine avec une expression
d'angoisse, tandis que ses joues se couvraient d'une rougeur violace.

Les atltas, avec la solidarit de leur sexe, flicitaient Margalida,
lui pressaient les mains, la poussaient en lui demandant de chanter 
son tour pour rpondre  ce qu'avait imagin le Cant sur la fausset
des femmes.

--Non, non, je ne veux pas! je ne veux pas! protestait Fleur-d'Amandier
se dbattant entre les bras de ses compagnes.

Et sa rsistance tait si videmment sincre qu' la fin les mamans
intervinrent et prirent sa dfense.

--Laissez-la donc, cette petite! Margalida est venue pour se divertir et
non pour servir d'amusement aux autres. Croyez-vous donc que ce soit si
facile de tirer soudain de sa tte une rponse en vers?

Le tambourinaire avait repris son instrument des mains du Cant et
frappait dessus avec la baguette. La flte, en des gammes rapides,
imitait un rire clair de fillettes, avant d'attaquer la mlodie berceuse
au rythme africain...

Allons, que le bal continue!

Les musiciens jourent l'air qui leur parut le plus de circonstance. La
foule des curieux recula, et de nouveau, au centre de la place, on vit
bondir les blanches espadrilles et tournoyer les plis raides des jupes
bleues ou vertes.

Pouss par cette irrsistible attraction que provoque une antipathie
spontane, Jaime ne cessait de regarder le Ferrer. Le vrro demeurait
silencieux et distrait parmi ses admirateurs qui faisaient cercle
autour de lui. Ses yeux durs, fixs sur Margalida, ne semblaient voir
qu'elle, comme s'il voulait la fasciner de ce regard qui effrayait les
hommes.

Jaime sentit se rveiller en lui l'humeur batailleuse du camorriste
qu'il avait t dans sa jeunesse. Il hassait le vrro; il regardait
comme une vague offense personnelle la terreur respectueuse que ce
fanfaron inspirait  tous. Ne se trouvait-il donc pas un homme capable
de gifler ce repris de justice?

Le Ferrer, pour la premire fois de la journe, prenait part  la danse.

Tout de suite ses bonds furent salus par un murmure flatteur. Chacun
lui tmoignait son admiration avec cette lchet collective de la foule
qui a peur.

Le vrro, se voyant applaudi, exagrait les attitudes imprvues, les
contorsions bizarres. Il poursuivait Margalida, l'enveloppant dans le
rseau compliqu de ses mouvements, tandis qu'elle virait, lgre et
rapide, les yeux baisss pour viter de rencontrer le regard de ce
redoutable galant.

L'heure passait et l'trange danseur ne semblait point se lasser.
Plusieurs couples avaient dj quitt le bal. Chacune des danseuses
avait plusieurs fois chang de cavalier, et le Ferrer continuait son
violent exercice sans quitter son air impassible et ddaigneux.

Non sans l'envier, Jaime reconnaissait l'tonnante vigueur du terrible
forgeron.

Soudain il l'aperut occup  chercher quelque chose dans sa ceinture
et, sans arrter ses volutions, pencher une main vers la terre.

Un nuage de fume se rpandit autour de lui. Entre les blancs flocons
on vit briller deux clairs plis par la lumire du soleil, puis
retentirent deux fortes dtonations.

Les femmes, prises de peur, se prcipitrent les unes contre les autres
en poussant des cris aigus. Les hommes, un instant surpris et indcis,
applaudirent bientt violemment et firent entendre d'enthousiastes
clameurs d'approbation.

--Bravo!

Le Ferrer avait dcharg son pistolet aux pieds de sa danseuse: suprme
galanterie des hommes forts et vaillants; hommage dont toute atlta de
l'le devait se montrer fire.

Et Margalida, bien femme dj, continua son joli pas fuyant et
provocant, sans se montrer le moins du monde effraye par le bruit de la
poudre, en digne fille d'Ivia. Elle fixa sur le Ferrer un regard de
gratitude pour le rcompenser de sa bravoure. Il venait, en effet, de
lancer un dfi  l'autorit, car les gendarmes ne devaient pas tre
loin.

Jaime tait le seul que ne part point avoir enthousiasm cette prouesse
galante du vrro.

Maudit forat!... Jaime ne savait pas au juste pourquoi il tait
furieux; mais il y avait quelque chose d'invitable. Ce drle, c'tait
lui qui le frapperait!




VI


L'hiver tait arriv. La mer battait avec fureur la chane d'lots et de
rcifs qui, entre Ivia et Formentera, forme une sorte de muraille
coupe par des brches, o s'engagent des chnaux troits. Les vagues
s'y prcipitaient avec de furieux remous, sous le ciel, gnralement
charg de nuages.

Le Vedr semblait plus norme, plus imposant, comme si, dans l'air
assombri par la tempte, la pointe de sa cime conique se dressait plus
haut. Les flots s'engouffraient dans ses grottes avec un terrible fracas
de canonnade. Les chvres sauvages qui d'ordinaire bondissaient sur ses
hauts plateaux, poussaient des blements de terreur, quand grondait le
tonnerre, et elles couraient se rfugier dans les cavernes, masques par
les branches de genvrier.

Febrer pchait souvent en compagnie du pre Ventolera, malgr le mauvais
temps. Le vieux marin connaissait bien la mer et savait quand on pouvait
sans danger faire une bonne pche. D'autres fois, les pluies d'hiver
obligeaient Febrer  rester dans sa tour. Par ces tristes journes, sa
rsignation l'abandonnait. Serait-il condamn  toujours vgter ainsi?
N'avait-il pas commis une lourde erreur en venant s'enfermer dans ce
coin perdu? Sans doute, l'le tait fort belle; elle lui tait apparue
comme un riant asile, durant les premiers mois, quand le soleil
brillait, que les arbres taient verts et que les coutumes des Ivicins
exeraient sur lui la sduction de la nouveaut. Mais la mauvaise saison
tait venue, la solitude lui tait intolrable et les moeurs des
paysans lui paraissaient barbares. Il lui fallait fuir ce milieu; mais
o aller?... Comment s'vader?... Il tait pauvre. Toute sa fortune
consistait en quelques douzaines de douros apports de Majorque, capital
qu'il conservait intact, grce  Pp qui s'obstinait  refuser toute
espce de rmunration.

Cependant ses longues rflexions l'amenaient  se rsigner  son sort.
Il essaierait de ne plus penser, de ne plus aspirer  rien. En outre,
cette sorte de vague espoir en des jours meilleurs qui n'abandonne
jamais le coeur de l'homme, lui faisait escompter la possibilit d'une
chance inespre, d'un hasard extraordinaire qui arriverait  son heure
pour l'arracher  cette situation. En attendant, comme la solitude lui
tait lourde!...

Pp et les siens constituaient maintenant son unique famille, mais sans
qu'ils s'en rendissent compte et, obissant peut-tre  un instinct
obscur, ils s'loignaient imperceptiblement de lui, chaque jour. Jaime
se confinait dans sa rclusion et eux l'oubliaient de plus en plus.

Depuis quelque temps, Margalida ne venait plus  la tour. Elle semblait
viter tous les prtextes pour s'y rendre, ludant mme les autres
occasions de rencontre avec Febrer. Elle tait devenue tout autre. On
et dit qu'elle commenait une nouvelle existence. Le rire joyeux et
confiant de son adolescence s'tait mu en un sourire rserv, le
sourire de la femme qui connat les embches du chemin et s'avance d'un
pas prudent et mesur.

Depuis que les jeunes gens venaient lui dire leur tendresse deux fois
par semaine, selon le rite du traditionnel festeig, elle paraissait
s'tre rendu compte de grands prils qu'elle ne souponnait pas
jusque-l.

Cette galante coutume qui semblait fort naturelle aux insulaires, avait
le don d'exasprer Febrer. Il ne pouvait s'empcher de la considrer
comme une bravade et une atteinte porte  ses droits. Il regardait
presque comme une insulte  sa personne l'invasion de Can Mallorqu par
ces atlts bravaches et amoureux. Il avait jusqu'alors considr un peu
la mtairie comme sa propre maison, mais maintenant que tous ces intrus
y taient bien accueillis, il n'y retournerait que le plus rarement
possible.

Inconsciemment, il tait aussi bless dans son orgueil en constatant
qu'il n'tait plus, comme aux premiers jours, l'unique proccupation de
la famille. Pp et sa femme voyaient, certes, toujours en lui le matre,
le seor. Margalida, ainsi que son frre, le vnrait comme un puissant
personnage venu de pays lointains, parce qu'Ivia est assurment le lieu
le plus agrable du monde, mais cependant ils n'taient plus, comme
nagure, exclusivement occups de lui. Les visites de tous ces jeunes
gens et les modifications qu'elles avaient apportes dans les habitudes
de la maison, faisaient que l'on avait moins de prvenances pour Jaime.
Ils taient tous inquiets de l'avenir. Quel tait celui qui mriterait
de devenir le mari de Margalida?...

Durant les nuits d'hiver, Febrer, enferm dans sa chambre circulaire,
regardait obstinment une petite lumire qui brillait au loin dans la
campagne. C'tait la lampe de Can Mallorqu. Mme les soirs o il n'y
avait pas de veille d'amour et o la famille devait tre seule auprs
du foyer, il s'obstinait  rester dans son isolement. Non, il ne
descendrait pas.

O taient les belles soires d't durant lesquelles on se runissait
sous la treille couvrant le seuil de Can Mallorqu? Jusqu' une heure
avance de la nuit, Febrer, assis sur le banc de pierre, en compagnie de
toute la famille  laquelle tait venu se joindre Ventolera,
contemplaient avec eux le scintillement des toiles dans l'obscurit du
ciel.

Margalida chantait de vieux refrains du pays, d'une voix enfantine, plus
frache et plus suave aux oreilles de Jaime que la brise qui peuplait de
lgers murmures le grand calme nocturne. Pp, avec des airs d'intrpide
explorateur, narrait ses aventures sur la terre ferme durant les annes
o, soldat, il avait servi le roi dans ces contres lointaines, et
presque fantastiques, qu'taient la Catalogne et la province de Valence.

Le chien blotti  ses pieds semblait couter les rcits du matre, qu'il
contemplait inlassablement de ses larges prunelles d'or. Souvent, le
fidle animal se redressait lentement, en faisant entendre des
grognements hostiles: c'est que quelqu'un passait non loin de
l'habitation...

Douces veilles! Febrer en avait la nostalgie. Cependant, il n'y
assisterait plus, dsormais. Il vitait maintenant de descendre, le
soir,  Can Mallorqu, craignant de troubler, par son insolite prsence,
les conversations de la famille sur l'avenir de Margalida.

C'tait surtout les soirs de festeig que Jaime sentait plus que jamais
le poids de son isolement. Sans s'expliquer ce qui l'y attirait, il
restait sur le seuil de sa porte et regardait attentivement du ct de
la mtairie. La petite lumire brillait toujours du mme clat, l'aspect
des choses n'avait point chang, et pourtant il s'imaginait entendre,
dans le silence vespral, des bruits nouveaux, l'clat de chansons, la
voix claire de Margalida. L'odieux Ferrer tait l-bas, certainement, et
aussi ce pauvre diable de Cant ainsi que tous ces rustres atlts avec
leur costume grotesque. Comment avait-il pu se plaire parmi ces
campagnards?

Le lendemain, quand le Capellant venait apporter  la tour le repas de
midi, Jaime l'accablait de questions sur ce qui s'tait pass au cours
de la soire prcdente.

En coutant les rponses du gamin, il croyait voir la famille soupant en
hte afin d'tre prte pour le dbut de la crmonie. Margalida
dcrochait du plafond la lourde jupe de fte et, aprs s'en tre pare,
elle croisait sur sa poitrine, un foulard rouge et vert, en posait un
autre, plus petit, sur ses cheveux et nouait d'un large ruban
l'extrmit de sa longue tresse. Puis, elle passait  son cou les
chanes d'or que sa mre venait de lui cder et allait s'asseoir sur le
chle d'hiver qui recouvrait de ses plis une des chaises de la cuisine.

Le pre bourrait sa pipe de tabac de _pta_; dans un coin, la mre
tressait des corbeilles de jonc, tandis que le Capellant se tenait  la
porte, sous la treille, o se groupaient en silence les atlts venus
pour faire leur cour.

Aprs s'tre rapidement mis d'accord sur l'ordre qu'ils devaient suivre,
 tour de rle, pour converser avec la jeune fille, les rivaux se
dirigeaient vers la cuisine; en hiver, il faisait trop froid pour que la
veille d'amour et lieu sous la treille.

L'un d'eux frappait  la porte.

--Qui que vous soyez, entrez! criait gravement Pp, comme s'il recevait
un visiteur inattendu.

Ils entraient comme un troupeau docile et saluaient la famille:

--_Bona nt! Bona nt!_

Puis, ils prenaient place sur des bancs, comme des enfants  l'cole, ou
restaient debout, tenant leurs yeux fixs sur l'atlta. Auprs de
celle-ci se trouvait une chaise vide, o prenait place un des
prtendants qui,  voix basse, parlait  la jeune fille durant trois
minutes, sous les regards hostiles de ses rivaux. S'il prolongeait un
peu l'entretien, ceux-ci lanaient  mi-voix des protestations
menaantes.

Il se retirait alors et un autre atlt venait prendre sa place.

Le Capellant se divertissait fort de ces tranges scnes et trouvait
que la tnacit agressive des prtendants constituait un motif d'orgueil
pour Margalida et sa famille; mais ils avaient beau faire, aucun d'eux
n'avait encore pris l'avantage sur les autres. Depuis deux mois,
Margalida avait rpondu  chacun avec le mme sourire, une gale bonne
humeur. Elle les avait couts l'un aprs l'autre, sans marquer nulle
prfrence, et les mots qu'elle leur adressait les troublaient tous
galement. Pept jugeait sa soeur trs habile. Le dimanche, pour se
rendre  la messe, Margalida marchait devant ses parents, entoure de
toute sa cour. Une vritable arme, affirmait Pept. Don Jaime devait
les avoir rencontrs plusieurs fois. Les amies de Margalida, en la
voyant ainsi escorte comme une reine, plissaient d'envie.

Les soupirants faisaient assaut de prvenances et d'esprit, s'efforant
de lui arracher un mot, un signe de particulire faveur. Mais elle,
fidle  sa manire, leur rpondait  tous avec une surprenante
discrtion, un tact parfait, tchant de prvenir ainsi les querelles
meurtrires qui pouvaient clater soudain parmi ces jeunes gens
belliqueux, arms et peu patients.

--Et le Ferrer? disait don Jaime au Capellant.

Maudit vrro! Son nom sortait difficilement de ses lvres, quoiqu'il y
penst depuis longtemps.

Le garon secouait la tte ngativement. Le Ferrer n'avanait pas plus
que ses rivaux dans l'estime de Margalida, et le Capellant ne semblait
pas le regretter outre mesure.

Son admiration pour le vrro s'tait quelque peu refroidie. D'ordinaire,
l'amour veille le courage chez les hommes, aussi tous les atlts qui
courtisaient Margalida avaient-ils soudain cess de craindre le terrible
vrro depuis qu'il tait devenu leur rival. Ils s'enhardissaient mme
jusqu' railler sa redoutable personne.

Un soir, il s'tait prsent avec une guitare, se proposant de retenir
l'attention de la jeune fille au dtriment des ses autres prtendants.
Quand son tour arriva, il s'assit auprs de Margalida, accorda son
instrument et commena d'entonner des chansons de la terre ferme
apprises au bagne de Valence. Avant de pincer les premiers accords, il
avait tir de sa ceinture un pistolet  deux coups et l'avait pos, tout
arm, sur sa cuisse, prt  faire feu sur le premier qui se permettrait
de l'interrompre. Un silence absolu accueillit cette forfanterie et les
visages demeurrent impassibles.

Le vrro chanta tant qu'il en eut envie, gardant son pistolet  sa
porte, d'un air triomphant. Mais  la sortie, tandis que les atlts se
dispersaient dans l'obscurit de la campagne endormie, en faisant
entendre les sifflements d'ironiques adieux, deux pierres, lances d'un
main sre, taient venues abattre le fanfaron sur le sol et, durant
plusieurs soirs, il avait cess de venir faire sa cour, pour ne pas
montrer sa tte entoure de bandages.

Il n'avait mme pas cherch  connatre son agresseur. C'est que ses
rivaux taient nombreux et,  leur nombre, il convenait d'ajouter leurs
pres, leurs oncles, leurs frres, c'est--dire un bon quart des
habitants de l'le, toujours prts, pour l'honneur de la famille, 
prendre part  un acte de vengeance.

--Je me figure, disait Pept, que le Ferrer n'est pas aussi brave qu'on
le croit. Et vous, qu'en pensez-vous, don Jaime?

Quand la veille touchait  sa fin et que Margalida avait caus avec
tous les prtendants, le pre qui dormait dans un coin, faisait entendre
un billement sonore.

--Neuf heures et demie!... Au lit! disait-il. _Bona nit!_

Et sur cette invitation, tous les atlts quittaient la maison; on
entendait bientt leurs pas et leurs clameurs se perdre dans la nuit.

En parlant de ces runions aux cours desquelles il se trouvait dans un
milieu de compagnons braves et bien arms, Pept se reprenait  soupirer
en songeant au fameux couteau, objet de sa convoitise. Quand donc Jaime
se dciderait-il  parler au pre, pour le persuader de remettre  son
fils ce joyau de la famille?

Puisque le seor tardait tant  faire cette demande, il devait au moins
se souvenir de sa promesse et lui faire cadeau d'un autre couteau.

Que pouvait faire un homme sans un compagnon comme celui-l? o
pouvait-il se prsenter?

--Patience! rpondit Febrer. Un de ces jours j'irai  la ville et tu
auras ton couteau.

Un matin, il s'achemina vers la capitale de l'le, dsireux d'avoir sous
les yeux un spectacle nouveau, de changer d'air et de varier ses
impressions, aprs ce sjour parmi des rustres. Ivia lui fit l'effet
d'une grande ville,  lui qui avait parcouru toute l'Europe. Il se
dirigea vers un magasin o il acheta, pour Pept, le plus grand, le plus
lourd des couteaux  cran d'arrt; une arme de dimensions extravagantes,
bien capable de lui faire oublier celle de son illustre grand-pre.

A midi, Febrer, las de ses alles et venues sans objet  travers le
quartier des marins et les petites rues grimpantes de l'antique
forteresse royale, pntra dans l'unique htel de la ville. Il y
rencontra les clients ordinaires. Dans la salle  manger, il aperut
quelques militaires, jeunes lieutenants du bataillon de chasseurs qui
tenait garnison dans l'le.

Le seul dsir de tous ces officiers, l'unique but de leur existence
tait d'obtenir une permission afin d'aller passer quelques jours 
Majorque on sur le continent, loin de cette le vertueuse et hostile, o
les jeunes hommes trangers n'taient admis que comme maris.

Le manque de femmes! ces malheureux garons n'avaient point d'autre
sujet de conversation. Et Febrer, assis  la grande table d'hte,
approuvait en silence leur colre et leurs lamentations. Il se sentait
comme eux accabl d'ennui et de dgot; il lui semblait qu'il tait
enferm, lui aussi, dans une prison o il tait soumis aux plus cruelles
privations. Maintenant la capitale de l'le lui paraissait une ville
d'une dsesprante monotonie, avec ses demoiselles clotres comme des
nonnes, dans une austrit revche. La campagne valait mieux; il voyait
en elle une terre de libert, o, dans l'ingnuit de leur me, les
femmes s'abandonnaient  leur tendresse naturelle, simplement retenues
par l'instinct de dfense que leur avaient lgu les moeurs
primitives.

Il quitta la ville l'aprs-midi. Rien ne restait en lui de l'optimisme
du matin. Il s'apercevait que les rues de la marine taient
nausabondes; un relent infect s'chappait des maisons. Dans le ruisseau
grouillaient des essaims d'insectes qui s'lanaient hors des flaques
quand rsonnaient les pas d'un promeneur.

Le souvenir des collines qui avoisinaient sa tour, parfumes de plantes
sauvages auxquelles se mlait l'cre senteur de la mer, avaient pour son
esprit charm la douceur souriante d'une idylle.

La charrette d'un paysan le ramena jusqu' San Jos. L, il quitta le
fruste vhicule et entreprit,  pied, l'escalade de la montagne, en
passant  travers les bois de pins courbs par les temptes. Le ciel
tait charg de nuages, l'atmosphre lourde et brlante.

Prs de la cabane d'un charbonnier, Jaime aperut deux femmes qui se
htaient  travers la pinde. C'tait Margalida et sa mre. Elles
revenaient des Cubells, l'ermitage situ sur un sommet de la cte, prs
d'une source qui vivifiait ces pentes abruptes et faisait crotre en
abondance orangers et palmiers  l'abri des rochers.

Jaime rejoignit les deux femmes et il aperut alors, surgissant des
buissons, son ami Pept qui marchait hors du sentier, une pierre  la
main, pourchassant un oiseau de mer dont les cris aigus avaient dnonc
la prsence.

Ils s'acheminrent ensemble vers Can Mallorqu et bientt, sans savoir
comment, Febrer et Margalida ayant acclr le pas, se trouvrent en
avant, tandis que la fermire les suivait pniblement, appuye 
l'paule de son fils.

La pauvre femme tait visiblement souffrante, atteinte d'un mal
incertain qui faisait hausser les paules au mdecin, lors de ses rares
visites, mais qui excitait l'imagination des gurisseuses. Elle venait
avec sa fille de faire un voeu  la Vierge de Cubells, et elles
avaient laiss allums sur l'autel deux cierges achets  la ville.

Tandis que Margalida parlait des souffrances de sa mre, elle tait
anime par l'inconscient gosme de sa jeunesse triomphante et robuste.
Dans l'agitation de la marche, ses joues se coloraient et ses yeux
brillants dcelaient une sorte d'impatience. C'tait en effet jour de
festeig. Il fallait se hter d'arriver  Can Mallorqu pour prparer le
dner de la famille.

Febrer, tout en marchant  ses cts, admirait la jeune fille. Il
s'tonnait du manque de perspicacit dont il avait fait preuve jusque-l
en ne considrant Margalida que comme une insignifiante fillette, comme
un tre sans sexe. Elle tait femme, et femme accomplie!

Il se rappelait avec ddain ces demoiselles de la ville pour lesquelles
soupiraient les militaires claquemurs dans l'htel. Eh quoi! cette
dlicieuse crature allait devenir la proie d'un de ces paysans au teint
sombre, qui la contraindrait au dur travail de la terre, comme une bte
de somme?

--Margalida! murmura-t-il, comme s'il allait prononcer des paroles
importantes. Margalida!

Mais il n'en dit pas davantage. En lui, l'ancien viveur se rveillait.
Le parfum de jeunesse et de puret qu'exhalait cette femme en fleur
faisait renatre ses instincts de libertinage. En fin connaisseur, il
savourait, plus avec l'imagination qu'avec les sens, l'arme de la chair
virginale et frache.

Et cependant, chose trange, en vrit! il prouva soudain une
insurmontable timidit qui l'empchait de parler... Et puis, n'tait-il
pas indigne de lui, de son rang social, de parler d'amour  cette fille
des champs qu'il avait connue toute gamine et qui le vnrait comme s'il
tait son pre?

--Margalida!... Margalida!

Aprs ces appels qui veillaient la curiosit de la fillette, tandis
qu'elle levait doucement sur Febrer ses beaux yeux interrogateurs,
celui-ci se dcida  parler. Il lui demanda tout d'abord des nouvelles
de ses prtendants. S'tait-elle dcide pour l'un d'eux? Quel serait
l'heureux lu? Le Ferrer?... le Cant?

Elle baissa de nouveau ses paupires aux longs cils et, dans son
trouble, saisit une des pointes de son tablier qu'elle porta  sa
poitrine. Confuse, toute bouleverse, elle rpondit d'une voix
chevrotante comme celle d'un enfant. Elle n'avait pas envie de se
marier. Ni avec le Cant, ni avec le Ferrer, ni avec aucun autre. Elle
avait accept les veilles d'amour parce que c'tait l'usage; qu'il en
tait ainsi pour toutes les jeunes filles de son ge. Et puis (et en
disant cela, elle rougit) cette cour lui causait la petite satisfaction
de faire enrager ses amies, qui taient jalouses en constatant le grand
nombre de ses prtendants. Elle ne pouvait se dfendre d'un mouvement de
gratitude envers les atlts qui venaient la voir, de si loin,  Can
Mallorqu... Mais de l  les aimer,  les pouser...

Elle avait ralenti le pas, en parlant. Sa mre et son frre les
rattraprent, puis les devancrent bientt et, quand ils se trouvrent
seuls, dans le sentier, ils s'arrtrent, inconsciemment.

--Margalida!... Fleur-d'Amandier!...

Au diable la timidit! Febrer retrouvait maintenant son audace d'homme 
bonnes fortunes. Que signifiaient ses intempestifs scrupules devant une
paysanne, presque une enfant!...

Il reprit son accent rsolu et, mettant dans la fixit passionne de ses
regards une vidente intention de fascination, il approcha sa bouche
tout prs de l'oreille de la fillette, comme pour la caresser par le
doux murmure de ses paroles.

Et lui? Que pensait de lui Margalida? S'il se prsentait un jour  Pp,
en lui disant qu'il voulait pouser sa fille?...

--Vous? s'exclama la jeune fille, vous, don Jaime? Sans timidit, cette
fois, elle le fixa de ses sombres prunelles... et se mit  rire. Ah! le
seor avait pris l'habitude de se moquer d'elle et de dire
d'invraisemblables plaisanteries. Son pre contait toujours que les
Febrer taient en apparence srieux comme des juges, mais en ralit
toujours d'humeur plaisante... Don Jaime voulait encore rire  ses
dpens, comme nagure quand il lui parlait de la statue de terre cuite
qu'il conservait l-haut, dans la tour, cette belle fiance qui l'avait
attendu pendant plus de mille ans.

Mais, en rencontrant le regard de Febrer, en voyant son visage pli,
crisp par l'motion... elle plit, elle aussi... C'tait un autre
homme; elle dcouvrait en lui un don Jaime qu'elle ne souponnait pas.

Appuye au tronc frle d'un jeune eucalyptus qui bordait le sentier et
dont les feuilles avaient pris les teintes rouilles de l'automne,
Margalida se tenait sur la dfensive. Elle eut assez d'empire sur
elle-mme pour sourire cependant d'un sourire un peu forc, tout en
feignant de croire encore  une plaisanterie.

--Non, Margalida, rpliqua Febrer avec nergie. Je parle srieusement.
Dis-moi, Margalida, si j'tais un de tes prtendants, et si je me
prsentais au festeig, que rpondrais-tu?

Elle se blottissait contre l'arbuste comme pour chapper aux yeux
ardents qui l'enveloppaient toute. Son instinctif mouvement de recul fit
se courber le tronc flexible, et une pluie de feuilles dores, pareilles
 des fragments d'ambre, tomba sur elle, s'emmla  sa tresse,
s'parpilla sur ses vtements. Exsangue, les dents serres, les lvres
ples, elle murmurait d'une voix teinte des mots inarticuls que l'on
entendait  peine, tel un lger soupir.

Ses yeux agrandis, humides, avaient cette expression angoisse des
humbles d'esprit qui pensent beaucoup de choses, mais se sentent
incapables de les exprimer.

Lui!... l'hritier des Febrer!... un grand seigneur... il pouserait une
paysanne?... tait-il fou?

--Non, Margalida, je ne suis point un grand seigneur; je ne suis qu'un
malheureux. Tu es plus riche que moi. Je ne vis que de la gnrosit de
ton pre... Pp dsire pour toi un mari qui fasse valoir ses terres...
Veux-tu que ce soit moi, Margalida? Veux-tu m'aimer, Fleur-d'Amandier?

Elle baissait la tte, cherchant  fuir le regard brlant qui pesait sur
elle. Puis elle essaya de traduire sa pense en phrases haches,
incohrentes... Voyons, c'tait une folie; cela ne pouvait tre. Comment
le seor pouvait-il prononcer de telles paroles?... Il rvait,
certainement.

Mais elle sentit tout  coup sa main frle par une lgre caresse.
C'tait la main de Febrer qui saisissait doucement la sienne. Elle osa
le regarder une fois encore et tressaillit en lui voyant une physionomie
qu'elle ne lui connaissait pas. Elle eut alors la sensation d'un grand
danger, avec le frisson nerveux qui le signale.

--Est-ce que tu me trouves trop vieux pour toi? murmurait  son oreille
une voix suppliante. Crois-tu ne pouvoir jamais m'aimer?...

La voix se faisait de plus en plus douce et tendre... mais, dans ce
visage ple, ces yeux qui semblaient la pntrer, l'effrayaient. Ils
taient pareils au regard des hommes qui vont commettre un meurtre. Elle
voulut parler, protester contre les dernires paroles qu'il avait
prononces. D'un mouvement tendre et craintif de ses sombres prunelles,
elle fit comprendre  Jaime qu'il se mprenait. Il lui apparaissait
comme un tre d'essence suprieure pareil aux saints dont la beaut
s'accrot avec les annes. Voil ce qu'elle et voulu dire, mais la
crainte, le trouble l'empchaient de parler... Violemment mue, elle
arracha sa main  l'treinte caressante, et pousse par cette force
nerveuse qui tient du prodige, s'enfuit, comme si sa vie tait en
danger:

--Jsus!... Jsus!...

Puis elle se mit  courir et disparut  un dtour du sentier. Jaime ne
la suivit pas. Il demeura immobile dans le bois solitaire, insensible 
tout ce qui l'entourait, pareil  ces hros de lgende qui sont
enchans par un charme. Bientt, comme s'il s'veillait, il passa la
main sur son front, essayant de coordonner ses ides. Il tait pris
d'une sorte de remords, quand il songeait  l'audace de son langage, 
l'effroi de Margalida,  la fuite affole qui avait termin leur
entretien. Quelle conduite absurde que la sienne! C'tait le rsultat de
sa visite  la ville. Ce retour  la vie civilise, cette conversation
des jeunes officiers, qui ne pensaient qu' la femme, avaient boulevers
son calme de solitaire, en rveillant ses passions d'autrefois... Mais
non! il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait. Ce qui importait,
c'tait que Margalida connt ce qu'il avait vaguement pens dans
l'isolement de sa tour, sans pouvoir jusqu'ici donner  ses dsirs une
forme prcise.

Il continua sa route  pas lents, pour ne pas rejoindre la famille de
Can Mallorqu. Margalida tait alle retrouver les siens. Du haut d'une
colline, Febrer les vit qui suivaient dj la valle dans la direction
de la mtairie.

Il passa devant sa tour, sans s'arrter, et marcha vers la mer. Il alla
s'asseoir  l'extrmit d'une roche gigantesque, dont la base avait t
mine par l'assaut incessant des vagues, et qui, presque dtache de la
cte abrupte, surplombait, menaante, la mer et les cueils. Le
fatalisme qui faisait le fond de son caractre l'avait pouss  choisir
cette place. Plt  Dieu que se produisit  cet instant la catastrophe
attendue, et que son corps, entran dans l'effroyable chute, dispart
au fond de la mer, enseveli sous cette masse aussi haute que la pyramide
d'un Pharaon!...

Le soleil couchant, avant de se cacher, brilla tout  coup dans une
dchirure des nuages. Son disque sanglant jeta sur la mer immense des
lueurs d'incendie. Les vapeurs noires de l'horizon se bordrent
d'carlate. L'cume des vagues rougit, et, pendant quelques instants, la
cte sembla envahie d'un courant de lave en fusion.

Sous la splendeur de cette lumire, qui annonait la tempte, Jaime
contemplait  ses pieds le va-et-vient des flots, qui se prcipitaient
avec fracas dans les cavits de la roche, et mugissaient en se tordant
furieusement dans les ruelles tortueuses creuses entre les cueils. Au
fond de cette masse verdtre que l'illumination du couchant semait
d'irisations opalines, on distinguait, accroche aux rochers, toute une
flore trange. Des forts minuscules aux frondaisons visqueuses, o
s'agitaient des btes aux formes fantastiques, les unes rampantes et
agiles, les autres engourdies et sdentaires, recouvertes de dures
carapaces, grises ou rougetres, hrisses d'armes dfensives, de
tenailles, de lances ou de cornes, toutes se pourchassant, les fortes
s'acharnant sur les faibles qui passaient comme de blanches vapeurs, en
faisant briller dans la rapidit de leur fuite, leur transparence de
cristal.

Dans cette majestueuse solitude, Febrer se sentait bien petit. Il ne
croyait plus  son importance d'tre humain, et il ne se jugeait pas
suprieur  ces petits monstres qui s'agitaient parmi les vgtaux de
l'abme sous-marin...

Le spectacle imposant de la mer, cruelle et implacable dans ses colres,
accablait Jaime, veillant tout un monde d'ides, peut-tre nouvelles
pour lui, mais qu'il accueillait comme de vagues rminiscences d'une vie
antrieure, comme des penses qu'il aurait eues dj, il ne savait o ni
quand.

Un sentiment de respect pntrait tout son tre et lui faisait oublier
tout ce qui venait de se passer, en le plongeant dans une religieuse
admiration devant l'ternelle beaut de la mer. La mer! Les organismes
mystrieux qui la peuplent, se disait-il, vivent aussi, comme les
habitants de la terre, soumis  la tyrannie de l'ambiance, se
reproduisant  travers les sicles, comme s'ils taient ternellement
une mme crature. L aussi les morts commandent. Les forts poursuivent
les faibles et sont,  leur tour, dvors par d'autres, plus puissants
encore, comme le furent leurs plus anciens prdcesseurs dans les eaux
encore tides du globe en formation. Tout est semblable, tout se rpte
 travers les ges. L'animal de combat cuirass de pourpre sombre, arm
de griffes recourbes et de pinces de torture, implacable guerrier des
vertes cavernes sous-marines, n'a jamais pu s'unir au poisson gracieux,
faible et rapide, qui agite sa somptueuse tunique d'argent iris, au
milieu des ondes transparentes. Le destin du premier est de dvorer,
d'tre vainqueur; mais s'il est dsarm, si ses crocs formidables sont
briss, il doit s'abandonner  l'infortune sans protester, et mourir.
Mieux vaut la mort que l'obligation de renier ses origines, de ne pas
accepter la lourde fatalit de la naissance. Pour les tres vraiment
forts, il ne peut y avoir de satisfaction ni de vie hors de leur milieu,
pas plus sur terre qu'au fond des eaux. Ils sont esclaves de leur propre
grandeur. Et il en sera toujours ainsi. Les morts seuls gouvernent
l'existence...

Tandis que Febrer songeait  ces ides troublantes, le soleil s'tait
couch. La mer tait devenue presque noire, et le ciel prenait des
teintes plombes. Sur l'horizon brumeux, les clairs serpentaient en
lignes de feu, telles des couleuvres gantes. Jaime sentit, sur son
visage et sur ses mains, l'humide baiser des premires gouttes de pluie.
Un orage, qui probablement durerait toute la nuit, allait clater.
Cependant le solitaire ne bougea pas. Il demeurait assis sur l'extrme
pointe du rocher, pris d'une sourde colre contre la fatalit, et se
rvoltant, avec toute la violence de son caractre, contre la tyrannie
du pass.

Et pourquoi serions-nous ainsi les sujets des anctres? Pourquoi les
morts commanderaient-ils? Pourquoi s'obstineraient-ils  assombrir notre
ciel?

Soudain l'orage se dchana. Un clair teinta la mer d'une lueur livide,
tandis que le tonnerre retentissait avec fracas, rpercut de grotte en
grotte et de sommet en sommet. En mme temps il sembla  Febrer qu'une
lumire resplendissante, qu'il voyait pour la premire fois, venait tout
 coup de ses rayons blouissants, dissiper les brouillards qui
jusque-l lui avaient cach la vrit. Jaime, comme si un homme nouveau
tait en lui, se moqua des penses o il se complaisait tout  l'heure.
Sans doute ces btes d'une organisation rudimentaire qu'il voyait se
mouvoir entre les rochers, taient asservies  l'influence du milieu o
elles s'agitaient, faisant exactement ce qu'avaient fait avant eux et ce
que feraient  l'avenir les animaux de leur espce. Mais l'homme, lui,
n'tait pas l'esclave de l'ambiant. Il pouvait le modifier  son gr. Il
avait vaincu la nature, il l'avait soumise. Qu'importait  Jaime le
milieu o il tait n? Il s'en crerait un autre, s'il le voulait!

Febrer ne put poursuivre plus longtemps ses rflexions. La tempte
faisait rage, maintenant, autour de lui. La pluie dgouttait  flots des
bords de son chapeau et inondait son dos. La nuit s'tait faite soudain.
De toute la vitesse de ses jambes, il se dirigea vers la tour. Il
courait maintenant avec la joie exubrante de celui qui, longtemps
enferm, sans pouvoir, faute d'espace, donner carrire  son activit,
est enfin dlivr! Il riait sans ralentir sa course, et, au milieu des
clairs, un doigt lev, il lanait son bras droit en avant et frappait
de sa main gauche la partie saillante de son coude, geste de mpris,
familier aux gens du peuple.

--Je ferai  ma tte! criait-il, se plaisant  entendre sa voix, bien
qu'elle se perdit dans le fracas de la tempte. Ni les morts ni les
vivants ne me commanderont  moi!... Voil pour mes nobles anctres!...
Voil pour mes ides d'autrefois!... Voil pour tous les Febrer!

Et il renouvelait son geste vulgaire, avec une gaiet de gavroche.

Tout  coup une lumire rouge l'enveloppa, tandis qu'au-dessus de sa
tte le tonnerre clatait. Ce fut comme un coup de canon; on et dit que
la cte rocheuse venait de se fendre du haut en bas dans un immense
cataclysme. La foudre doit tre tombe tout prs, dit Jaime. Sa
pense, absorbe par le souvenir des Febrer, se porta alors sur le
fameux commandeur don Priamo. Cette explosion formidable le fit songer
aux combats hroques de ce mcrant, qui se moquait de Dieu comme du
diable, et ne connaissait d'autre loi que sa volont. Celui-l, Jaime ne
le reniait pas. Il l'adorait. C'tait le rebelle, son vritable aeul,
le meilleur des Febrer!

En entrant dans la tour, il alluma une bougie, puis il s'enveloppa dans
le burnous de laine grossire qui lui servait pour ses excursions
nocturnes, et il prit un livre, pour se distraire de ses penses,
jusqu'au moment o Pept lui monterait son souper.

L'orage semblait s'tre concentr sur l'le. La pluie s'abattait sur les
champs, qu'elle transformait en bourbiers. L'eau se prcipitait le long
des sentiers en pente, devenus des ravins d'o elle dbordait. A la
lueur rapide des clairs, on voyait, comme dans un rve, la mer noirtre
o bouillonnait l'cume, la campagne submerge, que des poissons de feu
semblaient sillonner de toutes parts, et les arbres, brillant sous le
ruissellement de leur feuillage...

Ce soir-l, dans la cuisine de Can Mallorqu, une foule d'espadrilles
boueuses et de vtements fumants montraient que, malgr l'orage, les
prtendants taient  leur poste. La veille d'amour se prolongeait.
Pp, d'un air paternel, avait permis aux atlts d'attendre la fin de
l'orage, une fois la sance galante termine. Il avait piti de ces
jeunes gens forcs de cheminer sous la pluie. Lui aussi, il avait t
prtendant comme eux. Ils pouvaient attendre; peut-tre l'orage
finirait-il vite; sinon, ils resteraient  la mtairie; ils coucheraient
o ils pourraient, dans la cuisine, sous le porche... Une nuit tait
bien vite passe!

Les jeunes gens, enchants de cette aubaine, contemplaient Margalida,
pare de son costume de fte, assise au centre de la pice,  ct d'une
chaise vide. Tous y avaient pris place dj,  tour de rle.
Quelques-uns, les yeux enflamms de dsir, auraient bien voulu
rcidiver, mais ils n'osaient.

Le Ferrer, dsireux d'clipser ses rivaux, pinait de la guitare et
chantait  mi-voix, accompagn par le roulement du tonnerre. Le Cant,
blotti dans un coin, mditait un nouveau pome. Quelques jeunes gens
saluaient de plaisanteries la lueur des clairs, filtrant par les fentes
de la porte. Le Capellant souriait, assis par terre, appuyant son
menton sur ses deux mains.

Pp somnolait sur sa chaise basse, vaincu par la fatigue du jour. Sa
femme poussait des soupirs et des exclamations de terreur chaque fois
qu'un coup de tonnerre plus violent branlait la maison. Elle mlait 
ses gmissements des fragments d'oraisons murmures en castillan, pour
qu'elles fussent plus efficaces. _Santa Barbera bendita, que en el
cielo ests escrita..._

Margalida, insensible aux regards de ses prtendants, semblait prs de
s'endormir sur son sige.

Soudain, deux coups furent frapps  la porte. Le chien qui, peu
d'instants auparavant, s'tait dress, comme s'il avait devin la
prsence d'un tranger dans la cour, s'tira, mais sans aboyer et sa
queue s'agita joyeusement.

Margalida et sa mre se tournrent vers le seuil avec quelque
inquitude. Qui tait-ce? A pareille heure, par un tel temps, qui
pouvait venir troubler la solitude de Can Mallorqu? Pourvu que rien ne
ft arriv au seor!

Pp, rveill par l'appel, se leva: _Avant qui siga!_ dit-il. Il
invitait ainsi l'tranger  pntrer sous son toit, avec la majest
antique du _pater familias_, selon l'usage latin, matre absolu dans sa
maison. La porte n'tait que pousse. Elle s'ouvrit, laissant passer une
rafale de vent et de pluie qui fit vaciller la flamme de la lampe. A la
lueur d'un clair, se dtacha sur le ciel livide une silhouette
encapuchonne, une espce de pnitent tout ruisselant, dont le visage
tait presque entirement cach.

D'un pas dcid, le nouveau venu entra sans saluer personne, et suivi du
chien qui flairait ses jambes avec un grognement affectueux, alla
s'asseoir  ct de Margalida, sur la chaise rserve aux prtendants
et, rejetant son capuchon sur ses paules, fixa ses yeux sur la jeune
fille.

--Ah! gmit-elle en plissant, les yeux agrandis par la surprise.

Et son motion fut telle, son mouvement de recul si brusque, qu'elle
faillit tomber.




TROISIME PARTIE




I


Deux jours aprs, comme Jaime, revenu de la pche, attendait dans sa
tour qu'on lui apportt son repas, il vit entrer Pp qui disposa sur la
table le petit panier aux provisions, avec une certaine solennit.

Le paysan tenta de s'excuser pour cette visite insolite. Sa femme et
Margalida s'taient rendues une fois encore  l'ermitage des Cubells, et
le gamin les avait accompagnes.

Febrer, qui avait pass toute la matine en mer, se mit  manger de bon
apptit; mais l'air grave de Pp finit par attirer son attention.

--Pp, tu as quelque chose  me dire et tu n'oses pas.

--C'est vrai, matre.

Et Pp, comme tous les timides, qui hsitent et tergiversent avant de
parler, mais qui, aprs s'y tre risqus, vont de l'avant, pousss par
leur timidit mme, exposa sa pense avec une rude franchise.

Oui, il avait quelque chose  dire; quelque chose de trs important. Il
y pensait depuis deux jours... et maintenant il ne pouvait plus se
taire. S'il s'tait aujourd'hui charg d'apporter lui-mme le dner du
seor, c'tait pour lui parler. Voyons! Que voulait don Jaime? Pourquoi
se moquait-il de ceux qui l'aimaient tant?

--Me moquer de vous? se rcria Febrer.

--Hlas! c'est la vrit pourtant, affirmait Pp avec tristesse.

Avait-il fait autre chose, le soir de l'orage? Quel caprice avait pouss
le seor  se prsenter en plein festeig et  s'asseoir auprs de
Margalida comme s'il et t l'un de ses prtendants?

--Ah! don Jaime, les veilles d'amour sont choses srieuses pour
lesquelles des hommes s'entretuent. Je sais bien que les messieurs de la
ville ridiculisent ces vieilles coutumes et considrent presque comme
des sauvages les paysans de notre le! Mais il convient de respecter les
usages des humbles et de ne pas troubler les rares occasions qu'ils
aient d'tre joyeux!

Cette fois, ce fut Febrer qui prit un air de tristesse.

--Mais, mon bon Pp, je te jure que je n'ai jamais eu l'intention de me
moquer de vos coutumes... sache-le, une fois pour toutes; je prtends 
la main de ta fille, tout comme le Cant, comme ce vrro antipathique,
comme tous les jeunes gens qui accourent chez toi pour faire leur cour 
Margalida... L'autre soir je me suis prsent au festeig parce que je
suis las de souffrir, parce que j'ai enfin compris la cause des
tristesses qui, depuis longtemps, m'accablent, parce que j'aime
Margalida, enfin, et que je l'pouserai... si elle y consent.

Son accent, sincre et passionn, effaa les derniers doutes du paysan.

--Alors, c'est bien vrai? s'exclama-t-il. L'atlta m'avait bien laiss
entendre cela, au milieu de ses larmes, quand je l'interrogeai sur le
but de votre visite... Je n'avais pas ajout foi  ses paroles, tout
d'abord; les filles sont si prsomptueuses!... Elles s'imaginent que
tous les hommes sont follement pris d'elles... Ainsi, c'est la vrit?

Cette certitude faisait sourire Pp, comme quelque chose d'inattendu et
de bouffon.

--Voyons, don Jaime, nous sommes assurment trs honors, moi et les
miens, de cette marque d'estime que vous donnez  Can Mallorqu. Il n'y
a que la jeune fille qui en souffrira. Vous comprenez qu'elle va
dsormais tre gonfle d'orgueil; elle s'imaginera qu'elle est digne
d'un prince et ne voudra plus accepter pour mari un paysan... Non, non,
cela ne peut tre, seor... vous sentez bien que cela ne peut tre...
Vous avez dj rflchi, n'est-ce pas, don Jaime, et vous allez convenir
avec moi que votre acte de l'autre soir tait une plaisanterie... un
caprice?...

Febrer secoua la tte nergiquement.

Ni plaisanterie, ni caprice! Il aimait la gentille Fleur-d'Amandier. Il
avait conscience de la passion qu'il prouvait pour elle et il irait
jusqu'au bout. Il se proposait d'aller de l'avant, suivant sa volont,
en dehors de tous scrupules et prjugs. Il aimait Margalida et se
dclarait un de ses prtendants, usant des mmes droits que n'importe
quel atlt d'Ivia. Il avait dit.

Pp, scandalis par ces paroles, froiss dans son respect des
traditions, leva les bras au ciel:

--_Seor Dios!... Seor Dios!..._

Il prouvait le besoin de prendre le Seigneur  tmoin de son moi et de
son tonnement. Un Febrer voulant donner son nom  une fille de Can
Mallorqu!... Il semblait  Pp que toutes les lois de la nature taient
bouleverses, comme s'il voyait la mer prs d'engloutir l'le; comme si
les amandiers devaient fleurir au-dessus des vagues.

Tout le respect dpos dans l'me de ce paysan durant ses longues annes
de servitude; la vnration religieuse que lui avaient inculque ses
parents lorsque, tout enfant, il voyait arriver, de Majorque, ceux qu'on
nommait les matres, se rveillaient en lui pour protester contre cet
absurde projet, qui lui paraissait un dfi  la hirarchie sociale et 
la volont divine.

--Voyons, don Jaime. Je recommence  croire que tout ceci n'est qu'un
jeu... mais votre air srieux m'avait tromp. Don Horacio, se plaisait
aussi  nous conter les choses les plus comiques sans perdre un instant
sa gravit de juge. Non! le descendant d'une famille comme la vtre, ne
peut s'allier  de pauvres paysans!

--Mais je suis plus pauvre que toi, puisque je vis  tes dpens!... Si
tu me chassais, je ne saurais o me rfugier.

--Pauvre! allons donc! Un Febrer n'est jamais pauvre! C'est impossible!
Vous verrez certainement des jours meilleurs.

Jaime renona  convaincre le fermier. Tant mieux, aprs tout, s'il le
considrait comme riche. De cette faon, au moins, tous ces atlts, dont
il tait devenu le rival, ne pourraient dire qu'il cherchait  s'allier
 la famille de Pp, pour rentrer en possession de Can Mallorqu.

--Mais enfin, sais-tu si Margalida m'aime ou ne m'aime pas? Es-tu sr
que, comme toi, elle juge mon ide extravagante?

Pp demeura un instant silencieux. Il porta la main sous son feutre et
se gratta la tte avec embarras, mais ne tarda pas  sourire
malicieusement et, avec une expression de ddain non dissimul, il
manifesta le peu d'importance qu'il attachait  la pense des femmes...
ces tres infrieurs, selon l'opinion des paysans.

--Les femmes! Qui peut jamais savoir ce qu'elles pensent, don Jaime?...
Margalida est semblable  toutes ses pareilles; vaniteuse et toute
dispose  croire aux aventures extraordinaires. A cet ge, toutes
s'imaginent qu'un comte ou un marquis viendra quelque jour les enlever
dans un carrosse dor, et que leurs amies en crveront de jalousie.

Mais bientt, cessant de plaisanter, il ajouta:

--Au fait, il est possible que la fillette vous aime sans s'en rendre
bien compte elle-mme. Quand on est jeune, le coeur s'enflamme plus
facilement! Elle pleure quand on lui parle de ce qui est arriv l'autre
soir. Elle dit que ce fut une folie, mais elle ne prononce pas un mot de
blme contre vous... Ah! que je voudrais voir ce qui se passe au fond de
son coeur!

Febrer coutait le paysan avec un sourire de bonheur, mais celui-ci
dissipa bientt sa joie en ajoutant nergiquement:

--De toute faon, ce mariage ne peut se faire et il ne se fera pas...
Qu'elle pense ce qu'elle voudra! Je m'y oppose formellement, parce que
je suis son pre et que je veux son bien. Voyez-vous, don Jaime, il ne
faut pas mlanger les torchons avec les serviettes; il n'en rsulte rien
de bon.

Tout en prononant cet adage, Pp dbarrassait la table et se prparait
 partir.

--Restons-en l, don Jaime, continua-t-il, avec son obstination de
rustre, convenons que tout ceci ne fut qu'une plaisanterie et que,
dsormais, vous ne tourmenterez plus l'atlta par vos fantaisies...

--Non, Pp. J'aime Margalida, et j'irai lui faire ma cour du mme droit
que n'importe quel jeune homme de l'le.

Pp hocha la tte en signe de protestation. Non! Il rptait encore que
cela tait impossible. Les autres filles du village allaient se gausser
de Margalida, amuses par cet trange prtendant; les mchants iraient
peut-tre jusqu' calomnier la famille de Can Mallorqu, dont le pass
d'honneur tait un des plus respects, dans le pays. Et ses amis,  lui,
Pp, comment prendraient-ils la chose quand il irait  la messe  San
Jos et qu'il se joindrait  eux dans le clotre de l'glise?
N'allaient-ils pas le qualifier d'ambitieux et dire qu'il voulait faire
de sa fille une demoiselle?... Et il n'y avait pas que cela  redouter.
Il fallait penser aussi  la colre des rivaux,  la jalousie qui allait
s'allumer chez ces atlts que la surprise avait paralyss, l'autre soir,
quand, au milieu de la tempte, il tait entr pour s'asseoir  ct de
Margalida. Certainement, ils taient, maintenant, revenus de leur
stupeur; ils parlaient de don Jaime et se concertaient pour lutter
contre l'tranger. Les Ivicins ont une forte tte; il faut les prendre
comme ils sont. Ils se battent, s'entre-tuent sans mler  leurs
diffrends les gens du dehors, parce qu'ils les savent trangers  leur
vie, indiffrents  leurs passions. Mais si l'tranger s'immisce dans
leurs affaires, surtout s'il est un Majorquin, que va-t-il se passer?

--Don Jaime, au nom de votre pre, au nom de votre noble aeul, je vous
en supplie, moi qui vous connais depuis votre petite enfance, renoncez 
cet extravagant projet. Vous tes chez vous  Can Mallorqu, disposez de
la maison, des terres et de tous les habitants, qui seront heureux de
vous servir... mais ne persistez pas dans ce caprice. Il ne peut vous
attirer que des malheurs!

Febrer qui, tout d'abord, avait cout Pp avec dfrence, se rvolta
avec toute la violence de son caractre, quand le paysan exprima ces
craintes. Vouloir lui faire peur? Il se sentait capable de se battre
avec tous les atlts de l'le. Il n'existait pas, dans tout Ivia, un
seul garon capable de le faire reculer. A sa passion d'amant se
joignait toute la superbe de sa race, et aussi la haine qui, de temps
immmorial, divise les deux les. Certes, il irait au festeig. Il avait
d'ailleurs deux bons compagnons pour le dfendre au besoin.

Et il regardait tour  tour sa ceinture o tait cach son revolver, et
le fusil accroch au mur.

Devant cette attitude rsolue, Pp baissa la tte avec une expression de
dcouragement profond. Ah! les fougueux jeunes gens! Lui-mme avait t
ainsi autrefois. C'taient toujours les femmes qui faisaient commettre
les plus grandes folies!... Inutile d'essayer de convaincre le seor. Il
tait ttu et orgueilleux comme tous les siens!

--Que Votre Seigneurie fasse ce qu'elle voudra, don Jaime. Mais
souvenez-vous de ce que je vous dis: un malheur, un grand malheur nous
attend!...

Le paysan sortit de la tour, et Jaime le vit descendre la cte et se
diriger vers la ferme d'un pas alourdi, puis disparatre derrire les
buissons de Can Mallorqu.

Febrer allait quitter le seuil o il s'tait attard  le suivre de
l'oeil, quand il aperut, entre les arbustes, un jeune homme qui,
aprs avoir prudemment regard de tous cts si nul ne pouvait
l'apercevoir, accourut vers lui. C'tait le Capellant. Il grimpa quatre
 quatre l'escalier de la tour et, en se trouvant en prsence de Febrer,
il se mit  rire de tout son coeur. Depuis le soir o le seor s'tait
inopinment prsent  la ferme, le Capellant tait plus familier avec
lui. Ce n'tait pas lui qui protestait! Il trouvait tout naturel que
Margalida plt au _seor_ et que celui-ci dsirt en faire sa femme...

--Tu n'tais donc pas aux Cubells! demanda Febrer.

Le garon clata de rire... Il avait laiss sa mre et sa soeur 
moiti chemin et, cach derrire les tamaris, il avait attendu que son
pre ft revenu de la tour. Il avait bien pens que Pp voulait causer
de choses srieuses avec don Jaime et que c'tait pour cela qu'il les
avait loigns tous et s'tait charg de porter le dner. Depuis deux
jours, le vieux ne parlait plus chez lui que de cette entrevue. Il avait
longtemps hsit, retenu par le respect qu'il portait au _matre_ et
aussi par sa timidit naturelle, mais, finalement, il s'tait dcid.

Et Fleur-d'Amandier, que disait-elle lorsque le Capellant parlait de
lui?

Le jeune garon se redressa, tout fier de pouvoir se poser en protecteur
du seor. Sa soeur ne disait rien: tantt elle souriait, quand on
prononait le nom de don Jaime, tantt ses yeux s'emplissaient de larmes
et, presque toujours, elle changeait brusquement de conversation, en
conseillant au Capellant de ne point se mler de cette affaire et de
donner satisfaction  leur pre en retournant au sminaire.

--Tout cela s'arrangera, don Jaime, continuait le petit paysan, fier de
l'importance que prenait sa personne, cela s'arrangera, c'est moi qui
vous le dis. Je suis sr que ma soeur vous aime beaucoup... seulement
elle est retenue par une certaine crainte... Qui pouvait esprer que
vous la remarqueriez?... A la maison nous avons tous l'air fou: le pre
est renferm et parle tout seul; la mre gmit et appelle la Vierge 
son secours; Margalida pleure...

Pendant que le Capellant parlait des sentiments de Margalida, il avait
une autre proccupation.

Il songeait  ses anciens amis, les atlts qui courtisaient
Fleur-d'Amandier.

--Attention! Ouvrez l'oeil!... Je ne sais rien de prcis, ils ont
l'air de se mfier de moi et cessent de parler en ma prsence. Mais
certainement ils trament quelque chose. Il y a huit jours, ils
paraissaient se dtester et se fuyaient. Aujourd'hui, ils sont unis
contre l'tranger. Ils ne disent rien, mais leur sombre silence est peu
rassurant. Le seul qui crie et qui s'agite comme un mouton enrag, c'est
le Cant. Il redresse son pauvre corps rachitique de poitrinaire en
jurant, entre deux quintes de toux, qu'il veut tuer le Majorquin.

Ils n'ont plus de respect pour votre personne, don Jaime. Quand ils
vous ont vu entrer  la ferme et vous installer  ct de Margalida, ils
sont d'abord demeurs hbts de surprise. Moi aussi, je n'en ai pas cru
mes yeux, et pourtant, depuis longtemps, je me doutais que ma soeur ne
vous tait pas indiffrente... Vous me parliez trop souvent d'elle, mais
maintenant les prtendants de ma soeur se sont ressaisis, et ils vont
agir. Et ils n'ont pas tort! A-t-on jamais vu un tranger venir  San
Jos pour enlever la jeune fille qu'ils courtisaient, aux plus vaillants
atlts de l'le!

Mais n'importe! Vous l'aimez, cela suffit. Pourquoi ma soeur
irait-elle travailler la terre et mener une pnible existence de
fatigues, quand un monsieur comme vous l'a distingue?... En outre (et
en disant ces mots, l'espigle souriait avec malice), ce mariage me
plat  moi. Vous n'allez pas cultiver les champs, n'est-ce pas? Vous
emmnerez Margalida; alors le vieux, n'ayant plus de gendre  qui
laisser _Can Mallorqu_, me permettra d'tre fermier, de me marier et...
adieu l'tat de cur!... Je vous dis, don Jaime, que vous aurez ma
soeur. Je suis l, moi, le Capellant, pour vous soutenir et me battre
avec la moiti du pays, s'il le faut.

Bientt, et non sans quelque hsitation, il prenait un air de grand
homme modeste qui craint de rvler son importance, et, plongeant sa
main dans la haute ceinture pourpre qui ceignait ses reins, il en tirait
un couteau.

--Hein? disait-il en admirant l'acier qu'il faisait miroiter sous les
yeux de Febrer.

C'tait la fameuse _navaja_ que Jaime lui avait offerte peu de jours
auparavant.

--Hein? rpta-t-il en regardant Jaime comme s'il le prenait sous sa
protection.

Et il passait amoureusement l'extrmit de son doigt sur le fil
tranchant, ou l'appuyait sur la pointe, ne dissimulant pas la volupt
qu'il prouvait d'en sentir la piqre. Quel bijou!

Febrer approuva de la tte. Oui, c'tait une arme sre; il l'avait
soigneusement choisie  Ivia pour l'offrir  Pept.

--Avec une telle amie, poursuivait l'aventureux garon, nous ne
craignons personne. Le Ferrer? Qu'il y vienne. Le Cant et tous les
autres?... Nous n'en avons cure. Et Dieu sait si je grille d'envie de
m'en servir! Aussi, que nul ne tente quoi que ce soit contre vous: il
est d'avance condamn  mort!

Avec la tristesse d'un grand homme qui voit le temps s'couler sans
qu'il lui soit permis de donner la mesure de sa valeur, Pept ajouta:

--Quand mon grand-pre avait mon ge, on raconte qu'il tait dj vrro
et qu'il tait redout dans toute l'le.

Le Capellant passa une grande partie de l'aprs-midi  la tour. Les
ennemis supposs de don Jaime qu'il regardait comme les siens, firent
l'objet principal de la conversation. Il contemplait son couteau, en
rvant de combats terribles se terminant toujours par la fuite ou la
mort des adversaires, tandis que lui, Pept, sauvait don Jaime, au prix
d'hroques efforts.

Celui-ci s'amusait beaucoup de la ptulance du jeune garon et raillait
son humeur batailleuse.

Le soir venu, Pept se dirigea vers la ferme afin d'aller qurir le
souper du seor. Il rencontra sous le porche plusieurs prtendants de
sa soeur qui, venus de trs loin pour le festeig, attendaient, assis
sur les bancs de pierre, que l'heure d'entrer dans la maison et sonn.

A la nuit, Febrer se disposa  descendre  Can Mallorqu. L'oeil
durci, la figure renfrogne, la main agite d'un imperceptible
frmissement homicide, il allait, tel un guerrier des premiers ges,
prt  quitter son roc inaccessible pour entreprendre une importante
expdition dans la valle. Avant de jeter son burnous sur ses paules,
il tira son revolver de sa ceinture et l'examina scrupuleusement,
faisant fonctionner avec soin le barillet et le garnissant de cartouches
neuves. Sans l'ombre d'une hsitation, il enverrait les six balles dans
la tte du premier qui lui chercherait noise. Il se sentait redevenu
barbare, implacable, comme l'un de ces Febrer, lions de la mer, qui
abordaient en bondissant sur les plages ennemies, tuant sans merci pour
ne pas mourir.

Il dvalait la pente entre les bouquets de tamariniers qui balanaient
dans l'obscurit leurs panaches ondoyants. Sous la ceinture, sa main
tait crispe  la crosse de son arme... Rien!... Quand il arriva devant
le porche de Can Mallorqu, il y aperut, les uns assis, les autres
debout, tous les atlts, attendant que la famille et achev de souper
dans la cuisine.

En outre, les tincelles des cigarettes indiquaient, aux environs, la
prsence d'autres groupes dans l'attente.

--_Bona nit_, dit Febrer en arrivant.

Seul un grognement sourd rpondit  son salut. Les conversations
cessrent; un silence hostile et pnible vint peser sur tous ces
hommes.

Jaime, le front haut, l'air altier, s'appuya contre un pilier du porche.
Il n'prouvait aucune crainte et cependant une motion insurmontable
s'emparait de lui. Il oubliait presque ces ennemis qui l'entouraient,
pour concentrer toute sa pense sur Margalida. En lui passaient ces
frissons qui agitent les amoureux  l'approche de la bien-aime, quand
ils ignorent encore le sort qui leur est rserv. La porte de la ferme
s'ouvrit soudain, et, dans le rectangle lumineux qui se dessina, la
silhouette de Pp apparut.

--En avant, les gars!

Ils entrrent, l'un aprs l'autre, saluant gravement le matre de la
maison et sa famille, et s'installrent sagement sur les bancs et les
chaises de la cuisine.

Pp eut un geste de stupeur en apercevant Jaime. Comment, il tait l,
parmi les autres, lui, le seor! Il attendait comme un simple
prtendant, sans oser pntrer dans cette maison qui tait la sienne?...
Febrer, devant la douloureuse surprise du fermier, haussa les paules.
Il voulait tre trait sur le mme pied que les autres. Il croyait
d'ailleurs mieux arriver  ses fins en agissant ainsi. Il dsirait que
rien ne rappelt son ancienne condition de matre respect, de grand
seigneur. Il ne voulait tre qu'un prtendant au mme titre que les
atlts qui l'entouraient.

Pp lui fit place  sa droite, et s'effora de le distraire par sa
conversation; mais Febrer ne dtachait pas ses regards de
Fleur-d'Amandier qui, selon le rite des festeigs, demeurait droite sur
son sige, au centre de la pice, accueillant avec des airs de reine
timide l'admiration de ses courtisans.

L'un aprs l'autre, ils prenaient place auprs d'elle et lui
adressaient de galants propos, auxquels elle rpondait  voix basse. Les
garons, ce soir-l, se montraient taciturnes et l'on n'entendait pas,
comme  l'accoutume, la vive et joyeuse causerie par laquelle ils
trompaient l'nervement de l'attente.

On et dit qu'une pense funbre les contraignait au silence, maintenait
leurs regards fixs au sol et scellait leurs lvres, comme s'il y avait
un mort dans la pice voisine.

Seule, la prsence de l'tranger, de l'intrus dont la race et les
moeurs taient si diffrentes des leurs, causait ce malaise. Ah!
maudit Majorquin! Quand chacun des jeunes gens eut occup le sige
voisin de celui de Margalida, Jaime se leva  son tour, puisqu'il avait
t le dernier  se prsenter comme prtendant. Pp, qui ne cessait de
l'entretenir pour essayer de dtourner sa pense de la jeune fille,
resta bouche be, lorsqu'il le vit s'loigner sans attendre la fin de sa
phrase.

Febrer s'assit auprs de Margalida qui ne le regarda pas, tenant
obstinment ses yeux baisss. Le silence se fit plus absolu, comme si
tous les assistants voulaient entendre les moindres paroles prononces
par l'tranger. Mais Pp, devinant l'intention des atlts, se mit 
causer  voix haute, avec sa femme et son fils, de travaux qu'ils
devaient excuter le jour suivant.

--Margalida! Fleur-d'Amandier!

La voix de Febrer s'tait faite douce et caressante.

Il tait venu, elle pouvait s'en convaincre, pour lui prouver que son
amour tait sincre et que ce n'tait pas un caprice passager qui le
poussait vers elle, ainsi qu'elle avait paru le croire. Et lui-mme ne
savait comment cette passion avait pris racine en son coeur. Il avait
ressenti un malaise cruel en sa solitude, une aspiration vague vers une
vie meilleure base sur une affection vraie; longtemps il tait demeur
hsitant, cherchant  voir clair en lui-mme... mais il avait enfin
compris de quel ct tait pour lui le salut, le bonheur.

Le bonheur? C'tait-elle, Margalida, la douce Fleur-d'Amandier. Il
n'tait plus trs jeune... il tait pauvre... mais il l'aimait si
ardemment! Qu'elle pronont un mot, un seul, pour dissiper la
torturante incertitude dans laquelle il vivait...

...Margalida, en sentant tout prs de son oreille les lvres de Febrer
et son souffle ardent, hocha lentement la tte.

--Non, non... dit-elle. Partez, je vous en conjure, partez... j'ai peur
pour vous!

Et elle regarda les jeunes gens basans qui semblaient vouloir les
brler tous deux de leurs yeux enflamms.

Peur!... Ce mot suffit pour faire sortir Jaime de sa timidit de
suppliant. Il jeta un regard ddaigneux sur ses rivaux... Peur de qui?
de quoi?

Il se sentait capable de lutter contre tous ces rustres et contre tous
leurs parents et amis runis.

--Non, Margalida, je n'ai nulle crainte, il ne faut pas avoir peur, ni
pour vous, ni pour moi. Mais ce dont je vous supplie, c'est de rpondre
 ma question: Puis-je esprer? que comptez-vous me dire?

La craintive enfant ne sortait pas de son mutisme. Ses lvres taient
dcolores; ses joues d'une pleur livide; elle remuait ses paupires
pour cacher, sous les longs cils, ses yeux pleins de larmes. Elle tait
prte  pleurer.

On devinait ses efforts pour contenir les sanglots qui montaient  sa
gorge. Sa respiration devenait oppresse. Margalida comprenait que ses
larmes pouvaient, dans ce milieu hostile, donner le signal du combat en
provoquant l'explosion de toutes les colres sourdes amasses autour
d'elle; mais la contrainte qu'elle s'imposait ne faisait qu'accrotre
son angoisse; elle baissait obstinment la tte, comme les animaux, doux
et timides, qui croient chapper au danger en cachant leur tte pour ne
le point voir.

La mre qui, auprs de l'tre, tressait des corbeilles silencieusement,
devina, avec son instinct de femme, ce que souffrait la jeune fille.
Pp, de son ct, mu de l'inquitude qui se lisait dans ses yeux,
intervint  propos.

--Neuf heures et demie! cria-t-il.

Il y eut un mouvement de surprise et de protestation parmi les atlts.
Voyons, il tait tt encore; l'heure n'avait pas sonn, il s'en fallait
de plusieurs minutes... les conventions faisaient loi. Mais Pp, avec
son enttement d'homme des champs, fit la sourde oreille et, se levant,
il se dirigea vers la porte qu'il ouvrit toute grande. Neuf heures et
demie! Chacun est matre chez soi et il faisait ce que bon lui
semblait. D'ailleurs, il devait se lever de bon matin le jour suivant.
_Bona nit!..._

Il salua ainsi chacun des prtendants  mesure qu'ils sortaient. Comme
Jaime, sombre et dpit, passait devant lui, il tenta de le retenir par
le bras en lui disant qu'il devrait attendre un instant et que lui-mme,
Pp, l'accompagnerait jusqu' la tour. Il regardait avec inquitude le
Ferrer qui tait rest derrire les autres, retardant intentionnellement
son dpart.

Mais, d'un brusque mouvement, Jaime s'tait dgag, et, sans rpondre,
il quitta la maison. Qu'avait-il besoin qu'on l'accompagnt? Il tait
exaspr par le silence de Margalida qu'il interprtait comme une
dfaite; par l'attitude hostile des atlts; enfin par la faon trange
dont la veille avait pris fin.

Les jeunes gens se dispersrent, ce soir-l, sans les cris, les chansons
et les joyeux hennissements coutumiers. Ils allaient, mornes, comme
s'ils revenaient d'un enterrement. Quelque chose de tragique semblait
flotter dans les tnbres.

Sans retourner la tte, Febrer continua son chemin. Il avait comme un
vague espoir d'tre suivi par quelqu'un et prenait pour les pas d'un
ennemi acharn  sa poursuite les lgers froissements des branches de
tamaris agites par la brise nocturne.

En arrivant au pied de la colline,  l'endroit o les buissons taient
plus pais, il se retourna. Immobile au milieu du sentier seulement
clair par le rayonnement des toiles, sa silhouette se dtachait
nettement. Sa main se crispait sur son revolver dont il caressait
nerveusement la crosse, posant inconsciemment son doigt fbrile sur la
dtente, comme impatient de faire feu. Aucun ennemi ne l'avait donc
suivi? le fameux vrro n'apparatrait-il pas, ou n'importe quel autre de
ses rivaux?

Les minutes s'coulrent et nul adversaire ne survint.

Autour de lui, la vgtation sauvage, agrandie par l'ombre et le
mystre, semblait railler sa colre; la srnit de la nature endormie
le gagnait enfin. Il haussa les paules avec mpris et, toujours le
revolver au poing, continua sa route jusqu' la tour, o il s'enferma.

Il passa toute la journe suivante en mer, en compagnie de Ventolera. De
retour chez lui, il trouva son souper dj froid sur la table. Des croix
et son nom: Febrer, gravs au couteau sur la muraille, lui rvlrent la
visite du Capellant. Le sminariste ne pouvait laisser passer une
occasion de se servir de son arme, ne ft-ce que pour gratter la pierre.

Le lendemain, Pept arriva  la tour avec un air mystrieux. Il avait
des choses de la plus haute importance  communiquer  don Jaime.
L'aprs-midi prcdent, comme il poursuivait un oiseau dans le bois de
pins qui avoisine la maison du Ferrer, il avait aperu, de loin, sous le
hangar de la forge, le vrro, en grande conversation avec le Cant.

--Et aprs? demanda Febrer.

--Comment! cela ne vous fait rien souponner? repartit le malicieux
garon, mais c'est trs clair. Le Cant n'aime pas  gravir les ctes,
car la monte l'essouffle et le fait tousser. Il se promne toujours
dans les valles o il s'assied sous les amandiers et les figuiers, pour
y composer ses chansons. S'il est mont aujourd'hui jusqu' la forge,
c'est assurment parce que le Ferrer l'y a convoqu. D'ailleurs ils
s'entretenaient avec la plus grande animation. Le vrro semblait donner
des conseils que l'autre coutait avec des gestes approbateurs.

--Et aprs?... rpta Febrer.

Le Capellant sembla prendre en piti la navet du seor...

--Il faut ouvrir l'oeil, don Jaime, vous ne connaissez pas les gens
d'ici. Cette conversation  la forge ne me dit rien qui vaille. C'est
aujourd'hui samedi, jour de festeig. On tram srement quelque chose
contre vous, pour le cas o vous vous prsenteriez ce soir  Can
Mallorqu.

Febrer prit un air mprisant. Il descendrait  la ferme malgr tout...

Toute la journe, il fut dans un tat de surexcitation nerveuse et ne
rva que combats. Il avait hte de voir arriver la nuit. Dans ses
promenades, il vita de s'approcher de Can Mallorqu, se contentant de
contempler de loin la paisible demeure, avec l'esprance d'apercevoir
par moments la gracieuse silhouette de Margalida, toute menue sous le
porche. Il n'osait pas venir rder tout prs de l'aime, tant que
brillait la lumire du soleil. Maintenant qu'il tait prtendant, il ne
devait plus frquenter la maison de Pp comme ami. Sa prsence pouvait
gner ces gens simples... il craignait aussi que la jeune fille ne se
cacht, si elle le voyait venir.

Ds que le crpuscule vint envelopper la terre et que les premires
toiles eurent fait leur apparition, Febrer quitta la tour et s'achemina
vers la ferme.

En arrivant sous le porche il trouva, runis, tous les prtendants, qui
semblaient discuter  mi-voix. A sa vue, ils se turent aussitt.

--_Bona nit!_ jeta-t-il d'une voix assure.

Personne ne rpondit. On ne l'accueillit mme point par le grognement
qui avait salu son arrive, lors du prcdent festeig.

Ds que Pp et ouvert la porte et que les galants eurent pris place
dans la cuisine, Febrer put constater que le Cant portait le tambourin
pendu  son bras gauche, tandis que sa main droite tait arme de la
lgre baguette destine  frapper le parchemin.

Ce serait donc une veille en musique. Certains atlts souriaient, non
sans malice, en allant occuper leur place. Ils semblaient se rjouir 
l'avance d'un vnement extraordinaire qui ne pouvait manquer de
survenir.

D'autres, avaient l'air ennuy d'honntes gens qui redoutent d'assister
 une mauvaise action qu'ils ne peuvent empcher. Quant au Ferrer, il
demeurait impassible, dans le coin le plus cart, comme s'il cherchait
 passer inaperu.

Quelques-uns des jeunes gens s'taient dj entretenus avec Margalida,
quand le Cant profitant d'un instant o la chaise du prtendant tait
inoccupe, s'en empara vivement. Puis il assujettit le tambourin entre
son genou et son coude gauches, et appuya le front sur sa main ouverte.

De sa baguette, il frappa lentement la peau de l'instrument, pendant que
dans la salle des _chut!_ impratifs rclamaient le silence. Chaque
samedi, il apportait des vers qu'il avait composs en l'honneur de la
belle atlta. Ce soir-l c'tait un pome nouveau qu'il allait faire
entendre. Cette musique barbare et monotone qu'ils admiraient ds leur
enfance, tint tous les auditeurs silencieux. L'moi sacr de la posie
s'emparait de ces mes simples.

Le pote phtisique commena  chanter, scandant chaque fin de vers d'un
gloussement douloureux qui secouait sa poitrine et rougissait ses joues.
Mais il semblait plus fort que d'habitude; ses yeux brillaient d'un
clat singulier.

Ds la premire stance, un rire gnral retentit dans la vaste cuisine,
accueillant la spirituelle ironie du rustique pome. Febrer ne
comprenait pas grand'chose.

Quand cette musique discordante et sauvage--souvenir des naves
cantilnes des premiers marins smites qui parcoururent la
Mditerrane--arrivait  ses oreilles, il s'abandonnait au caprice de sa
pense vagabonde pour essayer d'attendre patiemment qu'eut prit fin
l'interminable romance.

Mais les rires bruyants des atlts attirrent son attention. Il
pressentit en tout ceci une attaque dirige contre sa personne. Que
disait donc ce mouton enrag de Cant?

La voix du chanteur, sa prononciation campagnarde et les continuels
gloussements dont il ponctuait les vers, taient peu intelligibles pour
Jaime. Cependant il parvint, peu  peu,  comprendre que la romance
s'adressait aux jeunes atltas tentes d'abandonner la vie des champs et
d'pouser des messieurs de la ville, pour tre vtues comme des dames et
porter de luxueuses parures. Le chanteur ridiculisait, en les dcrivant
 sa faon, les modes fminines, et ce, pour la plus grande joie de son
auditoire.

L'honnte Pp riait aussi de tout son coeur  ces brocards qui
flattaient  la fois sa vanit de paysan et son orgueil d'homme habitu
 ne voir dans la femme qu'une compagne de fatigue.

--Trs bien! trs exact! criait-il. Est-il drle, ce Cant!

Aprs les premires strophes, l'improvisateur affecta de ne plus
adresser son chant aux atltas en gnrt, mais bien  une seule dont
l'ambition avait touff le coeur.

Instinctivement, Febrer regarda Margalida.

Celle-ci conservait une immobilit de statue. Les yeux baisss, les
joues ples, elle semblait effraye, non de ce qu'elle entendait, mais
de ce qui, certainement, allait suivre.

Jaime commena de s'agiter sur son sige avec une visible impatience. Il
tait un peu fort, vraiment, que ce rustre vnt ainsi molester la jeune
fille... en sa prsence! Un nouvel clat de rire plus strident, plus
insolent, attira de nouveau son attention sur les vers du Cant.
Celui-ci se gaussait de l'atlta qui, pour devenir une dame, voulait se
marier avec un sans-le-sou, ne possdant ni maison, ni famille; un
tranger qui n'avait mme pas de terre  cultiver...

L'effet de ce couplet se produisit instantanment.

Si paisse que ft son intelligence, Pp comprit. Il se leva
brusquement, tendit les bras d'un geste imprieux et s'cria:

--Assez! assez!

Mais cette intervention avait trop tard. Entre le fermier et la
lumire, Febrer venait de bondir sur le Cant. D'un mouvement brusque,
il lui arracha son tambourin et lui en coiffa la tte avec une telle
imptuosit que les deux peaux de l'instrument crevrent, et que la
caisse bossele resta comme un bonnet tordu sur le front ensanglant du
chanteur.

Sans se rendre un compte exact de ce qu'ils allaient faire, les atlts
quittrent tous ensemble leurs siges et portrent vivement la main 
leurs ceintures, o taient dissimuls leurs couteaux. En gmissant,
Margalida alla se rfugier auprs de sa mre et le Capellant crut enfin
le moment venu de sortir son arme. Avec l'autorit que lui donnait son
ge, le pre intervint:

--Hors d'ici! hors d'ici, cria-t-il.

Les jeunes gens obirent. Ils quittrent la ferme et allrent tenir
conseil en pleins champs. Febrer sortit  son tour, malgr la rsistance
de Pp.

Les atlts semblaient en dsaccord. Ils discutaient prement,
quelques-uns protestant contre l'acte de Febrer... Attaquer ainsi le
pauvre Cant, un malade incapable de se dfendre... D'autres hochaient
la tte: cela devait arriver. On ne peut impunment insulter un homme.
Pour eux, ils s'taient opposs  ce que le Cant chantt ces couplets
agressifs; ils taient partisans de ceci: quand on a quelque chose 
reprocher  un individu, on le lui dit en face.

Chacun soutenant sa manire de voir, ils allaient en venir aux mains,
quand le Cant vint les distraire de leur querelle.

Il s'tait dlivr du tambourin incrust sur son crne, et, tout en
essuyant son front sanglant, il pleurait avec cette rage des faibles qui
rvent les pires vengeances, tout en se sentant esclaves de leur
impuissance.

--M'avoir trait ainsi, moi! moi! gmissait-il, stupfait de cette
attaque.

Soudain, il se baissa et, ramassant des pierres sur le chemin, il les
lana contre Jaime. Mais ses bras taient trop faibles; les projectiles
se perdirent dans l'ombre. Les amis du Cant l'emmenrent dans la nuit.
Il profrait des menaces, jurant de se venger, de tuer l'insolent... Le
Majorquin ne mourrait que de sa main.

Febrer demeura immobile au milieu de ses ennemis. Il avait honte de son
emportement. Pour touffer ses remords, il lana  mi-voix d'orgueilleux
dfis. C'tait un autre qu'il aurait voulu entendre chanter!... Et, des
yeux, il cherchait le Ferrer, prt  le dfier. Mais le redoutable vrro
avait disparu.

Quand, une demi-heure plus tard, tout bruit se fut vanoui, Febrer
reprit le chemin de la tour, le revolver au poing, comme s'il et craint
une mauvaise rencontre... Personne ne parut.




II


Le lendemain, ds le lever du soleil, le Capellant courut  la tour.
L'expression de son visage fit comprendre  Jaime qu'il tait porteur
d'importantes nouvelles.

A Can Mallorqu, tous avaient pass une mauvaise nuit. Margalida ne
cessait de pleurer. La mre gmissait sans trve sur les regrettables
vnements qui troublaient la maison...

Pp, aprs avoir soigneusement clos la porte de la maison, s'tait
promen de long en large pendant plus d'une heure  travers la cuisine,
tout en maugrant et en serrant les poings.

Ah! ce don Jaime... Vouloir l'impossible!... Entt comme tous les
siens!

Le Capellant n'avait pas dormi non plus, car en sa cervelle de petit
sauvage, dfiant et astucieux, il avait senti natre un soupon qui, peu
 peu, s'tait mu en certitude. A peine entr, il en fit part  Jaime.
Le seor savait-il quel tait l'auteur de l'injurieuse chanson? il
croyait que c'tait le Cant, n'est-ce pas?... Eh bien! pas du tout...
c'tait le Ferrer.

Les vers avaient bien t composs par le Cant, mais l'ide,
l'intention malfaisante taient du mchant vrro. C'tait lui qui avait
suggr  l'autre la pense d'insulter don Jaime, car il tait bien
certain que le seor ne laisserait point passer l'injure. Pept
comprenait bien, maintenant, le mobile des secrtes entrevues du Cant
et du vrro, qu'il avait surprises et la forge.

Febrer accueillit avec indiffrence cette nouvelle  laquelle le jeune
garon attachait une grande importance.

--Et aprs? J'ai chti le chanteur insolent. Quant au vrro, il s'est
loign de moi, ds qu'il a vu que je le cherchais, devant la ferme.
C'est un lche, ton terrible Ferrer!

Pept hocha la tte en signe d'incrdulit.

--Attention, don Jaime! Vous ignorez les habitudes des atlts, l'astuce
dont ils font preuve pour s'assurer l'impunit dans leurs reprsailles.
Vous devez, plus que jamais, vous tenir sur vos gardes. Le Ferrer sait
ce que c'est que le bagne, il fera tout pour n'y point retourner. Ce
qu'il vient de machiner prouve son habilet. D'autres vrros l'ont fait
avant lui...

Jaime s'impatienta:

--Pourquoi tant de mystres?... Parle!

Le Capellant se dcida  faire part de ses soupons  Jaime:

--Le forgeron peut entreprendre tout ce qu'il voudra contre vous, don
Jaime. Il peut, embusqu sous les tamaris, vous attendre au pied de la
tour et vous tuer d'un coup de fusil... les soupons se porteront
immdiatement sur le Cant, car tout le monde se rappelle ce qui s'est
pass  la mtairie et ses serments de vengeance. En agissant ainsi, et
en ayant soin de se prparer un alibi, en se transportant  toute
vitesse sur un point trs loign d'ici, o tout le monde pourra le
voir, il lui sera facile de se venger de vous impunment.

--Ah! s'cria Febrer en fronant le sourcil, comme s'il venait de
comprendre toute l'importance de ces paroles.

Le Capellant, satisfait de la perspicacit dont il venait de faire
montre, continua ses sages avis. Don Jaime devait se montrer plus
prudent, fermer avec soin la porte de la tour et ne tenir aucun compte,
la nuit venue, des cris qui retentiraient au dehors. Certainement, le
vrro, pour le faire sortir de chez lui dans l'obscurit, lancerait des
appels de dfi, des cris de provocation.

--Mme si l'on vous appelle, pendant la nuit, faites le mort, don Jaime,
croyez-moi. Je connais le procd, ajouta le Capellant avec l'assurance
d'un vrro endurci. Il poussera de grands cris, tout en restant
invisible, cach dans les buissons. Son fusil ou son pistolet sera tout
arm et, si vous vous montrez, il vous enverra une balle dans la tte
avant que vous ayez pu le dcouvrir. Ces conseils ne sont bons que pour
la nuit. Le jour vous pouvez sortir sans crainte. D'ailleurs, je suis
l, moi, Pept, pour vous accompagner.

En disant ces mots, il se redressait avec une belliqueuse vanit qui
faisait sourire Febrer. Il portait la main  sa ceinture, pour s'assurer
que son couteau tait bien  sa place, mais la mine moqueuse de Jaime
lui causait une visible dception...

--Riez, seor, riez. Moquez-vous de moi, mais vous verrez bientt que je
suis bon  quelque chose... Rappelez-vous que je vous ai averti du
pril! Il faut se mfier. Ce n'est pas pour rien que le Ferrer a
maniganc le coup de la chanson.

Tout en disant ces mots, il jetait autour de lui des regards
inquisiteurs, comme un chef qui prpare ses troupes  soutenir un long
sige. Ses yeux se portrent sur le fusil accroch au mur entre les
coquillages.

--Trs bien. Il faut charger  balle les deux canons et mettre
par-dessus une bonne poigne de petit plomb.

Puis, Pept fronait le sourcil en apercevant le revolver abandonn sur
la table.

--Trs imprudent! Les armes courtes sont faites pour tre portes sur
soi, nuit et jour. Moi, je dors avec mon couteau sur le ventre... Et si
l'on entrait  l'improviste, sans vous donner le temps de chercher votre
revolver?...

Bientt l'attention du Capellant se porta sur la tour elle-mme qui
jadis avait t si souvent attaque par les pirates. Il se dirigea vers
la porte qu'il ouvrit avec prcaution, comme si un ennemi l'et guett
au pied de l'escalier. Dissimulant son corps a l'intrieur, il n'avana
au dehors qu'un oeil et un partie de son front. Puis, il hocha la
tte, mcontent:

En s'avanant ainsi, mme avec la plus grande prudence, on pouvait tre
vu de nuit par un ennemi embusqu au-dessous qui, le bras appuy sur une
branche ou contre un rocher, viserait tout  son aise et serait sr de
son coup. Ce serait pis encore de vouloir descendre par l'escalier, en
dcouvrant tout son corps. Si obscure que ft la nuit, l'ennemi
pourrait toujours prendre pour point de mire une tache dans le
feuillage, une toile  l'horizon ou n'importe quelle saillie dans la
direction de l'escalier. Et au moment prcis o la forme noire de celui
qui descendrait cacherait l'objet vis, feu!...  coup sr!

Dcidment non; cette porte ne plaisait pas au Capellant, non plus que
cet escalier  l'air libre. Il fallait absolument trouver une autre
sortie. Ses yeux se portrent alors sur la fentre qu'il ouvrit et o il
s'accouda.

Avec une agilit simiesque, il sauta sur le rebord et disparut. Puis,
s'aidant des pieds et des mains, il s'agrippa aux asprits du
soubassement, cherchant les trous et, s'en servant comme de degrs
naturels, il atteignit promptement le sol. Febrer courut aprs lui  la
fentre et le vit, au pied de la tour, ramassant son chapeau et
l'agitant triomphalement.

Ayant ensuite contourn la construction, l'agile garon gravit
rapidement l'escalier de bois, sur lequel Febrer entendit rsonner ses
pas presss.

--C'est la chose du monde la plus facile! s'cria-t-il, rouge d'motion
et d'orgueil, en pntrant dans la pice, c'est un escalier pour grandes
dames!

Et comprenant toute l'importance de sa dcouverte, il prit un air grave
et mystrieux:

--Don Jaime, ceci doit rester entre nous deux. Pas un mot  qui que ce
soit. Voil une sortie prcieuse en cas de danger. C'est un secret que
nous devons garder.

Au fond, le Capellant enviait le seor. Ah! s'il avait, lui, un ennemi
venant jeter des cris de dfi pendant la nuit, au pied d'une tour
solitaire! Pendant que le Ferrer hurlerait dans son embuscade, les yeux
fixs sur l'escalier, il descendrait tranquillement par la fentre du
ct oppos et, faisant le tour, sans bruit, il donnerait la chasse au
chasseur. Quel coup de matre!...

L'adolescent riait de tout son coeur  cette pense, dcouvrant ses
dents blanches sur lesquelles se relevaient ses lvres presque trop
rouges, avec une expression quasi froce, o se retrouvait toute la
sauvagerie de ses aeux qui, autrefois, considraient la chasse 
l'homme comme le plus noble des exercices.

La gaiet de Pept sembla gagner Febrer. S'il s'exerait,  son tour, a
descendre par la fentre!... Il s'assit sur le rebord, les jambes
pendantes  l'extrieur, et, lentement, il tta le mur avec ses pieds,
jusqu' ce qu'il rencontrt des trous o il pt les poser. Il descendit
sans se presser, en faisant rouler quelques pierres branlantes, et enfin
atteignit le sol avec un soupir de satisfaction.

Trs bien! Aprs quelques essais successifs, il descendrait aussi
aisment que le Capellant. Ce dernier qui l'avait suivi avec l'agilit
de son ge, ayant presque les pieds sur la tte de Jaime, sourit avec la
satisfaction d'un matre content de son lve et se mit  rpter ses
conseils. Que don Jaime ne les oublit pas! Aux premiers cris dans la
nuit, il devait descendre par la fentre, et surprendre son ennemi par
derrire.

Quand arriva midi et que Febrer se retrouva seul, il se sentit enflamm
d'une ardeur belliqueuse, d'un dsir de bataille qui l'incitrent 
contempler longuement son fusil accroch  la muraille.

Au pied du promontoire, sur la plage, retentit soudain la voix de
Ventolera. Il chantait la messe en mettant sa barque  l'eau.

Febrer parut sur le seuil de la tour.

--Merci bien, cria-t-il, je n'irai pas  la pche aujourd'hui.

Ventolera insista de sa voix chevrotante qui,  distance, tait pareille
au vagissement d'un enfant:

--L'aprs-midi est propice; le vent a chang. Dans les alentours du
Vedr on va prendre du poisson en abondance.

Febrer haussa les paules:

--Non, non; grand merci; je suis occup.

Il avait  peine achev ces mots que le Capellant reparut, lui
apportant son repas.

Il semblait triste et courrouc. Son pre, furieux de la scne qui avait
eu lieu la veille, avait fait retomber sur lui sa colre.

Une vritable injustice, don Jaime! Il n'a cess de crier en arpentant
la cuisine, tandis que les femmes, les yeux humides, se faisaient toutes
petites et fuyaient son regard. Il attribue tout ce qui est arriv  sa
faiblesse de caractre,  sa bont. Mais il jure qu'il va y mettre un
terme sans tarder. D'abord, il n'autorise plus le festeig ni les
visites. Quant  moi!... C'est ce mauvais fils--a-t-il
dit--dsobissant et rvolt qui est cause de tout.

--C'est fini!... avait dclar le fermier  son fils.--Ds lundi
prochain je te ramnerai au sminaire... et si par malheur tu avais
l'intention de me rsister et de t'chapper encore, souviens-toi qu'il
vaudrait mieux pour toi t'embarquer tout de suite comme mousse et
oublier que tu as des parents, car il ne faudrait pas songer  rentrer 
la maison. Je serais capable de te briser les deux jambes avec la barre
de fer de la porte!

--Et, ajoutait Pept, pour se faire la main et donner une preuve de sa
future svrit, il m'a allong quelques gifles et force coups de pied,
me faisant ainsi payer  nouveau le dsappointement qu'il a prouv
lorsque je suis revenu d'Ivia.

Le Capellant avait pli l'chin et s'tait rfugi dans un coin,
derrire les jupons de sa mre tremblante, afin d'chapper  la fureur
paternelle. Mais  prsent qu'il se trouvait en sret,  la tour, une
rage s'emparait de lui au souvenir de l'immrite correction. Il
grinait des dents, roulait des yeux blancs; ses joues verdissaient, il
serrait les poings.

Ce qui affligeait le pauvre Pept, plus encore que les coups reus et sa
dignit humilie, c'tait la perspective du prochain emprisonnement au
sminaire. Il frmissait  la pense de porter la soutane, pareille aux
jupes des femmes, d'avoir les cheveux coups ras, ses beaux cheveux dont
les boucles dpassaient si lgamment les bords de son chapeau, sans
compter la tonsure, qui ferait rire les atltas ou leur inspirerait un
respect qui les glacerait. Et alors, adieu les danses et les amours!
Adieu, le couteau chri!

Bientt don Jaime ne le verrait plus. Le voyage  Ivia aurait lieu
avant qu'une semaine ft coule. D'autres lui apporteraient dsormais
ses repas  la tour...

A ces mots, Febrer ne put dissimuler un geste d'esprance. Peut-tre
serait-ce Margalida, comme autrefois!

Mais en dpit de sa tristesse, le Capellant sourit avec malice. Non,
Margalida ne reviendrait plus jamais  la tour. Pp n'y consentirait
pas. Quand la pauvre mre avait voulu dfendre son fils, en insinuant
timidement que la prsence de Pept  la ferme tait ncessaire pour le
service du seor, Pp s'tait remis  vocifrer. Dornavant, lui-mme se
chargerait de porter chaque jour le repas de don Jaime, et quand il
serait empch, sa femme le remplacerait ou mme on prendrait une fille
du pays pour servir ce seor, puisqu'il s'enttait  vivre auprs d'eux.

Le Capellant ne rapporta pas tout ce qu'avait dit son pre  ce sujet,
mais Febrer devina les imprcations que le paysan avait d lancer contre
lui.

Le jeune homme revint  la mtairie en ruminant des ides de vengeance
et en jurant qu'il ne retournerait pas au sminaire.

Pouvait-il, en conscience, abandonner ainsi son ami, don Jaime au moment
o il le voyait environn de prils!... tait-il possible qu'il allt
s'enfermer dans cette grande maison sinistre, au milieu d'hommes vtus
de robes noires qui parlent une langue trange, tandis qu'ici, en pleine
campagne, soit  la lumire du jour, soit dans le mystre des nuits, des
hommes allaient s'entr'gorger?...

Quand il se trouva seul, de nouveau, Febrer dcrocha son fusil et
l'examina longuement, la porte ouverte. Sa pense s'en allait au loin,
bien au del de la porte de son escopette, dont les canons semblaient
viser la montagne... Ah! ce forgeron! cet insupportable bravache!...

Ds le premier moment o il l'avait vu, il avait prouv contre lui un
irrsistible sentiment d'antipathie. Ce sinistre pouvantail de l'le,
nul autre que lui ne le frapperait!

Il avait rsolu d'aller chasser dans la montagne, mais quel gibier!

Enlevant les cartouches dont son arme tait charge,--cartouches de
petit plomb destines aux bandes d'oiseaux qui, venant d'Afrique,
passaient au-dessus des Balares,--il prit dans un sac des cartouches 
balles et les introduisit  la place des premires.

Le fusil en bandoulire, il descendit son escalier d'un pas sr, en
sifflotant comme si la rsolution qu'il venait de prendre l'et rendu
tout joyeux.

Comme il passait devant Can Mallorqu, le chien s'lana vers lui avec
des aboiements joyeux. Mais personne ne se montra sur la porte pour le
saluer, comme d'habitude. Le chien le suivit un instant, puis, le voyant
prendre le chemin de la montagne, l'abandonna comme  regret.

Febrer marchait d'une allure rapide entre les murets destins  soutenir
les terres des champs en pente. Il suivait les sentiers empierrs de
cailloux bleus, si souvent changs en torrents par les pluies d'hiver.
Bientt, aux terres cultives o la charrue avait laiss ses traces,
succdrent les landes couvertes de vgtation sauvage et drue. Les
arbres fruitiers, le figuier, l'amandier, taient remplacs maintenant
par les pins tordus et les mlzes plis sous l'pre vent de mer. Jaime
montait de toute la vitesse de ses jarrets, comme s'il et craint
d'arriver tardivement et un rendez-vous. Deux palombes sauvages
surgirent tout  coup d'un taillis devant lui, avec le froufroutement
d'un ventail que l'on dploie, mais le singulier chasseur ne sembla pas
les voir. Le chemin devint tout a fait dsert. Pas un humain ne
troublait la grande paix de la nature, quand soudain,  travers le
murmure des feuilles agites par la brise, le bruit d'un lointain
tintement de marteau, frappant le fer parvint  l'oreille du promeneur.
Puis, entre les frondaisons, il aperut une lgre colonne de fume
bleue. C'tait la forge du Ferrer.

Jaime dboucha sur la clairire qui formait comme une petite place
devant la forge.

L'habitation du vrro se composait d'un seul tage. Construite en
briques crues, elle tait toute noircie par la fume et couverte d'un
toit ingal, qui, par endroits, bombait comme s'il allait s'crouler.
Sous un hangar, prs du foyer, le Ferrer, debout devant l'enclume,
frappait de son marteau une barre de fer rouge, qui ressemblait  un
canon de carabine.

Febrer fut satisfait de sa thtrale apparition sur la petite place. Au
bruit de ses pas, le forgeron avait lev la tte. En le reconnaissant,
il demeura immobile, le marteau en l'air. Mais ses yeux froids ne
laissaient pas transparatre ses impressions.

Jaime s'avana en fixant sur le forgeron un regard de dfi, et sans un
mot, sans un salut, il passa devant la forge, puis, ds qu'il eut
travers la clairire, il s'arrta au pied de l'un des premiers arbres
qu'il rencontra, et finalement s'assit sur une grosse racine, en ayant
soin de garder son fusil entre ses genoux; puis il tira sa blague de sa
ceinture et se mit  rouler une cigarette.

Le marteau avait repris son tintement sonore et cadenc sur le mtal.

De sa place, Jaime voyait fort bien le Ferrer, qui se tenait, le dos
tourn, sans montrer de dfiance ni prendre de prcautions, comme s'il
et ignor la prsence de l'tranger. Il semblait n'avoir d'autre
proccupation que de mener  bien son travail. Ce calme dconcerta
quelque peu Jaime. Vive Dieu! ce coquin n'aurait-il point devin ses
intentions? L'indiffrence de son ennemi l'exasprait et le flattait un
peu aussi, car cette obstination  lui tourner le dos prouvait bien
qu'il savait le dernier des Febrer incapable de profiter de cette
circonstance pour lui envoyer une balle tratresse.

Le marteau ayant cess de retentir, Jaime leva les yeux vers le hangar
et fut tout surpris de n'y plus voir le forgeron. Cette insolite
disparition le mit sur ses gardes. Pensant que l'autre, irrit de sa
provocation muette, allait surgir et le coucher en joue, il arma son
fusil... On ne pouvait pas savoir... Peut-tre, par une des fentres
troites clairant  peine la masure, le vrro allait-il tirer sur lui!

Il tait donc prudent de se prmunir contre une attaque subite. Jaime se
plaa derrire un pais tronc d'arbre, afin d'effacer son corps le plus
possible. Quelqu'un remua  l'intrieur de l'habitation. Quelque chose
d'informe et de noir s'avana vers le seuil, en rasant le sol... Ah!
l'adversaire allait enfin se montrer... Attention! Nerveux, Febrer
paula, prt  faire feu, ds qu'apparatrait le canon du fusil ennemi.

Mais il demeura immobile et confus en voyant que, seule, une jupe
lime, se balanant au-dessus de deux vilains pieds nus dans de
sordides espadrilles, sortait de la forge. La jupe noire tait surmonte
d'un buste misrable, courb, osseux, portant une tte au visage rid, 
la peau tanne, qu'clairait un oeil unique et que couronnaient de
rares mches grises. Il reconnut cette vieille sorcire. C'tait la
tante du forgeron, la borgnesse dont avait parl le Capellant, seule
compagne du Ferrer dans sa sauvage solitude.

La vieille vint se planter au milieu de la place, mit ses poings sur ses
hanches, avana son ventre flasque. Elle fixa sa pupille enflamme de
colre sur l'intrus qui venait ainsi provoquer un honnte travailleur.

Elle marmottait des insultes et des menaces que le seor ne pouvait
entendre, furieuse qu'on ost s'en prendre  son neveu, son louveteau
qu'elle adorait, et sur lequel cette femme strile avait concentr toute
la passion d'un coeur de mre.

Jaime se rendit compte de ce que sa conduite avait d'odieux. tait-ce
bien digne de lui, en vrit, de venir ainsi braver un homme en plein
jour jusqu'en sa demeure? La vieille avait raison de l'insulter. En
cette occurrence, ce n'tait pas le Ferrer qui jouait le rle odieux de
matamore, mais bien lui, le civilis, le descendant de tant d'illustres
guerriers, lui si fier de ses origines!

La honte le rendit timide et confus. Il ne savait comment ni par quel
chemin s'enfuir. Finalement, ayant remis  son paule la bretelle du
fusil, il reprit sa marche vers la valle, le regard lev vers les
branches, comme s'il poursuivait quelque oiseau.

Il pressait le pas maintenant, pour dvaler la pente qu'il avait gravie
avec tant de hte quelques instants auparavant, pouss par une fureur
homicide. Peu aprs il aperut plusieurs atltas qui cueillaient des
herbes sauvages, non loin d'un groupe de paysans occups  herser leurs
champs. Au creux d'un sentier, il croisa trois vieillards marchant
lentement auprs de leurs baudets. Il les salua poliment:

--_Bonas tardes tenguin!_ Ayez bon aprs-midi!

Les laboureurs lui rpondirent par un grognement sourd; les fillettes
dtournrent la tte d'un air contrari, feignant de ne le point voir;
quant aux trois vieux paysans, ils le salurent tristement, l'examinant
de leurs petits yeux scrutateurs, comme pour dchiffrer l'nigme qu'il
portait en lui.

Sous un figuier, sombre parasol form de branches entrelaces, plusieurs
rustres entouraient l'un d'entre eux qui contait une nouvelle,
apparemment extraordinaire. A l'approche de Febrer, un mouvement se
produisit parmi les auditeurs, puis, soudain, un jeune homme se dtacha
du groupe, comme m par un subit accs de colre. Mais les autres
s'emparrent aussitt de lui et russirent sans peine  le contenir.

Jaime n'eut pas de peine  reconnatre l'imptueux Cant aux bandages
blancs qui, sous son chapeau, lui enserraient la tte.

Maintenu par la forte poigne de deux solides campagnards, le maladif
garon, faisant de vains efforts pour se dgager, exhalait sa rage en
tendant ses poings vers le chemin, tandis que les pires imprcations
s'chappaient de sa bouche.

Il tait certainement en train de narrer  ses amis la scne de la
veille.

Jaime entendit les menaces que le Cant, de sa voix aigu, profrait
contre lui. C'taient les maldictions dont il l'avait gratifi  Can
Mallorqu. Il jurait qu'il se rendrait une nuit  la tour du Pirate afin
d'y mettre le feu et d'y faire rtir, comme un damn, son propritaire.

Jaime haussa les paules et poursuivit sa route sans s'arrter.

Mais combien il se sentait mlancolique et dcourag par cette hostilit
chaque jour plus accentue. Qu'avait-il fait? Dans quel gupier
s'tait-il fourr!...

Dans son abattement, il crut que l'le tout entire, y compris les tres
inanims, s'associait  cette protestation des habitants. Ds qu'il
passait, les chaumires semblaient se dpeupler, leurs habitants se
cachant pour n'avoir point  le saluer. Les montagnes lui semblaient
plus abruptes, plus rbarbatives, avec leur cime de roche aride; les
pierres du chemin roulaient sous ses pieds comme pour fuir son contact.
Le malheureux se sentit seul, abandonn. Tout tait contre lui. Pp et
sa famille lui restaient, mais eux-mmes ne seraient-ils pas bientt
forcs de le tenir aussi  l'cart, s'ils voulaient continuer  vivre en
bonne intelligence avec leurs voisins?

Les habitants l'avaient accueilli avec politesse; et, il avait rpondu 
cette courtoisie en frappant le plus faible, le plus malheureux d'entre
eux, celui dont l'infortune avait conquis la bienveillante sympathie de
tous les paysans. Et tout cela, pourquoi?... pour un amour absurde, pour
une passion insense, pour la conqute d'une fillette dont il pourrait
tre le pre; pour un caprice quasi snile, car enfin, malgr sa
jeunesse relative, ne se jugeait-il pas lui-mme vieilli, triste,
misrable et dsabus devant l'clatante aurore de Margalida et la
fougue des jeunes atlts qui tournaient autour de sa beaut!

Si, aux temps lointains de sa prosprit, alors qu'il habitait son
palais  Palma, Margalida avait t l'une des femmes de chambre de sa
mre, il n'et assurment ressenti pour elle que le dsir fugace
qu'inspire la fracheur de la jeunesse. Mais, ici, en pleine solitude,
domin pas le plus imprieux des instincts, qu'irrite la privation, il
avait t pris de folie, en voyant la radieuse Margalida au milieu de
ses vulgaires compagnes, dont la laideur faisait si trangement
ressortir sa merveilleuse beaut.

Il n'y avait plus qu' fuir...

A quoi bon persister  vivre en ce pays? Nulle esprance ne pouvait
dsormais l'y retenir. Margalida l'vitait. Elle se cachait et pleurait
en silence...

Ce n'tait d'ailleurs que par un reste de vnration atavique pour le
matre que le vieux Pp avait jusqu'ici tolr, sans trop murmurer, ce
caprice de grand seigneur, mais sa colre ne pouvait tarder  clater.

--Toute rsistance est donc inutile... Soit, je partirai!

En prononant cette phrase dfinitive, Jaime promena ses regards sur
l'immense tendue des flots qu'on apercevait entre deux collines. Ce
morceau de mer reprsentait pour lui le chemin du salut, l'espoir d'un
devenir meilleur, l'inconnu qui ouvre aux dsempars ses bras
mystrieux, aux heures o l'existence se fait cruelle. Tout tait
prfrable  la perspective de continuer  vivre  Ivia.

Instinctivement, ses pas le portrent vers la mer, qui tait alors sa
dernire esprance. Il vita de passer auprs de Can Mallorqu, et, en
arrivant  la plage, il se dirigea vers l'extrme pointe du promontoire,
 l'endroit mme o il avait si longuement rflchi, un soir d'orage, et
o il avait pris la rsolution de se prsenter au festeig dans la maison
de Margalida. Aujourd'hui, il raillait amrement son optimisme d'alors
qui lui avait fait rejeter avec ddain ses ides de jadis sur les morts
prsidant  notre destine, sur leur autorit et leur pouvoir
posthumes...

Comment avait-il pu mconnatre cette irrfragable et dsesprante
vrit? Ah! ces obscurs tyrans lui faisaient bien sentir,  prsent,
tout l'crasant poids de leur puissance! Qu'avait-il fait, lui, pour
qu'en ce petit coin de terre, son dernier refuge, on le regardt comme
un intrus?... Les innombrables gnrations d'humains dont les cendres et
l'me sont confondues avec la terre de leur le natale ont donc laiss
en hritage  leurs descendants cette haine invtre de l'tranger,
cette rpulsion pour tout ce qui vient de l'extrieur?

Les morts commandent, et il est oiseux d'essayer de rsister  leur
volont. Toutes nos tentatives pour nous librer de cette ghenne, pour
rompre la chane qui relie les sicles, seront striles et vaines.
Febrer songeait  la roue sacre des Hindous, symbole bouddhiste qu'il
avait vu reprsenter  Paris un jour qu'il assistait  une crmonie
religieuse d'une peuplade de l'Orient. La roue est l'image de la vie.
Nous croyons avancer parce que nous nous mouvons; nous croyons
progresser, parce que nous allons de l'avant, et, quand la roue a fait
un tour complet, nous nous retrouvons  la mme place. L'histoire... la
vie de l'humanit... tout, tout n'est qu'un recommencement. Les peuples
naissent, croissent, progressent; la hutte se convertit en chteau, puis
plus tard en usine. Les cits colossales aux millions de citoyens se
crent; surviennent ensuite les catastrophes, les guerres, les tueries.

Peu  peu, les villes se dpeuplent et tombent en ruines. L'herbe et les
mousses envahissent les orgueilleux monuments; les mtropoles
s'enfoncent petit  petit dans la terre et dorment d'un sommeil
millnaire sous les collines qui les recouvrent. C'est maintenant une
fort vivace qui tend ses ramures au-dessus de ce qui fut une
somptueuse capitale. Le chasseur sauvage passe  l'endroit prcis o,
autrefois, la foule en dlire acclamait, tels des demi-dieux, les chefs
vainqueurs, de retour des batailles. Les brebis broutent, guides par un
pasteur soufflant en ses pipeaux, sur les ruines d'un difice qui fut la
tribune o s'dictrent des lois, mortes depuis. Les hommes se groupent
 nouveau, la cabane surgit encore, puis le village, le chteau,
l'usine, la cit... et tout se rpte, invariablement  des centaines de
sicles d'intervalle, comme se rptent, d'une gnration  l'autre, les
mmes tres avec les mmes gestes, les mmes ides, les mmes
proccupations, au cours des annes. La roue! l'ternel et invitable
recommencement...

Toutes les cratures de l'immense troupeau humain changent d'table,
mais de bergers, jamais.

Febrer demeura longtemps sur le rocher solitaire. Sans un mouvement, les
coudes aux genoux, le menton dans ses paumes, il restait l, abm dans
la profondeur de ses dcevantes rflexions.

Quand il s'arracha  cette douloureuse mditation, le soir tait venu.

Il suivrait donc sa destine. Il tait crit qu'il ne pouvait vivre que
sur les sommets sociaux, ft-ce avec l'humilit du besogneux. Devant lui
se fermaient tous les chemins qui descendent. Adieu le bonheur qu'il
avait cherch en vain dans un retour  la vie naturelle et primitive!
Puisque les morts s'opposaient  ce qu'il ft un homme, il deviendrait
un parasite.

Ses regards, en parcourant l'horizon, se fixrent sur les vapeurs
blanchtres, amonceles  la limite visible des eaux. Un groupe de
nuages pais, argents comme un duvet de cygne, attira sa vue. Cette
blancheur lumineuse voquait l'image d'un crne poli. Des flocons lgers
de vapeur sombre flottaient au milieu de cette sorte de nbuleuse.
L'imagination de Febrer crut voir dans les uns deux trous noirs, dans
d'autres, au-dessous, un triangle obscur, semblable  celui qui se
creuse dans les ttes de mort,  la place du nez; dans d'autres, plus
bas encore, une dchirure norme, pareille au rire muet d'une bouche
sans lvres et sans dents.

C'tait la Mort, l'Impratrice du monde, qui se montrait  lui dans sa
ple majest, en plein jour, dfiant la splendeur du soleil, l'azur du
ciel, le vert translucide de la mer. Oui, c'tait bien elle! Des nuages
pars au ras de la mer simulaient les plis d'un suaire; d'autres qui
flottaient au znith, dessinaient une ample manche d'o s'chappaient
quelques vapeurs indcises, formant un bras osseux, termin par une
main, dont l'index, sec et crochu comme une griffe, montrait  Jaime au
loin, une destine mystrieuse...

Le mouvement des nuages effaa promptement cette image effrayante; ils
prirent d'autres formes capricieuses, mais quoique la vision et
disparu, l'hallucination de Febrer persista.

Il acceptait cet ordre, sans rvolte: il partirait! Les morts
commandent; il tait leur esclave sans dfense.

Il se leva, ramassa son fusil qu'il avait abandonn  terre  ct de
lui, et reprit le chemin de la tour. Mentalement, il prparait le
programme de son dpart. Mais il rsolut de n'en parler  personne. Il
attendrait que le vapeur faisant le courrier de Majorque toucht au port
d'Ivia, et au dernier moment il aviserait Pp de sa dtermination.

La certitude de quitter bientt cet asile lui fit regarder avec plus
d'intrt l'intrieur de sa tour,  la lueur de la bougie qu'il venait
d'allumer. Il voyait son ombre qu'agrandissaient les dplacements et les
oscillations de la petite flamme se poser, de-ci, de-l, sur les murs
blancs, et sur les objets dont ils taient orns, quand une toux rauque
bien connue le fit se lever et se diriger vers le seuil. Un homme se
tenait au haut de l'escalier: c'tait Pp.

--Le souper! pronona-t-il schement, en tendant un panier.

Jaime vit que le paysan n'tait pas en humeur de causer, et lui-mme n'y
tenait pas.

--_Bona nit!_

Pp reprit le chemin de la mtairie aprs ce laconique salut de
serviteur mcontent, mais respectueux, qui ne veut changer avec son
matre que les mots indispensables.

Jaime rentra, ferma la porte et laissa le panier sur la table. Il
n'avait pas le moindre apptit. Plus tard il souperait.

Il prit une pipe de cerisier, navement dcore par le couteau d'un
rustre, la bourra et se mit  fumer en suivant d'un oeil distrait les
arabesques de la fume bleue dont la finesse prenait, en passant devant
la lumire, une transparence irise. Puis, il prit un livre et voulut
concentrer sa pense sur sa lecture, mais ce fut en vain.

Autour de cette carapace de pierre, dans laquelle rvait Febrer, la nuit
rgnait. Le grand silence solennel qui tombe de l'ther semblait filtrer
 travers les murs et donnait aux plus lgers craquements l'apparence de
bruits terrifiants. Dans ce calme imposant, il croyait entendre les
battements de ses artres. De sa respiration placide, la mer rythmait le
silence. Pour la premire fois, Jaime prouva toute l'amertume de
l'isolement auquel il s'tait condamn. Lui serait-il possible de mener
plus longtemps cette existence d'anachorte? A l'extrieur, se devinait
l'ombre, grosse de mystres et de prils, ne recelant plus de btes
froces comme aux ges prhistoriques, mais pouvant donner asile  des
ennemis  l'afft.

Soudain Jaime, qui gardait jusque-l une parfaite immobilit,
tressaillit sur sa chaise. Un bruit trange avait dchir l'air. C'tait
un hurlement prolong, un de ces appels agressifs par lesquels les
atlts vindicatifs se dfiaient  la faveur de la nuit.

Febrer fut tent de se lever, de courir  la porte... mais il rflchit
et ne bougea pas. Le hurlement traditionnel avait retenti  quelque
distance. C'taient sans doute des jeunes gens du district qui avaient
choisi les environs de la tour du Pirate pour se rencontrer, les armes 
la main... Cela ne lui tait pas destin; il s'informerait le lendemain
de ce qui s'tait pass.

Il rouvrit son livre, mais  peine avait-il parcouru quelques lignes
qu'il bondit et jeta sur la table pipe et volume.

_Aououououou!_ Le hurlement de dfi avait t pouss presque au bas de
l'escalier, et son retentissement prolong avait veill au loin les
chos.

C'tait bien pour lui! On venait le dfier jusqu' sa porte!... Il
regarda fixement son fusil, porta la main droite  sa ceinture, palpa la
crosse de son revolver, toute tide de son contact avec le corps; puis,
il fit deux pas vers la porte... mais il s'arrta en haussant les
paules. Aprs tout, il n'tait pas du pays; il ne connaissait pas ces
moeurs de sauvages et se jugeait  couvert de semblables provocations.

Il reprit son livre et se rassit en souriant d'une gaiet force.

--Crie, mon bonhomme, hurle, siffle! Je le regrette pour toi, car tu
peux t'enrhumer  la fracheur de la nuit, tandis que je suis chez moi
bien tranquille.

Mais cette ironique satisfaction n'tait qu'apparente... Le hurlement
retentit une fois encore, non plus au bas de l'escalier, mais plus loin,
peut-tre au milieu des tamaris, voisins de la tour. L'homme s'tait
port l, semblait-il et attendait la sortie de Febrer.

Qui pouvait-il tre?... Peut-tre ce misrable vrro qu'il tait
lui-mme all provoquer durant le jour. Peut-tre le Cant qui jurait
publiquement qu'il aurait sa peau, avant peu! Il tait possible aussi
que ceux qui le guettaient fussent deux ou mme davantage.

Un nouvel hurlement se fit entendre, mais Jaime se contenta encore de
hausser les paules. L'inconnu pouvait crier tant qu'il voudrait...
mais, il tait tout  fait impossible de lire! Inutile de feindre la
quitude. Les hurlements se succdaient, rageurs, comme le cri de guerre
d'un coq en furie. Ils devenaient sarcastiques, insultants; ils
reprochaient outrageusement  l'tranger sa prudence et semblaient le
traiter de lche.

En vain Febrer tenta de n'y point prter attention. Ses yeux se
voilaient; pendant les intervalles de silence, le sang bourdonnait dans
ses oreilles. Une vague de colre montait en lui. Il songea que Can
Mallorqu tait bien peu loign et que, peut-tre, Margalida
tremblante, penche  sa fentre, entendait ces appels insultants
dirigs vers la tour, o un peureux se cachait en faisant le sourd. Non,
cela ne pouvait durer. Il jeta son livre et souffla sa bougie. Dans
l'obscurit il fit quelques pas, oubliant totalement les plans d'attaque
qu'il formait un instant auparavant. Il avait dj tt son fusil, quand
il renona  s'en munir. C'tait une arme moins encombrante qu'il lui
fallait, car il serait peut-tre forc de descendre et de marcher au
milieu des buissons. Il prit son revolver, se dirigea  ttons vers la
porte, et, avec lenteur, l'entr'ouvrit juste assez pour que sa tte pt
passer. Les gonds rouills tournrent avec un lger grincement.

En passant brusquement de l'obscurit de sa chambre  la diffuse clart
des toiles, il aperut la tache sombre des broussailles, au pied de la
tour; plus loin, la vague blancheur de la ferme, et, en face, les
sommets sombres des montagnes. Cette vision ne dura qu'un instant, il ne
put en voir davantage. Deux brefs clairs, deux serpents de feu se
dessinrent successivement dans l'ombre des fourrs, suivis de deux
dtonations qui se confondirent presque.

Jaime sentit monter  ses narines une cre odeur de poudre brle; il
pensa d'abord que c'tait peut-tre une illusion. Cependant, au mme
instant, le sommet de son crne fut branl sans bruit par quelque chose
d'trange qui eut l'air de le toucher, sans toutefois le toucher
rellement, comme s'il tait frl par une pierre. Une espce de pluie
fine et lgre tomba sur son visage... Du sang? ou de la poussire? Il
se ressaisit presque immdiatement. On avait tir sur lui du buisson de
bruyres, tout prs de l'escalier. C'tait l que se cachait l'ennemi;
l!... Il apercevait, dans l'obscurit, l'endroit prcis d'o taient
partis les coups de feu... Avanant la main au dehors, il fit feu  son
tour avec le revolver; une, deux... cinq fois, tant qu'il y eut des
cartouches dans le barillet.

Il avait ainsi tir au juger, dans un mouvement de colre folle. Un
lger bruit de branchages casss, une ondulation presque imperceptible
du buisson remplirent son me d'une joie sauvage... Il avait srement
atteint l'ennemi!... Il porta alors la main  son front pour s'assurer
qu'il n'tait pas bless. En la passant sur son visage, il fit tomber de
ses sourcils et de ses joues de la poussire de mortier. Ses doigts,
glissant sur son crne encore branl par la commotion, rencontrrent
dans le mur, deux trous en forme d'entonnoir o l'on sentait un reste de
chaleur. Les deux balles l'avaient frl avant d'aller s'enfoncer dans
le mur,  une imperceptible distance de sa tte.

Febrer se rjouit de sa chance. Ainsi il tait sauf... Mais l'autre?...
O pouvait-il tre maintenant?... Il fallait descendre entre les tamaris
et tcher de le reconnatre, tandis qu'il agonisait... Soudain le cri
sauvage clata au loin, aux environs de la ferme. Un cri moqueur,
triomphal, que Jaime interprta comme l'annonce d'un prochain retour.

Le chien de Can Mallorqu, excit par les coups de feu, aboyait
lugubrement. Dans la campagne, d'autres chiens lui rpondaient... Le
hurlement s'loigna, mais ne cessa de se faire entendre, chaque fois
plus faible, plus vague, et finit par se perdre dans le mystre de la
nuit.




III


Au petit jour, le Capellant se prsentait  la tour. Il avait tout
entendu; mais son pre, dont le sommeil tait lourd, ne savait rien
encore des vnements de la nuit. Le chien pouvait japper dsesprment;
on pouvait bombarder la maison... quand le bon Pp se couchait, aprs
les durs travaux de la journe, il devenait aussi insensible qu'un mort.
Quant aux autres membres de la famille, ils avaient pass une nuit
d'angoisses.

La mre, aprs avoir vainement tent de le rveiller, n'obtenant de lui
que quelques incohrentes paroles, suivies aussitt de nouveaux
ronflements, s'tait, dans son pouvante, mise  prier jusqu' l'aube,
pour l'me du seor qu'elle croyait trpass. De sa chambre, voisine de
celle de Pept, Margalida avait appel celui-ci d'une voix craintive,
aux premiers coups de feu:

--Entends-tu, Pept?...

La pauvre enfant, terrorise, s'tait leve et avait allum la lampe.
Ple, tremblante, avec des regards de folle, se tordant les bras et
pressant sa tte dans sa main, elle criait:

--On a tu don Jaime... on l'a tu! mon coeur me le dit...

A ce moment, l'cho lointain de nouvelles dtonations l'avait rejete
sur son lit, tremblante et bouleverse.

--Ah! ah! ah! continuait le Capellant, c'tait un vrai chapelet de
coups de revolver, qui rpondait aux deux premiers. En les entendant,
j'ai t tout de suite rassur, car ceux-l j'tais bien sr que
c'taient les vtres. Pas vrai? Je l'ai dit tout de suite  Margalida:
Il n'est pas mort puisqu'il tire sur son meurtrier. Pour cette sorte
de musique, moi, j'ai beaucoup d'oreille.

Et le garon disait maintenant  Febrer comment sa soeur, dsespre,
s'tait vtue en silence et avait voulu, tout d'abord, courir  la tour.
Tu m'accompagneras, avait-elle dit  Pept, puis, subitement prise de
peur, elle avait renonc  ce projet; elle ne savait que pleurer... Ils
avaient entendu le hurlement pouss prs de la mtairie, longtemps aprs
les coups de feu; puis Margalida, rassure par son frre, s'tait
recouche. Mais tout le reste de la nuit, elle avait soupir et pri.

Ds le matin, ils s'taient tous levs, sauf Pp, qui continuait 
dormir.

Les deux femmes, en proie aux plus lugubres pressentiments,
s'attendaient, en ouvrant la fentre,  voir quelque terrifiant
spectacle: la tour dmolie et, dans ses ruines, le cadavre sanglant de
don Jaime...

Aussi, comme le Capellant avait ri de bon coeur, en voyant, de loin,
la porte ouverte et, sur le seuil, tout comme les autres matins, don
Jaime lui-mme, plongeant son torse nu dans le baquet d'eau de mer qu'il
lui apportait lui-mme chaque soir. Il avait donc eu raison de se moquer
des terreurs irraisonnes des femmes. On ne ferait pas aussi facilement
passer de vie  trpas son grand ami. Et cela, il le disait... parce
qu'il se connaissait en hommes.

Quand Febrer lui eut fait le rcit dtaill des vnements survenus au
courant de la nuit, il examina trs attentivement les deux trous creuss
par les balles, puis il dit:

--Et votre tte se trouvait bien ici, o je place la mienne... Quelle
chance!...

Dans son regard se refltait l'admiration et une sorte d'enthousiasme
pour cet homme extraordinaire que venait de sauver un vritable miracle.

Febrer, se fiant  la sagacit du jeune homme qui connaissait bien les
gens du pays, lui demanda quel tait, selon lui, l'agresseur. Le
Capellant sourit en prenant un air important.

--J'ai bien cout le hurlement, fit-il. C'tait tout  fait la manire
du Cant; et pourtant, ce n'tait pas lui, j'en suis sr! Si on
interroge le Cant, il rpondra que c'tait lui, pour se faire valoir.
Mais non; l'agresseur, c'est le Ferrer. Il avait beau dguiser sa voix;
Margalida et moi l'avons bien reconnue.

Ensuite, d'un air grave, le Capellant parla de la ridicule peur des
femmes, qui voulaient faire avertir les gendarmes de San Jos, et il
ajouta:

--Vous ne ferez pas cela, don Jaime, n'est-ce pas que ce serait
absurde? Les gendarmes ne sont bons qu' dfendre les lches!

Le sourire mprisant et le haussement d'paules de Jaime lui rendirent
sa gaiet.

--Ah! j'en tais bien sr! Ce n'est pas l'usage dans l'le... seulement,
comme vous tes tranger!... Un homme doit se dfendre lui-mme, et dans
les cas graves, il fait appel  ses amis.

Le Capellant voulut tirer quelque profit des vnements en conseillant
 Febrer de le prendre avec lui pour habiter la tour.

--Demandez-le  mon pre, don Jaime; il n'osera vous refuser un si petit
service. Il est ncessaire que je reste nuit et jour auprs de vous:
ainsi nous serons deux pour recevoir les ennemis! Et faites votre
demande sans retard. Vous savez que mon pre est irrit contre moi,
qu'il va certainement me ramener  Ivia, au dbut de la semaine
prochaine, pour m'enfermer au sminaire. Que ferez-vous quand vous serez
priv du meilleur de vos amis?

Pour dmontrer l'utilit de sa prsence, le malin garon censurait les
regrettables oublis de Febrer au cours de la nuit prcdente:

--Quelle ide avez-vous eue, don Jaime, de mettre la tte  la porte,
alors que votre ennemi vous dfiait, de l'abri sr o il se dissimulait
avec une arme toute prte?

Alors,  quoi a servi la leon que je vous avais faite? C'est par
miracle que vous n'avez pas t tu. Ne vous souvient-il plus de mes
conseils? Ne vous avais-je pas expressment recommand de sortir par la
fentre, de l'autre ct de la tour, pour surprendre le bandit?

--Tiens, c'est vrai! fit Jaime, rellement confus de son impardonnable
oubli.

Le Capellant se flicitait orgueilleusement d'avoir donn de si sages
conseils, quand il sursauta soudain en regardant du ct de la porte
ouverte.

--Le pre!...

C'tait Pp, en effet. Les yeux  terre, l'air proccup, il gravissait
lentement la cte, les mains derrire le dos. Le Capellant s'alarma.
Evidemment le vieux tait de mauvaise humeur. Il ne fallait pas qu'il
trouvt l son fils.

Et, rptant une fois encore  Febrer combien il tait sage qu'il le
gardt auprs de lui, le gamin enjamba la fentre et dgringola avec
l'agilit dont il avait dj fait preuve en accomplissant ce mme
exercice.

Ds qu'il eut pntr dans la pice, le paysan parla, sans motion
apparente, des vnements de la nuit, comme s'il s'agissait d'un
incident ordinaire.

Les femmes les lui avaient raconts, car ayant le sommeil lourd, il
n'avait rien entendu...

--En somme, rien de grave, n'est-ce pas?

Les mains jointes, les yeux baisss, il coutait en silence le bref
rcit du seor. Quand il fut termin, il se dirigea vers la porte afin
d'examiner sur le mur les traces des projectiles.

--Un miracle, don Jaime, un vrai miracle! Le diable court en libert par
ici... Il fallait s'y attendre, d'ailleurs... Quand on dsire
l'impossible, tout se complique, s'embrouille... et adieu la paix!

Puis, levant la tte, il fixa ses yeux froids et scrutateurs sur
Febrer.

--Il faudrait prvenir le maire et rapporter tout cela aux gendarmes.

Jaime fit un geste ngatif.

--Non, du tout! Ceci est une affaire qui se videra entre hommes; je m'en
charge!

Les yeux de Pp ne quittaient pas le visage de son interlocuteur. Sur sa
face, nigmatique jusque-l, une fugitive lueur de satisfaction passa.

--Vous avez raison, finit par dire le paysan. Je sais bien que,
d'ordinaire, les trangers ne partagent pas nos ides l-dessus, mais je
suis bien content que vous, du moins, vous pensiez comme nous, comme
pensait aussi mon pauvre pre.

Cela dit et sans consulter Jaime, Pp exposa ses projets pour l'aider 
se dfendre. C'tait un devoir d'amiti. Il avait son vieux fusil, chez
lui. Ah! voici bien longtemps qu'il ne s'en servait plus, mais en sa
jeunesse, quand son vnr pre vivait encore (que Dieu l'ait en sa
gloire!), il avait t aussi un bon tireur. Il viendrait donc dsormais
passer les nuits  la tour, auprs de don Jaime, pour que celui-ci ne
demeurt pas seul, expos  une surprise pendant son sommeil.

Le paysan ne s'tonna pas du refus trs net que lui opposa Febrer, que
cette proposition parut offenser.

--Je suis un homme et non un enfant auquel il faut un gardien. Chacun
chez soi, advienne que pourra!

Pp marqua, par des signes d'approbation, qu'il partageait cette manire
de voir. Son pre disait la mme chose, et avec lui tous les gens de
bien, fidles aux anciens usages. Febrer tait vraiment digne d'tre n
dans l'le... Emu par l'admiration que lui inspirait son nergie, il lui
proposa un autre arrangement. Puisque le seor ne voulait pas de
compagnon, pourquoi ne viendrait-il pas coucher  Can Mallorqu?

Cette fois, Febrer fut tent d'accepter... Voir Margalida! Mais la
mollesse avec laquelle le pre avait formul son invitation et l'air
inquiet dont il attendait sa rponse, le poussrent  refuser.

--Ah! seor, seor!... dit Pp. Le diable est dchan, vous dis-je.
Nous n'aurons plus jamais de tranquillit. Et tout cela, parce que vous
n'avez pas voulu me croire, parce que vous n'avez pas respect les
coutumes tablies par des hommes plus sages assurment que ceux
d'aujourd'hui...

Comment tout cela finirait-il?

Febrer s'effora de tranquilliser le paysan et laissa chapper quelques
mots rvlant un projet qu'il dsirait tenir cach.

--Tu peux te rjouir, Pp. Je vais partir pour toujours; je ne veux pas
troubler ton repos et la paix de ta famille.

--Ah! c'est vrai? rellement, vous allez partir?

La joie du fermier tait si vive, si grande sa surprise, que Jaime ne
sut qu'en penser. Il lui sembla distinguer une certaine malice dans les
yeux de Pp, anims par le plaisir que lui causait cette nouvelle
inespre:

Ah a! pensa-t-il, est-ce que cet insulaire s'imagine que mon dpart,
si subitement dcid, ne serait qu'une fuite?

--Oui, je quitterai le pays, reprit-il, mais je ne sais quand... Plus
tard, quand le moment me semblera opportun. Mais avant, il faut que je
rencontre celui qui me cherche...

Pp,  ces mots, eut un geste de rsignation; toute sa joie sembla
soudain disparatre. Cependant, au fond de sa conscience, il ne pouvait
qu'approuver cette faon d'agir.

Quand le paysan se leva pour regagner Can Mallorqu, Febrer, qui venait
d'apercevoir au loin le Capellant, se rappela ce que lui avait demand
le jeune homme.

--Si tu n'y vois pas d'inconvnient, Pp, laisse-moi donc ton fils pour
compagnon.

Le vieux accueillit fort mal cette requte.

--Non, don Jaime. Si vous avez besoin de compagnon, je suis  votre
disposition, moi qui suis un homme. Quant  Pept, il faut qu'il aille
terminer ses tudes. La semaine prochaine je conduirai le petit au
sminaire... c'est l mon dernier mot.

Rest seul, Febrer descendit  la plage. Ventolera rparait les joints
de sa barque, qui tait  sec, avec de l'toupe et du goudron. Etendu au
fond de la coque, il cherchait, de ses yeux affaiblis, les interstices,
et quand il dcouvrait une fente, il lanait  pleine voix des chants en
latin estropi, pour tmoigner sa joie.

L'embarcation ayant remu, il leva les yeux et aperut Febrer appuy sur
le plat-bord. Il sourit malicieusement, puis, interrompant ses
cantiques:

--Salut, don Jaime!

Il tait au courant de tout. Les femmes de Can Mallorqu lui avaient
cont la nouvelle, qui,  cette heure, faisait le tour du pays.

--Alors, on vous a dfi, don Jaime, on a voulu vous faire sortir de
chez vous? Ah! on me donna aussi pareille srnade, quand je faisais la
cour entre deux voyages,  ma dfunte femme. C'tait un de mes anciens
camarades devenu mon rival. Mais l'atlta fut pour moi parce que j'eus
la main plus preste. Je frappai mon ami d'un coup de couteau en pleine
poitrine, et il fut longtemps entre la vie et la mort. J'eus grand soin
ensuite, chaque fois que je descendais  terre, de me tenir sur mes
gardes pour chapper  sa vengeance. Mais les annes passrent: tout
s'oublie; nous finmes par faire la contrebande ensemble, entre Alger et
Ivia, et le long des ctes de l'Espagne.

Ventolera riait d'un rire puril, se plaisant  ces histoires de
jeunesse:

--Hlas! disait-il, on ne viendra plus hurler devant ma porte! C'est bon
pour les jeunes gens, cela!

Et l'accent du vieillard se faisait mlancolique, quand il songeait que
jamais plus il ne serait ml  ces luttes d'amour et  ces combats,
sans lesquels il n'y avait pas de bonheur.

Febrer le laissa chanter la messe en continuant son calfatage. Il trouva
chez lui le panier de provisions sur la table. Le Capellant l'avait
dpos l sans attendre, obissant probablement  un appel imprieux de
son pre, toujours de mauvaise humeur. Aprs avoir djeun, Jaime
examina de nouveau les deux trous creuss dans le mur par les balles.
Maintenant qu'il n'tait plus surexcit par l'ivresse du danger et qu'il
apprciait froidement les choses, il sentait monter en lui une colre
plus violente qu'au moment o, la nuit prcdente, il s'tait prcipit
vers la porte. Que l'on et vis quelques millimtres plus bas... et il
serait tomb sur le seuil dans l'obscurit, comme une bte frappe par
le chasseur.

--Mordieu! s'cria-t-il, quand je pense qu'un homme de mon rang pouvait
mourir ainsi, victime d'un guet-apens organis par ces rustres!

Sa colre lui inspira alors une ardente soif de vengeance. Il prouva le
besoin de provoquer  son tour, de se montrer arrogant, et d'apparatre,
calme et menaant, au milieu de ses ennemis.

Il dcrocha son fusil, en vrifia la charge, et prit le chemin qu'il
avait suivi la veille, dans l'aprs-midi. Comme il passait prs de Can
Mallorqu, les aboiements du chien firent courir  la porte Margalida et
sa mre. Les hommes taient dans un champ lointain que cultivait Pp. En
pleurnichant, la mre saisit les mains de Febrer et balbutia d'une voix
entrecoupe par l'motion:

--Ah! don Jaime!... soyez bien prudent, sortez peu, et tenez-vous sur
vos gardes.

Margalida, muette, les yeux dmesurment ouverts, contemplait Febrer
avec une admiration mle d'inquitude. Dans l'ingnuit de son me,
elle semblait se recueillir humblement, faute de mots pour exprimer ses
penses.

Jaime poursuivit sa route. Plusieurs fois, il se retourna et vit, debout
 l'entre de la mtairie, Margalida qui le suivait des yeux avec une
anxit visible...

Tout en marchant, il ruminait des projets d'attaque. Il tait rsolu 
l'action immdiate. A peine verrait-il le Ferrer apparatre sur le seuil
de sa masure, il tirerait sur lui ses deux coups de fusil. Il viderait
ses diffrends en plein jour, lui, et il serait plus heureux. Ses deux
balles n'iraient point s'enfoncer dans un mur.

En arrivant  la forge, il la trouva ferme. Personne! Le forgeron avait
disparu, ainsi que la vieille dont l'oeil unique lui avait lanc des
regards foudroyants.

Febrer s'assit comme la veille au pied d'un arbre, le fusil tout prt,
se dissimulant derrire le tronc, pour le cas o cette solitude
cacherait quelque pige.

Un assez long temps s'coula. Les palombes, que ne troublait plus le
ronflement de la forge, voltigeaient dans la clairire. Un chat se
promenait lentement sur le toit qui menaait ruine, en rampant pour
tcher d'attraper les moineaux qui sautillaient. Febrer, indiffrent 
tout, ne songeant qu' la vengeance, restait l patiemment, esprant
toujours que le vrro allait brusquement apparatre. A force d'attendre
inutilement sans bouger, il se calma.

Que faisait-il l, en pleine montagne, loin de sa maison, tandis que le
crpuscule descendait? pourquoi se tenait-il prt  chtier un ennemi
sur la culpabilit duquel il n'avait, aprs tout, que de vagues indices?
Peut-tre que le forgeron tait chez lui et qu'il s'tait enferm en le
voyant arriver... En ce cas, il tait bien inutile de l'attendre. Il
pouvait aussi tre parti au loin, avec la vieille, et il ne reviendrait
qu' la nuit close. Allons, mieux valait rentrer tout de suite  la
tour. Il y passa tranquillement la soire. Quand il eut dn et que le
Capellant fut reparti, emportant la triste certitude d'avoir 
rintgrer le sminaire, Febrer ferma sa porte et plaa, tout contre,
la table et les chaises, car il craignait d'tre surpris dans son
sommeil. Il teignit la lumire et se mit  fumer dans l'obscurit. Son
fusil tait pos  ct de lui, son revolver n'avait pas quitt sa
ceinture. Au bout de quelque temps, il regarda sa montre  la lueur de
son cigare. Dix heures!... Au loin, un aboiement se fit entendre; il
crut reconnatre la voix du chien de Can Mallorqu. Peut-tre le
vigilant animal ventait-il la prsence de quelque intrus rdant aux
environs de la tour... Alors c'est que l'ennemi tait proche. Peut-tre
allait-il s'avancer en rampant sous les branchages,  couvert dans les
fourrs de tamaris. Il saisit ses armes et se tint prt  descendre par
la fentre, au premier cri,  la premire secousse, pour surprendre
l'ennemi par derrire.

Les minutes s'coulrent. Rien! Febrer voulut regarder l'heure, mais sa
tte tomba sur l'oreiller, ses yeux se fermrent. Une ombre paisse, une
nuit profonde se fit en sa pense o toute conscience disparut.

Jaime ne se rveilla que le matin quand un rayon de soleil, filtrant 
travers une fente, vint donner droit dans ses yeux.

Il se leva presque joyeux et, en dfaisant la barricade de meubles qui
obstruait sa porte, il se sentit presque honteux de cette prcaution
qu'il regardait comme de la couardise.

Pour se distraire, il alla passer la matine en mer. En compagnie de
Ventolera, il pcha  l'abri des roches du Vedra jusqu'au milieu de
l'aprs-midi.

En revenant  la cte, il aperut le Capellant courant vers la plage
et agitant en l'air quelque chose de blanc.

Avant qu'il et saut  terre et tandis que la barque enfonait sa proue
dans le gravier, le garon lui avait dj cri, avec l'impatience de
celui qui apporte une grande nouvelle:

--Une lettre, don Jaime!

Le Capellant prodiguait les explications.

Le piton avait apport la lettre dans la matine. Cette lettre faisait
partie du courrier de Palma, que le vapeur avait dbarqu la veille 
Ivia. Si le seor voulait y rpondre, il devait le faire sans tarder,
car le bateau repartait pour Majorque ds le lendemain. En chemin, Jaime
ouvrit le pli et ses yeux cherchrent tout de suite la signature: Pablo
Valls!

Ds les premires lignes, Febrer retrouva le bon Valls tout entier, avec
son exubrance tapageuse, avec son caractre  la fois agressif et
sympathique.

Jaime croyait voir sur le papier le grand nez crochu, les favoris gris,
les prunelles couleur d'huile, tachetes de tabac, enfin, le large
feutre bossel qu'il mettait de travers.

Le dbut de la lettre tait terrible: Cher sans-vergogne... et les
premiers paragraphes taient du mme style.

Il mit la lettre dans sa poche, m par ce sentiment qui nous pousse 
nous rserver un plaisir pour mieux le savourer. Il monta  la tour,
aprs avoir congdi Pp.

Assis auprs de la fentre, il commena de lire attentivement.

Les premires phrases n'taient qu'un dbordement de fureur comique,
d'insultes affectueuses, d'indignation,  cause des oublis dont Jaime
s'tait rendu coupable.

Pablo Valls donnait libre cours  sa verve, avec une amusante
incohrence, comme un bavard longtemps condamn au silence, qui a
souffert le martyre de ne pouvoir parler  son aise.

Il reprochait  Febrer son origine et son orgueil qui l'avaient pouss 
fuir sans prendre cong de ses amis: Ah! tu es bien de la race des
inquisiteurs! Tes anctres ont brl les miens, ne l'oublie pas. Mais il
faut que les bons se distinguent des mchants. Moi, le rprouv, le
chueta, l'hrtique abhorr, j'ai rpondu  vos mauvais procds envers
mes pres et  ton manque de confiance envers moi-mme en m'occupant de
tes affaires. Tu dois d'ailleurs en avoir t inform par notre ami Toni
Claps qui l'a crit plusieurs fois et dont le ngoce ne cesse de
prosprer, quoiqu'il ait prouv, ces temps derniers, quelques
contrarits. Les douaniers ont saisi deux de ses barques, charges de
tabac.

Mais ne divaguons pas. Ayons de l'ordre, de la prcision et de la
clart. Du cot de ta chipie de tante, la _Papesse Jeanne_, ne conserve
nulle esprance. Cette vnrable dvote ne se souvient de toi que pour
fltrir ta conduite indigne, ta _fin misrable_--comme elle se plat 
dire--et pour glorifier la justice de Dieu, qui chtie ceux qui ont
suivi les mauvaises voies et oubli les saintes traditions de la
famille.

De toutes faons, rejeton d'inquisiteur, ta sainte tante ne t'aidera
jamais en quoi que ce soit. On se raconte sous le manteau,  Palma, que
renfonant dfinitivement aux pompes de ce monde et mme  la Rose
d'or si longtemps convoite, et que le pontife tarde trop  lui
envoyer, elle fera don de tous ses biens aux quelques moines et prtres
qui composent sa petite cour, aprs quoi elle ira finir ses jours comme
dame pensionnaire, dans un couvent.

Tu n'as donc rien  esprer d'elle. Or, ici, j'entre en scne,
comprends-tu bien, petit pre Garau? Moi, le rprouv, le chueta, je
vais remplacer auprs de toi la Providence.

Et le style se faisait soudain concis, d'une nettet toute commerciale.

Il tait d'abord question des biens que possdait encore Jaime avant de
quitter Majorque. Longuement ils taient numrs, valus, ainsi que
les charges, hypothques, etc.

Venait ensuite l'interminable liste des cranciers, suivie d'un tat
dtaill des intrts et engagements rciproques, le tout formant une
sorte d'cheveau terriblement embrouill, dans les fils duquel s'garait
la mmoire de Febrer, mais que Valls dmlait avec cette mastria, cette
sre adresse propres aux enfants d'Isral, quand il s'agit d'affaires,
si confuses soient-elles.

Si le capitaine Valls tait rest six mois sans crire  son ami, il
n'avait pas laiss passer un jour sans s'occuper  mettre de l'ordre
dans ses finances. Il avait bataill avec les plus froces usuriers de
l'le, insultant les uns, gagnant les autres d'astuce, se servant,
tantt de la persuasion, tantt des menaces, avanant de l'argent pour
apaiser les cranciers les plus pressants. En dfinitive, aprs cette
terrible bataille, Valls avait reconstitu, pour le dernier des Febrer,
une petite fortune libre de toute charge, mais considrablement
amoindrie.

Il restait  peine quinze mille douros, mais cela ne valait-il pas mieux
que la vie qu'il menait auparavant, dans son palais de grand seigneur,
sans avoir de quoi manger, harcel par les exigences des cranciers?

Il est temps que tu reviennes parmi nous. Que fais-tu l-bas? Vas-tu
passer tout le reste de ton existence, transform en Robinson dans ta
tour du Pirate?

Allons, fais ta malle et arrive; la vie n'est pas coteuse  Majorque,
et comme rien ne t'empchera de solliciter un emploi de l'tat--avec ton
nom et tes relations, tu l'obtiendras facilement,--tu pourras vivre ici,
trs convenablement. Guid et conseill par moi, tu pourrais mme faire
du commerce. Si tu dsires voyager, je me charge de te trouver un poste
en Algrie, en Angleterre ou ailleurs.

Tu sais que j'ai de dvous amis dans tous les pays du monde. Hte-toi
donc de revenir, sympathique rejeton d'inquisiteur... je ne t'en dis pas
davantage.

Plusieurs fois, au cours de la journe, Febrer relut cette missive. Ces
nouvelles l'avaient un peu mu, veillant brusquement les souvenirs de
sa vie passe, que son existence actuelle avait quelque peu effacs: les
cafs du Borne!... ses amis du cercle!... Dire qu'il allait retrouver
tout cela! Le sort en tait jet. Il s'loignerait sans tarder, bien
rsolu  mettre  profit le retour du vapeur qui avait apport sa lettre
et qui repartait le matin suivant.

Soudain, comme pour le retenir, le souvenir de Margalida surgit dans sa
mmoire.

Il revoyait la jeune fille au teint de camlia, son corps aux adorables
rondeurs et ses grands yeux baisss, dont le doux regard timide semblait
vouloir dissimuler, comme un pch, la sombre ardeur des larges
pupilles.

Il allait la quitter  tout jamais. Il ne la reverrait plus! Elle
deviendrait la compagne, la chose, d'un de ces rustres barbares, qui
fltrirait la beaut de cette jolie fleur en la faisant travailler aux
champs. Elle serait bientt pareille  une bte de somme, son teint se
hlerait, son chine, si souple, se courberait vers la terre, ses mains
mignonnes se durciraient, calleuses...

Il s'arracha  ces regrets pnibles en songeant, hlas! que Margalida ne
l'aimait pas, ne pouvait l'aimer! A ses pressantes dclarations d'amour
elle n'avait rpondu que par un dconcertant mutisme et par de
mystrieuses larmes. A quoi bon poursuivre une impossible conqute?

La joie des nouvelles rcentes inclinait Febrer vers le scepticisme.
Bah! personne ne meurt d'amour! Certes, il devrait faire un grand effort
pour quitter cette le; le lendemain, en perdant de vue la blancheur
africaine des murs de Can Mallorqu, il prouverait certainement une
amre tristesse. Mais, peut-tre, lorsqu'il vivrait loin de ces gens
grossiers et qu'il reprendrait son ancienne vie, Margalida ne lui
apparatrait plus que comme une ple image, et il serait le premier 
rire de son intempestive passion pour cette petite paysanne, fille d'un
fermier de sa famille.

Il ne tergiversa donc plus. La soire suivante, il la vivrait devant la
table d'un caf de Palma de Majorque, sous l'clat des globes
lectriques, en voyant passer de fringants quipages. Il n'habiterait
plus son palais. L'antique demeure des Febrer tait  jamais perdue pour
lui, par suite de l'arrangement qu'avait conclu en son nom l'ami Valls.
Mais il aurait une petite maison, claire et propre, sur le Terre-Plein
ou dans tout autre quartier dominant la mer. Et, comme jadis, la fidle
Mado Antonia l'entourerait de ses soins maternels. Nul ennui, nulle
honte ne l'attendaient l-bas. Il serait mme dlivr de la prsence de
don Benito Valls et de sa fille, qu'il avait quitts de si incivile
faon!

A la nuit tombante, le Capellant apporta le dner. Tandis que Febrer
mangeait avec l'apptit que donne la joie, le jeune homme fureta dans la
pice, tchant de dcouvrir la fameuse lettre qui avait si fort excit
sa curiosit. Son esprit fut du, mais la gaiet de don Jaime finit
quand mme par le gagner, et, sans savoir pourquoi, il se mit, lui
aussi,  rire, se croyant oblig de faire comme le seor.

Febrer le plaisanta sur son prochain retour au sminaire; il lui annona
qu'il comptait lui faire un cadeau magnifique, mille fois plus prcieux
que le couteau lui-mme. Et en disant cela, il regardait son fusil
accroch au mur.

Quand Pept fut parti, Jaime ferma sa porte et,  la lueur de la bougie,
s'amusa  faire l'inventaire des objets qui remplissaient sa chambre.
Dans un antique coffre de bois, grossirement sculpt au couteau,
taient rangs, soigneusement plies par Margalida, au milieu d'herbes
odorantes, les habits de ville qu'il portait lors de son arrive dans
l'le. Il s'en revtirait le lendemain matin. Il pensa, non sans effroi,
au supplice que lui feraient endurer les bottines et surtout le faux
col, aprs ces longs mois de vie libre en pleine campagne; mais il
voulait quitter l'le tel qu'il y avait dbarqu. Il comptait donner
tout le reste  Pp, sauf son fusil qui tait pour le Capellant. Il
riait d'avance de la mine que ferait le petit sminariste devant un tel
cadeau, qui lui paratrait, sans doute arriver un peu tard... Mais bah!
l'arme lui servirait pour chasser, quand il serait cur dans un des
districts de l'le.

De nouveau, Febrer tira de sa poche la lettre de Valls, et se plut  la
relire lentement, comme s'il y trouvait chaque fois des nouvelles qu'il
n'avait pas remarques. Ce bon Pablo! comme ses conseils tombaient bien!
Il arrachait son ami  Ivia au moment le plus opportun, quand celui-ci
tait en guerre ouverte avec tous ces rustres. Avec son esprit d'
propos, Valls le sauvait du danger.

Quelques heures auparavant, alors que la lettre n'tait pas encore entre
ses mains, sa vie lui apparaissait absurde et ridicule. Maintenant il se
sentait un tout autre homme. Il souriait de piti et rougissait de
lui-mme, quand il songeait  cette espce de fou qui, la veille, le
fusil en bandoulire, avait pris le chemin de la montagne pour aller
provoquer un ancien forat et lui proposer un duel  la mode des
barbares, dans la solitude du bois. Comme si on ne pouvait vivre qu' la
faon de ces insulaires, en tuant pour ne pas prir! Comme si la
civilisation n'existait pas au del de l'charpe azure qui entourait ce
petit coin de terre!... Cette nuit tait la dernire de sa vie de
sauvage. Le lendemain, tout ce qui lui tait arriv dans l'le ne serait
plus pour lui qu'une srie d'incidents curieux, dont le rcit amuserait
sans doute ses amis du Borne...

Soudain un cri rsonna. Moins clatant que ceux de l'avant-veille, il
semblait plus lointain, mais Jaime eut l'impression qu'il avait t
pouss tout prs, par quelqu'un, cach parmi les tamaris. C'tait le
mme genre de hurlement, mais sourd et rauque, comme si le provocateur,
craignant qu'il ne se ft entendre de trop loin, mettait ses mains
autour de sa bouche pour le lancer, avec ce porte-voix naturel,
uniquement dans la direction de la tour.

Le premier moment de surprise pass, Febrer rit en silence et haussa les
paules. Il n'avait pas l'intention de bouger. Que lui importaient ces
coutumes primitives, ces dfis de rustres?

Pour distraire son attention, il relut dans la lettre de Valls les noms
de ces cranciers, dont plusieurs lui rappelaient de vaines colres ou
des scnes grotesques.

Les hurlements, stridents et rauques, continurent de rsonner  de
longs intervalles. Chaque fois, Febrer frmissait de colre et
d'impatience. Mordieu! allait-il passer une nuit blanche  cause de
cette srnade menaante?

Il rflchit que peut-tre l'ennemi, cach dans les broussailles, voyait
la lumire qui filtrait  travers les fentes de la porte, et que c'tait
pour cela qu'il persistait dans ses provocations. Il teignit la bougie
et s'tendit sur son lit. Il prouva une sensation de bien-tre,  se
trouver dans l'obscurit, le dos mollement enfonc dans sa paillasse.
Ah! il pouvait s'gosiller pendant des heures jusqu' perdre la voix,
cet animal! Jaime ne bougerait point.

Il s'endormit presque, berc par ces cris de menace. Il avait barricad
la porte comme la veille. Tant que les cris se feraient entendre, il
tait sr de ne courir aucun danger.

Tout  coup, il tressaillit violemment et se dressa sur son lit,
s'arrachant  cet assoupissement qui prcde le sommeil. Les hurlements
avaient cess. Ce qui l'avait veill, c'tait le mystrieux silence,
plus inquitant, plus redoutable que les vocifrations hostiles.

Il avana la tte et crut percevoir parmi les rumeurs confuses de la
nuit un lger craquement, comme si un chat montait l'escalier de la
tour, en grimpant prudemment, avec de longues pauses.

Jaime chercha son revolver, le saisit et attendit. L'arme tremblait dans
sa main. Il commenait  prouver la colre de l'homme nergique qui
devine la prsence d'un ennemi, rdant  sa porte.

La lente ascension s'arrta  peu prs au milieu de l'escalier; puis
aprs un long silence, quelqu'un parla a voix basse de faon  n'tre
entendu que de Jaime. C'tait bien la voix du Ferrer. Il la
reconnaissait. Le vrro l'invitait  sortir, le traitant de lche, et
vomissant des injures contre les Majorquins et leur le abhorre.

Cdant  un lan irrflchi, Jaime se leva brusquement. La paillasse
craqua sous le poids de ses genoux. Une fois debout dans l'obscurit,
son revolver  la main, il se jugea ridicule et se remit  mpriser son
agresseur.

Pourquoi attacher de l'importance aux cyniques paroles de ce repris de
justice? Mieux valait se recoucher.

Un moment s'coula sans que le Ferrer redonnt signe de vie, comme si,
ayant entendu les craquements du lit, il croyait que Jaime se disposait
 sortir. Mais comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la tour, la
voix injurieuse s'leva de nouveau, bien distincte dans le calme
environnant:

--Lche! lche! Sors donc, fils de p...!

Pouss  bout par un tel outrage, Jaime trembla de colre. Sa pauvre
mre, si pure, si ple, si faible, elle qui avait la douceur d'une
sainte, il fallait que son image ft voque devant lui, salie par la
plus ignoble des injures, que vomissait la bouche de ce misrable
forat!...

D'instinct, il se dirigea vers la porte, mais se heurta, ds les
premiers pas,  la table et aux chaises qu'il avait entasses l.

--Non, pas la porte!...

Un rectangle de lueur bleue, indcise, se dessina sur le mur.

Jaime venait d'ouvrir silencieusement la fentre.

Il sauta sur l'appui, laissa pendre ses jambes dans le vide et lentement
commena de descendre, ttant du pied pour s'accrocher aux saillies,
tout en vitant de faire choir de petites pierres, ce qui et dnonc sa
tactique.

En touchant terre, il tira le revolver de sa ceinture, et baiss,
presque  genoux, s'appuyant d'une main au sol, il contourna la base de
la tour. Ses pieds se prirent dans les racines de mlze que le vent
avait insensiblement dterres et qui s'agrippaient au sable comme de
noires couleuvres enlaces. Chaque fois qu'il trbuchait ou se sentait
accroch, ce qui l'obligeait  tirer violemment sur la racine pour se
dgager, chaque fois qu'un caillou roulait sous ses pas ou que les
feuilles froisses faisaient entendre leur bruit de soie, il s'arrtait,
haletant, la respiration coupe. S'il pouvait tomber  l'improviste sur
ce misrable en train de lancer  mi-voix, prs de la porte, ses
mortelles injures!

Sans cesser de se traner, de ramper comme un reptile, il parvint 
apercevoir les premires marches, puis l'escalier entier, enfin la
porte, toute noire au milieu de la tour, que blanchissait la lueur des
toiles.

Personne!... l'ennemi avait disparu.

La surprise fit redresser Jaime, qui se mit  examiner avec inquitude
la sombre et mouvante tache forme par les buissons qui s'tendaient sur
la pente droite du promontoire.

Cet examen fut de courte dure.

Une lueur rouge, qui sillonna l'air, suivie d'une lgre fume et d'une
forte dtonation, partit des tamaris,  trs peu de distance de Jaime.
Celui-ci crut recevoir une pierre dans la poitrine, une pierre chaude
que le coup de feu avait fait sauter jusqu' lui...

Ce n'est rien, pensa-t-il.

Mais, au mme instant, et sans savoir comment, il se trouva tendu sur
le dos, parmi les fougres.

Ce n'est rien, s'affirma-t-il encore, mentalement.

Et se retournant instinctivement, il se mit  plat ventre, s'appuya sur
la main gauche et tendit son bras droit arm du revolver. Il se sentait
plein de vigueur et ne voulait pas se croire srieusement bless;
cependant son corps, saisi d'une soudaine torpeur, semblait ne plus
obir  sa volont. Il avait la pnible impression d'tre riv au sol.

Bientt il vit les arbustes se mouvoir lentement, comme s'ils taient
remus par un animal prudent et avis. C'est l qu'tait cach l'ennemi.
Celui-ci, n'entendant plus rien bouger, avana d'abord la tte hors de
son abri, puis le buste, enfin retira ses jambes du fouillis des
branches.

Avec la rapidit de vision d'un moribond, vision en laquelle se
concentrent les fugitifs souvenirs de la vie entire, Jaime pensa  sa
jeunesse, alors qu'il s'exerait au tir au pistolet dans son jardin de
Palma, tendu sur le sol et feignant d'tre bless, dans une illusoire
rencontre avec de froces ennemis acharns  sa perte. Pour la premire
fois, cette capricieuse fantaisie d'adolescent allait lui tre utile.

Il distingua nettement une masse noire: c'tait le Ferrer, immobile
juste en face du point de mire de son revolver. Il le vit s'avancer
cauteleusement, un couteau  la main, sans doute pour l'achever. Alors,
bien que ses yeux s'obscurcissent de plus en plus, que tout lui appart
maintenant envelopp de brouillard, il pressa la dtente, une, deux,
trois fois, et crut que l'arme ne fonctionnait pas, car le bruit des
dtonations ne parvenait pas  ses oreilles; dsespr, il se disait que
son meurtrier allait fondre sur lui, maintenant sans dfense.

Il ne le voyait plus. Un nuage opaque s'interposa entre ses regards
affaiblis et les objets environnants, ses oreilles se mirent 
bourdonner.

Au moment o il croyait sentir son ennemi prs de lui, le nuage se
dissipa, il revit la lumire bleue de la nuit et il aperut, tendu 
quelques pas de lui, le corps d'un homme qui s'agitait convulsivement,
grattant la terre des ongles, jetant des cris rauques, secou par le
hoquet de la mort.

Jaime ne parvenait point  comprendre ce prodige. Voyons, tait-ce lui,
vraiment, qui avait tir?

Il voulut se lever, mais ses mains en s'appuyant au sol, s'enfoncrent
dans une flaque bourbeuse et tide. Il tta sa poitrine et la sentit
mouille par un liquide pais et chaud qui coulait en petits filets
continus. Il essaya de plier les jambes pour se mettre  genoux... ses
jambes demeurrent inertes. Alors, seulement, il se rendit compte de la
gravit de son tat.

De nouveau, sa vue devint trouble. La tour lui apparut double, puis
triple, enfin elle se changea en une suite de remparts fortifis,
s'tendant tout au long de la cte et allant se perdre dans la mer.

Sa gorge et ses lvres furent envahies par une saveur cre. Il lui
semblait qu'il buvait un liquide chaud et fort, mais que, par un caprice
de son organisme boulevers, il l'avalait _ l'envers_, comme si ce
breuvage rconfortant arrivait  sa bouche en venant du plus profond de
ses entrailles. La masse noire qui,  quelques mtres de lui, se
convulsait et rlait, lui parut grandir et prendre des proportions
gigantesques. C'tait maintenant une bte apocalyptique, un monstre
nocturne qui, en se soulevant, semblait atteindre les toiles.

L'aboi furieux d'un chien et un bruit de voix dissiprent bientt toute
cette fantasmagorie enfante par la solitude et la fivre. Des lumires
surgirent du sentier:

--Don Jaime! Don Jaime!

Quelle tait cette voix de femme? O donc l'avait-il entendue?

Il aperut des ombres qui s'agitaient, et se baissaient vers lui, tenant
 la main comme des toiles rouges. Il distingua deux paysans, un grand
et un petit. Ce dernier brandissait au-dessus du monstre, qui
soubresautait toujours, l'clair d'une arme blanche; mais son bras tait
retenu par le grand...

Puis il ne vit plus rien. Il eut l'impression que deux mains  la peau
fine et tide, lui prenaient doucement la tte... Une voix, tremblante
et mouille de larmes, la voix qui avait prononc son nom tout 
l'heure, rsonna de nouveau  son oreille, avec un frmissement qui lui
sembla se communiquer  tout son corps.

--Don Jaime! don Jaime!

Sur sa bouche, un frlement tide et soyeux se fit sentir. Puis, peu 
peu, le contact fut plus appuy et se changea bientt en un baiser
ardent, frntique, sauvage, tout imprgn de passion, de douleur et de
rage...

Avant de perdre la notion de ce qui l'entourait, le bless sourit
faiblement en reconnaissant, penchs sur son visage, deux grands yeux
humides, ivres d'amour et de souffrance, les yeux de Margalida.




IV


Lorsque Febrer se retrouva dans une chambre de Can Mallorqu, couch
dans un lit en bois--peut-tre le lit de Margalida--il comprit ce qui
s'tait pass.

Il avait pu, avec l'aide de Pp et de son fils, qui le soutenaient
chacun d'un ct, se traner jusqu' la ferme, tandis que deux petites
mains douces maintenaient sa tte vacillante. Vaguement, il se
remmorait tout cela; c'taient des impressions presque irrelles,
tenant du rve, semblables  la confuse mmoire que l'on conserve des
faits de la veille, aprs un jour d'brit.

Il se souvenait que son front, pris d'une mortelle faiblesse, avait d
chercher un appui sur l'paule de Pp, qu'il avait senti ses forces
l'abandonner comme si sa vie s'chappait de lui avec l'coulement chaud
et visqueux qui le chatouillait tout le long du dos et de la poitrine.
Il se souvenait que, derrire lui, il avait entendu des gmissements
dsesprs, des paroles entrecoupes implorant l'assistance de toutes
les puissances clestes. Et lui, malgr sa croissante faiblesse, malgr
ses tempes qui battaient, malgr le bourdonnement qui annonait
l'vanouissement proche... il concentrait toute son nergie pour
empcher ses jambes de flchir; pniblement, il avanait, pas  pas,
avec la crainte de tomber pour toujours sur le chemin. Combien
interminable lui avait paru la descente  Can Mallorqu!

Il avait prouv un inimaginable bien-tre, quand,  la lueur apaisante
de la lampe, on l'avait couch dans le lit aux draps frais. Ah! ne plus
jamais quitter cette couche molle! Demeurer tendu ainsi jusqu' la fin
de ses jours!...

Du sang... Du sang partout! sur la veste et la chemise, tombes, comme
des ponges imbibes, au pied du lit; sur les draps blancs, dans le seau
d'eau o Pp trempait un linge pour laver le buste du bless. A chaque
vtement de dessous qu'on arrachait  Jaime, une pluie fine de sang
jaillissait autour de la place o il taient colls, et des frissons
parcouraient tout son corps.

Les femmes ne cessaient de se lamenter. La mre de Margalida, oubliant
toute prudence, joignait les mains, levait les yeux au ciel avec une
expression de folle terreur.

Febrer,  qui le repos avait rendu toute sa srnit, s'tonnait de ces
exclamations. Il se sentait bien; pourquoi les femmes s'alarmaient-elles
ainsi? Margalida, silencieuse, les yeux encore agrandis par la frayeur,
vaquait aux soins ncessaires, cherchant du linge, ouvrant des coffres
sans bruit, mais avec les mouvements fbriles qu'inspire le danger.

Pp, les sourcils froncs, son brun visage, couvert d'une pleur livide,
s'occupait du bless tout en donnant des ordres brefs: De la charpie!
Beaucoup de charpie! Silence! A quoi bon tant de cris et de
lamentations! Toi, femme, soutiens la tte du seor et aide-moi  le
tourner sur le cot, pour que je puisse laver le dos comme la poitrine.

Dans sa jeunesse, le pacifique Pp avait vu des drames plus tragiques,
et il s'entendait  panser les blessures.

Ayant enlev, avec un fin linge mouill, le sang coagul, il avait mis 
dcouvert deux trous dont tait perc le buste de Jaime: l'un dans la
poitrine, l'autre dans le dos.

--Bon! La balle a travers le corps, murmura-t-il, il sera donc inutile
de l'extraire.

De ses grosses mains de campagnard, auxquelles il s'efforait de donner
une dlicatesse fminine, il introduisait des tampons de charpie dans
ces trous sanglants, bords de chair dchire, d'o le sang continuait 
couler.

Margalida, les yeux baisss, pour ne pas rencontrer le regard de Jaime,
s'approcha de son pre et le pria de s'carter en disant:

--Laissez-moi faire, pre; je crois que je m'y prendrai mieux.

Et le bless crut sentir sur sa chair, mise  vif et toute vibrante
encore de la cruelle dchirure, une impression de fracheur dlicieuse
et calmante, ds que, de ses doigts blancs, tout menus, la jeune fille
eut dlicatement pans les plaies.

L'optimisme, qui l'avait soutenu lorsque ses jambes s'taient drobes
sous lui et qu'il tait tomb au pied de la tour, reparut alors.
Certainement, ce ne serait pas grave... tout au plus une blessure le
contraignant  garder le lit deux ou trois jours. D'ailleurs, il se
sentait mieux dj. Il voulut rassurer Pp et les siens, mais, ds qu'il
essaya de prononcer un mot, il se sentit horriblement las et faible. Le
paysan l'arrta d'un geste.

--Chut, don Jaime, il faut rester immobile. Le mdecin va venir. Pept
est mont sur notre meilleur cheval pour aller le chercher  San Jos.

Et voyant que son malade continuait  sourire, les yeux grands ouverts,
Pp se mit  bavarder pour le distraire et l'empcher de parler.

--J'tais endormi d'un sommeil lourd et profond, disait-il, quand les
cris de ma femme, qui me tirait violemment par le bras, m'veillrent en
sursaut. Les enfants couraient  la porte, en manifestant aussi une
grande frayeur. Hors de la ferme, l-bas, vers la tour clataient des
coups de feu. On attaquait de nouveau le seor. Pept, en entendant les
dernires dtonations, sembla se rjouir. Je reconnais le bruit du
revolver de don Jaime, s'cria-t-il, il se dfend!

J'allumai la lanterne dont je me sers pour aller dans la campagne, quand
il n'y a pas de lune; ma femme prit la lampe et nous gravmes tous le
raidillon de la tour sans penser au danger que nous pouvions courir.
Nous nous heurtmes tout d'abord au Ferrer moribond dont la tte troue
laissait couler un flot de sang. Il gmissait et se tordait comme un
dmon. Maintenant il a cess de souffrir. Que Dieu l'accueille en sa
misricorde! Devant cette agonie, Pept, rageur et malin comme un singe,
sortit de sa ceinture un couteau et voulait achever le mourant. Il a
fallu le battre pour l'en empcher. Mais d'o ce garon a-t-il sorti
cette arme magnifique? Les enfants sont de vritables diables.... Enfin
nous vous avons aperu, tendu  plat ventre auprs de l'escalier de la
tour. Ah! don Jaime, quelle horrible peur nous avons eue, tous! Nous
vous avons cru mort... Voyez-vous, c'est dans ces moments-l que l'on se
rend compte de l'affection qui nous attache aux personnes!

Et le brave homme accompagnait ces paroles d'un bon regard de chien,
regard humble et tendre qui semblait caresser le bless, tandis que les
deux femmes, se tenant timidement prs du lit, avaient l'air de vouloir
lui rendre la sant, en le contemplant avec une tendresse mle
d'inquitude. Les yeux de Jaime se fermrent pendant qu'on le regardait
ainsi, et doucement, il tomba dans un assoupissement profond, sans
rves, sans dlire, molle torpeur, voisine de l'anantissement, comme si
sa pense s'tait endormie avant son corps.

Quand il rouvrit les yeux, la lumire qui clairait la pice n'tait
plus rouge. Il vit la lampe suspendue, toujours  la mme place, mais la
mche teinte tait noire. Une lueur livide pntrait par l'troite
fentre de la pice: c'tait le petit jour. Jaime prouva une cruelle
sensation de froid. Quelqu'un soulevait les couvertures. Des mains
agiles ttaient les bandes qui recouvraient ses blessures. La chair,
insensible  la douleur, quelques heures auparavant, se contractait et
frissonnait maintenant au plus lger contact. Il prouvait l'imprieux
besoin de se plaindre.

De son regard voil, il suivait les mains qui le suppliciaient. Il vit
des manches noires, puis levant les yeux, aperut, une cravate, un col
de chemise bien diffrents de ceux dont usaient les paysans et, sur
tout cela, un visage avec une moustache blanche, visage qu'il avait
rencontr souvent par les chemins, mais sur lequel sa mmoire trouble
ne pouvait mettre un nom. Peu  peu, cependant, il se souvint. Ce devait
tre le mdecin de San Jos qu'il avait si souvent aperu sur son
cheval: vieux praticien philosophe, chauss d'espadrilles, ne diffrant
des paysans que par son faux col et sa cravate.

Quand l'homme  la blanche moustache eut disparu et qu'il ne sentit plus
ces mains qui le martyrisaient, il retomba dans une torpeur apaisante.
Il ferma les yeux, mais son oue s'affina dans ce grand silence et ces
demi-tnbres. On parlait  voix basse hors de la chambre, dans la
cuisine contigu et il put saisir quelques phrases de la conversation.
Une voix inconnue, celle du mdecin, rsonnait faiblement: il se
flicitait de ce que la balle ne ft pas reste dans le corps. Elle
avait seulement travers le poumon. Ce fut alors un choeur
d'exclamations pouvantes, d'hlas! contenus, puis la mme voix se fit
entendre:

--Oui, le poumon! mais il ne faut pas perdre la tte pour cela. Le
poumon se cicatrise facilement. Seulement la pneumonie traumatique est 
redouter.

Tout en coutant ce diagnostic, le bless persistait dans son optimisme.
Ce n'est rien, pensait-il, et il se replongeait insensiblement dans
son assoupissement profond.

A partir de ce moment, Febrer perdit la notion du temps et de la
ralit. Il vivait, c'tait certain, mais d'une vie d'ombre et
d'inconscience, traverse de courts intervalles de lucidit. Par
moments, il ouvrait les yeux, mais ses paupires ne pouvaient longtemps
se tenir releves et, lentement, venaient abriter de nouveau ses
prunelles contre la lumire du jour.

Comme il s'veillait ainsi, une fois, ses yeux rencontrrent ceux du
Capellant. Le jeune homme le croyant en meilleure sant, se mit  lui
parler tout bas, afin de ne pas s'attirer la colre du pre qui exigeait
un silence absolu:

--On a enterr le Ferrer. Le bravache est en train de pourrir dans la
terre. Ah! qu'elles ont bien port, vos balles, don Jaime!... Quelle
sret de tir! Vous lui avez fracass la tte!

Le juge tait venu de la ville, avec sa canne  glands, ainsi que
l'officier de gendarmerie et deux messieurs porteurs de papiers et
d'encriers, escorts de tricornes et de fusils. Ces personnages
omnipotents, aprs s'tre reposs  Can Mallorqu, taient monts
jusqu' la tour, inspectant tout, regardant, mesurant, parcourant le
terrain et forant le Capellant  s'tendre  la place o l'on avait
trouv le corps de don Jaime et  se placer dans la mme posture. Avec
l'assentiment du juge, des voisins compatissants avaient emport le
corps du Ferrer jusqu'au cimetire de San Jos. Et le cortge imposant
des autorits tait alors redescendu  la ferme, afin d'interroger le
bless. Mais il fut impossible de lui arracher une parole. Le seor
dormait et, quand on l'eut rveill, il regarda tout ce monde avec des
yeux vagues, inconscients, que tout aussitt il referma.

--Vraiment, vous ne vous souvenez de rien de tout cela, don Jaime? Ces
messieurs, ont alors dclar qu'ils reprendraient leur interrogatoire
quand vous seriez guri. Il n'y a rien  craindre. Tous les honntes
gens et tous ceux de la justice sont pour nous en cette affaire. Chacun
a dit la vrit. Le vrro s'tait rendu  deux reprises, la nuit, devant
la tour pour provoquer le seor majorquin, et le seor s'tait dfendu.
Certainement, don Jaime n'a rien  craindre. Je l'affirme, moi qui suis
au courant des choses de justice. Cas de lgitime dfense, don Jaime...
Dans toute l'le, on ne parle que de l'vnement. Il parat qu'au casino
et dans les cafs de la ville, tout le monde vous donne raison. On a
mme envoy le rcit de cette affaire  Palma, pour qu'il soit insr
dans les journaux. A cette heure-ci, vos amis de Majorque sont au
courant de tout. Le procs sera vite jug. Le seul que l'on ait arrt
et conduit  la prison d'Ivia, c'est le Cant,  cause de ses menaces
et de ses mensonges. Il essayait de faire croire que c'tait lui qui
tait all vous dfier, il faisait l'loge du vrro qu'il reprsentait
comme une innocente victime. Mais il sera remis en libert d'un moment 
l'autre, ds que les juges seront las de ses mensonges et de ses
fourberies.

Parfois, c'tait la figure ride de la femme de Pp qu'apercevait Jaime,
en rouvrant les yeux. Elle tait l,  ct du lit, se prcipitant, ds
qu'elle rencontrait le regard vitreux du malade, vers une petite table
surcharge de tasses et de fioles. Sa tendresse pour Jaime se
manifestait par un incessant dsir de lui faire ingurgiter tous les
liquides ordonns par le mdecin.

Quand c'tait le doux visage de Margalida qu'apercevait Jaime  son
rveil, il prouvait aussitt une sensation de bien-tre qui l'aidait 
demeurer plus longtemps lucide. Elle paraissait implorer misricorde,
avec ses pupilles humides sous les paupires cernes de bleu, qui
faisaient deux taches sombres dans la pleur dlicate de son teint.
Hsitante, elle s'approchait du lit, mais nulle rougeur ne venait animer
ses joues, comme si, en ces circonstances, sa grande timidit passe se
ft vanouie. Doucement, elle arrangeait les oreillers, rajustait les
couvertures qu'avaient rejetes en tous sens les mouvements fbriles du
malade. Elle lui donnait  boire et soutenait sa tte avec des gestes
maternels.

Un jour le bless saisit au passage une de ses mains, et longuement y
appuya sa bouche. Margalida n'osa pas retirer sa main, mais elle
dtourna la tte, comme si elle voulait cacher les larmes qui gonflaient
ses paupires. Puis, elle se mit  gmir douloureusement et Jaime crut
l'entendre exprimer ses remords: C'est ma faute! C'est  cause de moi!

Mais l'effort qu'il venait de faire l'avait affaibli. Un nuage obscurcit
sa vue. Il tomba dans un sommeil lourd, peupl d'incohrentes
hallucinations, de cauchemars qui lui arrachaient des cris d'angoisse.
C'tait le dlire. Parfois, il s'veillait pendant quelques instants,
assez pour constater qu'il tait tendu sur sa couche, que des bras
puissants avaient saisi les siens et le maintenaient dans ses draps,
d'o il s'efforait de s'chapper.

Au cours de ces fugaces rveils, pareils  la rapide vision lumineuse
d'un soupirail dans la noirceur d'un tunnel, il reconnaissait, penchs
autour de lui, les visages amis de toute la famille de Can Mallorqu.
Souvent aussi, c'tait la bonne figure du mdecin et, enfin, un jour il
crut mme apercevoir les favoris grisonnants et les yeux couleur d'huile
de son ami Pablo Valls.

Parfois, tandis qu'il demeurait ainsi plong vivant dans l'irrel, des
phrases qui semblaient venir de trs loin, parvenaient  son oreille:
Pneumonie traumatique! Dlire!...

Son cerveau, dsquilibr par la fivre, semblait tourner, tourner, et
ce mouvement veillait en sa mmoire une image confuse, qui, jadis,
avait bien souvent occup sa pense.

Il voyait une immense roue, norme comme la sphre terrestre, dont la
partie suprieure se perdait dans les nuages, tandis que l'infrieure
s'enfonait en d'infinis abmes. La jante de cette roue tait faite de
chair humaine, de millions et de millions de cratures soudes les unes
aux autres, qui agitaient leurs membres rests libres pour se convaincre
de leur individualit, tandis que leurs corps demeuraient
irrvocablement unis aux corps voisins. L'attention du malade tait
attire par les rayons de la roue dont les formes et la matire taient
diffrentes. Les uns taient faits avec des pes aux lames sanglantes,
couvertes de guirlandes de laurier, symbole d'hrosme; d'autres taient
forms de sceptres d'or, de btons de justice; d'autres taient composs
de rouleaux d'or, d'autres de crosses d'vque ornes de pierres
prcieuses, symbole de divine autorit, depuis que les hommes sa
runirent en troupeau pour bler, craintifs, en levant leurs yeux vers
le ciel...

Le moyeu de la roue tait un crne, poli comme l'ivoire, brillant et
immobile, dont la bouche et les orbites vides semblaient railler en
silence cet inutile mouvement...

La roue tournait, tournait sans cesse, et les millions d'tres
entrans par elle, criaient, gesticulaient, enthousiasms par la
vitesse.

Jaime avait  peine le temps de les apercevoir au sommet, que dj ils
taient prcipits en bas, la tte en avant; mais eux, dans leur
illusion, croyaient avancer en droite ligne et,  chaque tour, saluaient
l'apparition d'espaces nouveaux, admiraient mille choses inconnues
jusque-l. L'endroit o ils avaient pass quelques instants auparavant
leur paraissait merveilleux. Ignorant l'immobilit de l'axe autour
duquel ils tournaient, ils taient persuads qu'ils allaient vers un but
dtermin: Comme nous courons! O nous arrterons-nous? Et Febrer
plaignait leur ingnuit, en les voyant se fliciter d'aller si vite,
alors qu'ils se retrouvaient toujours  la mme place.

Soudain, il se sentit lui-mme pouss par une force irrsistible. Le
gigantesque crne lui disait avec un rire moqueur:

Et toi aussi!... A quoi bon te rvolter contre ton destin!...

A son tour, il se trouvait entran par la roue, confondu avec toute
cette humanit crdule et purile, sans avoir, comme elle, le rconfort
de l'illusion. Ses compagnons de voyage l'insultaient, le jugeant fou,
puisqu'il doutait de ce qui tait visible pour eux.

Bientt la roue clatait, peuplant l'immensit des flammes de
l'explosion. Puis c'taient des cris d'pouvante pousss par des
millions d'tres, prcipits dans l'insondable mystre de l'ternit.

Et Jaime se sentait tomber, tomber, tomber durant des annes, des
sicles, jusqu' ce que son dos vnt tout  coup s'tendre et se
reposer mollement sur sa couche. Il ouvrit alors les yeux.

Margalida tait l, le contemplant  la lueur de la lampe, avec une
inexprimable expression de terreur. La pauvre enfant soupirait avec
angoisse et lui saisissait les bras de ses petites mains tremblantes:

--Don Jaime! vous parliez d'une roue et d'une tte de mort; quel affreux
rve faisiez-vous donc?

Au contact des mains douces, Febrer se calmait et reprenait possession
de lui-mme. Quelle joie d'tre ainsi dorlot par la jeune fille qui
s'occupait de lui comme d'un petit enfant. Il sentit le souffle tide de
son haleine tout prs de ses lvres, qui frmirent sous la caresse,
lgre comme un frlement d'aile.

--Dormez, don Jaime, disait-elle. Il faut dormir.

Toute respectueuse qu'elle ft, sa voix avait un ton de tendre intimit.
Jaime n'tait plus le mme  ses yeux, maintenant que le malheur les
avait rapprochs.

Cela ne dura qu'un moment; le dlire de la fivre entrana de nouveau
Jaime dans des mondes chimriques; mais enfin, aprs des heures
d'angoisse, il lui sembla qu'une main venait de trs loin, surgissant de
l'ombre, une main de chair, une main de vivant. Il la tira vers lui, et
peu  peu dans la brume, se dessina la tache ple d'un visage humain...
Plus il tirait vers lui cette main, plus les traits d'abord vagues du
visage se prcisaient; il croyait reconnatre Pablo Valls, pench sur
lui, et remuant les lvres, comme pour murmurer des paroles affectueuses
qu'il ne parvenait pas  entendre. Encore lui!... Toujours le capitaine
lui apparaissait dans ses accs de dlire.

Le malade retomba une fois de plus dans l'inconscience aprs cette
rapide vision. Maintenant, c'tait un assoupissement paisible.
L'horrible soif qui l'avait tortur jusque-l, commena d'tre moins
ardente. Dans son dlire lui taient apparus de clairs ruisseaux, des
fleuves immenses dont ses jambes paralyses ne pouvaient s'approcher;
maintenant il contemplait une cataracte cumante, et ses jambes
n'taient plus engourdies; il pouvait enfin cheminer vers elle; il la
voyait  chaque pas grandir et sentait sur son visage la caresse de la
fracheur humide.

Malgr le bruit de l'eau tombant en cascade, il entendait des gens
parler  voix basse. L'un d'eux reparlait de la pneumonie traumatique.
Plus rien  craindre, disait-il. Le mal est conjur! Et une autre voix
ajoutait joyeusement: Bravo! notre homme est sauv! Le malade reconnut
cette voix, Toujours Pablo Valls qui reparaissait dans son dlire!

Cependant Jaime continuait  marcher vers la cataracte. Il finit par se
mettre juste au-dessous du torrent qui se prcipitait avec fracas et
frissonna voluptueusement en le sentant s'abattre sur son dos. Une
exquise sensation de fracheur parcourut tout son corps. Il lui sembla
que ses membres se dilataient, que sa poitrine s'largissait et que
l'oppression dont il souffrait tant peu auparavant, avait disparu. Il
sentit aussi que le brouillard pais qui obscurcissait son cerveau, se
dissipait. Il dlirait encore, mais ses visions n'taient plus que des
rves paisibles, o son corps s'tirait avec dlice, o sa pense
s'ouvrait  un riant optimisme. Maintenant Jaime contemplait les teintes
irises de l'eau cumante, le ciel couleur de rose, et, dans une rgion
fantastique o s'exhalaient de suaves parfums et rsonnait une musique
lointaine, une apparition mystrieuse et souriante, la sant, qui venait
 lui...

La chute incessante de l'eau, qui se courbait en s'lanant du haut du
rocher, lui rappela des songes antrieurs. De nouveau il voqua la roue
immense, image de l'humanit, qui tournait toujours sans jamais changer
de place et repassait invariablement par les mmes points.

Ranim par la sensation de fracheur qu'il prouvait, et persuad que
dsormais il pouvait mieux se rendre compte des choses, il regarda plus
attentivement cette roue qui recommenait devant lui son ternelle
rvolution, et se mit  douter de ce qu'il avait cru jusque-l.

Etait-il vrai qu'elle ne changeait point de place? Ne se serait-il pas
tromp, et ces millions d'tres qui lanaient des cris de joie dans leur
prison roulante, n'avaient-ils pas raison de s'imaginer qu'ils
avanaient  chaque tour? Il serait cruel que la vie se droult pendant
des milliers de sicles dans une agitation illusoire. A quoi bon alors
la cration? L'humanit n'avait-elle d'autre destine et d'autre fin que
de s'abuser elle-mme? Quelle drision!

Soudain la roue disparut. Jaime vit passer devant lui un globe immense,
bleutre, o se dessinaient des mers et des continents. C'tait la
Terre. Elle tournait aussi sur elle-mme avec une monotonie
dsesprante, mais ce mouvement le plus visible tait peu important.
Celui qui avait vraiment de l'importance, c'tait le mouvement de
translation par lequel le globe terrestre tait entran, comme
d'ailleurs le soleil et le choeur des autres plantes,  travers
l'infini, dans un ternel voyage, sans jamais passer par les mmes
lieux.

Ce n'tait pas la roue fatale, la roue maudite, pensa Jaime, qui tait
l'image de la vie, c'tait la Terre. De mme que sur la terre se
rptaient les jours et les saisons, de mme dans l'histoire de
l'humanit se rptaient les grandeurs et les ruines, mais il y avait
une autre ressemblance bien plus significative; le mouvement qui
entranait la Terre  travers l'infini, figurait le progrs qui
emportait l'humanit en avant... toujours en avant. La thorie qui
proclamait l'ternelle recommencement des choses, tait fausse.

Non, les morts ne pouvaient commander. Le monde dans sa course en avant,
allait trop vite pour qu'ils russissent  l'arrter. Ils avaient beau
se cramponner  sa surface, s'y maintenir mme pendant des sicles; il
arrivait un moment o ils devaient lcher prise et tombaient dans le
nant. Et le monde des vivants poursuivait sa carrire sans passer deux
fois par le mme point.

Jaime ne songea pas  se rvolter dans une protestation suprme, au nom
de ses anciennes ides. Maintenant il maudissait le symbole de la roue,
il croyait que des cailles tombaient de ses yeux, que pour lui se
renouvelait le miracle de saint Paul sur le chemin de Damas. Il
contemplait une lumire nouvelle. Oui, l'homme tait libre et pouvait
chapper  l'emprise des morts, organiser sa vie selon ses dsirs et
rompre les liens de servitude qui l'enchanaient  ces despotes
invisibles.

Il cessa alors de rver et se replongea dans le nant, avec la joie
profonde et muette du travailleur qui se repose aprs une journe
d'utile labeur. Quand aprs de longues heures il rouvrit les yeux, il
rencontra ceux de Pablo Valls, fixs sur lui. Son ami lui tenait les
deux mains et le regardait tendrement.

Jaime ne pouvait plus douter; ce qu'il voyait tait bien une ralit. Il
sentit cette odeur de tabac anglais, lgrement parfume d'opium, qui
semblait toujours flotter autour de Pablo...

Le capitaine se mit  rire, dcouvrant ses dents jaunies par le tabac.

--Ah! mon vieux! s'exclama-t-il, a va, hein?... Partie, la maudite
fivre?... Allons, tout danger est conjur. Les blessures sont en bonne
voie de gurison. Tu dois sentir  l'intrieur une dmangeaison de tous
les diables! comme si l'on t'avait fourr des gupes sous tes
pansements... Ce n'est rien; c'est la pousse de la chair neuve qui
produit cette cuisson.

Jaime se rendit compte de l'exactitude de ces paroles. Il prouvait 
l'endroit de ses blessures une rigidit qui tirait les chairs.

Valls devina une prire dans le regard curieux de son ami.

--Ne parle pas, ne te fatigue pas, lui dit-il, tu veux savoir depuis
quand je suis ici? Il y a bien prs de deux semaines. J'ai appris ton
aventure par les journaux de Palma et j'ai accouru, sans perdre une
minute. Ton ami le chueta sera toujours le mme. Ah! quels mauvais
moments tu nous as fait passer! Une pneumonie, mon cher! Tu ouvrais les
yeux et tu ne me reconnaissais pas. Enfin, tout cela n'est plus. Nous
t'avons bien soign, va! Regarde qui est ici.

Et il s'effaait un peu, pour que son ami pt apercevoir Margalida,
cache derrire lui.

Elle tait redevenue timide, depuis que le seor pouvait la regarder
avec des yeux que ne troublait plus la fivre.

--Ah! Fleur-d'Amandier...

Le regard tendre de Jaime la fit rougir. Elle eut peur que le malade se
souvnt de ce qu'elle avait fait dans les moments critiques, alors
qu'elle le croyait perdu.

--Maintenant, fais-moi le plaisir de te tenir tranquille--ajouta
Valls--je resterai ici, jusqu' ce que nous puissions repartir ensemble
pour Palma. Je suis au courant de tout... et, tu me connais!
j'arrangerai tout, tu me comprends, n'est-ce pas?

Le chueta clignait de l'oeil et riait malicieusement, sachant qu'il
s'entendait  deviner les dsirs de ses amis. L'excellent capitaine!
Depuis son arrive  Can Mallorqu, tout le monde tait  ses ordres.
Chacun l'admirait, et son humeur toujours joviale lui gagnait tous les
coeurs.

Margalida devenait toute rouge, en coutant ses incessantes allusions,
accompagnes de clignements d'yeux significatifs. Elle l'aimait pour le
dvouement et la tendresse qu'il tmoignait  son ami. Durant une nuit
d'angoisse, elle l'avait vu pleurer comme un enfant, parce qu'on croyait
venue la dernire heure.

Le Capellant adorait ce Majorquin, depuis qu'il l'avait vu rire aux
larmes en apprenant que Pp voulait faire de lui un cur.

Quant au fermier et  sa femme, ils lui obissaient comme des chiens
soumis.

Pendant plusieurs aprs-midi, Pablo et Jaime parlrent du pass.

Valls tait l'homme des rapides dcisions.

--Tu sais que rien ne m'arrte quand il s'agit d'un ami. En dbarquant a
Ivia, j'ai vu le juge. Tout se terminera pour le mieux. Tu tais dans
ton droit; tous les tmoins le reconnaissent: cas de lgitime dfense;
quelques formalits ennuyeuses, mais rien  craindre. Quant  ta sant,
la question est rsolue galement. Qu'y a-t-il encore? Ah, oui, autre
chose! mais je m'en charge!

Et, narquois, il riait bruyamment, en serrant les mains de Febrer, qui,
de son ct, ne voulut pas lui en demander davantage, par crainte d'une
dception.

Un jour, comme Margalida entrait dans la chambre, Valls la prit par le
bras et l'amena prs du lit.

--Regarde-la! cria-t-il avec une gravit bouffonne. C'est bien l celle
que tu aimes? On ne te l'a pas change? Non? Alors, donne-lui la main,
grand niais! Qu'est-ce que tu as  la regarder avec des yeux stupfaits?

Les deux mains de Febrer treignirent celles de la jeune fille. Ainsi,
c'tait donc vrai?... Il chercha le regard de la bien-aime, mais elle
baissait obstinment ses paupires ambres, tandis que l'motion
plissait ses joues et faisait palpiter ses narines.

--Maintenant, embrassez-vous! dit Valls en poussant doucement la jeune
fille vers son ami.

Mais Margalida, comme si elle se sentait en danger, prompte, se dgagea
et s'enfuit.

--Je comprends, murmura le capitaine, vous aimez mieux vous embrasser
quand je ne serai plus l.

Il approuvait ce mariage qu'il jugeait beaucoup plus raisonnable que
l'union projete de Febrer et de sa nice. Margalida tait une matresse
femme, et le capitaine avait la prtention de s'y connatre.

--J'ai arrang ton avenir, petit inquisiteur. Tu sais bien que ton ami
le juif arrive toujours  ses fins. Il te reste,  Majorque, de quoi
vivre modestement... Ne hoche pas la tte... Je sais que tu dsires
travailler, maintenant surtout que tu es amoureux et que tu veux fonder
une famille... tu travailleras donc. A nous deux, nous monterons une
affaire, tu verras. Si tu prfres quitter Majorque, je te procurerai
une occupation  l'tranger.

Sur la famille de Can Mallorqu, le capitaine exerait l'autorit d'un
matre. Pp et sa femme n'osaient lui dsobir. Comment discuter avec un
seor qui s'entendait si bien  tout! Puisque don Pablo Valls dsirait
que s'accomplt le mariage de Margalida avec don Jaime et donnait sa
parole que l'atlta ne serait pas malheureuse, ils accordaient leur
consentement.

C'tait un grand chagrin pour les deux vieux de la voir quitter l'le.
Mais ils aimaient mieux se rsigner  cette triste sparation que de
conserver auprs d'eux, comme gendre, leur ancien matre, envers qui ils
professaient un respect incompatible avec de tels liens de famille.

Quant au Capellant, peu s'en fallait qu'il ne s'agenouillt devant
Valls.

--Et l'on ose dire,  Palma, que les chuetas sont mchants!... On voit
bien que ce sont des Majorquins qui parlent ainsi.... Que ces gens-l
sont donc orgueilleux et injustes!... Le capitaine est un saint. Grce 
lui, je ne retournerai pas au sminaire... je serai agriculteur, et Can
Mallorqu m'appartiendra.

Ds que Margalida sera marie, j'irai choisir une fiance dans le bourg
et j'aurai, toujours avec moi dans ma ceinture, deux vaillants
compagnons. La race des vrros ne doit pas s'teindre dans notre le...
Je sens dans mes veines le sang hroque du grand-pre.

Par une matine ensoleille, Febrer, appuy sur Valls et sur Margalida,
s'avana d'un pas de convalescent jusque sous le porche de la ferme.
Assis dans un fauteuil, il contemplait avidement le tranquille paysage
qui s'offrait  sa vue:

Au fate du promontoire, l-bas, se dressait la tour du Pirate. Ah!
comme il avait rv et souffert entre ses murs! comme il l'aimait, en
songeant que l, seul et oubli du monde, il avait nourri cette passion
qui allait remplir le reste de sa vie, jusque alors vide et inutile!

Faible encore, il aspirait avec joie l'air tide de cette matine
lumineuse, o passaient des coups de vent venus du large.

Margalida, aprs avoir contempl Jaime avec des yeux pleins d'amour, o
persistait un peu de timidit, rentra pour prparer le djeuner.

Longtemps, les deux hommes gardrent le silence. Valls qui avait tir sa
pipe de sa poche et l'avait bourre de tabac anglais, lanait
d'odorantes bouffes. Febrer, les yeux fixs sur le paysage, embrassant
d'un regard bloui le ciel, les montagnes, la campagne et la mer, se mit
 murmurer une sorte de monologue. La vie tait belle! il l'affirmait
avec la conviction d'un homme qui a chapp inesprment  la mort.
L'homme pouvait se mouvoir librement, comme l'oiseau et l'insecte au
sein de la nature. Il y avait en elle place pour tous. Pourquoi
s'immobiliser en supportant les chanes que d'autres avaient forges
pour ceux qui devaient venir aprs eux, disposant ainsi  l'avance de
leur destine?...

Valls sourit en regardant son ami d'un air narquois. Plusieurs fois il
l'avait entendu, pendant ses accs de dlire, parler des morts, en
agitant ses bras, comme s'il se battait avec eux, et tchant de les
chasser au milieu de ses angoisses et de ses terreurs. Il couta les
explications que lui donna Jaime, et quand il sut combien le respect
aveugle du pass et l'humble soumission  l'influence des morts avaient
pes sur la vie de son ami, jusqu' le forcer  se confiner dans une le
carte, il resta silencieux et absorb.

--Crois-tu que les morts commandent? demanda tout  coup Jaime.

Le capitaine haussa les paules. Pour lui, il n'y avait dans le monde
rien d'absolu. Peut-tre l'empire des morts tait-il branl et dj en
dcadence. Autrefois ils commandaient en despotes, c'tait
incontestable. Maintenant il tait possible que leur autorit ne
s'exert que dans certains pays, et que dans d'autres ils eussent perdu
tout espoir de la rtablir. A Majorque, ils gouvernaient encore
tyranniquement, il le disait, lui, le chueta. Ailleurs il n'en tait
peut-tre pas ainsi.

Febrer ressentait une profonde irritation en se rappelant ses erreurs et
ses angoisses passes. Oh! les morts! l'humanit ne serait pas heureuse,
tant qu'on n'en aurait pas fini avec eux.

--Pablo, tuons les morts!

Le capitaine jeta sur son ami un coup d'oeil inquiet, mais en voyant
la srnit de son regard, il se rassura et dit en riant:

--Je ne demande pas mieux, qu'on les tue!

Puis il reprit son srieux, se renversa dans son fauteuil en lanant une
bouffe de fume et ajouta:

--Tu as raison, tuons les morts! Foulons aux pieds les prjugs, et ne
consultons que nous-mmes.

Jaime regarda derrire lui comme pour chercher  l'intrieur de la
maison la douce figure de Margalida; puis il rsuma toutes ses angoisses
passes et toutes les vrits nouvelles qu'il avait dcouvertes, en
rptant nergiquement:

--Tuons les morts!

La voix de Pablo le tira de ses rflexions:

--Alors aujourd'hui, tu pourrais pouser ma nice sans remords ni
crainte?

Febrer hsita avant de rpondre...

Oui, il pourrait l'pouser s'il n'y avait pour l'arrter que les
scrupules qui autrefois l'avaient tant fait souffrir. Mais il manquerait
quelque chose pour que cette union ft possible, quelque chose de plus
fort que la volont des hommes et de plus puissant qu'eux, quelque chose
qui ne pouvait s'acheter et qui rgnait sur le monde, quelque chose
qu'apportait avec elle l'humble Margalida, sans le savoir...

Les angoisses de Febrer taient termines. Pour lui commenait une
nouvelle existence.

Non, les morts ne commandent pas.

Qui commande, c'est la vie, et par-dessus la vie, l'Amour.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY







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1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
