Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844., by Various

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Title: L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

Author: Various

Release Date: July 23, 2012 [EBook #40308]

Language: French

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L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

[Illustration: L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.]

No. 46. Vol. II.-SAMEDI 13 JANVIER 1844.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.     --   10        --    20       --    40



SOMMAIRE.

Mathieu de Dombasle. _Portrait_.--Courrier de Paris.--Histoire de la
Semaine. _Dcouverte du Coeur de saint Louis,  la
Sainte-Chapelle_.--Ouverture des Cours du collge de France et de la
Sorbonne. _Salle des Cours au collge de France; Portraits de M.
Michelet et de M. Edgar Quinet_.--Les Enfants Trouvs. _Une
gravure_.--Chronique musicale. L'Esclave du Camoens; Anna Bolena;
Rentre de Lablache; M. Ronconi; les Concerts; Nouvelles
publications.--Les Petites Industries en plein vent. _Onze
Gravures_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle, par Marc Fournier. (Suite.)
_Une gravure_.--Inventions nouvelles. Systme de chemins de fer de M. de
Jouffroy. _Quatre Gravures_.--De la prochaine inauguration du monument
de Molire. _Trois gravures; fac-simil des signatures de Molire et de
sa troupe_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Trois
Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux Gravures_.--Rbus.



[Illustration.]

Mathieu de Dombasle.

Christophe-Joseph-Alexandre Mathieu de Dombasle, n  Nanci, le 26
fvrier 1777, vient d'y mourir le 27 dcembre 1843, C'est l'homme auquel
l'agriculture franaise est redevable de ses plus grands progrs. La
richesse agricole de la Flandre et de quelques autres contres, compare
au triste tat de notre culture dans presque tous nos dpartements du
centre, de l'ouest et du midi, avait inspir  M. de Dombasle la
profonde conviction que, de toutes les industries, l'agriculture est
celle o il y a le plus  faire en France pour la prosprit du pays et
pour le bien des particulier qui s'y livreront. M. de Dombasle n'a pas
seulement consacr  cette pense des talents suprieurs, un mrite
d'crivain qui, dans toutes les carrires, l'auraient plac au premier
rang; il s'est fait l'homme du progrs agricole, il s'est dvou  cette
oeuvre, avec une foi ardente et une complte abngation. Le rsultat
personnel fut, pour M. de Dombasle, une lutte contre des obstacles sans
cesse renaissants, des revers de fortune, et de cruelles blessures dans
ses plus chres affections; mais M. de Dombasle a russi dans les
autres: le succs des cultivateurs que ses leons et son exemple ont
forms, l'impulsion donne  l'industrie agricole de la France, voil,
le succs et la rcompense de M. de Dombasle, car c'est le rsultat
qu'il ambitionnait par-dessus tout.

[Illustration: Portrait de M. Mathieu de Dombasle, dcd le 27 dcembre
1843.]

Avant M. Mathieu de Dombasle, nous avions de savants agronomes,
d'habiles fermiers, des propritaires clairs, marchant dans la voie du
progrs; toutefois, leurs efforts taient isols, sans imitateurs; les
entreprises agricoles restaient l'objet de la mfiance et du discrdit;
et tandis que la jeunesse assigeait en foule l'entre de toutes les
autres professions, personne ne venait  songer que la culture du sol
offrait la carrire la plus indpendante et la plus assure. Les crits
de M. de Dombasle ouvrirent les yeux du public sur cette fcheuse
erreur; cependant il ne suffisait pas de rpandre des ides plus saines,
il fallait mettre l'instruction agricole  la porte des jeunes gens
chez lesquels il avait fait natre le dsir de se livrer 
l'agriculture. En France, o les quatre cinquimes du la population se
composent de cultivateurs, il n'existait aucun tablissement destin 
l'enseignement thorique ou pratique de l'agriculture. Cette lacune, M.
de Dombasle entreprit de la combler. Priv, par les vnements de 1814,
d'une belle fortune acquise dans la fabrication du sucre de betteraves,
sans moyens pcuniaires, sans le secours du gouvernement, ni d'aucun
patronage puissant, M. de Dombasle fonda la premire ferme-modle et le
premier institut agricole qui aient exist en France, Plusieurs
propritaires de Nanci, en tte desquels figurait l'illustre gnral
Drouot, lui fournirent le capital ncessaire,  des conditions
dsintresses, et s'associrent ainsi  l'honneur d'une entreprise
qu'ils savaient ne devoir tourner qu'au profit du pays. C est avec le
modique capital de 60,000 fr., confi  ses talents et  sa rputation
de probit, que M. de Dombasle: loua la ferme de Roville, pour s'y
livrer  l'enseignement et  l'application des mthodes perfectionnes.

Bientt M. de Dombasle fut entour d'un petit nombre d'lves attirs
par le charme d'une profession dont l'tude se faisait au grand soleil.
Ces jeunes gens, qui n'taient venus chercher  Roville qu'une
instruction professionnelle, y subissaient, par la force des choses, une
modification importante dans leur manire d'apprcier les positions
sociales. Par cela mme qu'ils taient tudiants cultivateurs, il ne
leur tait plus possible de mesurer leur considration  l'habit, car
eux-mmes avaient revtu la blouse; il ne leur tait plus possible de
croire que le travail manuel drogeait, car, tmoins continuels des
travaux agricoles, ils arrivaient bientt  y mettre la main. Ainsi, le
courant qui avait pouss la jeunesse  fuir ou  quitter la profession
agricole pour embrasser les professions dites librales, ou les
fonctions publiques, fut chang: pour la premire fois une influence
contraire se manifesta, et des jeunes gens quittrent l'cole de Droit
et les habitudes de la ville pour se livrer aux travaux des champs.

Tandis que M. de Dombasle modifiait aussi heureusement la tendance de
l'esprit public, il introduisait une rforme matrielle d'un haut
intrt. Dans un grand nombre de dpartements, les labours s'excutaient
et s'excutaient encore avec une charrue dfectueuse, qui n'opre qu'un
labour imparfait, au moyen de six ou huit btes de trait conduites par
plusieurs hommes; il est vident qu'aucune culture ne peut tre
profitable avec un mode aussi dispendieux de labourer la terre. M. de
Dombasle, par ses crits et son exemple, propagea l'adoption de la
charrue flamande, modifie dans quelques-unes de ses parties; et
dsormais l'abandon de la charrue ruineuse dont nous venons de parler
n'est plus qu'une question de temps, car il n'est pas de canton o,
grce  M. de Dombasle, une charrue perfectionne n'ait t introduite,
et il est impossible que la comparaison des deux instruments ne
dtermine pas l'adoption de ce qui fait videmment mieux et  meilleur
march.

Si M. de Dombasle, en fondant l'tablissement de Roville, n'avait eu en
vue que son avantage personnel, il n'aurait pus t plus loin. Ses
crits lui avaient mrit une rputation europenne(1); son Institut
agricole et sa fabrique d'instrument aratoires offraient des bnfices,
et la ferme de Roville, conduite avec l'intelligence et l'ordre d'un
homme comme M. de Dombasle, ne pouvait tre onreuse en la cultivant du
point de vue industriel. Mais le but de M. de Dombasle tait, moins de
faire de l'industrie personnelle que de faire de la science pour ouvrir
des voies plus larges  l'industrie et  la prosprit publiques. Sous
cette inspiration, M. de. Dombasle devait s'attacher  rsoudre le
problme de la suppression de la jachre, question qui intresse  un si
haut degr l'avenir de notre agriculture. Les plantes sarcles, qui
remplacent la jachre en prparant le sol  recevoir des crales, et
qui, pour la plupart, contribuent  l'augmentation des engrais, par
l'abondante nourriture qu'elles fournissent aux bestiaux, sont une
condition ncessaire pour arriver  la suppression ou du moins il la
notable rduction de la jachre. Toutefois, les plantes sarcles, comme
toutes les autres rcoltes, ne peuvent tre cultives qu'autant que le
cultivateur trouve  vendre leurs produits. Plac dans une localit o
aucune industrie trangre n'offrait un dbouch  ses rcoltes
sarcles, M. de Dombasle cra sur la ferme de Roville une industrie
accessoire pour tirer parti de ses rcoltes. Il tablit une distillerie,
puis une fculerie de pommes de terre; entreprises qui toutes deux
entranrent des pertes trs-sensibles  raison du faible capital sur
lequel reposait l'tablissement de Roville. Ces pertes sont  dplorer,
puisqu'elles furent sans doute pnibles  M. de Dombasle; mais elles ont
contribu  rendre son enseignement plus complet et  faire ressortir
son dvouement  la mission qu'il s'tait impose.

[Note 1: Tous les ouvrages de M. de Dombasle se trouvent  la librairie
de madame Bouchard-Huzard,  Paris, rue de l'peron, 7, notamment: le
_Calendrier du bon Cultivateur, Thories de la charrue,_ etc.]

Quoi de plus propre  pntrer les cultivateurs du principe qui doit
leur servir de guide, que l'ensemble de la carrire agricole fournie par
M. de Dombasle? Un homme de mrite hors ligne, aprs avoir consacre des
annes  tudier la culture des pays les mieux cultivs de l'Europe,
s'applique  introduire dans la ferme qu'il exploite les mthodes
perfectionnes qu'il a observes; il pse toutes les circonstances dans
lesquelles les amliorations qu'il mdite doivent tre introduites; il
entre dans la voie nouvelle, guid par une grande exprience et un
jugement sr; cependant il choue. Au lieu de se dcourager, il se livre
 de nouvelles recherches, reconnat la cause de son chec, recommence
avec certitude et cette fois il choue encore. Quelle dmonstration plus
complte de cette vrit, qu'en agriculture le raisonnement, l'induction
et la dmonstration mme, que la science, en un mot, ne doit autoriser
que des essais, et que les faits positifs, constants, rpts ont seuls
une autorit suffisante pour dterminer l'application sur une grande
chelle.

Du reste, personne n'tait plus convaincu de cette vrit que M. de
Dombasle; c'tait celle qu'il s'appliquait surtout  faire entrer dans
l'esprit de ses lves au moment ou ils venaient prendre cong de lui et
de recevoir ses derniers conseils. Gardez-vous, leur disait-il, de
changer brusquement sur votre ferme la mthode de culture suivie dans le
canton o vous allez vous fixer. Si la charrue est dfectueuse, d'un
usage ruineux, n'hsitez pas  la changer: n'hsitez pas non plus 
multiplier les prairies artificielles. Quant aux races de bestiaux,
voyez si celles de la localit ne peuvent pas tre amliores; et si
vous vous dcidez  en introduire de nouvelles, ne le faites pas avant
d'avoir obtenu largement sur votre exploitation les moyens de nourriture
qu'elles rclament. Quand aux cultures nouvelles  introduire, prenez en
considration le sol, le climat, la main d'oeuvre, la facilit de vendre
les produits. Quant  la jachre, ne vous pressez pas de la supprimer:
dans les pays o une portion du sol est laisse en jachre, le prix est
en raison de cette circonstance; louez ou achetez en consquence, et en
appliquant  ce sol une meilleure charrue, en y semant des prairies
artificielles, vous tes certains de faire mieux que les autres; mais si
vous tentiez de suite de supprimer la jachre, vous vous exposeriez 
des risques qu'il n'est pas sage de courir au dbut d'une exploitation
rurale. Attendez d'avoir russi dans votre premier tablissement, puis
alors vous entreprendrez une rforme plus large avec bien moins de
dangers, avec bien plus d'exprience et de ressources.

Si M. de Dombasle tait plus hardi pour lui que pour les autres, c'est
que pour lui la France tait le domaine et sa ferme-modle le champ
d'essai; c'est que le poste qu'il avait choisi tait une position
d'avant-garde. Pour lui, le danger n'tait pas dans son prjudice
personnel, mais dans le prjudice public.

Un si grand zle pour la science  laquelle il ne se dvouait avec tant
d'abngation que parce qu'il la savait intimement lie  la prosprit
de la France, touche au sentiment qui animait d'Assas et Beaurepaire, se
sacrifiant au salut ou  l'honneur de tous; il faut reconnatre l une
vritable grandeur, qui fait de l'existence de M. de Dombasle une des
vies les plus recommandables de notre poque, et qui lui assure d'tre
compt au nombre des plus utiles rformateurs et des plus sincres
bienfaiteurs de son pays.



[Illustration. Le courrier de Paris.]

La bataille de l'adresse est commence: c'est la Chambre des Pairs qui a
lanc la premire mitraille; mais on sait que les luttes ne sont ni
longues ni ardentes sur ce terrain aristocratique; on provoque avec
courtoisie; on riposte avec prcaution, et les diffrentes opinions
rengainent promptement, aprs un semblant d'estoc et de taille. Trois ou
quatre discours suffisent pour donner aux adversaires l'envie de plier
lus tentes et de clore la campagne. Ainsi l'adresse a t vote en une
sance. Nous sommes loin de blmer leurs seigneuries de cette concision;
bien au contraire, les conomies de paroles,  notre avis, sont autant
de gagn pour les affaires.

Le voyage de Belgrave-Square a un peu chauff la matire. M. le
ministre des affaires trangres s'est fort enflamm; il n'a trouv, au
reste, de contradicteur un peu vif que M. le marquis de Boissy, dont
c'est la coutume. M. Guizot a particulirement appuy sur ce fait, que
le gouvernement anglais avait vu avec dplaisir les scnes de
Belgrave-Square, mais qu'il n'avait pu les empcher; il s'est flicit
d'ailleurs de l'indiffrence que S. M. Victoria a montre pour M. le duc
de Bordeaux, qu'elle n'a ni reu ni voulu voir. Je le crois bien, a dit
 son voisin un noble pair, M. le duc de ***. qui mne de front la
politique et le calembour, la reine d'Angleterre tait alle  Eu, elle
ne pouvait venir  lui.

La Chambre des Dputs a aussi son adresse, mais elle est moins
expditive que la Chambre des Pairs, sa soeur ane. Le morceau
d'loquence s'labore lentement; il ne lui faut pas ordinairement moins
de huit ou dix jours pour se mettre d'aplomb sur ses adjectifs et ses
priodes; aprs quoi il s'aventure entre le ct gauche, la droite et le
centre, qui le saisissent au passage, l'examinent, le dissquent et lui
coupent quelquefois le nez, le bras ou la jambe, si bien qu'il sort
rarement de la discussion comme il y est entre. Cette espce d'opration
chirurgicale exige  son tour une semaine; ainsi la Chambre dpense 
peu prs un mois  ce laborieux accouchement. En un mois. Napolon
allait  Vienne, et nos honorables prparent  grand peine un discours:
ce n'est pas le cas du duc, comme Alceste, que le temps ne fait rien 
l'affaire.

On s'aperoit que la prsence des deux Chambre au bruit qui se fait dans
la partie de la rive droite et de la rive gauche voisine des ministres
et du palais des Tuileries: le nombre des pitons et des voitures y est
visiblement augment; ce sont MM. les dputs qui vont et viennent,
tranant aprs eux la clientle d'intrts et de solliciteurs que la
session attire; les chemins de fer, les croix d'honneur, les recettes
particulires, les bureaux de tabac, les pensions, les bourses, la
question des vins, la question des sucres, la question des bestiaux,
tout cela court de droite et de gauche, d'un air affair ou allum.
Cependant les ministres et les hommes politiques ont ouvert leurs salons
comme autant de maisons de refuge. Le reliquat des rceptions du matin
et des sances de la Chambre se vide dans les rceptions du soir; une
affaire bauche la veille, on l'achve entre un bol de punch radical,
une tasse de th ministrielle, un verre d'eau sucre tiers-parti. Les
soires les plus nombreuses se tiennent chez M. Guizot, le ministre
influent, le grand ministre de France, comme l'appelle le mandarin
Ky-Yong, qui vient d'entrer avec notre gouvernement en commerce
d'amiti et de lettres, sur papier de Chine.

M. Mol se distingue, en mme temps que M. Guizot, par l'clat et le
nombre de ses rceptions politiques, son htel du faubourg Saint Honor
n'est pas moins frquent que l'htel du boulevard des Capucins. De
cette faon, les deux rivaux continuent la lutte: M. Guizot occupe les
affaires trangres, et M. Mol tient  montrer  son successeur et 
son adversaire qu'il ne reste pas tranger aux affaires. Aussi les
hommes prvoyants, ceux qui, tout en s'attachant au prsent, ont l'oeil
continuellement fix sur la girouette de l'avenir, les grands
politiques, en un mot, vont du boulevard des Capucines  l'htel du
faubourg Saint-Honor, et boivent du mme coup le th de M. Guizot et le
th de Mol, On ne saurait trop prendre de prcautions pour sa soif.

Il y a quinze jours, les Tuileries taient ensevelies dans une profonde
nuit; si vous passiez par l le soir, le vaste et noir palais vous
apparaissait de loin comme un immense et sombre fantme; aujourd'hui,
tout y brille; les vitres resplendissent et jettent de toutes parts des
feux qui scintillent dans les tnbres. C'est encore la Chambre des
Dputs qui cause cette illumination; on lui fait accueil; ou lui
prpare des gracieusets et des ftes. Le bon moyen d'attirer les
papillons n'est-il pas d'allumer les bougies?

Un autre salon a repris ses ftes, mais ce n'est point l'ambition au
regard enflamm, ni la sombre politique qui en sont les htes; le
concierge a reu l'ordre de ne pas leur tirer le cordon et de les
arrter sur le seuil: les arts aimables, au doux sourire, au regard
limpide, aux mlodieux concerts, y entrent au contraire toutes portes
ouvertes et en se donnant la main. Ce paradis des salons est celui de
Mme la comtesse Merlin. Il y aurait de quoi cependant s'y mesurer en
champ clos sur toutes les questions qui agitent le monde politique. Le
monde politique, en effet, envoie ses plus clbres champions dans ces
runions magnifiques et charmantes. L'Espagne, l'Italie, Vienne,
Londres, Saint-Ptersbourg y comptent des ambassadeurs tout bards de
titres et de croix, et les hauts barons de la finance et de
l'aristocratie parisienne s'y rencontrent avec les gentilshommes de la
littrature; on pourrait y tablir un congrs, une acadmie, une
commission du budget. Mais si, par hasard, quelque budgtaire ou quelque
diplomate forcen est tent de prendre son voisin  partie et de le
plonger dans les tristesses de la ralit, une note mlodieuse se
faisant tout  coup entendre, le rappelle  l'ordre: c'est Grisi, ou
Persiani, ou Mme la comtesse Merlin elle-mme qui font taire de leur
plus doux chants cette voix discordante de la politique et rduisent le
monstre au silence; on n'a plus qu' se laisser aller  ce courant
d'harmonie, et  jouir des plaisirs et de la splendide varit de ces
nuits spirituelles et brillantes de la rue de Bondi, qui n'ont pas
d'gal pour l'tat des noms et la grce de l'hospitalit. Les vendredis
de Mme la comtesse Merlin sont de vrais bijoux dans un magnifique crin.

Tandis que les riches et les heureux s'amusent, il est bon de songer aux
pauvres: Paris y songe de temps en temps; de temps en temps n'est pas
assez. Paris, cependant, n'est ni goste ni insensible, quoique souvent
il en ait l'air. Le fond du coeur est bon, meilleur qu'il ne semble;
mais voulez-vous que je vous le dise? Paris est comme ces hommes
mondains entrans de tous cts dans le tourbillon des plaisirs: ils
n'ont pas le temps de s'y reconnatre ni de penser  autrui, pour qu'ils
fassent une bonne action, il faut, pour ainsi dire, qu'on les prenne au
collet et qu'on les avertisse. Encore russirez-vous difficilement  les
convaincre, si sur cette action charitable, vous ne mettez, un plaisir,
comme on met du miel sur du pain sec pour obliger les petits enfants  y
mordre. Ainsi fait Paris: il vient volontiers au secours des pauvres et
des exils, pourvu qu'on donne  son humanit une prime d'amusement.
Proposez-lui un avant-deux pour la Pologne, une valse pour les
indigents, il tirera sa bourse de la meilleure grce du monde;
autrement, vous le trouverez froid et cadenass. On dirait,  le voir
ainsi, qu'il n'y a pas de vrais malheurs l o on ne danse pas. Les
maires et les bureaux de charit, qui connaissent bien le fort et le
faible de cette sensibilit parisienne, sont dcids, dit-on, 
s'adresser, pendant l'hiver,  l'archet de Tolbecque et de Musard, pour
arriver  mouvoir la bonne ville de Paris. On annonce douze bals au
profit des pauvres des douze arrondissements. Paris ne peut manquer de
s'attendrir... et de valser de tout son coeur.

Puisque nous voici au chapitre de la danse, annonons une nouvelle, mais
annonons-l avec mnagement, de peur de causer des motions trop vives
 l'orchestre et aux avant-scnes de l'Opra; on dit, et avec plaisir,
je me plais  le redire, on dit que nous allons enfin possder la divine
Cerillo, au pied lger. M. Lon Pitlet aurait contract avec elle un
engagement pour quinze reprsentations. M. Lon Pitlet tait parti pour
l'Italie, en qute d'un tnor: il reviendra avec une danseuse; la vie
est pleine de ces surprises. Vous faites la chasse au renard, et vous
tuez une biche; vous aimez une blonde, c'est une brune qui vous tombe
entre les mains: vous courez aprs la gloire, et vous attrapez... rien.

Les chances pour les ambitions acadmiques augmentent d'une manire
effrayante: deux acadmiciens viennent de mourir, Casimir Delavigne et
Campenon; deux ou trois autres sont mourants; avant un mois il y aura
cinq ou six fauteuils vacants, l'embarras sera de les remplir; les
candidats littraires de quelque valeur finiront par manquer, et vous
verrez que l'Acadmie Franaise sera oblige de se recruter dans le
respectable corps des piciers ou des marchands de porcelaine.--Un des
acadmiciens alits; recevait dernirement la visite d'un crivain
fameux, M. de Balzac, qui venait rclamer son vote pour la succession de
Delavigne: Mon cher ami, lui dit l'immortel en se soulevant avec peine
sur son chevet, je ferai mieux que de vous donner ma voix, je vous
donnerai ma place!

Mademoiselle Rachel, fidle  la tragdie classique, a fait cette
semaine un nouvel emprunt  Racine: c'est la tendre et vertueuse
_Brnice_ que mademoiselle Rachel a tire, je ne dirai pas de
l'oubli,--on n'oublie rien de ce qu'a fait Racine,--mais du long silence
o cette touchante reine de Palestine tait depuis longtemps abandonne,
Brnice, qui avait arrach au sicle de Louis XIV autant de pleurs
qu'Iphignie en Aulide immole, la sentimentale et chaste Brnice n'a
pas obtenu, en 1844, le mme succs de larmes et d'attendrissement; on a
plutt sommeill que pleur,--que la grande ombre de Racine me
pardonne!--Est-ce la faute de Racine? est-ce la faute de notre temps?
est-ce la faute de Brnice? Il faut en accuser un peu tout le monde:
Racine d'abord, qui a crit une dlicieuse hrode en vers charmants, et
non une tragdie; puis l'poque actuelle, qui n'a plus le got ni
l'intelligence de ses dlicatesses de style et de ses finesses du coeur;
et enfin Brnice, dont la passion est trop exquise et retenue pour un
public habitu aux Marie Tudor, aux Marguerite de Bourgogne et aux
Lucrce Borgia. Auprs de telles gaillardes la belle reine semble
pdante et prude. Que vous dirai-je? _Brnice_ est une sorte de thse
sentimentale qui a besoin d'tre coute, par des jurs experts en
galanterie; Versailles et Louis XIV taient passs matres en cette
matire, et s'attendrissaient naturellement  ce spectacle amoureux;
aujourd'hui qu'on ne navigue plus sur le fleuve du Tendre, et que
l'entrept de cigares a fait place aux cours d'amour, que peut faire
Brnice, mme avec le talent de mademoiselle Rachel pour garant.

Cette reprsentation classique ne donnera donc pas au Thtre-Franais
de trs-gros bnfices; elle prouve seulement le zle de MM. les
comdiens ordinaires du roi et honore leur persvrante fidlit  la
mmoire des vieux matres; mais la fidlit, on le sait, n'est pas
toujours la spculation la plus lucrative; le Thtre-Franais comprend
trs-bien le pril de ce dvouement pour le pass, dont le prsent ne
s'accommode pas toujours n'y trouvant pas une suffisante pture; aussi
s'est-il muni de provisions toutes fraches pour soutenir la campagne
d'hiver et ne pas mourir d'inanition, nous allons assister
successivement  la naissance de quatre ou cinq ouvrages en cinq actes;
_le Mnage parisien_, de M. Bayard ouvrira la marche dans quelques
jours.

Les autres thtres imitent cette prvision et cette activit, de leur
seigneur et matre: on fabrique des vaudevilles  force; les Varits,
le Gymnase, le Palais-Royal, font tourner les roues et les cylindres, et
inonderont le mois de janvier et de fvrier de marchandises; l'Acadmie
Royale de Musique manipule un ballet en trois actes, _le Caprice_, et un
opra, _la Fortune vient en dormant_;  l'Opra-Comique ou tient le
_Cagliostro_ de M. Adam tout prt, en attendant _la Syrne_, de MM.
Auber et Scribe. On voit que la denre dramatique ne manquera pas en
1844, et que le public n'est pas menac de famine; maintenant quelle
sera la valeur de toutes ces productions? quel got auront-elles?
seront-elles agrables ou maussades, spirituelles ou sottes, exquises ou
insipides? C'est le secret de l'avenir; mais, de peur d'tre pris au
dpourvu, le parterre fera sagement de prendre ses prcautions d'avance,
et, tout en prparant ses mains aux bravos de mettre son sifflet dans sa
poche.

On vient d'arrter en flagrant dlit une fausse dame de charit: c'tait
une fine mouche qui descendait de voiture d'un pied leste, montait
l'escalier des riches htels enveloppe dans le velours et la soie, et
de l'air le plus honnte et le plus sentimental sollicitait la piti des
mes chrtiennes pour _ses pauvres_: vous devinez ce que devenait
l'aumne? Les pauvres n'en touchaient rien, bien entendu, et la dame
l'encaissait  son profit; examen fait de la dlinquante, la justice a
reconnu une ex-figurante d'un thtre de la banlieue qui avait eu dj
plusieurs duels avec la justice.--Que voulez-vous? a-t-elle rpondu au
commissaire de police, charit bien ordonne commence par soi...

Le vnrable commissaire, peu convaincu de la vrit de cette maxime, en
a rfr au procureur du roi; et le systme philosophique sur la charit
aboutira probablement aux Madelonnettes  Saint-Lazare.



[Illustration.]

Histoire de la Semaine.

Arlequin, dictant une lettre  son secrtaire, commenait sa dicte par:
_Virgule_. La Chambre des Dputs fait comme Arlequin: ses travaux
commencent par un long repos. Elle en est encore  cette premire phase;
mais le jour de la discussion de son adresse approche, et le calme fera
place aux orages.

Parmi les nouvelles extrieures, du reste assez peu abondantes,
quelques-unes intressent directement la France. Notre consul  Canton,
M. le comte de Ratti-Menton, auquel un ordre de retour a t expdi
dernirement, par suite de son dml avec M. Dubois de Jancigny, a t
reu, le 6 septembre dernier, par le haut commissaire imprial de
l'empereur de la Chine, dcor de sa ceinture jaune, signe distinctif de
la parent de ce fonctionnaire avec la famille impriale. La rception a
t  la fois solennelle et affectueuse, et le haut commissaire
imprial, ainsi que le vice-roi, ont adress au consul de France et au
commandant de _l'Alemene_ de nombreuses questions sur le roi des
Franais, sur la famille royale, et sur les relations actuelles de la
France avec les autres puissances de l'Europe. Ils ont rpondu  la
demande pour la France des avantages accords  l'Angleterre, que
puisque le gouvernement chinois en avait agi avec la Grande-Bretagne,
malgr les anciens et rcents dmls, d'une manire aussi gnreuse, le
gouvernement imprial ne croyait pas devoir se montrer moins amical 
l'gard de la France, cet tat illustre et puissant de l'Ocan
occidental, dit la rponse crite, qui a entretenu paisiblement et
amicalement des rapports avec la Chine pendant plus de trois sicles,
sans la plus lgre contestation et sans effusion de sang. La lettre
officielle du gouvernement chinois  notre ministre des relations
extrieures porte pour suscription: A Son excellence M. Guizot, grand
ministre de France, charg du dpartement des affaires trangres. Elle
se termine par la recommandation suivante: Telle est la rponse que
nous avons l'honneur d'adresser  l'illustre ministre de France, le
priant, pour viter toute confusion, d'employer les mmes termes dont
nous nous sommes servis pour exprimer ses titres et ses pouvoirs. Il
rsulte de l que M. Guizot sera oblig de signer grand ministre, sans
quoi sa rponse ne sera pas reue.--Ce n'est pas toutefois sur cette
singularit chinoise, et sur l'preuve  laquelle elle met la modestie
de nos hommes d'tat, que s'exerce la raillerie assez peu gaie, quoi
qu'elle fasse, de la presse anglaise. Elle se rit de la peine que
prennent M. de Ratti-Menton et de Lagrne de se dranger pour demander
ce que l'Angleterre avait obtenu pour eux. Elle trouve tout aussi
ridicule le dplacement de M. Cusing, envoy dans le cleste empire par
le gouvernement amricain; enfin, suivant le _Times_, tous ces
diplomates retourneront dans leur pays pour se faire moquer d'eux de ne
s'en tre pas apparemment remis exclusivement de leurs intrts au
dsintressement britannique. Le roi de Danemark va  son tour s'attirer
les mmes moqueries; car il vient d'envoyer galement  Canton le
conseiller d'tat Maglebye Hansen, gouverneur des possessions danoises
aux Indes-Occidentales, pour donner une extension nouvelle aux relations
commerciales qui existent entre le Danemark et la Chine. Nous sommes
ports  croire que si l'empereur recevait moins bien nos ambassadeurs
et ceux des autres puissances maritimes, si mme il les faisait
maltraiter, l'Angleterre en rirait moins haut peut-tre, mais  coup sr
d'un rire plus franc.--On annonce, sans que les faits soient encore bien
connus ni mme bien constants, que l'Angleterre s'est empare de la
position de Diego-Suarez, la plus saine et la meilleure de l'le de
Madagascar, sur laquelle la France a des droits dont le ministre de la
marine et les Chambres ont plus d'une fois soutenu l'incontestabilit.
En revanche, nous aurions pris possession de Mayotte, une des quatre
les qui composent le groupe des Comores, et cela par une concession
volontaire de la part des indignes, qui veulent chapper ainsi aux
perptuelles attaques des Malgaches. Le journal ministriel qui a
annonc cette nouvelle a ajout que la rade et l'lot de Ndraouzi
assurent  Mayotte, dj toute garnie de rcifs par la nature, une des
plus belles positions militaires et maritimes que la France puisse
ambitionner sur la route de l'Inde et de la Chine. Fort bien, sans
doute; mais pourquoi pas plutt l'le de Madagascar?--Dans le courant de
juillet dernier, _l'Uranie_, allant aux les Marquises, a rencontr,
dans la rade de Valparaiso, _la Boussole_, qui en revenait. Toute
collision entre les Franais et les naturels tait apaise; mais, 
O'Taiti, les difficults qui s'taient leves entre les Fianais et le
commodore anglais duraient encore.

C'est aprs demain, 15 janvier, que s'ouvriront  Dublin les dbats du
procs fait  O'Connell et aux autres chefs de l'association du rappel.
La liste du jury arrte dans les premiers jours de ce mois prsente
fort peu de choses de salut aux accuss. On y compte, dit-on, douze
radicaux et rappeleurs et trente-six whigs et tories, O'Connell
paraissait avoir prvu ce rsultat des manoeuvres quand il disait, ces
jours derniers,  Cork: Supposez le jury de Dublin compos d'hommes
loyaux et impartiaux, et l'affaire ne durera pas plus de quarante-huit
heures; si, au contraire, il se compose de bigots et d'hommes de parti,
et cela est trs-probable, parce que la partie se joue avec des ds
pips, le rsultat est clair, je descendrai au cachot; mais ce ne seront
ni les barreaux, ni les verrous de ma prison, qui diminueront ma
sollicitude pour la patrie et mon amour pour l'Irlande. Au contraire,
ces sentiments affectueux ne feront que crotre, car il est dans la
nature de l'homme d'aimer prcisment les objets pour lesquels il endure
la perscution.--Le 5 de ce mois, la voiture de la reine d'Angleterre a
vers prs du village de Norton. Cet accident n'a pas eu de suites
fcheuses.

Nous ne garantirons pas le mme bonheur au char de l'tat espagnol, que
la reine Isabelle, ou plutt le gnral Narvaez, nous paraissent engager
chaque jour dans une voie plus prilleuse. On fait revivre la loi de
1840 sur les municipalits, loi qui a achev de dpopulariser la reine
Christine, et dont la promulgation a amen la crise qui l'a fait sortir
d'Espagne. On espre sans doute que ce qui a si fatalement port malheur
 la mre consolidera la fille.--Pour le royaume de toutes les Espagnes,
o les choses et les hommes vont et se conduisent si inexplicablement,
cela peut tre au fait un raisonnement comme un autre.--Une capitulation
provisoire a t arrte le 30 dcembre entre le baron de Meer et
Ameller pour la reddition du fort de Figuires. Un aide-de-camp du
capitaine-gnral est parti pour aller la faire approuver  Madrid. La
suspension provisoire d'hostilits tait de dix jours.

Il y a peu d'entente en ce moment en Allemagne entre les sujets et leurs
gouvernements. Une meute vient d'clater  Furth en Bavire. En Prusse
les dispositions ne sont pas plus favorables. Jusqu' prsent on avait
laiss aux journaux allemands assez de libert sur les vnements arms
dans les pays trangers, mais le cabinet prussien a pris  cet gard une
rsolution inattendue. Il vient d'tre ordonn de ne plus donner de
louanges  O'Connell. Plusieurs directeurs de journaux allemands avaient
fait des arrangements pour tre bien renseigns sur le procs qui va
s'ouvrir  Dublin. Le gouvernement prussien se dclare contre les
catholiques irlandais, par crainte de l'exemple qu'ils pourraient donner
aux catholiques des provinces rhnanes.--Le roi de Hanovre poursuit sa
tche jusqu'aux consquences les plus excessives. Par une ordonnance
publie, il y a quelques jours, il dfend aux bibliothques publiques et
aux cabinets de lecture de tenir aucun livre s'il n'a t pralablement
et de nouveau prsent  un censeur cr dans ce but. Les journaux
littraires de toute l'Allemagne seront galement soumis  un censeur
spcial. Il est dfendu aux libraires de recueillir des souscriptions
pour des livres populaires, bien que ces livres ne puissent paratre
sans l'_imprimatur_ des censeurs. Le roi anglais n'aime gure la
littrature allemande, et il est plus que probable que ses censeurs
feront loigner des bibliothques toutes les oeuvres de Schiller,
Goethe, Jean Paul, Lessing, Herder, Sehnbart, Ulric von Hotten, enfin
tous les crits qui porteront la moindre teinte de libert et de
nationalit.

Il rgne  Athnes une grande agitation dans les esprits, et cette
disposition a d'abord donn lieu  penser que le feu qui, le 19
dcembre, a consum en quelques heures l'htel des affaires trangres,
y avait t mis par la malveillance. Il est constant aujourd'hui qu'il a
pris par hasard et que ce dsastre ne se rattache pas par consquent 
la tentative criminelle d'incendie dont le palais de l'Assemble
nationale avait t lui-mme l'objet dans la nuit du 11.

Les temps maudits paraissent tre arrivs pour la gent animale. Nous
avons parl, il y a peu de temps, de ces repas de viande de cheval
auxquels se livrent en grand nombre et avec grand apptit des
gastronomes allemands pour lesquels nos pauvres coursiers vont devenir
de la chair  pt. Aujourd'hui, voil les rats qu'un acte de socit
menace d'une destruction beaucoup plus complte que celle qu'ont jamais
entreprise.

        La nation des belettes,
        Non plus que celle des Chats.

Une commandite vient de s'organiser pour cette grande oeuvre. Voici un
extrait de l'acte pass devant Me Baget, notaire  Nauphle-le-Chteau
(Seine-et-Oise), le 17 dcembre 1843, enregistr. M. Charles-Adrien
Paris, destructeur de rats, demeurant  Nauphle-le-Chteau, et M. Edm
Frg, aussi destructeur de rats, demeurant  Paris, ont tabli entre
eux une socit en nom collectif pour la destruction des rats et des
souris, s'tendant  toute la France, La raison sociale est: _Paris et
Frg_, la dure est fixe  vingt ans,  compter du 17 dcembre 1843.
L'apport social est de 500,000 francs. Ce n'est pas tout, et si M. le
ministre des finances a pu rcemment faire annoncer, par le discours de
la couronne, que l'quilibre si dsir allait tre rtabli dans nos
limites, c'est, dit-on, aux dpens des chiens que ce problme, qui
semblait et qui semble encore insoluble aux incrdules, aurait t
trouv. M. le ministre va, assure-t-on, au budget de 1844, proposer un
impt sur la race canine. Dj, depuis longues annes, plusieurs
conseils gnraux rclament  chaque session pour l'tablissement de
cette taxe. On se rendrait enfin  leurs instances, et le chien de
l'aveugle, celui du berger et du garde-champtre seraient seuls exempts.
Les conseils de dpartements qui se sont occups de cette question y ont
vu non-seulement une source nouvelle du produits, mais aussi un moyen de
rendre moins frquents les cas d'hydrophobie; car cette maladie se
manifeste le plus ordinairement chez les animaux errants et sans matre,
ne trouvant et ne prenant qu'une nourriture insuffisante et insalubre.
Or, comme il n'y aura plus que des chiens domicilis et patents, et que
tous ceux qui ne seront pas en mesure de pouvoir reprsenter  la
premire rquisition leur quittance, du percepteur, pourront et devront
mme tre abattus, les chances de rage se trouveront concentres
Entre les contribuables classe de chiens qui prsentera des garanties.
Une ordonnance du conseil provincial du Brabant, du 26 juillet 1837, a
tabli cet impt dans une partie de la Belgique. Il est progressif
d'aprs la race des quadrupdes. Le lvrier paie 35 fr., ou, plus
exactement, cote 35 fr. par an  son matre; le chien de chasse, 5 fr.;
le vulgaire de la race canine n'est impos qu' 2 fr.

Les statisticiens n'ont pas perdu leur temps; ils viennent de s'exercer
sur les bagnes. Ils y ont trouv, au 1er janvier 1843, 7,309 forats, ce
qui donne sur le 1er janvier 1842 un progrs croissant de 401 galriens.
C'est fort consolant. Ces messieurs se trouvent classs par professions,
et nous y trouvons 5 ecclsiastiques, 7 fonctionnaires publics, 6
notaires; ils sont partages en clibataires, en hommes maris et en
veufs, et le _vox soli_ de l'vangile se trouve justifi: le garon y
domine; ils sont rangs par nature de crimes, et c'est avec douleur
qu'on en voit 5 figurer avec l'annotation suivante: _crime politique_;
ils sont rpartis par dpartements, et celui de la Seine y figure pour
le plus fort du tous les contingents (199), comme celui des Basses-Alpes
pour le plus faible (23). Enfin, ils sont diviss par religions, et MM.
les statisticiens, aprs avoir attribu au catholicisme, au
luthrianisme, au calvinisme, au judasme, au culte anglican,  celui de
Mahomet et  la secte anabaptiste, ce qui revient  chacun dans cet
honorable troupeau, dclarent qu'ils oui trouv _neuf_ forats sans
religion. Nous aurions cru, en vrit, qu'il y en avait un bien plus
grand nombre.

[Illustration: Dcouverte du coeur de saint Louis,  la
Sainte-Chapelle.]

La mmoire du Casimir Delavigne reoit de tous cts l'hommage qui est
d au talent lev et  l'honorable caractre de ce pote national. Son
jeune fils sera lev, aux frais de l'tat, au collge de Henri IV, et
sa veuve vient d'tre inscrite pour une somme annuelle de 3,000 francs
sur les Fonds de pensions et d'encouragements littraires des ministres
de l'intrieur et de l'instruction publique. Toutes les fois qu'on
accorde une de ces pensions qui honorent en mme temps et celui qui l'a
mrite et le ministre qui a la justice de rcompenser le mrite, un
donne  ces mesures la plus large publicit. N'est-ce pas, comme on l'a
dj dit, faire le procs aux pensions que l'on tient secrtes, et
reconnatre qu'il serait mieux de supprimer ce qu'on trouve bon de
cacher?--Le conseil municipal du Havre, ville natale de Casimir
Delavigne, a dcid qu'une souscription y serait ouverte pour lui lever
une statue. Il a t arrt en mme temps que le nom du pote serait
donn  un des quais de ce port.--Enfin les comdiens franais, runis
en assemble gnrale, ont dcid que son buste, excut par un de nos
premiers artistes, serait plac dans le foyer public du la comdie.

Les travaux de l'glise de Saint-Denis seraient termins depuis
longtemps si l'on n'avait successivement  refaire toute la partie
artistique de cette inintelligente restauration. Nous avons dj eu 
annoncer que le Comit Historique des Arts et Monuments avait obtenu
tout rcemment, par ses instances, que l'on enlevt les moustaches et la
barbe en pierre que l'architecte restaurateur avait mise  une statue de
Marie, qui occupe le tympan du grand portail. Aujourd'hui _l'Univers_
rclame la rectification d'une erreur absolument diffrente, commise sur
une autre statue de la mme glise. Dans la chapelle Saint-Eugne, sur
le retable du quatorzime sicle qui domine l'autel, on voit Jsus
crucifi entre sa mre et saint Jean l'vangliste. On a fait de saint
Jean, sainte Madeleine. Puisqu'on vient de faire droit  la rclamation
relative  la vierge Marie convertie en homme, ou coutera, il faut
l'esprer, celle qui concerne un aptre mtamorphos en femme.--Les
archives et la bibliothque de la ville de Cambrai ont dj fourni aux
Sulpiciens chargs de publier la dernire dition des oeuvres de Fnelon
des lettres et des documents indits trs-prcieux; mais que
communication rcemment faite  la Commission historique du dpartement
du Nord annonce une correspondance volumineuse et indite de cet auteur
avec une princesse Albertine de Salin.

La bote trouve dans le choeur sous l'ancien autel de la
Sainte-Chapelle a cette semaine donn naissance  une polmique nouvelle
 laquelle sont venus prendre part des combattants nouveaux. De tout
cela la seule chose incontestable et la seule que _l'Illustration_
puisse constater, c'est la dcouverte de la bote. A qui a appartenu le
coeur qu'elle renfermait? L s'ouvre le champ des conjectures, et chacun
de faire la sienne. Pour M. Letronne, il n'en veut pas mais, mais en
revanche il ne veut pas admettre sans preuves celles que les autres
font, et adorer sur parole, comme relique d'un saint, ce qui n'est
peut-tre que la cendre d'un mcrant. Ainsi M. le baron Taylor a beau
dire: Mais j'arrive de Montereale, o l'on m'a envoy, et je n'y ai pas
trouv le coeur saint Louis: donc il tait  la Sainte-Chapelle. M.
Letronne, un peu plus logicien, n'admet pas cette conclusion comme
trs-rigoureuse, et rpond: Monsieur le baron, si vous ne l'avez, pas
trouv  Montereale, cela prouverait tout au plus qu'il n'y est pas, et
rien de plus. Mais, dit M. le comte Horace de Vieilcastel, si l'on
nommait une commission pour aller chercher le coeur de saint Louis dans
les anciens inventaires de l'abbaye de Poissy? Poissy n'est pas si loin
que Montereale, et une commission raisonnera mieux que M, Taylor. M.
le comte, rpond M. Letronne, ne drangez, personne; l'abbaye de Poissy
n'a jamais possd que le coeur de Philippe le Bel, avec cette
inscription; _C'y deden (dedans) est le coeur du roi Philippe, qui
fonda cette glise, qui trpassa  Fontainebleau, la veille de saint
Andr_, 1314. M. Letronne rapporte  cette occasion l'embarras o se
trouvrent des archologues, dignes anctres du plus d'un de nos
prtendus antiquaires, qui dcouvrirent dans l'glise d'Avon, prs de
Fontainebleau, une autre inscription qu'ils lurent ainsi; _Ici gist le
koeur de notre sire le roi de France et de Navarre, et le koeur de
Jehanne, reine de France, et de Navarre, qui trpassa,_ etc. Voyez-vous
ces messieurs avec deux coeurs de Philippe le Bel sur les bras? Mais ils
ne s'taient pas aperus qu'au lieu de _koeur_ il fallait lire _keux_
(queux); en sorte que la tombe tait celle du _cuisinier_ de Philippe le
Bel et de la reine Jeanne, sa femme.

Presque tous les journaux viennent d'annoncer que le conseil municipal a
dcid que tous les anciens ouvrages, mmoires, manuscrits, registres,
collections, et surtout le _Livre des Mtiers, de Boyleau_, relatifs 
l'histoire, aux moeurs, aux usages, aux coutumes de la ville de Paris,
seraient rimprims aux frais du budget municipal. Nous croyons que
cette annonce est plutt une proposition faite au conseil, qu'une
dcision enregistre. S'il agre la proposition, qui est bonne en
elle-mme, et qui est peut-tre, sous ce rapport, prfrable au
proposant, que nous n'avons pas l'honneur de connatre, il fera bien de
ne confier le travail qu' un palographe srieux. Celui-ci se fera un
devoir de lui pargner les frais des rimpressions qui pourraient tre
inutiles et de le prvenir notamment que le livre d'tienne Boyleau a
t rimprim en 1837 dans la _Collection des documents indits sur
Histoire de France_. Il est vrai qu'il y porte le titre de _Rglements
sur les arts et mtiers de Paris au treizime sicle_, et si M.
l'aspirant palographe du la ville ne lit pas plus loin que le titre
d'un volume, l'erreur s'explique d'elle-mme.

Le _Patriote jurassien_ a rapport l'anecdote suivante:
Louis-Denis-Catherin Grosset, n  Dole, le 25 dcembre 1750, ancien
administrateur, ancien prsident du tribunal de Lure (Haute-Sane), mort
 Crisey, le 22 aot 1817, avait eu dans sa jeunesse un got trs-vif
pour faire des armes; aussi avait-il la rputation d'un bretteur. Un
jour qu'il tait  Auxonne, il se prit de querelle avec Bonaparte, et se
battit en duel avec lui. Lorsque Bonaparte fut arriv au pouvoir,
Grosset lui demanda un emploi. Sa requte contenait un singulier
passage; Si tu ne me connais pas, tu te rappelleras du jeune Dolois qui
t'a donn un coup d'pe sur le rempart d'Auxonne. Bonaparte, au lieu
de se fcher, fit droit  la requte de Grosset, et le nomma procureur
imprial  Bfort.

Les deux fauteuils vacants de l'Acadmie Franaise sont toujours le
point de mire d'une foule d'ambitions littraires et autres. Casimir
Delavigne avait eu pour prdcesseurs dans le sien Serizay, Pellisson,
Fnelon, de Boze, Clermont, Du Belloy, Doras, Cambacrs et Ferrand.
Quel sera son successeur? M. Vatout a, dit-on, ses raisons pour croire
que ce ne sera ni M. Alfred de Vigny, ni M. Sainte-Beuve, ni aucun des
concurrents de M. Saint-Marc-Girardin au fauteuil de M. Campenon.

Nous n'avons qu'une mort  enregistrer, c'est celle de Maria Stella,
cette femme qui se disait la vritable fille du due d'Orlans, pre du
roi, et prtendait avoir t change, au moment de sa naissance, contre
celui-ci, qui avait reu le jour d'un gelier d'une ville d'Italie.
Maria Stella publiait de frquents mmoires pour revendiquer la
succession qu'elle disait lui appartenir, il est probable qu'elle et
volontiers transig sur ses droits; mais elle sera peut-tre morte sans
que l'ide lui en soit venue.



Ouverture des cours du Collge de France et de la Sorbonne.

L'ouverture des cours du Collge de France et de la Sorbonne est, chaque
anne, un vnement pour la population studieuse du quartier latin et
pour tous les lettrs de Paris, et la rentre des professeurs aims du
public est impatiemment attendue par la foule de leurs auditeurs. Cette
anne surtout cette impatience se faisait encore plus vivement sentir
que d'ordinaire: d'une part, les dbats de l'Universit et d'une partie
du Clerg ont donn aux noms de MM. Michelet et Quinet une popularit
qui leur assure un nombreux auditoire; d'autre part, le livre
remarquable rcemment publi par M. Saint-Marc-Girardin devait inspirer
 chacun de ceux qui l'avaient eu le dsir d'entendre le spirituel
professeur continuer, dans sa chaire, ce brillant volume, qui n'est
encore, pour ainsi dire, que la premire pierre de l'difice.

[Illustration: Collge de France--Salle des Cours.]

M. Michelet rentrait dans sa chaire avec un nouveau titre de plus: il
venait de publier le septime volume de son _Histoire de France_,
monument encore inachev, mais qui compte dj parmi les plus beaux et
les plus considrables de notre poque. Une triple salve
d'applaudissements a accueilli l'illustre historien. M. Michelet
continuera  traiter cette anne le magnifique sujet qu'il a choisi,
c'est--dire qu'il appliquera les principes de la philosophie de
l'histoire, exposs dans les deux annes prcdentes,  l'histoire des
trois derniers sicles. Sa premire leon a t une charmante
conversation sur la conversation elle-mme, une histoire ingnieuse et
fine de la causerie franaise.

M. Quinet, retenu en Espagne par une mission officielle, est attendu
vers la fin de janvier. Son intention, s'il faut en croire l'affiche des
cours, est de suivre encore cette anne une marche parallle  celle de
son illustre collgue, M. Michelet: il fera l'histoire de la
littrature et des institutions de l'Europe mridionale au dix-septime
et au dix-huitime sicle. Le titre seul de ces futures leons en
garantit d'avance le succs.

[Illustration: M. Michelet.]

M. Philarte Chasle, laissant cette fois de ct la littrature
anglaise, fera l'histoire intellectuelle de l'Allemagne au dix-huitime
sicle.--M. Labitte expliquera d'abord le quatrime livre de l'_Enide_,
puis il fera l'histoire de la posie comique et satirique chez les
Latins, compare avec la comdie et la satire modernes.--M. Michel
Chevalier traitera du crdit.--M. Ampre fera l'histoire de la posie
franaise au dix-septime sicle.

A la Sorbonne, M. Saint-Marc-Girardin continue en ses leons, comme nous
l'avons dit, le volume qu'il vient de publier sur l'usage des passions
au thtre. Le spirituel professeur, aprs avoir pass en revue les
pres, les mres et les fils du thtre, en examine maintenant les
amants. Les leons de M. Girardin ont, d'ailleurs, un attrait de plus
que ses livres, ce sont les piquantes digressions dont il se plat 
interrompre ou plutt  enrichir le cours de sa leon, et qui servent de
commentaire ingnieux  son enseignement.--Le grand amphithtre de la
Sorbonne peut  peine contenir la foule presse des auditeurs de M.
Saint-Marc-Girardin.

M. Ozanam, faisant l'histoire littraire de l'Italie, gagne davantage
chaque anne les sympathies du public; la parole vive et chaleureuse,
l'imagination riche et brillante, du professeur, touchent en mme temps
le coeur et l'esprit des auditeurs; nul doute qu'avant peu M. Ozanam ne
soit compt parmi les plus brillants professeurs qui ont paru dans les
chaires de la Sorbonne.

Nommons encore M. Egger, qui fait l'histoire de l'loquente politique et
judiciaire en Grce; M. Patin, qui traite de la posie lyrique chez les
Romains et particulirement des odes d'Horace; M. Grusez, qui se fait,
comme M. Ampre au collge de France, l'historien de la littrature
franaise au dix-septime sicle; enfin M. Simon, qui continue l'tude
srieuse qu'il a commence de la philosophie alexandrine.

Toutefois, on peut prvoir que la vogue sera encore, comme l'an dernier,
au Collge de France; jadis la Sorbonne, au temps des Villemain, des
Cousin et des Guizot, effaait les leons de MM. les _lecteurs royaux_;
mais, aujourd'hui, soit par dfaut de libert, soit pour toute autre
cause, son enseignement n'a plus ni la mme autorit, ni le mme clat
que celui du Collge de France; et son public se compose presque
uniquement de la jeunesse studieuse, qui ne vient point chercher dans
les cours publics d'motions trangres  l'objet de ses tudes.

[Illustration: M. Edgar Quinet.]



Les Enfants Trouvs.

(Suite et fin.--Voir t. II, p. 248.)

Nous avons montr l'origine de l'oeuvre des Enfants Trouvs et les
dveloppements successifs de la maison de Paris. Il nous reste  faire
connatre, non pas la lgislation qui rgit l'institution gnrale, car
cette lgislation est souvent contradictoire et demeure par consquent
inobserve, mais le mode ou quelques-uns des modes d'administration
qu'on y a substitus, et qui ont le dfaut, comme la loi elle-mme, de
manquer d'ensemble et d'unit.

Un dcret organique du 19 janvier 1811 s'est propos de refondre toute
la lgislation relative aux enfants trouvs.

[Illustration: Abandon de l'Enfant dans le tour.]

[Illustration: Rception de l'enfant.]

Ce but, il ne l'a point atteint, car il a laiss la jurisprudence
incertaine et n'a pas vu consacrer par nos moeurs et par l'usage les
principes qu'il a voulu tablir. Par ses dispositions les enfants
trouvs sont mis hors du droit commun et dclars la proprit de
l'tat. Ds qu'ils ont atteint leur douzime anne, les enfants mles,
en tat de servir, doivent tre mis  la disposition du ministre de la
marine. Ceci ne s'excute point, ceci n'a jamais pu tre excut. Les
commandants de btiments ont manifest un tel loignement pour ces
mousses de par la loi, ils ont fait valoir de si bonnes et de si
naturelles raisons pour dmontrer que les enfants du littoral, les fils
des marins, sont pour la marine une ppinire tellement prfrable aux
hospices des Enfants Trouvs, que cette prescription de la loi n'a
jamais reu mme un commencement d'excution. C'est par les dsavantages
de son ct pratique qu'elle s'est trouve abroge; elle ne mritait pas
moins de l'tre par l'indignit de son principe. C'tait en effet la
restauration de l'esclavage ancien. A Rome, l'enfant trouv appartenait
 qui l'avait recueilli et lev. En France, c'et t l'tat qui,
prenant ces soins, se ft attribu cette proprit. La diffrence n'et
t que dans la qualit du matre: l'enfant et toujours t esclave; et
cela, sans doute pour le punir d'un abandon dont il est trop puni
lui-mme, et pour tre indemnis, d'une charge que ses pre et mre ont
impose  l'tat, et qui ne saurait lgitimement donner de recours que
contre eux. Les enfants trouvs ne Sont donc pas marins, malgr la loi.
Ils sont placs chez des cultivateurs, ou dans des ateliers, par les
soins des commissions, administratives des hospices  qui leur tutelle
est dfre, et demeurent sous cette dpendance jusqu' leur majorit, 
moins que les cas trop rares d'mancipation, de mariage ou de
rclamation de la part des parents en soient venus abrger ce terme. Ces
exceptions, nous le rptons, sont trs-peu communes; la rgle est que
l'enfant trouv travaille sans salaire qui lui profit jusqu' vingt et
un an, et que quand cet ge a sonn pour lui, il devienne libre, ce qui,
peut malheureusement dans la ralit se; traduire par tre sans appui,
sans guide et expos  tous les mauvais conseils de la misre.

Nous avons dit que la jurisprudence tait incertaine. L'exposition d'un
enfant est condamne par nos lois, et nous reconnaissons que les
circonstances qui l'accompagnent peuvent tre si diverses et sont
quelquefois si difficiles  apprcier, qu'une peine uniforme serait,
pour la plupart des cas, injuste. Mais ce n'est pas l'apprciation de
ces circonstances qui a amen les ingalits les plus disparates dans
l'application des peines. Des cours n'ont vu dans _une exposition de
part_ qu'une exposition de part; d'autres ont voulu y voir la
suppression de l'tat civil d'un individu. De l trois mois de prison
infligs d'un ct, tandis qu'une peine de quinze ans de travaux forcs
etait prononce d'un autre.

Le dcret de 1811 n'avait donc ni rsolu la difficult administrative,
ni servi  fixer clairement la pnalit; mais du moins il devait avoir
pour effet d'en rendre l'application rare et d'ter tout prtexte
attnuant  l'exposition d'un nouveau-n. Il avait ordonn qu'un hospice
d'enfants trouvs pourrait tre tabli dans chaque arrondissement, et
qu'un four devrait tre, pratiqu dans chacun de ces hospices. Le dpt
d'un enfant dans un tour garantissant  la mre un secret complet et
tant un acte dclar innocent, celle qui, au lieu du le porter  cette
crche hospitalire, o il passe immdiatement du sein de celle qui
l'abandonne aux soins d'une infirmire toujours dans l'attente,
compromettait la vie du petit malheureux en l'exposant dans un lieu plus
ou moins frquent, celle-l n'tait digne d'aucune piti, et les
tribunaux savaient qu'ils devaient svir. Voil, sous le point de vue
pnal, le service qu'avait rendu le dcret.

Mais bientt l'institution du tour s'est trouve attaque de plus d'un
ct. Nos lecteurs savaient sans doute se rendre compte du tour avant
que le dessin qui accompagne cet article l'et mis sous leurs yeux;
nous l'avons cependant regard comme ncessaire, et nous croyons devoir
ajouter que le tour est un cylindre en bois convexe d'un ct et concave
de l'autre, tournant sur lui-mme. Le ct convexe fait face  une rue,
l'autre s'ouvre dans l'intrieur d'une salle de l'hospice: une sonnette
est place auprs  l'extrieur. Une femme veut-elle exposer un
nouveau-n, elle avertit la personne de garde par un coup de sonnette.
Aussitt le cylindre, dcrivant un demi-cercle, prsente au dehors, sur
la rue, son ct vide, reoit le nouveau-n, et l'apporte dans
l'intrieur de l'hospice en achevant son volution. Ainsi la personne
qui dpose l'enfant n'a t vue par aucun des servants de la maison, et
elle aura pris ses mesures pour n'tre pas aperue des passants. Son
secret sera donc bien gard, en mme temps que le petit abandonn ne
sera point expos aux intempries de l'air.

Mais la population croissant et le nombre des enfants trouvs croissant
avec elle, le chiffre total de leur dpense surtout devenant plus
considrable parce que les bons soins et la suppression de l'exposition
loin de l'hospice avaient rsolu les proportions de mortalit moins
grandes, quoique bien leves encore, les conseils gnraux on pens que
le tour, son mystre, les facilits qu'il prsentait, taient comme une
provocation  l'abandon des enfants et qu'en les supprimant, sans trop
se proccuper des consquences, on arriverait  rduire le nombre des
enfants admis aux tablissements publics, et par consquent la dpense
de ceux-ci. Les dfenseurs du tour ont dit, et vainement, que c'tait
une erreur de croire qu'il encourageait la corruption de la morale
publique; qu'il y avait d'autant plus d'enfants trouvs,
proportionnellement aux naissances illgitimes, que les moeurs taient
plus pures, en d'autres termes, que moins il y a de naissances
illgitimes dans un dpartement, plus le nombre des enfants trouv est
considrable. Ainsi ils ont fait observer que le dpartement
d'Ille-et-Vilaine, celui de France o les naissances naturelles sont le
moins nombreuses, est en mme temps celui o les enfants trouvs sont le
plus nombreux par rapport au nombre des enfants illgitimes; que, d'un
autre ct, le dpartement de Sane-et-Loire, qui est le troisime dans
l'ordre des naissances naturelles, c'est--dire le plus corrompu de tous
les dpartements aprs ceux de la Seine et du Rhne, est celui qui
compte le moins d'enfants trouvs relativement au nombre des enfants
illgitimes; que cette rgle ne souffre de remarquables exceptions qu'
Paris,  Lyon et dans les grandes villes, et qu'ainsi on est forc de
reconnatre que le sentiment de la honte fait abandonner beaucoup plus
d'enfants que la dmoralisation.

Ces raisons, et beaucoup d'autres, ne l'ont pas emport, partout, et
dans plusieurs dpartements, comme dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, les
tours ont t supprims, sans que pour cela le nombre des naissances
illgitimes ait t moins lev, bien entendu. Le Bas-Rhin compte
soixante-dix-neuf de ces naissances sur mille enfants, tandis que le
dpartement d'Ille-et-Vilaine, qui a sept tours ouverts, ne donne que
vingt et une naissances illgitimes sur le mme total. De plus, les
chiffres font foi que dans plusieurs grandes villes, avant comme aprs
l'tablissement du tour, le chiffre des entres a t  peu prs le
mme. On n'a donc rien gagn sous le rapport moral. On n'est pas arriv
 un rsultat plus significatif sous celui de l'conomie, et, de plus,
on a substitu un arbitraire local, souvent expliqu  contre-sens, 
une rgle une,  une mesure uniforme. Ici les tours sont ferms, mais
dans le dpartement voisin ils sont ouverts, et l'on y envoie des
enfants de loin, ce qui expose leur vie, et ce qui met  la charge du
dpartement qui a maintenu les tours une partie des enfants abandonns
de celui qui les a ferms. C'est un tat de choses intolrable, contre
lequel les conseils gnraux rclament avant tout, et que ceux qui sont
le plus entiers dans leur opinion regardent comme plus fcheux mme que
l'abandon d'un systme qui n'est pas le leur, mais qui aurait du moins
le mrite d'tre gnral.

A Paris, o le nombre des enfants abandonns n'avait pas suivi une
marche ascendante, malgr l'augmentation du nombre des habitants, et o
l'accroissement dans la population des enfants trouvs ne venait que du
bienfait de la vaccine, des soins hyginiques, de la surveillance exerce
sur les nourrices, et de l'inspection frquente des enfants, toutes
mesures qui ont diminu les cas de mort;  Paris, dans les derniers mois
de 1837 il a t pris un parti pour arriver, non pas a arrter une
augmentation qui ne se manifestait pas, mais  faire dcrotre le
nombres des abandons, et par consquent le chiffre des dpenses. On n'y
avait pas song tant que la mort s'tait charge d'claircir les rangs;
mais quand elle n'a plus rendu ce triste service, on a t effray de
l'importance du budget. L, ou n'a adopt ni la clture du tour, comme
dans certains dpartements, ni son ouverture mystrieuse, comme dans
ceux qui sont demeurs fidles  l'esprit de cet article du dcret de
1811; on a fait du tour une espce de pige o viennent se faire prendre
les pauvres mres auxquelles la honte surtout fait le plus souvent
adopter le parti extrme de dposer leur enfant. C'est pour que leur
faute ne soit pas connue, c'est pour que le dshonneur et le dchirement
ne soient pas ports dans leurs familles, qu'elles se rendent en secret
au tour de l'hospice de la rue de la Bourbe. Elles sonnent, mais au lieu
de voir le tour s'offrir  leurs enfants, elles sont entoures par des
surveillants mis aux aguets, et apprennent qu'on n'en reoit aucun sans
dclaration.

Dans un rapport que nous avons sous les yeux, adress,  la suite de
l'adoption de ces mesures nouvelles, par M. le prfet de police  M. le
ministre de l'intrieur, cet administrateur est amen  reconnatre que
deux de leurs consquences ont t, que plusieurs infanticides oui t
commis (2), et que les expositions d'enfants nouveau-ns ont t plus
nombreuses. Il est grave d'avoir ce double aveu  faire; et, quant aux
intrts de la morale, nous ne croyons pas qu'ils aient t, bien servis
par la mesure qu'on a substitue  la libre rception des enfants. On
propose  la mre qui fait mine de vouloir dposer son fils de lui
accorder une somme mensuelle si elle consent  le garder. Ou comprend
combien de fois la comdie du semblant de dpt doit tre joue,
uniquement pour arriver  ce dnoment intress. La dpense peut tre
moins leve, mais elle est beaucoup plus mal entendue. Aussi, plusieurs
conseils gnraux, qui n'taient pas moins que la ville de Paris
proccups des sacrifices auxquels ils condamnent les enfants trouvs,
n'ont-ils pas hsit  dire nanmoins comme celui de l'Arrge en 1840:
Si, d'un ct, une semblable mesure peut amener une conomie dans la
dpense, on doit craindre, d'un autre de compromettre la morale
publique, en laissant croire  la portion peu claire de la population
qu'on accorde une indemnit pcuniaire pour un acte toujours affligeant
pour la socit; et comme le conseil gnral de l'Aveyron, dans la
session de 1842: Vue pareille mesure est un outrage  la morale, une
espce de prime pour le libertinage.

[Note 2: La session des conseils gnraux de 1843 n'a pas t favorable
 la mesure de la suppression du tour. Le conseil gnral de la
Dordogne, entre a t forc de reconnatre que, depuis qu'elle avait t
adopte, les infanticides se sont multiplis dans le dpartement dans
une effrayante proportion. La Loire et la Meuse ont toujours t de cet
avis, et prvu cette fatale consquence. Elles se sont refuses, cette
anne encore,  fermer aucun de leurs tours, mme  titre d''essai.]

Voil donc en quelque sorte trois systmes concurremment en pratique: la
suppression dclare du tour, son ouverture srieuse et relle, son
ouverture simule ou sa suppression dguise. Si nous prenions tous les
points de cette importante question, nous verrions sur chacun d'eux la
mme divergence d'opinions, la mme contradiction dans l'application. Ce
qu'il faut donc demander  grands cris, c'est une lgislation srieuse
qui soit respectable et qu'on fasse respecter; c'est un systme un,
lequel ne sera praticable peut-tre que quand la tutelle des enfants
aura t enleve aux commissions administratives pour tre dfre au
gouvernement, reprsent par ses prfets. Mais comme cet tat de choses
si dsirable se fera peut-tre encore attendre, qu'il nous soit permis,
avant de terminer, d'ajouter un dernier mot sur une mesure qui peut
avoir de bons effets, conjurer des abandons et amener des conomies, si
l'on y recourt loyalement, mais qui n'est qu'un moyen odieux quand ou la
comprend et quand on l'emploie comme on l'a fait dans plusieurs
dpartements.

Le dplacement est la translation des enfants trouvs dans une commune
loigne du dpartement ou mme dans un dpartement limitrophe. Si cette
translation tait opre dans le premier ge, si on avait le soin ne
bien rendre public, qu'on recourra toujours  ce moyen, ou empcherait
par l certaines mres de concevoir l'esprance, en faisant porter leur
enfant nouveau-n au tour par un messager avec lequel elles sont
d'intelligence, de voir celui-ci le leur rapporter  titre de
nourrisson, leur procurant salaire; on enlverait galement aux parents
qui peuvent tre tents de dposer leurs enfants, se flattant qu'ils
pourraient, sans les avoir  leur charge, ne les pas perdre de vue, tout
espoir de les voir demeurer prs d'eux: enfin, on mettrait d'accord et
l'intrt des hospices et celui de la conservation des vies et des
devoirs de famille. Mais ce n'est point ainsi qu'on procde, et ce sont
de plus larges rsultats d'conomie que l'on veut atteindre par un
calcul et un moyen devant l'odieux desquels quelques commissions
administratives n'ont pas recul. Quand les enfants sont parvenus au
second ou au troisime ge, quand des liens affectifs se sont forms
entre eux et les femmes auxquelles on les a donns  nourrir, ou les
familles d'agriculteurs ou d'ouvrier qui ont t charges de les lever,
tout d'un coup on vient annoncer que ces enfants vont tre transfrs
dans un autre dpartement, et l'on signifie  ces nouveaux parents
adoptifs, toujours peu aiss et souvent pauvres, qu'il faut qu'ils
consentent  les garder sans salaire,  se surcharger pour allger
d'autant l'administration, ou  se voir enlever leurs fils, leurs
filles d'adoption. On spcule sur leurs bons sentiments sans prendre
mme la peine de dguiser le sentiment mauvais qui inspire ce calcul.
Nous ne savons rien de plus immoral, de plus odieux, rien qui mrite
davantage d'tre fltri par l'indignation publique, Les auteurs d'un
trs-consciencieux ouvrage, couronn par l'Institut, que nous avons eu 
consulter plus d'une fois pour ce court travail (3) repoussent le
dplacement des enfants, mais demandant la suppression des tours. Notre
conclusion sera aux trois quart oppose  la leur. Nous croyons le
dplacement constamment annonc et rellement opr dans le premier ge,
une mesure qui n'a rien que de moral et qui a son utilit. Nous croyons
la suppression des tours un expdient dont les avantages financiers ne
sauraient dguiser le danger. Nous croyons enfin que jamais question n'a
rclam plus imprieusement l'attention du gouvernement qui a  faire
cesser les incertitudes le la loi, l'anarchie des mesures
administratives, les contradictions des tribunaux et  se constituer le
tuteur des enfants trouvs avant leur majorit, comme leur patron aprs.

[Note 3: Histoire des Enfants Trouvs, par MM. Terme et Montfaucon,
Paris, Paulin, 1840; in-8.]



Chronique Musicale.

L'ESCLAVE DE CAMOENS.--ANNA BOLENA.--RENTRE DE LABLACHE.--M.
RONCONI.--LES CONCERTS.--NOUVELLES PUBLICATIONS.

L'Opra-Comique a mis au jour, le mois dernier, un ouvrage en un acte, 
l'endroit duquel _l'Illustration_ est en retard. Il est petit, tout
petit; nous, si petit qu'il soit, il ne doit point passer inaperu, et
nous devons rparer nos torts  son gard.

Parlons donc, avant tout, de l'_Esclave du Camoens_.

Cette esclave est une jeune fille, une Indienne, il, s'il faut tout
dire, une bayadre; mais cette bayadre est un ange de candeur, de
vertu, de dvouement et de fidlit.

Camoens l'a rapporte de Goa  Lisbonne, et c'tait peut-tre l tout
son bagage; car,  cette esclave prs, il ne possde rien au monde que
son gnie et ses manuscrits, et n'a de quoi payer ni son logement ni sa
nourriture. Vous le croyez bien empch? C'est que vous tes, hlas! de
ce sicle positif o l'on ne sait plus ce que c'est qu'un pote. Camoens
n'en est pas moins l'un des plus heureux hommes du monde. Il fait des
vers toute la journe, il dort pendant la nuit sur les deux oreilles, il
mange  discrtion, boit de mme, et ne songe seulement pas  se
demander d'o cela lui vient.

Voici ce qui se passe tous les soirs  son insu:

Ds qu'il est endormi,--et il a l'heureuse habitude de s'endormir
aussitt qu'il est couch,--Griselda revt son costume de bayadre, sa
robe _lgre et d'une entire blancheur_, comme dit M. de Planard, son
voile de gaze transparente et son turban de cachemire. Ainsi pare, elle
se rend sur les bords du Tage, aux lieux o les nobles dames et les
cavaliers lgants de la cour viennent respirer l'air frais de la nuit.
L elle excute les danses pittoresques de son pays, et produit ces
effets magiques auxquels on ne voudrait point croire si l'on n'avait pas
vu Carlotta Grisi. Elle charme les dames, elle entrane, elle subjugue
les cavaliers, et recueille une abondante moisson de cruzados et de
douros, avec lesquels elle paie largement l'avare htelier qui hberge
et qui nourrit Camoens.

Cet htelier n'est pas seulement avare, il est poltron, et se fait payer
trs-cher ses terreurs. Camoens est un hte dangereux, qui jadis a fait
des vers o il chantait la patrie, et poussait l'irrvrence jusqu'
blmer les erreurs du gouvernement. Le gouvernement s'est fch comme de
raison: Camoens est proscrit, il se cache, il est perdu si on le trouve,
et quiconque lui aura donne asile aura affaire  la sainte Inquisition.
Jugez maintenant  quel prix le rus htelier doit lui louer son triste
logement et lui vendre son vin de Porto, ses oranges et son _o la
potrica!_

Or, il est arrive qu'un jeune et fringant cavalier,  force de voir
danser Griselda, a conu pour elle une passion violente. Il se met  sa
poursuite. Il dcouvre le lieu de sa retraite, et se prsente 
l'improviste devant l'htelier terrifi. Quelle est cette jeune fille
qui est loge chez toi, vieux coquin? l'autre nie, comme de raison.
Mais, au moment mme Griselda parat, et le jeune officier, qui est
press apparemment, dbute avec elle par une dclaration des plus
cavalires. Survient Camoens, lequel se montre fort scandalis. Il a le
droit de l'tre. Car, de son ct, il aime Griselda. Reste  savoir
lequel des deux sera aim. L'officier croit emporter d'assaut la
question en donnant son nom et son adresse. Je suis, dit-il, dom
Sbastien, roi de Portugal.--J'en suis fort aise, rpond Griselda, et je
vous en fais mon compliment. Quant  moi, je ne suis que l'esclave de
Camoens, mais si j'tais libre, au lieu d'tre esclave, j'oserais
peut-tre avouer que j'aime celui qui est mon matre.

        Si ce ne sont ses paroles expresses,
        C'en est le sens.

Bientt, en effet, elle devient libre, et elle fait comme elle a dit;
aprs quoi Dom Sbastien, qui ne veut pas se montrer moins dlicat
qu'une bayadre, annule l'arrt de proscription lanc contre le pote,
te solennellement devant lui son chapeau  plumes, et le proclame
l'honneur et la gloire du Portugal, ce qui, de sa part, est d'autant
plus beau que la _Lasiade_ n'est pas encore sortie du portefeuille de
Camoens.

Tout cela forme un petit acte assez agrablement tourn, et orn d'un
certain nombre de morceaux de musique qui ne font aucune peine 
entendre. Il pourrait s'y trouver plus de verve sans doute, plus
d'entranement et de chaleur. C'est de la musique _frache_ et calme
comme une matine d'avril. Cela ne fera pas rvolution dans l'art,--et 
quoi bon les rvolutions?--Mais aussi cela ne fatigue pas l'attention et
ne fait point mal aux oreilles, rare et prcieuse qualit par le temps
qui court!

C'est, du reste, le dbut, sur la scne de l'Opra-Comique, de M.
Flotow, jeune et gracieux compositeur dont les abonns de
_l'Illustration_ connaissent dj la musique.

Epuis des efforts qu'il avait faits pour mettre au monde ce frle et
dlicat enfant, l'Opra-Comique s'est endormi. Ne troublons pas son
sommeil.

A l'Opra, _Dom Sbastien_ poursuit glorieusement sa carrire, et l'on
applaudit toujours avec fureur le beau cortge funbre du troisime acte
et les magnifiques harmonies du quatrime. M. Duprez chante maintenant
comme dans ses meilleurs jours. Nous croyons que la sage modration avec
laquelle M. Donizetti a mit le rle de Dom Sbastien est pour beaucoup
dans ce retour de jeunesse.

L'Opra-Italien ne ressemble point  ses deux ans. Il n'a pas plus tt
obtenu un succs qu'il en convoite un autre. L'ambitieux! Aprs _Maria
di Rohan_ le _Fantasma_ tait venu se mettre en ligne; aprs le
_Fantasma, Anna Bolena_ s'est prsente. Cette premire tentative n'a
encore qu' moiti russi: M. Salvi, indispos, n'a pas compltement
rpondu  l'attente des _dilettanti_, que le souvenir de Rubini a rendus
difficiles. Mademoiselle Nissen et madame Brambilla ont dignement rempli
les rles du page amoureux et de Jeanne Seymour; madame Grisi, dans
celui d'Anna Boleyn, a dploy toutes les grces de sa personne, tous
les charmes de son regard et de son sourire, toutes les richesses de sa
voix; elle a eu d'admirables mouvements de passion; elle s'est montre
grande cantatrice et grande tragdienne; mais tout cela n'a pas suffi
pour allger le fardeau que M. Fornasari avait  porter. Ce fardeau,
trop lourd, hlas! c'tait le souvenir de Lablache. Et pourtant M.
Fornasari a de robustes paules. Qui pourra jamais remplacer Lablache?
Et pourquoi le remplacer, puisque le voil revenu.

Il est revenu, il a reparu dans _Don Pasquale_, avec sa robe de chambre
de bazin et son bonnet  fontange, avec sa belle perruque rousse, ses
bottes vernies, son habit vert-pomme et son camlia triomphant. Dieu
sait comme on lui a fait fte, et de quels applaudissements on l'a
salu, et de quelles acclamations, et de quels rires francs et joyeux! A
ct de lui figurait M. Ronconi, qui a remplac Tamburini dans le rle
du docteur Malatesta. Sa voix n'a pas autant de volume que celle de son
devancier, ni mme autant d'agilit; mais, en revanche, comme son chant
est expressif! comme sa gaiet est spirituelle! Comme son regard est fin
et narquois! et que cet accord parfait du chanteur et de l'acteur se
rencontre rarement au thtre!

Le succs de M. Ronconi a t complet. Son triomphe a t plus brillant
encore, ces jours derniers, dans _le Barbier de Sville_, ou il a pris
le rle de Figaro. Jamais, depuis Pellegrini, nous n'avions vu un Figaro
si lger, si smillant, si spirituel, si malin. M. Ranconi est
videmment l'un des plus charmants chanteurs _bouffe_ d'aujourd'hui.

Les concerts vont commencer. Selon son habitude, M. Berlioz a ouvert la
marche. Son premier concert avait rempli la salle du Conservatoire, et
plusieurs des morceaux qui formaient son programme ont provoqu des
applaudissements unanimes. Son second concert aura lien le 27 janvier.

En attendant, les productions musicales closent de tous cts et
s'talent aux vitres de tous les marchands, fraches, brillantes et en
grande toilette, c'est--dire ornes de lithographies plus ou moins
correctes, plus ou moins enlumines. Chaque compositeur de salon a fait
son album Jamais il n'y avait eu autant d'albums que cette anne, et
nous aurions grand peine  les dsigner tous. Parlons seulement des plus
remarquables. Celui de mademoiselle Loisa Puget se recommande, comme
toujours, par des mlodies simples, faciles, communes quelquefois,
souvent aussi pleines de charme et de grce. Un professeur d'harmonie y
trouverait bien par-ci, par-l quelques peccadilles  reprendre, mais
Dieu nous prserve d'avoir rien de commun avec les professeurs
d'harmonie!

En revanche, rien n'est plus correct que les compositions de M. A. Thys;
son style est pur, sa phrase claire et limpide, sa pense naturelle est
toujours d'une fracheur remarquable. Son album renferme neuf romances,
parmi lesquelles nous citerons particulirement: _Pourquoi?--Berthe aux
pieds nus,--Fiez-vous donc aux fleurs;--du Ct du Clocher,_--et _la
Promenade sur l'eau_, charmant petit duo o les deux voix sont agences
avec beaucoup de grce.

Il y a plus d'imagination encore, plus de force, plus d'ampleur dans
l'album de M. Labarre. Les ides de cet artiste sont souvent d'un ordre
trs-lev, et ont quelque peine  tenir dans ce cadre rtrci de la
romance; son chant est large et expressif, son harmonie riche, toffe,
pleine d'habiles modulations et de piquantes _surprises. Le Fil d'or, le
Coeur perdu_, sont deux charmantes chansonnettes qui donnent un grand
prix au recueil qu'il a publi cette anne et auxquelles on ne saurait
prfrer que la _Fille du soldat_ et _l'cho_.

Pourquoi madame Hrault ne fait-elle pas de romances? elle y russirait
sans doute  merveille, car elle a tout ce qu'il faut pour cela: la
facult de crer des chants nouveaux et le sentiment des effets
harmoniques. Mais madame Hrault est pianiste, et elle crit pour son
instrument. La grande valse en _mi bmol_ qu'elle vient de publier chez
l'diteur Pacini est un morceau trs-brillant, et qui atteste  la fois
une imagination et une habilet remarquable.

Les petites industries en plein vent.

L'industrie est la reine du dix-neuvime sicle; elle trne dans les
splendides magasins de la capitale, vritables palais feriques o
l'aristocratie de l'or, la seule aujourd'hui, vient lui faire sa cour.
Mais dans l'enivrement de son rgne, Sa Majest a eu le bon esprit de ne
point oublier son origine roturire; elle est bonne princesse et ne
ddaigne pas de fouler de son pied royal l'asphalte de nos trottoirs ou
le pav de bois de nos rues.

Comme le soleil, l'industrie luit pour tout le monde; mais pour quelques
privilgis qui se carrent largement  la resplendissante chaleur de
l'astre, combien de plus petits ou de moins habiles n'ont qu'un terne
reflet ou qu'un pauvre rayon!

Au matin de la vie, chacun part, avec son bagage d'esprance, pour cette
prilleuse course au clocher dont le but est parfois la renomme, et
toujours la fortune. Quelques-uns arrivent... mais le plus grand nombre
reste en chemin.

Voici d'abord un de ces malheureux petits exils que la Savoie, le
Pimont, le duch de Parme, envoient tous les hivers sous notre ciel
brumeux, eux, pauvres enfants clos sans le soleil du Midi.

Va, petit, leur dit le pre, va chercher fortune  Paris. A Paris, tout
le monde est riche; ici nous n'avons pas assez de pain pour vous tous.

L'enfant pleure; sa mre l'embrasse; son pre le bnit; ses petits
frres et ses petites soeurs envient son sort.... car il va voir Paris!
Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin!

Il part le coeur gros; mais l'espoir le soutient, l'encourage... Bien
souvent il dtourne la tte pour voir encore sa mre, qui lui dit adieu,
et sa chaumire, qui semble lui sourire au soleil... Mais bientt il ne
voit plus ni sa mre ni sa chaumire; il marche, il marche vers la terre
promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il
arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son
brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harass,
frapper le soir  la porte du matre auquel il est recommand.

Ce matre est toujours un _ancien_ compatriote de l'enfant. Nous disons
_ancien_, car il est devenu Parisien grce  l'industrie... Il exploite,
d'ordinaire une branche industrielle, de modeste apparence; mais le
brave homme, avec cette effrayante conomie dont les Auvergnats et les
Savoyards savent seuls le secret, a su amasser un petit trsor
mystrieux et cach. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un
soir, lui donner pour rien une cuelle de soupe et une place dans la
soupente o couchent ses autres protgs... L'enfant s'endort de
fatigue, et rve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son
beau rve, une main le secoue et l'veille:

Allons! paresseux! tu es  Paris, et  Paris on ne dort pas, ou
travaille; il est six heures, en besogne!... et si, ce soir, tu ne me
rapporte pas vingt sous... tu n'auras pas de soupe... marche!

Ce rude tuteur des petits exils exerce presque toujours la profession
de fumiste, ce qui est le dernier chelon de l'industrie du ramoneur, sa
premire industrie. Il a pass par bien des misres et par bien des
chemines avant de parvenir  ce fate de prosprit. Il forme  son
tour des lves, et le plus souvent il les exploite. Ds le matin, il
les lance sur le pav de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il
faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journe, fix  un
minimum rigoureux, sous peine de ne point souper, et quelquefois de pis.
Le pauvre petit diable se met donc  parcourir les rues: il offre, de sa
voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la
journe se passe sans qu'il ait recueilli la somme exige, il n'ose plus
rentrer chez le matre, car le matre le battrait. Il s'asseoit
dcourag sur le bord d'un trottoir, et demande aux passants un _petit
sou_ pour complter sa recette; et souvent il va passer sa nuit  la
souricire de la prfecture de police, o le conduisent les agents qui
l'ont surpris en flagrant dlit de mendicit. Voil  quoi se rduit
cette fortune qu'il venait chercher  Paris.

S'il chappe aux agents de la police, et si la charit publique lui
fait dfaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois  recourir
au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut oblig.

Quelques-uns, plus ingnieux, plus industrieux, cumulent diverses
professions pour satisfaire l'avide exigence du matre: ramoneurs le
matin, ils deviennent dcrotteurs au milieu de la journe, et le soir, 
l'heure de le promenade, ils montrent aux passants une marmotte, leur
compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque
autre curiosit des moins curieuses. Les plus malins jouent de la
vielle, et grincent ces ternels refrains populaires auxquels on
s'efforce de se soustraire, en donnant quelque monnaie au musicien.
Allch par les profits de cette industrie musicale, si l'enfant
persvre dans sa vocation, et qu'il achet un jour son indpendance au
moyen de quelques conomies qu'il abandonne  son patron, il fait
l'acquisition d'une serinette, et le voil sur la voie de la fortune;
c'est--dire que les vingt ou trente sous qu'il gagnera chaque jour en
tournant la manivelle de son instrument seront pour lui, et non plus
pour son protecteur. Il devient professeur de chant et forme des lves
parmi les serins des portires du faubourg Saint-Marceau,  raison de 10
centimes la leon.

Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et
trouvant  peine le pain de chaque jour. Les annes s'coulent, et la
fortune ne vient pas; il s'accoude un soir sur sa pauvre serinette, et
rve tristement au pays,  sa chaumire,  sa vieille mre morte loin de
lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui dit son pre en lui
faisant ses adieux: Va, petit, va faire fortune  Paris!

Il jette alors un triste regard sur le dlabrement de sa veste et sur
son instrument dtraqu, et se prend  regretter de n'avoir pas embrass
une industrie moins artistique, mais plus lucrative.

Un de ses anciens camarades de ramonage, avec lequel il  parcouru
autrefois bien des chemines, vient  passer prs de lui. Le gaillard-l
a compris que la musique tait une carrire trop futile pour tre
lucrative, surtout lorsqu'elle ne s'adresse qu' des serins... Il a
compris son sicle, le sicle de l'industrie... il s'est fait
industriel.

Tandis qu'il tait ramoneur, une cuisinire gnreuse lui fit un jour la
largesse d'une peau de lapin; il vendit cette peau; ou lui en donna 20
centimes. Cette opration commerciale lui rvla sa vocation! Il devint
marchand de peaux de lapins!... Ces premiers 20 centimes furent la
premire mise de fonds de sa maison de commerce... Les fonds furent
affects  l'achat de deux autres peaux, qui produisirent 40 centimes...
bnfice clair et net de 100 pour 100!...

Il prend aujourd'hui la qualit de ngociant en fourrures de basse-cour,
et s'il a conserv sur son visage une nuance qui rappelle sa premire
profession, il porte  ses pieds des gutres d'une blancheur
irrprochable pour attester qu'il ne grimpe plus dans les chemines. Son
commerce a prospr, ainsi qu'on peut en juger par le nombre
considrable de peaux qu'il tient sous son bras, et le vaste sac dont il
est muni prouve qu'il est en position de faire des achats bien
autrement importants si une bonne occasion s'offre  lui.

En considrant la tenue confortable de son ancien camarade, le pauvre
joueur de serinette se dit en soupirant: J'aurais mieux fait de me
faire marchand de peaux de lapins, un bien encore tameur de casseroles
et fondeur de fourchettes, comme ce riche Auvergnat qui passe
l-bas!...

L'industrie en plein vent, la petite industrie vagabonde et bohmienne,
change de caractre et d'aspect suivant les divers quartiers de Paris.

Ainsi le ramoneur, le joueur de serinette, le marchand de peaux de
lapins, l'tameur de casseroles ne se rencontrent gure que dans un
rayon assez loign du centre de la capitale.

Le centre de Paris appartient au Parisien; c'est le Parisien qui
l'exploite... il s'y installe comme chez, lui, et semble vouloir faire
aux trangers qui affluent au coeur de la grande ville les honneurs de
l'industrie parisienne.

Le type du genre, le plus hardi, le plus hbleur, le plus malin, est
sans contredit le marchand de chanes de sret. C'est sur les larges
trottoirs du boulevard Montmartre ou du boulevard des Maliens qu'il
tablit son ventaire volant (avec ou sans jeu de mots); ces bohmiens
modernes affectent une toilette des plus recherches, achete, loue ou
emprunte  quelque marchand d'habits du Temple; ils portent
d'incroyables cravates et des paletots de l'avant-dernire mode. La
socit industrielle et commerciale se compose de trois cointresss,
ou, si l'on aime mieux, de trois compres. Le plus _distingu_ des trois
par ses manires, sa tenue et son ducation grammaticale, se consacre 
la vente; il se place derrire son ventaire et numre les avantages,
la qualit et le prodigieux bon march de ses chanes de sret; c'est
le marchand. Un second, celui dont la vue exerce aperoit et reconnat
de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits
bourgeois, se pose auprs de la boutique dans l'attitude d'un amateur;
il semble examiner avec une grande attention la marchandise vante, mais
son regard guette au loin l'approche de l'ennemi; ce second associ
remplit les fonctions de guetteur. Le troisime enfin, vtu plus
simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnte
qu'il peut, il se grime autant que possible en candide provincial, en
chaland naf et srieux. Il se tient  distance de l'ventaire et semble
couter d'abord avec une certaine mfiance l'numration des mrites de
la marchandise dbite par le marchand. Si quelques badauds s'arrte, il
les regarde avec un demi-sourire d'incrdulit et semble les consulter
tacitement pour savoir s'il doit croire tout le bien qu'il entend dire
de cette fameuse chane de sret.

Voyez, monsieur, lui dit le marchand d'une voix d'_aboyeur_: voyez,
monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n'en cote rien; chanes de
sret en caoutchouc lastique et sans odeur, indispensables pour
garantir les montres, lorgnons et flacons contre les tentatives des
voleurs! Voyez, monsieur, 50 centimes, les chanes de 25 sous! 75 pour
cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez,
monsieur; achetez, monsieur.

Et le vendeur met dans la main de l'_allumeur_ (c'est la qualit de ce
troisime associ) une de ses merveilleuses chanes, Celui-ci feint de
ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force  la garder, en lui
criant: Examinez, monsieur; la vue n'en cote rien! L'honnte allumeur
examine donc, il tire la chane dans tous les sens pour s'assurer de sa
force et de son lasticit; peu  peu sa physionomie prend une
expression de confiance, d'admiration; et, entran par la qualit
suprieure de la chane, par son prodigieux bon march, ma foi! il dit
au marchand. Je la prends, Il se la fait envelopper, la met dans sa
poche, paie ostensiblement 50 centimes et s'loigne, quand il a fait dix
ou quinze pas, il revient, remet la chane sur l'ventaire, reprend ses
50 centimes, et recommence  en acheter une autre, ou la mme, avec les
mmes formalits. Si un badaud, _allum_ par l'exemple du compre,
achte aprs lui une chane, l'opration a russi; sinon, c'est 
recommencer indfiniment, jusqu' ce que le guetteur souffle tout bas ce
mot d'alerte: Gare la _rousse_ (la police)!

Aussitt, et en un clin d'oeil, l'ventaire est pli, mis sous le bras
comme un chapeau de bal, et la maison de commerce va s'tablir cent pas
plus loin, et rpter ses oprations. Il arrive parfois qu'un chaland
srieux, aprs avoir achet la chane de sret, ne trouve plus sa
montre dans son gousset, Preuve irrfragable de l'utilit de la chane.

Mais le soir vient, et les trois compres vont dposer leur fonds de
commerce chez un marchand de vin. Ils font sur une table, vineuse
l'inventaire de leurs oprations: il se trouve souvent que le vendeur a
vendu soixante chanes, bien qu'il n'en ait que vingt-cinq dans sa
boutique, et qu'en dernier rsultat ces vingt-cinq lui restent
intgralement pour servir  la vente du lendemain. Ce problme, qui
embarrasserait peut-tre les syndics les plus experts du tribunal de
commerce, s'explique et se rsout par un mot:--les soixante chanes
vendues par l'associ vendeur ont t achetes par l'associ _allumeur_.

[Illustration: Ramoneur.]

[Illustration: Joueur de serinette.]

Le mystre est explique. Cependant, comme trois associs ne vivent pas
en s'acceptant rciproquement des chanes de sret, nos industriels
laissent leur boutique au cabaret et vont se livrer,  la clart du gaz,
 un autre commerce plus lucratif: ils deviennent marchands de
contremarques; si le trafic ne donne pas assez pour occuper les trois
intresss, l'un d'eux, _l'allumeur_, endosse une blouse et devient
_ouvreur de fiacres_  la porte des thtres et des concerts: il place
un petit tapis ou son mouchoir sur la roue pour garantir contre la
souillure de la boue la robe de la bourgeoise un le twed du bourgeois;
ce bon office lui rapporte quelques doubles dcimes qu'il verse
fidlement dans la caisse sociale. Non loin de la fameuse choppe o se
fabrique et se dbite

[Illustration: Marchand de peau de lapin.]

la galette du Gymnase, n'avez-vous pas remarqu encore une petite
industrie en plein vent? C'est l, sur le bitume du boulevard
Bonne-Nouvelle, qu'un modeste et savant astronome

[Illustration: tameur et fondeur de cuillers.]

vient chaque soir demander  l'industrie les profits que la science
seule ne donne pas. Cet estimable Galile moderne, coiff d'un bonnet
grec et revtu d'une redingote  la propritaire dont la coupe suranne
tmoigne de la part de celui qu'elle couvre un profond mpris pour les
futilits de la mode, tablit,  l'heure o le gaz s'enflamme dans les
lanternes, un magnifique tlescope sur le trottoir du boulevard.

[Illustration: Marchand de chanes de sret.]

[Illustration. Astronome en plein vent.]

Moyennant la faible rtribution de dix centimes, vous pouvez vous donner
l'utile rcration de voir des _montagnes_ dans la lune, ou de dcouvrir
une comte et sa queue non prvues par les savants de l'Observatoire.

[Illustration: Marchand d'ombrelles pour enfants.]

Un vnrable pair d'Angleterre, de passage  Paris, se livre  ces
recherches intressantes. Un jeune apprenti astrologue veille  ce que
les voleurs  la tire ne fassent pas des explorations d'un autre genre
dans les poches de ce noble tranger, tandis que sa vue et son attention
voyagent dans la lune.

Remontons le boulevard, passons devant ces honntes marchands
d'ombrelles d'enfants qui promnent sans cesse leur lgre pyramide des
Tuileries aux boulevards, en face de la pauvre femme qui vend, au pied
d'un arbre, de petits cornets de sable rouge et bleu  scher l'encre
sur le papier; descendons jusqu' la place de la Bourse, cette glise
mtropolitaine de l'industrie financire. Vis--vis des marches du
temple, l'industrie en haillons, maigre, transie, grelottante, appelle
encore les passants indiffrents. Ce sont de pauvres enfants  genoux
sur la dalle humide; ils vous offrent, d'une voix dolente, des
_allumettes chimiques  l'essai,  l'preuve,  un sou le paquet,  deux
sous la bote._

[Illustration: Marchande d'allumettes chimiques.]

Pendant que ces malheureux enfants vous pressent d'acheter leurs
allumettes modernes, un peu plus loin, sur la place Saint-Georges, une
bonne vieille femme, assise ds le matin devant l'htel de M. Thiers,
offre aux servantes du quartier ses allumettes classiques dont personne
ne veut plus; n'importe! elle les tient toujours dans sa main, et les
offre toujours avec confiance, avec l'espoir de les voir apprcier un
jour par quelque bonne me du temps pass: elle lui donnera par-dessus
le march des feuilles de laurier, des bouquets d'ail, de l'amadou, un
briquet, une pierre  feu; mais les jeunes servantes passent devant la
bonne vieille sans s'arrter, sans lui rien acheter... Elle les regarde
passer tristement, mais sans se plaindre... elle attend.

[Illustration: Marchande d'amadou.]

Enfin, les pauvres industriels du soir regagnent leur mansarde, o plus
d'un cherche dans le sommeil l'oubli du froid et de la faim. Ils
s'endorment en esprant un lendemain meilleur.

[Illustration: Chiffonnier.]

C'est alors, et quand tous reposent, les riches sous leurs dredons, les
pauvres sur leur grabat glac, que l'industrie de nuit descend de la rue
Mouffetard et s'empare de la ville. Elle parcourt les rues, la hotte sur
le dos, le crochet  la main, et dispute aux chiens affams les choses
sans nom dont se compose son commerce. Aprs une nuit passe dans ces
fouilles mystrieuses, le chiffonnier, fier de la lourde charge qu'il
porte, va rejoindre sa femme, qui, plus diligente ou plus heureuse dans
ses recherches, a empli sa hotte avant lui, et l'attend, assise sur une
borne, prs de la porte d'un marchand de liqueurs qui va bientt
s'ouvrir.

[Illustration: Chiffonnire.]



Les caprices du Coeur.

NOUVELLE.

(Suite.--Voir t. II, p. 298.)

II.

Le coeur d'une femme est soumis  une foule d'accidents pathologiques,
en d'autres termes, de phnomnes que certains esprits acerbes, ou
enclins  une vracit brutale, osent appeler des caprices.

L'tude approfondie de cette matire est sans contredit l'une des plus
sublimes qui puissent sduire l'esprit humain, et nous voyons pourtant
que les bavards vulgairement connus sous le nom de philosophes ont mieux
aim s'occuper de plusieurs billeveses tout  fait secondaires, telles
que l'immortalit de l'me, le systme des monades ou la thorie des
atomes crochus, que, de consacrer leurs veilles ou leurs scalpels 
l'examen de cet organe tour  tour si riche, si pauvre, si tendre, si
dur, si revche, si humble, si fier, si despote, et dualement si
amusant: le coeur d'une femme!

Nous dclarons solennellement que notre opinion est inbranlable  cet
gard, Oui, nous mettons au-dessus de toutes les volupts philosophiques
l'honnte distraction de fouiller du bec de notre plume les fibres
palpitantes de cette merveilleuse machine,--a moins cependant qu'on ne
nous propose de venir faire des ronds dans un puits.

La Comtesse Clarisse--on devinera peut-tre que les rflexions
prcdentes nous ont t inspires par cette intressante hrone--se
retira dans son boudoir, fut empche,  dbrouiller le chaos o
flottaient ses penses. Elle n'et pas t plus embarrasse pour diriger
sa course sans boussole sur un ocan sans toiles, qu'elle ne l'tait de
se rendre un compte fidle de l'tat prcis o l'avaient jete les
chicaneries de madame la chanoinesse. Au reste, il faut bien le dire, la
digne tante avait le dtestable privilge d'apporter habituellement le
trouble, dans les ides de Clarisse, chaque fois qu'il lui prenait
fantaisie d'avoir de l'esprit  ses dpens. Au fond, c'tait une assez
bonne crature que madame Aurlie; mais le sentimentalisme de notre
poque lui agaait les nerfs, et choquait fort le sensualisme de ses
traditions galantes. Ayez, le courage de vos gots, disait-elle
souvent par manire d'apophtegme; et ce qui l'irritait
particulirement, c'tait de voir sa belle Clarisse cacher, sous
l'hypocrite rseau de mille dlicatesses romantiques, la plus franche,
nature de coquette qu'elle et jamais admire.

Cependant nous supplions le lecteur de considrer que la chanoinesse, en
sa qualit, de vieille femme, n'avait pas toute la charit dsirable, en
de pareilles matires. Le dpit secret que lui faisait prouver
l'loignement de Clarisse pour lord Rutland exagrait  ses yeux les
torts de la comtesse. Nous en appelons ici  toutes les jolies femmes
qui daigneront nous entendre; elles jugeront si lord Rutland ne mritait
pas un peu son chec.

Et d'abord, notre belle lectrice sait dj que lord Rutland doit tre
class parmi les amants vertueux et magnanimes. Lors du mariage de
Clarisse avec le comte de R..., on a vu que cet amoureux hroque fit
taire les plus vils dsirs de son me, pour favoriser une union que,
pour des unit ils dont le dtail est inutile, la famille de Clarisse
ambitionnait.

Il y eut dans ce fait une faute impardonnable. En affaire d'amour, ne
parlez pas aux femmes de magnanimit; elles vous diront toutes que ce
mot l est aussi sot qu'il est long. C'est une vertu ngative pour
lesquelles toutes professent une invincible horreur. Lord Rutland, qui
se vantait d'adorer Clarisse et dont l'influence tait grande sur la
famille de la jeune personne, avait littralement cd Clarisse au comte
de R***. C'tait l une belle action, digne, sans contredit, d'tre
mentionne dans le Plutarque de la jeunesse, mais o Clarisse trouva je
ne sais quoi d'assez impertinent. Premier grief.

Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland
n'avait jamais cess d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci,  force de
sermons et de prires, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il
est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de
dfunt avait ainsi recd sa femme  son sublime ami, lequel ne se fit
pas faute d'accepter. Second grief.

Les choses ainsi rgles, peut-tre croirez-vous, madame, que Rutland
s'empressa de rclamer de la jolie veuve l'excution du codicille? Pas
le moins du monde. Toujours tendre, empress, dvou, il attendit que
Clarisse se rappelt sa promesse, mais il ne demanda rien. Quoi!
s'criait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assur de
sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!
Troisime grief.

Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation o se
trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant
qu'une jolie femme se crot le privilge de l'tre, dut rver
l'indpendance et la rvolte.

Car enfin, les rles taient intervertis; Rutland tait un peu le matre
et Clarisse l'esclave.

Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader 
elle-mme qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland
qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui
tomba sous la main. C'tait un lion de la plus belle espre. Robert de
Castillon comptait quelques annes de moins que lord Rutland. Il avait
pour excentricit particulire d'afficher les femmes qu'il daignait
adorer; aussi la comtesse, effraye d'abord de son aventure, s'tait
sauve aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas
qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut mme parl  l'Opra dans
la loge des _viveurs_, o l'un s'accordait  dire que si la comtesse
voulait Robert pour mari, son plus sr tait de se dpcher,--de peur de
l'avoir pour amant.

Robert tait plus qu' moiti ruin; mais il trouva des juifs
compatissants qui lui escomptrent ses esprances sur les 30,000 livres
de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une
succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du
printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'_handicap_ avec un
cheval que montait son jockey, vtu, pour cette partie seulement, des
couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle tait en robe de
velours grenat avec une charpe blanche. On trouva le tour d'une
galanterie parfaite.

Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empchait Rutland de dormir.
Il plaignait beaucoup Clarisse d'tre ainsi la proie d'un lion; mais
d'tre jaloux, d'un aussi sot animal, l'ide ne lui en vint pas mme 
l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. Qui!
s'criait-elle, dans le dlire, de sa colre, il pousse l'insultante
scurit de son coeur jusqu' ddaigner d'tre jaloux!--Elle prenait
ainsi pour un excs de mpris ce qui n'tait de la part de Rutland qu'un
excs d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalit
devait tre considr comme un quatrime grief qui comblait la mesure.

Clarisse s'en prit  la chanoinesse. Elle ne cessa de lui rpter chaque
jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation,
combien elle tait navre de faire d'inutiles efforts pour aimer
Rutland. Elle ajoutait nanmoins, avec un soupir rempli de contrition,
qu'elle _respecterait_ la promesse _solennelle_ faite par elle  son
mari dfunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son
devoir et imposerait silence  son coeur! Elle savait bien, la perfide,
que chacune de ces paroles cruelles tait rpte  Rutland.

Mais la chre comtesse entamait cette partie avec un partner qui en
avait gagn plus d'une. Madame Aurlie fut aux anges de jouer encore son
rle dans cette petite comdie galante, et l'on a pu voir qu'elle
n'avait pas tout  fait perdu le talent de la rplique. En mme temps
elle prvint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le
commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des
mains qui, pour tre encore douces et blanchettes, n'en taient pas
moins armes d'assez bonnes griffes.

Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement,
lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous
avons parl. Elle touffait. Elle fit ouvrir toutes les fentres, et se
mit dans un dshabill de batiste qui flottait autour de sa taille
ravissante en plis nombreux et discrets.

Flicie, sa femme de chambre, tournait autour de la comtesse, et jetait
frquemment les yeux, par la fentre ouverte, sur les solitudes sombres
et tranquilles du ravin.

Mais venez donc me coiffer de nuit, Flicie, dit tout  coup la
comtesse d'un ton d'impatience que nous engageons le lecteur  lui
pardonner en considration des secrets tourments qui l'agitaient, et
remettez  une autre fois le soin de compter les arbres que l'on
aperoit d'ici. Qu'avez-vous donc  tant regarder par la fentre?
Craignez-vous que les voleurs ne montent par la ravine?

--Oh! bien sur, non, madame, rpondit Flicie en hochant la tte, les
voleurs sont trop prudents pour prendre un chemin o il y a vingt
chances contre une de se briser les os. Les galants, je ne dis pas,
ajouta-t-elle en riant de l'air du monde le plus dgag.

--Les galants! fit la comtesse, sans plus rpondre  une impertinence
qu'elle et svrement releve dans toute autre occasion; les galants!
rpta-t-elle avec un vague sourire.

Il y a de ces ides insaisissables et rapides qui traversent l'esprit
comme une toile filante, sans y laisser de trace. Les femmes ont toutes
leur petit monde romanesque, rduit mystrieux o elles s'amuse
quelquefois  pntrer, caches  tous les regards, comme la Diane au
bain. C'est l qu'elles donnent audience  leurs songes, et que les
songes prennent pour leur plaire mille figures fantasques et dlirantes.
En mme temps, dfile devant leurs yeux charms le beau cortge des don
Juan, des Lovelace, des Almaviva et des Fronsac, tous cavaliers
adorables, amants audacieux et vainqueurs, portant guitares et lanternes
sourdes, chelles de soie, masques de velours et rapires, troupe
galante qui mne  sa suite les belles amours, celles qui crivent pour
devise sur leurs drapeaux triomphants: _Beaucoup oser, c'est beaucoup
aimer_.

La comtesse tait-elle, ce soir-l plus qu'un autre, dispose  goter
cette posie caressante des passions? Qui le sait? Elle laissa dire sa
soubrette, et parut entrer en mditation. On ne saurait faire un crime 
la comtesse de ce penchant si doux  la rverie, auquel on a pu voir
qu'elle se donnait volontiers. Rien ne sied  une jolie femme comme
d'tre plonge dans une bergre douillette, et d'y affecter une pose
languissante et nanmoins tudie, surtout si la dame est naturellement
de formes souples et moelleuses,--ce qui tait ici le cas au suprme
degr.

A ce moment prcis, Flicie, qui maniait  pleines mains les tresses
noires comme la nuit des cheveux de sa matresse, poussa un grand cri de
frayeur et lcha prise, pour se rfugier  l'un des coins de la chambre.

Clarisse releva brusquement la tte, et vit un homme  cheval sur
l'appui du balcon.

III.

En deux sauts, l'audacieux fut dans le boudoir, plant bravement en face
de Clarisse, qu'il salua d'abord d'une manire leste et correcte;
ensuite il se jeta,  ses pieds, et fit mine de lui vouloir prendre la
main.

Mais la comtesse ne tenait pas ainsi ses mains  la dvotion du premier
venu  qui la fantaisie prenait de grimper par les fentres. Le premier
usage qu'elle en fit fut de croiser vivement sur si poitrine les plis un
peu relchs de sa robe de chambre, et d'arrter ensuite le tmraire
d'un geste qui le cloua sur place.

Il n'est peut-tre pas inutile, pour l'dification de nos petits-neveux
et l'instruction de leurs tailleurs, de donner ici un lger crayon de la
toilette du personnage. Elle avait ce caractre officiel de haute
prpondrance qui mane habituellement de tout ce qui sert  vtir ou 
parer un ministre responsable et constitutionnel de Sa Majest la Mode.
Cela sentait son ordonnance contresigne, lgalise et dment
enregistre au bulletin des lois par MM. les chanceliers du Jockey-Club.

Ce costume tait celui des lions de l't dernier.

L'habit large, flottant et carr, tait de couleur brune, avec un collet
trs-grand et des manches lgrement fronces aux entournures. Le gilet,
fort long, se dandinait sur les hanches, et tenait la poitrine  l'aise,
comme le pourpoint du seigneur Sganarelle; avec cela un pantalon de
nankin, des souliers vernis et des bas bleus chines; le col de la
chemise, relev par la cravate ngligemment noue, se dessinait  angle
droit sur la figure, et le chapeau avait cette mesquinerie de forme
propre aux coiffures britanniques. N'oublions pas le lorgnon, espce de
monocle d'or assez massif, pass dans un ruban noir large du deux
travers de doigt.

Il y a des gens dont le portrait est achev lorsqu'on a dcrit leurs
vtements. Il ne nous reste donc autre chose  dire ici que le nom du
personnage. C'tait Robert de Castillon.

La toilette, de Robert tait un peu du matin: mais le lecteur voudra
bien considrer que ceci se passe  la campagne, et qu'en gnral les
lgants ne daignent pas honorer la nature en se prsentant au milieu de
pompes dans un costume habill; il est vrai que la nature s'en soucie
trs-mdiocrement. Mais revenons  Clarisse.

Elle tait debout, mue, indigne, et rouge comme la plus belle cerise
de Montmorency.

Monsieur, s'cria-t-elle enfin en donnant  sa voix ce calme ddaigneux
sous lequel les femmes savent cacher leur effroi, il me semble que je
vous avais refus ma porte.

--C'est bien pour cela, madame, que j'ai pass par la fentre, rpondit
Robert avec un sang-froid de Mohican.

--Chez moi,  une pareille heure!...

--Il est dix heures vingt minutes, madame, et  la campagne l'on peut se
prsenter jusqu' onze sans trop choquer les convenances. Je suis dans
les termes de la loi.

--Cette audace! cette assurance!... Me direz-vous, monsieur, ce que vous
venez faire ici? Votre conduite est un outrage. Je ne sais ce qui me
retient de vous faire... chasser!

A ce mot, Robert, qui tait demeur  genoux, se releva d'un bond et
s'approcha de la fentre d'un pas rapide.

Clarisse, dit-il d'une voix basse, mais prompte et passionne, si vous
faites un mouvement pour accomplir cette menace odieuse, je me jette
dans le prcipice, et je me brise la tte sur ces rochers. Cela,
voyez-vous, je vous le jure sur ce que j'ai de plus cher au mode, sur
mon amour!

Si, dans ce moment, la comtesse se ft souvenue d'une des plus belles
scnes du roman d'_Ivanohe_, elle et peut-tre clat de rire  la
singulire parodie que lui en donnait Robert, et le sportsman se serait
trouv pour lors dans une situation dlicate. Mais le ton, le genre,
l'air rsolu de Castillon firent impression sur Clarisse, dont un
imperceptible clair de vanit, chapp des derniers replis du coeur,
suffit d'ailleurs pour aveugler le bon sens.

Elle trembla pour les jours de Robert,--ce qui n'tait pas un mal, mais
il y eut pour elle comme une volupt secrte dans le sentiment de cet
effroi;--et c'est ici que nous chicanerions la comtesse, si nous tions
aussi savant sur les cas de conscience que les rvrends pres de la
foi.

Vous tes fou, Robert, murmura-t-elle d'une voix teinte.

--Oui, madame, rpondit le lion avec mie simplicit sublime.

--Malheureux! poursuivit-elle. Clarisse se complaisait videmment dans
cette pense, vous avez risque la mort pour arriver jusqu'ici!

--Et je la braverai pour redescendre: mais il faut que vous m'coutiez,
Clarisse...

--Ah! y songez-vous?

--Il le fait, il le faut! insista Robert avec un geste perdu: mais pour
vous prouver que je n'ai t conduit  vos pieds que par des intentions
pures, je prierai en prsence de votre camriste. Qu'elle demeure!

Marc Fournier.

(_La fin  un prochain numro._)



Inventions nouvelles.

SYSTME DE CHEMIN DE FER DE M. LE MARQUIS DE JOUFFROY.

Tout est encore nouveau dans les chemins de fer;  peine l'exprience de
quelques annes a-t-elle pass sur les moyens de locomotion rapide en
usage aujourd'hui, que dj de tous cts les inventeurs s'lancent avec
ardeur  la recherche des perfectionnements. S notre avis, peu ont
encore russi, et quoique le fatal accident du 8 mai 1842 ait fait
germer dans bien des ttes des ides d'amlioration, nous devons le
dire, ces ides, fort honorables pour leurs auteurs, sont en gnral
beaucoup plus philanthropes que mcaniques, et la science n'a pas fait
un pas, la scurit des voyageurs n'a pas augment, les chemins de fer
sont encore ce qu'ils taient il y a quatre ans, nous dirions presque il
y a dix ans. Un fait bien remarquable en effet, c'est que depuis
l'invention de la chaudire tubulaire, invention dont l'honneur revient
tout entier  un franais, M. Sguin an, le systme de locomotion n'a
plus fait de progrs que dans les dtails. On a augment le poids des
rails paralllement au poids de la locomotive, on a allong le rayon des
courbes, diminu les pentes: mais, en rsum, il n'y a pas eu
transformation relle.

Que conclure de l? Sommes-nous arrivs  la perfection, ou y a-t-il
impuissance dans les esprits? Loin de nous une pareille pense; mais les
inventeurs ne doivent pas perdre de vue que dans cette matire les
questions conomiques ont leur importance, et que raisonner, abstraction
faite des circonstances si multiplies de l'exploitation, c'est btir
sur le sable, c'est s'exposer  substituer des rveries bienveillantes 
la ralit parfois rigoureuse. Et qu'on ne nous prte pas l'ide de
vouloir subordonner la vie des hommes  une question d'conomie dans le
sens restreint du mot; on nous comprendrait bien mal. L'conomie de
l'exploitation d'un chemin de fer n'est pas seulement une question de
chiffres; elle, est des plus complexes, et ceux qui se dvouent 
l'tudier devraient tre jugs bien rigoureusement si, pour eux, elle se
rduisait  des proportions si mesquines. Jusqu' ce jour, rien
d'applicable n'a surgi avec un caractre d'vidence tel que les
compagnies du chemins de fer aient d, sous peine de flonie envers le
public, l'adopter en renonant au mode actuel.

Nous devons toutefois excepter de ces inventions le _systme
atmosphrique_ dont nous avons entretenu, il y a quelques mois, nos
lecteurs; mais, qu'un le remarque bien, dans ce systme, tout ce qui
constitue le pouvoir moteur est radicalement nouveau: la locomotive est
supprime, et, pour le dire en passant, les premiers essai du chemin de
Kingstown  Darkley ont parfaitement russi, et tout fait prsager une
nouvelle re aux chemins de fer si le dernier terme du problme est
susceptible d'une solution avantageuse. Nous voulons parler de la
distance qui doit sparer deux machines fixes. L, en effet, est la
difficult, et l'exprience seule, en dpit de la thorie, peut donner
gain de cause au systme ou le ranger dans la classe des brillantes
illusions.

Aujourd'hui l'invention que nous devons enregistrer est l'oeuvre de M.
le marquis de Jouffroy, dj connu dans le monde industriel, spculait
par l'invention des _bateaux palmipdes_. M. de Jouffroy a touch 
toutes les parties du systme actuel; il n'a rien laiss sans
modification: la voie, la locomotive, les wagons, les roues, les
essieux, nous allions presque dire la vapeur, il a tout transform, il a
bti avec les dbris du systme ancien un systme complet qui marche,
qui roule, qui gravit des pentes, circule dans des combes de quinze
mtres de rayon, et tout cela au premier tage d'une maison de Paris.
Rien de plus merveilleux que de voir une vritable petite locomotive,
consommant du vrai coke et produisant rellement de la vapeur,
entranant aprs elle cinq  six wagons, et excutant  volont toutes
les volutions annonces par l'auteur ou demandes par le public; rien
de plus merveilleux, si ce n'est les volutions du bateau palmipde dans
le bassin d'un jardin. Cependant, quand on rflchit que ces bateaux
doivent traverser les mers, que les locomotives doivent sillonner la
France, on se demande avec crainte si l'application en grand rpondra 
ces essais microscopiques. C'est encore l un des cueils que nous ne
saurions trop signaler aux inventeurs. Qu'ils se mfient des essais _en
petit_, car les mcomptes sont incalculables quand on en arrive 
l'application relle. Pour nous, ces petites constructions ne sont que
joujoux d'enfant, qui peuvent tout au plus servir  fixer les ides de
l'inventeur et lui fournir un modle, mais dont il est impossible du
rien conclure. Aussi en discutant le systme de M. de Jouffroy, nous
efforcerons-nous de nous placer toujours au point de vue de
l'application en grand.

Quoi qu'il en soit, disons d'abord ce qu'est cette invention dont nous
offrons quelques dessins  nos lecteurs.

La voie se compose de trois rails ou plutt de deux ornires latrales
et d'un rail central. Elle est leve au-dessus de ces ornires, qui
sont formes de deux bandes de fer plat  angle droit, l'une
horizontale, l'autre latrale. Quant au rail central, il est en fer
lamin creux, et reposant sur la travers par deux oreilles fixes 
clous rivs et noys. La voie doit avoir une largeur de deux mtres.

Les wagons se composent de deux demi-wagons runis par deux
articulations ou par des espces de verrous situs l'un au dessus de
l'autre, suivant la mme verticale, et qui leur permettent un mouvement
rotatif horizontal. Chacun de ces demi-wagons (fig. 3) porte une paire
de roues de grand diamtre tournant librement sur les fuses des
essieux. Ainsi, on le voit, il y a parfaite indpendance d'une part
entre les roues des deux demi-wagons et d'autre part entre les deux
roues, du mme demi-wagon. Pour viter le renversement des wagons, soit
dans le cas du bris d'un essieu, soit par l'effet de la force centrifuge
dans le parcours des courbes  grande vitesse, le centre de gravit des
wagons se trouve  peu prs  la hauteur des essieux, et les essieux
traversent de part en part le wagon. Cette disposition a permis
d'augmenter le diamtre des roues, qui, dans ce cas, et grce  la
largeur de la voie, sont extrieures aux wagons, au lieu d'tre places
en dessous, comme dans le systme actuel. La comparaison des figures 3
et 4 indique suffisamment cette diffrence de construction pour que nous
n'ayons pas besoin d'insister davantage  cet gard.

Le systme d'enrayage instantan, qu'on voit dans la fig. 3, prsente
une disposition mcanique assez simple, au moyen de laquelle, en cas de
choc un d'arrt subit du convoi, toutes les roues sont spontanment
serres par les freins, et le frottement de roulement est immdiatement
chang en un frottement de glissement. Ce systme consiste en ressorts
qui, par la pression due au choc, agissent sur des espces de
palonniers, lesquels correspondent  leur tour  des tiges relies  des
freins qui enveloppent presque une demi-circonfrence des roues, Dans le
systme actuel, au contraire, les freins n'agissent qu' la main, et ne
frottent que sur une petite partie de la circonfrence des roues; ces
freins, d'ailleurs, sont en petit nombre, et leur puissance est loin de
rpondre  la force vive accumule dans un convoi lanc  grande
vitesse.

La partie la plus importante du nouveau systme est sans contredit la
locomotive, car c'est pour elle que la voie a t change, c'est pour
elle qu'on tablit le rail central, et que ce rail prsente une surface
strie transversalement. Les fig. 1 et 2 donnent le plan et l'lvation
de cette nouvelle locomotive.

[Illustration: Fig 1.--Elvation de la locomotive.]

Elle se subdivise, comme les wagons, en deux parties distinctes: la
partie de devant est un vritable _tricycle_; c'est d'elle que dpend
tout le mouvement du convoi; elle se compose de la roue motrice. R, qui
marche sur le rail du milieu, et d'une srie de pignons P, et de chanes
sans fin F et est supporte par deux petites roues R'. En avant de la
roue motrice est un axe d'embrayage A, qui reoit son mouvement des
bielles et des tiges de piston T; ces pistons sont placs  l'arrire de
la roue motrice, dans les cylindres  vapeur V, qui reoivent la vapeur
de la chaudire C, place sur la seconde partie de la locomotive
articule avec la premire, comme les demi-wagons le sont entre eux. Une
disposition particulire de l'axe d'embrayage, qui porte  chacune de
ses extrmits un pignon P de diamtre diffrent, permet au conducteur
de la locomotive, au moyen d'un manchon d'embrayage, de communiquer le
mouvement  l'un ou  l'autre des deux pignons, ou de le suspendre
compltement. On conoit facilement l'avantage de cette innovation,
quand on examine les fig. 1 et 2, et qu'on voit que chacun des pignons
de l'axe A correspond, au moyen des chanes sans fin F,  un autre
pignon fix sur l'axe de la roue motrice, et dont le diamtre est
inversement plus petit ou plus grand. Par ce moyen on peut, sans
ralentir la vitesse des pistons, diminuer ou augmenter  volont la
vitesse de la loue motrice. En effet, si le piston agit sur le pignon du
plus grand diamtre correspondant  celui du plus petit diamtre fix 
l'axe de la roue motrice, la vitesse de la roue motrice est augmente,
puisque pour un tour du pignon directeur, le pignon dirig peut en faire
deux ou trois, suivant le rapport des diamtres. C'est ce qui arrivera
dans toutes les parties de niveau; mais si on a une rampe  franchir, on
embraie le petit pignon, et par un mme nombre de coups de piston, la
roue motrice fait un moins grand nombre de tours; la vitesse est
moindre, mais la puissance de locomotion est augmente.

[Illustration: Fig. 2.--Plan de la locomotive.]

La seconde partie de la machine porte, comme nous l'avons dit, la
chaudire et tout ce qui la constitue. De longues tiges, places sous la
main du mcanicien, correspondent au manchon d'embrayage, et donnent le
moyen d'oprer toutes les transformations de vitesse, de mouvement et de
puissance inhrentes au systme.

Rsumons en peu de mois le systme de M. le marquis de Jouffroy, et les
avantages qui, selon lui, y sont attachs; puis on nous permettra
d'exposer succinctement et rapidement les inconvnients que nous y avons
trouvs, et les raisons qui nous semblent devoir dtruire les illusions
qu'ont pu se faire l'inventeur et les membres de la socit forme pour
exploiter les brevets de ce systme.

M. de Jouffroy a modifi la voie, imagin un nouvel tablissement de la
locomotive, rendu les roues des wagons indpendantes les unes des autres
et de l'essieu, abaiss le centre gravit des wagons, substitu au mode
actuel d'enrayage partiel un mode d'enrayage instantan, et spar ses
wagons en deux parties articules entre elles.

Les avantages qu'il prtend obtenir sont les suivants:

1 Moyen de franchir les rampes de 5 centimtre par mtre, et de tourner
dans des courbes de 15 mtres de rayon;

2 Par consquent diminution dans les frais de construction;

3 Impossibilit du draillement, des chocs et du renversement des
voitures de voyageurs.

Si tout ce qu'annonce l'inventeur tait rel, il faudrait, sans plus
tarder, substituer partout son systme  celui qui est suivi
aujourd'hui; mais nous avouons que ces avantages ne nous ont pas paru
aussi certains qu' M. de Jouffroy.

Nous ne dirons rien d'abord des questions de priorit d'invention qu'
souleves le systme dont il s'agit; si l'invention est bonne, le public
en profitera, quel qu'en soit l'auteur; si elle ne rpond pas 
l'attente gnrale, peu importe l'imagination qui l'a enfante.

L'conomie de construction, par la possibilit de franchir ou de tourner
les montagnes, en supposant mme que la solution du problme soit bonne,
ne nous a pas sembl atteinte dans ce systme. En effet, d'une part, la
voie ayant 2 mtres de largeur, au lieu d'un mtre 50 centimtres, les
terrains  acqurir seront plus considrables que dans le systme
actuel. L'tablissement de la voie, elle-mme, de ces deux ornires
latrales, de ce rail central, des traverses, des longuerisses, toute
cette partie matrielle prsente videmment un accroissement de
dpenses. Nous ne croyons donc pas exagrer en disant que la diffrence
entre les frais de construction dans l'ancien et le nouveau systme ne
doit pas tre considrable; et nous ne concevons 'pas comment
l'inventeur peut prsenter sur cet objet un bnfice de soixante pour
cent.

Franchir les rampes, tourner sans danger de draillement dans des combes
 court rayon, tels sont les deux problmes que beaucoup se sont propos
de rsoudre. Voyons donc dans quelles limites on peut en chercher la
solution.

Une ide fausse, assez gnralement rpandue, c'est que les locomotives
ne peuvent utilement surmonter des rampes de plus de 8 millimtres,
parce que dans ce cas l'adhrence des roues motrices fait dfaut.
Cependant, sur le chemin de fer de Burmingham  Glocester, le plan
inclin de Brunnigrave, qui a une pente de 0m027 par mtre (ou 1/37e)
sur une longueur de 3,300 mtres, est remont par des trains 
locomotives. Pour des poids de 40 tonnes, moteur compris, on n'attelle
qu'une seule locomotive qui marche  la vitesse de 25  26 kilomtres 
l'heure; plusieurs expriences de remorquage de convoi,  la charge de
60 tonnes, ont t faites avec succs: ainsi, ce n'est pas le dfaut
d'adhrence qui limite les pentes. Et d'ailleurs, quand on voit le
gouvernement et les dpartement voter tous les ans des sommes normes
pour des rectifications de routes, des adoucissements de pente, il
semblerait tonnant de voir les chemins perfectionns sur lesquels la
vitesse est quadruple, se jeter dans le inconvnients des pentes
rapides, Pour les courbes, nous dsirons que leur rayon puisse tre
amen  400 et mme  300 mtres; mais il y a un lment terrible duquel
les inventeurs ne tiennent pas assez de compte, et qui, aux grandes
vitesses, prend des proportions effrayantes: c'est la force centrifuge.
En prsence de ces considrations, nous nous demandons pourquoi des
pentes si rapides, pourquoi des rayons de 15 mtres, et surtout pourquoi
un nouveau systme de voie et de moteur, si toutes ces nouveauts
dparent celui qu'on doit se proposer d'atteindre.

[Illustration Fig. 3.--Wagons du nouveau systme.]

Passons sur la construction des ornires, et rappelons seulement  M. de
Jouffroy que ce systme a t le premier employ, et qu'on l'a abandonn
parce que leur forme les exposait  se couvrir de boue et de poussire;
ce qui cre une nouvelle rsistance  la traction, et dtruit l'avantage
des chemins de fer.

L'indpendance des roues entre elles et avec l'essieu remdie, il est
vrai,  l'inconvnient du systme actuel pour le passage des courbes. Il
en est de mme de l'articulation qui runit les deux demi-wagons, et
leur permet un mouvement rotatif horizontal; mais si l'on a t amen 
fixer invariablement le paralllisme des essieux, c'est que, dans le cas
contraire, les roues tendent  s'chapper et  sortir de la voie au
moindre obstacle qu'elles rencontrent. Si la roue tourne sur son essieu,
et indpendamment de lui, il en rsulte un grave inconvnient: c'est
qu'elle ne se meut pas dans un plan exactement vertical, elle peut
prendre un mouvement d'oscillation, il se produit des chocs du moyeu
contre le collet de l'essieu, et de l chance de draillement et
mouvement de lacet insupportable aux voyageurs. De plus, les frottements
latraux de la roue contre la partie verticale de l'arrire prennent une
proportion qu'il n'est pas possible de ngliger dans l'valuation de la
force  appliquer.

[Illustration: Fig. 4.--Wagons en usage sur les chemins de fer actuels.]

Le systme d'enrayage, qui sans contredit est fort puissant, a
l'inconvnient de ne pas permettre la marche en arrire, puisque, ds
que les ressorts sont presss, l'enrayage a lieu instantanment; de
plus, il y a autant de danger dans l'arrt instantan d'un convoi que
dans un choc extrieur; dans les deux cas, en effet, la force vive du
convoi est anantie, et l'effet produit est tout aussi dsastreux dans
un cas que dans l'autre.

Il nous reste  examiner la locomotive; mais, nous devons le dire, tout
ingnieuse quelle nous ait paru, nous croyons que l'inventeur s'est fait
illusion sur sa puissance, qu'on remarque, en effet, qu'une locomotive
n'a de force que par l'adhrence des roues motrices sur les rails; que
cette adhrence est une fonction du poids qu'elles supportent, et que
plus les machines sont lourdes, plus elles sont puissantes: qu'on
compare maintenant les locomotives actuelles du poids de 13  14 tonnes
rparti de faon  ce que les roues motrices portent 8 tonnes environ, 
la locomotive de M. de Jouffroy dont la roue motrice n'est charge, pour
ainsi dire, que de son propre poids, et qu'on se demande si elle pourra
entraner un convoi, franchir des rampes, comme le prtend l'inventeur.
Il est vrai que le rail est stri transversalement, et que la jante de
la roue est forme de bois de chne, dont l'adhrence sur la fonte du
rail est plus grande que celle du fer sur le fer qui a lieu dans le
systme actuel; mais cette diffrence est pour ainsi dire insignifiante,
eu gard  l'effet qu'on veut produire.

Nous aurions voulu nous tendre davantage sur les considrations qui
prcdent, donner d'autres raisons encore nombreuses; mais l'espace nous
est mesur, et nous croyons en avoir dit assez pour clairer nos
lecteurs sur les avantages et les inconvnients du systme que nous
mettons sous leurs yeux. Nous ne voulons pas terminer cependant sans
rendre  M. de Jouffroy la justice qui lui est due: tout ce qu'il fait
porte le cachet d'un travail ingnieux; et nous sommes les premiers 
regretter que ses ides spculatives soient si peu ralisables.



De la prochaine Inauguration du Monument de Molire.

[Illustration: _Le Bourgeois gentilhomme_.--Leon de philosophie.]

Tout se prpare pour l'inauguration du monument de Molire. Il ne reste
plus trace du malentendu qui avait donn lieu au bruit que toute
solennit tait supprime, et qu'un manoeuvre, dchirant la toile qui
cachera jusqu'au 15 l'oeuvre de M. Visconti, serait seul charg
d'inaugurer ce qu'avaient lev le vote des Chambres, les sacrifices de
la ville de Paris et le tribut de l'admiration individuelle et
nationale. Personne ne manquera donc  cette crmonie, et les
dessinateurs de _l'Illustration_ moins que personne. Dj ils taillent
leurs crayons; dj les orateurs prparent et rptent leurs
improvisations, et Grandville a surpris M. Jourdain, prmditant un
discours qui commencera par: _O Molire!_--Il a vu son matre de
philosophie lui faire prononcer cette voix O, qui se forme en ouvrant
les mchoires et approchant les lvres par les deux coins, le haut et le
bas; O. Il a vu son matre de danse enseigner au futur orateur  se
produire avec grce en public. Il l'a vu enfin essayer son babil de
crmonie et exciter chez Nicole un rire de malapprise que ne se
permettront sans doute pas le spectateurs de la crmonie. Le
Thtre-Franais compltera le soir la solennit du jour en reprsentant
le _Tartufe_ et le _Malade Imaginaire_ avec la crmonie, o paratront
tous les acteurs de la Comdie. Entre les deux pices, Beauvallet lira
le pome de madame Louise Colet, _le Monument de Molire_, pome
rcemment couronn par l'Acadmie Franaise. Mais n'anticipons pas sur
les dtails d'une journe dont nous serons les historiens fidles.

Nous recevons aujourd'hui la communication de deux documents ignors et
trs-curieux dont nos lecteurs auront la primeur et qui font partie des
additions importantes et nombreuses que l'auteur de l'_Histoire de la
vie et des ouvrages de Molire_. M. Taschereau, vient de faire  une
troisime et charmante dition de son livre(4). Ce biographe de l'auteur
du _Tartufe_ a trouv tout rcemment le mandement affich par lequel
l'archevque de Paris interdisait le 11 aot 1667 non-seulement de
reprsenter ce chef-d'oeuvre, mais mme de le _lire_ ou entendre
rciter, soit en public, _soit en particulier_, SOUS PEINE
D'EXCOMMUNICATION. Boileau nous a appris en effet combien les lectures
en taient recherches et l'empressement qu'on mettait  avoir _Molire
avec Tartufe_.

[Note 4: Cette nouvelle dition, qui forme un charmant volume illustr,
format Charpentier, paratra lundi, 15,  la librairie de J. Hetzel, rue
de Richelieu, o. 76. Prix; 5 fr. 75 cent.--Une nouvelle dition de
l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par le mme,
considrablement augmente, est galement sous presse.]

[Illustration: Le Bourgeois gentilhomme.--La leon de danse.]

Voici ce curieux interdit, o l'intrt du roi est mis en scne d'une
manire un peu inattendue:

ORDONNANCE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVQUE DE PARIS.

Hardouin, par la grce de Dieu et du Saint-Sige apostolique,
archevque de Paris,  tous curs et vicaires de cette ville et
fauxbourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a t remontr par
notre promoteur, que, le vendredi cinquime de ce mois, on reprsenta
sur l'un des thtres de cette ville, sous le nouveau nom de
_l'Imposteur_, une comdie trs-dangereuse, et qui est d'autant plus
capable de nuire  la religion que, sous prtexte de condamner
l'hypocrisie ou la fausse dvotion, elle donne lieu d'en accuser
indiffremment tous ceux qui font profession de la plus solide pit, et
les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des
libertins; de sorte que, pour arrter le cours d'un si grand mal, qui
pourrait sduire les mes faibles et les dtourner du chemin de la
vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire dfense  toute
personne de notre diocse de reprsenter, sous quelque nom que ce soit,
la susdite comdie, de la lire ou entendre rciter, soit en public, soit
en particulier, sous peine d'excommunication;

Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la
vritable pit fut blesse par une reprsentation si scandaleuse et que
le roi mme avait ci-devant trs-expressment dfendue; et considrant
d'ailleurs que, dans un temps o ce grand monarque expose si librement
sa vie pour le bien de son tat, et o notre principal soin est
d'exhorter tous les gens de bien de notre diocse  faire des prires
continuelles pour la conservation de sa personne sacre et pour le
succs de ses armes, il y aurait de l'impit de s'occuper  des
spectacles capables d'attirer la colre du ciel; avons fait et faisons
trs-expresses inhibitions et dfenses  toutes personnes de notre
diocse de reprsenter, lire ou entendre rciter la susdite comdie,
soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque
prtexte que ce soit, et ce, sous peine d'excommunication.

Si mandons aux archiprtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de
Saint-Severin de vous signifier la prsente ordonnance, que vous
publierez en vos prnes aussitt que vous l'aurai reue, en faisant
connatre  tous vos paroissiens combien il importe  leur salut de ne
point assister  la reprsentation ou lecture de la susdite ou
semblables comdies. Donn  Paris sous le sceau de nos armes, ce
onzime aot mil six cent soixante-sept.

HARDOUIN, archevque de Paris.

Par mondit seigneur,

Petit.

L'autre pice, dcouverte ces jours derniers par M. Taschereau, dans les
minutes de M. Lefer, notaire  Paris, est l'acte par lequel la troupe de
Molire, la souche de la Comdie-Franaise, a constitu la premire
pension qui ait t tablie un profit d'un socitaire se retirant.
Celui-ci tait Bjart cadet, beau-frre de Molire. Deux ans auparavant,
en 1668, cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal, avait
aperu deux de ses amis qui venaient de mettre l'pe  la main l'un
contre l'autre. Il s'tait jet au milieu d'eux, et, en rabattant avec
son arme celle de l'un des combattants, il s'tait bless au pied si
grivement qu'il en tait demeur estropi. Il avait d'abord continu 
jouer, et Molire avait cherch  faire accepter son infirmit par le
parterre en donnant la mme infirmit  La Flche, de _l'Avare_,
reprsent en septembre 1668, et en faisant dire  Harpagon: Je ne me
plais point  voir ce chien de boiteux-l. Mais nanmoins Bjart dut
songer  la retraite,  Pques 1670,  quarante ans; et ses camarades,
qui l'aimaient et l'estimaient, lui constiturent une pension pour,
suivant leur dlicate et noble expression, _le faire vivre avec
honneur_. Tout mrite attention dans cet acte: l'lection de domicile,
qui montre la dfrence qu'on avait pour la doyenne de la troupe,
Madeleine Bjart, la premire passion de Molire, et qui devint sa
belle-soeur; le peu de respect que les notaires et les parties, les
Bjard par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres crits
et signs tantt d'une faon tantt d'une autre, la particule nobiliaire
donne  Molire par les notaires, non prise par lui, et enfin la
runion des signatures de Molire, de sa femme et de tous leurs
camarades. Comme malgr les annonces qui se renouvellent de temps 
autre depuis longtemps dj, on est encore  trouver un autographe de
Molire, et comme des pices signes de lui sont mme fort peu communes,
_l'Illustration_ a fait faire un fac simile exact de toutes ces
signatures. Voici donc l'acte et les noms qui y sont apposs:

[Illustration: Fac-simil des signatures de Molire et de sa troupe.]

CRATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670.

Furent prsents Jean-Baptiste-Poquelin de Molire; damoiselle
Claire-Gresinde Bjard, sa femme, de lui autorise; damoiselle Madeleine
Bjard, fille majeure; Edm Villequin, sieur de Brie; damoiselle
Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorise; demoiselle
Genevive-Bjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal;
Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honor;
Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue;
Franois-Lenoir, sieur de La Thorillire; et Andr Hubert, demeurant
aussi rue Saint-Honor, s mme paroisse Saint-Germain-Dauxerrois;

Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi reprsentant dans
la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honor, paroisse Saint-Eustache,
d'une part;

Et Louis Bjard, ci-devant comdien en ladite troupe, demeurant rue
Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accord entre elles ce
qui en suit: C'est  savoir qu'en consquence de ce que ledit Louis
Bjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert
de lui donner une pension viagre pour vivre avec honneur, sans pouvoir
tre saisie par qui que ce soit et lui tre destine pour ses aliments,
ce que ladite troupe lui avait accord et avait promis, comme elle
promet par ces prsentes, tant par eux que par celles qui la composent
et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal
ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de
changement, de bailler et payer audit Louis Bjard, ce acceptant, mille
livres de pension viagre payable aux quatre quartiers, le premier
chant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que
ladite troupe subsistera en la manire que dessus; laquelle pension lui
servira d'aliments et ne pourra tre saisie en faon quelconque par qui
que ce soit, le tout  condition que ledit corps de troupe subsiste et
qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir
runir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un
desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour
entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout  fait ladite comdie,
il sera entirement dcharg de ladite pension viagre, de laquelle
seront chargs ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la
troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'excution des
prsentes, lesdites parties lisent leur domicile en la maison de ladite
demoiselle Magdelaine Bjart, rue Saint-Honor, sus dclare, auquel
lieu promettant, obligeant et renonant.

Fait et pass audit Palais-Royal, l'an 1670, le seizime jour d'avril,
et ont sign:

[Illustration: Le Bourgeois gentilhomme.--Nicolle.]



Bulletin bibliographique.

_Mmoires de R. Barre_, membre de la Constituante, de la Convention, du
Comit du salut public et de la Chambre des Reprsentants; publis par
MM. HIPPOLYTE CARNOT, membre de la chambre des Dputs, et DAVID
(d'Anger) membre de l'Institut, prcd d'une Notice historique par H.
CARNOT. 4 vol. in-8.--Paris, _Jules Labitte_, libraire-diteur, quai
Voltaire, 5.

Bertrand Barre a t l'un des hommes que la Rvolution franaise a mis
le plus en relief, Avant 1789, simple avocat de province, membre des
Acadmies de Montauban et de Toulouse, distingu seulement comme
littrateur par quelques-uns de ces _loges_, quelques-unes de ces
_dissertations_ alors  la mode, il fut enlev, comme tant d'autres, 
l'obscurit du barreau natal, et plac subitement au nombre des
lgislateurs qui allaient changer la constitution du gouvernement
franais. Son rle dans l'Assemble nationale manqua pas d'importance;
et, ds lors, grce  une locution facile,  la souplesse de son
esprit,  l'amnit de ses manires, il fut investi par ses collgues de
plusieurs missions dlicates. C'est ainsi qu'il fit tour  tour partie
du comit des lettres, de cachet, du comit des domaines et de
fodalit; c'est encore ainsi que son nom se trouve ml  des
rsolutions importantes, telles que le dcret qui supprima le droit
d'aubaine, la premire mesure pnale adopte contre les migrs, la
qualit de citoyen accorde aux hommes de couleur, etc., etc. Barre, de
plus, s'tait fait journaliste, et sa feuille (le Point du Jour) fut la
premire  rendre compte des dliais lgislatifs, en leur conservant
cette forme dramatique qui fait accepter au lecteur les discussions les
plus abstraites et les plus arides. David, en retraant la sance du Jeu
de Paume, a fait allusion  cette circonstance de la vie de Barre, en
le reprsentant occup  stnographier sur son genou l'loquente
apostrophe de Mirabeau.

Les vnements de cette poque marchaient vite, et l'esprit un peu
timide de Barre avait peine  les suivre dans leur essor hardi. Aussi,
quand la rpublique dcrte d'enthousiasme dans la premire sance de
la Convention, le futur prsident de cette assemble se plaignit de ce
qu'un dbat rgulier n'avait point prcd cette grande mesure. Son
hsitation  ce sujet est parfaitement critique dans la Notice
historique dont un homme de coeur et de talent (M. Hippolyte Carnot,
membre de la Chambre des Dputs) a fait prcder les _Mmoires de
Barre_:--L'assemble, dit-il, eut un sentiment plus juste de la
situation. Ces rsolutions capitales, par lesquelles un seul mot change
la forme, d'un tat, ne peuvent tre l'objet d'un examen
contradictoire, comme les articles de la constitution. Elles viennent
chacun est pntr de leur ncessit; mais il est important que leurs
auteurs ne tmoignent aucune hsitation, s'ils veulent assurer au
nouveau pouvoir toute la force morale dont il a besoin.

Barre,  la Convention, prit d'abord place parmi les Girondins.
Reprsentant d'un des dpartements du Midi, ses opinions taient
fortement empreintes de fdralisme. On s'tonne donc de ne pas le voir
compris, avec les vaincus du 31 mai, dans la proscription dont Vergniaud
et ses amis furent frapps. Il les dfendit, il voulut les sauver, mais
il ne prit point avec eux. Bien mieux, ds le lendemain, les vainqueurs
le comptaient dans leurs rangs. Ce qui le sauva dans cette occasion, fut
videmment la versatilit de son caractre et l'avantage d'une position
dj clatante. Elle l'tait devenue ds le procs de Louis XVI, pendant
lequel Barre, investi de la prsidence, avait donn aux dbats la
gravit, le calme que des manifestations populaires menaaient de lui
enlever.

Bien avant le 10 aot, Barre faisait partie du comit de dfense
gnrale. Lorsque ce comit, concentrant en lui de nouveaux pouvoirs,
fut charg de veiller au salut public, Barre fut un des membres qu'on
jugea impossible d'liminer; il resta donc au sein de ce comit, o
Robespierre. Prieur, Saint-Just, Carnot ne devaient tre appels que
plus lard, au mois d'aot 1793, quand la France menace de toutes parts
dut vaincre par de prodigieux efforts les difficults d'une situation
inouie; quand elle _brla ses vaisseaux_, pour nous servir d'une
expression de l'un des membres de son comit (Cambou), on pouvait croire
encore alors que Barre serait exclu d'un gouvernement auquel prenaient
part des hommes longtemps en butte  ses accusations. En octobre, en
novembre 1702, il attaquait les opinions sanguinaires d'un homme qu'il
ne pouvait se rsoudre  nommer. C'tait Marat. Il lanait contre
Robespierre des accusations indirectes de dictature; et lorsque Louvet,
le 5 novembre, porta nettement cette inculpation  la tribune, lorsque
la majorit demanda l'ordre du jour, Barre essaya de le faire motiver
d'une manire injurieuse pour celui qu'il appelait alors un homme d'un
jour, un petit entrepreneur de rvolutions.--Ne donnons pas,
ajoutait-il, ne donnons pas de l'importance  des hommes que l'opinion
gnrale saura mettre  leur place; n'levons pas des pidestaux  des
pygmes! Le _pygme_ dont il tait question monta par des degrs
sanglants au pouvoir, et Barre, frmissant, accepta cependant la
domination de ce terrible collgue. Du 10 juillet 23 juillet 1794, douze
hommes partagrent le gouvernement suprme de la rpublique, et
runirent en eux,--les circonstances le voulaient ainsi,--plus de
pouvoir que les monarques les plus absolus n'en ont jamais exerc. Tous
les Franais furent mis en rquisition permanente, les hommes maris
comme les jeunes gens, les femmes comme leurs maris, les enfants comme
leurs mres; les vieillards eux-mmes devaient se faire porter dans les
places publiques pour exciter le courage des guerriers et la haine des
rois (5). Toute maison nationale tait une caserne, toute place publique
un atelier d'armes. Bref, les forces entires du pays, le comit de
salut public les rsumait, pour les tourner contre les ennemis de la
libert. Ce temps d'horribles souffrances, de crimes odieux,
d'incroyable arbitraire, fut le plus glorieux de nos annales, parce
qu'en fin de compte le patriotisme le plus dsintress, le dvouement
le plus sincre dictrent aux dcemvirs du comit les volonts les plus
implacables.

[Note 5: Dcret de la Convention du 23 aot 1793.]

Pendant ces douze mois, Barre dploya des talents  la hauteur de la
situation. Il tait charg de tout ce qui touchait aux relations
extrieures. Il eut plus d'une fois l'intrim de la marine; la
mendicit, les beaux-arts, les thtres, ressortissaient de lui. De
plus, il avait une large part dans l'administration de la guerre, et
c'tait par lui que presque toutes les dcisions importantes du comit
se trouvaient expliques et justifies devant la Convention.

Tout le monde connat ses fameux rapports, qui, aprs chaque victoire de
nos armes, portaient  son comble l'enthousiasme patriotique. Barre,
entran par les circonstances, avait pressenti et pour ainsi dire copi
d'avance le style color, rapide, nergique, reproduit plus lard dans
les bulletins impriaux Le public et l'assemble taient tellement
habitus  voir en lui un porteur de bonnes nouvelles, que sa prsence
dans la salle excitait un enthousiasme inimaginable; les acclamations le
saluaient  l'entre, et de toutes parts on s'criait: _Barre  la
tribune!_ La discussion commence tait interrompue pour l'entendre. Ses
rapports, lus  haute voix dans les camps, lectrisaient les, soldats,
et lui-mme raconte avec un juste sentiment d'orgueil qu'on en a vu
courir  l'ennemi en s'criant: _Barre  la tribune!_

Alors, un dcret de _bien mrit de la pairie_ tait la rcompense la
plus belle et la plus ambitionne. Le dsintressement tait partout.
Depuis les membres du comit de salut public, qui recevaient 18 francs
par jour en assignats (les assignats taient alors au sixime de leur
valeur Nominale), jusqu'aux soldats sans habits, sans souliers, sans
pain, qui acceptaient un morceau de papier imprim pour prix des plus
hroques dvouements, personne ne songeait  tirer parti de la chose
publique. Jamais idole ne reut plus de sacrifices ni de plus gratuits:
on lui livrait tout, on ne lui demandait rien. Aussi la France peut-elle
dire avec orgueil que si la crise rvolutionnaire eut les excs du
fanatisme, elle en eut aussi les grandes et pures vertus.

Quand cette crise fut passe, le comit de salut public tendit  se
dissoudre. Des divisions intestines le minaient. Ses vritables hommes
d'tat, Robespierre et Saint-Just, voulaient une dictature ncessaire,
selon eux, pour donner leur dveloppement aux institutions rpublicaines
et mettre les moeurs de la France au niveau de sa libert nouvelle. Mais
beaucoup d'hommes sincres redoutaient l'ambition de Robespierre, et sa
rigidit menaante faisait trembler tous les _corrompus_. A un jour
donn, la _plaine_ et la _montagne_ s'unirent pour renverser les
dictateurs. Barre se dclara contre eux, et fut un des auteurs du 9
thermidor. La raction qu'il avait provoque ce jour-la tourna bientt
contre lui. Tallien, Barras, Freron, aprs l'avoir mnag quelque temps,
parvinrent  l'exclure du comit. Bientt il fut poursuivi, ainsi que
ses ex-collgues, Billaud-Varennes et Collot d'Herbois. Son
emprisonnement dans l'Ile d'Oleron, sa fuite et sa retraite  Bordeaux,
o il passa secrtement cinq annes de proscription; ses relations avec
le premier consul, son exil en 1814, son retour en 1830, remplissent les
dernires pages de ses _Mmoires_, dont le quatrime volume est consacr
 une galerie de portraits recueillis  toutes les poques de cette,
existence qui en a ctoy tant d'autres.

Les _Mmoires_ de Barre, parfaitement authentiques, et dont la
rdaction a t respecte (peut-tre  l'excs), figurent naturellement
parmi les livres les plus indispensables  quiconque veut bien connatre
l'histoire de la Rvolution franaise. Leur auteur est le seul membre,
du comit de salut publi dont on possde encore les souvenirs, et,
selon toute apparence, aucun autre rvlateur ne nous dira jamais ce qui
se passait dans l'intrieur de ce conseil suprme. Il est malheureux que
Barre, crivain mdiocre, ait donn trop de soin  sa dfense
personnelle dans une oeuvre qui pouvait prsenter un admirable tableau
d'histoire politique. Telle qu'elle est nanmoins, et surtout  cause de
la savante notice historique: que nous avons cite, un succs durable
est acquis  cette importante publication.

_La Grce continentale et la More_, voyage, sjour et tudes
historiques en 1840 et 1841; par J.-A. BUCHON.--Paris, 1844. _Gosselin._
1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Malgr les exploits de Philippe-Auguste et du Richard Coeur de Lion, la
troisime croisade avait vainement essay de reprendre Jrusalem 
Saladin. Innocent III espra un moment qu'une nouvelle tentative serait
plus heureuse; mais le temps tait pass des passions dsintresses et
des grands dvouements. Au lien d'aller assiger Jrusalem, les croiss
s'emparrent de Constantinople, et se partagrent l'empire byzantin.
Dj les Iles de Chypre et de Candie formaient,  cette poque, des
principauts particulires. Un empire franc fut cr  Constantinople,
et donn au comte Baudoin de Flandre, qui avait pouse Marie de
Champagne. Du cet empire relevrent: les duchs francs tablis, soit en
Asie, soit en Europe, au nord de l'ancien empire grec; les provinces et
les les donnes au doge de Venise avec le titre de despote; le royaume
de Salonique; enfin, la principaut de More, qui embrassait le reste de
la Grce continentale, le Ploponnse, les Cyclades et les les
Ioniennes, moins Corfou, conquise par un seigneur franais.

L'empire franc de Constantinople ne dura que cinquante-neuf ans. Le
royaume de Salonique fut dtruit mme avant lui; mais la principaut
franaise de More ou d'Achae eut une plus longue existence. Gouverne
par une suite de souverains braves et habiles de la famille
Ville-Hardoin de Champagne, et rattache  la fois par des liens de
famille et de fodalit  la dynastie angevine des Deux-Siciles, elle
continua  se maintenir, plus ou moins dchire, plus ou moins
puissante, mais toujours franaise et toujours indpendante et
guerrire, jusqu' la conqute turque,  la fin du quinzime sicle.

M. J.-A. Buchon a entrepris d'crire l'histoire de cette partie
importante de nos conqutes trangres. Mais, avant d'en publier les
rsultats, il a voulu aller terminer et complter sur les lieux ses
longues recherches; aujourd'hui il prsente seulement au public le rcit
du voyage qu'il a entrepris, dans le but de contempler  la fois cette
jeune socit europenne que la libert avait agrge aux vieux tats
occidentaux, et les dbris des monuments et des souvenirs de l'antique
domination des ntres, monuments et souvenirs disperss partout sur
cette terre conquise et domine par eux pendant plus de deux sicles, 
la suite de la quatrime croisade.

Ce nouvel ouvrage de M. J. A. Buchon se divise, comme son titre
l'indique, en deux parties: la Grce continentale et la More. M. A.
Buchon visite successivement, dans la Grce continentale: Athnes,
Daphni, Eleusis, l'Hymette. Marathon, Thbes, Cherone, Delphes, les
Thermopyles, Poursos; dans la More, Epidaure, Nauplie. Mycnes. Argas,
Sparte, Messe, Navarin. Mgalopolis, Olympie, Patras, gire, Corinthe.
Cytheron, Eleuthre, etc. Il donne, sur l'tat actuel de tous ces lieux
clbres et des contres intermdiaires, une foule de renseignements
curieux. Les vnements dont la Grce est actuellement le thtre ajoute
un nouveau degr d'intrt  cette relation de voyage de M. J.-A Buchon.

_Histoire universelle_, par CSAR CANTU; soigneusement remanie par
l'auteur, et traduite sous ses yeux par EUGNE ARDEN, ancien dput, et
PIERSILVESTRO LEOPARDI, Tome I. in-8. Paris, 1843. _Firmin Didot_. 6 fr.

Le premier volume de l'_Histoire universelle_ de M. Csar Cantu, dont
nous avions, il y a plusieurs mois, annonc la publication prochaine, a
paru cette semaine  la librairie Didot. Nous ne reviendrons pas
maintenant sur ce que nous avions dit alors de cet ouvrage, qui a obtenu
un si grand succs en Italie.--Ce premier volume commence par une longue
introduction, dans laquelle M. Csar Cantu expose sa mthode, et divise
l'_Histoire universelle_ en dix-sept poques principales. Viennent
ensuite les deux premires poques; la premire a pour titre _de la
cration  la dispersion des hommes_, elle se subdivise en cinq
chapitres: la Gense, l'antiquit du monde, l'origine de l'espce
humaine, les premiers pays habits, et les premires socits; la
deuxime est intitule: _de la dispersion des peuples aux olympiades_.
L'Asie, les Hbreux, les Indiens, les gyptiens, les Phniciens et les
Grecs, tels sont les sujets de ses trente chapitres.

Ayant beaucoup appris  l'cole des crivains franais, dit M. Csar
Cantu en terminant l'avertissement qu'il a mis en tte de cette
traduction de son _Histoire universelle_, nous avons profit librement
de tout ce qui nous a paru convenir  notre sujet. Ainsi, nous croyons
nous acquitter d'une dette de reconnaissance en rendant  la France ce
que nous avons en grande partie emprunt d'elle; heureux si elle trouve
que nous en avons parfois su faire un bon usage! heureux si, en
proclamant avec franchise ce que nous avons mdit avec conscience,
notre voix ne se perd pas tout  fait au milieu de tant d'autres plus
puissantes! Pour oser l'esprer, il faut bien que nous comptions sur les
sympathies d'un pays qui s'offre aux trangers comme une seconde patrie,
et que tous considrent comme tel ds qu'ils ont pu le connatre. La
France a su raliser, dans les temps modernes, cette grande ide de
nationalit conue par l'Italie dans les temps anciens. Puisse notre
ouvrage contribuer  resserrer les liens qui unissent les deux pays!
puisse-t-il ranimer pour notre chre patrie, plus souvent juge
qu'tudie, ce noble intrt auquel lui donnent droit mme ses
malheurs!

_Esquisse de la vie d'Artiste_; par PAUL SMITH.--Paris, 1844. 2 vol.
in-8. _Jules Labitte_. 15 fr.

M. Paul Smith est un de mes amis intimes, un avocat fort distingu du
barreau de Paris: il gagne toutes les causes qu'il plaide, au civil
comme au criminel; mais je le souponne fort de n'tre pas le pre de
ces deux volumes in-8. Si je ne me trompe, il a seulement prt son
prnom et son nom  un crivain dj connu dans la presse parisienne qui
dsirait se cacher, comme on dit, sous le voile de l'anonyme. Qu'il
s'appelle rellement Paul Smith ou... mais m'est-il permis de trahir ce
secret? douard M. on ne peut nier que l'auteur des _Esquisses de la vie
d'artiste_ n'ait beaucoup d'esprit de bon sens et de got. Les divers
essais critiques dont se composent ces deux volumes ont dj,  l'instar
de _Joconde_, d'heureuse mmoire, parcouru le monde et charm tous les
lecteurs assez favoriss du ciel pour avoir eu le bonheur de recevoir
leur aimable visite, l'hiver au coin de leur feu, l't sous un ombrage
frais. Publis par fragments dans divers journaux de la capitale de la
France, la presse dpartementale s'est empresse de les _reproduire_: la
Belgique les a mme _contrefaits_. Runis en volumes, ils obtiendront un
accueil non moins cordial partout o ils se prsenteront; et aucun de
leurs htes futurs ne se repentira, nous en sommes sr, de leur avoir
accord l'hospitalit. Partez donc,  mes jeunes protgs quittez, le
quai Voltaire, o M. Labitte ne vous retient pas, et allez prouver 
l'univers entier que M. votre pre, le faux Paul Smith, a vraiment droit
 mes loges.

D'ailleurs, le mrite de l'auteur mis de ct, le sujet de ce livre
n'est-il pas merveilleusement choisi pour piquer la curiosit? A quelle
poque l'univers entier, auquel j'adresse ces Esquisses, a-t-il donn
plus de temps, d'argent et de marques extrieures de tendresse  cette
race d'hommes ou de femmes qui, parce qu'elle chante sans fausser, ne
ft-ce qu'une seule note, ou parce qu'elle joue avec une certaine
habilet d'un instrument quelconque, se dsigne elle-mme 
l'admiration,  la gnrosit et  l'affection publiques sous le titre
d'_artistes_?--Le mensonge a trop longtemps trn  ct de la vrit.
Il est temps de dessiller les yeux de cette pauvre humanit, tant de
fois trompe. L'ivraie ne doit plus rester mle au bon grain.--Tel est
le but srieux du livre de M. Paul Smith. Ce devoir rempli. M. douard
M. raconte  ses lecteurs une foule d'anecdotes indites sur les
artistes grands ou petits, faux ou vrais, sots ou spirituels, rass ou
chevelus; il nous peint leurs moeurs, il nous rvle leurs habitudes,
il nous initie aux plus secrets mystres de leur existence aventureuse.
Ici, il nous conduit  de petites soires musicales o viennent _poser_
devant lui une foule d'originaux: l, il met sous nos yeux des fragments
indits de la correspondance relle d'une danseuse, qu'un hasard heureux
a fait tomber entre ses mains, En un mot, son livre,--toujours fidle
cependant au bon ton et au bon got, toujours spirituel,--est tantt
grave, tantt lger, comme la vie mme des hros et des hrones dont il
a voulu devenir l'Homre et dont il a, je ne dirai pas chant, mais
racont en prose lgante les malheurs, les travers et les exploits.

_Histoire de France depuis les temps les plus reculs jusqu'en_ 1789;
par M. HENRI MARTIN. Nouvelle dition entirement revue et augmente
d'un nouveau travail sur les origines nationales (tome XI).

M Furne vient de mettre en vente le tome XIe de l'_Histoire de France_
de M. Henri Martin. Ce volume, qui nous a paru plus remarquable encore
que les prcdent, embrasse une priode de treize annes; il s'ouvre
avec l'anne 1385, et se termine en 1398.--Aprs avoir achev l'histoire
de la branche des Valois-Angoulme et du rgne de Henri III. M. Henri
Martin consacre un long chapitre  celle de l'interrgne ou de la guerre
de succession; puis, arrivant enfin  l'avnement de la branche des
Bourbons, il raconte les principaux vnements qui signalrent le rgne
de Henri IV depuis la fin de la ligue jusqu' l'dit de. Nantes. Cette
priode est, comme on le voit, remplie d'vnements importants. Plus M.
Henri Martin avance dans son travail, plus son talent semble grandir
avec l'intrt et les difficults du sujet. Son ouvrage est l'une des
tudes les plus consciencieuses et les plus vraies qui aient t
publies jusqu' ce jour sur l'histoire de France. Lorsqu'il sera
termin, nous en apprcierons tout  la fois l'ensemble et les dtails
avec l'attention particulire dont ils nous semblent dignes.



Modes.

Les bals commencent  devenir nombreux; tous les jours une nouvelle fte
amne une nouvelle parure. Nous avons remarqu l'autre soir une
charmante toilette, qui se composait d'une robe de tulle avec une
seconde jupe ouverte sur les cts et attache de distance en distance
par des coques de perles entoures de fleurs en marcassite; sur la
draperie du corsage brillait une pingle Alexandrine; cette toilette
tait complte par un turban en toffe algrienne, et nous avons
entendu dire autour de nous qu'il sort des magasins de mademoiselle
Alexandrine. Il fait sensation.

[Illustration.]

Revenons aux toilettes de ville.

_L'Illustration_, qui voit tout, qui va partout, a fait dessiner cette
robe lace; elle est en moire grise ouverte sur un transparent de satin
blanc; le lacet est en chenille grise, les manches sont demi-longues et
laissent voir des sous-manches en tulle bouillonn; le chapeau est en
velours orn de plumes.

[Illustration.]

Malgr la douceur de la saison, on a garni beaucoup les robes et les
kazaveckas en fourrure. Voici une robe borde tout autour de deux rangs
de martre qui remontent devant et forment ainsi quatre bandes qui se
terminent  la ceinture; une bande plus large est pose sur le corsage
et tourne autour du col; les manches sont justes et bordes au bas d'une
fourrure.

[Illustration.]



Amusements des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE QUARANTE-DEUXIME NUMRO.

I. On trouvera le nombre demand en imaginant que les quatre as sont mis
 part, et que les 28 cartes restantes sont distribues de toutes les
manires possibles en quatre groupes ou paquets: le premier du 8 cartes
pour le joueur en premier, le second de 12 cartes pour le joueur qui
donne, les deux autres de 5 et de 3 cartes pour le talon. Le nombre
cherch a donc pour expression une fraction ainsi compose:

Le numrateur est le produit de tous les nombres entiers conscutifs
depuis 1 jusqu' 28. Le dnominateur est le produit de tous les nombres
entiers conscutifs depuis 1 jusqu' 8, par ceux de 1  12, par ceux de
1  5, par ceux de 1  3.

Tout calcul fait, on trouve 24 925 367 263 600.

Le rapport de ce nombre  celui qui a t trouv pour le premier
problme du dernier numro est gal  0,0137635; d'o l'on voit combien
le nombre des combinaisons est diminu par la restriction apporte dans
l'nonc relativement au groupement des as.

II. Le jeu du _franc-carreau_ a t indiqu par Billion dans son _Essai
d'arithmtique morale_. Voici en quoi il consiste:

Sur un sol pav de carreaux hexagones, rguliers et gaux, comme sont
ordinairement les carrelages de nos habitations, on projette au hasard
une pice de monnaie, et un joueur parie pour franc-carreau,
c'est--dire pour que la pice, aprs sa chute, repose tout entire sur
un seul carreau. L'adversaire parie qu'elle tombera sur un joint.

[Illustration.]

Pour dterminer les chances de chacun des joueurs, imaginons que dans
l'intrieur de chacun des carreaux nous ayons men aux six cts autant
de parallles  une distance gale au demi-diamtre de la pice de
monnaie. Nous aurons form ainsi un second hexagone rgulier intrieur
au premier.

Or, il est clair que le premier joueur gagnera lorsque le centre de la
pice de monnaie tombera dans l'intrieur du plus petit hexagone; qu'il
perdra, au contraire, lorsque ce centre tombera entre les contours des
deux polygones. D'ailleurs, comme tous les compartiments du carrelage
ont t supposs gaux entre eux, il a suffi d'en considrer un seul. On
voit donc que la probabilit du gain du premier joueur est gale au
rapport de l'aire du petit hexagone  celle du grand.

La probabilit du gain du second joueur est gale  la fraction que l'on
obtient quand on retranche de l'unit le rapport ci-dessus. Sa
reprsentation gomtrique est le rapport de l'aire comprise entre les
deux hexagones  l'aire du plus grand.

Or, dans tout jeu, il est juste de proportionner les mises des joueurs
dans le rapport inverse de leurs chances de gain. On voit donc que la
mise du premier joueur tant dans un certain rapport avec l'aire de
l'hexagone intrieur, celle du second devra tre dans le mme rapport
avec l'aire comprise entre les deux polygones.

III. Lorsqu'on puise de l'eau dans un puits, lorsqu'on exploite une
carrire ou une mine  l'aide d'une corde ou d'une chane munie d'un
seau ou d'une _benne_  chacune de ses extrmits, il y a  chaque
instant une perte de force considrable, due  ce que l'on a  soulever
le poids de la chane ou de la corde, outre celui de la matire contenue
dans le seau. Quand il s'agit de mines ou de carrires de plusieurs
centaines de mtres de profondeur, le poids inutile  soulever, lorsque
le seau est au fond du puits, peut tre trs-considrable par rapport au
poids rellement utile.

Il parat que la disposition aussi simple qu'ingnieuse reprsente dans
notre figure fut imagine vers le milieu du sicle dernier par l'habile
mcanicien Loriot, qui l'adapta aux mines de Poutpeau (Ille-et-Vilaine).
On voit sans peine qu'en faisant faire  la corde ou  la chane un
anneau entier, dont un des bouts descende jusqu' la profondeur ou l'on
doit puiser de l'eau ou charger les matires exploites, et en attachant
les seaux  deux points tels que lorsqu'un des seaux sera au plus haut,
l'autre sera au plus bas, il y aura toujours quilibre entre les deux
parties de la chane, et qu'on n'aura  vaincre en ralit, outre le
poids utile, que les rsistances dues aux frottements et  la raideur de
cette chane.

[Illustration,]

Il y a une autre disposition trs-simple due  Le Camus, de l'Acadmie
des Sciences, et au moyen de laquelle on arrive  peu prs au mme
rsultat; elle consiste  enrouler les deux moitis de la corde en sens
contraire sur les deux moitis d'un arbre horizontal ou treuil, en sorte
que l'une de ces moitis soit toute couverte de la corde dont le seau
est en haut, pendant que l'autre moiti de l'arbre est dcouverte, le
seau qui lui rpond tant au point le plus bas. Mais ce procd exige
une plus grande perte de force pour vaincre la raideur de la corde, et
est moins satisfaisant que le procde de Loriot.

Le Camus a encore propos un autre appareil pour le cas ou l'on n'a
qu'un seau. Il enroule la corde sur un arbre dont la forme est  peu
prs celle d'un cne tronqu, de sorte que le seau tant au plus bas, la
corde agisse sur la partie o le treuil a le plus petit diamtre, et que
le seau tant au plus haut, elle agisse sur le plus grand diamtre. Par
ce moyen, on emploie toujours la mme force d'impulsion; mais la vitesse
d'ascension varie  chaque instant. Elle est moindre lorsque le seau
commence  monter que lorsqu'il approche de la bouche du puits; et, en
dfinitive, on soulve toujours le poids de l chane, ce que l'on
vite: par le procde Loriot, avec le double seau et la chane sans fin.


NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Construire un tourne-broche qui se meuve sans ressort et sans poids.

II. Pierre et Paul jouent  _passe-dix_, avec la condition que Pierre
paiera  Paul un franc s'il passe dix au premier coup, deux francs s'il
ne passe dix qu'au second coup, quatre francs s'il ne passe dix qu'au
troisime, et ainsi de suite en doublant toujours, de manire que la
partie ne se termine que lorsque Pierre a pass dix On demande ce que
Paul doit dposer pour enjeu.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Les beaux-arts sont dans toute leur gloire.

[Illustration: nouveau rbus.]











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1844., by Various

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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