The Project Gutenberg EBook of Voyage  Cayenne, dans les deux Amriques
et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2), by Louis-Ange Pitou

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Title: Voyage  Cayenne, dans les deux Amriques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2)

Author: Louis-Ange Pitou

Release Date: October 22, 2012 [EBook #41124]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VOYAGE  CAYENNE.

TOME SECOND.




[Illustration: _Dsert de Konanama dans la Guyane Franaise. Cimetire
et Inhumation des Dports._

 gauche un groupe de Dports pleurent la mort de leurs confrres qu'on
enterre  moiti.  droite Prvost et Becard en dansent de joie avec les
ngresses.

_On a vu ceux qui enterraient les morts, leur casser les jambes, leur
marcher et peser sur le Ventre, pour faire entrer bien vte leurs
cadavres dans une fosse trop troite et trop courte. Ils commettaient
ces horreurs pour courir  la dpouille d'autres dports expirans.
(Dportation de J. J. Aym, pag. 156. Voyage  Cayenne, Tome 2. 4me
Partie.)_]




VOYAGE  CAYENNE,

DANS LES DEUX AMRIQUES

ET

CHEZ LES ANTROPOPHAGES;


     Ouvrage orn de gravures; contenant le tableau gnral des
     dports, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des
     notions particulires sur Collot-d'Herbois et
     Billaud-de-Varennes, sur les les Schelles et les dports
     de nivse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les
     moeurs des sauvages, des noirs, des croles et des quakers.


SECONDE DITION,

Augmente de notions historiques sur les Antropophages, d'un remercment
et d'une rponse aux observations de MM. les journalistes.

Par L. A. PITOU, dport  Cayenne en 1797, et rendu  la libert en
1803, par des lettres de grce de S. M. l'Empereur et Roi.


TOME SECOND.

_Prix, 7 fr. 50 c._


  PARIS,
  CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE,
  rue Croix-des-Petits-Champs, n 21, prs celle du Bouloi.

Octobre 1807.




NOTICE DES LIVRES

DE L. A. PITOU.


  Tlmaque, 2 vol. in-8{o}.
  Bossuet, 2 vol. in-8{o}.
  La Fontaine, 2 vol. in-8{o}.
  Jean Racine, 3 vol. in-8{o}.
  Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}.

dition du Dauphin, de Didot an. Papier vlin, collection rare et
prcieuse, relie en maroquin, dore sur tranche.

Voltaire, 70 vol., in-8, papier  6 fr. avec figures, reli racine,
filets.

Rousseau de Poinot, 38 vol. in-8, papier vlin, avec figures, reli en
veau dentelle, filets, tranche dore.

Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'vque, 8 vol. in-8, relis en
veau, filet, avec un superbe atlas.

Voyage du jeune Anacharsis en Grce, 4e dition, de l'imprimerie de
Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol.


On n'a tir que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci est
le trente-sixime.

Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, trait des tudes,
les empereurs, 22 vol.


_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio.

  1 Voyage en Grce, par Choiseul-Gouffier,            1 vol.
  2 Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom,      5 vol.
  3 Tableau pittoresque de la Suisse,                  4 vol.
      Table analytique,                                 1 vol.
      Reliure uniforme.
  On ne sparera aucun de ces voyages.




UN MOT D'ANALYSE

SUR CET OUVRAGE,

ET SUR MON PISODE DES ANTROPOPHAGES.


Jusqu'ici le lecteur n'a pas eu de peine  nous suivre. Nous avons
donn, jour par jour, notre itinraire de Paris  Rochefort; notre
embarquement, notre combat, notre naufrage, notre second dpart et notre
traverse se suivent de mme. Notre arrive, notre sjour  Cayenne, o
nous avons dcrit le sol, le climat, les noirs, les blancs, et les
agents du directoire, ont t suivis de notre dispersion dans les
dserts: on nous a plongs graduellement dans le malheur, pour qu'il
comprimt mille fois nos coeurs avant de peser sur nos ttes. Si pendant
notre sjour  Cayenne nous gmissons dans les fers, au moins nous ne
sommes point inquiets pour vivre; mais de combien de larmes
arrosons-nous le pain qu'on nous distribue encore pour quelques jours!
Nous attendons chaque matin le signal du dpart pour le dsert.....;
chaque matin nous annonce une nouvelle plus sinistre que celle de la
veille. Cayenne nous offrait l'image d'une ville ou d'un bourg; nous y
voyons encore quelques visages europens; mais au moment que nous n'y
penserons pas, l'ordre du transfrement au dsert arrivera tout  coup.
C'est dans ce dsert que priront misrablement et infailliblement ceux
qui n'auront pas obtenu la commisration des croles de la capitale.
Quelle perspective, grand Dieu! voil la mort et toutes ses
horreurs......; la cruelle s'approche et s'loigne pour devenir encore
plus hideuse; et nous n'avons ni la puissance ni la force de l'viter ou
de l'invoquer. Graces au ciel, nous chappons  la mesure gnrale; nous
voil  Kourou; nous n'avons rien: le sol est un sable, et le ciel est
d'airain. Un vieux Philmon nous console et nous peint le dsert.....
Quelle solitude, grand Dieu! nos maux finiront-ils?.... Dans ce moment
chrir la vie, et compter sur elle, ce serait embrasser une ombre. Cet
tat violent me donna pour ma conservation cette indiffrence, suite
naturelle des maux toujours croissants dont on n'ose calculer la fin.
Pour m'tourdir sur mon tat, je formai le dessein de voir ces Carabes,
aussi extraordinaires par leur quit que par leur barbarie. Que
risquais-je, puisque mon retour et ma conservation taient un prodige?
Si ce prodige, que je ne perdais pas de vue, m'arrivait un jour, je
m'tais instruit, et je gagnais beaucoup sans avoir rien hasard. Cette
entreprise prilleuse, que je ne ferais peut-tre plus aujourd'hui que
ma conservation dpend de moi, en montrant au lecteur le degr de misre
o le sort nous avait plongs, le tient sans cesse attach  nos pas, et
donne a l'ouvrage ces nuances, ces transitions et cette unit de sujet
requises par nos censeurs comme par les crivains mthodiques. Il est
vrai que je n'ai pas pris de compas pour mesurer les passages de la
douleur au plaisir. Je n'avais ni repos, ni fortune, ni cabinet pour
mditer  loisir, et mes transitions taient encore plus rapides que je
ne les ai exprimes. C'est ce qui a fait dire  mes censeurs que la
certitude d'intresser par mon rcit m'a fait quelquefois ngliger
l'unit du sujet; au reste, si leur analyse est aussi fidle qu'elle est
prcise, mon plan est correct, et mon ouvrage leur doit son mrite et
son dbit.

Comme il faut des transitions  tout, et que la vrit nue blesse autant
les yeux que le grand jour, j'emploierai quelques tours de langage pour
demander au rdacteur du Journal de l'Empire, qui croit que j'ai donn
un conte au lieu d'un voyage chez les Antropophages. S'il tait  Paris
au commencement de 1802, il y aurait vu ce fameux sauvage du nord,
expatri en France, accourir tous les matins dans les marchs et dans
les chaudoirs de la capitale, s'y gorger de sang, et dvorer avidement
les chairs et les entrailles encore palpitantes des animaux  moiti
assomms. Ses yeux tincelaient comme ceux d'un lion rugissant  la vue
d'un tendre agneau; ses lvres tremblotantes  l'approche d'un enfant
indiquaient si bien son apptit, que le gouvernement, qui paraissait
n'avoir montr cet tre aux Parisiens que pour leur prouver que les
Antropophages ne sont pas encore entirement relgus hors de l'Europe,
prit la prcaution de faire enfermer celui-ci pour qu'il ne dvort
personne. S'il n'a tenu qu'au rdacteur de voir un Antropophage  Paris,
comment n'en aurai-je pas rencontr dans les dserts qu'ils habitent?
J'ai marqu assez clairement les nuances qui diffrencient les croles,
les noirs, les Carabes des ctes et ceux de l'intrieur, pour que
chacun me suive et reconnaisse la vrit de mon rcit. Si notre
loignement prtendu des Antropophages a motiv l'incrdulit du
censeur, qu'il prenne la carte de la Guiane, il verra qu' deux lieues
de la cte commencent les solitudes impntrables de sept cents lieues
de profondeur sur quinze ou dix-huit cents de long; que tout ce pays est
couvert de bois, arros de rivires, et peupl de toute espce
d'animaux, dont quelques-uns ont la figure humaine, et quelque chose de
plus ou moins rapproch de nous. Dans mon avant-propos sur les Carabes
j'ai remont  la source de leur frocit, pour que le lecteur ne crie
pas  l'invraisemblance. Si j'eusse t chercher ces Carabes
antropophages qui nous surprirent avec les Indiens des ctes, mon
excursion pourrait paratre fabuleuse; mais une rencontre imprvue n'est
pas arrive qu' moi seul: plusieurs missionnaires ont couru les mmes
dangers en portant le flambeau de l'vangile et de l'instruction de
Cayenne dans la Guiane, chez les Galibis. Les Indiens du grand dsert
poursuivent ceux des ctes que les missionnaires ont un peu apprivoiss
avec les Europens, comme les animaux sauvages ou libres accablent ceux
qui s'chappent de chez nous. C'est une guerre  mort entre ces peuples:
le vaincu devient la proie du vainqueur, qui le dchire et le dvore
autant par frocit que par got et par apptit. Cette fureur, dont j'ai
failli tre victime, n'est incroyable qu' Paris, o Cayenne et la
Guiane taient un pays perdu avant notre exil; tant les hommes ne jugent
le monde et leurs semblables que par ce qu'ils voient dans le petit coin
de terre qu'ils habitent. J'aurais voulu que mes incrdules eussent
motiv leur scepticisme sur notre loignement des Carabes, ou sur
l'impossibilit de retrouver des hommes aussi barbares que nos Indiens.
Le premier motif de leur doute et disparu en ouvrant la topographie de
la Guiane. Le second se fut clairci en France, o l'on a adopt la
mthode anglaise de se gorger de viandes encore saignantes. Nos
gourmets, qui savourent sans effroi un rostbif sanguinolant, se
souviendraient peut-tre de cette apostrophe de Plutarque:

Homme polic, tu doutes qu'un autre homme ose te manger! ne lui en
as-tu pas inspir la pense? N'as-tu pas eu sous ses yeux le courage
d'approcher de ta bouche une chair meurtrie et sanglante? N'as-tu pas
bris sous ta dent les os d'une bte expirante? N'a-t-on pas servi
devant toi des corps morts, des cadavres? Ton estomac n'a-t-il pas
englouti des membres qui, le moment d'auparavant, blaient, mugissaient,
marchaient et voyaient? Tu n'as faim que de btes innocentes et douces
qui ne font de mal  personne, qui s'attachent  toi, et que tu gorges
tranquillement, parce qu'elles ne peuvent se dfendre, tandis que tu
pargnes les animaux carnassiers, parce qu'ils te font peur ou que tu
les imites. Ton mnagement pour ton espce est donc une vertu d'gosme
ou de faiblesse, que le plus fort et le moins civilis mconnat en te
confondant comme lui dans la classe commune de tous les autres animaux,
dont chacun n'coute que son instinct et son apptit. Homme polic, tu
pourrais nier cette vrit trop palpable pour toi, si tes lvres et tes
mains n'avaient jamais touch un tre vivant immol  tes gots,  tes
besoins ou  ton apptit.

Des incrdules d'une autre espce s'y sont pris diffremment pour me
dmentir. Ils ont dplac toutes les vertus du sein de la socit
police pour en gratifier nos Indiens; ils ont prch d'exemple, comme
ce lgislateur qui se laissa mourir en secret loin de son pays pour
obtenir l'observance du code qu'il venait de donner  ses concitoyens.

En 1799 nous vmes arriver  Cayenne des hommes marquants, imbus des
principes de Rousseau sur la prtendue perfection des sauvages dans
l'tat de nature. Ces hommes, en mettant pied  terre, vitent les
croles et les blancs, comme des hommes pervers ou pestifrs,
s'enfoncent de suite dans le dsert pour respirer au sein des Carabes
le charme de la nature, de l'innocence et de la vertu. Ces solitaires
boudeurs contre la socit qui ne s'tait pas mise  leurs genoux pour
implorer leurs lumires, en venant les donner  des tres qu'ils
levaient pour s'exhausser, s'taient rellement persuads,  force de
chimres, que la perfectibilit n'tait que chez nos Indiens. Ces
visionnaires, rduits volontairement  la plus affreuse dtresse,
poussrent la misantropie jusqu' refuser avec une humilit orgueilleuse
les offres du gouverneur de Cayenne, dont la visite fut accueillie par
eux comme celle d'Alexandre par Diogne. Le chef de cette singulire
acadmie avait inspir  ses disciples une gale aversion pour les
habitants des ctes; quelques uns de ses nophites ayant communiqu avec
nous, furent presque soumis  un second noviciat. Ils ne devaient
trouver rien de beau et de naturel que la nudit, l'isolement et la
rusticit des Carabes, ces hommes si parfaits dans les romans des
voyageurs systmatiques. L'ivrognerie dgotante et l'abrutissement de
ces barbares devaient tre honors du saint nom de libert et
d'indpendance.

Nos philosophes se mirent donc  singer les Indiens; leur pantomime
tait si outre, que ces sauvages s'en moqurent, et s'loignrent d'eux
sans daigner leur accorder un signe de piti. Alors nos rformateurs,
dupes de leur systme, et jouets des Indiens, pour ne rien perdre du
stocisme de ce philosophe qui s'criait dans un accs de goutte qui lui
retournait les membres, qu'il doutait de son mal, se laissrent mourir
de misre et de consomption plutt que de revenir  la cte au milieu
des croles qui leur tendaient les bras. Voil des vrits incroyables,
pour la confirmation desquelles j'en appelle en Amrique au tmoignage
de tous les Cayennais, et en Europe  celui d'un clbre professeur de
physique de l'cole polytechnique, nophite de ces illumins; il
s'applaudit de les avoir seulement encourags du geste et de la voix en
restant sur le rivage de France, pour attendre  leur retour les effets
de la propagande.

Puisque l'incrdulit a eu ses hros et ses martyrs jusque dans la
Guiane, les critiques de Paris ont eu plus raisonnablement le droit de
douter de ce qu'ils n'ont pas vu. Mais ces migrations prouvent au moins
que notre voyage et les prodiges du pays o nous fmes exils ont piqu
la curiosit des hommes les plus marquants. Sans notre dportation,
Cayenne n'aurait peut-tre jamais eu l'honneur d'tre visite par Jrme
Napolon, qui vogua sur cette plage l'anne dernire, conduit par
l'toile de bonheur qui prcde le chef de cette auguste famille: et
j'entends rpter aujourd'hui  mes amis et  mes censeurs, que pour un
tiers de sa fortune chacun d'eux voudrait avoir fait mon voyage et mon
retour. Mais on ne dsire pas voir un pays fabuleux; il fallait donc
examiner ma narration avant de la nier. Ma peinture des usages, des
moeurs et du caractre des Carabes n'est point un tableau de fantaisie
fait en Europe; la copie indique l'original. J'aurais mieux observ les
transitions en crivant une nouvelle historique. Mon Voyage est un
journal o les vnements se classent dans l'ordre qu'ils se prsentent.
Je l'ai rdig dans les dserts, au milieu des privations, de la misre,
et d'une nue d'insectes dont les aiguillons me faisaient souvent
jaillir le sang des yeux et des mains. Si je l'eusse trop retouch  mon
retour, mes censeurs m'auraient reproch de civiliser les Indiens.
Continuons donc de peindre le sol, les animaux et les habitants de la
Guiane.




VOYAGE  CAYENNE.

  _Forsan et hc olim meninisse juvabit._
                                       Virg. neid., lib. I.

  L'innocent dans les fers, sme un doux avenir.


_Suite de la troisime partie._


Nous fmes agrablement distraits de la peinture de la Guyane par les
_hol_ d'une ngritte qui venoit de prendre un _camlon_  qui elle
avoit crev les yeux.

Le camlon, nomm ici _agaman_ ou _trompe-couleur_, est un lzard d'un
pouce de diamtre, long d'un pied et demi, qui a la gueule fournie de
deux rangs de dents incisives. Il marche lentement sur quatre pattes
armes de cinq griffes musculeuses. Ce phnomne n'a rellement aucune
couleur, il prend et dpose successivement celles des corps sur lesquels
il s'attache. Le hasard nous donna l'ide de faire sur celui-ci une
exprience singulire. Il avoit les deux yeux crevs: si sa peau n'est
qu'un miroir, quand nous l'aurons arrach de dessus un corps rouge ou
vert, que nous couvrirons de blanc, il doit tre blanc  l'instant o
nous le mettrons sur cette dernire couleur; mais s'il s'coule un tems
entre la premire et la seconde mtamorphose, alors il ne rflchit pas
la couleur, mais il la dpose, puis il la pompe: en effet, nous le
mettons sur une calebasse verte, il s'y cramponne, ses pattes allonges
s'y fixent; il entr'ouvre sa gueule, et sa gorge nuance d'une charpe
brillante; il aspire l'air, laisse vaporer la couleur grise de la terre
o nous l'avions mis d'abord:  mesure que ses poumons s'enflent, il
largit ses pattes, le gris de la terre est chass par le vert de la
calebasse, et passe peu--peu, comme un nuage qu'un autre pousse: il
s'imprgne des esprits vitaux qui l'entourent, il n'en saisit que l'me
ou la couleur. Nous rptons l'exprience sur diffrens objets, toujours
mme rsultat; la vrit me reste, la cause m'chappe: que les
naturalistes en rendent compte, il est tems de dner.

Le portrait que le maire nous avoit fait des flaux de la colonie, me
revenoit sans cesse  l'ide, et me paroissoit exagr relativement aux
vers et  la putrfaction; je ne pus m'en taire. Alors chaque habitant
confirma le rcit par des faits plus ou moins frappans.

Un nomm _Lahaye_, qui vit encore, venu ici avec la colonie de 1763,
s'toit relgu sur les roches voisines,[1] o il couchoit en plein air
dans un canot, ne voulant pas, disoit-il, dpendre de personne. Il avoit
un cancer au nez, qui resta un jour dcouvert pendant son sommeil. Des
mouches y firent leur ponte, des vers suivirent, la putrfaction toit
si grande, que personne ne pouvoit approcher du malade. On le fit porter
 Cayenne, dans la croyance qu'il mourroit en route. Le mdecin Noyer
fit mourir les vers. La plaie se cicatrisa, et cet accident fit gurir
le cancer que les vers avoient rong. (Je puis attester ce fait, tant
sur le tmoignage du particulier que j'ai vu et qui a repass en France
en 1800, que sur celui du chirurgien.)

[Note 1: Les roches de Kourou sont remarquables par la blancheur et
la grosseur des veines qu'on y apperoit; j'en ai mesur plusieurs qui
ont plus d'un pied de diamtre. Ces veines, d'un marbre blanc, noir et
rouge, indiquent les momens de la ptrification. J'en ai tir des
ossemens de grand poisson semi-ptrifis, et la plus considrable de ces
masses se nomme techniquement, _roche de la baleine_. Le pied est arros
d'eaux minrales, et le fer se trouve l et dans toute la Guyane, en si
grande abondance, que les minralogistes rpondent d'en tirer 16 onces
sur 20. On y souponne des mines de diamant. Le caillou de Sinnamary est
un brillant connu et estim des lapidaires. Il est aussi dur  tailler
que la rose, mais ses veines et ses paillettes diminuent beaucoup de sa
valeur.]

Ce mme homme, dans son canot, comme Diogne, dit M. Colin, trouva un
jour  ses cts un serpent qui venoit se rchauffer sur son cou. Lahaye
se rveille  moiti, sent quelque chose de froid, le jette hors du
canot, se rendort, l'animal revient, Lahaye le retrouve le matin enlac
autour de ses jambes, sans en avoir t piqu.

Nous ne nous effrayons pas, ajouta M. Colin, d'en trouver quelquefois
dans nos lits. Cet animal, froid comme glace, cherche la chaleur et ne
fait de mal que quand il a peur, il est aussi prudent que craintif; mais
quand il vit loign des cases, l'aspect de l'homme l'effarouche, il
fuit ou il entre en fureur, et se jette sur lui.--C'est srement pour
apprivoiser ces rossignols-l, que le directoire m'a fait quitter Paris,
dit Margarita; Mais comment nos premiers devanciers Collot et
Billaud-Varennes s'y sont-ils pris?[2] MM. Molly, Laugois et Langlet,
qui ont t  porte de les voir de prs, satisfont  sa question.

[Note 2: Rien ne nous intresse plus que la vie prive des hommes
fameux, rentrs dans le nant, ou de force ou de plein gr. _Diocltien,
Denis le jeune, Sylla et Charles XII_, dpouills de leurs ornemens
royaux, veillent la curiosit philosophique du spectateur impartial. Il
seroit bon que l'histoire recueillt jusqu'aux plus petites
particularits des hommes qu'elle ne pouvoit envisager au milieu du
tourbillon de gloire ou de fume qui les environnoit. Quand la foudre a
brl l'aurole, et qu'ils survivent  leur chute, on se contente de
dire, ils vgtent... Non non, ils naissent pour nous, et ils vivent
rellement pour tout le monde pensant.]

Ces deux dports, membres du formidable comit de salut public de 1793,
arrivrent ici en juillet 1795. Aprs avoir essuy  leur bord le mme
traitement que vous sur la Dcade, ils comptoient si bien sur un prompt
rappel, qu'ils demandoient en route au capitaine, si un btiment parti
aprs eux pour venir les chercher, pourroit les devancer  Cayenne.

Cointet avoit succd provisoirement  Jeannet. La colonie toit en
combustion; ils s'attendrirent d'abord sur le sort des ngres que le
gouverneur protgeoit d'un ct et punissoit de l'autre. Chaque jour
voyoit clore des nouvelles conspirations; Cointet ouvrit les yeux,
sonda les deux dports l'un aprs l'autre; comme ils s'toient diviss
sur le btiment, il les avoit spars  Cayenne; Collot fut mis d'abord
au collge, et Billaud au fort. Celui-ci refusa de faire la cour au
gouverneur; l'autre plus insinuant, lui communiqua quelques projets de
correction fraternelle pour les noirs. Les voies de douceur n'ayant fait
qu'empirer le mal, Collot proposa l'tablissement des maisons de
correction o les ngres rebelles ou conspirateurs reoivent des
centaines de coups de nerf de boeuf.

Il tomba malade et son collgue aussi, et ils furent mis  l'hospice.
Les soeurs frissonnoient  leur aspect, comme un voyageur sans armes 
la vue d'un lion ou d'un gros serpent qui passent firement  sa
rencontre en levant leur tte caille ou leur crinire  demi-hrisse;
les curieux les visitoient comme des btes fauves dans une cage de fer;
les observateurs les approchoient pour les approfondir et les juger. Un
soir Billaud vint se joindre  des colons qui faisoient l'office de
garde-malades auprs d'un habitant qui avoit t tourment pendant la
journe de crises trs-violentes; un lger sommeil l'ayant surpris avec
la nuit, ses gardiens s'toient retirs  l'embrasure d'une croise
voisine; la conversation toit peu anime, et Billaud,  chaque minute,
alloit sur la pointe du pied entr'ouvrir doucement les rideaux du
malade.... revenoit sans bruit, la main sur ses lvres, en disant:
_Taisons-nous, il dort._ Un des colons le prend par la main, fait signe
aux autres.... Tous se runissent au bout de la salle.....

Citoyen Billaud, comment montrez-vous tant de sensibilit pour un
vieillard qui vous est inconnu, aprs avoir fait gorger, de sang-froid,
tant de milliers de victimes, parmi lesquelles vous deviez avoir
quelques amis?--Il le falloit d'aprs le systme tabli; si vous en
connoissiez les ressorts, vous ne verriez aucune contradiction dans ma
conduite.--Ne nous parlez pas d'un systme qui ne peut tre ciment que
par le sang; un gouvernement de cette sorte, le crime  part, ne pose
que sur des bases ruineuses, ou, pour mieux dire, sur des chasses, et
vous ne pourrez disconvenir que les architectes d'un pareil difice ne
soient responsables mme de son succs momentan;  plus forte raison de
sa chute, et enfin de son entreprise.--Faites le procs  la rpublique,
si vous voulez faire le mien.--Quelle identit, s'il vous plat?--Quand
la moiti de l'tat dispute ses droits  l'autre moiti, quand la guerre
intestine communique ses flammches  celle de l'extrieur, quand
l'airain de toutes les nations vomit la mort sur nos ttes, quand le
bronze retentit jusque dans l'enceinte des loix, quel parti faut-il
prendre?--Il n'est plus tems de choisir en ce moment, mais il falloit
prvoir ces crises.--Nous ne l'avons pas fait, et la rage dans le coeur,
nous nous sommes battus comme des lions; des mesures nergiques ont
touff les sditieux de l'intrieur, tandis que nous portions nos
regards au-dehors.--Bien raisonn: mais qui vous a confi cette autorit
suprme?--Le peuple.--Mais le peuple qui vous l'a refuse a t
emprisonn, gorg, en proie  la guerre civile; la majorit de vos
collgues a t chasse et supplicie par vous; vous vous trompez donc
en mettant le peuple de votre ct?--S'il n'y toit pas, pourquoi
avons-nous t les plus forts pour dcrter la rpublique, fixer le sort
de Capet et de sa famille, pour organiser le gouvernement
rvolutionnaire; enfin pour pousser nos oprations, sinon  leur fin, du
moins  un terme qui empche tout le monde de rtrograder?--Ce
_pourquoi_ fut votre droit tant que personne ne put vous faire rendre
compte. Le _pourquoi_ du vainqueur est la loi du plus foible. La mort de
Lucrce servit de prtexte  Brutus pour s'lever contre Tarquin. La
mort d'Ismnie assura le triomphe de Lonide. L'autorit des trente
tyrans fut lgitime  Athnes, tant qu'ils purent la maintenir.
L'origine des diffrentes formes de gouvernement est presque toujours
l'effet de la tmrit, du hasard et quelquefois de la ncessit. 
Rome, une femme viole renverse le trne;  Carthage, la guerre civile
et la mauvaise foi changent le sige des sufftes en dais royal. En
gypte, un oracle mal interprt ou mal entendu, donne  Psammenit seul
les douze palais de ses collgues, au moment o ceux-ci alloient
l'gorger.  Syracuse, l'inconstance et l'esprit remuant de la populace
forcent Gelon de forger un sceptre et de porter le diadme. De nos
jours, les cantons helvtiques,  la voix d'un personnage obscur, se
rvoltent, se coalisent, et se dlivrent de l'autorit impriale;
partout le succs lgitime l'entreprise. Le vainqueur ayant essuy un
revers, dit ensuite comme vous: Vous me punissez: _Pourquoi ai-je t
matre?_ C'est que le peuple toit de mon ct, s'il n'y est plus
aujourd'hui, dois-je en tre victime?

Non; mais quand j'ai reconquis mes droits, dit le souverain, j'examine
quel usage vous avez fait de votre victoire. Le _pourquoi_ devient un
chef d'accusation quand vous avez abus du droit de vie et de mort que
vous aviez usurp. L'arbitraire de votre conduite illgitime vos succs.
De l'acte je remonte  la cause, quand l'un et l'autre sont galement
injustes, vous avez vol le pouvoir au parti mme qui succombe avec
vous, et l'abus qui a suivi votre triomphe est une accusation gnrale
contre vous (ici suivit le tableau du rgime de la terreur avec des
apostrophes vives et injurieuses  cet exil.) Vous avez donc
visiblement abus d'un pouvoir que vous pouviez mriter par un bon
usage. Nous ne concevons rien  votre flegme! Si vous avez puis dans la
philosophie moderne le secret d'anantir les remords, cette philosophie
est le plus grand flau de l'univers. Mais comment concilier votre
logique et votre innocence avec le trouble de votre collgue; peut-il
tre coupable d'avoir excut vos ordres?-- ces mots Billaud tournant
firement la tte sur Collot qui dormoit sur un lit voisin, s'cria:
C'est un lche, il a fait son devoir comme moi, j'ai voulu tre
rpublicain et si j'tois  recommencer je ne dis pas ce que je ferois,
je n'aurois plus la folie de prodiguer la libert  des hommes qui n'en
connoissent pas le prix. Pour nos intrts et pour le bonheur des deux
mondes, je voudrois modifier  l'infini le _dcret du 16 pluviose an
II_. Ce fatal dcret qui met la bride sur le col aux ngres, est
l'ouvrage de Pitt et de Robespierre. La conversation reprit avec plus
de chaleur sans que Billaud refust son estime  ceux qui lui parloient
si durement.

Jeannet, retourn en France auprs du directoire install  la fin de
1795, fut renvoy  Cayenne avec le titre d'agent. Son retour fut un
coup de foudre pour ces deux exils.--Hlas! s'cria Collot, nous sommes
perdus, Jeannet croit que nous avons tremp dans la mort de Danton; pour
moi, j'en suis innocent. Cointet part; Jeannet les consigne chez eux; au
bout de cinq jours ils doivent quitter l'le..... Ils ne sortoient
jamais sans escorte. C'toit une garde d'honneur sous Cointet, qui se
changea en janissaires, sous son successeur; leurs guides leur
chantoient _le Rveil du peuple_, et les jeunes gens qui les entouroient
faisoient _chorus_.

Victor Hugues, agent de la Guadeloupe, qui devoit sa promotion  ces
exils apprit en frmissant la manire dont Jeannet se conduisoit  leur
gard. Une golette de Cayenne arrive  la Guadeloupe. Il ne tient 
rien que je ne vous traite en ennemi, dit Hugues au capitaine. Votre
Jeannet est un royaliste que j'aurois du plaisir  faire fusiller, il se
venge sur les plus purs patriotes. Il remit des malles, des fonds et
des lettres pour ces deux exils, avec une grande semonce  Jeannet qui
ne fit qu'en rire et leur intima l'ordre de sortir de Cayenne
sur-le-champ.

Leur systme avoit donn une si odieuse clbrit  leurs personnes,
qu'au moment de leur dpart, toute la ville accourut au rivage en
levant les mains au ciel avec des transports de joie. Collot couvroit
sa figure de sa longue redingote lisere de rouge.

Billaud tranquille marchoit  pas compts, la tte haute, un perroquet
sur son doigt qu'il agaoit d'une main nonchalante, se tournant par
degrs vers les flots de la multitude  qui il donnoit un rire
sardonique, ne rpondant aux maldictions dont on le couvroit que par
ces mots  qui l'accent donne beaucoup d'expression dans la bouche d'un
homme de son caractre: _Pauvre peuple!... Jacquot!.... Jacquot!...
Viens-nous en, Jacquot!...._ Quelques partisans les suivoient de loin la
larme  l'oeil, plaignant l'un et admirant l'autre. Dans ce moment
Billaud avoit tant d'expression dans ses traits, que d'un mme regard il
disoit au peuple: Vous brisez mon idole, parce qu'on vous l'ordonne, et
 ses affids: Ne vous dcouragez pas, notre parti triomphera et ces
maldictions se changeront en hommages. Il marchoit  quelque distance
de Collot, le fixant toujours d'un air de piti et d'indignation.

Jeannet les relgua d'abord sur la sucrerie de Dallemand, squestre
alors au profit de qui de droit, parce que la propritaire toit reste
en France o elle avoit fait un long sminaire en prison durant le
rgime de la terreur. Billaud voyoit son collgue avec indiffrence; ils
toient souvent en rixe au milieu de l'abondance, car le gouvernement
leur donnoit douze cents livres de pension, le logement et les vivres.

Malgr ces prrogatives ils ont toujours t excrs des blancs et des
noirs, qui ont constamment refus tout ce qu'ils leur offroient. Ils
crivoient souvent, ils savoient toutes les nouvelles malgr la
surveillance de Jeannet. Collot[3] avoit commenc l'histoire de la
rvolution; il la suspendoit souvent pour envisager son sort....--_Je
suis puni_, s'crioit-il, _cet abandon est un enfer_. Il attendoit son
pouse ou son retour, son impatience lui occasionna une fivre
inflammatoire. M. Gauron, chirurgien du poste de Kourou, fut mand; il
ordonna des calmans et d'heure en heure, une potion de vin mouill de
trois quarts d'eau; le ngre qui le gardoit pendant la nuit, s'loigna
ou s'endormit. Collot dans le dlire, dvor de soif et de mal se leva
brusquement et but d'un seul trait une bouteille de vin liqueureux, son
corps devint un brasier, le chirurgien donna ordre de le porter 
Cayenne, qui est loign de six lieues. Les ngres chargs de cette
commission, le jettrent au milieu de la route, la face tourne sur un
soleil brlant. Le poste qui toit sur l'habitation, fut oblig d'y
mettre ordre; les ngres disoient:--_Y pas vl pot monde-l qui tu
bon Dieu que hom_. (Nous ne voulons pas porter ce bourreau de la
religion et des hommes).--Qu'avez-vous? lui dit en arrivant le
chirurgien Guisouf.--_J'ai la fivre et une sueur brlante._--_Je le
crois bien, vous suez le crime._ Collot se retourna et fondit en larmes;
il appeloit Dieu et la Vierge  son secours. Un soldat  qui il avoit
prch en arrivant le systme des athes, s'approche et lui demande
pourquoi il invoque ce Dieu et cette Vierge dont il se moquoit quelques
mois auparavant?

[Note 3: Collot disoit  ceux qui frmissoient de voir en lui le
prsident des dsastres de Lyon; si je n'avois pas adouci les ordres du
comit de salut public, j'aurois brl Lyon, lev une colonne au
milieu, et grav dessus: _ci gt Lyon_.]

_Ah mon ami, ma bouche en imposoit  mon coeur._ Puis il reprenoit:
_Mon Dieu, mon Dieu, puis-je encore esprer un pardon? Envoyez-moi un
consolateur, envoyez-moi quelqu'un qui dtourne mes yeux du brasier qui
me consume.... Mon Dieu, donnez-moi la paix._ L'approche de ce dernier
moment toit si affreux qu'on fut oblig de le mettre  l'cart: pendant
qu'on cherchoit un prtre, il expira le 7 Juin 1796, les yeux
entrouverts, les membres retourns en vomissant des flots de sang et
d'cume. _Discite justitiam moniti et non temnere divos._

Jeannet faisoit une partie de billard, quand on vint lui annoncer cette
mort...--Qu'on l'enterre, il aura plus d'honneur qu'un chien dit-il
sans dranger son coup de queue. Son enterrement se fit un jour de fte.
Les ngres fossoyeurs, presss d'aller danser, l'inhumrent  moiti,
son cadavre devint la pture des cochons et des corbeaux.

Il avoit quarante-trois ans, toit d'une taille avantageuse, d'une
figure commune, mais spirituelle; il avoit d'excellentes qualits du
ct du coeur, beaucoup de clinquant du ct de l'esprit; un caractre
foible et irascible  l'excs, gnreux sans bornes, peu attach  la
fortune, bon ami, et ennemi implacable. La rvolution a fait sa perte;
il se proposoit d'expier ses torts dans l'histoire de sa vie qu'il avoit
commence; il travailloit aussi  la rdaction des annales de la
rvolution; ses notes ont disparu  sa mort; Billaud s'en est empar
suivant quelques-uns, d'autres disent qu'il les a brles.

Pendant la maladie de Collot, Billaud fut envoy  Synnamari,  24
lieues au N. E. de Cayenne, tous les Synnamaritains se donnrent le mot
pour le traiter comme une bte fauve. Bosquet seul, pour lui donner
asile, brava l'animadversion publique; sa maison fut redoute comme
celle d'un lpreux; peu aprs, Billaud loua une case avec les deniers de
l'tat, travailla sans relche  l'histoire de la rvolution et se
consola de sa solitude par une correspondance active avec Hugues.

En 1796 et 1798, au moment o nous arrivions, ses amis publirent
secrtement, pour relever son crdit, qu'il toit rappel au corps
lgislatif. Quelques jeunes gens indigns d'un pareil choix,
l'attendirent un jour  l'cart, au milieu du bois qui conduit au bord
de la mer, au moment o il passoit d'un air triomphant. Il fut interdit
par ces mots... _Arrte, sclrat!_ Il se jetta  genoux, demanda
trs-humblement la vie  quatre chasseurs qui le mettoient en joue avec
une carabine qui n'avoit pas de chien. Il regagna le village  pas de
gant. De ce moment, il ne sortit plus de sa case que pour prendre son
dner, et se barricada avec soin.

 la fin de 1797, les seize dports de _la Vaillante_ le rejoignirent,
il toit sur la galerie de la case de Bosquet, quand ils traversrent la
rue; il en salua quelques-uns, qui lui rendirent sans le reconnotre.
Pichegru le fit rentrer par une apostrophe nergique. Les seize se
logrent comme ils purent.

Au bout d'un mois, l'un d'eux (l'abb Brottier) se trouva chez Bosquet
au moment du dner de Billaud. Il s'ouvrit, Brottier en fit autant, et
Billaud retrouva un antagoniste, plutt qu'un compagnon, les autres
n'ont eu avec lui aucune relation ni directe, ni indirecte.

 la mort de Brottier, le 12 septembre 1798, il rentra dans sa case. 
la fin de novembre de la mme anne, lorsque les dports de Konanama
furent transfrs  Synnamari, il obtint la permission d'aller 
Cayenne. L'agent Burnel, qui ne faisoit alors que d'arriver, le garda
trois jours cach chez lui, pour prendre secrtement ses conseils, et ne
pas s'aliner l'esprit des habitans. Il lui loua l'habitation de Lambert
au mont Sinery o toute la suite de l'agent se rendoit souvent en grande
pompe.

_N. B._ L'arrive de Hugues en 1800 a mis Billaud sur le pinacle. Ce
dernier agent a commenc par lui faire visite, lui donner tous les
moyens de venir  Cayenne, lui allouer dans l'le l'habitation
d'Orvilliers, afin de le voir  son aise.

Quoique nous soyons dports pour des causes diffrentes, et que nous
fassions deux corps, je dois dire que Billaud n'a jamais profit de son
crdit auprs de Burnel et de Hugues pour influencer en rien notre
existence; qu'il soit innocent, qu'il soit coupable, il a droit  la
vrit.

       *       *       *       *       *

Ces dners et ces ftes ne dureront pas long-tems. La maladie nous a
dj entams. Nos vivres sont  moiti consomms; nous ne vendons plus
rien; nous n'avons point de plantage, point de canot pour aller  la
pche, point de ngres chasseurs, point de cultivateurs. Givri et
Noiron, qui sont trs-malades, ont trouv  se placer chez le maire du
canton, celui de Makouria se charge de Pavy, qui ne se porte pas mieux.
Cardine, moribond, est port chez M. Colin. Nous ne restons plus que
trois  la case, et dj nous pesons nos vivres.... 70 livres de riz
pour tout le tems que nous resterons dans la Guyane franaise.... Quelle
perspective!.. Nous ne pouvons rien demander au gouvernement: nous
sommes sous la surveillance du maire et du poste. Nous obtenons des
permis comme les ngres, pour aller d'un canton dans l'autre; mais nous
ne pouvons mme plus faire le sacrifice de ce dernier reste de libert
pour aller aux dserts de Konanama et de Synnamari partager les vivres
avec nos compagnons d'infortune; il faut que nous devenions la pture
des btes froces, ou que les habitans se chargent gratuitement de notre
nourriture et de notre entretien. _Pourquoi, dira-t-on, avez-vous form
un tablissement, sans avoir les facults suffisantes? Il falloit suivre
vos camarades dans le dsert, ou vous enfoncer dans les terres, y btir
des cases et faire des abatis._

Quand nous tions encore  Cayenne, le respectable Chapel, officier
ingnieur, envoy pour visiter le dsert, avoit dit  Jeannet: _Konanama
sera le tombeau du plus grand nombre de ces malheureux; il seroit moins
inhumain de les tuer sur-le-champ  coup de fusils; on leur pargneroit
ainsi les souffrances d'une longue agonie_... Tous les habitans et
Jeannet lui-mme nous engageoient  ne pas aller au dsert...
_Sauvez-vous du dsert  quelque prix que ce soit_, nous crioit-on de
toutes parts en versant des larmes. Jeannet, en nous donnant ce conseil,
auroit pu ajouter: Sauvez-vous du dsert, pour me dispenser du soin de
m'occuper de vous davantage; achetez de moi ce que je ne devrois pas
vous vendre, achetez un peu plus de libert pour vos vivres, vous
mourrez peut-tre aussi bien chez les colons qu' Konanama; mais une
fois le march pass, je ne m'occuperai que de faire recueillir vos
successions, quand vous aurez vcu  vos frais ou  ceux des habitans.
Avec des bras et des vivres, nous aurions peut-tre form des
tablissemens dans les terres incultes qui toient notre seul
patrimoine, car les colons ont choisi les concessions les plus
favorables et les plus prs des bords de la mer; nous n'avons point de
noirs, les habitans n'en peuvent pas avoir assez; quand le gouvernement
nous en cderoit, qu'en pourrions-nous faire depuis qu'ils sont libres
et que Jeannet nous peint  leurs yeux comme des tyrans? Il faudroit
donc travailler nous-mmes, et nous sommes moribonds; nous n'avons point
de vivres pour atteindre la rcolte; viendra-t-elle dans vingt-quatre
heures? Enfin, nous ne sommes que trois; donnez-nous donc  manger.
_Travaillez_, dites-vous; la chose est impossible, vous en convenez
vous-mme dans votre lettre au ministre des colonies, en date du 3
messidor an 6.

_La culture ne peut tre faite dans ces climats par les Europens; le
blanc qui travaille le moins et qui se soigne le plus, dgnre
sensiblement sous la zone torride. Celui qui y brave le soleil, qui ose
y travailler comme en Europe, paie de sa vie son ignorance et son
courage._

Nous n'avons plus d'espoir que dans nos voisins... Par quelles tamines
faudra-t-il passer pour nous acclimater au sol et aux hommes? Ceux qui
nous donnent  dner aujourd'hui ne sont pas changeans, mais ils ont
des dports chez eux. Continuons le journal de nos peines.

_10 Septembre._ Avant de partir de Cayenne, nous sommes convenus avec M.
Trabaud, qui nous loue sa case, d'en payer le loyer par l'ducation de
son jeune garon, g de douze ans. Il arrive ce matin, il sera nourri
chez Bourg et ne fera que prendre des leons  notre case. Ce jeune
enfant est dou des plus heureuses dispositions; la nature donne aux
croles de l'aptitude  tout, une intelligence prcoce, une suavit
physique, qui contribuent  mousser les pines de l'apprentissage. Par
une fatalit attache au climat, dont l'air est imprgn d'une rose de
paresse, ils sont tous au-dessous des plus mal-adroits ouvriers de
France, qui forcent par la nature l'industrie de se rompre au travail.
Ce n'est pas sans raison que les Europens les appellent des enfans
gts. Leur plus mortel ennemi est le matre qui exige d'eux un travail
raisonnable. Les pres et mres, idoltres de leur progniture,
prtendent que l'application les tue; ils regardent la dsobissance de
leurs bambins comme une charmante espiglerie. Quand les enfans
comptent quatre ou cinq lustres, ils se cachent  l'approche des
Europens, comme des sauvages qui rougissent de leur ignorance. C'est un
de ces terrains qu'on nous donne  dfricher; comment nous y
prendrons-nous? La mthode de France n'est pas de mise ici. Je passerois
les anecdotes suivantes, si chacune d'elles n'toit pas une pierre du
tombeau de dsespoir o nous allons tre ensevelis.

Aujourd'hui le vieux Raymond de Guatimala nous amne son petit-fils, et
nous prie de le corriger.--Il est all consulter le diable, nous
dit-il, vous savez ce que c'est, _mon pre_ (les ngres ne dsignent les
prtres que sous ce nom); un certain Jrme enseigne l'art de faire
mourir le monde qui touche  ses oranges ou qui lui dplat.  l'aide
d'herbes entrelaces de certaine manire, et caches aux yeux de son
ennemi, ou de paroles qu'il prononce, vous tombez en langueur, ou vous
tes couvert de lpre... ce misrable montre son secret au _petit
monde_, et j'ai surpris ce matin mon enfant  qui il donnoit de ses
poisons, pour en faire l'essai sur ses camarades, et peut-tre sur
nous. Le passager Bourg nous amenoit en mme temps le petit Trabaud.
tant prs de la galerie, ils reculent et font un grand
cri.--Qu'est-ce?--_Au pyaye, au pyaye!_ (Un sort, un sort!) Ce mot est
emprunt des Indiens. Messieurs, vous tes perdus, dirent nos quatre
quidams,  la vue d'une liane qui barroit tout le vestibule. Notre case
toit cerne d'un cordon de racines, d'o pendoient  et l de petits
paquets de cheveux, et des cailloux marqus de signes que nous ne
connoissions pas. Bourg et notre lve, toujours  l'cart, nous dirent
de prendre une torche, pour brler le sortilge. Le pre Raymond jetta
son juste-au-corps dans un seau d'eau, et se joignit  Bourg pour courir
au puits, afin de laver tous les lieux que l'ombre de la corde avoit
touchs. Ils passrent ensuite une trane de feu sur la terre, d'o on
voyoit sortir quelques branches de simples. Le vieux Raymond insista
dans son opinion, et Bourg nous prdit qu'il nous arriveroit quelque
chose de fcheux. Les oisifs ignorans des habitations croient fermement
aux sorciers; quiconque les contredit sur ce point, perd leur confiance.
Quelques-uns mlent le sortilge  la religion.--Les vieux ngres, nous
dit Bourg, sont extrmement dangereux; ils font des pactes avec le
diable, et leur crdit s'tend jusqu'au fond de la mer: l'autre jour
j'ai vu une croix de paille sur mon canot, c'toit un _pyaye_. Je ne
voulus pas m'en rapporter au ngre qui me l'avoit dit avant que d'aller
 la pche; il en revint trois jours de suite, sans avoir rien pris; le
poisson dansoit  son approche. Enfin nous lavmes le canot, et le soir
du quatrime jour, nous le remplmes de poisson. Le _pyaye_ que nous
venons de brler est mortel; si vous l'avez touch, quelques-uns de
votre socit priront sous peu. Trabaud, enchant de cette occasion
pour avoir cong, nous dit qu'il avoit la fivre. La leon fut remise au
lendemain. Nous fmes sentinelle une partie de la nuit, mais les semeurs
de sortilge ne vinrent pas.

_25 septembre_ (4 vendmiaire). Sur le minuit, nous entendons du monde
rder autour de la case. Ils se disent tout bas: _Ils dorment_... Ils se
moquent des sortilges, voyons s'ils chapperont  celui-ci. Ils vont au
cimetire exhumer le malheureux _Leroux_, dport qui venoit de mourir
de chagrin, depuis quelques jours. Son cadavre, noir comme du charbon,
exhaloit une odeur pestilentielle qui ne les dgotoit pas; nous
descendons  pas de grue pour les surprendre. J'ai dj dit que notre
haie de citronniers servoit de bornes au cimetire. La lune qui, dans
son plein, versoit l'ombre des branches sur nous, les clairoit 
loisir. Ils lui arrachent la peau du crne, les dents, les ongles, les
cheveux, la plante des pieds et toutes les extrmits, les coupent en
petits morceaux, et en font diffrens paquets. Nous tions hors de nous;
l'un d'eux va en avant pour marquer les postes; nous nous relevons pour
les envelopper. Ils nous entendent et s'enfoncent dans les paltuviers.
Nous courons dnoncer cette profanation  nos voisins; on fait la
visite, tous se trouvent dans leur case. L'uniformit de leur couleur,
et la crainte de faire tomber la plainte sur des innocens, nous
continrent dans les bornes d'une juste discrtion. Ils nous avoient vou
une haine ternelle, depuis que j'avois dit que leur inertie faisoit
dgnrer la libert en licence. Heureusement que nous tions peu
affects de cette _ncromancie_. Quoi qu'il en soit, ils pouvoient nous
empoisonner s'ils ne parvenoient pas  nous ensorceler, car le mystre
des magiciens d'Europe et d'Afrique, ressemble  celui des Indiens.

L'intention de nos faiseurs de pyaye toit criminelle si nous eussions
t aussi crdules qu'eux; la crainte lui auroit peut-tre donn
quelqu'effet: ainsi nos pas sont sems de piges dans les deux mondes,
et nos perscuteurs disent:

  _Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo._

Si Dieu les protge, nous armerons l'enfer contr'eux!

Nous sommes assaillis au-dehors par les Africains, dans l'intrieur par
les serpens, les insectes, la famine, la maladie et le chagrin:
Tronon-du-Coudray avoit bien nomm la dportation _guillotine sche_;
la mort seroit prfrable  une pareille existence! L'espoir nous reste
encore; il en est de plus malheureux que nous! Mais nous n'avons cueilli
que des roses, dans peu de jours il ne nous restera que des pines.


_Dcours de Septembre, Octobre, mi-Novembre 1798._

Nous tombons malades tous trois, sans pain, sans garde, sans voisin, ou
plutt sans autres amis que notre bon Blisaire, M. Colin.....

Je ne me souviens de rien depuis le premier octobre jusqu'au dix
novembre; une fivre putride m'a absorb, et j'ai perdu connoissance
presque jusqu' cette poque.

Le six octobre, nos croises ont t fermes pour nous cacher le convoi
de mon ami Pradal, dport, qui demeuroit  Koroni,  deux lieues, o il
est mort de la mme maladie qui nous dvore dans ce moment; il a t
inhum au bord de notre jardin.

Le 10 octobre 1798, Jean-Baptiste Cardine, membre de notre socit,
meurt chez monsieur Colin, o il avoit rest un mois malade; on met le
scell chez ce brave militaire,  qui il n'a laiss que des haillons. On
en fait autant  la case Saint-Jean; on reprend mme jusqu'aux fonds que
Cardine avoit mis dans la socit  l'poque de notre tablissement. Le
mort toit grev de deux cents livres de dettes; on ne les paie point,
et on dfend de rclamer; on s'empare d'un dpt d'effets que nous
avions laisss en nantissement  Cayenne  notre dpart.

Le moment de notre maladie fut celui de notre plus cruel abandon. Le
jeune Trabaud, que nous avions men trop svrement pour un crole, dit
au passager que nous avions tu des vaches et des poules, et que nous ne
vivions que de vols: la misre o nous tions plongs rendoit ce compte
vraisemblable. Bourg, homme simple, s'en rapporta au tmoignage de
l'enfant, le fit partir pour Cayenne comme il le demandoit, nous
abandonna, et rpandit cette calomnie dans le canton. Tout le monde nous
fuit; M. Gourgue toit alors  Cayenne; il ne nous restoit plus que M.
Colin, qui ne fit que nous plaindre sans ajouter foi  cette fable. Les
vaches et les poules revinrent, et nous ne fmes informs de ces dtails
dgotans qu'au moment o nous commenmes  nous traner.

 qui faire entendre nos cris?  qui compter nos peines?  notre orient,
une mer immense nous spare de deux mille lieues de nos parens: mme
obstacle  notre nord,  notre midi: un dsert de sept cents lieues
commence  un mille de la cte!... Si cette malheureuse plage est
couverte de quelques huttes, elles sont loignes de neuf ou dix milles
les unes des autres; elles enserrent des indigens qui partagent leur
ncessaire avec d'autres infortuns jets sur le mme bord, pour les
mmes causes que nous....

Il ne nous reste plus de ressource que celle d'aller avec un bton, de
case en case, dire aux propritaires qui n'ont plus rien: _De grce,
nourrissez-nous gratuitement ou tuez-nous._ Comme nous nous loignions
du poste, sans avoir la force d'y revenir quelquefois coucher, le
sergent nous donna connoissance de l'ordre suivant:

Vous surveillerez les dports de trs-prs, vous pierez leurs
dmarches et leur conduite; s'ils bronchent, mandez-le moi; et
faites-les partir sur-le-champ bien escorts, ils seront trs-svrement
punis, ils sont sous votre surveillance et responsabilit.

  Cayenne, 9 Thermidor an 6.
                                         _Sign_ DESVIEUX, _commandant
                              de place, charg de la police gnrale_.

Depuis quinze jours, nous errons comme des spectres: nous n'avons qu'un
ami sur la terre; il est pauvre, aveugle, sexagnaire, cul-de-jatte; il
a sacrifi une partie de sa fortune pour Cardine; il a desservi sa table
pour nous nourrir pendant notre maladie; il a tir des bras de la mort
un autre dport qui demeure chez lui. Il a une demoiselle de 17 ans;
Givry lui plat, obtient sa main; nous en sommes instruits douze heures
avant la noce; notre confrre Noiron, cur de Crcy, leur donne, en
prsence de tmoins, la bndiction nuptiale dans la maison paternelle.

Le surlendemain, Noiron est conduit en prison  Cayenne pour avoir fait
ce mariage. Dans la suite on l'a relgu  Approuague (o il est mort).
Comme il avoit des fonds dans la socit, il remit ses intrts au
maire, et le peu qui nous restoit fut vendu. Nouvelles douleurs,
nouvelles recherches.

St.-Aubert trouva le premier  se placer chez une veuve,  quatre lieues
au N. O. dans le fond du dsert.

_Le 23 dcembre_, il revient  notre case pour chercher ses effets, la
joie le suffoque au point qu'il est prs d'touffer. Avant son dpart,
il avoit les jambes enfles;  son retour, elles toient sches comme
des lattes. Nous tions en hiver; les pluies avoient form de vastes
prispris ou tangs, o il faut s'enfoncer jusqu' la ceinture; quand on
quitte les bords de la mer, et ces bords sont percs  et l de criques
ou petits torrens. Les fruits, les sucs des herbes vnneuses et la
fracheur de ces eaux croupies et empoisonnes, lui avoient fait
remonter l'humeur dans l'estomac. Il dnoit avec nous chez M. Colin. Il
s'endort subitement; au bout de quelques heures de lthargie, il se
rveille en sursaut, s'agite comme s'il et aval du plomb fondu; il
cume et vomit des flots de sang caill, ml de pus. Il retombe ensuite
dans son premier sommeil, sans voix, sans connoissance, les yeux
hagards, enfin dans un tat mixte entre la mort et la vie. Plus il est
robuste, plus la nature faisoit d'efforts pour l'acclimater. Nous crmes
que le lendemain il n'existeroit plus; mais il vivoit, ou pour mieux
dire, il vgtoit; il ne se plaignoit point, il avoit les yeux ouverts
et il ne voyoit rien, n'entendoit rien, ne demandoit rien, ne pouvoit
rien, ne sentoit rien. Son corps exhaloit une odeur cadavreuse; sa
langue et ses lvres toient noires et gonfles. Au moment o sa crise
l'avoit pris, deux ngres de chez sa future htesse toient venus pour
prendre ses effets, et s'en toient retourns  vide, donner la nouvelle
de sa mort.

Le surlendemain, il desserre les dents, prend quelque nourriture, et
retombe dans sa lthargie. Le 24, il se met sur son sant, comme un
homme dans le transport; il boit, il mange comme s'il n'toit point
malade; il parle, il se promne comme un somnambule. M. Colin nous avoit
donn une garde qui ne le quittoit pas. Le jour de Nol, nous montmes
dner  Pariacabo; le soir,  notre retour, il avoit recouvr ses
organes et son bon sens. Il s'tonnoit d'tre au lit, il nous demandoit
quelle heure il toit, depuis quand il dormoit, si la mare toit bonne
pour qu'il partt. Il vouloit se lever, et s'tonnoit de se trouver si
foible. Nous lui fmes cent questions, pour voir s'il n'toit pas encore
dans le dlire. Aprs nous en tre convaincus, nous restmes aussi
stupfaits que lui, quand il nous assura qu'il ne se souvenoit de rien,
qu'il n'avoit rien souffert, et qu'il ne se croyoit de retour que depuis
douze heures. Ses jambes enflrent de nouveau; au bout de cinq jours, il
fut rtabli.

Le premier de l'an 1799, il se mit en route, pour aller chez sa
propritaire la veuve Simmer; il avoit pour trois heures de chemin. Il
se charge  notre insu d'une partie de son linge, s'gare, s'tourdit,
s'endort dans un sentier de traverse; ne se rveille qu'au coucher du
soleil, chemine  la hte, s'enfonce dans un bois effrayant, et se
trouve  la nuit au milieu d'un de ces tangs forms tout--coup par les
eaux que les nues d'orage ont dcharges dans le haut des dserts.
Durant l't un chasseur vient par hasard une fois par mois dans ces
lieux bien desschs; mais pendant l'hiver, des reptiles de toute
espce, gros comme des troncs d'arbres, y font sentinelle au fond de
l'eau, et s'y suspendent au bout des branches, pour saisir et dvorer
l'homme ou l'animal sans dfense.

Le malheureux crie en vain; la nuit est close, il monte en tremblant sur
les branches tortueuses d'un acajou frugifer; c'est-l qu'il attend le
retour de la lumire, au milieu des animaux dont les hurlemens affreux
redoublent ses malheurs et son effroi... Quelle solitude... Quelle
nuit... L'enfer est-il plus redoutable?... Le jour vient, il respire
encore, il se trane au milieu des eaux, du ct de l'Est.... Le soir,
il arrive  la cte, il apperoit une case d'Indien; il lui conte ses
malheurs, lui montre ses jambes ensanglantes. Le sauvage l'accueille,
lui prte son lit, lui donne  manger..... Il n'avoit rien pris depuis
trente-six heures. Au bout de deux jours, il se rend chez son htesse.
Elle le croyoit mort; au rcit de ses traverses, elle s'attendrit par
caprices, car cette vieille fait tout par caprices. Le 20 janvier, elle
le renvoie et il revient  Kourou,  nos charges.

Ses habits toient dchirs, ses jambes sanglantes, son visage maigre et
allong, ses yeux creux. Givry nous l'amena: nous l'avions fait chercher
pendant huit jours; nous le croyions noy ou dvor par le tigre. Nous
nous assmes tous trois pour pleurer jusqu' satit au milieu de notre
malheureuse cabane.

Il avoit perdu, dans le dsert, ce qu'il avoit pu emporter avec lui.
Nous nous dcidmes enfin  demander pour nous trois les vivres 
l'agent Burnel, qui en arrivant paroissoit vouloir adoucir le sort des
dports. Aprs un expos succinct de nos pertes et des causes de notre
tablissement et de notre misre, nous terminons ainsi notre ptition:

Nous avons marchand avec la misre pour conserver nos jours; nous ne
pouvions rien vendre au milieu d'un dsert o nous n'avions rien. Quatre
cents livres de marchandises en denres et en toile toient tout notre
avoir entre sept compagnons de malheur, dont un est mort de chagrin et
de dtresse. Trois,  moiti vivans, ont t arrachs au trpas par des
colons gnreux; les trois qui implorent votre justice ne savent plus 
qui s'adresser pour vivre. Leurs malheurs ne seront qu'un songe, si vous
faites luire pour eux un rayon de justice.... Le maire de Makouria lui
prsenta cette pice, Burnel mit au bas: _Nant  la requte._ Avec
quelle ferveur nous prions Dieu dans cette crise terrible!... Lui seul
pouvoit la faire cesser. Providence ternelle! je te remercie de
m'avoir rendu malheureux, tu m'as rendu plus attentif et plus sensible 
tes bienfaits, tu as ouvert ta main, et dans un clin-d'oeil nous sommes
sortis de l'abme. Une ngresse libre nomme Dauphine a recueilli
St.-Aubert, l'a soign comme son enfant, il ne pouvoit se remuer; elle a
pans pendant trois ans ses larges plaies qui ne se sont jamais fermes.
(Aujourd'hui il est en France.) Ici le lecteur tressaille comme nous de
reconnoissance. Margarita a t plac en mme tems chez M. Molli, alors
rgisseur de Pariacabo. Que j'ai de plaisir  placer ici le nom de
Molli! Il m'inspire des sentimens de peine et d'effusion; je lui dois la
vie, cela suffit au lecteur.

J'eus le meilleur lot, celui de rester chez M. Colin, o je fus plac
par Givry son gendre. Je n'ai jamais t plus heureux de ma vie; quoique
ce vieillard ft dans la dtresse, il rptoit sans cesse  ceux qui
venoient le voir: _Si ma table est frugale, je m'honore de la voir
entoure de trois dports._ Tant qu'il a vcu, j'ai partag mon tems 
la rdaction de cet ouvrage et  la lecture; il m'a donn de grandes
lumires, il avoit trente-cinq ans de colonie.

MM. Gauron, chirurgien, ami de M. de Prfontaine, et Gourgue, notre
voisin, dont je vous ai dj parl, sont propritaires de manuscrits
prcieux sur les indiens. Leur bibliothque bien fournie a toujours t
 ma disposition; j'en ai fait bon usage par got, et pour dsennuyer M.
Colin qui toit aveugle. Son gendre Beccard, garde-magasin  Konanama,
tant mort le 2 fvrier 1799, j'ai fait un voyage  Synnamari, pour
viser la reddition des comptes de la veuve. Cet heureux hasard m'a
fourni les pices authentiques que je rapporterai plus bas. Dsirant
m'instruire sur les lieux, j'ai t moi-mme  Konanama au milieu de
l'hiver et des torrens. J'ai pris le plan du dsert et celui du village
 moiti embras; enfin j'ai visit la partie de l'ouest de la colonie,
accompagn du maire de Synnamari, qui m'a donn un permis pour aller
jusqu'aux Karbets indiens; ainsi, j'ai vu par mes yeux une grande partie
de ce que je dirai des naturels du pays. Les manuscrits de Prfontaine,
ceux des jsuites et des missionnaires du Saint-Esprit ont fait les
trois quarts de cet article.

Dans cette nouvelle passe, o je n'avois tout juste que le stricte
ncessaire, je me trouvois plus heureux qu'un millionnaire  qui la
crainte d'un revers de fortune te ou diminue la jouissance du prsent,
sans espoir pour l'avenir; l'amour du travail, le dsir, la facult et
la ncessit de m'instruire pour me distraire, m'ont fait bnir de bon
coeur ce prince qui sur son trne, dans le sein du luxe et des plaisirs,
crivoit au livre de la sagesse, _qu'une honnte mdiocrit vaut mieux
que l'opulence_; le plus grand bonheur de ma vie est d'en avoir fait,
avec rflexion, la dlicieuse preuve. Que de fois, me promenant seul le
soir sur les rochers, ou m'garant par plaisir dans le dsert, occup
ou de ma lecture, ou de mon ouvrage, aprs avoir arrang mon retour en
France, j'ai fait redire aux chos des bois: _Mon coeur est libre, je ne
me reproche rien!_ Quand la mer venoit lcher mes pieds nus et hls par
le soleil, je me sauvois en riant, et perch sur un cdre bris par les
torrens et jet sur le rivage, je contemplois sans effroi le silence de
la nature et la fureur des vagues, que je dfiois d'approcher jusqu'
moi. Mon coeur supploit  la monotonie du spectacle, par la prsence de
mes amis de France qui, dans un clin-d'oeil, venoient de deux mille
lieues se ranger  ct de moi, pour voir le dsert. Comme je profitois
de leur surprise! Une heure aprs, j'allois les rejoindre  Paris, je
les surprenois; mon exil toit mon triomphe; je ne pouvois suffire 
leurs questions. Quand le sommeil ou le repas me distrayoient de ces
heureux songes qui toient toujours nouveaux pour moi, je me disois avec
ivresse: _Je n'ai donc plus d'inquitude pour vivre; que je suis
heureux!_

Un autre jour, je fouillois le terrier d'un cabaou, ou d'un tatou,
cochons de terre, dont le dos est couvert d'cailles qui ne redoutent
point la balle: cet animal plus habile que nos mineurs, creuse en un
clin-d'oeil,  plusieurs pieds sous terre, et, au bout de deux heures,
sort  sept et huit toises d'un second soupirail qu'il ouvre avec son
grouin; son manteau, qui ressemble  celui de nos cloportes, lui sert 
envelopper sa tte et ses pattes trs-courtes et armes de griffes; les
cabaous sont gros comme nos tonkins: c'est une excellente nourriture;
les chiens ne peuvent les atteindre dans le terrier, parce qu'ils en
referment l'ouverture  mesure qu'ils s'y enfoncent quand ils se sentent
poursuivis; on les prend pourtant quelquefois  l'improviste, mais alors
les chasseurs frottent les chiens avec du hallier, et cette recette qui
parot risible, est un enchantement pour le gibier, que le chien
n'effraie plus; j'ai remarqu que certaines herbes ont tant de force sur
ces animaux, que le chien ne manque pas sa proie. On prtend que ces
frictions rendent les chiennes striles, et font mourir leurs petits. Un
autre jour je rencontrois un _mangeur de fourmis_, un _mouton
paresseux_, ou un _tapir_. En voici la description:

_Mangeur de fourmis._ Petit ours qui a le poil gris, long, les pattes
de devant courtes, trs-grosses et trs-fortes; la queue longue et
fournie comme celle d'un renard; les yeux horisontalement placs comme
l'ours; le museau pointu de mme, et la bouche si petite que l'on ne
peut y enfoncer que le bout du petit doigt; il n'a point de dents; sa
langue pointue et trs-longue est un peu graine et gluante; il la
plonge dans une fourmilire pour servir d'amorce aux fourmis; quand elle
en est couverte il la retire. Sa dfense est un croc gros comme le
doigt, qu'il a au bout de chaque patte; il s'en sert pour ventrer les
chiens; s'il est pris  l'improviste, il se couche sur le dos et saisit
le chasseur ou l'animal qui le cherche. Le _mouton paresseux_ et le
_tapir_ ont les mmes dfenses et en font le mme usage, mais celui-ci
est beaucoup plus utile que les autres. Les fourmis cres, dit l'Esprit
Saint, pour donner l'exemple aux paresseux, sont en si grande quantit
dans certains plantages, que souvent elles trompent entirement
l'esprance du colon. La Providence les multiplie d'un ct, pour faire
gagner le pain  l'homme,  la sueur de son front; de l'autre, elle cre
un destructeur de ces insectes pour qu'il ne perde pas le fruit de ses
travaux.... _O Providentia! o altitudo sapienti!_...

_Mouton paresseux_, quadrupde gros comme un bon chat, a le front d'un
singe, le museau rond et un peu cave, les yeux petits d'un gris mort,
les dents petites et peu aigus; le poil rude, brun et blanc sous le
ventre, aux pattes et  l'orole de l'orbite de l'oeil. Les pattes
longues et musculeuses armes de cinq crocs d'une corne dure et
extrmement aigu. On l'appelle mouton, parce qu'il ne fait de mal 
personne. L'existence est un supplice pour lui: quand on le touche, il
pousse un cri aigu, entr'ouvre  peine sa gueule et ses yeux comme un
tre attaqu d'une violente crispation de nerfs. Il a si peu de cnovie
dans les jointures et de mobilit dans les vertbres, qu'il ne remue de
place que pour manger; il se nourrit de feuilles de mont-bin, arbre
trs-commun, dont le fruit ressemble, pour la forme,  nos prunelles de
mirabelle.

On l'appelle mouton paresseux, parce qu'il reste sur l'arbre jusqu' ce
qu'il l'ait dpouill de toutes ses feuilles. Si l'ambitieux alloit 
son cole, il borneroit ses dsirs, et ne mouilleroit pas la terre et
de sang et de larmes.

_Tapir ou mahy-pouri_, quadrupde, a le poil noir et rude, et les yeux
d'un cochon; le museau pointu et mobile en trompe comme un lphant; le
pied trifourchu et extrmement musculeux, est gros comme une vache
trapue; il a le dos en arc..... Sa chair est aussi bonne que celle du
boeuf. Il se nourrit d'herbes au dfaut de poisson; sa fiente semblable
 celle du cheval, est un enivrant pour le poisson, dont il est
trs-friand. Il habite la terre et les eaux. Quand il trouve des tangs
bien peupls, il y dpose ses excrmens, s'y plonge, les bat avec ses
pieds; le poisson, allch, vient  l'odeur, mange, s'enivre, flotte sur
l'eau, et devient la pture du tapir. Les croles au fait de sa ruse,
l'attendent au bord des tangs, et emportent les restes de sa table. Il
court avec tant d'agilit et de force, qu'il rompt les trappes que les
grosses couleuvres tendent au milieu des _pripris_. On mange tous les
animaux dont je viens de parler. La superstition est si grande ici que
la plupart a horreur du tigre martel, et mange le tigre rouge avec
dlices. La chair de l'un et de l'autre est plus succulente que celle
de toutes nos grosses pices de France.

 la fin de l'hivernage, nous allions  la pche aux flambeaux, o nous
faisions le quart pour surprendre la tortue de mer, et la retourner
pendant sa ponte; car cet animal, comme l'autruche, dpose ses oeufs
dans le sable, o elle vient pendant les tnbres,  mare montante. Les
habitans en faisoient autrefois un grand commerce; le titre de proprit
est l'adresse de la retourner sur le dos. Les anses o les tortues
montent sont couvertes de sable et ordinairement peu poissonneuses. Les
habitans de Kourou m'ont assur que la pche qui toit trs-peu de chose
quand j'y tois, toit si abondante avant que la mer et emport, dans
l'espace de cinq ans, plus de dix lieues de vase qui couvroit le rivage
jusqu' Synnamari, que le soir les voyageurs prenoient des flambeaux
pour ne pas se heurter aux os et aux artes des poissons jets et
pourris sur le rivage.

On prend encore quelques grands poissons, tels que la vache marine.

_Vache marine._ Poisson ainsi appel, parce qu'il a sur le front deux
petites excroissances musculeuses et blanches, en forme de cornes,
longues de trois ou quatre pouces. Il imite aussi le meuglement de la
vache. Il est vivipare comme le lamentin, vorace comme le requin; sa
peau est la mme. Chez tous ces grands poissons les mles ont deux
lames, et les femelles deux fourreaux galement propres  la gnration;
de-l vient que quelques-uns multiplient sans cesse. Les lzards sont
pourvus de mme: de-l cette quantit d'oeufs qu'ils cachent dans la
terre. Ces deux voies de la gnration ne seroient-elles pas faites pour
classer les deux sexes?..... C'est ce que j'ignore.

_Espadon_, grand poisson de mer, ennemi jur de la baleine, ainsi nomm
parce qu'il porte  l'extrmit de son nez une pe ou peigne  deux
rangs de dents, l'un  droite, l'autre  gauche. Au milieu de cette arme
est un muscle qui rpond  son sensorium. Les pcheurs qui le savent le
frappent  cet endroit, pour se soustraire  sa fureur, au moment o il
est pris, et c'est presque toujours  la ligne, car il est vorace, mais
il ne s'attache qu'aux poissons. La double scie, dont je viens de
parler, lui sert de dfense contre les autres poissons, et sur-tout
contre le requin qu'il ventre souvent.

Peu de jours aprs notre arrive, une baleine et un espadon se
battirent prs des lets du Salut. La baleine fut la plus foible et
mourut: elle infectoit le rivage au loin.

Au commencement de septembre 1798, le pcheur de l'habitation attira sur
le rivage un gros espadon vivant qu'il avoit attach  une forte ligne.
Il fut forc d'attendre le pendant pour l'assommer: c'toit une femelle;
nous l'ouvrmes, et trouvmes dans son estomac plusieurs poissons
entiers et  moiti dlays par le suc gastrique. (Les poissons en sont
plus pourvus que nous pour digrer, car ils avalent leurs alimens sans
les mcher.) Nous trouvmes au dpt du chyle un gros cordon auquel
aboutissoient plusieurs fils qui se rendoient  une grosse enveloppe,
que nous brismes: elle contenoit deux autres sacs o toient d'un ct
des oeufs, ou plutt des embryons, et de l'autre des petits arms de
leurs peignes, et pourvus au nombril d'une grosse vessie adhrente, dont
un lacet communiquoit  l'estomac du petit, et l'autre beaucoup plus
fin, au cou de l'enveloppe, et de-l au dpt du chyle, qui se divisoit
en rameaux comme un arbre. Plus le petit toit foible, plus le cordon
communiquant au chyle toit fort: il diminuoit  mesure que le petit
toit prs de natre. Ainsi, la vessie o repose la nourriture se
dtache sans peine, et le lacet qui la suspend au nombril du petit, lui
fait prendre nourriture  chaque fois que la mre s'agite. Comme elle ne
peut l'allaiter, il sort de sa prison, sevr, arm et en tat de
chercher sa vie. La couleur du chyle qu'il a pris est d'un blanc de lait
un peu tourn, et plus ou moins liquide suivant son terme.

Pendant le jour, quand nous tions  la chasse au milieu des forts ou
dans les dserts arides, nous trouvions,  chaque moment, des pauses 
faire pour remercier la Providence. Dans la plaine, le soleil  pic sur
nos ttes, nous faisoit suer jusqu'au sang, et nos poumons embrass
soupiroient aprs une goutte d'eau; nous gagnions un taillis, deux
lianes nous entrelaoient, l'une lisse et couverte d'une double
pellicule de gris cendr, l'autre canele ou plutt ride; nous coupions
la premire, nous tendions la main, elle nous versoit une eau plus
dlicieuse, plus frache et plus limpide que la liqueur la mieux
distille; elle nous la versoit en assez grande abondance pour que nous
fussions pleinement dsaltrs sans tre incommods; l'autre nous
donnoit un jus laiteux, nous en imbibions de la farine de racine que
nous jettions aux poissons, qui s'en trouvoient enivrs, et que nous
prenions sans peine.

 notre retour, nous nous flicitions d'avoir vit un gros scorpion, ou
d'avoir tu un serpent _grelot_, _amida_ ou _ deux ttes_; quelquefois
nous anatomisions ces mauvais voisins quand ils venoient dans nos cases.

Un jour, Givri en tua un de sept pieds, c'toit un petit amida. Il toit
 Koroni, dans la case d'une ngresse, si occup  avaler les oeufs
d'une poule qui commenoit  couver, que la ngresse le toucha sans
qu'il se dranget. Il avoit charm la poule, qui ne remuoit pas de son
nid. Il l'auroit avale si la couve ne lui et pas suffi. Comme nous
l'avions frapp sur le milieu de l'pine du dos, nous emes tout le
loisir de faire l'opration. Je fis sortir de son corps les oeufs qu'il
venoit d'avaler; ils toient intacts; nous en fmes une omelette qui
toit trs-bonne. Nous le dpouillmes; il nous infecta de musc. Les
parties de la gnration de cet animal sont si odorifrantes, que
certaines personnes le devinent au flair. En gnral, le musc des
animaux des pays chauds est une graisse jaune qui se trouve aux
jointures, et sur-tout aux parties de la gnration; on l'extirpe, et on
lave ces parties avec du jus de citron. Le serpent en est plus pourvu
que les autres animaux; sa chair est d'un blanc de poulet.

L'amida a l'caille du dos ronde, d'un gris brun; celle de dessous jaune
et brillante comme la nacre de perle; sa mchoire est arme de deux
rangs de dents trs-incisives, longues et fortes comme des camions.
L'orifice de sa trache-artre est couronn de deux petites poches d'o
sortent deux dards noirs, longs et pointus comme des pes. Au moment o
il serre un corps dans sa gueule, ses deux poches presses et par son
souffle et par le solide qui remplit ses mchoires, font sortir ses deux
lances qui sont les alambics jaculateurs de son venin.

Voil le prcis d'une partie de la destine particulire qui nous
attendoit  Rochefort sur les deux frgates,  Cayenne, et dans la
Guyane, depuis le 18 fructidor (6 septembre 1797), jusqu' la fin de
mars 1799.

_Le 30 aot_ (13 fructidor an 6.) Les soldats et les matelots se sont
rvolts contre Jeannet, Desvieux et Lerch, colonel du bataillon noir.
Depuis huit mois, ils ne recevoient point de prt; on disoit que cet
argent servoit  agioter. Desvieux et Jeannet ont rejet la faute sur le
colonel; l'agent a montr beaucoup de fermet; Desvieux s'est enfui sur
son habitation retrouver son pouse avec qui il avoit divorc. La
rvolte a dur trois jours; tout Cayenne toit en rumeur; enfin, le
colonel a t dgrad; _Jeannet_ l'a arrach des mains des soldats qui
vouloient l'gorger. Il a t envoy aux lets du Malingre, et la troupe
s'est apaise par argent; les riches marchands ont fait des sacrifices;
au bout de cinq jours, tout est rentr dans l'ordre. Le bruit du rappel
de _Jeannet_ avoit augment le mcontentement de la troupe. Il ne
restoit que quelques dports  l'hpital; les autres toient placs ou
partis pour Konanama; une golette en avoit emport 87 qui toient
rests trois jours en route sans eau, confondus avec leurs effets, et
plus entasss que sur _la Dcade_.

_Le 6 octobre_ (15 vendmiaire an 7),  cinq heures du soir, la corvette
_la Bayonnaise_ apporte 120 dports, dont 9 sont morts en route.

_Le 9 octobre_ (18 vendmiaire), une chaloupe va  bord de _la
Bayonnaise_. Vingt-quatre dports sont conduits  l'hospice, dont la
moiti est expirante, et l'autre a achet du chirurgien du bord la
permission de mettre pied  terre. Le reste est expdi  Konanama.
_Jeannet_ est pourtant bien inform que la moiti de ceux qui y sont,
est dj moissonne par la peste; il a mme nomm une commission pour
visiter Konanama. Il sait, en outre, que ceux qu'il vient d'y envoyer
n'avoient point de mdicamens  leur bord; que le scorbut en rongeoit
les trois quarts; il les y a donc envoys pour mourir: voil _Jeannet_,
il fait le bien et le mal avec la mme indiffrence.

Nous avions apport le directoire avec nous; _la Bayonnaise_ a amen ses
commissaires; et c'est l'agent lui-mme qui leur donne en riant cette
qualification. Le commandant de _la Bayonnaise_, Richer, annonce un
nouvel agent qui est en route pour remplacer Jeannet. Beaucoup plus de
terreur en France que quand nous en sommes partis, scission dans le
directoire; la loi de conscription, et 100 liv. pour chaque
dnonciateur qui prendra un migr ou un dport qui s'tant sauv du
lieu de son exil, sera trait comme ceux qui ont port les armes contre
la rpublique.

_Le 13 octobre_ (22 vendmiaire), les tats-Unis dclarent la guerre 
la colonie; Jeannet en prvient les habitans, annonce la famine, et
ordonne de planter des bananes et le double de maniok. Cette dclaration
de guerre est la suite de la rapacit de l'agent et des armateurs en
course. Notre capitaine Villeneau en a allum la premire torche. Le
lendemain que nous emes mouill, un brick anglo-amricain, charg de
farine et de boeuf, fut arrt par Villeneau, et confisqu par Jeannet,
qui l'avoit renvoy,  vide, porter cette nouvelle aux tats-Unis. Voil
la cause de cette rupture  laquelle la France n'a peut-tre aucune
part. Dans tous les cas, la famine annonce vient de la dilapidation de
l'agent;  peine les corsaires ont-ils fait quelques prises que Cayenne
regorge de marchandises; l'agiotage commence; on porte tout  Surinam
pour avoir des piastres; le magasin reste vide; et quand il n'arrive pas
de nouvelles prises, on met les habitans et leurs vivres en rquisition,
ou bien on expdie des golettes  Surinam, pour racheter au quadruple
les comestibles qu'on y a ports pour rien. Les cayennais, comme les
filles de joie, vivent, au jour le jour, des rapines que les corsaires
partagent avec l'agent, qui les revend aux gros marchands, qui les
changent  Surinam, quand le petit peuple ne veut pas les payer au
centuple: ce trafic n'auroit rien que de louable, si le magasin se
trouvoit approvisionn pour quelques mois. Au reste, la colonie n'a rien
reu de France depuis le commencement de la guerre; et, dans quinze
mois, trois btimens lui ont apport 329 exils, qui n'ont pour toutes
munitions que les ordres des commissaires du directoire et de Rochefort.

_21 Octobre._ (_30 vendmiaire._) Un envoy de Cayenne  la poursuite de
M. Barthlemy et de ses sept compagnons d'vasion, nous dit en dnant
chez le maire que ces messieurs n'ont fait que passer  Surinam; qu'ils
toient sous des noms emprunts, munis de trs-bons passe-ports signs
de Jeannet; que de suite ils ont fait voile pour Dmrary, d'o ils sont
tous partis  l'exception de M. Aubri qui est mort.

_22 Octobre._ (1er. brumaire.) M. Martin, chirurgien, qui a t pris par
les Anglais en passant  Cayenne, nous donne des nouvelles de _la
Dcade_. Cette frgate a t prise en mme tems, sans coup frir;
l'officier qui a remis Villeneau sur le ponton, a dit aux Franais
prisonniers qui se trouvoient sur son passage: Il n'y a point d'homme
en France aussi lche que celui-l. Nous serions bientt  Paris, si
tous lui ressembloient. Villeneau avoit  son bord l'Anglo-Amricain
qui toit arriv trop tard, pour donner les papiers aux huit vads de
la premire dportation. Son btiment ayant mouill trop prs de
Synnamary, il fut pris par un croiseur cayennais et amen  la capitale
o il avoit la ville pour prison. Son btiment fut confisqu, l'agent
lui rendit sa libert et un baril de farine pour se rendre  Surinam: il
va au magasin, demande un baril estamp d'un numro qu'il indique. Il
prend fantaisie au garde-magasin de le visiter; il se trouve des
passe-ports au fond du tonneau; Jeannet fait resserrer le capitaine et
l'embarque sur _la Dcade_ avec les pices  sa charge. Ce brave homme,
nomm Tilly, en laissant son gelier prisonnier dans la rade de
Plymouth, alla  Londres, et retrouva chez M. Wickam, l'adjudant
_Ramel_, _Pichegru_, _Dossonville_ et _de La Rue_. Villeneau l'avoit si
maltrait, qu'ils le prirent pour un phantme. Quelle reconnoissance!
Quelle heureuse rencontre!

Villeneau rentr en France a pass  une commission de marine, qui lui a
donn trois voix pour la mort, l'a destitu et class comme Lalier.

_5 Novembre 1798._ (15 brumaire.) Deux frgates amnent chacune un
agent, l'un, nomm Desfourneaux, remplace Hugues  la Guadeloupe; il
connot Parisot et le recommande  Burnel qui est le nouvel agent de
Cayenne.

Jeannet part au bout de trois jours, une nombreuse dputation
l'accompagne jusqu'au Dgras; des femmes de toutes les couleurs pleurent
amrement. Leurs poux rient sous-cape et tous lui font des adieux
diffrens.

Burnel, comme tous les nouveaux arrivans, dbute par de grandes
promesses, fait un pompeux loge de son prdcesseur, qu'il doit,
dit-il, surpasser. Nous verrons s'il tiendra parole.


_Fin de la troisime partie._




VOYAGE  CAYENNE.

  _Forsan et hc olim meminisse juvabit._
                                        Virg. neid. lib. I.

  L'innocent dans les fers, sme un doux avenir.




QUATRIME PARTIE.

     _Dserts de Konanama et de Synnamari.--Traitemens et morts
     des dports: leur liste; leurs successions.--Agence de
     Burnel.--Voyage jusques chez les Antropophages_ (ou mangeurs
     d'hommes); _leurs guerres; origine, vie et moeurs des
     Indiens carabes_.


Cette quatrime partie commence avec la septime anne rpublicaine, qui
rpond au 22 septembre 1798. Elle contiendra une anne, durant laquelle
nous verrons d'abord le traitement des dports  Konanama et 
Synnamari. Le lecteur sait dj comment je me suis procur les pices
authentiques des agens et des ordonnateurs. Je lui ai annonc aussi que
je m'tois transport sur les lieux, afin de n'tre ni au-dessus ni
au-dessous de ce que j'ai  dire. Ce qui suit est si terrible et parot
si incroyable, que je n'ai pas voulu m'en rapporter au seul tmoignage
de mes confrres, me dfiant plus de moi contre mes ennemis, que je ne
me prviens pour mes amis. Passons donc  Konanama.

       *       *       *       *       *

Occupons-nous du lieu de la scne avant de parler des acteurs. J'ai vu
ces dserts, j'ai pass des torrens pour visiter les ruines des Karbets.
J'ai frmi de la destine de mes malheureux compagnons dont les tristes
restes flottoient dans un tang. J'ai ml mes larmes aux eaux des
torrens qui rouloient sur leur dernire demeure. Mais supposons qu'il
n'y ait eu personne, que les exils n'y viendront pas; supposons que je
fais la dcouverte de cette terre: o est-elle? est-elle habitable? que
peut-elle produire? quel est son site, et quel est son sol?....

Partons de Cayenne: embarquez et ctoyez le rivage  neuf milles en mer,
 30 lieues au N. O. se prsente un grand bassin o les vents
engouffrent les flots et font remonter  deux et  quatre lieues vers sa
source une rivire rapide dont les bords troits et escarps sont
plants de grands arbres si bien enlacs et si touffus que le soleil
n'claire jamais l'onde. Remontez cette rivire environ  six milles,
vous trouverez une chane de rochers au milieu de son lit, qui vous
forcera de mettre pied  terre pour tirer votre canot et le porter
au-del de la cataracte ou du premier saut,  moins que vous ne
profitiez _du grand montant_. Gravissez la rive droite du fleuve et
dcrivez votre horison.

Au levant, une langue de bois aqueux s'lve jusqu'aux nues, se prolonge
depuis le rivage jusqu' une demi-lieue du nord au sud, et intercepte la
brise qui vient de la mer; au couchant, une paisse fort ferme cette
immense grotte; au sud-couchant, des bouquets de bois  et l, croisent
le vent de terre; au midi plein une vaste prairie couverte d'herbes
coupantes, est traverse par des rigoles et des tangs qui aboutissent 
une fort circonscrite en demi-cercle; du cte du sud, ces bois
conservent une ternelle fracheur, leur pied pose sur des vases noires,
sur des gouffres, sur des terres tremblantes; l't ne les dessche
jamais assez, pour qu'un voyageur puisse s'y engager sans guide; outre
les remous, il s'y trouve une grande quantit de couleuvres plus grosses
que le corps d'un homme. Tous ces arbres sont striles, quelques-uns
portent des fruits mortels, d'autres des serpens-lianes qui
s'entrelacent et font sentinelle au haut des branches; leur couleur
verte comme les feuilles ou grise comme le tronc de l'arbre, jointe 
l'obscurit et aux prcipices, mettent la prvoyance en dfaut; au
couchant-sud  l'angle du bois, est un chemin impratiqu, connu par les
Indiens _Arouas_, qui conduit dans d'autres prcipices  perte de vue;
l'horison est born par des forts, des montagnes et des lacs;  l'est
et N. E. par des dserts et des paltuviers, comment chapper  la
misre, au dsespoir et  la mort?

Attachons-nous  la topographie de la plaine, c'est peut-tre une terre
de promission.

Les vastes forts dont je viens de parler, ne me donnent point
d'ombrage; depuis huit heures du matin jusqu' cinq heures du soir, je
suis rti par un soleil brlant qui ne se cache qu' regret dans le bois
qui m'entoure; le bord des baches est un tang vaseux, et ces arbres ne
me couvriroient que de leurs troncs, car la couronne de leurs cimes 
cent pieds en l'air, n'est forme que d'un rang de feuilles dcoupes en
lance en forme d'ventail de la longueur de deux pieds..... La Savanne
ou vaste perspective o je suis, est inculte, sillonne en dos d'ne;
les arbustes y viennent  regret. La terre est rougetre, couverte d'un
mauvais friche  trois tranchans, qui se dessche aux premires chaleurs
de l't; elle est encore peuple de serpens de toutes espces.

Quand je tourne le dos au nord, ma vue s'tend  trois lieues  travers
les clairires que les _islets de bois_ laissent  et l;  mon orient
et occident, le terrain bois prend une forme sphrode. L, le sol trop
fertile est couvert d'arbres qui ne redoutent ni la hache ni la cogne:
ici, o le sort me fixe, il a horreur de produire quelque chose. De
misrables acajous sauvages et des ronces se cherchent pour
s'entre-touffer. Voil pourtant le local qu'on leur destine, voil
_Konanama_! La golette doit mouiller aujourd'hui, ils sont en route
depuis trois jours, ils meurent de soif et je ne vois point de puits...
O vont-ils loger? Sur ces bords couverts d'une terre rouge comme du
sang? J'apperois le btiment, des ngres sont dbarqus d'avance: les
Indiens et les travailleurs se pressent sur le rivage, ils mettent pied
 terre......--quel aspect!...--Nous y voil donc! s'crient-ils.....
Ah! Konanama! Funbre sjour, tu seras notre tombeau!.... Ils se
couchent sur les bords du fleuve pour se dsaltrer, la mare monte et
l'eau est saumtre, ils cherchent une source... un ruisseau, un puits,
l'inspecteur _Prvost_ n'en a pas creus; tout est aride: ils sont
consigns, on va les compter, les loger, leur lire les ordres; le soleil
est  pic, ils sont puiss, la mare a trois heures de montant: ils
n'auront d'eau douce qu' neuf heures du soir.....

Ils sont quatre-vingt-treize..... Prvost les harangue en peu de
mots....

Songez bien que vous tes ici sous ma surveillance et responsabilit,
nul ne s'cartera du poste  plus d'une journe, vous aurez l'appel
matin et soir comme  Cayenne, je vous invite  n'y pas manquer sous
peine de punition corporelle. Je dfends  aucun de vous d'approcher de
ma case. Si on a des rclamations  m'adresser, on me fera appeler par
le sergent ou par un militaire..... Le gouvernement m'ordonne de n'avoir
aucune liaison avec vous, et _je ferai fusiller le premier qui osera
remuer_. Vous ne dpasserez point les baches qui sont  votre orient...
Je vais vous donner lecture des intentions du gouvernement  votre
gard.

Rpublique franaise, libert, galit, Cayenne, le 20 thermidor an six.

L'agent du directoire au citoyen Prvost[4], directeur et commandant du
poste de Konanama:

Vous ferez part aux dports de nos intentions philantropiques  leur
gard, qui sont dictes par la mre-patrie.

[Note 4: Quand Jeannet eut appris par _la Bayonnaise_ qu'il alloit
tre remplac, il ne diffra plus  excuter le plan qu'il avoit conu
de runir tous les dports  Synnamary. Desvieux eut ordre de rejetter
tout l'odieux sur Prvost, et il le destitua provisoirement pour avoir
lu cet arrt aux dports: et que n'auroit-il pas fait si Prvost l'et
tu? Jeannet ne dmentira pas plus le fait suivant que la pice qu'on
vient de lire. Quand Monsieur Noyer lui reprsentoit que nous pririons
tous, il lui rpondoit: Ce sont si vous voulez de braves gens, bons 
employer dans d'autres tems, mais qui ne valent rien dans celui-ci;
d'ailleurs ils ont tort de n'tre pas les plus forts; comme homme
particulier, je ne leur en veux pas; comme agent du directoire qui ne
les envoie pas ici pour leur amusement, _je ne dois pas les mnager_.]

L'agent particulier du directoire excutif, considrant que la
mre-patrie ne lui a point remis de fonds disponibles pour la nourriture
et l'entretien du grand nombre d'individus qu'elle a envoys et de ceux
qui doivent encore arriver; considrant que la Guyane franaise manque
de ngres ou de cultivateurs, que la terre de ce vaste pays offre des
trsors  ceux qui veulent ouvrir son sein, a arrt et arrte ce qui
suit:

1. Les dports seront nourris pendant un an,  compter du jour de
leur dpart de la rade.

2. Ceux qui ne se trouveront pas placs  cette poque, seront tenus
de se faire un abattis. Le gouvernement se charge de leur fournir les
outils ncessaires.

3. Ceux qui s'adonneront  ce travail avant le terme prescrit, auront
les vivres pendant dix-huit mois et sont autoriss ds ce moment 
s'adresser  l'administration qui leur fera dlivrer sur-le-champ un
permis pour s'tablir dans quelque canton de la Savanne que ce puisse
tre.

La lettre du ministre des colonies  Jeannet, en date du 25 ventose an
6, avoit donn lieu  cet arrt. La voici:

En vous chargeant, par ma lettre du 20 fructidor, de donner vingt
arpens de terrain  chaque dport, je ne vous ai pas dit d'tablir ces
terrains  la charge de la rpublique, le directoire tant seulement
autoris par la loi du 19 fructidor,  procurer provisoirement  ces
dports, _sur leurs biens, les moyens de pourvoir  leurs besoins_ les
plus urgens. En vous marquant de fixer l'emplacement d'un bourg ou d'un
hameau pour y btir leurs logemens, je n'ai pas entendu que ces vingt
arpens de concessions fussent dans ce hameau, mais extrieurement, le
bourg ne devant avoir que des lots pour logement, cour, poulailler et
petit jardin. Quant  l'tablissement d'habitation, ce doit tre  leurs
frais, s'ils y prennent got, et vous leur procurerez toutes les
facilits que l'humanit commande. Je crois donc que Konanama et le
terrain de six cents toises de face sont propres  former ce bourg o se
retireront les dports dj arrivs, et ceux qui vous seront encore
envoys, que leurs facults et leurs gots ne porteroient pas  la
culture ou au commerce. En donnant par exemple  chacun une largeur de
dix toises et une profondeur de vingt, -peu-prs, on peut placer
beaucoup de logemens et sur un plan rgulier. Ce local vaut mieux que
celui dsign par les ingnieurs, parce qu'il est plus prs des endroits
dj habits, et que, par cette raison, les dports qui deviendront
habitans trouveront plus de moyens de commerce et de dbouchs pour
leurs denres.

_Le directoire vous autorise  prendre, sur les rclamations des
dports telles mesures que vous jugerez convenables, en conservant
cependant les moyens d'exercer la surveillance ncessaire pour qu'ils ne
puissent ni nuire, ni s'chapper._ Vous pouvez donc leur permettre de
former des tablissemens de culture et de commerce dans toutes les
parties de la colonie, autres que le chef-lieu et l'le de Cayenne, que
le directoire a formellement excepts.

Cette lettre prouve que le ministre n'avoit pas grande connoissance de
la colonie de Cayenne. Il auroit t trs-tranquillis sur les
concessions de terrain  faire aux dports, il ne les auroit pas si
troitement resserrs dans leurs dix et vingt toises, s'il et su que
tout le canton de Konanama, avec ces six cents toises de face, et plus
de soixante mille toises de profondeur, ne se vendroit pas un petit cu.
Le terrain n'a aucune valeur dans les lieux inhabits de la colonie,
tels que Konanama; et il en a fort peu, mme dans les cantons habits.
Avant la rvolution on n'estimoit le terrain que relativement  la
valeur des noirs qui le cultivoient, et  celle des tablissemens dj
forms; mais  Konanama, il n'y avoit que deux tablissemens abandonns
et aucuns noirs.

Jeannet lui-mme avoit reconnu l'impossibilit de l'excution de son
arrt dans sa lettre au ministre des colonies en date du 11 nivse an
6.

Si l'on s'en tient, citoyen ministre,  votre dpche du 20 fructidor
an 5, les avances se borneroient  quelques _souches de btail_, 
quelques outils aratoires, et  des instrumens de chasse et de pche;
alors les dports demeureroient chargs de se loger, de se procurer des
travailleurs, en les louant de gr  gr, et de les solder; mais en leur
admettant quelques moyens pcuniaires, quel ngre voudra quitter un
canton habit pour aller s'isoler avec eux  Konanama?

Les dports qui toient instruits et des dispositions de l'agent, et du
peu de moyens qu'il leur donneroit pour s'tablir, s'crirent tous
aprs avoir entendu Prvost: Il vaut mieux nous gorger... Nous n'avons
point t envoys ici pour avoir le sort des ngres et nous attendrons
tout du tems...--_Baissez le ton, chiens de dports, ou je vous ferai
taire  coups de fusil_, reprit l'inspecteur. Desvieux lui avoit envoy
des instructions prcises et svres, comme celles du sergent de Kourou.
Le tout mitig par quelques mots de consolation. Prvost passa sous
silence les paroles de justice, qui pouvoient modrer son despotisme.
Les malheureux se regardent comme des victimes entre les mains des
barbares. Les horreurs de la solitude, l'abandon qui donne plus d'empire
 l'arbitraire, la rapacit des soldats, par-dessus tout, cette pense
effrayante qui seule est un enfer....--Quand sortirons-nous d'ici? nous
y prirons, et peut-tre encore que dans dix ou vingt ans, les jette
dans une consternation qu'on ne peut peindre qu'en soi-mme...

Les soldats leur montrent leurs demeures: je vais en tracer le plan tel
que je l'ai copi en pleurant sur ces ruines malheureuses.

 trois portes de pistolet de la rive droite de la rivire, s'lve une
butte qui se prolonge de l'Orient  l'Occident; cet endroit,  l'abri de
tous les cts, reoit, pendant l't, les exhalaisons de la terre et
les feux d'un soleil brlant qui resserre ses rayons comme dans le foyer
d'un verre concave. Le pied de la montagne est inculte. Le sol est une
terre de sang qui blouit et reflte la lumire et la chaleur d'une
force insupportable. Le plan inclin et raboteux  l'extrmit du rayon
qui reoit les torrens de feu ou de pluie d'une plaine de trois lieues
de diamtre... est prcisment l'endroit que Prvost a choisi pour btir
le village; il le nomme la Dcade, parce qu'il fera regretter ce
btiment  ceux qui vont l'occuper.

Depuis un mois, il a mis soixante Indiens et quarante ngres en
rquisition pour activer les travaux. Le plan et la btisse sont plus
irrguliers que l'emplacement.

Le village est bti du Midi au Nord, depuis le haut jusqu'au bas du
ravin. C'est dans cette gorge que sont les principales huttes.

Un sentier, large de vingt pieds, forme une rue en pente jusqu' la
rivire dont les bords sont exhausss.

Au haut de la montagne, un peu  gauche,  trente pas des autres
karbets, est une loge assez propre, c'est celle du directeur;  droite,
une autre hutte, est le corps-de-garde des soldats blancs;  gauche,
celui des noirs...

 quarante pas, sur le penchant du ravin, deux rangs parallles de
couvertures de feuilles de balalou posent sur des piquets, on peut se
les figurer dans l'ordre suivant:

Du haut de la montagne, descendez  la rivire, la premire case qui
barre le point d'alignement, est celle de Prvost; elle est bousille,
latte, blanchie, orne de fentres, et distribue en deux petits
appartemens fort propres.

Celles des noirs et des blancs sont seulement lattes, les autres le
sont  demi; l'architecte a fait consister son savoir  ficher en terre
quatre mauvais piquets qui soutiennent une frle charpente monte  la
hte.

Vitruve dit que, de son tems, on montroit encore  Athnes, comme une
chose curieuse pour son antiquit et son ignorance, les toits de
l'Aropage, faits de terre grasse, et  Rome, dans le temple du
Capitole, la cabane de Romulus, couverte de chaume. Ces vieux difices
seroient des palais magnifiques en comparaison des karbets de Konanama.
Prvost se croit pourtant le premier Vitruve du dix-neuvime sicle; il
en remontreroit, dit-il,  M. Mentelle, dont il portoit les chanes.
Cette ignorance est d'une antiquit recule, et cette suffisance, d'un
comique original.

Le magasin est  gauche dans le fond du vallon; le four du boulanger,
construit  grands frais, est derrire; l'hpital est sur la mme
ligne; un peu plus haut, la prison: en hiver, les torrens s'y
prcipitent; les malades et les vivres nageront dans leur asile. Il est
tems de loger nos arrivans.

La nuit toit close avant qu'ils eussent marqu leur place, ils allument
de grands feux pour chasser les nues d'insectes qui se reposent de
prfrence dans cet endroit o ils trouvent  s'abriter et  se repatre
de sang.

Les patiens sont distribus sous six halles, la moiti est debout pour
entretenir la fume, tandis que l'autre, ou se suspend dans un mauvais
morceau de toile, ou s'tend en cercle sur des feuilles autour d'un feu
ardent. La moindre disgrce cause au sommeil, est la bouffissure des
yeux crisps, rtis et rouges, par la fume comme par le chagrin et la
douleur. La piqre des moustiques, comme la goutte d'huile bouillante,
forme des bouteilles sur ce qu'elle touche; nul ne peut parer  l'une et
l'autre incommodit.

Les sauvages du fond des bois verseroient des larmes au spectacle que
l'aurore claire ce matin. Les uns ont le teint hve, les lvres sches
comme du parchemin; d'autres s'veillent avec effroi, toute l'horreur de
leur sort est empreinte sur leur front; ils errent comme des phantmes,
un livre  la main, sans savoir o ils vont, ce qu'ils veulent, s'ils
existent encore; ils se touchent et ne s'apperoivent pas. Telles on
peint les ombres au bord du sombre manoir, se pressant avec effroi pour
entendre ou subir leurs destines. Un seul habitant nomm Henri William
s'est relgu dans ces contres. Il les reoit avec bont, les console;
mais il n'a rien  leur donner que des paroles de paix. Il leur permet
de tirer de l'eau  son puits, et c'est le plus grand bienfait pour eux.
Prvost n'avoit pas six pieds  creuser pour trouver une source vive: il
ne l'a pas voulu. Si la maladie, le dsespoir, la peste, n'toient pas
dj parmi eux, ils en creuseroient eux-mmes. Au bout de quelques
jours, Jean Sourzac, n  Colonge, invite ses amis  dner avec lui,
distribue de l'argent aux moins fortuns, va se baigner sur le premier
saut, court de toutes ses forces, et se prcipite dans le torrent. Le
mme jour, Brungat, vicaire de Bazoches, s'enfonce dans le dsert; on
le fait chercher, il toit tendu sans vie aux pieds d'une bache. Ces
morts violentes font une si vive impression sur la majorit, que les uns
tombent en dmence, les autres sont agits d'une fivre chaude ou
putride; ceux-ci meurent de peste, ceux-l de dfaillance, de dgot, de
consomption, de mal-propret.

Il n'y a pas quinze jours qu'ils sont arrivs, l'hpital et les karbets
sont pleins de malades; les ongles leur tombent, leurs jambes et leur
corps sont enfls, gluans, pleins de pustules. Ils infectent l'air, et
ne prennent que des alimens sals, cuits dans l'eau de mer. Le boulanger
se sert de cette eau pour faire le pain. Leurs tisanes sont galement
sales. Le gouvernement paie cinq pcheurs pour les malades, et le
poisson frais, qui vaut quatre sous la livre, leur est vendu quarante.
Gernerd et Beccard en partagent le profit; le poisson sal que le
gouvernement leur envoie se paie le mme prix; un couple de poulets
cote douze francs, et c'est une protection d'en avoir  ce prix. Ils ne
peuvent se procurer un seul fruit pour se dsaltrer. Les ngres et les
fripons dont je vous donnerai la liste, se coalisent pour leur arracher
leurs effets. Prvost tolre ce brigandage; il s'absente du poste pour
aller  la case Boudreau, o il passe sa vie dans la dbauche avec les
ngresses. Dans un mois, la peste fit de si grands ravages, qu'aucun
d'eux ne put se traner jusqu' la rivire. Jeannet en fut instruit, il
enjoignit provisoirement au citoyen Rougier, chirurgien d'Yracoubo, 
trois lieues du dsert, de s'y transporter au moins une fois par dcade.
Cet honnte homme s'en est acquitt avec zle. Tous les flaux de la
colonie les assaillirent en mme tems: les ngres exigeoient
vingt-quatre sous pour leur extirper ces terribles insectes connus sous
le nom de _chiques_ ou piquans de cendre; les indigens,  qui on avoit
tout vol, en eurent une si grande quantit, que leur cadavre, encore
vivant, tomboit en lambeaux, rong par les vers; d'autres, attaqus de
la dyssenterie, ne pouvant se remuer dessus leur cadre, exhaloient une
odeur si infecte, que personne n'osoit en approcher. Ils prissoient
dans ce dplorable tat, les vers s'attachant aux parties internes dj
ulcres et sanglantes. La liste suivra cette troisime partie. Vous
tes quitable, mon Dieu, nous pardonnons  nos ennemis, jugez-les.....

Je crois devoir  la vrit la publicit de la correspondance suivante,
afin que les coupables seuls soient au moins fltris dans le souvenir
des hommes probes qui mettent l'opinion de ct. Cet extrait fidle est
tir des papiers du garde-magasin Beccard, dont j'ai fait le
dpouillement:


_Extrait de la correspondance de l'ordonnateur Roustagneng  Beccard,
garde-magasin  Konanama._

                                     27 thermidor an 6 (14 aot 1798.)

Vous savez, citoyen, qu'il entre dans la composition des rations des
dports 3/32emes de taffia; cette quantit me parot un peu forte, au
moins susceptible de rduction d'un tiers, ce qui la porteroit encore 
deux coups par jour. Je vous prie de consulter le citoyen Prvost, et de
m'envoyer votre avis, motiv tant sur vos observations communes, _que
sur les conversations que vous pourriez avoir indirectement avec les
dports_.

                                                  _Sign_ ROUSTAGNENG.

Tous les mots souligns sont rays dans l'original, preuve des ordres
secrets donns pour que les dports ne communiquassent point avec les
autorits du poste.


_5 fructidor_, 22 aot. Le mme, au mme.

Voici, citoyen, la marche que vous avez  suivre; la ration des
dports, en taffia, sera rduite  deux trente-deuximes; celle en
huile de six onces, sera porte  quinze par mois. D'aprs les avaries
survenues au biscuit de la traverse, je vous invite  en constater
toute l'tendue, par un procs-verbal que vous dresserez en prsence du
directeur de l'tablissement, Prvost. Vous tiendrez la mme marche
toutes les fois que les circonstances se prsenteront. Afin de prvenir
les embarras, vous aurez soin de me prvenir d'avance des besoins,
sur-tout des subsistances.

Le magasin expdie 150 livres de clous, six serrures et 200 livres de
morue; cet envoi est dpos  Synnamary. J'cris au citoyen Prvost de
le rclamer auprs du citoyen Morgenstern.

                                                  _Sign_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Le taffia a t retranch sans compensation d'huile.


_28 fructidor_, 14 septembre. Le mme, au mme.

Le citoyen Germain m'a remis votre lettre, du 18 courant. Je conois
facilement qu'au milieu de l'insubordination, des vols et gaspillages,
joints  l'imperfection du btiment qui vous sert de magasin, vous avez
t hors d'tat de rpondre. (C'toit une mauvaise golette attache 
deux paltuviers, sur les bords de la rivire, et abandonne aux flots.
Je l'ai vue au mme endroit en mai 1799: les torrens avoient presque
rompu les cables qui la retenoient.)

Vous me dites que la rduction en taffia occasionne des murmures, je le
crois; mais il faut bien s'entendre sur la valeur, mon intention tant,
pour me servir de l'expression vulgaire, qu'elle soit compose de deux
_boujearons_, ou deux coups par jour. Si le seizime que vous donnez
forme cette mesure, vous y tiendrez, et toute rclamation cessera.....

                                                          ROUSTAGNENG.


_Sur les successions._

_24 thermidor_, 11 aot. Le mme  Prvost.

Je vous envoie un cahier de quarante-huit feuilles, pour constater le
dcs des dports, employs civils et autres personnes attaches 
votre poste, vous en ferez usage suivant l'exigence des cas, et vous
m'adresserez chaque feuille par duplicata.

                                                  _Sign_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Cette lettre toit pour Beccard; mais il se trouva malade au
moment du dpart; on le fora d'accepter cette place lucrative par les
spculations des sous-agens. Beccard toit moribond au moment o la
golette sortoit du port; on la fit mouiller pour le reporter 
l'hpital; il y demeura trois jours sans connoissance par l'attaque d'un
asthme qui l'a conduit au tombeau. Il toit encore moribond quand il
s'embarqua avec sa femme et ses deux enfans en bas ge... La liste de
dcs fut commence par Prvost, qui mit un faux en-tte, annonant que
_Soursac_ toit mort  l'hpital, tandis qu'il s'toit noy. Il fit
saisir les bijoux et les effets de ce malheureux, sans s'inquiter o
les flots avoient jet son cadavre, qui ne venoit de disparotre que
depuis un quart-d'heure. Il fit fouiller tous ceux qui approchoient
Soursac, et dressa un procs-verbal peu exact.

Le lendemain 28 thermidor, deux pcheurs trouvrent un cadavre qui fut
reconnu pour tre celui de Soursac.

Les dports se runirent pour bnir un champ de mort o cette premire
victime en attendit tant d'autres. C'toit une enceinte ronde, sur le
bord du rivage, entoure de baches et de palmiers, qui inclinoient
majestueusement leurs couronnes et leurs branches sur les cendres de ces
martyrs.


_10 fructidor, 27 aot._ Le mme au citoyen Beccard.

Voici la marche que vous avez  suivre lors du dcs des dports:

Lorsqu'un de ces individus se rendra  l'hpital, vous ferez la
reconnoissance des effets  son usage, qu'il introduira pour lui. S'il
vient  dcder, vous constaterez de suite par inventaire, en prsence
de deux tmoins, tout ce qui appartiendra  la succession. Vous fixerez
un jour pour la vente des effets au comptant. La totalit de la recette
 laquelle vous joindrez le numraire, s'il s'en trouve, me sera
adresse avec une note par une occasion sre, pour tre verse dans la
caisse du trsor.

Si le cas arrivoit que vous ne trouvassiez pas la dfaite entire des
effets, vous les enverriez  Cayenne; et dans ce cas, vous en feriez des
factures par triplicata, en prsence de deux tmoins qui signeroient
avec vous.

Tel est, en substance, l'arrt de l'agent, du 6 nivse, relatif au cas
prsent. Observez que le concours des autorits civiles du canton est
absolument inutile, parce que le poste de Konanama est sous l'autorit
immdiate du gouvernement, que tout doit s'y faire par l'organe de ses
prposs: ainsi, tout ce qui a rapport dans ledit arrt aux
fonctionnaires de l'intrieur, n'est point excutoire.

Vous observerez encore qu'tant la partie agissante, vous devez
constater vos oprations par des pices bien en rgle, signes des
personnes que vous y faites concourir; le tout vis par le directeur de
l'tablissement avec lequel vous vous concerterez toujours, soit pour
l'envoi des objets, soit pour la meilleure harmonie de choses possibles.

Vous communiquerez la prsente  Prvost, directeur et chef du poste.
_Sign_ Roustagneng.

_N. B._ Beccard a mis le plus grand dsordre dans son travail; Prvost
s'est pay par ses mains de la btisse des karbets. Gerner,
aide-garde-magasin, a fini aussi misrablement que son chef, qui lui
avoit donn une aveugle confiance. Ces trois individus ont fait prouver
toute sorte de mauvais traitemens aux dports.


_26 fructidor, 12 septembre._ Le mme au mme.

Quoique je vous aie trac dans ma lettre du 6 de ce mois, la marche que
vous aviez  suivre lors du dcs de quelque dport, il en reste encore
une  faire  l'gard de l'autorit civile du canton, prescrite par les
lois, et dont l'excution est rclame aujourd'hui par l'officier public
de cette commune; elle est consigne dans la loi du 20 septembre 1792,
et rappele par l'article IX, titre V, de la section IV du rglement du
directoire excutif, du 25 messidor an 4. C'est l'avis que toute
personne prive ou charge de quelque dtail au service, est tenue de
donner  l'officier public de la commune, du dcs de tout individu,
afin qu'il constate ledit dcs, pour en dresser acte.

 prendre cette formalit  la lettre, ce fonctionnaire seroit oblig
de se transporter chaque fois sur les lieux, et de le rdiger d'aprs ce
qu'il auroit vu par lui-mme. Comme cette dmarche est, vu la distance
de six lieues, sujette  plus d'un inconvnient, il a paru 
l'administration dpartementale et  moi, qu'il suffisoit de lui
adresser, le jour du dcs, un avis motiv, dont la transcription sur
ses registres remplira suffisamment le voeu de la loi. (Beccard s'est
conform  cet ordre, comme je m'en suis convaincu.) Vous trouverez
ci-joint le modle de l'avis que vous adresserez  l'officier public du
canton de Synnamary.

Voil vos seules relations avec cet officier, lesquelles ne drogent
point  ce qui vous a t prescrit  l'gard des successions qui restent
toujours dvolues  la connoissance du commandant en chef et de moi.
_Sign_ Roustagneng.

_N. B._ Tous ceux qui mouroient sans succession toient dpouills,
leurs cadavres jetts nus dans les karbets, les ngres refusoient de les
inhumer,  moins que les autres ne se cotisassent pour la somme de 12 ou
de 18 fr. Beccard et Prvost gardoient le silence sur cet odieux trafic.
Le dernier voulut les contraindre  s'inhumer eux-mmes; quelques-uns
faillirent tre fusills pour avoir rpondu _que c'toit aux bourreaux 
enterrer leurs victimes_.

Pendant ces scnes d'horreur, Prvost btissoit fort -propos de
nouveaux karbets.


_15 vendmiaire_ an 7, _7 octobre 1798_. Le mme au mme.

Huybrek avoit donn ses effets  Bertrand Malachie, en prsence de
tmoins, Beccard se les fit rendre, consulta l'ordonnateur, qui rpondit
que de semblables donations ou legs seroient dvolus  la rpublique, 
moins que le lgataire n'et appel le commandant en chef, et le
garde-magasin, pour leur dicter ses dernires volonts; il termine cette
longue lettre par ce paragraphe:

Pour prvenir les contestations qui pourroient natre  ce sujet, et
donner aux dports la facult de tester, vous leur communiquerez le
mode ci-joint. _Sign_ Roustagneng.

Dans une autre du 19 fructidor an 6, Roustagneng avertit Beccard que le
nomm Kercof, dport belge, est mort  l'hpital de Cayenne; il
l'invite  chercher sa malle, qui est remplie de bons effets, et
embarque pour Konanama. Les rponses de Beccard trouveront place  la
fin de cet article.


19 vendmiaire. L'ordonnateur,  Beccard.

Le bateau _la Dpche_ vous porte soixante-quatorze nouveaux dports
arrivs sur la corvette _la Bayonnaise_; j'ignore ce que le commandant
en chef crit  ce sujet; il est indispensable que vous en dressiez une
liste signe par le commandant du poste, pour tre adresse au
directoire.

Pour prvenir les difficults du service, que cette augmentation de
monde doit vous occasionner, je vous ai procur un supplment de
journaliers et de femmes blanchisseuses..... La liste que je vous en
adresse ci-jointe, vous fera connotre leur nombre, et le salaire
attribu  chacun d'eux.

                                                  _Sign_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Cette liste manquant, j'ai eu recours au registre-journal de
Beccard, o j'ai trouv quatre pcheurs, deux chasseurs, trois
blanchisseuses, trois cuisinires pour l'hpital, un pharmacien, six
infirmiers, un aide-boulanger, neuf hommes de journe, un menuisier, un
tonnelier, qui forment trente-un servans.

Ces noirs, tous plus voleurs et plus paresseux les uns que les autres,
ne faisoient pas l'ouvrage de deux europens dans un hpital de trois
cents malades. Les dports payoient leur blanchissage, faisoient leur
cuisine; souvent les malades n'avoient pas eu une goutte d'eau douce 
cinq heures du soir. Ces servans profitoient de l'absence de Prvost,
pour voler et le garde-magasin et les dports; ils toient ivres ou 
la danse depuis huit heures du matin jusqu' minuit. Les nouveaux venus
offrirent un vaste champ  leurs spculations. Au bout de quelques jours
ils gagnrent la peste, et peuplrent les sombres bords de la rivire.


_20 vendmiaire._ Le mme au mme:

Le rapport du citoyen Kerkove, le vtre en date du 9 vendmiaire, et
celui du cit. Dardet donnent lieu au dpart du commandant en chef
Desvieux, accompagn des citoyens Boucher et Chapel. Je m'en rfre pour
les dtails particuliers  ce que ces citoyens feront sur les lieux.

                                                  _Sign_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Desvieux frmit d'indignation du spectacle des malades et des
moribonds. Il appela _Prvost_, le rprimanda en prsence des dports.
Il se mit  pleurer, se jetta aux genoux du commandant; celui-ci le
congdia brusquement, le destitua, le chassa de sa prsence, l'envoya 
Cayenne en lui dfendant de l'accompagner, et produisit la lettre
suivante, pour justifier la cause du gouvernement et la sienne:

     _Au citoyen Desvieux, commandant en chef de la force arme
     de la Guiane franaise, le 12 thermidor an six._

Mes ennemis ne triompheront pas encore cette fois; grce  vos lumires
et  mes soins, le village de Konanama est achev; les karbets attendent
les dports; tout est prpar pour les y recevoir. J'ai nomm ce poste
_la Dcade_; ils y seront commodment; je les attends tous les jours. Je
vous prie de me continuer vos bonts.... J'ai l'honneur d'tre, avec un
trs-profond respect...., PRVOST, _ingnieur-gographe, commandant et
directeur du poste_ de la Dcade, dit _Konanama_.

Si l'on en croit _Desvieux_, _Prvost_ avoit fait tout de son chef.
Chaque dport puisa une nouvelle vie dans les paroles de consolation du
commandant; le sort des malades fut amlior, les ngres rentrrent dans
l'ordre pour quelques jours, et les exils eurent des vivres frais, pour
la premire fois, depuis trois mois. Ils eurent de l'eau en abondance;
enfin ils respirrent durant le sjour du commandant. Une nue d'orage
ayant arros la plaine au bout de trois mois de scheresse, le magasin,
la boulangerie et l'hpital furent, pendant une heure,  un pied sous
l'eau; cet accident parla trs-efficacement contre Prvost.

_Desvieux_ les visita de nouveau, leur promit de demander le changement
du poste; et, se tournant avec effroi et attendrissement vers ces vastes
solitudes, il dit d'un ton prophtique: _Vous tes dports aujourd'hui,
mon tour viendra peut-tre bientt._ Il ne se trompoit pas.


_29 vendmiaire an 7._ Le sous-chef d'administration, au citoyen
Beccard:

Je vous prviens que le citoyen agent, par son arrt du 27 de ce mois,
vient de dterminer qu' compter du 20 brumaire prochain, la ration de
pain sera rduite  douze onces, et que les douze onces supprimes
seront remplaces par douze onces de cassave; le peu de farine qui nous
reste ncessite cette mesure.

(On publioit,  cette poque, que la Guadeloupe toit prise, et que les
anglais menaoient Cayenne et _Surinam_ ou Mapbo.)

L'administration charge des vivres du pays a crit  tous les
inspecteurs des cantons pour faire planter des bananes et du maniok;
vous vous adresserez  celui de votre endroit, pour vous procurer la
cassave, ou le coaq ncessaires.

                                                  _Sign_ ESTIBAUDOIS.


_24 vendmiaire an 7._ Roustagneng  Beccard:

J'attends, pour vous faire une rponse plus tendue, que, d'aprs le
rapport ci-joint du commandant et autres officiers du dtachement, il
soit pris un parti sur Konanama. En attendant, je pense que leur
prsence y aura produit un bon effet, et rtabli un peu la police.

                                                  _Sign_ ROUSTAGNENG.


_Prcis du rapport sur Konanama._

Nous, commandant en chef, accompagn du citoyen Chapel, capitaine du
gnie, et Boucher, sous-chef d'administration, nous sommes transports 
Konanama, o tant, nous sommes rendus  l'hospice, et avons vrifi que
sur quatre-vingt-deux dports dposs au poste,  la fin de thermidor
(il y avoit deux mois), il y en a vingt-six morts de maladies putrides,
cinquante  l'hospice, dont plusieurs en danger, et aucuns des autres
parfaitement bien portans.

Cette mortalit est occasionne, 1. par l'eau qui est trs-bourbeuse,
et mme vitriolique; 2. par les miasmes putrides qu'exhalent les
marcages qui environnent le poste  plus d'une demi-lieue; et 3. par
les vidanges de l'hospice, qui sjournent dans les marais qui ne peuvent
tre desschs. Ces causes ne peuvent tre dtruites; et ce poste, dans
l'hiver, deviendra un marais. Le niveau des karbets est plus bas que les
_terres-pleins_ du poste. Ils sont mal faits, et les fatages prts 
tomber. La communication est trs-difficile dans toutes les saisons.
Dans l't, il y a trop peu d'eau pour les btimens  l'entre de la
rivire; dans l'hiver, la cte est impraticable par la grosse mer et les
frquens raz de mare. La communication par terre ne peut se faire que
par des pitons sans bagage. Le poste court donc risque de manquer
souvent de vivres, dont le canton inhabit est dpourvu. Les Indiens
mme l'ont vacu  cause du mauvais air. L'officier, les soldats, les
dlgus de l'administration sont dans le plus triste tat. Il n'y a que
de la viande sale, aucun fruit, et pas mme un citron pour corriger la
mauvaise qualit de l'eau. Ces raisons imprieuses nous font penser que
ce poste doit tre transfr  Synnamary, loign de quatre  cinq
lieues.

Cayenne, le premier brumaire an 7.

                                    _Sign_ DESVIEUX, BOUCHER, CHAPEL.

_N. B._ La correspondance de brumaire n'offre rien d'intressant. Les
rponses de Beccard, quoique bien antrieures  cette poque, mritent
de trouver ici leur place, pour prparer le lecteur  la dcision qui
sera prise sur Konanama. Je les transcris sur l'original, me permettant
seulement d'y mettre quelque ordre, car ces phrases paroissent
crayonnes, au hasard, par une tte aline.

       *       *       *       *       *

_Beccard, au citoyen L. Estibaudois, sous-chef des approvisionnemens._

                     Konanama, 9 vendmiaire an 7 (30 septembre 1798).

J'ai eu tort de garder un silence aussi long  votre gard; je suis
obsd de tous les cts; figurez-vous un magasin o il n'y a ni portes
ni fentres, en plein air, au milieu de quatre piquets, sous un mauvais
toit, que le moindre coup de vent peut emporter  cent pas dans la
Savanne, o les dbarquemens se font presque toujours de nuit. Les
dports m'importunent par des rclamations les plus impertinentes,
ainsi que les Indiens qui btissent les karbets: il faut leur trouver du
coaq et du poisson sal qui sont trs-rares. Pour prvenir le dsordre,
j'ai pris le parti de dlivrer le taffia tous les jours. Heureusement
que j'ai trouv ici le citoyen Germain; sans lui, je n'aurois jamais pu
me reconnotre; je n'ai personne  qui je puisse accorder ma confiance,
car je suis entour d'une bande de voleurs. Je vous avois demand un
dport pour m'aider dans mes oprations, vous ne m'avez pas rpondu:
cet homme m'auroit bien servi, et j'aurois t exempt des reproches
qu'on fait aux personnes qui occupent un poste aussi critique que le
mien. Cette adjonction mettoit le gouvernement et son agent  l'abri
des reproches.

Beccard entre ensuite dans de trs-longs dtails sur la nature des
vivres qui ont t avaris, sur les pertes que le magasin a prouves
par les vols journaliers des noirs. Il termine par demander du vin, de
l'huile, du savon, de la poudre  feu, des lignes de pche, des
serrures, des gonds, des contre-vents, etc., etc., etc.


_Le mme, au citoyen Roustagneng._

                               5 vendmiaire an 7 (27 septembre 1798.)

Beccard, aprs lui avoir accus la rception de toutes ses lettres
jusqu' ce jour, et les avoir analyses, dit qu'il n'a pas pu lui
rpondre  cause du grand dsordre qui rgnoit dans le magasin, il lui
adresse le procs-verbal de la vente des effets du dport Sourzac. (La
copie de cet extrait de vente ne s'est pas trouve dans ses papiers.
Sourzac a laiss trente-cinq louis en or, quelques cus de six livres,
une montre d'or, et pour prs de 150 livres de linge; le tout, vers
dans la caisse du trsor, se monte  1,500 francs monnaie de Cayenne, et
 1,125 livres monnaie de France. Bouchard avoit une ceinture qui
renfermoit 900 livres argent de France; plus, une montre de dix louis,
et pour 150 livres d'effets; la copie de cette seconde succession, ne
s'est trouve de mme dans les papiers; je me suis pourtant convaincu
que lesdites sommes ont t verses au trsor; je ne saurois dire si les
pices ont t soustraites ou perdues, mais Beccard n'en reste pas
responsable; c'est tout ce que je puis assurer en revenant  sa lettre.)
Conformment  la lettre de l'ordonnateur, du 27 thermidor, il a rduit
les 3--32e de taffia  2, le 3 fructidor; ce qui a occasionn beaucoup
de murmures. Il ne m'a pas t possible, continue-t-il, de faire la
compensation que vous exigez, parce que je n'ai point d'huile. Je suis
sur _le qui vive_. Le magasin n'est pas golt, il n'y a ni portes ni
fentres; les vivres sont sous un toit couvert de feuilles de balalou et
de quelques lattes. (Comment les dports toient-ils logs, puisque le
magasin toit  peine abrit?) Ma responsabilit ne me laissoit de repos
ni jour ni nuit; je couchois dans un mauvais hamac, rong des insectes,
au milieu des barils entasss sans ordre les uns sur les autres.

Vos vues sur la rduction du taffia, nous paroissent fort justes; ceux
qui ne font point usage de cette liqueur, la vendent aux autres,
c'est--dire  quelques mauvais sujets qui s'enivrent et troublent
l'ordre. (Beccard parle ici des cinq voleurs, et d'un nomm Marolle,
chartreux, qui, dans un excs de boisson, ont parl de mettre le feu aux
karbets. Cette conduite les a fait conduire  Cayenne, o ils ont t
mis en libert.) Quant  l'inventaire que vous m'ordonnez de faire,
lorsqu'un de ces individus entre  l'hpital, j'ai craint de l'excuter,
de peur d'exciter quelque tumulte. Il y a des malades qui ne veulent pas
absolument aller  l'hospice; ils prtendent se faire servir dans leurs
karbets. Quand le ngre leur porte quelque nourriture, un autre bien
portant la lui arrache des mains, en lui disant qu'il est infirmier de
ses confrres. Je leur en ai fait quelquefois des reproches trs-amers;
mais cela ne sert de rien. Ils font dsesprer le pauvre Souleine
(ngre), qui vous prie instamment de le faire relever. Il est seul pour
tout; car nous ne pouvons tirer aucun parti d'Albert (autre ngre). Ce
dernier refuse de coucher au poste et d'aider son camarade en quoique ce
soit: Souleine, d'ailleurs, y voit trs-peu clair, et le service des
malades se fait trs-mal. Notre mdecin Rougier, qui ne peut venir ici
que tous les cinq jours, vous prie de faire une augmentation de cadres.
Il y a aujourd'hui soixante malades tant  l'hospice que dans les
karbets. (Ils n'toient alors que quatre-vingt-treize.)

Je suis chagrin des reproches que vous me faites de ma ngligence: si
vous aviez t tmoin de nos peines et de nos embarras, vous nous
auriez excuss, ou plutt vous nous auriez plaints. Je vous cris  la
veille, ainsi qu'au citoyen Estibaudois,  qui j'envoie l'tat des
comestibles et effets reus  Konanama, sans vous parler du pillage que
les ngres ont fait des effets des dports et des miens; j'ai eu deux
malles forces, mon linge pris ou dchir, le vin, le taffia bu, le
lard, le boeuf vols et enfouis.

Depuis la libert, nous ne pouvons pas mettre ce monde noir  la raison;
ils rient entr'eux  notre nez de ce dsordre, et nous disent dans leur
jargon: _Y ben fait vol bequet ca y permi pa loi qui bail-y
libert._ (Ils font bien de voler les blancs, la libert leur en donne
le pouvoir.)

Je n'ai pas pu velter le taffia faute de vases: nous avons sci une pipe
qui devoit tre pleine de cette liqueur; nous avons trouv, en prsence
du cit. Prvost, une espce de _sarbacanne_, ou gros roseau, cass dans
la pipe qui a servi de pompe aux ngres pour tirer l'eau-de-vie. Ils ont
vol jusqu'aux lignes de pche; je leur en ai prt, mais de beaucoup
plus petites; cependant ils ne font rien, ils ne veulent rien faire, et
ils ne craignent personne.

D'un autre ct les malades me cassent la tte la plupart du tems: je
n'ai rien  leur donner  souper. Ce dsert sera notre tombeau  tous.
On n'a point creus de puits; nous mourons de soif et de chagrin. Il
faut remonter bien haut vers la source de la rivire pour trouver de
l'eau douce, et souvent nous n'en avons pas une goutte  cinq heures du
soir. Quant aux pcheurs, je vous prie de m'en procurer d'autres; ceux
du citoyen Boudreau sont beaucoup plus actifs.

Le 18 fructidor, nous avons reu par le lougre _le Brillant_ cinq
dports: tous me harcellent continuellement pour une augmentation de
vinaigre, pour corrompre la crudit de l'eau qui est saumtre et
scorbutique.

Vous avez sans doute connoissance d'une ptition que les malades
adressent au citoyen agent; ils prtendent que la viande sale est
contraire  leur sant; qu'on doit les nourrir, une partie de la
semaine, du poisson et de la chasse des ngres attachs au service du
poste. Ils prtendent aussi qu'on doit les blanchir pour rien, leur
donner du vin et du sirop pour faire de la limonade; enfin ils font les
rclamations les plus absurdes. Je vous prie de me continuer vos
bonts. J'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et trs-obissant
serviteur,

                                                              BECCARD.

_N. B._ Les notes suivantes sont prises sur les lieux, sur les registres
du commandant du poste, sur les procs-verbaux, sur les actes de dcs;
enfin, sur les pices les plus authentiques.

       *       *       *       *       *

_Extrait de la correspondance de l'officier de poste, M. Freytag._

Les dports, disoit cet officier  l'agent Burnel, le dtachement, les
employs sont dans un tat pouvantable; tout le monde est malade, et
plusieurs sont prs d'expirer; ils sont dpourvus de tout, et mme de
mdicamens: les dports ont des hamacs fort troits, qui n'ont que
quatre pieds de long. Les malades tombent et meurent sans secours. Il
est des jours o il en est mort trois et quatre, etc. (Cette lettre est
du Ier. nivse an 7.)

_Le mme  l'agent Burnel, 2 nivse an 7._

L'hpital est dans l'tat le plus dplorable; la mal-propret, le peu de
surveillance ont caus la mort  plusieurs dports. Quelques malades
sont tombs de leurs hamacs pendant la nuit, sans qu'aucun infirmier les
relevt: on en a trouv de morts ainsi par terre. Un d'eux a t
touff, les cordes de son hamac ayant cass du ct de la tte, et les
pieds tant rests suspendus.

Les effets des morts ont t enlevs de la manire la plus scandaleuse.
_On a vu ceux qui enterroient les morts, leur casser les jambes, leur
marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vte leur cadavre
dans une fosse trop troite et trop courte; ils commettoient promptement
ces horreurs, pour aussi-tt courir  la dpouille des expirans._ Les
infirmiers insultoient les malades, et les accabloient d'expressions
infmes, ignominieuses, cruelles, au moment mme de leur agonie.

Le garde-magasin, dpositaire des effets des dports, ne consentoit 
leur rendre qu'une partie de ce qu'ils rclamoient, il leur disoit:
_Vous tes morts; ceci doit vous suffire._

Les malades refusoient d'aller  l'hospice pour plusieurs raisons; il
n'y avoit ni table, ni chaise, ni aucun meuble; ils y toient plus mal
que dans leurs karbets: les ngres les insultoient en leur montrant le
bton; d'autres les rudoyoient, disant  ceux qui pouvoient encore se
soutenir: _Vous n'tes pas malades, puisque vous tes debout, et que
vous marchez._ Les malheureux se tranoient chez Henry, ou au magasin,
pour prendre leur ration, que Beccard et Gerner leur dlivroient
trs-chichement, en les maudissant. Les ngres laissoient pourrir les
malades dans leurs lits, leur demandoient vingt-quatre sols pour leur
extirper les chiques. _Garnesson_, _Vandersloten_, _Bailly_, _Mathieu_,
_Vanhessvic_, et trente autres, avoient les jambes si enfles par la
ngligence des infirmiers, que quelques-uns n'ont point t dchausss,
et tous avant de mourir voyoient sauter les vers qui sortoient de leurs
cadavres. (Extrait du journal du chirurgien.) La plupart de ces
malheureux attaqus de peste et scorbut, n'ont cess de vivre, que quand
les vers ont eu gagn leurs intestins. Ce flau provenoit des chiques
qu'ils ne pouvoient pas faire extirper faute d'argent, tandis que les
ngres toient engags pour les servir.

Les dports restoient dans leurs karbets pour tre soigns par leurs
camarades plus attentifs que les ngres qui les laissoient mourir de
soif ou de consomption.

Bourdois  l'hospice, tourment d'une fivre convulsive, tombe le 27
vendmiaire  moiti renvers de son hamac, les jambes prises dans les
rabans et le front sur le pav; il y reste jusqu'au lendemain, et on le
trouve touff. (Voyez ci dessus la lettre du commandant.)

Le 21 du mme mois, le Divelec expire sur les onze heures du soir,
l'infirmier court veiller le garde-magasin._--Levez-vous, voil un
dport mort!---t-il quelque chose?--Non, rpond celui-ci.--Ce sera
pour demain._

Roux de _la Bayonnaise_ avoit mis ses effets dans la malle de son
confrre Pradier; ce dernier meurt, Roux demande le linge marqu  son
nom. Beccard le renvoie en l'outrageant. Il revient  la charge avec
tmoins, Beccard lui dit en lui rendant quelques mauvais effets: En
voil assez _pour vous, vous tes mort_. J'omets les juremens et les
paroles indcentes. Roux  la vrit toit sur le bord de sa tombe. Ses
jambes enfles ne lui permettoient pas de se soutenir, il a pourtant
survcu  Beccard; c'est lui qui m'a confirm cette note avec plusieurs
autres tmoins durant mon premier voyage  Synnamary en fvrier 1799
(pluviose et ventose an VIIe.)

Le 28 brumaire an 7 une hcatombe toit ouverte pour recevoir les restes
de cinq dports morts les 26 et 27; les infirmiers qui les portoient au
cimetire apprennent en route que quatre autres viennent d'expirer 
l'hospice; ils jettent les cadavres dans la fosse qui se trouvoit dj
troite; l'appt du gain les fait redoubler de vtesse; ils trpignent
sur les morts, leur jettent quelques pelles de sable, s'encourent au
milieu des prires que leurs confrres rcitoient sur la tombe, et
reviennent combler la fosse aprs avoir tellement spoli les nouveaux
dcds, que les survivans furent obligs de leur fournir du linge pour
les inhumer. (Voyez plus haut le rapport du commandant du poste contre
Prvost et Beccard.)

Le 22 fructidor an 6, Brungat s'enfonce dans le bois; on le trouve mort
au pied d'une bache; il n'avoit absolument rien qu'un drap sale qui lui
servoit de lit et de garde-robe; Beccard indign de ne trouver aucune
succession, lui fait retirer ce drap. Les ngres refusent de l'inhumer;
il reste trois jours nu; pendant ce tems, on le porte de karbets en
karbets; ils le jettent dehors avec moins de respect qu'un morceau de
boeuf frachement dpouill; enfin ses confrres, faute d'avoir douze
francs  donner aux ngres, l'ensevelirent, creusrent sa fosse et
l'inhumrent; tous les morts sans succession ont prouv le mme
traitement. J'ai vis le mmoire des fossoyeurs de Konanama, en deux
mois et demi, il montoit  onze cent cinquante deux livres.

Le 14 brumaire an 7, Pierre Brtault dont la succession se monte  trois
francs, moribond et tourment depuis trois jours d'une soif brlante,
demandoit depuis douze heures une goutte d'eau; personne n'avoit fait
attention  ce saint vieillard dont les lvres noires toient le sige
de la mort; il toit d'un temprament robuste; la voix lui manquant
faute de salive, il faisoit signe de la main, tantt les yeux fixs vers
le ciel, tantt vers l'infirmier o le soldat que l'appt du gain
engageoit  faire la visite. Le hasard y conduit un militaire blanc qui
poursuivoit un noir accus _d'avoir fait un coup_; Brtault l'arrte,
lui fait signe qu'il a soif, le presse de lui apporter une goutte
d'eau, le soldat court dans les karbets, n'en trouve point, va chez le
garde-magasin, saisit un sapyra[5] plein d'eau de vaisselle, l'apporte 
ce moribond qui le saisit  deux mains, boit deux ou trois gorges et
s'crie: Ah! mon Dieu, que c'est bon, vous me faites revivre! Il
reprend le vase, le tarit avidement, et se sentant touffer, aspire et
dit: Au moins j'ai encore vcu... mais... Ah! mon Dieu....  ces mots
il retombe dans son hamac et expire...

[Note 5: Le sapyra est un plat rond color en banderoles, en forme
de soupire, dont le fond est troit et le ventre trs-large, s'vase
encore  son embouchure. C'est une poterie des femmes indiennes, les
hommes la mettent en couleur et s'en servent pour boire du cachyery.]

Au commencement de vendmiaire an 7 (1er octobre 1798), les ngres
voyant que Prvost toit  s'amuser chez Boudreau  une lieue au levant,
se mirent  la dbandade pendant trois jours. Un soir, qu'ils toient
enlumins de tafia, ils courent au pillage dans l'hospice, retournent
les malades dans leurs hamacs. Ces malheureux crient au secours, mais
tout le poste garde le silence. Le sergent Gerner si actif  inventorier
les effets des morts, se tapit chez le garde-magasin; les ngres peu
contens de leur expdition, se prcipitent dans les autres karbets sous
prtexte de voir s'il y a des morts; les dports ne viennent  bout de
les chasser qu'en se mettant en dfense avec la hache que la nation leur
avoit donne pour couper des choux palmistes. Les malades refusoient
souvent leurs soins de peur qu'ils ne les empoisonnassent pour les
dpouiller.

Ces noirs, aprs avoir fait march  six livres par tte (ils toient
quatre), pour faire une fosse et enterrer un mort, reportoient jusqu'
cinq et six fois le cadavre nu et infect au karbet o ils l'avoient
pris; de six francs dont ils toient convenus, ils parvenoient  en
tirer dix-huit et vingt-quatre. Sourzac, Bouchard, Mathieu, et tant
d'autres, ont t les objets de semblables spculations.

Si quelque dport, si Beccard mme s'en plaignoit  Prvost, il parloit
de _mitrailler_; il cumoit de rage et s'crioit comme un forcen:
_Rien n'est trop chrement vendu  ces monstres, ils ne sont pas au
bout de leur pelotons, ils danseront bien une autre carmagnole, quand
il faudra fouiller la terre. Au bout de six mois, ils n'auront plus de
vivres; ils connoissent l'arrt de l'agent, qu'ils aient  se rtablir,
 se placer ou  crever au plus vte._

Les ngres, en l'absence de Prvost, qui ne paroissoit jamais que pour
molester les malheureux, se sont permis de mettre aux fers un nomm
Lachenal injustement accus de s'tre appropri les haillons d'un jeune
prtre savoyard qui venoit d'expirer; ce malheureux devoit mme 
monsieur Missonier jusqu' la chemise qui devoit l'ensevelir; mais il
fut jett tout nu dans la fosse, parce que les perquisiteurs n'avoient
trouv dans son gousset que six piastres qui font 42 liv. de Cayenne et
31 liv. 10 s. de France.

Ici le lecteur ne peut contenir son indignation. Des sous-agens, il
remonte aux chefs; plus les faits sont graves, plus nous serons rservs
dans les inculpations. Nous n'tions pas des personnages assez
importans, pour que le directoire et les ministres s'occupassent des
dtails de notre emplacement, ils vouloient nous rendre malheureux; mais
je crois qu'ils n'auroient pas souscrit aux mesures atroces secondaires
qui ont t employes; j'ajouterai mme avec connoissance de cause, que
le mauvais traitement des seize premiers  Synnamary a t autant
l'effet du prpos Boucher, que de Jeannet.

Ce Boucher, qui nous a plus tourments que les agens, enveloppe de
flatterie sa complaisance et son dvoment aux ordres les plus durs et
les plus foiblement intims. De semblables pestes dans les
administrations, sont les plus grands flaux des gouvernemens, des
gouverneurs et des opprims.

En partant, nous avons eu contre nous les chances les plus funestes,
d'abord la prsence du nomm Po.... au comit des colonies. Cet homme
avoit donn le plan de nos tablissemens dans le canton de Vincent
Pinon; s'il connot bien ce local o il a gard les vaches, il connot
encore mieux l'abandon et les prcipices de ce sjour tant dvast par
les Portugais; c'est ce qui lui faisoit dire que _nous n'y pourrions pas
remuer_, ou plutt qu'on pourroit nous y faire mourir, sans que nous
fussions entendus de personne. Ce plan rvolta le ministre de la marine,
comme on le voit dans sa lettre du 25 ventose an 6: Le local de
Konanama, dit-il, vaut mieux que _Vasa_, dsign par les ingnieurs; il
est plus prs des endroits habits et les dports qui voudroient
devenir habitans, y trouveroient plus de dbouchs pour le commerce.
Monsieur Lescalier, chef du bureau des colonies, qui, avec les
meilleures intentions du monde a souvent vu par les yeux des autres, a
publi en mme tems un ouvrage sur la Guyane, o il fait le plus grand
loge de ce pays. S'il avoit vu Konanama comme moi, il n'en auroit pas
dit tant de bien; je sais qu'il n'a rien nglig pour rendre la colonie
florissante; il auroit d se souvenir qu'il a t dup bien des fois, et
ne pas hasarder notre destine par des assertions souvent tmraires;
nous sommes tents de croire que son ouvrage a beaucoup influenc les
vues du gouvernement, car le directoire n'avoit pas plus de connoissance
du sol de la Guyane que le ministre de la marine  cette poque. S'ils
vouloient utiliser notre exil, sans qu'il leur en cott rien, ils ne
vouloient peut-tre pas que nous pussions leur reprocher de nous avoir
envoys  quinze cents lieues pour nous empoisonner.

Un des directeurs  cette poque, Franois de Neuchteau, doit tre
exempt mme de soupon; le peu de bienfaits que nous avons reus sont
dus  son foible crdit.

Passons aux sous-agens du second rang.

Dans la traverse, Villeneau avoit les ordres les plus svres contre
nous; il s'en est charg avec plaisir et les a excuts de mme.

 Cayenne, Jeannet en a reu de particuliers  notre gard. Le
directoire vu le nombre et l'affermissement que prenoit la journe du
dix-huit fructidor, n'a plus gard de mnagemens, il nous a jetts dans
une le dserte, en ne nous accordant que des ombres de justice, afin de
se mettre au-dessus du chtiment. Il a paru se reposer sur la bonne foi
de Jeannet, qui nous a montr peut-tre malgr lui une verge de fer; il
a chang notre sjour de Vasa en celui de Konanama. Desvieux a t
charg du dtail avec le dpartement, il ne vouloit pas faire le mal et
n'a pas os faire le bien.

La bonne volont et la sage administration de Roustagneng, le mettent 
l'abri des reproches; grces  ses soins, Konanama a toujours t
trs-bien approvisionn de vivres. _Beccard_, _Prvost_, _Gerner_,
seront moins coupables, si on veut scruter le coeur humain. Leur
frocit est un crime local dont ils ne se fussent point entachs, si
les dports eussent t moins nombreux, si la mauvaise humeur n'et pas
jett des deux cts une pomme de discorde, si l'insalubrit, la misre,
l'abandon, la nature du sol et du climat n'eussent pas influ sur leur
temprament et sur leur caractre; il auroit fallu tre plus qu'homme,
pour parer  tous ces accidens; l'hypocondrie ou la consomption sont les
flaux de la zone torride; si le lecteur se transportoit sur les lieux,
il apprcieroit la force de mes raisons.

Les ngres ne sont nullement impliqus dans tous ces crimes, ce sont des
tres semblables  l'homme que la libert rend mchans comme des tigres.
Ils ont tourment ceux-ci comme il ont tourment Billaud et Collot,
comme ils auroient tourment Robespierre, enfin ils gaspillent la
libert. Les derniers sous-agens ont tous t malades de la peste.
Beccard et Gerner ont pri misrablement. Prvost est destitu quoiqu'il
dise:--J'avois des ordres; ceux qui me les ont donns, rejetteront sur
moi l'animadversion publique, je m'y attends. Mais ils sont si justes,
qu'il ne m'ont pas encore pay l'ouvrage des Larbets; ce plan qu'on
improuve tant aujourd'hui a paru superbe  l'agent et ..... (Jeannet a
fait monter cet ouvrage  dix mille francs, le tout n'a pas cot
vingt-cinq louis[6]). J'ai pu tre trop svre, mais si j'ai mal fait
je ne suis pas seul coupable. Ces messieurs voudroient tout rejetter
sur lui; tel fut le sort de l'amiral Thorinkton[7] et du fameux Lally.
Louis quinze, aprs lui avoir donn par sous seing-priv, sign de lui
et de la marquise de Pompadour, l'ordre de vendre Pondichry pour huit
millions, le laissa entre les mains du parlement qui, mconnoissant la
signature du roi par une politique respectueuse pour le trne, condamna
Lally  tre dcapit, et lui fit mettre un billon dans la bouche de
peur que la vrit ne pert[8]. Revenons aux dports.

[Note 6: J'ai vu prs de Cayenne, le pont de Montabo, dont le plan
fut dpos au bureau de la marine bien avant la rvolution. Le
gouverneur qui a fait desscher le pripris auquel ce pont donne
coulement, a envoy en France le montant de l'ouvrage. C'est une
mauvaise charpente en bois qui vaut douze cents livres, et qui a t
paye cent mille cus, d'aprs les mmoires de prtendus architectes qui
toient censs l'avoir fait en pierre et  trois arcades; si dans un
tems de paix il toit si facile d'en imposer  la mre-patrie, combien
des agens ont-ils eu de plus grands moyens en tems de guerre?]

[Note 7: Guillaume III, surnomm le Politique, se dclara pour la
Hollande, contre la France. Les flottes bataves et franaises toient 
la voile, et celle de la Grande-Bretagne sortoit de ses ports, commande
par l'amiral Thorinkton. _Suivez mes ordres_, lui dit Guillaume; si les
franais sont les plus forts, vous gagnerez au large, pour n'prouver
aucun chec; s'ils sont infrieurs, vous donnerez pour avoir part au
butin. La flotte batave fut disperse. Thorinkton prit la fuite sans
brler une amorce. La cause fut porte aux deux chambres. Guillaume,
pour mnager ses intrts et l'amiti de ses allis, laissa faire le
procs  l'amiral, le livra au peuple qui lui trancha la tte en criant:
_Vive Guillaume!_ (Extrait du Machiavel, ou Atlantis de madame Manley.)]

[Note 8: Extrait des mmoires d'un officier de Pondichry, imprims
 Londres et prohibs en France.

L'auteur de cet ouvrage fut sollicit sous main de vendre son manuscrit
 Louis XV qui vouloit le brler; il refusa les offres du ministre
franais en disant qu'il devoit la vrit aux manes de son chef; on ne
ngligea rien pour le conduire dans un lieu propre  l'embarquer pour la
Bastille; il ne se laissa pas prendre au pige. Le mme monarque employa
le mme stratagme contre un chevalier attach  Choiseul disgrci,
qui avoit fait recueillir la vie prive de la Dubary.]

J'ai dj dit qu'ils ne manquoient pas de vivres, je voudrois que leurs
perscuteurs n'innovassent rien  leur ration dans le nouveau dsert
qu'ils vont habiter. Voici cette ration:

8 onces de pain, 12 onces de cassave ou coaq, 8 onces de viande, 2 onces
de riz, 4/32me de tafia, 15 onces d'huile (qu'ils n'ont jamais eues
cependant), et une livre de savon par mois. Cette ration toit la mme
pour les 16 premiers. Billaud et Collot avoient cent francs par mois,
les vivres, du vin au lieu d'eau-de-vie, et une case aux frais de la
rpublique. Au bout de trois semaines, on leur annonce qu'ils vont aller
 Synnamari. Des architectes un peu plus habiles que Prvost y btissent
de nouveaux karbets. L'pidmie fait trop de progrs pour retarder plus
long-tems leur dpart; il aura lieu dans cinq jours.  cette nouvelle
ils lvent les mains au ciel, ils s'embrassent et se trouvent  moiti
guris, ils soupirent aprs ce cinquime jour comme le cerf aprs une
source d'eau vive.--Nous ne prirons donc pas tous, s'crient-ils...!

Maintenant que le trpas et la vie ont pos les armes, voyons ceux qui
restent sur le champ de bataille, depuis le 24 thermidor an 6 jusqu'au 5
frimaire an 7, (11 aot, jusqu'au 25 novembre 1798.)

Liste des morts  Konanama, copie sur les registres du garde-magasin et
de l'inspecteur Prvost, rdige par ordre alphabtique. Je marquerai
les deux btimens de _la Bayonnaise_ et de _la Dcade_, qui les ont
apports, par les lettres initiales B...D.




LISTE ALPHABTIQUE

_Des morts  Konanama, depuis le 28 thermidor an 6, jusqu'au 5 frimaire
an 7_; (15 aot jusqu'au 25 novembre 1798.)


_B._--AZAERT, dit AZOR (Pierre-Jaques), prtre g de 51 ans, n 
Haringhe, dpartement de la Lys, mort de peste  l'hospice, le 29
brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte  14 livres 16 sols.


_D._--BAILLY (J. B.), g de 37 ans, bndictin de Strasbourg,
dpartement du bas-Rhin, n  Saal, mort dans des convulsions
effrayantes, le deuxime jour complmentaire de l'an six (18 septembre
1798).


_D._--BOTERF (dit BODU MARC); 40 ans, vicaire de la Roche-Bernard,
Nantes, dp. de la Loire-Infrieure. Il toit rentr en vertu de la loi
du 7 fructidor an 5 (24 aot 1797). Mort le 25 fructidor an 6 (11
septembre 1798), de peste et de dyssenterie.


_D._--BOUGEARD (J. B.); 34 ans, vicaire de Rennes en Bretagne, natif
d'Iffendik, dpartement d'Ille-et-Vilaine. Ce malheureux fut afflig
dans la traverse, de la gale et du scorbut. Il n'en est jamais guri.
Mort d'une fivre putride, le 1 vendmiaire an 7 (22 septembre 1798).


_D._--BOUCHARD (Pierre Andr); 46 ans, prtre du diocse de Tournay,
natif de Rumigny, dpartement du Nord. Celui-ci avoit une montre et neuf
cents livres d'argent qui lui ont t voles par les ngres. (Voyez son
article, dans la lettre de Beccard  Roustagneng). Mort de peste, le 21
brumaire an 7 (11 novembre 1798.)


_B._--BERGER (Charles-Henry); 32 ans, prtre, commune d'Azerailles, dp.
de la Meurthe, mort de peste le 20 brumaire (10 novembre 1798). Il a
laiss 50 livres 12 sols de succession.


_B._--BOURGEOIS (J. Fr.), prtre, 46 ans, commune de Villeneuve,
dpartement de la Haute-Sane; mort de peste, le 18 brumaire an 7 (8
novembre 1798).

Sa succession monte  49 livres 14 sols.


_D._--BRTAULT (P{rre}) 56 ans, pasteur digne des premiers sicles de
l'glise. Il toit cur de Poesme, prs d'Angers, dpartement de Maine
et Loire, n  Alenon, mme dpartement, mort de soif et de fivre
putride, le 14 brumaire an 7 (4 novembre 1798).

Sa succession monte  3 livres.


_D._--BRUNGAT (Pierre); 52 ans, vicaire de Bazoches, Luon, Vende; n
 Soni, dpartement de la Loire-Infrieure. On le taxoit de folie, mais,
plus brave que les autres, il refusa l'exemption qu'on lui offrit en
rade, de le soustraire  la dportation, s'enfona dans le dsert, et
fut trouv mort au pied d'une bche, le 22 fructidor an 6 (8 septembre
1798).

Sans succession.


_D._--BOURDOIS (Marie-Edme); 45 ans, vicaire de Fleury, de Seure,
dpartement d'Yonne, n  Joigny, mme dpartement, mort le 28
vendmiaire an 7 (19 oct. 1798). Il toit rudit et avoit une tte de
St.-Pierre.

Sans succession.


_B._--BOLLERET (Louis); 48 ans, prtre de la commune de la Rivire,
dpartement de la Haute-Marne, mort de scorbut, rong par les vers et
les chiques, le 2 frimaire an 7 (22 novembre 1798).

Sa succession monte  60 livres 4 sols.


_B._--CABEC (J. Nicolas), g de 55 ans, commune de Boulay, dpartement
de la Moselle, mort de fivre putride, de dyssenterie et de vers, le 15
brumaire an 7 (15 novembre 1798).

Sa succession monte  13 livres 12 sols.


_B._--CAMPFORT (Paul), prtre g de 55 ans, commune de Paul-Mignac,
dpartement du Cantal; mort de chagrin et de consomption, le 19 brumaire
an 7 (9 novembre 1798).

Sa succession monte  47 livres 2 sols.


_B._--CHAPUIS (Joseph), prtre, g de 46 ans, commune de Serre,
dpartement de la Drme; mort de peste, le 28 brumaire an 7 (18
novembre). Il toit un de ceux sur lesquels les ngres trpignrent,
pour le faire entrer dans la fosse.

Sa succession monte  53 livres 12 sols.


_B._--COLARD (Jean), prtre, g de 59 ans, commune Dorenand,
dpartement du Doubs. Il avoit soixante ans quand il arriva. La loi
l'exemptoit de la dportation. Il toit rentr en vertu de la loi du 7
fructidor an 5 (1797). Ses perscutions passes et son attachement  la
France, mritoient un meilleur sort.

Mort d'pidmie le 30 vendmiaire an 7 (21 octobre 1798).

Sa succession monte  19 livres 10 sols. Il avoit des papiers prcieux
et quelques pices de monnaie, qui ont disparu.


_D._--COMBAUT (Jean), g de 44 ans, vicaire de St.-Pol-de-Lon, n au
mme lieu, dpartement du Finistre, mort d'hydropisie et de scorbut, le
18 vendmiaire an 7 (9 octobre 1798).


_D._--DEBRUYNE (J. B.); 32 ans, cur de St. Quentin, _Malines_, (Dyle),
n  Louvain, mme dpartement, mort de la peste, le cinquime jour
complmentaire de l'an 6 (21 septembre 1798).


_B._--DEMALS (Fr.), prtre g de 42 ans, commune de Verrebrok,
dpartement de l'Escaut, mort le 22 brumaire an 7 (12 novembre 1798).

En marge du registre de Beccard, est crit: Mort sans succession, et
enterr par les Belges ses confrres, au refus des ngres.


_D._--DESMASURES (Gaspard), cur de Conantr, prs Chartres, n  Caen,
mort de peste chez Peintre, le 3 vendmiaire (25 septembre 1798).


_B._--DORIVAL (Jean), prtre, g de 51 ans; commune de Marionval,
dpartement de l'Oise; mort le 20 brumaire an 7 (10 novembre 1798).

Sa succession monte  2 livres 16 sols.


_D._--FRIQUET (Alexandre), g de 40 ans, tailleur, n  Lille en
Flandre, dport pour avoir recl chez lui un prtre qui toit son
parent, mort de scorbut le 6 vendmiaire an 7 (27 septembre 1798).


_B._--GALLEY (Joseph), prtre, g de 38 ans, commune de Forclas; mort
de peste et de misre, le 24 brumaire an 7 (14 novembre 1798). En marge
du registre est crit: Sans succession; les ngres ayant refus de
l'inhumer, il a t enterr par ses confrres les Belges. C'est ce
malheureux qui n'avoit qu'un mauvais drap pour l'ensevelir; on le lui
arracha, il fut report trois fois dans les karbets, et jett tout nu
sous la galerie. Son cadavre infectoit quand il fut confi  la terre.


_B._--GARRIC (Pierre), prtre, g de 36 ans, commune de Castres,
dpartement du Tarn, mort d'pidmie, le 18 brumaire an 7 (8 novembre
1798).

Sur son inventaire, que j'ai, est crit: _Sans succession._


_B._--GEBDIL (Franois), prtre, g de 53 ans, commune de Samons,
dpartement du Mont-Blanc, mort de chagrin et de misre, le 17 brumaire
an 7 (7 novembre 1798).

Sa succession monte  42 livres 10 sols.


_D._--GUYOT (Ignace), g de 32 ans, desservant de Tinnecourt, n 
Morescourt, dpartement des Vosges, mort d'pidmie le 28 brumaire an 7
(20 novembre 1798).

Sa succession monte  21 livres 2 sols.


_B._--HUMBERT-DARMANT, prtre, g de 41 ans, commune de Saint-Gireau,
dpartement du Mont-Blanc; mort de chagrin, le 17 brumaire an 7 (7
novembre 1798).

Sa succession monte  21 livres 12 sols.


_D._--HUYBRECHT (F.) g de 47 ans, cur de la cathdrale de Gand, n 
Taim, dpartement de l'Escaut; homme plein de talent; la bont de son
coeur se peignoit sur sa figure anglique. Mort de misre, rong de vers
et de scorbut, le 21 fructidor an 6 (7 septembre 1798).


_B._--HEYKENS (Paul), prtre, g de 40 ans, commune de Gierle,
dpartement des Deux-Nthes, mort d'puisement, le 25 brumaire an 7 (15
novembre 1798).

Sa succession monte  21 livres.


_B._--LAFORGUE (J.), prtre, g de 45 ans, commune de
Villeneuve-de-Rivire, dpartement de la Haute-Garonne; mort rong par
les vers le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte  4 livres 18 sols.


_B._--LAURENCE (Martin), prtre, g de 35 ans, commune de Sourdeval,
dpartement de la Manche; mort de misre et de chagrin, le 25 brumaire
an 7 (15 novembre 1798).

Sa succession monte  86 livres 2 sols.


_D._--LE DIVELECK (Louis), 52 ans, prtre de Vannes, dpartement du
Morbihan, n  Vannes, mort de chagrin et de misre, surnomm le _beau
vieillard_ (Voyez les dtails de sa mort, dans les notes sur l'hpital).
Mort le 22 vendmiaire an 7 (13 octobre). En marge du registre, est
crit: Sans succession, dport sans avoir t entendu. Six mois avant
sa dportation, il couchoit dans les bois, ses dnonciateurs pleuroient
en le voyant enchan sur la route.


_D._--LEGER (Jean-Franois), cur de Villerbieu, Orlans, g de 45 ans,
n  Orlans, dpartement du Loiret; mort de peste et de misre, le 30
brumaire an 7 (21 octobre 1798).

Sa succession monte  7 livres 16 sols.


_D._--LEMAITRE (J.) 42 ans, bernardin de Nantes, rentr en vertu de la
loi du 7 fructidor an 5, dport sans avoir t entendu, n 
Chapel-Glain, dpartement de la Loire-Infrieure; mort le 26 fructidor
an 6, de la peste (12 septembre 1798).


_D._--LEPAPE (Andr), g de 43 ans, vicaire de
Sainte-Trophisme-de-Quimper, n  Pont-l'Abb, dp. des Ctes-du-Nord;
rentr comme le prcdent; mort de misre et de peste, le 20 vendmiaire
an 7 (6 septembre 1798). En marge du registre, est crit: Mort sans
succession, dans la plus grande misre, enterr par charit.


_B._--LEROY (Andr); 43 ans, cur de Saint-Martin, Rouen,
Seine-Infrieure, mort de peste, le 24 brumaire an 7 (31 octobre 1798).

Sa succession monte  133 livres 14 sols.


_D._--LORTEC (Jean-Joseph-Pascal); 54 ans, prtre de la Merci, n 
Toulouse, dpartement de la Haute-Garonne. Celui-ci a t dport, parce
qu'il toit prtre. Il s'toit soumis  toutes les loix de la
rpublique, avoit fait tous les sermens, n'y avoit jamais manqu, toit
dispos  les recommencer. Il est mort rong de vers, plaint des
honntes gens et tourment d'une manire particulire,  cause de son
caractre irascible, le 23 fructidor an 6 (9 septembre 1798).

Sans succession.


_B._--LUQUET (Franois), prtre, g de 43 ans, commune de Mcon,
dpartement de Sane et Loire, mort de la dyssenterie et du scorbut, le
24 brumaire an 7 (14 novembre 1798).

Sa succession monte  73 livres 10 sols.


_D._--MALACHIE (Bertrand), 42 ans, procureur de l'abbaye des bndictins
d'Orval de Trves, dpartement des Forts; n  Mortevant, mme
dpartement. Il jouissoit de la plus brillante sant, la bonne foi et la
rsignation toient peintes sur son visage, il toit rempli de vertus et
de talens. Quoique d'une complexion trs robuste, il est mort d'thysie
et de consomption, le 3 vendmiaire an 7 (25 septembre 1798).

Sans succession.


_D._--MATHIEU (Jean-Charles), 33 ans, prtre d'pinal-Saint-Diez,
dpartement des Vosges; n aux mmes lieux; il avoit donn tous ses
soins aux mathmatiques; Desvieux, commandant de place, l'engagea  se
reposer sur lui du soin de le placer, en qualit de pays; il l'a
abandonn pour ne pas se compromettre. Ce malheureux,  la fleur de son
ge, d'une complexion vigoureuse, a souffert comme Saint Laurent sur le
gril: en fermant l'oeil, il demandoit pardon  Dieu pour ses ennemis.
Mort le 25 fructidor an 6 (11 septembre 1798).


_B._--MILLOCHEAU (Lubin), prtre g de 57 ans, commune de
Francourville, prs Chartres, dpartement d'Eure et Loir; mort de
peste, le 17 brumaire an 7, (7 novembre 1798).

Sa succession monte  35 livres 4 sols.


_B._--MERCIER DIDIER, g de 40 ans, laboureur, commune de Cuvigny,
dpartement du Mont-Blanc, mort le 3 frimaire an 7 (23 novembre 1798).
Celui-ci se trouve le dernier sur le registre de Beccard, qui n'est pas
rdig par ordre alphabtique.


_D._--MODESTE-BERNARD, g de 56 ans, prtre de Saint-Jean-de-Dieu,
Poitiers, Vienne, n  Lille, dpartement du Nord; d'une pit
exemplaire, supportant son sort, sans avoir jamais laiss chapper
aucune plainte. Il jouissoit de l'estime de tout le monde, prioit Dieu
sans ostentation; c'toit un prdestin. Il fut mis en rade en 1793,
avec les 700 martyrs si cruellement torturs par Lalier (Voyez la
traverse); mort de misre et de peste, en prononant ces mots du
prophte roi: _Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus cm
recordaremur Sion. (Ps. 136) Qui seminant in lacrymis, in exultatione
metent. (Ps. 125)._

_Chargs de chanes, et assis sur les rives du fleuve de Babylone, nous
pleurions en tournant nos regards vers Sion._

_Ceux qui sment dans les larmes, moissonneront dans la joie._

Le 19 vendmiaire an 7 (10 octobre 1798).

En marge est crit: Sans succession.


_B._--MOREL (Barthlemy), prtre, g de 47 ans, commune de Bruneau,
dpartement de l'Aisne; mort de peste, le 20 brumaire an 7 (10 novembre
1798).

Sur son inventaire est crit: sans Succession.


_D._--MONTAGNON (Grgoire-Joseph), g de 47 ans, n  Ambenou,
dpartement de la Haute-Sane, cur de Besanon; mort de peste, le 29
brumaire an 7 (19 novembre 1798).

Sa succession monte  6 livres.


_B._--PEYRAS (Pierre), capucin, g de 39 ans, commune d'Abriesse,
dpartement des Hautes-Alpes; mort de chagrin, le 25 brumaire an 7 (15
novembre 1798).

Sa succession monte  55 livres.


_D._--POIRSIN (Henri), 55 ans, capucin de Rouvray, n au mme endroit,
dpartement de la Meuse; protg par Desvieux, qui l'a abandonn; il
prchoit d'exemple dans la traverse, il a rendu les plus grands
services  Parisot malade, il n'exigea aucune reconnoissance et disoit
qu'il ne faisoit qu'observer la rgle de son ordre; il refusa de se
placer et de se soustraire  la mort, pour un vieillard de 65 ans, nomm
Claudon, qui toit son prieur et son compatriote.  Cayenne, il vendoit
une partie de ses vivres, pour amliorer le sort de ses commensaux; mort
de misre et de peste, le 12 brumaire an 7 (2 novembre 1798).

Sa succession monte  19 livres 2 sols.


_B._--PRADIER (Guillaume), prtre, g de 51 ans, commune de Mazonre,
dpartement du Puy-de-Dme, mort d'thysie, le 30 brumaire an 7 (20
novembre 1798).

Sa succession monte  72 livres 12 sols.


_D._--PREVIGNAUD (Jacques Trudert), 52 ans, desservant de
Saint-Florent-de-Niort, natif de Prigueux, dpartement de la Dordogne;
mauvaise tte et bon coeur. Mort chez Henry William, dans la seule case
qui reste dans la Savanne. La peste faisoit alors de grands ravages, la
jeune femme de William ne cessa pas de prodiguer gratuitement ses soins
 Prevignaud qui, sans le vouloir, infecta cette case d'pidmie, et vit
prir  ses cts, dans le mme jour, le pre de la jeune femme et ses
deux enfans, le 22 vendmiaire an 7 (13 octobre 1798). William ayant
refus d'tre son hritier, a remis ses effets  Pilot son vicaire.

J'allai voir ces ruines en mai 1799; le petit ngre de William me servit
de guide. Quand nous fmes au cimetire, il se mit  pleurer, en me
disant dans son jargon: _C'est l que reposent mes bons matres_.....
Pour moi, assis sur le brancard qui toit  l'entre, je fixai les
bches qui ombrageoient les tombes..... Aprs un morne silence, je me
fixai en pleurant... _Je les rejoindrai peut-tre bientt... Ils sont
dans votre sein,  mon Dieu! Ils ont assez souffert.... Ils vous
demandent grce pour leurs perscuteurs...._


_B._--REY (Michel), prtre, g de 50 ans, commune de Montemont,
dpartement du Mont-Blanc; mort de dyssenterie, le 30 brumaire an 7 (20
novembre 1798).

Sa succession monte  36 livres 12 sols.


_D._--ROELLANDIA (Abert), g de 49 ans, bernardin d'Anvers, son pays
natal, dpartement des deux Nthes; mort de peste, le 15 vendmiaire an
7 (6 octobre 1798).

Sa succession monte  35 livres 10 sols.


_B._--ROUIRE (Pierre), g de 52 ans, commune de Saint-Saturnin,
dpartement du Cantal; mort de fivre putride, rong de vers, le 19
brumaire an 7 (9 novembre 1798).

Sa succession monte  90 livres.


_D._--SCHER (Felix-Alexandre), prtre, g de 65 ans, de Hamel, prs
Cologne. En 1792, il chappa miraculeusement aux massacres du 2
septembre. En 1793, il fut conduit aux Carmes  Paris; en 1794, renferm
pendant huit mois dans un cabanon de Bictre. En 1795, il obtint sa
libert, et un passe-port pour se rendre chez lui; il fut arrt aux
frontires comme migr, reconduit en 1796  la prison de la Force, 
Paris. En 1797, il fut encore conduit jusqu'aux frontires de la Suisse,
et ramen  Rochefort. Il avoit t aumnier des pages des petites
curies de la reine. Il a t pill deux fois dans la traverse, est
mort de misre et rong de vers, le 16 vendmiaire an 7 (7 octobre
1798).

En marge du registre est crit: _Sans succession._


_D._--SEGUIN (Nicolas), 48 ans, cur de Saint-Martin de Chartres, n 
Authon, mme diocse, dpartement d'Eure-et-Loir, mort de peste le 22
vendmiaire an 7 (13 octobre 1798).

Cormier, son compatriote, a t son hritier. Seguin toit instruit sans
prtention, religieux sans fanatisme, et gnreux sans ostentation; il
avoit t attach  la maison du philosophe _Helvtius_.


_D._--SCHILTS (Dominique), domestique, g de 57 ans, n  Catenay,
dpartement de la Moselle, interprte pour les langues allemande et
anglaise, mort de peste le 18 fructidor an 7 (4 septembre 1798). Les
ngres se sont fait donner 18 fr. pour l'enterrer.

Sa succession monte  66 fr.


_B._--SOUCHON (Pierre-Paul), prtre, g de 42 ans, commune
d'Issenjeaux, dpartement de la Haute-Loire, mort de tranches, le 22
brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte  84 liv. 10 s.


_D._--SOURZAC (Jean), g de 53 ans, n  Colonge, dpartement de la
Corrze, cur de Salignac en Limoges. Le chagrin lui avoit un peu alin
la tte, il s'est noy le 27 thermidor an 6 (14 aot 1798). Sa
succession monte  1500 liv. monnaie de Cayenne, et  1125 de France.
(Voyez ci-dessus la correspondance administrative sur Konanama.)


_D._--TOUPEAU (Nicolas), domestique, n  Beauvais, dpartement de la
Meuse, l'un des voleurs, s'est brl les intestins  force de boire du
taffia. Un accs de fivre chaude l'a conduit dans la rivire de
Konanama, o il a t trouv par des pcheurs, le 18 vendmiaire an 7 (9
octobre 1798).

En marge du registre est crit, _sans succession_. Une partie de ces
dtails s'y trouve consigne de mme avec exactitude.


_B._--TOURNEFORT (Pierre), prtre, g de 56 ans, commune d'Anneci,
dpartement du Mont-Blanc, mort rong de vers, le 22 brumaire an 7 (14
novembre 1798).

Sa succession monte  26 fr.


_D._--VALLE (Alexis-Jean), 45 ans, cur de Plouhinet-Vannes, n 
Ponthivy, dpartement du Morbihan, un peu fanatis par le malheur; mort
d'pidmie et de misre, le 24 vendmiaire an 7 (13 octobre 1798).

Sans succession.


_D._--VANDERSTOTEN (Ferdinand), 43 ans, cur de Turahout, Anvers,
Deux-Nthes, n  Naoust, mme dpartement; mort d'une fivre putride,
le premier frimaire an 7 (21 novembre 1798).

En marge est crit: Ses effets sont embarqus pour Synnamary.


_B._--VAMBVER (J. B.), prtre, g de 48 ans, commune de Sempse,
dpartement de la Dyle; mort de fivre inflammatoire, le 19 brumaire an
7 (11 novembre 1798).

Sa succession monte  25 liv. 16 s.


_D._--VANHECSERVYCH (Thomas), g de 49 ans, n  Helchteren,
dpartement de l'Escaut, oratorien, professeur de philosophie  Malines,
gnie profond, aimable quoique trs-infirme. Il toit paralytique,
goutteux et sourd. Il avoit de si violentes attaques de sciatique, qu'il
restoit des huit jours entiers dans son hamac. Il n'a pas pu se
dshabiller durant toute la traverse. Ses confrres ne l'ont jamais
abandonn; mort rong de vers et de peste, le 10 vendmiaire an 7 (1er.
octobre 1798).


_B._--VANVOLEXEM (Franois-Joseph), g de 54 ans, cur de
Saint-Livinhessche de Malines, dpartement de la Dyle, mort de fivre
pestilentielle, le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte  17 fr.


_D._--WANCAUW-EN-BERGHC (J. B.), g de 49 ans, cur de Saint-Jacques de
Louvain, Malines, n  Etichone, dpartement de l'Escaut; mort
d'hydropisie le 15 vendmiaire an 7 (6 septembre 1798).


_D._--VENATI (Jean), 57 ans, prmontr, desservant de Grodis, vch de
Laon, dpartement de l'Aisne, mort de chagrin et de dyssenterie, le 6
brumaire an 7 (27 octobre 1798).

Sa succession monte  3 liv. 10 s.


_D._--WLIEGEN (Arnauld-Franois), 45 ans, prtre oratorien de Montaigu,
Malines, n  Montaigne, dpartement de la Dyle, mort de dyssenterie,
rong de vers, le 11 vendmiaire an 7 (2 octobre 1798).

_Fin de la liste des morts  Konanama._


TOTAUX.

  36 .. de _la Dcade_.
  30 .. de _la Bayonnaise_.

_N. B._ Le total des successions de ces soixante-six infortuns, ne
monte pas  plus de 3,600 livres. Ceux dont je n'ai pas marqu l'avoir,
n'toient pas plus riches que les autres; mais je n'ai pu me servir de
ces pices qu' la drobe....


_4 frimaire an 7 (24 novembre 1798.)_

Je n'aurai donc que des horreurs  dvoiler! Que la coupe d'amertume est
profonde! Je viens de fermer une hcatombe pour en ouvrir une autre.

L'ordre du dpart est arriv; on se presse, on s'embrasse, comme si on
retournoit en France. Malheureux! si un rayon d'esprance suffit pour
vous rappeler  la vie, pourquoi n'a-t-il pas lui plutt?

Ils restent cent treize, dont quarante n'ont plus qu'un souffle de vie;
trente sont convalescens. En France, on diroit qu'ils sont moribonds;
les autres se portent bien, c'est--dire qu'ils peuvent se traner.
Jeannet est rappel en France, aprs avoir donn ses ordres pour le
transfrement. Burnel qui le remplace, s'annonce sous les dehors les
plus favorables; il confirme l'arrt de son prdcesseur: Roustagneng a
cd sa place  Dusargues qui a tout autant de lumires et de bonne
volont que lui. Germain part pour Konanama, afin d'aider  Beccard, qui
est  moiti fou de boisson, de chagrin et d'pidmie. Malgr la sage
prvoyance de Dusargues, tout s'excute dans le plus grand dsordre.
Cette nouvelle a donn le coup de la mort  Gerner et Beccard; ils
prvoient que leur conduite va tre connue. Beccard fait traner les
plus malades sans mnagement, sans vivres, sans cadres, sans eau; il les
entasse les uns sur les autres avec une partie de leurs effets sur le
tillac d'une mauvaise golette,  l'ardeur d'un soleil brlant. Le
garde-magasin de Synnamary n'est pas averti de leur prochaine arrive.
Nous les rejoindrons bientt. Les convalescens attendent le retour d'un
autre btiment. Ceux qui pourront se traner, feront le chemin par
terre. Au bout de huit jours, la seconde golette emporte les plus
malades et donne  Beccard l'ordre de brler les karbets. Les Grecs
eurent moins de plaisir  se reconnotre  la lueur des flammes de
Troye..... Chaque dport retrouva des forces pour incendier ces antres
de mort. Tous, une torche  la main, descendirent au cimetire, et
secouant les brandons sur la tombe des martyrs qui les prcdoient,
entonnrent cet hymne  l'ternel et  la France:


_Tombeau des dports morts  Konanama._

Ire. STROPHE.

      Dispensateur de la lumire,
    Matre absolu de nos destins,
  Au feu de ces brandons agits par nos mains,
  pure et fais mouvoir cette sainte poussire;
  Cadavres mutils, de vos perscuteurs
    Dj vous obtenez vengeance.
  L'ternel chaque jour vous met en leur prsence.
  Quelques-uns d'eux viendront partager vos malheurs.
    Mais cette rive dsole,
    Tremble et se ranime  nos voix...
  coutez... un Dieu parle, et du fond de ces bois
    Il nous apprend leur destine,
    Tous les tyrans de fructidor
  Pour un vaste cercueil vont changer leur or...


2e. STROPHE.

      Prs de vos cendres profanes
      Ces palmistes majestueux
  Seront baigns dans peu des pleurs de vos neveux.
  Dans les deux continens, vous aurez des trophes,
  Chaque goutte de sang injustement vers
      Est l'ineffaable sentence
  Que la crainte en leur coeur vient de tracer d'avance.
  Et l'arrt de leur mort ne peut tre effac.
      Que vois-je? ces ombres plaintives
      Sont  demi dans leurs tombeaux,
  L'un est rong de vers, l'autre de ses lambeaux
  Se couvre sur ces sombres rives.
      Dans le bois tous semblent errer
  Vers une source d'eau pour se dsaltrer.


3e. STROPHE.

      Au fond de la zone torride
      Noys dans un tang de feux,
  Dans le fond d'un dsert, vois deux cents malheureux,
  Aux bords d'une rivire  leur palais aride
  Remontant vers sa source elle apporte en grondant
      Les flots d'une mer cumante.
      Pour activer leur soif et leur fivre brlante
  Neptune en leur gosier enfonce son trident.
      Dans cette atmosphre embrase
      La mort tend ses vastes bras:
  Mort, pose tes armes; ceux que tu frapperas,
      tourdis de leur destine
      Sur ton sein hriss de dards
  Vont se prcipiter au plus beau des hasards[9].

[Note 9: Le malheur avoit bris leur lyre, ils se contentrent de
rciter cette hymne qui pourroit tre mise en musique par ceux qui
seroient touchs de nos malheurs... Elle l'a dj t par M. de
Beauvais, un de nos confrres, qui a peint Konanama sur les plans que
je lui ai donns, et d'aprs ce qu'on a lu.]


4e. STROPHE.

(_Proraison._)

      Mais leur voix nous rappelle encore...
      Que voulez-vous, braves amis?..
  Pardonnez au vaincu quand vous l'aurez soumis;
  Des beaux tems de Janus faites natre l'aurore
  Portez dans vos foyers le glaive et l'olivier;
      Rendus dans le sein de la France
  Au plaisir du pardon immolez la vengeance,
  Et mariez enfin le myrte et le laurier...
  .... Leur ombre s'chappe en fume...
  .... Revenus d'une douce erreur
  L'amiti nous replonge dans un gouffre d'horreur;
      Notre me est presque inanime...
      Quand j'oublierai Konanama
   la clart du jour mon oeil se fermera...

 ces mots, ils s'embrassrent en pleurant, se mirent en route avec
joie. Le plaisir de vivre avec des humains leur retraoit le souvenir de
leur pays. Quelques-uns s'garrent dans le dsert, d'autres se
couchrent au milieu de la route. Enfin, ils se rendirent  la nouvelle
destination, il en cotera encore la vie  quelques-uns, mais on n'y
regarde pas de si prs. Les premiers malades toient fort  plaindre,
comme nous l'avions prvu; ils couchoient par terre sous des hangars,
entasss dans une grande case qui est la premire du village; plusieurs
toient rongs de vers; les autres furent dposs ple-mle dans
l'glise: une partie trouva asile, pour son argent, chez quelques colons
du petit bourg et des environs. Les plus indigens restrent
provisoirement dans l'glise, avec les futailles et le reste de
l'attirail de Konanama.

On leur btit  grands frais de vastes karbets, mais l'ouvrage ne sera
pas fini de deux mois; n'importe, ils sont plus  leur aise; M.
Lafond-Ladebat a cd au gouvernement une grande case qui leur sert
d'hpital. Leur sort est amlior; mais la famine se fait sentir: on
parle d'chancrer leur ration. En pluviose, on leur retranche l'huile,
le savon, le riz, le tafia. Ils sont un peu ddommags de ces privations
par l'accueil des habitans. L'officier du poste Freytag est aussi bon
que Prvost toit mchant. Cabrol et Martin les favorisent autant qu'ils
peuvent. La rapacit de Gerner et de Beccard est modre par
Morgenstern, garde-magasin de Synnamary; la rigidit et l'exactitude de
ce dernier dplaisent  son associ; au moment o ils se brouillent,
Beccard quitte la partie; le chagrin, la peste et le dsordre de ses
affaires acclrent ses derniers momens; il expire dans des convulsions
affreuses, le 2 fvrier 1799 (14 pluviose an 7). Deux mois aprs, Gerner
succombe de mme au moment de toucher le fruit de ses rapines.

Mais les victimes toient frappes de mort  Konanama. Leur pnible
retour en a moissonn un bon nombre; ils sont partis le 5 frimaire; tous
ont t rendus le 14 (4 dcembre 1798). Cabrol, Freytag, Morgenstern
versoient des larmes de douleur et d'indignation au spectacle que je
n'ai fait qu'esquisser. On jugera de leur tat, en apprenant qu'au bout
de trois mois ils toient incapables de se reconnotre. Quand j'y allai,
ils me disoient: Nous nous portons bien. Tous toient encore absorbs,
rveurs, puiss par une longue marche, insensibles  la douleur et au
plaisir,  demi-plongs dans le tombeau; plus semblables  l'animal qui
survit lourdement au coup de masse du boucher, qu' l'homme prpos
jadis pour servir de fanal  ses semblables; ils conserveront cet tat
d'abrutissement jusqu' notre retour, si toutefois il n'est pas long.
Ouvrons la seconde hcatombe. Je logerai dans la mme enceinte les morts
de la premire dportation des seize dputs, par la corvette _la
Vaillante_; car la mort galise tous les hommes. J'ai vu  mon second
voyage  Synnamary, les deux seuls restans de ces seize proscrits qui
m'ont donn quelques notions sur leurs confrres. Dans ce moment ils
avoient t trans  Cayenne, parce qu'ils faisoient ombrage  Burnel
qui craignoit son ombre.




LISTE ALPHABTIQUE

DES DPORTS MORTS  SYNNAMARY,

_Rdige sur les registres du canton._


Les lettres initiales des btimens qui les ont apports seront en tte:
V. _Vaillante_, D. _Dcade_, B. _Bayonnaise_.


_B._--ACHART-LAVORT (Marc-Jean), prtre-cur de la Rochenoire, g de 52
ans, mort de peste, le 13 frimaire an 6 (3 dcembre 1798.)


_D._--BEAUFINET, officier de sant, natif de Saint-Avignan,
Charente-Infrieure, aide-major sur _la Dcade_, s'est confin  Cayenne
volontairement, a t envoy  Konanama, o il a rendu les plus grands
services aux dports; mort de peste, le 10 frimaire an 7 (30 novembre
1798.)


_B._--BERTHAUD (Pierre-Franois), prtre-chanoine de Sallanche, g de
56 ans, commune de Saint-Sigismond, dpartement du Mont-Blanc, mort de
peste, le 28 nivse (17 janvier 1799).


_D._--BILLARD (tienne), g de 48 ans, cur de Guyancourt-sous-Laon, n
 Corbenis, dpartement de l'Aisne; mort de la dyssenterie, rong de
vers le 7 nivse an 7 (27 dcembre 1798).


_D._--BOSSU (Louis-Augustin), 39 ans, graveur, n  l'le de France;
rsidant  Paris, mort de dyssenterie et de peste le 16 nivse an 7 (5
janv. 1799).


_V._--BOURDON (de l'Oise), surnomm le Rouge, natif du Petit-Toi,
dpartement de la Somme, g de 37 ans, reprsentant du peuple.

Il toit d'un caractre trs-irascible; mort le 4 messidor an 6 (24 juin
1798), pour avoir voulu travailler le sol de la Guyane, et de chagrin de
ce que ses collgues n'avoient pas voulu l'associer  eux pour
l'vasion.


_D._--BROLY (Franois-Joseph), 45 ans, cur de Meutfenheim, Strasbourg,
Haut-Rhin; n  Hittennem, mme dpartement, plac chez Konra-Lillebat,
canton de Sinnamary; mort d'une fivre putride le 20 vendmiaire an 7 (6
septembre 1798).


_V._--BROTTIER (Andr-Charles), natif de Tanoy, dpartement de la
Nivre, g de 46 ans, aumnier de _Monsieur_, mathmaticien, auteur
d'une traduction de Tacite, trs choye des hommes de got, et qui fera
la rputation de ce savant dport, victime de Dunan-Duverle de Presle;
s'est brouill d'abord avec ses amis et avec les habitans de la
bourgade; par les affinits qu'il avoit eues avec Billaud-Varennes.
Comme il avoit un bon esprit et un bon coeur, ses camarades
l'apprcirent, et leur mauvaise humeur se changea en admiration, quand
ils surent que ses liaisons avec cet exil avoient une source de
curiosit philosophique; celle de scruter le coeur d'un personnage si
fameusement clbre, comme les principaux de Corinthe et Timolon
lui-mme causoient avec Denis le jeune, devenu matre d'cole 
Syracuse.

Brottier est mort d'un coup de soleil, dont il fut frapp en courant
tte nue porter le bagage des huit premiers vads, dont les noms sont
inscrits  notre arrive en rade; il donna tous ses soins  Rovre, et
aprs une langueur pnible, il mourut le 26 fructid. an 6 (3 septembre
1798).


_D._--CARRET (Joseph-Charles), dominicain de Metz, n  la Courbe,
dpartement du Calvados; mort  l'hospice d'une fivre maligne le 7
frimaire an 7 (29 novembre 1798).


_B._--CHOLET (Antoine), g de 45 ans, prtre chanoine rgulier, commune
d'Angers, dpartement de Maine-et-Loire; mort  l'hospice, de
dyssenterie et des vers le 19 frimaire an 7 (9 dcembre 1798).


_D._--COLAS (Louis), laboureur, n  Comieux, Dle, Ctes-du-Nord; mort
d'hydropisie,  l'hospice le 27 pluviose an 7 (15 fvrier 1799).


_B._--COURCIRE (J. B.), prtre, g de 40 ans, commune de Champagnay,
dpartement du Tarn, mort de consomption et de peste  l'hospice le 28
nivse an 7 (17 janvier 1799.)


_B._--DAVID (Pierre), prtre, g de 45 ans, commune d'Angoulme,
dpartement de la Haute-Charente, plac chez Konrad-Lillebat, habitant
de Synnamary; mort sur cette habitation de la suite de l'pidmie qui
toit  bord de _la Bayonnaise_, le 14 pluviose an 7 (2 fvrier 1799).


_D._--DAVIOT (Denis), 49 ans, bernardin de Besanon, n  Villeneuve,
prs Besanon, mort  Yrocoubo en frimaire an 7 (5 dcembre 1798).


_D._--DAVIOT (Franc.), capucin, n  Besanon, dpartement de la
Haute-Sane, g de 51 ans. Ils toient 3 cousins qui, au moment de
partir, reurent une lettre qui leur annonoit leur largissement. Ils
la communiqurent au commissaire B..... qui ne les couta pas. Deux sont
morts aprs avoir essuy tous les revers de la fortune. Celui-ci est
dcd  l'hospice de Synnamary le 25 vendmiaire an 9 (28 octobre
1800).


_D._--DENOUAILLES (Louis-Vincent), 54 ans, prtre de Vannes, n 
Serens, dpartement du Morbihan, mort  l'hospice, de misre, de peste
et de dyssenterie le 2 nivse an 7 (22 dcembre 1798).


_D._--DESPRS (Franois), g de 45 ans, chanoine de Bourges, surnomm
sope, n  Marsilly, dpartement d'Indre-et-Loire; mort  Synnamary,
chez M. Duchesne, le 11 vendmiaire an 7 (2 octobre 1798).


_D._--DOAZAN (Franois), 54 ans, cur de Landron, diocse de Poitiers,
dont il toit natif; mort d'une fivre putride, chez Peintre, canton de
Synnamary, le 25 pluviose an 7 (15 fvrier 1799).


_D._--FAYET (Benot), apothicaire, g de 18 ans, commune de Lamur,
dpartement de l'Isre, jeune homme rempli de talent, a t dport pour
une faute de police correctionnelle, toujours dans l'intention de
dshonorer la cause commune. Il a t corrompu par les autres voleurs
venus sur _la Bayonnaise_; mort de libertinage le 15 janvier 1799.


_D._--FLEURANCE (Joseph) dit pre Barthlemi, capucin, g de 44 ans. Il
m'a aid sur _la Dcade_  mettre la liste par ordre alphabtique. Au
bas de son nom se trouve la note suivante crite de sa main:

_Dnonc et dport pour avoir us en 1795 du bnfice de la loi, n 
Gerarmey, dpartement des Vosges._

Mort de peste, rong de vers  l'hospice, le 22 nivse an 7 (10 janvier
1799).


_D._--FRANCILLEU (Mathieu) dit Pinsillon, l'un des cinq voleurs de la
Dcade, se disant vigneron de Besanon, mais rellement sans aveu,
fltri dans l'ancien rgime  la suite de quatre jugemens infamans,
avoit travaill aux mines et ram au bagne, fout et marqu, nourri
dans le crime, il comptoit 68 ans quelques mois avant le 18 fructidor;
on le jugea aux fers, et par gard pour son ge, cette peine fut commue
en prison perptuelle. Aprs le 18 fructidor, le commissaire B..... le
confondit avec les prtres dports dans la prison de Saint-Maurice de
Rochefort, et le mit ensuite au cachot, mais aux charges des dports
qui toient forcs de lui fournir vingt sous par jour pour qu'il ne
restt pas avec eux. Au moment du dpart, B..... le mit en tte sur la
liste, malgr nos rclamations, et nous ne pmes le sparer de nous que
dans la Guyane; il s'toit rfugi dans les bois  la suite d'un vol
qu'il avoit fait aux dports; il fut pris, conduit  Synnamary, o il
mourut en prison  la fin de fructidor an 6 (15 septembre 1798).


_D._--GARNESSON (Pierre), 44 ans, cur de Conantr, Chlons, Marne, n
au mme lieu, rentr en vertu de la loi du 7 fructidor an 5, instruit,
pauvre et tolrant; mort de peste, rong de vers,  l'hospice, le 18
frimaire an 7 (6 dcembre 1798), dans la plus grande misre.


_B._--GAUDIN (Pierre), prtre, g de 42 ans, commune de Chemiray,
dpartement de Maine-et-Loire. Il toit trs-malade dans la traverse,
il fut renvoy dans le dsert sans tre guri; mort  l'hospice de
Synnamary, le 11 pluviose an 7 (1er. fvrier 1799).


_D._--GUIN (Claude-Franois), prtre lazariste de la maison de Paris,
natif de Vilfrye, dpartement de la Haute-Sane; mort le 14 nivse an 7
(3 janvier 1799), de fivre putride, chez Mlle. Rochereau, canton de
Synnamary.


_D._--HAVELANGE (J. Joseph), prtre, g de 50 ans, recteur de
l'universit de Louvain, dport pour avoir exorcis une possde, n 
Siphoux, dpartement de l'Ourthe; mort  Synnamary, chez M. Duchesne, le
20 fructidor an 6 (7 septembre 1799).


_D._--HUMBERT (J. B.), 40 ans, trinitaire desservant de la Marche, n au
mme lieu, Toul, Vosges; mort de dyssenterie, rong de vers, 
l'hospice, le 18 nivse an 7 (7 janvier 1799).


_B._--LACHENAL (Jacques), prtre, g de 34 ans, commune
d'Anneci-le-Vieux, dpartement du Mont-Blanc; mort  l'hospice, de
dyssenterie et rong de vers, le 15 frimaire an 7 (5 dcembre 1798).


_B._--LAFORIE (Jean), prtre-vicaire de Flognac, commune de Saint-Amel,
dpartement du Lot; mort  l'hospice, de vers et de dyssenterie,
reliquats de peste, le 19 pluviose an 7 (7 fvrier 1799).


_D._--LAPTRE (Mansuie), prmontr, g de 39 ans, desservant de Tilleu,
Toul, Vosges, n au mme lieu. Il avoit trouv une place au moment o
il mourut de la peste et de la dyssenterie, le 22 frimaire an 7 (12
dcembre 1798).


_V._--LAVILLEHEURNOIS (Charles-Honorine-Berthelot), natif de Toulon,
dpartement du Var, matre des requtes, g de 48 ans, victime comme
Brottier, mort  Synnamary, chez M. Morgenstern, le 10 thermidor an 6
(28 juillet 1798).


_D._--LEBAIL (Julien-Alexis), g de 43 ans, vicaire de Sulnillac, de
Vannes, n  Beauhamel, dpartement du Morbihan, rentr par la loi du 7
fructidor. Les hommes de got ont perdu en lui l'auteur d'un pome sur
la rvolution, que ses perscuteurs brlrent en l'arrtant. Il m'en a
rcit quelques morceaux qui me faisoient regretter le reste. Il mourut
en dbarquant  Synnamary, le 8 frimaire (28 novembre 1798).


_B._--LEBAS (Bonaventure), prtre, g de 50 ans, commune de
Fontaine-la-Malette, dpartement de la Seine-Infrieure; mort 
l'hospice, de la dyssenterie et des vers, le 14 nivse an 7 (3 janvier
1799).


_D._--LEBOURSICAUD (Pierre), prtre, g de 36 ans, n  Delvend,
dpartement du Morbihan, rentr avec Lebail; mort de misre et de besoin
 l'hospice, le 22 frimaire an 7 (2 dcembre 1799).


_D._--LECORE (Alexis), diacre seulement, et dport comme cur
fanatisant ses paroissiens, g de 30 ans, n  Martimer, dpartement
d'Ille-et-Vilaine; mort de convulsions  l'hospice, le 23 pluviose an 7
(13 fvrier 1799).


_D._--MAROLLE (Jean), chartreux, n  Aubusson, diocse de Limoges,
dpartement de la Creuse, g de 37 ans. Le malheur lui avoit alin
l'esprit; mort  Synnamary, d'une manire misrable, le 8 vendmiaire an
8 (30 septembre 1799).


_B._--MICHEL (Franois), prtre, g de 40 ans, commune de Lyon,
dpartement du Rhne; mort  l'hospice, de vers et de peste, le 14
nivse an 7 (3 janvier 1799).


_D._--MULLER (Nicolas), 41 ans, professeur de philosophie  Luxembourg
sa ville natale; mort  Synnamary, chez monsieur Duchesne, le 20
fructidor an 6 (6 septembre 1798).


_V._--MURINAIS (Antoine-Augustin-Victor), natif de Murinais, dpartement
de l'Isre, g de 66 ans, reprsentant du peuple, victime du 18
fructidor; mort le 15 frimaire an 6 (5 dcembre 1797).


_D._--MUSQUIN (Pierre-Benot), g de 42 ans, cur de Pont-sur-Vannes,
Sens, Yonne, n  Provins, Seine et Marne, a fini d'une manire
tragique, le 6 frimaire an 7 (26 novembre 1798).


_D._--PICARD (Mathieu), 58 ans, cur de Rupereux, Sens, Seine et Marne,
poitrinaire et attaqu de la gravelle, maladies reconnues par deux
visites des officiers de sant, n au village de Joigny, dpartement de
l'Yonne, dans la Bourgogne; mort  l'hospice de Synnamary, aprs de
longues et inexprimables souffrances, en messidor an 7 (7 juillet 1799).


_B._--PONCI-CHARETIER (Jean), g de 23 ans, commune de Zignant,
dpartement de l'Hrault; mort de peste  l'hospice, le 7 frimaire an 7
(27 novembre 1798).


_D._--RAIMBAULD (Csar-Auguste), 45 ans, lazariste de Tours, cur de
Bruleau, rsidant  Blois, excellent homme, instruit et pieux, sans
cagotisme. Il avoit eu un germe de peste  Konanama, o il s'toit rendu
infirmier de ses confrres. Au bout de six mois de langueur, il est mort
tique, aprs avoir vendu jusqu' son couteau pour vivre, le 8 prairial
an 7 (28 mai 1799).


_V._--ROVRE (Joseph-Stanislas), n  Bemieux, dpartement de Vaucluse,
reprsentant du peuple, g de 49 ans.

Rien n'est plus tendre que sa correspondance avec son pouse. Il ferma
les yeux dans la Guyane, au moment o elle embarquoit sur la Vaillante
pour le rejoindre. Cette corvette a t prise par les anglais. Les
douleurs qui ont prcd la fin tragique de Rovre, lui ont bien fait
expier les torts qu'il a pu avoir dans la rvolution; mort en messidor
an 6 (juillet 1798).


_D._--ROYER (N.), prtre, g de 35 ans, n  Velot, dpartement des
Vosges; mort de la dyssenterie  l'hospice, le 4 pluviose an 7 (29
janvier 1799).


_D._--SARTEL (Gabriel), n  Gand, cur de Notre-Dame de Gand; mort de
chagrin, le 30 fructidor an 6 (16 septembre 1798). Il toit g de 49
ans.


_B._--SAUTR (Jean-Franois), prtre, professeur  Vic, g de 51 ans,
commune de Metz, dpartement de la Moselle; mort d'hydropisie 
l'hospice, le 5 avril 1800 (15 germinal an 8).


_D._--TREMAUDAN (Franois), officier d'infanterie de Plemey-Jugo, g de
21 ans; mort d'une fivre putride  Corossoin, chez Vogel, canton de
Synnamary, le 12 brum. an 7 (2 novembre 1798).


_V._--TRONON-DUCOUDRAY (Guillaume-Alexandre), natif de Reims,
dpartement de la Marne, g de 45 ans, reprsentant du peuple; mort de
fivre putride, en prairial an 6 (mai 1798). Il nommoit la dportation
_guillotine sche_. Il n'a jamais voulu boire de bouillon de tortue, qui
l'auroit guri infailliblement; mort de chagrin.


_B._--VEAUZY (Franois), prtre, cur de Busson, g de 49 ans, commune
de Thiers, dpartement du Puy-de-Dme; mort  l'hospice, d'pidmie, le
15 frimaire an 7 (5 novembre 1798).


_B._--VERGNE (Dominique), prtre, vicaire, g de 41 ans, commune de
Beaufort, dpartement de Maine et Loire; mort de peste  l'hospice, le
25 frimaire an 7 (15 novembre 1798).


_B._--VERILLOT (Antoine), prtre-capucin, g de 48 ans, commune de
Langres, dpartement de la Haute-Marne; mort  l'hospice d'une maladie
de consomption, le 12 germinal an 7 (1er. avril 1799).


_B._--VIEUX-MAIRE (Jean-Baptiste) prtre-rcollet, g de 45 ans,
commune de Vilers-le-Luxeuil, dpartement de la Haute-Sane, mort 
l'hospice le 12 frimaire an 7 (2 dcembre 1799).


TOTAUX de _la Vaillante_.

          Morts        6.
          vads       8.
          Restans      2.
                     ----
          TOTAL       16.


  _Dcade._ Morts  Konanama,  36.
            Morts  Synnamary, 28.
                              ----
  TOTAL                        64 morts sur 193.
  RESTE                                     129.


BAYONNAISE.

_Dports morts  son bord dans la traverse de France  Cayenne._

ALLAGON, prtre-chapelain de Toulouse.

BEAUG, prtre, du Mont-Blanc.

BUCHER, prtre-cur, de Besanon.

CHEVALIER, chanoine de Chambry.

MARCEL, cur du diocse de Clermont en Auvergne.

MOUTILS, prtre du diocse de Castres.

REYPHINS an, d'Ypres.

TRAIGNIER, originaire de Clermont en Auvergne, cur de Saint-Sernin,
diocse de la Rochelle.

Et un autre lac, dont le nom nous a chapp, qui, en retournant de la
rade  Rochefort, est mort d'pidmie bien constate.

  TOTAUX des dports
  de la Bayonnaise             120
                               ---
  Dont morts  Konanama         30
              Synnamary        17
  Dans la traverse              9
                               ---
  TOTAL des morts               56
                               ---
  RESTANS                       64.

..... Konanama et Synnamary ont donc dvor en deux mois la moiti des
malheureux qui y sont dbarqus; les autres dserts de la Guyane n'ont
pas plus mnag ceux qui s'y sont retirs, mais ces derniers, du moins,
ne sont pas morts sans secours et sans consolation. Nous suspendrons
pour quelque tems ces funbres nomenclatures, nous ne dirons mme rien
du dsert de Synnamary, il ressemble parfaitement  celui de Konanama.
Ce dernier est inhabit, et  2 lieues et demie de la mer. L'autre
galement  l'entre d'une grande savane, n'en est loign que de deux
milles, et sur les bords d'une rivire saumtre comme Konanama. Le
prtendu village qui donne le nom au canton, est compos de douze ou
quinze mauvaises huttes, moins propres que les loges de nos sabotiers
des grandes forts, o rsident sept  huit croles blancs  demi-vivans
comme la plupart des habitans de la Guyane.

Avant d'aller chez les Indiens, disons un mot de l'agent Burnel que nous
n'avons fait qu'entrevoir, quand nous avons pass  Konanama. Il y a dix
mois qu'il est en place, au bout de six semaines, il ne s'est plus
dguis. S'il lit ce que je vais dire de lui, je ne crois pas qu'il
m'accuse de partialit; plus il m'a fait verser de larmes, plus je lui
pardonne de bon coeur, je l'apprcie par mes malheurs, je le connais, je
le plains, et ne le hais point... Voici son portrait:

Burnel, fils d'un homme de loi de Rennes en Bretagne, d'une taille
mdiocre, d'une physionomie prvenante, a fait quelques mauvaises
tudes, s'est fourr chez un procureur, a voulu savoir de tout sans
jamais se fixer  aucun tat. Le mauvais exemple de son pre adonn sans
mnagement  tous les excs, l'abandon o il vivoit, la dissipation
naturelle  son ge, ont mouss son aptitude, augment son orgueil,
nourri ses penchans et touff dans son coeur un naturel assez bon. Les
rvolutions de la Bretagne ont achev de le perdre; il a voyag en
tourdi, s'est fait une fume de rputation  l'le de France o il a
fait quelques feuilles incendiaires qui l'en ont fait dporter; a
intrigu auprs de la convention et du directoire; a t nomm agent _
l'le de France_, pour y porter le dcret de la libert des noirs; a
manqu d'y tre pendu avant d'en tre chass, et s'est enfin vu nommer
agent de Cayenne aprs avoir ruin sa bourse et tari celle de ses amis.
Ces vicissitudes lui ont donn un caractre fluide, une me foible, des
passions vives, un coeur ardent, des vues bornes, des moyens
compliqus, des apperus faux, des essais tmraires, des plans
incohrens, des rsultats aussi pernicieux pour lui que pour les autres.

Le jour de sa nomination  Paris il accourt chez lui, rue des
Petits-Champs, s'affuble de son grand costume qu'il avoit fait faire
d'avance; envoie chercher son pre qui toit  moiti gris dans un petit
cabaret de la rue. Trane; se cache dans un cabinet pour lui mnager la
surprise; le papa entre et tombe aux genoux de son cher fils qui le
relve, et lui dit: _Embrassez l'agent de Cayenne... Je pars demain et
vous me suivrez._ Ce bon pre l'a rellement suivi, et Cayenne a le
bonheur de l'avoir pour juge. Voici leur dbut et l'tat de la colonie:
Les caisses sont vides, les nouveaux venus ont besoin de fonds et le
commerce de piraterie baisse tous les jours. La rcolte est serre,
Jeannet en a charg une grande partie sur _la Dcade_ et sur _la
Bayonnaise_. Burnel est cribl de dettes, entour de sang-sues, il veut
contenter tout le monde, faire sa bourse et payer ses cratures; la
chose tant impossible, il a recours aux conspirations, il fait armer
les multres contre les blancs et se dcide  rvolutionner la colonie
comme le cap Franais; au moyen du dsordre, il butinera et fera ensuite
voile pour un autre pays; mais le laissera-t-on partir et ne prira-t-il
pas lui mme? Cette arrire-pense lui fait tourner ses armes contre
ceux qu'il a mis en jeu; il dnonce la grande conspiration des multres;
il nomme une commission pour les juger; au moment du prononc des juges,
il se fait apporter les pices et fait afficher une proclamation o il
reconnot que les prvenus mritent la mort, mais que l'humanit ayant
aboli ce genre de punition, il ne veut pas ensanglanter la colonie.
Comme il toit le plus grand coupable, il devoit la grce aux autres; on
fut d'abord dupe de cette clmence. Les marchands firent des sacrifices,
l'agent fit des arrts sages, il ordonna le travail ou la mort. On
amena des prises qu'il envoya  Surinam comme Jeannet, et se disposa 
excuter les ordres secrets du directoire qui lui avoit enjoint de faire
circuler sourdement dans cette colonie le fatal dcret de la libert des
ngres. Cette tentative homicide est un des reproches les plus fonds 
faire  Burnel. Son prdcesseur ne l'a jamais essay.  peine est-il
arriv qu'il y envoie un certain M........., qui a perdu la moiti de
ses membres  St.-Dominique, en combattant pour les hommes de couleur
contre les blancs.

L'alliance qui existe entre la France et la Hollande, force le
gouverneur de Surinam, de mnager l'agent de Cayenne; ce dernier spcule
sa fortune sur la dsorganisation qui suivroit le dcret, et Surinam
entre ses mains lui donneroit en un clin-d'oeil une fortune quadruple de
celle de Jeannet; l'ambition qui le dvore lui fait compter pour rien
les dsastres qui suivroient cette inoculation de libert; la torche de
discorde, allume dans ce coin populeux de la grande terre, clairoit le
tombeau de tous les blancs et l'Amrique entire ne prsentoit qu'un
vaste tombeau: ce point contigu au Mexique et au Prou, faisoit de ces
riches climats un nouveau cap Franais plus inabordable que les ctes
des Bisagots en Afrique, habites par des mangeurs d'hommes; les
Europens qui n'ont jamais vu le gouvernement du Nouveau-Monde, ne se
persuadent pas facilement ce que je viens d'avancer; mais Burnel le
connot et ses tentatives en sont plus criminelles; c'est  lui seul que
les Anglais doivent la conqute qu'ils ont faite momentanment de la
colonie de Surinam, l'inapprciable Frdrici n'avoit d'autre
alternative que de se laisser gorger et de perdre en mourant toutes les
colonies de l'Amrique mridionale, ou de se mettre sous la protection
des Anglais.

Le nouveau continent attestera avec moi que Burnel seul doit porter la
faute et de l'envahissement de la colonie Hollandaise et des dsastres
qui ont t pour Cayenne la suite funestes de cette reddition. Pour
ourdir cette trame  son aise, il squestra tout, retrancha tout et
mania la terreur avec un machiavlisme si gradu, que tout le monde se
trouva envelopp subitement dans son fatal pervier. En arrivant, il
avoit command le travail ou la mort. Un mois aprs, il demande aux
ngres s'ils sont contens de leurs propritaires, et pour qu'ils
entendent mieux ses suppliques, il fait traduire en idime crole les
excuses qu'il leur adresse. Il avoit condamn  la franchise quelques
multres conspirateurs;  l'approche des lections de germinal an VII.,
il les fait relaxer pour qu'ils votent  son gr. Le multre Ferrre de
St.-Dominique,  qui il s'toit adress pour la conjuration, ne pouvant
plus rester, est dport de gr  gr et reoit de l'agent une bonne
somme d'argent pour aller  St.-Barthlemy.

Le conseil de Burnel lui insinue qu'il doit frapper un grand coup pour
avoir de l'argent et pour rejetter sur quelqu'autre personnage marquant
l'odieux d'une conspiration dont on le regarde comme chef[10]. Le
commandant de la force arme, Desvieux, crature de Jeannet, fut dsign
pour tre leur dupe, cet homme foible a t l'idole et la dupe de tous
les partis, Burnel lui fit de nouvelles caresses, lui peignit son
embarras, prit jour pour une sance secrte, o il fut dcid qu'on
dporteroit les propritaires riches et royalistes; Desvieux,
Frey-de-Neuville, Lefebvre, furent chargs d'en prsenter chacun une
liste motive. Burnel en rdigea une recense sur les trois autres, et
envoya Desvieux  Synnamary pour prparer l'embarquement des futurs
dports. Deux jours avant le conciliabule, un btiment danois qui
devoit sortir du port, eut ordre d'aller prendre ses dpches 
Synnamary;  peine Desvieux fut-il en route pour les lui porter, que
Burnel fait mettre les scells chez lui, donne  sa mode la clef de la
fameuse conspiration ourdie par Desvieux contre tous les habitans, lui
suppose une liste de proscription qu'il ne montre  personne, le
destitue et le dporte sur-le-champ  St.-Christophe. Frey-de-Neuville
qui envioit sa place, lui annona cette nouvelle en pleurant, retourna
s'incliner devant Burnel qui profita de la crdulit que l'effroi
donnoit  ce dtour, pour arracher des colons dsigns quarante mille
francs et un nombre encore plus grand de bndictions. Gnreux
habitans, dit-il en recevant cette somme, me voil pourvu pour six mois,
je comptais faire un emprunt comme la loi m'y autorise; ma parole
d'honneur, je ne vous demanderai plus rien.

[Note 10: _L'auteur ne fait qu'analyser ici la procdure du citoyen
Burnel, envoye en France, le 28 brumaire an 8, par son successeur.
Lesdites pices sont signes du citoyen Franconie, de tous les habitans
et des multres eux-mmes._]

Le choix des lections approchoit... Voici comme on y procde:

Les choix sont fait d'avance, la majorit des votans est compose de
ngres qui nomment leurs confrres pour lecteurs; ils ne savent pas
lire et sont  la dvotion de l'agent qui influence ouvertement les
assembles; il attend les lecteurs au Dgras, les fait emmener au
cabaret, on paie leur dpense, entre la poire et le fromage; on leur
demande; qui ils vont nommer; s'ils ne connoissent personne, on a une
liste dont on leur apprend les noms; s'ils ont fait un autre choix que
celui de l'agent, on leur objecte que le candidat de la liste runit
tous les suffrages. Les blancs n'ont presque pas voix dlibrative dans
ces antres lugubres de dbauche et de licence; on les traite de
royalistes quand ils font choix d'un propritaire honnte homme. D'aprs
ce mode on ne doit plus s'tonner d'avoir vu en 1796, Frron et ses
associs rappels au corps lgislatif.

       *       *       *       *       *

Burnel qui connoissoit le mode d'lection, avoit pardonn aux multres
leur conjuration, et se dclaroit de plus en plus l'ami des noirs pour
gagner leurs suffrages aux assembles; d'un ct, il inscrit son pre,
homme immoral, et de l'autre Jeannet son prdcesseur.

       *       *       *       *       *

Jeannet est lu, Burnel se plaint que les assembles ont t
influences; ensuite il s'en console en disant  ses amis: Puisque les
Cayennois ont lu Jeannet que je vaux bien,  la fin de ma prture
j'aurai le mme honneur; et je dirai  mon retour comme cet empereur
mourant: _Je sens que je deviens Dieu._

       *       *       *       *       *

Il lacre ensuite le code constitutionnel, pour affermir son despotisme.
Il accumule toutes les places et tout le pouvoir entre les mains d'un
seul homme de chaque canton avec qui il correspond directement, cette
organisation monstrueuse fait que le mme individu est tout ensemble,
inspecteur de police civile et judiciaire, juge de paix, assesseur,
maire, municipal, et commissaire du pouvoir excutif sous le nom
_d'agent municipal_.

De ce premier chelon de tyrannie, il passe dans son antre des loix, et
tient sous sa verge de fer, la caisse, la justice, la police, les places
et les autorits civiles et militaires; ne craignant personne pour
contre-balancer son autorit colossale, il gouverne selon son plaisir et
ses intrts personnels. (Voici le rsum de sa conduite pendant les six
derniers mois de cette anne an 7, jusqu'en septembre 1799 an VIIIe.)

Au-dehors il entretient une correspondance trs-active avec M. Frdrici
gouverneur de Surinam; il envoie dans cette colonie des anarchistes
dguiss pour soulever les ngres en propageant la loi du 16 pluviose an
II, et faire dclarer la colonie, possession franaise et directoriale.

Ainsi Burnel, toujours en sentinelle, pour agrandir sa fortune et
assouvir son ambition, se trouve disculp, quand il envoie ses prises 
Surinam, pour tre vendues  vil prix. Que la mre-patrie lui demande
compte, la pnurie de ses caisses proviendra de l'argent qu'il donnoit 
ses agens  Surinam. Qu'elle lui reproche quelques exactions, il se
retranchera sur ses dpenses secrtes.

Au-dedans, il interceptoit tout ce qui venoit pour les dports; il
incarcroit les habitans qui leur apportoient des fonds, ou qui
laissoient transpirer quelques nouvelles; il tranoit les uns dans des
cachots, il dportoit les autres sur des rochers au milieu de la mer, il
montroit le glaive de la terreur  tous les navigateurs europens,
porteurs de quelques nouvelles subversives de son despotisme.

Il chancra tellement la ration des dports du dpt de Synnamary,
qu'il leur fit regretter Konanama. L'huile, le savon, le taffia, le riz,
leur furent successivement retranchs. Quand il vouloit punir
quelqu'un[11], il le menaoit de l'envoyer  Synnamary; ces privations
toient un peu compenses par les permissions qu'il nous accordoit
d'aller  Cayenne passer quelques jours  nos frais. Pendant six mois il
ne fit point de reproches aux colons de leur humanit  notre gard. Un
btiment de l'Isle-de-France, charg d'une vingtaine de dports, de sa
connoissance et de son parti, relcha  Cayenne  la fin de germinal an
7, mi-avril 1799, ces exils fauteurs de la libert des noirs, furent
reus froidement par les habitans chez qui Burnel se permit de les
caserner. Il en fut affect, s'en prit  tout le monde, et sur-tout 
nous, dans une proclamation ainsi conue:

Ennemis de la rpublique qui a t oblige de vous vomir de son sein,
vous tous, royalistes dports, dont l'esprit remuant et les intrigues
ont, je n'en puis douter, provoqu toutes les crises qui ont pens
perdre la colonie, vous ne deviez pas vous attendre  trouver place dans
une proclamation adresse  des citoyens franais: que votre surprise
cesse; je n'ai qu'un mot  vous dire, il sera clair, mais dur.

[Note 11: Burnel, en partant de France, avoit pous civilement une
jeune fille d'apothicaire, qui se voyant prte d'accoucher  Cayenne,
voulut faire bnir son union par un prtre inserment. Andr Parisot,
chanoine d'Auxerre dport, fut appel en secret et les maria. Burnel
l'ayant souponn d'avoir bruit cette grande affaire, l'exila pendant
huit jours  Synnamary; il en fit autant  Germon qui toit sur
l'habitation Bremont, et le tout sur des rapports ngres.

                                (_Extrait du mmoire de J. J. Aim._)]

Puisque tout ce que l'humanit concilie avec mon devoir, m'a port 
faire pour vous, n'a pas suffi pour obtenir du plus grand nombre la
tranquillit qui convient seule  votre position, je vous prviens que
le premier qui sera convaincu d'avoir foment la sdition parmi les
cultivateurs, et port ces hommes crdules  l'abandon des travaux de la
colonie, sera jug comme perturbateur de l'ordre public, comme ennemi
irrconciliable de la colonie; que les insenss qui osent protger avec
jactance les ennemis de la rpublique apprennent que je les connois
tous, et que je les rend personnellement responsables _de toutes les
menes, faits et gestes de leurs protgs_. Sous un gouvernement juste
et ferme, les bons citoyens doivent seuls vivre tranquilles, les autres
doivent toujours voir suspendu le glaive de la loi.

La prsente proclamation sera sur-le-champ imprime, publie, affiche
et porte dans tous les cantons, par un dtachement de force arme, pour
tre lue aux cultivateurs, et dans leur idime.

Fait  Cayenne, dans la maison de l'agent, le 4 floral an 7 [23 avril
1799].

                                _Sign_ BURNEL;
                                        LEGRAND, _secrtaire-gnral_.

Le mme jour, sort un autre arrt qui ordonne aux habitans de payer
dans un mois, sans dlai, le sixime brut de leur revenu. Cette pice a
pour pigraphe: _constitution, article 156_. Les agens particuliers
exerceront les mmes fonctions que le directoire, et lui seront
subordonns. Suit le considrant que l'article 54 de la loi du 12
nivse an 6, organisatrice de la constitution dans les colonies, a
prvu, d'une manire trs-claire, la circonstance dplorable o se
trouve actuellement le dpartement de la Guyane. Suit l'arrt, que tous
les propritaires d'immeubles verseront,  titre de prt, dans la caisse
nationale, le sixime du revenu brut de l'anne. La commission charge
de percevoir cet emprunt est autorise  employer tous les moyens
corcitifs pour qu'il soit fini au 15 prairial prochain, poque que
l'agent avoit fixe pour son dpart. Personne ne pourra vendre son bien,
ni disposer de son revenu, sans avoir satisfait  cette dette.

Un autre arrt, en date du 7, met tout le btail en rquisition: un
autre, en date du 8, force tous les colons de payer l'arrir de leurs
contributions.

Le sixime brut quivaut  la moiti du revenu; l'arrir monte  prs
des trois quarts de la rcolte des moins aiss; il enlve les
habitations aux plus riches. Jadis, ils avoient des ngres, hypothque
de leurs fonds et revenus; ils n'ont plus que leurs striles abattis,
qu'il leur reprend aprs leur avoir enlev leurs bras.

Depuis brumaire an 7 [octobre 1798] leurs vivres sont en rquisition
pour le gouvernement en proie  la famine. En 1799, des corsaires
viennent de France, amnent des prises; Cayenne regorge de farine, la
rquisition continue. Burnel fait vendre les denres  Surinam, fait
sortir les trois arrts prcits, y tient tellement la main, que toutes
les pirogues qui vont  Cayenne sont dcharges au magasin gnral. Les
dons patriotiques, l'emprunt forc, les patentes, les matrises, les
barrires, les rquisitions des fortunes, ne sont que des sous
additionnels, en comparaison des exactions de l'agent.

Le 22 floral, 11 mai, treize dports belges s'chappent sur la pirogue
que Konrad avoit vendue  un soldat rform, pour aller faire la pche
de la tortue. Le vendeur, au dfaut du propritaire, est mis en prison,
comme devant rpondre d'un bien qui ne lui appartient plus, comme il en
exhibe la preuve par le contrat du march.

Depuis un an, nous n'avons pas reu de nouvelles directes de France.
Malgr les dfenses de Burnel, la renomme en publie quelques-unes au
fond de nos dserts. En mai, Mezires de Synnamary, revient de Maroni,
et annonce que les Franais sont repousss; la pomme de discorde est
jette dans le directoire; la Vende a repris; le Midi est insurg. Ces
bruits sourds prennent leur source dans la correspondance qu'Adelle
Robino, en mission  Surinam, a fait intercepter  l'agent, qui envoie
Dussault sur _la Anus de Midisis_, pour vendre vingt milliers de
poudre  feu, et prendre Adelle par ruse. On l'invite  dner  bord de
la golette; on le retient prisonnier; ce jeune homme prvoyant le sort
qui l'attendoit, se prcipite dans la mer pour se sauver, et se noie. M.
Frdrici indign de cette violation du droit des gens, renvoie toutes
les cratures de Burnel. Le plan du cabinet du Luxembourg restoit sans
effet; N.... reoit une mission particulire, se rend  Surinam pour
faire des excuses au nom de Burnel qui venoit d'y envoyer le sixime des
denres de la colonie. Ce trafic produit de larmes, valoit vingt sous 
Cayenne, et six francs  Panameribo. Il avoit en outre quatre prises qui
toient dj estimes soixante-dix mille piastres, ou quatre cent
quatre-vingt-dix mille livres. N.... est charg d'envoyer  Cayenne au
plus vte une partie de ces fonds: les deux agens se craignent. M.
Frdrici, en fin courtisan, amuse Burnel et son envoy, laisse vendre
quelques objets peu importans: l'argent est apport  Cayenne par Menard
et M...... jeune noble qui a souill ses lettres par un abus de
confiance des Surinamais qui lui avoient dpos des fonds pour les
dports. Cependant une tincelle d'esprance luit  nos yeux.

En juillet, nous lisons dans le journal de Hambourg du 4 fvrier 1799,
que le 17 janvier le directoire a fix le lieu de la dportation 
l'isle d'Olron; les proscrits qui se soumettront  cette loi, n'auront
qu' se prsenter pour obtenir un passe-port, _ils iront seuls et
librement  Olron_.--_Il parot certain_, ajoute le journaliste, _que
les dports qui sont rests  Cayenne pourront aussi se rendre 
Olron. Il n'y a de ceux qui toient rests en France que Laharpe et
Dumolard, qui comptent n'y pas aller._ (Ce n'toit que de trompeuses
amorces.)

_28 janvier_ (dit le mme journaliste): On assure que plusieurs
ex-dputs condamns  la dportation s'empressent de se conformer  la
loi du 9 dcembre (qui confisque leurs biens s'ils ne se rendent pas
prisonniers), depuis qu'ils savent que le lieu de leur dportation n'est
plus la Guyane; on cite dans le nombre _Pastoret_ et _Duplantier_.

_21 fvrier, n. 29_: Plusieurs des ci-devant condamns  la
dportation, parmi lesquels on nomme _Boissy-d'Anglas_, _Simon_,
_Villaret-Joyeuse_, _Murer_, _Dommer_, _Praire_ et _Mailhe_, ont fait
leur dclaration au dpartement de la Seine, et obtenu des passe-ports
pour se rendre  Olron; ils se montrent dans Paris depuis le dernier
arrt qui a fix un dlai pour leur dpart et le lieu de leur exil.
L'ex-ministre _Cochon_ est du nombre de ceux qui se sont soumis  la
loi; on le dit en route pour Olron.

Ces nouvelles sont parvenues  M. Lafond-Ladebat du 20 au 30 prairial an
7 (du 9 au 19 juin 1799.) Elles sont les premires qu'on a dbites sans
crainte et par crit depuis deux ans. On nous informe, par cette mme
occasion, que nous avons des fonds  Surinam; on demande la liste de
ceux qui ont survcu  de si grands malheurs. Tandis que les nations
trangres  qui nous aurions d tre indiffrens, donnoient des leons
d'humanit  Burnel, il inventa pour nous accabler une fte que personne
ne connoissoit, celle du 18 fructidor; ce jour rpond au 5 septembre. En
1792, que le 5 septembre fut funeste aux dports dans les prisons! en
1799, l'agent clbre l'anniversaire des rjouissances de leur misre et
de leur mort sous la zone torride.

Pendant que Burnel se dmne pour bouleverser Surinam, M. Frdrici
remet cette colonie aux Anglais, d'autres disent au stathouder qui s'est
rfugi dans la Grande-Bretagne. La fortune de Burnel et celle de ses
agens est confisque; le nouveau gouverneur anglais renvoie en paix les
ngocians de Cayenne.

_15 septembre._ Deux frgates et un vaisseau ras anglais incendient le
poste des Islets (de Cayenne), jettent l'alarme dans la colonie, et
menacent d'une descente: Burnel fait replier les postes sur Cayenne,
laisse les cantons sans dfense, dfend aux colons de sortir de chez
eux, lve un bataillon noir qui sera nourri aux frais des propritaires,
fait prcder le tout de deux arrts du 8 et du 9 brumaire (20 et 21
octobre 1799.)

Dans le premier, il reproche aux habitans d'avoir fait des faux, pour
donner asile aux dports; il enjoint  ces derniers de rester chez les
propritaires, sous des peines rigoureuses.

Un autre arrt, en date du 9, est ainsi conu: _La colonie est en tat
de sige; toutes les proprits publiques et particulires, tous les
individus qui habitent la Guyane franaise, tous les moyens de toute
espce qu'elle fournit, sont en rquisition pour sa dfense, et y
resteront assujtis jusqu' un nouvel arrt._

Les ngres affluoient  Cayenne, le bataillon blanc toit dispers, la
crainte du pillage et de l'anarchie consternoit tous les blancs. Burnel
se propose d'mettre pour 400,000 l. de papier: les autorits civiles et
militaires lui font des remontrances respectueuses et nergiques; il a
peur, change de plan, se dcide  partir, puis  rester; proclame
tout--coup, de son chef, la paix avec les tats-Unis, pour les attirer,
se mnager une issue, et faire partir son pre, sa femme et ses trsors.

Il prouve des obstacles; il devient furieux, il devient fou; il s'en
prend sur-tout aux dports. Frey de Neuville, qui a remplac Desvieux,
va  Synnamary leur ordonner de partir au premier signal. _Ceux qui
seront malades ou infirmes, hors d'tat de pouvoir suivre les autres
leur dit-il, seront fusills._ Ces menaces n'ont eu aucun effet: je ne
dirai mme pas qu'elles aient t faites par Burnel, car Frey toit
toujours plein de vin quand il signoit quelque chose.

L'ennemi disparot aprs avoir bien poursuivi le capitaine Malvin. Ce
caboteur saisi d'une terreur panique, met pied  terre  l'embouchure de
Synnamary, brle sa prise et son bateau, crie au secours, laisse son
quipage  l'abandon. Ses matelots s'enivrent, se battent au pistolet,
se dbandent chez les habitans, les pillent et retournent  Cayenne,
rejeter la faute sur les synnamaritains et sur les dports. Les
habitans s'toient sauvs dans le haut des rivires, tous les dports
toient enfoncs et gards dans leurs karbets; la terreur toit si
grande, que le rivage de la mer,  une demi-lieue du hameau, fut couvert
de tonneaux de salaisons, de vin et de toute espce de marchandises
sches, sans que personne y toucht; soldats, colons, matelots avoient
jet leur bagage pour s'enfoncer dans la fort; ceux qui toient
dbarqus les derniers, voyant l'ennemi retir, tirailloient sur les
autres pour butiner en sret. Malvin qui les avoit prcds  Cayenne,
avoit dit  l'agent qu'il s'toit trouv entre deux feux, assailli par
les synnamaritains et les dports qui faisoient signe  l'ennemi. Cette
calomnie rcompense du grade de municipal, toit dtruite par une autre
partie du mme quipage  la poursuite des marodeurs. Les colons, les
matelots, quelques militaires, les agens des cantons avoient envoy
plusieurs procs-verbaux contre Malvin, tous toient signs par Brutus
Magnier. Il toit prouv que Malvin avoit fui, sans donner d'ordre  sa
troupe, que quelques-uns de ses gens avoient frapp des habitans et des
dports, qu'ils en avoient vol un grand nombre et tir des coups de
fusils dans les karbets. Ces actes de violence furent autant de brevets
auprs de Burnel pour conserver  Malvin sa place d'officier municipal
et l'impunit  son quipage.

Je n'ai jamais vu de crise plus critique que celle de Cayenne  cette
poque; l'agent et sa cour, d'un ct, ne voyoient que la mort; les
habitans et les dports que le pillage et le meurtre. Chaque jour
clairoit de nouvelles perscutions. L'agent scrutoit jusqu'au fond de
l'me tout ce qui l'entouroit; il arrachoit les habitans et les dports
de leurs retraites; il les incarcroit sans raison et les relaxoit de
mme; il s'enflammoit, s'appaisoit, proposoit des mesures, les
combattoit, les adoptoit, les rejettoit dans le mme instant; enfin,
nous vivions dans le dsespoir et l'effroi.

Il feignit de battre en retraite pour revenir  la charge et frapper un
coup sr dans le silence. Il se dcida  dporter tous ceux de
l'tat-major du bataillon d'Alsace dont il avoit quelque chose 
redouter. Le mcontentement clata, il venoit de faire embarquer son
pre et son pouse et sa fortune. Les habitans les firent revenir 
terre, alors le terrible agent devint doux comme un mouton. Cette
nouvelle se rpandit dans les cantons.

       *       *       *       *       *

Nous commencions  respirer; je demeurois  quatorze lieues de la
capitale: j'crivis  un ami que j'y avois, pour lui demander des
nouvelles de Burnel dont je ne faisois pas l'loge. On nous avoit assur
qu'il toit suspendu, j'en flicitois le peuple de Cayenne. Burnel plus
souponneux depuis cette crise toit aux aguets; il prit la bote,
ouvrit ma lettre, la remit  son adresse, se la fit apporter par la
personne  qui elle toit adresse, et m'envoya chercher en diligence
par un capitaine et six gendarmes qui avoient ordre de faire une visite
domiciliaire pour prendre ce qu'on vient de lire, car j'en tois rest 
cet endroit de notre malheureuse histoire qui fut adroitement soustraite
par madame Givry.

       *       *       *       *       *

On me trane de cachots en cachots, les fers aux pieds et aux mains,
j'arrive au Dgras de Cayenne  la nuit, aprs avoir fait douze lieues
dans cette journe  l'ardeur d'un soleil brlant,  travers des sables
mouvans et des nues de maringouins. En dbarquant, quatre grenadiers me
conduisent  la gele; le concierge me connoissoit, sans m'avoir jamais
vu. Il aide  mes guides  dcliner mon nom.... C'est Pitou de Kourou,
il m'est recommand depuis trois jours... L'agent m'a dit de l'enfermer
dans un cachot ngre, les fers aux pieds et aux mains; je n'en ferai
rien, me dit-il tout bas. Quand les grenadiers furent partis, il fit
ntoyer une chambre au milieu de la galerie et me fit coucher sur des
planches, en me disant: _C'est tout ce que je puis faire sans me
compromettre._

Le lendemain,  onze heures, un gendarme et quatre grenadiers viennent
me chercher pour aller chez l'agent. J'tois obsd de fatigues. Une
foule de monde de toute couleur et de toute espce me fixoit jusqu'au
fond de l'me. On m'introduisit ainsi, comme un grand coupable, dans la
chambre du conseil de l'agent. Robert, toute la justice, toute la police
et tout l'tat-major de Burnel se promenoient en l'attendant. Je
m'arrte au milieu de la salle, les yeux fixs sur une espce d'homme ou
de cyclope; c'toit Malenfant qui me faisoit signe de le suivre dans
une chambre voisine; je reste immobile en souriant; l'adjudant de
Burnel, _Morsy_, chapeau bas, se tenant loign du cercle, fait signe
aux grenadiers de se mettre en sentinelle aux portes, pour prparer les
voies  l'agent qui vient en grand costume, me toise, me demande mon
nom.--Tirant ma lettre de sa poche: Reconnoissez-vous cette
lettre?--Ouvrez-la.--Oui... c'est ma signature, je ne l'ai jamais
nie.--Je vous sais gr de votre franchise.--La franchise et la probit
doivent tre si communes qu'on n'en doit savoir gr  personne. Cette
lettre fut dicte par un juste dsespoir. Depuis six mois, vous vous
tudiez  nous torturer; vous menacez tout le monde de la mort; je n'ai
qu'une grce  vous demander, c'est de m'accorder cette mort, je ne vous
maudirai plus, et cette lettre aura produit l'effet que je dsire.--Quel
courage! Je ne vous connoissois pas, et vous, me connoissiez-vous?--Je
ne vous ai jamais vu, mais j'ai des griefs personnels contre vous.--Vous
allez me les dire?--Avec plaisir et vrit...... Quand vous arrivtes
ici le 15 brumaire an 7, votre premier mot fut le bonheur de la
colonie; tout le monde vous bnissoit: je vous adressai une ptition
pour obtenir les vivres  Synnamary ou  Kourou,  la case Saint-Jean o
nous tions trois malheureux valtudinaires, sans plantations, sans
vivres, sans argent, sans linge et sans cultivateurs.

Le plus fort des trois pouvoit  peine donner  boire aux autres;
l'hpital nous toit interdit, comme il nous l'est encore; nous n'avions
plus rien  vendre; nous n'avions point de cassave. Le seul habitant que
nous connussions en avoit dj pris deux d'entre nous  sa charge. Le
maire de Makouria, qui en avoit rchapp un autre de la mort, m'engagea
de vous adresser une ptition; je la lui remis, il vous la prsenta,
vous mtes au bas _nant  la requte_..... Nous fmes obligs, pour
vivre, de nous jeter aux genoux des habitans, dont les plus voisins sont
 deux et trois lieues..... Si nous tions prisonniers en France, nous
serions nourris, et nous sommes  quinze cents lieues de nos familles,
ensevelis dans un dsert, confis  un prpos du directoire, qui nous
refuse les vivres..... Qu'il me soit permis de vous rappeler votre
proclamation du 4 floral; aprs avoir fait planer la terreur sur la
tte de tout le monde et sur-tout sur la ntre, vous rendez les colons,
qui ont retir quelques-uns de nous, responsables de nos gestes; par
votre arrt du 8 vendmiaire an 8, vous reprochez aux habitans d'avoir
fait des faux pour retirer des dports, et si les dports osent sortir
de ces habitations d'o vous les chassez par ces mots, vous leur
interdisez Synnamary et vous les menacez de les fusiller; vos agens en
font autant  ceux qui sont chapps de Konanama; de tous cts, nous ne
voyons que le dsespoir et la mort.... C'est le sujet de la lettre que
vous me prsentez.... Je m'tonne d'ailleurs de voir cette lettre en vos
mains; si vous n'aviez pas viol le secret des postes, elle devroit vous
tre inconnue; vous pouvez m'assassiner, mais non me juger sur une
pareille pice. Quand vous crivez  vos amis tout ce que vous n'avouez
pas en public, si la lettre tombe en d'autres mains, elle est rpute
non-avenue; c'est le secret de la pense. Le directoire qui vous a
dlgu, a prononc sur ce fait. Prodon avoit crit contre Barras, avant
le dix-huit fructidor; la lettre fut saisie et l'accus mis en jugement.
Le tribunal pronona _qu'il n'y avoit pas lieu_. Prodon a t dport,
non comme crivain contre le gouvernement, mais comme agent
perturbateur.

Burnel ouvrit ma lettre, harangua les grenadiers contre moi, tira le
code pnal de sa poche et la loi du 23 germinal contre les abus de la
presse, me la relut et termina par ces mots: Je ne me souviens point de
votre ptition, mais en tout cas j'ai eu tort de n'y pas faire
droit...... Le commissaire national vous a expliqu ma volont; la
justice me vengera de votre sclratesse, et votre sort terrible
apprendra  vos confrres  ne jamais parler de moi ni en bien ni en
mal.--_Mon sort apprendra!_ vous le prjugez donc, citoyen agent; dans
ce cas, je suis jug d'avance.--Vous pouvez choisir un dfenseur
officieux.--Je me dfendrai moi-mme.  ces mots il s'loigna, et je
fus reconduit au cachot. Le complaisant Robert me suivit de prs pour
dire au gelier, de la part de Burnel, de me mettre les fers aux pieds
et aux mains. Le gelier n'en fit pourtant rien; il me tint seulement au
secret.

Ma chambre confinoit  celle des matelots du Danois que montoit la
famille de Burnel. Il n'avoit pli que pour ressaisir son autorit et
ses richesses mal acquises. L'insurrection toit amortie, et le Danois
alloit mettre  la voile pour frter cette famille aux abois. Malenfant,
Magnier et sa femme alloient partir aussi. L'agent dclara qu'il ne
s'occuperoit de la colonie qu'aprs le dpart du Danois. Pendant dix
jours, le dpart de madame Burnel fut la grande affaire d'tat.

Le 1er brumaire, un cultivateur du citoyen Bremont, nomm Gourgue-Barnab,
toit arriv  la gele pour tre conduit de l  la maison de correction
de la Franchise. Ce ngre sachant que l'agent pouvoit casser le mandat du
juge de paix, profita d'un peu de libert que lui donna le chef des
forats, pour aller demander sa grce. Il toit mis en couvreur; il entre
sans difficult, les sentinelles le prenant pour un ouvrier de la maison;
il demande l'agent  un de ses domestiques, qui lui montre son cabinet.
Burnel toit seul, et trs-occup  compter des piastres qu'il tiroit d'un
grand pagara pour les jeter dans un matelas de coton.--Bonjour, citoyen
l'_argent_.--Bonjour, bonjour; _quarante-cinq, quarante-six_.--Citoyen
l'_argent_.--Qui tes-vous, mon ami? qui tes-vous? TROIS CENT
QUARANTE-CINQ, SIX, SOIXANTE; _vous tes marron_, mon ami, vous tes
_marron_; vous vous tes sauv de chez votre matre.--Non, citoyen
l'_argent_;--QUATRE-VINGT-DIX.... SEPT CENTS...... ET QUINZE...... SEPT
ET QUINZE.... VINGT-DEUX..... _Que me voulez-vous, mon ami, que me
voulez-vous? Allez, allez, j'arrangerai votre affaire..... Revenez dans
quatre jours, madame Burnel sera partie_....--Mais je serai  la
Franchise..... Le commandant de place arrive; le salut de la sentinelle
rveille Burnel; il s'lance de son cabinet, le ferme et se promne dans la
chambre du conseil avec le commandant; le ngre attendoit sa dcision dans
une encoignure de la salle. Burnel le congdia en lui disant de revenir
dans cinq jours. Le pagara pouvoit contenir 35  40,000 liv. La renomme a
publi que madame Burnel emporta quelques animaux empaills, parmi lesquels
toit un chat tigre, rembourr de quadruples. C'est un conte; car on doit
la vrit  ses amis comme  ses ennemis.

Le 26 octobre, 4 brumaire au soir, madame Burnel et sa suite mirent  la
voile avec tant de prcipitation, que le capitaine oublia ses
passe-ports sur le bureau de l'agent. On eut toutes les peines du monde
 les rejoindre; et du fond de mon cachot, je me suis rjoui un moment,
dans l'espoir que la fortune du pirate passeroit  d'autres corsaires.
Je restai au cachot, couch sur les planches, jusqu'au 9 brumaire.....
J'tois malade, Burnel m'envoya  la Franchise, et pour me rtablir, me
condamna  travailler au desschement des marais de cette habitation,
acquise  la rpublique par l'migration force du propritaire. La
Franchise est  neuf milles de la ville de Cayenne, et  deux milles
hors de l'enceinte de l'le, au bord de la rivire de Roura. Cet
tablissement a t invent par Collot-d'Herbois. Les ngres condamns
aux fers ou  la police correctionnelle, y sont envoys pour un tems
plus ou moins long; ils reoivent quatre-vingts coups de fouet le
premier jour de leur arrive, et soixante le jour de leur sortie. Leur
travail est de 120 toises de long sur une de large,  ntoyer dans les
vases. Ce terrain vaste et extrmement fertile, est dans un bas-fond
sous l'eau, entour de digues trs-bien entretenues; l'air qu'on y
respire est mphitique, et les ngres libres attachs  cette culture,
sont presque tous attaqus de l'pian, branche de peste communicative
qui ne gurit qu'au bout de trois ans, et toujours aprs avoir rong
quelques extrmits des pieds ou des mains.

Le rgisseur m'exhiba l'ordre de me faire travailler, en me conduisant
dans une cabane infecte, o soixante ngres dansoient et dormoient
tour--tour auprs d'un grand feu. L'aspect de ces figures bronzes qui
s'avancrent toutes  ma rencontre, l'horreur et la salet de ce rduit
me firent songer  l'enfer; je ne savois si je devois m'asseoir ou
rester immobile, parler ou pleurer..... Au bout de quelque tems, il me
survint un ulcre  la jambe, qui ne me donna point de repos pendant dix
jours; je crus que c'toit le pian: une ngresse incisa la tumeur, et
j'en fus quitte pour la peur et pour des souffrances inexprimables.

Le soir, quand le mal me donnoit quelque rpit, je m'amusois  couter
les ngres causant entr'eux sans contrainte. Quand ils avoient fait
leur cuisine, ils inventoient des contes en soupant  la lueur d'une
fume rougetre. Leur nourriture est _une panade_ de bananes  moiti
mres, dpouilles, rduites en pte et cuites avec une ou deux onces de
lamantin ou de mauvais boeuf portugais. Les hros de la _Bibliothque
bleue_ de ce pays sont les blancs, les oiseaux, les soldats, les
plantes; les auditeurs et les orateurs sont en mme tems acteurs pour
imiter le chant ou le cri des animaux, le ptillement de la flamme et
tout le mouvement des personnages ou des accessoires du conte; tantt
ils forment des choeurs de danse ou de chant, des courses ou des
chasses. La comdie et le grand opra sont naturels  ces sauvages, tout
est mis en action chez eux. Quand je comparois ce thtre avec celui de
Scaurus  Rome, des jeux olympiques  Athnes, avec l'Odon et le Musum
de la Grce et d'Alexandrie, je me disois: S'il existe une grande
diffrence, ce n'est pas pour le plaisir; les sybarites mettoient
l'univers  contribution pour se rjouir, leur plaisir toit peut-tre
moins vif sur des roses, que la jouissance de ceux-ci sur leurs morceaux
de planches; que de degrs de jouissance pour ces derniers se raffinant
jusqu'aux autres qui n'ont plus qu' mourir de satit! Le malheur et la
pauvret sont des sources de bonheur pour celui qui se contente de peu
de chose; l'innocence loge parfois le plaisir sur les pines et cache le
dgot sous les plis des roses.

J'tois rduit  la plus affreuse misre et je ne voulois rien demander
 personne, car l'homme compatissant devenoit alors le complice de
l'accus. Au moment o je me dsolois, MM. Barb-Marbois et
Laffond-Ladebat, spcialement proscrits par Burnel, m'envoyrent de
l'argent. Le premier eut le courage d'crire  l'officier du poste de la
Franchise, qui toit une crature de Burnel, pour lui demander un reu
de la somme qu'il me faisoit passer; je le donnai moi-mme.

Pendant que je gmissois dans cet antre lugubre, la mort sonnoit la
dernire heure de mon bon vieux Blisaire, Colin: depuis deux mois il ne
sortoit plus de son lit; la misre, l'puisement, les chagrins de
famille, l'avoient ananti; il conserva jusqu'au dernier moment son sang
froid et sa gait; il expira le 18 brumaire, 9 novembre, fut inhum 
ct de Prfontaine, sur les dcombres de l'hpital fait pour la colonie
de 1763; il avoit 63 ans, il est all rejoindre ces victimes dont il
avoit recueilli les extraits mortuaires.....  mon cher Colin, je n'ai
pas reu ta bndiction patriarcale, mais je t'ai donn des pleurs du
fond de ma retraite; tant que je demeurerai sur cette plage, je parlerai
de toi  ta famille!... J'irai verser sur ta tombe des larmes d'amour et
de reconnoissance; si je touche le sol qui m'a vu natre, mes amis
parleront de toi... Je les comparerai  toi; j'espre en retrouver en
France quelques-uns qui te ressembleront. La mort t'a pargn cette fois
les alarmes de la nouvelle conspiration. Le dpart de la famille de
l'agent l'avoit fait tomber en syncope _de chagrin_, disoient ses amis;
de joie, disoient ses ennemis, _d'avoir sauv le reste de ses
concussions_. Il se rveilla le 19 brumaire, pour achever sa dernire
conspiration: pour cette fois il jeta le gant; ses gendarmes, aids des
noirs, s'emparrent des pices de canon pendant qu'il amusoit les
soldats blancs aux casernes. La guerre civile fut compltement organise
 Cayenne; Burnel toit  la tte des conjurs; la troupe courut aux
armes, sauva sa vie, celle des habitans et des dports, consigna
l'agent dans sa maison, le suspendit, fixa le jour de son dpart, arrta
ses satellites, dont quelques-uns furent fusills. Il avoit tellement
vid les caisses et puis le magasin qu'il n'y restoit ni vivres, ni
vtemens; l'hpital manquoit de tout, la troupe toit sans pain, les
habitans firent des sacrifices. Burnel, en mettant le pied dans le
canot, eut l'impudeur de dire qu'il laissoit la colonie florissante 
des royalistes, qui ne le dportoient que pour la livrer aux Anglais.
Nous apprendrons dans peu que le mme soleil, le mme jour et  la mme
heure, clairoit le 19 brumaire[12]  Paris,  la Guadeloupe et 
Cayenne, et que le directoire toit renvers en mme tems que ses agens.
Burnel fut relgu dans le port aprs avoir remis ses pouvoirs  M.
Franconie, vieillard respectable, plus riche en vertus qu'en talens.
Burnel, du milieu de la rade, essaya encore de revenir  terre: son plan
n'toit ni si atroce ni si fou que le disent ses apologistes pour le
rendre incroyable; il n'auroit pas gorg tous les blancs, mais il les
auroit tous comprims, vols ou dports; il auroit donn autant de
prpondrance aux gens de couleur qu'aux colons; les premiers, enivrs
de ces privilges, l'auroient exempt de rendre ses comptes et ferm la
bouche aux autres; il auroit pu rester ou partir avec ses dpouilles,
enrichi des plus beaux certificats d'une sage, conome et bienveillante
administration; il avoit encore l'espoir de faire une riche moisson dans
les ports de Surinam o il auroit envoy par terre en remontant le
Maroni, des bandes de propagateurs de la loi du 16 pluviose. La pnurie
o il laissoit Cayenne engageoit les noirs desoeuvrs  faire ce fatal
prsent aux Hollandais, s'ils russissoient dans cette entreprise, le
directoire, qui comme beaucoup de Franais n'a jamais eu une juste ide
du dsastre occasionn par la libert des noirs, auroit vot des
remercmens  Burnel pour cette acquisition, comme on en devroit 
Erostrate pour les cendres du temple d'phse.

[Note 12: La nuit du 20 au 21 brumaire (10 nov. 1798), a t
claire  Cayenne, par un superbe feu d'artifice, par des _toiles
tombantes_. Ce phnomne cleste a dur jusqu'au jour. Ce n'toit point
une aurore borale, c'toit quelque chose de plus majestueux; tout le
monde en a t frapp. Les ngres crdules ont vu des hommes de feu, des
bataillons sous les armes, des couronnes, enfin tous les fantmes d'une
imagination alarme; les blancs ont galement vu des choses
surprenantes, car la superstition n'est que la suite d'une continuelle
attache aux objets. Le malheur, l'anxit et le grand dsir de savoir,
d'obtenir ou d'viter un objet, nous font tenter toutes les chances pour
nous satisfaire. J. J. Rousseau, dans les Charmettes, inquiet sur son
sort dans l'autre monde, jeta une pierre  un arbre, et dit qu'il
attacha sa destine  la direction de cette pierre. Le _Spectateur
anglais_ se trouvant  dner avec des savans, vit une dame aimable et
instruite se lever brusquement de table, parce qu'il avoit mis en croix
sa cuiller et sa fourchette. Tel qui traite ce fait de purilit ne
voudroit pas s'asseoir treizime convive  une table, de peur de mourir
dans l'anne. Quoi qu'il en soit, le 21 brumaire rpond au jour de la
clture des jacobins de Paris, en l'an 2;  la sommation aux dpartemens
de pourvoir  la subsistance de Paris, en l'an 4. Il rpond aussi  la
culbute du directoire, en l'an 8. Ce qui nous fait dire avec Bayle, dans
ses penses sur une comte qui parut de son tems: _Nous faisons plus
d'attention aux choses simples qui sont au-dessus de nous, qu'aux
merveilles qui se passent tous les jours sous nos yeux._]

En France, il basa sa justification sur la prtendue reddition de
Cayenne aux Anglais, car son successeur Hu.... envoya  la dcouverte,
en arrivant, pour savoir si Burnel n'en avoit pas impos. Son dpart me
fit sortir de la Franchise et me donna la libert de faire un second
voyage chez les Indiens, et d'y voir les antropophages ou mangeurs
d'hommes.


_De l'antiquit de la dcouverte de l'Amrique, par rapport  l'histoire
et  la religion._

L'histoire qui nous fait marcher dans les tnbres et durant les
premiers ges du monde, et mme beaucoup de sicles aprs le dluge,
garde un profond silence sur le Nouveau-Monde. Ce n'est que plus de
quatre mille ans aprs le dluge que le hasard nous fait souponner
qu'il doit exister une autre terre, que nous trouvons enfin dans le
quinzime sicle de l're chrtienne, c'est--dire, l'an du monde cinq
mille huit cent et tant; mais, disent les distes aux thologiens, si J.
C. est venu racheter tous les hommes et substituer la loi nouvelle 
l'ancienne, il n'est donc pas venu pour les Amricains; ou bien tant
plus parfaits que nous et ns d'un autre pre, ils n'avoient pas besoin
des grces du Rdempteur; mais alors le livre de la Gense est un
conte, et l'vangile, qui fait suite, en est un autre; retranchez-vous
donc  dire que le mdiateur du monde est venu pour ceux-ci comme pour
nous, et que nous avons un mme pre; mais comment le Dieu qui a fait
tant de miracles pour tant d'ingrats, dans les trois continens, a-t-il
t sourd aux dsirs de ces malheureux qu'il a abandonns  leurs
penchans, sans leur faire luire ni aucun rayon de sa grce, ni aucune
communication avec les peuples qu'il avoit forms  son culte? Tel est,
en substance, l'argument de presque tous les crivains qui ont parl de
l'Amrique. D'aprs les massacres des Pruviens, un inquisiteur diroit
qu'ils ont t trop heureux d'obtenir le baptme par l'effusion de leur
sang. Cette rponse, peu satisfaisante aux yeux de la religion et
odieuse  la raison, ne fut jamais celle du Christ, qui n'exige de
l'homme que l'observance de la loi naturelle, dgage des entraves
thologiques de l'cole. Des thologiens, en rfutant les athes et les
distes, sont tombs dans un excs de rigorisme presque aussi pernicieux
que les dtracteurs de la morale et des moeurs. Si _Helvtius_,
_Diderot_, _Voltaire_ et _Rousseau_ recommenoient aujourd'hui leur
carrire, ils se plaindroient de n'avoir point t entendus, se
trouveroient d'accord avec les principes de la thologie et de la
raison, et mme avec ceux contre qui ils ont tant crit, car la vrit
est la mme pour tous les hommes, dans tous les sicles; tous la voient
d'un mme oeil, mais tous lui donnent, suivant leurs intrts, le profil
des circonstances. De l'abus d'un principe, ils en attaquent la source,
moins pour tre crus que pour tre admirs. Aujourd'hui, par exemple,
les crivains incrdules ne font plus fortune, parce que les novateurs
s'tant mis au-dessus de tous les principes de religion et de morale,
ont mieux prouv au peuple par leur conduite dborde, que les savans
par cent mille volumes en faveur de la religion et de la morale, que le
maintien de ces deux bras de la Divinit est aussi ncessaire au monde
que les lmens qui le conservent. Tant que les prtres et les rois ont
eu trop de pouvoir, le dsir de fronder les abus nous a fait sauter 
pieds joints sur les principes; mais le malheur qui est la suite de leur
renversement, nous fait presque retomber dans un excs contraire. Un
philosophe dit quelque part, que toujours le monde est ivre; tantt il
chancelle  droite, tantt  gauche; s'il n'avoit pas de mur pour
s'appuyer en route, il s'gareroit et tomberoit dans un abyme sans fond;
fidle tableau de tous les sicles, et sur-tout des deux derniers, o
les thologiens et les inquisiteurs, d'un ct, les matrialistes et les
athes de l'autre, ont, chacun dans leur sens, tenaill la religion et
la vrit. Du milieu des bchers de Goa, et des _auto-da-f_ d'Espagne,
l'vangile, comme la salamandre, renaissoit de ses cendres, pour tre
lacr par les usurpateurs franais de 1798, et grav en 1799 dans tous
les coeurs incrdules que le malheur et la perscution ont rendus ses
proslytes. L'histoire et la vrit se tamisent donc au _manaret_ du
tems. En 1792, toutes les Franaises dvoroient les crits en faveur du
divorce; en 1797, elles abhorroient cette loi. Voltaire, Rousseau,
Raynal, d'Alembert, Diderot, Montesquieu, sont admirs pour leur esprit;
_Bayle_, _Helvtius_, _Spinosa_, _Boulanger_, _Freret_, pour leurs
talens, improuvs pour leur partialit, et souvent pour leurs principes;
_Rollin_, _Crevier_, _Lebeau_, _Vly_, _Daniel_, _le Laboureur_,
_Prideaux_, _Fleury_, pour leurs lumires, leurs principes, leurs talens
et leur amour pour la vrit. Un demi-sicle et un revers de fortune
dans les royaumes, ont  moiti dfeuill la couronne des premiers; les
horreurs de l'inquisition, les tyrannies des rois, le mcontentement des
peuples, la prodigalit des nobles, la servitude des artisans, n'ont
rien t du mrite des seconds; enfin, aprs tous les flaux qui ont
pes sur la tte du peuple, ce mme peuple, entran d'abord, comme
l'ivrogne, du ct de ces Sirnes, se dgote brusquement de leurs
chants pour soupirer, direz-vous aprs son malheur?... non, certes,
c'est aprs les principes. C'est donc entre le fanatisme rvolutionnaire
et religieux que l'histoire marche d'un pas ferme, non point sur une
route troite, comme on le dit; mais sur le grand chemin de la vrit et
de l'honneur, qui ne sont point relgus dans une _le sans bord_, mais
en rase campagne,  la vue de tous ceux qui veulent avoir les yeux de la
bonne foi.

Si le tems me permet de mettre la dernire main  cette partie de mon
ouvrage, je consulterai, avec un gal intrt, les crits pour et
contre. La vrit est partout la mme, mais les rflexions opposes des
auteurs dtournent souvent l'attention du lecteur. D'un ct, les
matrialistes voudront prouver l'ternit de l'univers, et rfuter le
systme de la Gense sur la cration d'un seul pre de tous les hommes;
ils prtendront, comme Voltaire dans l'histoire du Czar, nous dmontrer
cette vrit par les restes que les arts ont laisss dans les pays
qu'ils prtendent avoir t abandonns  des poques qui nous sont
inconnues. Quand je trouverois ici des manuscrits en langue franaise ou
grecque, comme l'auteur de l'histoire du Czar rapporte dans sa
description de la Russie, que dans la terre des Ostiaks et des Calmouks,
il s'est trouv des morceaux d'ivoire fossile, des feuilles d'arbres qui
ne croissent que dans les pays chauds, et des crits de tems
trs-reculs en langue du Thibet, conclurai-je comme lui que ces trsors
dans une terre sauvage prouvent que les arts font continuellement le
tour du monde, et qu'ils enterrent ces preuves de leur ternit? Le
lecteur  qui je dirois que les Amricains ne sont pas fils d'Adam,
parce qu'ils sont spars des trois parties du monde, me demanderoit si
je connois mon alphabet; mais si je concluois, aprs avoir vu le palais
des Inkas et les huttes des sauvages de l'intrieur, que les arts font
le tour de l'Amrique, et qu'elle est ternelle, on me riroit au nez. Je
ne serois pas plus excusable aux yeux des hommes justes, si j'approuvois
le massacre des Indiens, parce qu'ils ne vouloient pas tre catholiques.
L'vangile est la semence de la persuasion, et la vrit, le
dpouillement des passions.

L'Amrique a t souponne par Platon, qui parle d'une terre australe
confinant aux trois autres parties du monde. L'auteur se trompe sur le
mot, car l'Amrique aujourd'hui, comme nous l'avons vu, ne touche plus
aux autres parties du monde par le ple antarctique, mais seulement par
le ple arctique. Il est vrai que nos navigateurs modernes n'ont pas
encore retrouv cette route, mais l'histoire de cette Mexicaine qui alla
 Pekin par terre, sans doute par le dtroit glac de Bechring, en
seroit une preuve non-quivoque, si les missionnaires toient moins
suspects aux historiens. Quelques-uns prennent ce rcit pour un conte
vraisemblable, dict par ceux qui ont voulu rpondre aux objections des
philosophes contre le texte de la Gense, et l'application des
souffrances de J. C. et du baptme  tous les hommes. Tous sont
pourtant d'accord de la possibilit de ce passage. Pour s'en convaincre,
il ne faut que lire l'histoire du Gronland, o nos navigateurs ont
trouv des hommes, contre leur attente. Si l'homme peut vivre sous la
ligne, il peut s'avancer de mme jusqu' l'extrmit des ples. Quand ce
trajet seroit impossible, l'histoire nous indique d'autres routes pour
aller en Amrique, car elle toit bien peuple quand nous la trouvmes.
Voyons par qui.


_Des Indiens ou naturels d'Amrique._

Les peuples dont nous allons parler, sont nomms _Indiens naturels du
pays_, parce qu'ils habitoient paisiblement l'Amrique  l'poque o
nous l'avons retrouve. D'o sont-ils venus? comment s'y sont-ils
introduits? depuis quel tems ont-ils fait cette dcouverte? Des
philosophes modernes, pour prouver l'ternit du monde et rfuter le
systme de la Gense, disent qu'un autre Adam a t cr, et que le
monde est beaucoup plus ancien que nous ne croyons: les matrialistes en
induisent l'ternit de la matire; enfin, cette trouvaille occupe
encore tous les hommes  systmes. Ce champ tant aussi vaste que les
dserts de la Guyane, a t retourn et par les historiens et par les
missionnaires, sans leur avoir donn rien de positif; les uns et les
autres entrent dans des dissertations  perte de vue. Le dsir
d'touffer la religion a fait grossir les objets sous la plume de
quelques voyageurs; l'ardeur de la dfendre a quelquefois fait conter
des fables aux missionnaires. Nous nous contenterons d'analyser ce que
les auteurs de la Guyane ont crit sur les Indiens, en ne choisissant
que les traits qui donnent quelques connoissances de la manire de vivre
de ces peuples.

MM. Legrand et Duhamel, dans l'introduction de leur voyage manuscrit, en
recherchant l'origine de la population de l'Amrique, la placent  l'an
du monde 3388 avant J. C. (616).

La mer Mditerrane ayant t pendant long-tems le centre commun du
commerce et des arts de l'ancien continent, les peuples entasss sur ses
bords, sont tous devenus ou armateurs ou conqurans, et souvent l'un et
l'autre; le dsir de faire fortune leur a tenu lieu de boussole, et on
s'tonne encore aujourd'hui de la hardiesse de leurs tentatives. On lit
dans Hrodote, liv. 1. chap. CLVIII:


_Dynasties des rois d'gypte, rgne de Nchao._

Ce prince entreprit de joindre le Nil avec la mer Rouge, mais il ne
russit pas  ce travail, dans lequel il vit prir six-vingt mille
hommes. Il fut plus heureux dans une entreprise d'un autre genre.
D'habiles mariniers de Phnicie, qui toient  son service, partirent de
la mer Rouge avec ordre de reconnotre toutes les ctes d'Afrique; ils
en firent le tour, et retournrent en gypte par la Mditerrane, aprs
avoir heureusement pass le cap de Bonne-Esprance et le dtroit de
Gibraltar (autrefois d'Hercule), qui est la clef de ces deux mers, entre
l'Espagne et l'Afrique.

Qui croiroit que cette entreprise, l'une des plus hardies dont parle
l'histoire, et la premire boussole de la navigation, soit reste dans
l'oubli pendant plus de vingt sicles? Ce n'est qu'en 1497, trois ans
aprs le voyage de Christophe Colomb en Amrique, que Vasquez de Gama,
portugais, retrouva cette mme route, pour aller aux Grandes-Indes par
le cap de _Bonne-Esprance_ ou des _Temptes_.

Le laconisme de l'histoire ancienne, disent-ils, nous donne par-l
quelques indices, pour dater l'poque de la population de l'Amrique.
Les Phniciens, originaires des Juifs, des gyptiens et des Assyriens,
habitoient la rive orientale de la Mditerrane. Tyr la fameuse,
Carthage et Utique en Afrique, toient des colonies phniciennes, qui
toutes runissoient leurs lumires et leur industrie pour le commerce
des mers. Les Hollandais, et les Portugais leurs imitateurs, n'ont fait
que retrouver les premires dcouvertes et les routes que ces premiers
navigateurs leur avoient traces. Ainsi, les Phniciens ayant eu la clef
de la Mditerrane, de l'Ocan du nord, du sud et de la mer des Indes,
ont commenc  quitter un peu les ctes; quand ils ont eu gagn le
large, les alizs soufflant de l'est-est quart de nord, les ont fait
aborder sans malheur sur les ctes du Brsil et du Paraguay. Ceux qui
sont partis de la Mditerrane, des ports d'Utique et de Carthage, pour
voguer dans l'Ocan du sud, ont remont jusqu' l'Amazone, d'o les
courans ont d les porter aux les Antilles, prs du golfe du Mexique.
Ils ont trouv, en ctoyant, la Jamaque, la Floride et la Louisiane.
Comme ils n'avoient point de boussole, et que les vents du pays sont
long-tems invariables, ils s'y sont confins d'abord forcment. Ainsi,
du ct des Europens, le Portugal, l'Espagne, l'Angleterre ont peupl,
sans le savoir, les les et la terre ferme de l'Amrique Septentrionale;
de l vient la confusion des langues et la nouvelle Babel. Aussi, chaque
canton de l'Amrique avoit-il une langue diffrente; chaque nouveau
dbarqu devenant chef d'une peuplade, parloit son jargon, que le voisin
n'toit pas curieux d'apprendre. L'usage de ces peuples tant de vivre
isolment chacun par famille, ils ne cultivoient les sciences que pour
leur usage, qui se bornoit  bien peu de chose. L'criture ne leur toit
pas connue, ou plutt ils en avoient perdu l'usage, et dans l'ancien
Continent, elle n'toit pas le secret du peuple; au reste, disent les
auteurs que j'extrais, les Amricains y supploient par la mmoire:
aujourd'hui mme ils se transmettent de pre en fils les histoires les
plus recules de leur origine. Quoiqu'ils ne comptent que par lunes, et
qu'aucun d'eux ne sache son ge, ils confondent si peu l'histoire des
tems reculs, que, toute dfigure qu'elle est pour nous par les
lacunes, on y dmle encore facilement leur origine.

Quelques sauvages de l'intrieur des terres, connus sous le nom
_d'Indiens  longues oreilles_, parce qu'ils percent leurs oreilles en
naissant, les tirent et les font descendre jusqu' l'extrmit de leurs
abajoues, croyant sans doute remplacer par ces oreilles naturelles les
pendans des anciens Perses et les longues breloques des Babyloniennes et
des modernes Europennes, furent pris et amens dans ces derniers tems
dans une des missions ou paroisses d'Oyapok. Leur langage toit
absolument inconnu aux autres Indiens plus voisins de la cte. Aprs
quelque tems ils parvinrent  se faire entendre. Le _baba_, ou cur de
la paroisse, en ayant attir quelques-uns chez lui, leur demanda d'o
ils sortoient, quel ge ils avoient, ce qu'ils savoient, s'ils croyoient
en Dieu, pourquoi ils mangeoient leurs semblables. Je voudrois pouvoir
rendre leurs rponses dans leur jargon, qui a une grce naturelle dans
l'accent, plus sensible pour les femmes dont le got est pur par la
finesse de leurs organes. C'est un mlange de la douceur des langues
asiatiques, et de la rudesse des hommes abrutis par la solitude,
l'paisseur des bois et le silence ternel de la nature dans des climats
inhabits. Les oiseaux, quoique solitaires en apparence, semblent
rechercher de loin la socit de l'homme. Ici ils ne roucoulent que
rarement; les rois du chant, le rossignol, la fauvette, le chardonneret
n'ayant point eu d'auditeurs, n'y font point entendre leur mlodie. Les
oiseaux sauvages qui les remplacent sont nuancs de plumes de toutes
couleurs et arms d'un bec trs-long et trs-fort, dont ils se servent
tous pour tirer les yeux  l'homme qui veut les prendre. Les
quadrupdes, qui sont les tigres, les moutons paresseux, les tapirs, les
singes rouges et noirs, plus hideux que tous ceux de l'Europe, font
retentir l'air, pendant la nuit, de rugissemens ou de sons rauques et
lugubres, qui inspirent la barbarie et l'anantissement de la nature:
c'est  cette cole que ces sauvages ont form leurs langages et leurs
moeurs; d'aprs cela faut-il s'tonner de la rusticit de leurs
habitudes? Mais comme l'Africain ne dpose jamais toute sa couleur noire
dans le sang o il se mle, de mme l'homme devient mtis au moral comme
au physique. Ces sauvages conservent encore une teinture de leur origine
et ornent leur langage de beauts primordiales, aussi pres que le pays
qui les produit.

Nous sommes les enfans d'un pre bon et juste qui nous a donn un arc,
des flches, un _boutou_; il nous a appris aussi  creuser un arbre pour
le confier  l'eau; il a disparu depuis bien des lunes. Il commena 
s'endormir aprs avoir beaucoup hl (cri) pour une blessure qu'il
avoit reue  la jambe droite, dans une bataille que nous emes avec les
Arouas; nous songemes enfin  le cacher dans la terre, en le baignant
de larmes. Avant de dormir, il nous appela tous auprs de son hamac.
Nous tions quatre frres; celui qui comptoit le plus de lunes aprs
notre pre est mort de douleur; il joignoit les mains vers la montagne
o nous allions demander une bonne chasse au _Tamouzy_; il nous ordonna
d'en faire autant et d'apprendre  tous nos enfans tout ce qu'il nous
avoit racont de l'_Hyrouka_, du _Tamouzy_ et des hommes bien loin, bien
loin du ct du soleil levant, d'o son grand-pre lui avoit dit que ses
aeux toient venus depuis un nombre de lunes plus grand que toutes les
flches que nous avons dcoches aux _Ytaurans_, aux _Galibis_ et aux
_Arouas_. Il nous parla aussi de l'arrive de blancs bien mchans, qui
toient entortills, de la tte aux pieds, de grands hamacs couleur de
_ncrou_ (c'est--dire noirs, couleur du diable des Indiens), par-dessus
lesquels toit une cte ou _couillou_, couleur de tamouzy (c'est--dire
blanc). Ces Europens sont venus bien des lunes.... bien des lunes aprs
les autres, nous a dit notre pre; ils vouloient nous faire renoncer au
_Tamouzy_, au grand _Lama_, au terrible _Hyrouca_ dont le souffle
dracine les arbres, les montagnes, et fait dormir plus d'Indiens dans
un jour qu'il n'y a de feuilles sur ces monbins. Ces blancs entortills
_d'hyrouca_ et de _tamouzy_, annonoient un autre _Lama_ qui venoit,
disoient-ils, renverser le ntre. Les grands _babas_ de notre pre se
sont battus avec eux; ces blancs qui avoient t reus comme des envoys
du Tamouzy, _rougirent_ plusieurs Indiens et forcrent les autres  se
rfugier dans les montagnes et dans les forts, d'o nous avons t
tirs par ces _galibis_ avec qui nous tions en guerre.

Cette narration dont j'analyse la teneur pour la rendre supportable dans
notre langue, prouve que les Indiens conservent le souvenir de leur
premire origine, et qu'ils ne la confondent point avec l'arrive des
Espagnols et de leurs missionnaires dominicains ou jacobins, entortills
de hamacs noirs ou de soutanes et de _tamouzis_, c'est--dire, de
surplis. La simplicit des dates, la richesse des comparaisons, la
sublimit des penses, la fidlit de la tradition prouvent, comme je
l'ai dit plus haut, que les Indiens cultivent les sciences, mais
seulement pour leur propre usage; qu'ils n'ont oubli ni les loix, ni le
culte de leurs premiers pres; qu'ils y sont fidles sans avoir besoin
de calendrier pour marquer les jours de ftes, ni de temples pour se
runir  la prire.

D'o leur vient ce prcepte de tradition orale de pre en fils, qui
supple  l'criture? L'ont-ils puis dans les pays o ils se mangent
les uns les autres, ou dans les premires loix qu'ils ont reues avant
l'invasion des Europens? Il n'y a personne qui ne soit de ce dernier
avis; ils n'ont donc retenu que les principes de leur culte et de leurs
moeurs; si on les trouve altrs, l'pret du sol en est cause; mais en
remontant  la source, on puise ces mmes prceptes de tradition orale
dans les loix des premiers lgislateurs de la Grce et de l'Asie. Mes
guides ajoutent sur les Indiens, que dans le tems de leurs
divertissemens, les vieux se couchent dans leurs hamacs pour _karbeter_,
ou raconter l'histoire de leurs anctres _au petit monde_, c'est--dire
aux enfans qui les servent comme leurs rois.

Une grande partie des Indiens n'rige ni statues, ni temples, ni autels
 ses dieux; du haut des montagnes qu'ils gravissent avant le point du
jour, ils se prosternent du ct de l'orient pour invoquer le Tamouzy
dans les premiers rayons de l'astre qui fconde la nature; ils se
tournent ensuite  l'occident pour prier l'Hyrouca ou le diable avec une
ferveur particulire; on les croiroit Manichens: point du tout, disent
les missionnaires; nous leur avons entendu dire plusieurs fois: _Nous
n'adorons pas l'Hyrouca de bon coeur, mais nous le prions parce qu'il
est puissant et mchant._

Les Indiens sont trs-adonns  la magie et  la superstition; leurs
sorciers sont de savans botanistes qui ne font rien que pour des
prsens. Ces sorciers, prtres et docteurs de la loi, sont le flau ou
la consolation de ces pauvres gens. Les Indiens sont hospitaliers,
jaloux, passionns pour les boissons enivrantes, furieux dans l'ivresse;
ils ont l'intemprance des Perses et la sobrit des Spartiates; ils
sont brutes dans certaines connoissances qui nous sont familires,
pntrans dans les dcouvertes sublimes, comme dans leur briquet, dans
leur poterie, dans la manire de se mdicamenter. Ce mlange de science
et d'abrutissement fait prsumer aux crivains que j'analyse, que
l'Amrique a t police autrefois, et que des rvolutions ont dispers
les habitans, qui se sont enfoncs dans les dserts, et ont t
replongs dans l'abrutissement; ils appuient ces assertions des notes
suivantes.

Platon, dans son _Time_, prtend qu'un vaste continent nomm Atlantide,
plus grand que l'Asie et l'Afrique, fut submerg par un horrible
tremblement de terre et une pluie extraordinaire qui dura un jour et une
nuit. Le sol d'Amrique ne prsente partout que des laves. Raynal
convient qu'en 1663, _Lima_ qui toit pav en argent fut englouti, que
les tremblemens de terre y sont aussi frquens et beaucoup plus
terribles que dans la Calabre. M. de la Condamine qui a visit les
Cordillres, a trouv des glaces sur des monceaux de cendres, des terres
brles. Les montagnes de l'intrieur offrent partout des pierres
noires et fondues; en 1766 le tremblement de terre dont le foyer toit
sous le Cap-Franais, se fit sentir  la mme heure  Lima, au Chili et
dans la Guyane, c'est--dire  plus de deux mille lieues de distance.

Le sentiment d'un volcan gnral allum par la torche du tems et teint
par les sicles, ne dtruit point le systme de la _Gense_, et ce
tmoignage est prcieux dans la bouche de l'auteur de _l'Histoire des
deux Indes_.

Platon parle encore des rois qui y commandoient, de leurs pouvoirs et de
leurs conqutes. Crantor, qui le premier a interprt Platon, assure que
cette histoire est vritable. Je sais que le rigoriste Tertullien l'a
combattu parce que J. C. tant venu sauver tous les hommes, les grces
du Messie ne paroissent point appliques de fait  des nomades inconnus
du reste du monde; mais cette raison thologique confondue par la
dcouverte de Colomb, nous confirme de plus en plus que les secrets de
Dieu nous sont impntrables sur nos destines. Pamelius et Proclus ont
rfut Tertullien par le tmoignage d'un historien d'thiopie, nomm
Marcel, qui avoit crit la mme chose.

Diodore de Sicile parot confirmer l'poque  laquelle nous plaons la
population de l'Amrique.

Quelques Phniciens, dit-il, ayant pass les colonnes d'Hercule, furent
emports par de furieuses temptes en des terres bien loignes de
l'Ocan; ils abordrent  l'oppos de l'Afrique, dans une le
trs-fertile, arrose de grands fleuves navigables. (Ce ne peut tre ou
que dans l'Archipel de l'Amrique,  Saint-Domingue,  la Jamaque, ou
bien au fleuve Saint-Laurent, aux Amazones, ou  la Plata.) Le mme
historien ajoute que les Carthaginois rservrent pour eux les donnes
qu'ils avoient sur ce pays. Carthage ayant t rase par les Romains,
les habitans trans en captivit, brisrent leur boussole pour se
venger du vainqueur.

Nos modernes commentateurs de la Bible, pour expliquer la route des
flottes de Salomon, qui mettoient trois ans au voyage d'Ophir, ont plac
ce pays dans l'Afrique, dans les grandes Indes, aux Moluques, aux les
de la Sonde, dans l'Indostan,  l'extrmit de la mer Noire, sur les
rives du Phase et du Pactole, dans la Mditerrane, sur les bords de la
Lybie et de la Cyrnaque, enfin dans tous les points de l'Afrique, sans
l'avoir pu reconnotre prcisment, parce que chacun de ces pays produit
l'or ou une partie de richesses que la flotte rapportoit; mais il ne
falloit pas trois ans pour le voyage de ces ctes. Le savant
Arias-Montanus, diteur de la fameuse Bible de Philippe II... _Postel_
et d'autres (dit _don Calmet_ sur la Gense, page 39, dissertation sur
le pays d'Ophir) ont t le chercher dans l'Amrique et l'ont plac dans
le Prou; d'autres enfin ont cru le dcouvrir dans l'Hispaniole,
aujourd'hui Saint-Domingue. Christophe Colomb s'cria en y entrant:
_Voil le vritable Ophir de Salomon!_ Il y vit de profondes cavernes,
des fleuves dtourns, des ruisseaux qui couroient sur des lits d'or et
d'argent, et il n'y trouva que des hommes indiffrens sur tous ces
biens, dont ils n'ignoroient peut-tre le prix que parce qu'ils toient
en petit nombre ou nouvellement transplants, ou parce qu'ils avoient
perdu le besoin de communiquer avec les continens.

Il sembla que _Snque_, contemporain de J. C., ait prophtis les
dcouvertes que nous avons faites depuis deux sicles; et, pour parler
plus raisonnablement, dit Morri, la connoissance que ce grand homme
avoit des secrets de la nature et de l'histoire, lui avoit fait prdire
que nous pourrions retrouver un pays connu anciennement des Phniciens
et des Carthaginois; il s'explique ainsi:

          _Venient annis
  Scula seris, quibus Oceanus
  Vincula rerum laxet, et ingens
  Pateat tellus, Tiphisque novos
  Detegat orbes, nec sit terris
          Ultima Thule._

Les sicles  venir briseront les barrires de l'Ocan; un vaste
continent nous sera connu; un nouveau Tiphis le dcouvrira et les bornes
du monde seront recules au-del des glaces de l'Islande. Ainsi les
anciens se doutoient dj que l'Amrique septentrionale confine  l'Asie
par le ple arctique.

Ces extraits sont suivis de la comparaison des moeurs des anciens
peuples sauvages avec les naturels Amricains. Les auteurs en extorquent
quelques inductions  l'appui de leur systme de chronologie; ils ont
crit ceci, disent-ils, pour prouver que le systme de la Gense sur
l'origine du monde, n'est pas le moins raisonnable; que l'Amrique a pu
tre peuple d'hommes, qui, dociles  la loi naturelle, ne sont pas
privs des grces de la venue du Mdiateur; de l ils passent  la vie
prive des Indiens. Je puis les juger par ce que j'en ai connu; ils sont
plus instruits que moi; je n'aurai que le mrite de les compulser et de
les concilier en mettant de suite les traits qui se trouvent quelquefois
pars dans leurs manuscrits.




HYROUA ET LISB,

ou _les Indiens de la zone torride_.

  On dit que ces _Indiens_ au carnage acharns,
  Qui rougissent de sang la terre intimide,
  Ont cependant d'un Dieu conserv quelqu'ide,
  Tant la nature mme en toute nation,
  Grava l'tre suprme et la religion!
                          VOLTAIRE, _Orphelin de la Chine_, scne Ire.

On distingue deux sortes d'Indiens en Amrique: les uns,  demi
civiliss par les jsuites et les autres missionnaires, avoisinent 
quelques milles, les ctes cultives par les Europens dpayss qu'on
nomme colons, et qui n'habitent que les bords de la mer; les autres,
nomms antropophages et fugitifs pour les raisons que j'ai dtailles
ci-dessus, ne s'approchent presque jamais ni des colons, ni des autres
Indiens; ils sont galement redouts des uns et des autres. L'antipathie
de ces nations nous fait distinguer quatre classes d'hommes en Amrique:
les naturels du pays, ou Indiens _ longues oreilles_; _les Galibis_, ou
sauvages apprivoiss; les colons, c'est--dire les blancs qui ont quitt
le vieux continent pour s'tablir dans le nouveau, et les Africains
_ngres_. Ces quatre classes d'hommes font bande  part; les deux
premires sont rouges, ont les cheveux longs et se ressemblent pour le
fond du caractre: je les confondrai souvent, en marquant seulement les
nuances qui les sparent; prenons-les  l'instant qu'ils naissent
jusqu' celui o ils meurent.

On ne s'aperoit pas du moment o une Indienne va donner le jour  un
enfant; la nature, en ne la douant que d'une taille mdiocre, lui a
donn autant de force que de courage; elle est si accoutume  souffrir,
qu'elle ne laisse chapper ni plainte ni soupirs; son visage n'est pas
plus altr que si elle ne ressentoit aucune douleur; elle va au bord
d'un ruisseau, se baigne, tient son nouveau-n par la main, le plonge
dans l'eau en le tenant par le talon, comme Thtis, pour l'accoutumer 
braver cet lment; il n'est pas sorti du sein de la mre qu'il n'aspire
l'air que pour s'endurcir  la fatigue; au bout d'un quart-d'heure,
cette jeune mre revient d'un air gai prsenter humblement son petit au
pre, qui le presse sur son sein et le garde dans son hamac. Dans
quelques peuplades de ces sauvages, les maris sont malades pour les
femmes, l'accouche leur prodigue les soins qui lui seroient dus. Rien
n'est plus comique que cette coutume bizarre dont j'ai t tmoin: le
mari se met au lit quand sa femme touche  son terme; il fait les
contorsions pour elle, observe tous les jenes d'une femme en couche, se
fait servir dans son hamac pendant quarante jours; la pauvre malade est
oblige d'aller  la chasse,  la pche, de faire la cuisine, de
s'approcher du lit de son seigneur et matre pour allaiter son enfant;
puis de le servir debout, en posture de suppliante, pour manger les
restes qu'il veut bien lui abandonner pour elle, sa famille et ses
compagnes qu'elle doit voir de bon oeil... Je crois entendre mes
compatriotes trpigner des pieds en lisant ceci; je leur pardonne de
bon coeur, et je partage leur indignation. Je m'tendrois avec plus de
plaisir sur les naturels de l'Amrique, s'ils tyrannisoient moins un
sexe  qui nous devons, et les vertus sociales, et les charmes de
l'existence, et le bonheur de la vie.

Tous les Indiens n'ont pas cette sotte manie, mais tous profitent de
leur force pour rduire leurs femmes au plus dur esclavage.

Tant que l'enfant ne marche pas seul, il est sous l'aile de la mre, qui
le porte sur ses bras et l'accoutume  voir les prcipices,  supporter
le poids d'un soleil brlant; elle le frotte d'huile de palmier, et,
dans certaines peuplades, d'une pommade faite avec du roucou acide de
couleur de tuile; elle s'en frotte elle-mme, et brave ainsi les injures
d'un climat dvastateur. Je n'ai pas besoin de dire que cette mre
trapue et vigoureuse allaite souvent deux petits  la fois. Au bout d'un
an, l'enfant marche sans peine, il accompagne la mre  la chasse, et
quand le mari y va seul, il reste au karbet pour servir d'espion, les
maris ne laissant jamais les femmes sans surveillans; ces argus sont, ou
les vieillards, ou les enfans, qui font fonction de dugne. La jalousie
de ces tyrans est aussi cruelle et aussi active que celle des disciples
de Mahomet. Les femmes galantes (et elles le sont presque toutes)
risquent d'tre empoisonnes ou assassines  coups de flches et de
boutou[13]. Personne ne se mle de ces querelles, et il n'y a point de
loix vengeresses de ces sortes d'assassinats: les Indiens les plus
polics n'ont jamais t assujettis sur cet article  aucun rglement
europen... Malheur au blanc qui dplat  ces sauvages en voyageant
chez eux! ils le tuent impunment, sans qu'il soit jamais veng, ses
semblables laissant les Indiens dans la plus grande indpendance.

[Note 13: Le boutou est une massue guerrire, faite d'un bois dur,
de la longueur de deux pieds, orne de brandebourgs ou de plumes, qu'on
tient par le milieu; aux deux bouts sont incrustes deux hachettes de
fer ou de pierre coupante. Les Indiens se servent de cette massue comme
d'un bton  deux bouts.]

Dj nos petits Indiens ont vu six abatis, ils sont lestes et aguerris
comme de jeunes lionceaux; les filles suivent la mre, et les mles
portent les flches et l'arc du pre; ils gravissent les montagnes,
passent les torrens et s'amusent gaiement avec les flots qui retournent
le foible canot qui les porte; ils s'affourchent dessus, les voil sur
l'autre rive nu-pieds, portant un kalimb ou suspensoir comme les
ngres, moins par pudeur que pour se garantir et des insectes et des
hernies qui sont communes aux trois quarts des habitans des pays chauds.
Ils ont aussi un _couillou_ fait comme une espce de tablier, tissu de
rassades ou de morceaux de corail et d'une espce de faux jaspe et de
jais qu'ils trouvent dans certains fleuves; ils sont plus curieux de ces
_rassades_ que d'or et d'argent; elles leur servent de collier, de
bracelets et de toile pour couvrir la nature, quoique ce voile soit
trs-troit, car il ressemble  un petit ventail attach au-dessous du
nombril: comme ils marchent en dedans, c'est un obstacle suffisant
contre les yeux du plus avide scrutateur. Le reste de leur corps est
nuanc de plumes, dont l'arrangement et l'admirable varit passeroient
chez nous pour un chef-d'oeuvre de parure et mme de coquetterie; leur
bonnet en forme de couronne, est plus galant et plus riche que les plus
beaux panaches; ils mettent  contribution l'dredon le plus fin, et
tous les volatiles se dpouillent pour leur faire un diadme.

Mais j'oublie que mes Indiens sont  la chasse et  la pche: ce n'est
pas un jour de fte, suivons-les dans les forts, ils sont  l'afft et
sur la rive et sous une touffe paisse; l'un vient de flcher un
poisson, il se jette  la nage, aussi leste que l'habitant des eaux, il
suit son vaincu aux traces de la flche tremblante, il la saisit et
jette sa pche sur le rivage.

L'autre vient de frotter son chien avec des simples, le gibier ne fuit
point  l'approche de l'animal; mais pour s'assurer de sa chasse, il
attache en mme tems quelques bottes de halier aux arbres qui sont vent
 lui; un agouty, qui est le livre du pays, vient brouter cette herbe,
il lui dcoche un trait, l'atteint et le laisse l. Je me mets  rire de
son indiffrence, en courant ramasser la proie: Ce n'est pas votre
ouvrage, me dit gravement le chef de la famille; quand nous serons de
retour au karbet, ma femme ira le chercher, c'est sa besogne. Il ajouta
que l'homme, roi dans sa maison, vouloit bien s'employer  la pche et 
la chasse, mais que la femme toit faite pour porter le fardeau. Un de
ses enfans courut  l'instant prvenir sa mre; je ne m'tois pas aperu
de son absence, par l'attention que je prtois  ce que me disoit le
pre. Ces bottes de halier suspendues aux arbres, toient des herbes
enchanteresses pour l'espce de gibier qu'il dsiroit avoir: je connois,
dit-il, la vertu des plantes, leur poison, et leurs charmes attracteurs
pour toutes sortes d'animaux; en effet il frotta sa ligne, y mit un
appt, et prit sur le champ un haymara, espce de brochet que je lui
dsignois. Ce peuple a les yeux d'un aigle, l'oue d'un aveugle, les
pieds d'un cerf, la sagacit d'un chien de chasse, et l'adresse d'un
dieu.

Nous entendmes au fond du bois un cri perant, c'toit l'enfant qui
toit all chercher sa mre: un serpent  sonnettes l'avoit entrelac et
mordu au bras droit; le pre sans se dconcerter, courut  l'animal, le
prit, l'ventra, en prit le foie, en exprima le sang, l'immisa au jus
d'une liane, ouvrit la bouche de son fils, lui en fit boire; il commena
 respirer. Le pre frotta ensuite le bras malade, et au bout d'une
heure l'enfant en fut quitte pour quelques nauses.

On voit en Amrique des descendans de ces fameux Psylles d'Afrique, qui
enchantoient les serpens et les faisoient fuir devant eux. Les ngres et
les Indiens possdent quelques-uns de leurs secrets. Un grand nombre se
font faire des scarifications, o ils expriment le jus d'une liane,
contre-poison qui les garantit des serpens et les apprivoise avec tous
les reptiles; d'autres appellent les serpens, les prennent et les
charment: les possesseurs de ces recettes prtendent que s'ils en
tuoient quelques-uns, ils ne seroient plus prservs. J'ai vu des blancs
user des mmes simples, qui s'en sont bien trouvs. Le maire de
Synnamari, Mr. Duchemin, a march devant nous sur un serpent, qui s'est
dtourn, a paru le flairer sans le mordre. Il y a des recettes
sympathiques et antipathiques; les premires dont je viens de parler ont
t, dit-on, indiques par les reptiles eux-mmes qui en se battant,
vont chercher aprs le combat, les simples pour la gurison du vaincu:
ainsi la couleuvre en France,  la poursuite du crapaud qui lui lance
son eau corrosive, court s'essuyer  la feuille cotonneuse du
bouillon-blanc. Les secondes nous viennent de l'horreur que ces mmes
animaux ont pour d'autres plantes ou d'autres arbres. Ici un voyageur
qui a de l'ail dans sa poche, voit les serpens fuir  son approche; en
France, qu'il dorme sous un frne, jamais reptile n'approchera de lui.

Comme nous nous en retournions, je voulus prendre le poisson et
l'agouty, le chef y consentit d'un air ddaigneux. Au milieu de la
route, la patte de l'agouty, retourne par les branches d'un bois de
panacoco sur lequel reposoient deux oiseaux diables ou noirs, se trouva
croise sur l'oue du poisson. Hyrouca! Hyrouca! s'cria l'Indien en
brisant ses flches, grce, grce.... punis cet tranger, lui seul a
touch ton arbre chri avec des victimes impures; elles ont recul
d'effroi  ton aspect.... Je ne comprenois rien  cette pantomime et je
riois sous cape. Mon guide entre en fureur, et d'un bras vigoureux il me
tranoit  l'eau, quand nous entendmes au loin gronder le tonnerre; un
nuage rougetre siffloit dans les airs. Tu es bien heureux, dit-il en
me lchant, le _Tamouzi te protge_, mais prends garde de braver, par un
enttement mal-entendu, la puissance de l'Hyrouca, car il te feroit
dormir; c'est lui qui m'avoit ordonn de te jeter  l'eau. Pourquoi
contreviens-tu  nos loix? C'est aux femmes  emporter le gibier; si tu
avois voulu m'en croire, nous n'aurions pas eu ce funeste prsage. Je
me rendis  ses raisons; il lava sa chasse et sa pche et les jeta aux
pieds d'un maripa, magnifique palmier dont les feuilles ornent les
colonnes des palais dans l'ordre du corinthien composite.

Nous cheminions au karbet; je suivois mon guide comme un craintif chien
de berger,  qui son matre a donn un coup de houlette pour avoir mordu
une brebis. Mon indien, en cassant de petites branches de bois,
traversoit comme un oiseau les buissons les plus pais. Les piquants des
haouaras et des orties sembloient s'mousser sur sa peau, quoiqu'il ft
tout nu; ses pieds et son corps toient sans gratignures; mes habits
toient en lambeaux et mes jambes en sang. Le dsir d'apprendre me
faisoit oublier mon mal. Je mourois d'envie de savoir pourquoi mon guide
cassoit ainsi de petites branches; je n'osois le lui demander, de peur
que _l'Hyrouca_ ne me ft jeter  l'eau pour ma curiosit.

Nous arrivons au karbet; le mari remet  sa femme quelques branches de
halier; elle sort; elle toit dj loin, et je disois au Banaret[14]:
Nous ne mangerons point de cette chasse-l aujourd'hui, elle ne
trouvera jamais le chemin couvert que nous avons pris.--C'toit pour lui
indiquer la route, que je cassois ces petites branches; je lui en ai
remis quelques-unes qui seront ses guides; elle ne se trompera pas, car
ce qui chappe  vos yeux ne nous est pas indiffrent. C'est  l'aide de
ces branches de bois ou des arbres auxquels nous faisons certaines
marques, que nous nous frayons des routes au milieu des forts les plus
paisses; et du fond des dserts nous retrouvons sans peine le mme
sentier que nous avons tenu six mois auparavant.

[Note 14: Banaret signifie en indien, _mon bon ami_; ils saluent
tout le monde avec ce mot. Les croles leur ont donn ce sobriquet, qui
signifie _paresseux_ et _original_.]

Au bout de deux heures, la femme revient avec la chasse, nous prpare 
dner, et des boissons de vin de palme et de cachiery, liqueur faite
avec le poison le plus subtil, que le lecteur connotra bientt.

La vrit et le caractre de l'homme ptillent au bord du verre. Cette
orgie va nous donner plus d'une scne pittoresque. Le marmot qui avoit
accompagn sa mre, est venu _karbeter_ quelque chose  son pre. Tous
les voisins sont au festin. Les chefs de famille, ainsi que les
compres, se bercent dans leurs sales branles ou hamacs dgouttants
d'huile de palme ou teints de roucou; les femmes apportent  boire dans
de grands couyes[15]. Ces peuples se font un mrite de l'ivresse la plus
dgotante et la plus furieuse. Quand leurs hamacs sont tremps de la
liqueur que leur estomac ne peut plus contenir, leurs femmes les
soutiennent.  peine sont-ils un peu dchargs, qu'ils se lestent de
nouveau jusqu' ce qu'ils soient ivres-morts.

[Note 15: Le couye est une gourde que produit une liane semblable au
potiron. Le calebassier, grand arbre dont la feuille ressemble  celle
du pommier, produit aussi des gourdes aussi grosses que nos cruches; on
l'appelle _Vaisselier indien_.]

Quand la boisson commence  fermenter, les plus vieux karbtent le
petit monde, comme je vous l'ai dit plus haut; les jeunes maris
querellent leurs femmes, et se battent avec leurs rivaux. Mon Indien,
flegmatique comme un Caton avant le repas, n'avoit pas oubli ce que son
enfant lui avoit rapport. Le lecteur devine que c'est quelque tour de
galanterie. La femme avoit trouv un de ses compres en allant chercher
notre chasse. Le galant toit de la fte. Tu as t attendre ma femme;
vous tes de concert; il faut nous arranger. Tu m'entends.  ces mots
il saisit son boutou; voil nos lutteurs en dfense. Les pieds, les
poings, les dents, sont en usage. Le boutou est de ct pour un moment.
Ils se tournent, s'embrassent, s'treignent, se soulvent, se jettent
par terre; le sang et la sueur coulent de leurs membres; ils se
relvent, s'loignent  des distances gales comme deux coqs, deux
bliers, deux fiers taureaux; les yeux tincelans de fureur, ils se
prcipitent l'un sur l'autre les doigts tendus, se tordent les bras, se
dchirent les membres sans pousser aucuns cris; ils sont gaux en force,
ils sont puiss; ils s'en veulent  la mort. Une troisime preuve
doit dcider la victoire. Ils reprennent le boutou. Mon Dieu! ils vont
s'assassiner, dis-je  la femme, courons les sparer.--Gardez-vous-en,
dit-elle, vous seriez leur premire victime. Tranquille spectatrice,
elle ajoute tout bas: Il m'en reviendra autant tout  l'heure.--Le
galant, plus adroit que le mari, lui dcharge un coup de boutou sur la
tte qui le met hors de combat. La femme s'lance sur le vainqueur, lui
coupe un bras et lui entr'ouvre le crne; il tombe mort  ses pieds.
L'assemble pousse de grands cris, et claque des mains en signe de
rjouissance et d'applaudissement. Les spectateurs  l'instant, comme
s'ils se fussent donn le mot, s'arment tous de leurs boutous pour
battre leurs femmes; des cris aigus retentissent au loin; ces
malheureuses, loin de fuir, ce qui est un opprobre pour elles, se
dfendent foiblement, toujours sous les poings de leurs bourreaux. Outr
d'indignation et frissonnant d'horreur, j'en arrache une des mains du
tigre qui lui avoit ensanglant le visage et meurtri le sein. Son arme
toit entrelace d'une poigne de cheveux qu'il lui avoit arrachs; le
sang ne pouvoit tre tanch par le sable; elle se relve, s'chappe,
saisit l'arc de son mari et m'en assne un grand coup sur les paules.
Elle cumoit de rage de ce que je l'avois soustraite  sa fureur, et
s'crioit: _S'il me bat, c'est qu'il m'aime._

Je n'aimerai jamais les femmes  ce prix-l, dis-je en m'enfuyant, car
toutes prenoient le parti de celle-ci. L'auteur des _Lettres Persanes_
avoit donc copi la nature, en faisant dire  une jeune Moscovite que
son mari traitoit avec douceur: _Il ne m'aime pas, puisqu'il ne me bat
point._ Plusieurs Europennes ressemblent en ce point aux Indiennes.
Plus on scrute le coeur humain, plus on dcouvre dans cet amour forcen
un principe de sagacit pour mouvoir ensemble toutes les passions. La
douleur est le plus puissant aiguillon de l'amour. Qu'un amant infidle
choisisse une rivale sous les yeux de sa matresse, celle-ci, loin de
passer  l'indiffrence, gronde, tonne, clate, s'apaise, s'adoucit,
devient suppliante: elle a trop de fois raison pour ne pas se donner
tort. Que l'auteur de ses larmes vienne les essuyer, elle n'aura jamais
eu de jouissance plus vive; elle diroit presque  son charmant coupable:
_Recommence encore pour donner de l'me au plaisir._ L'abandon n'est-il
pas pour une femme police le _boutou_ des sauvages de l'Amrique? Le
charme de la rconciliation et l'espoir de mriter une excuse sont les
beaux fleurons de la couronne des femmes. De notre part, l'aveu d'une
faute leur suffit pour leur triomphe comme pour leur bonheur; l'un
dpend de l'autre. Ne pouvant dompter nos forces, elles affrontent tous
les dangers pour enchaner nos coeurs. On prtend d'ailleurs qu'elles
sont plus aimantes que nous: la partie seroit gale si j'en jugeois par
moi-mme.

       *       *       *       *       *

Pendant que je philosophois tout seul, cherchant la route pour gagner la
cte, celle qui m'avoit corrig, avoit enivr ses enfans et son mari;
les convives toient plongs dans un profond sommeil; elle s'chappe et
m'aborde: jugez de ma surprise!....

       *       *       *       *       *

tranger, vous nous fuyez, dit-elle, parce que vous ne nous connoissez
pas; mais soyez sans inquitude; revenez, et personne ne vous dira rien,
pourvu que vous nous laissiez battre ou nous caresser comme nous
voudrons... Promettez-moi bien de revenir, dit-elle plusieurs fois en me
serrant la main... Elle fut sensible....

Mon Indien, revenu de son ivresse, visite le village, m'aperoit, me
ramne au Sura, grande galerie couverte en forme de halle, qui sert de
cimetire, de temple et de place d'assemble  la peuplade. J'aperois
le corps de celui qu'il avoit tu le matin; je dtourne les yeux.
L'Indien donne le rappel avec une corne de boeuf.... La peuplade
s'assemble; le capitaine Roi sort de son karbet, accompagn des quatre
plus anciens. Un banc de gazon lui sert de trne et de lit de justice;
les amis du mort relvent le cadavre pour le mettre en prsence de son
juge; le capitaine Roi fait signe aux parties de s'expliquer. (Le mort
s'appeloit _Makayabo_, et mon guide Hyroua.)

Hyroua dit: Ma femme, mon canot, mes flches, mon boutou sont mes
seules proprits. Makayabo a voulu enlever ma compagne, mon petit Yram
m'en a averti. J'en jure par le _Tamouzi_ et le terrible _Hyrouca_. Je
ne l'ai puni que pour cet outrage. Je maudis ce ravisseur: qu'il n'entre
point dans le sjour du grand Lama, s'il peut nier ce rapt; s'il s'en
repent, je lui pardonne. Je jure par le Tamouzi, que j'ai dit la vrit.
Qu'il me fasse dormir et me mette sous la puissance de l'Hyrouca, si je
vous en impose,  seigneur Roi!

Quoique Makayabo ne pt rpondre, le roi l'interrogea, et son frre qui
le soutenoit, lui prta sa voix... Je revenois de la chasse; Lisb est
 ma rencontre; je lui aide  passer le torrent voisin... elle me
devance au karbet: voil mon crime.  ces mots, le Roi se lve, et dit
aux parties: J'en connois assez. Makayabo a surpris Lisb, le Tamouzi
le jugera; qu'il ne dorme pas au milieu de nous. Son canot et ses
flches appartiennent  son frre.  ces mots le cadavre fut tran
dans la fort et jet aux courmous[16], oiseaux de proie et de mauvais
augure. Un autre indien reprsenta au roi que son voisin lui avoit bris
son arc.--Qu'il apporte le sien, dit le roi.--Il le donna au plaignant,
qui le mit en pices suivant la loi de l'tat qui est celle du _Talion_.
Les voleurs, seuls, sont excepts de cette loi; si le coupable a t 
son voisin les moyens de subsister, il est condamn  un jene de deux
jours, ou  mourir de faim. Celui qui attente  la vie de son pre ou de
son roi, est brl au milieu de son champ.

[Note 16: Courmous, corbeaux; ce sont des oiseaux gros comme des
dindes, trs-nombreux dans les pays chauds, qui ne vivent que de corps
morts ou pourris. Ils sont trs-protgs, parce qu'ils rendent de
trs-grands services au pays en le purgeant des charognes. Tirer sur un
corbeau est un crime capital dans les pays chauds. Les Surinamais
pendent les ngres qui s'amusent  cette chasse, et ce n'est pas sans
raison; car le corbeau mort ne sert absolument  rien, tandis que sa
voracit exempte de la peste.

Le roi des courmous est blanc, a le bout des ailes noir; quand il se
trouve  la tte d'une bande, il s'approche seul de la cure, et quelque
vorace que soient les autres, ils lui en font librement l'honneur, et
n'y touchent qu'aprs qu'il s'est retir.]

Il ne nous restoit qu'assez de liqueur pour nous mettre en gaiet. Le
soir, je m'tends dans un hamac, pour questionner mon indien sur le
gouvernement et la religion de son pays.

Dieu ne se dcouvre  nous, dit-il, que par ses bienfaits; nos mages
nous le font adorer dans l'astre qui claire nos abatis. L'ordre qui
rgne dans tout ce qui nous environne, nous fait remonter  l'auteur;
trop impurs pour le voir, nous recevons ses dcrets par ceux qui ne se
dvouent qu' son culte. Ceux-l le voient face  face; ils nous
annoncent de sa part les biens qu'il nous accorde, ou les maux dont il
va nous affliger si nous ne songeons pas  apaiser sa colre par des
offrandes que nous remettons  nos _piayes_.--Mais malgr vos offrandes,
si vous succombez ou sous les dents du tigre ou sous l'oppression d'un
mauvais roi,  qui vous en prenez-vous?-- nous-mmes, de ce que le
sacrifice toit trop petit en compensation de l'offense. Quand la mort
est le prix de notre dvouement, le grand Lama nous reoit dans son
palais, et le chef qui nous a opprims, devient notre esclave  son
tour.--Qui vous a dit que le grand Lama a un palais pour vous recevoir?

Cette question parut impie au Banaret... Il me regarda quelque tems d'un
oeil aussi probatif que toutes les dmonstrations mtaphysiques. Ce
regard m'auroit fait revenir sur cette question, quand les matrialistes
m'en auroient dmontr la fausset, comme deux et deux font
quatre.--Qui me l'a dit? mon coeur, mes yeux, mes voisins mes amis,
mes ennemis. Est-ce que tu n'y crois pas, toi? Est-ce qu'il y a dans ton
pays quelqu'un qui n'y croie pas?--Oui, des savans prtendent que cela
n'est pas dmontr, que personne n'est jamais revenu leur en donner de
nouvelles; pour moi, je suis de ton avis, Banaret...--Les nuages
s'lvent dans les airs, tombent et se reforment sans cesse; les plantes
se sment et renaissent d'elles-mmes; l'homme se reproduit; tout forme
un tramail continu. Ce spectacle nous dit que le moi qui est en moi (il
vouloit dire son me) ne prit pas plus que cette graine dpose au
milieu des chemins par une liane dessche, ou par un arbre dont la
foudre a bris le tronc..... L'ternelle dure des bois, des plantes qui
m'environnent, me fait jeter les yeux sur moi, sur mon pre dont je
pleure la mort tous les jours; je sens que le Tamouzy ne m'abandonnera
pas, puisqu'il cultive jusqu'au plus petit brin d'herbe. Quand on ne
m'auroit pas enseign ce que je te dis je me le serois imagin sans
peine..... Comment pourrois-je le croire, comment tout le monde le
croit-il ici, (_car il n'y a jamais eu_ que toi qui m'ais demand ce
_qui m'a dit_), si la chose n'toit pas vraie..?

Il me restoit cent questions  lui faire, mais je craignois de le
choquer; je m'tendis sur une autre matire qui devoit lui parotre
moins sacre, sur la forme de leur gouvernement monarchique et
hrditaire; je croyois que ces lois toient l'effet du
hasard.--tes-vous libres, lui dis-je, sous un chef dont la volont lui
sert quelquefois de rgle?--Si nous tions tous matres, personne ne
nous dfendroit contre les mchans; l'enfant au berceau seroit trangl
ou vol par le plus fort; nous serions toujours en guerre.--Mais au lieu
d'un matre, que ne choisissez-vous plusieurs Banarets qui seroient
chargs tour--tour de vous reprsenter vos lois? par ce moyen vous
seriez capitaines tous les uns aprs les autres.--Nous nous gorgerions
sans cesse pour faire des choix. L'un nommeroit _Flamabo_ et l'autre
_Hyram_: l'envie de commander nous empcheroit d'tre heureux, chacun
feroit des lois selon ses intrts ou ses caprices;  force d'ajouter ou
de retrancher, nous finirions par n'en plus avoir et par ne plus nous
entendre; c'est pour viter cette contagion, que certains blancs, venus
du ct du soleil levant, ont apporte aux bekets des ctes, que nous
nous sommes enfoncs dans les terres. Ils disent qu'ils ont apport la
libert, mais nous l'avons toujours eue; nous vivons sans ambition, nous
aimons la paix, nous ne connoissons pas ces petits morceaux de blanc et
de jaune o l'on voit le visage d'autres blancs[17]. Ils ne peuvent se
passer de ces rassades, et nous savons nous contenter des plumes que
nous arrachons aux aras, aux flammans, aux aigrettes, aux tokokos, aux
coqs de bois et de roches, aux cardinaux, aux bluets. Nos colliers et
nos bracelets sont des cailloux que nous dtachons du sommet des
montagnes o le Tamouzy vient se reposer. Nos coeurs nous font un devoir
d'aimer celui qui veille sur notre peuplade, et de songer  ses besoins
et  sa parure. Puisque nous ne sommes heureux que par lui, il est
juste qu'il le soit par nous. Il n'a pas dpendu de vos blancs, venus du
ct du soleil levant, de s'emparer de nos volonts pour nous donner des
rois de leur main; ils nous ont chargs de promesses, d'habits, de lois
nouvelles, mais nous tenons  notre roi; nous n'en voulons pas plus
changer que de Dieu.

[Note 17: Le reprsentant M. de Larue, dport, crivoit de
Sinnamary, le 13 frimaire an 6 (3 dcembre 1797):

On a reu depuis peu ordre de nous transfrer dans un des coins de la
colonie le plus propre  nous isoler, et l'on ne pouvoit pas mieux
choisir que Sinnamary (il ne connoissoit ni Vincent Pinon, ni le dsert
de Touga, ni Konanama), village loign  plus de trente lieues de
Cayenne dans la grande terre sur les bords de la mer. C'est un groupe
compos de douze maisons au-dessous de la plus hideuse de nos
chaumires, et si rapproch des cantons habits, de ce qu'on appelle
_sauvages_, ou naturels du pays, que nous ne sommes pas deux heures sans
recevoir leurs visites; ils sont doux et obligeans; tout est ouvert ici,
tout est  la discrtion du premier venu, et il n'y a pas d'exemple de
vol de la part de ces _sauvages_ qui manquent de tout ce que nous
regardons comme indispensable, qui ont envie de tout ce qui est nouveau
pour eux, qui disent mme aux Europens, avec un flegme et une navet
expressifs: _vous prenez notre bien_; qui vous le demandent avec la
candeur qu'ils mettent  vous offrir ce qu'ils possdent. Un d'eux m'a
demand ma montre, et sur-tout ma chane, en me promettant tout ce qu'il
a: ma rponse ngative n'a pas altr son humeur joviale; il s'est
trouv bien ddommag par un coup de rhum que je lui ai donn, qu'il a
partag avec toute sa famille. Ils aiment assez les blancs, mais fort
peu les noirs, contre qui ils nous dfendroient au besoin.

Tout se ressent ici de cet tat de simplicit d'une nature monotone et
silencieuse. C'est un toit de feuilles que vont frapper mes soupirs.]

Une dputation de la peuplade voisine venoit dlibrer sur les affaires
du gouvernement; le dbut me parut original, c'toit un triomphe. Ils
avoient remport une victoire complte sur les Androgos, peuplade de
mangeurs d'hommes..... Les Perses et les Grecs, porteurs de bonnes
nouvelles, se paroient de chapeaux de fleurs, et se faisoient prcder
de fanfares pour entrer  Athnes,  Lacdmone,  Suze ou  Ecbatane.

Leur musique est quelquefois aussi monotone que leur individu: un gros
roseau long d'un pied, leur sert de clarinette et de basson; leurs
lvres et leurs gosiers modifient les sons; leur octave se rduit 
trois tons; leur flte n'a qu'un trou prs de l'extrmit oppose 
l'embouchure; elle ressemble  nos fltes de berger. Son soupirail est
ouvert de quatre doigts. Ils imitent les instrumens  cordes avec des
lianes plus ou moins tendues et attaches  des cercles. De ces orgues
naturelles et agrestes, ils tirent des sons aigus et plus ou moins
agrables. Leur tambour de basque est une peau de tigre autour d'un
cerceau perc dans son contour de distance en distance, o ils passent
des rocailles perces pour former le son des cymbales; ils attachent
encore  deux piquets de petites lianes sches et flexibles, pour imiter
les violoncelles. La cadence, le rhythme, la mesure leur sont naturels;
ces cacophonies ne sont pas aussi discordantes qu'on le croiroit.

Le charme que je trouve  ces accords me fait souvenir de ce que Gresset
dit de l'harmonie: quand on l'analyse ou qu'on la calcule, la science de
l'algbriste est le bourreau de l'oreille. La nature, chez certains
hommes, est charmante dans son nglig; si l'art peignoit ses cheveux,
elle deviendroit guinde. Ainsi Jacques Borel (dit l'auteur du
_Gographe Parisien_, tome 1er.) mourut en 1616, dans la faveur de la
reine de France, Marie de Mdicis, et des reines de Naples et
d'Espagne[18], dont il avoit t le matre de danse. Quoiqu'il ft
petit, bossu, borgne, d'une figure des plus hideuses, que ses jambes
fussent contournes en cercles, et qu'il ne connt pas une note de
musique, il composa plusieurs contre-danses et menuets, qui firent dans
le tems l'admiration des plus grands matres.

[Note 18: Il est enterr  Paris, sous l'orgue de
Saint-Germain-l'Auxerrois.]

Le sujet de la mission, expliqu par une danse en forme de chaconne, fut
suivi d'une rciprocit de politesses. Les envoys venoient, au nom de
leur chef, promettre alliance, amiti, protection  notre peuplade. Le
roi ordonna un grand festin, qui devoit durer trois jours, suivant
l'usage. Les envoys reurent pour prsent, des flches, un arc
artistement travaill, un perroquet tapyr[19] et une peau de tigre,
dont les mchoires dessches laissoient voir ses dents aigus et plus
blanches que l'ivoire.

[Note 19: _Perroquet tapyr_: on appelle ainsi un perroquet des
dserts,  qui les Indiens arrachent le duvet et la peau pour le couvrir
d'un vernis, dtremp dans le sang d'une grenouille de grand bois,
nuance de diffrentes couleurs. L'animal, greff comme un arbre,
s'incorpore  cette nouvelle nature, il se couvre de signes
hiroglyphiques les plus merveilleux; trs-peu rsistent  cette preuve
douloureuse, ce qui en augmente le prix.]

La musique, la danse, la table, les liqueurs occupent nos momens de
sommeil. Le Sura est entour de feux dont la fume sert  chasser les
moustiques, insectes qui obscurcissent l'air, et dont la piqre fait
enfler comme un boeuf. J'avois remarqu qu'avant le bal tout le monde
s'toit tenu  l'cart, except les jeunes garons, qui avoient paru
seuls au milieu du Sura, prludant comme les athltes par un gymnase de
course et de lutte.

Mon Indien m'avoit fait cacher comme les autres, en disant que si
j'avois l'imprudence de regarder avant le moment, je serois afflig de
quelque grand malheur. Ainsi nos gens simples en Europe attachent leur
destine aux bonnes ou mauvaises herbes. La superstition a des temples
dans les quatre parties du monde.

Comme l'ge n'a point glac mes sens, je ne suis pas dispens de danser
avec les envoys. Aprs avoir choisi celle qui m'a fait le battu
content, je me cache auprs de mon guide pour me livrer au sommeil. Mais
le spectacle toujours nouveau d'hommes nus en prsence les uns des
autres, qui de la fureur passent  l'amour,  la joie,  l'ivresse,  la
chasse,  la table,  la justice, au concert, suspendoit mes paupires.
N'avez-vous jamais entendu les concerts des blancs des ctes? dis-je 
Hyroua.--Je crois que ces blancs descendent du Tamouzy ou de l'Hirouca:
par des lignes rouges ou noires traces sur un petit morceau de blanc,
ils se disent ce qu'ils font  vingt et trente journes de chemin; je
crois qu'ils mettroient sur leur morceau de blanc jusqu'au langage de
nos oiseaux. Plus je m'efforois de lui dmontrer la simplicit de ces
inventions, plus il m'en prouvoit la sublimit par son admiration. Je
m'offris de l'instruire; il s'y refusa d'abord, disant qu'il ne mritoit
pas de devenir le fils du grand Dieu; quand je l'eus convaincu qu'il
pouvoit le devenir sans crime, que le Tamouzy lui accorderoit sa faveur,
je m'tudiai  lui faire comprendre que l'habilet de l'homme consiste 
distinguer la diffrence des signes, puis  leur donner un nom, comme 
un poisson,  un oiseau,  un arc,  un boutou. Le respect balanoit
dans son me le plaisir de s'instruire.

La familiarit que nous avons avec les sciences nous les rend si
usuelles, que nous faisons quelquefois moins d'attention  leur
sublimit qu' la profonde ignorance de ceux qui en sont privs: l'homme
de cabinet, circonscrit dans un grand cercle de connoissances
spculatives, ne se figure pas toute la diffrence qu'il y a d'homme 
homme; et l'admiration de mon Indien pour l'criture, l'tonnera autant
que j'admire ses lumires.

Les Chinois, en voyant un de nos musiciens copier et excuter dans cinq
minutes un air qu'ils avoient t plusieurs annes  apprendre,
tombrent  ses genoux en baisant son papier, ses mains et ses vtemens,
comme s'il ft descendu du ciel. (_Extrait des Relations de la Chine._)

Un colon envoya  un de ses amis par un ngre _nove_, un panier de
figues avec un billet qui lui en indiquoit la quantit; le ngre se
repose en route et mange des figues. L'ami compte.--Tu as mang des
figues?--Non, matre.--Ce papier me le dit.--_Coquin de papier qu'a
babill, tu ne me vendras plus une autre fois_, disoit-il au papier.
L'ami rit de la navet de l'esclave et le renvoie  son matre avec
des sapoutilles et un autre billet o il lui raconte l'histoire des
figues. Le ngre s'arrte encore au milieu de la route, prend le billet,
le met sous une pierre, mange des sapoutilles.  son retour, le matre
s'en aperoit.--Tu as donc mang des figues?--Non, matre.--Ce papier me
le dit.--Il ment.--Mais il me dit que tu as mang quatre
sapoutilles.--Il ne peut pas vous dire cela, car je l'ai mis sous une
pierre, pendant que je me reposois.

La danse fut interrompue par des cris perans: aux armes! aux armes!
voil les Androgos. Les plus agiles saisissent les boutous et les arcs
qui toient suspendus au Sura, volent  l'ennemi, dont l'approche nous
fut annonce par les cris d'un enfant d'Hyroua, qui toit entre les
mains des espions qui formoient l'avant-garde. Ils l'entranoient en le
dvorant. Son frre an l'arrache des mains de ces sauvages et prend un
des assassins, l'amne au karbet; ses mains et ses lvres dgouttent de
sang. Lisb accourt, saisit les restes de son fils, se prcipite sur son
meurtrier, l'gorge et le dchire.

J'tois rest au karbet, interdit et glac d'effroi;  l'instant je
sors au bruit des combattans....... J'tois arm d'un boutou....... 
Dieu! ce n'est point une bataille, ce n'est point un carnage, c'est
quelque chose de plus affreux. Chaque vainqueur emporte son vaincu, le
dchire, comme un lion se venge sur le chasseur qui l'a bless; la tte
enfonce dans les flancs des mourans, ils ne se donnent pas le tems de
respirer. Hyroua, mon cher Hyroua, mon cher guide en renverse deux  ses
pieds, trente accourent, le saisissent et l'gorgent; les ntres volent
 son secours; je ne puis les suivre. La mre chevele, se meurtrissant
le sein, laisse ses enfans pour voler  son mari. Je la saisis,
l'entrane par les cheveux; elle se rsout  fuir avec ses deux filles
et son pre. Tandis que les ntres sont repousss de toutes parts, nous
courons au rivage d'un torrent voisin, o notre canot toit attach....
Rendus  l'autre rive, nous brisons la nacelle, nous nous enfonons dans
le bois. Je porte le pre d'Hyroua sur mes paules; ce vieillard aveugle
et octognaire disoit  sa fille...  Lisb, Lisb, tue-moi donc,
tue-moi donc, mon fils est mort...

Nous gagnons un fourr pais qui forme un berceau; la famille plore
s'y repose  la lueur argentine de la lune, qui semble clairer nos
malheurs avec complaisance. Nous tions  environ deux milles du
village: un tourbillon de fume nous avertit que l'ennemi toit
vainqueur, que nos karbets toient brls et nos compagnons en fuite ou
rtis au feu de leurs masures. Un moment aprs, Lisb tant alle puiser
de l'eau au torrent, revint nous dire en pleurant que des monceaux de
cadavres flottoient  et l: l'eau qu'elle avoit apporte toit
rougetre; nous en trouvmes de plus pure  une source voisine qui
sortoit  petit bruit de la racine d'un fromager au pied d'une montagne.

 la pointe du jour, Lisb donne la tche  chacun; j'tois le plus
fort, mon emploi fut de grager le maniok qu'elle avoit mis dans le
canot. La racine de cet arbre sert  faire le pain du pays. L'eau qui en
dcoule est un poison des plus subtils, et cette eau bouillie avec la
cassave, ou farine dessche au feu, forme le cachiery, boisson
enivrante qui nous a t si funeste au retour de la pche. Sa peau sert
de contre-poison aux animaux qui la mangent dans les abatis. Cette peau
est rouge et le dedans blanc; la racine ressemble  nos pommes de terre,
si ce n'est qu'elle est longue; sa tige est d'un bois rouge, et sa
feuille est longue et d'un vert couleur d'oseille de crapaud, dont elle
a la forme. Ma grage est une planche o sont incrusts de petits
morceaux de roche en pointe; en France, on l'appelleroit une rape.

Ainsi, je rape ou je grage le maniok, les enfans le grattent, et la mre
btit  la hte un fourneau d'argile pour nous servir de platine (ou
grand plateau de fonte sur lequel on met la racine aprs les prparatifs
ncessaires).

Au bout de deux heures, j'attache deux couleuvres  une branche pour
exprimer l'eau de ma racine. Le lecteur me demande ce que c'est qu'une
couleuvre; jamais objet ne fut mieux dsign. On sait que la couleuvre
se replie, se rtrcit ou s'allonge  volont; ainsi mon pressoir
ressemble  une peau de serpent. C'est un tissu de jonc flexible et peu
serr.  la place de la tte est une anse qui m'a servi  suspendre mon
pressoir. Pour ne pas m'puiser en restant sur le balancier, j'attache
deux grosses roches  ses deux bouts; le poids du maniok fait allonger
la couleuvre, ainsi l'eau s'chappe dans un sapyra ou plat du pays, y
dpose une pte d'un blanc de neige, qui est le poison dont je vous ai
parl. Cette pte lave  plusieurs eaux et sche au soleil, sera pour
nous la fleur de farine, que nous appellerons _cipipa_.

       *       *       *       *       *

Le lecteur tremble de nous voir si tranquilles  une demi-lieue des
antropophages: leur rage est assouvie, et ce torrent a reflu vers sa
source. Ainsi le tigre ou la hyenne, aprs avoir dvor leur proie,
regagnent leur antre pour se livrer au sommeil. Le matin, Lisb et son
vieux pre m'avoient rassur, car je leur tmoignois les mmes craintes
que vous prouvez en ce moment. Pendant que notre maniok s'gouttoit,
nous prmes quelque nourriture; Lisb attacha un hamac  son pre qui
s'endormoit, puis elle prit l'arc et les flches qui nous restoient, et
s'loigna en nous disant de reposer jusqu' son retour.

       *       *       *       *       *

Au bout d'une heure d'un sommeil interrompu, je m'veille en sursaut,
mes couleuvres ne dgouttoient plus, j'allume du feu pour faire scher
mon maniok sur une claie de bois nomme _boukan_. Eglano, l'ane des
petites, lave la cipipa. Nous passons ensuite le maniok au manaret,
tamis du pays qui est un tissu de jonc carr pour jeter les filandres
de la racine que la grage n'a point assez tritures.

Lisb revient, la joie et la douleur sillonnoient son visage; je cours
au devant d'elle, je l'embrasse, elle dpose sa pche et sa chasse, se
jette entre mes bras, et verse un torrent de larmes..... Lisb, Lisb,
quel nouveau malheur nous menace?--Nous en avons trop prouv,
dit-elle, en essuyant ses yeux avec ses beaux cheveux. Je reviens de
visiter nos karbets, tout est en cendre: les fourches qui ont chapp
aux flammes, supportent des morceaux de cadavres; j'ai reconnu les
restes de notre auguste roi, je les ai confis  la terre en priant le
grand Lama de les recevoir tous dans son palais..... J'ai retrouv aussi
le corps sanglant de mon petit Hyram, les courmous se le disputoient.
J'ai parcouru le champ de bataille, je n'ai point vu mon cher Hyroua, je
l'ai appel bien long-tems du haut de la montagne o il prioit le
Tamouzy de si bon coeur. Quoique nos abatis soient brls, il nous reste
des vivres pour tant et tant de lunes. Cher tranger, repose-toi,
pendant que je vais faire cuire ce poisson et ce hara; j'ai trouv de la
cassave pour aujourd'hui et demain; promets-moi de venir m'aider cette
nuit  enterrer nos morts, car le grand Lama nous puniroit de les
laisser manger aux corbeaux.

 la nuit, le bon vieillard s'endormit entre ses deux enfans, et je
suivis Lisb; nous descendmes le torrent, que nous traversmes sans
peine dans un lieu o son lit toit plus large. La lune dans son plein,
nous montroit son disque ensanglant, il toit huit heures du soir, nous
remontmes aux karbets, ou plutt aux ruines: je m'attendris de nouveau
sur ce spectacle d'horreur et de dsolation. Aprs avoir cach les
restes des malheureux sous les dcombres du _Sura_, nous visitmes le
champ de bataille; amis et ennemis furent couverts de terre ou cachs
dans les ravins, que nous comblmes avec des branches d'arbres. La lune
toit au milieu de son cours, nous tions puiss, mais ces lieux pleins
d'horreur ne laissoient pas approcher le sommeil de nos paupires; je ne
craignois ni les ennemis, ni la mort; ses ravages me faisoient frmir,
sans que je la redoutasse, et je me croyois immortel au milieu du
trpas. Je voulois trouver Hyroua; comment le reconnotre? nous avanons
jusqu'au lieu o l'ennemi avoit eu son camp de rserve. Quelque chose
fait remuer le feuillage. On vient  nous...... L'oreille aux aguets....
C'est le chien d'Hyroua, il est perc de coups, il nous caresse les
jambes, n'ayant plus la force de se lever. _ mon cher Hyroua! vis-tu
encore? dit Lisb,.... voil ton compagnon, ton fidle Aram; Aram!...
Aram! o est ton matre?_ Le chien nous conduit sur un monceau
d'ossemens mal dcharns..... s'y couche, et pousse des hurlemens
entrecoups par la douleur; il avoit reu deux coups de flches, dont la
pointe toit reste dans ses ctes. Nous ne pmes douter alors de la
mort d'Hyroua. Ce moment fut un des plus affreux de ma vie.... Lisb se
saisit de ces restes chris, les emporte, touffant tout--coup sa
douleur par un silence morne.... Le chien nous suit quelque tems. Comme
Lisb marchoit vte, il retourne au lieu du dpt.... Je reviens pour le
prendre, il toit mort..... Elle ne s'aperoit de mon absence qu'au bord
du torrent....... La montagne de Tonga toit en face du passage.

Cette montagne domine une plaine de trois lieues; c'toit l qu'Hyroua
alloit remercier les Dieux de lui avoir accord quelques bienfaits.
Suivant les naturels du pays, le Tamouzy s'y reposa un jour pour donner
ses loix aux Indiens.

Cette montagne prte bien  cette sainte illusion; de son pied, plant
de cdres sourcilleux, s'lvent des nues paisses et rouges d'o la
foudre gronde, scintille, et descend en traits de feu sur la cime de
chaque grand arbre qui s'incline majestueusement comme pour saluer
l'ternel. Je songeois au mont Sina. Chaque tincelle me paroissoit un
article de la loi. Cet aspect imposant et sublime m'a souvent fait
croire que Dieu parloit  mes sens, quand sa voix ne frappoit que mon
coeur.

Lisb y enferma les restes de son poux, en poussant de longs sanglots;
le jour nous y auroit surpris, si le souvenir d'un pre aveugle et
malheureux ne l'et rappele auprs de lui et de ses enfans.

Ce vieillard s'toit rveill, il appeloit sa fille, il avoit faim;
Eglano et sa petite soeur toient alles au devant nous, et s'toient
gares...... Nous tranquillismes le pre: aprs qu'il eut mang, nous
prmes quelque nourriture, et nous nous mmes en route. Lisb courut 
l'est-sud, le long du torrent, et je remontai  la source.

L'cho des bois silencieux et sombres retentit du nom d'Eglano. Cette
petite est la mienne, depuis la fin malheureuse de son pre. Lisb, dont
les attraits n'avoient eu rien que de sauvage  mes yeux, est ma
compagne, ma matresse, ma femme et ma meilleure amie.......  noeuds
serrs par le malheur et l'innocence, que vous avez de force et de
charmes! Pour qu'elles reconnoissent ma voix, je fredonne la chanson
qu'elles me font rpter si souvent.

  Vos messieurs de la grand'ville
  Se bataillent nuit et jour:
  Plus heureux dans notre asile,
  La paix y fixe l'amour.
  Des biens ou de la misre
  Nous ne savons que le nom;
   nos bras jamais la terre
  Ne refuse de moisson.

  LES FEMMES.

  On nous bat, on nous caresse,
  Nos maris nous font des loix;
  Pour un moment de tendresse,
  Nous leur cdons tous nos droits.
  Le lendemain de l'ivresse,
  Ils prviennent nos dsirs;
  Nous savons avec adresse[20]
  Unir la peine aux plaisirs.

  LES ENFANS.

  Le _petit monde_ de France
  Est-il plus adroit que nous?
  Fait-il avec plus d'aisance,
  Des flches ou des boutous?
  Court-il avec ses compagnes,
  Chasser au fond des forts?
  Et dans le creux des montagnes,
  Sait-il tendre aussi des rets?

[Note 20: L'hymen est un dur esclavage pour les femmes indiennes;
elles servent de chien de chasse et de bte de somme  leurs maris;
elles portent un koukrou, bote ronde faite de roseaux, sans brassire,
qu'elles suspendent  leurs fronts par une anse trs-longue, de la
manire que les boeufs portent le joug.]

De tems en tems je les appelle....... Le morne silence me plonge
tout--coup dans une sombre rverie, j'envisage mon sort... L'abandon de
la nature entire..... Hlas! que dire  Lisb? o sont ces pauvres
petites? Je ne m'aperois pas que des lacs  perte de vue m'ont fait
perdre le cours du torrent; des taillis pais couvrent des rservoirs
d'une eau plus noire que celle du Styx. Les oiseaux n'osent approcher de
ces rives effrayantes. J'appelle toujours Eglano, le sommeil m'absorbe,
je me blottis dans une grotte obscure; un tronc gristre que je prends
pour une vieille bche me sert de degr pour y monter; je ne sais pas
quelle heure il est, je ne vois aucun danger, car tout l'est autour de
moi.  prvoyance humaine, que je serois malheureux, si tu ne m'avois
pas abandonn!...

Je m'veille en sursaut, au bruit d'un reptile norme qui rde autour de
mon antre; je m'lance pour sortir: une grosse couleuvre d'eau, que
j'avois prise pour un tronc d'arbre, touffoit en se repliant un cerf
qui toit venu se dsaltrer; je reste spectateur involontaire,
craignant que l'animal ne quitte sa proie pour s'lancer sur moi. Cette
couleuvre, plus grosse que le corps d'un homme, entrelace sa proie, la
trane sur l'herbe, l'entoure de plusieurs replis, lui brise les os,
s'allonge encore, la serre de nouveau; tout le corps est bris comme un
morceau de viande presque baveux sous les coups d'un lourd marteau; elle
s'largit en se raccourcissant, tourne sa proie qu'elle allonge, la
couvre d'une bave gristre, l'avale et s'endort. Je n'ai plus de peine 
croire ce que disent  ce sujet Valmont de Bomare, Pluche et Buffon. Si
Eglano et sa petite soeur toient prs d'ici, auroient-elles eu autant
de bonheur que moi?...

Je sors enfin; j'appelle, une voix se fait entendre.... C'est Eglano,
avec sa petite soeur et son frre an, qui avoit saisi le meurtrier du
petit Hyram. Je leur montre  la distance de cent pas la grotte o je me
suis endormi; tous trois joignent les mains, me regardent comme si
j'tois un revenant; je leur parle de cette couleuvre.... ils sont
surpris que je n'aye pas t dvor par une autre, ou par les tigres qui
y cachent leurs petits; je presse Eglano sur mon sein, son frre et sa
petite soeur s'attachent  moi; nous avanons quelque tems en nous
embrassant, sans pouvoir nous parler; ah! m'criai-je en sanglotant, que
fait Lisb? sommes-nous loin de la montagne de Tonga? Une immense
prairie se dcouvre  nos yeux; les bords d'un eau claire sont peupls
d'aigrettes de tayaya, de tokocos, d'aiglons ou pagany, de sarcelles aux
plumes rouges. Nous sommes  cinq lieues des ruines de nos karbets; le
soleil est sur son dclin, et il n'est pas prudent de voyager la nuit,
de peur de fouler des serpens ou de tomber dans la gueule du tigre.

L'an nous laisse sur une roche, pour aller  la provision. La chasse
et la pche furent trs-abondantes; mais il falloit les faire cuire, et
nous n'avions pas de feu. Quand le fidle _Achate_ auroit t l avec
son pieux ne, Virgile ne nous auroit pas tir d'embarras en nous
donnant l'expdient de faire jaillir l'tincelle de la veine du caillou,
car nous tions entours de gazon, d'arbres, et de rochers d'un seul
morceau et peu propres  faire du feu.

Pendant que notre chasseur est en route, ses petites soeurs cherchent
quelques branches de bois sec, enfoncent la pointe du rocher dans un
morceau moins dur que les autres; elles en rabotent un autre plus dur.
Ravi d'admiration, je les laisse faire; enfin elles ont fabriqu une
tarire qu'elles tournent de toutes leurs forces pour chauffer le bois
par le frottement; les copeaux servent, et  fermer le trou qui
s'agrandit, et d'allumette au feu qui doit prendre, si elles irritent
assez fortement les parties ignes. Je supple  leur foiblesse, une
lgre fume s'chappe, le feu prend, il ptille, voil notre cuisine
chauffe. Le chasseur revient; nous pourrons faire rtir notre gibier,
mais nous n'avons point de sel.

Venez avec moi, dit-il, apprendre  ne manquer de rien au milieu des
forts.... Il me conduisit dans un taillis de pineaux et me fit goter
la sve qui en dcouloit. Elle toit cre comme l'eau de mer. J'allois
couper cet arbre sans prcaution. Il me dit: Prenez garde d'y trouver
des serpens corails ou rouges; leur morsure est mortelle, et ils
s'enferment volontiers dans les vieilles pinautires. L'utilit de cet
arbre a pu faire dcerner au serpent les honneurs que lui rendent
certains peuples de la cte de Guine, comme au matre d'une si
prcieuse dcouverte.

Nos petites mnagres ont prpar notre souper. Notre table est une
pierre lisse;  ct, un bassin creus par la nature, nous prsente une
eau de cristal; nous sommes  l'abri du serein sous des arbustes dont
les racines presses sur une petite langue de terre, serpentent dans le
creux du vallon. Nous mangemes du lamentin[21], de la tortue de
rivire et de l'anguille tremblante[22].

[Note 21: _Lamentin_, poisson trs-commun dans les rivires de
l'Amrique mridionale, est le sphinx de la fable. _Horace_ le dcrit
assez bien dans le dbut de son art potique:

  _Humano capiti cervicem pictor equinam
  Jungere si velit et varias inducere plumas,
  Undique collatis membris, ut turpiter atrum
  Desinat in piscem mulier formosa supern._

 la tte et l'encolure d'un cheval, le mufle d'un boeuf, les seins
d'une femme et la queue d'un poisson; il a du poil de cochon jusqu' la
ceinture; il se retire dans les rivires, dont les bords sont verts de
_moucou moucou_, oseille de rivage dont il mange la graine, qui est
rouge et grosse comme de petites cerises. La femelle a deux nageoires
au-dessus des ctes et deux ailerons qui lui servent de bras pour
retenir ses deux petits qu'elle allaite, et se trane sur la vase pour
brouter l'herbe. Le mle et la femelle ont les parties de la gnration
faites comme l'homme. On trouve des lamentins qui psent jusqu' cinq
cents; leur chair, bonne  manger, est comme celle du porc. Ils fuient 
l'approche de l'homme: ainsi le sphinx se jeta dans la mer quand Oedipe
eut devin son nigme. Les Amricains l'ont pris d'abord pour un enfant
de dieu, d'o lui vient le nom de _lamentin_ ou _petit dieu lama_; les
superstitieux lui donnent encore le nom de _Maman-Dileau_, _de
Tonanery_, _de Vieux-Monde_: ces expressions signifient, dans leur
jargon, _revenant_, _diable des eaux_, _esprits vengeurs_, et autres
rveries renouveles de la fable.]

[Note 22: L'anguille _tremblante_ ressemble aux autres poissons 
qui on donne ce nom; elle est bonne  manger, et se trouve frquemment
dans les rivires du Sngal et de la Zone-Torride; le fluide lectrique
dont elle est pleine, lui a fait donner l'pithte de _tremblante_;
souvent elle fait tomber du canot le pcheur imprudent qui se suspend
trop au bord pour retirer son filet. On en voit de plus grosses que le
bras; jetes  terre, elles dposent et reprennent sans cesse une dose
de fluide suffisante pour renverser leur assassin, quand il ne prend pas
la prcaution de dposer son sabre pour les assommer avec un bton. La
Torpille, poisson de mer  qui celui-ci ressemble, n'a pas autant de
force.]

Je demandai  Ydoman qui lui avoit appris le secret du briquet qui nous
avoit donn du feu; il m'en donna l'origine naturelle d'une manire
mystrieuse. Leur grand mage mont sur un chariot tran par des
buffles, vit le feu prendre  une des roues et reut des avis secrets du
Tamouzy, qui lui promit de mettre des tincelles de feu dans chaque
morceau de bois que toucheroit chaque Indien qui lui feroit des prsens:
_qu'il l'use par le frottement_, dit le dieu. J'eus beau lui dire qu'il
n'y avoit rien l que de fort naturel, que j'en savois autant que lui,
il y trouvoit du mystre, et ne vouloit pas se persuader qu'il pt faire
du feu sans l'agrment de ses pyayes. Il fallut, par prudence, le
laisser dans son erreur. Ainsi certains novateurs relvent l'origine des
dcouvertes qu'on doit quelquefois autant au hasard qu' leurs
recherches; comme ce marmot qui, en jouant avec ses camarades, s'avisa
d'approcher  certaine distance deux morceaux de verre concave et
convexe; l'ampleur des objets l'ayant fait crier au miracle, des savans
qui s'occupoient de toute autre chose, assurrent que le rsultat de
leurs recherches leur avoit donn, avant l'enfant, la dcouverte des
lunettes d'approche.

D'autres cerveaux creux excommunient les savans qui ne croyent pas qu'il
n'y a point de vide; Galile et son disciple sont enferms 
l'Inquisition, pour avoir t plus physiciens que les docteurs
d'Espagne; et Copernic, dans les prisons du Saint-Office, pour avoir
dmontr les antipodes et fait tourner la terre autour du soleil, est
condamn  demander pardon aux dominicains, d'avoir eu plus de raison et
de lumire qu'eux. Les visionnaires entts sont plus difficiles 
clairer que le pre Mallebranche qui,  force de voir le monde parfait,
crut voir un gigot de mouton pendu  ses naseaux; un de ses amis s'arma
d'un grand couteau, lui pina le nez en s'criant: _voil le gigot
coup_. Mallebranche revint de sa folie et embrassa son ami qui crivit
le lendemain sur le manche du gigot:

  Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou.

Ydoman reprit la suite de nos dsastres; il avoit vu gorger son pre
avec qui il avoit t pris. Ses vainqueurs l'avoient attach  un arbre,
pendant qu'ils gorgeoient ses compagnons. Il s'est sauv, a err 
l'aventure aux alentours des karbets o il revenoit, quand il a trouv
ses deux soeurs qui se dsoloient au bord d'un tang, et il nous conduit
 la montagne de Tonga. La nuit nous surprit, nous allummes de grands
feux et nous crimes pour pouvanter les animaux voraces. Quand le
sommeil gagna mes guides, ils voulurent aller dormir loin de moi. Je les
retins.--Mon Banaret, dit Ydoman, je ne veux pas mettre ta vie en
danger. L'odeur du roucou dont nous nous frottons, attire le tigre; s'il
est seul et que je dorme auprs de toi, il te laissera pour me prendre;
mais s'il vient en troupe, il ne fera pas de choix. Son observation est
juste; qu'un Indien, un noir et un blanc dorment  ct l'un de l'autre,
le blanc, parce qu'il n'a point d'odeur, sera le pis aller de ces
animaux carnivores.

 la pointe du jour, nous regagnmes nos karbets. Lisb en revoyant ses
enfans, poussoit des hurlemens de joie. Son pre qui se chauffoit
auprs du fourneau o rtissoit la cassave, se leva, vint  nous, tomba
dans nos bras puis de douleur et de plaisir; ses membres claquoient,
il toit attaqu d'une fivre violente.

Ydoman courut chez les Ytaurans dont les envoys toient venus nous
voir avant le combat; ils vinrent nous consoler. Au bout de quinze
jours, ils eurent rebti nos karbets  notre insu. Comment peindre nos
transports de joie  cette dlicieuse surprise? Ces lieux nous
rappelleront nos pertes, mais nous y verserons de douces larmes; la
douleur et la rflexion sur ces ruines, auront des charmes pour nous,
car tous les hommes ont une patrie.--Dieux justes, dit notre bon
vieillard, tendant au ciel ses mains dcharnes!.. j'expirerai avec
joie. Je reposerai dans le _Sura_ avec mes pres: que je meure sur le
sol qui m'a vu natre!  ma Lisb! fais moi traverser le torrent; mes
forces s'puisent. Quatre Indiens vigoureux l'tendent sur un
palanquin, et le portent sur leurs ttes. Ma fille, et toi, Ydoman,
laissez-moi serrer chacun une de vos mains. Nous le suivmes, car un
Indien porte tout son avoir avec lui.

Voil nos chers karbets, il n'y manque que les anciens habitans, tout
est dispos comme auparavant; les ravages des barbares sont effacs
partout, except dans nos abatis; la terre est sarcle et replante; nos
architectes librateurs ont pourvu  nos besoins par une bonne quantit
de cassaves. Comme leur peuplade toit trop nombreuse, ils saisissoient
cette occasion de s'loigner sans se sparer. Le fils du roi est chef de
cette nouvelle colonie: il a un frre qui ne compte que seize abatis et
lui dix-sept. Ils demandrent  Lisb la main de ses petites: Ydoman est
promis  leur jeune soeur; le mariage sera conclu le jour que le grand
mage aura ordonn ses aspirans; on dsigne pour poque le quatrime jour
de la lune du Lama, qui rpond au 20 dcembre.

Depuis notre rsurrection, chacun aimoit  se rapprocher et  former sa
peuplade particulire; mais deux mortelles ennemies se trouvoient en
prsence l'une de l'autre, Lisb et Barca; l'une alloit tre allie au
roi, l'autre toit l'pouse du grand mage, et la soeur du malheureux
Makayabo, assomm par Lisb dans notre premire fte. Barca n'avoit
point oubli l'injure faite  ses mnes, que le roi avoit fait jeter
aux oiseaux de proie; elle cachoit son ressentiment en touffant la
mmoire de son frre. Lisb gardoit le mme silence, sachant l'une et
l'autre ce qu'elles avoient  craindre et  venger. Lisb ne m'en avoit
rien dit, mais elle toit sur ses gardes pour elle, sa famille et moi.

Le rcipiendaire des pyayes et l'preuve de pubert des filles, sont des
crmonies trop singulires pour n'en pas dire un mot.

L'ordination se fait la veille des mariages. Le grand mage, assis dans
son branle, fait prendre chaque aspirant par quatre Indiens qui lui
gauffrent les bras, le dos, les reins avec un caillou tranchant comme
l'acier. Le sang coule sous les doigts des graveurs qui lui impriment
des signes hiroglyfiques; s'il lui chappe de pousser un cri, ou de
froncer le sourcil, il est regard comme profane, et les jenes qu'il a
observs d'avance ainsi que les autres preuves deviennent inutiles.
Cette douloureuse opration est la troisime du mme genre, toutes sont
prcdes d'un jene des plus rigoureux. Pendant trois jours l'aspirant
ne se nourrit que d'une petite quantit d'herbes crues. Les sculpteurs
sont plus de deux heures  martyriser les patiens, aprs quoi on fait
un grand festin aux frais des aspirans  demi initis. Ils sont au
milieu du banc de gazon; chaque convive les invite  y prendre part;
s'ils acceptent autre chose que des herbes crues, l'preuve est nulle;
pendant qu'on apporte des liqueurs  plein couye, ils boivent prs de
deux pintes de jus de tabac; cette dernire preuve, qui est la plus
rude, en fait mourir un trs-grand nombre. Mais ce noviciat est une
rgle sans exception. Un spartiate avoit-il plus de courage? les
exercices du Gymnase d'Athnes toient-ils plus pnibles? Si on compare
les prtres de Cyble avec ceux-ci, ne se ressemblent-ils pas pour la
patience? Les premiers corybantes se donnoient des coups de couteau dont
ils mouroient, quoique le dieu qu'ils avoient lev dt les rendre
invulnrables.

Le tour des filles de Lisb vint. Ces victimes sont entre les mains des
pyayes qui leur liment les dents en forme de mche, leur gravent
certains signes sur le sein et sur le front. Lisb les anime par sa
prsence. Elles restent moins de tems entre les mains des bourreaux;
elles gardent un rigoureux silence, et aprs l'opration, observent le
jene des pyayes. Les voil sanglantes, nues et confuses: Lisb leur
attache  la ceinture une bandelette remplie de fourmis flamandes ou
brlantes, grosses comme des lentilles dont la morsure brle comme du
feu et donne la fivre. Elles montent au sommet du Sura, qui ressemble 
nos greniers, pour y rester jusqu'au lendemain soir.

Le repas se prolonge tout le long de la nuit: au premier chant du coq,
les pauvres petites, tremblantes et rouges comme du sang, descendent 
la drobe pour manger dans un angle du Sura, quelques racines crues,
que les mages et la mre leur ont prpares, suivant la coutume[23]. 
cinq heures les pyayes s'assemblent; le pre de Lisb donne la main 
ses petites; Ydoman, Ysacar et son frre, pars de plumes et de
couronnes de fleurs, mettent chacun une main dans la droite du mage, qui
leur fait jurer de s'aimer, de se dfendre de leurs ennemis jusqu' la
mort; se tournant du ct de l'poux, il lui enjoint de creuser un
canot, d'aiguiser des flches et de fournir aux besoins de sa femme et
de sa famille; il prescrit les mmes lois  l'pouse, ajoutant qu'elle
doit suivre partout son matre et son roi. Il appelle les dieux tmoins
de la promesse des deux parties, et fait signe aux aspirans  la
pyayerie de sonner la fte dans toute la peuplade. Une danse courte et
expressive prlude le repas du triomphe, o les nouveaux pyayes et
maris peuvent s'asseoir. Les femmes sont  part, et n'ont jamais
l'honneur de manger avec leurs maris.

[Note 23: Les Indiennes des ctes se font honneur de percer leurs
lvres infrieures pour y passer leurs pingles qu'elles tirent avec
leurs langues.]

Je remarquois que Barca, la femme du grand mage, n'avoit jamais t
aussi assidue auprs de Lisb. Je pris cette politesse pour une
courtoisie intresse; mais j'tois loin de deviner juste. Lisb, qui
accueilloit tout le monde avec un gal intrt, me paroissoit hautaine 
l'gard de celle-ci, je lui en voulois presque de son peu de prvenance.
Les convives, chacun de leur ct, se livroient au plaisir de la table;
Lisb se trouve ivre, plus que les autres, de joie et de cachyeri; elle
avoit toujours servi  boire au roi et  ses enfans; son implacable
ennemie saisit ce moment pour verser  boire dans deux couyes  Ydoman,
 son frre,  Ysacar et  moi. Je le refusai, car je me trouvois
heureusement incommod....... Elle remplit le couye d'Ydoman; je le
prsentai aux deux soeurs; elles burent, puis Eglano, par un souvenir de
tendresse, courut embrasser sa mre et lui prsenter le vase. Lisb
acheva de le vuider.

Au bout d'une demi-heure, Eglano, sa soeur, sa mre et le pauvre Ydoman
pousssoient des cris affreux; une soif ardente les consumoit; leurs
lvres toient violettes et arides; elles se rouloient par terre,
vouloient s'ouvrir les flancs pour arracher ce qui leur dchiroit les
entrailles; leurs yeux hagards, et les crises qui les agitent ne
permettent plus de douter qu'elles ne soient empoisonnes.

Ces quatre victimes se roulent sur le sable en confondant leurs larmes
et leurs bras; Lisb et ses enfans sentent quelque relche, se soulvent
pour s'embrasser en pleurant; Eglano et sa soeur tendent une main
dfaillante  leurs poux consterns et stupfaits. Hlas! dit la mre
 Ysacar, auguste prince, prenez soin de cet tranger, je lui dois la
vie; puis s'adressant  moi: et toi, Banaret, veille sur mon vieux
pre, ne laisse jamais Barca approcher de lui; elle venge sur nous la
mort de son frre Makayabo. Pendant ce discours, le roi tenoit Eglano
entre ses bras, elle expira; un dernier accs prit  Lisb, qui suivit
ses enfans.

Cette affreuse nouvelle vint aux oreilles du bon vieillard; il
m'appelle; j'arrive aprs avoir enseveli les cadavres dans une natte de
jonc.--Cher tranger, approche-toi: ma fille est morte, ma famille est
teinte; je ne puis verser de larmes; donne-moi la main, embrasse-moi;
adieu; je t'adopte pour mon fils; que le Tamouzy et le grand Lama
prennent soin de tes jours. Fuis ces dserts et ces nouveaux Indiens,
ils sont aussi mchans que ces rvolutionnaires dont tu parlois 
Hyroua; il est mort, Hyroua; Lisb et mes petits enfans ne sont plus....
Adieu, Banaret... En achevant ces mots, je sentis foiblir sa main, qui
avoit plac la mienne sur son coeur; il s'teignit, et je m'loignai en
sanglotant....

La femme du grand mage fut mise  mort malgr les imprcations de son
poux qui nous menaa du Tamouzy et de l'Hyrouca. Elle avoit aussi
empoisonn les deux jeunes rois, qui furent sauvs par les soins d'un
autre pyaye, qui leur donna secrtement du contre-poison; la pleur de
la mort toit sur leur front; ils restrent long-tems plongs dans un
sommeil lthargique. Le lendemain ils revinrent  eux, firent poursuivre
le grand mage et ses enfans, qui s'toient sauvs dans un canot. La
peuplade revint ensuite  mon karbet pour rendre les derniers honneurs
aux morts. Le roi les appela plusieurs fois; voyant qu'ils ne
rpondoient pas, il leva le coin de la natte et commena  se douter
qu'ils toient morts. Les Indiens se persuadent difficilement que ceux
qu'ils aiment se sparent d'eux; souvent ils n'enterrent leurs morts que
quand ils sont  moiti pourris.

Il dcouvrit les cadavres, qui toient noirs, infects et
mconnoissables. Ysacar ne voyoit Eglano que dans sa fracheur; il
l'embrassoit, l'appeloit, lui serroit la main:--Eglano, Eglano,
pourquoi m'as-tu quitt? Est-ce que tu ne m'aimois pas? Je ne voulois
vivre que pour toi. Chaque Indien s'approchoit  son tour de chaque
mort pour lui faire la mme prire. On lava les cadavres; le roi les fit
embaumer et mettre dans des hamacs blancs. J'ensevelis Lisb avec son
pre, Eglano avec sa soeur, et je mis Ydoman au milieu, comme le
restaurateur du village et des malheurs de sa famille.

Les hamacs des morts toient chargs de mets; on les invita  manger; le
repas continua dans un morne silence; la crmonie funbre commena
ensuite. Les jeunes filles, pares comme aux jours de ftes, portoient
les deux princesses, et formoient des ronds de danse autour des hamacs.
Les jeunes gens couronnoient Ydoman de fleurs, et formoient les mmes
choeurs. Les vieillards seuls marchoient lentement autour du corps de
Lisb et de son vieux pre. Le Sura leur sert de cimetire. Une musique
agreste forme de lugubres accords sur les marches du tombeau. Avant de
confier les corps  la terre, on leur demande encore pourquoi ils
veulent quitter leurs amis; on les met ensuite dans leur canot, avec
leurs flches, leurs boutous, leurs rassades; puis la musique entonne un
hymne spulcral o l'on rcapitule les actions du mort; cet hymne se
nomme _le Tombeau_; en voici le modle, adapt  nos usages:

TOMBEAU

DE LISB ET DE SA FAMILLE.

  VOYAGEUR gar dans ces vastes dserts,
      Ne marche plus  l'aventure!
  Au couchant de Tonga s'il reste une masure,
  Viens-y scher tes pleurs et compter tes revers.
  Le mortel qui l'habite, au doux nom de Lisb,
        Au nom de sa triste famille,
  Te dira: Vous cherchez ou son fils ou sa fille;
  Ici, dans un seul jour, ils ont tous succomb!

Le choeur rpta trois fois cette strophe, et chacun jura de n'oublier
jamais Ysacar et Lisb. Ces premiers vers servirent de ritournelle, ou
plutt de mineur.

  Lisb, contre son coeur coutant son devoir,
        Ne sauve un poux qu'elle honore,
  Qu'en abrgeant les jours de l'amant qu'elle adore.
  Bientt l'amour contre elle arme le dsespoir.
  Hiroua, cet poux, avec son jeune fils,
        Sont dvors par les Sauvages.
  Un tranger l'arrache  ces sanglans rivages;
  Ydoman, son an, vient revoir ces dbris.

    Voyageur gar, etc.

  Il court chez ses amis, il court chez ses voisins:
        Venez voir nos karbets en cendre,
  Venez nous consoler, nous aider, nous dfendre;
   vos heureux succs unissez nos destins!
  Aux cris des malheureux l'Indien n'est jamais sourd:
        On leur dpute une ambassade;
  Au village brl, la sensible peuplade
  Accourt pour travailler sans attendre son tour.

    Voyageur gar, etc.

  Les karbets sont couverts; on l'annonce  Lisb,
         ses enfans,  son vieux pre.
  Ils sont cinq malheureux fugitifs sur la terre,
  Reste de la peuplade au carnage chapp.
  Unissons, dit le roi, nos enfans, nos dangers;
        Lisb, sois ma soeur et leur mre:
  Ma fille aime Ydoman; Ysacar et son frre
  Prfreroient ton sang  des noeuds trangers.

    Voyageur gar, etc.

  Tant de gloire t'aveugle, et ce fatal moment
        O tu crois que ton bonheur touche,
  Cet aveu de ton coeur, trop tardif dans ta bouche,
  Sera pour nous, Lisb, le plus cruel tourment:
  Ton ami, sous tes coups, certain jour succomba;
        L'hymen  l'amour fit outrage.
  La soeur de cet amant est l'pouse du mage;
  Sa haine est un brasier qui nous consumera.

    Voyageur gar, etc.

  Hlas! tu luis trop tt, trop tt pour mon malheur,
        Jour fatal de leur hymene!
  De gloire et de trpas ta fille est enivre,
  Et tu bois  ton tour la mort avec l'honneur.
  Lisb succombe, ses membres torturs,
        Sur sa famille anantie:
  Banaret, C'EST BARCA QUI M'ARRACHE LA VIE,
  Dit-elle; adieu!... Couvrons leurs corps dfigurs.

 ces mots, la douleur brisa les instrumens, un morne silence fit place
 des cris, ou plutt  des hurlemens..... Jamais pompe funbre ne fut
plus imposante, plus sincre et moins fastueuse. On approcha les canots
du caveau; les tablettes o j'avois inscrit les pitaphes, furent
attaches sur la poitrine des morts, et enveloppes d'une cage de bois
de fer; enfin on les descendit; alors la musique reprit:

  Voyageur malheureux, etc.

Lisb et son vieux pre disparurent les premiers; on lisoit sur leur
canot:

  La mort de mes enfans termina ma carrire;
  Je n'eus qu'un tranger pour fermer ma paupire.
  L'hymen contre l'amour avoit arm mon bras;
  L'amour contre l'hymen avana mon trpas.

Ydoman passa ensuite.... Il disoit aux grands hommes:

  Le poison que Barca dverse sur ma vie,
          Doit faire envier mes destins:
  Amans, hros, guerriers, c'est celui de l'envie;
  Je meurs sous les karbets relevs par mes mains.

Ysacar et son frre toient attachs au canot o reposoient les deux
soeurs; leur sort toit celui des illustres infortuns franais, dont la
destine malheureuse a tant fait de victimes.... Elles disoient _mors
erat in solio_.

  Nous, comme tant de rois  qui le sort la donne,
  Avons bu le trpas en touchant la couronne.

Cette terrible sentence confondit les jeunes monarques; la crainte,
l'amour, et la pleur de la mort qui couvroit encore leurs visages,
firent couler leurs larmes avec plus d'abondance. Ils tombrent, le
corps  moiti renvers, sur les marches du caveau; le grand mage les
releva, et voulut les loigner. Ils s'y prcipitrent de rechef; on les
en arracha, on ferma la tombe, et le choeur reprit:

  C'en est fait! le tombeau les arrache  nos yeux;
          Ils ne sont plus rien sur la terre,
  Ils occupent dj l'ternel sanctuaire.
  Illustres malheureux, recevez nos adieux!
  Bons coeurs, pleurez Lisb; rois, pleurez Eglano.
          Patriote, amant de la gloire,
  Fais revivre Ydoman au temple de mmoire;
  Nous suivrons le vieillard dans la nuit du tombeau.

    Voyageur gar, etc.

Le reste du jour, la peuplade fit des libations sur les tombeaux, se
runit le soir pour pleurer encore, et passa la nuit dans une fte
brillante, qu'on appelleroit chez nous la noce de la rsurrection.

Je me retirai vers le roi,  qui je tmoignai le dsir de quitter ce
sjour de douleur; il y consentit avec peine.

Le lendemain,  la pointe du jour, un petit canot m'attendoit au bord de
la rivire de Konanama, qui roule une eau noire dans un lit resserr par
des montagnes et couvert d'arbustes pais et croiss les uns sur les
autres. Nous suivions le fil de l'eau; quand nous fmes auprs du
premier saut, les Indiens qui m'accompagnoient me chargrent sur leur
dos pour me mettre  terre. Nous entendions l'eau qui tomboit avec un
bruit affreux; le lit de la rivire toit obstru par des montagnes,
qu'elle franchissoit en formant des cascades qu'on appelle sauts. Mes
guides se laissrent aller au courant, et tombrent en riant dans le
vortex cumeux.

J'allois moins vte que mes plongeurs, et j'observois avec effroi les
immenses prairies qui m'environnoient. Je vis un cadavre arrt par les
cheveux dans les roches du saut; j'appelai mes Indiens; ils reconnurent
le fils du grand Barca. Nous trouvmes son pre fracass dans sa barque,
qui s'toit perdue dans un _recoude_ couvert de roseaux. Mes guides les
maudirent, et moi je les plaignis en pleurant Lisb.

Nous mouillmes sur les bords de Konanama: je m'y arrtai quelque tems 
fixer les ruines des karbets de mes compagnons; j'en pris le plan. Les
Indiens retournrent  leur village, et moi  Synnamary, et de l 
Koroni, sur les bords de la mer,  14 lieues au N. E. de Cayenne.


_Fin de la quatrime partie._




CINQUIME PARTIE.

  _Per varios casus, per tot discrimina rerum,
  Tendimus in Latium._
                                  VIRGIL. _neid. Liv. I, v. 16._

  Aprs tant de hasards, aprs tant de revers,
  En essuyant nos pleurs, un Dieu brise nos fers;
  Nous reverrons la France!...


     _Arrive de H.... Rvolution du 18 Brumaire. Coup-d'oeil sur
     la France. Nouvelle de rappel. Dpart de MM. Barb-Marbois
     et Lafond-Ladebat. Arrive de la frgate_ la Ddaigneuse,
     _venant chercher les dports, et partant sans les emmener.
     Dpart de l'auteur par New-Yorck. Portrait des Amricains.
     Arrive en France. Nouvelles perscutions de l'auteur: il
     doit sa libert au premier consul Bonaparte._


Depuis vingt mois la France a disparu  nos yeux, et chaque minute
d'exil allume en nos coeurs l'impatience de la revoir. Pour peindre les
tourmens d'un dport, il faut l'avoir t soi-mme. Oh! la peine du
dam n'est point une chimre  ses yeux. Qu'on le suppose dans l'aisance,
le miel pour lui se change en absinthe; il dfeuille les roses par ses
larmes; la table la plus somptueuse n'est charge que de poisons; il dit
 ce qu'il voit,  ce qu'il touche,  l'air qu'il respire,  la feuille
qui grandit,  la fleur qui clt, aux fruits qui mrissent, aux
troupeaux qui paissent, aux agneaux qui bondissent: vous n'tes point la
France...... Il dit aux forts, aux chos, aux montagnes, aux vallons,
aux gazons, aux ruisseaux: votre ombrage est moins frais, votre voix
moins douce, votre cime moins belle, votre site moins riant, votre tapis
moins lisse, votre murmure moins doux, votre roucoulement moins tendre
qu'en France. Un dport est l'habitant d'_Othayti_ dans le Jardin des
Plantes de Paris, flairant sa patrie dans ce qui l'environne, s'lanant
au pied d'un palmier de son pays, qu'il arrose de pleurs: Othayti!
Othayti! mais tu n'es pas _Othayti_, dit-il en s'loignant. Un dport
frapp de cette sentence terrible: _retire-toi de ta patrie_, s'crie
sans cesse: voil l'enfer..... voil l'enfer!.... je le sens..... le
voil, ce brasier, il brle mon coeur, il le dvore et ne le consume
pas! Quand l'infortune, la misre, la crainte attisent encore ce feu,
l'exil n'est-il pas le plus cruel supplice?

       *       *       *       *       *

La terreur fait place  la justice; nous n'aurons plus  lutter que
contre la misre; un rayon d'esprance luit dj pour nous; aprs avoir
dpass le cratre du volcan, nous frmirons autant de son explosion et
de nos dangers, que de notre prservation.

       *       *       *       *       *

Nous sommes au 13 dcembre 1799. Monsieur Franconie est reconnu
vice-agent  la tte du bataillon, au milieu des cris d'algresse.--Mes
amis, dit-il, vous me chargez d'un emploi bien lourd  mon ge; la crise
est forte, mes lumires sont foibles: le timon du gouvernement seroit
beaucoup mieux en des mains plus nergiques. Le citoyen Burnel nous a
laiss bien des dettes; pour moi, je n'en ferai pas; je fais don  la
rpublique des honoraires de la place que vous me confiez; c'est peu de
chose, mais les secrets du gouvernement seront les vtres; les personnes
et les proprits seront respectes; chacun pourra visiter les magasins
et les caisses; je ne veux que votre estime et votre amiti, et je serai
trop heureux de mriter votre reconnoissance.

_1er. janvier 1800._--Une proclamation des plus sinistres parot avec
l'anne 1800. Les soldats vont manquer de vivres et de vtemens, les
magasins et les caisses sont entirement  sec. Le sixime du revenu et
un emprunt forc ne suffiront pas pour les frais de l'anne. Franconie
termine par inviter tous les colons  venir se convaincre par eux-mmes
de la vrit, en visitant les caisses, les magasins et les registres du
contrle et des administrations; il les prie de se runir  lui dans le
courant de la dcade, pour lui communiquer leurs lumires.

_7 janvier 1800...._ 17 nivse.... Grandes nouvelles.

Ce matin,  neuf heures, une longue salve d'artillerie a retenti dans
les airs, nous avons compt vingt et un coups de canon;  11 heures, le
mme salut recommence...... Nous sommes quatre dports voisins les uns
des autres..... loigns de quatorze lieues de la capitale, chaque
matin, au lever du soleil, nous nous runissons sur les bords de la mer,
pour nourrir l'espoir de notre retour... L'cho des ondes et des forts
a retenti dans nos coeurs.... Desvieux, que Burnel avoit dport,
revient revtu du grade de gnral de la colonie; il amne un agent de
France.... Victor H....., qui toit  la Guadeloupe; nous recevons les
nouvelles suivantes:

Tout est chang en France depuis le 18 brumaire, 9 novembre 1799. Le
directoire ne savoit plus que faire; la guerre civile ravageoit la
rpublique; personne ne couchoit en sret dans son lit. Tous les partis
toient en prsence; tous les hommes toient mcontens; tous toient las
de rvolution; le peuple n'toit pas plus tranquille que les gouvernans;
l'anarchie et le despotisme s'entre-culbutoient chaque jour. Bonaparte
est parti d'Alexandrie, a dbarqu incognito, s'est rendu  Paris, a
mdit son coup, s'est prsent aux deux conseils.... Celui des
cinq-cents a cri sur lui _hors la loi_; il s'est retourn vers les
grenadiers qui l'avoient suivi en Italie. Ces braves l'ont entour. L'un
d'eux, en le couvrant de son corps, a reu un coup de poignard pour lui.
L'entre subite des soldats, a mis les conseils en fuite. Un nouvel
ordre de choses a t organis, et ce grand mouvement s'est opr sans
secousse, le dieu de la victoire et de la fortune couvrant de ses ailes
le pacificateur du Tibre et du Rhin. La renomme, qui grandit en
marchant, nous amplifia ces dtails; et chaque habitant, effray de
l'arrive du nouvel agent, se plut  les commenter  son tour, pour lui
montrer et se convaincre soi-mme qu'il n'avoit plus que le pouvoir
impratif de faire le bien.

Dans ce moment, H..... toit en rade pour venir remplacer Burnel. La
marine franaise toit si pauvre  cette poque, que depuis six mois, la
frgate n'avoit pas pu tre quipe. H..... avoit ses expditions.....
Et quelles expditions, grand Dieu!..... et en quelles mains! Le 18
brumaire arrive: tout change de face; les brouillons rentrent dans le
nant; les gens en place sont purs; le consulat remplace le directoire
(Bonaparte, Sieys, Roger-Ducos sont consuls). H..... est encore en rade
et plit d'effroi; quelques agens qui le protgent, sont encore dans les
bureaux; avant d'en sortir, ils lui font changer ses expditions, il
paye le surplus de l'armement de sa division; il met  la voile le 13
frimaire an 8 (4 dcembre 1799), apporte des passe-ports  Mrs.
Lafond-Ladebat et Barb-Marbois, seuls restans de la premire
dportation. Ils peuvent partir quand ils voudront.... Il assure que
nous les suivrons de prs.. Que de crises nous avons passes!

La naissance de la rvolution franaise fut annonce par les prsages
les plus sinistres. En 1783, la Calabre fut bouleverse par le Vsuve
embras. Les brumes de la Scythie consolidrent les zones tempres...
Un dluge de feu fut teint par un ocan de pluie.... La Pologne
anarchise, devint le partage de la Russie, de la Porte, de la Prusse et
de la maison d'Autriche. Les deux rives de la mer Adriatique et les
anciennes bornes de l'Europe furent jonches d'un ct de cadavres, de
l'autre, de cendres et de ruines; la nature sembloit voir avec douleur
la rvolution des _tats-Unis_, prlude de celle de l'univers. En 1786,
la Bretagne se rvolte sans savoir ce qu'elle veut. L'Angleterre souffle
le feu pour se venger de la paix de 1783. L'anne 1788 nous amne la
famine et la grle. 1789 commence par un hiver des plus froids. La
famine reparot quatre fois  la fin de cette anne, et immdiatement
aprs la moisson. Tant de prodiges sembloient nous prdire les priodes
de 1792, 93, 94, 98 et 99. Ne serions-nous pas tents de croire que ce
passage d'un auteur connu depuis 18 cents ans, est compos de nos jours?

                ... Solem quis dicere falsum
  Audeat? Ille etiam ccos instare tumultus
  Sp monet, fraudemque et operta tumescere bella.
  Ille etiam extincto miseratus Csare Romam,
  Cm caput obscur nitidum ferrugine texit,
  Impiaque ternam timuerunt scula noctem.
  Tempore quamquam illo tellus quoque, et quora ponti,
  Obscoenique canes, importunque volucres
  Signa dabant. Quoties Cyclopum effervere in agros,
  Vidimus undantem ruptis fornacibus tnam,
  Flammarumque globos, liquefactaque volvere saxa?
  Armorum sonitum toto Germania coelo
  Audiit, insolitis tremuerunt motibus Alpes.
  Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes
  Ingens, et simulacra modis pallentia miris
  Visa sub obscurum noctis, pecudesque locut;
  Infandum! sistunt amnes, terrque dehiscunt,
  Et moestum illacrymat templis ebur, raque sudant.
  Proluit insano contorquens vortice sylvas
  Fluviorum rex Eridanus, camposque per omnes
  Cum stabulis armenta tulit; nec tempore eodem
  Tristibus aut extis fibr apparere minaces,
  Aut puteis manare cruor cessavit; et alt
  Per noctem resonare lupis ululantibus urbes.
  Non alis coelo ceciderunt plura sereno
  Fulgura, nec diri toties arsere comet.
  ........................................
  Quippe ubi fas versum atque nefas, tot bella per orbem
  Tam mult scelerum facies; non ullus aratro
  Dignus honos; squalent abductis arva colonis,
  Et curv rigidum falces conflantur in ensem.
  Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum;
  Vicin ruptis inter se legibus urbes
  Arma ferunt: svit toto Mars impius orbe.
                                              VIRGILE, Georg., liv. 1.

Je ne veux expliquer ce morceau en l'honneur de la mort de Csar, que
par la rvolution depuis 1780. Alors elle avoit pris naissance dans le
nouveau monde.

En 1784, l'aurore borale qui couvrit le disque du soleil, fit prsager
aux peuples la guerre et les rumeurs qui clatrent dans les annes
suivantes.

L'clipse de 1793 fut assez sensible.....

En 1794, la mer gela; le Zuiderze en Hollande vit des rues, des
boutiques et des feux sur ses flots consolids.

En 1794, les fleuves furent rougis de sang et remplis de cadavres.

En 1794, les loups suivoient les camps dans la Vende, et hurloient dans
l'attente du combat; ils avoient des villes entires pour retraite.

En 1784, une comte avoit prcd ces vnemens. Je me conforme au
texte, non par superstition, mais pour m'exempter de traduire.

Au milieu de tant de guerres, nous nageons dans le meurtre et dans le
sang: amis et ennemis tombent sous nos coups; nos campagnes sont
dsertes, nos gurets sont en friche; nos faulx sont redresses en
piques, et les socs de nos charrues fondus en pes. _L'Euphrate_, _le
Tibre_, _le Danube_, _le Rhne et le Rhin_ portent aux deux mers des
bataillons arms; toutes nos villes se soulvent, et tout l'univers est
en armes.

Auguste,  la fleur de son ge, part d'Alexandrie pour fixer le bonheur
du monde. Cette poque aussi chre  la religion qu' l'histoire, renat
pour nous, et les deux Continens redisent avec effusion:

  D patrii, indigetes.....
  Hunc saltem everso juvenem succurrere sclo
  Ne prohibete: satis jam pridem sanguine nostro
  Laomedonte luimus perjuria Troj.

H..... profita des transports de joie auxquels on se livroit, pour
mettre pied  terre. Il toit si connu et si dcri, que son entre fut
celle d'une bte fauve, se glissant dans une bergerie mme pacifiquement
si possible est. Les transports d'algresse firent place  l'effroi: il
eut besoin de confirmer lui-mme ces nouvelles pour gagner quelques
habitans; il toit si convaincu de tout l'odieux qui l'entouroit, qu'il
prit une lettre de recommandation de Jeannet qui lui succdoit  la
Guadeloupe. Voici la teneur de cette pice, qu'il fit circuler dans les
cantons pour calmer les esprits:

Bons habitans de Cayenne, calmez vos frayeurs; je sais que le citoyen
H..... parot  vos yeux sous un aspect terrible. Il fera le bonheur de
votre colonie, il n'a plus rien  demander  la fortune; il vous fera
oublier, par sa clmence, les catastrophes qui ont eu lieu  la
Guadeloupe pendant qu'il la gouvernoit. Croyez-en celui qui emporta vos
regrets, et qui s'honorera toujours d'avoir mrit votre confiance et
vos suffrages.

Quelques-uns prirent cette lettre pour une ironie amre, trs-peu de
monde y ajouta foi. Voici le dbut, l'administration et le caractre de
ce troisime agent.

Il rend visite  Billaud, il l'appelle  Cayenne. Les autres dports y
pourront venir galement avec des permis limits; ils entreront mme 
l'hpital. Le gouvernement lui a ordonn, dit-il, de les traiter avec
gard; il donne des loges aux habitans qui les ont retirs. Il demande
l'ordre et la paix; il ne change rien au dernier rglement de police de
Burnel, parce qu'il n'est que provisoire comme le gouvernement
consulaire qui l'a dlgu. Il acquitte les dettes de la colonie; il
rdime les fautes de son prdcesseur dont il plaint dj l'embarras; il
se rpand en bals et en repas somptueux. La troupe qui a dbarqu avec
lui, est un amalgame de dserteurs de toutes les nations, gens propres 
tous les coups de main, si le thermomtre redescendoit  l'anarchie. Il
a aussi amen une musique incomplte, qui, par ses accords, prend les
Cayennais aux gluaux. En promettant de rembourser l'emprunt forc, fait
par Burnel, il le fait acquitter provisoirement par ceux qui sont en
arrire. Des prises lui arrivent, il les rpartit justement; il acquitte
une partie des dettes de la colonie, qui se montoient  huit ou neuf
cent mille francs. Il traite les soldats noirs comme les blancs; il
rforme la discipline; il moleste et punit les fonctionnaires publics,
les habitans et les officiers qui ont dmasqu Burnel; il parot
affectionner Franconie, parce que ce vieillard qu'il remplace, runit 
juste titre les suffrages de ses concitoyens: voil sa conduite durant
les six premiers mois qu'il s'est attendu  son rappel. Malgr ce dbut,
il n'avoit encore captiv personne; il a eu soin de se faire prconiser
 Paris dans quelques journaux qui n'ont pas de lunettes de 1800
lieues. La suite nous l'a mieux fait connotre, et le voici _au physique
et au moral_.

Victor H....., originaire de Marseille, est entre deux ges, d'une
taille ordinaire et trapue; tout son ensemble est si expressif, que le
meilleur de ses amis n'ose l'aborder sans effroi; sa figure laide et
plombe exprime son me; sa tte ronde est couverte de cheveux noirs et
plats qui se hrissent comme les serpens des Eumnides, dans la colre
qui est sa fivre habituelle; ses grosses lvres, sige de la mauvaise
humeur, le dispensent de parler; son front sillonn de rides, lve ou
abaisse ses sourcils bronzs sur ses yeux noirs, creux et tourbillonnans
comme deux gouffres..... Son caractre est un mlange incomprhensible
de bien et de mal: il est brave et menteur  l'excs, cruel et sensible,
politique, inconsquent et indiscret, tmraire et pusillanime, despote
et rampant, ambitieux et fourbe, parfois loyal et simple; son coeur ne
mrit aucune affection; il porte tout  l'excs: quoique les impressions
passent dans son me avec la rapidit de la foudre, elles y laissent
toutes une empreinte marque et terrible; il reconnot le mrite lors
mme qu'il l'opprime; il dvore un ennemi foible; il respecte, il
craint un adversaire courageux dont il triomphe. La vengeance lui fait
bien des ennemis. Il se prvient facilement pour et contre, et revient
de mme. L'ambition, l'avarice, la soif du pouvoir, ternissent ses
vertus, dirigent ses penchans, s'identifient  son me; il n'aime que
l'or, veut de l'or, travaille pour et par l'or; il se fait un si grand
besoin de ce mtal, quoiqu'il en ait dj assez, qu'il voudroit que
l'air qu'il respire, les alimens qu'il prend, les amis qui l'approchent,
fussent de l'or: les parcelles qu'il en a semes  Cayenne, sont les
actes de gnrosit de Perse ou de Mithridate semant l'or dans les
plaines de Cisique pour blouir et arrter leur vainqueur. Ces grandes
passions sont soutenues par une ardeur infatigable, une activit sans
relche, par des vues claires, par des moyens toujours srs, quels
qu'ils soient. Le crime et la vertu ne lui rpugnent pas plus  employer
l'un que l'autre, quoiqu'il en sache bien faire la diffrence. Crainte
de lenteur, il prend toujours avec connoissance de cause le premier
moyen sr que lui prsente la fortune. Il s'honore de l'athisme, qu'il
ne professe qu'extrieurement.

Au reste, il a un jugement sain, une mmoire sre, un tact affin par
l'exprience; il est bon marin routinier, administrateur svre, juge
quitable et clair quand il n'coute que sa conscience et ses
lumires. C'est un excellent homme dans des crises difficiles o il n'y
a rien  mnager. Autant les Guadeloupiens et les Rochefontains lui
reprochent d'abus de pouvoir et d'excs rvolutionnaires que la
biensance et l'humanit rpugnent  retracer, autant les Anglais (j'en
suis tmoin) donnent d'loges  sa tactique et  sa bravoure.

De mousse, H..... est devenu pilotin, puis boulanger  St.-Domingue; a
repass en France  la premire insurrection de cette colonie, a t
membre de la socit populaire et du tribunal rvolutionnaire de
Rochefort, s'est fait nommer agent de la Guadeloupe par le comit de
salut public, a repris cette colonie aux Anglais et s'est acquis dans
les Antilles et l'estime des Anglais et l'excration de tous les colons.
Le tourbillon au milieu duquel il a vcu, a rvolutionn son esprit, et
la vie paisible et douce est pour lui une mort anticipe.

Il visite la colonie jusqu' la rivire de Maroni qui nous spare d'avec
les Hollandais; en route, il reoit des dpches et des nouvelles.

 son alle et  son retour, il mouilla  Synnamari, et rendit visite
aux dports. La premire fois, ce fut pour insulter  leurs malheurs.
Vous vous flattez, leur disoit-il, d'un rappel _qui ne viendra
jamais_. Il assaisonna ces paroles accablantes de sarcasmes indcens et
orduriers.

Deux jours aprs, ce n'toit plus le mme homme; il les plaignoit, leur
assuroit un prompt retour, il donneroit mme, disoit-il, 200 louis pour
les voir partir: pour leur faire oublier sa premire visite, il envoie 
chacun, deux chemises et une paire de souliers de magasin. Il laisse
transpirer quelques nouvelles; un des officiers de sa suite qui a servi
sous le premier consul, en fait l'loge et se rjouit de la tournure que
le gouvernement prend en France. Des dports mangeoient dans la mme
maison o H..... s'toit arrt pour se rafrachir, il ne put se
contenir.

En s'en retournant, il ne s'entretenoit que des mesures nergiques qu'il
avoit employes  la Guadeloupe.

Pour lui faire la cour, il falloit applaudir  ses expdiens, qu'il
appeloit petites espigleries. Il trouva des apologistes dans certains
colons, et je n'ai pas pu retenir mon indignation, en entendant un de
mes anciens compagnons de la case Saint-Jean, Pavy, avec qui je me suis
brouill pour cela, vouloir me forcer de louer certains traits
abominables; j'avoue qu'il se trouvoit dans la dtresse et sous la
frule d'un propritaire qui flattoit tous les gots des agens: s'il
m'et fallu exister  pareil prix, je serois mort. Je sais me taire,
mais le crime n'aura jamais de ma part, mme un faux signe
d'approbation.

Au bout de six mois, la famine se fit sentir, parce que l'agent avoit
donn une gale ration de pain, aux soldats noirs comme aux blancs; les
dports furent rduits les premiers  la racine de maniok, et au
poisson sal. H..... ne leur a jamais rien restitu de ce que Burnel
leur avoit soustrait. Plus il a fait de prises, moins il a adouci leur
sort. Il nous a fait pleurer ses prdcesseurs.

Il poursuivoit les habitans qui donnoient asile  certains dports
contre qui on l'avoit injustement irrit. MM. Michonet et Casimir
Bernard furent exils dans le fond du dsert; il en arrache un d'eux de
l'habitation qu'il rgissoit, le menace de l'envoyer  Vincent Pinon
avec une main de mas, une pelle et une pioche pour creuser sa fosse.
L'autre tombe dangereusement malade, il lui refuse la permission de
revenir  Cayenne. Son htesse sme adroitement le bruit de sa mort pour
prouver H....., il en fait un festin de joie; le lendemain, en voyant
qu'on l'a abus, il destitue le maire pour lui avoir donn, dit-il, une
fausse joie. Quelques mois aprs,  la mort de M. Colin, me trouvant
sans asile, je lui demandai la permission d'aller au dpt de Synnamari;
il me fit rpondre par le citoyen Franconie:

Le citoyen agent est instruit que ceux d'entre vous qui se sont
soustraits d'aller  Konanama, ont renonc  la ration; je vous
conseille de ne pas le tourmenter, vous feriez peut-tre votre mal et
celui des autres. Je vous engage  prendre patience. La misre ne me
permit pas de patienter long-tems, je demandai un permis pour aller 
Cayenne solliciter cette justice. Je vis H..... qui, aprs m'avoir dit
mille injures pour ce que j'avois rpondu jadis  Burnel, termina ainsi:
je ne vous aurois pas menac comme lui de la fusillade, mais je vous
aurois attach  quatre piquets, et coup de 500 coups de fouet. (Il ne
vouloit venger ni l'individu Burnel qu'il mprisoit, ni les droits de
l'agence, mais il dvoroit une victime de l'ostracisme du 18 fructidor.)
Nous ne resterons pas ternellement  Cayenne, lui dis-je.--Sur quoi
fondez-vous votre retour?--Sur celui de nos prdcesseurs: notre exil
est pour la mme cause, nous attendons les mmes effets de la justice du
premier consul.--_Ne vous honorez pas du titre d'exils; vous tes
proscrits et non exils. Si quelqu'un peut attendre son rappel, c'est
Billaud._ Je lui peignis ma dtresse: les habits qui me couvroient ne
m'appartenoient pas. Il insulta long-tems  ma misre, et me renvoya
sans rien m'accorder.  Cayenne, je logeois chez un ami charitable qui
toit marchand; il lui dit mille invectives, parce qu'il m'avoit donn
des habits, le fora de me faire partir, entrava son commerce, et le
rduisit  abandonner la colonie. M. Aim a dit quelque chose
d'obligeant de madame Audifredi, H..... l'a spcialement moleste pour
cette raison. Il appesantissoit chaque jour sur nous une main si
terrible, que nous plissions d'effroi en entendant tirer le canon, ou
en voyant un btiment au large, de peur qu'il ne nous annont
l'assassinat du premier consul. Ceux qui sont encore dans la Guyane,
vivent depuis trois ans dans ces transes. Il parot difficile de
concilier tant de rigueur avec le bien que H..... a fait  la colonie,
encore moins avec les loges qu'il se fait donner dans certains
journaux. Il a raviv le commerce en faisant lui-mme la hausse et la
baisse, en ouvrant en son nom une maison de commerce o il figure tantt
comme un marchand pour vendre, tantt comme agent pour se faire adjuger
les denres au prix qu'il veut y mettre.

Malgr son activit, il a essuy des pertes, et la famine s'est fait
sentir trois fois sous son agence; il ne s'est jamais dconcert, il a
tenu la police avec svrit, a contenu les ngres dans la crainte, plus
par la terreur de son nom que par ses proclamations, car il n'a rien dit
pour dfendre ou ordonner le travail; il a afferm  ses amis les
habitations des colons absens.

L'anne 1800 s'avanoit, et nous tions toujours dans l'attente. Depuis
six mois Messieurs Barb-Marbois et Lafond-Ladebat toient en France;
nous les invoquions comme nos Dieux tutlaires. La duret de H.....
donnoit plus de ferveur  nos prires. La crainte d'une raction en
France nous inspiroit presque  tous des projets d'vasion dont l'agent
s'inquitoit fort peu. Je m'ouvris  Margarita et  Rubline sur les
moyens de passer  Surinam dans un canot indien. Nous fmes quelques
jours  mrir ce projet; je voulus en informer Pavy pour me rconcilier
avec lui. Il nous dnona au maire du canton, qui nous surveilla de plus
prs; je ne le croyois pas capable d'un trait aussi noir contre un
ancien ami, qui n'toit coupable que de n'avoir pas applaudi le
_bastringage_ de H.....

       *       *       *       *       *

Le 28 juillet, nous remes enfin des nouvelles de France qui nous
annonoient notre prochain retour.

       *       *       *       *       *

Le 1er. aot (13 thermidor), un btiment marchand apporte le rappel
individuel de plusieurs dports. H..... reoit en mme tems la loi du
13 frimaire an 8, que le ministre de la marine lui ordonne d'appliquer
aux _dports de la Guyane_.

Le ministre lui enjoignoit implicitement de nous renvoyer en France,
s'il en avoit les moyens; ils ne lui manquoient pas, car le port
regorgeoit alors de munitions et de btimens de prise.

Il nous laissa dans le dsert errer comme des squelettes affams, et le
sjour de Konanama devint un paradis que H..... fit pleurer  mes
compagnons.

Son prpos, Boucher, nous entrava de plus en plus. Ce personnage, qui
se pique d'tre un connoisseur, vouloit faire une collection de rarets
pour les envoyer en France. Les dports du dpt, pour avoir quelques
vivres frais, se tranoient dans les habitations voisines. L'un d'eux,
nomm Andr, trouva chez un colon une ruche de mouche carton que le
citoyen Boucher convoitoit; Andr l'achte, la porte  son karbet,
Boucher la lui marchande, insiste, prouve un refus, crit  H..... des
calomnies atroces contre Andr, le fait traner  Cayenne au cachot, et
relguer avec les lpreux aux lets du Malingre (d'o il est parti sur
_la Ddaigneuse_).

Les mmoires de MM. Ramel et Aim, o Jeannet et Burnel sont peints
d'aprs nature, rendoient H..... ombrageux et vindicatif; il nous
relguoit dans le dsert pour n'avoir pas d'argus, pour nous faire
dsesprer, pour nous y faire mourir: car la guerre mettoit pour cela
une assez forte barrire entre lui et la France!

Le 24 dcembre 1800 (4 nivse an 8), la frgate _la Ddaigneuse_ mouilla
 2 lieues de Cayenne, et apporta notre rappel. Le capitaine, M. de la
Croix, crivit laconiquement  H..... de lui envoyer promptement les
dports, ajoutant qu'il avoit ordre de remettre  la voile
sur-le-champ. Cette nouvelle ptrifia l'agent et toute sa cour.
L'officier porteur des dpches, fut surpris de ne voir aucun dport 
Cayenne. H..... fit parvenir promptement l'arrt dans les cantons. Il
invita le capitaine  descendre  terre; celui-ci le refusa en lui
reprochant, dit-on, la mort de ses proches. H..... entra en fureur; au
bout de cinq jours, il embarqua seulement dix-huit dports aprs des
instances ritres.

Cependant nous arrivions tous  Cayenne, couverts de haillons et ivres
de joie; nous fixions le btiment librateur qui nous attendoit avec
impatience; nos parens, nos amis nous exprimoient le dsir qu'ils
avoient de nous embrasser, nos chanes toient tombes; M. Barb, notre
illustre compagnon d'exil, nous en convainquoit par cette lettre.


LIBERT. GALIT.

                   Paris, 2 fructidor an 8 de la Rpublique franaise.

Vous voil prts  revoir votre patrie, mes chers amis, puissiez-vous
tous recevoir en bonne sant la nouvelle qui vous en est porte! Ma joie
est plus grande que je ne puis vous l'exprimer de savoir que vos peines
vont finir. Vos amis, vos parens vous attendent avec la plus grande
impatience; vous jugerez des dispositions humaines et justes du
gouvernement, en apprenant qu'il envoie une frgate qui aura tous les
_amnagemens ncessaires_ pour faciliter et rendre moins pnible votre
traverse.

Le premier consul s'est port  cet acte de justice avec un
empressement qui renouvelle l'attachement que lui ont vou tous les gens
de bien.

Que le lieu o vous devez tre dbarqus (l'le d'Olron
provisoirement), ne vous effraye point; partout o vous aborderez sur
nos ctes, vous trouverez des Franais et des amis; aprs un aussi cruel
bannissement, on ne vous en fera pas prouver un nouveau.

Puisse votre retour tre aussi prompt et aussi heureux que l'a t
celui de Lafond et le mien!

Adieu, donnez ces bonnes nouvelles  nos amis; je crois pouvoir donner
ce nom  tous les dports du 18 fructidor.

                                                    _Barb-Marbois._

Une golette est prpare pour nous, et demain Ier. janvier 1801, nous
devons mettre  la voile pour revoir notre patrie....... Quelle anne!

Nous soupirons aprs le jour..... Ce matin la frgate lve l'ancre au
moment o nous allons sortir du port; elle est chasse par des croiseurs
anglais; elle a ordre d'viter toute rencontre....., nous lui tendons
les bras.....; est-ce un songe? elle disparot.....

Pendant quinze jours, notre joie, nourrie par la certitude, s'panouit
peu--peu; le soupon la dfeuille, l'inquitude la fanne, le chagrin la
brle; la frgate a disparu pour toujours; nous avons quitt nos
habitations, nos malles sont l, nos fonds sont puiss, l'agent
dconcert ne prend encore aucun parti; qu'allons-nous devenir?

Il nous fera partir dans un mois, dit-il, si elle ne reparot point....
Plus le tems s'loigne, moins il tient sa parole.

La corvette la Bergre, qui croisoit depuis un an, reparut, et apporta
70 mille piastres. H...... la croyant trop endommage pour repartir en
croisire, rsolut d'abord de la renvoyer en France charge des
dports, il les en informa; cinq jours aprs, il n'en fut plus
question; il nous a leurrs ainsi tous les mois.

Le consul n'a reu nulle part de voeux plus sincres pour sa
conservation qu' Cayenne, dans les karbets des dports, sous la frule
d'un pareil agent. La nouvelle de l'explosion de la machine infernale,
en nous glaant d'effroi, nous fit redoubler de ferveur. Chacun se
sauvoit  quelque prix que ce ft; un btiment alloit  vide 
New-Yorck, je me concertai avec certains amis, je leur fis part de mes
craintes, je me mis en mesure pour partir. Ce n'toit pas une petite
affaire; jadis j'tois dbarqu  Cayenne avec quarante sols, je n'avois
pas eu trois louis en ma possession depuis trente mois, j'tois tout nu,
et je voulois partir pour New-Yorck, c'est--dire, pour un pays o je ne
connoissois personne, o je ne pouvois pas demander mes besoins. Ces
ancres de misre ne purent me retenir  Cayenne. Nous tions  la moiti
de l'anne, je schois d'impatience. Sept de mes camarades toient dj
sur la feuille du dpart, je fis le huitime. H..... nous dlivra des
passe-ports, o il insra une clause qui nous dnuoit de tout secours
auprs des consuls franais dans les tats-Unis. La voici:--_Laissez
passer les citoyens dports rappels, retournant volontairement en
France, par les tats-Unis, o il ne leur sera rien d pour frais de
sjour et de passage_, etc. Plus il semoit d'pines devant nous, plus
nous franchissions les obstacles.

Nous mmes  la voile trois jours de suite, sans pouvoir sortir du port;
le quatrime, en voulant gagner le large, nous choumes six pieds dans
la vase  l'embouchure de la rivire de Cayenne. C'toit le tems de
l'hivernage, nous fmes assaillis d'une tempte, et d'un raz de mare si
fort, que nous pensmes tre moulus sur ces ctes que nous avions tant
de dsir de quitter. Le btiment avoit prouv de si violentes
secousses, que deux passagers se dbarqurent, Monsieur Tournachon,
colon de Cayenne, et Dechapelle Jumignac, dport comme nous; quatre
autres, pour assurer leur vie, vouloient faire de mme le sacrifice de
leur passage qui nous revenoit  prs de 500 francs.

Enfin, le 26 mai 1801 (7 prairial an 9), le capitaine Prachet nous remit
 flot  cinq heures du soir; nous mouillmes en face de Makouria, et,
le lendemain  midi, nous mmes  la voile...... Nous ne restions plus
que sept dports, un habitant de Cayenne et un Rochefortain, bijoutier,
venu sur _la Ddaigneuse_ pour s'tablir dans la Guiane.

MM. _Bodin_, cur de Voide; _Dezanneaux_, vicaire de Nuel; _Naudeau_,
cur de Tessonire; _Laisn_, cur de St. Julien de Vouvantes;
_Duchevreux l'Ecreviche_, minime desservant de Changi prs
Chlons-sur-Marne; _Deluen_, g de 64 ans, prtre de Nantes; _Doru_,
g de 70 ans, chanoine de Chteaudun; _Pitou_, de la mme ville,
rsidant  Paris; _Badoir_, soldat retir, colon repassant en France
pour sa sant et pour recueillir une succession, et _Leroux_, bijoutier,
venu librement  Cayenne.

_Tendimus in Latium_... nous voil en route pour France; une brume
paisse nous drobe dj Cayenne; il vente bon frais, nous rangeons la
cte; l'embouchure des rivires de Kourou, Synnamari et Konanama nous
laissent un sombre dans l'me. Les manes des martyrs pour la religion
disent  nos coeurs: Vous quittez donc ces climats o nos cendres
reposent en paix! dites  nos familles de pardonner  nos ennemis; nous
vnmes ici 329, la moiti a t moissonne en un clin d'oeil; portez nos
noms en France, et n'oubliez pas que vous laissez dans ces dserts des
compagnons d'infortune qui scheront encore ici long-tems en soupirant
sans jalousie aprs votre bonheur.......

       *       *       *       *       *

Le lecteur effray des listes qu'il a vues, seroit tent de croire que
la Guyane est l'antre du Cyclope o personne ne peut aborder sans tre
dvor. Le dsert est affreux; mais tout pays qui n'est pas dfrich, o
les hommes entasss, se croient envoys  la mort; o le chagrin, poison
subtil, les treint en arrivant; ce pays, ft-il les silencieux vallons
chants par nos potes, moissonnera toujours la moiti de ses colons.
Cayenne et la Guiane, par leur site embras, exigent plus que les autres
climats, de mnagement et de rsignation de la part des arrivans; mais
on y vit comme ailleurs, quand on est sobre, et qu'on ne se frappe pas
de l'ide d'une mort infailliblement prochaine. La consomption nous
avoit presque tous atteints. On va voir que les dports rpartis chez
les habitans, loin de Konanama et de Synnamari, ayant le vivre et une
espce de libert, n'ont pas t plus mnags que les autres. Ce sombre
tableau sera bientt nuanc d'une lumire douce  tous les coeurs
sensibles. Ceux que leur courage et la Providence ont fait demeurer
aprs nous, lors du trait d'Amiens, ont presque tous abord  la
Martinique, o la famille de notre auguste souveraine leur a tendu les
bras, et fourni les moyens de revenir dans leur patrie.


_Premiers dports par la loi du 19 pluviose an V._

Sur la corvette _la Vaillante_. Arrivs  Cayenne, le 12 novembre 1797.

Seize gnraux et reprsentans, dont huit vads, et deux morts en
route. (Voyez leurs noms  la fin de la seconde partie.) Six morts 
Synnamari; deux rappels  Paris:

BARB-MARBOIS (Franois), de Metz, 53 ans, dput au conseil des
Anciens, aujourd'hui ministre du Trsor public.

LAFOND-LADEBAT (Andr-Daniel), de Bordeaux, 50 ans, dput au conseil
des Anciens; aujourd'hui  la tte de la Banque Territoriale.


_Seconds dports par la mme loi._

Embarqus, 1. sur _la Charente_, le 12 mars 1798; ensuite sur _la
Dcade_, le 25 avril suivant; dbarqus  Cayenne, le 15 juin 1798.

Cent quatre-vingt-treize, dont soixante-quatre morts  Konanama et 
Synnamari. (Voyez la liste dans la 4e. partie.)


_Morts  Cayenne et dans les cantons._

ADAM (Jean-Nicolas), bernardin de Paris, dpartement de la Seine, g de
50 ans, n  Nigent-Corni, dpartement de l'Aisne; mort  Gros Sou dans
la Guyane, chez M. Vidier, canton de Makouria, dans les derniers jours
de brumaire de l'an 7 (20 novembre 1798). La religion et les gens de
lettres lui doivent des pleurs.

AGAISSE (Henri), g de 25 ans, clerc tonsur, de Rez, prs Nantes,
dport pour la seconde fois, toujours comme prtre; la premire, pour
s'tre sauv de la noyade; envoy dans la Guyane pour tre rentr  la
faveur des loix de 1795; mort de misre  la pointe de Cayenne, chez
Sevrin, le 22 septembre 1798.

BECHEREL (Augustin), vicaire de Villepot, Rennes, Ille et Vilaine, g
de 45 ans, n  Rennes; mort chez _la Borde_  _Roura_, en octobre 1798.

BELOUET (J. B.), g de 47 ans, cur de Cramey-sur-Ourse, Langres,
dpartement de la Cte-d'Or, n  Touerne. Il s'toit retir avec trois
autres infortuns dans une masure de la Guyane, dans le canton de
Makouria, pour se soustraire  la peste de Konanama: les vapeurs de
cette terre homicide, qu'il retournoit pour la fertiliser, l'ont
suffoqu le 20 septembre 1798.

BOSCAULT (Victor), bernardin, 40 ans, Alby, Tarn, comm. de Cordes. Mort
en frimaire an 8 (dc 1799).

BREMONT (Antoine), g de 52 ans, cur de Sury, Bourges, dpartement du
Cher, n  la Valette, dpartement du Cantal: il avoit une loupe grosse
comme les deux poings au genou. Quand il dbarqua, sa loupe toit plus
grosse que la tte; on la lui extirpa, il parut guri; se plaa chez
Poulain, pre, aux cataractes de la rivire d'Oyapok: il toit
industrieux, spirituel et extrmement sociable; mort de chagrin, en nov.
1798.

CAILHIAT (Calixte), g de 36 ans, professeur de l'Universit, d'une
profonde rudition, prtre de Cahors, lieu de sa naissance, dpartem. du
Lot; mort  Approuague chez M. Tournachon, en vendmiaire an 7 (octobre
1798).

CARDINE (J. B.); mort  Kourou, le 19 vendmiaire an 7 (10 oct. 1798),
un de nos compagnons  la case S. Jean.

CLERC-DE-VAUDONE (tienne-Mamert le), n  Langres, bernardin, compagnon
de malheur de Belouet; mort de misre et d'une fivre putride dans la
mme hutte, le 30 octobre 1798.

COLUS (Jean-Nicolas), g de 47 ans, cur de Vomecours, dp. de la
Meurthe, Nancy, n au mme lieu, homme d'un caractre inapprciable;
mort  Approuague, de chagrin et de misre, en dcembre 1798.

DELESTRE (Franois), g de 37 ans, rentr en vertu de la loi du 7
fructidor an 5 (1796), qui rappeloit les prtres inserments; n 
Neuchtel, prs Rouen; principal du collge de sa ville natale; plac
chez M. Lane, dans le canton de Makouria; mort d'une fivre putride, en
thermidor an 6 (aot 1798).

DENOINVILLE (Albert), cur de Vincy, Laon, Aisne; mort en dcem. 1798,
canton de Makouria, chez M. Vidier.

DESROLAND (J.-Jacques-Alexandre Rabaud), g de 36 ans, n  Marsilly,
dpartement d'Indre et Loire, chanoine d'Airvault, de Poitiers; mort
dans la Guyane  la fin de 1798, victime, avec Clavier, du terrorisme de
Robespierre. Sur le vaisseau _le Washington_.

DUBOIS (Jean), g de 60 ans, n  Richelieu, dpart. d'Indre et Loire,
cur de Pierrefite, diocse de la Rochelle; mort  l'hospice de Cayenne,
 la fin de brumaire an 7 (novembre 1798).

DULAURENT (Jean-Jacques), n  Quimper, dpartement du Finistre,
conseiller d'tat au parlement Maupeou; mort de chagrin et de
dyssenterie  l'hospice, le 5 avril 1800 (15 germinal an 8.)

DUVAL (Jean-Claude), g de 49 ans, n  Dormans, dpartement de la
Marne, chanoine de Soissons; mort chez Regis, aux cascades de la rivire
de Cayenne, canton de Roura, le 30 vendm. an 7 (21 octobre 1798).

ENIS (Louis-Pierre), 40 ans, prtre de Besanon; mort  l'hpital de
Cayenne, le 18 vendmiaire an 7 (9 octobre 1798).

EVERARD (Jacques), g de 40 ans, chanoine de Chartres, sa patrie, a t
vol dans la traverse; mort  Makouria, le 26 frim. an 7 (17 dc.
1798).

FOURNIER (Hugues), g de 42 ans, n  Saint-Saudoux, Puy-de-Dme,
Chartreux, habile physicien et mcanicien, avoit l'estime de tous ceux
qui l'ont connu; mort d'une hydropisie, chez madame Lavatte,  Kaux, le
30 pluviose an 7 (18 fvrier 1799).

FRRE (Jean-Franois), chanoine de Ste.-Radegonde de Poitiers, Vienne;
mort de misre dans la Guyane, au commencement de septembre 1798.

GAILLARD (Julien), g de 26 ans, eudiste de Coutances, n 
Couberville, d'une pit rare, brl du dsir d'aller en mission aux
Indes-Orientales; mort chez madame Lavatte de Kaux, au commencement de
frimaire an 7 (dcembre 1798).

GARNIER (Jacques); sur le registre est crit: _Prtre dont on n'a pu
savoir ni les prnoms, ni le lieu de naissance, parce qu'il toit sans
connoissance, au moment o nous, commissaires, nous sommes transports 
bord de la corvette mouille dans la rade de Cayenne._ Il toit vicaire
de Bevrand, de Langres, Haute-Marne; il est mort en touchant la terre.

GEMIN (Pierre-Joseph), 56 ans, cur de Rambergen, Malines, Dyle; mort de
chagrin  la fin de dcembre 1799.

GERIN (Jean-Nicolas), g de 41 ans, n  Metz, bndictin, plac chez
Marie-Rose; mort  Cayenne, en octob. 1798.

GIBERT-DESMOLIRES, reprsentant du peuple au conseil des anciens, n 
Paris, commissaire de la Trsorerie en 1797. L'arrive de Burnel lui
causa la mort: sa mmoire sera toujours chre aux honntes gens, qui
prisent la probit d'Aristide; mort chez Lavatte, canton de Makouria, le
17 niv. an 7 (6 janvier 1799).

JUDET (Nicolas), 32 ans, chanoine de Saint-Martial, de Limoges,
dpartement de la Haute-Vienne; mort en fvrier 1799.

HUON AIM, g de 29 ans, officier de marine, et cordonnier depuis la
rvolution, plac dans le canton de Makouria; mort le 3 vendmiaire an 7
(24 septembre 1798).

HURACHE (Louis Franois), g de 60 ans, natif d'Amiens, dpartement de
la Somme; mort chez Breton,  Oyapok, en vendmiaire an 7 (septembre
1798). Il toit couvert d'ulcres avant la traverse, il avoit 60 ans,
rien n'a pu le soustraire  la dportation; on l'a hiss avec un palan
comme une bte de somme, pour le porter de _la Charente sur la Dcade_.

HURET (Jean), perruquier, g de 56 ans, dport pour migration, n 
Versailles, dpartement de Seine et Oise; mort dans le canton de Roura,
 la fin de 1798.

KERAUTEM (Joseph-Louis), g de 50 ans, officier de port, natif de
Carnot en Bretagne, rsidant chez Methero,  la pointe de Cayenne,
canton de Makouria; mort d'un coup de soleil, en allant toucher 50 louis
qui lui toient adresss de France, le 1er. fructidor an 7 (18 aot
1799).

KERICUF (Guillaume-Nicolas), n  Morlaix en Bretagne, chanoine de S.
Denis, prs Paris: depuis la rvolution, marchand picier  S. Denis;
arrt sur une dnonciation faite au ministre Sotin. Kericuf, confront
avec son dnonciateur, fut condamn sur cette dposition: S'il n'a pas
tenu le propos de _vive le Roi, au diable le ministre Sotin_, il l'a
pens. Mort  Approuague  la fin de 1798.

KERCKOFF (Guillaume), vicaire de Montaigu, Malines, Dyle; mort de la
dyssenterie  l'hospice de Cayenne, en thermidor an 6 (aot 1798).

LAPANOUSE (Gabriel), vicaire de Rabasteins, n  Alby, dpartement du
Tarn; mort dans la Guyane franaise, en frimaire an 8 (dc. 1799).

LAUDIER (Nicolas), n  Neauphle, dpartement de l'Orne, inscrit sur la
liste des migrs; instruit et misantrope. J'ai servi les rpublicains
que j'aime, disoit-il, ils m'ont assassin......

Dcd  l'hospice de Cayenne, en thermidor an 6 (juillet 1798).

LEROI (Andr), 47 ans, prtre de Clinchamp, dpartement du Calvados; il
s'toit mis  la tte d'une habitation dans le canton de Roura. Mort de
trop de travail le 12 dcembre 1800, cinq jours avant l'arrive de la
frgate qui devoit nous rendre dans nos foyers.

LEROUX (Franois), domestique de M. l'vque du Mans, n au Mans; mort
de chagrin dans le canton de Kourou, sur l'habitation de M. Terrasson,
le 26 fructidor an 6 (12 septembre 1798).

LOYAL (Charles), g de 67 ans, n  Bitche, dpartement des Forts,
apothicaire, prvenu d'migration pour avoir t chercher, avec un
passe-port en rgle, une succession que son pouse avoit en pays ennemi;
il fut ray de la liste des migrs par son dpartement; il avoit 67
ans, il toit infirme. Mort, du 16 au 24 fruct. an 6 (10 septembre
1798), de la gangrne aux jambes; il demeuroit chez Mlle Lacour, canton
de Makouria.

MENTEL (Claude), 58 ans, prtre de Chambry, Mont-Blanc; mort le 12
floral an 7.

NOIRON (Hilaire-Augustin), g de 49 ans, cur de Mortier et de Crcy,
diocse de Laon, instruit, guind dans sa personne et difficile  vivre;
mort  Approuague, en brumaire an 8 (nov. 1799),  la suite d'une partie
de chasse o il avoit t pour son plaisir.

NUSSE (Jean-Franois), g de 47 ans, cur de Chavignon, Soissons,
dpart. de l'Aisne, ci-devant grand-vicaire de M. l'vque Grgoire;
mort  Approuague, chez Dole, en fruct. an 6, au commencem. de sept.
1798. Nusse toit n  Fave, diocse de Soissons; les sciences, les
hommes sensibles et les pauvres, ont fait une perte dans ce digne
ministre, chri de tous ses confrres.

OUDAILLE (Franois-Augustin), g de 39 ans, cur de Lusarches, prs
Paris, surnomm _le grand prtre_, parce qu'il avoit six pieds un pouce,
bon et beau.

En 1793, il fut condamn  la dportation pour avoir fait la procession
de Notre-Dame d'aot ou du voeu de Louis XIII; il resta dans les cachots
de Bictre jusqu'au commencement de 1795. Mort en brum. an 7 (novembre
1798), de chagrin de survivre  Cardine.

PILLON (Ren-Pierre), g de 48 ans, n  Laval, dpart. de la Mayenne,
cur de S. Marc-sous-Balon; mort chez Martinot,  Roura,  la fin de
1798, de peste et de chagrin.

PRADAL (Joseph), g de 32 ans, d'Alby, dpartement du Tarn, prtre,
dport la premire fois en 1794  l'le d'Aix; mort chez M. Logois,
canton de Kourou, le 15 vendmiaire an 7 (6 octobre 1798); il
travailloit jour et nuit  l'histoire de la Dportation; il a laiss des
notes qui m'ont t fort utiles.

ROSSIGNOL (Louis-Bernard), n'a jamais su ni comment ni pourquoi il toit
dport; n  Couci-le-Chteau, diacre d'office  S. Paul de Paris. Mort
de misre chez Dol,  Approuague, en fructidor an 6 (aot 1798).

ROUSSEL (Franois-Genevive), g de 57 ans, gnovfin, n  Soissons,
cur de Saint-Front de Neuilly: l'agent Jeannet eut des gards pour lui;
il fut d'abord bien accueilli  Oyapok chez Doming, qui le maltraita
ensuite sans raison, et lui causa la mort, en le laissant  la merci des
autres colons, qu'il fut oblig d'implorer. Roussel toit rudit,
religieux et tolrant. Mort  la fin de 1799, presque sans asile,
regrett de tous ses confrres.

ROUX (Jean), 46 ans, n  Fontbonne, dpartement du Cantal, chanoine de
Lez, diocse de Bourges, sans prtention et non sans gnie, tolrant et
bon; mort chez Mlle Lacour, canton de Makouria, d'une fivre putride, le
18 septembre 1798.

SAINT-PRIV (J. Franois), cur de Champ, dpartement des Vosges, natif
de Chaune. Il s'est trouv dport avec celui qui lui avoit pris sa cure
lors du premier serment; il l'a trait comme l'vangile le commande.
Mort chez Malvin, de Cayenne,  la fin de 1798.

SENEZ (Louis), 47 ans, cur de l'chelle-Lefranc, Soissons, Aisne; mort
en dcembre 1799.

SONGEON (Dominique), 29 ans, prtre d'Anneci, Mont-Blanc; mort en
dcembre 1799.

SANTERRE (Julien-Mamert), 47 ans, cur de Grand-Champ, natif de Feret,
du dpartement du Morbihan; mort  Oyak,  la fin de 1799.

THOMAS (Franois-Thomas), 48 ans, n  Cuisan, dpartement de Sane et
Loire, chanoine de Saint-Maximien, de Besanon,  peu de lieues de
Ferney; a t un des amis de Voltaire dans ses dernires annes. Mort le
20 prairial an 7 (8 juin 1799), de la suite d'une indigestion, de
chagrin et un peu de folie.

VATELIER (J. B.) 48 ans, n  Chantilly, dpartement de l'Oise, musicien
de M. le duc d'Uzs; mort  Roura,  la fin de 1798.

VILLETTE (J. Louis), boutonnier, 46 ans, natif de Lyon, l'un des mauvais
sujets de _la Dcade_; mort  Cayenne, d'excs de boisson, en fructidor
an 6 (septembre 1798).


_Liste des vads et des rappels._

ANDR (Jean-Nicolas), 83 ans; chanoine rgulier de Nanci: Hugues l'avoit
relgu aux islets du Malingre, il fut le premier embarqu sur _la
Ddaigneuse_.

AUBERT (Pierre), 47 ans, cur de Fromentire, Chlons-sur-Marne; parti
par _la Ddaigneuse_.

AUDIN (Hilaire), 33 ans vicaire de Saint-Prix d'Auxerre, Yonne; celui-ci
toit trs-malade en sortant de Rochefort, il avoit perdu connoissance;
on le reporta sur _la Bombarde_, pour le remettre  Rochefort. Le
commissaire le fit recharger de suite sur _la Bayonnaise_; en mouillant
dans la rade de Cayenne, il tomba  l'eau, d'o on le hissa avec un
palan; il est revenu sain et sauf en France sur _la Ddaigneuse_.

AYM (Jean-Jacques), 46 ans, reprsentant du peuple, n  Montlimart,
dpartement de la Drme; vad le 5 brumaire an 8, naufrag en cosse
avec M. Perlet, et sauvs tous deux miraculeusement.

BEAUVAIS (Daniel de), 47 ans, officier du gnie, du Mans, condisciple du
directeur Carnot, savant et simple; parti sur un sudois, capitaine
Gardner, le 3 mars 1801,  ses frais, pour cent cinquante piastres, sans
vivres.

BEGU (Jean), 33 ans, prtre de Lombs, du Gers, vad le 12 mai 1799.

BERNARD (Casimir), 26 ans, de Chartres, officier, parti par _la
Ddaigneuse_.

BODIN (Mathurin), cur de Voide, la Rochelle; relgu en Espagne, savant
sans ostentation, et pieux sans cagotisme; parti  ses frais par les
tats-Unis, pour seize cents francs; 7 prairial an 9 (26 mai 1801).

BOSCAUT (Jean Raimond), 51 ans, chanoine d'Alby, Tarn; parti  ses
frais, pour mille francs, sur la golette de M. Duperrou, le 12 fv.
1801.

BRODIN (Pierre-Julien), 34 ans, vicaire de Pir, de Rennes; parti sur
_la Ddaigneuse_.

BROCHIER (Hugues-Joseph), 20 ans, domestique, de Grenoble; l'un des
mauvais sujets de _la Dcade_; vad en fructidor an 8 (aot 1800).

BRUMANT BEAUREGARD (Jean-B.), 51 ans, vicaire-gnral de Luon, Vende,
n  Poitiers; parti  ses frais pour mille fr., sur _le Victorieux_, 
la fin d'aot 1798.

BUFFEVANT (Jean-Aim), 37 ans, vicaire de Sainte-Marguerite de Paris,
est neveu de M. d'Argental,  qui Voltaire a tant crit. Cet exil, en
me donnant des dtails sur l'intimit de son oncle avec le philosophe de
Ferney, dont M. d'Argental, dit-il, baisoit les lettres, comme un amant
dans le dlire, les rubans ou les cheveux de sa matresse, n'a pas
oubli le soufflet qu'il reut de cet oncle moribond, pour lui avoir
parl de prtre et de confession. Parti  ses frais pour la somme de
cent cinquante piastres, sans vivres, sur un sudois, le 3 mars 1801.

CLAIRE (Michel), 25 ans, domestique, de Chambry, Mont-Blanc; parti sur
_la Ddaigneuse_.

COLLIN (Claude), 38 ans, vic. de Vovincourt, Toul, Meuse; parti sur _la
Ddaigneuse_.

COLLOQUIN (Pierre), 37 ans, vicaire de Vienne, n  Vienne-le-Chteau;
parti  ses frais au commencement de vendmiaire an 10 (septembre 1801).

COURTAUD (Pierre-Alexis), vicaire de Lugsans, Besanon, Jura; vad le
12 mai 1799.

COP (Michel), 50 ans, cur de Sundrecht, Gand, Escaut; vad le 12 mai
1799.

CORMIER (J. B.), 40 ans, bndictin de Vendme, n  Yvre, dpartement
d'Eure et Loir; parti sur _la Ddaigneuse_.

CUSTER (Nicolas), prtre rcollet de Namur, g de 30 ans; vad 
Surinam avec Brochier.

DAVI (Jean-Alexandre), 32 ans, vicaire de Ville-l'vque-d'Angers, n 
Chlons-sur-Loire; parti sur _la Ddaigneuse_, le 1er. janvier 1801.

DEBAY (Jean), 41 ans, rgent de l'cole des pauvres, Bruges, la Lys;
vad le 12 mai 1799.

DELUEN (J. Franois), 60 ans, prtre, de Nantes; parti  ses frais, par
les tats-Unis, pour la somme de seize cents francs, le 7 prairial an 9
(26 mai 1801).

DENEVRE (Jacques), 54 ans, prtre, commune d'Ectous, Bruges, Escaut;
vad en mai 1799.

DENOOD (Jacques), 34 ans, oratorien, Malines, Dyle; vad le 12 mai
1799.

DEYMI (J. Franois), 42 ans, vicaire de Trac, n  Cordes, prs Alby,
dpartement du Tarn; parti par _la Ddaigneuse_.

DEZANNEAUX (Joseph), 46 ans, vicaire de Nuel; parti  ses frais par les
tats-Unis, pour la somme de seize cents francs, le 26 mai 1801 (7
prairial an 9).

DORU (Pierre-Guillaume), 70 ans, n  Chteaudun, principal du collge
et ensuite chanoine de la Sainte-Chapelle; dport pour avoir consult
un grand-vicaire de Chartres, sur sa conduite  tenir pour recevoir dans
le giron de l'glise un prtre qui avoit abjur Dieu par crainte; parti
 ses frais, par les tats-Unis, pour la somme de seize cents francs, le
7 prairial an 9 (26 mai 1801).

DROUET (Pierre-Franois), 38 ans, natif de Beaulieu, sur la Roche, en la
Vende, vicaire de Luon; parti sur _la Ddaigneuse_.

DUCHEVREUX LECREVICHE (Jean-Adrien), 40 ans, minime, desservant de
Changi, de Chlons-sur-Marne; parti avec le prcdent.

DUMONT (J.-B.), 45 ans, cur de Bergerac, Dordogne; parti sur _la
Ddaigneuse_.

DUMONT (Philippe), 46 ans, cur de Mannelheusveert, Bruges, la Lys;
vad le 12 mai 1799.

FEUTRAY (Jean-Marie), trinitaire de Fontainebleau, n  Vannes,
dpartement du Morbihan, d'un excellent caractre; parti  ses frais,
pour mille francs, sur _la Jeune-Annette_, le 28 frimaire an 11 (18
dcembre 1800).

FLOTTEAU (Hubert), 34 ans, prtre de la commune d'Hectou; vad le 12
mai 1799.

GAYET (Jean-Pierre-Guillaume), 33 ans, prtre de Lyon, sa ville natale;
parti  ses frais, pour la somme de mille francs, sur _le Rocou_,  la
fin d'aot 1800.

GERMON (Jean-Mathias), 40 ans, vicaire de Talmont, Luon, Vende; parti
avec le prcdent, et pour le mme prix.

GODET (Charles-Louis), 32 ans, vicaire de Coin, Laon; parti pour mille
francs sur _le Rocou_, en fructidor an 8 (aot 1800).

GUERI DE LA VERGNE (Gabriel-Marie-Franois), 52 ans, Luon, Vende,
ancien gendarme de la gendarmerie du roi; parti  ses frais pour cent
cinquante piastres, sur un sudois, capitaine Gardner, le 3 mars 1801.

HUISENS (Marc-Ant.), 37 ans, prtre de S. Jean-de-Maurienne, Mont-Blanc;
parti  ses frais au commencement de vendm. an 10 (sept. 1801).

JULIEN (Louis), 38 ans, laque; hors de la colonie depuis 1800.

KEUKEMAN (Jean), 46 ans, chapelain de Saint-Evalburg, Anvers,
Deux-Nthes; vad le 12 mai 1799.

LAIN (Jean), 52 ans, cur de Saint-Julien de Vouvantes, de Nantes;
parti  ses frais, par les tats-Unis, pour la somme de seize cents
francs, le 7 prairial an 9 (26 mai 1801).

LEDIFFON (Charles), 38 ans, vicaire de Chrac, lieu de sa naissance, prs
Vannes, Morbihan; parti sur _la Ddaigneuse_.

LE JOLY (Jean), 54 ans, cur de Saint-Brieux, Ctes-du-Nord; parti sur
_la Ddaigneuse_.

MARGARITA (Gaston-Marie-Ccile), cur de Saint-Laurent, de Paris, g de
39 ans; dport pour avoir agi contre les thophilantropes; n  Avenay,
dpartement de la Marne. Parti  ses frais pour la somme de mille
francs, sur _la Jeune-Annette_, le 28 frimaire an 9 (18 dc. 1801).

Margarita, dou de talens suprieurs, d'une imagination ardente, d'une
mmoire vaste et bien meuble, avantag d'une belle taille et d'une
figure anglique o se peignoient la bont de son coeur, et sa trop
grande franchise, avoit t, avant la rvolution, vicaire, matre des
enfans de choeur de S. Nicolas-des-Champs de Paris; ensuite cur de S.
Laurent de la mme ville, et quelque temps aprs son retour, cur de la
Villette.

La calomnie l'a poursuivi dans les Deux Mondes: personne ne mritoit
plus que lui de faire des envieux, et personne mieux que lui ne pouvoit
les confondre, s'il et eu un caractre plus prononc.

Aprs six mois de langueur, suite d'une rvolution terrible qu'il avoit
eue dans sa succursale, il est mort au milieu de septembre 1804, g de
42 ans, aim et pleur dans toutes les paroisses o il avoit t en
fonctions.

MASSIOT (Jean-Franois), 41 ans, vicaire de Saint-Hlier, Rennes, Ille
et Vilaine; parti par _la Ddaigneuse_. Celui-ci, avec MM. Moulisse et
Brumeau de Beauregard, toit charg de fonds pour tous les dports; la
calomnie ou la mdisance les ont accuss d'une rpartition partiale, non
point  leur profit, mais pour se faire des cratures, contre
l'intention des donateurs.

MICHONNET (Jean-Franois), 33 ans, officier d'infanterie, dou d'un bon
coeur et d'un esprit conciliant, toit  la tte d'une habitation
appele Saint-Philippe, o il a servi les dports de son crdit et de
sa bourse. Parti  ses frais par Saint-Barthlmi, en pluviose an 9
(fvrier 1801).

Aujourd'hui (1805), secrtaire de la sous-prfecture de Gien (Loiret).

MISSONNIER (Claude), 36 ans, vicaire de Mayra, de Clermont, domicili au
dpartem. de la Haute-Loire; parti  ses frais, sur _la Jeune-Annette_,
pour la somme de mille francs, le 28 frim. an 9 (18 dcembre 1800).
Celui-ci, tant  Sinnamari, a t vol par Paviot et Julien, deux des
cinq voleurs dports sur _la Bayonnaise_, avec tant d'honntes gens,
dans l'intention de les fltrir.

MOONS (Jean-Bapt.), 43 ans, vicaire de Boorn, Anvers, Deux-Nthes; vad
le 12 mai 1798.

MOULISSE (Pierre), 54 ans, cur de Vindran, Alby, Tarn; parti  ses
frais pour la somme de mille francs, le 12 fvr. 1801, sur la golette
du cit. Duperon.

MOREAU DUFOURNEAU (L. M.), 40 ans, vicaire du Mont Saint-Sulpice, parti
 ses frais pour la somme de mille francs, sur _le Victorieux_,  la fin
d'aot 1798; celui-ci a crit l'histoire de la dportation, que je
regrette de ne pas avoir.

NAUDAUD (Pierre), 50 ans, cur de Tessonire, de la Rochelle, parti 
ses frais, pour la somme de seize cents francs, par les tats-Unis, le 7
prairial (26 mai 1801).

NERINKS (Jean), g de 22 ans, novice-capucin, de Malines, Dyle; n 
Ninove, dpartement de l'Escaut; arrt et pris comme cur, pour son
frre qui toit prtre, quoiqu'il ne ft lui-mme que tonsur; vad le
12 mai 1799.

PAIGN (Guillaume-Jean), 48 ans, cur de Saunires, Rennes, Ille et
Vilaine; mauvaise tte et bon coeur, a t trs-malheureux dans la
Guyane, par sa trop grande franchise envers quelques habitans  qui il
reprochoit leurs cyniques amours. Les croles libertins, qui n'aiment la
morale qu'en peinture, lui ont fait pleurer ses justes applications;
parti  ses frais pour la somme de mille liv., en fructidor an 8 (aot
1800).

PARS (Pierre), 39 ans, cur de Tentavel, Narbonne, l'Aude; vad le 12
mai 1799.

PARISOT (Andr), 50 ans, chantre et chanoine d'Auxerre; dport pour
avoir poursuivi, en 97, les jacobins  coups de bton. Celui-ci a mari
clandestinement l'agent Burnel, qui l'a perscut pour avoir bruit ce
mystre. Il toit trs-instruit, et d'un caractre sociable. vad le 5
brumaire an 8, naufrag et mort en cosse, le 9 janvier 1800.

PAVY (Jean-Hilaire), 32 ans, vicaire de Faye, Angers; parti  ses frais
pour la somme de mille fr., sur _le Rocou_; excellent musicien, ayant
beaucoup de gnie naturel, et encore plus de prtentions. Il toit un de
nos compagnons  la case S. Jean; il avoit t dport pour avoir fait
ou prch un sermon qui dplaisoit au commissaire du directoire; il a
t vivement regrett de quelques amis au milieu desquels il se retrouve
aujourd'hui 1805. Parti  la fin de fructidor an 8 (septembre 1800).

PERLET (Charles-Frdric), 41 ans, journaliste de Paris, vad le 5
brumaire an 8. Son exil l'a ruin; il a fait naufrage avec Parisot. 
son retour, il a t accueilli par M. Maradan; aujourd'hui, il est
libraire  Paris, rue de Tournon. Ses malheurs et sa franchise doivent
lui concilier l'estime et la confiance des honntes gens.

PILOT (Adrien-Henri), 33 ans, vicaire de Niort; rappel spcialement, et
parti  son compte sur la _Jeune-Annette_, le 28 frimaire (18 dcembre
1800).

PITOU (Louis-Ange), dit _le Chanteur_, g de 37 ans, laque, n le 10
avril 1767,  Valenville, paroisse de Molans et Molitard, ci-devant
marquisat de Prunelay, comt de Dunois,  deux lieues de Chteaudun,
aujourd'hui sous-prfecture du dpartement d'Eure-et-Loir; dport 
Cayenne le 21 janvier 98, pour avoir compos et vendu des chansons
royalistes. Parti  ses frais, par les tats-Unis, pour la somme de
seize cents francs, le 7 prairial an 9 (26 mai 1801).

PLANCHAN (Antoine), 35 ans, n  Alby, desservant de Saint-Salvi,
dpartement du Tarn; parti par _la Ddaigneuse_.

REYPHINS (Joseph), 39 ans, vic. de Vesfleteren, Ypres, la Lys; vad le
10 oct. 1798; vicaire de l'glise catholique romaine des Irlandais de
New-Yorck, dans les tats-Unis.

ROMELOT (Jean-Louis), 47 ans, sous-chantre de la cathdrale de Bourges.
Celui-ci, d'une navet sans pareille, nous demandoit, pendant la
traverse, si nous trouverions de grandes routes et des phatons dans
la Guyane. Cette question ne doit pas plus surprendre que celle de
certain dport de bien meilleure foi, surnomm par nous Pont-Euxin,
pour avoir cru aller en Amrique par la More, et celle de cet autre qui
demandoit o toient les relais de vaisseaux, servant d'auberge.

Parti  ses frais, pour la somme de 1000 francs, sur _le Rocou_, en
fructidor an 8 (aot 1800).

RUBLINE (Jean-Baptiste-Joseph), 41 ans, cur de Chingi prs Orlans,
dpartement du Loiret; parti  ses frais, pour la somme de mille francs,
 la fin d'octobre 1799. Il est rentr dans sa mme cure, chri et aim
de ses paroissiens, pour ses vertus et ses talens. Il prche d'exemple.
Dans la Guyane, il a difi le canton de Kourou par la saintet de ses
moeurs, et l'a gay par sa franchise et sa cordialit.

SAINT-AUBERT (Louis), 52 ans, marchal-expert, n  Rumaucourt,
dpartement du Pas-de-Calais; il toit notre jardinier et notre
compagnon d'infortune  la case S. Jean; il a t cribl d'ulcres; son
existence est un prodige. Dport pour migration, tant cocher d'un
grand prince. Parti par _la Ddaigneuse_; aujourd'hui rsidant  Paris.

SAINTUBERY (Jacques), 42 ans, vicaire de Rulains, Tarbes,
Hautes-Pyrnes; parti sur _la Ddaigneuse_.

SERGENT (Pierre), 30 ans, sans tat, de Lyon; l'un des cinq mauvais
sujets de _la Dcade_; prisonnier  la Barbade; aujourd'hui en France.

TAUPIN (Pierre), 46 ans, distillateur, Trguier, Ctes-du-Nord; vad le
12 mai 1799.

WAGNER (Jean-Michel), 30 ans, prtre de Trves, Forts; vad avec
Brochier.

VAUTRAUD (Claude-tienne), 68 ans, prieur des bndictins de Besanon,
natif d'Epneau; parti sur _la Ddaigneuse_.


     _Liste des dports tablis  Cayenne; de ceux qui sont
     revenus en France par la Martinique, accueillis par la
     famille de Sa Majest l'Impratrice; et enfin, de ceux pris
     par les Anglais, et revenus par le Canada_ (tous  la suite
     du trait d'Amiens).

ABEILARD (Pierre-Joseph), 40 ans, n  Lauron, dans la Vende, vicaire
de Noire-Terre, diocse de la Rochelle. Rentr par la Martinique.

BASSIRE (Louis-Raphal), 32 ans, cocher, de Caen; tabli cultivateur 
Cayenne.

BONNERYE (Pierre-Vincent), 50 ans, cur de Bziers, l'Hrault; n 
Rougeant, mme dpartement. Parti par la Martinique.

BONNIER (Claude), 31 ans, fondeur, Chambry, Mont-Blanc; mal fam, un
des Barbets envoys sur _la Bayonnaise_; vad aprs le trait d'Amiens.

BOUCHER (Jean), 50 ans, cur de Saint-Albe, Metz, Moselle. Parti par la
Martinique, o il est rest long-temps.

BRIDEAUT (J.-B.), homme instruit, laborieux, bon habitant, bon ami, bon
cultivateur; rest  Cayenne chez M. Dubois. Cocher, n  Paris, dp. de
la Seine; dport pour migration.

BRUS (Jacques), 50 ans, cur de Pichaudire, n  Bruyres, dpartement
du Tarn. Parti par la Martinique.

CAPON (Michel), 28 ans, menuisier, Paris, Seine; rest  Cayenne.
Celui-ci nous a prouv par l'exercice de son mtier, combien Rousseau
raisonnoit juste, en invitant les parens  donner un tat manuel  leurs
enfans. Tandis qu'on lui faisoit la cour, et qu'on le payoit
gnreusement pour qu'il ft ou des canots ou des meubles, nos casuistes
et nos lettrs mouroient de faim, ou demandoient humblement asile aux
hommes de la nature, qui n'ont besoin que de pcher et de chasser pour
vivre sans bibliothque et sans prtre.

CARVAL (Jean), 45 ans, vicaire de Planchant, de Quimper, Finistre.
Revenu par la Martinique.

CHABASOL (Denis-Hugues), 51 ans, cur de la Duz, Sens, Yonne. Accueilli
 la Martinique; revenu en France en 1802; il est parti de Cayenne avec
soixante autres, sur une mauvaise golette, o ils ont t exposs  de
trs-grands dangers. Aim et chri pour son rudition, son esprit
conciliant et ses moeurs. Aujourd'hui, 1805, cur en titre de Seignelei,
prs Auxerre.

CHACHAI (Laurent), 36 ans, chanoine rgulier, Saint-Diez, Vosges; n 
Beaude-Supt. Parti par la Martinique.

CHAVET (Joseph), 31 ans, prtre d'Orgelet, Besanon, Doubs. Parti par la
Martinique.

CLAVIER (Xavier), 54 ans, frre Trapiste de Sept-Fons. En 1792, il fut
dport comme prtre rfractaire, mis en rade devant l'Isle-d'Aix, avec
les 800 victimes si cruellement tortures par Lalier; dport encore
cette fois comme prtre, sans jamais se plaindre, sans cesser d'offrir
ses peines  Dieu, en bnissant ses perscuteurs, vivant du travail de
ses mains, prchant d'exemple par sa pit, et partageant son strict
ncessaire avec les indigens. Accueilli  la Martinique.

CLAUDON (Jean-Claude), dit pre Ananie, gardien des Capucins de Toul,
Vosges, g de 67 ans; celui-ci ne s'est pas lev de son lit depuis deux
ans. La vieillesse et les grandes infirmits qui semblent chaque jour
ouvrir son tombeau, ne lui ont rien t de sa gaiet. Ce vnrable
vieillard, vot et impotent, a t spcialement accueilli  la
Martinique, par la famille de Sa Majest l'Impratrice. Il bnit Dieu,
l'empereur, sa famille, et ne dsespre pas de revoir la France.

COLENO (Jean-Louis), 48 ans, n  Vannes, Morbihan; revenu en France par
la Martinique.

COLN (Dieu-Donn), 45 ans, vicaire de Saint-Diez, Vosges; n 
Saint-Diez.  la Martinique.

COMPOINT (Jean-Philippe-Franois), 34 ans, prtre de Vendme, Blois.
Parti par la Martinique.

CORNEVILLE (Jacques), cur du Poilay, Chartres, Eure et Loir. Parti par
la Martinique.

DARGENT (Christophe), 43 ans, ouvrier, Paris, Seine. Parti par la
Martinique.

DAVIOT (Denis), 34 ans, bndictin, Besanon, Haute-Sane. Parti par la
Martinique.

DE LA CROIX (Julien), 39 ans, principal du collge de Dol, Ille et
Vilaine, instruit, tolrant et doux, vivant  Cayenne du travail de ses
mains. Mort dans cette le en 1802.

DUJARIER (Jean-Julien), 45 ans, cur de Javron, Mans, Mayenne, n 
Amme. Le malheur lui avoit un peu alin l'esprit. Pendant la traverse,
lorsque nous passmes le dtroit des les du cap Vert, il alla dire au
capitaine, avec ce flegme dchirant d'un malheureux qui va au supplice:
Monsieur, cette le de Saint-Vincent est dserte, il y a un volcan;
veuillez bien m'y dbarquer, et que j'y meure en paix. Le capitaine le
renvoya, en se retournant pour pleurer. Parti par la Martinique.

DUPUIS (Jacques), 48 ans, oratorien de Beauvais, n  Soissons,
dpartem. de l'Aisne. Parti par la Martinique.

DUVAL (Guillaume), 40 ans, surnomm le Bon et le Brutal, par M.
Gilbert-Desmolires avec qui il avoit eu une violente rixe. Dans la
Guyane franaise, il gardoit les vaches au canton d'Yracoubo. Vicaire de
Sainte-Pazane de Nantes, natif de Saint-Dolet, de la Seine-Infrieure.
Parti par la Martinique.

GARNIER (Jacques-Franois), 35 ans, vicaire de Gant-au-Perche, diocse
de Chartres; n  Chaulnes, dpartem. de l'Orne; secrtaire de M. de
Marbois  Synnamari; d'une pit exemplaire.

Il toit de mon cours de rhtorique; nous l'appelions l'colier
vertueux. Revenu en France par la Martinique.

GENTEL (Jean-Pierre), 47 ans, cur de Meyris, Vienne, Isre. Parti par
la Martinique.

GIVRY DES TOURNELLE, (Jean-Charles-Juvenal-Henri, de), 35 ans,
chevalier, Laon, Aisne; a pous par reconnoissance la fille de M. Colin
qui lui a sauv la vie. Repass en France en 1803.

GRAFF (Bernard), 34 ans, prtre, Metz, Moselle. Parti par la Martinique.

GRANDE-MANGE (Hyacinthe), 42 ans, chapelain de Gigu, Vosges. Parti par
la Martinique.

GURLIAT (Pierre-Louis), 51 ans, vicaire d'Aillou, Annecy, Mont-Blanc. 
la Martinique.

HAYES (Julien de la), 51 ans, cur de Pont-l'vque, Lisieux, Calvados;
n  Vire, mme dpartement. Parti par la Martinique. Celui-ci avoit t
nomm  sa cure, par Louis XVI, dans son voyage de Cherbourg. La
paroisse dont il n'toit alors que vicaire, venoit d'tre ravage par la
grle; il dit au monarque, avec ce zle vanglique digne d'un bon
ministre et d'un prince qui aime la vrit: Sire, les rois et les
prtres ne doivent exister que pour le bonheur des peuples; nos
paroissiens sont ruins par la grle, ils n'ont point de pain; ils
soupiroient aprs votre arrive; ils pourront dire: Nous l'avons vu, et
par lui, nous vivons.--Oui monsieur, rpondit le roi, ils seront
secourus, et ils le seront par vous; tous ces infortuns sont mes
enfans; que par vous ils aiment leur religion et leur prince.

JARDIN (Franois), 51 ans, desservant de Bolange; n  Bourges.

Celui-ci a t mis au cachot par Burnel, qui l'a relax sans raison
comme il l'avoit fait arrter.

JUMILLAC (Ren-Flix-Chapelle de), 49 ans, n  Fontaine dans la
Vende, chanoine de Toul, dpartem. de la Meurthe; il dbarqua le 5
prairial du brick _l'Assistance_, qui choua au sortir de la rade.
Revenu en France, en 1802 avec M. Tournachon, ils ont t pris par les
Anglais, conduits  Hallifax, aux isles Miquelon, et de l  Qubec,
dans l'Amrique septentrionale.

LAFOND (Antoine), 43 ans, cur d'Epannes, Saintes, Charente-Infrieure.
 la Martinique.

LA MALATHIE (Bernard Marc-Gabriel), 40 ans, vicaire de Salleiches,
Comminges, Haute-Garonne.  la Martinique.

LAY (Antoine), 35 ans, vicaire de Luzarches Comminges, n  Lordet,
dpartement des Hautes-Pyrnes.  la Martinique.

LECLERC (Nicolas), 29 ans, cordonnier, Chambry, Mont-Blanc, l'un des
cinq voleurs de _la Dcade_.  Cayenne.

LEGUEULT (Thomas), 49 ans, n  Vire, dpartement du Calvados, vicaire
de Dourdan, prs Chartres.  la Martinique.

LHUILLIER, 42 ans, augustin de Paris, lieu de sa naissance; neveu de M.
Parent, cur de Saint-Nicolas-des-Champs de Paris; dtenu  Bictre, en
1794, avec l'auteur, et tous les curs de Paris. Mort en 1802. Lhuillier
est repass en France par la Martinique en 1802.

MARDUEL (Humbert), 36 ans, Augustin, Rennes, Ille et Vilaine.  la
Martinique.

MATERION (Toussaint-Pierre), 51 ans, cur d'Ignogles, Bourges, dp. du
Cher.  la Martinique.

MAURI (Gabriel), 45 ans, cur de Montomier, Bourges, Cher; celui-ci a
t l'avocat des dports indigens; il a fait sortir des mains rapaces
les fonds qui nous toient envoys de Surinam, et dont une grande partie
avoit t antrieurement mal distribue, pour ne rien dire de plus.
Chri  la Martinique, et revenu en France au frais de la famille de S.
M. l'Impratrice.

MAZURIER (Jean-Bapt.), 42 ans, marin de Saint-Pol-de-Lon, Finistre, n
 Landernau, prs Brest. Il a prouv de grands chagrins de famille, en
revenant en France.

MIQUELOT (Marguerite), 33 ans, servante, de Nancy, Meurthe. Marie 
Cayenne. Celle-ci est la seule femme qui ait t dporte avec les
prtres. C'toit une voleuse. Pendant la traverse, elle faisoit socit
avec quelques bandits chargs sur _la Bayonnaise_. Une montre fut vole;
visite faite, la montre se trouva sur la Miquelot, dans certain endroit
qu'on devine plutt qu'on ne le souponne. Elle a fait mentir le
proverbe qui dit qu'une coquine ne devient pas honnte femme.

MONNEREAU (Jean-Pierre), 33 ans, sous-diacre, Rieux, Arrige; dport
comme prtre rfractaire.  la Martinique.

MONTANGERAN (Pierre), 33 ans, prtre, Mcon, Sane et Loire. Dcri pour
ses moeurs. Parti par la Martinique.

NECTOUX (Claude), 40 ans, cur de Sainte-Radegonde, Autun, Sane et
Loire.  la Martinique.

NOGUE (Ren), 46 ans, cur prs Saint-Malo, n  Saint-Mange, Ille et
Vilaine.  la Martinique.

NOURRY (Jean), cordonnier, n  Rennes en Bretagne, plac chez Delpont,
 Cayenne.

PAVEC (Yves), 47 ans, vic. de Plogonac, Quimper, Finistre. Parti par la
Martinique.

PAVIOT (Martin), musicien, Bourges, Cher; l'un des voleurs de _la
Bayonnaise_. Rest  Cayenne.

PELLETIER (Flix), 42 ans, n  Romorantin, dpart. de Loir et Cher,
cur de Prugniers, Loiret; celui-ci possde un remde infaillible pour
la rage. Parti par la Martinique.

PIERRON (Jean-Pierre), 52 ans, cur de Villers-le-Sec, Chlons, Marne,
n  Bievelle, dpartement de la Haute-Marne, dport en vertu de la loi
du 30 vendmiaire an I. En 1789, M. Pierron toit li avec M. Drouet,
qui a arrt le roi  Varennes, le 23 juin 1791. Parti par la
Martinique.

PILON (Nicolas), chanoine de Saint-Victor, de Paris, 43 ans. Parti par
la Martinique.

PLOMBAT, (Antoine-Pierre), 50 ans, cur de Salvignac, Rhodez, Aveyron.
Parti par la Martinique.

POIGNARD (Jacques-Denis), 41 ans, cur de Lumeau en Beauce, Orlans,
Loiret. Parti par la Martinique.

PORTE (Guillaume), 52 ans, cur d'Esmolette, Chambry, Mont-Blanc. Parti
par la Martinique.

POITHIER (Nicolas), 22 ans, laque, Metz, Moselle; l'un des mauvais
sujets de _la Bayonnaise_. Je ne sais rien de positif sur son sort.

PRIGEANT (Jean-Guillaume), 41 ans, vicaire de Glomel, Finistre, n 
Rong-Neuvil, Ctes du Nord. Parti par la Martinique.

PRODON (Charles), 52 ans, n  Vire, dans le Calvados, prtre, chanoine
de la Sainte-Chapelle de Dijon, commissaire du pouvoir excutif  Lyon.
tabli  Cayenne.

Celui-ci a t jug le mme jour que moi; il fut absous, remis en
prison, et dport pour avoir crit une lettre virulente contre
l'ex-directeur Barras.

RAGUENEAU, 49 ans, capucin de Blois, Loir et Cher.  la Martinique.

RENARD (Joseph), 34 ans, perruquier, de Saint-Malo, Ille et Vilaine.
Celui-ci, en repassant en France, en 1801, a t pris par les Anglais,
conduit aux les Miquelon, de l  Qubec dans l'Amrique
septentrionale. Les Franais demeurs dans cette partie du Canada, l'ont
accueilli avec une joie inexprimable. Quoique ces colons soient soumis 
l'Angleterre depuis plus d'un demi-sicle, leurs vainqueurs n'ont jamais
pu se les concilier; ils ddaignent mme d'apprendre leur langue. Renard
a t si ft chez ces bons Franais, que le gouverneur britannique l'a
fait repartir au bout de trois semaines, de peur que le souvenir du nom
franais, rveill par sa prsence, ne ft fermenter les esprits contre
la Grande-Bretagne. Il m'a confirm un fait que je savois dj par des
Amricains dignes de foi: aux sources du Missouri et prs du saut de
Niagara, se trouvent plusieurs villes o le gouvernement anglais est si
excr, qu'il est oblig de traduire en franais ses rglemens
constitutionnels. Les vieux Francs qui habitent ces villes se sont
rvolts plusieurs fois. Le nom de Moncalme leur arrache des larmes.
Depuis peu, un migr franais qui portoit ce nom, ayant t mis 
terre, a t enlev par les Canadiens carabes, qui l'ont entran dans
les terres, en baisant ses vtemens avec la nave expression des hommes
de la nature.

ROUX (tienne), 52 ans, cur de Coulange, Clermont, Puy-de-Dme. Parti
par la Martinique.

TENEBRES (Alexis-Charles-Franois), 57 ans, cur de Croix-de-Vic, Luon,
Vende. Parti par la Martinique.

THEVENET (Franois-Thomas), 48 ans, chanoine de Besanon, Jura, n 
Cuisan, dpartement de Sane et Loire; parti  ses frais, en vendmiaire
an 10 (24 septembre 1801). Revenu en France avec Renard, par le Canada.

Celui-ci toit notre cantinier  Rochefort. L'auteur a t dtenu, en
1802,  Sainte-Plagie, avec son neveu: il seroit  souhaiter qu'il
ressemblt  son oncle.

TOREL (Nicolas-Aubin); 46 ans, vicaire d'Arcaney, Rouen,
Seine-Infrieure, celui-ci toit moribond au moment de notre dpart.
C'toit un prdestin pour le ciel; il est mort pulmonique  Cayenne, en
1801.

TROLL (Charles), 40 ans, vicaire de Nancr, n  Poissy, dpartement de
l'Yonne. Celui-ci toit du cours des deux Robespierre, dont il ne
partageoit point les opinions, mais sur le compte desquels il nous a
donn des renseignemens prcieux. Revenu en France par la Martinique.

VAILLANT (Jean-Pierre), 43 ans, cur de Vierson, lieu de sa naissance,
Bourges, Cher; spcialement accueilli par la famille de S. M.
l'Impratrice. Il a souffert des maux inous dans la Guyane.

VERMOT (Franois), 37 ans, commis-marchand, n  Paris, Seine. Revenu en
France par la Martinique en 1803. Le gouvernement n'a pas d'amis plus
sincres. En 93, il toit employ dans l'tat-major de Dumouriez qui
l'enveloppa dans sa fuite. En 97, il fut condamn  mort comme migr,
par une mprise de nom; ensuite dport; aujourd'hui, il est
crivain-copiste au palais de Justice  Paris, mritant  tous gards
une meilleure place.

_Fin des listes._

       *       *       *       *       *

Sur le soir, Cayenne et la Guyane sont loin de nous; adieu, colons
sensibles, adieu, amis gnreux qui avez bris mes fers.

Nous sommes  soixante-dix lieues de Cayenne entre le ciel et l'onde.

Au moment o nous embarquions pour revenir dans notre patrie, 71
dports, pour une cause oppose  la ntre (la machine infernale),
mettoient  la voile pour se rendre au lieu de leur exil,
_Mahe-les-Schelles_. Nous nous sommes rencontrs en route; que nous
sommes-nous dit? Quelques-uns de ces exils avoient t plus que
spectateurs du 18 fructidor; ils s'toient mme trouvs au passage de
quelques-uns de nos premiers dports  la suite de cette fameuse
journe: ils ont suivi la mme route, conduits par les mmes gendarmes 
qui ils avoient donn des ordres pour notre exil trois ans auparavant.
Que nous sommes-nous dit?

Vous tes exils, nous vous plaignons; une leon d'exil est une leon
de sagesse et de modration; quels que soient vos griefs, nous vous
plaignons encore; quand on revient d'un tombeau comme le ntre, le
pardon et l'oubli des injures n'est plus une lutte du coeur et de la
nature contre la raison et la vertu, c'est un doux penchant qui n'a de
retour sur nous que par le souvenir de nos plaies, dont les cicatrices,
si elles font couler nos pleurs, nous pntrent d'une douce philosophie
pour tous les hommes, et d'une compassion vertueuse, mme pour les
coupables qui vont subir leur sort.

Le gouvernement est un bon pre qui ne punit qu' regret et qui
pardonne avec plaisir. Quelquefois on lui en impose, ou il doit au
peuple pour sa sret des actes d'une justice rigoureuse. Vous vous
rjouissiez de notre exil, nous sommes sensibles au vtre, et nous
voudrions que vous n'eussiez pas eu besoin de cette preuve pour
acqurir notre exprience; allez  votre destination. Si quelques-uns
de vous reviennent en France, qu'ils aient du plaisir  dire avec nous:
_Aprs douze annes de malheurs, enfin la rvolution est finie, tous les
partis sont teints, tous les Franais s'embrassent, l'univers est en
paix; soyons tous unis, travaillons tous en commun  la tranquillit de
notre patrie et  l'dification de nos familles; que notre bonheur
individuel dcoule de la flicit publique!_

Voici quelques notions sur Mahe-les-Schelles, extraites des lettres de
ces dports. Je crois que ces dtails, qui sont un tableau comparatif
de ce qu'on a lu dans cet ouvrage, intresseront tous les Franais.

Cette parit est la roue de fortune de la rvolution, dont nous avons
tous occup un rayon; aujourd'hui que la morale, la religion et la paix
nous en font descendre et nous ouvrent les yeux, racontons-nous sans
aigreur les nuances diffrentes de ce terrible songe: puissions-nous
tous nous attendrir ensemble, nous pourrons tous nous pardonner
ensemble!

       *       *       *       *       *

_ Mahe-les-Schelles, le 25 vendmiaire an X._

Ma chre pouse, tu n'as tard  recevoir de mes nouvelles que par un
vnement malheureux qui nous est survenu dans la traverse. Nous avons
t six semaines  rparer les avaries faites au btiment de _la
Chiffonne_ sur laquelle j'tois embarqu.

Notre dpart prcipit nous a fait faire plusieurs conjectures; nous ne
savions si c'toit pour profiter du bon vent, ou pour viter les
Anglais, qui nous observoient depuis long-tems avec deux frgates de 18
et deux vaisseaux rass, que le mauvais tems avoit obligs de gagner la
cte. Cette nuit fut terrible, je crus qu'elle seroit la dernire de ma
vie; la mer toit si houlleuse, que l'quipage, dans un morne silence,
sembloit entendre sonner sa dernire heure; enfin nous en fmes quittes
pour l'effroi: un vent favorable enfla nos voiles jusqu' la hauteur de
Cayenne o nous croyions aller. (Ils y toient attendus, et l'agent nous
a dit qu'il comptoit les envoyer de suite dans le dsert, sans leur
permettre de mettre le pied dans l'le.) Nous prenions patience; mais
quelle fut notre surprise et notre douleur, lorsque, le 9 prairial, nous
longemes sa hauteur! que de penses, que de troubles agitrent notre
coeur, bouleversrent, confondirent, comprimrent nos facults, notre
me! nous ne savions si nous existions encore..... si nous devions
exister....  incertitude!...  incertitude! oui, tu es un enfer, tu es
tout un enfer!.... En passant le tropique du cancer et la ligne, nous ne
savions pas n'tre encore qu'au quart de notre route, quoique nous
fussions  plus de 1,600 lieues du sol franais. Nous devions dpasser
le tropique du capricorne, le cap des temptes, dit de Bonne-Esprance,
et remonter  l'Est,  9 degrs de latitude au-dessous de Cayenne. Le 24
floral, nous apermes une golette portugaise dont nous emes bon
march: cette prise fut estime 15,000 fr., et chaque matelot eut 40 fr.
de part.

Le 14 prairial, une frgate portugaise vint  notre rencontre; le combat
s'engagea  midi: l'affaire fut chaude de part et d'autre, on se battit
 porte de pistolet; la Portugaise, dmte, et ayant perdu 48 hommes,
amena  huit heures du soir. De notre ct, nous n'avons perdu qu'un
matelot.

Le 28 prairial, notre _Chiffonne_ s'empara, sans coup frir, d'un navire
anglais venant des Grandes-Indes, charg d'une cargaison estime cinq
millions. (Ils toient prs du canal de Mosambique). La mer toit si
houlleuse, que nous ne pmes l'amariner. Le navire anglais le _Bellony_
vint nous enlever cette riche capture; nous faillmes succomber. Le feu
du ciel et celui de l'ennemi nous rasrent deux mts; la nuit nous fut
favorable. Nous nous sauvmes  l'aide d'une voile que nous attachmes
comme nous pmes aux dbris pendans de notre misne fracasse; l'ennemi
disparut, nous ne faisions pas d'eau, nous nous rparmes comme nous
pmes avec quelques bouts de mts; nous prmes et relchmes le
_Bellony_ qui fila vers l'Isle de France (ils ont pass entre Madagascar
et l'Isle de Bourbon), conduit par des officiers et des matelots
dtachs de notre bord, tandis que nous fmes voile pour
_Mahe-les-Schelles_, o nous dbarqumes le 25 messidor (14 juillet
1801). Que nous aimons  payer un juste tribut de reconnoissance au
capitaine et  l'tat-major de _la Chiffonne_! Oublie mes ennemis comme
je les oublie moi-mme, pardonne-leur, tais leurs noms, mais prononce
avec ivresse celui du capit. _Guieysse_; il est bon guerrier, bon marin,
il nous a sauv la vie; grave son nom dans tous les coeurs sensibles,
mets-le  ct du mien.

En arrivant  Mahe-les-Schelles, lieu de notre destination, nous
logemes au gouvernement, espce de caserne. Le tableau de nos malheurs,
appuy des tmoignages que l'quipage rendit de notre conduite, pendant
notre traverse, nous gagnrent la bienveillance du gouverneur, le
citoyen Guieysse; il consentit  nous recevoir dans l'archipel, en nous
surveillant, et bientt il nous protgea contre plusieurs habitans qui
redoutoient notre prsence, et qui s'opposoient  notre dbarquement.

Depuis notre arrive, ces mmes habitans sont un peu revenus sur notre
compte; plusieurs en ont pris plusieurs de nous chez eux, principalement
ceux qui ont des tats utiles pour la colonie; les autres sont nourris
aux frais du gouvernement franais qui,  ce qu'on assure, a fait, pour
cela, passer des fonds  l'Isle de France. Voici notre nourriture:

Du riz crev, en place de pain et de soupe; de la tortue, poisson dont
la chair ressemble beaucoup  celle du boeuf, meilleure  mon got, et
beaucoup plus rafrachissante (on en trouve qui psent jusqu' 400
liv.); enfin, du poisson, du riz; mais pour boisson, de l'eau, et
seulement de l'eau. Voil la vie que nous avons mene pendant un mois.
La tortue nous a manqu pendant 15 jours, et nous tions fort
embarrasss pour y suppler, car le lieu de notre exil est une colonie
naissante, dont nous sommes presque les fondateurs, ou du moins des
premiers habitans. Il n'y a  Mahe qu'environ soixante habitations de
blancs, distantes de quelques lieues les unes des autres. Le long sjour
que la frgate a fait dans cette le a consomm beaucoup de denres,
quoiqu'elles y soient abondantes, mme en volailles.

Mahe est peupl de plusieurs dports de l'Isle de Bourbon qui ont
malheureusement figur dans les terribles rvolutions de ce pays. Ils
ont t aussi  plaindre que nous dans un lieu inculte comme celui-ci,
o ils ont t dposs, ou plutt jets, sans vivres et sans instrumens
aratoires, accompagns seulement de quelques ngres avec qui ils ont
fait quelques plantages. Aujourd'hui plusieurs de ces nouveaux Robinsons
se trouvent dans l'aisance, nous donnent asile, et nous racontent en
pleurant combien ils ont souffert. Le tableau des erreurs
rvolutionnaires et de l'industrie humaine, n'est pas moins sensible ici
que dans la mtropole de France. Au bout de deux ans, des Sudois,
pousss par un coup de vent, ont abord sur ces les qui font partie des
Maldives. Ces points de terre oublis, sont devenus un lieu de relche
et un point de mire pour tous les navigateurs qui prennent la route des
Grandes-Indes par le canal de Mosambique. Ainsi les colonies se forment
et se peuplent quelquefois sans grever la mre-patrie. Nos les, qui
n'avoient acquis quelque clbrit qu'en 1783, deviendront peut-tre un
comptoir important. Si leur tendue est trs-borne d'un ct, de
l'autre elles sont en assez grand nombre et assez voisines et de
Madagascar et de l'Isle-de-France, et des ctes de la Cafrerie et du
Zanguebar, pour mriter l'attention du Gouvernement. Les Anglais les
convoitent dj, et nous avons eu  nous dfendre contre leurs
invasions. Le gouverneur nous anime, nous protge, et dsire qu'on lui
envoie du monde.........

L'auteur de cette lettre, en comparant ses dsastres avec les ntres,
nous apprend que lui et ses compagnons ont absolument couru les mmes
chances. Dans le golfe de Gascogne, ils furent assaillis par les
Anglais; leur btiment eut le mme sort que notre _Charente_, 
l'embouchure de la rade du Verdon[24]. Aprs le combat, ils relchrent
dans un des ports d'Espagne, d'o ils conurent, comme nous, l'esprance
illusoire de rentrer sur le sol franais. Ainsi, l'exprience du mal
qu'on fait aux autres, nous corrige en nous rendant plus circonspects et
plus sensibles.

[Note 24: Voy. premier volume, seconde soire, p. 75 et suivantes.]

S'ils ont t repousss d'abord par les habitans des Isles-de-France et
de Bourbon, aujourd'hui on leur tend une main secourable; car le malheur
a expi, ou leur dlit, ou leur erreur, aux yeux des Franais
d'outre-mer. L'auteur de cette lettre annonce qu'il espre passer 
l'Isle-de-France, pour succder  l'imprimeur qui vient de mourir. Un
crole fortun lui a confi l'ducation de ses enfans. Du reste, ils
n'ont perdu personne dans la traverse; mais le climat qu'ils habitent
tant -peu-prs au mme degr de chaleur que Cayenne, leur a occasionn
les mmes maladies.

La teneur de cette lettre prouve que l'me de celui qui l'a dicte est
fondue de douleur et de sensibilit. Les rflexions qu'il fait sur le
cours de la vie, et de la rvolution  laquelle il ne fut point
tranger, prouvent que les circonstances et la fougue des vnemens ont
plong quelques hommes honntes dans une ivresse frntique, que leur
repentir doit nous faire oublier, comme les coups que nous donneroit un
somnambule. Ma profession de foi n'est pas douteuse  l'gard de
celui-ci: en 1793, il toit un des membres les plus zls du comit
rvolutionnaire de la section Marat, aujourd'hui l'Odon; il m incarcra
pendant huit mois, et me fit passer au tribunal rvolutionnaire. Aprs
le 9 thermidor, la chance ayant tourn contre ceux qui avoient incarcr
les autres, ma conduite  son gard m'assura son estime, sans jamais
concilier nos opinions. Son exil, comme le mien, m'a fait rflchir de
nouveau sur les vicissitudes des rvolutions et des empires qui, comme
de grands fleuves, courent au gouffre de l'ternit, en charriant dans
leurs lits des atomes, tristes jouets des ondes qu'ils croyent
gouverner.

29 mai, nous sommes  120 lieues de la Guyane.

Le brik que nous montions, nomm _l'Assistance_, voguoit sur son lest,
 l'adresse de M. Johel, sous le nom de M. Schmit,  New-Yorck. C'toit
une ancienne prise qui avoit chang de nom, et que l'agent, sous le nom
de Beauregard, avoit revendue, et envoyoit  vide avec des dports
indigens, pour qu'elle ne ft pas envie aux Anglais. Les premiers huit
jours de cette traverse s'coulrent comme un songe. Au dfaut de
pouvoir converser avec notre quipage, qui ne nous entendoit pas, nous
nous concertions pour savoir comment et quand nous nous embarquerions de
l pour France. La passe toit neuve et critique. Aller  la grce de
Dieu, sans fortune, sans moyens, dans un pays o on ne connot personne,
et dont on n'entend pas la langue, c'est errer comme des fantmes au
milieu des vivans. Cette pnible sollicitude, jointe au motiv de nos
passe-ports, en redoublant l'ardeur que nous avions de revoir notre
patrie, comprimoit dans nos coeurs le plaisir du dpart. Quoique nous
fussions tous galement borns  des moyens pcuniaires insuffisans pour
parer aux moindres retards et aux plus petites chances, les moins 
l'aise toient les moins inquiets ici comme  notre arrive  Cayenne:
la Providence met un trsor dans le coeur de l'honnte homme que la
fortune disgrcie.

Nous ne songions qu'au bonheur de toucher le sol des zones tempres.
New-Yorck toit tout ce que nous dsirions. Au bout de douze jours, le
capitaine nous fit entendre que nous relcherions  Newport pour ne pas
faire quarantaine  New-Yorck, parce que c'toit le tems de la fivre
jaune ou de la peste, et que nous venions des pays chauds. Cette
nouvelle nous consterna; nous pouvions rester un mois dans ce petit
port, faire encore quarantaine  New-Yorck, manger nos fonds, manquer
l'occasion du dpart et nous voir rduits  une condition pire que celle
dont nous sortions. Nous ne prsumions pas que les trangers pussent
s'intresser  nos malheurs et  nos personnes, qui leur toient
inconnues. L'univers depuis long-tems toit concentr pour nous sur les
fronts rbarbatifs, ddaigneux ou indiffrens des affids de H.....; et
malgr que l'exprience et la raison rclamassent contre cette
misantropie locale, l'habitude du malheur nous enveloppoit sans cesse
d'un nuage d'effroi. Nos haillons et nos mines dconcertes, servoient
de jouet au capitaine et  l'quipage, qui nous molestoient
grossirement, parce que nous ne nous entendions pas.

Le 18me jour de notre dpart, nous nous trouvmes par le travers de la
Vermude, assaillis d'une violente tempte. Le pont toit couvert d'eau;
les secousses que le btiment prouva pendant deux jours au passage du
Strim, furent si violentes, que nous nous attachmes par la ceinture et
par les bras; nos liens cassoient par le choc. Un vieillard de 64 ans,
M. Deluen, qui s'toit amarr dans l'entrepont avec plus de prcaution
que nous, fut libr malgr lui et jet sur des caisses et des
bouteilles casses.

Au milieu de la route, nos provisions furent consommes ou gaspilles
par la ngligence du capitaine et l'insubordination de l'quipage, qui
jetoit chaque jour une trentaine de livres de viande  la mer, et autant
de biscuit. Quoique nous eussions pay sparment notre passage et nos
vivres, ils faisoient main-basse sur ce qui nous appartenoit, le
mangeoient en cachette ou en notre prsence, et souvent sans nous
permettre d'en goter.

Le 19 juin, nous fmes arrts par un calme et une brume si paisse,
que nous nous touchions sans nous voir; nous tions prs de terre; le
brouillard venoit des grands lacs de l'Amrique septentrionale, qui ne
finissent de dgeler qu'au milieu de juillet. Les 20 et 21 il gela sur
le pont; le 23, le tems se leva; la plus excessive chaleur succda
tout--coup au froid le plus cuisant.  midi nous vmes la terre,  sept
heures nous mouillmes  Newport.

Cette jolie petite ville est btie sur les bords d'un bras de mer qui
s'avance en tournant  plusieurs milles dans les terres. Elle est
dfendue par des forts, de distance en distance; on ne la voit qu'en y
abordant, et le premier aspect de cette place n'offre que des montagnes
incultes, ou des cueils indiqus par des phares. Le pavillon flotte
toujours au haut des forts. De jolies maisons de campagne bien peintes
et galamment bties, sont entoures d'arbres et de jardins lucratifs et
enchanteurs; c'est un sol neuf, des hommes nouveaux, des loix et des
habitudes nouvelles. Les Amricains ont leurs jardin  ct de leurs
demeures, leurs champs derrire leurs maisons; et leur comptoir en face
sur le tillac de leurs vaisseaux, qui sont tous  quai sous leurs
fentres. Le capitaine descend  terre, nous laisse en rade et veut nous
consigner. Un officier de sant nous visite, nous obtenons la permission
d'aller  terre pour faire des vivres..... Nos coeurs toient bourrels
de nous voir esclaves sur un sol o tout ce qui respire jouit de la plus
grande libert.

Quoique Newport ne ft pas notre patrie, nos coeurs tressaillirent de
joie en y abordant, parce que ce n'toit plus le sol de Cayenne.

Il faudroit pouvoir peindre la contenance d'trangers comme nous, errans
dans les rues et fixant les habitans de la ville, pour qui nous ne
sommes que des machines ambulantes, et qui ne nous paroissent que des
automates vivans. C'est bien Nicodme dbarqu dans la lune, disant aux
habitans: Je ris d'tre risible; vous riez de me voir si niais; rions
donc de nous voir sans nous entendre. En gesticulant au lieu de parler,
nous fmes bientt comprendre que nous demandions  dner, et un
interprte. Un marchand nous conduisit chez M. William Eins, qui parle
toutes les langues. Il nous questionna beaucoup sur Cayenne, sur nos
malheurs, et nous fit rafrachir. Quand nous voulmes trinquer avec lui
il nous dit en riant que nous tions chez un quaker, que cette crmonie
purile leur toit interdite par leur loi; qu'ils toient tous frres,
et que l'amiti ne croissoit ni ne diminuoit par ces choquemens de
verres.

Ces moralistes mditans ne sont exagrs que dans la simplicit de leurs
moeurs, de leurs habits et de leur conduite. Leur vie s'coule dans une
contemplation du bien qu'ils font avec un flegme imposant, sans
austrit; ils mettent leur orgueil  n'en point avoir. Plus on les
approfondit, plus on les rvre, sans vouloir les imiter, non parce
qu'ils dissimulent leur conduite, car personne n'est plus loyal qu'un
quaker vraiment fidle au catchisme d'Houard, mais parce qu'ils
n'entourent le palais de la vertu que de cyprs et de saules pleureurs;
qu'ils ne la couvrent que d'habits funbres, et qu'ils la croient
dfigure quand elle se montre pare de fleurs et entoure de grces.
Ils ne rient, ne chantent, ne dansent jamais, ne saluent personne; ils
ont toujours la tte couverte aux temples comme aux assembles et aux
palais. Ils ne prtent aucun serment en justice, on ne leur en demande
point; ils disent _oui_ ou _non_, ils excutent  la lettre le prcepte
du plus sage des lgislateurs, qui ordonne de n'affirmer une chose que
par _oui_ ou _non_; ils tutoient tout le monde, mais cette rgularit
grammaticale ne diminue rien du respect qu'ils portent aux dignits et
aux personnes.

Ils sont eux-mmes leurs prtres et leurs interprtes des dogmes; leurs
temples sont des salles simples, sans ornement, peu claires, ouvertes
 tout le monde, o chacun se rend le dimanche, pour mditer, dans le
recueillement et dans le silence, sur la Bible et le Nouveau Testament.
Quelquefois ils se retirent comme ils sont venus, sans avoir rien dit,
parce que l'esprit n'a illumin aucun fidle de la socit. Un autre
jour, une jeune fille ou un enfant aura mdit sur certain passage, il
monte en chaire, prore plus ou moins long-tems, et voil l'office et le
culte. Ce prdicant se nomme quaker ou trembleur inspir; mais cet
inspir n'est agrable  Dieu qu'autant qu'il n'a pas prpar d'avance
ce qu'il va dire: il doit tre, comme les aptres, rempli subitement du
saint esprit. Cette religion, dgage de l'obissance  l'autorit du
Saint Pre, unit chacun de ses membres par une charit aussi douce que
celle des premiers fidles de l'glise, qui vivoient en communaut de
biens sans anarchie, et qui ne souffroient point de mendians parmi eux.

L'habit des quakers est sans boutons, de couleur sombre; ils ont les
cheveux plats, des chapeaux ronds ou relevs sans agrafes et sans
boutons. Les quakeresses sont mises comme nos veuves, en demi-deuil;
leurs bonnets sont de petites toques garnies de linon sans plis,
simples,  pattes attaches sous le menton. Tous les quakers de chaque
tat se runissent deux fois l'anne dans les villes, aux ftes
solennelles, pour faire une collecte pour les indigens _de la famille_;
aucun ne descend  l'auberge; ils ont tous des asiles chez les quakers
des villes: comme ces religionnaires sont les plus nombreux, et les
premiers colons de l'Amrique septentrionale, connue aujourd'hui sous le
nom d'tats-Unis, ils ont fait des rglemens de police, qui font loix
corcitives. Ainsi le dimanche est consacr tout entier  mditer, 
s'enivrer sans bruit, ou  rouler en voiture dans les rues ou dans la
campagne.

Les quakers ont horreur du sang, ne font point la guerre, paient des
remplaans, et ne marchent jamais sans contrainte. Cette dernire clause
les a rendus impeccables quand ils se sont bands en 1777 contre leur
souverain, le roi d'Angleterre, pour se soustraire  son obissance et
se dclarer indpendans. Au reste, toutes les religions et toutes les
sectes sont tolres et protges. Chacun peut adorer Dieu  sa manire,
dire, publier et afficher tout ce qu'il pense du gouvernement et des
gouvernans.

Ce peuple semble n dans l'eau; les enfans de six ans ne font que des
bateaux, ne connoissent que les rames et les avirons; les petites
filles, au lieu de faire des poupes, bordent les quais, descendent dans
des canots, et sont en mme tems pilotes et rameurs; en t, les lgans
des deux sexes montent seuls dans un batelet, se promnent  la voile,
sur l'eau, en lisant avec autant de scurit que s'ils toient  l'ombre
dans un bosquet.

Ici tous les enfans savent lire et crire; les coles sont assez
multiplies pour que personne ne manque d'instruction. Les pres et
mres en mourant s'inquitent peu de la modicit de la fortune qu'ils
laissent  leurs enfans; quelque nombreux qu'ils soient, l'tat fait
inventaire, se charge des orphelins qui sont adopts par les autres
citoyens chez qui ils restent forcment jusqu' l'ge de vingt et un
ans, et souvent le reste de leur vie par reconnoissance. Cette bonne
coutume dont l'habitude fait une douce loi, sert l'tat et ses membres,
en augmentant la population qui se trouve dcime tous les ans par la
peste et la mortalit. La marine et la culture manquant toujours de
bras, la certitude d'tre  l'abri de l'indigence, jointe  la libert
que tout homme y respire, sont des amorces enchanteresses pour y faire
affluer l'tranger; l'tat qui en a besoin leur assure une existence;
par cette loi d'adoption, ils se font naturaliser amricains: voil des
dfenseurs contre les projets hostiles de la Grande-Bretagne et de
l'Europe. Les moeurs moiti simples et moiti dpraves, servent
galement les projets du premier auteur de la rvolution de ce pays. Le
lgislateur Franklin enjoint de faire marier les filles jeunes; pour y
parvenir, on leur donne la plus grande libert de courir seules nuit et
jour avec les jeunes gens, et de s'absenter des semaines entires de la
maison pour aller s'amuser; s'il en arrive quelqu'accident naturel, la
fille somme le garon de l'pouser; l'tat s'en mle, et voil le
mariage forc. Cette mme personne devenue femme, est un modle de
chastet et de dcence; elle est bonne mre, bonne pouse; elle est
femme ce qu'elle auroit d tre fille. Quand elle est enceinte, elle se
drobe  tous les yeux, ne mange point  table avec son mari, et rougit
par prjug du plus glorieux de ses titres, de celui de mre. Toutes les
filles sont passionnes pour les romans; les peintures et les situations
lascives des personnages ne les effarouchent pas  la lecture: qu'un
cavalier, en leur faisant la cour, nomme quelques ajustemens qui voilent
les parties sensuelles du corps, elles rougissent et boudent; s'il parle
innocemment de jarretire, de jambe, de taille, elles lui tournent le
dos, se mettent srieusement en colre, par simplicit ou par pruderie,
tandis qu'elles oublient de se dfendre d'un agresseur ingnu qui, en
allant  son but par degr, parle de morale et de continence. Le luxe et
la coquetterie, en gagnant du terrain, amnent avec eux la galanterie,
et la fable d'Eriphile pourroit bien s'y raliser un jour.

Le gouvernement est rpublicain reprsentatif et oligarchique. Chaque
tat, autrefois canton ou province d'Angleterre, se gouverne
intrieurement suivant ses loix particulires, consenties par lui, et se
fait reprsenter par un mandataire qui se rend au congrs, centre commun
o toutes les volonts se runissent tous les six mois, sur le bureau du
prsident qui tient les tats aujourd'hui  Washington. Le chef suprme
ne reste en place que trois ans, et est ensuite remplac ou continu en
fonctions par chaque section du peuple qui se runit pour donner son
vote. Les lections y sont trs-tumultueuses, car on compte
presqu'autant de sectes politiques que de religieuses. Ceux qui ont fait
la rvolution et qui se voient ruins, veulent rtablir l'ancien
systme; ceux qui ont fait leur fortune ou qui sont en place, tiennent
pour le gouvernement actuel; ceux qui aiment le changement parce qu'ils
y gagnent, veulent des innovations. Les jacobins de France y intriguent
 leur manire; j'ignore s'ils se battent comme autrefois dans nos
sections. Un voyageur qui a demeur dans la Virginie, m'a assur que les
reprsentans de ces tats arrivoient souvent au congrs avec un oeil de
moins.

M. Eins, en nous annonant que M. Jefferson remplaoit M. Adams, mit
son sentiment sur les deux prsidens; ce dernier est l'ami du peuple et
sur-tout des Franais. Quelques-uns disent que son prdcesseur ne leur
pardonnoit pas d'avoir nglig de faire attention  lui lorsqu'il
accompagnoit Franklin venant en France pour mrir sa rvolution.

Il est peut-tre aussi difficile de savoir la vrit sur ce fait, que de
la dmler dans les journaux de ce pays; car l'un fait des pices
officielles, l'autre les dment par d'autres pices officielles qu'il
fabrique de mme. Les partisans des Anglais culbutent la rpublique
franaise et le consul; les autres dtrnent le roi Georges, et nous
n'avons rien pu savoir de positif de France: car M. Eins nous donna des
nouvelles qui furent contredites un moment aprs par d'autres Franais,
qui nous accueillirent avec bont.

Nous sjournmes cinq jours  Newport, et nous en mmes autant pour nous
rendre  New-Yorck, par le bras de mer nomm le Sund. La distance de
Newport dans l'tat du Connecticut  New-Yorck, ville capitale du
New-Yorck, est de 60 lieues ou 180 milles.

Les environs de cette ville offrent le coup d'oeil le plus ravissant.
Plus les rives s'approchent, plus l'art et la nature s'entendent pour
embellir le site, distribuer les arbres, semer les jardins, mailler les
prs, jeter de petits rochers, des cavernes, des collines, des dserts,
de jolis hermitages et des maisons de plaisance toutes voisines, toutes
rgulires et toutes d'un got diffrent. L, ce sont de petits boudoirs
au milieu de peupliers, de sapins et de saules pleureurs;  ct, des
htels, des palais o Psych attend l'amour; la pointe de la roche,
battue par les flots, menace ruine, et soutient un joli pavillon que
l'architecte a bti  moiti renvers, pour faire crier  l'croulement;
tout prs, une eau claire jaillit et forme une fontaine et une petite
cataracte qui fait vaciller la pointe de l'herbe tendre et mouille des
pleurs de la fcondit.

Nous arrivmes devant New-Yorck le 3 juillet, et nous passmes  la
visite le 4; nous fmes heureusement quittes de la quarantaine pour la
peur: c'toit le jour de l'anniversaire de la libert amricaine, poque
galement heureuse et beaucoup plus rcente pour nous.  midi nous
mouillmes en rade. Nous tions presque honteux de parotre sur un
mauvais coffre qui dparoit trois cents btimens, tous peints et
pavoiss. Le port est un des plus beaux des tats-Unis; il est baign
d'un ct par la mer; de l'autre, par les rivires de l'Est et du Nord
ou d'Hudson: toutes deux portent bateau.  toutes les heures du jour,
des convois montent et descendent, partent et arrivent de tous les ports
du monde. On peut juger de la magnificence de cette nouvelle Tyr par son
accroissement de population depuis vingt ans. En 1782, elle ne comptoit
que douze mille mes; en 1801, elle en compte soixante-douze mille.

J'allai  terre le premier pour chercher de quoi manger  mes deux
commensaux, MM. Doru et Deluen. Aprs avoir fait quelques tours dans les
rues, j'entrai chez M. Michel, tailleur, dont l'enseigne est en franais
et en anglais. Vous tes franais, je le suis aussi; je viens de
Cayenne; je ne puis me faire entendre, soyez mon interprte pour me
faire avoir des vivres pour moi et mes compagnons, qui sont des
vieillards de 70 ans. Ces mots lui arrachrent des larmes; il me fit
asseoir  sa table, m'envoya chercher ce que je demandois, me retint
long-tems, et me fit reconduire  notre bord, que j'eus beaucoup de
peine  reconnotre et  rejoindre, parce que nous n'tions pas  quai,
et que c'toit un jour de fte o les passagers ne travailloient pas.
Nous ne pouvions pas dbarquer nos effets avant la visite de la douane,
qui ne fait rien le dimanche ni les jours de ftes nationales.

Le cinq juillet se trouvoit un dimanche: nous allmes  terre de bon
matin; la rgularit, l'lgance des maisons, la propret et la grandeur
des rues, o plusieurs voitures passent de front sans incommoder les
gens de pied, qui marchent sans se coudoyer sur deux grands trottoirs
parallles, pavs de grandes dalles, nous donnrent une ide avantageuse
de la police, du commerce, de l'industrie et de l'activit des habitans.
Toutes les boutiques toient fermes, et les rues toient pleines de
personnes qui alloient au prche dans les glises de leur culte. Les
temples y sont presque aussi multiplis que les magasins, et l'on lve
toujours autel contre autel: si cette manie religieuse dure, il y aura
bientt plus de temples que de sectaires. Une vingtaine de flches de
clochers, en bois peints, et autant de tours, dominent sur toute la
ville. Chaque temple est d'une simplicit et d'une propret admirables.
Les morts sont plus gnans que les vivans; on a la pieuse ferveur de les
inhumer dans la ville. Chaque religion a besoin d'une glise et d'un
cimetire; chaque famille achte cinq pieds de terrain, et fait tailler
une grande dalle de marbre ou de grs, o le nom des morts est inscrit.
Cette pierre est debout au chevet des dfunts.

Ces champs de mort, encombrs chaque anne par l'agrandissement de la
ville, et en t par la fivre jaune, exhalent des miasmes
pestilentiels.

Nous traversmes New-Yorck pour aller  l'glise des Irlandais: un
dport de _la Bayonnaise_, M. Reyphyns, qui s'toit sauv de Konanama,
achevoit la messe au moment o nous entrmes; nous le reconnmes; il
nous mena djener chez des dames religieuses, dont le directeur, M.
Joulins, exil volontaire, est prtre du diocse de Blois, ami de
monsieur Doru, mon compatriote et compagnon d'tudes d'un de mes oncles.
Il nous accueillit comme un ami, comme un pre; nous versmes quelques
larmes..... ! qu'elles toient douces! que nos mauvais habits, nos
mines plombes, nos yeux caves furent d'loquens interprtes de nos
longues infortunes! Notre misre devint un porte-respect; il sembloit
que nous tions attendus depuis long-temps: on nous trouva un logement,
une pension. Notre mise, qui contrastoit avec l'lgance des habitans,
dont le luxe et la somptuosit sont ports  l'excs, sembloit dire 
tout le monde: _ces respectables exils viennent de Cayenne_. Nous
tions bien, mais nous n'tions pas en France.

MM. Reyphyns et Joulins nous firent oublier nos chagrins. Le dernier
partit au bout de quelques jours pour faire un voyage de trois cents
lieues, chez les Indiens du fond des terres. Il nous recommanda  des
amis gnreux, et nous quitta en pleurant. Son souvenir sera
ternellement grav dans ma mmoire. MM. Vincendon et Labitche le
remplacrent, et mirent tant de dlicatesse dans leurs procds, qu'ils
attribuoient  leurs amis tout ce qu'ils faisoient eux-mmes. La
bienfaisance est une si douce habitude chez eux, que s'ils toient 
ct de moi au moment o j'cris ceci, ils m'en demanderoient
sincrement le secret. J'en dirai autant de M. J. B. Forbes  qui je
remis une lettre de recommandation de M. Tonnat de Cayenne. J'allai le
voir avec M. Bodin. Il avoit prouv des revers de fortune; mais plus
elle le disgrcie, plus il est sensible et bon: nous nous trouvmes
presque compagnons d'infortune.

En 1793, il avoit t emprisonn  Paris, dans le collge des
Quatre-Nations, avec M. Raffet: le systme de la terreur lui est connu,
il compatit aux maux qu'il a soufferts. Il nous donna l'espoir d'un
prompt dpart, sollicita tous ses amis en notre faveur; ses qualits et
son bon coeur lui donnent tant d'ascendant sur eux, qu'ils prviennent
ses dsirs. C'est un jeune homme franc, aimable, instruit, sensible, bon
mari, et ami trop gnreux.

Le peu de temps que nous avons pass  New-Yorck, ne nous a montr les
Amricains que sous des jours favorables: s'ils ont des dfauts, ils les
rachtent par de grandes qualits. Les Franais qui les connoissent,
sont partags sur leur compte; ils leur reprochent leur ambition, leur
tmrit dans les entreprises, leur mauvaise foi dans les engagemens,
leur dloyaut dans le commerce; ils en donnent pour preuve et les
grosses et frquentes banqueroutes frauduleuses qui s'oprent tous les
ans, et le silence, la foiblesse et la complication des loix qui
semblent tolrer ce brigandage. Cela peut tre, mais ces fautes
sont-elles personnelles aux Amricains ou bien aux Europens dpayss?
Je crois que les uns et les autres n'ont rien  se reprocher  ce sujet.
Les uns viennent avec peu de moyens pour faire fortune en peu de temps;
les autres s'en aperoivent et les devancent. Ceux qui vont aux
tats-Unis les mains vides, avec de l'industrie et l'amour du travail,
russissent presque toujours, tandis que les autres s'y ruinent en n'y
apportant qu'un petit avoir. C'est un jeu de loterie, o le grand
capitaliste est sr de doubler ses fonds, tandis que le petit marchand
fond son comptoir en remplissant la caisse publique. Ce jeu de hausse et
de baisse est un vritable cartel de bourse, que les ngocians se font
en prsence de la Fortune qui distribue en escamoteur la besace et la
corne d'abondance. Qu'un malheureux arrive, la scne change; on vole 
son secours, on lui donne les moyens de gagner sa vie et de se suffire
 lui-mme; rien n'est pargn pour le tirer d'embarras: commence-t-il 
faire fortune et  spculer? il joue  la hausse et  la baisse, il est
ruin en voulant faire des dupes; alors il crie au brigandage, tandis
qu'il devroit se taire pour son honneur.

Les Franais ont autant lieu de se louer que de se plaindre des
Amricains; les migrs qui s'y sont rfugis avec de la fortune, en
voulant clabousser les autres, ont promptement dissip leur avoir, sont
tombs dans la misre, ont prouv des revers, n'ont point retrouv
d'amis et ont maudit le pays. Les colons qui se sont sauvs tout nus du
Cap et des autres possessions Franaises, ont trouv dans les
Amricains, et sur-tout dans les Quakers, des amis gnreux qui ont
partag gratuitement avec eux leurs fortunes, leur table et leurs
maisons. Plus de soixante-dix mille Franais rendront tmoignage de
ceci; le mal est donc compens par le bien. Je crois ces mutations de
fortune presqu'invitables dans un pays aussi commerant que celui-ci,
o les naturaliss sont vingt fois plus nombreux que les originaires du
pays. La bonne foi et la probit ont rarement des balances justes pour
celui qui va sous un autre climat que le sien, dans le dessein de faire
une fortune rapide, et de reparotre chez lui avec clat: il dbarque
avec lui les vices qu'il croit retrouver dans le pays o il arrive.

Les protts de billets, les transactions, les cessions, les ventes
simules, les emprunts, les faillites, les banqueroutes scandaleuses ne
sont pas dshonorantes: qu'un homme fausse son serment, manque  sa
parole, mente en tmoignage, fraude les droits de la douane, c'est un
infme qui a perdu la confiance de tout le monde; on le montre au doigt,
on le fuit comme un pestifr; ainsi l'antique bonne foi dort  ct de
la friponnerie moderne. Les loix ruinent ou emprisonnent  perptuit
celui qui, avec le meilleur droit possible, provoque son ennemi par des
voies de fait. C'est un moyen sr de contenir les mcontens et de
maintenir la police sans beaucoup de dpense: aussi la tranquillit et
la sret ne sont plus grandes nulle part qu' New-Yorck,  toute heure
de jour et de nuit. La ville est bien claire, et garde par des
soldats arms seulement de btons, dont vous tes le prisonnier
aussi-tt qu'ils vous ont touch du bout du doigt, la rsistance tant
un crime de lse-nation. Quoique le duel soit svrement puni, on s'y
bat souvent  l'pe et au pistolet; les champions ludent la loi en
passant sur les terres d'un tat voisin pour vider leur diffrend: ils
sont braves d'homme  homme et timides dans les rangs. Quoique libres
depuis vingt ans de la domination anglaise, ils tremblent encore devant
leurs premiers matres, comme un affranchi devant son ancien possesseur.
Leur pays, devenu l'entrept du monde pendant la rvolution de l'Europe,
ne songe qu'au commerce et  la culture; et les rvolutions dans les
tats du vieux continent ont acquitt les Amricains  bon march des
capitaux et des arrirs qu'ils devoient  la France. Les richesses
immenses dont ils sont dpositaires depuis quelques annes ont
prodigieusement fait augmenter le prix de la main-d'oeuvre; un
journalier gagne douze francs, et ils ne trouvent pas encore  ce prix
tous les bras dont ils ont besoin pour satisfaire leurs besoins et leurs
caprices; car leurs cits, leurs ports, leurs maisons de ville et de
campagne semblent tre faits par les mains des fes; il ne leur manque,
pour tre heureux, que de savoir borner leurs dsirs; mais l'ambition et
la cupidit imprgnent l'air qu'ils respirent; et le bonheur qu'ils
veulent saisir, fait toujours un pas devant eux.

Les Anglais se sont rdims de la perte de ce beau pays, en y touffant
les manufactures par le rabais des marchandises qu'ils y ont portes; le
prix de la main-d'oeuvre devenu excessif d'un ct, de l'autre le rabais
des marchandises donnes  perte aux Amricains, les ont dgots de
l'industrie; et la Grande-Bretagne, plus ncessaire que jamais aux
tats-Unis, fait et fabrique tout pour ces nouveaux consommateurs, qui
lui portent leur or sans aucun retrait, depuis qu'elle n'a plus de
gouverneurs ni de troupes chez eux.

J'ai dit que la fraude des droits de _Douane_ est un crime national; en
voici la raison: ce droit est le seul revenu de l'tat, il ne se peroit
que sur les marchandises trangres qui doivent tre vendues sur les
lieux: si le possesseur n'en trouve pas l'entier dbit dans le courant
de l'anne, on lui rend ce qu'il a pay de droits pour ce qui reste
invendu; les denres du pays ne payent rien,  moins qu'on ne les
exporte d'un tat dans un autre. Cette assiette d'impt seroit
trs-fragile, si la bonne foi n'y tenoit la main; elle seroit mme
souvent onreuse par le nombre d'employs qu'il faudroit avoir dans la
rade, o les btimens arrivent  toute heure et de tous cts.

La vente et la culture des terres sont encore des spculations de
banqueroute et de grande fortune. Les Indiens, de qui William Penn
acheta autrefois une portion de terrain prs la Delaware pour former la
colonie en 1681, sont aujourd'hui repousss dans le derrire des terres;
les tats empitent, s'approprient les dserts, les vendent aux
particuliers, qui les revendent ou les louent  d'autres  si bas prix,
que les nouveaux fermiers deviennent propritaires  leur tour, en
reculant toujours les limites du pays qu'ils rendent de plus en plus
habitable dans la partie de l'Ouest. Par ce moyen, les tats-Unis
peuvent se passer de toutes les nations. Qu'ils se peuplent, que la
main-d'oeuvre devienne moins chre et que le commerce continue d'tre
aussi florissant, ils nous donneront des lois, sans que nous puissions
les aller inquiter chez eux, o la nature les dfend sans le secours
de l'art, et o ils recueillent tout ce que nous avons en France.
J'avoue que cette ide m'a fait verser quelques larmes pour l'Europe
contre la libert. Le souvenir des malheurs, des sacrifices et des
crimes que l'ancien continent a commis pour conqurir le nouveau,
devoit-il se borner  en perdre la plus belle partie! L'abb Raynal qui
prvoyoit ce malheur, me parot en avoir dmontr les suites, en
traitant hypothtiquement la question de la libert des tats-Unis, dans
son septime volume de _l'Histoire des Deux Indes_.

La beaut de ce pays ne servoit qu' nous faire soupirer plus ardemment
aprs la France, o nous voulions retourner, parce que nous en avions
t exils. Horace a bien dit:

  _Gens humana ruit per vetitum nefas
        Audax Iapeti genus._

Nous partmes tous en mme tems sur diffrens btimens; Naudau,
Dezauneau, et Duchevreux, pour Bordeaux; Bodin et Deluen sur le
_Tromboel_, pour le mme port, pour 160 piastres; et nous sur la
_Sophia_, pour la mme somme.

Nous mmes tous  la voile le 22 juillet; nous tions entasss en
allant  Cayenne, nous le fmes aussi en retournant en France;
l'quipage et les compagnons de retour toient un peu diffrens; nous
sanglotions en sortant de Rochefort, nous tressaillions de joie en
dpassant Sandiou.

Nous tions 23 passagers, _madame Cibert, et sa petite_, _madame et
Mlle. la Case_, _madame et Mlle. Roc_, _madame Lagu_, _Mrs. Marcadier_,
_Bourdon-Lamillire_, _Fonbonne_, _Cost_, _Getz_, _Maupertuis-Deverger_,
_Pobel_, _Motet_, _Logn_, _et Duportail_, ancien ministre de la guerre,
_Lagu et son enfant_, _Montul_, _Doru_, _Lain_, _Pitou_.

L'union, les prvenances, le plaisir et l'affabilit nous ont fait
oublier les fatigues du voyage; des amis qui se seroient choisis,
n'auroient pas form de socit plus agrable, plus douce, et qui ft
plus d'accord que la ntre; nous fmes visits trois fois par les
Anglais, et trois fois nous dmes notre laissez-passer  nos aimables
compagnes. Notre traverse fut trouble par un premier vnement
fcheux.

Le dix aot,  quatre heures du soir, M. Duportail, ancien ministre de
la guerre, fut attaqu d'un vomissement de bile et mourut subitement 
deux heures du matin, lorsque nous croyions qu'il s'endormoit; nous
venions de passer sur la queue du banc de Terre-Neuve; le onze, nous
emes un trs-gros tems; nous restmes huit jours  l'entre de la
Manche, o nous fmes visits par la frgate anglaise _la Galate_.

Le 29 aot (12 fructidor), un pcheur des Sorlingues vint  notre bord
nous vendre du poisson;  onze heures du soir, on crie terre.....
C'toit le cap Lzard: enfin nous voil en Europe.

Le 30,  midi, nous voyons les ctes de France... La voil donc cette
France; la voil! nous lui tendons les bras avec un serrement de coeur
inexprimable; nous embrassons les haubans, en nous lanant vers elle,
comme l'oiseau impatient de voler. Plus on est prs du bonheur, plus la
crainte de le manquer donne de piquant au dsir. Le btiment vogue 
pleines voiles..... Il y a dj un sicle que nous voyons la terre...
Chaque pointe de rochers, chaque maison, chaque arbre, chaque feuille du
sol franais sont autant de points de contact, de sylphes, de fils qui
s'ancrent dans nos coeurs, les agitent, les lectrisent et les attirent:
Cherbourg, Granville, le cap la Hogue, les les de Jersey et de
Guernesey, ont dj fui devant nous.

 cinq heures, nous cinglons vers la baie du Havre; nous voyons les feux
des deux caps qui sont  l'embouchure de la Seine... Encore une
demi-heure, et nous sommes au port..... Il est bloqu par deux frgates
anglaises, _la Tartare_ et _la Concorde_. Nous sommes leurs prisonniers,
pour avoir voulu entrer dans un port bloqu.

La frgate commandante nous fait amener  son bord avec notre capitaine
et notre quipage, qui sont remplacs par des Anglais. Nos dames et nos
vieillards restent sur notre btiment, o ils passent une cruelle nuit
dans la crainte et dans les alarmes. Un gros tems ayant rendu la mer
houlleuse, nous fmes plus inquiets pour elles que pour nous; car le
capitaine nous traita avec tant d'gards, que nous regrettions de n'tre
pas tous runis.

Le lendemain, 31 aot (13 fructidor), il fut dcid que notre btiment
iroit en Angleterre, et nous au Havre; le capitaine nous fit rendre nos
malles, appela un pcheur Franais avec qui nous fmes march  raison
de cent cus pour les charger dans sa barque: ce dnouement qui combloit
de joie la majorit, cotoit cher  quelques-uns qui toient
trs-intresss dans la cargaison. Le malheur nous suivit  la piste,
jusqu' ce que nous eussions mis pied  terre.

La mer continuoit d'tre agite; au moment o nous descendions de la
frgate dans les canots, sa proue avana sur notre btiment qu'elle
faillit traverser.  trois heures nous partmes pour le Havre; nous
fmes quelques questions aux pcheurs, en nous tenant toujours sur la
rserve; car nous nagions entre la crainte et la joie: nous voil au
port......

La force arme nous entoure pour nous conduire  la municipalit, et de
l  l'amiraut. Nous fmes libres sur parole et remis au lendemain; au
bout de deux jours, nous fmes renvoys tous les trois  M. Beugnot,
prfet de Rouen, qui nous donna aussi-tt des passes pour nos
dpartemens. Ce n'est que l que nous fmes dgags de toutes les
entraves..... L, nous respirmes librement; l, nous nous dmes en nous
embrassant: nous voil donc dans notre patrie!...... Nous nous
sparmes...

Je pris la route de Paris par Poissy; je passai devant Malmaison; on me
dit que c'toit-l la demeure du consul. Que le souvenir de ses dangers
et de mon bonheur me fit former de voeux sincres pour sa conservation!

J'arrivai  Paris  dix heures; je trouvai beaucoup d'amis absens,
quelques-uns de morts; il m'en reste encore de sincres, et c'est toute
ma fortune. La douleur et la joie se succdent pour moi tous les jours.

J'ai t arrt le 13 fructidor an 5 (31 aot 1797),  cinq heures du
soir; j'ai remis le pied sur le sol franais, le 13 fructidor an 9 (31
aot 1801),  cinq heures du soir: ma dportation a t rsolue  Paris
le 22 fructidor,  dix heures du matin; je suis rentr  Paris le 22
fructidor,  dix heures du matin. L'aspect des lieux et des amis tmoins
de mon dpart et de mon retour, est pour moi une jouissance bien neuve
et bien vive......

_P. S._ Le 21 janvier 1802 (1er. pluviose an 10), mes malheurs se
terminoient l, et je croyois que le sort avoit puis tous ses traits:
mais combien lui en restoit-il encore!....

Le cruel me fait arriver en France, m'y fait jouir pendant six mois
d'une libert que je croyois irrvocable: mon jugement me condamnoit 
l'exil  perptuit! De bonne foi je l'ignorois entirement, car il ne
m'a jamais t signifi: au moment de notre dpart toutes les pices
tant restes entre les mains du commissaire du pouvoir excutif de
Rochefort, nous avons t conduits  Cayenne, sur une simple liste, en
marge de laquelle toit relate la cause de dportation. Ces notes
dnues de pices officielles, et recopies par nous-mmes,  la suite
du combat du 2 germinal, pendant lequel les paquets avoient t jets 
la mer, n'ayant point paru suffisantes au gouverneur de Cayenne qui, par
la nature de mes griefs, me croyoit compris dans l'arrt de rappel, il
me donna un passe-port en rgle. En arrivant  Paris, j'prouvai un
serrement de coeur qui ne provenoit point du plaisir. Que certains
lecteurs me taxent ici de superstition; que d'autres philosophes
soutiennent que les grands malheurs rapetissent l'homme jusqu' cette
pusillanimit: pour moi, je n'ai jamais prouv de chances funestes ou
avantageuses, sans un prlude de peine ou de plaisir. Quand l'histoire
se contente de nous rendre compte _du bon et du mauvais gnie_ qui
tourmentoit Socrate quand il devoit faire quelque chose ou qu'il toit
menac de quelque malheur, elle est sublime, car elle copie la nature:
mais qui croit aux conjectures dont l'historien accompagne ce rcit? Ses
doutes loquens  cet gard sont pour lui seul, et le pressentiment du
bien et du mal n'est point une fable. Je sais que la ligne de
dmarcation entre la prescience et la pusillanimit est invisible aux
philosophes prtendus, que mme elle se confond pour les hommes foibles
ou visionnaires; mais l'honnte homme  caractre la distingue sans
peine.

L'auteur de _Misantropie et Repentir_, exil  Tobolsk sans savoir
pourquoi, tire les cartes comme on fait dans toutes les prisons, les
trouve favorables, reoit sa libert, et s'crie dans ce premier
mouvement d'ivresse: _elles ont devin juste!_..... voil la
superstition. Alexandre,  son retour des Indes, prs de rentrer 
Babylone, est prvenu par les mages de la Chalde, que s'il rentre dans
cette ville elle sera son tombeau avant la fin de l'anne: d'abord il
est tent de les en croire; enfin il cde  son dsir, et quoiqu'il dt
tre sur ses gardes, il meurt comme on le lui a prdit...... voil la
prescience: tous les sophismes des philosophes et des thologiens pour
l'attnuer, la distinguer, ou la nier, sont rsolus par les
circonstances de ce trait, et de mille autres  son appui.

Tout homme a pour lui le pressentiment et la prophtie mentale de ses
actions; car le cours de la morale dirige celui de l'existence. L'homme
terrestre, qui abandonne tout au hasard, ne voulant point calculer le
bonheur commun avant le sien, prouve souvent, sans savoir pourquoi, un
trouble prcurseur du mal qui va lui arriver sans qu'il le devine, parce
que l'ide d'un rsultat qu'il a laiss chapper lui revient au moment
o sa raison le rclame malgr son coeur; ainsi la prescience n'est
point un don surnaturel ou imaginaire, et elle ne peut tre que la
consquence de nos actions.

La superstition (qui signifie, en dcomposant le mot, _attache sur les
objets_) est une fausse application de terribles consquences  un
vnement simple dont on amplifie le rsultat, de mme que la prophtie
est le don politique ou surnaturel de deviner pour les autres ce qui les
concerne, et par ce qu'ils ont fait, ce qu'ils feront: la connoissance
de l'espce de chtiment ou de rcompense, et l'poque d'un futur
contingent prcis invariable, ncessitent un don surnaturel qui mrite
seul le nom de prophtie.

Mais, par extension, tout homme sens doit tre prophte pour lui-mme;
c'est le voeu de la Providence et le plus bel hommage  la libert: il
n'y a pas un seul tre malheureux qui ne puisse trouver en lui la cause
de ses infortunes. Je ne dis pas pour cela aux riches de se croire
parfaits; car ils savent, mieux que nous, que la richesse n'est que dans
le contentement d'une conscience pure, dans les bras d'une tranquille
mdiocrit.

D'o il suit, d'aprs mes principes, ou que je n'ai pas dit toute la
vrit, ou que je suis moi-mme l'artisan de mes malheurs. Les deux
consquences sont parfaitement vraies: lecteur, puissiez-vous me
condamner et vous absoudre! L'honntet et la conscience sont deux
voisins qui devroient se confondre, et qui souvent ne se touchent pas:
remplir ses engagemens, ne point voler, se conformer aux loix, aimer le
gouvernement, ses amis et ses proches, oublier ses ennemis, faire du
bien quand on le peut, et jamais de mal (physique)  personne; voil
l'honntet civile et exigible pour jouir de l'estime et de toute la
considration du monde. Sous ce point de vue, j'ai dit toute la vrit,
et mon malheur n'est pas mon ouvrage.

Mais n'est-il point d'autres devoirs et plus secrets et plus sacrs?
oui, oui;  dix-huit ans la fougue des passions me dicta quelques
mauvais vers qui, sans tre ni obscnes, ni impies, toient loin de
cette morale qui doit couler de la plume d'un honnte homme. Pour me
servir de l'expression de _Tacite_, cette jeunesse, qu'on appelle _le
sicle_, m'encouragea, et ces prouesses me rendirent inconsquent dans
mes dmarches, dans ma conduite, et malheureux: suite naturelle de mon
ingratitude envers l'tre auguste  qui je dois l'existence!

La rflexion m'ouvrit les yeux, je bnis l'infortune: alors je trouvai
toujours de l'emploi, ou des moyens d'existence avous par l'honneur.
Quand la fortune m'a disgrci, car je me suis quelquefois trouv sans
pain, j'ai toujours t sans chagrin, et jamais sans souci..... presque
toujours une douce aisance a t suivie pour moi d'une longue suite de
malheurs que je ne devois pas prvoir, mais que j'avois mrits aux yeux
de ma conscience quand le _sicle_ m'en absolvait volontiers.... Je n'ai
point eu de trne comme David: mais faut-il tre roi pour tre heureux
et coupable en amour? Si les manes d'Urie ne troublent point mon repos,
sa prsence me reproche peut-tre, sans qu'il puisse s'en douter, la
mort d'un objet que mes nouveaux malheurs ont trop vivement affect. Au
reste, qu'on m'accuse de superstition, ce retour sur moi-mme m'a
indiqu la cause de mes disgrces, et me donne le courage de les
supporter. Il ne peut tre infructueux  personne: puissent tous mes
lecteurs me condamner et s'absoudre!

Reprenons les faits....

Le 25 janvier 1802, au moment o j'achevois ces mmoires, la personne
qui me les recopioit durant ma maladie, abusa cruellement de ma
confiance pour satisfaire sa passion du jeu.

Quand ils furent au net, et prts  parotre, on les suspendit pour
mnager ma libert, car j'tois condamn  l'exil  perptuit, sans que
je le susse. Comme c'toit pour opinions, je me croyois compris dans
l'arrt de rappel de l'an 8.

Le gouvernement, sensible  mes malheurs, fermoit les yeux sur mon
retour. Je fis imprimer le commencement de ce livre. Comme j'y parle du
jugement qui me condamne  l'exil, le ministre fit suspendre
l'impression; je rclamai avec instance, et forai, sans m'en douter, le
gouvernement de lancer contre moi un nouveau mandat d'arrt dat du 24
floral an 10.

Cette nouvelle dtention de dix-huit mois a cot la vie  l'amie
gnreuse qui m'avoit donn asile  mon retour  Paris; mais j'en ai
conserv deux qui ne m'ont jamais abandonn. Les noms de Mercier et de
Cahouet mritent de ma part une ternelle reconnoissance. Que de
sacrifices! que de dmarches! que de peines! que de soins!  amiti,
attachement, vertu, je vous rends hommage en clbrant leurs noms!

J'avois choisi moi-mme la prison de Sainte-Plagie, rue de la Clef,
faubourg Saint-Marcel. Le concierge, M. Bochaut, mrite une place dans
tous les coeurs sensibles: il fut le seul des concierges, au 2 septembre
1792, qui osa, aux dpens de sa vie, sauver ses prisonniers du massacre
commis dans ces journes dsastreuses. C'est l que j'ai vu le fameux
Trumeau, lve de Desrues, picier  la place Saint-Michel, faux dvot
et sclrat plus consomm que son matre, convaincu d'avoir, au
commencement de janvier 1803, empoisonn sa fille prte  se marier,
pour ne pas lui rendre compte du bien de sa mre.

Le premier jour que Trumeau sortit du secret, il affecta un air si
tranquille, que la vertu et la candeur paroissoient opprimes en lui. Il
faisoit des signes de croix en public, et le soir, dans sa chambre, il
chantoit des chansons lubriques, et tenoit les discours les plus
obscnes. Le libertinage de ce paillard honteux lui a fait abrger les
jours de sa nice, de son pouse et de sa fille. J'y vis aussi le fameux
Frcinet, marchand de volaille, un des septembriseurs, convaincu au
tribunal de ce premier crime, et d'avoir assassin en 1803 l'horloger de
la rue de Nevers  Paris: ceux-l toient avec les voleurs. Je fus mis
au corridor de l'Opinion avec les imprimeurs des journaux _l'Ami du
Peuple_ et _les Hommes Libres_, _Lebois_ et _Vatard_; _Toulotte_ et
_Lmery_, mdecins; _Brochet_, l'un de mes jurs au tribunal
rvolutionnaire en 1794; _Louis Brutus_, secrtaire du directeur
_Barras_, et quelques autres dtenus pour opinions ou crime d'tat.

On se voyoit, on se pardonnoit; car les hommes, sous les verroux, sont
des moutons dans une bergerie: mais le bouc, dont personne n'approchoit
sans horreur, toit le marquis de _Sade_, de la famille de _Mirabeau_,
tre horriblement clbre par ses actions et par ses ouvrages qui font
frmir les plus grands sclrats. Ce vieillard,  cheveux blancs,
devient frntique en entendant prononcer les mots _religion_, _morale_,
_vertu_, _Dieu_ et _trpas_; il ne peut souffrir personne. Cet homme
tant devenu insupportable au gouvernement, aux dtenus et au concierge,
tant par sa conduite que par ses dlations mensongres, a t log 
Charenton avec les fous.

Depuis deux mois on ne parloit dans les prisons que de dportation 
l'Isle-d'Olron. Comme j'tois jug  un exil perptuel, le ministre de
la justice me fit dire que je n'avois qu' me prparer  ce second
voyage. Je reus cette nouvelle le 7 thermidor an 10 (19 juillet 1802).
Les autres qui faisoient  leur guise une liste des partans, furent
surpris le lendemain au soir de recevoir l'ordre de leur transfrement 
Olron, et dans la suite  Cayenne; et moi qui avois prpar mes
paquets, je restai. Sa Majest, nomme alors consul  vie, eut droit de
faire grce. J'implorai sa justice et sa clmence, et mon affaire passa
au conseil priv. La premire fois, toutes les pices n'ayant pas t
prsentes, je fus remis  une autre sance. Six mois s'coulrent:
durant cette poque, le corridor de l'Opinion se trouva presque vide. Je
restai avec M. J. Durand-Lapeine, prvenu d'migration, et commandant de
vaisseau de l'ancienne marine. Ce dtenu, mule de Froger _l'Aiguile_,
cribl de blessures durant la guerre d'Amrique de 1779, lorsqu'il
servoit dans l'escadre de MM. le comte Destaing et Lamotte-Piquet, joint
 de grands talens de profondes connoissances dans l'astronomie et dans
la science nautique. Sa vie et ses mmoires prouvent qu'il doit ses
longs malheurs  ses tourderies,  sa trop grande crdulit, 
l'ambition et  l'hypocrisie d'un de ses proches, plus dangereux que le
_Tartufe_. J'ignore s'il vit encore. Il me donna quelques leons
d'Italien. Pour oublier mes malheurs, je traduisis l'Hlne-Syracusaine
et quelques morceaux du _Pastor fido_. Le premier consul venoit de faire
son voyage dans la Belgique; on disoit qu'il ne reviendroit  Paris que
pour repartir de suite visiter l'arme des Ctes et toute la Bretagne,
ce qui me faisoit croire que je passerois encore l'hiver en prison. Le
21 fructidor an 11 (8 septembre 1803), qui m'a toujours t si funeste
et si favorable, j'obtins mes lettres de grce. Jamais libert ne fut
plus douce et plus inopine: je ne me rappelle jamais ce bienfait, sans
rpter avec ivresse au monarque  qui je le dois:

  _Ante leves ergo pascentur in there cervi,
  Et freta destituent nudos in littore pisces;
  Ante pererratis amborum finibus exul
  Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,
  Qum nostro illius labatur pectore vultus._

Le cerf altr, s'lancera loin des sources d'eau vive; l'Euphrate et
le Tigre arrosant la Germanie, laisseront dans leurs lits le Rhne et le
Rhin couvrir de limon les ruines de Babylone, et la mer tarie dans ses
abmes, mettre  nu ses normes enfans, quand j'oublierai ou ce
bienfait ou son auteur.

Auguste Prince, quand l'Europe plit au bruit de votre tonnerre, et que
Dieu vous conduisant comme Cyrus, vous fait relever son temple et vous
assied sur un trne que sa main vous leva du milieu des orages; quand
il carte de vous et le trpas et ses embches; quand rien ne vous est
impossible  l'ombre de ses ailes; lorsque le successeur de Saint-Pierre
venant sacrer en vous un Charlemagne, un Constantin, les aigles des
Csars deviennent les aigles Franaises et les aigles Romaines; quand ce
Dieu, vous remettant le glaive de sa vengeance et le flau de sa
justice, vous soumet des millions d'hommes; lorsque sous les auspices de
sa providence, par l'pe de nos braves, par votre valeur et votre
fortune, nous avons droit de rpter aux puissances coalises contre
votre empire:

  Que peuvent contre nous tous les rois de la terre?
  En vain ils s'armeront pour nous faire la guerre.

enfin, quand l'Europe attentive prvient vos dsirs, pourroit-il vous
manquer quelque chose?..... Oui, Sire! un bien au-dessus de tous les
trnes, un bien dont votre me est avide, un bien que vous mritez par
tant de bienfaits, un bien que vous nous donnez d'avance; ce bien,
c'est l'amour, lan de la reconnoissance, de la justice et de la
libert: sentiment immortel, prcieux tribut qu'un roi de Perse, en
voyageant dans son empire, distingua parmi l'or et l'encens de ceux qui
l'entouroient, dans les deux jointes d'eau qu'une pauvre femme vint lui
prsenter.

SIRE, ce tribut est le mien: dou d'un coeur sensible, froiss avec les
innocens que la rvolution entrana; tranger  la cour et aux factions
dont elle a t victime; monarchiste par principe, et proscrit pendant
dix ans uniquement pour cette opinion; aimant la libert dans mon pays
et me sentant n pour elle, mais aimant ma patrie plus que mes
affections; digne par mon caractre et ma probit du glorieux titre
d'homme, digne de mes malheurs et de leur fin glorieuse, je paye et
paierai toute ma vie, au souverain qui les a termins, le tribut d'amour
de cette pauvre femme, en rptant son offrande par les larmes de la
reconnoissance.

Ces sentimens que j'exprimai aux juges qui venoient de me prononcer ma
libert, leur firent tant de plaisir qu'ils m'offrirent des secours.

En entrant au parquet de M. Gerard, aujourd'hui procureur-imprial, le
frre de M. Clerine qui nous distribuoit les vivres  Cayenne, me
reconnut, m'offrit sa maison, et ne me permit pas de le refuser.

Au bout d'un mois, mes amis me firent connotre  MM. Thurot et
Gayvernon, chefs d'une maison d'ducation, de sciences et de
belles-lettres, rue de Sve,  Paris. Ces messieurs avoient besoin d'un
rptiteur; malgr que je ne pusse leur apporter que du zle et de la
bonne volont, ils ne me jugrent point indigne de seconder leurs
travaux. Leur indulgence et la recommandation de la dame charge des
dtails conomiques de leur maison, me firent trouver place dans le plus
bel tablissement de Paris, o la runion des talens et du mrite
personnel des professeurs, qui le sont galement de l'cole
Polytechnique, me donna l'abri que le chne doit au roseau. L, comme
ailleurs, suivant la nouvelle mthode d'ducation, l'instruction est
divise en deux branches: les _mathmatiques_ et l'tude des langues
grecque, latine et franaise. Quoique tous les lves appartiennent 
des parens riches et titrs, prsens de la fortune souvent nuisibles
aux progrs de la jeunesse; les cours de cette maison sont forms de
brillans sujets qui ont la dissipation plus ou moins naturelle 
l'homme, ennemi de la contrainte et du travail, dont il ne connot pas
le prix et encore moins la ncessit.

MM. Le Coulteux-Canteleu, fils du snateur, lves particuliers de M.
Thurot, ont autant de dispositions que de bonnes qualits; s'ils sont un
peu turbulens, ils ont le coeur et le jugement droit. J'en peux dire
autant des trois enfans de M. Ferery, ambassadeur de Gnes. Ils
chrissent leurs matres et leurs camarades, ils dsirent d'en tre
aims, et mritent d'tre pays de retour. MM. Boyer et Cornuet, qui les
instruisent, mritent bien aussi de recueillir en cela le prix de leurs
talens et de leurs peines.

Les trois cousins de Sa Majest l'Impratrice, MM. Tascher de la
Pagerie, Desvergers, amens par elle-mme dans cet tablissement, ont la
ptulance, l'aptitude et l'intelligence prcoces des croles, qui
naissent avec une facilit et une douceur propres  mousser les pines
de l'apprentissage ou de l'ducation. Le cadet sur-tout porte une me
forte dans un corps dbile.

M. le marquis de Lucchsini, qui regarde l'ducation de ses enfans
aussi prcieuse que les plus importantes ngociations, tout en les
confiant  cette maison, entre les mains d'un gouverneur particulier,
homme riche en vertus et en moeurs, se distrait chaque jour de ses
importantes occupations pour venir les suivre de l'oeil, interroger
leurs matres et surveiller leurs progrs. C'est le pre d'Horace qui
toit, dit-il, _custos incorruptissimus_. Tant de soins ne seront pas
infructueux.

MM. Hachette et Gayvernon, professeurs de physique et de mathmatiques
dans cette maison, sont bien pays de leurs soins dans le jeune Petit.
La place gratuite qu'il partage avec Camille Branville, ne peut tre
remplie par de meilleurs sujets.

Les enfans de MM. Garat, tous deux avantags de talens et de
trs-heureuses dispositions, ont la ptulance, les moyens et la fougue
de la jeunesse de leurs pres. L'aigle n'engendre point de timides
colombes. Le salptre ptille dans leurs veines; ils donnent du mal 
leurs matres; c'est le vase en bullition, qui se refroidira avec
l'ge.

Le jeune Marescot, qui m'a tant tourment, est dou d'un bon coeur,
d'un jugement droit et d'une me aimante; il se laisse entraner 
l'exemple des autres; il se roidit contre le mentor qui le reprend avec
aigreur, il reconnot ses torts. Je crois qu'il mettra  profit les
utiles leons qu'il reoit de M. Livet, l'un des quatre premiers sujets
de l'cole Polytechnique. MM. Bouquet-Combe, Tattet, Chevalier, Didot,
Loreau, mritent les mmes loges et les mmes reproches. Le jeune
Arcambal, neveu de M. Lacroix, donne les plus heureuses esprances. Mais
tous ces messieurs auroient besoin de ne pas connotre la fortune de
leurs parens; car le systme de douceur adopt dans cette maison, dont
le chef ne manque pas de surveillance et de zle, fait retomber toute la
fatigue sur les rptiteurs, qui sont plus  la chane que les lves.
L, comme dans toutes les maisons d'ducation, on peut dire des matres,
que ceux qui taillent la vigne et qui prparent la rcolte et la
vendange, sont les plus mal partags.

On se croit mme souvent dispens  leur gard de procds honntes et
francs. Eux seuls sont pourtant chargs de former le coeur et de
cultiver l'esprit des lves. Les parens ddaignent de les voir. Les
professeurs en titre et les directeurs des maisons d'ducation ont de
beaux salons pour recevoir les pres et mres, qui savent bien que celui
 qui ils comptent leur argent n'est presque jamais celui qui surveille
directement les progrs, la tenue, la conduite, et sur-tout les moeurs
de leurs enfans. Il est bien singulier que l'on soit si scrupuleux sur
le choix d'un bon mdecin, et si apathique sur celui d'un bon matre. Un
charlatan est-il plus dangereux qu'un pdagogue hypocrite et cafard,
libertin ou ivrogne, ou quelque chose de pis encore?

Le gouvernement a dj voulu ntoyer cette table d'Augias; mais si
l'intrt particulier ne le seconde point; si le rptiteur couvert de
haillons ne prouve pas que son indigence est la faute du sort; si ses
talens et ses vertus sont la moindre chose dont on s'inquite; si ses
honoraires sont moindres que ceux d'un homme de journe; s'il est un
objet de ridicule ou de mpris pour les chefs de maison et mme pour les
domestiques qui le servent par protection, ou pour les lves qui
l'coutent par complaisance et par routine, comment ne deviendra-t-il
pas insouciant s'il n'est pas dj vicieux? Toutes les pensions doivent
leur russite ou leur perte  leurs rptiteurs; les parens leur
doivent le bonheur, le succs ou le dsespoir de leur famille. Tendre
mre, dit Quintilien, voil donc ce cher objet de tes voeux; il te serre
dans ses petits bras innocens; tu comptes tes jours, tes momens, tes
heures par ses caresses; mais tu le vois grandir, et tu trembles en
tressaillant de joie. Il a besoin d'un nouveau pre, d'un nouvel tre:
il ne balbutie pas encore, et tu lui cherches un matre. Ce trsor
n'est donc pas si facile  trouver qu'on se l'imagine, dans certaines
maisons d'ducation, o l'on marchande les prcepteurs comme les
lgumes, o les bons sujets portent ombrage aux chefs, qui les
congdient tous les huit jours, et vont les remplacer au magasin, bien
ou mal assorti.

Si je remercie les dieux de m'avoir donn un fils, crivoit Philippe 
Aristote, je les remercie encore plus de m'avoir donn en vous un matre
qui le rendra digne de vous et de moi. Ce trsor seroit moins rare, si
l'intrt et l'avarice ne formoient pas des maisons d'ducation comme
des comptoirs de commerce; si les parens et les instituteurs se
donnoient la main pour connotre et payer les personnes qui sont
charges de leurs enfans; si les prcepteurs passoient  un examen plus
svre sur leur moralit et sur leurs talens; si les enfans de tout ge
n'toient pas confondus; si chaque cours toit isol pendant l'tude et
les rcrations, pour ne se trouver au collge qu'au moment des classes.
On dit que les pensions sont trop multiplies, et moi je crois qu'elles
sont trop confondues et trop peu nombreuses. Aucun tablissement n'est
plus funeste et plus profitable  l'tat, et ne mrite plus de
protection, de rpression et de surveillance immdiate de sa part, que
celui qui par sa nature fixe la destine des gnrations futures: c'est
une bonne ou mauvaise maison d'ducation! Les vices qui s'y mlent aux
sublimes vertus qu'on y cultive avec tant de soin, exposent au plus
grand danger l'innocence ingnue, qui n'ouvre souvent les yeux qu'en se
prcipitant dans l'abyme.  Dieu ne plaise que je donne plus de dtails
sur cet article! mais j'en ai assez vu pour dsirer la formation d'un
jury civil, mais secret, continuellement en activit, compos d'hommes
pris hors du corps des matres et matresses, pay  leurs frais, et
charg de la surveillance de tous les chefs de ces tablissemens, de la
moralit des hommes qu'ils emploient, de la rpression des abus qui s'y
commettent, des vexations que le plus fort suscite au plus foible, de
l'audition des plaintes qu'on touffe souvent pour ne pas bruiter des
crimes honteux, dont la publicit seroit aussi dangereuse que
l'impunit. Ce jury fixeroit les honoraires des prcepteurs, rgleroit
le mode de leur paiement, connotroit des motifs de leur sortie, et
appelleroit en sa prsence les deux parties si elles le requroient, et
ne permettrait jamais  un chef de maison de congdier un prcepteur, ni
 celui-ci de sortir, sans un crit motiv dont l'agresseur seroit tenu
d'envoyer copie au jury qui le transcriroit sur ses registres. Ce moyen,
en prvenant la mauvaise humeur des deux cts, toufferoit la calomnie
et commanderoit la justice et la vrit.

Le premier jury d'instruction devroit siger dans le coeur des pres et
mres. Combien peu instruisent l'homme pour l'homme, et non pour leur
satisfaction personnelle! ! Cornlie, vos bijoux toient vos enfans,
mais si vous les pariez, c'toit plutt pour eux que pour vous. Vous
disiez  leurs matres: Peu importe qu'ils soient savans pourvu qu'ils
sachent toujours se suffire  eux-mmes, et qu'ils n'ayent point une
valeur emprunte. Tous les parens tiennent -peu-prs le mme langage;
mais en donnant  l'instruction ce luxe homicide qui tue le travail et
fait natre l'orgueil, ils divisent la socit en deux branches, l'une
oisive et paralyse en naissant; l'autre avilie et nourricire de sa
soeur, toute fire de sa glorieuse inutilit. Jadis un enfant plissoit
pendant dix  douze ans  l'tude des langues, et parvenu  sa
dix-septime anne, il abhorroit le travail manuel, comme un hydrophobe
une source limpide.

Les parens eux-mmes, pour nourrir son mulation par la vanit, le
menaoient de lui donner l'tat pour lequel ils connoissoient son
aversion. Ainsi, l'enfant dont la nature auroit fait un bon artisan, ne
sera qu'un avocat sans cause, un mauvais prtre, un charlatan, et en
somme un paresseux demi-savant, incapable de planer et de ramper. De
combien d'exemples pourrois-je appuyer ce principe si j'ouvrois notre
histoire, sur-tout depuis quinze ans! Nous venons de faire un grand pas
en avant par l'tude des mathmatiques, dont l'application universelle
marie les sciences aux arts mcaniques, et peut gurir jusqu' certain
point les maux du vieux prjug contre le travail manuel.

Je sais que par les mathmatiques, Archimde  lui seul fit plir les
lgions romaines; qu' sa voix, comme aux accords d'Amphion, les
vaisseaux s'levoient dans les ports de Syracuse; que ses leviers, plus
forts que la ceinture de la vestale, mettoient  flot des normes
machines que des milliers d'hommes ne pouvoient pas branler; que de nos
jours un philosophe mathmaticien a charm nos sens par sa mlodie
calcule du Devin du Village; qu'un autre, sans mcanique, a fabriqu
dans mon pays un magnifique buffet d'orgues; enfin, que l'anne dernire
de jeunes lves de l'cole Polytechnique, sans avoir jamais mani ni
cogne, ni marteau, ont fait une chaloupe canonnire avec une adresse,
une intelligence et une perfection admirables. Mais tous ceux qu'on
destine  l'tude des sciences mathmatiques, sont-ils capables d'en
saisir les rapports, ou de se les utiliser pour le mtier que la nature
leur destine? Il faut des sicles pour produire un grand homme, et nous
traitons nos enfans comme s'ils toient ns des phnix. Le plus
brillant cours ne donne jamais plus de trois ou quatre sujets; les
autres vgtent, et ne font que s'engourdir en essuyant la poussire des
coles. L'ge vient, et l'homme bien ou mal instruit ne choisit plus ni
tat, ni mtier; mais il suit la routine, et ressemble  ces animaux
attachs  un pieu, qui ne broutent que l'herbe qui est  leur porte.

Homme aveugle et insensible, dit Rousseau, tu mutiles pour ton plaisir
tes animaux domestiques; il pouvoit ajouter: tu mutiles pour ton
orgueil l'ducation de ton enfant; tu dis de celui-ci en naissant: il
sera prtre; cet autre sera militaire; je ferai un magistrat du
troisime: ils ne sont pas faits pour travailler de leurs mains. Ce plan
une fois conu dans ta tte, tu les conduis  ton but par un sentier qui
se rtrcit toujours pour eux  mesure qu'ils avancent en ge.

Si l'on et agrg des corps de mtiers aux anciens collges, les sujets
foibles qui n'avoient eu d'autres ressources que le sacerdoce, ne
seroient pas rests  l'abandon. On avoue que les demi-talens rendent
l'homme malheureux; mais on ne songe pas  lui donner des talens
entiers, en utilisant ses bras comme on veut meubler sa tte.

Ne faisons-nous pas chaque jour pour nous-mmes l'application de
l'utilit de ce prcepte, par la crainte qui nous tourmente lorsque nous
devons nous loigner de notre pays? Aller en Russie, en Chine, dans le
Mogol: oh! mon Dieu! mon Dieu! comment faire pour y vivre? Les Chinois
et les Russes n'ont-ils pas les mmes besoins que tes compatriotes? Un
avocat et un savant doivent apprendre la langue du pays; mais tu n'as
besoin que de tes outils, et mme que de tes bras: l'univers est ta
patrie lorsque tu sais un mtier. Si l'ducation a civilis en toi cette
rudesse trop naturelle aux artisans, tu possdes ce point d'appui
qu'Archimde cherchoit pour soulever l'Univers. Ton industrie, utilisant
tes connoissances, te fait franchir les climats; et quelque part que tu
arrives, le sauvage et le citadin t'attendoient. Vritable Orphe, la
nature et la socit disent,  ton aspect:

  _... Dic ubi consistes? coelum terramque movebo._

Dis o tu t'arrteras? je dplacerai pour toi le ciel et la terre.

On est revenu du principe de Rousseau, qui ne vouloit pas forcer les
enfans  la contrainte des langues, avant l'ge de pubert; comme si la
jeune vigne n'avoit pas besoin du tranchant de la serpe ou du lien sur
l'chalas. Dieu n'a pas dit en vain que la terre ne produiroit  l'homme
que des pines et des ronces. Riche ou pauvre, jeune ou vieux, la loi
est faite pour tous; il faut la dfricher en naissant, par l'tude et le
travail manuel, ou en vieillissant, par le dgot, la servitude et le
remords. On ne recueille rien de bon sans l'avoir sem, et on ne sme
pas quand on veut. Direz-vous, je suis riche, je n'aurai besoin de
personne, et je ne veux pas gner mon fils unique? mais la richesse, en
dpouillant l'homme titr, dont vous hritez aujourd'hui, ne peut-elle
pas vous exiler demain comme moi? Que n'avez-vous t tmoin de nos
soupirs et de nos larmes  Konanama et  Synnamari! Combien nos grands
vicaires, nos littrateurs, nos gens de robe et d'pe regrettoient de
ne pas savoir de mtier! Combien ils envioient le sort des cordonniers,
des menuisiers, des tailleurs! Que l'exil est une bonne leon contre la
paresse, l'orgueil et la suffisance! Combien le savant, dans un dsert
de sept cents lieues,  ct du charron qui lui fait un canot, s'humilie
sincrement, et reconnot de bonne foi son infriorit et sa
dpendance! Qu'il dit souvent en lui-mme: moi transplant, je suis
inutile ici, et je meurs de faim parmi les hommes de la nature; et celui
que je mprisois est riche ici et dans tout l'Univers! C'est dans cet
abandon que votre fils unique, devenu un fardeau insupportable pour lui
et pour vous, vous fera apprcier trop tard la vrit de cette sentence
terrible de Charles Ier, entre les mains de Cromwel: _Quel misrable
spectacle que celui d'un chef dcouronn!_ Aimez donc vos enfans pour le
travail, vous les aimerez pour eux-mmes; sacrifiez courageusement vos
caresses puriles  leur bonheur; instruisez-les en naissant,  l'instar
de Franois de Sales, qui balbutioit le nom de Dieu aux orphelins  la
mamelle; balbutiez au vtre celui de travail; maniez avec lui la lime et
le rabot; apprenez-lui  ne mpriser aucun tat manuel; prouvez-lui bien
sa foiblesse; respectez devant lui tous les artisans honntes et sobres;
expliquez-lui bien que la gloire est attache  toute profession avoue
par une honnte industrie, et que si le prjug et la sottise confondent
le mtier avec l'artisan dgrad, le bon sens les spare comme l'or
d'avec la cendre.

Votre enfant, ainsi occup ds le berceau, sera tout dispos  son
apprentissage; et s'il a des talens, que les hautes sciences fassent ses
dlices, vous avez mnag sa constitution et sa sant pendant ses heures
de loisir. Ne vous bornez point aux connoissances contemplatives;
supposez toujours qu'il ira dans un dsert, o la robe et l'pe sont
inutiles; suspendez depuis douze jusqu' treize ans et demi le cours de
ses tudes, pour lui donner  son choix un tat manuel. Qui sait si
quelque jour le gouvernement n'agrgera point  ses lyces un certain
nombre d'artisans distingus,  qui il confieroit les coliers, depuis
tel ge jusqu' tel ge? Quel ouvrier ne seroit pas honor d'un pareil
choix? l'enfant en sauroit toujours assez pour se perfectionner au
besoin.

  _............. Labor omnia vincit
  Improbus, et duris urgens in rebus egestas._

Aujourd'hui les sciences  la mode comme les rubans, sont la physique et
les mathmatiques, les langues anciennes et modernes. Tous les parens en
faisant enseigner  un marmot de huit ans, le dessin, la danse, la
musique, le grec, le latin, l'anglais, l'allemand, l'algbre, croyent
lever un Archimde, un Euclide, un Vauban, un Turenne, un Napolon, un
Corneille, un Racine, un Gluck, un Lulli, un Vestris; comme si tous les
hommes toient fondus dans le mme moule, ou que les matres pussent
donner la science infuse  leurs lves; que ceux-ci pussent apprendre
en mme-temps, sans confusion, toutes ces sciences, dont chacune en
particulier suffit pour la capacit ordinaire d'un individu. Avons-nous
donc oubli, pour les autres, ce que nous suivons si ponctuellement pour
nous?

  _... Sit quod vis simplex duntaxat et unum._

Je croirois que si chaque pension toit borne  ne recevoir que les
enfans de tel ge, destins uniformment  telle ou telle partie
d'ducation, les enfans, les matres de pension, les rptiteurs et les
parens y trouveroient beaucoup mieux leur compte, les moeurs y
gagneroient davantage, et cette instruction, comme une encyclopdie
mthodique, offrant un ensemble rgulier, feroit moins de charlatans et
plus de sujets. L'cole des sciences, en suivant ce plan autant que
possible, au moins par rapport au nombre des lves, remplit l'pigraphe
de son prospectus, et on doit lui dire:

  _Gratum est quod patri civem populoque dedistis._

Malgr que les cours y soient spars et bien surveills, que les lves
ne suivent que la branche d'ducation qui leur convient ou pour laquelle
ils ont le plus d'aptitude, cependant les jeunes mathmaticiens tournent
quelquefois en ridicule ceux qui s'adonnent uniquement aux langues;
ceux-ci, de leur ct, ont tant d'horreur du calcul et des calculateurs,
qu'ils refusent mme d'apprendre la table de Pythagore. Ils diroient
volontiers aux professeurs d'algbre, ce que Voltaire crivoit  un
grand ministre, pour l'encouragement des arts et des lettres:

  Le vois-tu s'avancer, ce sauvage algbriste,
   la dmarche lente, au teint blme,  l'oeil triste,
  Qui d'un calcul avide,  peine encore instruit
  Sait que quatre est  deux comme seize est  huit?
  Il mprise Racine, il insulte  Corneille:
  Lulli n'a point de son pour sa pesante oreille;
  Et Rubens vainement, sous ses pinceaux flatteurs,
  De la belle nature assortit les couleurs;
  Des X, X, redoubls, admirant la puissance,
  Il croit que Varignon fut seul utile en France,
  Et s'tonne sur-tout, qu'inspir par l'amour,
  Sans algbre, autrefois, Quinault charmt la cour.

Ces petits dmls ne font pas natre autant l'mulation qu'on pourroit
le croire; mais les matres sont assez habiles pour ne donner de
prfrence particulire  aucune branche d'instruction: voil comme ils
remdient au mal autant que possible.

Je devois ce tribut de vrit et de reconnoissance  cette maison, o
j'ai connu M. Garat. Son fils m'toit confi: ce bon pre, qui le chrit
comme lui-mme, n'a pas ddaign de connotre le rptiteur de son
enfant; il a t sensible  mes malheurs; il les a lus, il s'est
intress  leur publicit. Au bout de neuf mois, quand ma sant m'a
forc de cder ma place, j'ai revu cet ouvrage: je l'achve aujourd'hui.
J'ai obtenu justice; et n'ayant rien, je suis riche s'il n'est pas
infructueux.


FIN.


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures inhabituelles sont entoures par { }.]





End of the Project Gutenberg EBook of Voyage  Cayenne, dans les deux
Amriques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2), by Louis-Ange Pitou

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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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