The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Raux,
Tome quatrime, by Various

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Title: Les historiettes de Tallemant des Raux, Tome quatrime
       Mmoires pour servir  l'histoire du XVIIe sicle

Author: Various

Editor: Louis Monmerqu
        Hippolyte de Chateaugiron
        Jules-Antoine Taschereau

Release Date: April 8, 2013 [EBook #42497]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    MMOIRES

    DE

    TALLEMANT DES RAUX.




    PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
    Rue d'Erfurth, no 1, prs de l'Abbaye.




    LES HISTORIETTES

    DE

    TALLEMANT DES RAUX,


    MMOIRES
    POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SICLE,

    PUBLIS
    SUR LE MANUSCRIT INDIT ET AUTOGRAPHE;

    avec des claircissements et des notes,
    PAR MESSIEURS

    MONMERQU,
    Membre de l'Institut,

    DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.


    TOME QUATRIME.


    PARIS,
    ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
    PLACE VENDME, 16.

    1834




MMOIRES

DE

TALLEMANT.




LA PRSIDENTE PERROT.


La prsidente Perrot est fille de cet impertinent nomm Combaut,  qui
M. de Sully, comme on voit dans ses Mmoires, vouloit faire couper le
cou  Londres, durant son ambassade; c'est celui-l mme pour qui on
prit Gombauld, l'acadmicien. Il toit fils d'un garde-sacs fort
riche.

La prsidente Perrot est une des femmes du monde qui a le plus de
mignon: je dis qui _a_, parce que, encore aujourd'hui, aprs avoir
fait dix-huit enfants, si je ne me trompe, elle est encore jolie, et,
quoique petite, elle n'est point devenue trop grosse. Elle a toujours
t un peu coquette; mais on ne croit pas qu'elle ait conclu; elle ne
manque point d'esprit. D'Ablancourt, cousin-germain de son mari, y
mena Patru, avec lequel il avoit fait amiti; ils y toient tous les
jours.

Un carnaval, qu'on devoit jouer _les Bergeries_ de Racan, en une
socit du quartier Saint-Andr, chez un nomm M. Guiet, greffier du
parlement, il prit une fantaisie  un vieux garon, parent du
prsident, nomm Montgazon, Gascon, et qui avoit vu tout le beau
monde, de jouer une farce aprs cette pastorale: on ne fit que rire de
cette pense. Le lendemain, la prsidente, qui toit en couche, crit
un billet  Patru, qu'il vnt vite, et elle lui dit, quand il fut
arriv: C'est tout de bon aujourd'hui; Montgazon a dj fait le plan;
ceux qui jouent les _Bergeries_ sont ravis de notre proposition. Le
dessein fut fait pour les acteurs qu'on avoit, et pour se moquer des
amants qu'avoit la fille de Guiet. La prsidente, quoique, se
conservant avec grand soin, elle ft d'ordinaire fort long-temps en
couche, se leva pourtant au bout de trois semaines. Elle toit fort
jolie, fort veille et fort jeune. Son mari n'toit alors que
conseiller; on donna  la prsidente le personnage de la fille 
marier; son pre se nommoit sire Anselme: c'toit d'Ablancourt; et la
propre demoiselle de la prsidente faisoit sa mre. Madame Des Etangs,
soeur du prsident, faisoit la servante; Gros-Guillaume, c'toit un
gentilhomme de Brie, nomm Meneton; Patru toit le premier amoureux;
un conseiller, nomm Ligny, garon riche, mais assez sot, faisoit un
colier nouvellement revenu d'Orlans; et quoique, comme j'ai dit, ce
ne ft qu'un impertinent, il ne laissa de faire fort bien; car, en
faisant l'impertinent, il faisoit son personnage. Il toit encore
garon et un peu feru de la prsidente; il gronda quelque temps de ce
que Patru avoit fait le premier personnage; mais Montgazon, qui toit
un diseur de vrits, lui dit qu'il se moquoit, et qu'il falloit que
chacun ft ce  quoi il toit propre. Ce Montgazon jouoit une fois
contre un homme qui avoit les mains fort noires, et qui fit tomber
par mgarde des jetons. Mais aussi, lui dit-il, monsieur, de quoi
vous avisez-vous, de jouer avec des gants?--Je n'en ai point, dit
l'autre.--Ah! ma foi, reprit-il, je croyois que vous en eussiez.

Pour revenir  Ligny, il alla dire une fois  Montgazon: Monsieur,
j'ai considr comment fait Trence, il ne fait pas comme vous.--Quand
vous entendrez Trence, lui dit Montgazon, on vous en croira. On
avoit mis un homme du voisinage, nomm Le Fvre, pour faire le
quatrime amoureux. Le prsident Perrot faisoit le troisime, qui
toit un capitan: c'toit un assez petit rle. Ce Le Fvre en un
endroit avoit  dire: Madame, je l'entendrai volontiers. Il dit:
_voulentiers_, et prit son chapeau par la forme pour faire une
rvrence. Montgazon dit: Regardez, de sa vie il n'a dit
_voulentiers_, ni n'a pris son chapeau comme cela. On le cassa.

La scne s'ouvrit par madame Des Estangs, en chantant et en filant,
deux choses qu'elle faisoit admirablement bien; d'ailleurs, elle toit
ne  la comdie, et surtout pour le personnage de servante. Ce dbut
fut si gai et si agrable qu'un Italien, nomm Andreossi, qui avoit
rsolu de s'en aller ds que la pastorale seroit finie, lui qui avoit
vu tous les bons farceurs de del les monts, y demeura jusqu' quatre
heures du matin, encore qu'il n'et point soup. D'Ablancourt, au
jugement de tous, passa de bien loin Gauthier-Garguille, dont il avoit
imit l'habit. Il chanta aussi une chanson comme lui. En un endroit de
la pice, Meneton surpassa aussi Gros-Guillaume, car ils paroissoient
l'un et l'autre aussi naturels que ces deux excellents acteurs, et
avoient bien plus d'esprit. Ils furent fort plaisants dans l'entretien
qu'ils eurent sur le Grand-Caire, o sire Anselme avoit, disoit-il,
t consul de la nation franoise. Ah! vraiment, disoit Agathe (la
prsidente s'appeloit ainsi), nous ne dnerons de long-temps; voil
mon papa sur son Grand-Caire! Patru et elle se dirent de fort
plaisantes choses. Elle lui reprocha sa petite vie, car elle
n'ignoroit pas l'histoire de madame Levesque[1], et lui ne l'pargnoit
pas, car il la connoissoit fort bien; il savoit qu'elle et bien voulu
qu'il et t de ses adorateurs, et lui ne vouloit point avoir affaire
avec une fine mouche qui ne prtendoit que badiner[2]. La demoiselle
faisoit si bien que, quand elle se mettoit en colre, les veines du
col lui enfloient gros comme le doigt; et elle toit ravie de pouvoir
gronder sa matresse, et lui dire ses vrits impunment.

  [1] On a vu plus haut l'histoire de madame Lvque (t. III, p.
  278).

  [2] Si quelqu'un en a eu quelque chose, 'a t le fou de
  prsident de La Barre. (T.)

En une scne, sur la fin, sire Anselme, qui vouloit honnir sa
servante, qu'il avoit surprise en flagrant dlit, consultoit avec son
valet; Gros-Guillaume toit d'avis qu'on la mt sur le cheval de
bronze avec un criteau: Voire, dit l'autre; mais qui t'a dit que le
cheval de bronze porte en croupe. Il dit un million de folies, et
quasi rien de ce qu'on avoit prmdit. Et la seconde fois, il dit
toutes choses nouvelles. Il a l'esprit admirablement vif. Aux noces de
sa fille, il se mit  danser _la Pavane_, et on dit qu'il n'y a jamais
rien eu de si plaisant. Feu M. le comte (_de Soissons_), qui en out
parler, voulut voir cette farce, car elle fut joue deux fois. L'autre
fois, ce fut chez la mre de la prsidente; mais on lui fit dire que
s'il venoit on ne joueroit point. Patru dit qu'il n'a jamais tant ri
qu'il rit aux rptitions. Pour le reste on l'a oubli[3].

  [3] Cette description d'une farce joue en socit, du temps de
  Louis XIII, est une des choses les plus curieuses que Tallemant
  nous ait transmises. Les autres Mmoires du temps n'offrent rien
  d'analogue.




PERROT D'ABLANCOURT[4].


D'Ablancourt en ce temps-l avoit le plus beau feu du monde. On lui
avoit donn je ne sais quel dogue  cause qu'il logeoit vers le
Luxembourg: le chien aboyoit toute la nuit. Il le vendit en disant:
J'aime bien mieux tre vol deux fois l'anne que de ne dormir point
toutes les nuits. En ce temps-l il jouoit, et, comme il perdoit, son
laquais le vint tirer par-derrire et lui dit: Mordieu! vous perdez
l tout notre argent, et tantt vous me viendrez battre[5].

  [4] Nicolas Perrot d'Ablancourt, n  Chlons-sur-Marne le 5
  avril 1606, mort  Paris le 17 novembre 1664.

  [5] Ce mme valet, qui avoit t nourri avec lui, se mit en tte
  de le marier; mais d'Ablancourt manquoit toujours aux entrevues.
  Une fois il lui dit: Mais ne me faites donc plus comme cela; je
  n'ai que des reproches de vous. (T.)

Le pre du prsident, nomm Cyprien Perrot, conseiller  la
grand'chambre, toit un homme de mrite, et qui ne craignoit rien. Sa
famille l'enferma le jour qu'on jugea la marchale d'Ancre, car il
n'et pas manqu de l'absoudre. Ce fut lui qui sauva Thophile. Son
pre, Nicolas Perrot, dont l'anagramme est: _portera conseil_, toit
chancelier du duc d'Alenon, et et t chancelier de France, si son
matre et survcu  Henri III: ce chancelier toit un grand
personnage. Cyprien Perrot avoit beaucoup d'estime pour son neveu
d'Ablancourt, et, voyant que M. de La Salle son cadet, qui s'toit
fait huguenot, avoit laiss ce garon, qui toit son fils, fort jeune,
il l'empauma, et lui fit changer de religion. Il toit sur le point de
lui faire avoir une abbaye quand il prit je ne sais quels remords 
d'Ablancourt; il n'avoit pas la conscience en repos; il s'en va
tudier en thologie en Hollande. La prsidente disoit  Patru que
toute sa frayeur toit que d'Ablancourt ne se ft ministre. Au retour
de l il se mit  travailler, car il avoit mang une partie de son
bien, et le pre, qui toit naturellement fainant, non pas  crire,
car en vers et en prose il a fait plusieurs mchants ouvrages, lui
disoit toujours: Ma surdit... (Il en toit incommod; et de l vient
qu'un Italien disoit de d'Ablancourt, _stentoreggia sempre_, car il
toit accoutum  parler  un sourd.) Ma surdit, disoit ce bon homme,
m'a empch de faire quelque chose. Comme d'Ablancourt toit en
Hollande, un libraire lui dit: Monsieur, ne vous plairoit-il point
acheter un gentil pote franois? Il trouva que c'toit son pre.

D'Ablancourt toit un esprit comme Montaigne, mais plus rgl; il
s'est amus par paresse aux traductions, et n'a rien produit de
lui-mme que la prface de _l'Honnte femme_[6]. Lui et Patru
raccommodrent fort le livre du Pre du Bosc qui a ce titre. Cette
prface fut faite avant que d'Ablancourt allt en Hollande. Aprs
avoir bien lu les Pres, il dit que pour trouver du sens commun il
faut aller au-dessus de Jsus-Christ. Il disoit  l'Acadmie, sur le
mot _apostoliquement_: On dit _prcher apostoliquement_, pour dire
prcher mal. Une fois voyant Patru qui se tourmentoit de ce qu'on
alloit mettre une sotte phrase dans le Dictionnaire, il lui dit: Ne
te mets point en peine; puisque je tiens aujourd'hui la plume, j'y
mettrai bon ordre. Je ne parlerai point ici de ses traductions ni des
liberts qu'il s'y donne. Il faut bien qu'il ait raison, puisqu'on lit
ses traductions comme des originaux. Il commena par quelques
harangues de Cicron: _Pro Quintio_, _pro lege Manili_, _pro
Ligario_, _pro Marcello_, sont de sa traduction; aprs il traduisit
Minutius Flix, Tacite, Arrien, Csar, la Retraite des dix mille et
Lucien.

  [6] Ce passage montre que d'Ablancourt a compos la prface de
  _l'Honnte femme_, par le Pre Du Bosc, religieux cordelier,
  conseiller et prdicateur ordinaire du Roi. Paris, 1658, petit
  in-12. Nous citons la quatrime dition, qui est sous nos yeux;
  elle est ddie  la duchesse d'Aiguillon. La prface, qui sert
  de dfense  l'ouvrage, indique qu'elle n'est pas de l'auteur,
  mais d'Ablancourt y garde l'anonyme.

Il s'est accoquin  la province, et il ne vient presque plus ici que
quand il a un livre  faire imprimer. J'oubliois de dire qu'il copie
jusqu' cinq fois ses ouvrages. C'est un garon d'honneur et de vertu,
et le plus humain qu'on sauroit trouver. Il a peu de sant  prsent,
et cela l'attache encore plus que jamais  la campagne.

Il disoit que la Providence mettoit toujours l'apptit d'un ct et
l'argent de l'autre.

Sur une contestation qu'ils eurent, Conrart et lui, sur l'orthographe
de _fistes_, etc., s'il falloit une _s_ ou non, aprs avoir disput je
ne sais combien de jours, un matin il lui porta le livre qu'il vouloit
faire imprimer:

Tenez, lui dit-il, mettez les _fisstes_ et les _fusstes_ comme vous
voudrez. J'ai doubl l'_s_ pour faire sentir qu'il la faut siffler.

Quand, pour excuser un mauvais auteur, on lui disoit: Mais ne
trouvez-vous pas qu'il a bien du feu?--Oui, rpondoit-il, mais c'est
du feu d'enfer.

Ce fut M. Nau, sieur de Montgazon, qui avoit t avocat, et est mort
abb d'Hermires[7], qui lui inspira l'aversion qu'il eut toute sa vie
pour le barreau. Il soutenoit que presque tous les gens de robe
toient des ridicules, et il disoit de Patru: C'est dommage qu'il
soit avocat. C'toit un vieux garon qui avoit vu le beau monde.

  [7] L'abbaye d'Hermires, prs de Tournan en Brie.

D'Ablancourt dansoit naturellement en grotesque sans avoir jamais
appris  danser; il contrefaisoit si parfaitement Gauthier-Garguille,
que ce clbre acteur ne ddaignoit pas quelquefois de disputer contre
lui  qui joueroit le mieux. Tous les soirs il divertissoit son oncle
Perrot en contrefaisant tout le voisinage; il contrefaisoit son oncle
mme, et jouoit le baron d'Auteuil plus que personne. N'ai-je pas,
disoit-il, fait imprimer ma gnalogie, mon ge; et l'ge de toutes
mes soeurs n'y est-il pas? Cela faisoit enrager la prsidente. Cette
grande gat s'vanouit par son second changement de religion, ou
plutt, pour parler correctement, par sa rcipiscence: il ne fut plus
si agrable  beaucoup prs.

Une fois que Patru alloit plaider: Ah! lui dit-il, mon ami, je te
plains; c'est le malheur des honntes gens qu'en quelque lieu qu'ils
parlent, il faut qu'ils parlent devant bien des sots.




LE BARON D'AUTEUIL.


La prsidente Perrot a un frre qui a l'honneur d'tre un peu fou par
la tte. Il s'avisa en sa petite jeunesse de dire qu'il toit de la
maison de Bourbon, non royale; et s'tant mis  suivre le barreau pour
quelques annes, pour y faire admirer son loquence, il se faisoit
porter la robe par un page, et s'appela le baron d'Auteuil; il fit une
belle gnalogie, bien imprime, et prit l'pe. Aprs, il se maria 
une Bournonville, de bonne maison de Flandre,  la vrit, mais fort
gueuse. Cette femme prit la peine de le faire cocu, et de lui aider 
se ruiner. Elle mourut jeune, et, comme la prsidente alloit pour le
consoler, dans le transport, aprs avoir dit qu'il perdoit une femme
de grande vertu, il se mit  genoux, et dit qu'il n'y avoit que Dieu
qui lui pt donner la consolation ncessaire, et que c'toit  lui
seul qu'il la falloit demander.

Une fois la prsidente, voyant son fils an foltrer, dit 
d'Ablancourt: Tiens, il sera fou comme toi.--Dites comme son oncle
d'Auteuil, ma cousine, rpondit d'Ablancourt; c'est un Perrot ent sur
Combault.

Une fois le baron et d'Orgeval, matre des requtes, se prirent de
paroles: le baron conta cela  sa soeur, et lui dit: Ma soeur, il
fut assez insolent pour m'appeler _chevalier de la table ronde_. Je
vous jure que sans le respect que je me porte  moi-mme, je lui eusse
pass mon pe au travers du corps. Cet homme s'avisa aprs de faire
des livres; et, pour cajoler le cardinal de Richelieu, il alla faire
l'histoire de tous les ministres d'tat, et il veut,  toute force,
que chaque roi ait eu un premier ministre. Depuis, M. le Prince
d'aujourd'hui[8], je ne sais par quelle rencontre, l'alla mettre
auprs du duc d'Enghien, o il ne fut pas long-temps.

  [8] Le grand Cond.




MADAME COULON.


Madame Coulon est fille de Cornuel, contrleur gnral des finances[9]
et prsident des comptes, et de sa servante qu'il pousa un peu avant
de mourir. Elle fut marie en premires noces  un marchand qu'on
appeloit M. de La Marche; La Marche ne dura gure; elle revint chez
son pre. Or, il avoit un commis, nomm Argenoust, qui avoit une jolie
femme; le prsident s'en accommodoit, et le commis, par droit de
reprsailles, s'accommodoit de sa fille Cornuel le surprit un jour
avec elle: Monsieur, lui dit cet homme, vous avez ma femme, il est
raisonnable que j'aie votre fille. Cornuel mit sa fille 
Montmartre, mais elle en sortit. Coulon[10] en devint amoureux. M.
d'Elbeuf en toit aussi pris; et elle est encore bien faite. On fit
sur cela ce vaudeville:

    Bonjour la compagnie,
    Bonjour monsieur Coulon;
    La Marche est bien jolie,
    Mais craignez le bton,
    Bonsoir la compagnie,
    Bonsoir monsieur Coulon.

  [9] Il toit beau-frre de madame Cornuel, si clbre par ses
  bons mots. (_Voyez_ l'article de cette dernire, p. 72 de ce
  volume.)

  [10] Coulon est conseiller au Parlement, et fils d'un homme
  d'affaires. (T.)

On dit pourtant que Coulon coucha avec elle avant que de l'pouser.
Durant sa grande amour, Coulon, en allant  la messe pour y voir la
belle, demandoit aux gens: N'avez-vous point vu mon ange? Mon ange
est-il pass? Mon ange est-il all  la messe? Enfin, il l'pousa du
consentement du pre. Aussitt il se met  en conter  celle-ci et 
celle-l, et elle  coquetter de son ct. On dit qu'il disoit, voyant
qu'il n'avoit point d'enfans, que tous ses amis et lui ne pouvoient
faire un enfant  sa femme[11]. Cornuel mort, elle se fit sparer de
biens, car c'est un trange mnage, par le moyen de M. d'mery, qui,
ayant eu la charge de contrleur gnral, s'toit mis  lui faire
l'amour; elle sauva la charge de son pre et bien d'autres choses. Le
prieur Camus fit ce maquerellage; la suivante toit pour Chabenas.
D'mery faisoit faire plusieurs petites affaires  son inclination qui
pouvoient valoir huit mille cus par an. Coulon ne bougeoit de chez
le galant de sa femme, et offroit sa faveur  tout le monde; il
l'accompagnoit  la campagne, et n'en faisoit point la petite bouche;
aussi d'mery lui rendit-il un grand service; car il fit un garon 
sa femme. L'abb d'Effiat disoit que cet enfant toit fort
_mrillonn_. Un jour Coulon, en prsence de Tallemant, le matre des
requtes, et de sa femme, appela la sienne p..... Elle se mit 
pleurer, et lui reprocha que c'toit lui qui avoit voulu qu'elle se
donnt  M. d'mery, et, avec une navet trange, elle se mit 
conter tout cela  madame Tallemant, qui se reculoit et lui disoit:
Madame, en voil assez; en voil assez, madame. D'mery la quitta
pour Marion[12]. Depuis, je ne sais o elle s'toit gte; mais le
bruit  couru qu'elle avoit su la v.....  la campagne, il y a plus
de douze ans.

  [11] Un autre disoit: Tout le monde couche avec ma femme hors
  moi. (T.)

  [12] Marion de Lorme. (_Voyez_ son article, t. III, p. 141.)

Il prit une fantaisie  Coulon, environ en ce temps-l, d'entendre les
auteurs latins; il fait venir Pepandre[13], mais ce pauvre diable ne
fut pas satisfait du paiement, et il disoit en se plaignant: Je
l'avois rendu digne d'une honnte femme.

  [13] Ce nom est incertain dans le manuscrit.

Coulon ne manque pas d'esprit; mais il dit des salets: en prsence
des femmes, je lui ai ou dire _sucre_. Au reste, on ne sait comme il
a fait; mais, jusqu' la _fronderie_[14], il a beaucoup dpens. Sa
femme lui donnoit peu; je ne crois pas que quelque vieille
l'entretnt; il n'est ni assez jeune, ni assez beau pour cela. Je ne
dirai pas aussi que ce ft la fausse monnoie. On parlera de lui
amplement dans les Mmoires de la Rgence.

  [14] Le conseiller Coulon s'toit jet  corps perdu dans le
  parti de la Fronde.




LA PRSIDENTE LESCALOPIER.


Lescalopier, prsident aux enqutes, pousa une mademoiselle Germain,
fille unique, qui toit riche; depuis, il vendit sa charge, et eut un
brevet de conseiller d'tat. Ce n'toit pas un homme trop bien bti.
Etant mari, il se ngligea fort, devint bourru, et ne faisoit plus
que lire Tacite. Sa femme, qu'on nomma toujours la prsidente, toit
blonde et de belle taille, mais un peu gte de petite-vrole. Quand
ce fou de marquis de Casqus[15], ambassadeur de Portugal, toit ici,
la voyant masque au Cours, il la crut belle; mais quand, par je ne
sais quelle aventure, elle se fut dmasque, il la pria de se
remasquer. Elle vouloit pourtant faire accroire qu'il lui avoit envoy
des gants et des parfums, comme il faisoit  celles qui lui avoient
plu. Le comte de Charost[16] avoit pous la soeur de Lescalopier; ils
logeoient ensemble. Toutes deux, aussi sottes l'une que l'autre, elles
ne se vouloient point cder. Moi, je suis femme de l'an.--Moi, je
suis femme d'un capitaine des gardes-du-corps. Elles se faisoient
garder leur place  la table ds que le couvert toit mis, l'une par
un page, l'autre par un laquais.

  [15] Cascais (T.)

  [16] Charost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle
  toujours _mon matre_. Cela est bien _valet_. (T.)

On dit de la prsidente que, croyant que La Rivire, aujourd'hui M. de
Langres, l'aimoit,  une collation elle ne mangea point, parce qu'il
lui avoit dit que si elle lui vouloit tmoigner qu'elle agroit ses
services, elle ne mangeroit point. Il se vouloit moquer d'elle, et en
avoit averti la compagnie. Tout le monde se tuoit de la servir. Je ne
saurois manger, disoit-elle; j'ai une cruelle migraine. Quelque temps
aprs, elle demande un verre d'eau. La Rivire lui fit signe. Elle
n'osa boire, et fit semblait qu'un mal de coeur lui venoit de prendre.

Brgis, en dansant avec elle les _six visages_, la voulut baiser comme
on fait  la fin; elle ne le vouloit pas. Il tcha de la baiser par
force; elle lui donna un soufflet, et lui la dcoiffa. Ne voil-t-il
pas des gens bien raisonnables?

Montferville a t de ses galans; mais celui qui a fait le plus de
bruit, 'a t Vass, neveu de d'Ecqvilly, dont nous avons parl
ailleurs, mais qui ne valoit pas son oncle. Elle a dit qu'elle l'avoit
aim,  cause qu'il toit d'une humeur conforme  la sienne,
c'est--dire fort tourdi. Il disoit qu'elle toit si changeante, que
quand il avoit t quatre jours  Saint-Germain, il falloit
recommencer sur nouveaux frais. Enfin, pourtant cela alla si avant que
Charost s'en scandalisa, et mit le feu sous le ventre au mari, qui ne
songeoit qu' son Tacite, et, en plein jour, avec un arrt du conseil,
il la prend, et la mne dans un carrosse aux Feuillantines du
faubourg Saint-Victor, o il avoit une parente. Sur cela, l'abb de
Laffemas fit la chanson que voici, qui a tant couru par tout le
royaume, et qui en a tant fait faire d'autres:

          Ce fut entre deux et trois,
              Qu'une voix
          S'out prs de Sainte-Croix[17]:
          Au secours, on m'assassine,
    On me _four..._ (_bis_)[18], on me fourre aux Feuillantines.

          On vit arriver Charost,
              Au grand trot,
          Qui lui dit d'un ton fort haut:
          Celles qui font les badines,
    Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines.

          Est-ce donc l la douceur,
            Monseigneur,
          Qu'on a pour sa belle-soeur?
          Belle-soeur, tante ou cousine,
    Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines.

          Voyant venir son poux
            En courroux,
          Elle se jette  ses genoux:
          Je ne serai plus mutine,
    Sauvez-moi (_bis_), sauvez-moi des Feuillantines.

          En ce moment a pass
              Son Vass[19],
          Criant comme un insens:
          Au secours, voisins, voisines,
    On la _four_... (_bis_), on la fourre aux Feuillantines.

          Hlas! pour le passe-temps
              d'un moment,
          Faut-il que je souffre tant?
          Pour avoir t coquette,
    Faut-il que (_bis_), faut-il que je sois nonnette?

          Encor si je l'avois fait
              Tout--fait,
          Je n'y aurois pas regret.
          Pour n'avoir fait que la mine,
    On me _four_... (_bis_), on me fourre aux Feuillantines.

          Les recors et les sergents
              Sont des gens
          Qui ne sont point obligeants.
          Pour gagner pinte ou chopine,
    Ils vous _four_... (_bis_), ils vous fourrent aux Feuillantines.

  [17] De la Bretonnerie. (T.)

  [18] Les femmes disoient bien soigneusement on me _four_.....;
  elles n'avoient garde d'oublier l'_R_. (T.)

  [19] Surnomm  la cour _Son Impertinence_. (T.) (_Voyez_ plus
  bas page 25.)

On fit bien d'autres couplets qu'il n'est pas ncessaire de mettre
ici[20].

  [20] Il y a dans le manuscrit deux autres couplets que Tallemant
  a biffs. Les voici (le second est de Desbarreaux):

          Vous qui entendez mes cris,
                A Paris,
          N'irritez point vos maris,
          Car quand on fait la mutine,
    On vous _four_... (_bis_), on vous fourre aux Feuillantines.

          Monsieur de Bernay y vint,
                En satin,
          Tenant sa lardoire en main;
          Hlas! c'est notre voisine
    Que l'on _four_... (_bis_), que l'on fourre aux Feuillantines.

 Cela fit un bruit du diable, et les enfants se montroient le pauvre
Lescalopier par les rues: Tiens, tiens, disoient-ils, voil le mari
de la _Feuillantine_. En ce temps-l on s'avisa de faire certaines
rissolles au sucre, qu'on appela d'abord des _Florentines_; peut-tre
que le premier ptissier qui en fit se nommoit Florent; mais aussitt
de _Florentines_ elles devinrent _Feuillantines_.

Elle n'y fut pas long-temps, car la mre, par un arrt du parlement,
fit casser celui du conseil, et un des messieurs l'alla retirer des
Feuillantines. Elle alla loger avec sa mre; l elle recommena 
mener la mme vie.

Un jour,  la comdie au Palais-Royal, Vass se trouva auprs d'elle,
et les violons d'eux-mmes se mirent  jouer les _Feuillantines_ entre
les actes. Tout le monde les regarda et se mit  rire. Ce fut une
trange hue. Charost prit son temps et reprsenta  la Reine que cela
toit de grande consquence, et fit tant qu'il eut un nouvel arrt.
Elle eut avis qu'avec des gardes-du-corps il vouloit l'enlever; elle
se sauva chez le prsident de Novion, qui la mena  Villebon, d'o
elle ne sortit qu'aprs s'tre spare volontairement de corps et de
biens. Le mari lui donna une terre. Depuis elle alla de quartier en
quartier, car sa mre mme fut contrainte de l'abandonner. Elle reut
les violons ayant le grand deuil de sa belle-mre; il y avoit deux
cents hommes et quatre femmes. Elle vendit une partie de cette terre
dont elle eut dix mille cus. Un huguenot barnois, nomm Hitton, qui
avoit dj escroqu une vieille veuve d'un des principaux officiers de
la cavalerie des tats nomm Valquembourg, lui en arracha dix-huit
mille francs. Elle en avoit d'ordinaire deux; l'un qu'elle payoit, et
l'autre  qui elle ne donnoit rien, mais qui ne lui donnoit rien
aussi. On dit qu'un soir, comme elle avoit du monde  souper, et qu'on
vouloit faire des oeufs  la huguenotte, le cuisinier dit que M.
Hitton avoit affaire du jus de mouton, et qu'il lui en falloit tous
les soirs. Cependant elle donna un soufflet  Bouteville qui lui
faisoit quelque insolence.

Une autre fois qu'elle avoit encore les violons, Bouteville, en
prsence du prince de Conti, prit en badinant la perruque du chevalier
de Roquelaure, et la jeta au milieu de la salle. Le chevalier lui
donna quelques coups de poing, et puis dit tout haut: Ce garon est
incorrigible; les soufflets ne le rendent point sage; et puis s'en
alla en haut dans la chambre du chevalier de Montaigu, car la
prsidente logeoit en chambre garnie: trente Gascons le suivirent.
Pour Bouteville, il demeura sur son sige, et dansa comme si de rien
n'et t. Le prince de Conti les accommoda, et traita cela de
badinerie. La _Feuillantine_ toit ravie de voir que Bouteville avoit
encore eu sur les oreilles. Enfin, elle se dcria d'une telle force
que Ninon s'offensa de ce qu'elle l'avoit fait prier au bal.

[1650.] L't d'ensuite, sa mre la fit mettre dans un couvent de la
campagne, car personne n'en vouloit  Paris. L, le jeune Saucour
l'enleva au bout de quelque temps. Le soir qu'il l'attendoit  la
porte, elle ne se coucha point, laissa coucher les autres, et quand
l'heure fut venue, elle menaa, un couteau  la main, de tuer une
tourire si elle ne lui ouvroit. Cette fille pouvante, et peut-tre
bien aise d'en tre dfaite, lui ouvrit. Saucour et elle allrent
joindre M. le Prince.

Elle a fait cent extravagances depuis, et toit comme en plein b....l.
Enfin, en 1666, vers la fin, elle persuada  son mari de la reprendre,
qu'aussi bien elle n'toit plus d'ge  pouvoir faire des folies. En
effet, par principe de conscience ou autrement, il se remit avec elle.




M. DE BERNAY.


M. de Bernay toit des Hennequins, bonne famille de Paris, et dont on
dit: _Hennequin, plus de fous que de coquins_[21]. Il toit conseiller
 la grand'chambre, et abb de Bernay en Normandie, une abbaye
d'importance. C'toit un bel homme et propre; mais il toit tellement
fru de la vision de tenir la meilleure table de Paris, qu'il en toit
ridicule. On l'appeloit le _Cuisinier de satin_, car il alloit dans sa
cuisine; on lui mettoit un tablier; il ttoit  tout, et faisoit tout
cela fort sottement. L'archevque de Rheims le faisoit tout autrement
galamment que lui: c'toit, s'il faut ainsi dire, un pdant de bonne
chre, car il toit esclave de l'ordonnance de ses plats. Les jeunes
gens de la cour prenoient plaisir  lui-mettre tout en dsordre. Il
disoit de Martin, autre _happeur_, qu'il ne lui pouvoit pardonner de
mettre du persil sur une carpe; que tout homme de bon sens ne feroit
jamais cette faute. Un de ses dits notables, c'est qu'il n'y avoit
rien si ridicule que de servir une bisque aux pigeonneaux aprs
Pques; qu'il ne falloit que cela pour lui donner mauvaise opinion
d'un homme. Il disoit: Mangez de cela, vous n'en trouverez pas de si
bien apprt ailleurs. Il vouloit qu'on ttt de tout. Il lui arriva
une fois une trange aventure. On jouoit chez lui; et le bruit couroit
qu'il partageoit l'argent des cartes avec ses gens. Je ne sais quel
brutal y alla dner, et le bonhomme s'tant scandalis de quelque
chose qu'il avoit dit, il le traita de cabaretier, et lui dit que sa
maison toit une maison publique; que si on n'y payoit pas son cot,
on payoit en donnant pour les cartes, et que, de ce profit-l, il
tenoit cette table o il toit certain qu'en bonne justice tout le
monde devoit tre reu.

  [21] Boinville, qui fut trouv cach sous le lit de la
  Reine-mre, qui alla  Saint-Gervais avec un habit et un chapeau
  blanc, et qui, ensuite, fut enferm par ses parents, toit
  Hennequin. (T.)

Cet homme lgua son cuisinier par testament au prsident Le Cogneux.
Aussi infatu de la cour que de la bonne chre, dans la maladie dont
il mourut, tout son chagrin toit que le Roi, la Reine, ni le cardinal
n'envoyoient point savoir de ses nouvelles. Hlas! disoit-il, ne
suis-je pas aussi bon serviteur du Roi qu' la dernire maladie que
j'ai eue? Le Roi me fit bien l'honneur d'y envoyer. Pour le
satisfaire, on fit venir des gens aposts qui, de temps en temps,
venoient de la part du Roi, etc. Il mourut ainsi le plus content du
monde. Peut-tre en avoit-on us ainsi l'autre fois?




M. DE VASS.


Vass toit si dcri qu'on le surnomma _Son Impertinence_, et plus il
va en avant, plus on trouve qu'il est bien nomm. Ce fut Rouville qui
lui donna ce surnom.

Il devint amoureux de Ninon, et la convia  un cadeau  Saint-Cloud.
Il mit La Mesnardire de la partie. Cet homme, alors mdecin-domestique
de la marquise de Sabl, et auteur de profession, vint avec des bas
couleur de feu, et, quoique Vass et quatre pages  cheval, il le
laissa sur l'estrapontin, et se mit au fond auprs de la demoiselle,
 qui il vouloit toujours parler bas. Scarron disoit que quand La
Mesnardire avoit ses jambes couleur de feu, il croyoit enflammer tout
le monde. Il toit fils d'un apothicaire du Maine; et de _Julien_
qu'il s'appeloit il s'appela _Jules_, en l'honneur de Jules-Csar. Il
a fait une potique, o il donne pour modle de la tragdie une pice
de thtre qu'il avoit faite, nomme _linde_; mais lorsqu'on voulut
la jouer, elle fut siffle. Revenons  Vass. Ninon lui donna avis
qu'il n'avoit pas l'haleine douce. Que m'importe, rpondit-il, je ne
m'en tourmente pas.--Je vois bien, reprit-elle, ce que c'est: vous
laissez ce soin-l  vos amis.

M. de Vass, pour s'tre mari, ne renona pas  la galanterie. Il a
pous mademoiselle de Lansac. Dans son voisinage  la campagne,
auprs de Tours, il y avoit une jeune femme fort jolie dont voici
l'histoire. Une bretonne, nomme madame de Limoges, avoit une fille
unique qu'elle accorda ds l'ge de dix ans, contre l'avis du tuteur
de sa fille,  un cadet de la maison de Maill[22]. Le tuteur fit
signifier des dfenses du parlement  la mre et  l'accorde. Les
raisons de la mre toient qu'elle ne prtendoit pas qu'on marit sa
fille comme on l'avoit marie; qu'elle avoit pous qui son tuteur
avoit voulu. On passe outre; mais le mariage est rompu au parlement;
la fille est mise en squestre aux filles Sainte-lisabeth. Au bout de
quelque temps on accommode l'affaire; on les remarie; ils demeurent
pendant quelques mois  Paris, o, par malheur, la mre et la fille,
aussi tourdies l'une que l'autre, firent connoissance avec une
mademoiselle Alain, femme d'un huissier du conseil, dont on conte
maintes belles choses. Bientt cette Alain fut leur confidente. Le
mari fit ce qu'il put pour leur ter cette connoissance, et la mre
n'ayant point voulu cesser de voir cette demoiselle, un beau jour il
loue un logis, et y emmne sa femme. Mais cela ne fit que jeter de
l'huile dans le feu, car la demoiselle Alain, qui dj toit en colre
de ce que mesdemoiselles de Carman[23], soeurs de Maill, et le comte
de La Marche, son frre, l'avoient prie un peu fortement de ne plus
voir leur belle-soeur, rsolut de leur donner de l'exercice. Elle se
rend si bonne amie de la petite femme, qu'elle l'avoit des journes
entires chez elle en cachette, et eut tout le loisir de lui mettre la
galanterie dans la tte, et de lui donner de l'aversion pour son mari.
La mre aussi servit  le lui faire har. Vass, qui  cause de la
terre de Lansac qu'il a eue de sa femme, toit voisin de cette petite
emporte, la trouvant aigrie contre son mari, s'en prvalut, et fit si
bien qu'elle se rsolut  se laisser enlever par lui pour se faire
dmarier aprs; pour cela elle se drobe. Le mari, qui n'est qu'un
veau, l'avoit laisse seule, sans mettre des gens srs auprs d'elle.
Les gens de Vass l'enlevrent, et lui,  ce qu'on dit, se trouva sur
le chemin  une journe de l, et l'accompagna  Paris secrtement. Il
fut si sot que de la mener toujours  cheval; peut-tre avoit-il peur
qu'un carrosse ne ft plus ais  dcouvrir. Elle n'avoit que quinze
ans; elle vint vite; elle toit dlicate; cela la fatigua fort. On dit
mme qu'elle toit toute meurtrie. Ici elle prit qualit de fille, et
fut quinze jours avec mademoiselle Alain. Au bout de cela il lui prit
un repentir; elle va trouver madame d'Angoulme, la veuve du bonhomme,
qui loge aux filles de Sainte-lisabeth, et qui y est toute puissante.
Elle la connoissoit fort; elle toit masque, et la pria de trouver
bon qu'elle ne se dmasqut point qu'elles ne fussent seules. Madame
d'Angoulme fut bien surprise de la voir. La petite femme la supplie
de faire en sorte qu'on la reoive dans ce couvent. On n'y reoit
point, dit-elle, des personnes qui se veulent dmarier.--Mais,
madame, j'ai du regret de ce que j'ai fait; ce n'est qu'en attendant
qu'on puisse accommoder mon affaire que je prtends demeurer
cans.--N'importe, cela est impossible; mais allons  Pique-Puce, chez
madame de Bouchavanes[24]. Comme elle y fut entre, au bout de deux
jours elle tombe malade. Le mari arriv envoya, par l'avis d'un de ses
amis, savoir comment elle se portoit, et lui dire qu'il toit  Paris.
Cet envoy parle  madame de Bouchavanes, qui lui promet de ramener
cet esprit tout doucement, et lui parle de son mari. Ah! dit-elle,
madame, il ne me pardonnera jamais.--Ne vous mettez point cela dans la
tte, reprit l'autre; il est  Paris, et envoie savoir de vos
nouvelles.--Il est  Paris, dit-elle, toute surprise, il est  Paris.
Et au mme temps s'tant tourne de l'autre ct, elle entra en
convulsion, et mourut ce jour mme. Le mari et Vass aprs quelques
poursuites se sont accommods.

  [22] Leonor-Charles, comte de Maill, pousa, le 21 octobre 1653,
  Marie de Peschart, fille de Franois de Peschart, seigneur de
  Limoges, et d'Olive du Coudray.

  [23] Ce nom se prononce _Carman_, mais il s'crit _Kerman_.

  [24] Une veuve dvote qui a un petit couvent. (T.)




LE SAULNIER.

LE ROI D'THIOPIE.


Un conseiller au parlement, nomm Saulnier, jeune homme riche, mais
fils d'un apothicaire, avoit une maison  Brie, proche Saint-Maur; il
voulut voir le voisinage, et alla  Gournay, qui appartenoit 
Guepean, prsident au Grand-Conseil. Ce prsident avoit un frre qui
portoit le nom de Concressault. Ce frre, aprs avoir long-temps
entretenu sa servante, l'pousa enfin; il en eut une fille; mais il ne
la traita pas autrement en fille. De sorte qu'tant venu  mourir,
Guepean, qui vouloit avoir le bien de son frre, leva cette nice
comme une btarde, jusque-l, que feu M. d'pernon en eut des enfants,
et qu'elle fut mme quelque temps au lieu d'_honneur_. Quand Saulnier
alla  Gournay, cette nice toit avec madame de Guepean; il en devint
amoureux; elle toit belle, et puis il ne savoit rien de sa vie
passe; et, la voyant auprs de madame de Guepean, qui toit une
grande prude, il n'eut pas le moindre soupon, et s'enflamma si bien
qu'il l'pousa. Ses parents plaidrent pour faire rompre le mariage.
Lui-mme disoit qu'il avoit t ensorcel, qu'on avoit us de charmes.
Guepean sollicite pour sa nice. Saulnier, voyant que l'air du bureau
n'toit pas pour lui, n'attendit pas un arrt, et s'accommoda. Guepean
fut attrap lui-mme, car il fallut qu'il donnt vingt-cinq mille cus
 sa nice,  quoi il fut condamn. C'toit un mchant homme, il en a
t puni; il est mort sur un fumier.

La Saulnier tant dans la dvotion,  ce qu'elle disoit, quand le roi
d'thiopie vint  Paris[25], elle l'alla voir par curiosit comme les
autres; et, sachant la rputation qu'il avoit pour ces choses de nuit,
et que, comme un galant de l'Amadis, il se servoit dans ses combats
d'une antenne au lieu d'une lance, elle eut bientt conclu avec lui.
Le mari ne s'en doutoit point; mais Des Roches[26], chanoine de
Notre-Dame, enrag de ce que Zaga-Christ (on l'appeloit ainsi) lui
enlevoit ses amours, car on a tout su ensuite par une lettre, le fit
avertir de tout. Ce Des Roches faisoit l'ami de Saulnier, et lui avoit
fait vendre sa charge, lui promettant de le faire conseiller d'tat;
il ne le put, et l'autre eut des lettres de vtran, car il avoit
vingt ans de service. Le mari fait informer des dportements de sa
femme. Les amants, voyant cette perscution, rsolurent de s'enfuir,
et prirent ce qu'ils purent. Mais ils furent arrts  Saint-Denis.
Elle fut mise en religion, o elle traita avec son mari. Elle disoit
qu'elle aimoit mieux quatre mille cus dans son buffet qu'un sot sur
son chevet. Zaga-Christ ne voulut point rpondre devant Laffemas au
Fort-l'Evque, et dit que les rois ne rpondoient qu' Dieu seul. Pour
faire le conte bon, on accusoit Laffemas d'avoir t comdien; on
disoit que Laffemas avoit dit: Qu'on m'apporte donc ma robe de
Jupiter. Le feu vque d'Angers trouvoit ce conte si plaisant, qu'il
appeloit sa plus belle robe de chambre, _sa robe de Jupiter_. Et dans
son testament, il y avoit un endroit en ces termes: _Item_, je lgue
ma robe de Jupiter, etc.

  [25] Madame de Rambouillet alla voir dans Ramusio, et trouva que
  les esclaves en thiopie toient marqus au-dessus du sourcil. On
  dit qu'on lui trouva cette marque. Il y a une relation imprime
  de son voyage et de sa fuite, ou plutt un roman; car ce n'toit
  en effet qu'une fable. (T.)

  Zaga-Christ se donnoit pour tre fils du roi d'Abyssinie. C'toit
  vraisemblablement un imposteur. Il se fit entretenir  Rome et 
  Paris, o il arriva en 1634. Il mourut en 1638, au chteau de
  Ruel, o il a t enterr. On lui fit cette pitaphe:

    Ci gt du roi d'thiopie
    L'original.... ou la copie.
    Le fut-il? ne le fut-il pas?
    La mort a fini les dbats.

  [26] Michel le Masle, sieur Des Roches, portefeuille du cardinal.
  Il a de bons bnfices. (T.)

Depuis, M. de Ventadour, le chanoine de Notre-Dame, voulut tenter de
la remettre avec son mari; il va le trouver; et, comme il parloit 
lui, cette femme entre  l'improviste et se va jeter  ses genoux; lui
saute  une pe, et la vouloit tuer si le chanoine ne l'et fait
sauver. Saulnier mourut vers le commencement de la confrence de Ruel
(en 1649). Il laissa trois cent mille livres de bien. Cette femme,
malgr deux arrts du parlement qui avoient confirm le trait que son
mari avoit fait avec elle, vouloit entrer chez lui; et les hritiers
furent contraints d'y faire mettre un corps-de-garde.




M. DE LAFFEMAS[27].


M. de Laffemas toit fils d'un tailleur de cour, surnomm
Beausemblant. Il tudia et fut avocat; mais il s'attacha au Conseil,
et enfin se fit secrtaire du Roi; il toit tout ensemble secrtaire
du Roi et avocat au Conseil. Le pre avoit t  Henri IV, et ce
garon toit assez connu du feu Roi qui lui tmoignoit de la bonne
volont. Comme il avoit de l'esprit, il se poussa. On le fit procureur
gnral de la chambre de justice; aprs, le Roi voulut qu'il ft reu
matre des requtes; il avoit vingt ans de service d'avocat. On lui
donna une partie de sa charge. Ce n'est pas qu'il n'et de quoi la
payer; car un commissaire au Chtelet, son parent, qui mourut garon,
et avoit cent mille cus vaillant, lui avoit laiss tout son bien,
comme au plus honnte homme de sa parent, et qui toit le plus en
tat de faire quelque chose. Cette charge toit nouvelle; cela de soi
ne plaisoit gure aux matres des requtes; d'ailleurs, leur corps
s'opposa  sa rception comme d'une personne indigne. De Pleix, avocat
assez satirique, mais mauvais plaisant, fut choisi pour plaider contre
lui. On mit en fait qu'il avoit t comdien, et avoit fait le
_farin_. La vrit est qu'il faisoit assez bien Gros-Guillaume, qu'il
avoit jou plusieurs fois, mais en particulier, comme tout le monde
peut faire. On disoit encore qu'il avoit jou de ses propres pices
dans une troupe de comdiens de campagne, et qu'il s'appeloit _le
berger Talemas_[28]. Je doute mme, comme quelques-uns l'ont soutenu,
qu'amoureux de quelque comdienne, il ait suivi une troupe, et que par
hasard il lui soit arriv de monter sur le thtre, une ou deux fois,
pour l'amour d'elle.

  [27] Isaac de Laffemas, d'abord avocat au Parlement de Paris,
  ensuite matre des requtes, n en 1589, lieutenant civil en
  1638, mourut vers 1650.

  [28] A Navarre, tant colier, il fit une pastorale, qui y fut
  joue, o il y avoit un berger _Lefamas_, ou _Lemafas_, ou
  _Falemas_, et un _Semblant beau_. (T.)

Montauban[29], autre avocat qui plaidoit contre lui, dit: On me
demandera si je le reconnotrois bien? Non. Il toit toujours
enfarin; mais il avoit un gros porreau velu  la fesse gauche, qu'on
voyoit bien clairement quand, pour faire rire, il montroit son c.l.
S'il plaisoit au conseil d'ordonner qu'il vnt en un coin mettre
chausses bas, etc. Le chancelier de Sillery se mit  rire, et dit:
Montauban, vous tes un goguenard. Laffemas plaida lui-mme sa cause
et la gagna. Bois-Robert se vante de lui avoir fort servi auprs du
cardinal de Richelieu. Le cardinal de Richelieu disoit: Ce M. de
Laffemas est venteux; s'il employoit  bien faire le temps qu'il met 
parler, ce seroit un grand personnage.

  [29] Ce Montauban, en lisant les auteurs, mettoit ce qu'il y
  trouvoit de beau sur de petits morceaux de papier, et jetoit tout
  cela dans un tiroir; puis quand il faisoit un plaidoyer, il
  tiroit une poigne de ces billets au hasard, et il falloit que
  tout ce qu'il avoit tir entrt dans ce plaidoyer. (T.)--Si ce
  fait n'est pas exact, c'est au moins une critique spirituelle de
  l'abus qu'on faisoit alors dans les plaidoyers des citations
  sacres et profanes.

Chastelet, matre des requtes, est celui qui lui a fait le plus de
mal; car on a une satire de lui contre Laffemas, qui est sanglante, et
il y a pourtant des endroits plaisants. Il insiste sur sa comdie et
sur ses cruauts. Laffemas a pass pour un grand bourreau; mais il
faut dire aussi qu'il est venu en un sicle o l'on ne savoit ce que
c'toit que de faire mourir un gentilhomme; et le cardinal de
Richelieu se servit de lui pour faire ses premiers exemples. M.
Despeisses le dfinissoit ainsi: _Vir bonus, strangulandi
peritus_[30]. Il s'est vant plusieurs fois de faire le procs 
quiconque auroit mani l'argent du Roi, et d'avoir une manire
d'interroger toute particulire pour tirer les vers du nez d'un
criminel. Le cardinal de Richelieu voulant faire pendre un nomm Du
Bois, qui, avec une canne perce dans laquelle il y avoit de l'or
qu'il en fit couler dans une preuve qu'il fit, lui avoit fait
accroire qu'il avoit trouv la pierre philosophale, et s'toit fort
diverti, au bois de Vincennes,  ses dpens; le voulant faire pendre,
il le mit entre les mains de Laffemas, qui dit: Au pis aller, nous
l'accuserons de magie. Je ne sais pas comment on s'y prit, mais Du
Bois fut pendu. Je sais d'original une chose dont je ne saurois
l'excuser. Il interrogeoit un marchand de Limoges, nomm Rouillac,
accus  tort de la fausse monnoie, et qui fut absous ensuite. Il fit
tout ce qu'il put, quoique cela soit dfendu par les ordonnances, pour
obliger ce marchand  embarrasser dans ce crime Tallemant, trsorier
de Navarre, pre du matre des requtes,  cause qu'il le hassoit
pour quelque amourette. Il toit vindicatif et ambitieux.

  [30] Bois-Robert disoit que quand Laffemas voyoit une belle
  journe, il s'crioit: Ah! qu'il feroit beau pendre
  aujourd'hui! (T.)

  Laffemas est pass  la postrit sous le poids de l'excration.
  Juge inique, dvou au cardinal de Richelieu, son nom est devenu
  le synonyme d'homme sans conscience, et presque de _bourreau_. Il
  trouva son second en Angleterre, George Jefferys, chancelier sous
  Jacques II.

On se moque dans cette satire de Chastelet de ce qu'il condamna le
cheval de bataille du baron de Sir  tirer le tombereau dans lequel
toit l'effigie de son matre. Un matre des requtes, intendant
d'arme, fit bien mieux, car il condamna les chevaux d'un homme comme
cela  tirer  la charrette de M. l'intendant.

Il toit dvou au ministre[31]. A la vrit, quand le cardinal de
Richelieu lui fit exercer par commission la charge de lieutenant
civil, il acquit beaucoup de rputation, et ta bien des abus. A vivre
en saint, comme on dit, mais ce n'est pas en saint de paradis, la
charge peut valoir vingt mille livres; il n'en tiroit que six: aussi
n'avoit-il rien donn pour cela; au lieu que Moreau avoit emprunt
pour tre lieutenant civil. On disoit: Cet homme s'acquitte bien de
sa charge, car il voloit en diable et demi.

  [31] Il toit mal avec le chancelier et avec Bullion,  qui il
  dit en plein conseil, qu'il seroit ravi d'avoir la commission de
  lui faire son procs, et qu'il ne le feroit gure languir.
  Bullion alla au cardinal faire ses plaintes, et lui dit qu'il
  falloit que lui ou Laffemas se retirt. On obligea Laffemas
  d'aller aux champs pour six semaines. (T.)

Laffemas n'avoit pas pass pour voleur dans les intendances qu'il
avoit eues. Je crois qu'il avoit les mains nettes[32]. Il toit
effectivement bonhomme; je ne lui ai jamais vu rien reprocher que ce
que je viens de marquer. J'ai dit qu'il avoit de l'esprit. Il a fait
plusieurs pigrammes; il n'y en a gure de bonnes que les premires
faites. Il n'avoit pas grand jugement, ni grand savoir, ne se
connoissoit que mdiocrement aux choses, et avoit assez des dfauts du
peuple. Il s'avisa mal  propos d'aller faire des stances, en 1650,
pour montrer que la Fronde n'avoit fait que du mal. On lui rpondit
avec ce titre: _Au Mazarin enfarin_; mais, quand on imprima la
rponse, on ta le titre.

  [32] Tardieu, lieutenant-criminel, l'alla accuser en plein
  conseil. Il ne se contente pas, messieurs, dit-il, d'avoir sa
  charge pour rien, il empite sur la mienne qui me cote si cher.
  Le chancelier, Bullion et tous les pendards toient pour Tardieu.
  Laffemas rpondit: Je n'ai que deux mots  dire pour confondre
  M. le lieutenant-criminel. Un marchand de la rue Aubry-Boucher
  avoit quinze mille livres en argent dans un petit coffre-fort:
  des voleurs rompent sa boutique, entrent et emportent le coffre.
  Ils n'toient pas encore  cinquante pas que des gens qui
  partoient  la petite pointe du jour viennent  passer par cette
  rue: les voleurs ont peur, et laissent le coffre sur une
  boutique. Un marchand se lve de bon matin, et trouve ce coffre;
  il vient me prsenter requte, dit qu'il est prt de le rendre 
  qui il appartient, et demande quelque chose pour son droit
  d'avis; le matre se trouve, et se prsente avec la clef et le
  bordereau des espces; je fais ordonner cinquante cus pour le
  droit d'avis. N'est-ce pas une affaire civile? Pour les voleurs,
  que M. le lieutenant-criminel les pende, je les lui abandonne;
  mais qu'a fait ce pauvre coffre-fort pour tomber entre ses
  mains? Tout le monde se mit  rire, et Tardieu fut baffou. (T.)

Il avoit pous la fille d'un riche notaire, nomm Haudessens; il en
eut bien des garons et bien des filles. Il ne leur donnoit rien, et
ne maria jamais que deux filles. L'an de ces garons toit
conseiller  Metz; il fut six ans sans lui parler, quoiqu'il manget 
sa table, lui qui parloit tant aux autres gens. Il avoit un fils qu'on
appeloit l'abb. Ce garon a de l'esprit, fait des bagatelles en vers
assez bien; il fit plusieurs ptres contre le Mazarin, durant la
Fronde; mais il a l'honneur de n'avoir pas un grain de cervelle. Il le
fit mettre en sa jeunesse  Saint-Victor. Le pre disoit: C'est un
dbauch, il a fait _les Feuillantines_[33]. Le fils disoit: C'est
un vieux bourreau.

  [33] _Voyez_ plus haut, page 19 de ce volume, la chanson dite
  _des Feuillantines_, sur la prsidente Lescalopier.




HAUDESSENS.


Le fils de ce notaire, dont nous venons de dire que Laffemas avoit
pous la fille, toit bien fait et avoit quelque esprit; mais il
toit hbleur et tourdi pour le moins autant qu'un autre. Il disoit
quelquefois de plaisantes choses; il se fourroit partout. On dit qu'il
n'a pas t malheureux en amourettes; on l'appeloit le marquis de la
Barre-du-Bec, parce que son pre, qui toit homme habile et homme de
bien, y logeoit. Coursy-Aubry et Haudessens prirent une telle aversion
l'un pour l'autre, qu'ils se sont battus plusieurs fois  coups de
poing, et quelquefois  coups de bton. Haudessens fut le dernier 
btonner l'autre, et puis s'en alla en Espagne. Ils toient assez bon
nombre de Franois. Il persuada aux autres de faire passer quelqu'un
d'entre eux pour marquis, et que les autres se diroient ses suivants;
que sous ce prtexte ce marquis de comdie seroit reu partout, et
qu'eux par consquent verroient bien plus  leur aise tout ce qu'il y
avoit  voir. Les autres y consentirent, et le choisirent pour faire
le marquis. Il arriva  Madrid lorsque M. de Rambouillet y toit
ambassadeur extraordinaire. Il alla chez lui tout couvert d'or, et lui
conta l'invention dont il s'toit avis; aprs il le pria de ne le pas
dcouvrir. M. de Rambouillet en rit, et  une course de taureaux il
lui fit donner un chafaud; il le dit pourtant au comte-duc, et au
Roi mme, qui trouvrent cela assez plaisant, et le laissrent jouir
de sa grandeur imaginaire. Il prit un valet espagnol qui le quitta 
Paris, en lui disant: Vous n'tes point gentilhomme, et moi je suis
soldat. C'est quelque chose en Espagne, _soldado del Rey_.

Il alla aprs  Constantinople, o il s'avisa de _vagheggiare_[34] les
sultanes autant qu'il lui toit possible; et, comme il rdoit autour
du srail, on le prit et on lui donna bon nombre de coups de latte. Il
disoit qu'il avoit quatre-vingt-une religions, et qu'il les trouvoit
aussi bonnes l'une que l'autre. Depuis, il se maria  Montpellier, o
il se fit matre des comptes et conseiller de la cour des aides; tout
cela est ensemble.

  [34] _Vagheggiare_, lorgner.

En ce pays-l il eut une querelle. Un homme l'attaqua l'pe  la
main. Lui qui n'en avoit point se jeta  corps perdu sur cet homme et
lui ta son pe. Hlas! disoit-il en racontant cet exploit, jamais
je ne fus si tonn que de me trouver vaillant.




BEAULIEU-PICART.


La famille des Picart est une des plus anciennes de la robe. Il y a
des grotesques comme dans toutes les maisons o l'on se pique de
noblesse. Il disoit: Je ne sais quelle reine Blanche pousa en
cachette un Picart, dont ils viennent. Son pre mourut pauvre par
mauvais mnage, et laissa assez d'enfants. Ils toient trois frres et
trois soeurs. L'an de tous toit un garon bien fait; il se poussa 
la cour; il toit adroit  toutes choses, et principalement  dresser
toutes sortes d'oiseaux. Cela fit ombrage  M. de Luynes, qui
commenoit  se mettre bien dans l'esprit du Roi. En effet, il lui fit
dire que le Roi ne le voyoit pas de trop bon oeil, et qu'il feroit
bien de se retirer. Il donna dans le panneau; il fit le froid avec le
Roi, qui le chassa enfin. Ce fut lui qui mit ses frres dans le jeu,
disant que, par le jeu, des jeunes gens qui n'avoient gure de bien
s'introduisoient partout et trouvoient moyen de subsister.
Beaulieu-Picart, dont nous crivons l'historiette, s'y rendit fort
adroit et pipoit aussi bien qu'homme de France. Son an avoit un
matre  piper, et tous les grands joueurs s'en escriment. Ils disent
que c'est pour s'empcher d'tre tromps. Cet an mourut  vingt-cinq
ans, aprs avoir t long-temps incommod d'un coup que lui donna
Souscarrire. Pour avoir prtexte de se battre, sans encourir la peine
de l'dit, ils firent semblant de se quereller sur un coup en jouant
 la paume; ils prennent leurs pes qui toient sous la corde;
Beaulieu passe et va  Souscarrire, qui recula jusqu' la grille, et
l, par un coup de prvt de salle, le blesse et lui fait tomber son
pe. Le bless enrageoit, car il ne faisoit nul cas de l'autre, et ne
voulut jamais s'accommoder que Souscarrire n'avout qu'il avoit
recul jusqu' la grille.

Beaulieu-Picart, pour sauver la charge de son an qui toit
ordinaire[35] chez Monsieur (il n'avoit voulu disposer de rien), se
met dans le lit comme s'il et t le malade, et dicte un beau
testament; le voil ordinaire chez Monsieur. Tout ce qu'il put avoir
de cette charge et tout ce qu'il pouvoit attraper d'ailleurs, car 'a
toujours t un homme de bien, tout cela s'en alloit en braverie.
C'toit un garon fort bien fait, fort propre, et qui ne manquoit pas
d'esprit. Foucault, depuis conseiller au parlement en la place de son
pre, devint amoureux d'une de ses soeurs, et l'pousa en dpit de
tout le monde. Il auroit bien mieux fait d pouser la fille du clerc
de son pre, qui avoit quatre cent mille livres de bien, car il ne
prteroit pas sur gages comme il fait, pour se rcompenser, dit-il,
d'avoir pous une femme par amour. Il disoit une fois  ce
secrtaire: Je veux bien que vous sachiez que je suis le soleil
levant, et que mon pre n'est que le soleil couchant. Depuis cela,
Patru, qui en sa petite jeunesse toit de leurs amis, pour dire le
soleil couchant, disoit toujours: M. Famant le pre. Durant la
colre de son pre il faisoit toujours des harangues, et il disoit:
Si on m'appelle au parlement, vraiment je sais bien ce que je
dirai.--H! que diras-tu? lui disoit Patru.--Je dirai ma femme est ma
femme, car je l'ai pouse.

  [35] Gentilhomme ordinaire.

Beaulieu se mit en ce temps-l  faire l'amour  la fille de
Francini[36],  qui Patru donna le surnom de Petit Ange, tant elle
toit jolie. C'est aujourd'hui la veuve de Du Peray, frre du
prsident Le Bailleul, gouverneur de Corbeil, que le feu Roi appeloit
Plante-Bourde. Patru, Perreau, le trsorier de France, et Beaulieu en
toient tous trois un peu pris. Les deux autres, voyant que Beaulieu
toit le plus pris, la lui cdrent, c'est--dire n'allrent point
sur ses brises. Un jour qu'elle lui avoit donn rendez-vous pour un
moment  la porte de la rue, tandis qu'on servoit sur table, elle lui
dit: Dpchez-vous, car il faut que je m'en _vase_ souper.--Que je
m'en _vase_, reprit-il; Jsus! comme vous parlez! Il ne fit que se
moquer d'elle d'avoir dit ce mchant mot, lui qui avoit t si
long-temps  avoir cette petite audience, et qui savoit bien qu'on
parloit de la marier. Une autre fois il n'avoit fait que de
l'entretenir des _reines Blanches_ de sa race. Je me souviens qu'on le
faisoit passer pour un garon qui crivoit bien, et c'toit Patru qui
lui faisoit toutes ses lettres.

  [36] Fontainier italien. (T.)

Il apprit  faire la petite voix, comme l'_Esprit de Montmartre_[37],
et, avec cette invention, il a fait cent espigleries et cent
escroqueries. Il eut une fcheuse affaire, car il se trouva  un vol
d'argent du Roi; et, s'il n'et eu bon bec et bien des parents dans le
parlement, il en tenoit; mais on gagna les tmoins. Au bout de
quelques annes de campagne, car il fallut aller  la guerre pour
purger un peu sa rputation, un de ses parents, qui, faute de bien,
avoit t contraint de se faire cur-prieur de la Haute Maison, en
Bourgogne, lui donna avis que M. de la Haute Maison, gentilhomme de
quinze mille livres de rente, n'avoit qu'une fille  qui, non plus
qu' sa femme, il ne faisoit manger que des crotes; qu'il y falloit
songer, et qu'il l'allt trouver en Bourgogne. Il y fut, et fit
connoissance avec elle. Depuis, il arriva par bonheur que Foucault fut
rapporteur d'un procs de ce gentilhomme. On vient  Paris; la fille
ne bougeoit de chez madame Foucault,  qui le cur l'avoit
recommande. L, Beaulieu s'en fit aimer. Il toit beau, et elle
n'toit point belle. Il fut question d'pouser en cachette; un prtre
de Saint-Innocent fit l'affaire pour cent pistoles; par l'avis de
Patru, il se saisit de l'extrait baptistre: le mariage fut consomm
chez sa soeur Foucault. La soeur de Beaulieu, celle qui n'est point
marie, faisoit la sentinelle  la porte. Le procs gagn, elle
retourne avec son pre et sa mre en Bourgogne, o elle s'ennuyoit
fort de n'avoir point son mari, qui toit d'avis d'attendre que le
pre ou la mre qui toient vieux allassent en l'autre monde. Pour
dterminer son mari  venir la rejoindre, elle feignit qu'on la
vouloit marier. Beaulieu consulte avec ses soeurs, et ils prenoient de
_fichues_ rsolutions, quand Patru y arriva,  qui il dit qu'il toit
rsolu de l'enlever. Il faut donc, lui dit cet ami, avoir vos alibi
bien prouvs. Et il lui en dit les moyens. Beaulieu part et l'enlve.
Il ne la mena d'abord que dans un bois,  demi-lieue de la maison, o
elle passa la nuit; lui cependant galope au prochain bourg, y bat
exprs un valet d'htellerie; en sort aussitt; va  un autre, y fait
encore quelque dsordre, et ainsi  un troisime, afin qu'il y et
bien des procs-verbaux contre lui. Il toit bien accompagn; il
faisoit des insolences impunment. Le lendemain matin il alla
reprendre sa femme et la mena  Paris chez madame d'Elboeuf, qui lui
donna une chambre, sans s'informer pourquoi la jeune Beaulieu gardoit
sa belle-soeur, et il n'y entroit que lui. Le beau-pre l'accusa de
rapt; mais il fut condamn aux dpens. Depuis, on les accommoda; mais
le vieillard, qui ne valoit gure mieux que son gendre, mit dans
l'accommodement qu'on ne lui demanderoit aucune dot. Beaulieu vint au
conseil  Patru, qui lui dit: Allez-vous-en chez lui avec bien du
train; il s'en ennuiera bientt, et l peut-tre lui persuaderez-vous
de vous cder quelque rente, ou quelque maison. (Il avoit une rente
sur M. d'Angoulme, qui avoit t rachete.) Vous lui direz:
Monsieur, vous ne tirez rien de cette rente; et vous avez souffert
qu'on s'empart  vil prix de cette maison que vous aviez vers
Orlans. Cdez-moi ces deux pices, et, par le moyen de mes
beaux-frres et de mes autres parents du parlement, j'en tirerai bien
quelque chose. Mais, gardez-vous bien, dit Patru, de laisser la
minute de la donation chez le notaire du village, car le bonhomme la
retireroit d'autorit. Il va chez son beau-pre avec une meute de
chiens courants anglois qu'il avoit gagne  un Anglois  qui auroit
le cheval le plus vite. Beaulieu et cet Anglois avoient quelquefois
dup les sots, et on sait qu'ils s'entendoient ensemble, et
profitoient des paris que l'on faisoit. Le beau-pre en fut bientt
las, et lui fait la donation. Beaulieu retire la minute, et va  M.
d'Angoulme qui le paie d'une quittance. Il va  cette terre; on lui
montre un contrat de vente en bonne forme; il prsente requte, expose
que son beau-pre l'a tromp; ordonn qu'il donneroit en autre nature
de biens ce  quoi montoit ce qu'il avoit donn. Il fut donc contraint
de lui donner la terre de Senel de huit cents cus de revenu. Dans
cette terre, il faisoit apparemment la fausse monnoie, ranonnoit ses
paysans, mais les exemptoit de gens de guerre, troquoit des chevaux,
et avoit trois fois plus de train qu'il n'en pouvoit nourrir en homme
de bien. Il se faisoit craindre par sa _fanfare_, et ne voyoit point
M. le Prince, parce que, disoit-il, il se moque des gentilshommes.

  [37] _Voyez_ plus bas, p. 49.

Il mourut, il y a trois ans,  Rouen, en poursuivant un procs. Depuis
la mort de son beau-pre, Patru avoue qu'il toit embarrass de cet
homme; qu'il avoit honte qu'on le vt chez lui; mais qu'il ne pouvoit
s'en dfaire  cause de la vieille connoissance.

De ses deux autres soeurs, l'ane pousa un baron de Maudestour, un
diable qui, ayant dessein d'trangler sa premire femme pour pouser
une de ses proches parentes, alla s'informer avant combien il lui
coteroit pour la dispense, trangla effectivement sa femme, mais
n'pousa point cette parente. Je ne sais pourquoi ce diable la laissa
veuve. La dernire alla demeurer avec son frre en Bourgogne. Avant ce
mariage, et dans leur grande misre, une de ses cousines nomme
Charpentier, qui avoit pous Dalibert, aujourd'hui surintendant de la
maison de M. d'Orlans, pour trouver de quoi l'assister, s'avisa de
dire  Dalibert que toutes les servantes ferroient la mule, qu'elle
vouloit aller elle-mme au march. Et elle se chargea de tout ce soin
pour pargner, afin de donner  sa cousine.




L'ESTOILE[38]

ET SAINT-THOMAS.


L'Estoile, l'Acadmicien, toit fils d'un audiencier de la
chancellerie[39]; mais d'une des plus anciennes familles de Paris,
jusques  y trouver un chancelier de France[40], il y a long-temps. Il
avoit eu quelque bien de patrimoine, mais il en mangea une bonne
partie en amourettes. Il en contoit  la fille d'un procureur nomm
Sandrier: elle toit jolie, mais fort coquette; elle prenoit son
argent, se moquoit de lui, et en aimoit d'autres. A la vrit c'toit
un visage extravagant et difforme tout ensemble. Beaulieu-Picart, qui,
comme nous venons de voir, toit honntement insolent, se voulut
mler aussi de la cajoler. Il y fut un jour avec Patru; il y avoit
ordre de lui dire qu'elle n'y toit point; cependant, la porte tant
ouverte, il demande  se reposer dans la salle; l il se met  pester,
et vouloit rompre les vitres. Patru, pour le dtourner de cette folie,
lui dit: Beaulieu, je te prie, faisons rponse aux vers que l'Estoile
a mis sur le luth de sa matresse[41]. Voici les vers:

    Je dois bien faire des jaloux
    Lorsque je baise devant tous
    Le sein de ma belle matresse.
    Aux amants qui sont sous sa loi
    Elle fait bien quelque caresse;
    Mais elle n'embrasse que moi.

Ils mirent au-dessous, et ce fut de la main de Beaulieu:

    Que te sert de baiser le sein
    De ta belle matresse?
    Insens tu...... en vain,
    Et te flatte d'une caresse;
    Car jamais tu n'iras
    Ni plus haut ni plus bas.

  [38] Claude de L'Estoile, membre de l'Acadmie franoise, mort
  vers 1652.

  [39] Pierre de l'Estoile, audiencier de France, devenu clbre
  par le livre Journal sur lequel il inscrivoit l'vnement de
  chaque jour. Les Mmoires qu'il nous a ainsi laisss sont un des
  ouvrages les plus curieux qui nous restent sur les rgnes de
  Henri III et de Henri IV.

  [40] La mre de Pierre de L'Estoile toit fille de Franois de
  Montholon, garde des sceaux sous Franois Ier. Il n'y a pas eu de
  chancelier de L'Estoile.

  [41] Elle chantoit aussi et dansoit fort joliment; elle avoit de
  l'clat et toit fort agrable. (T.)

L'Estoile a avou depuis qu'il en pensa enrager, qu'il ratissa le mot
dshonnte, et qu'il fut tent de se battre contre Beaulieu; mais je
m'arrtai en disant: Il me battra et se moquera doublement de moi.
Il passa maintes nuits  la porte de sa matresse, car il toit
potiquement amoureux. Aprs, il se maria aussi potiquement avec la
fille d'un procureur, car ces filles de procureur lui toient
fatales[42], et celle-ci n'avoit point de bien. Il en fut si jaloux
qu'elle mourut du chagrin que lui donnrent les bizarreries de son
mari. Il y avoit quelque chose d'extravagant dans cet esprit-l.
D'abord il parloit de lui comme d'un colier; puis pour peu qu'on le
mt en train, il se mettoit au-dessus de Malherbe. Il y a pourtant
bien  dire, et il ne savoit presque rien. Jamais il ne lui prenoit
envie de vous dire des vers que dans les rues ou sous quelque porte,
et il ne travailloit qu'aprs avoir fait fermer tous les volets et
allumer de la chandelle, quand mme c'et t en plein midi. Jamais
homme n'eut plus l'air et l'esprit d'un pote que celui-l. Un jour
chez Gombauld un gentilhomme saintongeois demanda  Gombauld s'il ne
connoissoit point un tel qui faisoit si joliment des vers: Non, dit
Gombauld. L'Estoile, qui se promenoit dans la chambre, et qui n'avoit
pas desserr les dents, dit comme s'il et prononc un arrt: C'est
un grand malheur  un homme qui se mle d'crire, que nous ne le
connoissions point. Chez Malleville, il foula aux pieds, comme un
monstre, une mchante pice dont Malleville se divertissoit, et
pronona anathme contre elle d'un ton de voix foudroyant.

  [42] Je ne sais s'il se repentoit d'avoir eu affaire avec des
  procureurs, mais ayant t pouss assez incivilement au Palais
  par un procureur, il demanda son nom. Il s'appelle Flau, lui
  dit-on.--Vraiment, ce nom ne lui convient pas mal; je serois
  d'avis, dit-il, qu'on appelt ainsi tous les procureurs. (T.)

Un jeune auteur[43] lui lisoit un jour une pice de thtre[44]. Il
couta les deux premires scnes;  la troisime, o un roi parloit,
il s'cria: Le roi est ivre. Un soir, comme il rajustoit un vers en
se retirant, on lui prit son chapeau; il ne s'en avisa que quand il
eut trouv le mot qu'il cherchoit, et aprs il se mit  crier: _Aux
voleurs_; mais il n'toit plus temps. Il n'toit point g quand il
mourut; sa maladie fut bizarre, car tout est bizarre en lui. Il
s'toit mis en fantaisie de ne manger que des confitures, et cela lui
causa une indigestion trange: il rendoit les choses comme il les
prenoit, et ne sentoit point de douleur. Il en trpassa pourtant. On
dit que, par rsignation  la volont de Dieu, il donna tous ses vers
 un jansniste. Je ne sais ce que ce jansniste en a fait[45].

  [43] Le Clerc. (T.)--Michel Le Clerc, de l'Acadmie franoise. On
  ne connot de lui que deux tragdies, _la Virginie romaine_, et
  _l'Iphignie_, qu'il eut la maladresse de faire reprsenter peu
  aprs celle de Racine.

  [44] _Ramire._ (T.)

  [45] Les posies de L'Estoile sont parses dans les Recueils du
  temps. On a de lui _la Belle Esclave_, tragdie, 1643, et
  _l'Intrigue des filoux_, comdie, 1648.

Pour la Sandrier, elle eut bien des galants. Saint-Thomas, qui
faisoit, en Savoie, la charge de conseiller d'tat, tant ici, en
devint amoureux, et l'emmena en Savoie, lui promettant de l'pouser,
afin de l'ter aux autres. Elle prtend qu'il l'a pouse, mais qu'il
lui a vol toutes les pices justificatives de leur mariage. Pour moi,
je ne le crois pas. Elle ajoute qu'il l'a voulu empoisonner: elle a
tch d'en tirer quelque chose en plaidant; mais je pense qu'elle n'en
a gure eu. Elle revint  Paris il y a bien dix-sept ans, o elle se
mit  chanter des airs italiens; elle avoit appris  Turin. Elle fit
bien du bruit, mais cela ne dura gure; plusieurs trouvent mme
qu'elle chante mal, car c'est tout--fait  la manire d'Italie, et
elle grimace horriblement; on dirait qu'elle a des convulsions. Elle
est fort farde, et se mle d'esprit. Je ne sais comment elle
subsiste. Autrefois elle a eu quelques galants. Le prsident de Thou
d'aujourd'hui en a t un. Peut-tre a-t-elle pargn quelque chose.




L'ESPRIT DE MONTMARTRE ET RACONIS[46].


Un nomm Collet, qui demeuroit au faubourg Montmartre, fut surnomm
_l'Esprit de Montmartre_,  cause qu'avec une petite voix qu'il
faisoit, il sembloit que ce ft un esprit qui parlt de bien loin en
l'air[47].

  [46] Charles-Franois d'Abra de Raconis, n vers 1580, au village
  de Perdreau, prs de Montfort-l'Amaury, vque de Lavaur, en
  1639, mort en 1646.

  [47] Il parot que le nom de ventriloque n'toit pas connu alors.

Avec cette voix, il a fait dire bien des messes pour tirer des mes du
purgatoire; il a pens faire mourir des gens de peur, et a fait venir
la fivre  d'autres. Une fois le cardinal de Richelieu, qui se
vouloit railler de celui qui a t vque de Lavaur, que les
Jansnistes ont si bien trill, fit que cet homme se fourra dans la
foule de ceux qui accompagnoient le cardinal aux Tuileries, du nombre
desquels toit notre vque. Il se mit au milieu de la grande alle 
appeler: _Abra de Raconis! Abra de Raconis!_ c'est son nom. Tout le
monde avoit le mot. Raconis, s'entendant nommer, tourne la tte, mais
ne dit rien pour cette fois. La voix continue: il commena 
s'pouvanter. Enfin, tout d'un coup il s'crie: Monseigneur, je vous
demande pardon si je perds le respect que je dois  Votre Eminence; il
y a dj quelque temps que je me contrains: j'entends une voix dans
l'air qui m'appelle. Le cardinal et tous les autres dirent qu'ils
n'entendoient rien. On prte silence, et la voix lui dit: Je suis
l'me de ton pre qui souffre il y a long-temps en purgatoire, et qui
ai eu permission de Dieu de te venir avertir de changer de vie.
N'as-tu pas de honte de faire la cour aux grands, au lieu d'tre dans
les glises? Raconis, plus ple que la mort, et croyant dj avoir le
diable  ses trousses, proteste qu'il n'est  la cour qu' cause que
Son Eminence lui avoit fait esprer qu'il lui pourroit rendre ici
quelque service; mais, etc. Aprs qu'on s'en fut bien diverti, on le
mena  son logis o il pensa mourir de frayeur, et on fut plus de
quatre jours avant que de le pouvoir dsabuser[48]. Le cardinal en eut
quelque petite honte, et, le faisant vque, lui envoya ses bulles
gratis. Ds qu'il fut vque, il prit un page. Il donna son nom de
Raconis  un hameau qui s'appeloit Perdreau, prs de Montfort-l'Amaury.
L, il a bien fait de la dpense fort mal  propos, car sa maison ne
vaut pas l'entretien, et il l'a substitue  son neveu, sans avoir
pay ses dettes[49]. Une de ses plus belles qualits toit de bien
jouer au ballon; il toit gentilhomme. Il confessa  un de ses amis
dans la maladie dont il est mort que le dplaisir d'avoir t si
malmen par ces messieurs de Port-Royal le mettoit au tombeau[50].

  [48] Cette anecdote semble tre la plus ancienne de toutes celles
  qui se rattachent  la bizarre facult des ventriloques.

  [49] Morery fait natre Abra de Raconis _au chteau de Raconis_,
  que cet vque a bti dans sa vieillesse. Il en fait mme un
  grand prlat, et c'est comme cela qu'on crit l'histoire!

  [50] Raconis, auteur d'une philosophie imprime en 1617, se
  montra fort oppos aux Jansnistes. Despraux l'a cit dans le
  quatrime chant du Lutrin.

      ...... Alain, ce savant homme,
    Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme,
    Qui possde Abli, qui sait tout _Raconis_,
    Et mme entend, dit-on, le latin d'A-Kempis.

Ce mme Collet fit un tour tout pareil, et au mme lieu,  M. Mangot,
matre des requtes. Il le fit mettre  genoux comme Raconis.
Neufvillette avoit dans son rgiment de chevau-lgers un cavalier qui
faisoit la petite voix, et se faisoit apporter par les paysans, o il
lui plaisoit, leur argent, leurs habits, tout ce qu'ils avoient, et
puis l'alloit prendre quand ils toient partis.




MADAME DE MONTANDRE.


La veuve du baron de Montandre est une petite femme qui peut encore
passer pour belle; mais, ce qu'elle a de plus beau, c'est les mains.
La Reine, qui s'en pique, et avec raison, les voulut voir. Entre
autres belles choses qu'elle dit  Sa Majest, elle lui dit: Ah!
madame, que vous avez l'esprit _pntratif_. Il n'y a jamais eu de
plus extravagante crature. Elle va par pays avec des habits de
Cloptre, je veux dire de la force de ceux des comdiennes, quand
elles reprsentent quelque grande reine. Elle a quelquefois dix ou
douze officiers vtus de velours ou de satin noir, avec de petites
bottes comme des gens de ville, et ils la suivent  cheval  ses
journes; l'un est joueur de luth, l'autre violon, l'autre musicien,
parfumeur, distillateur, etc. Sur son lit, dans les htelleries, elle
a plus de vingt carreaux. Elle fut une fois deux jours  un petit
bourg du bas Poitou, nomm Bressuire, o il n'y a qu'un cabaret
borgne; elle s'y promenoit en carrosse avec une femme-de-chambre laide
comme le diable au ct d'elle et un joueur de luth au-devant, et
changeoit trois fois d'habit par jour. La dernire fois qu'elle vint 
Paris, l'argent lui manqua ds Orlans; comme elle s'en retournoit 
la province, elle fit march  un batelier pour la conduire et la
nourrir elle et tout son monde, jusqu' Uss, entre Tours et Saumur.
Le batelier, qui savoit qu'elle avoit la moiti  cette terre, s'y
accorda. Le fermier vint au-devant d'elle et capitula  quatre-vingts
pistoles, pourvu qu'elle n'entrt point dans le chteau. Elle n'a pas
plus tt l'argent, qu'elle y entre, fait battre les grains, et en vend
le plus qu'elle peut. Son mari l'avoit fort tenue de court. On le
blmoit; mais,  cette heure, on l'excuse.




MADAME DE CHAMPR

ET LES AUTRES DAMES DE NOYON.


Madame de Champr est fille d'un conseiller au parlement, nomm Henri;
mais il portoit le nom de la terre de Gerniou. Sa mre avoit t
marie en premires noces avec un secrtaire du Roi, si je ne me
trompe, qu'on appeloit La Fontaine, et en avoit eu deux garons. La
mre fut galante en son temps; mais non pas en comparaison de la
fille; car, ds treize ans, elle fut dbauche par un homme qui lui
montroit  jouer du luth, et on dit que le pre,  la chaude, intenta
un procs contre cet homme qu'il ne poursuivit pas ensuite.

Aprs la mort de son pre, elle fut marie au fils de Ferrier, qui
avoit t ministre; ce garon toit lieutenant de l'artillerie.
Ferrier s'en contenta, et lui fit de grands avantages en l'pousant.
Elle toit belle et friande.........; cela ne dura gure. Les
parents, qui, comme vous avez vu, sont fort avares, enrageoient de
payer un gros douaire  une si jeune femme; il y eut procs. En voyant
ses juges, un d'eux devint amoureux d'elle, c'est Mesnardeau Champr.
Il toit veuf, et n'avoit pas t trop heureux en premires noces. Sa
femme, qui toit demoiselle, l'avoit toujours mpris, et il n'en
avoit point eu d'enfants; il toit riche; il avoit cinquante ans,
petit, de fort mauvaise mine, et  tel point, qu'un laquais lui donna
un soufflet au Palais, le prenant pour un huissier de la chambre des
eaux et forts. Il le fit emprisonner, et lui pardonna lorsqu'il ne
tenoit qu' lui de le faire pendre; c'toit un bon conseiller, mais
c'toit tout. Un jour il dit  la belle veuve qu'il falloit qu'elle se
remarit, et que si elle l'en vouloit croire l'affaire seroit bientt
faite. Je connois, dit-il, un conseiller.... Il se dpeint. Elle vit
facilement que c'toit de lui-mme qu'il vouloit parler; et, aprs y
avoir pens, elle accepta le parti. Je pense que ce qui la fit
rsoudre, ce fut qu'un conseiller accrdit viendroit  bout de toutes
les affaires qu'elle avoit, bien mieux qu'un autre homme. Ce qui
arriva. Un an, ou environ, aprs, elle alla faire une promenade 
Courance[51], o toit Poinville, cadet de Gallard, matre de cette
maison. Ce garon ne faisoit que sortir du collge, et ne demandoit
qu' faire galanterie; il toit riche. Elle, par je ne sais quelle
gaillardise, alla avec madame Aubert, des Gabelles, et quelques autres
jouer du luth, dont elle jouoit aussi bien que personne, dans la
chambre de Poinville qui dormoit; cela l'acheva de vaincre, car dj
il l'avoit trouve fort  son gr. Elle avoit bonne mine, n'toit
point trop grosse en ce temps-l, aux ttons prs, grande, fort
blanche par la gorge et par le visage, mme trop ple, le reste n'est
pas de mme; et, avec cela, elle dansa bien. Il est vrai que ses
ttons marquoient un peu trop la cadence. Pour la voix, elle l'avoit
d'une harangre ivre, et mdiocrement d'esprit. Elle vouloit tre
brave; Poinville donnoit; l'affaire fut bientt conclue. Le mari
amoureux d'elle lui donnoit les violons pour la voir danser.

  [51] Courance toit un trs-beau chteau du Gtinois. Il a t
  grav.

Les frres s'aperurent bientt de cette galanterie, et en conscience
cela n'toit pas difficile; en sorte que Poinville n'osoit plus aller
chez elle. Cela ne plaisoit gure aux amants, qui, pour se voir plus 
leur aise, se mirent d'une partie de promenade qui a bien fait du
bruit. Une madame d'Ecquevilly et une madame de Turgis, toutes deux
jolies, mouroient d'envie d'aller voir Liancourt et Blrancourt[52].
Elles en parlent  leurs galants, Mandat et La Barroullire, tous deux
conseillers au Grand-Conseil. On y ajoute madame de Champr et
Poinville, et pour grands chaperons mesdemoiselles Ogier, deux filles
d'esprit, dj ges, soeurs de cet Ogier dont nous avons parl
ailleurs[53]; point de demoiselles, point de femmes-de-chambre. Les
voil tous huit dans un carrosse  six chevaux. On dit, pour faire le
conte bon, que madame de Turgis dit  son mari, le plus ancien des
matres des comptes, que M. de Champr seroit du voyage, et que les
deux autres dirent  leurs maris que ce seroit Turgis qui les
accompagneroit.

  [52] Le chteau de Liancourt, auprs de Clermont-Oise, et le
  chteau de Blrancourt, bti par Bernard Potier, prs de Noyon.

  [53] C'toient sans doute les soeurs d'Ogier _le Danois_, et du
  prieur Ogier, le prdicateur, dont il a t parl plus haut dans
  l'article de M. d'Avaux, (tome 3, page 385).

On ajoutoit que quand elles furent parties, les trois maris se
rencontrrent au palais, et qu'ils furent aussi tonns que si cornes
leur fussent venues. Comme cette partie toit faite avec beaucoup de
prudence, elle ne manqua pas d'avoir le succs qu'elle devoit avoir.
La compagnie de M. d'Orlans toit loge  Noyon. Les officiers, qui
virent de jolies femmes avec des jeunes gens, et qui ne vivoient point
comme s'il y et eu quelque mari dans la troupe, ne les traitrent pas
avec tout le respect imaginable. Sur cela on dit  Paris qu'elles
avoient pass par les piques, que les Ogier avoient t pour les
gendarmes, et les trois dames pour les officiers, et que les galants
avoient t malmens, et avoient eu bien de la peine  retirer leurs
belles des mains des soldats  force d'argent. On en fit une chanson
qui commenoit ainsi:

      Trois jeunes dames
    Sont alles  Noyon;
      Trois forts gendarmes
    Leur y ont pris...
      Les pauvres dames!
    On leur a pris...
      Dedans Noyon[54].

Cette aventure fit tant de bruit, que, pour dire une gaillarde, on
disoit: _Une dame de Noyon_. Pour madame de Turgis, je ne voudrois pas
assurer qu'elle ait conclu; mais c'toit une des plus fines coquettes
de Paris. Il y avoit un vaudeville qui tranchoit le mot avec La
Barroullire; mais quelquefois les vaudevilles sont aussi mal informs
que les autres gens. Elle eut du dplaisir de ce voyage; mais pour
cela elle n'en fut pas plus prude;  la vrit elle ne fut plus tant
dans le grand monde; elle est morte jeune.

  [54] Il y avoit encore un couplet sur l'air: _La, sol, fa, mi,
  r, Jacquet_.

    Vous, coquettes de Paris,
    Qui n'tes pas satisfaites
    De vos cocus de maris,
    En savez-vous la dfaite?
    Il faut aller  Noyon
    Avec chacun son mignon.
    D'Ecqvilly, Turgis, Champr
    Vous en diront des nouvelles.
    Qui font la, sol, fa, mi, r
    Sans en demander cong.

    (T.)

Turgis toit et est encore la plus grosse bte de toute la chambre. Sa
femme le traitoit fort de haut en bas, ne vouloit point coucher avec
lui. Tous les vingt mois la famille s'assembloit pour l'y obliger, et
c'toit un enfant fait sans y manquer. Le soir elle l'envoyoit souper,
et elle soupoit seule, sous le prtexte de quelque indisposition; car
elle toit fort dlicate. Il laissoit les gens avec elle, revenoit
aprs souper et s'endormoit fort souvent. Durant ce temps-l elle
faisoit quelque petite coquetterie; mais elle ne concluoit pas. Lui,
comme elle causoit avec Rambouillet, et ceux au milieu desquels elle
toit, couloit sa main tout doucement pour lui toucher le bras, et ne
disoit jamais un mot. C'est pour elle que Sarrasin a fait _la
Souris_[55]. Elle toit jolie; mais elle n'avoit point de belles
dents. Le chagrin du voyage de Noyon l'a tue; elle n'eut plus de
sant depuis.

  [55] La pice est intitule: _Galanterie  une dame  qui on
  avoit donn, en raillant, le nom de Souris_. (_OEuvres de
  Sarrasin_; Paris, 1685, t. 2, p. 146.)

Pour madame d'Ecquevilly, elle avoit aim Mandat tant fille; et l'on
dit que, dans une grande maladie qu'il eut, elle alla plus de six fois
le voir, la nuit, et, pour cela, il falloit passer le Pont-Neuf; car
M. Sarus, conseiller au Parlement, son pre, logeoit sur le quai de la
Mgisserie, et le galant vers les Augustins. Perrachon[56], partisan
huguenot, n'toit pas mal avec elle. Elle toit cajole d'assez de
gens. Ecquevilly, fils de ce M. de Boinville (Hennequin) qui fut
trouv cach sous le lit de la Reine-mre, dont il toit amoureux[57],
l'pousa; il portoit l'pe. Au retour, je vous laisse  penser si
Poinville voyoit facilement sa dame. Ils n'eurent pas l'esprit de
trouver une confidente, et cette sottise fit un jour un grand
scandale. Madame de Champr, qui apparemment avoit eu des nouvelles de
son galant, alla exprs jouer chez la prsidente de La Barre, sa
voisine, qui alors toit retire chez M. de La Gallissonnire, son
pre, au coin de la rue du Bouloi dans la rue Coquillire; car tout
cela est ncessaire  savoir: c'toit un peu aprs la Saint-Martin.
Sur les sept heures du soir un petit laquais lui vint dire un mot 
l'oreille; il avoit un flambeau. Elle se lve aussitt, dit qu'elle
avoit un peu affaire, et donne son jeu  un autre. La prsidente, qui
lui portoit envie, fit appeler un de ses cousins, nomm le chevalier
Barin (c'est le nom de la famille de La Gallissonnire), jeune garon
plein de coeur, et qui en avoit voulu conter  la dame, et le prie de
la suivre. Il part un moment aprs, et la trouve le dos contre le coin
de la rue Coq-Hron, contigu  celle du Bouloi, et Poinville........
devant elle. Il fit semblant de venir de la ville, et lui dit d'un
ton tonn: Jsus! madame, que faites-vous l? Poinville, qui
l'avoit d'abord reconnu, car il le craignoit, et la nuit toit
assez claire, s'toit avanc vers la rue du Bouloi qui va  la
Croix-des-Petits-Champs, et elle le suivit sans rien rpondre. Le
chevalier lui offrit la main; elle ne voulut pas qu'il la ment, et,
ainsi dans la crotte, et sans flambeau, ils allrent jusqu' la Croix.
L un homme de Poinville lui vint dire: Madame, on vous attend. Le
chevalier lui dit: Que son matre la vnt chercher s'il vouloit, et
qu'il n'toit gure civil. Voyant cela, elle fut contrainte de
revenir chez elle, et le chevalier la quitta quand elle fut prs de
son logis. Les gens de Poinville l'avoient toujours ctoy jusque l,
et la belle, quoi qu'il ft, ne lui voulut jamais dire une parole. La
servante, qui lui vint ouvrir, s'cria, la voyant ainsi crotte, et
elle, qui n'eut pas l'esprit de se laisser tomber, comme si elle et
fait un faux pas, lui dit qu'elle avoit tant tournoy, pour trouver la
porte, qu'elle s'toit ainsi gte. Notez qu'il n'y avoit qu'une
maison entre deux, et qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on l'et
laisse sortir sans lui clairer; mais, comme j'ai remarqu, son
laquais avoit un flambeau.

  [56]

    La Sarus aime Perrachon,
    Encor qu'il ait l'oeil de cochon.
    Cette fille aime qui la paie;
        Daye dandaye,
        Daye dandaye.

    (T.)

  [57] C'toit un matre des requtes. Il faisoit des prsents  la
  Reine, qui les renvoyoit  sa femme. Une fois il se fit mener
  dans une charrette de paille, de peur qu'on ne le dcouvrt, 
  une maison o toit la Reine. Elle ne voulut pas qu'on lui ft
  rien quand on le trouva sous son lit.

    (T.)

La prsidente de La Barre conta cela  tout le monde. Un matre des
requtes crut tre oblig d'en avertir le bonhomme Champr, qui s'en
plaignit aux deux frres de sa femme; et, comme l'an lui eut
remontr qu'il toit trop bon, il lui promit de faire tout ce qu'il
voudroit. Ce garon lui fit promettre de ne parler  sa femme de six
jours, et de lui tmoigner, par toutes ses actions, qu'il toit fort
en colre: Et cependant, lui dit-il, je parlerai  ma soeur. Trois
jours ne furent pas plus tt passs, que ce pauvre homme alla trouver
son beau-frre, et le pria de se dpcher: Car, lui dit-il, je ne
saurois bouder si long-temps. Le frre lui promit de voir la dame
avant midi. Il y fut, et la fit pleurer. Le mari, qu'elle appeloit
_Petit-Coeur_, survint, la belle tant encore en larmes. A ce
spectacle le coeur grossit  _Petit-Coeur_, et, pleurant  son tour,
il lui dit qu'il la prioit de lui pardonner sa cruaut, et que c'toit
son frre qui lui avoit fait faire.

La crainte que le galant avoit des frres lui fit trouver un lieu o
la voir; mais comme cette femme lui cotoit furieusement, car elle
toit magnifique, et jouoit gros jeu, il se lassa de la dpense, et
ensuite il se fit conseiller  Toul, o j'ai ou dire qu'il toit
aussi sot qu' Paris. Depuis elle se vantoit que Tor lui avoit voulu
donner un collier de douze mille cus, mais je n'en crois rien; elle
n'toit pas si sotte que de le refuser. Elle alla quelque temps aprs
 La Chapelle[58], entre Lagny et Coulommiers, chez la veuve de Camus,
procureur-gnral de la cour des aides, celle qui entretenoit Tillier,
aujourd'hui intendant des finances, qu'elle a pous depuis. Elle y
perdit tout son argent,  un quart d'cu prs. Il lui prit une vision
de dire qu'elle donneroit ce quart d'cu  celui de tous les jeunes
gens qui toient l, qui auroit le plus beau c... Aussitt les voil
tous chausses bas. Elle jugea que Bermont, conseiller au
Grand-Conseil, mritoit le quart d'cu. Il y a eu un vaudeville:

    Qui veut avoir empire
      Sur la Champr,
    Il ne faut, sans lui dire,
      Que lui montr
    Que lui montrer le c..,
      Que lui montrer.

    Ce fut  la Chapelle
      Chez la Camus,
    Que Bermont devant elle
      Montra son c..,
    Montra son c.. camus,
      Montra son c...

  [58] A cette maison de la Chapelle, il arriva une fois une assez
  plaisante chose. Un cur de Montevrin, vers Lagny, y toit soir
  et matin; c'toit un homme qui faisoit des malices  tout le
  monde, et tout le monde lui en faisoit aussi. En badinant on lui
  mit un casque qui fermoit avec je ne sais quel ressort; et aprs
  on envoya  Paris un valet qui le savoit ouvrir; de sorte que le
  pauvre cur fut vingt-quatre heures, mangeant, buvant, disant son
  brviaire, l'armet en tte. (T.)

Peut-tre cela se fit-il d'une faon moins gaillarde qu'on ne le
conte; mais il y a fondement  l'histoire. Elle eut pour le jeu une
grande querelle avec madame d'Ecquevilly. Elles aimoient  jouer gros
jeu, et, de peur qu'on ne grondt, la d'Ecquevilly lui dit: Faisons
semblant de jouer la moiti moins que nous ne jouerons.--Mais vous
n'en tomberez pas d'accord, dit l'autre.--Monsieur, rpliqua la
d'Ecquevilly, en sera tmoin. C'toit un ami commun. La Champr gagne
mille cus; l'autre ne lui veut donner que cent pistoles, et encore en
nippes. Elle en vouloit pour trois cents, et encore, disoit-elle, que
c'toit assez de grce de prendre ainsi des bagatelles. Elles se
sparrent assez mal; et la Champr, s'en allant, disoit: Cette
petite p..... ne me paiera pas. Et l'autre disoit: Cette grosse
tripire ne me quittera rien. Depuis, elles s'accommodrent. Je ne
sais si elle gagna davantage depuis; mais elle fit faire un carrosse
si beau, que la Reine s'arrta en passant devant la boutique du
sellier pour le voir. Le mari, ayant su cela, dit qu'il y vouloit
mettre le feu. Elle fut contrainte de le revendre.

Au mois de novembre 1658, madame de Champr alla avec Ninon chez
madame Burin; le luth et l'humeur _vituperosa_ ont fait leur amiti,
car Ninon a trop d'esprit pour faire aucun cas de cette balourde, qui
pourtant,  cause de l'abb Du Buisson, son galant, garon rimant, se
veut mler de parler de vers; elles avoient vingt-quatre chevaux et
l'quipage de Termes. Boyer, ci-devant capitaine aux gardes, toit
avec elles. Ds le soir mme, Ninon demanda du papier et crivit 
Termes et  l'abb Du Buisson, qui toient  Fromont, chez Nouveau, 
la chasse: Ne fatiguez point trop votre quipage; venez ici; il y a
de toutes sortes de btes: vous n'aurez qu' vous garantir de prendre
le change. Elle demande quelqu'un pour porter cette lettre. La Cour
Des Bois-Girard, frre du prsident de Tillet, qui est galant de la
Burin, en donna un; mais il ouvrit la lettre, car il avoit remarqu
que Ninon avoit assez mpris les gens. Madame Burin, voyant cela, dit
qu'elle avoit partie faite pour le lendemain chez Bregis  Tigery, o
il y devoit avoir une chasse; elle fait dner, djener et part avec
ordre  ses gens de ne rien donner. Termes et l'abb arrivent. Madame
de Champr veut qu'il y ait  souper; elle eut prise avec la femme de
charge, et mme lui donna un soufflet. L'autre le lui rendit en
quelque sorte, au moins elle tendit le coude de faon que madame de
Champr s'y heurta bien fort. Voil les galants et Ninon qui disent
qu'il la falloit abandonner  leurs laquais. Cependant les gens de la
maison et du voisinage s'chauffent, et madame de Champr fut toute
heureuse de se mettre en chemin, quoiqu'il ft dj assez tard; elle
arriva  Paris  minuit. Burin, qui a des affaires au parlement, fit
satisfaction  M. Mesnardeau; mais madame Burin ne voulut jamais aller
voir madame Champr. Quelqu'un avertit Burin (on dit que cela vient
d'elle) que La Cour Des Bois toit  pot et  rt avec sa femme; il
alla  La Grange, o il ne le trouva plus; il entra dans la chambre,
l'pe  la main; la femme se sauva du lit, et voil tout. Elle vit 
son ordinaire. C'est une impertinente, une folle; mais elle est
obligeante au dernier point. Burin y est retourn depuis dans la
maison  Paris; pour La Grange, la femme n'y a pas t. Ce fut Burin
qui mena Montreuil[59]  sa femme, disant qu'il falloit attirer les
gens d'esprit. Elle ne songeoit pas avant cela  la galanterie.

  [59] Mathieu de Montreuil, auteur de quelques madrigaux pleins de
  dlicatesse.

Mademoiselle lui dit une fois: Madame, quand vous vendrez votre
garde-robe, faites-moi la grce de m'en faire avertir; j'y enverrai
acheter vos nippes. Depuis, elle corrompit son mari qui, jusque l,
toit en assez bonne rputation dans le Palais; durant la _fronderie_,
elle le fit _Mazarin_. Il y a gagn, comme nous verrons dans les
Mmoires de la Rgence; car alors on tendoit les bras  tout le monde.
Elle disoit: Il faut bien que je fasse encore une jupe, car, que
diroit la Reine? Elle est prsentement plus magnifique en toutes
choses que jamais, mais plus grosse et plus ple sans comparaison.
Elle entretient l'abb Du Buisson  cent livres par mois. C'est le
fils de Du Buisson, qui toit gouverneur de Ham, petit homme assez
tourdi, qui fait des chansonnettes et des vers burlesques assez
mchants. Il dit qu'il ne conoit pas pourquoi on a imprim Malherbe;
il est amoureux d'une autre bonne dame  qui il porte ce qu'il peut
tirer de la _grosse dame de Noyon_. Mais je pense qu'il est souvent
court d'argent et d'autre chose.

On faisoit encore un conte de madame d'Ecquevilly. En passant dans le
bois de Boulogne, on dit que son carrosse rompit, et que M. le Prince,
qui revenoit de Saint-Cloud, la trouvant la plus jolie (il y en avoit
d'autres avec elle), la prit et la mena dans le bois. Les petits
messieurs s'accommodrent des autres. Il y avoit une madame De Sve,
de l'le[60], la femme de Coquerel, et une veuve, aussi de l'le,
appele madame de Bourneuf. Pour faire le conte meilleur, on disoit
que madame d'Ecquevilly crioit  Le Prestre, son galant et son cousin
germain:

    Mon cousin, mon cousin, te-moi, je te prie,
            Du malheur o je suis[61];

et qu'aprs, madame de Bourneuf disoit: Pour vous autres, vous avez
des maris; mais, pour moi, quel scandale seroit-ce? Ce Le Prestre est
ce grand joueur, ci-devant conseiller  la cour des aides; constamment
il a vcu avec la d'Ecquevilly. C'est une grande coquette; mais c'est
en mme temps une grande mnagre. Elle parot autant qu'une autre qui
fera trois fois plus de dpense qu'elle; elle est adroite; elle se
lve  Paris  sept heures tous les jours, quelque tard qu'elle se
couche:  la campagne, c'est bien pis. Elle eut, il y a six ans, une
grande maladie; elle disoit  la cadette Ogier, sa confidente: Je
n'ai nul regret  quitter le monde, moi qui semblois tant l'aimer.--Et
vos enfants?--M. d'Ecquevilly les aime; il en aura soin. On n'a
jamais rien vu de si constant; cependant son mari est mort devant
elle. Depuis Le Prestre, et cela a cess il y a long-temps, je n'ai
pas ou dire qu'elle et aucun galant. Le jeu est sa passion
dominante.

  [60] Du quartier de l'le Saint-Louis.

  [61] Vers de Malherbe. (T.)

Pour mesdemoiselles Ogier, la cadette a bien plus d'esprit que
l'ane; elle fait des bagatelles en vers fort joliment. Ceux qui les
connoissent disent que ce sont d'honntes filles, mais peu
scrupuleuses, et qui, faute de bien, ont t contraintes de se fourrer
dans les compagnies qui les ont bien voulu recevoir, sans regarder
trop exactement si les choses s'y faisoient dans l'ordre.




D'AMBOISE, PRE ET FILS.


M. d'Amboise toit matre des requtes. Son pre avoit t premier
chirurgien du Roi. Un jour, le feu prsident de Mesmes lui reprocha en
bonne compagnie que son pre toit chirurgien. Il est vrai,
rpondit-il, et il me souvient qu'il me disoit qu'il n'avoit jamais pu
vous gurir de la ladrerie, ni votre pre, ni vous[62]. Ce bon M.
d'Amboise ne rencontroit pas si bien en toutes choses, tmoin la
prface qu'il a mise au-devant des oeuvres d'Abailard. Il avoit une
grande bibliothque. Un jour, comme il changeoit de logis, et qu'il
faisoit emporter ses livres, un crocheteur, qu'il avoit un peu trop
charg, lui dit: Monsieur, vous m'en donnez plus qu'il ne m'en
faut.--Vraiment, lui dit-il, il te fait beau voir de ne pouvoir
porter ce peu de volumes; je porte bien tout ce qu'il y a ici dans ma
tte.--Saint Jean, dit le crocheteur, il faut donc que vous ayez une
belle paire de cornes! Le crocheteur disoit mieux qu'il ne pensoit;
car madame d'Amboise se rjouissoit, et principalement avec un jeune
homme, dont le mari toit si jaloux qu'enfin il se rsolut de la
mettre en procs, et faisoit tous les jours interroger ses valets pour
la convaincre. Un de ses amis lui en fit honte, et le fit rsoudre 
cesser ses poursuites, pourvu que ce galant ne vt plus sa femme. On y
fit consentir le jeune homme, qui chercha fortune ailleurs.

  [62] Ils en sont accuss; et le plus fcheux, c'est qu'une de
  leurs soeurs mourut, il y a quelques annes, toute dvisage de
  ladrerie.

    (T.)

Son fils ne fut pas plus heureux en mariage; aussi ne prit-il pas trop
garde o il se mettoit, comme vous verrez par la suite. Il prit
l'pe, et, pour s'appuyer d'une bonne alliance, il pousa
mademoiselle de La Hillire de Touraine. Mais soit qu'elle le
mprist, ou qu'elle ne voult pas dgnrer, elle se mit  faire
galanterie. Son mari, pour faire le petit seigneur, acheta auprs
d'Amboise une maison de plaisance que Le Gast, favori de Henri III,
avoit fait btir pendant qu'il en toit gouverneur; et, afin qu'un
jour lui et ses descendants pussent passer pour des gens de la
vritable maison d'Amboise, il prta de l'argent au comte d'Aubijoux,
qui en est, afin qu'il lui permt de faire enterrer un de ses enfants
dans une certaine cave o l'on mettoit les seigneurs d'Amboise. Il
toit d'ailleurs fort civil; mais cette sotte vanit le rendoit
ridicule.

Il s'avisa que la fille d'un nomm Floriot, beau-frre de feu Lambert
le riche, qui, en mourant, laissa beaucoup  sa nice, seroit bien le
fait d'un fils de treize ans qu'il avoit; et, comme le pre et la
fille passoient entre Orlans et Blois, Amboise enleva cet enfant, qui
n'avoit que dix ans, et retint le pre et une tante. Le marquis de
Sourdis, gouverneur de Beauce, et aussi gouverneur d'Amboise, toit
avec son ordre  la tte des enleveurs. Il fallut composer  vingt
mille livres. Floriot donna une partie de l'argent pour ravoir sa
fille, et quand il fut  Paris, il prsenta requte au parlement. Mais
M. de Beaufort,  cause du marquis d'Aluye, qui toit du parti de
Paris (c'toit durant la _Fronderie_), l'intimida, et il fallut donner
le reste. Depuis, d'Amboise est mort, et sa veuve s'est fait pouser
par un Crevant que son pre a dshrit  cause de cela.




L'ABB DU LANDAYE.


La mre de madame de La Hillire concubinoit avec un garon de Paris,
nomm Le Roi, fils d'un huissier au conseil, dont la femme avoit t
galante. Ce garon trouva le moyen d'avoir l'abbaye du Landaye dans le
voisinage de cette madame de La Hillire, et c'est de l que vint la
connoissance. Elle en toit folle. Il toit le matre de tout, et elle
lui donnoit tout ce qu'il vouloit. Ses fils, dont l'un toit
mestre-de-camp d'un rgiment d'infanterie, et d'Amboise, qui l'toit
aussi, se rsolurent de se dfaire de M. l'abb. Ils toient d'autant
plus irrits que le galant homme s'toit vant que la vieille lui
livreroit une jeune fille fort jolie qu'elle avoit. Un soir, ils
l'attraprent sur le Pont-au-Double[63]. La Hillire et d'Amboise
avoient avec eux quinze ou vingt de leurs soldats; ils n'osrent le
jeter dans la rivire, mais ils rsolurent de lui couper le nez, et
donnrent pour cela un couteau  un soldat. L'abb ne perdit point le
jugement, et dit  La Hillire: Monsieur, c'est vous que j'ai
offens; c'est  vous  me punir, et non pas  vos soldats; que ce
soit, je vous prie, de votre main. La Hillire prit le couteau, mais
il n'eut pas l'inhumanit de lui couper le nez, et le galant en fut
quitte pour une petite balafre.

  [63] Pont situ au midi de l'glise de Notre-Dame; il est adoss
  aux btiments de l'Htel-Dieu qui traversent la rivire.




DU BURCQ.


Du Burcq est un garon de Bordeaux, fils d'un trsorier de France, qui
toit riche. Pour son malheur, il s'est mis de tout temps dans la tte
qu'il avoit bien de l'esprit et bien du mrite. Ds qu'il fut arriv
ici, il voulut plaider, pour montrer son loquence, quoiqu'il et la
plus pitoyable voix du monde. Un jour, il commena son plaidoyer par
ces mots: _Messieurs,  juger par les apparences, qui ne prendroit
Jsus-Christ pour un imposteur, les aptres pour des sducteurs et la
Vierge pour une femme de mauvaise vie?_

Son pre avoit soin des affaires de madame d'Aiguillon, en Guyenne;
cela fut cause qu'elle lui fit donner la prsentation au parlement de
Bordeaux du comte d'Harcourt pour gouverneur de la province. Elle et
madame Du Vigean voulurent voir ce qu'il avoit fait, et, en un
endroit, elle avoit mis: _Cui bono_. Je ne sais comment elles y
avoient pu rien comprendre, car quand il montra son ouvrage  M.
Conrart, ce ne fut que par lambeaux, non que ce ne ft l'ouvrage
entier, mais il toit crit par-ci par-l sur des chiffons de papier;
cela russit de sorte qu'il n'y eut que son pre qui en fut content.

C'est le plus gascon de tous les hommes. Il pria Conrart de le mener
chez Patru: Bien, lui dit l'autre, j'aurai un carrosse (ni l'un ni
l'autre n'en avoient en ce temps-l).--Oh! j'en aurai un moi, dit-il,
et je vous viendrai prendre, car il m'est bien plus ais qu' vous.
J'en sais un dont je dispose absolument. Devinez quel carrosse
c'toit, dont il disposoit absolument. C'toit celui de mon pre, qui
en avoit assez affaire. Et voyez la discrtion de cet homme: il le lui
emprunta un dimanche, et il fallut remettre au carrosse des chevaux
qui venoient de Charenton; il ne le put avoir qu' cinq heures. Il va
qurir Conrart, et se mit toujours  la place la moins honorable, afin
qu'on crt que le carrosse toit  lui.

Pour se vanter en Gascogne qu'il avoit trait les beaux esprits, il
convia Conrart, Patru et Darbo  dner. Ils prirent jour aprs en
avoir t presss un mois d'avance. Le pauvre M. Conrart arriva tout
en eau, tant il s'toit ht d'aller  une affaire importante, afin de
ne pas manquer  ce beau repas. Les voil tous. Il n'y avoit rien de
prt. Ils dnrent d'une soupe de la vierge Marie, dont le diable
avoit emport la graisse, et d'un misrable chapon, sec comme du
bois, qu'on alla qurir  la rtisserie.

Quelque temps aprs, il lui arriva une terrible aventure. Lui et un
autre Gascon, nomm Desrain, avoient emprunt cinquante pistoles
solidairement, car le pre de Du Burcq toit avare. Le terme tant
chu, on met Du Burcq en prison; il disoit que Desrain en devoit payer
la moiti; l'autre rpondoit: C'est un ingrat, je lui ai fait cinq
plaidoyers; ils valent bien peu s'ils ne valent cinq pistoles pice.
Ainsi Du Burcq paya tout. Par fanfare, il avoit marchand toutes les
charges d'avocat-gnral l'une aprs l'autre, et il sembloit qu'il ft
fch qu'on ne se ft pas assez moqu de lui, tant il avoit envie de
parler encore en public. Balzac n'a pourtant pas laiss de le traiter
de grand personnage dans ses _Lettres choisies_, car notre Gascon
n'avoit garde de manquer  lui envoyer du galimatias de sa faon.
Depuis, dans les troubles, la charge du prsident d'Affis, de
Bordeaux, qui toit venu  mourir, lui fut donne ici moyennant tant
qu'en tiroit le cardinal. Lui voulut traiter avec la veuve qui n'y
voulut point entendre. A Bordeaux, on lui fit cent affronts. La cour,
voyant cela, supprima la charge.

Pour Desrain, il toit parent d'un Gascon nomm La Borde, qui toit
argentier du cardinal de Richelieu. Son parent le fit prcher, et le
fit entendre au cardinal. Notre homme, comme tant d'un pays dont les
gens disent: _Nous autres nous avons du feu, mais du plus brillante,
pour le jugement, nous n'en tenons compte_, ne manqua de dbiter
hardiment bien des sottises. Mais, comme le cardinal aimoit assez les
grotesques, il ne lui dplut pas, et il semble qu'il en vouloit faire
un prdicateur  sa mode. Quoi qu'il en soit, Desrain en eut un bon
prieur de huit cents cus de rente. Le cardinal mourut peu de temps
aprs. Notre Gascon se mit  cajoler la servante de M. Mulot, qui fit
tant que son matre rsignait son galant sa prbende de la
Sainte-Chapelle; et lui aprs fut si bon que de la donner au fils
d'une femme dont il devint amoureux.




MADAME CORNUEL.


Madame Cornuel toit fille unique d'un M. Bigot, qu'on appeloit Bigot
de Guise, parce qu'il toit intendant de feu M. de Guise. Cette fille
avoit t furieusement dorlote. Le pre, qui toit riche, fit quelque
mchante affaire; il fut tout glorieux de la donner  Cornuel, frre
du prsident Cornuel, dont nous avons parl. Cet homme en devint
amoureux  l'enterrement de sa premire femme, et l'pousa peu de
temps aprs. C'toit une jolie personne et fort veille. Il n'y avoit
pas long-temps qu'ils toient ensemble quand elle s'avisa d'une
plaisante folie. Un soir, qu'elle avoit fait semblant d'aller dehors 
une assemble du voisinage, elle s'habille comme on reprsente les
mes qui reviennent, et sur le minuit va tirer les rideaux de ce
pauvre homme, et lui fit des reproches de son ingratitude, et aprs
elle se mit  rire comme une folle.

Elle a t galante, et elle fut cruellement dferre par Francinet.
C'toit le fils d'une m........., ou au moins d'une femme qui avoit
pass pour cela dans le monde; mais quoique petit, il est bien fait,
avoit de l'esprit, dansoit bien, et toit bien venu partout,  la cour
et  la ville. Il devint fou tout--coup, lui qui n'avoit eu aucune
pente  la folie; il commena par mettre sa tte en un seau d'eau, en
disant qu'il falloit quitter les vanits: il mourut fou quelque temps
aprs. Or, comme toutes les personnes de sa connoissance y alloient,
madame Cornuel y fut aussi: elle voulut faire la rieuse, et
l'interroger pour se divertir: H! madame, lui dit-il, vous ne me
connoissez plus? Je suis Genlis, madame; je suis Genlis, ce garon si
bien fait, qui a de si belles dents. Elle demeura muette, car on
avoit fort parl de ce Genlis avec elle. C'toit un gentilhomme de
qualit, de Picardie.

Elle a de l'esprit autant qu'on en peut avoir; elle dit les choses
plaisamment et finement[64]. Une fille de la premire femme de son
mari, qu'on appelle mademoiselle Le Gendre, et une fille de M. Cornuel
et de cette premire femme qu'on appelle encore aujourd'hui _Margot
Cornuel_[65], ont aussi toutes deux bien de l'esprit, et de cet esprit
un peu malin, qui est celui qui plat le plus. Tout cela attiroit bien
du monde chez elle, car ces trois personnes toient toutes trois
jolies[66].

  [64] Les bons mots de madame Cornuel sont pars dans tous les
  ouvrages du temps. Madame de Svign en rapporte les plus
  saillants.

  [65] L'abb de La Victoire l'appelle,  cette heure, _la reine
  Marguerite_. (T.)--Il existe un portrait de mademoiselle Cornuel,
  sous le nom de la reine Marguerite, compos par M. de Vineuil, et
  adress au duc de La Rochefoucauld. On le trouve  la suite des
  _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, tome 7, page 22;
  dition de Londres, 1746.

  [66] Il est fait allusion  l'esprit fin et caustique de madame
  Cornuel, et des deux autres dames qui demeuroient avec elle, dans
  les vers suivants, tirs d'une ptre anonyme adresse 
  mademoiselle de Vandy. Elle est dans la manire de Benserade:

    Chez Cornuel, la dame accorte et fine,
    O gens fcheux passent par l'tamine,
    Tant et si bien qu'aprs que cribls sont,
    Se trouve en eux cervelle s'ils en ont;
    Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre
    Que fats cans onc ne se doivent rendre,
    Et six yeux fins, par s'entre-regarder,
    Semblent leur dire: Allez-vous poignarder.

  (_Nouveau Recueil des plus belles posies_; Paris, Loyson, 1654;
  in-12, p. 352.)

Le mari, qui se voyoit fort riche en rentes sur l'Htel-de-Ville, ne
prvoyant pas qu'elles seroient rduites, ngligea son cadet, le
prsident, qui avoit pris Margot chez lui,  dessein de la faire son
hritire. La femme, aussi peu sage que lui, se brouilla aussi avec
cet homme, et ils retirrent cette fille. Il ne laissa pas en mourant
de lui donner dix mille cus. Le mari de notre madame Cornuel a t
tourdi en toutes choses, et a bti  la campagne le plus mal propos
du monde.

On a fort mdit du marquis de Sourdis. Autrefois elle faisoit la
matresse chez lui, et d'une manire assez haute. La marquise en
enrageoit. Il prit une vision  madame de Bonnelle, quelques annes
aprs son mariage, de s'en aller  minuit heurter chez madame Cornuel,
et demander M. de Sourdis. Il n'y est pas.--Je sais bien qu'il couche
cans cette nuit, dit-elle; qu'on me fasse parler  lui. Et aprs
elle s'en alla. On croyoit que madame Cornuel se vengeroit de cela,
mais elle avoit fait le calus sur cette amourette, il y avoit
long-temps, et n'en fit ni mise ni recette. Une fois qu'elle le fit
trop attendre, pour se dsennuyer, il engrossa sa femme-de-chambre.
Elle ne la chassa point, la fit accoucher secrtement, et entretint
l'enfant, en disant: Il a t fait  mon service. Enfin, cette
amourette s'est change en une bonne amiti, car elle dure encore.
Elle conte de plaisantes choses de cet homme, car elle dit les choses
d'une manire toute particulire. C'est, dit-elle, un gouverneur
d'eau douce. J'appelle ainsi les gouverneurs de la rivire de Loire,
car hors Saumur il n'y en a pas un qui soit le plus fort dans sa
ville[67]. A Orlans, il s'est rendu ridicule; il y vit mesquinement,
et cependant il est constant qu'il dpense plus qu'il ne devroit
dpenser: il aime le grand train, et donne terriblement dans la
livre. Il n'iroit pas  Jouy, qui n'est qu' quatre lieues de Paris,
sans tous ses mulets, son chariot et son fourgon, et je ne sais
combien de gens  cheval. Que vous voil aise! lui dit un jour madame
Cornuel, il me semble que c'est Jacob et ses chameaux. Il laisse des
valets dans ses maisons jusques  la quatrime gnration, et ne
daigne pas faire la moindre rparation. Lui, sa femme et son fils ont
tous leurs officiers spars, et sont presque toujours ensemble. Pour
revenir  Orlans, il n'y donne jamais  manger  qui que ce soit, et
n'y a jamais brl de bougies. Il y devint amoureux d'une fille de
quinze ans, car il dit qu' vingt les esprits d'Orlans ne sont plus
traitables. Il la menoit  la promenade avec d'autres fillettes de
marchands, et jamais la collation ne passoit le biscuit. L'hiver, la
mre de la fille s'ennuya de voir tant de gens chez elle, car il y
avoit bien de la petite jeunesse qui s'y rendoit. Le marquis trouva
une veuve qui lui prta une arrire-boutique, pour y faire leurs
gambades, mais  condition que chacun paieroit deux sols marqus pour
le bois. M. le gouverneur avoit beau trembler, la veuve ne faisoit
point allumer le fagot qu'il n'y et nombre comptent, car,
disoit-elle, l'argent n'y suffiroit pas. L, il dansoit _grand
Gunippe_, _la Diablesse_, _etc._, jouoit au _gage touch_ et _ votre
place me plat_: les courtauts lui donnoient de grands coups de
chapeau; et au _roi Artus_, ils lui donnoient d'une serviette mouille
par le nez. Au carnaval il alloit en masque avec un habit lou  la
fripire d'Orlans. Une fois on tira un coup de pistolet dans son
carrosse, et on coupa le nez  un de ses gens. Ses enfants ayant un
peu maltrait  la chasse quelque jeunesse de la ville, ils les
envoyrent appeler en duel par un hobereau. Lui les fit prendre par le
prvt des marchaux. Le lieutenant-gnral, homme sage et aim du
peuple, lui dit que s'il ne les faisoit point mettre en prison, il lui
promettoit de lui faire faire toutes les satisfactions imaginables. Le
marquis ne le voulut pas croire: il vouloit les faire traiter
prvtalement, et se porta partie faute d'autre. Il ne l'eut pas plus
tt fait que le peuple s'mut, mit ces gens hors de prison hautement.
Je lui disois, ajoutoit madame Cornuel: Depuis que vous avez pris
l'aune, tout le monde vous mesure  la sienne. Mademoiselle, quand
elle escalada Orlans, en 1652, se moqua fort de lui, l'hiver suivant,
d'aller en masque  la campagne avec un habit fourr chez une dame
dont il toit amoureux. J'crivis sur cela  une de mes amies, disoit
madame Cornuel, et, je l'appelois Cupidon. Ce Cupidon, disois-je,
n'avoit qu'une seringue pour tout carquois. Il en bouda longuement,
et, comme je prtendois me retirer  Orlans,  cause des troubles,
lui et sa femme l'empchrent de peur que je ne les tournasse en
ridicule. Il avoit raison le marquis, car feu La Feuillade disoit que
si elle vouloit elle tourneroit la bataille de Rocroy en ridicule, qui
toit, disoit-il, la plus belle chose qui se soit faite depuis les
Romains. Elle dit que les cornes sont comme les dents; elles font du
mal  percer, et aprs on en rit. Ce fut elle qui donna le nom
d'_Importants_ aux gens de la cabale de M. de Beaufort, parce qu'ils
disoient toujours qu'ils s'en alloient pour une affaire d'importance.
Elle a dit depuis que les Jansnistes toient des _importants
spirituels_. Il n'y a pas long-temps que son mari prit la peine de se
laisser mourir. Madame Pilou l'alla voir, et lui dit: Ma mie, ne vous
affligez point, votre mari est mort bien gentiment, et bien gentiment
on l'a enterr. Par ce _gentiment_ elle vouloit dire bien
chrtiennement. Toute la cour y alla.

  [67] Voyez le portrait que madame Cornuel a trac du marquis de
  Sourdis, dans la Lettre adresse  la comtesse de Maure, que nous
  plaons  la suite de cet article.

LETTRE DE MADAME CORNUEL

A LA COMTESSE DE MAURE[68].

    Ce 23 octobre 1659.

   Nous avons vu le marquis de Sourdis cans; si M. le comte de
   Maure se rcria du portrait que j'en fis il y a quinze jours, ce
   n'est rien de le peindre de mmoire, il en faut faire un sur
   l'original. Vous savez, madame, qu'il n'y avoit pas trois
   semaines qu'il toit parti de Paris, dimanche qu'il arriva cans
   le matin. Il a donc vu quatre de ses maisons, Amboise, Tours, des
   religieuses proche de Tours; afferm et rehauss des terres,
   vendu des hauts bois[69], gagn (cela entre nous) cent mille
   francs sur le march avec le Roi; mais, s'il vous plat, n'en
   dites rien. Il a bti en deux maisons, abattu  Amboise, ordonn
   des leves de la rivire de Loire, avanc pour cela son argent,
   fait sa provision de vin, de bougie, et enfin tant de choses que
   _reu de l'argent_ m'chappe de la mmoire, aussi bien que
   quelques lgers arbitrages. Vous croyez donc, madame, qu' tout
   cela et n'tre que deux jours en chaque lieu, il n'a pas eu de
   temps de reste, excusez: il a fait un roman, vers, prose,
   aventures. Je vous ai souhaite  la lecture qu'il en fit, car
   rien n'est pareil  un homme g et veuf qu'il dcrit, dont toute
   la contre est dpendante par la considration de son ge et de
   ses richesses. Sa femme est morte d'une maladie incurable, et,
   ds son vivant, chacun songeoit  l'pouser. Il le fait amoureux
   d'une personne qui se marie en diligence sans qu'il en sache
   rien. Cela est plaisant  nous qui savons l'histoire de madame Le
   Coigneux[70]. Mais lui se remarie  une personne reprsente
   comme vous ou madame de Rambouillet. Ce n'est qu'une des dix ou
   douze histoires de ce roman.

  [68] Nous croyons faire plaisir aux lecteurs en plaant  la
  suite de cet article une lettre de madame Cornuel, qui est
  vraisemblablement la seule que l'on ait conserve. C'est encore
  une obligation que nous avons  Conrart; il a copi lui-mme
  cette lettre qui se trouve  la bibliothque de l'Arsenal dans le
  manuscrit nt 902, in-folio. (_Belles-Lettres franoises_, t. 11,
  p. 1293.)

  [69] _Des hauts bois_: des bois de futaie.

  [70] La soeur de l'avocat Galland, qui pousa, en secondes noces,
  le prsident Le Coigneux. Tallemant a parl fort au long, ainsi
  que Conrart, des orages qui ne tardrent pas  troubler cette
  union.

De la mme plume il prend un autre portefeuille, et a crit mme un
trait de la grce, un de la mdecine, et quelqu'autre de la physique.
Dans le carrosse il fait des devises avec D. Andr, lesquelles mon
ignorance ne connut que pour emblmes trs-chtives. Je m'enhardis de
le lui dire; il en convint, mais disant qu'elles toient meilleures
ainsi qu'autrement pour mettre sur les chemines.

Vous ne vous tonnez pas s'il ne m'a pas demand comme je me portois,
ni dit un mot de ma maladie en sorte quelconque. M. l'vque d'Orlans
et M. d'Entragues dnrent cans comme lui. Il arriva trois heures
avant eux, et coucha cans deux nuits; les deux autres n'y firent que
dner. Ce fut pour traiter du raccommodement avec Monsieur[71] que je
ne vois pas si ais  cause des gens qui l'approchent, et qui ont des
vues d'en loigner le marquis de Sourdis, pour profiter de
quelques-unes de ses dpouilles. Mais il vivra long-temps, quoique je
l'aie trouv aussi chang qu'il m'a pu trouver change, s'il y a
regard; mais il y a lieu d'en douter, ne m'en ayant pas dit un mot.
D. Andr m'en voulut parler, il coupa le discours pour dire ce qu'il
avoit dans sa tte. Vous le connoissez assez bien, et ne vous tonnez
donc plus, ni moi aussi, s'il ne vous a jamais parl de votre
raccommodement avec M. le cardinal, et de tout ce qui s'en est suivi;
car  la quantit de choses qui lui passent dans la tte, rien ne peut
y demeurer assez de temps pour passer au coeur; les frivoles bouchent
le passage aux srieuses.

  [71] Gaston de France, duc d'Orlans.




BOUTARD.


Boutard, dont nous avons parl dans l'historiette de Gombauld, est de
Chartres; c'est un petit homme qui a un fort grand nez, mais il a la
langue encore plus longue. Il disoit un jour que dans sa famille ils
aiment tous  parler, et faisoit un conte d'une de ses tantes qui,
tant au sermon, et voyant que le prdicateur ne pouvoit trouver le
nom d'un instrument  cultiver la terre, et qu'il avoit dit plusieurs
fois une...., une....., se leva enfin, et dit: L, l, mon pre,
n'annonez point tant, c'est une pioche.--Une pioche donc, dit le pre,
puisque pioche y a. Nous l'eussions bien trouve sans vous. Cela me
fait souvenir d'un miroitier de Chlons, qui entendoit un sot
prdicateur qui, faisant le pangyrique de saint tienne dans l'glise
de ce saint, disoit: O mettrons-nous ce protomartyr? A la dextre, ou
 la senestre de Dieu, etc.--Mettez-le en ma place, s'cria le
miroitier, aussi bien suis-je las d'y tre, et il s'en alla. Le
chapitre de saint tienne, par calomnie ou autrement, tint cet homme
quatre ans en prison, et, pour l'en tirer, il le fallut dclarer fou.

Boutard est un homme  faire peur aux gens. Vous avez vu la mchancet
qu'il fit  Gombauld[72]. Il toit plaisant; il n'y avoit que lui qui
se divertt de l'Acadmie de la vicomtesse d'Auchy[73]; il harangua
le jour du mardi-gras ds l'escalier; feignant d'avoir rencontr
quelqu'un de la compagnie, il entre dans la chambre tout en parlant,
se sied sans cesser; il y avoit un gros quart d'heure qu'il haranguoit
sans qu'on s'apert qu'il harangut: il traita des diverses faons de
cracher; il en trouva cinquante-deux, dont il fit la dmonstration aux
dpens du tapis de pied de la vicomtesse.

  [72] _Voyez_ l'article de Gombauld, t. 2, p. 389.

  [73] _Voyez_ son article, t. 1.

Il s'toit si bien accoutum  prendre des lavements qu'il n'alloit
point o vous savez sans cela, ou du moins bien rarement. Il avoit un
certain laquais qu'il vouloit chasser: Ah! monsieur, lui dit ce
garon, si vous saviez combien je vous ai pargn d'argent, vous ne me
chasseriez pas! car souvent j'ai fait mes affaires dans votre bassin,
afin que vous crussiez que vous aviez fait quelque chose; et, ainsi,
je vous ai sauv bien des clistres.

Il fut secrtaire de M. de Fontenay-Mareuil[74], en l'ambassade de
l'Angleterre. On l'accusoit d'avoir, l et ailleurs, fait quelques
petites gaillardises: il toit avare, et, ds qu'il vit Paris bloqu,
lui qui est garon, il se dfit d'une partie de ses valets. Je trouve
cela bien inhumain. Il est aujourd'hui prsident des trsoriers de
France  Montpellier; c'est quelque charge nouvelle, je pense qu'il y
a de la maltte  son affaire. Il demeure, nonobstant cette charge, 
Paris; je crois qu'il cherche  la vendre.

  [74] Franois Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil. (_Voyez_
  prcdemment la note 2 de la p. 69 du t. I.)

Il contoit que la _Pecque_[75] Cornuel, c'est ainsi qu'il l'appeloit,
l'avoit voulu marier avec Marion (mademoiselle Legendre), et qu'elle
lui avoit fait un grand dnombrement des avantages qu'il auroit. Je
lui ris au nez, disoit-il, et lui dis qu'elle oublioit la faveur de M.
de La Rivire. Or, La Rivire concubinoit et concubine, je pense,
encore avec elle. Elle est  cette heure comme sa mnagre, et, 
Petit-Bourg[76], on l'a vue quelquefois avec un trousseau de clefs.
Autrefois il y avoit un couplet qui disoit:

    Il court un bruit par la ville,
    Que Marion Cornuel
    Voudroit bien faire un duel
    Avec monsieur de Rouville;
    Qu'ils aillent chez la Sautour[77];
    C'est l que l'on fait l'amour.

  [75] _Pecque_: Expression de mpris, pour dire une femme
  ridicule, et qui fait l'entendue. (_Dict. de Trvoux._)

  [76] Le beau chteau de Petit-Bourg, auprs de Corbeil, construit
  par Galland, secrtaire du conseil, appartenoit alors  l'abb de
  La Rivire, favori de Gaston. Il toit avant la rvolution  la
  duchesse de Bourbon; il est aujourd'hui proprit de M. Aguado.

  [77] Mre de madame de Boudarnau et de madame de Beaujeu. (T.)




MADAME D'AMET.


Madame d'Amet est fille de M. de Favas, homme de qualit d'auprs de
Bordeaux; elle est veuve d'un cadet de La Force: 'a toujours t une
enrage. Du vivant de son mari, elle se mit tellement en colre contre
la nourrice de sa fille, que cette femme tenoit alors, qu'elle lui
donna un coup de pied. La nourrice pare de l'enfant, qui reut le coup
dans l'estomac, et dont la petite-fille pensa mourir. Madame de Favas
prit cette petite. Le mari mort, ce fut encore bien pis. Un jour,
tant loge en une maison garnie au faubourg Saint-Germain, elle
battit sa demoiselle  outrance, et, non contente de cela, elle
l'enferma dans un grenier,  dessein de la revenir battre au retour de
la ville. Cette fille cria, et ceux qui logeoient dans cette maison
attachrent deux chelles ensemble, et la tirrent de l. Depuis cette
fille se revengea, et,  son tour, elle battit sa matresse; cela les
mit si bien ensemble qu'elles ne pouvoient plus se quitter. Elle
battit tant, il y a dix ou onze ans, le seul fils qu'elle a, qui
pouvoit alors avoir neuf ans, qu'on crut qu'il le faudroit trpaner.
Quand il fut guri, il s'enfuit chez son grand-pre de La Force, o il
a toujours demeur jusqu' la mort du bonhomme, et depuis, avec le
fils, car sa mre a chang de religion.

La mine de cette femme est la plus trompeuse du monde; elle parot
douce; elle est nave avec cela.

Aux premiers troubles de Bordeaux, elle toit chez son pre. Chambret,
le soudart, qui commandoit les troupes de Bordeaux, y alla loger. Elle
fit la diablesse, dit qu'il ne falloit point souffrir un rebelle, et
crivit  la cour qu'elle supplioit la Reine de ne la mettre pas au
rang des coupables, encore qu'elle ft dans une maison qui toit
ouverte aux sditieux; et cela pensa faire piller la maison de son
pre. Elle toit au carnaval  Paris, en 1651, o elle avoit bonne
envie que M. de Maisons l'poust; mais il fut assez imprudent pour
laisser chapper une si grande fortune. Elle s'avisa un jour de
convier bien des gens  la comdie; puis, quand la pice fut acheve,
elle fit fermer la porte de la salle, et, avec une porcelaine, alla
quter tous les hommes qui, pour sortir, furent contraints de payer.




COSTAR[78].


Costar est fils d'un chapelier de Paris, qui demeuroit sur le pont
Notre-Dame,  _l'Ane ray_[79]. Son pre le fit tudier; il russit,
et, ne manquant pas de vanit non plus que d'esprit, il se voulut
dpayser, et demeura presque toujours dans la province; de sorte que
la premire fois qu'il revint ici il se vouloit faire passer pour un
provincial. Mais quelqu'un lui dit joliment qu'il feroit tort  Paris
de lui ter la gloire d'avoir produit un si honnte homme, et que,
quand il le nieroit, _Notre-Dame_ pourroit fournir de quoi le
convaincre. La premire chose qu'il fit ce fut un sermon qu'il
montroit  tout le monde. Un jour il le lut  M. Le Maistre,  M.
Patru et  M. d'Ablancourt. Il y avoit une comparaison d'un vent
coulis qui se glisse entre deux montagnes: cela donnoit une assez
vilaine ide. Le Maistre toit derrire lui, et lui tiroit la langue
d'un pied de long. Costar disoit: Il y a eu de sottes gens  la
province qui n'ont pas trouv que cela ft bien. Les auditeurs, qui
mouroient d'envie de rire de cette grotesque et de plusieurs autres,
prenant prtexte de rire des provinciaux, se mirent  rire de
lui-mme[80].

  [78] Pierre Costar, n  Paris en 1603, mourut le 13 mai 1660.

  [79] On dit que son vritable nom est _Coustar_: il a cru se
  dguiser en tant un _u_. (T.)--Il signoit _Costar_.

  [80] Le pre Du Bosc, qui le voyoit un jour faire de grands
  compliments  bien des gens, disoit: Bon Dieu, le grand
  paraphraseur de _votre serviteur trs-humble_, que voil. (T.)

En ce temps-l les Odes de M. Godeau et de M. Chapelain,  la louange
du cardinal de Richelieu, parurent, et ensuite M. Chapelain eut une
pension de M. de Longueville. Costar, par une trange dmangeaison
d'crire, et pensant se faire connotre, en fit une censure, qui le
fit connotre en effet, mais non pas pour tel qu'il croyoit tre; il
n'y avoit que de la chicanerie, et, ce qui ne se pouvoit excuser, sans
avoir jamais vu M. Chapelain, et sans avoir rien ou dire qu' son
avantage, il s'crioit en un endroit: Jugez, aprs cela, si M. de
Longueville n'a pas bien de l'argent de reste, de donner deux mille
livres de pension  un homme comme cela? Cette censure ne fut point
imprime; elle courut pourtant partout. Cheselles lui crivoit une
fois: Ne pensez pas me fouetter avec vos verges encore toutes
dgotantes du sang des Godeaux et des Chapelains. Quelques annes
aprs, il se donna  l'abb de Lavardin, aujourd'hui M. du Mans, qui,
aprs avoir dclar qu'il se retiroit au Maine pour tudier cinq ou
six ans, et qu'il n'en reviendroit point qu'il ne ft bien sr de son
bton, s'y retira effectivement; mais, au bout de ce temps-l, cet
homme, qui devoit jeter de la poudre aux yeux  tout le monde, ne
russit pas autrement, et et mme le malheur de demeurer court en un
sermon devant la Reine-rgente. Madame de Cavoye, dont nous parlerons
ensuite, dit plaisamment qu'il avoit fait le vidame en chaire. C'est
que le vidame, fils an du duc de Chaulnes, ne fit rien la premire
nuit  la veuve de Tournon (fille de Villeroy) qu'il avoit pouse,
quoiqu'elle ft jeune et jolie.

Costar, qui toit venu  Paris avec l'abb, reconnut bien qu'il
n'avoit rien fait qui vaille de s'attaquer  des personnes dont la
rputation toit tablie. Il change donc de batterie, et se met 
courtiser Voiture plus qu'il n'avoit fait par le pass; car il y avoit
long-temps dj qu'ils se connoissoient, afin que, par son moyen, il
pt avoir accs  la cour, et rparer, s'il pouvoit, sa faute. Un jour
que M. Chapelain toit avec Voiture, Costar y vint, et, n'ayant pas
t averti que c'toit M. Chapelain, ils s'entretinrent longuement
sans que jamais l'offens, qui le connoissoit fort bien, ft semblant
de le connotre. Enfin, Chapelain s'en alla, et Costar, qui l'avoit
trouv d'agrable conversation, demanda  Voiture qui il toit.
C'est, lui dit Voiture, M. Chapelain, cet homme que vous avez tant
trill. Costar fit le dsespr d'avoir dsoblig un si honnte
homme, et pria Voiture de faire en sorte que M. Chapelain le lui
pardonnt; que c'toit _delicta juventutis_: notez qu'il avoit
trente-huit ans quand il fit cette _jeunesse_. Voiture y travailla, et
Chapelain, pour assoupir cette querelle et ne plus faire parler le
monde, souffrit cette rconciliation. Costar alla donc le trouver, et
se mit  genoux devant lui. Chapelain, honteux de cette ridicule
soumission, tourna la tte. Ah! monsieur, lui dit l'autre, regardez
l'tat o je suis. Car, comme s'il avoit eu un robinet  chacun de
ses yeux, il jeta, sur l'heure, une grande abondance de larmes: c'est
un fort bon comdien. Chapelain, cette fois-l, fut tout--fait
dferr, et ne savoit que lui dire. Enfin, _tm ambitiosus imber_[81]
cessa quand il plut  Dieu. Avec tout cela, Costar ne persuada jamais
personne, et n'a jamais pu passer pour sincre. Vous verrez, par ce
que je vais vous dire, qu'on lui faisoit justice.

  [81] _Cette pluie produite par l'ambition._

Il disoit que Mnage toit son meilleur ami: il lui crivit un jour
qu'il le prioit d'aller pour quelque affaire voir un homme de lettres
qui demeuroit avec feu M. d'Amiens, et qu'aussi bien il seroit sans
doute bien aise de le connotre. Mnage lui manda qu'il iroit un tel
jour. Costar, qui toit au Maine, croyant qu'il n'auroit pas manqu 
y aller, comme il lui avoit crit, laissa passer quelques jours, et
puis lui crivit une belle lettre dans laquelle il y avoit: Au
reste, monsieur, un tel est si satisfait de votre visite, que, etc.
Et, aprs avoir dit bien des flatteries  Mnage, il ajoutoit: Mais
il faut le laisser parler lui-mme; et il feignoit que quatre ou cinq
lignes qu'il avoit mises ensuite toient extraites de la lettre de cet
homme. Il se trouva que Mnage avoit eu affaire, et n'avoit point fait
cette visite; et, ayant reu cette lettre, il fit une rponse qui
commenoit ainsi: A d'autres,  d'autres, monsieur Costar, etc.
Costar lui rpliqua que c'toit par prophtie qu'il avoit crit de la
sorte, et qu'il n'avoit fait que prvenir les penses de son ami.

A propos de lettres, voici encore une bonne histoire[82]. M. de Laval
ayant t tu  Dunkerque, M. d'Avaux crivit une lettre bien faite et
bien civile  la marquise de Sabl, qui, n'tant pas encore trop en
tat d'crire, pria Costar de rpondre pour elle. Lui, qui ne
demandoit pas mieux, fit une rponse et la lui porta: elle fit
semblant d'en tre contente; mais,  peine eut-il le dos tourn,
qu'elle s'cria: Ah! mon Dieu! la mchante lettre! que je n'ai garde
de l'envoyer! Costar, qui n'toit pas de son avis, en avoit gard
copie, et aussi de celle de M. d'Avaux, et fut ravi d'avoir une
occasion de se pouvoir louer en tierce personne. Il va donc chez
madame de Saint-Thomas, dont il faisoit le galant, sans scandale, ce
lui sembloit,  cause qu'il est un peu son parent. L, il se mit 
lire la lettre de M. d'Avaux; on la trouva fort belle. La rponse,
dit-il, est tout autre chose. Il la prend et en fait admirer
jusqu'aux virgules. Il se trouva d'assez sottes gens chez cette femme
auxquels pourtant il ne put refuser d'en laisser prendre copie; de
sorte que l'une et l'autre lettres coururent bientt les rues.
Quelques jours aprs, M. de Maisons, le fils, demanda  la marquise
s'il n'y avoit point moyen d'avoir copie de la lettre qu'elle avoit
crite  M. d'Avaux. Elle lui dit que jamais de sa vie elle n'avoit
donn copie d'aucune lettre qu'elle et crite. Le lendemain il y
retourne, et lui dit en entrant: Madame, voil ce que vous me
refustes hier. Elle, bien tonne, prend le papier, et trouve que
c'toit la rponse de Costar; elle lui conta l'histoire, et qu'elle
avoit fait une autre lettre qu'elle avoit envoye  Munster.

  [82] Tallemant a dj rapport cette anecdote, avec quelques
  diffrences, dans l'article sur Voiture, t. 2, p. 284.

Il avoit une telle bassesse, en faisant la cour  Voiture, qu'il lui
rapportoit tout ce qu'on disoit de lui. Il arriva que M. de Montausier
dit qu'il faudroit changer quelque chose  ce sonnet qu'il a fait sur
les machines des comdiens italiens. Costar alla dire  son ami que le
marquis avoit dit que pour raccommoder ce sonnet il ne falloit refaire
que quatorze vers. Toutes ces choses ensemble dplurent tellement 
madame de Rambouillet qu'elle ne voulut jamais qu'on lui ment cet
homme. Il n'a pas laiss pourtant de lui donner de l'encens dans ses
ouvrages, car il ne veut pas qu'on croie qu'il n'toit pas connu d'une
si illustre personne.

Je l'ai vu ici faire le beau, nonobstant sa goutte,  l'ge de
cinquante ans, et il mettoit ses cheveux sous son bonnet; il n'alloit
qu'en habit court; mais il s'en avisa sur le tard, car il avoit le
visage un peu bien us, et les yeux un peu bien rouges. Je crois qu'il
n'avoit pas t mal fait dans sa jeunesse[83]. Il s'avisa mme de
copier Voiture; mais il le copioit misrablement, car il toit
toujours guind, toujours sur le bien dire, et il lui chappoit
souvent de grandes grotesques. Il disoit sans cesse de puantes
flatteries.

  [83] Voici le portrait de Costar fait par un auteur anonyme qui
  toit son commensal. Nous le tirons d'une Vie manuscrite de
  Costar adresse  Mnage:

  Il toit, comme vous savez, monsieur, d'une taille assez haute,
  fort agrable et fort dgage. Il avoit le visage rond, et de
  vives et belles couleurs y paroissoient toujours dans sa sant;
  mais il avoit la vue fort courte, et ce dfaut ayant commenc  sa
  naissance, il ne fit que s'augmenter et devenir presque extrme
  par l'ge. Ses dents toient mal arranges, et plus jaunes que
  blanches. Ses cheveux toient d'un chtain fort brun, et se
  frisoient naturellement; tout son air avoit quelque chose de
  propre et d'lgant qui auroit extrmement plu, et qui l'auroit
  rendu trs-aimable, s'il n'y et point eu aussi en tout cela de
  l'affectation et de la contrainte. L'une et l'autre se trouvoient
  mme en son entretien, o, quoiqu'il parlt trs-loquemment, et
  que ce qu'il disoit ne ft pas vide de penses subtiles,
  raisonnables et surprenantes, par tout ce qu'elles avoient de
  nouveaut et de justesse, d'ingnieux et de savant, il y avoit
  nanmoins toujours je ne sais quoi de trop pein, qui en toit la
  grce, en faisant voir qu'il avoit trop d'application  mettre en
  ordre ce qu'il disoit, et trop de soin de l'embellir et de
  l'orner. Ce fut cela mme qui obligea un jour M. Scarron, dont
  l'esprit toit vif et tout rempli de naves grces, qui ne
  connoissoient aucune tude, et qui agissoient partout librement,
  de dire de lui  l'oreille de quelqu'un de ses amis: Bon Dieu!
  que j'aimerois bien mieux qu'il dt sans y prendre garde _mangy_
  pour _mangea_, et qu'il donnt des soufflets  Ronsard, que de
  parler toujours si bien et si juste! (_Vie de Costar_, suivie de
  la _Vie de Louis Pauquet_, manuscrit du temps, communiqu par M.
  Aim Martin. Nous nous proposons de donner ces deux ouvrages  la
  suite de ces _Mmoires_.)

Un jour que madame de Longueville toit au Cours, le laquais de
Costar, qui, selon le proverbe: _Tel le matre tel le valet_, toit un
beau garon, bien civil et bien disant[84], alla pour aider 
raccommoder quelque chose qui s'toit rompu  son carrosse, et fit
cela avec beaucoup de zle et d'un air fort galant. Madame de
Longueville fut surprise de l'honntet de ce laquais, et lui demanda
 qui il toit. Je suis  M. Costar, madame.--Et qui est ce M.
Costar?--C'est un bel esprit, madame.--Et qui te l'a dit?--Si vous ne
me voulez pas croire, prenez la peine, madame, de le demander  M.
Voiture.

  [84] Ce laquais s'appeloit Dugue; il devint valet-de-chambre de
  Costar. Ce dernier avoit en outre un lecteur nomm Depoix, plein
  d'esprit, qui lui lisoit infatigablement tout ce qu'il vouloit
  lui faire lire, d'une voix nette et claire, sans prendre jamais
  un mot pour l'autre. L'abb Pauquet toit le secrtaire en
  titre, qui lui rendoit les plus grands et les plus importants
  secours dans toutes ses critures, dont il avoit besoin de
  conserver jusqu'aux moindres lignes et aux moindres syllabes.
  Elles mritoient qu'on et ce soin, continue l'auteur anonyme,
  car elles lui avoient t si utiles, qu'elles lui avoient produit
  dix mille livres de rente; elles lui avoient donn pour prs de
  douze mille francs de vaisselle d'argent, et pour une somme
  considrable d'autres meubles, qui lui pouvoient servir, et pour
  le ncessaire et pour le plaisant. (_Vie Manuscrite_ dj
  cite.)

Ce beau garon nuisit peut-tre  Costar, et par rflexion  son
matre. L'vque du Mans, celui  qui le feu Roi avoit eu l'audace de
donner cet vch sans en parler au cardinal de Richelieu, tant mort,
en 1648, plusieurs y prtendirent. L'abb de Lavardin en fut un: les
habitants le demandoient,  ce qu'on dit, parce que c'est un homme
d'une des meilleures maisons du pays, et le peuple a toujours de la
vnration pour ceux qui le mangent. Lui, outre cela, prtendoit cet
vch quasi par droit de succession,  cause que son oncle l'avoit
eu; et c'est  cause de cela qu'il ne le lui falloit pas donner, car
son oncle y a vcu avec toute sorte de libertinage. Or, quand l'abb
en parla  M. Vincent[85], alors chef du conseil de conscience de la
Reine, M. Vincent lui dit qu'il avoit tort de penser  l'piscopat;
que sa vie n'toit pas dans l'ordre, et qu'il avoit chez lui un M.
Costar, qui toit un s........, et qui faisoit profession d'impit et
d'athisme. Ce fut pour cela que Costar s'en alla  Angers, sous
prtexte d'un mariage dont il se mloit. Pour l'humeur italienne, on
l'en a toujours un peu accus; pour le reste, je n'en ai rien ou
dire. L'abb ne se rebuta point: il fit la cour trois mois durant  M.
Vincent, et disoit tous les jours la messe  Saint-Lazare. Cet homme
ne se rendoit point, et lui dit un jour: Allez, vous avez fait un
cours d'athisme avec votre Costar. L'abb lui dit  cela: Monsieur,
je vous prie d'envoyer chez moi saisir tous mes livres et tous mes
papiers, et vous verrez si vous trouverez que j'aie not  la marge
aucun passage qui sente l'athisme, ou qu'il y ait rien de tel dans ce
que je puis avoir crit. Cela dura depuis le mois de mai jusqu' la
Saint-Martin, que M. le coadjuteur[86], Martineau, chantre de
Notre-Dame, nomm vque de Bazas, feu M. de Senlis (mais il ne s'y
trouva pas), et le pnitencier de Notre-Dame, qui toient du conseil
de conscience, eurent ordre d'examiner si l'abb de Lavardin n'toit
point athe, et si on pouvoit en conscience lui donner un vch.
Martineau et le pnitencier furent d'avis que, pour le scandale que
cela avoit caus, on ne le ft point vque cette fois, et qu'il
seroit ridicule de faire vque un homme dont on a dout qu'il ft
chrtien. Mais le coadjuteur l'emporta, et gronda fort le pre
Vincent de ce que, par le rapport qu'il fit dans l'assemble, il ne se
fondoit que sur ce qu'un homme de condition, qui ne vouloit pas tre
nomm, avoit dit  un vque, qui ne vouloit pas tre nomm non plus,
que l'abb de Lavardin toit indigne de l'piscopat. En effet, il ne
faudroit  ce compte-l qu'un ennemi pour perdre un homme de
rputation[87]. Ce M. du Mans, pour imiter, dit-il, ses anctres,
s'est mis  tenir table; mais  sa propre table les gens se moquent de
lui. L'abb d'Effiat un jour avoit des tablettes et crivoit:
_Premire plaisanterie de M. du Mans_; _Seconde plaisanterie de M. du
Mans_. Lui en rit, car il ne voit pas qu'on le raille. Chez le Roi
quelqu'un demanda d'o venoit le mot de prlat; M. du Mans donne dans
le panneau et tale ses ruditions. Nogent, quoique mchant bouffon,
les mena battant d'une faon pitoyable.

  [85] Fondateur des Lazaristes, le vnrable saint Vincent de
  Paul.

  [86] Le cardinal de Retz.

  [87] M. du Mans conserva nanmoins une bien mauvaise rputation;
  car aprs sa mort, des prtres ordonns par lui, et notamment le
  clbre Mascaron, furent ordonns de nouveau sous condition.
  (_Vie de Saint-vremont_, par Des Maiseaux,  la tte de ses
  _OEuvres_, 1753, in-12, t. 1, p. 31.)

Pour revenir  Costar, il a quelquefois des raffinements assez
bizarres. Il dit qu'il se fit durer la fivre-tierce six mois, parce
qu'au sortir de l'accs il avoit des rveries agrables. Plusieurs ont
remarqu cela aussi bien que lui; mais je ne pense pas que personne se
soit encore avis d'une volupt semblable. Pour ses ouvrages, avant la
_Dfense de Voiture_, il n'avoit fait que des lettres qu'il n'a pas
publies. C'est un esprit encastel[88]; mais on ne peut pas dire
qu'il n'crive pas bien  tout prendre. Je lui ai vu montrer avec un
plaisir trange une lettre par laquelle il remercioit M. Servien de
l'emploi de secrtaire qu'il lui offroit lorsqu'il croyoit aller en
ambassade auprs du Saint-Pre; mais la _Dfense de Voiture_ est, sans
comparaison la meilleure chose qu'il ait faite et qu'il fera; ce n'est
pas que Girac et lui ne se trompent tous deux, car Girac accuse
Voiture de choses dont il ne le devroit point accuser, comme de
libertinage, et d'avoir crit la lettre de _la Berne_[89] et celle _du
Valentin_[90]. Il pouvoit dire, car il prtend qu'il n'a crit cette
lettre que pour Balzac seul, et point pour la faire courir comme a
fait Costar, qu'o Voiture badinoit, il toit inimitable; que son
srieux ne valoit pas grand chose, et qu' tout prendre il n'crivoit
nullement juste. Costar veut tout dfendre, et prend le style srieux
de Voiture pour le style sublime. Cependant la pice est fort
agrable, en ce qu'elle berne Balzac d'un bout  l'autre, qui toit un
des hommes du monde qui avoit donn autant de prise sur lui; ce n'est
pas que ce soit une infamie  Costar d'avoir baffou un homme qu'il
avoit bais au cul. On voit dans la prface que Girard a mise
au-devant des _Entretiens de Balzac_, la preuve de ce que je dis.
Costar, voyant le succs qu'avoit eu ce livre, en donna un second
qu'il appela les _Entretiens de M. de Voiture et de M. Costar_; il y a
furieusement de latin et bien des bvues, car il prend souvent
_martre_ pour _renard_[91]; et ma foi cela n'est bon que pour faire
mieux entendre les lettres que Voiture lui a crites. Il fait
l-dedans le docteur, et il se trouve que Voiture entend tout
autrement bien les auteurs que lui, et se moque de lui en plus d'un
endroit, sans qu'il s'en aperoive ou qu'il en ose rien tmoigner.
Girac a rpondu  Costar, et il n'y a dj que trop de volumes.

  [88] _Encastel_ se dit d'un cheval qui a la corne du pied trop
  serre. Pris au figur, il signifie ici un esprit trop troit.

  [89] _Voyez_ la Lettre 9 de Voiture, o il raconte  mademoiselle
  de Bourbon, depuis duchesse de Longueville, qu'il a t _bern_
  comme Sancho Pana dans le roman de Cervantes.

  [90] _Voyez_ la lettre 95 de Voiture, crite  madame de
  Rambouillet. Le Valentin est un chteau situ prs de Turin.

  [91] Allusion  un passage de la _Requte des Dictionnaires_ de
  Mnage, o il est dit que Colletet prenoit souvent Renard pour
  Marte. (P. 13 de l'dition in-4 de 1652.)

Costar s'avisa, en publiant la _Suite de la Dfense de Voiture_,
d'crire  M. le chancelier une lettre qui commence ainsi:
_Monseigneur, si vous n'tiez le grand-prtre de Thmis et le
souverain sacrificateur des Muses_, etc. M. Gaulmin[92], qui toit
prsent, lui dit: Monsieur, si vous n'y prenez garde, il vous fera
bientt chanter messe. Il crivit aussi au feu premier prsident, et
il y avoit en un endroit: Monseigneur, que vous tes beau! Le
premier prsident, qui ne jugeoit pas trop mal, montrant cela 
Bois-Robert, lui dit: S'en dlecte-t-il? est-il du mtier?--Oui, oui,
dit l'autre.--Il faut donc, reprit-il, que je prenne garde  moi
dsormais; je n'eusse jamais pens qu'on me dt traiter de beau!
Toute l'Acadmie s'en moqua, car on y montra cette lettre au
chancelier; et Bois-Robert, pour achever Costar, se mit  lire cette
lettre dont j'ai parl dans son historiette, et il leur disoit, en un
endroit qui toit un peu malin: M. le marchal de Schomberg et M. le
marchal de Gramont, qui sont infatus de la _Dfense de Voiture_,
veulent que j'te cela et encore cela: me le conseillez-vous,
messieurs?--Gardez-vous-en bien, lui dirent-ils.--Ma foi, je
l'enverrai donc, dit-il, comme la voil.

  [92] Gilbert Gaulmin, matre des requtes, puis conseiller
  d'tat, mourut en 1665,  l'ge de quatre-vingts ans. On a de lui
  de savants ouvrages; mais il est encore plus clbre par ses
  liaisons avec les rudits et les gens de lettres de son temps.

Sur cette _Suite de la Dfense de Voiture_, Costar pria Conrart de lui
dire son avis. L'autre lui crivit que tout le monde toit scandalis
de ce qu'il dchiroit M. de Balzac, car cette fois il lve le masque
et ne raille plus, et aussi de traiter si mal M. de Girac sur une
chose o il n'y avoit motif. C'est sur je ne sais quel passage. Costar
lui rpondit en colre qu'on avoit bien raison de lui avoir donn avis
qu'il toit plutt pour Girac que pour lui. Conrart, qui a toujours de
la bile de reste, monte sur ses grands chevaux; Costar cale la voile,
et lui demande pardon.

Girac, dans une rponse qu'il faisoit imprimer contre Costar, en 1658,
avoit mis trois ou quatre lettres de Costar assez impies. Courb,
sottement, comme il est l'imprimeur des deux adversaires, communiquoit
 l'un et l'autre tout ce qu'il imprimoit. Costar, voyant cela, fait
saisir l'impression, et au Chtelet il fut dit que n'tant point
question d'accuser le sieur Costar d'impit, dfenses toient faites
d'imprimer le livre qu'il ne ft mis en l'tat qu'il devoit tre.
Costar se sert de la main de Pauquet[93], de sorte qu'on ne sauroit
prouver que ces lettres sont de lui. Il y en a une o il dit qu'il
veut sacrifier  une religieuse, et joue sur tous les endroits de la
messe. Voil Courb puni comme il le mritoit.

  [93] Louis Pauquet, chanoine et archidiacre du Mans, toit
  secrtaire, crature et _factotum_ de Costar. Cet homme, n 
  Bresles, en Bauvoisis, avoit t laquais; il avoit trouv le
  moyen d'apprendre le latin, mais il toit livr  l'ivrognerie de
  la manire la plus dgotante. Costar le tenoit trs-svrement
  sur ce chapitre. Aprs sa mort, Pauquet continua de se livrer 
  la dbauche, il mangea son bien, et mourut g de soixante-trois
  ans, le 14 novembre 1673. (_Vie de Pauquet_,  la suite du
  manuscrit dj cit.)

Girac a trouv que Costar, qui le railloit de n'tre que fils d'un
conseiller d'Angoulme, toit, comme chacun sait, fils d'un chapelier,
et petit-fils d'un gadouard. Dans le premier volume de ses lettres,
car quoiqu'il ne se vende point, il en fait imprimer un second, il y
en a une (c'est la dernire) o il parle assez mal de _la Pucelle_;
cependant M. Chapelain, lchement, lui crit tous les ans dix ou douze
fois.

Le cardinal Mazarin, quand il est assez mal pour ne pas songer aux
affaires, se fait lire, pour se divertir, les lettres que Costar lui a
crites.

Notre homme avoit si bien su traiter Colbert quand il alloit et
revenoit de Mayenne, qu'il le recommandoit au procureur-gnral[94],
et, par ce moyen, il avoit douze cents cus comme historiographe.
Rose[95] lui avoit valu cinq cents cus de pension, en faisant goter
au cardinal _la Dfense de Voiture_. Il mourut  l'ge de soixante
ans[96] dans de grandes douleurs, car sa goutte toit remonte, mais
assez philosophiquement. Il fit tout le bien qu'il pouvoit faire 
Pauquet; il lui laissa dix mille cus avec sa prbende du Mans[97].
Pour le reste, aussi bien que pour cela, M. du Mans a suivi la volont
du dfunt: il avoit soin de l'ducation du petit de Lavardin; il
menoit une vie assez douce au Mans.

  [94] Nicolas Foucquet, procureur-gnral et surintendant des
  finances.

  [95] Secrtaire de Mazarin; il devint ensuite secrtaire
  particulier _ayant la main_ du Roi, c'est--dire crivant les
  lettres qui passoient pour tre de la main du Roi. Il a t
  prsident de la chambre des comptes, et membre de l'Acadmie
  franoise. Il toit clbre pour son avarice.

  [96] Il mourut le 13 mai 1660. (_Manuscrit dj cit._)

  [97] Par son testament notari du 9 juin 1659, Costar fit l'abb
  Pauquet son lgataire universel, et la veille de sa mort, il lui
  rsigna tous ses bnfices. Il lgua deux mille livres  l'abb
  Coustard Du Coudray, cur de Gesvres, son neveu, et fit des dons
  assez considrables  diverses glises, mais plus
  particulirement  celle de Niort, dont il toit cur. (_Vie
  manuscrite de Costar._)

La comtesse de La Suze dit que Costar est le plus galant des pdants,
et le plus pdant des galants.




MADAME DE CAVOYE.


Madame de Cavoye est fille de Srignan, gentilhomme de qualit de
Languedoc, qui fut marchal-de-camp en Catalogne; elle pousa en
premires noces un gentilhomme nomm La Croix, qui la laissa veuve
fort jeune et sans enfants; elle toit jolie, spirituelle et assez
riche. Cavoye, gentilhomme de Picardie, peu accommod, mais de
beaucoup de coeur, toit  M. de Montmorency, quand il en devint
amoureux: il n'avoit pas grande esprance de russir en sa recherche,
quand, ayant t pris pour second par un de ses amis, il alla chez un
notaire faire un testament par lequel il donnoit  madame de La Croix
tout ce qu'il pouvoit avoir au monde, et aprs alla dire  une amie
commune qu'il venoit de rendre  madame de La Croix la plus grande
marque d'amour qu'il lui pouvoit rendre; qu'on trouveroit son
testament chez tel notaire, qu'il s'alloit battre, et qu'il la
supplioit d'assurer la belle que, s'il mouroit, il mouroit son
serviteur; et, aprs cela, s'en va. Cette femme court le dire  madame
de La Croix, qui fit aussitt monter son pre et tous ses amis 
cheval. On cherche partout: on trouve que Cavoye avoit eu l'avantage.
Elle fut si touche de ce tmoignage d'affection, qu'elle l'pousa.
Jamais femme n'a plus aim son mari. Le cardinal de Richelieu le fit
son capitaine des gardes.

Quand la cour n'toit pas  Paris, elle avoit toujours une lettre dans
sa poche pour son mari; et ds qu'elle entendoit dire que quelqu'un
alloit  la cour, elle lui donnoit sa lettre; celle-l partie, elle en
alloit faire une autre; et tel jour elle lui en a envoy plus de
trois. Un jour le cardinal lui demanda lequel elle aimoit le mieux de
lui ou de son mari: Monseigneur, rpondit-elle, Votre minence ne
m'en voudra point de mal s'il lui plat; mais je lui avouerai
franchement que j'aime mieux mon mari. Vous ne me donnez que de
l'inquitude, je suis toujours en peine pour votre sant, et lui
me donne du plaisir.--Mais lequel aimeriez-vous mieux, ajouta
le cardinal, que M. de Cavoye mourt ou tout le reste du
monde?--J'aimerois mieux que tout le monde mourt.--Mais que
feriez-vous tous deux tous seuls?--Nous ferions ce qu'Adam et ve
faisoient.

Elle dit qu'elle avoit tout le soin des affaires et du mnage: Quand
il revenoit au logis, je le caressois; je me faisois toute la plus
jolie que je pouvois pour lui plaire: il n'entendoit parler de rien de
fcheux, point de plaintes, point de crierie, point d'affaires. Enfin,
c'toit comme si le sacrement n'y et point pass.

Elle dit un jour  mademoiselle de Bussy, avec laquelle elle causoit
il y avoit une demi-heure: Mademoiselle, nous nous ennuyons l'une
l'autre, adieu; il vaut mieux se sparer; je vois que la conversation
languit.

Une fois, au retour de la campagne, quand ce mari fut couch, et qu'il
et fait le devoir, ils parlrent un peu de leurs petites affaires:
J'ai, lui dit-il, plus dpens que je ne pensois; la nourriture a t
fort chre; j'ai t contraint d'emprunter tant.--H bien! dit-elle,
patience, je trouverai bien de quoi remplacer cela. Aprs il
recommena: Oh! lui dit-elle, Cavoye, tu as fait encore _quauque_
dette. Car elle a un petit accent, et quelques mots du pays, qui
donnent encore plus de grce  ce qu'elle dit. Ce mari mourut avant le
cardinal de Richelieu. La pauvre madame de Cavoye en fut terriblement
afflige. Madame de Bomelle y alla comme les autres, et, comme elle
prit cong: Hlas! dit l'afflige, que je serois heureuse, mon
enfant, si j'tois aussi oison que toi! je ne sentirois pas ce que je
sens. D'Ornano, le dvot, y fut aussi, et avoit avec lui deux vilains
grimauds d'enfants: Sont-ils  vous? lui dit-elle.--Oui, madame.--H!
mon pauvre monsieur, s'cria-t-elle, priez bien Dieu, et ne faites
plus d'enfants. Elle avoit une fille bien faite, mais fort veille;
elle ne la perdoit point de vue: Cela a le sang trop chaud,
disoit-elle; il faut que je lui donne un mari de Languedoc. Elle lui
en donna un; et sa fille, aprs quelques annes, tant venue ici avec
son mari (c'toit un assez pauvre homme), elle tcha de faire quelque
chose pour lui  la cour; mais comme elle vit qu'il ne s'aidoit point:
Petite, dit-elle  sa fille, remne ton mari  la province, je n'en
sais que faire ici.

Quoique charge de beaucoup d'enfants, elle fait si bien qu'elle
subsiste honorablement; elle a eu la moiti du don des chaises de
Souscarrire[98] ds le temps du feu cardinal, et cela lui vaut
beaucoup. Elle fait la cour; elle est adroite et aime de tout le
monde, pleure encore quand on lui parle de son mari. Il sera parl
d'elle dans les Mmoires de la rgence, car elle dit toujours quelque
chose de plaisant. Elle, madame Pilou et madame Cornuel, ce sont trois
originaux. Elle est fort libre. Un jour, un garon, c'est l'abb
Testu, l'an, la menoit chez madame de Chamguy: Mon pauvre abb, lui
dit-elle en passant dans une grande salle, tourne la tte. Et aprs
elle se met  pisser dans une cuvette. Elle a cinquante ans, et, aprs
douze grossesses pour le moins, la gorge aussi belle qu' quinze ans;
elle n'a jamais eu le visage fort beau, mais agrable; pour le corps,
il n'y en avoit gure de mieux fait.

  [98] C'toit apparemment un privilge pour des chaises  porteur.
  L'usage en fut introduit en France par le marquis de Montbrun,
  fils naturel, mais lgitime, du duc de Bellegarde. (Voyez les
  _Antiquits de Paris_, par Sauval, t. 1, p. 192.)




LE CARDINAL DE RETZ[99].


Jean-Franois de Gondy, aujourd'hui cardinal de Retz, est un petit
homme noir qui ne voit que de fort prs, mal fait, laid et maladroit
de ses mains  toute chose[100]. Quand il crit, il fait toujours des
arcades; il n'y a pas une ligne droite, et ce n'est que du
_griffonis_. J'ai vu qu'il ne savoit pas se boutonner. Une fois,  la
chasse, il fallut que M. de Mercoeur lui remt son peron; il n'en put
jamais venir  bout. Il ne connoissoit autrefois de toutes les
monnoies qu'une pistole et un quart d'cu. Il fut destin  tre
chevalier de Malte, et, tant n durant un chapitre, il fut chevalier
ds ce jour-l; de sorte qu'il auroit t grand'croix de bonne heure.
Il avoit deux frres, tous deux ses ans, le duc d'aujourd'hui, et un
qu'on appeloit le marquis des Isles d'Hires: celui-l toit blond. M.
de Bassompierre disoit: Pour celui-l, on ne peut pas dire qu'il ne
soit de ma faon. J'ai dit ailleurs que la mre toit une grande
prude. Ce garon disoit qu'il vouloit tre cardinal, afin de passer
devant son frre: il avoit de l'ambition; mais il mourut misrablement
 la chasse; tant tomb de cheval, la jambe engage dans l'trier, il
fut tu d'un coup de pied que le cheval lui donna par la tte. Ce
garon mort, on changea de pense, et on destina le chevalier 
l'Eglise. Le voil donc l'abb de Buzay; c'toit une abbaye en
Bretagne[101]. La soutane lui venoit mieux que l'pe, sinon pour son
humeur, au moins pour son corps. Tel que je l'ai reprsent, il
n'avoit pas pourtant la mine d'un niais; il y avoit quelque chose de
fer dans son visage[102].

  [99] N en 1613, mort  Paris le 24 aot 1679.

  [100] Son pre n'toit pas brave: M. de Guise l'en mprisoit, et
  cela fut cause en partie de l'acharnement qu'il eut contre lui
  dans la prtention que le gnral des galres devoit tre
  dpendant de l'amiral du Levant; M. de Guise l'toit. Il avoit
  cela tellement en tte, qu'il ne parloit d'autre chose. (T.)

  [101] Prs de la Loire, et non loin de Nantes.

  [102] Ce mot est douteux dans le manuscrit autographe. Il semble
  que l'auteur a crit _quelque chose de fer_, on pourroit aussi
  lire _quelque chose de fier_; mais la premire leon nous semble
  la plus vraisemblable, surtout si on la rapproche de ce qui suit
  du caractre connu du cardinal, et des portraits gravs qui nous
  sont rests de lui.

Ds le collge, l'abb fit voir son humeur altire: il ne pouvoit
gure souffrir d'gaux, et avoit souvent querelle; il montra aussi ds
ce temps son humeur librale; car ayant appris qu'un gentilhomme qu'il
ne connoissoit point toit arrt au Chtelet pour cinquante pistoles,
il trouva moyen de les avoir et les lui envoya. Au sortir de l, ce
nom de Buzay approchant un peu trop de _buse_, il se fit appeler
l'abb de Retz. Ce n'toit pas encore trop la mode en ce temps-l de
ne porter pas le nom de son bnfice;  cette heure il n'y a si petit
ecclsiastique qui ne s'appelle l'abb, et ceux qui le sont
effectivement prennent le nom de leur famille aussi bien qu'eux. Il
m'a dit que le gros comte de La Rocheguyon lui vouloit donner tout son
bien,  condition qu'il prendroit le nom et les armes de Silly[103];
mais qu' sa mort les parents empchrent qu'on ne lui ft venir un
notaire. En me contant cela, il me disoit que, s'il et t d'pe, il
et fort aim  tre brave, et qu'il auroit fait grande dpense en
habits; je souriois, car, fait comme il est, il n'en et t que plus
mal, et je pense que 'auroit t un terrible danseur, et un terrible
homme de cheval: d'ailleurs, il est malpropre naturellement, et
surtout  manger: il est aussi rveur; de sorte qu' table, par
malice, on lui mettoit une tte de perdrix sur son assiette; il la
portoit  la bouche sans y regarder, et mettoit les dents dedans. La
plume lui sortoit de tous les cts. Il ne mange jamais que du plat
qui est devant lui; il n'y a gure d'homme plus sobre.

  [103] La mre du cardinal de Retz s'appeloit Franoise-Marguerite
  de Silly, dame de Commercy.

Il est enclin  l'amour, a la galanterie en tte, et veut faire du
bruit; mais sa passion dominante, c'est l'ambition; son humeur est
trangement inquite, et la bile le tourmente presque toujours. Dans
sa petite jeunesse, il voyoit fort sa parent, et principalement
madame de Lesdiguires. Je crois qu'il en a t amoureux, aussi bien
que de madame de Gumene. Il voyoit fort aussi M. d'Ecquevilly, son
parent, dont nous avons parl ailleurs. Ce M. d'Ecquevilly n'avoit
gure de meilleurs yeux que lui, et on dit qu'un jour ils se
cherchrent un gros quart-d'heure dans une grande cour, sans se
pouvoir retrouver, et qu'il fallut  la fin que deux gentilshommes les
prissent chacun par la main pour les faire joindre. Dans la socit de
la famille (madame de Gumene en toit), on se divertissoit, entre
autres choses,  s'crire des questions sur l'_Astre_, et qui ne
rpondoit pas bien, payoit pour chaque faute une paire de gants de
frangipane. On envoyoit sur un papier deux ou trois questions  une
personne, comme, par exemple,  quelle main toit Bonlieu, au sortir
du pont de La Bouteresse, et autres choses semblables, soit pour
l'histoire, soit pour la gographie; c'toit le moyen de savoir bien
son _Astre_. Il y eut tant de paires de gants perdues de part et
d'autre, que, quand on vint  conter, car on marquoit soigneusement,
il se trouva qu'on ne se devoit quasi rien. D'Ecquevilly prit un autre
parti. Il alla lire l'_Astre_ chez M. d'Urf mme, et,  mesure qu'il
avoit lu, il se faisoit mener dans les lieux o chaque aventure toit
arrive.

Notre abb toit fort mal avec sa cousine de Schomberg, car il y avoit
deux partis, celui de la marchale et celui de madame de Lesdiguires;
le dernier toit le plus fort. Dans une assemble de la parent,
madame de Lesdiguires obligea l'abb  aller prendre  danser madame
de Schomberg, qui toit toute contrefaite, et qui avoit les pieds tout
tortus, et ne pouvoit quasi marcher; cela la pensa faire enrager; on
la hassoit; elle toit laide et mchante.

En ce temps-l, un homme proposa  l'abb d'pouser je ne sais quelle
grande hritire d'Allemagne, catholique, dont je n'ai pu savoir le
nom; que ses parents luthriens la violentoient, et qu'on la vouloit
donner  un Weimar, qui toit  l'Acadmie  Paris. Il y entend, et
promet  cet homme une de ses deux abbayes (il en avoit deux); l'autre
se nommoit Quimperlay; elles valent dix-huit mille livres de rente,
ou environ. Je n'ai pu savoir tout ceci qu'imparfaitement. Il fit un
voyage o il parla  cette fille; mme il se battit contre ce Weimar,
et eut l'avantage, non par adresse, mais par bravoure, car il n'est
pas moins vaillant que M. le Prince. Ce n'est pas le seul combat qu'il
ait fait; il s'est battu une autre fois, je pense que c'toit contre
le comte d'Harcourt[104]. Je lui ai ou dire  lui-mme que cet homme
lui disoit: Je vous aurai bientt culbut, ce n'est pas l votre
mtier.--Cependant il laissa, je ne crois pas que ce fut exprs, un
grand baudrier de buffle, sans lequel je l'eusse bien bless, car je
donnai droit dedans. Il me contoit tout cela, sans nommer personne,
et je n'ai jamais su d'o venoit leur querelle.

  [104] Le cardinal le dit positivement. (_Mmoires du cardinal de
  Retz_, dans la collection des Mmoires relatifs  l'histoire de
  France, 2e srie, t. 44, p. 87.)

Il m'a dit aussi, et j'ai appris depuis, que c'toit lui-mme qu'un
homme de la cour tant une fois enferm dans une chambre avec une
femme de qualit dont il toit possesseur, ayant ou du bruit, fut
oblig d'ouvrir de peur d'tre surpris; c'toient des gens arms qui
l'attaqurent. Il les repoussa de la porte, la referma, et retourna
caresser la belle, comme s'ils eussent t dans la plus grande sret
du monde. Il faut, me disoit-il, n'avoir gure peur pour cela. Ce
mme homme, ajoutoit-il, quoiqu'on lui et donn avis que le mari le
vouloit faire assassiner, ne laissa pas d'aller partout  son
ordinaire, et sans tre autrement accompagn. Si cette aventure est
vraisemblable, je m'en rapporte; mais, par l, on jugera de l'humeur
du personnage.

Il fit encore un combat contre l'abb de Praslin, aujourd'hui le
marquis de Praslin, qui a pous mademoiselle d'Escars, cadette de
madame d'Hautefort: il eut l'avantage; mais le comte d'Harcourt, qui
servoit Praslin, battit le second de l'abb de Retz[105].

  [105] Le cardinal a parl de ce duel dans ses Mmoires. Le second
  de Praslin toit le chevalier du Plessis, et non pas le comte
  d'Harcourt. (_Mmoires du cardinal de Retz_, audit lieu, p. 93.)

Il a toujours t d'humeur remuante; il s'est vant de savoir bien des
choses des desseins de M. le comte (_de Soissons_), et qu'un jour il
rendit un paquet aux Tuileries  M. de Thou, qui lui dit aprs: Ma
foi! monsieur l'abb, il faut que vous me croyiez bien homme d'honneur
pour m'avoir rendu ce paquet; car cela est bien gaillard[106].

  [106] Le cardinal de Retz parle dans ses Mmoires des menes
  qu'il fit  Paris pour le comte de Soissons, mais il ne nomme pas
  M. de Thou. (_Ibid._, p. 109 et suivantes.)

La violence que le cardinal de Richelieu fit au pre de Gondy pour la
charge des galres qu'il lui fit vendre en dpit de lui, avoit outr
l'abb: sans cela, sur ma parole, notre homme n'et pas laiss d'tre
son ennemi. Il toit trop ambitieux; il se vantoit que son pre, son
frre et lui avoient t les seules personnes de condition qui
n'eussent point pli.

Quand il fut question de prendre en Sorbonne le bonnet de docteur, il
ddia ses thses  des saints pour n'tre point oblig de les ddier
aux puissances. Il voulut l'emporter de haute lutte sur l'abb de
Souillac (de La Mothe-Houdancourt), parent de M. de Noyers; c'est
aujourd'hui M. de Rennes[107]. On fit intervenir l'autorit du
cardinal; on proposa assez de choses  l'abb de Retz; jamais il ne
voulut dmordre, et il harangua fort firement. Il est vrai que la
Sorbonne, en considration du cardinal de Gondy, soutint ses intrts,
et reprsenta, je pense, au cardinal, qu'ils ne pouvoient pas
abandonner le neveu d'un prlat  qui ils avoient tant d'obligation.
Il l'emporta donc sur l'autre, et le cardinal depuis cela l'appela
toujours _ce petit audacieux_, et il disoit qu'il avoit une mine
patibulaire. Cette contestation fut cause que ses parents trouvrent 
propos qu'il ft un voyage en Italie[108]. Deux de mes frres et moi
ayant dessein d'y aller, le primes de trouver bon que nous lui
tinssions compagnie. Je l'entretins presque toujours durant dix mois;
et, comme il a autant de mmoire que personne, car il savoit par coeur
tout ce qu'il avoit jamais appris, il me conta et me dit bien des
choses.

  [107] Disputant un jour contre l'abb de Souillac en Sorbonne, il
  cita un passage de saint Augustin, que l'autre dit tre faux. Il
  envoya qurir un Saint-Augustin, et le convainquit. Souillac,
  qui, quoiqu'il ne soit pas ignorant, parle pourtant fort mal
  latin, dit pour excuse: _Non legeram ista toma_. Le docteur qui
  prsidoit lui dit plaisamment: _Ergo quia vidisti, Thoma,
  credidisti_. (T.)

  [108] Voyez _les Mmoires du cardinal de Retz_, _ibid._, p. 100.

Je remarquai que le premier ouvrage qu'il fit, hors quelques sermons,
ce fut _la Conjuration de Fiesque_[109]; car cela convenoit assez 
son humeur. Il avoit fait l'pitaphe du comte de Soissons en prose, o
il l'appeloit _le dernier des hros_.

  [109] C'est peu de chose, et ce qu'il fait est assez mdiocre. Il
  a pourtant bien de l'esprit; mais il ne pense point assez aux
  choses, et ne se met pas mme en peine de les apprendre. Il avoit
  beaucoup pris du Mascardi. (T.)--Augustin Mascardi, auteur de
  l'Histoire de la Conjuration de Fiesque, 1629, in-4. Cet ouvrage
  a t traduit en franois par Fontenay-Sainte-Genevive; Paris,
  1639, in-8.

Il ne pouvoit pardonner  don Thade, neveu du pape Urbain, alors
rgnant, de ne s'tre pas empar de l'Etat d'Urbin qui retourna alors
 l'Eglise, faute de mles. Nous ne passions pas devant une place
qu'il ne la prt ou par assaut ou autrement. Il parloit sans cesse de
sa naissance. Il fut fort caress  Florence par le grand-duc; il
logea chez le chevalier de Gondi, qui faisoit la charge de secrtaire
d'tat, et qui avoit t rsident en France. Le chevalier avoit les
portraits des Gondis de France dans sa salle, car ils ne sont pas si
grands seigneurs en Italie qu'ici; ils sont pourtant gentilshommes:
j'en ai vu assez de marques dans Florence; mais la question est de
savoir si cela n'est point depuis la faveur d'Albert, et si ceux-ci en
sont. Quillet dit que ce chevalier de Gondi se mit  rire un jour
qu'il lui demanda si les Gondis de France toient effectivement des
vrais Gondis. Le cardinal de Retz dit qu'il n'y a que lui en France
qui puisse fournir ses trente quartiers[110].

  [110] Villani et Machiavel ne parlent point des Gondis; M. de
  Thou les dit fils d'un banquier. (T.)

Albert, qui a fait la fortune de la maison ici, toit fils d'un
banquier florentin qui demeuroit  Lyon, nomm Gondy, seigneur Du
Perron, dont la femme, aussi italienne, avoit trouv moyen d'entrer au
service de la reine Catherine de Mdicis, et avoit eu charge de la
nourriture des Enfants de France au maillot. On disoit qu'elle avoit
donn une recette  la Reine pour avoir des enfants[111]; car la
Reine fut dix ans sans en avoir; et cela fit que la Reine l'aima tant,
qu'tant parvenue  la rgence, en moins de quinze ans, elle avana si
fort les enfants de cette femme qui, au jour que le Roi mourut,
n'avoient pas tous ensemble deux mille livres de rente, qu'Albert, 
la mort de Charles IX, toit premier gentilhomme de la chambre et
marchal de France avec des gouvernements, avoit cent mille livres de
rente pour le moins en fonds de terre, et, en argent et en meubles,
plus de dix-huit cent mille livres; son frre, Pierre de Gondy, toit
vque de Paris, et avoit encore trente ou quarante mille livres de
rente en bnfices, et, en meubles, la valeur de plus de deux cent
mille cus; et M. de La Tour, le cadet des trois, toit, quand il
mourut, capitaine de cinquante hommes d'armes, chevalier de l'ordre
comme son an, et matre de la garde-robe, et tous trois du conseil
priv. Voil ce que j'ai appris d'un homme de ce temps-l, et qui le
savoit bien.

  [111] J'ai ou dire que la gloire en est due  Fernel. Ce garon,
  qui avoit t des _capettes_ du collge de Montaigu, fut quelque
  temps  dlibrer s'il suivroit le barreau ou s'il se feroit
  d'glise; mais ne se trouvant pas assez de voix, ni pour prcher,
  ni pour plaider, il se rsolut d'tudier en mdecine. Ce qui le
  mit en rputation, ce fut la cure qu'il fit d'un gentilhomme qui
  toit au Roi: ce gentilhomme en parla  Sa Majest qui n'avoit
  point encore d'enfants. Le Roi le fit venir, et, quoique Fernel
  ft assez jeune encore, le Roi, sur le tmoignage du cavalier,
  ajouta foi  ce qu'il lui dit. Le Roi obligea la Reine  dire 
  Fernel toutes les particularits qu'il falloit savoir. Il dit au
  Roi qu'il croyoit que la Reine pourroit concevoir s'il la voyoit
  dans le fort de ses purgations; ce qu'il fit. Mais en rcompense
  la plupart de ses enfants n'toient pas de trop bonne
  constitution. Fernel ensuite fut premier mdecin du Roi. On a su
  cette particularit de ceux de sa famille qui la reurent par
  tradition. (T.)

J'ai ou conter une chose assez judicieuse de ce marchal de Retz.
Charles IX avoit une levrette admirable qu'il aimoit fort; il sut
qu'un gentilhomme de Normandie en avoit une fort bonne; il la fait
venir, et le gentilhomme aussi. On court un livre avec ces deux
chiennes: la levrette du gentilhomme faisoit mieux que la sienne. Le
Roi, dj fch de cela, voyant que ce gentilhomme, qui toit sans
doute assez mauvais courtisan, dans l'ardeur de la chasse l'avoit
devanc, il lui donne brusquement un coup de houssine. Le lendemain le
marchal vint au lever du Roi, fort triste. Qu'avez-vous?--C'est,
sire, que vous avez perdu le coeur de toute votre noblesse.--Je vous
entends, dit le Roi, j'ai tort; je ne suis que gentilhomme, je le veux
satisfaire. En effet, le Roi le pria de l'excuser devant tout le
monde[112]. En cet instant on eut avis qu'un petit gouvernement
vaquoit; le marchal dit au Roi: Sire, il le lui faut donner. Le Roi
le lui donna. Il en usoit bien, ce favori; car il vouloit toujours
qu'il part que le Roi donnoit de son propre mouvement.

  [112] C'est on fort beau trait; mais Louis XIV fut plus grand
  quand il jeta sa canne par la fentre dans la crainte de
  succomber  la tentation d'en frapper Lauzun.

Le cardinal sut qu'il y avoit chez messieurs Du Puy un manuscrit de M.
de Brantme, de la maison de Bourdeilles, contenant plusieurs volumes,
dans un desquels toient les amours de la duchesse de Retz, femme
d'Albert, o il y avoit maintes belles choses  l'honneur de la dame.
Il n'eut jamais de repos que messieurs Du Puy ne lui eussent permis
d'effacer tout ce qui toit contre sa grand'mre, et le manuscrit est
effac de faon qu'on ne sauroit dchiffrer un mot[113].

  [113] Il seroit impossible de vrifier ce point, quoique la
  plupart des manuscrits originaux de Brantme existent  la
  Bibliothque royale, ainsi que les copies que MM. Du Puy en ont
  fait faire. Les passages indiqus devroient se trouver dans le
  volume des _Dames galantes_, et le manuscrit original de ce
  volume parot avoir t dtruit. (Voyez la _Notice sur Brantme_,
  t. 1, p. 95; Paris, 1822, in-8.)

Il y avoit ici un Gondy dans les partis: ce fut celui qui btit
l'htel de Cond, et qui fit le jardin de Gondy  Saint-Cloud. C'toit
un homme fort voluptueux: on dit que dnant chez un de ses amis, 
cinq lieues de Saint-Cloud, o il n'y avoit point de verres de
cristal, il dit  un de ses gens: Va m'en qurir un  Saint-Cloud, et
ne te soucie pas de crever mon cheval. Il y va. Le cheval crve en
arrivant, et le valet en descendant cassa le verre. Cet homme mritoit
bien de mourir gueux comme il est mort.

Pour revenir o nous en tions:  Florence, un jeune gentilhomme qui
toit  lui, car il en avoit quatre, et le reste  l'avenant, s'avisa
de faire faire un pourpoint de taffetas  bandes sans les ourler. Un
jour au Cours la grande-duchesse mre et mademoiselle de Guise vinrent
 passer, qui se crevoient de rire de voir cette extravagance, car cet
homme toit  la portire, et sembloit tre vtu de toiles
d'araignes, tant il avoit de filets aux bras et au corps.

La grande-duchesse toit une des plus belles personnes d'Italie, mais
elle avoit affaire  un pauvre mari: il avoit cinq ou six calottes
l'une sur l'autre, et en toit et en mettoit selon que son thermomtre
l'ordonnoit. Quand il couchoit avec elle, tout l'tat de Toscane toit
en prire: cela n'arrivoit pas souvent. Je pense qu'enfin elle a eu
un hritier.

A Venise, o nous allmes ensuite, l'ambassadeur de France[114]
(c'toit le prsident Mallier, un vrai cheval mallier) le logea seul
avec un valet-de-chambre. Le comte de Laval, frre de M. de La
Trimouille, toit retir  Venise. Je pense qu'il dit, en parlant de
l'abb: Il ne manquera pas de me venir voir. L'abb n'y alla point,
et en parloit avec fort peu d'estime. Il disoit que quand le comte
alla  La Rochelle, les Rochellois mirent sur sa porte: Ni plus ni
moins, voulant dire qu'ils ne se tenoient pour lui ni plus ni moins.

  [114] L'ambassadrice toit si sotte qu'elle disoit: Ma charge,
  en parlant de l'ambassade. (T.)--Cet ambassadeur est appel _de
  Maill_ dans les Mmoires du cardinal. (_Mmoires du cardinal de
  Retz_ dj cits, p. 102.)

A Rome, il se logea bien, et tenoit assez bonne table; on en faisoit
cas  cause qu'il en savoit plus que beaucoup de cardinaux et de
prlats. Il nous voulut faire accroire que le conntable Colonne,  la
maison duquel il disoit que celle de Gondi toit allie troitement,
s'toit fort plaint de ce qu'il ne l'avoit pas vu; mais qu'il n'avoit
os  cause que le conntable toit du parti des Espagnols, car
c'toit de Naples qu'il toit conntable.

Il n'toit pas moins inquiet  Rome qu' Paris, et il nous fit faire
au mois de novembre un fort ridicule voyage pour voir des mines
d'alun. Nous partmes, comme s'il et t question de quelque chose
d'importance, par une fort grosse pluie, et les Italiens disoient:
_Questo  partir  la francese._ Nous ne fmes pas plus de trois
mois et demi  Rome, et il nous en fit partir  Nol, pour revenir en
France. Il feignit qu'un homme l'toit venu trouver dans une glise,
et qu'il lui avoit donn un avis qui l'obligeoit  quitter l'Italie
promptement[115]. Quoique je n'eusse que dix-huit ans, je vis bien que
l'argent commenoit  lui manquer; et if et mme t embarrass en
arrivant, car ses lettres de change tardrent, sans que nous lui
donnmes tout ce que nous avions  recevoir. Il le faut louer d'une
chose, c'est qu' Rome, non plus qu' Venise, il ne vit pas une femme,
ou il en vit si secrtement, que nous n'en pmes rien dcouvrir. Il
disoit qu'il ne vouloit pas donner de prise sur lui.

  [115] C'toit  la naissance du Roi. (T.)--En 1638.

Aprs la mort du cardinal de Richelieu, M. l'archevque trouva bon
que, pour pargner un loyer de maison, il se loget au petit
Archevch, o il a toujours log depuis, car il ne dpensoit que
trop, et la galanterie de madame de Pommereuil avoit dj
commenc[116].

  [116] _Voyez_ l'article de Bezons, et celui de la prsidente de
  Pommereuil qui suit.

Le reste se trouvera dans les Mmoires de la rgence.




LA PRSIDENTE DE POMMEREUIL.


Bordeaux, aujourd'hui intendant des finances, a quatre filles:
l'ane, qui est celle dont nous parlons, eut ordre du pre de
regarder Fromont, qui est mort, l'un des secrtaires des commandements
de M. d'Orlans, comme un homme qui seroit son mari. Aprs, tout d'un
coup, Bordeaux change d'avis, et tombe d'accord d'articles de mariage
avec Pommereuil, prsident au grand-conseil, qui toit veuf
nouvellement. Il le mne  la campagne, et, en badinant avec sa fille,
il lui fait signer des articles, et aprs il lui dclare que c'est
tout de bon. Pommereuil, car l'un et l'autre ne doutoient pas qu'elle
ne ft engage d'affection avec Fromont, avoit port des perles, etc.
Elle les refusa, et lui dclara qu'elle ne l'aimeroit jamais: elle se
jeta aux genoux de son pre; mais en vain. On les maria la nuit. Elle
ne vouloit pas dire oui, car elle esproit que Fromont viendroit
l'enlever; mais quand elle vit l'heure passe, de dpit, elle dit oui.
D'autres disent que le pre lui donna un soufflet pour le lui faire
dire. Quoi que c'en soit, son mari et elle firent un terrible mnage.
Elle ne revenoit avec sa soeur de Cossigny qu' cinq heures du matin;
et lui, qui avoit fait enrager sa premire femme, trouvoit bien  qui
parler. Il y eut bien des galanteries, et, au bout de dix ans, ils se
sparrent.




BEZONS[117].


.... Bazin, seigneur de Bezons, est fils d'un trsorier de France, et
petit-fils d'un mdecin de Troyes, qui toit de basse naissance. Sa
mre toit Talon. C'est un petit homme tout rond, et joufflu comme un
des quatre vents, et aussi bouffi d'orgueil qu'il y en ait au monde,
et qui se prend autant pour un autre. tant avocat, mais ce n'toit
qu'en attendant quelque charge d'avocat-gnral, car il a toujours eu
de l'ambition, il se fit je ne sais quelle socit au faubourg
Saint-Germain, o l'on avoit la comdie quelquefois. Un jour, ce petit
monsieur qui en toit,  tout bout de champ venoit sur le thtre,
ordonnoit, dcidoit, parloit aux comdiennes, et faisoit furieusement
l'empress... Des gens de la cour qui toient l demandrent qui il
toit. Quelque femme assez simple, pensant accoucher de gros, leur
dit: Messieurs, c'est M. de Bezons.--Ah! ah! dirent-ils tout haut, le
nom est aussi plaisant que l'homme; et le bernrent tout leur saoul.
Ce petit monsieur traita aprs de la charge d'avocat-gnral au
grand-conseil, et avoit mis le sige devant la prsidente de
Pommereuil, pour parler comme Charleval[118], qui datoit _du camp
devant une telle_, quand l'abb de Retz s'y attacha. Pour ne pas
effaroucher le prsident, on trouva  propos de ne se pas dfaire de
Bezons, afin que le mari crt que c'toit cet homme-l, et non l'abb,
qui en contoit  sa femme. Quelque temps aprs on parla de le marier
avec une parente proche de M. Conrart qui, s'informant de lui  Patru,
lui demanda, entre autres choses, s'il toit vrai qu'il et tant
d'attachement  madame de Pommereuil. Que cela ne vous mette pas en
peine, dit Patru, je vous promets qu'il ne tient  rien de ce
ct-l. Le voil mari sur la parole de Patru, qui rpondit qu'il
avoit certainement quarante mille cus de biens. Il fallut, au bout
d'un an, parler  la prsentation d'Hocquincourt  la charge de
grand-prvt. Notre petit homme, qui ne sait rien, y toit bien
empch. Conrart et lui vont trouver Patru qui, sur l'heure, dressa
une harangue qui fut le lendemain en tat d'tre prononce. Conrart,
par cabale, comme j'ai dit ailleurs, voulut faire son alli de
l'Acadmie[119]; Patru fit encore le compliment ou la petite harangue
qu'on a accoutum de faire quand on est reu, et la fit devant eux
deux; ce que je ne conois pas, car, pour moi, quoique je n'aie pas
plus de peine qu'un autre  composer, je ne pourrois pourtant rien
produire si je n'tois seul, et, en cette rencontre, je serois un peu
_greffier de Vaugirard_. Mais voici une chose qui m'tonne bien plus,
c'est que ce petit homme eut l'insolence de lire ces deux pices
comme siennes, en prsence de Patru, mme chez le premier prsident de
la cour des Aides. Patru m'a dit: Mon ami, j'en tois dferr
moi-mme. On en fit une  M. le chancelier protecteur. En ce temps-l
Bezons disoit: J'ai la place de M. le chancelier, je lui
succde.--C'est bien, lui dit Patru, c'est signe que vous lui
succderez aussi un jour en celle de chancelier. Une fois il disoit:
Si je n'eusse t hier  l'Acadmie, le plus sot avis du monde et
pass. Un jour il dit  M. Conrart, parlant d'un docteur de Sorbonne,
nomm d'Autry, qui avoit t prcepteur de M. Talon: Le bon homme a
demand en grce qu'on l'enterrt dans notre chapelle. Vous savez
bien, ajouta-t-il, comment cela s'entend; c'est--dire d'tre enterr
 nos pieds.--Oui, dit Conrart, comme Bertrand Du Guesclin aux pieds
des rois de France.

  [117] Claude Bazin, seigneur de Bezons, conseiller d'tat, membre
  de l'Acadmie franoise, mourut en 1684.

  [118] Charles Faucon de Riez, seigneur de Charleval, pote d'un
  tour fin et dlicat. Scarron disoit de lui que les Muses ne le
  nourrissoient que de blanc-manger et d'eau de poulet. Il mourut
  en 1693.

  [119] On a dj vu une partie de ces faits  l'article de
  Conrart. Les titres de Bezons  l'Acadmie franoise toient bien
  lgers; on lui attribuoit la traduction _anonyme_ d'un trait de
  paix.

Vous avez vu quelles obligations il avoit  Patru; cependant il fut
cause que M. de Rohan-Chabot ne lui donna pas la premire cause de
l'affaire contre Tancrde, disant qu'il avoit la voix pitoyable (il ne
l'a que foible). Vritablement il l'a belle, lui qui ne sauroit
prononcer un _r_, et qui semble avoir toujours la bouche pleine de
bouillie. Pour ne rien dire de pis, je ne saurois croire que ce ft
par envie; car il faut quelque espce d'galit pour cela. Conrart
disoit que, s'il et fait cela avant que d'pouser sa cousine, il
auroit rompu le mariage. Il vendit sa charge, et, par le crdit de son
oncle Talon, il eut un brevet de conseiller d'tat, et ensuite je ne
sais quelle intendance de Soissons; or, il faisoit si fort l'entendu,
que Patru l'appeloit _le Roi de Soissons_. Une fois il fut diablement
relanc chez M. Du Puy. J'ai trouv, disoit-il,  mon retour de mon
intendance[120], les maximes toutes changes; car on dit que nos biens
ne sont point au Roi.--On ne l'a jamais d dire autrement, dit
brusquement M. Du Puy l'an, qui le traita d'ignorant et de suppt de
tyrannie. Il eut ensuite l'intendance de l'arme de Catalogne, et
aprs, celle de Languedoc o il est encore. Dans la rgence, nous
parlerons de ses fredaines et de ses mchantes plaisanteries.

  [120] En 1648 qu'on commenoit  fronder. (T.)




SALOMON-VIRELADE[121].


Il faut accoupler Salomon  Bezons: ils ont t tous deux compagnons 
la charge d'avocat-gnral du grand-conseil, et reus en mme temps 
l'Acadmie, _Arcades ambo_. M. Chapelain le fit recevoir, disant qu'il
falloit mettre des gens de qualit. A la vrit, il est fils d'un
conseiller au parlement de Bordeaux; mais il n'est pas d'une fort
bonne famille[122]. Si ce que disoit M. Chapelain et t vritable,
il falloit mettre  l'Acadmie M. d'Usez et M. de Montbazon[123]. Il
voulut faire accroire gasconnement que M. le chancelier l'en avoit
press terriblement, et ce fut lui qui l'en pressa. Ce garon n'toit
point mal fait, mais il toit et est encore un grand fat. Ds qu'il
fut ici, il voulut se faire auteur: il dbuta par faire imprimer des
vers latins sur la naissance du Roi, et un mchant _Benedicite_ en
vers franois, o il y avoit, entre autres sottises, que les montagnes
sont les mamelles de la nature, et que les rivires et les fontaines
couloient d'argent potable; et il se trouva qu'il avoit vol cette
belle pice  un moine de son pays qui la rclama  corps et  cris,
comme un grand joyau. Non content de cela, il adressa  M. Grotius,
alors ambassadeur de Sude en France, qu'il ne connoissoit point, un
discours[124] auquel il avoit fait un mauvais commencement et une
mauvaise fin; mais le reste toit de Balzac. L, il parloit  M.
Grotius comme  son ami familier, et Grotius disoit qu'il ne le
connoissoit point. Quand Mnage toit aprs  entrer chez l'abb de
Retz, Il faudra, lui dit-il, que nous fassions cela pour vous. Et
depuis il fut assez sot pour aller prier Mnage de le prsenter 
l'abb de Retz. Mnage fut le plus surpris du monde de cette
effronterie-l.

  [121] Franois-Henri Salomon-Virelade, conseiller d'tat, membre
  de l'Acadmie franoise, mourut en 1670. Ses titres littraires
  toient tout aussi lgers que ceux de Bezons, et nanmoins il
  l'emporta sur P. Corneille, parce qu'il avoit le mrite de
  demeurer  Paris, tandis que Corneille habitoit Rouen.

  [122] On n'en a pas moins fait  M. Salomon-Virelade une belle
  gnalogie, tout aussi fausse que ses titres littraires. (Voyez
  _les Mlanges d'histoire et de littrature de Vigneul de
  Marville_, tome 3, page 393.)

  [123] Ils toient tous les deux renomms pour les inepties qui
  leur chappoient, comme  d'autres des bons mots. (_Voyez_ plus
  haut l'article de M. de Montbazon.)

  [124] _Discours d'tat  M. Grotius, sur l'histoire du cardinal
  Bentivoglio_; Paris, 1640, in-8.

Il vouloit pouser madame de Cominges, alors fille[125]; elle toit de
Bordeaux; elle n'en voulut point. Un jour qu'il parloit  Darbo de
cette recherche: Il n'y a plus, disoit-il, que quelques petites
difficults. Mon pre n'en a pas trop d'envie, au moins il ne veut pas
assez donner. La mre de la fille ne le veut gure, et la fille
presque point. Cela sera fait pourtant. Il parla un an durant
d'acheter une charge de matre des requtes qu'il n'acheta point, et
en parlant de ces charges-l, comme s'il en et eu une, il disoit:
Cela fera enchrir nos charges, cela fera diminuer nos charges.
Enfin il s'en alla  Bordeaux, o il pousa une fille du prsident de
La Lane, veuve d'un vicomte d'Oreillan, de bonne maison du Limousin.
Lui acheta la charge de lieutenant-gnral, et prit le nom de
Virelade: c'est une terre. Sa femme est fort laide et fort farde, le
mprise fort, et le fait fort cocu. Cet t, elle toit  Paris
publiquement loge avec un La Nogarde, son galant: elle se mla de
jouer, et perdit ce qu'elle avoit. Virelade, au bout d'un an et plus,
vint  Paris, autant pour affaire que pour cela: or, dans l'auberge o
il logeoit, il y avoit bien de la jeune noblesse. Quelqu'un d'eux fit
une chanson, _Quand la baleine arriva_, o il y avoit que madame de
Virelade avoit la bouche plus grande et le ... plus grand que la
baleine. Elle s'en offensa; il y en eut qui prirent son parti. Voil
un appel de quatre contre quatre. Les marchaux de France les
accommodrent, et la dame avec le mari fut oue, et on lui fit
satisfaction. Quand elle vint, un page alla dire: Messieurs, voil
cette dame _de la baleine_ qui est l-dedans.

  [125] Sibille-Anglique-milie d'Amabli pousa, en 1643, le comte
  de Cominges.




MADAME DE LA GRILLE.


Un vieux cavalier, qui avoit eu bonne part aux guerres civiles de
Languedoc et de Dauphin, s'avisa de se marier pour avoir ligne, et
pousa la fille d'un prsident de la cour des Aides de Montpellier,
nomm Tuffani; mais il se prenoit pour un autre, et ne faisoit pas
autrement qu'il falloit pour cela. Le pre de la fille, qui avoit
envie de ne pas laisser chapper le bien de cet homme (il avoit au
moins trente mille livres de rente), fait une assemble de parents, et
leur propose de remontrer  sa fille que ce seroit un coup d'habile
femme de donner un hritier  cet homme qui en seroit ravi, et de
conserver ses richesses en mme temps. On en parle  la dame, et on
lui nomme tout d'un train trois hommes bien faits, ni trop jeunes ni
trop vieux, et qu'on croyoit propres  faire ligne. Elle s'y rsolut,
et choisit un conseiller de la cour des Aides, nomm M. Deyde; c'toit
un garon de trente-cinq ans ou environ; comme ce conseiller n'toit
pas trop dans la galanterie, on se servit d'une mademoiselle Marquise
pour les faire joindre. Cette femme, qui toit gaie, alla trouver ce
M. Deyde, et, en foltrant, lui demanda s'il n'avoit point quelque
inclination. Hlas! lui rpondit-il, ma bonne demoiselle, qui
voudroit de moi? je ne suis plus jeune.--Qui voudroit de vous?
rpliqua-t-elle, je sais bien une dame qui est une des plus belles et
des plus qualifies du pays qui ne vous hait pas; elle la lui nomma.
Et pour vous montrer, ajouta-t-elle, que je ne mens point, vous
n'avez qu' vous trouver en tel lieu, elle y sera; tchez seulement de
l'approcher; prenez-lui la main si vous pouvez, elle ne manquera pas
de vous la serrer. Cela arriva comme elle l'avoit dit; de sorte que
le conseiller eut bientt mis l'aventure  fin. Au bout de quelque
temps la belle se sentit grosse, et quand elle en fut bien assure, un
jour que le conseiller pensoit se divertir comme de coutume, elle lui
dclara toute l'affaire, et lui dit qu'elle toit fonde sur un avis
de parents; qu'elle lui avoit l'obligation de tout son bonheur, et
qu'elle le supplioit de n'en rien dire  personne. Elle eut un garon
qui ressembloit fort  son vritable pre, et qui fut hritier de son
pre putatif.




MENILLET.


Voici une histoire qui a du rapport  l'autre en quelque chose. Un
gentilhomme de Champagne, nomm Menillet, qui toit capitaine dans un
rgiment de gens de pied, comme il toit un hiver en garnison 
Montauban, devint amoureux de la femme de son hte, qui toit un
bourgeois assez  son aise; mais quoiqu'il y employt tout ce qu'il
savoit de l'art d'aimer, il ne put pourtant rien gagner. Enfin il usa
de stratagme; et, ayant remarqu que le mari se levoit d'ordinaire
avant le jour pour aller vaquer  ses affaires, une fois qu'il toit
sorti du logis de grand matin, le capitaine entre dans la chambre de
cette femme et se couche auprs d'elle, qui, tout endormie, ne
discerna pas trop bien la voix de son mari, et prit pour bonnes les
raisons qu'il lui dit pourquoi il se recouchoit. Le galant ne perdit
point de temps; mais il y alloit tellement en gendarme qu'elle
s'aperut bientt de la tromperie. Il lui en demanda pardon. Cette
femme, outre de dplaisir, alla conter sur l'heure sa dconvenue  sa
mre qui fut d'avis d'envoyer qurir le cavalier. Il y alla, et elles
lui firent promettre qu'il n'en diroit rien  personne. Quelques
annes aprs, il passa par Montauban, et, comme il ne songeoit  rien
moins, une femme en deuil et voile lui dit tout bas, en passant,
qu'elle le prioit de la suivre. Il la suivit, et, quand ils furent
dans le logis de cette femme: Comment, lui dit-elle, monsieur, en
tant son voile, en cape de deuil qu'on porte en ce pays-l, vous ne
vous souvenez plus de votre htesse? Elle lui conta aprs qu'elle lui
avoit l'obligation de tout le bien de son mari, car, lui dit-elle, je
devins grosse de la tromperie que vous me ftes, et mon enfant a
hrit de son pre putatif. Pour reconnotre ce bienfait, elle lui
avoit promis de l'pouser au retour de la campagne; mais il y fut tu.




MNAGE[126].


Mnage est fils d'un avocat du Roi d'Angers: il fut quelque temps ici
au barreau, mais sans plaider. Il est vrai qu'il n'y toit pas sans
parler, car il disoit tout ce qui lui venoit  la bouche, et mdisoit
du tiers et du quart. Il n'a jamais plaid qu'une cause,  ce qu'on
dit, encore ne fut-ce  Paris, et ne put-il achever, car il demeura
court. Ce fut pour cela, dit-on, qu'il quitta le palais; c'toit aux
grands jours de Poitiers. L il devint amoureux d'une dame, et fit
assez rire le monde, car il avoit des galants[127] vert et jaune, et
il alla voir comme cela feu M. Talon qu'il connoissoit. En causant, M.
Talon lui arracha presque tous ses galants. Son pre lui donna sa
charge: il ne la fit que six mois, et aprs la rendit  son pre; cela
les mit mal ensemble. Il disoit, pensant dire une belle chose, qu'il
ne s'tonnoit pas de n'tre pas bien avec son pre, qu'il lui avoit
rendu un _mauvais office_. Il disoit aussi de son pre qu'il toit
comme Jean de Vert, qu'il ne donnoit point de _quartier_, voulant dire
qu'il ne lui payoit point sa pension. Et dans les lettres qu'il lui
crivoit, il ne pouvoit s'empcher de le railler.

  [126] Gilles Mnage, n  Angers en 1613, mort  Paris en 1692.

  [127] Noeuds de rubans qu'on portoit  la jarretire.

Sans connotre autrement Patru, il disoit de lui, parce qu'il le
trouvoit toujours propre, que c'toit _Orator optim vestitus ad
causas dicendas_[128]. A Angers, quoique tout Angevin, pour
l'ordinaire, soit goguenard et mdisant, il toit fort dcri pour la
mdisance. Une fille (mademoiselle de Mouriou), dont nous parlerons
ailleurs, lui en faisoit un jour la guerre. Mais savez-vous bien, lui
dit-il, ce que c'est que mdisance?--Pour la mdisance, dit-elle, je
ne saurois bien dire ce que c'est; mais pour le mdisant, c'est M.
Mnage[129]. Il toit sujet  la sciatique. A Angers, il souffrit
fort patiemment qu'on lui appliqut des fers chauds  l'emboture de
la cuisse, et n'en fut pas pourtant guri. Il toit beau garon; mais
il n'a jamais eu une sant vigoureuse.

  [128] Quintilien dit cela d'un homme de son temps. (T.)

  [129] Cette mme fille toit cajole par un garon qui, jaloux,
  quand ce fut  son tour  chanter une chanson, en dit une o il y
  avoit qu'il romproit ses fers. Elle, car elle chanta aprs lui,
  se met  en dire une avec feu, dont la reprise toit:

    Hlas! mon ange, mes amours,
    M'aimerez-vous toujours?

    (T.)

Il disoit qu'il y avoit trois plaisants prdicateurs  Angers: Costar,
qui n'avoit qu'un sermon; le prieur des Matras, qui n'en avoit que la
moiti d'un, car il demeura  mi-chemin, et le prieur de Pommier, qui
demeura la bouche ouverte, et ne pronona pas une parole.

Il disoit que la traduction de M. d'Ablancour toit comme une femme
d'Angers qu'il avoit aime, belle, mais peu fidle. D'Ablancour le
laissoit dire, et disoit: Nous sommes amis; mais je ne prtends pas
l'empcher de babiller. Nous faisons comme l'empereur et le Turc qui
laissent un certain pays entre eux deux, o il est permis de faire des
courses sans rompre la paix.

Aprs une preuve qu'on venoit de faire que les chiens ne mangeoient
point de viande noire, Mnage dit  une dame fort brune: Regardez,
vous n'tes pas bonne  donner aux chiens.

Montmort, le matre des requtes, qui est de l'Acadmie, et s'appelle
Habert, parent de l'abb de Cerizy, dit qu'il faudroit obliger Mnage
 se faire de l'Acadmie, comme on oblige ceux qui ont honni des
filles  les pouser.

Il ne fut pas plus tt de retour de la province, qu'il dbuta par une
satire contre toute l'Acadmie; c'est ce qu'il appelle _la Requte des
Dictionnaires_. C'est ce qu'il a fait de meilleur, quoique la
versification n'en soit nullement naturelle, et qu'il y ait par
endroits bien de la _tranasserie_. En ce temps-l il logeoit chez un
auditeur des comptes, nomm Aveline, qui avoit pous la soeur de
Mnage; c'toit au-devant du logis de madame de Cressy[130], fille de
La Martellire, fameux avocat. Cette femme toit fort coquette, et
toute propre  faire donner dans le panneau un homme de lettres comme
Mnage; d'ailleurs elle toit ravie d'avoir un homme de rputation
pour son mourant[131]. Comme il conte volontiers tout ce qu'il croit 
son avantage, il a cont  quiconque a voulu l'entendre, que cette
femme l'aimoit, et qu'il en avoit eu assez de faveurs; mais, par ma
foi, elle s'en moquoit. Il se pique d'tre galant; cependant je l'ai
vu dans l'alcve de madame de Rambouillet se nettoyer les dents par
dedans avec un mouchoir fort sale, et cela durant toute une visite.
Cette madame de Cressy a dit qu'il faisoit le dsespr devant elle,
jusqu' se donner de la tte contre la muraille; mais il prenoit garde
que ce ft en un endroit o il y et une baie de porte ou de fentre
derrire la tapisserie. Ce ne fut pas faute d'occasion s'il n'en vint
 bout, car s'tant brouill avec son beau-frre, Cressy le prit en
pension. Il fit long-temps le fou; il se gurit; il eut des rechutes,
tmoin l'lgie o il y avoit:

    Log dans votre htel, assis  votre table, etc.[132].

Peut-tre l'a-t-il chang. D'ailleurs le mari cherchoit fortune o il
pouvoit, n'toit point jaloux, et la dame ne passoit pas pour fort
cruelle. On en avoit fort mdit avec M. de La Vrillire, et on
appeloit certaines avances, qui avoient figure de cornes, que Cressy
avoit faites  une maison qu'il a fait btir dans une place qui venoit
de La Vrillire, _les cornes de Cressy_. A la fin lui et la dame se
querellrent tout de bon; car l'ayant rencontre en une visite, ils se
_harpignrent_. Elle lui dit qu'elle ne l'avoit jamais trouv bon qu'
tre le prcepteur de ses enfants, que c'toit un beau prtre crott
(il porte toujours la soutane): Vraiment, lui rpondit-il, vous n'en
tes pas de mme; on vous lve si souvent vos jupes qu'elles n'ont
garde d'tre crottes.

  [130] Cressy est un gentilhomme. (T.)

  [131] Son amant, se mourant d'amour.

  [132] On lit dans la _Rechute amoureuse_:

    J'ai failli, je l'avoue, adorable Uranie,
    Et ma faute mrite une peine infinie.
    J'ai rompu mes liens, j'ai forc ma prison,
    J'ai du joug de vos lois affranchi ma raison.
    J'ai bris vos autels.... ....
    _Logeant en mme lieu, vivant  mme table_,
    Je crus que mon bonheur toit incomparable,
    Que j'tois de la terre lev dans les cieux,
    Et buvois le nectar  la table des dieux, etc.

  Le vers cit par Tallemant l'a srement t de mmoire, car on
  trouve l'autre dans le _Miscellanea_ de 1652, comme dans l'dition
  Elzevir de 1663, et vraisemblablement dans toutes les
  rimpressions des posies de Mnage.

Il eut prise avec l'abb d'Aubignac sur une comdie de Trence, et ils
ont crit l'un contre l'autre; Mnage n'est pas le plus fort[133].
Pour exercer son humeur mordante, il s'avisa de faire la Vie de
Montmaur, le Grec; c'toit un impertinent et insolent pdant; mais, ma
foi, il falloit bien avoir envie de mordre pour s'amuser  mordre un
pauvre diable comme celui-l. Cependant tout un temps ce fut la mode,
car le centon latin que Mnage fit contre (j'appelle ainsi cette
Vie[134] compose de pices rapportes des anciens) russit assez, et
ce fut ce qui servit le plus  le faire entrer chez l'abb de Retz,
qui, sur la recommandation de M. Chapelain principalement, le reut de
fort bonne grce; car n'ayant point de chambre chez lui (il toit
dj au Petit Archevch), il envoya ordre partout le clotre de ne
louer aucune chambre  M. Mnage, et il lui en loua deux  ses dpens
quasi vis--vis de son logis.

  [133] Voyez le _Discours sur l'Hautontimorumnos de Trence_ et
  la _Rponse_ de Mnage dans les _Miscellanea_; Paris, 1652,
  in-4.

  [134] _Vita Gargilii Mamurr Parasitopdagogi, scriptore Marco
  Licinio_, dans les _Miscellanea_ dj cits.

Ogier, le prdicateur, fit en ce temps-l un sonnet qui disoit qu'il
toit surpris de voir que Mnage perscutoit un pdant bien moins
pdant que lui. On croit que ce _maltalent_[135] d'Ogier vient de ce
qu'un jour qu'il avoit prch, Mnage,  la collation du prdicateur,
dit:

    A la sant de monsieur Ogier! (_bis._)

Ogier crut qu'il vouloit dire qu'il avoit dj prononc deux fois ce
sermon. Cela toit peut-tre vrai; mais l'autre n'y pensoit pas, il
n'est pas malin. Ogier est hargneux et grossier, et peut-tre aussi
pdant pour le moins qu'un autre. Pour l'loquence, il se prend pour
le premier homme du monde. On les accommoda.

  [135] _Maltalent_, du mot italien _maltalento_, mauvaise volont,
  disposition dfavorable.

Ce fut aprs l'dition de la Vie de Montmaur, et des vers latins et
franois, que Mnage et ceux  qui il en avoit demand avoient
faits[136], que la _Requte des Dictionnaires_ courut les rues.
Girault, beau garon, qui toit l'apprenti de Mnage, comme
Pauquet[137] l'est de Costar, dit que Montreuil, surnomm le fou, lui
avoit escroqu cette pice. Je ne sais ce qui en est, mais l'auteur
est assez vain pour l'avoir laiss aller. Plusieurs de l'Acadmie s'en
offensrent, mais surtout Bois-Robert qu'il y traitoit de _patelin_ et
de s......., sans qu'il lui et jamais rien fait. Bois-Robert fit une
mchante rponse, et aprs il fit amiti avec lui. Les plaintes de
Bois-Robert et des autres recommencrent quand Mnage, faisant
imprimer ses _Miscellanea_, y mit cette pice, lui qui avoit dit
qu'elle avoit couru sans son consentement. Bois-Robert dit qu'un de
ses neveux, qui portoit l'pe, attendit Mnage trois heures  une
porte du clotre pour lui donner des coups de bton, mais que Mnage
sortit par l'autre. Il fit une satire contre Mnage, o il l'accuse de
se servir de Girault  bien des choses. Cette seconde querelle se
raccommoda comme la premire, mais il faut avouer qu'il n'y a gure
l'exemple d'une pareille chose, qu'on aille imprimer une pice comme
celle-l, qui est contre tout un corps d'honntes gens, et qu'on ait
la hardiesse d'y mettre son nom; c'est l qu'est ce livre _adoptivus_,
 la manire de Balzac; car, pour grossir son volume, il y a ajout
toutes les pices qui s'adressrent  lui.

  [136] L'abb de Retz toit dj coadjuteur. (T.)

  [137] _Voyez_ plus haut la note sur l'abb Pauquet, page 96 de ce
  volume.

Il avoit dj imprim, avant cela, _les Origines de la langue
franoise_, qui est la plus utile chose qu'il ait faite; sa vanit y
parot encore, car en un endroit il dit: Cela se prouvera par la
Relation que M. de Loire[138] me doit ddier. Et de Loire ne la lui
ddia point.

  [138] C'toit un gouverneur des pages de M. d'Orlans, qui avoit
  fait un voyage. (T.)

Vaugelas, Chapelain, Conrart et les politiques de l'Acadmie,
craignant sa _mordacit_, se firent de ses amis. J'ai cent fois ri en
mon me de voir ce pauvre M. de Vaugelas envoyer bien soigneusement
l'un aprs l'autre les cahiers de ses _Remarques sur la langue
franoise_  un homme qui n'a nul gnie, et qui ne s'entend point 
tout cela, quoiqu' le voir faire, il semble qu'il n'y ait que lui qui
s'y entende. Pour Chapelain, comme j'ai remarqu ailleurs, il lui
montrait tout ce qu'il faisoit; et, quand il crut mourir, il avoit
ordonn que ce seroit Mnage qui reverroit _la Pucelle_; cependant il
avoit avou  Patru que ce n'toit qu'un tourdi. Il n'a pas pargn
_la Pucelle_ non plus que les autres. Pour moi, je ne nierai pas qu'il
n'ait bien la lecture, que ce ne soit, si vous voulez, un _savantasse_
(il ne l'est pas tant pourtant qu'on disoit bien), mais il n'crit
point bien, et pour ses vers il les fait comme des bouts rims; il met
des rimes, puis il y fait venir ce qu'il a lu, ou ce qu'il a pu
trouver. Il a dit parfois les choses assez plaisamment; mais ce n'est
nullement un bel esprit. Sa vision d'crire en tant de langues
diffrentes, car j'espre qu'au premier jour il crira en espagnol,
est une preuve de la vanit la plus purile qu'on puisse avoir.
D'Ablancour lui disoit: J'ai mauvaise opinion de tes vers grecs, car
je les entends trop aisment. Je ne veux pas dire qu'il ait de la
malice, mais au moins n'a-t-il gure de charit ni de jugement. Il se
mit  dcrier les sonnets de Gombauld, et porta chez MM. Du Puy, qui
ne s'y connoissoient point, les premires feuilles de ses posies. On
le pria de ne point nuire  ce pauvre homme. Il retourne chez MM. Du
Puy, et dit devant cent personnes: Je n'oserois plus rien dire de
Gombauld, car ses amis m'en ont pri.

A la vrit, on ne peut pas nier qu'il ne serve ses amis quand il
peut; mais on ne sauroit aussi nier qu'il ne s'en vante furieusement.
Il n'est point intress; mais, comme nous le verrons par la suite, il
fait aussi terriblement le libral, et encore plus l'homme
d'importance. Il a quelque fiert, et jamais personne n'a plus fait
claquer son fouet: il est de ceux qui perdroient plutt un ami qu'un
bonnet. Ds qu'on parle de quelque chose: Vous souvient-il, dit-il,
du mot que je dis sur cela? car jamais il n'y eut une plus sche
imagination, et il n'entretient les gens que de mmoire. Toutes les
fois qu'il a mang chez moi, nous avons pris plaisir  lui faire dire
une mme sottise. On n'avoit qu' lui dire: Monsieur Mnage, je vous
prie, donnez-moi une pomme de reinette; il me semble que vous vous y
connoissez bien.--Vous avez raison, disoit-il aussitt, car je me
pique de me connotre en trois choses, en oeufs frais, en pommes de
reinette et en amiti. Voyez le bel assemblage. Cela me fait souvenir
de M. de Mcon (Lingendes), qui disoit que les trois livres qu'il
aimoit le mieux, c'toit la Bible, rasme et l'Astre. Et aussi de M.
de Beaufort. Un jour qu'il toit chez madame de Longueville, cette
princesse dit qu'il n'y avoit rien au monde qu'elle hasse plus que
les araignes; mademoiselle de Vertus dit qu'elle ne hassoit rien
tant que les hannetons. Et moi, dit M. de Beaufort, je ne hais rien
tant que les mauvaises actions. Voil qui toit  peu prs assorti
comme les oeufs frais, les pommes de reinette et l'amiti.

D'abord, comme c'toit par estime que l'abb de Retz l'avoit voulu
avoir, il fut comme une espce de petit favori; mais cela ne dura pas
toujours. Il se vouloit tirer du pair, et se mloit mme de donner des
avis aux autres de la maison. Rousseau, l'intendant, qui toit bien
avec le coadjuteur, ne fut pas fch que notre homme donnt prise sur
lui; et le docteur Paris, un fin Normand qui avoit autrefois servi le
coadjuteur dans ses tudes, homme accrdit de longue main, et duquel
il sera parl souvent dans les Mmoires de la Rgence, car il a rendu
de grands services au coadjuteur durant la _Fronderie_, et encore plus
durant sa prison. Je dirai, en passant, que ce docteur, ayant un
procs avec l'abb de La Victoire pour un bnfice (il en plaidoit
toujours plusieurs  la fois), le coadjuteur voulut les accommoder.
Paris lui dit: Monsieur, taillez, rognez, faites comme il vous
plaira. Ce Paris donc toit fort familier avec le coadjuteur. Mnage
s'avisa de lui dire qu'il ne vivoit pas avec assez de respect; cet
homme le remercia bien humblement, et un jour que quelqu'un, comme
Bragelonne, qui toit de longue main au coadjuteur, et qu'il avoit
fait chanoine, s'mancipoit un peu: Chut! lui dit Paris, en lui
montrant Mnage du doigt, vous aurez tantt une censure.

Il dit familirement qu'il ne voit que lui d'homme d'honneur. Il
s'toit engag  un de ses amis, nomm Lafon, de lui faire obtenir de
M. le chancelier des lettres de vtran au parlement de Rouen, o il
n'avoit gure t conseiller. M. le chancelier lui dit: Cela n'est
pas juste, monsieur.--Pour une chose juste, je ne vous la demanderois
pas en grce; je l'ai promis, il faut bien que cela soit. Le
chancelier le fit. A Servien, il s'agissoit des gages d'un cocher
chass, il dit: Monsieur, pour les cinquante cus dont il s'agit,
j'ai promis de les lui faire toucher; je les paierai si vous ne les
payez. Servien les paya.

Le coadjuteur prit quelque temps aprs un Ecossois, nomm Salmonet,
qui devoit tre vque en son pays, mais qui fut contraint d'en sortir
 cause des troubles. Il a des lettres, et ne manque point d'esprit:
je suis assur qu'il vendroit Mnage et le livreroit sans que l'autre
s'en apert. Le coadjuteur lui fit donner une pension du clerg, car
il s'toit fait catholique; outre cela, le coadjuteur prit encore deux
ecclsiastiques. Regardez combien en voil, sans compter un vieux
prtre qui avoit t son prcepteur et qui lui servoit d'aumnier.
Cependant le coadjuteur n'avoit jamais un ecclsiastique avec lui,
mais parfois son cuyer ou un autre gentilhomme. Le pre de Gondy s'en
fcha. Il fallut donc mener des gens d'glise. Mnage s'en plaignoit
hautement, et disoit que de toutes les visites qu'il faisoit avec M.
le coadjuteur, il n'y en avoit aucune qu'il ne pt faire de son chef;
les autres, qui s'estimoient autant que lui, n'y vouloient point aller
s'il n'y alloit, et ne trouvoient nullement bon qu'il se prtendt
mettre entre leur matre et eux.

La Fronde l'acheva, car il se mit  pester, et disoit qu'elle lui
toit trois mille livres de rente en bnfices qu'il auroit sans doute
si M. le coadjuteur ne s'toit point avis de fronder. Non content de
cela, il disoit des choses dont il se ft fort bien pass: A quoi bon
tenir table, disoit-il, quand on doit, et qu'on n'a encore rcompens
personne? Aprs, il blmoit toujours le parti du coadjuteur.

Avant la Fronde, il avoit dj tmoign assez de chagrin d'tre 
quelqu'un, surtout depuis la mort de son pre, qu'il se voyoit du bien
honntement; mais il et bien voulu faire rouler un carrosse, et, pour
cela, il lui falloit demeurer chez le coadjuteur. Morbleu! disoit-il
quelquefois, je veux faire plus de bien  Girault que M. le coadjuteur
ne m'en fera. Cependant, c'est une chose constante, qu'il est oblig
au coadjuteur et au grand abord de sa maison, de presque toute la
rputation, et de presque toutes les connoissances qu'il prise le
plus, je veux dire celle des grands seigneurs et des grandes dames.
Enfin, le coadjuteur s'en fcha, et, en pleine table, aussi
imprudemment que l'autre, dit tout haut, Chapelain y tant prsent,
que Mnage toit un tourdi, et pria Chapelain de lui dire qu'il
n'toit nullement satisfait de sa petite conduite[139]. Mnage
s'emporta, dit qu'il avoit fait trop d'honneur au coadjuteur. Si je
jouissois de mon bien, dit-il, si l'Anjou toit paisible, je le
planterois l. Et aprs il fut quatre jours sans aller chez lui.
Chapelain raccommoda la chose, et fit tant que le coadjuteur alla chez
Mnage, le prit par la main et le mena dner avec lui. L't suivant,
dans le dessein d'aller en Anjou, o il vouloit mener deux laquais, il
en prit un de plus, et le faisoit manger chez le coadjuteur. Cela
n'toit pas raisonnable, et on ne souffre point ces choses-l dans les
grandes maisons,  cause des consquences; on lui en dit quelque
chose; il rpondit que ce n'toit que pour huit jours. Ce laquais y
fut quatre mois, et Mnage vouloit que l'argentier prt tant par jour
pour la dpense de son laquais, ou bien, disoit-il, je jetterai cet
argent dans la rivire.--De quelle manire mettrai-je cela sur mon
compte, disoit cet homme, et prtendez-vous que M. le coadjuteur ait
tenu le laquais de M. Mnage en pension? Au retour, ce mme laquais y
fut encore un mois.

  [139] C'toit  la fin de 1649. (T.)

Il fait profession d'tre le plus fier des humains, et dit
familirement qu'il ne voit que lui d'honnte homme. Si fier se prend
simplement pour vain, d'accord; mais vous voyez bien que l'affaire de
ce laquais n'a que voir avec le magnanime. Il se trouvera par la suite
quelque autre chose qui n'y convient peut-tre pas plus que celle-l.
Son orgueil est bon  quelque chose,  rabattre le caquet  des petits
Barillon et autres jeunes gens comme cela.

Quand il vit le coadjuteur cardinal, il se radoucit pourtant un peu
pour lui. En ce temps-l lui et Girault se sparrent. Il s'est vant
diverses fois qu'il avoit donn mille cus  Girault pour amortir la
pension d'une prbende du Mans qu'il lui avoit fait avoir; qu'outre
cela, il lui donnoit trois cents livres de pension viagre, et qu'il
l'avoit fait faire bibliothcaire de M. le cardinal de Retz. Ce petit
fat de Girault devint tout--coup si fier qu'il fit son apologie  un
homme qui le rencontra  pied dans la rue Coquillire, disant qu'il
n'avoit pu trouver de chaise.

Mnage, entre autres dames, prtendoit tre admirablement bien avec
madame de Svigny la jeune[140], et mademoiselle de La Vergne,
aujourd'hui madame de Lafayette. Cependant Le Pailleur m'a jur qu'il
leur avoit ou dire qu'elles aimoient mieux Girault que lui, et
qu'elles le trouvoient plus honnte homme; et la dernire, un jour
qu'elle avoit pris une mdecine, disoit: Cet importun Mnage viendra
tantt. Mais la vanit fait qu'elles lui font caresse. Il y a bien
des hommes qui ont cette foiblesse. Un jour qu'il toit chez Nanteuil,
le graveur, avec Lionne qui se faisoit faire sa taille-douce, il
parloit sans cesse et disoit qu'il avoit sept cents pistoles qui ne
devoient rien  personne; qu'il avoit envie de les employer  un
voyage de Rome.--Vous ferez bien mieux, lui dit Nanteuil, de m'en
envoyer dix que vous me devez de reste de votre portrait. Cela le
mortifia un peu. Il y a autour de ce portrait: _gidius Menagius,
Guillelmi filius_. Son pre a fait je ne sais quel petit Trait.
Venez une autre fois tout seul, dit Nanteuil  Lionne.--Voyez-vous,
dit l'autre, cela nous sert dans le monde de mener de ces
beaux-esprits avec nous.

  [140] Marie de Rabutin-Chantal, dame de Svign, notre immortelle
  pistolaire. Il y avoit une autre dame de Svign (ou Svigny),
  belle-tante de Marie de Rabutin; c'toit la mre de madame de
  Lafayette qui avoit pous, en secondes noces, le chevalier Ren
  Renaud de Svign.

Il est quelquefois bien grossier et bien peu civil chez lui; il s'est
rogn une fois les ongles devant des gens avec lesquels il n'toit
point familier. Je lui ai ou dire  deux fort jolies femmes, et il
n'y en a pas  la douzaine d'aussi bien faites: Mesdames, excusez si
je vous rends si peu de visites, je ne vois plus que des hrones. Un
jour il toit dans le carrosse de M. de Laon, fils du marchal
d'Estres; Quillet y toit aussi. M. de Laon lui dit: Il faut que
j'aille chez M. de Senecterre (Mnage ne le connoissoit pas), aprs
nous irons nous promener. M. de Senecterre n'y toit point: Dites,
dit M. de Laon, que c'est l'vque de Laon, qui toit venu pour avoir,
etc.--Dites, dit Mnage ensuite, qu'un nomm Mnage toit aussi venu
pour avoir l'honneur de le voir. Quillet, quelques jours aprs, alla
chez la comtesse de Charrost avec M. de Laon. Elle n'y toit pas:
Dites, dit-il, que c'est l'vque de Laon.--Dites, ajouta Quillet,
que c'est aussi M. Mnage qui, etc. M. de Laon dit que madame de
Svigny est dans les ouvrages de Mnage ce qu'est le chien du Bassan
dans les portraits de ce peintre; il ne sauroit s'empcher de l'y
mettre.

Quelquefois il a mieux rencontr que cela, tmoin un jour que le feu
premier prsident voulant dire le conte de Du Montier, _le
Bourguemestre de Sodome_, et ne sachant que mettre au lieu de Sodome,
Mnage dit: Il ne faut que dire, _Bourguemestre de Vendme_.

J'ai dj remarqu ailleurs qu'il n'toit pas aim chez le cardinal de
Retz, si ce n'est des gens de livre et des bas officiers,  cause
qu'il leur donnoit les trennes avec trop de profusion. Outre cela, il
se vantoit d'tre libre, de n'tre  personne. Il disoit des choses
messantes  table, comme de dire que le petit Scarron alloit tenir
b..... de filles et de garons  Saint-Cloud, pour gagner plus que la
Durier; tantt il alloit en Italie, tantt en Sude, dont la Reine lui
avoit envoy une chane d'or; je crois que ce fut pour l'ptre qu'il
lui fit en lui ddiant les vers de Balzac, car je ne pense pas qu'il y
en ait une plus pdantesque au reste du monde. Il y a quelque chose de
dmont dans cet esprit, car au mme temps qu'il faisoit le libral,
qu'il disoit qu'il n'toit  personne, il ne laissoit pas d'envoyer
qurir tous les soirs sa chandelle chez le cardinal, quoiqu'il ne ft
plus log si prs de chez lui, et il se faisoit fort bien saigner,
quand il en avoit besoin, par le chirurgien des domestiques, avec
lequel on toit abonn  quinze sols pour saigne; cela se voit par
les comptes qu'on m'a voulu montrer.

Il se vantoit d'avoir plus achet de _Cyrus_ que personne, et d'en
avoir le moins lu. Il employoit son argent  aller en chaise,  faire
peindre celle-ci ou celle-l, et  envoyer tous les livres nouveaux au
marchal de Brez, qui,  la vrit, lui demandoit souvent son
mmoire; mais Mnage n'avoit garde de le lui envoyer. Le marchal
avoit tort. Mnage, comme j'ai dit, n'est pas vilain, mais il est vain
 outrance.

Tout ce que j'ai dit faisoit qu'il n'y avoit pas un ecclsiastique,
pas un suivant chez le cardinal qui ne lui en voult; il arriva une
aventure qui le fit bien voir. Un prsident de Pau, qui croyoit avoir
obligation  Rousseau, comme intendant du cardinal de Retz, le convia
 dner dans un jardin avec l'abb Rousseau son frre, Mnage,
Salmonet et cinq autres personnes de la maison. On fit carrousse[141];
on se jeta des bouteilles et des verres aprs dner dans ce jardin
(c'toit au mois d'aot 1652). Rousseau et trois autres prirent Mnage
en badinant, et, l'levant en l'air, se mirent  dire: Voil notre
philosophe, il faudroit le mettre dans ce tonneau, ce seroit Diogne.
Mnage crut qu'on se vouloit moquer de lui; il dit qu'il ne prenoit
point plaisir  cela, et en mordit un bien serr. Rousseau en voulut
faire rprimande  Mnage, quoique le bless n'en et pas fait grand
bruit. Mnage ne reut pas bien cela; ils se querellrent; Rousseau
lui donna un soufflet, et son frre l'abb, qui est un vrai
crocheteur, lui donna en mme temps un coup de poing  assommer un
boeuf, comme s'il falloit tant de gens contre un philosophe. Salmonet
voulut faire passer tout cela pour jeu d'ivrognes; l'intendant offrit
de lui demander pardon, et son frre aussi, et d'avouer qu'ils toient
ivres: Mnage n'y voulut point entendre, et s'en alla tout furieux
dire au cardinal, aprs lui avoir fait ses plaintes, qu'il ne lui
demandoit pas qu'il chasst son intendant qui, quoique insolent,
fripon, stupide, lui toit pourtant ncessaire; mais qu'il le
supplioit de lui permettre par un billet sign de sa main de lui faire
donner des coups de bton; et qu' moins de lui laisser prendre cette
petite vengeance, il sortiroit de la maison. Avez-vous jamais vu une
plus belle proposition? Le cardinal le regarda comme un homme en
colre, tcha de l'apaiser, mais pourtant ne le mit point en balance
avec son intendant. On en fit des contes par la ville. Mademoiselle de
Longueville s'en moqua, et on disoit qu'on avoit jou d'une trange
faon  _Remue-Mnage_; et, pour faire l'histoire meilleure, on disoit
que Mnage toit entr d'un ct en criant au cardinal de Retz: _Sire,
sire, justice!_ et que Rousseau de l'autre avoit dit: _Ah! sire,
coutez-nous_, etc.[142]. Dans sa fureur Mnage disoit qu'il feroit
donner des coups de bton  Rousseau; que pour cent pistoles il le
pouvoit faire assassiner; que ds le soir mme on s'toit offert 
lui pour cela. Depuis, il mit de l'eau dans son vin, et se contenta de
sortir d'avec le cardinal de Retz. Quelques-uns de ses amis vouloient
qu'il y demeurt, et qu'il essuyt plutt toutes les railleries qu'on
pouvoit faire, que de n'avoir pas de quoi vivre comme il avoit
accoutum; d'autres dirent qu'il avoit bien fait. Pour moi, je lui dis
que j'eusse pris cong du cardinal avant tout cela, car il ne savoit
que trop qu'il n'y toit plus bien.

  [141] Dbauche.

  [142] Paroles du _Cid_, acte 2, scne 9.

Depuis la plainte qu'il fit au cardinal de Retz, il ne mit pas le pied
chez lui, ni le cardinal ne lui fit pas dire la moindre parole de
consolation, ni ne lui parla point d'aller  Compigne avec lui,
quoiqu'il y ment tout son monde. Il s'en plaignit hautement, dit
qu'il avoit mang douze mille cus  son service, et perdu dix ans de
temps. Le cardinal disoit que Mnage ne lui avoit jamais rendu le
moindre service en tout ce temps-l. Mnage dit et crit  toute la
terre que s'il n'et point t au cardinal, Boislve[143] ne lui et
point enlev une prbende d'Angers qui lui venoit par l'indult que lui
avoit donn M. de La Margrie; mais que M. le chancelier ne la voulut
jamais signer, et lui en envoya faire des excuses, disant qu'il en
avoit ordre: Ni le cardinal Mazarin, ajoutoit-il, ne m'et point t
le joyeux avnement sur Angers que M. de Lionne m'avoit fait avoir.
Mais, comme j'ai dj remarqu, ni La Margrie ni Lionne ne lui eussent
rien donn s'il n'et t comme le petit favori du coadjuteur. Enfin,
le cardinal de Retz a t ravi de s'en dfaire.

  [143] Depuis vque d'Avranches. (T.)

Sarrazin, son ami, ayant appris cette aventure, lui fit crire par le
prince de Conti. La lettre toit fort civile; le prince lui demandoit
son amiti, et Sarrazin lui offroit toutes choses de sa part, mais il
n'accepta point, parce que, disoit-il, il ne vouloit plus de matre.
Ce lui fut une grande consolation que cette lettre, car il la porta
trois mois dans sa poche, et la lisoit  tout le monde.

A un an de l ou environ, mademoiselle de Rambouillet lui fit un
trange compliment: Monsieur, lui dit-elle, j'ai ou dire que vous me
mliez dans vos contes, je ne le trouve nullement bon, et vous prie de
ne parler de moi ni en bien ni en mal. Pour moi, si elle m'en avoit
dit autant, je n'aurois pas mis le pied  l'htel de Rambouillet
qu'elle n'et t marie, quoique ce soit peut-tre un terme bien
long[144]. Il ne laissa pas d'y aller et de manger mme avec elle  la
table de M. de Montausier. Cela ne s'accorde gure avec ce qu'il conte
de M. de Rohan-Chabot: M. de Rohan, disoit-il, qui m'avoit quelque
obligation, car je l'ai servi en ce que j'ai pu, et je lui conseillai
de se battre aprs qu'il fut mari (il me sembloit qu'il avoit besoin
d'un combat), s'avisa de me dire que ds qu'il seroit  Angers il
feroit mettre mon frre, lieutenant particulier, en prison (c'est
qu'il toit maire et ne s'accordoit pas avec lui). Je ne pus
souffrir cela, et lui en dis mon sentiment. Depuis, je le saluai
trs-humblement chez madame de Svigny en une petite chambre, face 
face: il n'ta point son chapeau. Je dclarai  tout le monde et 
ses gens que je ne le saluerois plus: je ne l'ai jamais salu depuis.
A Angers, il m'auroit fait assommer:  Paris, on a une libert qui ne
se peut payer.

  [144] Mademoiselle de Rambouillet pousa le comte de Grignan,
  comme on l'a dj vu plus haut.

Pour subsister, Mnage vendit une terre, qu'il avoit eue en partage, 
M. Servien, qui lui fait la rente de l'argent au denier dix-huit. En
ce temps-l on le pria de faire quelque chose pour le bonhomme
Gombauld; Servien promit de lui faire toucher quinze cents livres,
mais il ne se htoit pas autrement. Mnage lui dclara qu'il ne
signeroit point le contrat de vente de cette terre (que Servien avoit
achete) qui toit  la biensance de Sabl, qu'il ne lui tnt parole
touchant M. Gombauld. Et cela fut fait; mais il l'a tant chant que
Gombauld ne put s'empcher de faire cette pigramme, car quoiqu'il ne
l'ait point montre, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis
certain que c'est ce qui lui en a fait venir la pense. La voici:

    Si Charles[145], par son crdit,
    M'a fait un plaisir extrme,
    J'en suis quitte; il l'a tant dit,
    Qu'il s'en est pay lui-mme.

  [145] Il n'a pas os mettre _Gilles_. (T.)

Il disoit aussi: M. Servien et M. le premier prsident sont de mes
amis; Scarron me divertit; par leur moyen je lui ai fait toucher
treize cents livres; et  cause de madame de Rambouillet, deux cents
livres  ce pauvre diable de Neuf-Germain[146]. A l'entendre,
mademoiselle Scudry ne touchoit de l'argent que par son moyen.
Trillepert[147], que Sarrazin et lui ont cabal depuis long-temps, et
qui se croit un grand personnage,  cause qu'ils l'ont mis dans un
dialogue, lui donna son indult qu'il mit sur Clugny. Cela lui a valu
le prieur de Montdidier qui, dit-on, est, en bon temps, de quatre
mille livres de rente; il a eu bien des procs pour cela, et je ne
sais o il en est prsentement, mais il est M. l'abb; il n'a pourtant
point de carrosse encore.

  [146] On a vu prcdemment un article sur ce pote ridicule.

  [147] Trillepert toit l'un des fils du prsident Aubry. (_Voyez_
  l'article de la prsidente Aubry et de son mari.)

Mnage de tout temps avoit aim  voir bien du monde chez lui: quand
il fut sorti de chez le cardinal de Retz, il se mit  faire une espce
d'acadmie o M. Chapelain a encore moins manqu qu'au samedi; il y a
bien du fretin. Je ne sais quel prsident mena une fois son fils 
Mnage, c'toit au mois de septembre, et le pria de trouver bon que ce
jeune garon allt _ ses petites acadmies_; Furetire, qui toit
prsent, dit malicieusement  ce prsident: Mais, monsieur, vous ne
songez pas qu'il n'est pas encore la Saint-Rmi. C'est cette ridicule
acadmie qui a fait faire tant d'pigrammes et de bagatelles contre M.
Chapelain et les autres, car ce fut l que les petits Linires, les
petits Boileau, etc., firent connoissance avec Chapelain; et Linires
ayant offert  M. Chapelain de le mener chez une dame avec laquelle il
vouloit faire connoissance, Chapelain s'y fit mener par un autre, ne
voulant pas peut-tre tre prsent de sa main; cela lui fit faire une
ou deux pigrammes contre lui, et ensuite contre Conrart, Pellisson,
mademoiselle de Scudry, et enfin contre les principaux de l'Acadmie,
jusques au marquis de Coislin: mme on disoit que celui-l le devoit
payer pour tous les autres.

Mnage fit en ce temps-l l'glogue intitule _Christine_; il la fit
imprimer avec ce titre:

    CHRISTINE.

    GLOGUE.

On dit que le commandeur de Souvr dit, en voyant cela: Je ne croyois
pas que la reine de Sude et deux noms, et qu'on lui fit accroire
qu'il y avoit une famille d'glogues comme de Palologues. Je ne
saurois croire que cela soit vrai; le commandeur n'est pas tel qu'on
l'a chant; il est toujours fcheux qu'on lui ait mis cela sur la
tte. Or, il faut conter d'o vient l'_Avis  Mnage_[148] sur cette
glogue. Boileau[149], jeune avocat de vingt-deux ans, fils du
greffier de la grand'chambre, porta un jour  Mnage une lgie latine
qu'il avoit faite; car il veut faire des vers et en latin et en
franois, quoiqu'il n'y soit nullement n; Hall, pote royal, toit
alors avec Mnage. Boileau dit qu'_gidius Menagius, Guillelmi
filius_, le traita fort de petit garon en prsence de cet homme, et
lui dit: Nous lirons cela une autre fois; mais lisez mon lgie
latine  la reine de Sude; vous en apprendrez plus l que chez tous
les anciens. Le jeune homme, qui naturellement est mordant, fut bien
aise d'avoir trouv un homme sur qui il y avoit  mordre; mais il ne
considroit pas qu'il imitoit celui  qui il donnoit sur les doigts en
entrant comme lui dans le monde par une mdisance; il fit l'_Avis 
Mnage_. Bautru, que Mnage croyoit de ses meilleurs amis, en eut une
copie, je ne sais comment; car le jeune homme, qui avoit tant promis
de n'en point donner, fit comme Mnage  la _Requte des
Dictionnaires_; il la montra au premier prsident, qui dit  Boileau,
qui s'toit attach  lui, qu'il la falloit faire imprimer. Le premier
prsident n'avoit trouv nullement bon que Mnage les et mis, Servien
et lui, comme des gaux; il lui conseilla d'y ajouter quelque chose
sur la pdanterie, en cet endroit o il dit que

    Pour lui seul les Bergres
    Cessent d'tre lgres[150].

Voyez-vous, lui dit-il, si vous tiez des gens d'pe, il y auroit du
danger; mais pour des gens de lettres, ils ne versent que de l'encre.
Au bout de quelque temps on vit cet _Avis_ imprim. Le petit Boileau
dit qu'il en avoit donn copie au bon homme Pailleur, et qu' sa mort,
quelqu'un, l'ayant trouve dans ses papiers, la fit imprimer. Le
Pailleur en avoit donn copie  mademoiselle de La Vergne; Mnage l'a
su, et il en a t furieusement piqu. Mais ils ont fait leur paix. Il
y avoit trois mois que cette pice couroit, mal imprime et pleine de
fautes, que Mnage, qui l'avoit vue,  ce qu'il dit, ne savoit de qui
elle toit. Quand il sut qui l'avoit faite, la colre le saisit; il
vouloit rpondre. Chapelain lui conseilla de n'en rien faire. En
effet, qu'y avoit-il  dire contre un garon qu'on ne connoissoit
point encore? et pour la critique, c'et t une chose pitoyable et
que personne n'et lue. Il y eut quelque misrable rponse d'un
certain Le Bret qui alloit  son Acadmie; mais on conseilla  Mnage
de la faire supprimer; en effet, il en acheta tous les exemplaires. Il
changea donc de batterie, et dit: Pour Boileau le fils, n'importe,
pourvu que le pre n'crive point contre moi. Et quand on lui
demanda: Qu'avez-vous fait  ce garon? il rpondit: Je lui ai fait
son pictte[151]. Boileau, piqu de cela, prend prtexte de ce que
sa pice toit mal imprime, et se met  la faire imprimer avec un
endroit o il donne sur les doigts  Costar, qui avoit dit dans la
_Suite de la Dfense de Voiture_, adresse  Mnage: Vous avez donc
trouv aussi votre Girac. Costar n'a os rpondre non plus que
l'autre. Avant cela, ds qu'il eut avis de ce que Boileau vouloit
faire, il crivit  quelqu'un une lche lettre qu'on me fit voir pour
l'en empcher; mais cela ne l'empcha pas. Patru avoit obtenu de
Boileau qu'il se contenteroit de faire imprimer sa lettre, mais qu'il
n'y ajouteroit rien; mais Conrart, irrit contre Costar de ce qu'il
dchiroit Balzac, avoua  Boileau qu'aprs ce que Costar avoit dit de
lui, il pouvoit mettre tout ce qu'il voudroit. Pellisson, qui est
joint par cabale  Mnage, dclara assez brusquement  Boileau que
s'il imprimoit, il ne seroit plus son ami ni son serviteur. Il eut
tort de prendre parti; car c'est aux amis communs  rconcilier leurs
amis; et peut-tre s'il n'et point fait cela, ne se seroit-il point
fait certains couplets de chanson contre lui et mademoiselle de
Scudry.

  [148] _Avis  M. Mnage sur son glogue intitule Christine._
  Cette pice a t rimprime par La Monnaie dans son _Recueil de
  pices choisies_. La Haye, 1714, in-8, 1re partie, p. 277.

  [149] Gilles Boileau, frre an de Despraux.

  [150] Indication de ces vers de la deuxime glogue de Mnage:

    De ces aimables lieux les nymphes, les bergres,
    Pour toi seul aujourd'hui cessent d'tre lgres.

  [151] La Vie et la Morale d'pictte; cela est imprim pour la
  deuxime fois. (T.)

Patru, qui ne trouvoit point qu'il ft avantageux  Boileau non plus
qu' Mnage, de rendre cette pice plus publique qu'elle n'toit, alla
porter parole  Mnage que Boileau supprimeroit tout ce qu'il faisoit
imprimer, quoique cela lui cott trente pistoles; qu'aprs il le lui
amneroit, et que Boileau le prieroit d'oublier le pass, etc. Mnage
fit le fier mal  propos, et dit: Je ne lui veux point de mal, je lui
rendrai ses trente pistoles s'il veut; mais je ne puis souffrir qu'il
mette le pied cans. Tout le monde dit que ce procd toit ridicule,
et le premier prsident dit: Refuser d'en croire M. Patru (car le
premier prsident toit fort persuad de son mrite)! je vous
conseille de mettre cela au bout de votre lettre. Mnage voulut
gronder de ce que Patru et quelques autres, quand Boileau leur
demandoit leur avis sur des faons de parler qu'il employoit dans
cette lettre, lui dissent leur sentiment et le corrigeassent. On lui
rpondit: Pourvu qu'on ne lui donne point de mmoires contre vous,
vous ne sauriez vous plaindre qu'on corrige ce qu'il fait contre vous;
on corrigera de mme ce que vous ferez contre lui. On a fait ce qu'on
a pu pour empcher que vous n'eussiez ce dplaisir, vous ne voulez
pas; que voulez-vous qu'on y fasse? Chapelain disoit: Mnage est
fou, et il lui en cuira. En effet, jamais rien ne s'est mieux vendu,
et je n'ai vu quasi personne qui ne ft bien aise qu'on et donn sur
les doigts  la vanit de Mnage. On disoit: Gilles a trouv Gilles
(ils s'appellent tous deux ainsi); mais Mnage est Gilles le niais (un
enfarin qui s'appelle ainsi). Je ne voudrois pas jurer qu'on n'et
fait dire  Scaramouche, pour se moquer de Mnage, ce qu'il dit une
fois; car, en faisant le pdant, il disoit: _La regina de Suecia
scrive  me._

Depuis, Boileau a encore ajout la preuve des larcins de Mnage  une
nouvelle dition, et cela se vend comme le pain. M. Nubl, avocat,
homme de bon sens et de vertu, ami de Mnage de tout temps, et qui ne
peut pardonner  Boileau, dit chez M. Lefvre Chantereau[152], qui a
crit des gnalogies de Lorraine et autres, en prsence de messieurs
Valois et d'un garon nomm Sauval[153], qu'il ne trouvoit pas
supportable ce qu'avoit fait Boileau contre Mnage, et s'emporta
terriblement. Sauval lui fit l'apologie de Boileau. Nubl lui dit que
c'toit tre fou que de dfendre une si mchante cause. Vous tes fou
vous-mme, lui dit brusquement l'an Valois; vous parlez bien haut;
il n'y a que trois jours que vous ne souffliez pas; et vos Mnage et
vos Costar ne m'envoient-ils pas tous les jours leur latin et leur
grec  corriger? et il y a souvent des barbarismes et des solcismes.
Dans les Mmoires de la Rgence il sera encore parl de Mnage 
propos de la reine de Sude.

  [152] Ce M. Lefvre est prsident des bureaux des trsoriers de
  France,  Soissons. Ce fut autrefois le premier intendant qu'on
  envoya en Lorraine; il ne tint qu' lui d'y gagner deux cent
  mille cus. Tout le conseil toit tonn de la fidlit et de
  l'intgrit de cet homme: il en eut pour toute rcompense le
  remboursement d'un office de vingt mille cus qui avoit t
  supprim. En voici un exemple. Il amassa de lui-mme pour plus de
  quatre cent mille livres de grains de  et de l, sans que la
  cour le st; il eut ordre d'en acheter pour l'arme qui y alloit.
  Il manda qu'il en avoit dj pour quatre cent mille livres. Il
  n'y avoit rien plus ais que de prendre tout cet argent. Il n'a
  pas t employ depuis. (T.)

  [153] Sauval est un garon de Paris qui fait trois volumes
  in-folio, intituls: _Paris ancien et moderne_, o il remarque
  tout ce qu'il y a de beau. Ce travail sera utile. Furetire
  disoit: Les gens de lettres qui voient cela disent: Je pense que
  pour ce qui est de la peinture et de l'architecture, il en parle
  bien; mais pour le reste, ce n'est point bien crit; et que les
  peintres et les architectes disent: Nous croyons que cela est
  bien crit; mais il ne parle point bien de l'architecture ni de
  la peinture. (T.)

  Les recherches de Sauval ont t publies depuis en trois volumes
  in-folio, sous le titre d'_Antiquits de Paris_.

Boileau dit de la prface de Pellisson sur Sarrazin, et de la lettre
ddicatoire de Mnage du mme livre, que Pellisson disoit: Il n'y a
rien de si beau que l'ptre ddicatoire; et que Mnage disoit: Il
faut avouer que la prface est divine.

Quand Mnage eut cinquante ans, il alla chez toutes les belles de sa
connoissance prendre cong d'elles, comme un homme qui renonoit  la
galanterie. Hlas! il n'avoit que faire de cette dclaration; ses
galanteries n'ont jamais fait mal  la tte  personne.




M. DE LAVAL.


M. de Laval[154] toit le second fils de la marquise de Sabl; il fut
destin  tre chevalier de Malte. Il y fit quelque caravane au
retour, dans le dessein de se faire connotre; et, ne pouvant tirer
grand secours de sa maison, il prit une compagnie au rgiment de la
marine. Le cardinal de Richelieu en eut de la joie, car il toit bien
aise d'avoir un chevalier de Bois-Dauphin capitaine dans son rgiment;
ce rgiment fut embarqu sur l'arme navale que commandoit
l'archevque de Bordeaux[155]. Le chevalier n'y fut pas long-temps
sans se faire aimer de tout le monde; il y accordoit les querelles et
toit en grand crdit auprs du gnral. Je veux croire que sa beaut
n'y avoit pas nui; car c'toit un des plus beaux gentilshommes et des
mieux faits de France. Le cardinal mort[156], le chevalier s'attacha 
M. d'Enghien, acquit beaucoup de rputation  la bataille de Rocroy et
au sige de Thionville, et fut dput pour porter la nouvelle de la
prise. Il fut reu admirablement bien  la cour; on le regarda comme
une personne qui avoit bien servi, et que M. d'Enghien affectionnoit.
Il eut quatre mille livres pour son voyage, et la Reine lui fit donner
mille cus de pension. Cela le mit en quipage; d'ailleurs il toit
log et nourri chez sa mre, alors veuve, qui pour lui avoit vaincu
l'aversion qu'elle avoit  voir de grands enfants autour d'elle. En ce
temps-l madame de Coislin, fille du chancelier, veuve depuis quelques
annes[157], visitoit fort souvent la marquise de Sabl, qui logeoit
alors  la Place-Royale avec la comtesse de Maure. La jeune veuve
logeoit assez prs de l dans la rue Barbette, dans la maison de
Goulas, secrtaire des commandements de M. d'Orlans,  cette heure
l'htel d'Estres[158], dont elle donnoit deux mille cus de loyer;
car ce fut elle qui fit enchrir les maisons au point o nous les
avons vues. La marquise n'avoit pas autrement recherch l'amiti de
madame de Coislin, qui est une personne comme cent autres: on dit mme
qu'elle est nave, et qu'il n'y a pas long-temps que, croyant faire
plus d'honneur  madame de Longueville, elle mit au-dessus d'une
lettre, _A madame, madame de Longueville, Longueville_[159], mais
elle n'avoit pu s'empcher de la recevoir, tant cette pauvre femme
s'toit donne  elle  corps perdu. Or, Chabot avoit fait
connoissance avec madame de Coislin, un peu aprs la mort du mari,
chez madame de Sully; et, quoiqu'il et dj mademoiselle de Rohan en
tte, il voyoit pourtant si peu de jour  ce qui est arriv depuis,
qu'il voulut tenter cette aventure, et il y russit si bien, que s'il
et pouss, il l'et assurment pouse; mais il en fit sa cour auprs
de mademoiselle de Rohan, et lui dit ensuite que si, en mprisant
l'avantage qu'il trouvoit, il toit assur de faire quelque chose qui
lui ft agrable, il n'y penseroit jamais. Il ajouta ensuite tout ce
qui pouvait servir  son dessein; car on dit qu'il ne s'y entendoit
pas mal. Mademoiselle de Rohan fut touche de cette gnrosit; et,
comme j'ai dit ailleurs, elle lui donna assurance que ses services
seroient reconnus. Ds ce moment Chabot ngligea un peu madame de
Coislin, et  mesure qu'il s'avanoit auprs de mademoiselle de Rohan,
il s'loignoit de notre veuve. Durant ce refroidissement elle
rencontra un jour sur l'escalier de la marquise le chevalier de
Bois-Dauphin, qui se sauvoit de crainte d'tre arrt, car il alloit
voir mademoiselle de Pons[160] dont il toit amoureux. Il donna dans
les yeux  madame de Coislin; par bonheur il toit ce jour-l ajust
comme un amant qui espre voir ce qu'il aime. La veuve monte, et dit 
la marquise: Je viens de trouver M. le chevalier de Bois-Dauphin;
vraiment, il est bien fait. Ensuite, toutes les fois qu'elle alloit
l-dedans, elle demandoit toujours o toit M. le chevalier de
Bois-Dauphin. Enfin elle le demanda tant, que la marquise fut oblige
de lui promettre qu'elle le lui enverroit. On eut assez de peine  l'y
faire aller; car c'toit un vrai jeune homme qui ne songeoit qu'
suivre ses inclinations; il y fut pourtant, et, comme il en sortoit,
il trouve madame la chancelire dans la cour, qui dit  sa fille en
riant, aprs avoir demand qui il toit, qu'elle ne prendroit point
plaisir  trouver souvent de grands chevaliers comme cela auprs
d'elle.

  [154] Guy de Laval Bois-Dauphin, dit _le marquis de Laval_, mort
  en 1646.

  [155] Henri d'Escoubleau de Sourdis, frre du cardinal de ce nom,
  fut nomm archevque de Bordeaux aprs la mort de son frre, et
  lui succda en 1628. Par un abus trs-commun en ce temps, il
  allia les commandements militaires aux dignits de l'glise.

  [156] Tallemant nous semble ici confondre Henri de Sourdis avec
  le cardinal, son frre. Henri n'a pas t revtu de la pourpre.
  Ses diffrends avec le duc d'pernon lui ont donn de la
  clbrit.

  [157] Son mari fut tu  Aire. (T.)

  [158] C'toit vraisemblablement l'htel qui est maintenant une
  succursale de la Lgion-d'Honneur. Il appartenoit, avant la
  rvolution,  M. de Corberon dont il portoit le nom.

  [159] Cela me fait souvenir d'un enfant qui, voulant crire au
  valet-de-chambre de son pre, sans lui mettre _monsieur_, mit _
  Chaumat, Chaumat_; c'toit le nom du valet, et celui de l'enfant
  c'est Marbaut, dont il sera parl dans l'Historiette de la
  Gaillonnet. (T.)

  [160] C'toit vraisemblablement Bonne de Pons, depuis marquise
  d'Heudicourt, amie de madame de Maintenon. On verra plus bas,
  dans l'article de M. de Guise, petit-fils du Balafr, comment
  mademoiselle de Pons vint  la cour, et y fut nomme fille
  d'honneur de la reine Anne d'Autriche.

Quelque temps aprs, M. d'Enghien alla en Allemagne mener des troupes
au marchal de Gubriant; ce voyage ne fut pas long; cependant notre
veuve s'ennuyoit fort de ne point voir le chevalier qui avoit suivi M.
d'Enghien; elle en parla tant que la marquise crut qu'elle en tenoit,
et un jour elle lui dit: Vous parlez tant de ce chevalier, comment
l'entendez-vous? N'avez-vous pas conclu avec Chabot?--Vraiment, lui
dit l'autre, c'est un plaisant homme que Chabot. Elle se mit sur sa
friperie. Chabot avoit le nez mal fait, Chabot avoit de petits yeux,
Chabot ne savoit pas mme danser. Le chevalier revient; sa mre lui
parle srieusement, et,  force de le haranguer, le fait rsoudre 
quitter mademoiselle de Pons, et  penser  sa fortune. Il y eut de la
rpugnance; mais quand une fois il eut donn sa parole, il fit tout ce
qu'on voulut.

La marquise, qui est trs-adroite, ne trouva pas  propos que le
chevalier allt chez madame de Coislin. Il ne la voyoit que chez sa
mre. De longue main les gens de madame de Coislin avoient accoutum
de s'en retourner quand elle toit chez la marquise, o elle dnoit ou
soupoit de deux jours l'un. Le chevalier ne mangeoit pourtant point
avec elle; car la marquise tient pour maxime qu'il faut qu'un amant ne
fasse devant sa matresse que ce qui est de l'essentiel de l'amour, et
que, par exemple, il ne faut qu'une grimace en mangeant, ou quelque
petite indcence pour tout gter. Elle appelle cela faire des
_mortalits_. Ces entrevues se faisoient secrtement, car qui que ce
soit ne se seroit avis qu'un garon comme lui ft si souvent avec sa
mre, et puis on savoit, comme j'ai dj dit, qu'elle n'aimoit point 
voir ses enfants. Elle aimoit si fort celui-ci, qu'avant cette
amourette, comme il ne se retiroit qu' minuit, pour avoir le plaisir
de l'entretenir, elle veilloit fort souvent jusqu' trois heures du
matin. Ces entrevues durrent quatre mois. Elle qui s'ennuie quasi de
tout, jugez comment elle se divertissoit l. Tantt elle lisoit,
tantt elle leur disoit en passant: Mais pensez-vous que je ne sois
point lasse de vos coquetteries? Cela durera-t-il long-temps? ou
quelque autre chose de semblable. Enfin mademoiselle de Chalais[161]
revint de Sabl fort heureusement pour la marquise, car elle la
dchargea d'une partie de la peine, mme elle l'en dchargea
tout--fait; car elle dit du troussement que tout cela n'toit rien si
on n'pousoit. On lui faisoit la guerre de ce qu'elle avoit dit: Si on
ne couchoit ensemble; la marquise de Sabl et la veuve eurent dispute,
sur ce que cette innocente disoit qu'elle vouloit bien pouser, mais
non pas coucher.

  [161] Mademoiselle de Chalais toit dame de compagnie de la
  marquise de Sabl. Voiture lui a adress plusieurs lettres.

La rsolution prise d'pouser, la marquise en parla  ses amis, et
entre autres  son frre le commandeur de Souvr, qui demanda au
cardinal Mazarin sa protection. Le cardinal promit tout ce qu'on
voulut, et l'on toit assur de l'amiti de M. d'Enghien. On presse
donc tout de nouveau madame de Coislin, qui, prise du chevalier, ne
put rsister davantage. On fait jeter un ban sous leurs vritables
noms,  quelque chose prs; il n'y avoit que Saguier pour Sguier, et
Lavau pour Laval, et cela pouvoit passer pour une faute de copiste.
Pour le nom du marquis de Coislin, il toit connu de fort peu de gens,
et on ne savoit gure qui toit Csar Du Cambout[162]. Pour les deux
autres, on en eut dispense. Ils vouloient avoir permission d'pouser
en quelque village, car la veuve craignoit d'tre reconnue de son
cur[163]. Le grand-vicaire, car il n'toit pas sr de s'adresser 
l'archevque, qui et tout reconnu incontinent, dit qu'il ne pouvoit
donner la dispense, et qu'il les renvoyoit pour cela  leur cur. Le
cur refuse. On retourne encore au grand-vicaire, qui renvoie une
seconde fois au cur.

  [162] Pierre-Csar Du Cambout, marquis de Coislin,
  colonel-gnral des Suisses.

  [163] Loisel, cur de Saint-Jean en Grve. (T.)

Cependant on avoit pris jour pour pouser, et madame de Coislin devoit
se rendre chez la marquise le lendemain  dix heures du matin. La
marquise, qui avoit de bons espions, fut avertie, avant que de se
coucher, que La Feuillade[164], qui fut depuis tu  Lens avec le
marchal de Gassion, avoit t le soir jusqu' minuit chez madame de
Coislin. Il s'toit avis, depuis quinze jours ou environ, qu'elle et
bien t son fait, et elle, qui avoit  faire le lendemain une si
grande affaire, souffroit un galant chez elle jusqu' minuit. On a
remarqu depuis que cette femme, tant qu'elle a un mari, ne souffre
pas la moindre ombre de galanterie, mais que ds qu'elle est veuve
elle coute tout le monde. Pour sa personne, elle est assez belle,
mais il n'y a point d'excs. La marquise n'en passa pas mieux la nuit
pour avoir su que La Feuillade avoit t si tard chez madame de
Coislin; elle se dfioit fort de la cervelle de la dame; car une autre
fois qu'elle devoit se rendre en un lieu, o l'on croyait les pouser,
ne prvoyant pas la difficult qui se rencontroit, elle n'y alla point
pour ne pas perdre une comdie. Le lendemain donc, jour assign pour
pouser, le chevalier de Bois-Dauphin et le chevalier de Rivire[165]
avec Couleau, homme d'affaires de la marquise, furent  Saint-Jean;
ils demeurrent  la porte, et Couleau seul entra pour demander au
cur permission d'pouser  Saint-Laurent, hors la ville. Le cur,
bien loin de la lui donner, se douta de quelque chose, et ne voulut
plus rendre la dispense des deux bans que Couleau lui avoit mise entre
les mains. Couleau la lui voulut arracher, et rompit un petit morceau
du papier qu'il fut contraint de lui laisser, et va conter tout le
dsordre aux deux chevaliers. Le chevalier de Bois-Dauphin, sans
s'mouvoir autrement, voyant qu'il n'y avoit pas moyen d'pouser ce
jour-l, s'en alla en franc jeune homme chez les baigneurs; car il
s'toit lev de bonne heure, et n'avoit pas eu le loisir de s'ajuster.
Cependant madame de Coislin, qui devoit venir  dix heures, n'toit
pas venue  onze: elle arrive enfin sur le midi, dit pour ses excuses
que Pepin, son intendant, l'avoit arrte; elle parut assez froide et
assez interdite; elle toit tonne de ce qu'elle alloit faire.
Couleau arrive l-dessus qui conte toute la dconvenue: voil tout le
monde bien dferr. On envoie chercher le commandeur; sa soeur le prie
d'aller parler au cur. Il y va et retire la dispense; ensuite il va
trouver le grand-vicaire, qui refuse la permission et renvoie encore
au cur. Jugez de l'inquitude de la marquise. Elle voyoit que
beaucoup de gens savoient la chose, car elle avoit t oblige de la
dire  tous ses amis. Il y avoit jusqu' quatre-vingts personnes qui
savoient ce secret, en comptant M. d'Enghien et la Reine,  qui le
cardinal l'avoit dit le matin. Cependant, comme on l'a su depuis, ils
ne s'en toient rien dit l'un  l'autre, et chacun, hors la Reine, le
savoit du chevalier, de la marquise ou de son frre. A la vrit, il
faut avouer que le peu de cas que l'on faisoit du chancelier avoit
fort contribu  faire garder le secret. La marquise craignoit que le
cur n'et lu les noms et n'y et fait rflexion, ou mme que le
grand-vicaire ne se doutt de quelque chose; mais ce qui la fchoit le
plus, c'toit que son fils y et mis autant de lgret. Dans ce
chagrin on servit  dner, car on s'attendoit de venir dner aprs
avoir pous; mais personne ne put jamais se rsoudre  manger, et on
fut contraint de tout remporter. Madame de Coislin et la marquise se
grondrent un peu, et l'amante, avec un ton aigre, demanda o toit
donc M. le chevalier de Bois-Dauphin. La marquise l'excusa du mieux
qu'elle put, et on passa le temps fort mlancoliquement jusqu' quatre
heures que le chevalier arriva. Sa mre et mademoiselle de Chalais lui
parlrent avant qu'il vt sa future pouse, et le harangurent bien
pour lui faire promettre qu'il la presseroit d'pouser de quelque
faon que ce ft. Il le leur promit; mais il ne le fit que foiblement,
ou plutt ne le fit point du tout; car il lui sembloit que cela
n'toit pas dans la biensance: il avoit l'me belle et gnreuse; je
l'ai remarqu encore  une chose. Il s'toit fait peindre en Achille,
et, pour marquer que c'toit Achille, le peintre avoit voulu mettre
dans l'loignement, comme il tranoit Hector autour de Troie. Laval
lui dit: Mettez-y autre chose, je vous prie; je n'approuve nullement
cette cruaut. Ds qu'il parut on n'eut plus de peine aprs madame de
Coislin, et elle toit d'autant plus gaie qu'elle voyoit la nuit
approcher (c'toit l'hiver), pensant qu'elle n'pouseroit point ce
jour-l. Elle reculoit toujours par timidit, craignoit le pouvoir
d'un chancelier de France, et considroit que son pre l'aimoit
tendrement, et beaucoup plus que son autre fille. J'oubliois que la
marquise gronda un peu le chevalier, toutefois elle toit ravie de le
voir; car elle avoit apprhend que, ne croyant pas qu'il y et rien 
faire ce jour-l, il ne retournt qu' minuit,  son ordinaire.
Cependant quarante gentilshommes ou environ qu'il avoit pris de se
promener aux environs de Saint-Laurent deux  deux, et tous sparment
sans faire semblant de rien, se promenrent tout leur sol, car il les
oublia et ne leur envoya rien dire.

  [164] Lon d'Aubusson, comte de La Feuillade, tu  la bataille
  de Lens, en 1647. C'toit le frre an du marchal de La
  Feuillade.

  [165] Le chevalier de Rivire fit une chanson sur l'air de
  _Catane la belle jardinire_:

    Beau, bien fait, de grande naissance
    Vous tes, mon cher Bois-Dauphin;
    Mais avouez, en conscience,
    Que c'est un grand coup du Destin,
    Que le cadet d'un pauvre frre
    Soit gendre de la chancelire.

    Quand le galant vit l'assemble
    Qui assistoit  son bonheur,
    Il dit d'une voix non trouble:
    Messieurs, vous me faites honneur,
    Ma foi! monsieur l'vque d'Aire,
    Vous me tirez de grand'misre.

    (T.)

  Le chevalier de Rivire a fait beaucoup de chansons et
  vaudevilles; on lui attribue les recueils de ces sortes de pices.

La marquise, voyant que le commandeur n'avoit fait qu'une partie de ce
qu'il falloit, conclut qu'il falloit les faire pouser par le premier
prtre, parce qu'il toit impossible que la chose ne se st, et,
qu'elle, qui avoit bien des affaires, s'alloit mettre pour rien un
chancelier de France sur les bras. Pour cela elle envoya prier
l'vque d'Aire[166] de prendre la peine de venir chez elle; il avoit
t lev auprs de M. d'Auxerre, frre de la marquise, et lui devoit
toute sa fortune. M. d'Aire arrive comme on ne trouvoit point de
prtre: Vraiment, dit-il, ce seroit une trange chose que, faute d'un
prtre, l'affaire manqut, je les marierai plutt moi-mme; car je ne
doute pas, ajouta-t-il, que M. de Saint-Jean ne me donne la
permission. Il y va. Le cur la lui donne  condition qu'il se
chargera de l'vnement. L'vque prend ce qu'il falloit pour les
marier (un livre et un surplis), et le donne  un de ses parents, qui
depuis a t  M. de Laval, pour le porter chez la marquise. Et lui,
au lieu d'aller vite achever une affaire si importante et si dlicate,
s'en alla  une comdie o M. de Bordeaux l'avoit convi. Celui qui
avoit apport le livre pour marier toit un jeune homme qui s'en alla
dans la cuisine de la marquise, et se mit  lire dedans. Oh! dit-il,
c'est un livre  marier. Le bruit s'pand aussitt parmi les
domestique, les laquais du commandeur et ceux du chevalier de Rivire,
qu'on devoit marier quelqu'un ce soir-l. Enfin M. d'Aire arrive  dix
heures du soir et les marie[167]. Aprs tout le monde les laissa, et
ils furent une heure et demie ensemble. Les gens de madame de Coislin
vinrent  minuit, selon l'ordre qu'ils en avoient. Elle leur dit
qu'ils toient venus bien tard, et s'en retourna comme si de rien
n'et t. Le nouveau mari alla courir chez ses amis pour le leur
dire, et veilla madame de Lansac, soeur de sa mre,  trois heures du
matin, et de l il s'alla reposer chez Prudhomme[168]. Le matin, ds
cinq heures, il y avoit trois laquais avec des billets  la porte de
la marquise pour lui en faire compliment. Madame de Lansac vint aprs
qui lui dit que tout le monde le savoit, et qu'il falloit mettre
madame de Coislin en lieu de sret. Elle toit encore au lit que
Pepin, son intendant, lui vint dire que tout le monde par la ville
disoit qu'elle avoit pous M. le chevalier de Bois-Dauphin. Elle fit
la rieuse au commencement; mais enfin elle le lui avoua. M. le
chancelier fut celui qui le sut le plus tard. Sa femme pensa attraper
madame de Laval (ce fut ainsi que le chevalier l'appela aprs avoir
t mari, car il est de cette maison) chez la marquise: elle n'et
que le temps de sortir par la porte de derrire. On la mena au
Palais-Royal, dans la chambre de madame d'Hautefort qui lui avoit
offert retraite.

  [166] Boutaut, de Tours. (T.)

  [167] Il lui assigna son douaire sur une pice de vingt francs;
  c'est qu'il tira un quadruple, quand il fallut donner une pice,
  comme on les pousoit. (T.)

  [168] Un baigneur clbre. (T.)

Ce fut le cardinal qui le dit au chancelier. Cet homme, assez tonn
de ce que le cardinal le mandoit, car ils avoient parl ensemble le
jour mme au conseil, alla au Palais-Royal avec quelque inquitude. Le
cardinal lui dit: Monsieur, j'ai une mauvaise nouvelle  vous dire.
Le chancelier crut qu'on lui alloit ter les sceaux, et lui rpondit:
Monsieur, il y a long-temps que je m'y prpare. Le cardinal
continua, et lui conta le mariage de sa fille. On a cru que le
cardinal lui voulut donner exprs l'pouvante, afin que, trouvant
moins de mal qu'il n'en avoit attendu, il ft plus dispos au pardon;
mais je croirois, tout au contraire, que cela fut cause en partie de
l'clat qu'il fit aprs, fch de la frayeur qu'il avoit montre, et
d'avoir tmoign qu'il se dfioit de son crdit, car il s'emporta
autant qu'on se peut emporter. Avant que sa colre et fait du bruit,
M. d'mery le fut trouver, et lui donna un conseil judicieux: Vous
tes, lui dit-il, monsieur, en une place o vous ne pouvez vous
cacher. Si vous voulez clater, allez jusqu'au bout; sinon, pardonnez
de bonne heure. Le chancelier ne fit ni l'un ni l'autre, comme on
verra par la suite. D'abord il jeta feu et flamme; envoya tout saisir
chez sa fille, jusqu'aux chevaux, et prit ses petits enfants chez lui.
La chancelire, qui n'aime que sa fille de Sully, la cadette, ou du
moins qui l'aime sans comparaison plus que l'autre, elle est plus
aimable aussi, l'aigrissoit autant qu'il lui toit possible; car elle
est mme jalouse de l'amiti qu'il a pour l'ane. Ce fut elle qui
l'empcha de voir son gendre pendant un an entier.

Les nouveaux maris se retirrent pour quelque temps  Berny; on
voulut donner cette petite satisfaction au chancelier. On dit que les
gueux qui avoient accoutum de se bien trouver de la cuisine de madame
de Coislin, quand ils virent que M. le chancelier faisoit emporter les
meubles de chez sa fille, disoient entre eux: Vraiment, ce M. le
chancelier est plaisant de se fcher; il a mari sa fille une fois 
un petit bossu mal bti, et il trouve mauvais qu'une autre fois elle
se soit marie  un gentilhomme qui est aussi beau qu'un ange.
Cependant M. le cardinal, M. d'Enghien et cent autres ne perdoient pas
une occasion de parler au chancelier pour les nouveaux poux, et ils
firent tant qu'il consentit que M. de Meaux, son frre, et M. et
madame de Sully les vissent; et quelque temps aprs il promit lui-mme
de les voir, mais il ne dit pas quand ce seroit.

En ce temps-l M. d'Enghien fut demander  M. le chancelier la grce
de Saint-Etienne[169]: M. le chancelier la lui refusa, dont le prince
irrit lui dit des choses assez fcheuses, et entre autres qu'on
voyoit qu'il faisoit cela  cause de Laval. Laval ayant su la chose,
alla vite trouver M. d'Enghien, et lui dit: Ah! monsieur, vous m'avez
perdu. M. d'Enghien dit qu'il feroit tout ce qu'il voudroit pour
raccommoder ce qu'il avoit gt. En effet, il vit M. le chancelier en
lieu tiers, et le satisfit. Le chancelier vit en cela l'estime qu'on
faisoit de son gendre, et que sans lui il n'auroit reu aucune
satisfaction de l'injure qu'on lui avoit faite.

  [169] Saint-Etienne, dont le pre toit gouverneur de
  Chteau-Renault, avoit enlev,  Reims, mademoiselle de
  Sallenauve, et il s'toit battu en duel. (Voyez plus bas
  l'article de mademoiselle de Sallenauve.)

Il arriva encore une autre aventure dont Laval tira avantage; car,
comme si les gens eussent pris  tche de faire insulte au chancelier,
Trville, dont la compagnie de mousquetaires avoit t casse au
commencement de la rgence, avoit eu un don qui toit fort  la charge
du Barn, sa patrie; M. le chancelier refusa de lui en donner les
expditions, et lui, par une insolence inouie (c'est un homme fort
brutal), rompit les lettres en plein sceau, et se retira en menaant.
Le chancelier faisoit tat de s'en plaindre au conseil d'en haut; le
lendemain, Laval en est averti par Sainte-Maure, un brave homme de ses
amis; il l'envoie appeler Trville; Trville dit qu'il voyoit bien
d'o cela venoit, et qu'il ne se vouloit point battre: l'autre lui
propose tous les expdients imaginables pour faire passer cela pour
une rencontre. Trville n'y voulut jamais entendre, dit qu'il ne se
cacheroit point, et qu'on se rencontreroit bien toujours. Sainte-Maure
le menace de dire  tout le monde qu'il a refus un appel. Je ne m'en
soucie pas, dit Trville, on sait assez qui je suis. L'appel se sait,
et, en mme temps, la cause de l'appel; la Reine, pour satisfaire le
chancelier, fit tenir prison  Trville durant quelques jours. Le
chancelier fut touch de la bravoure et de la gnrosit de son
gendre, et le vit bientt aprs. La chancelire enrageoit, et fut
trois semaines  Pontoise sans vouloir revenir que le chancelier n'et
donn une assez grosse somme d'argent  madame de Sully.

Voil notre cavalier aux bonnes grces de son beau-pre. Le chancelier
ne pouvoit plus vivre sans lui, et lui ne perdoit point occasion de
lui rendre ses devoirs. Le dsordre de Saint-Eustache servit encore 
le faire aimer et estimer du chancelier; voici comment cela arriva. Le
cur de Saint-Eustache tant mort, Merlin, un de ses neveux, et le
frre d'un matre des requtes, nomm Poncet, disputrent cette cure.
Les femmes de la paroisse, au moins celles des halles, se trouvrent
au grand conseil le jour de l'audience; ensuite tout le menu peuple de
cette grande paroisse s'mut; et, parce que le chancelier portoit
Poncet, prs de quatre cents femmes voulurent aller chez lui pour lui
parler en faveur du neveu de leur cur; car le peuple esproit qu'il
seroit aussi charitable que son oncle avoit t. Le suisse ouvrit pour
les repousser, mais il ne put refermer la porte, et ces femmes le
pressrent tellement qu'il fut contraint de s'enfuir, et il se sauva
dans une maison vers Saint-Eustache, o il s'enferma: c'toit le
matin. On en vint avertir M. de Laval, qui logeoit dans la rue
Saint-Thomas-du-Louvre; il n'toit pas achev d'habiller; il prend son
pourpoint  la main, et se fait mener par le carrosse de madame Lansac
qui toit chez lui; il s'habille en chemin faisant. Ses gens avec des
armes arrivent presque aussitt que lui chez le chancelier; ils
suivirent leur matre, qui passa sur le ventre  toute cette populace
mue, car on avoit sonn le tocsin, et il alla dlivrer le suisse. Cet
exploit ne se fit pas sans pril, il essuya bien des coups de pierre,
et entre autres un gros grs qu'on jeta d'une fentre, et qui tomba
justement  ses pieds. Avant que d'y aller, il avoit envoy son frre
le chevalier demander  la Reine une compagnie des gardes; cette
compagnie fut long-temps  venir, et le suisse toit dlivr quand
elle arriva. Ds qu'il ouit le tambour, il y courut encore, et avec ce
renfort pera jusqu' Saint-Eustache, et on a dit qu' la chaude il
tira un coup de pistolet dans l'glise. Pour achever l'histoire de
l'meute, j'ajouterai que les femmes des halles allrent en corps au
Palais-Royal, et que l une dame Denise dit  la Reine qu'ils
vouloient ce cur-l, parce qu'ils avoient accoutum de les avoir de
pre en fils, et qu'ils n'avoient que faire de cet _adultre_ de
Poncet; elles vouloient dire _indultaire_[170]. Enfin, comme on vit
que cela alloit trop loin, on fit dire aux paroissiens par Tubeuf,
alors marguillier de la paroisse, que la Reine,  leur prire, donnoit
la cure au neveu du feu cur. On en chanta le _Te Deum_, et le peuple
disoit que ce M. Tubeuf toit un honnte partisan. On ajoute encore
qu'un charbonnier alla embrasser le nouveau cur, et que, comme
l'autre lui disoit: Vous me gtez mon surplis, il lui rpondit:
J'ai encore un quart d'cu, monsieur le cur, pour le faire savonner;
laissez-moi vous embrasser tout  mon aise.

  [170] Poncet avoit droit  cette cure en vertu de l'Indult, qui
  appartenoit  son frre, comme matre des requtes.

Depuis le dsordre de Saint-Eustache jusqu' sa mort, Laval fut le
tout puissant chez le chancelier, et la marquise de Sabl y toit
quasi aussi bien que lui. Par une bont assez rare  la cour, il avoit
toujours sur lui une liste de ceux dont il vouloit recommander les
affaires  son beau-pre. Outre qu'il toit aimable de sa personne,
quoiqu'il comment un peu  grossir (son pre toit fort gros), il
toit fort civil et dans un perptuel enjouement. Partout o il se
trouva, il fit toujours tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire, et
s'il et vcu, il et sans doute t bien loin. Le chancelier se
rsolvoit  ouvrir la grand'bourse pour lui acheter quelque belle
charge. A Dunkerque, o il fut tu, il avoit acquis tant de rputation
que M. d'Enghien le regardoit comme un appui de sa grandeur. A ce
sige pourtant il fit une jeunesse peu excusable. Lui et quelques
petits matres faisoient la dbauche dans une maison devant laquelle
on alloit pendre un soldat; ils toient dj gaillards, quand
quelqu'un, peut-tre fut-ce lui-mme, car il toit pitoyable, dit dans
la chaleur du vin: Il faudroit sauver ce pauvre diable et tuer le
bourreau. En effet, ils tirrent et turent, non pas le bourreau,
mais un soldat qui assistoit  l'excution. Cela fit du dsordre:
cependant on l'apaisa. On conta cela  la Reine, et le vin fit tout
excuser.

Il se piqua de faire un logement qui toit si important que de l
dpendoit le succs du sige; il y alla aprs que deux autres
marchaux de camp en eurent t repousss. Il avoit avec lui un
ingnieur huguenot, nomm Dutens, qui lui dit qu'il n'y iroit sans
casque. Laval lui donna un chapeau de fer qu'il avoit, et aprs fit le
logement; mais il y reut un coup de mousquet par la tte, dont il
mourut au bout de dix-sept jours. Le chevalier Chabot, autre marchal
de camp, garon de coeur et de mrite, y fut aussi tu en mme temps.
Cependant, quoiqu'il ft fort estim, Laval l'obscurcit de telle faon
qu'on ne songea pas  le plaindre. Le chancelier pleura de la mort de
son gendre comme un enfant, et eut cent fois plus de dplaisir de sa
perte, qu'il n'en avoit eu de son mariage. Pour madame de Laval, au
bout de quelque temps elle s'apaisa, et bientt il n'y parut plus. On
disoit qu'elle toit entre deux selles, le cul en terre, parce que sa
soeur et les soeurs de son premier mari avoient toutes le tabouret.

Deux mois aprs, elle fut passer l'automne  Saint-Libaud[171], vers
Moret. Vardes, qui l'avoit vue en divers lieux, mais sans lui en
conter, au lieu de prendre occasion du voisinage et de la parent qui
toit entre lui et l'abb de Bois-Dauphin[172], qui toit avec elle,
s'avisa mal  propos d'envoyer un gentilhomme  la belle avec une
lettre dont elle se mit fort en colre. Il demandoit permission de
l'aller voir, et aussi, je pense, de la servir. L'abb, qui alloit 
la chasse, ayant appris cela, rentre et l'apaise du mieux qu'il peut,
puis le lendemain va trouver Vardes: On ne ferme pas la porte aux
gens comme vous, lui dit-il; vous n'en deviez point user ainsi.
Vardes confessa qu'il avoit tort. Le chancelier, et c'est ce qui fit
parler, prit cela de travers, crut que sa fille vouloit encore se
marier  sa fantaisie, et, bien loin de la laisser revenir  Paris, il
l'obligea  aller pour quelque temps  Sully.

  [171] Une des terres que le chancelier a eues  vil prix. (T.)

  [172] Aujourd'hui vque de Lon. (T.)

Elle dit qu'elle est encore un peu jalouse de celles que M. de Laval a
aimes, et qu'une de ses plus grandes joies seroit de voir que
quelqu'une de celles-l ft devenue laide. Elle prend plaisir, quand
elle est en confidence avec quelqu'un,  parler de la passion qu'elle
a eue,  dire ce qu'elle a senti et ce qu'elle sent encore, et elle
n'a garde de faire tant la coquette cette fois-ci que l'autre.




ESPRIT.


Esprit[173], l'acadmicien, sortit de chez le chancelier  cause de ce
mariage; car jamais le chancelier ne se put persuader qu'un homme qui
ne bougeoit de chez madame de Laval ignort cette amourette: cependant
la marquise (de Sabl) et mademoiselle Chalais jurent qu'il n'en
savoit rien. Esprit avoit un frre an, petit homme, mais qui a de
l'esprit comme un lutin: il toit prcepteur de l'abb de Fiesque,
parent de madame de Rambouillet; ainsi il eut entre  l'htel de
Rambouillet, et il y introduisit son second frre, aujourd'hui
premier mdecin de M. d'Anjou[174]; le troisime, dont nous parlons, y
fut aussi introduit. A son arrive de Bziers, lieu de leur naissance,
il faisoit de si longues visites qu'on croyoit qu'il vouloit demeurer
 coucher chez les gens.

  [173] Jacques Esprit, de l'Acadmie franoise, n  Bziers en
  1611, mourut dans sa patrie en 1678.

L'abb de Cerizy, qui toit chez M. le chancelier, fit en sorte que le
chancelier le prit; aprs on le fit de l'Acadmie. Il ne sait pourtant
quasi rien, et n'avoit que quelques paraphrases de psaumes assez
mdiocres[175]. L il intriguoit assez, servoit qui il pouvoit, et
parloit plus hardiment que les autres beaux esprits de la maison; car
il a toujours fait le plaisant, mais quelquefois il ne l'est gure.
Or, un jour Verpillire, qui toit  madame de Longueville, et dont il
sera parl amplement dans les Mmoires de la Rgence, ayant quelque
chose  demander  M. le chancelier, Chapelain crivit  Esprit qu'il
se rencontroit la plus belle occasion du monde pour un coquet comme
lui, qu'une des plus belles filles de France, etc. Il fit ce qu'on
souhaitoit de lui; de sorte que, quand il fut dehors de chez le
chancelier, il s'alla loger auprs de l'htel de Longueville, o
Verpillire le mit bien avec sa matresse. Il a eu, par sa faveur,
deux mille livres de rente sur une abbaye qu'on donna  La Croisette,
intendant de la maison. Il avoit dj mille livres de pension sur le
prieur d'Argenteuil, que depuis il a remise par scrupule. Madame de
Laval les lui avoit fait donner. Il suivit madame de Longueville 
Munster; on parlera de lui ailleurs.

  [174] Frre de Louis XIV, depuis duc d'Orlans, et pre du
  rgent.

  [175] On a de l'abb Esprit le livre _de la Fausset des vertus
  humaines_, ouvrage mdiocre, qui est une faible contre-preuve
  des _Maximes_ du duc de La Rochefoucauld. On croit qu'il n'a pas
  t tranger  la composition de ce dernier ouvrage, et que la
  marquise de Sabl y a aussi eu quelque part.

Depuis, passant du blanc au noir, aprs la dlivrance de M. le Prince,
il se mit dans l'Oratoire o son frre an toit dj. A cause de ses
austrits, il avoit l des maux de tte qui l'eussent rendu
tout--fait fou, si le mdecin ne l'en et fait sortir. Ce mdecin se
plaignoit de lui, et disoit: Quelle folie! il leur faut une
inspiration du Saint-Esprit pour se laisser voir  leur parents. Au
sortir de l, il alla se promener. Il fut voir M. et madame de
Montausier  Angoulme; il alla en Languedoc, o il se donna au prince
de Conti, avec lequel il est prsentement; mais il n'est pas si dvot
qu'on diroit bien. Depuis il s'est mari avec une assez belle fille,
et cela, dit-il, pour l'acquit de sa conscience. Sa maison a une porte
dans le jardin du Palais-Royal; on l'y voit toujours avec sa femme.
L'abb d'Effiat prtend qu'elle a dit: Mon Dieu! je ne m'aperois
point que ce soit par principe de conscience que M. Esprit s'est
mari! Elle l'a dit comme moi.




SARRAZIN.


Sarrazin[176] toit fils d'un homme de Caen qui toit comme le
parasite d'un vieux garon nomm Foucault, qui toit trsorier de
France  Caen. Foucault le logeoit chez lui, et enfin lui vendit sa
charge, dont il ne toucha que sept ou huit mille livres, qui toit
peut-tre tout le vaillant de Sarrazin; le reste se devoit prendre sur
les moluments de l'office. Foucault mourut au bout de deux ans, et
Sarrazin pousa la gouvernante du vieux garon, pour ne rien dire de
pis. La donzelle et lui s'toient apparemment entendus ensemble 
piller le vieux garon. Le Roi obligea les trsoriers de Caen de se
faire conseillers de la cour des Aides de Rouen que l'on fit semestre
en ce temps-l. Voil comment notre Sarrazin toit fils d'un trsorier
de France  Caen, et conseiller de la cour des Aides de Rouen. C'toit
si peu de chose pour la naissance qu'il y a encore en Normandie un de
ses cousins germains qui est fils d'un ciergier, et qui est cur de
village. Cependant quand il vint  Paris, il faisoit l'homme de bonne
naissance, et l'homme accommod. Il eut d'abord la connoissance de
mademoiselle Paulet qui, en le prsentant, ne manquoit jamais de dire
que c'toit une personne de bon lieu et fort  son aise. Il est vrai
qu'il avoit un carrosse; mais ses chevaux toient les plus mal
nourris de France.

  [176] Jean-Franois Sarrazin, n en 1605, mort en 1655.

Il s'amusa ici  _pindariser_, et fut contraint d'pouser une vieille
madame Du Pile, veuve du matre des comptes. Il a toujours fait le
plaisant, et il s'avisa de faire je ne sais quels articles de mariage
en prose, qui toient,  dire vrai, une assez mauvaise galanterie. Il
y avoit, entre autres choses, qu'il ne seroit plus _sans croix ni
pile_. A rendre turlupinade pour turlupinade, on lui et pu dire assez
long-temps qu'il n'toit point _sans croix_, mais bien _sans pile_;
car sa femme le tourmentoit et ne lui donnoit pas un sou. Elle lui
devoit donner mille cus; mais elle vouloit qu'il coucht avec elle;
lui ne le vouloit point. Mais, lui disoit Mnage, que n'y
couchez-vous?--Couchez-y vous-mme, si vous voulez, lui rpondoit-il.
Je crois que Mnage l'a assist, et la table du coadjuteur, dont il
lui donna la connoissance, lui fut d'un grand secours. Une fois qu'il
y toit, Du Bois[177], qu'on appeloit vulgairement le fastidieux M. Du
Bois, s'avisa, tandis que tout le monde s'toit lev pour recevoir un
vque, et qu'on faisoit des rvrences, d'arranger les siges
derrire chacun; il oublia Sarrazin, qui, croyant trouver son sige o
il l'avoit laiss, voulut s'asseoir, et donna du cul  terre. Quand il
fut relev, on lui demanda quelle pense il avoit eue en ce moment-l;
il prit un ton srieux, et dit: J'ai song si j'tois un homme  qui
on dt faire un tour comme celui-l. Le coadjuteur fut oblig de
rechercher d'o cela venoit, et de lui dire qu'il en toit bien fch.
Pour moi, cela me fait croire que Sarrazin n'avoit pas toute la
prsence d'esprit imaginable, car il falloit faire accroire que
c'toit sa faute, qu'il toit bien maladroit, etc.

  [177] L'amant de mademoiselle Paulet. (T.)--C'toit un docteur en
  thologie, mais Tallemant dit lui-mme qu'on n'en a pas mdit.
  (_Voyez_ l'article de mademoiselle Paulet, t. 1, p. 196.)

Il fut prs de quatre ans comme le courtisan du coadjuteur, jusqu'
aller  Bourbon avec lui. Je me souviendrai toujours de la burlesque
carrosse de gens que c'toit. Sarrazin, quoique grand et bien fait de
sa personne, toit pourtant ce jour-l terriblement fagot en auteur,
et tous les autres en prtres de village; cela sentoit la pdanterie 
cent pas  la ronde.

J'oubliois que Sarrazin fut mis dans la Bastille, comme on verra dans
les Mmoires de la Rgence, parce qu'on le souponnoit d'avoir fait de
mchants vers contre le Roi  l'occasion des machines des comdiens
italiens. On lui faisoit tort, il ne les et pas faits si mauvais. Il
jura, au sortir de l, de n'en faire plus; mais il recommena ds le
blocus de Paris, ou peut-tre plus tt.

A la guerre de Paris, le coadjuteur fit tant par le moyen de madame de
Longueville, que le prince de Conti prit Sarrazin pour secrtaire. La
ncessit, ou l'humeur normande, ou peut-tre toutes les deux
ensemble, firent que Sarrazin, quoiqu'il et t couch sur l'tat de
M. le Prince,  la vrit, c'toit pour la premire place vacante, ne
fit aucune difficult d'accepter cet emploi. Le prince de Conti avoit
plus de tort que lui; car tandis que Montereul[178] l'acadmicien
toit  Rome pour lui avoir un chapeau, il lui toit la moiti d'un
emploi pour lequel il avoit refus les plus belles rsidences.
Montereul, de retour, ne fit point le fch; il toit plus fier que
l'autre, c'toit un Franais italianis, _Francese romanescato_, comme
on dit  Rome; et quoiqu'il et t trait en cadet, lui qui toit le
premier en date, il fit semblant d'tre content du partage. Il n'avoit
que les bnfices, et l'autre avoit la maison et le gouvernement
(c'toit la Champagne). On disoit que madame de Longueville avoit
port Sarrazin. Ds la premire anne, Sarrazin dit  un homme de ma
connaissance qu'il n'avoit aucune obligation au coadjuteur de l'avoir
fait entrer chez le prince de Conti, et que le coadjuteur lui en
devait encore de reste; qu'un temps fut qu'il l'et voulu voir noy,
et qu'il le donneroit encore au diable sans cet tablissement, que
quatre ans de son temps ne se pouvoient assez payer. Notez qu'il ft
peut-tre mort de faim sans lui.

  [178] Jean de Montereul, frre de Mathieu, duquel on a des
  lettres et de jolis madrigaux. Il n'existe rien d'imprim de
  l'acadmicien.

Ds que la paix fut faite, il fit le petit ministre et l'homme
passionn pour son matre. Quelqu'un lui ayant dit: Qu'est-ce cela?
je vous trouve tout triste.--Je ne me porte pas bien, rpondit-il
gravement, M. le prince de Conti se trouve mal. Il ne s'pargna pas 
faire des friponneries. Le coadjuteur prsenta l'abb Amelot au prince
de Conti,  qui l'abb demandoit quelque prieur. Le prince de Conti
accorda le prieur. L'abb, pour plus prompte excution, donne cent
pistoles  Sarrazin; Montereul toit absent, si je ne me trompe. Le
premier prsident de la Cour des aides demande le mme bnfice; le
prince de Conti le lui donne. Voyez quelle manire de faire! L'abb
demande ses cent pistoles  Sarrazin, qui rpond: Il n'a pas tenu 
moi que vous n'ayez eu le bnfice; je tiendrai ce que j'ai promis,
faites que M. le prince de Conti en fasse de mme. L'abb se plaint
au coadjuteur qui peste: Comment! ce _potereau_, prendre de l'argent
de mes amis! un homme dont j'ai fait la fortune! Sarrazin rpondit 
cela ce que j'ai dj dit, qu'il ne lui en avoit aucune obligation,
etc. Mnage et lui se brouillrent l-dessus, et Mnage disoit: Ils
se sont bien rencontrs Montereul et lui pour se tirer de belles
bottes de fourberie.

Il s'est trouv qu'un nomm Du Bois, qui commandoit les chevau-lgers
du prince de Conti en Champagne, durant le quartier d'hiver, avoit
tant vol, que ce prince fut contraint d'envoyer un exempt de ses
gardes pour le faire arrter; il avoit six mille livres en argent
qu'il avoit voles en moins de rien, sans toutes les autres choses. Il
ne parut point tonn de se voir pris, et dit qu'il savoit bien qu'il
ne seroit pas dsavou. Il avoit t rsolu que des six mille livres
il en rendroit cinq, quand il arriva un ordre de l'en quitter pour
trois mille livres; cet ordre venoit de Sarrazin; cela a fait croire
que les deux autres mille livres toient sa part.

Un gentilhomme de Brie pria Courtin[179] de parler  Sarrazin pour
faire dloger des gens de guerre de son village. Sarrazin lui dit:
Cela vaut fait. Quatre jours se passent; il fallut quarante
pistoles, et le village toit mang avant que l'ordre arrivt. Il fit
pis que tout cela; car aprs avoir expdi tout ce qu'il falloit pour
un quartier d'hiver  Bourgogne, homme de service qui toit dans le
parti du prince de Conti: Vous verrez, lui dit-il, s'il n'y auroit
point dix pistoles pour nous. Avec cela il n'a pas eu l'occasion de
s'enrichir: les brouilleries lui ont nui, et la cour l'a tromp. Il
n'eut rien du cardinal qui lui avoit tant promis. Le mariage du prince
de Conti fut fait sans qu'on lui donnt un sou; Cosnac[180] n'et pas
mme t vque sans que le prince de Conti s'y obstina. Ils avoient
pourtant tous deux bien servi le cardinal, et fort mal leur matre.

  [179] Le petit Courtin qui avoit t  Munster; il est matre des
  requtes.

  [180] Daniel de Cosnac, vque de Valence. Le huitime livre des
  _Mmoires de Choisy_ lui est presque entirement consacr.
  (_Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_,
  deuxime srie, tome 63, p. 36.)

Sarrazin n'toit point fin, quoiqu'il ft Normand; il n'a jamais eu de
cervelle: pour preuve de cela, il ne faut que dire qu'il affectoit de
faire accroire  Bordeaux qu'on lui envoyait de l'argent de chez lui;
car ayant fait une garniture de ruban couleur de rose, il dit qu'il
avoit reu une petite lettre de change de Normandie. Madame de
Longueville se moqua fort de cette impertinente vanit. Angerville,
gentilhomme de Caen, qui toit au prince de Conti, lui dit: Notre
cher, je vous avertis qu'il n'y a nulle apparence, dans l'emploi que
vous avez (Montereul toit mort), de croire que les gens seront assez
sots pour s'imaginer que vous n'y gagnez pour avoir du ruban. Le
lendemain, pensant bien raccommoder la chose, il prit un mchant
habit, et fut quelque jour en linge sale. Il vouloit passer pour un
homme qui prvoyoit les choses, et toujours il toit surpris; il se
faisoit toujours de fte mal  propos.

M. le prince de Conti tant demeur seul  Bordeaux, et se dfiant de
Marsin[181], se servoit de Chouppes[182], qui un jour lui voulut faire
faire quelque chose contre les ordres de la guerre. Angerville tourna
cela en raillerie, et lui dit: On voit bien que c'est pour nous
prouver. Sarrazin sait cela; il va dire  Angerville que Chouppes
s'toit plaint, et que M. le prince de Conti toit mal satisfait de
son procd. Angerville, qui connoissoit bien le plerin[183], va
trouver le prince de Conti, qui lui dit qu'il n'y avoit pas song, et
il vouloit en faire recevoir le dmenti  Sarrazin devant tout le
monde. Angerville le supplia de n'en rien faire. Cent fois le Prince
l'a trait de coquin, de fripon, en prsence de ses officiers. L'autre
sortoit sans rien dire, et puis revenoit aussitt en bouffonnant:
Quoi, prince, vous rvez! disoit-il parfois, et continuoit sur ce
ton-l. Tantt il rimoit, tantt il contrefaisoit quelqu'un, et
faisoit tant qu'il le faisoit rire.

  [181] Jean-Gaspard Ferdinand, comte de Marchin (on prononoit
  _Marsin_) et du Saint-Empire; il quitta le service de France en
  1653 pour passer  celui d'Espagne. C'est le pre du marchal de
  Marchin.

  [182] On a du marquis de Chouppes des Mmoires importants qu'on
  regrette de ne pas trouver dans la _Collection des Mmoires
  relatifs  l'histoire de France_. Ils forment deux parties in-12.
  (Paris, Duchesne, 1753.)

  [183] On surprit une lettre de Sarrazin au cardinal Mazarin, qui
  commenoit ainsi: Ce petit bossu, qui fait le vaillant et qui ne
  l'est pas, vous demande de l'argent pour donner  des gens qui ne
  vous aiment point. Le prince de Conti, sur cela, lui dit en
  particulier (il n'y avoit que le P. Talon, Jsuite, autrefois son
  prcepteur, et un valet-de-chambre): Tratre, tu mriterois que
  je te fisse jeter par les fentres; va, que je ne te voie
  jamais. A deux jours de l, le P. Talon,  la prire de
  Sarrazin, qui pleuroit comme une vache, obtint que cet homme lui
  donnt la comdie; et il se mit  bouffonner si plaisamment, que
  le pauvre prince lui sauta au cou. (T.)

Pour le mariage, le prince de Conti ne s'y rsolut qu' cause qu'il
intercepta une lettre de M. le Prince, par laquelle il ordonnoit aux
gens de guerre d'obir effectivement  Marsin, et en apparence au
prince de Conti. Marsin et Lenet[184] avoient brouill les deux
frres. Pour madame de Longueville, ce qui la brouilla avec lui, ce
fut la galanterie de Matha[185]; car le prince, qui avoit eu la vision
de vouloir qu'on crt qu'il avoit couch avec sa propre soeur, dont il
avoit t amoureux, ne trouvoit pas bon que Matha et l'avantage sur
lui.

  [184] Pierre Lenet. On a de lui des _Mmoires_ assez importants;
  ils font partie de la deuxime srie de la _Collection des
  Mmoires relatifs  l'histoire de France_, dont ils forment le
  cinquante-troisime volume.

  [185] Ce Matha devoit tre un frre de Barthlemy de Bourdeille,
  baron de Matha, ou _Mata_, ou _Mastas_. Barthlemy mourut en
  1640, laissant un fils posthume. Ce ne peut donc tre ni le pre
  ni le fils. Il est vraisemblable que celui dont parle Tallemant
  est ce Matha dont Hamilton raconte des traits si plaisants dans
  ses _Mmoires de Grammont_.

Pour revenir  Sarrazin, madame de Longueville le mprisoit
furieusement et ne le pouvoit souffrir. Il est temps de parler de sa
mort. Le prince de Conti ne l'a jamais outrag que de paroles; on a eu
tort de dire qu'il l'avoit frapp. On croit qu'il a t empoisonn par
un certain Catelan, dont la femme couchoit avec lui, aprs avoir
couch,  ce qu'on dit, avec bien d'autres. On a cru cela d'autant
plus aisment, que cette femme tomba malade le mme jour, eut les
mmes accidents et mourut le mme jour que lui et  la mme
heure[186].

  [186] Le P. Talon dit que la femme ne fut point empoisonne; que
  son mari, qui toit bon gentilhomme, l'pargnoit  cause de ses
  parents qui toient plus de qualit que lui; il empoisonnoit les
  galants d'un poison bien lent. Il croit que M. de Candale en est
  mort, comme Sarrazin lui fit envie de coucher avec cette femme,
  lui disant qu'il n'en avoit jamais trouv de si agrable... (T.)

Sa femme s'est encore remarie.

Pour ses ouvrages, il n'y a, ce me semble, rien d'achev. S'il ne se
ft point jet dans la plaisanterie, il et t capable de quelque
chose de grand. La meilleure chose que nous ayons de lui, c'est la
_Pompe funbre de Voiture_, o il ne le traite pas bien; et, pour
montrer qu'il n'a pas eu dessein de l'pargner, c'est qu'il ne voulut
jamais corriger quelques endroits qui ont empch qu'on ne l'ait
imprime  la suite des oeuvres de Voiture[187].

  [187] On a de Sarrazin un pome badin intitul: _Dulot vaincu, ou
  la Dfaite des bouts rims_. L'un des diteurs possde un imprim
  en huit pages in-4, intitul: _la Dfaite des bouts rims, pome
  hroque, par M. Sarrazin, avec les loges et acclamations des
  plus beaux esprits de ce temps_. On y lit un _Avertissement de
  l'imprimeur au lecteur_, par Pellisson, et quelques pices de
  vers dont deux sont d'Ysarn. Cette brochure s'est trouve dans
  des portefeuilles de Tallemant des Raux, qui font partie de la
  bibliothque de M. Monmerqu. Tallemant y a joint la note
  suivante: Sarrazin avoit fait _la Dfaite des bouts rims_, mais
  il ne la vouloit point donner. C'toit du temps du mariage du
  prince de Conti. Pour lui faire malice, Pellisson et Ysarn firent
  imprimer ceci pour le faire crier devant la porte de Sarrazin. Ce
  qu'il y eut de meilleur, c'est que l'imprimeur trouvoit la
  prface admirable. Cette prface est une vritable factie.




LA MARQUISE DE SY.


M. de Sy toit de la maison de Bourtomont de Lorraine; mais il
demeuroit en Champagne. Sa femme toit une des plus belles femmes, et
lui un des plus pauvres hommes du monde: Amoureux d'elle, c'toit au
commencement de leur mariage, il lui faisoit familirement des
caresses en prsence de feu M. le comte (_de Soissons_), gouverneur de
Champagne. Aussi s'en trouva-t-il comme il mritoit, car M. le comte
le fit cocu.

Depuis, un nomm Neufchtel, cadet du baron de Chapelaine, dont le
pre[188] gagna tout son bien dans les gabelles, acheta la terre de
Chapelaine en Champagne, et plusieurs autres, la fit btir
magnifiquement, et y fit une fort grande dpense. L'Argentier se mit
en tte de faire un somptueux btiment. A Chapelaine, ce n'est que
craie; il fallut faire venir la pierre de fort loin, et le bois aussi.
Il y fit porter jusqu' de la terre, car il n'y pouvoit venir un
arbrisseau. Il dtourna des ruisseaux, et fit de fort beaux tangs et
de beaux moulins. On dit qu'il laissa  son fils quarante mille cus
de rente, plus six cent mille livres en argent, sans les meubles. Il y
avoit je ne sais quel pronostic, ou plutt je ne sais quelle vision
dans la famille, que cette maison seroit brle. Elle le fut, je ne
sais comment. Les enfants de Chapelaine ont dissip la plus grande
partie du bien, et sottement rompirent une opale grande comme une
assiette pour en avoir chacun un morceau; elle valoit bien quarante
mille livres. Cependant il reste encore quarante mille livres de rente
dans la maison.

  [188] Ils s'appellent L'Argentier en leur nom. (T.)

Ce Neufchtel, qui toit un brave garon, et fort bien fait, devint
amoureux de la belle, et en jouit. L'affaire se faisoit si hautement,
que les parents du marquis de Sy l'obligrent  appeler Neufchtel.
Cet homme, quoique fort peu vaillant, se battit, mais si mal, qu'on
voyoit bien qu'il ne s'toit battu que pour n'avoir os contrevenir 
un avis de parents. Ce combat donna encore plus de libert 
Neufchtel: il continue  voir la dame avec tant d'autorit, que le
mari et lui partagrent, et mme il eut une nuit par semaine plus que
le mari. Cette folle se dgote du marquis  tel point, qu'elle ne
veut plus qu'il couche avec elle.

C'toit, comme j'ai dit, un fort pauvre homme, et de plus fort
amoureux de sa femme. Ne sachant plus que faire, il se jette aux
genoux de Neufchtel pour obtenir cette grce de sa femme qui n'y
voulut jamais consentir. Les parents de Lorraine, sans qu'il y ft,
viennent avec main forte, et surprennent Neufchtel couch avec la
marquise. Il se sauve pourtant, suivi d'un valet, dans un cabinet au
bout d'une galerie. L, avec quelques armes qu'ils avoient, ils se
dfendirent, en turent un, et puis se sauvrent. Tout cela ne servit
qu' rendre ces amants plus insolents: ils vendent les troupeaux et
coupent les bois; enfin elle se trouve grosse, et, parce que tout le
monde savoit qu'il y avoit deux ans que son mari n'avoit couch avec
elle, elle s'en alla en Hollande pour y accoucher. Neufchtel l'y fut
trouver, et aprs, elle retourna en Champagne.

Voici qui est encore pis que tout le reste. Elle maria sa fille, qui
n'avoit que onze ans,  Neufchtel, et le baisoit devant tout le monde
comme son gendre, et ils toient tombs d'accord..... Une nuit qu'elle
et Neufchtel ne pouvoient dormir, ils allrent fouetter son pauvre
mari pour se divertir.

Neufchtel fut tu au blocus de Paris un an ou environ aprs qu'il se
fut mari. Elle remaria sa fille aussitt  un gentilhomme nomm
Juvigny,  condition que le pre de ce garon coucheroit avec elle;
mais elle le trouva bientt trop vieux. Enfin elle en vint jusqu' ses
valets. Elle mourut, il y a cinq ans ou environ, ge de trente-neuf 
quarante ans.




SOUSCARRIRE[189].


Il y avoit un ptissier  Paris,  l'enseigne _des Carneaux_, qui
traitoit par tte. Ce ptissier avoit une femme assez jolie,  qui
plusieurs personnes firent leur cour, et entre autres M. de
Bellegarde. Vers le temps o ce dernier la frquentoit, cette femme se
sentit grosse et accoucha d'un fils. Ce garon devint adroit  toutes
sortes de jeux et d'exercices; il toit bien fait et heureux au jeu;
il se pousse, il gagne. Comme il toit adroit de la main, il s'adonna
 des tours d'adresse, comme de faire tenir une pistole dans la fente
d'une poutre, et autres choses semblables. Il y gagna beaucoup, mais
son plus grand butin fut dans ce commencement une fourberie. Il trouva
un inconnu nomm Dalichon, qui jouoit fort bien  la paume; lui y
jouoit bien aussi; il ne faisoit pourtant que seconder; mais c'toit
un des meilleurs seconds de France. Il fait acheter des pourceaux, des
boeufs, des vaches  cet homme, et fait courir le bruit que c'toit un
riche marchand de bestiaux,  qui on pouvoit gagner bien de l'argent;
que cet homme aimoit la paume: on y jouoit fort en ce temps-l.
Souscarrire, c'est le nom d'une maison qu'il acheta ds qu'il eut du
bien, faisoit des parties contre cet homme qui faisoit l'Allemand, et
dcouvroit insensiblement son jeu. Notre galant trahissoit ceux qui
toient de son ct, et quand il parioit contre Dalichon, Dalichon se
laissoit perdre, et faisoit perdre ceux qui toient de son ct, ou
qui parioient pour lui; et avant que la fourbe ft dcouverte, on dit
que le marchand de bestiaux,  qui Souscarrire ne savoit que donner,
gagna plus de cent mille cus. Comme il eut un grand fonds, le petit
La Lande[190], qui le connoissoit, tant du mme mtier, car il avoit
appris  jouer  la paume au feu Roi, lui dit un jour: Pardieu:
monsieur de Souscarrire, vous tes bien fait, vous avez de l'esprit,
vous avez du coeur, vous tes adroit et heureux; il ne vous manque que
de la naissance; promettez-moi dix mille cus, et je vous fais
reconnotre par M. de Bellegarde pour son fils naturel. Il a besoin
d'argent; vous lui en pouvez prter. Voici le grand jubil: votre mre
jouera bien son personnage; elle ira lui dclarer que vous tes  lui
et point au ptissier; qu'en conscience elle ne peut souffrir que vous
ayez le bien d'un homme qui n'est point votre pre. Souscarrire s'y
accorde. La ptissire fit sa harangue; M. de Bellegarde toucha son
argent, et La Lande pareillement. Voil Souscarrire, en un matin,
devenu _le chevalier de Bellegarde_[191].

  [189] Pierre de Bellegarde, dit le marquis de Montbrun, seigneur de
  Souscarrire.

  [190] Ce petit homme toit une espce de m........ et d'escroc.
  On a dit de lui dans un vaudeville:

    M........ et franc cocu,
          Lanturlu.

  Ses deux filles sont du mtier. Ce qu'il y a d'extraordinaire en
  cet homme, c'est qu'il toit aussi franc athe qu'on en ait jamais
  vu:  sa mort il ne se vouloit point confesser. M. de Chavigny,
  qu'il appeloit Eumnes, parce qu'il toit secrtaire comme
  Eumnes, y alla pour le persuader  se confesser. Bien, lui
  dit-il, Eumnes, je le ferai pour l'amour de vous, et  condition
  que le grand _prototrosne_ (il nommoit ainsi le cardinal de
  Richelieu) croira que je meurs son serviteur. Sa femme lui dit:
  Si vous ne vous confessez pas, nous voil ruins; on ne nous
  paiera plus notre pension. Il se confessa donc, et en se
  confessant, il disoit  sa femme: Voyez, ma mie, ce que je fais
  pour vous. (T.)--Eumnes a t secrtaire de Philippe, roi de
  Macdoine, et ensuite d'Alexandre le Grand.

  [191] Le Pre Anselme a t la dupe de cette reconnoissance; et
  qui ne l'auroit t, puisqu'il y avoit des lettres de
  lgitimation? Voici la mention de ce gnalogiste: Fils naturel
  de Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, et de Michelle ou
  Lonarde Aubin ou Aubert, femme absente de son mari; Pierre de
  Bellegarde, dit le marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrire,
  prs de Grosbois en Brie, fut lgitim par lettres du mois
  d'avril 1628, etc. (_Histoire gnalogique de la maison de
  France_, t. 4, p. 307.)

Quelques annes aprs, Souscarrire, pour se remplumer de quelque
perte qu'il avoit faite, alla en Angleterre pour y attraper aussi les
gens, car c'est un matre pipeur; il y mena des joueurs de paume, des
joueurs de luth et des chanteurs, et tout cela pour amuser le monde.
Il et bien voulu que Ruvigny, dont la soeur toit marie en ce
pays-l, et fait le voyage pour l'introduire  la cour. Ruvigny
n'avoit garde de vouloir avoir rien de commun avec un homme comme
cela. Souscarrire gagna beaucoup en Angleterre, soit au jeu, soit 
ses tours d'adresse; il est vrai qu'une fois il fut attrap, car comme
il s'exeroit  faire tenir une balle dans un nid de pie, qui toit
sur un arbre dans le parc Saint-James, o le Roi alloit quelquefois se
promener, un Anglois qui le vit y alla mettre de la mousse, en sorte
que la balle n'y pouvoit tenir. Ainsi, quand Souscarrire, ou _le
chevalier de Bellegarde_[192], comme vous voudrez, fit une grosse
gageure, se croyant bien assur de son bton, l'Anglois, encore plus
sr que lui, gagna tout ce que l'autre voulut, et se moqua fort de
lui. A propos de gageure: il fut une fois cause d'une plaisante chose
 Ruel, o il y a un jeu de paume. Le cardinal de Richelieu, le
marchal de Brez et Nogent-Bautru voyoient jouer une partie dont il
toit. Or, il avoit accoutum de mettre une lgre perruque sur ses
cheveux, aprs les avoir boucls, car il est fort propre, afin de
n'avoir qu' se peigner quand il avoit jou. Le cardinal et le
marchal donnrent le mot  Souscarrire, afin d'attraper Nogent, qui
est avare en diable et demi. Le marchal commence donc  dire que
Souscarrire avoit ce jour-l la tte belle. Voire, dit Nogent, c'est
une perruque.--Gage que non, dit le marchal. Ils gagent et qu'on
iroit voir quand la partie seroit acheve. Souscarrire cependant est
averti que Nogent disoit que c'toit une perruque; il l'te, et Nogent
trouva que c'toit ses cheveux. On fait une autre partie; Souscarrire
joue encore. M. de Chavigny arrive. Nogent, qui mouroit d'envie de
regagner, fait tomber le discours sur la belle tte de Souscarrire.
Chavigny, averti de tout, dit que c'toit une perruque. Nogent,
croyant avoir trouv sa dupe, gage ce qu'il avoit perdu. Souscarrire
eut le mot, remit sa perruque, et Nogent perdit pour la seconde fois.

  [192] Une fois chez M. d'Olonne,  propos d'un btard d'Espagne,
  Montbrun dit qu'en France on traitoit trop mal les btards, etc.
  Quelqu'un dit: De quoi se plaint-il? on sait ce que sa mre
  toit, une fort honnte femme. C'est que beaucoup de gens disent
  que M. de Bellegarde n'avoit point couch avec elle, et qu'il
  disoit qu'au moins n'en avoit-il nul souvenir. Il toit fils d'un
  loueur de chevaux, premier mari de la ptissire (T.)

Ce voyage d'Angleterre lui valut encore beaucoup en une chose, c'est
qu'il en apporta l'_invention des chaises_, dont il eut le don en
commun avec madame de Cavoie[193]. Pour les faire valoir, il n'alloit
plus autrement, et durant un an on ne rencontroit que lui par les
rues, afin qu'on vt que cette voiture toit commode. Chaque chaise
lui rend toutes les semaines cent sous; il est vrai qu'il fournit de
chaises, mais les porteurs sont obligs de payer celles qu'ils
rompent. Souscarrire enleva la fille d'un nomm Roger, cuyer _in_
_ogni modo_,  ce qu'on dit, de feu M. de Lorraine[194]. L'affaire
s'accommoda, et on disoit qu'il et eu beaucoup de bien, sans le
dsordre qui arriva. Cette femme se laissa cajoler par Villandry,
cadet de celui que Miossens tua. Il en dcouvrit quelque chose. On dit
qu'il la menaa du poignard, et qu'il fit semblant de la vouloir jeter
dans le canal de Souscarrire (c'est vers Gros-Bois). Enfin il eut
avis qu'elle avoit donn un bracelet de cheveux  Villandry, et qu'il
y avoit eu des rendez-vous[195]. Notre homme en colre, et sans
considrer qu'il avoit jusque l donn assez mauvais exemple sur la
fidlit  sa femme, rencontre Villandry aux Minimes de la place
Royale,  la messe, o il lui donna un soufflet, et mit l'pe  la
main dans l'glise. Villandry l'appela, et, craignant un peu son
adresse, voulut se battre  cheval contre lui dans la place Royale
mme; mais il ne laissa pas d'tre battu. On dit que Villandry lui
dit: Je vous poignarderois si ma rputation toit tablie; mais il
faut que je me batte. Il lui falloit dire  ce jeune homme: Mais il
faut que vous le battiez; car c'est justement l'pigramme de
Gombauld:

    Il fut battu, le bon seigneur,
    En prsence de plus de quatre,
    Et, pour rparer son honneur,
    Il s'alla faire encore battre.

  [193] _Voyez_ les _Antiquits de Paris_ par Sauval, t. 1, p. 192.

  [194] Elle s'appeloit Anne des Rogers; son pre toit intendant
  de la duchesse Nicole de Lorraine. Elle mourut le 20 aot 1650.
  (Voyez le pre Anselme au lieu cit.)

  [195] tant  la campagne avec sa femme, il surprit une lettre
  d'elle  Villandry; il la mena dans le parc, puis il la fit
  entrer dans un cabinet qui y toit, et l lui dit en lui montrant
  sa lettre qu'elle prit Dieu. Ce ne fut point pour faire
  semblant, car il tira une baonnette, et lui voulut donner un
  coup qu'elle para, et eut deux doigts blesss. Voyant son sang,
  il en eut piti, et lui pardonna, mais  condition de ne se voir
  jamais. Il servit deux mille louis d'or dans un plat au roi
  d'Angleterre en un repas  Paris. Il eut l'insolence de faire
  prendre le deuil de la duchesse de Lorraine (Nicole)  un btard
  qu'il avoit. (T.)

On blma la Reine de n'avoir point puni l'irrvrence de Montbrun (il
s'appela ainsi depuis qu'il fut mari) d'avoir frapp et mis l'pe 
la main dans une glise, et encore durant qu'on disoit la messe.

Montbrun n'avoit point acquis de rputation  l'arme, car il fut 
Arras, au moins au convoi; mais il en revint bientt. Il dit que cette
vie-l n'toit pas sa vie.

Montbrun, aprs le combat, tint sa femme un an et demi dans une
religion  la campagne; puis il lui manda qu'elle pouvoit aller o il
lui plairoit, mais qu'il ne la tiendroit jamais pour sa femme. Elle se
retira en Lorraine. On se moqua fort de Montbrun d'avoir t  la
cavalcade du Roi, et encore cte  cte du marquis de Richelieu. Aprs
il s'avisa d'aller faire fanfare tout seul  la place Royale; car il
n'y eut que lui qui alla faire comme cela l'Abencerrage. Au reste,
c'est un vrai Sardanapale; il a toujours je ne sais combien de
demoiselles; il en lve mme de petites pour s'en divertir quand
elles seront grandes. Il a des valets de chambre qui jouent du violon;
il se donne tous les plaisirs dont il s'avise. Il a entre autres une
fille d'une bourgeoise huguenotte, qu'on appelle madame Guionches; il
avoit fait changer de religion  cette fille dont il a eu des enfants.
Or,  Charenton, on ne veut point recevoir la mre  la communion, 
cause qu'elle a vendu sa fille. Un matin, pendant que madame de Rohan,
la douairire, logeoit avec Montbrun, ils ne s'toient pas mal
rencontrs; il avoit fait ajuster une fort jolie maison, et s'en toit
gard une partie en la louant. Ruvigny, qui est dput gnral des
huguenots, en attendant que madame de Rohan ft veille, alla voir
Montbrun; il y trouva cette femme qui se vint jeter  ses pieds, et
lui dit: Eh! monsieur, vous qui tes dput gnral, reprsentez,
s'il vous plat,  messieurs du Consistoire que si j'ai scandalis
l'Eglise, je l'difie bien aussi; car voil M. le marquis, dit-elle en
montrant Montbrun, qui vous dira comme j'ai rsist  tous les
religieux,  tous les curs,  tous les docteurs qu'il m'a fait
venir.--Mais, ma pauvre madame, dit Ruvigny en riant, que veut-on de
vous  Charenton?--Ils sont bien difficiles  contenter, monsieur,
reprit-elle; regardez quelle injustice; ils veulent que je quitte M.
le marquis,  qui nous avons tant d'obligation. Ne seroit-ce pas une
ingratitude punissable devant Dieu et devant les hommes?--Oui, dit
Ruvigny, ils ont le plus grand tort du monde. Si vous voulez, j'en
parlerai  M. le cardinal.

En 1660, au commencement, Montbrun s'avisa de semer tout doucement le
bruit que son fils (c'est un btard adultrin comme lui) toit fils
d'une personne de fort grande qualit[196]. Et aprs on contoit qu'en
Lorraine autrefois la feue duchesse lui dit un jour: M. de
Montbrun, ou M. de Souscarrire, je ne sais comment il s'appeloit en
ce temps-l, ne servez-vous point de dame; c'est encore la mode ici.
Il faut que vous soyez le chevalier de quelque belle. On ajoute qu'il
lui rpondit: Madame, je n'ose me dclarer, car la seule dame pour
qui je le pourrois faire, ne le trouveroit sans doute pas bon; elle
m'accuseroit de tmrit.--Pourquoi? dites? Nommez-la. Il lui dit que
c'toit elle. Elle lui en sut si bon gr, que depuis, en France, comme
il toit amoureux  l'htel de Lorraine d'une mademoiselle Guerelle,
une belle fille qui toit  elle, la duchesse lui fit si bon visage,
qu'enfin il en eut ce petit garon. Eh bien, ne voil-t-il pas
enchrir sur le jubil? Quand on lui en a parl il a fait le fin et
n'a pas fait semblant d'entendre. Je ne sais ce qui en est; mais il
faut que la duchesse ait eu de grandes privauts avec Termes, frre de
M. de Bellegarde-Montespan, car il est constant que M. de Langres (La
Rivire) a un diamant qui vient d'elle, et que Termes lui a vendu
vingt mille livres. Ce btard de Montbrun se noya avec tous ceux qui
se trouvrent dans le vaisseau de la Lune, au retour de Gigery.
Montbrun en pensa mourir de douleur.

  [196] Charles-Henri de Bellegarde, fils naturel de Souscarrire
  et de Jeanne Corolin, fut lgitim et anobli en dcembre 1652. Il
  mourut en 1668, au retour de l'expdition de Candie. (_Voyez_ le
  P. Anselme audit lieu). Plus bas Tallemant dit que ce jeune homme
  fut noy en revenant de Gigery.

A la mort de M. le Grand[197], de Bellegarde-Montbrun se prsenta pour
le voir; M. de Bellegarde d'aujourd'hui, alors appel M. de Montespan,
voulut s'y opposer. Capitan, Capitan, lui dit Montbrun (je ne sais
pourquoi il lui donna ce nom, si ce n'est pour se moquer de son peu de
bravoure), il t'en coteroit la vie. L'autre, voyant cette fiert,
le laissa entrer, et il y eut la bndiction de M. le Grand.

  [197] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand cuyer de
  France, prtendu pre de Souscarrire. Il mourut  l'ge de
  quatre-vingt-trois ans, en 1646.

La fin de Montbrun n'a pas t agrable. J'ai dj dit qu'il toit
pipeur. Il alloit jouer chez Frdoc. Un jour qu'il jouoit  la prime
contre Mongeorge, brave garon, fils de M. Gomin l'escamoteur,
Mongeorge s'aperut qu'il avoit escamot une prime qu'il tenoit sur
ses genoux. Voil un bruit du diable. Mongeorge le traite de fripon et
de filou. Par bonheur pour lui, le marchal de La Fert entre, et, par
compassion pour lui, il parvint  obliger Mongeorge  achever la
partie. Mais depuis cela il n'osoit plus gure aller chez Frdoc, ou
du moins il envoyoit voir si Mongeorge n'y toit point. Il avoit
soixante-dix-sept ans. La vieillesse et le chagrin de cette aventure
le turent.




LA LIQUIRE.


C'toit la femme d'un procureur de Castres nomm Liquire; elle toit
belle, avoit de l'esprit, et toit d'une complexion fort amoureuse;
mais c'toit une personne assez extraordinaire, car elle donnoit  ses
galants, au lieu de recevoir d'eux, et c'toit la plus grande joie
qu'elle pt avoir au monde. Les guerres de la religion obligrent son
mari, qui restoit catholique,  se retirer  Toulouse avec toute sa
famille. Comme on commenoit  pacifier toutes choses, un avocat de
Castres fut oblig d'aller  Toulouse pour y poursuivre quelques
affaires: par hasard il se trouva log vis--vis de cette femme; il la
connoissoit dj: les voil les plus grands amis du monde. Il devient
amoureux d'elle, et lui dclare sa passion. Elle lui rpondit
navement qu'elle toit engage ailleurs; car il faut que vous
sachiez, lui dit-elle, que comme je ne puis vivre sans ami, aussi ne
puis-je en avoir plus d'un  la fois. Tout ce que je puis faire pour
vous prsentement, c'est de vous prendre pour mon confident en
attendant que la place soit vide; car je vous trouve bien fait et
discret, et ce sont les deux seules qualits que j'estime. Celui qui
la possdoit alors toit un jeune homme nomm Canabre, frre d'un
prsident au mortier, et un des garons de Toulouse le mieux fait. Le
jeune avocat savoit tout ce qui se passoit entre eux, voyoit les
poulets du galant, et aidoit quelquefois  la belle  faire rponse;
mais quoi qu'il ft, il n'en put jamais rien obtenir, et cette femme,
qui gardoit si mal la foi  son mari, la gardoit si exactement  son
galant. Enfin Canabre la quitta pour se marier, et, prenant la
connoissance du jeune avocat pour prtexte, lui crivit une lettre
pour rompre avec elle. Elle en fut sensiblement touche, en pleura la
moiti d'un jour avec autant de douleur qu'il se pouvoit. Le jeune
avocat tcha de la consoler; mais il n'en put venir  bout. Le soir il
la fit souvenir de sa promesse; aussitt toute son affliction cesse;
elle se donne  lui, et d'une extrme tristesse passe en un instant 
une extrme joie. Ils vcurent en fort bonne intelligence, et eurent
bientt pour se voir la plus grande commodit du monde; car la chambre
de l'dit, qui toit spare  cause des troubles[198], se rejoignit
aprs la dclaration du Roi, et fut envoye  Bziers; de sorte que le
mari de cette femme y transporta sa famille; et l'avocat, qui toit
fils d'un conseiller, et qui commenoit  travailler au barreau, fut
aussi oblig de s'y rendre.

  [198] C'toit du temps de M. de Rohan. (T.)

Le mari, qui n'toit pas autrement satisfait de la conduite de sa
femme, toit en mauvais mnage avec elle, et elle couchoit d'ordinaire
seule dans une arrire-chambre, o l'on ne pouvoit aller sans passer
par la chambre du pre du mari, dans laquelle il y avoit toujours de
la chandelle allume, parce que cet homme toit extrmement vieux et
incommod; et, quoiqu'elle et assez de commodit de voir de jour son
galant, elle eut la fantaisie de passer une nuit avec lui. Il fallut
obir, et passer par cette chambre dont je viens de parler. Le
vieillard, qui ne dormoit presque point, soit qu'il et entendu du
bruit, ou qu'il et entrevu quelque chose, se leva du mieux qu'il put,
et, prenant la chandelle, trouva les deux amants couchs ensemble. Ce
spectacle le surprit, de sorte qu'il laissa tomber sa chandelle, sans
dire autre chose que _Jesus Maria_, et s'en retourna comme il toit
venu. La belle voulut persuader au galant de sauter par la fentre
dans le jardin; mais il ne voulut point quitter un chemin qu'il
connoissoit pour un autre qu'il ne connoissoit pas, et, retournant sur
ses pas, il ne trouva personne qui l'empcht de se retirer.

Soit que cet accident l'et dgot, ou qu'il penst  quelque nouvel
amour, il commena fort  se relcher. Il arriva qu'un nomm Grard,
qui toit de Bziers, s'imagina que ce garon en vouloit  une
personne qu'il aimoit, et, pour se venger, il entreprit de faire
l'amour  la Liquire. Elle, qui ne pouvoit endurer qu'on l'aimt 
demi, aprs avoir gagn absolument Grard, le mit en la place de
l'avocat. Sur cela la peste prit  Bziers. Grard, qui toit mari,
sous prtexte de mettre sa femme et ses enfants en sret, les envoya
 un village nomm Florensac, aprs leur avoir promis de les y aller
bientt trouver. La Liquire, de son ct, laissa aussi partir toute
sa famille, et, ayant feint d'avoir quelque affaire pour un jour, alla
trouver Grard qui n'toit point sorti de la ville. L, malgr la
peste et l'affliction gnrale, ils passrent le temps aussi
tranquillement que de nouveaux maris eussent pu faire. Cela ne dura
gure; car Grard fut attaqu de la peste, et par consquent oblig de
sortir. Elle le suivit dans la hutte, le servit jusqu' l'extrmit,
et aprs sa mort, rsolut aussi de mourir, baisa cent fois ses
charbons, afin de prendre le mal; car aussi bien, disoit-elle, je me
laisserai mourir de faim. On eut bien de la peine  l'arracher de
dessus le corps de cet homme; on la mena dans une autre hutte, o elle
fut attaque. Elle en eut de la joie, et ne recommanda autre chose en
mourant sinon qu'on l'enterrt dans la mme fosse o l'on avoit mis
son amant.




M. DE GUISE,

PETIT-FILS DU BALAFR[199].


M. de Reims, aujourd'hui M. de Guise, est un des hommes du monde le
plus enclin  l'amour. Tandis qu'il possdoit tous ces grands
bnfices de la maison de Guise, il devint amoureux de madame de
Joyeuse, fille du baron Du Tour, et femme d'un M. de Joyeuse, de
Champagne, de la vraie maison de Joyeuse[200]. Le mari, quoique
accommod, se fit l'intendant du galant de sa femme. Ce Joyeuse toit
si lche que de prendre pension du marquis de Mouy de la maison de
Lorraine, qui toit aussi un des galants de sa femme. Fabri a dpens
cent mille cus auprs d'elle. Elle ne profitoit point de tout cela,
et dpensoit tout. C'toit une fort bonne femme. Joyeuse toit un
original. Il avoit je ne sais quelle fille avec laquelle il
couchoit[201], mais il juroit qu'il ne lui faisoit rien, et qu'en cela
il n'offensoit pas Dieu.

  [199] Henri de Lorraine, duc de Guise, n  Paris en 1614, mort 
  Paris en 1664.

  [200] La fille de cette dame de Joyeuse a t la comtesse de
  Brosses. (_Voyez_ l'article de Maucroix.)

  [201] Elle s'appeloit Toussine. (_Voyez_ l'article de Maucroix.)

Madame de Joyeuse n'toit plus ni jeune ni belle; mais elle avoit bien
de l'esprit et jouoit bien de la harpe. Durant cette amourette, M. de
Guise donna au frre de la suivante une prbende de Reims. Mais je
veux, lui dit-il, que tu prennes l'habit de chanoine, car c'est  toi
que je donne la chanoinie. En effet, il lui mit l'habit d'hiver de
chanoine, et en cet tat la _croqua_. Ce n'toit pas la premire fois.

M. de Reims aima ensuite la Villiers, qui est encore  l'htel de
Bourgogne[202]. Elle n'toit pas trop belle. Pour lui plaire, il
portoit des bas de soie jaune sous sa soutane: elle aimoit cette
couleur.

  [202] Cette actrice mourut en 1670; on l'apprend par une lettre
  en vers de Robinet, cite par les frres Parfaict dans
  l'_Histoire du Thtre-Franois_, t. 11, p. 119. Elle jouoit les
  grands rles tragiques. Son mari, acteur comme elle, a compos
  plusieurs pices, et particulirement la comdie des _Coteaux, ou
  les Marquis friands_, dont on se souvient  cause de la troisime
  satire de Despraux. (_Histoire du Thtre-Franois_, t. 8, p.
  264.)

En ce temps-l, quoique cadet, il le portoit si haut, que, pour imiter
les princes du sang, il se faisoit donner la chemise aux plus relevs
qui se trouvoient  son lever. Il se trouva huit ou dix personnes qui
firent cette sottise-l. Une fois on la prsenta comme cela  l'abb
de Retz, qui la laissa tomber dans les cendres et s'en alla.

J'ai parl ailleurs de ses amours avec madame d'Avenet et la princesse
Anne[203].

  [203] _Voyez_ l'article de madame d'Avenet et de la princesse
  Palatine,  la suite de l'article de Marie de Gonsague, reine de
  Pologne, leur soeur, t. 2, p. 435.

Etant devenu l'an[204], sous prtexte qu'il toit mari, le
cardinal de Richelieu lui voulut ter ses bnfices. Cela l'obligea 
se retirer  Sedan. Aprs la mort de M. le comte (_de Soissons_),
tant pass en Flandre, il prit l'charpe rouge[205], et ce fut pour
cela qu'on lui fit ici son procs. L il devint amoureux de la veuve
du comte de Bossu, une fort belle personne; il l'pousa du soir au
matin, et, parce qu'il y avoit quelque formalit omise, le mariage fut
confirm par l'archevque de Malines.

  [204] Le Prince de Joinville, l'an, ne fit qu'une seule
  campagne, en Pimont, l'anne que le Roi naquit. Il se droba ou
  feignit de se drober, et alla servir Madame; il mourut de
  maladie au retour. Il toit bien fait et fort civil; il toit
  accord avec mademoiselle de Bourbon. (T.)

  [205] Les couleurs d'Espagne.

Des chevaliers de Malte, natifs de Provence, se mirent en fantaisie la
conqute de l'le de Saint-Domingue, aux Indes, et jetrent les yeux
sur M. de Reims, depuis M. de Guise, pour le mettre  leur tte. Le
dessein toit bien pris; mais le cardinal de Richelieu ne le voulut
pas.

M. de Guise revint en France aprs la mort du cardinal de Richelieu.
J'ai dit dj comme la princesse Anne lui parla et comme elle n'en eut
aucune raison. Il alla voir sa soeur l'abbesse de Saint-Pierre 
Reims. Il dna dans un parloir; aprs il entra dans le couvent comme
prince, comme un homme qui avoit t leur archevque, et comme frre
de madame l'abbesse. L il se mit  courir aprs les religieuses, et
surtout aprs une qui toit fort belle fille. Mon frre, crioit
madame de Saint-Pierre, vous moquez-vous? Aux pouses de
Jsus-Christ!!!--Ah! ma soeur, disoit-il, Dieu est trop honnte homme
pour craindre d'tre cocu. La religieuse, assez fire naturellement,
faisoit bien du bruit de cette insolence. L'abbesse eut peur qu'elle
n'en ft faire des plaintes  la Reine, et, pour y remdier, elle dit
 son frre tout bas: Faites-en autant  celle-l qui n'est point
jolie.--Ma soeur, elle est bien laide. Mais n'importe, puisque vous le
voulez, elle sera tte. Cette laide lui en sut si bon gr qu'elle se
garda bien de s'en plaindre, et la belle s'apaisa, voyant qu'elle
n'toit pas la seule.

Il alla voir madame de Longueville, chez laquelle M. d'Enghien se
trouva. L il se mit  se vanter, et dit, entre autres choses, qu'en
une certaine rencontre il avoit command l'arme d'Espagne. Nous y
tions, dit M. d'Enghien qui vouloit rire; il me souvient d'un homme
fait de telle faon, avec des plumes de telle couleur, mont sur un
tel cheval; tout le reste sembloit lui obir. M. de Guise donne dans
le panneau, et dit: C'toit moi. Justement j'tois habill comme vous
dites. Il ne fut pas long-temps  la cour sans oublier madame de
Bossu, tout de mme que la princesse Anne: il devint amoureux d'une
fille de la Reine nomme mademoiselle de Pons[206]. Elle toit fille
du marquis de La Case, de la maison de Pons; son pre et sa mre
toient venus ici pour quelque affaire. Madame d'Aiguillon fit cajoler
cette fille, qui, mourant d'envie de demeurer  la cour, changea de
religion, afin d'entrer chez la Reine. Madame de Bossu toit tout
autrement belle; celle-ci toit trop grossire et trop rouge en
visage pour des cheveux blonds, d'ailleurs un accent de Saintonge le
plus dsagrable du monde, et l'esprit comme le corps; mais coquette
et folle de beaux habits autant que fille du monde. On en avoit dj
un peu parl avec le marchal d'Aumont, qui n'toit alors que
capitaine des gardes-du-corps, mais qui toit mari il y avoit quinze
ans.

  [206] Bonne de Pons, depuis marquise d'Heudicourt. Elle devoit
  tre trs-belle, malgr ce que Tallemant en dit quelques lignes
  plus bas, car elle fut sur le point de devenir la matresse de
  Louis XIV, et de l'emporter sur madame de La Vallire. (Voyez les
  _Souvenirs de madame de Caylus_, dans la deuxime srie de la
  _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. 66,
  p. 443.)

Il a crit  madame de Bossu qu'il toit vrai qu'il l'avoit pouse,
mais que tant de docteurs lui avoient assur qu'elle n'toit pas sa
femme, qu'il toit oblig de les en croire; qu'il alloit mettre ordre
 ses affaires et qu'il la satisferoit; car il lui avoit mang quatre
cent mille livres qu'elle avoit, et il la laissa gueuse. Cette femme
n'toit pas de si bonne maison que le comte de Bossu; elle toit
pourtant bien demoiselle[207], et une des plus belles personnes de son
temps. Elle vint jusqu' Rouen, il y a treize ou quatorze ans,
dguise, avec dessein, disoit-elle, de lui demander au milieu du
Cours s'il la reconnoissoit pour sa femme, et, s'il disoit que non, de
lui tirer un coup de pistolet, et de se tuer elle-mme aprs.
Mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, qui
toit alors  Rouen pour un procs, quta pour elle. Le crdit de
madame de Guise fit qu'on lui ordonna de se retirer, et elle ne vint
point  Paris.

  [207] Elle s'appeloit Honore de Glimes, et toit fille de
  Geoffroy, comte de Grimberg. Elle toit veuve d'Albert Maximilien
  de Hennin, comte de Bossu. Son mariage avec le duc de Guise fut
  clbr le 11 novembre 1641.

M. de Guise fit d'abord entendre  mademoiselle de Pons que son
mariage avec madame de Bossu toit nul, et qu'il le feroit casser si
elle vouloit l'aimer. L'ambition d'tre duchesse et princesse fit
goter la proposition  la demoiselle, et insensiblement elle s'y
engagea si bien, que M. de Guise n'toit que douze heures du jour avec
elle; car en ce temps-l, comme bien depuis encore, la Reine laissoit
faire  ses filles tout ce qu'il leur plaisoit, et on les cajoloit 
ses yeux. Pour leur chambre, leur gouvernante la pauvre madame du Puys
n'y avoit pas grand pouvoir; elles lui faisoient mme des malices
pouvantables; car non contentes de lui avoir coup des crins de
vergette dans son lit, pour l'empcher de dormir,  Fontainebleau, un
t qu'il fit un chaud trange (1646), elles lui mirent des rchauds
de feu sous son lit. Elle crut que c'toit l'air touff de
Fontainebleau qui lui causoit cette incommodit; elle se leva pour
respirer  la fentre, pensant que son lit, dcouvert, se
rafrachiroit, et elle le trouva encore plus chaud; elle fut
long-temps avant que de deviner ce que c'toit.

On voyoit durant cet amour M. de Guise expliquer devant tout le monde
 sa matresse un rescrit du pape qu'il avoit obtenu, et elle lui
faire des difficults. Un jour, M. d'Orlans la rencontra seule et lui
dit plaisamment: Mademoiselle, si vous n'y prenez garde, mon frre de
Guise vous pousera; au moins, je vous en donne avis. Toutes les fois
que la Reine sortoit, on le voyoit suivre le carrosse des filles, et
ses folies amoureuses toient si publiques, que tous les artisans de
la rue Saint-Honor, approchant du Palais-Royal, ne s'entretenoient
d'autre chose. On lui rapporta qu'un mdecin nomm ........[208], qui
servoit la maison, fit quelques vers o il rioit des amours de M. de
Guise et de mademoiselle de Pons. Tout ce qui touchoit cette fille
toit  son gard un crime de lse-majest; de sorte que, sans
s'informer si ce qu'on lui avoit dit toit vrai, il fit monter ses
gens chez cet homme, et il demeura  la porte tandis qu'on le
btonnoit. Cela est assez vilain, ce me semble.

  [208] Le nom est en blanc dans le manuscrit.

Un automne que la cour toit  Fontainebleau, la demoiselle demeura
chez sa belle-soeur de La Case, pour se baigner. On la purgea; il se
voulut purger aussi. Il prit de la mme drogue, la mme dose, et de la
main du mme apothicaire, disant qu'il en avoit besoin, et qu'il ne
pouvoit pas se bien porter, puisque mademoiselle de Pons toit
indispose. Une fois, il lui prit je ne sais quelle vision sur ce
qu'elle lui avoit dit qu'il ne l'aimoit point, de tirer son pe, pour
se tuer, disoit-il. On entendit un grand cri: on y courut; elle se
tuoit de lui dire: Remettez votre pe, M. de Guise, remettez votre
pe, je crois que vous m'aimez plus que votre vie.

M. d'Orlans le fit nommer son lieutenant-gnral en Flandre. Il ne
put se rsoudre  partir; il envoya son train. Il fut fort long-temps
en juste-au-corps; mais il n'alla pas plus loin que Fontainebleau; l,
pour le moins aussi fou qu' Paris, il prit des eaux parce qu'elle en
prenoit; il les prenoit  mme heure qu'elle, et avec les mmes
prcautions; soit qu'il ft plus chauff qu'elle, il les rendoit fort
mal, quoiqu'elle les rendt fort bien. Pour y remdier, il lui prit
une de ses jupes, et se la mettait quand il buvoit, et cela
srieusement. Toute la cour l'a vu en cet tat quinze jours et
davantage.

Il passoit les journes entires avec elle; tout le monde toit en
peine de ce qu'il lui pouvoit tant dire; enfin, on dcouvrit qu'il lui
disoit bien souvent des choses par coeur; et un jour qu'elle lui avoit
demand le second volume de _Cassandre_, il ne le lui envoya pas, mais
il le lut toute la nuit, et le lendemain, il le lui rcita d'un bout 
l'autre, sans s'amuser aux paroles de l'auteur, car il est constant
qu'il a la mmoire excellente. Son grand jugement au moins ne
l'empche pas d'en avoir beaucoup. Il sait quelque chose, a de
l'esprit, dit les choses agrablement, n'est pas mchant, a de la
gnrosit, du coeur et est fort civil. C'est dommage qu'il est fou,
comme disoit M. de Chevreuse. A propos de sa civilit, on dit qu'un
savetier qu'il salua, car, par une tradition de sa maison, il salue
volontiers, lui dit: Boutez sus, boutez sus; ce n'en est plus le
temps; voulant dire qu'il n'y avoit plus lieu de faire une Ligue. On
disoit qu' une collation  Meudon, il fit venir des marionnettes et
des joueurs de passe-passe, et que le bateleur, au lieu de dire  son
chien: _Pour le roi de France_, disoit: _Allons, pour mademoiselle de
Pons_, et qu'au lieu du roi d'Espagne, il disoit: _Pour madame de
Bossu_.

Cet amour ne plaisoit nullement  madame ni  mademoiselle de Guise;
et cela les mit si mal, qu'il ne les voyoit plus. Un jour,
mademoiselle de Guise se rsolut de lui parler, et le disposa  voir
madame sa mre. Elle n'y perdit point de temps et fit si bien que
madame de Guise et son fils conclurent toutes leurs affaires. Or, il y
avoit dans la maison pour deux cent mille livres de pierreries; elles
lui appartenoient, il les vouloit avoir. Sa mre, qui voyoit bien que
c'toit pour donner  mademoiselle de Pons, fit ce qu'elle put pour ne
s'en point dessaisir; mais voyant qu'il s'y opinitroit, elle donna
les mains,  condition toutefois qu'il trouveroit bon qu'on lui
rembourseroit un collier de dix mille livres que mademoiselle de Guise
avoit accoutum de porter. Il n'y voulut pas consentir, et
mademoiselle de Guise, indigne de cette duret, dfit ses perles sur
l'heure, et les lui alloit donner, quand un homme vint dire quelque
chose  l'oreille de M. de Guise. Il y a apparence que c'toit un
message de la demoiselle. Il part sans songer  ses pierreries. Madame
de Guise, voyant cela, porte la cassette de pierreries  madame
d'Orlans, et, quand M. de Guise la redemanda, on lui dit qu'elle
toit chez Madame. Cela l'irrita tellement, qu'il commanda  un des
siens d'aller dire de sa part  madame de Guise qu'elle sortt tout
prsentement de l'htel de Guise. Ce gentilhomme s'en voulut excuser;
mais il lui dit que s'il ne le faisoit, il lui feroit sauter les
fentres. Il y alla donc; mais l'affaire s'accommoda. Madame de Guise,
qui avoit tant craint madame de Bossu, et bien voulu la tenir, tant
elle avoit peur de mademoiselle de Pons.

Quelque temps aprs il partit pour aller  Rome, avec un frre de
mademoiselle de Pons, qu'on appeloit le comte de Rochefort, disant
qu'il vouloit sortir d'embarras; que madame de Guise, avant qu'il
aimt mademoiselle de Pons, lui disoit qu'il n'toit point le mari de
madame de Bossu, et qu' cette heure elle dit que si; et que, pour
lui, il s'en vouloit tenir au jugement du Saint-Pre. Il ne fut pas
plus tt parti que les rieurs disoient: Que ce Pont pourroit bien tre
 la fin un _Pont au change_; et d'autres que ce _Pont_ avoit grand
besoin d'un _garde-fou_; d'autres que les fondemens n'en valoient
rien, et qu'il pourroit bien devenir _Bossu_. Et on dit qu'en passant
en Provence, il pria un prsident de demander pour lui mademoiselle
d'Alez en mariage. Il laissa  Paris un train complet dans une maison
proche du Palais-Royal, dont mademoiselle de Pons se servoit quand
elle en avoit besoin, jusqu' se faire apporter  manger dans sa
chambre, car elle en avoit une  part. Elle y fit mme tendre un lit
de M. de Guise, parce qu'elle devoit faire des remdes durant quelques
jours, et qu'elle vouloit qu'on la vt dans un beau lit.

Son combat avec Coligny, son voyage de Naples, la suite de ses amours
et ses autres aventures seront dans les Mmoires de la Rgence.

M. de Guise parloit un jour d'un jeune garon nomm Quinault, qui fait
des comdies o il y a beaucoup d'esprit. Vous voyez, dit-il, c'est
le fils d'un boulanger; il n'enfourne pas mal. C'toit le valet de
Tristan; Tristan toit  moi; c'est comme lie, qui laissa son manteau
 lise.--Cela seroit bon, dit Bourdelot qui toit prsent, si
Tristan et eu un manteau. M. de Guise ne sut que rpondre, lui qui
s'toit vant que Tristan toit  son service[209].

  [209] M. Beffara, dont on connot les patientes et utiles
  recherches, a retrouv sur les registres de la paroisse de
  Saint-Eustache,  Paris, sous la date du 3 juin 1635, l'acte de
  naissance de Philippe Quinault; il y est dit tre fils de Thomas
  Quinault, _matre boulanger_, et de Perrine Riquier. Quinault n'a
  jamais servi Tristan l'ermite, mais ce pote l'avoit lev avec
  son propre fils qu'il perdit fort jeune. Pntr de
  reconnoissance, Quinault demeura prs de Tristan, et il tcha,
  par ses soins assidus, de le consoler dans sa douleur. (Voyez la
  _Notice sur Quinault_,  la tte de ses _OEuvres choisies_;
  Paris, Crapelet, 1824, in-8, p. 5.)




MADAME DALOT.


Madame Dalot est fille d'un simple bourgeois d'Agen, qui la laissa en
fort bas ge riche de cinquante mille cus. Elle avoit encore sa mre
qui avoit aussi du bien. La chambre de l'dit toit alors  Agen.
Viger, conseiller huguenot, songea  pouser la mre, et  faire
pouser la fille  son fils; mais la fille toit si jeune qu'on ne put
que les accorder. Elle eut de l'aversion pour ce garon, et elle
n'avoit pas encore douze ans qu'elle devint amoureuse d'un jeune homme
de la ville, nomm Dalot, qui toit bien fait et entreprenant; elle
consentit qu'il l'enlevt; mais cela n'toit pas ais; car madame de
Viger, sa mre, la gardoit soigneusement. Nanmoins, il gagna une
servante qui l'avertit de tout, et madame de Viger tant absente, il
fut introduit dans la maison trois heures avant jour. Comme il alloit
 ttons, au lieu de sa matresse il enleva une jeune fille qui
couchoit avec elle. Il toit dj assez avant dans la rue quand il
reconnut son erreur; il fallut donc retourner. Par bonheur il toit
le plus fort, et encore il avoit eu la prvoyance de mettre des
tire-fonds aux portes voisines, de peur qu'on ne vnt au secours. Il
sortit avec la demoiselle par un trou qu'il avoit fait faire  la
muraille de la ville, et se retira dans un chteau d'un homme de
qualit. L, il fut assig ds le lendemain, et il tint le sige tant
qu'il eut des vivres. Une belle nuit qu'il faisoit fort obscur, il se
sauva avec sa matresse en Rouergue, aprs l'avoir descendue par une
fentre; ce fut chez M. d'Arpajon, qui lui donna retraite dans une de
ses maisons; mais le crdule Viger lui faisant peur, ils se dguisent
en plerins et prennent le chemin de Notre-Dame-de-Craux. En ce
voyage, la pauvre petite eut bien de la peine  s'empcher d'tre
reconnue; elle toit dguise en homme. Enfin, ils passrent en Savoie
et s'allrent jeter aux pieds de la princesse de Pimont, aujourd'hui
madame de Savoie[210]. Elle les prit en affection et fit instruire la
dame en sa crance, car elle toit huguenote. Viger, qui avoit des
amis  la cour, fit tant envers le cardinal de Richelieu, que la
princesse fut oblige de la renvoyer  Paris, o elle fut mise chez
feu madame la comtesse[211]. On dit que M. le cardinal en devint
amoureux, et que Dalot en eut bien de la jalousie. Par arrt du
Conseil, elle fut mise dans un couvent, afin d'tre en libert de dire
si Dalot l'avoit enleve de gr ou de force, et si elle le vouloit
toujours pour mari. Quelque temps aprs tant introduite au Conseil
d'en haut, elle dit que Dalot l'avoit enleve de son consentement, que
c'toit son mari et qu'elle n'en auroit jamais d'autre. Ils
retournrent en Savoie, d'o, je ne sais par quelle aventure, ils
s'allrent tablir en Guienne. Dalot mourut bientt aprs. Elle disoit
qu'elle n'avoit point de peur du Roi ni des princes quand elle parla
au Conseil, mais seulement du cardinal de Richelieu, et qu'il la
faisoit trembler.

  [210] Chrtienne de France, duchesse de Savoie, fille de Henri
  IV.

  [211] On joint ici une lettre de la princesse de Savoie au
  cardinal de Richelieu, relative  madame Dalot. Elle fait partie
  de la collection d'autographes de M. Monmerqu, un des diteurs:

    MONSIEUR MON COUSIN,

   Je vous ay fait une prierre sur un fait qui regarde l'Eglise et
   la religion; je m'asseure que ces raisons vous auront esmue,
   oultre ma considration,  y porter vostre assistance; de quoy
   j'ay dsir de vous remercier. Le Roy et la Reyne madame ma mre
   m'ont fort oblige de considrer  ma prierre les justes plaintes
   de cette damoiselle fort perscute en hayne de sa conversion. Je
   recepveray  beaucoup de faveur sy vous les assistez et secondez
   les intentions de leurs majests, affin qu'elle obtienne justice
   du tort que beau pre et mre luy ont fait en sa personne et en
   ses biens. Le sieur Dallot, son mary, va interiner son abolition.
   Je vous recommande l'un et l'autre en la suite de cest affaire,
   parce que je serois bien ayse de les mettre en repos, et que je
   crois en cela faire une grande charit, en quoy je m'asseure vous
   voudrez prendre part, et me tesmoigner que vous avez agrables
   mes prierres, vous asseurant que j'estime tousjours
   trs-vritablement vostre amiti, et que je vous continue la
   mienne, comme estant,

    Monsieur mon cousin,

    Vostre affectionne cousine,

    CHRESTIENNE.

    De Thurin, le 3 janvier 1626.

Il prit une vision  elle et  deux veuves de qualit de faire un
couvent comme celui des chanoinesses de Miremont, et elles disoient
qu'elles attendoient des bulles du pape pour cela. Cette femme avoit
t fort belle et fort galante: elle eut une fille de Dalot, dont elle
toit furieusement jalouse, car elle avoit vingt-trois ou vingt-quatre
ans de plus que sa fille, qui n'toit pas moins belle qu'elle avoit
t  cet ge-l. La fille de son ct n'toit pas moins galante, et
elle hassoit sa mre comme la peste. Toutes deux sont _pestes_, mais
ne manquent point d'esprit. Dans les derniers troubles, le comte
d'Harcourt coucha, dit-on, avec la mre. Un page de Saint-Luc, qui
cherchoit le comte, ne le trouvant point dans tout le logis de madame
Dalot (on lui avoit dit qu'il y toit), out du bruit en passant prs
d'un cabinet; il prte l'oreille, il entend madame Dalot qui disoit:
Ah! mon prince, que faites-vous? que voulez-vous faire? Parmi cela,
il y avoit un bruit de chaises; peu de temps aprs on ne dit plus mot;
il n'y avoit que les chaises qui parloient. Saint-Luc fit faire le
conte au page devant tout le monde. Le prince de Conti en conta un peu
 la fille; Sarrazin un peu davantage et quelques autres; mais M. de
Candalle pouvoit bien avoir mis l'aventure  fin.




M. DE ROQUELAURE[212],

BOISSAC, MADAME DE LESDIGUIRES.


Le marchal de Roquelaure eut des garons de sa seconde femme, et des
filles aussi en assez bon nombre. Du premier lit il n'avoit eu que des
filles. Il en maria une  feu M. de Gramont, pre du marchal; une
autre  feu M. de Noailles, et une troisime  M. de La Vauguyon, pre
de feu Saint-Mgrin. L'an de ses garons, qui est aujourd'hui duc 
brevet, entra dans le monde long-temps aprs la mort de son pre. La
mre a vcu fort long-temps, et ils ont eu bien des choses  dmler
ensemble. Il y avoit assez d'argent; mais il n'y avoit que vingt mille
livres de rente en fonds de terre. On n'a jamais gure vu un homme
plus gascon ni plus haut  la main, sans avoir la rputation de brave.
Il avoit un tel empire sur les gens de sa vole qu'il les appeloit
presque tous par leur nom, et les autres ne le traitoient gure ainsi.
Feu Saintot-Lardenay, matre des crmonies, pour faire l'homme
d'importance, un jour  l'htel de Bourgogne, crioit d'une loge 
Roquelaure, qui toit vis--vis: _Roquelaure! Roquelaure!_ L'autre lui
rpondit: _Saintot, este familiarit ne se font_.

  [212] Antoine, baron de Roquelaure, n en 1543, marchal de
  France en 1615, mort  Lectoure en 1625.

En une assemble, un conseiller au parlement, nomm Blancmesnil, de la
famille des Potiers, fils de feu M. d'Ocquerre, secrtaire d'tat, et
par consquent cousin de M. de Fresnes, eut prise avec lui pour un
sige; et, sur ce que quelqu'un dit que c'toit un conseiller au
parlement, Un conseiller, mesdioux, reprit-il, des btons, des
btons. L'affaire s'accommoda; mais Blancmesnil s'loigna pour
quelque temps; depuis il s'est fait prsident aux enqutes. Roquelaure
trouva son _Roquelaure_ quelque temps aprs; car ayant t pris avec
Saint-Mgrin  la bataille d'Honnecourt, ce neveu, qui toit pourtant
aussi vieux que lui, en je ne sais quelle rencontre, lui donna un beau
soufflet au sortir de prison. Le marchal de Gramont les accommoda. En
une assemble, madame Aubert, dont nous parlerons ailleurs, l'ayant
pris  danser, il se tourna vers un homme de la cour qu'il appeloit
son gouverneur: Mon gouverneur, lui dit-il tout haut, danserai-je
avec cette bourgeoise? Sur cela on fit ce vaudeville:

    Roquelaure est un danseur d'importance;
                    Mais
          S'il ne connot l'alliance,
          Il ne dansera jamais.

On en fit un autrefois qu'il toit amoureux de madame de Guemene;
c'est, je pense, sa premire galanterie. Le voici:

    Marquis de Roquelaure,
    Vous tes un faux galant;
    Allez, petit frelaure[213],
    Cajoler la Beaustant;
    Car pour une princesse,
    Vos brusques gentillesses
    N'ont pas assez d'attraits;
    Retournez au Marais.

  [213] _Frelaure_, ou _frelore_, vieux mot qui vient de
  _verloren_, qui signifie en allemand, perdu, gt. Pendant les
  guerres de religion, les Landsknecht ou Lansquenets avoient
  introduit beaucoup de mots drivs de l'allemand dans la langue
  franoise.

Un jour qu'il toit dans le carrosse d'un homme de la cour, je n'ai pu
savoir son nom ou je l'ai oubli, comme ils passoient par la Place
Royale, madame de Guemene, qui sortoit en carrosse, pria celui avec
qui toit Roquelaure qu'elle lui pt dire un mot. Il arrte, et ils se
parlent portire  portire. Roquelaure toit de l'autre ct, elle ne
fit pas semblant de le voir. Son ami l'en railla et lui dit:
Roquelaure, la princesse ne te connot plus. Cela le mit en colre.
La princesse ne me connot plus, dit-il, j'ai pourtant pices en main
pour prouver qu'elle me doit bien connotre. Il dit encore bien
d'autres sottises en divers lieux; et sur cela mademoiselle de Rohan
lui ayant voulu faire des reproches de ses mdisances, et lui ayant
dit que madame de Guemene toit une personne de laquelle on ne
parloit point: On parle de tout le monde, lui rpondit-il;
mademoiselle, on parle mme de vous. Depuis il a dit  M. d'Avaugour,
en prsence de Barrire: Te souvient-il, Avaugour, quand je te
rencontrai sur les escaliers de la Guemene, que tu avois une croix du
bois de la vraie croix, dont elle t'avoit fait prsent? Je venois de
la b..... trois fois, ou Dieu me damne! et cependant elle faisoit la
bigotte avec d'Andilly. Je me moquois bien de toi, qui pensois gagner
quelque chose avec ta croix.

Avant que de parler de madame de Lesdiguires, il faut dire ce qui
arriva  Roquelaure en une compagnie particulire. Quelques femmes
avoient soup chez feu Du Gu Bagnols[214], depuis grand jansniste,
alors garon. Madame d'Orgres,[215] qu'on appeloit alors mademoiselle
Garnier, aujourd'hui madame de Champltreux, y toit. L'aprs-souper,
Chtillon, La Moussaye, Roquelaure et quelques autres y allrent. On
eut beau dire que c'toit une compagnie fort particulire, ils
entrent; on fut contraint de leur faire bon visage, et enfin chacun
s'attacha  celle qu'il rencontra le plus  propos. Il y avoit un lit
dans la chambre; plusieurs y toient couchs: Roquelaure se mit 
badiner avec une femme qui lui sembla d'assez bonne composition. Il y
avoit du feu; mademoiselle Garnier toit auprs de la chemine; la
plupart de la compagnie s'en approcha. Le marquis trouva tout assez
bien dispos: il tire un homme de sa connoissance  part, et lui dit
qu'il le prioit de faire en sorte qu'on amust mademoiselle Garnier...
L'autre y va, et Roquelaure, retourn  sa dame,...... en eut tout ce
qu'il voulut sans partir de l. L'insolence qu'il fit  feu madame de
Lesdiguires est ce qui a fait le plus de bruit, et avec raison; car
un soir, au bal, s'tant mis derrire elle et madame de Longueville,
il dit  cette princesse: Madame, que vous avez t trahie! Toutes
les confidences que vous avez faites  cette ingrate, dit-il en
montrant madame de Lesdiguires, n'ont pas t tenues secrtes, comme
elles devoient. Voici le sein qui les a toutes reues; c'est  moi
qu'elle a tout dit. Et ensuite, il dit d'tranges choses de la pauvre
duchesse. Non content de cela, il crit au mari mme ce qu'il disoit 
tout le monde,  savoir que, dans une grande maladie que lui,
Roquelaure, venoit d'avoir  Fontainebleau, madame de Lesdiguires, au
commencement, avoit envoy tous les jours pour savoir de ses
nouvelles, puis de deux jours l'un, aprs de loin en loin, et enfin
plus du tout; que, le voyant en danger, elle avoit trouv moyen de
retirer toutes ses lettres, et que quand il fut guri, elle ne le
voulut plus recevoir. On dit que se voyant exclu, il dit au suisse:
Suisse, que je voie au moins mon fils; apporte-moi mon fils. Perdant
contre Crqui, hritier prsomptif de M. de Lesdiguires avant qu'il
et un fils, il lui disoit: Crqui, tu te venges, tu te venges.
Crqui, sans moi tu eusses eu une belle succession; c'est moi qui lui
ai fait un hritier. On fit en ce temps-l un testament au nom de
Roquelaure, o on lui faisoit donner son fils  M. de Lesdiguires, et
son esprit  Crqui. Ce M. de Crqui, aujourd'hui premier gentilhomme
de la chambre, et duc  brevet, n'a jamais pass pour un grand
personnage. On disoit, pour rire, que, quand on manda par lui au
cardinal de Valenay qu'il se retirt, le cardinal avoit dit: Je vois
bien qu'on veut que je m'en retourne; car on m'a envoy un cheval.
Roquelaure disoit qu'il avoit dpens quarante mille cus auprs de
cette _carogne_; il l'appeloit ainsi. Une demoiselle qu'elle avoit
nomme Saint-Nazaire en avoit un diamant de douze cents cus. Le jeu,
o il est trs-heureux, lui fournissoit de quoi faire toute cette
dpense. On disoit qu'il avoit pris quelque jalousie de M. d'Enghien,
qui pourtant ne s'est jamais attach  elle, quoiqu'elle ft bien
faite, et qu'elle ne manqut point d'esprit; il avoit le coeur
ailleurs. Cette insolence fit un bruit pouvantable. Le coadjuteur,
cousin germain de la duchesse, qui avoit t un peu amoureux d'elle,
et qui ds le temps de la princesse de Guemene en vouloit dj 
Roquelaure, le coadjuteur donc, voyant que son frre le duc de Retz ne
s'en remuait pas autrement, alla trouver le cardinal Mazarin et lui
dit: Si on ne fait taire Roquelaure, je ne rponds pas que mes amis,
que j'ai eu de la peine  retenir, ne le punissent de son insolence.
Le cardinal promit d'y mettre ordre. Le jour mme, Roquelaure tant
all, assez bien accompagn, aux Tuileries, le duc enfin se rveilla,
et avec ses amis et ceux de son frre y alla si bien second que le
marquis fut contraint de se retirer. Roquelaure envoya sur cette
insulte appeler le duc, qui fut trois quarts d'heure  l'attendre au
rendez-vous (c'toit  la Place Royale), jusqu' ce qu'un des siens
l'y surprit; car il toit seul. Il envoya ce gentilhomme dire 
Roquelaure qu'il falloit aller derrire les Petits-Pres, et qu'il se
pourvt d'un second. Roquelaure s'y fait porter en chaise; mais la
chose toit si secrte que ses porteurs le savoient, et le furent dire
 Montauron, qui toit dans l'glise  la messe; car il toit fte;
ainsi ils furent arrts. Il y en a qui ne le content pas si 
l'avantage de ce duc, qui  la vrit n'est pas un grand personnage;
mais j'ai ou dire  gens non suspects une chose de lui qui me feroit
croire qu'il n'a pas manqu au rendez vous, c'est qu'un simple
gentilhomme de Bretagne l'ayant fait appeler, il y alla. C'est un si
grand rveur, qu'une fois il se jeta, en rvant, dans un canal o il
se pensa noyer. Une fois il fit une sottise sans rver. A Ingrande,
sur la rivire de Loire, il y a une espce de barque arme pour les
traites foraines qui va visiter les bateaux: il crut qu'on lui faisoit
tort d'en user ainsi envers lui, et fit jeter dans l'eau le commis
sans dire gare; aprs il se trouva que le commis lui venoit prsenter
des melons.

  [214] Il a t intendant de Lyon. La spirituelle madame de
  Coulanges toit sa fille.

  [215] Voyez plus bas l'article de madame d'Orgres.

Pour Roquelaure, il est fanfaron. Je crois qu'il ne s'est battu qu'une
fois, o il n'eut qu'un coup dans ses chausses pour toute blessure:
jamais on ne put l'obliger  changer d'habit, et il alla faire des
visites avec ce haut-de-chausses. Le coadjuteur, avec son
empressement, fit un peu rire les gens, et on disoit: Ce prtre en
veut donc aussi  la duchesse. M. de Lesdiguires ne s'branla point
pour tout cela, et fit par stupidit tout ce qu'un autre auroit pu
faire par philosophie. Enfin Roquelaure eut ordre de s'loigner pour
quelque temps.

Roquelaure ne fut pas plus tt de retour que le bruit courut, car il
suffit qu'un homme soit en rputation de bonnes fortunes pour lui en
attribuer cent, que madame de Sully, fille du chancelier, avoit pris
la place de madame de Lesdiguires, et qu'on y avoit vu entrer
Roquelaure par la porte de derrire  heure indue. On l'y avoit vu
entrer parce qu'tant sur le soir avec d'autres fainants comme lui,
il leur dit: Vous autres, vous allez les uns au Palais-Royal, les
autres jouer, moi je vais  dames; disant cela, en se peignant et
faisant l'homme accabl de bonnes fortunes. On le suivit et on le vit
entrer  l'htel de Sully, comme j'ai dit; mais c'toit pour une
suivante appele Pelloquin[216]. Roquelaure dit qu'il avoit gagn la
confidente de madame de Lesdiguires, et que M. le duc d'Enghien,
comme il l'avoit su d'elle, crivoit  madame de Lesdiguires dans les
lettres de madame de Longueville. M. le duc fit une fte pour elle, o
Roquelaure ne vouloit pas qu'elle allt. Elle s'excusa sur ce qu'il
avoit eu tort de la laisser engager, et qu'elle ne pouvoit pas du soir
au matin feindre une maladie; elle y fut donc quoiqu'il ft encore
venu pour la prier de n'y pas aller; cela acheva de le dsesprer. Il
dit pour ses excuses du vacarme qu'il fit, qu'elle le menaa de le
faire maltraiter. Je doute que cela soit vrai.

  [216] Il y avoit un marchal-ferrant de ce nom-l  la rue
  Saint-Antoine, qui avoit un mouton qui le suivoit partout; il lui
  disoit toujours: Plus tu deviens grand, plus tu deviens bte.
  Cela a fait un proverbe: _il ressemble au mouton de Pelloquin,
  plus il devient grand, plus il devient bte_. (T.)

Madame de Lesdiguires, pour vrifier la mdisance de Roquelaure,
souffrit depuis les galanteries de M. d'mery: on voyoit Csarin, fils
de l'intendant de la duchesse, aller et venir sans cesse dans le
cabinet de cet homme. Ds le vivant du marchal de Crqui, son
beau-pre, elle avoit fait parler d'elle. C'est sur cela que
Boissat[217] l'acadmicien, frre de Boissat, bon officier de
cavalerie, s'avisa de lui donner la _baie_, comme font les masques en
Dauphin et en Provence. Au carnaval, c'toit  Grenoble, il s'habilla
donc en sage-femme, et avoit un criteau sur l'estomac, o il y avoit:
Il n'y a que moi de _sage-femme_. Il dit quelque chose  la dame dont
elle s'offensa fort, outre qu'elle prit l'criteau  son dsavantage.
Il lui dit aussi en lui prsentant des ciseaux, qu'il les lui donnoit
parce qu'elle dcoupoit fort bien. Irrite au dernier point, et fire
de sa lieutenance de roi, car M. le comte de Soissons, qui toit
gouverneur de Dauphin, vivoit encore, elle obligea son mari, qu'on
appeloit alors le comte de Saulx,  le faire maltraiter. Boissat eut
des coups de bton, et fut fort bless  la tte. Par une dmangeaison
d'crire, il crivit sa dconvenue  l'Acadmie; car il croyoit
qu'elle engageroit le cardinal de Richelieu  venger l'affront fait 
une personne du corps. Mais il n'avoit pas plus de jugement en cela
qu'en autre chose[218]. C'est un homme d'esprit, mais il est hbleur
en diable. Ce qu'il a fait en vers et en prose n'est que mdiocre. Je
me souviens qu'il vint  Paris incontinent aprs, et que madame
d'Harambure qu'il vit de nuit, car il ne se montroit point, lui ayant
dit: Oseroit-on vous parler d'oublier?--Ah! rpondit-il, j'ai reu
des coups trop prs de la mmoire.

  [217] Pierre de Boissat, de l'Acadmie franoise, mourut en 1662,
  g de cinquante-huit ans.

  [218] Pellisson a donn la relation dtaille de ce diffrend. On
  y lit toutes les pices du procs,  l'exception de la premire
  lettre dans laquelle Boissat racontoit les traitements dont il se
  plaignoit. On voit plus bas qu'il en avoit demand lui-mme la
  suppression. (Voyez l'_Histoire de l'Acadmie franoise_; Paris,
  1730, t. 1, p. 183.)

La Noye, aujourd'hui le marquis de Piennes, son ami, ds le temps que
Monsieur toit en Flandre (ils l'avoient suivi tous deux), tcha de
faire que le comte de Saulx se battt contre Boissat; mais il n'en put
venir  bout. Quand Pellisson fit l'_Histoire de l'Acadmie_, on
voulut savoir de lui s'il trouveroit bon qu'on y mt sa lettre 
l'Acadmie, comme on y mettoit toutes celles qui avoient t crites 
la Compagnie. Il dit qu'on supprimt la premire lettre; et quand on
lui demanda si on mettroit le reste, il ne rpondit rien. Voil son
silence pris pour approbation. On croit que, comme feu M. de Crqui
avoit dit qu'il n'toit gentilhomme, il ne ft fch qu'on vt dans ce
livre une assemble de noblesse en sa faveur. Depuis, il s'est ravis,
et un an aprs a demand qu'on tt tout cela. On lui a promis de
l'ter  la seconde dition; mais  quoi cela servira-t-il? La
premire dition en sera plus chre. Si j'tois en la place du
libraire, je garderois ds  prsent ce qui reste, je ferois une
seconde dition, et je vendrois sous main les premires; car on dira:
Je veux des bons, je veux de ceux o sont les coups de bton de
Boissat.

Il est devenu dvot, a fait des vers latins de dvotion, et s'est
mari  Vienne; on ne l'a point revu  Paris. Il dit une plaisante
chose, une fois,  un gueux du Cours: Mon ami, lui dit-il, je
m'appelle Boissat, je suis  Monsieur, et je viens de Flandre.

Reprenons madame de Lesdiguires. Elle eut depuis un autre garon. On
a parl depuis de M. d'Humires avec elle.

La petite de La Vergne[219], fille de La Vergne, gouverneur de M. de
Brez, qui, dit-on, ressemble  madame de Lesdiguires, dit un jour 
Roquelaure, comme il se mettoit auprs d'elle: Monsieur, prenez garde
 la ressemblance.--Mademoiselle, rpondit-il, prenez-y garde
vous-mme.

  [219] Marie-Madeleine-Pioche de La Vergne, depuis comtesse de La
  Fayette, auteur de _Zayde_ et de _la Princesse de Clves_. Aymar
  de La Vergne, son pre, toit gouverneur du Havre. Il nous semble
  qu'on ignoroit jusqu' prsent qu'il et t attach 
  l'ducation du marchal de Brz.

Enfin, il falloit que Roquelaure ft puni de toutes ses insolences en
apprenant ce que c'est que jalousie. Il devint amoureux de
mademoiselle Du Lude, une des plus belles, pour ne pas dire la plus
belle de la cour. Il promit cinq cents pistoles  une femme de la
mre, si l'affaire russissoit; car la pucelle et mieux aim Vardes
que lui, qui n'toit plus jeune. Le comte Du Lude, depuis un combat
qu'il fit avec Vardes durant le blocus de Paris, o ils se blessrent
tous deux cruellement, avoit fait une amiti troite avec ce jeune
cavalier, vouloit lui donner sa soeur et disoit: Je n'aurai point
d'enfants, ma femme est strile. (C'est une chasseuse  outrance et
qui joue ici au mail publiquement en justaucorps[220].) J'aime mieux
que mon ami ait tout qu'un autre. Cependant l'affaire russit, car
il fit bien de l'avantage  sa femme; et le lendemain des noces
Roquelaure compta les cinq cents pistoles  la suivante, et lui dit:
Mademoiselle, en voil encore cent par-dessus; mais prenez la peine
de vous aller marier o il vous plaira. Il ne la voulut plus souffrir
auprs de sa femme. Nous en parlerons amplement dans les Mmoires de
la Rgence.

  [220] Rne-lonore de Bouill, princesse, femme du comte Du
  Lude. Madame de Svign la prsente aussi dans ce caractre, mais
  elle la peint de cette manire qui lui est propre: c'toit en
  1672, au moment o l'arme se rendoit sur les bords du Rhin. Je
  fus hier  l'Arsenal,...... je trouvai La Troche qui pleuroit son
  fils, et la comtesse Du Lude qui pleuroit son mari: elle avoit un
  chapeau gris, qu'elle enfonoit dans l'excs de ses dplaisirs;
  c'toit une chose plaisante; je crois que jamais chapeau ne s'est
  trouv  pareille fte: j'aurois voulu ce jour-l mettre une
  coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin,
  la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre. (_Lettre_ 
  madame de Grignan, du 27 avril 1672.)

Deux ans aprs, il lui vint huit mille livres de rente d'une plaisante
faon. Un gentilhomme gascon, vieux garon, en colre contre ses
parents, sur le point de mourir, voyant par sa fentre une maison qui
est  Roquelaure: Je donne tout mon bien  M. de Roquelaure, dit-il.
Ecrivez, notaire. Sa terre m'a fait souvenir de lui.

Quand il recherchoit mademoiselle Du Lude, la comtesse, mre de la
demoiselle, alla navement s'informer de lui  madame de Lesdiguires,
qui ne put s'empcher d'en rire, et aprs lui en dit bien srieusement
ce qu'elle en pensoit, c'est--dire que si sa fille vouloit avoir de
la complaisance, elle serait fort heureuse avec lui. En effet,
Roquelaure est bon mari.




LA TOUR ROQUELAURE.


La Tour, surnomm La Tour-Roquelaure, toit bien parent de Roquelaure,
mais n'toit point de la mme maison, si ce n'est par les femmes; mais
on l'appela ainsi  cause qu'il toit toujours avec le marquis, et que
ce fut lui qui l'introduisit dans le monde. Il toit bien fait et
dansoit fort bien; vrai parent de Roquelaure pour l'insolence. Il eut
une forte galanterie avec madame de Montglas[221]. Un jour qu'il toit
brouill avec elle, il dit  la comtesse de Fiesque: Pensez-vous que
je m'en soucie? J'en ai eu assez de choses. Il dit aussi qu'il avoit
couch avec madame de Comminges, avec madame de Fosseuse et avec
madame d'Uxelles[222]. Qui vous croiroit? dit la comtesse, vous
n'avez pas une lettre.--Vous avez raison, dit-il, je suis un fat. Je
ne coucherai plus avec pas une qu'elle ne m'ait crit auparavant.
Cette Montglas ne m'a jamais voulu crire  cause de cela. Leur
querelle vint de ce qu'elle ne vouloit pas qu'il entrt, je ne sais
quel jour qu'elle avoit fait quelque remde; il entra pourtant et lui
parla du style de son cousin. On disoit  cette femme, en la consolant
des insolences de cet homme, qu'il falloit pardonner aux amoureux.
Ah! pour amoureux, dit-elle en franche coquette, il l'est autant
qu'on le peut tre.

  [221] Ccile-lisabeth Hurault de Cheverny, petite-fille du
  chancelier, avoit pous, en 1645, Franois de Paule de Clermont,
  marquis de Montglas. Elle a t matresse de Bussy-Rabutin,
  qu'elle abandonna dans sa disgrce. Le comte se vengea en la
  faisant peindre sous les traits de la Fortune, avec cette devise:
  _Ambo leves, ambo ingrat_. (Voyez les _Souvenirs d'une visite
  aux ruines d'Alyse, et au chteau de Bussy-Rabutin_, par M.
  Corrard de Breban; Troyes, 1833, in-8, pag. 18.)

  [222] Marie de Bailleul, marie, en 1645,  Louis Chlons Du Bl,
  marquis d'Uxelles, mre du marchal. Son mari toit gouverneur de
  Chlons, et n'toit pas riche. Elle passoit pour galante; on fit
  sur elle le couplet suivant:

      Mon mari s'en est all
      A Chlons, en Champagne;

      Il m'a laiss sans argent,
      Mais avec mon enjouement
    J'en gagne, j'en gagne, j'en gagne.

  (_Airs et vaudevilles de cour, ddis  Mademoiselle_; Paris,
  Sercy, 1665, p. 295.)

Le comte de Fiesque crivit en ce temps-l un billet sans signer 
Belesbat en ces termes: M. de Belesbat est pri de se trouver chez M.
le marquis de Roquelaure pour, conjointement avec M. de La Tour,
vaquer aux affaires de leur vacation. La Tour fut fort dferr de
cette quipe. On lui proposa, pour se raccommoder avec tout le sexe,
de faire la fte du Menteur, et que celles qui s'y trouveroient
seroient obliges de le recevoir chez elles; car les dames lui avoient
ferm la porte. Il n'y mordit point. Avant cela, se trouvant en lieu
obscur ou cart avec madame d'Uxelles, il voulut entreprendre quelque
chose; elle le repoussa rudement. Pardioux, lui dit-il, madame,
qu'auriez-vous dit d'un gascon qui n'et rien entrepris en si belle
occasion? La Tour fut tu  la guerre.

La comtesse de Fiesque crivit un jour  madame de Montglas: Ma
chre, venez me voir; il est quatre heures, et il n'est venu encore
personne; je suis au dsespoir.

Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante extravagance
chez la prsidente de Pommereuil. On y devoit jouer _Pertharite, roi
des Lombards_, pice de Corneille qui n'a pas russi[223].
Mademoiselle de Rambouillet dit  Segrais, garon d'esprit, qui est 
cette heure  Mademoiselle[224], qu'elle n'avoit point vu _l'Amour 
la mode_[225]; et qu'elle l'aimeroit bien mieux. Dites-le  la
comtesse de Fiesque. La comtesse le dit  Hippolyte; c'est le fils du
prsident de Pommereuil du premier lit, un bent qu'on appeloit ainsi
parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il toit amoureux de sa
belle-mre. Hippolyte, qui toit pris de la comtesse, alla dire aux
comdiens que, quoi qu'il cott, il falloit absolument jouer _l'Amour
 la mode_, et les envoya changer d'habits. On joue; madame de
Montglas rclame et fait bien du bruit. La comtesse et elle se
harpignrent; les autres ne dirent rien. Au troisime acte, patience
chappa  madame de Montglas; elle crie tout haut: Mon carrosse
est-il venu?--Non, madame.--Celui de l'abb de Richou y est-il?
(Notez que c'toit son galant.)--Oui, madame. Elle sort, et, par une
plaisante rencontre, le comdien qui toit sur le thtre dit:

    Retraite ridicule et fort extravagante.

C'toit justement o il en toit, et dans la comdie une femme se
retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux larmes.

  [223] _Pertharite_, tragdie de Pierre Corneille, ne fut
  reprsente qu'une seule fois, en 1653.

  [224] Il s'toit attach au comte de Fiesque, quand ce dernier
  fut relgu en Normandie. Segrais est de Caen. (T.)

  [225] Comdie de Thomas Corneille, en cinq actes, reprsente en
  1653.




LE CHEVALIER DE ROQUELAURE.


Le chevalier de Roquelaure[226] est une espce de fou, qui est avec
cela le plus grand blasphmateur du royaume. On dit qu'il s'est un peu
corrig. A Malte, il fut mis dans un puits, o on le laissa quelque
temps par punition. A l'arme navale, le comte d'Harcour fut sur le
point de le faire jeter dans la mer avec un boulet au pied. Cela ne le
rendit pas plus sage[227]; car quelques annes aprs, ayant trouv 
Toulouse des gens aussi fous que lui, il dit la messe dans un jeu de
paume..., baptisa et maria des chiens, et fit et dit toutes les
impits imaginables. On en avertit la justice. On y fut; mais ils se
dfendirent. Enfin pourtant il fut pris. Quelques jours aprs il
corrompit le gelier moyennant six cents pistoles: le gelier se sauva
avec lui, dont mal lui en prit, car le chevalier lui prit son argent,
et le renvoya comme un coquin. On les suivit, et le chevalier fut
repris. Son frre an ne perdit point de temps, et obtint une
vocation  Paris, ou, pour mieux dire, une jussion de ne passer point
outre. Cela lui sauva la vie. Voil le chevalier  Paris, qui, au lieu
de se retirer, ou du moins de vivre modestement, se promenoit  la vue
de tout le monde, ne bougeoit du cabaret, et menoit toujours sa vie
ordinaire. Quelques dvots reprsentrent  la Reine que sa rgence ne
prospreroit point si elle laissoit ce sacrilge impuni. On donne donc
ordre,  l'insu du cardinal Mazarin, au prvt de L'Ile de prendre le
chevalier; ce qu'il fit, non sans perdre de ses archers; et, du ct
du chevalier, Biran[228], un de ses frres, grand gladiateur, y fut
bless. On le mena  la Bastille, o il fut assez long-temps. Le
cardinal assura le marquis de la vie de son frre; car pour la prison,
ses parents eussent t ravis qu'on l'y et tenu  perptuit. A la
cour on murmuroit de cette svrit, et les femmes mme disoient tout
haut: qu'on n'avoit jamais vu arrter un homme de condition pour des
bagatelles comme cela. Madame de Longueville toit de ce nombre.
Aprs il fut men  la Conciergerie, et on parla tout de bon de lui
faire son procs. En ce temps-l, comme quelqu'un lui disoit qu'il
couroit fortune, et qu'il avoit Dieu pour partie, il rpondit: Dieu
n'a pas tant d'amis que moi dans le Parlement. Quoiqu'il y et bien
des tmoins, on ordonna pourtant qu'il seroit plus amplement inform,
et cela peut-tre pour lui donner le temps de faire vader les
tmoins; mais le chevalier trouva que le plus sr, sans doute, toit
de s'vader lui-mme. La femme du gelier, nomm Du Mont, qui toit
une grande coquette,  qui souvent le prisonnier donnoit les violons,
devint amoureuse de lui. Il se consoloit avec elle tout doucement; il
la gagna, et elle fit faire un trou par lequel il se sauva au bout
d'un an de prison. On dit qu'il jouoit au piquet avec le gros La
Taulade, qui toit l pour dettes, quand on lui vint dire  l'oreille
que le trou toit fait; il ne se le fit pas dire deux fois, et fit
semblant d'aller dire un mot  quelqu'un. Le chevalier sort; La
Taulade, las de l'attendre, alla voir pourquoi il toit si long-temps;
il trouva le trou; l'occasion lui sembla belle, il voulut en faire
autant; mais il n'y put jamais passer: la mesure n'avoit pas t prise
pour lui. Le lendemain de l'vasion du chevalier il arriva douze
tmoins contre lui; il en avoit eu peut-tre avis, et c'est
apparemment ce qui obligea son amante  ne pas diffrer davantage: on
la prit avec son mari, et on la mena au Chtelet. Je pense qu'il n'y a
pas eu de preuves contre elle; pour moi, je le lui aurois pardonn, 
cause de sa gnrosit; car elle avoit mieux aim se priver d'un homme
qu'elle aimoit, que de le voir prisonnier.

  [226] Antoine de Roquelaure, chevalier de Malte. On dit dans
  Morery que ce chevalier mourut jeune. Les gnalogies dans ce
  Dictionnaire ont t fournies par la famille. On verra par la
  suite de cet article que les Roquelaure avoient intrt 
  dissimuler l'existence du chevalier.

  [227] Un jour qu'il jouoit et perdoit, il blasphma tant, qu'un
  orage tant survenu, tout le monde eut peur et se retira; il
  demeura seul  dner, et disoit en regardant le ciel: Tonne,
  tonne, mordieu! tonne; tu penses me faire peur. Un nomm
  Frissart, grand joueur de paume et grand blasphmateur, fit un
  jour venir un maon pour lever un carreau d'un jeu de paume, o
  il y avoit, disoit-il, un diable dessous. Il fallut le lever, et
  il fit mille signes de croix avant qu'on le remt. (T.)

  [228] Ce brave fut tu en second par un btard de Montauron qu'il
  vouloit marquer, disoit-il, sur le nez. (T.)

Il revint  un an de l, et on ne lui dit plus rien. C'est un assez
plaisant _Robin_; il appelle son beau-frre cocu. On ne se fche point
de tout ce qu'il dit. On croit qu'il a t amoureux de madame la
Princesse; il lui disoit tout ce qu'il lui plaisoit. Il la suivit 
Bordeaux; mais il ne l'a pas suivie en Flandre. Il dit plaisamment,
quand M. de Luynes, le jansniste, envoya demander dispense pour
pouser sa tante, mademoiselle de Montbason: Des gens de notre
religion ne voudroient pas faire cela. Il toit tout mlancolique,
disoit-il, de ce qu'on lui avoit dfendu de chanter la messe. Une fois
il disoit: Je viens de ce bordel de la marchale de Roquelaure. Elle
lui disoit: Chevalier, je suis toute triste, faites-moi rire. Il lui
disoit cent extravagances. Un jour Romainville, illustre impie, son
ami, toit  l'extrmit; un Cordelier vint pour le confesser. Le
chevalier prend un fusil, et couchant le Pre en joue, lui dit:
Retirez-vous, mon pre, ou je vous tue: il a vcu chien, il faut
qu'il meure chien. Cela fit tellement rire Romainville, qu'il en
gurit. Cependant le chevalier se confessa  quelques annes de l, et
mourut comme un autre homme, en disant qu'il ne craignoit que de
n'avoir pas assez de temps pour se bien repentir. Il avoit les jambes
fort enfles, et il disoit: Je les veux lguer  Laverdens. C'est un
gros frre qu'il avoit.




BELESBAT.


Belesbat[229] se nomme Hurault, et est de bonne maison. Cette maison a
trois branches, celle de Vibraye, celle du chancelier de Cheverny,
dont madame de Montglas est petite-fille, et celle de laquelle
descendoit le pre de M. de Belesbat. C'toit un matre des requtes,
et il l'a aussi t, et ensuite conseiller d'Etat. Il est demeur
comme un amphibie entre la ville et la cour, quoi que dise ce couplet
contre lui:

    Ah! que j'aime ce Belesbat,
      Quoiqu'il soit un peu fat.
        Barbe  coquille,
      Et long en ses discours,
        Galant de ville,
      Et non galant de cour.

  [229] Henri-Hurault de L'Hpital, seigneur de Belesbat, fut reu
  conseiller au Parlement en 1633. Il devint ensuite matre des
  requtes, et mourut en 1684.

Depuis, quoiqu'il ft mari, il ne laisse pas de faire furieusement le
galant. Il avoit quarante ans qu'on l'appeloit en riant _le Beau
Tnbreux_, car il a l'honneur d'tre pour le moins aussi brun qu'un
autre. Il cajoloit, il y a onze ans ou environ, la soeur de Du Gu
Bagnols[230], femme d'un matre des comptes, nomm Moussy. Or, durant
l'absence de Belesbat, qui, pour avoir dit quelque chose dont il se
ft bien pass sur la perte d'Armentires, eut ordre de faire un petit
voyage  Vannes, en Bretagne, la dame souffrit quelques autres galants
qui effacrent un peu _le Beau Tnbreux_ de sa mmoire. Au retour, il
s'imagina de se maintenir par autorit; il lui dfendoit tantt
d'aller au Cours, de voir tels et tels hommes, et ne lui vouloit pas
donner la libert de voir madame de Courcelles-Marguenat, sa bonne
amie, aussi femme d'un matre des comptes. Non content de cela, il
alla quereller cette madame de Courcelles, et, en prsence de quelques
personnes, il lui reprocha de l'avoir ruin auprs de madame Moussy,
qu'elle lui avoit donn un autre galant, et qu'elle vouloit que son
amie l'imitt, et ne se contentt pas d'un  la fois, car,
ajouta-t-il, madame, on sait bien que tels et tels vous servent, et
les nomma. Comme cette femme se plaignoit hautement de cette
insolence, Brancas, l'un des galants que Belesbat avoit nomms, entra;
elle lui dit l'outrage qu'on lui venoit de faire. Brancas maltraita
l'autre de paroles, et le menaa de le faire sortir s'il continuoit,
et enfin Belesbat continuant toujours, il le prit par les paules et
le mit dehors, puis ferma la porte de la chambre. Belesbat ne s'en
tint pas l, car il alla prier le prince d'Harcour, qui lui donnoit
quelque ombrage, de ne plus voir cette madame de Moussy. J'y suis
engag il y a long-temps, lui dit-il en prsence de Laigues[231], et
si elle vous voyoit, je lui ferois un affront. Il lui en fit un en
effet, car il fit avertir Moussy par un billet de se trouver 
Saint-Gervais (c'est leur paroisse), o une personne lui diroit une
chose qui lui importeroit extrmement. On dit qu'il reut ce billet en
prsence de sa femme, et qu'elle fut aussi  Saint-Gervais, sans dire
rien, car elle se doutoit de quelque chose. L, elle vit que madame de
Belesbat[232] prsentoit des lettres  Moussy. Cette femme, ravie de
se venger, lui dit: Monsieur, ce sont des lettres de votre femme  M.
de Belesbat; o vous verrez _Pierre_, c'est vous. Moussy, chose
extraordinaire pour un matre des comptes, et qui passe pour une assez
pauvre cervelle d'homme, et qui, d'ailleurs, toit jaloux, car on dit
que souvent il a fait faire des reprsentations  sa femme par toute
la famille assemble, et que l on vesprisoit[233] terriblement la
pauvre chrtienne; Moussy prit les lettres, et rpondit  madame de
Belesbat que ce n'toit pas l l'criture de sa femme, et que c'toit
une imposture. Pour faire le conte bon, on ajoutoit qu'il lui avoit
dit: Madame, si vous tiez tant soit peu jolie, je pourrois me venger
de votre mari; mais ma foi je me punirois plus que lui.

  [230] Il est parl de ce matre des requtes dans l'Historiette
  de Roquelaure. (T.)

  [231] Ce Laigues est ml dans toutes les intrigues du temps. Il
  toit fort li avec Montrsor; le cardinal de Retz en parle
  frquemment dans ses _Mmoires_.

  [232] Rene de Flexelles, fille de Jean de Flexelles, seigneur de
  Bregy. Elle se maria en 1637, et mourut en 1707.

  [233] _Vespriser_, rprimander. Cette expression, tout--fait
  hors d'usage, est drive du mot _vesprie_: on appeloit ainsi le
  dernier acte de thologie que devoit soutenir le licenci avant
  de prendre le bonnet de docteur; cet acte se faisoit la veille au
  soir du jour o devoit avoir lieu la rception; celui qui
  prsidoit donnoit au rpondant quelques avis, qui pouvoient bien
  quelquefois sentir la rprimande. (Voyez le _Dict. de Trvoux_.)

La dame accuse a dit pour sa dfense que Belesbat avoit t  un de
ses laquais une lettre qu'elle crivoit  une de ses amies, et que sur
son criture il en avoit fait contrefaire quantit; et assez de gens
ont dit que cela toit vrai, et que Belesbat toit homme  se vanter
sans fondement; mais cette femme a fait encore une galanterie depuis
avec Fieubet, matre des requtes. Cela n'a pas servi  contredire
l'histoire de Belesbat. Le mari prit cela pour argent comptant, ou
feignit de le prendre, et envoya prier l'abb de Belesbat[234] de
venir parler  lui chez M. de Saint-Gervais, et lui dit qu'il s'toit
voulu plaindre  lui de l'injure que son frre lui avoit faite, parce
qu'il le croyoit homme d'honneur; qu'il lui dclaroit que si M. de
Belesbat ne se ddisoit de ce qu'il avoit dit, il le tueroit partout
o il le rencontreroit. On disoit qu'il toit assez tourdi pour cela.
Il est bien vrai qu'il fit un peu de peur au galant, et qu'il lui tira
vingt coups de pistolet dans ses fentres; mais enfin la fureur
martiale d'un matre des comptes ne peut pas durer long-temps. Il
traita sa femme  l'ordinaire, et on les a vus en ce temps-l  la
promenade ensemble. Belesbat, se voyant blm par tout le monde, dit
que c'toit sa femme qui avoit surpris ces lettres, et que c'toit un
tour de jalouse. Roquelaure dit l-dessus: Ce galant de ville veut
m'imiter, mais c'est un poltron; il dsavoue tout, moi je ne dsavoue
rien. Cela mit _le Beau Tnbreux_ en si mchante rputation,
qu'ayant t propos dans une compagnie, lequel il vaudroit mieux
tre de Belesbat ou de Saint-Germain-Beaupr, tout le monde conclut
pour le dernier.

  [234] Paul-Hurault de L'Hpital, prieur de Saint-Benot-du-Sault,
  mort d'apoplexie le 7 mars 1691.

Plus de quinze ans aprs, cette madame de Moussy et son mari se sont
spars; le jeu en est plus cause que la galanterie, car elle toit
bien passe. Elle jouoit quelquefois d'une telle fureur, qu'elle
couchoit pour cela dehors deux et trois nuits. On dit d'elle que pour
demeurer  coucher dans des maisons pour rejouer ds le matin, comme
on lui refusoit de la retenir, elle subornoit une servante pour
coucher avec elle.




MADAME DE COURCELLES-MARGUENAT,

ET MADAME DE CHAUVRY.


Cette madame de Courcelles, que Belesbat ne vouloit pas que madame de
Moussy vt, est fille d'un homme riche de Paris qui s'appeloit
Passart: elle a un frre matre des comptes. On la maria  un matre
des comptes, homme qui n'toit point mal fait. Elle est petite et a
les yeux petits, mais elle est fort jolie et fort coquette. Sa mre
lui avoit tant fait entendre de messes, qu'elle n'en fut gure friande
quand elle fut marie. Elle souffrit bien avec son beau-pre, un vieux
fou, chez qui il falloit aller passer tous les ans six mois, en
Champagne; mais en revanche elle en tiroit beaucoup. Le premier qui a
fait galanterie avec elle est un conseiller au grand-conseil, nomm
Gizaucour; il est de Champagne et toit voisin du beau-pre, et frre
de la premire femme de Courcelles. Ce Gizaucour se jeta dans la
dbauche; c'toit avant que d'tre conseiller, et ngligea la dame, ou
bien en fut nglig; mais il a eu la curiosit d'avoir toujours
quelqu'un des gens de la belle  lui, qui lui conte tout ce qu'elle
fait. Il dit que Brancas lui succda, et que durant sa gueuserie,
madame de Courcelles rpondit pour lui aux marchands. Un soir que
Courcelles vint par hasard, et contre sa coutume, dans la chambre de
sa femme, il y trouva Brancas qui prenoit cong; il le conduisit en
bas. Un valet, favori du mari, dit assez haut pour tre entendu de la
femme: Mordieu, je ne saurois souffrir que monsieur fasse comme cela
de l'honneur  un homme qui le fait cocu. Elle le fit chasser; mais
il fallut six mois pour cela.

Ce bonhomme de mari, quand elle avoit fait bien des fredaines, se
vouloit mler quelquefois de l'admonester de son devoir. Je vois
bien, lui disoit-elle, que vous tes en humeur de prcher. Elle lui
apportoit un grand fauteuil. Mettez-vous l, lui disoit-elle, et
prchez tout votre sol. Puis, quand il avoit bien harangu: C'est
l, lui disoit-elle, le plus court chemin que vous puissiez prendre
pour vous faire bien har. Enfin le mari se rebuta, et ne couchoit
plus avec elle; mais elle couchoit avec Brancas, et elle se sentit
grosse. Or, elle se prvalut de l'arrive de leur fermier, appel
Fissier, qui toit un paysan qui avoit bon sens et qu'ils aimoient
assez; ils le faisoient toujours manger avec eux. Le soir, quand il
fut temps de se coucher, le mari dit: Je m'en vais, adieu.--H!
o allez-vous? dit cet homme qui avoit le mot.--Dans mon
appartement.--Par ma foi, je vous trouve bien de loisir de faire ainsi
lit  part: il ne faut jamais user quatre draps, quand on peut n'en
user que deux. Tout en goguenardant, il les fit coucher ensemble. Une
fois, en pareille rencontre, elle fit ter toutes les vitres de sa
chambre, et le soir, feignant que le vitrier lui avoit manqu de
parole, elle dit  son mari: Je m'enrhumerai bien cette nuit; si vous
vouliez, je demeurerois ici.--Ce que vous voudrez. Elle le caressa
bien, et il adopta encore cette fois-l l'enfant d'un autre.

Les coquetteries de cette femme firent tourner la cervelle  son mari.
Quand elle eut lieu de le traiter un peu de fou, elle l'enferma dans
une chambre sur le devant du logis, dont les fentres toient grilles
et mme condamnes, de peur qu'il ne vt le beau monde qui alloit voir
sa femme. On disoit qu'elle avoit Brancas[235] pour brave, le
chevalier de Gramont[236] pour plaisant, Charleval[237] pour bel
esprit, et le petit Barillon[238] pour payeur. Un jour elle et deux ou
trois autres coquettes toient au Cours avec le chevalier de Gramont
et autres. Le petit Coulon, enfant gt, y toit; il est leur voisin;
elles l'avoient pris en badinant dans leur carrosse. Ces jeunes gens
prirent leurs manteaux,  cause d'un vent frais qui se leva, et aprs,
par-dessous leurs manteaux, portrent la main  ces femmes o vous
savez. Ce sont l leurs belles faons de faire. Quelques jours aprs,
cet enfant toit chez madame la prsidente de Pommereuil avec sa mre,
et l, ayant froid, il prit son manteau, puis mit la main o vous
savez  la prsidente. Elle et sa mre le grondrent. Ouais! dit-il,
je vis faire comme cela l'autre jour au Cours. On approfondit
l'affaire, et la Pommereuil disoit: Mais ce sont donc des perdues! Il
ne les faut plus voir. Cela se sut, il y eut une querelle du diable.
Enfin on les accommoda.

  [235] Brancas, le fameux distrait, le _Mnalque_ de La Bruyre.

  [236] Le chevalier de Gramont, le hros d'Hamilton, et l'ami de
  Saint-vremont.

  [237] Jean-Louis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, pote
  agrable et lger, dont les ouvrages, pars dans les Recueils du
  temps, ont t runis en 1759 par Lefebvre de Saint-Marc, et
  publies avec les _OEuvres de Saint-Pavin, de Lalanne et de
  Montplaisir_.

  [238] Il a t ambassadeur en Angleterre au moment de la
  rvolution qui renversa les Stuarts. Il en est souvent parl dans
  les _Lettres_ de madame de Svign.

La marchal d'Albret s'avisa, il y a quelques cinq ans, d'en conter 
la Courcelles; elle toit veuve alors; elle toit prise de
Bachaumont[239], comme elle l'est encore. Le bruit court qu'ils sont
maris. Le marchal n'y fit rien, et Roquelaure en faisoit une
plaisanterie. Ce brave Miossens[240], disoit-il, ce conqurant,  qui
rien ne rsistoit, a t trois mois devant une bicoque, une mchante
place qu'on appelle _Marguenat_, et a lev le piquet honteusement.
Les goguenards disoient: Il n'avoit garde de la prendre, il y a trop
de gens dedans.

  [239] Franois Le Coigneux de Bachaumont, auteur de quelques
  posies lgres; il n'est connu aujourd'hui que par le _Voyage_
  qu'il publia conjointement avec Chapelle.

  [240] Csar Phoebus, marchal d'Albret, porta le titre de comte
  de _Miossens_, ou _Miossans_, jusqu'au moment o il fut lev 
  la dignit de marchal de France.

Son mari devint hbt. Elle l'enferma fort bien dans une chambre.
Cependant Bachaumont Le Coigneux s'en prit, et, le mari tant mort,
il vcut avec elle comme avec sa femme. Enfin, au bout de dix ou douze
ans, ils firent jeter des bans, et se marirent comme s'ils n'eussent
jamais couch ensemble[241].

  [241] Cet alina a t crit par l'auteur  la marge du manuscrit
  plusieurs annes aprs ce qui prcde. C'est ce qui explique la
  diffrence qu'on remarque entre deux passages qui se suivent
  d'aussi prs.

Un nomm Cotignon, successeur de Chauvry, toit conseiller au
Parlement; depuis il a vendu sa charge, et vit de ses rentes. Il est
fils d'un bonhomme Cotignon[242], qui toit  la Reine-mre; il a
pous une jolie personne, petite et brune, mais qui a l'esprit fort
vif[243]. Mnbrolles, fils de Roullier, homme d'affaires fort riche,
fut le premier qui l'entreprit, mais en vain. Ce Mnbrolles est un
tourdi qui se disoit le Roquelaure des bourgeois.

  [242] Gabriel Cotignon, seigneur de Chauvry, toit secrtaire des
  commandements de la reine Marie de Mdicis. Il devint, en 1613,
  gnalogiste des ordres du Roi. Nicolas Cotignon, son fils,
  l'objet de l'article de Tallemant, succda  son pre dans cette
  charge.

  [243] Elle s'appeloit Marie Royer, dame Du Breuil.

Depuis, cette madame de Chauvry eut la connoissance de madame de
Courcelles; et le mari, qui n'y prenoit pas plaisir, et qui peut-tre
savoit que Rambouillet, blondin de rputation, qui toit frre de sa
femme, avoit t de quelques parties de madame de Courcelles, lui
dfendit absolument de la voir. Or, il y eut je ne sais quelle
promenade, o elle alla en cachette; il le sut, chassa le cocher et
les laquais, et donna, dit-on, le fouet  sa femme. En voici deux
autres vaudevilles:

      Du temps de Mnbrolle,
        Petite Chauvry,
    Vous n'tiez pas sur le rle
    Des coquettes de Paris.

        Dieu! quelle misre
        En ce sicle-ci:
    On donne des trivires
    A madame de Chauvry!

      Jusqu' cette heure[244]
      Tu n'es pas cocu;
    Mais tu le seras, je meure.
    Mon ... vengera mon ...

  [244] Elle parle au mari. (T.)

Elle toit tellement jalouse de lui, que durant six annes elle ne
voulut pas souffrir qu'il mt le pied chez sa soeur des Raux, une des
plus belles femmes de la ville, et il ne la voyoit plus que chez le
pre avec lequel il logeoit. Peu de gens s'en aperurent. Peut-tre
avoit-elle remarqu que ce garon parloit de sa soeur avec trop de
tendresse. Lui, comme discret cavalier, a cont  son propre pre que
pour possder cette femme il avoit lou une maison proche de la sienne
(c'tait en un quartier fort loign, prs les Carmes dchausss), et
que l il avoit fait une ouverture au mur qui rendoit dans une grande
armoire de bois de poirier noirci, o elle faisoit semblant de mettre
des confitures; et cette armoire toit scelle dans la muraille. Il
passoit comme cela des nuits entires avec elle.




SAINT-GERMAIN BEAUPR,

LE FEU PRSIDENT LE BAILLEUL ET SES FILS.


Saint-Germain Beaupr, gouverneur de la Marche, est fils de feu
Saint-Germain Beaupr, qui avoit fait sa fortune par le moyen de
madame de Sourdis, tante de M. de Beaufort, car ce n'toit ni un homme
de coeur, ni un homme d'une maison fort illustre. Foucault est le nom
de la famille. Il devint gouverneur de la Marche, et embellit fort sa
maison de Saint-Germain Beaupr, qui est en ce pays-l. C'a t un
fort grand tyran en toutes choses: quand un paysan ou un bourgeois
avoit du bien, il le foroit  donner sa fille  quelqu'un des gens de
M. le gouverneur, et c'toit ainsi qu'il rcompensoit ses domestiques;
grand voleur, grand emprunteur  ne jamais rendre, et grand
distributeur de coups de bton. Quelquefois il lui est arriv de faire
assassiner des gens. Enfin madame de Rambouillet, eu gard au pays
montueux o il toit, et  sa manire de vie, disoit que c'toit un
autre _Vieil de la Montagne_. Celui dont nous parlons, qui est son
an, n'a pas eu meilleure rputation que son frre pour la bravoure,
et n'est peut-tre gure moins pillard. Il eut une querelle avec un
gentilhomme de feu M. le Prince, nomm Villeprau, qu'il attaqua si
bien  son avantage dans la rue Saint-Antoine, qu'un grand laquais
qu'il avoit lui donna un coup d'pe dont il mourut. Saint-Germain
voulut faire passer cela pour une rencontre; on demanda sa grce au
Roi, qui dit: Ce n'est pas  lui qu'il la faut donner, c'est  son
grand laquais. Au sige de Hesdin, Le Drouet, capitaine aux gardes,
lui donna un soufflet, et Saint-Germain se laissa accommoder avec ce
soufflet par-devers lui. Tout cela le mit en si mchante rputation,
qu'encore qu'il ne ft pas mal fait de sa personne, qu'il et douze
mille cus de rente, un gouvernement, de la plus petite province de
France  la vrit, mais toujours un gouvernement de province, une
belle maison et pour cent mille cus de meubles, le marquis de
Rochefort ne lui voulut jamais donner sa fille, quoiqu'elle et bien
des frres et bien des soeurs, et qu'il ne lui donnt pas un gros
mariage. Madame de Bouteville lui refusa sa fille, aujourd'hui madame
de Chtillon; elle n'avoit pourtant que cinquante mille cus tout au
plus. Enfin, voyant le feu prsident Le Bailleul, surintendant des
finances, il pousa la plus jeune de ses trois filles, qui est une
fort jolie personne; il n'en eut que cent mille francs; mais il
esproit tout de la faveur du surintendant. Il fut bien attrap, car
l'anne ne passa point que d'mery ne ft surintendant au lieu de Le
Bailleul.

Sa femme et lui ne furent pas long-temps bien ensemble: tous les jours
ce n'toit que gronderies. Enfin elle dcouvrit  son pre ce que
Saint-Germain vouloit exiger d'elle. Il falloit que l'accusation ft
puissante, car Saint-Germain, tout avare qu'il est, se rsolut 
donner huit mille livres de pension  sa femme qui alla demeurer chez
le prsident.

Depuis cet impertinent s'avisa de dire que sa femme se divertissoit
avec un valet-de-chambre qu'il avoit. Peut-tre a-t-il trouv plus 
propos de passer pour cocu, que pour s........, et qu'il a voulu tre
du ct du plus grand nombre. Il dit que ce valet l'avoit trahi, et
qu'il toit cause de tout le dsordre qui arriva entre lui et sa
femme. Ce fut le bonhomme Perrochel, matre des comptes, qui ngocia
cette sparation. On disoit qu'il avoit spar Saint-Germain pour le
redonner  sa femme[245], car cette vieille toit la seule bonne
fortune que le cavalier avoit eue.

  [245] Cette madame Perrochel, une fois chez madame de Rohan,
  voyant des portraits, demanda de qui ils toient. Des princesses
  de Rohan, lui dit-on.--Jsus! vous m'tonnez, rpondit-elle, ils
  sont blancs comme neige! (T.)

Au bout d'un an et demi, Saint-Germain et sa femme se remirent
ensemble. En un voyage  Paris, comme il fut de retour au logis, un
soir, il demanda o toit sa femme. Elle a mand, dit-on, qu'elle
soupoit chez madame la Princesse, la jeune. Le soupon le prend, il y
va; elle n'y soupoit point. Elle revient  minuit. D'o venez-vous?
De chez madame la Princesse.--Ah! carogne! Le voil  coups de pied
et  coups de poing.

Le prsident Le Bailleul, quoiqu'il se dise d'une bonne maison de
Normandie, qui s'appelle de Bailleul, n'en est point; car il seroit
tout de mme descendu des _Ballioli_, roi d'cosse, si le nom y
faisoit quelque chose. Son pre toit Normand, fort expert  remettre
les os disloqus et rompus, et  panser les descentes de boyau: il
pousa une bourgeoise. Il est vrai qu'il n'avoit point de boutique,
car il n'toit pas chirurgien, et qu'il se mit je ne sais quelle
vision de noblesse dans la tte. On dit qu'il avoit toujours l'pe au
ct. Le feu prsident avoit le talent de son pre, et de leur nom on
appelle tous les remetteurs des _Bailleuls_. Le feu Roi avoit quelque
affection pour celui-ci, et le fit lieutenant civil, puis il devint
prsident au mortier. Il s'attacha  la Reine, qui le fit surintendant
des finances, mtier auquel il n'toit nullement bon, car c'toit un
assez pauvre homme. On faisoit un conte sur cela. On disoit qu'une de
ses filles, ou son fils, voyant qu'il disoit en marchandant un cheval:
Je n'en veux point donner soixante cus; mais je vous en donnerai
deux cents livres, lui avoit dit: Vous verrez qu'on vous fera
surintendant des finances, tant vous comptez bien. On le fit ministre
d'tat, en lui tant les finances. On lui dit que son gendre dpensoit
trop, et qu'il s'incommoderoit. Nous avons accoutum, rpondit-il, de
faire comme cela dans notre maison.

L'ane de ses filles, qui est une personne de bonne mine, fut marie
avec Girard, seigneur de Tillet, qui est une terre de trente mille
livres de rente,  quatre lieues de Paris; c'toit un des plus riches
garons de la ville. Il l'pousa pour l'estime qu'il faisoit de
l'alliance, car il eut si peu de chose en mariage que cela ne valoit
pas la peine d'en parler. C'toit avant la surintendance. Elle
commena de bonne heure  faire bien de la dpense, car de trois mille
louis d'or qu'il lui envoya, il n'en trouva pas un sou le lendemain de
ses noces: le reste alla  proportion. Un an ou deux aprs son
mariage, elle souhaita d'avoir des lettres de recommandation d'une
veuve d'un avocat-gnral de Grenoble, nomme madame de Revel, qui a
beaucoup d'esprit et qui faisoit fort joliment des vers; c'toit pour
quelque affaire au parlement de Dauphin. Madame de Revel les crivit
et les lui voulut porter elle-mme. Madame de Tillet n'toit pas
habille, et ne se voulut pas laisser voir; elle envoya sa suivante en
sa place. Mais la Dauphinoise connut aussitt la vrit. Quelques
jours aprs, pour faire voir  l'autre qu'elle n'toit pas trop aise
 duper, elle y retourne; mais madame de Tillet fit dire qu'elle n'y
toit pas, et cela arriva plus d'une fois. Enfin madame de Revel
emprunte un carrosse et des laquais afin qu'on ne reconnt point son
quipage, et y va  une heure prcisment. On la fait monter; madame
de Tillet la reoit, ne sachant qui ce pouvoit tre; car elle toit
monte en mme temps que le laquais. Elle lui dit: Madame, je
demandois madame de Tillet.--Madame, on m'appelle ainsi.--Ce n'est pas
vous pourtant que je demande.--Madame, il n'y a que moi cans de ce
nom-l.--Mais, madame, j'ai vu cans mme une autre madame de Tillet
qui ne vous ressemble point du tout. L'autre reconnot ce que
c'toit, et se dferre. La Dauphinoise en eut piti, et lui dit:
Madame, c'est assez jou; je ne voulois que vous faire voir que les
provinciales ne sont pas plus btes que les autres. Et aprs fit une
visite comme si de rien n'et t. Madame de Tillet, avec sa mre,
l'alla visiter ensuite; mais elle toit encore dferre.

Sa galanterie avec Lillebonne, cadet d'Elbeuf, a bien fait du bruit.
Il y en a qui ont dit que La Cour des Bois, cadet de Tillet (il est
prsident je ne sais o), devint amoureux d'elle, et que, pour se
venger de ce qu'elle ne l'avoit pas voulu aimer, il fit avertir ou
avertit lui-mme le mari de tout ce qui se passoit. Tillet alla pour
quelque temps au Tillet et envoya un petit laquais chez lui,  Paris,
fort adroit, avec ordre de s'amuser, et de se laisser surprendre par
le soir, afin d'avoir prtexte d'y demeurer  coucher. Ce petit garon
se met  jouer, aprs souper, avec un petit laquais de madame, et sur
les onze heures et demie il entend bien du bruit. Qu'est-ce que cela?
dit-il. Ne seroient-ce point des voleurs?--Voire! dit l'autre, joue
seulement.--Mais je meurs de peur.--Joue seulement, te dis-je; c'est
M. de Lillebonne qui vient comme cela coucher tous les soirs avec
madame, quand monsieur n'y est pas. Le lendemain, Le Tillet enleva le
Suisse, car la vanit de cette femme en avoit voulu avoir un, et la
demoiselle,  qui La Cour des Bois donna fort vilainement des coups de
plat d'pe. Le Suisse confessa tout, et le mari renvoya la dame au
prsident Le Bailleul, son pre. On dit que les Suisses, qui servent
de portiers  Paris, allrent au nombre de trois cents enlever leur
camarade au Tillet; aprs ils allrent demander les gages au
prsident. Paie-le, dirent-ils, il t'a servi et a servi ta fille
selon son got. Il le fallut payer. Tout cela se fit, dit-on,  la
campagne. J'en doute un peu.

Madame Pilou alla comme les autres voir madame Le Bailleul dans cette
affliction. Cette sotte femme lui dit: Ah! madame, mes pauvres filles
sont bien malheureuses! (On avoit aussi parl terriblement de madame
d'Uxelles, auparavant madame de Nangis[246].) Le monde est bien
acharn sur elles. Mais on dira ce qu'on voudra; mes filles sont bien
demoiselles. Celles qui ne sont point demoiselles peuvent bien tomber
en ces fautes-l, mais non pas elles.--Ah! ah! madame, dit madame
Pilou, me voil donc bien _encarogne_, moi qui suis fille et femme de
procureurs. Vraiment, vous me donnez l un beau _casse-museau_. Le
pre parloit  peu prs de mme. Madame de Tillet prit huit mille
livres de pension. Le mari est ferme et n'en veut point ouir parler;
il dit: Revenez si vous voulez; mais gare la tour. Elle est chez sa
mre depuis la mort du prsident Le Bailleul, le pre, o elle a sa
fille. Lillebonne continue toujours et fort scandaleusement.

  [246] Elle sortit de Paris au blocus  la tte d'une compagnie de
  chevau-lgers qu'avoit un Chaumont, parent du bonhomme Chaumont,
  beau-frre du prsident Le Bailleul; elle toit dguise en
  homme. On disoit  Chaumont: Vous avez l un joli cadet. Ce
  garon faisoit entrer les jeunes gens de la cour tous les jours 
  Paris. Meret, une fois, pour avoir mal content ses porteurs, fut
  en danger, car ils crirent: Au Mazarin! (T.)




MADAME DE CHOISY,

CHAMPAGNE LE COIFFEUR.


Madame de Choisy est soeur de Belesbat. Choisy, matre des requtes,
aujourd'hui chancelier de M. d'Orlans, l'pousa pour avoir de
l'alliance; car pour lui c'est peu de chose; et la maltte a enrichi
son pre. Elle a t jolie, a de l'esprit, et dit les choses
plaisamment. Elle est gaie, et cherche toujours  se divertir: c'est
un original en certaines choses. Elle plaisoit tellement au cardinal
Mazarin, au commencement de la rgence, qu'un jour il dit chez le
marchal d'Estres: Quoi! vous vous divertissez cans, et madame de
Choisy n'en est pas! Comment se peut-on divertir sans elle[247]?

  [247] Madame de Choisy faisoit le charme de la haute socit par
  les agrments de son esprit. Mademoiselle de Montpensier, madame
  de Brgis, Segrais, dans _les Divertissements de la princesse
  Aurlie_, et Somaize, dans _le grand Dictionnaire des
  prcieuses_, ont fait d'elle les portraits les plus flatteurs. On
  a parl ailleurs de cette dame avec quelque dtail. (Voyez la
  _Notice sur l'abb de Choisy_, en tte de ses Mmoires, dans la
  deuxime srie des _Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t.
  63, p. 123.)

On dit que jamais elle n'a t dferre qu'une fois. Elle n'toit pas
trop bien avec La Rivire[248]; or, il y avoit une partie de lui, de
Goulas[249], de Tambonneau[250] et de sa femme, et de feue
mademoiselle de Belesbat, pour aller chez Goulas. Madame de Choisy
mouroit d'envie d'en tre, et ne savoit comment s'en mettre. Enfin
elle rsolut de payer d'effronterie. Un jour,  dner, quoi qu'on lui
dt, elle ne dferra point. Cependant La Rivire la poussa de telle
force, que mademoiselle de Belesbat en vint contre lui aux grosses
paroles. Cela s'apaisa. Elle avoit alors une demoiselle qui n'toit
pas trop sage: cette fille s'avisa de lui dire qu'on ne lui rendoit
pas assez d'honneur. Tu verras, une telle, combien je me vais faire
respecter. La Rivire et les autres surent cela. Ils lui donnent un
grand fauteuil, un cadenas, et laissent deux places entre elle et les
autres. Elle reoit tout cela sans s'tonner, comme une chose due. Au
milieu du repas, aprs lui avoir rendu bien des dfrences, tout d'un
coup La Rivire et Goulas se lvent, le verre  la main, et lui
disent: A toi, la Choisy. Cela la dferra tout plat.

  [248] Louis Barbier, dit l'abb de La Rivire, vque de Langres.
  C'toit le favori de Gaston, duc d'Orlans, quoique, dit le
  _Gallia christiana_, d'aprs tous les Mmoires du temps, il ne
  lui ait pas toujours tenu sa foi. C'toit un vritable rou
  revtu des habits d'un prlat.

  [249] Secrtaire des commandements de Gaston, duc d'Orlans, dont
  il est souvent parl dans les Mmoires de mademoiselle de
  Montpensier.

  [250] Le prsident Tambonneau, il toit  la chambre des comptes.
  On se souvient que Louis XIV fit, avec madame de Montespan, un
  couplet sur la prsidente Tambonneau. (_OEuvres de Louis XIV_,
  tome 6, page 264.)

La Rivire fit un jour un conte de matre Girard, le concierge des
Petites Maisons, qui s'amusa une fois si fort  crosser[251], que les
fous, qui n'toient pas lis, se pensrent tous sauver. Depuis, quand
madame de Choisy disoit des folies, il lui crioit: Madame, matre
Girard crosse; madame, matre Girard crosse.

  [251] _Crosser_; c'toit un jeu qui consistoit  chasser une
  balle ou une pierre avec un bton recourb. (_Dict. de Trvoux._)
  Ce jeu devoit beaucoup ressembler  celui du mail.

Elle appelle ses yeux _ses vainqueurs_. Un jour qu'elle toit alle
voir madame de Vendme, une bonne idiote[252], elle lui dit pour
excuses de ne lui avoir pas rendu plus souvent ses devoirs, que _ses
vainqueurs_ avoient t malades. La bonne princesse crut qu'elle avoit
dit ses chevaux, et lui demanda: Qu'avoient-ils donc? Avoient-ils le
farcin?

  [252] On pourra juger de l'tendue de l'esprit de Franoise de
  Lorraine, duchesse de Vendme, par ce passage d'une lettre crite
   Conrart, le 13 novembre 1665, par Marie-lonore de Rohan,
  abbesse de Malnoue. (Nous avons copi cette lettre sur l'original
  autographe qui fait partie du manuscrit de la Bibliothque de
  l'Arsenal, no 151, in-4, t. 2, p. 239)

  Il faut encore vous dire que madame de Vendme, en remerciant le
  Roi des honneurs qu'il a fait rendre  M. de Vendme, lui dit:--Il
  ne manque rien  ma satisfaction, sinon que M. de Vendme vt
  lui-mme les honneurs que Votre Majest lui rend aprs sa mort; il
  en auroit t bien content, et moi aussi.--Je n'ai rien vu d'elle
  de plus joli que ce compliment, non pas mme quand elle prioit
  Dieu afin que la mer ne ft point dborde durant que son fils de
  Beaufort seroit dessus.

Elle disoit familirement  M. de Candale: Mais allez au moins faire
un tour dans l'antichambre. Croyez-vous qu'on n'ait point envie de
pisser? Un jour elle eut envie de manger d'une tourte; elle en fait
faire une par son sommelier; on la lui apporte devant tout le monde;
elle se met  la manger, sans en donner  personne, et puis quand elle
en eut assez: Tenez, leur dit-elle, en voil encore; mangez si vous
voulez. Elle dit aux gens familirement: Vous ne m'accommodez pas;
si je puis m'accoutumer  vous, je vous le ferai savoir; et elle fait
ce qu'elle dit.

Quand elle voit trop de gens chez elle  la fois, elle leur dit: En
voil trop; voyez qui de vous s'en ira. Elle fit sortir une fois
comme cela deux hommes  leur premire visite. On trouve tout bon
d'elle. Le comte de Roussy, homme grave, qu'elle avoit rencontr le
jour de devant quelque part, heurtoit  sa porte: elle met la tte 
la fentre. Monsieur le comte, je vous vis hier, c'est assez; j'ai
affaire  monsieur que voil. C'toit un jeune homme de quinze ans.
On n'en a pourtant jamais mdit. Elle dit familirement aux gens:
Combien y a-t-il que vous ne m'aviez vue? Vous venez un peu trop
souvent.

Jerz lui fit un jour une malice: il emporta une de ses lettres qu'il
trouva sur la table de la princesse Marie[253],  qui elle toit
adresse. Il la fait imprimer et envoie crier devant sa porte: _Voil
la lettre de madame de Choisy  madame la princesse Marie._ Jerz la
va trouver. Elle toit dans une colre enrage: il lui dit qu'elle
avoit grande raison, et qu'il ne falloit point souffrir de ces
choses-l. Elle croyoit que la princesse Marie lui avoit fait le
tour. Enfin on en sut la vrit; et, ravie de n'avoir point sujet de
se plaindre de la princesse, elle pardonna de bon coeur  Jerz.

  [253] Marie de Gonzague, qui devint reine de Pologne en pousant
  Wiesnovieski. Ma mre, dit son fils, avoit un commerce rgl
  avec la reine de Pologne, Marie de Gonzague, avec madame royale
  de Savoie, Christine de France, avec la fameuse reine de Sude,
  et avec plusieurs princesses d'Allemagne. (_Mmoires de l'abb
  de Choisy_, deuxime srie de la Collection des _Mmoires
  relatifs  l'histoire de France_, tome 63, page 153.)

On crit de Naples qu'une dame de fort bonne compagnie, et qui mettoit
tout le monde en train, avoit t hue dans les dsordres. Ah!
dit-elle, voil la _Choisy_ de Naples morte.

Un jour, tant au bal auprs de madame d'Angoulme[254] la jeune, qui
seroit bien sa fille, elle lui disoit: Il faut avouer que les blondes
clatent plus ici; mais nous autres brunes, nous avons l'agrment.
Elle disoit cela du meilleur srieux qu'elle et.

  [254] Henriette de La Guiche, veuve de Jacques de Matignon, comte
  de Thorigny, femme de Louis de Valois, duc d'Angoulme.

Elle fit une fois un vilain tour au cur de Saint-Germain de
l'Auxerrois: elle avoit pris un remde; ce remde fut si long-temps 
oprer, qu'elle se rsolut  aller  la messe avant que de rendre.
Mais  peine la messe fut-elle vers la fin, qu'elle se sentit presse.
Elle entre chez le cur, et trouve deux hommes dans sa salle qu'il
avoit convis  dner; elle leur dit: Messieurs, M. le cur vous
demande. Elle plante son paquet dans la cuvette o il y avoit du vin
 la glace, puis se sauve. Elle loge l, auprs de l'htel de
Blainville. Le cur la vouloit excommunier: elle rpondit qu'il
valoit mieux qu'elle et fait tout dans la cuvette que dans l'glise;
et qu'aprs tout, si elle n'et t bien craignant Dieu, elle n'et
pas t  la messe en cet tat-l.

Champagne le coiffeur contoit, il y a long-temps, une chose d'elle
que personne n'a crue: il disoit qu'tant une fois all trouver la
princesse Marie  Notre-Dame-des-Vertus, o elle prenoit l'air chez
Montelon, son avocat, il toit entr dans la chambre de madame de
Choisy, qui y toit aussi, et que, l'ayant rencontre au lit, il avoit
t assez heureux pour trouver l'heure du berger; mais que ce n'toit
pas ce qu'on pensoit, et qu'elle avoit les cuisses fort maigres. Un
des parents de la dame, qui m'a cont cela, dit qu'il chercha quelque
temps Champagne pour le rouer de coups, mais que le coquin se cacha.
Je ne sais comment, aprs une chose comme celle-l, la reine de
Pologne a pu emmener Champagne avec elle.

Ce faquin, par son adresse  coiffer et  se faire valoir, se faisoit
rechercher et caresser de toutes les femmes. Leur foiblesse le rendit
si insupportable qu'il leur disoit tous les jours cent insolences: il
en a laiss telles  demi coiffes;  d'autres, aprs avoir fait un
ct, il disoit qu'il n'achveroit pas si elles ne le baisoient;
quelquefois il s'en alloit, et disoit qu'il ne reviendroit pas si on
ne faisoit retirer un tel qui lui dplaisoit, et qu'il ne pouvoit rien
faire devant ce visage-l. J'ai ou dire qu'il dit  une femme, qui
avoit un gros nez: Vois-tu, de quelque faon que je te coiffe, tu ne
seras jamais bien tant que tu auras ce nez-l. Avec tout cela elles
le couroient, et il a gagn du bien passablement; car, comme il n'est
pas sot, il n'a pas voulu prendre d'argent, de sorte que les prsents
qu'on lui faisoit lui valoient beaucoup. Lorsqu'il coiffoit une dame,
il disoit ce que telle et telle lui avoit donn, et quand il n'toit
pas satisfait, il ajoutoit: Elle a beau m'envoyer qurir, elle ne m'y
tient plus. L'idiote, qui entendoit cela, trembloit de peur qu'il ne
lui en ft autant, et lui donnoit deux fois plus qu'elle n'et fait.
Avec cela il toit mdisant comme le diable: il n'y avoit personne 
sa fantaisie. De Pologne il alla en Sude, et revint ici avec la reine
Christine.




M. ET MADAME DE BRGIS.


Brgis est fils d'un prsident des comptes, qui s'appeloit Flesselles.
Cet homme, par la vision de conserver de grandes pices en terres, en
charges et en maisons  Paris, payoit une si grande quantit de rentes
constitues, qu'on payoit chez lui,  la lettre, comme on fait 
l'Htel-de-Ville. Brgis toit cadet[255], et se mit dans le rgiment
des gardes, o il acheta un drapeau; depuis il devint l'an. Son pre
l'obligea  quitter l'pe. Jamais on ne l'y put faire rsoudre qu'en
lui disant qu'un conseiller au parlement passoit devant un capitaine
aux gardes. Il n'y a pas de difficults pour des contrats de mariage,
enterrements et autres choses semblables. Voil donc Brgis de robe;
mais il n'en fut pas long-temps. Il devint amoureux d'une
femme-de-chambre de la reine, appele mademoiselle de Charan[256],
fille du premier lit de madame Hbert, autre femme-de-chambre de la
Reine. Pour la lui faire pouser, on donna  cette fille, qui toit
jolie, quoique brune et petite, la qualit de fille de la Reine, de
dehors. Le pre ne consentit point au mariage; depuis il s'apaisa. On
fit un couplet.

    Brgis s'est fait de la cour,
    pousant Charan, la belle;
    Mais il sera quelque jour
    Aussi cocu que Courcelle[257].

  [255] Madame de Belesbat est sa fille.

  [256] Ce passage de Tallemant donne le vritable nom de la
  comtesse de Brgis, ainsi c'est par erreur qu'elle a t appele
  Charlotte de Saumaise dans une note des _OEuvres de Louis XIV_,
  t. 5, p. 19.

  [257] Un homme de qualit qui, par amour, avoit pous une
  gourgandine. Depuis elle consentit  la dissolution du mariage,
  et il pousa madame d'Auriac, soeur du marchal de Villeroy. (T.)

On dit qu'il lui avoit fait prsent de quelque galanterie pour
laquelle il lui fallut subir une opration. Cela se sut, quoique
secret, et on l'appela _le Petit Castillan_,  cause que les chevaux
de ce pays-l ont le bout d'une oreille coup.

Brgis eut, par le crdit de sa femme, je ne sais quel emploi quand on
parla d'envoyer  Munster, et de l il fut envoy en Pologne, o aprs
il eut qualit d'ambassadeur. Du temps du mariage de la reine de
Pologne, il alla en Sude, o la Reine se laissa apparemment tromper 
la hablerie du cavalier; car pour sa physionomie, quoiqu'il soit bien
fait, il a furieusement de ganache. Sa femme cependant s'toit bien
mise dans l'esprit de la Reine, et y a gagn, dit-on, plus de quatre
cent mille livres. Elle est coquette en diable; cependant on n'a
jamais tranch le mot avec personne. Elle ne manque point d'esprit;
mais c'est la plus grande faonnire et la plus vaine crature qui
soit au monde. Elle dit une chose jolie quand les Polonois toient
ici. La Reine lui dit: Mais entendez-vous ce qu'ils disent quand ils
vous cajolent?--Hlas! madame, rpondit-elle, en cette matire-l on
entendroit des Topinamboux. Or, la reine de Sude fit faire un
compliment  madame de Brgis, et lui offrit une province entire, si
elle y vouloit venir. Sur cela madame de Brgis lui crivit la lettre
que voici. Je l'ai garde exprs, parce que le monde toit si sot que
de la trouver belle, et qu'on en a fait, plus de cent copies.

    MADAME,

Il m'auroit t avantageux de garder le silence pour ne pas dtruire
la bonne impression que Votre Majest a reue en ma faveur, si je ne
l'avois jug trop contraire  la reconnoissance que je lui dois des
bonts qu'elle me tmoigne sans les avoir mrites, si ce n'est que
son divin esprit ait pntr qu'elle a en moi une personne qui est
remplie d'un respect et d'une vnration toute particulire pour une
reine, qui mriteroit le nom de la plus illustre qui ait jamais
exist, si celle que je sers n'toit d'un mrite qui ne peut tre
surpass, et qui m'oblige de lui faire partager un coeur que je lui
offrirois tout entier s'il n'toit proccup par une rivale avec
laquelle il est toujours heureux d'avoir quelque chose  contester, et
si je n'avois cru qu'une infidlit est un sentiment indigne d'tre
offert  Votre Majest, ni d'tre pris par une personne qui ose
dsirer son amiti, que je regarde comme une chose qui ne peut tre
mrite, mais que je lui demande en faveur des sentiments respectueux
que M. de Brgis a pour elle, qui sont tels qu'elle ne les peut
attendre plus grands de pas un de ceux qui sont assez heureux de voir
Votre Majest en la prsence de laquelle il me seroit doux de
protester que je suis, etc.[258].

  [258] Cette lettre, quoique multiplie par des copies, n'a pas
  t insre dans les _Lettres et Posies de madame la comtesse de
  B._ (Brgis); Leyde, Antoine Du Val, 1666, petit in-12, ou Jean
  Sambix, 1668. Cette pice, en effet, ne mritoit pas la
  publication, et Tallemant l'a bien juge en la prsentant comme
  un exemple de ridicule et d'affectation.

Sur cette lettre, Comminges, qui hassoit madame de Brgis, avec
laquelle il avoit eu prise jusqu' se dire des injures, car elle
l'appela _cocu_, et lui l'appela p....., crivit  Benserade en ce
sens: Au reste, aprs avoir considr de quelle importance est 
l'tat l'alliance des Sudois, je souhaiterais qu'on penst 
satisfaire la Reine. On voit bien qu'elle est rivale de la Reine, et
qu'elles aiment toutes les deux madame de Brgis, et qu'aprs l'offre
d'une province entire pour l'attirer en son pays, il n'y a point
d'apparence qu'elle souffre qu'on lui refuse cette dame. Mon avis
seroit donc de lui accorder madame de Brgis, attendu que toutes les
inondations des Goths sont venues de ce pays-l, et que si, pour se
venger, la reine de Sude en faisoit faire encore une, ils seroient
bien plus  craindre maintenant qu'en un autre temps,  cause des
frondeurs qui se joindraient  eux infailliblement.

A La Haye, au retour de Sude, Brgis disoit  la reine de Bohme,
qu'il avoit fait  qui tireroit le mieux  coups de pistolet
avec je ne sais quel prince d'Allemagne, dont il vantoit fort
l'adresse. Ce prince, madame, tire, et donne droit au milieu d'une
_richedalle_[259]. Moi (dit-il, en montrant son chapeau, qu'il mit
exprs pour cela, et avanant le bras), avec mes pistolets de
Langen[260], madame, je donne dans le mme trou. Je vous laisse 
penser si on se moqua de lui. Cette cour de La Haye n'toit pas trop
mal polie.

  [259] _Reichsthaler_, pice de monnoie allemande.

  [260] Clbre arquebusier. (T.)

Il disoit au prince de Tarente: J'ai vu une princesse en tel lieu (il
nommoit le lieu et la princesse), monsieur, croyez-moi, il y a quelque
chose  faire avec elle; ce n'est pas une chose  ngliger. Notez
qu'il y avoit trois cents lieues de Hollande pour le moins. Il est en
mchante rputation du ct du coeur: je l'ai vu une fois (en 1651) 
un bal l'pe au ct; un garon de la ville nomm Bigot, commissaire
des guerres, dit  demi-haut: De quoi diable s'avise cet homme de
porter une pe au bal? Brgis l'entendit, et quand il eut dans:
Qui est-ce, dit-il, qui a parl de mon pe? Bigot rpondit: C'est
moi. Voil Brgis surpris; il croyoit qu'on lui feroit des excuses.
Je porte une pe, dit-il, parce qu'tant  la Reine (c'est donc de
par sa femme), on ne doit pas aller sans pe en un temps si peu
tranquille que celui-ci.

Brgis avoit amen une belle fille qui avoit rsolu, disoit-il,
d'entrer aux Filles Repenties; mais elle n'y entroit point. Madame de
Brgis, un beau jour, la prend et l'y mne; elle avoit fait promettre
 son mari, avant qu'il arrivt, qu'ils feroient lit  part; elle
avoit trop souvent des enfants. Au bout de quelque temps pourtant, il
fallut coucher ensemble. Le lendemain elle faisoit comme une nouvelle
marie; elle devint grosse aussitt, et a continu depuis, de sorte
qu'elle s'est fort gte. Son mari se mit  cajoler la suivante: cette
fille le dit  sa matresse, qui lui dit: Donnez-lui rendez-vous au
Calvaire, et l je l'irai trouver. Il y va, et, comme il croyoit
tenir la fille, il trouve sa femme et la parent qui lui chantrent sa
gamme: il se met en colre, donne un soufflet  la fille, et puis s'en
va. Il y a eu depuis bien des noises en mnage. Elle s'est fait
sparer de biens. Pour sa gloire pourtant elle l'a fait faire
lieutenant-gnral, et il a servi deux campagnes en Italie. Nous en
parlerons ailleurs[261].

  [261] On a attribu au comte de Brgy, ou Brgis, les _Mmoires
  de M. de ***, pour servir  l'histoire du dix-septime sicle_;
  Amsterdam, 1760; 3 vol, petit in-8. Cette opinion ne repose sur
  rien de solide. _Voyez_ la Notice de M. Alexandre Petitot en tte
  de l'ouvrage, dans la deuxime srie de la Collection des
  _Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. 58.




CRISANTE[262] ET MARIGNY.


Crisante se nommoit Duncan, et toit fils d'un cossois huguenot, qui
toit mdecin et principal du collge de Saumur; c'est celui qui
disoit qu'un mdecin toit _une incombustibilit propter religionem_.
Ce garon avoit de l'esprit, et faisoit des vers latins aussi bien que
personne; mais il avoit une vanit enrage. Il fit dessein de suivre
la profession de son pre, et fut reu docteur en mdecine 
Montpellier. Au retour, on le donna pour prcepteur et gouverneur tout
ensemble au feu marquis de Fors, fils de M. du Vigean; ce fut ce qui
le perdit, car,  l'Acadmie, il se mit  faire les exercices comme
son pupille, et enfin il jeta le froc aux orties. Le marquis, en
changeant de religion, acheta le rgiment de Navarre, et donna 
Crisante[263] la lieutenance de mestre-de-camp. Le marquis de Fors
fut tu  Arras, il avoit bien du coeur et bien de l'esprit; et notre
homme fut oblig de se retirer, car on le traitoit de pdant. Par
malheur, il toit devenu amoureux de mademoiselle de Fors, depuis
madame de Pons, et aujourd'hui madame la duchesse de Richelieu[264],
et, comme la demoiselle n'toit pas si persuade du mrite du
cavalier que le cavalier en toit persuad lui-mme, par dsespoir il
rsolut d'aller voir si la fortune lui seroit plus favorable chez les
Ottomans que chez les Franois; mais il en revint sur des lettres de
madame du Vigean, qui, par le moyen de madame d'Aiguillon, lui vouloit
procurer quelque avancement. En effet, on lui voulut donner un
vaisseau, mais il mprisa cela.

  [262] Marc Duncan de Crisante, n vers 1600, mort en 1648.

  [263] Ce fut en prenant le parti des armes que Duncan adopta ce
  nom de roman. (T.)

  [264] Anne Poussart, fille de Franois Poussart, marquis de Fors,
  seigneur du Vigean, dame d'honneur de la Reine, et ensuite de
  madame la Dauphine, veuve en premires noces de
  Franois-Alexandre d'Albret, sire de Pons, comte de Marennes,
  marie en secondes noces  Armand-Jean Du Plessis, duc de
  Richelieu. Elle est morte en 1684.

Au retour, ayant touch trois ou quatre mille francs, que M. du Vigean
lui devoit, il s'en alla en Sude. M. Grotius[265], ambassadeur de
Sude en France, lui donna une lettre de recommandation au chancelier
Oxenstiern[266], mais peu pressante. Chapelain, que Crisante
connoissoit, s'avisa que M. de Longueville avoit  faire rponse au
marchal Horn[267], qui l'avoit remerci par une lettre de ses
civilits, et il lui parla de Crisante, pour porter sa lettre, le
priant de le lui recommander. Le marchal reut Crisante  bras
ouverts, le retint chez lui quelques jours, puis le prsenta au
chancelier, son beau-pre, qui, tout puissant en ce temps-l, car la
reine toit encore mineure, lui fit donner un rgiment de cavalerie en
Allemagne; mais s'tant trouv qu'on vouloit envoyer ambassadeur en
France un homme qui est venu depuis en 1648, le chancelier, qui le
hassoit, l'empcha, et dit qu'un gentilhomme suffiroit. Il jeta les
yeux sur Crisante, qui se faisoit tout blanc de son pe, et l'envoya
ici rsident pour agir conjointement avec Grotius que le chancelier
vouloit dbusquer. En effet, Grotius demanda bientt son cong, et
Crisante demeura. Chapelain le recommanda  Lionne[268]. Il toit
pay des neuf mille livres qu'on lui donnoit sur l'argent que le Roi
fournissoit aux Sudois, il le prenoit mme par avance.

  [265] Hugues Grotius (ou de Groot), homme universel, pote,
  historien, diplomate. Il vint en France comme ambassadeur de
  Sude, en 1635, et il y remplit ces hautes fonctions pendant dix
  annes. N en 1583, il mourut en 1645.

  [266] Alexandre, comte d'Oxenstiern, chancelier de Sude, et l'un
  des premiers hommes d'tat de son temps. N en 1583, il mourut en
  1654.

  [267] Gustave, comte de Horn, marchal de Sude, et l'un des plus
  habiles gnraux de Gustave Adolphe, mourut en 1657,  l'ge de
  soixante-cinq ans.

  [268] Hugues de Lionne, secrtaire d'tat au dpartement des
  affaires trangres, mort en 1671.

Le feu Roi mourut en ce temps-l; on lui demande  lui, qui ne parloit
que de madame d'Aiguillon, qui seroit premier ministre. Il dit que ce
seroit apparemment le cardinal Mazarin. Cela s'tant trouv vrai, ils
le prirent, pour un plus habile homme qu'il n'toit.

Voil notre homme bien  son aise; il se met en quipage, il avoit
quatre chevaux, un carrosse bien armoiri, et trois laquais. Il prend
un secrtaire, et se fait porter  Charenton un carreau de velours
avec de l'or. Il appeloit ce jour-l le jour de son triomphe. Partout
il affectoit d'avoir un fauteuil, jusque-l que des dames firent, par
malice, clouer tous les fauteuils de leur chambre, afin qu'il n'en pt
prendre un, car il en alloit prendre lui-mme en un besoin, et
c'toit chez M. du Vigean qu'il tenoit le plus de gravit.

Une fois,  l'htel de Rambouillet, M. Chapelain, qui y soupoit avec
Voiture et Arnauld, s'y fit mener par Crisante, qu'on y retint aussi,
et en causant avec ces messieurs durant que Crisante toit all
parler  quelqu'un, comme il vit que les autres s'en moquoient, il
leur dit: Voyez-vous, c'est un trange perroquet, ne vous y jouez
point. Ils se mirent  rire, et tout le soir, ds que Chapelain
disoit quelque chose, ils lui disoient sans cesse: Ah! pour cela vous
tes un trange perroquet; et se moqurent de Crisante en la
personne de son ami. Quand il fallut se retirer, Crisante le remena,
et, comme Chapelain est fort crmonieux, et qu'il ne vouloit pas que
l'autre passt le coin de la rue, Crisante lui dit: Mais, vraiment,
je dirai donc comme les autres que vous tes un trange perroquet.
Chapelain se mit  rire, et le conta le lendemain  madame de
Rambouillet.

En ce temps-l Bertaut l'_Incommode_[269] revint de Sude, et rapporta
que Marigny[270] toit fort bien avec la reine de Sude. Par malice,
un jour que Crisante toit avec elle, elle envoya chercher Bertaut,
et lui fit conter cela en sa prsence. Crisante, qui toit assez fou
pour avoir quelque dessein de plaire  la Reine,  mesure que l'autre
contoit les progrs de Marigny, se dferroit, et ne savoit ce qu'il
vouloit dire. En effet, Marigny toit assez bien pour avoir t pri
par le comte Magnus de La Gardie de le tenir bien dans l'esprit de la
Reine, pendant le voyage qu'il venoit faire ici. Marigny, qui a
toujours t un fou, frondoit tout haut contre le chancelier
Oxenstiern. Ce Marigny toit fils d'un officier de Nevers, appel
Carpentier. Connoissant la princesse Marie, il alla  Mantoue, o il
ne trouva rien  faire; de l il passa  Rome, o je l'ai vu
misrable. De retour ici, il trouva moyen d'tre secrtaire de M.
Servien, qui s'en alloit  Munster; mais il le quitta en Hollande, 
cause de quelque dml, et s'en alla en Sude. Il est bien fait, il
parle facilement, sait fort bien l'espagnol et l'italien, et n'ignore
pas un des bons contes qui se font en toutes les trois langues; fait
des vers passablement: pour du jugement, il n'en a point; mais la
Reine,  qui il avoit affaire, a bien fait voir qu'on n'avoit pas
besoin de jugement pour russir auprs d'elle. Crisante, jaloux de
Marigny, dpche un de ses frres, nomm Montfort[271], pour tcher de
le dtruire. Montfort en dit du mal; Marigny se dfend; et, comme il
avoit eu avis de toutes les folies de Crisante, il en fit des contes
 la Reine, et le rendit ridicule. Enfin Marigny fit tant de sottises
qu'on le voulut assassiner: il se dfendit; la Reine prit son parti,
mais avec tout cela on lui conseilla de se retirer. On parlera de lui
dans la _Fronderie_.

  [269] Voir pour l'origine de ce surnom, t. 3, p. 179.

  [270] Jacques Carpentier de Marigny, auteur d'une multitude de
  vaudevilles sur le temps de la Fronde. Son pome du _Pain-Bnit_,
  imprim en 1673, est le plus connu de ses ouvrages. Marigny
  mourut en 1670.

  [271] Ce garon, pour avoir fait quelque insolence dans une
  dbauche, fut battu par le comte Jacques de La Gardie, cadet du
  comte Magnus, et  tel point qu'il en mourut de regret. (T.)

Voici les folies que Crisante avoit faites  Paris. Il devint
amoureux,  Charenton, d'une belle-fille nomme Lolo: il songea 
l'pouser, et fit consulter, disoit-on, si on pouvoit assigner un
douaire sur les bienfaits qu'on esproit recevoir; car il avoit de
grandes prtentions sur l'ambassade de Sude en France, et disoit 
tout bout de champ, qu'un tabouret siroit bien  cette fille. On la
maria quelque temps aprs[272]. Quand il sut que l'affaire toit
conclue, par galanterie, il se fit son pitaphe  lui-mme. Il s'en
ft fort bien pass, car c'toient des vers franois pitoyables. Pour
se moquer de lui, Sablire Rambouillet, comme on l'a su depuis, fit
imprimer un billet d'enterrement que voici:

Vous tes pri d'assister  l'enterrement de messire Marc Duncan,
seigneur de Crisante, conseiller d'tat de la couronne de Sude,
rsident et prtendant  l'ambassade de France?

  [272] Elle pousa Gondran, fils de l'avocat Galland. (_Voyez_
  plus bas l'Historiette de madame Gondran.)

On porta un de ces billets dans une maison o il toit: il s'emporta,
et dit mille extravagances. Cela ne servit qu' rendre la chose plus
plaisante. Il alla voir la belle deux ou trois jours aprs qu'elle eut
t marie; elle toit encore chez son pre; il lui voulut dire
quelque chose tout bas: le mari ne le trouva pas bon, ils se
querellrent. Le mari le menaa de le jeter par les fentres.
Crisante lui rpondit que sans le respect de madame, il lui
donneroit cent coups d'peron, et se retira aprs avoir dit adieu pour
jamais  cette belle.

Il jeta les yeux sur une autre jolie huguenotte, fille de La Rallire,
qui a fait le parti des Aiss[273] et bien d'autres. A cause de lui et
de Catalan, autrefois huguenot, on appela la maltte de la Thologie
de Charenton. Il envoya demander cette fille en mariage, et dit 
celui qu'il chargea de cette belle commission: Je pense que le
bourgeois sera bien aise. Il en fut si aise, qu'il rpondit que sa
fille n'avoit que douze ans, et que quand elle en auroit vingt, il
penseroit  la marier. Cependant un an aprs il la maria avec le comte
de Saint-Aignan, fils du marquis de Clermont-Gallerande, de la maison
d'Amboise.

  [273] Ce partisan avoit pris  ferme la taxe tablie sur les
  _gens aiss_.

Mais voici la plus grande folie de toutes. Un jour qu'il toit au
Cours avec madame de Besanon et sa fille, dans un embarras, Jerz,
qui toit  la portire du carrosse de M. de Candale qui toit au
fond, dit au cocher de madame de Besanon: H! mon ami, recule un
pas; si tu savois ce que tu nous tes et le peu que tu nous donnes, tu
me ferois cette grce. Ce carrosse l'empchoit de voir quelque belle.
Mademoiselle de Besanon s'offensa de cela, et dit en se tournant vers
Crisante: Vraiment, ces princes chimriques s'en font un peu bien
accroire. Crisante pensa avoir trouv une belle occasion de se
signaler. Il envoya le lendemain de bonne heure son frre, nomm
Sainte-Hlne, faire un appel  M. de Candale. Par bonheur pour ce
frre, M. d'pernon n'en sut rien, car je crois qu'il et mal pass
son temps. M. de Candale dormoit encore: on ne voulut point
l'veiller. Ce garon attendit si long-temps qu'on se douta de quelque
chose; toutefois on le fit parler enfin. M. de Candale, qui ne s'toit
jamais battu, et qui n'avoit point encore t  l'arme, crut que ce
seroit mal enfourner que de refuser un appel; il lui demanda donc
rendez-vous derrire les Minimes de la Place-Royale. Cependant cela
s'vente; M. de Candale alla pourtant au lieu de l'assignation; mais
Crisante fut en grand'peine, et il fallut que le cardinal le prt en
sa protection; car on craignoit d'offenser les Sudois. Si feu M.
d'pernon et vcu, il ne s'en seroit pas sauv, et les Simons[274]
eussent eu l une bonne cure. Il fut si fou que de dire, pour
s'excuser, qu'il venoit des rois d'cosse, et qu'il y en avoit de son
nom, et il porta je ne sais quels vieux parchemins  M. de Lionne, par
lesquels il prtendoit prouver sa noblesse.

  [274] C'toit apparemment le nom du bourreau de ce temps-l.

A propos de noblesse, avant cela, il entreprit de se faire dclarer
noble  la cour des aides; et, comme il fallut des tmoins pour
dposer comme son pre avoit vcu noblement, il fait ajourner pour
tmoins le marchal de Chtillon, le marchal de La Meilleraye et le
marquis de Montausier, et n'en avertit point le rapporteur, qui
n'avoit point de greffier, et n'toit pas seulement en tat de les
recevoir: il fallut remettre  une autre fois. Le marchal de
Chtillon dit que, sans Crisante, Arras n'et pas t pris. Les deux
autres, qui avoient tudi  Saumur, dirent que feu M. Duncan avoit
t visit et honor de tous ceux qui venoient tudier  Saumur,
quelques grands seigneurs qu'ils fussent. Crisante prenoit tout cela
pour argent comptant, et ne voyoit pas que l'on se moquoit de
lui[275].

  [275] Depuis peu, Sainte-Hlne n'a pu se faire dclarer noble.
  (T.)--Il ne faut pas confondre ce frre de Crisante avec le
  Cormier de Sainte-Hlne, l'un des juges du surintendant Fouquet.

M. de Metz crivit en Sude l'extravagance de cet homme, et que, sans
le respect de la Reine, on l'auroit trait comme il le mritoit. Au
bout de quelque temps, endett par-dessus les yeux, il fut contraint
de s'en aller sans dire gare. Du prsent qu'on lui fit en Sude, il
envoya de quoi payer ce qu'il devoit ici; et, voyant qu'il n'y avoit
gure rien  faire, de l il alla en Pologne, o quelques
gentilshommes qu'il avoit connus dans ses voyages lui firent saluer la
Reine: il n'y trouva point d'emploi; et il revint  Paris, o il fut
quelques jours _incognito_, de peur de ses cranciers; aprs il alla 
Venise. L, le marquis de Clermont-Gallerande, an de Saint-Aignan,
dont nous avons parl ci-dessus, qui toit au service de la
rpublique, lui conseilla de se faire Turc. Notre homme lui confessa
que sans la circoncision cela seroit dj fait, mais qu'un vieux
rengat lui avoit dit que c'toient de trop grandes douleurs.

Il alla donc  Rome, o il se fit catholique; le pape lui donna pour
cela six cents livres de pension. Il toit sur le point de se faire
prtre. Mais M. de Guise allant  Naples, il lui fut donn par les
ministres de France, M. de Saint-Nicolas (Arnauld) en toit un, pour
tenir les chiffres auprs de M. de Guise; car il disoit navement
qu'il avoit bien voulu laisser le premier lieu  ce prince, et il
juroit qu'il ne quitteroit pas ses prtentions pour la fortune du
marchal de Gassion. Il assembla, de son chef, le conseil chez Gennaro
Annse, en qualit d'ambassadeur de France, et fit demander la charge
de mestre-de-camp gnral. Il fit mettre un jour un carreau avec de
l'or  l'glise, comme ambassadeur. M. de Guise, devant tout le monde,
le menaa des Petites-Maisons.

M. de Guise, ne trouvant pas bon qu'il donnt avis de tout  la cour,
comme il faisoit, le fit mettre en prison. Ce fut Modne[276], qui,
voyant qu'il les traversoit, le fit arrter comme un homme suspect. Il
y avoit trois semaines qu'il toit en prison, quand un valet adroit
qu'il avoit prit son temps de se jeter aux pieds de M. de Guise,
devant le peuple, et fit si bien que son matre sortit. Gennaro
Annse, avec lequel il avoit quelque intrigue, le fit sortir. Il eut
ensuite quelque commandement vers Salerne; enfin il revint  Naples.
Aprs l'attaque des postes des Espagnols, M. de Guise, voyant que le
colonel, qui commandoit  cette attaque, avoit t tu, dit 
Crisante, qui toit auprs de lui: Il n'y a plus personne l pour
commander. Crisante pour cela ne s'offrit point, de peur que M. de
Guise ne dt qu'il s'toit fait de fte; ainsi le duc fut contraint de
lui dire qu'il le prioit d'y aller. Il y fut et reut un coup de
mousquet dans le talon dont il mourut au bout de douze jours; il
crivoit  M. de Chapelain, ne croyant pas tre bless si
dangereusement, qu'au moins s'il mouroit, il mourroit comme
Achille[277] On dit que Modne fut cause de cela, et qu'il ne donna
pas comme il avoit ordre; de sorte que tout fondit sur notre
aventurier. Il fit un testament par lequel il ordonna qu'on l'enterrt
 la _Madonna del Carmine_, et il fit une inscription latine pour
mettre sur son tombeau, qui disoit qu'il s'toit dvou pour la
libert du peuple de Naples. Il donnoit  son hte quelque peu
d'argent qui lui restoit, avec son quipage qui toit assez mdiocre,
et aprs il ajoutoit: Quant  mes autres biens, villes, forteresses,
chteaux, seigneuries, terres, et tous autres lieux, de quelque titre
qu'ils soient titrs, mes hritiers les partageront selon la coutume
des lieux o ils sont situs. Ce testament a t apport ici, et je
le sais d'homme qui l'a vu[278].

  [276] Esprit de Raimond de Mormoiron, comte de Modne, n en
  1608, mort en 1673. On a de lui l'_Histoire des rvolutions de
  Naples_, complment ncessaire des _Mmoires du duc de Guise_.
  Cet ouvrage, qui toit devenu fort rare, a t rimprim par les
  soins de M. le comte de Fortia-d'Urban, membre de l'Acadmie des
  inscriptions; Paris, Sautelet, 1826, ou Pellicier, 1827. Les
  exemplaires de cette dernire date sont de la mme dition que
  ceux de 1826; mais, en rimprimant des titres, on a retranch la
  gnalogie de la maison de Raimond-Modne.

  [277] M. de Guise dit qu'il fut bless en mettant chausses bas,
  et que ce fut  la jambe. La vrit est que ce fut au gros
  orteil. Lui, pour se comparer en quelque chose  Achille, crivit
   M. Chapelain qu'il et mieux aim que c'et t au talon pour
  mourir de la mort d'Achille. (T.)

  [278] Cet homme-l a tort; car moi j'ai eu curiosit  Saumur de
  lire ce testament; il y a dans le style du notaire, qui le
  prenoit pour un grand seigneur, quelques termes de chteaux et
  seigneuries; mais o il parle de lui, il n'y en a pas un mot. Son
  frre Sainte-Hlne, qui m'a montr ce testament, prtend qu'en
  1641, qu'il fut  Constantinople, il y alla par ordre du cardinal
  de Richelieu. Il se peut faire qu'y voulant aller, il se fit
  donner quelque patente par la faveur de madame du Vigean auprs
  de madame d'Aiguillon. (T.)




MADAME DE GONDRAN.


Cette belle fille, cette Lolo[279], dont nous avons dit que Crisante
devint amoureux, est celle qu'on appela depuis madame de Gondran: elle
est fille d'un nomm M. Bigot de La Honville, contrleur-gnral des
gabelles. La famille des Bigots est une assez bonne famille; mais il
n'y a point de gens au monde qui s'estiment plus les uns les autres
que ceux-l. Le frre de celui-ci avoit fait un arbre gnalogique de
leur famille, et crivoit soigneusement la naissance de tous les
enfants issus de Bigots ou de Bigottes; c'est pour cela que l'abb
Tallemant[280] appeloit cette famille _la maison d'Autriche_. Ils
emploient toute la matine leurs laquais  envoyer savoir des
nouvelles les uns des autres. La Honville, comme l'an de tous, est
aussi le plus grimacier; la premire chose qu'il fait quand il est
lev, c'est d'aller dans la chambre de sa fille ane, avec laquelle
il loge depuis qu'il est veuf[281], pour savoir comment elle a pass
la nuit. Il fit une fois un voyage  Bourbon avec elle, et Louvigny,
son mari, qui toit devenu aveugle; d'Agamy, beau-frre de Louvigny,
et sa femme, y toient aussi. Tout le long du chemin, cet homme venoit
dire  sa fille: Ma fille, ne vous plat-il pas qu'on mette les
chevaux? La fille, bien instruite, rpondoit: Ce qu'il vous plaira,
mon papa, c'est  vous  ordonner. Il en falloit autant pour
djener, autant pour monter en carrosse, autant  la dne et  la
couche, pour savoir en quelle htellerie on iroit; et, sans d'Agamy,
car, pour le gendre, il ne souffloit pas, je pense qu'il et fallu
retourner ds l'entre d'Essone; peut-tre mme ne fussent-ils point
partis, car un jour que cet homme devoit mener chez lui,  la
campagne, une de ses soeurs, il fallut, avant que de se quitter,
rsoudre  quelle heure ils partiroient le lendemain; voil donc le
frre qui, d'un ton grave, dit  sa soeur: Ma soeur,  quelle heure
vous plat-il que nous partions?--A quelle heure il vous plaira, mon
frre.--Mais, ma soeur, c'est pour vous que je vais  La
Honville.--Mais, mon frre, c'est vous qui me menez. Ils furent comme
cela un gros quart-d'heure. Moi, qui n'avois point l mon carrosse, et
qui voulois que ce monsieur me ment quelque part, j'enrageois de
cette crmonie. Enfin je m'approchai, et leur dit: Ne sait-on pas
bien que pour faire huit ou neuf lieues (car il y en avoit autant de
Paris  cette maison), il faut partir  onze heures? Je terminai
tous leurs compliments.

  [279] Diminutif de Charlotte.

  [280] Franois Tallemant Des Raux, abb du Val-Chrtien, membre
  de l'Acadmie franoise, oncle de l'auteur de ces _Mmoires_,
  mourut en 1693.

  [281] Sa femme toit fille de Sarrau, secrtaire du Roi.
  (_Mmoires de Conrart_, dans la Collection des _Mmoires
  relatifs  l'histoire de France_, deuxime srie, t. 48, p. 188).

Or, La Honville est situ entre le chemin de Lyon et le chemin
d'Orlans; de sorte que cet homme pie tous ceux de sa connoissance
qui prennent l'une ou l'autre de ces deux routes, pour les prier de
loger chez lui, non pas qu'il y prenne si grand plaisir, mais par
vanit; car quand on lui a conseill de se dlivrer de cette servitude
qui lui a cot bon, il a rpondu que ses pres en avoient us ainsi,
et qu'il ne vouloit pas dgnrer. Il y mne souvent ses soeurs et
leur _mesgnie_[282], et quand il est dans la cour, il descend le
premier, et leur fait un compliment avec autant de srieux que s'il
recevoit M. le chancelier. Ce crmonieux pourtant fit une chose que
les plus libres ne feroient pas; car, quand sa soeur de Mrouville
maria sa fille, il lui offrit sa maison des champs; il n'y avoit
qu'une carrosse de personnes. Cependant lui laissa faire toute la
dpense, et ne leur donna que de l'eau. Il fit la mme chose pour ma
soeur de Ruvigny, et n'eut pas l'esprit de ne s'y pas trouver. Je m'en
crevois de rire, et surtout quand il fallut se mettre  table; car,
comme matre de la maison, il vouloit tre au bas bout, et d'autre
ct, ne donnant point  manger, il voyoit bien qu'il toit comme un
tranger chez lui-mme; enfin on le fit mettre au milieu comme un
amphibie. Un M. d'Harambure l'attrapa bien, car il lui crivit: Je
vais moi-mme me marier chez vous; je vous prie de nous traiter
familirement, et de retrancher quelque chose de votre ordinaire.
Effectivement il y fut.

  [282] Leur famille.

Revenons  Lolo. J'ai connu cette personne ds sa plus tendre enfance,
car mon frre an a pous sa soeur, et j'ai vu de quelle manire
elle a t leve; je n'ai jamais vu une plus aimable enfant: elle
toit belle, mais elle toit plus agrable que belle; un air, un
enjouement, une vivacit, la plus charmante qu'on se puisse imaginer.
Par malheur, sa mre lui manqua de trop bonne heure; car, quoique ce
ne ft pas la plus habile personne du monde, elle avoit une svrit
qui toit trs-utile  ses enfants, et les deux filles qu'elle a
nourries n'ont fait parler d'elles en faon quelconque: l'ane mme a
fort bien vcu avec son mari aveugle; je veux croire qu'il y avoit
bien autant de temprament que de vertu, car elle a bien fait voir, 
la nourriture qu'elle a faite de sa soeur Lolo, qu'elle ne voyoit
gure plus clair que son mari; car elle souffrit insensiblement un si
grand abord de jeunes gens, et mme de cavaliers, auprs de cette
jeune fille, que quelquefois on y en a compt jusqu' quinze. Depuis,
quand on lui a dit qu'elle avoit perdu sa soeur, elle a paru tonne
comme une personne qui n'y entendoit aucune finesse. Je disois en ce
temps-l, de tous ces galants de Lolo: Voil les plus sottes gens du
monde; ils s'amusent tous  une fille qui n'oseroit conclure avant
qu'elle soit marie, et voil une femme de vingt-cinq ans, jolie, et
dont le mari est aveugle, et au diable l'un, qui a l'esprit de lui en
conter. La bonne opinion qu'elle avoit de sa race est apparemment ce
qui l'aveugloit, car elle et les autres de la famille sont
naturellement curieux, et remarquent fort bien les dfauts d'autrui.
Elle et sa soeur mirent la vanit dans la tte de cet enfant; car
elles la cajoloient sans cesse, et lui disoient qu'au Cours on n'avoit
regard qu'elle. Un gros frre qu'elle avoit,  qui on avoit donn le
nom de Chaumont, et qu'on appeloit vulgairement le gros Lolo, lui
disoit tous les jours qu'il n'y avoit rien de si beau que d'tre
galante. Les cajoleries des trangers sont suspectes, mais celles des
proches passent pour des vrits. Ainsi cette petite fille s'en
faisoit un peu bien accroire. Tous les jours ses soeurs et ses frres
racontoient  tout le monde combien de gens venoient voir leur Lolo,
ce qu'avoit fait celui-ci, ce qu'avoit fait celui-l, et comme, en
badinant, elle avoit t enferme avec le comte de Pas[283] ou quelque
autre; car la mode de leur famille, c'est de redire  tort et 
travers tout ce que font et disent leurs jeunes gens. Elle fut cajole
par deux Rambouillet, mes cousins-germains, et depuis mes
beaux-frres, mais l'un aprs l'autre. L'an, par mon avis, s'en
retira de bonne heure; le second, qui s'appelle Sablire[284], ne me
crut pas absolument, et s'engagea plus avant que l'autre; mais ayant
trouv moyen de savoir o il en toit avec cette fille, je lui en dis
mon sentiment. Elle l'aimoit, ne songeoit qu' l'attraper. Il en
avoit eu la petite oie[285]. Elle lui et donn volontiers le reste;
s'il et eu du sens, il toit ais de la mitonner de faon qu'il en
et tout eu aprs qu'elle fut marie, et elle le fut bientt; mais il
s'alla prendre d'une autre fille. Masclary[286], secrtaire du Roi,
et le meilleur parti qu'elle pouvoit esprer, l'et pouse sans sa
mre, qui ne voulut jamais consentir qu'il poust une fille qui toit
si fort dans le monde.

  [283] Cadet de Feuquires. (T.)

  [284] Antoine Rambouillet de La Sablire, auteur de jolis
  madrigaux, publis en 1680. M. Walkenaer, de l'Acadmie des
  Inscriptions et Belles-Lettres, a donn, sur ce pote, des
  dtails jusqu'alors inconnus, dans l'article de la _Biographie
  universelle_ qu'il lui a consacr, et dans la notice qu'il a
  place  la tte de l'dition de ses _Posies diverses_ (Paris,
  Nepveu, 1825). Il a puis ces dtails dans les Mmoires de
  Tallemant Des Raux que nous publions.

  [285] Des privauts, de menues faveurs. (_Dict. de Trvoux._)

  [286] Gaspard Masclary, fils, secrtaire du Roi en 1636. (Voyez
  _l'Histoire de la chancellerie de France_, de P. Tessereau, t. 1,
  p. 403.)

Enfin Gondran, fils de l'avocat Galland[287], dont il est fait si
honorable mention dans les Mmoires de M. de Rohan, la fit demander;
c'toit pour la seconde fois. D'abord on la lui avoit refuse, en
prenant excuse sur la trop grande jeunesse de la fille. Cette fois-ci,
le pre, qui, comme on a su depuis, n'avoit point d'argent (il avoit
trop dpens  sa maison[288], et son fils an lui avoit mang vingt
mille cus), ne fut pas fch de trouver un amoureux qui ne songet
pas autrement  avoir le mariage avec la fille.

  [287] A l'enterrement de son pre, il dit  un avocat: Ferai-je
  porter le pole par des avocats ou bien par des gens d'honneur?
  (T.)--Ce mot prouve que Gondran, ce qui n'arrive que trop
  souvent, avoit la sottise de renier son origine, et de rougir de
  n'tre pas n gentilhomme.

  [288] La maison de Rambouillet situe  Reuilly. Il en reste
  encore quelques murailles, et la porte d'entre,  l'extrmit de
  la rue de Charenton. (Voyez la _Vie de La Sablire_, par M. le
  baron Walckenaer,  la tte des Posies de cet auteur, p. 9.)

Ce Gondran toit un brutal, mais il avoit du bien, car son an toit
mort sans enfants, et un autre frre s'toit fait pre de l'Oratoire.
Une fois il jouoit au tric-trac avec Turcan[289]; ils furent en
dispute sur un coup; Turcan lui dit qu'il faisoit bien le roi Gontran
d'Orlans[290]. Gondran rpliqua quelque sottise, et l'autre lui donna
un beau soufflet.

  [289] Turcan, matre des requtes, dont on verra plus bas
  l'historiette.

  [290] L'un des fils de Clotaire, qui eut pour sa part le royaume
  d'Orlans, en 562.

Par vanit, Gondran fit mettre quarante mille livres dans le contrat,
au lieu de dix mille cus, et il dit  Patru qu'on lui donnoit une
pice de quarante mille francs. Dans les annonces, il se fit
conseiller d'tat et point du tout avocat, quoiqu'il allt au Palais
tous les jours. Son frre an avoit mis _monsieur matre_[291],
n'osant pas mettre _messire_[292]; il toit avocat avocassant: il est
vrai qu'il avoit un brevet de conseiller d'tat. Je ne sais si Gondran
en avoit un. Le jour de ses noces, il avoit un habit long. Aprs dner
on s'alla promener au bois de Vincennes: l le mari ta sa soutane,
et fut tout le jour en habit court, bti comme un cuistre et sans
manteau. Le lendemain nous fmes tous voir si la marie toit morte;
elle n'toit pas morte  la vrit, mais elle ne se portoit pas
tout--fait bien. Elle fut plus de huit jours  se plaindre. Ds
qu'elle aperut son gros frre qui entra le premier dans la chambre:
Ah! lui dit-elle, mon pauvre Chaumont, ne crains pas que je sois
jamais p...... Elle dit cent navets que son pre redisoit lui-mme
comme si c'et t un enfant; elle avoit pourtant dix-sept  dix-huit
ans; mais cette innocente... s'est ddite depuis de ce qu'elle avoit
promis  son _gros Lolo_.

  [291] On appeloit un magistrat, _monsieur matre_; _monsieur_
  toit l'expression d'honneur, et _matre_ indiquoit le _gradu_.

  [292] _Messire_ n'appartenoit qu'aux nobles ou aux
  ecclsiastiques.

Le mari, d'humeur jalouse, mais qui ne vouloit pas qu'on le crt,
s'imagina qu'il couvriroit bien son jeu s'il donnoit  sa femme la
mme libert qu'elle avoit eue: il menoit des jeunes gens djeuner
avec elle, et la faisoit saluer  quelques-uns. Cette jeune femme,
naturellement tourdie, chez des gens qui ne savoient point vivre, car
feu madame Galland n'toit qu'une _happelourde_[293], fit bien des
sottises en peu de temps. Je ne m'amuserai point  mille petites
choses qui lui sont arrives, je dirai seulement les principales.
Quelque temps avant que d'tre marie, un gentilhomme de qualit de
Bretagne, huguenot, nomm La Roche Giffard, jeune et bien fait de sa
personne, grand parleur, grand vanteur, et tout propre pour russir
auprs d'une coquette de la ville[294], s'toit mis  la cajoler,
encore qu'il ft mari; mais sa femme toit  la province, et il avoit
t mari de si bonne heure, qu'il en toit dj las. Elle l'aimoit
quand il fut mari, et au bout de huit jours elle avoua  Sablire et
 un autre qu'elle ne pouvoit aimer son mari. Voyez le grand sens de
la demoiselle.

  [293] C'est--dire qu'elle avoit du brillant, mais qu'en
  l'examinant avec attention, on ne lui reconnoissoit aucun mrite.
  (Voyez _le Dict. de Trvoux_.)

  [294] C'toit un assez sot homme; il se fchoit si un laquais
  disoit, La Roche Gifflard, au lieu de La Roche Giffard. Il fut
  tu au combat du faubourg Saint-Antoine. (T.)

Quand elle fut chez son mari, La Roche Giffard fit des parties de
promenade, car c'toit l't; les soeurs de la belle en toient, et
le Breton et elle les prenoient tous pour dupes. Voici comment on sut
qu'il en avoit eu toute chose. Madame d'Agamy avoit une cuisinire
catholique qui mouroit d'envie de donner sa fille  madame de Gondran:
cette fille toit jeune et jolie, mais elle toit catholique. On lui
dit qu'il falloit que Margot, c'toit son nom, se ft huguenote.
Bien, dit-elle, il faut donc qu'elle soit de cette _chorre_-l[295],
puisque vous le voulez. La fille fait profession; la voil avec
madame de Gondran. Bientt aprs on s'aperut chez madame Galland que
Margot avoit bien des louis d'or et de beaux bracelets, o il y avoit
quelques rubis. On l'accuse d'avoir vol; elle se dfend, et dit que
si on la presse, elle dira tout. Elle va chez sa mre, et toutes deux
ensemble vont trouver madame de Louvigny,  qui elles dirent que le
jour du jene qui se clbra  Charenton pour le synode national[296],
madame de Gondran fit semblant d'tre indispose, et que M. de La
Roche Giffard la vint trouver, et que, pour se dfaire de Margot, le
cavalier avoit fait semblant d'avoir perdu une bague en entrant, et la
pria de l'aller chercher; elle chercha long-temps, et La Roche Giffard
lui donna bien de l'argent pour la peine qu'elle avoit prise. Depuis,
cette Margot fut chasse, se refit catholique et pousa un potier
d'tain; car elle avoit gagn honntement avec sa matresse. La Roche
Giffard couchoit aussi avec elle; elle se vantoit qu'il l'alloit voir
quelquefois et qu'il lui prtoit son carrosse pour se promener avec
ses voisines. Depuis, elle continua  se divertir; des jeunes gens de
sa connoissance l'envoyrent qurir en chaise: elle vint le plus
secrtement qu'elle put; or, elle toit prte d'accoucher; le mal la
prit  table: on la remet vite dans la chaise; elle y accoucha. Les
porteurs se dchargrent de la vache et du veau dans sa boutique, et
s'en allrent le plus vite qu'ils purent.

  [295] Mot de jargon, terme de mpris, que nous n'avons vu nulle
  part. Peut-tre faut-il prendre cette expression comme _chorea_,
  danse. Rabelais s'est servi du mot _chore_ dans ce dernier sens.
  (_Voyez_ le Glossaire des _OEuvres de Rabelais_; Janet, 1823.)

  [296] En mai 1645. (T.)

Une autre fois madame de Gondran fit bien pis. Un soir qu'elle avoit
soup chez son pre, qui logeoit au quartier Montmartre, on lui donna
un carrosse, une fille et un homme pour l'accompagner chez elle,
auprs de Saint-Andr. Au lieu d'y aller, elle fait passer au faubourg
Saint-Germain,  la Ville de Brissach dans la rue de Seine, o logeoit
le cavalier de Bretagne. Elle entre seule et monte dans sa chambre
sans que personne l'apert. En sortant, l'htesse la vit et se mit 
faire un bruit de diable, que, merci Dieu! elle ne souffriroit point
qu'on ment des g...... chez elle. Le galant lui dit qu'elle rvoit,
et que c'toit une femme de condition. Voire, reprit-elle, les
honntes femmes viennent bien toutes seules trouver des hommes  onze
heures du soir dans leur chambre. Cela se sut, car les valets qui
l'accompagnoient n'toient point gagns. L'hte et l'htesse sont
huguenots et toient assez exacts; c'est une honnte auberge, et tout
est plein de gens de la religion, l autour.

En ce temps-l Gondran alla faire un voyage  une terre qu'il avoit en
Picardie; il fit ce voyage fort  propos, car, pendant son absence, on
empcha sa femme d'tre vache  lait. Elle logeoit chez son pre;
elle sentit de la cuisson, le dit  sa soeur, qui en parla au jeune
Guenaut, leur mdecin ordinaire. Lui, qui savoit que le mari toit
dbauch, se douta de ce que ce pouvoit tre. Le Large la traita et la
gurit avant que le mari ft de retour. Nous la trouvions toute
change; mais on nous disoit qu'elle avoit la fivre toutes les nuits.
Il y a toutes les apparences du monde que c'toit un prsent de
l'auberge. Le galant, qui ne voyoit pas la belle autant qu'il et bien
voulu, avoit sans doute t en lieu qui n'toit pas sr; c'toit un
grand tourdi. Pour le mari, il toit amoureux et tenoit si grand
ordinaire, qu'il n'avoit pas besoin d'aller ailleurs. Cela n'empcha
pas que La Roche Giffard ne retournt chez la belle. On l'a vue
montrer  tout le monde les robes qu'elle faisoit faire pour les
petites filles du Breton; et si Gondran n'y et mis ordre, il et pu
habiller les enfants du cavalier en pensant habiller les siens
propres; mais il le chassa avant que sa femme devnt grosse.

Le mari fut une fois plus jaloux depuis le soupon qu'il eut du
Breton: il passoit des aprs-dnes entires dans la chambre de sa
femme fait comme un clerc du Palais; car il ne portoit plus la
soutane, et n'avoit autre emploi que de barbouiller quelquefois du
papier en gardant sa femme. Un jour il lui dit srieusement: Que je
suis malheureux de vous avoir pouse! Plt  Dieu que feu
Louvigny[297] et eu assez d'loquence pour persuader  ton pre,
comme il en avoit envie, de me refuser! Elle ne s'en offensa point,
car elle est d'humeur douce et caressante et qui n'avoit besoin que
d'tre bien gouverne; au contraire, elle lui sauta au cou. Quelque
temps aprs, comme elle toit prte  sortir, il lui demanda o elle
alloit: Je vais en tel lieu.--Je ne veux pas que vous y alliez, La
Vespire y doit tre.--Si vous craignez cela, venez avec moi; vous
pouvez bien venir o je vais.--Non, non, reprit-il, vous n'irez pas.
Il fallut demeurer. Ce La Vespire toit cadet d'un gentilhomme de
Picardie nomm Liambrune; c'toit un bon gros dada qu'elle n'aimoit
point. Ce garon vint  Paris du temps de feu M. le comte de Soissons;
n'ayant pas encore tt de l'adversit, il toit assez fier. Il arriva
que ce bon gentilhomme s'alla baigner devant l'Arsenal  un endroit o
M. le comte jetoit de l'eau  tout le monde; il en jeta donc  La
Vespire, qui, comme _Picouart_, avoit la tte _caude_, et dit que
celui qui l'avoit mouill toit un sot. M. le comte se mit  rire, et
disoit  ceux de sa troupe: Ce garon est nouveau-venu; je crois
qu'en descendant du coche il est entr dans le bateau pour se venir
baigner. Le provincial s'chauffoit. Quelqu'un s'approcha de lui, et
lui dit: C'est M. le comte.--Quand ce seroit, rpondit-il, M. le
marquis, je suis fch de ne lui avoir pas donn une tape. Les gens
de M. le comte le prirent, et en riant le firent boire. Sans Ruvigny,
qui par bonheur se trouvoit l, il couroit quelque fortune. Depuis, au
sige d'Arras, o M. d'Enghien fit sa premire campagne, comme s'il
lui et t fatal de tomber entre les mains de jeunes princes,
celui-ci trouva l'homme et le nom si ridicules, qu'il s'en moquoit
sans cesse.

  [297] Il mourut d'apoplexie  Charenton. (T.)

Ce jaloux pourtant a laiss aller sa femme tous les jours au bal la
mme anne: elle cabaloit pour se faire prier partout. Je crois qu'ils
toient las l'un de l'autre; car souvent elle paroissoit fort
chagrine, et ce n'toit pas son ordinaire, car quoiqu'elle ft un peu
ingale, elle toit pourtant assez gaie.

Le galant qui suit La Roche Giffard, car je ne mets que ceux qui ont
eu de l'attachement, fut le feu marquis de La Case, frre de
mademoiselle de Pons[298]: c'toit un grand parleur et par consquent
un grand diseur de sottises; il toit mari avec la veuve de
Courtaumer, car les trois principaux galants de madame de Gondran
toient tous trois maris. Cet homme faisoit le bel esprit; il
reprenoit un endroit de l'Epitre de Voiture  M. de Coligny, o il y
a:

            Ces dieux des fables
    Sont pesants comme tous les diables,

parce que, disoit-il, les diables sont des esprits; et une autre fois
que chacun disoit  quel ge il et souhait de demeurer sans
vieillir, il dit que pour lui il et voulu demeurer  trois mois,
parce qu'on en toit d'autant plus loin de la mort. Par cette raison,
il devoit donc souhaiter de demeurer  un jour. Il disoit que madame
de Gondran toit la plus complaisante femme du monde; qu' Charenton
il n'avoit qu' lui faire signe qu'il vouloit voir son bras et sa
main, qu'elle toit aussitt son gant, si sa gorge, qu'elle faisoit
semblant d'avoir  raccommoder un devant, si son visage, qu'elle
levoit le masque comme si c'et t pour se moucher. Il avoit trouv
moyen de faire socit avec Gondran, et les deux femmes en toient.
Madame de La Case ou toit bien stupide ou bien complaisante. Entre
autres extravagances qu'ils firent, une fois La Case[299], en soupant,
donna un coup  madame de Gondran sur la joue avec une clanche rtie,
et le jus lui gta tout son mouchoir; il crut faire une belle
galanterie, et elle en rit de tout son coeur. Je crois pourtant qu'il
n'y a rien eu entre eux, et en voici une preuve. Un jour Rambouillet
l'alla voir, il y trouva une jolie huguenote qui avoit pous un oncle
de Gondran; elle s'appelle madame de L'Orme. Rambouillet se mit 
causer avec la belle qui toit au lit, et madame de L'Orme avec
Saintot-Lardenay, qui y arriva en mme temps: ils chuchotrent si
fort, que madame de Gondran ne put s'empcher de leur en faire la
guerre. Sans doute ils nous vendent, dit-elle  Rambouillet.--Point,
rpondit Saintot, nous ne parlions point de vous; mais nous parlions
d'une personne, que vous ne hassez pas.--Vous pourriez vous tromper,
reprit-elle, je ne me soucie de gure de gens.--Ah! madame,
rpliqua-t-il, nous parlions de M. le marquis de La Case; ne vous
souciez-vous point de celui-l?--Pas plus que d'un autre, dit-elle.
Rambouillet, qui vit que Saintot avoit fait une impertinence, et qui
craignoit que la dame n'en ft aussi quelqu'une, dit qu'il voyoit bien
qu'on lui vouloit faire prendre le change, et qu'il voyoit que c'toit
 ses dpens qu'on avoit parl tout bas. Madame de L'Orme, de l'autre
ct, juroit qu'ils n'avoient pas dit un mot du marquis de La Case.
Durant ce temps-l, la matresse du logis, qui avoit eu tout le loisir
de songer  ce qu'elle avoit  faire, tout d'un coup se mit  pleurer,
et dit en colre qu'elle ne trouvoit nullement plaisant qu'on se vnt
moquer d'elle en sa propre maison; qu'elle savoit bien que depuis que
M. le marquis de La Case venoit chez elle, on avoit dit mille
sottises; qu'on avoit fait courir le bruit qu'il toit amoureux
d'elle. Jsus, madame, disoit Saintot, vous m'apprenez l des choses
que j'ignorois. Ils dirent l'un et l'autre mille extravagances.
Saintot et madame de L'Orme sortirent dans ce dsordre, et Rambouillet
les suivit, car il ne savoit que dire  cette femme. Ils allrent tous
trois prendre une soeur de madame de L'Orme, et se rendirent tous
ensemble au Cours. L, Saintot, comme s'il et t enrag ce jour-l
(il n'avoit gure frquent d'honntes femmes), voyant passer
Turcan[300], dit  madame de L'Orme: Madame, voil Turcan; madame,
c'est Turcan lui-mme; regardez Turcan, madame. Ce Turcan l'avoit
fort cajole autrefois. Elle ne faisoit pas semblant d'entendre.
Madame, reprit-il aprs, pourquoi me poussez-vous du genou (elle n'y
avoit pas song)? quelle finesse y entendez-vous? Rambouillet ne
savoit que dire; la dame toit dferre; tout ce qu'il put faire, ce
fut de changer de discours. Il gronda ensuite Saintot, qui lui dit,
pour excuse, une grande impertinence: J'entendois, dit-il, par le
marquis de La Case, le _patron de la case_, c'est--dire Gondran.
Cependant, ds qu'ils furent sortis de chez madame de Gondran, le
marquis de La Case y vint. Elle lui dit qu'elle le prioit de ne la
plus voir, que cela faisoit dire des sottises. La Case s'en alla en
Saintonge quelques jours aprs.

  [298] Mademoiselle de Pons, qui pousa le marquis d'Heudicourt,
  et dont il est souvent question dans les livres du temps. Elle
  fut l'amie intime de madame de Maintenon.

  [299] Le pre de La Case toit un original sur sa noblesse. Pour
  ses enfants, quoiqu'il les appelt monsieur un tel et
  mademoiselle une telle, il les traitoit de sujets, toujours
  debout et tte nue devant lui  table: s'il ne disoit: Monsieur
  un tel, mangez de cela, ils n'eussent os toucher  rien. On
  servoit chez lui des plats de vingt grandeurs et de vingt faons
  diffrentes, de mme des assiettes et du reste. Il disoit que
  c'toit aux maisons nouvelles  avoir de la vaisselle d'argent
  neuve. Cela me fait souvenir d'un avocat nomm Sevin, qui, ayant
  eu un brevet de conseiller d'tat par la faveur de La Chambre,
  son beau-frre, acheta pour quatre mille livres de vaisselle
  d'argent, et toute la nuit ne fit que la rouler par les montes
  afin qu'elle se bosselt, et qu'on crt qu'elle n'toit pas
  neuve. Une de ses filles, qui avoit trente ans, n'et pas os
  aller dans le parterre sans sa permission. Cet homme s'toit fait
  faire chevalier de Saint-Michel. (T.)

  [300] _Voyez_ plus bas l'historiette de Turcan.

En ce temps-l, il y eut grand dsordre en Bretagne entre La Roche
Giffard et sa femme. Elle se douta de quelque chose; et, ayant
remarqu qu'il recevoit souvent des lettres sans lui dire de qui elles
toient, un jour qu'il toit  la chasse, elle rompt la serrure de sa
cassette, et trouve vingt lettres d'criture de femme, et toutes d'une
mme main. Ces lettres parloient bon franois, et ne laissoient
aucun sujet de douter. Elle les prend toutes, se retire chez sa
mre, et sans perdre de temps en va prendre acte par-devant le
procureur-gnral du Parlement de Rennes, o les lettres furent toutes
lues. La Roche Giffard ne trouve ni ses lettres ni sa femme; il
apprend qu'elle toit chez sa mre; furieux, il assemble ses amis pour
la ravoir de force, ou du moins ses lettres, car c'toit ce qui lui
tenoit le plus au coeur. La belle-mre se met en tat de le recevoir.
Cette premire fureur passe, il fallut venir  composition; il promet
de bien vivre avec sa femme, et de ne faire plus tant de voyages 
Paris, pourvu qu'on lui rendt ses lettres. Cela fut excut. Or, on a
su d'un ami commun[301] du gendre et de la belle-mre, qu'il y avoit,
dans une de ces lettres: Nous allons  la Honville, nous en partirons
 telle heure, il y aura telles personnes; prenez vos mesures, etc.
En une autre: Nous serons tant de temps  la Bretonnire (c'toit
chez sa belle-mre), tchez de me voir, etc. Mais le pis de tout, est
une rponse  quelques reproches sur les bruits qui couroient de M. le
marquis de La Case, o il y avoit: Vous avez grand tort d'avoir
soupon de moi; je n'ai jamais aim qu'un garon qui est mort, et
vous. Je crois que c'est Du Livet[302], fils d'un prsident de Rouen.
Il mourut d'une blessure qu'il reut  la bataille de Sdan, et dont
il fut long-temps malade. Elle le vit  Bourbon. Ensuite il y avoit:
Je n'ai jamais couch qu'avec mon mari et avec vous. Je souhaite si
fort de vous voir, que si vous voulez, je vous suivrai en Catalogne.
Il parloit d'y aller en ce temps-l: il n'y fut pas pourtant.

  [301] Il l'a dit  feu Martin, intendant de M. de Rohan, de qui
  je le tiens. Ce Martin ne m'et pas menti, il avoit t notre
  commis. (T.)

  [302] Il toit enseigne des gendarmes de la Reine. (T.)

A Paris, car il y vint ensuite, madame de L'Orme, qui avoit toujours
t jalouse de madame de Gondran, aussi n'a-t-elle garde d'tre si
bien faite, entreprit de se faire aimer de La Roche Giffard: elle lui
fit tant d'avances, que le cavalier n'y fut pas plus de temps qu'
l'autre. La soeur Charlotte d'Esgorry avoit aussi son galant; c'toit
Fercourt, son voisin, fils du prsident Perrot; tous quatre alloient
faire des promenades sans aucune fille de chambre, et se
divertissoient tout  leur aise. Elles avoient de qui tenir, car la
mre a t de bonne composition: Gillot[303], conseiller-clerc de la
grand'chambre, l'entretenoit; en ce temps-l, on fit ce vaudeville:

    La d'Esgorry, ta hantise
    Trop frquente avec l'glise,
    Nous a fait croire de toi
    Que tu branles dans ta foi[304].

Gillot n'a pas t le seul; le marchal de Saint-Luc en a aussi tt
depuis.

  [303] Jacques Gillot, conseiller-clerc au parlement de Paris,
  mort en 1619, l'un des auteurs de la _Satire Mnippe_. (_Voyez_
  la Notice sur sa Vie et ses ouvrages, t. 49, p. 241 de la
  premire srie de la _Collection des Mmoires relatifs 
  l'histoire de France_.)

  [304] Elle toit huguenote.

Les deux soeurs depuis se brouillrent, et la cadette ayant t marie
 un jouvenceau de la campagne, nomm Montpinson, elle donna
rendez-vous  Fercourt chez madame Du Tort, o ils dnrent: c'est une
veuve, cousine-germaine de Fercourt, qui est aussi une bonne dame. La
dame sortit aussitt qu'ils eurent dn, et pour lui dire adieu, le
galant la roncina fort bien; aprs elle jura qu'elle ne vouloit plus
our parler d'amourettes. Je ne sais ce qui en est, c'est  son mari 
s'en informer.

Madame de Gondran alors voyoit plus de monde que jamais. Il prit une
vision au mari; il remplit d'eau les galoches de tous les galants de
sa femme, et quand ils voulurent sortir, ils trouvrent leurs galoches
toutes trempes.

Un soir qu'on dansoit chez elle, trouvant sa chemise un peu humide,
car elle toit dj bien grosse, elle alla dans la ruelle du lit,
changea de chemise, remit des taffetas  ses cheveux, se rhabilla, se
reboucla et revint danser sur nouveaux frais. Elle se serroit
tellement pour parotre de belle taille, qu'elle se blessa si fort au
ct qu'il s'y fit un trou. Cela me fait ressouvenir de quelques
filles de la Reine, qui, pour tre chausses mignonnement, se
serrrent une fois les pieds avec les bandelettes de leurs cheveux, et
de douleur, s'vanouirent dans le cabinet de la Reine.

Gondran, qui avoit toujours aim la goinfrerie, se mit tout--fait
dans le vin; il l'obligeoit  boire avec lui. Le vin pur qu'elle
avaloit la maigrit, et elle devint de plus belle taille qu'elle
n'avoit t il y avoit long-temps. Un jour qu'il revint ivre, il tira
des bouchons de bouteille de sa poche, et les talant sur la table:
Tiens, dit-il, voil de quoi filer. En ce temps-l, un des
Rambouillet, nomm Chavanes, capitaine en Hollande, c'toit le
quatrime  qui madame de Gondran plaisoit fort, fut d'une partie dont
elle toit pour aller  la Honville. Il me dit qu'il l'avoit trouve
fort dvergonde, et que, jouant une farce  trois personnages o elle
avoit son habit, elle juroit un _mordieu_ aussi schement que personne
et pu faire. A table, elle fit un couplet sur Cabou, cet avocat au
conseil, qui danse aux ballets du Roi: c'est une espce de coquin,
qui tire du volant, qui joue, qui danse et qui boit, et qui est
malttier parmi tout cela.

Elle fit bien d'autres gaillardises, et tout cela ou la plupart  la
barbe de son pre. En ce voyage de La Honville, on donna du chicotin 
Chavanes: c'est une sotte coutume bourgeoise qu'on a l-dedans. Madame
Tallemant, la matresse des requtes, en railla fort ce pauvre garon,
qui disoit que, par complaisance, il s'en toit laiss donner trois
jours durant, parce que cela divertissoit la belle; et, quelqu'un
ayant appel, en riant, La Honville _l'empire du Chicotin_, Sablire
et Rambouillet firent deux triolets que voici:

    Dans l'empire du Chicotin[305]
    On vit d'une plaisante sorte;
    On y jene soir et matin
    Dans l'empire du Chicotin.
    On n'y dort non plus qu'un lutin[306],
    On s'y jette fentre et porte,
    Dans l'empire du Chicotin.

    Si vous mangez du chicotin,
    Vous passerez pour galant homme;
    Vous serez toujours le plus fin,
    Si vous mangez du chicotin,
    Et fussiez-vous le plus badin
    Qui soit de Paris jusqu' Rome,
    Si vous mangez du chicotin.

Le bonhomme, quelque mine qu'il ft, ne trouva point tout cela trop
bon, et dit, comme on lui parloit de sa bonne chre: Vous vous
moquez, on n'y mange que du chicotin. Ce pauvre Chavanes, qui toit
un garon de grand coeur, fut tu depuis  Barcelonne, quand le
marchal de La Mothe fut bless; il toit si estim, que le rgiment
de Pimont le retira de dessous les pieds des chevaux, et le porta
dans la ville, o il mourut au bout de quelques jours. Je veux croire
que le nom de Rambouillet, car on l'appeloit ainsi, servit  le faire
considrer, car bien des gens croient qu'il toit fils de M. le
marquis de Rambouillet. Il avoit assez d'quipage et toit fort
libral.

  [305] Celui-ci est de Sablire. (T.)

  [306] Ils se faisoient des malices toute la nuit.

Un certain fou d'abb de Romilly[307] s'toit rendu insensiblement si
familier chez la belle, qu'en visite, devant tout le monde, il se
jetoit sur son lit, et mettoit mme la main dedans, et elle ne faisoit
qu'en rire. Elle disoit de Mandat, le conseiller, et d'un autre:
Avez-vous jamais vu de si sottes gens; je leur ai mand qu'il n'y
avoit cans ni mari ni belle-mre, et ils n'ont pas l'esprit d'y
venir?

  [307] Voyez les _Mmoires de Conrart_, dans la _Collection des
  Mmoires relatifs  l'histoire de France_, deuxime srie, t. 48,
  p. 191. Conrart est d'accord avec Tallemant sur l'incroyable
  dvergondage de cette madame de Gondran, mais il entre dans
  beaucoup moins de dtails. Cette femme a eu la triste clbrit
  d'avoir t la cause du duel dans lequel fut tu le marquis de
  Svign.

La Case, qui toit  M. d'Orlans, se rendit  Paris auprs de lui en
1652; il avoit envie, car il toit toujours amoureux, de dner avec la
Gondran (on commenoit  l'appeler ainsi), et que le mari n'y ft
point: il s'avise pour cela de convier Gondran  dner, qui part 
midi ou environ pour s'y rendre. La Case part en mme temps de son
logis et va chez madame de Gondran, o il se met  dner avec elle:
Gondran alla chercher  dner o il put, et revint  deux heures, et
trouve La Case chez lui, qui dit: Je suis venu pour dner avec vous,
voyant que vous ne veniez point.--J'tois chez vous  midi et demi,
dit Gondran.--Vous vous moquez, rpliqua La Case, je vous ai attendu
jusqu' une heure. Le carnaval suivant, madame de Gondran, qui buvoit
comme un Templier, convia madame de Genlis, mademoiselle de Congis et
madame de Boudarnault  souper: elles burent si bien, que mademoiselle
de Congis, ne pouvant s'en retourner, fut mise au lit avec bien des
singeries; elle y vomit si bien qu'elle gta draps, couverture,
carreaux et tapis d'alcve; une autre en ayant envie, on lui apporta
un bassin. En carrosse, la seule qui n'avoit pas vomi dgobilla sur la
portire.

Un homme qui avoit la fivre quarte alla chez elle, c'toit la
premire visite: Je vous veux gurir, lui dit-elle, je vous veux
donner de ma tisane, et tout--l'heure. Aussitt elle envoie qurir
du vin d'Espagne et se met  boire avec lui. Il lui prit fantaisie en
t de changer de chemise, elle en changea devant un homme qu'elle
n'avoit jamais vu que cette fois-l. La premire fois qu'elle alla
chez madame d'Ombreval, elle donna un grand coup de cul dans le
derrire au mari, qui est avocat-gnral de la cour des aides, disant
qu'il falloit faire bientt connoissance. Etant accouche depuis trois
jours, elle vit sa garde accroupie devant le feu; elle se lve, lui
fait prendre un parterre, puis court vite se recoucher.

Une fois La Case, Sablire et Hippolyte[308] se trouvrent ensemble
chez elle. Or , dit Sablire, il n'y en a pas un qui n'en ait t
fou; contons ce que nous en savons. Hippolyte donne dans le panneau
et conte son histoire. Elle n'y toit pas. Sablire et La Case firent
semblant de disputer  qui parleroit le premier, et ne dirent rien.

  [308] Sans doute un membre de la famille Rambouillet.

Sur la mort de Svigny on faisoit faire  Hippolyte de beaux
compliments  Gondran: Il toit votre alli, disoit Hippolyte.--Mais
bien plutt le vtre, rpondoit Gondran,  cause du bonhomme. Et
Hippolyte rpliquoit: Les cornes d'un pre ne touchent pas tant que
celles qu'on porte soi-mme.

L'abb de Sainte-Croix, fils du premier prsident Mol, depuis
garde-des-sceaux, fut ensuite le patron. On dit que le mari y
consentoit, car il s'toit incommod  la dbauche et aux braveries de
sa femme. Gondran dit  sa femme: Fais-toi jolie, il faut que ce
garon-l soit amoureux de toi. Il lui donna,  ce qu'on dit, un
collier de perles de sept mille livres. Voici comme cela se fit: un
vieux garon, ami de Sainte-Croix, lui montroit des rarets et ce
collier entre autres: Ah! qu'elles sont belles! dit la dame.--A votre
service, rpondit-il.--Vraiment, cela n'est pas de refus. Et en
badinant elle les emporta. On dit que pour une _discrtion_[309], il
donna une toilette de cinq cents cus o tout est d'orfvrerie, et on
parle de pendants de six mille livres.

  [309] Une _discrtion_ toit une gageure indtermine, dont
  l'importance toit laisse  l'arbitrage de celui qui la perdoit.
  (_Dictionnaire de Trvoux._)

Le commandeur de Saint-Simon lui fit une terrible malice; c'toit
quelque temps aprs le combat de Saint-Antoine. Il n'y avoit rien
plus pitoyable, disoit-il; vous eussiez vu apporter ce pauvre M. _de
La Roche_.... Elle rougit. Il s'arrte, et puis ajoute:
_Foucauld_[310]. Elle croyoit qu'il alloit dire _Giffard_. Il lui prit
en ce temps-l une haine trange pour La Case; elle lui dfendit son
logis. On ne sait pourquoi, si ce n'est que Sainte-Croix ne trouvoit
pas bon qu'il y allt.

  [310] Il y fut fort bless au visage. (T.)

Gondran tomba malade au mois de mars 1653; il ne fut malade que douze
jours: on lui fit venir un ministre, il l'couta. Madame de Genlis
alla dire au cur de Saint-Andr que Gondran toit catholique. J'y
irai, dit le cur, quand on m'appellera. Elle alla au premier
prsident, qui lui demanda si cet homme vouloit des prtres. Il ne
parle point, dit-elle.--Eh bien, rpondit-il, ayez patience. Elle fut
enfin  la Reine, qui y envoya un exempt et des archers du
grand-prevt. Il y entra aussitt des capucins, et le Pre Vigner de
l'Oratoire, fils d'un ministre; c'est un religieux fort imptueux et
fort impertinent. Sa femme dit: Il faudroit envoyer qurir M. de
Sainte-Croix, c'est son meilleur ami. Il lui fera dire ce qu'il est.
Sainte-Croix apporte l'abjuration de Gondran, faite il y avoit prs
d'un an. La femme et Sainte-Croix parlent tout bas; Gondran dclare
qu'il est catholique. Cependant il avoit t pendant l't au prche
auprs de Pontoise avec son beau-pre; il n'alloit ni  prche ni 
messe. Il appela toujours Sainte-Croix son bon ami. On disoit que
Sainte-Croix damnoit la femme et sauvoit le mari. Gondran mourut comme
une bte: il disoit  sa garde: Ah! vieille m........., ds que je me
porterai un peu mieux, je te ferai un enfant pour ta rcompense.
Quand on lui parloit de mourir, il disoit mille sottises. Le cur de
Saint-Andr conseilla  madame Galland de ne faire qu'un enterrement 
la sourdine; cette sotte femme dit qu'il falloit faire les choses
honorablement, et il lui en cota cinq cents cus. Gondran dit  sa
femme le soir de ses noces: Tu m'as bien de l'obligation; ce n'est
que pour t'pouser que je ne me suis pas fait catholique.

Ds qu'elle fut veuve, elle vcut rgulirement, et rendit  sa
belle-mre tous les devoirs imaginables. On commenoit  dire que le
mari avoit plus de torts qu'elle, et que c'toit lui qui avoit voulu
qu'elle ft galanterie; elle fut plus d'un an et demi  mener la plus
triste vie du monde. Elle toit garde-malade de sa belle-mre, qui
puoit d'une faon pouvantable; il ne falloit pas faire semblant de
s'en apercevoir et se tenir toujours l  entendre gronder; le
meilleur temps qu'elle et, c'toit de lire des sermons; avec cela en
mme temps elle faisoit faire des habits magnifiques. Elle eut cette
complaisance pour faire avantager ses enfants par sa belle-mre. A
vingt-six ans, elle s'avisa de commencer  apprendre  jouer du grand
et du petit luth; mais cela demeura l au bout de quelque temps. Je la
fus voir peu aprs la mort de sa belle-mre (en 1655), je la trouvai
qui parloit en personne dtache des choses du monde, qui n'aime que
la solitude, les livres et l'ouvrage: Car, disoit-elle, je ne
comprends pas comment on peut s'ennuyer, quand on sait faire du point
d'Espagne. J'aime sur toutes choses  rver, j'y prends le plus grand
plaisir du monde; j'aime ma libert, non pour vivre dans le
libertinage, mais pour pouvoir me coucher sur mon lit quand il me
plat. N'y a-t-il pas, ajouta-t-elle, bien du plaisir  pleurer tout
son sol quand on a t quinze jours sans pleurer? Tantt elle
regrettoit son mari, parloit contre les seconds mariages. Quelque
temps aprs elle se mit en tte de maigrir. Pour cela, elle toit
vingt-quatre heures sans manger, buvoit du vinaigre, mangeoit des
citrons et autres vilainies. Elle se joua  se faire hydropique; elle
maigrit, mais elle n'a quasi plus de sant; elle est un peu cruche; il
lui prend des visions de faire fermer ses fentres en plein midi, et
de lire sur son lit avec de la bougie. Elle ne voit plus tant d'hommes
et est fort mlancolique. Il est vrai qu'elle a perdu assez de procs.
On dit pourtant toujours que Sainte-Croix continue  la voir, et il y
en a qui disent qu'ils sont maris, mais qu' cause des bnfices on
n'en dclare pas le mariage. Je sais bien que Sainte-Croix a vu les
soeurs de madame de Gondran quand il y a eu quelque affliction dans la
famille. Cette galanterie a cess, aujourd'hui qu'elle est loge vers
le Petit-Luxembourg.

Villars de M. le prince de Conti, Villars, qu'on appelle vulgairement
Villars _Orondate_,  cause de sa mine de hros[311], l'alla voir. Je
dirai en passant que madame Pilou ne sachant ce que c'toit
qu'Orondate, l'appela Villars _La Rondache_; elle en a fait elle-mme
une plaisanterie, et on ne l'appelle quasi plus que Villars _La
Rondache_.

  [311] _Orondate_, personnage du roman de Cyrus. Saint-Simon
  raconte, dans ses Mmoires, l'anecdote qui fit donner ce surnom
  au pre du marchal de Villars. (_Mmoires de Saint-Simon_;
  Sautelet, 1829, t. 2, p. 114.)

La dame toit ravie d'en tre coquete, quand madame de Gouville[312],
dont il sera amplement parl dans les _Mmoires de la Rgence_, aussi
bien que de ce Villars[313], enrage de ce qu'il s'attachoit plus 
madame de Gondran qu' elle, alla dire  madame de Villars[314] que
son mari toit pris de cette huguenote. La pauvre madame de Villars,
qui toit folle de son mari, fut trois jours sans manger; enfin il la
pressa tant qu'elle lui dit ce que c'toit. Je ne la verrai plus,
lui dit-il. Ils se sont pouss par amour et par estime; elle est
soeur de Bellefonds. Il fut quelque temps sans y aller. Elle, voyant
cela, en usa fort bien, et maintenant elle s'est faite amie de madame
de Gondran, et elles mangent quelquefois ensemble.

  [312] Lucie de Cotentin de Tourville, femme de Michel d'Argouges,
  marquis de Gouville. Bussy-Rabutin en a souvent parl dans ses
  Lettres.

  [313] Le mpris semble percer dans cette expression de Tallemant.
  Il parot bien que Villars, le pre, ne dut sa fortune qu' une
  infme trahison. (Voyez les _Mmoires du P. Berthod_, dans la
  _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. 48,
  p. 396 et suivantes.)

  [314] Marie Gigault de Bellefonds, marquise de Villars. C'toit
  une femme de beaucoup d'esprit. Les lettres qu'elle crivit 
  madame de Coulanges pendant qu'elle toit ambassadrice en
  Espagne, l'ont mise au rang de nos pistolaires. On en a publi
  un petit volume en 1762, rimprim depuis.

Cette Gondran voudroit fort attraper le bonhomme
d'Entragues-Chantemesle, qui est outr du mariage de son fils, qui, 
l'ge de vingt-deux ans, en dpit de lui, a pous une fille de
trente ans qui n'a point de bien. A la vrit elle est de bonne
maison: c'est la soeur de Sourdeac de Rieux, dont il est parl au
chapitre des extravagants. Madame de Gondran a jou au vert avec lui;
ils sont assez voisins; il se laissoit prendre sans vert; mais j'ai
peur, car ce n'est pas un sot, qu'il ne se laisse pas prendre d'une
autre faon. Elle changeroit volontiers de religion pour lui; d'Avaux
est aussi de ses galants. Il a quitt madame Dalesso.

Madame de Gondran fut  Bourbon l'automne de 1659. Il y avoit
l un vieux barbon de doyen des _Turlutains_[315] de M. le
procureur-gnral, nomm Choppin. Cet homme, dans une compagnie o
elle toit, ayant ou nommer madame de Gondran, dit: Madame de
Gondran?--Oui, madame de Gondran, rpondit-on.--Quoi, cette belle
madame de Gondran d'autrefois, dont on a tant parl? Quelqu'un ayant
peur qu'il ne lui chappt quelque sottise, dit: Oui, cette belle
madame de Gondran elle-mme, la voil. Ce rustre la regarde. Ah!
madame, on m'avoit dit que vous tiez si belle; je n'eusse jamais cru
que c'et t vous; mais l'ge change bien les gens. Voil cette
femme dferre qui ne put que lui dire: Il est vrai, monsieur, l'ge
change bien les gens. On rompit les chiens par charit. En effet,
elle n'est ni ge ni trop change. A Paris, comme elle vit qu'on en
faisoit le conte, elle le fit elle-mme, et s'en railloit la premire.

  [315] Nous ignorons entirement le motif de cette expression
  drisoire de Tallemant  l'occasion des substituts du
  procureur-gnral du Parlement. Le mot se lit au manuscrit
  trs-distinctement.

Depuis, ses incommodits continuant, on lui conseilla de voir Le
Large, parce que son mari avoit t bien dbauch. Elle crut ce
conseil et se renferma pour trois semaines; les servantes mme, hors
une, n'y entroient pas. Tout le monde veut que ce soit la v...... Ce
dernier mois de mars 1660, elle se plaignoit fort des douleurs qu'elle
sentoit dans les jointures; elle se plaignoit d'une jambe il y avoit
long-temps. Au sortir de l, elle ne se pouvoit quasi soutenir; elle
m'a dit: Je ne sais si mes jambes reviendront; mais jusqu'ici je me
trouve bien plus mal que je n'tois.




SVIGNY ET SA FEMME.


Svigny[316], qui par la faveur du coadjuteur, son parent,  qui
l'abb de Livry, Coulanges, fou de la mre, avoit voulu faire sa cour,
avoit pous cette jolie mademoiselle de Chantal, de la maison de
Rabutin de Bourgogne, qui avoit cent mille cus en mariage,
aujourd'hui cette madame de Svigny dont nous avons parl dans
l'historiette de Mnage; ce Svigny devint amoureux de madame de
Gondran. Pour moi, j'eusse mieux aim sa femme. Pour russir en son
dessein, il se met  faire la dbauche avec le mari et  le mener
promener. Il toit une fois au Cours avec lui, et le chevalier de
Guise se met avec eux; Gondran disoit qu'il n'y avoit point d'homme
plus heureux que lui, qui toit toujours en festin, et avec de grands
seigneurs; que les gens de la cour toient tout autrement agrables
que les gens de la ville, et qu'il ne pouvoit plus souffrir les
bourgeois. Le chevalier de Guise demanda  voir la belle madame de
Gondran; le mari ne s'y opposa pas autrement, mais la belle-mre ne le
voulut pas. M. d'Aumale, depuis M. de Reims, aujourd'hui M. de
Nemours, y fut reu: je pense que la soutane rassura la bonne femme.

  [316] Henri, marquis de Svigny, ou Svign. Le vrai nom est
  Svigny, mais dans l'usage on adopta la seconde terminaison.

Ce Svigny n'toit point un honnte homme, et il ruinoit sa femme, qui
est une des plus aimables et des plus honntes personnes de
Paris[317]. Elle chante, elle danse, et a l'esprit fort vif et fort
agrable; elle est brusque et ne peut se tenir de dire ce qu'elle
croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu
gaillardes; mme elle en affecte et trouve moyen de les faire venir 
propos. Quelqu'un lui avoit crit un billet et l'avoit prie de ne le
montrer  personne: elle laisse passer quelques jours, puis le montra
et lui dit: Si je l'eusse couv plus long-temps, il ft devenu
_poulet_.

  [317] Tallemant est en gnral si avare d'loges pour les femmes,
  que son tmoignage en faveur de madame de Svign ne doit pas
  parotre suspect; il est d'ailleurs l'cho de tous les
  contemporains. Nous croyons devoir citer ici ce qu'en dit
  Conrart.

  Svign avoit pous la fille unique du baron de Chantal...
  Quoiqu'elle soit fort jolie et fort aimable, il ne vivoit pas bien
  avec elle, et avoit toujours des galanteries  Paris. Elle, de son
  ct, qui est d'humeur gaie et enjoue, se divertissoit autant
  qu'elle pouvoit, de sorte qu'il n'y avoit pas grande
  correspondance entre eux.... On dit qu'il disoit quelquefois  sa
  femme qu'il croyoit qu'elle et t trs-agrable pour un autre,
  mais que, pour lui, elle ne lui pouvoit plaire. On disoit aussi
  qu'il y avoit cette diffrence entre son mari et elle, qu'il
  l'estimoit et ne l'aimoit point, au lieu qu'elle l'aimoit et ne
  l'estimoit point. En effet, elle lui tmoignoit de l'affection;
  mais comme elle a l'esprit vif et dlicat, elle ne l'estimoit pas
  beaucoup, et elle avoit cela de commun avec la plupart des
  honntes gens, car bien qu'il et quelque esprit, et qu'il ft
  assez bien fait de sa personne, on ne s'accommodoit point de lui,
  et il passoit presque partout pour fcheux. (_Mmoires de
  Conrart_, dans la _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire
  de France_, deuxime srie, tome 48, page 187.)

Svigny avoit fort peu de bien, il faisoit des marchs qu'aprs il
rompoit. On fit sparer sa femme. Cependant, par amiti, elle
s'engagea jusqu' cinquante mille cus. Ces esprits de feu, pour
l'ordinaire, n'ont pas grande cervelle. Elle disoit: M. de Svigny
m'estime et ne m'aime point; moi je l'aime et ne l'estime point.
Mnage lui disoit: Le plus grand malheur qui pouvoit arriver  M. de
Svigny, c'toit de vous pouser; car tout le monde dit: _Quel homme
pour cette femme!_

Elle baisoit un jour Mnage comme son frre; des galants s'en
tonnoient. On baisoit comme cela, leur dit-elle, dans la primitive
Eglise. Une fois qu'il lui disoit qu'elle avoit tort d'avoir mis tant
de bien sur la tte de son mari: Pourvu, dit-elle, que je ne lui
mette que cela sur la tte; patience! Elle faisoit confidence
de tout  Mnage, et lui, qui en avoit t amoureux autrefois,
lui disoit: J'ai t votre _martyr_, je suis  cette heure votre
_confesseur_.--Et moi, rpondit-elle, votre _vierge_[318]. Vass en a
t amoureux; Mnage lui demanda comment cela toit arriv; elle se
mit  chanter une chanson que Patris fit  Gravelines pour un
provincial, o il y avoit:

    Il fut bless comme l,
    Et moi j'tois comme ici.

  [318] Il toit constant que la princesse d'Harcourt et elle
  toient nes en mme jour. Madame, lui dit-elle une fois,
  tombons d'accord de nos faits; dites-moi, voyons quel ge nous
  voulons avoir? (T.)--Anne d'Ornano, comtesse de Montlaur, avoit
  pous, en 1645, Franois de Lorraine, comte d'Harcourt; elle
  mourut au mois de septembre 1695, quelques mois avant madame de
  Svign, laquelle toit ne, comme on l'a rcemment dcouvert, le
  5 fvrier 1626. Voir son extrait baptistre, t. 4, p. 156 de la
  _Revue rtrospective_.

Et en disant cela, elle lui montra l'endroit o ils toient assis tous
deux.

Un Gascon, nomm Laeger, dont nous avons parl dans l'historiette de
la comtesse de La Suze[319], s'avisa de faire une fable qui fut crue
par tout Paris; il alla dbiter que l'abb de Romilly, par jalousie,
en un bal, avoit dit les plus tranges choses du monde  madame de
Gondran, et avoit dchir ses lettres en sa prsence. A tout cela il
n'y avoit rien de vrai; l'abb seulement lui avoit dit chez elle
qu'elle l'avoit mieux trait autrefois qu'elle ne faisoit[320].
Svigny, pour venger la belle, vouloit donner des coups de bton 
Laeger dans une assemble o il devoit tre; mais on l'en fit avertir.
Ce Laeger est un grand coquin; il fait l'homme  bonnes fortunes: il
avoit une fois un portrait de la Desrulis[321], il le montroit assez
volontiers, et disoit que c'toit d'une dame de qualit. Il y eut une
femme qui trouva moyen de mettre dans la bote la reine de carreau au
lieu du portrait, et en pleine table le comte de Roussy, chez qui ils
toient  la campagne, lui ayant demand  voir ce portrait, on y
trouva la reine de carreau.

  [319] Voir t. 3, p. 250.

  [320] Conrart a rapport les propos que l'abb de Romilly auroit
  tenus (Voyez les _Mmoires de Conrart_, audit lieu, p. 191.)

  [321] Une g..... et comdienne. (T.)--Le nom surcharg dans le
  manuscrit est incertain.

Le carnaval, Svigny emprunta les pendants d'oreille de mademoiselle
de Chevreuse pour mademoiselle de La Vergne[322], et puis les porta 
madame de Gondran. Deux jours aprs on demanda  mademoiselle de
Chevreuse d'o venoit qu'elle avoit prt ses pendants  madame de
Gondran: la chose s'claircit, et mademoiselle de La Vergne fut
oblige d'aller remercier mademoiselle de Chevreuse.

  [322] Qui fut depuis madame de Lafayette, l'auteur de _la
  Princesse de Clves_.

Le chevalier d'Albret, frre de Miossens, aujourd'hui le marchal
d'Albret, alloit aussi chez la belle, et lui en contoit; mais il
n'avoit garde d'tre si bien trait que Svigny. Svigny en fit des
railleries dont le chevalier lui envoya faire claircissement par
Saucour. Ils se battirent, et le chevalier le tua[323] aussi franc que
Miossens avoit tu Villandry. Saint-Maigrin disoit: Ma foi! ce
chevalier d'Albret est un fort joli garon, bien fait, bien spirituel,
et qui tue fort bien le monde. La pauvre amante disoit: M. de
Gondran et moi perdons notre meilleur ami. Madame de Svigny lui
renvoya toutes ses lettres: on dit qu'elles parloient aussi bon
franois que celles de La Roche Giffard. Pour faire le conte bon, on
dit que madame de Svigny n'ayant ni portrait ni cheveux de son mari,
car il toit enterr quand elle arriva de Bretagne[324], envoya
incontinent en demander  madame de Gondran.

  [323] Ce duel eut lieu le 3 fvrier 1651. Conrart a fait de cet
  vnement un rcit trs-circonstanci. (Voyez les _Lettres de
  madame de Svign_; Paris, Blaise, 1818; pices prliminaires, t.
  I, p. 57, ou les _Mmoires de Conrart_, au lieu dj cit, p.
  186.)

  [324] Madame de Svign revint  Paris au mois de novembre 1651,
  dix mois aprs la mort de son mari. On lit dans la _Muse
  historique_ de Loret,  la date du 19 novembre 1651:

    Svigny, veuve jeune et belle,
    Comme une chaste tourterelle,
    Ayant d'un coeur triste et marri
    Lament monsieur son mari,
    Est de retour de la campagne,
    C'est--dire de la Bretagne,
    Et malgr ses sombres atours,
    Qui semblent ternir ses beaux jours,
    Vient augmenter dans nos ruelles.
    L'agrable nombre des Belles.

On conte une chose fort trange de ce combat. Svigny reut une lettre
de sa femme quatre jours avant qu'il se battt, par laquelle elle lui
faisoit des reproches de ce qu'elle avoit appris par d'autres qu'il
s'toit battu contre un tel, qu'elle lui nommoit, et qu'il y avoit
reu un coup d'pe. Madame de La Loupe, mre de madame d'Olonne et de
la marchale de La Fert[325], dit que quelques mois avant la mort de
son premier mari, un frre qu'elle avoit lui apparut (apparemment
c'toit un songe; elle dit que non, elle, et qu'elle ne dormoit
point), et qu'il lui dit: J'ai t tu, je suis en purgatoire; mais
il n'est pas fait comme vous pensez; on souffre diversement; j'ai pour
punition d'errer certain temps dans la fort des loups ici proche:
votre mari me viendra trouver dans cette anne. Elle, qui aimoit
tendrement ce frre, s'est promene vingt fois bien avant dans cette
fort toute seule, pour voir si ce frre ne lui apparotroit point.

  [325] Ces deux soeurs sont les vritables hrones des _Amours
  des Gaules_, de Bussy-Rabutin.

Madame de Svigny ayant rencontr Saucour deux ans aprs dans un bal,
pensa s'vanouir; une autre fois elle s'vanouit  demi pour avoir vu
le chevalier d'Albret. Le printemps suivant, comme elle s'toit alle
promener  Saint-Cloud, elle aperut Laeger dans une alle proche de
la source. Ah! dit-elle  deux officiers aux gardes qui toient avec
elle, voil l'homme du monde que je hais le plus.--Madame, lui
dirent-ils, voulez-vous qu'on le pende, qu'on le noie, qu'on
l'extermine?--Non, dit-elle, il suffit qu'on le jette dans la
fontaine. En ces entrefaites, la compagnie avec laquelle Laeger toit
venu parut; elle reconnut des gens et n'osa faire affront  ce garon
devant eux. Arrtez, dit-elle, voil de mes parents avec lui. C'et
t un beau tour  elle.




TURCAN.


Turcan est un matre des requtes qui a t conseiller au grand
conseil: cet homme a toujours t un diseur banal de fleurettes, et, 
tout prendre, fort sot homme. Madame Des Etangs, soeur du prsident
Perrot, fit autrefois ce vaudeville sur lui:

    Turcan ne sauroit vivre
    S'il ne fait le coquet;
    A l'une il donne un livre,
    Et  l'autre un bouquet.
    Il dit de belles choses,
    Ne parle que de roses,
    Que d'oeillets et de lys;
    C'est un _Quand pour Philis_[326].

  [326] Le commencement d'une chanson de Porchres, qui avoit eu
  grande vogue autrefois. (T.)

Il se maria avec la fille d'un intendant de M. de Guise; ils furent
quelques annes ensemble sans qu'on out dire qu'il y et noise en
mnage; mais  la fin elle voulut savoir si les autres hommes......,
car il toit si dcri de ce ct-l, qu'on l'appeloit vulgairement
_Turcan brin de vergette_. Elle trouva facilement un galant, quoique
mdiocrement belle, et comme Turcan toit  la campagne vers
Chtellerault (il est originaire de ce pays-l[327]), un de ses amis
lui crivit qu'un cavalier d'Auvergne, nomm Canillac, visitoit fort
soigneusement sa femme, et qu'on commenoit  en murmurer. Turcan
revint aussitt  Paris, et, aprs avoir t le nom de celui qui lui
avoit crit, montre la lettre  sa femme, et lui dit qu'encore qu'il
n'y ajoutt point foi, il la prioit pourtant, afin d'viter scandale,
de ne voir plus ce gentilhomme. Il n'y a rien plus ais, lui
dit-elle, il ne faut qu'en avertir les gens de cans. Cela n'ta pas
au mari tout le soupon qu'il pouvoit avoir. Il donna  sa femme un
petit laquais qu'il avoit reconnu fidle en d'autres rencontres, afin
qu'il ft l'espion de la donzelle. Or, un jour d't qu'il revint au
logis d'assez bonne heure, il trouva ce petit laquais sur la porte,
qui lui dit que madame s'toit dfait de lui, et qu'il ne savoit o
elle toit. Cela mit notre homme de si mauvaise humeur, que, pour
rver  son aise, il prend le chemin du Luxembourg seul, en habit
court et  pied; il logeoit au quartier des Cordeliers. Comme il
sortoit par la porte Saint-Germain, il aperut un carrosse dont on
avoit t frachement les armoiries; cela lui donna du soupon; il le
laissa pourtant passer; mais aprs, venant  considrer qu'il y avoit
vu des femmes, et qu'elles avoient tir le rideau, il se confirma dans
son soupon, et se mit  le suivre de loin. Ce carrosse cherchoit  se
dcharger de sa marchandise dans quelque glise; mais par malheur il
n'y en avoit pas une d'ouverte; il fallut donc aller jusqu' la rue
des Deux-Portes. L madame Turcan et sa suivante, car c'toient
elles-mmes, furent contraintes de descendre  la porte d'une femme de
leur connoissance. A peine furent-elles descendues, que le mari en
furie demanda  sa femme d'o elle venoit, et lui dit mme quelque
injure. Elle lui soutint effrontment qu'elle ne descendoit point de
carrosse et qu'il toit jaloux. Lui, pour la convaincre, court aprs
ce carrosse, et ne put pourtant l'attraper que vis--vis de
Saint-Severin; il toit dj entre chien et loup, de sorte que,
croyant n'tre point connu, il prit prtexte, en un passage si sujet
aux embarras, de quereller le cocher, en lui disant qu'il l'avoit
pens rouer. Sur cela, faisant semblant de s'en vouloir plaindre  son
matre, il tire le rideau et vit que c'toit Canillac. Il en fut
tellement transport, qu'il ne put s'empcher de lui donner un coup de
poing. L'autre sortit du carrosse, et avec ses laquais et outrag ce
pauvre homme en sa personne aussi bien qu'en celle de sa femme, sans
que Turcan cria au secours, et que le bourgeois s'mut aussitt en sa
faveur.

  [327] Il avoit fait mettre sur la porte de sa maison: _In
  fundulo, sed avito_. Chtelet, l'acadmicien, l'interprtoit
  ainsi: Je suis gueux, mais c'est de race. (T.)

Cette femme cependant se retira chez la mre de Turcan, avec qui elle
toit fort bien, parce qu'elles n'avoient rien,  ce qu'on dit,  se
reprocher l'une  l'autre, et que le fils n'tait pas en bonne
intelligence avec sa mre[328]. On fit une chanson sur cette aventure,
 l'imitation de la grande, qui commenoit: _Grard est fort bon
compagnon_, etc.

CHANSON.

    Canillac fut bon compagnon
    De suborner dame _Prudence_[329],
    Qui se targuoit de haut renom,
    Faisant la femme d'importance.
    Elle blmoit fort le dduit.
    Le passe-temps, le badina a a a a a age,
    Et cependant on la surprit
    En revenant de garoua a a a a a age[330].

    Son mari la vit en passant
    Dans un carrosse sans livre;
    Il la poursuit au mme instant
    D'glise en glise ferme.
    La surprenant, elle jura
    Qu'elle venoit du voisinage;
    Mais en effet il la trouva
    Qu'elle venoit de garouage.

    Lui, plus ardent qu'un fier dragon,
    L'appela louve carnassire
    Et la chassa de sa maison.
    Hlas! qui et dit que sa mre,
    J'entends la mre du cocu,
    La reut sans mauvais visage;
    Si bien que l'on s'est aperu
    Qu'elle approuvoit le garouage.

    Le beau-frre[331], trop prtendant
    A la faveur du codicile,
    Prenant en main le diffrend,
    La reut en son domicile,
    Et fit rendre  ce mcontent
    Entirement le mariage,
    Et consentit que le galant
    Continut le garouage.

  [328] Le marquis de Royan, de La Trmouille, l'a depuis pouse.
  On fit un couplet contre d'Olonne, o il y avoit:

    Digne fils de ton pre Royan,
    Et de ta mre Turcan, etc. (T.)

  [329] Elle faisoit fort la prude, et on l'appela ainsi pour se
  moquer d'elle. (T.)

  [330] _Garouage_, dbauche. _Courir le garou_, _courir le
  guilledou_. (Voyez le _Dictionnaire de Trvoux_, et le
  _Dictionnaire comique_ de Leroux.)

  [331] Perrot de La Malmaison esproit d'hriter de cette
  belle-soeur qui n'avoit point d'enfants. (T.)

La femme, quelques annes aprs, demanda  tre dmarie: il furent
visits l'un et l'autre. Elle vouloit tre masque; Guenaut, qui toit
pour Turcan, l'obligea  se dmasquer..... Cependant, sans en venir au
congrs, ils furent dmaris. Aprs, elle pousa Canillac, qui la bat
comme il faut. Ainsi, Turcan a eu de son vivant le plaisir qu'un
innocent disoit  sa femme qu'il auroit s'il toit mort: Car, lui
disoit-il, si j'tois mort et que tu fusses remarie  un autre qui te
battt, je rirois tant, je rirois tant....

Tout ce dsordre n'empcha point Turcan de faire le fat. Il alla une
fois chez la snchale de Rennes, avec qui Montreuil[332] le fou
couchoit. Vous tes tout chagrin, lui dit-elle.--Je le crois bien,
dit-il, j'approche de quarante ans.--Allez, allez, reprit-elle, ne
soyez point chagrin de cela, vous n'en approcherez jamais. Il en
avoit plus de quarante-cinq.

  [332] Mathieu de Montereul, le pote, celui duquel madame de
  Svign disoit qu'il toit _douze fois plus tourdi qu'un
  hanneton_. (Lettre  Mnage, t. 1, p. 47 de l'dition de Blaise;
  Paris, 1818, in-8.)




NINON DE LENCLOS.


Ninon est fille de Lenclos, un suivant de M. d'Elbeuf, qui jouoit fort
bien du luth[333]. Elle toit encore bien petite quand son pre fut
oblig de sortir de France pour avoir tu Chaban[334], de faon que
cela pouvoit passer pour un assassinat, car l'autre avoit encore le
pied dans la portire quand Lenclos le pera d'un coup d'pe.

  [333] Lenclos toit un gentilhomme de Touraine, qui avoit pous
  une demoiselle de Raconis, d'une famille noble de l'Orlanais.
  Anne, leur fille, plus ordinairement appele Ninon, ne  Paris
  le 15 mai 1616 (d'autres disent 1615), y mourut en octobre 1706.

  [334] Il est parl de ce Chaban dans l'historiette de la
  marchale de Themines.

Durant son absence, cette fille devint grandette. Elle n'eut jamais
beaucoup de beaut, mais elle avoit ds-lors beaucoup d'agrmens; et
comme elle avoit l'esprit vif, jouoit bien du luth et dansoit
admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage (c'toit
au Marais) l'avoient souvent avec elles.

Saint-Etienne fut le premier qui lui en conta: il avoit de grandes
liberts l-dedans. La mre croyoit qu'il pouseroit Ninon; mais enfin
ce commerce finit, non,  ce qu'on dit, sans la mettre  mal. Le
chevalier de Barai en fut amoureux ensuite. On dit qu'une fois qu'on
ne vouloit point qu'elle lui parlt; l'ayant vu passer dans la rue,
elle descend vite  la porte, et lui parle. Un gueux les incommodoit
fort; elle n'avoit rien pour lui donner: Tiens, dit-elle en lui
donnant son mouchoir o il y avoit de la dentelle, laisse-nous en
paix.

Cependant Coulon[335] poussoit sa fortune, car il lui en vouloit
aussi. Je pense qu'il traita avec la mre au Mesnil-Cornuel. Madame
Coulon dcouvrit tout le mystre; alors toutes les honntes femmes, ou
soi-disant, abandonnrent Ninon et cessrent de la voir. Coulon leva
le masque et l'entretint tout ouvertement; il lui donnoit cinq cents
livres par mois, qu'il a, dit-on, continu de lui donner jusqu'en
1650, huit ou neuf ans durant, quoiqu'il ft bien arriv des dsordres
entre eux[336]. Aubijoux, quelque temps aprs, fut associ  Coulon,
et contribuoit aussi de son ct.

  [335] Coulon, conseiller au Parlement, qui a beaucoup marqu dans
  les troubles de la Fronde. (_Voyez_ plus haut l'Historiette de sa
  femme, o il est un peu question de lui.)

  [336] Ceci branleroit fort la rputation de dsintressement que
  la plupart des biographes de Ninon s'toient accords  lui
  faire. Elle poussoit les scrupules du dsintressement, lit-on
  dans la _Biographie universelle_, jusque-l que ceux dont elle
  avoit satisfait les dsirs, perdoient le droit de lui faire
  accepter les dons les plus lgers. Toutefois, sans crainte de se
  contredire, Tallemant n'en dit pas moins, quelques pages plus
  loin: _Elle n'est point intresse._

Le premier dont elle devint amoureuse fut feu M. de Chtillon, qui fut
tu  Charenton; il n'toit alors que d'Andelot. Elle lui crivit, et
lui donna rendez-vous. Il y va; mais comme c'toit un inconstant, il
la quitta bientt. Elle qui, comme vous verrez par la suite, toit
plutt d'humeur  quitter qu' tre quitte, ne trouva point ce
traitement supportable, et s'en plaignit  La Moussaye, qui fit leur
paix et lui ramena le fugitif. Ensuite elle eut des galants en assez
bon nombre. Cependant la subvention de Coulon marchoit toujours.
Svigny[337], Rambouillet ont t de ses amants par quartier. Elle a
eu un fils de Mr[338], et un de Miossens[339]. Un jour, au Cours,
elle vit que le marchal de Grammont obligea un homme bien fait, qui
passoit  cheval,  se venir mettre dans son carrosse; c'toit
Navailles[340], qui n'toit pas encore mari: il lui plut; elle lui
envoie dire qu'elle seroit bien aise de lui parler  la sortie; bref,
elle l'emmena chez elle. Ils souprent; aprs elle le conduit dans une
chambre bien propre, lui dit qu'il se couche, et qu'il aura bientt
compagnie. Lui, qui toit peut-tre las, s'endort. Quand elle le vit
ainsi, elle alla coucher dans une autre chambre, et emporta les habits
de ce dormeur. Le lendemain elle s'en habille, et, l'pe au ct,
entre dans la chambre d'assez bonne heure en jurant. Navailles se
rveille; il voit un homme qui veut tout tuer: Ah! monsieur, lui
dit-il, je suis homme d'honneur; je vous satisferai; point de
supercherie, au nom de Dieu! Alors elle s'clate de rire......

  [337] Ninon captiva non-seulement Henri de Svign, mais Charles,
  son fils; le marquis de Grignan, petit-fils, se plaisoit aussi
  beaucoup dans la socit de cette femme clbre. (_Notice_ sur
  madame de Svign, par M. Saint-Surin, t. I, p. 59 de l'dition
  de Blaise, 1818.)

  [338] Georges Brossin, chevalier de Mr. On a de lui divers
  ouvrages crits avec roideur et obscurit, mais avec une grande
  puret de style. (Voyez ses _OEuvres_; Amsterdam, 1692, 2 vol.
  in-12.)

  [339] Miossens devint depuis le marchal d'Albret.

  [340] Philippe de Montault-Benac, depuis duc de Navailles, et
  marchal de France. Il pousa, en 1651, Suzanne de Baudean de
  Neuillan, qui devint gouvernante des filles d'honneur de la
  Reine, et eut,  cette occasion, quelques dmls avec Louis XIV.

Comme Charleval[341] la pressoit de lui accorder ce que vous savez,
elle lui dit: Attends mon caprice. C'a t son premier martyr;
jamais il n'en a pu avoir rien, non plus que Brancas[342]. Mais ce qui
m'a le plus surpris, c'a t feu Moreau, fils du lieutenant civil: il
toit fort aimable. Elle l'a toujours bien voulu pour ami; mais il est
mort sans en avoir reu aucune faveur. On a distingu ses amants en
trois classes: les _payeurs_, dont elle ne se soucioit gure et
qu'elle n'a soufferts que jusqu' ce qu'elle ait eu de quoi s'en
passer; les _martyrs_, et les _favoris_.

  [341] Jean-Louis-Faucon de Ris, seigneur de Charleval, dont
  Lefvre de Saint-Marc a runi les posies lgres en 1759.

  [342] Le marquis de Brancas, le distrait, le Mnalque de La
  Bruyre.

Elle disoit qu'elle aimoit bien les blonds, mais qu'ils n'toient pas
si amoureux que les bruns. En 1648 elle fit un voyage  Lyon: les uns
disoient que c'toit pour se faire traiter secrtement de quelque
incommodit; je ne crois cependant pas qu'elle ait jamais eu de mal;
les autres, par fantaisie. On a dit que ce fut pour Villars
_Orondate_, depuis ambassadeur en Espagne, et qu'elle fit le voyage en
poste comme un courrier, et point en chaise, comme on a fait depuis:
elle toit dguise en homme. Elle disoit que c'toit  dessein de se
retirer. En effet, elle se mit dans un couvent. L, le cardinal de
Lyon[343] devint un peu amoureux de sa belle humeur, et fit quelques
folies pour elle.

  [343] Le cardinal de Lyon toit le frre du cardinal de
  Richelieu.

Un frre de Perrachon[344] en fut transperc de part en part; et, sans
lui rien demander, la pria de trouver bon qu'il la vt quelquefois, et
qu'il lui donnt une maison qui pouvoit bien valoir huit mille cus;
mais comme aprs il en prtendit des choses qu'elle ne lui vouloit pas
accorder, un beau matin, car elle n'est point intresse, elle lui
rendit sa donation.

  [344] Perrachon toit un avocat de Lyon. (Voyez le _Faux
  Satirique puni_; Lyon, Claude Rey, 1696, in-8.)

De retour, elle se met dans la tte de ne s'abandonner absolument qu'
ceux qui lui donneroient dans la vue; elle alloit au-devant, le leur
disoit ou le leur crivoit. Elle eut Svigny, tout mari qu'il toit,
trois mois ou environ, sans qu'il lui en ait rien cot qu'une bague
de peu de valeur. Quand elle en fut lasse, elle le lui dit, et mit
Rambouillet en sa place pour trois autres mois. Elle lui crivit en
badinant: Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est l'infini pour
moi. Charleval y ayant trouv ce jouvenceau, s'approcha de l'oreille
de la belle et lui dit: Ma chre, voil qui a bien la mine d'tre un
de vos caprices. Depuis on appelle ses passants ses _caprices_, et
elle disoit: Par exemple, j'en suis  mon vingtime caprice, pour
dire  mon vingtime galant. Durant sa passion, personne ne la voyoit
que celui-l; il alloit bien d'autres gens chez elle; mais ce n'toit
que pour la conversation et quelquefois pour souper, car elle avoit un
ordinaire assez raisonnable. Sa maison toit passablement meuble, et
elle avoit toujours une chaise fort propre.

Vass succda  Rambouillet. Elle reut de celui-l parce qu'il toit
fort riche: il ne laissa pas de payer encore quand son temps fut fait;
mais comme Coulon et Aubijoux, il ne la touchoit que quand la
fantaisie en prenoit  Ninon.

Fourreau, gros gars, fils de madame Larcher, qui n'a qu'un talent,
c'est de se connotre admirablement bien en viande, toit comme son
banquier; elle tiroit sur lui des lettres de change: _M. Fourreau
paiera_, etc. On croit qu'il n'en a quasi rien eu.

Charleval, un M. d'Elbne et Miossens ont fort contribu  la rendre
libertine. Elle dit qu'il n'y a point de mal  faire ce qu'elle fait,
fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir t fort ferme en
une maladie o elle se vit  l'extrmit, et de n'avoir que par
biensance reu tous ses sacrements. Ils lui ont fait prendre un
certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne
lit que Montaigne, et dcide de tout  sa fantaisie. Dans ses lettres,
il y a du feu, mais tout y est bien drgl. Elle se fait porter
respect par tous ceux qui vont chez elle, et ne souffriroit pas que le
plus hupp de la cour s'y moqut de qui que ce soit qui y ft.

Coulon et elle se brouillrent (1650) parce qu'elle quitta le Marais
pour le faubourg Saint-Germain, o logeoit Aubijoux. Feu le petit
Moreau, fils de la lieutenante civile, en toit alors furieusement
amoureux; il toit devant elle comme devant la Reine: il payoit, mais
on ne sait s'il vivoit avec elle. J'ai ou dire  des voisins que son
laquais lisoit toujours le billet de son matre en entrant chez la
demoiselle, et la rponse de la demoiselle aprs en sortant. Elle
disoit un jour  Rambouillet: Dites-moi, un tel est-il beau? car j'ai
grand besoin de ragot. Elle faisoit cela assez en honnte personne,
car elle n'en prenoit jamais trop et ne se hasardoit que rarement 
devenir grosse.

Le carme de 1651, des gens de la cour mangeoient gras chez elle assez
souvent; par malheur on jeta un os par la fentre sur un prtre de
Saint-Sulpice qui passoit: ce prtre alla faire un trange vacarme au
cur, et, par zle, ajouta, comme une vtille, qu'on avoit tu deux
hommes l-dedans, outre qu'on y mangeoit de la viande tout
publiquement. Le cur s'en plaignit au bailli[345], qui toit un
fripon. Ninon, avertie de cela, envoie M. de Candale et M. de
Mortemart parler au bailli, qui leur fit civilit.

  [345] Le faubourg Saint Germain toit alors soumis  la
  juridiction de l'abb de Saint-Germain-des-Prs. Un dit du mois
  de mars 1674 ayant runi les justices particulires au Chtelet
  de Paris, celle de Saint-Germain fut rduite  l'enclos de
  l'abbaye. (Voyez _l'Histoire de l'abbaye de
  Saint-Germain-des-Prs_, par D. Bouillart; Paris, 1724, in-folio,
  p. 269.)

L't suivant elle se trouva au sermon auprs d'une madame Paget,
femme d'un matre des requtes. Cette femme prit grand plaisir 
causer avec elle, et demanda  Du Pin, trsorier des menus plaisirs,
qui elle toit. C'est madame d'Argencourt de Bretagne qui vient
plaider ici. Il goguenardoit sur ce mot d'Argencourt; l'autre le
crut, et dit  Ninon: Madame, vous avez donc un procs? Je vous y
servirai; j'aurois la plus grande joie du monde de solliciter pour une
si agrable personne. Ninon se mordoit les lvres, de peur de rire.
Bois-Robert en ce temps-l la salua. D'o connoissez-vous cet homme?
dit madame Paget.--Madame, je suis sa voisine; je loge au
faubourg.--Ah! je ne lui pardonnerai jamais de nous avoir quitts
pour une Ninon, pour une vilaine.--Ah! madame, dit Ninon un peu
dferre, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, c'est peut-tre une
honnte fille. On en peut peut-tre autant dire de vous et de moi; la
mdisance n'pargne personne. Au sortir, Bois-Robert aborde madame
Paget[346], et lui dit: Vous avez bien caus avec Ninon. Voil la
dame en colre contre Du Pin et contre Ninon aussi; cependant elle
l'avoit trouve si agrable que Du Pin hasarda de mener Ninon dans le
jardin de Thvenin l'oculiste,  la porte de Richelieu, o le
voisinage alloit se promener. Madame Paget, qui est femme du neveu de
madame Thvenin, s'y trouva, et elle causa encore avec Ninon[347].

  [346] Cette madame Paget est galante. (T.)

  [347] La mme anecdote a t raconte prcdemment, avec quelques
  diffrences, par Tallemant, dans l'Historiette de Bois-Robert.

Un jour qu'on faisoit la guerre  Bois-Robert en prsence de Ninon,
qu'il aimoit les beaux garons: Ah! vraiment, dit-il, il n'y a pas
d'apparence de dire cela en prsence de mademoiselle.--Moquez-vous de
cela, dit-elle, je ne suis pas si femme que vous penseriez bien.

Villarceaux est le dernier galant qu'elle ait eu. Pour le voir plus
facilement et n'tre point  Paris (c'toit en 1652), elle alla dans
le Vexin, chez un gentilhomme de qualit nomm Varicarville, qui est
riche et fait bonne chre aux gens; mais c'est un original, et surtout
en mangeaille, car il ne tte de rien qui ait eu vie, non point par
aversion comme un gentilhomme de Beauce nomm d'Auteuil, qu'on n'a
jamais pu tromper l-dessus, l'estomac lui soulve incontinent, mais
par vision. Ce Varicarville ne croit pas grand'chose non plus qu'elle.
Un jour ils s'enfermrent tous deux pour raisonner; on leur demanda ce
qu'ils faisoient l. Nous tchions, dit-elle, de rduire en articles
notre crance; nous en avons fait quelque chose, une autre fois nous y
travaillerons tout de bon.

Un jour, Villarceaux, dans sa grande passion, vit par sa fentre, car
il logeoit exprs vis--vis, qu'elle avoit une bougie allume; il lui
envoya demander si elle se faisoit saigner; elle rpondit que non: il
conclut donc qu'elle crivoit  quelque rival. La jalousie le prend,
il veut aller lui parler; et, dans ce transport, croyant prendre son
chapeau, il se met une aiguire d'argent sur la tte, et de telle
force qu'on eut bien de la peine  l'arracher: elle ne le satisfit
pas; il tombe malade dangereusement. Elle en fut si touche qu'elle se
coupa tous ses cheveux, qui toient trs-beaux, et les lui envoya pour
lui faire voir qu'elle ne vouloit point sortir ni recevoir personne
chez elle. Ce sacrifice fit cesser son mal; la fivre le quitta
aussitt: elle l'apprend, va chez lui, se couche dans son lit, et ils
demeurrent couchs ensemble huit jours entiers.

Elle a eu deux enfants de Villarceaux[348]. On disoit: Elle vieillit,
elle devient constante. Elle pouvoit avoir trente ans. Deux ans
aprs, un grand garon fort bien fait, nomm Des Mousseaux, il est de
Beauvais, au retour de Sude, o la Reine, sur sa bonne mine, l'avoit
fait capitaine de ses gardes, depuis elle fut contrainte de lui ter
cet emploi, sur ce que d'autres Franois dirent qu'il n'toit pas
gentilhomme (avant cela il avoit t en Candie, o il avoit port les
armes quelque temps pour les Vnitiens); ce Des Mousseaux donc fit
connoissance avec elle  la comdie, et l'alla voir; elle toit au
lit. Qui tes-vous, lui dit-elle, vous qui avez la hardiesse de me
venir voir sans introducteur?--Je n'ai point de nom, rpondit-il.--Et
d'o tes-vous?--Je suis Picard (elle hait les Picards).--Et o
avez-vous t nourri?--En Candie.--Jsus! quel homme! Mais ne
seriez-vous point un filou? Pierrot, prenez garde qu'il ne me vole. Je
ne sais qui vous tes, il me faudroit un rpondant.--Je vous donnerai
Bois-Robert.--Ce n'est pas ce qu'il me faut, ni  vous aussi.--Je vous
donnerai donc Roquelaure.--Il est trop gascon (notez qu'il ne les
connoissoit que de vue)--Mais quand j'aurois un rpondant, qu'en
seroit-il?--Nous verrions; vous passeriez quelque temps ici, car je
suis changeante, Pierrot vous serviroit.--Mais je n'ai rien, dit-il,
il me faut entretenir.--Combien voulez-vous?--Une pistole par
jour.--Allez, dit-elle, je vous donne quarante sous. Enfin il se
coupa et nomma Rambouillet qu'il connoissoit. Ah! dit-elle, je prends
celui-l pour rpondant. Ils se sparrent l-dessus. Depuis ce
garon s'est donn  M. de Noailles.

  [348] On assure que le fils que Ninon avoit eu de Villarceaux
  conut une passion trs-vive pour sa mre qu'il ne connoissoit
  pas, et qu'en apprenant le secret de sa naissance il se donna la
  mort. Ce fait ne nous semble pas tre bien tabli, mais Ninon est
  du nombre de ces personnages singuliers au sujet desquels on a
  souvent altr la vrit.

L'amourette de Villarceaux donna bien du chagrin  sa femme.
Bois-Robert dit qu'un jour qu'il toit all  Villarceaux, car
Villarceaux est son hte  Paris, le prcepteur de ses enfants fit
voir  Bois-Robert comme ils toient bien instruits: il demanda  l'un
d'eux: _Quis fuit primus monarcha?--Nembrod.--Quem virum habuit
Semiramis?--Ninum[349]._ Madame de Villarceaux se mit en colre
contre le pdagogue. Vraiment, lui dit-elle, vous vous passeriez bien
de leur apprendre des ordures; et que c'toit la mpriser que de
prononcer ce nom-l chez elle. Villarceaux (1656) prit jalousie du
marchal d'Albret qui, n'ayant pu rien faire chez Guerchy[350], qui
logeoit vis--vis de Ninon, passa le ruisseau, et en conta  Ninon
pour la deuxime fois. Il se vantoit hautement qu'il en toit dfait
pour toujours. On verra dans les Mmoires de la Rgence la perscution
que les dvots firent  la pauvre Ninon, et le reste de ses aventures.
En 1671, elle s'prit d'un garon de ma connoissance. Un jour, comme
ils toient ensemble en carrosse, elle remarqua que ce jeune homme
remarquoit toutes les femelles qui passoient. H! vous lorgnez bien,
lui dit-elle; et en disant ceci, elle lui donne un grand soufflet:
c'est qu'elle n'est plus jeune, et qu'elle se dfie de ses forces.

  [349] Molire a mis cette scne dans sa comdie de _la Comtesse
  d'Escarbagnas_.

  [350] Mademoiselle de Guerchy, fille d'honneur de la reine Anne
  d'Autriche. Sa mort tragique donna lieu au sonnet de _l'Avorton_.
  (Voyez les _Dlices de la posie galante_, deuxime partie;
  Paris, Jean Ribou, 1667, in-12, p. 36)




M. DE VILLARCEAUX

ET MADAME DE CASTELNAU,

AVEC M. ET MADAME DE NOUVEAU.


Villarceaux[351] est fils d'un M. de Villarceaux, qui toit un
gentilhomme de qualit du Vexin franois; sa mre toit de Leuville,
grande joueuse, qui avoit de l'esprit, mais fort mdiocrement de
cervelle. Au retour de Hollande, o il avoit port les armes,
quoiqu'il ft tout jeune, on parla de le marier  la fille d'une
madame d'Espinay, dont le mari, qui toit Girard[352], avoit gagn du
bien, durant les troubles,  tre gouverneur de Saint-Denis. La mre
est de Chteaudun: elle a bien chant autrefois. Ils se prirent
d'amour tous deux; et, moiti figue, moiti raisin, il en eut tout ce
qu'il vouloit; le lendemain elle lui crivit qu'elle toit au
dsespoir de ce qu'elle avoit fait, qu'elle vouloit mourir, etc.
Cependant le mariage se rompt, et Castelnau-Mauvissire l'pouse[353].
Villarceaux y retourne comme si de rien n'toit; et, ds que le mari
fut  l'arme, voil le commerce tabli entre eux. Cela dura assez
long-temps, quoique Villarceaux fut mari; car il avoit pous
mademoiselle d'Esches[354], dont le frre toit devenu fou d'amour
pour mademoiselle de Gramont, aujourd'hui madame de Saint
Chaumont[355]. Il fut dix ans sans vouloir sortir de son curie;
depuis le mariage de sa soeur, il est revenu en son bon sens, et a
pous mademoiselle de Clinchamp. Castelnau russit  l'arme; il
parvint  tre lieutenant-gnral. Il toit peint en gnral d'arme
dans la ruelle du lit sur lequel on le faisoit cocu. Dans l'action
mme elle le voyoit, et...... elle disoit d'un ton entreml de
soupirs et tremblotant: Faut-il que je fa fa fasse cocu un si
vaillant hom, homme, et quelquefois elle s'crioit: Grand hros, me
le pardonnerez-vous! Avec cela il est bien fait; mais je crois qu'il
n'a pas grande vivacit, et qu'il n'est bon qu'au mtier qu'il fait.

  [351] Louis de Mornay, marquis de Villarceaux. Il est mort en
  1691.

  [352] Je pense des Girard dont il y a eu un procureur-gnral de
  la chambre; il y en a encore un prsentement. Le prsident de
  Tillet est de cette famille; c'est peu de chose dans l'origine.
  (T.)

  [353] Jacques de Castelnau, seigneur de Mauvissire, marchal de
  France, pousa, au mois de mars 1640, Marie de Girard, fille d'un
  matre-d'htel ordinaire du Roi, et mourut eu 1658,  l'ge de
  trente-huit ans.

  [354] Denise de La Fontaine, demoiselle d'Esches et d'Orgerus,
  fille d'honneur de la Reine.

  [355] Suzanne-Charlotte de Gramont, femme de Henri Milte de
  Miolans, marquis de Saint-Chaumont.

Enfin il vint un soupon  Villarceaux; il crut que Nouveau,
beau-frre de la dame, toit trop bien avec elle; il interrogea une
petite fille, et lui fit dire, en badinant avec elle, que Nouveau et
sa maman se baisoient. Un jour qu'elle lui avoit fait finesse, et
qu'il y avoit apparence qu'elle se vouloit dfaire de lui, Nouveau
arriva; la voil embarrasse; il conclut que c'toit un rendez-vous,
et que c'toit pour cela qu'on avoit fait tant de faons; il
s'emporta furieusement, et dit  Nouveau: Venez-vous-en, et celui qui
en aura eu le moins la cdera  son compagnon. Il montra deux cents
lettres, des portraits, des bracelets de cheveux. Nouveau lui avoua
qu'il n'en avoit jamais eu que des baisers: Mais si vous pouvez, lui
dit-il, m'en faire avoir davantage, vous me ferez plaisir. Dans cette
fureur il lui donna je ne sais combien de lettres; et, aprs avoir
trait la dame de carogne, il sema le reste par tout Paris. On croit
que Nouveau lui succda. Cette femme fait la cavalire, et tire un
pistolet; elle a plus d'esprit que sa soeur, mais sa soeur est plus
jolie; ce n'est pas grand chose pourtant. Ce Nouveau[356], un jour, au
commencement qu'il eut quipage de chasse, courant un cerf, demanda 
son veneur: Dites-moi, ai-je bien plaisir  cette heure[357]?
Un jour il parut sur son balcon avec un Saint-Esprit  son
juste-au-corps, le cordon et la croix par-dessus, et un autre
Saint-Esprit  son manteau. Vineuil dit en riant: De ce balcon je
pense qu'on a fait un colombier; que de pigeons[358]!

  [356] Jrme de Nouveau, surintendant-gnral des postes, grand
  trsorier des ordres du Roi en 1654, mourut en 1665.

  [357] Ce propos ridicule toit si connu, que La Bruyre, dont
  l'ouvrage n'a paru qu'en 1687, en a aussi fait mention. L'auteur
  des _Caractres_ dsigne Nouveau sous le nom de _Mnalippe_. Un
  autre (_le prsident Le Coigneux_), avec quelques mauvais chiens,
  auroit envie de dire, _ma meute_...... Il ne dit pas comme
  Mnalippe: _Ai-je du plaisir?_ Il croit en avoir, etc. (La
  Bruyre, chap. _de la Ville_.)

  [358] Ce mot nous fait souvenir de ce grand seigneur (c'toit, ce
  nous semble, un duc de Brissac) qui tenoit tant  son cordon
  bleu, qu'il en avoit fait imiter un avec du fer-blanc, afin de ne
  point s'en sparer quand il entroit dans le bain.

Madame de Nouveau est la plus grande folle de France en braverie. Pour
un deuil de six semaines, on lui a vu six habits; elle a eu des jupes
de toutes les couleurs tout  la fois. Qu'on la prie de montrer celle
qu'elle a: Ah! dit-elle, c'est la moindre; ma verte est dborde, on
met des points de soie  ma bleue, le brodeur refait quelque chose 
ma jaune, la ceinture de mon incarnate est dfaite. Une jupe de toile
d'or avec quatre grandes dentelles, ce n'est qu'une petite jupe: Ne
vous amusez pas  cela, disoit-elle, mais regardez mon velours, car il
est divin. Et tout le jour elle ne parlera d'autre chose. Une vanit
la plus impertinente qu'on ait jamais vue: Mademoiselle de Chevreuse
et moi, disoit-elle, nous donnerons les violons tour  tour. Elle dit
une fois que la Reine lui avoit dit en amie qu'elle ne tnt plus
table, qu'il n'y avoit plus qu'elle qui ft cette dpense: Aussi ne
la tiens-je plus. Pourtant Miossens (et quatre ou cinq autres qu'elle
nommoit) ont dn chez moi; mais je n'appelle pas cela du monde[359].
Etant grosse, on retint deux nourrices, de peur d'en manquer. Une fois
elle ne voulut pas prendre un laquais parce qu'il toit laid, et que
si elle devenoit grosse, il y auroit du danger  le regarder. Voire,
rpondit ce laquais, et ne voit-elle pas tous les jours son mari?
Ruvigny dit, quand cet homme eut le cordon bleu, que depuis cela ses
coutures paroissoient une fois davantage.

  [359] C'toit  la fin de l'anne 1651. (T.)

Ce n'est pas tout: elle prit une intendante de sa sant; c'toit une
madame Convers, femme d'un commis au grenier  sel de Chteaudun; on
en a un peu mdit autrefois. Cette femme lui dit ce qu'il faut qu'elle
fasse pour se bien porter; peut-tre la sert-elle aussi en ses amours.
Elle s'prit un peu de Jeannin[360], trsorier de l'pargne; mais
Jeannin lui avoit fait un peu faux bond, et en contoit  Guerchy. La
dame en inquitude alla voir madame de Chalais[361]; et, l'ayant mise
sur le discours de son frre: A propos, dit-elle, on m'a dit qu'il en
vouloit  mademoiselle de Guerchy.--Eh! vraiment il n'y songe pas; il
est un peu rouill; il n'a crit il y a long-temps; puis  la cour on
se moque tant de ces gens de la ville.--Ce n'est pas que je m'en
tourmente; car quel intrt y ai-je? Ma foi, je suis bien folle de
vous parler de cela. Jeannin eut sur ses doigts  son tour; car,
comme il se rapprochoit, le comte Du Lude vint  la traverse qui
l'emporta sur l'autre de grande hauteur; mais par malheur il laissa
tomber un billet o, pour toutes jolies choses, elle lui mandoit
qu'elle avoit une espce de perte de sang. On en fit une telle guerre
au galant qu'il ne savoit o se mettre. Jeannin remonta enfin sur sa
bte; il se logea tout contre, et y mangeoit tous les jours, jusque l
qu'elle faisoit attendre  servir qu'il ft venu; c'toit le meilleur
ami du mari. On tient toujours une table admirable l-dedans, mais on
dit que Nouveau emprunte de tous cts. Jeannin tient table aussi et a
d'autres amourettes.

  [360] Nicolas Jeannin de Castille, marquis de Montjeu, mourut au
  mois de juillet 1691.

  [361] C'toit la veuve de Henri de Talleyrand, comte de Chalais;
  elle toit soeur de Jeannin de Castille. (_Voyez_ plus haut son
  article dans ces Mmoires, t. 2, p. 350.)




MADEMOISELLE DE SALLENAUVE.


Mademoiselle de Sallenauve toit une demoiselle de Champagne qui
n'avoit ni pre ni mre, et rien qu'un frre; elle pouvoit avoir
quarante mille cus de bien. Saint-Etienne, fils du gouverneur de
Chteau-Renault, l'enleva de Reims, o elle toit chez ses parents. Il
prit le temps qu'elle alloit  la messe et l'heure qu'il n'y a gure
de gens par les rues. Ce n'toit point de son consentement; mais on
dit que, ds qu'ils furent hors des faubourgs, elle s'apprivoisa avec
lui. Il toit assez adroit auprs des femmes; on dit qu'elle ne le
trouva pas vigoureux. Il la mena  Chteau-Renault: il croyoit obliger
son pre  lui donner du bien en se mariant; mais le pre ne le voulut
jamais.

Quand M. le Prince alla en Champagne pour mener des troupes au
marchal de Guebriant en Allemagne, Saint-Etienne lui demanda sa
protection; Arnauld toit son parent ou son ami. M. le Prince la lui
accorda[362]. Elle fut assez long-temps entre ses mains: enfin elle
s'en lassa. Cet homme ne manquoit pas d'esprit, mais il n'toit pas
trop sain, et n'toit brave ni en guerre ni en amour. Il faut bien
qu'elle y ait trouv quelque chose  refaire, puisqu'aprs tout le
bruit que cela a fait, elle n'a pu se rsoudre  l'pouser.
Saint-Etienne fut enfin oblig de la mettre en religion  Mzires;
mais c'toit chez une des tantes du cavalier. L, M. le Prince lui
parla; elle dit qu'elle vouloit bien M. de Saint-Etienne pour son
mari. M. le Prince s'avance. Cependant les parents crivent  feu M.
Le Gras, secrtaire des commandements de la Reine, qui toit leur
alli, et, ayant fait entendre  Sa Majest qu'il usoit de violence
envers cette fille, obtint ordre de la rendre  ses parents. Un de ses
oncles, nomm Tuisy, trsorier de France  Chlons, l'alla chercher et
la mena aux Cordelires,  Reims. M. le Prince, qui n'toit pas loin
encore, averti de cela, et en colre de ce qu'on avoit fait entendre 
la Reine qu'il y avoit eu de la violence, vouloit aller  Chlons se
venger des parents de cette fille; il vouloit la faire enlever de
Reims. Le lieutenant de ville, c'est comme le prvt des marchands,
qui avoit ordre d'empcher les gens de M. le Prince de faire aucune
violence, mit les bourgeois en armes. M. le Prince en a voulu un peu
de mal  ceux de Reims. L, mademoiselle de Sallenauve apprit que
Saint-Etienne devoit beaucoup; cela augmenta l'aversion qu'elle avoit
pour lui; mais il s'apaisa quand la Reine, qui n'avoit pas accoutum
de rien faire dans son gouvernement sans lui en donner avis, lui en
eut fait quelque espce de satisfaction, et que la fille eut dclar
qu'elle n'avoit os dire son sentiment, tant entre les mains de la
tante de Saint-Etienne.

  [362] Il a dj t question de Saint-tienne et de sa grce
  sollicite par M. le Prince dans l'article de M. de Laval.
  (_Voyez_ plus haut, p. 165.)

Cuile, frre de la demoiselle, fit appeler en vain trois ou quatre
fois Saint-Etienne en duel; enfin, ayant su qu'il toit  Paris, il y
vient. Un jour[363] il eut avis que Saint-Etienne n'alloit point sans
trois ou quatre de ses amis; il prend donc aussi trois gentilshommes
et rde autour du logis de Saint-Etienne. L, il apprit que son homme
toit sorti avec un Jsuite dans son carrosse; il le suit; l'autre
quitte son Jsuite; Cuile fait arrter  cinquante pas prs, et, seul
avec deux pes, va  Saint-Etienne et lui en prsente une:
Saint-Etienne prit deux pistolets qu'il avoit dans son carrosse; un
des laquais de Cuile lui en te un, et Cuile lui te l'autre;
Saint-Etienne crie qu'on l'assassine, et entre dans une maison. Des
valets de pied de M. le Prince vinrent  passer par l: c'toit au
faubourg Saint-Germain; ils reconnoissent Saint-Etienne; ils prennent
son parti. Cuile et ses amis sont contraints de se sauver  l'Arsenal.
Le marchal de La Meilleraie les reut fort bien, et alla trouver M.
le Prince, qui dclara qu'il ne prenoit nulle part en cette affaire.
Aussi ne faisoit-il pas grand cas de Saint-Etienne. On informa, et
Cuile ne s'tant point dfendu, le bailli du faubourg[364] le condamna
par contumace  avoir la tte coupe; Arnauld demanda sa confiscation.
Depuis Cuile se dfendit, et ne fut plus condamn par le mme bailli
qu' cent pistoles; il fit appeler Arnauld, qui ne se voulut point
battre. Depuis Saint-Etienne fit encore parler  la fille, qui, contre
l'avis de ses parents et de son frre mme, n'y voulut jamais
entendre.

  [363] Au mois de janvier 1648. (T.) \

  [364] Ceci se passoit dans l'tendue de la justice de l'abbaye de
  Saint-Germain-des-Prs. (_Voyez_ plus haut la note, p. 316.)

En ce temps-l M. d'Etoges, de la maison d'Anglure, qui a pous une
des parentes de mademoiselle de Sallenauve, voyant que cette fille
s'ennuyoit dans ce couvent, la mne  Etoges. Elle y toit depuis un
an ou environ, quand un gentilhomme huguenot, peu accommod, qui
n'toit alors qu'enseigne des gardes de M. de Turenne (il s'appelle
aujourd'hui La Berge, et se nommait alors Chalnay), crivit  Cuile et
lui demanda sa soeur en mariage, avec promesse de changer de religion.
Cuile rpondit qu'il n'avoit point de rponse  faire. Quelque temps
aprs, Chalnay, qui est aussi de Champagne, rencontra 
Chtillon-sur-Marne un laquais de Cuile; il sut de lui que son matre
devoit y dner; il va l'attendre sur le chemin; Cuile toit seul; ils
se parlent, se querellent, et entrent dans un bois pour se battre.
Comme ils s'alongeoient, une espce de petite hermine, qu'on appelle
_bavole_, leur passa trois ou quatre fois entre les jambes. Voil un
mauvais prsage pour l'un de nous deux, dit Cuile.--Cela ne signifie
rien, rpondit l'autre, bon courage, bon courage! Cuile blessa le
premier son homme d'un coup dans le ventre; Chalnay perdoit assez de
sang, mais il ne perdoit point coeur, et en se moquant disoit  Cuile:
Ce n'est rien! bon courage, bon courage! Cuile lui donna un second
coup dans l'paule, et son pe demeura engage dans les os; cela
l'obligea  en venir aux prises; il saisit l'pe de Chalnay  deux
mains: Chalnay ne la lcha point pourtant; il la tint toujours d'une
main, et de l'autre s'arracha l'pe de Cuile qu'il avoit dans
l'paule, et l'ayant accourcie, le voulut faire parler. Cuile ne
vouloit point demander la vie, et Chalnay lui donna un coup qui lui
pera le coeur[365]. Quoique ce ne ft qu'une rencontre, cela passa
pour un duel, et le chevalier de Baradas[366] eut la confiscation de
Cuile. Quel dsordre de n'attendre pas qu'un homme soit condamn! Le
chevalier fit entendre qu'il n'avoit demand la confiscation que pour
pouser l'hritire, qui, par la mort de son frre, avoit plus de
six-vingt mille cus de bien; il demanda  la voir. Le vicomte
d'Etoges, chez qui elle toit, lui fit dire qu'il seroit le bienvenu.
Il y va donc; mais il trouve un corps-de-garde  la porte du chteau,
et on le fit attendre une demi-heure, en hiver, dans une salle sans
feu. Le vicomte n'y toit pas; au bout de ce temps-l madame d'Etoges
vint, qui le reut trs-froidement. Mademoiselle de Sallenauve ne vint
qu'une demi-heure aprs, qui fit encore une plus grise mine que sa
parente. Il voulut dire quelque chose d'obligeant  la fille, mais
elle ne fit pas semblant de l'entendre. Il parla du brevet[367] qu'il
lui avoit envoy, mais sans sa dmission. Elle lui dit qu'elle tenoit
ce papier pour une chanson, et qu'elle ne savoit ce qu'il toit
devenu. En s'en allant, il lui dit en soupirant: Mademoiselle, je
vois bien que j'ai t trop hardi de vous saluer; mais pour rparer ma
faute, je vous baiserai le bas de la robe. Elle le laissa faire. Elle
est fire comme un dragon; elle est petite, mais elle n'est point
laide et a quelque chose de vif dans les yeux; elle se pique d'esprit.
Baradas disoit que d'Etoges lui avoit jou ce tour-l. Il fallut
pourtant renoncer  toutes les belles prtentions, et d'Etoges fit si
bien, que le brevet fut rvoqu.

  [365] La plupart du monde dit que ce fut le valet-de-chambre de
  Chalnay qui tua Cuile, et que Chalnay n'en pouvoit plus. En
  effet, il fut fort mal de ses blessures. Ce Cuile toit fort
  incommode avec son humeur de gladiateur; avec cela c'toit un
  petit tyranneau. (T.)

  [366] Le chevalier de Baradas avoit t le favori de Louis XIII
  pendant quelques mois, et durant ce peu de temps, il toit devenu
  premier cuyer, premier gentilhomme de la chambre, etc. Disgraci
  en 1626, il sortit du royaume, o il rentra quand la Rgente
  rappela les exils. (Voyez les _Mmoires du cardinal de
  Richelieu_, deuxime srie des _Mmoires relatifs  l'histoire de
  France_, t. 23, page 218 et suivantes, et l'_Histoire de Louis
  XIII_, par Le Vassor, t. 6, p. 680 de l'dition in-4; Amsterdam,
  1757.)

  [367] Le brevet contenant le don de la confiscation des biens du
  frre de mademoiselle de Sallenauve.

Aprs cela d'Etoges tmoigna  la demoiselle qu'il souhaitoit qu'elle
poust son neveu, le fils du marquis de Bourbonne. La demoiselle
reut cette proposition trs-froidement, et se retira ensuite dans un
couvent  Chlons, o elle voyoit  la vrit tous les jours M.
d'Etoges et son neveu de Bourbonne, mais d'une faon peu civile.
Cependant elle avoit de grandes obligations  d'Etoges, qui l'avoit
prise chez lui en un temps que personne ne se vouloit charger d'elle,
et qui avoit pens tre assassin  Paris par les gens de Baradas.
Elle ne vouloit point our parler de Bourbonne, et disoit pour ses
raisons qu'il toit cadet, qu'il falloit donc faire auparavant
renoncer l'an, qui toit abb,  la succession, et qu'il se tnt 
ses bnfices, que M. de Bourbonne[368], le pre, lui donnt sa
lieutenance de roi de Bassigny, et douze mille livres de rente. Voil
ce qu'elle disoit devant ses parents; mais  ses bons amis elle leur
avouoit qu'elle ne pouvoit aimer un homme qui n'avoit point song 
elle tandis que son frre avoit t en vie, quoiqu'elle l'et vu deux
mille fois, et elle donnoit assez  connotre qu'elle et bien mieux
aim le vicomte de Saint-Souplet, frre de feu madame de Vaubecourt, 
cause qu'il l'avoit toujours trs considre.

  [368] Il est chevalier de l'ordre. (T.)

En ces entrefaites[369], le couvent o elle toit tombe en ncessit
par les dsordres de la frontire, et l'abbesse est contrainte de
renvoyer presque toutes ses filles chez leurs parents; mademoiselle de
Sallenauve se retire donc chez Tuisy, son oncle et son tuteur, qui lui
permet de voir M. d'Etoges et M. de Bourbonne une fois la semaine,
sans recevoir aucune autre visite. Un jour M. d'Etoges va la voir dans
un carrosse  quatre chevaux; et, tant entr dans la cuisine, o elle
toit par hasard, il lui dit, en lui prsentant sa fille: Voil une
parente que je vous amne; je la viens de tirer de religion. Ensuite
tant mont dans une chambre, et les gens s'tant retirs: Sachez,
lui dit-il, ma cousine, que nous sommes las de vos froideurs, et que
je ne suis venu ici qu' dessein de vous enlever. En disant cela, il
tire un coup d'un pistolet de poche qu'il avoit; c'toit le signal;
aussitt Bourbonne entra avec cinq ou six hommes, qui l'enlvent 
demi vanouie. Mais ayant repris ses esprits sur l'escalier, elle
commena  se dbattre. On la presse; elle se dfend. Enfin, comme la
rumeur augmentoit, Tuisy, qui jouoit dans le voisinage, arrive, prend
l'pe d'un laquais et en donne dans le ventre  un des chevaux du
timon. L-dessus M. d'Etoges lui porte le pistolet  la gorge, et lui
dit qu'il ne l'pargne qu' cause qu'il est alli.

  [369] Dans l't de 1650. (T.)

D'autre ct, de Vraux, frre de Tuisy, qui toit accouru au bruit,
faisoit ce qu'il pouvoit pour ter sa nice aux ravisseurs; mais
voyant que le carrosse partoit, il jette un fauconnier de M. d'toges
par terre, monte sur son cheval, et coupe chemin au carrosse; il avoit
un pistolet; mais dans le temps qu'il l'appuie sur l'estomac du
cocher, il est lui-mme port par terre d'un coup qu'on lui tire. A ce
bruit le peuple arrte quatre ou cinq des furetiers[370] qui suivoient
le carrosse, et prit un M. de Conigy prisonnier, qui toit de la
partie, et qui venoit de tuer de Vraux. D'toges avoit travers toute
la ville par l'endroit le plus peupl, le pistolet et l'pe  la
main, pour faire faire place au carrosse; et, tant  la poste, il y
fit ferme pour donner temps d'atteler deux autres chevaux. A peine
furent-ils hors du faubourg que le cheval bless mourut: il fallut
s'arrter encore; mais on ne les poursuivoit point. La moindre
charrette, car les rues sont fort troites, ou deux hommes avec des
hallebardes les eussent pu arrter; et celui qui y a t tu et son
frre y sont fort aims. Bourbonne et le chevalier, son frre,
tenoient cette fille de travers dans le carrosse, l'un par les jambes,
l'autre par la tte. C'est un fort pauvre homme que Bourbonne;
d'ailleurs il n'a point de bien. Elle le menaoit sans cesse de le
poursuivre, mais quand elle se vit un enfant, elle s'apaisa. Elle
gouverne tout, elle va souvent  Reims, et donne quelques pistoles 
son mari pour aller jouer  la paume. Elle est demeure un peu
boiteuse des deux cts de sa premire couche; elle a eu depuis
d'autres enfants. Avec le temps son mari pourra avoir du bien de sa
maison, car l'an est abb.

  [370] Gens du furet, terme de chasse.




PRIEZAC.


Priezac[371], aujourd'hui conseiller d'Etat, et l'un des principaux de
l'Acadmie, eut le bonheur de plaire  M. le chancelier, alors
garde-des-sceaux, au dernier voyage que le feu Roi fit  Bordeaux.

  [371] Daniel de Priezac, membre de l'Acadmie franoise, mourut
  en 1662.

Il le trouva savant homme et bonhomme. Il l'est en effet, mais il n'a
gure de cervelle et est diablement inquiet;  la vrit il n'crivoit
point bien, mais il a appris; lui et La Chambre en ont l'obligation 
l'Acadmie.

Le garde-des-sceaux le fit venir  Paris avec toute sa famille;
j'tois  Bordeaux en ce temps-l. On se moquoit un peu de ce voyage,
et on disoit que sa fille avoit dit, en se vantant, que le moins qu'il
lui pouvoit arriver, c'toit d'pouser un conseiller au parlement. Il
lui arriva mieux que cela, comme vous verrez par la suite.

La femme de Priezac toit une laide, vieille et sotte bte, de qui on
avoit fort mal parl. Je l'ai vue ici danser au bal, comme une jeune
fille, pare comme Proserpine, avec de fausses dents, des boules de
cire pour enfler ses joues, un doigt de pltre sur le visage, et
coiffe d'une passe de crapaudaille[372], attache sur sa perruque
avec des pingles de diamant. Sa fille n'toit gure plus jolie, et
toutefois un gentilhomme de l'ancienne chevalerie de Lorraine, nomm
le marquis de Chtelet, riche et pas trop mal fait, malgr la
rputation de la mre et le peu de bien du pre, l'pousa et l'emmena
en son pays. On fut huit ou neuf ans sans entendre parler d'eux, quand
on sut que cette femme, jalouse d'une personne que son mari aimoit, la
fit prendre et lui fit couper le nez. Le mari fit une chose trop
raisonnable pour un homme qui s'toit mari si sottement; car il
crivit  son beau-pre que sa fille s'toit emporte  quelques
violences par un soupon qu'elle avoit pris mal  propos; qu'il
n'avoit point en cela voulu user de son autorit, et qu'il se
remettoit de tout  lui. Priezac crivit  sa fille qu'il vouloit
qu'elle vct bien avec son mari, et que si elle venoit ici, comme on
lui avoit dit qu'elle faisoit tat d'y venir, il la renverroit bien
vite.

  [372] _Crapaudaille_, ou _crpaudaille_, crpon, espce de crpe
  de soie bouillie, dont on faisoit anciennement les coiffes des
  femmes. (Voyez le _Dictionnaire de Trvoux_.)

Une madame de Montaigne, de la maison de Michel de Montaigne, femme
d'un conseiller de Bordeaux, devint jalouse, sans aucune raison, d'une
cliente de son mari, la fit prendre, lui coupa le nez, et l'alla mener
en cet tat  M. de Montaigne, en lui disant: Voil l'objet de votre
affection. On conta cette histoire quand on sut ce que je viens
d'crire de cette madame de Chtelet.

Priezac avoit encore une fille, mais bien mieux faite que l'autre,
qui fut marie encore plus extraordinairement. Un seigneur de la
Franche-Comt vit son portrait par hasard, et en devint amoureux; il
la fit demander, et l'pousa.




LE PRSIDENT AMELOT.


Le premier prsident de la Cour des Aides se nomme Amelot-Beaulieu,
pour le distinguer des autres Amelot, qui sont riches et en grand
nombre  Paris. C'est une bonne famille de la robe; ils se piquent de
bonne maison; et celui-ci, tant conseiller, disoit  ceux de sa
chambre qu'il ne prenoit pas plaisir  coucher avec sa femme, parce
qu'elle n'toit pas demoiselle. Elle a pourtant un frre matre des
requtes, nomm Du Pr.

Amelot traita de la charge de premier prsident de la Cour des Aides
avec M. de Maisons, qui se faisoit prsident au mortier: il n'y fut
pas long-temps sans se brouiller avec la plupart de sa compagnie. A la
vrit, dans les commencements, ce ne fut qu' cause qu'il ne vouloit
pas souffrir les friponneries de quelques-uns. Les autres disoient que
c'toit par sa faute, et qu'il toit si tourdi, qu'il dcouvroit tous
les desseins de la compagnie, car ils l'accusoient d'avoir dit au
chancelier, en 1647, quand on portoit tant d'dits, que la Cour des
Aides avoit donn arrt pour faire le procs  Catelan, qui traitoit
de tous les retranchements de gages d'officiers, etc. Lui soutenoit
qu'il avoit dit qu'il y avoit un arrt seulement, ce qui toit vrai;
mais il avoit tort de le dire. Il fit encore une chose que je ne blme
pas pourtant, mais qui le mit mal avec la cour, c'est qu'il dit en
grosses lettres au procureur-gnral Le Camus, beau-frre d'Emery, que
c'toit une chose honteuse qu'un procureur-gnral de la cour des
aides et intrt dans les partis. Et il offrit de prouver ce qu'il
disoit. A cette heure il ne seroit pas si hardi que de reprocher cela,
car je sais gens qui ont vu des comptes par lesquels il parot qu'il y
est lui-mme pour quelque chose; je crois que c'est pour peu et depuis
peu. Sa principale folie, c'est l'amour, et on en a fait d'assez
plaisants contes. On dit qu'il alla un jour au Marais chez madame de
La Fert, soeur de Charleval et femme d'un matre des requtes; elle
toit avec bien d'autres femmes; et que l, aprs avoir dit d'assez
mchantes choses, car il n'a point l'air du monde et n'a nulle
vivacit, il voulut faire des insolences  l'une d'elles, et qu'elles
le mirent dehors par les paules. On ajoute que quelques jours aprs
il revint au mme quartier, et que, craignant de n'avoir pas l'entre
libre s'il se nommoit, il fit dire que c'toit un prsident de
Bretagne appel le prsident Capon: car pour rien il n'et rabattu de
sa qualit de prsident. Le nom sembla plaisant aux dames, elles le
firent monter: il y en avoit quelques-unes de celles qui l'avoient vu
chez madame de La Fert, qui pourtant ne firent pas semblant de le
reconnotre. Il fut aussi bon que l'autre fois, et mme passa bien
plus avant. On lui dit qui il toit, et il courut fortune d'tre
battu. J'ai ou dire aussi qu'un jour qu'il toit chez une demoiselle
qui toit une espce de Marion de l'Orme, un gentilhomme de chez M.
d'Orlans, nomm Vieux-Pont, s'y rencontra; le prsident n'entendit
pas bien le nom, et le prit pour Du Pont l'oprateur. Vieux-Pont, qui
vouloit rire, dit qu'il toit venu pour voir les dents de mademoiselle
d'Amy: il prit envie au prsident de lui montrer les siennes.
Vieux-Pont lui regarde dans la bouche, et, s'criant, lui dit qu'il
avoit une dent toute pourrie, et qu'il la falloit ter plus tt que
plus tard. Il dit qu'il le vouloit bien, et se met en posture pour
cela. Le fin arracheur de dents la lui dracina avec ses pincettes 
arracher le poil; et, aprs s'en tre assez diverti, dit qu'il avoit
oubli son plican[373] et que ce seroit pour le premier jour, et le
laissa avec la bouche tout en sang. Je crois qu'il y a quelque
fondement  ces trois contes; mais on les a bien embellis. Mais voici
une sottise qu'il a dite o il n'y a rien d'ajout. Aprs que Des
Landes Payen eut gagn le procs de la Charit contre le comte de
Lyon, notre homme, en prsence de cent personnes, dit  un de ses
avocats: J'ai donn  M. Des Landes vingt de ses juges, et je dis au
prsident de Pommereuil qu'il regardt s'il aimoit mieux tre des amis
du cardinal de Lyon, qui ne lui pouvoit rendre aucun service, que de
dsobliger M. le premier prsident de la Cour des Aides qui s'en
ressouviendroit cent ans durant.

  [373] _Plican_: on appelle ainsi une pince  l'usage des
  dentistes. (_Dict. de Trvoux_.)

Patru le connot de tout temps: il dit qu'il n'y a jamais eu un
meilleur homme ni un moins judicieux. Un soir qu'il soupoit chez lui,
le prsident fit venir trois ou quatre filles fort jolies et fort
_mouches_[374], qui dansoient, chantoient et jouoient du luth.
C'toit pourtant de la nourriture d'une dvote, de madame de Morangis,
qui, n'ayant point d'enfants, se divertit  cela; son mari et elle
font assez de charits. Notre homme s'amusoit  _pantalonner_ avec ces
fillettes devant ses valets. Patru lui en fit honte, et aussi de ce
qu'il dit  un laquais: Laquais, faites-moi souvenir d'aller demain
chez le marquis de Nesle; il a querelle.--Est-ce que vous lui voulez
offrir votre pe? lui dit Patru. En la place o vous tes, vous tes
exempt de faire des visites, ou du moins il en faut faire fort peu.
Il sut bien dire une fois  une femme qu'il pressoit: Madame,
voyez-vous, un prsident n'a point de temps  perdre. Quelqu'un,
peut-tre pour se moquer de lui, l'envoya chez une jolie fille qu'on
appeloit mademoiselle de La Fort, qui logeoit avec sa soeur qui toit
veuve: il y va pensant trouver _chape-chute_; il fait tant qu'elle
vint lui parler  la porte; il toit en une chaise des rues
_incognito_. Je suis discret, mademoiselle, lui dit-il, je ne
parlerai point; je vous prie, ne me faites point languir. Cette
fille, qui est fire ( la vrit on en disoit bien quelque chose avec
Maupeou-Mallebranche, mais on ne tranchoit pas le mot; je crois qu'il
l'a pouse depuis), se mit en une colre trange, le quitte et
remonte en haut, sanglotant comme si elle et t au dsespoir. Un
homme qui toit l s'offrit  aller dsabuser le galant; il y va et
attrape sa chaise comme il s'en retournoit. Le prsident lui cria, ds
qu'il voulut parler: Confusion! monsieur, confusion! Et il se
mettoit les mains devant le visage. Confusion! confusion! tous hommes
sont hommes! Confusion! Notez qu'il avoit plus de quarante-cinq ans.

  [374] C'est--dire qu'elles avoient beaucoup de mouches, suivant
  l'usage d'alors.

Quelque temps aprs, ayant su que madame de Gondran devoit aller voir
la chaise de Villayer[375], faite comme celle du cardinal Mazarin,
pour se faire porter du bas en haut du logis, et du haut en bas avec
des contre-poids, et que l'abb de Romilly[376], qui y devoit
accompagner la belle, avoit emprunt la maison, notre prsident y fait
secrtement prparer la collation. Elle entre et demande l'abb. Il
est l-haut. L'abb vient au-devant d'elle. Ils voient en passant la
porte de la salle ouverte, et une collation servie; voil M. l'abb
tout honteux de voir que le prsident avoit t plus galant que lui.
Notre _soutanier_ la prie; elle se met  table. Il ne l'avoit jamais
vue; elle lui plut fort; il va chez elle: Gondran toit dans le
fauteuil et avoit son manteau; tantt il ttoit les bras de sa femme,
et il mettoit quelquefois la main dans le lit; le prsident ne le
connoissoit point; il crut donc que la dame n'toit pas trop
scrupuleuse, et s'adressant  Gondran: Vous tes bien heureux,
monsieur, lui dit-il, d'tre si bien avec une si belle dame. De grce,
faites-moi part de votre bonheur.--J'ai bien de la peine, dit
l'autre,  en obtenir quelque chose pour moi, bien loin de presser
pour les autres. Il falloit que ce jaloux ft ce jour-l de bonne
humeur; car, non content de cela, il se retira. Alors le prsident
s'chauffa furieusement dans son harnois, et lui dit tout franc ce qui
l'amenoit; il la pressoit, quand elle se mit  dire assez haut:
Monsieur, monsieur de Gondran, venez ici. Voil le prsident dferr
qui se met  lui faire des rprimandes, et lui dit qu'elle se jouoit 
faire bien du dsordre, et puis la laissa l. Depuis il se mit
tellement  garailler qu'il alla avec des p...... dans son carrosse,
sans changer de livre, acheter de la mare  la halle, le propre jour
de Notre-Dame de dcembre. Les harangres disoient: Ce n'est pas
madame la prsidente, elle n'achteroit pas comme cela elle-mme.
Enfin sa femme, enrage de cela, d'ailleurs c'est une assez aigre
crature et assez laide, la petite-vrole l'a gte, se cabra
tellement qu'ils ne mangeoient plus ensemble; elle avertissoit Patru
de tout, qui en faisoit des remontrances au prsident; mais cela ne
servoit de rien. Il avouoit bien qu'il avoit tort, et c'toit tout.

  [375] Un matre des requtes. (T.)

  [376] _Voyez_ sur cet abb l'article de madame de Gondran, dans
  ce mme volume, et les _Mmoires de Conrart_ qui y sont cits.

Il n'y a que deux ans que madame de Gondran, qui toit dj veuve,
s'tant trouve un peu mal, il y alla avec trois mdecins dans son
carrosse; elle lui dit familirement: Allez-vous-en, vous
m'importunez. Un jour, elle et quelques-unes de ses voisines lui
mirent une chaise le dossier tourn contre lui, et lui firent rciter
la dernire harangue qu'il avoit faite au Roi. Il se mit  la dire;
mais il s'aperut qu'on se moquoit de lui et s'enfuit. A propos de ses
harangues, le monde les trouve belles; pour moi, je n'approuve point
ces discours qui n'ont ni pied ni tte; ce n'est pas qu'il n'y ait de
belles choses et qu'elles ne soient meilleures, sans comparaison, que
celles des autres. Les conseillers de la chambre, et surtout Sanguin,
qui a du bon sens pour les affaires, croyoit que c'toit Patru qui les
lui faisoit, parce qu'il est son ami; mais il ne connot gure le
caractre de Patru. Nous avons t long-temps  dcouvrir de qui il se
servoit; mais il y a apparence que c'est d'un nomm Saureau, avocat,
car cet homme, quoique obscur, a de belles-lettres, et le prsident va
chez lui; d'ailleurs ce n'est point un homme d'assez de rputation
pour cela: on conclut donc que c'est pour ses harangues; car, disent
les gens de la Cour des Aides, jamais il n'y eut un si pauvre homme
que notre premier prsident: il prend toutes les affaires de travers,
il opine ridiculement; il n'a qu'une chose, c'est que, comme il a de
la mmoire, il prononce assez bien[377].

  [377] Le rcit de Tallemant est difficile  concilier avec la
  belle harangue attribue par Conrart au prsident Amelot;
  d'autant que plusieurs passages de cette pice ont d tre
  improviss. (_Mmoires de Conrart_, deuxime srie de la
  collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France, t. 48,
  p. 33.)




GOMBERVILLE[378].


Marin Le Roy, sieur de Gomberville et du Parc aux Chevaux, est
d'honnte famille de Paris: il a t secrtaire du Roi; mais pour
avoir fait un petit livre o il y avoit quelque chose qui n'avoit pas
plu  la Reine, on l'obligea de se dfaire de sa charge. Il a fait
quelques vers: ils sont plus beaux que naturels; son principal
attachement a t aux romans. Il avoit fait d'abord _Polexandre_ en
deux volumes, avec le titre de _l'Exil de Polexandre_; depuis il a
tout chang et a continu jusqu' cinq volumes. Beaucoup de gens
aimoient mieux les deux premiers. Pour moi, je trouve, outre que cet
homme n'est point naturel, qu'il y a mille obscurits; il est presque
partout embarrass, et cherche midi  quatorze heures; il a mme
quelquefois de mauvais mots. Pour le corps du roman, je laisse  juger
s'il est raisonnable d'avoir mis la scne en un lieu inconnu, et en un
sicle si connu et si proche du ntre. Il prtendoit ne s'tre point
servi de la particule _car_ dans tout ce roman, et prtendoit prouver
par l qu'on s'en pouvoit fort bien passer. Malleville[379] dit cela
au marchal de Bassompierre, qui toit alors dans la Bastille. Un
valet-de-chambre du marchal se mit en fantaisie de voir si cela toit
vrai; il lut les deux tomes et marqua grand nombre d'endroits o _car_
toit employ. Je pense que c'est de l qu'est venu que l'Acadmie,
car Gomberville en est, vouloit supprimer le _car_ dans le privilge
de _Polexandre_[380]. Il fit mettre par M. Conrart que dfenses
toient faites  tous faiseurs de comdies de prendre des argumens de
pices de thtre dans son roman, sans sa permission. Il fit cela 
cause que je ne sais quel misrable rimailleur ayant fait une mchante
pice qu'il appela _Ariane_, et qui toit l'histoire d'Ariane de M.
Des Marets, le peuple crut, quoiqu'elle et t siffle sur le
thtre, que M. Des Marets l'avoit faite. Personne, je ne sais si
c'est de peur de l'amende, ou plutt s'il n'y a gure d'histoires
vraisemblables dans ce livre, n'en a tir la moindre aventure. Je
voudrois bien voir un procs sur cela. Quand il eut achev
_Polexandre_, feu madame de Lorraine lui dit qu'elle croyoit qu'il
s'toit puis en aventures, et qu'il ne pourroit pas faire aprs cela
un petit roman d'une heure de lecture. Il voulut gager d'en faire,
dans un certain temps, un de quatre volumes, et il fit _Cythre_; ce
sont petits volumes  la vrit. Ce second a moins russi que le
premier. En rcompense, on ne trouvera gure d'auteur si riche que
celui-ci; il a quinze mille livres de rente. Je pense qu'une bonne
partie vient d'pargnes; car c'est un homme qui n'a jamais donn un
verre d'eau  personne. Il a je ne sais quelle charge pour laquelle
il fut tax  quatre mille livres, du temps de M. d'Emery; il remua
ciel et terre pour s'en faire dcharger. Il fut parler au surintendant
avec un crocheteur charg des livres qu'il avoit mis en lumire, car
il avoit fait encore d'autres livres et mme d'autres romans avant ces
deux dont j'ai parl; mais on ne les connot pas autrement. Feu M. de
Schomberg, qui sollicita fort pour lui, lui reprsentoit que c'toit
un crivain et non point un homme d'affaires. Je vous promets, dit
d'mery, qu'il ne paiera point comme auteur, mais comme officier
seulement.

  [378] N  Paris en 1600, mort  Paris en 1674.

  [379] Claude de Malleville, de l'Acadmie franoise, pote
  franois dont quelques pices se lisent encore. Il toit
  secrtaire du marchal de Bassompierre.

  [380] Cette dispute sur la particule _car_ donna lieu  la 51e
  lettre de Voiture, adresse  mademoiselle de Rambouillet, madame
  de Montausier.

Ce M. de Gomberville s'est toujours pris pour un autre. Je l'ai vu
cesser d'aller chez le coadjuteur parce que le cardinal n'avoit pas
t  l'enterrement de la mre de sa femme, dont il lui avoit envoy
un billet  l'ordinaire par un crieur de corps morts, et le coadjuteur
ne savoit pas seulement qu'il ft mari. Je crois qu'il avoit prtendu
 tre prcepteur du Roi, car il fit je ne sais quelle morale avec de
grandes tailles douces qu'il trouva toutes faites. Cette pice toit
fort bizarre; mais ce qu'il y avoit de plus extraordinaire toit le
portrait de l'auteur, vtu comme un des sept sages de la Grce, et au
bas _Thalassius Basilides  Gombervill_; pour _Thalassius Basilides_,
c'toit _Marin Le Roy_ en masque, mais _ Gombervill_ passoit tout;
il devoit ajouter _ Parco caballorum_[381].

  [381] M. du Parc aux Chevaux. _Caballus_ se prend dans le sens de
  rosse, mauvais cheval.

Il y a dix ans ou environ que Gomberville se laissa donner un coup de
pied de crucifix. Courb lui disoit: Eh! monsieur, vous ne ferez
plus de romans.--Que sais-tu, mon ami, lui dit-il, si je n'en ferai
point de spirituels, qui vaudront mieux que les autres. Je l'ai vu
grand frondeur. Depuis (1650), ayant t fait marguillier de
Saint-Louis dans l'le Notre-Dame[382], il pensa faire enrager les
gens avec ses austrits, car il est jansniste. Il ne vouloit pas que
les femmes allassent  la messe, ni au sermon avec des rubans de
couleur  leurs coiffes. Il publia l'anne suivante le premier volume
d'un roman (il y en devoit avoir deux) intitul: _la Jeune Alcidiane_;
c'toit la fille d'Alcidiane et de Polexandre. Ce livre, je ne sais
pourquoi, fut un an imprim sans tre publi. L, ceux qui sont morts
dans _Polexandre_, comme Iphidamante, se portent bien. De peur de
passer pour un homme qui n'a point t  la cour, il affecte tellement
de faire dire  Alcidiane la mre, le Roi mon seigneur, en parlant
de Polexandre, et autres choses semblables, qu'il n'y a rien de si
ennuyeux. Au reste, c'est un roman de jansniste, car les hros, 
tout bout de champ, y font des sermons et des prires chrtiennes.
Cydane en un endroit dtourne son fils d'aimer une femme marie, et
fait cela comme un confesseur; aussi le roman n'a-t-il pas t achev
d'imprimer[383].

  [382] On appeloit ainsi alors l'le Saint-Louis.

  [383] Les _Mmoires du duc de Nevers_, en deux volumes in-folio,
  sont le seul ouvrage de Gomberville qui doive rester; ce n'est,
  au reste, qu'un grand recueil de pices historiques.




LA PRSIDENTE AUBRY, SON MARI,

ORGEVAL ET SENAS.


La prsidente Aubry toit de bonne maison de Normandie; c'toit une
veuve bien faite, mais elle n'avoit rien quand le prsident Aubry
l'pousa par amour: ce fut une madame d'Olus qui fit ce mariage.
Cependant la prsidente n'a pas laiss de se brouiller avec elle,
comme avec les autres gens, car c'toit une trange tte. Au
commencement, le bruit courut que le fils an de son mari en toit
amoureux; mais si cela a t, cela n'a gure dur. Elle a toujours
vcu fort mal avec les enfants du premier lit. Elle devint beaucoup
plus insupportable quand elle se vit du bien; car par la mort de
madame de Vatan, sa parente, elle devint riche, et le prsident Aubry
eut cette belle terre de Vatan, de vingt mille livres de rente, en
Berry, en s'accommodant avec les cranciers.

Elle a eu quatre filles et deux fils; un d'eux tant mort, elle eut
une grande querelle avec M. Aubry, conseiller d'Etat, frre an de
son mari, pour un ais que ce bonhomme fit mettre dans leur chapelle
pour se parer du vent. Je pense que cet ais empchoit de voir la tombe
de ce petit. Elle s'en met en colre, mne un menuisier, et fait ter
cette planche. Le bonhomme s'en plaint  son frre, qui dit qu'il ne
savoit ce que c'toit: on poursuit le menuisier; la prsidente le
dfend. Ils en ont t brouills jusqu' la mort du bonhomme.

Elle disoit une fois qu'elle avoit vu la comdie des _Deux Messies_,
pour les _Deux Sosies_[384].

  [384] C'toit la comdie de Rotrou, imite de Plaute, et
  intitule _les Sosies_. Reprsente en 1636, elle eut un grand
  succs. Molire n'a pas ddaign d'en emprunter des vers pour son
  _Amphitryon_, reprsent en 1668.

Il y a quinze ou seize ans qu'elle se mit en quelque sorte sous la
protection de Brancas, son parent. Un jour qu'elle l'avoit envoy
avertir qu'elle avoit besoin de son assistance, il s'y en alla avec
quelques-uns de ses amis. Le secrtaire du prsident Aubry, qui
gardoit la porte, ne voulut pas lui ouvrir: Si tu n'ouvres, lui dit
Brancas, nous sommes ici cinquante qui te donnerons chacun cent coups
de bton.--Comment, rpondit cet homme froidement, cinq mille coups de
bton! J'admire la prsence d'esprit de cet homme, et il me semble
qu'il falloit tre le secrtaire d'un prsident des comptes pour faire
ce calcul si prestement.

Un jour son mari tant all dner chez madame d'Orgeval, qui est du
premier lit, il envoya un des gens de son gendre qurir de l'eau de sa
fontaine; la prsidente lui en refuse. D'Orgeval y envoya un porteur
d'eau; cette folle lui fait donner les trivires par son cocher:
d'Orgeval obtint prise de corps contre ce cocher. Le prsident en
colre veut envoyer sa femme  la campagne; elle dit qu'elle n'y iroit
point si ce cocher ne la menoit. Cependant elle fait emporter
secrtement ce qu'elle avoit de meilleur hors du logis. Enfin il lui
fallut donner ce cocher. On s'aperoit qu'elle avoit fait emporter des
meubles du garde-meuble; on les cherche; on en trouve en divers lieux.
Elle dit aprs que c'toit de peur des voleurs en s'en allant  la
campagne. Chanvalon fit la paix et la ramena  son mari. Elle promit
d'tre la meilleure femme du monde  l'avenir; mais elle ne tint pas
autrement ce qu'elle avoit promis. Elle s'aperoit qu'il y avoit une
porte dans le cabinet de son mari, qui rpondoit au logis de ses
enfants du premier lit. Pensez qu'on l'avoit faite en son absence.
Elle prend son temps, un jour qu'il toit all  Brevanes,  quatre
lieues de Paris, avec son fils an, qui porte le nom de cette terre,
et se met  faire murer cette porte. On en donne avis  Coursy, le
deuxime fils, qui, en robe de chambre, va menacer les maons et leur
fait quitter leur besogne. Elle ne se rebute point pour cela, et, avec
des pices de bois et du pltre, elle bouche elle-mme cette porte du
mieux qu'elle peut; quelques heures aprs elle y remet les maons, et
amne avec elle un homme qui toit garde de la Reine, et qui avoit t
 M. Aubry; pour elle, elle s'toit arme; elle tenoit d'une main une
escoupette[385], et de l'autre un pistolet. Coursy retourne  la
charge, et, ayant fait rondache d'un ais, lui te ses armes sans
beaucoup de peine. Le garde lui fait ses excuses, et dit qu'il toit
venu croyant que M. le prsident avoit affaire de lui. En ces
entrefaites, le secrtaire part et va avertir son matre de ce
dsordre; la fille ane de la prsidente se tient sur la porte et dit
au prsident: Mon papa, Coursy a voulu tuer maman. Le prsident
entre; Trillepert, troisime fils, voulut lui conter l'histoire; cette
enrage se met entre deux et dit qu'elle ne souffriroit point qu'il
approcht de son pre. Le prsident entre dans le cabinet qui avoit
t le champ de bataille; elle se met sur la porte pour en dfendre
l'entre  Trillepert. Lui, qui toit las des extravagances de cette
femme, lui dit: Ne pensez pas vous jouer  me frapper comme vous avez
fait quelquefois, car je ne le veux plus souffrir. Nonobstant cette
remontrance, elle lui donna un soufflet comme il vouloit entrer: ce
garon lui en donne un autre, dont il la jette  ses pieds; elle se
relve, et trouvant sous sa main Brevanes, qui sortoit de maladie,
elle lui donne un si fort soufflet, qu'elle le fait tomber sur
l'escalier. Elle toit grande et puissante. Elle les appelle fils de
p...... Information de leur part pour rparation d'injures: le mari la
relgue derechef  la campagne. Voil ce que j'ai appris de plus
remarquable.

  [385] L'_escoupette_, ou _escopette_, toit une petite arquebuse
  que la cavalerie franoise portoit en bandoulire sous Henri IV
  et sous Louis XIII. Cette arme  feu n'est plus en usage depuis
  fort long-temps. (_Dict. de Trvoux._)

On appeloit le prsident Aubry _Robert le Diable_. Je n'en sais pas
bien la raison, si ce n'est qu'ayant nom Robert, et tant brusque, on
lui ait donn ce surnom: vous voyez qu'il ne l'a pas trop t pour sa
femme qui toit plus diablesse qu'il n'toit diable. Elle le
mprisoit, de sorte qu'elle a p... plus d'une fois dans les bouillons
qu'elle lui faisoit prendre.

Prvost-Biron, car il se disoit fils du marchal de Biron, jouant un
jour avec le prsident Aubry, qui toit en caleon de ratine, avec une
barrette et des plumes (jugez de la sagesse de l'homme!) il vint un
trsorier de France rcipiendaire: le prsident le vouloit renvoyer.
H! dit Prvost, ce pauvre homme n'a peut-tre pas de temps  perdre;
par piti, donnez-moi votre robe. Il la lui donne, et va couter.
Prvost dit  cet homme: Voyez-vous, dans votre harangue, ne vous
amusez point  nous dire de belles choses, car nous sommes tous des
ignorants. Le prsident ne put se tenir, il sort sans songer comme il
toit fait, et dit au rcipiendaire: C'est moi qui suis le prsident
Aubry, c'est un fou, ne vous amusez point  ce qu'il vous dit.

Il disoit qu'il y avoit tel pre qu'on pouvoit battre sans battre son
pre. C'toit un extravagant: il pousa enfin sa servante, et alla
demeurer  la dernire maison du faubourg Saint-Germain, o il vivoit
comme un ermite.

On dit que les Aubry viennent d'un vinaigrier de la rue Montmartre, et
cela leur fut une fois plaisamment reproch par un homme qui toit de
leurs parents contre lequel ils plaidoient: ils traitoient cet homme
de haut en bas, et lui, en riant, dit en plein conseil: Messieurs,
MM. Aubry sont un peu aigres, et je ne m'en tonne pas; je me souviens
d'avoir ou dire  mon pre qu'on disoit que leur pre leur avoit
donn plus de moutarde que de bouillie et plus de vinaigre que de
lait. C'est une espce de proverbe.

D'Orgeval se nomme Luillier: il est de bonne famille; mais il le porte
plus haut que les tours Notre-Dame: sa femme n'est gure moins fire
que lui. Elle avoit une grande fille demi-gante, avec un visage d'un
arpent, pas mal faite toutefois;  la vrit tout aussi orgueilleuse
que sa mre. Elles se mirent dans la tte, il y a sept ou huit ans,
d'avoir tout l'hiver les violons. La fille croyoit que celui  qui
elle donneroit le bouquet[386] le lui rendroit toujours; cela n'alla
pas ainsi, dont elles pensrent enrager. Il y eut pourtant quelques
assembles de suite chez elles; elles firent honntement
d'incivilits.

  [386] Il sembleroit, d'aprs ce passage, que les dames qui
  recevoient chez elles engageoient les hommes  danser en leur
  prsentant des bouquets.

Madame de Pommereuil, leur amie, y voulant mener madame de Chauvry,
envoya savoir de madame d'Orgeval si elle le trouverait bon. Tout ce
que madame de Pommereuil amnera, rpondit-elle, sera toujours le
bienvenu; mais ce n'est pas trop la coutume d'aller sans tre prie.
Madame de Pommereuil n'y fut point.

Une dame bien faite tant alle au bal chez elles, madame d'Orgeval
disoit: Il faut trouver place pour madame, quoique je ne sache d'o
elle me vient. Une autre dansoit un peu trop  sa fantaisie, car elle
ne vouloit point qu'on danst autant que sa fille: Madame, lui
dit-elle, si vous ne faites cesser vos cabales, je ferai jouer les
branles[387].

  [387] Le branle toit une danse en rond, o tout le monde pouvoit
  danser  la fois. Le _Dictionnaire de Trvoux_ donne d'assez
  curieux dtails sur les diverses espces de branles.

La mi-carme ensuivant, madame de Pommereuil voulut faire une
assemble; les dames d'Orgeval le surent, et elles envoyrent des
billets partout un peu devant que la prsidente ne ft convier; toutes
les principales promirent: la Pommereuil n'eut que le rebut.

L'anne d'aprs il y avoit bal trois fois la semaine chez elles: le
mari s'amusoit  faire le matre des crmonies. A tout bout de champ
il livroit combat aux laquais qui vouloient entrer dans la salle. Un
jour il en mit un tout en sang  coups de pommeau d'pe, et le trana
comme une victime au milieu de la salle. Il fit bien pis, car il fit
faire une gurite, o, tantt lui, tantt son secrtaire, puis son
valet-de-chambre, faisoient le guet tour--tour; et si les laquais
vouloient faire quelque insolence, il faisoit tirer dessus. Le jour de
mardi-gras, il donna un coup d'arquebuse dans la cuisse d'un laquais
du marquis d'Aluye. Ce laquais toit le plus sage de tous, et avec ses
camarades entroit dans le carrosse de son matre. Le prince de
Guemen, pour se divertir, fit accroire  d'Orgeval que ce laquais
faisoit informer, et d'Orgeval en fit satisfaction au marquis.

Le prince de Guemen faisoit ce conte de d'Orgeval: Je fus,
disoit-il, pour voir M. d'Orgeval un matin, il y avoit eu bal le soir;
je trouvai trois corps morts dans sa cour. Y a-t-il eu bataille
cans? dis-je. L'autre, sans s'mouvoir, dit  ses gens: Qu'on te
ces corps.

A ces bals sa fille s'prit d'un beau danseur qui toit aussi fort
beau garon; c'toit un huguenot qu'on appeloit le marquis de Senas;
il est de Provence; la mre en toit aussi charme. Il enleva la
demoiselle, et madame d'Orgeval ne l'ignoroit pas: d'Orgeval fit bien
le mchant. Au bout de quelques annes, Senas ayant chang de
religion, tout s'accommoda.

Une fois qu'il y avoit du dsordre chez M. et madame d'Orgeval, on
leur rompit un fort beau miroir; M. d'Orgeval cria  sa dame, devant
toute l'assemble: Notre grand miroir est cass; nous en avons pour
cinq cents cus dans les fesses.




GAUFFREDY[388].


Un jeune garon de Provence, de la famille de ce prtre, nomm
Gauffredy, qu'on fit mourir pour sortilges[389], toit  Boulogne, o
l'on dit qu'il servoit un mdecin et suivoit sa mule. Je ne voudrois
pas l'assurer; quoi que ce soit, il toit en fort pauvre posture. Il
fit connoissance avec l'Achillini[390], pote bolonois, car il avoit
bien tudi. L'Achillini,  qui le duc de Parme[391] demanda un
secrtaire pour la langue latine, lui envoya ce garon: il avoit de
l'esprit, crivoit bien en latin, et a mme fait un roman en cette
langue. En peu de temps il empauma le duc, qui toit un _bon gros
mcheux_. Aprs avoir mang demi-cent de beccassines, sans le reste,
il disoit: _Poco  bono_. C'toit un cervel: il sortit brusquement
de son pays avec quatre mille teigneux contre le roi d'Espagne, aprs
avoir pris pour devise une pe nue avec ces mots: _J'en ai brl le
fourreau_[392].

  [388] Jacques Gauffredy, ou Gauffridi, dcapit en 1670.

  [389] Louis Gaufridy, ou Goffridi, cur d'une paroisse de
  Marseille, brl vif  Aix, le 30 avril 1611, comme sorcier.
  (Voyez l'_Histoire admirable de la possession et conversion d'une
  pnitente sduite par un magicien_, etc., par le rvrend pre
  Sbastien Michalis; Paris, 1613, premire partie, p. 458.)
  L'arrt y est rapport. Gaufridy avoua, par la crainte des
  tortures, comme il arrivoit presque toujours dans ces procdures
  extravagantes.

  [390] Claude Achillini, n  Bologne en 1574, mort en 1640. Ce
  pote a imit le _Marino_, dont il a l'enflure et le mauvais
  got.

  [391] Odoardo, le dernier mort. (T.)--Il mourut le 12 septembre
  1646.

  [392] Le manifeste qu'Odoard publia dans cette occasion toit si
  rempli de hauteur et de fiert, que le grand-duc de Toscane
  s'cria, aprs l'avoir lu: Le _roi de Parme_ dclare la guerre
  au _duc d'Espagne_. (_Art de vrifier les dates._)

On dit qu'il toit vaillant, et qu'au sige de Valence M. de Crqui le
voyant aller aux mousquetades comme un Franois, dit: Quel Italien
est-ce ci? On dit mme qu'il ne manquoit pas d'esprit: Gauffredy
toit  tel point dans sa confidence, que le duc lui disoit tout ce
qui se passoit entre la duchesse et lui. Le feu Roi,  ce qu'on dit,
jugea, quand le duc de Parme vint ici, que Gauffredy ne dureroit pas,
qu'il toit trop fier et s'en faisoit trop accroire: il n'toit pas en
ce temps-l au point o il a t depuis.

Gauffredy se maria avantageusement; il pousa une fille de bon lieu,
qui avoit cinquante mille cus en mariage (c'est beaucoup en ce
pays-l); il acheta de belles terres, et son matre le fit marquis. Il
toit si chatouilleux sur sa naissance, qu'un pauvre garon de son
pays, ayant dit par hasard  Parme que Gauffredy toit de la famille
de ce sorcier, et nullement gentilhomme, car les Franois se
dtruisent toujours les uns les autres en pays tranger, notre homme
le fit accuser d'avoir voulu escalader un couvent, et le fit mettre
dans un cachot o il ne pouvoit s'tendre tout de son long, ni se
tenir droit; il y fut neuf ans et en sortit tout hbt; ce fut par le
moyen de la marchale d'Estres, qu'on en avertit. Elle en parla  la
Reine, qui dit au rsident de Parme qu'elle prioit le duc de donner la
libert  ce pauvre garon.

Ce qui nuisit le plus  Gauffredy, ce fut d'entretenir noise entre le
mari et la femme, qui est soeur du grand-duc, et de faire faire au duc
de petits voyages  Venise pour se divertir; il fit encore une grande
faute  la mort du duc, qui mourut  trente-six ans; car le duc lui
ayant donn en mourant la clef d'un cabinet d'bne[393], o il y
avoit pour cinquante mille cus de bagatelles, et lui ayant dit en
prsence de tout le monde: Tenez, Goffrido, c'est pour vous, il eut
l'imprudence de le faire enlever aussitt que son matre eut rendu
l'esprit. Sa belle-mre, qui n'toit pas une sotte, lui dit qu'il
avoit eu grand tort. Lui, croyant rparer sa faute, offrit le cabinet
 la duchesse, qui lui rpondit qu'elle ne vouloit pas enfreindre les
ordres de son mari.

  [393] On appeloit _cabinet_ un meuble ordinairement en
  marqueterie, ayant un grand nombre de petits tiroirs, qui servoit
   renfermer les bijoux et les rarets.

Le duc mort, Gauffredy, aveugl d'ambition, et s'imaginant qu'il
gouverneroit le fils comme le pre, presse pour faire la guerre contre
le pape; il vouloit tre gnral, lui qui n'entendoit point du tout la
guerre. La duchesse s'y oppose. On crit de Paris: Gardez-vous-en
bien, la France ne fera rien pour vous. On donne avis de Rome que le
pape[394] toit fort. Gauffredy,  qui toutes les lettres
s'adressoient, les cache toutes, les laisse sottement derrire un
coffre dans son cabinet, et rapporte tout le contraire de ce qu'elles
contenoient. Il se propose pour gnral, et prend tout sur lui. La
duchesse, qui ne cherchoit qu' le perdre, lui dit: Eh bien! vous
vous y soumettez donc? A ces conditions, on lui donne le bton de
gnral publiquement, et il se met en campagne. Quelques troupes du
pape, qui toient dans le Bolonois, chargent l'avant-garde: celui qui
la commandoit savoit son mtier; il envoie avertir Gauffredy de venir
 son secours; Gauffredy n'avance point, et le laisse dfaire. Le
jeune duc lui envoie ordre de revenir, et on l'arrte entre les deux
postes; de l on le mne dans la citadelle de Plaisance; on lui
produit les lettres qu'il avoit caches; et, aprs l'avoir convaincu
de quelque intelligence avec l'Espagnol, on lui fit couper le
cou[395]. On rendit la dot  sa femme, et on laissa dix mille cus 
chacune de ses filles; il n'avoit point de garons. Pour le reste, qui
montoit  cinq cent mille cus, il fut confisqu.

  [394] La querelle venoit de ce que le pape Innocent X avoit nomm
  Giarda vque de Castro, malgr le duc Ranuce. Gauffredy fit
  assassiner le prlat, et le pape ayant fait marcher ses troupes
  sur Castro, le prit, en rasa le chteau, et en runit le duch 
  la chambre apostolique. (_Art de vrifier les dates._)

  [395] 1670. Les dtails contenus dans cette Historiette nous
  semblent, pour la plupart, tre entirement inconnus.




MADEMOISELLE GARNIER,

OU MADAME D'ORGRES,

DEPUIS DAME DE CHAMPLATREUX.


Garnier toit un homme d'affaires qui avoit fait une fort grande
fortune[396]; il avoit plusieurs enfants; il songea  s'appuyer de
bonnes alliances; et sa fille ane tant en ge d'tre marie, un
jour il lui donna une bote de portrait, et lui dit: Voil celui avec
lequel je vous veux marier. Elle rpondit qu'elle feroit ce qu'il lui
plairoit. C'toit le portrait d'un M. Mangot, seigneur d'Orgres[397],
qui toit matre des requtes et de bonne famille de la robe. Il y a
eu un garde-des-sceaux de son nom, mais ce garde-des-sceaux n'toit
pas un grand personnage: on dit qu'il fut d'avis, une fois qu'il
falloit envoyer promptement du secours quelque part, qu'on y envoyt
une arme en poste[398]. Le pre conclut donc l'affaire; mais quand
ce fut  se voir, cet homme y alla sottement en grosses bottes et
tout crott, en arrivant de la campagne. Elle n'avoit garde de le
trouver en cet tat comme on l'avoit peint, outre que le peintre
l'avoit un peu fard; de sorte qu'elle ne l'pousa qu' regret.

  [396] Il toit trsorier des parties casuelles.

  [397] Jacques Mangot, seigneur d'Orgres, conseiller au grand
  conseil, puis matre des requtes, fils du garde-des-sceaux.

  [398] Nous ayons vu se raliser ce qui passoit alors pour une
  chose impossible. En 1805, l'arme de Boulogne ayant t
  transporte comme par enchantement sur les bords du Rhin, aprs
  une campagne de six semaines Napolon fit son entre  Vienne.

Les cajoleries de Champltreux, fils du procureur-gnral Mol, depuis
premier prsident, ne servirent pas  lui donner plus d'inclination
pour son mari qu'elle n'en avoit. Enfin elle l'accusa d'impuissance.
On dit qu'il se rsolvoit  la quitter, quand son confesseur lui
remontra qu'il y alloit de son salut, et que si c'toit sa femme, il
ne la pouvoit quitter en conscience; cela fut cause qu'il ne voulut
jamais consentir  la dissolution, et il y a grande apparence que le
mariage avoit t consomm, puisqu'elle lui donna vingt-mille cus
pour tre spare de corps et de biens volontairement. Madame Pilou
lui conseilla de demeurer avec son mari, et lui dit que Champltreux
la tromperoit. Garnier cependant vint  mourir, et d'Orgres ensuite
dont elle ne prit point le deuil; et, depuis, elle s'est fait toujours
appeler mademoiselle Garnier, jusqu' ce que Champltreux, dont elle
avoit quatre enfants en cachette, l'ait reconnue pour sa femme[399].

  [399] Madeleine Garnier, veuve d'Orgres, pousa Jean-douard
  Mol de Champltreux. Voyez la gnalogie des Mol dans le
  _Dictionnaire de Moreri_. Les auteurs de ce livre demandoient aux
  familles des articles gnalogiques; aussi n'y est-il fait aucune
  mention du premier mariage de Madeleine Garnier. A l'article
  _Mangot_, M. d'Orgres est indiqu comme mort sans alliance,
  effet vident de la complaisante vnalit des diteurs du Moreri.
  Fauvelet du Toc, dans son _Histoire des secrtaires d'tat_ (p.
  234), dit que Jacques Mangot, seigneur d'Orgres, pousa
  Madeleine Garnier d'_avec laquelle il fut dmari_. Il parot
  s'tre tromp sur ce dernier point; d'aprs le rcit de
  Tallemant, les deux poux furent tout au plus spars de corps.

Pour moi, une des choses du monde qui m'a le plus fait voir la
lgret des femmes, c'est l'estime qu'elles ont fait de Champltreux,
un des plus vilains petits hommes qu'on puisse voir: elles ne
pouvoient trouver rien de bien en lui que sa dpense. Cependant madame
d'Alinville, sa parente, une des plus belles femmes de Paris, l'a
aim; madame de Charny, aussi une des plus belles, tout de mme.
Miossens,  propos de cela, disoit un jour devant la comtesse de
Maure, que Marion avoit dit  madame de Charny: Mais, ma chre, que
trouves-tu d'aimable  ce Champltreux? et que la Charny lui avoit
rpondu: Tu ne demanderois pas cela si tu l'avois vu  cheval... La
comtesse de Maure se mordit les lvres, et ne fit pas semblant
d'entendre.

Champltreux avoit, durant son intendance de Champagne (1648), cent
chiens et cinquante coureurs: il faisoit si fort l'entendu, qu'il ne
reconduisit pas le prsidial de Vitry qui l'toit all voir en corps.
Il toit propre jusqu' l'excs; si un de ses gens s'toit prsent
devant lui avec du linge sale, il le chassoit; il arrivoit quelquefois
 ses laquais de changer par jour d'autant de collets que M. de La
Rivire[400]. Mademoiselle Garnier, de son ct, ne faisoit pas moins
de dpense que lui. Au carnaval de 1648, un matre des requtes, nomm
Foul, sieur de Prunevaux, aujourd'hui intendant des finances, homme
veuf, s'engagea  donner la comdie le soir  l'htel de Bourgogne, 
une veuve qu'il recherchoit, et en mme temps  mademoiselle Garnier,
 madame Doradour, sa soeur, et  la L'Escossois, leur confidente.
Madame Larcher, soeur de Prunevaux, y avoit, par l'ordre de son frre,
ou autrement, convi encore d'autres femmes; et comme la chose n'toit
pas secrte, il y en vint qu'elle n'avoit pas convies, et en assez
bon nombre; de sorte que mademoiselle Garnier et sa troupe, venant un
peu tard, trouvrent bien du monde et point de places pour elles; car,
quand c'est le soir, on se met dans le parterre avec des siges. Les
voil en fureur, et mademoiselle Garnier, qui est une espce de
colosse, vint d'une dmarche fire, et, sans se dmasquer, tcha de
prendre une bougie  des plaques qui toient au bas d'une loge, et,
n'y ayant pu atteindre, dit assez mal gracieusement  un gentilhomme
qui toit l, qu'il lui en donnt une; c'toit pour s'clairer 
descendre. Le cavalier la lui donna: elle la prend sans le remercier,
et s'en va. Prunevaux et sa soeur courent aprs, lui offrent telle
place qu'elle voudra, car toute la compagnie, de peur qu'on ne jout
pas, consentoit  les laisser mettre o elles voudroient. Elles
rpondirent qu'elles n'toient pas assez ajustes pour se dmasquer en
un lieu o il y avoit tant de belles personnes pares, qu'elles
avoient cru tre seules, et non pas venir  une assemble pour servir
de lustre aux autres. Enfin, quoiqu'on leur pt dire, elles s'en
allrent. Prunevaux ordonna aux comdiens de jouer; mais comme on
voulut commencer, il vint une si paisse fume de la porte, que tout
le monde fut contraint de se ranger tout contre le thtre. Il y a
grande apparence que cette belle mademoiselle avoit fait mettre le
feu, par dpit,  ce taudis de bois qui est en dehors. Ce furent des
laquais qui l'y mirent, et qui, non contents de cela, portrent sur
les degrs des bottes de foin mouill; il en venoit une puante fume.
Cela s'apaisa pour un temps, et on eut le loisir de jouer un acte;
mais au second acte, la fume recommena. Alors l'pouvante prit tout
de bon, et tout le monde se pressa  qui sortiroit par la petite porte
qui est  ct du thtre. J'y tois avec des femmes, et je n'ai
jamais t gure plus empch. Si le feu se ft mis  un si vieux
btiment, il et t bien vite, et, en se pressant, on se ft touff.
Ce M. de Prunevaux, outre que la bagarre des matres des
requtes[401], qui attira toute la fronderie, toit dj commence,
n'a point du tout une figure  donner la comdie aux dames.

  [400] La Rivire, quand il toit en habit court, en changeoit
  trois et quatre fois par jour. (T.)--Il s'agit ici de l'abb de
  La Rivire, favori de Monsieur, qui devint vque de Langres.

  [401] Cette _bagarre_ toit la protestation des matres des
  requtes contre un dit de cration de nouvelles charges que le
  surintendant d'mery toit sur le point de prsenter 
  l'enregistrement du Parlement. Les matres des requtes cessrent
  de remplir leurs fonctions, ils protestrent le 8 janvier 1648,
  furent mands et tancs par la Reine, et l'dit n'en fut pas
  moins enregistr, mais en lit de justice, le 15 janvier 1648.
  (Voyez les _Mmoires d'Omer Talon_ dans la deuxime srie des
  _Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. 61, p. 108.)

Deux ans aprs, ou environ, comme le premier prsident toit dj
parti pour Poitiers, car il toit aussi garde-des-sceaux, mademoiselle
Garnier, lasse de se laisser ruiner par Champltreux, qui ne vouloit
point dclarer leur mariage, se mit en religion, et l, elle se
plaignoit hautement de Champltreux, qui, non content de lui avoir
mang plus de quatre cent mille livres, et lui avoir fait quatre
enfants, lui avoit vol toutes les pices justificatives de leur
mariage. Il avoit dchir la feuille du registre du cur et la lui
avoit donne; elle la gardoit soigneusement, et la portoit sur elle.
Il gagna la suivante, qui lui dcouvrit que sa matresse portoit ce
papier dans son corps de jupe: il aposta des gens qui,  la promenade,
les volrent, et lui rompirent son corps de jupe, d'o, sans faire
semblant de rien, ils trent ce papier, en les houspillant. On dit
aussi qu'il fit acheter la pratique du notaire qui avoit pass le
contrat de mariage, afin d'tre matre de la minute, car il lui avoit
dj fait voler la grosse. Au bout de quelques mois, elle sortit de
religion. Mais enfin, un an devant la mort du garde-des-sceaux, elle
fut reconnue du pre et du fils.




LE PETIT GRAMMONT[402].


Le petit Grammont est frre d'un prsident de Toulouse[403]. Ce garon
se donna autrefois  Monsieur, aujourd'hui M. d'Orlans,  qui il est
encore attach. Il n'toit pas en trop bonne rputation: il passoit un
peu pour m........; il s'en railloit lui-mme tout le premier. En un
bal o il y avoit grande confusion, cette tourdie de madame
Lescalopier[404], c'toit avant qu'on et tant parl d'elle,  cause
qu'il toit en lieu pour se faire entendre aux violons, au lieu de le
prier de leur dire qu'ils jouassent une courante parce qu'il n'y avoit
plus moyen de danser _la figure_, lui cria brusquement: Grammont, la
chabotte.--Je ne suis point violon, rpondit-il; je suis m........ 
votre service, madame[405]. Un jour qu'il entra chez madame de
Choisy, avec un beau carrosse et des laquais bien vtus: Jsus,
dit-elle, un m........ en si bon quipage! c'est donc un bon mtier?
Il lui arriva une fois une aventure qui n'toit point plaisante; ce
fut chez Nouveau[406]. On vint  parler de La Rivire: Roquelaure, qui
y dnoit avec lui, dit que s'il avoit t de la cour de Monsieur, il
auroit bien _dequill_[407] La Rivire. Et l-dessus il se mit  dire
qu'il lui et fait ceci et cela. On vous en et bien empch, dit
Grammont.--Et qui m'en et empch?--Moi.--Vous? rpliqua Roquelaure.
Et en mme temps il lui donne un soufflet. On se mit entre deux, et
puis on les accommoda du mieux qu'on put.

  [402] Amans de Barthlemy, seigneur de Grammont, baron de Lanta,
  chambellan de Gaston, duc d'Orlans.

  [403] Gabriel de Barthlemy, seigneur de Grammont et de Montlaur,
  conseiller au grand conseil, puis prsident aux enqutes du
  Parlement de Toulouse. Il a compos, en latin, une Histoire du
  rgne de Louis XIII.

  [404] Voir son article prcdemment, p. 17.

  [405] Comme il a de l'esprit, il s'en est raill le premier.
  Peut-tre avoit-il servi La Rivire en quelque amourette. (T.)

  [406] Le surintendant des postes. (_Voyez_ prcdemment, page
  323, note 1.)

  [407] Expression familire emprunte du jeu de quilles.

Quelques annes aprs, Grammont demanda la confiscation d'un
gentilhomme de Languedoc, qui avoit t tu en duel; or, ce
gentilhomme avoit une soeur. On lui avoit propos, pour faire d'une
pierre deux coups, d'pouser la soeur en mme temps. Voici ce que
c'toit que cette soeur: la mre de ce gentilhomme et de cette fille
toit veuve; elle avoit un homme d'affaires nomm Bressieu, qui
n'toit pas bien fait, mais qui n'toit pas un sot; la mre tant
morte, amoureux de cette fille, il fit si bien qu'il en jouit; elle
devint grosse. Le galant lui conseille de dire  une tante, chez qui
elle toit, qu'elle souhaitoit d'aller en religion dans une abbaye de
la campagne, et qu'elle y vouloit demeurer un an pour voir si elle s'y
accoutumeroit. Elle y va, et quand elle fut  terme, Bressieu
contrefait une lettre de la tante, qui prioit l'abbesse de la laisser
venir pour un mois. Durant ce mois, la fille crivoit  sa tante comme
du couvent, et  l'abbesse comme de chez sa tante. Elle accouche et
retourne en religion, sans qu'on en dcouvrt rien. Bressieu[408],
aprs cela, l'emmne et l'pouse secrtement  Blaye. Le galant trouva
moyen de la marier ensuite avec un gentilhomme du pays nomm le comte
d'Elbe, qui avoit du bien vers Chartres, car il avoit pous en
premires noces une vieille m......... de Paris, qui avoit t belle
autrefois, nomme la Toinville: elle avoit quatre ou cinq mille livres
de rente au pays Chartrain, qu'elle lui donna. Ce comte d'Elbe avoit
tout mang, et meurt pauvre; Bressieu pouse cette femme pour la
seconde fois  Chartres. Elle vouloit, disoit-elle, mettre sa
conscience  couvert. L'archidiacre les maria: il avouoit lui-mme
que 'a t contre les formes, et qu'il ne sauroit soutenir en justice
ce qu'il avoit fait; mais que c'toit  bonne intention. Ces amants
toient rduits  faire de la fausse monnoie dans les montagnes vers
Narbonne, quand de deux frres qu'elle avoit, l'un mourut, et l'autre
fut tu en duel; aussitt elle parot, et on proposa de la marier avec
Grammont. Elle toit bien faite et avoit dix mille livres de rente en
fonds de terre; elle pouse Grammont. Bressieu, qui n'osoit parotre 
cause de la fausse monnoie, ayant eu avis du parti des rogneurs et
faux monnoyeurs, et qu'on en toit quitte pour de l'argent, va 
Toulouse; il lui parle: elle lui dit: Donnez-vous patience, nous
vivrons bien avec celui-ci comme avec l'autre. Ils concubinoient du
vivant de ce comte d'Elbe, et on croit qu'ils s'en dfirent. Bressieu
intente action et soutient que c'est sa femme: on plaide; elle gagne
son procs contre Grammont, qui vouloit avoir le bien et faire rompre
le mariage, et elle ne voulut pas consentir  la dissolution par
impuissance; il l'a laisse l. Il disoit, faisant le goguenard: Me
voil cette fois

    M......... et franc cocu[409].

  [408] Grammont dit que c'toit un gentilhomme, qui, amoureux de
  cette fille, se fit prcepteur de ses frres, et qu' la grille,
   Chartres, pensant qu'elle voult tre religieuse, il se donna
  trois coups de poignard au travers du corps; il en a t guri.
  (T.)

  [409] Couplet contre le petit de La Lande. (T.)--_Voyez_
  prcdemment, p. 185, note 1.

Bataille, en plaidant pour lui contre elle, voulut rfuter une lettre
de Grammont, o il y avoit: Si vous n'y voulez consentir, je me
servirai de mes amis; et dit: Aristote dit, messieurs, que l'amiti
est une vertu, par consquent des amis sont des gens vertueux.
Montelon, qui plaidoit pour Bressieu, dit qu'il avoit de grandes
preuves,  savoir, un testament de cette femme fait  La Rochelle:
Mais on me l'a escroqu, disoit-elle; et elle prouvoit, par un acte
pass devant notaire, qu'elle toit alors  Blaye. Montelon disoit que
les tmoins ont pris 1640 pour 1641. Il y a une clbration de mariage
par l'archidiacre avec permission de l'vque: on la lui a encore
escroque; une promesse de quatre mille livres d'argent prt: on la
lui a aussi escroque. Pour prouver la noblesse de cet homme, il
disoit qu'il avoit t condamn  avoir le cou coup, quoiqu'on et
condamn ses complices  tre pendus. C'toit, je pense, pour la
fausse monnoie; et sur le nom de cette femme, qui est _Lastou_, il dit
qu'on la devroit nommer _Lasse de tout_.




PROVENAUX ET PROVENALES[410].


Les conseillers de ce pays-l sont pour la plupart gentilshommes:
avant que de prendre une charge, pour l'ordinaire, ils ont fait deux
ou trois voyages sur les galres, et se sont battus en duel; il y en a
mme dont la soutane ne tient qu' un bouton, et qui ne laissent pas
de se battre, encore qu'ils soient snateurs. Ils mprisent tout le
reste du monde, et entre eux quelquefois ils se traitent d'une trange
sorte, comme vous allez voir par une querelle arrive entre deux
conseillers pour un paon.

  [410] Ils sont grands rimeurs. Pour se venger ils font des
  chansons: ils en firent d'atroces contre M. d'pernon; ses gens
  l'excitoient  les chtier: H! messieurs, leur disoit-il,
  laissez-les chanter pour leur argent. (T.)

Un conseiller du parlement d'Aix avoit un paon chez lui qu'il
nourrissoit dans une assez grande cour pleine d'arbres; un autre
conseiller, son voisin, avoit un jardin le plus propre de la ville. Ce
jardin et cette cour se touchoient, de sorte que le paon y voloit
assez souvent; et, comme cet oiseau gratte, il y gtoit toujours
quelque chose. Le matre du jardin s'en ennuya; mais au lieu d'en
parler  l'autre bien civilement, et de lui proposer de lui ter
quelques principales plumes qui l'empchassent de voler par-dessus le
mur, il lui envoya dire par son secrtaire que, s'il n'empchoit ce
paon de voler dans son jardin, il tueroit le paon la premire fois
qu'il l'y trouveroit. Le secrtaire ne trouva qu'un des frres du
conseiller,  qui il fit son message, mais non pas si crment. Ce
frre, qui toit un jeune garon, dit qu'il le diroit au conseiller;
mais vraisemblablement il l'oublia. Le lendemain, le matre du jardin
tue le paon sans s'informer si son secrtaire s'toit acquitt de sa
commission, oui ou non; il toit fier, et traitoit l'autre de haut en
bas, parce qu'il se prtendoit de meilleure maison, qu'il toit plus
riche, et qu'il avoit pous depuis peu la fille du marquis d'Irville,
de Dauphin. Il tua le paon d'un coup de pistolet, et l'envoya par un
laquais chez son confrre, qui toit all au Palais; il y va aussi, et
de l  une maison des champs, dont il ne revint que le soir. Le
conseiller trouve son paon mort dans sa cuisine; le voil piqu au
dernier point; il assemble ses amis qui, au nombre de cinquante,
toutes choses mrement dlibres, enfoncent une porte de derrire du
jardin de l'agresseur, et, avec tous les ferrements qu'ils purent
trouver, y font le dgt d'un bout  l'autre. La matresse du logis
leur parla, mais au lieu de la respecter, ils lui dirent mille
insolences. Le mari, de retour, assemble ds le soir mme tous ses
amis: les deux partis se grossissent, et on fut sur le point de voir
donner bataille dans la ville. Il y eut cependant vingt appels de part
et d'autre entre les jeunes gens des deux partis; voil cent querelles
pour une. Le comte d'Alais, gouverneur de la Provence, toit assez
empch. M. le marquis d'Irville, averti du dsordre, se met en chemin
avec si grand nombre de noblesse du Dauphin, que le gouverneur fut
oblig de faire garder tous les passages de la Durance pour l'empcher
de venir. Enfin M. d'Irville vint seul, et quand l'affaire fut en
train de s'accommoder, M. le comte d'Alais, qui le connoissoit pour un
homme fort raisonnable, lui dit qu'il crivt les satisfactions qu'il
prtendoit qu'on dt faire  sa fille, et qu'il ajoutt toutes choses
 sa fantaisie, qu'il s'en rapportoit  lui. Ce M. le marquis
d'Irville dmla si bien tant de diffrentes querelles et tant de
circonstances qu'il y avoit, et se mit si fort  la raison, que M. le
comte d'Alais ne changea pas une syllabe de tout ce qu'il avoit crit,
et lui dit: Monsieur, vous en avez demand moins que je ne vous en
eusse donn.

Ce paon me fait souvenir de trois oisons pour lesquels toute la
noblesse de Barn se pensa couper la gorge. Un gentilhomme, qui
vouloit traiter M. de Grammont, avoit retenu d'un de ses voisins,
dans le village, trois petits oisons que nourrissoit un paysan; car on
ne mange gure de petits pieds en ce pays-l; et il n'y a pas
long-temps qu'on n'y tuoit point de veau parce qu'il deviendroit
boeuf. Le seigneur du village dit qu'il les vouloit pour lui; il ne
les prit point pourtant, mais il dfendit au paysan de les donner.
L'autre les prend de force. Voil toute la noblesse  cheval. M. de
Grammont eut bien de la peine  mettre le hol.

Un Marseillois, dont je n'ai pu savoir le nom, fut pris sur mer par un
corsaire turc, et mis avec d'autres prisonniers, entre lesquels toit
une fille italienne bien faite dont il devint amoureux et en fut aim;
cette fille fut donne  la sultane, et dit qu'il toit son mari. En
cette considration, car il plaisoit fort  sa matresse, on met ce
Marseillois dans le srail, au service du grand-seigneur; on les fit
renier tous deux. Les capucins le leur permirent avec de certaines
restrictions chimriques. Elle se fait riche et lui propose de se
sauver avec leurs trsors et leurs enfants, car ils en avoient eu
quelques-uns: ils se drobent, mais comme ils toient encore dans les
terres des Mahomtans, un beau matin il se sauve tout seul, emporte
leurs richesses, et ne laisse  sa femme que leurs enfants. Elle
retourne  Constantinople, fait entendre  la sultane que son mari
l'avoit trompe, et que, comme elle avoit dcouvert que son intention
toit de s'enfuir en son pays, elle n'y avoit voulu consentir, et
toit revenue avec ses enfants, mais que le perfide l'avoit vole. La
sultane lui fait encore du bien; de sorte qu'au bout de quelques
annes, comme on n'avoit garde de se dfier d'elle, elle se sauva 
Marseille avec son bien et ses enfants. Son mari ne la vouloit point
reconnotre; enfin, voyant que tout le monde maudissoit son
ingratitude, il fut contraint de la reconnotre et de l'pouser
publiquement.

Pour les dames de Provence, outre la mdisance ordinaire aux petites
villes, leur coutume de se dire toutes leurs vrits au carnaval fait
qu'on n'y vit gure sans querelle: elles sont pour l'ordinaire hautes
 la main; en voici un exemple. Le baron d'Allemagne a mari une de
ses filles  un M. de Joucques. Ce M. de Joucques et l'archevque
d'Aix prtendent tous deux les droits honorifiques d'une paroisse  la
campagne. Un jour que la dame y toit, et M. l'archevque aussi, ce
prlat fait mettre sa chaise en la principale place: elle la fait
ter, y met la sienne et s'y assied. Quand l'archevque vint il trouva
sa place prise. Elle, non contente de cela, le querelle, et on dit
qu'elle eut la main leve. C'toit une petite femme, assez jolie et
diablement fire. Je voudrois que c'et t le cardinal de
Sainte-Ccile[411], pour voir ce qu'eussent fait deux si sages ttes.

  [411] Michel Mazarin, frre du cardinal Mazarin, a t gnral de
  l'ordre des frres Prcheurs, et archevque d'Aix. Il fut fait
  cardinal du titre de Sainte-Ccile, en 1647, et en 1648 il fut
  nomm vice-roi de Catalogne. Ce cardinal est mort  Rome, au mois
  de septembre 1648.




MADEMOISELLE DIODE.


Mademoiselle Diode est fille d'un M. Diodati, de Marseille (car
_Diode_ est un nom corrompu) originaire de Lucques et d'une famille
noble. C'toit une personne bien faite et qui avoit de l'esprit. En
allant en Italie[412], je passai par l; je lui voulus dire quelques
douceurs, elle me rpondit qu'elle lisoit _le Miroir qui ne flatte
point_[413]. Depuis elle continua  lire  tort et  travers, et se
fit un esprit un peu pdant; elle ne parloit que de livres, et
n'entretenoit le monde que de sa science. Un Jsuite,  ce qu'on dit,
lui avoit montr le latin. On dit qu'un jour un pauvre chevalier de
Malte l'toit all voir; elle lui cita Aristote, Platon, Zoroastre et
Mercure-Trismgiste. Ce garon ne s'y divertit pas trop bien; il prend
cong d'elle; elle le veut reconduire, il fait ce qu'il peut pour l'en
empcher; enfin il se met  genoux: Par Platon, par Aristote, par
Zoroastre, mademoiselle, je vous conjure, ne me faites point cet
affront. Venoit-il quelque prince tranger  Marseille, elle faisoit
si bien, qu'au bal elle avoit toujours une chaise auprs de lui. (On
danse en ce pays-l l't comme l'hiver.) Elle mprisoit tout le
reste et croyoit qu'il n'appartenoit qu' elle de l'entretenir: cela
parut plus que jamais une fois qu'un prince de Danemarck passa 
Marseille. Elle s'en laissa cajoler, souffrit de lui toutes les
galanteries dont un _Danemarquois_ se peut aviser, et cet homme
pourtant n'avoit rien de remarquable en lui que la naissance. On lui
faisoit la guerre qu'elle avoit harangu le chevalier de Guise quand
il revint de Florence. Voici la vrit de l'histoire: lorsqu'il
arriva, madame Diode et sa fille se promenoient par hasard sur le
port: cette femme, de qui on a un peu mdit avec feu M. de Guise, se
mit tourdiment  lui faire des compliments en provenal; car les
dames et demoiselles de Marseille ne parlent pas toutes franois: le
chevalier n'y entendoit rien. La fille prit la parole et lui dit
maintes belles choses auxquelles il n'entendit peut-tre pas plus
qu'au provenal, et ne leur rpondit qu'avec des rvrences. Quelques
annes aprs, Scudry ayant eu le gouvernement de Notre-Dame de la
Garde, s'alla tablir  Marseille, et y mena sa soeur: notre
demoiselle n'avoit garde de manquer  faire amiti avec des personnes
de rputation. La conversation de mademoiselle de Scudry la gurit un
peu de cette conversation pdantesque, et, ne lui voyant point parler
de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler. Une fois, il est vrai
que c'toit au commencement, elle lui dit: Mais, mademoiselle, je
n'ai point vu cela dans les Pres. Elle ne pouvoit vivre sans cette
nouvelle amie, et elles toient presque tous les jours ensemble; enfin
elle se brouilla avec elle au bout d'un an et demi, et c'toit
beaucoup pour elle d'avoir atteint un si long terme, car jusque l
elle n'avoit jamais pu bien vivre avec personne pendant six mois
entiers. Voici comment cela arriva:

Un gentilhomme de Provence, nomm le baron de La Baume, qui toit un
homme d'esprit, mais un homme assez bizarre, avoit cajol cette fille
deux ans entiers, et avoit dit  mademoiselle de Scudry que ce
n'avoit t que par charit, et pour empcher qu'elle n'achevt de se
gter si quelque autre l'entreprenoit; mais qu'ayant t oblig d'tre
loign de Marseille assez long-temps,  son retour il l'avoit trouve
toute drgle. Or, ce baron ne la cajoloit plus, dont elle enrageoit
dans son petit coeur: il vint le carnaval suivant  Marseille. Diode
et deux autres dames vinrent masques  la turque le plus joliment du
monde, car  Marseille on trouve de vritables habits de sultane. Le
baron toit dans l'assemble o elles vinrent, et, par hasard,
lorsqu'on les obligea de se dmasquer, elle se trouva vis--vis de
lui. Le lendemain, mademoiselle de Scudry envoya par un masque, en
plein bal,  Diode et  ses compagnes un feint extrait d'une lettre
crite de Constantinople, qui portoit que trois sultanes s'toient
sauves du srail du grand-seigneur, et qu'il y en avoit une (on
dsignoit Diode) qui toit sortie pour rattraper un esclave chrtien
qui lui toit chapp; mais qu'on croyoit qu'elle perdroit ses pas,
parce qu'il s'toit mis sous la protection de la reine de Mauritanie:
c'toit une dame assez brune dont il toit amoureux. Cette fille fut
si folle que de se gendarmer de cela, elle qui avoit accoutum comme
les autres de s'entendre dire des choses assez sches quelquefois, et
elle ne vit plus mademoiselle de Scudry[414].

  [412] C'toit en 1638. (T.)--Tallemant parle de son voyage
  d'Italie dans l'article qu'il a consacr au cardinal de Retz.

  [413] Volume de La Serre. (T.) Jean Puget de La Serre, crivain
  ridicule dont Despraux a fait justice.

  [414] Mademoiselle de Scudry avoit laiss  Marseille des
  souvenirs et des regrets. Madame de Pennes a t aimable comme
  un ange; mademoiselle de Scudry l'adoroit; c'toit la princesse
  Clobuline: elle avoit un prince Thrasibule en ce temps-l; c'est
  la plus jolie histoire de _Cyrus_. (_Lettre de madame de Svign
   sa fille_, du 13 mai 1671.)

Un garon de Paris, fils de Scarron de Vaure, intress aux gabelles,
et beau-frre de M. de Villequier, aujourd'hui le marchal d'Aumont,
commandoit la galre de la reine, et revint en ce temps-l  Marseille
d'un petit voyage. Ds qu'il eut vu cette fille, le voil amoureux,
lui qui l'avoit vue mille fois en sa vie, et tout aussi belle qu'elle
toit alors; elle est bien faite, hors qu'elle est trop grosse. Sur
l'heure il lui parle d'amour et de mariage tout ensemble: elle
l'coute et l'accepte, elle qui s'en toit moque deux mille fois et
qui avoit t tmoin qu'il n'avoit ni coeur ni esprit. Cela sembla
d'autant plus trange  mademoiselle de Scudry, qu'elle lui avoit ou
dire qu'il faudroit qu'un homme qui ne seroit pas gentilhomme, et
furieusement de coeur pour lui plaire. Le pre de Vaure (on appelle
ainsi cet pouseur) en a avis; il envoie des dfenses, car la
demoiselle n'avoit point de bien. Nonobstant ces dfenses, la mre et
elle, car le pre toit mort, demandent permission d'pouser: on la
leur refuse. Enfin, sous un faux donn--entendre, ils font aller leur
cur chez M. d'Allemagne, qui loge de l'autre ct du port, et l,
aprs qu'il leur eut refus la bndiction nuptiale qu'ils lui
demandrent  genoux, ils prirent acte par-devant un notaire, qui
toit prsent, comme ils se prenoient l'un l'autre  mari et femme; et
de l, ils furent, je ne sais par quelle raison, consommer le mariage
 un mchant village dans une caverne. Elle vint  Paris quelque temps
aprs. Les parents de son mari ne la voulurent point voir. Depuis,
ayant pris habitude chez les filles de la Reine, elle fit si bien par
leur moyen, que M. de Villequier la vit. Elle a t assez long-temps
mal  son aise. Depuis le grand jubil, Fleschet, le beau-pre, qui
est mort ensuite, leur a laiss du bien; elle s'est bien faonne ici:
c'est une personne qui a bien soin de son mnage et de ses affaires,
et qui n'a point fait parler d'elle.




CLINCHAMP.


Clinchamp toit fils d'un gentilhomme de Normandie fort accommod: on
le tenoit riche de quatorze ou quinze mille livres de rente. Cela fut
cause que ce garon fit beaucoup de dettes, car il trouva du crdit
comme hritier d'un homme riche et qui n'avoit que lui de garon: il
se donna  Monsieur, depuis duc d'Orlans; il n'a jamais pass pour
homme de coeur, et a fait en sa vie plus de cent tours de filou. On en
conte un, entre autres, assez plaisant. Il voulut emprunter de
l'argent  un vieil avaricieux de sa connoissance, qu'on appeloit
Marsillac. Cet homme demanda caution. Je vous donnerai un tel,
cordonnier  Paris, un nomm Turpin. Marsillac s'informa; on lui dit
que le cordonnier toit riche. Clinchamp va trouver ce Turpin,
cordonnier, dont il se servoit de tout temps, et lui demande sa
boutique pour un jour, et qu'il lui donneroit tant. Le jour venu, le
valet de Clinchamp se met dans la boutique comme s'il et t le
matre; ce valet s'oblige. Il y eut procs pour cela: Turpin prouva
qu'il toit absent ce jour-l, et que quelque escroc s'toit servi de
son nom. Une autre fois, Clinchamp vola quelques pices de ruban d'or
et d'argent au palais, comme on lui en montroit de plusieurs faons;
cela fit quelque bruit au palais. Un jour, comme un jeune avocat
contoit cette filouterie de rubans dans un jeu de paume, le comte de
Saint-Aignan, qui toit sous la galerie, out que cet homme disoit que
le comte de Saint-Aignan[415] toit avec Clinchamp. Le comte
s'entendant nommer, s'approche et dit: Je vous assure que le comte de
Saint-Aignan n'y toit point.--Il y toit, je vous en rponds,
rplique l'autre, et le soutint si effrontment, que le comte, ennuy
de cela, lui donna sur ses oreilles, en lui disant: Avocat, apprenez
une autre fois  connotre mieux les gens. Ces rubans me font
souvenir de M. d'Uxelles[416], le rousseau, qui toit encore un
bonhomme. Madame Coinard, marchande de dentelles de la rue
Aubry-le-Boucher, avoit apport plusieurs pices de dentelles d'Amiens
chez madame de La Vrillire o il toit: elle en trouva une  dire et
disoit, aprs l'avoir bien cherche: Je n'accuse personne; mais j'ai
opinion que je n'aurois point perdu ma pice de dentelles, si ce grand
gentilhomme rousseau n'et point t ici.

  [415] Aujourd'hui premier gentilhomme de la chambre, brave homme.
  Il toit alors  Monsieur. (T.)

  [416] Alli des Phlippeaux. (T.)

Pour revenir  Clinchamp, il fut enfin rduit en si pitoyable tat,
qu'on disoit que le matin il appeloit un crieur d'eau-de-vie par qui
il se faisoit allumer un misrable fagot pour se lever, et que le soir
il appeloit l'oublieur pour se faire dbotter; et il les y obligeoit,
disoit-on, le pistolet  la main.

Cet homme pourtant trouva  se marier, quoique son pre ne ft point
mort. Il n'toit point mal, comme j'ai dit, avec cette Madame de La
Forest Montgommery, que le bonhomme de La Force vouloit pouser. Il ne
faisoit seulement que coucher avec elle. Il n'toit pas le seul, si je
ne me trompe, car elle dit une fois  des dames: Je suis peureuse, et
pour cela je fais coucher un petit page dans ma chambre. Au mme
temps, l'unique page qu'elle avoit vint parler  elle; il paroissoit
bien dix-sept ans, et n'toit pas trop petit pour son ge: elles se
mirent  rire et en firent le conte  tout le monde. Clinchamp, pour
l'attraper, fit si bien, que M. d'Orlans lui crivit souvent des
lettres fort obligeantes, par lesquelles il lui donnoit lieu d'esprer
quelque grande rcompense. Cette pauvre femme fut ainsi dupe et
l'pousa. Il la mangea autant qu'il put, et toit ravi de dire: Qu'on
donne l'avoine  mes sept chevaux de carrosse. Quand il venoit des
ouvriers apporter des parties[417], elle vouloit les payer; car elle
n'est pas friponne, mais elle est un peu folle: Madame, lui
disoit-il, ne vous amusez point  cela; vous irez prendre l de
mauvaises habitudes. Quillet m'en disoit autant, me voyant tirer de
l'argent pour donner l'aumne.

  [417] Des mmoires.

Cette madame de Clinchamp a les plus plaisants jurons du monde; elle
dit: _Le diable fende en quatre la langue  Louise de Montgommery!
Cent mille pipes de diables puissent-elles m'entrer dans le corps et y
vivre trois mois  discrtion!_




MADAME DE LA ROCHE-GUYON.


La comtesse de La Roche-Guyon[418] demeura veuve  vingt ans, et sans
enfants, du frre de M. de Liancourt[419]. Son mari et elle firent le
plus fou mariage qu'on ait jamais vu; car, bien qu'il et de l'esprit,
il ne laissoit pas d'tre extravagant, et elle, comme vous verrez par
la suite, l'toit encore plus que lui. Elle ne fut pas plus tt veuve
qu'elle se mit  faire la duchesse: son mari,  la vrit, avoit eu
un brevet de duc, car madame de Guercheville, sa mre, demanda cela
pour rcompense; mais en ce temps-l, si on n'avoit t reu au
parlement, on n'entroit point en carrosse dans le Louvre, comme on
fait aujourd'hui, et les femmes n'avoient point le tabouret. Pour
faire mieux la duchesse, elle augmenta de beaucoup sa dpense, et fit
si bien qu'avec dix mille cus de rente qu'elle pouvoit avoir (M. de
Liancourt lui devoit beaucoup; Matignon lui devoit quarante mille cus
qu'elle quitta pour vingt-cinq; elle avoit l'htel de La Roche-Guyon
et pour cent mille cus de bijoux), avec tout cela elle ne laissa pas
de s'incommoder; cela l'obligea parfois  faire des clipses de deux
ou trois ans, et puis elle ressortoit, comme de dessous la terre, plus
florissante que jamais, et toujours avec de nouvelles livres et tout
extraordinaires. On toit si accoutum  cela qu'on n'y prenoit plus
garde; et enfin on fut trs long-temps sans parler d'elle en aucune
sorte.

  [418] Catherine-Gillone Guyon de Matignon, ne en 1601, marie 
  Franois de Silly, comte, puis duc de La Roche-Guyon.

  [419] Le comte de La Roche-Guyon (Franois de Silly) toit frre
  utrin de Roger Du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, sa
  mre ayant pous en deuximes noces Charles Du
  Plessis-Liancourt, marquis de Guercheville. (_Voyez_ les
  _Mmoires de l'abb de Choisy_, dans la _Collection des Mmoires
  relatifs  l'histoire de France_, 2e srie, t. 63, p. 515.)

Il y a dix ans  cette heure que, m'tant trouv  l'htel de
Rambouillet, j'en ous conter une fort plaisante histoire. Un Italien,
qui avoit succd  Silsie[420], ayant ou nommer madame de La
Roche-Guyon, entra dans le cabinet de madame de Rambouillet, et dit:
Madame, j'en sais plus de nouvelles que personne. Il y a trois mois,
ou environ, qu'un cordelier italien me dit que madame la comtesse de
La Roche-Guyon l'avoit pri de lui adresser quelque gentilhomme
italien qui connt fort bien toutes les bonnes maisons d'Italie, et
qu'il me prioit de l'aller trouver: j'y fus. Elle me dit qu'elle avoit
un million et demi de bien, qu'elle avoit t marie et n'avoit pas
t heureuse en mariage. J'ai dessein de me remarier; mais je me suis
si mal trouve des gens de mon pays, que je me suis rsolue d'pouser
un tranger. J'ai jet les yeux sur toutes les nations chrtiennes:
les Allemands me semblent trop grossiers; pour les Espagnols, il y a
trop d'antipathie entre les Franois et eux; les Anglois sont
hrtiques; je conclus pour les Italiens. Dans ce dessein, j'ai voulu
vous voir pour savoir de vous quels sont les grands partis d'Italie;
car, pour vous dire la vrit, je n'ai pas cru qu'il ft  propos
qu'une personne de mon ge demeurt veuve. (Notez qu'il y avoit vingt
ans qu'elle l'toit.) Nommez-moi, ajouta-t-elle, les princes
souverains d'Italie.--Madame, lui rpondis-je, il y en a plusieurs;
mais ils le portent bien haut, et ne veulent gure pouser que des
souveraines ou des filles de souverains.--Ah! dit-elle en
m'interrompant, ils ne se mprendront gure quand ils pouseront des
personnes de ma naissance; je suis du sang royal de France[421].--Je
le crois, repris-je, mais le grand-duc et le duc de Modne sont
maris, et le duc de Savoie, le duc de Mantoue et le duc de Parme sont
bien jeunes.--N'y en a-t-il point d'autres, rpliqua-t-elle?--Il y en
a d'autres, dis-je, mais ils ne sont pas souverains, ni mme de maison
souveraine. Par exemple,  Rome, il y a tels et tels qui sont maris:
entre ceux qui ne sont point maris, le plus riche est le prince
Caetan.--C'est celui que je veux, dit-elle; et, pour cela, il faut
que j'aille en Italie; mais devant je serai oblige de faire un voyage
en Normandie pour vendre mes terres et en faire de l'argent; cependant
prenez la peine d'aller trouver M. le chevalier de La Valette; il doit
retourner bientt  Venise, demandez-lui escorte pour moi jusques au
plus prs de Lorette qu'il se pourra, car je feindrai d'y
aller.--Moi qui voulois voir ce que deviendroit cette aventure, je
fus trouver M. le chevalier de La Valette de la part de madame la
duchesse de La Roche-Guyon.--La duchesses de La Roche-Guyon? dit-il,
je ne la connois point. O demeure-t-elle?--Dans la rue des
Bons-Enfants,  l'htel mme de La Roche-Guyon.--Ah! je vous entends.
Dites-lui que je suis  son service, et que si elle peut partir quand
je partirai, car je ne dpends pas de moi, je l'accompagnerai
trs-volontiers.--Je me lassai de cette extravagante, et je ne l'ai
pas vue depuis. L'Italien finit ainsi son historiette.

  [420] Meneur de M. de Rambouillet. (T.)

  [421] Elle toit fille du comte de Thorigny, fils du marchal de
  Matignon, de la maison de Guyon de Normandie; La Moussaye en est
  une branche. Ce Thorigny avoit pous une cadette de Longueville,
  soeur de la marquise de Belle-Isle. De quatre qu'elles toient,
  les deux autres avoient mieux aim tre religieuses que de ne pas
  pouser des princes. La grand'mre de la comtesse Roche-Guyon,
  aussi grand'mre de M. de Longueville d'aujourd'hui, toit de
  Bourbon. (T.)--C'tait Marie de Bourbon-Vendme, duchesse
  d'Estouteville, comtesse de Saint-Paul.

J'ai su qu'effectivement elle avoit donn dix mille livres  un
petit-pre pour lui louer un palais  Rome, et lui retenir des
estafiers. Le moine lui fit de belles parties, et elle ne retira rien
de cet argent. Si le chevalier de La Valette n'et point t arrt 
Paris durant le blocus, elle partoit avec lui  trois jours de l.

Dans sa fantaisie d'pouser un prince, elle pensa pouser ce fou de
Wirtemberg, dont il est parl dans l'historiette de madame de
Rohan-Chabot. Depuis, je n'ai point ou dire qu'elle ait parl de
voyager, mais j'ai bien ou dire qu'elle entretenoit Bensserade[422],
et qu'elle prenoit le chemin de l'hpital au lieu de celui d'Italie.
Elle fit faire un meuble de dix mille cus qu'elle ne fit servir qu'un
jour; aprs il fut toujours dans un grenier o il s'est gt. On
disoit qu'elle dpensoit horriblement en bains et en odeurs; peut-tre
toit-ce pour baigner et pour parfumer Bensserade, qui est rousseau:
ce garon l'avoit cajole avant qu'elle et la vision de se marier. Il
avoit besoin, et ne regardoit pas qu'elle toit fort petite, et qu'il
ne lui restoit rien de ce qu'elle avoit eu de joli en sa jeunesse: il
avoit une maison  l'anne auprs de l'htel de La Roche-Guyon, un
carrosse  couronnes, trois laquais; il avoit de la vaisselle d'argent
chez lui, et n'toit pas trop mal meubl. Cependant, il toit plus
chagrin qu'il n'avoit t de sa vie; je pense qu'il s'ennuyoit de
baiser la vieille. Il prit une vision  cette femme d'aller 
Jrusalem; puis Bensserade et elle se brouillrent, et insensiblement
les trois laquais furent rduits  un, et le carrosse disparut; il
roula jusqu'en 1651. Bensserade disoit que ses chevaux toient
malades. Madame de La Roche-Guyon se retira en ce temps-l  l'htel
d'Angoulme. On disoit qu'un homme qui toit  elle toit accus de
fausse monnaie: elle parut aprs, et cet homme disoit qu'on avoit eu
son abolition; mais le carrosse de Bensserade ne reparut plus.

  [422] Isaac de Bensserade, si connu par les posies qu'il composa
  pour la cour de Louis XIV, naquit en 1612, et mourut en 1691.
  Paul Tallemant, de l'Acadmie franoise, parent de l'auteur de
  ces Mmoires, a t l'diteur de ses _OEuvres_. _Le Discours
  sommaire touchant la Vie de M. de Bensserade_, qui est plac  la
  tte, est de cet abb Tallemant. Quoiqu'il ait fait  l'loge une
  part assez large, on voit qu'il a eu connoissance des Mmoires de
  son parent, auxquels il a emprunt plus d'un trait.

Ce garon est fils d'un hobereau[423] qui toit,  ce qu'on m'a dit,
un peu parent du cardinal de Richelieu: cependant jamais il n'en a eu
que deux cents cus de pension. Pour sa mre, le cardinal ne l'a
jamais voulu voir,  cause de sa mauvaise vie. Il toit encore en
philosophie, au collge de Navarre, quand il fit la _Cloptre_[424],
car il a du gnie; mais il ne sait rien: au sortir de l, il devint
amoureux de la fille ane de madame de Saintot; il n'toit pas mai
avec la demoiselle, mais la mre le chicanoit; et quand ils se
trouvoient chez elle, le soir, l'un auprs de l'autre, pour les
empcher de chuchoter, elle mettait un sige entre deux avec un
flambeau dessus. Chabot en conta aussi  cette fille, et ce fut contre
lui que Bensserade fit cette pice o il y a:

    Il est sot et me fait ombrage,
    Car elle est sotte comme lui.

  [423] _Hobereau_, ou _haubereau_, petit gentilhomme de campagne,
  apprentif, novice dans le monde. (_Dict. de Trvoux._)

  [424] Cette pice, imprime en 1636, est ddie au cardinal de
  Richelieu.

La mre en fut terriblement courrouce, et ne lui vouloit point
pardonner. Enfin, il s'alla mettre  genoux auprs d'elle  l'glise,
et jura qu'il ne se lveroit jamais si elle ne lui faisoit grce. Elle
en toit peut-tre  cet endroit du _Pater_: _Sicut et dimittimus
debitoribus nostris_, et elle lui pardonna.

Enfin, le duc de Brez lui donnoit pension[425], et il le suivit une
fois sur la mer; mais il dmentit bien le sang des Abencerrages, dont
il se disoit issu; car, dans un combat, on dit qu'il se mit  fond de
cale, et que, comme quelqu'un lui eut dit que les coups de canon 
fleur d'eau toient les plus dangereux, Hlas! s'cria-t-il, o
est-ce donc que je me fourrerai? Aprs, il se poussa le mieux qu'il
put  la cour, et, par le moyen de Lyonne, qui se divertissoit  faire
des bouts-rims avec lui au cabaret, il eut quinze cents livres de
pension de la Reine, et mme il toucha quatre mille livres pour aller
en Sude faire compliment  la Reine, qui avoit pens tre assassine
par un rgent de collge hors du sens; on croyoit qu'il la tiendrait
en belle humeur. Il n'y alla pas pourtant, mais l'argent lui demeura.
Il a de la vivacit d'esprit, mais il a une prsomption enrage, et
souvent il lui est arriv de dire des sottises en pensant dire de
plaisantes choses[426]. Pour sa cervelle, vous en allez juger. Il fit
des couplets de chansons sur toutes les filles de la Reine; il
s'toit acharn sur Saint-Michel; il en fit de mme sur Sgur, qui fut
la doyenne en sa place. En voici un:

    Quelle injustice pour Sgur!
      Elle est blanche, elle est blonde,
      Et trouve  tout le monde
        Le coeur un peu dur.
        Je la vois rduite
      En un trange point;
      Ses amants sont en fuite,
        Et son embonpoint
      Ne les rappelle point[427].

  [425] En allant  Orbitelle, il demanda une abbaye pour
  Bensserade; il l'auroit eue enfin s'il et vcu. (T.)

  [426] Guerchy disoit  Bensserade: Mandez-moi si les filles de
  la reine de Sude ont une aussi impertinente Dupuy que nous.
  (T.)--Madame Dupuy toit gouvernante des filles de la Reine.
  Bensserade lui a adress une _trs-humble Remontrance_. (Voyez
  les _OEuvres de Bensserade_, 1698, in-8, premire partie, p.
  58.)

Dj il avoit dit dans l'_Adieu_ de Nucillan qui s'alloit marier:

    Sgur, excusez-moi, si je suis incivile
            De passer devant vous[428].

Et, en plein cercle, elle lui dit: M. de Bensserade, vous avez fait
des vers contre moi. Dans notre race il n'y a point de potes pour
vous rendre la pareille; mais il y a bien des gens qui vous traiteront
en pote si vous y retournez plus. Ce fut elle qui avertit M. de
Chtillon que Bensserade avoit fait le couplet que voici:

    Chtillon, gardez vos appas
    Pour quelque autre conqute;
      Si vous tes prte
      Le Roi ne l'est pas.
      Avecque vous il cause,
        Mais en vrit,
    Il faut quelque autre chose
        Pour votre beaut
        Qu'une minorit[429].

  [427] Ces vers ne se trouvent pas dans les _OEuvres_ de
  Bensserade.

  [428] _OEuvres de Bensserade_, premire partie, p. 56. On y lit:

    Pardonnez-moi, Sgur, si je suis incivile
      De passer devant vous.

  [429] Ce couplet, que Bensserade ne pouvoit pas avouer, n'est pas
  dans ses _OEuvres_, mais il se trouve dans les Recueils
  satiriques manuscrits du temps.

Madame de Chtillon lui dit: Vraiment, monsieur de Bensserade, je
vous ai bien de l'obligation de faire comme cela des chansons sur
moi. Mais le mari lui dit: Mon petit ami, s'il vous arrive jamais de
parler de madame de Chtillon, je vous ferai rouer de coups de
btons. Il fut quelque temps aprs cela sans oser se montrer, car
cette infortune lui arriva en un temps o il toit mal avec Lyonne, et
voici pourquoi. Le beau-pre de Lambert tenoit alors cabaret 
Bel-Air, prs le Luxembourg; Bensserade lui devoit cinquante cus pour
dpense de bouche, car il avoit t comme en prison l-dedans quelque
temps. La femme pria de Lessins, neveu de Lyonne, car la voix
d'Hilaire et celle de Lambert attiroient beaucoup d'honntes gens dans
cette maison, de dire  Bensserade, qui alors avoit les quatre mille
livres de son ambassade choue, et quinze cents livres de sa pension,
de lui payer les cinquante cus. Il le promit jusqu' trois fois;
enfin il dit qu'il l'avoit paye, et cela s'tant trouv faux, Lessins
le dit  Lyonne, qui, dj en colre de ce que ce garon avoit publi
des bouts-rims de sa faon, ce qu'il lui avoit dfendu, ne le voulut
plus voir. On fut contraint de cder ces cinquante cus  un valet de
pied de M. d'Orlans, qui tourmenta tant Bensserade, qu'il le fit
enfin payer. Scarron, qui n'aimoit pas Bensserade, aprs avoir dat
une fois:

    L'an que le sieur de Bensserade
    N'alla point en son ambassade,

data ainsi l'anne suivante:

    L'an que le sieur de Bensserade
    Fut menac de bastonnade.

Depuis, il se rajusta peu  peu avec Lyonne, qui souffrit enfin qu'il
allt chez lui.

En ce temps-l Bensserade commena fort  dcheoir; ses premires
pices sont bien plus raisonnables; il y a au moins presque toujours
deux bons vers pour deux mchants. Il en fit alors une, o il disoit 
une femme:

    Et vous avez cent choses
    Par-del la beaut.

Je lisois cette pice devant une femme, et je m'arrtai exprs aprs
ce vers,

    Et vous avez cent choses.
Hlas! dit-elle, il n'en faut point tant: on est quelquefois bien
empche d'un. On fit un couplet contre lui sur l'air de _Grand
Guenippe_:

            Bensserade,
            Bensserade,
        Pourquoi pus-tu tant?
    --J'ai le pied fin et le gousset friand,
        Et je n'ai point d'argent
    Pour avoir des chaussons blancs.

On le faisoit enrager, en l'appelant _le pote Bensserade_, car les
voleurs dirent dans leur dposition qu'ils avoient vol un soir le
pote Bensserade. Helas! dit-il, ils ne me prirent que deux quarts
d'cu; mais ils m'trent mon manteau; pour ma montre, je la coulai
dans mon caleon, et trpignois des pieds de peur qu'ils
n'entendissent le balancier. Le cocher de celui avec qui j'tais dit
navement aux voleurs: Messieurs, avez-vous fait? irai-je?

La plus raisonnable action que Bensserade ait faite de sa vie, ce fut
que M. de Chteauneuf ayant t fait garde-des-sceaux pour la seconde
fois, en 1650, il fit en sorte que la pension que Gombauld avoit sur
le sceau ft continue: il toit des amis de madame de Leuville, femme
du neveu du garde-des-sceaux, et il la fit agir comme il falloit;
aprs il crivit un billet  Gombauld, sans signer, par lequel on
l'avertissoit que l'affaire toit faite, et qu'il en avoit
l'obligation  madame de Leuville,  madame de Villarceaux sa
belle-soeur,  madame de Chaulnes la vidame[430],  madame
de.......[431], et au prsident de Bellivre, et ne parloit point de
lui.

  [430] Franoise de Neuville-Villeroy, femme de Henri-Louis
  d'Alberg d'Ailly, duc de Chaulnes, vidame d'Amiens.

  [431] Il y a ici un nom que l'on n'a pas pu lire. Il est dit,
  dans l'_Historiette_ de Gombauld, que sa pension fut rtablie 
  la prire de mesdames de Chaulnes-Villeroy, de Rhodes, de
  Bois-Dauphin et de Leuville.

L'abb Tallemant[432] dit que cela vient de ce qu'un jour il dit 
Bensserade que Gombauld faisoit cas de sa posie. A la vrit il avoit
t pri de prendre cette peine par quelque ami de Gombauld, et ne
s'en toit pas avis de son propre mouvement; aussi n'toit-il pas
tenu de savoir que l'autre ft en ncessit. Nous parlerons de lui
dans les _Mmoires de la Rgence_.

  [432] Franois Tallemant des Raux, aumnier du Roi, membre de
  l'Acadmie franoise, frre consanguin de l'auteur de ces
  Mmoires.




MADAME DE CASTELMORON[433].


Madame de Castelmoron toit hritire de Vicose, une maison de
gentilshommes de Gascogne, et avoit trente mille livres de rente. On
la maria  un cadet de La Force, frre du duc d'aujourd'hui. Cet homme
n'avoit pas vingt mille cus de partage, toit et est encore un petit
homme fort mal bti et qui n'a rien de recommandable en lui que
d'entendre bien la chasse. Elle n'toit point mal faite, et ne manque
nullement d'esprit.

  [433] Marguerite de Vicose, dame de Casenave, marie  Franois
  de Caumont, marquis de Castelmoron.

A la premire guerre de Bordeaux (1650), il arriva  cette femme une
assez trange aventure. Saint-Geniez, aujourd'hui gouverneur de
Brienne pour le cardinal Mazarin (c'est un cadet de Navailles), comme
lieutenant-gnral, commandoit un quartier vers les landes de
Bordeaux, o cette femme a une maison appele Casenave; il fit
connoissance avec elle: on avertit le mari qu'il y avoit de la
galanterie entre eux. Cependant Saint-Geniez est un garon qui a une
jambe de bois, et, ce qui est de plus difforme, sa vritable jambe
n'est point coupe, mais elle lui est inutile, et du pied il se touche
quasi le derrire; avec cela il a un bras si fort coll contre le
corps, qu'il ne s'en sert quasi point; il a peu d'esprit, mais
beaucoup de coeur. Le mari,  ce qu'elle dit, avoit dj t excit
contre elle par ceux de sa famille: elle dit que le duc, alors le
marquis de La Force, avoit t amoureux d'elle, qu'elle en avoit des
lettres d'amour, et qu'il toit enrag contre elle de ce qu'elle
l'avoit rebut. D'autres disent que c'est une coquette, et qu'on en
avoit dj mdit  Bordeaux, avec je ne sais quel mdecin. Un jour,
durant les premiers troubles, Castelmoron vit un paysan qui, voulant
entrer dans le chteau, se retira ds qu'il l'aperut; il l'appelle;
cet homme s'enfuit; il court aprs lui, et enfin le fait revenir. Ce
paysan lui avoue qu'il apportoit des lettres, et qu'il avoit ordre de
les donner secrtement au matre d'htel. Castelmoron les prend; il y
en avoit deux, une  cet homme, par laquelle on le prioit de rendre
l'autre  madame. Le mari ouvre celle de sa femme; il y voit des
lignes en chiffres en deux ou trois endroits; le voil en colre: il
va brusquement demander  sa femme les clefs de sa cassette, de son
cabinet et de tous ses coffres. Elle eut beau haranguer, il fallut
enfin les donner. Il prend tout ce qu'il trouve de lettres, qui
n'toit pas un petit paquet, car cette femme se pique d'crire  tous
les beaux esprits de province, et reoit une infinit de lettres; et
avec cela il s'en va  Castelnau[434] trouver tous les MM. de La Force
qui y toient alors assembls. L on se met  dchiffrer cette lettre,
et, aprs y avoir bien rv, ils crurent l'avoir dchiffre, et qu'il
y avoit en un endroit, _consolez-vous de la mort de votre petite,  la
premire vue nous rparerons cette perte_. Par l'avis de la parent,
le mari crit  sa femme que le bien de leurs affaires l'obligeoit 
demeurer  Castelnau, et qu'elle l'y vnt trouver aussitt la prsente
reue. Elle va consulter sa mre, remarie au comte de Cabrres; cette
femme n'est point d'avis qu'elle y aille: Tenez-vous chez vous, vous
y tes la matresse. Celle-ci se drobe et s'y en va avec sa fille
ane, un enfant de sept  huit ans: au mme temps, on pratique un
brave qui querelle Saint-Geniez; ils se battent; mais le pauvre brave
ne se trouve pas bien du tour d'ami qu'il faisoit  MM. de La Force;
car Saint-Geniez le tua. Madame de Castelmoron arrive, on la fait
mettre sur la sellette: elle se dfend fort bien, car elle ne manque
pas de courage, non plus que d'esprit. Le vieux duc toit pour elle,
et il en pleuroit de compassion: elle toit toujours  table auprs de
lui, et, pour plus grande sret, ne mangeoit que de ce qu'il
mangeoit.

  [434] Madame de Castelmoron toit fille de Henri, baron de
  Castelnau, et de Marie de Favart. (_Voyez_ le Pre Anselme, t. 4,
  p. 472.)

Le mari, au bout de quelque temps, fait semblant d'tre satisfait, et
parle de s'en retourner: on ne dit rien au bonhomme de ce qu'on avoit
rsolu. Ils partent; mais ils n'eurent pas fait deux lieues, que voil
des gens arms qui l'emmnent toute seule dans un vieux chteau 
chats-huants. Ce coup-l elle crut tre morte; mais pour ne pas leur
donner lieu de pouvoir dire qu'elle toit morte de sa mort naturelle,
elle se rsout  ne manger que des oeufs en coque et  ne boire que de
l'eau. Voyant sa rsolution, ils firent une mine qui fit sauter tous
les planchers du corps de logis o elle toit, dans l'instant que, par
bonheur, elle toit entre dans un petit cabinet qui toit dans
l'paisseur du mur. Cette espce de miracle touche le mari; il croit
qu'elle est innocente, et que c'est pour cela que Dieu l'a sauve, car
c'est un bigot entre les Huguenots.

La marquise de La Force en est de mme, et, persuade du crime de
cette femme, elle croyoit qu'une adultre toit digne de mille morts;
il pouvoit aussi y avoir de la jalousie,  cause de son mari, si ce
que dit madame de Castelmoron est vritable. Le mari se jette aux
pieds de sa femme, lui demande pardon, et elle retourne avec lui.

Comme j'ai dj dit, elle est la matresse, gouverne tout; lui ne se
mle de rien: il y a quelque douceur  cela; d'ailleurs un mari est
ncessaire  une galante. La mre avoit commenc un procs  Bordeaux;
on jette les informations au feu. Elle a su depuis que la famille
avoit mis dans la tte de Castelmoron le plus ridicule scrupule du
monde: elle toit grosse; on suppute combien il y avoit qu'il n'avoit
couch avec elle, et on lui fait promettre d'en faire justice si elle
n'accouche prcisment dans les neuf mois. Par bonheur elle y
accoucha.

Quelques annes aprs, Isar[435], garon bien fait, qui a bien de
l'esprit, et qui fait joliment des vers, fit connoissance avec elle 
Toulouse; il avoit dj t plusieurs fois  Paris; je ne doute pas
qu'il n'en ait eu toutes choses. Il alla mme avec elle  la campagne;
et,  Paris, o il vint ensuite, elle lui crivoit sans cesse; mme il
dcouvrit que son valet avoit t gagn et que la demoiselle de la
dame avoit commerce avec lui pour savoir toutes les galanteries de son
matre. Il trouva moyen de retirer toutes les lettres de la suivante
que ce valet gardoit, et puis il le renvoya tout doucement.

  [435] Il s'appeloit Isarn. On a conserv de lui une jolie pice
  en prose et en vers, intitule: _le Louis d'or_; elle est
  adresse  mademoiselle de Scudry. (Voyez le _Recueil de pices
  choisies_, dit de La Monnoye; La Haye, 1714, in-8, t. 2, p.
  241.)

Enfin la conduite de la dame a justifi le mari et la famille du mari.
Elle a fait encore d'autres galanteries, et puis elle a chang de
religion; mme elle voulut faire accroire  la cour que ses filles,
qui sont dj assez grandes, vouloient en faire autant. Il fallut les
faire venir et les mettre en sequestre: elles dclarrent qu'elles
vouloient tre de la religion de leur pre.




RNEVILLIERS.


Rnevilliers s'appelle Henri Barjot. Son pre toit matre des
requtes et s'appeloit M. de Marchefroid. Cet homme ne fut pas le
meilleur mnager du monde; il ne laissa pas pourtant de conserver
assez de bien pour pourvoir honntement ses enfants, et Rnevilliers,
quoique cadet, a quatre mille livres de rente de partage. Il se fit
d'pe; ils sont de bonne famille. Il acquit de la rputation, se
battit en duel et eut avantage. Il quitta bientt le service et se mit
 faire une vie assez bizarre. Son frre an, nomm d'Auneuil,
faisoit le gentilhomme, sans porter les armes; il n'toit point mari.
Rnevilliers, qui ne vouloit point qu'il se marit, car il est
terriblement avare, et il esproit que ce frre, qui se portoit bien,
et qui n'a qu'un an de plus que lui, mourroit, avoit soin de le
remettre bien avec une certaine femme dont il toit amoureux; car ils
se brouilloient souvent cette femme et lui; et le jour qu'ils devoient
se revoir, notre homme alloit  la chasse, et leur apportoit toujours
quelque couple de perdrix. Mais malgr tous ses soins, ce frre se
maria avec la soeur de Saint-Etienne, dont nous avons parl, nice du
pre Joseph. Cela mit notre cadet en si mchante humeur, et lui tenoit
si fort  la tte, qu'il ne pensoit  autre chose ni nuit ni jour; et
on m'a dit qu'une nuit qu'ils toient couchs en mme chambre dans
une htellerie, je crois qu'ils avoient eu quelques diffrends sur
leurs partages, Rnevilliers, tout en dormant, alla, l'pe  la main,
pour tuer son frre, qui n'avoit point encore d'enfants; mais ce frre
se rveilla fort  propos. Toute leur vie les deux frres ont eu
maille  partir. Le commencement vint de ce que Rnevilliers fut forc
de tuer un gentilhomme de leurs voisins; et voici comment. Leur pre
avoit laiss perdre beaucoup de droits, de sorte qu'eux, les ayant
voulu rtablir, eurent bien des dmls avec leur voisinage. Un jour
que notre homme toit  l'afft dans un bois, o il prtendoit droit
de chasse, celui  qui toit le bois survint, et en l'appelant _Petite
Ecritoire_, car Rnevilliers toit fort jeune, va  lui l'pe  la
main. Rnevilliers lui dit que s'il avanoit, il le tueroit: l'autre
ne laissa, et Rnevilliers en fit comme il et fait d'un lapin. Cette
affaire leur cota beaucoup, et, comme elle avoit eu lieu pour
conserver les droits de leur terre, il prtendoit que toute la famille
y contribut. Il arriva aussi long-temps aprs que, des gens de guerre
voulant loger  Auneuil, il contrefit l'aide-de-camp, et changeant
leur route, les envoya chez un homme de robe de leurs voisins; mais
cet homme, qui avoit du crdit, le fit condamner aux dpens. Je me
souviens qu'on le faisoit enrager quand on l'appeloit _M.
l'aide-de-camp_. Il prtendoit encore qu'on le rembourst de ces
frais-l. Enfin ils s'accommodrent.

Rnevilliers a toujours aim le sexe, mais  son profit. Il toit
grand et bien fait et baisoit une fruitire pour avoir du dessert, une
bouchre pour de la viande, et une grnetire pour de l'avoine. Il est
vrai qu'il paya une fois une pourpointire en la plus plaisante
monnoie du monde. Une veille femme veuve, de la rue de la
Pourpointerie[436], avoit long-temps habill ses laquais, de sorte
qu'il lui devoit une assez grosse somme: cette femme l'alloit voir
souvent et lui prsentoit toujours ses parties; Rnevilliers la
remettoit de jour  autre, et cependant il cherchoit quelque invention
pour ne point payer. Enfin il lui dit une fois: Venez demain matin 
dix heures, je vous donnerai contentement. La vieille fut ds neuf
heures dans sa chambre: il envoie chercher  djener, la fait boire,
la met en belle humeur, et tout d'un coup il la pousse sur le lit, o
il la contenta si bien, qu'aprs cela elle prend ses parties, les
jette au feu, et lui dit: Allez, vous ne mprisez point vieillesse;
il ne sera jamais dit que je demande rien  un si honnte homme que
vous.

  [436] C'toit la rue des Lombards. Elle portoit, au XIIIe sicle,
  le nom de _rue de la Buffeterie_, comme on le voit dans le _Dit
  des rues de Paris_, publi par l'abb Le Beuf:

    Lors ving en la _Buffeterie_,
    Tantost trouvai _la Lamperie_,
    Et puis la _rue de la Porte
    Saint-Mesri_, etc.

  Mais les Lombards, qui y exeroient l'usure depuis des temps fort
  reculs, l'emportrent sur ces deux noms (Voyez Sauval,
  _Antiquits de Paris_, t. 1, p. 174; et Jaillot, _Recherches sur
  Paris, quartier Saint-Jacques la Boucherie_.)

Il chercha dix ans durant  tromper en mariage, comme il avoit fait en
concubinage; mais il pensa bien tre tromp lui-mme. Une marieuse de
gens, on appelle cela vulgairement une _apparieuse_, qui se nommoit,
disoit-on, _dame Bricolleuse_, lui proposa un parti de consquence, et
lui dit qu'il se trouvt  Saint-Gervais un tel jour pour voir la
dame. Elle lui conseilla, lui protestant qu'elle ne faisoit point de
conscience de le servir au prjudice d'un autre, d'emprunter
l'quipage de quelqu'un de ses amis. Rnevilliers emprunte donc
l'habit et le train d'un seigneur de la cour qu'il connoissoit, et
entre  Saint-Gervais suivi d'un page, qui lui portoit un carreau avec
de l'or, et d'assez bon nombre de laquais: il n'y fut pas plus tt que
la _Bricolleuse_ l'accoste, et lui montre une femme de bonne mine,
bien vtue, et qui n'avoit pas moins de suite que lui; ils se
regardent long-temps tous deux, et enfin le galant se retire aprs
avoir su le logis de la dame. Il y alla le lendemain et reconnut
bientt que la _Bricolleuse_ les trompoit tous deux, et il coucha
bientt avec cette crature et sans grande peine.

Il lui arriva une assez plaisante aventure au faubourg Saint-Germain.
Il s'y promenoit dans un jardin avec une femme dont il toit amoureux,
et, ayant trouv l'heure du berger, il toit sur le point de mettre
l'aventure  fin, quand un couvreur, qui les voyoit de dessus un toit,
se mit  crier: Allez...... plus loin.

Il arriva une chose toute pareille  Habert, secrtaire du Roi, frre
an du commissaire de l'artillerie et de l'abb de Crisy; il alloit
tout de mme...... une suivante de La Bazinire, dans une htellerie
des Ardillires  Saumur, quand une sentinelle du chteau menaa de
leur tirer s'ils n'alloient...... plus loin.

Quoiqu'il chercht fortune en ville, il ne laissoit pas d'avoir un
ordinaire chez lui; c'toit une vieille servante, nomme Blanche.
Cette femme avoit t long-temps dans un hpital; elle y avoit appris
cent recettes, et dans la Villeneuve-sur-Gravois[437], prs la porte
Saint-Denis, ou Rnevilliers demeuroit pour avoir une chambre 
meilleur march, elle servoit de chirurgien, saignoit, renouoit, etc.
Elle y toit connue de tout le monde, jusqu'aux petits enfants. Son
matre ne l'toit pas moins; et quand on disoit M. le baron, on
entendoit Rnevilliers. Blanche le plus souvent composoit elle seule
tout son train, car comme il vivoit un peu en bohme, la plupart du
temps il n'avoit pas un pauvre laquais, et plusieurs fois il est
arriv  Blanche de l'aller qurir le soir en ville, monte sur son
cheval, avec un flambeau  la main et une pe au ct.

  [437] Le quartier qui s'tendoit depuis le couvent des
  Filles-Dieu, de la rue Saint-Denis, o sont aujourd'hui le
  passage, la rue et la place du Caire, jusqu' la rue Poissonnire
  et le boulevard de Bonne-Nouvelle, toit dsign, dans le XVIe
  sicle, sous le nom de _la Villeneuve_. Pendant les guerres de la
  Ligue on ruina ce faubourg, et les maisons en furent abattues.
  Ces dmolitions avoient rehauss le terrain, et quand, sous Louis
  XIII, on commena  rebtir, tout cet espace fut appel _la
  Villeneuve-sur-Gravois_. Il ne reste pas aujourd'hui d'autre
  trace de ces dnominations que le nom de la rue
  _Bourbon-Villeneuve_. (_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur Paris,
  quartier Saint-Denis_, t. 2, p. 8.)

Au commencement de la rgence, esprant attraper un bnfice, il se
mit  porter la soutane et  faire le dvt; il disoit qu'en effet il
sentoit quelque repentir, et qu'il n'toit pas trop mal dans le chemin
du paradis. Mais la dvotion cessa avec l'esprance du bnfice, et
aussi la soutane ne valoit plus rien. Nous avons su depuis que cette
soutane n'toit point  lui, et qu'un nomm Bouillon, qui avoit t
aumnier de Montmoron, la lui avoit prte et ne l'avoit pu ravoir.
Durant sa dvotion, il se fit donner l'intendance des enfans trouvs
du diocse de Beauvais, car Rnevilliers est en ces quartiers-l[438].
Les mchantes langues disoient que c'toit pour avoir leurs langes et
leurs couches. Enfin insensiblement il se dfit de toute sa
bigotterie,  une croix d'or prs, qu'il portoit attache  son
pourpoint avec un ruban violet; encore s'en dfit-il  la fin. Depuis
il eut un procs contre M. de Beauvais, qui dfendit au cur du
village de Rnevilliers de le recevoir  la communion; je pense que
c'toit  cause de Blanche. Rnevilliers ne s'en prit point au cur;
mais il alla s'en plaindre au bailli de Beauvais, vieux cavalier g
de quatre-vingts ans, lui reprsenta qu'il toit le pre de la
noblesse, et que c'toit  lui  faire faire raison aux gentilshommes.
Le bailli se moqua de lui. Quelqu'un qui s'y trouva dit aprs  cet
homme qu'il avoit tort de traiter ainsi un homme de coeur et de
condition qui s'en pourroit bien prendre  son fils. M. de Villeroi,
qui le sut, envoya des gardes  Rnevilliers, qui dclara qu'il n'en
vouloit point  ce vieux radoteur; mais lui, qui ne sait quasi pas
lire, il accusa M. de Beauvais d'avoir fait un livre o il y a des
choses contre la doctrine de l'Eglise. Cela s'accommoda avec le temps.
Il y a quelques annes qu'il envoya aux filles de madame d'Agamy, chez
laquelle il est familier de tout temps, une souris dans une bote
pour leurs trennes. Elles, pour s'en venger, lui envoyrent, au nom
de leur pre, deux bouteilles, l'une de vin d'Espagne, et l'autre de
dcoction. Il se dfioit de quelque malice, et, pour s'en assurer, il
en fit boire au laquais. Le laquais, qui, averti de tout, savoit
laquelle toit la bonne bouteille, en but volontiers un grand verre:
Blanche vient, qui ne le vouloit point croire; il gage un cu contre
elle et le gagne. Aux Rois, il envoie l'autre bouteille  son
procureur, qui en fit grande fte  ses voisins, et les convia d'en
venir boire; mais ils pensrent le gourmer, quand ils en eurent got.
Voil le procureur outr; il fait perdre le procs  Rnevilliers, et
il fallut rendre  Blanche son cu, et lui en donner encore un autre.

  [438] C'est vraisemblablement la terre de Rainvillers, situe 
  cinq quarts de lieue  l'ouest de Beauvais,  peu de distance de
  l'ancienne abbaye de Saint-Paul, dans un lieu humide et aquatique
  (_Ranarum villa_). La terre d'Auneuil, qui appartenoit au frre
  an, est fort prs de l.

Prsentement il parle d'aller en Canada pour pouser la reine des
Hurons, et il n'est pas plus sage qu'il toit il y a vingt-cinq ans.




MADAME ROGER.


Madame Roger est fille d'un gentilhomme d'entre la Lorraine et le
Lige, de bonne maison, mais pauvre; elle l'appeloit M. le comte de
Fermont. Le nom de la fille, c'est d'Ueil. Sa mre n'toit pas
tout--fait si noble; elle toit fille d'un chanoine de Toul qui lui
avoit donn un assez gros mariage. Notre madame Roger, tant fille,
demeura assez long-temps  Toul en attendant quelque bonne occasion.
Enfin, au dernier voyage que le feu Roi fit en ce pays-l, un nomm
Roger, fils d'un riche orfvre de Paris, qui avoit quitt sa boutique
et toit mort quelque temps aprs, devint amoureux d'elle, l'pousa et
l'emmena  Paris. Elle a dit depuis qu'elle avoit cru que Roger toit
gentilhomme, et qu'autrement elle n'et eu garde de l'pouser. C'toit
une grande femme, assez bien faite, qui parloit sans cesse de sa
maison; et surtout elle toit insupportable au Cours, car elle ne
faisoit que prner sur les armoiries des carrosses; d'ailleurs elle
avoit de l'esprit comme une Lorraine. Son mari, d'autre ct, ne
faisoit que jouer, aller au b....., et ivrogner. J'ai ou dire  la
dame que plus de deux ans durant aprs leur mariage, il petunoit[439]
tous les soirs dans le lit, elle y tant. Il lui arriva une fois une
plaisante aventure: il avoit une guenon un soir qu'il prit quelque
drogue; la guenon en but une partie: il la met coucher avec lui  son
ordinaire; sa femme toit aux champs. La drogue opre pour la guenon
comme pour lui; mais elle n'alloit pas au bassin, et elle foira d'une
si pouvantable manire, qu'elle chia sur le nez de Roger et remplit
le lit d'ordure de l'un  l'autre bout.

  [439] Il fumoit du tabac. _Petun_ est le nom que les peuples de
  la Floride donnoient au tabac. (Voyez le _Dict. de Trvoux_.) Les
  Bas-Bretons se servent galement, dans la mme signification, du
  mot _betun_. Sans doute c'est une importation faite de l'Amrique
  en Bretagne par les nombreux marins de cette province; le mot
  aura seulement, dans la traverse, subi une lgre altration.

Cette femme faisoit fort la prude. Un de mes frres, nomm Lussac,
grand garon, bien fait et bien dansant, s'avisa de l'entreprendre,
et nous dclara hautement qu'il y alloit planter le piquet et que s'il
en venoit  bout, il l'en feroit bien marcher droit. Je le trouvois
bien hardi de se jouer  une femme qui mprisoit terriblement les gens
de la ville: aussi, quoiqu'il y tnt le sige fort longuement, n'y
fit-il pas grand progrs, et les mdisants disoient qu'il lui avoit
prt de l'argent sans coucher avec elle, et que, de cet argent, elle
en avoit pay un autre galant. Ce galant toit un gentilhomme lorrain,
nomm Vinueilles[440], qui toit, disoit-elle, son parent.

Elle toit notre voisine, et ayant t oblig de donner les violons, 
mon tour, comme les autres jeunes gens du quartier  cause de sa
fille, il fallut que ce ft  elle que je les donnasse. Je voyois bien
 sa mine qu'elle avoit quelque honte qu'un bourgeois lui donnt les
violons, et je disois: Sur ma foi, je suis bien fch qu'elle soit si
sotte, car  une autre je lui ferois comprendre que c'est le roi
Jugurtha qui lui donne les violons, car mon pre les paie  cause de
la traduction que je lui ai faite de la guerre de Jugurtha[441]. Il
pensa arriver une trange esclandre  ce bal. Le prince d'Harcourt,
avec ses frres, heurta  la porte un moment aprs que les laquais et
ceux qui la gardoient s'toient battus. Le cuisinier d'un de mes
beaux-frres, qui s'toit mis du ct de nos portiers, avoit une
estocade[442], dont la lame toit fort troite: croyant que ce ft
encore ces laquais qui heurtassent, il passe son pe par la serrure
de la porte, et larde le prince d'Harcourt, qui en et eu un demi-pied
dans le corps s'il ne se fut tourn pour parler  quelqu'un; mais
effectivement le cuisinier, comme s'il et piqu de la viande, ne prit
que la peau. Aussitt voil un bruit du diable; je sors de la salle
avec un de mes amis, nous voyons un valet-de-chambre qui, tout
furieux, montoit en haut; nous le suivons; il alloit tirer un coup de
fusil sur M. d'Elbeuf dans la cour; nous lui tons son arquebuse et
l'attachons  la quenouille du lit, non sans lui donner quelque
horion; nous descendons, et nous voyons tous les trois frres qui
entrent dans la salle l'pe  la main. On n'entendoit autre chose que
_monsieur mon frre est bless_. Je me mis derrire, et ne me vantai
pas autrement d'tre le matre du bal; Pimpernelle vient, panse
_monsieur mon frre_, qui dansa avant que de partir. Madame de Congis,
qui fourre toujours son nez partout, me fit parler au prince
d'Harcourt, et nous fmes les meilleurs amis du monde. Il y avoit eu
des coups rus  la porte, car un cocher, qui se sentoit innocent, fut
si sot que d'ouvrir sans m'avertir, et en eut la tte casse. Pour le
cuisinier, il s'vada, et on ne l'a jamais vu depuis. Il fallut mener
ce cocher au prince d'Harcourt, car il croyoit que c'toit lui qui
l'avoit bless; j'en fus quitte pour cela; il ne le voulut pas voir,
et me traita fort civilement.

  [440] Ne seroit-ce pas Vineuil, gentilhomme qui a t long-temps
  exil?

  [441] Cette traduction n'a pas t imprime.

  [442] L'estocade toit une longue pe fort pointue.
  (_Dictionnaire de Trvoux._)

Pour revenir  madame Roger, elle devoit tant  tous ceux qui la
fournissoient, et elle avoit tant emprunt, qu'elle rsolut de s'en
aller: en ce dessein elle prend une chaise, se fait porter aux
Jsuites de la rue Saint-Antoine, prend une autre chaise et va chez
la mre Marguerite, auprs de Charonne. Vineuilles l'avoit ruine plus
que tout le reste. Le mari, qui avoit t si sot que de donner  sa
femme une procuration gnrale, trouva aprs qu'elle lui avoit fait
pour cinquante mille cus de dettes. Quelques jours aprs elle envoya
dire qu'elle toit chez la mre Marguerite; il l'y fut prendre et la
mena  une maison qu'il avoit  Essone. L, il tcha, par toutes
sortes de voies, de lui faire confesser ce qu'elle avoit fait de tout
cet argent. On dit qu'il n'en put rien tirer, sinon qu'elle avoit
donn  diverses fois vingt mille livres  son pre: il est vrai qu'il
venoit tous les ans faire la rcolte; c'toit un des plus sots hommes
que j'aie vus de ma vie. Elle dit aussi qu'elle avoit donn huit mille
livres  son cousin de Vineuilles.

Le mari, pour passer son chagrin, alla un jour  la chasse: dans ce
temps-l elle donna pour sept cents livres tout le btail de la maison
qui valoit bien mille cus, et se retira dans une religion  Corbeil;
de l elle alla jusqu' Gnes, parce qu'elle y avoit un de ses parents
mari. Au retour, car elle ne trouva pas son compte  Gnes, elle se
mit dans les filles de Saint-Nicolas de Lorraine au faubourg
Saint-Germain. Enfin Roger l'a laiss et ne sait que lui donner par
an.

On fait un plaisant conte de ces filles de Saint-Nicolas. Les Cravates
brlrent Saint-Nicolas quand on prit la Lorraine; plusieurs d'entre
elles se retirrent d'abord  Chlons: la plupart avoient t violes
par ces brleurs de maisons, et comme il n'y avoit pas moyen de le
nier, elles appeloient cela _souffrir le martyre_. On dit que, comme
elles faisoient le rcit de leur infortune  l'vque, il y en avoit
telle qui disoit l'avoir souffert deux fois, qui trois, qui quatre:
Ah! ce n'est rien auprs de moi, dit une autre, je l'ai souffert
jusqu' huit fois.--Huit fois le martyre! s'cria l'vque; ah! ma
soeur, que vous avez de mrite!




MADAME DE VERVINS.


Madame de Vervins, mre de Vervins qui a pous depuis peu
mademoiselle Fabert[443], est fille d'un marchal de Lorraine, nomm
de Braisne: c'toit une grande dignit en ce pays-l; elle avoit
pous en secondes noces le feu marquis de Vervins, premier matre
d'htel de la maison du Roi, qui toit un des plus pauvres hommes de
France. Cette femme toit une enrage, s'il y en a jamais eu; elle
battit tant de fois son mari, et lui fit tant de fois porter ses
marques, que le feu Roi conseilla  Vervins de l'enfermer, et la Reine
fut contrainte de lui faire dire qu'elle ne vnt plus au Louvre. Cette
folle disoit: C'est que la Reine est jalouse, et qu'elle voit bien
que le Roi devient amoureux de moi.

  [443] Anne-Dieu-Donne Fabert, fille du marchal, pousa, le 3
  octobre 1657, Louis de Cominges, marquis de Vervins, premier
  matre d'htel du Roi.

Durant l'amour du feu Roi (Louis XIII) pour Hautefort, elle enrageoit
de ce qu'il ne s'adressoit point  elle. A Saint-Germain, pour aller
voir ses amours, il falloit qu'il passt devant la porte de sa
chambre; elle le faisoit toujours guetter, et se montroit  lui
toujours fort pare:  la messe elle se mettoit toujours devant lui.
Quelque belle qu'elle ft, cela n'y fit rien.

Je crois, en effet, que madame de Vervins avoit t belle en sa
jeunesse, mais alors elle toit creve de graisse, et,  bien parler,
elle n'avoit plus rien de beau que les cheveux: ce n'toit pas
pourtant son opinion, car elle a cru encore depuis que M. d'Enghien
seroit tout heureux de jouir de ses embrassements. Effectivement on a
dit qu'au retour de Fribourg elle s'adressa  un chirurgien qui le
venoit de traiter de quelque incommodit qu'il n'avoit pas gagne  la
guerre, pour moyenner un rendez-vous entre elle et cet Alexandre dont
elle vouloit tre la Thalestris, car elle se vantoit d'tre la plus
vaillante femme du monde; et c'est pour cela qu'elle vouloit coucher
avec lui pour faire un hros. On verra ensuite quelques-uns de ses
exploits.

Sa maison toit une espce de conciergerie. Ds qu'une fille toit
entre chez elle, elle n'en pouvoit plus sortir; elle les faisoit
travailler et les chtioit fort rudement, car elle les faisoit
fouetter. Une fois elle en mit une dehors aprs lui avoir fait
donner les trivires si rudement, qu'elle en mourut. Son suisse
n'et os ouvrir la porte sans son ordre; et, pour l'avoir ouverte
une fois, il fut fouett quatre jours durant. Un chanoine de
Saint-Thomas-du-Louvre, dont la maison rpond dans la sienne, disoit
que, le vendredi-saint de 1647, elle ne fit autre chose tout le jour
que faire fesser un homme et une femme l'un aprs l'autre. Voiture
disoit que c'toit sans doute des Juifs sur lesquels elle vouloit
venger la mort de Notre-Seigneur[444].

  [444] Cette femme toit apparemment de l'humeur de la
  _grand'dame_ dont parle Brantme, qui prenoit tant de plaisir 
  fouetter les dames et filles qui toient attaches  son service.
  (Voyez les _OEuvres de Brantme_; Paris, Foucault, 1822, t. 7, p.
  255.)

Au reste, elle toit si lubrique, que j'ai ou dire que quand il y
avoit quelqu'un qui lui plaisoit  souper chez eux, car son mari
tenoit la table de premier matre d'htel, elle dfendoit de lui
ouvrir la porte, et il falloit qu'il coucht dans un petit lit qui
toit dans la mme chambre o son mari et elle couchoient en deux
diffrents lits. Le lendemain le mari sortoit, mais le galant ne
sortoit pas; on tiroit la porte sur la dame et sur lui, et si
quelqu'un et t assez hardi pour entrer sans qu'elle et appel,
elle l'et fait assommer. Vinueilles, dont nous venons de parler[445],
disoit qu'il en toit si las, qu'il avoit jur de n'y plus retourner;
et une fois qu'il n'y avoit pas voulu coucher, elle le battit; elle
aimoit ce garon et vouloit une fois que son mari troqut sa charge
contre des terres que ce garon avoit en Lorraine; elle toit jalouse
de madame Roger. Un jour que celle-ci avoit men Vinueilles jouer chez
mon pre, elle fut chez elle et fureta depuis le grenier jusqu' la
cave. Du temps que la Montarbaut toit rfugie chez M. de Chevreuse,
d'o elle ne sortoit que de nuit, un soir qu'elle toit en chaise,
elle trouve madame de Vervins  sa porte: elle envoya un laquais pour
savoir qui toit cette femme; on n'avoit garde de le lui dire. Je le
veux savoir. Les gens de cette folle grossissent: la Montarbaut, qui
avoit peut-tre ou parler d'elle, envoie vite  l'htel de Chevreuse,
et, durant la contestation, les gens de l'htel de Chevreuse vinrent
en si grand nombre, qu'ils en turent trois ou quatre; depuis elle ne
se frotta plus  eux.

  [445] Dans l'Historiette de madame Roger.

Elle ne passa gure mieux le jour de Pques de l'anne suivante
qu'elle avait fait le vendredi-saint de 1647. Madame de Brassac, qui
logeoit auprs de cette extravagante, passoit en chaise devant son
logis; les gens de madame de Vervins se mirent  dire: Voil dame
Ragonde, voil la _Martingalle_ qui passe. Ceux de madame de Brassac
rpondirent quelque chose de plus fcheux encore pour madame de
Vervins; de sorte que cette femme, qui, oyant du bruit, s'toit mise 
la fentre, entendit ce qu'on avoit dit contre elle; la voil en
fureur; elle crie: _Aux armes!_ tue! tue! Madame de Brassac monte et
lui fait satisfaction pour ses gens, offre de les chasser, et de ne
les reprendre qu' sa prire. Elle ne reoit point cette satisfaction;
au contraire, plus enrage qu'auparavant, elle jure qu'elle les fera
tous tuer, et dit un million d'extravagances: madame de Brassac se
retire. Le lendemain matin cette folle lui envoya dire bien
srieusement qu'elle ft confesser tous ses gens, parce qu'aprs dner
madame de Vervins avoit rsolu de les faire tous tuer. Aprs dner,
elle arme tout son domestique, se met  leur tte, la hallebarde  la
main, et va  la porte de madame de Brassac, o elle ne trouva pas
autrement de gens  tuer, car ils toient sortis avec leur matresse.
Par bonheur un gentilhomme[446] qui la connoissoit s'y rencontra, qui
aussitt la saisit au corps et la mena chez elle. Par le chemin elle
crioit: Vous m'empchez de montrer ma gnrosit, et lui arracha une
bonne partie des cheveux et de la barbe. Cet homme lui fit toutes les
remontrances imaginables; mais il n'en put obtenir autre chose, sinon
qu'elle faisoit trve pour ce jour-l et pour le lendemain avec madame
de Brassac; mais que si madame de Brassac ne faisoit tuer ceux de qui
elle avoit t offense, qu'elle en feroit une vengeance exemplaire.
Enfin, il en fallut avertir la Reine, qui fit dire  madame de Vervins
qu'elle ne vouloit plus our parler de semblables extravagances.

  [446] Un gentilhomme de M. de Parabre, beau-frre de Brassac.
  (T.)

Une fois, elle donna le fouet  son mari, et elle en eut aprs un tel
repentir, que, pour en faire pnitence, elle s'alla mettre jusqu'au
cou dans un marais. Elle a des foiblesses de son pays, o l'on croit
fort aux sorciers; elle dit que, quand elle a fait bien bouillir des
broquettes[447], ses ennemis n'ont plus de force contre elle: pour
cela, elle en a toujours une caque pleine. Elle se vante d'avoir rendu
paralytique la main de madame de Moret, alors madame de Vardes, en lui
donnant sa maldiction, parce qu'elle avoit crit  M. de Vervins
qu'il se devoit dfaire de cette enrage. Depuis la mort de cet homme,
les gens de guerre l'ayant prise, elle et je ne sais combien de filles
qu'elle a toujours, ils la laissrent aller; mais ses filles furent
menes dans un bois; au retour, elle les visita toutes pour voir ce
qui s'toit pass. Le lieutenant-gnral de Soissons, o elle toit
alle demeurer, de peur de pareil accident, fut enferm chez elle, je
ne sais combien d'heures: elle l'avait querell et ne le vouloit pas
laisser sortir. Il cria par la fentre; le peuple s'mut et enfona la
porte. Elle croit prsentement que le suisse qu'elle a est un seigneur
de Suisse qui s'est dguis pour avoir l'honneur de la servir.

  [447] Espce de chou qu'on appeloit _broque_, ou _broccoli_.
  C'toient des rejetons d'un chou d't.




RUQUEVILLE.


Ruqueville toit un gentilhomme de Normandie, qui s'toit donn  M.
de Longueville. C'toit un assez plaisant homme. Il avoit un frre de
mre, nomm Boisdalmais[448]; c'est celui que Ruvigny tua[449]. Il
n'toit pas trop bien avec ce frre, et il disoit que c'toit son
_frre de loin_, comme on dit _parent de loin_. Ruqueville n'avoit pas
t trop bon mnager, et il disoit: Ah! si feu mon bien toit encore
au monde, on feroit bien plus cas de moi qu'on n'en fait.

  [448] Voir prcdemment, t. 3, p. 56, note 2.

  [449] Ce duel eut lieu  Venise, en 1627. _Mmoires manuscrits de
  Goulas_, cits dans le pre Lelong. (_Bibliothque historique de
  la France_, t. 2, page 449, no 21395.)

Il s'toit mari; mais sa femme et lui ne purent jamais s'accorder, et
se sparrent volontairement: ils avoient une fille qu'ils marirent 
un gentilhomme, nomm Le Mesnil-Leurry; elle devint amoureuse d'un
garon appel Montrada: c'toit un garon bien fait et qui vivoit de
ses rentes. Elle se rsout, par son conseil et par celui de sa mre,
d'empoisonner son mari: deux fois le poison n'opra point. Enfin le
galant lui crit: Je vous envoie du poison qui fera mieux son effet
que les autres. Elle prend le poison et jette la lettre dans le feu
sans la dchirer; la fume, pousse par l'air qui toit assez grand
dans la chambre, peut-tre y avoit-il quelque porte ou quelque fentre
ouverte, emporte cette lettre par le tuyau dans la cour, et elle tombe
aux pieds du frre du mari qui s'y promenoit; il ramasse cette lettre,
la lit, court trouver son frre, qui avoit aval un bouillon et
disoit: Quel bouillon ai-je pris? sans doute je suis empoisonn.--Il
n'y a rien de plus certain, dit le frre: tenez, voil une lettre qui
en est la preuve. La femme accusa le cuisinier; mais il toit
constant qu'elle avoit voulu donner le bouillon elle-mme  son mari,
 qui elle avoit fait prendre mdecine au retour d'un voyage. Je pense
que le mari fut sauv par du contre-poison: pour la mre et pour la
fille, elles furent mises dans un couvent, o elles sont mortes.
Ruqueville fit de cela une chanson pitoyable et lamentable, comme sur
l'excution de quelque insigne criminel.

Ruqueville tant  l'extrmit, son tailleur,  qui il devoit
beaucoup, le pria de lui donner une reconnoissance. Bon, mon ami, lui
dit-il, crivez, je la signerai. Il lui dicta: Je soussign, etc.,
promets  matre, etc., matre tailleur d'habits  Paris, demeurant
rue Saint-Honor, paroisse Saint-Eustache, etc. Il lui en fait mettre
tout le plus long qu'il peut, et, aprs l'avoir bien fait crire, il
ajoute _cent coups de bton_, au lieu de la somme. Le tailleur le
donne au diable, et s'en va. Je ne sais si le diable prit Ruqueville,
mais il trpassa peu de temps aprs.

Une fois il se rompit la jambe et en fut fort long-temps malade:
enfin, un jour il se trana  l'htel de Longueville. Quelqu'un lui
dit: Vous avez l une mchante jambe.--Mchante, dit-il, elle me
cota pourtant deux mille livres rendue ici.

Il avoit un neveu g de vingt ans, fort dbauch. Je ne veux point,
disoit-il, frquenter ce coquin, car je pourrois prendre de mauvaises
habitudes avec lui. Il avoit quarante ans de plus que ce garon; il
toit brave. Une fois, se battant en duel, il reut un grand coup
d'pe au travers du corps, et pourtant dsarma son homme; l'autre lui
demanda la vie. Attends, dit-il froidement. En disant cela, il
crache dans sa main, et voyant son crachat blanc: Va, dit-il, je te
la donne. C'est qu'il avoit ou dire qu'on toit bless  mort quand
on crachoit le sang. Une autre fois, celui contre qui il se battoit
lui donna un coup d'pe dans les cheveux. H! lui dit-il en jetant
son pe, vous pourriez bien m'borgner: vous avez appris d'un mauvais
matre; je ne me battrai jamais contre vous. Et la chose en demeura
l.

A l'extrmit, il avoit du dpit de ce que ses camarades de chez M. de
Longueville ne lui venoient point dire adieu; il te son bonnet, et
parlant comme s'ils eussent t prsents: Adieu, dit-il, monsieur de
Plenoches, adieu monsieur Farsau, adieu celui-ci, celui-l; vous tes
de braves gens de n'avoir pas manqu  rendre ce dernier devoir 
votre pauvre camarade.

On dit que sa mine toit fort plaisante, et qu'il ne rioit jamais. Un
jour qu'on parloit de je ne sais quelle antiquaille, M. de Longueville
lui dit: Cela est tout autrement beau  voir  Rome; c'est une honte
que vous ne l'ayez point vu. On fut quatre mois sans entendre parler
de Ruqueville. Enfin il revint. Eh! d'o venez-vous?--Je viens de
Rome, dit-il.--Et y avez-vous t long-temps?--J'y ai dn, et, aprs
avoir vu ce que vous m'aviez dit, je suis remont  cheval.

A l'article de la mort, il envoya qurir l'argentier de M. de
Longueville et lui dit: Monsieur un tel, je vous lgue cinq cents
cus. L'autre le remercia. Mais quand ce vint aprs sa mort  lire le
testament, on trouva l'article ainsi couch: _Item_, je lgue ....
les cinq cents cus qu'il m'a vols sur les commissions qu'il a faites
pour moi.




LE PAGE ET SES DEUX FEMMES.


Le Page toit un homme bien fait, mais de bas lieu: son pre toit
sergent  Chlons. A son _avnement_  Paris, il pousa une laide
femme, parce qu'elle avoit quatre mille livres en mariage. Il fit
fortune dans l'extraordinaire de la guerre, et, las de sa femme, qui
toit une vraie harangre et jalouse par-dessus tout cela, il couroit
un peu l'aiguillette. Un jour qu'il dnoit en ville, elle voulut
savoir du cocher o son matre toit demeur. Le cocher avoit
peut-tre bu, ou bien il n'en faisoit pas grand cas,  l'imitation de
son matre, de sorte qu'elle lui ayant dit des injures, il lui donna
des coups de fourche. Le cocher en eut le fouet par la main du
bourreau. Je me souviens que le _peuple bariol_[450] pensa faire
dsordre, et disoit tout haut que les valets n'avoient que faire de
souffrir de la jalousie des femmes de leurs matres. Ces coups de
fourche ne la rendirent pas plus sage. Une autre fois elle pensa
surprendre son mari  Bagnolet avec des gourgandines, et il n'eut que
le loisir de remonter en carrosse. Elle crioit: Le voil le
_ruffien_[451] qui se sauve avec ses g.....! le voil. Un jour qu'il
traitoit des gens chez lui, elle gronda tout le matin, puis ne voulut
pas se mettre  table, c'toit un jour maigre. On lui envoya une hure
de saumon: elle jeta le plat par la fentre, qui, dit-on, alla coiffer
un homme dans la rue. Enfin le bon Dieu l'en dlivra; mais le pauvre
homme ne se souvint pas du conseil de saint Paul, car il reprit une
autre femme qui lui a bien fait voir du pays.

  [450] _Peuple bariol._ Cette expression n'est explique ni dans
  Trvoux, ni dans Nicot, ni dans Richelet. On pense qu'elle
  signifie _le menu peuple_. Sous Henri IV, Louis XIII et la
  minorit de Louis XIV, tous les hommes toient vtus de noir ou
  de gris, il n'y avoit que le peuple qui portt des vtements de
  toutes les couleurs. C'est vraisemblablement de cet usage qu'est
  emprunte cette expression pittoresque.

  [451] Le _dbauch_, de l'italien _ruffiano_.

Il devint amoureux de mademoiselle de La Roche-Posay, cadette de celle
que le cardinal de Richelieu avoit fait pouser  Sabattier. D'mery
fit ce qu'il put pour empcher Le Page d'pouser cette belle[452];
mais il lui dit: H! monsieur, laissez-moi avoir un ange: n'ai-je
pas eu assez long-temps un diable?

  [452] Elle est petite, mais elle toit jolie et vive. (T.)

Or, vous allez voir quel ange c'toit. Elle toit un peu parente du
feu cardinal, et on disoit mme qu'il avoit couch autrefois avec la
mre. A propos du cardinal, on dit qu'un jour qu'elle toit convie
chez lui  une assemble, elle prit un remde pour avoir le teint plus
beau; mais ce remde opra si tard qu'elle alla au Palais-Cardinal
lorsque personne n'y entroit plus. Elle toit engage[453] jusqu'aux
yeux, tant elle avoit fait de dpense. Celui dont on avoit le plus
mdit avec elle toit un petit abb de Sasilly qui avoit des rubans de
couleur; on dit qu'ils furent une fois huit jours dans une htellerie,
sur le chemin de Poitiers. Je vous laisse  penser ce qu'ils
faisoient. Voil l'ange de M. Le Page. Elle ne fut pas plus tt marie
qu'elle lui fit prendre une maison de quatre mille cinq cents livres
de loyer; le reste alloit  proportion: elle lui fit acheter une belle
terre en Poitou appele Saint-Loup: pensez que ce fut sous son nom.
Tous les jours on demandoit au mari: O est madame de Saint-Loup? M.
de Schomberg s'y attacha. Bautru disoit: Je ne m'tonne pas qu'il
l'aime, son nom a des charmes pour lui; elle s'appelle madame Le
Page. On a un peu accus M. de Schomberg d'aimer les ragots de del
les monts. Quand on traitoit le mariage de madame d'Hautefort et de
lui, cette pauvre madame de Saint-Loup fut toute une aprs-dine chez
Maurice le parfumeur, d'o elle voyoit tout ce qui entroit et sortoit
de l'htel de Schomberg, et elle appela l'un aprs l'autre, tant elle
toit en inquitude, tous les gentilshommes du marchal.

  [453] C'est--dire obre.

Elle s'prit peu de temps aprs de M. de Candale, qui valoit bien pour
le moins ce qu'elle perdoit, et, pour le voir plus facilement, elle
fit changer de quartier  son mari, et s'approcha le plus qu'elle put
de la rue Pltrire, o est l'htel d'Epernon[454].

La veille de Pques fleuries, elle, M. de Candale, la comtesse
de Fiesque[455], le marquis de La Vieuville, mademoiselle
d'Outrelaise[456], parente de Fiesque, et le marquis d'Alluye furent
manger du jambon, un matin, aux Tuileries. On en fit un vaudeville
appel un _Pour et contre_.

    Comtesse, dans les Tuileries
    Vous avez mang du jambon
    La veille de Pques fleuries;
    Mais ce n'toit pas la saison.
    Toutefois, dans cette rencontre,
    Le comte est pour, la mre contre[457].

  [454] L'htel d'pernon, achet par d'Hervart, contrleur-gnral
  des finances, fut par lui rebti presque en entier. Acquis par M.
  d'Armenonville, il portoit son nom, quand il fut achet, en 1757,
  pour y tablir le bureau des postes. (Voyez les _Recherches sur
  Paris_, par Jaillot, t. 2, _Quartier Saint-Eustache_, p. 42.)

  [455] Gilonne d'Harcourt, femme de Charles-Lon, comte de
  Fiesque, amie de madame de Svign. On l'appeloit _la comtesse_.

  [456] Mademoiselle d'Outrelaise, l'amie de madame de Frontenac,
  demeuroit avec elle  l'Arsenal. On les appeloit _les Divines_;
  c'toient des personnes qui donnoient le ton, et dont il falloit
  avoir l'approbation. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. 2, p.
  209, dition de 1829.)

  [457] Le comte de Fiesque en rit, sa mre en gronda. (T.)

Madame de Rohan-Chabot rompit avec madame de Saint-Loup, disant
qu'elle menoit une vie trop scandaleuse. Cependant, tandis que le
chevalier de Chabot vivoit, madame de Saint-Loup toit l'amie du
coeur; mais  cette heure on n'avoit plus besoin d'une femme qui lui
donnt de quoi subsister. Elle donnoit au chevalier ce qu'elle tiroit
du marchal. Bien d'autres que M. de Candale en ttoient; mais elle a
fait bien de la vanit de l'avoir retenu prs de six ans. Un jour
qu'elle toit avec Vardes, le bonhomme Sennectre la vint prendre, et
dit: Monsieur, avec votre permission, j'ai un mot  dire  madame;
et il la mne dans une garde-robe:  un quart-d'heure de l il la lui
rend. Vardes eut envie de quelque chose: il trouva les pistes du
bonhomme. Elle n'avoit pas eu le loisir d'y mettre ordre. Ah! madame,
lui dit-il, vous jouez donc de ces esteufs-l? Il l'alla conter
partout. Regardez si cela n'est pas honorable au bonhomme, il avoit
soixante-douze ans, de venir  cet ge-l ter une dame  un
godulereau.... Depuis on lui dit, un peu avant qu'il se ft remari:
Monsieur, ne voyez-vous plus madame de Saint-Loup?--Voulez-vous que
je vous die, rpondit-il, je suis trop vieux pour aller  la brche.
C'est qu'elle toit brche-dent depuis quelque temps.

Cependant regardez quel abus: la Reine souffrit que madame de
Saint-Loup entrt dans son carrosse en allant de Saumur  Tours;
c'toit en 1652. Le Page a eu bien du dsordre dans ses affaires; je
crois que cela ne va pas trop bien.

Sa femme, depuis qu'elle est dvote, car il faut bien se donner  Dieu
quand le monde ne veut plus de nous, elle se fait appeler par humilit
madame Le Page. Voici comme cela lui prit. Il y a deux ans qu'elle
s'avisa de dire qu'elle se sentoit appele  se convertir, et quelque
temps aprs elle fit cette fable: La nuit, disoit-elle, je sentis
tirer mon rideau, je m'veille, je n'entends plus rien; je crus qu'on
avoit oubli de le fermer, je le ferme et me rendors une seconde fois:
je l'entends encore tirer, je le referme et me rendors encore. (Voyez
quel courage!) Quelque temps aprs la mme chose arrive, et je sens
une douleur effroyable; je m'crie; on vient; je me fais apporter de
la lumire, je regarde  ma main, j'y trouve une croix rouge la mieux
empreinte du monde, auprs de laquelle il y a comme des marques de
clous. Elle montre cette croix  ses amis, et aux autres elle dit
qu'elle a du mal  la main, et y porte un empltre. L'abb de La
Victoire dit que c'est la fleur de lys de paradis, et que si elle
retourne  sa premire vie, elle sera pendue. Ce qu'il dit a du
brillant, mais il ne le faut pas examiner de trop prs. Nonobstant
cette sainte aventure, elle alla trois jours aprs  la comdie.
Depuis quelque temps elle ne montre plus cette croix qu'on ne lui
donne pour les pauvres[458].

  [458] Ce prtendu miracle a bien l'air d'tre une imitation des
  mots mystrieux que l'on assuroit avoir t miraculeusement
  gravs sur la main de la mre des Anges, suprieure des
  religieuses ursulines de Loudun. Avant Tallemant, le conte
  ridicule de la croix de madame de Saint-Loup avoit t rapport
  par Gourville, dont nous empruntons le passage suivant: A mon
  retour de Guyenne, dit-il, j'allai voir madame de Saint-Loup: je
  trouvai sa tapisserie couverte de petits cadres o il y avoit des
  sentences et des dictums pleins de dvotion, avec un assez gros
  chapelet qui pendoit sur son cran. Elle me dit qu'elle avoit
  bien pri Dieu pour moi, et qu'elle souhaitoit fort que je fisse
  mon profit de ce qui lui toit arriv, comme avoit fait M. de
  Langlade: je la remerciai de ses voeux et de ses prires, ne me
  trouvant pas encore touch; mais quand l'heure du dner fut
  venue, je le fus encore moins, quand je vis servir deux potages,
  l'un  la viande pour eux, et un maigre pour moi, me disant
  qu'ils avoient t bien fchs de rompre le carme  cause de
  leurs indispositions. On ta les potages, et on servit une
  poularde devant eux, avec un petit morceau de morue pour moi.
  Madame de Saint-Loup, voyant que je la regardois, me dit qu'elle
  auroit mieux aim manger ma morue que sa poularde; M. de Langlade
  citoit  tous propos saint Augustin: elle le faisoit souvenir des
  passages de ce saint, et tous deux me jetoient de temps en temps
  quelques propos de dvotion... Force gens toient curieux d'aller
  voir cette croix. Souvent madame de Saint-Loup, la montrant, leur
  demandoit quelque chose pour les pauvres... Le temps qui s'toit
  coul avoit effac la croix; mais ce qu'on aura peine  croire,
  c'est qu'elle supposa que, par un autre miracle, la croix avoit
  t renouvele. Elle disoit qu'tant aux Pres de l'Oratoire fort
  attentive, comme on levoit le Saint-Sacrement, elle avoit encore
  senti  sa main, qui toit gante, la mme chose que la premire
  fois, et qu'ayant t son gant, elle avoit trouv la croix
  trs-bien refaite. Mon tonnement augmenta beaucoup; mais M. de
  Langlade parut si persuad de ce second miracle, qu'il
  l'attestoit avec des serments effroyables, etc. (_Mmoires de
  Gourville_, 1782, t. 1, p. 184, et dans la _Collection des
  Mmoires relatifs  l'histoire de France_, deuxime srie, t. 52,
  p. 305.)

On m'a cont que je ne sais quelle prude disoit un jour, en prsence
de madame Le Page, qu'elle alloit retirer deux de ses filles de
religion. Ah! Jsus! lui dit-elle, madame, gardez-vous-en bien: le
monde est plein de mauvais exemples. Pour moi, j'y laisserai les
miennes.--Ah! madame, reprit l'autre, c'est selon l'ducation et les
exemples qu'on leur donne.




LE VICOMTE DE LAVEDAN,

DEPUIS LE MARQUIS DE MALAUSE.


Le vicomte de Lavedan[459] se donna  Monsieur, aujourd'hui M.
d'Orlans; il fut amoureux de madame de La Maisonfort, et il tint 
peu qu'il ne la ft demander. Depuis il eut inclination pour une de
ses cousines germaines, fille de madame la marquise de Kerveno, sa
tante. Comme il toit fils unique, on pensa  le marier de bonne
heure: on lui proposa en Languedoc, son pays, plusieurs partis, entre
autres l'hritire de Rieux, qui avoit de grandes et belles terres
proches des siennes. Il la voulut voir, et alla incognito  Toulouse,
ayant fait habiller un des siens en seigneur anglois; mais il fut
bientt reconnu. Il ne put se rsoudre  l'aimer, et soupiroit
toujours aprs sa Bretonne: c'est ainsi qu'il appeloit mademoiselle de
Kerveno, qui effectivement toit Bretonne. Son pre et sa mre, voyant
qu'il n'en vouloit point d'autre, consentirent qu'il la demandt en
mariage. En ce temps-l le marquis d'Asserac la recherchoit, et
l'affaire toit fort avance. Cette fille, qui connoissoit fort Le
Pailleur[460], car la marchale de Thmines toit la bonne amie de sa
mre, le pria de lui faire son horoscope. Le Pailleur feignit de faire
sa figure, et, au plus loin de sa pense, lui dit qu'elle pouseroit
un homme brun, or Asserac toit blond, et qu'un jour elle feroit
galanterie avec un homme d'Eglise. On fait la proposition de Lavedan;
voil madame de Kerveno[461] bien empche; elle va  la marchale:
Ma bonne, conseillez-moi. Le Pailleur, qui s'y trouva, dit qu'il n'y
avoit pas  hsiter, qu'Asserac toit de religion et de mme pays, et
que leurs terres toient voisines. Elle part rsolue de la donner au
blond, et le lendemain l'affaire toit conclue avec le brun. La
Chalais, qui toit lors auprs d'elle, ayant t gagne, lui avoit
tourn l'esprit. On dit que madame de Kerveno, en bonne tante, lui
avoit dit qu'elle ne lui conseilloit pas de prendre sa fille, que
c'toit un esprit altier et hardi qui lui donneroit bien de
l'exercice: nonobstant cet avertissement, il passa outre[462].

  [459] Louis de Bourbon, marquis de Malause, vicomte de Lavedan,
  mourut le 1er septembre 1667.

  [460] On a vu dj l'Historiette de Le Pailleur.

  [461] Marie de Lannoy La Boissire, marquise de Kerveno.

  [462] Le vicomte de Lavedan pousa Charlotte de Kerveno, en
  l'glise de Saint-Sulpice de Paris, le 22 avril 1638. (_Voyez_ le
  P. Anselme, t. 1, p. 371.)

Ils passrent un an ou deux dans la plus grande intelligence du monde;
elle alloit  la chasse avec lui, et ils n'toient jamais l'un sans
l'autre. Au bout de ce temps elle commena  n'tre pas bien avec sa
belle-mre[463]; elles toient toutes deux imprieuses; la belle-mre
vouloit tout gouverner  l'ordinaire, et l'autre et bien voulu tre
la matresse. Enfin la mre donna  entendre  son fils qu'il feroit
bien de se retirer avec sa femme  Miramont, l'une des terres qu'on
lui avoit donnes en mariage. Ce fut l que la dsunion commena entre
le mari et la femme: elle devint jalouse d'une de ses demoiselles; la
fille fut renvoye. Celle qu'on mit en sa place, et qui passoit pour
une sainte, fut souponne de grossesse, et on la congdia comme
l'autre.

  [463] Marie de Chalon, dame de La Case, femme de Henri de
  Bourbon, marquis de Malause, filleul de Henri IV.

Quelque temps aprs ils retournrent chez le pre, parce que madame de
Malause toit morte. Le comte parla de faire un voyage  Paris, et
elle, qui ne demandoit pas mieux que d'aller  la cour, le voulut
accompagner. Pour s'en dfaire, il lui fit trouver bon de le laisser
partir devant, et lui promit de l'envoyer qurir; mais il n'en fit
rien, s'amusa  faire l'amour[464], et remettoit de mois en mois 
revenir. Elle savoit toute chose et s'en plaignoit hautement. Enfin
elle changea de langage, et commena  dire qu'elle toit bien aise
qu'il ft  Paris, puisqu'il s'y plaisoit tant: ds-lors on eut
soupon qu'elle se vengoit avec un nomm Mong, un homme d'affaires
qui toit  son mari, mais qui n'avoit rien d'aimable. Il est constant
que cet homme passoit des cinq et six heures avec elle, sous prtexte
de parler d'affaires. Depuis, allant  quelqu'une de ses terres, elle
passa par Alby et eut curiosit de voir l'glise cathdrale, qui est
une des plus belles de France, btie par le cardinal d'Amboise. M.
d'Alby, de la maison Du Lude, prlat jeune et bien fait, la retint
quelques jours et la traita magnifiquement. Je ne sais si ce fut la
prophtie de Le Pailleur, car elle avoit t tonne de ce qu'il lui
avoit prdit, ou autre chose, mais elle couta les cajoleries de
l'vque, et quand elle fut de retour chez elle, il lui alla rendre
visite. Les domestiques remarqurent qu'un peu auparavant elle avoit
chang d'appartement, et s'toit loge en un endroit d'o elle
pouvoit, sans tre aperue, aller  l'appartement qu'elle fit donner 
M. d'Alby. Ce ne fut pas la seule visite qu'il lui fit, et le bonhomme
le recevoit d'aussi bon coeur que sa belle-fille; car de tout temps
elle avoit fort dorlot le beau-pre, jusqu' se jeter  son cou, lui
embrasser les genoux et lui baiser les mains. Avec ces caresses, elle
l'avoit gagn entirement, et elle toit capable de lui persuader tout
ce qu'elle et voulu: il y avoit mme des gens malpensants qui en
mdisoient,  cause que ce bonhomme avoit fort aim les femmes; mais
il avoit quatre-vingts ans.

  [464] Le marquis de Malause eut en effet, vers cette poque, un
  enfant naturel qui fut appel Louis, btard de Bourbon-Malause,
  n de Franoise de Birgand, et qui fut baptis  Saint-Sulpice de
  Paris le 17 fvrier 1641. (_Voyez_ le P. Anselme.)

Cependant les visites du prlat scandalisoient toute la maison, qui
toit tout huguenote. Le vicomte, qui s'amusoit  Paris, fut averti de
ce qui se passoit, et revint bientt chez lui: elle affecta de ne s'y
point trouver, pour lui faire voir qu'elle ne se tourmentoit gure de
lui: nanmoins, ds qu'elle sut son arrive, elle partit en diligence
de Castres, o elle toit, pour le venir trouver; mais ils ne furent
jamais bien ensemble. Elle, qui se sentoit peut-tre coupable, fit
d'abord dessein de se sparer d'avec lui, s'il se pouvoit. Pour en
venir  bout, voici comme elle s'y prit. Elle crit  la cour que le
marquis de Malause avoit assez de pente  se faire catholique; qu'elle
l'avoit presque gagn, mais que le vicomte, son fils, s'y opposoit
fortement, jusqu' la quereller sans cesse depuis qu'elle avoit fait
un si louable dessein. Elle crivit plusieurs lettres, par lesquelles
elle faisoit toujours esprer la conversion de son beau-pre. Elle
s'imaginoit que soit qu'elle russt ou non, si son mari venoit  la
maltraiter tant soit peu, ce lui seroit un prtexte pour le quitter,
et s'en aller  la cour, o elle croyoit qu'on la recevroit  bras
ouverts. Quelque temps aprs le mari tant all en Auvergne 
quelqu'une de ses terres, elle persuada au bonhomme d'aller se
promener  une maison qu'il avoit auprs d'Alby. Aussitt voil tout
le pays d'alentour, qui toit tout huguenot, fort alarm, et il courut
un bruit qu'elle vouloit enlever le marquis pour le faire changer de
religion. Le jour qu'ils devoient partir, les gentilshommes et les
ministres du voisinage se rendirent  La Case, sjour ordinaire du
marquis, rsolus d'empcher ce voyage jusqu'au retour du vicomte. Elle
tcha de leur ter le soupon qu'ils avoient, et le bonhomme, qui
toit assez grossier, mais franc et rsolu, et qui jusqu'alors avoit
fait profession de dire tout ce qu'il pensoit, leur reprsenta en son
patois, car il n'avoit pu parler autre langage que le gascon, que s'il
avoit envie de changer de religion, personne ne l'en empcheroit, et
qu'il le pouvoit faire aussi bien et mieux chez lui qu'ailleurs,
puisqu'il y toit le matre; mais qu'il n'y avoit point d'apparence
qu'il s'avist de cela en sa vieillesse, sans ncessit et sans
profit, lui qui ne l'avoit pas fait lorsqu'on lui faisoit esprer un
bton de marchal[465]; qu'il lui importoit de faire ce voyage pour
dsabuser le monde; qu'autrement on alloit dire qu'il toit tomb en
enfance, quoiqu'il et aussi bon sens que jamais. Il dupa ainsi les
gentilshommes et les ministres. On remarqua pourtant qu'il pleura aux
exhortations que lui fit un de ses plus anciens domestiques. Il part,
et ne fut pas plus tt  cette maison que l'vque s'y rendit, et l
il fit abjuration[466]; aprs cela il s'en alla  Malause, qui est en
Guienne, et l il mourut quelque temps aprs de mort soudaine[467].

  [465] Il est descendu d'un btard de Bourbon; c'toit un fort
  grand seigneur. (T.)--Henri de Bourbon-Malause, descendu de
  Charles, btard de Bourbon, fils de Jean, deuxime du nom, duc de
  Bourbon et d'Auvergne, fait conntable le 23 octobre 1483, mort
  le 1er aot 1488. (_Voyez_ le P. Anselme, t. 1, p. 311.)

  [466] Il abjura dans l'glise de Las-Graisses, l'une de ses
  terres,  deux lieues d'Alby, le 3 octobre 1647. (_Voyez_ le P.
  Anselme, audit lieu.)

  [467] Suivant le Pre Anselme, il seroit mort au chteau de
  Sanche-Marans, en Quercy, le 31 dcembre 1647.

Elle, l'ayant accompagn jusque l, prit le chemin de la cour; mais le
marquis, de retour d'Auvergne, avoit inform la Reine, M. d'Orlans et
les parents de sa femme, de la vrit. Sa mre ni le comte de Lannoy,
son oncle, ne la voulurent point voir, et la Reine lui dit qu'elle
toit trop honnte femme pour vouloir vivre spare de son mari
ailleurs que dans un couvent, et que la biensance ne permettoit pas
qu'elle demeurt  la cour. Elle, qui n'avoit pas remu tant de choses
pour s'enfermer dans une religion, et qui se voyoit rebute de ses
proches, par leur ordre, et ne sachant o se retirer, s'en alla 
Miramont; mais celui qui toit dans le chteau avoit ordre de lui en
refuser l'entre, et elle fut contrainte de se retirer chez un
gentilhomme jusqu' ce que, par les prires de madame de Kerveno, le
mari se rsolut  la voir. Il la vit donc, mais avec beaucoup de
froideur, et, la laissant dans Miramont, il donna ordre qu'elle ne
manqut de rien, mais qu'on ne souffrt pas que personne la vt. Aussi
elle toit comme prisonnire dans cette solitude, o elle se
nourrissoit bien, et ne faisoit point d'exercice; elle devint
prodigieusement grasse, et un homme prdit qu'elle crveroit de sant.
En effet, cela lui augmenta le mal de mre[468], auquel elle toit
sujette, et qui lui donnoit d'tranges convulsions. Comme ses accs
toient quelquefois trs-violents, et qu'il sembloit qu'elle allt
mourir, on le fit savoir  son mari, qui se rendit aussitt 
Miramont: elle le reut avec toutes les caresses et toutes les
cajoleries imaginables, mais il demeura toujours froid et insensible.
Ils souprent ensemble, mais il ne voulut point coucher avec elle, de
peur peut-tre de la gurir; et la rage de se voir ainsi mprise
augmenta son mal de telle sorte, qu'elle en mourut la nuit mme.

  [468] Des suffocations hystriques. (Voyez le _Dictionnaire de
  Trvoux_.)

Quelques-uns ont voulu dire qu'elle avoit t empoisonne; mais les
moines mmes qui l'ont assiste, et qui l'ont vue mourante et morte,
justifirent le mari; aussi madame de Kerveno ni les autres parents ne
l'en ont jamais souponn, et ont vcu avec lui comme devant.

Les enfants de cette femme moururent un peu aprs que la soeur de leur
mre, qui toit religieuse, eut fait profession; de sorte que tout le
bien de madame de Kerveno va aux enfants de la princesse d'Harcourt.

Le marquis de Malause pousa depuis une Duras[469], nice de M. de
Turenne.

  [469] Il pousa, en secondes noces, en 1653, Henriette de
  Durfort, fille de Guy-Aldonce de Durfort et d'lisabeth de La
  Tour de Bouillon.




DE NIERT, LAMBERT ET HILAIRE.


De Niert, car c'est ainsi qu'il se nomme[470], quoique tout le monde
die _Denire_ ou _Denile_, est de Bayonne: il dit que son grand-pre,
tant maire du temps de la Saint-Barthlemy, empcha qu'on ne ft le
massacre dans Bayonne. Il s'adonna ds sa jeunesse  la musique: M. de
Crquy le prit en qualit de suivant. Il a toujours chant, de faon
qu'on ne pouvoit pas dire qu'il ft le chanteur. M. de Crquy le
traitoit fort bien, et ne lui disoit jamais _chantez_, ni le menoit en
aucun lieu en lui disant que c'toit pour chanter; mais De Niert lui
disoit: Monsieur, porterai-je mon thorbe[471]?--Ce que tu voudras,
rpondoit M. de Crquy.

  [470] Il se nommoit Pierre Denyert, et il toit premier
  valet-de-chambre du Roi. (_Quittance de deux cents livres
  tournois pour son habit de deuil,  cause de la mort de la
  duchesse de Parme, passe devant notaire le 29 aot 1663._
  Cabinet de M. Monmerqu.)

  [471] On disoit _torbe_, _thorbe_ et _tuorbe_. Cet instrument
  avoit remplac le luth. (_Dict. de Trvoux._)

Je crois que De Niert fut amoureux autrefois de madame Aubry, qui
chantoit fort bien; mais malgr tout cela, parce qu'elle avoit fait
venir l'ambassadeur de Venise  un souper o il avoit promis de
chanter devant le marquis de Pompo Frangipani, il n'y voulut jamais
aller, et elle eut bien de la peine  faire la paix.

Quand M. de Crquy fut  Rome pour l'ambassade d'obdience[472] du feu
Roi, De Niert prit ce que les Italiens avoient de bon dans leur
manire de chanter, et le mlant avec ce que notre manire avoit aussi
de bon, il fit cette nouvelle mthode de chanter que Lambert pratique
aujourd'hui, et  laquelle peut-tre il a ajout quelque chose. Avant
eux on ne savoit gure ce que c'toit que de prononcer bien les
paroles. Au retour, le feu Roi le voulut voir; M. de Crquy ne laissa
pas de lui continuer les mmes appointements: le feu Roi lui donna la
place de premier valet de garde-robe,  la charge de donner douze
mille livres de rcompense. Il n'avoit pas un sou; mais il toit en
bonne rputation, et on voyoit bien que le Roi l'affectionnoit: il
trouva cent mille cus avant que de sortir de la chambre de Sa
Majest; de l il alla dans la chambre de la Reine, o il dit le don
que le Roi lui venoit de faire: Mais, ajouta-t-il, je suis bien
empch, car il me faut trouver quatre mille cus.

  [472] Cette expression doit tre prise uniquement dans le sens de
  la soumission  l'autorit spirituelle. Salvaing de Boissieu,
  lieutenant-gnral de Grenoble, accompagna M. de Crquy, en
  qualit d'_orateur de Sa Majest trs-chrtienne_. On lit un
  extrait de sa harangue dans l'Histoire de Louis XIII, par
  Levassor (t. 4, p. 332, dition de 1757, in-4). Cette ambassade,
  dont le but toit d'amener le pape  entrer dans une ligue contre
  la maison d'Autriche, eut lieu en 1633.

Une jeune veuve, femme-de-chambre de la Reine, lui offrit de la
meilleure grce du monde de les lui prter. Cela le charma, et dans ce
moment il en devint amoureux. C'toit la fille d'un ministre de
Languedoc que l'on avoit convertie; je crois que ce fut elle qui
appela la Reine _Siresse_. Il en fut amoureux douze ans. Cet amour a
furieusement nui  De Niert, car le feu Roi, qui hassoit la Reine, et
qui ne vouloit pas qu'il y et aucune correspondance entre ses gens et
ceux de sa femme, n'approuvoit nullement cette affection, et il et
fait sans cela tout autre chose pour notre homme qu'il ne ft. Il lui
disoit: Vous n'attendez que ma mort pour vous marier.

Quand le cardinal de Richelieu, qui vouloit que les officiers qui
approchoient le Roi de fort prs ne lui voulussent point de mal, fit
faire compliment  De Niert sur cette charge, De Niert le dit au Roi,
et lui demanda s'il ne trouveroit pas bon qu'il en remercit le
cardinal; le Roi le lui permit. On ne sauroit croire combien il toit
chatouilleux pour les charges de sa maison; il ne vouloit pas souffrir
que le cardinal s'en mlt. Durant la grande faveur de M. le Grand,
tous les premiers valets-de-chambre et tous les premiers valets de
garde-robe toient comme de petits favoris.

Le feu Roi mort, De Niert pouse cette femme. Elle est adroite et mme
un peu _escroque_, s'il faut ainsi dire, car elle n'a jamais rien
perdu faute de demander, et elle a oblig parfois telles gens  lui
donner qui n'en avoient nullement envie; d'ailleurs elle est fort
avare; lui est prodigue; elle l'appelle _Panier perc_, et le
_ragote_[473] sans cesse sur sa dpense. Il dit qu'une fois elle
voulut avoir un carrosse: la nuit elle entendoit du bruit dans
l'curie; elle rveille son mari. Ce sont, lui dit-il, les chevaux
qui mangent.--Quoi, reprit-elle, nourrir des animaux qui mangent la
nuit! Dieu m'en garde! Elle les vendit ds le lendemain.

  [473] _Ragoter_, gronder, grogner. Expression triviale et
  populaire. (_Dict. de Trvoux._)

Lui et sa femme se tourmentrent tant qu'ils obtinrent pour leur fils,
qui est le seul qu'il aient, la survivance de cette charge de premier
valet de garde-robe. Le Roi tmoigna assez de bont en cette
rencontre, car il se mit  genoux afin que cet enfant, qui n'avoit que
cinq ans, lui pt donner sa chemise pour entrer en possession. Le
pauvre De Niert pleuroit de joie quand il racontoit cela: depuis il
fut fait premier valet-de-chambre, et, l'anne passe, comme sa femme
poursuivoit chaudement la survivance, le Roi lui dit: Qui te
donneroit quatre doigts de parchemin te feroit bien aise?--En vrit,
oui, Sire, dit-elle.--Eh bien, ajouta le Roi en riant, ce sera dans
douze ans. Le cardinal la trouva ensuite  la messe, et lui dit: Que
demandes-tu encore  Dieu? ta chienne[474] est retrouve et ton fils a
la survivance. Elle lui sauta au cou tout devant la Reine, en lui
disant: Madame, excusez, s'il vous plat, mon transport.

  [474] Elle en avoit une qu'elle aimoit fort. (T.)

Lambert[475] est de Champigny; il toit enfant de choeur  Champigny
mme o il y a une sainte chapelle, quand Moulini, qui toit matre
de la musique de Monsieur, le prit et le fit page de la musique de la
chambre de Monsieur. Lambert, ayant quitt les couleurs, se trouva un
tel gnie pour la belle manire de chanter, que De Niert, en peu de
temps, n'eut plus rien  lui montrer. Ni l'un ni l'autre ne sont de
ces belles voix, mais la mthode fait tout.

  [475] Michel Lambert, suivant les biographes qui ont copi Titon
  Du Tillet (_Parnasse franois_; Paris, 1732, in-folio, p. 390),
  naquit en 1610  Vivonne en Poitou. Il mourut en 1696. Tallemant
  le fait natre  Champigny en Touraine; il y avoit un beau
  chteau qui appartenoit  mademoiselle de Montpensier. La sainte
  chapelle, dont les vitraux reprsentoient la vie de saint Louis,
  toit de l'architecture la plus lgante.

Lambert tudia soigneusement et  composer et  excuter, et encore
prsentement[476] il chante tous les matins pour lui-mme, afin de se
perfectionner d'autant plus. Un de ses chagrins,  ce qu'il dit, c'est
de ne pouvoir laisser par crit sa science, car tout cela dpend de la
manire qu'on ne sauroit exprimer.

  [476] Tallemant crivoit ceci vers 1660.

Lambert commena  montrer et  chanter dans les compagnies: on
l'appeloit le petit Michel, le petit Matre, Champigny[477] et
Lambert; de sorte qu'une fois il y eut une plaisante dispute. Quatre
femmes un jour se pensrent prendre aux cheveux; l'une soutenoit que
Lambert chantoit mieux que personne. Voire, dit l'autre, c'est le
_petit Michel_.--Vous vous trompez, dit une troisime, c'est le _petit
Matre_.--Vraiment, vous vous y entendez toutes, dit la dernire,
c'est _Champigny_ qui est le plus estim de tous. Ce n'est pas que
Lambert ne grimace horriblement, et qu'il ne soit effroyable  voir
en cet tat, car mme il est fort vilain quand il ne grimace pas. Il
n'y a que lui qui montre bien, et les colires des autres ne sont
rien au prix des siennes. Si Dieu avoit voulu que c'et t un homme
plus rgulier, il y auroit un grand nombre de personnes qui
chanteroient bien; mais, quoiqu'il ne soit point dbauch, il est si
peu exact, que c'est quasi peine perdue que de s'y amuser. Il n'est
point intress, et n'a jusqu'ici gure song  sa fortune; s'il avoit
voulu, il iroit  cette heure en carrosse.

  [477] Cette circonstance rend vraisemblable ce que dit Tallemant
  sur le lieu d'origine de Lambert.

Il toit toujours de  et de l en parties o il ne gagnoit rien, et
comme il promettoit  tout le monde, il manquoit aussi  tout le
monde[478]. Une fois, je ne sais quel homme de la cour qui s'toit
vant de le faire entendre  une dame, voyant que Lambert lui avoit
manqu trois jours de suite, l'attendit long-temps dans le Luxembourg
pour le battre; mais par bonheur, il ne le trouva pas.

  [478] Si Boileau n'avoit voulu, avant tout, donner  son
  amphitryon de la satire du Festin le caractre d'un hbleur, on
  pourroit croire que c'est cette inexactitude de Lambert qui lui a
  fait dire:

    Molire avec Tartuffe y doit jouer son rle,
    Et Lambert, qui plus est, m'a donn sa parole.
    C'est tout dire en un mot, et vous le connoissez.
    --Quoi! Lambert?--Oui, Lambert.--A demain. C'est assez.

    (_Satire_ IIIe.)

Lambert fit connoissance avec la fille de Bel-Air[479] qui avoit la
voix fort belle et qui toit assez jolie: il se mit  lui montrer, et
en lui montrant, il en devint amoureux, car il est d'assez amoureuse
manire: il s'y engagea si avant qu'il lui promit de l'pouser, et en
parla publiquement; ils furent mme accords, mais il ne concluoit
point. Enfin la mre de la fille, comme voisine de madame d'Aiguillon,
alla se plaindre  elle; madame d'Aiguillon en parle au cardinal, qui
lui dit: Laissez-moi faire. Sur l'heure, il envoie chercher
Desmarets, et lui dit de faire un dialogue sur telle chose; le
dialogue fait, il l'envoie  Lambert pour y faire un air, car Lambert
compose bien. On le fait apprendre  Lambert et  sa matresse, et
aprs cela on les fit venir  Ruel, o madame d'Aiguillon se trouva.
Voici le dialogue:

    TIRCIS.

    Philis, j'arrte enfin mon humeur vagabonde.

    PHILIS.

    Trop volage Tircis, pourquoi me fuyois-tu?

    TIRCIS.

        C'toit pour dire  tout le monde
        Que rien n'gale ta vertu.

    PHILIS.

            Oh! l'excuse lgre
            D'un esprit trop lger!

    TIRCIS.

              Pardonne, ma bergre,
              Pardonne  ton berger.

    TOUS DEUX.

             Aimons-nous dsormais,
             Aimons-nous pour jamais.

  [479] A l'Historiette de Bensserade, il est parl du pre de
  cette fille.

    (T.)

Le cardinal les fit marier; mais il ne leur donna rien: il perdit l
une belle occasion; il n'a jamais rien fait pour eux. Tant pis pour
lui[480].

  [480] Cette anecdote peut servir de pendant  la dure _ngation_
  du cardinal de Richelieu, en rponse au beau sonnet que chacun
  sait par coeur, et qui commence par ces vers:

    Armand, l'ge affoiblit mes yeux,
    Et toute ma chaleur me quitte, etc.

La femme de Lambert toit assez enjoue. Je ne sais si cela lui dplut
ou s'il crut avoir t attrap; mais, quoi qu'il en soit, il ne la
traita point bien. Elle s'en plaignit au bonhomme Le Pailleur, leur
voisin, qui lui conseilla d'en parler  son pre,  sa mre et  ses
soeurs. Dieu m'en garde! rpondit-elle; ils se moqueroient de moi;
car c'est moi toute seule qui l'ai voulu. Le Pailleur en parla donc 
Lambert, qui ne lui voulut jamais rien avouer.

Le feu cardinal se divertissoit pourtant de Lambert. Un jour que notre
Orphe s'toit laiss entraner dans une de ces caves de vin muscat, 
la Croix du Tiroir[481], il en sortit la tte en compote, et en s'en
retournant, il trouva Le Puis, son beau-pre, qui lui dit qu'il le
cherchoit, que le cardinal le demandoit, et qu'il y avoit un carrosse
au logis qui attendoit il y avoit long-temps. Il fallut aller. Par
bonheur pour lui, il y avoit ce jour-l deux comdies chez le
cardinal, l'une franoise, l'autre italienne, durant lesquelles il
dormit fort bien; on soupa: il n'avoit pas besoin de souper; il
employa encore ce temps-l  dormir. Il toit dix heures quand on le
fit chanter: il n'eut jamais tant de voix.

  [481] C'est ce qu'on appelle _la Croix du Trahoir_; cette croix
  toit place au coin de la rue de l'Arbre-Sec et de la rue
  Saint-Honor. L'orthographe de ce nom, de mme que l'tymologie
  qui s'y rapporte, ont singulirement vari. (Voyez les
  _Recherches sur Paris_, par Jaillot, t. 1, _quartier du Louvre_,
  p. 7.)

Sa femme mourut de chagrin au bout de trois ou quatre ans de mariage:
il en a eu une fille.

Mademoiselle Lambert avoit une petite soeur: c'est Hilaire. De Niert,
qui lui trouva beaucoup de dispositions, se mit  lui montrer, et elle
russt admirablement. Lambert, voyant cela, voulut avoir sa part de
la gloire. De Niert se retira aussitt: cela causa quelque petite
froideur entre eux; depuis pourtant cela s'est raccommod, et de Niert
les va voir fort souvent: il prend grand plaisir  montrer quelque
chose  cette fille. Comme la plupart des gens de musique sont
bizarres, Lambert s'avisa de devenir amoureux de cette fille, parce
que c'tait la seule dont il ne le devoit pas tre; sa beaut ne lui
servoit point d'excuse, car elle n'est point jolie: il est vrai
qu'elle ne fait pas peur; mais, ma foi, elle n'a rien de beau que la
voix et les dents: c'est une fille fort raisonnable; et quand je
considre les sottes gens avec qui elle a t nourrie, je m'tonne
qu'elle ait l'esprit si bien fait. Cette amour l'a pens faire
enrager, car il a t un temps qu'il ne lui vouloit rien montrer qu'en
particulier, et quand ils toient tous deux tout seuls, il se mettoit
 genoux, et lui disoit cent extravagances. Elle aimoit mieux ne rien
apprendre; je dis _ne rien apprendre_, parce que ce n'est pas tout que
d'avoir les airs nots, il faut que ce soit lui qui vous les montre,
ou vous ne leur donnez pas la centime partie de l'agrment qu'il leur
donne. Une fois il en vint jusqu' faire dtendre son lit pour quitter
la maison du pre d'Hilaire; aprs, il le fit retendre. Un jour il
vouloit mettre sa fille en religion: Vous ferez bien, lui dit
Hilaire. Aussitt il ne le voulut plus. Quand il lui parloit de sa
passion, elle lui disoit: Que voulez-vous, vous tes fou. Si j'tois
capable de faire quelque sottise, vous m'en devriez empcher. Cela le
mit en colre: il s'en va, et ni lui ni son valet ne venoient plus
manger au logis. Cela l'ennuyoit furieusement, et il toit bien
embarrass de sa colre; pour se raccrocher, il renvoya son valet
prendre ses repas  l'ordinaire: il y revint lui-mme bientt aprs,
et il disoit  tout le monde: Ne croyez pas que j'en sois amoureux.
Et tout le monde le croyoit un peu plus fort.

Lambert voulut penser  quelque charge de la musique: il se trouva si
gueux qu'il en eut honte; cela lui servit  une chose. M. de
Lisieux-Matignon aimoit fort  les entendre lui et Hilaire. Ils
chantent des dialogues ensemble les plus agrables du monde. Il leur
envoyoit tous les ans un carrosse pour aller le trouver  la campagne,
et ne les renvoyoit point sans quelque prsent. Un honnte homme,
nomm M. Marchand, _custodi-nos_[482] du prince Eugne, car il a une
soeur chez madame de Carignan, toit aussi comme l'intendant de M. de
Lisieux.

  [482] Le _custodi-nos_ toit le titulaire d'un bnfice; il
  prtoit son nom  celui qui en toit le vritable usufruitier.

Cet homme s'affectionna  Hilaire; il aimoit aussi Lambert: il demanda
si le pre d'Hilaire le vouloit prendre en pension. On lui fait
quitter le cabaret. Marchand est infirme, et passe une bonne partie de
l'anne au lit; il a fait du bien  toute la maison, car il fit donner
une pension de mille livres  Lambert sur les bnfices de M. de
Lisieux. On eut bien de la peine  faire faire  notre homme ce qu'il
falloit pour cela: c'est un petit esprit _de bois blanc_, comme disoit
Le Pailleur. Il donna une prbende de Dreux de douze cents livres de
rente au frre d'Hilaire, qui prit une des filles avec lui, et ils
vivent l tous deux.

Lambert avoit eu une pension de quatre cents cus du temps de M.
d'mery,  qui il en avoit l'obligation, et tout le monde est ravi de
le faire payer de sa pension; aussi est-il assez reconnoissant.

Marchand payoit gros, et faisoit valoir ce qu'Hilaire avoit pu amasser
des prsents qu'on lui faisoit et des ordonnances qu'elle avoit pour
avoir chant aux ballets du Roi.

Hilaire avoit une soeur qu'elle a encore, qui est jalouse d'elle
horriblement. Cette fille dit tant de sottises de Marchand et d'elle,
que cet homme sortit de la maison. Enfin pourtant on l'y fit revenir,
et Lambert, qui n'est plus amoureux, considrant que sa belle-soeur
lui toit ncessaire, qu'ils se faisoient valoir l'un l'autre, et
aussi pour se dlivrer des impertinences du pre, de la mre et de
cette belle-soeur, alla loger avec Hilaire, avec ce M. Marchand,
auprs des Petits-Pres, o Hervault[483] les attira, et leur fait
payer leurs pensions soigneusement, car Hilaire en a une aussi, si je
ne me trompe: ils ont soin du bonhomme, de la bonne femme et de la
soeur mme; il est vrai que cette fille travaille. La fille de Lambert
est assez jolie, danse bien, joue bien du clavecin, et Lambert dit
qu'il lui trouve de la voix: elle aime sa tante tendrement, aussi lui
a-t-elle bien de l'obligation[484]. M. de Langres a donn depuis peu
un bnfice de huit cents livres de rente  Lambert.

  [483] Ce nom est douteux.

  [484] Lulli pousa la fille de Lambert. (_Parnasse franois_ de
  Titon Du Tillet, p. 391 et 401.)




LA GAILLONNET ET SA FILLE.


Une lavandire de Paris avoit une jolie fille qu'elle vendit  un
commandeur de Malte, qui l'entretint quelque temps; aprs, un nomm
Gaillonnet[485], de l'extraordinaire des guerres, l'entretint et en
eut une fille; et aprs, afin qu'il lui en cott moins, il y associa
aussi un garon de l'extraordinaire des guerres, appel Marbault. Tous
deux ensemble ils la marirent  un nomm Chirat, qui avoit un frre
procureur du roi du Chtelet. C'toit un coquin que ce Chirat, qui
n'ignoroit pas la vie de la demoiselle; cependant, comme il s'avisa de
faire le fcheux quelque temps aprs, sa femme et Gaillonnet le
voulurent empoisonner. Il les accusa d'adultre et d'empoisonnement,
et ils furent pris tous deux. L'affaire s'accommoda pour quinze mille
livres, par l'avis du procureur du roi, et comme il n'y avoit point
d'enfants, on les dmaria par impuissance. Voil Gaillonnet et
Marbault en libert; ils font une nouvelle socit avec leur confrre
Le Page[486], dont nous avons parl ailleurs. Sa premire femme, qui
dcouvrit l'affaire, l'attendit une fois tout un jour dans une curie
pour le chtier, comme il alloit voir sa mignonne. Gaillonnet, qui
avoit beaucoup donn  cette femme, et qui voyoit qu'elle avoit tir
de bonnes nippes de ses associs, pour jouir de ce bien-l, pousa la
demoiselle. On mit sa fille sous le pole, disant qu'il n'y avoit
point eu de mariage avec Chirat. La fille toit dj grandette; on
parle de la marier et de lui donner cinquante mille cus. Fourrilles,
grand marchal-des-logis, jeune homme  qui son pre avoit laiss
assez de dettes, voyant la fille jolie, le pre de bon lieu et de quoi
s'acquitter, n'eut point d'gard  tout le reste et l'pouse. Je ne
sais  qui en est la faute; mais au bout de deux jours, les voil aux
couteaux tirs. Par une bizarrerie admirable, il hait sa femme et
devient amoureux de sa belle-mre; il est vrai que cette femme est
vive et a quelque chose de fort aimable. Un jour le chevalier, son
frre, trouva la mre et la fille et une parente, l'une avec la pelle,
l'autre avec les pincettes, et la troisime avec le balai, en haut,
pour assommer le pauvre Fourrilles. Comment, ce dit-il,  quoi
songes-tu? Que ne jettes-tu toutes ces p......-l par la fentre?
Voil encore plus de _grabuge_ que jamais, quoiqu'il n'y et point de
coups rus. Fourrilles avoit t si sot que d'pouser sans toucher
l'argent[487]; c'toit l le vritable sujet de tout ce qui
s'ensuivit; car n'aimant point sa femme, et mal satisfait de n'avoir
que du papier, il ne la traitoit nullement bien. Elle se mit  le har
encore plus fort; enfin, il les fallut dmarier. Voici une nouvelle
bizarrerie. Ds qu'elle ne fut plus sa femme, il en devint amoureux,
et fit, mais en vain, tout ce qu'il put pour coucher encore avec
elle[488]. D'autres ne la trouvrent pas si cruelle. Le pre, voyant
du scandale, la fait mettre dans un couvent; le pre consent qu'elle
en sorte quelque temps aprs, parce que Pris, qui toit  M. de
Turenne, parloit de l'pouser; mais il l'entretint seulement. Or,
Fourrilles avoit touch quelque chose de la dot: il demandoit  payer
srement; un crancier huguenot fit aller l'affaire  l'dit[489].

  [485] Vions, sieur de Gaillonnet. On dit qu'ils sont
  gentilshommes.

    (T.)

  [486] Voyez l'Historiette de Le Page.

  [487] Il dit que, pour ne le pas payer d'une partie qu'il devoit
  toucher d'eux dans quelque temps, ils prirent prtexte sur ce que
  la fille n'avoit pas encore douze ans quand on la maria. (T.)

  [488] M. de Cornusson de La Valette avoit pous une femme qui se
  gouverna assez mal; elle n'eut qu'une fille; elle supposa un
  fils, puis, par colre, elle le tua. Accuse, elle prouve qu'il
  toit  une meunire: on touffe l'affaire. Sou mari et elle se
  sparent, font rompre le mariage. Il prend une seconde femme.
  Etant  Paris, il trouve sa premire femme en chambre comme une
  gourgandine: il couche avec elle, se renflamme, et la reprenoit
  si la deuxime n'et accouch tout  propos d'un garon. (T.)

  [489] La chambre de l'dit toit mi-partie de conseillers
  catholiques et de juges protestants. Elle avoit t cre par
  l'dit de Nantes.

Aprs Pris, un gentilhomme de Normandie, mais qui n'toit pas un fin
Normand, nomm Bressey, fils de madame de Clinchamp[490], l'entretint
et en avoit mme eu des enfants. Pour s'exempter de retourner jamais
en religion, elle se met en tte de l'attraper, et lui dit, en
sollicitant son procs, que s'il la traitoit de femme, cela serviroit
 son affaire. Il le fit et dit  tous ses juges que c'toit sa femme.
Aprs elle lui dit: Mais la chose seroit bien plus croyable si nous
faisions un petit contrat de mariage. Il en fit un tout niaisement,
et mme en badinant elle se fit pouser; il est vrai qu'il y avoit
quelques nullits: elle gagne son procs, et sur l'heure[491], avant
que de sortir de l'audience, elle prsente requte, exposant que M. de
Bressey, qui l'a toujours traite de femme, comme tous ces messieurs
en sont tmoins, et qui l'avoit pouse aprs un contrat de mariage
qu'elle produisoit, ne la vouloit pas reconnotre pour telle: il toit
prsent et disoit pour ses raisons qu'il ne l'avoit pouse qu' la
cavalire, et pour lui faire gagner son procs; il fut ordonn sur
l'heure qu'il iroit en bas[492], si mieux n'aimoit la reconnotre pour
sa femme. Il la reconnut, et, pour plus grande sret, elle fit
reclbrer le mariage. Fourrilles dit qu'il est fort des amis de la
dame, et qu'ils s'crivent assez souvent.

  [490] Louise de Montgommery, dame de Clinchamp; elle avoit pous
  Clinchamp en secondes noces. (_Voyez_ l'article Clinchamp, p.
  376.)

  [491] Vers la fin du Parlement, en 1657. (T.)

  [492] _En bas_, dans les prisons de la Conciergerie.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE QUATRIME VOLUME.


                                                                 Pages

    La prsidente Perrot.                                            5

    Perrot d'Ablancourt.                                             9

    Le baron d'Auteuil.                                             13

    Madame Coulon.                                                  14

    La prsidente Lescalopier.                                      17

    M. de Bernay.                                                   23

    M. de Vass.                                                    25

    Le Saulnier. Le roi d'thiopie.                                 29

    M. de Laffemas.                                                 31

    Haudessens.                                                     37

    Beaulieu-Picart.                                                39

    L'Estoile et Saint-Thomas.                                      45

    L'esprit de Montmartre et Raconis.                              49

    Madame de Montandre.                                            52

    Madame de Champr et les autres dames de Noyon.                 53

    D'Amboise, pre et fils.                                        66

    L'abb Du Landaye.                                              68

    Du Burcq.                                                       66

    Madame Cornuel.                                                 72

    Lettre de madame Cornuel  la comtesse de Maure.                77

    Boutard.                                                        80

    Madame d'Amet.                                                  83

    Costar.                                                         84

    Madame de Cavoye.                                               98

    Le cardinal de Retz.                                           102

    La prsidente de Pommereuil.                                   115

    Bezons.                                                        116

    Salomon-Virelade.                                              119

    Madame de La Grille.                                           122

    Menillet.                                                      123

    Mnage.                                                        125

    M. de Laval.                                                   152

    Esprit.                                                        170

    Sarrazin.                                                      173

    La marquise de Sy.                                             178

    Souscarrire.                                                  184

    La Liquire.                                                   193

    M. de Guise, petit-fils du Balafr.                            197

    Madame Dalot.                                                  207

    M. de Roquelaure, Boissac, madame de Lesdiguires.             211

    La Tour Roquelaure.                                            223

    Le chevalier de Roquelaure.                                    226

    Belesbat.                                                      230

    Madame de Courcelles-Marguenat, et madame de Chauvry.          234

    Saint-Germain Beaupr, le feu prsident Le Bailleul et ses
      fils.                                                        240

    Madame de Choisy, Champagne le coiffeur.                       247

    M. et madame de Brgis.                                        253

    Crisante et Marigny.                                          259

    Madame de Gondran.                                             270

    Svigny et sa femme.                                           298

    Turcan.                                                        305

    Ninon de Lenclos.                                              310

    M. de Villarceaux et madame de Castelnau, avec M. et madame
      de Nouveau.                                                  321

    Mademoiselle de Sallenauve.                                    326

    Priezac.                                                       334

    Le prsident Amelot.                                           336

    Gomberville.                                                   343

    La prsidente Aubry, son mari, Orgeval et Senas.               347

    Gauffredy.                                                     354

    Mademoiselle Garnier, ou madame d'Orgres, depuis dame de
      Champltreux.                                                358

    Le petit Grammont.                                             363

    Provenaux et provenales.                                     367

    Mademoiselle Diode.                                           372

    Clinchamp.                                                     376

    Madame de La Roche-Guyon.                                      379

    Madame de Castelmoron.                                         390

    Rnevilliers.                                                  395

    Madame Roger.                                                  401

    Madame de Vervins.                                             406

    Ruqueville.                                                    411

    Le Page et ses deux femmes.                                    414

    Le vicomte de Lavedan.                                         421

    De Niert, Lambert et Hilaire.                                  428

    La Gaillonnet et sa fille.                                     439


FIN DU TOME QUATRIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des
Raux, Tome quatrime, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HIST. DE TALLEMANT DES REAUX ***

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
