The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen ge; (Vol. 3 /
10), by Jules Michelet

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Title: Histoire de France - Moyen ge; (Vol. 3 / 10)

Author: Jules Michelet

Editor: Gabriel Monod

Release Date: February 3, 2013 [EBook #41992]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES COMPLTES DE J. MICHELET

HISTOIRE

DE FRANCE


MOYEN GE

DITION DFINITIVE, REVUE ET CORRIGE

TOME TROISIME


PARIS

ERNEST FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE, PRS L'ODON

Tous droits rservs.




IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.




HISTOIRE

DE FRANCE


LIVRE V




CHAPITRE PREMIER

Vpres siciliennes.


Le fils de saint Louis, Philippe-le-Hardi, revenant de cette triste
croisade de Tunis, dposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis.
Faible et mourant lui-mme, il se trouvait hritier de presque toute
sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son
frre Jean Tristan, son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume
dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue,
Albigeois, Quercy, Agnois, Comtat). Enfin, la mort du comte de
Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu'une fille, mit cette riche
hritire entre les mains de Philippe, qui lui fit pouser son fils.

Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance
regardait vers le midi, vers l'Italie et l'Espagne. Mais, tout
puissant qu'il tait, le fils de saint Louis n'tait pas le chef
vritable de la maison de France. La tte de cette maison, c'tait le
frre de saint Louis, Charles d'Anjou. L'histoire de France,  cette
poque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu,
Philippe III, n'en est qu'une dpendance.

Charles avait us, abus d'une fortune inoue. Cadet de France, il
s'tait fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de
Jrusalem, plus que roi, matre et dominateur des papes. On pouvait
lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin: Que me manque-t-il?
demandait le tyran de Pise.--Rien que la colre de Dieu.

On a vu comment il avait tromp la pieuse simplicit de son frre,
pour dtourner la croisade de son but, pour mettre un pied en Afrique
et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de cette expdition
faite par ses conseils et pour lui; il se trouva  temps pour profiter
de la tempte qui brisa les vaisseaux des croiss, pour saisir leurs
dpouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les
provisions. Il attesta froidement contre ses compagnons, ses frres de
la croisade, le droit de _bris_, qui donnait au seigneur de l'cueil
tout ce que la mer lui jetait.

C'est ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de l'Empire et de
l'glise. Pendant prs de trois ans, il fut comme pape en Italie, ne
souffrant pas que l'on nommt un pape aprs Clment IV. Clment, pour
vingt mille pices d'or que le Franais lui promettait de revenus, se
trouvait avoir livr, non seulement les Deux-Siciles, mais l'Italie
entire. Charles s'tait fait nommer par lui snateur de Rome et
vicaire imprial en Toscane. Plaisance, Crmone, Parme, Modne,
Ferrare et Reggio, plus tard mme Milan, l'avaient accept pour
seigneur, ainsi que plusieurs villes du Pimont et de la Romagne.
Toute la Toscane l'avait choisi pour pacificateur. Tuez-les tous,
disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce
qu'il fallait faire des Gibelins prisonniers[1].

[Note 1: On n'pargna qu'un enfant qu'on envoya au roi de Naples, et
qui mourut en prison dans la tour de Capoue.]

Mais l'Italie tait trop petite. Il ne s'y trouvait pas  l'aise. De
Syracuse il regardait l'Afrique, d'Otrante l'empire grec. Dj il
avait donn sa fille au prtendant latin de Constantinople, au jeune
Philippe, empereur sans empire.

Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la
maison de Souabe. Leur vengeur, leur cher fils, tait tabli chez eux
et sur eux. Il s'agissait dsormais de savoir comment ils pourraient
chapper  cette terrible amiti. Ils sentaient avec effroi
l'irrsistible force, l'attraction maligne que la France exerait sur
eux. Ils voulaient, un peu tard, s'attacher l'Italie. Grgoire X
essayait d'assoupir les factions que ses prdcesseurs avaient
nourries si soigneusement; il demandait qu'on supprimt les noms de
Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu les
empereurs d'Allemagne et de Constantinople; Grgoire se dclara l'ami
des deux empires. Il proclama la rconciliation de l'glise grecque.
Il vint  bout de terminer le grand interrgne d'Allemagne, faisant du
moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalier dont la maigre
et chauve figure, dont les coudes percs, rassuraient les princes
lecteurs contre ce nom d'empereur nagure si formidable. Ce pauvre
empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg; sa maison fut la maison
d'Autriche, fonde ainsi par les papes contre celle de France[2].

[Note 2: Schmidt.]

Le plan de Grgoire X tait de mener lui-mme l'Europe  la croisade
avec son nouvel empereur, de relever ainsi l'Empire et la Papaut.
Nicolas III, Romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet: il
voulait fonder en faveur des siens un royaume central d'Italie. Il
saisit le moment o Rodolphe venait de remporter sa grande victoire
sur le roi de Bohme. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de
Naples, qui ne rvait que Constantinople, sacrifia le titre de
snateur de Rome et de vicaire imprial. Et cependant Nicolas signait
secrtement avec l'Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.

Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient
matres en ce genre. Ils ont toujours conspir, rarement russi; mais
pour ce peuple artiste une telle entreprise tait une oeuvre d'art o
il se complaisait, un drame sans fiction, une tragdie relle. Ils y
cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de nombreux spectateurs,
une occasion solennelle, une grande fte, par exemple; le thtre
tait souvent un temple, le moment celui de l'lvation[3].

[Note 3: Ce fut en effet ce moment que prirent les Pazzi pour
assassiner les Mdicis, et Olgiati pour tuer Jean Galeas Sforza.]

La conjuration dont nous allons parler tait bien autre chose que
celle des Pazzi, des Olgiati. Il ne s'agissait pas de donner un coup
de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d'ailleurs
ne sert jamais  rien. Il fallait remuer le monde et la Sicile,
conspirer et ngocier, encourager l'une par l'autre la ligue et
l'insurrection; il fallait soulever un peuple et le contenir,
organiser toute une guerre, sans qu'il y part. Cette entreprise, si
difficile, tait aussi de toutes la plus juste; il s'agissait de
chasser l'tranger.

La forte tte qui conut cette grande chose et la mena  bout, une
tte froidement ardente, durement opinitre et astucieuse, comme on en
trouve dans le Midi, ce fut un Calabrois, un mdecin[4]. Ce mdecin
tait un seigneur de la cour de Frdric II. Il tait seigneur de
l'le de Prochyta, et comme mdecin il avait t l'ami, le confident
de Frdric et de Manfred. Pour plaire  ces _libres penseurs_ du
treizime sicle, il fallait tre mdecin, arabe ou juif. On entrait
chez eux par l'cole de Salerne plutt que par l'glise.
Vraisemblablement, cette cole apprenait  ses adeptes quelque chose
de plus que les innocentes prescriptions qu'elle nous a laisses dans
ses vers lonins.

[Note 4: Procida tait tellement distingu comme mdecin, qu'un noble
napolitain demanda  Charles II d'aller trouver Procida en Sicile pour
se faire gurir d'une maladie.]

Aprs la ruine de Manfred, Procida se rfugia en Espagne. Examinons
quelle tait la situation des divers royaumes espagnols, ce qu'on
pouvait attendre d'eux contre la maison de France.

D'abord, la Navarre, le petit et vnrable berceau de l'Espagne
chrtienne, tait sous la main de Philippe III. Le dernier roi
national avait appel contre les Castillans les Maures, puis les
Franais. Son neveu, Henri, comte de Champagne, n'ayant qu'une fille,
remit en mourant cette enfant au roi de France, qui, comme nous
l'avons dit, la donna  son fils. Philippe III, qui venait d'hriter
de Toulouse, se trouvait bien prs de l'Espagne. Il n'avait, ce
semble, qu' descendre des pors des Pyrnes dans sa ville de
Pampelune, et prendre le chemin de Burgos.

Mais l'exprience a prouv qu'on ne prend pas l'Espagne ainsi. Elle
garde mal sa porte; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de
Castille, Alphonse X, beau-pre et beau-frre du roi de France, voulut
en vain laisser son royaume aux fils de son an, qui, par leur mre,
taient fils de saint Louis. Alphonse n'avait pas bonne rputation
chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrtien. Grand clerc,
livr aux mauvaises sciences de l'alchimie et de l'astrologie, il
s'enfermait toujours avec ses juifs[5], pour faire de la fausse
monnaie[6], ou de fausses lois, pour altrer d'un mlange romain le
droit gothique[7]. Il n'aimait pas l'Espagne; sa manie tait de se
faire empereur. Et l'Espagne le lui rendait bien. Les Castillans se
donnrent eux-mmes pour roi, conformment au droit des Goths, le
second fils d'Alphonse, Sanche-le-Brave, le Cid de ce temps-l[8].
Dshrit par son pre, menac  la fois par les Franais et par les
Maures, de plus excommuni par le pape pour avoir pous sa parente,
Sanche fit tte  tout, et garda sa femme et son royaume. Le roi de
France fit de grandes menaces, rassembla une grande arme, prit
l'oriflamme, entra en Espagne jusqu' Salvatierra. L, il s'aperut
qu'il n'avait ni vivres ni munitions, et ne put avancer.

[Note 5: Les rois d'Espagne les employaient de prfrence aux
treizime et quatorzime sicles. Les Aragonais se plaignaient aussi 
la mme poque des trsoriers et receveurs que eran judios.
(Curita.)]

[Note 6: Ferreras.]

[Note 7: _App._ 1.]

[Note 8: C'est ce Sanche qui rpondait aux menaces de Miramolin: Je
tiens le gteau d'une main et le bton de l'autre; tu peux choisir.
(Ferreras.)--Il se sentit assez populaire pour ter toute exemption
d'impt aux nobles et aux ordres militaires.]

C'tait une glorieuse poque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon, D.
Jayme, fils du roi troubadour qui prit  Muret en dfendant le comte
de Toulouse, venait de conqurir sur les Maures les royaumes de
Majorque et de Valence. D. Jayme avait, telle est l'emphase espagnole,
gagn trente-trois batailles, fond ou repris deux mille glises. Mais
il avait, dit-on, encore plus de matresses que d'glises. Il refusait
au pape le tribut promis par ses prdcesseurs. Il avait os faire
pouser  son fils D. Pedro la propre fille de Manfred, le dernier
rejeton de la maison de Souabe.

Les rois d'Aragon, toujours guerroyant contre Maures ou chrtiens,
avaient besoin d'tre aims de leurs hommes, et l'taient. Lisez le
portrait qu'en a trac le brave et naf Ramon Muntaner, l'historien
soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les
invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant
tout le monde, acceptant, dit-il, ce qu'on leur offrait, fruit, vin ou
autre chose, et ne faisant pas difficult d'en goter[9]. Muntaner
oublie une chose, c'est que ces rois si populaires n'taient pas
renomms pour leur loyaut. C'taient de russ montagnards d'Aragon,
de vrais Almogavares, demi-Maures, pillant amis et ennemis.

[Note 9: _App._ 2.]

Ce fut prs du jeune roi D. Pedro que se retira d'abord le fidle
serviteur de la maison de Souabe, prs de la fille de ses matres, la
reine Constance. L'Aragonais le reut bien, lui donna des terres et
des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils belliqueux
contre la maison de France; les forces taient trop disproportionnes.
La haine de la chrtient contre cette maison avait besoin d'augmenter
encore. Il aima mieux refuser et attendre. Il laissa l'aventurier
agir, sans se compromettre. Pour viter tout soupon de connivence,
Procida vendit ses biens d'Espagne et disparut. On ne sut ce qu'il
tait devenu.

Il tait parti secrtement en habit de franciscain. Cet humble
dguisement tait aussi le plus sr. Ces moines allaient partout: ils
demandaient, mais vivaient de peu, et partout taient bien reus. Gens
d'esprit, de ruse et de faconde, ils s'acquittaient discrtement de
maintes commissions mondaines. L'Europe tait remplie de leur
activit. Messagers et prdicateurs, diplomates parfois, ils taient
alors ce que sont aujourd'hui la poste et la presse. Procida prit donc
la sale robe des Mendiants, et s'en alla humblement et pieds nus
chercher par le monde des ennemis  Charles d'Anjou.

Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile tait de les accorder et
de les faire agir de concert et  temps. D'abord il se rend en Sicile,
au volcan mme de la rvolution, voit, coute et observe. Les signes
de l'ruption prochaine taient visibles, rage concentre, sourd
bouillonnement, et le murmure et le silence. Charles puisait ce
malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout tait plein de
prparatifs et de menaces contre les Grecs. Procida passe 
Constantinople, il avertit Palologue, lui donne des renseignements
prcis. Le roi de Naples avait dj fait passer trois mille hommes 
Durazzo. Il allait suivre avec cent galres et cinq cents btiments de
transport. Le succs de l'affaire tait sr, puisque Venise ne
craignait pas de s'y engager. Elle donnait quarante galres avec son
doge, qui tait encore un Dandolo. La quatrime croisade allait se
renouveler. Palologue perdu ne savait que faire. Que faire?
donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un dfenseur qui n'a pas
d'argent, mais qui a des armes.

Procida emmena avec lui un secrtaire de Palologue, le conduisit en
Sicile, le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit
secrtement au chteau de Soriano. L'empereur grec voulait avant tout
la signature du pape, avec lequel il tait tout nouvellement
rconcili. Mais Nicolas hsitait  s'embarquer dans une si grande
affaire. Procida lui donna de l'argent. Selon d'autres, il lui suffit
de rappeler  ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de
Charles d'Anjou. Quand le pape voulait donner sa nice Orsini au fils
de Charles d'Anjou, Charles avait dit: Croit-il, parce qu'il a des
bas rouges, que le sang de ses Orsini peut se mler au sang de
France?

Nicolas signa, mais mourut bientt. Tout l'ouvrage semblait rompu et
dtruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il russit 
avoir un pape  lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et
fit nommer un Franais, un ancien chanoine de Tours, servile et
tremblante crature de sa maison. C'tait se faire pape soi-mme. Il
redevint snateur de Rome; il mit garnison dans tous les tats de
l'glise. Cette fois le pape ne pouvait lui chapper. Il le gardait
avec lui  Viterbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les
malheureux Siciliens vinrent implorer l'intervention du pape auprs de
leur roi, ils virent leur ennemi prs de leur juge, le roi sigeant 
ct du pape. Les dputs, qui taient pourtant un vque et un moine,
furent, pour toute rponse, jets dans un cul de basse-fosse.

La Sicile n'avait pas de piti  attendre de Charles d'Anjou. Cette
le,  moiti arabe, avait tenu opinitrement pour les amis des
Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs
pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que reprsailles.
On connat la ptulance des Provenaux, leur brutale jovialit. S'il
n'y et eu encore que l'antipathie nationale et l'insolence de la
conqute, le mal et pu diminuer. Mais ce qui menaait d'augmenter, de
peser chaque jour davantage, c'tait un premier, un inhabile essai
d'administration, l'invasion de la fiscalit, l'apparition de la
finance dans le monde de l'_Odysse_ et de l'_nide_. Ce peuple de
laboureurs et de pasteurs avait gard sous toute domination quelque
chose de l'indpendance antique. Il avait eu jusque-l des solitudes
dans la montagne, des liberts dans le dsert. Mais voil que le fisc
explore toute l'le. Curieux voyageur, il mesure la valle, escalade
le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau
sous le chtaignier de la montagne ou poursuit, enregistre le chevrier
errant aux corniches des rocs entre les laves et les neiges.

Tchons de dmler la plainte de la Sicile  travers cette fort de
barbarismes et de solcismes, par laquelle cume et se prcipite la
torrentueuse loquence de Barthlemi de Nocastro: Que dire de leurs
inventions inoues? de leurs dcrets sur les forts? de l'absurde
interdiction du rivage? de l'exagration inconcevable du produit des
troupeaux? Lorsque tout prissait de langueur sous les lourdes
chaleurs de l'automne, n'importe, l'anne tait toujours bonne, la
moisson abondante... Il frappait tout  coup une monnaie d'argent
pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer trente...
Nous avions cru recevoir un roi du Pre des Pres, nous avions reu
l'Anti-Christ[10].

[Note 10: _App._ 3.]

Il fallait, dit un autre, reprsenter chaque troupeau au bout de
l'an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n'en pouvait
produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C'tait une terreur
universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs.
On les rendait responsables de leurs abeilles, mme de l'essaim que le
vent emporte. On leur dfendait la chasse, et puis on allait en
cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims pour
avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de
frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les
rues; et de porte en porte il fallait livrer l'argent[11]...

[Note 11: Nic. Specialis.]

Voil le sort de la Sicile depuis tant de sicles. C'est toujours la
vache nourrice, puise de lait et de sang par un matre tranger.
Elle n'a eu d'indpendance, de vie forte que sous ses tyrans, les
Denys, les Glon. Eux seuls la rendirent formidable au dehors. Depuis,
toujours esclave. Et d'abord, c'est chez elle que se sont dcides
toutes les grandes querelles du monde antique: Athnes et Syracuse, la
Grce et Carthage, Carthage et Rome; enfin les Guerres serviles.
Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont t combattues en
vue de l'Etna, comme un jugement de Dieu par-devant l'autel. Puis
viennent les Barbares, Arabes, Normands, Allemands. Chaque fois la
Sicile espre et dsire, chaque fois elle souffre; elle se tourne, se
retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse, dsharmonie
incurable d'un peuple de vingt races, sur qui pse si lourdement une
double fatalit d'histoire et de climat.

Tout cela ne parat que trop bien dans la belle et molle lamentation
par laquelle Falcando commence son histoire[12]: Je voulais, mon ami,
maintenant que l'pre hiver a cd sous un souffle plus doux, je
voulais t'crire et t'adresser quelque chose d'aimable, comme prmices
du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prvoir de nouveaux
orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en
vain les jardins et les bocages m'inspirent une joie importune, et le
concert renouvel des oiseaux m'engage  reprendre le mien. Je ne puis
voir sans larmes la prochaine dsolation de ma bonne nourrice, la
Sicile...--Lequel embrasseront-ils du joug ou de l'honneur! Je cherche
en silence, et ne sais que choisir...--Je vois que dans le dsordre
d'un tel moment, nos Sarrasins sont opprims. Ne vont-ils pas seconder
l'ennemi?... Oh! si tous, Chrtiens et Sarrasins, s'accordaient pour
lire un roi!...--Qu' l'orient de l'le, nos brigands siciliens
combattent les barbares, parmi les feux de l'Etna et les laves,  la
bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de silex. Mais
l'intrieur de la Sicile, mais la contre qu'honore notre belle
Palerme, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle ft souille de
l'aspect des barbares... Je n'espre rien des Apuliens, qui n'aiment
que nouveaut. Mais toi, Messine, cit puissante et noble, songes-tu
donc  te dfendre,  repousser l'tranger du dtroit? Malheur  toi,
Catane! Jamais,  force de calamits, tu n'as pu satisfaire et flchir
la fortune. Guerre, peste, torrents enflamms de l'Etna, tremblement
de terre et ruines; il ne te manque plus que la servitude. Allons,
Syracuse, secoue la paix, si tu peux; cette loquence dont tu te
pares, emploie-la  relever le courage des tiens. Que te sert de
t'tre affranchie des Denys?... Ah! qui nous rendra nos tyrans!...
J'en viens maintenant  toi,  Palerme, tte de la Sicile! Comment te
passer sous silence, et comment te louer dignement!... Mais ds que
Falcando a nomm la belle Palerme, il ne pense plus  autre chose, il
oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voil qui dcrit
insatiablement la voluptueuse cit, ses palais fantastiques, son port,
ses merveilleux jardins, soyeux mriers, orangers, citronniers, cannes
 sucre. Le voil perdu dans les fruits et les fleurs. La nature
l'absorbe, il rve, il a tout oubli. Je crois entendre dans sa prose
l'cho de la posie paresseuse, sensuelle et mlancolique de l'idylle
grecque: Je chanterai sous l'antre, en te tenant dans mes bras, et
regardant les troupeaux qui s'en vont paissant vers les bords de la
mer de Sicile[13].

[Note 12: _App._ 4.]

[Note 13: Thocrite.]

C'tait le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pques. En Sicile, c'est
dj l't, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur
est dj lourde, la terre moite et chaude, qu'elle disparat sous
l'herbe, l'herbe sous les fleurs. Pques est un voluptueux moment dans
ces contres. Le carme finit, l'abstinence aussi; la sensualit
s'veille ardente et pre, aiguise de dvotion. Dieu a eu sa part,
les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur
perce la terre, toute beaut brille. C'est une triomphante ruption de
vie, une revanche de la sensualit, une insurrection de la nature.

Ce jour donc, ce lundi de Pques, tous et toutes montaient, selon la
coutume, de Palerme  Monrale, pour entendre vpres, par la belle
colline. Les trangers taient l pour gter la fte. Un si grand
rassemblement d'hommes ne laissait pas de les inquiter. Le vice-roi
avait dfendu de porter les armes et de s'y exercer, comme c'tait
l'usage dans ces jours-l. Peut-tre avait-il remarqu l'affluence des
nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les runir  Palerme;
mais il fallait l'occasion. Un Franais la donna mieux que Procida
n'et souhait. Cet homme, nomm Drouet, arrte une belle fille de la
noblesse que son fianc et toute sa famille menaient  l'glise. Il
fouille le fianc et ne trouve pas d'armes; puis il prtend que la
fille en a sous ses habits, et il porte la main sous sa robe. Elle
s'vanouit. Le Franais est  l'instant dsarm, tu de son pe. Un
cri s'lve:  mort,  mort les Franais![14] Partout on les gorge.
Les maisons franaises taient, dit-on, marques d'avance[15].
Quiconque ne pouvait prononcer le _c_ ou _ch_ italien (_ceci_,
_ciceri_), tait tu  l'instant[16]. On ventra des femmes
siciliennes pour chercher dans leur sein un enfant franais.

[Note 14: Moriantur Galli. (Bartolomeo.)]

[Note 15: _App._ 5.]

[Note 16: Simple tradition.]

Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassures par
l'impunit de Palerme, imitassent son exemple. L'oppression avait pes
ingalement. Ingale aussi fut la vengeance, et quelquefois il y eut
dans le peuple une capricieuse magnanimit[17].  Palerme mme, le
vice-roi, surpris dans sa maison, avait t outrag, mais non tu; on
voulait le renvoyer  Aigues-Mortes.  Calatafimi, les habitants
pargnrent leur gouverneur, l'honnte Porcelet, et le laissrent
aller avec sa famille. Peut-tre tait-ce crainte des vengeances de
Charles d'Anjou. Le peuple tait dj refroidi et dcourag, telle est
la mobilit mridionale. Les habitants de Palerme envoyrent au pape
deux religieux pour demander grce. Ces dputs n'osrent dire autre
chose que ces paroles des litanies: _Agnus Dei, qui tollis peccata
mundi, miserere nobis._ Et ils rptrent ces mots trois fois. Le pape
rpondit en prononant, par trois fois aussi, ce verset de la Passion:
_Ave, rex Judorum, et dabant ei alapam._ Messine ne russit pas mieux
auprs de Charles d'Anjou. Il rpondit  ses envoys qu'ils taient
tous des tratres  l'glise et  la couronne, et leur conseilla de se
bien dfendre, comme ils pourraient[18].

[Note 17: Fazello assure que Sperlinga fut la seule ville qui ne
massacra pas les Francs. De l le dicton sicilien: Quod Siculis
placuit, sola Sperlinga negavit.]

[Note 18: _App._ 6.]

Les gens de Messine se htrent de profiter de l'avis. Tout fut
prpar pour faire une rsistance dsespre. Hommes, femmes et
enfants, tous portaient des pierres. Ils levrent un mur en trois
jours, et repoussrent bravement les premires attaques. Il en resta
une petite chanson: Ah! n'est-ce pas grand'piti des femmes de
Messine de les voir cheveles et portant pierre et chaux?... Qui veut
gter Messine, Dieu lui donne trouble et travail.

Il tait temps toutefois que l'Aragonais arrivt. Le prince rus
s'tait tenu d'abord en observation, laissant les risques aux
Siciliens. Ceux-ci s'taient irrvocablement compris par le massacre;
mais comment allaient-ils soutenir cet acte irrflchi, c'est ce que
D. Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique avec une
arme, et faisait mollement la guerre aux infidles. Cet armement
avait inquit le roi de France et le pape. Il rassura le premier en
prtextant la guerre des Maures, et pour le mieux tromper, il lui
emprunta de l'argent; il en emprunta mme  Charles d'Anjou[19]. Ses
barons ne purent ouvrir qu'en mer les ordres cachets qu'il leur avait
donns, et ils n'y lurent rien que la guerre d'Afrique[20]. Ce ne fut
qu'au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il eut reu deux dputations
des Siciliens, qu'il se dcida et passa dans l'le[21].

[Note 19: Villani.]

[Note 20: Muntaner.]

[Note 21: _App._ 7.]

L'Aragonais envoya son dfi devant Messine  Charles d'Anjou, mais il
ne se pressa pas d'aller se mettre en face de son terrible ennemi. En
bon toreador, il piqua, mais luda le taureau. Seulement il expdia au
secours de la ville quelques-uns de ses brigands almogavares, lestes
et sobres pitons qui firent en trois jours les six journes qu'il y a
de Palerme  Messine[22]. La flotte catalane, sous le Calabrois Roger
de Loria, tait un secours plus efficace. Elle devait occuper le
dtroit, affamer Charles d'Anjou, lui fermer le retour. Le roi de
Naples se dfiait avec raison de ses forces de mer. Il repassa le
dtroit pendant la nuit, sans pouvoir enlever ni ses tentes ni ses
provisions. Au matin, les Messinois merveills ne virent plus
d'ennemis. Ils n'eurent plus qu' piller le camp.

[Note 22: Ce que les autres ne pouvaient supporter tait pour eux
comme rgal et passe-temps... Leur extrieur tait trange et sauvage,
et comme ils taient trs noirs, maigres et mal peigns, les Siciliens
taient en grande admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour
dfenseurs... (Curita.)]

Si l'on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux
galres contre les quatre-vingt-dix de Charles d'Anjou. Sur celles-ci,
il y en avait dix de Pise qui s'enfuirent les premires, quinze de
Gnes qui les suivirent. Les Provenaux, sujets de Charles, en avaient
vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restrent,
taient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se
jetrent  la cte. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent,
y turent six mille hommes. Les vainqueurs, carts par la tempte, se
trouvrent  la pointe du jour devant le phare de Messine.

Quand le jour fut arriv, ils se prsentrent  la tourelle. Les gens
de la ville, voyant un si grand nombre de voiles, s'crirent: Ah!
Seigneur! ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Voil la flotte du roi Charles
qui, aprs s'tre empare des galres du roi d'Aragon, revient sur
nous.

Le roi tait lev, car il se levait constamment  l'aube du jour,
soit l't, soit l'hiver; il entendit le bruit, et en demanda la
cause. Pourquoi ces cris dans toute la cit?--Seigneur, c'est la
flotte du roi Charles qui revient bien plus considrable et qui s'est
empare de nos galres.

Le roi demanda un cheval et sortit du palais, suivi  peine de dix
personnes. Il courut le long de la cte, o il rencontra un grand
nombre d'hommes, de femmes et d'enfants au dsespoir. Il les
encouragea en leur disant: Bonnes gens, ne craignez rien, ce sont nos
galres qui amnent la flotte du roi Charles. Il rptait ces mots en
courant sur le rivage de la mer; et tous ces gens s'criaient: Dieu
veuille que cela soit ainsi! Que vous dirai-je, enfin? Tous les
hommes, les femmes et enfants de Messine couraient aprs lui, et
l'arme de Messine le suivait aussi. Arriv  la Fontaine d'Or, le
roi, voyant approcher une si grande quantit de voiles pousses par le
vent des montagnes, rflchit un moment et dit  part soi: Dieu, qui
m'a conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus que ce malheureux
peuple; grces lui en soient rendues!

Tandis qu'il tait dans ces penses, un vaisseau arm, pavois des
armes du seigneur roi d'Aragon, et mont par En Cortada, vint devers
le roi, que l'on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes
dployes,  la tte de la cavalerie. Si tous ceux qui taient l avec
le roi furent transports de joie, en apercevant ce vaisseau avec sa
bannire, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le vaisseau prit terre,
En Cortada dbarqua et dit au roi: Seigneur, voil vos galres; elles
vous amnent celles de vos ennemis. Nicotera est prise, brle et
dtruite, et il a pri plus de deux cents chevaliers franais.  ces
mots, le roi descendit de cheval et s'agenouilla. Tout le monde suivit
son exemple. Ils commencrent  entonner tous ensemble le _Salve
regina_. Ils lourent Dieu, et lui rendirent grces de cette victoire,
car ils ne la rapportaient point  eux, mais  Dieu seul. Enfin, le
roi rpondit  En Cortada: Soyez le bienvenu! Il lui dit ensuite de
retourner sur ses pas, et de dire  tous ceux qui se trouvaient devant
la douane de s'approcher en louant Dieu; il obit, et les vingt-deux
galres entrrent les premires, tranant aprs elles chacune plus de
quinze galres, barques ou btiments; ainsi elles firent leur entre 
Messine, pavoises, l'tendard dploy, et tranant sur la mer les
enseignes ennemies. Jamais on ne fut tmoin d'une telle allgresse. On
et dit que le ciel et la terre taient confondus; et au milieu de
tous ces cris, on entendait les louanges de Dieu, de madame Sainte
Marie et de toute la cour cleste... Quand on fut  la douane, devant
le palais du roi, on poussa des cris de joie; et les gens de mer et
les gens de terre y rpondirent, mais d'une telle force, vous pouvez
m'en croire, qu'on les entendait de la Calabre[23].

[Note 23: Muntaner.]

Charles d'Anjou vit du rivage le dsastre de sa flotte. Il vit
incendier sans pouvoir les dfendre ces vaisseaux, construits nagure
pour la conqute de Constantinople. On dit qu'il mordait de rage le
sceptre qu'il tenait  la main, et qu'il rptait le mot qu'il avait
dj dit en apprenant le massacre: Ah, sire Dieu, moult m'avez offert
 surmonter! Puisqu'il vous plat de me faire fortune mauvaise, qu'il
vous plaise aussi que la descente se fasse  petits pas et
doucement[24].

[Note 24: ... Piacciati, che'l mio calare sia _a petit passi_.
(Villani.)]

Mais l'orgueil l'emporta bientt sur cette rsignation. Charles
d'Anjou, dj vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de
dcider leur querelle par un combat singulier, auquel auraient pris
part cent chevaliers des deux royaumes. L'Aragonais accepta une
proposition si favorable au plus faible, et qui lui donnait du
temps[25]. Les deux rois s'engagrent  se trouver  Bordeaux le 15
mai 1283, et  combattre dans cette ville, sous la protection du roi
d'Angleterre.  l'poque indique, D. Pedro bien mont, voyageant de
nuit, et guid par un marchand de chevaux qui connaissait toutes les
routes, tous les pors des Pyrnes, se rendit, lui troisime, 
Bordeaux. Il y arriva le jour mme de la bataille, protesta devant un
notaire que le roi de France tant prs de Bordeaux avec ses troupes,
il n'y avait pas de sret pour lui. Pendant que le notaire crivait,
le roi fit le tour de la lice, puis il piqua son cheval, et fit sans
s'arrter prs de cent milles sur la route d'Aragon.

[Note 25: _App._ 8.]

Charles d'Anjou, ainsi jou, prpara une nouvelle arme en Provence.
Mais avant qu'il ft de retour  Naples, l'amiral Roger de Loria lui
avait port le coup le plus sensible. Il vint avec quarante-cinq galres
parader devant le port de Naples, et braver Charles-le-Boiteux, le fils
de Charles d'Anjou. Le jeune prince et ses chevaliers ne tinrent pas 
un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq galres qu'ils avaient
dans le port. Au premier choc, ils furent dfaits et pris. Charles
d'Anjou arriva le lendemain. Que n'est-il mort! s'cria-t-il, quand on
lui apprit la captivit de son fils[26]. Il se donna la consolation de
faire pendre cent cinquante Napolitains.

[Note 26: Lo re Carlo... disse con irato animo: _Or fostil mort,
porse qu'il a fali nostre mandement._ (Villani.)]

Le roi de Naples avait t rudement frapp de ce dernier coup. Son
activit l'abandonnait. Il perdit l't  ngocier par l'entremise du
pape un arrangement avec les Siciliens. L'hiver, il fit de nouveaux
prparatifs; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui
chappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la pit
et la scurit d'un saint, se rendant ce tmoignage qu'il n'avait fait
la conqute du royaume de Sicile que pour le service de l'glise. (7
janvier 1285.)

Cependant le pape, tout Franais de naissance et de coeur, avait
dclar D. Pedro dchu de son royaume d'Aragon (1283), assurant les
indulgences de la croisade  quiconque lui courrait sus. L'anne
suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles-de-Valois, second fils
de Philippe-le-Hardi, et frre de Philippe-le-Bel. Ce fut en effet une
vraie croisade. La France n'avait point guerroy depuis longtemps.
Tout le monde voulut en tre, la reine elle-mme et beaucoup de nobles
dames. L'arme se trouva la plus forte qui ft jamais sortie de France
depuis Godefroi de Bouillon. Les Italiens la portent  vingt mille
chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes de Gnes, de
Marseille, d'Aigues-Mortes et de Narbonne devaient suivre les rivages
de Catalogne, et seconder les troupes de terre. Tout promettait un
succs facile. D. Pedro se trouvait abandonn de son alli, le roi de
Castille, et de son frre mme, le roi de Majorque. Ses sujets
venaient de former une hermandad contre lui. Il se trouva rduit 
quelques Almogavares, avec lesquels il occupait les positions
inattaquables, observant et inquitant l'ennemi. Elna fit quelque
rsistance, et tout y fut cruellement massacr. Girone rsista
davantage. Le roi de France, qui avait fait voeu de la prendre, s'y
obstina, et y perdit un temps prcieux. Peu  peu le climat commena 
faire sentir son influence malfaisante. Des fivres se mirent dans
l'arme. Le dcouragement augmenta par la dfaite de l'arme navale;
l'amiral vainqueur, Roger de Loria, exera sur les prisonniers
d'effroyables cruauts. Il fallut songer  la retraite, mais tout le
monde tait malade; les soldats se croyaient poursuivis par les
saints dont ils avaient viol les tombeaux. Tous les passages taient
occups. Les Almogavares, attirs par le butin, croissaient en nombre
 vue d'oeil. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses
chevaliers languissants. La pluie tombait  torrents sur cette arme
de malades. La plupart restrent en route. Le roi atteignit Perpignan,
mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en
Espagne.

Le nouveau roi, Philippe-le-Bel, trouva moyen d'armer le roi de
Castille contre son alli d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint
sa libert avec un parjure. La Sicile et ses nouveaux rois, cadets de
la maison d'Aragon, se virent abandonns de la branche ane, qui prit
mme les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou,
fils de Charles-le-Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son pre
l'avait t. Un trait suivit (1299), d'aprs lequel le roi Frdric
devait garder l'le sa vie durant. Mais ses descendants l'ont garde
pendant plus d'un sicle.

Cette royaut de Naples, si mal acquise, ne fut pas renverse
entirement, mais du moins mutile et humilie. Il y eut quelque
rparation pour les morts. Le pieux Charles, aujourd'hui rgnant (le
fils de Charles d'Anjou), dit un chroniqueur qui mourut vers l'an
1300, a construit une glise de Carmes sur les tombeaux de Conradin et
de ceux qui prirent avec lui[27].

[Note 27: Ricobald. Ferrar.]




CHAPITRE II

Philippe-le-Bel.--Boniface VIII (1285-1304).


Je fus la racine de la mauvaise plante qui couvre toute la chrtient
de son ombre. De mauvaise plante, mauvais fruit...

J'eus nom Hugues-Capet. De moi sont ns ces Louis, ces Philippe, qui
depuis peu rgnent en France.

J'tais fils d'un boucher de Paris[28]; mais quand les anciens rois
manqurent, hors un qui prit la robe grise, je me trouvai tenir les
rnes, et j'avais tels amis, telles forces que la couronne veuve
retomba  mon fils[29]. De lui sort cette race o les morts font
reliques[30].

[Note 28: Cette tradition populaire n'est confirme par aucun texte
bien ancien, non plus qu'une bonne partie des traits satiriques qui
suivent.]

[Note 29: On sait qu'Hugues-Capet ne voulut jamais porter la couronne.
Robert est le premier des Captiens qui la porta.]

[Note 30: Allusion  la canonisation rcente de saint Louis.]

Tant que la grande dot provenale ne leur ta toute vergogne, peu
valaient-ils; du moins faisaient-ils peu de mal.

Mais ds lors ils poussrent par force et par mensonge, et puis par
pnitence ils prirent Normandie et Gascogne.

Charles passe en Italie, et puis, par pnitence, gorge
Conradin.--Par pnitence encore, il renvoie saint Thomas au ciel.

Un autre Charles sortira tantt de France. Sans armes, il sort, sauf
la lance du parjure, la lance de Judas. Il en frappe Florence au
ventre[31].

[Note 31: Il s'agit de Charles-de-Valois.]

L'autre, captif en mer, fait traite et march de sa fille; le
corsaire du moins ne vend que l'tranger.

Mais voici qui efface le mal fait et  faire... Je le vois entrer
dans Anagni, le fleurdelis!.... Je vois le Christ captif en son
vicaire; je le vois moqu une seconde fois; il est de nouveau abreuv
de fiel et de vinaigre. Il est mis  mort entre des brigands[32].

[Note 32: Dante, _Purgat_.]

Cette furieuse invective gibeline, toute pleine de vrits et de
calomnies, c'est la plainte du vieux monde mourant, contre ce laid
jeune monde qui lui succde. Celui-ci commence vers 1300; il s'ouvre
par la France, par l'odieuse figure de Philippe-le-Bel.

Au moins quand la monarchie franaise, fonde par Philippe-Auguste et
Philippe-le-Bel, finit en Louis XVI, elle eut dans sa mort une
consolation. Elle prit dans la gloire immense d'une jeune rpublique
qui, pour son coup d'essai, vainquit l'Europe et la renouvela. Mais
ce pauvre moyen ge, papaut, chevalerie, fodalit, sous quelle main
prissent-ils? Sous la main du procureur, du banqueroutier, du faux
monnayeur.

La plainte est excusable; ce nouveau monde est laid. S'il est plus
lgitime que celui qu'il remplace, quel oeil, ft-ce celui de Dante,
pourrait le dcouvrir  cette poque? Il nat sous les rides du vieux
droit romain, de la vieille fiscalit impriale. Il nat avocat,
usurier; il nat gascon, lombard et juif.

Ce qui irrite le plus contre ce systme moderne, contre la France, son
premier reprsentant, c'est sa contradiction perptuelle, sa duplicit
d'instinct, l'hypocrisie nave, si je puis dire, avec laquelle il va
attestant tour  tour et alternant ses deux principes, romain et
fodal. La France est alors un lgiste en cuirasse, un procureur bard
de fer; elle emploie la force fodale  excuter les sentences du
droit romain et canonique.

Fille obissante de l'glise, elle s'empare de l'Italie et de l'glise
mme; si elle bat l'glise, c'est comme sa fille, comme oblige en
conscience de corriger sa mre.

       *       *       *       *       *

Le premier acte du petit-fils de saint Louis avait t d'exclure les
prtres de l'administration de la justice, de leur interdire tout
tribunal, non seulement au parlement du roi et dans ses domaines, mais
dans ceux des seigneurs (1287). Il a t ordonn par le conseil du
seigneur roi que les ducs, comtes, barons, archevques et vques,
abbs, chapitres, collges, gentilshommes (_milites_), et en gnral,
tous ceux qui ont en France juridiction temporelle, instituent des
laques pour baillis, prvts et officiers de justice; qu'ils
n'instituent nullement des clercs en ces fonctions, afin que, s'ils
manquent (_delinquant_) en quelque chose, leurs suprieurs puissent
svir contre eux. S'il y a des clercs dans les susdits offices, qu'ils
en soient loigns.--Item, il a t ordonn que tous ceux qui, aprs
le prsent parlement, ont ou auront cause en la cour du seigneur roi,
et devant les juges sculiers du royaume, constituent des procureurs
laques. Enregistr ce jour, au parlement de la Toussaint, l'an du
Seigneur 1287.

Philippe-le-Bel rendit le parlement tout laque. C'est la premire
sparation expresse de l'ordre civil et ecclsiastique; disons mieux,
c'est la fondation de l'ordre civil.

Les prtres ne se rsignrent pas. Il semble qu'ils aient essay de
forcer le parlement et d'y reprendre leurs siges. En 1289, le roi
dfend  Philippe et Jean, portiers du parlement, de laisser entrer
nully des prlats en la chambre sans le consentement des maistres
(prsidents)[33].

[Note 33: D. Vaissette.]

Constitu par l'exclusion de l'lment tranger, ce corps s'organisa
(1291), par la division du travail, par la rpartition des fonctions
diverses. Les uns durent recevoir les requtes et les expdier, les
autres eurent la charge des enqutes. Les jours de sance furent
fixs, les rcusations dtermines, ainsi que les fonctions des
officiers du roi. Un grand pas se fit vers la centralisation
judiciaire. Le parlement de Toulouse fut supprim, les appels du
Languedoc furent dsormais ports  Paris[34]; les grandes affaires
devaient se dcider avec plus de calme loin de cette terre passionne,
qui portait la trace de tant de rvolutions.

[Note 34: Ordonnances.]

Le parlement a rejet les prtres. Il ne tarde pas  agir contre eux.
En 1288, le roi dfend qu'aucun juif soit arrt  la rquisition d'un
prtre ou moine, sans qu'on ait inform le snchal ou bailli du motif
de l'arrestation, et sans qu'on lui ait prsent copie du mandat qui
l'ordonne. Il modre la tyrannie religieuse sous laquelle gmissait le
Midi: il dfend au snchal de Carcassonne d'emprisonner qui que ce
soit sur la seule demande des inquisiteurs[35]. Sans doute, ces
concessions taient intresses. Le juif tait chose du roi;
l'hrtique son sujet, son _taillable_, n'et pu tre ranonn par
lui, s'il l'et t par l'inquisition. Ne nous informons pas trop du
motif. L'ordonnance parat honorable  celui qui la signa. On y
entrevoit la premire lueur de la tolrance et de l'quit
religieuses.

[Note 35: _App._ 9.]

La mme anne 1291, le roi frappa sur l'glise un coup plus hardi. Il
limita, ralentit cette terrible puissance d'absorption qui, peu  peu,
et fait passer toutes les terres du royaume aux gens de _mainmorte_.
Morte en effet pour vendre ou donner, la main du prtre, du moine,
tait ouverte et vivante pour recevoir et prendre. Il porta  trois,
quatre ou six fois la rente, ce que devait payer l'acqureur
ecclsiastique, en compensation des droits sur mutations que l'tat
perdait. Ainsi toute donation d'immeubles faite aux glises profita
dsormais au roi. Le roi, ce nouveau Dieu du monde civil, entra en
partage dans les dons de la pit avec Jsus-Christ, avec Notre-Dame
et les saints.

Voil pour l'glise. La fodalit, tout arme et guerrire qu'elle
est, n'est pas moins attaque. D'elle-mme se dgage le principe qui
doit la ruiner. Ce principe est la royaut comme suzerainet fodale.
Saint Louis dit expressment dans ses _tablissements_ (liv. II, c.
XXVII): Se aucun se plaint en la court le roy de son saignieur de dete
que son saignieur li doie, ou de promesses, ou de convenances que il
li ait fetes, li sires m'aura mie la cour: car nus sires ne doit estre
juges, ne dire droit en sa propre querelle, selonc droit escrit en
Code: Ne quis in sua causa judicet, en la loi unique qui commence
_Generali_, el rouge, et el noir, etc. Les _tablissements_ de saint
Louis taient faits pour les domaines du roi. Beaumanoir, dans la
_Coutume de Beauvoisis_, dans un livre fait pour les domaines d'un
fils de saint Louis, de Robert de Clermont, anctre de la maison de
Bourbon, crit sous Philippe-le-Bel que le roi a droit de faire des
tablissements, non pour ses domaines seulement, mais pour tout le
royaume. Il faut voir dans le texte mme avec quelle adresse il
prsente cette opinion scandaleuse et paradoxale[36].

[Note 36: Beaumanoir.]

Philippe-le-Hardi avait facilit aux roturiers l'acquisition des biens
fodaux. Il enjoignit aux gens de justice de ne pas molester les non
nobles qui acquerront des choses fodales. Le non-noble ne pouvant
s'acquitter des services nobles qui taient attachs au fief, il
fallait le consentement de tous les seigneurs mdiats, de degr en
degr jusqu'au roi. Philippe III rduisit  trois le nombre des
seigneurs mdiats dont le consentement tait requis.

       *       *       *       *       *

La tendance de cette lgislation s'explique aisment quand on sait
quels furent les conseillers des rois aux treizime et quatorzime
sicles, quand on connat la classe  laquelle ils appartenaient.

Le chambellan, le conseiller de Philippe-le-Hardi, fut le barbier ou
chirurgien de saint Louis, le Tourangeau Pierre La Brosse. Son frre,
vque de Bayeux, partagea sa puissance et aussi sa ruine. La Brosse
avait accus la seconde femme de Philippe III d'avoir empoisonn un
fils du premier lit. Le parti des seigneurs,  la tte duquel tait le
comte d'Artois, soutint que le favori calomniait la reine, et que de
plus il vendait aux Castillans les secrets du roi. La Brosse dcida le
roi  interroger une _bguine_, ou mystique de Flandre. Le parti des
seigneurs opposa  la _bguine_ les dominicains, gnralement ennemis
des mystiques. Un dominicain apporta au roi une cassette o l'on vit
ou crut voir des preuves de la trahison de La Brosse. Son procs fut
instruit secrtement. On ne manqua pas de le trouver coupable. Les
chefs du parti de la noblesse, le comte d'Artois, une foule de
seigneurs, voulurent assister  son excution.

En tte des conseillers de saint Louis, plaons Pierre de Fontaines,
l'auteur du _Conseil  mon ami_, livre en grande partie traduit des
lois romaines. De Fontaines, natif du Vermandois, en tait bailli l'an
1253. Nous le voyons ensuite parmi les Maistres du parlement de Paris.
En cette qualit, il prononce un jugement en faveur du roi contre
l'abb de Saint-Benot-sur-Loire, puis un autre, et toujours favorable
au roi contre les religieux du bois de Vincennes. Dans ces jugements,
nous le trouvons nomm aprs le chancelier de France[37]. Il
s'intitule chevalier. Ce qui, ds cette poque, ne prouve pas
grand'chose. Ces gens de robe longue prirent de bonne heure le titre
de chevaliers s lois.

[Note 37: Dupuy, _Diffrend de Boniface VIII_.]

Rien n'indique non plus que Philippe de Beaumanoir, bailli de Senlis,
l'auteur de ce grand livre des _Coutumes de Vermandois_, ait t de
bien grande noblesse. La maison du mme nom est une famille bretonne,
et non picarde, qui apparat dans les guerres des Anglais au
quatorzime sicle, mais qui ne fait pas remonter rgulirement sa
filiation plus haut que le quinzime.

Les deux frres Marigni, si puissants sous Philippe-le-Bel,
s'appelaient de leur vrai nom de famille Le Portier[38]. Ils taient
Normands, et achetrent dans leur pays la terre de Marigni. Le plus
clbre des deux, chambellan et trsorier du roi, capitaine de la Tour
du Louvre, est appel _Coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de
France_. C'tait, dit un contemporain, comme un second roi, et tout
se faisait  sa volont[39]. On n'est pas tent de souponner ce
tmoignage d'exagration lorsqu'on sait que Marigni mit sa statue au
Palais de Justice  ct de celle du roi[40].

[Note 38: Dupuy, _Templiers_.]

[Note 39: Ita ut secundus regulus videretur, ad cujus nutum regni
negotia gerebantur. (Bern. Guidonis, _Vita Clem. V._)]

[Note 40: Flibien.]

Au nombre des ministres de Philippe-le-Bel, il faut placer deux
banquiers florentins, auxquels sans doute on doit rapporter en grande
partie les violences fiscales de ce rgne. Ceux qui dirigrent les
grands et cruels procs de Philippe-le-Bel furent le chancelier Pierre
Flotte, qui eut l'honneur d'tre tu, tout comme un chevalier,  la
bataille de Courtrai. Il eut pour collgues ou successeurs Plasian et
Nogaret. Celui-ci, qui acquit une clbrit si tragique, tait n 
Caraman en Lauraguais. Son aeul, si l'on en croit les invectives de
ses ennemis, avait t brl comme hrtique. Nogaret fut d'abord
professeur de droit  Montpellier, puis juge mage de Nmes. La famille
Nogaret, si fire au seizime sicle, sous le nom d'pernon, n'tait
pas encore noble en 1372, ni de l'une, ni de l'autre ligne. Peu aprs
cette expdition hardie o Guillaume Nogaret alla mettre la main sur
le pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Philippe-le-Long
rvoqua les dons qui lui avaient t faits par Philippe-le-Bel; mais
il ne fut pas envelopp dans la proscription de Marigni. On et
craint sans doute de porter atteinte  ses actes judiciaires, qui
avaient une si grande importance pour la royaut.

Ces lgistes qui avaient gouvern les rois anglais ds le douzime
sicle, au treizime saint Louis, Alphonse X et Frdric II, furent,
sous le petit-fils de saint Louis les tyrans de la France. Ces
_chevaliers en droit_, ces mes de plomb et de fer, les Plasian, les
Nogaret, les Marigni, procdrent avec une horrible froideur dans leur
imitation servile du droit romain et de fiscalit impriale. Les
_Pandectes_ taient leur Bible, leur vangile. Rien ne les troublait
ds qu'ils pouvaient rpondre  tort ou  droit: _Scriptum est_...
Avec des textes, des citations, des falsifications, ils dmolirent le
moyen ge, pontificat, fodalit, chevalerie. Ils allrent hardiment
_apprhender au corps_ le pape Boniface VIII; ils brlrent la
croisade elle-mme dans la personne des Templiers.

Ces cruels dmolisseurs du moyen ge sont, il cote de l'avouer, les
fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la
centralisation monarchique. Ils jettent dans les provinces des
baillis, des snchaux, des prvts, des auditeurs, des tabellions,
des procureurs du roi, des matres et peseurs de monnaie. Les forts
sont envahies par les _verdiers_, les _gruiers_ royaux. Tous ces gens
vont chicaner, dcourager, dtruire les juridictions fodales. Au
centre de cette vaste toile d'araigne, sige le conseil des lgistes
sous le nom de parlement (fix  Paris en 1302). L, tout viendra peu
 peu se perdre, s'amortir sous l'autorit royale. Ce droit laque est
surtout ennemi du droit ecclsiastique. Au besoin, les lgistes
appelleront  eux les bourgeois. Eux-mmes ne sont pas autre chose,
quoiqu'ils mendient l'anoblissement, tout en perscutant la noblesse.

Cette cration du gouvernement cotait certainement fort cher. Nous
n'avons pas ici de dtails suffisants; mais nous savons que les
sergents des prvts, c'est--dire les excuteurs, les agents de cette
administration si tyrannique  sa naissance, avaient d'abord, le
sergent  cheval trois sols parisis, et plus tard six sols; le sergent
 pied dix-huit deniers, etc. Voil une arme judiciaire et
administrative. Tout  l'heure vont venir des troupes mercenaires.
Philippe-de-Valois aura  la fois plusieurs milliers d'arbaltriers
gnois. D'o tirer les sommes normes que tout cela doit coter?
L'industrie n'est pas ne encore. Cette socit nouvelle se trouve
dj atteinte du mal dont mourut la socit antique. Elle consomme
sans produire. L'industrie et la richesse doivent sortir  la longue
de l'ordre et de la scurit. Mais cet ordre est si coteux  tablir,
qu'on peut douter pendant longtemps s'il n'augmente pas les misres
qu'il devait gurir.

Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen ge
payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et
petits, ils avaient place  sa table. La solde, c'tait le repas du
jour. L'immense machine du gouvernement royal qui substitue son
mouvement compliqu aux mille mouvements naturels et simples du
gouvernement fodal; cette machine, l'argent seul peut lui donner
l'impulsion. Si cet lment vital manque  la nouvelle royaut, elle
va prir, la monarchie se dissoudra, et toutes les parties retomberont
dans l'isolement, dans la barbarie du gouvernement fodal.

Ce n'est donc pas la faute de ce gouvernement s'il est avide et
affam. La faim est sa nature, sa ncessit, le fond mme de son
temprament. Pour y satisfaire, il faut qu'il emploie tour  tour la
ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme dans le vieux
roman, matre Renard et matre Isengrin.

Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il est juste de le
reconnatre; il prfre tout autre moyen de prendre, l'achat, l'usure.
D'abord il trafique, il change, il achte; le fort peut dpouiller
ainsi honntement des amis faibles. Par exemple, ds qu'il dsespre
de prendre l'Espagne avec des bulles du pape, il achte du moins le
patrimoine de la branche cadette d'Aragon, la bonne ville de
Montpellier, la seule qui restt au roi Jacques. Le prince, avis et
bien instruit en lois, ne se fit pas scrupule d'acqurir ainsi le
dernier vtement de son prodigue ami, pauvre fils de famille qui
vendait son bien pice  pice, et auquel sans doute il crut devoir en
ter le maniement en vertu de la loi romaine: _Prodigus et
furiosus_[41].....

[Note 41: Montpellier tait en mme temps un fief de l'vch de
Maguelone. L'vque, fatigu de la rsistance des bourgeois et de
l'appui qu'ils trouvaient dans le roi de France, vendit tous ses
droits  ce dernier. Ces droits, jusque-l jugs invalides, parurent
alors assez bons pour servir  dpouiller le vieux Jacques.]

Au Nord, il acquit Valenciennes, qui se donna  lui (1293). Et sans
doute il y eut encore de l'argent en cela. Valenciennes l'approchait
de la riche Flandre, si bonne  prendre, et comme riche, et comme
allie des Anglais. Du ct de la France anglaise, il avait achet au
ncessiteux douard Ier le Quercy, terre mdiocre, sche et
montagneuse, mais d'o l'on descend en Guyenne. douard tait alors
emptr dans les guerres de Galles et d'cosse, o il ne gagnait que
de la gloire. C'et t beaucoup, il est vrai, de fonder l'unit
britannique, de se fermer dans l'le. douard y fit d'hroques
efforts, et commit aussi d'incroyables barbaries. Mais il eut beau
briser les harpes de Galles, tuer les bardes, il eut beau faire prir
le roi David du supplice des tratres, et transporter  Westminster le
palladium de l'cosse, la fameuse pierre de Scone, il ne put rien
finir ni dans l'le ni sur le continent. Chaque fois qu'il regardait
vers la France et voulait y passer, il apprenait quelque mauvaise
nouvelle du Border cossais ou des Marches de Galles, quelque nouveau
tour de Leolyn ou de Wallace. Wallace tait encourag par
Philippe-le-Bel, le chef hroque des clans par le roi procureur.
Celui-ci n'avait que faire de bouger. Il lui suffisait de relancer
douard par ses limiers d'cosse. Il le laissait volontiers
s'immortaliser dans les dserts de Galles et de Northumberland,
procdait contre lui  son aise, et le condamnait par dfaut.

Ainsi, quand il le vit occup  contenir l'cosse sous Baillol, il le
somma de rpondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il
ajourna ce roi, ce conqurant,  venir s'expliquer par-devant ce qu'il
appelait le tribunal des pairs. Il le menaa, puis il l'amusa, lui
offrit une princesse de France pour prix d'une soumission fictive,
d'une simple saisie, qui arrangerait tout. L'arrangement fut que
l'Anglais ouvrit ses places, que Philippe les garda, et retira ses
offres. Cette grande province, ce royaume de Guyenne, fut escamot.

douard cria en vain. Il demanda et obtint contre Philippe l'alliance
du roi des Romains, Adolphe de Nassau, celle des ducs de Bretagne et
de Brabant, des comtes de Flandre, de Bar et de Gueldres. Il crivit
humblement  ses sujets de Guyenne, leur demandant pardon d'avoir
consenti  la saisie[42]. Mais, trop occup en cosse, il ne vint pas
lui-mme en Guyenne, et son parti n'prouva que des revers. Philippe
eut pour lui le pape (Boniface VIII), qui lui devait la tiare, et qui,
pour lui donner un alli, dlia le roi d'cosse des serments qu'il
avait prts au roi d'Angleterre. Enfin, il fit si bien que les
Flamands, mcontents de leur comte, l'appelrent  leur secours. Pour
soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la Flandre. La grasse
Flandre tait la tentation naturelle de ces gouvernements voraces.
Tout ce monde de barons, de chevaliers, que les rois de France
sevraient de croisades et de guerres prives, la Flandre tait leur
rve, leur posie, leur Jrusalem. Tous taient prts  faire un
joyeux plerinage aux magasins de Flandre, aux pices de Bruges, aux
fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras.

[Note 42: _App._ 10.]

Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu'il l'ait place
entre tous pour tre mange des uns ou des autres. Avant que
l'Angleterre ft cette chose colossale que nous voyons, la Flandre
tait une Angleterre; mais de combien dj infrieure et plus
incomplte! Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie, commerants
sans marine. Et aujourd'hui, ces trois choses, bestiaux, chevaux,
marine, c'est justement le nerf de l'Angleterre; c'est la matire, le
vhicule, la dfense de son industrie.

Ce n'est pas tout. Ce nom, les Flandres, n'exprime pas un peuple, mais
une runion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et
de villes. Rien n'est moins homogne. Sans parler de la diffrence de
race et de langue, il y a toujours eu haine de ville  ville, haine
entre les villes et les campagnes, haine de classes, haine de mtiers,
haine entre le souverain et le peuple[43]. Dans un pays o la femme
hritait et transfrait la souverainet, le souverain tait souvent un
mari tranger. La sensualit flamande, la matrialit de ce peuple de
chair, apparat dans la prcoce indulgence de la coutume de Flandre
pour la femme et pour le btard[44]. La femme flamande amena ainsi par
mariage des matres de toute nation, un Danois, un Alsacien; puis un
voisin du Hainaut, puis un prince de Portugal, puis des Franais de
diverses branches: Dampierre (Bourbon), Louis de Mle (Capet),
Philippe-le-Hardi (Valois); enfin Autriche, Espagne, Autriche encore.
Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).

[Note 43: Quis Flandri posset nocere, si du ill civitates (Bruges
et Gand) concordes inter se forent. (Meyer.)]

[Note 44: _App._ 11.]

La Flandre se plaignait du comte franais Gui Dampierre. Philippe
s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, et
voulut donner sa fille Philippa au fils d'douard. Ce mariage contre
le roi de France ne pouvait, selon la loi fodale, se faire sans
l'assentiment du roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe
cependant ne rclama pas; il dclara hypocritement qu'tant parrain de
la jeune fille, il ne pouvait lui laisser passer le dtroit sans
l'embrasser[45]. Refuser, c'tait dclarer la guerre, et trop tt.
Venir, c'tait risquer de rester  Paris. Gui vint en effet et resta.
Le pre et la fille furent retenus  la Tour du Louvre. Philippe
enleva  douard son alli et sa femme, comme il avait fait la
Guyenne. Le comte s'chappa, il est vrai, dans la suite. La jeune
fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intrt  garder
un tel otage et qu'on accusa de sa mort.

[Note 45: Oudegherst.]

douard croyait avoir ameut tout le monde contre son dloyal ennemi.
L'empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgr son titre,
et volontiers guerroy aux gages d'douard, comme autrefois Othon de
Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VIII 
cent cus par jour. Les comtes de Savoie, d'Auxerre, Montbliard,
Neuchtel, ceux de Hainaut et de Gueldres, le duc de Brabant, les
vques de Lige et d'Utrecht, l'archevque de Cologne, tous
promettaient d'attaquer Philippe, tous recevaient l'argent anglais, et
tous restrent tranquilles, except le comte de Bar. douard les
payait pour agir, Philippe pour se reposer.

La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C'tait une lutte
de corruption, une bataille d'argent,  qui serait le premier ruin.
Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misrables
taient les ressources des rois d'alors pour suffire  de telles
dpenses. douard et Philippe chassrent, il est vrai, les juifs, en
gardant leurs biens[46]. Mais le juif est glissant, il ne se laisse
pas prendre. Il coulait de France, et trouvait moyen d'emporter. Le
roi de France, qui avait des banquiers italiens pour ministres,
s'avisa, sans doute par leur conseil, de ranonner les Italiens, les
Lombards, qui exploitaient la France, et qui taient comme une varit
de l'espce juive. Puis, pour atteindre plus srement encore tout ce
qui achetait et vendait, le roi essaya pour la premire fois de ce
triste moyen si employ dans le quatorzime sicle, l'altration de la
monnaie. C'tait un impt facile et tacite, une banqueroute secrte au
moins dans les premiers moments. Mais bientt tous en profitaient;
chacun payait ses dettes en monnaie faible. Le roi y gagnait moins
que la foule des dbiteurs sans foi. Enfin, l'on eut recours  un
moyen plus direct, l'impt universel de la maltte[47].

[Note 46: douard, en 1289; Philippe, en 1290.]

[Note 47: Guillaume de Nangis.]

Ce vilain nom, trouv par le peuple, fut accept hardiment du roi
mme. C'tait un dernier moyen, une invention par laquelle, s'il
restait encore quelque substance, quelque peu  sucer dans la moelle
du peuple, on y pouvait atteindre. Mais on eut beau presser et tordre.
Le patient tait si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer
presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus.
Sa dtresse le dsesprait; dans l'un de ses parlements on le vit
pleurer.

Entre ce roi affam et ce peuple tique, il y avait pourtant quelqu'un
de riche. Ce quelqu'un, c'tait l'glise. Archevques et vques,
chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benot, moines nouveaux
dits mendiants, tous taient riches et luttaient d'opulence. Tout ce
monde tonsur croissait des bndictions du ciel et de la graisse de
la terre. C'tait un petit peuple heureux, obse et reluisant, au
milieu du grand peuple affam qui commenait  le regarder de travers.

Les vques allemands taient des princes et levaient des armes.
L'glise d'Angleterre possdait, dit-on, la moiti des terres de
l'le. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus.
Aujourd'hui, il est vrai, l'archevque de Cantorbery ne reoit par an
que douze cent mille francs, et celui d'York huit cent mille. Lorsque
la Restauration prparait l'expdition d'Espagne, en 1822, l'on
apprit que l'archevque de Tolde faisait distribuer chaque jour  la
porte de ses fermes et de ses palais dix mille soupes, et celui de
Sville six mille[48].

[Note 48: J'aurais peine  croire ce chiffre, s'il n'avait t affirm
en ma prsence par le ministre mme qui avait fait prendre ces
informations.--Ajoutons que l'un des couvents rcemment supprims 
Madrid (San Salvador) avait deux millions de biens et un seul
religieux.]

La confiscation de l'glise fut la pense des rois depuis le treizime
sicle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la
diffrence, c'est que les protestants prirent, et que les catholiques
se firent donner. Henri VIII employa le schisme, Franois Ier le
Concordat.

Qui donc, au quatorzime sicle, du roi ou de l'glise, devait
dsormais exploiter la France? telle tait la question. Dj, lorsque
Philippe mit sur le peuple le terrible impt de la maltte, lorsqu'il
altra les monnaies, lorsqu'il dpouilla les Lombards, sujets ou
banquiers du Saint-Sige, il frappait Rome directement ou
indirectement, il la ruinait, il lui coupait les vivres[49].

[Note 49: douard Ier s'y tait pris plus rudement encore; sur le
refus du clerg de payer un impt, il le mit en quelque sorte hors la
loi, lchant les soldats contre les prtres, et dfendant aux juges de
recevoir les plaintes de ceux-ci. (Knygthon.)--Philippe-le-Bel, au
moins, y mettait des formes: Comme ce qui est donn vaut mieux et est
plus agrable  Dieu et aux hommes que ce qui est exig, nous
exhortons votre charit  nous donner cette aide de la double dme ou
cinquime.]

Boniface usa enfin de reprsailles. En 1296, dans sa bulle _Clericis
lacos_, il dclare excommunis de fait tout prtre qui payera, tout
laque qui exigera subvention, prt ou don sans l'autorisation du
Saint-Sige; et cela sans qu'aucun rang, aucun privilge puisse les
excepter. Il annulait ainsi un privilge important de nos rois, qui,
tout excommunis qu'ils taient comme rois, pouvaient toujours, dans
leur chapelle et portes closes, entendre la messe et communier.

Au mme moment, sous prtexte de la guerre d'Angleterre, Philippe
dfendait d'exporter du royaume or, argent, armes, etc. C'tait
frapper Rome bien plus que l'Angleterre.

Rien de plus mystiquement hautain, de plus paternellement hostile que
la bulle en rponse: Dans la douceur d'un ineffable amour
(_Ineffabilis amoris dulcedine sponso suo_), l'glise, unie au Christ,
son poux, en a reu les dons, les grces les plus amples,
spcialement le don de libert. Il a voulu que l'adorable pouse
rgnt, comme mre, sur les peuples fidles. Qui donc ne redoutera de
l'offenser, de la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense l'poux dans
l'pouse? Qui osera porter atteinte aux liberts ecclsiastiques,
contre son Dieu et son Seigneur? Sous quel bouclier se cachera-t-il,
pour que le marteau de la puissance d'en haut ne le rduise en poudre
et en cendre?...  mon fils, ne dtourne point l'oreille de la voix
paternelle, etc.

Il engage ensuite le roi  bien examiner sa situation: Tu n'as point
considr avec prudence les rgions et les royaumes qui entourent le
tien, les volonts de ceux qui les gouvernent, ni peut-tre les
sentiments de tes sujets dans les diverses parties de tes tats. Lve
les yeux autour de toi, et regarde, et rflchis. Songe que les
royaumes des Romains, des Anglais, de l'Espagne, t'entourent de toutes
parts; songe  leur puissance,  la bravoure,  la multitude de leurs
habitants, et tu reconnatras aisment que ce n'tait pas le temps,
que ce n'tait pas le jour d'attaquer, d'offenser et nous et l'glise
par de telles piqres... Juge toi-mme quelles ont d tre les penses
du Sige apostolique, lorsque dans ces jours mme o nous tions
occups de l'examen et de la discussion des miracles qu'on attribue 
l'invocation de ton aeul de glorieuse mmoire, tu nous as envoy de
tels dons qui provoquent la colre de Dieu, et mritent, je ne dis pas
seulement notre indignation, mais celle de l'glise elle-mme...

Dans quel temps tes anctres et toi-mme avez-vous eu recours  ce
Sige, sans que votre ptition ft coute? Et si une grave ncessit
menaait de nouveau ton royaume, non seulement le Saint-Sige
t'accorderait les subventions des prlats et des personnes
ecclsiastiques; mais, si le cas l'exigeait, il tendrait ses mains
jusqu'aux calices, aux croix et aux vases sacrs, plutt que de ne pas
dfendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au Saint-Sige,
et qui lui a t si longtemps dvou.... Nous exhortons donc Ta
Srnit royale, la prions et l'engageons  recevoir avec respect les
mdicaments que t'offre une main paternelle,  acquiescer  des avis
salutaires pour toi et pour ton royaume,  corriger tes erreurs, et 
ne point laisser sduire ton me par une fausse contagion. Conserve
notre bienveillance et celle du Saint-Sige, conserve une bonne
renomme parmi les hommes, et ne nous force point  recourir 
d'autres remdes,  des remdes inusits; lors mme que la justice
nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions
qu' regret et malgr nous[50].

[Note 50: Dupuy, _Diffr._]

Ces graves paroles, mles de douceur et de menaces, devaient faire
impression. Aucun pontife n'avait t jusque-l plus partial pour nos
rois que Boniface. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai;
mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il tait en lui. Il
avait appel en Italie Charles-de-Valois, et, en attendant l'empire
latin de Constantinople, il l'avait cr comte de Romagne, capitaine
du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la marche d'Ancne. Il
obtint aux princes franais le trne de Hongrie; il fit ce qu'il put
pour leur procurer le trne imprial et celui de Castille. En 1298,
pris pour arbitre entre les rois de France et d'Angleterre, il essaya
de les rapprocher par des mariages, et, par une sentence provisoire,
il ajourna les restitutions que Philippe devait  l'Anglais.

La papaut, toute vieillie qu'elle tait dj, apparaissait encore
comme l'arbitre du monde. Boniface VIII avait t appel  juger entre
la France et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'cosse, entre
Naples et l'Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau et Albert
d'Autriche. N'y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion
sur ses forces relles?

L'infatuation fut au comble, lorsqu'en l'an 1300 Boniface promit
rmission des pchs  tous ceux qui viendraient visiter pendant
trente jours les glises des Saints-Aptres. Ce Jubil rappelait tout
 la fois celui des Juifs et les ftes sculaires de Rome paenne. On
sait que le Jubil mosaque, revenant tous les cinquante ans, devait
rendre la libert aux esclaves, les terres alines  leur premier
possesseur; il devait annuler l'histoire, dfaire le temps, pour ainsi
dire, au nom du seul ternel. La vieille Rome, dans un tout autre
point de vue, emprunta des trusques la doctrine des ges[51]; mais ce
ne fut point pour y reconnatre la mobilit de ce monde, la mortalit
des empires. Rome se croyait Dieu, elle se jugeait immortelle comme
invincible, et, au retour de chaque sicle, solennisait son ternit.

[Note 51: Voy. mon _Histoire romaine_.]

En l'an 1300, la foi tait grande encore. La foule fut prodigieuse 
Rome[52]. On compta les plerins par cent mille, et bientt il n'y eut
plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les glises ne suffirent 
les recevoir; ils camprent par les rues et les places, sous des abris
construits  la hte, sous des toiles, sous des tentes et sous la
vote du ciel. On et dit que, les temps tant accomplis, la
chrtient venait par-devant son juge dans la valle de Josaphat.

[Note 52: Au point qu'il y eut famine. Voyez le livre du cardinal de
Saint-Georges, neveu de Boniface: _De Jubilo._]

Pour se reprsenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore
voir Rome, toute dchue qu'elle est, il faut la voir pendant les ftes
de Pques. On oublierait presque que c'est bien l la triste Rome, la
veuve de deux antiquits.

Quel qu'ait t le motif de Boniface VIII, fiscal ou politique, je ne
lui en veux pas pour cette invention du Jubil. Des milliers d'hommes
l'en ont, j'en suis sr, remerci du coeur. C'tait mettre une pierre
sur la route du temps, placer un point d'arrt dans sa vie, entre les
regrets du pass et les esprances d'un meilleur, d'un moins
regrettable avenir; c'tait s'arrter en montant cette rude pente,
souffler un peu  midi, _Nel mezzo cammin di nostra vita_.

Ces ges candides croyaient qu'on pouvait fuir le mal en changeant de
lieu, voyager du pch  la saintet, laisser le diable avec l'habit
qu'on dpose pour prendre celui du plerin. N'est-ce donc pas quelque
chose d'chapper  l'influence des lieux, des habitudes, de se
dpayser, de s'orienter  une vie nouvelle? N'y a-t-il pas une
mauvaise puissance d'infatuation et d'aveuglement dans ces lieux o le
coeur se prend, que ce soit les Charmettes de Jean-Jacques, ou la
Pinada de Byron, ou ce lac d'Aix-la-Chapelle dont, selon la tradition,
Charlemagne fut ensorcel?

Ne nous tonnons pas si nos aeux aimrent tant les plerinages, s'ils
attriburent  la visite des lointains sanctuaires une vertu de
rgnration. Le vieillard, tout blanc et chenu, se spare des lieux
o il a fourni sa carrire, et de sa famille alarme qui se voit
prive d'un pre chri.--Vieux, faible et sans haleine, il se trane
comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les
ans, par la fatigue du chemin.--Il vient  Rome pour y voir la
semblance de Celui que, l-haut encore, il espre bien revoir au
ciel[53]...

[Note 53: Ptrarque.]

Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart
de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la
plerine romaine assise dans la campagne aride; elle ne voit ni ses
pieds ensanglants, ni son nourrisson sur ses genoux, altr et
haletant, pourvu qu'elle atteigne la colline bnie qui plane au loin 
l'horizon: _Monte di gioja!_...

Et quand le but du voyage, c'tait Rome! quand au renouvellement du
sicle, au moment solennel o sonnait une heure de la vie du monde, on
atteignait la grande ville, et que ces monuments, ces vieux tombeaux,
jusque-l seulement ous et clbrs, on les voyait, on les touchait;
alors, se retrouvant contemporain de tous les sicles, et des consuls
et des martyrs, ayant de station en station, du Colise au Capitole et
du Panthon  Saint-Pierre, revcu toute l'histoire, ayant vu toute
mort et toute ruine, on s'en allait, on se remettait en marche vers la
patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret, et d'avance
tout consol de mourir.

L'glise, comme ces milliers d'hommes qui venaient la visiter, trouva
dans ce Jubil de l'an 1300 le point culminant de sa vie historique.
La descente commena ds lors. Dans cette foule mme se trouvaient les
hommes redoutables qui allaient ouvrir un monde nouveau. Les uns,
froids et impitoyables politiques, comme l'historien Jean Villani; les
autres, chagrins et superbes, comme Dante, qui, lui aussi, allait se
faire son Jubil. Le pape avait appel  Rome tous les vivants; le
pote convoqua dans sa _Comdie_ tous les morts; il fit la revue du
monde fini, le classa, le jugea. Le moyen ge, comme l'antiquit,
comparut devant lui. Rien ne lui fut cach. Le mot du sanctuaire fut
dit et profan. Le sceau fut enlev, bris: on ne l'a pas retrouv
depuis. Le moyen ge avait vcu; la vie est un mystre, qui prit
lorsqu'il achve de se rvler. La rvlation, ce fut la _Divina
Commedia_, la cathdrale de Cologne, les peintures du Campo Santo de
Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la
couronner, la mettre glorieusement au tombeau.

N'accusons pas le pape, si cet octognaire, vieil avocat, et nourri
dans les ruses et les plus prosaques intrigues[54], se laissa gagner
lui-mme  la grandeur,  la posie de ce moment, o il vit le genre
humain runi  Rome et  genoux devant lui... Il est d'ailleurs une
sombre puissance de vertige dans cette ville tragique. Les souverains
de Rome, ses Empereurs, ont paru souvent comme fous. Et mme au
quatorzime sicle, Cola Rienzi, le fils d'une blanchisseuse, devenu
tribun de Rome, ne tournait-il pas son pe vers les trois parties du
globe, en disant: Ceci et ceci, cela encore, est  moi?

[Note 54: _App._ 12.]

 plus forte raison, le pape se croyait-il le matre du monde. Lorsque
Albert d'Autriche se fit empereur par la mort d'Adolphe de Nassau,
Boniface, indign, mit la couronne sur sa tte, saisit une pe, et
s'cria: C'est moi qui suis Csar, c'est moi qui suis l'empereur,
c'est moi qui dfendrai les droits de l'Empire. Au Jubil de 1300,
il parut, au milieu de cette multitude de toute nation, avec les
insignes impriaux; il fit porter devant lui l'pe et le sceptre sur
la boule du monde, et un hraut allait criant: Il y a ici deux pes;
Pierre, tu vois ici ton successeur; et vous,  Christ! regardez votre
vicaire. Il expliquait ainsi les deux pes qui se trouvrent dans le
lieu o Jsus-Christ fit la Cne avec ses aptres.

Cette outrecuidance pontificale devait perptuer la guerre des deux
puissances, ecclsiastique et civile. La lutte qui semblait finie avec
la maison de Souabe, est reprise par celle de France. Guerre d'ides,
non de personnes, de ncessit, non de volont. Le pieux Louis IX la
commence, le sacrilge Philippe IV la continue.

Reconnatre deux puissances et deux principes, dit Boniface dans sa
bulle _Unam sanctam_, c'est tre hrtique et manichen... Mais le
monde du moyen ge est manichen, il mourra tel; toujours il sentira
en lui la lutte des deux principes.--_Que cherches-tu?_--_La paix._
C'est le mot du monde. L'homme est double; il y a en lui le Pape et
l'Empereur[55].

[Note 55: _App._ 13.]

La paix! Elle est dans l'harmonie, sans doute; mais, d'ge en ge, on
l'a cherche dans l'unit. Ds le second sicle, saint Irne crit
contre les Gnostiques son livre: De l'unit du principe du monde: _De
Monarchia._ C'est encore le titre de Dante: _De Monarchia_: De l'unit
du monde social[56].

[Note 56: _App._ 14.]

Le livre de Dante est bizarre. Sa formule, c'est la paix, comme
condition du dveloppement, la paix sous un monarque unique. Ce
monarque, possdant tout, ne peut rien dsirer, et partant, il est
impeccable. Ce qui fait le mal, c'est la concupiscence; o il n'y a
plus limite, que dsirer? quelle concupiscence peut natre[57]? tel
est le raisonnement de Dante. Reste  prouver que cet idal peut tre
rel, que ce rel est le peuple romain[58]; qu'enfin le peuple romain
a transmis sa souverainet  l'empereur d'Allemagne.

[Note 57: _App._ 15.]

[Note 58: Il le prouve: 1 par l'origine de Romulus, descendant tout 
la fois d'Europe et d'Atlas (l'Afrique); 2 par les miracles que Dieu
a faits pour Rome: ainsi les ancilia de Numa, les oies du Capitole,
etc.; 3 par la bont que Rome a montre au monde, en voulant bien le
conqurir, etc.]

Ce livre est une belle pitaphe gibeline pour l'Empire allemand:
l'Empire en 1300, ce n'est plus exclusivement l'Allemagne: c'est
dsormais tout empire, toute royaut; c'est le pouvoir civil en tout
pays, surtout en France. Les deux adversaires sont maintenant l'glise
et le fils an de l'glise. Des deux cts, prtentions sans bornes:
deux infinis en face. Le roi, s'il n'est pas le seul roi, est du moins
le plus grand roi du monde; le plus rvr encore depuis saint Louis.
Fils an de l'glise, il veut tre plus g que sa mre: Avant qu'il
n'y et des clercs, dit-il, le roi avait en garde le royaume de
France[59].

[Note 59: Antequam essent clerici, rex Franci habebat custodiam
regni sui, et poterat statuta facere.]

La querelle s'tait dj mue  l'occasion des biens d'glise; mais
il y avait d'autres motifs d'irritation. Boniface avait dcid entre
Philippe et douard, non comme ami et personne prive, mais comme
pape. Le comte d'Artois, indign de la partialit du pontife pour les
Flamands, arracha la bulle au lgat et la jeta au feu. En
reprsailles, Boniface favorisa Albert d'Autriche contre
Charles-de-Valois, qui prtendait  la couronne impriale. De son
ct, Philippe mit la main sur les rgales de Laon, de Poitiers et de
Reims. Il accueillait les mortels ennemis de Boniface, les Colonna,
ces rudes gibelins, ces chefs des brigands romains contre les papes.

L'explosion eut lieu au sujet d'un bien mal acquis, que depuis un
sicle se disputaient le pape et le roi. Je parle de cette sanglante
dpouille du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent III.
L'hommage de Narbonne, rendu directement au roi par le vicomte, tait
vivement rclam par l'archevque (1300). L'archevque et voulu
s'arranger. Le pape le menaa d'excommunication, s'il traitait sans la
permission du Saint-Sige. Il cita  Rome l'homme du roi, et, de plus,
menaa Philippe, s'il ne se dsistait du comt de Melgueil, dont ses
officiers dpouillaient l'glise de Maguelone.

Ce n'est pas tout: le pape avait, malgr Philippe, cr, dans ce
dangereux Languedoc,  la porte du comte de Foix et du roi d'Aragon,
un nouvel vch pris sur le diocse de Toulouse, l'vch de Pamiers.
Il avait fait vque un homme  lui, Bernard de Saisset. Ce fut
justement ce Saisset qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa
promesse d'aller  la croisade, et le sommer de mettre en libert le
comte de Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas
impunment  Philippe-le-Bel.

Ce Saisset, qui parlait si hardiment, tait dj dsign au roi, par
l'vque de Toulouse, comme l'auteur d'un vaste complot qui et enlev
tout le Midi aux Franais. Saisset appartenait  la famille des
anciens vicomtes de Toulouse. Il tait l'ami de tous les hommes
distingus, de toute la noblesse municipale de cette grande cit. Il
rvait la fondation d'un royaume de Languedoc au profit du comte de
Foix, ou du comte de Comminges, qui descendait des Raimonds de
Toulouse, tant regretts de leurs anciens sujets[60].

[Note 60: _App._ 16.]

Ces grands seigneurs du Midi n'avaient ni les forces, ni l'amour du
pays, ni la hauteur de courage, qu'une telle entreprise et demands.
Le comte de Comminges se signa, en entendant des propositions si
hardies: Ce Saisset est un diable, dit-il, plutt qu'un homme[61].
Le comte de Foix joua un rle plus odieux. Il reut les confidences de
Saisset, pour les transmettre au roi par l'vque de Toulouse[62]. On
sut par lui que Saisset se chargeait de demander pour le fils du comte
de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait-il, tait son ami. Il
avait dit encore: Les Franais ne feront jamais de bien, mais plutt
du mal au pays. Il ne voulait pas terminer avec le comte de Foix les
dmls de son vch,  moins que ce seigneur ne s'arranget avec les
comtes d'Armagnac et de Comminges, et ne runt ainsi tout le pays
sous son influence.

[Note 61: Iste non est homo, sed diabolus, tmoignage du comte
lui-mme.]

[Note 62: Cet vque de Toulouse tait dtest dans son diocse comme
Franais, comme tranger  la langue du pays.]

On attribuait  Saisset des mots piquants contre le roi: Votre roi de
France, disait-il, est un faux monnayeur. Son argent n'est que de
l'ordure... Ce Philippe-_le-Bel_ n'est ni un homme, ni mme une bte;
c'est une image, et rien de plus... Les oiseaux, dit la fable, se
donnrent pour roi le _duc_, grand et bel oiseau, il est vrai, mais le
plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de
l'pervier, et le roi ne rpondit rien (_nisi quod flevit_). Voil
votre roi de France; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir, mais
il ne sait que regarder les gens... Le monde est aujourd'hui comme
mort et dtruit,  cause de la malice de cette cour... Mais saint
Louis m'a dit plus d'une fois que la royaut de France prirait en
celui qui est le dixime roi,  partir d'Hugues-Capet.

Deux commissaires de Philippe, un laque et un prtre, tant venus en
Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger et
voulut se sauver  Rome. Les hommes du roi ne lui en laissrent pas le
temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevrent  Paris,
avec ses serviteurs, qui furent mis  la torture. Cependant le roi
envoyait au pape, non pour se justifier d'avoir viol les privilges
de l'glise, mais pour demander la dgradation de l'vque, avant de
le mettre  mort. La lettre du roi respire une trange soif de sang:
Le roi requiert le souverain pontife d'appliquer tel remde,
d'exercer le d de son office, de telle sorte que cet homme de mort
(_dictus vir mortis_), dont la vie souille mme le lieu qu'il habite,
il le prive de tout ordre, le dpouille de tout privilge clrical, et
que le seigneur roi puisse, de ce tratre  Dieu et aux hommes, de cet
homme enfonc dans la profondeur du mal, endurci et sans espoir de
correction, que le roi en puisse par voie de justice faire  Dieu un
excellent sacrifice. Il est si pervers que tous les lments doivent
lui manquer dans la mort, puisqu'il offense Dieu et toute
crature[63].

[Note 63: Imitation pdantesque d'un passage du discours de Cicron,
_Pro Roscio Amerino_, sur le supplice du parricide.]

Le pape rclama l'vque, dclara suspendre le privilge qu'avaient
les rois de France de ne pouvoir tre excommunis et convoqua le
clerg de France  Rome pour le 1er novembre de l'anne suivante.
Enfin il adressa au roi la bulle _Ausculta, fili_: coute, mon fils,
les conseils d'un pre tendre... Le pape commenait par ces paroles
irritantes, dont ses adversaires surent bien profiter: Dieu nous a
constitu, quoique indigne, au-dessus des rois et des royaumes, nous
imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, dtruire,
disperser, dissiper, et pour difier et planter sous son nom et par sa
doctrine... Du reste, la bulle tait, sous forme paternelle, une
rcapitulation de tous les griefs du pape et de l'glise.

Le chancelier Pierre Flotte se chargea de porter la rponse au pape.
La rponse, c'tait que le roi ne lchait pas son prisonnier, qu'il
le remettait seulement  garder  l'archevque de Narbonne, que l'or
et l'argent ne sortiraient plus de France, que les prlats n'iraient
point  Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant
de son Jubil, quand ce petit avocat borgne[64] vint lui parler si
librement. L'altercation fut violente. Le pape le prit de haut: Mon
pouvoir, dit-il, renferme les deux. Pierre Flotte rpondit par un
aigre distinguo: Oui, mais votre pouvoir est verbal, celui du roi
rel. Le Gascon Nogaret, qui tait venu avec Pierre Flotte, ne put se
contenir; il parla avec la violence et l'emportement mridional sur
les abus de la cour pontificale, sur la conduite mme du pape. Ils
sortirent ainsi de Rome, enrags dans leur haine d'avocats contre les
prtres, ayant outrag le pape, et srs de prir s'ils ne le
prvenaient.

[Note 64: Belial ille, Petrus Flote, semi vivens corpore, menteque
totaliter exccatus. (Bulle de Boniface aux prlats de France.)]

Pour soulever tout le monde contre Boniface, il fallait tirer quelques
propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage o
la cour de Rome aimait  noyer sa pense. Ils arrangrent donc entre
eux une brutale petite bulle o le pape exprimait crment toutes ses
prtentions. En mme temps, ils faisaient courir une fausse rponse 
la fausse bulle, o le roi parlait au pape avec une violence et une
grossiret populacires. Cette rponse, bien entendu, n'tait pas
destine  tre envoye, mais elle devait avoir deux effets. D'abord
elle avilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunment
cette boue. Ensuite, elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui
est le moyen de l'tre en effet.

Boniface, vque, serviteur des serviteurs de Dieu,  Philippe, roi
des Francs. Crains Dieu et observe ses commandements. Nous voulons que
tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le
spirituel; que la collation des bnfices et des prbendes ne
t'appartient point; que si tu as la garde des bnfices vacants, c'est
pour en rserver les fruits aux successeurs. Que si tu en as confr
quelqu'un, nous dclarons cette collation invalide, et nous la
rvoquons si elle a t excute, dclarant hrtiques tous ceux qui
pensent autrement. Donn au Latran, aux nones de dcembre, l'an 7 de
notre pontificat. C'est la date de la bulle _Ausculta, fili_.

Philippe, par la grce de Dieu, roi des Franais,  Boniface, qui se
donne pour pape, peu ou point de salut. Que ta Trs grande Fatuit
sache que nous ne sommes soumis  personne pour le temporel; que la
collation des glises et des prbendes vacantes nous appartient par le
droit royal; que les fruits en sont  nous; que les collations faites
et  faire par nous sont valides au pass et  l'avenir; que nous
maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous
tenons pour fous et insenss ceux qui croiront autrement.

Ces tranges paroles qui eussent, un sicle plus tt, arm tout le
royaume contre le roi, furent bien reues de la noblesse et du peuple
des villes. On fit alors un pas de plus; on compromit directement la
noblesse avec le pape. Le 11 fvrier 1302, en prsence du roi et d'une
foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la
petite bulle fut brle, et cette excution fut ensuite crie  son de
trompe par toute la ville[65]. Encore deux cents ans, un moine
allemand fera de son autorit prive ce que Pierre Flotte et Nogaret
font maintenant au nom du roi de France.

[Note 65: _App._ 17.]

Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. Le pape
avait convoqu les prlats  Rome pour le 1er novembre; le roi
convoqua les tats pour le 10 avril; non plus les tats du clerg et
de la noblesse, non plus les tats du Midi, comme saint Louis les
avait rassembls, mais les tats du Midi et du Nord, les tats des
trois ordres: clerg, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces tats
gnraux de Philippe-le-Bel sont l're nationale de la France, son
acte de naissance. Elle a t ainsi baptise dans la basilique de
Notre-Dame, o s'assemblrent ces premiers tats[66]. De mme que le
Saint-Sige, au temps de Grgoire VII et d'Alexandre III, s'tait
appuy sur le peuple, l'ennemi du Saint-Sige appelle maintenant le
peuple  lui. Ces bourgeois, maires, chevins, consuls des villes,
sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord rpter
les paroles du roi et des nobles, ils n'en sont pas moins la premire
apparition du peuple.

[Note 66: Ont-ils t les premiers? M. de Stadler signale des
assembles partielles en 1294, et une assemble gnrale  Paris en
1295. Philippe-le-Bel avait dj plus d'une fois demand des subsides
 des assembles de dputs des trois ordres, soit sous la forme
d'tats provinciaux, soit sous la forme d'tats gnraux.]

Pierre Flotte ouvrit les tats (10 avril 1302) d'une manire habile et
hardie. Il attaqua les premires paroles de la bulle _Ausculta, fili_:
Dieu nous a constitu au-dessus des rois et des royaumes... Puis il
demanda si les Franais pouvaient, sans lchet, se soumettre  ce que
leur royaume, toujours libre et indpendant, ft ainsi plac dans le
vasselage du pape. C'tait confondre adroitement la dpendance morale
et religieuse avec la dpendance politique, toucher la fibre fodale,
rveiller le mpris de l'homme d'armes contre le prtre. Le bouillant
comte d'Artois, qui dj avait arrach au lgat et dchir la bulle
_Ausculta_, prit la parole et dit que, s'il convenait au roi d'endurer
ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne les
souffriraient pas. Cette flatterie brutale, sous forme de libert et
de hardiesse, fut applaudie des nobles. En mme temps, on leur fit
signer et sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux
cardinaux. La lettre tait probablement tout crite d'avance par les
soins du chancelier, car elle est date du 10 avril, du jour mme o
les tats furent assembls. Dans cette longue ptre, les seigneurs,
aprs avoir souhait aux cardinaux continuel accroissement de
charit, d'amour et de toutes bonnes aventures  leur dsir,
dclarent que, quant aux dommages que celuy qui en prsent est ou
sige du gouvernement de l'glise, dit tre faits par le roi, ils ne
veulent, ne eux, ne les universits, ne li peuple du royaume, avoir
ne correction ne amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le
Roi. Ils accusent cil qui  prsent siet ou sige du gouvernement de
l'glise de tirer beaucoup d'argent de la confrence et collation des
archevques, vques et autres bnficiers, si que li mmes peuples,
qui leur est soubgez, soient grevez et ranonnez. Ne li prlas ne
poent donner leurs bnfices _aux nobles_ clercs et autres bien nez et
bien lettrez de leurs dioceses, _de qui antecessours les glises sont
fondes_. Les seigneurs signrent certainement de grand coeur ce
dernier mot o l'habile rdacteur insinuait que les bnfices, fonds
pour la plupart par leurs anctres, devaient tre donns  leurs
cadets ou  leurs cratures, ainsi que cela se fait en Angleterre,
surtout depuis la Rforme. C'tait attacher  la dfaite du pape le
retour des biens immenses dont les seigneurs s'taient dpouills pour
l'glise dans les ges de ferveur religieuse[67].

[Note 67: _App._ 18.]

La lettre des bourgeois fut calque sur celle des nobles, si nous en
jugeons par la rponse des cardinaux. Mais elle n'a pas t conserve,
soit qu'on n'ait daign en tenir compte, soit qu'on ait craint que le
dernier des trois ordres ne tirt plus tard avantage du langage hardi
qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion.

La lettre des membres du clerg est tout autrement modre et douce.
D'abord elle est adresse au pape: Sanctissimo patri ac domino suo
carissimo... Ils exposent les griefs du roi et rclament son
indpendance quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu
pour l'adoucir; ils l'ont suppli de permettre qu'ils allassent aux
pieds de la batitude apostolique. Mais la rponse est venue du roi et
des barons qu'on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume.
Ils sont tenus au roi par leur serment de fidlit  la conservation
de sa personne, de ses honneurs et liberts,  celle des droits du
royaume, _d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchs,
comts, baronies et autres fiefs_. Enfin, dans cette ncessit
extrme, ils ont recours  la providence de Sa Saintet, avec des
paroles pleines de larmes et des sanglots mls de pleurs, implorant
sa clmence paternelle, etc..

Cette lettre, si diffrente de l'autre, contient pourtant galement le
grand grief de la noblesse: Les prlats n'ont plus de quoi donner,
pas mme de quoi _rendre_, aux nobles _dont les anctres ont fond les
glises_[68].

[Note 68: _App._ 19.]

Pendant que la lutte s'engageait ainsi contre le pape, une grande et
terrible nouvelle avait compliqu l'embarras. Les tats s'taient
assembls le 10 avril. Mais, le 21 mars, le massacre des Vpres
siciliennes s'tait renouvel  Bruges. Quatre mille Franais avaient
t gorgs dans cette ville.

La noblesse tait runie aux tats. Il ne s'agissait que de la faire
chevaucher vers la Flandre, tout anime de colre qu'elle tait dj,
toute gonfle d'orgueil fodal, et de lui faire gagner une belle
bataille sur les Flamands, qui et t une victoire sur le pape.
Pierre Flotte, si engag dans cette cause, ne pouvait perdre le roi de
vue. Tout chancelier qu'il tait et homme de robe longue, il monta 
cheval avec les hommes d'armes.

Les Flamands, qui avaient appel les Franais, en taient cruellement
punis. La malveillance mutuelle avait clat ds le premier jour.
douard ayant laiss le comte  ses propres forces pour faire tte 
Wallace, les Franais le poussrent de place en place et lui
persuadrent de se livrer  Philippe, qui le traiterait bien. Le bon
traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre, o dj sa fille
tait morte.

Le roi des Franais n'avait eu qu' prendre paisiblement possession
des Flandres. Il ne souponnait pas lui-mme l'importance de sa
conqute. Quand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses
villes de Gand et de Bruges, ils en furent blouis, effrays. Les
Flamands allrent au-devant en nombre innombrable, curieux de voir un
roi. Ils vinrent bien vtus[69], gros et gras, chargs de lourdes
chanes d'or. Ils croyaient faire honneur et plaisir  leur nouveau
seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas
d'tre si braves, aux femmes encore moins: Ici, dit-elle avec dpit,
je n'aperois que des reines.

[Note 69: Tricolori vestitu... Primates inter se dissidentes duos
habebant, colores, multitudo addidit tertium. (Meyer.)]

Le gouverneur royal Chtillon s'attacha  les gurir de cet orgueil,
de cette richesse insolente. Il leur ta leurs lections municipales
et le maniement de leurs affaires; c'tait mettre les riches contre
soi. Puis il frappa les pauvres: il mit l'impt d'un quart sur le
salaire quotidien de l'ouvrier. Le Franais, habitu  vexer nos
petites communes, ne savait pas quel risque il y avait  mettre en
mouvement ces prodigieuses fourmilires, ces formidables gupiers de
Flandre. Le lion couronn de Gand, qui dort aux genoux de la
Vierge[70], dormait mal et s'veillait souvent. La cloche de Roland
sonnait pour l'meute plus frquemment que pour le feu.--_Roland!
Roland! tintement, c'est incendie! vole, c'est soulvement[71]!_

[Note 70: _App._ 20.]

[Note 71: _App._ 21.]

Il n'tait pas difficile de prvoir. Le peuple commenait  parler
bas,  s'assembler  la tombe du jour[72]. Il n'y avait pas vingt ans
qu'avaient eu lieu les Vpres siciliennes.

[Note 72: Convenire, conferre, colloqui inter se sub crepusculum
noctis multitudo. (Meyer.)]

D'abord trente chefs de mtiers vinrent se plaindre  Chtillon de ce
qu'on ne payait pas les ouvrages commands pour le roi. Le grand
seigneur, habitu aux droits de corve et de pourvoierie, trouva la
rclamation insolente et les fit arrter. Le peuple en armes les
dlivra et tua quelques hommes, au grand effroi des riches, qui se
dclarrent pour les gens du roi. L'affaire fut porte au parlement.
Voil le parlement de Paris qui juge la Flandre, comme tout  l'heure
il jugeait le roi d'Angleterre.

Le parlement dcida que les chefs de mtiers devaient rentrer en
prison. Parmi les chefs se trouvaient deux hommes aims du peuple, le
doyen des bouchers et celui des tisserands. Celui-ci, Peter Koenig
(Pierre-le-Roi), tait un homme pauvre et de mauvaise mine, petit et
borgne, mais un homme de tte, un rude harangueur de carrefour[73]. Il
entrana les gens de mtiers hors de Bruges, leur fit massacrer tous
les Franais dans les villes et chteaux voisins. Puis ils rentrrent
la nuit. Des chanes taient tendues pour empcher les Franais de
_courir la ville_; chaque bourgeois s'tait charg de drober au
cavalier log chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars 1302, tous les
gens du peuple se mettent  battre leurs chaudrons; un boucher frappe
le premier, les Franais sont partout attaqus, massacrs. Les femmes
taient les plus furieuses  les jeter par les fentres; ou bien on
les menait aux halles, o ils taient gorgs. Le massacre dura trois
jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents  pied y prirent.

[Note 73: _App._ 22.]

Aprs cela, il fallait vaincre; les gens de Bruges marchrent d'abord
sur Gand, dans l'espoir que cette grande ville se joindrait  eux.
Mais les Gantais furent retenus par leurs gros fabricants[74],
peut-tre aussi par la jalousie de Gand contre Bruges. Les Brugeois
n'eurent pour eux, outre le Franc de Bruges, qu'Ypres, l'cluse,
Newport, Berghes, Furnes et Gravelines, qui les suivirent de gr ou de
force. Ils avaient mis  la tte de leurs milices un fils du comte de
Flandre et un de ses petits-fils, qui tait clerc, et qui se dfroqua
pour se battre avec eux.

[Note 74: _App._ 23.]

Ils taient dans Courtrai, lorsque l'arme franaise vint camper en
face. Ces artisans, qui n'avaient gure combattu en rase campagne,
auraient peut-tre recul volontiers. Mais la retraite tait trop
dangereuse dans une grande plaine et devant toute cette cavalerie. Ils
attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui  terre
son _guttentag_ ou pieu ferr. Leur devise tait belle: _Scilt und
vriendt_, Mon ami et mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble,
et se firent dire la messe. Mais, comme ils ne pouvaient tous recevoir
l'eucharistie, chaque homme se baissa, prit de la terre et en mit dans
sa bouche[75]. Les chevaliers qu'ils avaient avec eux, pour les
encourager, renvoyrent leurs chevaux; et en mme temps qu'ils se
faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des
mtiers. Ils savaient tous qu'ils n'avaient pas de grce  attendre.
On rptait que Chtillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes
pour les trangler. La reine avait, disait-on, recommand aux Franais
que quand ils tueraient les porcs flamands, ils n'pargnassent pas les
truies flamandes[76].

[Note 75: _App._ 24.]

[Note 76: _App._ 25.]

Le conntable Raoul de Nesle proposait de tourner les Flamands et de
les isoler de Courtrai. Mais le cousin du roi, Robert d'Artois, qui
commandait l'arme, lui dit brutalement: Est-ce que vous avez peur de
ces lapins, ou bien avez-vous de leur poil? Le conntable, qui avait
pous une fille du comte de Flandre, sentit l'outrage et rpondit
firement: Sire, si vous venez o j'irai, vous irez bien avant! En
mme temps il se lana en aveugle  la tte des cavaliers dans une
poussire de juillet (11 juillet 1302). Chacun s'efforant de le
suivre et craignant de rester  la queue, les derniers poussaient les
premiers; ceux-ci, approchant des Flamands, trouvrent, ce qu'on
trouve partout dans ce pays coup de fosss et de canaux, un foss de
cinq brasses de large[77]. Ils y tombrent, s'y entassrent; le foss
tant en demi-lune, il n'y avait pas moyen de s'couler par les cts.
Toute la chevalerie de France vint s'enterrer l: Artois, Chtillon,
Nesle, Brabant, Eu, Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons, Tancarville,
Vienne, Melun, une foule d'autres, le chancelier aussi, qui sans doute
ne comptait pas prir en si glorieuse compagnie.

[Note 77: Oudegherst ne parle pas du foss, sans doute pour rehausser
la gloire des Flamands.]

Les Flamands tuaient  leur aise ces cavaliers dsaronns; ils les
choisissaient dans le foss. Quand les cuirasses rsistaient, ils les
assommaient avec des maillets de plomb ou de fer[78]. Ils avaient
parmi eux bon nombre de moines ouvriers[79], qui s'acquittaient en
conscience de cette sanglante besogne. Un seul de ces moines prtendit
avoir assomm quarante chevaliers et quatorze cents fantassins;
videmment le moine se vantait. Quatre mille perons dors (un autre
dit sept cents), furent pendus dans la cathdrale de Courtrai. Triste
dpouille qui porta malheur  la ville. Quatre-vingts ans aprs,
Charles VI vit les perons et fit massacrer tous les habitants.

[Note 78: _App._ 26.]

[Note 79: Meyer.]

Cette terrible dfaite, qui avait extermin toute l'avant-garde de
l'arme de France, c'est--dire la plupart des grands seigneurs, cette
bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait tomber tant de
fiefs  des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit pour un moment
sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ta rien de sa
vigueur contre le pape. En un sens, la royaut en tait plutt
fortifie. Qui sait si le pape n'et trouv moyen de tourner contre le
roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient sign, il est
vrai, la fameuse lettre; mais qui, revenant tous de la guerre de
Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint la
royaut?

Il renonait  confondre les deux puissances, comme il avait paru
vouloir le faire jusque-l. Mais lorsqu'on eut appris  Rome la
dfaite de Philippe  Courtrai, la cour pontificale changea de
langage; un cardinal crivit au duc de Bourgogne que le roi tait
excommuni pour avoir dfendu aux prlats de venir  Rome, que le pape
ne pouvait crire  un excommuni, qu'il fallait avant tout qu'il ft
pnitence. Cependant les prlats, rallis au pape par la dfaite du
roi, partirent pour Rome au nombre de quarante-cinq. C'tait comme une
dsertion en masse de l'glise gallicane. Le roi perdait d'un coup
tous ses vques, de mme qu'il venait de perdre presque tous ses
barons  Courtrai[80].

[Note 80: _App._ 27.]

Ce gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une activit
extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance trs populaire fut
proclame pour la rformation du royaume. Le roi y promit bonne
administration, justice gale, rpression de la vnalit, protection
aux ecclsiastiques, gards aux privilges des barons, garantie des
personnes, des biens, des coutumes. Il promettait la douceur, et il
s'assurait la force. Il releva le Chtelet et sa police arme, ses
sergents; sergents  pied, sergents  cheval, sergents  la douzaine,
sergents du guet.

Les deux adversaires, prs de se choquer, ne voulurent laisser rien
derrire eux. Ils sacrifirent tout  l'intrt de cette grande lutte.
Le pape s'accommoda avec Albert d'Autriche, et le reconnut pour
empereur. Il lui fallait quelqu'un  opposer au roi de France. Le roi
acheta la paix aux Anglais par l'norme sacrifice de la Guyenne (20
mai). Quelle dut tre sa douleur, quand il lui fallut rendre  son
ennemi ce riche pays, ce royaume de Bordeaux!

Mais c'est qu'il fallait vaincre ou prir[81]. Le 12 mars, l'homme
mme du roi, le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon Nogaret
lut et signa un furieux manifeste contre Boniface[82].

[Note 81: Dj on avait mis en avant un Normand, matre Pierre Dubois,
avocat au bailliage de Coutances, qui donna contre le pape une
consultation triplement bizarre pour le style, l'rudition et la
logique. _App._ 28.]

[Note 82: Dans la suscription, il se fait appeler _Chevalier et
vnrable professeur en droit_. Il s'tait fait faire chevalier, en
effet, par le roi, en 1297. Mais il n'a pas os ici, dans une
assemble de la noblesse, signer lui-mme cette qualit.]

Le glorieux prince des aptres, le bienheureux Pierre, parlant en
esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de mme dans
l'avenir, il viendra de faux prophtes qui souilleront la voie de
vrit, et qui, dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles,
trafiqueront de nous-mmes,  l'exemple de ce Balaam qui aima le
salaire de l'iniquit. Balaam eut pour correction et avertissement une
bte qui, prenant la voix humaine, proclama la folie du faux
prophte... Ces choses annonces par le pre et patriarche de
l'glise, nous les voyons de nos yeux ralises  la lettre. En effet,
dans la chaire du bienheureux Pierre sige ce matre de mensonges,
qui, quoique _Mal-faisant_ de toute manire, se fait appeler
_Boniface_[83]. Il n'est pas entr par la porte du bercail du
Seigneur, ni comme pasteur et ouvrier, mais plutt comme voleur et
brigand... Le vritable poux vivant encore (Clestin V), il n'a pas
craint de violer l'pouse d'un criminel embrassement. Le vritable
poux, Clestin, n'a pas consenti  ce divorce. En effet, comme disent
les lois humaines: _Rien de plus contraire au consentement que
l'erreur_... Celui-l ne peut pouser, qui, du vivant d'un premier
mari non indigne, a souill le mariage d'adultre. Or, comme ce qui se
commet contre Dieu fait tort et injure  tous, et que dans un si grand
crime on admet  tmoigner le premier venu, _mme la femme, mme une
personne infme_; moi donc, ainsi que la bte qui, par la vertu du
Seigneur, prit la voix d'homme parfait pour reprendre la folie du faux
prophte prt  maudire le peuple bni, j'adresse  vous ma supplique,
trs excellent prince, seigneur Philippe, par la grce de Dieu roi de
France, pour qu' l'exemple de l'ange qui prsenta l'pe nue  ce
maudisseur du peuple de Dieu, vous qui tes oint pour l'excution de
la justice, vous opposiez l'pe  cet autre et plus funeste Balaam,
et l'empchiez de consommer le mal qu'il prpare au peuple.

[Note 83: _App._ 29.]

Rien ne fut dcid. Le roi louvoyait encore. Il permit  trois vques
d'excuser la dfense qu'il avait faite aux prlats. Le pape envoya un
lgat, sans doute pour tter le clerg de France, et voir s'il
voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi dit au lgat qu'il
prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne; c'tait
flatter la noblesse et s'en assurer; du reste, il ne cdait rien.
Alors le pape adressa au lgat un bref dans lequel il dclarait que le
roi avait encouru l'excommunication, comme ayant empch les prlats
de se rendre  Rome.

Le lgat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit deux prtres qui
l'avaient apport avec le lgat et les ecclsiastiques qui le
copiaient. Le bref tait du 13 avril. Deux mois aprs (jour pour
jour), les deux avocats qui succdaient  Pierre Flotte agirent contre
Boniface: Plasian accusa, Nogaret excuta. Le premier, en prsence des
barons assembls en tats au Louvre, pronona un rquisitoire contre
Boniface[84] et un appel au prochain concile. Aux accusations
prcdentes, Plasian ajoutait celle d'hrsie. Le roi souscrivit 
l'appel, et Nogaret partit pour l'Italie.

[Note 84: _App._ 30.]

Pour soutenir cette dmarche dfinitive, le roi ne se contenta pas de
l'assentiment collectif des tats. Il adressa des lettres
individuelles aux prlats, aux glises, aux villes, aux universits;
ces lettres furent portes de province en province par le vicomte de
Narbonne et par l'accusateur mme, Plasian[85]. Le roi prie et
requiert de consentir au concile: _Nos requirentes consentire._ Il
n'et pas t sr de refuser en face  l'accusateur. Il rapporta plus
de sept cents adhsions. Tout le monde avait souscrit, ceux mme qui,
l'anne prcdente, aprs la dfaite du roi  Courtrai, s'taient
malgr lui rendus prs du pape. La saisie du temporel des
quarante-cinq avait suffi pour les convertir au parti du roi. Sauf
Cteaux, que le pape avait gagn par une faveur rcente et qui se
partagea, tous donnrent  Plasian des lettres d'adhsion au concile.

[Note 85: Le prieur et le couvent des Frres Prcheurs de Montpellier
ayant rpondu qu'ils ne pouvaient adhrer sans l'ordre exprs de leur
prieur gnral, qui tait  Paris, les agents du roi dirent qu'ils
voulaient savoir l'intention de chacun _en particulier et en secret_.
Les religieux persistant, les agents leur enjoignirent de sortir sous
trois jours du royaume. Ils en dressrent acte.]

Les corps les plus favoriss des papes se dclarrent pour le roi,
l'universit de Paris, les dominicains de la mme ville, les
mineurs[86] de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur de Cluny et un
templier, adhrent, mais _sub protestationibus_[87].

[Note 86: _App._ 31.]

[Note 87: Dupuy.]

Le pape leur faisait encore grand'peur. Il fallait en retour que le
roi donnt des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes
princes s'engageaient  dfendre tel ou tel qui avait adhr au
concile[88]. C'tait comme une assurance mutuelle que le roi et les
corps du royaume se donnaient dans ce pril[89].

[Note 88: Dupuy.]

[Note 89: Voy. tous ces actes dans Dupuy.]

Le 15 aot, Boniface dclara par une bulle qu'au pape seul il
appartenait de convoquer un concile. Il rpondit aux accusations de
Plasian et de Nogaret, particulirement au reproche d'hrsie.  cette
occasion, il disait: Qui a jamais ou dire que, je ne dis pas dans
notre famille, mais dans notre pays natal, dans la Campanie, il y ait
jamais eu un hrtique? C'tait attaquer indirectement Plasian et
Nogaret, qui taient justement des pays albigeois. On disait mme que
le grand-pre de Nogaret avait t brl.

Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient  craindre.
L'acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les clairer. Avant
la bataille de Courtrai, Boniface avait, dans son discours aux
cardinaux, tout rejet sur celui-ci, annonant qu'il se rservait de
le punir spirituellement et temporellement[90]. C'tait ouvrir au roi
un moyen de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il prit
 Courtrai; mais combien ses deux successeurs n'avaient pas plus 
craindre, aprs leurs audacieuses accusations! Aussi ds le 7 mars,
cinq jours avant la premire requte, Nogaret s'tait fait donner des
pouvoirs illimits du roi, un vritable blanc-seing, pour traiter, et
pour _faire tout ce qui serait  propos_[91]. Il partit pour l'Italie
avec cette arme, personnellement intress  s'en servir pour la perte
du pape. Il prit poste  Florence prs du banquier du roi de France,
qui devait lui donner tout l'argent qu'il demanderait. Il avait avec
lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Boniface, un
homme vou et damn pour la mort du pape, Sciarra Colonna. C'tait un
homme prcieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins, des
_banditi_ de la campagne romaine, savait si bien ce que le pape et
fait de lui, qu'tant tomb dans les mains des corsaires, il rama pour
eux pendant plusieurs annes, plutt que de dire son nom et de risquer
d'tre vendu  Boniface[92].

[Note 90: Et volumus quod Achitophel iste Petrus puniatur
_temporaliter et spiritualiter_, sed rogamus Deum quod reservet eum
nobis puniendum, sicut justum est. (Dupuy.)]

[Note 91: _App._ 32.]

[Note 92: Ptrarque.]

Aprs la bulle du 15 aot, on devait croire que Boniface allait lancer
la sentence qui avait mis tant de rois hors du trne, et dclarer les
sujets de Philippe dlis de leur serment envers lui. Rconcili avec
l'empereur Albert, il savait  qui donner la France. Il allait
peut-tre renouveler contre la maison de Capet la tragique histoire de
la maison de Souabe. La bulle tait prte en effet ds le 5 septembre.
Il fallait la prvenir, mousser cette arme dans les mains du pape en
lui signifiant l'appel au concile. Il fallait lui signifier cet appel
 Anagni, dans sa ville natale, o il s'tait rfugi au milieu de
ses parents, de ses amis, au milieu d'un peuple qui venait de traner
dans la boue les lis et le drapeau de France[93]. Nogaret n'tait pas
homme de guerre, mais il avait de l'argent. Il se mnagea des
intelligences dans Anagni, et pour dix mille florins (nous avons la
quittance[94]), il s'assura de Supino, capitaine de Ferentino, ville
ennemie d'Anagni. Supino s'engagea pour la vie ou la mort dudit
Boniface[95]. Colonna donc et Supino, avec trois cents cavaliers et
beaucoup de gens  pied, de leurs clients ou des soldats de France,
introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de: Meure le pape, vive le
roi de France[96]! La commune sonne la cloche, mais elle prend
justement pour capitaine un ennemi de Boniface[97], qui donne la main
aux assaillants, et se met  piller les palais des cardinaux; ils se
sauvrent par les latrines. Les gens d'Anagni, ne pouvant empcher le
pillage, se mettent  piller de compagnie. Le pape, prs d'tre forc
dans son palais, obtient un moment de trve, et fait avertir la
commune; la commune s'excuse. Alors cet homme si fier s'adressa 
Colonna lui-mme. Mais celui-ci voulait qu'il abdiqut et se rendt 
discrtion. Hlas! dit Boniface, voil de dures paroles[98]!
Cependant ses ennemis avaient brl une glise qui dfendait le
palais. Le neveu du pape abandonna son oncle et traita pour lui-mme.
Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme de quatre-vingt-six ans
se mit  pleurer[99]. Cependant les portes craquent, les fentres se
brisent, la foule pntre. On menace, on outrage le vieillard. Il ne
rpond rien. On le somme d'abdiquer. Voil mon cou, voil ma tte,
dit-il.

[Note 93: _App._ 33.]

[Note 94: Dupuy.]

[Note 95: _App._ 34.]

[Note 96: Muoia papa Bonifacio,  viva il r di Francia. (Villani.)]

[Note 97: Pulsata communi campana, et tractatu habito, elegerunt sibi
capitaneum quemdam Arnulphum... Qui quidem... illis ignorantibus,
domini pap exstitit capitalis inimicus. (Walsingham.)]

[Note 98: Heu me! durus est hic sermo!]

[Note 99: Flevit amare.]

Selon Villani, il aurait dit  l'approche de ses ennemis: Trahi comme
Jsus, je mourrai, mais je mourrai pape. Et il aurait pris le manteau
de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tte, et pris
dans sa main les clefs et la crosse.

On dit que Colonna frappa le vieillard  la joue de son gantelet de
fer[100]. Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive: 
toi, chtif pape, confesse et regarde de monseigneur le roy de France
la bont qui tant loing est de toy son royaume, te garde par moy et
dfend[101]. Le pape rpondit avec courage: Tu es de famille
hrtique, c'est de toi que j'attends le martyre[102].

[Note 100: _App._ 35.]

[Note 101: _Chron. de Saint-Denis._]

[Note 102: Dupuy.]

Colonna aurait volontiers tu Boniface; l'homme de loi l'en
empcha[103]. Cette brusque mort l'et trop compromis. Il ne fallait
pas que le prisonnier mourt entre ses mains. Mais, d'autre part, il
n'tait gure possible de le mener jusqu'en France[104]. Boniface
refusait de rien manger, craignant le poison. Ce refus dura trois
jours, au bout desquels le peuple d'Anagni, s'apercevant du petit
nombre d'trangers, s'ameuta, chassa les Franais et dlivra son pape.

[Note 103: Lettres justificatives de Nogaret. (Dupuy.)]

[Note 104: Nogaret l'avait menac de le faire conduire, li et
garrott,  Lyon, o il serait jug et dpos par le concile gnral.
(Villani.)]

On l'apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. Selon le
rcit passionn de Walsingham, il remercia Dieu et le peuple de sa
dlivrance, et dit: Bonnes gens, vous avez vu comme mes ennemis ont
enlev tous mes biens et ceux de l'glise. Me voil pauvre comme Job.
Je vous dis en vrit que je n'ai rien  manger ni  boire. S'il est
quelque bonne femme qui veuille me faire aumne de pain ou de vin, ou
d'un peu d'eau au dfaut de vin, je lui donnerai la bndiction de
Dieu et la mienne. Quiconque m'apportera la moindre chose pour
subvenir  mes besoins, je l'absoudrai de tout pch.... Tout le
peuple se mit  crier: Vive le saint-pre! Les femmes coururent en
foule au palais pour y porter du pain, du vin ou de l'eau; ne trouvant
point de vases, elles versaient dans un coffre... Chacun pouvait
entrer, et parlait avec le pape comme avec tout autre pauvre[105].

[Note 105: _App._ 36.]

Le pape donna au peuple l'absolution de tout pch, sauf le pillage
des biens de l'glise et des cardinaux. Pour ce qui tait  lui, il le
leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta
ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonna et tous
ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens
arms. Mais lorsqu'il arriva  Saint-Pierre et qu'il ne fut plus
soutenu par le sentiment du pril, la peur et la faim dont il avait
souffert, la perte de son argent, l'insolente victoire de ses ennemis,
cette humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui
revint  la fois; sa tte octognaire n'y tint pas: il perdit
l'esprit.

Il s'tait confi aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais il fut
ou crut tre encore arrt par eux. Soit qu'ils voulussent cacher au
peuple le scandale d'un pape hrtique, soit qu'ils s'entendissent
avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface ayant voulu
sortir pour se rfugier chez d'autres barons, les deux cardinaux
Orsini lui barrrent le passage et le firent rentrer. La folie devint
rage, et ds lors il repoussa tout aliment. Il cumait et grinait des
dents. Enfin, un de ses amis, Jacobo de Pise, lui ayant dit:
Saint-Pre, recommandez-vous  Dieu,  la vierge Marie, et recevez le
corps du Christ, Boniface lui donna un soufflet, et cria en mlant
les deux langues: _Allonta de Dio et de Sancta Maria, nolo, nolo._ Il
chassa deux frres mineurs qui lui apportaient le viatique, et il
expira au bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi se
serait vrifi le mot que son prdcesseur Clestin avait dit de lui:
Tu as mont comme un renard; tu rgneras comme un lion; tu mourras
comme un chien[106].

[Note 106: Dupuy.]

On trouve d'autres dtails, mais plus suspects encore, dans une pice
o respire une haine furieuse, et qui semble avoir t fabrique par
les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple,
immdiatement aprs l'vnement: La vie, tat et condition du pape
Malface, raconte par des gens dignes de foi. Le 9 octobre, le
Pharaon, sachant que son heure approchait, confessa qu'il avait eu des
dmons familiers, qui lui avaient fait faire tous ses crimes. Le jour
et la nuit qui suivirent, on entendit tant de tonnerres, tant
d'horribles temptes, on vit une telle multitude d'oiseaux noirs aux
effroyables cris, que tout le peuple constern criait: Seigneur
Jsus, ayez piti, ayez piti, ayez piti de nous! Tous affirmaient
que c'taient bien les dmons d'enfer qui venaient chercher l'me de
ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui contaient ce qui s'tait pass,
et l'avertissaient de songer  son me... lui, envelopp du dmon,
furieux et grinant des dents, il se jeta sur le prtre comme pour le
dvorer. Le prtre s'enfuit  toutes jambes jusqu' l'glise... Puis,
sans mot dire, il se tourna de l'autre ct... Comme on le portait 
sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la pierre de son anneau et
s'crier:  vous, malins esprits enferms dans cette pierre, vous qui
m'avez sduit... pourquoi m'abandonnez-vous maintenant? Et il jeta au
loin son anneau. Son mal et sa rage croissant, endurci dans son
iniquit, il confirma tous ses actes contre le roi de France et ses
serviteurs, et les publia de nouveau... Ses amis, pour calmer ses
douleurs, lui avaient amen le fils de matre Jacques de Pise, qu'il
aimait auparavant  tenir dans ses bras, comme pour se glorifier dans
le pch... mais  la vue de l'enfant, il se jeta sur lui, et, si on
ne l'et enlev, il lui aurait arrach le nez avec les dents.
Finalement ledit Pharaon, ceint de tortures par la vengeance divine,
mourut le 2 sans confession, sans marque de foi; et ce jour, il y eut
tant de tonnerres, de temptes, de dragons dans l'air, vomissant la
flamme, tant d'clairs et de prodiges, que le peuple romain croyait
que la ville entire allait descendre dans l'abme[107].

[Note 107: Dupuy, _Preuves_. Walsingham, qui crit sous une influence
contraire, exagre plutt le crime des ennemis de Boniface. Selon lui,
Colonna, Supino et le snchal du roi de France, ayant saisi le pape,
le mirent sur un cheval sans frein, la face tourne vers la queue, et
le firent courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils l'auraient
fait mourir de faim sans le peuple d'Anagni.]

Dante, malgr sa violente invective contre les bourreaux du pontife,
lui marque sa place en enfer. Au chant XIX de l'_Inferno_, Nicolas
III, plong la tte en bas dans les flammes, entend parler et s'crie:
Est-ce donc dj toi, debout l-haut? est-ce donc dj toi, Boniface?
L'arrt m'a donc menti de plusieurs annes. Es-tu donc sitt rassasi
de ce pourquoi tu n'as pas craint de ravir par mal engin la belle
pouse, pour en faire ravage et ruine?

       *       *       *       *       *

Le successeur de Boniface, Benot XI, homme de bas lieu, mais d'un
grand mrite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien
fort  son avnement. Il reut de bonne grce les flicitations du roi
de France, apportes par Plasian, par l'accusateur mme du dernier
pape. Philippe sentait que son ennemi n'tait pas tellement mort,
qu'il ne pt frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre 
outrance; il envoya au pape un mmoire contre Boniface, qui pouvait
passer pour une amre satire de la cour de Rome[108]. Il s'crivit
lui-mme par ses gens de loi une _Supplication du pueuble de France au
Roy contre Boniface_. Cet acte important, rdig en langue vulgaire,
tait plutt un appel du roi au peuple qu'une supplique du peuple au
roi.

[Note 108: _App._ 37.]

Benot, au contraire, avait paru vouloir d'abord touffer cette grande
affaire, en pardonnant  tous ceux qui y avaient tremp; il
n'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c'tait les dclarer
coupables. Il atteignit de cette clmence offensante le roi, les
Colonna, les prlats qui ne s'taient pas rendus  la sommation de
Boniface.

Philippe, alors accabl par la guerre de Flandre, avait beaucoup 
craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d'adhrer  son
appel au concile. Le pape devenait menaant. Le roi en tait  dsirer
l'absolution, qu'il avait d'abord ddaigne. La demanda-t-il
srieusement, on serait tent d'en douter quand on voit que la demande
fut porte au pape par Plasian et Nogaret. Celui-ci s'tait
probablement donn cette mission pour rompre un arrangement qui ne
pouvait se faire qu' ses dpens. Le choix seul d'un tel ambassadeur
tait sinistre. Le pape clata et lana une furieuse bulle
d'excommunication: Flagitiosum scelus et scelestum flagitium, quod
quidam sceleratissimi viri, summum audentes nefas in personam bon
memori Bonifacii P. VIII[109]...

[Note 109: Dupuy.]

Le roi semblait compris dans cette bulle. Elle fut rendue le 7 juin
1304. Le 4 juillet, Benot tait mort. On dit qu'une jeune femme
voile, qui se donnait pour converse de Sainte-Ptronille  Prouse,
vint lui prsenter  table une corbeille de _figues-fleurs_[110]. Il
en mangea sans dfiance, se trouva mal et mourut en quelques jours.
Les cardinaux, craignant de dcouvrir trop aisment le coupable, ne
firent aucune poursuite.

[Note 110: C'est--dire de la premire rcolte.]

Cette mort vint  point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait
mis  bout. Il n'avait pu, en 1303, empcher les Flamands d'entrer en
France, de brler Trouanne et d'assiger Tournai[111]. Il n'avait
sauv cette ville qu'en demandant une trve, en mettant en libert le
vieux Guy, qui devait rentrer en prison si la paix ne se faisait pas.
Le vieillard remercia ses braves Flamands, bnit ses fils, et revint
mourir  quatre-vingts ans dans sa prison de Compigne.

[Note 111: _App._ 38.]

En 1304, au moment mme o le pape mourait si  propos, Philippe fit
un effort dsespr pour finir la guerre. Il avait extorqu quelque
argent en vendant des privilges, surtout en Languedoc, favorisant
ainsi les communes du Midi pour craser celles du Nord. Il loua des
Gnois, et avec leurs galres il gagna une bataille navale devant
Zirikse (aot). Les Flamands n'en taient pas plus abattus. Ils se
croyaient soixante mille. C'tait la Flandre au complet pour la
premire fois; toutes les milices des villes taient runies, celles
de Gand et de Bruges, celles d'Ypres, de Lille et de Courtrai.  leur
tte taient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de
Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas et d'Allemagne. Philippe,
ayant forc le passage de la Lys, les trouva  Mons-en-Puelle, dans
une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre
eux, non plus sa gendarmerie comme  Courtrai, mais des pitons
gascons, qui, toute la journe sous un soleil ardent, les tinrent en
alerte, sans manger ni boire; les vivres taient sur les chariots. Ce
jene les outra, ils perdirent patience, et le soir par leurs trois
portes se lancrent tous ensemble sur les Franais. Ceux-ci ne
songeaient plus  eux; le roi tait dsarm et allait se mettre 
table. D'abord, ce choc de sangliers renversa tout. Mais quand les
Flamands entrrent dans les tentes, et qu'ils virent tant de choses
bonnes  prendre, il n'y eut pas moyen de les retenir ensemble, chacun
voulut faire sa main. Cependant les Franais se rallirent; la
cavalerie crasa les pillards; ils laissrent six mille hommes sur la
place.

Le roi alla mettre le sige devant Lille, ne doutant pas de la
soumission des Flamands. Il fut bien tonn quand il les vit revenir
soixante mille, comme s'ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il
pleut des Flamands, disait-il. Les grands de France, qui ne se
souciaient pas de se battre avec ces dsesprs, conseillrent au roi
de traiter avec eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux
Gui, et promettre au petit-fils le comt de Rethel, hritage de sa
femme. Philippe gardait la Flandre franaise et devait recevoir deux
cent mille livres.

Rien n'tait fini. Il n'tait pas spcifi s'il gardait cette province
comme gage ou comme acquisition; quant  l'argent, il ne le tenait
pas. D'autre part, l'affaire du pape tait gte plus qu'arrange.
C'tait un triste bonheur que la mort subite de Benot XI[112].

[Note 112: _App._ 39.]

Une disette, un imprudent maximum, une perquisition des bls, tout
cela animait le peuple. On commenait  parler. Un clerc de
l'Universit parla haut et fut pendu. Une pauvre bguine de Metz, qui
avait fond un ordre de religieuses, eut rvlation des chtiments que
le ciel rservait aux mauvais rois. Charles-de-Valois la fit prendre,
et pour lui faire dire que ces prophties taient souffles par le
diable, il lui fit brler les pieds. Mais chacun crut  la prdiction,
quand on vit, l'anne suivante, une comte apparatre avec un clat
horrible[113].

[Note 113: C'est la comte de Halley, qui reparat  des intervalles
de soixante-quinze  soixante-seize ans. _App._ 40.]

Philippe-le-Bel tait revenu vainqueur et ruin. Il se rendit
solennellement  Notre-Dame, parmi le peuple affam et les
maldictions  voix basse. Il entra  cheval dans l'glise, et pour
remercier Dieu d'avoir chapp quand les Flamands l'avaient surpris,
il y voua dvotement son effigie questre et arme de toutes pices.
On la voyait encore  Notre-Dame peu de temps avant la Rvolution, 
ct du colossal Saint Christophe.

Nogaret ne s'oublia pas; il triompha aussi  sa manire. Nous avons
quittance de lui, prouvant que ses appointements furent ports de cinq
cents  huit cents livres[114].

[Note 114: D. Vaissette.]




CHAPITRE III

L'or.--Le fisc.--Les Templiers.


L'or, dit Christophe Colomb, est une chose excellente. Avec de l'or,
on forme des trsors. Avec de l'or, on fait tout ce qu'on dsire en ce
monde. On fait mme arriver les mes en paradis[115].

[Note 115: Lettre de Christophe Colomb  Ferdinand et Isabelle, aprs
son quatrime voyage. (Navarette.)]

L'poque o nous sommes parvenus doit tre considre comme
l'avnement de l'or. C'est le dieu du monde nouveau o nous
entrons.--Philippe-le-Bel,  peine mont sur le trne, exclut les
prtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers[116].

[Note 116: Philippe-le-Bel emploie pendant tout son rgne, comme
ministres, les deux banquiers florentins Biccio et Musciato, fils de
Guido Franzesi.]

Gardons-nous de dire du mal de l'or. Compar  la proprit fodale, 
la terre, l'or est une forme suprieure de la richesse. Petite chose,
mobile, changeable, divisible, facile  manier, facile  cacher,
c'est la richesse subtilise dj; j'allais dire spiritualise. Tant
que la richesse fut immobile, l'homme, rattach par elle  la terre et
comme enracin, n'avait gure plus de locomotion que la glbe sur
laquelle il rampait. Le propritaire tait une dpendance du sol; la
terre emportait l'homme. Aujourd'hui c'est tout le contraire, il
enlve la terre, concentre et rsume par l'or. Le docile mtal sert
toute transaction; il suit, facile et fluide, toute circulation
commerciale, administrative. Le gouvernement, oblig d'agir au loin,
rapidement, de mille manires, a pour principal moyen d'action les
mtaux prcieux. La cration soudaine d'un gouvernement, au
commencement du quatorzime sicle, cre un besoin subit, infini, de
l'argent et de l'or.

Sous Philippe-le-Bel, le fisc, ce monstre, ce gant, nat altr,
affam, endent. Il crie en naissant, comme le Gargantua de Rabelais:
 manger,  boire! L'enfant terrible, dont on ne peut soler la faim
atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est le
cyclope, l'ogre, la gargouille dvorante de la Seine. La tte du
monstre s'appelle grand conseil, ses longues griffes sont au
parlement, l'organe digestif est la chambre des comptes. Le seul
aliment qui puisse l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui
trouver. Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or.

Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et inerte Plutus est
tiraill par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu'il est le
dieu des dieux. Et tous les dieux lui cdent. Jupiter avoue qu'il
meurt de faim sans lui[117], Mercure quitte son mtier de dieu, se met
au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.

[Note 117: _App._ 41.]

Cette intronisation de l'or  la place de Dieu sa renouvelle au
quatorzime sicle. La difficult est de tirer cet or paresseux des
rduits obscurs o il dort. Ce serait une curieuse histoire que celle
du _thesaurus_, depuis le temps o il se tenait tapi sous le dragon de
Colchos, des Hesprides ou des Niebelungen, depuis son sommeil au
temple de Delphes, au palais de Perspolis. Alexandre, Carthage, Rome,
l'veillent et le secouent[118]. Au moyen ge, il est dj rendormi
dans les glises, o, pour mieux reposer, il prend forme sacre,
croix, chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de l,
assez clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre o il aime 
s'enfouir? Quel magicien voquera, profanera cette chose sacre qui
vaut toutes choses, cette toute-puissance aveugle que donne la nature?

[Note 118: Chacune des grandes rvolutions du monde est aussi l'poque
des grandes apparitions de l'or. Les Phocens le font sortir de
Delphes, Alexandre de Perspolis; Rome le tire des mains du dernier
successeur d'Alexandre; Corts l'enlve de l'Amrique. Chacun de ces
moments est marqu par un changement subit, non seulement dans le prix
des denres, mais aussi dans les ides et dans les moeurs.]

Le moyen ge ne pouvait atteindre sitt la grande ide moderne:
_l'homme sait crer la richesse_, il change une vile matire en objet
prcieux, lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme,
de l'art, celle d'une volont intelligente. Il chercha d'abord la
richesse moins dans la forme que dans la matire. Il s'acharna sur
cette matire, tourmenta la nature d'un amour furieux, lui demanda ce
qu'on demande  ce qu'on aime, la vie mme, l'immortalit[119]. Mais,
malgr les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flamel, l'or tant de
fois trouv n'apparaissait que pour fuir, laissant le souffleur hors
d'haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la
substance de l'homme, son me, sa vie, mise au fond du creuset[120].

[Note 119: Le dernier but de l'alchimie n'tait pas tant de trouver
l'or que d'obtenir l'or pur, l'or potable, le breuvage d'immortalit.
On racontait la merveilleuse histoire d'un bouvier de Sicile du temps
du roi Guillaume, qui, ayant trouv dans la terre un flacon d'or, but
la liqueur qu'il renfermait et revint  la jeunesse. (Roger Bacon,
_Opus majus_.)]

[Note 120: Quelques-uns se vantrent de n'avoir point souffl pour
rien. Raymond Lulle, dans leurs traditions, passe en Angleterre, et,
pour encourager le roi  la croisade, lui fabrique dans la Tour de
Londres pour six millions d'or. On en fit des Nobles  la rose, _qu'on
appelle encore aujourd'hui Nobles de Raymond_. _App._ 42.]

Alors l'infortun, cessant d'esprer dans le pouvoir humain, se
reniait lui-mme, abdiquait tout bien, me et Dieu. Il appelait le
mal, le Diable. Roi des abmes souterrains, le Diable tait sans doute
le monarque de l'or. Voyez  Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres
glises, la triste reprsentation du pauvre homme qui donne son me
pour de l'or, qui s'infode au Diable, s'agenouille devant la Bte, et
baise la griffe velue...

Le Diable, perscut avec les Manichens et les Albigeois, chass,
comme eux, des villes, vivait alors au dsert. Il cabalait sur la
prairie avec les sorcires de Macbeth. La sorcellerie, avorton
dgotant des vieilles religions vaincues, avait pourtant cela d'tre
un appel, non pas seulement  la nature, comme l'alchimie, mais dj
 la volont;  la volont mauvaise, au Diable, il est vrai. C'tait
un mauvais industrialisme, qui, ne pouvant tirer de la volont les
trsors que contient son alliance avec la nature, essayait de gagner,
par la violence et le crime, ce que le travail, la patience,
l'intelligence, peuvent seuls donner.

Au moyen ge, celui qui sait o est l'or, le vritable alchimiste, le
vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, le Lombard[121]. Le
juif, l'homme immonde, l'homme qui ne peut toucher denre ni femme
qu'on ne la brle, l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde
crache[122], c'est  lui qu'il faut s'adresser.

[Note 121: Dans l'usure, les juifs, dit-on, ne faisaient qu'imiter les
Lombards, leurs prdcesseurs. (Muratori.)]

[Note 122:  Toulouse, on les souffletait trois fois par an, pour les
punir d'avoir autrefois livr la ville aux Sarrasins; sous
Charles-le-Chauve, ils rclamrent inutilement.-- Bziers, on les
chassait  coups de pierres pendant toute la Semaine Sainte. Ils s'en
rachetrent en 1160.--Ils commencrent, sous le rgne de
Philippe-Auguste,  porter la rouelle jaune, et le concile de Latran
en fit une loi  tous les juifs de la chrtient (canon 68).]

Sale et prolifique nation, qui par-dessus toutes les autres eut la
force multipliante, la force qui engendre, qui fconde  volont les
brebis de Jacob ou les sequins de Shylock. Pendant tout le moyen ge,
perscuts, chasss, rappels, ils ont fait l'indispensable
intermdiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le
patient, pompant l'or d'en bas, et le rendant au roi par en haut avec
laide grimace[123]... Mais il leur en restait toujours quelque
chose... Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la dure[124].
Ils ont rsolu le problme de volatiliser la richesse; affranchis par
la lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont matres; de
soufflets en soufflets, les voil au trne du monde[125].

[Note 123: Souvent ils firent l'objet de traits entre seigneurs. Dans
l'ordonnance de 1230, il est dit que personne dans notre royaume ne
retienne le juif d'un autre seigneur; partout o quelqu'un retrouvera
son juif, il pourra le reprendre comme son esclave (tanquam proprium
servum), quelque long sjour qu'il ait fait sur les terres d'un autre
seigneur. On voit en effet dans les _tablissements_ que les meubles
des juifs appartenaient aux barons. Peu  peu le juif passa au roi,
comme la monnaie et les autres droits fiscaux.]

[Note 124: Patiens, quia ternus...--C'est l'usage que les juifs se
tiennent sur le passage de chaque nouveau pape, et lui prsentent leur
loi. Est-ce un hommage ou un reproche de la vieille loi  la nouvelle,
de la mre  la fille?...--Le jour de son couronnement, le pape Jean
XXIII chevaucha avec sa mitre papale de rue en rue dans la ville de
Boulogne-la-Grasse, faisant le signe de la croix jusques en la rue o
demeuroient les juifs, lesquels offrirent par crit leur loi,
laquelle, de sa propre main, il prit et reut, et puis la regarda, et
tantt la jeta derrire lui, en disant: Votre loi est bonne, mais
d'icelle la ntre est meilleure. Et lui parti de l, les juifs le
suivoient le cuidant atteindre, et fut toute la couverture de son
cheval dchire; et le pape jetoit, par toutes les rues o il passoit,
monnoie, c'est  savoir deniers qu'on appelle quatrins et mailles de
Florence; et y avoit devant lui et derrire lui deux cents hommes
d'armes, et avoit chacun en sa main une masse de cuir dont ils
frappoient les juifs, tellement que c'toit grand'joie  voir.
(Monstrelet.)]

[Note 125: _App._ 43.]

Pour que le pauvre homme s'adresse au juif, pour qu'il approche de
cette sombre petite maison si mal fame, pour qu'il parle  cet homme
qui, dit-on, crucifie les petits enfants, il ne faut pas moins que
l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son
sang, et le Diable qui veut son me, il prendra le juif pour milieu.

Quand donc il avait puis sa dernire ressource, quand son lit tait
vendu, quand sa femme et ses enfants, couchs  terre, tremblaient de
fivre ou criaient du pain, alors, tte basse et plus courb que s'il
et port sa charge de bois, il se dirigeait lentement vers l'odieuse
maison, et il y restait longtemps  la porte avant de frapper. Le juif
ayant ouvert avec prcaution la petite grille, un dialogue
s'engageait, trange et difficile. Que disait le chrtien? Au nom de
Dieu!--Le juif l'a tu, ton Dieu.--Par piti!--Quel chrtien a jamais
eu piti du juif? Ce ne sont pas des mots qu'il faut. Il faut un
gage.--Que peut donner celui qui n'a rien? Le juif lui dira doucement:
Mon ami, conformment aux ordonnances du Roi, notre Sire, je ne prte
ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue... Non, pour gage, je ne
veux que vous-mme. Je ne suis pas des vtres, mon droit n'est pas le
droit chrtien. C'est un droit plus antique (_in partes secanto_).
Votre chair rpondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de
votre chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de
votre belle chair[126]!... L'or que prte le meurtrier du Fils de
l'Homme ne peut tre qu'un or meurtrier, anti-humain, anti-divin, ou,
comme on disait dans ce temps-l, _Anti-Christ_[127]. Voil l'or
_Anti-Christ_ comme Aristophane nous montrait tout  l'heure dans
Plutus l'_Anti-Jupiter_.

[Note 126: Shakespeare, _The Merchant of Venice_, acte I, sc. III:
Let the forfeit be nominated for an equal pound _of your fair flesh_,
to be cut and taken, in what part of your body pleaseath me. _App._
44.]

[Note 127: J'insiste avec M. Beugnot sur ce point important: les juifs
ne connurent pas l'usure aux dixime et onzime sicles, c'est--dire
aux poques o on leur permit l'industrie (1860).]

       *       *       *       *       *

Cet Anti-Christ, cet anti-dieu, doit dpouiller Dieu, c'est--dire
l'glise; l'glise sculire, les prtres, le Pape; l'glise
rgulire, les moines, les Templiers.

La mort scandaleusement prompte de Benot XI fit tomber l'glise dans
la main de Philippe-le-Bel; elle le mit  mme de faire un pape, de
tirer la papaut de Rome, de l'amener en France, pour, en cette gele,
la faire travailler  son profit, lui dicter des bulles lucratives,
exploiter l'infaillibilit, constituer le Saint-Esprit comme scribe et
percepteur pour la maison de France.

Aprs la mort de Benot, les cardinaux s'taient enferms en conclave
 Prouse. Mais les deux partis, le franais et l'anti-franais, se
balanaient si bien qu'il n'y avait pas moyen d'en finir. Les gens de
la ville, dans leur impatience, dans leur _furie_ italienne de voir un
pape fait  Prouse, n'y trouvrent autre remde que d'affamer les
cardinaux. Ceux-ci convinrent qu'un des deux partis dsignerait trois
candidats, et que l'autre parti choisirait. Ce fut au parti franais 
choisir, et il dsigna un Gascon, Bertrand de Gott, archevque de
Bordeaux. Bertrand s'tait montr jusque-l ennemi du roi, mais on
savait qu'il tait avant tout ami de son intrt, et l'on esprait
bien le convertir.

Philippe, instruit par ses cardinaux et muni de leurs lettres, donne
rendez-vous au futur lu prs de Saint-Jean-d'Angely, dans une fort.
Bertrand y court plein d'esprance. Villani parle de cette entrevue
secrte comme s'il y tait. Il faut lire ce rcit d'une maligne
navet:

Ils entendirent ensemble la messe et se jurrent le secret. Alors le
roi commena  parlementer en belles paroles, pour le rconcilier avec
Charles-de-Valois. Ensuite il lui dit: Vois, archevque, j'ai en mon
pouvoir de te faire pape, si je veux; c'est pour cela que je suis venu
vers toi; car, si tu me promets de me faire six grces que je te
demanderai, je t'assurerai cette dignit, et voici qui te prouvera que
j'en ai le pouvoir. Alors il lui montra les lettres et dlgations de
l'un et de l'autre collge. Le Gascon, plein de convoitise, voyant
ainsi tout  coup qu'il dpendait entirement du roi de le faire pape,
se jeta, comme perdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit:
Monseigneur, c'est  prsent que je vois que tu m'aimes plus qu'homme
qui vive, et que tu veux me rendre le bien pour le mal. Tu dois
commander, moi, obir, et toujours j'y serai dispos. Le roi le
releva, le baisa  la bouche, et lui dit: Les six grces spciales
que je te demande sont les suivantes: La premire, que tu me
rconcilies parfaitement avec l'glise, et me fasses pardonner le
mfait que j'ai commis en arrtant le pape Boniface; la seconde, que
tu rendes la communion  moi et  tous les miens; la troisime, que tu
m'accordes les dcimes du clerg dans mon royaume pour cinq ans, afin
d'aider aux dpenses faites en la guerre de Flandre; la quatrime, que
tu dtruises et annules la mmoire du pape Boniface; la cinquime, que
tu rendes la dignit de cardinal  messer Jacobo et messer Piero de la
Colonne, que tu les remettes en leur tat, et qu'avec eux tu fasses
cardinaux certains miens amis. Pour la sixime grce et promesse, je
me rserve d'en parler en temps et lieu: car c'est chose grande et
secrte. L'archevque promit tout par serment sur le Corpus Domini,
et de plus il donna pour otages son frre et deux de ses neveux. Le
roi, de son ct, promit et jura qu'il le ferait lire pape[128].

[Note 128: _App._ 45.]

Le pape de Philippe-le-Bel, avouant hautement sa dpendance, dclara
qu'il voulait tre couronn  Lyon (14 nov. 1305). Ce couronnement,
qui commenait la captivit de l'glise, fut dignement solennis. Au
moment o le cortge passait, un mur charg de spectateurs s'croule,
blesse le roi et tue le duc de Bretagne. Le pape fut renvers, la
tiare tomba. Huit jours aprs, dans un banquet du pape, ses gens et
ceux des cardinaux prennent querelle, un frre du pape est tu.

Cependant la honte du march devenait publique. Clment payait comptant.
Il donnait en payement ce qui n'tait pas  lui, en exigeant des dcimes
du clerg: dcimes au roi de France, dcimes au comte de Flandre pour
qu'il s'acquitte envers le roi, dcimes  Charles-de-Valois pour une
croisade contre l'Empire grec. Le motif de la croisade tait trange; ce
pauvre empire, au dire du pape, tait faible, et ne rassurait pas assez
la chrtient contre les infidles.

Clment, ayant pay, croyait tre quitte et n'avoir plus qu' jouir en
acqureur et propritaire, _ user et abuser_. Comme un baron faisait
_chevauche_ autour de sa terre pour exercer son droit de gte et de
pourvoierie, Clment se mit  voyager  travers l'glise de France. De
Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par Mcon, Bourges et Limoges,
afin de ravager plus de pays. Il allait, prenant et dvorant, d'vch
en vch, avec une arme de familiers et de serviteurs. Partout o
s'abattait cette nue de sauterelles, la place restait nette. Ancien
archevque de Bordeaux, le rancuneux pontife ta  Bourges sa primatie
sur la capitale de la Guyenne. Il s'tablit chez son ennemi,
l'archevque de Bourges, comme un garnisaire ou _mangeur_
d'office[129], et il s'y hbergea de telle sorte qu'il le laissa ruin
de fond en comble; ce primat des Aquitaines serait mort de faim, s'il
n'tait venu  la cathdrale, parmi ses chanoines, recevoir aux
distributions ecclsiastiques la portion congrue[130].

[Note 129: Ces mots sont synonymes dans la langue de ce temps.]

[Note 130: Contin. G. de Nangis.]

Dans les vols de Clment, le meilleur tait pour une femme qui
ranonnait le pape, comme lui l'glise. C'tait la vritable Jrusalem
o allait l'argent de la croisade. La belle Brunissende Talleyrand de
Prigord lui cotait, disait-on, plus que la terre sainte.

Clment allait tre bientt cruellement troubl dans cette douce
jouissance des biens de l'glise. Les dcimes en perspective ne
rpondaient pas aux besoins actuels du fisc royal. Le pape gagna du
temps en lui donnant les juifs, en autorisant le roi  les saisir.
L'opration se fit en un mme jour avec un secret et une promptitude
qui font honneur aux gens du roi. Pas un juif, dit-on, n'chappa. Non
content de vendre leurs biens, le roi se chargea de poursuivre leurs
dbiteurs, dclarant que leurs critures suffisaient pour titres de
crances, que l'crit d'un juif faisait foi pour lui.

Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chrtien. Il altra
encore les monnaies, augmentant le titre et diminuant le poids; avec
deux livres il en payait huit. Mais, quand il s'agissait de recevoir,
il ne voulait de sa monnaie que pour un tiers; deux banqueroutes en
sens inverse. Tous les dbiteurs profitrent de l'occasion. Ces
monnaies de diverse valeur sous mme titre faisaient natre des
querelles sans nombre. On ne s'entendait pas: c'tait une Babel. La
seule chose  quoi le peuple s'accorda (voil donc qu'il y a un
peuple), ce fut  se rvolter. Le roi s'tait sauv au Temple. Ils l'y
auraient suivi, si on ne les et amuss en chemin  piller la maison
d'tienne Barbet, un financier  qui l'on attribuait l'altration des
monnaies. L'meute finit ainsi. Le roi fit pendre des centaines
d'hommes aux arbres des routes autour de Paris. L'effroi le rapprocha
des nobles. Il leur rendit le combat judiciaire, autrement dit
l'impunit. C'tait une dfaite pour le gouvernement royal. Le roi des
lgistes abdiquait la loi, pour reconnatre les dcisions de la force.
Triste et douteuse position, en lgislation comme en finances.
Repouss de l'glise aux juifs, de ceux-ci aux communes, des communes
flamandes il retombait sur le clerg.

Le plus net des trsors de Philippe, son patrimoine  exploiter, le
fonds sur lequel il comptait, c'tait son pape. S'il l'avait achet,
ce pape, s'il l'engraissait de vols et de pillages, ce n'tait point
pour ne s'en pas servir, mais bien pour en tirer parti, pour lui
lever, comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu'il
voudrait.

Il avait un moyen infaillible de presser et de pressurer le pape, un
tout-puissant pouvantail, savoir, le procs de Boniface VIII. Ce
qu'il demandait  Clment, c'tait prcisment le suicide de la
papaut. Si Boniface tait hrtique et faux pape, les cardinaux qu'il
avait faits taient de faux cardinaux. Benot XI et Clment, lus par
eux, taient  leur tour faux papes et sans droit, et non seulement
eux, mais tous ceux qu'ils avaient choisis ou confirms dans les
dignits ecclsiastiques; non seulement leurs choix, mais leurs actes
de toute espce. L'glise se trouvait enlace dans une illgalit sans
fin. D'autre part, si Boniface avait t vrai pape, comme tel il tait
infaillible, ses sentences subsistaient, Philippe-le-Bel restait
condamn.

 peine intronis, Clment eut  entendre l'aigre et imprieuse
requte de Nogaret, qui lui enjoignait de poursuivre son prdcesseur.
Le march  peine conclu, le Diable demandait son payement. Le servage
de l'homme vendu commenait; cette me, une fois garrotte des liens
de l'injustice, ayant reu le mors et le frein, devait tre
misrablement chevauche jusqu' la damnation.

Plutt que de tuer ainsi la papaut en droit, Clment avait mieux
aim la livrer en fait. Il avait cr d'un coup douze cardinaux
dvous au roi, les deux Colonna, et dix Franais ou Gascons. Ces
douze, joint  ce qui restait des douze du mme parti, dont on avait
surpris la nomination  Clestin, assuraient  jamais au roi
l'lection des papes futurs. Clment constituait ainsi la papaut
entre les mains de Philippe; concession norme, et qui pourtant ne
suffit point.

Il crut qu'il flchirait son matre en faisant un pas de plus. Il
rvoqua une bulle de Boniface, la bulle _Clericis lacos_, qui fermait
au roi la bourse du clerg. La bulle _Unam sanctam_ contenait
l'expression de la suprmatie pontificale. Clment la sacrifia, et ce
ne fut pas assez encore.

Il tait  Poitiers, inquiet et malade de corps et d'esprit.
Philippe-le-Bel vint l'y trouver avec de nouvelles exigences. Il lui
fallait une grande confiscation, celle du plus riche des ordres
religieux, de l'ordre du Temple. Le pape, serr entre deux prils,
essaya de donner le change  Philippe en le comblant de toutes les
faveurs qui taient au pouvoir du Saint-Sige. Il aida son fils
Louis-Hutin  s'tablir en Navarre; il dclara son frre
Charles-de-Valois chef de la croisade. Il tcha enfin de s'assurer la
protection de la maison d'Anjou, dchargeant le roi de Naples d'une
dette norme envers l'glise, canonisant un de ses fils, adjugeant 
l'autre le trne de Hongrie.

Philippe recevait toujours, mais il ne lchait pas prise. Il entourait
le pape d'accusations contre le Temple. Il trouva dans la maison mme
de Clment un Templier qui accusait l'ordre. En 1306, le roi voulant
lui envoyer des commissaires pour obtenir une dcision, le malheureux
pape donne, pour ne pas les recevoir, la plus ridicule excuse: De
l'avis des mdecins, nous allons au commencement de septembre prendre
quelques drogues prparatives, et ensuite une mdecine qui, selon les
susdits mdecins, doit, avec l'aide de Dieu, nous tre fort
utile[131].

[Note 131: _App._ 46.]

Ces pitoyables tergiversations durrent longtemps. Elles auraient dur
toujours, si le pape n'et appris tout  coup que le roi faisait
arrter partout les Templiers, et que son confesseur, moine dominicain
et grand inquisiteur de France, procdait contre eux sans attendre
d'autorisation.

Qu'tait-ce donc que le Temple? Essayons de le dire en peu de mots:

 Paris, l'enceinte du Temple comprenait tout le grand quartier,
triste et mal peupl, qui en a conserv le nom[132]. C'tait un tiers
du Paris d'alors.  l'ombre du Temple et sous sa puissante protection
vivait une foule de serviteurs, de familiers, d'affilis et aussi de
gens condamns; les maisons de l'ordre avaient droit d'asile.
Philippe-le-Bel lui-mme en avait profit en 1306, lorsqu'il tait
poursuivi par le peuple soulev. Il restait encore,  l'poque de la
Rvolution, un monument de cette ingratitude royale, la grosse tour 
quatre tourelles btie en 1222. Elle servit de prison  Louis XVI.

[Note 132: La Coulture du Temple, contigu  celle de Saint-Gervais,
comprenait presque tout le domaine des Templiers, qui s'tendait le
long de la rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les environs
de la rue de la Verrerie jusqu'au del des murs, des fosss et de la
porte du Temple. (Sauval.)]

Le Temple de Paris tait le centre de l'ordre, son trsor; les
chapitres gnraux s'y tenaient. De cette maison dpendaient toutes
les _provinces_ de l'ordre: Portugal, Castille et Lon, Aragon,
Majorque, Allemagne, Italie, Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande.
Dans le Nord, l'Ordre Teutonique tait sorti du Temple, comme en
Espagne d'autres ordres militaires se formrent de ses dbris.
L'immense majorit des Templiers taient Franais, particulirement
les grands matres. Dans plusieurs langues, on dsignait les
chevaliers par leur nom franais: _Frieri del Tempio_, [Grec: phrerioi
tou Templou].

Le Temple, comme tous les ordres militaires, drivait de Cteaux. Le
rformateur de Cteaux, saint Bernard, de la mme plume qui commentait
le _Cantique des cantiques_, donna aux chevaliers leur rgle
enthousiaste et austre. Cette rgle, c'tait l'exil et la guerre
sainte jusqu' la mort. Les Templiers devaient toujours accepter le
combat, ft-ce d'un contre trois, ne jamais demander quartier, ne
point donner de ranon, _pas un pan de mur, pas un pouce de terre_.
Ils n'avaient pas de repos  esprer. On ne leur permettait pas de
passer dans des ordres moins austres.

Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Bernard; chassez d'un
coeur intrpide les ennemis de la croix de Christ, bien srs que ni la
vie ni la mort ne pourront vous mettre hors l'amour de Dieu qui est en
Jsus. En tout pril, redites-vous la parole: _Vivants ou morts, nous
sommes au Seigneur_... Glorieux les vainqueurs, heureux les martyrs!

Voici la rude esquisse qu'il nous donne de la figure du Templier:
Cheveux tondus, poil hriss, souill de poussire; noir de fer, noir
de hle et de soleil... Ils aiment les chevaux ardents et rapides,
mais non pars, bigarrs, caparaonns... Ce qui charme dans cette
foule, dans ce torrent qui coule  la terre sainte, c'est que vous n'y
voyez que des sclrats et des impies. Christ d'un ennemi se fait un
champion; du perscuteur Sal il fait un saint Paul... Puis dans un
loquent itinraire, il conduit les guerriers pnitents de Bethlem au
Calvaire, de Nazareth au Saint-Spulcre.

Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier abjurait l'un et
l'autre. Il runissait ce que les deux vies ont de plus dur, les
prils et les abstinences. La grande affaire du moyen ge fut
longtemps la guerre sainte, la croisade; l'idal de la croisade
semblait ralis dans l'ordre du Temple. C'tait la croisade devenue
fixe et permanente.

Associs aux Hospitaliers dans la dfense des saints lieux, ils en
diffraient en ce que la guerre tait plus particulirement le but de
leur institution. Les uns et les autres rendaient les plus grands
services. Quel bonheur n'tait-ce pas pour le plerin qui voyageait
sur la route poudreuse de Jaffa  Jrusalem, et qui croyait  tout
moment voir fondre sur lui les brigands arabes, de rencontrer un
chevalier, de reconnatre la secourable croix rouge sur le manteau
blanc de l'ordre du Temple! En bataille, les deux ordres
fournissaient alternativement l'avant-garde et l'arrire-garde. On
mettait au milieu les croiss nouveaux venus et peu habitus aux
guerres d'Asie. Les chevaliers les entouraient, les protgeaient, dit
firement un des leurs, _comme une mre son enfant_[133]. Ces
auxiliaires passagers reconnaissaient ordinairement assez mal ce
dvouement. Ils servaient moins les chevaliers qu'ils ne les
embarrassaient. Orgueilleux et fervents  leur arrive, bien srs
qu'un miracle allait se faire exprs pour eux, ils ne manquaient pas
de rompre les trves; ils entranaient les chevaliers dans des prils
inutiles, se faisaient battre, et partaient, leur laissant le poids de
la guerre et les accusant de les avoir mal soutenus. Les Templiers
formaient l'avant-garde  Mansourah, lorsque ce jeune fou de comte
d'Artois s'obstina  la poursuite, malgr leur conseil, et se jeta
dans la ville; ils le suivirent par honneur et furent tous tus.

[Note 133: Sicut mater infantem. (Lettre de Jacques Molay.)]

On avait cru avec raison ne pouvoir jamais faire assez pour un ordre
si dvou et si utile. Les privilges les plus magnifiques leur furent
accords. D'abord ils ne pouvaient tre jugs que par le pape; mais un
juge plac si loin et si haut n'tait gure rclam; ainsi les
Templiers taient juges dans leurs causes. Ils pouvaient encore y tre
tmoins, tant on avait foi dans leur loyaut! Il leur tait dfendu
d'accorder aucune de leurs commanderies  la sollicitation des grands
ou des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni page.

Chacun dsirait naturellement participer  de tels privilges.
Innocent III lui-mme voulut tre affili  l'ordre; Philippe-le-Bel
le demanda en vain.

Mais quand cet ordre n'et pas eu ces grands et magnifiques
privilges, on s'y serait prsent en foule. Le Temple avait pour les
imaginations un attrait de mystre et de vague terreur. Les rceptions
avaient lieu dans les glises de l'ordre, la nuit et portes fermes.
Les membres infrieurs en taient exclus. On disait que si le roi de
France lui-mme y et pntr, il n'en serait pas sorti.

La forme de rception tait emprunte aux rites dramatiques et
bizarres, aux _mystres_ dont l'glise antique ne craignait pas
d'entourer les choses saintes. Le rcipiendaire tait prsent d'abord
comme un pcheur, un mauvais chrtien, un rengat. Il reniait, 
l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans cette pantomime,
s'exprimait par un acte[134], cracher sur la croix. L'ordre se
chargeait de rhabiliter ce rengat, de l'lever d'autant plus haut
que sa chute tait plus profonde. Ainsi dans la Fte des fols ou
idiots (_fatuorum_), l'homme offrait l'hommage mme de son
imbcillit, de son infamie,  l'glise qui devait le rgnrer. Ces
comdies sacres, chaque jour moins comprises, taient de plus en plus
dangereuses, plus capables de scandaliser un ge prosaque, qui ne
voyait que la lettre et perdait le sens du symbole.

[Note 134: _App._ 47.]

Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du Temple pouvait
laisser dans ces formes une quivoque impie. Le rcipiendaire pouvait
croire qu'au del du christianisme vulgaire, l'ordre allait lui
rvler une religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrire le
sanctuaire. Ce nom du Temple n'tait pas sacr pour les seuls
chrtiens. S'il exprimait pour eux le Saint-Spulcre, il rappelait aux
juifs, aux musulmans, le temple de Salomon[135]. L'ide du Temple,
plus haute et plus gnrale que celle mme de l'glise, planait en
quelque sorte par-dessus toute religion. L'glise datait, et le Temple
ne datait pas. Contemporain de tous les ges, c'tait comme un symbole
de la perptuit religieuse. Mme aprs la ruine des Templiers, le
Temple subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements
d'une foule de socits secrtes, jusqu'aux Rose-Croix, jusqu'aux
Francs-Maons[136].

[Note 135: _App._ 48.]

[Note 136: _App._ 49.]

L'glise est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les
gnostiques prenaient pour leur grande fte, non pas Nol ou Pques,
mais la Pentecte, le jour o l'Esprit descendit. Jusqu' quel point
ces vieilles sectes subsistrent-elles au moyen ge? Les Templiers y
furent-ils affilis? De telles questions, malgr les ingnieuses
conjectures des modernes, resteront toujours obscures dans
l'insuffisance des monuments[137].

[Note 137: _App._ 50.]

Ces doctrines intrieures du Temple semblent tout  la fois vouloir se
montrer et se cacher. On croit les reconnatre, soit dans les
emblmes tranges sculpts au portail de quelques glises, soit dans
le dernier cycle pique du moyen ge, dans ces pomes o la chevalerie
pure n'est plus qu'une odysse, un voyage hroque et pieux  la
recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reut le
sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq
cents annes. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir.
Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les Templistes ou
chevaliers du Graal[138].

[Note 138: Voyez mon _Histoire de France_, t. II.]

Cette chevalerie plus qu'ecclsiastique, ce froid et trop pur idal,
qui fut la fin du moyen ge et sa dernire rverie, se trouvait, par
sa hauteur mme, tranger  toute ralit, inaccessible  toute
pratique. Le templiste resta dans les pomes, figure nuageuse et
quasi-divine. Le Templier s'enfona dans la brutalit.

Je ne voudrais pas m'associer aux perscuteurs de ce grand ordre.
L'ennemi des Templiers les a lavs sans le vouloir; les tortures par
lesquelles il leur arracha de honteux aveux semblent une prsomption
d'innocence. On est tent de ne pas croire des malheureux qui
s'accusent dans les gnes. S'il y eut des souillures, on est tent de
ne plus les voir, effaces qu'elles furent dans la flamme des bchers.

Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et
des tortures. Les points mmes qui ne furent pas prouvs n'en sont pas
moins vraisemblables pour qui connat la nature humaine, pour qui
considre srieusement la situation de l'ordre dans ses derniers
temps.

Il tait naturel que le relchement s'introduisit parmi des moines
guerriers, des cadets de la noblesse, qui couraient les aventures loin
de la chrtient, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les
prils d'une guerre  mort et les tentations d'un climat brlant, d'un
pays d'esclaves, de la luxurieuse Syrie. L'orgueil et l'honneur les
soutinrent tant qu'il y eut espoir pour la terre sainte. Sachons leur
gr d'avoir rsist si longtemps, lorsqu' chaque croisade leur
attente tait si tristement due, lorsque toute prdiction mentait,
que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n'y avait pas de
semaine que la cloche de Jrusalem ne sonnt l'apparition des Arabes
dans la plaine dsole. C'tait toujours aux Templiers, aux
Hospitaliers  monter  cheval,  sortir des murs... Enfin ils
perdirent Jrusalem, puis Saint-Jean-d'Acre. Soldats dlaisss,
sentinelles perdues, faut-il s'tonner si, au soir de cette bataille
de deux sicles, les bras leur tombrent?

La chute est grave aprs les grands efforts. L'me monte si haut dans
l'hrosme et la saintet tombe bien lourde en terre... Malade et
aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour
se venger d'avoir cru.

Telle parat avoir t la chute du Temple. Tout ce qu'il y avait eu de
saint en l'ordre devint pch et souillure. Aprs avoir tendu de
l'homme  Dieu, il tourna de Dieu  la bte[139]. Les pieuses agapes,
les fraternits hroques, couvrirent de sales amours de moines[140].
Ils cachrent l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l'orgueil y
trouvait encore son compte; ce peuple ternel, sans famille ni
gnration charnelle, recrut par l'lection et l'esprit, faisait
montre de son mpris pour la femme[141], se suffisant  lui-mme et
n'aimant rien hors de soi.

[Note 139: Sans parler de notre dicton populaire: Boire comme un
Templier, les Anglais en avaient un autre: Dum erat juvenis
scularis, omnes pueri clamabant publice et vulgariter unus ad
alterum: Custodiatis vobis ab osculo Templariorum. (Conc. Britann.)]

[Note 140: _App._ 51.]

[Note 141: _App._ 52.]

Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient aussi de prtres,
pchant et se confessant entre eux[142]. Et ils se passrent de Dieu
encore. Ils essayrent des superstitions orientales, de la magie
sarrasine. D'abord symbolique, le reniement devint rel; ils
abjurrent un Dieu qui ne donnait pas la victoire; ils le traitrent
comme un alli infidle qui les trahissait, l'outragrent, crachrent
sur la croix.

[Note 142: _App._ 53.]

Leur vrai dieu, ce semble, devint l'ordre mme. Ils adorrent le
Temple et les Templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils
symbolisrent par les crmonies les plus sales et les plus
repoussantes le dvouement aveugle, l'abandon complet de la volont.
L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de
soi-mme, dans un satanique gosme. Ce qu'il y a de souverainement
diabolique dans le Diable, c'est de s'adorer.

Voil, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop
naturellement d'un grand nombre d'aveux obtenus sans avoir recours 
la torture, particulirement en Angleterre[143].

[Note 143: Les dpositions les plus sales, et qui paratraient avec le
plus de vraisemblance dictes par la question, sont celles des tmoins
anglais, qui pourtant n'y furent pas soumis. _App._ 54.]

Que tel ait t d'ailleurs le caractre gnral de l'ordre, que les
statuts soient devenus expressment honteux et impies, c'est ce que je
suis loin d'affirmer. De telles choses ne s'crivent pas. La
corruption entre dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. Les
formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise
interprtation que personne n'avoue tout haut.

Mais quand mme ces infamies, ces impits auraient t universelles
dans l'ordre, elles n'auraient pas suffi pour entraner sa
destruction. Le clerg les aurait couvertes et touffes[144], comme
tant d'autres dsordres ecclsiastiques. La cause de la ruine du
Temple, c'est qu'il tait trop riche et trop puissant. Il y eut une
autre cause plus intime, mais je la dirai tout  l'heure.

[Note 144: Voy. entre autres _Henri IV et Richelieu_, ch. XVI, XIX,
XX, et _Richelieu et la Fronde_, ch. IX.]

 mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, 
mesure qu'on allait moins  la croisade, on donnait davantage au
Temple pour s'en dispenser. Les affilis de l'ordre taient
innombrables. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an.
Beaucoup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes mmes.
Deux comtes de Provence se donnrent ainsi. Un roi d'Aragon lgua son
royaume (Alphonse-le-Batailleur, 1131-1132); mais le royaume n'y
consentit pas.

On peut juger du nombre prodigieux des possessions des Templiers par
celui des terres, des fermes, des forts ruins qui, dans nos villes ou
nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possdaient,
dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrtient[145]. En une
seule province d'Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept
places fortes. Ils achetrent argent comptant le royaume de Chypre,
qu'ils ne purent, il est vrai, garder.

[Note 145: _App._ 55.]

Avec de tels privilges, de telles richesses, de telles possessions,
il tait bien difficile de rester humbles[146]. Richard Coeur-de-Lion
disait en mourant: Je laisse mon avarice aux moines de Cteaux, ma
luxure aux moines gris, ma superbe aux Templiers.

[Note 146: Dans leurs anciens statuts on lit: Regula pauperum
commilitonum templi Salomonis.]

Au dfaut de musulmans, cette milice inquite et indomptable
guerroyait contre les chrtiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre
et au prince d'Antioche. Ils dtrnrent le roi de Jrusalem Henri II
et le duc de Croatie. Ils ravagrent la Thrace et la Grce. Tous les
croiss qui revenaient de Syrie ne parlaient que des trahisons des
Templiers, de leurs liaisons avec les infidles[147]. Ils taient
notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie[148]; le peuple
remarquait avec effroi l'analogie de leur costume avec celui des
sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan
dans leurs maisons, permis le culte mahomtan, averti les infidles de
l'arrive de Frdric II[149]. Dans leurs rivalits furieuses contre
les Hospitaliers, ils avaient t jusqu' lancer des flches dans le
Saint-Spulcre[150]. On assurait qu'ils avaient tu un chef musulman
qui voulait se faire chrtien pour ne plus leur payer tribut.

[Note 147: Et Acre une cit trahirent-ils par leur grand mesprison.
(_Chron. de Saint-Denys._)]

[Note 148: Voy. Hammer.]

[Note 149: Dupuy.]

[Note 150: En 1259, l'animosit fut pousse  un tel excs, qu'ils se
livrrent une bataille dans laquelle les Templiers furent taills en
pices. Les historiens disent qu'il n'en chappa qu'un seul.]

La maison de France particulirement croyait avoir  se plaindre des
Templiers. Ils avaient tu Robert de Brienne  Athnes. Ils avaient
refus d'aider  la ranon de saint Louis[151]. En dernier lieu, ils
s'taient dclars pour la maison d'Aragon contre celle d'Anjou.

[Note 151: _App._ 56.]

Cependant la terre sainte avait t dfinitivement perdue en 1191, et
la croisade termine. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables,
odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume puis, et sous les
yeux d'un roi famlique, un monstrueux trsor de cent cinquante mille
florins d'or, et en argent la charge de dix mulets[152].
Qu'allaient-ils faire en pleine paix de tant de forces et de
richesses? Ne seraient-ils pas tents de se crer une souverainet
dans l'Occident, comme les chevaliers Teutoniques l'ont fait en
Prusse, les Hospitaliers dans les les de la Mditerrane, et les
Jsuites au Paraguay[153]. S'ils s'taient unis aux Hospitaliers,
aucun roi du monde n'et pu leur rsister[154]. Il n'tait point
d'tat o ils n'eussent des places fortes. Ils tenaient  toutes les
familles nobles. Ils n'taient gure en tout, il est vrai, plus de
quinze mille chevaliers; mais c'taient des hommes aguerris, au milieu
d'un peuple qui ne l'tait plus, depuis la cessation des guerres des
seigneurs. C'taient d'admirables cavaliers, les rivaux des Mameluks,
aussi intelligents, lestes et rapides que la pesante cavalerie fodale
tait lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement
chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d'un
cuyer, d'un page, d'un servant d'armes, sans compter les esclaves
noirs. Ils ne pouvaient varier leurs vtements, mais ils avaient de
prcieuses armes orientales, d'un acier de fine trempe et damasquines
richement.

[Note 152: Arch. du Vatican, Rayn.]

[Note 153: Ces ordres galement puissants furent galement attaqus.
Les vques livoniens portrent contre les chevaliers Teutoniques des
accusations non moins graves. De Jean XXII  Innocent VI, les
Hospitaliers eurent  soutenir les mmes attaques. Les Jsuites y
succombrent.]

[Note 154: En Castille, les Templiers, les Hospitaliers et les
chevaliers de Saint-Jacques avaient un trait de garantie contre le
roi mme.]

Ils sentaient bien leur force. Les Templiers d'Angleterre avaient os
dire au roi Henri III: Vous serez roi tant que vous serez juste.
Dans leur bouche, ce mot tait une menace. Tout cela donnait  penser
 Philippe-le-Bel.

Il en voulait  plusieurs d'entre eux de n'avoir souscrit l'appel
contre Boniface qu'avec rserve, _sub protestationibus_. Ils avaient
refus d'admettre le roi dans l'ordre. Ils l'avaient refus, et ils
l'avaient servi, double humiliation. Il leur devait de l'argent[155];
le Temple tait une sorte de banque, comme l'ont t souvent les
temples de l'antiquit[156]. Lorsqu'en 1306, il trouva un asile chez
eux contre le peuple soulev, ce fut sans doute pour lui une occasion
d'admirer ces trsors de l'ordre; les chevaliers taient trop
confiants, trop fiers pour lui rien cacher.

[Note 155: _App._ 57.]

[Note 156: Mitford.]

La tentation tait forte pour le roi[157]. Sa victoire de
Mons-en-Puelle l'avait ruin. Dj contraint de rendre la Guyenne, il
l'avait t encore de lcher la Flandre flamande. Sa dtresse
pcuniaire tait extrme, et pourtant il lui fallut rvoquer un impt
contre lequel la Normandie s'tait souleve. Le peuple tait dj si
mu, qu'on dfendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le
roi ne pouvait sortir de cette situation dsespre que par quelque
grande confiscation. Or, les juifs ayant t chasss, le coup ne
pouvait frapper que sur les prtres ou sur les nobles, ou bien sur un
ordre qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela mme,
n'appartenant exclusivement ni  ceux-ci, ni  ceux-l, ne serait
dfendu par personne. Loin d'tre dfendus, les Templiers furent
plutt attaqus par leurs dfenseurs naturels. Les moines les
poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France,
donnrent par crit leur adhsion au procs.

[Note 157: _App._ 58.]

Philippe-le-Bel avait t lev par un dominicain. Il avait pour
confesseur un dominicain. Longtemps ces moines avaient t amis des
Templiers, au point mme qu'ils s'taient engags  solliciter de
chaque mourant qu'ils confesseraient un legs pour le Temple[158]. Mais
peu  peu les deux ordres taient devenus rivaux. Les dominicains
avaient un ordre militaire  eux, les _Cavalieri gaudenti_[159], qui
ne prit pas grand essor.  cette rivalit accidentelle il faut ajouter
une cause fondamentale de haine. Les Templiers taient nobles; les
dominicains, les Mendiants, taient en grande partie roturiers,
quoique dans le tiers-ordre ils comptassent des laques illustres et
mme des rois.

[Note 158: Statuts du chapitre gnral des Dominicains en 1245.]

[Note 159: Voyez l'histoire de cet ordre, par le dominicain Federici,
1787. Ils profitrent pourtant des biens du Temple; plusieurs
Templiers passrent dans leur ordre.]

Dans les Mendiants, comme dans les lgistes conseillers de
Philippe-le-Bel, il y avait contre les nobles, les hommes d'armes, les
chevaliers, un fonds commun de malveillance, un levain de haine
niveleuse. Les lgistes devaient har les Templiers comme moines; les
dominicains les dtestaient comme gens d'armes, comme moines mondains,
qui runissaient les profits de la saintet et l'orgueil de la vie
militaire. L'ordre de saint Dominique, inquisiteur ds sa naissance,
pouvait se croire oblig en conscience de perdre en ses rivaux des
mcrants, doublement dangereux, et par l'importation des
superstitions sarrasines, et par leurs liaisons avec les mystiques
occidentaux, qui ne voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.

Le coup ne fut pas imprvu, comme on l'a dit. Les Templiers eurent le
temps de le voir venir[160]. Mais l'orgueil les perdit; ils crurent
toujours qu'on n'oserait.

[Note 160: Ils avaient de sombres pressentiments. Un Templier anglais
rencontrant un chevalier nouvellement reu: Es ne frater noster
receptus in ordine? Cui respondens, ita. Et ille: Si sederes super
campanile Sancti Pauli Londini, non posses videre majora infortunia
quam tibi contingent antequam moriaris. (Concil. Brit.)]

Le roi hsitait en effet. Il avait d'abord essay des moyens
indirects. Par exemple, il avait demand  tre admis dans l'ordre.
S'il y et russi, il se serait probablement fait grand matre, comme
fit Ferdinand-le-Catholique pour les ordres militaires d'Espagne. Il
aurait appliqu les biens du Temple  son usage, et l'ordre et t
conserv.

Depuis la perte de la terre sainte, et mme antrieurement, on avait
fait entendre aux Templiers qu'il serait urgent de les runir aux
Hospitaliers[161]. Runi  un ordre plus docile, le Temple et
prsent peu de rsistance aux rois.

[Note 161: Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272, et plusieurs autres
assembles ecclsiastiques, avaient propos cette runion.]

Ils ne voulurent point entendre  cela. Le grand matre, Jacques
Molay, pauvre chevalier de Bourgogne, mais vieux et brave soldat qui
venait de s'honorer en Orient par les derniers combats qu'y rendirent
les chrtiens, rpondit que saint Louis avait, il est vrai, propos
autrefois la runion des deux ordres, mais que le roi d'Espagne n'y
avait point consenti; que pour que les Hospitaliers fussent runis aux
Templiers, il faudrait qu'ils s'amendassent fort; que les Templiers
taient plus exclusivement fonds pour la guerre[162]. Il finissait
par ces paroles hautaines: On trouve beaucoup de gens qui voudraient
ter aux religieux leurs biens, plutt que de leur en donner... Mais
si l'on fait cette union des deux ordres, cette Religion sera si forte
et si puissante qu'elle pourra bien dfendre ses droits contre toute
personne au monde.

[Note 162: _App._ 59.]

Pendant que les Templiers rsistaient si firement  toute concession,
les mauvais bruits allaient se fortifiant. Eux-mmes y contribuaient.
Un chevalier disait  Raoul de Presles, l'un des hommes les plus
graves du temps, que dans le chapitre gnral de l'ordre il y avait
une chose si secrte, que si pour son malheur quelqu'un la voyait,
ft-ce le roi de France, nulle crainte de tourment n'empcherait ceux
du chapitre de le tuer, selon leur pouvoir[163].

[Note 163: Dupuy, _App._ 60.]

Un Templier nouvellement reu avait protest contre la forme de
rception devant l'official de Paris[164]. Un autre s'en tait
confess  un cordelier, qui lui donna pour pnitence de jener tous
les vendredis un an durant sans chemise. Un autre enfin, qui tait de
la maison du pape, lui avait ingnument confess tout le mal qu'il
avait reconnu en son ordre, en prsence d'un cardinal son cousin, qui
crivit  l'instant cette dposition.

[Note 164: C'est le premier des cent quarante dposants. Dupuy a
tronqu le passage. Voy. le ms. aux Archives du royaume, K. 413.]

On faisait en mme temps courir des bruits sinistres sur les prisons
terribles o les chefs de l'ordre plongeaient les membres
rcalcitrants. Un des chevaliers dclara qu'un de ses oncles tait
entr dans l'ordre sain et gai, avec chiens et faucons; au bout de
trois jours, il tait mort.

Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les Templiers
trop riches[165] et peu gnreux. Quoique le grand matre dans ses
interrogatoires vante la munificence de l'ordre, un des griefs ports
contre cette opulente corporation, c'est que les aumnes ne s'y
faisaient pas comme il convenait[166].

[Note 165:

  Tosjors achetaient sans vendre...
  Tant va pot  eau qu'il brise.
               _Chron._ en vers, cite par Rayn.]

[Note 166: En cosse, on leur reprochait, outre leur cupidit, de
n'tre pas hospitaliers. _App._ 61.]

Les choses taient mres. Le roi appela  Paris le grand matre et les
chefs; il les caressa, les combla, les endormit. Ils vinrent se faire
prendre au filet comme les protestants  la Saint-Barthlemy.

Il venait d'augmenter leurs privilges[167]. Il avait pri le grand
matre d'tre parrain d'un de ses enfants. Le 12 octobre, Jacques
Molay, dsign par lui avec d'autres grands personnages, avait tenu le
pole  l'enterrement de la belle-soeur de Philippe. Le 13, il fut
arrt avec les cent quarante Templiers qui taient  Paris. Le mme
jour, soixante le furent  Beaucaire, puis une foule d'autres par
toute la France. On s'assura de l'assentiment du peuple et de
l'Universit[168]. Le jour mme de l'arrestation, les bourgeois furent
appels par paroisses et par confrries au jardin du roi dans la
Cit; des moines y prchrent. On peut juger de la violence de ces
prdications populaires par celle de la lettre royale, qui courut par
toute la France: Une chose amre, une chose dplorable, une chose
horrible  penser, terrible  entendre! chose excrable de
sclratesse, dtestable d'infamie!... Un esprit dou de raison
compatit et se trouble dans sa compassion, en voyant une nature qui
s'exile elle-mme hors des bornes de la nature, qui oublie son
principe, qui mconnat sa dignit, qui, prodigue de soi, s'assimile
aux btes dpourvues de sens; que dis-je? qui dpasse la brutalit des
btes elles-mmes!... On juge de la terreur et du saisissement avec
lesquels une telle lettre fut reue de toute me chrtienne. C'tait
comme un coup de trompette du jugement dernier.

[Note 167: _App._ 62.]

[Note 168: _App._ 63.]

Suivait l'indication sommaire des accusations: reniement, trahison de
la chrtient au profit des infidles, initiation dgotante,
prostitution mutuelle; enfin, le comble de l'horreur, cracher sur la
croix[169]!

[Note 169: _App._ 64.]

Tout cela avait t dnonc par des Templiers. Deux chevaliers, un
Gascon et un Italien, en prison pour leurs mfaits, avaient,
disait-on, rvl tous les secrets de l'ordre.

Ce qui frappait le plus l'imagination, c'taient les bruits tranges
qui couraient sur une idole qu'auraient adore les Templiers. Les
rapports variaient. Selon les uns, c'tait une tte barbue; d'autres
disaient une tte  trois faces. Elle avait, disait-on encore, des
yeux tincelants. Selon quelques-uns, c'tait un crne d'homme.
D'autres y substituaient un chat[170].

[Note 170: _App._ 65.]

Quoi qu'il en ft de ces bruits, Philippe le-Bel n'avait pas perdu de
temps. Le jour mme de l'arrestation, il vint de sa personne s'tablir
au Temple avec son trsor et son Trsor des chartes, avec une arme de
gens de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle saisie
l'avait fait riche tout d'un coup.




CHAPITRE IV

Suite.--Destruction de l'ordre du Temple (1307-1314).


L'tonnement du pape fut extrme, quand il apprit que le roi se
passait de lui, dans la poursuite d'un ordre qui ne pouvait tre jug
que par le Saint-Sige. La colre lui fit oublier sa servilit
ordinaire, sa position prcaire et dpendante au milieu des tats du
roi. Il suspendit les pouvoirs des juges ordinaires, archevques et
vques, ceux mme des inquisiteurs.

La rponse du roi est rude. Il crit au pape: Que Dieu dteste les
tides; que ces lenteurs sont une sorte de connivence avec les crimes
des accuss; que le pape devrait plutt exciter les vques. Ce
serait une grave injure aux prlats de leur ter le ministre qu'ils
tiennent de Dieu. Ils n'ont pas mrit cet outrage; ils ne le
supporteront pas; le roi ne pourrait le tolrer sans violer son
serment... Saint-Pre, quel est le sacrilge qui osera vous conseiller
de mpriser ceux que Jsus-Christ envoie, ou plutt Jsus
lui-mme?... Si l'on suspend les inquisiteurs, l'affaire ne finira
jamais... Le roi n'a pas pris la chose en main comme accusateur, mais
comme champion de la foi et dfenseur de l'glise, dont il doit rendre
compte  Dieu[171].

[Note 171: _App._ 66.]

Philippe laissa croire au pape qu'il allait lui remettre les
prisonniers entre les mains; il se chargeait seulement de garder les
biens pour les appliquer au service de la terre sainte (25 dcembre
1307). Son but tait d'obtenir que le pape rendt aux vques et aux
inquisiteurs leurs pouvoirs qu'il avait suspendus. Il lui envoya
soixante-douze Templiers  Poitiers, et fit partir de Paris les
principaux de l'ordre; mais il ne les fit pas avancer plus loin que
Chinon. Le pape s'en contenta; il obtint les aveux de ceux de
Poitiers. En mme temps, il leva la suspension des juges ordinaires,
se rservant seulement le jugement des chefs de l'ordre.

Cette molle procdure ne pouvait satisfaire le roi. Si la chose et
t trane ainsi  petit bruit, et pardonne comme au confessionnal,
il n'y avait pas moyen de garder les biens. Aussi pendant que le pape
s'imaginait tout tenir dans ses mains, le roi faisait instrumenter 
Paris par son confesseur, inquisiteur gnral de France. On obtint
sur-le-champ cent quarante aveux par les tortures; le fer et le feu y
furent employs[172]. Ces aveux une fois divulgus, le pape ne pouvait
plus arranger la chose. Il envoya deux cardinaux  Chinon demander aux
chefs, au grand matre, si tout cela tait vrai; les cardinaux leur
persuadrent d'avouer, et ils s'y rsignrent[173]. Le pape, en effet,
les rconcilia, et les recommanda au roi. Il croyait les avoir sauvs.

[Note 172: _App._ 67.]

[Note 173: _App._ 68.]

Philippe le laissait dire et allait son chemin. Au commencement de
1308, il fit arrter par son cousin le roi de Naples tous les
Templiers de Provence[174].  Pques, les tats du royaume furent
assembls  Tours. Le roi s'y fit adresser un discours singulirement
violent contre le clerg: Le peuple du royaume de France adresse au
roi d'instantes supplications... Qu'il se rappelle que le prince des
fils d'Isral, Mose, l'ami de Dieu,  qui le Seigneur parlait face 
face, voyant l'apostasie des adorateurs du veau d'or, dit: Que chacun
prenne le glaive et tue son proche parent... Il n'alla pas pour cela
demander le consentement de son frre Aaron, constitu grand prtre
par l'ordre de Dieu... Pourquoi donc le roi trs chrtien ne
procderait-il pas de mme, _mme contre tout le clerg_, si le clerg
errait ainsi ou soutenait ceux qui errent[175]?

[Note 174: Charles-le-Boiteux crit  ses officiers en leur adressant
des _lettres encloses_:  ce jour que je vous marque, avant qu'il
soit clair, voire plutt en pleine nuict, vous les ouvrirez. 13
janvier 1308.]

[Note 175: Raynouard.]

 l'appui de ce discours, vingt-six princes et seigneurs se
constiturent accusateurs, et donnrent procuration pour agir contre
les Templiers par-devant le pape et le roi. La procuration est signe
des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des comtes de Flandre, de Nevers
et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du comte Talleyrand de
Prigord. Nogaret signe hardiment entre Lusignan et Coucy[176].

[Note 176: Dupuy.]

Arm de ces adhsions, le roi, dit Dupuy, alla  Poitiers, accompagn
d'une grande multitude de gens, qui taient ceux de ses procureurs que
le roi avait retenus prs de lui pour prendre avis sur les difficults
qui pourraient survenir[177].

[Note 177: Dupuy.]

En arrivant, il baisa humblement les pieds au pape. Mais celui vit
bientt qu'il n'obtiendrait rien. Philippe ne pouvait entendre  aucun
mnagement. Il lui fallait traiter rigoureusement les personnes pour
pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait sortir de la
ville, chapper  son tyran; qui sait mme s'il n'aurait pas fui hors
de France? Mais il n'tait pas homme  partir sans son argent. Quand
il se prsenta aux portes avec ses mulets, ses bagages, ses sacs, il
ne put passer; il vit qu'il tait prisonnier du roi, non moins que les
Templiers. Plusieurs fois, il essaya de fuir, toujours inutilement. Il
semblait que son tout-puissant matre s'amust des tortures de cette
me misrable qui se dbattait encore.

Clment resta donc et parut se rsigner. Il rendit, le 1er aot 1308,
une bulle adresse aux archevques et aux vques. Cette pice est
singulirement brve et prcise, contre l'usage de la cour de Rome. Il
est vident que le pape crit malgr lui, et qu'on lui pousse la main.
Quelques vques, selon cette bulle, avaient crit qu'ils ne savaient
comment on devait traiter les accuss qui s'obstineraient  nier, et
ceux qui rtracteraient leurs aveux. Ces choses, dit le pape,
n'taient pas laisses indcises par le droit crit, dont nous savons
que plusieurs d'entre vous ont pleine connaissance; nous n'entendons
pour le prsent faire en cette affaire un nouveau droit, et nous
voulons que vous procdiez selon que le droit exige.

Il y avait ici une dangereuse quivoque: _jura scripta_ s'entendait-il
du droit romain, ou du droit canonique, ou des rglements de
l'inquisition?

Le danger tait d'autant plus rel, que le roi ne se dessaisissait pas
des prisonniers pour les remettre au pape, comme il le lui avait fait
esprer. Dans l'entrevue, il l'amusa encore, il lui promit les biens,
pour le consoler de n'avoir pas les personnes; ces biens devaient tre
runis  ceux que le pape dsignerait. C'tait le prendre par son
faible; Clment tait fort inquiet de ce que ces biens allaient
devenir[178].

[Note 178: _App._ 69.]

Le pape avait rendu (5 juillet 1308) aux juges ordinaires, archevques
et vques, leurs pouvoirs un instant suspendus. Le 1er aot encore,
il crivait qu'on pouvait suivre le droit commun. Et le 12, il
remettait l'affaire  une commission. Les commissaires devaient
instruire le procs dans la province de Sens,  Paris, vch
dpendant de Sens. D'autres commissaires taient nomms pour en faire
autant dans les autres parties de l'Europe, pour l'Angleterre
l'archevque de Cantorbry, pour l'Allemagne ceux de Mayence, de
Cologne et de Trves. Le jugement devait tre prononc d'alors en
deux ans, dans un concile gnral, hors de France,  Vienne, en
Dauphin, sur terre d'Empire.

La commission, compose principalement d'vques[179], tait prside
par Gilles d'Aiscelin, archevque de Narbonne, homme doux et faible,
de grandes lettres et de peu de coeur. Le roi et le pape, chacun de
leur ct, croyaient cet homme tout  eux. Le pape crut calmer plus
srement encore le mcontentement de Philippe en adjoignant  la
commission le confesseur du roi, moine dominicain et grand inquisiteur
de France, celui qui avait commenc le procs avec tant de violence et
d'audace.

[Note 179: _App._ 70.]

Le roi ne rclama pas. Il avait besoin du pape. La mort de l'empereur
Albert d'Autriche (1er mai 1308) offrait  la maison de France une
haute perspective. Le frre de Philippe, Charles-de-Valois, dont la
destine tait de demander tout et de manquer tout, se porta pour
candidat  l'Empire. S'il et russi, le pape devenait  jamais
serviteur et serf de la maison de France. Clment crivit pour
Charles-de-Valois ostensiblement, secrtement contre lui.

Ds lors il n'y avait plus de sret pour le pape sur les terres du
roi. Il parvint  sortir de Poitiers, et se jeta dans Avignon (mars
1309). Il s'tait engag  ne pas quitter la France et, de cette
faon, il ne violait pas, il ludait sa promesse. Avignon c'tait la
France, et ce n'tait pas la France. C'tait une frontire, une
position mixte, une sorte d'asile, comme fut Genve pour Calvin,
Ferney pour Voltaire. Avignon dpendait de plusieurs et de personne.
C'tait terre d'Empire, un vieux municipe, une rpublique sous deux
rois. Le roi de Naples comme comte de Provence, le roi de France comme
comte de Toulouse, avaient chacun la seigneurie d'une moiti
d'Avignon. Mais le pape allait y tre bien plus roi qu'eux, lui dont
le sjour attirerait tant d'argent dans cette petite ville.

Clment se croyait libre, mais tranait sa chane. Le roi le tenait
toujours par le procs de Boniface.  peine tabli dans Avignon, il
apprend que Philippe lui fait amener par les Alpes une arme de
tmoins.  leur tte marchait ce capitaine de Ferentino, ce Raynaldo
de Supino qui avait t dans l'affaire d'Anagni le bras droit de
Nogaret.  trois lieues d'Avignon, les tmoins tombrent dans une
embuscade qui leur avait t dresse. Raynaldo se sauva  grand'peine
 Nmes, et fit dresser acte, par les gens du roi, de ce
guet-apens[180].

[Note 180: Dupuy.]

Le pape crivit bien vite  Charles-de-Valois pour le prier de calmer
son frre. Il crivit au roi lui-mme (23 aot 1309), que si les
tmoins taient retards dans leur chemin, ce n'tait pas sa faute,
mais celle des gens du roi qui devraient pourvoir  leur sret.
Philippe lui reprochait d'ajourner indfiniment l'examen des tmoins,
vieux et malades, et d'attendre qu'ils fussent morts. Des partisans de
Boniface avaient, disait-on, tu ou tortur des tmoins; un de ceux-ci
avait t trouv mort dans son lit. Le pape rpond qu'il ne sait rien
de tout cela; ce qu'il sait, c'est que pendant ce long procs les
affaires des rois, des prlats, du monde entier, dorment et
attendent. Un des tmoins qui, dit-on, a disparu, se trouve
prcisment en France et chez Nogaret.

Le roi avait dnonc au pape certaines lettres injurieuses. Le pape
rpond qu'elles sont, pour le latin et l'orthographe, manifestement
indignes de la cour de Rome. Il les a fait brler. Quant  en
poursuivre les auteurs, _une exprience rcente a prouv que ces
procs subits contre des personnages importants ont une triste et
dangereuse issue_[181].

[Note 181: _App._ 71.]

Cette lettre du pape tait une humble et timide profession
d'indpendance  l'gard du roi, une rvolte  genoux. L'allusion aux
Templiers qui la termine, indiquait assez l'espoir que plaait le pape
dans les embarras o ce procs devait jeter Philippe-le-Bel.

La commission pontificale, rassemble le 7 aot 1309,  l'vch de
Paris, avait t entrave longtemps. Le roi n'avait pas plus envie de
voir justifier les Templiers que le pape de condamner Boniface. Les
tmoins  charge contre Boniface taient maltraits  Avignon, les
tmoins  dcharge dans l'affaire des Templiers taient torturs 
Paris. Les vques n'obissaient point  la commission pontificale, et
ne lui envoyaient point les prisonniers[182]. Chaque jour la
commission assistait  une messe, puis sigeait; un huissier criait 
la porte de la salle: Si quelqu'un veut dfendre l'ordre de la milice
du Temple, il n'a qu' se prsenter. Mais personne ne se prsentait.
La commission revenait le lendemain, toujours inutilement.

[Note 182: _App._ 72.]

Enfin, le pape ayant, par une bulle (13 septembre 1309), ouvert
l'instruction du procs contre Boniface, le roi permit, en novembre,
que le grand matre du Temple ft amen devant les commissaires[183].
Le vieux chevalier montra d'abord beaucoup de fermet. Il dit que
l'ordre tait privilgi du Saint-Sige, et qu'il lui semblait bien
tonnant que l'glise romaine voult procder subitement  sa
destruction, lorsqu'elle avait sursis  la dposition de l'empereur
Frdric II pendant trente-deux ans.

[Note 183: Le mme jour, avant lui, le 22 novembre, se prsenta
devant les vques un homme en habit sculier, lequel dclara
s'appeler Jean de Melos (et non Molay, comme disent Raynouard et
Dupuy), avoir t Templier dix ans et avoir quitt l'ordre, quoique,
disait-il, il n'y et vu aucun mal. Il dclarait venir pour faire et
dire tout ce qu'on voudrait. Les commissaires lui demandrent s'il
voulait dfendre l'ordre, qu'ils taient prts  l'entendre
bnignement. Il rpondit qu'il n'tait venu pour autre chose, mais
qu'il voudrait bien savoir auparavant ce qu'on voulait faire de
l'ordre. Et il ajoutait: Ordonnez de moi ce que vous voudrez; mais
faites-moi donner mes ncessits, car je suis bien pauvre.--Les
commissaires voyant  sa figure,  ses gestes et  ses paroles que
c'tait un homme simple et un esprit faible, ne procdrent pas plus
avant, mais le renvoyrent  l'vque de Paris, qui, disaient-ils,
l'accueillerait avec bont et lui ferait donner de la nourriture.
(Process. ms.)]

Il dit encore qu'il tait prt  dfendre l'ordre, selon son pouvoir;
qu'il se regarderait lui-mme comme un misrable, s'il ne dfendait un
ordre dont il avait reu tant d'honneur et d'avantages; mais qu'il
craignait de n'avoir pas assez de sagesse et de rflexion, qu'il tait
prisonnier du roi et du pape, qu'il n'avait pas quatre deniers 
dpenser pour la dfense, pas d'autre conseil qu'un frre servant;
qu'au reste, la vrit paratrait, non seulement par le tmoignage des
Templiers, mais par celui des rois, princes, prlats, ducs, comtes et
barons, dans toutes les parties du monde.

Si le grand matre se portait ainsi pour dfenseur de l'ordre, il
allait prter une grande force  la dfense et sans doute compromettre
le roi. Les commissaires l'engagrent  dlibrer mrement. Ils lui
firent lire sa dposition devant les cardinaux. Cette dposition
n'manait pas directement de lui-mme; par pudeur ou pour tout autre
motif, il avait renvoy les cardinaux  un frre servant qu'il
chargeait de parler pour lui. Mais lorsqu'il fut devant la commission,
et que les gens d'glise lui lurent  haute voix ces tristes aveux, le
vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de telles choses dites
en face. Il fit le signe de la croix, et dit que si les seigneurs
commissaires du pape[184] eussent t autres personnes, il aurait eu
quelque chose  leur dire. Les commissaires rpondirent qu'ils
n'taient pas gens  relever un gage de bataille.--Ce n'est pas l ce
que j'entends, dit le grand matre, mais plt  Dieu qu'en tel cas on
observt contre les pervers la coutume des Sarrasins et des Tartares;
ils leur tranchent la tte ou les coupent par le milieu.

[Note 184: M. Raynouard dit les cardinaux, mais  tort.]

Cette rponse fit sortir les commissaires de leur douceur ordinaire.
Ils rpondirent avec une froide duret: Ceux que l'glise trouve
hrtiques, elle les juge hrtiques, et abandonne les obstins au
tribunal sculier.

L'homme de Philippe-le-Bel, Plasian, assistait  cette audience, sans
y avoir t appel. Jacques Molay, effray de l'impression que ses
paroles avaient produite sur ces prtres, crut qu'il valait mieux se
confier  un chevalier. Il demanda la permission de confrer avec
Plasian; celui-ci l'engagea, en ami,  ne pas se perdre, et le dcida
 demander un dlai jusqu'au vendredi suivant. Les vques le lui
donnrent, et ils lui en auraient donn davantage de grand coeur[185].

[Note 185: _App._ 73.]

Le vendredi, Jacques reparut, mais tout chang. Sans doute Plasian
l'avait travaill dans sa prison. Quand on lui demanda de nouveau s'il
voulait dfendre l'ordre, il rpondit humblement qu'il n'tait qu'un
pauvre chevalier illettr; qu'il avait entendu lire une bulle
apostolique o le pape se rservait le jugement des chefs de l'ordre;
que, pour le prsent, il ne demandait rien de plus.

On lui demanda expressment s'il voulait dfendre l'ordre. Il dit que
non; il priait seulement les commissaires d'crire au pape qu'il le
ft venir au plus tt devant lui. Il ajoutait avec la navet de
l'impatience et de la peur: Je suis mortel, les autres aussi; nous
n'avons  nous que le moment prsent.

Le grand matre, abandonnant ainsi la dfense, lui tait l'unit et la
force qu'elle pouvait recevoir de lui. Il demanda seulement  dire
trois mots en faveur de l'ordre. D'abord, qu'il n'y avait nulle glise
o le service divin se ft plus honorablement que dans celles des
Templiers. Deuximement, qu'il ne savait nulle religion o il se ft
plus d'aumnes qu'en la religion du Temple; qu'on y faisait trois fois
la semaine l'aumne  tout venant. Enfin, qu'il n'y avait,  sa
connaissance, nulle sorte de gens qui eussent tant vers de sang pour
la foi chrtienne, et qui fussent plus redouts des infidles; qu'
Mansourah, le comte d'Artois les avait mis  l'avant-garde, et que
s'il les avait crus...

Alors une voix s'leva: Sans la foi, tout cela ne sert de rien au
salut.

Nogaret, qui se trouvait l, prit aussi la parole: J'ai ou dire
qu'en les chroniques qui sont  Saint-Denis, il tait crit qu'au
temps du sultan de Babylone, le matre d'alors et les autres grands de
l'ordre avaient fait hommage  Saladin, et que le mme Saladin,
apprenant un grand chec de ceux du Temple, avait dit publiquement que
cela leur tait advenu en chtiment d'un vice infme, et de leur
prvarication contre leur loi.

Le grand matre rpondit qu'il n'avait jamais ou dire pareille chose;
qu'il savait seulement que le grand matre d'alors avait maintenu les
trves, parce qu'autrement il n'aurait pu garder tel ou tel chteau.
Jacques Molay finit par prier humblement les commissaires et le
chancelier Nogaret qu'on lui permt d'entendre la messe et d'avoir sa
chapelle et ses chapelains. Ils le lui promirent en louant sa
dvotion.

Ainsi commenaient en mme temps les deux procs du Temple et de
Boniface VIII. Ils prsentaient l'trange spectacle d'une guerre
indirecte du roi et du pape. Celui-ci, forc par le roi de poursuivre
Boniface, tait veng par les dpositions des Templiers contre la
barbarie avec laquelle les gens du roi avaient dirig les premires
procdures. Le roi dshonorait la papaut, le pape dshonorait la
royaut. Mais le roi avait la force; il empchait les vques
d'envoyer aux commissaires du pape les Templiers prisonniers, et en
mme temps il poussait sur Avignon des nues de tmoins qu'on lui
ramassait en Italie. Le pape, en quelque sorte assig par eux, tait
condamn  entendre les plus effrayantes dpositions contre l'honneur
du pontificat.

Plusieurs des tmoins s'avouaient infmes et dtaillaient tout au long
dans quelles salets ils avaient tremp en commun avec Boniface[186].
L'une de leurs dpositions les moins dgotantes, de celles qu'on peut
traduire, c'est que Boniface avait fait tuer son prdcesseur; il
aurait dit  l'un de ces misrables: Ne reparais pas devant moi avant
d'avoir tu Clestin. Le mme Boniface aurait fait un sabbat, un
sacrifice au diable. Ce qui est plus vraisemblable dans ce vieux
lgiste italien, dans ce compatriote de l'Artin et de Machiavel,
c'est qu'il tait incrdule, impie et cynique en ses paroles... Des
gens ayant peur dans un orage, et disant que c'tait la fin du monde,
il aurait dit: Le monde a toujours t et sera toujours.--Seigneur on
assure qu'il y aura une rsurrection?--Avez-vous jamais vu ressusciter
personne?

[Note 186: Dupuy.]

Un homme, lui apportant des figues de Sicile, lui disait: Si j'tais
mort en mon voyage, Christ et eu piti de moi.  quoi Boniface
aurait rpondu: Va, je suis bien plus puissant que ton Christ; moi,
je puis donner des royaumes.

Il parlait de tous les mystres avec une effroyable impit, il disait
de la Vierge: _Non credo in Mariola! Mariola! Mariola!_ Et ailleurs:
Nous ne croyons plus ni l'nesse ni l'non[187].

[Note 187: _App._ 74.]

Ces bouffonneries ne sont pas bien prouves. Ce qui l'est mieux et ce
qui fut peut-tre plus funeste  Boniface, c'est sa tolrance. Un
inquisiteur de Calabre avait dit: Je crois que le pape favorise les
hrtiques, car il ne nous permet plus de remplir notre office.
Ailleurs ce sont des moines qui font poursuivre leur abb pour
hrsie; il est convaincu par l'inquisition. Mais le pape s'en moque:
Vous tes des idiots, leur dit-il; votre abb est un savant homme, et
il pense mieux que vous: allez et croyez comme il croit.

Aprs tous ces tmoignages, il fallut que Clment V endurt face 
face l'insolence de Nogaret (16 mars 1310). Il vint en personne 
Avignon, mais accompagn de Plasian et d'une bonne escorte de gens
arms. Nogaret, ayant pour lui le roi et l'pe, tait l'oppresseur de
son juge.

Dans les nombreux factums qu'il avait dj lancs, on trouve la
substance de ce qu'il put dire au pape; c'est un mlange d'humilit et
d'insolence, de servilisme monarchique et de rpublicanisme
classique, d'rudition pdantesque et d'audace rvolutionnaire. On
aurait tort d'y voir un petit Luther. L'amertume de Nogaret ne
rappelle pas les belles et naves colres du bonhomme de Wittemberg,
dans lequel il y avait tout ensemble un enfant et un lion; c'est
plutt la bile amre et recuite de Calvin, cette haine  la quatrime
puissance...

Dans son premier factum, Nogaret avait dclar ne pas lcher prise.
L'action contre l'hrsie, dit-il, ne s'teint point par la mort,
_morte non exstinguitur_. Il demandait que Boniface ft exhum et
brl.

En 1318, il veut bien se justifier; mais c'est qu'il est d'une bonne
me de craindre la faute, mme o il n'y a pas faute; ainsi firent
Job, l'Aptre et saint Augustin... Ensuite, il sait des gens qui, par
ignorance, sont scandaliss  cause de lui; il craint, s'il ne se
justifie, que ces gens-l ne se damnent en pensant mal de lui,
Nogaret. Voil pourquoi il supplie, demande, postule et _requiert
comme droit_, avec larmes et gmissements, mains jointes, genoux en
terre... En cette humble posture, il prononce, en guise de
justification, une effroyable invective contre Boniface. Il n'y a pas
moins de soixante chefs d'accusation.

Boniface, dit-il encore, ayant dclin le jugement et repouss la
convocation du concile, tait, par cela seul, contumace et convaincu.
Nogaret n'avait pas une minute  perdre pour accomplir son mandat. 
dfaut de la puissance ecclsiastique ou civile, il fallait bien que
le corps de l'glise ft dfendu par un catholique quelconque; tout
catholique est tenu d'exposer sa vie pour l'glise. Moi donc,
Guillaume Nogaret, homme priv, et non pas seulement homme priv, mais
chevalier, tenu, par devoir de chevalerie,  dfendre la rpublique,
il m'tait permis, il m'tait impos de rsister au susdit tyran pour
la vrit du Seigneur.--Item, comme ainsi soit que chacun est tenu de
dfendre sa patrie, _au point qu'on mriterait rcompense si, en cette
dfense, on tuait son pre_[188], il m'tait loisible, que dis-je?
obligatoire, de dfendre ma patrie, le royaume de France, qui avait 
craindre le ravage, le glaive, etc.

[Note 188: Pro qua defensione si patrem occidat, meritum habet, nec
poenas meretur. (Dupuy.)]

Puis donc que Boniface svissait contre l'glise et contre lui-mme,
_more furiosi_, il fallait bien lui lier les pieds et les mains. Ce
n'tait pas l acte d'ennemi, bien au contraire.

Mais voil qui est plus fort. C'est Nogaret qui a sauv la vie 
Boniface, et il a encore sauv un de ses neveux. Il n'a laiss donner
 manger au pape que par gens  qui il se fiait. Aussi Boniface
dlivr lui a donn l'absolution.  Anagni mme, Boniface a prch
devant une grande multitude que tout ce qui lui tait arriv par
Nogaret ou ses gens lui tait venu du Seigneur.

Cependant le procs du Temple avait commenc  grand bruit, malgr la
dsertion du grand matre. Le 28 mars 1310, les commissaires se firent
amener dans le jardin de l'vch les chevaliers qui dclaraient
vouloir dfendre l'ordre; la salle n'et pu les contenir: ils taient
cinq cent quarante-six. On leur lut en latin les articles de
l'accusation. On voulait ensuite les leur lire en franais. Mais ils
s'crirent que c'tait bien assez de les avoir entendus en latin,
qu'ils ne se souciaient pas que l'on traduist de pareilles turpitudes
en langue vulgaire. Comme ils taient si nombreux, pour viter le
tumulte, on leur dit de dlguer des procureurs, de nommer
quelques-uns d'entre eux qui parleraient pour les autres. Ils auraient
voulu parler tous, tant ils avaient repris courage. Nous aurions bien
d aussi, s'crirent-ils, n'tre torturs que par procureurs[189].
Ils dlgurent pourtant deux d'entre eux, un chevalier, frre Raynaud
de Pruin, et un prtre, frre Pierre de Boulogne, procureur de l'ordre
prs la cour pontificale. Quelques autres leur furent adjoints.

[Note 189: _App._ 75.]

Les commissaires firent ensuite recueillir par toutes les maisons de
Paris qui servaient de prison aux Templiers[190], les dpositions de
ceux qui voudraient dfendre l'ordre. Ce fut un jour affreux qui
pntra dans les prisons de Philippe-le-Bel. Il en sortit d'tranges
voix, les unes fires et rudes, d'autres pieuses, exaltes, plusieurs
navement douloureuses. Un des chevaliers dit seulement: Je ne puis
pas plaider  moi seul contre le pape et le roi de France[191].
Quelques-uns remettent pour toute dposition une prire  la Sainte
Vierge: Marie, toile des mers, conduis-nous au port du
salut[192]... Mais la pice la plus curieuse est une protestation en
langue vulgaire, o, aprs avoir soutenu l'innocence de l'ordre, les
chevaliers nous font connatre leur humiliante misre, le triste
calcul de leurs dpenses[193]. tranges dtails et qui font un cruel
contraste avec la fiert et la richesse tant clbre de cet ordre!...
Les malheureux, sur leur pauvre paye de douze deniers par jour,
taient obligs de payer le passage de l'eau pour aller subir leurs
interrogatoires dans la Cit, et de donner encore de l'argent 
l'homme qui ouvrait ou rivait leurs chanes.

[Note 190: Les uns taient gards au Temple, les autres 
Saint-Martin-des-Champs, d'autres  l'htel du comte de Savoie et dans
diverses maisons particulires. (Process. ms.)]

[Note 191: Respondit quod nolebat litigare cum Dominis papa et rege
Franci. (Process. ms.)]

[Note 192: _App._ 76.]

[Note 193: _App._ 77.]

Enfin les dfenseurs prsentrent un acte solennel au nom de l'ordre.
Dans cette protestation singulirement forte et hardie, ils dclarent
ne pouvoir se dfendre sans le grand matre, ni autrement que devant
le concile gnral. Ils soutiennent que la Religion du Temple est
sainte, pure et immacule devant Dieu et son Pre[194]. L'institution
rgulire, l'observance salutaire, y ont _toujours_ t, y sont
_encore_ en vigueur. Tous les frres n'ont qu'une profession de foi
qui dans tout l'univers a t, est _toujours observe de tous_, depuis
la fondation jusqu'au jour prsent. Et qui dit ou croit autrement,
erre totalement, pche mortellement. C'tait une affirmation bien
hardie de soutenir que _tous_ taient rests fidles aux rgles de la
fondation primitive; qu'il n'y avait eu nulle dviation, nulle
corruption. Lorsque le juste pche sept fois par jour, cet ordre
superbe se trouvait pur et sans pch. Un tel orgueil faisait frmir.

[Note 194: _App._ 78.]

Ils ne s'en tenaient pas l. Ils demandaient que les frres apostats
fussent mis sous bonne garde jusqu' ce qu'il appart s'ils avaient
port un vrai tmoignage.

Ils auraient voulu encore qu'aucun laque n'assistt aux
interrogatoires. Nul doute en effet que la prsence d'un Plasian, d'un
Nogaret, n'intimidt les accuss et les juges.

Ils finissent par dire que la commission pontificale ne peut aller
plus avant: Car enfin nous ne sommes pas en lieu sr; nous sommes et
avons toujours t au pouvoir de ceux qui suggrent des choses fausses
au seigneur roi. Tous les jours, par eux ou par d'autres, de vive
voix, par lettres ou messages, ils nous avertissent de ne pas
rtracter les fausses dpositions qui ont t arraches par la
crainte; qu'autrement nous serons brls[195].

[Note 195: ... Quia si recesserunt, prout dicunt, comburentur
omnino.]

Quelques jours aprs, nouvelle protestation, mais plus forte encore,
moins apologtique que menaante et accusatrice. Ce procs,
disent-ils, a t soudain, violent, inique et injuste; ce n'est que
violence atroce, intolrable erreur... Dans les prisons et les
tortures, beaucoup et beaucoup sont morts; d'autres en resteront
infirmes pour leur vie; plusieurs ont t contraints de mentir contre
eux-mmes et contre leur ordre. Ces violences et ces tourments leur
ont totalement enlev le libre arbitre, c'est--dire tout ce que
l'homme peut avoir de bon. Qui perd le libre arbitre, perd tout bien,
science, mmoire et intellect[196]... Pour les pousser au mensonge, au
faux tmoignage, on leur montrait des lettres o pendait le sceau du
roi, et qui leur garantissaient la conservation de leurs membres, de
la vie, de la libert; on promettait de pourvoir soigneusement  ce
qu'ils eussent de bons revenus pour leur vie; on leur assurait
d'ailleurs que l'ordre tait condamn sans remde...

[Note 196: Dupuy.]

Quelque habitu que l'on ft alors  la violence des procdures
inquisitoriales,  l'immoralit des moyens employs communment pour
faire parler les accuss, il tait impossible que de telles paroles ne
soulevassent les coeurs! Mais ce qui en disait plus que toutes les
paroles, c'tait le pitoyable aspect des prisonniers, leur face ple
et amaigrie, les traces hideuses des tortures... L'un d'eux, Humbert
Dupuy, le quatorzime tmoin, avait t tortur trois fois, retenu
trente-six semaines au fond d'une tour infecte, au pain et  l'eau. Un
autre avait t pendu par les parties gnitales. Le chevalier Bernard
Dugu (de Vado), dont on avait tenu les pieds devant un feu ardent,
montrait deux os qui lui taient tombs des talons.

C'taient l de cruels spectacles. Les juges mmes, tout lgistes
qu'ils taient, et sous leur sche robe de prtre, taient mus et
souffraient. Combien plus le peuple, qui chaque jour voyait ces
malheureux passer l'eau en barque, pour se rendre dans la Cit, au
palais piscopal, o sigeait la Commission! L'indignation augmentait
contre les accusateurs, contre les Templiers apostats. Un jour, quatre
de ces derniers se prsentent devant la commission, gardant encore la
barbe, mais portant leurs manteaux  la main. Ils les jettent aux
pieds des vques, et dclarent qu'ils renoncent  l'habit du Temple.
Mais les juges ne les virent qu'avec dgot; ils leur dirent qu'ils
fissent dehors ce qu'ils voudraient.

Le procs prenait une tournure fcheuse pour ceux qui l'avaient
commenc avec tant de prcipitation et de violence. Les accusateurs
tombaient peu  peu  la situation d'accuss. Chaque jour les
dpositions de ceux-ci rvlaient les barbaries, les turpitudes de la
premire procdure. L'intention du procs devenait visible. On avait
tourment un accus pour lui faire dire  combien montait le trsor
rapport de la terre sainte. Un trsor tait-il un crime, un titre
d'accusation?

Quand on songe au grand nombre d'affilis que le Temple avait dans le
peuple, aux relations des chevaliers avec la noblesse dont ils
sortaient tous, on ne peut douter que le roi ne ft effray de se voir
engag si avant. Le but honteux, les moyens atroces, tout avait t
dmasqu. Le peuple, troubl et inquiet dans sa croyance depuis la
tragdie de Boniface VIII, n'allait-il pas se soulever? Dans l'meute
des monnaies, le Temple avait t assez fort pour protger
Philippe-le-Bel; aujourd'hui tous les amis du Temple taient contre
lui...

Ce qui aggravait encore le danger, c'est que dans les autres contres
de l'Europe[197] les dcisions des conciles taient favorables aux
Templiers. Ils furent dclars innocents, le 17 juin 1310  Ravenne,
le 1er juillet  Mayence, le 21 octobre  Salamanque. Ds le
commencement de l'anne, on pouvait prvoir ces jugements et la
dangereuse raction qui s'ensuivrait  Paris. Il fallait la prvenir,
se rfugier dans l'audace. Il fallait  tout prix prendre en main le
procs, le brusquer, l'touffer.

[Note 197: Le roi d'Angleterre s'tait d'abord dclar assez hautement
pour l'ordre; soit par sentiment de justice, soit par opposition 
Philippe-le-Bel, il avait crit, le 4 dcembre 1307, aux rois de
Portugal, de Castille, d'Aragon et de Sicile, en faveur des Templiers,
les conjurant de ne point ajouter foi  tout ce que l'on dbitait
contre eux en France. (Dupuy.)]

Au mois de fvrier 1310, le roi s'tait arrang avec le pape. Il avait
dclar s'en remettre  lui pour le jugement de Boniface VIII. En
avril, il exigea en retour que Clment nommt  l'archevch de Sens
le jeune Marigni, frre du fameux Enguerrand, vrai roi de France sous
Philippe-le-Bel. Le 10 mai, l'archevque de Sens assemble  Paris un
concile provincial, et y fait paratre les Templiers. Voil deux
tribunaux qui jugent en mme temps les mmes accuss, en vertu de deux
bulles du pape. La commission allguait la bulle qui lui attribuait le
jugement[198]. Le concile s'en rapportait  la bulle prcdente, qui
avait rendu aux juges ordinaires leurs pouvoirs, d'abord suspendus. Il
ne reste point d'acte de ce concile, rien que le nom de ceux qui
sigrent et le nombre de ceux qu'ils firent brler.

[Note 198: _App._ 79.]

Le 10 mai, le dimanche, jour o la commission tait assemble, les
dfenseurs de l'ordre s'taient prsents devant l'archevque de
Narbonne et les autres commissaires pontificaux pour porter appel.
L'archevque de Narbonne rpondit qu'un tel appel ne regardait ni lui
ni ses collgues; qu'ils n'avaient pas  s'en mler, puisque ce
n'tait pas de leur tribunal que l'on appelait; que s'ils voulaient
parler pour la dfense de l'ordre, on les entendrait volontiers.

Les pauvres chevaliers supplirent qu'au moins on les ment devant le
concile pour y porter leur appel, en leur donnant deux notaires qui en
dresseraient acte authentique; ils priaient la commission, ils
priaient mme les notaires prsents. Dans leur appel qu'ils lurent
ensuite, ils se mettaient sous la protection du pape, dans les termes
les plus pathtiques. Nous rclamons les saints Aptres, nous les
rclamons encore une fois, c'est avec la dernire instance que nous
les rclamons. Les malheureuses victimes sentaient dj les flammes,
et se serraient  l'autel qui ne pouvait les protger.

Tout le secours que leur avait mnag ce pape sur lequel ils
comptaient, et dont ils se recommandaient comme de Dieu, fut une
timide et lche consultation, o il avait essay d'avance
d'interprter le mot de _relaps_, dans le cas o l'on voudrait
appliquer ce nom  ceux qui avaient rtract leurs aveux: Il semble
en quelque sorte contraire  la raison de juger de tels hommes comme
relaps... En telles choses douteuses, il faut restreindre et modrer
les peines.

Les commissaires pontificaux n'osrent faire valoir cette
consultation. Ils rpondirent, le dimanche soir, qu'ils prouvaient
grande compassion pour les dfenseurs de l'ordre et les autres frres;
mais que l'affaire dont s'occupait l'archevque de Sens et ses
suffragants tait tout autre que la leur; qu'ils ne savaient ce qui se
faisait dans ce concile; que si la commission tait autorise par le
Saint-Sige, l'archevque de Sens l'tait aussi; que l'une n'avait
nulle autorit sur l'autre; qu'_au premier coup d'oeil_ ils ne
voyaient rien  objecter  l'archevque de Sens; que toutefois ils
aviseraient.

Pendant que les commissaires avisaient, ils apprirent que
cinquante-quatre Templiers allaient tre brls. Un jour avait suffi
pour clairer suffisamment l'archevque de Sens et ses suffragants.
Suivons pas  pas le rcit des notaires de la commission pontificale,
dans sa simplicit terrible.

Le mardi 12, pendant l'interrogatoire du frre Jean Bertaud[199], il
vint  la connaissance des commissaires que cinquante-quatre Templiers
allaient tre brls[200]. Ils chargrent le prvt de l'glise de
Poitiers et l'archidiacre d'Orlans, clerc du roi, d'aller dire 
l'archevque de Sens et  ses suffragants de dlibrer mrement et de
diffrer, attendu que les frres morts en prison affirmaient,
disait-on, sur le pril de leurs mes, qu'ils taient faussement
accuss. Si cette excution avait lieu, elle empcherait les
commissaires de procder en leur office, les accuss tant tellement
effrays qu'ils semblaient hors de sens. En outre, l'un des
commissaires les chargea de signifier  l'archevque que frre Raynaud
de Pruin, Pierre de Boulogne, prtre, Guillaume de Chambonnet et
Bertrand de Sartiges, chevaliers, avaient interjet certain appel
par-devant les commissaires.

[Note 199: Nom presque illisible dans le texte. La main tremble
videmment. Plus haut, le notaire a bien crit: Bertaldi.]

[Note 200: Quod LIIII ex Templariis... erant dicta die comburendi...
[Proces. ms., folio 72 (feuille coupe par la moiti)].]

Il y avait l une grave question de juridiction. Si le concile et
l'archevque de Sens reconnaissaient la validit d'un appel port
devant la commission papale, ils avouaient la supriorit de ce
tribunal, et les liberts de l'glise gallicane taient compromises.
D'ailleurs sans doute les ordres du roi pressaient; le jeune Marigni,
cr archevque tout exprs, n'avait pas le temps de disputer. Il
s'absenta pour ne pas recevoir les envoys de la Commission; puis
quelqu'un (on ne sait qui) rvoqua en doute qu'ils eussent parl au
nom de la commission; Marigni douta aussi, et l'on passa outre[201].

[Note 201: _App._ 80.]

Les Templiers, amens le dimanche devant le concile, avaient t jugs
le lundi; les uns, qui avouaient, mis en libert; d'autres, qui avaient
toujours ni, emprisonns pour la vie; ceux qui rtractaient leurs
aveux, dclars relaps. Ces derniers, au nombre de cinquante-quatre,
furent dgrads le mme jour par l'vque de Paris et livrs au bras
sculier. Le mardi, ils furent brls  la porte Saint-Antoine. Ces
malheureux avaient vari dans les prisons, mais ils ne varirent point
dans les flammes, ils protestrent jusqu'au bout de leur innocence. La
foule tait muette et comme stupide d'tonnement[202].

[Note 202: Constanter et perseveranter in abnegatione communi
perstiterunt... non absque multa admiratione stuporeque vehementi.
(Contin. G. de Nang.)]

Qui croirait que la commission pontificale eut le coeur de s'assembler
le lendemain, de continuer cette inutile procdure, d'interroger
pendant qu'on brlait?

Le mardi 13 mai, par-devant les commissaires, fut amen frre Aimeri de
Villars-le-Duc, barbe rase, sans manteau, ni habit du Temple, g, comme
il disait, de cinquante ans, ayant t environ huit annes dans l'ordre
comme frre servant, et vingt comme chevalier. Les seigneurs
commissaires lui expliqurent les articles sur lesquels il devait tre
interrog. Mais ledit tmoin, ple et tout pouvant[203], dposant sous
serment et au pril de son me, demandant, s'il mentait,  mourir
subitement, et  tre, d'me et de corps, en prsence mme de la
commission, soudain englouti en enfer, se frappant la poitrine des
poings, flchissant les mains vers l'autel, dit que toutes les erreurs
imputes  l'ordre taient de toute fausset, quoiqu'il en et confess
quelques-unes au milieu des tortures auxquelles l'avaient soumis
Guillaume de Marcillac et Hugues de Celles, chevaliers du roi. Il
ajoutait pourtant qu'_ayant vu emmener sur des charrettes, pour tre
brls, cinquante-quatre frres de l'ordre_, qui n'avaient pas voulu
confesser lesdites erreurs, et AYANT ENTENDU DIRE QU'ILS AVAIENT T
BRLS, lui qui craignait, s'il tait brl, de n'avoir pas assez de
force et de patience, il tait prt  confesser et jurer par crainte,
devant les commissaires ou autres, toutes les erreurs imputes 
l'ordre,  dire mme, si l'on voulait, qu'_il avait tu
Notre-Seigneur_... Il suppliait et conjurait lesdits commissaires et
nous, notaires prsents, de ne point rvler aux gens du roi ce qu'il
venait de dire, craignant, disait-il, que s'ils en avaient connaissance,
il ne ft livr au mme supplice que les cinquante-quatre
Templiers...--Les commissaires, voyant le pril qui menaait les
dposants s'ils continuaient  les entendre pendant cette terreur, et
mus encore par d'autres causes, rsolurent de surseoir pour le prsent.

[Note 203: _App._ 81.]

La commission semble avoir t mue de cette scne terrible.
Quoiqu'affaiblie par la dsertion de son prsident, l'archevque de
Narbonne, et de l'vque de Bayeux, qui ne venaient plus aux sances,
elle essaya de sauver, s'il en tait encore temps, les trois
principaux dfenseurs.

Le lundi 18 mai, les commissaires pontificaux chargrent le prvt de
l'glise de Poitiers et l'archidiacre d'Orlans d'aller trouver de
leur part le vnrable pre en Dieu le seigneur archevque de Sens et
ses suffragants, pour rclamer les dfenseurs, Pierre de Boulogne,
Guillaume de Chambonnet et Bertrand de Sartiges, de sorte qu'ils
pussent tre amens sous bonne garde toutes les fois qu'ils le
demanderaient, pour la dfense de l'ordre. Les commissaires avaient
bien soin d'ajouter qu'ils ne voulaient faire aucun empchement 
l'archevque de Sens et  son concile, mais seulement dcharger leur
conscience.

Le soir, les commissaires se runirent  Sainte-Genevive, dans la
chapelle de Saint-loi, et reurent des chanoines qui venaient de la
part de l'archevque de Sens. L'archevque rpondait qu'il y avait
deux ans que le procs avait t commenc contre les chevaliers
ci-dessus nomms, comme membres particuliers de l'ordre, qu'il voulait
le terminer selon la forme du mandat apostolique. Que du reste il
n'entendait aucunement troubler les commissaires en leur office[204].
Effroyable drision!

[Note 204: _App._ 82.]

Les envoys de l'archevque de Sens s'tant retirs, on amena devant
les commissaires Raynaud de Pruin, Chambonnet et Sartiges, lesquels
annoncrent qu'on avait spar d'eux Pierre de Boulogne sans qu'ils
sussent pourquoi, ajoutant qu'ils taient gens simples, sans
exprience, d'ailleurs stupfaits et troubls, en sorte qu'ils ne
pouvaient rien ordonner ni dicter pour la dfense de l'ordre sans le
conseil dudit Pierre. C'est pourquoi ils suppliaient les commissaires
de le faire venir, de l'entendre, et de savoir comment et pourquoi il
avait t retir d'eux, et s'il voulait persister dans la dfense de
l'ordre ou l'abandonner. Les commissaires ordonnrent au prvt de
Poitiers et  Jehan de Teinville, que le lendemain au matin ils
amenassent ledit frre en leur prsence.

Le lendemain, on ne voit pas que Pierre de Boulogne ait comparu. Mais
une foule de Templiers vinrent dclarer qu'ils abandonnaient la
dfense. Le samedi, la commission, dlaisse encore par un de ses
membres, s'ajourna au 3 novembre suivant.

 cette poque, les commissaires taient moins nombreux encore. Ils se
trouvaient rduits  trois. L'archevque de Narbonne avait quitt
Paris _pour le service du roi_. L'vque de Bayeux tait prs du pape
_de la part du roi_. L'archidiacre de Maguelone tait malade. L'vque
de Limoges s'tait mis en route pour venir, _mais le roi lui avait
fait dire_ qu'il fallait surseoir encore jusqu'au prochain
parlement[205]. Les membres prsents firent pourtant demander  la
porte de la salle si quelqu'un avait quelque chose  dire pour l'ordre
du Temple. Personne ne se prsenta.

[Note 205: Intellecto per litteras regias quod non expediebat.]

Le 27 dcembre, les commissaires reprirent les interrogatoires et
redemandrent les deux principaux dfenseurs de l'ordre. Mais le
premier de tous, Pierre de Boulogne, avait disparu. Son collgue,
Raynaud de Pruin, ne pouvait plus rpondre, disait-on, ayant t
dgrad par l'archevque de Sens. Vingt-six chevaliers, qui dj
avaient fait serment comme devant dposer, furent retenus par les gens
du roi, et ne purent se prsenter.

C'est une chose admirable qu'au milieu de ces violences, et dans un
tel pril, il se soit trouv un certain nombre de chevaliers pour
soutenir l'innocence de l'ordre; mais ce courage fut rare. La plupart
taient sous l'impression d'une profonde terreur[206].

[Note 206: On peut en juger par la dposition de Jean de Pollencourt,
le trente-septime dposant. Il dclare d'abord s'en tenir  ses
premiers aveux. Les commissaires, le voyant tout ple et tout effray,
lui disent de ne songer qu' dire la vrit et  sauver son me; qu'il
ne court aucun pril  dire la vrit devant eux; qu'ils ne rvleront
pas ses paroles, ni eux, ni les notaires prsents. Alors il rvoque sa
dposition, et dclare mme s'en tre confess  un frre mineur, qui
lui a enjoint de ne plus porter de faux tmoignages.]

La perte des Templiers tait partout poursuivie avec acharnement dans
les conciles provinciaux[207]; neuf chevaliers venaient encore d'tre
brls  Senlis. Les interrogatoires avaient lieu sous la terreur des
excutions. Le procs tait touff dans les flammes... La commission
continua ses sances jusqu'au 11 juin 1311. Le rsultat de ses travaux
est consign dans un registre[208], qui finit par ces paroles: Pour
surcrot de prcaution, nous avons dpos ladite procdure, rdige
par les notaires en acte authentique, dans le trsor de Notre-Dame de
Paris, pour n'tre exhibe  personne que sur lettres spciales de
votre Saintet.

[Note 207: Aux conciles de Sens, Senlis, Reims, Rouen, etc., et devant
les vques d'Amiens, Cavaillon, Clermont, Chartres, Limoges, Puy,
Mans, Mcon, Maguelone, Nevers, Orlans, Prigord, Poitiers, Rodez,
Saintes, Soissons, Toul, Tours, etc.]

[Note 208: _App._ 83.]

Dans tous les tats de la chrtient, on supprima l'ordre comme
inutile ou dangereux. Les rois prirent les biens ou les donnrent aux
autres ordres. Mais les individus furent mnags. Le traitement le
plus svre qu'ils prouvrent fut d'tre emprisonns dans des
monastres, souvent dans leurs propres couvents. C'est l'unique peine
 laquelle on condamna en Angleterre les chefs de l'ordre qui
s'obstinaient  nier.

Les Templiers furent condamns en Lombardie et en Toscane, justifis 
Ravenne et  Bologne[209]. En Castille, on les jugea innocents. Ceux
d'Aragon, qui avaient des places fortes, s'y jetrent et firent
rsistance, principalement dans leur fameux fort de Monon[210]. Le
roi d'Aragon emporta ces forts, et ils n'en furent pas plus mal
traits. On cra l'ordre de Monteza, o ils entrrent en foule. En
Portugal, ils recrutrent les ordres d'Avis et du Christ. Ce n'tait
pas dans l'Espagne, en face des Maures, sur la terre classique de la
croisade, qu'on pouvait songer  proscrire les vieux dfenseurs de la
chrtient[211].

[Note 209: Mayence, 1er juillet; Ravenne, 17 juin; Salamanque, 21
octobre 1310. Les Templiers d'Allemagne se justifirent  la manire
des francs-juges westphaliens. Ils se prsentrent en armes par-devant
les archevques de Mayence et de Trves, affirmrent leur innocence,
tournrent le dos au tribunal, et s'en allrent paisiblement. _App._
84.]

[Note 210: _Monsgaudii_, la Montagne de la joie.]

[Note 211: _App._ 85.]

La conduite des autres princes,  l'gard des Templiers, faisait la
satire de Philippe-le-Bel. Le pape blma cette douceur; il reprocha
aux rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon et de Portugal de n'avoir
pas employ les tortures. Philippe l'avait endurci, soit en lui
donnant part aux dpouilles, soit en lui abandonnant le jugement de
Boniface. Le roi de France s'tait dcid  cder quelque peu sur ce
dernier point. Il voyait tout remuer autour de lui. Les tats sur
lesquels il tendait son influence semblaient prs d'y chapper. Les
barons anglais voulaient renverser le gouvernement des favoris
d'douard II, qui les tenait humilis devant la France. Les Gibelins
d'Italie appelaient le nouvel empereur, Henri de Luxembourg, pour
dtrner le petit-fils de Charles d'Anjou, le roi Robert, grand clerc
et pauvre roi, qui n'tait habile qu'en astrologie. La maison de
France risquait de perdre son ascendant dans la chrtient. L'Empire,
qu'on avait cru mort, menaait de revivre. Domin par ces craintes,
Philippe permit  Clment de dclarer que Boniface n'tait point
hrtique[212], en assurant toutefois que le roi avait agi sans
malignit, qu'il et plutt, comme un autre Sem, cach la honte, la
nudit paternelle... Nogaret lui-mme est absous,  condition qu'il
ira  la croisade (s'il y a croisade), et qu'il servira toute sa vie 
la terre sainte; en attendant, il fera tel et tel plerinage. Le
continuateur de Nangis ajoute malignement une autre condition, c'est
que Nogaret fera le pape son hritier.

[Note 212: _App._ 86.]

Il y eut ainsi compromis. Le roi cdant sur Boniface, le pape lui
abandonna les Templiers. Il livrait les vivants pour sauver un mort.
Mais ce mort tait la papaut elle-mme.

Ces arrangements faits en famille, il restait  les faire approuver
par l'glise. Le concile de Vienne s'ouvrit le 16 octobre 1312,
concile oecumnique, o sigrent plus de trois cents vques; mais
il fut plus solennel encore par la gravit des matires que par le
nombre des assistants.

D'abord on devait parler de la dlivrance des saints lieux. Tout
concile en parlait, chaque prince prenait la croix, et tous restaient
chez eux. Ce n'tait qu'un moyen de tirer de l'argent[213].

[Note 213: _App._ 87.]

Le concile avait  rgler deux grandes affaires: celle de Boniface, et
celle du Temple. Ds le mois de novembre, neuf chevaliers se
prsentrent aux prlats, s'offrant bravement  dfendre l'ordre, et
dclarant que quinze cents ou deux mille des leurs taient  Lyon ou
dans les montagnes voisines, tout prts  les soutenir. Effray de
cette dclaration, ou plutt de l'intrt qu'inspirait le dvouement
des neuf, le pape les fit arrter[214].

[Note 214: Voy. la lettre de Clment V au roi de France, 11 nov.
1311.]

Ds lors il n'osa plus rassembler le concile. Il tint les vques
inactifs tout l'hiver, dans cette ville trangre, loin de leur pays
et de leurs affaires, esprant sans doute les vaincre par l'ennui et
les pratiquant un  un.

Le concile avait encore un objet, la rpression des mystiques,
bghards et franciscains _spirituels_. Ce fut une triste chose de voir
devant le pape de Philippe-le-Bel, aux genoux de Bertrand de Gott, le
pieux et enthousiaste Ubertino, le premier auteur connu d'une
Imitation de Jsus-Christ[215]. Toute la grce qu'il demandait pour
lui et ses frres, les Franciscains rforms, c'tait qu'on ne les
fort pas de rentrer dans les couvents trop relchs, trop riches, o
ils ne se trouvaient pas assez pauvres  leur gr.

[Note 215: L'_Imitation de Jsus-Christ_ est le sujet commun d'une
foule de livres au quatorzime sicle. Le livre que nous connaissons
sous ce titre est venu le dernier; c'est le plus raisonnable de tous,
mais non peut-tre le plus loquent. _App._ 88.]

L'Imitation pour ces mystiques, c'tait la charit et la pauvret.
Dans l'ouvrage le plus populaire de ce temps, dans la _Lgende dore_,
un saint donne tout ce qu'il a, sa chemise mme; il ne garde que son
vangile. Mais un pauvre survenant encore, le saint donne
l'vangile[216]...

[Note 216: _App._ 89.]

La pauvret, soeur de la charit, tait alors l'idal des
Franciscains[217]. Ils aspiraient  ne rien possder. Mais cela n'est
pas si facile que l'on croit. Ils mendiaient, ils recevaient; le pain
mme reu pour un jour, n'est-ce pas une possession? Et quand les
aliments taient assimils, mls  leur chair, pouvait-on dire qu'ils
ne fussent  eux?... Plusieurs s'obstinaient  le nier[218]. Bizarre
effort pour chapper vivant aux conditions de la vie.

[Note 217: Dante clbre le mariage de la pauvret et de saint
Franois. Ubertino dit ce mot: La lampe de la foi, la pauvret...]

[Note 218: _App._ 90.]

Cela pouvait paratre ou sublime ou risible; mais au premier coup
d'oeil, on n'en voyait pas le danger. Cependant, faire de la pauvret
absolue la loi de l'homme, n'tait-ce pas condamner la proprit?
prcisment comme,  la mme poque, les doctrines de fraternit
idale et d'amour sans borne annulaient le mariage, cette autre base
de la socit civile.

 mesure que l'autorit s'en allait, que le prtre tombait dans
l'esprit des peuples, la religion, n'tant plus contenue dans les
formes, se rpandait en mysticisme[219].

[Note 219: Ceux qu'on avait nomms les priants (bghards) dfendaient
la prire comme inutile: O est l'esprit, disaient-ils, l est la
libert. _App._ 91.]

Les _Petits Frres_ (fraticelli) mettaient en commun les biens et les
femmes.  l'aurore de l'ge de charit, disaient-ils, on ne pouvait
rien garder pour soi. Dans l'Italie, o l'imagination est impatiente,
au Pimont, pays d'nergie, ils entreprirent de fonder sur une
montagne[220] la premire cit vraiment fraternelle. Ils y soutinrent
un sige, sous leur chef, le brave et loquent Dulcino. Sans doute, il
y avait quelque chose en cet homme: lorsqu'il fut pris et dchir avec
des tenailles ardentes, sa belle Margareta refusa tous les chevaliers
qui voulaient la sauver en l'pousant, et aima mieux partager cet
effroyable supplice.

[Note 220: Montagne appele depuis Monte Gazari. Il y vint beaucoup de
croiss de Verceil et de Novare, de toute la Lombardie, de Vienne, de
Savoie, de Provence et de France. Des femmes se cotisrent et
envoyrent cinq cents balistarii contre ces hrtiques. (Benv.
d'Imola.)]

Les femmes tiennent une grande place dans l'histoire de la religion 
cette poque. Les grands saints sont des femmes: sainte Brigitte et
sainte Catherine de Sienne. Les grands hrtiques sont aussi des
femmes. En 1310, en 1315, on voit, selon le Continuateur de Nangis,
des femmes d'Allemagne ou des Pays-Bas enseigner que l'me anantie
dans l'amour du Crateur peut laisser faire le corps, sans plus s'en
soucier. Dj (1300) une Anglaise tait venue en France, persuade
qu'elle tait le Saint-Esprit incarn pour la rdemption des femmes;
on la croyait volontiers; elle tait belle et de doux langage[221].

[Note 221: _App._ 92.]

Le mysticisme des Franciscains n'tait gure moins alarmant[222]. Le
pape devait condamner leur trop rigoureuse logique, leur charit, leur
pauvret absolue. L'idal devait tre condamn, l'idal des vertus
chrtiennes!

[Note 222: Eux aussi avaient prch que l'ge d'amour commenait.
Depuis la venue du Christ jusqu' son retour devaient s'couler sept
ges, le sixime, ge de rnovation vanglique, d'extirpation de la
secte antichrtienne sous les pauvres volontaires, ne possdant rien
en cette vie. Cet ge avait commenc  saint Franois, l'homme
sraphique, l'ange du sixime sceau de l'Apocalypse.--Il semblait
qu'il ft comme une nouvelle incarnation de Jsus (Jesus Franciscum
generans), et sa rgle comme un nouvel vangile. (Ubertino.)]

Chose dure et odieuse  dire! combien plus choquante encore, quand la
condamnation partait de la bouche d'un Clment V ou d'un Jean XXII.
Quelque morte que pt tre la conscience de ces papes, ne devaient-ils
pas se troubler et souffrir en eux-mmes, quand il leur fallait juger,
proscrire, ces malheureux sectaires, cette folle saintet, dont tout
le crime tait de vouloir tre pauvres, de jener, de pleurer d'amour,
de s'en aller pieds nus par le monde, de jouer, innocents comdiens,
le drame surann de Jsus[223]?

[Note 223: Ubertino, dans son dsir de _reprsenter_ l'vangile,
assure qu'il en avait senti et revtu spirituellement tous les
personnages, qu'il se figurait tre, tantt le serviteur ou le frre
du Sauveur, tantt le boeuf, l'ne ou le foin, quelquefois le petit
Jsus. Il assistait au supplice, se croyant la pcheresse Madeleine;
puis il devenait Jsus sur la croix et criant  son Pre. Enfin
l'esprit l'enlevait dans la gloire de l'Ascension.]

L'affaire des Templiers fut reprise au printemps. Le roi mit la main
sur Lyon, leur asile. Les bourgeois l'avaient appel contre leur
archevque; cette ville impriale tait dlaisse de l'Empire, et elle
convenait trop bien au roi, non seulement comme le noeud de la Sane
et du Rhne, la pointe de la France  l'est, la tte de route vers les
Alpes ou la Provence, mais surtout comme asile de mcontents, comme
nid d'hrtiques. Philippe y tint une assemble de notables. Puis il
vint au concile avec ses fils, ses princes et un grand cortge de gens
arms; il sigea  ct du pape, un peu au-dessous.

Jusque-l, les vques s'taient montrs peu dociles: ils
s'obstinaient  vouloir entendre la dfense des Templiers. Les prlats
d'Italie, moins un seul; ceux d'Espagne, ceux d'Allemagne et de
Danemark; ceux d'Angleterre, d'cosse et d'Irlande; les Franais mme,
sujets de Philippe (sauf les archevques de Reims, de Sens et de
Rouen), dclarrent qu'ils ne pouvaient condamner sans entendre[224].

[Note 224: Walsingham.]

Il fallut donc qu'aprs avoir assembl le concile, le pape s'en
passt. Il assembla ses vques les plus srs, et quelques cardinaux,
et dans ce consistoire il abolit l'ordre, de son autorit
pontificale[225]. L'abolition fut prononce ensuite en prsence du roi
et du concile. Aucune rclamation ne s'leva.

[Note 225: La plupart des historiens ont cru que l'ordre avait t
jug par le concile; la bulle d'abolition n'a t imprime pour la
premire fois que trois sicles aprs, en 1606. _App._ 93.]

Il faut avouer que ce procs n'tait pas de ceux qu'on peut juger. Il
embrassait l'Europe entire; les dpositions taient par milliers, les
pices innombrables; les procdures avaient diffr dans les
diffrents tats. La seule chose certaine, c'est que l'ordre tait
dsormais inutile, et de plus dangereux. Quelque peu honorables
qu'aient t ses secrets motifs, le pape agit sensment. Il dclare,
dans sa bulle explicative, que les informations ne sont pas assez
sres, qu'il n'a pas le droit de juger, mais que l'ordre est suspect:
_ordinem valde suspectum_[226]. Clment XIV n'agit pas autrement 
l'gard des Jsuites.

[Note 226: _App._ 94.]

Clment V s'effora ainsi de couvrir l'honneur de l'glise. Il
falsifia secrtement les registres de Boniface[227], mais il ne
rvoqua par-devant le concile qu'une seule de ses bulles (_Clericis
lacos_), celle qui ne touchait point la doctrine, mais qui empchait
le roi de prendre l'argent du clerg.

[Note 227: On trouve aujourd'hui en blanc, dans ces registres, les
pages qui ont t ratures trs adroitement.]

Ainsi, ces grandes querelles d'ides et de principes retombrent aux
questions d'argent. Les biens du Temple devaient tre employs  la
dlivrance de la terre sainte et donns aux Hospitaliers[228]. On
accusa mme cet ordre d'avoir achet l'abolition du Temple. S'il le
fit, il fut bien tromp. Un historien assure qu'il en fut bientt
appauvri. Jean XXII se plaignait, en 1316, de ce que le roi se payait
de la garde des Templiers en saisissant les biens mmes des
Hospitaliers[229]. En 1317, ils furent trop heureux de donner
quittance finale aux administrateurs royaux des biens du Temple. Le
pape s'affligeait, en 1309, de n'avoir encore qu'un peu de mobilier,
_pas mme de quoi couvrir les frais_. Mais il n'eut pas finalement 
se plaindre[230].

[Note 228: Cependant en Aragon, Jean XXII,  la requte du roi,
applique les biens du Temple, non aux Hospitaliers, mais au nouvel
ordre de Monteza (monastre fortifi du royaume de Valence, dpendance
de Calatrava).]

[Note 229: _App._ 95.]

[Note 230: Modica bona mobilia... qu ad sumptus et expensas...
sufficere minime potuerunt. Avignon, mai 1309.--Cependant le roi de
Naples Charles II lui avait cd la moiti des meubles que les
Templiers possdaient en Provence.]

Restait une triste partie de la succession du Temple, la plus
embarrassante. Je parle des prisonniers que le roi gardait  Paris,
particulirement du grand matre. coutons, sur ce tragique vnement,
le rcit de l'historien anonyme, du continuateur de Guillaume de
Nangis:

Le grand matre du ci-devant ordre du Temple et trois autres
Templiers, le Visitateur de France, les matres de Normandie et
d'Aquitaine, sur lesquels le pape s'tait rserv de prononcer
dfinitivement[231], comparurent par-devant l'archevque de Sens, et
une assemble d'autres prlats et docteurs en droit divin et en droit
canon, convoqus spcialement dans ce but  Paris sur l'ordre du pape,
par l'vque d'Albano et deux autres cardinaux lgats. Comme les
quatre susdits avouaient les crimes dont ils taient chargs,
publiquement et solennellement, et qu'ils persvraient dans cet aveu
et paraissaient vouloir y persvrer jusqu' la fin, aprs mre
dlibration du conseil, sur la place du parvis de Notre-Dame, le
lundi aprs la Saint-Grgoire, ils furent condamns  tre emprisonns
pour toujours et murs. Mais comme les cardinaux croyaient avoir mis
fin  l'affaire, voil que tout  coup, sans qu'on pt s'y attendre,
deux des condamns, le matre d'Outre-mer et le matre de Normandie,
se dfendant opinitrement contre le cardinal qui venait de parler et
contre l'archevque de Sens, en reviennent  renier leur confession et
tous leurs aveux prcdents, sans garder de mesure, au grand
tonnement de tous. Les cardinaux les remirent au prvt de Paris, qui
se trouvait prsent, pour les garder jusqu' ce qu'ils en eussent plus
pleinement dlibr le lendemain. Mais ds que le bruit en vint aux
oreilles du roi, qui tait alors dans son palais royal, ayant
communiqu avec les siens, _sans appeler les clercs_, par un avis
prudent, vers le soir du mme jour, il les fit brler tous deux sur le
mme bcher dans une petite le de la Seine, entre le jardin royal et
l'glise des Frres Ermites de Saint-Augustin. Ils parurent soutenir
les flammes avec tant de fermet et de rsolution, que la constance de
leur mort et leurs dngations finales frapprent la multitude
d'admiration et de stupeur. Les deux autres furent enferms, comme le
portait leur sentence[232].

[Note 231: ... Personas reservatas ut nosti... viv vocis oraculo...
(1310, nov. _Archives_.)]

[Note 232: _App._ 96.]

Cette excution,  l'insu des juges, fut videmment un assassinat. Le
roi, qui, en 1310, avait au moins runi un concile pour faire prir
les cinquante-quatre, ddaigna ici toute apparence de droit et
n'employa que la force. Il n'avait pas mme ici l'excuse du danger, la
raison d'tat, celle du _Salus populi_, qu'il inscrivait sur ses
monnaies[233]. Non, il considra la dngation du grand matre comme
un outrage personnel, une insulte  la royaut, tant compromise dans
cette affaire. Il le frappa sans doute comme _reum ls
majestatis_[234].

[Note 233: Il y a des monnaies de Philippe-le-Bel qui reprsentent la
Salutation anglique, avec cette lgende: Salus populi.]

[Note 234: _App._ 97.]

Maintenant comment expliquer les variations du grand matre et sa
dngation finale? Ne semble-t-il pas que, par fidlit chevaleresque,
par orgueil militaire, il ait couvert  tout prix l'honneur de
l'ordre? que la _superbe_ du Temple se soit rveille au dernier
moment? que le vieux chevalier laiss sur la brche comme dernier
dfenseur ait voulu, au pril de son me, rendre  jamais impossible
le jugement de l'avenir sur cette obscure question?

On peut dire aussi que les crimes reprochs  l'ordre taient
particuliers  telle province du Temple,  telle maison, que l'ordre
en tait innocent; que Jacques Molay, aprs avoir avou comme homme et
par humilit, put nier comme grand matre.

Mais il y a autre chose  dire. Le principal chef d'accusation, le
reniement[235], reposait sur une quivoque. Ils pouvaient avouer
qu'ils avaient reni, sans tre en effet apostats. Ce reniement,
plusieurs le dclarrent, tait symbolique; c'tait une imitation du
reniement de saint Pierre, une de ces pieuses comdies dont l'glise
antique entourait les actes les plus srieux de la religion[236], mais
dont la tradition commenait  se perdre au quatorzime sicle. Que
cette crmonie ait t quelquefois accomplie avec une lgret
coupable, ou mme avec une drision impie, c'tait le crime de
quelques-uns et non la rgle de l'ordre.

[Note 235: Ce reniement fait penser aux mots: Offrez  Dieu votre
incrdulit.--Dans toute initiation, le rcipiendaire est prsent
comme un vaurien, afin que l'initiation ait tout l'honneur de sa
rgnration morale. Voyez l'_initiation des tonneliers allemands_
(notes de l'_Introd.  l'Hist. univ._): Tout  l'heure, dit le
parrain de l'apprenti, je vous amenais une _peau de chvre_, un
meurtrier de cerceaux, un gte-bois, un batteur de pavs, tratre aux
matres et aux compagnons; maintenant j'espre..., etc. _App._ 98.]

[Note 236: Un des tmoins dpose que, comme il se refusait  renier
Dieu et  cracher sur la croix, Raynaud de Brignolles, qui le
recevait, lui dit en riant: Sois tranquille, ce n'est qu'une farce:
Non cures, quia non est nisi qudam trufa. (Rayn.) Le prcepteur
d'Aquitaine, dans son importante dposition, que nous transcrirons en
partie, nous a conserv, avec le rcit d'une crmonie de ce genre,
une tradition sur son origine. _App._ 99.]

Cette accusation est pourtant ce qui perdit le Temple. Ce ne fut pas
seulement l'infamie des moeurs; elle n'tait pas gnrale[237]. Ce ne
fut pas l'hrsie, les doctrines gnostiques; vraisemblablement les
chevaliers s'occupaient peu de dogme. La vraie cause de leur ruine,
celle qui mit tout le peuple contre eux, qui ne leur laissa pas un
dfenseur parmi tant de familles nobles auxquelles ils appartenaient,
ce fut cette monstrueuse accusation d'avoir reni et crach sur la
croix. Cette accusation est justement celle qui fut avoue du plus
grand nombre. La simple nonciation du fait loignait d'eux tout le
monde; chacun se signait et ne voulait plus rien entendre.

[Note 237: Pourtant mes tudes pour le deuxime volume du procs m'ont
livr des actes accablants. C'taient les moeurs de l'glise, prtres
et moines. Voy. le cartulaire de Saint-Bertin pour le onzime et le
douzime sicle, Eudes Rigaud pour le treizime. (1860.)]

Ainsi l'ordre qui avait reprsent au plus haut degr le gnie
symbolique du moyen ge mourut d'un symbole non compris[238]. Cet
vnement n'est qu'un pisode de la guerre ternelle que soutiennent
l'un contre l'autre l'esprit et la lettre, la posie et la prose. Rien
n'est cruel, ingrat, comme la prose, au moment o elle mconnat les
vieilles et vnrables formes potiques, dans lesquelles elle a
grandi.

[Note 238: _App._ 100.]

       *       *       *       *       *

Le symbolisme occulte et suspect du Temple n'avait rien  esprer au
moment o le symbolisme pontifical, jusque-l rvr du monde entier,
tait lui-mme sans pouvoir. La posie mystique de l'_Unam sanctam_,
qui et fait tressaillir tout le douzime sicle, ne disait plus rien
aux contemporains de Pierre Flotte et de Nogaret. Ni la _colombe_, ni
l'_arche_, ni la _tunique sans couture_, tous ces innocents symboles
ne pouvaient plus dfendre la papaut. Le glaive spirituel tait
mouss. Un ge prosaque et froid commenait, qui n'en sentait plus
le tranchant[239].

[Note 239: _App._ 101.]

Ce qu'il y a de tragique ici, c'est que l'glise est tue par
l'glise. Boniface est moins frapp par le gantelet de Colonna que par
l'adhsion des gallicans  l'appel de Philippe-le-Bel. Le Temple est
poursuivi par les inquisiteurs, aboli par le pape; les dpositions les
plus graves contre les Templiers sont celles des prtres[240]. Nul
doute que le pouvoir d'absoudre qu'usurpaient les chefs de l'ordre, ne
leur ait fait des ecclsiastiques d'irrconciliables ennemis[241].

[Note 240: Et aussi, je crois, des frres servants. La plupart des
deux cents tmoins interrogs par la commission pontificale sont
qualifis _servants_, servientes.]

[Note 241: _App._ 102.]

Quelle fut sur les hommes d'alors l'impression de ce grand suicide de
l'glise, les inconsolables tristesses de Dante le disent assez. Tout
ce qu'on avait cru ou rvr, papaut, chevalerie, croisade, tout
semblait finir. Le moyen ge est dj une seconde antiquit qu'il faut
avec Dante chercher chez les morts. Le dernier pote de l'ge
symbolique[242] vit assez pour pouvoir lire la prosaque allgorie du
_Roman de la Rose_. L'allgorie tue le symbole, la prose la posie.

[Note 242: M. Fauriel a fort bien tabli que le grand pote thologien
ne fut jamais populaire en Italie. Les Italiens du quatorzime sicle,
hommes d'affaires et qui succdaient aux juifs, furent antidantesques.]




CHAPITRE V

Suite de Philippe-le-Bel. Ses trois fils
(1314-1328).--Procs.--Institutions.


La fin du procs du Temple fut le commencement de vingt autres. Les
premires annes du quatorzime sicle ne sont qu'un long procs. Ces
hideuses tragdies avaient troubl les imaginations, effarouch les
mes. Il y eut comme une pidmie de crimes. Des supplices atroces,
obscnes, qui taient eux-mmes des crimes, les punissaient et les
provoquaient.

Mais les crimes eussent-ils manqu, ce gouvernement de robe longue, de
_jugeurs_, ne pouvait s'arrter aisment, une fois en train de juger.
L'humeur militante des gens du roi, si terriblement veille par leurs
campagnes contre Boniface et contre le Temple, ne pouvait plus se
passer de guerre. Leur guerre, leur passion, c'tait un grand procs,
un grand et terrible procs, des crimes affreux, tranges, punis
dignement par de grands supplices. Rien n'y manquait, si le coupable
tait un personnage. Le populaire apprenait alors  rvrer la robe;
le bourgeois enseignait  ses enfants  ter le chaperon devant
Messires,  s'carter devant leur mule, lorsqu'au soir, par les
petites rues de la Cit, ils revenaient attards de quelque fameux
jugement[243].

[Note 243: Voy. la mort du prsident Minart.]

Les accusations vinrent en foule, ils n'eurent point  se plaindre:
empoisonnements, adultres, faux, sorcellerie surtout. Cette dernire
tait mle  toutes, elle en faisait l'attrait et l'horreur. Le juge
frissonnait sur son sige lorsqu'on apportait au tribunal les pices
de conviction, philtres, amulettes, crapauds, chats noirs, images
perces d'aiguilles... Il y avait en ces causes une violente
curiosit, un cre plaisir de vengeance et de peur. On ne s'en
rassasiait pas. Plus on brlait, plus il en venait.

On croirait volontiers que ce temps est le rgne du Diable, n'taient
les belles ordonnances qui y apparaissent par intervalles, et y font
comme la part de Dieu... L'homme est violemment disput par les deux
puissances. On croit assister au drame de Bartole: l'homme par-devant
Jsus, le Diable demandeur, la Vierge dfendeur. Le Diable rclame
l'homme comme sa chose, _allguant la longue possession_. La Vierge
prouve qu'il n'y a pas _prescription_, et montre que l'autre abuse des
textes[244].

[Note 244: Rien de plus frquent dans les hagiographes que cette lutte
pour l'me convertie, ou plutt ce procs simul o le Diable vient
malgr lui rendre tmoignage  la puissance du repentir. _App._ 103.]

La Vierge a forte partie  cette poque. Le Diable est lui-mme du
sicle, il en runit les caractres, les mauvaises industries. Il
tient du juif et de l'alchimiste, du scolastique et du lgiste.

La diablerie, comme science, avait ds lors peu de progrs  faire.
Elle se formait comme art. La dmonologie enfantait la sorcellerie. Il
ne suffisait pas de pouvoir distinguer et classer des lgions de
diables, d'en savoir les noms, les professions, les tempraments[245];
il fallait apprendre  les faire servir aux usages de l'homme.
Jusque-l on avait tudi les moyens de les chasser; on chercha
dsormais ceux de les faire venir. Cet effroyable peuple de tentateurs
s'accrut sans mesure. Chaque clan d'cosse, chaque grande maison de
France, d'Allemagne, chaque homme presque avait le sien. Ils
accueillaient toutes les demandes secrtes qu'on ne peut faire  Dieu,
coutaient tout ce qu'on n'ose dire[246]... On les trouvait
partout[247]. Leur vol de chauve-souris obscurcissait presque la
lumire et le jour de Dieu. On les avait vus enlever en plein jour un
homme qui venait de communier, et qui se faisait garder par ses amis,
cierges allums[248].

[Note 245: Agnei, lucifugi, etc. (M. Psellus.) Cet auteur byzantin
est du onzime sicle. (Edid. _Gaulminus_, 1615, in-12.)--Bodin, dans
son livre _De Prstigiis_, imprim  Ble en 1578, a dress
l'inventaire de la monarchie diabolique avec les noms et surnoms de 72
princes et de 7.405.926 diables.]

[Note 246: La sorcellerie nat surtout des misres de ce temps si
manichen. Des monastres elle avait pass dans les campagnes. Voir,
sur le Diable, _l'An mil_, tome II; sur les sorcires, _Renaissance_,
Introduction; sur le sabbat au moyen ge, _Henri IV et Richelieu_, ch.
XVII et XVIII. Le sabbat au moyen ge est une rvolte nocturne de
serfs contre le Dieu du prtre et du seigneur. (1860.)]

[Note 247: Plusieurs furent accuss d'en avoir vendu en bouteilles.
Plt  Dieu, dit srieusement Leloyer, que cette denre ft moins
commune dans le commerce!]

[Note 248: _Mm. de Luther._]

Le premier de ces vilains procs de sorcellerie, o il n'y avait des
deux cts que malhonntes gens, est celui de Guichard, vque de
Troyes, accus d'avoir, par engin et malfice, procur la mort de la
femme de Philippe-le-Bel. Cette mauvaise femme, qui avait recommand
l'gorgement des Flamandes (voyez plus haut), est celle aussi qui,
selon une tradition plus clbre que sre, se faisait amener, la nuit,
des tudiants  la tour de Nesle, pour les faire jeter  l'eau quand
elle s'en tait servie. Reine de son chef pour la Navarre, comtesse de
Champagne, elle en voulait  l'vque, qui pour finance avait sauv un
homme qu'elle hassait. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour ruiner
Guichard. D'abord, elle l'avait fait chasser du conseil et forc de
rsider en Champagne. Puis elle avait dit qu'elle perdrait son comt
de Champagne, ou lui son vch. Elle le poursuivait pour je ne sais
quelle restitution. Guichard demanda d'abord  une sorcire un moyen
de se faire aimer de la reine, puis un moyen de la faire mourir. Il
alla, dit-on, la nuit chez un ermite pour malficier la reine et
l'_envoter_. On fit une reine de cire, avec l'assistance d'une
sage-femme; on la baptisa Jeanne, avec parrain et marraine, et on la
piqua d'aiguilles. Cependant la vraie Jeanne ne mourait pas. L'vque
revint plus d'une fois  l'ermitage, esprant s'y mieux prendre.
L'ermite eut peur, se sauva et dit tout. La reine mourut peu aprs.
Mais soit qu'on ne pt rien prouver, soit que Guichard et trop d'amis
en cour, son affaire trana. On le retint en prison[249].

[Note 249: La dnonciation avait t d'autant mieux accueillie que
Guichard passait pour tre fils d'un dmon, d'un incube. (_Archives_,
section hist., J. 433.)]

Le Diable, entre autres mtiers, faisait celui d'entremetteur. Un
moine, dit-on, trouva moyen par lui de salir toute la maison de
Philippe-le-Bel. Les trois princesses ses belles-filles, pouses de
ses trois fils, furent dnonces et saisies[250]. On arrta en mme
temps deux frres, deux chevaliers normands qui taient attachs au
service des princesses. Ces malheureux avourent dans les tortures
que, depuis trois ans, ils pchaient avec leurs jeunes matresses, et
mme dans les plus saints jours[251]. La pieuse confiance du moyen
ge, qui ne craignait pas d'enfermer une grande dame avec ses
chevaliers dans l'enceinte d'un chteau, d'une troite tour, le
vasselage qui faisait aux jeunes hommes un devoir fodal des soins les
plus doux, tait une dangereuse preuve pour la nature humaine, quand
la religion faiblissait[252]. Le _Petit Jehan de Saintr_, ce conte ou
cette histoire du temps de Charles VI, ne dit que trop bien tout cela.

[Note 250: Marguerite, fille du duc de Bourgogne; Jeanne et Blanche,
filles du comte de Bourgogne (Franche-Comt). Mulierculis... adhuc
tate juvenculis. (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 251: Pluribus locis et temporibus sacrosanctis.]

[Note 252: Jean de Meung Clopinel, qui, dit-on, par ordre de
Philippe-le-Bel, allongea de dix-huit mille vers le trop long _Roman
de la Rose_, exprime brutalement ce qu'il pense des dames de ce
sicle. On conte que ces dames, pour venger leur rputation d'honneur
et de modestie, attendirent le pote, verges en main, et qu'elles
voulaient le fouetter. Il aurait chapp en demandant pour grce
unique que la plus outrage frappt la premire. _App._ 104.]

Que la faute ft relle ou non, la punition fut atroce. Les deux
chevaliers, amens sur la place du Martroi, prs l'orme Saint-Gervais,
y furent corchs vifs, chtrs, dcapits, pendus par les aisselles.
De mme que les prtres cherchaient, pour venger Dieu, des supplices
infinis, le roi, ce nouveau dieu du monde, ne trouvait point de peines
assez grandes pour satisfaire  sa majest outrage. Deux victimes ne
suffirent pas. On chercha des complices. On prit un huissier du
palais, puis une foule d'autres, hommes ou femmes, nobles ou
roturiers; les uns furent jets  la Seine, les autres mis  mort
secrtement.

Des trois princesses, une seule chappa. Philippe-Le-Long, son mari,
n'avait garde de la trouver coupable; il lui aurait fallu rendre la
Franche-Comt qu'elle lui avait apport en dot. Pour les deux autres,
Marguerite et Blanche, pouses de Louis-Hutin et de Charles-le-Bel,
elles furent honteusement tondues et jetes dans un chteau fort.
Louis,  son avnement, fit trangler la sienne (15 avril 1315), afin
de pouvoir se remarier. Blanche, reste seule en prison, fut bien plus
malheureuse[253].

[Note 253: Elle fut, dit brutalement le moine historien, engrosse par
son gelier ou par d'autres.--D'aprs ce qu'on sait des princes de ce
temps, on croirait aisment que la pauvre crature, dont la premire
faiblesse n'tait pas bien prouve, fut mise  la discrtion d'un
homme charg de l'avilir. _App._ 105.]

Une fois dans cette voie de crimes, l'essor tant donn aux
imaginations, toute mort passe pour empoisonnement ou malfice. La
femme du roi est empoisonne, sa soeur aussi. L'empereur Henri VII le
sera dans l'hostie. Le comte de Flandre manque de l'tre par son fils.
Philippe-le-Bel l'est, dit-on, par ses ministres, par ceux qui
perdaient le plus  sa mort, et non seulement Philippe, mais son pre,
mort trente ans auparavant. On remonterait volontiers plus haut pour
trouver des crimes[254].

[Note 254: _App._ 106.]

Tous ces bruits effrayaient le peuple. Il aurait voulu apaiser Dieu et
faire pnitence. Entre les famines et les banqueroutes des monnaies,
entre les vexations du Diable et les supplices du roi, ils s'en
allaient par les villes, pleurant, hurlant, en sales processions de
pnitents tout nus, de flagellants obscnes; mauvaises dvotions qui
menaient au pch.

Tel tait le triste tat du monde, lorsque Philippe et son pape s'en
allrent en l'autre chercher leur jugement. Jacques Molay les avait,
dit-on, de son bcher, ajourns  un an pour comparatre devant Dieu.
Clment partit le premier. Il avait peu auparavant vu en songe tout
son palais en flammes. Depuis, dit son biographe, il ne fut plus gai
et ne dura gure[255].

[Note 255:  sa mort, il demeura quelque temps comme abandonn. _App._
107.]

Sept mois aprs, ce fut le tour de Philippe. Il mourut dans sa maison
de Fontainebleau. Il est enterr[256] dans la petite glise d'Avon.

[Note 256:  ct de Monaldeschi.]

Quelques-uns le font mourir  la chasse, renvers par un sanglier.
Dante, avec sa verve de haine, ne trouve pas, pour le dire, de mot
assez bas: Il mourra d'un coup de couenne, le faux-monnayeur[257]!

[Note 257: _App._ 108.]

Mais l'historien franais, contemporain, ne parle point de cet
accident. Il dit que Philippe s'teignit, sans fivre, sans mal
visible, au grand tonnement des mdecins. Rien n'indiquait qu'il dt
mourir sitt; il n'avait que quarante-six ans. Cette belle et muette
figure avait paru impassible au milieu de tant d'vnements. Se
crut-il secrtement frapp par la maldiction de Boniface ou du grand
matre? ou bien plutt le fut-il par la confdration des grands du
royaume, qui se forma contre lui l'anne mme de sa mort? Les barons
et les nobles l'avaient suivi  l'aveugle contre le pape; ils
n'avaient pas fait entendre un mot en faveur de leurs frres, des
cadets de la noblesse; je parle des Templiers. Les atteintes portes 
leurs droits de justice et de monnaie leur firent perdre patience. Au
fond, le roi des lgistes, l'ennemi de la fodalit, n'avait pas
d'autre force militaire  lui opposer que la force fodale. C'tait un
cercle vicieux d'o il ne pouvait plus sortir. La mort le tira
d'affaire.

Quelle part eut-il rellement aux grands vnements de son rgne, on
l'ignore. Seulement, on le voit parcourir sans cesse le royaume. Il ne
se fait rien de grand en bien ou en mal qu'il n'y soit en personne: 
Courtrai et  Mons-en-Puelle (1302, 1304),  Saint-Jean-d'Angely, 
Lyon (1305),  Poitiers et  Vienne (1308, 1313).

Ce prince parat avoir t rang et rgulier. Nulle trace de dpense
prive. Il comptait avec son trsorier tous les vingt-cinq jours.

Fils d'une Espagnole, lev par le dominicain Egidio de Rome, de la
maison de Colonna, il eut quelque chose du sombre esprit de saint
Dominique, comme saint Louis la douceur mystique de l'ordre de
Saint-Franois. Egidio avait crit pour son lve un livre _De
regimine principum_, et il n'eut pas de peine  lui inculquer le dogme
du droit illimit des rois[258].

[Note 258: _App._ 109.]

Philippe s'tait fait traduire la _Consolation_ de Boce, les livres
de Vegce sur l'art militaire, et les lettres d'Abailard et
d'Hlose[259]. Les infortunes universitaires et amoureuses du clbre
professeur, si maltrait des prtres, taient un texte populaire au
milieu de cette grande guerre du roi contre le clerg. Philippe-le-Bel
s'appuyait sur l'Universit de Paris[260]; il caressait cette
turbulente rpublique, et elle le soutenait. Tandis que Boniface
cherchait  s'attacher les Mendiants, l'Universit les perscutait par
son fameux docteur Jean _Pique-ne_ (_Pungensasinum_[261]), champion
du roi contre le pape. Au moment o les Templiers furent arrts,
Nogaret runit tout le peuple universitaire au Temple, matres et
coliers, thologiens et _artistes_, pour leur lire l'acte
d'accusation. C'tait une force que d'avoir pour soi un tel corps, et
dans la capitale. Aussi le roi ne souffrit pas que Clment V riget
les coles d'Orlans en universit, et crt une rivale  son
Universit de Paris[262].

[Note 259: C'est l'auteur du _Roman de la Rose_, Jean de Meung, qui
lui avait traduit ces livres.--La confiance que lui accordait le roi
ne l'avait pas empch de tracer dans le _Roman de la Rose_ ce rude
tableau de la royaut primitive:

  Ung grant villain entre eulx esleurent,
  Le plus corsu de quanqu'ils furent,
  Le plus ossu, te le greigneur,
  Et le firent prince et seigneur.
  Cil jura que droit leur tiendroit,
  Se chacun en droit soy luy livre
  Des biens dont il se puisse vivre...
  De l vint le commencement
  Aux roys et princes terriens
  Selon les livres anciens.
            _Rom. de la Rose_, v. 1064. _App._ 110.]

[Note 260: En celle anne s'esmeut gran'dissension en les Recteur,
maistres et escholiers de l'Universit de Paris, et le prvost dudit
lieu, parce que ledit prvost avoit fait pendre un clerc de ladite
Universit. Adonc cessa la lecture de toutes facultez, jusques  tant
que ledit prvost l'amenda et rpara grandement l'offense, et entre
autres choses fut condamn ledit prvost  le dpendre et le baiser.
Et convint que ledit prvost allast en Avignon vers le pape, pour soy
faire absoudre. 1285. (Nicolas Gilles.)]

[Note 261: _App._ 111.]

[Note 262: _Ord._, I, 502. Le roi dclare qu'il n'y aura pas de
professeurs de thologie.]

Ce rgne est une poque de fondation pour l'Universit. Il s'y fonde
plus de collges que dans tout le treizime sicle, et les plus
clbres collges[263]. La femme de Philippe-le-Bel, malgr sa
mauvaise rputation, fonde le collge de Navarre (1304), ce sminaire
de gallicans, d'o sortirent d'Ailly, Gerson et Bossuet. Les
conseillers de Philippe-le-Bel, qui avaient aussi beaucoup  expier,
font presque tous de semblables fondations. L'archevque Gilles
d'Aiscelin, le faible et servile juge des Templiers, fonda ce terrible
collge, la plus pauvre et la plus dmocratique des coles
universitaires, ce Mont-Aigu, o l'esprit et les dents, selon le
proverbe, taient galement aigus[264]. L, s'levaient, sous
l'inspiration de la famine, les _pauvres_ coliers, les _pauvres_
matres[265], qui rendirent illustres le nom de _Cappets_[266];
chtive nourriture, mais amples privilges; ils ne dpendaient, pour
la confession, ni de l'vque de Paris ni mme du pape.

[Note 263: Aux collges de Navarre et de Montaigu, il faut ajouter le
collge d'Harcourt (1280); _la Maison du cardinal_ (1303); le collge
de Bayeux (1308).--1314, collge de Laon; 1317, collge de Narbonne;
1319, collge de Trguier; 1317-1321, collge de Cornouailles; 1326,
collge du Plessis, collge des cossais; 1329, collge de
Marmoutiers; 1332, un nouveau collge de Narbonne, fond en excution
du testament de Jeanne de Bourgogne; 1334, collge des Lombards; 1334,
collge de Tours; 1336, collge de Lisieux; 1337, collge d'Autun,
etc.]

[Note 264: Mons acutus, dentes acuti, ingenium acutum.]

[Note 265: _App._ 112.]

[Note 266: _App._ 113.]

       *       *       *       *       *

Que Philippe-le-Bel ait t ou non un mchant homme ou un mauvais roi,
on ne peut mconnatre en son rgne la grande re de l'ordre civil en
France, la fondation de la monarchie moderne. Saint Louis est encore
un roi fodal. On peut mesurer d'un seul mot tout le chemin qui se fit
de l'un  l'autre. Saint Louis assembla les dputs des villes du
Midi, Philippe-le-Bel ceux des tats de France. Le premier fit des
tablissements pour ses domaines, le second des ordonnances pour le
royaume. L'un posa en principe la suprmatie de la justice royale sur
celle des seigneurs, l'appel au roi; il essaya de modrer les guerres
prives par la _quarantaine_ et l'_assurement_. Sous Philippe-le-Bel,
l'appel au roi se trouve si bien tabli que le plus indpendant des
grands feudataires, le duc de Bretagne, demande, comme grce
singulire, d'en tre exempt[267]. Le parlement de Paris crit pour
le roi au plus loign des barons, au comte de Comminges, ce petit roi
des hautes Pyrnes, les paroles suivantes qui, un sicle plus tt,
n'eussent pas mme t comprises: Dans tout le royaume la
connaissance et la punition du port d'armes n'appartient qu'
nous[268].

[Note 267: _Ord._, I, 329.]

[Note 268: _Olim Parliamenti._]

Au commencement de ce rgne, la tendance nouvelle s'annonce fortement.
Le roi veut exclure les prtres de la justice et des charges
municipales[269]. Il protge les juifs[270] et les hrtiques, il
augmente la taxe royale sur les amortissements, sur les acquisitions
d'immeubles par les glises[271]. Il dfend les guerres prives, les
tournois. Cette dfense motive sur le besoin que le roi a de ses
hommes pour la guerre de Flandre, est souvent rpte; une fois mme,
le roi ordonne  ses prvts d'arrter ceux qui vont aux tournois. 
chaque campagne, il lui fallait faire la _presse_, et runir malgr
elle cette indolente chevalerie qui se souciait peu des affaires du
roi et du royaume[272].

[Note 269: _App._ 114.]

[Note 270: _App._ 115.]

[Note 271: _App._ 116.]

[Note 272: _App._ 117.]

Ce gouvernement ennemi de la fodalit et des prtres, n'avait pas
d'autre force militaire que les seigneurs, ni gure d'argent que par
l'glise. De l plusieurs contradictions, plus d'un pas en arrire.

En 1287, le roi permet aux nobles de poursuivre leurs serfs fugitifs
dans les villes. Peut-tre en effet tait-il besoin de ralentir ce
grand mouvement du peuple vers les villes, d'empcher la dsertion des
campagnes[273]. Les villes auraient tout absorb; la terre serait
reste dserte, comme il arriva dans l'empire romain.

[Note 273: _App._ 118.]

En 1290, le clerg arracha au roi une charte exorbitante, inexcutable,
qui et tu la royaut. Les principaux articles taient que les prlats
_jugeraient des testaments, des legs, des douaires_, que les baillis et
gens du roi ne demeureraient par sur terres d'glise, que les vques
seuls pourraient arrter les ecclsiastiques, que les clercs ne
plaideraient point en cour laque pour les actions personnelles, quand
mme ils y seraient obligs par lettres du roi (c'tait l'impunit des
prtres); que les prlats ne payeraient pas pour les biens acquis 
leurs glises; que les juges locaux ne connatraient point des dmes,
c'est--dire que le clerg jugerait seul les abus fiscaux du clerg.

En 1291, Philippe-le-Bel avait violemment attaqu la tyrannie de
l'inquisition dans le Midi. En 1298, au commencement de la guerre
contre le pape, il seconde l'intolrance des vques, il ordonne aux
seigneurs et aux juges royaux de leur livrer les hrtiques, pour
qu'ils les condamnent et les punissent sans appel. L'anne suivante,
il promet que les baillis ne vexeront plus les glises de saisies
violentes; ils ne saisiront qu'un manoir  la fois, etc.[274].

[Note 274: _App._ 119.]

Il fallait aussi satisfaire les nobles. Il leur accorda une ordonnance
contre leurs cranciers, contre les usuriers juifs. Il garantit leurs
droits de chasse. Les collecteurs royaux n'exploiteront plus les
successions des btards et des aubains sur les terres des seigneurs
haut-justiciers: _ moins_, ajoute prudemment le roi, _qu'il ne soit
constat par idoine personne que nous avons bon droit de
percevoir_[275].

[Note 275: _App._ 120.]

En 1302, aprs la dfaite de Courtrai, le roi osa beaucoup. Il prit
pour la monnaie la moiti de toute vaisselle d'argent[276] (les
baillis et gens du roi devaient donner tout); il saisit le temporel
des prlats partis pour Rome[277]; enfin il imposa les nobles battus
et humilis  Courtrai: le moment tait bon pour les faire payer[278].

[Note 276: Signifiez  tous, par cri gnral, sans faire mention de
prlats ni de barons, c'est  savoir que toutes manires de gens
apportent la moiti de leur vaissellement d'argent blanc. (_Ord._, I,
317.)]

[Note 277: L'irritation semble avoir t grande contre les prtres; le
roi est oblig de dfendre aux Normands de crier: _Haro sur les
clercs!_ (_Ord._, I, 318.) _App._ 121.]

[Note 278: _Ord._, fin 1302.]

En 1303, pendant la crise, lorsque Nogaret eut accus Boniface (12
mars), lorsque l'excommunication pouvait d'un moment  l'autre tomber
sur la tte du roi, il promit tout ce qu'on voulut. Dans son
ordonnance de rforme (fin mars), il s'engageait envers les nobles et
prlats  _ne rien acqurir_ sur leurs terres[279]. Toutefois il y
mettait encore une rserve qui annulait tout: _Sinon en cas qui
touche notre droit royal_[280]. Dans la mme ordonnance, se trouvait
un rglement relatif au parlement; parmi les privilges,
l'organisation du corps qui devait dtruire privilges et
privilgis[281].

[Note 279: Le roi dclare qu'en rformation de son royaume, il prend
les glises sous sa protection et entend les faire jouir de leurs
franchises ou privilges comme au temps de son aeul saint Louis. En
consquence, s'il lui arrive de prononcer quelque saisie sur un
prtre, son bailli ne devra y procder qu'aprs mre enqute, et la
saisie ne dpassera jamais le taux de l'amende. On recherchera par
tout le royaume les bonnes coutumes qui existaient au temps de saint
Louis pour les rtablir. Si les prlats ou barons ont au parlement
quelque affaire, ils seront traits honntement, expdis promptement.
(_Ord._, I, 357.)]

[Note 280: _App._ 122.]

[Note 281: Nul doute que le parlement ne remonte plus haut. On en
trouve la premire trace dans l'ordonnance dite testament de
Philippe-Auguste (1190). Si pourtant l'on considre l'importance toute
nouvelle que le parlement prit sous Philippe-le-Bel, on ne s'tonnera
pas que la plupart des historiens l'en aient nomm le fondateur.
_App._ 123.]

Dans les annes qui suivent, il laisse les vques rentrer au
parlement. Toulouse recouvre sa justice municipale; les nobles
d'Auvergne obtiennent qu'on respecte leurs justices, qu'on rprime les
officiers du roi, etc. Enfin en 1306, lorsque l'meute des monnaies
force le roi de se rfugier au Temple, ne comptant plus sur les
bourgeois, il rend aux nobles le gage de bataille, la preuve par duel,
au dfaut de tmoins[282].

[Note 282: _App._ 124.]

La grande affaire des Templiers (1308-9) le fora encore  lcher la
main. Il renouvela les promesses de 1303, rgla la comptabilit des
baillis, s'engagea  ne plus taxer les censiers des nobles, mit ordre
aux violences des seigneurs, promit aux Parisiens de modrer son droit
de prise et de pourvoierie, aux Bretons de faire de la bonne monnaie,
aux Poitevins d'abattre les fours des faux monnayeurs. Il confirma les
privilges de Rouen. Tout  coup charitable et aumnier, il voulait
employer le droit de chambellage  marier de pauvres filles nobles; il
donnait libralement aux hpitaux les pailles dont on jonchait les
logis royaux dans ses frquents voyages.

L'hypocrisie de ce gouvernement n'est en rien plus remarquable que
dans les affaires des monnaies. Il est curieux de suivre d'anne en
anne les mensonges, les tergiversations du royal faux monnayeur[283].
En 1295, il avertit le peuple qu'il va faire une monnaie o il
manquera peut-tre quelque chose pour le titre ou le poids, mais qu'il
ddommagera ceux qui en prendront; sa chre pouse, la reine Jeanne de
Navarre, veut bien qu'on y affecte les revenus de la Normandie. En
1305, il fait crier par les rues  son de trompe que sa nouvelle
monnaie est aussi bonne que celle de saint Louis. Il avait ordonn
plusieurs fois aux monnayeurs de tenir secrtes les falsifications.
Plus tard, il fait entendre que ses monnaies ont t altres par
d'autres, et ordonne de dtruire les fours o l'_on avait fait de la
fausse monnaie_. En 1310 et 1311, craignant la comparaison des
monnaies trangres, il en dfend l'importation. En 1311, il dfend de
peser ou d'essayer les monnaies royales.

[Note 283: _App._ 125.]

Nul doute qu'en tout ceci le roi ne ft convaincu de son droit, qu'il
ne considrt comme un attribut de sa toute-puissance d'augmenter 
volont la valeur des monnaies. Le comique, c'est de voir cette
toute-puissance, cette divinit, oblige de ruser avec la mfiance du
peuple; la religion naissante de la royaut a dj ses incrdules.

Enfin la royaut elle-mme semble douter de soi. Cette fire
puissance, ayant t au bout de la violence et de la ruse, fait un
aveu implicite de sa faiblesse; elle en appelle  la libert. On a vu
quelles paroles hardies le roi se fit adresser et dans la fameuse
_supplique du pueble de France_, et dans le discours des dputs des
tats de 1308. Mais rien n'est plus remarquable que les termes de
l'ordonnance par laquelle il confirme l'affranchissement des serfs du
Valois, accord par son frre: Attendu que toute crature humaine qui
est forme  l'image nostre Seigneur, doie gnralement estre franche
par droit naturel, et en aucuns pays de cette naturelle libert ou
franchise, par le joug de la servitude qui tant est haineuse, soit si
effacie et obscurcie que les hommes et les fames qui habitent z
lieux et pays dessusditz, en leur vivant sont rputs ainsi comme
morts, et  la fin de leur douloureuse et chtive vie, si estroitement
lis et demens, que des biens que Dieu leur a prest en cest sicle
ils ne peuvent en leur darnire volont disposer ne ordener[284]....

[Note 284: _Ord._, ann. 1311.]

Ces paroles devaient sonner mal aux oreilles fodales. Elles
semblaient un rquisitoire contre le servage, contre la tyrannie des
seigneurs. La plainte qui jamais n'avait os s'lever, pas mme  voix
basse, voil qu'elle clatait et tombait d'en haut comme une
condamnation. Le roi tant venu  bout de tous ses ennemis, avec
l'aide des seigneurs, ne gardait plus de mnagement pour ceux-ci. Le
13 juin 1313, il leur dfendit de faire aucune monnaie jusqu' ce
qu'ils eussent lettres du roi qui les y autorisassent.

Cette ordonnance combla la mesure. Quelque terreur que dt inspirer le
roi aprs l'affaire du Temple, les grands se dcidrent  risquer tout
et  prendre un parti. La plupart des seigneurs du Nord et de l'Est
(Picardie, Artois, Ponthieu, Bourgogne et Forez) formrent une
confdration contre le roi:  tous ceux qui verront, orront
(ouront) ces prsentes lettres, li nobles et _li communs_ de
Champagne, pour nous, pour les pays de Vermandois et _pour nos allis
et adjoints_ tant dedans les points du royaume de France, salut.
Sachent tuis que comme trs excellent et trs puissant prince, notre
trs cher et redout sire, Philippe, par la grce de Dieu, roi de
France, ait fait et relev plusieurs tailles, subventions, exactions
non deus, changement de monnoyes, et plusieurs aultres choses qui ont
t faites, par quoi li nobles et li communs ont t moult grevs,
appauvris... Et il n'apert pas qu'ils soient tournez en l'honneur et
proufit du roy ne dou royalme, ne en deffension dou proufit commun.
Desquels griefs nous avons plusieurs fois requis et suppli humblement
et dvotement ledit sire li roy, que ces choses voulist dfaire et
dlaisser; de quoy rien n'en ha fait. Et encore en cette prsente
anne courant, par l'an 1314, lidit nos sire le roy ha fait
impositions non deuement, sur li nobles et li communs du royalme, et
subventions lesquelles il s'est efforc de lever; laquelle chose ne
pouvons souffrir ne soutenir en bonne conscience, car ainsi perdrions
nos honneurs, franchises et liberts; et nous et cis qui aprs nous
verront (_viendront_)... Avons jur et promis par nos serments,
leaument et en bonne foy, par (_pour_) nous et nos hoirs aux comts
d'Auxerre et de Tonnerre, aux nobles et aux communs desdits comts,
leurs allis et adjoints, que nos, en la subvention de la prsente
anne, et tous autres griefs et novellets non deuement faites et 
faire, au temps prsent et avenir, que li roi de France, nos sires, ou
aultre, lor voudront faire, lor aiderions, et secourerons  nos
propres coustes et dpens[285]...

[Note 285: Boulainvilliers.]

Cet acte semblerait une rponse aux dangereuses paroles du roi sur le
servage. Le roi dnonait les seigneurs, ceux-ci le roi. Les deux
forces qui s'taient unies pour dpouiller l'glise, s'accusaient
maintenant l'une l'autre par-devant le peuple, qui n'existait pas
encore comme peuple, et qui ne pouvait rpondre.

Le roi, sans dfense contre cette confdration, s'adressa aux villes.
Il appela leurs dputs  venir aviser avec lui sur le fait des
monnaies (1314). Ces dputs, dociles aux influences royales,
demandrent _que le roi empcht pendant onze ans les barons de faire
de la monnaie_, pour en fabriquer lui-mme de bonne, sur laquelle il
ne gagnerait rien.

       *       *       *       *       *

Philippe-le-Bel meurt au milieu de cette crise (1314). L'avnement de
son fils Louis X, si bien nomm _Hutin_ (dsordre, vacarme), est une
raction violente de l'esprit fodal, local, provincial, qui veut
briser l'unit faible encore, une demande de dmembrement, une
rclamation du chaos[286].

[Note 286: Voyez comme le Continuateur de Nangis change de langage
tout  coup, comme il devient hardi, comme il lve la voix. Fol.
69-70. _App._ 126.]

Le duc de Bretagne veut juger sans appel, l'chiquier de Rouen sans
appel. Amiens ne veut plus que les sergents du roi fassent
d'ajournement chez les seigneurs, ni que les prvts tirent aucun
prisonnier de leurs mains. Bourgogne et Nevers exigent que le roi
respecte la justice fodale, qu'il n'affige plus ses pannonceaux aux
tours, aux barrires des seigneurs.

La demande commune des barons, c'est que le roi n'ait plus de rapport
avec leurs hommes. Les nobles de Bourgogne se chargent de punir
eux-mmes leurs officiers. La Champagne et le Vermandois interdisent
au roi de faire assigner les vassaux infrieurs.

Les provinces les plus loignes l'une de l'autre, le Prigord, Nmes
et la Champagne, s'accordent pour se plaindre de ce que le roi veut
taxer les censiers des nobles.

Amiens voudrait que les baillis ne fissent ni emprisonnement, ni
saisie, qu'aprs condamnation. Bourgogne, Amiens, Champagne, demandent
unanimement le rtablissement du gage de bataille, du combat
judiciaire.

Le roi n'acquerra plus ni fief, ni avouerie, sur les terres des
seigneurs, en Bourgogne, Tours et Nevers, non plus qu'en Champagne
(sauf les cas de succession ou de confiscation).

Le jeune roi octroie et signe tout. Il y a seulement trois points o
il hsite et veut ajourner. Les seigneurs de Bourgogne rclament
contre le roi la juridiction sur les _rivires, les chemins et les
lieux consacrs_. Ceux de Champagne doutent que le roi ait le droit de
les mener  la guerre _hors de leur province_. Ceux d'Amiens, avec la
violence picarde, requirent sans dtour _que tous les gentilshommes
puissent guerroyer les uns aux autres, ne donner trves, mais
chevaucher, aller, venir et estre  arme en guerre et forfaire les uns
aux autres_...  ces demandes insolentes et absurdes, le roi rpond
seulement: _Nous ferons voir les registres de Monseigneur saint Loys
et bailler ausdits nobles deus bonnes personnes, tiels comme il nous
nommerons de nostre conseil, pour savoir et enqurir diligemment la
vrit dudit article..._

La rponse tait assez adroite. Ils demandaient tous qu'on revnt _aux
bonnes coutumes de saint Louis_; ils oubliaient que saint Louis
s'tait efforc d'empcher les guerres prives. Mais par ce nom de
saint Louis ils n'entendaient autre chose que la vieille indpendance
fodale, le contraire du gouvernement quasi-lgal, vnal et tracassier
de Philippe-le-Bel.

Les grands dtruisaient pice  pice tout ce gouvernement du feu roi.
Mais ils ne le croyaient pas mort tant qu'ils n'avaient pas fait prir
son _alter ego_, son _maire du palais_, Enguerrand de Marigni, qui
dans les dernires annes avait t _coadjuteur et recteur du
royaume_, qui s'tait laiss dresser une statue au Palais  ct de
celle du roi. Son vrai nom tait Le Portier; mais il acheta avec une
terre le nom de Marigni. Ce Normand, personnage _gracieux et
cauteleux_[287], mais apparemment non moins silencieux que son matre,
n'a point laiss d'acte; il semble qu'il n'ait crit ni parl. Il fit
condamner les Templiers par son frre qu'il avait fait tout exprs
archevque de Sens. Il eut sans doute la part principale aux affaires
du roi avec les papes; mais il s'y prit si bien qu'il passa pour avoir
laiss Clment V chapper de Poitiers[288]. Le pape lui en sut gr
probablement; et d'autre part, il put faire croire au roi que le pape
lui serait plus utile  Avignon, dans une apparente indpendance, que
dans une captivit qui et rvolt le monde chrtien.

[Note 287: Gratiosus, cautus et sapiens. (Cont. G. de Nangis.)]

[Note 288: Ses ennemis l'en accusrent.--On disait encore qu'il avait,
pour de l'argent, procur une trve au comte de Flandre.]

Ce fut au Temple, au lieu mme o Marigni avait install son matre
pour dpouiller les Templiers, que le jeune roi Louis vint entendre
l'accusation solennelle porte contre Marigni[289]. L'accusateur tait
le frre de Philippe-le-Bel, ce violent Charles-de-Valois, homme
remuant et mdiocre qui se portait pour chef des barons. N si prs du
trne de France, il avait couru toute la chrtient pour en trouver un
autre, tandis qu'un petit chevalier de Normandie rgnait  ct de
Philippe-le-Bel. Il ne faut pas s'tonner s'il tait enrag d'envie.

[Note 289: Les modernes ont ajout beaucoup de circonstances sur la
rupture de Charles-de-Valois et de Marigni, un dmenti, un soufflet,
etc.]

Il n'eut pas t difficile  Marigni de se dfendre, si l'on et
voulu l'entendre. Il n'avait rien fait, sinon d'tre la pense, la
conscience de Philippe-le-Bel. C'tait pour le jeune roi comme s'il
et jug l'me de son pre. Aussi voulait-il seulement loigner
Marigni, le relguer dans l'le de Chypre, et le rappeler plus tard.
Pour le perdre, il fallut que Charles-de-Valois et recours  la
grande accusation du temps, dont personne ne se tirait. On dcouvrit,
ou l'on supposa, que la femme ou la soeur de Marigni, pour provoquer
sa dlivrance, ou malficier le roi, avait fait faire par un Jacques
de Lor certaines petites figures: Ledit Jacques, jet en prison, se
pend de dsespoir, et ensuite sa femme et les soeurs d'Enguerrand sont
mises en prison; et Enguerrand lui-mme, jug en prsence des
chevaliers, est pendu  Paris au gibet des voleurs. Cependant il ne
reconnut rien des susdits malfices, et dit seulement que pour les
exactions et les altrations de monnaie il n'en avait point t le
seul auteur... C'est pourquoi sa mort, dont beaucoup ne conurent
point entirement les causes, fut matire  grande admiration et
stupeur.

Pierre de Latilly, vque de Chlons, souponn de la mort du roi de
France Philippe et de son prdcesseur, fut par ordre du roi retenu en
prison au nom de l'archevque de Reims. Raoul de Presles, avocat
gnral (_advocatus prcipuus_) au parlement, galement suspect et
retenu pour semblable soupon, fut enferm dans la prison de
Sainte-Genevive  Paris, et tortur par divers supplices. Comme on ne
pouvait arracher de sa bouche aucun aveu sur les crimes dont on le
chargeait, quoiqu'il et endur les tourments plus divers et les plus
douloureux, on finit par le laisser aller; grande partie de ses biens
tant meubles qu'immeubles ayant t ou donns, ou perdus, ou
pills[290].

[Note 290: _App._ 127.]

Ce n'tait rien d'avoir pendu Marigni, emprisonn Raoul de Presles,
ruin Nogaret, comme ils firent plus tard. Le lgiste tait plus
vivace que les barons ne supposaient. Marigni renat  chaque rgne,
et toujours on le tue en vain. Le vieux systme, branl par
secousses, crase chaque fois un ennemi. Il n'en est pas plus fort.
Toute l'histoire de ce temps est dans le combat  mort du lgiste et
du baron.

Chaque avnement se prsente comme une restauration des _bons vieux_
us de saint Louis, comme une expiation du rgne pass. Le nouveau roi,
compagnon et ami des princes et des barons, commence comme premier
baron, comme _bon et rude justicier_,  faire pendre les meilleurs
serviteurs de son prdcesseur. Une grande potence est dresse; le
peuple y suit de ses hues l'homme du peuple, l'homme du roi, le
pauvre roi roturier qui porte  chaque rgne les pchs de la royaut.
Aprs saint Louis, le barbier La Brosse; aprs Philippe-le-Bel,
Marigni; aprs Philippe-le-Long, Grard Guecte; aprs Charles-le-Bel,
le trsorier Remy... Il meurt illgalement, mais non injustement. Il
meurt souill des violences d'un systme imparfait o le mal domine
encore le bien. Mais en mourant, il laisse  la royaut qui le frappe
ses instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions
d'ordre et de paix.

Peu d'annes s'taient coules que le corps de Marigni fut
respectueusement descendu de Montfaucon et reut la spulture
chrtienne. Louis-Hutin lgua dix mille livres aux fils de Marigni.
Charles-de-Valois, dans sa dernire maladie, crut devoir, pour le
bien de son me, rhabiliter sa victime. Il fit distribuer de
grandes aumnes, en recommandant de dire aux pauvres: Priez Dieu
pour monseigneur Enguerrand de Marigni, et pour monseigneur
Charles-de-Valois.

La meilleure vengeance de Marigni, c'est que la royaut, si forte sous
lui, tomba aprs lui dans la plus dplorable faiblesse. Louis-Hutin,
ayant besoin d'argent pour la guerre de Flandre, traita comme d'gal 
gal avec la ville de Paris. Les nobles de Champagne et de Picardie se
htrent de profiter du droit de guerre prive qu'ils venaient de
reconqurir, et firent la guerre  la comtesse d'Artois, sans
s'inquiter du jugement du roi qui lui avait adjug ce fief. Tous les
barons s'taient remis  battre monnaie. Charles-de-Valois, l'oncle du
roi, leur en donnait l'exemple. Mais au lieu d'en frapper seulement
pour leurs terres, conformment aux ordonnances de Philippe-le-Hardi
et Philippe-le-Bel, ils faisaient la fausse monnaie en grand et lui
donnaient cours par tout le royaume.

Il fallut bien alors que le roi se rveillt et revnt au
gouvernement de Marigni et de Philippe-le-Bel. Il dcria les monnaies
des barons (19 novembre 1315) et ordonna qu'elles n'auraient cours que
chez eux[291]. Il fixa les rapports de la monnaie royale avec treize
monnaies diffrentes que trente et un vques ou barons avaient droit
de frapper sur leurs terres. Quatre-vingts seigneurs avaient eu ce
droit du temps de saint Louis.

[Note 291: _App._ 128.]

Le jeune roi fodal humanis par le besoin d'argent ne ddaigna pas de
traiter avec les serfs et avec les juifs. La fameuse ordonnance de
Louis-Hutin, pour l'affranchissement des serfs de ses domaines, est
entirement conforme  celle de Philippe-le-Bel pour le Valois, que
nous avons cite. Comme selon le droit de nature chacun doit naistre
franc; et par aucuns usages et coustumes, qui de grant anciennet ont
est introduites et gardes jusques cy en nostre royaume et par
avanture pour le meffet de leurs prdcesseurs, moult de personnes de
nostre commun pueple, soient enchees en lien de servitudes et de
diverses conditions, qui moult nous desplat: Nous considrants que
nostre royaume est dit, et nomm le royaume des Francs, et voullants
que la chose en vrit soit accordant au nom, et que la condition des
gents amende de nous et la vene de nostre nouvel gouvernement; par
dlibration de nostre grant conseil avons orden et ordenons, que
generaument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir
 nous et  nos successeurs, telles servitudes soient ramenes 
franchises, et  tous ceus qui de origine, ou anciennet, ou de nouvel
par mariage, ou par rsidence de lieus de serve condition, sont
enchees, ou pourroient enchoir ou lien de servitudes, franchise soit
donne  bonnes et convenables conditions[292].

[Note 292: _Ord._, I, p. 583.]

Il est curieux de voir le fils de Philippe-le-Bel vanter aux serfs la
libert. Mais c'est peine perdue. Le marchand a beau enfler la voix et
grossir le mrite de sa marchandise, les pauvres serfs n'en veulent
pas. Ils taient trop pauvres, trop humbles, trop courbs vers la
terre. S'ils avaient enfoui dans cette terre quelque mauvaise pice de
monnaie, ils n'avaient garde de l'en tirer pour acheter un parchemin.
En vain le roi se fche de les voir mconnatre une telle grce. Il
finit par ordonner aux commissaires chargs de l'affranchissement
d'estimer les biens des serfs qui aimeraient mieux demeurer en la
chetivit de servitude, et les taxent si suffisamment et si
grandement, comme la condition et richesse des personnes pourront
bonnement souffrir et la ncessit de nostre guerre le requiert.

C'est toutefois un grand spectacle de voir prononcer du haut du trne
la proclamation du droit imprescriptible de tout homme  la libert.
Les serfs n'achtent pas, mais ils se souviendront et de cette leon
royale, et du dangereux appel qu'elle contient contre les
seigneurs[293].

[Note 293: _App._ 129.]

Le rgne court et obscur de Philippe-le-Long n'est gure moins
important pour le droit public de la France que celui mme de
Philippe-le-Bel.

D'abord son avnement  la couronne tranche une grande question.
Louis-Hutin laissant sa femme enceinte, son frre Philippe est rgent
et curateur au ventre. L'enfant meurt en naissant, Philippe se fait
roi au prjudice d'une fille de son frre. La chose semblait d'autant
plus surprenante que Philippe-le-Bel avait soutenu le droit des femmes
dans les successions de Franche-Comt et d'Artois. Les barons auraient
voulu que les filles fussent exclues des fiefs et qu'elles
succdassent  la couronne de France; leur chef, Charles-de-Valois,
favorisait sa petite-nice contre Philippe son neveu[294].

[Note 294: N'tant revenu  Paris qu'un mois aprs la mort de Louis
X, il trouva son oncle, le comte de Valois,  la tte d'un parti prt
 lui disputer la rgence. La bourgeoisie de Paris prit les armes sous
la conduite de Gaucher de Chtillon, et chassa les soldats du comte de
Valois, qui s'taient dj empars du Louvre. (Flibien.)]

Philippe assembla les tats, et gagna sa cause, qui au fond tait
bonne, par des raisons absurdes. Il allgua en sa faveur la vieille
loi allemande des Francs qui excluait les filles _de la terre
salique_. Il soutint que la couronne de France tait un trop noble
fief pour _tomber en quenouille_, argument fodal dont l'effet fut
pourtant de ruiner la fodalit. Tandis que le progrs de l'quit
civile, l'introduction du droit romain, ouvraient les successions aux
filles, que les fiefs devenaient fminins et passaient de famille en
famille, la couronne ne sortit point de la mme maison, immuable au
milieu de la mobilit universelle. La maison de France recevait du
dehors la femme, l'lment mobile et variable, mais elle conservait
dans la srie des mles l'lment fixe de la famille, l'identit du
pater-familias. La femme change de nom et de pnates. L'homme habitant
la demeure des aeux, reproduisant leur nom, est port  suivre leurs
errements. Cette transmission invariable de la couronne dans la ligne
masculine a donn plus de suite  la politique de nos rois; elle a
balanc utilement la lgret de notre oublieuse nation.

En repoussant ainsi le droit des filles au moment mme o il
triomphait peu  peu dans les fiefs, la couronne prenait ce caractre,
de recevoir toujours sans donner jamais.  la mme poque, une
rvocation hardie de toute donation depuis saint Louis[295] semble
contenir le principe de l'inalinabilit du domaine. Malheureusement
l'esprit fodal qui reprit force sous les Valois  la faveur des
guerres, provoqua de funestes crations d'apanages, et fonda au profit
des branches diverses de la famille royale une fodalit princire
aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que l'autre l'avait
t pour Philippe-le-Bel.

[Note 295: _App._ 130.]

Cette succession conteste, cette malveillance des seigneurs, jette
Philippe-le-Long dans les voies de Philippe-le-Bel. Il flatte les
villes, Paris, l'Universit surtout, la grande puissance de Paris. Il
se fait jurer fidlit par les nobles, _en prsence des matres de
l'Universit qui approuvent_.[296] Il veut que ses bonnes villes
soient _garnies d'armeures_; que les bourgeois aient des armes en lieu
sr; il leur nomme un capitaine en chaque _baillie ou contre_ (1316,
12 mars). Senlis, Amiens et le Vermandois, Caen, Rouen, Gisors, le
Cotentin et le pays de Caux, Orlans, Sens et Troyes sont spcialement
dsigns.

[Note 296: Cont. G. de Nang.]

Philippe-le-Long aurait voulu (dans un but, il est vrai, fiscal)
tablir l'uniformit de mesures et de monnaies; mais ce grand pas ne
pouvait se faire encore.[297]

[Note 297: _App._ 131.]

Il fait quelques efforts pour rgulariser un peu la comptabilit. Les
receveurs doivent, toute dpense paye, envoyer le reste au Trsor du
roi, mais secrtement, _et sans que personne sache l'heure ni le
jour_. Les baillis et snchaux doivent venir compter tous les ans 
Paris. Les trsoriers compteront deux fois l'anne. L'on spcifiera en
quelle monnaie se font les payements. Les _jugeurs_ des comptes
jugeront de suite... Et _le roi saura combien il a  recevoir_.

Parmi les rglements de finance, nous trouvons cet article: _Tous
gages des chastiaux_ qui ne sont en frontire, _cessent_ du tout
des-ores-en-avant[298]. Ce mot contient un fait immense. La paix
intrieure commence pour la France, au moins jusqu'aux guerres des
Anglais.

[Note 298: _App._ 132.]

La garantie de cette paix intrieure, c'est l'organisation d'un fort
pouvoir judiciaire. Le parlement se constitue. Une ordonnance
dtermine dans quelle proportion les clercs et les laques doivent y
entrer; la majorit est assure aux laques. Quant aux conseillers
trangers aux corps et appels temporairement, Philippe-le-Long
rpte l'exclusion dj prononce, contre les prlats, par
Philippe-le-Bel: Il n'aura nulz Prlaz dputez en parlement, _car
le Roy fait conscience de eus empeschier ou gouvernement de leurs
experituautez_..

Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait le parlement de
Paris, il faut lire, dans le continuateur de Nangis, l'histoire de
Jordan de Lille, seigneur gascon fameux par sa haute naissance, mais
ignoble par ses brigandages... Il n'en avait pas moins obtenu la
nice du pape, et par le pape le pardon du roi. Il n'en usa que pour
accumuler les crimes, meurtres et viols, nourrissant des bandes
d'assassins, ami des brigands, rebelle au roi. Il aurait peut-tre
chapp encore. Un homme du roi tait venu le trouver; il le tua du
bton mme o il portait les armes du roi, insigne de son ministre.
Appel en jugement, il vint  Paris suivi d'un brillant cortge de
comtes et de barons des plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas
moins jet dans les prisons du Chtelet, condamn  mort par les
Matres du parlement, et, la veille de la Trinit, tran  la queue
des chevaux et pendu au commun patibulaire[299].

[Note 299: Contin. G. de Nang.]

Le parlement qui dfend si vigoureusement l'honneur du roi, est
lui-mme un vrai roi sous le rapport judiciaire. Il porte le costume
royal, la longue robe, la pourpre et l'hermine. Ce n'est pas, comme il
semble, l'ombre, l'effigie du roi; c'est plutt sa pense, sa volont
constante, immuable et vraiment royale. Le roi veut que la justice
suive son cours: Non contrestant toutes concessions, ordonnances, et
lettres royaux  ce contraire. Ainsi le roi se dfie du roi, il se
reconnat mieux en son parlement qu'en lui-mme. Il distingue en lui
un double caractre; il se sent roi, et il se sent homme, et le roi
ordonne de dsobir  l'homme.

Beaucoup de textes d'ordonnances en ce sens honorent la sagesse des
conseillers qui les dictrent. Le roi cherche  mettre une barrire 
sa libralit. Il exprime la crainte que l'on n'arrache des dons
excessifs  sa faiblesse,  son inattention; que pendant qu'il dort ou
repose, le privilge et l'usurpation ne soient que trop bien
veills[300].

[Note 300: _App._ 133.]

Ainsi, en 1318, il parle de certains droits fodaux: ... lesquels on
nous demande souvent, et sont de plus grande valeur _que nous ne
croyons_, nous devons tre aviss, si quelqu'un nous les
demande[301].

[Note 301: _App._ 134.]

Ailleurs, il recommande aux receveurs de _n'avertir_ personne des
recettes extraordinaires, ou aventures qui nous choiront, _ ce que
nous ne puissions tre requis de les donner_.

Ces aveux de faiblesse et d'ignorance que les conseillers du roi lui
faisaient faire, pour tre si nafs, n'en sont pas moins
respectables. Il semble que la royaut nouvelle, devenue tout d'un
coup la providence d'un peuple, sente la disproportion de ses moyens
et de ses devoirs. Ce contraste se marque d'une manire bizarre dans
l'ordonnance de Philippe-le-Long Sur le gouvernement de son hostel et
le bien de son royaume. Il tablit d'abord dans un noble prambule
que Messire Dieu a institu les rois sur la terre pour que, bien
ordonns en leurs personnes, ils ordonnent et gouvernent dment leur
royaume. Il annonce ensuite qu'il entend la messe tous les matins, et
dfend qu'on l'interrompe pendant la messe pour lui prsenter des
requtes. Nulle personne ne pourra lui parler  la chapelle, si ce
n'estoit notre confesseur, lequel pourra parler  nous des choses qui
toucheront notre conscience. Il pourvoit ensuite  la garde de sa
personne royale: Que nulle personne mescongne, ne garon de petit
estat, ne entre en notre garde-robe, ne mettent main, ne soient 
nostre lit faire, et qu'on n'i soffre mettre draps estrangers. La
terreur des empoisonnements et des malfices est un trait de cette
poque.

Aprs ces dtails de mnage, viennent des rglements sur le conseil,
le trsor, le domaine, etc. L'tat apparat ici comme un simple
apanage royal, le royaume comme un accessoire de l'_Hostel_[302].--On
sent partout la petite sagesse des _gens du roi_, cette honntet
bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, flexible dans le
grand. Nul doute que cette ordonnance ne nous donne l'idal de la
royaut selon les gens de robe, le modle qu'ils prsentaient au roi
fodal pour en faire un vrai roi comme ils le concevaient.

[Note 302: _App._ 135.]

       *       *       *       *       *

Ces essais estimables d'ordre et de gouvernement ne changeaient rien
aux souffrances du peuple. Sous Louis-Hutin, une horrible mortalit
avait enlev, dit-on, le tiers de la population du Nord[303]. La
guerre de Flandre avait puis les dernires ressources du pays. En
1320, il fallut bien finir cette guerre. La France avait assez  faire
chez elle. L'excs de la misre exaltant les esprits, un grand
mouvement avait lieu dans le peuple. Comme au temps de saint Louis,
une foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou _pastoureaux_,
comme on les appelait, s'attroupent et disent qu'ils veulent aller
outre-mer, que c'est par eux qu'on doit recouvrer la terre sainte.
Leurs chefs taient un prtre dgrad et un moine apostat. Ils
entranrent beaucoup de gens simples, jusqu' des enfants qui
fuyaient la maison paternelle. Ils demandaient d'abord; puis ils
prirent. On en arrta; mais ils foraient les prisons, et dlivraient
les leurs. Au Chtelet, ils jetrent du haut des degrs le prvt qui
voulait leur dfendre les portes; puis, ils s'allrent mettre en
bataille au Pr-aux-Clercs, et sortirent tranquillement de Paris; on
se garda bien de les en empcher. Ils s'en allrent vers le Midi,
gorgeant partout les juifs, que les gens du roi tchaient en vain de
dfendre. Enfin  Toulouse, on runit des troupes, on fondit sur les
pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente; le reste se
dissipa[304].

[Note 303: Cont. G. de Nang.]

[Note 304: _App._ 136.]

Ces tranges migrations du peuple indiquaient moins de fanatisme que
de souffrance et de misre. Les seigneurs, ruins par les mauvaises
monnaies, pressurs par l'usure, retombaient sur le paysan. Celui-ci
n'en tait pas encore au temps de la Jacquerie; il n'tait pas assez
os pour se tourner contre son seigneur. Il fuyait plutt et
massacrait les juifs. Ils taient si dtests que beaucoup de gens se
scandalisrent de voir les gens du roi prendre leur dfense. Les
villes commerantes du Midi les jalousaient cruellement. C'tait
prcisment l'poque o, comme financiers, collecteurs, percepteurs,
ils commenaient  rgner sur l'Espagne. Aims des rois pour leur
adresse et leur servilit, ils s'enhardissaient chaque jour, jusqu'
prendre le titre de Don. Ds le temps de Louis-le-Dbonnaire, l'vque
Agobart avait crit un trait _De insolentia Judorum_. Sous
Philippe-Auguste, on avait vu avec tonnement un juif bailli du roi.
En 1267, le pape avait t oblig de lancer une bulle contre les
chrtiens qui judasaient[305].

[Note 305: _App._ 137.]

Philippe-le-Bel les avait chasss; mais ils taient rentrs  petit
bruit. Louis-Hutin leur avait assur un sjour de douze ans. Aux
termes de son ordonnance, on doit leur rendre leurs privilges, si on
les retrouve; on leur restituera leurs livres, leurs synagogues,
leurs cimetires, sinon le roi les leur payera. Deux auditeurs sont
nomms pour connatre des hritages vendus  moiti prix par les juifs
dans la prcipitation de leur fuite. Le roi s'associe  eux pour le
recouvrement de leurs dettes dont il doit avoir les deux
tiers[306].--Les nobles dbiteurs qui avaient eu le crdit d'obtenir
de Philippe-le-Bel qu'on cesserait de rechercher les crances des
juifs se voyaient de nouveau  leur merci. Les critures des juifs
faisant foi en justice, ils pouvaient  leur gr dsigner au fisc ses
victimes. Le juif, ulcr par tant d'injures, tait  mme de se
venger au nom du roi.

[Note 306: _Ord._, I, p. 595.]

La vieille haine tant ainsi irrite, enrage par la crainte, on tait
prt  tout faire contre eux. Au milieu des grandes mortalits
produites par la misre, le bruit se rpand tout  coup que les juifs
et les lpreux ont empoisonn les fontaines. Le sire de Parthenay
crit au roi qu'_un grand lpreux_, saisi dans sa terre, avoue qu'un
riche juif lui a donn de l'argent et remis certaines drogues. Ces
drogues se composaient de sang humain, d'urine,  quoi on ajoutait le
corps du Christ; le tout sch et broy, mis en un sachet avec un
poids, tait jet dans les fontaines ou les puits. Dj, en Gascogne,
plusieurs lpreux avaient t provisoirement brls. Le roi, effray
du nouveau mouvement qui se prparait, revint prcipitamment de Poitou
en France, ordonnant que les lpreux fussent partout arrts.

Personne ne doutait de cet horrible accord entre les lpreux et les
juifs. Nous-mmes, dit le chroniqueur du temps, en Poitou, dans un
bourg de notre vasselage, nous avons de nos yeux vu un de ces sachets.
Une lpreuse qui passait, craignant d'tre prise, jeta derrire elle
un chiffon li qui fut aussitt port en justice, et l'on y trouva une
tte de couleuvre, des pattes de crapaud et comme des cheveux de femme
enduits d'une liqueur noire et puante, chose horrible  voir et 
sentir. Le tout, mis dans un grand feu, ne put brler, preuve sre que
c'tait un violent poison... Il y eut bien des discours, bien des
opinions. La plus probable, c'est que le roi des Maures de Grenade, se
voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en venger en
machinant avec les juifs la perte des chrtiens. Mais les juifs, trop
suspects eux-mmes, s'adressrent aux lpreux... Ceux-ci, le diable
aidant, furent persuads par les juifs. Les principaux lpreux tinrent
quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les juifs, leur
fit entendre que, puisque les lpreux taient rputs personnes si
abjectes et compts pour rien, il serait bon de faire en sorte que
tous les chrtiens mourussent ou devinssent lpreux. Cela leur plut 
tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un grand nombre,
leurrs par de fausses promesses de royaumes, comts et autres biens
temporels, disaient et croyaient fermement que la chose se ferait
ainsi[307].

[Note 307: _App._ 138.]

La vengeance du roi de Grenade est videmment fabuleuse. La
culpabilit des juifs est improbable: ils taient alors favoriss du
roi, et l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux
lpreux, le rcit n'est pas si trange que l'ont jug les historiens
modernes. De coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l'esprit
de ces tristes solitaires. L'accusation tait du moins spcieuse. Les
juifs et les lpreux avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur
salet, leur vie  part. La maison du lpreux n'tait pas moins
mystrieuse et mal fame que celle du juif. L'esprit ombrageux de ces
temps s'effarouchait de tout mystre, comme un enfant qui a peur la
nuit et qui frappe d'autant plus fort ce qui lui tombe sous la main.

L'institution des lproseries, ladreries, maladreries, ce sale rsidu
des croisades, tait mal vue, mal voulue, tout comme l'ordre du
Temple, depuis qu'il n'y avait plus rien  faire pour la terre sainte.
Les lpreux eux-mmes, dsormais sans doute ngligs, avaient d
perdre la rsignation religieuse qui, dans les sicles prcdents,
leur faisait prendre en bonne part la mort anticipe  laquelle on les
condamnait ici-bas.

Les rituels pour la squestration des lpreux diffraient peu des
offices des morts. Sur deux trteaux devant l'autel, on tendait un
drap noir, le lpreux dress se tenait dessous agenouill et y
entendait dvotement la messe. Le prtre, prenant un peu de terre dans
son manteau, en jetait sur l'un des pieds du lpreux[308]. Puis il le
mettait hors de l'glise, _s'il ne faisait trop fort temps de pluie_;
il le menait  sa maisonnette au milieu des champs, et lui faisait les
dfenses: Je te dfends que tu n'entres en l'glise... ne en
compagnie de gens. Je te dfends que tu ne voises hors de ta maison
sans ton habit de ladre, etc. Et ensuite: Recevez cet habit, et le
vestez en signe d'humilit... Prenez ces gants... Recevez cette
cliquette en signe qu'il vous est dfendu de parler aux personnes,
etc. Vous ne vous fcherez point pour tre ainsi spar des autres...
Et quant  vos petites ncessits, les gens de bien y pourvoyront, et
Dieu ne vous dlaissera... On lit encore dans un vieux rituel des
lpreux ces tristes paroles: Quand il avendra que le mesel sera
trespass de ce monde, il doit tre enterr en la maisonnette, et non
pas au cimetire[309].

[Note 308: _App._ 139.]

[Note 309: Ce n'tait point cependant un signe de rprobation. Mort au
monde, il semblait avoir fait son purgatoire ici-bas; et en quelques
lieux on clbrait sur lui l'office du confesseur: Os justi
meditabitur sapientiam.]

D'abord on avait dout si les femmes pouvaient suivre leurs maris
devenus lpreux, ou rester dans le sicle et se remarier. L'glise
dcida que le mariage tait indissoluble; elle donna  ces infortuns
cette immense consolation. Mais alors que devenait la mort simule?
que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils aimaient, ils se
perptuaient, ils formaient un peuple... Peuple misrable, il est
vrai, envieux, et pourtant envi... Oisifs et inutiles, ils semblaient
une charge, soit qu'ils mendiassent, soit qu'ils jouissent des riches
fondations du sicle prcdent.

On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que ceux qui
seraient convaincus fussent brls, sauf les lpreuses enceintes, dont
on attendrait l'accouchement; les autres lpreux devaient tre
enferms dans les lproseries.

Quant aux juifs, on les brla sans distinction, surtout dans le Midi.
 Chinon, on creusa en un jour une grande fosse, on y mit du feu
copieusement, et on en brla cent soixante, hommes et femmes,
ple-mle. Beaucoup d'eux et d'elles, chantant et comme  des noces,
sautaient dans la fosse. Mainte veuve y fit jeter son enfant avant
elle, de peur qu'on ne l'enlevt pour le baptiser.  Paris, on brla
seulement les coupables. Les autres furent bannis  toujours,
quelques-uns plus riches rservs jusqu' ce qu'on connt leurs
crances et qu'on pt les affecter au fisc royal avec le reste de
leurs biens. Il y eut pour le roi environ cent cinquante mille
livres.

On assure qu' Vitry quarante juifs, en la prison du roi, voyant bien
qu'ils allaient mourir, et ne voulant pas tomber dans les mains des
incirconcis, s'accordrent unanimement  se faire tuer par un de leurs
vieillards qui passait pour une bonne et sainte personne, et qu'ils
appelaient leur pre. Il n'y consentit pas,  moins qu'on ne lui
adjoignt un jeune homme. Tous les autres tant morts, les deux
restant, chacun voulait mourir de la main de l'autre. Le vieillard
l'emporta, et obtint  force de prires que le jeune le tuerait. Alors
le jeune, se voyant seul, ramassa l'or et l'argent qu'il trouva sur
les morts, se fit une corde avec des habits, et se laissa glisser du
haut de la tour. Mais la corde tait trop courte, le poids de l'or
trop lourd, il se cassa la jambe, fut pris, avoua et mourut
ignominieusement[310].

[Note 310: _App._ 140.]

Philippe-le-Long ne profita pas de la dpouille des lpreux et des
juifs plus longtemps que son pre n'avait fait de celle des Templiers.
La mme anne 1321, au mois d'aot, la fivre le prit, sans que les
mdecins pussent deviner la cause du mal; il languit cinq mois et
mourut. Quelques-uns doutent s'il ne fut pas frapp ainsi  cause des
maldictions de son peuple, pour tant d'extorsions inoues, sans
parler de celles qu'il prparait. Pendant sa maladie, les exactions se
ralentirent, sans cesser entirement.

       *       *       *       *       *

Son frre Charles lui succda, sans plus se soucier des droits de la
fille de Philippe que Philippe n'avait eu gard  ceux de la fille de
Louis.

L'poque de Charles-le-Bel est aussi pauvre de faits pour la France
qu'elle est riche pour l'Allemagne, l'Angleterre et la Flandre. Les
Flamands emprisonnent leur comte. Les Allemands se partagent entre
Frdric d'Autriche et Louis de Bavire, qui fait son rival prisonnier
 Mulhdorf. Dans ce dchirement universel, la France semble forte par
cela seul qu'elle est une. Charles-le-Bel intervient en faveur du
comte de Flandre. Il entreprend, avec l'aide du pape, de se faire
empereur. Sa soeur Isabeau se fait effectivement reine d'Angleterre
par le meurtre d'douard II.

Terrible histoire que celle des enfants de Philippe-le-Bel! Le fils
an fait mourir sa femme. La fille fait mourir son mari.

Le roi d'Angleterre, douard II, n parmi les victoires de son pre et
promis aux Gallois pour raliser leur Arthur, n'en tait pas moins
toujours battu. En France, il laissait entamer la Guyenne et
promettait de venir rendre hommage. En Angleterre, il tait malmen
par Robert Bruce; mais il le poursuivait en cour de Rome. Il avait
demand au pape s'il ne pouvait, sans pch, se frotter d'une huile
merveilleuse qui donnait du courage. Sa femme le mprisait. Mais il
n'aimait pas les femmes; il se consolait plutt de ses msaventures
avec de beaux jeunes gens. La reine, par reprsailles, s'tait livre
au baron Mortimer. Les barons, qui dtestaient les mignons du roi, lui
turent d'abord son brillant Gaveston, hardi Gascon, beau cavalier,
qui s'amusait dans les tournois  jeter par terre les plus graves
lords, les plus nobles seigneurs. Spencer, qui succda  Gaveston, ne
fut pas moins ha.

L'Angleterre se trouvant dsarme par ces discordes, le roi de France
profita du moment et s'empara de l'Agnois[311]. Isabeau vint en
France avec son jeune fils pour rclamer, disait-elle. Mais c'est
contre son mari qu'elle rclama. Charles-le-Bel, ne voulant pas
s'embarquer en son nom dans une affaire aussi hasardeuse qu'une
invasion de l'Angleterre, dfendit  ses chevaliers de prendre le
parti de la reine[312]. Il fit mme croire qu'il voulait l'arrter et
la renvoyer  son mari. En vrai fils de Philippe-le-Bel, il ne lui
donna pas d'arme, mais de l'argent pour en avoir une. Cet argent fut
prt par les Bardi, banquiers florentins. D'autre part, le roi de
France envoyait des troupes en Guyenne pour rprimer, disait-il,
quelques aventuriers gascons.

[Note 311: _App._ 141.]

[Note 312: _App._ 142.]

Le comte de Hainaut donna sa fille en mariage au jeune fils d'Isabeau,
et le frre du comte se chargea de conduire la petite troupe qu'elle
avait leve. De grandes forces n'auraient pu que nuire, en alarmant
les Anglais. douard tait dsarm, livr d'avance. Il envoya sa
flotte contre elle; mais la flotte n'avait garde de la rencontrer. Il
dpcha Robert de Watteville avec des troupes, qui se runirent 
elle. Il implora les gens de Londres; ceux-ci rpondirent prudemment
qu'ils avaient privilge de ne point sortir en bataille; qu'ils ne
recevraient pas d'trangers, mais bien volontiers le roi, la reine et
le prince royal. Non moins prudemment les gens d'glise accueillaient
la reine  son arrive. L'archevque de Cantorbry prcha sur ce
texte: La voix du peuple est la voix de Dieu. L'vque d'Hereford
sur cet autre: C'est au chef que j'ai mal, _Caput meum doleo_[313].
Enfin l'vque d'Oxford prit le texte de la _Gense_: Je mettrai
inimiti entre toi et la femme, et elle t'crasera la tte. Prophtie
homicide qui se vrifia.

[Note 313: Il concluait que le seul moyen de gurir le corps tait de
lui couper la tte.]

Cependant la reine s'avanait avec son fils et sa petite troupe. Elle
venait comme une femme malheureuse qui veut seulement loigner de son
mari les mauvais conseillers qui le perdent. C'tait grande piti de
la voir si dolente et si plore. Tout le monde tait pour elle. Elle
eut bientt entre ses mains douard et Spencer. On lui amena ce
Spencer qu'elle hassait tant; elle en rassasia ses yeux. Puis, devant
le palais, sous les croises de la reine, on lui fit subir, avant la
mort, d'obscnes mutilations.

Pour le moment, elle n'osait pas en faire plus. Elle avait peur, elle
ttait le peuple, elle mnageait son mari. Elle pleurait, et tout en
pleurant elle agissait. Mais rien ne semblait se faire par elle, tout
par justice et rgulirement. douard tait rest en possession de la
couronne royale; cela arrtait tout. Trois comtes, deux barons, deux
vques et le procureur du parlement, Guillaume Trussel, vinrent au
chteau de Kenilworth, faire entendre au prisonnier que s'il ne se
dpchait de livrer la couronne, il n'y gagnerait rien, qu'il
risquerait plutt de faire perdre le trne  son fils, que le peuple
pourrait fort bien choisir un roi hors de la famille royale. douard
pleura, s'vanouit et finit par livrer la couronne. Alors le procureur
dressa et pronona la formule, qu'on a garde comme bon prcdent:
Moi Guillaume Trussel, procureur du parlement, au nom de tous les
hommes d'Angleterre, je te reprends l'hommage que je t'avais fait, 
toi, douard. De ce temps en avant, je te dfie, je te prive de tout
pouvoir royal. Dsormais, je ne t'obis plus comme  un roi.

douard croyait au moins vivre; on n'avait pas encore tu de roi. Sa
femme le flattait toujours. Elle lui crivait des choses tendres, elle
lui envoyait de beaux habits. Cependant un roi dpos est bien
embarrassant. D'un moment  l'autre il pouvait tre tir de prison.
Dans leur anxit, Isabeau et Mortimer demandrent avis  l'vque
d'Hereford. Ils n'en tirrent qu'une parole quivoque: _Edwardum
occidere nolite timere bonum est._ C'tait rpondre sans rpondre.
Selon que la virgule tait place ici ou l, on pouvait lire dans ce
douteux oracle la mort ou la vie. Ils lurent la mort. La reine se
mourait de peur tant que son mari tait en vie. On envoya  la prison
un nouveau gouverneur, John Maltravers; nom sinistre, mais l'homme
tait pire.

Maltravers fit longuement goter au prisonnier les affres de la mort;
il s'en joua pendant quelques jours, peut-tre dans l'espoir qu'il se
tuerait lui-mme. On lui faisait la barbe  l'eau froide, on le
couronnait de foin; enfin, comme il s'obstinait  vivre, ils lui
jetrent sur le dos une lourde porte, pesrent dessus, et l'empalrent
avec une broche toute rouge. Le fer tait mis, dit-on, dans un tuyau
de corne, de manire  tuer sans laisser trace. Le cadavre fut expos
aux regards du peuple, honorablement enterr, et une messe fonde. Il
n'y avait nulle marque de blessure, mais les cris avaient t
entendus; la contraction de la face dnonait l'horrible invention des
assassins[314].

[Note 314: _App._ 143.]

Charles-le-Bel ne profita pas de cette rvolution. Lui-mme il mourut
presque en mme temps qu'douard, ne laissant qu'une fille. Un cousin
succda. Toute cette belle famille de princes qui avaient sig prs
de leur pre au concile de Vienne tait teinte, conformment  ce
qu'on racontait des maldictions de Boniface.




LIVRE VI

CHAPITRE PREMIER

L'Angleterre.--Philippe-de-Valois (1328-1349).


Cette mmorable poque, qui met l'Angleterre si bas et la France
d'autant plus haut, prsente nanmoins dans les deux pays deux
vnements analogues. En Angleterre, les barons ont renvers douard
II. En France, le parti fodal met sur le trne la branche fodale des
Valois.

Le jeune roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe-le-Bel par sa mre,
aprs avoir d'abord rclam, vient faire hommage  Amiens. Mais
l'Angleterre humilie n'en a pas moins en elle les lments de succs
qui vont bientt la faire prvaloir sur la France.

Le nouveau gouvernement anglais, intimement li avec la Flandre,
appelle  lui les trangers. Il renouvelle la charte commerciale
qu'douard Ier avait accorde aux marchands de toute nation. La
France, au contraire, ne peut prendre part au mouvement nouveau du
commerce. Un mot sur cette grande rvolution. Elle explique seule les
vnements qui vont suivre. Le secret des batailles de Crci, de
Poitiers, est au comptoir des marchands de Londres, de Bordeaux et de
Bruges.

       *       *       *       *       *

En 1291, la terre sainte est perdue, l'ge des croisades fini. En
1298, le Vnitien Marco Polo, le Christophe Colomb de l'Asie, dicte la
relation d'un voyage, d'un sjour de vingt ans  la Chine et au
Japon[315]. Pour la premire fois, on apprend qu' douze mois de
marche au del de Jrusalem, il y a des royaumes, des nations
polices. Jrusalem n'est plus le centre du monde, ni celui de la
pense humaine. L'Europe perd la terre sainte; mais elle voit la
terre[316].

[Note 315: Comme Christophe Colomb, il eut ses contradicteurs. Mais le
retour de Colomb mit fin  tous les doutes: ils commencrent au retour
de Polo. Son traducteur latin en appelle au tmoignage du pre et de
l'oncle de Polo, compagnons de son voyage.]

[Note 316: Marco Polo, captif  Gnes, dictait aux compatriotes de
Christophe Colomb le livre qui inspira  ce dernier sa grande
entreprise.]

En 1321, parat le premier ouvrage d'conomie politique et
commerciale: _Secreta fidelium crucis_[317], par le Vnitien
Sanuto.--Vieux titre, pense nouvelle. L'auteur propose contre
l'gypte, non pas une croisade, mais plutt un blocus commercial et
maritime. Ce livre est bizarre dans la forme. Le passage des ides
religieuses  celles du commerce s'accomplit gauchement. Le Vnitien,
qui peut-tre ne veut que rendre  Venise ce qu'elle a perdu par le
retour des Grecs  Constantinople, donne d'abord tous les textes
sacrs qui recommandent au bon chrtien la conqute de Jrusalem; puis
le catalogue raisonn des pices dont la terre sainte est l'entrept:
poivre, encens, gingembre; il qualifie les denres et les cote article
par article. Il calcule avec une prcision admirable les frais de
transport[318], etc.

[Note 317: _Livre des secrets des fidles de la Croix._ _App._ 144.]

[Note 318: Il montre la supriorit de la route d'gypte sur celle de
Syrie. Puis il propose contre le soudan d'gypte, non pas une
croisade, mais un simple blocus. Le blocus ruinera le soudan et par
suite le monde mahomtan, dont l'gypte est le coeur. _App._ 145.]

Une grande croisade commence en effet dans le monde, mais d'un genre
tout nouveau. Celle-ci, moins potique, n'est pas en qute de la
sainte lance, du Graal, ni de l'empire de Trbizonde. Si nous
arrtons un vaisseau en mer, nous n'y trouverons plus un cadet de
France qui cherche un royaume[319], mais bien plutt quelque Gnois
ou Vnitien qui nous dbitera volontiers du sucre et de la cannelle.
Voil le hros du monde moderne; non moins hros que l'autre; il
risquera pour gagner un sequin autant que Richard Coeur-de-Lion pour
Saint-Jean-d'Acre. Le crois du commerce a sa croisade en tout sens,
sa Jrusalem partout.

[Note 319: Dans la quatrime croisade.]

La nouvelle religion, celle de la richesse, la foi en l'or, a ses
plerins, ses moines, ses martyrs. Ceux-ci osent et souffrent, comme
les autres. Ils veillent, ils jenent, ils s'abstiennent. Ils passent
leurs belles annes sur les routes prilleuses, dans les comptoirs
lointains,  Tyr,  Londres,  Novogorod. Seuls et clibataires,
enferms dans des quartiers fortifis, ils couchent en armes sur leurs
comptoirs, parmi leurs dogues normes[320]; presque toujours pills
hors des villes, dans les villes souvent massacrs.

[Note 320: Sartorius.]

Ce n'tait pas chose facile de commercer alors. Le marchand qui avait
navigu heureusement d'Alexandrie  Venise, sans mauvaise rencontre,
n'avait encore rien fait. Il lui fallait, pour vendre  bon profit,
s'enfoncer dans le Nord. Il fallait que la marchandise s'achemint,
par le Tyrol, par les rives agrestes du Danube, vers Augsbourg ou
Vienne; qu'elle descendt sans encombre entre les forts sombres et
les sombres chteaux du Rhin; qu'elle parvnt  Cologne, la ville
sainte. C'tait l que le marchand rendait grces  Dieu[321]. L se
rencontraient le Nord et le Midi; les gens de la Hanse y traitaient
avec les Vnitiens.--Ou bien encore, il appuyait  gauche. Il
pntrait en France, sur la foi du bon comte de Champagne. Il
dballait aux vieilles foires de Troyes,  celles de Lagny, de
Bar-sur-Aube, de Provins[322]. De l, en peu de journes, mais non
sans risque, il pouvait atteindre Bruges, la grande station des
Pays-Bas, la ville aux dix-sept nations[323].

[Note 321: Ulmann.]

[Note 322: Grosley.]

[Note 323: Hallam.]

Mais cette route de France ne fut plus tenable, lorsque
Philippe-le-Bel, devenu, par sa femme, matre de la Champagne, porta
ses ordonnances contre les Lombards, brouilla les monnaies, se mla
de rgler l'intrt qu'on payait aux foires[324]. Puis vint
Louis-Hutin, qui mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou
se vendre. Cela suffisait pour fermer les comptoirs de Troyes. Il
n'avait pas besoin d'interdire, comme il fit, tout trafic avec les
Flamands, les Gnois, les Italiens et les Provenaux.

[Note 324: Les foires de Champagne taient plus anciennes que le comt
mme. Il en est fait mention ds l'an 427, dans une lettre de Sidoine
Apollinaire  saint Loup. Elles se perpturent toujours florissantes,
sans que personne gnt leurs transactions. L'ordonnance de
Philippe-le-Bel est le titre royal le plus ancien qui les concerne.]

Plus tard, le roi de France s'aperut qu'il avait tu sa poule aux
oeufs d'or. Il abaissa les droits, rappela les marchands[325]. Mais il
leur avait lui-mme enseign  prendre une autre route. Ils allrent
dsormais en Flandre par l'Allemagne, ou par mer. Ce fut pour Venise
l'occasion d'une navigation plus hardie, qui, par l'Ocan, la mit en
rapport direct avec les Flamands et les Anglais.

[Note 325: Voyez les ordonnances de Charles-le-Bel et de
Philippe-de-Valois. Ce qui acheva la ruine des foires de Champagne, ce
fut la rivalit de Lyon. Quand aux tracasseries fiscales s'ajoutrent
les alarmes et les pillages de la guerre intrieure, Troyes fut
dserte, et Lyon s'ouvrit comme un asile au commerce. Il fallut
abolir les foires de Lyon pour rendre quelque vie aux foires de
Champagne. En 1486, des quatre foires de Lyon, deux furent transfres
 Bourges et deux  Troyes; mais elles tombrent ds que Lyon eut
obtenu de rouvrir ses marchs.]

Le royaume de France, dans sa grande paisseur, restait presque
impntrable au commerce. Les routes taient trop dangereuses, les
pages trop nombreux. Les seigneurs pillaient moins; mais les agents
du roi les avaient remplacs. Pill comme un marchand, tait un mot
proverbial[326]. La main royale couvrait tout; mais on ne la sentait
gure que par la griffe du fisc. Si l'ordre venait, c'tait par saisie
universelle. Le sel, l'eau, l'air, les rivires, les forts, les gus,
les dfils, rien n'chappait  l'ubiquit fiscale.

[Note 326: ...Qu'ils en fissent leur profit comme d'un marchand.
(Comines.)]

Tandis que les monnaies variaient continuellement en France, elles
changeaient peu en Angleterre. Le roi de France avait chou dans
l'entreprise d'tablir l'uniformit des mesures. C'est un des
principaux articles de la charte que le roi d'Angleterre accorda aux
trangers. Dans cette charte, le roi dclare qu'il a grande
sollicitude des marchands qui visitent ou habitent l'Angleterre,
Allemands, Franais, Espagnols, Portugais, Navarrais, Lombards,
Toscans, Provenaux, Catalans, Gascons, Toulousains, Cahorcins,
Flamands, Brabanons, et autres. Il leur assure protection, bonne et
prompte justice, bon poids, bonne mesure. Les juges qui feront tort 
un marchand seront punis, mme aprs l'avoir indemnis. Les trangers
auront un juge  Londres, pour leur rendre justice sommaire. Dans les
causes o ils seront intresss, le jury sera mi-parti d'Anglais et
d'hommes de leur nation[327].

[Note 327: Peu aprs, les privilges des villes qui auraient entrav
ce libre commerce sont dclars nuls et sans force. Le roi et les
barons ne s'inquitaient pas si la concurrence des trangers nuisait
aux Anglais. (Rymer.) _App._ 146.]

Mme avant cette charte les trangers affluaient en Angleterre.
Lorsqu'on voit quel essor le commerce y avait pris ds le treizime
sicle, on s'tonne peu qu'au quatorzime un marchand anglais ait
invit et trait cinq rois[328]. Les historiens du moyen ge parlent
du commerce anglais comme on pourrait faire aujourd'hui.

[Note 328: Hallam.]

 Angleterre, les vaisseaux de Tharsis, vants dans l'criture,
pouvaient-ils se comparer aux tiens?... Les aromates t'arrivent des
quatre climats du monde. Pisans, Gnois et Vnitiens t'apportent le
saphir et l'meraude que roulent les fleuves du Paradis. L'Asie pour
la pourpre, l'Afrique pour le baume, l'Espagne pour l'or, l'Allemagne
pour l'argent, sont tes humbles servantes. La Flandre, ta fileuse, t'a
tissu de ta laine des habits prcieux. La Gascogne te verse ses vins.
Les les, de l'Ourse aux Hyades, toutes, elles t'ont servi... Plus
heureuse, toutefois, par ta fcondit; les flancs des nations la
bnissent, rchauffs des toisons de tes brebis[329]!

[Note 329: Mathieu de Westminster.]

La laine et la viande, c'est ce qui a fait primitivement l'Angleterre
et la race anglaise. Avant d'tre pour le monde la grande manufacture
des fers et des tissus, l'Angleterre a t une manufacture de viande.
C'est de temps immmorial un peuple _leveur_ et pasteur, une race
nourrie de chair. De l cette fracheur de teint, cette beaut, cette
force. Leur plus grand homme, Shakespeare, fut d'abord un boucher.

Qu'on me permette,  cette occasion, d'indiquer ici une impression
personnelle.

J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angleterre et de
l'cosse; j'avais admir plutt que compris. Au retour seulement,
comme j'allais d'York  Manchester, coupant l'le dans sa largeur,
alors enfin j'eus une vritable intuition de l'Angleterre. C'tait au
matin, par un froid brouillard; elle m'apparaissait non plus seulement
environne, mais couverte, noye de l'Ocan. Un ple soleil colorait 
peine moiti du paysage. Les maisons neuves en briques rouges auraient
tranch durement sur le gazon vert, si la brume flottante n'et pris
soin d'harmoniser les teintes. Par-dessus les pturages couverts de
moutons, flambaient les rouges chemines des usines. Pturage,
labourage, industrie, tout tait l dans un troit espace, l'un sur
l'autre, nourri l'un par l'autre; l'herbe vivant de brouillard, le
mouton d'herbe, l'homme de sang.

Sous ce climat absorbant, l'homme, toujours affam, ne peut vivre que
par le travail. La nature l'y contraint. Mais il le lui rend bien; il
la fait travailler elle-mme; il la subjugue par le fer et le feu.
Toute l'Angleterre halte de combat. L'homme en est comme effarouch.
Voyez cette face rouge, cet air bizarre... On le croirait volontiers
ivre. Mais sa tte et sa main sont fermes. Il n'est ivre que de sang
et de force. Il se traite comme sa machine  vapeur, qu'il charge et
nourrit  l'excs, pour en tirer tout ce qu'elle peut rendre d'action
et de vitesse.

Au moyen ge, l'Anglais tait  peu prs ce qu'il est, trop nourri,
pouss  l'action, et guerrier faute d'industrie.

L'Angleterre, dj agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait
la matire; d'autres l'employaient. La laine tait d'un ct du
dtroit, l'ouvrier de l'autre. Le boucher anglais, le drapier flamand,
taient unis, au milieu des querelles des princes, par une alliance
indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en cota cent ans
de guerre. Il s'agissait pour le roi de la succession de France, pour
le peuple de la libert du commerce, du libre march des laines
anglaises. Assembles autour du sac de laine, les communes
marchandaient moins les demandes du roi, elles lui votaient volontiers
des armes.

Le mlange d'industrialisme et de chevalerie donne  toute cette
histoire un aspect bizarre. Ce fier douard III qui sur la Table ronde
a _jur le hron_ de conqurir la France[330], cette chevalerie
gravement folle qui, par suite d'un voeu, garde un oeil couvert de
drap rouge[331], ils ne sont pas tellement fous qu'ils servent  leurs
frais. La simplicit des croisades n'est point de cet ge. Ces
chevaliers au fond sont les agents mercenaires, les commis voyageurs
des marchands de Londres et de Gand. Il faut qu'douard s'humanise,
qu'il mette bas l'orgueil, qu'il tche de plaire aux drapiers et aux
tisserands, qu'il donne la main  son compre le brasseur Artevelde,
qu'il harangue le populaire du haut du comptoir d'un boucher[332].

[Note 330: _App._ 147.]

[Note 331: Il y avoit dans la suite de l'vque de Lincoln plusieurs
bacheliers qui avoient chacun un oeil couvert de drap vermeil,
pourquoi il n'en put voir; et disoit-on que ceux avoient vou entre
dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un oeil jusqu' ce
qu'ils auroient fait aucunes prouesses au royaume de France.
(Froissart.)]

[Note 332: _Idem._]

Les nobles tragdies du quatorzime sicle ont leur partie comique.
Dans les plus fiers chevaliers il y a du Falstaff. En France, en
Italie, en Espagne, dans les beaux climats du Midi, les Anglais se
montrent non moins gloutons que vaillants. C'est l'Hercule _bouphage_.
Ils viennent,  la lettre, manger le pays. Mais, en reprsailles, ils
sont vaincus par les fruits et les vins. Leurs princes meurent
d'indigestion, leurs armes de dyssenterie.

Lisez aprs cela Froissart, ce Walter Scott du moyen ge; suivez-le
dans ses ternels rcits d'aventures et d'apertises d'armes.
Contemplez dans nos muses ces lourdes et brillantes armures du
quatorzime sicle... Ne semble-t-il pas que ce soit la dpouille de
Renaud ou de Roland?... Ces paisses cuirasses pourtant, ces
forteresses mouvantes d'acier, font surtout honneur  la prudence de
ceux qui s'en affublaient... Toutes les fois que la guerre devient
mtier et marchandises, les armes dfensives s'alourdissent ainsi. Les
marchands de Carthage, ceux de Palmyre, n'allaient pas autrement  la
guerre[333].

[Note 333: Pour Carthage, Voy. Plutarque, _Vie de Timolon_. Pour
Palmyre, ma _Vie de Znobie, Biogr. Univ._]

Voil l'trange caractre de ce temps, guerrier et mercantile.
L'histoire d'alors est pope et conte, roman d'Arthur, farce de
Pathelin. Toute l'poque est double et louche. Les contrastes
dominent; partout prose et posie se dmentant, se raillant l'une
l'autre. Les deux sicles d'intervalle entre les songes de Dante et
les songes de Shakespeare font eux-mmes l'effet d'un songe. C'est le
_Rve d'une nuit d't_, o le pote mle  plaisir les artisans et
les hros; le noble Thse y figure  ct du menuisier Bottom, dont
les belles oreilles d'ne tournent la tte  Titania.

       *       *       *       *       *

Pendant que le jeune douard III commence tristement son rgne par un
hommage  la France, Philippe-de-Valois ouvre le sien au milieu des
fanfares. Homme fodal, fils du fodal Charles-de-Valois, sorti de
cette branche amie des seigneurs, il est soutenu par eux. Ces
seigneurs et Charles-de-Valois lui-mme avaient pourtant appuy le
droit des femmes  la mort de Louis-Hutin; ils avaient dsir alors
que la couronne, traite comme un fief fminin, passt par mariage 
diverses familles et qu'ainsi elle restt faible. Ils oublirent cette
politique lorsque le droit des mles amena au trne un des leurs, le
fils mme de leur chef, de Charles-de-Valois. Ils comptaient bien
qu'il allait rparer les injustes violences des rgnes prcdents;
qu'il allait, par exemple, rendre la Franche-Comt et l'Artois  ceux
qui les rclamaient en vain depuis si longtemps. Robert d'Artois,
croyant avoir enfin cause gagne, aida puissamment  l'lvation de
Philippe.

Le nouveau roi se montra d'abord assez complaisant pour les seigneurs.
Il commena par les dispenser de payer leurs dettes[334]. En signe de
gracieux avnement et de bonne justice, il fit accrocher  un gibet
tout neuf le trsorier de son prdcesseur[335]. C'tait, nous l'avons
dit, l'usage de ce temps. Mais comme un roi vraiment justicier est le
protecteur naturel des faibles et des affligs, Philippe accueillit le
comte de Flandre malmen par les gens de Bruges, tout ainsi que
Charles-le-Bel avait consol la bonne reine Isabeau.

[Note 334: Ils prtendaient qu'il y avait une conjuration des hommes
du bas tat pour ruiner la noblesse franaise, et en consquence ils
obtinrent d'abord un ordre du roi pour que tous leurs cranciers
fussent mis en prison et leurs biens squestrs; puis vint
l'ordonnance qui rduisit toutes leurs dettes aux trois quarts, 
quatre mois de terme, sans intrt. (Contin. G. de Nangis.--_Ord._,
t. II.)]

[Note 335: Pierre Remy.]

C'tait une fte d'trenner la jeune royaut par une guerre contre ces
bourgeois. La noblesse suivit le roi de grand coeur. Cependant les
gens de Bruges et d'Ypres, quoique abandonns de ceux de Gand, ne se
troublrent pas. Bien arms et en bon ordre, ils vinrent au-devant,
jusqu' Cassel, qu'ils voulaient dfendre (23 aot). Les insolents
avaient mis sur leur drapeau un coq et cette devise goguenarde:

  Quand ce coq icy chantera,
  Le Roy trouv cy entrera[336].

[Note 336: Appelant ledict Roy Philippe _roy trouv_. (Oudegherst.)]

Ce ne fut pas le coeur qui leur manqua pour tenir leur parole, mais la
persistance et la patience. Pendant que les deux armes taient en
prsence et se regardaient, les Flamands sentaient que leurs affaires
taient en souffrance, que les mtiers d'Ypres ne battaient pas, que
les ballots attendaient sur le march de Bruges. L'me de ces
marchands tait reste au comptoir. Chaque jour,  la fume de leurs
villages incendis, ils calculaient et ce qu'ils perdaient et ce
qu'ils manquaient  gagner. Ils n'y tinrent plus, ils voulurent en
finir par une bataille. Leur chef, Zanekin (Petit Jean) s'habille en
marchand de poisson, et va voir le camp franais. Personne n'y
songeait  l'ennemi. Les seigneurs en belles robes causaient, se
conviaient, se faisaient des visites. Le roi dnait, lorsque les
Flamands fondent sur le camp, renversent tout, et percent jusqu' la
tente royale[337]. Mme prcipitation des Flamands qu'
Mons-en-Puelle, mme imprvoyance du ct des Franais. La chose ne
tourna pas mieux pour les premiers. Ces gros Flamands, soit brutal
orgueil de leur force, soit prudence de marchands, ou ostentation de
richesse, s'taient aviss de porter  pied de lourdes cuirasses de
cavaliers. Ils taient bien dfendus, il est vrai, mais ils bougeaient
 peine. Leurs armures suffisaient pour les touffer. On en jeta
treize mille par terre, et le comte, rentrant dans ses tats, en fit
prir dix mille en trois jours.

[Note 337: _App._ 148.]

C'tait certainement alors un grand roi que le roi de France. Il
venait de replacer la Flandre dans sa dpendance. Il avait reu
l'hommage du roi d'Angleterre pour ses provinces franaises. Ses
cousins rgnaient  Naples et en Hongrie. Il protgeait le roi
d'cosse. Il avait autour de lui comme une cour de rois, ceux de
Navarre, de Majorque, de Bohme, souvent celui d'cosse. Le fameux
Jean de Bohme, de la maison de Luxembourg, dont le fils fut empereur
sous le nom de Charles IV, dclarait ne pouvoir vivre qu' Paris, _le
sjour le plus chevaleresque du monde_. Il voltigeait par toute
l'Europe, mais revenait toujours  la cour du grand roi de France. Il
y avait l une fte ternelle, toujours des joutes, des tournois, la
ralisation des romans de chevalerie, le roi Arthur et la Table ronde.

Pour se figurer cette royaut, il faut voir Vincennes, le Windsor des
Valois. Il faut le voir non tel qu'il est aujourd'hui,  demi ras;
mais comme il tait quand ses quatre tours, par leurs ponts-levis,
vomissaient aux quatre vents[338] les escadrons panachs, blasonns,
des grandes armes fodales, lorsque quatre rois, descendant en lice,
joutaient par-devant le roi trs chrtien; lorsque cette noble scne
s'encadrait dans la majest d'une fort, que des chnes sculaires
s'levaient jusqu'aux crneaux, que les cerfs bramaient la nuit au
pied des tourelles, jusqu' ce que le jour et le cor vinssent les
chasser dans la profondeur des bois... Vincennes n'est plus rien, et
pourtant, sans parler du donjon, je vois d'ici la petite tour de
l'horloge qui n'a pas moins encore de onze tages d'ogives.

[Note 338: _App._ 149.]

Au milieu de toute cette pompe fodale, qui charmait les seigneurs,
ils eurent bientt lieu de s'apercevoir que le fils de leur ami
Charles-de-Valois ne rgnerait pas autrement que les fils de
Philippe-le-Bel. Ce rgne chevaleresque commena par un ignoble
procs; le chteau royal fut bientt un greffe, o l'on comparait des
critures et jugeait des faux. Le procs n'allait pas  moins qu'
perdre et dshonorer un des grands barons, un prince du sang, celui
mme qui avait le plus contribu  l'lvation de Philippe, son
cousin, son beau-frre, Robert d'Artois. On vit en ce procs ce qu'il
y avait de plus humiliant pour les grands seigneurs, un des leurs
faussaire et sorcier. Ces deux crimes appartiennent proprement  ce
sicle. Mais il manquait jusque-l de les trouver dans un chevalier,
dans un homme de ce rang.

Robert se plaignait depuis vingt-six ans d'avoir t supplant dans la
possession de l'Artois par Mahaut, soeur cadette de son pre, femme du
comte de Bourgogne. Philippe-le-Bel avait soutenu Mahaut et les deux
filles de Mahaut, qu'avaient pouses ses fils avec cette dot
magnifique de l'Artois et de la Franche-Comt[339].  la mort de
Louis-Hutin, Robert, profitant de la raction fodale, se jeta sur
l'Artois. Mais il fallut qu'il lcht prise. Philippe-le-Long marchait
contre lui. Il attendit donc que tous les fils de Philippe-le-Bel
fussent morts, qu'un fils de Charles-de-Valois parvnt au trne.
Personne n'eut plus de part que Robert  ce dernier vnement[340].
Philippe-de-Valois, en reconnaissance, lui confia le commandement de
l'avant-garde dans la campagne de Flandre, et donna le titre de pairie
 son comt de Beaumont. Il avait pous la soeur du roi,
Jeanne-de-Valois; celle-ci ne se contentait pas d'tre comtesse de
Beaumont: elle esprait que son frre rendrait l'Artois  son mari.
Elle disait que le roi ferait justice  Robert, s'il pouvait produire
quelque pice nouvelle, _quelque petite qu'elle ft_.

[Note 339: _App._ 150.]

[Note 340: _App._ 151.]

La comtesse Mahaut, avertie du danger, s'empressa de venir  Paris.
Mais elle y mourut presque en arrivant. Ses droits passaient  sa
fille, veuve de Philippe-le-Long. Elle mourut trois mois aprs sa
mre[341]. Robert n'avait plus d'adversaire que le duc de Bourgogne,
poux de Jeanne, fille de Philippe-le-Long et petite-fille de Mahaut.
Le duc tait lui-mme frre de la femme du roi. Le roi l'admit  la
jouissance du comt; mais en mme temps il rservait  Robert le droit
de proposer ses raisons[342].

[Note 341: Le bruit commun tait que Mahaut avait t _enherbe_.
Quant  Jeanne, sa fille, si fut une nuit avec ses dames en son
dduit, et leur prit talent de boire clarey, et elle avoit un
bouteiller qu'on appeloit Huppin, qui avoit est avec la comtesse sa
mre... Tantost que la Royne fut en son lict, si luy prit la maladie
de la mort, et assez tost rendit son esprit, et lui coula le venin par
les yeux, par la bouche, par le nez et par les oreilles, et devint son
corps tout tach de blanc et de noir. (_Chron. de Flandre._)]

[Note 342: _App._ 152.]

Ni les pices ni les tmoins ne manqurent  Robert. La comtesse
Mahaut avait eu pour principal conseiller l'vque d'Arras. L'vque
tant mort et laissant beaucoup de biens, la comtesse poursuivit en
restitution la matresse de l'vque, une certaine dame Divion, femme
d'un chevalier[343]. Celle-ci s'enfuit  Paris avec son mari. Elle y
tait  peine que Jeanne-de-Valois, qui savait qu'elle avait tous les
secrets de l'vque d'Arras, la pressa de livrer les papiers qu'elle
pouvait avoir gards; la Divion prtendit mme que la princesse la
menaait de la faire noyer ou brler. La Divion n'avait point de
pices; elle en fit: d'abord une lettre de l'vque d'Arras o il
demandait pardon  Robert d'Artois d'avoir soustrait les titres. Puis
une charte de l'aeul de Robert, qui assurait l'Artois  son pre. Ces
pices et d'autres  l'appui furent fabriques  la hte par un clerc
de la Divion, et elle y plaqua de vieux sceaux. Elle avait eu soin
d'envoyer demander  l'abbaye de Saint-Denis quels taient les pairs 
l'poque des actes supposs.  cela prs, on ne prit pas de grandes
prcautions. Les pices qui existent encore au Trsor des Chartes sont
visiblement fausses[344].  cette poque de calligraphie, les actes
importants taient crits avec un tout autre soin.

[Note 343: _App._ 153.]

[Note 344: _Archives_, section hist., J, 439.]

Robert produisait  l'appui de ces pices cinquante-cinq tmoins.
Plusieurs affirmaient qu'Enguerrand de Marigni allant  la potence, et
dj dans la charrette, avait avou sa complicit avec l'vque
d'Arras dans la soustraction des titres.

Robert soutint mal ce roman. Somm par le procureur du roi, en
prsence du roi mme, de dclarer s'il comptait faire usage de ces
pices quivoques, il dit oui d'abord, et puis non. La Divion avoua
tout, ainsi que les tmoins. Ces aveux sont extrmement nafs et
dtaills. Elle dit entre autres choses qu'elle alla au Palais de
Justice pour savoir si l'on pouvait contrefaire les sceaux; que la
charte qui fournit les sceaux fut achete cent cus  un bourgeois;
que les pices furent crites en son htel, place Baudoyer, par un
clerc qui avait grand'peur, et qui, pour dguiser son criture, se
servit d'une plume d'airain, etc. La malheureuse eut beau dire qu'elle
avait t force par madame Jeanne-de-Valois, elle n'en fut pas moins
brle, au March aux pourceaux, prs la porte Saint-Honor[345].
Robert, qui tait accus en outre d'avoir empoisonn Mahaut et sa
fille, n'attendit pas le jugement. Il se sauva  Bruxelles[346], puis
 Londres prs du roi d'Angleterre. Sa femme, soeur du roi, fut comme
relgue en Normandie. Sa soeur, comtesse de Foix, fut accuse
d'impudicit, et Gaston, son fils, autoris  l'enfermer au chteau
d'Orthez. Le roi croyait avoir tout  craindre de cette famille.
Robert, en effet, avait envoy des assassins pour tuer le duc de
Bourgogne, le chancelier, le grand trsorier et quelques autres de ses
ennemis[347]. Contre l'assassinat du moins on pouvait se garder; mais
que faire contre la sorcellerie? Robert essayait d'_envoter_ la reine
et son fils[348].

[Note 345: Jeannette, sa servante, y subit quatre ans aprs le mme
supplice. Quant aux faux tmoins, les principaux furent attachs au
pilori, vtus de chemises toutes parsemes de langues rouges.
(_Archives._)]

[Note 346:... Il resta assez longtemps en Brabant; le duc lui avait
conseill de quitter Bruxelles pour Louvain, et avait promis dans le
contrat de mariage de son fils avec Marie de France que Robert
sortirait de ses tats. Cependant il se tint encore quelque temps sur
ces frontires, allant de chteau en chteau; et bien le savoit le
duc de Brabant. L'avou de Huy lui avait donn son chapelain, frre
Henri, pour le guider et aller  ses besognes en ce sauvage pays.
Rfugi au chteau d'Argenteau, et forc d'en sortir pour la
ribauderie de son valet, il se dirigea vers Namur, et dut parlementer
longtemps pour y tre reu; il lui fallut attendre dans une pauvre
maison, que le comte, son cousin, ft parti pour aller rejoindre le
roi de Bohme.]

[Note 347: _App._ 154.]

[Note 348: _App._ 155.]

Cet acharnement du roi  poursuivre l'un des premiers barons du
royaume,  le couvrir d'une honte qui rejaillissait sur tous les
seigneurs, tait de nature  affaiblir leurs bonnes dispositions pour
le fils de Charles-de-Valois. Les bourgeois, les marchands, devaient
tre encore bien plus mcontents. Le roi avait ordonn  ses baillis
de taxer dans les marchs les denres et les salaires, de manire 
les faire baisser de moiti. Il voulait ainsi payer toutes choses 
moiti prix, tandis qu'il doublait l'impt, refusant de rien recevoir
autrement qu'en forte monnaie[349].

[Note 349: Nov. 1330. _Ord._, II.]

L'un des sujets du roi de France, et celui peut-tre qui souffrait le
plus, c'tait le pape. Le roi le traitait moins en sujet qu'en
esclave. Il avait menac Jean XXII de le faire poursuivre comme
hrtique par l'Universit de Paris. Sa conduite  l'gard de
l'empereur tait singulirement machiavlique: tout en ngociant avec
lui, il forait le pape de lui faire une guerre de bulles; il aurait
voulu se faire lui-mme empereur. Benot XII avoua en pleurant aux
ambassadeurs impriaux que le roi de France l'avait menac de le
traiter plus mal que ne l'avait t Boniface VIII[350], s'il absolvait
l'empereur. Le mme pape se dfendit avec peine contre une nouvelle
demande de Philippe, qui et assur sa toute-puissance et
l'abaissement de la papaut. Il voulait que le pape lui donnt pour
trois ans la disposition de tous les bnfices de France, et pour dix
le droit de lever les dcimes de la croisade par toute la
chrtient[351]. Devenu collecteur de cet impt universel, Philippe
et partout envoy ses agents, et peut-tre envelopp l'Europe dans le
rseau de l'administration et de la fiscalit franaises.

[Note 350: _App._ 156.]

[Note 351: Il attachait  son dpart pour la croisade vingt-sept
conditions, entre autres le rtablissement du royaume d'Arles en
faveur de son fils, la concession de la couronne d'Italie  Charles,
comte d'Alenon, son frre; la libre disposition du fameux trsor de
Jean XXII. Il ajournait  trois ans son dpart, et comme il pouvait
survenir dans l'intervalle quelque obstacle qui le fort  renoncer 
son expdition, le droit d'en juger la validit devait tre remis 
deux prlats de son royaume. (Villani.) Aprs bien des ngociations,
le pape lui accorda pour six ans les dcimes du royaume de France.]

Philippe-de-Valois, en quelques annes, avait su mcontenter tout le
monde, les seigneurs par l'affaire de Robert d'Artois, les bourgeois
et marchands par son maximum et ses monnaies, le pape par ses menaces,
la chrtient entire par sa duplicit  l'gard de l'empereur et par
sa demande de lever dans tous les tats les dcimes de la croisade.

Tandis que cette grande puissance se minait ainsi elle-mme,
l'Angleterre se relevait. Le jeune douard III avait veng son pre,
fait mourir Mortimer, enferm sa mre Isabeau. Il avait accueilli
Robert d'Artois, et refusait de le livrer. Il commenait  chicaner
sur l'hommage qu'il avait rendu  la France. Les deux puissances se
firent d'abord la guerre en cosse. Philippe secourut les cossais,
qui n'en furent pas moins battus. En Guyenne, l'attaque fut plus
directe. Le snchal du roi de France expulsa les Anglais des
possessions contestes.

Mais le grand mouvement partit de la Flandre, de la ville de Gand.
Les Flamands se trouvaient alors sous un comte tout franais, Louis de
Nevers, qui n'tait comte que par la bataille de Cassel et
l'humiliation de son pays. Louis ne vivait qu' Paris,  la cour de
Philippe-de-Valois. Sans consulter ses sujets, il ordonna que les
Anglais fussent arrts dans toutes les villes de Flandre. douard fit
arrter les Flamands en Angleterre[352]. Le commerce, sans lequel les
deux pays ne pouvaient vivre, se trouva rompu tout d'un coup.

[Note 352: Mais en mme temps il crivit au comte et aux bourgmestres
des trois grandes villes pour se plaindre de cette violence.
(Oudegherst.)]

Attaquer les Anglais par la Guyenne et par la Flandre, c'tait les
blesser par leurs cts les plus sensibles, leur ter le drap et le
vin. Ils vendaient leurs laines  Bruges pour acheter du vin 
Bordeaux. D'autre part, sans laine anglaise les Flamands ne savaient
que faire. douard, ayant dfendu l'exportation des laines, rduisit
la Flandre au dsespoir, et la fora de se jeter dans ses bras[353].

[Note 353: _App._ 157.]

D'abord une foule d'ouvriers flamands passrent en Angleterre. On les
y attirait  tout prix. Il n'y a sorte de flatteries, de caresses,
qu'on n'employt auprs d'eux. Il est curieux de voir ds ce temps-l
jusqu'o ce peuple si fier descend dans l'occasion, lorsque son
intrt le demande. Leurs habits seront beaux, crivaient les Anglais
en Flandre, leurs compagnes de lit encore plus belles[354]. Ces
migrations qui continuent pendant tout le quatorzime sicle ont, je
crois, modifi singulirement le gnie anglais. Avant qu'elles aient
eu lieu, rien n'annonce dans les Anglais cette patience industrieuse
que nous leur voyons aujourd'hui. Le roi de France, en s'efforant de
sparer la Flandre et l'Angleterre, ne fit autre chose que provoquer
les migrations flamandes, et fonder l'industrie anglaise.

[Note 354: Walsingham dit pourtant qu'on leur interdit pendant trois
ans encore l'entre de l'Angleterre: Ut sic retunderetur superbia
Flandritorum, _qui plus saccos quam Anglos_ venerabantur. Anno 1337.]

Cependant la Flandre ne se rsigna pas. Les villes clatrent. Elles
hassaient le comte de longue date, soit parce qu'il soutenait les
campagnes contre le monopole des villes[355], soit parce qu'il
admettait les trangers, les Franais, au partage de leur
commerce[356].

[Note 355: Meyer, anno 1322.]

[Note 356: _App._ 158.]

Les Gantais qui, sans doute, se repentaient de n'avoir pas soutenu
ceux d'Ypres et de Bruges  la bataille de Cassel, prirent pour chef
en 1337 le brasseur Jacquemart Artevelde. Soutenu par les corps de
mtiers, principalement par les foulons et ouvriers en drap, Artevelde
organisa une vigoureuse tyrannie[357]. Il fit assembler  Gand les
gens des trois grandes villes, et leur montra que sans le roi
d'Angleterre, ils ne pouvoient vivre. Car toute Flandre estoit fonde
sur draperie, et sans laine on ne pouvoit draper. Et pour ce, louoit
qu'on teinst le roy d'Angleterre  amy.

[Note 357: _App._ 159.]

douard tait un bien petit prince pour s'opposer  cette grande
puissance de Philippe-de-Valois; mais il avait pour lui les voeux de
la Flandre et l'unanimit des Anglais. Les seigneurs vendeurs des
laines et les marchands qui en trafiquaient, tous demandaient la
guerre. Pour la rendre plus populaire encore, il fit lire dans les
paroisses une circulaire au peuple, l'informant de ses griefs contre
Philippe et des avances qu'il avait faites inutilement pour la
paix[358].

[Note 358: _App._ 160.]

Il est curieux de comparer l'administration des deux rois au
commencement de cette guerre. Les actes du roi d'Angleterre deviennent
alors infiniment nombreux. Il ordonne que tout homme prenne les armes
de seize ans  soixante. Pour mettre le pays  l'abri des flottes
franaises et des incursions cossaises, il organise des signaux sur
toutes les ctes. Il loue des Gallois et leur donne un _uniforme_. Il
se procure de l'artillerie; il profite le premier de cette grande et
terrible invention. Il pourvoit  la marine, aux vivres. Il crit des
menaces aux comtes qui doivent prparer le passage,  l'archevque de
Cantorbry des consolations et des flatteries pour le peuple: Le
peuple de notre royaume, nous en convenons avec douleur, est charg
jusqu'ici de divers fardeaux, taillages et impositions. La ncessit
de nos affaires nous empche de le soulager. Que Votre Grce soutienne
donc ce peuple dans la bnignit, l'humilit et la patience[359],
etc.

[Note 359: Rymer, ann. 1338.]

Le roi de France n'a pas,  beaucoup prs, autant de dtails 
embrasser. La guerre est encore pour lui une affaire fodale. Les
seigneurs du Midi obtiennent qu'il leur rende le droit de guerre
prive et qu'il respecte leurs justices[360]. Mais, en mme temps, les
nobles veulent tre pays pour servir le roi; ils demandent une
solde, ils tendent la main, ces fiers barons. Le chevalier banneret
aura vingt sols par jour, le chevalier dix[361], etc. C'tait le pire
des systmes, systme tout  la fois fodal et mercenaire, et qui
runissait les inconvnients des deux autres.

[Note 360: _Ord._, II, ann. 1330, ann. 1333.]

[Note 361: _Ord._, II, ann. 1338.]

Tandis que le roi d'Angleterre renouvelle la charte commerciale qui
assure la libert du ngoce aux marchands trangers, le roi de France
ordonne aux Lombards de venir  ses foires de Champagne et prtend
leur tracer la route par laquelle ils y viendront[362].

[Note 362: Aigues-Mortes, Carcassonne, Beaucaire, Mcon.]

       *       *       *       *       *

Les Anglais partirent pleins d'esprance (1338). Ils se sentaient
appels par toute la chrtient. Leurs amis des Pays-Bas leur
promettaient une puissante assistance. Les seigneurs leur taient
favorables, et Artevelde leur rpondait des trois grandes villes. Les
Anglais, qui ont toujours cru qu'on pouvait tout faire avec de
l'argent, se montrrent  leur arrive magnifiques et prodigues. Et
n'pargnoient ni or ni argent, non plus que s'il leur plt des nues,
et donnoient grands joyaux aux seigneurs et dames et demoiselles, pour
acqurir la louange de ceux et de celles entre qui ils conversoient;
et tant faisoient qu'ils l'avoient et toient priss de tous et de
toutes, et mmement du commun peuple  qui ils ne donnoient rien, pour
le bel tat qu'ils menoient[363].

[Note 363: Froissart.]

Quelle que ft l'admiration des gens des Pays-Bas pour leurs grands
amis d'Angleterre, douard trouva chez eux plus d'hsitation qu'il
ne s'y attendait. Les seigneurs dirent d'abord qu'ils taient prts
 le seconder, mais qu'il tait juste que le plus considrable, le
duc de Brabant se dclart le premier. Le duc de Brabant demanda un
dlai, et finit par consentir. Alors ils dirent au roi d'Angleterre
qu'il ne leur fallait plus qu'une chose pour se dcider: c'tait que
l'empereur dfit le roi de France; car enfin, disaient-ils, nous
sommes sujets de l'Empire. Au reste, l'empereur avait un trop juste
sujet de guerre, puisque le Cambrsis, terre d'Empire, tait envahi
par Philippe-de-Valois.

L'empereur Louis de Bavire avait d'autres motifs plus personnels pour
se dclarer. Perscut par les papes franais, il ne parlait de rien
moins que d'aller avec une arme se faire absoudre  Avignon. douard
alla le trouver  la dite de Coblentz. Dans cette grande assemble o
l'on voyait trois archevques, quatre ducs, trente-sept comtes, une
foule de barons, l'Anglais apprit  ses dpens ce que c'tait que la
morgue et la lenteur allemandes. L'empereur voulait d'abord lui
accorder la faveur de lui baiser les pieds. Le roi d'Angleterre,
par-devant ce suprme juge, se porta pour accusateur de
Philippe-de-Valois. L'empereur, une main sur le globe, l'autre sur le
sceptre, tandis qu'un chevalier lui tenait sur la tte une pe nue,
dfia le roi de France, le dclara dchu de la protection de l'Empire,
et donna gracieusement  douard le diplme de vicaire imprial sur la
rive gauche du Rhin. Au reste, ce fut tout ce que l'Anglais put en
tirer. L'empereur rflchit, eut des scrupules, et au lieu de
s'engager dans cette dangereuse guerre de France, il s'achemina vers
l'Italie. Mais Philippe-de-Valois le fit arrter au passage des Alpes
par un fils du roi de Bohme.

Le roi d'Angleterre, revenant avec son diplme, demanda au duc de
Brabant o il pourrait l'exhiber aux seigneurs des Pays-Bas. Le duc
assigna pour l'assemble la petite ville de Herck sur la frontire de
Brabant. Quand tous furent l venus, sachez que la ville fut
grandement pleine de seigneurs, de chevaliers, d'cuyers et de toutes
autres manires de gens; et la halle de la ville o l'on vendait pain
et chair, qui gures ne valaient, encourtine de beaux draps comme la
chambre du roi; et fut le roi anglois assis, la couronne d'or moult
riche et moult noble sur son chef, plus haut cinq pieds que nul des
autres, sur un banc d'un boucher, l o il tailloit et vendoit sa
chair. Oncques telle halle ne fut  si grand honneur[364].

[Note 364: Froissart.]

Pendant que tous les seigneurs rendaient hommage sur ce banc de
boucher au nouveau vicaire imprial, le duc de Brabant faisait dire au
roi de France de ne rien croire de ce qu'on pouvait dire contre lui.
douard dfiant Philippe en son nom et au nom des seigneurs, le duc
dclara qu'il aimait mieux faire porter  part son dfi. Enfin, quand
douard le pria de le suivre devant Cambrai, il assura qu'aussitt
qu'il le saurait devant cette ville, il irait l'y retrouver avec douze
cents bonnes lances.

Pendant l'hiver, l'argent de France opra sur les seigneurs des
Pays-Bas et d'Allemagne. Leur inertie augmenta encore. douard ne put
les mettre en mouvement avant le mois de septembre (1339). Cambrai se
trouva mieux dfendu qu'on ne le croyait. La saison tait avance.
douard leva le sige et entra en France. Mais  la frontire le comte
de Hainaut lui dit qu'il ne pouvait le suivre au del, que tenant des
fiefs de l'Empire et de la France, il le servirait volontiers sur
terre d'Empire; mais qu'arriv sur terre de France, il devait obir au
roi, son suzerain, et qu'il l'allait joindre de ce pas pour combattre
les Anglais[365].

[Note 365: Froissart.]

Parmi ces tribulations, douard avanait lentement vers l'Oise,
ravageant tout le pays, et retenant avec peine ses allis, mcontents
et affams. Il lui fallait une belle bataille pour le ddommager de
tant de frais et d'ennuis. Il crut un instant la tenir. Le roi de
France lui-mme parut prs de la Capelle avec une grande arme. On y
comptait, dit Froissart, onze vingt et sept bannires, cinq cent et
soixante pennons, quatre rois (France, Bohme, Navarre, cosse), six
ducs et trente-six comtes et plus de quatre mille chevaliers, et des
communes de France plus de soixante mille. Le roi de France lui-mme
demandait la bataille. douard n'avait qu' choisir pour le 2 octobre
un champ, une belle place o il n'y et ni bois, ni marais, ni rivire
qui pt avantager l'un ou l'autre parti.

Au jour marqu, lorsque dj douard, mont sur un petit palefroi,
parcourait ses batailles et encourageait les siens, les Franais
avisrent, disent les _Chroniques de Saint-Denis_, qu'il tait
vendredi, et ensuite qu'il y avait un pas difficile entre les deux
armes[366]. Selon Froissart: Ils n'toient pas d'accord, mais en
disoit chacun son opinion, et disoient par estrif (dispute) que ce
seroit grand'honte et grand dfaut si le roi ne se combattoit, quand
il savoit que ses ennemis toient si prs de lui, en son pays, rangs
en pleins champs, et les avoit suivis en intention de combattre  eux.
Les aucuns des autres disoient  l'encontre que ce seroit grand'folie
s'il se combattoit, car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point
trahison y avoit: car si fortune lui toit contraire, il mettoit son
royaume en aventure de perdre, et si il dconfisoit ses ennemis, pour
ce n'auroit-il mie le royaume d'Angleterre, ni les terres des
seigneurs de l'Empire qui avec le roi anglois toient allis. Ainsi
estrivant (dissertant) et dbattant sur ces diverses opinions, le jour
passa jusques  grand midi. Environ petite none, un livre s'en vint
trpassant parmi les champs, et se bouta entre les Franais, dont ceux
qui le virent commencrent  crier et  huier (appeler) et  faire
grand haro: de quoi ceux qui toient derrire cuidoient que ceux de
devant se combatissent, et les plusieurs qui se tenoient en leurs
batailles rangs fesoient autel (autant): si mirent les plusieurs
leurs bassinets en leurs ttes et prirent leurs glaives. L il fut
fait plusieurs nouveaux chevaliers; et par spcial le comte de
Hainaut en fit quatorze, qu'on nomma depuis les chevaliers du
Livre.--... Avec tout ce et les estrifs (dbats) qui toient au
conseil du roi de France, furent apportes en l'ost lettres de par le
roi Robert de Sicile, lequel toit un grand astronomien... si avoit
par plusieurs fois jet ses sorts sur l'tat et aventures du roi de
France et du roi d'Angleterre, et avoit trouv en l'astrologie et par
exprience que si le roi de France se combattoit au roi d'Angleterre,
il convenoit qu'il fust deconfit... J de longtemps moult
soigneusement avoit envoy lettres et pistres au roi Philippe, que
nullement ils ne se combattissent contre les Anglois l o le corps
d'douard fust prsent[367].

[Note 366: _Chron. de Saint-Denis._]

[Note 367: Froissart.]

Cette triste expdition avait puis les finances d'douard. Ses amis,
fort dcourags, lui conseillrent de s'adresser  ces riches communes
de Flandre qui pouvaient l'aider  elles seules mieux que tout
l'Empire. Les Flamands dlibrrent longuement, et finirent par
dclarer que leur conscience ne leur permettait pas de dclarer la
guerre au roi de France, leur suzerain. Le scrupule tait d'autant
plus naturel qu'ils s'taient engags  payer deux millions de florins
au pape, _s'ils attaquaient le roi de France_[368]. Artevelde y trouva
remde. Pour les rassurer et sur le pch et sur l'argent, il imagina
de faire _roi de France_ le roi d'Angleterre. Celui-ci, qui venait de
prendre le titre de vicaire imprial, pour gagner les seigneurs des
Pays-Bas, se laissa faire roi de France pour rassurer la conscience
des communes de Flandre. Philippe-de-Valois fit interdire leurs
prtres par le pape; mais douard leur expdia des prtres anglais
pour les confesser et les absoudre[369].

[Note 368: _Idem._]

[Note 369: Meyer.]

La guerre devenait directe. Les deux partis quiprent de grandes
flottes pour garder, pour forcer le passage. Celle des Franais,
fortifie de galres gnoises, comptait, dit-on, plus de cent quarante
gros vaisseaux qui portaient quarante mille hommes; le tout command
par un chevalier et par le trsorier Bahuchet, qui ne savait que
faire compte. Cet trange amiral, qui avait horreur de la mer, tenait
toute sa flotte serre dans le port de l'cluse. En vain le Gnois
Barbavara s'efforait de lui faire entendre qu'il fallait se donner du
champ pour manoeuvrer. L'Anglais les surprit immobiles et les
accrocha. Ce fut une bataille de terre. En six heures, les archers
anglais donnrent la victoire  douard. L'apparition des Flamands,
qui vinrent occuper le rivage, tait tout espoir aux vaincus.
Barbavara, qui de bonne heure avait pris le large, chappa seul.
Trente mille hommes prirent. Le malencontreux Bahuchet fut pendu au
mt de son vaisseau[370]. L'Anglais, qui se disait roi de France,
traitait dj l'ennemi comme rebelle. La France pouvait retrouver
trente mille hommes; mais le rsultat moral n'tait pas moins funeste
que celui de la Hogue et de Trafalgar. Les Franais perdirent courage
du ct de la mer. Le passage du dtroit resta libre pour les Anglais
pendant plusieurs sicles.

[Note 370: Froissart.]

Tout semblait enfin favoriser douard. Artevelde dans son absence
avait amen soixante mille Flamands au secours de son alli, le comte
de Hainaut[371]. Cette grosse arme lui donnait espoir de faire enfin
quelque chose. Il conduisit tout ce monde, Anglais, Flamands,
Brabanons, devant la forte ville de Tournai. Ce berceau de la
monarchie en a t plus d'une fois le boulevard. Charles VII a reconnu
le dvouement tant de fois prouv de cette ville en lui donnant pour
armes les armes mmes de France.

[Note 371: Aprs avoir quitt douard, qu'il servait _en l'Empire_,
pour dfendre Philippe _au royaume_, ce jeune seigneur, irrit des
ravages que le roi de France avait laiss commettre en ses tats, lui
avait port dfi et s'tait ralli au roi d'Angleterre.]

Philippe-de-Valois vint au secours; la ville se dfendit. Le sige
trana. Cependant les Flamands ne sachant que faire, allrent piller
Arques  ct de Saint-Omer[372]. Mais voil que tout  coup la
garnison de cette ville fond sur eux, lances baisses, bannires
dployes et  grands cris. Les Flamands eurent beau jeter bas leur
butin, ils furent poursuivis deux lieues, perdirent dix-huit cents
hommes et rapportrent leur pouvante dans l'arme. Or avint une
merveilleuse aventure... Car environ heure de minuit que ces Flamands
dormoient en leurs tentes, un si grand effroi les prit en dormant que
tous se levrent et abattirent tantost tentes et pavillons, et
troussrent tout sur leurs chariots, en si grande hte que l'un
n'attendoit point l'autre et fuirent tous sans tenir voie... Messire
Robert d'Artois et Henri de Flandre s'en vinrent au-devant d'eux et
leur dirent: _Beaux seigneurs, dites-nous quelle chose il vous faut
qui ainsi fuyez..._ Ils n'en firent compte, mais toujours fuirent, et
prit chacun le chemin vers sa maison, au plus droit qu'il put. Quand
messire Robert d'Artois et Henri de Flandre virent qu'ils n'en
auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et s'en
vinrent au sige devant Tournai. Et recordrent l'aventure des
Flamands et dirent les plusieurs qu'ils avoient t enfantosms[373].

[Note 372: _App._ 161.]

[Note 373: Froissart.]

L'Anglais eut beau faire. Toute cette grande guerre des Pays-Bas, dont
il croyait accabler la France, vint  rien entre ses mains. Les
Flamands n'taient pas guerriers de leur nature, sauf quelques moments
de colre brutale; tout ce qu'ils voulaient, c'tait de ne rien payer.
Les seigneurs des Pays-Bas voulaient de plus tre pays; ils l'taient
des deux cts et restaient chez eux.

Heureusement pour douard, au moment o la Flandre s'teignait, la
Bretagne prit feu[374]. Le pays tait tout autrement inflammable. On
peut  peine vraiment dire au moyen ge que les Bretons soient jamais
en paix. Quand ils ne se battent pas chez eux, c'est qu'ils sont lous
pour se battre ailleurs. Sous Philippe-le-Bel, et jusqu' la bataille
de Cassel, ils suivaient volontiers les armes de nos rois dans les
Flandres, pour manger et piller ces riches pays. Mais quand la
France, au contraire, fut entame par douard, quand les Bretons
n'eurent plus  faire qu'une guerre pauvre, ils restrent chez eux et
se battirent entre eux.

[Note 374: _App._ 162.]

Cette guerre fait le pendant de celles d'cosse. De mme que
Philippe-le-Bel avait encourag contre douard Ier Wallace et Robert
Bruce, douard III soutint Montfort contre Philippe-de-Valois. Ce
n'est pas seulement ici une analogie historique. Il y a, comme on
sait, parent de race et de langue, ressemblance gographique entre
les deux contres. En cosse, comme en Bretagne, la partie la plus
recule est occupe par un peuple celtique, la lisire par une
population mixte, charge de garder le pays. Au triste border
cossais rpondent nos landes de Maine et d'Anjou, nos forts
d'Ille-et-Vilaine. Mais le border est plus dsert encore. On peut y
voyager des heures entires, au train rapide d'une diligence
anglaise, sans rencontrer ni arbre ni maison;  peine quelques plis
de terrain o les petits moutons de Northumberland cherchent
patiemment leur vie. Il semble que tout ait brl sous le cheval
d'Hotspur[375]... On cherche, en traversant ce pays des ballades,
qui les a faites ou chantes. Il faut peu de chose pour faire une
posie. Il n'y a pas besoin des lauriers-roses de l'Eurotas; il
suffit d'un peu de bruyre de Bretagne, ou du chardon national
d'cosse, devant lequel se dtournait la charrue de Burns[376].

[Note 375: Voyez Shakespeare.]

[Note 376: Voyez l'Introd. de Walter Scott  son _Recueil des Ballades
du Border_.]

L'Angleterre trouva dans cette rare et belliqueuse population un
outlaw invincible, un Robin-Hood ternel... Les gens du border
vivaient noblement du bien du voisin. Quand le butin de la dernire
expdition tait mang, la dame de la maison servait dans un plat, 
son mari, une paire d'perons, et il partait joyeux... C'taient
d'tranges guerres; la difficult pour les deux partis tait de se
trouver. Dans sa grande expdition d'cosse, douard II avana
plusieurs jours sous la pluie et parmi les broussailles, sans voir
autre arme que de daims et de biches[377]. Il lui fallut promettre
une grosse somme  qui lui dirait o tait l'ennemi[378]. Les cossais
runis, disperss, avec la lgret d'un esprit, entraient quand ils
voulaient en Angleterre; ils avaient peu de cavalerie, mais point de
bagages; chaque homme portait son petit sac de grain et une brique o
le faire cuire.

[Note 377: Et crioit-on moult ce jour alarme, et disoit-on que les
premiers se combattoient aux ennemis; si que chacun cuidant que ce fut
voir, se htoit quant qu'il pouvoit parmi marais, parmi pierres et
cailloux, parmi valles et montagnes, le heaume appareill, l'cu au
col, le glaive ou l'pe au poing, sans attendre pre ni frre, ni
compagnon. Et quand on avoit ainsi couru demie lieue ou plus, et on en
venoit au lieu d'o ce hutin ou cri naissoit, on se trouvoit du; car
ce avoient t cerfs ou biches. (Froissart.)]

[Note 378: Et fit-on crier que qui se voudroit tant travailler qu'il
pt rapporter certaines nouvelles au roi, l, o l'on pourroit trouver
les cossois, le premier qui celui rapporteroit il auroit cent livres
de terre  hritage, et le feroit le roi chevalier. (Froissart.) On
trouve en effet dans Rymer: Pro Thoma de Rokesby, qui regem duxerat
ante visum inimicorum Scotorum.]

Ils ne se contentaient pas de guerroyer en Angleterre. Ils allaient
volontiers au loin. On sait l'histoire de ce Douglas qui, charg par
le roi mourant de porter son coeur  Jrusalem, s'en alla par
l'Espagne, et dans la bataille lana ce coeur contre les Maures. Mais
leur croisade naturelle tait en France, c'est--dire o ils
pouvaient faire le plus de mal aux Anglais. Un Douglas devint comte de
Touraine. Il existe encore, dit-on, des Douglas dans la Bresse.

Notre Bretagne eut son border comme l'cosse, et aussi ses
ballades[379]. Peut-tre la vie du soldat mercenaire, qui fut
longtemps celle des Bretons au moyen ge, touffa-t-elle ce gnie
potique.

[Note 379: Voyez, entre autres ouvrages, le beau livre de M. mile
Souvestre: _les Derniers Bretons._]

Mais l'histoire seule en Bretagne est une posie. Il n'est point
mmoire d'une lutte si diverse et si obstine. Cette race de bliers a
toujours t heurtant, sans rien trouver de plus dur qu'elle-mme.
Elle a fait front tour  tour  la France et aux ennemis de la France.
Elle repoussa nos rois sous Nomno, sous Montfort; elle repoussa les
Northmans sous Allan Barbetorte, et les Anglais sous Duguesclin.

C'est au border breton, dans les landes d'Anjou, que Robert-le-Fort se
fit tuer par les Northmans, et gagna le trne aux Capets. L encore,
les futurs rois d'Angleterre prirent le nom de Plante-Gents. Ces
bruyres, comme celles de Macbeth, salurent les deux royauts.

Le long rcit des guerres bretonnes qui _renluminent_ si bien la
_Chronique_ de Froissart[380], ces aventures de toutes sortes, coupes
de romanesques incidents, font penser  certains paysages abrupts de
Bretagne, brusquement varis, pauvres, pierreux, sems parmi le roc
de tristes fleurs. Mais il est plus d'une partie dans cette histoire
dont le chroniqueur lgant et chevaleresque ne reprsente pas la
sauvage horreur. On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le
thtre mme de ces vnements, aux roches d'Auray, aux plages de
Quiberon, de Saint-Michel-en-Grve, o le duc fratricide rencontra le
moine noir.

[Note 380: Entrerons en la grand matire et histoire de Bretagne, qui
grandement renlumine ce livre pour les beaux faits d'armes qui y sont
ramentus.]

Les belles aventures d'amazones o se plat Froissart, ces _apertises_
de Jehanne de Montfort _qui eut courage d'homme et coeur de lion_, ces
braves discours de Jeanne de Clisson, de Jeanne de Blois, ne disent
pas tout sur la guerre de Bretagne. Cette guerre est celle aussi de
Clisson _le boucher_, du dvot et consciencieusement cruel Charles de
Blois.

Le duc Jean III, mort sans enfants, laissait une nice et un frre. La
nice, fille d'un frre an, avait pous Charles de Blois, prince du
sang, et elle avait le roi pour elle; la noblesse de la Bretagne
franaise lui tait assez favorable[381]. Le frre cadet, Montfort,
avait pour lui les Bretons bretonnants[382], et il appela les Anglais.
Le roi d'Angleterre, qui, en France, soutenait le droit des femmes,
soutint celui des mles en Bretagne. Le roi de France fut inconsquent
en sens oppos.

[Note 381: Selon Froissart, Charles de Blois en eut toujours de son
ct _de sept les cinq_.]

[Note 382: _App._ 163.]

Singulire destine que celle des Montfort. Nous l'avons dj
remarque. Un Montfort avait conseill  Louis-le-Gros d'armer les
communes de France. Un Montfort conduisit la croisade des Albigeois
et anantit les liberts des villes du Midi. Un Montfort introduisit
dans le parlement anglais les dputs des communes. En voici un autre
au quatorzime sicle dont le nom rallie les Bretons dans leur guerre
contre la France.

L'adversaire de Montfort, Charles de Blois, n'tait pas moins qu'un
saint, le second qu'ait eu la maison de France. Il se confessait matin
et soir, entendait quatre ou cinq messes par jour. Il ne voyageait pas
qu'il n'et un aumnier qui portait dans un pot du pain, du vin, de
l'eau et du feu, pour dire la messe en route[383]. Voyait-il passer un
prtre, il se jetait en bas de cheval dans la boue. Il fit plusieurs
fois, pieds nus sur la neige, le plerinage de saint Yves, le grand
saint breton. Il mettait des cailloux dans sa chaussure, dfendait
qu'on tt la vermine de son cilice, se serrait de trois cordes 
noeuds qui lui entraient dans la chair, _ faire piti_, dit un
tmoin. Quand il priait Dieu, il se battait furieusement la poitrine,
jusqu' plir et _devenir comme vert_.

[Note 383: _App._ 164.]

Un jour il s'arrta  deux pas de l'ennemi et en grand danger, pour
entendre la messe. Au sige de Quimper, ses soldats allaient tre
surpris par la mare: Si c'est la volont de Dieu, dit-il, la mare
ne nous fera rien. La ville, en effet, fut emporte, une foule
d'habitants gorgs. Charles de Blois avait d'abord couru  la
cathdrale remercier Dieu. Puis il arrta le massacre.

Ce terrible saint n'avait piti ni de lui ni des autres. Il se
croyait oblig de punir ses adversaires comme rebelles. Lorsqu'il
commena la guerre en assigeant Montfort  Nantes (1342), il lui jeta
dans la ville la tte de trente chevaliers. Montfort se rendit, fut
envoy au roi, et contre la capitulation, enferm  la tour du
Louvre[384]. La comtesse de Montfort, qui bien avoit courage d'homme
et coeur de lion, et toit en la cit de Rennes, quand elle entendit
que son frre toit pris, en la manire que vous avez ou, si elle en
fut dolente et courrouce, ce peut chacun et doit savoir et penser;
car elle pensa mieux que on dut mettre son seigneur  mort que en
prison; et combien qu'elle eut grand deuil au coeur, si ne fit-elle
mie comme femme dconforte, mais comme homme fier et hardi, en
reconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit
un petit fils qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le pre,
et leur disoit: Ha! seigneurs, ne vous dconfortez mie, ni bahissez
pour monseigneur que nous avons perdu; ce n'toit que un seul homme:
vez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plat, son restorier
(vengeur), et qui vous fera des biens assez[385]. Assige dans
Hennebon, par Charles de Blois, elle brla dans une sortie les tentes
des Franais, et ne pouvant rentrer dans la ville, elle gagna le
chteau d'Auray; mais bientt runissant cinq cents hommes d'armes,
elle franchit de nouveau le camp des Franais et rentra dans Hennebon
 grand joie et  grand son de trompettes et de nacaires! Il tait
temps qu'elle arrivt; les seigneurs parlementaient en face mme de la
comtesse, quand elle vit arriver le secours qu'elle attendait depuis
si longtemps d'Angleterre. Qui adonc vit la comtesse descendre du
chtel  grand'chre, et baiser messire Gautier de Mauny et ses
compagnons, les uns aprs les autres, deux ou trois fois, bien peut
dire que c'toit une vaillante dame[386].

[Note 384: _App._ 165.]

[Note 385: Froissart.]

[Note 386: Froissart.]

Le roi d'Angleterre vint lui-mme vers la fin de cette anne au
secours de la Bretagne. Le roi de France en approcha avec une arme;
il semblait que cette petite guerre de Bretagne allait devenir la
grande. Il ne se fit rien d'important. La pnurie des deux rois les
condamna  une trve, o leurs allis taient compris; les Bretons
seuls restaient libres de guerroyer.

La captivit de Montfort avait fortifi son parti. Philippe-de-Valois
prit soin de le raviver encore, en faisant mourir quinze seigneurs
bretons qu'il croyait favorables aux Anglais. L'un d'eux, Clisson,
prisonnier en Angleterre, y avait t trop bien trait. On dit que le
comte de Salisbury, pour se venger d'douard qui lui avait dbauch sa
belle comtesse, dnona au roi de France le trait secret de son
matre et de Clisson[387]. Les Bretons, invits  un tournoi, furent
saisis et mis  mort sans jugement. Le frre de l'un d'eux ne fut pas
supplici, mais expos sur une chelle o le peuple le lapida.

[Note 387: _Chron. de Flandre._]

Peu aprs, le roi fit encore mourir sans jugement trois seigneurs de
Normandie. Il aurait voulu aussi avoir en ses mains le comte
d'Harcourt. Mais il chappa, et ne fut pas moins utile aux Anglais que
Robert d'Artois.

Jusque-l les seigneurs se faisaient peu scrupule de traiter avec
l'tranger. L'homme fodal se considrait encore comme un souverain
qui peut ngocier  part. La parent des deux noblesses franaise et
anglaise, la communaut de langues (les nobles anglais parlaient
encore franais), tout favorisait ces rapprochements. La mort de
Clisson mit une barrire entre les deux royaumes.

En une mme anne, l'Anglais perdit Montfort et Artevelde. Artevelde
tait devenu tout Anglais. Sentant la Flandre lui chapper, il voulait
la donner au prince de Galles. Dj douard tait  l'cluse et
prsentait son fils aux bourgmestres de Gand, de Bruges et d'Ypres.
Artevelde fut tu.

Avec toute sa popularit, ce roi de Flandre n'tait au fond que le
chef des grosses villes, le dfenseur de leur monopole. Elles
interdisaient aux petites la fabrication de la laine. Une rvolte eut
lieu  ce sujet dans l'une de ces dernires. Artevelde la rprima et
tua un homme de sa main. Dans l'enceinte mme de Gand, les deux corps
des drapiers se faisaient la guerre. Les foulons exigeaient des
tisseurs ou fabricants de draps une augmentation de salaire. Ceux-ci
la refusant, ils se livrrent un furieux combat. Il n'y avait pas
moyen de sparer ces dogues. En vain les prtres apportrent sur la
place le corps de Notre-Seigneur. Les fabricants, soutenus par
Artevelde, crasrent les ouvriers (1345)[388].

[Note 388: _App._ 166.]

Artevelde, qui ne se fiait ni aux uns ni aux autres, voulait sortir de
sa dangereuse position, cder ce qu'il ne pouvait garder, ou rgner
encore sous un matre qui aurait besoin de lui et qui le soutiendrait.
De rappeler les Franais, il n'y avait pas  y songer. Il appelait
donc l'Anglais, il courait Bruges et Ypres pour ngocier, haranguer.
Pendant ce temps, Gand lui chappa.

Quand il y entra, le peuple tait dj ameut. On disait dans la foule
qu'il faisait passer en Angleterre l'argent de Flandre. Personne ne le
salua. Il se sauva  son htel, et de la croise essaya en vain de
flchir le peuple. Les portes furent forces, Artevelde fut tu
prcisment comme le tribun Rienzi l'tait  Rome deux ans aprs[389].

[Note 389: _App._ 167.]

douard avait manqu la Flandre, aussi bien que la Bretagne. Ses
attaques aux deux ailes ne russissaient pas, il en fit une au centre.
Celle-ci, conduite par un Normand, Godefroi d'Harcourt, fut bien plus
fatale  la France.

Philippe-de-Valois avait runi toutes ses forces en une grande arme
pour reprendre aux Anglais leurs conqutes du Midi. Cette arme forte,
dit-on, de cent mille hommes, reprit en effet Angoulme, et alla se
consumer devant la petite place d'Aiguillon. Les Anglais s'y
dfendirent d'autant mieux que le fils du roi, qui conduisait les
Franais, n'avait point fait de quartier aux autres places.

Si l'on en croyait l'invraisemblable rcit de Froissart, le roi
d'Angleterre serait parti pour secourir la Guyenne. Puis ramen par le
vent contraire, il aurait prt l'oreille aux conseils de Godefroi
d'Harcourt, qui l'engageait  attaquer la Normandie sans dfense[390].

[Note 390: _App._ 168.]

Le conseil n'tait que trop bon. Tout le pays tait dsarm. C'tait
l'ouvrage des rois eux-mmes, qui avaient dfendu les guerres prives.
La population tait devenue toute pacifique, toute occupe de la
culture ou des mtiers. La paix avait port ses fruits[391]. L'tat
florissant et prospre o les Anglais trouvrent le pays, doit nous
faire rabattre beaucoup de tout ce que les historiens ont dit contre
l'administration royale au quatorzime sicle.

[Note 391: Le roi chevauchoit par le Cotentin. Si n'toit pas de
merveille si ceux du pays toient effrays et bahis; car avant ce ils
n'avoient oncques vu hommes d'armes et ne savoient que c'toit de
guerre ni de bataille. Si fuyoient devant les Anglais d'aussi loin
qu'ils en oyoient parler. (Froissart.)]

Le coeur saigne quand on voit dans Froissart cette sauvage apparition
de la guerre dans une contre paisible, dj riche et industrielle,
dont l'essor allait tre arrt pour plusieurs sicles. L'arme
mercenaire d'douard, ces pillards Gallois, Irlandais, tombrent au
milieu d'une population sans dfense; ils trouvrent les moutons dans
les champs, les granges pleines, les villes ouvertes. Du pillage de
Caen ils eurent de quoi charger plusieurs vaisseaux. Ils trouvrent
Saint-L et Louviers toutes pleines de draps[392].

[Note 392: _App._ 169.]

Pour animer encore ses gens, douard dcouvrit  Caen, tout  point,
un acte[393] par lequel les Normands offraient  Philippe-de-Valois de
conqurir  leurs frais l'Angleterre,  condition qu'elle serait
partage entre eux, comme elle le fut entre les compagnons de
Guillaume-le-Conqurant. Cet acte, crit dans le pitoyable franais
qu'on parlait alors  la cour d'Angleterre, est probablement faux. Il
fut, par ordre d'douard, traduit en anglais, lu partout en Angleterre
au prne des glises. Avant de partir, le roi avait charg les
prcheurs du peuple, les dominicains, de prcher la guerre, d'en
exposer les causes. Peu aprs (1361), douard supprima le franais
dans les actes publics. Il n'y eut qu'une langue, qu'un peuple
anglais. Les descendants des conqurants normands et ceux des Saxons
se trouvrent rconcilis par la haine des nouveaux Normands.

[Note 393: _App._ 170.]

Les Anglais, ayant trouv les ponts coups  Rouen, remontrent la
rive gauche, brlant sur leur passage Vernon, Verneuil et le
Pont-de-l'Arche. douard s'arrta  Poissy pour y construire un pont
et fter l'Assomption, pendant que ses gens allaient brler
Saint-Germain, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud, et mme Boulogne, si prs
de Paris.

Tout le secours que le roi de France donna  la Normandie, ce fut
d'envoyer  Caen le conntable et le comte de Tancarville, qui s'y
firent prendre. Son arme tait dans le Midi  cent cinquante lieues.
Il crut qu'il serait plus court d'appeler ses allis d'Allemagne et
des Pays-Bas. Il venait de faire lire empereur le jeune Charles IV,
fils de Jean de Bohme. Mais les Allemands chassrent l'empereur lu,
qui vint se mettre  la solde du roi. Son arrive, celle du roi de
Bohme, du duc de Lorraine et autres seigneurs allemands fit dj
rflchir les Anglais.

C'tait assez de bravades et d'audace. Ils se trouvaient engags au
coeur d'un grand royaume, parmi des villes brles, des provinces
ravages, des populations dsespres. Les forces du roi de France
grossissaient chaque jour. Il avait hte de punir les Anglais, qui lui
avaient manqu de respect jusqu' approcher de sa capitale. Les
bourgeois de Paris, si bonnes gens jusque-l, commenaient  parler.
Le roi ayant voulu dmolir les maisons qui touchaient  l'enceinte de
la ville, il y eut presque un soulvement.

douard entreprit de s'en aller par la Picardie, de se rapprocher des
Flamands qui venaient d'assiger Bthune, de traverser le Ponthieu,
hritage de sa mre. Mais il fallait passer la Somme. Philippe faisait
garder tous les ponts, et suivait de prs l'ennemi; de si prs qu'
Airaines il trouva la table d'douard toute servie et mangea son
dner.

douard avait envoy chercher un gu; ses gens cherchrent et ne
trouvrent rien. Il tait fort pensif, lorsqu'un garon de la
Blanche-Tache se chargea de lui montrer le gu qui porte ce nom.
Philippe y avait mis quelques mille hommes; mais les Anglais, qui se
sentaient perdus s'ils ne passaient, firent un grand grand effort et
passrent. Philippe arriva peu aprs; il n'y avait plus moyen de les
poursuivre, le flux remontait la Somme; la mer protgea les Anglais.

La situation d'douard n'tait pas bonne. Son arme tait affame,
mouille, recrue. Les gens qui avaient pris et gt tant de butin,
semblaient alors des mendiants. Cette retraite rapide, honteuse,
allait tre aussi funeste qu'une bataille perdue. douard risqua la
bataille.

Arriv d'ailleurs dans le Ponthieu, il se sentait plus fort; ce comt
au moins tait bien  lui: Prenons ci place de terre, dit-il, car je
n'irai plus avant, si aurai vu nos ennemis; et bien y a cause que je
les attende; car je suis sur le droit hritage de Madame ma mre, qui
lui fut donn en mariage; si le veux dfendre et calengier contre mon
adversaire Philippe-de-Valois[394].

[Note 394: Froissart.]

Cela dit, il entra en son oratoire, fit dvotement ses prires, se
coucha, et le lendemain entendit la messe. Il partagea son arme en
trois batailles, et fit mettre pied  terre  ses gens d'armes. Les
Anglais mangrent, burent un coup, puis s'assirent, leurs armes devant
eux, en attendant l'ennemi.

Cependant arrivait  grand bruit l'immense cohue de l'arme
franaise[395]. On avait conseill au roi de France de faire reposer
ses troupes, et il y consentait. Mais les grands seigneurs, pousss
par le point d'honneur fodal, avanaient toujours  qui serait au
premier rang.

[Note 395: _App._ 171.]

Le roi lui-mme, quand il arriva et qu'il vit les Anglais, le sang
lui mua, car il les hassait... Et dit  ses marchaux: Faites passer
nos Gnois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de
Monseigneur Saint-Denis.

Ce n'tait pas sans grande dpense que le roi entretenait depuis
longtemps des troupes mercenaires. Mais on jugeait avec raison les
archers gnois indispensables contre les archers anglais. La prompte
retraite de Barbavara  la bataille de l'cluse avait naturellement
augment la dfiance contre ces trangers. Les mercenaires d'Italie
taient habitus  se mnager fort dans les batailles. Ceux-ci, au
moment de combattre, dclarrent que les cordes de leurs arcs taient
mouilles et ne pouvaient servir[396]. Ils auraient pu les cacher sous
leurs chaperons, comme le firent les Anglais.

[Note 396: Contin. G. de Nangis.]

Le comte d'Alenon s'cria: On se doit bien charger de cette
ribaudaille qui fallit au besoin. Les Gnois ne pouvaient pas faire
grand'chose, les Anglais les criblaient de flches et de balles de
fer, lances par des bombardes. On et cru, dit un contemporain,
entendre Dieu tonner[397]. C'est le premier emploi de l'artillerie
dans une bataille[398].

[Note 397: Villani.]

[Note 398: Dj elle servait  l'attaque et  la dfense des places.
En 1340 on en fit usage au sige du Quesnoy. En 1338, Barthlemy de
Drach, trsorier des guerres, porte en compte une somme donne  Henry
de Famechon pour avoir poudre et autres choses ncessaires aux canons
qui taient devant Puy-Guillaume.]

Le roi de France, hors de lui, cria  ses gens d'armes: Or tt, tuez
toute cette ribaudaille, car ils nous empchent la voie sans raison.
Mais pour passer sur le corps aux Gnois, les gens d'armes rompaient
leurs rangs. Les Anglais tiraient  coup sr dans cette foule, sans
craindre de perdre un seul coup. Les chevaux s'effarouchaient,
s'emportaient. Le dsordre augmentait  tout moment.

Le roi de Bohme, vieux et aveugle, se tenait pourtant  cheval parmi
ses chevaliers. Quand ils lui dirent ce qui se passait, il jugea bien
que la bataille tait perdue. Ce brave prince, qui avait pass sa vie
dans la domesticit de la maison de France, et qui avait du bien au
royaume, donna l'exemple, comme vassal et comme chevalier. Il dit aux
siens: Je vous prie et requiers trs spcialement que vous me meniez
si avant que je puisse frapper un coup d'pe. Ils lui obirent,
lirent leurs chevaux au sien, et tous se lancrent  l'aveugle dans
la bataille. On les retrouva le lendemain gisant autour de leur
matre, et lis encore.

Les grands seigneurs de France se montrrent aussi noblement. Le comte
d'Alenon, frre du roi, les comtes de Blois, d'Harcourt, d'Aumale,
d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, tous magnifiquement arms et
blasonns, au grand galop, traversrent les lignes ennemies. Ils
fendirent les rangs des archers, et poussrent toujours, comme
ddaignant ces pitons, jusqu' la petite troupe des gens d'armes
anglais. L se tenait le fils d'douard, g de treize ans, que son
pre avait mis  la tte d'une division. La seconde division vint le
soutenir, et le comte de Warwick, qui craignait pour le petit prince,
faisait demander au roi d'envoyer la troisime au secours. douard
rpondit qu'il voulait laisser l'enfant gagner ses perons, et que la
journe ft sienne.

Le roi d'Angleterre, qui dominait toute la bataille de la butte d'un
moulin, voyait bien que les Franais allaient tre crass[399]. Les
uns avaient trbuch dans le premier dsordre parmi les Gnois; les
autres, pntrant au coeur de l'arme anglaise, se trouvaient
entours. La pesante armure que l'on commenait  porter alors, ne
permettait pas aux cavaliers, une fois tombs, de se relever. Les
coutilliers de Galles et de Cornouailles venaient avec leurs couteaux,
et les tuaient sans merci, quelque grands seigneurs qu'ils fussent.
Philippe-de-Valois fut tmoin de cette boucherie. Son cheval avait t
tu. Il n'avait plus que soixante hommes autour de lui, mais il ne
pouvait s'arracher du champ de bataille. Les Anglais, tonns de leur
victoire, ne bougeaient d'un pas; autrement ils l'eussent pris. Enfin
Jean de Hainaut saisit le cheval du roi par la bride et l'entrana.

[Note 399: Et lors, aprs la bataille, s'avala le roi douard, qui
encore tout ce jour n'avoit mis son bassinet. (Froissart.)]

Les Anglais, faisant la revue du champ de bataille et le compte des
morts, trouvrent onze princes, quatre-vingts seigneurs bannerets,
douze cents chevaliers, trente mille soldats. Pendant qu'ils
comptaient, arrivrent les communes de Rouen et de Beauvais, les
troupes de l'archevque de Rouen et du grand prieur de France. Les
pauvres gens, qui ne savaient rien de la bataille, venaient augmenter
le nombre des morts.

Cet immense malheur ne fit qu'en prparer un plus grand. L'Anglais
s'tablit en France. Les villes maritimes d'Angleterre, exaspres par
nos corsaires de Calais, donnrent tout exprs une flotte  douard.
Douvres, Bristol, Winchelsea, Shoneham, Sandwich, Weymouth, Plymouth,
avaient fourni chacune vingt  trente vaisseaux; la seule Yarmouth,
quarante-trois[400]. Les marchands anglais, que cette guerre ruinait,
avaient fait un dernier et prodigieux effort pour se mettre en
possession du dtroit. douard vint assiger Calais, s'y tablit 
poste fixe, pour y vivre ou y mourir. Aprs les sacrifices qui avaient
t faits pour cette expdition, il ne pouvait reparatre devant les
communes qu'il ne ft venu  bout de son entreprise. Autour de la
ville, il btit une ville, des rues, des maisons en charpente, bien
fermes, bien couvertes, pour y rester t et hiver[401]. Et avoit en
cette neuve ville du roi toutes choses ncessaires appartenant  un
ost (arme), et plus encore, et place ordonne pour tenir march le
mercredi et le samedi; et l toient merceries, boucheries, halles de
draps et de pain et de toutes autres ncessits, et en recouvroit-on
tout aisment pour son argent, et tout ce leur venoit tous les jours,
par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre...

[Note 400: _App._ 172.]

[Note 401: Froissart.]

L'Anglais, bien tabli et en abondance, laissa ceux du dehors et du
dedans faire tout ce qu'ils voudraient. Il ne leur accorda pas mme un
combat. Il aimait mieux les faire mourir de faim. Cinq cents
personnes, hommes, femmes et enfants, mises hors de la ville par le
gouverneur, moururent de misre et de froid entre la ville et le camp.
Tel est du moins le rcit de l'historien anglais[402].

[Note 402: _App._ 173.]

douard avait pris racine devant Calais. La mdiation du pape n'tait
pas capable de l'en arracher. On vint lui dire que les cossais
allaient envahir l'Angleterre. Il ne bougea pas. Sa persvrance fut
rcompense. Il apprit bientt que ses troupes, encourages par la
reine, avaient fait prisonnier le roi d'cosse. L'anne suivante,
Charles de Blois fut pris de mme en assigeant la Roche-de-Rien.
douard pouvait croiser les bras, la fortune travaillait pour lui.

Il y avait pour le roi de France une grande et urgente ncessit 
secourir Calais[403]. Mais la pnurie tait si grande, cette monarchie
demi-fodale si inerte et si embarrasse, qu'il ne russit  se mettre
en mouvement qu'au bout de dix mois de sige, lorsque les Anglais
taient fortifis, retranchs, couverts de palissades, de fosss
profonds. Ayant ramass quelque argent par l'altration des
monnaies[404], par la gabelle, par les dcimes ecclsiastiques, par
la confiscation des biens des Lombards, il s'achemina enfin, avec une
grande et grosse arme, comme celle qui avait t battue  Crci. On
ne pouvait arriver jusqu' Calais que par les marais ou les dunes.
S'enfoncer dans les marais, c'tait prir; tous les passages taient
coups, gards; pourtant les gens de Tournai emportrent bravement une
tour, sans machines et  la force de leurs bras[405].

[Note 403: Les Anglais ayant donn la chasse  deux vaisseaux qui
essayaient de sortir du port, interceptrent cette lettre du
gouverneur  Philippe-de-Valois: Si avons pris accord entre nous que
si n'avons en brief secour de nous issirome hors de la ville toutz a
champs pour combattre pour vivere ou pour morir; qar nous amons meutz
 morir as champs honourablement que manger l'un l'autre...
(Froissart.)--Le Continuateur de Nangis dit que le roi n'avait point
cess de leur envoyer des vivres, par terre et par mer, mais qu'ils
avaient t dtourns.]

[Note 404: _Ord._, II.]

[Note 405: _App._ 174.]

Les dunes du ct de Boulogne taient sous le feu d'une flotte
anglaise. Du ct de Gravelines, elles taient gardes par les
Flamands, que le roi ne put gagner. Il leur offrit des monts d'or; de
leur rendre Lille, Bthune, Douai; il voulait enrichir leurs
bourgmestres, faire de leurs jeunes gens des chevaliers, des
seigneurs[406]. Rien ne les toucha. Ils craignaient trop le retour de
leur comte, qui, aprs une fausse rconciliation, venait encore de se
sauver de leurs mains[407]. Philippe ne put rien faire. Il ngocia, il
dfia. douard resta paisible[408].

[Note 406: Il leur offrait encore de faire lever l'interdit jet sur
la Flandre, d'y entretenir le bl pendant six ans  un trs bas prix;
de leur faire porter des laines de France, qu'ils manufactureraient
avec le privilge de vendre en France les draps fabriqus de ces
laines, exclusivement  tous autres, tant qu'ils en pourraient
fournir, etc. (Rob. d'Avesbury.)]

[Note 407: Pour le forcer  pouser la fille du roi d'Angleterre, les
Flamands le retenaient en prison courtoise. Il s'y ennuyait; il promit
tout et en sortit, mais sous bonne garde: ... Et un jour qu'il tait
all voler en rivire, il jeta son faucon, le suivit  cheval, et
quand il fut un petit loign, il frit des perons et s'en vint en
France. (Froissart.)]

[Note 408: Froissart dit que le roi, venant au secours de Calais,
envoya dfier douard, et que celui-ci refusa. douard, dans une
lettre  l'archevque d'York, annonce au contraire qu'il a accept le
dfi, et que le combat n'a pas eu lieu parce que Philippe a dcamp
prcipitamment avant le jour, aprs avoir mis le feu  son camp.]

Ce fut un terrible dsespoir dans la ville affame, lorsqu'elle vit
toutes ces bannires de France, toute cette grande arme, qui
s'loignaient et l'abandonnaient. Il ne restait plus aux gens de
Calais qu' se donner  l'ennemi, s'il voulait bien d'eux. Mais les
Anglais les hassaient mortellement, comme marins, comme
corsaires[409]. Pour savoir tout ce qu'il y a d'irritation dans les
hostilits quotidiennes d'un tel voisinage, dans cet oblique et
haineux regard que les deux ctes se lancent l'une  l'autre, il faut
lire les guerres de Louis XIV, les faits et gestes de Jean-Bart, la
lamentable dmolition du port de Dunkerque, la fermeture des bassins
d'Anvers.

[Note 409: _App._ 175.]

Il tait assez probable que le roi d'Angleterre, qui s'tait tant
ennuy devant Calais, qui y tait rest un an, qui, en une seule
campagne, avait dpens la somme, norme alors, de prs de dix
millions de notre monnaie, se donnerait la satisfaction de passer les
habitants au fil de l'pe; en quoi certainement il et fait plaisir
aux marchands anglais. Mais les chevaliers d'douard lui dirent
nettement que, s'il traitait ainsi les assigs, ses gens n'oseraient
plus s'enfermer dans les places, qu'ils auraient peur des
reprsailles. Il cda et voulut bien recevoir la ville  merci, pourvu
que quelques-uns des principaux bourgeois vinssent, selon l'usage, lui
prsenter les clefs, tte nue, pieds nus, la corde au col.

Il y avait danger pour les premiers qui paratraient devant le roi.
Mais ces populations des ctes, qui, tous les jours, bravent la colre
de l'Ocan, n'ont pas peur de celle d'un homme. Il se trouva
sur-le-champ, dans cette petite ville dpeuple par la famine, six
hommes de bonne volont pour sauver les autres. Il s'en prsente tous
les jours autant et davantage dans les mauvais temps, pour sauver un
vaisseau en danger. Cette grande action, j'en suis sr, se fit tout
simplement, et non piteusement, avec larmes et longs discours, comme
l'imagine le chapelain Froissart[410].

[Note 410: _App._ 176.]

Il fallut pourtant les prires de la reine et des chevaliers pour
empcher douard de faire pendre ces braves gens. On lui fit
comprendre sans doute que ces gens-l s'taient battus pour leur ville
et leur commerce, plutt que pour le roi ou le royaume. Il repeupla la
ville d'Anglais, mais il admit parmi eux plusieurs Calaisiens, qui se
_tournrent_ Anglais, entre autres Eustache de Saint-Pierre, le
premier de ceux qui lui avaient apport les clefs[411].

[Note 411: Froissart dit: Et puis firent (les Anglais) toutes
manires de gens petits et grands, partir (de Calais).--Tout
Franais ne fut pas exclu, dit M. de Brquigny; j'ai vu au contraire
quantit de noms franais parmi les noms des personnes  qui douard
accorda des maisons dans sa nouvelle conqute. Eustache de
Saint-Pierre fut de ce nombre.--Philippe fit ce qui tait en son
pouvoir pour rcompenser les habitants de Calais. Il accorda tous les
offices vacants (8 septembre, un mois aprs la reddition)  ceux
d'entre eux qui voudraient s'en faire pourvoir. Dans cette ordonnance
il est fait mention d'une autre par laquelle il avait concd aux
Calaisiens chasss de leur ville tous les biens et hritages qui lui
choiroient pour quelque cause que ce ft. Le 10 septembre il leur
accorda de nouveau un grand nombre de privilges et franchises, etc.,
confirms sous les rgnes suivants. _App._ 177.]

Ces clefs taient celles de la France. Calais, devenue anglaise, fut
pendant deux sicles une porte ouverte  l'tranger. L'Angleterre fut
comme rejointe au continent. Il n'y eut plus de dtroit.

Revenons sur ces tristes vnements. Cherchons-en le vrai sens. Nous y
trouverons quelque consolation.

La bataille de Crci n'est pas seulement une bataille, la prise de
Calais n'est pas une simple prise de ville; ces deux vnements
contiennent une grande rvolution sociale. La chevalerie toute entire
du peuple le plus chevalier avait t extermine par une petite bande
de fantassins. Les victoires des Suisses sur la chevalerie
autrichienne  Morgarten,  Laupen, prsentaient un fait analogue;
mais elles n'eurent pas la mme importance, le mme retentissement
dans la chrtient. Une tactique nouvelle sortait d'un tat nouveau de
la socit; ce n'tait pas une oeuvre de gnie ni de rflexion.
douard III n'tait ni un Gustave-Adolphe, ni un Frdric. Il avait
employ les fantassins, faute de cavaliers. Dans les premires
expditions, ses armes se composaient d'hommes d'armes, de nobles et
de servants des nobles. Mais les nobles s'taient lasss de ces
longues campagnes. On ne pouvait tenir si longtemps sous le drapeau
une arme fodale. Les Anglais, avec leur got d'migration, aiment
pourtant le _home_. Il fallait que le baron revnt au bout de quelques
mois au _baronial hall_, qu'il revt ses bois, ses chiens, qu'il
chasst le renard[412]. Le soldat mercenaire, tant qu'il n'tait pas
riche, tant qu'il tait sans bas ni chausses, comme ces Irlandais,
ces Gallois que louait douard, avait moins d'ides de retour. Son
_home_, son foyer, c'tait le pays ennemi. Il persistait de grand
coeur dans une bonne guerre qui le nourrissait, l'habillait, sans
compter les profits. Ceci explique pourquoi l'arme anglaise se trouva
peu  peu presque toute de mercenaires, de fantassins.

[Note 412: _App._ 178.]

La bataille de Crci rvla un secret dont personne ne se doutait,
l'impuissance militaire de ce monde fodal, qui s'tait cru le seul
monde militaire. Les guerres prives des barons, de canton  canton,
dans l'isolement primitif du moyen ge, n'avaient pu apprendre cela;
les gentilshommes n'taient vaincus que par des gentilshommes. Deux
sicles de dfaites pendant les Croisades n'avaient pas fait tort 
leur rputation. La chrtient tout entire tait intresse  se
dissimuler les avantages des mcrants. D'ailleurs les guerres se
passaient trop loin, pour qu'il n'y et pas toujours moyen d'excuser
les revers; l'hrosme d'un Godefroi, d'un Richard, rachetait tout le
reste. Au treizime sicle, lorsque les bannires fodales furent
habitues  suivre celle du roi, lorsque, de tant de cours
seigneuriales, il s'en fit une seule, clatante au del de toutes les
fictions des romans, les nobles, diminus en puissance, crrent en
orgueil; abaisss en eux-mmes, ils se sentirent grandis dans leur
roi. Ils s'estimrent plus ou moins selon qu'ils participaient aux
ftes royales. Le plus applaudi dans les tournois tait cru, se
croyait lui-mme le plus vaillant dans les batailles. Fanfares,
regards du roi, oeillades des belles dames, tout cela enivrait plus
qu'une vraie victoire. L'enivrement fut tel qu'ils abandonnrent sans
mot dire  Philippe-le-Bel leurs frres, les Templiers; ces chevaliers
taient gnralement les cadets de la noblesse. Elle fit bon march
des moines chevaliers, tout comme des autres moines ou prtres.
Toujours elle aida les rois contre les papes. Ces dcimes arrachs au
clerg, sous semblant de croisade ou autre prtexte, les nobles en
avaient bonne part[413]. Le temps venait pourtant o le noble, aprs
avoir aid le roi  manger le prtre, pourrait aussi avoir son tour.

[Note 413: _App._ 179.]

 Courtrai, les nobles allgurent leur hroque tourderie, le foss
des Flamands.  Mons-en-Puelle,  Cassel, deux faciles massacres
relevrent leur rputation. Pendant plusieurs annes, ils accusrent
le roi qui leur dfendait de vaincre.  Crci, ils taient  mme;
toute la chevalerie tait l runie, toute bannire flottait au vent,
ces fiers blasons, lions, aigles, tours, besans des croisades, tout
l'orgueilleux symbolisme des armoiries. En face, sauf trois mille
hommes d'armes, c'taient les va-nu-pieds des communes anglaises, les
rudes montagnards de Galles, les porchers de l'Irlande[414]; races
aveugles et sauvages qui ne savaient ni franais, ni anglais, ni
chevalerie. Ils n'en visrent pas moins bien aux nobles bannires; ils
n'en turent que plus. Il n'y avait pas de langue commune pour prier
ou traiter. Le Welsh ou l'Irishman n'entendait pas le baron renvers
qui lui offrait de le faire riche: il ne rpondait que du couteau.

[Note 414: Sur trente-deux mille hommes dont se composait l'arme
d'douard, Froissart dit expressment qu'il n'y avait que quatorze
mille Anglais (4.000 hommes d'armes, 10.000 archers). Les autres
dix-huit mille taient Gallois et Irlandais (12.000 Gallois, 6.000
Irlandais).]

Malgr la romanesque bravoure de Jean de Bohme et de maint autre, les
brillantes bannires furent taches ce jour-l. D'avoir t tranes,
non par le noble gantelet du seigneur, mais par les mains calleuses,
c'tait difficile  laver. La religion de la noblesse eut ds lors
plus d'un incrdule. Le symbolisme armorial perdit tout son effet. On
commena  douter que ces lions mordissent, que ces dragons de soie
vomissent feu et flammes. La vache de Suisse et la vache de Galles
semblrent aussi de bonnes armoiries.

Pour que le peuple s'avist de tout cela, il fallut bien du temps,
bien des dfaites. Crci ne suffit pas, pas mme Poitiers. Cette
rprobation des nobles qui s'leva hardiment aprs la bataille
d'Azincourt, elle est muette encore et respectueuse sous
Philippe-de-Valois. Il n'y a ni plainte ni rvolte; mais souffrance,
langueur, engourdissement sous les maux. Peu d'espoir sur terre, gure
ailleurs. La foi est branle; la fodalit, cette autre foi, l'est
davantage. Le moyen ge avait sa vie en deux ides, l'empereur et le
pape. L'Empire est tomb aux mains d'un serviteur du roi de France; le
pape est dgrad, de Rome  Avignon, valet d'un roi; ce roi vaincu, la
noblesse humilie.

Personne ne disait ces choses, ni mme ne s'en rendait bien compte. La
pense humaine tait moins rvolte que dcourage, abattue et
teinte. On esprait la fin du monde; quelques-uns la fixaient  l'an
1365. Que restait-il, en effet, sinon de mourir?

Les poques d'abattement moral sont celles de grande mortalit. Cela
doit tre, et c'est la gloire de l'homme qu'il en soit ainsi. Il
laisse la vie s'en aller, ds qu'elle cesse de lui paratre grande et
divine... _Vitamque perosi Projecere animas..._ La dpopulation fut
rapide dans les dernires annes de Philippe-de-Valois. La misre, les
souffrances physiques ne suffiraient pas  l'expliquer; elles
n'taient pas parvenues au point o elles arrivrent plus tard.
Cependant, pour ne citer qu'un exemple, ds l'an 1339, la population
d'une seule ville, de Narbonne, avait diminu, en quatre ou cinq ans,
de cinq cents familles[415].

[Note 415: _App._ 180.]

Par-dessus cette dpopulation trop lente, vint l'extermination, la
grande _peste noire_ qui, d'un coup, entassa les morts par toute la
chrtient. Elle commena en Provence,  la Toussaint de l'an 1347.
Elle y dura seize mois, et y emporta les deux tiers des habitants. Il
en fut de mme en Languedoc.  Montpellier, de douze consuls il en
mourut dix.  Narbonne, il prit trente mille personnes. En plusieurs
endroits, il ne resta qu'un dixime des habitants[416]. L'insouciant
Froissart ne dit qu'un mot de cette pouvantable calamit, et encore
par occasion. ... Car en ce temps par tout le monde gnralement une
maladie que l'on clame pidmie couroit, dont bien la tierce partie du
monde mourut.

[Note 416: D. Vaissette.]

Le mal ne commena dans le Nord qu'au mois d'aot 1348, d'abord 
Paris et  Saint-Denis. Il fut si terrible  Paris, qu'il y mourait
huit cents personnes par jour, selon d'autres, cinq cents[417].
C'tait, dit le Continuateur de Nangis, une effroyable mortalit
d'hommes et de femmes, plus encore de jeunes gens que de vieillards,
au point qu'on pouvait  peine les ensevelir; ils taient rarement
plus de deux ou trois jours malades, et mouraient comme de mort subite
en pleine sant. Tel aujourd'hui tait bien portant, qui demain tait
port dans la fosse: on voyait se former tout  coup un gonflement 
l'aine ou sous les aisselles; c'tait signe infaillible de mort... La
maladie et la mort se communiquaient par imagination et par contagion.
Quand on visitait un malade, rarement on chappait  la mort. Aussi en
plusieurs villes, petites et grandes, les prtres s'loignaient,
laissant  quelques religieux plus hardis le soin d'administrer les
malades... Les saintes soeurs de l'Htel-Dieu, rejetant la crainte de
la mort et le respect humain, dans leur douceur et leur humilit, les
touchaient, les maniaient. Renouveles nombre de fois par la mort,
elles reposent, nous devons le croire pieusement, dans la paix du
Christ[418].

[Note 417: _App._ 181.]

[Note 418: Cont. G. de Nangis.]

Comme il n'y avait ni famine, ni manque de vivres, mais au contraire
grande abondance, on disait que cette peste venait d'une infection de
l'air et des eaux. On accusa de nouveau les juifs; le monde se souleva
cruellement contre eux, surtout en Allemagne. On tua, on massacra, on
brla des milliers de juifs sans distinction[419]...

[Note 419: _Idem._]

La peste trouva l'Allemagne dans un de ses plus sombres accs de
mysticisme. La plus grande partie de ce pauvre peuple tait depuis
longtemps prive des sacrements de l'glise. Nos papes d'Avignon, pour
faire plaisir au roi de France, froidement et de gaiet de coeur,
avaient plong l'Allemagne dans le dsespoir. Tous les pays qui
reconnaissaient Louis de Bavire taient frapps de l'interdit.
Plusieurs villes, particulirement Strasbourg, restaient fidles 
leur empereur, mme aprs sa mort, et souffraient toujours les effets
de la sentence pontificale. Point de messe, point de viatique. La
peste tua dans Strasbourg seize mille hommes, qui se crurent damns.
Les dominicains, qui avaient persist quelque temps  faire le service
divin, finirent par s'en aller comme les autres. Trois hommes
seulement, trois mystiques, ne tinrent compte de l'interdit, et
persistrent  assister les mourants: le dominicain Tauler, l'augustin
Thomas de Strasbourg et le chartreux Ludolph. C'tait la grande poque
des mystiques. Ludolph crivait sa _Vie du Christ_, Tauler son
_Imitation de la pauvre vie de Jsus_, Suso son livre des _Neuf
rochers_. Tauler lui-mme allait consulter dans la fort de Soignes,
prs Louvain, le vieux Ruysbroek, le _docteur extatique_.

Mais l'extase dans le peuple, c'tait fureur. Dans l'abandon o les
laissait l'glise, dans leur mpris des prtres[420], ils se passaient
de sacrements; ils mettaient  la place des mortifications sanglantes,
des courses frntiques. Des populations entires partirent, allrent
sans savoir o, comme pousses par le vent de la colre divine. Ils
portaient des croix rouges; demi-nus sur les places, ils se frappaient
avec des fouets arms de pointes de fer, chantant des cantiques qu'on
n'avait jamais entendus[421]. Ils ne restaient dans chaque ville qu'un
jour et une nuit, et se flagellaient deux fois le jour; cela fait
pendant trente-trois jours et demi, ils se croyaient purs comme au
jour de baptme[422].

[Note 420: Johannes Vitoduranus.]

[Note 421: _App._ 182.]

[Note 422: Ms. des _Chroniques de Saint-Denis_, cit par M. Mazure.]

Les flagellants allrent d'abord d'Allemagne aux Pays-Bas. Puis cette
fivre gagna en France, par la Flandre, la Picardie. Elle ne passa pas
Reims. Le pape les condamna; le roi ordonna de leur courir sus. Ils
n'en furent pas moins  Nol (1349) prs de huit cent mille[423]. Et
ce n'tait plus seulement du peuple, mais des gentilshommes, des
seigneurs. De nobles dames se mettaient  en faire autant[424].

[Note 423: _Ibid._]

[Note 424: Contin. G. de Nangis.]

Il n'y eut point de flagellants en Italie. Ce sombre enthousiasme de
l'Allemagne et de la France du nord, cette guerre dclare  la chair,
contraste fort avec la peinture que Boccace nous a laisse des moeurs
italiennes  la mme poque.

Le prologue du _Dcamron_ est le principal tmoignage historique que
nous ayons sur la grande peste de 1348. Boccace prtend qu' Florence
seulement il y eut cent mille morts. La contagion tait effroyablement
rapide. J'ai vu, dit-il, de mes yeux, deux porcs qui, dans la rue,
secourent du groin les haillons d'un mort; une petite heure aprs,
ils tournrent, tournrent et tournrent; ils taient morts
eux-mmes... Ce n'taient plus les amis qui portaient les corps sur
leurs paules,  l'glise indique par le mourant. De pauvres
compagnons, de misrables croque-morts portaient vite le corps 
l'glise voisine... beaucoup mouraient dans la rue; d'autres tout
seuls dans leur maison, mais on _sentait_ les maisons des morts...
Souvent on mit sur le mme brancard la femme et le mari, le fils et le
pre... On avait fait de grandes fosses o l'on entassait les corps
par centaines, comme les marchandises dans un vaisseau... Chacun
portait  la main des herbes d'odeur forte. L'air n'tait plus que
puanteur de morts et de malades ou de mdecines infectes... Oh! que de
belles maisons restrent vides! que de fortunes sans hritiers! que de
belles dames, d'aimables, jeunes gens dnrent le matin avec leurs
amis, qui, le soir venant, s'en allrent souper avec leurs aeux!...

Il y a dans tout le rcit de Boccace quelque chose de plus triste que
la mort, c'est le glacial gosme qui y est avou. Plusieurs, dit-il,
s'enfermaient, se nourrissaient avec une extrme temprance des
aliments les plus exquis et des meilleurs vins, sans vouloir entendre
aucune nouvelle des malades, se divertissant de musique ou d'autres
choses, sans luxure toutefois. D'autres, au contraire, assuraient que
la meilleure mdecine, c'tait de boire, d'aller chantant et de se
moquer de tout. Ils le faisaient comme ils disaient, allant jour et
nuit de maison en maison; et cela d'autant plus aisment que chacun,
n'esprant plus vivre, laissait  l'abandon ce qu'il avait, aussi bien
que soi-mme; les maisons taient devenues communes. L'autorit des
lois divines et humaines tait comme perdue et dissoute, n'y ayant
plus personne pour les faire observer... Plusieurs, par une pense
cruelle et _peut-tre plus prudente_[425], disaient qu'il n'y avait
remde que de fuir; ne s'inquitant plus que d'eux-mmes, ils
laissaient l leur ville, leurs maisons, leurs parents; ils s'en
allaient aux champs, comme si la colre de Dieu n'et pu les
prcder... Les gens de la campagne, attendant la mort, et peu
soucieux de l'avenir, s'efforaient, s'ingniaient  consommer tout ce
qu'ils avaient. Les boeufs, les nes, les chvres, les chiens mme,
abandonns, s'en allaient dans les champs o les fruits de la terre
restaient sur pied, et comme cratures raisonnables; quand ils taient
repus, ils revenaient sans berger le soir  la maison...  la ville,
les parents ne se visitaient plus. L'pouvante tait si forte au coeur
des hommes, que la soeur abandonnait le frre, la femme le mari; chose
presque incroyable, les pres et mres vitaient de soigner leurs
fils. Ce nombre infini de malades n'avait donc d'autres ressources que
la piti de leurs amis (et de tels amis, il n'y en eut gure), ou bien
l'avarice des serviteurs; encore ceux-ci taient-ils gens grossiers,
peu habitus  un tel service, et qui n'taient gure bons qu' voir
quand le malade tait mort. De cet abandon universel rsulta une chose
jusque-l inoue, c'est qu'une femme malade, tant belle, noble et
gracieuse ft-elle, ne craignait pas de se faire servir par un homme,
mme jeune, ni de lui laisser voir, si la ncessit de la maladie l'y
obligeait, tout ce qu'elle aurait montr  une femme; ce qui peut-tre
causa diminution d'honntet en celles qui gurirent.

[Note 425: Matteo Villani blme ceux qui se retirrent.]

       *       *       *       *       *

Pour la maligne bonhomie, tout aussi bien que pour l'insouciance,
Boccace est le vrai frre de Froissart. Mais le conteur ici en dit
plus que l'historien. Le _Dcamron_, dans sa forme mme, dans le
passage du tragique au plaisant, ne reprsente que trop les
jouissances gostes qui suivent les grandes calamits[426]. Son
prologue nous introduit par le funbre vestibule de la peste de
Florence aux jolis jardins de Pampinea,  cette vie de rire, de _rien
faire_ et d'oubli calcul, que mnent ses conteurs, prs de leurs
belles matresses, dans une sobre et discrte hygine... Machiavel,
dans son livre sur la peste de 1527, a moins de mnagements. Nulle
part l'auteur du _Prince_ ne me semble plus froidement cruel. Il se
prend d'amour et de galants propos dans une glise en deuil. Ils se
revoient avec surprise, comme des revenants, se savent bon gr de
vivre et se plaisent. L'entremetteuse, c'est la mort.

[Note 426: _App._ 183.]

Selon le Continuateur de Guillaume de Nangis: Ceux qui restaient,
hommes et femmes, se marirent en foule. Les survivantes concevaient
outre mesure. Il n'y en avait pas de strile. On ne voyait d'ici et
de l que femmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui trois
enfants  la fois.

Ce fut, comme aprs tout grand flau, comme aprs la peste de
Marseille, comme aprs la Terreur, une joie sauvage de vivre, une
orgie d'hritiers[427]. Le roi, veuf et libre, allait marier son fils
 sa cousine Blanche; mais quand il vit la jeune fille, il la trouva
trop belle pour son fils et la garda pour lui. Il avait cinquante-huit
ans, elle dix-huit. Le fils pousa une veuve qui en avait
vingt-quatre, l'hritire de Boulogne et d'Auvergne, qui de plus lui
donnait, avec la tutelle de son fils enfant, l'administration des deux
Bourgognes. Le royaume souffrait, mais il s'arrondissait. Le roi
venait d'acheter Montpellier et le Dauphin. Le petit-fils du roi
pousa la fille du duc de Bourbon, le comte de Flandre celle du duc de
Brabant. Ce n'tait que noces et que ftes.

[Note 427: Matteo Villani.]

Ces ftes tiraient un bizarre clat des modes nouvelles qui s'taient
introduites depuis quelques annes en France et en Angleterre. Les
gens de la cour, peut-tre pour se distinguer davantage des
_chevaliers s lois_, des hommes de robe longue avaient adopt des
vtements serrs, souvent mi-partie de deux couleurs; leurs cheveux
serrs en queue, leur barbe touffue, leurs monstrueux souliers  la
poulaine qui remontaient en se recourbant, leur donnaient un air
bizarre, quelque chose du diable ou du scorpion. Les femmes
chargeaient leur tte d'une mitre norme d'o flottaient des rubans,
comme les flammes d'un mt. Elles ne voulaient plus de palefrois; il
leur fallait de fougueux destriers. Elles portaient deux dagues  la
ceinture.--L'glise prchait en vain contre ces modes orgueilleuses et
impudentes. Le svre chroniqueur en parle rudement: Ils s'taient
mis, dit-il,  porter barbe longue et robes courtes, si courtes qu'ils
montraient leurs fesses... Ce qui causa parmi le populaire une
drision non petite; ils devinrent, comme l'vnement le prouva
souvent, d'autant mieux en tat de fuir devant l'ennemi[428].

[Note 428: _App._ 184.]

Ces changements en annonaient d'autres. Le monde allait changer
d'acteurs comme d'habits. Ces folies parmi les malheurs, ces noces
prcipites le lendemain de la peste, devaient avoir aussi leurs
morts. Le vieux Philippe-de-Valois ne tarda pas  languir prs de sa
jeune reine, et laissa la couronne  son fils (1350).




CHAPITRE II

Jean.--Bataille de Poitiers (1350-1356).


La peste de 1348 enleva, entre autres personnages clbres,
l'historien Jean Villani, et la belle Laure de Sades, celle qui,
vivante ou morte, fut l'objet des chants de Ptrarque.

Laure, fille de messire Audibert, syndic du bourg de Noves, prs
d'Avignon, avait pous Hugues de Sades, d'une vieille famille
municipale de cette ville. Elle vcut honorablement  Avignon avec son
mari, dont elle eut douze enfants. Cette union pure et fidle, cette
belle image de la famille, au milieu d'une ville si dcrie pour ses
moeurs, est sans doute ce qui toucha Ptrarque. Ce fut le 6 avril 1327
que Laure apparut pour la premire fois au jeune exil florentin, le
vendredi de la semaine sainte, dans une glise, entoure, comme il est
probable, de son poux et de ses enfants. Ds lors cette noble image
de jeune femme lui resta devant l'esprit.

Qu'on ne nous reproche pas comme une digression le peu que nous disons
d'une Franaise qui inspira une si durable passion au plus grand pote
du sicle. L'histoire des moeurs est surtout celle de la femme. Nous
avons parl d'Hlose et de Batrix. Laure n'est pas, comme Hlose,
la femme qui aime et se donne. Ce n'est point la Batrix de Dante,
dans laquelle l'idal domine et qui finit par se confondre avec
l'ternelle beaut. Elle ne meurt pas jeune; elle n'a pas la glorieuse
transfiguration de la mort. Elle accomplit toute sa destine sur la
terre. Elle est pouse, elle est mre, elle vieillit, toujours
adore[429]. Une passion si fidle et si dsintresse  cette poque
de sensualit grossire, mritait bien de rester parmi les plus
touchants souvenirs du quatorzime sicle. On aime  voir dans ces
temps de mort une me vivante, un amour vrai et pur, qui suffit  une
inspiration de trente annes. On rajeunit,  regarder cette belle et
immortelle jeunesse d'me.

[Note 429: _App._ 185.]

Il la vit pour la dernire fois en septembre 1347. C'tait au milieu
d'un cercle de femmes. Elle tait srieuse et pensive, sans perles,
sans guirlandes. Tout tait dj plein de la terreur de la contagion.
Le pote, mu, se retira, pour ne pas pleurer... La nouvelle de sa
mort lui parvint, l'anne suivante,  Vrone. Il y crivit la note
touchante qu'on lit encore sur son Virgile. Il y remarque qu'elle est
morte au mme mois, au mme jour et  la mme heure, o il l'avait
vue trente ans auparavant pour la premire fois.

Le pote avait vu prir en quelques annes toutes ses esprances, tous
les rves de sa vie[430]. Jeune, il avait espr que la chrtient se
rconcilierait, et trouverait la paix intrieure dans une belle guerre
contre les infidles. Il avait crit le clbre canzone: O aspettata
in ciel beata e bella... Mais quel pape prchait la croisade? Jean
XXII, le fils d'un cordonnier de Cahors, avocat avant d'tre pape,
_cahorsin_ et usurier lui-mme, qui entassait les millions, et brlait
ceux qui parlaient d'amour pur et de pauvret.

[Note 430: _App._ 186.]

L'Italie, sur laquelle Ptrarque plaa ensuite son espoir, n'y
rpondit pas davantage. Les princes flattaient Ptrarque, se disaient
ses amis, mais aucun ne l'coutait. Quels amis pour le crdule pote
que ces froces et russ Visconti de Milan!... Naples valait mieux, ce
semble. Le savant roi Robert avait voulu donner lui-mme  Ptrarque
la couronne du Capitole. Mais lorsqu'il se rendit  Naples, Robert
n'tait plus. La reine Jeanne lui avait succd[431]. Le pote, 
peine arriv, vit avec horreur les combats de gladiateurs renouvels
dans cette cour par une noblesse sanguinaire. Il prvit la catastrophe
du jeune poux de Jeanne, trangl peu aprs par les amants de sa
femme... Il crivit lui-mme de Naples: _Heu! fuge crudeles terras,
fuge littus avarum!_

[Note 431: _App._ 187.]

Cependant on parlait de la restauration de la libert romaine par le
tribun Rienzi. Ptrarque ne douta point de la runion prochaine de
l'Italie, du monde, sous le _bon tat_. Il chanta d'avance les vertus
du librateur et la gloire de la nouvelle Rome. Cependant Rienzi
menaait de mort les amis de Ptrarque, les Colonna. Celui-ci refusa
longtemps d'y croire; il crivit au tribun une lettre triste et
inquite, o il le prie de dmentir ces mauvais bruits[432].

[Note 432: _App._ 188.]

La chute du tribun lui tant l'espoir que l'Italie pt se relever
elle-mme, il transporta son facile enthousiasme  l'empereur Charles
IV, qui alors entrait en Italie. Ptrarque se trouva sur son passage;
il lui prsenta les mdailles d'or de Trajan et d'Auguste; il le somma
de se souvenir de ces grands empereurs. Ce Trajan, cet Auguste avait
pass les Alpes avec deux ou trois cents cavaliers. Il venait vendre
les droits de l'Empire en Italie, avant de les sacrifier en Allemagne
dans sa bulle d'or. Le pacifique et conome empereur, avec son cortge
mal mont, tait compar par les Italiens  un marchand ambulant qui
va  la foire[433].

[Note 433: Il tira d'eux quelque argent, et s'en retourna plus vite
qu'il n'tait venu. Les villes fermaient toutes leurs portes; on lui
permit avec peine de reposer une nuit  Crmone.]

Le triste Ptrarque, tromp tant de fois[434], se rfugia chaque jour
davantage dans la lointaine antiquit. Il se mit, dj vieux, 
apprendre la langue d'Homre,  peler l'_Iliade_. Il faut voir quels
furent ses transports quand, pour la premire fois, il toucha le
prcieux manuscrit qu'il ne pouvait lire.

[Note 434: Ce qu'il y avait de plus humiliant, c'est que le malicieux
empereur avait donn la couronne potique  un autre que Ptrarque.]

Il erra ainsi dans ses dernires annes, survivant, comme Dante, 
tout ce qu'il aimait. Ce n'tait pas Dante, mais plutt son ombre,
plus ple et plus douce, toujours conduite par Virgile, et se faisant
de la posie antique un lyse. Vers la fin, inquiet pour les prcieux
manuscrits qu'il tranait partout avec lui, il les lgua  la
rpublique de Venise, et dposa son Homre et son Virgile dans la
bibliothque mme de Saint-Marc, derrire les fameux chevaux de
Corinthe, o on les a retrouvs trois cents ans aprs,  moiti perdus
de poussire. Venise, cet inviolable asile au milieu des mers, tait
alors le seul lieu sr auquel la main pieuse du pote pt confier en
mourant les dieux errants de l'antiquit.

Pour lui, ce devoir accompli, il alla quelque temps rchauffer sa
vieillesse au soleil d'Arqua. Il y mourut dans sa bibliothque et la
tte sur un livre[435].

[Note 435: Quelques jours auparavant, Boccace lui avait envoy le
_Dcamron_. Le vieillard en retint par coeur _la patiente
Griselidis_, cette belle histoire qui,  elle seule, purifie le reste
du livre.]

       *       *       *       *       *

Ces vains regrets, cette fidlit obstine au pass, qui pendant toute
la vie du pote lui fit poursuivre des ombres, qui lui fit placer un
crdule espoir dans le tribun, dans l'empereur, ce n'est pas l'erreur
de Ptrarque, c'est celle de tout son sicle. La France mme, qui
semble avoir si durement rompu avec le moyen ge par l'immolation des
Templiers et de Boniface, y revient malgr elle aprs cet effort, et
s'y engourdit. La dfaite des armes fodales, la grande leon de
Crci, qui devrait lui faire comprendre qu'un autre monde a commenc,
ne sert qu' lui faire regretter la chevalerie. Les archers anglais ne
l'instruisent pas. Elle n'entend point le gnie moderne qui l'a
foudroye  Crci par l'artillerie d'douard.

Le fils de Philippe-de-Valois, le roi Jean, est le roi des
gentilshommes. Plus chevalereux encore et plus malencontreux que son
pre, il prend pour modle l'aveugle Jean de Bohme qui combattit li
 Crci. Non moins aveugle que son modle, le roi Jean,  la bataille
de Poitiers, mit pied  terre pour attendre des gens  cheval. Mais il
n'eut pas le bonheur d'tre tu, comme Jean de Bohme.

Ds son avnement, Jean, pour complaire aux nobles, ordonna de
surseoir au payement des dettes[436]. Il cra pour eux un ordre
nouveau, l'ordre de l'toile, qui assurait une retraite  ses membres.
C'tait comme les Invalides de la chevalerie. Dj une somptueuse
maison commenait  s'lever pour cette destination dans la plaine de
Saint-Denis. Elle ne s'acheva pas[437]. Les membres de cet ordre
faisaient voeu de ne pas reculer de quatre arpents, s'ils n'taient
tus ou pris. Ils furent pris en effet.

[Note 436: _Ord._, 30 mars 1351, et septembre.]

[Note 437: _App._ 189.]

Ce prince, si chevaleresque, commence brutalement par tuer, sur un
soupon, le conntable d'Eu, principal conseiller de son pre. Il
jette tout  un favori, homme du Midi, adroit et avide, Charles
d'Espagne, pour qui il avait un amour dsordonn[438]. Le favori se
fait conntable, et se fait encore donner un comt qui appartenait au
jeune roi de Navarre, Charles, que Jean avait dj dpouill de la
Champagne[439]. Charles, descendu d'une fille de Louis-Hutin, se
croyait, comme douard III, dpouill de la couronne de France. Il
assassina le favori, et voulait tuer Jean. Celui-ci l'emprisonna, lui
fit demander pardon  genoux. Cet homme fltri sera le dmon de la
France. Il est surnomm le _Mauvais_. Jean tue le conntable, tue
d'Harcourt et d'autres encore; au demeurant, c'est Jean-le-_Bon_.

[Note 438: C'tait, dit Villani, le bruit public.]

[Note 439: Charles avait aussi  se plaindre de l'insolence du
conntable, qui l'avait appel _billonneur monnoie_ (faux monnoyeur).]

Le _bon_ veut dire ici le confiant, l'tourdi, le prodigue. Nul prince
en effet n'avait encore si noblement jet l'argent du peuple. Il
allait, comme l'homme de Rabelais, mangeant son raisin en verjus, son
bl en herbe. Il faisait argent de tout, gtant le prsent, engageant
l'avenir. On et dit qu'il prvoyait ne devoir pas rester longtemps en
France.

Si grande ressource tait l'altration des monnaies[440].
Philippe-le-Bel et ses fils, Philippe-de-Valois, avaient us largement
de cette forme de banqueroute. Jean les fit oublier, comme il surpassa
aussi toute banqueroute royale ou nationale qui pt jamais venir. On
croit rver quand on lit les brusques et contradictoires ordonnances
que fit ce prince en si peu d'annes. C'est la loi en dmence.  son
avnement, le marc d'argent valait cinq livres cinq sous,  la fin de
l'anne onze livres. En fvrier 1352, il tait tomb  quatre livres
cinq sous; un an aprs il tait report  douze livres. En 1354, il
fut fix  quatre livres quatre sous; il valait dix-huit livres en
1355. On le remit  cinq livres cinq sous, mais on affaiblit tellement
la monnaie qu'il monta en 1359 au taux de _cent deux livres_[441].

[Note 440: Sur plusieurs de ces monnoies, le roi d'Angleterre tait
reprsent sous forme de lion ou de dragon, foul par le roi de
France. (Leblanc.)]

[Note 441: De 1351  1360, la livre tournois changea soixante et onze
fois de valeur. M. Natalis de Wailly met ce rgime en balance avec
celui des assignats. (_Mmoire sur les variations de la livre
tournois._) _Note de 1860._ _App._ 190.]

Ces banqueroutes royales sont au fond celles des nobles sur les
bourgeois. Les seigneurs, les nobles chevaliers assigent le bon roi,
et lui prennent tout ce qu'il prend aux autres. La seule reine Blanche
avait obtenu pour elle la confiscation des Lombards; elle poursuivait
 son profit leurs dbiteurs par tout le royaume[442].

[Note 442: Les tats de 1355 exigrent qu'on suspendit ces
poursuites.]

La noblesse, commenant  vivre loin de ses chteaux, sjournant 
grands frais prs du roi, devenait chaque jour plus avide. Elle ne
voulait plus servir gratis. Il fallait la payer pour combattre, pour
dfendre ses terres des ravages de l'Anglais. Ces fiers barons
descendaient de bonne grce  l'tat de mercenaires[443],
paraissaient  leur rang dans les grandes _montres_ et revues
royales, et tendaient la main au payeur. Sous Philippe-de-Valois, le
chevalier s'tait content de dix sous par jour. Sous Jean, il en
exigea vingt, et le seigneur banneret en eut quarante. Cette dpense
norme obligea le roi Jean d'assembler les tats plus souvent qu'aucun
de ses prdcesseurs. Les nobles contriburent ainsi, indirectement et
 leur insu,  donner une importance toute nouvelle aux tats, surtout
au Tiers-tat,  l'tat qui payait.

[Note 443: En 1338, les nobles du Languedoc se plaignaient de ce que
les gages qu'on leur avait pays pendant la guerre de Gascogne
n'taient pas proportionns  ceux qu'ils avaient reus dans les
autres guerres qui avaient t faites en ce pays. On tait au moment
de la reprise de la guerre contre les Anglais. Le roi fit droit  la
requte.]

Dj, en 1343, la guerre avait forc Philippe-de-Valois de demander
aux tats un droit de quatre deniers par livre sur les marchandises,
lequel devait tre peru  chaque vente. Ce n'tait pas seulement un
impt, c'tait une intolrable vexation, une guerre contre le
commerce. Le percepteur campait sur le march, espionnait marchands et
acheteurs, mettait la main  toutes les poches, demandait (comme il
arriva sous Charles VI) sa part sur un sou d'herbe. Ce droit, qui
n'est autre que l'alcavala espagnol, alors rcemment tabli 
l'occasion des guerres des Maures, a tu l'industrie de l'Espagne.
Philippe de Valois promit en rcompense de frapper de bonne monnaie,
_comme du temps de saint Louis_.

Nouveaux besoins, nouvelles promesses. Dans la crise de 1346, le roi
promit aux tats du Nord de restreindre le droit de prise aux
ncessits de son htel, de sa chre compagne la reine et de ses
enfants. Il supprima des places de sergents, abolit des juridictions
opposes entre elles, retira les lettres de rpit par lesquelles il
permettait aux seigneurs d'ajourner le payement de leurs dettes. Les
tats du Midi accordrent dix sous par feu, sur la promesse qu'on leur
fit de supprimer la gabelle et le droit sur les ventes.

En 1351, Jean, demandant aux tats son droit de joyeux avnement, se
montra facile  leurs rclamations, quelque diverses et
contradictoires qu'elles fussent[444]. Il promit aux nobles picards de
tolrer les guerres prives, aux bourgeois normands de les interdire.
Les uns et les autres lui accordrent six deniers par livre sur les
ventes. Il assura aux fabricants de Troyes la fabrique exclusive des
toiles troites ou _couvre-chefs_, aux matres des mtiers de Paris un
rglement qui fixait les salaires des ouvriers, levs outre mesure
par suite de la dpopulation et de la peste. Les bourgeois de Paris,
consults par eux-mmes et non par dputs,  leur assemble du
_parloir aux bourgeois_, accordrent la taxe des ventes. Le roi les
appelle au _parloir_; ils s'y rendront bientt sans lui.

[Note 444: _App._ 191.]

En 1346, le roi avait promis des rformes; les tats avaient cru, vot
docilement. Tout avait t fini en un jour. En 1351, les nobles
picards refusent de laisser payer leurs vassaux, s'ils ne sont
eux-mmes exempts, et si les vassaux du roi et des princes ne payent.

En 1355, les Anglais ravageant le Midi, il fallut bien encore demander
de l'argent. Les tats du Nord ou de la langue d'Oil, convoqus le 30
novembre, se montrrent peu dociles. Il fallut leur promettre
l'abolition du vol direct qu'on appelait _droit de prise_, et du vol
indirect qui se faisait sur les monnaies. Le roi dclara que le nouvel
impt s'tendrait  tous, clercs et nobles; qu'il le payerait
lui-mme, ainsi que la reine et les princes.

Ces bonnes paroles ne rassurrent pas les tats. Ils ne se firent pas
 la parole royale, aux receveurs royaux. Ils voulurent recevoir
eux-mmes par des receveurs de leur choix, se faire rendre compte,
s'assembler de nouveau au 1er mars, puis un an aprs,  la
Saint-Andr.

Voter et recevoir l'impt, c'est rgner. Personne alors ne sentit
toute la porte de cette demande hardie des tats, pas mme
probablement Marcel, le fameux prvt des marchands, que nous voyons 
la tte des dputs des villes[445].

[Note 445: Protestrent les bonnes villes par la bouche de tienne
Marcel, lors prvost des marchands  Paris, que ils estoient tous
prests de vivre, de mourir avec le roi. (Froissart.)--Lire sur
tienne Marcel et la rvolution de 1356-58 l'excellent travail de M.
Perrens. MM. H. Martin et J. Quicherat (_Plutarque franais_) avaient
dj bien indiqu le caractre des vnements de cette grande poque
sur lesquels M. Perrens a concentr la plus vive lumire en les
racontant et les discutant avec dtail (1860).]

L'assemble achetait cette royaut par la concession norme de six
millions de livres parisis pour solder trente mille gens d'armes. Cet
argent devait tre lev par deux impts, sur le sel et sur les ventes;
mauvais impts sans doute, et sur le pauvre, mais quel autre imaginer
dans un besoin pressant, lorsque tout le Midi tait en proie?...

La Normandie, l'Artois, la Picardie n'envoyrent point  ces tats.
Les Normands taient encourags par le roi de Navarre, le comte
d'Harcourt et autres, qui dclarrent que la gabelle ne serait point
leve sur leurs terres: qu'il ne se trouveroit point si hardi homme
de par le roi de France qui la dt faire courir, ni sergent qui
enlevt amende, qui ne le payt de son corps[446].

[Note 446: Froissart.]

Les tats reculrent. Ils supprimrent les deux impts, et y
substiturent une taxe sur le revenu: 5 pour 100 sur les plus pauvres,
4 pour 100 sur les biens mdiocres, 2 pour 100 sur les riches. Plus on
avait, et moins l'on payait.

Le roi, cruellement bless de la rsistance du roi de Navarre et de
ses amis, avait dit qu'il n'auroit jamais parfaite joie tant qu'ils
fussent en vie. Il partit d'Orlans avec quelques cavaliers,
chevaucha trente heures, et les surprit au chteau de Rouen, o ils
taient  table. Le dauphin les avait invits. Il fit couper la tte 
d'Harcourt et  trois autres; le roi de Navarre fut jet en prison et
menac de la mort. On rpandit le bruit qu'ils avaient engag le
dauphin  s'enfuir chez l'empereur pour faire la guerre au roi son
pre.

La rsistance aux impts vots par les tats livrait le royaume 
l'Anglais. Le prince de Galles se promenait  son aise dans nos
provinces du Midi. Il lui suffisait d'une petite arme, compose cette
fois en bonne partie de gens d'armes, de chevaliers. La guerre n'en
tait pas plus chevaleresque. Ils brlaient, gtaient comme des
brigands qui passent pour ne pas revenir. D'abord ils coururent le
Languedoc, pays intact qui n'avait pas souffert encore[447]. La
province fut ravage, mise  sac, comme la Normandie en 1346. Ils
ramenrent  Bordeaux cinq mille charrettes pleines. Puis, ayant mis
leur butin  couvert, ils reprirent mthodiquement leur cruel voyage,
par le Rouergue, l'Auvergne et le Limousin, entrant partout sans coup
frir, brlant et pillant, chargs comme des porte-balles, sols des
fruits, des vins de France. Puis ils descendirent dans le Berri, et
coururent les bords de la Loire. Trois chevaliers pourtant, qui
s'taient jets dans Romorantin avec quelques hommes, suffirent pour
les arrter. Ils furent tout tonns de cette rsistance. Le prince de
Galles jura de forcer la place et y perdit plusieurs jours[448].

[Note 447: _App._ 192.]

[Note 448: Il dut dployer contre ces trois chevaliers tout un
appareil de sige: canons, carreaux, bombardes et feux grgeois.
(Froissart.)]

Le roi Jean qui avait commenc la campagne par prendre en Normandie
les places du roi de Navarre o il aurait pu introduire l'Anglais,
vint enfin au-devant avec une grande arme, aussi nombreuse qu'aucune
qu'ait perdue la France. Toute la campagne tait couverte de ses
coureurs; les Anglais ne trouvaient plus  vivre. Du reste, les deux
ennemis ne savaient trop o ils en taient; Jean croyait avoir les
Anglais devant, et courait aprs, tandis qu'il les avait derrire. Le
prince de Galles, aussi bien inform, croyait les Franais derrire
lui. C'tait la seconde fois, et non la dernire, que les Anglais
s'engageaient  l'aveugle dans le pays ennemi.  moins d'un miracle,
ils taient perdus. C'en fut un que l'tourderie de Jean.

L'arme du prince de Galles, partie anglaise, partie gasconne, tait
forte de deux mille hommes d'armes, de quatre mille archers et de deux
mille _brigands_ qu'on louait dans le Midi, troupes lgres. Jean
tait  la tte de la grande cohue fodale du ban et de l'arrire-ban,
qui faisait bien cinquante mille hommes. Il y avait les quatre fils de
Jean, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante seigneurs bannerets avec
leurs bannires dployes; magnifique coup d'oeil, mais l'arme n'en
valait pas mieux.

Deux cardinaux lgats, dont un du nom de Talleyrand, s'entremirent
pour empcher l'effusion du sang chrtien. Le prince de Galles offrait
de rendre tout ce qu'il avait pris, places et hommes, et de jurer de
ne plus servir de sept ans contre la France. Jean refusa, comme il
tait naturel; il et t honteux de laisser aller ces pillards. Il
exigeait qu'au moins le prince de Galles se rendit avec cent
chevaliers.

Les Anglais s'taient fortifis sur le coteau de Maupertuis prs
Poitiers, colline roide, plante de vignes, ferme de haies et de
buissons d'pines. Le haut de la pente tait hriss d'archers
anglais. Il n'y avait pas besoin d'attaquer. Il suffisait de les tenir
l; la soif et la faim les auraient apprivoiss au bout de deux jours.
Jean trouva plus chevaleresque de forcer son ennemi.

Il n'y avait qu'un troit sentier pour monter aux Anglais. Le roi de
France y employa des cavaliers. Il en fut  peu prs comme  la
bataille de Morgarten. Les archers firent tomber une pluie de traits,
criblrent les chevaux, les effarouchrent, les jetrent l'un sur
l'autre. Les Anglais saisirent ce moment pour descendre[449]. Le
trouble se rpandit dans cette grande arme. Trois fils du roi se
retirrent du champ de bataille par l'ordre de leur pre, emmenant
pour escorte un corps de huit cents lances.

[Note 449: _App._ 193.]

Cependant le roi tenait ferme. Il avait employ des cavaliers pour
forcer la montagne; avec le mme bon sens, il donna ordre aux siens de
mettre pied  terre pour combattre les Anglais qui venaient  cheval.
La rsistance de Jean fut aussi funeste au royaume que la retraite de
ses fils. Ses confrres de l'ordre de l'toile furent comme lui
fidles  leur voeu; ils ne reculrent pas. Et se combattoient par
troupeaux et par compagnie, ainsi que ils se trouvoient et
recueilloient. Mais la multitude fuyait vers Poitiers qui ferma ses
portes: Aussi y eut-il sur la chausse et devant la porte si
grand'horriblet de gens occire, navrer et abattre, que merveille
seroit  penser; et se rendoient les Franois de si loin qu'ils
pouvoient voir un Anglois.

Cependant le champ de bataille tait encore disput: Le roi Jean y
faisoit de sa main merveilles d'armes, et tenoit la hache, dont trop
bien se dfendoit et combattoit.  ses cts, son plus jeune fils,
qui mrita le surnom de Hardi, guidait son courage aveugle, lui criant
 chaque nouvel assaut: Pre, gardez-vous  droite, gardez-vous 
gauche. Mais le nombre des assaillants redoublait, tous accouraient 
cette riche proie: Tant y survinrent Anglois et Gascons de toutes
parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la
bataille du roi de France, et furent les Franois si entortills entre
leurs ennemis qu'il y avoit bien cinq hommes d'armes sur un gentil
homme. C'tait autour du roi qu'on se pressait, pour la convoitise
de le prendre; et lui criioient ceux qui le connaissoient et qui le
plus prs de lui toient: Rendez-vous, rendez-vous, autrement vous
tes mort. L avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer qu'on
appeloit Denys de Morbecque. Si se avance en la presse, et  la force
des bras et du corps, car il toit grand et fort, et dit au roi, en
bon franois, o le roi s'arrta plus que aux autres: Sire, sire,
rendez-vous. Le roi qui se vit en un dur parti... et aussi que la
dfense ne lui valoit rien, demanda en regardant le chevalier:  qui
me rendrai-je?  qui? O est mon cousin le prince de Galles? Si je le
vois, je parlerois.--Sire, rpondit messire Denys, il n'est pas
ici, mais rendez-vous  moi, je vous menerai devant lui.--Qui
tes-vous? dit le roi.--Sire, je suis Denys de Morbecque, un
chevalier d'Artois, mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je
ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai forfait tout le
mien.--Adoncques rpondit le roi de France:--Et je me rends  vous.
Et lui bailla son destre gand. Le chevalier le prit qui en eut
grand'joie. L eut grand'presse et grand tireis entour le roi: car
chacuns s'efforoit de dire: Je l'ai pris, je l'ai pris. Et ne
pouvoit le roi aller avant, ni messire Philippe son maisn (jeune)
fils[450].

[Note 450: Froissart.]

Le prince de Galles fit honneur  cette fortune inoue qui lui avait
mis entre les mains un tel gage. Il se garda bien de ne pas traiter
son captif en roi, ce fut pour lui le vrai roi de France, et non
_Jean-de-Valois_, comme les Anglais l'appelaient jusqu'alors. Il lui
importait trop qu'il ft roi en effet, pour que le royaume part pris
lui-mme en son roi, et se ruint pour le racheter. Il servit Jean 
table aprs la bataille. Quand il fit son entre  Londres, il le mit
sur un grand cheval blanc (signe de suzerainet), tandis qu'il le
suivait lui-mme sur une petite haquene noire.

Les Anglais ne furent pas moins courtois pour les autres prisonniers.
Ils en avaient deux fois plus qu'ils n'taient d'hommes pour les
garder. Ils les renvoyrent pour la plupart sur parole, leur faisant
promettre de venir payer aux ftes de Nol les ranons normes
auxquelles ils les taxaient. Ceux-ci taient trop bons chevaliers pour
y manquer. Dans cette guerre entre gentilshommes, le pis qui pt
arriver au vaincu tait d'aller prendre sa part des ftes des
vainqueurs, d'aller chasser, joter en Angleterre, de jouir bonnement
de l'insolente courtoisie des Anglais[451], noble guerre, sans doute,
qui n'crasait que le vilain.

[Note 451: _App._ 194.]

L'effroi fut grand  Paris, quand les fuyards de Poitiers, le dauphin
en tte, vinrent dire qu'il n'y avait plus ni roi, ni barons en
France, que tout tait tu ou pris. Les Anglais, un instant loigns
pour mettre en sret leur capture, allaient sans doute revenir. On
devait s'attendre cette fois  ce qu'ils prissent non pas Calais,
mais Paris et le royaume mme.




CHAPITRE III

Suite.--tats gnraux.--Paris.--Jacquerie.--Peste (1356-1361).


Il n'y avait pas  esprer grand'chose du dauphin, ni de ses frres.
Le prince tait faible, ple, chtif; il n'avait que dix-neuf ans. On
ne le connaissait que pour avoir invit les amis du roi de Navarre au
funeste dner de Rouen, et donn  la bataille le signal du
sauve-qui-peut.

Mais la ville n'avait pas besoin du dauphin. Elle se mit d'elle-mme
en dfense. Le prvt des marchands, tienne Marcel, mit ordre  tout.
D'abord, pour prvenir les surprises de nuit, on forgea et l'on tendit
des chanes. Puis on exhaussa les murs des parapets; on y mit des
balistes et autres machines, avec ce qu'on avait de canons. Mais les
vieux murs de Philippe-Auguste ne contenaient plus Paris; il avait
dbord de toutes parts. On leva d'autres murailles qui couvraient
l'Universit, et qui de l'autre ct allaient de l'_Ave Maria_  la
porte Saint-Denis, et de l au Louvre. L'le mme fut fortifie. On
fixa sur les remparts sept cent cinquante gurites. Tout cet immense
travail fut termin en quatre ans[452].

[Note 452: _App._ 195.]

Je ne puis faire comprendre la rvolution qui va suivre, et le rle
que Paris y joua, sans dire ce que c'est que Paris.

Paris a pour armes un vaisseau. Primitivement, il est lui-mme un
vaisseau, une le, qui nage entre la Seine et la Marne, dj runies,
mais non confondues[453].

[Note 453:  l'le Louviers, on distingue souvent les deux rivires 
la couleur de leurs eaux.]

Au sud la ville savante, au nord la ville commerante[454]. Au centre
la Cit, la cathdrale, le palais, l'autorit.

[Note 454: De ce ct, ds le temps de Charles-le-Chauve, nous
trouvons la foire du Landit, entre Saint-Denis et La Chapelle.]

Cette belle harmonie d'une cit flottant entre deux villes diverses,
qui l'enserrent gracieusement, suffirait pour faire de Paris la ville
unique, la plus belle qui ft jamais. Rome, Londres, n'ont rien de
tel; elles sont jetes sur un seul ct de leur fleuve[455]. La forme
de Paris est non seulement belle, mais vraiment organique.
L'individualit primitive est dans la Cit,  quoi sont venues se
rattacher les deux universalits de la science et du commerce, le tout
constituant la vraie capitale de la sociabilit humaine.

[Note 455: Elles n'ont de l'autre ct qu'un faubourg.]

L'autorit, la Cit, c'tait l'le. Mais sur les deux rives deux
asiles s'ouvraient  l'indpendance. L'Universit avait sa juridiction
pour les coliers, le Temple la sienne pour les artisans[456].

[Note 456: Cinq sicles aprs la chute des Templiers, l'enclos du
Temple, bien rduit, il est vrai, protgeait encore les petits
commerants contre les rglements des corporations.]

Lorsque Guillaume de Champeaux, battu par Abailard aux coles de
Notre-Dame, alla se rfugier  l'abbaye de Saint-Victor, l'invincible
argumentateur l'y poursuivit et campa  Sainte-Genevive. Cette
guerre, cette _secessio_ sur un autre Aventin, fut la fondation des
coles de la Montagne. Abailard, dont la parole suffisait pour crer
une ville au dsert, fut ainsi l'un des fondateurs de notre Paris
mridional. La ville ristique naquit de la dispute.

Au couchant, elle ne pouvait s'tendre. Elle heurtait l'immuable
muraille de Saint-Germain-des-Prs. La vieille abbaye, qui avait vu la
ville toute petite, qui l'avait d'abord aide  grandir, en tait
entoure, assige. Mais elle rsistait. Cette ville, ne de la Seine,
s'tendait du moins sur l'autre rive. Elle y mit ses halles, ses
boucheries, son cimetire des Innocents. Mais une fois borne de ce
ct entre le Louvre[457] et le Temple, elle enfla, ne pouvant
allonger, et prit ce ventre qui va du Chtelet  la porte
Saint-Denis[458].

[Note 457: Luparam prope Parisios. Philippe-Auguste en acheva la
construction vers 1204.]

[Note 458: _App._ 196.]

Les juridictions ecclsiastiques, Notre-Dame, Saint-Germain,
trouvrent de rudes adversaires dans nos rois. On sait que la reine
Blanche fora elle-mme les prisons des chanoines pour en tirer leurs
dbiteurs. Le premier prvt royal (1032), un tienne, avait aussi
voulu forcer Saint-Germain, mais pour y prendre, dans un besoin du
roi, la riche croix de Childebert. Ces prvts n'taient gure, ce
semble, dvots qu'au roi. Un autre tienne (tienne Boileau) obtint le
consentement de saint Louis pour pendre un voleur le vendredi saint.
Le prvt de Charles V fut perscut par le clerg, comme ami des
Juifs.

L'Universit tait souvent en guerre avec Notre-Dame et
Saint-Germain-des-Prs. Le roi la soutenait. Il donnait presque
toujours raison aux coliers contre les bourgeois, contre son prvt
mme. Le prvt faisait ordinairement amende honorable pour avoir fait
justice. Le roi avait besoin de l'Universit: il s'appuyait volontiers
sur cette grande force, sans se douter qu'elle pouvait tourner contre
lui. Philippe-le-Bel appela au Temple les matres de l'Universit pour
leur faire lire l'accusation contre les Templiers. Philippe-le-Long,
pour appuyer sa royaut conteste, les fit assister au serment qu'il
exigeait de la noblesse, et obtint _leur approbation_. La fille des
rois semble ici se porter pour juge des rois. Philippe-de-Valois la
fait juge du pape. Le pape, qui si longtemps a soutenu l'Universit
contre l'vque de Paris, est menac par elle de condamnation[459].
Tout  l'heure, l'orgueil de l'Universit sera port au comble par le
schisme; nous la verrons choisir entre les papes, gouverner Paris,
rgenter le roi.

[Note 459: Rayn., _Annal. Eccles._, ann. 1331.]

L'Universit seule tait un peuple. Lorsque le recteur,  la tte des
facults, des _nations_, conduisait l'Universit  la foire du Landit,
entre Saint-Denis et La Chapelle, lorsqu'il allait avec les quatre
parcheminiers de l'Universit juger despotiquement les parchemins de
la banlieue, les bourgeois remarquaient avec orgueil que le recteur
tait arriv  la plaine Saint-Denis lorsque la queue de la procession
tait aux Mathurins-Saint-Jacques.

Mais le Paris du nord tait encore plus peupl. On peut en juger par
deux grandes revues qui se firent au quatorzime sicle. L'Universit,
compose de prtres, d'coliers, d'trangers, n'y figurait pas. Dans
la premire revue (1313), ordonne par Philippe-le-Bel pour faire
honneur  son gendre, le roi d'Angleterre, on estima qu'il y avait
vingt mille chevaux et trente mille fantassins. Les Anglais taient
stupfaits. En 1383, les Parisiens, pour recevoir Charles VI, qui
revenait de Flandre, sortirent du ct de Montmartre et se rangrent
en bataille. Il y avait plusieurs corps d'arme, un d'arbaltriers, un
de paveschiens (portant des boucliers), un autre arm de maillets, qui
 lui seul comptait vingt mille hommes.

Cette population n'tait pas seulement trs nombreuse, mais trs
intelligente, et bien au-dessus de la France d'alors. Sans parler du
contact de cette grande Universit, le commerce, la banque, les
lombards, devaient y importer des ides. Le Parlement, o se portaient
les appels de toutes les justices de France, attirait  Paris un monde
de plaideurs. La chambre des Comptes, ce grand tribunal de finances,
l'_empire de Galile_, comme on l'appelait, ne pouvait manquer
d'attirer beaucoup de gens,  cette poque fiscale. Les bourgeois
remplissaient les plus grandes charges. Barbet, matre de la monnaie
sous Philippe-le-Bel, Poilvilain, trsorier du roi Jean, taient des
bourgeois de Paris. Le roi faisait montre de sa confiance pour la
bonne ville. Malgr la rvolte des monnaies en 1306, il les avait
appels lui-mme  son jardin royal, lors de l'affaire des
Templiers[460].

[Note 460: Allusion  la rue de Galile, prs de laquelle sigeait la
cour.]

Le chef naturel de ce grand peuple tait, non le prvt royal,
magistrat de police, presque toujours impopulaire, mais le prvt des
marchands[461], prsident naturel des chevins de Paris. Dans
l'abandon o le royaume se trouvait aprs la bataille de Poitiers,
Paris prit l'initiative, et dans Paris le prvt des marchands.

[Note 461: Chef de la _marchandise de l'eau_, dont le privilge
exclusif remontait  1192.]

Les tats du nord de la France, assembls le 17 octobre, un mois aprs
la bataille, runirent quatre cents dputs des bonnes villes, et 
leur tte tienne Marcel, prvt des marchands. Les seigneurs, la
plupart prisonniers, n'y vinrent gure que par procureurs. Il en fut
de mme des vques. Toute l'influence fut aux dputs des villes, et
surtout  ceux de Paris. Dans l'ordonnance de 1357, rsultat mmorable
de ces tats, on sent la verve rvolutionnaire et en mme temps le
gnie administratif de la grande commune. On ne peut expliquer
qu'ainsi la nettet, l'unit de vues qui caractrisent cet acte. La
France n'et rien fait sans Paris.

Les tats, assembls d'abord au Parlement, puis aux Cordeliers,
nommrent un comit de cinquante personnes pour prendre connaissance
de la situation du royaume. Ils voulurent encore savoir plus avant
que le grand trsor qu'on avoit lev au royaume du temps pass, en
diximes, en malttes, en subsides, et en forges de monnoies, et en
toute autre extorsion, dont leurs gens avoient t formens et
tribouls, et les soudoyers mal pays, et le royaume mal gard et
dfendu, toit devenu; mais de ce ne savoit nul  rendre compte[462].

[Note 462: Froissart.]

Tout ce qu'on sut, c'est qu'il y avait eu prodigalit monstrueuse,
malversation, concussion. Le roi, au plus fort de la dtresse
publique, avait donn cinquante mille cus  un seul de ses
chevaliers. Des officiers royaux, pas un n'avait les mains nettes. Les
commissaires firent savoir au dauphin que, dans la sance publique,
ils lui demanderaient de poursuivre ses officiers, de dlivrer le roi
de Navarre, et de permettre que trente-six dputs des tats, douze de
chaque ordre, l'aidassent  gouverner le royaume.

Le dauphin, qui n'tait pas roi, ne pouvait gure mettre ainsi la
royaut entre les mains des tats. Il ajourna la sance, sous prtexte
de lettres qu'il aurait reues du roi et de l'empereur. Puis il invita
les dputs  retourner chez eux pour prendre l'avis des leurs,
tandis qu'il consulterait aussi son pre[463].

[Note 463: En les renvoyant ainsi  leurs provinces, il comptait sans
doute sur les dissentiments infinis qui devaient s'lever entre des
intrts si divers, sur la jalousie des nobles contre les villes, des
villes contre Paris, dont l'influence avait dcid la dernire
rvolution.]

Les tats du Midi, assembls  Toulouse, et si prs du danger, se
montrrent plus dociles. Ils votrent de l'argent et des troupes. Les
tats provinciaux, ceux d'Auvergne, par exemple, accordrent aussi,
mais toujours en se rservant l'administration de ce qu'ils
accordaient. Le dauphin tait pendant ce temps  Metz pour recevoir
son oncle, l'empereur Charles IV; triste dauphin, triste empereur, qui
ne pouvaient rien l'un pour l'autre. De son ct, la reine mre s'en
allait  Dijon marier son petit duc de Bourgogne, qu'elle avait eu
d'un premier lit, avec la petite Marguerite de Flandre. Ce voyage
coteux avait l'avantage lointain de rattacher la Flandre  la France.
Que devenait Paris, ainsi abandonn, sans roi, ni reine, ni dauphin?
Il voyait arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs
familles et leurs petits bagages; puis, par longues files lugubres,
les moines, les religieuses des environs. Tous ces fugitifs
racontaient des choses effroyables de ce qui se passait dans les
campagnes. Les seigneurs, les prisonniers de Poitiers, relchs sur
parole, revenaient sur leurs terres pour ramasser vitement leurs
ranons, et ruinaient le paysan. Par-dessus, arrivaient les soldats
licencis, pillant, violant, tuant. Ils torturaient celui qui n'avait
plus rien pour le forcer  donner encore[464]. C'tait dans toute la
campagne une terreur, comme celle des _chauffeurs_ de la Rvolution.

[Note 464: Une autre compagnie roboit tout le pays entre Seine et
Loire, parquoi nul n'osoit aller de Paris  Vendme,  Orlans, 
Montargis; ni nul n'osoit y demeurer, ains toient tous les gens du
plat pays affuis  Paris ou  Orlans. (Froissart.) _App._ 197.]

Les tats tant de nouveau runis le 5 fvrier 1357. Marcel et Robert
le Coq, vque de Laon, leur prsentrent le cahier des dolances, et
obtinrent que chaque dput le communiquerait  sa province. Cette
communication, trs rapide pour ce temps-l et surtout en cette
saison, se fit en un mois. Le 3 mars, le dauphin reut les dolances.
Elles lui furent prsentes par Robert le Coq, ancien avocat de Paris,
qui avait t successivement conseiller de Philippe-de-Valois,
prsident du parlement, et qui, s'tant fait vque-duc de Laon, avait
acquis l'indpendance des grands dignitaires de l'glise. Le Coq, tout
 la fois homme du roi, homme des Communes, allait des uns aux autres,
et conseillait les deux partis. On le comparait  la _besagu_ du
charpentier (bisacuta), _qui taille des deux bouts_[465]. Aprs qu'il
eut parl, le sire de Pquigny pour les nobles, un avocat de Bville
pour les Communes, Marcel pour les bourgeois de Paris, dclarrent
qu'ils l'avouaient de tout ce qu'il venait de dire.

[Note 465: _App._ 198.]

Cette remontrance des tats[466] tait tout  la fois une harangue et
un sermon. On conseillait d'abord au dauphin de craindre Dieu, de
l'honorer ainsi que ses ministres, de garder ses commandements. Il
devait loigner les mauvais de lui, ne rien _ordonner par les jeunes,
simples et ignorants_. Il ne pouvait douter, lui disait-on, que les
tats n'exprimassent la pense du royaume, puisque les dputs taient
prs de huit cents et qu'ils avaient consult leurs provinces. Quant 
ce qu'on lui avait dit que les dputs songeaient  faire tuer ses
conseillers, c'tait, ils le lui assuraient, un mensonge, une
calomnie.

[Note 466: _App._ 199.]

Ils exigeaient que dans l'intervalle des assembles il gouvernt avec
l'assistance de trente-six lus des tats, douze de chaque ordre.
D'autres lus devaient tre envoys dans les provinces avec des
pouvoirs presque illimits. Ils pouvaient punir sans forme de procs,
emprunter et contraindre, instituer, salarier, chtier les agents
royaux, assembler des tats provinciaux, etc.

Les tats accordaient de quoi payer trente mille hommes d'armes. Mais
ils faisaient promettre au dauphin que l'aide _ne seroit leve ni
employe par ses gens, mais par bonnes gens sages, loyaux et
solvables, ordonns par les trois tats_[467]. Une nouvelle monnaie
devait tre faite, mais conforme _ l'instruction et aux patrons qui
sont entre les mains du prvt des marchands de Paris_. Nul changement
dans les monnaies sans le consentement des tats.

[Note 467: L'aide n'est accorde que pour un an. Les tats, convoqus
ou non, s'assembleront  la Quasimodo.]

Nulle trve, nulle convocation d'arrire-ban sans leur autorisation.

Tout homme en France sera oblig de s'armer.

Les nobles ne pourront quitter le royaume sous aucun prtexte. Ils
suspendront toute guerre prive: Que si aucun fait le contraire, la
justice du lieu, ou, s'il est besoin, _ces bonnes gens du pays,
prennent tels guerriers_... et les contraignent sans dlai par retenue
de corps et exploitement de leurs biens,  faire paix et  cesser de
guerroyer. Voil les nobles soumis  la surveillance des communes.

Le droit de prise cesse. On pourra rsister aux procureurs, et
_s'assembler contre eux par cri, ou par son de cloche_.

Plus de don sur le domaine. Tout don est rvoqu, en remontant jusqu'
Philippe-le-Bel.--Le dauphin promet de faire cesser autour de lui
toute dpense superflue et _voluptuaire_.--Il fera jurer  tous ses
officiers de ne lui rien demander qu'en prsence du Grand-Conseil.

Chacun se contentera d'un office.--Le nombre des gens de justice sera
rduit.--Les prvts, vicomts, ne seront plus donnes  ferme.--Les
prvts, etc., ne pourront tre placs dans les pays o ils sont ns.

Plus de jugement par commission.--Les criminels ne pourront composer,
mais il sera fait pleine justice.

Quoique l'un des principaux rdacteurs de l'ordonnance, Le Coq, soit
un avocat, un prsident du parlement, les magistrats y sont traits
svrement. On leur dfend de faire le commerce; on leur interdit les
coalitions, les empitements sur les juridictions respectives. On leur
reproche leur paresse. On rduit leurs salaires en certains cas. Les
rformes sont justes; mais le langage est rude, le ton aigre et
hostile. Il est vident que le parlement se refusait  soutenir les
tats et la Commune.

Les prsidents, ou autres membres du parlement commis aux enqutes, ne
prendront que quarante sols par jour. Plusieurs ont accoustum de
prendre salaire trop excessif, et d'aller  quatre ou cinq chevaux,
quoique s'ils alloient  leurs dpens, il leur suffiroit bien d'aller
 deux chevaux ou  trois.

Le Grand-Conseil, le parlement, la chambre des Comptes, sont accuss
de ngligence. _Des arrts qui devroient avoir t rendus il y a vingt
ans, sont encore  rendre._ Les conseillers viennent tard, leurs
dners sont longs, leurs aprs-dners _peu profitables_. Les gens de
la chambre des Comptes jureront aux saints vangiles de Dieu, que
bien et loyalement ils dlivreront la bonne gent et par ordre, _sans
eux faire muser_. Le Grand-Conseil, le parlement, la chambre des
Comptes, doivent s'assembler _au soleil levant_. Les membres du
Grand-Conseil qui ne viendront pas _bien matin_ perdront les gages de
la journe.--Ces membres, malgr leur haute position, sont, comme on
le voit, traits sans faon par les bourgeois lgislateurs.

Cette grande ordonnance de 1357, que le dauphin fut oblig de signer,
tait bien plus qu'une rforme. Elle changeait d'un coup le
gouvernement. Elle mettait l'administration entre les mains des tats,
substituait la rpublique  la monarchie. Elle donnait le gouvernement
au peuple, lorsqu'il n'y avait pas encore de peuple. Constituer un
nouveau gouvernement au milieu d'une telle guerre, c'tait une
opration singulirement prilleuse, comme celle d'une arme qui
renverserait son ordre de bataille en prsence de l'ennemi. Il y avait
 craindre que la France ne prit dans ce revirement.

L'ordonnance dtruisait les abus. Mais la royaut ne vivait gure que
d'abus[468].

[Note 468: Ceci n'excuse point la royaut, mais l'incrimine au
contraire de n'avoir voulu que les perptuer (1860). _App._ 200.]

Dans la ralit, la France existait-elle comme personne politique?
pouvait-on lui supposer une volont commune? Ce qu'on peut affirmer,
c'est que l'autorit lui apparaissait encore tout entire dans la
royaut.

Elle ne souhaitait que des rformes partielles. L'ordonnance approuve
des tats n'tait, selon toute vraisemblance, que l'oeuvre d'une
commune, d'une grande et intelligente commune, qui parlait au nom du
royaume, mais que le royaume devait abandonner dans l'action.

Les nobles conseillers du dauphin, dans leur haine de nobles contre
les bourgeois, dans leurs jalousies provinciales contre Paris,
poussaient leur matre  la rsistance. Au mois de mars, il avait
sign l'ordonnance prsente aux tats; le 6 avril, il dfendit de
payer l'aide que les tats avaient vote. Le 8, sur les
reprsentations du prvt des marchands, il rvoqua la dfense. Le
jeune prince flottait ainsi entre deux impulsions, suivant l'une
aujourd'hui, demain l'autre, et peut-tre de bonne foi. Il y avait
grandement  douter dans cette crise obscure. Tout le monde doutait,
personne ne payait. Le dauphin restait dsarm, les tats aussi. Il
n'y avait plus de pouvoir public, ni roi, ni dauphin, ni tats.

Le royaume, sans force, se mourant, pour ainsi dire, et perdant
conscience de soi, gisait comme un cadavre. La gangrne y tait, les
vers fourmillaient; les vers, je veux dire les brigands, anglais,
navarrais. Toute cette pourriture isolait, dtachait l'un de l'autre
les membres du pauvre corps. On parlait du royaume; mais il n'y avait
plus d'tats vraiment gnraux, rien de gnral, plus de
communication, de route pour s'y rendre. Les routes taient des
coupe-gorge. La campagne un champ de bataille; la guerre partout  la
fois, sans qu'on pt distinguer ami ou ennemi.

Dans cette dissolution du royaume, la commune restait vivante[469].
Mais comment la commune vivrait-elle seule, et sans secours du pays
qui l'environne? Paris, ne sachant  qui se prendre de sa dtresse,
accusait les tats. Le dauphin enhardi dclara qu'il voulait
gouverner, qu'il se passerait dsormais de tuteur. Les commissaires
des tats se sparrent. Mais il n'en fut que plus embarrass. Il
essaya de faire un peu d'argent en vendant des offices, mais l'argent
ne vint pas. Il sortit de Paris; toute la campagne tait en feu. Il
n'y avait pas de petite ville o il ne pt tre enlev par les
brigands. Il revint se blottir  Paris, et se remettre aux mains des
tats. Il les convoqua pour le 7 novembre.

[Note 469: _App._ 201.]

Dans la nuit du 8 au 9, un ami de Marcel, un Picard, le sire de
Pquigny, enleva par un coup de main Charles-le-Mauvais du fort o il
tait enferm. Marcel, qui voyait toujours autour du dauphin une foule
menaante de nobles, avait besoin d'une pe contre ces gens d'pe,
d'un prince du sang contre le dauphin. Les bourgeois, dans leurs plus
hardies tentatives de libert, aimaient  suivre un prince. Il
semblait beau aussi et chevaleresque, quand la chevalerie se
conduisait si mal, que les bourgeois se chargeassent de rparer cette
grande injustice, de redresser le tort des rois. La foule, toujours
facile aux motions gnreuses, accueillit le prisonnier avec des
larmes de joie. Le retour de ce mchant homme, mais si malheureux,
leur semblait celui de la justice elle-mme. Amen par les communes
d'Amiens, reu  Saint-Denis par la foule des bourgeois qui taient
alls au-devant[470], il vint  Paris, mais d'abord seulement hors des
murs,  Saint-Germain-des-Prs. Le surlendemain il _prcha_ le peuple
de Paris. Il y avait contre les murs de l'abbaye une chaire ou
tribune, d'o les juges prsidaient aux combats judiciaires qui se
faisaient au Pr-aux-Clercs, limite des deux juridictions. Ce fut de
l que parla le roi de Navarre. Le dauphin,  qui il avait demand
l'entre de la ville et qui n'avait pas os refuser, tait venu
l'entendre, peut-tre dans l'espoir qu'il en dirait moins. Mais la
harangue n'en fut que plus hardie. Il commena en latin, et continua
en langue vulgaire[471]. Il parla  merveille. Il tait, disent les
contemporains, petit, vif et d'esprit subtil.

[Note 470: _App._ 202.]

[Note 471: In latino valde pulchro. (Contin. G. de Nangis.)]

Le texte du discours, tir, selon l'usage du temps, de la sainte
criture, prtait aux dveloppements pathtiques: _Justus Dominus et
dilexit justitias; vidit quitatem vultus ejus._ Le roi de Navarre,
s'adressant, avec une insidieuse douceur, au dauphin lui-mme, le
prenait  tmoin des injures qu'on lui avait faites. On avait bien
tort de se dfier de lui; n'tait-il pas Franais de pre et de mre?
n'tait-il pas plus prs de la couronne que le roi d'Angleterre qui la
rclamait? il voudrait vivre et mourir en dfendant le royaume de
France... Le discours fut si long, qu'_on avait soup dans Paris quand
il cessa_[472]. Mais, quoique le bourgeois n'aime pas  se
_desheurer_[473], il n'en fut pas moins favorable au harangueur. Ce
fut  qui lui donnerait de l'argent.

[Note 472: _Chroniques de Saint-Denis._]

[Note 473: Comme dit le cardinal de Retz.]

De Paris, il alla  Rouen et y exposa ses malheurs avec la mme
faconde[474]. Il fit descendre du gibet les corps de ses amis qui
avaient t mis  mort au terrible dner de Rouen[475], et les suivit
 la cathdrale au son des cloches et  la lueur des cierges. C'tait
le jour des Saints-Innocents (28 dcembre); il parla sur ce texte:
Des innocents et des justes s'taient attachs  moi, parce que je
tenais pour vous,  Seigneur!

[Note 474: Miserias suas exposuit... eleganter. (Cont. G. de
Nangis.)]

[Note 475: _App._ 203.]

Le dauphin _prchait_ aussi  Paris. Il haranguait aux halles, Marcel
 Saint-Jacques[476]. Mais le premier n'avait pas la foule. Le peuple
n'aimait pas la mine chtive du jeune prince. Tout sage et sens qu'il
pouvait tre, c'tait un froid harangueur,  ct du roi de Navarre.

[Note 476: _App._ 204.]

L'engouement de Paris pour celui-ci tait trange[477]. Que demandait
ce prince si populaire? Qu'on affaiblt encore le royaume, qu'on mt
en ses mains des provinces entires, les provinces les plus vitales de
la monarchie, toute la Champagne et une partie de la Normandie, la
frontire anglaise, le Limousin, une foule de places et de
forteresses. Mettre en des mains si suspectes nos meilleures
provinces, c'et t perdre d'un trait de plume autant qu'on avait
perdu par la bataille de Poitiers.

[Note 477: Omnibus amabilis et dilectus, dit le second Continuateur
de Guillaume de Nangis.]

Les bourgeois de Paris s'imaginaient que si le roi de Navarre tait
satisfait, il allait les dlivrer des bandes de brigands qui
affamaient la ville et qui se disaient Navarrais. Au fond, ils
n'taient ni au roi de Navarre ni  personne. Il et voulu rappeler
tous ces pillards qu'il ne l'aurait pu.

Cependant les bourgeois, le prvt, l'Universit, entouraient,
assigeaient le dauphin. Ils le sommaient de faire justice  ce pauvre
roi de Navarre. Un jacobin, parlant au nom de l'Universit, lui
dclara qu'il tait arrt que le roi de Navarre ayant une fois fait
toutes ses demandes, le dauphin lui rendrait ses forteresses; que sur
le reste, la ville et l'Universit aviseraient. Un moine de
Saint-Denis vint aprs le jacobin: Vous n'avez pas tout dit, matre,
s'cria-t-il. Dites encore que si monseigneur le duc ou le roi de
Navarre ne se tient  ce qui est dcid, nous nous dclarerons contre
lui.

Il n'y avait pas  dire non. Le dauphin promettait gracieusement. Puis
il faisait rpondre par les commandants et capitaines qu'ayant reu
leurs places du roi, ils ne pouvaient les rendre sur un ordre du
dauphin.

Celui-ci, au milieu d'une ville ennemie, n'avait d'autre moyen de se
procurer quelque argent que par de nouvelles altrations des monnaies
(22, 23 janvier, 7 fvrier). Les tats, runis le 11 fvrier, lui
firent prendre le titre de rgent du royaume, sans doute afin
d'autoriser tout ce qu'ils ordonneraient en son nom. Peut-tre aussi
la commission des trente-quatre, choisie sous l'influence de Marcel,
mais compose en majorit de nobles et d'ecclsiastiques, voulait-elle
rendre force au dauphin contre les bourgeois de Paris.

Un vnement tragique avait port au comble le mauvais vouloir de
ceux-ci. Un clerc, apprenti d'un changeur, nomm Perrin Marc, ayant
vendu, pour le compte de son matre, deux chevaux au dauphin et
n'tant pas pay, arrta dans la rue Neuve-Saint-Merry Jean Baillet,
trsorier des finances. Le trsorier refusait de payer, sans doute
sous prtexte du droit de prise. Une dispute s'leva. Perrin tua
Baillet, et se jeta  quartier dans Saint-Jacques-la-Boucherie. Les
gens du dauphin, Robert de Clermont, marchal de Normandie, Jean de
Chlons et Guillaume Staise, prvt de Paris, s'y rendirent,
forcrent l'asile, tranrent Perrin au Chtelet, lui couprent le
poing et le firent pendre. L'vque se plaignit bien haut de cette
violation des immunits ecclsiastiques, il obtint le corps de Perrin
et l'enterra honntement  Saint-Merry. Marcel assista au service,
tandis que le dauphin suivait l'enterrement de Baillet.

Une collision tait imminente. Marcel, pour encourager les bourgeois
par la vue de leur nombre, leur fit porter des chaperons bleus et
rouges, aux couleurs de la ville[478]. Il crivit aux bonnes villes
pour les prier de prendre ces chaperons. Amiens et Laon n'y manqurent
pas. Peu d'autres villes consentirent  en faire autant.

[Note 478: _App._ 205.]

Cependant la dsolation des campagnes amenait, entassait dans Paris
tout un peuple de paysans. Les vivres devenaient rares et chers. Les
bourgeois qui avaient beaucoup de petits biens dans l'le de France,
et qui en tiraient mille douceurs, oeufs, beurre, fromages, volailles,
ne recevaient plus rien. Ils trouvaient cela bien dur[479]. Le 22
fvrier, le dauphin rendit une nouvelle ordonnance pour altrer encore
les monnaies.

[Note 479: _App._ 206.]

Le lendemain, le prvt des marchands assemble en armes  Saint-loi
tous les corps de mtiers.  neuf heures, cette foule arme reconnut
dans la rue un des conseillers du dauphin, avocat au parlement, matre
Rgnault Dacy, qui revenait du Palais chez lui, prs Saint-Landry.
Ils se mirent  courir sur lui; il se jeta dans la maison d'un
ptissier, et y fut frapp  mort; il n'eut pas le temps de pousser un
cri. Cependant le prvt, suivi d'une foule de bonnets rouges et
bleus, entra dans l'htel du dauphin, monta jusqu' sa chambre, et lui
dit aigrement qu'il devait mettre ordre aux affaires du royaume; que
ce royaume devant aprs tout lui revenir, c'tait  lui  le garder
des compagnies qui gtaient tout le pays. Le dauphin, qui tait entre
ses conseillers ordinaires les marchaux de Champagne et de Normandie,
rpondit avec plus de hardiesse que de coutume: Je le ferais
volontiers, si j'avais de quoi le faire; mais c'est  celui qui a les
droits et profits  avoir aussi la garde du royaume[480]. Il y eut
encore quelques paroles aigres, et le prvt clata: Monseigneur,
dit-il au dauphin, ne vous tonnez de rien de ce que vous allez voir;
il faut qu'il en soit ainsi. Puis, se tournant vers les hommes aux
capuces rouges, il leur dit: Faites vite ce pourquoi vous tes
venus[481].  l'instant, ils se jetrent sur le marchal de Champagne
et le turent prs du lit du dauphin. Le marchal de Normandie s'tait
retir dans un cabinet; ils l'y poursuivirent et le turent aussi. Le
dauphin se croyait perdu; le sang avait rejailli jusque sur sa robe.
Tous ses officiers avaient fui. Sauvez-moi la vie, dit-il au prvt.
Marcel lui dit de ne rien craindre. Il changea de chaperon avec lui,
le couvrant ainsi des couleurs de la ville. Toute la journe, Marcel
porta hardiment le chaperon du dauphin. Le peuple l'attendait  la
Grve. Il le harangua d'une fentre, dit que ceux qui avaient t tus
taient des tratres, et demanda au peuple s'il le soutiendrait.
Plusieurs crirent qu'ils l'avouaient de tout, et se dvouaient  lui
 la vie et  la mort.

[Note 480: Froissart.]

[Note 481: Eia breviter facite hoc propter quod huc venistis. (Cont.
G. de Nangis.)]

Marcel retourna au Palais avec une foule de gens arms qu'il laissa
dans la cour. Il trouva le dauphin plein de saisissement et de
douleur. Ne vous affligez, monseigneur, lui dit le prvt. Ce qui
s'est fait s'est fait pour viter de plus grands prils, _et de la
volont du peuple_[482]. Et il le priait de tout approuver.

[Note 482: _Chroniques de Saint-Denis._]

Il fallait bien que le dauphin approuvt, ne pouvant mieux. Il lui
fallut encore faire bonne mine au roi de Navarre, qui rentra quatre
jours aprs. Marcel et Le Coq les avaient rconcilis, bon gr mal
gr, et les faisaient dner ensemble tous les jours.

Ce retour du roi de Navarre, quatre jours aprs le meurtre des
conseillers du dauphin, ne donnait que trop clairement le sens de
cette tragdie. Il pouvait rentrer; Marcel lui avait fait place libre
par la mort de ses ennemis. Il lui avait donn un terrible gage, qui
le liait  lui pour jamais. Il tait vident que tout tait fini entre
Marcel et le dauphin. Ce crime avait t probablement impos au prvt
par Charles-le-Mauvais, qui n'tait pas neuf aux assassinats[483].
Marcel s'tant donn ainsi, le roi de Navarre avait dsormais  voir
ce qu'il en ferait, et s'il avait plus d'avantage  l'aider ou  le
vendre.

[Note 483: _App._ 207.]

Marcel croyait avoir gagn le roi de Navarre, et il perdit les tats.
C'est--dire que la lgalit, viole par un crime, le dlaissa pour
toujours. Ce qui restait des dputs de la noblesse quitta Paris, sans
attendre la clture. Plusieurs mme des commissaires des tats,
chargs du gouvernement dans l'intervalle des sessions, ne voulurent
plus gouverner, et laissrent Marcel. Lui, sans se dcourager, il les
remplaa par des bourgeois de Paris[484]. Paris se chargeait de
gouverner la France; mais la France ne voulut pas[485].

[Note 484: _App._ 208.]

[Note 485: _App._ 209.]

La Picardie, qui avait si vivement pris parti en dlivrant le roi de
Navarre, fut la premire  refuser d'envoyer de l'argent  Paris. Les
tats de Champagne s'assemblrent, et Marcel ne fut pas assez fort
pour empcher le dauphin d'y aller. Ds lors, il devait prir tt ou
tard. Le pouvoir royal n'avait besoin que d'une prise pour ressaisir
tout. Le dauphin alla  ces tats, accompagn des gens de Marcel; et
d'abord il n'osa rien dire contre ce qui s'tait pass  Paris. Mais
les nobles de Champagne ne manqurent pas de parler. Le comte de
Brane lui demanda si les marchaux de Champagne et de Normandie
avaient mrit la mort. Le dauphin rpondit qu'ils l'avaient toujours
bien et loyalement servi. Mme scne  Compigne, aux tats de
Vermandois[486]. Le dauphin, tout  fait rassur, prit sur lui de
transfrer  Compigne les tats de la langue d'Oil, qui taient
convoqus pour le 1er mai  Paris. Peu de monde y vint. C'tait
toutefois une reprsentation telle quelle du royaume contre Paris.

[Note 486: _App._ 210.]

Les tats rendirent hommage aux rformes de la grande ordonnance, en
les adoptant pour la plupart. L'aide qu'ils votrent devait tre
perue par des dputs des tats. Cette affectation de popularit
effraya Marcel. Il engagea l'Universit  implorer pour la ville la
clmence du dauphin. Mais il n'y avait plus de paix possible. Le
prince insistait pour qu'on lui livrt dix ou douze des plus
coupables. Il se rabattit mme  cinq ou six, assurant qu'il ne les
ferait pas mourir.

Marcel ne s'y fia pas. Il acheva promptement les murs de Paris, sans
pargner les maisons de moines qui touchaient l'enceinte[487]. Il
s'empara de la tour du Louvre. Il envoya en Avignon louer des
brigands[488].

[Note 487: En continuant ces travaux, on retrouva les fondations de
tours qu'on regarda comme des constructions des Sarrasins. L, selon
les anciennes chroniques, avait exist autrefois un camp appel
_Altum-Folium_ (rue _Haute-Feuille_, rue _Pierre-Sarrasin_).]

[Note 488: _App._ 211.]

La noblesse et la commune allaient combattre et se mesuraient,
lorsqu'un tiers se leva auquel personne n'avait song. Les souffrances
du paysan avaient pass la mesure; tous avaient frapp dessus, comme
sur une bte tombe sous la charge; la bte se releva enrage, et elle
mordit.

Nous l'avons dj dit. Dans cette guerre chevaleresque que se
faisaient  armes courtoises[489] les nobles de France et
d'Angleterre, il n'y avait au fond qu'un ennemi, une victime des maux
de la guerre: c'tait le paysan. Avant la guerre, celui-ci s'tait
puis pour fournir aux magnificences des seigneurs, pour payer ces
belles armes, ces cussons maills, ces riches bannires qui se
firent prendre  Crci et  Poitiers. Aprs, qui paya la ranon? ce
fut encore le paysan.

[Note 489: _App._ 212.]

Les prisonniers, relchs sur parole, vinrent sur leurs terres
ramasser vitement les sommes monstrueuses qu'ils avaient promises sans
marchander sur le champ de bataille. Le bien du paysan n'tait pas
long  inventorier. Maigres bestiaux, misrables attelages, charrue,
charrette et quelques ferrailles. De mobilier, il n'y en avait point.
Nulle rserve, sauf un peu de grain pour semer. Cela pris et vendu,
que restait-il sur quoi le seigneur et recours? le corps, la peau du
pauvre diable. On tchait encore d'en tirer quelque chose. Apparemment
le rustre avait quelque cachette o il enfouissait. Pour le lui faire
dire, on le travaillait rudement. On lui chauffait les pieds. On n'y
plaignait ni le fer ni le feu.

Il n'y a plus gure de chteaux; les dits de Richelieu, la
Rvolution, y ont pourvu. Toutefois maintenant encore, lorsque nous
cheminons sous les murs de Taillebourg ou de Tancarville, lorsqu'au
fond des Ardennes, dans la gorge de Montcornet, nous envisageons sur
nos ttes l'oblique et louche fentre qui nous regarde passer, le
coeur se serre, nous ressentons quelque chose des souffrances de ceux
qui, tant de sicles durant, ont langui au pied de ces tours. Il n'est
mme pas besoin pour cela que nous ayons lu les vieilles histoires.
Les mes de nos pres vibrent encore en nous pour des douleurs
oublies,  peu prs comme le bless souffre  la main qu'il n'a
plus.

Ruin par son seigneur, le paysan n'tait pas quitte. Ce fut le
caractre atroce de ces guerres des Anglais; pendant qu'ils
ranonnaient le royaume en gros, ils le pillaient en dtail. Il se
forma par tout le royaume des compagnies, dites d'Anglais ou de
Navarrais. Le Gallois Griffith dsolait tout le pays entre Seine et
Loire, l'Anglais Knolles la Normandie. Le premier  lui seul saccagea
Montargis, tampes, Arpajon, Montlhry, plus de quinze villes ou gros
bourgs[490]. Ailleurs, c'taient l'Anglais Audley, les Allemands
Albrecht et Frank Hennekin. Un de ces chefs, Arnaud de Cervoles, qu'on
appelait l'archiprtre, parce qu'en effet, quoique sculier, il
possdait un archiprtr, laissa les provinces dj pilles, traversa
toute la France jusqu'en Provence, mit  sac Salon et Saint-Maximin
pour pouvanter Avignon. Le pape tremblant invita le brigand, le reut
comme un fils de France[491], le fit dner avec lui, et lui donna
quarante mille cus, de plus l'absolution. Cervoles, en sortant
d'Avignon, n'en pilla pas moins la ville d'Aix, d'o il alla en
Bourgogne pour en faire autant.

[Note 490: Froissart.]

[Note 491: _Idem._]

Ces chefs de bande n'taient pas, comme on pourrait croire, des gens
de rien, de petits compagnons, mais des nobles, souvent des seigneurs.
Le frre du roi de Navarre pillait comme les autres[492]. Dans les
saufs-conduits qu'ils vendaient aux marchands qui approvisionnaient
les villes, il exceptait nommment les choses propres aux nobles, les
parures militaires: Chapeaux de castor, plumes d'autruche et fer de
glaive[493].

[Note 492: Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, l'appelait son
compre. Froissart l'appelle Monseigneur.]

[Note 493: Froissart.]

Les chevaliers du quatorzime sicle avaient une autre mission que
ceux des romans, c'tait d'craser le faible. Le sire d'Aubrcicourt
volait et tuait au hasard _pour bien mriter de sa dame_, Isabelle de
Juliers, nice de la reine d'Angleterre: Car il tait jeune et
amoureux durement. Il se faisait fort de devenir au moins comte de
Champagne[494]. La dissolution de la monarchie donnait  ces pillards
des esprances folles. C'tait  qui entrerait par ruse ou par force
dans quelque chteau mal gard. Les capitaines des places se croyaient
libres de leurs serments. Plus de roi, plus de foi. Ils vendaient,
changeaient leurs places, leurs garnisons.

[Note 494: _Idem._]

Cette vie de trouble et d'aventures, aprs tant d'annes d'obissance
sous les rois, faisait la joie des nobles. C'tait comme une chappe
d'coliers qui ne mnagent rien dans leurs jeux. Froissart, leur
historien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il
s'intresse  ces pillards, prend part  leurs bonnes fortunes: Et
toujours gagnoient pauvres brigands, etc.[495] Il ne lui arrive
nulle part de douter de leur loyaut.  peine doute-t-il de leur
salut[496].

[Note 495: Et toujours gagnoient pauvres brigands  piller villes et
chteaux... Ils pioient une bonne ville ou chtel, une journe ou
deux loin, et puis s'assembloient et entroient en cette ville droit
sur le point du jour, et boutoient le feu en une maison ou deux; et
ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille armures de fer...; si
s'enfuyoient... et ces brigands brisoient maisons, coffres et
crins... Et gagnrent ainsi plusieurs chteaux et les revendirent.
Entre les autres, eut un brigand qui pia le fort chtel de Combourne
en Limosin, avec trente de ses compagnons et l'chellrent, et
gagnrent le seigneur dedans, et le mirent en prison en son chtel
mme, et le tinrent si longtemps, qu'il se ranonna atout vingt-quatre
mille cus, et encore dtint ledit brigand le chtel. Et par ses
prouesses le roi de France le voulut avoir de lez lui, et acheta son
chtel vingt mille cus, et fut huissier d'armes du roi de France. Et
toit appel ce brigand Bacon.]

[Note 496: Le coursier de Croquard trbucha et rompit  son matre le
col. Je ne sais que son avoir devint ni qui eut l'me, mais je sais
que Croquard fina ainsi. (Froissart.)]

L'effroi tait tel  Paris que les bourgeois avaient offert 
Notre-Dame une bougie qui, disait-on, avait la longueur du tour de la
ville[497]. On n'osait plus sonner dans les glises, si ce n'est 
l'heure du couvre-feu, de crainte que les habitants en sentinelle sur
les murailles n'entendissent venir l'ennemi. Combien la terreur
n'tait-elle pas plus grande dans les campagnes! Les paysans ne
dormaient plus. Ceux des bords de la Loire passaient les nuits dans
les les ou dans des bateaux arrts au milieu du fleuve. En Picardie
les populations creusaient la terre et s'y rfugiaient. Le long de la
Somme, de Pronne  l'embouchure, on comptait encore au dernier sicle
trente de ces souterrains[498]. C'est l qu'on pouvait avoir quelque
impression de l'horreur de ces temps. C'taient de longues alles
votes de sept ou huit pieds de large, bordes de vingt ou trente
chambres avec un puits au centre pour avoir  la fois de l'air et de
l'eau. Autour du puits de grandes chambres pour les bestiaux. Le soin
et la solidit qu'on remarque dans ces constructions indique assez que
c'tait une des demeures ordinaires de la triste population de ces
temps. Les familles s'y entassaient  l'approche de l'ennemi. Les
femmes, les enfants, y pourrissaient des semaines, des mois, pendant
que les hommes allaient timidement au clocher voir si les gens de
guerre s'loignaient de la campagne.

[Note 497: _Chroniques de Saint-Denis._]

[Note 498: _App._ 213.]

Mais ils ne s'en allaient pas toujours assez vite pour que les pauvres
gens pussent semer ou rcolter. Ils avaient beau se rfugier sous la
terre, la faim les y atteignait. Dans la Brie et le Beauvaisis
surtout, il n'y avait plus de ressources[499]. Tout tait gt,
dtruit. Il ne restait plus rien que dans les chteaux. Le paysan,
enrag de faim et de misre, fora les chteaux, gorgea les nobles.

[Note 499: Dont un si cher temps vint en France, que on vendoit un
tonnelet de harengs trente cus, et toutes autres choses  l'avenant,
et mouroient les petites gens de faim, dont c'toit grand'piti; et
dura cette duret et ce cher temps plus de quatre ans. (Froissart.)
_App._ 214.]

Jamais ceux-ci n'auraient voulu croire  une telle audace. Ils avaient
ri tant de fois, quand on essayait d'armer ces populations simples et
dociles, quand on les tranait  la guerre! On appelait par drision
le paysan Jacques Bonhomme, comme nous appelons Jeanjeans nos
conscrits[500]. Qui aurait craint de maltraiter des gens qui portaient
si gauchement les armes? C'tait un dicton entre les nobles: Oignez
vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra[501].

[Note 500: _App._ 215.]

[Note 501: _App._ 216.]

Les Jacques payrent  leurs seigneurs un arrir de plusieurs
sicles. Ce fut une vengeance de dsesprs, de damns. Dieu semblait
avoir si compltement dlaiss ce monde!... Ils n'gorgeaient pas
seulement leurs seigneurs, mais tchaient d'exterminer les familles,
tuant les jeunes hritiers, tuant l'honneur, en violant les
dames[502]. Puis, ces sauvages s'affublaient de beaux habits, eux et
leurs femmes se paraient de belles dpouilles sanglantes.

[Note 502: _App._ 217.]

Et toutefois, ils n'taient pas tellement sauvages qu'ils n'allassent
avec une sorte d'ordre, par bannires, et sous un capitaine, un des
leurs, un rus paysan qui s'appelait Guillaume Callet[503]: Et en ces
assembles avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches
hommes bourgeois, et aultres[504].--Quand on leur demandoit, dit
Froissart, pourquoi ils faisoient ainsi, ils rpondoient qu'ils ne
savoient, mais qu'ils faisoyent ainsi qu'ils veoyent les autres faire;
et pensoyent qu'ils dussent en telle manire destruire tous les nobles
et gentilshommes du monde.

[Note 503: Ou Caillet, dans les _Chroniques de France_; Karle, dans le
Continuateur de Nangis; Jacques Bonhomme, selon Froissart et l'auteur
anonyme de la premire _Vie d'Innocent VI_: Et l'lurent le pire des
mauvais, et ce roi on appeloit Jacques Bonhomme. (Froissart.)--Voy.,
sur Calle, M. Perrens (1860).]

[Note 504: _Chron. de Saint-Denis._ _App._ 218.]

Aussi les grands et les nobles se dclarrent tous contre eux, sans
distinction de parti. Charles-le-Mauvais les flatta, invita leurs
principaux chefs[505], et pendant les pourparlers il fit main-basse
sur eux. Il couronna le roi des Jacques d'un trpied de fer rouge. Il
les surprit ensuite prs de Montdidier, et en fit un grand carnage.
Les nobles se rassurrent, prirent les armes, et se mirent  tuer et
brler tout dans les campagnes,  tort ou  droit[506].

[Note 505: Blanditiis advocavit. (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 506: _App._ 219.]

La guerre des Jacques avait fait une diversion utile  celle de Paris.
Marcel avait intrt  les soutenir[507]. Les communes hsitaient.
Senlis et Meaux les reurent. Amiens leur envoya quelques hommes, mais
les fit bientt revenir. Marcel, qui avait profit du soulvement pour
dtruire plusieurs forteresses autour de Paris, se hasarda  leur
envoyer du monde pour les aider  prendre le March de Meaux. D'abord
le prvt des monnaies leur conduisit cinq cents hommes, auxquels se
joignirent trois cents autres sous la conduite d'un picier de Paris.

[Note 507: _App._ 220.]

La duchesse d'Orlans, la duchesse de Normandie, une foule de nobles
dames, de demoiselles et d'enfants, s'taient jetes dans le March de
Meaux, environn de la Marne. De l elles voyaient et entendaient les
Jacques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient de peur. D'un
moment  l'autre, elles pouvaient tre forces, massacres.
Heureusement il leur vint un secours inespr. Le comte de Foix et le
captal de Buch (ce dernier au service des Anglais) revenaient de la
croisade de Prusse avec quelques cavaliers. Ils apprirent  Chlons le
danger de ces dames, et chevauchrent rapidement vers Meaux. Arrivs
dans le March, ils firent ouvrir tout arrire, et puis se mirent
au-devant de ces vilains, noirs et petits et trs mal arms, et
lancrent  eux de leurs lances et de leurs pes. Ceux qui toient
devant et qui sentoient les horions reculrent de _hideur_ et
tomboient les uns sur les autres. Alors issirent les gens d'armes hors
des barrires et les abattoient  grands monceaux et les tuoient ainsi
que btes et les reboutrent hors de la ville. Ils en mirent  fin
plus de sept mille et boutrent le feu en la dsordonne ville de
Meaux (9 juin 1358)[508].

[Note 508: Froissart.--Lire en regard des exagrations passionnes de
Froissart le rcit de M. Perrens, fait ici d'aprs le Trsor des
Chartes (1860).]

Les nobles firent partout main basse sur les paysans, sans s'informer
de la part qu'ils avaient prise  la Jacquerie; et ils firent, dit un
contemporain, tant de mal au pays, qu'il n'y avait pas besoin que les
Anglais vinssent pour la destruction du royaume. Ils n'auraient jamais
pu faire ce que firent les nobles de France[509].

[Note 509: Contin. G. de Nangis. _App._ 221.]

Ils voulaient traiter Senlis comme Meaux. Ils s'en firent ouvrir les
portes, disant venir de la part du rgent, puis ils se mirent  crier:
Ville prise! ville gagne. Mais ils trouvrent tous les bourgeois en
armes, et mme d'autres nobles qui dfendaient la ville. On lana sur
eux, par la pente rapide de la grande rue, des charrettes qui les
renversrent. L'eau bouillante pleuvait des fentres. Les uns
s'enfuirent  Meaux conter leur dconfiture et se faire moquer; les
autres qui restrent sur la place, ne feront plus de mal aux gens de
Senlis[510].

[Note 510: Qui vero mortui remanserunt, genti Silvanectensi amplius
non nocebunt. (_Idem._)]

C'est un prodige qu'au milieu de cette dvastation des campagnes,
Paris ne soit pas mort de faim. Cela fait grand honneur  l'habilet
du prvt des marchands. Il ne pouvait nourrir longtemps cette grande
et dvorante ville sans avoir pour lui la campagne; de l l'apparente
inconstance de sa conduite. Il s'allia aux Jacques, puis au roi de
Navarre, destructeur des Jacques. La cavalerie de ce prince lui tait
indispensable pour garder quelques routes libres, tandis que le
dauphin tenait la rivire. Il fit donner  Charles-le-Mauvais le titre
de capitaine de Paris (15 juin). Mais le prince lui-mme n'tait pas
libre. Il fut abandonn de plusieurs de ses gentilshommes qui ne
voulaient pas servir la canaille contre les honntes gens. Cependant
les bourgeois mmes tournaient contre lui; ils lui en voulaient
d'avoir dtruit les Jacques, et ils souponnaient bien que leur
capitaine ne faisait pas grand cas d'eux.

Cependant les vivres enchrissaient. Le dauphin, avec trois mille
lances, tait  Charenton et arrtait les arrivages de la Seine et de
la Marne. Les bourgeois sommrent le roi de Navarre de les dfendre,
de sortir, de faire enfin quelque chose. Il sortit, mais pour traiter.
Les deux princes eurent une longue et secrte entrevue et se
sparrent bons amis. Le roi de Navarre ayant encore os rentrer dans
Paris, ses plus dtermins partisans, et Marcel lui-mme, lui trent
le titre de capitaine de la ville. Il se retira en se plaignant fort;
Navarrais et bourgeois se querellrent, et il y eut quelques hommes de
tus.

La position de Marcel devenait mauvaise. Le dauphin tenait la haute
Seine, Charenton, Saint-Maur; le roi de Navarre, la basse,
Saint-Denis. Il battait toute la campagne. Les arrivages taient
impossibles. Paris allait touffer. Le roi de Navarre, qui le voyait
bien, se faisait marchander par les deux partis. La dauphine et
beaucoup de _bonnes_ gens, c'est--dire des seigneurs, des vques
s'entremettaient, allaient et venaient. On offrait au roi de Navarre
quatre cent mille florins, pourvu qu'il livrt Paris et Marcel[511].
Le trait tait dj sign, et une messe dite, o les deux princes
devaient communier de la mme hostie. Le roi de Navarre dclara qu'il
ne pouvait, n'tant pas  jeun[512].

[Note 511: Froissart.]

[Note 512: Secousse.]

Le dauphin lui promettait de l'argent. Marcel lui en donnait. Toutes
les semaines il envoyait  Charles-le-Mauvais deux charges d'argent
pour payer ses troupes. Il n'avait d'espoir qu'en lui; il l'allait
voir  Saint-Denis; il le conjurait de se rappeler que c'taient les
gens de Paris qui l'avaient tir de prison, et eux encore qui avaient
tu ses ennemis. Le roi de Navarre lui donnait de bonnes paroles; il
l'engageait  se bien pourvoir d'or et d'argent et  l'envoyer
hardiment  Saint-Denis, qu'il leur en rendrait bon compte[513].

[Note 513: Froissart.]

Ce roi des bandits ne pouvait, ne voulait sans doute les empcher de
piller. Les bourgeois voyaient leur argent s'en aller aux pillards, et
les vivres n'en venaient pas mieux. Le prvt tait toujours sur la
route de Saint-Denis, toujours en pourparlers. Cela leur donnait 
penser. De tant d'argent que levait Marcel, n'en gardait-il pas bonne
part? Dj on avait pilogu sur les salaires que les commissaires des
tats s'taient libralement attribus  eux-mmes[514].

[Note 514: _Ordonn._, III. Voyez aussi Villani.]

Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires avaient suivi la plupart
le roi de Navarre  Saint-Denis. D'autres taient rests  Paris pour
manger leur argent. Les bourgeois les voyaient de mauvais oeil. Il y
eut des batteries, et l'on en tua plus de soixante. Marcel, qui ne
craignait rien tant que de se brouiller avec le roi de Navarre, sauva
les autres en les emprisonnant, et le soir mme il les renvoya 
Saint-Denis[515]. Les bourgeois ne le lui pardonnrent pas.

[Note 515: _Chroniques de France._]

Cependant les Navarrais poussaient leurs courses jusqu'aux portes; on
n'osait plus sortir. Les Parisiens se fchrent; ils dclarrent au
prvt qu'ils voulaient chtier ces brigands. Il fallut leur
complaire, les faire sortir pour chercher les Navarrais. Ayant couru
tout le jour vers Saint-Cloud, ils revenaient fort las (c'tait le 22
juillet), tranant leurs pes, ayant dfait leurs bassinets[516], se
plaignant fort de n'avoir rien trouv, lorsqu'au fond d'un chemin ils
trouvent quatre cents hommes qui se lvent et tombent sur eux. Ils
s'enfuirent  toutes jambes, mais avant d'atteindre les portes il en
prit sept cents; d'autres encore furent tus le lendemain, lorsqu'ils
allaient chercher les morts. Cette dconfiture acheva de les exasprer
contre Marcel: c'tait sa faute, disaient-ils; il tait rentr avant
eux[517]; il ne les avait pas soutenus; probablement il avait averti
l'ennemi.

[Note 516: Et portoit l'un son bassinet en sa main, l'autre  son
col, les autres par lchet et ennui tranoient leurs pes ou les
portoient en charpe. (Froissart.)]

[Note 517: _App._ 222.]

Le prvt tait perdu. Sa seule ressource tait de se livrer au roi de
Navarre, lui et Paris, et le royaume s'il pouvait. Charles-le-Mauvais
touchait au but de son ambition[518]. Marcel aurait promis au roi de
Navarre de lui livrer les clefs de Paris, pour qu'il se rendt matre
de la ville et tut tous ceux qui lui taient opposs. Leurs portes
taient marques d'avance[519].

[Note 518: Ad hoc totis viribus anhelabat. (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 519: Le plus grave historien de ce temps, tmoin oculaire de
toute cette rvolution, le Continuateur de Guillaume de Nangis, qui
rapporte ces bruits, semble les rvoquer en doute: On a du moins,
dit-il, accus _depuis_ le prvt et ses amis de toutes ces choses.
Voy. Perrens, _tienne Marcel_ (1860).]

La nuit du 31 juillet au 1er aot, tienne Marcel entreprit de livrer
la ville qu'il avait mise en dfense, les murailles qu'il avait
bties. Jusque-l, il semble avoir toujours consult les chevins,
mme sur le meurtre des deux marchaux. Mais cette fois, il voyait que
les autres ne songeaient plus qu' se sauver en le perdant. Celui des
chevins sur lequel il comptait le plus, qui s'tait le plus
compromis, qui tait son compre, Jean Maillart, lui avait cherch
querelle le jour mme. Maillart s'entendit avec les chefs du parti du
dauphin, Ppin des Essarts et Jean de Charny, et tous trois, avec
leurs hommes, se trouvrent  la bastille Saint-Denis, que Marcel
devait livrer. Et s'en vinrent un peu avant minuit... et trouvrent
ledit prvt des marchands, les clefs de la porte en ses mains. Le
premier parler que Jean Maillart lui dit, ce fut que il lui demanda
par son nom: tienne, tienne, que faites-vous ci  cette heure? Le
prvt lui rpondit: Jean,  vous qu'en monte de savoir? je suis ci
pour prendre garde de la ville dont j'ai le gouvernement.--Par Dieu,
rpondit Jean Maillart, il ne va mie ainsi; mais n'tes ci  cette
heure pour nul bien; et je le vous montre, dit-il  ceux qui toient
de-lez (prs) lui, comment il tient les clefs des portes en ses mains
pour trahir la ville. Le prvt des marchands s'avana et dit: Vous
mentez.--Par Dieu! rpondit Jean Maillart, tratre, mais vous
mentez! Et tantt frit  lui et dit  ses gens:  la mort,  la
mort tout homme de son ct, car ils sont tratres. L eut grand
hutin et dur; et s'en ft volontiers le prvt des marchands fui s'il
et pu; mais il fut si ht qu'il ne put. Car Jean Maillart le frit
d'une hache sur la tte et l'abattit  terre, quoique ce ft son
compre, ni ne se partit de lui jusqu' ce qu'il ft occis et six de
ceux qui l toient, et le demeurant pris et envoy en prison[520].

[Note 520: Froissart.]

Selon une version plus vraisemblable, Marcel et cinquante-quatre de
ses amis qui taient venus avec lui tombrent frapps par des gardes
obscurs de la porte Saint-Antoine[521].

[Note 521: Voy. Perrens, _tienne Marcel_ (1860).]

Cependant les meurtriers s'en allrent, criant par la ville et
veillant le peuple. Le matin, tous taient assembls aux halles, o
Maillart les harangua. Il leur conta comment cette mme nuit, la ville
devait tre _courue_ et dtruite, si Dieu ne l'et veill lui et ses
amis, et ne leur et rvl la trahison. La foule apprit avec
saisissement le pril o elle avait t sans le savoir; tous
joignaient les mains et remerciaient Dieu[522].

[Note 522: _App._ 223.]

Telle fut la premire impression. Qu'on ne croie pas pourtant que le
peuple ait t ingrat pour celui qui avait tant fait pour lui. Le
parti de Marcel, qui comptait beaucoup d'hommes instruits et
loquents[523], survcut  son chef. Quelques mois aprs, il y eut une
conspiration pour venger Marcel. Le dauphin fit rendre  sa veuve tous
les meubles du prvt qui n'avaient pas t donns ou perdus dans le
moment qui suivit sa mort[524].

[Note 523: Multum solemnes et eloquentes quam plurimum et docti.
(Contin. G. de Nangis.) _App._ 224.]

[Note 524: _App._ 225.]

La carrire de cet homme fut courte et terrible. En 1356, il sauve
Paris, il le met en dfense. De concert avec Robert Le Coq, il dicte
au dauphin la fameuse ordonnance de 1357. Cette rforme du royaume par
l'influence d'une commune ne peut se faire que par des moyens
violents. Marcel est pouss de proche en proche  une foule d'actes
irrguliers et funestes. Il tire de prison Charles-le-Mauvais, pour
l'opposer au dauphin, mais il se trouve avoir donn un chef aux
bandits. Il met la main sur le dauphin, il lui tue ses conseillers,
les ennemis du roi de Navarre.

Abandonn des tats, il tue les tats en les faisant comme il les
veut, en crant des dputs, en remplaant les dputs des nobles par
des bourgeois de Paris[525]. Paris ne pouvait encore mener la France,
Marcel n'avait pas les ressources de la Terreur; il ne pouvait
assiger Lyon, ni guillotiner la Gironde. La ncessit des
approvisionnements le mettait dans la dpendance de la campagne. Il
s'allia aux Jacques, et les Jacques chouant, au roi de Navarre. Celui
 qui il s'tait donn, il essaya de lui donner le royaume; il y
prit.

[Note 525: _App._ 226.]

La doctrine classique du _Salus populi_, du droit de tuer les tyrans,
avait t atteste au commencement du sicle par le roi contre le
pape. Un demi-sicle est  peine coul; Marcel la tourne contre la
royaut elle-mme, contre les serviteurs de la royaut.

Cette tache sanglante dont la mmoire d'tienne Marcel est reste
souille ne peut nous faire oublier que notre vieille charte est en
partie son ouvrage. Il dut prir, comme ami du Navarrais, dont le
succs et dmembr la France; mais dans l'ordonnance de 1357 il vit
et vivra.

Cette ordonnance est le premier acte politique de la France, comme la
Jacquerie est le premier lan du peuple des campagnes. Les rformes
indiques dans l'ordonnance furent presque toutes accomplies par nos
rois. La Jacquerie, commence contre les nobles, continua contre
l'Anglais. La nationalit, l'esprit militaire naquirent peu  peu. Le
premier signe peut-tre de ce nouvel esprit se trouve, ds l'an 1359,
dans un rcit du Continuateur de Nangis. Ce grave tmoin, qui note
jour par jour tout ce qu'il voit et entend, sort de sa scheresse
ordinaire pour conter tout au long une de ces rencontres o le peuple
des campagnes, laiss  lui-mme, commena  s'enhardir contre
l'Anglais. Il s'y arrte avec complaisance: C'est, dit-il navement,
que la chose s'est passe prs de mon pays, et qu'elle a t mene
bravement par les paysans, par _Jacques Bonhomme_[526].

[Note 526: Per rusticos, seu _Jacques Bonhomme_, strenue expeditum.
(Contin. G. de Nangis.)]

Il y a un lieu assez fort au petit village prs Compigne, lequel
dpend du monastre de Saint-Corneille. Les habitants, voyant qu'il y
avait pril pour eux, si les Anglais s'en emparaient, l'occuprent,
avec la permission du rgent et de l'abb, et s'y tablirent avec des
armes et des vivres. D'autres y vinrent des villages voisins, pour
tre plus en sret. Ils jurrent  leur capitaine de dfendre ce
poste jusqu' la mort. Ce capitaine, qu'ils s'taient donn du
consentement du rgent, tait un des leurs, un grand et bel homme,
qu'on appelait Guillaume aux Allouettes. Il avait avec lui, pour le
servir, un autre paysan d'une force de membres incroyable, d'une
corpulence et d'une taille normes, plein de vigueur et d'audace, mais
avec cette grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de
lui-mme. On l'appelait Le Grand-Ferr[527]. Le capitaine le tenait
prs de lui, _comme sous le frein_, pour le lcher  propos. Ils
s'taient donc mis l deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui
gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les
Anglais, qui campaient  Creil, n'en tinrent grand compte, et dirent
bientt: Chassons ces paysans, la place est forte et bonne 
prendre. On ne s'aperut pas de leur approche, ils trouvrent les
portes ouvertes et entrrent hardiment. Ceux du dedans, qui taient
aux fentres, sont d'abord tout tonns de voir ces gens arms. Le
capitaine est bientt entour, bless mortellement. Alors Le
Grand-Ferr et les autres se disent: Descendons, vendons bien notre
vie; il n'y a pas de merci  attendre. Ils descendent en effet,
sortent par plusieurs portes et se mettent  frapper sur les Anglais,
comme s'ils battaient leur bl dans l'aire[528]; les bras s'levaient,
s'abattaient, et chaque coup tait mortel. Le Grand, voyant son matre
et capitaine frapp  mort, gmit profondment, puis il se porta entre
les Anglais et les siens qu'il dominait galement des paules, maniant
une lourde hache, frappant et redoublant si bien qu'il fit place
nette; il n'en touchait pas un qu'il ne fendt le casque ou n'abattt
les bras. Voil tous les Anglais qui se mettent  fuir; plusieurs
sautent dans le foss et se noient. Le Grand tue leur porte-enseigne
et dit  un de ses camarades de porter la bannire anglaise au foss.
L'autre lui montrant qu'il y avait encore une foule d'ennemis entre
lui et le foss: Suis-moi donc, dit Le Grand. Et il se mit  marcher
devant, jouant de la hache  droite et  gauche, jusqu' ce que la
bannire et t jete  l'eau... Il avait tu en ce jour plus de
quarante hommes... Quant au capitaine, Guillaume aux Allouettes, il
mourut de ses blessures, et ils l'enterrrent avec bien des larmes,
car il tait bon et sage... Les Anglais furent encore battus une autre
fois par Le Grand; mais cette fois hors des murs. Plusieurs nobles
anglais furent pris, qui auraient donn de bonnes ranons, si on les
et ranonns, _comme font les nobles_[529]; mais on les tua, afin
qu'ils ne fissent plus de mal. Cette fois Le Grand, chauff par cette
besogne, but de l'eau froide en quantit et fut saisi de la fivre. Il
s'en alla  son village, regagna sa cabane et se mit au lit, non
toutefois sans garder prs de lui sa hache de fer qu'un homme
ordinaire pouvait  peine lever. Les Anglais, ayant appris qu'il tait
malade, envoyrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa femme les vit
venir et se mit  crier:  mon pauvre Le Grand, voil les Anglais!
que faire?... Lui, oubliant  l'instant son mal, se lve, prend sa
hache et sort dans la petite cour: Ah! brigands, vous venez donc pour
me prendre au lit! vous ne me tenez pas encore... Alors, s'adossant 
un mur, il en tue cinq en un moment; les autres s'enfuient. Le Grand
se remit au lit; mais il avait chaud, il but encore de l'eau froide;
la fivre le reprit plus fort, et au bout de quelques jours, ayant
reu les sacrements de l'glise, il sortit du sicle et fut enterr au
cimetire de son village. Il fut pleur de tous ses compagnons, de
tout le pays; car, lui vivant, jamais les Anglais n'y seraient
venus[530].

[Note 527: Et juxta ejus corporis magnitudinem, habebat in se
humilitatem et reputationis intrinsec parvitatem, nomine Magnus
Ferratus. (_Idem._)]

[Note 528: Super Anglicos ita se habebant, ac si blada in horreis
more suo solito flagellassent. (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 529: Sicut nobiles viri faciunt. (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 530: Migravit de sculo... Quandiu vixisset, ad locum illum
Anglici non venissent. (Contin. G. de Nangis.)]

       *       *       *       *       *

Il est difficile de ne pas tre touch de ce naf rcit. Ces paysans,
qui ne se mettent en dfense qu'en demandant permission, cet homme
fort et humble, ce bon gant, qui obit volontiers, comme le saint
Christophe de la lgende, tout cela prsente une belle figure du
peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, imptueux,
aveugle, demi-homme et demi-taureau... Il ne sait ni garder ses
portes, ni se garder lui-mme de ses apptits. Quand il a battu
l'ennemi comme bl en grange, quand il l'a suffisamment charpent de
sa hache, et qu'il a pris chaud  la besogne, le bon travailleur, il
boit froid, et se couche pour mourir. Patience! sous la rude ducation
des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme.
Serre de plus prs tout  l'heure, et comme tenaille, elle
chappera, cessant d'tre elle-mme, et se transfigurant; Jacques
deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle.

Le mot vulgaire _un bon Franais_ date de l'poque des Jacques et de
Marcel[531]. La Pucelle ne tardera pas  dire: _Le coeur me saigne
quand je vois le sang d'un Franois._

[Note 531: Volo esse _bonus Gallicus_. (Contin. G. de Nangis, anno
1359.)]

Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai
commencement de la France. Depuis lors, nous avons une patrie. Ce sont
des Franais que ces paysans, n'en rougissez pas, c'est dj le peuple
franais, c'est vous,  France! Que l'histoire vous les montre beaux
ou laids, sous le capuce de Marcel, sous la jaquette des Jacques, vous
ne devez pas les mconnatre. Pour nous, parmi tous les combats des
nobles,  travers les beaux coups de lance o s'amuse l'insouciant
Froissart, nous cherchons ce pauvre peuple. Nous l'irons prendre dans
cette grande mle, sous l'peron des gentilshommes, sous le ventre
des chevaux. Souill, dfigur, nous l'amnerons tel quel au jour de
la justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire,  ce
vieux peuple du quatorzime sicle: Vous tes mon pre, vous tes ma
mre. Vous m'avez conu dans les larmes. Vous avez su la sueur et le
sang pour me faire une France. Bnis soyez-vous dans votre tombeau!
Dieu me garde de vous renier jamais!

Lorsque le dauphin rentra dans Paris, appuy sur le meurtrier, il y
eut, comme toujours en pareille circonstance, des cris, des
acclamations. Ceux qui le matin s'taient arms pour Marcel cachaient
leurs capuces rouges, et criaient plus fort que les autres[532].

[Note 532: Illa rubea capucia, qu antea pompose gerebantur,
abscondita.. (Contin. G. de Nangis.)]

Avec tout ce bruit, il n'y avait pas beaucoup de gens qui eussent
confiance au dauphin. Sa longue taille maigre, sa face ple et son
_visage longuet_[533] n'avaient jamais plu au peuple. On n'en
attendait ni grand bien, ni grand mal; il y eut cependant des
confiscations et des supplices contre le parti de Marcel[534]. Pour
lui, il n'aimait, il ne hassait personne. Il n'tait pas facile de
l'mouvoir. Au moment mme de son entre, un bourgeois s'avana
hardiment et dit tout haut: Par Dieu! sire, si j'en fusse cru, vous
n'y fussiez entr; mais on y fera peu pour vous. Le comte de
Tancarville voulait tuer le vilain; le prince le retint et rpondit:
On ne vous en croira pas, beau sire[535].

[Note 533: De corsage estoit hault et bien form, droit et l par les
espaules, et haingre par les flans; groz bras et beauls membres,
visage un peu longuet, grant front et large; la chire ot assez pale,
et croy que ce, et ce qu'il estoit moult maigre, luy estoit venu par
accident de maladie; chault, furieus en nul cas n'estoit trouv.
(Christ. de Pisan.)]

[Note 534: _App._ 227.]

[Note 535: Pensa ce prudent prince, ajoute Christine de Pisan, que si
l'on tuoit cet homme, la ville se fust bien pu mouvoir.]

La situation de Paris n'tait pas meilleure. Le dauphin n'y pouvait
rien. Le roi de Navarre occupait la Seine au-dessus et au-dessous. Il
ne venait plus de bois de la Bourgogne, ni rien de Rouen. On ne se
chauffait qu'en coupant des arbres[536]. Le setier de bl, qui se
donne ordinairement pour douze sols, dit le chroniqueur, se vend
maintenant trente livres et plus.--Le printemps fut beau et doux,
nouveau chagrin pour tant de pauvres gens des campagnes qui taient
enferms dans Paris, et qui ne pouvaient cultiver leurs champs, ni
tailler leurs vignes[537].

[Note 536: _App._ 228.]

[Note 537: Vine qu amnissimum illum desideratum liquorem
ministrant, qui ltificare solet cor hominis... non cultivat.
(Contin. G. de Nangis.)]

Il n'y avait pas moyen de sortir. Les Anglais, les Navarrais couraient
le pays. Les premiers s'taient tablis  Creil, qui les rendait
matres de l'Oise. Ils prenaient partout des forts, sans s'inquiter
des trves. Les Picards essayaient de leur rsister. Mais les gens de
Touraine, d'Anjou et de Poitou leur achetaient des sauf-conduits, leur
payaient des tributs[538].

[Note 538: _App._ 229.]

Le roi de Navarre, en voyant les Anglais se fixer ainsi au coeur du
royaume, finit par en tre lui-mme plus effray que le dauphin. Il
fit sa paix avec lui, sans stipuler aucun avantage, et promit d'tre
_bon Franais_[539]. Les Navarrais n'en continurent pas moins de
ranonner les bateaux sur la haute Seine. Toutefois cette
rconciliation du dauphin et du roi de Navarre donnait  penser aux
Anglais. En mme temps, des Normands, des Picards, des Flamands,
firent ensemble une expdition pour dlivrer, disaient-ils, le roi
Jean[540]. Ils se contentrent de brler une ville anglaise. Du moins
les Anglais surent aussi ce que c'taient que les maux de la guerre.

[Note 539: Volo esse bonus Gallicus de ctero. (Cont. G. de
Nangis.)]

[Note 540: Posuerunt se in mare, ut ad Angliam invadendum
transfretarent. (_Idem._)]

Les conditions qu'ils voulaient d'abord imposer  la France taient
monstrueuses, inexcutables. Ils demandaient non seulement tout ce qui
est en face d'eux, Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponthieu, non
seulement l'Aquitaine (Guyenne, Bigorre, Agnois, Quercy, Prigord,
Limousin, Poitou, Saintonge, Aunis), mais encore la Touraine, l'Anjou,
et de plus la Normandie; c'est--dire qu'il ne leur suffisait pas
d'occuper le dtroit, de fermer la Garonne; ils voulaient aussi
fermer la Loire et la Seine, boucher le moindre jour par o nous
voyons l'Ocan, crever les yeux de la France.

Le roi Jean avait sign tout, et promis de plus quatre millions d'cus
d'or pour sa ranon. Le dauphin, qui ne pouvait se dpouiller ainsi,
fit refuser le trait par une assemble de quelques dputs des
provinces, qu'il appela tats gnraux. Ils rpondirent que le roi
Jean demeurt encore en Angleterre, et que quand il plairoit  Dieu,
il y pourvoiroit de remde[541].

[Note 541: Froissart.]

Le roi d'Angleterre se mit en campagne, mais cette fois pour conqurir
la France. Il voulait d'abord aller  Reims, et s'y faire sacrer[542].
Tout ce qu'il y avait de noblesse en Angleterre l'avait suivi  cette
expdition. Une autre arme l'attendait  Calais, sur laquelle il ne
comptait pas. Une foule d'hommes d'armes et de seigneurs d'Allemagne
et des Pays-Bas, entendant dire qu'il s'agissait d'une conqute, et
esprant un partage comme celui de l'Angleterre par les compagnons de
Guillaume-le-Conqurant, avaient voulu tre aussi de la fte. Ils
croyaient dj tant gagner qu'ils ne seroient jamais pauvres[543].
Ils attendirent douard jusqu'au 28 octobre, et il eut grand'peine 
s'en dbarrasser. Il fallut qu'il les aidt  retourner chez eux,
qu'il leur prtt de l'argent,  ne jamais rendre.

[Note 542: Contin. G. de Nangis.]

[Note 543: Froissart.]

douard avait amen avec lui six mille gens d'armes couverts de fer,
son fils, ses trois frres, ses princes, ses grands seigneurs. C'tait
comme une migration des Anglais en France. Pour faire la guerre
confortablement, ils tranaient six mille chariots, des fours, des
moulins, des forges, toute sorte d'ateliers ambulants. Ils avaient
pouss la prcaution jusqu' se munir de meutes pour chasser, et de
nacelles de cuir pour pcher en carme[544]. Il n'y avait rien, en
effet,  attendre du pays, c'tait un dsert; depuis trois ans, on ne
semait plus[545]. Les villes, bien fermes, se gardaient elles-mmes;
elles savaient qu'il n'y avait pas de merci  attendre des Anglais.

[Note 544: Froissart.]

[Note 545: _Idem._]

Du 28 octobre au 30 novembre, ils cheminrent  travers la pluie et la
boue, de Calais  Reims. Ils avaient compt sur les vins. Mais il
pleuvait trop; la vendange ne valut rien. Ils restrent sept semaines
 se morfondre devant Reims, gtrent le pays tout autour; mais Reims
ne bougea pas. De l ils passrent devant Chlons, Bar-le-Duc, Troyes;
puis ils entrrent dans le duch de Bourgogne. Le duc composa avec eux
pour deux cent mille cus d'or. Ce fut une bonne affaire pour
l'Anglais, qui autrement n'et rien tir de toute cette grande
expdition.

Il vint camper tout prs de Paris, fit ses pques  Chanteloup,
et approcha jusqu'au Bourg-la-Reine. De la Seine jusqu' tampes,
dit le tmoin oculaire, il n'y a plus un seul homme. Tout s'est
rfugi aux trois faubourgs de Saint-Germain, Saint-Marcel et
Notre-Dame-des-Champs... Montlhry et Longjumeau sont en feu... On
distingue dans tous les alentours la fume des villages, qui monte
jusqu'au ciel... Le saint jour de Pques, j'ai vu aux Carmes officier
les prtres de dix Communes... Le lendemain, on a ordonn de brler les
trois faubourgs, et permis  tout homme d'y prendre ce qu'il pourrait,
bois, fer, tuiles et le reste. Il n'a pas manqu de gens pour le faire
bien vite. Les uns pleuraient, les autres riaient...--Prs de
Chanteloup, douze cents personnes, hommes, femmes et enfants, s'taient
enferms dans une glise. Le capitaine, craignant qu'ils ne se
rendissent, a fait mettre le feu... Toute l'glise a brl. Il ne s'en
est pas sauv trois cents personnes. Ceux qui sautaient par les fentres
trouvaient en bas les Anglais qui les tuaient et se moquaient d'eux pour
s'tre brls eux-mmes. J'ai appris ce lamentable vnement d'un homme
qui avait chapp, par la volont de Notre-Seigneur, et qui en
remerciait Dieu[546].

[Note 546: Contin. G. de Nangis.]

Le roi d'Angleterre n'osa attaquer Paris[547]. Il s'en alla vers la
Loire, sans avoir pu combattre ni gagner aucune place. Il consolait
les siens en leur promettant de les ramener devant Paris aux
vendanges. Mais ils taient fatigus de cette longue campagne d'hiver.
Arrivs prs de Chartres, ils y prouvrent un terrible orage, qui mit
leur patience  bout. douard y fit voeu, dit-on, de rendre la paix
aux deux peuples. Le pape l'en suppliait. Les nobles de France, ne
touchant plus rien de leurs revenus, priaient le rgent de traiter 
tout prix. Le roi Jean, sans doute, pressait aussi son fils. Aux
confrences de Brtigny, ouvertes le 1er mai, les Anglais demandrent
d'abord tout le royaume; puis tout ce qu'avaient eu les Plantagenets
(Aquitaine, Normandie, Maine, Anjou, Touraine). Ils cdrent enfin sur
ces quatre dernires provinces; mais ils eurent l'Aquitaine comme
libre souverainet, et non plus comme fief. Ils acquirent au mme
titre ce qui entourait Calais, les comts de Ponthieu et de Guines, et
la vicomt de Montreuil. Le roi payait l'norme ranon de trois
millions d'cus d'or, six cent mille cus sous quatre mois, avant de
sortir de Calais, et quatre cent mille par an dans les six annes
suivantes. L'Angleterre, aprs avoir tu et dmembr la France,
continuait  peser dessus, de sorte que, s'il restait un peu de vie et
de moelle, elle pt encore la sucer.

[Note 547: _App._ 230.]

Ce dplorable trait excita  Paris une folle joie. Les Anglais qui
l'apportrent pour le faire jurer au dauphin, furent accueillis comme
des anges de Dieu. On leur donna en prsent ce qu'on avait de plus
prcieux, des pines de la couronne du Sauveur, qu'on gardait  la
Sainte-Chapelle. Le sage chroniqueur du temps cde ici 
l'entranement gnral.  l'approche de l'Ascension, dit-il, au temps
o le Sauveur, ayant remis la paix entre son Pre et le genre humain,
montait au ciel dans la jubilation, il ne souffrit pas que le peuple
de France demeurt afflig... Les confrences commencrent le dimanche
o l'on chante  l'glise: _Cantate._ Le dimanche o l'on chante:
_Vocem jucunditatis_, le rgent et les Anglais allrent jurer le
trait  Notre-Dame. Ce fut une joie ineffable pour le peuple. Dans
cette glise et dans toutes celles de Paris, toutes les cloches,
mises en branle, mugissaient dans une pieuse harmonie; le clerg
chantait en toute joie et dvotion: _Te Deum laudamus..._ Tous se
rjouissaient, except peut-tre ceux qui avaient fait de gros gains
dans les guerres, par exemple les armuriers... Les faux tratres, les
brigands craignaient la potence. Mais de ceux-ci n'en parlons
plus[548].

[Note 548: Contin. G. de Nangis.]

La joie ne dura gure. Cette paix, tant souhaite, fit pleurer toute
la France. Les provinces que l'on cdait ne voulaient pas devenir
anglaises. Que l'administration des Anglais ft pire ou meilleure,
leur insupportable morgue les faisait partout dtester. Les comtes de
Prigord, de Comminges, d'Armagnac, le sire d'Albret et beaucoup
d'autres disaient avec raison que le seigneur n'avait pas droit de
donner ses vassaux. La Rochelle, d'autant plus franaise que Bordeaux
tait anglais, supplia le roi, au nom de Dieu, de ne pas l'abandonner.
Les Rochellais disaient qu'ils aimeraient mieux tre taills tous les
ans _de la moiti de leur chevance_, et encore nous nous soumettrons
aux Anglais des lvres, mais de coeur jamais[549].

[Note 549: _App._ 231.]

Ceux qui restaient Franais n'en taient que plus misrables. La
France tait devenue une ferme de l'Angleterre. On n'y travaillait
plus que pour payer les sommes prodigieuses par lesquelles le roi
s'tait rachet. Nous avons encore, au Trsor des Chartes, les
quittances de ces payements. Ces parchemins font mal  voir; ce que
chacun de ces chiffons reprsente de sueur, de gmissements et de
larmes, on ne le saura jamais. Le premier (24 octobre 1360) est la
quittance des _dpens de garde_ du roi Jean,  dix mille raux par
mois[550]: cette noble hospitalit, tant vante des historiens,
douard se la faisait payer; le gelier, avant la ranon, se faisait
compter _la pistole_. Puis vient une effroyable quittance de 400.000
cus d'or (mme date). Puis, quittance de 200.000 cus d'or
(dcembre). Autre de 100.000 (1361, Toussaint); autre de 200.000
encore, et de plus, de 57.000 moutons d'or, pour complter les 200.000
promis par la Bourgogne (21 fvrier).--En 1362: 198.000; 30.000;
60.000; 200.000.--Les payements se continuent jusqu'en 1368.--Mais
nous sommes bien loin d'avoir toutes les quittances. Les ranons de la
noblesse montaient peut-tre  une somme aussi considrable.

[Note 550: _Archives_, section hist., J, 639-640.--Voir la _Ranon du
roi Jean_ par M. Dessalles, curieux et savant.]

Le premier payement n'aurait pu se faire, si le roi n'et trouv une
honteuse ressource. En mme temps qu'il donnait des provinces, il
donna un de ses enfants. Les Visconti, les riches tyrans de Milan,
avaient la fantaisie d'pouser une fille de France. Ils imaginaient
que cela les rendrait plus respectables en Italie. Ce froce Galas
qui allait  la chasse aux hommes dans les rues, qui avait jet des
prtres tout vivants dans un four, demanda pour son fils, g de dix
ans, une fille de Jean qui en avait onze. Au lieu de recevoir une dot,
il en donnait une: trois cent mille florins en pur don, et autant
pour un comt en Champagne. Le roi de France, dit Matteo Villani,
vendit sa chair et son sang[551]. La petite Isabelle fut change, en
Savoie, contre les florins. L'enfant ne se laissa pas donner aux
Italiens de meilleure grce que La Rochelle aux Anglais.

[Note 551: _App._ 232.]

Ce malheureux argent d'Italie servit  faire sortir le roi de Calais.
Il en sortit pauvre et nu. Il lui fallut, au 5 dcembre (1360),
imposer une aide nouvelle  ce peuple ruin. Les termes de
l'ordonnance sont remarquables. Le roi demande, en quelque sorte,
pardon  son peuple de lui parler d'argent. Il rappelle, en remontant
jusqu' Philippe-de-Valois, tous les maux qu'il a soufferts, _lui et
son peuple; il a abandonn  l'aventure de la bataille son propre
corps et ses enfants_; il a trait  Brtigny, _non pas pour sa
dlivrance tant seulement, mais pour viter la perdition de son
royaume et de son bon peuple_. Il assure qu'il va faire bonne et
loyale justice, qu'il supprimera tout nouveau page, qu'il fera bonne
et forte monnaie d'or et d'argent, _et noire monnaie par laquelle on
pourra faire plus aisment des aumnes aux pauvres gens_. Nous avons
ordonn et ordonnons que nous prendrons sur ledit peuple de langue
d'Oil ce qui nous est ncessaire, _et qui ne grevera pas tant notre
peuple comme feroit la mutation de notre monnaie_, savoir: 12 deniers
par livre sur les marchandises, ce que payera le vendeur, une aide du
cinquime sur le sel, du treizime sur le vin et les autres
breuvages. Duquel aide, _pour la grande compassion que nous avons de
notre peuple_, nous nous contenterons; et elle sera leve seulement
jusqu' la perfection et l'entrinement de la paix.

Quelque douce et paternelle que ft la demande, le peuple n'en tait
pas plus en tat de payer: tout argent avait disparu. Il fallut
s'adresser aux usuriers, aux juifs, et cette fois leur donner un
tablissement fixe. On leur assura un sjour de vingt annes. Un
prince du sang tait tabli gardien de leurs privilges, et il se
chargeait spcialement de _les faire payer de leurs dettes_. Ces
privilges taient excessifs. Nous en parlerons ailleurs. Pour les
acqurir, ils devaient payer vingt florins en rentrant dans ce
royaume, et de plus sept par an. Un Manass, qui prenait en ferme
toute la juiverie, devait avoir pour sa peine un norme droit de deux
florins sur les vingt, et d'un par an sur les sept.

Les tristes et vides annes qui suivent, 1361, 1362, 1363, ne
prsentent au dehors que les quittances de l'Anglais, au dedans que la
chert des vivres, les ravages des brigands, la terreur d'une comte,
une grande et effroyable mortalit. Cette fois, le mal atteignait les
hommes, les enfants, plutt que les vieillards et les femmes. Il
frappait de prfrence la force et l'espoir des gnrations. On ne
voyait que mres en pleurs, que veuves, que femmes en noir[552].

[Note 552: Contin. G. de Nangis.]

La mauvaise nourriture tait pour beaucoup dans l'pidmie. On
n'amenait presque rien aux villes. On ne pouvait plus aller de Paris 
Orlans, ni  Chartres; le pays tait infest de Gascons et de
Bretons[553].

[Note 553: Les brigands avaient surpris un fort prs de Corbeil.
Beaucoup d'hommes d'armes se chargrent de le reprendre et firent
encore plus de mal au pays; les dfenseurs nuisaient plus que les
ennemis; les chiens aidaient les loups  manger le troupeau. Le
Continuateur de Nangis raconte la fable.]

Les nobles qui revenaient d'Angleterre et qui se sentaient mpriss
n'taient pas moins cruels que ces brigands. La ville de Pronne, qui
s'tait bravement garde elle-mme, prit querelle avec Jean d'Artois.
Ce fut comme une croisade des nobles contre le peuple. Jean d'Artois,
soutenu par le frre du roi et par la noblesse, prit  sa solde des
Anglais; il assigea Pronne, la prit, la brla. Ils traitrent de
mme Chauny-sur-Oise, et d'autres villes.--En Bourgogne, les nobles
servaient eux-mmes de guide aux bandes qui pillaient le pays[554].
Les brigands de toute nation se disant Anglais, le roi dfendait de
les attaquer. Il pria douard d'en crire  ses lieutenants[555].

[Note 554: Ils avoient de leur accord aucuns chevaliers et cuyers du
pays, qui les menoient et conduisoient. (Froissart.)]

[Note 555: Mais les pillards n'en tenoient compte, et disoient qu'ils
faisoient la guerre en l'ombre et nom du roi de Navarre. (_Idem._)]

Ces pillards s'appelaient eux-mmes les Tard-Venus; venus aprs la
guerre, il leur fallait aussi leur part. La principale compagnie
commena en Champagne et en Lorraine, puis elle passa en Bourgogne: le
chef tait un Gascon, qui voulait, comme l'Archiprtre, les mener voir
le pape  Avignon, en passant par le Forez et le Lyonnais. Jacques de
Bourbon, qui se trouvait alors dans le Midi, tait intress 
dfendre le Forez, pays de ses neveux et de sa soeur.--Ce prince,
gnralement aim, runit bientt beaucoup de noblesse. Il avait avec
lui le fameux Archiprtre, qui avait laiss le commandement des
compagnies. S'il et suivi les conseils de cet homme, il les aurait
dtruites. tant venu en prsence  Brignais, prs Lyon, il donna dans
un pige grossier, crut l'ennemi moins fort qu'il n'tait, l'attaqua
sur une montagne, et fut tu avec son fils, son neveu et nombre des
siens (2 avril 1362). Cette mort toutefois fut glorieuse. Le premier
titre des Capets est la mort de Robert-le-Fort  Brisserte; celui des
Bourbons, la mort de Jacques  Brignais: tous deux tus en dfendant
le royaume contre les brigands.

Les compagnies n'avaient plus rien  craindre, elles couraient les
deux rives du Rhne. Un de leurs chefs s'intitulait: Ami de Dieu,
ennemi de tout le monde[556]. Le pape, tremblant dans Avignon,
prchait la croisade contre eux. Mais les croiss se joignaient plutt
aux compagnies[557]. Heureusement pour Avignon, le marquis de
Montferrat, membre de la ligue Toscane contre les Visconti, en prit
une partie  sa solde, et les mena en Italie, o ils portrent la
peste. Le pape, pour dcider leur dpart, leur donna 30.000 florins et
l'absolution[558].

[Note 556: Froissart.]

[Note 557: _App._ 233.]

[Note 558: Dont le roi Jean et tout le royaume furent grandement
rjouis... mais encore en retournrent assez en Bourgogne.
(Froissart.)]

La mortalit qui dpeuplait le royaume lui donna au moins un bel
hritage. Le jeune duc de Bourgogne mourut, ainsi que sa soeur; la
premire maison de Bourgogne se trouva teinte: la succession
comprenait les deux Bourgognes, l'Artois, les comts d'Auvergne et de
Boulogne. Le plus proche hritier tait le roi de Navarre. Il
demandait qu'on lui laisst prendre possession de la Bourgogne, ou au
moins de la Champagne qu'il rclamait depuis si longtemps. Il n'eut ni
l'une ni l'autre. Il tait impossible de remettre ces provinces  un
roi tranger,  un prince si odieux. Jean les dclara runis  son
domaine[559], et partit pour en prendre possession, cheminant 
petites journes et  grands dpens, et sjournant de ville en ville,
de cit en cit, en la duch de Bourgogne[560].

[Note 559: _App._ 234.]

[Note 560: Froissart.]

Il y apprit, sans aller plus vite, la mort de Jacques de Bourbon. Vers
la fin de l'anne, il descendit  Avignon, et y passa six mois dans
les ftes. Il esprait y faire une nouvelle conqute en pleine paix.
Jeanne de Naples, comtesse de Provence, celle qui avait laiss tuer
son premier mari, se trouvait veuve du second. Jean prtendait tre le
troisime. Il tait veuf lui-mme; il n'avait encore que
quarante-trois ans. Captif, mais aprs une belle rsistance, ce roi
soldat[561] intressait la chrtient, comme Franois Ier aprs Pavie.
Le pape ne se soucia pas de faire un roi de France matre de Naples et
de la Provence. Il donna  cette reine de trente-six ans un tout jeune
mari, non pas un fils de France, mais Jacques d'Aragon, fils du roi
dtrn de Majorque.

[Note 561: Voy. la _Chronique en prose de Duguesclin_.]

Pour consoler Jean, le pape l'encouragea dans un projet qui semblait
insens au premier coup d'oeil, mais qui et effectivement relev sa
fortune. Le roi de Chypre tait venu  Avignon demander des secours,
proposer une croisade. Jean prit la croix, et une foule de grands
seigneurs avec lui[562]. Le roi de Chypre alla proposer la croisade en
Allemagne; Jean en Angleterre. Un de ses fils, donn en otage, venait
de rentrer en France, au mpris des traits. Le retour de Jean 
Londres avait l'apparence la plus honorable. Il semblait rparer la
faute de son fils. Quelques-uns prtendaient qu'il n'y allait que par
ennui des misres de la France, ou pour revoir quelque belle
matresse[563]. Cependant les rois d'cosse et de Danemark devaient
venir l'y trouver. Comme roi de France, il prsidait naturellement
toute assemble de rois. Humili par le nouveau systme de guerre que
les Anglais avaient mis en pratique, le roi de France et repris, par
la croisade, sous le vieux drapeau du moyen ge, le premier rang dans
la chrtient. Il aurait entran les compagnies, il en aurait dlivr
la France[564]. Les Anglais mmes et les Gascons, malgr la mauvaise
volont du roi d'Angleterre qui allguait son ge pour ne pas prendre
la croix[565], disaient hautement au roi de Chypre que c'toit
vraiment un voyage o tous gens de bien et d'honneur devoient
entendre, et que s'il plaisoit  Dieu que le passage ft ouvert, il ne
le feroit pas seul. La mort de Jean dtruisit ces esprances. Aprs
un hiver pass  Londres en ftes et en grands repas, il tomba malade,
et mourut regrett, dit-on, des Anglais, qu'il aimait lui-mme, et
auxquels il s'tait attach, simple qu'il tait et sans fiel, pendant
sa longue captivit. douard lui fit faire de somptueuses funrailles
 Saint-Paul de Londres. On y brla, selon des tmoins oculaires,
quatre mille torches de douze pieds de haut, et quatre mille cierges
de dix livres pesant.

[Note 562: Aprs la prdication faite, qui fut moult humble et moult
douce et dvote, le roi de France par grand'dvotion emprit la
croix,... et pria doucement le pape qu'il lui voulzist accorder.
(Froissart.)]

[Note 563: Causa joci, dit le svre historien du temps. (Contin. G.
de Nangis.)]

[Note 564: Pour traire hors du royaume toutes manires de gens
d'armes appeles compagnies... et pour sauver leurs mes.
(Froissart.)]

[Note 565: _App._ 235.]

La France, toute mutile et ruine qu'elle tait, se retrouvait
encore, de l'aveu de ses ennemis, la tte de la chrtient. C'est son
sort,  cette pauvre France, de voir de temps  autre l'Europe
envieuse s'ameuter contre elle, et conjurer sa ruine. Chaque fois, ils
croient l'avoir tue; ils s'imaginent qu'il n'y aura plus de France;
ils tirent ses dpouilles au sort, ils arracheraient volontiers ses
membres sanglants. Elle s'obstine  vivre; elle refleurit. Elle
survcut en 1361, mal dfendue, trahie par sa noblesse; en 1709,
vieillie de la vieillesse de son roi; en 1815 encore, quand le monde
entier l'attaquait... Cet accord obstin du monde contre la France
prouve sa supriorit mieux que des victoires. Celui contre lequel
tous sont facilement d'accord, c'est qu'apparemment il est le
premier.




CHAPITRE IV

Charles V (1364-1380).--Expulsion des Anglais.


Le jeune roi tait n vieux. Il avait de bonne heure beaucoup vu,
beaucoup souffert. De sa personne, il tait faible et malade. Tel
royaume, tel roi. On disait que Charles-le-Mauvais l'avait empoisonn;
il en tait rest ple, et avait une main enfle, ce qui l'empchait
de tenir la lance. Il ne chevauchait gure, mais plutt se tenait 
Vincennes,  son htel de Saint-Paul,  sa royale librairie du Louvre.
Il lisait, il oyait les habiles, il avisait froidement. On l'appela le
_Sage_, c'est--dire le lettr, le clerc, ou bien encore l'avis,
l'astucieux. Voil le premier roi moderne, un roi assis, comme
l'effigie royale est sur les sceaux. Jusque-l on se figurait qu'un
roi devait monter  cheval. Philippe-le-Bel lui-mme, avec son
chancelier Pierre Flotte, tait all se faire battre  Courtrai.
Charles V combattit mieux de sa chaise. Conqurant dans sa chambre,
entre ses procureurs, ses juifs et ses astrologues, il dfit les
fameux chevaliers, et les compagnies encore plus redoutables. De la
mme plume, il signa les traits qui ruinaient l'Anglais, et minuta
les pamphlets qui devaient ruiner le pape, livrer au roi les biens
d'glise.

Ce mdecin malade du royaume avait  le gurir de trois maux, dont le
moindre semblait mortel: l'Anglais, le Navarrais, les compagnies. Il
se dbarrassa du premier, comme on l'a vu, en le solant d'or, en
patientant jusqu' ce qu'il ft assez fort. Le Navarrais fut battu,
puis pay, loign; on lui fit esprer Montpellier. Les compagnies
s'coulrent vers l'Espagne.

Charles V s'aida d'abord de ses frres; il leur confia les provinces
les plus excentriques, le Languedoc au duc d'Anjou, la Bourgogne 
Philippe-le-Hardi[566]. Il ne s'occupa que du centre. Mais il lui
fallait un bras, une pe. Il n'y avait gure alors d'esprit militaire
que parmi les Bretons et les Gascons. On clbrait le combat des
Trente, o les Bretons avaient vaincu les Anglais[567]. Le roi
s'attacha un brave Breton de Dinan, le sire Bertrand Duguesclin[568],
qu'il avait vu lui-mme au sige de Melun, et qui combattait pour la
France depuis 1357.

[Note 566: Il confirma le don que son pre avait fait de la Bourgogne
 Philippe-le-Hardi.]

[Note 567: _App._ 236.]

[Note 568: En ce temps s'armoit et toit toujours Franois, un
chevalier de Bretagne qui s'appeloit messire Bertrand Duguesclin.
(Froissart.) _App._ 237.]

La vie de ce fameux chef de compagnies qui dlivra la France des
compagnies et des Anglais a t chante, c'est--dire gte et
obscurcie, dans une sorte d'pope chevaleresque que l'on composa
probablement pour ranimer l'esprit militaire de la noblesse. Nos
histoires de Duguesclin ne sont gure que des traductions en prose de
cette pope. Il n'est pas facile de dgager de cette posie ce
qu'elle prsente de srieux, de vraiment historique. Nous en croirons
volontiers le pome et les romans en tout ce qui se rapproche du
caractre bien connu des Bretons. Nous pourrons les croire encore dans
les aveux qu'ils font contre leur hros. Ils avouent d'abord qu'il
tait laid: De moyenne stature, le visage brun, le nez camus, les
yeux verts, large d'paules, longs bras et petites mains. Ils disent
qu'il tait ds son enfance mauvais garon, rude, malicieux et divers
en couraige, qu'il assemblait les enfants, les partageait en troupes,
qu'il battait et blessait les autres. Il fut quelque temps enferm par
son pre. Cependant une religieuse avait prdit de bonne heure que cet
enfant serait un fameux chevalier. Il fut encore encourag par les
prdictions d'une certaine demoiselle Tiphaine que les Bretons
croyaient sorcire, et que plus tard il pousa. Cet intraitable
batailleur tait pourtant, comme sont volontiers les Bretons, bon
enfant et prodigue, souvent riche, souvent ruin, donnant parfois tout
ce qu'il avait pour racheter ses hommes; mais en revanche avide et
pillard, rude en guerre et sans quartier. Comme les autres capitaines
de ce temps, il prfrait la ruse  tout autre moyen de vaincre, et
restait toujours libre de sa parole et de sa foi. Avant la bataille,
il tait homme de tactique, de ressource et d'engin subtil. Il savait
prvoir et pourvoir. Mais une fois qu'il y tait, la tte bretonne
reparaissait, il plongeait dans la mle, et si loin qu'il ne pouvait
pas toujours s'en retirer. Deux fois il fut pris et paya ranon.

La premire affaire pour le nouveau roi, c'tait de redevenir matre
du cours de la Seine. Mantes et Meulan taient au roi de Navarre;
Boucicaut et Duguesclin les prirent par une insigne perfidie. Les deux
villes payrent tout le mal que les Navarrais avaient fait aux
Parisiens. Les bourgeois eurent la satisfaction d'en voir pendre
vingt-huit  Paris.

Les Navarrais, fortifis d'Anglais et de Gascons sous le captal de
Buch, voulaient se venger, et faire quelque chose pour empcher le roi
d'aller  Reims. Duguesclin vint bientt au-devant avec une bonne
troupe de Franais, de Bretons, et aussi de Gascons. Le captal recula
vers vreux. Il s'arrta  Cocherel, sur un monticule; mais Duguesclin
eut l'adresse de lui ter l'avantage du terrain. Il sonna la retraite
et fit semblant de fuir. Le captal ne put empcher ses Anglais de
descendre; ils taient trop fiers pour couter un gnral gascon,
quoique grand seigneur et de la maison de Foix. Il fallut qu'il obt
 ses soldats, et les suivt en plaine. Alors Duguesclin fit
volte-face; les Gascons qu'il avait de son ct avaient fait, 
trente, la partie d'enlever le captal du milieu de ses troupes. Les
autres chefs navarrais furent tus, la bataille gagne[569].

[Note 569: _App._ 238.]

Gagne le 16 mai, elle fut connue le 18  Reims, la veille mme du
sacre; belle _trenne_ de la nouvelle royaut. Charles V donna 
Duguesclin une rcompense telle que jamais roi n'en avait donn: un
tablissement de prince, le comt mme de Longueville, hritage du
frre du roi de Navarre. En mme temps, il faisait couper la tte au
sire de Saquenville, l'un des principaux conseillers du Navarrais. Il
ne traitait pas mieux les Franais qui se trouvaient parmi les gens
des compagnies. On commena  se souvenir que le brigandage tait un
crime.

La guerre de Bretagne finit l'anne suivante. Charles de Blois se
rsignait au partage de la Bretagne; mais sa femme n'y consentit pas.
Le roi de France prta Duguesclin et mille lances  Charles. Le prince
de Galles envoya  Montfort le brave Chandos, deux cents lances,
autant d'archers, auxquels se joignirent beaucoup de chevaliers
anglais[570].

[Note 570: _App._ 239.]

Montfort et les Anglais taient sur une hauteur, comme le prince de
Galles  Poitiers. Charles de Blois ne s'en inquita pas. Ce prince
dvot, qui croyait aux miracles et qui en faisait, avait refus au
sige de Quimper de se retirer devant le flux. Si c'est la volont de
Dieu, disait-il, la mare ne nous fera aucun mal. Il ne s'arrta pas
plus devant la montagne  Auray que devant le flux  Quimper.

Charles de Blois tait le plus fort. Beaucoup de Bretons, mme de la
Bretagne bretonnante, se joignirent  lui, sans doute en haine des
Anglais[571]. Duguesclin avait rang cette arme dans un ordre
admirable. Chaque homme d'armes, dit Froissart, portait sa lance droit
devant lui, taille  la mesure de cinq pieds, et une hache forte,
dure, et bien acre,  petit manche... Et s'en venoient ainsi tout
bellement le pas. Ils chevauchoient si serrs, qu'on n'et pu jeter
une balle de paume qu'elle ne tombt sur les pointes des lances. Jean
Chandos regarda longtemps l'ordonnance des Franais, laquelle en
soi-mme il prisoit durement. Il ne s'en put taire, et dit: Que Dieu
m'aide, comme il est vrai qu'il y a ici fleur de chevalerie, grand
sens et bonne ordonnance[572].

[Note 571: _App._ 240.]

[Note 572: Froissart.]

Chandos s'tait mnag une rserve, pour soutenir chaque corps qui
faiblissait. Ce ne fut pas sans peine qu'il obtint d'un de ses
chevaliers qu'il voult bien rester sur les derrires pour commander
cette rserve. Il y fallut des prires, et presque des larmes[573]. Le
prjug fodal faisait considrer le premier rang comme la seule place
honorable. Duguesclin n'aurait pu obtenir pareille chose dans l'autre
arme.

[Note 573: toit messire Jean Chandos auques (presque) sur le point
de larmoyer. Si dit encore moult doucement: Messire Hue, ou il faut
que vous le fassiez ou que je le fasse. (_Idem._)]

Les deux prtendants combattaient en tte. C'tait un duel sans
quartier. Les Bretons taient las de cette guerre, et voulaient en
finir par la mort de l'un ou de l'autre[574]. La rserve de Chandos
lui donna l'avantage sur Duguesclin, qui fut port par terre et pris.
Tout retomba sur Charles de Blois: sa bannire fut arrache,
renverse, lui-mme tu. Les plus grands seigneurs de la Bretagne
s'obstinrent, et se firent tuer aussi.

[Note 574: _App._ 241.]

Lorsque les Anglais vinrent  grande joie montrer  Montfort son
ennemi qu'ils lui avaient tu, le sang franais se rveilla en lui, ou
peut-tre la parent; les larmes lui vinrent aux yeux. On trouva un
cilice sous la cuirasse du mort. Sa pit, ses belles qualits
revinrent en mmoire. Il n'avait recommenc la guerre que par
dfrence pour sa femme, dont la Bretagne tait l'hritage. Ce
saint[575] tait aussi un homme. Il faisait des vers, composait des
_lais_ dans l'intervalle des batailles. Il avait t amoureux; un sien
btard fut tu  ct de lui, en voulant venger sa mort.

[Note 575: Et l'appelle-t-on saint Charles. (Froissart). _App._
242.]

Montfort reut en peu de jours les plus fortes places du pays. Les
enfants de Charles de Blois taient prisonniers en Angleterre. Le roi
de France, qui ne portait nulle passion dans la guerre, s'arrangea
avec le vainqueur, et dcida la veuve de Charles de Blois  se
contenter du comt de Penthivre, de la vicomt de Limoges, et d'une
rente de dix mille livres. Le roi fit sagement. L'essentiel tait
d'empcher que la Bretagne ne fit hommage  l'Anglais. Il y avait 
parier qu'elle se lasserait tt ou tard du protg de l'Angleterre.

C'tait quelque chose d'avoir fini la guerre de Bretagne et celle du
roi de Navarre. Mais il fallait du temps pour que la France se remt.
La simple numration des ordonnances de Charles V suffit  dcouvrir
quelles plaies effroyables la guerre avait faites. La plupart sont
destines  constater les diminutions de _feux_,  reconnatre que les
communes dpeuples ne peuvent plus payer les impts. D'autres sont
les sauvegardes que les villes, les abbayes, les hpitaux, les
chapitres obtiennent du roi. La protection publique tait si faible,
qu'on en rclamait une toute spciale. Les villes, les corporations,
les universits, demandent que l'on consacre leurs privilges.
Plusieurs villes sont dclares insparables de la couronne. Les
marchands italiens  Nmes, les Castillans et Portugais  Harfleur et
 Caen, obtiennent des privilges. Au total, peu ou point de mesure
gnrale; tout est spcial, individuel: on sent combien le royaume est
loin de l'unit, combien il est faible et malade encore.

La plus grande misre de la France, c'tait le brigandage des
compagnies. Licencies par l'Anglais, repousses de l'le-de-France,
de la Normandie, de la Bretagne, de l'Aquitaine, ces bandes refluaient
sur le centre; elles se promenaient par le Berri, le Limousin, etc.
Les brigands taient l comme chez eux. C'tait leur chambre,
disaient-ils insolemment[576]. Ils taient de toute nation, mais la
plupart Anglais et Gascons, Bretons encore; mais ceux-ci taient en
petit nombre. Le peuple les regardait tous comme Anglais; rien n'a
plus contribu  exasprer la France contre l'Angleterre. On proposait
aux compagnies d'aller  la croisade. L'empereur leur avait obtenu le
passage par la Hongrie, et il offrait de les dfrayer en Allemagne.
Mais la plupart ne se souciaient pas d'aller si loin. Ceux qui s'y
dcidrent, dans l'espoir de piller l'Allemagne chemin faisant, y
parvinrent  peine. Mens par l'Archiprtre jusqu'en Alsace, ils y
trouvrent des populations serres, hostiles, qui de toutes parts
tombrent sur eux. Il n'en rchappa gure. D'autres passrent en
Italie.

[Note 576: Froissart.]

Mais le principal coulement s'opra vers l'Espagne, vers la Castille,
dans la guerre du btard Don Enrique de Transtamare contre son frre
Don Pdre-_le-Cruel_. Tous les rois d'Espagne d'alors mritaient ce
surnom. En Navarre rgnait Charles-le-Mauvais, le meurtrier,
l'empoisonneur; en Portugal, Don Pdre-le-Justicier, celui qui fit une
si atroce justice de la mort d'Ins de Castro; en Aragon, Don
Pdre-le-Crmonieux, qui, sans forme de procs, fit pendre par les
pieds un lgat charg de l'excommunier. De mme, Don Pdre-le-Cruel
avait fait brler vif un moine qui lui prdisait que son frre le
tuerait. Il faut voir dans la _Chronique d'Ayala_ ce qu'tait
l'Espagne, depuis qu'ayant moins  craindre ls Maures, elle cdait 
leur influence, devenait moresque, juive, tout, plutt que chrtienne.
Les guerres sans quartier contre les mcrants avaient rendu les
moeurs froces; elles le devenaient encore plus sous la dure fiscalit
juive[577].

[Note 577: La cour dut plus d'une fois donner satisfaction au peuple.
En 1329, pour apaiser les mcontentements, on fora le juif Joseph 
rendre compte de son administration dans les finances, et on fit un
nouveau rglement qui excluait de ces fonctions quiconque n'tait pas
chrtien. En 1360, D. Pdre fit mourir le juif Samuel Lvi, que don
Juan Alphonse lui avait donn pour trsorier dix ans auparavant. Il
avait amass une fortune norme. (Ayala.)]

Ce Pdre-le-Cruel tait une espce de fou furieux. Les deux lments
discordants de l'Espagne se combattaient en lui et en faisaient un
monstre. Il se piquait de chevalerie, comme tout Castillan, et en mme
temps il ne rgnait que par les juifs; il ne se fiait qu' eux et aux
Sarrasins[578]. On le disait fils d'une juive. Sans cette partialit
pour les juifs, les communes lui auraient su gr de sa cruaut 
l'gard des nobles.

[Note 578: _App._ 243.]

Cet homme sanguinaire aimait pourtant. Il avait pour matresse la Dona
Maria de Padilla, petite, jolie et spirituelle, dit le
contemporain[579]. Pour lui plaire, il enferma sa femme Blanche,
belle-soeur de Charles V, et finit par l'empoisonner. Il avait dj
fait prir je ne sais combien des siens. Son frre, Don Enrique de
Transtamare, qui avait tout  craindre, se sauva et vint solliciter le
roi de France de venger sa belle-soeur.

[Note 579: Ayala.]

Le roi lui donna de bon coeur les compagnies qui dsolaient la France.
Le roi d'Aragon offrit le passage, le pape l'autorisation d'envahir la
Castille. Don Pdre, entre autres violences, avait mis la main sur des
biens d'glise.

Le jeune duc de Bourbon tait de nom le chef de l'expdition; le vrai
chef devait tre Duguesclin[580]. Il tait encore prisonnier; les
Anglais ne voulaient pas le rendre,  moins de 100.000 francs[581].
Le roi, le pape et D. Enrique se cotisrent, et payrent pour lui.

[Note 580: _App._ 244.]

[Note 581: Charles V lui prta cet argent,  condition qu'il
emmnerait les compagnies. _App._ 245.]

Duguesclin prit le commandement des aventuriers, et les mena en
Espagne, mais par Avignon, pour faire encore financer le pape. Il en
tira deux cent mille francs en or et une absolution gnrale pour les
siens. L'arme grossissait sur la route[582]; quoique le roi
d'Angleterre et dfendu  ses sujets de prendre part  cette guerre,
une foule d'aventuriers, Anglais et Gascons, n'en tenaient compte. Un
Franais les emmenait tous, au grand dplaisir de l'Anglais[583].

[Note 582: L toient tous les chefs de compagnie, c'est  savoir
messire Robert, Briquet, Lamit, le petit Meschin, le bourg (btard)
Camus, etc. (Froissart.)]

[Note 583: Si y allrent de la principaut et des chevaliers du
prince de Galles. (_Idem._)]

Ces gens, qui avaient commenc par ranonner le pape, n'en donnaient
pas moins  cette guerre d'Espagne un faux air de croisade. Quand ils
furent en Aragon, ils envoyrent dire au roi de Castille qu'il et 
donner le passage et les vivres aux plerins de Dieu qui avoient
entrepris par grand'dvotion d'aller au royaume de Grenade, pour
venger la souffrance de Notre-Seigneur, dtruire les incrdules et
exhausser notre foi. Le roi Don Pitre de ces nouvelles ne fit que
rire, et rpondit qu'il n'en feroit rien, et que j il n'obiroit 
telle truandaille[584].

[Note 584: Froissart.]

Ce fut en effet comme un plerinage. Il n'y eut rien  combattre. Don
Pdre fut abandonn. Il ne trouva d'asile qu'en Andalousie, chez ses
amis les Maures. De l, il passa en Portugal, en Galice, et enfin 
Bordeaux. Il y fut bien reu. Les Anglais taient outrs de colre et
d'envie. Ils se chargrent de ramener Don Pdre, de rtablir le
bourreau de l'Espagne; toujours ce diabolique orgueil qui leur a si
souvent tourn la tte, tout senss qu'ils paraissent, le mme qui
leur a fait brler la Pucelle d'Orlans, qui, sous M. Pitt, leur
aurait fait brler la France.

Le prince de Galles tait tellement infatu de sa puissance, qu'il ne
se contentait pas de vouloir rtablir Don Pdre en Castille; il
promettait au roi dpouill de Majorque de le ramener en Aragon. Les
seigneurs gascons, qui ne se souciaient pas d'aller si loin faire les
affaires des Anglais, hasardrent de lui dire qu'il tait plus
difficile de rtablir Don Pdre que de le chasser. Qui trop embrasse
mal treint, disaient-ils encore... Nous voudrions bien savoir qui
nous payera; on ne met pas des gens d'armes hors de chez eux sans les
payer[585]. Don Pdre leur promettait tout ce qu'ils voulaient; il
avait laiss des trsors cachs dans des lieux que lui seul
connaissait; il leur donnerait six cent mille florins[586]. Pour le
prince de Galles, il devait lui donner la Biscaye, c'est--dire
l'entre des Pyrnes, un Calais pour l'Espagne.

[Note 585: Froissart.]

[Note 586: _Idem._]

Tout ce qu'il y avait d'aventuriers anglais dans l'arme de Don
Enrique fut rappel en Guyenne. Ils partirent bien pays par lui, pour
revenir le battre et gagner autant au service de Don Pdre[587]: telle
est la loyaut de ce temps. De mme, le roi de Navarre traitait  la
fois avec les deux partis, se faisant payer pour ouvrir, pour fermer
les montagnes. Il craignait tellement de se compromettre pour les uns
ou les autres, qu'au moment d'entrer en campagne avec les Anglais, il
aima mieux se faire faire prisonnier[588].

[Note 587: _App._ 246.]

[Note 588: _App._ 247.]

Le prince de Galles eut plus de gens d'armes qu'il ne voulait[589]. La
difficult tait de les nourrir. Arrivs sur l'bre, dans un maigre
pays, par le vent, la pluie et la neige, les vivres leur manqurent.
Ils en taient dj  payer le petit pain un florin.--On conseillait 
Don Enrique de refuser la bataille, de faire garder les passages et de
les affamer. L'orgueil espagnol ne le permit pas. Il se voyait trois
mille armures de fer, six mille hommes de cavalerie lgre (vingt
mille hommes d'armes, dit Froissart), dix mille arbaltriers, soixante
mille communeros avec des lances, des piques et des frondes. Aprs
tout, ce n'tait gure que du peuple. Les archers anglais valaient
mieux que les frondeurs castillans; les lances anglaises portaient
plus loin que les dagues et les pes dont les Franais et les
Aragonais aimaient  se servir. La bataille fut conduite par ce brave
et froid Jean Chandos, qui avait dj fait gagner aux Anglais les
batailles de Poitiers et d'Auray. Malgr les efforts de Don Enrique,
qui ramena les siens trois fois, les Espagnols s'enfuirent. Les
aventuriers restrent seuls  se battre inutilement[590]. Tout fut
tu ou pris. Chandos se trouva, pour la seconde fois, avoir pris
Duguesclin.

[Note 589: Il ne garda que les Anglais et les Gascons, congdiant
presque tous les autres, Allemands, Flamands, etc. (Froissart.)]

[Note 590: Les pauvres gens des communes, vivement poursuivis,
allrent tomber dans l'bre, en l'eau qui toit roide, noire et
hideuse. (_Idem._)]

Ce fut un beau jour pour le prince de Galles. Il y avait juste vingt
ans qu'il avait combattu  Crci, dix qu'il avait gagn la bataille de
Poitiers. Il rendit des jugements dans la plaine de Burgos; il y tint
gages et champ de bataille: on put dire que l'Espagne fut un jour 
lui.

Le roi de France, fort abattu de ces nouvelles, n'osa soutenir Henri
de Transtamare. Sur une lettre de la princesse de Galles, il
s'empressa de dfendre au fugitif d'attaquer la Guyenne; il fit mme
mettre en prison le jeune comte d'Auxerre, qui armait pour Don
Enrique.

Les vainqueurs restaient en Espagne  attendre que Don Pdre les payt
sur les trsors cachs. Ils s'ennuyaient fort; la sobre hospitalit
espagnole ne les ddommageait pas de ce long sjour. Les lourdes
chaleurs venaient; ils se jetaient sur les fruits, et la dyssenterie
les tuait en foule. Le prince de Galles n'tait pas l'un des moins
malades. Ils taient, dit-on, rduits au cinquime, lorsqu'ils se
dcidrent  repasser les monts, mal contents, mal portants, mal
pays[591].

[Note 591: _App._ 248.]

Le prince de Galles, qui avait rpondu pour Don Pdre, ne pouvant les
satisfaire, ils pillaient l'Aquitaine. Il finit par leur dire d'aller
chercher leur vie ailleurs. Ailleurs, c'tait en France. Ils y
passrent, et tout en pillant sur leur route, ils ne manquaient pas
de dire partout que c'tait le prince de Galles, leur dbiteur, qui
les autorisait  se payer ainsi[592].

[Note 592: Que le prince de Galles les envoyoit l. (Froissart.)]

Le prince fit encore, par orgueil, la faute de dlivrer Duguesclin; ce
qui tait donner un chef aux compagnies. Le prudent Chandos, qui
tait son matre, avait dit qu'il ne le laisserait jamais se
racheter. Un jour cependant que le prince tait en gaiet, il aperut
le prisonnier, et lui dit: Comment vous trouvez-vous, Bertrand?--
merveille, Dieu merci, rpliqua-t-il. Comment ne serais-je pas bien?
Depuis que je suis ici, je me trouve le premier chevalier du monde. On
dit partout que vous me craignez, que vous n'osez me mettre  ranon.
L'Anglais fut piqu: Messire Bertrand, dit-il, vous croyez donc que
c'est pour votre bravoure que nous vous gardons? Par saint Georges,
payez cent mille francs, et vous tes libre. Duguesclin le prit au
mot[593].

[Note 593: Et tantt que le prince l'ouit ainsi parler, il s'en
repentit. (_Idem._)]

Ayala dit que le prince, pour montrer qu'il se souciait peu de
Duguesclin, lui dit de fixer lui-mme combien il voulait payer.
Duguesclin dit firement: Pas moins de cent mille francs. Ce serait
plus d'un million aujourd'hui. Le prince fut tonn: Et o les
prendrez-vous, Bertrand?--Le Breton, selon la chronique, aurait dit
ces belles paroles, qui n'ont rien d'invraisemblable: Monseigneur, le
roi de Castille en payera moiti, et le roi de France le reste; et si
ce n'tait assez, il n'y a femme en France sachant filer qui ne filt
pour ma ranon[594].

[Note 594: _App._ 249.]

Il ne prsumait pas trop. La guerre tait imminente. Pendant que
Charles V recevait honorablement  Paris un fils du roi d'Angleterre,
qui allait se marier  Milan, les compagnies licencies par les
Anglais dsolaient la Champagne, et jusqu'aux environs de Paris.
C'tait trop de payer et d'tre pill.

Le prince de Galles tait revenu d'Espagne hydropique, et son arme ne
valait gure mieux. Les Gascons qui s'taient engags dans cette
affaire anglaise sur la foi des trsors cachs de Don Pdre,
revenaient pauvres, en piteux quipage et de mauvaise humeur. Ils
gardaient d'ailleurs au prince plus d'une vieille rancune. Il avait
forc le comte de Foix  donner passage aux compagnies, il avait
demand mille lances au sire d'Albret, et lui en avait laiss huit
cents  sa charge[595]. Les Mridionaux en voulaient aux Anglais, non
pas seulement de leurs vexations, mais de ce qu'ils taient Anglais,
c'est--dire ennuyeux, incommodes  vivre. Ces vives, spirituelles et
parleuses populations souffraient  les voir orgueilleusement
taciturnes, et ruminant toujours en eux-mmes leur bataille de
Poitiers[596].

[Note 595: _App._ 250.]

[Note 596: Et sont ceux de Poitou, de Saintonge, de Quercy, de
Limousin, de Rouergue, de telle nature qu'ils ne peuvent aimer les
Anglois..., et les Anglois aussi, qui sont orgueilleux et
prsomptueux, ne les peuvent aussi aimer, ni ne firent-ils oncques, et
encore maintenant moins que oncques, mais les tiennent en grand dpit
et vilet. (Froissart.)]

Le prince de Galles mprisait les Gascons. Il choisit, avec le tact
anglais, ce moment de mauvaise humeur pour mettre sur leurs terres un
fouage de dix sols par feu[597]; au lieu de les payer, il leur
demandait de l'argent; un fouage aux maigres populations des landes,
aux pauvres chevriers des montagnes; un fouage  cette brave petite
noblesse qui ne fut jamais riche qu'en cadets et en btards. Le prince
avait convoqu les tats  Niort, dans l'espoir de convertir les
Gascons par le bon exemple des Poitevins et des Limousins. Ils n'y
furent pas sensibles. Il eut beau transfrer les tats  Angoulme, 
Poitiers,  Bergerac. Ils n'eurent pas plus envie de payer  Bergerac
qu' Niort.

[Note 597: _App._ 251.]

Et non seulement ils ne payrent pas, mais ils allrent trouver le roi
de France, lui disant avec la vivacit de leur pays qu'ils voulaient
justice, que sa cour tait la plus juste du monde, que s'il ne
recevait pas leur appel, ils iraient chercher un autre seigneur[598].
Le roi, qui n'tait pas prt  la guerre, tchait de les contenir. Il
ne les soutenait pas, ne les renvoyait pas; mais il les gardait 
Paris, les choyait, les dfrayait[599]. Il y avait de belles fortunes
 faire auprs de ce bon roi. L'Anglais ne payait pas, mme aprs;
lui, il payait d'avance. Il donnait aux petits chevaliers, non pas de
l'argent seulement, mais des tablissements, des fortunes de prince.
Il tait le pre des Bretons et des Gascons. Il ne leur gardait pas
rancune. Plus on avait battu ses gens, et mieux il vous traitait. Il
venait d'accueillir le Venden Clisson, l'un de ceux qui avaient le
plus contribu  la dfaite des Franais  Auray. Il offrit au captal
de Buch le duch de Nemours. Il donna au sire d'Albret une fille de
France en mariage. Ce fut pour les Gascons un grand encouragement de
voir un des leurs devenir prince, beau-frre des rois de France et de
Castille.

[Note 598: Froissart.]

[Note 599: Et vous mettrons  accord avec notre trs cher neveu le
prince de Galles, qui espoir (peut-tre) n'est mie bien conseill.
(_Idem._)]

Le 25 janvier 1369, le prince de Galles reut  Bordeaux un docteur s
lois et un chevalier qui venaient, de la part du roi de France, lui
remettre un exploit. C'tait une sommation polie de venir  Paris, et de
rpondre en cour des pairs touchant certains griefs dont, par foible
conseil et simple information, il auroit molest les prlats, barons,
chevaliers et communes des marches de Gascogne aux frontires de notre
royaume, de laquelle chose nous sommes tout merveills[600]. Le
malade, ayant pris connaissance du message, dit firement le mot de
Guillaume-le-Conqurant: Nous irons, mais ce sera le bassinet en tte,
et soixante mille hommes  notre compagnie... Il en cotera cent mille
vies. Le prince tait de si mauvaise humeur qu'aprs avoir permis aux
messagers de s'en aller, il fit courir aprs, et les mit en prison sous
un prtexte: De crainte qu'ils n'allassent recorder leurs sougles
(plaisanteries) et leurs bourdes (railleries) au duc d'Anjou qui vous
aime tout petit, et qu'ils disent comme ils m'ont ajourn en mon htel
mme[601].

[Note 600: Froissart.]

[Note 601: _Idem._]

Le roi de France, tout au contraire, avait l'air de croire que cette
affaire de Gascogne ne touchait point le roi d'Angleterre. Au mme
moment, il lui envoyait un prsent de cinquante pipes de bon vin, dont
pourtant l'Anglais ne voulut pas. Il avait nagure encore acquitt un
des payements de la ranon du roi Jean.

Charles savait endurer et patienter. Ses affaires n'en marchaient pas
moins. Au nord, il gagnait les gens des Pays-Bas. Il pratiquait le
Ponthieu, Abbeville. Au midi, il avait, de longue date, fait placer
par le pape des vques  lui dans toutes les provinces anglaises. Au
del des Pyrnes, il envoyait Duguesclin et quelques gens des
compagnies pour aider les Castillans  se dbarrasser du roi que les
Anglais leur avaient impos. Don Enrique promettait en retour d'armer
contre les Anglais une flotte double de celle du roi de France.

Don Pdre avait pour lui beaucoup de Communes, prcisment  cause de
sa cruaut  l'gard des nobles. Il avait surtout les Maures et les
juifs, mauvais auxiliaires qui n'taient pas capables de le dfendre
et qui donnaient une fcheuse couleur  son parti. Il s'tait retir
dans un des pays les moins chrtiens d'Espagne, dans l'Andalousie. Don
Enrique et Duguesclin, emmenant rapidement un petit corps d'hommes
srs, ne lui laissrent pas le temps de reconnatre le nom des
assaillants. Les juifs qui, contre toutes leurs habitudes, avaient
pris les armes, les jetrent au plus vite; les Maures avec leurs
flches ne pouvaient arrter la grosse cavalerie. Duguesclin dfendit
qu'on ft quartier  ces mcrants. Don Pdre n'eut que le temps de se
jeter dans le chteau de Montiel. On dit que Duguesclin lui promit de
le faire vader et qu'il le trahit; que les deux frres tant venus en
prsence dans la tente de Don Enrique, ces furieux se jetrent l'un
sur l'autre; que Don Pdre ayant mis Enrique dessous, Duguesclin prit
Don Pdre par la jambe et le mit sous son frre, qui le
poignarda[602].

[Note 602: Au lieu de Duguesclin, qu'Ayala fait intervenir, Froissart
nomme le vicomte de Roquebertin.]

La bataille de Montiel eut lieu le 14 mars.  la fin d'avril, Charles
V clata, surprit le Ponthieu et dfia le roi d'Angleterre. Le dfi
fut port  Westminster par un valet de cuisine. Le choix du messager,
en chose moins grave, et sembl pigrammatique. Ces conqurants,
maltraits en Espagne par les fruits, en France par les vins, taient
malades, vieillis de leurs excs. Un fils d'douard III, Lionel,
mourait  Milan d'indigestion. Les Anglais soutinrent qu'il tait
empoisonn.

Il n'y avait que trop de bonnes raisons pour rompre la paix. Les
Anglais l'avaient rompue eux-mmes en lchant leurs compagnies sur la
France. Charles V n'en parla pas, non plus que des rclamations des
Gascons au trait de Brtigny, pas davantage de leurs privilges
viols par les Anglais. Il aima mieux chercher dans les chartes du
trait quelque dfaut de forme. Les tats gnraux, consults par lui
avec dfrence, dcidrent que son droit tait bon (9 mai 1369). Il se
fit donner par la cour des pairs sentence pour confisquer l'Aquitaine;
il dit hardiment dans cet acte que la suzerainet et le droit d'appel
avaient t rservs par le trait de Brtigny.

Il pouvait mentir hardiment: tout le monde tait pour lui. Les
compagnies se dclarrent franaises. Les vques d'Aquitaine lui
donnaient leurs villes; de longue date, l'archevque de Toulouse les
avait gagns: soixante villes, bourgs ou chteaux chassrent les
Anglais, mme Cahors, mme Limoges, dont les vques semblaient tout
anglais. Le roi de France mritait ces miracles; tout maladif qu'il
tait, il faisait continuellement, pieds nus, de dvotes
processions[603]. Les prcheurs populaires parlaient pour lui. Le roi
d'Angleterre faisait bien aussi prcher l'vque de Londres; mais il
n'avait pas le mme succs[604].

[Note 603: _App._ 252.]

[Note 604: Au voir dire, il toit de ncessit  l'un roi et 
l'autre, puisque guerroyer vouloient, qu'ils fissent mettre en termes
et remontrer  leur peuple l'ordonnance de leur querelle, pourquoi
chacun entendit de plus grand volont  conforter son seigneur; et de
ce toient-ils tous rveills en l'un royaume et en l'autre.
(Froissart.)]

Toutes les villes qui se rendaient  Charles V obtenaient confirmation
et augmentation de privilges. On suit le progrs de sa conqute de
charte en charte: Rodez, Figeac, Montauban, fvrier 1370; Milhaud
Rouergue, mai; Cahors, Sarlat, juillet[605].

[Note 605: _App._ 253.]

Il est difficile de croire qu'une tte aussi froide, aussi sage, ait
eu rellement l'ide d'envahir l'Angleterre[606]. Il fit tout ce qu'il
fallait pour le faire croire, sans doute afin d'attirer les Anglais
dans le Nord, et de les empcher d'touffer le mouvement du Midi. Ils
dbarqurent en effet une arme  Calais sous le duc de Lancastre. La
grande et grosse arme franaise, conduite par le duc de Bourgogne,
cinq fois plus forte que l'anglaise, avait dfense expresse de
combattre. Elle resta immobile, puis se retira, sous les hues des
Anglais[607]. Ceux-ci n'en perdirent pas moins leur temps et leur
argent. Les villes du Nord taient en bon tat. Dans le Midi ils
avaient regagn plusieurs places, mais en perdant ce qui valait bien
plus, l'irrparable capitaine auquel ils devaient les victoires de
Poitiers, d'Auray et de Najara, le sage et habile Jean Chandos.

[Note 606: Froissart.]

[Note 607: _Idem._]

Ce brave homme avait tout prvu. Ds le moment que le prince de Galles
s'obstina, contre son avis,  imposer ce fatal fouage, Chandos se
retira en Normandie. Puis, le Midi se soulevant, il revint pour
rparer le mal, pour sauver les imprudents qui n'avaient pas voulu
l'couter; mais il esprait peu de cette guerre. L'historien du temps
le reprsente fort triste et _mlancolieux_, comme s'il et prvu sa
mort prochaine et la perte des provinces anglaises. Aprs sa mort, le
roi d'Angleterre suivit enfin son avis, et rvoqua l'impt. Il tait
trop tard.

Les Anglais taient, comme on est dans le malheur, de plus en plus
malhabiles et malheureux. Ils auraient d  tout prix s'assurer le roi
de Navarre et s'en servir contre la France. Le march tint, selon
toute apparence,  la vicomt de Limoges que le Navarrais demandait.
Le prince de Galles ne voulut pas brcher son royaume d'Aquitaine: il
lui importait de garder cette porte de la France. Il refusa et perdit
tout. Le roi de France regagna le roi de Navarre en lui donnant
Montpellier, qu'il lui promettait depuis si longtemps. Peu aprs il
eut encore l'adresse de se concilier le nouveau roi d'cosse, premier
de la maison de Stuart. Castille, Navarre, Flandre, cosse, il
dtachait tout de l'Angleterre; il isolait son ennemie.

L'orgueil anglais tait si engag dans cette guerre, qu'douard trouva
encore moyen, aprs tant de sacrifices, de faire contre la France deux
expditions  la fois. Pendant qu'un de ses fils, le duc de Lancastre,
allait secourir le prince de Galles resserr dans Bordeaux (fin
juillet 1370), une autre arme sous un vieux capitaine, Robert
Knolles, entrait en Picardie (mme mois). Des deux cts, nulle
rsistance; Duguesclin, Clisson, conseillaient d'viter tout combat,
d'escarmoucher seulement et de garder les places; la campagne devenait
ce qu'elle pouvait. Ces chefs de compagnie ne connaissaient que le
succs; les plus braves aimaient mieux employer la ruse. Quant 
l'honneur du royaume, ils ne savaient ce que c'tait. Il fallut que le
duc de Bourbon vt sans bouger passer devant le front de son arme sa
mre, mre de la reine de France, que les Anglais avaient prise, et
qu'ils firent chevaucher sous ses yeux dans l'espoir d'entraner le
fils au combat. Il leur proposa un duel, mais leur refusa la
bataille[608].

[Note 608: _App._ 254.]

 Noyon, l'outrage fut plus sanglant. L'cossais Seyton sauta les
barrires de la ville, ferrailla une heure avec les Franais, et
sortit sain et sauf[609]. L'arme anglaise vint aussi jusqu'en
Champagne, jusqu' Reims, jusqu' Paris, dtruisant et brlant tout ce
qu'elle trouvait, cherchant s'il y aurait quelque ravage assez cruel,
quelque piqre assez sensible pour rveiller l'honneur de l'ennemi.
Pendant un jour et deux nuits qu'ils furent devant Paris, le roi, de
son htel Saint-Paul, voyait sans s'mouvoir la flamme des villages
qu'ils incendiaient de tous cts. Une nombreuse et brillante
chevalerie, les Tancarville, les Coucy, les Clisson, taient dans la
ville, mais il les retenait. Clisson, dont la bravoure tait connue,
encourageait cette prudence cruelle: Sire, vous n'avez que faire
d'employer vos gens contre ces enrags; laissez-les se fatiguer
eux-mmes. Ils ne vous mettront pas hors de votre hritage, avec
toutes ces fumires.

[Note 609: Seigneurs, je vous viens voir; vous ne daignez issir hors
de vos barrires, et j'y daigne bien entrer. (Froissart.)]

Au moment du dpart, un Anglais approcha de la barrire Saint-Jacques,
qui tait tout ouverte et pleine de chevaliers. Il avait fait voeu de
heurter sa lance aux barrires de Paris. Nos chevaliers l'applaudirent
et le laissrent aller[610]. Cet outrage aux murailles de la cit, 
l'honneur du _pomoerium_, chose si sainte chez les anciens, ne
touchait pas les hommes fodaux. L'Anglais s'en allait au petit pas,
quand un brave boucher avance sur le chemin, et d'une lourde hache 
long manche lui dcharge un coup entre les deux paules; il redouble
sur la tte et le renverse. Trois autres surviennent, et  eux quatre
ils frappaient sur l'Anglais ainsi que sur une enclume. Les
seigneurs qui taient  la porte, vinrent le ramasser pour l'enterrer
en terre sainte.

[Note 610: Allez-vous-en, allez-vous-en, vous vous tes bien
acquitt. (_Idem._)]

Le prince de Galles ne trouva pas plus d'obstacles pour assiger
Limoges que Knolles pour insulter Paris. Duguesclin avait lui-mme
conseill de dissoudre l'arme du Midi et n'avait gard que deux cents
lances pour courir le pays. Le prince en voulait d'autant plus
cruellement aux gens de Limoges, que l'auteur de la dfection de cette
ville, l'vque, tait sa crature et son compre. Il avait jur l'me
de son pre qu'il ferait payer cher  la ville cette trahison. Les
bourgeois, fort effrays, auraient voulu se rendre. Mais les
capitaines franais les en empchrent. Cependant le prince, ayant
fait miner une partie des murailles, les fit sauter et entra par la
brche. Il tait trop malade pour chevaucher, mais se faisait traner
dans un chariot. Il avait donn ordre de tuer tout, hommes, femmes et
enfants. Il se donna le spectacle de cette boucherie. Il n'est si dur
coeur que, s'il fut adonc en la cit de Limoges, et il lui souvint de
Dieu, qui n'en pleurt tendrement[611]. Le prince de Galles ne s'en
souvint pas. Cet homme blme et malade, qui tait si prs de rendre
compte, ce mourant ne pouvait se rassasier de voir des morts. Des
femmes, des enfants, se jetaient  genoux sur son passage, en criant:
Grce, grce, gentil sire!. Il n'coutait rien. Il n'pargna que
l'vque, c'est--dire le seul coupable, et trois chevaliers franais
qui lui plurent pour s'tre dfendus  outrance.

[Note 611: Plus de trois mille personnes y furent dcolles cette
journe. Dieu en ait les mes, car ils furent bien martyrs.
(Froissart.)]

Cette extermination de Limoges, qui rendit le nom anglais excrable en
France, apprit aux villes  se bien dfendre. C'tait un adieu de
l'ennemi. Il traitait le pays comme la terre d'un autre, comme n'y
comptant pas revenir. Peu aprs, se sentant plus malade, le prince se
laissa persuader par les mdecins d'aller respirer le brouillard
natal, et se fit embarquer pour Londres. Son frre, le duc de
Lancastre, commenait sans doute  lui porter ombrage. Le prince de
Galles, qui ne pouvait esprer de succder, voulait au moins assurer
le trne  son fils.

Le roi fit plaisir  tout le royaume en nommant Duguesclin
conntable[612]. Le petit chevalier breton, investi de cette premire
dignit du royaume, mangea  la table du roi, distinction faite pour
tonner, quand on voit, dans Christine de Pisan, que le crmonial de
France tait que le roi ft servi  table par ses frres.

[Note 612: Pour le plus vaillant, mieux taill et idoine de ce faire,
et le plus vertueux et fortun en ses besognes. (Froissart.)]

Le nouveau conntable entendait seul la guerre qu'il fallait faire 
l'Anglais. Les batailles taient impossibles; les imaginations
taient frappes depuis Crci et Poitiers. Chose bizarre, les
Franais, qui sous Duguesclin forcrent les Anglais dans plusieurs
places, hsitaient  rencontrer en plaine ceux auxquels ils ne
craignaient pas de donner assaut. Il leur fallait tre tout au moins
en nombre double. Ils commencrent  se rassurer, lorsque Duguesclin,
suivant l'arme de Knolles dans sa retraite, enleva deux cents Anglais
avec quatre cents Franais.

Ce qui servait Charles V mieux que Duguesclin, mieux que tout le
monde, c'tait la folie des Anglais, le vertige qui les poussait de
faute en faute. Ils firent dclarer pour eux le duc de Bretagne. Mais
la Bretagne tait contre. Ils se trouvrent avoir provoqu la ruine de
Montfort, qu'ils avaient tabli avec tant de peine. Les Bretons
chassrent leur duc[613].

[Note 613: _App._ 255.]

L'alliance de Castille avait jusque-l peu servi Charles V. Les
Anglais se chargrent de la resserrer, de la rendre efficace. Le duc
de Lancastre, dans son ambition extravagante, pousa la fille ane de
Don Pdre; le comte de Cambridge pousa sa seconde fille. C'tait une
infatuation inoue, incroyable. L'Angleterre, qui n'avait pu conqurir
la France, entreprenait de plus la conqute de l'Espagne.

Le rsultat de cette nouvelle imprudence fut de donner une flotte aux
Franais. Le roi de Castille, menac par ce mariage, envoya une arme
navale  Charles V. Les gros vaisseaux espagnols, chargs
d'artillerie, accablrent devant La Rochelle les petits vaisseaux des
Anglais, leurs archers. La Rochelle applaudit, et chassa les vaincus.
Elle se donna, mais avec bonnes rserves et sous condition, de manire
 rester une rpublique sous le roi[614].

[Note 614: _App._ 256.]

Ce grand vnement entrana tout le Poitou. douard et le prince de
Galles, le vieillard et le malade, montrent pourtant en mer et
essayrent de venir au secours. La mer ne voulait plus d'eux. Elle les
ramena, bon gr, mal gr, en Angleterre. Thouars succomba. Duguesclin
battit ce qui restait d'Anglais  Chizey. La Bretagne suivit: ce fut
l'affaire de quelques siges. Le seul capitaine qui restt aux Anglais
tait un Gascon, le captal de Buch; l'un des meilleurs qu'eussent les
Franais tait un Gallois, un descendant des princes de Galles qui
vengeait ses aeux en servant la France. Le Gallois prit le Gascon:
Charles V garda prcieusement  la tour du Temple cet important
prisonnier, sans lui permettre de se racheter jamais.

Le second fils d'douard III, le duc de Lancastre, tige de cette
ambitieuse branche de Lancastre qui fit la gloire et le malheur de
l'Angleterre au quinzime sicle, avait pris le titre de roi de
Castille. Il se fit nommer capitaine gnral du roi d'Angleterre en
France, son lieutenant dans l'Aquitaine, o les Anglais n'avaient
presque plus rien. Il y a une telle force d'orgueil dans le caractre
anglais, une passion si opinitre, qu'aprs tant d'hommes et d'argent
jous et perdus, ils firent une mise nouvelle pour regagner tout. Ils
trouvrent encore une grande arme  donner  leur capitaine
d'Aquitaine. Dbarqu  Calais, Lancastre traversa la France sans
trouver rien  faire, ni bataille  livrer, ni ville  prendre: tout
tait ferm, en dfense. Les Anglais ne purent ranonner que quelques
villages. Tant qu'ils furent dans le Nord, les vivres abondaient: Ils
dnaient tous les jours splendidement. Mais, ds qu'ils furent dans
l'Auvergne, ils ne trouvrent plus ni vivres ni fourrages. La faim,
les maladies firent dans l'arme des ravages terribles. Ils taient
partis de Calais avec trente mille chevaux; ils arrivrent  pied en
Guyenne: c'tait une arme de mendiants; ils demandaient de porte en
porte leur pain aux Franais[615].

[Note 615: _App._ 257.]

L'arrive de cette arme  Bordeaux eut pourtant un effet. Les
Gascons, qui n'taient plus Anglais et qui n'taient pas presss de
devenir Franais, s'enhardirent, et dclarrent au conntable de
France qu'ils feraient hommage  celui des deux partis qui battrait
l'autre. Il fut convenu qu'une bataille serait livre le 15 avril 
Moissac. Puis les Anglais l'ajournrent au 15 aot; puis ils
demandrent qu'elle et lieu prs de Calais. Les actes n'ayant pas t
conservs, on ne sait trop ce qui fut convenu. Au 15 aot, les
Franais se rendirent  Moissac, s'y rangrent en bataille,
attendirent, et ne virent personne. Alors ils forcrent les Gascons de
tenir parole. Il ne resta aux Anglais en France que Calais, Bayonne
et Bordeaux (1374).

Cet effort qui n'avait abouti  rien, ce coup donn en l'air, leur fit
beaucoup de mal. L'puisement qui suivit fut tel qu'douard accepta la
mdiation du pape, qu'il avait tant de fois refuse. Le grondement du
peuple devenait formidable au roi. Ce rude dogue, qu'on avait men si
longtemps par l'appt d'une proie qui reculait toujours, commenait 
faire mine de se jeter sur son matre. On avait eu une peine
incroyable  faire aimer la guerre  l'Angleterre. Elle tait dj
lasse  la bataille de Crci. Lorsque le chancelier demandait aux gens
des Communes, pour les piquer d'honneur: Quoi donc? voudriez-vous
d'une paix perptuelle? Ils rpondaient navement: Oui, certes, nous
l'accepterions[616]. On leur fit croire ensuite que tout serait fini
avec la prise de Calais. Puis vint la victoire de Poitiers, qui leur
tourna la tte. Ils se figuraient que la ranon du roi de France les
dispenserait  jamais de payer l'impt. Aprs, on les amusa avec
l'Espagne, avec les fameux trsors cachs de Don Pdre. L'argent
d'Espagne ne venant pas, on leur persuada qu'on prendrait l'Espagne
elle-mme.

[Note 616: Hallam.]

En 1376, ils firent leurs comptes, et virent qu'ils n'avaient rien, ni
argent, ni Espagne, ni France. Leur mauvaise humeur fut extrme. Ils
s'en prirent au roi, au duc de Lancastre, qui avait alors la
principale influence. Son frre an, le prince de Galles, tout malade
qu'il tait, se montrait favorable  l'opposition. Le parlement de
1376, appel le _bon Parlement_, ne se laissa plus mener par des mots.
Il demanda ce qu'tait devenu tant d'argent, ces subsides, ces ranons
de France et d'cosse. Il attaqua brutalement douard, dvoila sans
piti les faiblesses royales, le poursuivit dans son intrieur, dans
sa chambre  coucher.

Le vieux roi tait gouvern par une jeune femme marie, Alice Perrers,
femme de chambre de la reine, belle, hardie, impudente[617]. La pauvre
reine, qui voyait tout, avait fait en mourant cette prire au roi:
qu'il voult bien se faire enterrer prs d'elle  Westminster,
esprant l'avoir  elle, au moins dans la mort.

[Note 617: _App._ 258.]

Les joyaux de la reine furent donns  Alice. La crature se faisait
donner, prenait ou volait. Elle vendait des places, des jugements
mme. Elle allait de sa personne au Banc du Roi solliciter des causes.
Les juges d'glise, les docteurs en droit canon, taient exposs dans
leurs jugements  voir la belle Alice venir hardiment leur parler 
l'oreille. Le Parlement somma le roi d'loigner cette femme et
d'autres mauvais conseillers.

Le prince de Galles mourut, laissant un fils tout jeune. Le duc de
Lancastre, entre ce neveu enfant et son vieux pre, se trouvait
effectivement roi. Les conseillers revinrent. Le vote d'une grosse
taxe fut extorqu au parlement. Le duc, qui avait besoin de bien
d'autres ressources pour sa future conqute d'Espagne, se prparait 
mettre la main sur les biens du clerg. Dj il avait lanc contre les
prtres le fameux prdicateur Wicleff; il le soutenait, avec tous les
grands seigneurs, contre l'vque de Londres. Les gens de Londres, sur
un mot insolent de Lancastre contre leur vque, se soulevrent, et
faillirent mettre le duc en pices.

Pendant tout ce bruit, le vieil douard III se mourait  Eltham,
abandonn  la merci de son Alice. Elle le trompait jusqu'au bout,
restant prs de son lit, le flattant d'un prochain rtablissement,
l'empchant de songer  son salut. Ds qu'il perdit la parole, elle
lui arracha ses anneaux des doigts, et le laissa l.

Le fils et le pre taient morts  un an de distance. Ces deux noms,
auxquels se rattachent de tels vnements, sont peut-tre encore les
plus chers souvenirs de l'Angleterre. Quoique le prince ait d en
grande partie  Jean Chandos ses victoires de Poitiers et de Najara,
quoique son orgueil ait soulev les Gascons et arm la Castille contre
l'Angleterre, peu d'hommes mritrent mieux la reconnaissance de leur
pays. Nous-mmes,  qui il a fait tant de mal, nous ne pouvons voir
sans respect,  Cantorbry, la cotte d'armes du grand ennemi de la
France. Ce mauvais haillon de peau pique des vers clate entre tous
les riches cussons dont l'glise est pare. Il a survcu cinq cents
ans au noble coeur qu'il couvrait.

Ds que le roi de France apprit la mort d'douard, il dit que c'tait
l un glorieux rgne et qu'un tel prince mritait mmoire entre les
preux. Il assembla nombre de prlats et de seigneurs, et fit faire un
service  la Sainte-Chapelle. En Angleterre, les funrailles furent
troubles. Quatre jours aprs la mort d'douard, la flotte de
Castille, charge des troupes de France, courut toute la cte en
brlant des villes: Wight, Rye, Yarmouth, Darmouth, Plymouth et
Winchelsea. Jamais du vivant d'douard et du prince de Galles
l'Angleterre n'avait prouv un pareil dsastre.

De toutes parts le roi de France faisait une guerre de ngociations.
Depuis cinq ans il empchait le mariage d'un fils d'douard avec
l'hritire de Flandre, par dfaut de dispense papale; il obtint sans
difficult cette dispense pour son frre, le duc de Bourgogne, parent
de la jeune comtesse au mme degr. Le pre ne voulait pas de ce
mariage, non plus que les villes de Flandre. Mais la grand'mre,
comtesse d'Artois et de Franche-Comt, fit dire  son fils, le comte
de Flandre, qu'elle le dshritait s'il ne donnait sa fille au prince
franais. Le mariage se fit pour le dsespoir du roi d'Angleterre, qui
voyait cette immense succession prte  choir  la maison de France.
La France, mutile  l'Ouest, se formait sa vaste ceinture de l'Est et
du Nord.

Cet chec et ceux que les Anglais prouvrent encore prs de Bordeaux
allaient les dcider  faire ce qu'ils auraient d faire tout d'abord,
 s'unir avec le roi de Navarre. Ils lui auraient donn Bayonne et le
pays voisin, il et t leur lieutenant en Aquitaine. Le Navarrais,
plus fin qu'habile, envoyait son fils  Paris pour mieux tromper le
roi, tandis qu'il traitait avec les Anglais. Il lui advint comme 
Louis XI  Pronne. Sa finesse le mena au pige. Le roi lui garda son
fils, lui reprit Montpellier, et saisit son comt d'vreux. On prit
son lieutenant Dutertre, son conseiller Du Rue qui, disait-on, tait
venu empoisonner le roi. On accusait Charles-le-Mauvais d'avoir
empoisonn dj la reine de France, la reine de Navarre et d'autres
encore. Tout cela n'tait pas invraisemblable: ce petit prince,
exaspr par ses longs malheurs, pouvait essayer de reprendre par le
crime et la ruse ce que la force lui avait t. Il avait sujet de har
les siens autant que l'ennemi. Sa femme le trompait pour le brave
capitaine gascon des Anglais, le captal de Buch[618]. Du Rue avoua
seulement que Charles-le-Mauvais comptait empoisonner le roi par le
moyen d'un jeune mdecin de Chypre, qui pouvait s'introduire aisment
prs de Charles V et lui plaire, parce qu'il parloit beau latin, et
toit fort argumentatif. Dutertre et Du Rue furent excuts. Charles
V tira de ce procs l'avantage d'avilir, de dshonorer le roi de
Navarre, de lui faire une rputation d'empoisonneur, de tuer ainsi ses
prtentions au trne de France.

[Note 618: _App._ 259.]

Charles-le-Mauvais perdit tout dans le Nord, except Cherbourg. Au
Midi les Castillans le menaaient. Il et perdu la Navarre mme, si
les Anglais n'taient venus  son secours. Les Gascons y aidrent les
Anglais. Ceux-ci essayrent ensuite de prendre Saint-Malo, et n'y
russirent pas plus que les Franais  prendre Cherbourg. Tout ce
grand mouvement de guerre n'aboutit encore  rien. Le roi de France ne
put tre forc ni  combattre ni  rendre; il resta les mains
garnies[619].

[Note 619: _App._ 260.]

L'habilet de Charles V et l'affaiblissement des autres tats avaient
relev la France au moins dans l'opinion. Toute la chrtient
regardait de nouveau vers elle. Le pape, la Castille, l'cosse,
regardaient le roi comme un protecteur. Frre du futur comte de
Flandre, alli des Visconti, il voyait les rois d'Aragon, de Hongrie,
ambitionner son alliance. Il recevait les ambassades lointaines du roi
de Chypre, du soudan de Bagdad, qui s'adressait  lui, comme au
premier prince des Francs[620]. L'empereur mme lui rendit une sorte
d'hommage en le visitant  Paris. Aprs avoir alin les droits de
l'Empire en Allemagne et en Italie, il venait donner au dauphin le
titre du royaume d'Arles.

[Note 620: Comme au solennel prince des chrtiens.]

La subite restauration du royaume de France tait un miracle que
chacun voulait voir. De toutes parts on venait admirer ce prince qui
avait tant endur, qui avait vaincu  force de ne pas combattre[621],
cette patience de Job, cette sagesse de Salomon. Le quatorzime sicle
se dsabusait de la chevalerie, des folies hroques, pour rvrer en
Charles V le hros de la patience et de la ruse.

[Note 621: Le roi Charles de France fut durement sage et subtil; car
tout quoi (coi) toit en ses chambres et en ses dduits; si
reconquroit ce que ses prdcesseurs avoient perdu sur le champ, la
tte arme et l'pe au poing. (Froissart.)]

Ce prince naturellement conome, ce roi d'un peuple ruin, tonnait
les trangers par la multitude de ses constructions. Il levait autour
de Paris des maisons dites de plaisance, Melun, Beaut, Saint-Germain;
mais toute maison alors tait un fort. Il donnait  la ville un
nouveau pont (Pont-Neuf), des murs, des portes, une bonne bastille. Il
ne se fiait gure qu'aux murailles[622].

[Note 622: _App._ 261.]

Prs de sa Bastille il avait construit, tendu, amnag, avec le luxe
d'un roi et les recherches d'un malade, le vaste htel Saint-Paul[623].
La magnificence de cette demeure, la splendide hospitalit qu'y
trouvaient les princes et les seigneurs trangers, faisaient illusion
sur l'tat du royaume. Le sire de La Rivire, l'aimable et subtil
conseiller de Charles V, le gentilhomme accompli de ce temps, en faisant
les honneurs. Il leur montrait la noble demeure de son matre, ces
galeries, ces bibliothques, ces buffets chargs d'or, et ils
l'appelaient le _riche roi_[624].

[Note 623: _App._ 262.]

[Note 624: Ainsi l'appelait Mathieu de Coucy.]

L'eure de son descouchier au matin estoit comme de six  sept heures.
Donnoit audience mesmes aux mendres, de hardiement deviser  luy.
Aprs, luy pign, vestu et ordonn,... on lui apportoit son breviaire;
environ huit heures du jour, aloit  sa messe;  l'issue de sa
chapelle, toutes manires de gens povoient bailier leurs requtes.
Aprs ce, aux jours dputez  ce, aloit au conseil, aprs lequel...
environ dix heures asseoit  table...  l'exemple de David,
instruments bas oyoit volontiers  la fin de ses mangiers.

Luy lev de table,  la colacion, vers lui povoyent aler toutes
manires d'estrangiers. L luy estoient apportes nouvelles de toutes
manires de pays ou des aventures de ses guerres... pendant l'espace
de deux heures; aprs aloit reposer une heure. Aprs son dormir,
estoit un espace avec ses plus privs en esbatement, visitant joyauls
ou autres richeces. Puis aloit  vespres. Aprs... entroit en t en
ses jardins, o marchands venoient apporter velours, draps d'or, etc.
En hyver s'occupoit souvent  oyr lire de diverses belles ystoires de
la sainte Escripture, ou des faits des romans ou moralitez de
philosophes et d'autres sciences, jusques  heure de soupper, auquel
s'asseoit d'assez bonne heure, aprs lequel une pice s'esbatoit, puis
se retrayoit. Pour obvyer  vaines et vagues parolles et penses,
avoit (au dner de la reine) un prud'homme en estant au bout de la
table, qui, sans cesser, disoit gestes de moeurs virtueux d'aucuns
bons treppassez[625].

[Note 625: Christine de Pisan.]

Les philosophes avec lesquels le roi aimait  s'entretenir taient ses
astrologues[626]. Son astrologue en titre, un Italien, Thomas de
Pisan, avait t appel tout exprs de Bologne; le roi lui donnait
cent livres par mois. Ces gens, quels que fussent leurs moyens de
prvoir, ne se trompaient pas trop. Ils taient pleins de finesse et
de sagacit. Charles V donna un astrologue  Duguesclin en lui
remettant l'pe de conntable.

[Note 626: _App._ 263.]

Le peu que nous savons de Charles V, de ses jugements, de ses paroles,
indique, comme tout son rgne, une douce et froide sagesse, peut-tre
aussi quelque indiffrence au bien et au mal[627]. Considrant, dit
son historien femelle, la fragilit humaine, il ne permit jamais aux
maris d'_emmurer_ leurs femmes pour mfait de corps, quoiqu'il en fust
maintes fois suppli[628].--Il surprit trois fois son barbier en
flagrant dlit de vol et la main dans la poche, sans se fcher, ni le
punir[629].

[Note 627: _App._ 264.]

[Note 628: ... Et  difficult donnoit cong que le mari la tenist
close en une chambre, si trop estoit desordonne. (Christ. de
Pisan.)]

[Note 629: Il ne le renvoya qu' la quatrime.--Cependant lui-mme
avait la justice  coeur et s'en mlait. Une bonne femme tant venue
se plaindre d'un homme d'armes qui avait viol sa fille, il fit en sa
prsence pendre le coupable  un arbre.]

Charles V est peut-tre le premier roi, chez cette nation jusque-l si
lgre, qui ait su prparer de loin un succs, le premier qui ait
compris l'influence, lointaine et lente, mais ds lors relle, des
livres sur les affaires. Le prieur Honor Bonnor crivit par son
ordre, sous le titre bizarre de l'_Arbre des batailles_, le premier
essai sur le droit de la paix et de la guerre. Son avocat gnral,
Raoul de Presles, lui mettait la Bible en langue vulgaire, tant
d'annes avant Luther et Calvin. Son ancien prcepteur, Nicolas
Oresme, traduisait l'autre Bible du temps, Aristote. Oresme, Raoul de
Presles, Philippe de Maizires travaillaient, peut-tre  frais
communs,  ces grands livres du _Songe du verger_, du _Songe du vieux
plerin_, sorte de romans encyclopdiques o toutes les questions du
temps taient traites, et qui prparaient l'abaissement de la
puissance spirituelle et la confiscation des biens d'glise. C'est
ainsi qu'au seizime sicle Pithou, Passerat et quelques autres
travaillrent ensemble  la _Mnippe_.

Les dpenses croissaient, le peuple tait ruin; l'glise seule
pouvait payer. C'tait l toute la pense du quatorzime sicle. En
Angleterre, le duc de Lancastre essaya, pour brusquer la chose, de
Wicleff et des Lollards, et faillit bouleverser un royaume. En France,
Charles V la prparait avec une habile lenteur. Elle pressait
pourtant. L'apparente restauration de la France ne pouvait tromper le
roi. Il ne vivait que d'expdients. Il avait t oblig de payer les
juges avec les amendes mmes qu'ils prononaient, de vendre l'impunit
aux usuriers, de se mettre entre les mains des juifs. Conformment aux
privilges monstrueux que Jean leur avait vendus pour payer sa ranon,
ils taient quittes d'impts, exempts de toute juridiction, sauf celle
d'un prince du sang, nomm gardien de leurs privilges. Nuls _lettres
royaux_ n'avaient force contre eux. Ils promettaient de n'exiger par
semaine que quatre deniers par livre d'intrt. Mais en mme temps ils
devaient tre crus contre leurs dbiteurs de tout ce qu'ils
jureraient[630].

[Note 630: _App._ 265.]

Le prince, leur _protecteur_, devait les aider dans le recouvrement
de leurs crances, c'est--dire que le roi se faisait recors pour les
juifs, afin de partager. L'argent extorqu par de tels moyens cotait
au peuple bien plus qu'il ne rendait au roi.

Il fallait bien passer entre les mains du juif, ne pouvant dpouiller
le prtre. Le juif, le prtre, avaient seuls de l'argent. Il n'y avait
encore ni production de la richesse par l'industrie, ni circulation
par le commerce. La richesse, c'tait le trsor; trsor cach du juif,
sourdement nourri par l'usure; trsor du prtre, trop visible dans les
glises, dans les biens d'glise.

La tentation tait forte pour Charles V, mais la difficult tait
grande aussi. Les prtres avaient t ses plus zls auxiliaires
contre l'Anglais. Ils lui avaient en grande partie livr l'Aquitaine,
comme ils la donnrent jadis  Clovis.

Il y avait deux sujets de querelle entre la puissance spirituelle et
la temporelle, l'argent et la juridiction. La question de juridiction
elle-mme rentrait en grande partie dans celle d'argent, car la
justice se payait[631].

[Note 631: Le dfenseur officiel du clerg, en 1329, nous dit
expressment que la justice, surtout en France, tait le revenu le
plus net de l'glise.]

Les premires plaintes contre le clerg partent des seigneurs et non
des rois (1205)[632]. Les seigneurs, comme fondateurs et patrons des
glises, taient bien plus directement intresss dans la question.
Sous saint Louis, ils forment une confdration contre le clerg,
dcident de combien chacun doit contribuer pour soutenir cette espce
de guerre, se nomment des reprsentants pour prter main forte  ceux
d'entre eux qui seraient frapps de sentences ecclsiastiques[633].
Dans la fameuse Pragmatique de saint Louis (1270), acte jusqu'ici peu
compris, le roi demande que les lections ecclsiastiques soient
libres, c'est--dire laisses  l'influence royale et fodale[634].

[Note 632: _Liberts de l'glise gallicane._]

[Note 633: _Liberts de l'glise gallicane._]

[Note 634: Il rclame contre les excs de la cour de Rome, contre les
empchements de juridiction, contre la violation des franchises du
royaume, sans dire quelles sont ces franchises. (_Ibid._)]

Philippe-le-Bel eut les seigneurs pour lui dans sa lutte contre le
pape. Ils formrent une nouvelle confdration fodale qui effraya les
vques et livra au roi l'glise de France. L'accord de cette glise
lui livra la papaut elle-mme. Cependant, au commencement et  la fin
de son rgne, Philippe-le-Bel frappa deux coups d'une impartialit
hardie: la maltte qui atteignit les nobles et les prtres aussi bien
que les bourgeois, la suppression du Temple, de la chevalerie
ecclsiastique.

La royaut, triomphante sous Philippe-de-Valois, se fit donner par le
pape tout ce qu'elle voulait sur les revenus de l'glise de France.
Elle eut mme la prtention de lever les dcimes de la croisade sur
toute la chrtient. En ddommagement des dcimes, rgales, etc., les
glises cherchaient  augmenter les profits de leurs justices, 
empiter sur les juridictions laques, seigneuriales ou royales. Le
roi parut vouloir y porter remde. Le 22 dcembre 1329 eut lieu
par-devant lui, au chteau de Vincennes, une solennelle plaidoirie
entre l'avocat Pierre Cugnires et Pierre du Roger, archevque de
Sens. Le premier soutenait les droits du roi et des seigneurs[635]. Le
second dfendait ceux du clerg. Celui-ci parla sur le texte: _Deum
timete; regem honorificate_; et il ramena ce prcepte aux quatre
suivants: Servir Dieu dvotement; lui donner largement; honorer sa
gent duement; lui rendre le sien entirement.

[Note 635: _App._ 266.]

Je serais port  croire que toute cette dispute ne fut qu'une
satisfaction donne par le roi aux seigneurs. Il la termina en disant
que, bien loin de diminuer les privilges de l'glise, il les
augmenterait plutt. Seulement, il tablit par une ordonnance son
droit de rgale sur les bnfices vacants (1334). Des deux avocats,
celui du clerg devint pape; celui du roi et des seigneurs fut, dit un
grave historien, universellement siffl: son nom resta le synonyme
d'un mauvais ergoteur. Et ce ne fut pas tout. Il y avait  Notre-Dame
une figure grotesque de damn, comme on voit ailleurs Dagobert
tiraill par les diables; cette figure, laide et camuse, fut appele:
_M. Pierre du Coignet._ Toute la gent clricale, sous-diacres,
sacristains, bedeaux, enfants de choeur, plantaient leurs bougies sur
le nez du pauvre diable, ou, pour teindre leurs cierges, lui en
frappaient la face. Il endura quatre cents ans cette vengeance de
sacristie.

Les glises taient entre l'enclume et le marteau, entre le roi et le
pape. Quand un vch vacant avait pay au roi pendant un an ou plus
les _rgales_ de la vacance, le nouvel lu payait au pape l'_annate_,
ou premire anne du revenu[636].

[Note 636: Les archevques de Mayence et de Cologne payaient chacun au
pape vingt-quatre mille ducats pour le _pallium_.]

Une autre chose dont se plaignaient le plus les seigneurs patrons de
l'glise, et les chanoines ou moines qui concouraient aux lections,
c'est ce qu'on appelait les _rserves_. Le pape arrtait d'un mot
l'lection; il dclarait qu'il s'tait rserv de nommer  tel vch,
 telle abbaye. Ces rserves, qui donnaient souvent un pasteur italien
ou franais  une glise d'Angleterre, d'Allemagne, d'Espagne, taient
fort odieuses. Cependant, elles avaient souvent l'avantage de
soustraire les grands siges aux stupides influences fodales, qui n'y
auraient gure port que des sujets indignes, des cadets, des cousins
des seigneurs. Les papes prenaient quelquefois au fond d'un couvent ou
dans la poussire des universits un docte et habile clerc pour le
faire vque, archevque, primat des Gaules ou de l'Empire.

Les papes d'Avignon n'eurent pas pour la plupart cette haute
politique. Pauvres serviteurs du roi de France, ils laissaient la
papaut devenir ce qu'elle pouvait. Ils ne voyaient dans les rserves
qu'un moyen de vendre des places, de faire de la simonie en grand.
Jean XXII dclara effrontment qu'en haine de la simonie il se
rservait tous les bnfices vacants dans la chrtient la premire
anne de son pontificat[637]. Ce fils d'un savetier de Cahors laissa
en mourant un trsor de vingt-cinq millions de ducats. Les hommes du
temps crurent qu'il avait trouv la pierre philosophale.

[Note 637: _App._ 267.]

Benot XII tait si effray de l'tat o il voyait l'glise, des
intrigues et de la corruption dont il tait assig, qu'il aimait
mieux laisser les bnfices vacants; il se rservait les nominations
et ne nommait personne. Lui mort, le torrent reprit son cours. 
l'lection du prodigue et mondain Clment VI, on assure que plus de
cent mille clercs vinrent  Avignon acheter des bnfices[638].

[Note 638: In Clemente clementia... (_Tertia Vita Clem. VI._)]

Il faut lire les douloureuses lamentations de Ptrarque sur l'tat de
l'glise, ses invectives contre la Babylone d'Occident. C'est tout 
la fois Juvnal et Jrmie. Avignon est pour lui un autre labyrinthe,
mais sans Ariane, sans fil librateur; il y trouve la cruaut de Minos
et l'infamie du Minotaure[639]. Il peint avec dgot les vieilles
amours des princes de l'glise, ces mignons  tte blanche... Mille
histoires scandaleuses couraient. Le conte absurde de la papesse
Jeanne devint vraisemblable[640].

[Note 639: Petrarch., p. x.]

[Note 640: L'antipape Nicolas V avait eu pour femme Jeanne de
Corbire, avec laquelle il avait divorc pour se faire mineur.
Lorsqu'il fut pape, Jeanne prtendit que le divorce tait nul. On en
fit mille contes  la cour d'Avignon; de l la fable de la _papesse
Jeanne_. _App._ 268.]

L'rudite indignation de Ptrarque pouvait inspirer quelque dfiance.
Un jugement plus imposant pour le peuple tait celui de sainte
Brigitte et des deux saintes Catherine. La premire fait dire par
Jsus mme ces paroles au pape d'Avignon: Meurtrier des mes, pire
que Pilate et Judas! Judas n'a vendu que moi. Toi, tu vends encore les
mes de mes lus[641].

[Note 641: _App._ 269.]

Les papes qui suivirent Clment VI furent moins souills, mais plus
ambitieux. Ils rendirent l'glise conqurante, dsolrent l'Italie.
Clment avait achet Avignon  la reine Jeanne en l'absolvant du
meurtre de son mari. Ses successeurs, avec l'aide des compagnies,
reprirent tout le patrimoine de saint Pierre. Cette association du
pape avec les brigands anglais et bretons porta au comble
l'exaspration des Italiens. La guerre devint atroce, pleine
d'outrages et de barbarie. Les Visconti donnrent le choix aux lgats
qui leur apportaient l'excommunication, de se laisser noyer ou de
manger la bulle.  Milan, on jetait les prtres dans des fours
allums;  Florence, on voulait les enterrer vifs. Les papes sentirent
que l'Italie leur chapperait s'ils ne quittaient Avignon.

Ils tenaient moins sans doute  cette ville, depuis qu'ils y avaient
t ranonns par les compagnies. L'abaissement de la France les
laissait libres de choisir leur sjour. Urbain V, le meilleur de ces
papes, essaya de se fixer  Rome. Il y alla et n'y put rester.
Grgoire s'y tablit et y mourut.

 sa mort, les Franais avaient dans le conclave une majorit
rassurante. Cependant ce conclave se tenait  Rome; les cardinaux
entendaient un peuple furieux crier autour d'eux: Romano lo volemo o
almanco italiano. De seize cardinaux qui entrrent au conclave, il
n'y avait que quatre Italiens et un Espagnol, onze taient Franais.
Les Franais taient diviss. Deux des derniers papes, qui taient
Limousins, avaient fait plusieurs cardinaux de leur province. Ces
Limousins, voyant que les autres Franais les excluaient de la
papaut, s'unirent aux Italiens, et nommrent un Italien, qu'ils
croyaient du reste dvou  la France, le Calabrois Bartolomeo
Prignani.

Il advint, comme  l'lection de Clment V, tout le contraire de ce
qu'on avait attendu, mais cette fois au prjudice de la France. Urbain
VI, homme de soixante ans, jusque-l considr comme fort modr,
sembla avoir perdu l'esprit ds qu'il fut pape. Il voulait, disait-il,
rformer l'glise; mais il commenait par les cardinaux, prtendant,
entre autres choses, les rduire  n'avoir qu'un plat sur leur table.
Ils se sauvrent, dclarrent que l'lection avait t contrainte et
firent un autre pape. Ils choisirent un grand seigneur, Robert de
Genve, fils du comte de Genve, qui avait montr dans les guerres de
l'glise beaucoup d'audace et de frocit. Ils l'appelrent Clment
VII, sans doute en mmoire de Clment VI, un des papes les plus
prodigues et les plus mondains qui aient dshonor l'glise. De
concert avec la reine Jeanne de Naples, contre laquelle Urbain s'tait
dclar, Clment et ses cardinaux prirent  leur solde une compagnie
de Bretons qui rdait en Italie. Mais ces Bretons furent dfaits par
Barbiano, un brave condottiere qui avait form la premire compagnie
italienne contre les compagnies trangres. Clment se sauva en
France,  Avignon. Voil deux papes, l'un  Avignon, l'autre  Rome,
se bravant et s'excommuniant l'un l'autre.

On ne pouvait attendre que la France et les tats qui en suivaient
alors l'impulsion (cosse, Navarre et Castille) se laisseraient
facilement dpossder de la papaut. Charles V reconnut Clment. Il
pensa sans doute que, quand mme toute l'Europe et t pour Urbain,
il valait mieux pour lui avoir un pape franais, une sorte de
patriarche dont il dispost. Cette politique goste lui fut amrement
reproche. On considra tous les malheurs qui suivirent, la folie de
Charles VI, les victoires des Anglais, comme une punition du
ciel[642].

[Note 642: O quel flayel!  quel douloureux meschief, qui encore
dure!, etc. (Christ. de Pisan.) _App._ 270.]

On assure que les cardinaux franais avaient eu d'abord l'ide de
faire pape Charles V lui-mme. Il aurait refus, comme infirme d'un
bras, et ne pouvant clbrer la messe[643].

[Note 643: Lenfant, _Conc. de Pise_.--Cependant il montrait tous les
ans de ses mains la vraie croix au peuple  la Sainte-Chapelle, comme
l'avait fait saint Louis. (Christ. de Pisan.)]

Ce ne fut pas sans peine que le roi amena l'Universit  se dcider en
faveur de Clment. Les facults de droit et de mdecine taient sans
difficult pour le pape du roi. Mais celle des _arts_, compose de
quatre nations, ne s'accordait pas avec elle-mme. Les nations
franaise et normande taient pour Clment VII; la picarde et
l'anglaise demandaient la neutralit. L'Universit, ne pouvant
arriver  un vote unanime, suppliait qu'on lui donnt du temps. Le roi
prit tout sur lui. Il crivit de Beaut-sur-Marne qu'il avait des
informations suffisantes: Le pape Clment VII est vray pasteur de
l'glise universelle... Se vous mettez ce en refus ou dlay, vous nous
ferez dplaisir[644].

[Note 644: Bulus.]

Charles V agit en cette occasion avec une vivacit qui ne lui tait
pas ordinaire. Il semble qu'il ait t honteux et aigri de n'avoir pas
prvu.

Il aurait bien voulu gagner  son pape la Flandre, et par elle
l'Angleterre. Il fit dire au comte de Flandre qu'Urbain parlait fort
mal des Anglais, qu'il avait dit que d'aprs leur conduite  l'gard
du Saint-Sige il les tenait pour hrtiques. La Flandre et
l'Angleterre n'en reconnurent pas moins le pape de Rome en haine de
celui d'Avignon. Urbain avait dj l'Italie. L'Allemagne, la Hongrie,
l'Aragon, embrassrent son parti. Les deux saintes populaires, sainte
Catherine de Sienne et sainte Catherine de Sude, le reconnurent,
ainsi que l'infant Pierre d'Aragon, qu'on tenait aussi pour un saint
homme. On demanda, chose inoue, une consultation au plus fameux
jurisconsulte du temps sur l'lection du pape; Baldus dcida que
l'lection d'Urbain tait bonne et valable, disant, avec assez
d'apparence, que, si l'lection avait pu tre contrainte, les
cardinaux n'en taient pas moins revenus d'eux-mmes aprs le tumulte
et qu'ils avaient intronis Urbain en pleine libert.

Un vnement impossible  prvoir avait mis presque toute la
chrtient en opposition avec la France. La fortune s'tait joue de
la sagesse. La reine Jeanne de Naples, cousine et allie du roi, fut
peu aprs dpose par Urbain, renverse par son fils adoptif Charles
de Duras, trangle en punition d'un crime qui datait de trente-cinq
ans.

Toute l'Europe remuait. Le mouvement tait partout; mais les causes
infiniment diverses. Les Lollards d'Angleterre semblaient mettre en
pril l'glise, la royaut, la proprit mme.  Florence, les Ciompi
faisaient leur rvolution dmocratique[645]. La France elle-mme
semblait chapper  Charles V. Trois provinces, les plus excentriques,
mais les plus vitales peut-tre, se rvoltrent.

[Note 645: Voy. le rcit d'Edgar Quinet, _Rvolutions d'Italie_, t. IV
des _OEuvres compltes_ (1858).]

Le Languedoc clata d'abord. Charles V, proccup du Nord, et
regardant toujours vers l'Angleterre, avait fait d'un de ses frres
une sorte de roi du Languedoc. Il avait confi cette province au duc
d'Anjou. Par le duc d'Anjou il semblait prs d'atteindre l'Aragon et
Naples, tandis que par son autre frre, le duc de Bourgogne, il allait
occuper la Flandre. Mais la France, misrablement ruine, n'tait
gure capable de conqutes lointaines. La fiscalit, si dure alors
dans tout le royaume, devint en Languedoc une atroce tyrannie. Ces
riches municipes du Midi, qui ne prospraient que par le commerce et
la libert, furent _taills_ sans merci comme l'et t un fief du
Nord. Le prince fodal ne voulait rien comprendre  leurs privilges.
Il lui fallait au plus vite de l'argent pour envahir l'Espagne et
l'Italie, pour recommencer les fameuses victoires de Charles d'Anjou.

Nmes se souleva (1378); mais, se voyant seule, elle se soumit. Le duc
d'Anjou aggrava encore les impts. Il mit, au mois de mars 1379, un
monstrueux droit de cinq francs et dix gros sur chaque feu. Au mois
d'octobre, nouvelle taxe de douze francs d'or par an, d'un franc par
mois. Pour celle-ci, la leve en tait impossible. La province tait
tellement ruine, qu'en trente ans la population se trouvait rduite
de cent mille familles  trente mille. Les consuls de Montpellier
refusrent de percevoir le dernier impt. Le peuple massacra les gens
du duc d'Anjou. Clermont-Lodve en fit autant. Mais les autres villes
ne bougrent. Les gens de Montpellier effrays reurent le prince 
genoux, et attendirent ce qu'il dciderait de leur sort. La sentence
fut effroyable. Deux cents citoyens devaient tre brls vifs, deux
cents pendus, deux cents dcapits, dix-huit cents nots d'infamie et
privs de tous leurs biens. Tous les autres taient frapps d'amendes
ruineuses[646].

[Note 646: _App._ 271.]

On obtint avec peine du duc d'Anjou qu'il adouct la sentence. Charles
V sentit la ncessit de lui ter le Languedoc. Il envoya des
commissaires pour y rformer les abus. Au reste, dans les instructions
qu'il leur donne, il n'y a pas trace d'un sentiment d'homme ou de
roi. Il n'est proccup que des intrts du fisc et du domaine: Comme
nous avons audit pays plusieurs terres labourables, vignes, forts,
moulins et autres hritages qui nous taient ordinairement de grand
revenu et profit; lesquelles terres sont demeures dsertes, parce que
le peuple est si diminu par les mortalits, les guerres et autrement,
qu'il n'est nul qui les puisse ou veuille labourer, ni tenir aux
charges et redevances anciennes, nous voulons que nos conseillers
puissent donner nos hritages  nouvelle charge, crotre et diminuer
l'ancienne. Ils doivent aussi rvoquer tous les dons, et s'informer
de la conduite de tous les snchaux, capitaines, viguiers, etc.

La politique troite, qui ne parat que trop dans ces instructions,
fit faire au roi une grande faute, la plus grande de son rgne. Il
arma contre lui la Bretagne. Ses meilleurs hommes de guerre taient
Bretons; il les avait combls de biens; il croyait tenir en eux tout
le pays. Ces mercenaires pourtant n'taient pas la Bretagne. Eux-mmes
n'taient plus aussi contents du roi. Il avait ordonn aux gens de
guerre de payer dsormais tout ce qu'ils prendraient. Il avait cr
une marchausse pour rprimer leurs brigandages, des prvts qui
couraient le pays, jugeaient et pendaient.

Il n'aimait pas Clisson. Quoiqu'il l'ait dsign pour tre conntable
 la mort de Duguesclin, il et prfr le sire de Coucy.

Un cousin de Duguesclin, le Breton Svestre Budes, qui avait acquis
beaucoup de rputation dans les guerres d'Italie, fut arrt sur un
soupon par le pape franais Clment VII, et livr par lui au bailli
de Mcon, qui le fit mourir, au grand chagrin de Duguesclin. Les
parents du Breton tant venus se plaindre et affirmant son innocence,
le roi dit froidement: S'il est mort innocent, la chose est moins
fcheuse pour vous autres; c'est tant mieux pour son me et pour votre
honneur.

Les Bretons taient Franais contre l'Angleterre, mais Bretons avant
tout. Leur duc voulait les livrer aux Anglais, ils l'avaient chass.
Le roi voulant les runir  la couronne, ils chassrent le roi.

Le 5 avril 1378, Montfort s'tait engag  ouvrir aux Anglais le
chteau de Brest. Le 20 juin, le roi l'ajourna  comparatre en
parlement, puis le fit condamner par dfaut. La procdure fut trange.
On assigna le duc  Rennes et  Nantes, tandis qu'il tait en Flandre.
On ne lui donna pas de sauf-conduit. Plusieurs pairs ne voulurent
point siger au jugement. Le roi parla lui-mme contre son vassal, et
conclut  la confiscation. Si le duch tait enlev  Montfort, il
aurait d revenir  la maison de Blois, conformment au trait de
Gurande, que le roi avait garanti.

Dire  la vieille Bretagne que dsormais elle ne serait plus qu'une
province de France, une dpendance du domaine, c'tait une chose
hardie, et aussi une ingratitude, aprs ce que les Bretons avaient
fait pour chasser l'Anglais. Le froid et goste prince ne connaissait
pas videmment le peuple auquel il avait affaire, et il ne pouvait le
connatre; il y a des ignorances sans remde, celles du coeur.

Les Bretons, nobles et paysans, taient dj mal disposs. Le
conntable Duguesclin, dans ses guerres de Bretagne, n'avait pas
mnag ses compatriotes. Il les avait frapps d'un fouage de vingt
sous par feu; il avait dfendu les affranchissements et rtabli la
servitude de mainmorte, abolie par le duc. Le premier acte du
gouvernement royal fut l'tablissement de la gabelle. La Bretagne
arma.

Les bourgeois armrent comme les nobles. Ceux de Rennes s'associrent
expressment aux barons, et jurrent de vivre et mourir pour la
dfense commune. Le duc, revenant d'Angleterre, fut accueilli avec
transport par ceux mme qui l'avaient chass. On ne se souvint plus
s'il tait Blois ou Montfort; c'tait le duc de Bretagne. Lorsqu'il
dbarqua prs de Saint-Malo, tous les barons, tout le peuple
l'attendaient sur le rivage; plusieurs entrrent dans l'eau et s'y
mirent  genoux. Jeanne de Blois, elle-mme, vint le fliciter 
Dinan, la veuve de Charles de Blois, de celui qu'il avait tu.

Les meilleurs capitaines que le roi pouvait employer contre la
Bretagne taient des Bretons. Clisson parut devant Nantes; mais il ne
put s'empcher de dire aux gens de la ville qu'ils feraient sagement
de ne laisser entrer chez eux personne qui ft plus fort qu'eux.
Duguesclin et Clisson se rendirent  l'arme que le duc d'Anjou
rassemblait. Mais,  la premire approche d'une troupe bretonne, cette
arme se dissipa[647]. Le duc d'Anjou fut rduit  demander une trve.

[Note 647: _App._ 272.]

Le roi voyait ses Bretons passer l'un aprs l'autre  l'ennemi. Ceux
qui ne voulurent le quitter qu'avec son autorisation l'obtinrent sans
difficult; mais  la frontire on les arrtait pour les mettre  mort
comme tratres. Duguesclin lui-mme, en butte aux soupons du roi, lui
renvoya l'pe de conntable, disant qu'il s'en allait en Espagne,
qu'il tait aussi conntable de Castille. Les ducs d'Anjou et de
Bourgogne furent envoys pour l'apaiser. Charles V sentait bien qu'il
ne pouvait rien faire sans lui. Mais le vieux capitaine tait trop
avis pour aller se casser la tte contre cette furieuse Bretagne. Il
valait mieux pour lui rester brouill avec le roi, et gagner du temps.
Selon toute apparence, il ne consentit pas  reprendre l'pe de
conntable. Ce fut comme ami du duc de Bourbon, et pour lui faire
plaisir, qu'il alla assiger dans le chteau de Randon, prs du
Puy-en-Vlay, une compagnie qui dsolait le pays. Il y tomba malade et
y mourut[648]. On assure que le capitaine de la place, qui avait
promis de se rendre dans quinze jours s'il n'tait secouru, tint
parole et vint mettre les clefs sur le lit du mort. Cela n'est pas
invraisemblable. Duguesclin avait t l'honneur des compagnies, le
pre des soldats; il faisait leur fortune, il se ruinait pour payer
leurs ranons.

[Note 648: _App._ 273.]

Les tats de Bretagne ngociaient avec le roi de France, le duc avec
celui d'Angleterre. Charles V n'ayant voulu entendre  aucun
arrangement, les Bretons laissrent venir l'Anglais. Un frre de
Richard II, le comte de Buckingham, fut charg de conduire une arme
en Bretagne, mais en traversant le royaume par la Picardie, la
Champagne, la Beauce, le Blaisois et le Maine. Charles V les laissa
passer. Le duc de Bourgogne lui demanda en vain la permission de
combattre.

Duguesclin tait mort le 13 juillet (1380). Le roi mourut le 16
septembre. Ce jour mme, il abolit tout impt non consenti par les
tats. C'tait revenir au point d'o son rgne avait commenc.

Il recommanda aussi en mourant de gagner  tout prix les Bretons[649].
Il avait dj ordonn que Duguesclin ft enterr  Saint-Denis,  ct
de son tombeau. Son fidle conseiller, le sire de La Rivire, le fut 
ses pieds.

[Note 649: Froissart.]

Ce prince tait mort jeune (quarante-quatre ans), et n'avait rien
fini. Une minorit commenait. Le schisme, la guerre de Bretagne, la
rvolte de Languedoc  peine assoupie, la rvolution de Flandre[650]
dans toute sa force, c'taient bien des embarras pour un jeune roi de
douze ans. Quoique Charles V et dclar par une ordonnance, ds 1374,
que dsormais les rois seraient majeurs  quatorze ans, son fils
devait rester longtemps mineur, et mme toute sa vie.

[Note 650: L'histoire de cette rvolution se lie plus naturellement 
celle du rgne de Charles VI.]

Charles V laissait deux choses, des places bien fortifies et de
l'argent. Aprs en avoir tant donn aux Anglais, aux compagnies, il
avait trouv moyen d'amasser dix-sept millions. Il avait cach ce
trsor  Vincennes, dans l'paisseur d'un mur; mais son fils n'en
profita pas.

Le roi se croyait sr des bourgeois. Il avait confirm et augment les
privilges de toutes les villes qui quittaient le parti anglais. Il
avait dfendu que les htels de ses frres servissent d'asile aux
criminels, et soumis ces htels  la juridiction du prvt.
Conformment aux remontrances du parlement de Paris, il l'autorisa 
rendre ses arrts sans dlai, nonobstant _tous lettres royaux  ce
contraires_[651]. Il permit aux bourgeois de Paris d'acqurir des
fiefs au mme titre que les nobles, et de porter les mmes ornements
que les chevaliers. Le roi crait ainsi au centre du royaume une
noblesse roturire qui devait avilir l'autre en l'imitant. Toutes les
terres de l'le-de-France allaient peu  peu se trouver entre des
mains bourgeoises, c'est--dire dans la dpendance plus immdiate du
roi.

[Note 651: _Ordonn._, V.]

Ces avantages lointains ne balanaient pas les maux prsents. Le
peuple n'en pouvait plus. Les taxes taient d'autant plus fortes que
le roi, ds le commencement de son rgne, s'tait sagement interdit
toute altration des monnaies. Je ne sais si cette dernire forme
d'impt n'tait pas regrette;  une poque o il y avait peu de
commerce, et o les rentes fodales se payaient gnralement en
nature, l'altration des monnaies frappait peu de personnes, et
seulement les gens qui pouvaient perdre: par exemple, les usuriers,
juifs, Cahorsins, Lombards, ceux qui faisaient la banque et les
affaires de Rome ou d'Avignon. Les taxes, au contraire, ne touchaient
pas ceux-ci, elles tombaient d'aplomb sur le pauvre.

Les biens d'glise pouvaient seuls venir au secours du peuple et du
roi. Mais il fallait du temps avant qu'on ost y porter les mains.

Ce qui prouve combien le clerg avait encore de puissance, c'est la
facilit avec laquelle il avait chass les Anglais des villes du Midi.
Le roi de France, que les prtres venaient de seconder si bien, devait
y regarder  deux fois avant de se brouiller avec eux.

Le schisme mettait le pape d'Avignon entirement  la discrtion du
roi, et lui donnait, il est vrai, la libre disposition des bnfices
dans toute l'glise gallicane. Mais cet vnement plaait la France
dans une situation prilleuse; elle se trouvait en quelque sorte
isole au milieu de l'Europe, et comme hors du droit chrtien.

C'tait beaucoup sans doute pour la royaut d'avoir, en deux sicles,
concentr en ses mains les deux forces du moyen ge, l'glise et la
fodalit. Les dignits ecclsiastiques taient dsormais assures aux
serviteurs du roi, les fiefs runis  la couronne, ou devenus
l'apanage des princes du sang. Les grandes maisons fodales, ces
vivants symboles des provincialits, s'taient peu  peu teintes. Les
diversits du moyen ge se fondaient dans l'unit; mais l'unit tait
faible encore.

Si Charles V ne put faire beaucoup lui-mme, il laissa du moins  la
France le type du roi moderne, qu'elle ne connaissait pas. Il enseigna
aux tourdis de Crci et de Poitiers ce que c'tait que rflexion,
patience, persvrance. L'ducation devait tre longue; il y fallut
bien des leons. Mais au moins le but tait marqu. La France devait
s'y acheminer, lentement, il est vrai, par Louis XI et par Henri IV,
par Richelieu et par Colbert.

Dans les misres du quatorzime sicle, elle commena  se mieux
connatre elle-mme. Elle sut d'abord qu'elle n'tait pas et ne
voulait pas tre Anglaise. En mme temps, elle perdait quelque chose
du caractre religieux et chevaleresque qui l'avait confondue avec le
reste de la chrtient pendant tout le moyen ge, et elle se voyait,
pour la premire fois, comme nation et comme prose. Elle atteignait du
premier coup, dans Froissart, la perfection de la prose
narrative[652]. Le progrs de la langue est immense de Joinville 
Froissart, presque nul de Froissart  Comines.

[Note 652: _App._ 274.]

Froissart, c'est vraiment la France d'alors, au fond toute prosaque,
mais chevaleresque de forme et gracieuse d'allure. Le galant chapelain
_qui desservit madame Philippa de beaux rcits et de lais d'amour_
nous conte son histoire aussi nonchalamment qu'il chantait sa messe.
D'amis ou d'ennemis, d'Anglais ou de Franais, de bien ou de mal, le
conteur ne s'en soucie gure. Ceux qui l'accusent de partialit ne le
connaissent pas vraiment. S'il parat quelquefois aimer mieux
l'Anglais, c'est que l'Anglais russit. Peu lui importe, pourvu que de
chteau en chteau, d'abbaye en abbaye, il conte et coute de belles
histoires, comme nous le voyons dans son voyage aux Pyrnes,
cheminant, le joyeux prtre, avec ses quatre lvriers en laisse qu'il
mne au comte de Foix.

Un livre bien moins connu, et sur lequel je m'arrterais d'autant plus
volontiers, c'est un trait compos pour l'usage du peuple des
campagnes par ordre du roi: _Le vrai rgime et gouvernement des
bergers et bergres, compos par le rustique Jehan de Brie, le bon
berger_ (1379[653]). Dans ce petit livre, crit avec grce et beaucoup
de douceur, on essaye de relever la vie des champs, d'y intresser le
paysan, dcourag du travail aprs tant de calamits. Cela est fort
touchant. C'est videmment le roi qui se fait berger, et qui, sous cet
habit, vient trouver le peuple, gisant entre le boeuf et l'ne, le
sermonne doucement, l'encourage et essaye de l'instruire.

[Note 653: _App._ 275.]

 propos de l'ducation des troupeaux, et parmi les recettes du berger
et du vtrinaire, _Jehan_ trouve moyen de dire quelques mots des
grandes questions qui s'agitaient alors. Les noms de pasteur et
d'ouailles prtent  mille allusions. On sent partout, au milieu de
cette affectation de navet rustique, la malice des gens de robe,
leur timide causticit  l'gard des prtres. Ce livre est trs proche
parent de l'_Avocat Patelin_ et de la _Satyre Mnippe_.

Revenons. Il y avait dans l'ordre apparent qu'on admirait sous Charles
V, et dans le systme gnral du quatorzime sicle, quelque chose de
faible et de faux. La nouvelle religion, sur laquelle tout reposait,
la royaut, se fondait elle-mme sur une quivoque. De suzerainet
fodale elle s'tait faite, sous l'influence des lgistes, monarchie
romaine, impriale. Les tablissements de _France et d'Orlans_
taient devenus les tablissements _de la France_. Le roi avait nerv
la fodalit, lui avait t les armes des mains; puis, la guerre
venant, il avait voulu les lui rendre. Elle subsistait encore cette
fodalit, pleine d'orgueil et de faiblesse. C'tait comme une armure
gigantesque qui, toute vide qu'elle est, menace et brandit la lance.
Elle tomba ds qu'on la toucha,  Crci et  Poitiers.

Il fallut bien alors employer les mercenaires, les soldats de louage,
c'est--dire faire la guerre avec de l'argent. Mais cet argent, o le
prendre? On n'osait encore dpouiller l'glise, et l'industrie n'tait
pas ne. Charles V, avec toute sa sagesse politique, ne pouvait rien
faire  cela. Au dernier moment, tout lui manqua  la fois. Les
Anglais, qui traversrent la France en 1380, ne rencontrrent pas plus
de rsistance qu'en 1370; le roi, qui n'avait plus les Bretons, se
trouvait plus faible encore.

La sagesse ayant chou, on essaya de la folie. La France se lana
sous le jeune Charles VI dans une extravagante imitation de la
chevalerie ancienne, dont on avait oubli le vrai caractre et mme
les formes[654]. Cette fausse chevalerie prit pour son hros un
personnage fort peu chevaleresque, le fameux chef des compagnies qui
en avait dlivr la France, l'habile Duguesclin. L'pope que l'on fit
de ses faits et gestes[655] indique assez que personne n'avait compris
le vrai gnie du conntable de Charles V.

[Note 654: Au point que, sous Charles VI, lorsqu'on arma
solennellement chevaliers les deux fils du duc d'Anjou, tous les
assistants demandaient ce que signifiaient ces rites.]

[Note 655: Ce pome offre le mlange bizarre de deux esprits trs
opposs. Duguesclin y est peint comme un chevalier du treizime
sicle; mais il est malveillant pour les prtres, comme on l'tait au
quatorzime. Il ne veut rien prendre du peuple; il ne ranonne que le
pape et les gens d'glise. On croirait lire _la Henriade_. _App._
276.]

Ce qu'on imita le mieux de la chevalerie, ce fut la richesse des armes
et des armoiries, le luxe des tournois. Charles V avait laiss un
peuple ruin. On demanda  cette misre plus que la richesse n'et
jamais pu payer. Une fois dans l'impossible, que cote-t-il de
demander?

Mme situation dans toute l'Europe. Mme vertige. Le hasard veut que la
plupart des royaumes soient livrs  des mineurs. La royaut, cette
divinit rcente, elle bgaye, ou radote. Le sicle de Charles-le-Sage,
le premier sicle de la politique, n'est pas arriv aux trois quarts,
qu'il dlire et devient fou. Une gnration d'insenss occupe tous les
trnes. Au glorieux douard III succde l'tourdi Richard II, au prudent
empereur Charles IV l'ivrogne Wenceslas, au sage Charles V Charles VI,
un fou furieux. Urbain VI, D. Pdre de Castille, Jean Visconti,
donnrent tous des signes de drangement d'esprit.

La petite sagesse ngative qui pensait avoir neutralis le grand
mouvement du monde, se trouvait dj  bout. Elle s'imaginait avoir
tout fini, et tout commenait. Les fils, que les habiles avaient cru
tenir, s'embrouillaient de plus en plus. La contradiction du monde
augmentait. On et dit que la raison divine et humaine avait abdiqu.
Dieu, comme dit Luther, s'ennuyait du jeu, et jetait les cartes sous
la table.

C'est un moment tragique que celui o l'on se sent devenir fou, le
moment o la raison, claire de sa dernire lueur, se voit prir et
s'teindre. Oh! ne permets pas que je sois fou, bont du ciel,
s'crie le roi Lear, conserve-moi dans l'quilibre. Oh! non, pas fou,
de grce! je ne voudrais pas tre fou!...


FIN DU TROISIME VOLUME.




Appendice


L're nationale de la France est le quatorzime sicle. Les tats
gnraux, le Parlement, toutes nos grandes institutions, commencent ou
se rgularisent. La bourgeoisie apparat dans la rvolution de Marcel,
le paysan dans la Jacquerie, la France elle-mme dans la guerre des
Anglais.

Cette locution: _Un bon Franais_, date du quatorzime sicle.

Jusqu'ici la France tait moins France que chrtient. Domine, ainsi
que tous les autres tats, par la fodalit et par l'glise, elle
restait obscure et comme perdue dans ces grandes ombres... Le jour
venant peu  peu, elle commence  s'entrevoir elle-mme.

Sortie  peine de cette nuit potique du moyen ge, elle est dj ce
que vous la voyez: peuple, prose, esprit critique, anti-symbolique.

Aux prtres, aux chevaliers, succdent les lgistes; aprs la foi, la
loi.

Le petit-fils de saint Louis met la main sur le pape et dtruit le
Temple. La chevalerie, cette autre religion, meurt  Courtrai, 
Crci,  Poitiers.

 l'pope succde la chronique. Une littrature se forme, dj
moderne et prosaque, mais vraiment franaise: point de symboles, peu
d'images; ce n'est que grce et mouvement.

Notre vieux droit avait quelques symboles, quelques formules
potiques. Cette posie ne comparat pas impunment au tribunal des
lgistes. Le parlement, ce grand prosateur, la traduit, l'interprte
et la tue.

Au reste, le droit franais avait t de tout temps moins asservi au
symbolisme que celui d'aucun autre peuple. Cette vrit, pour tre
ngative dans la forme, n'en est pas moins fconde. Nous n'avons point
regret au long chemin par lequel nous y sommes arrivs. Pour apprcier
le gnie austre et la maturit prcoce de notre droit, il nous a
fallu mettre en face le droit potique des nations diverses, opposer
la France et le monde.

Cette fois donc, la _symbolique_ du droit[656].--Nous en chercherons
le mouvement, la _dialectique_, lorsque notre drame national sera
mieux nou.

[Note 656: Ce volume fut publi, dans sa premire dition, en mme
temps que nos _Origines du droit franais, trouves dans les symboles
et formules_.]


1--page 7--_Alphonse X s'enfermait avec ses juifs pour altrer d'un
mlange romain le droit gothique..._

Je ne prtends pas dprcier ici le code des _Siete Partidas_;
j'espre que mon ami M. Rossew Saint-Hilaire nous le fera bientt
connatre dans le second volume de son _Histoire d'Espagne_, que nous
attendons impatiemment. Je n'ai prtendu exprimer sur les lois
d'Alphonse que le jugement plus patriotique qu'clair de l'Espagne
d'alors. Il est juste de reconnatre d'ailleurs que ce prince, tout
clerc et savant qu'il tait, aima la langue espagnole. Il fut le
premier des rois d'Espagne qui ordonna que les contrats et tous les
autres actes publics se fissent dsormais en espagnol. Il fit faire
une traduction des Livres sacrs en castillan... Il ouvrit la porte 
une ignorance profonde des lettres humaines et des autres sciences,
que les ecclsiastiques aussi bien que les sculiers ne cultivrent
plus, par l'oubli de la langue latine. (Mariana, III, p. 188 de la
traduction. Note de 1837.)


2--page 8--_Lisez le portrait des rois d'Aragon dans Muntaner..._

Si les sujets de nos rois savaient combien les autres rois sont durs
et cruels envers leurs peuples, ils baiseraient la terre foule par
leurs seigneurs. Si l'on me demande: Muntaner, quelles faveurs font
les rois d'Aragon  leurs sujets, plus que les autres rois? je
rpondrai, premirement, qu'ils font observer aux nobles, prlats,
chevaliers, citoyens, bourgeois et gens des campagnes, la justice et
la bonne foi, mieux qu'aucun autre seigneur de la terre; chacun peut
devenir riche sans qu'il ait  craindre qu'il lui soit rien demand
au del de la raison et de la justice, ce qui n'est pas ainsi chez les
autres seigneurs; aussi les Catalans et les Aragonais ont des
sentiments plus levs, parce qu'ils ne sont point contraints dans
leurs actions, et nul ne peut tre bon homme de guerre, s'il n'a des
sentiments levs. Leurs sujets ont de plus cet avantage, que chacun
d'eux peut parler  son seigneur autant qu'il le dsire, tant bien
sr d'tre toujours cout avec bienveillance, et d'en recevoir des
rponses satisfaisantes. D'un autre ct, si un homme riche, un
chevalier, un citoyen honnte, veut marier sa fille, et les prie
d'honorer la crmonie de leur prsence, ces seigneurs se rendront,
soit  l'glise, soit ailleurs; ils se rendraient de mme au convoi ou
 l'anniversaire de tout homme, comme s'il tait de leurs parents, ce
que ne font pas assurment les autres seigneurs, quels qu'ils soient.
De plus, dans les grandes ftes, ils invitent nombre de braves gens,
et ne font pas difficult de prendre leur repas en public; et tous les
invits y mangent, ce qui n'arrive nulle part ailleurs. Ensuite, si
des hommes riches, des chevaliers, prlats, citoyens, bourgeois,
laboureurs ou autres, leur offrent en prsent des fruits, du vin ou
autres objets, ils ne feront pas difficult d'en manger; et dans les
chteaux, villes, hameaux et mtairies, ils acceptent les invitations
qui leur sont faites, mangent ce qu'on leur prsente, et couchent dans
les chambres qu'on leur a destines; ils vont aussi  cheval dans les
villes, lieux et cits, et se montrent  leurs peuples; et si de
pauvres gens, hommes ou femmes, les invoquent, ils s'arrtent, ils les
coutent, et les aident dans leurs besoins. Que vous dirai-je enfin?
ils sont si bons et si affectueux envers leurs sujets qu'on ne saurait
le raconter, tant il y aurait  faire; aussi leurs sujets sont pleins
d'amour pour eux, et ne craignent point de mourir pour lever leur
honneur et leur puissance, et rien ne peut les arrter quand il faut
supporter le froid et le chaud, et courir tous les dangers. (Ramon
Muntaner, I, ch. xx, p. 60, trad. de M. Buchon.)


3--page 12--_Nous avions reu l'Anti-Christ..._

Regni Siculi Antichristum. (Bart. a Neocastro, ap. Muratori, XIII,
1026.) Bartolomeo et Ramon Muntaner ne font nulle mention de Procida.
L'un veut donner toute la gloire aux Siciliens, l'autre au roi
d'Aragon, D. Pdro.


4--page 13--_La lamentation par laquelle Falcando commence son
histoire..._

Hugo Falcandus, ap. Muratori, VII, 252. La latinit de ce grand
historien du douzime sicle est singulirement pure, si on la
compare  celle de Bartolomeo, qui crit pourtant cent ans plus tard.


5--page 16--_Les maisons franaises taient marques d'avance..._

Ceulx de Palerne et de Meschines, et des autres bonnes villes,
signrent les huys de Franoys de nuyt; et quant ce vint au point du
jour qu'ils purent voir entour eux, si occirent tous ceulx qu'ils
peurent trouver, et ne furent pargns ne vieulx ne jeunes que tous ne
fussent occis. (_Chroniques de Saint-Denis_, anno 1282.)


6--page 17--_Charles d'Anjou rpondit aux envoys de Messine_, etc.

Villani ajoute avec une prudence toute machiavlique: Onde fue, et
sera sempre grande asempio a quelli, che sono et che saranno, di
prendere i patti, che si possono havere de' nimici, potendo havere la
terra assediata. Vill., l. VII, c. XLV, p. 281-282.--Le lgat
engageait Charles  accepter les conditions des habitants: Per che,
poi che fossino indurati, ognidi peggiorerebbono i patti; ma raviendo
egli la terra, con volont decittadini medesimi ogni d li potrebbe
alargare; il quale era sano et buono consiglio. (_Id._, l. VII, c.
LXV, p. 281.)


7--page 17--_Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois_, etc.

Rien de plus romanesque et toutefois de plus vraisemblable que le
tableau du chroniqueur sicilien, lorsque le froid Aragonais se hasarda
 descendre sur cette terre ardente, o tout tait passion et pril.
Il allait entrer sur le territoire de Messine, et dj il tait
parvenu  une glise de Notre-Dame, ancien temple situ sur un
promontoire d'o l'on voit la mer et la fume lointaine des les de
Lipari. Il ne put s'empcher d'admirer cette vue, et alla camper dans
la valle voisine. C'tait le soir, et dj tout le monde reposait. Un
vieux mendiant s'approche et demande humblement  parler au roi de
choses qui touchent l'honneur du royaume: Excellent prince, dit-il,
ne ddaignez pas d'couter cet homme couvert de la cape des chevriers
de l'Etna. J'aimais votre beau-frre, le roi Manfred, d'ternelle
mmoire. Proscrit et dpouill pour lui, j'ai visit les royaumes
chrtiens et barbares. Mais je voulais revoir la Sicile, je me suis
hasard  y revenir; j'y ai vcu avec les bergers, changeant de
retraite dans les gorges et les bois. Vous ne connaissez pas les
Siciliens sur lesquels vous allez rgner, vous ignorez leur
duplicit. Comment vous fier, par exemple, au lontin Alayne, et  sa
femme Machalda, qui le gouverne? Ne savez-vous pas qu'il a t
proscrit par Manfred? ramen, enrichi par Charles d'Anjou? Sa femme
saura bien encore le tourner contre vous-mme.--Qui es-tu, mon ami,
toi qui veux nous mettre en dfiance de nos nouveaux sujets?--Je suis
Vitalis de Vitali. Je suis de Messine...-- l'instant mme arrive
Machalda, vtue en amazone; elle venait hardiment prendre possession
du jeune roi: Seigneur, dit-elle, avec la vivacit sicilienne,
j'arrive la dernire. Tous les logis sont pris, je viens vous demander
l'hospitalit d'une nuit. Le roi lui cda le logis o il devait
reposer. Mais ce n'tait pas son affaire, elle ne partait pas.
Vainement dit-il  son majordome: Il est temps de prendre du repos.
Elle reste immobile. Alors le roi prend son parti: Eh bien, dit-il,
causons jusqu'au jour. Madame, que craignez-vous le plus?--La mort de
mon mari.--Qu'aimez-vous le plus?--Ce que j'aime n'est point 
moi.--Le roi, prenant alors un ton plus grave, raconte les phnomnes
tranges qui ont, dit-il, accompagn sa naissance: il est venu au
monde pendant un tremblement de terre; dsign ainsi par la
Providence, il n'a pris les armes que pour accomplir le saint devoir
de venger Manfred. Machalda, ainsi conduite, devint l'ennemie
implacable du roi. Plt au ciel, dit navement l'historien patriote,
qu'elle et sduit le roi! Elle n'et pas troubl le royaume.
(Barthol. a Neoc., apud Muratori, III, 1060-63.)


8--page 21--_Le roi d'Aragon accepta le combat singulier propos par
Charles d'Anjou..._

Cio fece per grande sagacita di guerra et per suo gran senno,
conciosiacosa ch'egli era molto povero di moneta et da no potere
respondere al soccorso et riparo de' Ciciliani... Onde timea che...
non si arrendessono... per che non li sentiva constanti ne fermi... el
cosi et savio suo provedimento venne bene adoperato. (Villani, c.
LXXXV, p. 296.)


9--page 29--_Philippe-le-Bel dfend d'emprisonner qui que ce soit sur
la seule demande des inquisiteurs..._

Dictum fuit (in parliamento) quod prlati aut eorum officiales non
possunt poenas pecuniarias Judis infligere nec exigere per
ecclesiasticam censuram, sed solum modo poenam a canone statutam,
scilicet communionem fidelium sibi subtrahere. (_Liberts de l'glise
gallicane_, II, 148).--On serait tent de voir ici une ironie amre
de l'excommunication.


10--page 38.--_douard Ier crivit humblement  ses sujets de
Guyenne_, etc.

Nous avions un trait avec le roi de France, d'aprs lequel nous
avons fait de vous et de notre duch certaines obissances  ce roi,
que nous avons cru tre pour le bien de la paix et l'avantage de la
chrtient. Mais, par l, nous nous sommes rendus coupables envers
vous, puisque nous l'avons fait sans votre consentement; d'autant plus
que vous tiez bien prpars  garder et  dfendre votre terre.
Toutefois, nous vous demandons de vouloir bien nous tenir pour
excuss; car nous avons t circonvenus et sduits dans cette
conjoncture. Nous en souffrons plus que personne, comme pourront vous
l'assurer Hugues de Vres, Raymond de Ferrers, qui conduisaient en
notre nom ce trait  la cour de France. Mais, avec l'aide de Dieu,
nous ne ferons plus rien d'important dsormais relativement  ce duch
sans votre conseil et votre assentiment. (Ap. Rymer, t. II, p.
644.--Sismondi, VIII, 480.)


11--page 39--_L'indulgence de la Coutume de Flandre pour la femme et
pour le btard..._

In Flandria jam inde ab initio observatum constat, neminem ibi nothum
esse ex matre. (Meyer, folio 75.) Le privilge fut tendu aux hommes
de Bruges par Louis de Nevers: Il les affranchit de bastardise, sy
avant que le bastard soit bourgeois ou fils de bourgeois, sans fraude
(1331). (Oudegherst, _Chron. de Flandres_.--_Origines du droit_, l.
Ier, ch. III.) Les btards hritaient des biens de leurs mres. Car
on n'est pas l'enfant illgitime de sa mre. (_Miroir de
Saxe._)--Diverses lois anciennes donnent mme aux enfants naturels des
droits sur les biens de leur pre. (Grimm, 476.)--J'ai parl ailleurs
du droit des btards en France. Selon Olivier de la Marche, il n'y
avait en Europe que les Allemands chez qui les btards fussent
gnralement mpriss. Guillaume-le-Conqurant s'intitule dans une
lettre: Moi, Guillaume, surnomm le Btard.


12--page 50--_Boniface VIII, vieil avocat_, etc.

Hic longo tempore experientiam habuit curi, quia primo advocatus
ibidem, inde factus postea notarius pap, postea cardinalis, et inde
in cardinalatu expeditor ad casus Collegii declarandos, seu ad
exteros respondendos. (Muratori, XI, 1103.)


13--page 51--_L'homme est double; il y a en lui le Pape et
l'Empereur..._

Cum omnis natura ad ultimum quemdam finem ordinetur, consequitur ut
hominis duplex finis existat: ut sicut inter omnia entia solus
incorruptibilitatem et corruptibilitatem participat, sic... Propter
quod opus fuit homini duplici directivo, secundum duplicem finem:
scilicet summo pontifice, qui secundum revelata humanum genus
produceret ad vitam ternam; et imperatore, qui secundum philosophica
documenta genus humanum ad temporalem felicitatem dirigeret. (Dante,
_De Monarchia_, p. 78, dit. Zatta.)


14--page 51--_De Monarchia_, _De l'unit du monde social_...

Dante (_De Monarchia_, t. IV, p. 2 a). L'diteur a mis au frontispice
l'aigle de l'Empire avec cette pigraphe:

  E sotto l'ombra delle sacre penne,
  Governo l'mondo li di mano in mano.
                           _Paradis_, c. VI, v. 7.


15--page 52--_Ce monarque, possdant tout, ne peut rien dsirer_, etc.

Notandum quod justiti maxime contrariatur cupiditas... Ubi non est
quod possit optari, impossibile est ibi cupiditatem esse... Sed
monarchia non habet quod possit optare. Sua namque juridictio
terminatur Oceano solum. (P. 17).--Il prouve ensuite que la charit,
la libert universelle, sont  la condition de cette monarchie.--O
genus humanum, quantis procellis et jacturis quantisque naufragiis
agitari te necesse est, dum bellua multorum capitum factum, in diversa
conaris, intellectu grotas utroque similiter et affectu... cum per
tubam Sancti Spiritus tibi effletur: Ecce quam bonum et quam jucundum
habitare fratres in unum! (Dante, _De Monarchia_, p. 27.)


16--page 54--_Saisset appartenait  la famille des anciens vicomtes de
Toulouse..._

Quod antiquitus erat Comes et Vicecomes Tholos, et quia ipse erat de
genere Vicecomitis, qui dictus Vicecomes dominabatur in certa parte
civitatis Tholos. (Dupuy, _Diffr._, 640.)

_Il tait l'ami de toute la noblesse municipale..._

Quia omnes meliores homines de Tholosa sunt de parentela nostra, et
facient quidquid nos voluerimus. (_Ibid._, p. 643.)

_Il rvait la fondation d'un royaume du Languedoc..._

Audivit dictum episcopum Appam. comiti Fuxi dicentem: Faciatis pacem
mecum, et vos habebitis civitatem Appam, et eritis rex, quia
antiquitus solebat ibi esse regnum adeo nobile sicut regnum Franci,
et postea ego faciam quod vos eritis comes Tholos, quia in civitate
Tholos et in terra habeo multos amicos, valde nobiles et valde
potentes... (_Ibid._, 645.) Voy. encore le premier tmoin, p. 633, et
le quatorzime tmoin, p. 640.

... _au profit du comte de Comminges..._

Ipse episcopus semper dilexerat comitem Convenarum et totum genus
suum, et specialiter quia erat ex parte una de recta linea comitis
Tholosani, et quod gentes totius terr diligebant dictum comitem ex
causa prdicta. (_Ibid._, dix-septime tmoin, p. 642.)


17--page 59--_La petite bulle fut brle_, etc.

Dupuy, _Preuves du diff._, p. 59.--Fuerunt litter ejus (pap) in
regno Franci coram pluribus concremat, et sine honore remissi
nuntii. (_Chron. Rothomagense_, ann. 1302; et _Appendix Annalium H.
Steronis Altahensis_.)--Le ms. cit par Dupuy, _Preuves du diff._, 59,
et que lui seul a vu, n'est donc pas, comme le dit M. de Sismondi, la
seule autorit pour ce fait. (Voy. Sism., IX, 88.)


18--page 61--_Lettre des nobles aux cardinaux..._

La lettre ajoutait au nom des nobles: Et se ainsi estoit que nous, ou
aucuns de nous le voulsissions souffrir, ne les souferroit mie lidicts
nostre sire li roys, ne li commun peuples dudit royaume: et 
grand'douleur, et  grand meschief, nous vous faisons  savoir par la
teneur de ces lettres, que ce ne sont choses qui plaisent  Dieu, ne
ne doivent plaire  nul homme de bonne voulent, ne oncques mes telles
choses ne descendirent en cuer d'homme, ne ores ne furent, ne
attendes advenir, fors avecques Antechrist... Pourquoi nous vous
prions et requerons tant affectueusement comme nous pouvons... que li
malices qui est esmeus, soit arrire mis et anientis, et que de ces
excs qu'il a accoustum  faire, il soit chastiez en telle manire,
que li estat de la Chrestient soit et demeure en son bon point et en
son bon estat, et de ces choses nous faites  savoir par le porteur
de ces lettres vostre volent et vostre entention: car pour ce nous
l'envoyons espciaument  vous, et bien voulons que vous soyez certain
que ne pour vie, ne pour mort, nous ne dpartirons, ne ne veons 
dpartir de ce procez, et feust ores, ainsi que li Roys nostre Sire
le voulust bien... Et pource que trop longue chose, et chargeans
seroit, se chacun de nous metteroit seel en ces prsentes lettres,
faites de nostre commun assentement, nos Loys fils le roi de France,
cuens de vreux; Robert cuens d'Artois; Robert Dux de Bourgoigne; Jean
Dux de Bretaine; Ferry Dux de Lorraine; Jean cuens de Hainaut et de
Hollande; Henry cuens de Luxembourg; Guis cuens de S. Pol; Jean cuens
de Dreux; Hugues cuens de la Marche; Robert cuens de Bouloigne; Loys
cuens de Nivers et de Retel; Jean cuens d'Eu; Bernard cuens de
Comminges; Jean cuens d'Aubmarle; Jean cuens de Fores; Valeran cuens
de Prigors; Jean cuens de Joigny; Jean cuens d'Auxerre; Aymars de
Poitiers, cuens de Valentinois; Estennes cuens de Sancerre; Renault
cuens de Montbeliart; Enjorrant sire de Coucy; Godefroi de Breban;
Raoul de Clermont connestable de France; Jean sire de Chastiauvilain;
Jourdain sire de Lille; Jean de Chalon sire Darlay; Guillaume de
Chaveigny sire de Chastiau-Raoul; Richars sire de Beaujeu, et Amaurry
vicuens de Narbonne, avons mis  la requeste, et en nom de nous, et
pour tous les autres, nos seaus en ces prsentes lettres. Donn 
Paris, le 10e jour d'avril, l'an de grce 1302.


19--page 62--_Lettre des membres du clerg..._

...Prout quidam nostrum qui ducatus, comitatus, baronias, feoda et
alia membra dicti regni tenemus... adessemus eidem debitis consiliis
et auxiliis opportunis... Cognoscentes quod excrescunt angusti cum
jam abhorreant laci et prorsus effugiant consortia clericorum.
(Dupuy, _Preuves_, p. 70.)--La lettre est date de mars, c'est--dire
probablement antidate: Datum Parisiis die Martis prdicta: le susdit
jour de mars. Et ils n'ont indiqu auparavant aucun jour. Mais ils ne
voulaient point dater de l'assemble du roi, ne s'tant pas rendus 
celle du pape.

_Cette lettre contient galement le grand grief de la noblesse..._

Et prlati dum non habent quid pro meritis tribuant, imo retribuant,
nobilibus, quorum progenitores ecclesias fundaverunt, et aliis
litteratis personis, non inveniunt servitores. (Dup., _Preuves_, p.
69.)


20--page 64--_Le lion couronn de Gand, qui dort aux genoux de la
Vierge..._

Hodie quoque pro symbolo urbis Virgo sepimento ligneo clausa, cujus
in sinu Leo cum Flandri labaro cubat... (Sanderus, _Gandav. Rer._,
l. I, p. 51.)


21--page 64--_Roland, Roland_, etc.

C'tait l'inscription de la cloche:

  Roelandt, Roelandt, als ick kleppe, dan ist brandt,
  Als ick luve, dan ist storm in Vlaenderlandt.
                             (Sanderus, l. II, p. 115.)


22--page 65--_Peter Koenig..._

Primus ausus est Gallorum obsistere tyrannidi Petrus cognomento Rex,
homo plebeius, unoculus, tate sexagenarius, opificio textor pannorum,
brevi vir statura nec facie admodum liberali, animo tamen magno et
feroci, consilio bonus, manu promptus, flandrica quidem lingua
cumprimis facundus, gallic ignarus. (Meyer, p. 91.)

_Les gens du peuple se mettent  battre leurs chaudrons..._

Cumque ad campanam civitatis non auderent accedere, pelves suas
pulsantes... omnem multitudimen concitarunt. (_Ibid._, p. 90.)


23--page 65--_Les Gantais furent retenus par leurs gros fabricants._

Primores civitatis, quique dignitate aliqua aut opibus valebant,
Liliatorum sequebantur partes, formidantes Regis potentiam, suisque
timentes facultatibus. (_Ibid._, p. 91.)


24--page 66--_Ils voulurent communier ensemble_, etc.

 la bataille de Courtrai, les Flamands firent venir un prtre sur le
champ de bataille avec le corps de Christ, de sorte qu'ils pouvaient
tous le voir. En guise de communion, chacun d'eux prit de la terre 
ses pieds et se la mit dans la bouche. (G. Villani, t. VIII, c. LV,
p. 335.)--Voy. d'autres exemples de cette communion par la terre dans
mes _Origines du droit_, livre III, ch. IV.


25--page 66--_On rptait que Chtillon_, etc.

Vasa vinaria portasse restibus plena, ut plebeios strangularet.
(Meyer.)

_La reine avait, disait-on, recommand aux Franais que_, etc.

Ut apros quidem, hoc est viros, hastis, sed sues verutis confoderent,
infesta admodum mulieribus, quas sues vocabat, ob fastum illum
femineum visum a se Brugis. (_Ibid._, p. 93.)--La reine avait dit en
voyant les Flamandes: Ego rata sum me esse reginam; at hic sexcentas
conspicio. (_Ibid._, p. 89.)


26--page 76--_Les Flamands tuaient  leur aise_, etc.

Incredibile narratu est quanto robore, quantaque ferocia,
colluctantem secum in fossis hostem nostri exceperint, malleis ferreis
plumbeisque mactaverint. (Meyer, 94.)--Guillelmus cognomento _ab
Saltinga_...... tantis viribus dimicavit, ut equites 40 prostravisse,
hostesque alios 1400 se jugulasse gloriatus sit. (_Ibid._, 95.)


27--page 68--_Aprs la dfaite de Philippe  Courtrai, la cour
pontificale changea de langage..._

Quinze jours avant la bataille de Courtrai, le pape tint dans
l'assemble des cardinaux un discours dont la conciliation semblait le
but. Il y dit, entre autres choses, que sous Philippe-Auguste le roi
de France avait dix-huit mille livres de revenus, et que maintenant,
grce  la munificence de l'glise, il en avait plus de quarante
mille. Pierre Flotte, dit-il encore, est aveugle de corps et d'esprit,
Dieu l'a ainsi puni en son corps; cet homme de fiel, cet homme du
diable, cet Achitophel, a pour appui les comtes d'Artois et de
Saint-Pol; il a falsifi ou suppos une lettre du pape; il lui fait
dire au roi qu'il ait  reconnatre qu'il tient son royaume de lui. Le
pape ajoute: Voil quarante ans que nous sommes docteur en droit, et
que nous savons que les deux puissances sont ordonnes de Dieu. Qui
peut donc croire qu'une telle folie nous soit tombe dans l'esprit?...
Mais on ne peut nier que le roi ou tout autre fidle ne nous soit
soumis sous _le rapport du pch_... Ce que le roi a fait
illicitement, nous voulons dsormais qu'il le fasse licitement. Nous
ne lui refuserons aucune grce. Qu'il nous envoie des gens de bien,
comme le duc de Bourgogne et le comte de Bretagne; qu'ils disent en
quoi nous avons manqu, nous nous amenderons. Tant que j'ai t
cardinal, j'ai t Franais; depuis, nous avons beaucoup aim le roi.
Sans nous, il ne tiendrait pas d'un pied dans son sige royal; les
Anglais et les Allemands s'lveraient contre lui. Nous connaissons
tous les secrets du royaume; nous savons comme les Allemands, les
Bourguignons et ceux du Languedoc aiment les Franais. _Amantes
neminem amat vos nemo_, comme dit Bernard. Nos prdcesseurs ont
dpos trois rois de France; aprs tout ce que celui-ci a fait, nous
le dposerions _comme un pauvre gars_ (sicut unum garcionem), avec
douleur toutefois, avec grande tristesse, s'il fallait en venir 
cette ncessit. (Dupuy, _Preuves_, p. 77-8.)--Malgr l'insolence de
la finale, ce discours tait une concession du pape, un pas en
arrire.


28--page 69, note 1--_Consultation de Pierre Dubois contre le pape..._

Voici en substance ce pamphlet du quatorzime sicle.--Aprs avoir
tabli l'impossibilit d'une suprmatie universelle et rfut les
prtendus exemples des Indiens, des Assyriens, des Grecs et des
Romains, il cite la loi de Mose qui dfend la convoitise et le vol.
Or le pape convoite et ravit la suprme libert du roi, qui est et a
toujours t de n'tre soumis  personne, et de commander par tout son
royaume sans crainte de contrle humain. De plus, on ne peut nier que
depuis la distinction des _domaines_, l'usurpation des choses
possdes, de celles surtout qui sont prescrites par une possession
immmoriale, ne soit pch mortel. Or le roi de France possde la
suprme juridiction et la franchise de son temporel, depuis plus de
mille ans. Item, le mme roi, depuis le temps de Charlemagne dont il
descend, comme on le voit dans le canon _Antecessores_ possde, et a
prescrit la collation des prbendes et les fruits de la garde des
glises, non sans titre et par occupation, mais par donation du pape
Adrien, qui, du consentement du concile gnral, a confr 
Charlemagne ces droits et bien d'autres presque incomparablement plus
grands, savoir que lui et ses successeurs pourraient choisir et nommer
qui ils voudraient papes, cardinaux, patriarches, prlats, etc.
D'ailleurs, le pape ne peut rclamer la suprmatie du royaume de
France que comme souverain Pontife: mais si c'tait rellement un
droit de la papaut, il et appartenu  saint Pierre et  ses
successeurs qui ne l'ont point rclam. Le roi de France a pour lui
une prescription de douze cent soixante-dix ans. Or, la possession
centenaire mme sans titre suffit, d'aprs une nouvelle constitution
dudit pape, pour prescrire contre lui et contre l'glise romaine, et
mme contre l'Empire, selon les lois impriales. Donc, si le pape ou
l'empereur avaient eu quelque servitude sur le royaume, ce qui n'est
pas vrai, leur droit serait teint... En outre, si le pape statuait
que la prescription ne court pas contre lui, elle ne courra donc pas
non plus contre les autres, et surtout contre les princes, qui ne
reconnaissent pas de suprieurs. Donc, l'empereur de Constantinople
qui lui a donn tout son patrimoine (la donation tant excessive,
comme faite par un simple administrateur des biens de l'Empire), peut,
comme donateur (ou l'empereur d'Allemagne, comme subrog en sa place),
rvoquer cette donation... Et ainsi la papaut serait rduite  sa
pauvret primitive des temps antrieurs  Constantin, puisque cette
donation, nulle en droit ds le principe, pourrait tre rvoque sans
la prescription _longissimi temporis_. (Dupuy, p. 15-7.)


29--page 70--_Dans la chaire du bienheureux Pierre, sige ce matre
des mensonges..._

Sedet in cathedra beati Petri mendaciorum magister, faciens se, cum
sit omnifario maleficus, Bonifacium nominari. (_Ibid._) Nec ad ejus
excusationem... quod ab aliquibus dicitur post mortem dicti
Coelestini... cardinales in eum denuo consensisse: cum _ejus esse
conjux non potuerit quam, primo viro vivente, fide digno conjugii,
constat per adulterium polluisse_. (_Ibid._, 57.) Ut sicut angelus
Domini prophet Balaam... occurrit gladio evaginato in via, sic dicto
pestifero vos evaginato gladio occurrere velitis, ne possit malum
perficere populo quod intendit. (_Ibid._)


30--page 71--_Rquisitoire de Plasian contre Boniface..._

Moi Guillaume de Plasian, chevalier, je dis, j'avance et j'affirme
que Boniface qui occupe maintenant le sige apostolique sera trouv
parfait hrtique, en hrsies, faits normes et dogmes pervers
ci-dessous mentionns: 1 il ne croit pas  l'immortalit de l'me; 2
il ne croit pas  la vie ternelle, car il dit qu'il aimerait mieux
tre chien, ne ou quelque autre brute que Franais, ce qu'il ne
dirait pas s'il croyait qu'un Franais a une me ternelle.--Il ne
croit point  la prsence relle, car il orne plus magnifiquement son
trne que l'autel.--Il a dit que pour abaisser le roi et les Franais,
il bouleverserait tout le monde.--Il a approuv le livre d'Arnaud de
Villeneuve, condamn par l'vque et l'Universit de Paris.--Il s'est
fait lever des statues d'argent dans les glises.--Il a un dmon
familier: car il a dit que si tous les hommes taient d'un ct et lui
seul de l'autre, il ne pourrait se tromper ni en fait ni en droit:
cela suppose un art diabolique.--Il a prch publiquement que le
pontife romain ne pouvait commettre de simonie: ce qui est hrtique 
dire.--En parfait hrtique qui veut avoir la vraie foi  lui seul, il
a appel Patrins les Franais, nation notoirement trs
chrtienne.--Il est sodomite.--Il a fait tuer plusieurs clercs devant
lui, disant  ses gardes s'ils ne les tuaient pas du premier coup:
Frappe, frappe; Dali, Dali.--Il a forc des prtres  violer le secret
de la confession...--Il n'observe ni vigiles ni carme.--Il dprcie
le collge des cardinaux, les ordres des moines noirs et blancs, des
frres prcheurs et mineurs, rptant souvent que le monde se perdait
par eux, que c'taient de faux hypocrites, et que rien de bon
n'arriverait  qui se confesserait  eux.--Voulant dtruire la foi, il
a conu une vieille aversion contre le roi de France, en haine de la
foi, parce qu'en la France est et fut toujours la splendeur de la foi,
le grand appui et l'exemple de la chrtient.--Il a tout soulev
contre la maison de France, l'Angleterre, l'Allemagne, confirmant au
roi d'Allemagne le titre d'empereur, et publiant qu'il le faisait pour
dtruire la superbe des Franais, qui disaient n'tre soumis 
personne temporellement: ajoutant qu'ils en avaient menti par la gorge
(_per gulam_), et dclarant que si un ange descendait du ciel et
disait qu'ils ne sont soumis ni  lui ni  l'empereur, il serait
anathme.--Il a laiss perdre la terre sainte... dtournant l'argent
destin  la dfendre.--Il est publiquement reconnu simoniaque, bien
plus, la source et la base de la simonie, vendant au plus offrant les
bnfices, imposant  l'glise et aux prlats le servage et la taille
pour enrichir les siens du patrimoine du Crucifi, en faire marquis,
comtes, barons.--Il rompt les mariages.--Il rompt les voeux des
religieuses.--Il a dit que dans un peu il ferait de tous les Franais
des martyrs ou des apostats, etc. (Dupuy, _Diff., Preuves_, p. 102-7;
cf. 326-346, 350-362.)


31--page 72--_L'Universit de Paris, les dominicains de la mme ville,
les mineurs de Touraine, se dclarrent pour le roi..._

En 1295, Boniface les avait affranchis de toute juridiction
ecclsiastique, sans craindre le mcontentement du clerg de France.
(Bulus, III, p. 511.) Il n'avait point cess d'ajouter  leurs
privilges. (_Ibid._, p. 516, 545.)--Quant  l'Universit,
Philippe-le-Bel l'avait gagne par mille prvenances. (Bulus, III, p.
542, 544.) Aussi elle le soutint dans toutes ses mesures fiscales
contre le clerg. Ds le commencement de la lutte, elle se trouvait
associe  sa cause par le pape lui-mme: Universitates qu in his
culpabiles fuerint, ecclesiastico supponimus interdicto. (Bulle
_Clericis lacos_.) Aussi l'Universit se dclare hautement pour le
roi: Appellationi Rgis adhremus supponentes nos... et Universitatem
nostram protectioni divin et prdicti concilii generalis ac futuri
veri et legitimi summi pontificis. (Dupuy, _Preuves_, p. 117-118).


32--page 74--_Nogaret s'tait fait donner des pouvoirs illimits du
roi..._

Philippus, Dei gratia... Guillelmo de Nogareto... plenam et liberam
tenore prsentium committimus potestatem, ratum habituri et gratum,
quidquid factum fuerit in prmissis et _ea tangentibus, seu
dependentibus ex eisdem_... (Dupuy, _Preuves_, 175.)


33--page 75--... _ Anagni, au milieu d'un peuple qui venait de
traner dans la boue les lis et le drapeau de France..._

Ut proditionem fecerint eidem domino Guillelmo et sequacibus suis, ac
trascinare fecissent per Anagniam vexillum ac insignia dicti domini
Regis, favore et adjutorio illius Bonifacii. (Dupuy, _Preuves_, p.
175.)


34--page 75--_Supino s'engagea pour la vie ou la mort de Boniface..._

Guillelmus prdictus asseruit dictum dominum Raynaldum (de Supino),
esse benevolum, sollicitum et fidelem... tam in vita ipsius Bonifacii
quam in morte... et ipsum dominum receptasse tam in vita _quam in
morte Bonifacii prdicti_. (Dup., _Preuves_, p. 175.)


35--page 76--_On menace, on outrage le vieillard_, etc.

Ruptis ostiis et fenestris palatii pap, et pluribus locis igne
supposito, per vim ad papam exercitus est ingressus; quem tunc
permulti verbis contumeliosis sunt agressi: min etiam ei a pluribus
sunt illat. Sed papa nulli respondit. Enimvero cum ad rationem
positus esset, an vellet renunciare papatui, constanter respondit non,
imo citius vellet perdere caput suum, dicens in suo vulgari: Ecco il
collo, ecco il capo. (Walsingham, apud Dupuy, _Preuves_.)--Da che
per tradimento come Jesu Christo voglio essere preso, convienmi
morire, almeno voglio morire come papa. Et di presente si fece parare
dell' amanto di san Piero, et con la corona di Constantino in capo, et
con la chiavi et croce in mano, et posesi a sidere suso la sedia
papale. (Villani, VIII, 63.)--Et eust t feru deux fois d'un des
chevaliers de la Colonne, n'eust t un chevalier de France qui le
contesta... (_Chron. de Saint-Denis._ Dup., _Preuves_, p. 191.)
Nicolas Gilles (1492) y ajoute: Par deux fois cuida le pape estre tu
par un chevalier de ceulx de la Coulonne, si ne fust qu'on le
dtourna: toutefois il le frappa de la main arme d'un gantelet sur le
visage jusques  grande effusion de sang. (Ap. Dupuy, _Preuves_, p.
199.)


36--page 77--_On l'apporta sur la place_, etc.

Tunc populus fecit papam deportari in magnam plateam, ubi papa
lacrymando populo prdicavit, inter omnia gratia agens Deo et populo
Anagni de vita sua. Tandem in fine sermonis dixit: Boni homines et
mulieres, constat vobis qualiter inimici mei venerunt et abstulerunt
omnia bona mea, et non tantum mea, sed et omnia bona Ecclesi, et me
ita pauperem sicut Job fuerat dimiserunt. Propter quod dico vobis
veraciter, quod nihil habeo ad comedendum vel bibendum, et jejunus
remansi usque ad prsens. Et si sit aliqua bona mulier qu me velit de
sua juvare eleemosyna, in pane vel vino: et si vinum non habuerit, de
aqua permodica, dabo ei benedictionem Dei et meam... Tunc omnes hc ex
ore pap clamabant: Vivas, Pater sancte. Et nunc cerneres mulieres
currere certatim ad palatium, ad offerendum sibi panem, vinum vel
aquam... Et cum non invenirentur vasa ad capiendum allata, fundebant
vinum et aquam in arca camer pap, in magna quantitate. Et tunc
potuit quisque ingredi et cum papa loqui, sicut cum alio paupere.
(Walsingh. apud Dupuy, _Preuves_, 196.)


37--page 81--_Philippe envoya au pape un mmoire contre Boniface_,
etc.

La forme de cet acte est bizarre;  chaque titre d'accusation il y a
un loge pour la cour de Rome. Ainsi: Les saints Pres avaient
coutume de ne point thsauriser; ils distribuaient aux pauvres les
biens des glises. Boniface, tout au contraire, etc. C'est la forme
invariable de chaque article. On pouvait douter si c'tait bien
srieusement que le roi attribuait ainsi  un seul pape tous les abus
de la papaut. (Dupuy, _Preuves_, p. 209-210.)

_Cet acte, rdig en langue vulgaire, tait plutt un appel du roi au
peuple_, etc.

 vous, trs noble prince, nostre Sire, par la grace de Dieu Roy de
France, supplie et require le pueuble de vostre royaume, pour ce que
il appartient que ce soit faict, que vous gardiez la souveraine
franchise de vostre royaume, qui est telle que vous ne recognissiez de
vostre temporel souverain en terre fors que Dieu, et que vous faciez
dclarer que le pape Boniface erra manifestement et fit pch mortel,
notoirement en vous mandant par lettres bulles que il estoit vostre
souverain de vostre temporel... Item... que l'on doit tenir ledit Pape
pour herge... L'on peut prouver par vive force sans ce que nul n'y
pusse par raison rpondre que le pape n'eut oncques seigneurie de
vostre temporel... Quand Dieu le Pre eut cr le ciel et les quatre
lments, eut form Adam et ve, il dit  eux et  leur succession:
_Quod calcaverit pes tuus, tuum erit..._ C'est--dire qu'il vouloit
que chascun homme fut le seigneur de cen qu'il occuperoit de terre.
Ainsi dpartirent les fils d'Adam la terre et en furent seigneurs
trois mil ans et plus, avant le temps Melchisedech qui fut le premier
Prtre qui fut Roy, si comme dit l'histoire: mais il ne fut pas Roy de
tout le monde: et obissant la gent  li comme a Roy du temporel et
non pas a Prestre si fut autant Roy que Prestre. Emprs sa mort fut
grands temps, 600 ans ou plus, avant que nul autre fust Prestre. Et
Dieu le Pre qui donna la Loy  Mose, l'establit Prince de son peuple
d'Isral et li commanda que il fist Aaron son frre souverain Prestre
et son fils aprs li. Et Mose bailla et commist quand il deust
mourir, du commandement de Dieu, la seigneurie du temporel non pas au
souverain Prestre son frre mais  Josu sans dbat que Aaron et son
fils aprs li y missent: mais gardoient le tabernacle... et se
aidoient au temporel dfendre... Celuy Dieu qui toutes les choses
prsentes et avenir savoit, commanda  Josu leur Prince qu'il
partist la terre entre ces onze lignies; et que la lignie des Prestres
eussent en lieu de leur partie les diesmes et les premisses de tout,
et en resquissent sans terre, si que eux peussent plus profitablement
Dieu servir et prier pour ce pueuble. Et puis quand ce peuple d'Isral
demanda Roy  nostre Seigneur, ou fit demander par le prophte Samuel,
il ne leur eslit pas ce souverain Prestre, mais Sal qui surmontait de
grandeur tout le pueuble de tout le col et de la teste... (_Allusion 
Philippe-le-Bel?_) Si que il not nul Roy en Hierusalem sus le pueuble
de Dieu qui fust Prestre, mais avoient Roy et souverain Prestres en
diverses personnes et avoit l'un assez a faire de gouverner le
temporel et le autre l'espirituel du petit pueuble et si obissoient
tous les Prestres, du temporel as Rois. Emprs Notre-Seigneur
Jsus-Christ fut souverain Prestre, et ne trouve l'en point crit
qu'il eust oncques nulle possession de temporel... Aprs ce, sainct
Pre (_Pierre_)... Ce fust grande abomination  our que c'est
Boniface, pour ce que Dieu dit  sainct Pre: Ce que tu lieras en
terre sera li au ciel, cette parole d'espiritualit entendit
mallement comme bougre, quant au temporel. Il estoit greigneur besoin
qu'il sceust arabic, caldei, grieux, ebrieux et tous autres langages
desqueulx il est moult de chrtiens qui ne croient pas, comme l'glise
de Rome... Vous nobles Roy... herge defendeour de la foy, destruieur
de bougres povs et devs et estes tenus requerre et procurer que
ledit Boniface soit tenus et jugez pour herge et punis en la manire
que l'on le pourra et devra et doit faire emprs sa mort. (Dupuy,
_Diffr._, p. 214-218.)


38--page 82--_La guerre de Flandre avait mis  bout Philippe..._

Cette terrible anne 1303 est caractrise par le silence des
registres du parlement. On y lit en 1304: Anno prcedente propter
guerram Flandri non fuit parliamentum. (_Olim_, III, folio CVII.
_Archives du royaume_, section judiciaire.)


39--page 84--_L'affaire du pape_, etc.

Baillet tablit un rapprochement entre les dmls de Philippe-le-Bel
et ceux de Louis XIV avec le Saint-Sige: L'un et l'autre diffrend
s'est pass sous trois papes, dont le premier ayant vu natre le
diffrend est mort au fort de la querelle (Boniface VIII, Innocent
XI). Le second (Benot XI, successeur de Boniface, et Alexandre VIII,
successeur d'Innocent), ayant t prvenu de soumissions par la
France, s'est raccommod en usant nanmoins de dissimulation pour
sauver les prtentions de la cour de Rome. Le troisime (Clment V, et
Innocent XII), a termin toute l'affaire. De la part de la France, il
n'y a eu dans chaque dml qu'un roi (Philippe-le-Bel, Louis XIV). Un
vque de Pamiers semble avoir donn occasion  la querelle dans l'un
comme dans l'autre diffrend. Le droit de rgale est entr dans tous
les deux. Il y a eu dans l'un et dans l'autre appel au futur
concile... L'attachement des membres de l'glise gallicane pour leur
roi y a t presque gal. Le clerg, les universits, les moines et
les mendiants se sont jets partout dans les intrts du roi et ont
adhr  l'appel. Il y a eu excommunication d'ambassadeurs, et menaces
pour leurs matres. Les juifs chasss du royaume par Philippe-le-Bel,
et les Templiers dtruits, semblent fournir aussi quelque rapport avec
l'extirpation des huguenots et la destruction des religieuses de
l'Enfance. (Baillet, _Hist. des dmls_, etc.)


40--page 84, note 1--_C'est la comte de Halley_, etc.

On prsume qu'elle parut la premire fois  la naissance de
Mithridate, 130 ans avant l're chrtienne. Justin (lib. XXXII) dit
que pendant 80 jours elle clipsait presque le soleil. Elle reparut en
339 et en 550, poque de la prise de Rome par Totila. En 1305, elle
avait un clat extraordinaire. En 1456, elle tranait une queue qui
embrassait les deux tiers de l'intervalle compris entre l'horizon et
le znith; en 1682, la queue avait encore 30 degrs; en 1750, elle
semblait ne devoir attirer l'attention que des astronomes. Ces faits
sembleraient tablir que les comtes vont s'affaiblissant. Celle de
Halley a reparu en octobre 1835. (_Annuaire du Bureau des longitudes
pour 1835_. Voy. aussi une notice sur cette comte par M. de
Pontcoulant.)


41--page 87--_Jupiter avoue qu'il meurt de faim sans Plutus..._

     [Grec: Aph' ou gar ho Ploutos houtos rsato blepein, Apoll'
     hypo limou]... Aristoph., Plut., v. 1174. Voyez aussi les
     vers 129, 133, 1152 et 1168-9.


42--page 88, note 2--_Raymond Lulle_, etc.

Il est dit dans l'_Ultimatum Testamentum_ mis sous son nom, qu'en une
fois il convertit en or cinquante milliers pesant de mercure, de plomb
et d'tain.--Le pape Jean XXII,  qui Pagi attribue un trait sur
l'_Art transmutatoire_, y disait qu'il avait transmut  Avignon deux
cents lingots pesant chacun un quintal, c'est--dire vingt mille
livres d'or. tait-ce une manire de rendre compte des normes
richesses entasses dans ses caves? Au reste, ils taient forcs de
convenir entre eux que cet or qu'ils obtenaient par quintaux n'avaient
de l'or que la couleur.


43--page 90--... _de soufflets en soufflets, les voil au trne du
monde..._

Je lisais le.. octobre 1834, dans un journal anglais: Aujourd'hui,
peu d'affaires  la Bourse; c'est jour fri pour les juifs.--Mais
ils n'ont pas seulement la supriorit de richesses.--On serait tent
de leur en accorder une autre lorsqu'on voit que la plupart des hommes
qui font aujourd'hui le plus d'honneur  l'Allemagne sont des juifs
(1837).--J'ai parl dans les notes de la _Renaissance_ de tant de
juifs illustres, nos contemporains (1860).


44--page 91--_Une livre de votre chair!..._

Sir Thomas Mungo acquit  Calcutta, il y a trente ans, un ms. o se
trouve l'histoire originale de la livre de chair, etc. Seulement, au
lieu d'un chrtien, c'est un musulman que le juif veut dpecer. (Voy.
_Asiatic Journal_.)--_Orig. du droit_, l. IV, c. XIII: L'atrocit de
la loi des Douze Tables, dj repousse par les Romains eux-mmes, ne
pouvait,  plus forte raison, prvaloir chez les nations chrtiennes.
Voy. cependant le droit norvgien. (Grimm, 617.)--Dans les traditions
populaires, le juif stipule une livre de chair  couper sur le corps
de son dbiteur, mais le juge le prvient que _s'il coupe plus ou
moins_, il sera lui-mme mis  mort.--Voy. le _Pecorone_ (crit vers
1378), les _Gesta Romanorum_ dans la forme allemande.--Voy. aussi mon
_Histoire romaine_.


45--page 94--_Entrevue de Philippe et de Bertrand de Gott..._

G. Villani, l. VIII, c. LXXX, p. 417.--L'opinion du temps est bien
reprsente dans les vers burlesques cits par Walsingham:

  Ecclesi navis titubat, regni quia clavis
  Errat, Rex, Papa, facti sunt una cappa.
  Hoc faciunt _do, des_, Pilatus hic, alter Herodes.
                           Walsingh., p. 456, ann. 1306.


46--page 99--_Le malheureux pape donne, pour ne pas recevoir les
commissaires du roi, la plus ridicule excuse..._

Baluze, _Acta vet. ad Pap. Av._, p. 75-6... Qudam prparatoria
sumere, et postmodum purgationem accipere, qu secundum prdictorum
physicorum judicium, auctore Domino, valde utilis nobis erit.


47--page 103--_Le reniement s'exprimait par un acte, cracher sur la
croix..._

Voy. plus loin les motifs qui nous ont dcid  regarder ce point
comme hors de doute.--Le quatorzime sicle ne voyait probablement
qu'une singularit suspecte dans la fidlit des Templiers aux
anciennes traditions symboliques de l'glise, par exemple dans leur
prdilection pour le nombre trois. On interrogeait _trois_ fois le
rcipiendaire avant de l'introduire dans le chapitre. Il demandait par
_trois_ fois le pain et l'eau, et la socit de l'ordre. Il faisait
_trois_ voeux. Les chevaliers observaient trois grands jenes. Ils
communiaient _trois_ fois l'an. L'aumne se faisait dans toutes les
maisons de l'ordre _trois_ fois la semaine. Chacun des chevaliers
devait avoir _trois_ chevaux. On leur disait la messe _trois_ fois la
semaine. Ils mangeaient de la viande _trois_ jours de la semaine
seulement. Dans les jours d'abstinence, on pouvait leur servir _trois_
mets diffrents. Ils adoraient la croix solennellement  trois poques
de l'anne. Ils juraient de ne pas fuir en prsence de _trois_
ennemis. On flagellait par _trois_ fois en plein chapitre ceux qui
avaient mrit cette correction, etc., etc., etc. Mme remarque pour
les accusations dont ils furent l'objet. On leur reprocha de renier
trois fois, de cracher trois fois sur la croix. _Ter abnegabant, et
horribili crudelitate ter in faciem spumebant ejus._ (Circul. de
Philippe-le-Bel, du 14 septembre 1307.) Et li fait renier par trois
fois le prophte et par trois fois crachier sur la croix. Instruct.
de l'inquisiteur Guilaume de Paris.--(Rayn., p. 4.)


48--page 104--_Ce nom de Temple rappelait le temple de Salomon..._

Dans quelques monuments anglais, l'ordre du Temple est appel _Militia
Templi Salomonis (ms. Biblioth. Cottonian et Bodleian.)_ Ils sont
aussi nomms _Fratres militia Salomonis_, dans une charte de 1197.
Ducange.--(Rayn., p. 2.)


49--page 104--_Le Temple subsiste dans les enseignements d'une foule
de socits secrtes..._

Il est possible que les Templiers qui chapprent se soient fondus
dans des socits secrtes. En cosse, ils disparaissent tous, except
deux. Or on a remarqu que les plus secrets mystres de la
franc-maonnerie sont rputs mans d'cosse, et que les hauts grades
y sont nomms cossais. Voy. Grouvelle et les crivains qu'il a
suivis, Munter, Moldenhawer, Nicola, etc.


50--page 104--_Les Templiers furent-ils affilis aux gnostiques?..._

Voy. Hammer, _Mmoire sur deux coffrets gnostiques_, p. 7. Voy. aussi
le mmoire du mme dans les _Mines d'Orient_, et la rponse de M.
Raynouard. (Michaud, _Hist. des croisades_, d. 1828, t. V, p. 572.)


51--page 107--_Tout ce qu'il y avait eu de saint en l'ordre devint
pch et souillure..._

La rgle austre que l'ordre reut  son origine semble  sa chute un
acte d'accusation terrible: Domus hospitis non careat lumine, ne
tenebrosus hostis... Vestiti autem camisiis dormiant, et cum
femoralibus dormiant. Dormientibus itaque fratribus usque mane nunquam
deerit lucerna... (Actes du concile de Troyes, 1128. Ap. Dup.
_Templ._, 92-102.)


52--page 107--... _Son mpris pour la femme..._

Voy. cependant _Processus contra Templarios, ms. de la Biblioth.
royale_. Ce qu'on y lit dans les articles de l'interrogatoire sur
leurs relations avec les femmes (_Item les matres fesoient frres et
suers du Temple... Proc. ms._, folio 10-11) doit s'entendre des
affilis de l'ordre; il y en avait des deux sexes (Voyez Dup.,
_Templ._, 99, 162), mais il ne me souvient pas d'avoir lu aucun aveu
sur ce point, mme dans les dpositions les plus contraires  l'ordre.
Ils avouent plutt une autre infamie bien plus honteuse
(1837).--Depuis j'ai publi les deux premiers volumes des pices du
procs des Templiers, avec une introduction, 1841-1851. J'y renvoie le
lecteur (1860).


53--page 107--_Ils se passaient aussi de prtres, se confessant entre
eux..._

La manere de tenir chapitre et d'assoudre. Aprs chapitre dira le
mestre ou cely que tendra le chapitre: Beaux seigneurs frres, le
pardon de nostre chapitre est tiels, que cil qui ostast les almones de
la meson  toute male resoun, ou tenist aucune chose en noun de
propre, ne prendreit u tens ou pardon de nostre chapitre. Mes toutes
les choses qe _vous lessez  dire pour hounte de la char_, ou poour de
la justice de la mesoun, qe lein ne la prenge requer Dieu pour la
requeste de la sue douce Mere le vous pardoint. (_Conciles
d'Angleterre_, dit. 1737, tome II, p. 383.)


54--page 108, note 1--_Les dpositions les plus sales_, etc.

Post redditas gratias capellanus ordinis Templi increpavit fratres,
dicens: Diabolus comburet vos vel similia verba... Et vidit braccias
unius fratrum Templi et ipsum tenentem faciem versus occidentem et
posteriora versus altare... (359.) Ostendebatur imago Crucifixi et
dicebatur ei, quod sicut antea honoraverat ipsum sic modo vituperaret,
et conspueret in eum: quod et fecit. Item dictum fuit ei quod,
depositis bracciis, verteret dorsum ad crucifixum: quod lacrymando
fecit... (_Ibid._, 569, col. 1.)


55--page 109--_Ils possdaient_, etc.

Habent Templarii in christianitate novem millia maneriorum... (Math.
Paris, p. 417.) Plus tard la _Chronique de Flandre_ leur attribue
10,500 manoirs. Dans la snchausse de Beaucaire, l'ordre avait
achet en quarante ans pour 10,000 livres de rentes.--Le seul prieur
de Saint-Gilles avait 54 commanderies. (Grouvelle, p. 196.)


56--page 110--_Ils avaient refus d'aider  la ranon de saint
Louis..._

Joinville, p. 81, ap. Dup., _Pr._, p. 163-164.--Lorsqu'on effectuait
le paiement de la ranon, il manquait 30,000 livres. Joinville pria
les Templiers de les prter au roi. Ils refusrent et dirent: Vous
savez que nous recevons les commandes en tel manire que par nos
serements nous ne les poons dlivrer, ms que  ceulz qui les nous
baillent. Cependant ils dirent qu'on pouvait leur prendre cet argent
par force, que l'Ordre avait dans la ville d'Acre de quoi se
ddommager. Joinville se rendit alors sur leur mestre galie, et,
descendu dans la cale, demanda les clefs d'un coffre qu'il voyait
devant lui. On les lui refusa. Il prit une cogne, la leva et menaa
de _faire la clef le roy_. Alors le marchal du Temple le prit 
tmoin qu'il lui faisait violence, et lui donna la clef. (Joinville,
p. 81, d. 1761.)


57--page 112--_Philippe-le-Bel leur devait de l'argent..._

Is magistrum ordinis exosum habuit, propter importunam pecuni
exactionem, quam, in nuptiis fili su Isabell, ei mutua dederat.
(Thomas de la Moor, in _Vita Eduardi_, apud Baluze, _Pap. Aven._,
not, p. 189).--Le Temple avait,  diverses poques, servi de dpt
aux trsors du roi. Philippe-Auguste (1190) ordonne que tous ses
revenus, pendant son voyage d'outre-mer, soient ports au Temple et
enferms dans des coffres, dont ses agents auront une clef et les
Templiers une autre. Philippe-le-Hardi ordonne qu'on y dpose les
pargnes publiques.--Le trsorier des Templiers s'intitulait trsorier
du Temple et du roi, et mme trsorier du roi au Temple. (Sauval, II,
37.)


58--page 112--_La tentation tait forte pour le roi..._

Voy. dans Dupuy un pamphlet que Philippe-le-Bel se fit probablement
adresser: Opinio cujusdam prudentis regi Philippo, ut regnum Hieros,
et Cypri acquireret pro altero filiorum suorum, ac de invasione regni
gypti et de dispositione bonorum ordinis Templariorum.--Voy. aussi
Walsingham.--L'ide d'appliquer leurs biens au service de la terre
sainte aurait t de Raymond Lulle. (Baluz. _Pap. Aven._)


59.--page 114--_Les Templiers taient plus exclusivement fonds pour
la guerre..._

Si unio fieret, multum oporteret quod Templarii lararentur, vel
Hospitalarii restringerentur in pluribus. Et ex hoc possent animarum
pericula provenire... Religio Hospitalariorum super hospitalitate
fundata est. Templarii vero super militia proprie sunt fundati.
(Dupuy, _Preuves_, p. 180.)


60--page 115--_Que dans le chapitre gnral de l'Ordre, il y avait une
chose si secrte_, etc.

Un autre disait: Esto quod esses pater meus et posses fieri summus
magister totius ordinis, nollem quod intrares, quia habemus tres
articulos inter nos in ordine nostro quos nunquam aliquis sciet nisi
Deus et diabolus et nos, fratres illius ordinis (51 test., p.
361).--Voy. les histoires qui couraient sur des gens qui auraient t
tus pour avoir vu les crmonies secrtes du Temple. (_Concil.
Brit._, II, 361.)


61--page 116, note 3--_En cosse on leur reprochait_, etc.

Item dixerunt quod pauperes ad hospitalitatem libenter non
recipiebant, sed, timoris causa, divites et potentes solos; et quod
multum erant cupidi aliena bona per fas et nefas pro suo ordine
adquirere. (_Concil. Brit._, 40e tmoin d'cosse, p. 382.)


62--page 116--_Philippe venait d'augmenter leurs privilges..._

Il est curieux de voir par quelle prodigalit d'loges et de faveurs
il les attirait dans son royaume ds 1304: Philippus, Dei gratia
Francorum Rex, opera misericordi, magnifica plenitudo qu in sancta
domo militi Templi, divinitus instituta, longe lateque per orbem
terrarum exercentur... merito nos inducunt ut dict domui Templi et
fratribus ejusdem in regno nostro ubilibet constitutis, quos sincere
diligimus et prosequi favore cupimus speciali, regiam liberalitatis
dextram extendimus. (Rayn., p. 44.)


63--page 116--_On s'assura de l'assentiment de l'Universit..._

Le roi s'tudia toujours  lui faire partager l'examen et aussi la
responsabilit de cette affaire. Nogaret lut l'acte d'accusation
devant la premire assemble de l'Universit, tenue ds le lendemain
de l'arrestation. Une autre assemble de tous les matres et de tous
les coliers de chaque facult fut tenue au Temple: on y interrogea le
grand matre et quelques autres. Ils le furent encore dans une seconde
assemble.


64--page 117--_Suivait l'indication sommaire des accusations..._

Voy. les nombreux articles de l'acte d'accusation (Dup.). Il est
curieux de le comparer  une autre pice du mme genre,  la bulle du
pape Grgoire IX aux lecteurs d'Hildesheim, Lubeck, etc., contre les
Stadhinghiens (Rayn., ann. 1234, XIII, p. 446-7). C'est avec plus
d'ensemble l'accusation contre les Templiers. Cette conformit
prouverait-elle, comme le veut M. de Hammer, l'affiliation des
Templiers  ces sectaires?


65--page 117--_Ce qui frappait le plus les imaginations, c'taient les
bruits tranges qui couraient sur une idole_, etc.

Selon les plus nombreux tmoignages, c'tait une tte effrayante  la
longue barbe blanche, aux yeux tincelants (Rayn., p. 261) qu'on les
accusait d'adorer. Dans les instructions que Guillaume de Paris
envoyait aux provinces il ordonnait de les interroger sur une ydole
qui est en forme d'une teste d'homme  une grant barbe. Et l'acte
d'accusation que publia la cour de Rome portait, art. 16: Que dans
toutes les provinces ils avaient des idoles, c'est--dire des ttes
dont quelques-unes avaient trois faces et d'autres une seule, et qu'il
s'en trouvait qui avaient un crne d'homme. Art. 47 et suivants: Que
dans les assembles et surtout dans les grands chapitres, ils
adoraient l'idole comme un Dieu, comme leur Sauveur, disant que cette
tte pouvait les sauver, qu'elle accordait  l'Ordre toutes les
richesses et qu'elle faisait fleurir les arbres et germer les plantes
de la terre. (Rayn., p. 287.) Les nombreuses dpositions des
Templiers en France, en Italie, plusieurs tmoignages indirects en
Angleterre rpondirent  ce chef d'accusation et ajoutrent quelques
circonstances. On adorait cette tte comme celle d'un Sauveur,
quoddam caput cum barba, quod adorant et vocant Salvatorem suum
(Rayn., 288). Deodat Jaffet, reu  Pedenat, dpose que celui qui le
recevait lui montra une tte ou idole qui lui parut avoir trois faces,
en lui disant: Tu dois l'adorer comme ton Sauveur et le Sauveur de
l'ordre du Temple, et que lui tmoin adora l'idole disant: Bni soit
celui qui sauvera mon me (p. 247 et 293). Cettus Ragonis, reu 
Rome dans une chambre du palais de Latran, dpose qu'on lui dit en lui
montrant l'idole: Recommande-toi  elle et prie-la qu'elle te donne la
sant (p. 295). Selon le premier tmoin de Florence, les frres lui
disaient les paroles chrtiennes: Deus, adjuva me. Et il ajoutait
que cette adoration tait un rit observ dans tout l'Ordre (p. 294).
Et en effet, en Angleterre, un frre mineur dpose avoir appris d'un
Templier anglais qu'il y existait quatre principales idoles, une dans
la sacristie du Temple de Londres, une  Bristelham, la troisime
_apud Brueriam_ et la quatrime au del de l'Humber (p. 297). Le
second tmoin de Florence ajoute une circonstance nouvelle; il
dclare que dans un chapitre un frre dit aux autres: Adorez cette
tte... _Istud caput vester Deus est, et vester Mahumet_ (p. 295).
Gauserand de Montpesant dit qu'elle tait faite _in figuram
Baffometi_, et Raymond Rubei, dposant qu'on lui avait montr une tte
de bois o tait peinte _figura Baphometi_, ajoute: Et illam adoravit
obsculando sibi pedes, dicens _yalla_, verbum Sarace norum.

M. Raynouard (p. 301) regarde le mot _Baphomet_, dans ces deux
dpositions, comme une altration du mot _Mahomet_ donn par le
premier tmoin: il y voit une tendance des inquisiteurs  confirmer
ces accusations de bonne intelligence avec les Sarrasins, si rpandues
contre les Templiers. Alors il faudrait admettre que toutes ces
dpositions sont compltement fausses et arraches par les tortures,
car rien de plus absurde sans doute que de faire les Templiers plus
mahomtans que les mahomtans, qui n'adorent point Mahomet. Mais ces
tmoignages sont trop nombreux, trop unanimes et trop divers  la fois
(Rayn., p. 222, 337 et 286-302). D'ailleurs ils sont loin d'tre
accablants pour l'Ordre. Tout ce que les Templiers disent de plus
grave, c'est qu'ils ont eu peur, c'est qu'ils ont cru y voir une tte
de diable, de _mauffe_ (p. 290), c'est qu'ils ont vu le diable
lui-mme dans ces crmonies, sous la figure d'un chat ou d'une femme
(p. 293-294). Sans vouloir faire des Templiers en tout point une secte
de gnostiques, j'aimerais mieux voir ici, avec M. de Hammer, une
influence de ces doctrines orientales. Baphomet, en grec (selon une
tymologie, il est vrai, assez douteuse), c'est le dieu qui baptise
selon l'esprit, celui dont il est crit: Ipse vos baptizavit in
Spiritu Sancto et igni (Math., 3, 11), etc. C'tait pour les
gnostiques le Paraclet descendu sur les aptres en forme de langues de
feu. Le baptme gnostique tait en effet un baptme de feu. Peut-tre
faut-il voir une allusion  quelque crmonie de ce genre dans ces
bruits qui couraient dans le peuple contre les Templiers qu'un enfant
nouveau engendr d'un Templier et d'une pucelle estoit cuit et rosty
au feu, et toute la graisse oste et de celle estoit sacre et ointe
leur idole (_Chron. de Saint-Denis_, p. 58). Cette prtendue idole ne
serait-elle pas une reprsentation du Paraclet dont la fte (la
Pentecte) tait la plus grande solennit du Temple? Ces ttes, dont
une devait se trouver dans chaque chapitre, ne furent point
retrouves, il est vrai, sauf une seule, mais elle portait
l'inscription LIII. La publicit et l'importance qu'on donnait  ce
chef d'accusation dcidrent sans doute les Templiers  en faire au
plus tt disparatre la preuve. Quant  la tte saisie au chapitre de
Paris, ils la firent passer pour un reliquaire, la tte de l'une des
onze mille vierges. (Rayn., p. 299.)--Elle avait une grande barbe
d'argent.


66--page 120--_La rponse du roi au pape_, etc.

Dupuy ne donne point cette lettre en entier; probablement elle ne fut
point envoye, mais plutt rpandue dans le peuple. Nous en avons une,
au contraire, du pape (1er dcembre 1307), selon laquelle le roi
aurait crit  Clment V _que des gens de la cour pontificale avaient
fait croire aux gens du roi_ que le pape le chargeait de poursuivre;
le roi se serait empress de _dcharger sa conscience d'un tel
fardeau_ et de remettre toute l'affaire au pape, qui l'en remercie
beaucoup. Cette lettre de Clment me parat, comme l'autre, moins
adresse au roi qu'au public; il est probable qu'elle rpond  une
lettre qui ne fut jamais crite.


67--page 120--_On obtint sur-le-champ cent quarante aveux par les
tortures..._

_Archives du royaume_, I, 413. Ces dpositions existent dans un gros
rouleau de parchemin, elles ont t fort ngligemment extraites par
Dupuy, p. 207-212.


68--page 121--_Le pape envoya deux cardinaux demander au grand matre
si tout cela tait vrai..._

Confessus est abnegationem prdictam, nobis supplicans quatenus
quemdam fratrem servientem et familiarem suum, quem secum habebat,
volentem confiteri, audiremus. (_Lettre des cardinaux._ Dupuy, 241).


69--page 123--_Les biens des prisonniers devaient tre runis  ceux
que le pape dsignerait..._

Il avait mme crit dj au roi d'Angleterre pour lui assurer que
Philippe les remettait aux agents pontificaux, et pour l'engager 
imiter ce bon exemple. (Dupuy, p. 204. Lettre du 4 octobre 1307.)

Toutefois l'ordonnance de mainleve par laquelle Philippe faisait
remettre les biens des Templiers aux dlgus du pape n'est que du 15
janvier 1309. Encore,  ces dlgus du pape, il avait adjoint
quelques siens agents qui veillaient  ses intrts en France, et qui,
 l'ombre de la commission pontificale, empitaient sur le domaine
voisin. C'est ce que nous apprenons par une rclamation du snchal de
Gascogne, qui se plaint, au nom d'douard II, de ces envahissements du
roi de France. (Dupuy, p. 312.)

_Clment tait fort inquiet de ce que ces biens allaient devenir..._

Ailleurs il loue magnifiquement le dsintressement de son cher fils,
qui n'agit point par avarice et ne veut rien garder sur ces biens:
Deinde vero, tu, cui eadem fuerant facinora nuntiata, non typo
avariti, cum de bonis Templariorum nihil tibi appropriare... immo ea
nobis administranda, gubernanda, conservanda et custodienda
liberaliter et devote dimisisti... (12 aot 1308. Dupuy, p. 240.)


70--page 124--_La commission, compose principalement d'vques..._

Dupuy, p. 240-242. La commission se composait de l'archevque de
Narbonne, des vques de Bayeux, de Mende, de Limoges, des trois
archidiacres de Rouen, de Trente et de Maguelone, et du prvt de
l'glise d'Aix. Les mridionaux, plus dvous au pape, taient, comme
on voit, en majorit.


71--page 126--_Le pape rpond_, etc.

Passant ensuite  une autre affaire, le pape dclare avoir supprim
comme inutile un article de la convention avec les Flamands, qu'il
avait, par proccupation ou ngligence, signe  Poitiers, savoir, que
si les Flamands encouraient la sentence pontificale en violant cette
convention, ils ne pourraient tre absous qu' la requte du roi.
Ladite clause pourrait faire taxer le pape de simplicit. Tout
excommuni qui satisfait peut se faire absoudre, mme sans le
consentement de la partie adverse. Le pape ne peut abdiquer le pouvoir
d'absoudre.


72--page 126--_Les vques n'obissaient point  la commission
pontificale_, etc.

_Processus contra Templarios, ms._ Les commissaires crivirent une
nouvelle lettre o ils disaient qu'apparemment les prlats avaient cru
que la commission devait procder contre l'Ordre en gnral, et non
contre les membres; qu'il n'en tait pas ainsi: que le pape lui avait
remis le jugement des Templiers.


73--page 129--_Jacques Molay crut qu'il valait mieux se confier  un
chevalier..._

Quem idem Magister rogasset nobilem virum dominum Guillelmum de
Plasiano... qui ibidem venerat, sed non de mandato dictorum dominorum
commissariorum, secundum quod dixerunt... et dictus dominus Guillelmus
fuisset ad partem locutus cum eodem Magistro, quem, sicut asserebat,
diligebat et dilexerat, quia uterque miles erat. (Dupuy, 319.)


73--page 129--_Les vques lui donnrent un dlai..._

Quam dilationem concesserunt eidem, majorem etiam se daturos
asserentes, si sibi placeret et volebat. (_Ibid._, 520.)


74--page 132--_Boniface tait incrdule, impie et cynique en ses
paroles..._

Vade, vade, ego plus possum quam Christus unquam potuerit, quia ego
possum humiliare et depauperare reges, et imperatores et principes, et
possum de uno parvo milite facere unum magnum regem, et possum donare
civitates et regna. (_Ibid._, p. 566.)--Tace, miser, non credimus in
asinam nec in pullum ejus. (_Ibid._, p. 6.)


75--page 135--_On leur lut en latin les articles de l'accusation, etc.
Ils s'crirent..._

Quod contenti erant de lectura facta in latino, et quod non curabant
quod tant turpitudines, quas asserebant omnino esse falsas et non
nominandas, vulgariter exponerentur. (_Proc. contra Templ.,
ms._)--Dicentes quod non petebatur ab eis quando ponebantur in
janiis, si procuratores constituere volebant. (_Ibid._)


76--page 136--_Quelques-uns remettent pour toute dposition une prire
 la sainte Vierge_, etc.

Le frre lie, auteur de cette pice touchante, finit par prier les
notaires de corriger les locutions vicieuses qui peuvent s'tre
glisses dans son latin. (_Process. ms._, folio 31-32.)--D'autres
crivent une apologie en langue romane, altre et fort mle de
franais du Nord. (Folio 36-8.)


77--page 136--_Une protestation en langue vulgaire_, etc.

Je donne cette pice, telle qu'elle a t transcrite par les notaires,
dans son orthographe barbare. A homes honerables et sages, ordens de
per notre pre l'Apostelle (_le pape_) pour le fet des Templiers li
freres, liquies sunt en prisson  Paris en la masson de Tiron...
Honeur et reverencie. Comes votre comandemans feut  nos ce jeudi
prochainement pass et nos feut demand se nos volens defendre la
Religion deu Temple desusdite, tuit disrent oil, et disons que ele est
bone et leal, et en tout sans mauvest et traison tout ce que nos l'en
met sus, et somes prest de nous defendre chacun pour soy ou tous
ensemble, an telle manire que droit et sante glies et vos an
regardarons, come cil qui sunt en prisson an nois frs  cople II. Et
somes en neire fosse oscure toutes les nuits.--Item nos vos fessons 
savir que les gages de XII deniers que nos avons ne nos soufficent
mie. Car nos convient paier nos lis. III deniers par jour chascun lis.
Loage du cuisine, napes, touales pour tenelles et autres choses. II
sols VI deniers la semaigne. Item pour nos fergier et desferger (_ter
les fers_), puisque nos somes devant les auditors, II sol. Item pour
laver dras et robes, linges, chacun XV jours XVIII deniers. Item pour
buche et candole chascun jor IIII deniers. Item passer et repasser les
dis frres, XVI deniers de asiles de Notre Dame de l'altre part de
l'iau. (_Proc. ms._, folio 39.)


78--page 136--_Les dfenseurs soutiennent que la religion du Temple
est pure..._

... Apud Deum et Patrem... Et hoc est omnium fratrum Templi
communiter una professio, qu per universum orbem servatur et servata
fuit per omnes fratres ejusdem ordinis, a fundamento religionis usque
ad diem prsentem. Et quicumque aliud dicit vel aliter credit, errat
totaliter, peccat mortaliter... (Dup. 333.)


79--page 140--_La commission allguait la bulle qui lui attribuait le
jugement..._

Selon Dupuy, p. 45, les commissaires du pape auraient rpondu 
l'appel des dfenseurs que les conciles jugeaient les particuliers,
et eux informaient du gnral.--La commission dit tout le contraire.


80--page 143--_Le jeune Marigni, cr archevque de Sens tout exprs_,
etc.

... Aquodam fuisse dictum coram domino archiepiscopo Senonensi, ejus
suffraganeis et concilio..., quod dicti prpositus... et
archidiaconus... (qui in dicta die martis... prmissa intimasse
dicebantur, et ipsi iidem hoc attestabantur, suffraganeis domini
archiepiscopi Senonensis... _tunc absente dicto domino archiepiscopo
Senonensi) prdicta non significaverunt de mandato_ eorumdem dominorum
commissariorum. (_Process. ms._, folio 71, verso.)


81--page 144--_Par-devant les commissaires fut amen frre Aimeri de
Villars-le-Duc..._

Pallidus et multum exterritus... impetrando sibi ipsi, si mentiebatur
in hoc, mortem subitaneam et quod statim in anima et corpore in
prsentia dominorum commissariorum absorberetur in infernum, tondendo
sibi pectus cum pugnis, et elevando manus suas versus altare ad
majorem assertionem, flectendo genua... cum ipse testis _vidisset...
duci in quadrigis_ LIIII fratres dicti ordinis _ad comburendum_... et
AUDIVISSE EOS FUISSE COMBUSTOS; quod ipse qui dubitabat quod non
posset habere bonam patientiam si combureretur, timore mortis
confiteretur... omnes errores... et _quidem etiam interfecisse
Dominum_, si peteretur ab eo... (_Process. ms._, folio 70, verso.)


82--page 146--_L'archevque de Sens rpondait_, etc.

Non erat intentionis... in aliquo impedire officium... (_Ibid._)

Comme on disait que le prvt de l'glise de Poitiers et
l'archidiacre d'Orlans n'avaient pas parl de la part des
commissaires, ceux-ci chargrent les envoys de l'archevque de Sens
de lui dire que le prvt et l'archidiacre avaient effectivement parl
en leur nom. De plus, ils leur dirent d'annoncer  l'archevque de
Sens que Pierre de Boulogne, Chambonnet et Sartiges avaient appel de
l'archevque et de son concile, le dimanche 10 mai, et que cet appel
avait d tre annonc le mardi, au concile, par le prvt et
l'archidiacre. (_Process. ms., ibid._)


83--page 148--_Le rsultat des travaux de la commission est consign
dans un registre..._

Ce registre, que j'ai souvent cit, est  la Bibliothque royale (fonds
Harlay, n 329). Il contient l'instruction faite  Paris par les
commissaires du pape: _Processus contra Templarios._ Ce manuscrit avait
t dpos dans le trsor de Notre-Dame. Il passa, on ne sait comment,
dans la bibliothque du prsident Brisson, puis dans celle de M. Servin,
avocat gnral, enfin dans celle des Harlay, dont il porte encore les
armes. Au milieu du dix-huitime sicle, M. de Harlay, ayant
probablement scrupule de rester dtenteur d'un manuscrit de cette
importance, le lgua  la bibliothque de Saint-Germain-des-Prs. Ayant
heureusement chapp  l'incendie de cette bibliothque en 1793, il a
pass  la Bibliothque royale. Il en existe un double aux archives du
Vatican. Voyez l'appendice de M. Rayn., p. 309.--La plupart des pices
du procs des Templiers sont aux Archives du royaume. Les plus curieuses
sont: 1 le premier _interrogatoire de cent quarante Templiers_ arrts
 Paris (en un gros rouleau de parchemin); Dupuy en a donn quelques
extraits fort ngligs; 2 plusieurs _interrogatoires_, faits en
d'autres villes; 3 la minute des _articles_ sur lesquels ils furent
interrogs; ces articles sont prcds d'une minute de _lettre_, sans
date, _du roi au pape_, espce de factum destin videmment  tre
rpandu dans le peuple. Ces minutes sont sur papier de coton. Ce frle
et prcieux chiffon, d'une criture fort difficile, a t dchiffr et
transcrit par un de mes prdcesseurs, le savant M. Pavillet. Il est
charg de corrections que M. Raynouard a releves avec soin (p. 50) et
qui ne peuvent tre que de la main d'un des ministres de
Philippe-le-Bel, de Marigni, de Plasian ou de Nogaret; le pape a copi
docilement les articles sur le vlin qui est au Vatican. La lettre,
malgr ses divisions pdantesques, est crite avec une chaleur et une
force remarquables: In Dei nomme, Amen. Christus vincit. Christus
regnat. Christus imperat. Post illam universalem victoriam quam ipse
Dominus fecit in ligno crucis contra hostem antiquum... ita miram et
magnam et strenuam, ita utilem et necessariam... fecit novissimis his
diebus per inquisitores... in perfidorum Templariorum negotio...
Horrenda fuit domino regi... propter conditionem personarum
denunciantium, _quia parvi status erant_ homines ad tam grande
promovendum negotium, etc. (_Archives_, section hist., J, 413.)


84--page 149, note 2--_Les Templiers d'Allemagne se justifirent  la
manire des francs-juges westphaliens..._

_Origines du droit_, liv. IV, chap. VI: Si le franc-juge westphalien
est accus, il prendra une pe, la placera devant lui, mettra dessus
deux doigs de la main droite, et parlera ainsi: Seigneurs
francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce dont vous m'avez
parl et dont l'accusateur me charge, j'en suis innocent: ainsi me
soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il prendra un pfenning
marqu d'une croix (kreutz-pfenning) et le jettera en preuves au
franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira son chemin. (Grimm,
860).


85--page 149--_En Castille on jugea les Templiers innocents_, etc.

Collectio conciliorum Hispani, epistolarum, decretalium, etc., cura
Jos. Saenz. de Aguirre, bened. hisp. mag. generalis et cardinalis,
Rom, 1694, c. III, p. 546. Concilium Tarraconense omnes et singuli a
cunctis delictis, erroribus absoluti, 1312.--Voy. aussi _Monarchia
Lusitana_, pars 6, I, 19.


86--page 150--_Philippe permit  Clment de dclarer que Boniface
n'tait point hrtique..._

Cette timide et incomplte rparation ne semble pas suffisante 
Villani. Il ajoute, sans doute pour rendre la chose plus dramatique et
plus honteuse aux Franais, que deux chevaliers catalans jetrent le
gant, et s'offrirent pour dfendre l'innocence de Boniface. (Villani,
l. IX, c. XXII, p. 454).


87--page 151--_Tout concile parlait de la croisade_, etc.

La pice suivante, trouve  l'abbaye des dames de Longchamp, est un
chantillon des merveilleux rcits par lesquels on tchait de
rchauffer le zle du peuple pour la croisade: A trez sainte dame de
la ral lingnie des Franoiz, Jehenne, Royne de Jerusalem et de
Ccile, notre trez honorable cousine, Hue roy de Cypre, tous ses boz
desirs emprosprit venir. Esjouissez vous et elessiez avecquez nous
et avecques lez autrez crestienz portans le singne de la croix, qui
pour la reverance de Dieu et la venjance du trez doulz Jhesucrist qui
pour nous sauver voult estre en l'autel de la crois sacrefiez, se
combatent contre la trez mescrant gents des Turz. Eslevez au ciel le
cri de vous voiz au plus haut que vous pourrez et criez ensemble et
faitez crier en rendant gracez et loangez sans jamez cesser  la
benoite Trinit et  la trs glorieuse Vierge Marie de si sollempnel
si grant et singullier bnfice qui onquez maiz tel dusquez  hore ne
fu ouis, lequel je faiz savoir. Quar le XXIIII jours de juing, nous
avecquez lez autrez crestienz signs du singne de la croiz, estions
assemblez en un plain entre Smirme et haut lieu, l ou estoit l'ost et
l'assemble trez fort et trez puissant des Turz prez de XII. c. mille,
et nous crestiens environ cc. mille, meuz et animez de la vertu
divine, comansamez  si vigreusement combattre et si grant multitudez
Turz mettre  mort, que environ de heure de vesprez nous feusmez tant
lassez et tant afoibloiez que nous n'en poyons pluz. Mais tous cheuz 
terre atandions la mort et le loier de notre martire, pour ce que des
Turzs avait encore moult deschiellez qui encore point ne sestoient
combatu ne nestoient de rienz travaillez et venoient contre nous,
aussi dsiraux de boire notre sanc comme chienz sont dsiraux de boire
le sanc des lievrez. Et beu l'eussent, si la tres haute doulceur du
ciel ne eust aultrement pourveu. Mais quant lez chevaliers de
Jhesucrit se regarderent que il estoient venuz  tel point de la
bataille, si commencierent de cuer ensemble  crier  voiz enroueez de
leur grant labeur et de leur grant feblesce: O trs doulz fils de la
trz doulce Vierge Marie, qui pour nous racheter voulsiz estre
crucifiez, donne nous ferme esprance et veillez noz cuers si en vous
confermer que nous pussions par l'amour de ton glorieux non le loier
de martire recevoir, que pluz ne nous poonz deffandre de cez chienz
mescreanz. Et ainsi comme nous estienz en oraison en pleurs et en
larmez, en criant alassez vois enroueez, et la mort trez amere
atendanz, soudainement devant noz tentez aparut suz un trez blanc
cheval si trez haut que nulle beste de si grant hauteur nest unz homs
en sa main portant baniere en champ plus blanche que nulle rienz  une
croiz vermeille plus rouge que sanc, et estoit vestu de peuz de
chamel, et avoit trez grant et trez longue barbe et de maigre face
clere et reluisant comme le soleil, qui cria a clere et haute voiz: O
les genz de Jhesucrit, ne vous doubtez. Veci la majest divine qui
vous a ouver lez cielx et vouz envoie aide invisible. Levez suz et
vous reconfortez et prenez de la viande et venez vigreusement avecquez
moi combattre, ne ne vous doubtez de rienz. Quar des Turz vous aurez
victoire et peu mourronz de vouz et ceulz qui de vouz mourront auront
la vie perdurable. Et adonc nous nouz levamez touz, si reconfortez et
aussi comme se nous ne nous feussienz onquez combatuz et soudainement
nous assilemez (assaillmes) les Turz de tres grand cuer et nous
combatimez toutez nuit, et si ne poons paz bien vraiement dire nuit,
car la lune non pas comme lune, maiz comme le soleil resplendissant.
Et le jour venu, les Turz qui demourez estoient senfouirent si que
pluz ne lez veismez et aussi par l'aide de Dieu nous eumez victoire de
la bataille, et de matin nous nous sentienz plus fors que nous ne
faisienz au commencement de la premire bataille. Si feimez chanter
une messe en lonneur de la benoite Trinit et de la benoite Vierge
Marie, et dvotement priamez Dieu que il nous voulsit octroier grace
que les corps des sainz martirs nous puissienz reconnoistre des corps
aux mescreanz. Et adonc celui qui devant nous avoit aparut nous dit:
Vous aurez ce que vous avez demand et plus grant chose fera Dieu
pour vous, se fermement en vraie foy perseverez. Adonc de notre
propre bouche li demandamez: Sire, di nous qui es tu, qui si granz
choses as fait pour nous, pourquoy nous puissionz au pueple crestien
ton non manifester. Et il respondi: Je suis celui qui dist: _Ecce
agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi_, Celui de cui aujourduy vous
celebrez la feste. Et ce dit, pluz ne le veismez, mais de lui nous
demoura si trs grant et si trs soueve oudeur que ce jour et la nuit
ensuivant nous en feumez parfaitement soustenus, recreez et repuez
sans autre soutenance de viande corporelle. Et en ceste si parfaite
recreation nous ordenemez de querre et denombrer lez corps dez sainz
martirs et quant nous veinmez au lieu nous trouvasmes au chief de
chacun corps dez crestienz un lonc fut sanz wranchez (branches) qui
avoit au coupel une trez blanche fleur ronde comme une oiste (hostie)
que l'on consacre, et en celle fleur avoit escript de lettrez dor: Je
suis crestien. Et adonc nous lez separamez dez corps dez mescreanz, en
merciant le souverain Seingneur. Et ainsi comme nous voulienz suz lez
corps faire dire l'office dez mors, cy comme lez crestienz ont
acoustume  faire, lez voix du ciel sanz nombre entonnerent et
leverent un chans de si tres doulce melodie que il sembloit a chaccun
de nous que nous feussienz en possession de la vie perdurable, et par
III foiz chanterent ce verset: _Venite, benedicti Patris mei_, etc.
Venez lez benoiz filz de mon Pere, et vous metez en possession du
royaume qui vouz est aplie dez le commencement du monde. Et adonc nous
ensevelismez les corps, cest a savoir III mille et cinquante et II,
jouste la cite de Tesbayde qui fu jadiz une cite singuliere, laquelle,
avuecquez le pays dileuc environ, nous tenonz pour nous et pour loiaux
crestienz. Et est ce pays tant plaisant et delitable et plantureux que
nul bon crestien qui soit la, ne se puet doubter que il ne puist bien
vivre et trouver sa soustenance. Et les charoingnez des corps des
mescreanz cy, comme nous les poimez nombrer, furent pluz de LXXIIIM.
Si avonz esperance que le temps est present venu que la parole de
l'Euvangele sera verefiece qui dit qu'il sera une bergerie et un
pasteur, c'est--dire que toutez manires de gent seront d'une foy
emsemblez en la maison et lobediance de S{e} eglise dont Jhesucrist
sera pasteur: _Qui est benedictus in secula seculorum. Amen._ Et avint
cedit miracle en lan de grace MIL CCC et XLVII. (_Archives_, section
hist., M, 105.)


88--page 151--_Ubertino, le premier auteur connu d'une Imitation de
Jsus-Christ..._

Nihil in hoc libro intendit nisi Jesu Christi notitia et dilectio
viscerosa et imitatoria vita. (_Arbor Vit crucifixi Jesu_, Prolog.,
l. I.)--Plusieurs passages respirent un amour exalt:  mon me,
fonds et rsous-toi tout en larmes, en songeant  la vie dure du cher
petit Jsus et de la tendre Vierge sa mre. Vois comme ils se
crucifient, et de leur compassion mutuelle et de celle qu'ils ont pour
nous. Ah! si tu pouvais faire de toi un lit pour Jsus fatigu qui
couche sur la terre... Si tu pouvais de tes larmes abondantes leur
faire un breuvage rafrachissant; plerins altrs, ils ne trouvent
rien  boire...--Il y a deux saveurs dans l'amour; l'une si douce dans
la prsence de l'objet aim: comme Jsus le fit goter  sa mre
tandis qu'elle tait avec lui, le serrait et le baisait. L'autre
saveur est amre, dans l'absence et le regret. L'me dfaille en soi,
passe en Lui; elle erre autour, cherchant ce qu'elle aime et
demandant secours  toute crature. (Ainsi la Vierge cherchait le
petit Jsus, lorsqu'il enseignait dans le Temple.) (Ubert. de Casali,
_Arbor Vit crucifixi Jesu_, lib. V, c. VI-VIII, in-4).


89--page 152--_L'Imitation, pour ces mystiques, c'tait la charit..._

Selon quelques-uns, la Passion tait mieux reprsente dans l'aumne
que dans le sacrifice: Quod opus misericordi plus placet Deo, quam
sacrificium altaris. Quod in eleemosyna magis reprsentatur Passio
Christi quam in sacrificio Christi. (Erreurs condamnes  Tarragone,
ap. d'Argentr, I, 271.)


90--page 152--_Les Franciscains aspiraient  ne rien possder..._

Voyez Ubertino de Casali, dans son chapitre: _Jesus pro nobis
indigens._ Habentes dicit (apostolus) non quantum ad proprietatem
dominii sed quantum ad facultatem utendi, per quem modum dicimur esse
quod utimur, etiam si non sit nobis proprium, sed gratis aliunde
collatum. (Ubert. de Casali, _Arbor Vit_, l. II, c. XI.)


91--page 153, note 4--_Les Bghards..._

Non sunt human subjecti obedienti, nec ad aliqua prcepta Ecclesi
obligantur, quia, ut asserunt, ubi spiritus Domini, ibi libertas.
(_Clementin._, l. V, tit. III, c. III. D'Argentr, I, 276.)


92--page 154--_Une Anglaise tait venue en France_, etc.

Venit de Anglia virgo decora valde pariterque facunda, dicens
Spiritum sanctum incarnatum in redemptionem mulierum, et baptizavit
mulieres, in nomine Patris, Filii ac sui. (_Annal. Dominican._
Colmar. app. Urstitium. P. 2, f 33.)


93--page 155--_Clment V, dans ce consistoire, abolit l'ordre..._

Multis vocatis prlatis cum cardinalibus in privato consistorio,
ordinem Templariorum cassavit. Tertia autem die aprilis 1312, fuit
secunda sessio concilii, et prdicta cassatio coram omnibus publicata
est (_Quint. Vita Clem. V._)... prsente rege Franci Philippo cum
tribus filiis suis, cui negotium erat cordi. (_Tert. Vita Clem. V._)


94--page 156--_Le pape dclare dans sa bulle explicative..._

Quod ips confessiones ordinem valde suspectum reddebant... non per
modum definitiv sententi, cum tam super hoc, secundum inquisitiones
et processus prdictos, non possemus ferre de jure, sed per viam
provisionis et ordinationis apostolic... (Reg. anni VII Dom. Clem.
V, Rayn. 195). On ne peut nier toutefois qu'il n'y et aussi beaucoup
de complaisance et de servilit  l'gard du roi de France. C'tait
l'opinion du temps... Et sicut audivi ab uno qui fuit examinator
caus et testium, destructus fuit (ordo) contra justitiam. Et mihi
dixit quod ipse Clemens protulit hoc: Et si non per viam justiti
potest destrui, destruatur tamen per viam expedienti, ne
scandalizetur charus filius noster rex Franci. (Albericus  Rosate).


95--page 157--_Jean XXII se plaignait de ce que le roi saisissait mme
les biens des Hospitaliers..._

Per captionem bonorum quondam ordinis Templi jam miserunt per omnes
domos ipsius Hospitalis certos executores qui vendunt et distrahunt
pro libito bona Hospitalis... (Lettre de Jean XXII. XV kal. jun.
1316, Rayn, 25.)


96--page 158--_Le roi les fit brler tous deux..._

Cont. G. de Nangis, p. 67. Il nous reste encore un acte authentique o
cette excution se trouve indirectement constate, dans un registre du
parlement de l'anne 1313: Cum nuper Parisius in insula existente in
fluvio Sequan juxta pointam jardinii nostri, inter dictum jardinium
nostrum ex una parte dicti fluvii, et domum religiosorum virorum
ordinis S. Augustini Parisius ex altera parte dicti fluvii, _executio
facta fuerit de duobus hominibus qui quondam templarii extiterunt, in
insula prdicta combustis_; et abbas et conventus S. Germani de Pratis
Parisius, dicentes se esse in saisina habendi omnimodam altam et
bassam justitiam in insula prdicta... Nos nolumus... quod juri
prdictorum... prjudicium aliquod generetur. (_Olim Parliam._, III,
folio CXLVI, 13 mars 1313 (1314).


97--page 159--_Cette excution fut un assassinat_, etc.

Comment qualifier les tranges paroles de Dupuy: Les grands princes
ont je ne scay quel malheur qui accompagne leurs plus belles et
gnreuses actions, qu'elles sont le plus souvent tires  contre
sens, et prises en mauvaise part, par ceux qui ignorent l'origine des
choses, et qui se sont trouvez intressez dans les partis, puissans
ennemis de la vrit, en leur donnant des motifs et des fins
vitieuses, au lieu que le zle  la vertu y prend d'ordinaire la
meilleure part? (Dupuy, p. 1.)


98--page 159--_Le reniement des Templiers tait symbolique..._

Voy. plus haut, t. II, livre III et livre IV, ch. IX, les crmonies
grotesques et la fte des idiots, _fatuorum_: Le peuple levait la
voix... il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires
de la cathdrale, avec sa grande voix confuse, gant enfant, comme le
saint Christophe de la lgende, brut, ignorant, passionn, mais
docile, implorant l'initiation, demandant  porter le Christ sur ses
paules colossales. Il entrait, amenant dans l'glise le hideux dragon
du pch, il le tranait, sol de victuailles, aux pieds du Sauveur,
sous le coup de la prire qui doit l'immoler. Quelquefois aussi,
reconnaissant que la bestialit tait en lui-mme, il exposait dans
des extravagances symboliques sa misre, son infirmit. C'est ce qu'on
appelait la fte des idiots, _fatuorum_. Cette imitation de l'orgie
paenne, tolre par le christianisme, comme l'adieu de l'homme  la
sensualit qu'il abjurait, se reproduisait aux ftes de l'enfance du
Christ,  la Circoncision, aux Rois, aux Saints-Innocents.


99--page 160, note 1--_Dposition du prcepteur d'Aquitaine..._

Celui qui le recevait, l'ayant revtu du manteau de l'Ordre, lui
montra sur un missel un crucifix et lui dit d'abjurer le Christ,
attach en croix. Et lui tout effray le refusa s'criant: Hlas! mon
Dieu, pourquoi le ferais-je? Je ne le ferai aucunement.--Fais-le sans
crainte, lui rpondit l'autre. Je jure sur mon me que tu n'en
prouveras aucun dommage en ton me et ta conscience; car c'est une
crmonie de l'Ordre, introduite par un mauvais grand matre, qui se
trouvait captif d'un soudan, et ne put obtenir sa libert qu'en jurant
de faire ainsi abjurer le Christ  tous ceux qui seraient reus 
l'avenir: et cela fut toujours observ, c'est pourquoi tu peux bien le
faire. Et alors le dposant ne le voulut faire, mais plutt y
contredit, et il demanda o tait son oncle et les autres bonnes gens
qui l'avaient conduit l. Mais l'autre lui rpondit: Ils sont partis
et il faut que tu fasses ce que je te prescris. Et il ne le voulut
encore faire. Voyant sa rsistance, le chevalier lui dit encore: Si
tu voulais me jurer sur les saints vangiles de Dieu que tu diras 
tous les frres de l'Ordre que tu as fait ce que je t'ai prescrit, je
t'en ferais grce. Et le dposant le promit et jura. Et alors il lui
en fit grce, sauf toutefois que couvrant de sa main le crucifix, il
le fit cracher sur sa main... Interrog s'il a ordonn quelques
frres, il dit qu'il en fit peu de sa main,  cause de cette
irrvrence qu'il fallait commettre en leur rception... Il dit
toutefois qu'il avait fait cinq chevaliers. Et interrog s'il leur
avait fait abjurer le Christ, il affirma sous serment qu'il les avait
mnags de la mme manire qu'on l'avait mnag... Et un jour qu'il
tait dans la chapelle pour entendre la messe... le frre Bernard lui
dit: Seigneur, certaine trame s'ourdit contre vous: on a dj rdig
un crit dans lequel on mande au grand matre et aux autres que dans
la rception des frres de l'Ordre vous n'observez pas les formes que
vous devez observer... Et le dposant pensa que c'tait pour avoir us
de mnagements envers ces chevaliers.--Adjur de dire d'o venait cet
aveuglement trange de renier le Christ et de cracher sur la croix, il
rpondit sous serment: Certains de l'Ordre disent que ce fut un ordre
de ce grand matre captif du soudan, comme on l'a dit. D'autres, que
c'est une des mauvaises introductions et statuts de frre Procelin,
autrefois grand matre; d'autres, de dtestables statuts et doctrines
de frre Thomas Bernard, jadis grand matre; d'autres, _que c'est 
l'imitation et en mmoire de saint Pierre, qui renia trois fois le
Christ_. (Dupuy, p. 314-316.) Si l'absence de torture et les efforts
de l'accus pour attnuer le fait mettent ce fait hors de doute, ses
scrupules, ses mnagements, les traditions diverses qu'il accumule
avant d'arriver  l'origine symbolique, prouvent non moins srement
qu'on avait perdu la signification du symbole.


100--page 161--_L'Ordre du Temple mourut en France d'un symbole non
compris..._

_Origines du droit:_

Le symbolisme fodal n'eut point en France la riche efflorescence
potique qui le caractrise en Allemagne. La France est une province
romaine, une terre d'glise. Dans ses ges barbares, elle conserve
toujours des habitudes logiques. La posie fodale naquit au sein de
la prose.

Cette posie trouvait dans l'lment primitif, dans la race mme,
quelque chose de plus hostile encore. Nos Gaulois, dans leurs
invasions d'Italie et de Grce, apparaissent dj comme un peuple
railleur. On sait qu'au majestueux aspect du vieux Romain sigeant
sur sa chaise curule, le soldat de Brennus trouva plaisant de lui
toucher la barbe. La France a touch ainsi familirement toute posie.

Malgr l'abattement des misres, malgr la grande tristesse que le
christianisme rpandait sur le moyen ge, l'ironie perce de bonne
heure. Ds le douzime sicle, Guibert de Nogent nous montre les gens
d'Amiens, les cabaretiers et les bouchers, se mettant sur leur porte,
quand leur comte, sur son gros cheval, caracolait dans les rues, et
tous effarouchant de leurs rises la bte fodale.

Le symbolisme armorial, ses riches couleurs, ses belles devises,
n'imposaient probablement pas beaucoup  de telles gens. La pantomime
juridique des actes fodaux faisait rire le bourgeois sous cape. Ne
croyez pas trop  la simplesse du peuple de ces temps-l,  la navet
de cette _bonne vieille langue_. Les renards royaux, qui s'affublrent
de si blanche et si douce hermine pour surprendre les lions, les
aigles fodaux, tuaient, comme tuait le sphynx, par l'nigme et par
l'quivoque.


101--page 161--_Ni la colombe, ni l'arche, ni la tunique sans couture,
etc... Le glaive spirituel tait mouss..._

Una est columba mea, perfecta mea, una est matri su... Una nempe
fuit diluvii tempore arca No... Hc est tunica illa Domini
inconsutilis... Dicentibus Apostolis: Ecce gladii duo hic...
(_Preuves du diffrend_, p. 55.)--Qu'elle est forte cette glise, et
que redoutable est le glaive... (Bossuet, _Oraison funbre de Le
Tellier_.)


102--page 162--_Nul doute que le pouvoir d'absoudre ne leur ait fait
des ecclsiastiques d'irrconciliables ennemis..._

C'est un des faits qui, par l'accord de tous les tmoignages, avait
t plac en Angleterre dans la catgorie des points irrcusables:
Articuli qui videbantur probati. Tantt les chefs renvoyaient 
absoudre au frre chapelain, sans confession: Prcipit fratri
capellano eum absolvere a peccatis suis, quamvis frater capellanus eam
confessionem non audierat. (P. 377, col. 2, 367.) Tantt ils les
absolvaient eux-mmes, quoique laques: Quod et credebant et
dicebatur eis quod magnus magister ordinis poterat eos absolvere a
peccatis suis. Item quod visitator. Item quod praceptores quorum
multi erant laci. (358, 22 test.) Quod... templarii laci suos
homines absolvebant. (_Concil. Brit._, II, 360.)--Quod facit
generalem absolutionem de peccatis qu nolunt confiteri propter
erubescentiam carnis... quod credebant quod de peccatis capitulo
recognitis, de quibus ibidem fuerat absolutio non oportebat confiteri
sacerdoti... quod de mortalibus non debebant confiteri nisi in
capitulo, et de venialibus tantum sacerdoti. (5 testes) 358, col.
1.)--Mme accord dans les dpositions des Templiers d'cosse:
Inferiores clerici vel laci possunt absolvere fratres sibi
subditos. (P. 381, col. 1, Ier tmoin. De mme le XLe tmoin,
_Concil. Brit._, 14, p. 382.)


103--page 164, note 2--_Procs simul, o le diable_, etc.

On connat la fameuse lgende de Dagobert. Csar d'Heisterbach cite
une pareille histoire d'un usurier converti. Que le dbat ft visible
ou non, c'tait toujours la formule: Si quis decedat contritus et
confessus, licet non satisfecerit de peccatis confessis, tamen boni
angeli confortant ipsum contra incursum dmonum, dicentes... Quibus
maligni spiritus... Mox advenit Virgo Maria alloqueus dmones...,
etc. (Herm. Corn., _Chr._ ap. Eccard. m. vi, t. II, p. 11.)


104--page 168, note 4--_Jean de Meung Clopinel_, etc.

Prudes femmes par saint Denis, Autant en est que de Phnix,
etc.--Lui-mme au reste avait pris soin de les justifier par les
doctrines qu'il prche dans son livre. Ce n'est pas moins que la
communaut des femmes:

  Car nature n'est pas si sotte...
  Ains vous a fait, beau fits, n'en doubtes,
  Toutes pour tous, et tous pour toutes,
  Chascune pour chascun commune
  Et chascun commun pour chascune.
          _Roman de la Rose_, v. 14, 653. d. 1725-7.

Cet insipide ouvrage, qui n'a pour lui que le jargon de la galanterie
du temps, et l'obscnit de la fin, semble la profession de foi du
sensualisme grossier qui rgne au quatorzime sicle. Jean Molinet l'a
_moralis_ et mis en prose.


105--page 168, note--_Blanche fut, dit brutalement le moine
historien_, etc.

Blancha vero carcere remanens, a serviente quodam ejus custodi
deputato dicebatur imprgnata fuisse quam a proprio comite diceretur,
vel ab aliis imprgnata. (Cont. G. de N., p. 70.) Il passe outre avec
une cruelle insouciance; peut-tre aussi n'ose-t-il en dire
davantage.--Cette horrible aventure des belles-filles de
Philippe-le-Bel a peut-tre donn lieu, par un malentendu,  la
tradition relative  la femme de ce prince, Jeanne de Navarre, et 
l'htel de Nesle. Aucun tmoignage ancien n'appuie cette tradition.
Voy. Bayle, article _Buridan_. La tradition serait toutefois moins
vraisemblable encore, si l'on voulait, comme Bayle, l'appliquer 
l'une des belles-filles du roi. Jeunes comme elles l'taient, elles
n'avaient pas besoin de tels moyens pour trouver des amants. Quoi
qu'il en soit, Jeanne de Navarre parat avoir t d'un caractre dur
et sanguinaire. Elle tait reine de son chef, et pouvait moins mnager
son poux.


106--page 169--_Une fois dans cette voie de crimes, toute mort passe
pour empoisonnement ou malfice_, etc.

Contin. G. de Nangis, ann. 1304, 1308, 1313, 1315, 1320, p. 58, 61,
67, 68, 70, 77, 78.


107--page 169, note 2--_ la mort de Clment V_, etc.

Gascones qui cum eo steterant, intenti circa sarcinas, videbantur de
sepultura corporis non curare, quia diu remansit insepultum. (Baluz.,
_Vit. Pap. Aven._, I, p. 22.)


108--page 170--_Dante ne trouve pas, pour la mort de Philippe-le-Bel,
de mot assez bas..._

Dante, _Paradiso_, c. XIX:

  Li si vedra il duol, che sopra Senna
  Induce, falseggiando la moneta,
  Quel che morra di colpo di cotenna.

Suivant plusieurs auteurs, il aurait t en effet tu  la chasse au
cerf. Il voit venir le cerf vers luy, si sacqua son espe, et ferit
son cheval des esperons, et cuida ferir le cerf, et son cheval le
porta encore contre un arbre, de si grand'roideur, que le bon roy
cheut  terre, et fut moult durement blec au cueur, et fut port 
Corbeil. L, luy agreva sa maladie moult fort... (_Chronique_, trad.
par Sauvage, p. 110, Lyon, 1572, in-folio.)

_L'historien franais contemporain ne parle point de cet accident..._

Diuturna detentus infirmitate, cujus causa medicis erat incognita,
non solum ipsis, sed et aliis multis multi stuporis materiam et
admirationis induxit; prsertim cum infirmitatis aut mortis periculum
nec pulsus ostenderet nec urina. (Contin. G. de Nangis, fol. 69.)


109--page 171--_Egidio avait crit pour son lve un livre: De
regimine principum..._

Voy. _S. gidii Romani, archiep. Bituricensis questio De utraque
potestate; edidit Goldastus, Monarchia_, II, 95. Un Colonna ne pouvait
qu'inspirer  son lve la haine des papes.


110--page 171, note 2--_Jean de Meung lui avait traduit la Consolation
de Boce..._

Il rappelle tous ses titres littraires dans l'_pitre liminaire_
qu'il a mise en tte du livre de la _Consolation_.  ta royale
Majest, trs noble Prince, par la Grce de Dieu Roy des Franois,
Philippe-le-Quart; je Jehan de Meung qui jadis au _Romans de la Rose_,
puisque Jalousie et mis en prison Bel-acueil, ay enseign la manire
du Chastel prendre, et de la Rose cueillir; et translat de latin en
franois le livre de Vegce de chevalerie, et le livre des merveilles
de Hirlande: et le livre des pistres de Pierre Abeillard et Hlose
sa femme: et le livre d'Aclred, de spirituelle amiti: envoye ores
Boce de _Consolation_, que j'ai translat en franois, jaoit ce
qu'entendes bien latin.


111--page 172--_L'Universit perscutait les Mendiants par son docteur
Jean Pique-ne..._

Bulus, IV, 70. Voy. dans Goldast, II, 108, Johannis de Parisiis,
_Tractatus de potestate regia et papali_.


112--page 173--_Les pauvres coliers, les pauvres matres..._

Le matre sera lu entre les pauvres coliers et par eux... L'lu sera
appel le ministre des pauvres. Il est fait mention dans ce rglement
de 84 pauvres coliers fonds en l'honneur des 12 aptres et des 72
disciples.


113--page 173--_Cappets..._

L'habit de cette socit tait une cape ferme par devant, comme en
portaient les matres s arts de la rue du Fouarre, et un camail aussi
ferm par devant et par derrire, d'o leur nom de Captes. Les
parents ne pouvaient menacer leurs enfants d'un plus grand chtiment
que de les faire Captes. (Flibien, I, 526 sq.)


114--page 174--_Le roi veut exclure les prtres de la justice et des
charges municipales..._

Omnes in regno Franci temperatam juridictionem habentes, baillivum,
prpositum et servientes lacos et nullatenus clericos instituant, ut,
si ibi delinquant, superiores sui possint animadvertere in eosdem. Et
si aliqui clerici sint in prdictis officiis, amoveantur. (_Ord._, I,
p. 316. Annes 1287-1288.)


115--page 174--_Il protge les juifs..._

Non capiantur aut incarcerentur ad mandatum aliquorum patrum, fratrum
alicujus ordinis vel aliorum, quocunque fungantur officio. (_Ord._,
I, 317.)


116--page 174--_Il augmente la taxe royale sur les acquisitions
d'immeubles par les glises..._

_Ord._, l. 322. On y distingue les fiefs du roi, les arrire-fiefs,
les alleux. Dans tous les cas, la taxe royale pour les acquisitions 
titre onreux est le double de la taxe des acquisitions  titre
gratuit. On craignait plus les achats que les donations.


117--page 174--_Il dfend les guerres prives, les tournois..._

Ad instar santi Ludovici, eximii confessoris... guerras..., bella...,
provocationes etiam ad duellum... durantibus guerris nostris, expresse
inhibemus. (_Ord._, I, 390.) Conf. p. 328. Ann. 1296, p. 344. Ann.
1302, p. 549. Ann. 1314, juillet.--Quatenus omnes et singulos
nobiles... capias et arrestes, capique et arrestari facias, et tamdiu
in arresto teneri, donec a nobis mandatum. (_Ord._, I, 424, ann.
1304).

_ chaque campagne, il lui fallait faire la presse..._

En 1302, ordre au bailly d'Amiens d'envoyer  la guerre de Flandre
tous ceux qui auront plus de 100 livres en meubles et 200 en
immeubles: les autres devaient tre pargns. (_Ord._, I, 345.) Mais
l'anne suivante (29 mai) il fut ordonn que tout roturier qui aurait
50 livres en meubles ou 20 en immeubles, contribuerait de sa personne
ou de son argent. (_Ord._, I, 373.)


118--page 174--_Ordonnance pour empcher la dsertion des campagnes._

C'taient des formalits analogues  celles qu'on impose aujourd'hui 
l'tranger qui veut devenir Franais; autorisation du prvost ou
maire, domicile tabli par l'achat pour raison de la bourgeoisie
d'une maison dedenz an et jour, de la value de soixante sols parisis
au moins; signification au seigneur dessoubs cui il iert partis;
rsidence obligatoire de la Toussaint  la Saint-Jean, etc. (_Ord._,
I, 314.)


119--page 175--_En 1290, le clerg arracha au roi une charte
exorbitante._

_Ord._, I, p. 318... Quod bona mobilia clericorum capi vel justiciari
non possint... per justiciam secularem... Caus ordinari prlatorum
in parliamentis tantummodo agitentur... nec ad senescallos aut
baillivos... liceat appellare... Non impediantur a taillis, etc.

_En 1298, le roi seconde l'intolrance des vques..._

Baillivis... injungimus... diocesanis episcopis, et inquisitoribus...
pareant, et intendant in hreticorum investigatione, captione...
condemnatos sibi relictos statim recipiant, indilate animadversione
debita puniendos... non obstantibus appellationibus. (_Ord._, I, p.
330, ann. 1298.)

_L'anne suivante, il promet que les baillis_, etc.

Mandement adress aux baillis de la Touraine et du Maine, pour leur
commander le respect des ecclsiastiques. Lettres accordes aux
vques de Normandie contre les oppressions des baillis, vicomtes,
etc. (_Ord._, I. 331, 334.) Ordonnance semblable en faveur des glises
de Languedoc, 8 mai 1302. (_Ibid._, p. 340.)


120--page 176--_Il accorde aux nobles une ordonnance contre les
usuriers juifs..._

Contra usurarum voraginem... volumus ut debita quantum ad sortem
primariam plenarie persolvantur, quod vero ultra sortem fuerit
legaliter penitus remittendo. (_Ord._, I, 334.)

_Les collecteurs royaux n'exploiteront plus les successions des
btards et des aubains_, etc.

Nisi prius per aliquem idoneum virum, _quem ad hoc specialiter
deputaverimus_... constiterit, quod nos sumus in bona saisina
percipiendi... (_Ord._, I, 338-339.)


121--page 176--_Il saisit le temporel des prlats partis pour Rome..._

Nonnulli prlati, abbates, priores..., inhibitione nostra spreta...
ab regno egredi... Nolentes igitur ob ipsarum absentiam personarum
bona earum dissipari et potius ea cupientes conservari... mandamus,
etc. (_Ord._, I, 349.)


122--page 176--_Dans son ordonnance de rforme_, etc.

Nisi in casu pertinente ad jus nostrum regium...--Il ajoutait
pourtant que le fief acquis ainsi par forfaiture serait dans l'an et
jour remis hors sa main  une personne convenable qui desservt le
fief. Mais il se rservait encore cette alternative: Ou nous donnerons
au matre du fief rcompense suffisante et raisonnable. (_Ord._, I,
358.)

La plus grande partie de cette ordonnance de rforme concerne les
baillis et autres officiers royaux, et tend  prvenir les abus de
pouvoir. Nomms par le grand conseil (14), ils ne pourront faire
partie de cette assemble (16). Ils ne pourront avoir pour prvts ou
lieutenants leurs parents ou allis, ni remplir cette charge dans le
lieu de leur naissance (27), ni s'attacher par mariage ou achat
d'immeubles au pays de leur juridiction, mesure de garantie imite des
Romains, mais tendue aux enfants, soeurs, nices et neveux des
officiers royaux (50-51). L'ordonnance rglait le temps de leurs
assises (26), dont chacune, en finissant, devait prciser le
commencement de la suivante; elle posait les limites de leur ressort
entre eux (60), de leur comptence entre les justices des prlats et
des barons (25), et les limites de leurs pouvoirs sur leurs
justiciables. Ils ne pouvaient tenir aucun en prison pour dettes, 
moins qu'il n'y et sur lui _contrainte par corps_, par lettres
passes sous le scel royal (52). La mme ordonnance leur dfendait de
recevoir  titre de don ou de prt (40-43) ni pour eux ni pour leurs
enfants (41) (ils ne pourront recevoir de vin, nisi in barillis, seu
boutellis vel potis), et ils ne pourront vendre le surplus; ni donner
rien aux membres du grand conseil, leurs juges (44), ni prendre des
baillis infrieurs leurs comptables (48). La nomination  ces charges
devait se faire par eux avec les plus grandes prcautions (56); le roi
continue  en exclure les clercs; il met ceux-ci en assez mauvaise
compagnie: Non clerici, non usurarii, non infames, nec suspecti circa
oppressiones subjectorum (19). (_Ord._ I, 357-367.)


123--page 177, note 3--_Rglement relatif au Parlement..._

Voyez l'important mmoire de M. Klimrath _Sur les Olim et sur le
Parlement_. Voy. aussi une dissertation ms. sur l'origine du parlement
(_Archives du royaume_). L'auteur anonyme, qui peut-tre crivait sous
le chancelier Maupeou, partage l'opinion de M. Klimrath.


124--page 177--_Philippe-le-Bel rend aux nobles le gage de bataille,
la preuve par duel..._

Ann. 1304, _Ord._ I, 547. Cette ordonnance parat tre la mise 
excution de l'article 62 de l'dit que nous venons d'analyser. C'est
le rglement d'administration qui complte la loi.

_Origines du droit_, livre IV, chap. VII: Pendant tout le moyen ge,
la jurisprudence flotte entre le duel et l'preuve, selon que l'esprit
militaire ou sacerdotal l'emporte alternativement.

Le serment et les ordalies tant trop souvent suspectes, les
guerriers prfraient le duel. Saint Louis et Frdric II le
dfendirent ds le treizime sicle.

Une trop mauvese coustume souloit courre enchiennement, si comme nous
avons entendu des seigneurs de lois, car il aucuns si louoient
campions, en tele manire que il se devoient combattre pour toutes les
querelles que il aroient  fere ou bonnes ou mauveses.
(Beaumanoir.)--Quand aucun a pass ge comme de soixante ans, ou
qu'il est dbilit d'aucun membre, il n'est pas habile  combattre. Et
pour ce fut tabli que s'il toit accus d'aucun cas, qui par gage de
bataille se deut terminer, qu'il pourroit mettre champion qui feroit
le fait pour lui,  ses prils et dpends, et pour ce fut constitu et
tabli homage de foy et de service. Et en souloit-on anciennement plus
user que l'on ne fait, car on combattoit pour plus de cas qu'on ne
fait pour le prsent... Et doit l'en savoir que quand un champion
faisoit gaige de bataille pour aucun autre accus d'aucun crime, se le
champion estoit desconfit, feust par soi rendant en champ, ou
autrement, cil pour qui il combattait estoit pendu, et forfaisoit tous
ses biens et meubles hritages, ainsi que la coutume dclaire, aussi
bien comme cil propre eut t dconfit en champ; et le champion
n'avoit nul mal et ne forfaisoit rien. (Vieille glose sur l'ancienne
Coutume de Normandie.)


125--page 178 et suiv.--_L'hypocrisie de ce gouvernement dans les
affaires des monnaies..._

_En 1295..._ Nos autem Johanna impertinus assensum. (_Ord._, I,
326.)

_En 1305..._ (_Ord._, I, 429.)

_Plus tard, il ordonne de dtruire les fours_, etc... (_Ord._, I,
451.)

_En 1310 et 1311, il dfend l'importation des monnaies trangres..._

Que nul ne rachace, ne face rechacier, ne trebucher, ne requeure
nulle monnoye quele qu'ele soit de nostre coing. (20 janvier 1310,
_Ord._, I, 475.)

_En 1311, il dfend de peser ou d'essayer les monnaies royales..._

_Ord._, I, 481, 16 mai 1311.

_En 1314, il appela les dputs des villes  venir aviser avec lui sur
le fait des monnaies_, etc.

Que le Roi pourchace par devers ses Barons que ils se sueffrent de
faire ouvrer jusques  onze ans, car autrement il ne peut pas remplir
son pueble de bonne monnoie, ne son royaume. Et furent  accort que li
Rois doint tant en or, en argent que il n'y preigne nul profit.
(_Ord._, I, 547-549.) Cependant on rencontra tant de rsistance de la
part des barons et des prlats intresss qu'il fallut se contenter de
leur prescrire l'aloi, le poids et la marque de leurs monnaies.
(Leblanc, p. 229.)


126--page 182 et suiv.--_L'avnement de Louis-le-Hutin est une
raction violente de l'esprit fodal, local, provincial_, etc.

_Le duc de Bretagne_, etc. (_Ord._, I, 551 et 592, 561-577 et 625,
572...)

_La demande commune des barons_, etc. (_Ord._, I, 559, 8; 574, 5;
554, 2.)

_Les provinces les plus loignes_, etc. (_Ord._, I, 562, 2...)

_Bourgogne, Amiens, Champagne demandent unanimement_, etc.

Nous voullons et octroyons que en cas de murtre, de larrecin, de
rapt, de trahison et de roberie gage de bataille soit ouvert, se les
cas ne pouvoient estre prouves par tesmoings. (_Ord._, I, 507.) Et
quant au gage de bataille, nous voullons que il en usent, si come l'en
fesoit anciennement. (_Ibid._ 558.)

_Le roi n'acquerra plus_, etc.

Le quart article qui est tiel. _Item, que le Roy n'acquiere, ne
s'accroisse s baronnies et chastellenies, s fiez et riere-fiez
desdits nobles et religieus, se n'est de leur volont_, nous leur
octroyons.

_ ces demandes insolentes le roi rpond..._

_Ord._, I, 572 (31); 576 (15); 564 (6).


127--page 186--_Raoul de Presles..._

Il y eut trois Raoul de Presles: le premier, qui dposa en 1309 contre
les Templiers, fut impliqu dans l'affaire de Pierre de Latilly, et
recouvra la libert en perdant ses biens. Louis-le-Hutin en eut des
remords; par son testament, il ordonna qu'on lui rendt _comme de
raison_ tout ce qu'on lui avait pris. Philippe-le-Long et
Charles-le-Bel l'anoblirent pour ses bons services. Le second Raoul
n'est connu que par un faux, et aussi par un btard qu'il eut en
prison. Ce btard est le plus illustre des Raoul. En 1365, il se fit
connatre de Charles V par une allgorie, intitule _la Muse_. Il fut
charg par ce prince de traduire la _Cit de Dieu_, et parat n'avoir
pas t tranger  la composition du _Songe du Vergier_.


128--page 188--_Louis-le-Hutin dcria les monnaies des barons_, etc.

Nous qui avons oie la grande complainte de nostre pueble du royaume
de France, qui nous a montr comment par les monoies faites hors de
nostre royaume et contrefaites  nos coings, et aus coings de nos
barons, et par les monoies aussi de nos dits barons lesquelles monoies
toutes ne sont pas du poids de la loy ne du coing anciens ne
convenables, nos subgiez et nostre pueble sont domagis en moult de
manires et de ceuz souvent grossement... ordenons, etc. (_Ord._, I,
609-6.)

_Il fixa les rapports de la monnaie royale_, etc. (_Ord._, I, 615 et
suiv.)


129--page 189--_Les serfs se souviendront de cette leon royale..._

 la fin de son rgne si court, Louis semble devenu l'ennemi des
barons. Jamais Philippe-le-Bel ne leur fit rponse plus sche et, ce
semble, plus drisoire que celle de son fils aux nobles de Champagne
(1er dcembre 1315). Ils demandaient qu'on leur expliqut ce mot vague
de _Cas royaux_, au moyen duquel les juges du roi appelaient  eux
toute affaire qu'ils voulaient. Le roi rpond: Nous les avons
claircis en cette manire. C'est assavoir que la Royal Majest est
entende, s cas qui de droit, ou de ancienne coutume, pent et doient
appartenir  souverain Prince et  nul autre. (_Ord._, I, 606.)


130--page 191--_Philippe-le-Long rvoque toute donation depuis saint
Louis..._

Le roi rvoque spcialement les dons faits  Guillaume Flotte,
Nogaret, Plasian et quelques autres. (_Ord._, I, 667.)


131--page 192--_Il aurait voulu tablir l'uniformit des mesures et
des monnaies..._

Le roi avait commenc  rgler qu'on ne se servirait dans son royaume
que d'une mesure uniforme pour le vin, le bl et toutes marchandises;
mais prvenu par une maladie, il ne put accomplir l'oeuvre qu'il avait
commence. Ledit roi proposa aussi que, dans tout le royaume, toutes
les monnaies fussent rduites  une seule; et comme l'excution d'un
si grand projet exigeait de grands frais, sduit, dit-on, par de faux
conseils, il avait rsolu d'extorquer de tous ses sujets la cinquime
partie de leur bien. Il envoya donc pour cette affaire des dputs en
diffrents pays; mais les prlats et les grands, qui avaient depuis
longtemps le droit de faire diffrentes monnaies, selon les diversits
des lieux et l'exigence des hommes, ainsi que les communauts des
bonnes villes du royaume, n'ayant pas consenti  ce projet, les
dputs revinrent vers leur matre sans avoir russi dans leur
ngociation. (Cont. G. de Nang., 79.)


132--page 192 et suiv.--_Il fait quelques efforts pour rgulariser la
comptabilit..._

_Ord._, I, 713-4, 629, 659.

_Parmi les rglements de finance_, etc. (_Ord._, I, p. 660 (27.)

_Le Parlement se constitue_, etc. (_Ord._, I, 728-731.--_Ord._, I,
702.)


133--page 194--_La mridienne du roi..._

Voy. au tome Ier de cette histoire la concession de Clovis  saint
Remi.--Voy. aussi la _Lgende dore_, c. 142.--_Origines du droit_:
En l'an 676, Dagobert ayant donn  saint Florent la ville o il
demeurait et ses dpendances, le saint vint prier le roi de lui faire
savoir combien il avait en long et en large. Tout ce que tu auras
chevauch sur ton petit ne pendant que je me baignerai et que je
mettrai mes habits, tu l'auras en propre. Or saint Florent savait
fort bien le temps que le roi passait au bain: aussi il monta en toute
hte sur son ne et trotta par monts et par vaux mieux et plus
rapidement que ne l'aurait fait  cheval le meilleur cavalier, et il
se trouva encore  l'heure indique chez le roi. (Grimm. 87.)


134--page 194--_Philippe-le-Long parle de certains droits fodaux_,
etc.

_Ord._, I, p. 631 (39.)

_Il recommande aux receveurs_, etc. (_Ord._, I, 713 (9.)


135--page 195--_Le roi cherche  mettre une barrire  sa libralit._

Que pour les dons outragens qui ont est faiz a en arrires, par nos
prdcesseurs, li domaine dou Royaume sont moult apetiti. Nous qui
dsirons moult l'accroissement et le bon estt de notre Royaume et de
nos subgiez, nous entendons dores en avant garder de tels dons, au
plus que nous pourrons bonement, et dfendons que nul ne nous ose
faire supplication de faire dons  hritage, se ce n'est en la
prsence de notre grant conseil. (_Ord._, I, 670 (6.)


136--page 197--_Les pastoureaux..._

Cum solis pera et baculo sine pecunia, dimissis in campis porcis et
pecoribus, post ipsos quasi pecora confluebant. (Cont. G. de Nangis,
p. 77.)--Projectis innumerabilibus lignis et lapidibus, propriis
projectis pueris, se viriliter et inhumaniter defensabant... Videntes
autem dicti judi quod evadere non valebant... locaverunt unum de
suis... ut eos gladio jugularet. (_Ibid._)--Illic viginti, illic
triginta secundum plus et minus suspendens in patibulis et arboribus.
(_Ibid._)


137--page 197--_Les Juifs_, etc.

Voy. le _Mmoire_ de M. Beugnot, sur les juifs d'Occident, et la
grande histoire de Jozt.


138--page 199--_Le bruit se rpand que les juifs et les lpreux ont
empoisonn les fontaines_, etc.

Fiebant de sanguine humano et urina de tribus herbis... ponebatur
etiam Corpus Christi, et cum essent omnia dissicata, usque ad pulverem
terebantur, qu missa in sacculis cum aliquo ponderoso... in puteis...
jactabantur. (Cont. G. de Nang., ann. 1321, p. 78.)--Inventum est in
panno caput colubri, pedes bufonis et capilli quasi mulieris, infecti
quodam liquore nigerrimo... quod totum in ignem copiosum.. projectum,
nullo modo comburi potuit, habito manifesto experimento et hoc itidem
esse venenum fortissimum. (_Ibid._)

_Les principaux lpreux tinrent quatre conciles_, etc.

Suadente diabolo per ministerium judorum... ut christiani omnes
morerentur, vel omnes uniformiter leprosi efficerentur, et sic, cum
omnes essent uniformes, nullus ab alio despiceretur. (_Ibid._)--Voy.
sur les lpreux les _Dictionnaires_ de Bouchel et Brion et surtout le
_Dictionnaire de police_, par Delamare, I, p. 603. Voy. aussi les
_Olim du Parlement_, IV, f. 76, etc.


139--page 200--_Les rituels pour la squestration des lpreux
diffraient peu de l'office des morts..._

Leprosum aqua benedicta repersum ducat ad ecclesiam cruce
procedente... cantando Libera me Domine... In ecclesia, ante altare
pannus niger. Presbyter cum palla terram super quemlibet pedum ejus
perducit dicendo: Sis mortuus mundo, vivens iterum Deo. (_Rituel du
Berri_, Martne, II, p. 1010.) Plusieurs rituels dfendirent plus tard
ces lugubres crmonies, celui d'Angers, de Reims. (_Ibid._, p. 1005,
1006.)


140--page 203--_Quant aux juifs, on les brla sans distinction..._

Judi... sine differentia combusti... Facta quadam fovea permaxima,
igne copioso in eam injecto, octies viginti sexies promiscui sunt
combusti; unde et multi illorum et illarum cantantes quasique invitati
ad nuptias, in foveam saliebant. (Cont. G. de Nangis, p. 78.)

_Mainte veuve y fit jeter son enfant_... Ne ad baptismum raperentur.
(_Ibid._)

_Quarante juifs s'accordrent  se faire tuer par un de leurs
vieillards..._

Unius antiqui... santior et melior videbatur; unde et ob ejus
bonitatem et antiquitatem pater vocabatur. (_Ibid._, p. 79).--Cum
funis esset brevior... dimittens se deorsum cadere, tibiam sibi
fregit, auri et argenti pr maximo pondere gravatus. (_Ibid._)


141--page 204--_L'Angleterre se trouvant dsarme par ces discordes,
le roi de France s'empara de l'Agnois..._

Voy. le _Diffrend entre la France et l'Angleterre sous
Charles-le-Bel_, par M. de Brquigny. La querelle, qui d'abord n'avait
pour objet que la possession d'une petite forteresse, prit en peu de
temps le caractre le plus grave par la faiblesse d'douard et
l'audace de ses officiers. Tandis qu'douard excuse ses lenteurs 
venir rendre hommage, et prie le roi de France d'arrter les
entreprises des Franais sur ses domaines, les officiers anglais en
Guyenne ruinent la forteresse dispute, et ranonnent le grand matre
des arbaltriers de France, qui avait voulu en tirer satisfaction.
douard se hta de dsavouer ces actes auprs de Charles, et en mme
temps il donnait ordre  toutes personnes de prter assistance  Raoul
Basset, auteur de l'insulte faite au roi de France. Mais il recula
bientt devant cette guerre et destitua Raoul Basset; ses officiers
laisss sans secours durent donner satisfaction  Charles-le-Bel, qui
ne s'arrta pas en si beau chemin: les ambassadeurs d'douard lui
crivaient qu'on disait tout haut  la cour de France qu'on ne
voulait mie tre servi seulement de parchemin et de parole comme on
l'avait t. douard, qui d'abord avait eu recours au pape et fait
quelques prparatifs, s'alarma de cet orage qui pouvait troubler ses
plaisirs. Il donna pleins pouvoirs pour tout terminer, et envoya 
Charles un Franais nomm Sully avec son plnipotentiaire. Le roi
couta le Franais, chassa l'Anglais et fit entrer ses troupes en
Guyenne. Agen, aprs avoir inutilement attendu le secours du comte de
Kent, ouvrit ses portes. De nouveaux ambassadeurs vinrent
d'Angleterre; ils eurent pour toute rponse qu'il fallait qu'on
souffrt sans obstacle que le roi de France mt en ses mains le reste
de la Gascogne, et qu'douard se rendt auprs de lui. Alors s'il lui
demandait droit, il le lui ferait bon et htif; s'il lui requrait
grce, il ferait ce que bon lui semblerait.


142--page 205--_Charles-le-Bel dfendit de prendre le parti de la
reine Isabeau_, etc.

... Dont plusieurs chevaliers en furent moult courroucs... et dirent
que or et argent y toient efforciement accourus d'Angleterre.
(Froissart, d. Dacier, I, 26.)--Si entendit-il secrtement que
Charles-le-Bel toit en volont de faire prendre sa soeur, son fils,
le comte de Kent et messire Roger de Mortimer, et de eux remettre s
mains du roi d'Angleterre et dudit Spenser; et ainsi le vint-il dire
de nuit  la reine d'Angleterre et l'avisa du pril o elle toit.
(Froissart, I, 29.)


143--page 207--_douard croyait au moins vivre_, etc.

Ut innotuit viri dejectio, plena dolore (ut foris apparuit), fere
mente alienata fuit... Misit indumenta delicata et litteras
blandientes. Eodem tempore assignata fuit dos regin talis et tanta,
quod regi filio regni pars tertia vix remansit. (Wals, p.
126-127.)--Ipso prostrato et sub ostio ponderoso detento ne surgeret,
dum tortores imponerent cornu, et per foramen immitterent ignitum veru
in viscera sua. (_Ibid._)


144--page 210--_Livre des secrets des fidles de la croix, par le
Vnitien Sanuto..._

Au nom de Notre-Seigneur Jsus-Christ, Amen. En l'an 1321, j'ai t
introduit auprs de notre seigneur le Pape et lui ai prsent deux
livres sur le recouvrement de la terre sainte, et le salut des
fidles; l'un tait couvert en rouge, l'autre en jaune. En mme temps
j'ai mis sous ses yeux quatre cartes gographiques, l'une de la mer
Mditerrane, l'autre de la terre et de la mer, la troisime de la
terre sainte, la quatrime de l'gypte. ( la suite de Bongars,
_Gesta Dei per Francos_.)

S'il partage son livre en trois parties en l'honneur de la Sainte
Trinit, la raison qu'il en donne c'est qu'il y a trois choses
principales pour le rtablissement de la sant du corps, le sirop
prparatoire, la mdecine et le bon rgime: Partitur autem totale
opus ad honorem Sanct Trinitatis in tres libros. Nam sicut infirmanti
corpori... tria impertiri curamus: primo syrupum ad prviam
dispositionem... secundo congruam medicinam qu morbum expellat...
tertio ad conservandam sanitatem debitum vit regimen... sic
conformiter continet liber primus dispositionem quasi syrupum, etc.
(_Secreta fidelium crucis_, etc., p. 9.)


145--page 211--_Il propose contre le Soudan d'gypte un simple
blocus..._

Dix galres suffiront. Il fixe avec une prvoyance toute moderne ce
qu'il faut d'hommes, d'argent, de vivres. La flotte doit tre arme 
Venise. Les marins de Venise, dit-il, sauront seuls se conduire sur
les plages basses d'gypte qui ressemblent  leurs lagunes (p.
35-36). Il n'ose pas demander que l'amiral soit un Vnitien, il se
contente de dire qu'il doit tre ami des Vnitiens, pour agir de
concert avec eux (page 85). Il faut, dit-il nettement, ou que l'accs
de l'gypte soit absolument interdit, ou qu'il soit largi et facilit
de telle sorte que chacun puisse aller, revenir, commercer par les
terres du soudan, en toute libert, et qu'en ce dernier cas on ne
parle plus de recouvrer la terre sainte.--Mais, dira-t-on, si le
soudan dtournait le Nil de la Mditerrane dans la mer Rouge? La
chose est impossible; et si elle avait lieu, l'gypte serait anantie,
elle deviendrait dserte... Le soudan rduit, les forteresses de
l'gypte maritime deviendront un sr asile pour les nations
chrtiennes comme le furent pour les Vnitiens les lagunes de
l'Adriatique qui, dans les temptes des invasions gauloises,
africaines, lombardes et dans celle d'Attila, sont restes invioles.
(Part. III, ch. II.) Ces derniers mots font allusion aux craintes
rcentes que les invasions des Mongols avaient inspires  toute la
chrtient.


146--page 214--La charte que le roi d'Angleterre accorda aux
trangers...

Le roi dclare qu'il leur accorde  jamais, en son nom et au nom de
ses successeurs: 1 de pouvoir venir en sret sous la protection
royale, libres de divers droits qu'il spcifie: _De muragio, pontagio
et panagio liberi et quieti_; 2 d'y vendre en gros  qui ils
voudront; les merceries et pices peuvent mme tre vendues en dtail
par les trangers; 3 d'importer et exporter, en payant les droits,
toute chose, except les vins, qu'on ne peut exporter sans licence
spciale du roi; 4 leurs marchandises n'auront  craindre ni droit de
prise ni saisie; 5 on leur rendra bonne justice; car si un juge leur
fait tort, il sera puni mme aprs que les marchands auront t
indemniss; 6 en toute cause o ils seront intresss, le jury sera
compos pour une moiti de leurs compatriotes; 7 dans tout le royaume
il n'y aura qu'un poids et une mesure; dans chaque ville ou lieu de
foire, il y aura un poids royal, la balance sera bien vide, et celui
qui pse n'y portera pas les mains; 8  Londres, il y aura un juge
desdits marchands, pour leur rendre justice sommaire; 9 pour tous ces
droits, ils paieront deux sous de plus qu'autrefois sur chaque tonneau
qu'ils amneront; quarante deniers de plus par sac de laine, etc.,
etc.; 10 mais une fois ces droits pays, ils pourront aller et
commercer librement par tout le royaume.


147--page 217--_Ce fut douard III qui sur la Table ronde a jur le
hron de conqurir la France..._

  Par devant la rone, Robert s'agenouilla,
  Et dist que le hairon par temps dpartira,
  Ms que chou ait vou que le cuer li dira,
  Vassal, dit la rone, or ne me parls j;
  Dame ne peut vouer puis qu'elle seigneur a,
  Car s'elle veue riens, son mari pooir a.
  Que bien puet rapeller chou qu'elle vouera;
  Et honnis soit li corps que jasi pensera,
  Devant que mes chiers sires command le m'ara.
  Et dist le roy: Vous, mes cors l'aquittera.
  Mes que finer en puisse, mes cors s'en penera;
  Vous hardiement, et Dieux vous aidera.
  Adonc, dit la rone, je sais bien que piecha,
  Que suis grosse d'enfant, que mon corps senti l,
  Encore n'a il gaires, qu'en mon corps se tourna,
  Et je voue, et prometh a Dieu, qui me cra,
  Qui nasqui de la Vierge, que ses corps n'enpira,
  Et qui mourut en crois, on le crucifia,
  Que j li fruis de moi de mon corps n'istera,
  Si m'en ars mene ou pas par del,
  Pour avanchier le veu que vo corps vou a;
  Et s'il en voelh isir, quant besoins n'en sera,
  D'un grand coutel d'achier li miens corps s'ochira;
  Serai m'asme perdue, et li fruis prira.
  Et quand li rois l'entent, moult forment l'en pensa;
  Et dist: Certainement nuls plus ne vouera.
  Li hairons fu partis, la rone en mengna.
  Adonc, quant che fu fait, li rois s'apareilla,
  Et fit garnir les ns, la rone i entra,
  Et maint franc chevalier avecques lui mena.
  De illoc en Anvers, li rois ne s'arrta.
  Quant outre sont venu, la dame dlivra;
  D'un beau fils gracieux la dame s'acouka,
  _Lyon d'Anvers_ ot non, quant on le baptisa.
  Ensi le franque Dame le sien veu acquitta;
  Ainsque soient tout fait, main preudomme en morra,
  Et maint bon chevalier dolent s'en clamera.
  Et mainte preude femme pour lasse s'en tenra.
  Adonc parti li cours des Engls par del.
                     _Chi finent leus veus du hairon_.

Ce petit pome se trouve  la fin du tome Ier de Froissart, d.
Dacier-Buchon, p. 420.


148--page 221--_Bataille de Cassel..._

Oncques en l'ost du roy ne feit on guet; et les grands seigneurs
alrent d'une tente en l'autre, pour eux dduire, en leurs belles
robes. Or vous dirons des Flamans, qui sur le mont toient... Si
feirent trois grosses batailles les Flamans; et veindrent avalant le
mont, au grand pas, devers l'ost du roy: et passrent tout outre, sans
cry ne noise: et fut  l'heure de vespres sonnans... Et les Flamans ne
s'atargrent mie, ains veindrent le pas, pour surprendre le roy en sa
tente. (Froissart, I, c. LXIX, p. 123.--Voy. aussi Cont. de Nangis,
p. 90. Oudegherst, c. CLIV, f. 259.)--Je regrette de n'avoir pas eu
entre les mains l'important ouvrage de M. Warnkoenig, lorsque j'ai
imprim le rcit de la bataille de Courtrai: _Histoire de la Flandre
et de ses institutions civiles et politiques_, jusqu' l'anne 1305,
par M. Warnkoenig, traduit de l'allemand par M. Ghueldorf, 1835. Voy.
particulirement au premier volume, quelques circonstances
intressantes qui compltent mon rcit.


149--page 222--_Les quatre tours de Vincennes par leurs ponts-levis,
vomissaient aux quatre vents..._

Les chteaux, comme les glises du moyen ge, comme les cits
antiques, sont, je crois, gnralement orients. Voy. mon _Histoire
romaine_ et ma _Symbolique du droit_.


150--page 223--_Robert se plaignait d'avoir t supplant dans la
possession de l'Artois par Mahaut_, etc.

Un arrt de la cour de France, prononc en plein parlement, dboutait
pour toujours Robert et ses successeurs de leurs prtentions et
ordonnait que ledit Robert amast ladite comtesse comme sa chire
tante, et ladite comtesse ledit Robert comme son bon nepveu.


151--page 223--_Personne n'eut plus de part que Robert  ce qu'un fils
de Charles-de-Valois parvnt au trne..._

L'ancienne _Chronique de Flandre_ allait mme jusqu' lui en donner
tout l'honneur: Et n'estoient mie les barons d'accord de faire le
roy, mais toutefois par le pourchas de messire Robert d'Artois fut
tant la chose dmene, que messire Philippe... fut lu  roy de
France. (_Chron._, ch. LXVII, p. 131, _Mm. Ac. Insc._, X, 592.)


152--page 224--_Le roi rservait  Robert le droit de proposer ses
raisons..._

Sur ce qu'il lui a est donn  entendre, que au traitt de mariage
de Philippe d'Artois avec Blanche de Bretagne... duquel traict furent
faites deux paires de lettres rattiffies par Philippe-le-Bel... et
furent enregistres en nostre Cour s registre, lesquelles lettres,
depuis le deceds dudit comte, ont est fortraites par notre chire
cousine Mahault d'Artois. (1329. _Chron. de Flandre_, p. 601.)


153--page 224 et suiv.--... _La matresse de l'vque, une certaine
dame Divion..._

Qudam mulier nobilis et formosa, qu fuerat M. Theoderici
concubina. (_Gest. episc. Leod._, p. 408.)

_La Divion prtendit que Jeanne-de-Valois la menaait de la faire
brler..._

Elle l'en menaait mme au nom du Roi. J'ai voulu vous excuser,
disait-elle, en luy reprsentant que vous n'aviez nulle desdites
lettres, et il m'a rpondu qu'il vous ferait ardoir se vous ne l'en
baillez. (_Ibid._, 600.)

... _Elle y plaqua de vieux sceaux_, etc.

La Divion avait t envoye tout exprs en Artois pour se procurer le
sceau du comte. Elle parvint aprs quelque recherche  en trouver un
entre les mains d'Ourson-le-Borgne dit le beau Parisis. Il en voulait
trois cents livres. Comme elle ne les avait pas, elle offrit d'abord
en gage un cheval noir sur lequel son mari avait jot  Arras. Ourson
refusa; alors, autorise de son mari, elle dposa des joyaux, savoir
deux couronnes, trois chapeaux, deux affiches, deux anneaux, le tout
d'or et pris sept cent vingt-quatre livres parisis. (_Ibid._,
609-610.)--Ensuite elle prit un scel  une lettre qui estoit scelle
dudit vque Thierry, et par barat engigneur, l'osta de cette lettre
vieille et le plaa  la nouvelle. Et a ce faire furent prsens Jeanne
et Marie, meschines (servantes) de ladite Divion, laquelle Marie
tenoit la chandelle, et Jehanne li aidoit. (_Ibid._, 598. Dposition
de Martin de Nuesport.) La Divion dclara qu'elle assista seule avec
la dame de Beaumont et Jeanne  l'application des sceaux et n'y avoit
 faire que elles trois tant seulement. (_Ibid._, p. 611.)--De plus
pour ce que le Roy Philippe avoit accoustum de faire ses lettres en
latin, on avait demand  un chapelain Thibaulx, de Meaux, de donner
en cette langue le commencement et la fin d'une lettre de confirmation
qui devait, disait-on, servir au mariage de Jean d'Artois avec la
demoiselle de Leuze. (_Ibid._, p. 612.)

_ cette poque de calligraphie_, etc.

La Divion semble pourtant attacher grande importance  son oeuvre;
elle faisait passer les pices,  mesure qu'elle les fabriquait, 
Robert d'Artois, disant teles paroles: Sires ves ci copie des
lettres que nous avons, gardez si elle est bonne; et il respondoit: Si
je l'avoie de cette forme, il me suffiroit. Elle voulut mme les
soumettre d'abord  des experts. (_Mm. Ac._, X, _ibid._)

_Robert produisait cinquante-cinq tmoins..._

_Archives_, sect. hist., J, 439, n 2.--Ils avaient eu soin de mnager
 ces tmoignages un commencement de preuve par crit, dans la fausse
lettre de l'vque d'Arras: Desquelles lettres jou en ay une, et les
autres ou traicti du mariage madame la Royne Jehanne furent par un de
nos grands seigneurs getts au feu... (_Ibid._, p. 597.)

_Il soutint mal ce roman_, etc.

... Et jura au Roy, mains leves vers les saints, qu' un homme vestu
de noir aussi comme l'archevque de Rouen, il avoit baill lesdites
lettres de confirmation. Cet homme vtu de noir tait son confesseur;
Robert les lui avait donnes, puis les avait reues de ses mains;
moyennant quoi il jurait en toute sret de conscience. (_Ibid._, p.
610.)

_La Divion avoua tout ainsi que les tmoins..._

Jacques Roudelle convint qu'on lui avait dit, que s'il dposait ce
luy vaudrait un voyage  Saint-Jacques en Gallice. Grard de Juvigny,
qu'il avoit rendu faux tmoignage  la requeste dudit Monsieur
Robert, qui venoit chiez luy si souvent, qu'il en estoit tou ennuy.
(_Ibid._, 599.)

Dposition de la Divion: ... Item elle confesse que Prot sondit
clerc, de son commandement, escript toutes lesdites fausses lettres de
sa main, et escript celle ou pent le scel de ladite feu comtesse _o
une penne d'airain_, pour sa main desguizier... Item elle dit que
mons. Robert assez tost aprs en envoya ledit Prot elle ne scet o, en
quel lieu, ne en quel part, que elle avoit dit  mons. Robert, Sire,
je ne say que nous faciens de cest clerc, je me doubt trop de sa
contenance, car il est si paoureus que c'est merveille et que 
chacune chose que il oyoit la nuit, il dit: Ay ma demoiselle, Ay
Jehanne, Ay Jehanne, les sergents me viennent querre, en soy effreant
et disant, Je en ay trop grand paour. Et  moy mesme a il dit
plusieurs fois, tout de jours, de la grant paour qu'il en avoit, que
se il est pris et mis en prison, il dira tout sans riens espargnier.
Et dit que ledit mons. Robert li respondoit, Nous nous enchevirons
bien. Mes elle ne scet ou il est, fors que elle croit que il est en
aucuns des hbergemens des terouere audit mons. Robert. (_Archives_,
section hist., J, 440, n 11.) Item elle dit que par trop de fois la
dite dame Marie sagenouilla devant elle, en li priant, en plorant et
adjointes mains, par tels mos, Pour dieux, damoiselle, faites tant que
Monseigneur aie ces lettres que vous savez, qui li ont mtier pour son
droit don comt d'Artoys, et je say bien que vous le ferez bien se il
vous plaist, car ce soit grand meschief s'il estoit desherit par
deffaut de lettres, il ne li faut que trop pou de lettre. Le roy a dit
 Madame que sil li en puet monstrer letre, ja si petite ne fet, que
il delivrera la cont, et pour Dieu pensez en et en mettez Monseigneur
et Madame hors de la mesaise ou il en sont. Car il sont en si grant
tristesse quil n'en pueent boire, mengier, dormir ne reposer nuit ne
jour. (_Archives_, section hist., J, 440, n 11.)


154--page 226--_Robert avait envoy des assassins pour tuer le duc de
Bourgogne..._

Les assassins vinrent jusqu' Reims, ou ils cuidoient trouver le
comte de Bar a une feste qu'il y devoit tenir pour dames; mais on
tait sur leurs traces, ils durent revenir; ce coup manqu, Robert
d'Artois se dcida  venir lui-mme en France. Il y passa quinze
jours, et revint convaincu par les insinuations de sa femme que tout
Paris serait pour lui, s'il tuait le roi. (_Mm. de l'Acad._, X, p.
625-6.)


155--page 226--_Robert essayait d'envoter la reine et son fils..._

Entre la S. Remy et la Toussaint de la mme anne 1333, frre Henry
fut mand par Robert, qui, aprs beaucoup de caresses, dbuta par luy
faire derechef une fausse confidence, et luy dit que ses amis luy
avoient envoy de France un volt ou voust, que la Reine avoit fait
contre luy. Frre Henry lui demanda que est ce que voust? C'est une
image de cire, rpondit Robert, que l'en fait pour baptiser, pour
grever ceux que l'on welt grever. L'en ne les appelle pas en ces pays
voulz, rpliqua le moine, l'en les appelle manies. Robert ne soutint
pas longtemps cette imposture: il avoua  frre Henry que ce qu'il
venoit de luy dire de la Reine n'estoit pas vray, mais qu'il avoit un
secret important  luy communiquer; qu'il ne le lui diroit qu'aprs
qu'il auroit jur qu'il le prenoit sous le sceau de la confession. Le
moine jura, la main mise au piz. Alors Robert ouvrit un petit crin
et en tira une image de cire enveloppe en un quevre-chief cresp,
laquelle image estoit  la semblance d'une figure d'un jueune homme,
et estoit bien de la longueur d'un pied et demi, ce li semble, et si
le vit bien clerement par le quevre-chief qui estoit moult deliez, et
avoit entour le chief semblance de cheveux aussi comme un jeune homme
qui porte chief. Le moine voulut y toucher. N'y touchiez, frre
Henry, luy dit Robert, il est tout fait, icestuy est tout baptisiez,
l'en le m'a envoy de France tout fait et tout baptisi; il n'y faut
riens  cestuy, et est fait contre Jehan de France et en son nom, et
pour le grever: Ce vous dis-je bien en confession, mais je en
vouldroye avoir un autre que je vouldroye que il fut baptisi. Et pour
qui est-ce? dit frre Henry. C'est contre une dyablesse.

Robert, c'est contre la Royne. Non pas Royne, c'est une dyablesse; ja
tant comme elle vive, elle ne fera bien ne ne fera que moy grever, ne
ja que elle vive je n'auray ma paix, mais se elle estoit morte et son
fils mort, je auroie ma paix tantos au Roy, quar de luy ferois-je tout
ce qu'il me plairoit, je ne m'en doubte mie, si vous prie que vous me
le baptisiez, quar il est tout fait, il n'y faut que le baptesme, je
ay tout prest les parrains et les maraines et quant que il y a
mestier, fors de baptisement... il n'y fault  faire fors aussi comme
 un enfant baptiser, et dire les noms qui y appartiennent. Le moine
refusa son ministre pour de pareilles oprations, remontra que
c'toit mal fait d'y avoir crance, que cela ne convenoit point  si
hault homme comme il estoit. Vous le voulez faire sur le Roy et sur la
Royne qui sont les personnes du monde qui plus vous peuvent ramener 
honneur. Monsieur Robert rpondit: Je ameroie mieux estrangler le
dyable que le dyable m'estranglat. (_Ibid._, p. 627.)


156--page 227--_Benot XII avoua, en pleurant aux ambassadeurs
impriaux_, etc.

In aurem nuntiis quasi flens conquerebatur, quod ad principem esset
inclinatus, et quod rex Franci sibi scripserit certis litteris, si
Bavarum sine ejus voluntate absolveret, pejora sibi fierent, quam pap
Bonifacio a suis prdecessoribus essent facta. (Albertus Argent., p.
127.)


157--page 229--_douard, ayant dfendu l'exportation des laines,
rduisit la Flandre au dsespoir..._

Statutum fuit quod nulla lana crescens in Anglia exeat, sed quod ex
ea fierent panni in Anglia. (Walsingh., _Hist. Angl._)--Vidisses tum
multos per Flandriam textores, fullones, aliosque qui lanificio vitam
tolerant, aut inopia mendicantes, aut pr pudore et gravamine ris
alieni solum vertentes. (Meyer, p. 137.)

_On attirait  tout prix les ouvriers flamands en Angleterre..._

Quod omnes operatores pannorum, undicunque in Angliam venientes
reciperentur, et quod loca opportuna assignarentur eisdem, cum multis
libertatibus et privilegiis, et quod haberent...--On leur rendait la
ncessit d'migrer plus pressante, non seulement en leur refusant les
laines, mais de plus en prohibant les produits de leur industrie...
Item statutum fuit quod nullus uteretur panno extra Angliam operato.
(Walsingham, 1335, 1336.--Voy. Rymer, _passim_, l'_Hist. du commerce_
d'Anderson, etc.)


158--page 230--_Les villes hassaient le comte parce qu'il admettait
les Franais au partage de leur commerce..._

Mercatoribus S. Joanis Angeliaci et Rupell dedit ut liceret illis...
frequentare portum Flandrensem apud Slusam adferentes quascumque
mercaturas constituentesque stabilem sibi sedem vinorum suorum in
oppido Dummensi... eaque in mercura omne monopolium prohibens.
(Meyer, p. 135.)


159--page 230--_Artevelde organisa une vigoureuse tyrannie..._

Et avoit adonc  Gand un homme qui avoit t brasseur de miel; celui
toit entr en si grande fortune et en si grande grce  tous les
Flamands, que c'toit tout fait et bien fait quand il vouloit deviser
et commander partout Flandre, de l'un des cts jusques  l'autre; et
n'y avoit aucun, comme grand qu'il fut, qui de rien ost trpasser son
commandement, ni contredire. Il avoit toujours aprs lui allant aval
(en bas) la ville de Gand soixante ou quatre-vingts varlets arms,
entre lesquels il y en avoit deux ou trois qui savoient aucuns de ses
secrets; et quand il encontroit un homme qu'il heoit (hassoit) ou
qu'il avoit en soupon, il toit tantt tu; car il avoit command 
ses secrets varlets et dit: Sitt que j'encontrerai un homme, et je
vous fais un tel signe, si le tuez sans dport (dlai), comme grand,
ni comme haut qu'il soit, sans attendre autre parole. Ainsi avenoit
souvent; et en fit en cette manire plusieurs grands matres tuer: par
quoi il toit si dout (redout) que nul n'osoit parler contre chose
qu'il voulut faire, ni  peine penser de le contredire. Et tantt que
ces soixante varlets l'avoient reconduit en son htel, chacun alloit
dner en sa maison; et sitt aprs dner, ils revenoient devant son
htel, et boient (attendoient) en la rue, jusques adonc qu'il vouloit
aller aval (en bas) la rue, jouer et battre parmi la ville; et ainsi
le conduisoient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces
soudoys (soldats) avoit chacun jour quatre compagnons ou gros de
Flandre pour ses frais et pour ses gages; et les faisoit bien payer de
semaine en semaine. Et aussi avoit-il par toutes les villes de Flandre
et les chatelleries sergents et soudoys  ses gages, pour faire tous
ses commandemens et pier s'il avoit nulle part personne qui ft
rebelle  lui, ni qui dt ou informt aucun contre ses volonts. Et
sitt qu'il en savoit aucun en une ville, il ne cessoit jamais tant
qu'il eut banni ou fait tuer sans dport (dlai); jacil (celui-ci) ne
s'en put garder. Et mmement tous les plus puissants de Flandre,
chevaliers, cuyers et les bourgeois des bonnes villes qu'il pensoit
qui fussent favorables au comte de Flandre en aucune manire, il les
bannissoit de Flandre et levoit la moiti de leurs revenues, et
laissoit l'autre moiti pour le douaire et le gouvernement de leurs
femmes et de leurs enfans. (Froissart, t. I, c. LXV, p. 184.)

_Artevelde louoit qu'on teinst le roy d'Angleterre  amy_...

Sauvage, p. 143. Ejus foederis prcipui auctores fuere Jacob
Artevelda, et Sigerus Curtracensis eques Flandrus nobilissimus. Sed
hunc Ludovicus... jussu Philippi regis, Brugis decollavit. (Meyer, p.
138; comp. Froissart, p. 187.)


160--page 231--_douard fit lire dans les paroisses une circulaire au
peuple..._

Rymer, t. IV, p. 804. De mme avant la campagne qui se termina par la
bataille de Crci, il crivit aux deux chefs des Dominicains et des
Augustins, prdicateurs populaires: Rex dilecto sibi in Christo....
ad informandum intelligentias et animandum nostrorum corda
fidelium... specialiter vos quibus expedire videretis clero et populo
velitis patenter exponere... (Rymer, _Acta public_, V, 496.)


161--page 239--_Les Flamands allrent piller Arques  ct de
Saint-Omer..._

Robert d'Artois les conduisait: Par un mercredi matin il manda tous
les chvetaines de son ost, et leur dit: Seigneurs, j'ay ouy nouvelles
que je m'en voise vers la ville de Saint-Omer, et que tantt me sera
rendue. Lesquels sans dlay se coururent armer, et disoient l'un 
l'autre: Or tost, compain: Nous bevrons encore en huy de ces bons vins
de Saint-Omer. (_Chronique_ publie par Sauvage, p. 156.)


162--page 240--_Heureusement pour douard, la Bretagne prit feu..._

Le comte de Montfort tait venu lui faire hommage. Quand le roi
anglois eut ou ces paroles, il y entendit volontiers, car il regarda
et imagina que la guerre du Roy de France en seroit embellie, et qu'il
ne pouvoit avoir une plus belle entre au royaume, ne plus profitable,
que par Bretagne; et tant qu'il avoit guerroy par les Allemands et
les Flamands et les Brabanons, il n'avoit fait fors que fray et
dpendu grandement et grossement; et l'avoient men et dmen les
seigneurs de l'Empire qui avoient pris son or et son argent, ainsi que
l'avoient voulu, et rien n'avoient fait. (Froissart, ann. 1341, II,
p. 20.) Les lettres par lesquelles Louis de Bavire rvoque le titre
de vicaire de l'Empire sont du 25 juin 1341.


163--page 244--_Montfort avait pour lui les Bretons bretonnants..._

Froissart, t. I, c. 314. Si chevaucha le connestable premirement
Bretagne bretonnant, pourtant qu'il la sentoit tousjours plus encline
au duc Jehan de Montfort, que Bretagne gallot.--La dame de Montfort
tenoit plusieurs forteresses en Bretagne bretonnante.--Le comte de
Montfort fut enterr  Quimper-Corentin. (Sauvage, p. 175.)


164--page 245--_L'adversaire de Montfort, Charles de Blois, n'tait
pas moins qu'un saint..._

_Procs-verbal et informations sur la vie et les miracles de Charles
duc de Bretagne, de la maison de France_, etc. _Ms. de la Bibl. du
Roi_, 2 vol. in-fol., n 5381. D. Morice, _Preuves_, t. II, p. 1, en a
donn l'extrait, d'aprs un autre manuscrit.--XXIVe tmoin, Yves le
Clerc, t. I, p. 147: Non mutabat cilicem suum, dum fuisset tanto
plenum pediculis, quod mirum erat, et quando cubicularius volebat
amovere pediculos a dicto cilice, ipse dominus Carolus dicebat:
Dimittatis, nolo quod aliquem pediculum amoveatis, et dicebat quod
sibi malum non faciebant et quod, quando ipsum pungebant, recordabatur
de Deo...

_Quand il priait Dieu, il se battait furieusement la poitrine..._

In tantum quod adstantibus videbatur quod a sensu alienatus erat, et
color vultus ipsius mutabatur de naturali colore in viridem. (XVIIe
tmoin, Pagan de Qulem, t. I, p. 87.)


165--page 246--_Montfort se rendit, et contre la capitulation fut
enferm  la tour du Louvre..._

La Chronique en vers de Guillaume de Saint-Andr, conseiller,
ambassadeur et secrtaire du duc Jean IV, notaire apostolique et
imprial, ne laisse aucun doute sur la duplicit dont on usa envers
lui. (Roujoux, III, p. 178.)


166--page 249--_Les fabricants, soutenus par Artevelde, crasrent les
ouvriers..._

Malus dies lun (Den quaden maendach)... Pugnabant textores contra
fullones _ac parvum qustum_. Dux textorum Gerardus erat, quibus et
Artevelda accessit. (Meyer, p. 146.) Lesquels ayant occis plus de
quinze cents foullons, chassrent les autres dudict mestier hors de la
ville, et rduisirent ledict mestier de foullons  nant, comme il est
encoires pour le jourd'huy. (_Oudegh_, f. 271.)


167--page 249--_Artevelde fut tu..._

Quand il eut fait son tour, il revint  Gand et entra en la ville,
ainsi comme  heure de midi. Ceux de la ville qui bien savoient sa
revenue, toient assembls sur la rue par o il devoit chevaucher en
son htel. Sitt qu'ils le virent, ils commencrent  murmurer et 
bouter trois ttes en un chaperon, et dirent: Voici celui qui est
trop grand matre et qui veut ordonner de la comt de Flandre  sa
volont; ce ne fait mie  souffrir.... Ainsi que Jacques d'Artevelle
chevauchoit par la rue, il se aperut tantt qu'il y avoit aucune
chose de nouvel contre lui, car ceux qui se souloient incliner et ter
leurs chaperons contre lui, lui tournoient l'paule, et rentroient en
leurs maisons. Si se commena  douter; et sitt qu'il fut descendu
en son htel, il fit fermer et barrer portes et huis et fentres. 
peine eurent ses varlets ce fait, quand la rue o il demeuroit fut
toute couverte, devant et derrire, de gens, spcialement de menues de
mtier. L fut son htel environn et assailli devant et derrire, et
rompu par force. Bien est voir (vrai) que ceux de dedans se
dfendirent moult longuement et en alterrrent et blessrent
plusieurs; mais finalement ils ne purent durer, car ils toient
assaillis si roide que presque les trois parts de la ville toient 
cet assaut. Quand Jacques d'Artevelle vit l'effort, et comment il
toit appress, il vint  une fentre sur la rue, se commena 
humilier et dire, par trop beau langage et  un chef: Bonnes gens,
que vous faus? Que vous meut? Pourquoi tes-vous si troubls sur moi?
En quelle manire vous puis-je avoir courrouc? Dites-le moi, et je
l'amenderai pleinement  votre volont. Donc rpondirent-ils,  une
voix, ceux qui ou l'avoient: Nous voulons avoir compte du grand
trsor de Flandre que vous avez devoy sans titre de raison. Donc
rpondit Artevelle moult doucement: Certes, seigneurs, au trsor de
Flandre ne pris-je oncques denier. Or vous retraiez bellement en vos
maisons, je vous en prie, et revenez demain au matin; et je serai si
pourvu de vous faire et rendre bon compte que par raison il vous devra
suffire. Donc rpondirent-ils, d'une voix: Nennin, nennin, nous le
voulons tantt avoir; vous ne nous chapperez mie ainsi: nous savons
de vrit que vous l'avez vid de pia, et envoy en Angleterre, sans
notre su, pour laquelle cause il vous faut mourir. Quand Artevelle
ouit ce mot, il joignit ses mains et commana pleurer moult
tendrement, et dit: Seigneurs, tel que je suis vous m'avez fait, et
me jurtes jadis que contre tous hommes vous me dfendriez et
garderiez; et maintenant vous me voulez occire et sans raison. Faire
le pouvez, si vous voulez, car je ne suis que un seul homme contre
vous tous,  point de dfense. Avisez pour Dieu, et retournez au temps
pass. Si considerez les grces et les grands courtoisies que jadis
vous ai faites. Vous me voulez rendre petit guerredon (rcompense) des
grands biens que au temps pass je vous ai faits. Ne savez-vous
comment toute marchandise toit prie en ce pays? je la vous
recouvrai. En aprs, je vous ai gouverns en si grande paix, que vous
avez eu, du temps de mon gouvernement, toutes choses  volont, bls,
laines, avoir, et toutes marchandises, dont vous tes recouvrs et en
bon point. Adonc commencrent eux  crier tous  une voix:
Descendez, et ne nous sermonez plus de si haut: car nous voulons
avoir compte et raison tantt du grand trsor de Flandre que vous
avez gouvern trop longuement, sans rendre compte; ce qui n'appartient
mie  nul officier qu'il reoive les biens d'un seigneur et d'un pays,
sans rendre compte. Quand Artevelle vit que point ne se
refroidiroient ni refreneroient, il recloui (referma) la fentre, et
s'avisa qu'il videroit par derrire, et s'en iroit en une glise qui
joignoit prs de son htel toit j rompu et effondr par derrire, et
y avoit plus de quatre cents personnes qui tous tiroient  l'avoir.
Finalement il fut pris entre eux et l occis sans merci, et lui donna
le coup de la mort un tellier (tisserand) qui s'appeloit Thomas Denis.
Ainsi fina Artevelle, qui en son temps fut si grand matre en Flandre:
poures (pauvres) gens l'amontrent (l'levrent) premirement, et
mchants gens le turent en la parfin. (Froissart, II, 254-9.)


168--page 250--_Si l'on en croyait l'invraisemblable rcit de
Froissart_, etc.

Si singlrent ce premier jour  l'ordonnance de Dieu, du vent, et des
mariniers, et eurent assez bon exploit pour aller vers Gascogne ou le
roi tendoit aller. Au tiers jour... le vent les rebouta sur les
marches de Cornouailles... En ce termine eut le roi autre conseil par
l'ennort et information de messire Godefroy d'Harcourt qui lui
conseilla qu'il prit terre en Normandie. Et dit adonc au roi: Sire, le
pays de Normandie est l'un des plus gros du monde... et trouverez en
Normandie grosses villes et bastides qui point ne sont fermes, ou vos
gens auront si grand profit, qu'il en vaudront mieux vingt ans aprs.
(Froiss., II, c. CCLIV, p. 296.)


169--page 250--_Le pillage de la Normandie par les Anglais..._

Et fit messire Godefroy de Harcourt conducteur de tout son ost,
pourtant qu'il savoit les entres et les issues en Normandie... Si
trouvrent le pays gras et plentureux de toutes choses, les granges
pleines de bls, les maisons pleines de toutes richesses, riches
bourgeois, chevaux, pourceaux, brebis, moutons, et les plus beaux
boeufs du monde que on nourrit en ce pays. (Froiss., II, p.
303.)--Ils vinrent  Barfleur... la ville fut robe et pris or,
argent et riches joyaux; car ils en trouvrent si grand foison, que
garons n'avoient cure de draps fourrs de vair. (_Ibid._)--Et
furent les Anglois de la ville de Caen seigneurs trois jours et
envoyrent par barges tout leur gain, draps, joyaux, vaisselle d'or et
d'argent et toutes autres richesses dont ils avoient grand'foison
jusques  leur grosse navie; et eurent avis par grand'dlibration
que leur navie  (avec) tout le conquet et leurs prisonniers ils
enverroient arrire en Angleterre. (_Ibid._, 320.)--Et trouva-t-on
en ladite ville de Saint-Lo manants huit ou neuf mille que bourgeois,
que gens de mtier... on ne peut croire a la grand'foison de draps
qu'ils y trouverent. (_Ibid._, p. 311).--Louviers adonc etoit une
des villes de Normandie ou l'on faisoit la plus grand'plent de
draperie et etoit grosse, riche et marchande mais point ferme... et
fut robe et pille, sans deport et conquirent les Anglois trs grand
avoir. (_Ibid._, p. 323.)


170--page 251--_Pour animer ses gens, douard dcouvrit  Caen un
acte_, etc.

Rymer, III, pars I, p. 76.--Ils auraient promis de fournir 4000 hommes
d'armes, 20,000 de pied dont 5000 arbaltriers _tous pris dans la
province_, except 1000 hommes d'armes que le duc de Normandie
pourrait choisir ailleurs, mais qui seraient pays par les Normands.
Ils s'obligeaient  entretenir ces troupes pendant dix et mme douze
semaines. Si l'Angleterre est conquise, comme on l'espre, la couronne
appartiendra ds lors au duc de Normandie. Les terres et droits des
Anglais nobles et roturiers, sculiers, appartiendront aux glises,
barons, nobles et bonnes villes de Normandie. Les biens appartenant au
pape,  l'glise de Rome et  celle d'Angleterre, ne seront point
compris dans la conqute. Robert d'Avesbury rapporte cet acte en
entier d'aprs la copie trouve, dit-il,  Caen, 1346.--Ce langage
belliqueux, cette certitude de la conqute, s'accordent mal avec
l'tat pacifique o douard trouva le pays.


171--page 253 et suiv.--_Bataille de Crci..._

Il n'est nul homme qui put accorder la vrit, spcialement de la
partie des Franois, tant y eut pauvre arroy et ordonnance en leurs
conrois (dispositions), et ce que j'en sais, je l'ai su le plus... par
le gens messire Jean de Hainaut, qui fut toujours de lez le roi de
France. (Froissart, III, 357.)

_Les gens du roi de Bohme lirent leurs chevaux au sien_, etc.

Froiss., I, c. CCLXXXVIII, p. 363. Il y a l un vieil usage barbare.
Voy. la _Germania_, de Tacite, et les rcits de la bataille de Las
navas de Tolosa.

_Le champ de bataille de Crci..._

Froissart, c. CCXCIII, p. 373.--_Ibid._, II, p. 375-380: Si en eut
morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi qu'ils
fuyoient, plus de sept mille. Ainsi chevauchrent cette matine les
Anglois querants aventures et rencontrerent plusieurs Franois qui
s'toient fourvoys le samedi et mettaient tout  l'pe, et me fut
dit que des communauts et des gens de pied des cits et des bonnes
villes de France il y en eut mort ce dimanche au matin, plus quatre
fois que le samedi que la grosse bataille fut... Les deux chevaliers
messire Regnault de Cobham et messire Richard de Stanfort dirent que
onze chefs de princes toient demeurs sur la place, quatre-vingts
bannerets, douze cents chevaliers d'un cu et environ 30,000 hommes
d'autres gens.


172--page 257--_Les villes maritimes d'Angleterre donnrent une flotte
 douard..._

Quelques villes de l'intrieur contriburent aussi, mais dans une
proportion bien diffrente. La puissante ville d'York donna un
vaisseau et neuf hommes. (Anderson, I, 322.)


173--page 258--_Autour de Calais, douard btit une ville..._

Et fit btir entre la ville et la rivire et le pont de Nieulai
hotels et maisons et couvrir lesdites maisons qui toient assises et
ordonnes par rues bien et facilement d'estrain (paille) et de gents,
ainsi comme s'il dut l demeurer dix ou douze ans, car telle toit son
intention qu'il ne s'en partiroit par hiver ni par t, tant qu'il
l'eut conquise. (Froiss., p. 385.)

_Cinq cents personnes moururent de misre et de froid, entre la ville
et le camp..._

Knyghton, _De event. Angl._, l. IV. Froissart dit au contraire que non
seulement il les laissa passer parmi son ost, mais encore qu'il les
fit dner copieusement. (II, p. 387.)


174--page 259--_Les gens de Tournai emportrent bravement une tour..._

Si s'avancrent ceux de Tournai, qui bien toient quinze cents et
allerent de grand volont cette part. Ceux de dedans la tour en
navrrent aucuns. Quand les compagnons de Tournai virent ce, ils
furent tous courroucs et se mirent de grande volont  assaillir ces
Anglais. La eut dur assaut et grand, et moult de ceux de Tournai
blesss, mais ils firent tant que par force et grand appertise de
corps, ils conquirent cette tour. De quoi les Franais tinrent ce fait
 grand prouesses. (Froiss., II, p. 449.)


175--page 260--_Les Anglais hassaient mortellement les Calaisiens,
comme marins, comme corsaires..._

Villani, qui devait tre trs bien instruit des affaires de France
par les marchands florentins et lombards, dit expressment qu'douard
tait rsolu  faire pendre ceux de Calais _comme pirates, parce
qu'ils avaient caus beaucoup de dommages aux Anglais sur mer_.
(Villani, l. XII, c. XCV.)--M. Dacier a compar les rcits divers des
historiens (Froissart, III, 466-7). Voy. aussi une dissertation de M.
Bolard, couronne par la Socit des antiquaires de la Morinie.--Aucun
critique, que je sache, n'a senti toute la porte du passage de
Villani.


176--page 261--_Cette grande action se fit tout simplement..._

C'est peut-tre pour cela que les historiens contemporains ne
dsignent point Eustache de Saint-Pierre et ses compagnons, lorsqu'ils
font mention de cette circonstance: Burgenses procedebant cum simili
forma, habentes funes singuli in manibus suis, in signum quod rex eos
laqueo suspenderet vel salvaret ad voluntatem suam. (Knyghton.) Le
rcit de Thomas de la Moor s'accorde avec cet historien. Villani dit
qu'ils sortirent nus en chemise, et Robert d'Avesbury qu'douard se
contenta de retenir prisonniers les plus considrables. Toutes ces
donnes runies forment les lments du dramatique rcit de Froissart.


177--page 261, note--_Plusieurs Calaisiens se tournrent aux Anglais,
entre autres Eustache de Saint-Pierre..._

Par des lettres du 8 octobre 1347, deux mois aprs la reddition de
Calais, douard donne  Eustache une pension considrable en attendant
qu'il ait pourvu plus amplement  sa fortune. Les motifs de cette
grce sont les services qu'il devait rendre soit en maintenant le bon
ordre dans Calais, soit en veillant  la garde de cette place.
D'autres lettres du mme jour lui accordent la plupart des maisons et
emplacements qu'il avait possds dans cette ville et en ajoutent
quelques autres. (Voy. Froiss., II, p. 473.)


178--page 262--... _qu'il chasst le renard..._

Ce caractre du _fox-hunter_ anglais n'est pas moderne. Voy. au t. IV,
l'entre d'Henri V  Paris.


179--page 264--_Ces dcimes arraches au clerg, les nobles en avaient
bonne part..._

Illis autem diebus (1346) levabat dominus rex decimas ecclesiarum de
voluntate domini pap... et sic infinit pecuni per diversas
cautelas levabantur, sed revera quanto plures nummi in Francia per
tales extorquebantur, tanto magis Dominus Rex depauperabatur; pecuni
militibus multis et nobilibus, ut patriam et regnum juvarent et
defensarent contribuebantur, sed omnia ad usus inutiles ludorum, ad
taxillos et indecentes jocos contumaciter exponebantur. (Contin. G.
de Nangis, p. 108.)


180--page 266--_Narbonne avait diminu_, etc...

Narbonne demande qu'on lui allge les contributions de guerre:
L'inondation de l'Aude nous a extrmement incommods, et le nombre de
feux est diminu de cinq cents depuis quatre  cinq ans; plusieurs
habitants sont rduits  la mendicit, etc. (D. Vaissette, _Hist. de
Lang._, IV, 231).


181--page 267--_La peste noire fut terrible  Paris..._

Contin. G. de Nangis, p. 110, et le traducteur contemporain de la
_Petite Chronique de Saint-Denis, ms. Coaslin_, n 110. _Bibl.
Reg_.--Ad sepeliendos mortuos vix sufficere poterant. Patrem filius,
et filius patrem in grabato relinquebat. _Contin. Can. de S. Victore,
ms. Bibl. Reg._, n 818, petit in-4.

_Elle tua dans Strasbourg 16,000 hommes qui se crurent damns..._

Voy., entre autres ouvrages, la thse remarquable de M. Schmidt, de
Strasbourg, sur les mystiques du quatorzime sicle.


182--page 269--_Les flagellants chantant des cantiques qu'on n'avait
jamais entendus..._

Noviter adinventas. (Contin. G. de Nangis, III.)--M. Mazure,
bibliothcaire de Poitiers, a publi un cantique fort remarquable que
les frres de la Croix avaient coutume de chanter dans leurs
crmonies:

  Or avant, entre nous tous frres
  Battons nos charognes bien fort
  En remembrant la grant misre
  De Dieu et sa piteuse mort,
  Qui fut pris en la gent amre
  Et vendus et tras  tort
  Et battu sa char vierge et dre...
  Au nom de ce, battons plus fort, etc.


183--page 272--_Les jouissances gostes qui suivent les grandes
calamits..._

Thucydide nous a retrac le mme effet dans la description de la
peste de l'Attique. Il exprime aussi un remarquable progrs du
scepticisme, lorsqu'il rappelle la fausse interprtation donne aux
paroles de l'oracle ([Grec: limos], faim, pour [Grec: loimos], peste).

_Ceux qui restaient, hommes et femmes, se marirent en foule..._

... Sed quod supra modum admirationem facit, est quod dicti pueri
nati post tempus illud mortalitatis supradict, et deinceps dum ad
tatem dentium devenerunt, non nisi viginti dentes vel viginti duos in
ore communiter habuerunt, cum ante dicta tempora homines de communi
cursu triginta duos dentes et supra simul in mandibulis habuissent.
(Contin. G. de Nangis, p. 110.)


184--page 274--_Modes nouvelles en France et en Angleterre..._

Chaucer, 198. Gaguin, apud Spond., 488. Lingard, ann. 1350, t. IV, p.
106-7 de la trad.

_Robes courtes_, etc.

Ad fugiendum coram inimicis magis apti. (Contin. G. de Nangis, p.
105).


185--page 276--_Laure est pouse, elle est mre, elle vieillit,
toujours adore..._

Non tam corpus amasse quam animam... Quo illa magis in tate
progressa est... eo firmior in opinione permansi; et si enim
visibiliter in vere flos tractu temporis languesceret, animi decus
augebatur... (Ptrar., p. 356.) Il semble qu'il ait reconnu plus tard
la vanit de ses amours: Quotiens tu ipse... in hac civitate (qu
malorum tuorum omnium non dicam causa, sed officina est), postquam
tibi convaluisse videbaris... per vicos notos incedens ac sola locorum
facie admonitus veterum vanitatum, ad nullius occursum stupuisti,
suspirasti, substitisti, denique vix lacrymas tenuisti, et mox
semisaucius fugiens dixisti tecum: Agnosco in his locis adhuc latere
nescio quas antiqui hostis insidias; reliqui mortis hic habitant...
(_De Cont. mundi._, p. 360, ed. Basile, 1581.)--Voy. aussi, entre
autres ouvrages relatifs  Ptrarque, les _Mmoires_ de l'abb de
Sades; l'ouvrage rcent, intitul: _Viaggi di Petrarcha_, l'article de
la _Biographie universelle_, par M. Foisset, etc.

_ la nouvelle de sa mort, Ptrarque crivit cette note touchante sur
son Virgile..._

Laure, illustre par ses propres vertus, et longtemps clbre par mes
vers, parut, pour la premire fois  mes yeux, au premier temps de
mon adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril,  la premire heure
du jour (six heures du matin), dans l'glise de Sainte-Claire
d'Avignon, et dans la mme ville, au mme mois d'avril, le mme jour 6
et  la mme heure, l'an 1348, cette lumire fut enleve au monde,
lorsque j'tais  Vrone, hlas! ignorant mon triste sort. La
malheureuse nouvelle m'en fut apporte par une lettre de mon ami
Louis: Elle me trouva  Parme, la mme anne, le 19 mai au matin. Ce
corps si chaste et si beau fut dpos dans l'glise des Frres
Mineurs, le soir du jour mme de sa mort. Son me, je n'en doute pas,
est retourne au ciel, d'o elle tait venue. Pour conserver la
mmoire douloureuse de cette perte, j'prouve un certain plaisir ml
d'amertume  crire ceci; et je l'cris prfrablement sur ce livre,
qui revient souvent  mes yeux, afin qu'il n'y ait plus rien qui me
plaise dans cette vie, et que, mon lien le plus fort tant rompu, je
sois averti, par la vue frquente de ces paroles et par la juste
apprciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de
Babylone; ce qui, avec le secours de la grce divine, me deviendra
facile par la contemplation mle et courageuse des soins superflus,
des vaines esprances et des vnements inattendus qui m'ont agit
pendant le temps que j'ai pass sur la terre. (Trad. de M. Foisset,
_Biogr. univ._, XXXI, p. 437.)


186--page 277--_Le pote avait vu prir toutes ses esprances..._

Que faisons-nous maintenant, mon frre? Nous avons tout prouv, et
nulle part n'est le repos. Quand viendra-t-il? o le chercher? Le
temps nous fuit, pour ainsi dire entre les doigts, nos vieilles
esprances dorment dans la tombe de nos amis. L'an 1348 nous a isols,
appauvris, non point de ces richesses que les mers des Indes ou de
Carpathie peuvent renouveler... Il n'est qu'une seule consolation;
nous suivrons ceux qui nous ont devancs... Le dsespoir me rend plus
calme. Que pourrait craindre celui qui tant de fois a lutt contre la
mort:

  Una salus victis nullam sperare salutem.

Tu me verras de jour en jour agir avec plus d'me, parler avec plus
d'me; et si quelque digne sujet s'offre  ma plume, ma plume sera
plus forte. (Petrarch. _Epist. fam._ Prf., p. 570.)


187--page 277--_Lorsqu'il se rendit  Naples, la reine Jeanne avait
succd  Robert_, etc.

Ita me Regin junioris novique Regis adolescentia, ita me Regin
alterius tas et propositum; ita me tandem territant aulicorum ingenia,
equos duos multorum custodi luporum creditos video, regnumque sine
rege... (P. 639.) Neapolim veni, Reginas adii et reginarum consilio
interfui. Proh pudor! quale monstrum. Auferat ab Italico coelo Deus
genus hoc pestis... (_Ibid._, p. 640-1.)--Nocturnum iter hic non secus
atque inter densissimas silvas, anceps ac periculis plenum, obsidentibus
vias nobilibus adolescentulis armatis... Quid miri est... cum luce
media, inspectantibus regibus ac populo, infamis ille gladiatorius ludus
in urbe itala celebretur, plusquam barbarica feritate... (_Ibid._, p.
645-6.)


188--page 278--_Il crivit  Rienzi une lettre triste et inquite..._

Cave, obsecro, speciosissimam fam tu frontem, propriis manibus
deformare. Nulli fas hominum est nisi tibi uni rerum tuarum fundamenta
convellere, tu potes evertere qui fundasti... Mundus ergo te videbit
de bonorum duce satellitem reproborum... Examina tecum, nec te fallas,
qui sis, qui fueris, unde, quo veneris... quam personam indueris, quod
nomen assumpseris, quam spem tui feceris, quid professus fueris,
videbis te non dominum Reipublic, sed ministrum. (_Ibid._, p.
677-8.)


189--page 280--_Le roi Jean cra l'ordre de l'toile..._

En ce temps ordonna le roi Jean une belle compagnie sur la manire de
la Table ronde, de laquelle devoient tre trois cents chevaliers des
plus suffisants et eut en convent le roi Jean aux compagnons de faire
une belle maison et grande  son cot de lez Saint-Denis, l o tous
les compagnons devoient repairer  toutes les ftes solennelles de
l'an... et leur convenoit jurer que jamais ils ne fuiroient en
bataille plus loin de quatre arpents, ainois mourraient ou se
rendroient pris... Si fut la maison presque faite et encore est elle
assez prs de Saint-Denis; et si il avenoit que aucuns des compagnons
de l'toile en vieillesse eussent mestier de tre aids et que ils
fussent affoiblis de corps et amoindris de chevance, on lui devoit
faire ses frais en la maison bien et honorablement pour lui et pour
deux varlets, si en la maison vouloit demeurer. (Froiss., III,
53-58.)


190--page 282--_Altration des monnaies par le roi Jean..._

Leblanc, _Trait des monnaies, ibid._, p. 261. Jean avait d'abord
cherch  tenir secrtes ces honteuses falsifications; il mandait aux
officiers des monnaies: Sur le serment que vous avez au Roy, tenez
cette chose secrette le mieux que vous pourrez... que par vous ne
aucuns d'eux les changeurs ne autres ne puissent savoir ne sentir
aucune chose; car si par vous est su en serez punis par telle
manire, que tous autres y auront exemple (24 mars 1350)... Si aucun
demande  combien les blancs sont de loy, feignez qu'ils sont  six
deniers. Il leur enjoignait de les frapper bien exactement aux
anciens coins, afin que les marchands ne puissent apercevoir
l'abaissement,  peine d'tre dclars tratres. Philippe-de-Valois
avait us autrefois de ces prcautions, mais  la longue il avait t
plus hardi et avait proclam comme un droit ce qu'il cachait d'abord
comme une fraude. Jean ne pouvait tre moins hardi que son pre. Ja
soit, dit-il, ce que  nous seul, et pour le tout de nostre droit
royal, par tout nostre royaume appartigne de faire teles monnoyes
comme il nous plat, et de leur donner cours. (_Ord._, III, p. 556.)
Et comme si ce n'tait pas le peuple qui en souffrait, il donnait
cette ressource pour un revenu priv qu'il faisait servir aux dpenses
publiques desquelles sans le trop grand grief du peuple dudit royaume
nous ne pourrions bonnement finer, si n'estoit pas le demaine et
revenue du prouffit et molument des monnoyes. (Prf., _Ord._, III.)


191--page 284 et suiv.--_Jean, demandant aux tats son droit de joyeux
avnement, se montra facile  leurs rclamations_, etc.

_Ord._, II, p. 395, 15 et 447-8.--_Ord._, II, p. 408, 27.--_Ord._,
II, p. 344.--_Ord._, II, p. 350.--_Ibid._, p. 422, 432, 434. Lettres
par lesquelles le Roi deffend que ses gens n'emportent les matelats et
les coussins des maisons de Paris o il ira loger. Autre _Ord._,
435-7.--_Ord._, III, p. 26-29.--_Ord._, III, p. 22 et seq.--Froiss.,
III, C. CCCXL, p. 450.


192--page 287--_Les Anglais coururent le Languedoc_, etc.

Sachez que ce pays de Carcassonnois et de Narbonnois et de
Toulousain, o les Anglois furent en cette saison, toit en devant un
des gras pays du monde, bonnes gens et simples gens qui ne savoient
que c'toit de guerre, car oncques ne furent guerroys, ni n'avoient
t en devant ainois que le prince de Galles y conversast.
(Froissart, III, 104.)--Ni les Anglois ne faisoient compte de peines
(velours) fors de vaisselle d'argent ou de bons florins. (_Ibid._, p.
103, XIX addit.) Si fut tellement pararse (brle) et dtruite des
Anglois que oncques n'y demeura de ville pour hberger un cheval, ni
 peine savoient les hritiers, ni les manants de la ville rassener
(assigner) ni dire de voir (vrai): Ci sist mon hritage. Ainsi
ft-elle mene. (_Ibid._, p. 120.)


193--page 289--_Bataille de Poitiers..._

Sitt que ces gens d'armes furent l embattus, archers commencrent 
traire  exploit, et  mettre main en oeuvre  deux cts de la haye,
et  verser chevaux et  enfiler tout dedans de ces longues sajtes
barbues. Ces chevaux qui traits estoient et qui les fers de ces
longues sajtes sentoient, se ressoignoient, et ne vouloient avant
aller, et se tournoient l'un de travers, l'autre de cost, ou ils
cheoient et trbuchoient dessous leurs matres. (Froiss., c. CCCLXVI,
p. 202-206.)--Les archers d'Angleterre portrent trs grand avantage
 leurs gens, et trop bahirent les Franois, car ils traioient si
omniement et si paissement, que les Franois ne savoient de quel
cost entendre qu'ils ne fussent atteints du trait. (_Ibid._, c.
CCCLVII, p. 204.)--Dit messire Jean Chandos au prince: Sire, sire,
chevauchez avant, la journe est vostre. Dieu sera huy en vostre main;
adressons-nous devers vostre adversaire le roi de France; car cette
part gt tout le sort de la besogne. Bien sais que par vaillance il
ne fuira point; si vous demeurera, s'il plat  Dieu et  saint
Georges... Ces paroles verturent si le prince, qu'il dit tout en
haut: Jean, allons, allons, vous ne me verrez mais huy retourner,
mais toujours chevaucher avant. Adoncques, dit  sa bannire:
Chevauchez avant, bannire, au nom de Dieu et de saint Georges.
(_Ibid._, c. CCCLVIII, p. 205.)

_Trois fils du roi se retirrent par l'ordre de leur pre..._

Je suis ici le Continuateur de Guillaume de Nangis de prfrence 
Froissart. Voyez l'importante lettre du comte d'Armagnac, publie par
M. Lacabane, dans son excellent article CHARLES V, _Dictionnaire de la
Conversation_.

_Jean donna ordre aux siens de mettre pied  terre..._

Froissart n'y voit que le ct chevaleresque: Et ne montra pas
semblant de fuir ni de reculer quand il dit  ses hommes:  pied! 
pied! Et fit descendre tous ceux qui  cheval estoient, et il mesme
se mit  pied devant tous les siens, une hache de guerre en ses mains,
et fit passer avant ses bannires au nom de Dieu et de saint Denys.
(_Ibid._, c. CCCLX, p. 211.)


194--page 291--_L'insolente courtoisie des Anglais..._

Si toit le roi de France mont sur un grand blanc coursier, trs
bien arr et appareill de tout point, et le prince de Galles sur
une petite haquene noire de ls lui. Ainsi fut-il convoy tout le
long de la cit de Londres... (Froiss., c. CCCLXXV, p. 267-8.)--Un
peu aprs fut le roi de France translat de l'htel de Savoie et remis
au chastel de Windsor, et tous ses hostels et gens. Si alloit voler,
chasser, dduire et prendre tous ses esbattements environ Windsor,
ainsi qu'il lui plaisoit. (_Ibid._, p. 269.)


195--page 294--_Marcel fortifie Paris..._

Sur la rive gauche, les progrs de la population n'ayant gure t
sensibles, il n'y eut qu' rparer les murailles et  les reculer de
deux ou trois cents pas. Mais sur la rive droite, o les Parisiens se
portaient de prfrence, Marcel dut ordonner qu'on construist une
muraille flanque de tours. Cette muraille, partant de la porte
Barbette, sur le quai des Ormes, passait par l'Arsenal, les rues
Saint-Antoine, du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, des
Fosss-Montmartre, la place des Victoires, l'htel de Toulouse (la
Banque actuelle), le jardin du Palais-Royal, la rue Richelieu, et
arrivait  la porte Saint-Honor par la rue de ce nom, et jusqu'au
bord de la Seine. Sur les deux rives du fleuve, des bastilles furent
construites pour protger les portes, et l'on fortifia d'un foss
l'le Saint-Louis, qu'on appelait en ce temps-l l'le Notre-Dame,
afin qu'elle pt, dans le besoin, devenir un lieu de refuge pour les
habitants de Paris.

Ces travaux, pousss avec une activit extrme, se continurent
durant quatre annes, et cotrent cent quatre-vingt-deux mille cinq
cent vingt livres parisis, qui font huit cent mille livres de notre
monnaie, somme norme pour ce temps-l. Tout l'honneur en revient 
tienne Marcel;  une poque o Paris tait si souvent menac,
personne, avant lui, n'avait pens qu'il ft ncessaire de le mettre
en tat de dfense. (Perrens, _tienne Marcel_, 1860).


196--page 295--_Paris entre le Louvre et le Temple..._

Le _parloir aux bourgeois_, sige des dlibrations des chevins,
tait situ aux environs du Chtelet. Marcel acheta aux frais de la
municipalit, en 1357, sur la place de Grve, l'htel du Dauphin ou la
_maison aux piliers_. L'Htel de Ville ne fut commenc qu'en 1525.


197--page 301--_Paris voyait arriver par toutes ses portes les paysans
avec leurs familles_, etc.

Duce Normandi, qui regnum jure hreditario... defendere et regere
tenebatur, nulla remedia apponente, magna pars populi rusticani... ad
civitatem Parisiensem... cum uxoribus et liberis... accurrere... Nec
parcebatur in hoc Religiosis quibuscumque. Propter quod monachi et
moniales... sorores de Poissiaco, de Longocampo, etc. (Contin. C. de
Nangis, p. 116.)


198--page 301--_Robert le Coq..._

M. Perrens s'est attach  rfuter les calomnies qui ont obscurci ce
caractre. (_tienne Marcel_. 1860.) Voir aussi sur Le Coq la
judicieuse apprciation qu'en fait M. Henri Martin, t. V, (1858).


199--page 301 et suiv.--_La remontrance des tats..._

_Ms. de la Bibliothque royale_, fonds Dupuy, n 646, et Brienne, n
276.

_Les tats exigeaient que le Dauphin gouvernt avec l'assistance de
trente-six lus..._

Un document publi par M. Douet d'Arcq en donne la liste, lorsqu'une
nouvelle victoire de la bourgeoisie modifia la composition de ce
conseil. Le clerg obtint d'y tre reprsent par onze prlats, les
nobles par six des leurs, le tiers par dix-sept bourgeois.
(_Bibliothque de l'cole des Chartes_, t. II, p. 360 et suiv. Voy.
Perrens, _tienne Marcel_. 1860.)

_D'autres lus envoys dans les provinces pouvaient punir sans forme
de procs..._

Sans figure de jugement. Commission des trois lus des tats pour
les diocses de Clermont et de Saint-Flour, 3 mars 1356 (1357).
(_Ordonn._, IV, 181.)

_L'aide ne serait leve que par de bonnes gens, ordonns par les
tats..._

Lesquels jureront aux saints vangiles de Dieu qu'ils ne donneront ni
distribueront ledit argent  notre seigneur le Roy, ni  nous, ni 
d'autres, si ce n'est aux gens d'armes... Et si aucun de nos officiers
vouloit le prendre, nous voulons que lesdits receveurs puissent leur
rsister, et s'ils ne sont assez forts qu'ils appellent leurs voisins
des bonnes villes (art. 2). Le duc de Bourgogne, le comte de Flandre
et autres nobles ou dputs des villes, qui ne sont pas venus aux
tats, sont requis d'y venir  la Quasimodo, avec intimation que s'ils
ne viennent, ils seront tenus  ce qu'auront ordonn ceux qui y
viendront (article 5). (_Ordonn._, III, 126-7.)

_Le droit de prise cesse..._

Seulement, dans les voyages du roi, de la reine et du dauphin, leurs
matres d'htel pourront, hors des villes, faire prendre par les gens
de la justice du lieu des tables, des coussins, de la paille, et des
voitures, le tout en payant, et seulement pour un jour. (_Ibid._)

_On dfend aux magistrats de faire le commerce..._

Dfense aux conseillers et officiers de faire marchandise. Les
denres sont aucunes foiz par leurs mauvaistiez grandement enchries;
et qui pis est, pour leur gautesse, il est peu de personnes qui osent
mettre aux denres que eulz ou leurs facteurs pour eux bent avoir ou
acheter... (Art. 31, _Ibid._)

_Le Grand-Conseil, le parlement, la chambre des Comptes, doivent
s'assembler au soleil levant..._

Ceci n'est pas dans l'ordonnance, mais dans la remontrance dj cite.
On y dit aussi que ceux qui vouloient gouverner n'tant que deux ou
trois, les choses souffraient de longs dlais; que ceux qui
poursuivoient la court, chevaliers, cuyers et bourgeois, toient si
dommags par ces dlais, qu'ils vendoient leurs chevaux, et partoient
sans rponse, mal contens, etc. (_Ms. de la Bibl. royale_, fonds
Dupuy, n 646, et Brienne, n 276.)


200--page 305--_La royaut ne vivait que d'abus..._

M. Perrens dit trs bien: Il n'est point vrai de dire que, pour faire
contrepoids  la noblesse, le pouvoir royal fit alliance avec les
classes populaires: il se servait tantt de l'une, tantt des autres,
et,  la faveur de leurs discordes, poussait chaque jour plus loin ses
empitements et ses progrs. Si la nation s'est affranchie  la
longue, ce n'est point par son concours, mais malgr les obstacles
qu'il mettait sur sa route. L'histoire de nos rois n'est, le plus
souvent, qu'une longue suite de conjurations contre leurs sujets,
conjurations qu'ils croyaient lgitimes, puisqu'ils se regardaient
comme investis d'un droit suprieur pour commander aux autres hommes.
Que ft-il arriv, si les successeurs de Hugues-Capet, si les Valois
et les Bourbons eussent fait le personnage populaire qu'on a cru voir
dans leur histoire? Selon toute apparence, la Rvolution franaise en
et t avance de quelques sicles, et elle n'et cot ni tant de
sang ni tant de ruines.


201--page 306--_Dans cette dissolution du royaume, la Commune restait
vivante..._

tienne Marcel donnait tous ses soins  l'organisation des milices
bourgeoises, qui existaient depuis longtemps, mais qui manquaient de
discipline. Il donna  chaque quartier un chef militaire qui, sous le
nom de quartenier, commandait aux cinquantainiers, lesquels
commandaient  cinquante hommes, et aux dizainiers qui en commandaient
dix. Ainsi, les ordres du prvt des marchands, communiqus
directement aux quarteniers, l'taient par ceux-ci aux cinquantainiers
et par les cinquantainiers aux dizainiers, qui pouvaient en peu de
temps runir leurs hommes et se tenir prts  tout vnement. La
charge de quartenier avait pris par l une grande importance; Marcel
la releva encore en la rendant lective...

Marcel entrait en mme temps dans les moindres dtails de
l'administration municipale. Il enjoint aux Parisiens, par une
ordonnance, de maintenir la propret dans les rues, chacun devant sa
maison, et de ne point laisser leurs pourceaux en libert, s'ils ne
les voulaient voir tuer par les sergents.

Ces rglements de police taient d'autant plus ncessaires qu' cette
poque la population de Paris s'tait accrue d'un grand nombre
d'habitants des campagnes, qui venaient y chercher un abri.

Marcel ne ferma jamais les portes  ces malheureux, et prserva Paris
jusqu'au dernier moment de la famine et de la peste. (Perrens,
_tienne Marcel_. 1860.)


202--page 307--_Le roi de Navarre revint  Paris..._

Et mesmement le due de Normandie le festa grandement. Mais faire le
convenoit, car le prvost des marchands et ceux de son accord le
ennortrent  ce faire. (Froissart, III, p. 290.)


203--page 308--_ Rouen, il fit descendre du gibet le corps de ses
amis_, etc.

Le corps du comte d'Harcourt avait dj t enlev depuis longtemps.
Les trois autres corps furent ensevelis par trois rendus (frres
convers) de la Madeleine de Rouen. Chacun de ces corps fut ensuite mis
dans un coffre, et il y eut un quatrime coffre vide en reprsentation
du comte d'Harcourt. Ce dernier coffre fut mis dans un char  dames.
(Secousse, p. 165.)--Campanis pulsatis... sermone per ipsum regem
prius facto, ubi assumpsit thema istud: Innocentes et recti adhserunt
mihi (Ps. XXIV, 21). (Cont. G. de Nangis.)


204--page 308--_Le dauphin prchait aussi  Paris_, etc.

Le dauphin voulait, disait-il, vivre et mourir avec eux; les gendarmes
qu'il runissait taient pour dfendre le royaume contre les ennemis
qui le ravageaient impunment par la faute de ceux qui s'taient
empars du gouvernement; il aurait dj chass ces ennemis s'il avait
eu l'administration de la finance, mais il n'avait pas touch un
denier ni une maille de tout l'argent lev par les tats.--Marcel,
averti de l'effet produit par ce discours, fit  son tour assembler le
peuple  Saint-Jacques-de-l'Hpital. Le duc y vint, mais ne put se
faire entendre. Consac, partisan du prvt, parla contre _les
officiers_; il y avait tant de mauvaises herbes, disait-il, que les
bonnes ne pouvaient fructifier. L'avocat Jean de Saint-Onde, un des
gnraux des aides, dclara qu'une partie de l'argent avait t mal
employe, et que plusieurs chevaliers, qu'il nomma, avaient reu, par
ordre du duc de Normandie, 40.000 ou 50.000 moutons d'or. Si comme
les rooles le notoient. (Secousse, _Hist. de Charles-le-Mauvais_,
170.)


205--page 311--_Pour encourager les bourgeois par la vue de leur
nombre_, etc.

Dans la premire semaine de janvier, ceulx de Paris ordonnrent que
ils auroient tous chapperons my-partis de drap rouge et pers. _Ms._
Outre ces chaperons, les partisans du prvt portrent encore des
fermeilles d'argent mi-partiz d'esmail vermeil et asur, au dessous
avoir escript  bonne fin, en signe d'alience de vivre et morir avec
ledit prvt contre toutes personnes. (_Lettres d'abolition du 10
aot 1358._ Secousse, _ibid._, p. 163.)


206--page 311--_ Paris les vivres devenaient rares et chers..._

Admirantibus de hoc et dolentibus prposito mercatorum et civibus,
quod per regentem et nobiles qui circa eum erant non remediabatur,
ipsum pluries adierunt exorantes... Qui optime eis facere promittebat,
sed... Quinimo magis gaudere de malis insurgentibus in populis et
afflictionibus, et tunc et postea Nobiles videbantur. (Cont. G. de
Nangis, p. 116.)


207--page 313--_Le meurtre des conseillers du dauphin avait t
probablement impos au prvt par Charles-le-Mauvais..._

M. Perrens objecte que le roi de Navarre n'tait pas  Paris, il ne
savait qu' moiti ce qui s'y passait, au lieu que Marcel et les
autres chefs de la bourgeoisie, voyant de leurs yeux les deux
marchaux  l'oeuvre, et leur opposition constante  l'autorit des
tats, avaient de plus pressantes raisons de se venger. (Perrens,
_tienne Marcel_. Note de 1860.)--Ce qui est certain, c'est que la
mort des marchaux fut rsolue dans l'assemble des mtiers 
Saint-loi, et qu'on ne voulut point surseoir  l'excution.--Quod
utinam nunquam ad effectum finaliter devenisset. Et fuit istud prout
iste prpositus _cum suis me et multis audientibus_ confessus est.
(Cont. G. de Nangis, p. 116.)


208--page 314--_Plusieurs des commissaires des tats ne voulurent plus
gouverner..._

Or vous dis que les nobles du royaume de France, et les prlats de la
sainte glise se commencrent  tanner de l'emprise et ordonnance des
trois tats. Si en laissoient le prvost des marchands convenir et
aucuns des bourgeois de Paris. (Froiss., III, ch. CCCLXXXII, p. 287.
Conf. Matt. Villani, l. VIII, c. XXXVIII, 492.)


209--page 314--_Paris se chargeait de gouverner la France. La France
ne le voulut pas..._

Rien ne peut donner l'ide de l'esprit d'opposition qui rgnait dans
les provinces: les habitants relevaient avec aigreur des dtails sans
importance, par exemple, le traitement que recevaient les dputs
chargs de lever le subside... On accusait Marcel et les siens de ne
se servir de leur pouvoir que pour piller le royaume et amasser des
richesses immenses. (Perrens, _tienne Marcel_. 1860.)


210--page 314--_Le dauphin  Compigne aux tats de Vermandois..._

Ut illos principales occidi faceret, vel si non posset... expugnaret
viriliter civitatem et tam diu dictam urbem Parisiensem... _per
impedimentum suorum victualium_ molestaret. (Contin. G. de Nangis, p.
117.)


211--page 315--_Marcel envoya en Avignon louer des brigands..._

Jean Donati partit le 8 mai 1358 pour Avignon, portant  Pierre
Maloisel 2,000 florins d'or au Mouton, de la part de Marcel, qui
l'avait charg de lever des _brigands_, et pour y acheter des
armes.--Marcel avait aussi dans Paris, dit Froissart, un grand nombre
de gens d'armes et soudoyers Navarrois et Anglois, archers et autres
compagnons. (Secousse, p. 224-3. Voy. aussi Perrens, _tienne Marcel_.
1860): Il envoyait de toutes parts pour enrler des hommes aguerris
et pour acheter des armes. Mais presque partout il tait victime des
malversations de ses agents et de la mauvaise foi des mercenaires...
Marcel y vit, non sans raison, combien il lui serait difficile de se
faire une arme, et par suite, de quelle importance il tait de gagner
dfinitivement le roi de Navarre, qui en avait une.


212--page 315--_Dans cette guerre chevaleresque_, etc.

Les chevaliers et les cuyers ranonnoient-ils assez courtoisement, 
mise d'argent, ou  coursiers ou  roncins; ou d'un pauvre gentilhomme
qui n'avait de quoi rien payer, le prenoient bien le service un
quartier d'an, ou deux ou trois. (Froissart, III, 333.)


213--page 319--_Le long de la Somme, on comptait trente de ces
souterrains..._

Ces souterrains paraissent avoir t creuss ds l'poque des
invasions normandes. Ils furent probablement agrandis d'ge en ge.
Une partie du territoire du Santerre, qui  elle seule possdait trois
de ces souterrains, tait appele _Territorium sanct liberationis_.
(Mm. de l'abb Lebeuf, dans les _Mm. de l'Acad. des inscr._, XXVII,
179.)


214--page 320, note 2--_Famine de 1358..._

Les ecclsiastiques eux-mmes souffrirent beaucoup: Multi abbates et
monachi depauperati et etiam abbatiss varia et aliena loca per
Parisios et alibi, divitiis diminutis, qurere cogebantur. Tunc enim
qui olim cum magna equorum scutiferorum caterva visi fuerant incedere,
nunc peditando unico famulo et monacho cum victu sobrio poterant
contentari. (Contin. G. de Nangis, II, 122.)--La misre et les
insultes des gens de guerre inspirrent souvent aux ecclsiastiques un
courage extraordinaire. Nous voyons dans une occasion le chanoine de
Robesart abattre trois Navarrais de son premier coup de lance. Ensuite
il fit merveille de sa hache. L'vque de Noyon faisait aussi une rude
guerre  ces brigands. (Froissart, II, 353. Secousse, I, 340-1.)


215--page 320--_On appelait par drision le paysan Jacques
Bonhomme..._

Contin. G. de Nangis. Les autres tymologies sont ridicules. Voy.
Baluze, _Pap. Aven._, I, 333, etc.


216--page 320--_Qui aurait craint de maltraiter Jacques Bonhomme?..._

Quand on tait dans les bons jours, que l'on ne voulait pas tuer ou
qu'on ne le voulait que par hasard et par accident, il y avait une
factie qui se reproduisait souvent et qui tait devenue
traditionnelle. On enfermait le mari dans la huche o l'on ptrit le
pain, et, jetant la femme dessus comme sur un lit, on la violait. S'il
y avait quelque enfant dont les cris importunaient, au moyen d'un lien
trs court on attachait  cet enfant un chat retenu par un de ses
membres. Voyez-vous d'ici la figure de Jacques Bonhomme sortant de sa
huche, blmissant encore de rage sous cette couche de farine qui le
rend grotesque et lui te jusqu' la dignit de son dsespoir; le
voyez-vous retrouvant sa femme et sa fille souilles, son enfant
ensanglant, dvisag, tu quelquefois par le chat en fureur?
(Bonnemre, _Histoire des Paysans_. Note de 1860.)


217--page 321--_Les Jacques payrent  leurs seigneurs un arrir de
plusieurs sicles..._

Qurentes nobiles et eorum maneria cum uxoribus et liberis
exstirpare... Dominas nobiles suas vili libidine opprimebant. (Cont.
G. de Nangis, 119.)


218--page 321--_Les Jacques allaient sous un capitaine_, etc.

Chaque village voulait avoir son chef, et au lieu de le prendre parmi
les plus forcens, ces paysans, qui paraissent dans l'histoire comme
des btes fauves, s'adressaient de prfrence au plus honorable, au
plus considrable et souvent au plus modr. Dans le Valois, on trouve
au nombre de ces chefs Denisot Rebours, capitaine de Fresnoy; Lambert
de Hautefontaine, frre de Pierre de Demeuille, qui tait prsident au
Parlement et conseiller du duc de Normandie; Jean Hullot d'Estaneguy,
homme de bonne fame et renomme, disent les lettres de rmission;
Jean Nerenget, cur de Glicourt; Colart, le meunier, gros bourgeois
de la comt de Clermont; la dame de Bethencourt, fille du seigneur de
Saint-Martin le Guillart. (Perrens, _tienne Marcel_, d'aprs le
_Trsor des Chartes_. 1860.)


219--page 321--_Les nobles se mirent  tuer et  brler tout dans les
campagnes..._

Chateaubriand, _tudes hist._, dit. 1831, t. IV, p. 170: Nous avons
encore les complaintes latines que l'on chantait sur les malheurs de
ces temps, et ce couplet:

            Jacques Bonhomme,
  Cessez, cessez, gens d'armes et pitons,
  De piller et manger le Bonhomme,
  Qui de longtemps Jacques Bonhomme
  Se nomme.

Ce couplet est-il bien ancien?--Pour les complaintes latines, voy.
_Mm._, collection Petitot, t. V, p. 181.


220--page 322--_Marcel avait intrt  soutenir les Jacques..._

Si Marcel tait trop politique pour ne pas profiter d'une diversion
si opportune, il ne pouvait ni la prvoir, puisqu'elle ne fut pas
concerte, ni la provoquer, puisque, malgr l'alliance de quelques
bonnes villes, il n'exerait directement aucune action hors de Paris.
Tous ses actes sont d'un homme que les vnements ont surpris et qui
ne songe qu'aprs coup  en tirer parti. Plaise vous savoir,
crivait-il le 11 juillet (1358), que lesdites choses furent en
Beauvoisis commences et faictes sans nostre sceu et volent. On
objecte qu'il avait intrt  nier la part qu'il venait de prendre 
la Jacquerie; mais il ne la nie que pour les premiers jours.
(Perrens.)--... Et mieuls ameriens estre mort que avoir approv les
fais par la manire qu'ils furent commenci par aucuns des gens du
plat paiis de Beauvoisis, mais envoiasmes bien trois cens combatans de
noz gens et lettres de credance pour euls faire dsister de grans
mauls qu'il faisoient, et pour ce qu'il ne voudrent dsister des
choses qu'il faisoient, ne encliner  nostre requeste, nos gens se
dpartirent d'euls et de nostre commandement firent crier bien en
soixante villes sur paine de perdre la teste que nuls ne tuast femmes,
ne enfans de gentil homme, ne gentil femme, se il n'estoit ennemi de
la bonne ville de Paris, ne ne robast, pillast, ardeist, ne abatist
maisons qu'il eussent, et au temps de lors avoit en la ville de Paris,
plus de mille que gentils hommes que gentils femmes et y estoit ma
dame de Flandres, ma dame la royne Jehanne et ma dame d'Orliens, et 
tous on ne fit que bien et honneur et encores en y a mil qui y sont
venus  seurt, ne  bons gentils hommes, ne  bonnes gentils femmes
qui nul mal n'ont fait au peuple, ne ne veulent faire, nous ne volons
nul mal... (_Lettre d'tienne Marcel aux bonnes villes de France et
de Flandre_, publie par M. Kervyn de Lettenhove, dans les _Bullet. de
l'Acad. roy. de Belg._, t. XX, n 9.)

_Il avait profit du soulvement pour dtruire plusieurs forteresses
autour de Paris..._

Quand Marcel vit les efforts intelligents de Guillaume Calle pour
former un faisceau de tant de bandes disperses, il comprit le parti
qu'on pouvait tirer de cette nouvelle force en la rglant. C'est
pourquoi, sur divers points, il indiqua aux Jacques les chefs qu'ils
devaient choisir, tandis qu'ailleurs il communiquait avec ceux qu'ils
avaient lus d'eux-mmes... il leur recommandait de raser tous les
chteaux qui pouvaient nuire aux Parisiens. S'il redoutait les ravages
et les meurtres inutiles, il acceptait le but de cette guerre, qui
devait tre l'abaissement de la noblesse.

Mais bientt il put se convaincre qu'il ne suffisait pas de diriger
de loin, par ses conseils, des allis indociles, et qu'il fallait tout
ensemble leur envoyer des hommes d'armes et des chefs qui leur
donnassent l'exemple. Il organisa une double expdition de Parisiens
et de mercenaires  leur solde. L'une, sous les ordres de l'picier
Pierre Gilles et de l'orfvre Pierre Desbarres, devait attaquer les
chteaux, principalement au sud de Paris... L'autre, dirige par Jean
Vaillant, prvt des monnaies, devait se joindre  Guillaume Calle...

La bourgeoisie parisienne, en prenant part  la Jacquerie, communiqua
sa modration aux chefs et aux paysans. C'est un fait certain que,
partout o elle parut, la vie mme de ses plus cruels ennemis fut
respecte: il n'y a rien  sa charge dans le volumineux recueil du
_Trsor des Chartes_, ni dans les chroniqueurs, si ce n'est la ruine
de quelques chteaux qui la menaaient incessamment. On y voit mme
que les colonnes bourgeoises parcouraient le pays en annonant, au nom
du prvt des marchands, qu'il tait dfendu, sous peine de mort, de
tuer les femmes ou les enfants des gentilshommes; elles offraient en
outre un asile aux familles de leurs ennemis, lorsque ces familles ne
portaient pas un nom trop notoirement odieux aux Parisiens. (Perrens,
_tienne Marcel_. 1860.)


221--page 323--_Les nobles firent tant de mal au pays_, etc.

Marcel trace le tableau de cette effroyable raction dans la lettre
qu'il crit, le 11 juillet 1358, aux bonnes villes de France et de
Flandre: Nous pensons que vous avez bien oy parler comment
trs-grant multitude de nobles, tant de vostre paiis de Flandres,
d'Artois, de Boulonnois, de Guinois, de Ponthieu, de Haynault, de
Corbiois, de Beauvoisis et de Vermendois, comme de plusieurs autres
lieux par maniere universele de nobles universaument contre non
nobles, sens faire distinction quelconques de coupables ou non
coupables, de bons ou de mauvais, sont venuz en armes par manire
d'ostilit, de murdre et de roberie, de a l'yaue de la Somme et aussi
dea l'yaue d'Oise, et combien que  plusieurs d'euls rien ne leur ait
est meffait, toutevoies ils ont ars les villes, tu les bonnes gens
des paiis, sens piti et misricorde quelconques, rob et pilli tout
quanques il ont trouv, femmes, enfans, prestres, religieux, mis 
crueuses gehines pour savoir l'avoir des gens et ycels prendre et
rober, et plusieurs d'iceuls fait morir s gehines... les pucelles
corrompues et les femmes violes en prsence de leurs maris, et
briefment fait plus de mauls plus cruelment et plus inhumainement que
oncques ne firent les Wandres, ne Sarrasins... et encore s-dits mauls
persvrent de jour en jour, et tous marchans qu'ils treuvent mettent
 mort, en raenonnent et ostent leurs marchandises, tout homme non
noble de bonnes villes ou de plat paiis et les laboureurs tous mettent
 mort et robent et drobent... Et bien savons que monseigneur le duc
(le rgent), nous, noz biens et de tout le plat paiis a mis en
habandon aus nobles et de ce qu'il ont fait et feront sur nous, les a
advoez, ne n'ont autres gaiges de li que ce que il peuvent rober, et
combien que lidit noble, depuis la prise du roy nostre sire, ne soient
volu armer contre les ennemis du royaume, si comme chascun a veu et
sceu, ne aussi monseigneur le duc, toutevoies contre nous se sont arm
et contre le commun, et pour la trs-grant hayne qu'ils ont  nous, et
 tout le commun et les grant pilles et roberies que il font sur le
peuple, il en vient grant et si grant quantit que c'est merveille.
(_Lettre d'tienne Marcel aux bonnes villes de France et de Flandre_,
publie par M. Kervyn de Lottenhove.--Voy. aussi Perrens.)

Le rgent, qui n'eut pas un mot de blme pour les gentilshommes qui
s'taient rendus coupables de ces meurtres et de ces spoliations, nous
apprend lui-mme qu'au mois d'aot (1358) les nobles continuaient de
piller, de voler, de violer dans les environs de Reims (et ailleurs),
malgr les dfenses par lui faites. Les habitants de diverses villes,
entre autres Saint-Thierry, Talmersy, le Grand et le Petit-Pouillon,
Villers-Sainte-Anne, Chenay, Chalon-sur-Vesle et Villers-Franqueux
voulurent s'opposer  ces indignes traitements; les nobles en turent
plus de cinquante. Cependant le prvt forain de Laon accuse les
bourgeois d'avoir attaqu les gentilshommes au service du rgent et
les veut condamner  l'amende, et que pis est lez diz nobles
accompaigniez de plusieurs autres se soient depuis efforciez et
s'efforcent encore de jour en jour de chevauchier et chevauchent
continuellement s dites villes de mettre  mort et peurs genz et
chevaux de harnais et autres,  ranonner villes et genz, pour
lesquelles choses il a convenu tous les diz habitanz desdites villes
aler demourer hors d'icelles sanz que aucun y soit demour, mais sont
les maisons demoures vagues et les biens qui sont ou pais perissent
aus champs et aussi les autres heritages demeurent gastes, incultives
et inutiles, dont trs grant domage et inconveniens se pourroient
ensuir, car le pais en pourroit estre desers, les villes despeupliees
et la bonne ville de Remz perie laquelle des villes du plat pais se
gouverne par ycelle. (_Lettres de rmission pour les habitants de
Saint-Thierry_, etc.: _Trsor des Chartes_, Reg. 86, f 130). Voy.
Perrens: Le rgent avoue, dans les lettres de rmission, que les
nobles incendiaient et dtruisaient des villes qui n'avaient pris
aucune part  la Jacquerie, par exemple, dans la seule prvt de
Vitry, Heislemarrois, Strepey, Vitry, Bugnicourt et Dully. (_Lettres
de rmission pour les habitants de Heislemarrois_, etc.: _Trsor des
Chartes_, Reg. 81, f 122).--Les incendies qu'ils allumrent, dit le
Continuateur de Nangis, font encore verser des larmes.

Lire Perrens, chapitre X, sur cette raction nobiliaire: Les
cruauts des nobles et de leurs hommes d'armes surpassrent celles des
paysans par le nombre et la dure. Froissart parle de cent mille
hommes qui auraient pris part  la Jacquerie, tandis que le
Continuateur de Nangis dit six mille seulement.--La Jacquerie avait
commenc le 21 mai 1358, et non en novembre 1357, comme le dit
Froissart. Le 9 juin, jour du dpart de l'expdition contre Meaux,
elle tait dj termine: elle avait donc, en ralit, dur moins de
trois semaines. Les reprsailles des nobles taient dj commences le
9 juin, et au mois d'aot, quand le rgent rentra dans Paris, elles
duraient encore: elles avaient eu pour thtre  peu prs tout le pays
de langue d'Oil. (_tienne Marcel._ 1860.)


222--page 326--_Combat de la porte Saint-Honor..._

Voy. dans Perrens la discussion de ce fait, si Marcel rentra en ville
avant ou aprs le combat de la porte Saint-Honor. Il est probable
que si Marcel tait rentr avant le combat, il n'en eut la nouvelle
que lorsque la lutte tait termine. (1860.)


223--page 329--_Les meurtriers de Marcel s'en allrent veillant le
peuple_, etc.

Ceux qui le matin avaient pris les armes pour vivre et mourir avec
les chefs du peuple, dclaraient, le soir, ne s'tre arms que pour
ouvrir les portes au rgent. En un instant, tous les chaperons rouges
et pers (bleu fonc) avaient disparu, et chacun donnait des marques
bruyantes d'une joie qui n'tait pas dans les coeurs.

Parmi ceux qui donnrent l'exemple de la rsistance aux vainqueurs, il
faut nommer surtout Nicolas de la Courtneuve. Garde de la Monnaie 
Rouen, il avait t nomm par Marcel aux mmes fonctions  la Monnaie
de Paris. Il resta  son poste, et il sut empcher qu'aucun des
ouvriers soumis  ses ordres ne se pronont pour Maillart et le
rgent. Le lendemain de la mort du prvt, Jean le Flament, matre de
la Monnaie du roi, s'tant prsent  l'htel des Monnaies pour en
prendre possession et s'en faire remettre les clefs, Nicolas de la
Courtneuve refusa d'obir, attendu, dit-il, qu'on ne savait pas encore
qui tait le seigneur..... Lorsque, enfin, il se fut assur qu'il n'y
avait plus d'esprance, plutt que de remettre les clefs  un officier
du rgent, il les donna  Pierre le Marchal, que Marcel avait nomm
matre particulier des monnaies. (Perrens, _tienne Marcel_. 1860.)


224--page 329--_Le parti de Marcel survcut  son chef..._

Les forces de cette opposition taient sans doute considrables,
quoique les auteurs n'en parlent point, puisque, avant de rentrer dans
Paris, le rgent crut qu'il tait ncessaire de nommer une commission
charge d'admettre les turbulents  composition moyennant finance.
(Perrens, d'aprs _Trsor des Chartes_, Reg. 86, p. 431.)

_Une conspiration pour venger Marcel..._

_Trsor des Chartes_, Reg. 90, p. 382. Secousse.--Voy. dans Perrens le
complot et la mort hroque de Martin Pisdo, changeur fort riche et
fort estim. (Dcembre 1359, chap. XV. 1860.)


225--page 329--_Le dauphin fit rendre  la veuve de Marcel_, etc.

Marguerite des Essarts, veuve d'tienne Marcel, ne voulut point se
remarier. Ce fut en souvenir des services rendus par son pre, Pierre
des Essarts,  Philippe-de-Valois que le rgent lui fit restituer tous
ses biens meubles et accorder pour elle et ses six enfants en bas ge
une rente annuelle de soixante livres parisis, faible compensation de
la perte des trois mille cus d'or qu'elle avait apports en dot, et
de tous les biens de Marcel. (Perrens, chap. XIV. _Trsor des
Chartes_, Reg. 90, f 49. 1860.)


226--page 329--_Marcel tue les tats en les faisant comme il les
veut._

Ce fut un des principaux griefs contre Marcel qu'il ait peu  peu
laiss convertir le conseil en une runion secrte de ses seuls amis
qu'il prsidait lui-mme et qui s'imposait aux Parisiens comme la
seule autorit.  cela l'on rpond qu'il tait naturel que le prvt
s'appuyt sur ses amis et ne mt pas ses adversaires dans le secret de
ses desseins. Ces conciliabules secrets n'en excitrent pas moins les
accusations les plus passionnes, et quand plus tard le dauphin
accorda des lettres de rmission  la ville de Paris, il eut soin d'en
excepter les membres du conseil secret, comme coupables de haute
trahison. (Voy. Perrens, _tienne Marcel_. 1860.)


227--page 336--_Il y eut des confiscations et des supplices contre le
parti de Marcel..._

Le rgent ne se contenta pas de dpouiller ceux dont il pargnait la
vie: il prenait les biens de ceux-l mme que la hache avait frapps,
en sorte que personne, en mourant, ne pouvait se flatter d'avoir
puis la vengeance royale...--Ses rigueurs ne frappaient pas
seulement les citoyens qui taient suspects d'avoir pris une part
active  la rvolution populaire; la vengeance royale s'acharnait
jusque sur les boulangers qui avaient fourni du pain, ft-ce par
contrainte,  la faction vaincue. Les personnes qu'on arrtait pour
les mettre  mort taient soumises  des tortures affreuses, et on
leur arrachait ainsi tous les aveux qu'on voulait, mme les moins
vritables. (Perrens, _tienne Marcel_, c. XIV. 1860.)


228--page 336--_Dtresse de Paris en 1359..._

Unde arbores per itinera et vineas incidebantur, et annulus lignorum,
qui ante pro duobus solidis dabatur, nunc pro unius floreni pretio
venditur. (Contin. G. de Nangis, p. 121.)--Quarta autem boni vini...
viginti quatuor solidi. (_Ibid._, p. 125, conf. 129.)


229--page 337--_Les gens de Touraine, etc., achetaient aux Anglais des
sauf-conduits..._

Nullus salvus, nisi ab eis salvum conductum litteratorie obtinebat.
(Cont. G. de Nangis, p. 122.) ... Se eis tributarios reddiderunt.
(_Ibid._, p. 125.)


230--page 340--_Le roi d'Angleterre n'osa attaquer Paris..._

Anglici... accesserunt... Nobiles qui in urbe tunc erant, cum domino
regente in bona copia, armis protecti se extra muros posuerunt, non
multum elongantes a fortalitiis et forsatis... Non fuit tunc
prliatum. (_Ibid._)

_Prs de Chartres les Anglais prouvrent un terrible orage..._

Maxima pars bigarum et curruum in viis et itineribus imbre nimio
madentibus remansit, equis deficientibus. (_Ibid._)


231--page 342--_La Rochelle, d'autant plus franaise..._

Et disoient bien les plus notables de la ville: Nous aouerons les
Anglois des lvres, mais les cuers ne s'en mouvront j. (Froiss., ch.
CCCCXLI, p. 229-230.)--Les regrets des gens de Cahors ne sont pas
moins touchants: Responderunt flendo et lamentando... quod ipsi non
admittebant dominum regem Angli, imo dominus noster, rex Franci,
ipsos derelinquebat tanquam orphanos. (Note communique par M.
Lacabane, d'aprs les _Archives de Cahors_ et le _ms. de la Bibl.
royale_.)


232--page 344--_Le roi Jean vendit sa chair et son sang..._

Mat. Villani, XIV, 617.--Le roi de France, qui se veoit en danger,
pour avoir l'argent plus appareill, s'y accorda lgrement.
(Froiss., IV, ch. CCCCXLIX, p. 79.)


233--page 347--Les croiss se joignaient plutt aux compagnies...

Plusieurs s'en allrent cette part, chevaliers, cuyers et autres,
qui cuidoient avoir grands bienfaits du pape avecques les pardons
dessus dit, mais on ne leur vouloit rien donner, si s'en partoient...
et se mettoient en la mauvaise compagnie qui toudis croissoit de jour
en jour. (Froiss., ch. CCCCLXIX, p. 142.)


234--page 348--_La succession du duc de Bourgogne_, etc.

Le roi de Navarre descendait d'une soeur ane, mais  un degr
infrieur. Jean allgua que la loi crite si dit que outre les fils
des frres, nul lieu n'a reprsentation, mais l'emporte le plus
prochain du sang et du ct. (Secousse, _Preuves de l'Hist. de
Charles-le-Mauvais_, t. II, p. 201.)


235--page 348--_Le roi d'Angleterre allguait son ge pour ne pas
prendre la croix..._

Oil, dit le roi d'Angleterre, je ne leur dbattrois jamais, si autres
besognes ne me sourdent, et  mon royaume dont je ne me donne
garde.--Oncques le roi ne put autre chose impetrer fors tant que
toujours il fut liement et honorablement trait en dners et en grands
soupers. (Froiss., ch. CCCLXXVIII, p. 167.)


236--page 352--_On clbrait le combat des Trente, o les Bretons
avaient vaincu les Anglais..._

On a lev un monument sur la lande de Mi-Voie, prs Plormel, pour
perptuer le souvenir de cet vnement. Voy. le pome publi par M. de
Frminville, en 1819, et par M. Crapelet, en 1827. Voy. aussi M. de
Roujoux, _Hist. de Bretagne_, III, 381.--La douleur de Beaumanoir,
lorsqu'il rencontra les paysans bretons trans en esclavage par les
Anglais, est exprime avec une touchante navet:

  Il vit peiner chtifs, dont il eut grand'piti.
  L'un estoit en un ceps et li autre ferr,...
  Comme vaches et boeufs que l'on mne au march.
  Quand Beaumanoir les vit, du coeur a soupir!

Beaumanoir, s'en plaignant  l'Anglais Bemborough, en reoit la
rponse suivante:

  Biaumaner, taisiez-vous; de ce n'est plus parl,
  Montfort si sera duc de la noble duch,
  De Nante  Pontorson, et mme  Saint-Mah,
  douard sera roy de France couronn.

Et Beaumanoir, selon le pote, lui rpond _humblement_:

  Songiez un autre songe, cestuy est mal songi;
  Car jamais par tel voie n'en aurez demi pi.

Au commencement de la bataille, l'Anglais crie  Beaumanoir:

  Rends-toi tt, Beaumanoir, je ne t'occiray mie;
  Mais je feray de toi biau prsent  ma mie;
  Car je lui ai promis, et ne veux mentir mie,
  Que ce soir te mettrai dans sa chambre jolie (honnte.)
  Et Beaumanoir rpond: Je te le surenvie!
  ... De sueur et de sang la terre rosoya.

Beaumanoir, demandant  boire, reoit de Geoffroy Dubois la fameuse
rponse:

  Bois ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera!

L'histoire, dit le pote, en fut crite, et peinte en _tappichies_:

  Par tretous les tats qui sont de ci la mer;
  Et s'en est esbattu maint gentil chevalier,
  Et mainte noble dame  la bouche jolie.
  Or priez, et Jsus, et Michel, et Marie,
  Que Dieu leur soit en aide et dites-en, Amen.


237--page 352--_Bertrand Duguesclin..._

Duguesclin est nomm dans les actes Glecquin, Glaquin, Glayaquin,
Glesquin, Cleyquin, Claikin, etc. Ceci le dsignerait pour vrai Breton
de race. Il se croyait lui-mme descendu d'un roi maure, Hakim, retir
en Bretagne, qui, chass du pays par Charlemagne, aurait laiss dans
la tour de Glay son fils, que Charles fit baptiser. Le conntable
voulait, aprs la guerre de Castille, passer en Afrique et conqurir
Bougie. Voy. _le Man. de la Bibl. du roi: Conqute de la Bret.
Armorique, faite par le preux Charlemagne sur ung payen nomm Aquin,
qui l'avoist usurp_, etc., n 35, 356 du P. Lelong.

_Sa vie a t chante dans une sorte d'pope chevaleresque..._

  Cilz qui le mist en rime fust Cuveliers
  Et pour l'amour du prince qui de Dieu soit sauv,
  Afin qu'on n'eust pas les bons fais oublis
  Du vaillant connestable qui tant fut redoubtez,
  En a fait les beaux vers noblement ordonnez.
                   _Ms. de la Bibl. royale_, n 7224.

M. Mac, professeur d'histoire, a donn une notice intressante sur
cet important manuscrit dans l'_Annuaire de Dinan_, 1835.

_Le pome avoue qu'il tait laid..._

  Mais l'enfant dont je dis et dont je vois parlant,
  Je crois quil not si lait de Resnes  Disnant.
  Camus estoit et noir, malotru et massant (?).
  Li pre et la mre si le hoient tant....
                    _Ms. de la Bibl. royale_, n 7224.

Voyez aussi la Chronique en prose rimprime par Francisque Michel.


238--page 354--_Bataille de Cocherel..._

Si ordonnons que nous mettions  cheval trente des ntres...; et de
fait ils prendront ledit captal et trousseront et l'emporteront entre
eux. (Froiss., IV, ch. CCCCLXXXVIII, p. 201.)

Si y furent grand temps sur un tat que de crier Notre-Dame-Auxerre,
et de faire pour ce jour leur souverain le comte d'Auxerre... Si y
fut avis et regard pour meilleur chevalier de la place et qui plus
s'toit combattu de la main... messire Bertrand Duguesclin. Si fut
ordonn de commun accord que on crieroit Notre-Dame Guesclin.
(_Ibid._, p. 202-3.)

_Charles V donna  Duguesclin pour rcompense le comt de
Longueville..._

Les lettres de donation sont du 27 mai 1364. Duchtelet, _Hist. de
Duguesclin_, p. 297.--En 1365, le roi reprit ce comt, en payant une
partie de la ranon de Duguesclin. (_Archives_, J. 381.)

_En mme temps, il faisait couper la tte au sire de Saquenville_,
etc.

Si furent pris  mercy tous les soudoyers trangers; mais aucuns
pillards de la nation de France, qui l s'taient bouts, furent tous
morts. (Froiss., IV, ch. CCCCCXVIII, p. 230.)


239--page 355--_Le prince de Galles envoya  Montfort le brave
Chandos_, etc.

Chandos... pria plusieurs chevaliers et cuyers de la duch
d'Aquitaine; mais trop petit en y allrent avec lui, si ils n'toient
Anglois. (Froiss., IV, ch. DI, p. 241.)


240--page 355--_Beaucoup de Bretons se joignirent  Charles de
Blois..._

Le vicomte de Rohan, le sire de Lon, le sire de Kargoule
(Kergorlay), le sire de Loheac... et moult d'autres que je ne puis mie
tous nommer. (_Ibid._, ch. DII, p. 242.)


241--page 356--_Les Bretons voulaient en finir par la mort de l'un ou
de l'autre..._

Que si on venoit au-dessus de la bataille que messire Charles de
Blois fut trouv en la place, on ne le devoit point prendre  nulle
ranon, mais occire. Et ainsi en cas semblable les Franois et les
Bretons en avoient ordonn de messire Jean de Montfort; car en ce jour
ils vouloient avoir fin de la bataille et de guerre. (_Ibid._, ch.
DX, p. 264.)


242--page 357, note 2--_Et l'appelle-t-on Saint-Charles_...

Urbain V, _bon Franois_, ordonna, il est vrai, une enqute pour la
canonisation de Charles de Blois, mais il mourut avant qu'elle ft
faite, et son successeur Grgoire II, sous lequel elle eut lieu, n'en
fit aucun usage, pour ne pas offenser le duc de Bretagne. (_Hist. de
Bret._ Note de M. Dacier sur Froissart.)


243--page 360--_Don Pdre-le-Cruel ne se fiait qu'aux Juifs et aux
Sarrasins..._

En 1358, voulant faire la guerre au roi d'Aragon, e envi el rey D.
Pedro a regard al rey Mahomad de Grenada, que le ayuda se con algunas
galeas. (Ayala, c. XI.)


244--page 360--_Expdition contre don Pdre-le-Cruel..._

On a sur l'expdition d'Espagne un chant languedocien:  Dona
Clamena. Canon ditta la bertat, fattat sur la guerra d'Espania,
fatta pel generoso Guesclin assistat des nobles moundis de Tholosa.
1367. (Don Morice, I, p. 16, et Froiss., IV, p. 286.)


245--page 360, note 2--_Charles V prta  Duguesclin l'argent de sa
ranon..._

 tous ceuls qui ces prsentes lettres verront, Bertran du Guesclin,
chevalier, conte de Longueville, chambellan du roy de France, mon trs
redoubt et souverain seigneur, salut. Savoir faisons que parmi
certaine somme de deniers que ledit roy mon souverain seigneur nous a
piea fait bailler en prest, tant _pour mettre hors de son royaume les
compaignes qui estoient es parties de Bretaigne, de Normandie et de
Chartain et aileurs es basses marches_, comme pour nous aidier 
_paier partie de notre raenon  noble homme messire Jehan de
Champdos_, vicomte de Saint-Sauveur et connestable d'Acquittaine,
duquel nous sommes prisonnier, nous avons promis et promettons audit
roy mon souverain seigneur par nos foy et serment mettre et _emmener
hors de son royaume lesdictes compaignes_  nostre pouvoir le plus
hastivement que nous pourrons, sans fraude ou mal engin, et aussi sans
les souffrir ne souffrir demourer ne faire arrest en aucune partie
dudit royaume, se n'est en faisant leur chemin, et sans ce que nous ou
les dictes compaignes demandions ou puissions demander audit roy mon
souverain seigneur ne  ses subgiez ou bonnes villes, finance ou autre
aide quelconques, etc. (1365, 22 aot. _Archives_, J, 481.)


246--page 362--_Tout ce qu'il y avait d'aventuriers anglais dans
l'arme de Don Enrique_, etc.

Si prirent cong au roy Henry... au plus courtoisement sans eux
dcouvrir, ni l'intention du prince. Le roi Henry qui toit large,
courtois et honorable, leur donna moult doucement de beaux dons, et
les remercia grandement de leur service, et leur dpartit au partir de
ses biens, tant que tous s'en contentrent. Si vidrent d'Espagne.
(Froiss., ch. DXXIV, p. 326.) Duguesclin avait t cr duc de la
Molina. (D. Morice, I, p. 1628.)


247--page 363--_Le roi de Navarre craignait tellement de se
compromettre pour les uns ou les autres_, etc.

Et supposoient les aucuns que tout par cautle s'toit fait
prendre... pourtant que il ne savoit encore comment la besogne se
porteroit du roi Henry et du roi Don Pitre. (Froiss., ch. DXXXIX, p.
369.)


248--page 364--_Les vainqueurs taient rduits au cinquime_, etc.

Knyghton, col. 2629; et Froiss., ch. DLXII, p. 429. Ils portoient 
grand meschef la chaleur et l'air d'Espagne, et mmement le prince
toit tout pesant et maladieux. Walsingham ajoute qu'on disait alors
que le prince avait t empoisonn. (Wals., p. 117.)

_Le prince de Galles ne pouvant les satisfaire, ils pillaient
l'Aquitaine..._

Si leur fit dire le prince et prier qu'ils voulussent issir de son
pays et aller ailleurs pour chasser et vivre... Ils entrrent en
France, qu'ils appeloient leur chambre. (Froiss., ch. DLXIV, p. 439.)


249--page 366--_... et si ce n'tait assez, il n'y a femme en France
sachant filer..._

  N'a filairesse en France, qui sache fil filer,
  Qui ne gaignast ainois ma finance  filer,
  Qu'elles ne me volissent hors de vos las geter.
                _Ms. de la Bibl. royale_, n 7224, folio 86.


250--page 366--_Le prince de Galles avait demand mille lances au sire
d'Albret_, etc.

Il s'y prta fort mal: Messire le prince de Galles se truffe de
moi. Adonc demanda tantt un clerc. Il vint. Quand il fut venu, il
lui dit, et le clerc crivit: Cher sire, plaise vous savoir que je ne
saurois sevrer les uns des autres... et si aucuns iront, tous iront,
ce sais-je. Dieu vous ait en sa sainte garde. (Froiss., ch. DXXXI,
p. 350-1.)


251--page 367--_Il mit sur les terres des Gascons un fouage de dix
sols par feu..._

Et non d'un franc, comme le dit Froissart. (_Lettres du Prince de
Galles_, 26 janvier 1368. Note communique par M. Lacabane. _Ms. de la
Bibl. royale._)


252--page 371--_Tout maladif qu'il tait, Charles V faisait
continuellement de dvotes processions..._

Tout dechaux et nuds pieds, et madame la reine aussi... et faisoit
ledit roi de France partout son royaume tre son peuple, par
contrainte des prlats et des gens d'glise en cette affliction.
(Froiss., ch. DLXXXVII, p. 57.)


253--page 371--_Toutes les villes qui se rendaient  Charles V_, etc.

_Ordonn._, V, p. 291, 324, 338, 333. Sism., XI, p. 145.

Sur l'histoire des Communes, voyez particulirement le cinquime
volume du cours de M. Guizot.


254--page 374--_Il fallut que le duc de Bourbon_, etc.

Puisque combattre ne voulez... dedans trois jours, sire duc de
Bourbon,  heure de tierce ou de midi, vous verrez votre dame de mre
mettre  cheval et mener en voie: si avisez sur ce, et la rescouez
(dlivrez) si vous voulez. (Froiss., ch. DCXX, p. 173.) ... Mais
oncques ne s'en murent ni bougrent. (_Ibid._, ch. DCXXI, p. 175.)


255--page 377--_La Bretagne tait contre les Anglais..._

Tous les barons, chevaliers et cuyers de Bretagne toient trs bons
Franois: Cher sire, avoient-ils dit  leur duc, sitt que nous
pourrons apercevoir que vous vous ferez partie pour le roi
d'Angleterre contre le roi de France..., nous vous relinquerons tous,
et mettrons hors de Bretagne. (Froiss., VI, ch. DCLXXIV, p. 27-28.)


256--page 378--_La Rochelle se donna  Charles V, mais avec bonnes
rserves..._

... Et auroient en leurs villes coins pour forger florins et monnoie
blanche et noire, de telle forme et aloi comme ont ceux de Paris.
(Froiss., VI, ch. DCLXX, p. 15.)


257--page 379--_Le duc de Lancastre traversa la France_, etc.

Vix quadraginta caballos vivos secum ducens. (Wals., p.
529.)--Milites famosos et nobiles, delicatos quondam et divites...
ostiatim mendicando, panem petere, nec erat qui eis daret. (Wals., p.
187.)


258--page 381--_Alice Perrers..._

Milites parliamentales graviter conquesti sunt de quadam Alicia Peres
appellata, femina procacissima. (Walsingham, p. 189.)--Illa nunc
juxta justitiarios regis residendo, nunc in foro ecclesiastico juxta
doctores se collocando... pro defensione causarum suadere ac etiam
contra postulare minime verebatur. (Wals., p. 189.)--Inverecunda
pellex detraxit annulos a suis digitis et recessit. (_Ibid._)


259--page 384--_Le roi de Navarre traite avec les Anglais_, etc.

Secousse, _Hist. de Charles-le-Mauvais_, t. I, 2e partie, p.
173.--Lebrasseur, _Hist. du comte d'vreux_, p. 93.--Voy. les pices
originales du procs: _Archives du royaume_, J, 618.


260--page 385--_Charles V ne put tre forc ni  combattre ni 
rendre..._

Le roi de France rossoignoit (craignait) si les fortunes prilleuses
que nullement il ne vouloit que ses gens s'aventurassent par bataille
si il n'avoit contre six les cinq. (Froiss., VII, 115.)


261--page 386--_La multitude de ses constructions..._

Comment le roy Charles estoit droit artiste et appris s sciences et
des beauls maonnages qu'il fist faire:--Fonda l'glise de
Saint-Anthoine dedans Paris. L'glise de Saint-Paul fist amender et
acroistre, et maintes autres glises et chapelles fonda, amenda et
crut les difices et rentes. Accrut son htel de Saint-Paul; le
chastel du Louvre  Paris fit difier de neuf; la Bastille
Saint-Anthoine, combien que puis on y ait ouvr, et sus plusieurs des
portes de Paris, fait difice fort et bel. Item les murs neufs et
belles grosses et haultes tours qui entour Paris sont. Ordonna  faire
le Pont-Neuf. difia Beault; Plaisance, la noble maison; rpara
l'ostel de Saint-Ouyn. Moult fit rdifier le chastel de
Saint-Germain-en-Laye; Creel, Montargis; le chastel de Meleun et
mains autres notables difices. (Christ. de Pisan, VI, 25.)


262--page 386--_Il avait construit le vaste htel Saint-Paul..._

Le sjour de l'htel Saint-Paul tait, disait-il, favorable  sa
sant. Dans ce labyrinthe de chambres qui composaient les appartements
du roi, on comptait: la _chambre o gist le roi_, la _grand'chambre de
retrait_, la _chambre de l'estude_. De plus, il y avait un jardin, un
parc, une chambre des bains, une des tuves, une ou deux autres qu'on
appelait _chauffe-doux_, un jeu de paume, des lices, une volire, une
chambre pour les tourterelles, des mnageries pour les sangliers, pour
les grands lions et les petits, une chambre du conseil, etc. Charles V
avait renferm dans son htel Saint-Paul plusieurs autres htels,
comme ceux des abbs de Saint-Maur et de Puteymuce (_petimus_; dans
les environs se tenaient des scribes qui faisaient le mtier d'crire
des ptitions; par une autre corruption on l'appela Petit-Musc). Les
appartements du duc d'Orlans n'taient gure moins vastes que ceux du
roi; puis venaient dans de semblables proportions ceux du duc de
Bourgogne, de Marie, d'Isabelle, de Catherine de France, des ducs et
duchesses de Valois et de Bourbon, des princes et princesses du sang
et de quantit d'autres seigneurs et gens de cour. Le duc d'Orlans
avait un cabinet qui lui servait simplement  dire ses heures et qu'on
appelait _retrait o dit ses heures Monsieur Louis de France_. De mme
quand on descendait dans les cours, on trouvait la mareschausse, la
conciergerie, la fourille, la lingerie, la pelleterie, la
bouteillerie, la saucisserie, le garde-manger, la maison du four, la
fauconnerie, la lavanderie, la fruiterie, l'chanonnerie, la
panneterie, l'picerie, la tapisserie, la charbonnerie, le lieu o
l'on faisait l'hypocras, la ptisserie, le bcher, la taillerie, la
cave aux vins des maisons du roi, les cuisines, les jeux de paume, les
celliers, les poulaillers, etc. Les chambres taient lambrisses du
bois le plus rare; jusque dans les chapelles il y avait des chemines
et des poles qu'on appelait _chauffe-doux_. Les chemines taient
ornes de statues colossales, selon l'usage du temps; celle de la
chambre du roi avait de grands chevaux de pierre; une autre tait
charge de douze grosses btes et de treize grands prophtes.
(Flibien, I, p. 654-5.)

_Le sire de La Rivire en faisait les honneurs..._

Pour maintenir sa court en honneur, le roy avoit avec luy barons de
son sang et autres chevaliers duis et apris en toutes honneurs...
ainsi messire Burel de La Rivire, beau chevalier, et qui certes trs
gracieusement, largement et joyeusement savoit accueillir ceux que le
roy vouloit festoyer et honorer. (Christ. de Pisan, VI, 63.)


263--page 387--_Les astrologues de Charles V..._

Les grands princes sculiers (dit un contemporain de Charles V)
n'oseroient rien faire de nouvel sans son commandement et sans sa
saincte lection (de l'astrologie); ils n'oseroient chasteaux fonder,
ne glises difier, ne guerre commencer, ne entrer en bataille, ne
vestir robe nouvelle, ne donner joyau, ne entreprendre un grand
voyage, ne partir de l'ostel sans son commandement. (Christ. de Pis.,
p. 208.)


264--page 388--_Caractre de Charles V..._

Il ne blmait pas toute dissimulation: Dissimuler, disoyent aucuns,
est un rain (une branche) de trahison. Certes, ce dist le roy adont,
les circonstances font les choses bonnes ou maulvaises; car en tel
manire peut estre dissimul que c'est vertu et en tel manire vice;
savoir: dissimuler contre la fureur des gens pervers, quant ce est
besoing est grand sens; mais dissimuler et faindre son courage en
attendant opportunit de grever aucun, se peut appeler vice.
(Christine, VI, p. 53.)


265--page 389--_Puissance des Juifs..._

_Ord._, III, p. 351 et 471. Conf.  IV, p. 532 (4 fvrier
1364).--_Ord._, III, p. 478, art. 26.--Ils ne devaient pas prter sur
gages suspects; mais ils s'taient mnag une justification facile.
Article 20 des privilges des juifs: De crainte qu'on ne mette dans
leurs maisons des choses que l'on diroit ensuite voles, nous voulons
_qu'ils ne puissent tre repris pour nulle chose trouve chez eux_,
sauf en un coffre dont ils porteroient les clefs. (_Ord._, III, p.
478.)

Quoique Charles V et essay d'introduire un peu d'ordre dans la
comptabilit, il n'y pouvait voir clair. L'usage des chiffres romains,
maintenu presque jusqu' nous par la chambre des Comptes, suffisait
pour rendre les calculs impossibles.


266--page 392--_Une solennelle plaidoirie par-devant le roi_, etc.

Pierre Cugnires demandait entre autres choses que le vassal flon ft
puni par le seigneur et non par l'glise, sauf la pnitence qui
viendrait aprs; qu'un seigneur ne ft pas excommuni pour les fautes
des siens; que le juge ecclsiastique ne fort pas le vassal d'autrui
par excommunication  plaider devant lui; que l'glise ne donnt pas
asile  ceux qui chappaient des prisons du roi; d'autre part que les
terres acquises par le clerc payassent les taxes et retournassent  sa
famille, au lieu de rester en mainmorte, que le clerc qui trafiquait
ou prtait ft sujet  la taille, qu'un roturier ne donnt moiti de
sa terre  son fils clerc, s'il avait deux enfants, etc.

_Le nom de l'avocat du roi resta le synonyme d'un mauvais ergoteur..._

Abiitque in proverbium, ut quem sciolum et argutulum et deformem
videmus, M. Petrum de Cuneriis, vel corrupte, M. Pierre du Coignet,
vocitemus. (Bulus, IV, 222.--_Liberts de l'glise gall._ Traits.
Lettres de Brunet, p. 4.--(Simulacrum ejus, simum et deforme... quod
scholastici prtereuntes stylis suis scriptoriis pugnisque confodere
et contundere solebant. (Bulus, IV, 322.)


267--page 933--_Jean XXII dclara, effrontment qu'en haine de la
simonie, il se rservait..._

Baluz. _Pap. Aven._, I, p. 722. Omnia beneficia ecclesiastica qu
fuerunt, et quocumque nomine censeantur et ubicumque ea vacare
contigerit.


268--page 394, note 3--_L'histoire de la papesse Jeanne..._

On l'a rejete  l'an 848, et cit en preuve Marianus Festus et
Sigebert de Gemblours; mais on n'en trouve pas un mot dans les anciens
manuscrits de ces auteurs. Plus tard seulement on insra dans le texte
ce qu'on avait d'abord crit  la marge. (Bulus, IV, 240.)


269--page 395--_Sainte Brigitte fait dire par Jsus au pape
d'Avignon..._

Tu pejor Lucifero... tu injustior Pilato... tu immitior Juda, qui me
solum vendidit; tu autem non solum me vendis, sed et animas electorum
meorum. (_S. Brigitt Revelationes_, l. I, c. XLI.)


270--page 397--_On considra tous les malheurs qui suivirent comme une
punition du ciel..._

On chantait  cette poque le cantique suivant:

    Plange regni respublica,
  Tua gens, ut _schismatica_,
        Desolatur.
    Nam pars ejus est iniqua,
  Et altera sophistica
        Reputatur, etc.
              _Bibl. du roi, cod. 7609. Coll. des Mm._, V, 481.


271--page 400--_Rvoltes du Languedoc..._

_Hist. du Languedoc_, l. XXXII, ch. XCI, p. 365.--Ch. XCV, p.
368.--Ch. XCVI, p. 369.


272--page 403--_Rvolte de la Bretagne..._

Chronique en vers de 1341  1381, par matre Guill. de Saint-Andr,
licenci en dcret, scolastique de Dol, notaire apostolique et
imprial, ambassadeur, conseiller et secrtaire du duc Jean IV:

  Les Franois estoient testonns,
  Et leurs airs tout effmins;
  Avoient beaucoup de perleries,
  Et de nouvelles broderies.
  Ils estoient frisques et mignotz,
  Chantoient comme des syrenotz;
  En salles d'herbettes jonches,
  Dansoient, portoient barbes fourches,
  ... Les vieux ressembloient aux jeunes,
  Et tous prenoient terrible nom,
  Pour faire paour aux Bretons.


273--page 404--_Mort de Duguesclin..._

  A! doulce France amie, je te lairay briefment!
  Or veille Dieu de gloire, par son commandement,
  Que si bon conestable aiez prochainement
  De coi vous vaillez mieulx en honour plainement!
      _Pome de Duguesclin, ms. de la Bibl. royale_, n 7224, 142 verso.

Voy. l'excellent art. CHARLES V, de M. Lacabane (_Dict. de la
conversation_).


274--page 408--_La France atteignait dans Froissart la perfection de
la prose narrative..._

Sans parler de tant de beaux rcits, je ne crois pas qu'il y ait rien
dans notre langue de plus exquis que le chapitre: Comment le roi
douard dit  la comtesse de Salisbury qu'il convenoit qu'il fust aim
d'elle, dont elle fut fortement bahie.

Quoique Froissart ait sjourn si longtemps en Angleterre, je n'y
trouve qu'un mot qui semble emprunt  la langue de ce pays: Le roi
de France pour ce jour toit jeune, et volontiers _travillait_
(voyageait, _travelled_). (T. IX, p. 475, anne 1388.)

_Dans son voyage aux Pyrnes, cheminant le joyeux prtre, avec ses
quatre lvriers en lesse..._

Considrai en moi-mme que nulle esprance n'toit que aucuns faits
d'armes se fissent es partie de Picardie et de Flandre, puisque paix y
toit, et point ne voulois tre oiseux; car je savois bien que au
temps  venir et quand je serai mort, sera cette haute et noble
histoire en grand cours, et y prendront tous nobles et vaillants
hommes plaisance et exemple de bien faire; et entrementes que j'avois,
Dieu merci, sens, mmoire et bonne souvenance de toutes les choses
passes, engin clair et aigu pour concevoir tous les faits dont je
pourrois tre inform touchants  ma principale matire, ge, corps et
membres pour souffrir peine, me avisai que je ne voulois me sjourner
de non poursuivre ma matire; et pour savoir la vrit des lointaines
besognes sans ce que j'envoyasse aucune autre personne en lieu de moi,
pris voie et achoison (occasion) raisonnable d'aller devers haut
prince et redout seigneur messire Gaston comte de Foix et de Berne...
Et tant travaillai et chevauchai en qurant de tous cts nouvelles,
que par la grace de Dieu, sans pril et sans dommage, je vins en son
chtel  Ortais... en l'an de grce 1388. Lequel... quand je lui
demandois aucune chose, il me le disoit moult volontiers; et me disoit
bien que l'histoire que je avois fait et poursuivois seroit au temps 
venir plus recommande que mille autres. (Froissart, IX, 218-220.)


275--page 409--_Le vrai rgime des bergers et bergres par Jehan de
Brie_...

Jehan raconte d'abord comme quoi:  l'ge o les enfants commencent 
muer leurs premires dents et o ils ont encore leur folle plume, et
ne sont prenables d'aucune loi, il fut charg de garder les oies,
puis les pourceaux; comment ensuite, accroissant son estat d'estre
promeu aux honneurs terriens, il eut la garde des chevaux et des
vaches. Mais il y fut bless, et revint dire que jamais il ne
garderait les vaches: Et lors, lui fust baille la garde de
quatre-vingts agneaux dbonnaires et innocents..., et il fut comme
leur tuteur et curateur, car ils toient soubs ge et mineurs d'ans.
Il ne se conduisit pas comme certains pasteurs temporels ou
spirituels..., etc. Ensuite ledit Jehan de Brie, _sans simonie_, fut
establi et institu  porter les clefs des vivres... de l'htel de
Messy, appartenant  l'un des conseillers du roy notre seigneur s
enquestes de son parlement  Paris... Quand ledict de Brie eut t
licenci et maistre en ceste science de bergerie, et qu'il estoit
digne de lire en la rue au Feurre (_la rue du Fouarre, o taient les
coles_) auprs la crche aulx veaux, ou soubz l'ombre d'ung ormel ou
tilleul, derrire les brebis, lors vint demourer au Palais-Royal, en
l'hostel de Messire Arnoul de Grantpont, trsorier de la
Sainte-Chapelle royale  Paris...--Premirement, les aigniaux qui sont
jeunes et tendres doivent estre traitez amyablement et sans violence,
et ne les doit-on pas frir ne chastier de verges, de bastons,
etc.--Lorsque l'on coupe les agneaux: Doit lors le berger estre sans
pch, et est bon de soi confesser, etc., etc.--Ce charmant petit
livre n'a pas t rimprim, que je sache, depuis le seizime sicle.
J'en connais deux ditions, toutes deux de Paris; l'une porte la date
de 1542 (Bibl. de l'Arsenal), l'autre n'a pas d'indication d'anne
(Bibl. royale, S. 880).

Le passage suivant a bien l'air d'tre crit par un homme de robe:
Ils estoient (les agneaux) sous ge et mineurs d'ans; et pour ce que
ledit Jehan n'est pas noble, et que il ne lui appartenoit pas de
lignage, il n'en put avoir le _bail_, mais il en eut la garde,
gouvernement et administration, quant  la nourriture.


276--page 411--_L'pope des faits et gestes de Duguesclin..._

  ... Le prvost d'Avignon
  Vint droit  Villenove, o la chevalerie
  De Bertran et des siens estoit adonc logie.
  I la dit  Bertran que point ne le detrie:
  Sire, l'avoir est prest, je vous acertefie,
  Et la solution sele et fournie,
  Come Jeshu donna le fils sainte Marie
   Marie-Magdalaine qui fut Jhesu amie.
  Et Bertran li a dit: Beau sire, je vous prie,
  Dont vint yeilz avoirs, ne me le celez mie?
  La pris li Aposteles en sa thresorerie?
  Nanil, Sire, dit-il, mais la debte est paie
  Du commun d'Avignon,  chascun sa partie.
  Dit Bertran Du Guesclin: Prvost, je vous afie,
  J n'en arons deniers en jour de notre vie,
  Se ce n'est de l'avoir venant de la clergie,
  Et volons que tuit cil qui la taille ont paie,
  Aient tout lor argent, sans prendre une maillie.
  Sire, dit li prvos, Dieu vous doient bonne vie!
  La pour gent arez forment esleessie (_rjouie_).
  Amis, ce dit Bertran, au pape me direz,
  Que ces grans tresors soit ouvers et defermez,
  Ceulz qui lont pai, il lor soit retorez,
  Et dittes que jamais n'en soit nul reculez,
  Car, se le savoie, j ne vous en doubtez,
  Et je fusse oultre mer passez et bien alez,
  Je seroie ainois par de retournez...
       _Pome de Duguesclin, ms. de la Bibl. royale_, n 7224, folio 49.


FIN DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES


  LIVRE V


  CHAPITRE 1er. _Vpres siciliennes._                                1

  1270-1282. PHILIPPE-LE-HARDI.                                _ibid._

    Charles d'Anjou chef de la maison de France.                     2

    Efforts des papes pour secouer le joug franais.                 3

    Jean de Procida.                                                 5

    Il passe d'Espagne en Sicile et  Constantinople.                6

  1282. Massacre des Franais en Sicile.                            15

    D. Pedro, roi d'Aragon, secourt les Siciliens.                  17

  1285. Mort de Charles d'Anjou.                                    24

    Philippe-le-Hardi meurt en Espagne.                             24

  1299. La Sicile reste au roi Frdric, Naples aux descendants de
    Charles d'Anjou.                                           _ibid._


  CHAPITRE II. _Philippe-le-Bel.--Boniface VIII_ (1285-1304).       25

  1285. PHILIPPE-LE-BEL.                                       _ibid._

    Administration.                                                 27

  1288-1291. Parlement.                                             28

    Centralisation monarchique. Lgistes.                           31

    Fiscalit.                                                      35

  1293-1300. L'argent et la ruse.                                   36

    Philippe appel par les Flamands.                               38

    Le comte de Flandre et sa fille retenus  Paris.                40

    Expulsion des Juifs, altration des monnaies; maltte.          42

  1295-1304. Dmls entre Boniface VIII et Philippe-le-Bel.        43

  1300. Le Jubil                                                46-50

    Le pape favorise les ennemis de la France; reprsailles de
    Philippe                                                        52

    Rupture au sujet du Languedoc                                   53

  1301. Philippe fait enlever l'vque de Pamiers                   55

  1302. Bulle suppose; brle  Paris                              59

    Philippe appuy par les tats gnraux                          61

    Rvolte des Flamands                                            64

    Dfaite de Courtrai                                             66

  1302. Suite de la lutte contre le pape                            68

    Nogaret  Anagni                                                75

    Retour du pape  Rome; sa mort                               77-80

    Benoit XI meurt subitement                                      82

  1304. Victoires de Zirikse et de Mons-en-Puelle               82-83

    Misre du peuple                                                84


  CHAPITRE III. _L'or.--Le fisc.--Les Templiers_                    85

    L'or                                                       _ibid._

    Le fisc                                                         86

    L'alchimie                                                      87

    La sorcellerie                                             _ibid._

    Le juif                                                         89

  1305. Bertrand de Gott (Clment V)                                92

  1306. Poursuites contre Boniface VIII                             97

    Le Temple                                                       99

    Puissance, privilges du Temple                            _ibid._

    Crmonies                                                     103

    Accusations diriges contre cet ordre                          105

    Richesse des Templiers                                         108

    Ils font la guerre aux chrtiens                               109

    Griefs de la maison de France                                  110

    Philippe-le-Bel ruin attaque les Templiers                    112

    Les moines et les nobles les abandonnent                       113

    Ils refusent de se runir aux Hospitaliers                     114

    Les chefs de l'ordre arrts  Paris                           116

  1307. Instruction du procs                                      117


  CHAPITRE IV. _Suite.--Destruction de l'ordre du Temple_
  (1307-1314).                                                     119

  1307. Opposition du pape                                     _ibid._

    L'instruction continue                                         120

  1307. Aveux obtenus par les tortures                             120

  1308. Adhsion des tats du royaume aux poursuites               121

    Difficults suscites par le pape                              122

    Le pape se rfugie  Avignon                                   124

    Concessions mutuelles                                          126

  1309. Commission pontificale. Faiblesse du Grand-Matre      _ibid._

  1310. Poursuites contre la mmoire de Boniface                   127

    Dfense des Templiers entrave                                 128

    Protestation des Templiers                                     135

    Intrt qu'ils excitent                                        138

    Consultation du pape en leur faveur                            140

    Concile provincial tenu  Paris                                141

    Supplice de cinquante-quatre Templiers                         143

  1311. L'ordre supprim par toute la chrtient                   148

    Compromis entre le pape et le roi                              150

  1312. Concile de Vienne                                      _ibid._

    Condamnation des mystiques bghards, franciscains              151

    Abolition du Temple                                            155

    Fin du procs de Boniface VIII                                 156

  1314. Excution des chefs de l'ordre                             157

    Causes de la chute du Temple                                   159


  CHAPITRE. V. _Suite du rgne de Philippe-le-Bel.--Ses trois
  fils.--Procs.--Institutions_ (1314-1328)                        163

    Le diable                                                      164

    Procs atroces                                                 166

  1314. Mort de Philippe-le-Bel                                    169

    Activit, ducation de Philippe-le-Bel                         170

    Il mnage l'Universit                                         172

    Institutions                                                   173

    Ordonnances contradictoires                                    174

    Hypocrisie de ce gouvernement                                  175

    Attaques contre la noblesse                                    176

    Confdration de la noblesse du nord et de l'est               180

    --LOUIS X; raction fodale                                    181

    Lutte des barons et des lgistes                               186

  1315. Lois nouvelles sur les monnaies                            188

    Ordonnance pour l'affranchissement des serfs               _ibid._

  1316.--PHILIPPE-_le-Long_                                        190

    Application de la loi Salique                              _ibid._

    Les villes sont armes                                         192

  Tentative pour la rforme des poids et mesures.                  192

    Rglements de finances.                                    _ibid._

  1316-1322. Le parlement se constitue.                        _ibid._

    La royaut se constitue.                                   _ibid._

  1320. Pastoureaux.                                               196

    Les Juifs et les lpreux.                                      197

  1322-1328. CHARLES IV, _le-Bel_.                                 203

    douard II, roi d'Angleterre, renvers par sa femme, Isabelle
    de France.                                                     204

  1328. Mort de Charles IV.                                        208


  LIVRE VI


  CHAPITRE Ier. _L'Angleterre.--Philippe-de-Valois_ (1328-1349).   209

  1328. Avnement de PHILIPPE-DE-VALOIS.                       _ibid._

    L'Angleterre sous douard III.                                 214

    Flandre, Angleterre; esprit commercial.                        215

    Routes du commerce depuis les croisades.                       216

    Commerce de l'Angleterre.                                      217

    Caractre guerrier et mercantile du quatorzime sicle.        218

    Caractre oppos de la France.                                 219

    Premires annes du rgne de PHILIPPE VI.                      220

    Guerre de Flandre. Bataille de Cassel.                         221

  1329. Procs de Robert d'Artois.                                 223

  1332. Robert s'enfuit en Flandre, puis en Angleterre.            226

  1333. Poursuites contre sa famille.                          _ibid._

  1336. Ordonnances sur les impts et sur les marchandises.        227

    Rapports de Philippe VI avec le pape.                      _ibid._

    Mcontentement gnral.                                        228

    douard III relve son autorit.                           _ibid._

    Guerre indirecte entre la France et l'Angleterre.              229

    migration des ouvriers flamands en Angleterre.            _ibid._

  1337. Rvolte des Gantais. Jacquemart Artevelde.                 230

    Ordonnances et prparatifs d'douard III.                      231

    Arme fodale et mercenaire de Philippe VI.                    232

  1338. Les Anglais en Flandre.                                _ibid._

    douard III, vicaire imprial.                                 233

  1339. Les Anglais en France.                                     233

    douard III, roi de France.                                    237

  1340. Bataille de l'cluse.                                      238

    La guerre de Flandre sans rsultats.                           240

  1341. Guerre de Bretagne. Blois et Montfort.                 _ibid._

  1342. Philippe VI soutient Charles de Blois; douard III
    soutient Jean de Montfort.                                     247

  1345. douard III perd  la fois Montfort et Artevelde.          248

  1346. douard III attaque la Normandie.                          249

    Les Anglais brlent Saint-Germain, Saint-Cloud, Boulogne.      251

    Philippe VI les poursuit.                                      252

    Bataille de Crci.                                             254

    Sige de Calais.                                               257

    Persistance d'douard III; ses succs en cosse et en
    Bretagne.                                                      259

    Tentatives de Philippe pour faire lever le sige de Calais.    260

  1347. Prise de Calais; dvouement de six bourgeois.              261

    Calais peupl d'Anglais.                                   _ibid._

    Les mercenaires, les fantassins remplacent les troupes
    fodales.                                                      262

    Humiliation du pape, de l'empereur, du roi, de la noblesse.    265

    Abattement moral; attente de la fin du monde; mortalit.   _ibid._

  1348. La _Peste noire_.                                          266

    Mysticisme de l'Allemagne; flagellants.                        269

    Boccace; prologue du Dcamron.                            _ibid._

    Suites de la Peste.                                            272

  1349-1350. Le roi se remarie; il acquiert Montpellier et le
    Dauphin.                                                      273

    Noces et ftes.                                                273

  1350. Mort de Philippe VI.                                       274


  CHAPITRE II. _Jean.--Bataille de Poitiers_ (1350-1356).          275

    Laure, Ptrarque.                                          _ibid._

    Le quatorzime sicle s'obstine dans sa fidlit au pass.     279

  1350. Avnement de JEAN.                                         280

    Cration de l'ordre de l'toile.                           _ibid._

    Charles d'Espagne, Charles de Navarre.                         281

  1350-1359. Rapides variations des monnaies.                  _ibid._

    tats gnraux, sous Philippe-de-Valois, sous Jean.            284

  1355. Gabelle vote par les tats. Rsistance de la Normandie
    et du comte d'Harcourt.                                        285

    Le comte d'Harcourt dcapit.                                  286

  1356. Le prince de Galles ravage le midi.                        287

    Bataille de Poitiers.                                          288

    Le roi prisonnier.                                             291


  CHAPITRE III. _Suite. tats gnraux.--Paris.--Jacquerie.--Peste._
  (1356-1364).                                                     293

  1356. Le dauphin Charles. Le prvt des marchands, tienne Marcel.
    Paris.                                                         294

  1357. tats gnraux.                                            298

    tats provinciaux.                                             300

    Robert le Coq et tienne Marcel.                               301

    Dsastres de la France.                                        306

    Charles-le-Mauvais  Paris.                                    307

  1358. Nouveaux tats; le dauphin rgent du royaume.              308

    Rvolte de Paris.                                              311

    Meurtre des marchaux de Champagne et de Normandie.            312

    Rgne de Marcel.                                               313

    La Champagne, le Vermandois pour le dauphin.                   314

    tats de la langue d'Oil  Compigne.                      _ibid._

    Souffrances du paysan.                                         315

    Jacquerie.                                                     320

    Charles-le-Mauvais, capitaine de Paris.                        324

    Marcel s'appuie sur Charles-le-Mauvais et essaye de lui livrer
    Paris.                                                         327

    Marcel assassin.                                              328

  1359. Le dauphin rentre  Paris.                                 335

    Ngociations avec les Anglais.                                 337

    Leurs propositions rejetes par les tats.                     338

    douard III en France.                                     _ibid._

    Les Anglais aux portes de Paris.                               339

  1360. Trait de Brtigny.                                        341

    Dsolation des provinces cdes.                               342

    Ranon du roi.                                                 343

    Le roi en libert; ses premires ordonnances.                  344

    Ordonnance en faveur des Juifs.                                345

  1360-1363. Misre, ravage, mortalit.                        _ibid._

    Les Tard-venus.                                                346

  1362. Jean runit au domaine la Bourgogne et la Champagne.       347

  1363. Il va prcher la croisade en Angleterre.                   349

  1364. Mort du roi Jean  Londres.                                350


  CHAPITRE IV. _Charles V_ (1364-1380).--_Expulsion des
  Anglais._                                                        351

  1364. CHARLES V, _le Sage_.                                  _ibid._

    L'Anglais, le Navarrais, les compagnies.                       352

  Bertrand Duguesclin.                                             353

    Bataille de Cocherel.                                          354

  1365. Bataille d'Auray; mort de Charles de Blois.                355

    Ordonnances de Charles V.

    Guerre de Don Enrique de Transtamare contre son frre Don
    Pdre-le-Cruel.                                                359

  1366. Duguesclin  la tte des compagnies.                       361

    Le pape ranonn  Avignon.                                _ibid._

    Don Pdre quitte l'Espagne; est rtabli par les Anglais.       362

  1367. Bataille de Najara; Duguesclin prisonnier.                 363

    Les compagnies, mal payes, se jettent sur la France.          366

    Duguesclin recouvre la libert.                            _ibid._

  1368. Le midi mcontent des Anglais.                             367

  1369. Dfections.                                            _ibid._

    Le prince de Galles cit devant la cour des Pairs.             368

    Charles recouvre son influence.                                369

    Duguesclin replace Don Enrique sur le trne de Castille; Don
    Pdre vaincu  la bataille de Montiel.                         370

    Charles V confisque l'Aquitaine.                               371

  1370. Les Anglais traversent la France; mort de Jean Chandos.    372

    Charles V se concilie le roi de Navarre et le roi d'cosse.    373

    Le prince de Galles prend Limoges d'assaut.                    375

    Duguesclin, conntable.                                        376

    Le duc de Bretagne prend parti pour les Anglais; il est chass
    par les Bretons.                                               377

  1370-1373. Le roi de Castille envoie une flotte  Charles V.
    Prise de La Rochelle.                                      _ibid._

    Les Anglais battus partout.                                    378

    Le duc de Lancastre traverse de nouveau la France.             379

  1374. Les Gascons se livrent  la France.                    _ibid._

  1376. L'Angleterre veut la paix.                                 380

    Mort du prince de Galles.                                      381

  1377. Mort d'douard III; Alice Perrers.                         382

    Charles V marie son frre, le duc de Bourgogne,  l'hritire
    de Flandre.                                                    383

  1378. Le roi de Navarre traite avec les Anglais; Charles V le
    prvient.                                                      384

    La France releve dans l'opinion de l'Europe.                  385

    Monuments de Charles V. Bastille, Htel Saint-Paul.            386

    Vie prive de Charles V.                                       387

    Astrologues.                                               _ibid._

    Sagesse de Charles V; sa prvoyance.                           388

    Mauvais tat des finances du roi; puissance des Juifs.         389

    Richesse, juridiction du clerg.                               390

    Rgales, annates, rserves.                                    392

    Corruption de l'glise.                                        393

    Grand schisme. Urbain VI, Clment VII.                         396

    Charles V ne peut faire reconnatre son pape dans la
    chrtient.                                                    397

  1379. Rvoltes du Languedoc.                                     399

    Rvoltes de la Flandre (Voy. le t. IV).

    Rvoltes de la Bretagne.                                       401

  1380. Mort de Duguesclin.                                        404

    Mort de Charles V.                                             405

    Son gouvernement.                                              406

  Caractre prosaque du quatorzime sicle.                       408

    Froissart. Jehan _le bon berger_, etc.                         409

    Situation difficile et contradictoire o se trouve la
    chrtient. Folie de Charles VI et de la plupart des princes
    de cette poque.                                               410


  APPENDICE.                                                       413


FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIME.


IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen ge; (Vol.
3 / 10), by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE--MOYEN AGE, VOL 3 ***

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