Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0045, 6 Janvier 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0045, 6 Janvier 1844

Author: Various

Release Date: June 29, 2012 [EBook #40107]

Language: French

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L'Illustration, No. 0045, 6 Janvier 1844.


L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL

        N 45. Vol. II.--SAMEDI 6 JANVIER 1844.
        Bureaux, rue de Seine, .33.

        Ab pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger.   --     10        --    20       --    40



SOMMAIRE.

Histoire de la semaine. _ruption de l'Etna; Portrait de Tyler; Portrait
et maison de Brune; Monument lev  la mmoire du duc de Beaujolais, 
Malte_.--Courrier de Paris.--Le Parjure, romance; paroles et musique de
M. Amde de Beauplan avec une Gravure.--Thtres. Le Laird de Dumbicky;
Andr Chnier; le Mdecin de son Honneur; Paris dans la comte;
Gerolstein; une Ide de Mdecin.--Projet de Perfectionnement de la
Navigation  la vapeur et Suppression de la Chemine dans les Bateaux,
par M. Lefebvre. _Trois gravures_.--Sance de la Socit Philotechnique.
_Une Gravure_.--Institution Royale des Jeunes Aveugles. _Cinq
Gravures_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle (1re partie), par Marc
Fournier.--Publications Illustres.--La Belgique monumentale, artistique
et pittoresque, _quatre Gravures_; la Tente de Charles le
Tmraire.--Correspondance.--Annonces.--Janvier, _Une gravure_.--Modes.
_Une Gravure_.--Une lettre d'un habitant de Concarneau.--Rbus.



Histoire de la Semaine.

Le discours d'ouverture de la session a le privilge d'occuper longtemps
l'attention publique. Pendant un mois on le discute, on le paraphrase,
on le commente. La Chambre s'est runie dans ses bureaux cette semaine
pour nommer la commission qui devra prparer sa rponse, et jusqu' ce
que ce projet d'adresse lui ait t apport, jusqu' ce qu'une
discussion, qui s'annonce devoir tre, anime, ait t mise  l'ordre du
jour, les travaux lgislatifs seront en quelque sorte suspendus, les
grands acteurs politiques demeureront dans la coulisse. M. Sauzet
pourra, prs de sa sonnette immobile, se remettre des motions que lui a
causes sa rlection trop longtemps incertaine.

[Illustration: ruption de l'Etna, les 17 et 18 dcembre 1843.]

Un autre discours vient d'avoir du retentissement dans les deux mondes.
Le message du prsident des tats-Unis, M. Tyler, lu par lui 
l'ouverture du congrs amricain le 5 dcembre, traite avec nettet et
rsolution des questions dlicates qui touchent aux intrts et 
l'honneur de l'Union, que l'Angleterre envisage d'un point de vue 
elle, et dont la solution commande l'attention de la France. Nous devons
remarquer avant tout dans le travail de M. Tyler le passage qui concerne
le droit de visite et la traite des noirs. On sait que les tats-Unis se
sont formellement refuss vis--vis de l'Angleterre  la reconnaissance
du droit qu'elle voulait gnralement tablir, et qu'il a t stipul
dans le trait Ashburton un autre mode de rpression pour le traite des
ngres. Le prsident s'est flicit des mesures qui ont t prises, et a
exprim hautement l'opinion qu'elles suffiraient pour amener l'abolition
de la traite. La rsistance de l'Union et les rsultats du parti qu'elle
a fait adopter sont pour nous un bon exemple et une utile exprience.
Nous voudrions avoir  annoncer que ce document permet de compter sur
une rduction du tarif amricain. Malheureusement l'amlioration de la
situation financire des tats, due  de tout autres causes, fait
illusion  leurs hommes politiques, et les porte  penser que la
surcharge des droits  l'importation n'y est point trangre. Le
prsident Tyler parle du Texas et repousse les prtentions mexicaines de
faon  ne pas permettre de douter que l'entre dans l'Union du
territoire texien ne soit prochaine. Quant au territoire d'Orgon et 
sa dlimitation dfinitive il annonce la ferme dtermination de soutenir
dans leur juste rigueur les droits de l'Amrique et de ne cder  aucune
prtention non justifie de l'Angleterre. Cette dclaration, comme aussi
l'annexation probable du Texas, ont caus  Londres une vive motion.
Les feuilles ministrielles n'ont pas craint de dire que si l'opinion du
prsident n'tait pas dsavoue par la majorit du congrs, c'tait la
guerre. Du reste, l'influence anglaise lutte et se dbat pniblement
dans l'Amrique du Nord. Au Canada, o l'ancien parti franais avait
conquis le pouvoir, une crise nouvelle vient de se manifester, mais rien
n'annonce qu'elle doive donner plus d'action sur la marche des affaires
au gouverneur anglais.

[Illustration: M. Tyler, prsident actuel des tats-Unis.]

[Illustration: Brune, dcd  Rouen, le 25 dcembre 1843.]

Pour l'Amrique du Sud, une correspondance du Buenos-Ayres, publie par
le _Sun_, assure que la rupture du gouvernement de Rosas avec celui du
Brsil tait complte au 23 octobre. On attribue ce conflit  des notes
assez vives qui se seraient changes entre le cabinet bunos-ayrien et
l'ambassadeur brsilien, M. Duarte,  propos de l'attitude qu'aurait
prise, dans les affaires de Montevideo M. Sinimber, consul de l'empereur
dans cette dernire ville. La mme correspondance parle de l'expulsion
de M. Leitte, consul-gnral de Portugal  Montevideo, expulsion
qu'aurait provoque le gnral Riveira. La position des nombreux
nationaux que nous comptons sur cette rive est toujours aussi menace.

La session lgislative du grand-duch de Bade est ouverte, et dj la
Chambre des Dputs s'est occupe de diverses questions importantes qui
montrent l'esprit dont elle est anime. On a demand la prsentation
d'un projet de loi pour l'tablissement du jury, et le rtablissement de
la libert de la presse dgage de la censure et de toute procdure
secrte.

--A Athnes, l'assemble nationale poursuit ses travaux sous la
prsidence de son doyen d'ge, qu'elle a maintenu au fauteuil  la
presque unanimit. M. Notaras, auprs duquel tous les doyens de nos
assembles Franaises ne sont que de jeunes tourdis, est g de _cent
sept ans_. On discutait au dpart des derniers navires la loi lectorale
et les conditions d'ligibilit.

--En Espagne, les Chambres n'auront de longtemps sans doute rien 
discuter. Narvaez leur a fait ces loisirs. Le parti qui se dit modr
tait embarrass de savoir comment il se tirerait, en prsence des
Chambres, de l'accusation qu'il avait voulu intenter  M. Olazaga et
dont le projet a t renvoy  une majorit favorable  l'ancien
ministre, et des mesures rclames par l'opinion publique contre
l'tat-major qui a t briser les presses et dtruire le matriel des
journaux de Madrid suspects d'opinions hostile? Il a trouv un moyen de
rpondre  tout, ou plutt de n'avoir  rpondre  rien. Le 25, on est
venu lire aux deux Chambres un dcret qui ne dissout pas les corts, qui
ne proroge pas leur session, qui la suspend sans ajournement fixe. On
s'tait d'abord propos de demander aux Chambres, avant de les
congdier, l'autorisation de percevoir les impts; mais on a rflchi
que cela amnerait invitablement une discussion, et c'est ce qu'on
avait  coeur d'viter  tout prix. On va donc gouverner par
ordonnances, l'arme aidant et jusqu' ce qu'elle en aide un autre, sauf
 venir plus tard demander un bill d'indemnit. C'est du moins quelque
chose d'assez net et d'infiniment prfrable  nos yeux, sous le rapport
de la dignit,  la comdie joue  l'occasion de lu dclaration royale.
La reine-mre Marie-Christine se dispose  retourner  Madrid au
commencement du mois de fvrier. On parat ne pas douter que sa
prsence, ses conseils et surtout ses millions pourront tre d'un grand
secours pour vaincre les difficults qu'on est destin  rencontrer.
Pendant ce temps-l la lutte engage  Figuires entre Ametler et Prim
se poursuit avec acharnement, et bientt il n'y aura plus autour d'eux
que des ruines et la mort.

Les lettres de Tunis annoncent, que, par suite des dmls survenus avec
la Sardaigne, le bey s'attend  voir arriver une flotte sarde, et qu'il
a donn des ordres pour que le port ft immdiatement mis en tat de
dfense. Les juifs eux-mmes sont forcs de travailler aux
fortifications; 15,000 hommes sont chelonns sur divers points de la
cte. On fait venir de Leghorn de la poudre, des armes; tout dans le
pays a pris l'aspect de la guerre.--Si le bey de Tunis enrgimente les
juifs de ses tats, le roi de Danemark annonce galement la louable
intention d'enrgimenter tout le monde. Par les lois de ce royaume, sur
le recrutement de l'arme de terre et de mer, qui datent du commencement
du seizime sicle, poque o le servage, existait encore en Danemark,
les paysans seuls sont tenus de faire le service militaire; et les
autres citoyens, c'est--dire tous ceux qui sont fils de bourgeois, s'en
trouvent exempts par droit de naissance. Cet tat de choses qui dj,
depuis longues annes, a fait natre les plus vives plaintes, va tre
aboli. Le roi Christian vient d'ordonner qu'il sera soumis aux tats
provinciaux un projet de loi qui imposera  tous les Danois, sans aucune
distinction de naissance, de rang ou de position sociale, l'obligation
de servir dans l'arme de terre ou dans la marine. Le texte de ce projet
a t publi dans le journal officiel de Copenhague.

En attendant l'ouverture des dbats de son procs, toujours fixe au 15
de ce mois, en attendant aussi la rvocation du vice-roi d'Irlande, lord
de Grey, mesure prochaine,  ce qu'on parat croire, O'Connell porte la
terreur dans d'autres rangs encore que ceux des orangistes. Voici ce
qu'il crit de l'abbaye de Derryane  un de ses amis: Quel homme sans
got que cet avocat-gnral, de ne pas avoir voulu me laisser quinze
jours encore dans mes montagnes! Hier nous avons eu une chasse superbe,
nous avons tu cinq livres, et je l'ai suivie jusqu'au bout. Elle a
dur cinq heures trois quarts. Les livres ont t tus  trois minutes
d'intervalle l'un de l'autre. Tout retentissait de cris de joie que les
chos rptaient. Jamais, depuis cinq annes, je ne me suis trouv plus
dispos, et vous rirez quand vous saurez que j'ai t moins fatigu que
plusieurs jeunes gens. Il nous a fallu faire trois milles pour rentrer.
Je ne comptais pas sur une aussi belle chasse, car plusieurs de mes
chiens: taient morts de maladie; je les ai presque pleurs, mais les
autres m'ont indemnis. Si le temps est sec demain, je compte faire une
nouvelle partie de chasse. L'infatigable agitateur!!!

Une longue et dsastreuse ruption de l'Etna vient d'affliger la Sicile.
Pendant dix jours le volcan a lanc des cendres brlantes et vomi des
flots de lave qui se sont rpandus comme une mer dvorante et ont menac
de dtruire la ville de Bronte. Les versants d'un mont ont heureusement
fait dvier le courant. Mais dans son parcours, qui a t de deux lieues
en ligne directe et de trois environ en tenant compte des dviations, la
lave, qui prsentait une largeur de soixante  soixante-dix pieds et une
paisseur de huit  dix, a tout dtruit et fait des victimes nombreuses.
De nouveaux cratres se sont manifests et ouverts; une scne affreuse,
entre autres, s'est passe prs de la Cartiera, sur la route de Bronte 
Catane. La lave s'tait amoncele dans un bas-fond o il se trouvait de
l'eau, et elle y avait form un monticule fort lev auprs duquel
s'taient rassembls un grand nombre de curieux et beaucoup d'ouvriers
qui travaillaient  couper du bois, quand tout  coup la vapeur produite
par l'bullition de l'eau et les gaz comprims dans l'intrieur de cette
masse ont fait explosion. Pus de soixante personnes ont t brles ou
tues sur ce seul point par les vapeurs corrosives ainsi que par les
clats de la lave encore rouges, lancs  la distance de plus de cent
cinquante mtres. Des voitures, des chevaux, des mulets, qui avaient t
amens par des voyageurs, se sont trouvs sans matres, et il a t
impossible ni de compter les morts ni de savoir quels ils taient, la
plupart tant rests ensevelis sous les sables brlants, les laves et
les dbris lancs par l'explosion.

Le 5 dcembre dernier,  Malte, le consul de France, les officiers de la
marine franaise et M. le baron Taylor, charg d'une mission  cet
effet, ont procd avec pompe  l'inauguration du nouveau mausole que
le roi des Franais vient de faire lever sur la tombe de son frre le
duc de Beaujolais. La sculpture de ce monument est due au ciseau de M.
Pradier. Les autorits civiles, maritimes et militaires, ainsi que le
gouverneur, les amiraux Owen et Curtis, les consuls des diverses
puissances, les commandants des btiments de guerre mouills dans le
port, ont assist  la crmonie. La chapelle ardente avait t place
sons la grande vote de l'glise; elle tait surmonte des armes de la
famille d'Orlans. L'glise tait entirement tendue de noir. Le
principal fort tirait un coup de canon de minute, en minute, et
lorsqu'on a dcouvert le cercueil du duc de Beaujolais, le steamer
franais le _Vloce_ a fait un salut de vingt et un coups. Tous les
btiments de guerre avaient leurs pavillons  mi-mt, et leurs vergues
en croix.

[Illustration. Mausole du duc de Beaujolais,  Malte.]

Casimir Delavigne a laiss une place  l'Acadmie et une autre  la
bibliothque de Fontainebleau. Cette double succession donne lieu 
beaucoup de courses, de visites, de placets et de lettres de toute
sorte, M. Alexandre Dumas a fait imprimer celle qui suit dans _le
Sicle_, c'est--dire 10 mille exemplaires: Monsieur le rdacteur,
plusieurs journaux ont annonc que j'avais sollicit et obtenu la place
de bibliothcaire  Fontainebleau. Veuillez, je vous prie, dmentir
cette nouvelle, qui n'a aucun fondement. Si j'avais ambitionn un des
Fauteuils que l'illustre auteur des _Messniennes_ ou de _l'cole des
Vieillards_ a laisss vacants, c'et t SEULEMENT son Fauteuil
d'acadmicien. Veuillez agrer, etc.--Seulement!--Un autre trait
pistolaire a t lanc contre l'Acadmie par l'intendance de la liste
civile. Le chef du cabinet, rpondant  un solliciteur qui faisait
valoir nous ne savons quels titres pour obtenir la place de
bibliothcaire  Fontainebleau, lui a crit officiellement que cette
place ne sera donne qu' un acadmicien OU  un homme de lettres.
C'est bien diffrent.

[Illustration: Maison de Brune,  Rouen.]

La Normandie vient encore d'avoir  pleurer un de ses plus utiles et,
disons-le, un de ses plus nobles enfants. Tous les Parisiens qui ont
fait le voyage de Rouen ont remarqu  l'entre du pont suspendu un
petit difice d'un got simple et svre, portant au front une table de
marbre avec cette inscription: A LOUIS BRUNE. LA VILLE DE ROUEN. Cette
maison avait t leve aux frais de la ville, comme tmoignage de
reconnaissance publique, pour une longue srie d'actes de courage et de
dvouement. Louis Brune avait sauv la vie  quarante-quatre personnes,
qu'il avait, en exposant la sienne, retires des flots. Malgr les
rcompenses dont il avait t l'objet il tait laurat du prix Montyon,
chevalier de la Lgion-d'Honneur, dcor de sept ou huit mdailles,
pensionn, malgr le retentissement justement donn  ses belles
actions, Louis Brune tait rest simple, bon et dvou. Le jour, la
nuit,  toute heure, il veillait, cherchant l'occasion d'exposer sa vie!
A ceux qu'il avait sauvs il ne demandait qu'un souvenir, et le nombre
en tait si grand qu'il avait oubli le nom de plus d'un d'entre eux.
Cet homme, dont l'existence tait si prcieuse, et qui, aim, rvr de
tous, avait tant de motifs pour la chrir; cet homme au coeur duquel il
est impossible de prter une pense faible, une dtermination coupable,
s'est jet du haut du pont de pierre de Rouen, et s'est ouvert le crne.
Cet inexplicable vnement a constern la ville entire. La mort de ce
hros d'humanit a donn lieu  la publication d'une note sur sa vie que
lui-mme avait raconte et en quelque sorte dicte  un des journalistes
rouennais, auxquels nous empruntons tous les dtails de ce rcit: En
1816, j'avais neuf ans (il est mort  trente-six), je venais de perdre
mon pre, qui tait chargeur au routage; ma mre restait avec quatre
petits enfants. On me mit dans les manufactures. Le pain valait neuf
sous la livre. Je gagnais six sous par douze heures de travail... Et
quoique tout petit, je voyais bien la misre de notre maison; eux
taient presque toujours malades au lit; je laisse  deviner pourquoi...
Moi, je les soignais: c'tait mon affaire, puisque j'tais le plus fort.
Mais les six sous des mcaniques ne me suffisaient pas; pourtant j'y
suis rest sept ans. On me prta deux seaux, un cercle, des bricoles; me
voil porteur d'eau. C'tait un peu mieux, surtout quand je pus ajouter
 cette profession celle de porteur de poisson  la halle. Je ne boudais
pas au travail, et j'apportais toujours quelque chose  la maison.
Enfin, on me fit concurrence, et je quittai le mtier pour un troisime.
Ah! celui-l ne m'allait gure. Faut-il le dire? Je servis pendant
quatre ans comme domestique. coutez donc! mon matre, qui tait un
brave homme, avait promis de nourrir, de soigner ma mre et mes frres;
_a m'avait touch en dedans!_ et j'avais accept. Du reste, il a tenu
parole. Mais je n'tais pas heureux, et plus d'une fois je voulais en
finir, comme autrefois dans les mcaniques, en plaant ma main dans un
engrenage; c'tait une btise, parce que le bon Dieu est bon, et qu'il y
a toujours de la ressource quand on est honnte homme. Mais je vous dis
tout. Apprenti carrossier pendant trois semaines  50 centimes par jour,
je quittai encore l'atelier. Cette fois, c'tait faute de tablier de
cuir. Puis je travaillai successivement aux pilotis, au dblai de la
Seine, comme plongeur. Alors, j'tais un homme: on me payait bien, et on
ne manquait plus de rien chez nous. A prsent, grce  tout le monde,
j'ai la croix, une belle maison prs de la rivire, et gare  ceux qui
se jettent  l'eau, je les repche sans misricorde!--Le convoi de
Brune a t suivi par le deuil public, par la population tout entire.

La fin de 1843 et le commencement de 1844 ont t fconds en morts
illustres. Rouen encore a vu mourir son archevque, M. le prince de
Croi, grand-aumnier sous la Restauration.--La Sude a perdu un de ses
plus savants mdecins, le seul lev de l'illustre Linn qui vcut
encore, M. d'Afzhus, professeur  l'Universit d'Upsal, qui est mort 
quatre-vingt-treize ans.--Un homme qui avait, de son vivant, distribu
une partie de sa fortune aux malheureux, M. le comte Lon d'Ourches, qui
a donn 200,000 francs  la Colonie agricole de Mettray, 60,000 francs
aux victimes du dsastre de la Pointe--Pitre, et une foule d'autres
riches offrandes  des oeuvres et  des tablissements de charit, vient
de mourir en son chteau, prs de Metz.--Enfin, un homme qui laissera un
des noms les plus honorables parmi les citoyens utiles, Mathieu de
Dombasle, qui, lui, a tant fait pour l'agriculture, si nglige chez
nous, Mathieu de Dombasle a termin trop tt une carrire dont les
travaux et les services rclament plus de lignes qu'il ne nous est
permis d'en accorder aujourd'hui  chaque mort illustre.



Courrier de Paris.

Dieu soit lou! Paris commente  prendre du repos et  rentrer dans son
lit. Pendant huit jours, il avait bris les cluses et dbordait par les
rues. Le 1er janvier fait de Paris une vritable mer agite: tout y va,
tout y vient; le flux et le reflux ne vous laissent ni repos ni relche:
partout,  droite,  gauche, ici et l, ce sont des flots qui se
droulent, des vagues qui se rencontrent et qui se heurtent.

O va cette multitude tumultueuse? qui la pousse ainsi? que veut-elle?
sans doute quelque joie immense la prcipite par toutes tes les voies
ouvertes dans la ville? elle court aprs un grand plaisir ou un bonheur
inou? Pas le moins du monde: consultez chacun de ces bipdes effars,
femmes, hommes, jeunes gens, vieillards, priez-les de vous donner le fin
mot de toute cette agitation, et surtout faites-leur compliment du
plaisir qu'ils y trouvent: Maudit jour! s'crieront-ils, peste soit du
1er janvier! au diable les trennes! et cependant nos gens continuent
de se dmener  perdre haleine; les uns barbotent de pav en pav, les
autres se disputent les _omnibus_ et les fiacres; ceux-l galopent dans
leur calche, ceux-ci trottent comme des facteurs de la petite poste.
Quel tapage sur les places publiques et dans les moindres rues? Et
notez, pour ajouter au charme du tableau, que le 1er janvier est
invariablement inond de pluie. Le ciel ne veut pas qu'on l'accuse de
lsiner sur la question des trennes, et, pour s'pargner l'ennui des
menus dtails, il gratifie tous les ans Paris d'une onde gnrale;
charmant cadeau dont chacun reoit les claboussures.

Cette anne le ciel s'est montr d'une gnrosit sans pareille il a
humect le jour de l'an des pieds  la tte. Il fallait le voir, ce jour
infortun, tremp jusqu'aux os, crott jusqu' l'chin, incitant le
pied dans le ruisseau, se glissant le long des gouttires, et engageant
de tous cts une humble mle de parapluies. Singulier spectacle qui
montre pendant vingt-quatre heures tout un peuple pataugeant avec un sac
de bonbons dans une poche, une poupe dans l'autre; dans la main un
polichinelle et un cheval sous le bras!

Mais enfin Paris en est quitte; il a douze mois de rpit: jusqu'au 1er
janvier 1845, on lui permettra de ne pas vivre exclusivement avec les
marchands de joujoux et les confiseurs. Depuis quelques heures, Paris
est rentr dans sa vie ordinaire, usant son mouchoir  essuyer tous les
baisers et toutes les embrassades qu'il a donns et reus aux frais de
la nouvelle anne, et pansant les saignes faites  sa bourse.--Une
moiti de la ville est mlancolique; c'est la moiti qui a achet les
bonbons; l'autre, qui les a vendus ou mangs, se montre d'une humeur
charmante.

Mais il est bien question de pastilles et de joujoux! Le 1er janvier a
produit des choses autrement graves: il nous a ramen MM. les dputs;
diable! gardons-nous d'en rire. Il ne s'agit ici, comme on sait, ni de
pantins ni de marionnettes; et si nos honorables nous font avaler plus
d'une drage, les drages reprsentatives ne ressemblent gure  celles
de Boisselier ou de Marquis; le budget, entre autres, le budget, bonbon
monstre, n'est pas d'un got aussi fin ni d'une digestion aussi facile.
Le dput est donc, en ce moment, l'objet le plus en vogue: il y a six
mois qu'on n'en voyait plus, et le besoin commenait  s'en faire
gnralement sentir; six mois! c'est plus qu'il n'en faut pour vous
remettre en crdit dans ce pays adorable. Vous semblez maussade, vous
tes devenu banal et insupportable, on ne veut plus de vous; ds que
vous paraissez, on bille et l'on tourne le dos: Qui nous dlivrera de
cet ennuyeux, dit-on; c'est tout au plus si l'on vous croit bon 
divertir la bonne d'enfants et la portire; faites un voyage de six
mois; disparaissez pendant six mois; que pendant six mois on n'entende
plus parler de vous, et vous reviendrez un homme charmant; il n'y a rien
de tel que l'absence pour rajeunir les choses et les hommes, et
assaisonner d'un certain sel de nouveaut les plus dcrpits et les plus
insipides.

Dieu nous garde de penser et surtout de dire que MM. les dputs ont
besoin de s'absenter pour tre exquis; ils le sont toujours, la France
le sait; mais enfin, ils subissent la loi commune: un semestre de
silence les rend plus piquants au retour et remet le public en apptit.

Le foyer de l'Opra gagne beaucoup  l'ouverture des chambres; la
chronique y languissait; on avait puis la question Carlotta Grisi; on
tait  bout de notes diplomatiques sur madame Stoltz et Duprez; et le
_mmorandum_ Maria, Forster et Adle Dumilatre, n'offrait plus qu'un
mdiocre intrt; la Chambre est venue se jeter fort  propos  travers
ces questions languissantes et les ranimer en variant leur monotonie; le
foyer de l'Opra, depuis le discours de la couronne, a repris une
physionomie curieuse et affaire; on y glisse agrablement l'affaire de
l'adresse entre une discussion sur telle roulade ou sur tel rond de
jambe, et la querelle de la prsidence a singulirement servi  donner
de l'importance  la nouvelle du voyage entrepris par M. Lon Pillet 
la recherche d'un tnor.

La dcouverte du prcieux tnor n'est pas encore faite, bien que M. le
directeur de l'Opra courre aprs ce phnix, bride abattue, tout 
travers les Alpes; mais le prsident de la Chambre est dj trouv ou
plutt retrouv; un tnor serait-il un oiseau plus rare qu'un prsident?

On sait que c'est M. Sauzet, l'lu constitutionnel des trois dernires
annes, qui est remont au fauteuil, en passant sur le corps  M. Dupin,
qu'on avait essay de mettre en travers, pour lui barrer le passage. Or,
il parat que M. Sauzet, le meilleur homme du monde et de l'loquence la
plus fleurie, n'est pas encore aguerri contre les motions de cette
lutte annuelle. Je tiens de son mdecin que plus d'un mois avant la
session, l'honorable dput du Rhne prouve invariablement des
inquitudes abdominales qui ne font qu'augmenter de jour en jour,
jusqu' l'heure fatale o la grande bataille de la prsidence doit se
dcider; alors le malaise redouble, et M. Sauzet a grand peine  se
possder. La dernire candidature de M. Dupin avait rendu la victoire de
M. Sanzet plus incertaine que de coutume. Un spirituel dput du centre
gauche, qui connat le faible de M. Sauzet, demanda  un ministre, la
veille du combat dfinitif: Monsieur, avez-vous vu Sauzet ce matin?
Comment vont ses entrailles? On peut affirmer qu'aujourd'hui les
entrailles de M. Sauzet se portent  ravir; mais, en revanche, les
entrailles de M. Dupin sont peut-tre un peu souffrantes.

En mme temps que l'ouverture de la session, on nous annonce l'ouverture
des bals masqus. Faut-il voir la une allgorie? La salle de
l'Opra-Comique a donn le signal; le dbardeur y a fait ses premires
armes dimanche dernier; l'Acadmie Royale de Musique, ne voulant pas
encourir les reproches de reculer devant ce _galop_ prmatur, annonce
ses fameux bals du samedi, bals  grand orchestre, toutes bougies et
tous lustres flambants. Ou voit que l'anne 1844 n'est pas d'humeur 
engendrer la mlancolie et  se donner des airs de cnobite. A peine ne
depuis huit jours, elle embouche le cornet  piston, et se met en
branle. Elle aura de quoi s'amuser, la luronne! Le carnaval est long et
lui promet des nuits infinies de cachucha. On ne dira pas du carnaval de
cette anne ce que la chanson de Blanger a dit d'un de ses aeux:

        Ah! qu'il est court! Ah! qu'il est lourd!

Le mercredi des cendres lui donne pleine licence jusqu'au 28 fvrier
inclusivement. Janvier et fvrier seront vous tout entiers  l'archet
de Musard et  la politique: on se querellera dans les Chambres, et le
soir, on fera un tour de valse. Charmante vie!

M. le prfet de la Seine pourra faire des heureux: ce n'est pas le temps
qui lui manquera. Ces bals de M. de Rambuteau sont des plus magnifiques
et des plus envis; ceux qui y dansent ne se sentent pas de joie; ceux
qui n'ont point leur part dans la fte, en meurent d'envie ou en schent
de dpit. Que de journes employes  faire de la diplomatie pour
arriver  cette conqute! Que de nuits sont troubles par l'ennui d'tre
exclu de ce paradis municipal! Si M. de Rambuteau tait tenu de rpondre
 toutes les ambitions de contredanse, il faudrait qu'il demandt  son
collgue le prfet de police l'autorisation d'ouvrir son bal sur la
place Louis XV; peut-tre mme y serait-on  l'troit, et faudrait-il y
ajouter les Champs-Elyses pour succursale.

Madame de Pontalba menace de faire plir l'clat des bals de
l'Htel-de-Ville; ce n'est pas que madame de Pontalba et
l'Htel-de-Ville aient prcisment la mme clientle; l'Htel-de-Ville,
en bon prince qu'il est, donne la main  ses douze arrondissements, les
fait danser et leur sert des sorbets et des glaces avec une affabilit
presque roturire; c'est Paris qui saute et se rafrachit au bal de la
prfecture, et, en dfinitive. Paris c'est un peu tout le monde. Madame
de Pontalba n'imite pas ces habitudes bnvoles et dmocratiques; elle
ne prend ses danseurs que dans la fine fleur du grand monde, et toutes
ses valseuses habitent les hauts sommets du faubourg Saint-Germain; il
faut avoir eu au moins un aeul ou deux tus  la bataille de Nicopolis,
pour tre admis  faire un avant-deux chez madame de Pontalba; et s'il
n'est pas prouv qu'un de vos anctres tait intime ami de Beaudoin de
Jrusalem, on vous refuse le balancez--vos-dames et l'on vous destitue
du tour-de-main. Ainsi les bals Pontalba et les bals de l'Htel-de-Ville
ont un mrite trs-distinct, ce qui n'empche pas que l'on puisse porter
ombrage  l'autre. Cette anne, par exemple, l'Htel-de-Ville pourrait
bien avoir le dessous et s'clipser devant Pontalba. Allez-vous chez
madame de Pontalba: sera videmment le grand mot de ralliement qui
courra cet hiver du salon au boudoir. Longtemps on n'avait fait que
cette question: Allez-vous au bal de l'Htel-de-Ville? D'o vient ce
changement? Est-ce que les plerinages d'outre-Manche et l'air de
Belgrave-Square tourneraient les ttes de l'aristocratie?

Le monde raffin se prpare  faire son plus gracieux accueil  M. le
prince Poniatowski, qu'on attend tous les jours d'Italie; le prince
vient passer l'hiver  Paris, non pas pour dresser un plan de campagne
avec Napolon, comme aurait pu le faire nagure son illustre pre, mort
glorieusement dans la retraite de Russie; M. le prince Poniatowski
actuel, fils du hros infortun, est un parfait musicien qui arrive tout
exprs pour chanter, de sa belle voix, des airs qu'il compose lui-mme,
et pour faire le bonheur de nos charmantes petites Parisiennes: Un
prince qui chante si bien! un Poniatowski auteur de si jolies romances!
mais c'est dlicieux! ravissant! ne trouvez-vous pas cela divin, ma
chre?-M. de Poniatowski ne va pas seulement sur les brises de
mademoiselle Losa Puget, de Brat et de Labarre, il court aprs la
gloire de Mozart et de Rossini; l'Italie a eu en ce genre des
chantillons de son savoir-faire: M. Poniatowski l'a gratifie d'un ou
de deux opras de son cr. On cite entre autre un ouvrage intitul:
Bonifacio di Geremei; peut-tre M. le prince Poniatowski nous fera-t-il
aussi le plaisir de nous faire entendre ses opras; pourquoi Paris
serait-il plus malheureux que ne l'a t Florence? Quoi qu'il en soit,
il est vident que M. le prince Poniatowski va succder, dans le monde
parisien,  M. le prince Belgioso, longtemps clbre ici par les charmes
de sa voix et ses autres talents d'agrment. M. Belgioso a quitt Paris
depuis un an, le volage! Il a bien fallu lui donner un remplaant:
prince pour prince, ces dames n'y perdront rien.

On marie et on tue les gens, dans ce pays-ci, avec un aplomb
remarquable. Remontez-vous au fait, vous trouvez que l'homme mari est
toujours un parfait clibataire, et que la dfunte et le dfunt sont
plus vivants que jamais. Ainsi, l'autre jour le bruit de la ville
m'avait conduit adresser l'autel nuptial pour M. Berryer et madame la
marquise de Sommariva; eh bien! j'en suis pour ma corbeille de mariage!
M. Berryer n'a nulle intention de s'afficher  la mairie, et madame de
Sommariva continue  vivre en paix dans le veuvage. Et moi, qui avais
dj command mon babil de noces! je vais intenter une action en
dommages et intrts,--contre qui?--contre l'air, contre le vent qui
nous apportent tous ces contes invents par on ne sait qui, et venus on
ne sait d'o?

Tandis qu'on mariait M. Berryer malgr lui, on tuait ma dame Catalani
sans plus la consulter; il est vrai qu'on la ressuscitait le lendemain.
L'illustre cantatrice a t morte et vivante trois ou quatre fois dans
la mme semaine. Tout, compte fait, il parat malheureusement que madame
Catalani est positivement morte: un journal musical donnait hier la
triste nouvelle d'une faon si affirmative et d'un air si candide qu'il
est difficile d'en douter,  moins qu'il n'y ait plus aucune espce de
bonne foi sur la terre. Suivant cette version ncrologique, madame
Catalani aurait rendu le dernier soupir dans sa villa, prs de
Sinigaglia; elle tait ge de soixante ans, tant ne en 1784.--Mais de
quoi m'avis-je de le prendre sur ce ton lugubre et de mettre un crpe 
mon bras? Peut-tre demain faudra-t-il vous annoncer que madame Catalani
n'a jamais joui d'une sant plus parfaite, et qu'au lieu d'un
enterrement, elle a donn dans sa villa romana un dner magnifique o
les convives joyeux ont vid le vin de Chypre et de Champagne, en
l'honneur de son teint vermeil et de son embonpoint. On a vu des
rsurrections, moins extraordinaires, tmoin celle de M. Duponchel,
ancien directeur de l'Opra, dont le trpas avait t, il y a trois ou
quatre ans, annonc dans toute la ville par billets de faire part: Vous
tes invit  assister au convoi et enterrement de M. Duponchel,
directeur de l'Acadmie royale de Musique, mort  huit heures du matin
hier, 11 novembre. La famille, les amis plors arrivent au domicile
mortuaire pour mener le dfunt en terre, et le trouvent dans sa salle 
manger, dvorant d'un rude apptit un certain pt de foie
gras.--C'tait une plaisanterie de quelques mystificateurs; mais une
plaisanterie un peu noire, on l'avouera.

On a calcul la quantit de citoyens franais qui ne portent pas de
souliers; le chiffre, suivant ce dnombrement, s'lve  vingt millions.
Vingt millions sur trente-quatre millions d'habitants! Ou voit que notre
patrie n'est pas trs-bien chausse. Il est juste, cependant, de tenir
compte de ceux qui portent des sabots; nous en donnerons le total une
autre fois, toujours est-il qu'il y a plus de va-nu-pieds en France que
de semelles. Un journal annonce,  ce propos, qu'un cordonnier vient
d'inventer une mcanique merveilleuse qui peut fabriquer quarante paires
de souliers par jour. Mettez cette mcanique dans les mains de tous les
cordonniers et de tous les savetiers de France, et vous aurez en peu de
temps un incroyable approvisionnement de souliers: de quoi satisfaire
tous les pieds qui n'en ont pas. Le journal en question se rjouit fort
de cette dcouverte, et semble croire une toute la France va marcher
avec des doubles semelles et des bottes vernies. Nous nous en
rjouirions volontiers avec la feuille philanthropique, si une petite
rflexion n'ajournait notre joie: fabriquer des millions de souliers 
la minute, c'est quelque chose; mais la grande question est de pouvoir
payer les mmoires du cordonnier. Quand notre ami le journal aura
invent une mcanique pour donner six francs  tous ceux qui n'ont pas
le sou et veulent des souliers, et vingt francs pour une paire de
bottes, la question commencera  s'claircir. Voil la vraie mcanique
difficile  trouver, et qu'on ne trouvera jamais, j'en ai peur.

La dynastie des Vestris n'est pas morte: un Vestris vient de dbuter 
l'Opra, entre mademoiselle Maria et M. Albert. Il a le jarret ferme et
digne de ses pres, les grands Vestris. Ombre de Vestris 1er, tu as d,
en voyant ton petit-fils pirouetter si agrablement, battre dans ta
tombe un entrechat  huit!



[PARTITION MUSICALE]

LE PARJURE

MLODIE
DRAMATIQUE

PAROLES
ET MUSIQUE
DE
M. AMDE DE BEAUPLAN

        De quel mot inexorable
        Viens-tu de frapper un coeur
        Qui mit en toi son bonheur
        M'loigner?... ordre coupable,
        Un serment fait devant Dieu
        N'est-il donc qu'un jeu?
        Cet arrt ne fut pas rendu;
        Non, non, je t'ai mal entendu;
        Un signe, un geste, une caresse,
        Dis-moi que je n'ai rien perdu
        De ta tendresse;
        Quoi! je suis  ses genoux
        Et sans flchir son courroux?
        La fiert renat dans mon me,
        Je ne suis qu'une faible femme,
        Bannis-moi, sois parjure, mais
        De tes remords souffre  jamais.
        Bien longtemps je fus rebelle
        Aux voeux que tu m'adressais,
        Aux serments que tu faisais;
        Tu disais: tre si belle?
        Inspirer l'amour si bien
        Et n'prouver rien!
        Quel jeu cruel et sans piti?
        Je t'accordai mon amiti,
        Chaque jour osant plus prtendre,
        Tu sus m'arracher  moiti
        Un mot bien tendre;
        L'abandon et le mpris,
        Voil quel en est le prix.
        La fiert renat dans mon me,
        Je ne suis qu'une faible femme,
        Bannis-moi, sois parjure, mais
        De les remords souffre  jamais.
        Sais-tu bien que j'tais ne
        Pour un sort meilleur.
        Pour avoir plus de part au bonheur?
        Tu brisas ma destine,
        Sans toi peut-tre aujourd'hui
        J'aurais un appui,
        Et pour ce coupable abandon
        Je t'accorderais ton pardon
        Non, non, l'amour se change en haine.
        Ma haine voil mon seul don.
        Subis ta peine:
        En vain tu veux me fuir,
        Poursuivi par mon souvenir;
        Non je puis tre absente
        Dans ton coeur une voix puissante
        Te criera ces mots dsormais:
        De tes remords souffre  jamais!



Thtres.

_Le Laird de Dumbicky_, drame en cinq actes, de M. AEXANDRE
DUMAS.--_Andr Chnier_, de M. DAILLIRE.-_Le Mdecin de son Honneur_,
de M. HIPPOLYTE LUCAS.--_Paris dans la Comte.--Grolstein.--Une ide de
Mdecin_, de M. DARTOIS.

Le Second-Thtre-Franais a donn trois drames coup sur coup, les trois
drames dont les noms prcdent; M. Dumas, M. Lucas, M. Daillire, sont
les pres avous et reconnus de ces trois enfants; deux sont orns de
rimes et d'alexandrins; le troisime est en simple prose; quand je dis
simple, je me trompe: M. Alexandre Dumas ne fait rien simplement Par o
commencerai-je? Evidemment par les gros bataillons, c'est--dire par M.
Dumas et sa prose en cinq actes; MM. Lucas et Daillire, plus lgrement
arms, viendront  leur tour. C'est donc _le Laird de Dumbicky_  qui
reviennent les honneurs du pas; ne lui enviez pas cette consolation! Le
pauvre. _Laird_ vient d'prouver tant de malheurs! le parterre s'est
montr pour lui si rude et si implacable!

Son nom est Mac-Allan; vous devinez tout de suite que nous avons affaire
 un cossais, et vous devinez juste. Mac-Allan a un oncle, sir David,
grand partisan des Stuarts; aprs la bataille de Worcester, qui ruina
compltement la cause royale, lu fidle sir David recueillit le jeune
prince, depuis Charles II, et l'aida  se mettre en sret; ceci valut 
sir David la haine de Cromwell et la confiscation du ses biens.

La Restauration venue, et Charles II ayant repris possession du trne
paternel, sir David songe  obtenir sa rintgration dans sa fortune et
dans son autorit; pour rveiller la mmoire du roi Charles, qui
l'oublie, il envoie  Londres son neveu Mac-Allan, laird du Dumbicky. A
son arrive, Mac-Allan, trouve qu'au lieu de s'occuper de rcompenser la
fidlit de ses vieux serviteurs et de songer aux affaires de l'tat,
Charles II n'a d'autre soin que celui d'une vie dissipe et frivole.
Ceci blesse un peu l'honntet du noble cossais. Patience, il en verra
bien d'autres. Savez-vous en effet le rle qu'on va faire jouer  ce
brave laird, et quelle rcompense on prpare, dans sa personne, au
dvouement de son oncle?--Non pas vraiment.--Eh bien! je vais vous le
dire. Le laird de Dumbicky, sans le savoir, devient le pivot d'une
intrigue honteuse, qui se dbat entre Nelly, la matresse en titre du
roi Charles II, et le duc de Buckingham, son favori. Voici le mot de ce
tripotage: Buckingham veut renverser la favorite Nelly, en lui
substituant, dans l'autour du matre, une jeune et honnte fille nomme
Sarah, que le roi dsire; de son ct, Nelly prtend dfendre son crdit
et avoir raison de Sarah et de Buckingham.

Mac-Allan est choisi par le duc et par Nelly pour l'diteur responsable
de cette double combinaison; d'une part Buckingham lui fait pouser
Sarah lgitimement, afin de sauver les apparences et d'viter au roi
l'odieux d'une sduction exerce sur une innocente jeune fille. Le
mariage couvre tout. D'autre part, Nelly avertit Mac-Allan de ce
guet-apens infme; ce n'est point par intrt pour lui, mais par un
sentiment de jalousie et pour empcher Buckingham de russir.

Le laird de Dumbicky, en sa qualit d'honnte homme et de mari srieux,
n'a videmment qu'une chose  faire: de rendre l'honneur de sa femme et
le sien contre les entreprises combines de Buckingham et du roi! Or, il
se met en garde avec d'autant plus de rsolution qu'il est sur de la
vertu de Sarah et qu'il l'aime sincrement. Je ne suivrai pas Mac-Allan,
Kelly, Buckingham, le roi et Sarah dans cette bataille; j'ai fait
connatre le sujet du drame; on a pu voir que c'tait une de ces
intrigues passablement quivoques, vingt fois exploites au thtre, et
tout rcemment encore par M. Alexandre Dumas lui-mme,  la
Porte-Saint-Martin, sous le titre de _Louise Bernard_. Nos dramaturges
ne font plus que ruminer.--Les dtails ne sauvent pas la banalit du
sujet; ce sont toujours les mmes effets peu scrupuleux, les mmes
moyens effronts: rendez-vous suspects, portes ouvertes, chambres 
coucher, escalades, substitutions de personnes, toutes les vieilles
brutalits du drame d'alcve. Oui, vieilles est le terme, car elles ont
fait leur temps et lass l'honntet du public, qui n'en veut plus.--Il
va sans dire que le roi et Buckingham sont vaincus par Mac-Allan, que
Sarah leur chappe, et que Nelly reste souveraine matresse.

La soire a t orageuse. Les sifflets, les sanglantes apostrophes du
parterre ont servi d'escorte au drame malencontreux, pendant les deux
derniers actes surtout. Au dnoment, la tempte mugissait avec un
effroyable courroux. Cette svrit n'tait que de la justice.
Non-seulement le drame mritait peu d'indulgence du ct de l'invention,
mais le ton de mauvais lieu qui s'y trahit, mais un dialogue plein de
crudits et d'indcence ne pouvaient qu'aggraver les torts de l'auteur.
Qu'on n'ait pas du gnie et de l'originalit tous les jours, cela se
conoit aisment, les ides nouvelles sont rares, et n'en a pas qui
veut; du moins devrait-on toujours respecter certaines convenances et ne
pas dpasser les limites permises. On n'a pas besoin pour cela d'tre un
grand homme, mais tout simplement un homme honnte et suffisamment
lev. Voil bien des chutes, monsieur Dumas; prenez garde!

L'auteur _d'Andr Chnier_, M. Daillire, est un jeune soldat
dramatique; il fait l sa premire campagne; le drame en question est
son coup d'essai, ce qui ne veut pas dire prcisment que ce soit un
coup de matre. Il y a cependant d'honntes intentions et quelque mrite
dans l'bauche de M. Daillire. bauche est le mot qui convient ici. M.
Daillire, en effet, a su,  propos d'Andr Chnier, assembler quelques
scnes d'un effet touchant; mais c'est l tout; l'action, les
oppositions, les nuances, la lutte des passions, le contraste des
caractres, tout ce qui constitue un drame proprement dit, manque  peu
prs  l'ouvrage; en deux mots, voici l'affaire:

Andr Chnier gmit sous les verrous. Pour tromper les douleurs de la
captivit, le pote fait des vers. A la posie se joint une tendre
passion, une passion respectueuse et idale. Une jeune prisonnire,
mademoiselle de Coigny, est l'objet de cet amour mlancolique et le
partage; c'est pour elle, on le sait, qu'Andr crivit cette ode de _la
jeune Captive_, qu'il est difficile de lire encore aujourd'hui sans un
profond attendrissement.

Cependant l'heure fatale approche; dj le bourreau a frapp plus d'un
compagnon de l'infortun pote; son tour va venir; il vient en effet, et
le mlodieux Andr sort de ce cachot sans espoir, pour aller 
l'chafaud, au milieu des larmes de mademoiselle de Coigny, de
Marie-Joseph Chnier et du dsespoir de son pre.

Il n'y a rien de plus dans l'ouvrage de M. Daillire, si ce n'est des
rimes et des tirades qui, sans tre toujours irrprochables, annoncent
une certaine verve qui pourra plus tard donner des rsultats plus
complets. Quoi qu'il en soit, les bravos n'ont pas manqu  M.
Daillire, et c'est dj beaucoup que de commencer par l.

Dans cette course au drame, M. Lucas est le vritable vainqueur. Aux
prises avec MM. Dumas et Daillire, M. Hippolyte Lucas a jusqu'au bout
gard la corde; les deux autres couraient encore, qu'il tait dj
arriv. Calderon y est bien pour quelque chose; dans cette lutte,
Calderon a t le partenaire de M. Hippolyte Lucas. _Le Mdecin de son
Honneur_ a servi d'enjeu  l'illustre pote; M. Lucas n'a fait qu'y
entrer pour une certaine part d'esprit et d'tude ingnieuse; Calderon a
fourni le capital.

Don Guttire est le hros de l'aventure; c'est un noble castillan, fort
pris de sa femme, dona Mencia, et des plus chatouilleux sur le point
d'honneur; un jour qu'il rentre subitement au logis conjugal, il a des
soupons; bientt ses soupons se changent en douloureuse certitude:
dona Mencia le trahit! Dona Mencia donne de secrets rendez-vous au
prince Henri de Transtamare! O douleur! que faire? Don Guttire a
bientt pris son parti: qu'a-t-il besoin de recourir  d'autres qu'
lui-mme? N'est-il pas le gardien ou plutt le mdecin de son honneur?
il gurira donc cet honneur bless; et voici l'horrible remde qu'il lui
applique.--Une nuit, tandis que dona Mencia sommeille, le sombre don
Guttire entre au domicile conjugal mystrieusement envelopp dans son
manteau; il vient suivi d'un chirurgien qu'il a fait saisir et amener de
force par deux esclaves maures: Tu vas entrer l, lui dit-il en lui
dsignant la chambre de dona Mencia; tu y trouveras une femme endormie:
tu t'approcheras d'elle et tu lui ouvriras les veines!--Horreur! s'crie
le chirurgien, ple et tremblant, vous pouvez me tuer, non faire de moi
un assassin.--Eh bien! je te tuerai... Et les deux esclaves
s'approchent du misrable, le poignard lev. J'irai donc, dit-il, et
il entre en chancelant; un instant aprs, on le voit revenir tout
livide, et s'appuyant sur la porte o sa main sanglante laisse une trace
de sang. Ce sang en dit assez: don Guttire est veng.--Survient le roi
de Castille: Qu'as-tu fait? demande-t-il  don Guttire.--Sire, j'ai eu
soin de mon honneur, rplique don Guttire; n'tais-je pas son meilleur
mdecin? Et cependant don Guttire ne survivra point  cette terrible
excution; il suivra le roi  la guerre et s'y fera tuer.

Cette dernire scne donne le frisson; si l'on objecte que c'est l un
drame bien effroyable pour des nerfs franais, nous rpliquerons que le
drame est espagnol; M. Hippolyte Lucas n'a fait que l'accommoder pour
l'Odon avec beaucoup d'intelligence, en vers trs-lgants et
trs-franais.

Toute anne qui meurt est sre de trois ou quatre oraisons funbres
mles de vaudeville. L'anne 1843 a eu le mme sort que les autres:
ici, c'est le thtre du Palais-Royal qui l'enterre dans une revue
intitule: _la Cour de Grolstein_; l, le thtre des Varits paie sa
dette  la dfunte anne par une plaisanterie appele: _Paris dans la
Comte_. Ces deux pices  couplets ne font que rpter  peu prs ce
que _l'Illustration_ a dit de l'anne 1843 dans son dernier numro: les
modes, les thtres, les pices siffles, M. Eugne Sue et les _Mystres
de Paris_, les pipes et les cigares, que vous dirai-je? tous les faits
mmorables de notre loge ncrologique de l'an 1843.--Cela n'est pas
toujours trs spirituel; mais cela fait rire, elle rire est si bon!

C'est une assez pauvre ide que _l'Ide du Mdecin_: ce mdecin a une
soeur; pour attendrir un infidle qu'elle aime, il fait courir le bruit
de la mort de cette soeur abandonne; l'infidle, en effet, est au
dsespoir; au fond c'tait une bonne me; puis, il s'aperoit qu'on
s'est moqu de lui, et s'amuse  prendre sa revanche contre le mdecin
et sa soeur, en feignant de vouloir convoler en secondes noces. Le tout
finit, on s'y attend, par une explication et un raccommodement gnral;
l'ide n'est pas neuve.



Projet de perfectionnement de la Navigation  la Vapeur, et suppression
de la Chemine dans les bateaux, par M. Lefebvre.

Il a paru, il y a quelques semaines seulement, une brochure fort
intressante de M. P. Lefebvre, ancien lve de l'cole Polytechnique.
Cette brochure est consacre aux dveloppements d'une ide fort bizarre,
relative  la navigation  vapeur. Bien que des expriences convenables
n'aient pas encore dtermin la valeur de cette invention, comme les
bases sur lesquelles elle repose n'offrent rien de contraire aux
thories, que peut-tre un jour, applique de l'autre ct du dtroit,
sommes-nous destins  la voir revenir triomphalement en France et
donne comme la millime preuve de la supriorit de l'esprit ingnieux
des Anglais, les lecteurs de _l'Illustration_ n'en liront pas sans
intrt la description.

C'est du reste un de nos engagements vis--vis du public de ne laisser
rien paratre de nouveau, dans quelque genre que ce soit, sans tre les
premiers  les mettre de suite au courant.

Dans les questions de mcanique, o il s'agit de surmonter des
rsistances, comme, par exemple, dans la locomotion sur terre, on ne
s'occupe pas seulement du systme qui doit se mouvoir, on n'amliore pas
seulement la voiture, le mode d'attelage: on s'occupe aussi, avec grand
avantage, du moyen de diminuer la rsistance qui s'oppose au mouvement;
c'est pour cela que l'on construit les routes ferres, paves, les
chemins de fer.

Or jusqu'ici, dans le problme de la navigation, on n'a pens qu' agir
sur le corps flottant; il reste  rsoudre la deuxime partie du
problme,  oprer sur le fluide en vue de diminuer la rsistance.

C'est dans cette voie toute nouvelle que M. Lefebvre s'est efforc
d'entrer. De mme que sur les routes ordinaires, l'introduction du fer
dispos en rail, permettant l'emploi des machines en diminuant les chocs
et les frottements, a donn  la locomotion cette rapidit qui n'est pas
une des moindres merveilles de notre poque; de mme sur les fleuves,
les canaux, M. Lefebvre pense que l'air est appel  jouer un rle
analogue et  augmenter d'une manire considrable la vitesse de la
navigation  vapeur.

Ainsi, dans le systme de l'auteur, le corps flottant, le vaisseau ne
doit plus avoir  vaincre la rsistance d'un liquide, de l'eau, mais
d'un mlange infiniment moins dense de gaz et de liquide, de l'eau et de
l'air.

Certes il serait difficile de disputer  M. Lefebvre la priorit de son
ingnieuse ide, et si nous rapportons le fait suivant, c'est bien moins
pour lui enlever le mrite de son invention que pour faire comprendre
tout ce qu'elle peut avoir de pratique.

Un mcanicien de Sville avait fait une pompe au moyen de laquelle il
esprait lever l'eau  une grande hauteur; mais, arriv;  trente-deux
pieds, l'eau s'arrtait, et tous les efforts du mcanicien taient
superflus; dans un moment d'emportement il jette avec violence son
marteau: le tuyau de la pompe est atteint, et l'eau s'lance au niveau
dsir! On chercha la cause du phnomne: c'tait un petit trou ouvert
dans la paroi du tuyau; et c'est ainsi que fut trouve la pompe de
Sville, dont on voit quelques modles dans de vieux cabinets de
physique. Un livre, dj ancien, donne de cette manire la description
d'une de ces pompes excute en grand:

On a vu il y a quelques annes, place Dauphine, une pompe aspirante qui
jetait l'eau sans interruption  une hauteur de cinquante-cinq pieds.
Son canal d'aspiration tait perc d'un trou trs-petit qui restait
constamment ouvert. L'air, entrant imptueusement par cet orifice,
entrecoupait l'eau  mesure qu'elle montait dans le canal aspirant; de
sorte qu'il se formait dans ce canal une colonne mixte d'eau et d'air,
et par consquent assez lgre pour pouvoir tre porte  la hauteur de
cinquante-cinq pieds par l'air extrieur qui pressait sur l'eau du
rservoir.

Voici donc un cas dans lequel, par l'introduction de l'air dans l'eau,
on parvient  constituer un liquide d'une densit moindre qui se
comporte alors comme un nouveau corps.

Or, telle est prcisment la donne du problme que s'est pos M.
Lefebvre.

L'auteur propose de faire mouvoir par la machine  vapeur d'un bateau
une machine soufflante, ce qui est d'une excution facile. Cette machine
soufflante sert  chasser de l'air par un tuyau plac au point le plus
bas de l'avant du bateau; et ce tuyau est lui-mme perc d'une infinit
de petits trous tout le long de sa partie suprieure. L'air arrivant
dans l'eau en petits filets rendus discontinus par la marche du bateau
forme une multitude de globules. Voil donc un bateau ne rencontrant
plus dans sa progression qu'un mlange compos partie de liquide, partie
de globules d'air, mlange dont la densit est bien moindre que celle de
l'eau, fig. 1 et 2. Deux questions se prsentent de suite  l'esprit
pour apprcier la valeur de cette proposition.

1 La rsistance sera-t-elle rellement diminue?

2 Y aura-t-il avantage  utiliser la force motrice,  vaincre de cette
manire la rsistance?

La thorie permet de rpondre affirmativement  la premire. En effet,
la rsistance considre comme proportionnelle  la densit du fluide,
doit ncessairement diminuer.

De plus, si l'on cherche  se rendre compte des effets obtenus par ce
bouillonnement d'air  l'avant du bateau, on trouve:

1 Que le volume dplac par le bateau en mouvement aura une moins
grande masse;

2 Que press en tout sens par le liquide, le bateau le sera moins 
l'avant qu' l'arrire, et par ce seul fait sera sollicit dans le sens
de sa marche.

En effet, la pression de l'eau, d'aprs des expriences admises, ne
s'exercera pas sur les globules d'air en mouvement comme si elles
taient en repos.

3 La succession de chocs produits par la rencontre du fluide en repos
et du bateau en mouvement consommera une moins grande quantit de
travail, vu qu'au moyen de l'espce de coussin form par le mlange
d'air et d'eau, ils n'auront plus lieu qu'entre corps lastiques.

Pour se former une ide juste de l'importance de cette dernire
considration, il suffit de savoir que M. Piobert, chef d'escadron
d'artillerie et membre de l'Institut, charge par le gouvernement
d'expriences fort curieuses sur la pntration des corps, ayant tir
des boulets de canon dans l'eau, vit leur mouvement s'amortir avec une
extrme rapidit; ce qui prouve l'norme rsistance oppose. Le choc 
l'entre tait tel que des obus (boulets creux) qui pntrent sans se
rompre dans des terres rassises taient constamment briss.

Rien dans l'tat actuel de la science ne peut nous mettre  mme de
rsoudre la deuxime question: sera-t-il plus avantageux d'employer une
partie de la force motrice  vaincre la rsistance de la manire
propose? M. Lefebvre tablit par un calcul dont les donnes sont tires
de l'ouvrage de M. Poncelet, qu'une pompe qui chasserait  l'avant d'un
bateau un mtre cube d'air par seconde, devrait tre mue par une force
quivalente  seize chevaux-vapeur. Reste donc  savoir, et l'exprience
seule peut nous l'apprendre, si un bateau dont les roues seraient mises
en mouvement par une force de cinquante chevaux, par exemple, n'irait
pas tout aussi vite que si trente-quatre chevaux seulement taient
employs  faire mouvoir les roues, et seize  faire jouer la pompe
propose. Une pareille exprience nous semble devoir tre ncessairement
faite un jour ou l'autre.

Au reste, pour que ce systme ft rellement avantageux, il ne suffirait
pas qu'il pt servir  diminuer la rsistance qui s'oppose au mouvement
du bateau, il faudrait encore que par son emploi, on parvint  dpasser
le maximum de vitesse obtenu jusqu' ce jour. Or cette limite, dit M.
Lefebvre, rsultant bien plus de la diminution rapide de la proportion
d'effet utile de l'appareil moteur, quand on augmente sa vitesse, que de
la difficult d'accrotre la force motrice, il est vident que le
systme propos l'emportera sur l'ancien pour obtenir les derniers
accroissement de vitesse.

Il parat ainsi que son succs commercial est probable, surtout dans les
cas o il importe d'obtenir avant tout de grandes vitesses, condition
souvent la plus importante de toutes.

L'auteur a relgu dans une de ses notes, et nous sommes fchs qu'il ne
lui ait pas donn plus de dveloppement, une proposition que nous
regardons comme le complment de son systme: c'est la suppression de la
chemine.

Il est bien dmontr aujourd'hui que le tirage ncessaire  la
combustion, obtenu au moyen d'une chemine, ou, en d'autres termes, la
vitesse imprime  l'air au moyen d'un combustible, cote beaucoup plus
cher que la mme vitesse imprime par des agents mcaniques. M. Clment
et M. Peclet l'ont positivement tabli, tellement que, sans la
complication de la machine et le danger des coups de feu pour les
chaudires, il n'est pas un ingnieur qui n'admit qu'il n'y et conomie
de combustible  faire prcder le foyer d'un ventilateur qui chasserait
l'air, et qu'une combustion mieux utilise compenserait au moins l'excs
de force qu'il faudrait faire dvelopper  la machine.

[Illustration: Perfectionnement de la navigation  la vapeur.--Fig. 1.
Avant d'un btiment  roues avec courant d'air, vu de ct.]

[Illustration: Fig. 2. Avant du btiment vu de face.]

L'impossibilit de donner beaucoup de hauteur aux chemines de bateaux
est la cause principale du peu d'effet utile du combustible. Or, si l'on
fait aspirer  la machine soufflante propose, au lieu d'air, les
produits mmes de la combustion, n'en rsultera-t-il pas qu'une partie
du travail qu'elle consommera correspondra  la partie du combustible
prcdemment employe au tirage?

Dans le cas o il faudrait lancer 1 mtre cube par seconde, soit 360
mtres cubes par heure, chaque kilogramme de houille correspondant en
gnral au passage dans la chemine de 18 mtres cubes d'air, on voit
que l'aspiration d'un mtre cube par seconde suffirait pour la
combustion de 200 kilogrammes de charbon par heure, ou pour une machine
de quarante  cinquante chevaux.

[Illustration: Btiment  hlice avec courant d'air, sans chemine.]

Les lecteurs de l'_Illustration_ n'ont pas oubli la description de la
golette  hlice _le Napolon_. Au lieu de ces deux lourdes roues 
palette qui flanquent les deux cts des bateaux  vapeur, la golette
_le Napolon_ a pour propulseur une hlice place  son arrire et
au-dessous de la ligne de flottaison; en sorte que le btiment semble
marcher comme par enchantement; mais il reste encore sur le pont cette
norme chemine qui obstrue le passage, empche toute voilure un peu
complte, et vomit sur la tte des passager des torrents de noire
fume. Adoptez, le systme de M. Lefebvre, et cette chemine disparatra
comme dans le systme de M. Sauvage les roues ont disparu. N'aurons-nous
pas alors atteint l'idal de la navigation  vapeur?



Sance semestrielle de la Socit Philotechnique.

La Socit philotechnique, la plus ancienne des socits littraires
aprs l'Acadmie franaise, a tenu dimanche, 17 dcembre, dans la jolie
salle du la rue Neuve-Vivienne, l'une de ses deux sances publiques.
L'assemble tait fort brillante et trs-nombreuse. Lorsque M. le baron
Ladoucette, secrtaire perptuel, en numrant les pertes et les
acquisitions que la Socit a faites depuis six mois, a annonc la mort
d'un de ses plus illustres confrres, Casimir Delavigne, l'auditoire
entier s'est montr vivement mu.

Plusieurs lectures en prose ou en vers ont t faites par les membres de
la Socit. Celles qui nous ont paru produire le plus d'impression sont
_les Deux Vieillards_, de M. Villeneuve fils; _Les Deux Ouvriers_, de M.
Desaint; une fable de M. Lavalette; _En public_, de M. Berville; une
ptre sur _l'Ingratitude_, de M. Viennet; et surtout une _ptre aux
faiseurs de contes_, de M. Roux de Rochelle.--Ces lectures termines, un
concert vocal et instrumental, dans lequel on a entendu Levassor, a eu
lieu comme les annes prcdentes.

[Illustration: Sance de la socit philotechnique dans la salle des
Concerts Vivienne.]

En rsum cette fte artistique et littraire a t digne d'une Socit
qui compte parmi ses membres plusieurs de nos artistes les plus clbres
et de nos littrateurs les plus recommandables.



Institution royale des Jeunes Aveugles.

[Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Inauguration du nouvel
tablissement.]

La ccit! est, de tons les maux qui affligent l'espce humaine, celui
qui, en tout temps et dans tous les pays, a t en possession de
l'intrt le plus constant et le plus universel. Le roi saint Louis,
auquel les tablissements de bienfaisance doivent tant chez nous, acquit
de l'vque de Paris une pice de terre voisine du clotre. Saint
Honor, appele _Champouri_ sur laquelle il fit construire une maison,
qui plus tard forma l'encoignure de la rue Saint-Nicaise, et qui tait
destine  loger et entretenir des aveugles pauvres au nombre de
_quinze-vingts_, comme on comptait alors, et qui prit son nom du nombre
de ses htes. On ignore la date prcise de cette fondation: on sait
seulement qu'elle remonte  l'anne 1260 environ. Voici ce qu'en dit le
confesseur de La reine Marguerite: Aussi li benoyst roy fist acheter
une pice de terre de lez Saint-Ennour, o il fist fre une grant
mansion porceque les poures avugles demorassent ilecques perptuelement
jusques  trois cens; et ont touz les anz de la borse du roy, pour
potages et pour autres choses, rentes. En laquelle mansion est une
glise que il fist fre en l'eneur de saint Rmi, pour ce que lesditz
avugles aient ilecques le service Dieu. Et plusieurs fois avint que li
benoyst roy vint as jours de la feste Saint-Rmi, o lesditz avugles
faisoient chanter solennellement l'office en l'glise, les avugles
prsens entour le sainct roy. En effet, Louis IX avait, en 1270,
constitu de nouveau trente livres de rentes destines spcialement au
potage de ces trois cents aveugles. Clment XIV, de son ct, par une
bulle de 1265, avait recommand cette institution aux vques et prlats
de France, elles avait invits  accueillir et  favoriser les quteurs
qui allaient recueillant des aumnes pour elle. Guillaume de Villeneuve,
dans ses _Crieries de Paris_, nous les prsente demandant  grands cris
du pain dans les rues:

        A pain crier mettent grans peines
        Et si l'avugle, a haute alaine.
        Du pain a cels de Champ porri,
        Dont moult sovent, sachiez, me ri.

[Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Costume des garons.]

Ruteboeuf pote du treizime sicle, dans sa pice des _Ordres de
Paris_, se montre assez peu partisan de cet tablissement, dont il dit
en substance. Je ne sais trop pourquoi le roi a runi dans une maison
trois cents aveugles qui s'en vont par troupes dans les rues de Paris,
et qui, pendant que le jour dure, ne cessent de _braire_. Ils se
heurtent les uns contre les autres et se font de fortes contusions, car
personne ne les conduit. Si le feu prend  leur maison, il ne faut pas
en douter, la communaut entirement brle, et le roi oblig de la
reconstruire sur de nouveaux frais.

Les quinze-vingts demeurrent dans leur habitation primitive jusqu'en
1779. A cette poque, le cardinal de Rohan, grand-aumnier de France,
fameux par son luxe, sa crdulit et le rle qu'elle lui fit jouer dans
l'intrigue du collier, le cardinal de Rohan les transfra au faubourg
Saint-Antoine, rue de Charenton, dans l'ancien htel des mousquetaires
noirs, et le nombre des infirmes secourus fut augmente; mesure
bienfaisante  laquelle on ne put reprocher que de faire mentir le titre
de l'tablissement.

Pendant plus de cinq sicles on avait cru avoir tout fait en venant en
aide  un petit nombre de malheureux que leur tat de ccit absolue et
d'indigence constate condamnait  mourir de faim; mais personne n'avait
songe encore  chercher le moyen de mettre les aveugles de naissance
dans la position de suppler en quelque sorte par une ducation spciale
au sens qui leur manquait. En 1781, un homme de bien, un pauvre
professeur d'criture qui tait frre d'un savant minralogiste,
Valentin Hauy, auquel pesait la position de frre d'un homme de mrite,
eut occasion de voir et d'entendre  Paris, au concert spirituel de mars
1781, une jeune aveugle, clbre pianiste de Vienne, mademoiselle
Paradis, qui au moyen d'pingles places en forme de notes et de lettres
sur de grandes pelotes, lisait rapidement la musique et l'excutait de
manire  enlever tous les applaudissements. Elle n'expliquait pas moins
bien la gographie sur des cartes en relief, dont l'invention tait due
 un autre aveugle, Weissembourg, de la ville de Manheim. Valentin Hauy
comprit tout le parti qu'on pourrait tirer pour l'ducation des
aveugles-ns, jusque-l totalement nglige en France, de ces procds
ingnieux dvelopps et complts. Il raconte lui-mme, dans une
brochure qu'il publia plus tard, que proccup de cette pense, un jour
qu'il passait sur le boulevard du Temple, il aperut des aveugles jouant
de plusieurs instruments avec des lunettes sur le nez et feignant de
lire la musique place devant eux. Cette triste parade l'mut
pniblement; il s'approcha de ces infortuns, et leur demanda s'ils ne
prfreraient pas lire rellement la musique,  se rendre ainsi la rise
des passants. Ses observations furent peu gotes, et il vit bien qu'il
n'avait pas encore rencontre les sujets qu'il lui [Illustration:
Institution des Jeunes Aveugles.--Costume des filles.] fallait.
Cherchant un aveugle intelligent pour appliquer la mthode qu'il avait
conue, il le trouva enfin prs de l'glise de Saint-Germain-des-Prs,
C'tait un aveugle n  Lyon, qui mendiait pour soutenir sa mre; il se
nommait Lesueur, et de mme que Valentin Hauy allait devenir pour les
jeunes aveugles ce que l'abb de l'pe tait dj pour les
sourds-muets, Lesueur tait destin de son ct,  en tre le Massieu.
Valentin Hauy avant interrog cet enfant, fut frapp de son
intelligence; il l'emmena chez lui, le runit  d'autres infortuns, et,
aprs les avoir instruits, il prsenta Lesueur  la Socit
Philanthropique, qui, satisfaite de cet essai, accorda  l'instituteur
une maison situe rue Notre-Dame-des-Victoires, n 18, et des fonds pour
l'entretien de douze lves. Le succs justifia cette libralit. En
1786, Hauy fut appel  faire excuter aux lves forms par lui leurs
exercices devant le roi et toute la cour. Ils devinrent l'objet de
l'attention gnrale, du plus vif intrt, et le matre reut des
encouragements qui lui permirent d'augmenter leur nombre. Dans cette
mme anne Valentin Hauy ddia au roi et publia un ouvrage de lui,
compos et imprim par ses lves aveugles, avec des caractres dont la
saillie et des presses dont le foulage donnaient un relief tel 
l'impression que les aveugles peuvent le lire en promenant le bout de
leurs doigts sur les lignes. Le titre de ce livre numre tout ce que
Hauy avait dj  peu prs obtenu: Essai sur l'ducation des Aveugles,
ou Expos de diffrents moyens vrifis par l'exprience, pour les
mettre en tat de lire  l'aide du tact, d'imprimer des livres dans
lesquels ils puissent prendre des connaissances de langue, d'histoire,
de gographie, de musique, etc., d'excuter diffrents travaux relatifs
aux mtiers. Ces jeunes; aveugles furent aussi utiliss en apprenant 
lire  des enfants, clairvoyants.

[Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Gymnase.]

En 1790, le duc de Larochefoucauld-Liancourt obtint du Directoire du
dpartement de Paris que les jeunes aveugles et les sourds-muets
seraient placs au couvent des Clestins, prs de l'Arsenal. Cette
runion, sollicite par un homme de bien, pensa tre fatale aux deux
oeuvres. L'Assemble nationale, par un dcret du 2 juillet 1791, dcida
bien que les deux coles seraient entretenues aux frais de l'tat; mais
la msintelligence qui avait clat entre les chefs de l'un et de
l'autre tablissement contrariait toutes les dispositions gnreuses
prises  leur gard, et pensa amener la ruine de ces institutions. La
discorde s'tendit jusqu'aux lves, qu'on tait arriv  mettre en
communication, mais non  faire vivre en bonne intelligence. Les
sourds-muets composaient, en caractres en relief, des phrases que les
aveugles lisaient par le toucher, et auxquelles ils rpondaient par la
langue des signes qu'on leur avait apprise. Enfin, en 1795, un dcret de
la Convention vint sagement oprer la sparation et transfra les jeunes
aveugles dans la maison Sainte-Catherine, rue des Lombards. Une bourse
gratuite fut en mme temps cre pour chacun des quatre-vingt-trois
dpartements que formait alors la France.

[Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Salle des bains.]

Malheureusement Valentin Hauy,  la philanthropie ingnieuse, patiente
et dvoue duquel l'institution devait son existence, n'tait pas n
administrateur. Le regret qu'il avait de se sparer d'un de ses lves
le portait  envisager la maison qu'il dirigeait plutt comme un hospice
qu'ils devaient habiter toujours que comme une maison d'ducation
spciale o ils ne devaient demeurer que le temps ncessaire  leur
instruction. Il maria donc des aveugles et introduisit, sans l'avoir
prvu, dans l'tablissement, les abus qui devaient rsulter
invitablement de ce mlange de mnages et de clibataires. Le mal tait
grand, mais un arrt ministriel du 4 nivse an IX (1807) y apporta le
pire de tous les remdes. Il fut ordonn que les jeunes aveugles
seraient runis  l'hospice des Quinze-Vingts, c'est--dire que des
jeunes gens, auxquels on avait donn de l'ducation, seraient incorpors
et confondus avec des aveugles mendiants qui n'en avaient reu aucune,
et avec lesquels, par consquent, ils n'avaient pas de point de contact.

Ce dplorable tat de choses subsista jusqu'en 1815, anne o une
ordonnance royale pronona enfin la sparation des Jeunes-Aveugles des
Quinze-Vingts, et la translation des premiers, opre, peu aprs, 
l'ancien sminaire Saint-Firmin, rue Saint-Victor.

C'est l que l'institution, classe parmi les tablissements gnraux de
bienfaisance, est demeure jusqu' sa rcente translation dans les
btiments dont l'rection a t vote en 1838, dont la premire pierre a
t pose en 1839, et dont elle a achev de prendre possession le
dimanche 24 du mois dernier, jour de la conscration de la chapelle.

Cet difice a t construit sur un terrain compris entre le boulevard
des Invalides, la rue de Svres, la rue Masseran et de la petite rue des
Acacias. L'entre principale, ferme par une grille en fer place entre
deux pavillons, est situe sur le boulevard, d'o l'on peut admirer le
fronton de l'difice d au ciseau de M. Jouffroy, sculpteur. Le sujet
choisi par l'artiste est en parfaite harmonie avec l'tablissement;
c'est, d'un ct, Valentin Hauy enseignant le travail  ses lves; de
l'autre, une institutrice donnant des leons aux jeunes filles aveugles,
et au milieu, la Religion les encourageant tous deux. Les dispositions
intrieures du local ont t combines de manire  isoler les filles
des garons, et les uns comme les autres trouvent les mmes commodits,
les mmes dispositions dans la partie qui leur est affecte. Le btiment
du milieu formant la sparation des deux quartiers n'a de commun que la
chapelle qui se trouve au premier tage. Les garons sont placs dans
l'aile de droite, et les filles dans l'aile de gauche au
rez-de-chausse;  l'entre, sont, des deux cts, des rfectoires
garnis de tables de marbre poses sur des trpieds en fonte fort
lgamment ouvrags; les cuisines se trouvent derrire, et, dans le
fond, les salles de bains disposes de manire  servira la fois
trente-deux bains de corps et trente-deux bains de pieds. Le puits de
Grenelle fournit  tous les besoins de l'tablissement, et son eau y
arrive conservant encore une temprature assez leve.

A droite et  gauche sont les salles de rcration. Les salles de classe
et d'tude sont au premier tage au-dessus de ces dernires;  leur
extrmit, sur le boulevard, les salles de confrence, entre lesquelles
se trouve celle du conseil. L'appartement du directeur est  ct, dans
le pavillon de droite, et celui de la premire institutrice dans le
pavillon de gauche. La chapelle se trouve, ainsi que nous l'avons dit,
dans le btiment du milieu; elle est des ordres ionique et corinthien
combins ensemble; la nef est soutenue par vingt-quatre colonnes, dont
quatre en marbre plein et les autres en stuc; le plafond des bas cts
est coup par des caissons, dcor uniformment par des peintures de
fantaisie. Le grand plafond est orn de rosaces dores qui produisent un
trs-bel effet. Des inscriptions, renfermes dans des mdaillons
repliant au pourtour, relatent les phases successives de l'institution.
Le monument est de forme demi-circulaire, termin en calotte; l'autel
est plac au fond contre le mur, dans lequel est mnage une niche pour
le tabernacle. Des tribunes sont leves de chaque ct et se prolongent
d'un bout  l'autre de la nef; les dispositions intrieures ont t
prises de manire  pouvoir couper le vaisseau en deux parties par une
cloison mobile place  l'origine de l'hmicycle et mnageant en avant
une grande salle d'exercice pour les lves. L'appartement de l'aumnier
est contigu  la chapelle. Le deuxime tage est compos, dans les deux
quartiers, de vastes salles servant de dortoirs, de logements pour le
mdecin, l'agent comptable, etc.; le logement des soeurs est au
troisime tape, entre l'infirmerie des garons et celle des filles, 
ct desquelles se trouvent d'autres salles de bains pour les malades et
un promenoir pour les convalescents. Les archives sont places sur la
chapelle au bout d'un grand dortoir supplmentaire. Viennent ensuite les
logements des professeurs, des divers employs de l'tablissement, et
les ateliers. En rsum, rien n'a t nglig dans le nouvel difice
pour conserver la sant et assurer le bien-tre des htes infortuns
qu'il a reus: ils y ont trouv un air pur, des logements vastes et
sains, de beaux jardins o ils pourront se livrer  des exercices
gymnastiques, et enfin une distribution commode et parfaitement
entendue.

La foule que la crmonie religieuse avait appele dans cet
tablissement rendait, en sortant, hommage  l'habile et consciencieux
architecte qui a dress, les plans et dirig les travaux de cette
construction. En trois annes il est parvenu  la mener  fin, parce
qu'il a su en mme temps se renfermer dans ses devis et ne pas dpasser
le chiffre de dpense qu'il avait annonc. Il n'a donc pas eu de crdit
supplmentaire  demander et  attendre; il n'a donc pas laiss le temps
 l'administration suprieure de changer successivement vingt fois
d'avis; enfin il a su viter tous les inconvnients et tous les
scandales qu'on a signals dans une foule d'autres travaux publics. Cet
artiste minent et honnte homme est M. Philippon, auquel vient d'tre
accorde la croix de la Lgion-d'Honneur, et qu'un journal proposait de
nommer ministre, pour la recette, bien rare de nos jours, qu'il possde
d'aligner les dpenses avec les crdits.

On a demand  M. Philippon un difice qui put recevoir non-seulement
les lves gratuits, dont le nombre vient d'tre port  cent-vingt,
mais au besoin, et pour faire face aux ventualits d'augmentation
nouvelle du chiffre des boursiers comme au service des lves payants,
un total de trois cents jeunes gens. M. Philippon a fait ce qu'on lui a
demand. Il ne s'est pas born  construire un tablissement salubre
pour remplacer celui de la rue Saint-Victor, qui ne l'tait gure; on a
voulu un collge, non pas un de ces tristes, humides et froids couvents
dfroqus o nous avons tous t levs, o nos enfants le seront
probablement encore, mais un collge bien cir, bien chauff, bien
illumin, qui ft enfin dans les tablissements d'ducation et de
bienfaisance une vritable rvolution. Ce qu'on voulait, M. Philippon
l'a admirablement excut.

Mais maintenant que nous avons rendu pleine justice  l'artiste, nous
sera-t-il permis de penser et de dire que le parti qu'on a pris et qu'on
va suivre ne nous parat pas le meilleur de tous? D'aprs les calculs de
M. Dufau il y a en France trente-six ou quarante mille aveugles. Vous
construisez un htel o vous pourrez, en recevoir trois cents de l'ge
de dix  quatorze ans qui pourront y demeurer huit annes. C'est une
population qui se renouvellera bien lentement et qui est dans une
proportion bien minime avec le chiffre de tous les tres qui naissent
affligs de cette mme infirmit. Nous voudrions, et nous croyons ce
voeu tout  fait excutable, nous voudrions que tout enfant aveugle n
de parents pauvres ft admis de droit et gratuitement dans cet
tablissement, y reut une instruction sommaire, et y apprit un mtier;
que, cela fait, il ft immdiatement rendu  sa famille et fit place 
un autre infortun. Nous ne croyons pas que cela entrant l'tat  des
dpenses bien lourdes pour le budget, dpenses que nous regarderions
comme l'acquit d'une dette sacre envers le malheur. Il ne faut pas le
dissimuler, ce n'est pas plus le travail manuel qui domine dans
l'ducation donne  ces enfants que ce ne sont les ateliers qui
tiennent la plus grande part de l'difice de M. Philippon.
L'enseignement y est triple: l'enseignement intellectuel, musical et
industriel. Tous les lves reoivent l'instruction primaire, c'est fort
bien; mais on donne l'instruction suprieure  tous ceux qui ne sont pas
d'une intelligence absolument rebelle, et nous pensons que les lves
payants et les boursiers annonant des facults exceptionnelles
devraient tre seuls admis  ces cours. Nous avons lu dans un des
mdaillons qui rgnent au pourtour de la chapelle l'inscription
suivante: Paingeon, ancien lve de l'Institution et laurat du
concours gnral, est nomm professeur de mathmatiques au Lyce
d'Angers. C'est sans aucun doute un fort honorable souvenir pour
l'tablissement; mais nous avons vainement cherch la mention de quelque
succs du mme genre dans l'industrie. La musique instrumentale ne nous
parat de mme devoir tre enseigne qu' ceux des lves gratuits qui
annoncent pouvoir y trouver par leurs dispositions toutes particulires
un moyen d'existence. Quant aux professions, concentrez-y presque
entirement l'attention et les efforts des enfants. Dj vous avez
reconnu que les garons pouvaient tre utilement appliqus au tressage
des chaussons et des nattes, au tour et  l'bnisterie,  la brosserie,
au tissage de la toile et du molleton,  la vannerie, et les filles au
filet, aux dessous de lampes, au rempaillage; dj aussi la maison et
les hospices sont fournis d'un certain nombre d'objets dus  leur
travail. Faites qu'ils s'y donnent presque tous et presque uniquement;
largissez encore le cercle des professions auxquelles ils ont t
jusqu'ici reconnus applicables; la construction que vous venez d'difier
demeurera le collge de l'institution, et M. Philippon vous construira
une cole d'arts et mtiers qui la compltera bien utilement.

Dj s'est forme une socit de patronage pour les aveugles
travailleurs qui a ouvert des ateliers o elle les reoit et les fait
travailler pour son compte. Elle les loge et les nourrit, et en change
leur demande des produits dont la valeur atteigne 1 franc 25 centimes.
Lorsque la journe a t plus productive, l'excdant est acquis 
l'aveugle. Nous n'hsitons pas  croire que mettre ainsi tous les
aveugles-ns en position d'aborder ces ateliers et d'y assurer leur
existence, est une tche plus vaste sans doute, mais aussi plus utile
dans ses rsultats que celle de fournir quelques bacheliers de plus aux
examens de l'Universit.

Dieu nous garde de laisser peser sur l'homme clair, et dvou qui
dirige cet tablissement la critique que cet article renferme. Comme
l'architecte, il est forc de suivre le plan qui lui a t trac. La
rvolution que nous demandons ne dpend pas d'un directeur. Elle
dpendrait d'un ministre qui voudrait bien prter  cette question
l'attention qu'elle nous semble rclamer et qui aurait auprs des
Chambres une rputation de conscience et d'tudes assez bien faite pour
qu'elles n'hsitassent pas  lui fournir les moyens de l'oprer. Ce que
nous disons des Jeunes Aveugles, nous pourrions le dire des
Sourds-Muets. Par les mesures prises et la marche suivie jusqu' ce
jour, l'tat ne vient pas en aide  plus de 1000 aveugles indigents et
aveugles-ns (1) et  plus de huit cents sourds-muets. Nous avons dj
dit que l'on compte 36  40,000 des premiers; les seconds sont au nombre
d'environ 30,000. Dans plusieurs tats d'Allemagne, ils sont tous
secourus. Nous croyons que le gouvernement franais pourrait faire mieux
encore, ce serait,  l'aide d'un sacrifice mieux entendu, de les mettre
presque tous  mme de n'avoir besoin de personne.

[Note 1: La progression de bienfaisance de la part de l'tat  l'gard
des aveugles a t peu rapide depuis saint Louis. La bienfaisance prive
est pour une part dans le chiffre des bourses de l'Institution royale.
On lit l'inscription suivante au pourtour de la chapelle: 1829.--Une
donation testamentaire de madame Champion, veuve Vignette, cre huit
bourses gratuites  l'Institution.]



Les Caprices du Coeur.

NOUVELLE.

Le coeur d'une femme est une partie des cieux; mais aussi, comme le
firmament, il change nuit et jour.

(BYRON.)

1.

Ceci se passait cette anne, dans un petit chteau des environs de
Paris, une habitation dlicieuse btie au milieu d'un site pittoresque,
le seul paysage un peu montagneux qui soit  dix lieues  la ronde.

Ce jour-l, qui avait t l'un des plus beaux du mois d'aot, le soleil
se coucha dans un ocan de flammes, et les longues tranes de pourpre
qui suivaient son char demeurrent sur l'horizon plus d'une heure aprs
qu'eut disparu le dernier de ses rayons. La nuit commena, mais une de
ces nuits si lumineuses et si tides qu'elles ne sont plutt qu'une
htive aurore du jour impatient de reparatre. L'me et le corps, tous
deux accabls par les haleines caniculaires, ne se sentent rellement la
force de vivre qu' cette heure du crpuscule o les premires brises du
soir trempent leurs ailes dans la rose, et soulvent en passant les
parfums rveills des plantes.

Madame la comtesse Clarisse de R***, qui tait propritaire de ce petit
domaine, se mit  son balcon, dont elle fit ouvrir les grandes portes
vitres, et s'appuyant sur la balustrade de pierre, elle s'oublia dans
une profonde rverie.

Ce balcon plongeait  pic sur un prcipice faonn par la main des
hommes autant que par celle de la nature. On y arrivait par le
rez-de-chausse, compos d'un petit salon de travail que venait de
traverser la comtesse, et d'un boudoir attenant aux appartements
particuliers de cette dame. De cette plate-forme appuye dans le roc au
moyen de cariatides, l'oeil plongeait  trente pieds plus bas, dans les
flots obscurs d'un feuillage pais, du sein desquels perait a et l
quelque pointe de silex dont la teinte blanchtre tranchait heureusement
avec cette sombre verdure. Le creux, qui se prolongeait assez loin dans
la plaine, servait de lit  un filet d'eau amen l pour entretenir la
fracheur parmi les bouleaux, les saules, les coudriers, les acacias et
les buissons pineux, tous plants sur ses bords ou hardiment crisps
aux parois de la ravine.

Le silence tait descendu dans cette gorge touffue en mme temps que les
tnbres. Les oiseaux venaient de s'endormir, et pour qu'un bruit montt
encore du taillis, il fallait qu'un frisson court sous ses ombrages et
fit soupirer la naade qui s'y tenait cache.

La comtesse Clarisse soupirait aussi. C'tait une petite femme de
vingt-deux ans, d'un lger embonpoint, d'une physionomie piquante, et
fort blanche, malgr ses cheveux noirs. Ce qu'elle avait certainement de
plus beau, c'taient ses yeux. Dans la gracieuse posture o elle se
tenait, le visage appuy sur sa main et le coude sur la balustrade, elle
abaissait ou levait tour  tour ses regards, qui passaient ainsi des
sombres rduits de la ravine sur la sereine tendue o la nuit allumait
dj toutes ses lampes d'or. Le mouvement langoureux qu'elle donnait
alors  ses prunelles augmentait leur clat,  peu prs comme il arrive
d'une escarboucle dont on fait jouer les tincelles. Parfois le feu
d'une toile tombait dans ce beau regard et l'embrasait de mille flammes
soudaines dont les reflets se rpandaient sur les traits de la rveuse.
C'tait un dlicieux spectacle assurment; mais ce qui en vint complter
le charme, ce furent deux larmes qui tremblrent un instant au bord de
deux franges d'bne, et roulrent le long des joues de Clarisse, calmes
et belles dans leur cours comme la nuit qui descendait.

L'art qu'une femme devrait le moins ambitionner est celui des pleurs.
C'est un art dangereux pour elle. Je le demande  vous, mesdames,
comment s'empcher de faire pleurer une matresse qui parat mille fois
plus enivrante dans l'clat des larmes? Les belles larmes sment
d'autres larmes en tombant. Aprs cela, il faut bien le dire, les femmes
qui savent pleurer ont  leurs douleurs une compensation pleine
d'attrait. Que la tristesse est douce lorsqu'on en peut faire une si
charmante parure!

Le bruit qui tira la comtesse de son attendrissement rveur fut celui
d'un vaste fauteuil en point d'Aubusson qu'un domestique vint rouler
jusqu'auprs de la porte vitre.

Bientt aprs parut une fille suivante donnant le bras  une vieille
dame, qui s'aidait en outre pour marcher d'une canne  corbin d'ivoire.
On appelait cette vnrable personne madame la chanoinesse Aurlie.
C'tait une tante maternelle de la comtesse. Elle avait t attache,
avant la Rvolution, au chapitre des Dames d'Auteuil, et pouvait avoir
de soixante-dix  soixante-quinze hivers; mais elle se portait 
merveille, et montrait encore un enjouement et une activit d'esprit
fort remarquables. Le cordon de chanoinesse, insigne que madame Aurlie
ne voulut jamais quitter, tait pass en sautoir par-dessus son ample
douillette en soie puce, et qui ne laissait pas que de lui donner un
fort grand air, en dpit de sa taille djete et de sa tte tremblante.

Quand elle fut assise, et que la femme de chambre eut avanc un tabouret
pour qu'elle put reposer ses pieds, des petits pieds mignonnement
chausss de mules  talons rouges, elle congdia la fille d'un geste
amical et regarda sa nice. Allongeant alors le bout recourb de sa
bquille vers le bras de la comtesse, elle le tira doucement  elle, ce
qui eut pour effet d'arracher une seconde fois Clarisse aux penses dont
le triste charme semblait incessamment l'attirer.

Ma fille, dit-elle alors d'une voix dont le timbre agrable n'tait pas
tout  fait bris, je voudrais bien savoir ce que vous pouvez dire aux
toiles? Est-ce que vous leur rcitez une hrode de M. Colardeau?

--Oh! ma tante, je n'y mets pas tant de crmonie, rpondit Clarisse en
affectant un air d'indiffrence qui russit assez bien; je ne fais
absolument que leur biller au nez.

--Vous baillez alors  coeur-joie, comtesse, si bien que les larmes, si
je ne me trompe, vous en viennent aux veux.

Clarisse rougit, et la chanoinesse sourit.

A votre place, petite, continua celle-ci, j'irais bel et bien me
coucher. Voil deux nuits que vous ne dormez non plus qu'un voleur. Vous
verrez que vous vous tuerez les nerfs  ce jeu-l.

Clarisse ne put retenir une petite convulsion d'impatience,  quoi
madame Aurlie sourit encore.

Allons, soit, se hta-t-elle d'ajouter, ne dormons pas, puisque vous le
voulez. Aussi bien je me rappelle que nous autres femmes, lorsque nous
sommes en proie  de certains malaises, nous ne gagnons absolument rien
 dormir, attendu qu'on les retrouve en rve...

La chanoinesse avait une expression favorite: elle disait toujours nous
autres femmes depuis qu'elle ne l'tait plus. Mais il faut bien passer
quelque chose aux vieillards.

Clarisse se tourna vers sa tante, lui prit la main d'un air distrait, et
la porta nanmoins contre ses lvres; ensuite, elle s'assit sur le
tabouret o la chanoinesse, sans tenir beaucoup de place, appuyait le
bout de ses petites mules, et reposa sa tte sur les genoux de la dame.
Mais elle ne rpondit  la rflexion de celle-ci que par un soupir.

Quoi! reprit vivement, madame Aurlie, il serait donc vrai, mon enfant,
vos chagrins sont de ceux qui ne dorment pas!

--Oh! je vous en supplie, ma tante, ne me pressez pas de questions.

--Ah! mon Dieu, mais c'est inquitant! Tu crains donc de rpondre?

--Non, ma tante, fit Clarisse en hochant la tte d'un air fort grave;
mais je crains de mentir en rpondant.

La chanoinesse clata de rire. Elle trouvait le mot comique.

Je n'insiste pas, Clarisse, continua-t-elle d'un ton enjou. Je sais
que les femmes ne se disent jamais entre elles que ce qu'elles veulent
bien se dire, et que finasser pour obtenir une confidence, c'est du
temps perdu; le plus court est d'attendre. Mais voil, de ma part une
discrtion qui mrite sa rcompense: tout ce que j'exige, c'est que tu
rpondes sans mentir  une question que je vais te faire.

Clarisse leva sur sa tante des yeux inquiets.

Je la roule depuis deux jours sur mes lvres, en la retenant comme je
peux, et srieusement je crains qu'elle ne m'touffe. Voil prs d'une
semaine que nous n'avons vu lord Rutland. Est-ce qu'il te boude?

La chanoinesse regardait sa nice en dessous, en attendant la rponse.

On ne boude que ceux qu'on aime, fit Clarisse, comme se parlant 
elle-mme, et aprs un moment de rflexion.

--Oh! bien! tranquillise-toi, il te boude!

--Je ne crois pas, ma tante.

--Bah! Est-ce qu'il ne l'aime plus?--Je crains davantage.

--Allons, ne vas-tu pas me faire accroire qu'il te hait?

--Oh! si ce n'tait que cela!

--C'est juste, il y aurait de la ressource; mais, alors, tu me fais une
peur horrible. Quoi! il ne te hait mme pas!

--Pourquoi me plaindrais-je, hlas! n'ai-je pas mrit son mpris?

Cela fut dit avec un baissement d'yeux des plus hypocrites,  quoi
madame Aurlie leva les siens, qui ptillaient de malice.

Ta, ta, ta, fit-elle d'un ton o perait une ironie si fine et si
lgre qu'elle dut chapper  Clarisse; vous tes un peu bien trop
svre pour vous-mme, jolie nice. Nous autres femmes, voyez-vous, nous
sommes les servantes trs-humbles de nos coeurs. Pour ceux que nous
aimons, tant mieux; pour ceux que nous n'aimons pas, tant pis. Eh bien!
parce que vous ne russissez pas  devenir amoureuse de Rolland, faut-il
vous enlaidir  force de pleurer. Qu'il se fasse aimer. Ce sont ses
affaires, et non les ntres.

Clarisse, un peu surprise d'entendre la chanoinesse parler aussi
lgrement d'un homme que la dame avait toujours paru tenir en fort
grande estime, la regarda quelques instants avant de rpondre; mais le
visage de la vieille personne demeura dans un tat d'impassibilit
parfaite.

Hlas! dit alors Clarisse avec un long soupir, je n'espre plus, ma
tante. Je sens l que je ne l'aimerai jamais.

--Ah! dame, fit la chanoinesse, le coeur a comme cela des mots
irrvocables! Mais cela ne vaut pas la peine d'en mourir, ajouta-t-elle
presque aussitt de cette voix claire et sche qui rappelle si bien les
grandes coquettes du sicle dernier. Elles taient presque toutes de
l'cole de Fontenelle, cet admirable goste qui avait le coeur plein de
cervelle, comme on aurait dit alors.

Ce que j'ai fait d'efforts pour l'aimer, Dieu seul et moi nous le
savons.

--Eh bien! ma fille, le bon Dieu t'en rcompensera. Dcidment Clarisse
tait droute. Elle n'avait jamais vu sa tante abonder si bien dans ses
ides  l'endroit de Rutland.

D'abord, s'il faut te parler vrai, continua la vieille madame Aurlie,
je lui trouve un dfaut terrible  ton Rutland: c'est celui de n'en pas
avoir. Est-ce qu'on aime ces belltres accomplis o l'oeil ne sait 
quoi s'accrocher, non plus que le coeur? C'est bien assez dj de les
admirer. Milord est un ange, un dieu, un hros, tout ce que tu voudras;
mais, nous autres femmes, nous aimons mieux les hommes.

Ayant ainsi parl, la chanoinesse tira de sa poche une bote d'or, et se
fourra plusieurs pastilles dans la bouche. Clarisse commenait  bouder.
Elle ne savait que faire de sa victoire, et cela lui dplaisait
beaucoup. Aussi tcha-t-elle de relever la bataille, pour avoir
l'agrment de combattre.

L'essence de Rutland, dit-elle, c'est l'abngation de lui-mme.
Vraiment, ma tante, vous devriez me donner d'autres conseils. Lorsque
des raisons puissantes firent de mon mariage avec le comte de R*** une
affaire de devoir et de ncessit, lord Rutland, fix en France depuis
quelques annes, m'aimait dj profondment; eh bien! vous le savez, ce
fut lui qui eut le courage hroque de lever tous les obstacles et de
favoriser cette union. Ah! voyez-vous, Aurlie, il y a des coeurs qui
renaissent de leurs dbris comme le phnix de ses cendres. Celui de
Rutland, bris par la douleur, n'en devint que plus vaillant et plus
beau. Je n'aimais pas le comte, il me le fit aimer; oui, ma tante, il me
le fit aimer... Ah! je dois tout  Rutland, tout, jusqu' mes vertus!

--Ah bah! dit madame Amlie, qui avait fini de mchonner son cachou, ne
vous inquitez pas de ce que vous lui devez. C'est un homme  faire
crdit toute sa vie.

Cette rponse acheva d'irriter Clarisse, qui perdit l'espoir de plaider
contradictoirement contre Rutland.

Je crois en vrit, dit-elle en se levant, que vous mlez un peu de
raillerie dans tout ceci. Mais moi, madame, je parle on ne peut plus
srieusement: Rutland m'est antipathique!

--Et  moi donc! Voil tout  l'heure cinq ans que j'entends chanter ses
louanges. coute: je suis d'avis de le vouer  l'ostracisme, et qu'on
n'en parle plus.

--Mais vous ne songez donc pas, s'cria Clarisse en frappant du pied
d'un air de mutinerie charmante, que si je n'pouse pas Rutland, je suis
condamne  un clibat ternel. Oubliez-vous que le comte me fit
promettre en mourant de ne donner ma main qu' Rutland, si je me
remariais un jour? Je vous demande un peu, ma tante, si l'amour est de
ces choses qu'on rgle comme une donation aprs dcs! Non, non, je
n'aimerai jamais Rutland. Aprs cela, qu'il accepte ma main, s'il l'ose!

--On ne m'terait pas de l'ide que le comte, en l'arrachant cette
promesse, a eu l'intention de jouer un mchant tour  son ami Rutland.

--Mais avec tout cela, moi, je suis lie, et c'est indigne!

--Ah! ah! ah! tu es d'une simplicit pastorale, fit la chanoinesse en
clatant de rire; as-tu peur que le dfunt ne vienne le tirer par les
pieds?

--J'ai peur que lord Rutland n'invoque un jour cette promesse...

--Ah! ce n'est que cela. Eh bien! rassure-toi, ma chre fille, je vais
l'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir. Je sais pourquoi nous ne
voyons plus lord Rutland.

--Comment cela, demanda vivement Clarisse; ne vous informiez-vous pas
tout  l'heure?...

--Une ruse, ma chre, une ruse. Je voulais savoir si le vent t'en tait
venu aux oreilles. Rutland se marie...

Une exclamation bien sche, suivie d'un long silence, fut toute la
rponse de Clarisse. La chanoinesse s'tira sur son fauteuil, renversa
sa tte en arrire, et se mit  compter les toiles de la Grande Ourse.
La comtesse, pendant ce temps, fit quelques tours sur le balcon.

Et toi, Clarisse, demanda enfin madame Aurlie, quand te maries-tu?

--Moi, ma tante, o avez-vous devin...

--Tiens! c'est apparemment dans les astres. Flicie, ta femme de
chambre, l'a bien devin dans les cartes; pourquoi veux-tu que je sois
plus bte que Flicie?

Clarisse rougit prodigieusement, et la chanoinesse, malgr les ombres
qui croissaient, put distinguer sur le front de la comtesse les traces
de cette motion nouvelle.

Oh mon Dieu! continua-t-elle, je ne vois pas de mal  ce que Flicie te
fasse les cartes. Autrefois quand il me prenait fantaisie d'aller au
couvent songer pendant quelques jours  mon saint, c'tait mon seul
passe-temps un peu supportable. J'y tais devenue fort amoureuse d'un
valet de trfle. Le lien est un valet de coeur, je sais cela. Un beau
blond, comme dirait Flicie, jeune, rou, mauvais sujet, joueur,
audacieux comme un diable, et dissip comme une fille d'Opra, les
antipodes de Rutland, quoi! Veux-tu que je te dise son nom?

--En vrit, ma tante... je ne sais... je vous assure...

--Allons, tu n'exigeras pas, je pense, que je sois plus discrte que tes
soupirs?

--Quoi! vous oseriez prtendre...

--Que tu es amoureuse? Oh mon Dieu! oui.

--Mais de qui, juste ciel! de qui?...

--Eh! de _lui_, donc.

--De _lui_! jamais!

La chanoinesse, qui venait de provoquer cette navet charmante, partit
d'un bruyant clat de rire, et fut oblige, pour se calmer, de puiser
une seconde pince de cachou dans sa bote d'or. Clarisse se mordait les
lvres jusqu'au sang.

En ce moment, une domestique ayant doucement entr'ouvert la porte du
salon, annona que M. Robert de Castillon venait d'arriver, et demandait
la grce qu'on voulut bien lui permettre de prsenter ses hommages 
madame la comtesse.

Je n'y suis pas! s'cria vivement Clarisse. Je suis souffrante, je vais
me coucher, je ne puis recevoir! Faites mes excuses  M. de Castillon.

Quand la porte fut referme, la comtesse se laissa tomber sur une chaise
au fond du salon, et attendit, pour retourner prs du balcon, d'avoir
surmont le trouble qui l'agitait.

Allons, Clarisse, dit tout  coup la chanoinesse aprs un moment de
silence, prenez-en votre parti, ma fille; je vois que vous l'aimez plus
encore que je ne pensais.

--Vraiment, madame, vous tes ce soir d'une perspicacit... qui
m'effraie, s'cria la comtesse en relevant la tte, tandis qu'un lger
frmissement d'impatience crispait ses jolis doigts roses et effils.

--Mais c'est l'_a, b, c_ de l'amour. Refuse-t-on de recevoir les gens
qu'on ne craint pas?

La comtesse se leva et vint respirer l'air sur le balcon. Tout  coup
elle se tourna vers sa tante, et d'un ton dcid:

Eh bien! oui, madame, j'aime M. de Castillon. Maintenant, ce me semble,
je suis libre d'aimer...

--Comment donc, comtesse! dit madame Aurlie en croisant ses jambes de
faon que l'une de ses petites mules se mit  danser assez
gracieusement, mais vous auriez le plus grand tort de prendre ce
garon-l en grippe. Il a bien quelques dfauts, j'en conviens, mais
l'amour raccommode tout et j'ai l'ide qu'il vous aime. D'ailleurs, il
est ruin, compltement ruin, et je vous assure que c'est  considrer.
Vous avez assez de fortune pour deux, et en faisant la sienne, vous vous
assurez d'avance les rnes de l'empire conjugal. Il est vident pour moi
que M. de Castillon cherche  faire une fin; c'est un homme fatigu de
plaisirs, qui ne court plus qu'aprs les tranquilles joies du mariage.
Ma chre, un mari comme cela, c'est un trsor; on n'a pas  craindre ses
infidlits, puisqu'il n'a plus ni l'envie ni le privilge d'en
commettre. Ah! si M. de Castillon possdait encore une fortune intacte,
une jeunesse... sans hypothques; si c'tait une de ces fraches
primeurs comme les petites filles ont la sottise d'en rver, je serais
la premire  vous dire: Ne l'pousez pas! Mais lui, j'ai entendu dire
que ses matresses n'en voulaient dj plus; ainsi ce serait jouer de
malheur.

En achevant ces mots, la chanoinesse agita une petite sonnette qu'elle
portait dans les vastes poches de ses jupes, et sa suivante accourut 
ce bruit. Clarisse tait suffoque d'indignation; mais trop fire pour
en rien marquer  sa tante, dont elle craignait d'ailleurs l'infatigable
ironie, elle se baissa pour prsenter son front au baiser que la vieille
dame y dposait chaque soir, tandis qu'elle lui disait d'un air
parfaitement tudi:

Je suis bien joyeuse, ma tante, d'avoir votre approbation dans cette
affaire. Je craignais que votre ancienne amiti pour lord Rutland...

--Mon amiti pour Rutland n'a jamais t jusqu' me faire oublier celle
que j'ai pour toi. Je t'ai parl ce soir avec franchise, et c'est de
bonheur que je ta fais mon compliment d'tre dbarrasse de cet
amoureux. Avoue qu'il te pesait furieusement sur la conscience.

--C'est vrai, un peu, balbutia Clarisse, qui voulait tenir bon jusqu'au
bout.

--Cela t'apprend, mon bel ange, que c'est toujours une btise de
promettre quoi que ce soit. On ne doit rien jurer... ni jurer de rien.

En disant ces mots, la vieille chanoinesse s'loigna de son pas lent et
mesur, et regagna ses appartements, frappant  temps gaux le parquet
de sa canne  corbin d'ivoire.

Madame Amlie, rentre chez elle, fit fermer exactement toutes les
portes, et se laissa tomber plutt qu'elle ne s'assit sur un vaste
sopha, d'une mode un peu Pompadour, qui dcorait sa chambre. La, elle se
mit  rire avec un air de satisfaction trs-prononc; car, malgr ses
soixante-dix ans, c'tait une personne trs-rieuse et trs-gaie que la
chanoinesse Aurlie.

Dis donc. Jenny, fit-elle en se tournant vers sa femme de chambre qui
se tenait debout auprs d'elle, j'ai mis ce soir le Castillon dans un
bel tat. D'abord, je lui ai fait refuser la porte, c'tait essentiel 
nos projets; et ensuite, j'ai donn  la comtesse une indigestion de ce
maraud dont elle n'est pas prs de gurir. Mais  propos, c'est donc
vrai ce que Flicie vient de te confier tout  l'heure?

--Trs-vrai, madame. Il parat que M. de Castillon part demain pour
l'Angleterre au point du jour, et que n'ayant pu tre reu ce soir, il a
eu l'audace de proposer  Flicie...

--Qui a eu l'audace d'accepter. Eh bien! cela va m'amuser. Mais admire
donc comme cela se trouve. Moi qui ai crit ce matin  lord Rutland.
J'avais un pressentiment. Ds que Rutland arrivera, tu l'introduiras
ici. En attendant, je vais dormir un peu sur ce sopha.

Et la chanoinesse s'endormit.

MARC FOURNIER. _(La suite  un prochain numro.)_



[Illustration: deco.]

Publications illustres.

_La Belgique monumentale, artistique et pittoresque_ (2).

[Note 2: 80 livraisons  35 centimes la livraison, formant 2 magnifiques
volumes in-8, par MM. A. Baron, et G. Moke, Andr Van Hassell, Juste. V.
Joly, Gausson, Eugne Robin, avec des costumes coloris, des grandes
planches spares, graves sur bois, et un nombre considrable de
vignettes. Bruxelles, A. Jamar et Ch. Hen,  Paris, Chlendouski, 13, rue
du Cimetire-St-Andr.]

Tous les libraires belges ne sont pas des... contrefacteurs, j'allais
employer un mot moins parlementaire. Le plus grand nombre continuera, il
est vrai,  s'enrichir aux dpens des crivains et des diteurs
trangers jusqu' ce qu'un trait trop longtemps dsir interdise enfin
leur honteux commerce; mais d'autres,--c'est un progrs que la presse
parisienne doit tre heureuse de constater,--ont dj renonc
volontairement  des bnfices illicites; quelques-uns enfin essaient
depuis quelques annes de fonder une littrature nationale; ils ditent
des ouvrages originaux, ils font une concurrence honnte et loyale 
leurs confrres de Paris et de Londres. Quand je dis _essayent_, je me
trompe, je devrais dire ils ont russi; un grand et lgitime succs a en
effet couronn jusqu' ce jour leurs tentatives. La Belgique entire
s'est associ en quelque sorte  cette protestation patriotique contre
la _contrefaon_. Elle a achet, malgr leur prix fort lev pour un
pays o les livres se vendent d'ordinaire  si bon march, cinq ou six
mille exemplaires des meilleurs ouvrages crits ou illustrs par des
Belges; le gouvernement seul n'a pas fait son devoir, car il persiste 
consacrer  l'achat des livres contrefaits les sommes voles par les
chambres pour l'encouragement de la littrature nationale. Parmi les
libraires belges qui ont publi des ouvrages originaux, MM. Hen et Jamar
mritent sans contredit d'tre placs au premier rang. Ces jeunes et
intelligents diteurs achvent en ce moment leur quatrime livre
illustr. Leur dbut a t des plus heureux. Ils ont d'abord commenc
par une _Histoire de la Belgique_, orne d'un nombre considrable de
gravures sur bois.--A l'histoire de la nation a succd ensuite, celle
de ses grands hommes: les _Belges illustres_ (3 volumes in-8).--Deux
nouveaux ouvrages, qui ne sont pas encore termins, complteront bientt
ce panthon national. L'un a pour titre le _grand Catchisme de
Malines_, il doit renfermer, outre un texte explicatif, des dessins des
plus belles productions de l'art religieux belge en architecture, en
peinture, en sculpture, en ciselure, en orfvrerie, en forgeronnerie,
etc. L'autre est la _Belgique monumentale, artistique et pittoresque_
qui formera deux magnifiques volumes in-8.

[Illustration: Halle d'Ypres.]

Les quatre gravures que publie aujourd'hui _l'Illustration_ ont paru
pour la premire fois dans ce dernier ouvrage.

La Belgique, comme, tous nos abonns en pourront juger, possde
d'habiles dessinateurs; seulement elle manque encore de graveurs. MM.
Ch. Hen et A. Jamar ont t obligs de faire graver quelques-uns de
leurs dessins par des artistes anglais, mais les plus beaux et les plus
importants ont d tre confis au talent prouv de MM. Andrew, Best et
Leloir. Jamais peut-tre les graveurs habituels de _l'Illustration_
n'avaient mieux justifi la rputation europenne qu'ils se sont acquise
dans leur art.

[Illustration: Htel de ville de Gand.]

Le premier de ces dessins reprsente une la halle d'Ypres,--cette ville
jadis si clbre par ses, draps.--Ce monument gigantesque est domin par
le beffroi dont la fondation remonte  l'an 1200. Commenc presque  la
mme, il n'a pris ses dimensions actuelles que vers la fin du treizime
sicle. Jamais,  aucune poque, aucun peuple n'leva  l'industrie un
palais aussi colossal. Qu'on se figure, disent les auteurs de la
_Belgique monumentale_, quatre ailes ingales, formant un immense
trapze dont le principal ct offre une longueur 133 mtres sur une
largeur de 15. La faade prsente trois tages: d'abord une galerie
vote, soutenue par de fortes colonnes, et qui embrasse tout le
pourtour de l'difice; puis une sorte d'entresol, clair par des
demi-fentres gothiques au nombre de plus de quarante; enfin les salles
suprieures, dont les belles et hautes fentres forment une ligne
parfaitement rgulire et de l'effet le plus majestueux. Le sommet de la
muraille, crnel comme le rempart d'une forteresse, est dcor de
riches ornements qu'a mutils par malheur une prtendue restauration
entreprise en 1822. L'tendue du monument, l'harmonie de ses
proportions, son architecture antique et imposante, tout concourt 
produire sur le spectateur une impression profonde d'tonnement,
d'admiration et quelquefois aussi de tristesse, quand il reporte ses
regards sur la place vide et sur la cit dchue.

_L'Htel-de-Ville de Gand_ serait un des plus glorieux chefs-d'oeuvre de
l'art gothique s'il et t termin selon le plan de matre Eustache
Polleyt, son architecte primitif. Malheureusement les guerres civiles
ont ralenti et fait abandonner la construction de ce monument qui devait
runir  une grandeur imposante une varit et une dlicatesse
d'ornements presque incomparable. L'difice, rest incomplet, n'a qu'une
seule faade au lieu de trois, et l'tage suprieur se trouve inachev.
En 1600, les chevins en reprirent la construction interrompue depuis
vingt annes; mais le got italien et espagnol, qui s'tait introduit en
Belgique, condamnait comme barbare la magnificence du genre gothique; on
renona au plan suivi jusqu'alors, et on btit  l'italienne les parties
inacheves. En consquence, on garnit la nouvelle faade de trois rangs
de colonnes superposes, les unes doriques, les autres ioniques, et les
dernires corinthiennes, ce qui tait conforme aux rgles et rappelait
le palais Farnse. Aussi les architectes prtendirent-ils que rien
n'tait plus beau, pourvu qu'on regardt l'difice obliquement, de
manire  saisir le jeu des ombres et l'effet des grandes lignes et des
corniches.

Les _stalles du choeur de l'glise de Sainte-Gertrude_,  Louvain, sont
une des nombreuses merveilles de la Belgique. Tout ce que le style de
la Renaissance a de plus riche et de plus touffu  la fois, dit M. July,
est jet  profusion dans l'ornementation de ces vingt-huit stalles,
dont le fond reprsente des phases de la vie et de la Passion du Christ.
Le bois de chne semble s'tre assoupli sous le ciseau de l'artiste,
tant la sculpture y enhardie, facile et dlicate. Chaque sujet est
entour d'un cadre form d'ornements entremls de feuilles de chne.
Chose rare et heureuse, ces stalles ne portent aucune trace de
dtrioration et semblent sortir de l'atelier du matre. Mais, si nous
en croyons des hommes comptents, l'glise menace ruine, et peut-tre
aurons-nous bientt  regretter la perte de ces merveilles, dues au
ciseau de quelque modeste ouvrier du dix-septime sicle.

Admirez maintenant la _grande place du march_ de Bruxelles, C'est dans
l'_htel de ville_ que Charles-Quint a abdiqu. C'est dans la _maison du
roi_, situe en face, que les comtes d'Egmont et Horn ont pass la nuit
qui a prcd leur excution. Aujourd'hui des talages de fruitires
occupent l'emplacement o s'leva jadis l'chafaud de ces grands
patriotes.

_L'Htel-de-Ville_ de Bruxelles a t commenc en 1402. A cette poque,
la vieille maison des chevins, situe sur le terrain qu'occupe
aujourd'hui la maison du roi, n'tait ni assez, vaste, ni assez
magnifique pour servir de palais  la cit agrandie. On avait rsolu
d'en construire une autre en face, et ds l'an 1380, on avait commenc
les achats de terrain et la dmolition. En 1401 seulement furent creuss
les premiers fondements de l'Htel-de-Ville actuel, dont la partie la
plus ancienne fut acheve cinq ou six ans aprs. Ce n'tait encore qu'un
btiment de grandeur moyenne, construit en querre, et donnant d'un ct
sur la place, et de l'autre sur la rue de l'toile. Il forme aujourd'hui
l'aile orientale de l'difice (celle qui se trouve  gauche du
spectateur), et n'a subi d'autres changements que de lgres
mutilations. En 1414, on voulut l'orner d'une tour, et cette tche fut
confie  l'architecte Jean Van Ruysbroeck, qui prta solennellement le
serment ordinaire de n'employer que de bons matriaux, afin que
l'ouvrage fut solide et durable. Jamais sans doute serment ne fut mieux
tenu. En dix ans, Ruysbroeck leva jusqu' la hauteur de 106 mtres
cette flche hardie et colossale qui surpasse en lgance comme en
lgret tout ce que l'art avait produit jusque-l de plus merveilleux:
c'est une pyramide  jour dont le l'aile arien a pour couronnement un
groupe gigantesque de cuivre dor, reprsentant saint Michel vainqueur
du dragon.

L'aile occidentale de l'Htel-de-Ville n'existant point  cette poque,
cette admirable tour se trouvait  l'extrmit du btiment. Elle tait
destine  en former l'angle, comme on le voit encore  l'paisseur
ingale des murs qui le soutiennent; il fallait donc, pour rgulariser
la faade, riger encore une seconde flche  l'extrmit oppose, et
tel tait, selon toute apparence, le projet de Jean Van Ruysbroeck.

C'et t, sans contredit, un prodigieux spectacle que celui de ces deux
pyramides pareilles s'lanant l'une  ct de l'autre et rattaches
entre elles par les trois nobles tages de l'aile dj construite. Mais
ce plan ne fut pas suivi.

On ne sait pas  quelle main fut confie, plus lard et vers la fin du
sicle, la reprise des travaux. Le plan adopt alors consistait 
construire une seconde aile au lieu d'une deuxime tour; de cette
manire, la flche, qui existait  l'angle, se trouva pour ainsi dire
reporte au milieu. Mais le nouveau btiment n'atteignit pas tout  fait
les dimensions calcules par l'artiste, soit que les magistrats eussent
recul devant les inconvnients qu'aurait entrans l'largissement de
la place, soit que le terrain offrit des obstacles imprvus; de l
l'irrgularit que prsente aujourd'hui l'ensemble de l'difice, une des
ailes tant plus courte que l'autre.

On avait mis  peu prs un sicle  complter l'Htel-de-Ville; mais il
tait digne de sa destination et pouvait satisfaire l'orgueil de la
cit. A peine fut-il achev, il fallut songer  reconstruire l'ancienne
maison chevinale, qui menaait ruine (1514). En mme temps s'croula un
difice voisin affect  la police des princes, et que pour ce motif on
appelait la Maison du Pain, et plus tard la maison du roi. Ces deux
btiments furent bientt remplacs par un petit palais trop splendide
pour quelques-unes des administrations infrieures qui l'occuprent.
Malheureusement des modifications successives lui ont enlev en partie
l'lgance des proportions et la puret de style qui en faisaient un
modle d'architecture gothique.

Le bombardement de Bruxelles, du 13 aot 1695, par Villeroi, maltraita
surtout les quartiers du centre et les environs de l'Htel-de-Ville. Il
fallut mme abattre et rebtir une partie de ce dernier difice (le ct
mridional), ainsi que plusieurs des maisons donnant sur le
Grand-March.--Ce fut alors que les principaux corps de mtiers
levrent une foule de brillants difices, qui compltrent la place
principale de Bruxelles telle que les trangers l'admirent aujourd'hui,
et telle que la reprsente notre dessin.

[Illustration: Les Stalles de Sainte-Gertrude,  Louvain.]

_La Belgique monumentale, artistique et pittoresque_, renferme, outre un
certain nombre de grandes planches tires  part, une foule de vignettes
intercales dans le texte. Avons-nous besoin de vanter la perfection de
ces gravures? Leur mrite n'a-t-il pas frapp tous les yeux? Comme on
l'a vu, sans qu'il soit ncessaire de le faire remarquer, la librairie
belge, que nous appellerons _nationale_, lutte glorieusement avec les
librairies franaise et anglaise. Bruxelles ne se contente plus d'imiter
Paris et Londres, elle a honte de les voler; elle cre  son tour des
ouvrages originaux, elle les illustre avec le luxe, l'intelligence et le
got qui distinguent ses deux rivales.

[Illustration: Htel-de-Ville de Bruxelles.]

Quand _la Belgique monumentale_ sera termine, nous accorderons au texte
l'attention dont nous esprons le trouver digne. Nous dirons seulement,
ds aujourd'hui, que c'est un livre srieux plein de faits intressants,
qui mrite un examen approfondi, et qui compte parmi ses auteurs les
crivains les plus estims de la Belgique. Le premier volume commence
par une introduction de M. Moke; il se divise en trois parties: les
_Flandres_, le _Brabant_ et la _province de Namur_. Il contient
l'histoire et la description gnrales de ces trois provinces,
l'histoire et la description particulires de Gand, de Bruges,
d'Ostende, d'Audenarde, d'Ypres, de Bruxelles, de Louvain et de Namur.
Les premires livraisons du second volume sont consacres au
Hainaut.--La France se doit  elle-mme d'encourager des entreprises
consciencieuses qui auront pour rsultat de mettre un terme, avant les
traits de commerce, aux terribles ravages du flau de la contrefaon
trangre, et de jeter dans un intrt gnral les premires bases d'une
littrature nationale en Belgique.

_Tente de Charles le Tmraire, duc de Bourgogne_, ou Tapisserie prise
par les Lorrains lors de la mort de ce prince devant leur capitale, en
14777; par M. DE SANSONNETTI, ancien lve de M. Ingres (3). In-folio de
20 pages, avec 6 grandes planches graves sur cuivre.

[Note 3: Nancy, Grimblot; Paris, Leleux. En noir, 6 fr.; Colori, 25
fr.]

Depuis plusieurs annes, l'tude des monuments de notre histoire et de
ceux qui tmoignent des arts cultivs par nos aeux s'est propage de la
capitale aux provinces. La ville de Nancy en offre une preuve
irrcusable, dit M. Sansonnetti. Si le peu qui nous reste de ses
anciens monuments doit tt ou tard subir la commune destine des choses
d'ici-bas, ce ne sera pas sans qu'il en reste des souvenirs; et s'ils ne
se montrent pas debout aux gnrations futures, au moins les
retrouveront-elles fidlement dessins et soigneusement dcrits.--Je
n'pargnerai rien, ajoute-t-il, pour qu'il en soit ainsi de la tenture
qui dcore deux salles de la Cour royale de Nancy.

Dans l'introduction explicative qui accompagne ses six planches graves,
M. Sansonnetti essaie de dmontrer que cette tenture trs bien
rellement une des dpouilles du petit-fils de Jean sans Peur, et que
l'tang glac de Saint-Jean-du-Vieil-Atre a eu sa part dans l'immense
butin sem sur les bords des lacs de Morat et de Neufchtel.

L'origine de cette tenture tablie, il nous donne quelques dtails sur
son tat actuel, il explique les scnes qu'elle reprsente; il termine
enfin en exprimant le voeu que l'tablissement d'un muse lorrain
permette de rassembler dans un meilleur ordre ce qui reste de la
tapisserie de Charles le Tmraire, et d'exposer plus convenablement
qu'un Palais-de-Justice et dans une salle inaccessible au public ces
glorieux trophes de notre histoire nationale.



Physiologie de la Robe.

La femme de got se met toujours bien, et la femme qui se met bien porte
ncessairement son attention sur les trois points saillants de sa
personne, savoir: la tte, les mains et les pieds. Elle sait que sa
coiffure, sa chaussure et ses gants ne doivent rien laissera dsirer
sous le rapport de la grce et de la fracheur, soit parce que les
parties extrmes du corps attirent naturellement le regard, soit parce
que ces extrmits ont en propre une physionomie qu'on est curieux
d'interroger.

Toutefois, les soins indispensables dans les dtails de la toilette
n'empchent pas la femme de got de choisir avec le plus grand
discernement la robe dont elle a besoin ou fantaisie. Instruite par
exprience ou par intuition de l'analogie qui peut exister entre le
vtement et la personne qui le porte, elle emploie son tact et sa
perspicacit  runir dans une robe le mrite de la couleur, du dessin,
de l'toffe et de la forme, comme  approprier ces divers mrites  son
ge,  sa taille,  ses habitudes et  sa position.

La couleur prfre semble tre en effet un reflet du caractre. Voyez
la femme vive, alerte et gaie des pays mridionaux, elle penche pour les
couleurs riantes et bien tranches. Celle du Nord, froide et srieuse,
incline pour les tons svres ou pour les nuances habilement fondues. La
femme doue de force et d'nergie, celle qui aime l'clat et le bruit,
celle que l'on peut taxer de mchancet (si toutefois il y a des femmes
mchantes), montre d'ordinaire un got dcid pour la bigarrure du
l'ajustement, pour les couleurs saillantes que l'on aperoit de loin.
La femme modeste, au contraire, et que domine la raison, recherche par
instinct les couleurs fonces. Et remarquez, pour preuve de cette
analogie, que les professions graves, les sentiments tristes, la
pauvret, la vieillesse, ont communment adopt pour livre, le noir, le
brun, le violet; tandis que la joie, l'esprance, la jeunesse, la
fortune, se paient du blanc, du vert, de bleu et de roue. Ajoutons
encore qu'il est des couleurs qui semblent rapetisser, amincir le corps,
d'autres qui le rendent en apparence plus volumineux de tous points; que
quelques-unes, s'harmonisent avec le teint, donnant un nouvel attrait 
la figure; que certaines autres l'assombrissent et lui prtent un air
maladif, parce qu'elles projettent des demi-teintes qui en dtachent les
plans. Le choix des couleurs convenantes dans le vtement ncessite donc
un vif sentiment de l'art, ou bien une coquetterie trs-entendue.

Or, la mme science est applicable au dessin d'une robe. Le got, plac
ici dans des conditions tout  fait semblables  celles que nous venons
d'analyser; le got, disons-nous, doit opter, suivant les mmes rgles,
pour les grands ramages ou les semis dlicats, pour les carreaux ou les
rayures.

En principe, les carreaux ne produisent un bon effet que sur les femmes
qui prsentent une grande surface, tandis que les rayures conviennent 
toutes. L'oeil suit volontiers ces lignes qui, s'tendant de la base au
sommet du corps convergent autour de la ceinture et s'panouissent
ensuite avec grce sur la poitrine et sur les paules. Depuis le
perfectionnement de toutes les choses usuelles, les dessins des toffes
sont trs-corrects et marqus par de brillantes couleurs. Il ne s'agit
que de distinguer dans le nombre ceux dont les nuances bien combines
forment un tout harmonieux doux et velout qui charme le regard et fait
que chacun s'crie: Oh! la jolie robe!

Au lieu de se draper indiffremment dans la premire toffe venue parmi
celles que fait surgir la mode, la femme de got, pour qui cette mode
n'est qu'un thme vari, a grand soin de ne prendre que ce qui lui sied
le mieux. Est-elle charge d'embonpoint, elle ne se risque pas  grossir
son volume par des tissus pais tels que le pkin, le velours, le damas;
mais elle tche de rduire ses formes sous le cachemire, le barge, la
gaze et le crpe bien soutenus. Est-elle maigre, difforme, petite, elle
vite prudemment de porter une robe molle et collante; jalouse, au
contraire, de suppler  son grle physique, elle emprunte  des toffes
fermes l'ampleur du contour.

L'apparence des toffes mauvaises est un abus de l'industrie dont les
rsultats nous ont souvent frapp. A moins d'tre dans une de ces
situations malheureuses o l'un songe plus  vtir qu' se bien vtir,
le _bon march_ n'est qu'un leurre ou plutt un pige dont il faut se
prserver. Suivant les dductions qui peuvent se tirer de toutes choses,
il nous a toujours sembl reconnatre que les femmes amateurs de ces
sortes de robes pchent par l'intelligence ou le sens commun, puisque
deux, quatre, dix expriences ne les empchent pas d'tre dupes de leur
prtendue conomie, qui n'est au fond que du gaspillage. Il nous a
sembl encore que cet engouement pour les toffes trompeuses dnote un
got vulgaire, parce que la femme qui se met bien aime  jouir avant
tout de son propre suffrage, qu'elle ne cherche point  surprendre les
yeux par le faux et le clinquant, qu'elle ne veut tre que ce qu'elle
parat (une femme de got), et qu'elle ne veut paratre que ce qu'elle
est (en fait de costume bien entendu).

Dirons-nous maintenant l'effet que produit une robe trop courte ou une
robe trop longue. Nous avons peur d'abuser de la complaisance des
lecteurs et cependant que de choses  tudier dans la coupe d'une robe!
Voyez comme cette queue tranante donne un faux air de grandeur  telle
femme qui traverse le pristyle du chteau. C'tait jadis une fille
assez enjoue qui nous arriva un beau jour de l'autre monde (l'Amrique)
pour vendre  nos enfants son savoir musical, et la voil monte, de
tierce en quinte, au diapason de la cour citoyenne. Grace  la queue
majestueuse de sa robe, elle n'a besoin aujourd'hui ni d'esprit, ni de
bont, ni d'aucune valeur personnelle, car il ne s'agit de rien moins
que d'une queue _diplomatique_. Place, place! c'est une
quasi-ambassadrice qui passe--Considrez ailleurs cette petite femme
dont la jupe courte laisse apercevoir une jambe presque andalouse: Au
trouvez-vous pas qu'avec un air aussi dgag, elle promet d'aller
loin?--On raconte qu'une duchesse de cration nouvelle tant sur le
point de prter serment devant l'empereur, toute la gent courtisane fut
en moi pour une affaire grave. Il s'agissait de savoir si la grande
dame pouvait se prsenter en robe _courte_, aprs qu'il avait t
dcrt que la _robe  queue_ serait du rigueur pour ces sortes de
reprsentations. M. de Talleyrand, qu'on alla consulter comme l'arbitre
suprme, rpondt d'un ton malin: Je conviens que la robe de madame la
duchesse est un peu courte pour prter un serment de fidlit.
Nanmoins, l'histoire dit qu'on passa outre en cette circonstance, et
que l'Empereur daigna fermer les yeux sur la faute d'tiquette.

Un fait incontestable, c'est qu' l'aspect d'une femme on prouve une
sensation agrable ou dplaisante selon que sa mise est propre,
lgante, convenable, ou bien qu'elle est dpourvue de ces qualits.
La robe peint en partie le moral. Telle femme qui, malgr son tat
d'aisance, porte des robes fripes, malpropres, trahit son dsordre, sa
paresse, sa parcimonie; telle qui, alternativement, donne dans les deux
extrmes de la toilette, montre le peu de liaison qui existe dans ses
ides. D'o il faut conclure, sauf quelques rserves, que cet axiome
physiologique; L'habit c'est l'homme, peut tre retourn ainsi; La
robe, c'est la femme.

Terminons ces remarques par ce rcit d'une aventure approprie au sujet.

Mademoiselle Clmence Norveins avait atteint sa vingt-quatrime anne
sans pouvoir capter un mari. Sa dot tait cependant honnte, sa figure
agrable et son caractre fort doux; mais il lui manquait tout ce qui
constitue une taille bien faite, et les graves dfauts de son corps
n'ayant t ni rforms ni dissimuls, il ne s'tait trouv aucun jeune
homme dans le dpartement qui voulut s'en accommoder. Pour mettre fin 
une situation si critique, mademoiselle Clmence supplia son pre du la
conduire  Paris, auprs d'une tante qu'elle dsirait connatre, et que,
dans sa politique, elle jugeait un moyen excellent pour arriver  l'tat
de mariage.

Madame de Ternon tait prcisment une de ces bonnes tantes, qui, tout
 fait matresses d'elles-mmes, ouvrent  la fois leurs bras, leur
maison et leur bourse  la progniture fraternelle.

A peine la jeune provinciale fut-elle installe en si bon lieu que dj
une influence puissante avait agi sur tout son tre. A force de
s'entendre dire que l'art peut suppler  la nature, que le got
transforme toute chose, mademoiselle Clmence avait emprunt aux modes,
habilement faonnes, tous les charmes qu'elles possdent. Sa couturire
lui avait enseign _tant de secrets_, la tante tait si gnreuse, qu'en
trs-peu de temps, grce au _cachet parisien_, la transformation fut
complte, du moins en apparence. Tous ceux qui voyaient mademoiselle
Norveins pour la premire fois (madame de Ternon l'avait tenue
prudemment en charte-prive pendant trois semaines), vantaient de
confiance l'lgance de sa taille, la fine cambrure de ses reins, la
forme avantageuse de son buste, la grce parfaite de son maintien. Des
louanges si nouvelles pour la provinciale panouirent, comme bien on le
pense, son visage, qui, ds lors, acquit une physionomie anime,
radieuse, et par consquent fort piquante.

Un veuf de trente-cinq ans, trs-riche, nomm M. Saint-Martin, occupait
une loge  l'opra, tout  ct de celle de madame de Ternon. Il vit
mademoiselle Norveins, la considra de la tte aux pieds avec la plus
minutieuse attention; et, satisfait de son examen (car il tenait
par-dessus tout  ce qu'une femme ft bien faite); il se fit prsenter
chez la tante avec l'arrire-pense de convoler en secondes noces. En
effet, lorsqu'il se fut bien persuad, dans toute la partialit de
l'amour, que la demoiselle joignait une foule d'agrments  ceux qui,
d'abord, l'avaient sduit, il la demanda en mariage, et l'obtint.

Peut-tre croyez-vous, comme nous, bnvole lecteur, que, par probit ou
par dlicatesse, on aurait du arriv  ce point, mnager doucement la
vrit au bon jeune homme, qui se trouvait pris comme dans un rets! Mais
il n'en fut rien. Il fallait un mari.--Celui-ci tait charmant.--Quoi de
plus heureux, et surtout quel triomphe!--Oui, triomphe d'un jour; mais
quel lendemain que celui de pareilles noces!--Le soir donc que vous
savez, la mre de M. Saint-Martin procda, suivant les convenances, 
l'installation de sa bru dans la chambre nuptiale. La marie avait pris
tout  coup un air si srieux et si contraint, que la digne matrone,
pntre de sa tche, crut devoir employer, pour la remplir, les
clineries les plus affectueuses.--Voyant enfin l'inutilit d'une plus
longue rsistance, la jeune femme s'abandonna en soupirant, et les yeux
baisss, aux soins de sa camriste, et le dshabill commena.

Qu'on juge de la stupfaction de la belle-mre, pendant que la marie se
dpouillait peu  peu de ses charmes postiches!--Ce fut d'abord une robe
qui recelait de toutes parts des couches mystrieuses de ouate, et sans
laquelle il ne paraissait plus de formes  l'endroit du corsage, ni de
parit entre les paules.--Puis un objet ignoble qui, se dtachant des
reins, laissa voir dans toute sa platitude ce corps anguleux et mal
bti.--Ensuite vint le tour du corset balein, rembourr devant et
derrire, corset-monstre, chef-d'oeuvre de l'art, dont le faux
tmoignage avait soutenu avec effronterie celui de la robe.

A l'aspect de cette femme si contrefaite, la belle-mre, saisie de
dgot et charme en un sens de justifier le mcontentement que lui
avait caus ce mariage, n'eut d'autre pense que d'instruire aussitt
son fils de la dception qui l'attendait.

Bouillant de colre, M. Saint-Martin se fait annoncer auprs de sa
femme; et, d'un air qui fit enfuir la camriste, il dit en entrant dans
la chambre ce peu de mots: Madame, vous m'avez indignement tromp.
Apprenez qu'en me mariant je ne comptais pas pouser _une robe_. Vous
m'entendez?... cela suffit. Ds demain, sans bruit, sans clat, nous
nous sparerons pour toujours. Vous partirez pour la campagne.
J'entreprendrai, de mon ct, un long voyage pour me distraire de la
perte de mes illusions.

Ce ne fut qu'aprs un certain espace temps, lorsque l'isolement lui
devint insupportable et que les douleurs d'un rhumatisme aigu
l'importunrent sans relche, que M. Saint-Martin se prit  regretter
profondment son union rompue.

Il se dit avec raison que la femme la plus mal partage au physique ne
laisse pas que d'tre souvent une compagne utile et bonne, et, qu'aprs
tout, il avait t dur envers la sienne.

Ces rflexions portrent bientt leur fruit: un raccommodement parfait
s'opra entre les deux poux; seulement, quand, par hasard, madame
Saint-Martin faisait remarquer  son mari une femme de tournure
gracieuse, celui-ci rpondait d'un air distrait; Hum! je ne m'y fierais
pas.



Correspondance.

Ceux de nos abonns qui nous adressent leurs rclamations sous forme de
rbus sont pris de vouloir bien mettre la traduction  ct.

A MM L. et S.--Nous n'avons pas envoy la _Table de Matires_ du tome
1er  nos abonns. Nous l'avons fait imprimer seulement ceux qui font
collection du journal: on la trouve, ainsi que la couverture du volume,
chez tous les libraires au prix de 35 centimes.

A M. A. D. F.,  Mayence.--Il y a des choses qu'on ne peut pas faire et
que nous ne ferions pas si elles taient possible. Vos compliments sont
accepts comme ils sont offerts.

A M. K.,  Concarneau.--Nous insrons votre lettre. La leon ne nous a
pas fait rougir. Continuez, monsieur,  cultiver une science si
agrable; nous applaudirons  vos succs et ferons des voeux pour
l'avancement de vos collgues.

A M.--Il est pri de vouloir bien faire reprendre sa musique, que l'on
trouve originale ainsi que les paroles.



[Illustration: Figure allgorique de Janvier.]



Mode

Les jours d'hiver tout le monde est envelopp sous les manteaux et les
fourrures. Mais, le soir venu, on quitte les chauds vtements pour les
robes dcolletes, la gaze, le satin, le velours: on se pare de bijoux
et de fleurs naturelles.

Les lustres s'illuminent, la foule encombre les salons, les ventails
s'agitent: c'est le moment de faire nos observations.

Nous voyons d'abord une jeune femme portant une couronne de fleurs; sa
robe est en satin, garnie de chaque ct par deux rangs en dentelle
spars par un pliss de rubans; elle a une berthe qui entoure sa taille
trs-gracieusement.

[Illustration.]

Puis des robes  deux ou trois jupes forment des nuages lgers qui
passent dans les quadrilles.

Les robes en satin uni ou en damas  fleurs sont toutes ouvertes devant
en tablier; par exemple, une robe de velours pingl est ouverte sur un
tablier de satin blanc; des rubans sont disposs en carreaux qui sont
attachs de chaque ct par des noeuds de rubans; ou bien encore une
robe de satin  fleurs sera ouverte de chaque ct sur une bande de
satin uni, o bouillonne un tulle retenu de distance en distance par des
coques en rubans, ou quelquefois un bouquet de fleurs. Une robe de satin
blanc est releve d'un ct par une suite de cames qui se terminent 
la ceinture; le dessous, qui est aussi en satin, laisse voir un haut
volant en dentelles. Les petites manches ont une draperie borde de deux
rings de dentelle; des cames la retiennent au milieu. Partout de
gracieuses et riches parures, et puis enfin les tuniques lgres
disparaissent; les robes de satin, les bijoux, les fleurs, aussi; les
derniers accords rsonnent, la soire est termine. A demain d'autres
ttes et de nouvelles parures.



_A M. le directeur de_ l'ILLUSTRATION.

Monsieur,

Je suis rentier, j'habite Concarneau, et je m'y ennuyais un peu, car
j'ai longtemps vcu  Paris et mes souvenirs m'y reportaient sans cesse.
Depuis que _l'Illustration_ parat, je ne m'ennuie plus; je revois tout
ce qui m'a charm dans la capitale et j'assiste aux vnements qui s'y
succdent journellement. Mais je dois le dire, ce qui me plat le plus
dans votre journal, ce sont les _Rbus_. Ds que le numro arrive au
caf de lu place, je dchire l'enveloppe et je vais droit  l'nigme; je
la contemple longtemps pour la graver dans ma mmoire; souvent je la
copie et je l'emporte avec moi. Dans mes promenades, le rbus
m'accompagne; il occupe agrablement mon esprit, il exerce mon
intelligence sans la fatiguer. Quand j'ai devin, je reviens au caf
dans la journe, et je jouis en voyant les habitus qui tendent sans
succs leurs fibres crbrales. Aprs de longs efforts, il finissent
toujours par s'avouer vaincus par le Sphinx; alors je prends la parole
et je dgage lentement la phrase de ses enveloppes hiroglyphiques.

Mais je ne devine pas toujours; le brigadier de la gendarmerie et un
professeur du collge sont quelquefois plus heureux que moi. Cependant
je vous ferai remarquer que le professeur n'a jamais pu deviner
_Agamemnon, gnral des Grecs_, etc. Moi, j'avais trouv, et je lui
disais pour le mettre sur la voie: C'est de votre ressort, professeur,
le rbus est dans Sophocle.

Je triomphait trop tt: comme du coutume, j'avais lu le premier le rbus
du 23 dcembre, et voyant qu'il y avait de l'eau et un rocher, j'tais
all me promener sur le bord de la mer pour y chercher des inspirations.
Vers midi, je revins au caf sans avoir rien trouv, Les autres habitus
n'avaient pas t plus heureux. Ce soir-l, on fit une incroyable
dpense de sagacit jusqu' neuf heures, heure  laquelle on se couche 
Concarneau.

Le lendemain, le professeur tait au caf plus tt que de coutume.
C'tait de mauvais augure. N'tant pas mari, il avait profondment
rflchi toute la nuit, et au point du jour, le problme tait rsolu.
poux et pre, je me consolais en songeant qu'il avait abus des
avantages de sa position antisociale. Mais quand le numro suivant vint
avec le mot de l'nigme, je restai confondu; car non-seulement le
professeur avait devin, mais il avait devin mieux que l'auteur du
rbus, homme de gnie cependant, mais qui n'a pas vu tout ce qu'il y
avait dans son oeuvre. De mme Homre (autre homme de gnie) n'a pas
aperu l'neide dans l'Odysse; de mme Papin (autre homme de gnie,
mais dans un genre diffrent) n'a pas trouv des locomotives et des
bateaux  vapeur au fond de sa marmite. Le crateur n'a vu dans son
rbus que _Mose sauv des eaux_. Il y a bien mieux; il y a: _Mose
sauv des eaux par une princesse et sa suivante, au bord du Nil (d'une
le)_. Que dites-vous de la leon du professeur? comme cela est complet!
comme dans cette savante hermenentique toutes les parties du dessin sont
judicieusement interprtes et clairement exprimes! Rien n'est omis,
rien n'est ajout; c'est fidle comme un thme, prcis comme une
version. Aussi, vous le voyez, je proclame moi-mme la victoire de mon
rival, et je suis fier d'avoir t vaincu par un savant qui traduit les
rbus mieux que ceux qui les font.

J'ai l'honneur d'tre, monsieur le Directeur, votre trs-humble
serviteur,

Johan Kermadek.

_P. S._ Le professeur a vu ma lettre; il en est enchant, car il
voudrait tre plac  Paris et sollicite auprs de M. Villemain, qui lui
accordera certainement sa demande s'il est abonn  _l'Illustration_.
Alors je serai le Champollion de Concarneau. Le brigadier ne compte
rellement pas; il n'a encore pu trouver que celui de _la nuit tous
chats sont gris_ (30 septembre). Cela tient  ce qu'il s'en aperoit
souvent dans ses expditions contre les rfractaires.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Agrez, cher abonn, nos souhaits de bonne anne: les petits cadeaux
entretiennent l'amiti.

[Illustration: nouveau rbus.]









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1844, by Various

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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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