The Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by 
Joseph Toussaint Reinaud

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Title: Invasions des Sarrazins en France
       et de France en Savoie, en Pimont et dans la Suisse,
       pendant les 8e, 9e et 10e sicles de notre re

Author: Joseph Toussaint Reinaud

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43306]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ***




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  Note de transcription:

  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
  corriges. Voir la note plus dtaille  la fin de ce livre.




  INVASIONS
  DES SARRAZINS
  EN FRANCE
  ET
  DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIMONT ET EN SUISSE.




  Ouvrage du mme auteur se trouvant  la mme librairie:

  _Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas
  et d'autres cabinets; considrs et dcrits d'aprs leurs rapports
  avec les croyances, les moeurs et l'histoire des nations musulmanes._

  Paris, 1828, deux vol. in-8, avec dix planches. Prix: 18 fr.


  IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPR,
  Rue Saint-Louis, No 46, au Marais.




  INVASIONS
  DES SARRAZINS
  EN FRANCE
  ET
  DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIMONT ET DANS LA SUISSE,
  PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SICLES DE NOTRE RE,
  D'APRS LES AUTEURS CHRTIENS ET MAHOMTANS,

  PAR M. REINAUD,
  MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET
  BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX
  DE LA BIBLIOTHQUE ROYALE, ETC.


  [Illustration]


  PARIS,
  A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPR,
  Rue Vivienne, 2.


  1836.




  A
  Monsieur Raynouard,

  MEMBRE DE L'INSTITUT,

  L'ILLUSTRE DITEUR DES POSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR
  DES MONUMENS DE LA LITTRATURE ROMANE.

  HOMMAGE DE SON CONFRRE.




INTRODUCTION.


Il fut un tems o la France tait continuellement expose aux attaques
et aux violences d'un peuple tranger; et ce peuple, qui dj avait
subjugu l'Espagne et quelques autres contres voisines, amenait
avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles
moeurs. Il s'agissait, pour la France et pour les pays de l'Europe
qui n'avaient pas encore subi le joug, de savoir s'ils conserveraient
tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les
institutions.

On s'tait plus d'une fois demand quel tait le caractre de ces
attaques qui furent accompagnes de l'occupation d'une partie de notre
territoire, d'o elles venaient, quelles en furent les circonstances
et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils  une seule et
mme nation,  la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs
des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s'accordaient tous
dans le mme but, professaient-ils la mme religion? ou bien y avait-il
parmi eux des juifs, des idoltres et mme des chrtiens? Enfin, quels
furent les rsultats d'invasions si souvent rptes, et en reste-t-il
encore des traces?

Une partie de ces questions avait dj t plus d'une fois examine;
mais personne, ce nous semble, n'avait essay de les envisager toutes
et d'en tirer des consquences gnrales[1]. Pour traiter un pareil
sujet dans toute son tendue, il tait indispensable de runir aux
tmoignages des crivains chrtiens occidentaux, ceux des crivains
arabes; aux tmoignages des peuples vaincus, ceux des peuples
vainqueurs.

  [1] Nous devons cependant faire mention du _Prcis historique
  des guerres des Sarrazins dans les Gaules_; par M. B.... N. C.
  F., Paris, 1810; et de l'_Histoire gnrale du moyen-ge_; par M.
  Desmichels, Paris, 1831, t. II.

Depuis bien des annes on avait remarqu l'insuffisance des rcits des
crivains de l'Europe chrtienne. L'poque des invasions des Sarrazins
en France se lie prcisment aux tems les plus dsastreux et les plus
obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencrent, vers
l'an 712 de notre re, la France tait morcele entre les Francs du
Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne;
les Francs du Midi, qui taient matres de l'Aquitaine, depuis la
Loire jusqu'aux Pyrnes, et les dbris des Visigoths qui avaient
conserv une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis
long-tems la faiblesse des souverains et l'ambition des grands avaient
mis le dsordre dans le gouvernement et dans la socit; une foule
d'intrts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il
parvenu que des notions trs-imparfaites sur cette partie de nos
annales. Avec Pepin et Charlemagne,  mesure que l'unit politique
se rtablit, l'horizon historique s'tend et s'claire d'une lumire
nouvelle; mais ds lors les Sarrazins sont repousss loin de notre
territoire. Lorsqu'ensuite, sous les fils de Louis-le-Dbonnaire et
leurs descendans, les Sarrazins se montrrent de nouveau en-de de nos
frontires, l'anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient
encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l'horizon historique
recommena-t-il  se rembrunir,  tel point que la France, tant
alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, o les
Sarrazins, les Normands et les Hongrois s'taient donn rendez-vous, on
a souvent de la peine  dmler ce qui fut l'ouvrage des uns et ce qui
fut l'ouvrage des autres.

Le rcit des crivains arabes sur des tems si loigns, surtout pour ce
qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n'est pas toujours
plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages
nous sont parvenus, ont crit long-tems aprs les vnemens. Sans doute
il y eut ds l'origine, parmi les conqurans, des hommes empresss de
transmettre  la postrit des faits si merveilleux, si honorables en
gnral pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention
d'une histoire de Moussa, conqurant de l'Espagne, crite par son
petit-fils[2], et d'un pome sur Tarec, rival de gloire de Moussa,
compos galement deux gnrations aprs lui[3]. Mais le rcit que ces
hommes laissrent par crit tait sans doute bien imparfait, puisque
les auteurs postrieurs ont le plus souvent l'air de parler d'aprs des
traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes,  cette
poque d'enthousiasme et de gloire, taient presque uniquement occups
de ce qui pouvait relever l'clat de leur religion. La seule branche
de la littrature qui attirt leurs hommages tait la posie. Aussi,
la mme disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits
et les succs des conqurans de la Syrie, de l'gypte et du reste de
l'Ancien-Monde.

  [2] Casiri, _Bibliotheca arabico-hispana Escurialensis_, t. II, p.
  139.

  [3] _Ibid._, p. 36.

  [4] Nous ne disons rien de l'_Histoire des deux conqutes de
  l'Espagne par les Mores, par Abulcacim-Tarif-Aben-Tarique, l'un
  de ceux qui y ont pris part_. Cet ouvrage est apocryphe, et il fut
  compos dans le seizime sicle, par Miguel de Luna, interprte de
  Philippe II.

Les rcits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte 
notre sujet, sont postrieurs au neuvime sicle de notre re, et
appartiennent par consquent  une poque o le souvenir des vnemens
tait en partie effac. Il y a d'ailleurs des sries considrables de
faits dont ils n'ont rien dit.

Les Arabes avaient bien des moyens de connatre l'intrieur de la
France et des contres voisines. Ils en occuprent long-tems une
partie; plus tard, les relations qu'ils entretinrent avec ces pays
furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage,
qu'indpendamment des incursions  main arme qu'ils y faisaient, des
ambassadeurs se rendaient frquemment d'une contre  l'autre. On sait
d'ailleurs, par Massoudi, que vers l'an 939 de Jsus-Christ, un vque
de Gironne, en Catalogne, appel Godmar, ayant t envoy en dputation
auprs du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam,
fils et hritier prsomptif du prince, et connu par son zle clair
pour tous les genres de lumires, une Histoire de France depuis Clovis
jusqu' son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, tait sous la
domination franaise, et l'vque de Gironne reconnaissait l'autorit
de Louis-d'Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France
tait exacte. Massoudi dclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage
en gypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots
qu'il en dit.

  [5] Les noms de Godmar et de Gironne, ainsi que le passage entier
  sont altrs dans la plupart des exemplaires de Massoudi qui
  se trouvent  la bibliothque Royale. Nous avons fait usage des
  divers manuscrits de la Bibliothque, notamment d'un exemplaire
  ayant appartenu  feu M. Schulz, et acquis rcemment. Voyez aussi
  Deguignes, _Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_, t. XLV, p.
  21; M. d'Ohsson, _Des Peuples du Caucase_; Paris, 1828, p. 123, et
  le recueil espagnol intitul _Espana Sagrada_, t. XLIII, p. 126 et
  suiv.

Une cause qui dut rebuter les crivains arabes eux-mmes, ce fut la
multitude de noms d'hommes et de lieux qui se prsentaient sous leur
plume, et qui taient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en
crivant, ne sont pas dans l'usage de marquer les voyelles; quelquefois
mme, pour les lettres de l'alphabet qui se ressemblent, les copistes
omettent les points placs en-dessus ou en-dessous qui doivent servir
 les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n'ont
pas d'analogue dans leur langue, sont-ils mconnaissables pour les
nationaux eux-mmes.

A dfaut d'autres tmoignages, les monnaies frappes par les vainqueurs
auraient pu tre de la plus grande utilit. On sait de quel secours, en
gnral, sont ces monumens pour fixer les noms d'hommes et de lieux,
ainsi que les dates. Mais jusqu'au dixime sicle, les Sarrazins
d'Espagne et de France ne connurent qu'un htel des monnaies, celui
de Cordoue; et les monnaies antrieures  cette poque, qui nous sont
parvenues, renferment seulement quelques passages de l'Alcoran, sans
nom de souverain ni de gouverneur de province.

On peut juger par l des nombreuses difficults que prsentent les
premiers tems de l'tablissement des Sarrazins en Espagne, et  plus
forte raison de leur tablissement en France. Il existe, au sujet de
l'occupation de l'Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publi
il y a quelques annes et qui renferme des renseignemens prcieux.
C'est l'_Histoire de la domination des Arabes en Espagne_ par Conde[6].
L'auteur a eu  sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothque
de l'Escurial et de quelques bibliothques particulires d'Espagne;
et bien que certains crits qui se trouvent  la Bibliothque royale
de Paris lui soient rests inconnus, il a, en gnral, puis  des
sources plus abondantes qu'il ne serait possible de le faire ailleurs.
Malheureusement Conde n'a pas eu le tems de mettre la dernire main
 son travail. Peut-tre aussi manquait-il de la critique ncessaire
pour une tche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol
que Conde parat n'avoir pas connu, et qui lui aurait t fort utile.
C'est un recueil de lettres servant  claircir l'histoire de l'Espagne
sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publi  Madrid en 1796, est destin
 combattre certains passages du douzime volume de l'_Histoire
d'Espagne_ de Masdeu. L'auteur laisse trop souvent percer l'envie qu'il
a de trouver en faute l'crivain qu'il attaque. D'ailleurs une partie
des passages arabes qu'il allgue paraissent altrs. Nanmoins il fait
souvent preuve de beaucoup de sagacit; et les questions qu'il soulve
au sujet des diffrentes races dont se composaient les armes des
conqurans, des diverses religions qu'ils professaient, des dchiremens
qui furent la suite presque immdiate d'lmens aussi htrognes,
auraient mrit de fixer l'attention de Conde.

  [6] _Historia de la dominacion de los Arabes en Espana_; Madrid,
  1820, 3 vol. in-4. Il a paru deux traductions franaises,
  libres et abrges de cet ouvrage, l'une par M. Audiffret dans
  la _Continuation de l'art de vrifier les dates_; l'autre par M.
  de Marls, et formant un livre  part. Une traduction complte de
  cet ouvrage avait t prpare par M. d'Avezac qui,  la parfaite
  connaissance de l'espagnol, joint celle de la gographie et de
  l'histoire de l'Espagne et de l'Afrique; mais cette traduction est
  reste indite. Nous devons encore faire mention d'un ouvrage crit
  en allemand; c'est le _Geschichte von Spanien_: par M. Lembke,
  Hambourg, 1831. Le premier volume, le seul qui ait paru, s'tend
  jusqu'en 822.

  [7] _Cartas para illustrar la historia de la Espana arabe_, 1 vol.
  in-4; par Faustino Borbon, qui avait l'avantage de pouvoir puiser
  dans les manuscrits arabes de la bibliothque de l'Escurial.

En nous livrant  ce travail, nous ne nous sommes pas dissimul les
nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous
a sembl qu'il tait possible d'ajouter  la masse des faits dj
connus. Une autre circonstance nous a encourag; c'est que, mme pour
certaines expditions des Sarrazins sur lesquelles il n'existe d'autres
ressources que les tmoignages des crivains chrtiens du pays, nous
avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom
Bouquet et d'autres rudits non moins minens.

Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des rcits souvent
incohrens que l'histoire nous a conservs, nous avons tch de dmler
les tmoignages contemporains, ou du moins les tmoignages les plus
rapprochs des vnemens. Sous ce rapport, nous devons nous hter
de dire que les rcits des crivains chrtiens de l'poque, quelque
dfectueux qu'ils soient, nous ont paru, en gnral, dignes de beaucoup
de considration. Quand ces tmoignages et ceux des Arabes s'accordent
ensemble, nous avons cru y reconnatre le caractre de la vrit; quand
ils ne s'accordent pas, nous les avons rapports les uns et les autres,
en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons
d'ailleurs, autant qu'il nous a t possible, puis aux sources. Pour
les auteurs originaux que nous n'avons pu consulter, nous avons eu soin
d'en avertir; c'est ce qui nous est arriv pour certains vnemens que
Conde a fait connatre d'aprs les crivains arabes. Sans doute, il et
mieux valu pouvoir vrifier ces faits sur les originaux eux-mmes, qui
doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a nglig ordinairement
d'indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8].

  [8] Une partie des extraits originaux faits par Conde se trouvent
  aujourd'hui  Paris, et appartiennent  la Socit Asiatique; mais
  nous n'avons dans ces extraits rien trouv d'important pour notre
  objet.

A la fin de l'ouvrage, nous parlons des diffrens peuples qui, mls
aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l'Europe aux lois
de l'Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons
dsign ces peuples, tantt par le nom gnrique de _Sarrazins_, mot
dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui s'appliquait alors aux
nomades en gnral; tantt par celui de _Maures_, parce que c'est
par l'Afrique que les Arabes s'introduisirent en Espagne, et que
beaucoup de guerriers africains se joignirent  eux. Nous avons eu soin
d'ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des
Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, aprs la
mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son
vaste empire, et s'en disputrent les tristes lambeaux.

A l'poque o les Sarrazins traversaient la France, le fer et la
flamme  la main, et dvastaient le nord de l'Italie et la Suisse,
d'autres bandes, venues des mmes contres, rgnaient en matres dans
la Sicile et la partie mridionale de l'Italie. Ces dernires invasions
se dtachant tout--fait des premires, nous avons d nous borner 
indiquer l'influence que des attaques, dissmines sur un si large
thtre, exercrent quelquefois les unes sur les autres.

Il existe dans les divers pays qui ont t occups, plus ou moins
long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives  cette
occupation mme. Ici, on montre l'emplacement d'une forteresse d'o ils
rpandaient la terreur dans les campagnes voisines. L, est le passage
d'une rivire o ils ranonnaient les habitans du pays. Dans cette
valle est une grotte o ils avaient coutume d'enfermer leur butin. Sur
ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes
formidables, au moyen de signaux particuliers, taient dans l'usage
de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne
reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispens
d'en parler. Nous citerons, comme exemple, l'opinion qui a cours au
sujet de Castel-Sarrazin, nom d'une ville situe sur les bords de la
Garonne. Il n'est presque personne, surtout dans le midi de la France,
qui n'ait la conviction que cette place a t ainsi appele parce
qu'elle servit jadis de position fortifie aux Sarrazins; et cependant
cette dnomination n'est qu'une altration d'un nom jadis en usage dans
le pays[9].

  [9] Castel-Sarrazin drive videmment de _Castrum Cerrucium_, nom
  sur lequel on peut consulter le _Gallia Christiana_, t. I, p. 160,
  et l'_Histoire gnrale du Languedoc_, par dom Vaissette, t. I, p.
  544.

Nous avons galement vit de nous appesantir sur certains pisodes,
au sujet desquels des crivains postrieurs n'ont pas craint de donner
les dtails les plus circonstancis, et dont les auteurs contemporains
n'ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces pisodes sont l'ouvrage
de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de
romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions videmment
errones; il nous a sembl qu'il suffisait d'en indiquer l'objet et la
source.

A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots
de certains de ces pisodes, qui tiennent directement  notre sujet,
et qui, ayant servi de base  une partie des monumens de notre vieille
littrature, formrent long-tems l'opinion gnrale de nos pres.

Les Sarrazins sont souvent appels par les crivains contemporains
du nom de _payens_, parce qu'on remarquait dans leurs rangs beaucoup
d'idoltres, et parce que d'ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant,
les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un
culte divin. Plus tard,  l'poque des croisades, lorsque les restes du
paganisme furent teints en Europe, les chrtiens d'Occident, n'ayant
plus d'ennemis  combattre que les musulmans, les mots _islamisme_ et
_paganisme_ devinrent synonymes; et on appela indiffremment du nom de
payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l'Alcoran, mais
encore les peuples idoltres antrieurs  Mahomet, tels que les Francs
qui avaient envahi la France, avant Clovis, et mme les Grecs et les
Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence
ainsi: Ci commencent les chroniques de tous les rois de France,
chrtiens et sarrazins[10].

  [10] _Catalogus codicum bibliothec Bernensis_, par Sinner, t. II,
  p. 244.

Par une ide analogue, dans le roman franais de _Parthenopeus_, dont
l'action est cense se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins
se trouvent en scne[11]. Il n'est pas tonnant d'aprs cela que, dans
plus d'un crit du moyen-ge, les restes imposans de la domination
romaine  Orange,  Lyon,  Vienne en Dauphin, portent le nom
d'_ouvrage sarrazin_. Il n'est pas tonnant non plus qu' la fin le
nom sarrazin et couvert tous les autres noms, et que les vritables
sources de notre histoire tant ngliges, les longues guerres de
Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la
Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables
rcits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du
prophte des Arabes.

  [11] _Parthenopeus de Blois_, publi par M. Crapelet, Paris, 1834,
  2 vol. in-4. Dans ce pome, t. II, p. 77, l'Espagne musulmane est
  dpeinte telle qu'elle fut  partir du onzime sicle, c'est--dire
  morcele entre une foule de principauts. Ainsi ce pome ne remonte
  pas  une haute antiquit.

Ce ne fut pas la seule source d'erreurs: le grand nom de Charlemagne
avait fini par clipser les noms de ses indignes successeurs, et mme
ceux de son aeul Charles-Martel et de son pre Pepin. Plusieurs
auteurs de romans de chevalerie, et aprs eux, la plupart des
chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les vnemens les
plus importans qui l'avaient prcd ou suivi. C'est ainsi que la
prtendue chronique de l'archevque Turpin[12] place sous le rgne de
Charlemagne l'ensemble des invasions sarrazines en France,  partir
de Charles-Martel jusqu'au dixime sicle, et mme le mouvement qui,
vers la fin du onzime sicle, prcipita les guerriers de la France en
Espagne, pour secourir les chrtiens de la Pninsule, menacs  la fois
par les musulmans du pays et les populations armes de l'Afrique[13].
Il en est  peu prs de mme du _roman_ de Philomne[14], qui suppose
sous Charlemagne les Sarrazins matres de tout le midi de la France, 
peu prs comme ils l'avaient t un moment sous Charles-Martel, et qui
fait honneur  Charlemagne de leur expulsion opre long-tems avant
lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que chacun de ces crivains, en
dplaant ainsi les vnemens, a employ dans ses tableaux les couleurs
qui taient propres  son tems.

  [12] _De vita Caroli Magni et Rolandi_, dition de M. Ciampi,
  Florence, 1822, in-8. D'aprs les vnemens auxquels il est fait
  allusion dans cette prtendue chronique, elle a ncessairement
  t crite aprs l'an 1100. M. Ciampi, l'diteur, qui connaissait
  imparfaitement les tems et les lieux, a mconnu beaucoup de noms
  propres.

  [13] Il s'agit du moment o les Maures d'Espagne, vivement presss
  par les chrtiens de Tolde, appelrent  leur secours Youssouf,
  fils de Taschefin, fondateur de la ville de Marok et de l'empire
  des Almoravides.

  [14] _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_, dition de
  M. Ciampi, Florence, 1823, in-8. Le roman de Philomne, d'abord
  crit en provenal, est d'une composition postrieure  celle de la
  chronique de Turpin.

D'un autre ct, des auteurs qui crivaient au moment de la lutte de
nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaant arbitrairement
les vnemens dont nous parlons sous les rgnes de Pepin et de
Charlemagne, ont attribu l'honneur du triomphe aux aeux vrais ou
supposs des seigneurs de qui ils dpendaient. C'est l'ide qui domine
dans le _pome de Guillaume au-court-nez_, ainsi appel du nom de
Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal hros, et  qui
le pote attribue le mrite d'avoir chass les Sarrazins de Nismes,
d'Orange et d'autres cits du midi de la France[15]. C'tait une
manire de clbrer la part relle que les guerriers de ces contres
prirent plus tard, non seulement  l'entire expulsion des mahomtans,
mais  la conqute successive de l'Espagne sous les Maures.

  [15] Le _Pome de Guillaume au-court-nez_ est en franais, et se
  compose de prs de quatre-vingt mille vers. On le trouve manuscrit
   la Bibliothque royale, fonds de Lavallire, no 23. Le pome au
  reste se divise en plusieurs branches ou parties.

On comprend  quel point ces rcits, amplifis dans la suite par les
potes italiens, notamment par l'Arioste, durent garer les esprits.
Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans
la premire moiti du dixime sicle, quittant les bords du Danube
o tait tablie leur demeure, franchirent les barrires du Rhin, et
mirent presque toute la France  feu et  sang. Leurs brigandages,
par le vaste thtre o ils s'exercrent autant que par leurs effets
dsastreux, rappelrent l'invasion des Vandales, qui, cinq cents
ans auparavant, taient partis des mmes lieux et avaient, par
rapport  la France, suivi presque les mmes chemins. Or, dans les
rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appeles
Vendes ou Wendes. Il parat que les crivains allemands et franais,
particulirement les potes, voulant tablir un rapprochement entre
les Hongrois et les Vandales, dont le nom dsigne encore tout ce que la
barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s'attachrent de prfrence
au mot _Wandes_, qu'ils crivirent aussi _Vandres_ et _Vandales_,
et l'appliqurent aux Hongrois. Jacques de Guise, crivain belge du
quatorzime sicle[16], parlant des peuples qui, aux huitime, neuvime
et dixime sicles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot
_Vandale_, dans les langues du Nord, est synonyme de _coureur_ et de
_vagabond_; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays,
couraient d'une contre  l'autre, on les avait tous compris sous cette
dnomination[17].

  [16] _Histoire de Hainaut_, en latin, publie pour la premire
  fois en entier avec une traduction franaise, par M. le marquis de
  Fortia d'Urban, Paris, 1826 et annes suiv. 15 vol. in-8.

  [17] Il est certain que, d'aprs le rcit de Jacques de Guise,
  les Vandales taient venus en France  travers le Rhin, et que
  cependant plusieurs faits rapports par l'auteur appartiennent
  aux Normands. A la vrit, il raconte deux fois l'invasion des
  Vandales, une fois sous les rgnes de Charles-Martel et de Pepin
  (voy. t. VIII, p. 263 et suiv.); et une autre fois, sous les
  rgnes de Charles-le-Simple et de Louis d'Outremer (t. IX, p. 220
  et suiv.). La premire fois, il sacrifie au got des auteurs des
  romans de chevalerie; la seconde fois il est guid par l'ordre rel
  des vnemens. Du reste, sans vouloir garantir l'tymologie que
  Jacques de Guise donne du mot _vandale_, nous ferons observer que
  le verbe allemand _wandeln_ signifie _marcher_.

Jacques de Guise parat surtout avoir fait des emprunts au _roman de
Garin le Loherain_, pome franais compos vers le douzime sicle[18].
Dans le _roman de Garin_, l'invasion des Vandales est place sous
Charles-Martel, et les hros du pome sont censs avoir fait plus
tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d'un ct, le pote
raconte le martyre de saint Nicaise, vque de Rheims, et la mort de
saint Loup, vque de Troyes, deux prlats qui vivaient au cinquime
sicle; d'un autre ct, les dtails du pome appartiennent au dixime
sicle, et mme aux sicles postrieurs. En effet, au moment o se
passe l'action, Paris obissait  un duc particulier, et le roi de
France s'tait retir  Laon. Le pays situ entre la Champagne et
l'Alsace, et d'o le principal hros du pome a reu son surnom de
_Loherain_, portait dj le nom de _Lotharingia_ ou de Lorraine, mot
driv du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il
existait des ducs particuliers de Metz et d'autres villes; ajoutez
 cela que, dans le pome, les Vandales sont quelquefois nomms
Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins taient alors matres de la
Maurienne, appele aujourd'hui Savoie[20].

  [18] Le _Roman de Garin le Loherain_, publi pour la premire fois
  par M. Paulin Paris; Paris, 1833. Il a t publi une _Analyse
  critique et littraire_ de ce pome, par M. Leroux de Lincy; Paris,
  Techener, 1835, in-8.

  [19] Comparez le _Roman de Garin_, t. I, p. 49 et suiv., et la
  chronique de Turpin, p. 26, 81 et 83.

  [20] Ces observations s'appliquent  un passage d'une vieille
  compilation franaise intitule _La Fleur des histoires_, sur
  laquelle on peut consulter le catalogue des manuscrits de la
  bibliothque de Berne, t. II, p. 189; ainsi qu' un passage d'un
  pome franais indit, intitul _Renard le contrefait_, dont M.
  Robert, conservateur de la bibliothque Sainte-Genevive, prpare
  la publication.

Maintenant, il se prsente une question. Les Sarrazins furent-ils
entirement trangers aux invasions du peuple appel du nom de
Vandales? et s'ils n'y furent pas trangers, quelle est la part qu'on
doit leur attribuer? De cette question, dpend la fixation des limites
entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs
passages de martyrologes et de lgendes de saints,  la vrit,
d'une origine postrieure au huitime sicle, font mention,  ce mme
sicle, d'glises dtruites et de saints personnages mis  mort par
les Vandales. Or, sous les rgnes de Charles-Martel, de Pepin et de
Charlemagne, les contres situes entre le Rhin, les Pyrnes, les
Alpes et la mer, n'eurent  souffrir des incursions d'aucun autre
peuple tranger que les Sarrazins. D'un autre ct, les Vandales, dans
le _roman de Garin_, la chronique de Jacques de Guise et le _roman du
Renard le contrefait_, sont plus d'une fois appels _Sarrazins_. Enfin,
les vritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d'Afrique, sont
quelquefois appels _Vandales_, sans doute par allusion aux Vandales
qui avaient t conduits en Afrique par Genseric[21].

  [21] Voyez la _vie de saint Nicolas_, publie par M. Monmerqu dans
  la collection de la _Socit des bibliophiles Franais_. Paris,
  1834, p. 258.

La question fut examine, il y a cent cinquante ans, par le P.
Lecointe, dans son histoire ecclsiastique de France[22]. Ce savant
oratorien n'hsita pas  voir des Sarrazins dans les Vandales, et
son opinion fut adopte par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette,
dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus rudits. Mais, c'est
dans les derniers tems seulement, qu'on s'est occup de mettre en
lumire les monumens de notre vieille littrature, o les invasions
des Vandales sont dcrites avec le plus de dtail et de suite. Ces
ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi
et le centre de la France, o les Sarrazins ont rellement pntr,
mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les
divers pays riverains du Rhin, qui n'ont jamais vu flotter l'tendard
du prophte. C'est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve
quelquefois rien.

  [22] _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv.

Nous le rptons: aucun des tmoignages relatifs  l'invasion d'un
peuple vandale en France, au huitime sicle, n'est contemporain.
Tous ces tmoignages sont postrieurs au dixime sicle. L, o les
Vandales sont appels Sarrazins, le mot _sarrazin_ ne peut-il pas
tre synonyme de _payen_. Dj, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24]
avaient remarqu que certains faits, relatifs aux prtendus Vandales du
huitime sicle, appartenaient  une autre poque[25].

  [23] _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sc. III, part. II,
  p. 534, et _Annales benedictini_, t. II, p. 90.

  [24] _Histoire gnrale du Languedoc_, t. I, notes, p. 638 et suiv.

  [25] Voyez ci-aprs, p. 31; voyez aussi, au sujet de la prise de
  l'abbaye de Luxeuil par les Vandales, les _Mmoires historiques sur
  la ville de Poligny_, par Chevalier; Lons-le-Saulnier, 1767, t. I,
  p. 45 et 66.

En vain dira-t-on que ces faits ont t admis dans les grandes
chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez
nos pres. Les chroniques de Saint-Denis n'ont commenc  tre mises
par crit, que vers le milieu du douzime sicle; et pour les vnemens
antrieurs, le rdacteur s'est born  reproduire les rcits qui
avaient cours de son tems. N'a-t-il pas galement adopt les contes
absurdes de la chronique de Turpin?

Tout cela vient  l'appui de ce qu'on savait dj. C'est que,
pendant long-tems, les vritables sources de notre histoire restrent
dlaisses, et que jusqu'au dix-septime sicle, c'est--dire jusqu'au
rtablissement des tudes historiques, le roman de Garin et les
ouvrages analogues furent presque les seules autorits consultes.
C'est l ce qui explique la confusion qui avait pass des romans dans
les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de lgendes de saints.

Maintenant, revenons  notre ouvrage. Il ne s'agit pas ici de ces
sujets qui ne forment qu'un objet de curiosit ou qui n'intressent
que de petites localits. Pendant plus ou moins long-tems, une grande
partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des
Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Pimont
et en Suisse; et les barbares occuprent les lieux les mieux fortifis
du centre de l'Europe, depuis le golfe de Saint-Trops jusqu'au lac
de Constance, depuis le Rhne et le mont Jura jusqu'aux plaines du
Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages
faits par les Sarrazins ne fut pas tranger aux guerres des croisades,
 ce mouvement gnral, qui prcipita l'Europe chrtienne sur l'Asie
et l'Afrique, et qui mit pendant plusieurs sicles en prsence
l'vangile et l'Alcoran. D'ailleurs, dans toutes les contres occupes
par les Sarrazins, et mme au-del, le nom sarrazin est rest prsent
 tous les esprits, et il se mle encore aux diverses traditions de
l'antiquit et du moyen-ge.

Les faits sont disposs dans un ordre chronologique. Si quelques
vnemens ont chapp  nos recherches, il sera facile de les insrer
 leur place; s'il y en a qui ne soient pas prsents sous leur
vritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractre. A cet
gard, nous invoquons le zle et les lumires des personnes que de si
grands vnemens ne trouveront pas indiffrentes, et qui,  porte des
lieux mmes o les faits se passrent, auront  leur disposition des
documens inconnus. L'crit que nous publions, et qui, bien qu'assez
court, nous a cot de longues recherches, peut tre considr comme
le cadre o viendront successivement prendre place les divers pisodes
du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous spare de ces
tems loigns ne permet pas d'esprer qu'on parvienne  remplir toutes
les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se prsentera de
nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet crit a jet
quelque lumire sur la partie la plus obscure et la plus difficile de
nos annales, nous nous croirons suffisamment ddommag de toutes nos
peines.

L'ouvrage est divis en quatre parties. Dans la premire, il est parl
des invasions des Sarrazins, venant surtout d'Espagne,  travers les
Pyrnes, jusqu' leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc
par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxime partie est consacre aux
invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu' leur
tablissement sur les ctes de Provence, vers l'an 889. La troisime
fait voir comment les mahomtans pntrrent par la Provence en
Dauphin, en Savoie, en Pimont et dans la Suisse. Nous montrons,
dans la quatrime, quel fut le caractre gnral de ces invasions, et
quelles en furent les suites.




PREMIRE PARTIE.

PREMIRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'A LEUR EXPULSION DE
NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759.


Un auteur arabe, racontant la conqute de l'Espagne par ses
compatriotes, rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche
de Mahomet: Les royaumes du monde se sont prsents devant moi, et
mes yeux ont franchi la distance de l'Orient et de l'Occident. Tout
ce que j'ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26]. On
put croire, en effet, que tout l'univers allait flchir sous le joug
du prophte. En quelques annes, la Msopotamie, la Syrie, la Perse,
l'gypte et l'Afrique jusqu' l'Ocan atlantique, furent soumises par
le glaive. D'une part, les guerriers arabes envahissaient l'Espagne,
et, s'avanant  travers la France, menaaient de subjuguer le reste de
l'Europe; de l'autre, franchissant l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne
vouloir reconnatre d'autres bornes que celles que la nature elle-mme
a donnes  la terre que nous habitons.

  [26] _Description gographique et historique de l'Espagne_, en
  arabe, par Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothque
  royale, ancien fonds, no 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est
  une compilation en plusieurs volumes, rdige au commencement du
  dix-septime sicle, mais o l'auteur met  contribution certains
  ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas eu cette
  compilation  sa disposition.

Le centre de cet immense empire tait en Syrie, dans l'antique ville
de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le
temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui
rgnait alors se nommait Valid.

Les Arabes, en pntrant dans l'Afrique, avaient rencontr dans
l'intrieur, particulirement dans les chanes du mont Atlas,
d'innombrables tribus nomades, appeles du nom gnral de Berbers. Ces
peuplades, qui avaient successivement dfendu leur libert contre les
Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judasme, les
autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart
de ces peuplades parlaient une langue particulire appele le berber,
qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d'un langage
qui se rapprochait de l'arabe, de l'hbreu et du phnicien[27], soit
que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et
de la Phnicie qui, du tems de Josu et dans les tems postrieurs,
s'embarqurent pour les parages d'Afrique[28], soit que, comme le
disent les plus savans d'entre les crivains arabes, dans les premiers
sicles de notre re, plusieurs tribus de l'Ymen ou Arabie Heureuse,
qui professaient le judasme, ayant t obliges de s'expatrier pour
chapper aux perscutions des thiopiens, alors matres de cette partie
de la presqu'le, se fussent rfugies  travers les provinces romaines
dans ces rgions loignes[29]: quoi qu'il en soit, ces rapports de
langage ne contriburent pas peu  hter les succs des Arabes; et,
bien que les Berbers continuassent en gnral  professer la religion
qu'ils avaient suivie jusque-l, ils furent d'un immense secours aux
vainqueurs pour les nouvelles conqutes qu'ils taient sur le point
d'entreprendre. En effet, les uns et les autres taient habitus  la
vie nomade,  une vie dure et sauvage, qui se prtait admirablement 
une guerre d'enthousiasme et de triomphes.

  [27] _Nouveau Journal Asiatique_, extrait des Prolgomnes
  d'Ibn-Khaldoun, par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv.

  [28] Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10;
  et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de
  l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de rgence d'Alger_,
  par une commission de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres;
  Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv.

  [29] Voy. les tmoignages mentionns par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait
  dj cit, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-mme ne
  partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de
  l'_Encyclopdie Pittoresque_, par M. d'Avezac.

Ds que la puissance des vainqueurs en Afrique commena  tre
affermie, ils songrent  traverser le petit dtroit qui spare cette
partie du monde de l'Europe. On tait alors dans l'anne 710. Celui
qui gouvernait l'Afrique au nom du khalife s'appelait Moussa, fils de
Nossayr. N dans les dernires annes du rgne du khalife Omar, Moussa
avait pour ainsi dire suc avec le lait les ides de proslytisme et
de guerre qui caractrisaient l'islamisme. Il tait alors g de prs
de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l'ardeur d'un jeune
guerrier. Quant  l'Espagne, elle tait au pouvoir des Goths, et le
prince qui rgnait s'appelait Rodric. La monarchie des Goths, qui
comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc
et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armes
nombreuses. Mais l'esprit de faction s'tait empar de chacun, et la
corruption gnrale avait nerv les courages. Il tait facile de voir
qu'un royaume, en apparence trs-puissant, succomberait devant un petit
nombre d'enthousiastes et de sectaires, excits par la soif du butin et
qui se croyaient envoys de Dieu mme.

Moussa fit faire une premire tentative par quelques Berbers, qui,
dbarquant au lieu o fut bti plus tard Tharifa[30], parcoururent
les ctes de l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les
villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrrent pas de rsistance,
Moussa, l'anne suivante (711), fit partir une nouvelle expdition
beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, compose de douze mille hommes,
presque tous Berbers, tait commande par son affranchi Tharec, fils
de Zyad, le mme qui donna son nom au rocher de Gibraltar, prs
duquel il dbarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu'on
allait entreprendre devait accrotre le nombre des fidles, et ils
s'assuraient  eux-mmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu' la
gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche
et fertile, o ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les
dsirs des hommes.

  [30] Ce lieu fut ainsi appel parce que le dtachement des Berbers
  avait pour chef Tharif.

  [31] _Gibraltar_ est l'altration de _Gibel-Tharec_ ou montagne
  de Tharec. C'est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de
  Tharif et de Tharec. Voy. Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy.,
  anc. fonds, no 702, fol. 9.

La petite arme de Tharec suffit pour renverser l'arme des Goths. Le
roi fut vaincu, et sa tte envoye comme trophe  la cour de Damas.
En moins d'un an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolde.
Un crivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il
avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et aprs les avoir fait
cuire, les avait donns  manger  ses soldats[32]. Une des principales
causes de ces succs sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs
trouvrent dans les juifs, alors trs-nombreux en Espagne. Les juifs
taient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils taient en
butte de la part des chrtiens, et d'ailleurs ils voyaient des frres
dans une partie des conqurans.

  [32] _Histoire de la Conqute de l'Espagne par les Musulmans_,
  par Ibn-Alcouthya; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc.
  fonds, no 706, fol. 4. Ibn-Alcouthya crivait dans la dernire
  moiti du dixime sicle de notre re. Son nom signifie _fils de la
  Gothe_, et il fut ainsi appel parce qu'il descendait des anciens
  matres de l'Espagne. On trouve dans le mme volume une chronique
  des premiers sicles de la domination des Maures en Espagne, par
  un crivain de la mme poque qui cite quelquefois pour garant le
  tmoignage des anciens du pays.

A la nouvelle de progrs si glorieux, Moussa prouva le dsir d'en
partager l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre
arme compose d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le
succs, qu'on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophte,
g de prs de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet.
Moussa porta ses pas d'un autre ct que son lieutenant, et subjugua
successivement Mrida, Saragosse et d'autres cits. Puis se disposant
 s'loigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une
troupe d'lite arme  la lgre. Les fantassins, du reste en petit
nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la
meilleure portion de l'arme, et qui taient monts en partie sur les
chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes qu'un petit sac pour
les provisions et une cuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque
bataillon reut un nombre dtermin de mulets pour le transport des
bagages.

Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A
Narbonne, il trouva dans une glise sept statues questres en argent;
et,  Carcassonne, l'glise de Sainte-Marie offrit  son avidit sept
colonnes d'argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent  la
France le surnom de _grande terre_, dsignant par l toute la contre
situe entre les Pyrnes, les Alpes, l'Ocan, l'Elbe et l'empire
grec, vaste contre, qui en effet rpond  la France du tems de
Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et o, suivant la
remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues.

  [33] Maccary, no 704, fol. 73 recto.

Ce qui tonnait le plus les chrtiens, c'tait de voir leurs
ennemis presque partout en mme tems. Quand un pays se soumettait
de lui-mme, les vainqueurs respectaient les proprits et le culte
tabli. Seulement ils s'emparaient d'une partie des glises qu'ils
convertissaient en mosques, et prenaient les richesses des glises,
les terres vacantes, et les biens dont les propritaires s'taient
expatris: ils s'emparaient galement des armes et des chevaux qui
leur taient si utiles dans cette carrire de guerres et d'aventures
continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait
suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme
un garant de fidlit. Pour les pays qui ne s'taient soumis qu'
la force, ils taient exposs  toute la violence de la conqute, et
le tribut qui leur tait impos s'levait au double des autres[34].
Quelquefois les vainqueurs jugeaient ncessaire de laisser une
garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols
dont la haine pour les chrtiens tait un gage assur de dvouement.

  [34] Il sera parl, dans la dernire partie, des impts tablis par
  les Sarrazins en France, et de leur systme d'administration.

Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa tait de s'en
retourner  Damas auprs du khalife son matre,  travers l'Allemagne,
le dtroit de Constantinople et l'Asie-Mineure, menaant de ne faire
de la mer Mditerrane qu'un grand lac qui aurait servi de voie de
communication aux diverses provinces de cet immense empire[35].

  [35] Maccary, no 704, fol. 62 verso et 73 recto.

Quant aux auteurs chrtiens, ils ne font aucune mention de l'entre
de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna
 quelques lgres incursions. Mais il est certain que la chrtient
courait en ce moment le plus grand danger, et l'on frmit  l'ide de
ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s'tait mise de bonne heure
parmi les vainqueurs.

Moussa, ds l'origine de la conqute de l'Espagne, avait vu avec un vif
sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec.
D'ailleurs il aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin,
se rservant de satisfaire, par le don de quelques objets prcieux,
au prcepte de l'Alcoran qui attribue au souverain le cinquime des
richesses prises sur l'ennemi. Tharec, au contraire, qui dsirait
excuter le prcepte dans toute sa rigueur, mettait fidlement le
cinquime du butin  part, et distribuait le reste aux soldats. La
querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux
rivaux devant son tribunal.

La conqute de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'tait faite
en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays
subjugus son fils Abd-alazyz, qui fixa sa rsidence  Sville, et
il le mit sous la surveillance d'un autre de ses fils,  qui il avait
donn le gouvernement de l'Afrique. Celui-ci rsidait  Cayroan, ville
situe  quelques journes de Tunis, dans l'intrieur des terres.

Comme Moussa n'avait pas  sa disposition de flotte qui pt le conduire
en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le dtroit de Gibraltar,
il longea la cte d'Afrique jusqu'en Egypte. Il tait suivi des
otages, au nombre de trente mille, qu'il s'tait fait livrer par les
peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes
choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des
auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne
d'or. Quant au butin, il tait immense. Une partie tait porte sur des
chars, une autre  dos d'animaux[36].

  [36] Maccary, no 704, fol. 63 recto.--Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso.

Le dbat entre Moussa et son lieutenant n'tait pas encore rgl,
lorsque le khalife Valid mourut. On tait alors en 715. Soliman, frre
et successeur de Valid, qui s'tait laiss prvenir contre Moussa,
accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre
 une amende trs-forte pour laquelle le vainqueur de l'Espagne fut
oblig de recourir  la gnrosit de ses amis, il dclara une guerre
implacable  ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l'Espagne, aprs
s'tre distingu par sa bravoure, se faisait chrir par sa justice
et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz,  l'exemple de
plusieurs d'entre ses compagnons, s'tait empress d'pouser une femme
du pays. Celle dont il fit choix tait la veuve mme de Roderic. Ses
gards pour son pouse et le soin qu'il avait de mnager les peuples
confis  sa garde, fournirent  ses ennemis un prtexte pour l'accuser
d'aspirer au trne. Il fut mis  mort, et sa tte ayant t envoye
dans du camphre  Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer 
Moussa, que tant d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer  ses
projets d'ambition. A ce spectacle, le pre, saisi d'horreur, maudit le
jour o il avait sacrifi son repos et son sang pour des matres aussi
barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Mdine. Quant 
Tharec, il finit ses jours dans l'obscurit.

Ces vnemens jetrent quelque trouble parmi les conqurans, et leurs
progrs durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des
Sarrazins d'Asie et d'Afrique tait alors porte vers Constantinople,
qui tait assige par une arme de cent vingt mille guerriers et une
flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte.
Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles
incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en 718.
Les vainqueurs, d'aprs leur rcit, s'avancrent jusqu' Nmes sans
rencontrer d'obstacle, et repassrent les Pyrnes emmenant captifs un
grand nombre de femmes et d'enfans. L'usage tait alors dans les armes
chrtiennes et mahomtanes, et c'est encore l'usage des mahomtans
de nos jours, que chaque guerrier et sa part des objets pris sur
l'ennemi; et les captifs, par la facilit que les vainqueurs avaient
de les employer  leur usage personnel ou de les vendre, formaient en
gnral la portion la plus prcieuse du butin.

  [37] Ils sont suivis en cela par Isidore, vque de Beja, crivain
  contemporain, et par Roderic Ximens, archevque de Tolde. Le
  rcit d'Isidore, tel qu'on le lit dans les ditions ordinaires,
  tant dpar par un grand nombre de fautes, nous le citerons
  d'aprs le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et insr dans
  les _cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe_, p. XX
  et suiv. Quant  Roderic Ximens, qui crivait dans le treizime
  sicle, principalement d'aprs les auteurs arabes, sa relation se
  trouve  la suite de la chronique arabe d'Elmacin, publie en arabe
  et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625, in-fo.

Les provinces mridionales de la France se trouvaient hors d'tat
d'opposer une rsistance efficace. On tait au tems des _rois
fainants_; le Languedoc, appel _Gothie_,  cause du long sjour
des Goths, et _Septimanie_  cause de ses sept principales villes,
Narbonne, Nmes, Agde, Bziers, Lodve, Carcassonne et Maguelone,
se trouvait en partie dans la limite des pays chus  Eudes, duc
d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'tre issu du sang
de Clovis, et qui par consquent tait parent des princes du nord
de la France[38], voyait avec ombrage l'ascendant que les maires
du palais prenaient dans cette partie de l'empire; et toute sa
politique consistait  empcher ces ministres ambitieux de supplanter
leurs matres. De leur ct, les maires du palais ne songeaient
qu' accrotre leur autorit; et d'ailleurs occups  maintenir la
domination des Francs qui s'tendait alors fort loin en Allemagne, ils
voyaient avec quelque indiffrence les progrs des Sarrazins dans le
midi.

  [38] Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a mise
  dans son _Histoire gnrale du Languedoc_, et qui a t adopte par
  les auteurs de l'_Art de vrifier les Dates_.

Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-l
au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonns 
eux-mmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et
des colons romains, portait encore le nom des antiques matres du
monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races
conservaient entre elles une ligne de dmarcation, et avaient chacune
leurs lois et leurs usages. Il s'tait mme form divers partis qui
voulaient s'arroger toute l'autorit.

Ce qui dfendait le mieux le midi de la France, c'tait le dsordre
qui n'avait pas tard  se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que
le gouvernement de l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique,
lequel relevait  son tour du khalifat de Damas. Il tait impossible
qu'une autorit ainsi partage, et dont le sige se trouvait dans
plusieurs contres  la fois, maintnt dans le devoir des hommes levs
au milieu du tumulte des armes. La division clata entre les diffrens
peuples qui avaient pris part  la conqute, entre les Arabes et les
Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'taient pas. Comme les
terres enleves aux chrtiens avaient t la proie de quelques hommes
puissans, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas t rcompenss
dignement de leurs services, et se portrent plus d'une fois  des
violences sanglantes.

Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la
rsistance que quelques chrtiens d'Espagne commencrent ds lors
 opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poigne de guerriers,
fidles  leur culte et  leur pays, se rfugirent dans les montagnes
des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et l, sous la conduite
de Plage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu' l'entire
expulsion des disciples du prophte[39].

  [39] Les efforts que les chrtiens firent de bonne heure dans
  les montagnes du nord de l'Espagne, pour se soustraire au joug,
  sont mentionns par les auteurs arabes, comme ils le sont par les
  chrtiens. C'est donc  tort que Conde n'a pas jug convenable
  d'en parler, d'autant plus que son silence a donn lieu  quelques
  personnes de croire que ce rcit tait sans fondement.

Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'tant fait
instruire de l'tat des choses, choisit, pour remdier  ces maux,
Alsamah, qui s'tait fait remarquer en Espagne par son zle et ses
talens. Alsamah, galement clbre comme administrateur et comme
guerrier, tait charg de rtablir l'ordre dans les finances et de
donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considrables,
provenant des dernires conqutes, leur furent distribues, et le reste
des biens fut confi  des hommes intgres qui devaient en verser le
revenu dans le trsor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un
recensement exact des pays subjugus, et d'en indiquer la population
respective et les ressources[40].

  [40] Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, crivain
  contemporain, p. L: Zama ulteriorem vel citeriorem Hiberiam
  proprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prdia et
  manualia, vel quidquid illud est quod olim prdabiliter indivisum
  redemptabat in Hispani gens omnis arabica, sorte sociis dividendo
  (partem reliquit militibus dividendam), partent ex omni re mobili
  et immobili fisco associat. Le passage correspondant de Roderic
  Ximens est ainsi conu: Zama proprio stylo descripsit vectigalia
  Hispanorum; et quod prius indivisum ab Arabibus habebatur, ipse
  partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de mobilibus
  et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili
  ordinavit. Roderic Ximens, _Historia Arabum_, p. 10. Voy. aussi
  Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui
  est dit d'Alsamah lui-mme. Nous avons dj dit qu'il sera question
  dans la suite des impts tablis par les Sarrazins en Espagne et en
  France.

Le khalife, qui tait trs-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de
personnes restes fidles  leur ancienne religion, aurait voulu qu'on
fort tous les chrtiens de l'Espagne et de la Septimanie  quitter
leur patrie, et  venir dans le centre de l'empire, o leur prsence
n'inspirerait pas les mmes craintes. Alsamah rassura le prince, en
disant que le nombre des nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour,
et que bientt l'Espagne ne reconnatrait plus d'autres lois que celle
de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce rcit, et qui
crivaient  une poque o les chrtiens, descendus de leurs montagnes,
avaient commenc  se rpandre dans les provinces mridionales de
l'Espagne, dplorent la faiblesse d'Alsamah, et regrettent que la
pense du khalife n'et pas t mise  excution[41].

  [41] Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso.--Maccary, no 705
  fol. 3 verso.

Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zle contre
les chrtiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions taient
parvenues  se satisfaire. Il devait prsenter la guerre sacre comme
l'action la plus agrable  Dieu, comme la source de toutes les faveurs
clestes en cette vie et en l'autre.

Ds que l'ordre eut t rtabli, Alsamah rsolut de signaler son ardeur
par quelque exploit clatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre
les chrtiens retranchs dans les montagnes du nord de l'Espagne, et
les accabler avant qu'ils eussent le tems de s'y fortifier; il prfra
se porter en France, se flattant d'excuter ce que n'avait pu accomplir
Moussa. On tait alors en 721, sous le rgne du khalife Yezyd: onze
ans s'taient couls depuis la premire entre des Arabes en Espagne.
C'est  ce moment que les chroniqueurs franais commencent  parler
des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils appellent Zama. D'aprs
leur rcit, les Sarrazins venaient accompagns de leurs femmes et de
leurs enfans, dans l'intention d'occuper le pays. En effet, il arrivait
continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie, de Syrie,
d'gypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conqutes
futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42].

  [42] Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil
  des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. II, pag. 654;
  Paul Diacre, _De Gestis Langobardorum_, dans le recueil de
  Muratori, intitul: _Rerum italicarum Scriptores_, t. I, part. 1re,
  pag. 505.

Alsamah,  l'exemple de ses prdcesseurs, s'avana dans le Languedoc,
et forma le sige de Narbonne, qui sans doute avait t fortifie
dans l'intervalle. La ville ayant t oblige d'ouvrir ses portes, les
hommes furent passs au fil de l'pe, les femmes et les enfans emmens
en esclavage. Narbonne, par sa situation prs de la mer et au milieu
de marais, offrait un accs facile aux navires qui venaient d'Espagne,
et tait en tat, du ct de terre, d'opposer une longue rsistance.
Alsamah rsolut d'en faire la place d'armes des musulmans en France, et
il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes
voisines; puis il marcha du ct de Toulouse. Cette ville tait alors
la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut
avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient
commenc le sige de la ville, et ils mettaient en usage les machines
qu'ils avaient apportes. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient
 repousser les habitans de dessus les remparts; la ville tait sur
le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs
arabes, telle tait la multitude des chrtiens, que la poussire
souleve par leurs pas obscurcissait la lumire du jour. Alsamah,
pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l'Alcoran: Si
Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Les deux armes, ajoutent
les Arabes, s'avancrent l'une contre l'autre avec l'imptuosit
de torrens qui se prcipitent du haut des montagnes, ou comme deux
montagnes qui cherchent  se rencontrer. La lutte fut terrible et le
succs long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable
 un lion que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du
geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que
laissait son pe; mais pendant qu'il se trouvait au plus pais de la
mle, une lance l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins
l'ayant vu tomber, le dsordre se mit dans leurs rangs, et ils se
retirrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette
bataille se donna au mois de mai de l'anne 721, et il y prit un grand
nombre d'illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part
aux conqutes prcdentes[43]. Abd-alrahman, appel par nos vieilles
chroniques Abdrame, prit le commandement des troupes, et les ramena en
Espagne.

  [43] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p.
  L; Anastase le bibliothcaire, _Vie du pape Grgoire II_, dans
  le grand recueil de Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la
  chronique de Moissac, recueil des _Historiens de France_, t. II, p.
  654.

Ce succs rendit le courage aux chrtiens du Languedoc et des Pyrnes,
qui se htrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins
restaient matres de Narbonne, et de cette place avance, ils avaient
la facilit de faire des courses dans les contres voisines. Des
secours leur ayant t envoys d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et
mirent presque tout le Languedoc  feu et  sang.

A cette poque, le clerg tait tout-puissant, et les glises et les
monastres passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins
devaient d'ailleurs dcharger de prfrence leur fureur sur ces asiles
de la pit, comme sur des lieux d'o partait le plus souvent le signal
de la rsistance. D'un autre ct, les courts rcits qui nous sont
parvenus sur cette dplorable partie de notre histoire sont en gnral
l'ouvrage des moines et des ecclsiastiques. Il n'est donc pas tonnant
que les glises et les couvens figurent presque exclusivement dans les
rcits lamentables qu'ils nous ont transmis de cette poque.

Des documens qui remontent  une assez haute antiquit, font mention de
la destruction du monastre de Saint-Bausile, prs de Nmes, du couvent
de Saint-Gilles, prs d'Arles, l o a t btie plus tard une ville du
mme nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes.
Ce dernier monastre tait, dit-on, ainsi appel, parce que les moines
s'taient impos pour rgle de chanter jour et nuit et  tour de rle
les louanges du Seigneur. L'arrive des Sarrazins fut si prcipite,
que, dans ces divers couvens, les moines eurent  peine le tems de se
retirer ailleurs, et d'emporter avec eux les reliques des saints[44].
Les barbares avaient soin de briser les cloches des glises ou plutt
les instrumens analogues avec lesquels on tait alors dans l'usage
d'appeler les fidles  la prire[45].

  [44] Voy. l'_Histoire de Nmes_, par Menard, t. I, p. 98 et suiv.

  [45] Novayry, manuscrits arabes, no 702, fol. 10.

Sans doute les Sarrazins rencontrrent de la part des habitans quelque
rsistance, ou bien les incursions taient l'ouvrage de quelques bandes
isoles. Il est certain qu'en gnral les Sarrazins n'avaient pas
exerc les mmes violences dans les pays qui s'taient soumis de plein
gr.

En 724, le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-mme
avec une nombreuse arme les Pyrnes, et rsolut de pousser la
guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livre  toute la
fureur du soldat. Nmes ouvrit ses portes, et des otages choisis
parmi ses habitans furent envoys  Barcelonne pour y rpondre de
leur fidlit[46]. Les conqutes d'Ambissa, suivant Isidore de Beja,
furent plutt l'ouvrage de l'adresse que de la force; et telle fut
l'importance de ces conqutes, que sous le gouvernement d'Ambissa
l'argent enlev de la Gaule fut le double de ce qui en avait t retir
les annes prcdentes[47]. Le cours de ces dvastations fut un moment
ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tu dans une de ses expditions,
en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut oblig de ramener l'arme sur la
frontire; mais bientt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et
de grands secours tant venus d'Espagne, les chefs, enhardis par le
peu de rsistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer
des dtachemens dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit
un auteur arabe, commena ds-lors  souffler de tous les cts contre
les chrtiens. La Septimanie jusqu'au Rhne, l'Albigeois, le Rouergue,
le Gvaudan, le Velay, furent traverss dans tous les sens par les
barbares, et livrs aux plus horribles ravages. Ce que le fer pargnait
tait livr aux flammes. Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mmes
furent indigns de tant d'atrocits. Les barbares ne conservaient
que les objets prcieux qu'ils pouvaient emporter, ou les armes, les
chevaux, et ce qui, en puisant le pays, devait accrotre leurs forces.

  [46] Chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t.
  II, pag. 654.

  [47] Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne
  sont rien moins que claires: Ambiza cum gente Francorum pugnas
  meditando et per directos satrapas insequendo, infeliciter certat.
  Furtivis vero obreptionibus per lacertorum cuneos nonnullas
  civitates demutilando stimulat: sicque vectigalia christianis
  duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias vald
  triumphat. _Cartas_, pag. LII. Quelques auteurs ont induit de ce
  passage qu'Ambiza avait doubl le taux des impts que payaient
  les chrtiens de France; cette explication nous parat manquer
  d'exactitude.

Parmi les lieux qui eurent le plus  souffrir de ces dvastations,
on cite le diocse de Rhods. Les barbares s'taient tablis dans un
chteau-fort, que les uns croient rpondre  celui de Roqueprive, et
les autres  celui de Balaguier[48]. Aids par des hommes du pays, ils
parcouraient impunment tous les environs. Il nous reste  ce sujet le
tmoignage d'un pote qui crivait au commencement du neuvime sicle,
et ce tmoignage est trop important pour que nous ne l'insrions pas
ici. Il y est parl d'un jeune homme appel Datus ou Dadon, qui, 
l'approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa
mre seule, s'tait retir  quelque distance avec les guerriers du
pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et aprs
avoir tout dvast, ils se retirrent emmenant sa mre et le reste
du butin dans leur chteau-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec
quelques-uns de ses compagnons; il tait mont sur un cheval, et arm
de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le pote.

  [48] Voy. les _Essais historiques sur le Rouergue_, par M. le baron
  de Gaujal, Limoges, 1824, 2 vol. in-8, t. I, p. 170. M. de Gaujal
  nous apprend dans une note manuscrite qu'il existe sur le plateau
  du Larzac, prs de Sainte-Eulalie, les dbris d'un troisime fort
  appel _Castel-Sarrazin_, o sans doute les Sarrazins prirent
  position.

Dadon et ses amis taient disposs  forcer l'entre du chteau; mais
de mme que le cruel pervier, aprs avoir enlev le timide oiseau qui
s'tait aventur dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les
compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gmissemens,
de mme les Maures, tranquilles  l'abri de leurs remparts, se rient
des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d'entre
eux adresse la parole  Dadon, et, d'un ton railleur, lui demande ce
qui l'a amen. Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta
mre, donne-nous le cheval sur lequel tu es mont; sinon ta mre va
tre gorge sous tes yeux. Dadon, irrit, rpond qu'on peut faire de
sa mre ce qu'on voudra, que jamais il ne cdera son cheval. L-dessus
le barbare amne la mre de Dadon sur le rempart, et lui coupant la
tte, il la jette au fils en disant: Voil ta mre! A ce spectacle,
Dadon recule d'horreur. Il pleure, il gmit, il court a et l en
criant vengeance; mais comment forcer l'entre de la forteresse? A
la fin, il s'loigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une
solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu o s'leva plus tard le
monastre de Conques[49].

  [49] Le pome d'_Ermoldus Nigellus_, publi d'abord par Muratori,
  l'a t plus tard par dom Bouquet, recueil des _Historiens des
  Gaules_, t. VI; et par M. Pertz, _Monumenta germanic histori_,
  t. II, p. 466 et suiv. Le tmoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif 
  Dadon, et qui commence au vers 207, est confirm par un capitulaire
  de Louis-le-Dbonnaire, en faveur de l'abbaye de Conques, en
  date de l'anne 819. Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 236.
  A la vrit ni le pote ni le diplme n'indiquent l'anne o les
  Sarrazins envahirent le Rouergue; mais d'une part on sait que Dadon
  mourut vers la fin du huitime sicle; de l'autre le pote donne 
  Dadon l'pithte de _Juvenis_, ce qui nous ramne vers l'an 730. Le
  monastre de Conques a subsist jusqu' la rvolution.

Un autre fait, en l'absence de tmoignages plus nombreux, servira
encore  faire connatre le caractre des pouvantables invasions
auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c'est ce
qui arriva au monastre du _Monastier_, dans le Velay. Les Sarrazins
avaient envahi les diocses du Puy et de Clermont, et dvast l'glise
de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Thofroi,
autrement appel saint Chaffre, abb du monastre, assembla ses moines,
et les exhorta  se retirer dans les bois des environs avec ce que
le couvent renfermait de plus prcieux, et  y rester jusqu' ce
que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes
occupations; pour lui, il dclara qu'il tait dcid  subir les
traitemens que les barbares voudraient lui faire prouver, heureux
si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie;
plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre.
A ces mots, les moines se mirent  fondre en larmes, demandant qu'il
s'enfut avec eux dans la fort, ou qu'il leur permt de mourir avec
lui; mais le saint persista dans sa rsolution, et, pour ce qui les
concernait, il leur reprsenta qu'il tait plus conforme  la volont
divine de se drober  un danger qu'on pouvait viter, lorsque surtout
on avait l'espoir de se rendre plus tard utile  la religion. L-dessus
il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, tant poursuivi  Damas par
les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille
hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui,
en butte aux fureurs de Nron, eut galement pris la fuite, si Dieu
lui-mme n'tait venu  sa rencontre pour arrter ses pas. Pour ce qui
le regardait personnellement, il fit voir qu'il tait quelquefois du
devoir d'un pasteur de se dvouer pour le salut de son troupeau; que
peut-tre il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares  la
vrit, et que s'il tait mis  mort, son sang dsarmerait la colre
cleste, irrite sans doute par les pchs des hommes.

  [50] _Gallia Christiana_, t. II, p. 468.

A la fin les moines se rsignrent, et leur dpart fut fix pour le
lendemain. Aprs qu'ils eurent entendu la messe, l'abb leur fit une
nouvelle exhortation; ensuite ils se chargrent des objets les plus
prcieux du couvent, et s'loignrent. Deux d'entre eux seulement
restrent secrtement, et allrent se placer au haut d'une montagne qui
domine le monastre, afin d'tre tmoins de ce qui arriverait.

Les barbares ne tardrent pas  se prsenter. Comme l'abb s'tait
retir dans un coin, occup  prier Dieu, ils ne firent aucune
attention  lui, et se mirent  visiter le monastre, esprant faire un
riche butin. Leur projet tait de s'emparer des moines les plus jeunes
et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves.
Quand ils reconnurent que les moines taient partis, et que les objets
les plus prcieux avaient t enlevs, ils entrrent en fureur, et
l'abb s'tant enfin offert  leurs yeux, ils l'accablrent de coups.

Ce jour-l tait pour les barbares un jour de fte, o ils avaient
coutume d'offrir un sacrifice  Dieu. Le chroniqueur d'aprs lequel
nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il parat
seulement qu'il consistait en libations; d'o on pourrait induire que
la bande sarrazine qui envahit le Velay n'tait pas mahomtane, mais
se composait de Berbers, dont plusieurs taient encore plongs dans
les tnbres de l'idoltrie. Quoi qu'il en soit, les barbares s'tant
retirs  l'cart pour s'acquitter de leurs devoirs religieux, le
saint, qui s'en aperut, crut que c'tait une occasion favorable pour
les faire rentrer en eux-mmes. L-dessus, il s'approcha d'eux, et leur
reprsenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des dmons, ils
feraient bien mieux de rserver leurs hommages pour l'auteur de toutes
choses, pour celui qui a cr les lmens et tout ce qui existe. Mais
cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils
tournrent leur rage contre lui, et l'homme qui clbrait le sacrifice,
saisissant un gros caillou, le lui jeta  la tte, et le fit tomber
par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient mme  mettre
le feu au monastre, et  n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on
annona l'approche de troupes chrtiennes, ou plutt, si on en croit
l'auteur d'aprs lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement
irrit d'un tel attentat, suscita une horrible tempte, accompagne de
grle et de tonnerre, qui fora les barbares  prendre la fuite. Le
saint mourut quelques jours aprs; mais les moines purent revenir en
toute sret[51].

  [51] L'glise clbre la fte du saint le 19 octobre. Pour sa
  vie, on peut consulter Mabillon, _Acta sanctorum ordinis sancti
  Benedicti_, sec. III, part. I, p. 476 et suiv. Le Monastier,
  autrement appel Saint-Chaffre, s'est conserv jusqu' la
  rvolution.

C'est probablement  la mme poque, bien que les crivains arabes ne
s'expriment pas clairement, et que les auteurs chrtiens varient entre
eux, qu'il faut placer l'invasion des Sarrazins en Dauphin,  Lyon et
dans la Bourgogne. Un crivain mahomtan s'exprime ainsi: Dieu avait
jet la terreur dans le coeur des infidles. Si quelqu'un d'eux se
prsentait, c'tait pour demander merci. Les musulmans prirent du pays,
accordrent des sauvegardes, s'enfoncrent, s'levrent, jusqu' ce
qu'ils arrivrent  la valle du Rhne. L, s'loignant des ctes, ils
s'avancrent dans l'intrieur des terres[52].

  [52] Maccary, no 704, fol. 72 recto.

On ne connat les lieux o pntrrent les Sarrazins que par les
souvenirs des dgts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur
les bords du Rhne, les glises et les couvens n'offrirent plus que
des ruines. Lyon, que les arabes appellent _Loudoun_, eut  dplorer la
dvastation de ses principales glises[53]; Mcon et Chlons-sur-Sane
furent saccages[54]; Beaune fut en proie  d'horribles ravages; Autun
vit ses glises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livres aux flammes;
le monastre de Saint-Martin, auprs de la ville, fut abattu[55]; 
Saulieu, l'abbaye de Saint-Andoche fut pille[56]; prs de Dijon, les
Sarrazins abattirent le monastre de Bze[57].

  [53] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 51.

  [54] _Ibid._ t. IV, p. 860 et 1042.

  [55] Voy. la chronique de Moissac, recueil des _Historiens des
  Gaules_, t. II, p. 655. Il existe sur ce mme sujet une charte de
  Charles-le-Chauve de l'anne 844. Voy. l'_Histoire de Bourgogne_,
  par dom Plancher, t. I, preuves, p. VII, et le _Gallia Christiana_,
  t. IV, p. 450.

  [56] _Histoire de Bourgogne_,  l'endroit cit.

  [57] _Spicilge_ de d'Achery, dit. in-fo, t. II, p. 411.

Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune,
se seraient tendues beaucoup plus loin[58], taient faites sans un
plan arrt d'avance; nanmoins elles ne rencontrrent qu'une faible
rsistance, ce qui montre l'tat dplorable o se trouvait la France,
et l'absence de tout gouvernement tutlaire. Mais si on les compare 
ce qui s'tait pass quelques annes auparavant en Espagne, elles font
voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et
sans patrie, les envahisseurs ne trouvrent de la sympathie, que nulle
part une portion notable de la population ne fit cause commune avec
eux. Dans les villes mmes telles que Narbonne, Carcassonne, o les
Sarrazins s'tablirent d'une manire fixe, la masse resta fidle aux
lois de l'vangile.

  [58] On a cru jusqu' ce jour que les Sarrazins avaient envoy des
  dtachemens d'un ct sur les bords de la Loire, auprs de Nevers,
  et de l'autre en Franche-Comt. D'aprs cette opinion, le monastre
  de Saint-Colomban,  Nevers, aurait t dtruit. A Besanon, le
  clerg et la plus grande partie des moines auraient t mis  mort.
  Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par rapport 
  la Franche-Comt, o plusieurs localits rappellent encore le
  nom Sarrazin. On a ajout que l'abbaye de Luxeuil au pied des
  Vosges, avait t renverse, et les religieux, dirigs par saint
  Mellin, passs au fil de l'pe. Voy. le P. Lecointe, _Annales
  ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv., et 795 et suiv.
  Voyez aussi Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 88, et _Acta
  Sanctorum ordinis Sancti Benedicti_, t. III, part. 1re, p. 527 et
  suiv.

  D'aprs cette mme opinion, les Sarrazins n'auraient rencontr
  d'obstacle srieux que devant Sens. Cette ville avait alors
  pour vque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses
  vertus ont fait ranger au nombre des saints. Voy. le recueil des
  _Bollandistes_, au 27 aot. Aux approches des barbares, Ebbes
  s'occupa lui-mme de prparer les moyens de dfense. En vain les
  Sarrazins eurent recours aux machines employes  cette poque.
  L'vque fit lancer du haut des murs des traits enflamms qui
  mirent le feu aux machines; en mme tems il fit une sortie  la
  tte des habitans, et obligea les assaillans  prendre la fuite.

  Mais aucun des tmoignages sur lesquels se fonde cette opinion
  n'est contemporain, et dans aucun le mot _sarrazin_ ni aucun
  des mots qui s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est
  prononc. Il y est simplement question des _Wandes_, _Vandales_
  ou _Gandales_; et comme ces mots servirent plus tard  dsigner
  les Hongrois qui,  l'exemple des anciens Vandales, dans la
  premire moiti du dixime sicle, vinrent en France  travers
  l'Allemagne et dvastrent successivement l'Alsace, la Lorraine, la
  Franche-Comt, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le reste
  de la France, et que d'un autre ct pendant long-tems les auteurs
  de romans de chevalerie, et  leur exemple les chroniqueurs, se
  mirent sur le pied de placer sous les rgnes de Charles-Martel,
  de Pepin et de Charlemagne, les principaux vnemens de notre
  histoire antrieurs et postrieurs de plusieurs sicles, il nous
  parat que les ravages commis par les Vandales et attribus par
  les bndictins et les savans les plus minens aux Sarrazins,
  doivent s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit
  aux vritables Vandales. Ce qui explique comment des savans aussi
  respectables ont pu faire cette confusion, c'est que les crits o
  les ravages d'un peuple quelconque appel Wande ou Vandale sont
  raconts avec le plus de dtail et de suite, tels que le _Roman
  de Garin le Loherain_, et l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de
  Guyse, n'ont t publis que dans ces dernires annes. Voy. ce que
  nous avons dj dit  ce sujet dans l'introduction.

Pendant tout ce tems, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de
Charles-Martel, qui tait alors maire du palais du royaume d'Austrasie.
Eudes n'tant pas, comme dans les annes prcdentes, attaqu au centre
de ses tats, hsitait  armer de nouveau un aussi formidable ennemi
contre lui. Quant  Charles, il tait occup  soumettre les Frisons,
les Bavarois et les Saxons, qui menaaient sans cesse de passer le
Rhin et de s'tablir au sige mme de sa puissance. Voil sans doute
le motif qui l'empcha de se venger de la tentative faite par les
Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorit.
D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s'observaient
mutuellement avec jalousie, et il tait facile de voir que l'un serait
oblig de cder  l'autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de
cette funeste politique, et qui avaient appris  connatre la vigueur
avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment _Karl_[59], repoussait
les injures, prouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente
inaction, et ils font le rcit suivant:

Plusieurs seigneurs franais tant alls se plaindre  Charles de
l'excs des maux occasions par les musulmans, et parlant de la honte
qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes
arms  la lgre, et en gnral dnus de tout appareil militaire,
braver des guerriers munis de cuirasses et arms de tout ce que la
guerre peut offrir de plus terrible, Charles rpondit: Laissez-les
faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme
un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tient
lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains
seront remplies de butin, quand ils auront pris du got pour les belles
demeures, que l'ambition se sera empare des chefs, et que la division
aura pntr dans leurs rangs, nous irons  eux, et nous en viendrons 
bout sans peine[60].

  [59] <mot en arabe>.

  [60] Maccary, no 704, fol. 72 verso.

En 730, le gouvernement de l'Espagne fut dfr  Abd-alrahman,
le mme qui,  la mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramen
l'arme musulmane en Espagne. Dans l'intervalle, il avait exerc
le commandement d'une partie de la Pninsule du ct des Pyrnes.
Homme svre et juste, Abd-alrahman se faisait chrir des troupes par
le dsintressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait
sur l'ennemi. De plus, il tait l'objet de la vnration des pieux
musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans l'intimit
d'un des fils d'Omar, deuxime khalife, ce qui l'avait mis  mme de
s'instruire d'une foule de particularits relatives au prophte[61].

  [61] Maccary, no 705, fol. 3 verso.

Abd-alrahman tait impatient de venger les checs partiels essuys
les annes prcdentes par les armes musulmanes en France. Il voulait
subjuguer cette contre tout entire, et une fois cet obstacle
surmont, il se flattait de pouvoir joindre l'Italie, l'Allemagne
et l'empire grec aux autres conqutes dj si vastes, faites par les
champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux tait encore
dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par
la douceur du climat et la fertilit du sol, offraient les habitations
les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et
des aventuriers de tous les pays, particulirement des chanes de
l'Atlas et des lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure
que ces hommes arrivaient, on les faonnait au maniement des armes. En
attendant que les prparatifs fussent termins, Abd-alrahman, dont la
rsidence ordinaire tait Cordoue, devenue le sige du gouvernement,
visita les diverses provinces de l'Espagne, pour faire droit aux
rclamations qui s'levaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs
de place, qui avaient prvariqu, furent destitus et remplacs par
des hommes probes. Musulmans et chrtiens, tous furent traits, sinon
de la mme manire, du moins d'aprs les lois et les conventions
jures. Abd-alrahman restitua aux chrtiens les glises qu'on leur
avait injustement enleves; mais il fit abattre celles que la vnalit
de certains gouverneurs leur avait laiss construire. En effet, il a
de tout tems t de la politique musulmane de ne pas laisser btir de
nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent mme elle n'a
pas permis de rparer les anciens.

Sans doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, matres de Narbonne,
de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continurent  faire
des courses dans les contres voisines. Une circonstance singulire
dut nanmoins prserver pendant quelque tems une partie des provinces
chrtiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne
et dans le voisinage des Pyrnes tait, suivant Isidore de Beja
et Roderic Ximens, un de ces guerriers d'Afrique qui, unissant
leurs efforts  ceux des Arabes, avaient puissamment contribu  la
conqute de l'Espagne. Ce gouverneur, appel Munuza, s'tait d'abord
montr impitoyable envers les chrtiens du pays, et avait fait brler
vif un vque appel Anambadus. Dans les querelles qui s'levrent
entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour
ses compatriotes, qu'il regardait comme victimes de la plus horrible
injustice. Il fit mme alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour
se l'attacher, lui donna en mariage sa fille, appele par quelques
auteurs Lampegie, et clbre par sa beaut[62].

  [62] Isidore de Beja, p. LVI, et Roderic Ximens, p. 12.

Conde, sans doute d'aprs quelque crivain arabe, raconte cet vnement
un peu autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine
arabe, appel Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait  deux reprises
diffrentes exerc le gouvernement de l'Espagne, tait en rivalit
de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que
lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie
prisonnire. pris de sa beaut, il l'pousa, et s'unit d'intrt avec
Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention de pntrer de
nouveau les armes  la main jusqu'au coeur de la France, Munuza se
crut oblig d'opposer les liens qui l'unissaient  Eudes; et comme
Abd-alrahman refusait de reconnatre un trait qu'il n'avait pas
lui-mme dict, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans
et les chrtiens d'autre intermdiaire que le glaive, Munuza se hta
d'instruire son beau-pre de ce qui se passait, afin qu'il et le tems
de se mettre sur la dfensive[63].

  [63] Conde, _Historia_, t. I, p. 83. Un auteur chrtien, le
  continuateur de Frdegaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement
  fait alliance avec les Sarrazins, mais qu'il les appela en France.
  Ce rcit, qui a t adopt par plusieurs crivains anciens et
  modernes, parat sans fondement. En effet, comme le remarque
  le P. Pagi, critique des _Annales de Baronius_, an. 732, no
  1, le continuateur de Frdegaire crivait sous l'influence de
  Childebrand, frre de Charles-Martel; et comme aprs la bataille
  de Poitiers, de nouvelles discussions d'intrt s'levrent entre
  Eudes et Charles, il ne serait pas tonnant que les partisans
  eux-mmes de Charles eussent donn naissance  un bruit pareil.

Quoi qu'il en soit, Abd-alrahman, inform des relations qui existaient
entre son lieutenant et les chrtiens, rsolut de le prvenir, de
peur qu'il ne devnt plus tard un obstacle  ses projets. Des troupes
choisies s'avancrent vers les Pyrnes et attaqurent Munuza au
moment o il s'y attendait le moins. Vivement press, et hors d'tat
de rsister, il s'enfuit dans les montagnes, accompagn de Lampegie.
Ses ennemis se mirent  sa poursuite sans lui laisser le tems de
se reconnatre; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de
blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter
sur l'appui des chrtiens, qu'il avait si cruellement offenss, il se
prcipita du haut d'une roche. Aussitt on lui coupa la tte, qui fut
envoye  Damas. On fit galement partir pour Damas Lampegie, qui fut
admise dans le srail du khalife. L'vnement qu'on vient de lire se
passa  Puycerda ou dans les environs[64].

  [64] Isidore de Beja, p. LVI; et Roderic Ximens, p. 12.

A la mme poque, si on en croit Roderic Ximens, les troupes
sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles.
La ville tait alors trs-florissante, et elle opposa une vive
rsistance. Roderic parle d'un sanglant combat qui fut livr sur les
bords du Rhne, et o un grand nombre de chrtiens perdirent la vie.
Plusieurs furent emports par les eaux du Rhne; les autres furent
recueillis respectueusement et enterrs dans l'Aliscamp, nom de
l'antique cimetire d'Arles, o encore du tems de Roderic, c'est--dire
au commencement du treizime sicle, les fidles allaient visiter
dvotement leurs tombeaux[65]. La ville d'Arles n'est pas positivement
nomme par les auteurs arabes. Ils font nanmoins mention d'une ville
qui est peut-tre cette illustre cit. Parmi les lieux, dit un d'entre
eux, o les musulmans portrent leurs armes, tait une ville situe
en plaine, dans une vaste solitude, et clbre par ses monumens. Un
autre auteur ajoute que cette ville tait btie sur un fleuve, sur le
plus grand fleuve du pays,  deux parasanges ou trois lieues de la mer.
Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient
l'une  l'autre par un pont de construction antique, si vaste et si
solide, qu'on avait pratiqu dessus des marchs. Les environs taient
couverts de moulins et coups par des chausses[66].

  [65] L'Aliscamp existe encore aujourd'hui; mais il a t dpouill
  de la plupart de ses anciens monumens. Voy. la _Statistique du
  dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. II, p. 438. Si on en croyait
  la chronique attribue  Turpin, le fait dont parle Roderic se
  serait pass sous Charlemagne, et ce qui est dit des chrtiens
  enterrs dans l'Aliscamp se rapporterait  une partie des guerriers
  franais tus  Roncevaux. Voy. l'dition de cette chronique, par
  M. Ciampi, p. 83. D'un autre ct il existe un vieux pome franais
  intitul _Pome de Guillaume au court nez_, qui, supposant les
  Sarrazins matres sous Charlemagne de tout le midi de la France,
  fait livrer auprs d'Arles une grande bataille, o beaucoup de
  chrtiens furent tus. La partie du pome o il est question
  de cette bataille, porte le nom de _Bataille d'Aleschans_. Il
  y est dit que les chrtiens taient commands par les enfans et
  petits-enfans d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y
  courut plusieurs fois risque de perdre la vie; son neveu, Vivien,
  resta parmi les morts. Ce rcit, qui nous a t indiqu par M.
  Paulin Paris, se trouve  la Bibliothque du Roi, manuscrits de la
  Vallire, no 23.

  [66] Voy. Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., no 704,
  fol. 73, et le no 596, fol. 37. A l'gard du pont d'Arles, c'tait
  peut-tre le pont dont il est parl dans ces vers d'Ausone:

        Prcipitis Rhodani sic intercisa fluentis,
        Ut mediam facias navali ponte plateam.
        Per quem Romani commercia suscipis orbis.

                Voy. Ausone, _Ordo nobilium urbium_, VIII.

  Il existe  Arles un grand nombre de traditions relatives 
  l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles,
  publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prtendit que
  la montagne de Cordes, situe aux environs de la ville, avait
  t ainsi appele, parce que les Sarrazins, dont la capitale
  tait Cordoue, s'y taient tablis, pour inquiter de l tout
  le voisinage. On a galement disput au sujet de l'amphithtre
  d'Arles, et quelques personnes ont suppos que ce monument, tant
  contre l'ordinaire surmont de tours, dont deux subsistent encore,
  ces tours avaient t leves  l'poque o la ville, menace par
  les Sarrazins, avait besoin de nouveaux moyens de dfense. Ces
  questions n'tant pas encore claircies, et faute de tmoignages
  contemporains, ne devant probablement l'tre jamais, nous nous
  bornons  les indiquer.

L'attaque faite devant Arles n'avait probablement pour objet que
de dtourner l'attention des chrtiens. Les prparatifs auxquels
Abd-alrahman travaillait depuis deux ans tant termins, l'arme
se dirigea vers les Pyrnes. Les auteurs varient sur l'poque o
cette expdition eut lieu. On se trouvait probablement au printems
de l'anne 732. L'arme tait nombreuse et pleine d'enthousiasme. Il
parat qu'Abd-alrahman prit sa route  travers l'Aragon et la Navarre,
et qu'il entra en France par les valles du Bigorre et du Barn[67].
C'est d'ailleurs ce qu'indiquent les traces des dvastations qui se
commirent sur son passage. Partout les glises taient brles, les
monastres dtruits, les hommes passs au fil de l'pe. Les abbayes
de Saint-Savin, prs de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre,
furent rases; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68].
L'abbaye de Sainte-Croix, prs de Bordeaux, fut livre aux flammes[69].

  [67] Isidore de Beja s'exprime ainsi: Tunc Abderraman multitudine
  sui exercitus repletam prospiciens terram, montana Vaccorum
  dissecans, et fretosa ut plana percalcans, terras Francorum intus
  experditat. D'un autre ct on lit dans la chronique de l'_Abbaye
  de Moissac_: Abderaman cum exercitu magno per Pampelonam et montes
  Pyreneos transiens, Burdigalem civitatem obsidet.

  [68] _Gallia Christiana_, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et
  1286. Bearn est une ancienne ville piscopale dont le sige porta
  plus tard le nom de Lescar.

  [69] _Gallia Christiana_, t. II, p. 858.

Bordeaux n'opposa qu'une lgre rsistance. En vain Eudes, qui avait
eu le tems d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrter les
Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des
chrtiens tus fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de
Beja, Dieu seul put s'en faire une ide. Eudes n'tant plus en tat de
tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, dont les
tats taient  la veille d'tre envahis, et qui dj avait appel ses
vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Ocan. Rien ne
pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils
dtruisirent le monastre de Saint-Emilien;  Poitiers, ils brlrent
l'glise de Saint-Hilaire[70].

  [70] _Gallia Christiana_, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet,
  t. II, p. 454, 684, etc.

Les auteurs arabes parlent d'un comte de la contre qui, ayant os
soutenir la prsence des Sarrazins, fut vaincu, pris et dcapit.
Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel
on remarquait des topazes, des hyacinthes et des meraudes. Tel tait
leur enthousiasme et leur imptuosit, que leurs propres auteurs les
comparent  une tempte qui renverse tout,  un glaive pour qui rien
n'est sacr[71].

  [71] Conde, _Historia_, t. I, p. 86.

Les Sarrazins se disposaient  faire subir un sort semblable  la
ville de Tours, o ils taient attirs par le riche trsor de l'abbaye
de Saint-Martin, lorsqu'on annona l'arrive de Charles-Martel sur
les bords de la Loire. Aussitt les deux armes se prparrent  en
venir aux mains. Jamais de plus grands intrts ne furent en prsence.
Pour les chrtiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs
institutions, leurs proprits, leur vie mme. Pour les musulmans,
outre l'intime persuasion o ils taient qu'ils dfendaient la cause
mme de Dieu, ils avaient  conserver le riche butin dont ils s'taient
empars; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur
assurer une retraite honorable.

Un auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut
effray du relchement qui, par suite des immenses richesses que ses
soldats tranaient aprs eux, s'tait introduit dans leurs rangs, et
qu'il eut un instant l'ide de les engager  abandonner une partie de
leur butin. Il craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis
au prix de tant de fatigues et d'excs ne devinssent un embarras.
Nanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mcontenter ses
troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette
faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientt les suites les plus fatales.

Le mme auteur raconte qu'en prsence mme de Charles, les musulmans
se prcipitrent sur la ville de Tours, et que, semblables  des
tigres furieux, ils s'y gorgrent de sang et de pillage; ce qui sans
doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain
dsastre[72]. Les auteurs chrtiens, dont, il est vrai, le rcit est
extrmement dfectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours,
et supposent que le trsor de Saint-Martin resta intact; d'o l'on peut
induire que les faubourgs seuls furent un instant livrs  la merci des
barbares.

  [72] Conde, _Historia_, t. I, p. 87.

Enfin, aprs huit jours passs  s'observer rciproquement, et aprs
quelques lgres escarmouches, les deux armes se disposrent  une
action gnrale. La relation arabe dj cite donne  entendre que
la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a
suivie Roderic Ximens, qui crivait surtout d'aprs le rcit des
Arabes[73]. D'un autre ct, la plupart des chroniques franaises,
notamment celle de l'abbaye de Moissac, rdige  l'poque mme de
l'vnement, affirment que le combat eut lieu prs de Poitiers, ou
mme dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux
opinions en disant que la premire rencontre des deux armes se fit aux
portes de Tours, o dj les faubourgs avaient t livrs au pillage;
que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les
Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous
les murs de Poitiers[74].

  [73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des
  _Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximens,
  p. 13.

  [74] Une ancienne tradition qui a cours  Tours place le thtre de
  la bataille dans les environs, au lieu nomm Saint-Martin-le-Bel
  (_Sanctus Martinus  Bello_, et non, comme l'ont crit quelques
  auteurs, _Sanctus Martinus  Betto_). M. Chalmel, auteur d'une
  _Nouvelle Histoire de Tours_, publie en 1828, 4 vol. in-8, et
  d'une dissertation relative  la bataille, qui dj avait paru dans
  ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille
  se soit livre  environ trois lieues de la ville, dans une grande
  plaine appele les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui,
  devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite
   ce mme sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de
  la bataille, crite par un musulman qui y tait prsent, et cette
  relation, ajoute-t-il, lui a t envoye traduite en franais
  par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans
  les manuscrits arabes de la Bibliothque royale, ni dans les
  traductions espagnoles de Conde, tout porte  croire qu'elle est
  suppose.

On tait alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'anne
732. Ce furent les Sarrazins qui commencrent l'action par une charge
de toute leur cavalerie. Les Franais taient soutenus par le souvenir
de leurs victoires passes et par la prsence de Charles-Martel, qui
se portait partout o le danger tait le plus pressant. Vainement les
Sarrazins, par la lgret de leurs mouvemens, cherchrent  mettre le
dsordre dans les rangs; les chrtiens, pesamment arms, et, suivant
l'expression d'un crivain contemporain, semblables  un mur, ou  une
glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux
les attaques les plus imptueuses. Le combat dura tout le jour, et la
nuit seule spara les deux armes. Le lendemain, l'action recommena.
Les guerriers musulmans, altrs de sang, et qui ne s'attendaient pas
 une telle rsistance, redoublrent d'efforts. Tout--coup leur camp
se trouva envahi par un dtachement chrtien, probablement dirig par
le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittrent
leurs rangs pour voler  la dfense de leur butin. En vain Abd-alrahman
accourut pour rtablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut
lui-mme atteint d'un trait lanc par les chrtiens, et tomba expirant.
Ds ce moment, un dsordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils
parvinrent  dlivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux
resta sans vie sur le champ de bataille.

  [75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: Atque dum acriter
  dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles
  permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrict,
  Arabes gladio enecant.

  [76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t.
  I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-tre confondu ensemble la
  bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721.

La nuit tant venue, Charles se disposa  recommencer le combat le
lendemain; mais les Sarrazins, qui s'taient avancs en France dans
l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient dsormais hors d'tat
de faire une conqute aussi difficile, jugrent inutile d'en venir de
nouveau aux mains. Profitant des tnbres de la nuit, ils reprirent
en toute hte le chemin des Pyrnes. Telle tait leur prcipitation,
qu'ils ne se donnrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni
d'emporter le butin qu'ils avaient fait.

Le lendemain, Charles se prsenta avec son arme, pour tenter de
nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'tait pass, il fit
occuper le camp ennemi, et distribua  ses soldats les richesses qui y
taient amonceles. Mais il ngligea de poursuivre les barbares, soit
qu'il craignt que cette retraite subite ne cacht quelque pige, soit
que, voyant ses tats dornavant  l'abri de tout danger, il ddaignt
de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immdiatement aprs
la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de
l'clatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant  son nom de
Charles, dj illustr par tant de victoires, le titre de martel ou de
marteau,  cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en
personne au succs obtenu  cette occasion, et parce que, suivant la
chronique de Saint-Denis, comme li martiaus debrise et froisse le fer
et l'acier, et tous les autres mtaux, aussi froissait-il et brisait-il
par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].

  [77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III,
  p. 310.

Tel fut le rsultat des immenses efforts qui avaient t faits pendant
plusieurs annes par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas
admettre le rcit de certains chroniqueurs chrtiens, qui font monter
le nombre des Sarrazins tus dans le combat  trois cent soixante
et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne prirent pas dans la
bataille: o donc trouver une arme de quatre ou cinq cent mille
hommes,  une poque de guerres intestines et de dsordres, comme
celle o l'on tait alors? Et suppos que cette arme et exist,
comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que
l'Aquitaine, qui avait t dvast plusieurs fois, soit  la suite des
prcdentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres
sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne
saurait nier que l'arme d'Abd-alrahman ne ft la plus nombreuse et la
mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigrent contre
notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits
par la France tout entire, et que la place que ce grand vnement n'a
pas cess d'occuper dans la mmoire des hommes.

Les crivains arabes, qui n'avaient qu'une ide confuse du thtre de
cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les
chrtiens, de relation dtaille de cette expdition, n'ont pu donner
de notions prcises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent
d'appeler le lieu o se livra la principale bataille _Pav des
Martyrs_[78]. En effet, un trs-grand nombre de disciples de Mahomet y
perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les
anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidles 
la prire.

  [78] <mot en arabe> Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3
  verso.

Les dbris de l'arme sarrazine s'taient dirigs vers les Pyrnes,
dtruisant tout sur leur passage. Un de leurs dtachemens traversa
la Marche, prs de Guret[79], ainsi que le Limousin, o il dtruisit
l'abbaye de Solignac[80]. Peut-tre est-ce  cette retraite dsespre
des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous
avons parl  l'occasion de leur entre en France. Un auteur arabe
suppose qu'ils furent poursuivis l'pe dans les reins par les
chrtiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible
qu'Eudes, non content de rentrer dans ses tats, et cherch  se
venger des violences qui y avaient t commises par les barbares.

  [79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_,
  abb de Waract.

  [80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566.

  [81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-tre parler
  de ce qui et lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel
  pntra en Languedoc.

La nouvelle du dsastre prouv par les armes musulmanes en France
produisit en Espagne un effet bien diffrent sur les chrtiens et les
musulmans. Les chrtiens des Pyrnes et des provinces septentrionales
de l'Espagne crurent voir dans cet vnement une marque de la
protection du ciel, et ils se htrent de prendre les armes pour
assurer leur indpendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs
succs prcdens avaient enfls d'orgueil, tombrent dans l'abattement
et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens
pieux, profitrent de l'occasion pour s'lever contre la corruption qui
s'tait introduite dans les rangs des disciples du prophte. En effet,
l'amour du luxe et des plaisirs avait pntr chez des hommes occups
jusque-l de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'
satisfaire ses passions.

  [82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M.
  d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un dtachement de l'arme musulmane
  s'tant rfugi dans le Bigorre, les chrtiens du pays, conduits
  par un prtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et
  taillrent les Sarrazins en pices. Le fait en lui-mme n'a
  rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que
  saint Missolin est antrieur de plusieurs sicles aux invasions
  sarrazines. Voy. Grgoire de Tours, dit. de Ruinart, _de gloria
  confessorum_, p. 934 et 1402.

Le lieutenant d'Abd-alrahman  Cordoue s'tait ht de mander ce
malheureux vnement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas.
Un nouveau gouverneur fut envoy d'Afrique avec des renforts. Ce
gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne
rien ngliger pour venger le sang musulman, si abondamment rpandu.
Abd-almalek marcha sans s'arrter, vers les Pyrnes, et voyant ces
guerriers, nagures si superbes, en proie  une sombre terreur, il
chercha  ranimer leur courage: Les plus beaux jours qui luisent
pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les
jours consacrs  la guerre sainte: c'est l l'chelle du paradis. Le
prophte ne s'appelait-il pas le Fils de l'pe? Ne se vantait-il pas
d'aspirer au repos,  l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de
l'islamisme? La victoire, la dfaite et la mort sont dans les mains
de Dieu; il les distribue comme il lui plat. Tel qui fut vaincu hier,
triomphe aujourd'hui. Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que
les bons musulmans en attendaient[82a].

  [82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89.

On a vu que les chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne
avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle mme d'une
expdition partie de France  travers les Pyrnes, et  la suite
de laquelle les Franais se seraient empars de Pampelune et de
Gironne[83]. En effet, les chrtiens du nord de l'Espagne et ceux
du midi de la France obissaient  la mme foi; ils s'attribuaient
mme une origine commune, et ils se rappelaient encore l'poque o
une nombreuse colonie, partie des bords de l'bre, vint s'tablir en
Gascogne[84].

  [83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia
  Christiana_, t. XII, p. 270.

  [84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans
  l'_Encyclopdie des Gens du Monde_, t. III, p. 117.

Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon
et la Navarre; ensuite il pntra dans le Languedoc, et mit les villes
occupes par les Sarrazins en tat de dfense. Il ne tarda mme
pas  reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France
n'avaient pas pu se faire sans relcher tous les liens de la socit.
Le dsordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces
deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne,
se trouvant prives de toute espce de gouvernement, quelques hommes
ambitieux du pays avaient profit des circonstances pour se crer
des principauts. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'taient
rendus matres des villes principales, et ils avaient chacun leurs
partisans et leurs intrts. Pour que l'ordre ft rtabli, il fallait
que ces chefs se missent sous la dpendance soit du duc d'Aquitaine,
soit de Charles-Martel, et ils redoutaient galement l'un et l'autre.
Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allirent
avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles
chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorit
s'tendait sur presque toute la Provence.

Pendant ce tems, Charles-Martel tait occup  faire reconnatre
son autorit en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne
se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dpendance du
royaume d'Austrasie, et o d'ailleurs l'invasion rcente des Sarrazins
avait introduit les plus grands dsordres. Il confia les postes les
plus importans du pays  ses _leudes_ ou fidles, et se fit rendre
hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre
les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est  dplorer
que la position o se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner
tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence  la
place minente de maire du palais, et ayant  se dfendre  la fois
contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait t oblig de tout
sacrifier pour s'assurer le dvouement de ses soldats. Faute d'autres
moyens, il abandonnait  ses guerriers les biens des glises et des
monastres, et il s'tait alin le clerg, alors trs-puissant. De
plus, il existait une ligne de dmarcation entre les habitans d'une
partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord,
Francs ou Bourguignons. Voil comment Charles rencontra en gnral
si peu de sympathie parmi les populations mmes qui lui devaient leur
dlivrance.

En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord
avec Mauronte, passe le Rhne avec des forces considrables, et
s'empare, sans coup frir, d'Arles, o il fait saccager les couvens
des Saints-Aptres et de la Vierge et dtruire le tombeau de
Saint-Csaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et
s'empare, aprs un long sige, de la ville de Fretta, aujourd'hui
Saint-Remi. Il se dirige de l vers Avignon. En vain les guerriers de
cette ville essayrent de lui disputer le passage de la Durance; les
Sarrazins surmontrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors
au rocher o fut bti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que
les auteurs arabes paraissent dsigner par le nom de _Roche d'Anyoun_.
Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares,
et cette occupation dura prs de quatre ans[87].

  [85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620.

  [86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de
  Moissac_: Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate
  pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor
  annos totam Arelatensem provinciam depopulat. Voy. le recueil
  des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit galement dans
  la continuation de Frdegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots:
  Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque
  Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et
  fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni
  ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata. Le
  sige de Fretta ne nous est connu que par un roman provenal crit
  long-tems aprs l'vnement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par
  Papon, t. I, p. 85. Mais une arme sarrazine a d stationner auprs
  de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies
  arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques
  mdailles indites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4,
  p. 23. A l'gard du combat livr sur les bords de la Durance, on
  peut citer  l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans
  une chapelle aux environs de Bonpas, et qui tait ainsi conue:
  Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra
  Saracenos. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol.
  in-fol., t. I, p. 700.

  [87] Maccary, no 704, fol. 72.

Eudes tant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se
fit rendre hommage par ses deux fils.

Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les
affaires des Sarrazins avaient prise en France, tait retourn dans
les montagnes des Pyrnes pour achever de dompter les habitans, qui
continuaient  opposer de la rsistance. Mais s'tant laiss surprendre
pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une
dfaite complte. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de
l'Espagne  Ocba, et il ne resta  Abd-almalek que le commandement des
provinces situes dans le voisinage des Pyrnes.

Les auteurs arabes reprsentent Ocba comme un homme plein de zle
pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il
prfra l'Espagne, uniquement par la facilit que ce gouvernement lui
procurerait de se signaler contre les chrtiens. Quand il faisait
un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire
musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc tablirent
des positions fortifies dans tous les lieux susceptibles de dfense
jusqu'aux rives du Rhne[88]. Ces positions, appeles par les Arabes
_rebath_[89], taient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient
observer de l tout ce qui se passait chez les chrtiens.

  [88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et
  Ibn-Alcouthya, fol. 61.

  [89] <mot en arabe>.

C'est sans doute  cette poque que les Sarrazins renouvelrent leurs
incursions dans le Dauphin. Saint-Paul-Trois-Chteaux et Donzre se
couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupe, et toutes les glises
voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhne, qui avaient
chapp aux dvastations prcdentes, furent rduites en cendres.
Les barbares essayrent mme de se venger sur les provinces de
Charles-Martel de la dfaite que ce grand capitaine leur avait fait
essuyer quelques annes auparavant. Leurs dtachemens, occupant de
nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne.

  [90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737.

Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En
737, se voyant tranquille du ct du nord et de l'Orient, il fit
partir pour Lyon une arme commande par son frre Childebrand, qui
l'avait puissamment second dans toutes ses guerres. En mme tems,
il crivit  Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour rclamer
son secours[91]. Il parat que les Sarrazins de Provence, favoriss
par Mauronte, s'taient tablis jusque dans les montagnes du Dauphin
et du Pimont, et que, sans le concours d'une arme venue des bords
du P, il et t impossible aux chrtiens d'loigner les Barbares.
Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhne,
commena le sige d'Avignon. Cette ville tait alors trs-forte,
et Childebrand fut oblig de recourir aux machines en usage dans ce
tems-l. Bientt Charles lui-mme s'avana avec une nouvelle arme. En
mme tems Luitprand attaqua les Sarrazins du ct de l'Italie[92]. La
ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la dfendaient
furent passs au fil de l'pe[93]. Charles se hta de traverser le
Rhne, et s'avana jusqu' Narbonne. Celui qui commandait dans cette
clbre cit se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les
passages des Pyrnes tant intercepts par la population chrtienne
en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles
que par mer. A la nouvelle du danger qui menaait Narbonne, Ocba
envoya par eau une arme commande par Amor[94]. Cette arme dbarqua
 quelque distance de la ville, du ct du midi. Aussitt Charles
marcha  sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu
un dimanche, sur les bords de la rivire de Berre, dans la valle
de Corbire,  quelques lieues de Narbonne. L'arme musulmane tait
poste sur un lieu lev, et l'mir qui la commandait, fier du nombre
de ses soldats, avait nglig de prendre aucune prcaution. Charles ne
lui laissa pas le tems de se reconnatre, et l'attaqua avec la plus
grande imptuosit. La dfaite des Sarrazins fut complte; leur chef
lui-mme resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient chapp au
carnage essayrent de regagner leurs vaisseaux  travers les tangs
qui avoisinent la cit. Les Francs, montant sur des barques, les
poursuivirent  coup de traits, et bien peu parvinrent  se sauver dans
la ville[95].

  [91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508.

  [92] L'pitaphe de Luitprand,  Pavie, tait en vers latins et
  renfermait ces mots:

            .....Deinceps tremuere feroces
        Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso,
        Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari.

                Voy. Sigonius, _de Regno Itali_, ann. 743.

  [93] Voici en quels termes le continuateur de Frdegaire rend
  compte de la prise d'Avignon: Carolus urbem aggreditur, muros
  circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum,
  cm machinis et restium funibus super muros et dium mnia irruunt,
  urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant. Voy.
  le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456.

  [94] Isidore de Beja, p. LX.

  [95] Comparez la continuation de Frdegaire, tom. II du recueil des
  _Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._,
  p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto.

Malgr ce brillant succs, la garnison de Narbonne continua  se
dfendre, et Charles, dont le caractre ne s'accommodait pas des
lenteurs d'un sige, qui d'ailleurs tait appel d'un autre ct par
le caractre indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si
souvent vaincus, renona  prendre une ville dont tout concourait
alors  rendre l'accs difficile. Mais en s'loignant, il rsolut de
dsarmer la population chrtienne du pays dont les dispositions lui
taient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilit de
s'tablir d'une manire solide ailleurs qu' Narbonne. Il fit raser
les fortifications de Bziers, d'Agde et d'autres cits considrables.
Nmes, chose dplorable, Nmes vit ses magnifiques portes renverses,
et une partie de son amphithtre qui, par ses dimensions et sa
solidit, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livre aux
flammes. Le mme traitement fut fait  Maguelone, ville qui,  une
poque o Montpellier n'existait pas encore, prsentait un aspect
imposant, et qui d'ailleurs, par la commodit de son port, offrait un
lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique.
Telle tait la dfiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un
grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi
les chrtiens du pays[96].

  [96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de
  Frdegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est
  probable que cette ville, alors btie au haut du rocher o se voit
  encore la cathdrale et dfendue par le cours de l'Aude, ne tarda
  pas  retomber au pouvoir des chrtiens.

Il est certain que l'autorit de Charles fut vue de trs mauvais
oeil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient
d'avoir conserv une partie des institutions et de la civilisation
romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore
empreints de la rudesse germanique. Le clerg surtout, tant dans
le nord que dans le midi, ne pardonnait pas  Charles la manire
arbitraire dont il disposait des biens ecclsiastiques. Les Sarrazins,
dans leurs invasions, avaient dvast la plupart des glises et des
couvens, et avaient alin les biens affects  ces tablissemens.
Charles, en chassant les Sarrazins, ne rtablit pas le clerg dans
ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons  ses
hommes d'armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des
siges piscopaux et des monastres restrent vacans, faute de moyens
d'entretien. L'histoire fait mention de Wilicarius, vque de Vienne,
qui, aprs l'expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession
de son sige. Mais, trouvant tous les biens des glises au pouvoir des
laques, il se retira dans le Valais, o on le nomma abb du monastre
de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent rforms que peu  peu et
quelques annes aprs, sous Pepin et sous Charlemagne.

  [97] Charvet, _Histoire de la sainte glise de Vienne_, p. 147.

Dans un autre tems, le clerg, menac dans son existence, aurait fait
un appel au zle des fidles; mais  en juger par le peu de tmoignages
qui nous restent de cette poque recule, les ecclsiastiques en
gnral se bornrent  reprsenter les flaux sous lesquels la
chrtient gmissait, comme une juste punition de Dieu, pour la
corruption des hommes, et  exhorter les pcheurs  revenir au sentier
de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclsiastiques qui, entrans
par leur humeur belliqueuse, s'attachrent  la personne de Charles, et
l'accompagnrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut
Hainmarus, vque d'Auxerre, dont les vastes proprits s'tendaient
sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, ddaignant de
s'assujtir au service des autels, laissa  un autre l'administration
de son diocse, et alla signaler la vigueur de son bras du ct des
Pyrnes[99].

  [98] Voy. la _Lettre de saint Boniface_, archevque de Mayence, 
  Ethelbaldus, roi de Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil
  de Ferrarius, 1605, in-4, p. 76. Voy. aussi diffrens passages des
  capitulaires de Charlemagne, dition de Baluze, t. I, p. 413, 526,
  1056 et 1227.

  [99] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270.

Aprs le dpart de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra
de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins.
Charles l'ayant appris, rsolut de purger tout--fait cette contre des
germes de troubles qui la dsolaient depuis si long-tems. En 739, il
reparut dans le pays avec son frre Childebrand. Mauronte fut chass de
toutes les positions qu'il occupait. Les ctes de la mer o les hommes
turbulens auraient pu se cacher, furent visites avec le plus grand
soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes,
et les Sarrazins de Narbonne n'osrent plus s'avancer au-del du
Rhne[100].

  [100] Continuation de Frdegaire, recueil des _Historiens des
  Gaules_, t. II, p. 457.

On manque de renseignemens certains sur la manire dont les Sarrazins
s'taient conduits dans l'intrieur de la Provence. Il est probable
que, par considration pour Mauronte, qui les avait appels et qui
aspirait  tre matre du pays, ils ne se livrrent pas aux mmes
violences qu'en d'autres contres[101].

  [101] Les dtails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui
  sont relatifs aux dvastations commises par les Sarrazins dans
  l'intrieur de la Provence, nous paraissent devoir se rapporter 
  l'occupation du pays par les barbares, postrieurement  l'an 889.
  Voy. le recueil des _Bollandistes_, 12 aot, p. 737. Il en est de
  mme des autres rcits du mme genre. Il sera question plus tard de
  ces mmes rcits.

Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc
une autre source de calamits, qui, pendant plusieurs sicles, ne
laissrent presque pas de repos aux ctes du midi de la France. Nous
voulons parler des descentes que les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique
commencrent  faire par mer.

Les Arabes,  l'poque de leur plus grand enthousiasme guerrier,
n'avaient pas song  profiter de la voie que leur offrait la mer,
pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout
tems les nomades de l'Arabie ont eu de l'loignement pour l'lment
humide. Habitus  la vie indpendante du dsert, ils croiraient faire
outrage  leur libert, s'ils consentaient  s'enfermer dans un frle
btiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l'antiquit, furent
faites pour tablir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique,
furent-elles l'ouvrage des Phniciens et d'autres peuples trangers.
Cette rpugnance pour la mer tait partage par Mahomet, et telle est
encore la manire de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans,
faonns en gnral  l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans piti
les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accrotre
leur fortune ou pour satisfaire leur curiosit; et quelques docteurs
sont alls jusqu' dire que, ds l'instant qu'un homme s'est dcid
plusieurs fois  se mettre en mer, il peut tre considr comme tant
priv de son bon sens, et comme n'tant plus recevable  faire admettre
son tmoignage en justice[102].

  [102] Voy. nos _Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des
  Croisades_, Paris, 1829, p. 370 et 476.

Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'gypte et
l'Afrique, et que l'tendard des nomades flotta dans les ports de Tyr,
de Sidon, d'Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine  leur
disposition; et il tait naturel que les rengats et les aventuriers
de tous les pays leur donnassent l'ide de se livrer  des expditions
maritimes. Ds l'anne 648, quinze ans aprs la mort du prophte,
le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l'le de
Chypre. Une autre expdition fut faite, en 669, dans l'le de Sicile;
et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire grec, sans
excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les
musulmans, eurent autant  souffrir des attaques faites par mer que des
attaques faites par terre.

Dans l'origine les navires sarrazins furent monts en gnral par
des rengats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientt
les musulmans prirent part  ces expditions, sources inpuisables de
richesses; et comme la plupart d'entre eux, tout en faisant du butin,
croyaient faire une action agrable  Dieu, plus l'entreprise leur
prsentait de danger, plus elle leur parut mritoire. On a vu que
le prophte n'avait jamais song  ce moyen d'tendre sa religion.
Nanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d'tre excites,
ne tardrent pas  pouvoir invoquer en faveur de leur zle nouveau
plusieurs tmoignages propres  redoubler leur enthousiasme. On
commena  raconter que le prophte s'tant un jour endormi dans
la maison d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil
quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe
de l'islamisme, et que, dans la joie qu'il eut de les voir entours
de captifs, il s'veilla en sursaut, clbrant la gloire d'une telle
entreprise. Aussi quelques annes aprs, lorsque Moavia fit son
expdition contre l'le de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du
prophte, voulut avoir part aux mrites d'une tentative si sainte; et
comme Omm-Heram mourut dans le cours de l'expdition, les musulmans
lui levrent un tombeau, o dans la suite ils allaient implorer la
misricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau.


On rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla
assiger Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife
Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda  l'amiral ce qu'il
pensait des pchs dont la plupart des hommes de l'quipage devaient
avoir l'ame charge; l'amiral ayant rpondu qu' l'exemple de chacun de
nous, ils devaient avoir leurs pchs pendus au cou: Non pas pour ces
hommes-ci, s'cria le fils d'Omar; j'en jure par celui qui tient mon
ame dans ses mains, ils ont laiss leurs pchs sur le rivage.

D'aprs le rcit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la
guerre sacre faite par mer a dix fois plus de mrite que la guerre
faite par terre, et que ceux qui devaient venir aprs lui tant privs
de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mmes avantages
s'ils se livraient aux expditions maritimes. Mahomet aurait encore dit
que le musulman qui meurt en combattant sur terre prouve l'effet d'une
piqre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reoit la mme
sensation que l'homme  qui, au moment d'une soif ardente, on prsente
de l'eau frache mle avec du miel. C'est par une suite de la mme
ide qu'on fait dire  Ayescha, femme chrie du prophte, que, si elle
avait t homme, elle se serait voue  la guerre sacre sur mer[103].

  [103] Pour tous les dtails qu'on vient de lire, voyez le trait
  arabe destin  exciter les musulmans  faire la guerre aux peuples
  d'une autre religion que la leur, et intitul: _les Routes de
  l'empressement vers les rendez-vous des Amans, et le Guide de la
  Passion vers le sjour de la Paix_. Cet ouvrage a t imprim au
  Caire, l'an 1242 de l'hgire (1826 de J.-C.). Voy. la notice que
  nous en avons donne, dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. VIII,
  p. 337, et t. IX, p. 189.

Les premires expditions maritimes faites par les musulmans partirent
des ports de Syrie et d'gypte, et furent surtout diriges contre les
provinces de l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les
khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes,
il ne parat pas que les vainqueurs songeassent d'abord aux avantages
que leur offrait cette fameuse cit pour se rendre matres du bassin
de la mer Mditerrane. Ils y songeaient si peu que leur chef,
voulant btir une ville qui leur servt d'asile au besoin, choisit
l'emplacement de Cayroan,  plusieurs journes de la cte[104]. Moussa,
gouverneur d'Afrique,  l'poque o il envahit l'Espagne, n'avait  sa
disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent
et revinssent plusieurs fois pour transporter l'arme musulmane d'un
ct du dtroit de Gibraltar  l'autre[105]. Mais Moussa comprit tout
de suite la ncessit d'avoir une flotte  ses ordres pour maintenir
les communications libres entre la Pninsule et les rivages africains;
aussi il se hta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports
de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu' Cadix, les ctes
espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en tait de mme
des bords africains, depuis le dtroit de Gibraltar jusqu' Tripoli
de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit construire  Tunis
un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit disparatre son
antique renomme devant la nouvelle cit.

  [104] _Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothque du
  Roi_, t. II, p. 157.

  [105] Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso.

En Espagne, il y avait un mir charg spcialement de la direction des
flottes. Cet mir portait le titre d'_mir-alma_, ou d'mir de l'eau.
C'est probablement de l qu'est venu notre mot _amiral_[106].

  [106] Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothque royale, ancien
  fonds, no 702, fol. 10 verso.

Les auteurs arabes font mention d'une expdition envoye par Moussa
dans l'le de Sardaigne, ds l'anne 712. Les auteurs chrtiens parlent
d'une descente faite deux ans auparavant dans l'le de Corse[107].
Ces deux les, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dpendu
des empereurs de Constantinople; mais  mesure que la puissance de
ces princes s'affaiblit, des pays aussi loigns du sige de l'empire
se trouvrent abandonns  leurs propres forces; aussi les flottes
sarrazines, pour qui ces les taient un lieu de relche commode,
durent n'y rencontrer qu'une faible rsistance. Les barbares se
bornrent d'abord  piller les glises et les maisons des riches. Ces
moyens commenant  s'puiser, ils firent des courses dans l'intrieur,
massacrant les hommes qui rsistaient, et emmenant les femmes et les
enfans en esclavage.

  [107] Un auteur corse du quinzime sicle a prtendu que les
  Sarrazins taient entrs dans l'le de Corse ds le tems de
  Mahomet, et qu'ils occuprent l'le sans interruption jusqu'
  Charlemagne. Ce rcit est controuv.

La premire descente que les Sarrazins firent sur les ctes de France
eut lieu dans l'le de Lerins, aux environs d'Antibes; mais on est
incertain sur l'anne o cette descente eut lieu. Les auteurs varient
depuis l'an 728 jusqu'en 739. Voici de quelle manire ce malheureux
vnement est racont.

L'le de Lerins tait alors clbre dans toute la chrtient par
son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir  l'glise des
docteurs, des vques et des martyrs. En ce moment, le couvent tait
sous la conduite de saint Porcaire, et l'on y comptait cinq cents
moines venus de la France, de l'Italie et des autres contres de
l'Europe, non compris un certain nombre d'enfans qui venaient s'y
former  la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint
Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour
l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-tre
ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et
les exhorta  attendre les Sarrazins, se rsignant d'avance au sort
que ces barbares voudraient leur rserver; tous consentirent  rester,
except un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en
arrivant, se mirent  parcourir l'le, croyant y trouver de grandes
richesses. Comme ils ne rencontrrent que de vils habits et d'autres
objets de peu de valeurs, ils dchargrent leur fureur sur les moines,
qu'ils accablrent de coups. En mme tems ils se mirent  briser
les croix, renversrent les autels et dtruisirent les difices. Ne
pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins
emmener les jeunes; et, pour les forcer  embrasser l'islamisme, ils se
livrrent devant eux  l'gard des vieux  tout ce que la violence peut
suggrer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles;
jeunes et vieux, tous restrent fidles  leur religion. Alors les
barbares les mirent  mort, et ne laissrent en vie que les quatre
plus jeunes et les mieux faits, qu'ils embarqurent sur leurs navires.
Heureusement le vaisseau sur lequel les moines taient monts aborda
sur la cte voisine, au port d'Aguay[108], et les quatre religieux
profitrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'o retournant
dans l'le de Lerins, ils rtablirent le couvent[109].

  [108] _Portus Agathonis._

  [109] La fte de saint Porcaire et de ses compagnons est clbre
  au 12 aot. Voy. le recueil des _Bollandistes_. Voy. aussi la _Vie
  de saint Honorat_, en vers provenaux, par le troubadour Raimond
  Fraud.

Charles-Martel tant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui
succda dans le poste de maire du palais, consacra les premires
annes de sa puissance  faire reconnatre son autorit, tant dans
l'Aquitaine, possde par les enfans d'Eudes, que dans la France
septentrionale et les provinces situes au-del du Rhin. Les Sarrazins
auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour renouveler leurs
funestes tentatives contre les provinces mridionales de la France;
mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems
hors d'tat de rien entreprendre.

On a vu que dans le principe les armes des conqurans s'taient
formes des lmens les plus htrognes. Chaque dtachement avait son
langage particulier, ses croyances, ses intrts. La discorde ne tarda
pas  clater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prtendaient
avoir contribu autant que les autres aux conqutes prcdentes, et ils
se plaignaient de n'avoir pas t traits aussi bien.

Les Arabes eux-mmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de
tout tems les nomades ont mis une grande importance  connatre la race
et la tribu  laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans
leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagn
de celui de son pre et du nom de la tribu  laquelle il doit son
origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes,
l'une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de
No, et l'autre d'Ismal, fils d'Abraham. Les Kahtanites, pour se
distinguer des autres, reurent le titre d'_Ariba_ ou d'_Arabes_ par
excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de l'Arabie,
particulirement le Ymen ou Arabie-Heureuse, d'o ils furent encore
surnomms _Yemenis_. Les Ismalites, descendant d'Ismal par ses
rejetons Cayssy et Modhar, furent dsigns par les titres de _Cayssys_
et de _Modharys_. Ils s'taient tablis de prfrence dans le Hedjaz,
auprs de la Mecque et de Mdine, et ils rappelaient avec orgueil
l'honneur qu'ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De
tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races,
et l'esprit de faction, aprs avoir ensanglant l'Arabie, l'gypte, la
Syrie, pntra jusqu'en Espagne et en France.

Tout--coup les conqurans coururent aux armes, et Arabes et
Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se dcida pour le parti
qui convenait le mieux  ses intrts. Le signal de cette vaste
conflagration partit de l'Afrique. Dans les premiers tems de la
conqute, les gnraux arabes voulant attirer les populations,
s'taient relchs de leur svrit envers les hommes qui se
soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laiss les
Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient rduit
l'impt que ceux-ci taient obligs de payer; ils les avaient mme
quelquefois exempts de toute charge, se contentant d'enrler les
hommes en tat de porter les armes. A l'poque dont il est question
ici, c'est--dire en 737, le gouverneur d'Afrique, pensant qu'il tait
tems de faire disparatre toutes ces distinctions, annona l'intention
de suivre dans toute leur rigueur les leons laisses par le prophte,
et voulut obliger les Berbers  acquitter le droit tabli par la
loi[110]. Or, ce droit consistait  payer deux et demi pour cent pour
les biens meubles, tels que le btail et l'argent, seule richesse qui
puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitus  toute
l'indpendance du dsert, traitrent ce droit de tyrannique, et prirent
les armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des dserts
situs au midi de l'Atlas, nus jusqu' la ceinture, et monts sur leurs
chevaux, petits de taille, mais trs-lgers  la course, montrant la
plus grande valeur pour la dfense de leur libert.

  [110] Novayry, no 702, fol. 11 verso.

  [111] De tout tems les nomades se sont refuss  toute espce
  d'impts; il fallut toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre
  les Arabes bdouins, et ceux-ci s'en affranchirent dans la suite.
  Comparez Gagnier, _Vie de Mahomet_, t. III, p. 119; les _Annales
  d'Aboulfeda_, tom. I, p. 214, et Burckhardt, _Voyages en Arabie_,
  traduction franaise, t. II, p. 26 et 296.

Les Berbers ne pouvant tre dompts, le gouverneur de l'Espagne, Ocba,
traversa le dtroit pour aider  les ramener  l'obissance, et cette
retraite ne contribua pas peu  faciliter les succs de Charles-Martel
dans le midi de la France. Ocba tant mort, son prdcesseur
Abd-almalek le remplaa.

Cependant les efforts des Berbers n'avaient pu tre rprims, et une
partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient t
obliges de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes
et les Berbers tablis dans la Pninsule et en France, et qui, en
rcompense de leurs exploits, avaient reu des terres considrables,
craignirent que l'arrive de ces nouveaux venus n'occasiont un second
partage des terres. Aussitt ils coururent aux armes et se disposrent
 repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un seul fait donnera une
ide de l'acharnement qui rgnait parmi les conqurans. Le gouverneur
Abd-almalek tant tomb au pouvoir du parti oppos, fut attach  un
gibet sur le pont de Cordoue, et sa tte fut expose entre un cochon
et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'tait dclar
pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes
les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit  marches forces
en Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'arme
d'Abd-alrahman se montait, dit-on,  cent mille hommes. Au plus fort
du combat, Abd-alrahman, qui tait un trs-habile tireur, lana un
trait au gnral ennemi, et le tua. Aprs cet exploit, il rentra dans
Narbonne[112].

  [112] Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso.

Les khalifes de Damas taient hors d'tat de rtablir l'ordre  une
distance si loigne. Des partis rivaux se formaient dans les provinces
orientales de l'empire, et les nombreuses armes envoyes du ct de
l'Occident avaient fini par puiser les khalifes eux-mmes[113].

  [113] Voy. les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin,
  Copenhague, 1789, t. I, p. 468 et suiv.

Ces guerres cruelles, malgr l'inaction de Pepin, ne restrent pas
sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne
avaient repris possession de Nmes et des villes voisines; mais ces
villes finirent par se dgarnir presque de troupes, et les commandans
furent obligs de s'en remettre sur beaucoup de points aux chrtiens
du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de
la population, recouvrrent une partie de leur ancien crdit. C'est
alors qu'on voit les villes du Languedoc, telles que Bziers, Nmes,
Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte
particulier et une administration qui leur tait propre[114].

  [114] Voy. l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette, et
  l'_Histoire de Nmes_, par Menard. Il sera question de ces mmes
  faits plus tard.

Un changement analogue eut lieu chez les chrtiens des Asturies, de
la Navarre et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces
hommes gnreux commencrent  combiner leurs efforts, et jouirent
enfin de quelque indpendance. En 747, un mir appel Youssouf tant
parvenu, non sans peine,  se mettre  la tte du gouvernement de
l'Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrnes, afin
de soumettre les populations chrtiennes en armes; mais les chrtiens
rsistrent avec succs.

Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le sige du
gouvernement tant interceptes, la Septimanie ne pouvait tarder 
secouer le joug musulman. Ce pays tait galement convoit par le fils
d'Eudes, Vaifre, duc d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une
incursion du ct de Narbonne. Mais tel tait l'ascendant que prenait
chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque
garantie de repos et de prosprit. Il venait de se faire accorder
par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgr
ses victoires, n'avait os s'arroger, le relevait encore aux yeux des
peuples.

En 752 Pepin se rendit avec une arme en Languedoc, et un seigneur
goth, appel Ansemundus, lui livra les villes de Nmes, Agde,
Maguelone et Bziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se
diriger contre Narbonne; et comme cette ville tait en tat d'opposer
une longue rsistance, il se contenta de laisser quelques troupes,
commandes par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance
qui ralentit beaucoup les progrs des troupes franaises, ce fut d'une
part la mort d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins
dans une embuscade, de l'autre une horrible famine qui dsola le midi
de la France et l'Espagne. La disette des vivres devint telle, que les
mouvemens des armes en furent suspendus[116].

  [115] Chronique de Moissac dans le recueil des _Historiens de
  France_, t. V, p. 68.

  [116] Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom
  Bouquet, et Ibn-Alcouthya, fol. 75.

Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu'on l'a vu,
rsidaient  Damas, furent renverss, et firent place  une famille
rivale qui descendait d'Abbas, oncle du prophte. Les nouveaux khalifes
ne tardrent pas  s'tablir  Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont
eux qui portrent la gloire du nom musulman au plus haut degr. Quant
 la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des
supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribu
 tendre les conqutes de l'islamisme, chappa aux recherches des
bourreaux. Rfugi en Afrique, il resta quelque tems cach parmi les
tribus berbres. Apprenant ensuite les dsordres qui avaient lieu en
Espagne, il se mit en relation avec quelques mirs; bientt mme, il
dbarqua sur les ctes de Malaga, et les enfans des conqurans, tablis
la plupart en Andalousie, le reurent comme un librateur. On tait
alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en
arabe le _serviteur du misricordieux_[117]. En effet, tel tait alors
l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le
plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de
Dieu, etc.

  [117] Abd-alrahman avait pour pre un prince ommiade, appel
  _Moavia_, et d'aprs l'usage des arabes on l'appelait quelquefois
  _fils de Moavia_, Ebn-Moavia, d'o nos vieux chroniqueurs ont fait
  par corruption _Benemaugius_.

Abd-alrahman et ses descendans, taient destins  donner le plus
grand clat  la domination mahomtane en Espagne. C'est sous eux que
se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si
imposans; jusque-l, les conqurans avaient t trop occups de leurs
croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien difier
de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems 
combattre en Espagne l'esprit de faction irrit par la diffrence des
races et la diversit des intrts. D'ailleurs tous les pays musulmans,
sans excepter l'Afrique jusqu' l'Ocan atlantique, s'taient soumis
sans rsistance  la rvolution qui venait de s'oprer dans les
provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien qu'investi d'une
autorit indpendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le
temporel, se trouva rduit  une partie de l'Espagne; voil sans doute
ce qui l'empcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au
commencement du dixime sicle engagea ses successeurs  se contenter
du simple titre d'mir[118]. La capitale de ces princes tait Cordoue,
qui ne tarda pas  devenir le centre des lumires et des arts.

  [118] C'est  tort qu'Assemani, tromp par des crivains arabes
  modernes, a soutenu le contraire. Voy. le recueil intitul _Italic
  Histori scriptores_, Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv.

Ds qu'Abd-alrahman vit son autorit un peu raffermie, il songea  la
ville de Narbonne qui tait vivement presse par les soldats de Pepin.
Un corps considrable de troupes, command par un chef nomm Soleyman,
s'avana vers les Pyrnes, pour porter secours  la place. Mais les
Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taills en pices.

Enfin, les chrtiens de Narbonne qui formaient la masse de la
population, et qui avaient beaucoup  souffrir du blocus, prirent la
rsolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les
dtails de cet vnement[119]. On sait seulement qu'ils entrrent
secrtement en ngociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la
promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'aprs leurs
lois gothes. Alors ils profitrent d'un moment o les soldats sarrazins
n'taient pas sur leurs gardes, et les massacrrent; en mme tems ils
ouvrirent les portes de la ville aux Franais[120]. On tait alors en
759. Ds ce moment, le royaume fut entirement purg de la prsence des
barbares, et Pepin laissa des troupes considrables dans le pays, pour
en dfendre l'accs[121].

  [119] De longs dtails  ce sujet existent, il est vrai, dans le
  roman de Philomne, publi  Florence, par M. Ciampi, en 1823,
  sous le titre de _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_.
  L'auteur prtend crire par ordre de Charlemagne; mais cet ouvrage,
  rdig originairement en provenal, et o l'auteur place sous
  Charlemagne des vnemens qui avaient eu lieu sous son pre Pepin
  et sous Charles-Martel, a t compos au plutt dans le douzime
  sicle et ne mrite aucune foi.

  [120] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 69 et 335.

  [121] Voy. dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains
  auteurs, il serait rest quelques partis de Sarrazins dans le
  Dauphin, le comt de Nice et dans la chane des Alpes; et ces
  partis se seraient maintenus en silence pendant les rgnes de
  Pepin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages
  relatifs au Dauphin de l'occupation de Grenoble et des pays
  voisins par les Sarrazins. D'un autre ct, un historien de
  l'abbaye de Lerins (Vincent Barral, part. Ire, p. 132) suppose
  les Sarrazins tablis  Nice, et les fait chasser du pays par
  Charlemagne, aid par son prtendu neveu, appel Siagrius. Voy. le
  _Gallia Christiana_, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire
   quelques auteurs que les Sarrazins n'ont jamais t entirement
  chasss du Dauphin, depuis Charles-Martel jusqu'au commencement du
  dixime sicle, poque o de nouveaux barbares, matres des ctes
  de Provence, s'avancrent jusqu'en Pimont et en Suisse. Cette
  opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de
  chevalerie, qui voulaient accumuler sous le rgne de Charlemagne
  les principaux vnemens de notre histoire, a t accueillie par
  les anciennes familles dont la fortune remonte  la part glorieuse
  que leurs anctres prirent aux guerres faites aux barbares, et qui
  taient flattes de pouvoir faire remonter aussi loin la date de
  leur origine. Voy. l'_Histoire gnalogique des pairs de France_,
  par M. de Courcelles, aux articles _d'Agoult_, _Clermont-Tonnerre_,
  etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun tmoignage
  contemporain, et l'on ne peut pas croire que si elle avait eu
  quelque fondement, des princes tels que Charlemagne et ses enfans
  eussent nglig de purger le coeur de leurs tats de la prsence
  des infidles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays.




DEUXIEME PARTIE.

INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE
JUSQU'A LEUR TABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889.


L'poque que nous allons parcourir offre un caractre tout diffrent de
celle qui prcde. On a vu que les Sarrazins, en pntrant en France,
avaient non seulement l'intention de la conqurir et d'y faire fleurir
l'islamisme, mais que leur projet tait de subjuguer tout le reste de
l'Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains,
avait menac d'envahir l'Univers, une simple province du nouvel empire.
Il ne faut pas oublier que les chefs de l'arme conqurante taient en
gnral originaires de l'Arabie, de la Syrie et de la Msopotamie; le
centre de leur religion et celui de leur puissance tait en Orient;
et leurs penses ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers
les mmes lieux. Aucune difficult n'arrtait des hommes qui avaient
pris part  des conqutes sans exemple. Plus une contre tait vaste
et peuple, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mrite aux
yeux de Dieu.

Le tableau change avec l'poque que nous allons retracer. Le nouveau
dominateur de l'Espagne avait vu sa famille renverse du trne en
Syrie, et prir de mort violente. Retir en Espagne, il n'apercevait
en gnral que des ennemis dans l'Afrique et les autres parties de
l'empire, qui avaient si largement contribu aux succs prcdens. La
Pninsule, d'ailleurs, par la situation o elle se trouvait, tait loin
de pouvoir fournir les moyens de se livrer  des entreprises hardies. A
la suite des guerres intestines qui la dsolaient depuis si long-tems,
l'esprit de faction ne cessait de faire des progrs, et les chrtiens
des provinces septentrionales de l'Espagne avaient profit du dsordre
pour prendre une attitude menaante; enfin, le souvenir des checs
prcdens tait prsent  tous les esprits.

D'un autre ct, la France, objet immdiat de ces invasions, acqurait
chaque jour plus d'ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette
vaste contre obissait  un mme chef; et l'avantage qu'elle avait de
pouvoir, au besoin, appeler  son secours les guerriers de l'Allemagne,
de la Belgique et de l'Italie, la mettait  l'abri de toute agression.
Aussi, ce ne furent pas en gnral les Sarrazins d'Espagne qui
attaqurent les chrtiens de France; ce furent plutt les chrtiens de
France qui attaqurent les Sarrazins d'Espagne. Pepin et Charlemagne
se mettant en relation avec les chrtiens de la Catalogne, de l'Aragon
et de la Navarre, les habiturent peu  peu  recourir  leur haut
patronage; en mme tems, ils favorisrent de tous leurs moyens les
tentatives des mirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui
voulaient se rendre indpendans du souverain de Cordoue. Bientt mme,
Charlemagne et ses enfans entrrent  main arme en Espagne, et pendant
long-tems les provinces voisines de l'bre furent une dpendance de
la France. Plus tard, lorsque les chrtiens du nord de la pninsule
s'occuprent de reconqurir le pays de leurs pres, les guerriers du
midi de la France, dont la plupart se vantaient d'avoir la mme origine
qu'eux, accoururent pour les seconder.

Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions
humaines! L'mir de Cordoue et les khalifes d'orient taient plus
occups de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conqutes sur
les chrtiens d'Europe; tandis que les princes de Cordoue s'unissaient
d'intrt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en
guerre avec les mahomtans de la Syrie, de la Perse et de l'gypte, les
khalifes d'orient firent alliance avec les princes franais. A cette
poque, comme ds l'origine du commerce national, des navires partis de
Marseille, de Frjus et d'autres villes, allaient se pourvoir, dans les
ports de Syrie et d'gypte, d'piceries, d'toffes de soie, de parfums,
etc.[122]. Aux relations commerciales, s'taient joints les motifs de
pit, qui portaient alors une foule de personnes  braver tous les
dangers, pour aller visiter les lieux sanctifis par les mystres de
notre religion. Au plus fort mme des ravages des Sarrazins en France,
vers l'an 733, des plerins partis de l'occident circulaient librement
 Jrusalem,  Nazareth,  Damas,  la cour mme du khalife, soit que
le prince n'et qu'une ide confuse des pays d'o ces hommes venaient,
soit que, connaissant le motif qui les amenait, il ddaignt de faire
attention  eux[123].

  [122] Voy. la dissertation de Deguignes, _Mmoire de l'Acadmie des
  Inscriptions_, t. XXXVII, p. 466. Voy. aussi M. Pardessus, _Lois
  maritimes_, t. Ier; Introduction, p. 62.

  [123] Voy. _la Vie de saint Guillebaud_, dans le Recueil des
  Bollandistes, au 7 juillet.

Les princes abbassides adoptrent la politique la plus amicale envers
la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confi
les ctes d'Afrique se livrrent  d'horribles dprdations sur nos
rivages, c'est que ces gouverneurs, spars du centre de l'empire par
d'affreux dserts et d'immenses distances, profitrent de la premire
occasion pour se rendre indpendans.

Depuis la prise de Narbonne jusqu' la mort de Pepin en 768, aucune
hostilit n'eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait
les Pyrnes comme la frontire naturelle de la France, et Abd-alrahman
tait occup  soumettre les mirs qui refusaient de reconnatre son
autorit. Mais Pepin ne ngligeait rien pour entretenir l'esprit de
faction parmi les Sarrazins. Ds l'anne 759, un an aprs l'occupation
de Narbonne par les Franais, le gouverneur musulman de Barcelonne et
de Gironne, appel Solinoan ou plutt Soleyman, entra en relation avec
Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs franais, Soleyman se rangeait
sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel
de croire que l'mir sarrazin, visant  l'indpendance, cherchait
seulement un appui dans le roi des Franais. On verra bientt se
dvelopper la politique des mirs musulmans du nord de la Pninsule,
lesquels recouraient  la France, lorsqu'ils taient presss par
l'mir de Cordoue, et qui retournaient  l'mir de Cordoue, lorsque les
Franais se montraient exigeans.

  [124] _Annales de Metz_, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p.
  335.

Ce qui favorisait les tentatives de ces mirs, ainsi que celles
des chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne, c'est la
nature du terrain. On sait que la Catalogne, l'Aragon, la Navarre,
etc., sont hrisss de montagnes, et qu'il est facile  une petite
troupe aguerrie de s'y maintenir contre des armes innombrables. Les
Arabes n'ayant occup la plupart de ces contres qu'en passant, leurs
crivains n'en ont eu qu'une ide confuse. Ils appellent ordinairement
la Vieille-Castille et l'Alava actuel _le pays d'Alaba et des
chteaux_[125], rgion dfendue en effet par des positions extrmement
fortes. D'un autre ct, la Navarre est appele pays des _Baschones_.
Quelquefois, dans la pense des crivains arabes, cette dnomination
comprend la partie de la Gascogne situe en-de des Pyrnes, laquelle
tait en communaut d'origine et de langage avec la Navarre.

  [125] <mot en arabe> Ce sont les pays qui dans de vieilles chartes
  latines sont rendus par _Alava et Castella Vetula_. Voy. _l'Art de
  vrifier les dates_, dit. in-4, t. II, p. 349.

A l'gard de la chane des Pyrnes proprement dite, les Arabes
l'appellent _la Montagne des Ports_[126], du mot latin _portus_,
et de l'espagnol _puerto_, signifiant _passage_, parce qu'en
effet c'est par les Pyrnes qu'il faut passer pour communiquer de
l'Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports
ou passages qui, disent-ils, sont  peine assez larges pour donner
entre  un cavalier. Ces quatre passages sont, 1 la route de
Barcelonne  Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2 la
route de Puycerda  travers la Cerdagne; 3 la route qui conduit de
Pampelune  Saint-Jean-Pied-de-Port; 4 enfin la route de Tolosa
 Bayonne[127]. La chane des Pyrnes, au moyen-ge, tait moins
accessible qu'aujourd'hui. Le rcit des Arabes s'en est ressenti, et
il y a plusieurs de leurs dnominations gographiques qu'il nous a t
impossible de rtablir.

  [126] <mot en arabe>

  [127] Edrisi, de qui nous empruntons ces dtails, a confondu
  quelques-unes de ces routes ensemble. Par exemple il confond la
  premire avec une cinquime route qui mne de Jaca dans le Barn.
  A la troisime route appartient le passage de Roncevaux qui
  traverse le pays de Cize, et qu'Edrisi nomme en consquence _port
  de Schazerou_; ce lieu, dans la Chronique de Turpin, p. 60, et dans
  l'_Histoire du Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. IX, p. 24, reoit
  le nom de _portus Ciserei_, et dans Roger de Hoveden, ann. 1177,
  celui de _portus Sizar_. C'est de ce passage qu'est venu le nom de
  Saint-Jean-Pied-de-Port.

Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des
grandes villes, chez les Arabes d'Espagne, taient revtus du titre de
visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de
roi, parce que le plus souvent ils affectaient l'indpendance. Quant
aux commandans de villes d'un ordre secondaire, ils se contentaient du
titre d'alcayd ou de _conducteur_.

Tandis que Pepin cherchait  tenir les diffrens partis en Espagne en
chec les uns par les autres, la discorde tait attise par le khalife
d'Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et tait
impatient de rtablir dans l'empire l'unit politique et religieuse,
qui se trouvait rompue par l'lvation d'Abd-alrahman. Dj il
avait fait partir une flotte des ctes d'Afrique, et plusieurs mirs
espagnols esprant,  la faveur d'une si grande distance, exercer une
autorit moins restreinte, s'taient dclars pour lui. Pepin, qui
n'avait rien  craindre d'Almansor, et qui pouvait en tre aid au
besoin, se hta d'entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs
dsignent le prince musulman par son titre d'_mir-almoumenyn_, ou
de commandeur des croyans. En 765, des dputs envoys par Pepin se
rendirent  Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagns des
dputs du khalife. Les uns et les autres dbarqurent  Marseille.
Pepin accueillit trs-bien les dputs de Bagdad; il leur fit passer
l'hiver  Metz; puis les fit venir au chteau de Sels, sur les bords de
la Loire. Les dputs furent congdis, chargs de prsens, par la voie
de Marseille[128].

  [128] Continuation de Frdegaire, dans le Recueil des Historiens de
  France, t. V, p. 8 et ailleurs.

La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Ds que ce
prince entreprenant vit son autorit affermie, il rechercha l'amiti
des personnages les plus influens de l'Espagne, musulmans et chrtiens.
Aux uns il montrait le dsir de les affranchir du joug de l'mir de
Cordoue, et de les rendre tout--fait indpendans; aux autres il se
prsentait lui-mme comme le protecteur naturel du christianisme, comme
le dfenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme
l'ami le plus ardent des saines doctrines, attaques par les novateurs
et les hrtiques.


Les Arabes, en subjuguant l'Espagne, avaient laiss aux chrtiens le
libre exercice de leur religion. Il existait des vques, ou du moins
des prposs ecclsiastiques  Cordoue,  Tolde, et dans les autres
villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontires, dans
les contres qui taient tantt au pouvoir des chrtiens et tantt
au pouvoir des musulmans, il ne parat pas qu'il y et d'vques.
C'est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels
des habitans. La ville mtropolitaine de Tarragone ayant t dtruite
par les Sarrazins, les chrtiens de la Catalogne furent placs sous
la juridiction de l'archevque de Narbonne; de son ct, l'archevque
d'Auch eut sous sa surveillance les chrtiens d'Aragon[129].
S'levait-il quelque conflit entre les chrtiens d'Espagne, Charlemagne
apparaissait comme arbitre. Ces chrtiens avaient-ils quelque
rclamation  faire auprs du pape, Charlemagne offrait sa puissante
mdiation.

  [129] _Gallia Christiana_, t. VI, p. 15.

Sur ces entrefaites, en 777, deux mirs sarrazins des environs de
l'bre se trouvant en guerre avec l'mir de Cordoue, franchirent les
Pyrnes, et se rendirent avec une grande suite auprs de Charlemagne,
en Westphalie, dans la ville de Paderborn, o se tenait alors une
dite solennelle[130]. Un des deux mirs se nommait Solyman, et avait
t gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livr aux troupes
de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage
 Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent mme qu'il se soumit  la
puissance du prince franais.

  [130] On voit que nos rois commenaient  tre jaloux de faire
  figurer les mirs sarrazins dans les grandes runions publiques.
  C'est sans doute de l que dans les romans de chevalerie,  propos
  des tournois, il est si souvent parl de _chevaliers_ sarrazins
  qui venaient des extrmits de la terre pour disputer aux guerriers
  chrtiens le prix de l'adresse et de la bravoure.

  [131] Voy. le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 19, 40, 142, 203,
  319, et 328, ainsi que Ibn-Alcouthya, fol. 95, verso. Les auteurs
  arabes ne s'accordent pas sur le nom de l'mir. Les uns l'appellent
  Soleyman Ebn-Jaktan Alarabi; les autres, Motraf Ebn-Alarabi.

Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d'tendre son autorit,
crut l'occasion favorable pour se rendre matre d'une partie de
l'Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l'Allemagne
et de la Lombardie, et se disposa  franchir les Pyrnes. On tait
alors en 778. Il ne doutait pas qu' son approche les populations
n'accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins,
qui dans leurs dmarches avaient eu uniquement pour but de consolider
leur indpendance, se prparrent  rsister. Il en fut de mme des
chrtiens des montagnes, qui avaient jur de ne plus reconnatre de
joug tranger. Quand Charlemagne arriva de l'autre ct des Pyrnes,
il fut oblig d'entreprendre le sige de Pampelune, qui ne se rendit
qu'aprs une bataille sanglante. Saragosse rsista galement[132].
Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentrent
d'envoyer des otages.

  [132] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 14, 20, 26, 142, 203
  et 343. Les auteurs chrtiens rapportent que Charlemagne entra de
  force dans Saragosse, et que l'mir, en punition de sa rsistance,
  fut conduit enchan en France. Suivant quelques auteurs arabes,
  Charlemagne choua dans ses efforts pour prendre la ville; mais
  peu de tems aprs le gouverneur ayant t assassin, son fils se
  rfugia en France.

Tout--coup l'on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer
les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hta
de retourner en France; mais  son passage  travers les Pyrnes,
son arrire-garde fut attaque dans la valle de Roncevaux, par les
chrtiens montagnards, aids peut-tre par les musulmans, et un grand
nombre de ses plus illustres guerriers furent tus. C'est l, dit-on,
que prit Roland[133].

  [133] Le souvenir de cet vnement est encore si prsent dans le
  pays, que les jours de fte le peuple joue une pice dite _pice de
  Roncevaux_. Voy. _Histoire littraire de la France_, t. XVIII, p.
  720.

Le pays que, ds ce moment, la France se trouva possder de l'autre
ct des Pyrnes varia d'tendue suivant les poques. C'est le pays
qui fut appel _Marche_, c'est--dire frontire, parce qu'en effet il
servait de position avance  la France du ct de l'Espagne. Il fit
partie du royaume d'Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas  fonder en
faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale tait Toulouse. Les
crivains arabes le comprennent sous la dnomination gnrale de _Pays
des Francs_, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur
rcit[134].

  [134] Les Arabes le nomment encore _pays de Narbonne_, soit parce
  que jusqu' l'entre des Franais dans Barcelonne, les possessions
  franaises dpendirent de Narbonne, soit parce qu'il en avait dj
  t de mme  l'poque o la Septimanie se trouvait au pouvoir des
  Sarrazins.

Il n'est pas de notre sujet de raconter au long les vnemens qui
furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a
pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions
des Franais en Espagne. Il suffira de faire connatre les rsultats de
ces nouvelles entreprises.

Aprs le dpart de Charlemagne, la plupart des villes, qui s'taient
abaisses sous son autorit, secourent le joug. Les Sarrazins
surtout se regardrent comme humilis de cette soumission, et pour
se venger, ils tournrent leurs efforts contre les chrtiens de leur
voisinage. Les chrtiens, habitus  une vie dure, et vtus de peaux
d'ours, se retirrent au haut des montagnes ou au fond des valles,
et s'y dfendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de
personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent
obliges de s'expatrier, et vinrent demander un asile  Charlemagne. Il
existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient
t plusieurs fois ravages dans les guerres prcdentes, et qui se
trouvaient dsertes. Ce prince distribua ces campagnes aux rfugis,
leur imposant pour unique charge l'obligation du service militaire.
Il parat que parmi ces rfugis il y avait des musulmans devenus
chrtiens; c'est du moins ce qu'indiquent leurs noms[135]. Plusieurs
rfugis devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe
encore des familles illustres qui font remonter jusqu' eux leur
origine[136].

  [135] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 776; t. VI, p. 486.

  [136] Telle est la maison des Villeneuve, du Languedoc. Voy.
  l'_Histoire gnalogique de la maison de Villeneuve_. Paris. 1830,
  in-4.

L'mir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs
franais du tems le reprsentent comme un homme cruel, qui fit mettre
 mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent
que les chrtiens et les juifs eurent tellement  souffrir de ses
exactions, qu'ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour
subsister[137]. Il est certain que ce prince, forc de conqurir son
royaume, et oblig de rsister  des attaques sans cesse renaissantes,
ne put pas toujours prserver la fortune et la vie de ses sujets; mais
il tait naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c'est 
ses grandes qualits qu'il faut faire remonter la civilisation maure en
Espagne. Il ne parat pas qu'Abd-alrahman ait eu des relations directes
avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda
 Charlemagne, qu'il appelle simplement _Carl_, une de ses filles en
mariage[138]; mais il veut probablement parler d'Abd-alrahman II, qui
entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait
 une poque o ces sortes d'alliances n'excitaient pas les mmes
scrupules qu'autrefois.

  [137] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74.

  [138] Maccary, man. arab. anc. fonds, no 704, fol. 84 verso.

Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisime fils,
Hescham, de prfrence aux deux ans. Cette circonstance ne tarda
pas  amener de nouveaux troubles. Hescham s'occupa d'abord de faire
reconnatre son autorit  Cordoue et dans les provinces voisines;
ensuite il s'avana du ct de l'bre pour faire rentrer les mirs
rebelles dans le devoir.

L'ordre tant  peu prs rtabli, Hescham crut que le meilleur moyen
d'extirper l'esprit de faction qui avait caus tant de maux en Espagne,
tait d'exprimer au dehors une grande pense, une pense propre 
rallier tous les esprits. Il avait  se venger des dsordres que la
politique de Pepin et de Charlemagne avait excits de l'autre ct
des Pyrnes; de plus il commenait  s'effrayer de l'aspect menaant
que prenaient les chrtiens des Asturies et des autres provinces
septentrionales de l'Espagne. Il forma donc le dessein d'attaquer les
chrtiens par tous les cts, et il voulut que toutes les ressources
de l'empire concourussent au succs d'une si importante entreprise. En
effet, les pieux mahomtans se plaignaient depuis long-tems de voir
les forces musulmanes tournes les unes contre les autres. Plusieurs
taient alls jusqu' dire qu'on n'tait pas oblig de payer d'impt
 des princes qui ne savaient faire la guerre qu'aux disciples du
prophte, et ils citaient malignement l'exemple des khalifes de
Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de
Constantinople, jetaient le plus grand clat sur l'islamisme[139].

  [139] Conde, _Historia_, t. I, p. 199.

Hescham, voulant donner  cette guerre la plus imposante solennit, la
prsenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute
l'Espagne musulmane _l'algihad_[140], c'est--dire la guerre contre
les ennemis de l'Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les
mosques, pendant que le peuple y tait assembl pour rendre hommage 
l'ternel, une invitation aux fidles de se lever pour la dfense de la
religion. Ceux qui taient en tat de porter les armes devaient marcher
sur-le-champ vers les Pyrnes; ceux qui ne l'taient pas devaient
concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succs de
l'expdition. Le discours qui fut lu en chaire tait en prose rime, et
susceptible d'tre chant; il tait entreml de passages de l'Alcoran
propres  en augmenter l'effet. Voici la traduction d'une partie de ce
discours:

Louanges  Dieu, qui a relev la gloire de l'islamisme par l'pe
des champions de la foi, et qui, dans son livre sacr, a promis aux
fidles, de la manire la plus expresse, son secours et une victoire
brillante. Cet tre  jamais adorable s'est ainsi exprim: _O vous
qui croyez, si vous prtez assistance  Dieu, Dieu vous secourra et
affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui
seul peut par son aide rallier vos drapeaux._ Il n'y a pas d'autre
dieu que Dieu; il est unique et n'a pas de compagnon; Mahomet est son
aptre et son ami chri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous
la conduite du plus noble de ses prophtes, et il vous a gratifis
du don de la foi. Il vous rserve dans la vie future une flicit que
jamais oeil n'a vue, que jamais oreille n'a entendue, que jamais coeur
n'a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c'tait la plus grande
marque de bont que Dieu pt vous donner. Dfendez la cause de votre
immortelle religion, et soyez fidles  la droite voie; Dieu vous le
commande dans le livre qu'il vous a envoy pour vous servir de guide.
L'tre-Suprme n'a-t-il pas dit: _O vous qui croyez, combattez les
peuples infidles qui sont prs de vous, et montrez-vous durs envers
eux_. Volez donc  la guerre sainte, et rendez-vous agrables au matre
des cratures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu
trs-haut a dit: _C'est une obligation pour nous de prter secours aux
fidles_[141].

  [140] Ce mot est arabe. Les Arabes se servent encore du mot
  _gazat_.

  [141] Nous empruntons ce discours  un formulaire de lois et
  d'actes de tout genre, en arabe, lequel a t imprim au Caire, p.
  78. Voy. le _Nouveau Journal asiatique_, t. VIII, p. 338. Il n'est
  pas certain que ce soit le mme discours qui fut prononc en cette
  occasion; mais le fond n'a pas pu diffrer beaucoup.

A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l'Espagne
sentirent leur zle se rveiller, et les plus ardens coururent aux
armes. L'appel fait aux fidles devait tre d'autant mieux entendu,
qu'il n'y avait pas alors chez les Sarrazins d'armes permanentes:
les personnes qui prenaient les armes ne s'engageaient que pour une
campagne, et la campagne termine, elles taient libres de rentrer
dans leurs foyers. Mais le tems n'tait plus o, au seul mot de guerre
contre les chrtiens, les masses entires se levaient spontanment.
Les enfans des conqurans de l'Espagne taient en possession de terres
considrables, et la plupart n'taient pas empresss de quitter la
vie agrable qu'ils menaient pour s'exposer  toute sorte de dangers.
D'ailleurs, ce qui aidait le plus  former les anciennes armes des
conqurans, c'taient les hommes de bonne volont qui accouraient
de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contres
taient presque fermes  l'Espagne.

On tait alors dans l'anne 792. Cette espce de croisade n'attira pas
cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent diviss en
deux corps; l'un marcha contre les chrtiens des Asturies, et n'obtint
que de faibles succs; l'autre, command par le visir Abd-almalek,
s'avana en Catalogne, et se disposa  entrer de l en France.

Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur
les bords du Danube, occup  faire la guerre aux Avares; et les
meilleures troupes du midi de la France s'taient rendues en Italie,
avec Louis, roi d'Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans
des plaines allrent se cacher dans les cavernes, ou se rfugirent sur
les lieux levs. Les Sarrazins se dirigrent vers Narbonne, impatiens
de reconqurir un boulevart o ils s'taient maintenus si long-tems.
Trouvant la ville en tat de dfense, ils mirent le feu aux faubourgs,
puis se portrent du ct de Carcassonne[142].

  [142] Chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, t. V,
  p. 74.

Cependant le comte de Toulouse, Guillaume,  qui Louis avait confi la
garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs
du pays. De toute part les chrtiens en tat de porter les armes
accoururent se ranger sous son tendard. Les deux armes en vinrent aux
mains sur les bords de la rivire d'Orbieux, au lieu nomm Villedaigne,
entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrmement vive. Guillaume
fit des prodiges de valeur; mais les Franais, ayant essuy de grandes
pertes, se retirrent. De leur ct, les Sarrazins, qui avaient perdu
un de leurs chefs, n'osrent pas aller plus avant, et, contens du riche
butin qu'ils avaient fait, ils retournrent en Espagne, o ils furent
reus comme en triomphe. Dans toutes les mosques de l'Espagne, les
musulmans rendirent  Dieu des actions de grces pour un succs auquel
depuis long-tems ils n'taient plus accoutums[143].

  [143] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 74 et 360.
  Novayry, man. arab., no 645, fol. 95 verso.

La cinquime partie du butin rserve par la loi au souverain, se monta
 quarante-cinq mille mitscals d'or, ce qui fait environ sept cent
mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsque, et ce qui
en ferait neuf fois plus, si on avait gard au peu d'argent monnay qui
circulait alors. Cette somme paratra considrable, si on se rappelle
que le pays qui servit de thtre  cette guerre ou tait naturellement
pauvre, ou avait t dvast plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier
en quelque sorte les fruits de cette expdition, les employa  terminer
la grande mosque de Cordoue, commence par son pre, et qui sert
aujourd'hui de cathdrale. Ce qui avait surtout attir  la partie
de la mosque btie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c'est
qu'elle avait t entirement construite du produit du butin fait
sur les chrtiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles
constructions furent acheves, les musulmans refusrent d'y prendre
place pour offrir leurs voeux  Dieu; et comme Hescham tonn demanda
le motif de ce refus, on lui dit que c'tait parce que l'autre partie
de l'difice provenait de l'argent pris sur les chrtiens, et qu'on
tait bien plus sr d'y voir ses prires exauces. L-dessus, le prince
dclara qu'il en tait de mme de la partie de la mosque qui tait
son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves, pour
attester la vrit de ce qu'il disait[144].

  [144] Voy. l'extrait d'une Histoire des Arabes d'Espagne,  la
  suite des fragmens de la Gographie d'Aboulfeda, publis par Rinck;
  Leipsick, 1791, in-8.

Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la
mosque furent assises sur une terre provenant des dernires conqutes,
et que cette terre fut apporte de la Galice et du Languedoc,
c'est--dire d'une distance de prs de deux cents lieues, soit sur des
chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrtiens[145].

  [145] Comparez Roderic Ximens, p. 18, et Maccary, manuscrits
  arabes, no 704, fol. 86, et no 705, fol. 51.

Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximens qui les a
copis, les Sarrazins dans cette expdition auraient repris Narbonne.
Mais le rcit de ces crivains est fort confus, et le nom de _pays des
Francs_ qu'ils donnent  la fois aux provinces chrtiennes situes
en-de et au-del des Pyrnes, les empche de se rendre un compte
exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que
Narbonne tait retombe au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrtiens
du tems en auraient parl, ne ft-ce que pour dire comment les Franais
y taient rentrs. Il faut faire attention qu' l'poque o l'invasion
eut lieu, Charlemagne avait tabli un ordre parfait dans ses tats, et
que les chroniqueurs du tems nous apprennent, anne par anne, tout ce
qui se faisait d'important.

  [146] Par exemple Edrisi place la Ville de Gironne, _Gerunda_,
  situe en Catalogne, dans la Gascogne, aux environs d'Auch.
  D'ailleurs Novayry, qui raconte cette expdition avec quelques
  dtails, ne dit pas positivement que Narbonne ft tombe au pouvoir
  des musulmans. Voy. les manuscrits arabes de la Biblioth. roy.,
  ancien fonds, no 645, fol. 95 verso.

Mais, tandis que les crivains chrtiens contemporains ne disent rien
de la prise de Narbonne par les musulmans, des crivains postrieurs
supposent les Sarrazins matres, non seulement de cette antique cit,
mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrtien qui
se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte
Guillaume. Guillaume appartenait  une famille illustre; et il s'tait
rendu digne du haut rang qu'il occupait, par sa pit autant que par
sa valeur. C'est le mme qui, quelques annes plus tard, contribua le
plus  la conqute de Barcelonne, par les Franais. Guillaume, las des
grandeurs de ce monde, se retira dans le monastre de Gellone, situ
aux environs de Lodve et qu'il avait lui-mme fond. Il y mourut
dans les plus vifs sentimens de religion, et mrita d'tre rang au
nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d'un sicle
trs-port  la pit, rendirent le nom de Guillaume trs-populaire
dans le midi de la France. Un auteur, qui a crit sa vie et qui vivait
vers le dixime sicle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans
les glises et dans toutes les runions un peu nombreuses la gloire
de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems
aprs, lorsque les potes franais se mirent  clbrer les grandes
actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de
ses paladins, ils n'oublirent pas le comte de Toulouse. Nous possdons
encore en franais un pome intitul _pome de Guillaume au court-nez_,
dans lequel on reprsente Nmes, Orange et Arles comme se trouvant au
pouvoir des Sarrazins, et comme ayant d leur dlivrance au courage
invincible de ce hros[148]. D'un autre ct, une inscription latine
que l'on conservait avant la rvolution aux environs d'Arles, dans
l'abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut oblig de venir en
personne  Arles, pour aider  l'expulsion des musulmans.

  [147] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 369.

  [148] Les rcits qui forment le fonds de ce pome sont fort
  anciens, puisque dj, au onzime sicle, ils avaient cours
  parmi le peuple. Voy. la chronique d'Orderic Vital, recueil des
  _Historiens de la Normandie_, par Duchesne, p. 598. Voy. aussi le
  _roman de la Violette_, publi par M. Francisque Michel, p. 72.

Ces divers rcits n'ont pas le moindre fondement. On sait que les
auteurs des romans de chevalerie n'ont jamais t trs-scrupuleux
sur la fidlit historique; de plus, l'inscription de l'abbaye de
Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se
rendit  Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe
qu'il venait de remporter, par la fondation de l'abbaye; or, l'abbaye
ne fut fonde que plus de cent cinquante ans aprs; il est vident que
le faussaire, en fabriquant l'inscription qui reposait du reste sur
des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le
monastre plus ancien qu'il n'tait rellement, et de lui donner une
origine qui ne lui appartenait pas[149].

  [149] Millin, _Voyage dans les dpartemens du midi de la France_,
  t. IV, p. 2.

Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son
fils Hakam. Aussitt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur
qualit d'ans, avaient dj tent de s'emparer du pouvoir, reprirent
les armes. Hakam fut oblig de consacrer ses premiers soins  dompter
les rebelles.

L'anne suivante, tandis que Charlemagne tait  Aix-la-Chapelle,
on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne,
qui implorait son appui. On y vit galement arriver Abd-allah, oncle
de l'mir de Cordoue, qui avait succomb dans ses tentatives pour
s'emparer du trne, et qui invoquait l'assistance de la France[150].
La mme anne, le fils de Charlemagne, Louis, roi d'Aquitaine, dans
la dite qu'il tint, suivant l'usage,  Toulouse, reut un dput
d'Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes
les forces chrtiennes se runissent contre l'ennemi commun. Il vint
aussi  la dite un dput d'un mir sarrazin des environs de Huesca,
appel Bahaluc, qui demandait  vivre en bonne intelligence avec les
chrtiens[151].

  [150] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 22 et 50.

  [151] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 90 et 91.

Le moment parut favorable pour se venger des dgts faits par les
Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes
franaises de l'autre ct des Pyrnes. Dj Louis et son frre
Charles avaient fait quelques incursions du ct de l'bre, mettant
tout  feu et  sang. Louis passa de nouveau les Pyrnes, du ct
de l'Aragon, et pressa le sige de Huesca, dont le gouverneur avait
envoy les clefs  Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir
les Franais. En mme tems Abd-allah, oncle de l'mir de Cordoue, se
rendait matre de la ville de Tolde, et son autre oncle, Soleyman,
s'tablissait dans Valence.

Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son arme contre
Tolde. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrnes,
fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes
qui s'taient souleves; puis s'avanant contre les chrtiens des
Pyrnes, il fit les plus horribles dgts sur leurs terres, massacrant
les hommes en tat de porter les armes, et emmenant les femmes et
les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits
eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand
scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutils pour certains
emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui
veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s'tait, le premier en
Espagne, form une garde particulire; et cette garde, pour qu'elle ft
plus dvoue, se composait de captifs pris  la guerre, et d'esclaves
achets  prix d'argent.

  [152] Voy. Maccary, no 705, fol. 87. Ici Conde, tromp par le
  rcit confus de quelques auteurs arabes, suppose que les Sarrazins
  entrrent de nouveau dans Narbonne.

Les succs remports par Hakam sur les chrtiens lui avaient fait
donner par ses soldats le titre d'almodaffer ou de _victorieux_[153]. A
son retour devant Tolde, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tu
dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu'il
se prsentt une nouvelle occasion de reparatre sur la scne.

  [153] C'est de l que nos vieux chroniqueurs ont fait le mot
  barbare _abulafer_.

Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expdition
aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya  Charlemagne, comme
trophe de ses succs, quelques captifs sarrazins monts sur des mulets
et couverts de leur cuirasse. De son ct le roi d'Aquitaine avait
pill les environs de Huesca[154].

  [154] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 213.

Ces succs partags n'offraient pas de rsultat, et la consquence
la plus immdiate de ces guerres continuelles, tait la ruine des
contres qui faisaient l'objet de la querelle. Le plus grand obstacle
pour les Franais venait de ce que les gouverneurs sarrazins, aprs
les avoir appels, refusaient de les recevoir, et que, si on avait
recours  la force, ils invoquaient l'appui de l'mir de Cordoue. Les
Sarrazins tant rests matres des villes les plus fortes, telles que
Barcelonne, Tortose, Saragosse, taient srs de trouver un asile au
besoin; et de l, s'ils voulaient se venger, ils avaient la facilit
de faire des courses sur les terres chrtiennes. Aucune ville, sous ce
rapport, n'tait mieux situe que Barcelonne. Cette place, extrmement
fortifie, tait rapproche des frontires de France, et soit par mer,
soit par terre, elle pouvait rpandre la terreur dans les environs.
L'mir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques
appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa
principaut  Charlemagne; mais il s'tait toujours dfendu d'y laisser
entrer les Franais.

De l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis rsolut de tout tenter
pour s'emparer de cette ville. On tait alors en 800; Charlemagne
se trouvait  Rome, occup  se faire donner la couronne impriale.
Louis,  la dite de Toulouse, annona ses intentions aux comtes et aux
seigneurs, et chacun reut ordre, ds que la belle saison serait venue,
de marcher avec ses hommes d'armes vers la capitale de la Catalogne.

Il nous reste, au sujet des incidens de ce sige, de nombreux dtails
dans le pome latin d'Ermoldus Nigellus dj cit; et comme ces dtails
jettent du jour sur la manire dont la guerre se faisait alors, tant
chez les musulmans que chez les chrtiens, nous allons en rapporter
quelques fragmens[155].

  [155] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 13 et suiv.
  Voy. le mme recueil, t. V, p. 80 et 81.

Barcelonne, dit le pote, tait devenue pour les Maures un boulevart
assur. C'est de l que partaient, sur des chevaux lgers, les
guerriers qui en voulaient aux terres chrtiennes; c'est l qu'ils
revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Franais
firent d'horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put dcider
le commandant  se soumettre.

Les guerriers de l'Aquitaine tant arrivs devant la ville, chacun
s'occupe de remplir la tche qui lui avait t impose. Celui-ci
prpare des chelles, celui-l enfonce des pieux en terre. L'un apporte
des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes
parts, les murs retentissent sous les coups du blier, la fronde cause
les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage
des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite,
montrant de la main les Franais: Vous voyez, leur dit-il, ces hommes
de haute stature, qui ne laissent pas de repos  la ville; ils sont
courageux, habiles  manier les armes, endurcis au danger, et pleins
d'agilit; toujours ils ont les armes  la main; elles plaisent  leur
jeunesse, et leur vieillesse ne s'en rebute pas. Dfendons bravement
nos remparts.

L'arme chrtienne avait t divise en trois corps. Le premier tait
charg d'attaquer la ville; le second, command par le comte Guillaume,
devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue.
Louis, avec le troisime, s'tait plac au sommet des Pyrnes, prt
 se porter partout o les circonstances l'exigeraient. Les troupes
qui s'avanaient au secours de la place, trouvant le passage ferm, se
portrent contre les chrtiens des Asturies, qui les mirent en fuite.
Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le sige fut repris avec
une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d'tat de rsister plus
long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrtiens. A la
fin les Franais montrent  l'assaut, et la ville ouvrit ses portes.

La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville tait reste
quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosques furent
purifies et converties en glises. Louis envoya  son pre une partie
du butin fait dans la ville. Ces prsens se composaient de cuirasses,
de casques orns de cimiers, de chevaux superbement enharnachs.

Les possessions franaises en Espagne furent alors divises en deux
Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui rpondait  la
Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche
de Gascogne, qui comprenait les villes franaises de Navarre et
d'Aragon.

La mme anne, Charlemagne reut une ambassade du clbre
Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoy en
dputation au khalife un juif appel Isaac, accompagn de deux
chrtiens franais. Les dputs avaient ordre, en se rendant 
Bagdad, de passer par Jrusalem, qui tait devenu  la fois un lieu de
plerinage et de commerce, et aprs s'tre assurs de l'tat des saints
lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en
relever l'clat, et rendre leur accs plus facile aux plerins et aux
marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus,
ils devaient demander un lphant, animal qu'on n'avait peut-tre plus
vu en France depuis Annibal, et qui tait de nature  frapper vivement
la curiosit. Le khalife accueillit trs-bien les dputs franais.
Il accorda  Charles le droit de veiller  la sret des saints lieux;
en mme tems, il lui envoya un lphant, le seul qui ft alors dans sa
mnagerie. Enfin il lui fit prsent d'une tente magnifique, d'toffes
en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et
d'aromates de tout genre, de deux candlabres en laiton d'une grandeur
colossale, et d'une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force
de l'eau, et qui marquait les douze heures du jour. L'lphant et les
autres prsens ayant dbarqu  Pise, furent transports avec un grand
appareil  Aix-la-Chapelle, sjour favori de l'empereur. Les dputs
taient chargs de prsenter  Charles les complimens du khalife, et
de lui dire qu'Aaron-Alraschid mettait son amiti au-dessus de celle de
tous les rois[156].

  [156] Eginard, recueil de dom Bouquet, t. V, p. 95; voy. aussi p.
  56.

Les dputs franais avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers
les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife
en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission
d'emporter les corps de saint Cyprien et d'autres martyrs qui avaient
arros de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l'Afrique.
Ibrahym accorda sans peine ce qu'on lui demandait; il envoya mme
 la suite des dputs franais un ambassadeur qui devait offrir 
l'empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que
de tels vnemens produisirent au milieu de peuples presque sans
communications avec le dehors, et dans l'opinion desquels toute la
terre semblait rendre hommage  l'clat extraordinaire qui brillait sur
la personne du souverain[157].

  [157] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 53, 95 etc. Les
  auteurs arabes ne parlent pas des relations de Charlemagne avec
  le khalife Aaron-Alraschid; mais il en est fait mention dans la
  plupart des crits des auteurs franais de l'poque. Le rcit de
  ces auteurs s'accorde avec ce que le continuateur de Frdegaire
  avait dit des relations de Pepin-le-Bref avec le khalife
  Almansor, et ce qui est dit plus bas de la dputation envoye par
  Almamoun, fils d'Aaron-Alraschid,  Louis-le Dbonnaire. Ajoutez
   ces tmoignages celui du pape Lon III qui, aprs la mort
  d'Aaron-Alraschid, en 813, mande  Charlemagne que si les pirates
  des ctes d'Afrique commenaient  ne plus respecter les ctes de
  l'empire franais, non plus que celles de l'empire grec, c'est que
  ces barbares n'taient plus retenus par le grand nom du khalife.
  Voy. Pagi, _Critique des annales de Baronius_, an. 813, no 20 et
  suiv. Nanmoins le savant M. Pouqueville, dans le t. X, p. 529,
  des nouveaux _Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_, traite ces
  relations de fausses, et conteste le rcit d'ginard tout entier.
  Il est probable que M. Pouqueville aura confondu ginard avec le
  moine de Saint-Gall qui a aussi crit sur Charlemagne, et dont le
  rcit a plus d'une fois donn lieu  des critiques fondes. Voy.
  la prface que dom Bouquet a place en tte du cinquime volume du
  recueil des _Historiens de France_.

Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en
Navarre avec des succs partags. Sans doute Charlemagne n'avait pas
le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontires,
ou bien ses instructions n'taient pas suivies. Il est certain que ce
grand homme fut loin d'obtenir de ce ct les mmes succs que partout
ailleurs. On aura une ide de la singulire situation o il s'tait
plac, et de la politique de l'mir de Cordoue par le fait suivant.

En 809, le comte Aurole, qui commandait pour les Franais en
Aragon, tant mort, l'mir musulman de Saragosse, appel Amoros, prit
possession des places qu'il occupait, dans l'intention apparente de
les remettre  Charlemagne; mais, lorsque les troupes franaises se
prsentrent, il refusa de les recevoir, disant qu'il remplirait sa
promesse  la dite prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut
priv de son gouvernement par l'mir de Cordoue, les villes d'Aurole
restrent au pouvoir des musulmans. Tel est le rcit des auteurs
franais[158]. Or, voici, d'aprs un auteur arabe, quel homme tait
Amoros. Cet mir tait n  Huesca, d'un pre musulman et d'une mre
chrtienne, genre d'alliance qui tait alors fort commun en Espagne,
surtout dans les provinces septentrionales, habites en grande partie
par des chrtiens. Les hommes ns ainsi de deux personnes de religion
diffrente taient appels par les Arabes du nom de _moallad_[159]. Ces
hommes, en gnral, n'avaient aucun principe de religion, et ils se
dclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques
annes auparavant, la ville de Tolde, remplie de personnes de cette
caste, avait menac de lever l'tendard de la rvolte. Aussitt l'mir
de Cordoue, qui tait sr du dvouement d'Amoros, fit choix de lui pour
rprimer les habitans. Amoros, aprs avoir concert avec l'mir le plan
de conduite qu'il devait tenir, se prsenta aux habitans comme un homme
mcontent qui partageait leurs dispositions, et qui n'attendait que la
premire occasion pour se rvolter. D'accord avec les habitans, il fit
btir  l'endroit le plus lev de la ville une forteresse qui devait
tre le boulevart le plus sr de leur libert; mais, ds que le chteau
fut construit, il invita comme pour une fte les principaux d'entre
eux, et  mesure qu'ils entraient dans le chteau, on leur coupait la
tte. Quatre cents, d'autres disent cinq mille, furent ainsi massacrs,
et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans
ne s'taient aperus  tems de cette boucherie. Voil l'homme qui
avait pris possession des villes du comte Aurole, dans l'intention,
disait-il, de les remettre aux Franais[161].

  [158] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 58 et suiv.

  [159] <mot en arabe> Ce mot se rapproche de l'espagnol _mulato_ et du
  franais _multre_.

  [160] Voy. Ibn-Alcouthya, fol. 28 et 36 verso.

  [161] Nous racontons ce fait d'aprs Ibn-Alcouthya, fol. 19, et
  Novayry, no 645, fol. 98. Voy. aussi Roderic, p. 20. Conde rapporte
  le fait un peu autrement.

Nous parlerons maintenant des progrs que la marine des Sarrazins
d'Espagne et d'Afrique avait faits  cette poque, et des consquences
funestes qui en rsultrent pour la France.

On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et
de l'tablissement d'Abd-alrahman Ier  Cordoue, l'Espagne se trouva
former un tat distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes
de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y tablir leur autorit, et
que ces tentatives avaient lieu par mer et  l'aide de flottes parties
des ctes d'Afrique. Cette circonstance obligea les mirs de Cordoue 
donner une attention particulire  leur marine.

Ds l'anne 773, Abd-alrahman Ier avait fait construire des arsenaux
dans les ports de Tarragone, Tortose, Carthagne, Sville, Almerie,
etc., et dj avant cette poque les les Balares, la Sardaigne et la
Corse se trouvaient exposes aux dprdations des pirates. Ces les,
abandonnes, pour ainsi dire,  elles-mmes, finirent par se placer
sous la protection de Charlemagne[162], et ds lors les Sarrazins
d'Espagne, en y exerant leurs ravages, outre qu'ils s'enrichissaient
de butin, se vengeaient d'un prince avec lequel ils taient en guerre
ouverte. Aussi n'y avait-il pour eux rien de sacr. Les hommes en
tat de porter les armes taient ou faits captifs ou mis  mort, les
femmes et les enfans emmens en esclavage. Les vieillards seuls et les
infirmes taient pargns, comme ne pouvant opposer de rsistance, ni
tre d'aucune utilit.

  [162] En 799, les chrtiens des les Balares, ayant remport
  quelques succs sur les Sarrazins et enlev plusieurs drapeaux,
  firent hommage des drapeaux au prince franais. Voy. le recueil de
  dom Bouquet, t. V, p. 51.

En 806, les Sarrazins mettant tout  feu et  sang dans l'le de
Corse, Pepin,  qui son pre Charlemagne avait confi le gouvernement
de l'Italie, fit partir une flotte pour les chasser. Les Sarrazins
n'attendirent pas les chrtiens, et se retirrent; mais dans le trajet,
Admar, comte de Gnes, les ayant attaqus imprudemment, fut dfait et
tu. Les barbares emmenrent avec eux soixante moines, qu'ils allrent
vendre en Espagne, et dont quelques-uns furent plus tard rachets par
l'empereur[163].

  [163] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 25 et 56.

En 808, d'autres pirates espagnols qui avaient fait une descente
en Sardaigne, ayant t repousss de cette le par les habitans,
dchargrent leur fureur sur la Corse; mais attaqus  l'improviste
par le conntable Burchard, ils perdirent treize de leurs navires. Les
chrtiens regardrent cet important succs comme un juste chtiment
que Dieu avait voulu infliger aux cruauts sans nombre commises par les
barbares[164].

  [164] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 56.

Nanmoins l'anne suivante les Sarrazins d'Afrique firent une descente
dans l'le de Sardaigne; en mme tems les Sarrazins d'Espagne,
s'introduisant le jour de Pques dans l'le de Corse, y mirent tout
 feu et  sang[165]. Ils retournrent dans l'le de Corse en 813.
Mais, en se retirant, ils tombrent dans une embuscade que leur avait
dresse Ermengaire, comte d'Ampourias, prs de la ville actuelle de
Perpignan. Le comte leur enleva huit vaisseaux, dans lesquels taient
entasss plus de cinq cents malheureux captifs. Les Sarrazins, pour se
venger, allrent dvaster les environs de Nice, en Provence, et ceux de
Centocelle, aujourd'hui Civita-Vecchia, dans le voisinage de Rome[166].

  [165] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 60 et 61; voyez
  aussi p. 355. Si on en croit les crivains du pays, les Sarrazins
  s'tablirent sur la cte orientale de l'le, au milieu des dbris
  de l'antique ville d'Alria, et les Franais, malgr le concours
  des habitans, eurent beaucoup de peine  les chasser. Jacobi,
  _Histoire de la Corse_, Paris, 1835, t. I, p. 110 et suiv.

  [166] Dom Bouquet, t. V, p. 62.

Ce redoublement de brigandages et d'atrocits annonait assez que
de nouveaux combattans s'taient prsents dans l'arne, et que si
l'empereur ne prenait des mesures extraordinaires, c'en tait fait de
l'empire qu'il avait lev avec tant de peine. On a vu que les ctes
d'Afrique reconnaissaient, au moins de nom, l'autorit des khalifes
de Bagdad, et que la France tait en relation d'amiti avec les
princes abbassides. Tant qu'Aaron-Alraschid vcut, le prince aglabite
de Cayroan, par un reste de considration pour lui, respecta les
ctes de l'empire; mais  peine eut-il ferm les yeux (en 809), la
guerre s'tant leve entre ses deux fils ans, pour savoir qui lui
succderait, le prince aglabite se crut dispens de tous mnagemens, et
les ports de Tunis, de Sousa, etc., devinrent des repaires de pirates.
Un gouverneur de Sicile se plaignant  un dput aglabite des cruauts
qui chaque jour se commettaient au mpris de la foi jure, le dput
rpondit: Depuis la mort du commandeur des croyans, ceux qui taient
esclaves ont voulu tre libres; ceux qui taient libres, mais pauvres,
ont voulu tre riches; et les pirates, pour tre plus  l'aise,
allaient chercher des richesses l o il s'en trouvait. Le commerce
qui continuait  se faire entre la France et l'Italie, d'une part,
l'gypte, la Syrie et l'Asie-Mineure, de l'autre, devait tre un appt
pour les aventuriers africains[167].

  [167] Pagi, critique des annales de Baronius, ann. 813, no 20 et
  suiv.

Aux pirates d'Afrique s'taient joints les pirates normands. A cette
poque, le Jutland et les bords de la mer Baltique, o se maintenaient
encore les grossires pratiques du paganisme, regorgeaient d'une
population pauvre et aguerrie; et comme dans ces contres barbares le
moyen le plus sr d'arriver  la gloire tait de verser le sang et
de se charger de butin, tous les hommes d'un caractre entreprenant
aspiraient  se mesurer avec les peuples amollis du Midi. Dj leurs
barques lgres commenaient  se montrer sur les ctes franaises
de l'Ocan[168]. Charlemagne, qui ne se dissimulait pas le danger
des circonstances, ordonna, en 810, aux comtes et aux gouverneurs
de provinces de faire construire des tours et des forteresses 
l'embouchure des rivires par o les pirates avaient coutume de
pntrer dans l'intrieur des terres. Il voulut de plus qu'on tnt
des flottes prtes dans les principaux ports de mer, afin de donner
la chasse aux escadres ennemies. Tant que vcut ce grand prince, ces
mesures suffirent pour prserver le continent franais[169].

  [168] Voy. M. Depping, _Histoire des expditions maritimes des
  Normands_, Paris, 1826, 2 vol. in-8; et M. Auguste Leprevost,
  _Notes pour servir  l'Histoire de la Normandie_, Caen, 1834,
  in-8.

  [169] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 96; t. VI, p. 93.

Cependant les deux partis commenaient  se lasser de ces hostilits
continuelles, qui ne pouvaient tourner qu'au dsavantage de l'un et
de l'autre. Il fut question d'une trve, et c'est la premire fois
que les chroniqueurs du tems parlent d'une ngociation de ce genre
entre les souverains de la France et les mirs de Cordoue[170]. Il
s'agissait seulement d'une paix momentane. En effet, d'aprs l'esprit
de l'islamisme, il ne peut pas y avoir de paix permanente entre les
vrais-croyans et les chrtiens qui habitent des pays limitrophes.
Mahomet s'est ainsi exprim dans l'Alcoran: Combattez les infidles
jusqu' ce qu'il n'y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu' ce
que la religion de Dieu domine seule sur la terre[171]. C'est par une
simple tolrance que les musulmans, dans les divers pays qu'ils ont
conquis, ont laiss aux chrtiens et aux peuples d'une autre religion
que l'islamisme, l'exercice de leur culte; et toutes les fois qu'il est
parl d'un trait  conclure entre eux et les chrtiens, ils se servent
d'un mot particulier qui rpond  celui de trve[172].

  [170] _Ibid._, t. V, p. 60 et 82.

  [171] Sourate VIII, vers. 39.

  [172] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
  t. V, p. 66; Reland, _Dissertationes miscellane_, t. III, p.
  50, et nos _Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres
  des Croisades_, Paris, 1829, p. 164 et 542. (_Bibliothque des
  Croisades_, de M. Michaud, t. IV.)

Une premire trve, convenue en 810, ayant t viole, on en conclut
une autre deux ans aprs. Un dput sarrazin, qui est peut-tre
l'amiral Yahya-ben-Hakem, personnage que les crivains arabes
reprsentent comme un homme d'esprit[173], se rendit pour cet objet 
Aix-la-Chapelle auprs de l'empereur. On convint d'une trve de trois
ans; mais elle ne fut pas mieux observe que l'autre; car on a vu les
Sarrazins faire, en 813, une descente dans l'le de Corse, et dans le
mme tems Abd-alrahman, fils de l'mir de Cordoue, se dirigeait vers
les Pyrnes, mettant tout  feu et  sang. Les musulmans s'avancrent
jusqu'aux frontires de France, et c'est peut-tre alors qu'ils mirent
 mort saint Aventin, qui habitait aux environs de Bagnres-de-Luchon,
dans le dpartement actuel de la Haute-Garonne[174].

  [173] Conde, _Historia_, t. I, p. 294, et recueil des _Historiens
  de France_, t. V, p. 82 et 258.

  [174] _Notice de l'glise de Saint-Aventin_, par M. le comte de
  Castellane, dans les _Mmoires de la Socit archologique du midi
  de la France_, tablie  Toulouse, t. I.

La mort de Charlemagne, en 814, apporta d'abord peu de changement
 la situation de la France par rapport aux Sarrazins. Son fils,
Louis-le-Dbonnaire, qui lui succda dans la dignit d'empereur, et
qui depuis long-tems agissait sous sa direction, tcha de suivre la
mme politique. Malheureusement, pendant que la guerre ne discontinuait
presque pas sur les bords de l'bre, la piraterie sarrazine faisait
sans cesse de nouveaux progrs. Un vnement qui se passa  cette
poque en Espagne contribua singulirement  donner de l'extension aux
courses des pirates.

On a vu que Hakam avait form autour de lui une garde permanente, ce
qui l'obligea  faire de nouvelles dpenses et  tablir de nouveaux
impts. Hakam tait dtest de ses sujets  cause de sa cruaut et
de son humeur farouche. Une rvolte ayant clat dans les faubourgs
de Cordoue, Hakam se prcipita avec sa garde sur les habitans, et
pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rbellion
eut t dompte, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et
ordonna  tous ceux qui avaient chapp au massacre d'aller chercher
une patrie ailleurs. Une partie de ces infortuns, au nombre de plus
de quinze mille, firent voile pour l'gypte et entrrent de force dans
Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d'argent que leur offrit le
gouverneur, ils se dirigrent, accompagns d'une foule d'aventuriers de
tous les pays, vers l'le de Crte, alors au pouvoir des Grecs[175]. En
vain les habitans opposrent de la rsistance. Les exils s'tablirent
dans l'le. Bientt mme des Sarrazins d'Espagne se rendirent matres
des les Balares, et ceux d'Afrique de l'le de Sicile, de manire que
toute la mer Mditerrane ne fut plus qu'un vaste thtre de violences
et de brigandages.

  [175] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 253; M. Et. Quatremre,
  _Mmoires historiques sur l'gypte_, t. II, p. 197, et Lebeau,
  _Histoire du Bas-Empire_, liv. LXVIII, . 43.

En 816, des dputs sarrazins se rendirent auprs de l'empereur 
Compigne, de la part d'Abd-alrahman,  qui son pre Hakam avait remis
le timon des affaires. De l ces dputs allrent attendre l'empereur
 Aix-la-Chapelle o il devait se tenir une dite[176]; mais la trve
dont on convint ne fut observe ni d'un ct ni de l'autre. Une flotte
sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l'le
de Sardaigne; et une flotte chrtienne s'tant prsente pour la
combattre, fut mise en droute. Huit navires chrtiens furent submergs
et plusieurs autres brls[177].

  [176] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 98 et suiv.

  [177] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 180, et Conde, t. I, p.
  255.

La mme anne Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succda.
Hakam, par suite de ses cruauts, avait reu de ses sujets arabes le
surnom d'_Aboulassy_[178] ou de mchant. C'est de l que nos vieilles
chroniques le dsignent ordinairement par le mot barbare _abulaz_[179].

  [178] <mot en arabe>

  [179] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 80 et 81.

A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le mme qui plusieurs fois
avait essay de se saisir du trne, et qui avait invoqu l'appui de
Charlemagne, accourut d'Afrique o il s'tait retir, et fit une
nouvelle tentative. Les Franais profitrent d'une occasion aussi
favorable pour pntrer dans les parties de la Catalogne et de l'Aragon
qui ne reconnaissaient pas leur autorit, et y mirent tout  feu et 
sang. Mais dj les liens divers qui tenaient les diffrentes parties
de l'empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne
avait eu tant de peine  rapprocher, commenaient  se relcher. De
toutes parts les mcontentemens clataient, les ambitions se montraient
exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accus de
flonie, c'est--dire probablement d'intelligence avec les Sarrazins,
qu'il tait charg de combattre. Bera tait du sang goth; son
accusateur l'tait aussi. Comme les preuves manquaient  l'accusation,
on suivit l'usage tabli en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda
pas  s'introduire chez les Sarrazins d'Espagne. On fit battre ensemble
les deux adversaires; et Bera ayant t vaincu fut considr comme
coupable[180].

  [180] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 48, etc.

Peu de tems aprs, les chrtiens de la Navarre, qui apparemment avaient
 se plaindre de la domination franaise, firent alliance avec les
musulmans et leur livrrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant
t envoys par l'empereur pour touffer la rbellion, furent attaqus
 leur passage dans les Pyrnes par les chrtiens des montagnes.
Asnar, l'un des deux, qui tait d'origine gasconne, fut respect;
mais l'autre, nomm Eble, qui tait Franais, fut livr  l'mir de
Cordoue[181].

  [181] _Ibid._, p. 106 et 185.

Louis tait impatient de venger les outrages faits  sa puissance. Sur
ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, o de tout
tems il avait rgn des dispositions peu bienveillantes pour les mirs
de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prtexte de mauvais
traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hta de se mettre en
relation avec les habitans. Voici la lettre qu'il leur crivit:

Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jsus-Christ, Louis,
par la grce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de
Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et
tout ce que vous avez  souffrir de la cruaut du roi Abd-alrahman,
qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait
comme faisait son pre Aboulaz, lequel voulait vous obliger  payer
des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait
ses ennemis, des hommes obissans des hommes rebelles. Il veut vous
priver de votre libert, vous accabler d'impts de tout genre, et
vous humilier de toutes les manires. Heureusement vous avez bravement
repouss l'injustice de vos rois, vous avez courageusement rsist 
leur barbarie et  leur avidit. Cette nouvelle nous est arrive de
diffrens cts; en consquence nous avons cru devoir vous crire cette
lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter  persvrer dans la
lutte que vous avez entreprise pour la dfense de votre libert; et
comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vtre, nous
vous proposons de combattre de concert sa mchancet. Notre intention
est, l't prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d'envoyer
une arme au-del des Pyrnes, et de la mettre  votre disposition.
Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre
arme fera une diversion puissante. Nous dclarons que si vous tes
dcids  vous affranchir de son autorit et  vous donner  nous,
nous vous rendrons votre ancienne libert, sans y porter la moindre
atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez
la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme
des amis et comme des personnes qui veulent bien s'associer  la
dfense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne
sant[183].

  [182] Novayry, manuscrits arabes, no 645, fol. 101 verso.

  [183] Cette lettre, publie d'abord par Lecointe, a t
  reproduite par dom Bouquet, dans le recueil des _Historiens de
  France_, t. VI, p. 379. Mais comme ces deux illustres savans
  ignoraient les rapports qui avaient exist entre l'empereur et
  les habitans de Merida, ils avaient chang le mot _Emeritanos_ en
  _Csaraugustanos_.

Dans la dite gnrale que Louis tint  Aix-la-Chapelle, et o
s'taient rendus son fils Pepin, devenu roi d'Aquitaine, et les comtes
des diverses provinces voisines de l'Espagne, l'empereur annona
l'intention de faire les plus grands efforts pour punir l'insulte faite
 ses armes; mais avant mme que la dite ft leve, un seigneur goth,
nomm Azon, qu'on souponnait d'intelligence avec les Sarrazins, et
qu'on avait mand pour cet objet  Aix-la-Chapelle, prit la fuite,
franchit les Pyrnes, et se mettant  la tte des mcontens de la
Catalogne et de l'Aragon, s'empara de la ville d'Ausone, d'o il fit du
dgt dans les pays occups par les Franais[184].

  [184] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 107, 149 et 187.

En vain l'arme franaise se mit en marche au printems de l'anne
827. Azon, qui dj avait envoy demander du secours  l'mir de
Cordoue, se rendit lui-mme dans cette capitale pour presser le dpart
des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs
soldats, entre autres une portion de sa garde commande par son parent
Obeyd-allah. Comme l'arme franaise s'avanait trs-lentement, Azon
et ses allis eurent le tems de dvaster les territoires de Barcelonne
et de Gironne, et de s'avancer jusqu'en Cerdagne et dans le Val-Spir,
en de des Pyrnes, o ils commirent d'horribles ravages[185].

  [185] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 108 et 188.

Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands
efforts pour soutenir leur rbellion. Au bout de trois ans, n'tant pas
secourus, ils furent obligs d'ouvrir leurs portes.

A la mme poque, les Normands, quittant les contres sauvages du
nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque
anne des descentes sur les ctes de l'Allemagne, de la France, de
l'Angleterre et de l'Espagne. De leur ct les pirates d'Espagne et
d'Afrique ne laissaient pas de repos aux ctes du midi de la France ni
 celles de l'Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l'le de Corse,
pour se venger de ces continuelles dprdations, dirigea une expdition
en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer
et la flamme  la main[186].

  [186] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 109.

Les ports de l'Espagne et de l'Afrique, d'o partaient les navires de
pirates, tant en gnral situs dans le bassin de la mer Mditerrane,
c'est dans l'enceinte de ce bassin qu'ordinairement leurs entreprises
avaient lieu. Il est cependant parl  cette poque d'un vaisseau
sarrazin d'une grandeur telle qu'on l'aurait pris de loin pour une
muraille, lequel fit une descente dans l'le d'Oye, en Bretagne, vers
l'embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas
beaucoup de traces de son passage; car il n'en est point fait mention
dans les histoires particulires du pays[188].

  [187] _Ibid._, t. VI, p. 308.

  [188] Ni dans l'histoire de D. Morice, ni dans celle de M. Daru.

La situation de l'empire devenait chaque jour plus effrayante, et
Louis,  qui l'histoire a donn le titre peu honorable de _Dbonnaire_,
tait hors d'tat de s'lever au-dessus des circonstances fcheuses
o sa propre faiblesse l'avait plac. Aprs avoir eu l'imprudence de
partager de son vivant ses vastes tats  ses trois fils ans, il
eut encore l'imprudence de changer le partage qu'il avait fait, et de
rserver une quatrime part pour le plus jeune de ses fils. Les trois
ans, irrits, crirent  l'injustice et prirent les armes. Louis,
tantt vaincu, tantt vainqueur, dpos du trne, puis rtabli, perdit
toute considration aux yeux de ses propres sujets.

L'anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant,
les personnes pieuses crurent reconnatre dans cette dcadence
gnrale une marque de la colre cleste, excite par la corruption
qui s'introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre
adresse  tous les vques, et date de l'anne 828, s'exprime en
ces termes: La famine, la peste, tous les genres de flaux ont fondu
sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a t irrit
par nos actions perverses[189]? L-dessus l'empereur commande un
jene gnral, et ordonne aux vques de s'assembler en concile dans
les quatre principales villes de l'empire, au nombre desquelles tait
Toulouse, afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce dplorable tat
de choses. Les mmes dsordres affligeaient l'Espagne musulmane, et
l'mir de Cordoue avait continuellement  combattre quelque rbellion
nouvelle.

  [189] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 344.

Les relations commerciales entre l'empire franais et les provinces
d'gypte et de Syrie n'avaient jamais t interrompues. Les rapports
politiques qui avaient exist entre Charlemagne et Aaron-alraschid
durent tre repris avec Bagdad, ds que l'orient eut recouvr la
tranquillit. Il est fait mention,  l'anne 831, de l'arrive en
France de trois dputs envoys de del les mers par le khalife Mamoun,
fils d'Aaron-alraschid. Deux de ces dputs taient musulmans, et le
troisime chrtien. Ils offrirent  l'empereur, entre autres prsens,
des parfums et des toffes[190].

  [190] _Vita Ludovici pii_, et annales de saint Bertin, dans le
  recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 112 et 193. Le
  khalife est simplement dsign par son titre de _emir-elmoumenyn_.

La guerre continuait toujours au-del des Pyrnes. En 838,
Obeyd-allah, parent de l'mir de Cordoue, fit de grands dgts sur
les provinces occupes par les Franais; de leur ct les Franais
pntrrent en Castille et y mirent tout  feu et  sang.

Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforce par les
navires des les Maorque et Ivia faisait une descente aux environs
de Marseille, et se rendant matresse des faubourgs, emmenait tous les
hommes laques et ecclsiastiques en tat de porter les armes[191].
C'est peut-tre en cette occasion qu'eut lieu le fait attribu 
sainte Eusbie, abbesse d'un couvent de Marseille, et  ses quarante
religieuses, lesquelles ne voulant pas tre exposes  la brutalit des
barbares, se mutilrent le nez et se rendirent la figure difforme; d'o
elles furent appeles dans le pays les _denazzadas_[192].

  [191] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 199.

  [192] Une inscription relative  sainte Eusbie existe encore 
  Marseille; mais elle ne porte pas de date. Voy. Millin, _Voyage
  dans les dpartemens du midi de la France_, t. III, p. 179.
  Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 90, a plac le martyre
  de sainte Eusbie, en 732.

Louis-le-Dbonnaire mourut en 840, et aussitt la guerre clata
parmi ses enfans. L'Europe se trouvait alors sous le poids d'un de
ces terribles chtimens qui, suivant l'expression de Bossuet, font
sentir leur puissance  des nations entires, et par lesquels la
Providence frappe souvent le bon avec le mchant, l'innocent avec
le coupable. Les Sarrazins profitrent de la confusion gnrale pour
s'introduire en Provence, par l'embouchure du Rhne, et dvastrent les
environs d'Arles[193]. Dans le mme tems un gouverneur de Tudle en
Navarre, appel Moussa, pntra dans la Cerdagne, et y fit de grands
ravages[194]. De leur ct les Normands,  l'aide de leurs barques
lgres, s'avanaient au centre de la France, par l'embouchure de
l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commenaient
 faire du royaume presque un monceau de ruines. L'histoire de
cette poque n'est qu'un tissu d'intrigues ambitieuses, de honteuses
trahisons et de calamits de tout genre; on a la plus grande peine  en
suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve,
fils de Louis, avait reu en partage la France actuelle presque
tout entire; mais  la suite des guerres intestines, les provinces
changeaient de matre presque chaque anne. On ne laissait pas mme
de province intacte; et comme si on avait voulu anantir toute espce
de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient t
partags entre l'empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le
jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d'Aquitaine. Bientt mme
un seigneur, appel Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se
dclara comte d'Arles et de Provence[195].

  [193] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 61.

  [194] Maccary, man. arab., no 704, fol. 87 verso.

  [195] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 63, etc.

Le relchement de tous les liens sociaux en vint au point que les
princes et les chefs de parti, pour accrotre leur influence, perdirent
toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de
Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les
associrent  leurs propres querelles.

L'Italie n'tait pas plus heureuse. Les Sarrazins taient matres
de l'le de Sicile; d'autres Sarrazins avaient t appels sur
le continent par deux seigneurs chrtiens qui se disputaient la
principaut de Bnvent. Enfin les pirates d'Espagne et d'Afrique ne
laissaient pas de repos aux ctes. En 846, ces pirates remontrent le
Tibre, et vinrent piller les glises de Saint-Pierre et de Saint-Paul
aux portes de Rome. Les parages de la rivire de Gnes avaient
tellement  souffrir de ces dprdations, que les prtres et les moines
eux-mmes prirent les armes pour aider  la dlivrance du pays[196].

  [196] Voy. le recueil des Bollandistes, _Vie de saint Bernulphe_,
  au 24 mars. Il existe sur les descentes des Sarrazins, dans le
  comt de Nice, beaucoup de dtails dans l'ouvrage manuscrit de
  Giofredo, intitul _Storia delle Alpi maritime_, et qui est
  conserv  Turin, dans les archives de cour. M. le chevalier
  Csar de Saluces, membre de l'acadmie de Turin, a bien voulu
  faire faire pour nous un extrait de ce manuscrit. On peut encore
  consulter l'_Histoire de Nice_, de M. Louis Durante, Turin, 1823,
  3 vol. in-8. Ces deux ouvrages au reste, pour ce qui concerne les
  Sarrazins, renferment beaucoup d'inexactitudes.

Enfin l'Espagne musulmane elle-mme tait frappe de tous les genres
de flaux. Les factions s'y succdaient les unes aux autres. D'un
autre ct, les Normands, qui commenaient  ne plus trouver les
mmes richesses sur les ctes de France, faisaient successivement des
descentes  Lisbonne,  Sville et dans d'autres cits opulentes. Pour
surcrot de malheur, une horrible scheresse fit prir une partie des
rcoltes et des troupeaux; des nues de sauterelles, venues d'Afrique,
dtruisirent ce qui avait rsist au manque d'eau; mais du moins
Abd-alrahman, dans des circonstances si fcheuses, fit ce qui tait en
son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets.

En 848, tandis que des pirates sarrazins dvastaient de nouveau
Marseille et toute la cte jusqu' Gnes[197], le jeune Pepin, qui
tait en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession
du Languedoc, et qui dj une fois avait appel  son secours les
Normands, ne craignit pas de recourir  l'appui des Sarrazins. Celui
dont il fit choix pour cette ngociation tait Guillaume, comte de
Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant,
s'tait signal par son zle pour la religion et la patrie. Guillaume
se rendit  Cordoue et fut bien reu du prince musulman. A l'aide
des troupes qu'il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en
Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198].

  [197] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 66.

  [198] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 41, 65 et 581.

Quelques pirates sarrazins, ayant pntr de nouveau aux environs
d'Arles, furent retenus sur la cte par les vents contraires; et les
habitans accourant en armes les massacrrent. Mais pendant ce tems,
une arme musulmane, commande par Moussa, gouverneur de Saragosse,
s'avanait du ct d'Urgel et de Ribagorse, et pntrait jusqu'en
France, mettant tout  feu et  sang. Telle tait la frayeur des
habitans, qu'ils offrirent d'eux-mmes leur argent et tout ce qui
tait  leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve
fut oblig de demander la paix, et ne l'obtint qu'en donnant de riches
prsens[199].

  [199] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 42, 64 et 66, note.

En ce tems-l (850) les chrtiens d'Espagne eurent  prouver une
vive perscution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de
cette perscution arriva jusqu'en France. Voici ce qui donna lieu  ces
vexations.

D'aprs la lgislation musulmane, il y a libert de conscience pour
les chrtiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut
qu'ils soient ns de pre et de mre chrtiens; si l'un des poux a
t musulman, l'enfant doit l'tre aussi, conformment  cette maxime
de Mahomet, que les musulmans interprtent  l'avantage de leur
religion: L'enfant suit ncessairement celui de ses pre et mre
dont la religion est la meilleure[200]. Il en est de mme des enfans
mineurs d'un chrtien ou d'une chrtienne qui a embrass l'islamisme;
si l'enfant parvenu  sa majorit refuse de professer la religion
mahomtane, le magistrat a le droit de l'y contraindre[201]. Il faut
en second lieu que les chrtiens n'aient jamais fait profession de
l'islamisme: eussent-ils simplement lev la main et prononc les mots:
_Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophte_,
les eussent-ils prononcs pour se jouer ou en tat d'ivresse, ils sont
censs musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte.
Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane.
Enfin il faut que les chrtiens s'abstiennent de toute injure contre
Mahomet et sa religion; s'ils manquent  un seul de ces points, ils
n'ont pas d'autre alternative que l'islamisme ou la mort.

  [200] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.
  II, p. 313, t. V, p. 167.

  [201] _Ibid._, t. VI, p. 111 et suiv.

Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrtiens
taient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les
mres inculquaient  leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes
du christianisme: ce qui avait dj plus d'une fois donn lieu  des
scnes sanglantes.

Il y avait alors  Cordoue un prtre fort instruit dans les lettres
chrtiennes et arabes, appel Parfait. Le bruit courait que ce prtre,
dans un moment d'oubli, avait prononc la profession de foi mahomtane.
Quelques musulmans l'ayant un jour rencontr dans une rue de Cordoue
lirent conversation avec lui, et lui demandrent ce qu'il pensait de
leur prophte et de la religion qu'il avait tablie. Parfait refusa
d'abord de rpondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque
pige; mais comme ces hommes insistaient, il s'exprima librement,
et traita Mahomet d'imposteur et de suppt de l'enfer. D'abord les
musulmans ne lui rpondirent rien; mais  quelques jours de l, l'ayant
rencontr au milieu d'une grande foule, ils le dnoncrent comme une
personne qui avait mal parl du prophte. Aussitt la foule se jeta sur
lui et le conduisit devant le cadi ou l'alcade, que nous appelons juge.
Le cadi interrogea Parfait, et comme le prtre ne voulut pas rtracter
ce qu'il avait dit, il fut condamn  mort.

On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jene
des musulmans. Pour donner  cette excution plus de solennit, il
fut dcid qu'elle n'aurait lieu qu' la fin du mois, poque o les
musulmans, voulant se ddommager de leurs privations, se livrent 
la joie la plus vive. Au jour fix, Parfait fut amen au milieu d'une
grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et l, en prsence d'une
foule innombrable, il eut la tte tranche[202].

  [202] L'glise clbre la fte de saint Parfait le 18 avril.

Cet vnement causa une sensation extraordinaire: les chrtiens taient
alors fort nombreux en Espagne, mme  Cordoue, sige de l'empire.
Non seulement on leur avait laiss une partie des glises de la
ville; mais ils avaient des monastres de l'un et de l'autre sexe,
surtout dans les montagnes situes au nord de la cit. La religion
chrtienne avait pntr jusque dans le palais du roi,  la suite du
grand nombre d'esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie
des emplois de la cour. Les musulmans zls crurent faire une bonne
oeuvre en dnonant les chrtiens qui rentraient dans une des trois
catgories dont nous avons parl. Bientt mme on vit au sein d'une
mme famille des frres accuser leurs soeurs pour avoir leurs biens.
Le jugement n'tait pas long: on demandait  l'accus s'il persistait
dans le christianisme: s'il rpondait affirmativement, on le mettait 
mort. Ordinairement les martyrs taient attachs  un pieu; on brlait
leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les
chrtiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des
reliques. Quelquefois on donnait les corps  manger aux chiens[203].

  [203] Voy. les _Vies des Saints_, aux 3, 5, 7 et 13 juin, 27
  juillet, 16 septembre, 21 ou 22 octobre, 24 novembre, etc.

Ces barbaries produisirent un effet bien diffrent de celui que le
gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs
tait si remarquable, qu'il devint l'objet de l'admiration gnrale.
Plusieurs chrtiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois
catgories se prsentrent d'eux-mmes pour partager le sort de leurs
frres. Parmi eux nous citerons un Franais, nomm Sanche, originaire
d'Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement
avait t fait captif dans sa jeunesse; il y avait galement deux
eunuques. Les femmes surtout se distingurent en cette occasion. On
vit des vierges timides qui jusque-l n'avaient pas os s'loigner
des regards de leurs parens, accourir  pied vers Cordoue de plusieurs
lieues  la ronde, et demander  grands cris le martyre. Il suffisait
pour cela qu'elles profrassent quelque injure contre le prophte.

La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrays
des suites d'une telle effusion de sang. D'ailleurs les vques du
pays s'assemblrent, et, malgr quelques prtres ardens, dcidrent
qu'autant il fallait savoir endurer la rage des perscuteurs de la foi
quand elle s'excitait elle-mme, autant il tait contraire  l'esprit
de l'vangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait t
sollicit par les chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne
chez qui les mmes violences commenaient  s'exercer, interposa sa
mdiation[204].

  [204] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 64, 74 et 354.

Abd-alrahman avait d'abord paru aussi irrit qu'tonn du grand nombre
de chrtiens tablis au coeur de ses tats; dans sa colre il chassa de
son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le
nombre des chrtiens tait grand, plus les moyens que l'on prenait pour
en rduire la quantit taient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur
ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed.

Abd-alrahman avait un got trs-vif pour les arts et pour les plaisirs,
et sous son rgne Cordoue devint le sjour des lettres, de la musique,
du chant et des ftes de tout genre. A l'exemple de son pre, de son
grand-pre et des anciens Arabes en gnral, il cultivait la posie.
Voici la traduction de quelques vers qu'il composa dans une de ses
expditions contre les chrtiens. Ils taient adresss  sa femme
favorite, et ils donneront une ide de l'esprit qui dominait  cette
poque:

Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l'ennemi,
et je lui envoie des flches qui ne manquent jamais leur but!

Que de chemins j'ai fouls! que de dfils j'ai traverss aprs
d'autres dfils!

Mon visage a t expos  toute l'ardeur du soleil, tandis que les
cailloux embrass se fondaient de chaleur.

Mais Dieu a relev par mes mains sa religion vritable. Je lui ai
donn une nouvelle vie, et j'ai renvers la croix sous mes pieds.

J'ai march avec mon arme contre les infidles, et mes troupes ont
rempli les lieux escarps et les lieux unis[205].

  [205] Maccary, man. arab., no 704, fol. 88.

Le successeur d'Abd-alrahman se montra d'abord fort svre contre les
chrtiens. Il fit abattre toutes les glises bties depuis l'occupation
du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions
qui avaient t ajoutes aux anciens difices. Dans son zle fanatique,
il eut un instant l'ide de chasser de ses tats non seulement les
chrtiens, mais les juifs qui en toute occasion s'taient montrs les
ennemis acharns du christianisme. Heureusement les rvoltes qui ne
tardrent pas  clater et la crainte de voir ses revenus diminuer
donnrent  ses vues une autre direction.

La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l'bre.
Moussa, qui les annes prcdentes avait remport quelques succs
contre les chrtiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l'mir de
Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ter son gouvernement, il
se tourna du ct des chrtiens; il donna mme sa fille en mariage
 Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de
Tolde leva de nouveau l'tendard de la rvolte, l'mir de Cordoue fut
hors d'tat de rien entreprendre.

De quelque ct qu'on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages,
calamits. En 859, les Normands franchissant le dtroit de Gibraltar,
s'emparent de Narbonne qui, un sicle auparavant, avait rsist
 toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhne, ils
s'avancent jusqu'aux portes de Valence, mettant tout le pays  feu et
 sang[206]. Grard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans
nos romans de chevalerie, les fora de se remettre en mer. A la mme
poque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dgts dans les les de
Sardaigne et de Corse.

  [206] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 75.

Voici le tableau de la France qu'on trouve dans un document presque
contemporain: Sur toutes les ctes les glises taient renverses,
les villes saccages, les monastres dvasts. Telle tait la rage des
barbares que les chrtiens qui tombaient entre leurs mains taient mis
 mort ou obligs de se racheter  prix d'argent. Plusieurs chrtiens
abandonnrent leurs proprits et quittrent leur pays pour vivre dans
les lieux fortifis ou dans l'intrieur des terres; mais plusieurs
aimrent mieux mourir que de renoncer  leurs biens. Il y en eut
encore chez qui la foi avait jet des racines moins profondes et qui ne
rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-l taient les pires de
tous; car ils connaissaient le pays, et il n'tait pas possible de se
soustraire  leurs investigations. A la fin les lieux les plus clbres
se convertirent en dserts, et les difices les plus fameux disparurent
sous les ronces et les pines[207].

  [207] Dom Vaissette, _Histoire gnrale du Languedoc_, t. I,
  preuves, p. 108.

Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrtien d'origine et ancien
tailleur, avait pntr avec une troupe d'aventuriers et de vagabonds
dans la chane des Pyrnes; et s'unissant d'intrt avec les chrtiens
du pays, s'tait empar de plusieurs places fortes, d'o il bravait
toute la puissance des mirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui tait
menac de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix
 Charles-le-Chauve, qui n'tait gure en tat de lui faire la guerre;
il fut convenu que les Franais resteraient matres de la Catalogne,
mais qu'ils s'abstiendraient de prter secours aux rebelles. On tait
alors en 866. Les dputs envoys en cette occasion  Cordoue par
Charles revinrent amenant des chameaux chargs de litires, d'toffes
de divers genres, de parfums, etc.[209].

  [208] Voy. Casiri, _Bibliothque de l'Escurial_, t. II, p. 200.

  [209] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 83, 88 et 92.

L'Espagne tait dans l'tat le plus dplorable: la scheresse, la
famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les rvoltes,
tout semblait conspirer  la perte de ce malheureux pays. Sur ces
entrefaites une clipse de lune ayant couvert le ciel d'paisses
tnbres, les musulmans crurent que c'en tait fait de leur empire;
et comme les personnes pieuses d'entre eux attribuaient ces maux  la
colre cleste, elles pensrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu
favorable tait de faire une guerre  mort aux chrtiens. Les provinces
soumises  l'mir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce
qu'ayant  combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l'mir ne voulait
pas s'attirer ce nouvel ennemi sur les bras.

Dans cette disposition des esprits, la politique des rois tait
impuissante pour matriser les passions des particuliers. En 869,
des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans
la Camargue, le forme par le Rhne, et o ils s'taient mnag une
espce de port. En ce moment, l'archevque d'Arles, Roland, se trouvait
dans l'le o il possdait de grands biens, et o, faute de pierres,
il s'tait fait btir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de
leurs navires attaqurent la maison; plus de trois cents serviteurs
de l'archevque furent tus et lui-mme fut pris. Les pirates le
garrottrent, et aprs l'avoir conduit  bord d'un de leurs navires,
ils fixrent sa ranon  cent cinquante livres d'argent, cent cinquante
manteaux, cent cinquante pes et cent cinquante esclaves, genre de
marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur
tous les marchs; mais dans l'intervalle l'archevque mourut, sans
doute d'effroi; et les Sarrazins, pour n'tre pas frustrs de la
ranon, tenant cette mort secrte, pressrent le plus qu'ils purent la
remise du prix convenu. Ds que leur avidit eut t satisfaite, ils
dposrent  terre le corps de l'archevque, vtu des mmes habits que
le jour o il avait t pris, et mirent  la voile; de manire que les
chrtiens qui taient venus pour fliciter le prlat de sa dlivrance
n'eurent plus  s'occuper que de ses funrailles[210].

  [210] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 107.

Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait  aller combattre
les Sarrazins d'Italie, qui, devenus matres de tout le midi de la
presqu'le, menaaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacit,
sans courage, et toujours dispos  entreprendre sur les tats
d'autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale
qui avait teint les forces de la France et des contres voisines. En
effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel ct tourner leurs
regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire jur
de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient
entre les princes et les chefs de factions, comme s'il se ft agi de se
disputer les plus riches provinces. L'tat de la France, de l'Italie et
de l'Espagne septentrionale, semblait tre arriv au dernier degr de
l'abaissement et de la misre; mais des preuves encore plus terribles
taient rserves  ces malheureux pays.




TROISIME PARTIE.

TABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU'ILS FONT
DE LA EN SAVOIE, EN PIMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU'A LEUR EXPULSION
TOTALE DE FRANCE.


La dernire poque qui nous reste  parcourir prsente de grandes
analogies avec celle qui prcde; c'est la mme violence dans
l'attaque, ce sont les mmes scnes de pillage et de cruaut; mais les
premires calamits ne frappaient en gnral que les ctes de la France
et les provinces frontires, au lieu que celles-ci vont s'tendre 
travers le Dauphin jusqu'aux limites de l'Allemagne. Les premires
taient passagres; celles-ci partent d'un point fixe et menacent
de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems
lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a t fait de
grand et de patriotique en France, soit avant, soit aprs cette priode
fatale! Comme on se sent humili de voir les plus vastes contres,
des contres d'o sont sortis tant de braves et de hros, livres 
la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant gnreux ne
rachetait les excs!

On se trouvait aux environs de l'anne 889. La Provence et le Dauphin
appartenaient  Boson, qui s'tait fait donner le titre de roi d'Arles.
Malheureusement Boson n'tait pas issu du sang imprial de Charlemagne;
et son lvation, regarde comme une usurpation, lui attirait des
attaques frquentes. De leur ct les hommes riches et puissans
ne songeaient qu' profiter de la confusion gnrale pour se crer
des seigneuries et des principauts. Ainsi les barbares ne devaient
rencontrer aucun obstacle.

Voici de quelle manire l'tablissement des Sarrazins en Provence est
racont par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mmes
vrifi le rcit sur les lieux[211].

  [211] Voy. surtout Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum
  scriptores_, t. II, p. 425; la chronique de l'abbaye de Novalse,
  _ibid._, t. II, part. II, p. 730; et le recueil de dom Bouquet, t.
  IX, p. 48. La plupart des crivains italiens modernes ont plac le
  lieu o s'tablirent les Sarrazins, dans le comt de Nice, auprs
  de Ville-Franche,  l'endroit o fut bti plus tard le chteau de
  Saint-Hospice. Voy.  ce sujet une longue discussion dans le grand
  recueil de Muratori, t. X, p. CIII, CV et suiv. Mais d'une part la
  suite des vnemens, de l'autre l'tat des lieux, nous paraissent
  lever toute incertitude  cet gard. Voy. au reste les observations
  de Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 170 et 772.

Vingt pirates partis d'Espagne sur un frle btiment, et se dirigeant
vers les ctes de Provence, furent pousss par la tempte dans le golfe
de Grimaud, autrement appel golfe de Saint-Trops, et dbarqurent au
fond du golfe sans tre aperus. Autour de ce bras de mer s'tendait
au loin une fort qui subsiste encore en partie, et qui tait
tellement paisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine
 y pntrer. Vers le nord tait une suite de montagnes s'levant
les unes au-dessus des autres, et qui, arrives  une distance de
quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les
Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproch de la
cte, et, massacrant les habitans, se rpandirent dans les environs.
Quand ils furent arrivs sur les hauteurs qui couronnent le golfe du
ct du nord, et que de l leur regard s'tendit d'un ct vers la mer
et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilit
qu'un tel lieu devait leur offrir pour un tablissement fixe. La mer
leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient
besoin; la terre leur livrait passage dans des contres qui n'avaient
pas encore t pilles, et o il n'avait t pris aucune mesure de
dfense. L'immense fort qui environnait les hauteurs et le golfe leur
assurait une retraite au besoin.

Les pirates firent un appel  tous leurs compagnons qui parcouraient
les parages voisins; ils envoyrent aussi demander du secours en
Espagne et en Afrique; en mme tems ils se mirent  l'ouvrage, et
en peu d'annes les hauteurs furent couvertes de chteaux et de
forteresses. Le principal de ces chteaux est nomm par les crivains
du tems _Fraxinetum_, du nom des frnes qui probablement occupaient
les environs. On croit que _Fraxinetum_ rpond au village actuel de la
Garde-Frainet, qui est situ au pied de la montagne la plus avance du
ct des Alpes. Il est certain que la position occupe par ce village
dut paratre fort importante; car c'est le seul passage par lequel il
soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le
plat pays, en se dirigeant vers le nord. D'ailleurs on aperoit encore
au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des
portions de murs tailles dans le roc, une citerne galement taille
dans le roc et quelques pans de muraille[212].

  [212] Aujourd'hui il n'existe plus de frnes dans la contre; mais
  M. Germond, actuellement notaire  Saint-Trops, et qui a fait
  une tude particulire des localits, pense qu'anciennement il y
  avait un bois de frnes au fond du golfe sur les bords de la mer;
  que l se trouvait un village romain appel _Fraxinetum_, et que
  les Sarrazins, aprs avoir ruin ce village, ayant choisi sur les
  hauteurs un lieu pour en faire leur chteau-fort, lui donnrent le
  nom de Fraxinet. A l'gard de la place qu'occupait ce chteau-fort,
  M. Germond croit que le lieu o d'aprs l'opinion commune nous
  l'avons mis n'tait qu'une espce d'avant-poste d'o l'on avait
  vue sur les plaines de la Basse-Provence; en effet le plateau n'a
  qu'environ trois cents pas de tour et il pouvait contenir  peine
  une centaine d'hommes; que le vritable chteau-fort tait  une
  demi-lieue plus prs de la mer, sur la montagne appele aujourd'hui
  _Notre Dame de Miremar_, o l'on aperoit encore des vestiges de
  larges fosss.

  Bouche fait remarquer qu'il a d exister plusieurs lieux appels
  _Frassinet_ ou Frainet, disant que sans doute les Sarrazins, 
  mesure qu'ils levrent quelque nouveau chteau-fort, soit en
  Dauphin, soit en Savoie, soit en Pimont, lui donnaient le nom de
  leur principal boulevart. Cette opinion de Bouche nous semble fort
  juste; en effet, il existe encore dans les contres que nous venons
  de citer plusieurs endroits ainsi dnomms.

Quand les travaux furent termins, les Sarrazins commencrent  faire
des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'loigner
du centre de leurs forces; mais bientt les seigneurs les associrent
 leurs querelles particulires. Ils aidrent  abattre les hommes
puissans; ensuite, se dbarrassant de ceux qui les avaient appels,
ils se dclarrent les matres du pays; en peu de tems une grande
partie de la Provence se trouva expose  leurs ravages. Telle tait
la terreur qu'ils inspiraient que, suivant l'expression d'un crivain
contemporain, on vit se vrifier en eux ces mots souvent cits: _Un
d'entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux
mille_[213].

  [213] Voy. Liutprand  l'endroit indiqu. On lit dans l'Alcoran,
  sour. VIII, vers. 66: Si vous tes vingt hommes dcids  vaincre,
  vous vaincrez deux cents infidles, et si vous tes cent, vous en
  vaincrez mille.

La terreur devint bientt gnrale[214]; le plat pays tant dvast,
les Sarrazins s'avancrent vers la chane des Alpes. Le neuvime sicle
touchait  sa fin. Le royaume d'Arles tait occup par Louis, fils
de Boson; mais Louis avait t appel en Italie par les ennemis de
Branger, roi de la Lombardie, et avait abandonn la dfense de ses
tats pour en aller conqurir d'autres. Fait prisonnier par son rival,
il eut les yeux crevs, et ne fut plus en tat de s'occuper des soins
de son royaume. Dans le mme tems les Normands continuaient leurs
ravages au coeur de la France. Quelques annes auparavant ils avaient
assig Paris, qui aurait t pris sans le dvouement d'une poigne
de guerriers[215]. D'autres barbares, galement payens, les Hongrois,
repousss des environs du Danube, parcouraient l'Allemagne et l'Italie,
le fer et la flamme  la main, et attendaient aussi une occasion pour
envahir la France.

  [214] Une tiquette trouve en 1279, dans le tombeau de sainte
  Magdeleine,  Vzelay, en Bourgogne, portait que le corps de
  la sainte avait t transfr en ce lieu de la ville d'Aix, en
  Provence, par la crainte des Sarrazins, sous le rgne d'Odoin.
  Voy.  ce sujet l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse,
  t. VIII, p. 203 et suiv., et Bouche, _Histoire de Provence_, t.
  I, p. 703. Les auteurs de l'_Art de vrifier les Dates_ avaient
  plac cette translation sous Eudes, duc d'Aquitaine, vers l'an 730;
  mais l'abbaye de Vzelay ne fut fonde que vers l'an 867. Voy. le
  _Gallia Christiana_, t. IV, p. 466. Ainsi sur l'tiquette il ne
  peut tre question que de Eudes, comte de Paris, lequel, vers l'an
  897, prit le titre de roi de France.

  [215] Il existe au sujet de ce sige un pome latin contemporain,
  par Abbon, publi en latin et en franais avec des notes, par M.
  Taranne, Paris, 1834, in-8. Mais tel tait l'isolement o se
  trouvaient les diverses parties de la France, que dans tout le
  pome les Sarrazins ne sont pas nomms une seule fois.

Ds l'anne 906, les Sarrazins avaient travers les gorges du Dauphin,
et franchissant le Mont-Cenis, s'taient empars de l'abbaye de
Novalse, sur les limites du Pimont, dans la valle de Suse. Les
moines eurent  peine le tems de se retirer  Turin, avec les reliques
des saints et les autres objets prcieux, y compris une bibliothque
fort riche pour le tems, particulirement en livres classiques. Les
Sarrazins,  leur arrive, ne trouvant que deux moines qui taient
rests pour veiller  la sret du monastre, les chargrent de coups.
Le couvent et le village situ dans les environs furent pills, et les
glises livres aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n'taient
pas en tat de rsister, se rfugirent dans les montagnes, entre
Suse et Brianon, l o tait le couvent d'Oulx. Les Sarrazins les y
suivirent et turent un si grand nombre de chrtiens, que ce lieu porta
le nom de _champ des martyrs_[217].

  [216] Voy. la chronique de l'abbaye de Novalse, dans Muratori,
  _Rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 730. Le
  chroniqueur, p. 743, cite entre autres chapelles de l'glise de
  l'abbaye qui furent alors dtruites, celle de saint Heldrad, ancien
  abb du monastre et qui vivait au commencement du neuvime sicle.
  L'glise clbre la fte de saint Heldrad le 13 mars. Les auteurs
  du recueil des Bollandistes ont cru que ce saint tait n aux
  environs de Nice; mais la ville de Lambesc, aux environs d'Aix, en
  Provence, rclame l'avantage de lui avoir donn le jour.

  [217] Ou plutt de _Peuple de Martyrs_, Plebs Martyrum. Voy. le
  recueil des chartes de l'abbaye d'Oulx, publi par Rivantella, sous
  le titre de _Ulciensis ecclesi chartarium_, Turin, 1753, in-fo, p.
  X et suiv., et p. 151.

Ce n'est pas qu'en certains endroits les chrtiens ne se runissent
pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers
furent conduits  Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs
chanes, mirent le feu au couvent de Saint-Andr dans lequel ils
avaient t enferms, et une grande partie de la ville fut sur le point
de devenir la proie des flammes[218].

  [218] Pingonius, _Augusta Taurinorum_, p. 25 et suiv.

Bientt les communications entre la France et l'Italie furent
interceptes. En 911, un archevque de Narbonne, que des intrts
pressans appelaient  Rome, ne put se mettre en route  cause des
Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes;
et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d'tre mis  mort, ou
du moins on tait tax  une forte ranon. Ils ne tardrent mme pas 
faire des excursions dans les plaines du Pimont et du Montferrat[220].

  [219] Catel, _Mmoires de l'Histoire du Languedoc_, p. 775.

  [220] Liutprand, dans le recueil de Muratori, t. II, part. I, p.
  440.

Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une
descente sur les ctes du Languedoc, aux environs d'Aiguemortes, et
saccagrent l'abbaye de Psalmodie qui, dj dtruite une fois sous
Charles-Martel, avait t rebtie[221].

  [221] Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. II, p. 45, et
  _Preuves_, p. 52.

L'Espagne musulmane tait depuis long-tems en proie aux factions.
En 912, le trne de Cordoue chut  Abd-alrahman III, qui, par ses
imposantes actions, mrita le nom de Grand. Ce prince,  la suite d'un
rgne de cinquante ans, runit sous son pouvoir toutes les provinces
musulmanes, et porta au plus haut degr la prosprit et la gloire des
Maures d'Espagne. C'est lui qui le premier, dans la Pninsule, prit le
titre de khalife et de commandeur des croyans.

Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Lon, s'tant runis
 Kaleb, fils de Hafsoun, matre de Tolde et des bords de l'bre, et
aids par les guerriers du midi de la France, rsistrent d'abord avec
succs aux armes d'Abd-alrahman; leurs efforts taient la meilleure
dfense des frontires de France de ce ct. Mais en 920, l'oncle du
khalife, appel comme lui Abd-alrahman, et surnomm Almodaffer ou le
Victorieux, franchit,  la suite d'une grande victoire, la chane des
Pyrnes, et ravagea une partie considrable de la Gascogne, jusqu'aux
portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas
de l'autre ct des Pyrnes, amenaient de tems en tems des incursions
semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris  son retour par
Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222].

  [222] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 374; et Pagi, critique
  des Annales de Baronius, an. 920, no 6.

En Provence et en Dauphin, ainsi que dans la chane des Alpes, un
cri d'indignation se faisait entendre contre les brigandages des
Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayrent,  dfaut de
prince qui voult prendre en main la cause des peuples, de s'opposer
 ce torrent dvastateur; en vain, du haut de certains lieux levs,
commencrent-ils  donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient
sans concert, ils virent leurs efforts chouer, et la plupart moururent
malheureusement.

Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entirement dvasts,
et les barbares s'taient montrs d'autant plus impitoyables, que
les ruines qui les entouraient de toutes parts taient pour eux un
nouveau gage de sret. Marseille,  son tour, vit sa principale
glise dtruite; Aix fut galement envahie, et les barbares, dans leur
fureur, y corchrent plusieurs personnes vivantes[223]. L'vque,
nomm Odolricus, s'enfuit  Reims o on le chargea de l'administration
du diocse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaaient
de perptuer leur race; on croira d'ailleurs sans peine que plus d'un
chrtien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l'honneur,
faisaient cause commune avec eux et avaient part  leurs rapines.

  [223] Comparez la _Gallia Christiana_, t. I, p. 696; Bouche,
  _Histoire de Provence_, t. I, p. 736; et Jacques de Guyse,
  _Histoire de Hainaut_, t. VIII, p. 201.

Telle tait la terreur rpandue par les Sarrazins, que les hommes
riches et puissans taient obligs de tout quitter pour mettre
leur vie hors de danger. On ne se croyait  l'abri qu'au haut des
montagnes, au fond des forts ou dans des lieux situs  une grande
distance. Saint Mayeul, n de parens riches, aux environs d'Avignon,
et qui possdait de grands biens  Valenoles, dans le dpartement
actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprs d'un de ses
parens[224]. Les glises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus
grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent  mort l'archevque,
saint Benot, avec l'vque de la Maurienne et beaucoup d'habitans
des contres voisines qui y avaient cherch un refuge[225]. Un acte
ancien signale auprs d'Embrun trois tours fortifies o les Sarrazins
s'taient tablis et d'o ils dominaient dans les environs[226]. Saint
Libral, successeur de saint Benot, fut oblig de s'en retourner  son
pays, Brives-la-Gaillarde.

  [224] _Vie de saint Mayeul_, dans le recueil des Bollandistes, 11
  mai, p. 670 et 679.

  [225] _Gallia Christiana_, t. III, p. 1067.

  [226] _Histoire, topographie, etc., des Hautes-Alpes_, par M. de
  Ladoucette, 2e dit., Paris, 1834, p. 262.

A cette malheureuse poque, le commerce tait nul et les pays
communiquaient peu entre eux. L'usage s'tait pourtant maintenu parmi
les personnes pieuses de France, d'Espagne et d'Angleterre, d'aller, au
moins une fois dans sa vie, en plerinage  Rome, pour y visiter les
tombeaux des aptres. Il existait galement des relations habituelles
entre les divers vques de la chrtient et le saint-sige. Mais
depuis l'occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les
voyageurs taient exposs  des accidens aussi fcheux que frquens;
vainement se munissaient-ils d'armes et se runissaient-ils en
caravanes; il n'est pas d'anne o les chroniques du tems ne fassent
mention de quelque scne sanglante[227].

  [227] Recueil des _Historiens de France_, t. VIII, p. 177, 180,
  182, 189, 192, 194, etc.

Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle,
commenaient  prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois
franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidit de l'clair le
Dauphin et la Provence, ils mirent le Languedoc  feu et  sang! Les
Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, taient,  l'exemple
de leurs anctres et des Tartares actuels, toujours  cheval, et ne se
battaient qu' coups de flches. Ils ne savaient ni faire des siges,
ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec
furie, et se dispersaient aussitt. Les auteurs contemporains nous les
reprsentent comme vivant de viande crue, tanchant leur soif avec du
sang, et coupant par morceaux le coeur de leurs ennemis vaincus. Comme
ils taient venus par les extrmits du nord de l'Europe et de l'Asie,
le vulgaire crut reconnatre en eux les peuples de Gog et de Magog
dont il est parl dans les prophties d'zechiel et dans l'Apocalypse,
et qui doivent venir  la fin du monde pour faire justice des crimes
des humains. Ce qui ajoutait  l'erreur, c'est qu'on approchait de
l'an 1000, et que beaucoup de chrtiens,  l'exemple des anciens
Millenaires, croyaient que le monde tait trop corrompu pour pouvoir
subsister plus long-tems. Un vque de Verdun, pour claircir ses
doutes, consulta  ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que
Gog et Magog devaient tre seconds dans leur pouvantable mission par
plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une
nation isole[228]. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Hongrois, en
trs-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque
oublier les excs commis avant eux.

  [228] Voy. le _Spicilge_ de d'Achery, dition in-fol., t. III, p.
  369.

Hugues, rgent du royaume d'Arles, au nom du roi Louis, s'exprime ainsi
dans la charte de fondation d'un monastre qu'il fit btir auprs de la
ville de Vienne, dans l'anne 924: La vnrable religion des chrtiens
et l'honneur de l'glise ont t privs, par l'excs de nos pchs, de
leur ancien clat, et il n'en reste presque plus de traces. Comme ces
maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite
de la cruelle perscution des paens, mais encore par la cupidit de
beaucoup de perfides chrtiens, nous avons jug convenable, etc.[229].

  [229] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 689.

Le Pimont et le Montferrat n'taient pas  l'abri des ravages des
Sarrazins. Le chroniqueur de l'abbaye de Novalse[230] raconte qu'un
de ses oncles, qui s'tait adonn  la carrire militaire, ayant 
se rendre de la Maurienne  Verceil, fut surpris par une bande de
Sarrazins, dans une fort situe prs de cette ville. On en vint aux
mains; plusieurs hommes furent blesss de part et d'autre; mais les
Sarrazins, plus nombreux, l'emportrent. Un certain nombre de chrtiens
tant tombs en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui taient en tat de
payer une ranon. Parmi eux se trouvaient l'oncle du chroniqueur et son
domestique. L'un et l'autre furent garrotts et conduits dans la ville.
Le grand-pre du chroniqueur, se rendant par hasard chez l'vque,
vit le domestique enchan dans la rue; comme il ne connaissait pas
l'vnement qui l'avait amen l, il donna, pour le racheter, une
cuirasse  triple tissu qu'il portait sur lui. Apprenant ensuite que
son fils tait aussi prisonnier, il fut oblig de parcourir toute
la ville, et de faire un appel  la gnrosit de ses amis pour lui
trouver une ranon.

  [230] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p.
  733.

Le chroniqueur ajoute qu' cette poque les Sarrazins s'avanaient
jusque sur les frontires de la Ligurie. En effet, on lit dans
Liutprand, crivain contemporain,  l'anne 935, que les barbares qui
dj une fois, vers l'an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat,
clbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d'un chef appel
_Sagitus_. Heureusement ils furent repousss par les habitans et
taills tous en pices. Le mme auteur parle, sous la mme date, de
quelques pirates venus d'Afrique, qui, ayant pntr dans la ville de
Gnes, massacrrent les hommes et emmenrent les femmes et les enfans
en esclavage[231].

  [231] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_,
  t. II, p. 440 et 452.

Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrires du Rhin,
envahissaient l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comt, la Champagne,
o ils assigrent Sens; ensuite, ils s'avancrent sur les bords de
la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur
livrrent combat auprs d'Orlans et les obligrent  rebrousser
chemin; mais alors les barbares se replirent vers la Suisse d'o ils
dvastrent toutes les contres voisines[232].

  [232] Au sujet de l'invasion des Hongrois, voyez le recueil des
  _Historiens de France_, t. IX, p. 6, 23, 34, 44, etc. Il nous
  parat que c'est la mme invasion qui est raconte fort au long
  dans le _Roman de Garin le Loherain_, sous le nom de Wandes et de
  Vandales, t. I.

Jusque-l, le Valais, contre qui, au milieu d'un climat svre,
prsente un aspect riant, et qui runit les productions des pays
temprs et des pays froids, avait t  l'abri d'invasions si
terribles. C'est dans ces rgions recules que le successeur de saint
Libral au sige piscopal d'Embrun et plusieurs autres vques, avec
une partie de leur clerg, avaient cherch un refuge. En 939, les
Sarrazins pntrrent dans la valle et y mirent tout  feu et  sang.
La clbre abbaye d'Agaune, sanctifie par le martyre de saint Maurice
et de la lgion Thbenne, et que la munificence de Charlemagne et
d'autres grands princes s'tait pl  embellir, fut presque renverse
de fond en comble[233].

  [233] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 793. D'aprs quelques
  auteurs, l'abbaye aurait t dj dtruite une fois par les
  Sarrazins, en 900. Voy. _ibid._, p. 792. On lit encore dans
  l'glise de Saint-Pierre, village situ entre Martigny et Sion, 
  la descente du Mont-Saint-Bernard, cette inscription latine qui
  parat avoir t rige vers l'an 1010, par Hugues, vque de
  Genve, lorsque ce prlat fit btir l'glise:

        Ismaelita cohors Rhodani cum sparsa per agros,
        Igne, fame et ferro sviret tempore longo,
        Vertit in hanc vallem pninam mersio falcem;
        Hugo prsul Genev Christi post ductus amore,
        Struxerat hoc templum, etc.

  Voy. Schiner, _Description du dpartement du Simplon_, Sion, 1812,
  p. 134.

La Tarantaise se trouvait en proie aux mmes ravages; chaque jour les
barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui
se rendait de France en Italie, s'tant prsente pour franchir le
passage, fut oblige de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu,
plusieurs chrtiens furent tus, d'autres blesss[234].

  [234] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 194.

Toute la Suisse se vit envahie  la fois par les Hongrois et les
Sarrazins. Les Sarrazins, matres du Valais, s'avancrent jusqu'au
centre du pays des Grisons. L'abbaye de Disentis, fonde par un
disciple de saint Colomban, et qui tait clbre dans toute la Suisse,
fut dpouille de tous ses biens[235]. Il en fut de mme de l'glise
de Coire[236]. On dit mme que les Sarrazins, se rapprochant du lac
de Genve, marchrent vers le Jura. A cette poque la Suisse faisait
partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mre du jeune roi
Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire,  l'endroit o est
aujourd'hui Neuchtel[237].

  [235] Sprecher, _Chronicon Rheti_, Ble, 1617, p. 68, 197 et suiv.

  [236] L'vque Waldo, se plaignait, en 940, des continuelles
  dprdations des Sarrazins. Les traces de ces dvastations
  existaient encore, en 952, lorsque Othon, revenant d'Italie, passa
  par la Rhtie. Il existe un diplome dat de l'anne 956, par lequel
  Othon donne  l'vque certains biens comme ddommagement. Voy. le
  recueil allemand publi  Coire, sous le titre de _Collecteur_,
  anne 1811, p. 235. Ce mme diplome fut confirm en 965 et 972.
  Voy. Herrgott, _Genealogi diplomatic August gentis Habsburgic_,
  t. II, part. I, p. 84.

  [237] Voy. Muller, _Histoire des Suisses_, t. II, p. 117,
  traduction franaise.

A la mme poque, une guerre acharne avait lieu entre les rois des
Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui
s'engagea pour la possession de la ville de Zamora, il prit plus de
cent mille hommes[238]. Les chrtiens avaient acquis de l'ascendant;
mais Abd-alrahman, qui enfin avait touff les rbellions sans cesse
renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes
de l'Espagne, tait devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe
rapporte que ce prince, en fait de guerre sacre, avait la _main
blanche de Mose_, c'est--dire la main avec laquelle, dans l'opinion
des Orientaux, le lgislateur des hbreux faisait jaillir l'eau des
rochers, fendait les flots de la mer, et s'tait rendu matre de la
nature entire. Il ajoute qu'Abd-alrahman porta l'tendard musulman
plus loin qu'aucun de ses prdcesseurs[239]. Heureusement pour les
chrtiens que sur ces entrefaites, des rvolutions tant survenues
dans les provinces de l'Afrique qui rpondent  l'empire actuel de
Maroc, Abd-alrahman prouva le dsir d'tendre son autorit au-del
des mers. Comme  la mme poque il s'tait form du ct de Tunis un
nouvel empire, appel Fatimide,  cause de la prtention qu'avaient
les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille
Fatime, les provinces en tat de rvolution devinrent comme un
sujet de discorde entre les deux royaumes; de manire que les forces
d'Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvrent partages.

  [238] Le roi de Navarre, dont les troupes figurrent dans la
  bataille, se nommait Garcie; mais les auteurs arabes ne font
  mention que de sa mre, qui, apparemment, tait rgente du royaume
  et qu'ils nomment _Thoutheh_. Voy. Maccary, no 704, fol. 90 verso.
  En effet, il est parl dans un chroniqueur allemand, sous la date
  939, d'une grande victoire remporte par la reine _Toa_ sur les
  Sarrazins. Voy. M. Pertz, _Monumenta histori germanic_, t. I, p.
  78.

  [239] Maccary, no 704, fol. 88 et suiv.


En 940, Frjus, ville alors assez considrable, parce que les
navires continuaient encore  entrer dans son port, fut tellement
maltraite par les Sarrazins, que la population entire fut oblige
de s'expatrier, et qu'il n'y resta pas mme de traces des proprits.
Il en fut de mme de Toulon, aujourd'hui l'effroi des barbares. Les
chrtiens placs entre la mer et les Alpes abandonnrent leurs demeures
et se rfugirent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus
de bornes  leurs cruauts, et firent de la plus grande partie d'un
pays nagure florissant une affreuse solitude. Les villes les plus
importantes furent renverses, les chteaux dtruits, les glises
et les couvens rduits en cendres. Le sjour de l'homme, est-il dit
dans une vieille charte, tait devenu le repaire des btes froces.
En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s'taient
tellement multiplis, qu'on ne pouvait plus voyager en sret[239a].

  [239a] On lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Victor, 
  Marseille,  l'anne 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet
  populum christianum flagellare per svitiam paganorum, gens barbara
  in regno provinci irruens, circumquaque diffusa vehementer
  invaluit, ac munitissima quque loca obtinens et inhabitans,
  cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et
  loca qu prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta
  sunt, et qu dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum
  coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima collectio_,
  t. I, p. 369. D'un autre ct, voici quel tait, en 975, l'tat
  de l'glise de Frjus, d'aprs une charte rdige au moment o
  le pays fut enfin dlivr de la prsence des barbares: Civitas
  Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem
  redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius
  fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prdia, vel
  possessiones qu ecclesi succedere debeant; non sunt cartarum
  pagin, desunt regalia prcepta. Privilegia quoque, seu alia
  testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil
  aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. _Gallia
  Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.

Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l'exemple
du roi Louis n'avait pas clair, s'tait rendu en Italie pour y
disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets
l'ayant enfin rappel de ce ct des Alpes, il annona l'intention de
chasser entirement les Sarrazins. Il s'agissait de s'emparer d'abord
du chteau _Fraxinet_,  l'aide duquel les Sarrazins se maintenaient
en relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'o ils dirigeaient
leurs expditions dans l'intrieur des terres. Comme il fallait que ce
chteau ft attaqu par mer et par terre, Hugues envoya demander une
flotte  l'empereur de Constantinople, son beau-frre; il demandait
aussi du feu grgeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre les
flottes sarrazines[240].

  [240] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_,
  t. II, p. 462.

En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Trops;
en mme tems Hugues accourut avec une arme. Les Sarrazins furent
attaqus avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs
ouvrages du ct de la mer furent dtruits par les Grecs. De son ct,
Hugues fora l'entre du chteau, et obligea les barbares  se retirer
sur les hauteurs voisines[241]. C'en tait fait de la puissance des
Sarrazins en France; mais tout--coup Hugues apprit que Branger,
son rival  la couronne d'Italie, qui s'tait enfui en Allemagne, se
disposait  venir lui disputer le trne. Alors, ne songeant plus aux
maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte
grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu'ils
occupaient,  la seule condition que, s'tablissant au haut du grand
Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient
le passage de l'Italie  son rival. C'est  ce sujet que Liutprand
interrompt son rcit pour adresser cette apostrophe  Hugues: Voil
une trange manire de dfendre tes tats! Hrode, pour n'tre pas
priv d'un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand
nombre d'innocens; toi, au contraire, pour arriver au mme but, tu
laisses chapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu
ignores quelle fut la colre du seigneur contre le roi d'Isral, Achab,
qui avait pargn la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit:
_Puisque tu as laiss vivre un homme que j'avais condamn  perdre
la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple_.
Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard,
lui adresse ces vers: Tu laisses prir les hommes les plus pieux, et
tu offres un abri aux sclrats appels du nom de _Maures_. Misrable!
tu ne rougis pas de prter ton ombre  des gens qui rpandent le sang
humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu tre
consume par la foudre, ou brise en mille pices et plonge dans le
chaos ternel[242]!

  [241] Voy. le rcit de Liutprand, _ibid._, p. 464. On trouve sur
  les divers incidens de ce sige des dtails trs-circonstancis
  dans l'ouvrage de Delbne, intitul _De regno Burgundi transjuran
  et arelatis_, Lyon, 1602, in-4, p. 58 et suiv.; et ces dtails ont
  t rapports par plusieurs crivains; mais Delbne ne cite aucune
  autorit; et ces dtails, ainsi qu'une bonne partie de son livre,
  paraissent tre de son invention. Nous reviendrons sur l'ouvrage de
  Delbne.

  [242] Voici les vers de Liutprand, p. 463:

        Mons transire Jovis, mirum
        Haud suetos perdere sanctos,
        Et servare malos, vocitant
        Heu! quos nomine Mauros.
        Sanguine qui gaudent hominum
        Juvat et vivere rapto.
        Quid loquar? ecce dei cupio
        Tete fulmine aduri,
        Conscissusque chaos cunctis
        Fias tempore cuncto.

  Ce tmoignage, comme on voit, ne pouvait pas tre plus positif.
  Cependant Muratori, qui a publi dans son grand recueil le rcit de
  Liutprand, l'avait apparemment perdu tout--fait de vue, lorsqu'il
  rdigea ses annales d'Italie; car, arriv  l'anne 942, et
  oblig de parler de l'accord fait par Hugues avec les Sarrazins du
  Fraxinet, il dit qu'on ignore o les Sarrazins furent cantonns. En
  gnral, ce que Muratori dit dans ses annales sur les invasions des
  Sarrazins en Italie et en France, est dfectueux.

Ds ce moment les Sarrazins montrrent encore plus de hardiesse
qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils taient tablis pour toujours
dans le coeur de l'Europe. Non seulement ils pousrent les femmes
du pays; mais ils commencrent  s'adonner  la culture des terres.
Les princes de la contre se contentrent d'exiger d'eux un lger
tribut; ils les recherchaient mme quelquefois[243]. Quant  ceux qui
occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur
dplaisaient, et exigeaient des autres une forte ranon. Le nombre des
chrtiens qu'ils turent fut si grand, dit Liutprand, que celui-l seul
peut s'en faire une ide, qui a inscrit leurs noms dans le livre de
vie[244].

  [243] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6.

  [244] Comparez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 207, et la
  chronique de Liutprand, dans le grand recueil de Muratori, t. II,
  p. 464.

Le grand Saint-Bernard, appel jadis _Mont-de-Jupiter_, d'o on a fait
ensuite _Montjoux_, a toujours, par sa situation entre le Valais et
la valle d'Aoste, servi de communication entre la Suisse et l'Italie.
Matres de cette position importante et des autres passages des Alpes,
les Sarrazins se rpandirent dans les contres voisines.

Les mmes ravages furent commis dans le comt de Nice, qui dpendait
alors du royaume d'Arles, ainsi que sur toute la cte de Gnes. Il
parat qu'un corps sarrazin s'tait tabli dans Nice mme. Un quartier
de la ville porte encore le nom de _Canton des Sarrazins_[245].

  [245] Durante, _Histoire de Nice_, t. I, p. 150.

Enfin les barbares occuprent Grenoble avec la riche valle du
Graisivaudan, et l'vque de Grenoble se retira, avec les reliques des
saints et les richesses de son glise, du ct du Rhne, au prieur de
Saint-Donat,  quelques lieues au nord de Valence[246].

  [246] Nous ignorons l'anne prcise o les Sarrazins entrrent dans
  Grenoble; mais ce ne doit pas tre long-tems aprs l'an 945; car un
  monument incontestable nous apprend que dj, en 954, il y avait
  long-tems que cette occupation avait lieu. Voici ce qui se lisait
  nagure parmi les dbris du prieur de Saint-Donat, autrement
  appel Jovinzieux, sur la faade d'un clocher bti par l'vque de
  Grenoble, Izarn, et qui porte la date LMIIII, c'est--dire 954:

        Per Mauros habitanda di Granopolis ista
        Lipsana sanctorum prsul ab orbe tollit.

  Nous citons cette inscription d'aprs une dissertation publie sur
  les lieux, par M. Jean-Claude Martin, sous le titre de _Histoire
  chronologique de Jovinzieux, de nos jours Saint-Donat_, Valence,
  1812, in-8. Nous supposons qu'il y a quelques fautes dans la
  copie de l'inscription et dans l'interprtation que M. Martin en a
  donne. Dans tous les cas l'incertitude est leve par ce passage
  d'une hymne qu'on chantait autrefois au prieur, et que cite M.
  Martin lui-mme:

        Quum a Mauris habitanda di Grannopolis esset,
        Lipsana sanctorum prsul habere cavet.


Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Pimont s'taient mnag
dans la contre une ou plusieurs forteresses, d'o ils dirigeaient
leurs nombreuses expditions, et qui leur servaient d'asile au besoin.
Le chroniqueur de l'abbaye de Novalse fait mention d'un chteau de ce
genre qu'il appelle _Frascenedellum_; peut-tre est-ce _Frassineto_,
lieu situ prs du P,  une petite distance de Casal, et qu'on avait
appel _Fraxinetum_, soit  cause du voisinage de quelque bois de
frne, soit  l'imitation du fameux _Fraxinetum_ de Provence; ou bien
est-ce la forteresse appele aujourd'hui Fenestrelle. Quoi qu'il en
soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalse, qui, vivant
sur les lieux, a d tre bien inform. A l'poque o les Sarrazins
occupaient le chteau de _Frascenedellum_, et que de l ils se
rpandaient dans les environs, un homme du pays, appel Aymon, se fit
admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les
enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un
jour, parmi le butin, il se trouva une femme d'une grande beaut. Aymon
se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la rclama
et l'enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte
Rotbaldus qui,  cette poque, dominait sur la Haute-Provence[247];
et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des
affids, il lui fit part de son projet de se dvouer  la dlivrance
du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand
empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la
contre. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le
pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille
d'Aymon existait encore de son tems[248].

  [247] C'est probablement Rotbaldus II, comte de Forcalquier, lequel
  vivait vers l'an 945. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, t. II,
  p. 30.

  [248] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p.
  736.

Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi
l'Alsace et menaant toutes les contres voisines du mont Jura,
Conrad, matre de la Bourgogne, de la Franche-Comt, de la Suisse
et du Dauphin, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les
Hongrois. Il crivit en ces termes aux Sarrazins: Voil les _pillards_
de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilit des terres
que vous cultivez, demandent  les occuper. Joignez-vous  moi et
exterminons-les de concert. En mme tems il fit dire ces mots aux
Hongrois: Pourquoi vous en prenez-vous  moi? Les Sarrazins occupent
les valles les plus riches. Aidez-moi  les chasser, et je vous
tablirai  leur place. Conrad indiqua aux barbares un lieu o ils
devaient se rencontrer. Lui-mme se rendit en ce lieu avec toutes ses
troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les
autres, et leurs forces affaiblies, il se prcipita sur eux et en fit
un horrible carnage. Ceux qui chapprent au massacre furent envoys 
Arles et vendus comme esclaves[249].

  [249] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6; et le recueil de
  M. Pertz, t. II, p. 110.

On ignore o cet vnement qui, au premier aspect, pourrait paratre
invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs
forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l'Alsace et la
Franche-Comt, il est  croire que la rencontre des deux peuples se
fit dans un pays intermdiaire, tel que la Savoie. Le fait est que
cette contre, appele alors Maurienne, fut long-tems occupe par les
Sarrazins[250],  tel point que certains crivains instruits n'ont pas
craint de dire que le nom de Maurienne tait une drivation de celui
des Maures, bien que le nom de Maurienne ft en usage ds le sixime
sicle[251]. Peut-tre c'est l'vnement qui,  quelques diffrences
de noms prs, a t longuement racont dans le _Roman de Garin le
Loherain_. D'aprs le roman, la Maurienne tait alors sous les lois
d'un prince appel Thierry; ce prince tant vivement press par quatre
rois sarrazins, eut recours  l'appui du roi de France[252], qui fit un
appel  ses guerriers. Les Franais, parmi lesquels se distinguaient
les Lorrains, se rendirent auprs de Lyon et descendirent le Rhne
jusqu'auprs de l'Isre; l, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils
trouvrent les Sarrazins posts dans une valle nomme _Valprofonde_ et
les taillrent en pices[253].

  [250] Nous apprenons par une lettre de Mgr. Billiet, actuellement
  vque de Saint-Jean de Maurienne, et qui a fait une tude
  spciale de l'histoire du pays, qu'on y trouve encore plusieurs
  dnominations qui rappellent le sjour des Sarrazins, par exemple,
  aux environs de Modane, le _vallon sarrazin_ et le village de
  _Freney_. On a vu que Bouche avait dj fait une observation
  semblable.

  [251] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 11,
  etc.

  [252] Le pote, par un singulier anachronisme, suppose que cet
  vnement s'est pass sous Pepin-le-Bref. Voy. notre introduction.

  [253] Voy. le _Roman de Garin_, t. I, p. 73 et suiv. Voy. aussi
  l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 270. Si
  on en croyait Delbne, _De regno Burgundi_, p. 124, les Sarrazins
  seraient rests beaucoup plus long-tems en Savoie. Ils seraient
  demeurs matres du chteau de Cules, sur les bords du Rhne, en
  face de Seyssel, et auraient t chasss du pays seulement en 970,
  par un guerrier saxon qu'il appelle Geraudus, et qu'il regarde
  comme la souche de la maison actuelle de Savoie; mais la vracit
  de Delbne est suspecte; et d'aprs l'observation de Guichenon,
  _Histoire de Savoie_, t. I, p. 183, le chteau de Cules n'a t
  construit que beaucoup plus tard.

A cette poque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et
s'avanaient jusqu'aux portes de la ville de Saint-Gall, prs du lac de
Constance, o ils peraient de leurs traits les moines qui sortaient
pour se livrer  leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la
guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un crivain du tems, les
chevreuils par la lgret de leurs pas. D'ailleurs ils s'taient sans
doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnatre
encore les restes. Telle fut l'tendue des maux qu'ils causrent aux
chrtiens, qu'on et pu, dit le mme auteur, en composer un gros livre.
Enfin un doyen de l'abbaye, appel Walton, se dvouant pour le salut
commun, prit avec lui un certain nombre d'hommes courageux, arms de
lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant
qu'ils taient endormis, les tailla en pices. Quelques-uns furent
faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amens
 l'abbaye, ayant refus de boire et de manger, moururent tous de
faim[254].

  [254] Chronique de l'abbaye du Saint-Gall, dans le recueil de M.
  Pertz, t. II, p. 137. Le chroniqueur donne quelquefois aux Hongrois
  le nom d'_Agareni_, mot qui est appliqu par les crivains du tems
  aux Sarrazins, et cette circonstance a jet quelque confusion dans
  son rcit; mais ici il nomme expressment les Sarrazins.

Ce succs, joint  une grande victoire que les Allemands remportrent
sur les Hongrois, et qui rduisit dsormais ces barbares 
l'impuissance, promettait quelque repos  la Suisse et aux rgions
voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamits qui
pesaient sur le Dauphin, la Provence et une partie des Alpes.
D'ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme
ils avaient la facilit de recevoir du secours par mer, le pays ne
pouvait se croire  l'abri de leurs dvastations. Le prince chrtien
qui jouait alors le rle le plus important dans la politique de
l'Europe, tait Othon, roi de Germanie, le mme qui devint plus tard
empereur, et  qui ses brillantes qualits ont fait donner le titre de
_grand_. Othon s'tait mis en relation avec les principaux souverains
de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour
le protecteur de la colonie sarrazine du _Fraxinet_. Un crivain
contemporain parle avec admiration des prsens qu'Othon recevait
de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des
chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux trangers
 la France et  l'Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des
chrtiens, rsolut d'envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement
Abd-alrahman, dans une lettre qu'il avait envoye prcdemment 
Othon, s'tait servi de quelques expressions injurieuses pour le
christianisme, de manire que le prince se crut oblig de faire choix
pour une mission  laquelle il attachait tant de prix, d'un thologien
et d'un homme qui ft en tat de soutenir la controverse, et qui mme
essayt de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba tait
un moine de l'abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait
Jean.

  [255] Witikind, dans le recueil de Meibom, _scriptores rerum
  germanicarum_, Helmstdt, 1688, t. I, p. 658.

On tait alors en 956. Les auteurs arabes et chrtiens s'accordent
 vanter l'clat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts,
l'industrie, la politesse des manires avaient fait de cette ville
un objet d'admiration pour l'Europe chrtienne. Abd-alrahman tait
en relation directe avec l'empereur de Constantinople, le pape et les
divers princes chrtiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et
des pays slaves. Les monarques chrtiens, disent les auteurs arabes,
tendaient la main de l'obissance au khalife, et tenaient  grand
honneur que le khalife voult bien donner sa main  baiser  leurs
dputs. Lorsqu'il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque
c'tait une dputation de l'empereur grec, Abd-alrahman dployait une
magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l'ambassadeur
passait taient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre
de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes
ainsi que les grands fonctionnaires de l'tat se plaaient prs du
trne. Ensuite les imams des mosques retraaient en chaire, devant
le peuple assembl, des scnes si glorieuses pour l'islamisme; et
les potes, dont les crits taient alors accueillis avec transport
par toutes les classes de la socit, clbraient dans leurs vers les
traits les plus propres  faire de l'effet sur la multitude[256].

  [256] Maccary, man. arab. de la Biblioth. roy. anc. fonds, no 704,
  fol. 91, et no 1377, fol. 151 et suiv. Pour ce que ces relations
  avaient quelquefois de scientifique, voyez ci-devant, introduction,
  et la traduction franaise de la relation arabe d'Abd-allathif, par
  M. Sylvestre de Sacy, p. 496.

L'ambassade du moine de Gorze n'eut pas le mme clat. Cependant elle
ne fut pas dnue de toute solennit; et comme la relation qui nous
en reste, et qui fut crite par un disciple mme du moine, jette une
vive lumire sur l'tat respectif de la France et de l'Espagne, nous en
citerons quelques fragmens.

Jean partit accompagn seulement d'un autre moine, et les prsens qu'il
tait, suivant l'usage, charg de prsenter au khalife, furent fournis
par son abbaye. Il fit sa route  pied jusqu' Vienne en Dauphin. L
il s'embarqua sur le Rhne, d'o il se rendit par mer  Barcelonne.
A cette poque la Catalogne tait une dpendance de la France, et la
ville qui donnait entre dans les tats du khalife tait Tortose. Le
gouverneur musulman de Tortose,  qui on avait fait connatre l'arrive
de l'ambassadeur, ayant donn son agrment, le moine se remit en route.
Il traversa une grande partie de la Pninsule, et, suivant l'antique
hospitalit arabe, il arriva  Cordoue dfray de tout. A Cordoue on
le reut magnifiquement, et il fut log dans une maison situe  deux
milles du palais.

Dans l'intervalle le khalife avait appris la nature des instructions
dont le moine tait charg. Voulant prvenir toute espce de
discussion religieuse, qui ncessairement lui aurait t dsagrable,
il fit proposer au moine de supprimer la lettre d'Othon et de la
regarder comme non avenue. Il tait, disait-il, peu convenable 
deux personnages de ce rang d'entrer en discussion sur de pareilles
matires; d'ailleurs, les lois du pays dfendaient  qui que ce
ft, mme au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces
remontrances furent inutiles. L'vque de Cordoue s'tant prsent 
son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines
condescendances des chrtiens du pays pour les musulmans, telles que de
s'abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa
de recevoir l'ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui
dit qu'un vque qu'il avait envoy prcdemment  Othon, avait t
retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder
neuf annes, apparemment parce qu'il se mettait trois fois au-dessus du
roi de Germanie.

  [257] Voy. prcdemment, p. 143. On lit dans le code des Ottomans
  ces paroles: Quiconque profre des blasphmes contre Dieu, contre
  ses attributs, contre son saint prophte, contre le livre cleste,
  sera mis  mort sans rmission ni dlai. Voy. Mouradgea d'Ohsson,
  dition in-8, t. VI, p. 244.

Cependant l'ambassadeur s'excusait sur les instructions qu'il avait
reues, et il fut convenu que le khalife enverrait  Othon un nouveau
dput, pour savoir s'il tait toujours dans les mmes intentions. Mais
on eut beaucoup de peine  trouver quelqu'un qui voult se charger du
message. Aucun musulman n'tait dispos  braver les ennuis d'un si
long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion
est surcharge de pratiques minutieuses, ont rpugn  se rendre parmi
des peuples qu'ils traitent d'infidles[258]. En gnral, les dputs
sarrazins taient des chrtiens, particulirement des ecclsiastiques
qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine
 se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient
entrer. Enfin il se prsenta un chrtien laque qui parlait le latin et
l'arabe, et qui, en rcompense, fut plus tard nomm vque[259].

  [258] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.
  IV, p. 212 et suiv.; t. V, p. 47.

  [259] Ce chrtien se nommait Recemundus; d'un autre ct Remundus
  est le nom d'un vque espagnol avec qui l'historien Liutprand
  tait en rapport d'amiti, et  qui il a adress son histoire.
  Les Bollandistes en ont induit avec vraisemblance que ces noms
  indiquent un seul et mme personnage.

Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d'Othon,  qui le prince,
suivant l'usage de ces tems, avait cd une partie de ses tats en
apanage, se rvoltrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour
dompter les rebelles. Aussi, lorsque le dput espagnol lui exposa
l'tat des choses, Othon fit toutes les concessions qu'on voulut. Le
khalife consentit donc  recevoir le moine de Gorze. On convint du jour
de l'audience.

Le moine, pendant son sjour  Cordoue, avait vcu avec la plus grande
simplicit. Le khalife, voulant donner de l'clat  sa rception, lui
fit proposer de faire ce jour-l exception  la svrit de sa rgle
et de mettre de beaux habits; le moine rpondit qu'il n'en connaissait
pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu'il manquait
de moyens d'en acheter d'autres, et lui envoya dix livres d'argent,
c'est--dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260];
mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui
fit dire qu'il le laissait libre, s'il voulait, de venir couvert d'un
sac, qu'il ne l'en recevrait pas moins bien.

  [260] Sous Charlemagne la livre tait de douze onces, et la livre
  d'argent pesait environ 77 fr. 88 c. de notre monnaie actuelle,
  ce qui, vu la raret de l'argent  cette poque et  raison d'une
  valeur rpte neuf fois, faisait 712 fr., valeur commerciale
  actuelle. Voy. l'_Essai sur les divisions territoriales de la
  Gaule_, par M. Gurard, Paris, 1832, p. 172 et 181.

Au jour fix, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes
ranges sur deux files bordaient le passage. Ici taient des hommes
 pied de race slavonne, tenant une lance plante en terre; l se
trouvaient d'autres hommes brandissant un javelot. D'un ct taient
des guerriers monts sur des mules et arms  la lgre; de l'autre,
des hommes caracolant  cheval. L'ambassadeur vit surtout avec
tonnement des Maures vtus d'une manire bizarre, et qui faisaient
toutes sortes de contorsions. On tait alors dans l't; et, comme
apparemment les rues n'taient point paves, ces hommes excitaient sur
leurs pas une poussire incommode. C'taient probablement des derviches
et des moines mahomtans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et
qui figurent dans toutes les crmonies publiques.

A l'arrive de l'ambassadeur devant le palais, les principaux
dignitaires de l'tat vinrent  sa rencontre. Le seuil du palais
et l'intrieur des appartemens taient couverts de riches tapis.
L'ambassadeur fut introduit dans la salle o se trouvait le khalife, et
o il se tenait seul, _comme un Dieu dans son sanctuaire_. Le prince,
plac sur un trne, tait accroupi  la manire orientale. Ds qu'il
aperut l'ambassadeur, il lui prsenta sa main  baiser en dedans,
ce qui tait la plus grande politesse qu'il pt lui faire; ensuite
il le fit asseoir. Aprs les premiers complimens d'usage, on se mit 
parler des affaires de l'Europe. Abd-alrahman s'tendit beaucoup sur
la puissance d'Othon, sur ses victoires et la grande considration
qu'il s'tait acquise. Nanmoins, comme il avait t instruit, par ses
agens, de la position difficile o la rvolte du fils et du gendre
d'Othon avait mis ce prince, il ne put s'empcher de tmoigner sa
dsapprobation de la politique qui avait dirig le roi allemand, disant
qu'un souverain ne doit jamais se dessaisir de l'autorit. En effet,
quelques annes auparavant, un fils d'Abd-alrahman ayant fait mine de
vouloir se frayer le chemin du trne, le pre l'avait fait aussitt
touffer[261].

  [261] Conde, _Historia_, t. I, p. 433.

Enfin on en vint  l'objet principal de l'ambassade. Les auteurs
arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de
l'tablissement des Sarrazins sur les ctes de Provence et de leurs
courses dans l'intrieur des terres, ce qui ferait croire qu'on
n'attachait pas en Espagne une grande importance  cette colonie.
Nanmoins Liutprand, crivain contemporain, affirme que cette colonie
tait protge par le khalife[262], et l'auteur de la relation dit
positivement que l'objet de l'ambassade tait de mettre un terme
aux dvastations commises par les Sarrazins de France et d'Italie.
Malheureusement la relation s'arrte au moment le plus intressant, au
milieu mme d'une phrase, et l'on ne peut gure en esprer davantage;
car le manuscrit qui la renferme est unique et parat autographe[263].

  [262] Muratori, _Rerum italicarum script._, t. II, p. 425 et 462.

  [263] Cette relation se trouve dans les _Acta sanctorum ordinis
  sancti Benedicti_, par Mabillon, sc. V, p. 404 et suiv.

Vers l'an 960, les Sarrazins furent chasss du mont Saint-Bernard.
L'histoire ne nous a pas conserv les dtails de cet vnement. Il
parat que les Sarrazins opposrent une vive rsistance; car c'est
dans cette partie des Alpes que certains crivains postrieurs, plus
occups des rcits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la
fidlit historique, ont plac le thtre des guerres de Charlemagne
contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il parat encore
que saint Bernard de Menthone, qui bientt construisit un hospice au
haut de la montagne et qui donna son nom  la chane entire, ne fut
pas tranger  ce triomphe; car les mmes auteurs parlent du rude
combat que le saint fut oblig de livrer aux dmons et aux faux dieux
alors matres de la montagne[265].

  [264] Voy. le recueil des _Bollandistes_, au 15 juin, _Vie de saint
  Bernard de Menthone_, p. 1076.

  [265] _Ibid._, p. 1077. Voy. aussi l'_Histoire de la destruction
  du paganisme en occident_, par M. A. Beugnot, Paris, 1835, 2 vol.
  in-8, t. II, p. 344 et suiv. Faute de connatre l'occupation du
  grand Saint-Bernard par les Sarrazins, on avait jusqu'ici tout
  rapport aux divinits du paganisme.

Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis
long-tems tait associ  son autorit, lui succda. Hakam tait un
prince pacifique et ami des lettres. Sous son rgne les arts et les
sciences furent cultivs avec le plus grand succs. L'industrie et
l'agriculture reurent des encouragemens et enfantrent des merveilles.
La frocit des premiers conqurans avait fait place  la politesse;
il s'tablit mme une espce de galanterie chez ces peuples, o les
femmes ont toujours eu  se plaindre du rang indigne d'elles qu'elles
occupent; et l'on vit des personnes du sexe briller  la cour et dans
les runions particulires par leurs grces naturelles et les ornemens
de leur esprit[266].

  [266] Conde, t. I, p. 482.

Dans les commencemens de son rgne, Hakam, pour gagner la confiance des
musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrtiens de la Galice,
des Asturies et de la Catalogne; mais les chrtiens ayant tmoign le
dsir de renouveler la paix, il s'empressa d'accder  leur demande;
et comme ensuite ses visirs et ses gnraux lui donnaient le conseil
de rompre le trait, disant que les bons musulmans taient impatiens
de signaler leur zle pour la religion, il s'y refusa, et rpondit par
ces belles paroles de l'Alcoran: Gardez religieusement votre parole;
car Dieu vous en demandera compte[267]. En ce qui concerne le comte de
Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions
de raser les forteresses voisines de ses tats, et de ne pas prendre
parti pour les princes chrtiens avec lesquels il serait en guerre.

  [267] Conde, t. I, p. 464.

Les Sarrazins continuaient  occuper la Provence et le Dauphin, et
leur aspect tait encore menaant. Souvent, dans les querelles entre
les chefs chrtiens, la dcision qu'ils prenaient tait de quelque
poids dans la balance. A cette poque, Othon, vainqueur des Hongrois
et matre de toute l'Allemagne, cherchait  tendre son autorit en
Italie. Branger, roi de Lombardie, avait t oblig d'abandonner
ses tats, et le prince allemand avait forc le pape de lui ceindre
la couronne impriale; mais dj la politique italienne, qui, en
haine du joug tranger, devait plus tard amener tant de guerres et de
rvolutions, commenait  se dessiner. Le fils de Branger, Adalbert,
impatient de recouvrer les tats de son pre, alla, suivant quelques
auteurs[268], implorer l'appui des Sarrazins du Fraxinet, et le
pape Jean XII, le mme qui avait couronn Othon, se dclara pour les
mcontens.

  [268] Alberic des Trois-Fontaines, dans le recueil de Leibnitz,
  intitul _Scriptores rerum germanicarum, accessiones_, Leipsicht,
  1698, in-4, t. II, p. 3 et 4.

En 965, les Sarrazins furent chasss du diocse de Grenoble. On a vu
que les vques de cette ville s'taient retirs  Saint-Donat, du
ct de Valence. Cette anne, Isarn, impatient de reprendre possession
de son sige, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans
de la contre; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les
plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier
aurait sa part des terres conquises,  proportion de sa bravoure et
de ses services. Aprs l'expulsion des Sarrazins de Grenoble et de
la valle du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles
du Dauphin, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter
l'origine de leur fortune  cette espce de croisade.

Isarn se hta de rtablir l'ordre dans son diocse qui tait dans
la plus grande confusion. En vertu de son droit de conqute, il se
dclara le souverain de la ville et de la valle, et ses successeurs
se maintinrent dans une partie de ces privilges jusqu' la
rvolution[269].

  [269] Ce qui concerne l'occupation de Grenoble et de la valle du
  Graisivaudan par les Sarrazins, tait rest jusqu'ici envelopp
  de doutes et de tnbres. On a vu ci-devant, p. 181, un tmoignage
  irrcusable de l'occupation elle-mme. D'un autre ct, il existe
  dans le cartulaire de l'glise de Saint-Hugues,  Grenoble, une
  charte de la fin du onzime sicle, qui commence ainsi:

  Notum sit omnibus fidelibus filiis Gratianopolitan ecclesi,
  quod post destructionem paganorum, Isarnus episcopus dificavit
  ecclesiam gratianopolitanam; et ide quia paucos invenit
  habitatores in prdicto episcopatu, collegit nobiles, mediocres
  et pauperes ex longinquis terris, de quibus hominibus consolata
  esset gratianopolitana terra; deditque prdictus episcopus illis
  hominibus castra ad habitandum, et terras ad laborandum; in quorum
  castra sive in terras episcopus jam dictus retinuit dominationem et
  servitia, sicut utriusque partibus placuit. Habuit autem prdictus
  episcopus et successor ejus Humbertus prdictum episcopatum
  sicut proprius episcopus debet habere propriam terram et propria
  castra, per alodium, sicut terram quam abstraxerat  gente pagan.
  Nam generatio comitum istorum, qui modo regnant per episcopatum
  gratianopolitanum, nullus inventus fuit in diebus suis, scilicet in
  diebus Isarni episcopi, qui comes vocaretur, sed totum episcopatum
  sine calumni prdictorum comitum prdictus episcopus in pace per
  alodium possidebat, excepto hoc quod ipse dederat ex su spontane
  voluntate. Post istum vero episcopum successit ei Humbertus
  episcopus in gratianopolitanam ecclesiam, et habuit prdicta omnia
  in pace, etc.

  Voy. Chorier, _Estat politique de la province du Dauphin_, t. II,
  p. 69. On trouve dans le mme ouvrage, t. II, p. 77, une deuxime
  charte, tire du mme cartulaire, et o il est parl des terres
  qui furent concdes par Isarn  Rodolphe, chef de la maison
  des Aynard, en rcompense de sa bravoure. Quant au cartulaire
  de Saint-Hugues, d'o ces deux chartes ont t tires, voy. le
  _Bulletin_ de la Socit de l'Histoire de France, t. II, p. 294 et
  suiv.

  Dans un dbat qui eut lieu en 1094, entre saint Hugues, vque de
  Grenoble, et Guy, archevque de Vienne, au sujet de la possession
  du prieur de Saint-Donat et d'un autre canton, il fut reconnu
  de part et d'autre que, sous Isarn, les paens, c'est--dire les
  Sarrazins, avaient occup Grenoble, et que pendant tout ce tems le
  prlat avait rsid  Saint-Donat. Seulement Guy prtendait que
  c'tait de l'archevque de Vienne d'alors qu'Isarn avait reu ce
  prieur comme lieu d'asile, tandis que saint Hugues faisait voir
  que la donation du prieur remontait  l'an 879, poque o Boson,
  roi de Provence, le donna  l'glise de Grenoble.

  Ce qui, pour les modernes, avait embrouill la question, c'est,
  d'une part, que tous les documens crits relatifs  l'occupation
  de Grenoble par les Sarrazins, dsignent ces barbares par le mot
  vague de _paens_, et que, de l'autre, l'inscription de Saint-Donat
  tait reste inconnue jusqu' ces derniers tems. De l beaucoup
  de personnes, d'ailleurs instruites, pensaient que les Sarrazins
  n'avaient pas cess d'occuper une partie plus ou moins considrable
  du diocse de Grenoble, depuis Charles-Martel jusqu' l'poque
  dont nous parlons. Voy. la _Statistique du dpartement de la
  Drme_, par M. de Lacroix, 2e dit., Valence, 1835, in-4, p.
  72 et 78. D'autres personnes au contraire taient persuades que
  les Sarrazins n'avaient jamais mis les pieds dans le pays. Voy.
  l'_Histoire de Grenoble_, par M. Pilot, Grenoble, 1829, un vol.
  in-8. Dom Brial qui, dans le t. XIV du recueil des _Historiens
  de France_, p. 757 et suiv., a rapport les pices du dbat entre
  saint Hugues et Guy, archevque de Vienne, ne s'est pas dout que,
  sous le nom de _paens_, il s'agissait des disciples de Mahomet; et
  le recueil tout entier ne renferme pas un seul mot sur l'occupation
  du diocse de Grenoble par les mahomtans.

Tous ces succs annonaient que les affaires des Sarrazins allaient
en dclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le dsir qui se
manifestait de tous cts d'en tre tout--fait dlivr. En 968,
l'empereur Othon, alors retenu en Italie, annona l'intention de se
dvouer  une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans
avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent
 un nouvel attentat, pour que les peuples se dcidassent  en faire
eux-mmes justice.

  [270] Witikind, dans le recueil de Meibom, _Scriptores rerum
  germanicarum_, t. I, p. 661.

Un homme s'tait rencontr, qui jouissait d'une considration
universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des
nations et des rois. C'est saint Mayeul, dont il a dj t parl, et
qui tait devenu abb de Cluny, en Bourgogne. Telle tait la rputation
qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea un moment  le faire
pape. Mayeul s'tait rendu  Rome pour satisfaire sa dvotion aux
glises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre.
A son retour, il s'avana par le Pimont, et rsolut de rentrer dans
son monastre par le mont Genvre et les valles du Dauphin. En ce
moment, les Sarrazins taient tablis entre Gap et Embrun, sur une
hauteur qui domine la valle du Drac, en face du pont d'Orcires[271].
A l'arrive du saint au pied de la chane des Alpes, un grand nombre de
plerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion
favorable pour franchir le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en
prsenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais,
parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserr entre la rivire
et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les
hauteurs, lui lancent une grle de traits. En vain les chrtiens,
presss de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris,
entre autres le saint; celui-ci est mme bless  la main, en voulant
garantir la personne d'un de ses compagnons.

  [271] _Pons Ursarii._ Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 126
  et 127. Le passage d'Orcires existe encore aujourd'hui. Personne
  jusqu'ici ne s'tait fait une ide exacte de l'itinraire de saint
  Mayeul; ce n'est que depuis la construction de la carte de Cassini,
  qu'on a pu tudier en dtail la gographie de la France. En
  gnral, les cartes qui accompagnent les ouvrages des Bndictins,
  d'ailleurs si estimables, sont dfectueuses.

Les prisonniers furent conduits dans un lieu cart; la plupart tant
de pauvres plerins, les barbares s'adressrent au saint, comme au
personnage le plus important, et lui demandrent quels taient ses
moyens de fortune. Le saint rpondit ingnument que, bien que n de
parens fort riches, il ne possdait rien en propre, parce qu'il avait
abandonn toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;
mais qu'il tait abb d'un monastre qui avait dans sa dpendance
des terres et des biens considrables. L-dessus les Sarrazins, qui
voulaient avoir chacun leur part, fixrent la ranon de lui et du
reste des prisonniers  mille livres d'argent, ce qui faisait environ
quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En mme tems
le saint fut invit  envoyer le moine qui l'accompagnait,  Cluny,
pour apporter la somme convenue. Ils fixrent un terme, pass lequel
tous les prisonniers seraient mis  mort.

  [272] Valeur intrinsque, ou environ sept cent mille francs, valeur
  commerciale. Voy. ci-devant, p. 192 et le recueil de dom Bouquet,
  t. VIII, p. 239 et 240. On peut aussi consulter le recueil des
  _Bollandistes_, au 11 mai.

Au dpart du moine, le saint lui remit une lettre commenant par
ces mots: Aux seigneurs et aux frres de Cluny, Mayeul, malheureux,
captif et charg de chanes; les torrens de Blial m'ont entour, et
les lacets de la mort m'ont saisi[273]. A la lecture de cette lettre,
toute l'abbaye fondit en larmes. On se hta de recueillir l'argent qui
se trouvait dans le monastre; on dpouilla l'glise du couvent de ses
ornemens; enfin l'on fit un appel  la gnrosit des personnes pieuses
du pays, et on parvint  runir la somme exige. Elle fut remise aux
barbares un peu avant le terme fix, et tous les prisonniers furent mis
en libert.

  [273] Voy. le 2e livre des rois, ch. XXII, vers. 5.

Le saint, au moment o il tait tomb au pouvoir des Sarrazins, avait
essay de les ramener  une vie moins criminelle. S'armant, dit un
de ses biographes, du bouclier de la foi, il s'effora de percer les
ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver
aux Sarrazins la vrit de la religion chrtienne, et leur reprsenta
que celui qu'ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de
la mort de l'ame, ni leur tre d'aucun secours. A ces paroles, les
barbares entrrent en fureur, et garrottant le saint, ils l'enfermrent
au fond d'une caverne; mais ensuite ils s'apaisrent, et touchs du
calme inaltrable de leur prisonnier, ils cherchrent  adoucir son
sort. Quand il eut besoin de manger, un d'entre eux, aprs s'tre lav
les mains, prpara un peu de pte sur son bouclier, et la faisant
cuire, il la lui prsenta respectueusement. Un autre ayant jet par
terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui,
et s'en servant pour un usage profane, ses compagnons tmoignrent
leur improbation, disant qu'on devait avoir plus de respect pour les
livres des prophtes. L-dessus un auteur contemporain fait remarquer
avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de
l'Ancien-Testament, et qu'ils regardent Notre-Seigneur comme un grand
prophte; mais qu'ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu'
Mahomet tait rserv d'clairer les hommes de la lumire qui doit les
guider jusqu' la fin des sicles. Le mme auteur ajoute que Mahomet,
dans l'opinion des musulmans, descendait d'Ismal, fils d'Abraham, et
qu' les en croire, ce n'tait pas Isaac qui tait fils de l'pouse
lgitime, mais Ismal[274].

  [274] On peut consulter sur l'opinion que les musulmans ont
  d'Ismal, de Jsus-Christ et de Mahomet, nos _Monumens arabes,
  persans et turcs_, t. I et II.

La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet vnement causa une
sensation extraordinaire; de toutes parts les chrtiens grands et
petits se levrent pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y
avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,
un gentilhomme appel Bobon ou Beuvon, qui dj plus d'une fois
avait signal son zle pour l'affranchissement du pays. Profitant de
l'enthousiasme gnral, et ralliant  lui les paysans, les bourgeois,
en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
voulaient prendre part  la gloire de l'entreprise, il fit construire,
non loin de Sisteron, un chteau situ en face d'une forteresse occupe
par les Sarrazins. Son intention tait d'observer de l tous leurs
mouvemens, et de profiter de la premire occasion pour les exterminer.
Dans l'ardeur de son zle pieux, il avait fait voeu  Dieu, s'il
venait  bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa
vie  la dfense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins
essayrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives
furent inutiles. La montagne o s'levait le chteau occup par les
Sarrazins se nommait _Petra Impia_, et s'appelle encore dans le langage
du pays _Peyro Empio_. Peu de tems aprs, le chef des Sarrazins de la
forteresse ayant enlev la femme de l'homme prpos  la garde de la
porte, celui-ci, pour se venger, offrit  Bobon de lui en faciliter
l'entre. Une nuit, Bobon se prsenta avec ses guerriers et entra
sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent rsister, furent
passs au fil de l'pe; les autres, y compris le chef, demandrent le
baptme[275].

  [275] Beuvon a t rang au nombre des saints. Voy. sa vie dans le
  recueil des _Bollandistes_, au 22 mai. Le lieu o naquit le saint
  et o eurent lieu ses exploits, tait rest jusqu'ici inconnu,
  et on l'avait confondu avec le Fraxinet. On n'avait pas fait
  attention qu'aux environs de Sisteron, est encore un lieu appel
  _Fraissinie_. Les dtails de localit qu'on vient de lire nous ont
  t fournis par M. de Laplane, ancien sous-prfet. M. de Laplane
  est de Sisteron mme, et il a fait une tude particulire de notre
  histoire, au moyen-ge. Voy. d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240.

A la mme poque, les habitans de Gap se dlivrrent de la prsence
des barbares. On lit dans l'ancien brviaire de cette ville, que, par
suite d'un accord fait entre un chef appel Guillaume et les guerriers
du pays, les Sarrazins furent attaqus dans toutes les positions qu'ils
occupaient et extermins. Les guerriers se rservrent la moiti de la
ville et des terres, et abandonnrent l'autre moiti  l'vque et aux
glises[276].

  [276] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 44.

Le Dauphin tait libre; la Provence ne pouvait tarder  l'tre
aussi. Il est bien  regretter que l'histoire ne nous ait presque rien
transmis sur un vnement aussi intressant. On sait seulement qu' la
tte de l'entreprise tait Guillaume, comte de Provence[277], le mme
peut-tre qui avait figur dans l'expulsion des Sarrazins de Gap; en
effet, cette ville dpendait alors de la Provence[278].

  [277] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240.

  [278] La Provence elle-mme faisait partie du royaume de Bourgogne;
  celui qui rgnait en ce moment tait Conrad, dit _le Pacifique_,
  dont il a dj t parl.

Guillaume se faisait chrir de ses sujets par son amour de la justice
et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence,
du Bas-Dauphin et du comt de Nice, il se disposa  attaquer les
Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur ct les Sarrazins, qui se
voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, runirent toutes
leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrs.
Il parat qu'un premier combat fut livr aux environs de Draguignan,
dans le lieu appel Tourtour, l o il existe encore une tour qu'on
dit avoir t leve en mmoire de la bataille[279]. Les Sarrazins
ayant t battus, se rfugirent dans le chteau-fort. Les chrtiens se
mirent  leur poursuite. En vain les barbares opposrent la plus vive
rsistance; les chrtiens renversrent tous les obstacles. A la fin les
barbares, tant presss de toutes parts, sortirent du chteau pendant
la nuit et essayrent de se sauver dans la fort voisine. Poursuivis
avec vigueur, la plupart furent tus ou faits prisonniers, le reste mit
bas les armes[280].

  [279] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42.

  [280] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 127.
  Il est probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de
  la mer, s'taient rfugis en Espagne, en Sicile et sur les ctes
  d'Afrique. Si on en croyait d'Herbelot, _Bibliothque orientale_,
  au mot _moezz_, et Cardonne, _Histoire des Maures d'Afrique_, t.
  II, p. 82, les Sarrazins auraient t galement matres,  cette
  poque, de l'le de Sardaigne, et, en 970, le khalife Moezz, dont
  les armes venaient de conqurir l'gypte, aurait pass une anne
  dans l'le avant de se rendre dans ses nouveaux tats. Le fait
  de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a t admis par
  M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93; mais ce fait est
  sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le tmoignage
  duquel d'Herbelot et Cardonne s'taient fonds, dit seulement que
  Moezz, avant de partir pour l'gypte, passa un an dans le chteau
  de plaisance appel _Sardanya_, qui tait situ en Afrique, aux
  environs de Cayroan. Voyez le recueil des _Notices et extraits des
  manuscrits_, t. XII, p. 483. Delbne, _De regno Burgundi_, p. 146,
  suppose galement que les Sarrazins taient matres de la Sardaigne
  et mme de la Corse. Il y fait apparatre un chef appel _Musectus_
  ou _Muget_, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence
  dirigea une expdition, de concert avec les Gnois et les Pisans.
  Delbne veut parler d'un chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet,
  envahit la Sardaigne, et contre lequel eurent  se dfendre les
  Pisans; mais ce chef, que les Arabes appellent Modjahed, ne parut
  sur la scne que plus de trente ans aprs. Il en sera question plus
  tard.

Tous les Sarrazins qui se rendirent furent pargns. Les chrtiens
laissrent galement la vie aux mahomtans qui occupaient les villages
voisins. Plusieurs demandrent le baptme et se fondirent peu  peu
dans la population; les autres restrent serfs et attachs au service,
soit des glises, soit des propritaires de terres; leur race se
conserva long-tems, comme on le verra plus tard.

La prise du chteau de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce chteau
tait rest plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et
comme c'tait le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins
dans l'intrieur de la France, l'Italie septentrionale et la Suisse,
on doit croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Tout le
butin fut distribu aux guerriers. En mme tems, comme la contre
situe  plusieurs lieues  la ronde tait entirement dvaste, le
comte Guillaume rcompensa le zle des chefs par le don de terres
considrables. On cite parmi les hommes qui eurent part  ces
distributions, Gibelin de Grimaldi, qui tait d'origine gnoise, et
qui reut les terres situes au fond du golfe de Saint-Trops, d'o le
golfe porte encore le nom de _Golfe de Grimaud_[281].

  [281] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42, a rapport une
  charte date de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde  Gibelin
  de Grimaldi le golfe de Grimaud. Papon, _Histoire de Provence_, t.
  II, p. 171, a contest l'authenticit de cette charte; mais ses
  raisonnemens contre le fait en lui-mme ne nous ont point paru
  concluans.

On cite encore un guerrier chrtien, qui devint seigneur de la ville
de Castellane, dans le dpartement actuel des Basses-Alpes. Peut-tre
l'origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de
conqutes particulires faites sur les lieux mmes, par un membre
de cette famille. Il faut faire galement une mention  part de la
dlivrance de la ville de Riez, situe dans le mme dpartement, et qui
clbre tous les ans, aux ftes de la Pentecte, son affranchissement,
par des combats simuls[282].

  [282] Voy. Millin, _Voyage dans les dpartemens du midi de la
  France_, t. III, p. 54.

On pense bien que, dans ces largesses, les glises ne furent pas
oublies. En effet, le clerg avait eu plus  souffrir des ravages des
Sarrazins qu'aucune autre partie de la population; et, dans toutes les
tentatives faites pour affranchir le pays, il s'tait mis  la tte du
mouvement. Les vques de Frjus, de Nice, etc., reurent des terres
fort tendues[283].

  [283] Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 425, et instrum. p. 82.

Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple
 Toulon, la foule se prsenta pour occuper les terres vacantes;
on a vu qu'il ne restait plus de traces des anciennes proprits,
et chacun levait ses prtentions. Guillaume accourut d'Arles o il
faisait habituellement sa rsidence, et fit la part des bourgeois,
des seigneurs et des glises[284]. Peu  peu les villes dtruites se
relevrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems
taient restes sans communications, reprirent leurs anciennes
relations.

  [284] Il nous reste  ce sujet un passage curieux d'une charte
  date de l'anne 993, qui a t publie par dom Martenne,
  _Amplissima Collectio_, t. I, p. 349. Ce passage est relatif  une
  querelle qui s'tait leve entre Guillaume, vicomte de Marseille,
  et un seigneur appel Pons de Fos: Cum gens pagana fuisset 
  finibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis
  coepisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum
  propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos ad suam
  possessionem. Quapropter illi qui potentiores videbantur esse,
  altercatione facta, impingebant se ad invicem, rapientes terram
  ad posse, videlicet Willelmus vicecomes, et Pontius de Fossis.
  Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei: _Domne comes, ecce
  terra soluta est a vinculo pagan gentis; tradita est in manu tua
  donatione regis: ideo rogamus ut pergas illuc et mittas terminos
  inter oppida et castra et terram sanctuariam; nam tu potestatis
  est terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum
  fuerit_. Quod ille, ut audivit, concessit; et continuo ascendens
  in suis equis perrexit. Cumque fuisset infr fines cathedr vill,
  coepit inquirere nomina montium, et concava vallium et aquarum et
  fontium.

Le dvouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa
carrire, lui gagna l'attachement de ses sujets; et quand il mourut, la
voix publique lui dcerna le glorieux titre de _Pre de la patrie_.

On a vu que le chteau de Fraxinet fut repris par les chrtiens,
vers l'an 975. Les Sarrazins ne possdaient plus rien sur le sol
franais[285]; et comme les chrtiens des provinces septentrionales
de l'Espagne se maintenaient dans les conqutes faites depuis deux
sicles, il semblait que la cause de l'vangile en France n'avait
plus rien  redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran: il
semblait que la France n'avait plus  craindre que quelques incursions
de pirates, dont le pays ne serait tout--fait dbarrass que lorsque
les barbares auraient t poursuivis jusqu'au fond de leur repaire;
mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son
fils, rduit  l'tat d'imbcillit, la conduite des affaires se trouva
remise  un homme actif et vaillant,  un homme qui, faisant revivre
les ides des premiers conqurans et y joignant les lumires d'un
sicle plus polic, menaa le christianisme, en Espagne et dans les
contres voisines, d'une ruine totale. Cet homme s'appelait Mohammed,
et il reut de ses exploits le titre d'_Almansor_ ou de Victorieux. La
dignit dont il tait revtu tait celle de _hageb_ ou de chambellan,
et ce titre quivalait pour lui  celui de _maire de palais_. Almansor,
ds qu'il eut saisi le timon de l'tat, se hta de mettre ordre aux
affaires des provinces d'Afrique, o la domination des princes de
Cordoue avait beaucoup de peine  se maintenir; il tira de ces vastes
contres un grand nombre de guerriers; en mme tems il fit un appel aux
hommes robustes de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems
se plaignaient d'tre laisss dans l'inaction. Une trve existait en
ce moment entre les chrtiens et les musulmans; mais Almansor, fidle 
l'esprit de l'Alcoran, qui dfend de sacrifier aucun de ses avantages,
lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre religion que l'islamisme, tait
impatient de faire sortir l'pe du fourreau.

  [285] En effet, aprs avoir conduit les Sarrazins jusqu'
  l'extrmit des Alpes, les chroniques contemporaines,  la vrit
  trs-dfectueuses, les font revenir peu  peu vers les ctes d'o
  ils taient partis. S'il tait rest quelques bandes sarrazines
  dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes
  et embrass le christianisme, ou qu'elles avaient t rduites 
  l'tat de serfs. Nanmoins Delbne, _de regno Burgundi_, p. 169
  et 187, suppose les Sarrazins encore tablis dans les Alpes, aprs
  l'an 980 et mme aprs l'an 1000, et il fait remporter sur eux
  les succs les plus merveilleux  un personnage d'origine saxonne,
  qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Graud ou Braud, et dont nous
  avons dj parl; mais Delbne aurait d citer  l'appui quelque
  tmoignage authentique; d'ailleurs Guillaume-Graud et t alors
  trop jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au
  tmoignage de Delbne.

Les musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres
contres situes dans un climat chaud, supportaient difficilement la
temprature rigoureuse des pays du nord; d'ailleurs,  l'exception
de la garde particulire du khalife, les troupes ne faisaient pas
de service permanent, et ne s'engageaient que pour une campagne. En
consquence toutes les expditions d'Almansor,  l'exception d'une
seule, eurent lieu pendant l't. Nanmoins, en vingt-sept ans,
le nombre de ces expditions s'leva  cinquante-six; et, suivant
l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu
et son arme ne tourna le dos.

Les musulmans taient presque tous  cheval; se dirigeant vers les
lieux o ils n'taient pas attendus, ils massacraient les hommes en
tat de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves,
enlevaient ce qu'ils pouvaient emporter et dtruisaient tout le reste.
A la suite de chacune de ces expditions, les marchs de Cordoue, de
Sville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrtiens des deux
sexes  vendre; et ces chrtiens taient ensuite emmens en Afrique,
en gypte et dans les autres pays mahomtans. Almansor regardait ses
efforts contre les disciples de l'vangile comme son plus beau titre
 la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse o
il devait tre enterr. A l'issue de chaque bataille, il secouait sur
la caisse la poussire dont ses habits taient encore couverts, et il
esprait faire de cette poussire une couche de terre avec laquelle il
serait lev tout droit au paradis[286].

  [286] Maccary, man. arab., no 704, fol. 98 et suiv.

Les provinces chrtiennes de Castille, de Lon, de Navarre, d'Aragon
et de Catalogne, jusqu'aux frontires de la Gascogne et du Languedoc,
furent tour  tour en proie aux plus horribles dvastations. Almansor
porta ses armes l o jamais l'tendard musulman n'avait flott.
Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrtiens
d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livre aux
flammes, et les vainqueurs emportrent les cloches de l'glise de
Saint-Jacques,  Cordoue, o elles furent suspendues dans la grande
mosque pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus
clatante, voulut que les captifs chrtiens portassent les cloches
sur leurs paules, pendant un espace de prs de deux cents lieues;
il est vrai que plus tard les chrtiens, en entrant dans Cordoue,
firent reporter les cloches en Galice, sur les paules des captifs
musulmans[287].

  [287] Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 101, et no 705, fol.
  51.

C'en tait fait des chrtiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un
terme  leurs querelles particulires, et s'ils n'taient secourus
par leurs frres de l'autre ct des Pyrnes. Les rois de Lon et de
Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrtiens abjurrent
tout esprit de discorde, et firent le serment de se dvouer  la
cause commune. Les prtres et les moines prirent aussi les armes, et
demandrent  marcher  la tte des combattans[288]; en mme tems on
fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence
et des autres provinces de France. Une arme formidable se runit sur
les frontires de la Vieille-Castille; de son ct Almansor rassembla
toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d'autre on tait
dispos  vaincre ou  prir. Les deux armes se rencontrrent aux
environs de Soria, prs des sources du Duero. L'action fut terrible
et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne
voulait cder; mais les chrtiens, bards de fer eux et leurs chevaux,
se garantissaient plus facilement. La nuit tant venue, Almansor,
qui avait reu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour
recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses mirs
et ses gnraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque.
Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui
rpondit que les mirs et les gnraux taient rests parmi les morts.
Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre  sa dfaite,
il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours.
On l'ensevelit avec les habits qu'il portait le jour du combat; on
l'enterra dans la caisse qu'il avait destine  cet usage. Son tombeau
se voit encore dans la ville de Medina-Coeli[289].

  [288] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 21.

  [289] Almansor, tout le tems qu'il avait exerc l'autorit, avait
  su allier la gloire des armes, le got des lettres et des arts,
  et l'amour de l'industrie et de l'agriculture. Jamais l'Espagne
  musulmane n'avait t plus prospre que sous sa domination. C'tait
  l'poque o les ides chevaleresques commenaient  se dvelopper,
  et avec elles un sentiment exalt de l'honneur, le respect pour
  le sexe faible et le courage malheureux, et d'autres ides qui
  devaient faire un singulier contraste avec les moeurs de la masse
  du peuple. Il nous parat nanmoins que M. Viardot, dans ses
  _Scnes de moeurs arabes, en Espagne, au dixime sicle_, est all
  trop loin en plaant chez les Maures, ds le tems d'Almansor, la
  chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se dvelopprent
  plus tard chez les chrtiens. M. Viardot aurait d donner la preuve
  des faits qu'il a avancs, et dont il n'est point parl dans les
  chroniques contemporaines.

On tait alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succda dans
la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent
les beaux jours de l'Espagne mahomtane. La guerre civile ne tarda
pas  dchirer le pays; les gouvernemens se renversrent les uns les
autres; l'esprit de patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa
plus de dcliner.

Au milieu de telles circonstances, il et t facile aux chrtiens des
provinces septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs
pres; mais ils taient eux-mmes diviss entre eux. Il n'y avait pas
plus d'union entre la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux tats
et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent
lieu entre les Sarrazins, les chrtiens furent souvent appels  y
prendre part. Ils se dcidaient d'aprs le plus ou moins d'avantages
qu'on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les
uns avec les autres. Les vques eux-mmes figuraient dans ces tristes
dbats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livr aux environs de
Cordoue, celui des deux partis qui tait soutenu par les chrtiens de
Castille, remporta une victoire complte. Le parti vaincu fit un appel
aux chrtiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancrent  leur tour au
centre de l'Andalousie; mais dans l'action qui eut lieu, il prit trois
vques, ainsi que le comte d'Urgel, appel Ermangaud, lequel avait
auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits.

La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans
le cours de la guerre, lorsque quelque chrtien leur tombait dans les
mains, ils se montraient sans piti. Un chroniqueur franais rapporte
que, dans la dernire bataille, les Sarrazins couprent la tte
d'Ermangaud, et que leur chef, aprs avoir fait couvrir le crne d'or,
le porta comme trophe dans toutes ses guerres[290].

  [290] Recueil des _Historiens de France_, t. X, p. 148.

Nous ne pousserons pas plus loin notre rcit. Les Sarrazins d'Espagne
n'taient plus en tat de faire des invasions en France, et la France
venait d'entrer dans une nouvelle re qui,  la longue, devait lui
rendre sa prosprit et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes
enfans de Charlemagne avait fait place  la vigueur naissante de la
race de Hugues-Capet. D'un autre ct, les Normands avaient embrass
le christianisme, et, fixs dans le riche pays auquel ils ont donn
leur nom, ils trouvaient plus d'avantage  cultiver les terres qu'
les ravager. Il en avait t de mme des Hongrois tablis sur les bords
du Danube. Bientt l'Europe chrtienne ne forma plus qu'une espce de
vaste rpublique, o les passions humaines continurent  jouer leur
rle invitable; mais o il se formait peu  peu un droit des gens qui
devait la placer  la tte de la civilisation[291].

  [291] On a vu qu' partir de l'an 950, l'excs du mal avait
  amen une amlioration. Il est certain que le besoin de la
  dfense mutuelle et le sentiment de la dignit humaine avaient
  rendu quelque nergie aux esprits. C'est alors que commencent 
  se rpandre dans toute la France et les contres voisines, les
  associations des citoyens entre eux et les franchises municipales.
  Alors aussi paraissent sur la scne les rpubliques d'Italie, et
  celles de Marseille et d'Arles.

Nanmoins les ctes du midi de la France et de l'Italie continurent
 souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne
avaient fait une descente aux environs d'Antibes, et emmen entre
autres infortuns plusieurs religieux. En 1019, d'autres Sarrazins
espagnols abordrent de nuit devant la ville de Narbonne, esprant,
dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de
quelques devins. Ils essayrent de forcer l'entre de la cit; mais
les habitans, guids par le clerg, firent une communion gnrale;
et tombant sur les barbares, les taillrent en pices. Tous ceux
qui ne furent pas tus, restrent leurs prisonniers, et furent
vendus comme esclaves. Vingt d'entre eux, qui taient d'une grandeur
colossale, furent envoys  l'abbaye de Saint-Martial,  Limoges.
L'abb en retint deux qui furent employs au service de l'abbaye, et
distribua les autres  divers personnages trangers qui se trouvaient
alors  Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces
prisonniers n'tait pas sarrazin, c'est--dire arabe, et qu'en parlant
ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l'le de
Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant  souffrir des
ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares;
une partie de ses moines furent emmens en Espagne. Isarn, abb
de Saint-Victor,  Marseille, se rendit dans la Pninsule pour les
dlivrer[293].

  [292] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 153.

  [293] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493.

Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, tait
l'effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en
Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour  tour vainqueurs
et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti
de se confier  la mer et d'aller tenter la fortune sur les ctes
chrtiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent
principalement un homme appel Modjahed, qui s'tait empar de Denia et
des les Balares, et qui, sous le nom altr de _Muget_ ou _Musectus_,
devint la terreur des les de Corse et de Sardaigne, des ctes de Pise
et de Gnes. Telles taient les richesses enleves par les soldats de
Modjahed, qu' l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient
des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates
ayant t dfaits, les guerriers chrtiens, pour sanctifier en quelque
sorte leur victoire, envoyrent une partie du butin  l'abbaye de
Cluny[294].

  [294] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 590, 591 et 595, et
  le recueil de dom Bouquet, t. X, p. 52 et 156. Ce qui concerne
  ce personnage est rapport inexactement par M. Mimaut, _Histoire
  de Sardaigne_, t. I, p. 93 et suiv. On a d'ailleurs de la peine
   en concilier certains dtails, avec ce qui est racont par les
  crivains italiens. Voy. la _Storia di Sardegna_, par M. Manno,
  Turin, 1826, t. II, p. 168 et suiv.

Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu'au
grand dveloppement de la marine franaise, et ne devaient tout--fait
cesser qu' la glorieuse conqute d'Alger. Les ctes de Provence et de
Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d'o
ils pouvaient diriger leurs courses dans l'intrieur des terres. La
ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, tait reste ensevelie sous
ses ruines; mais le port tait si souvent visit par les barbares,
qu'il avait reu le nom de _Port Sarrazin_. Cet tat de choses cessa
vers l'an 1040, poque o l'vque Arnaud fit reconstruire la ville, et
donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s'abattit
de nouveau pour ne plus se relever, les mmes circonstances durent se
renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprs de laquelle
sont quelques constructions qu'on a cru sarrazines, ainsi que les
environs de Hyres, etc.[295].

  [295] Sur Maguelone, voy. le recueil des _Historiens des
  Gaules_, t. XI, p. 454, et les _Monumens de quelques anciens
  diocses de Bas-Languedoc, expliqus dans leur histoire et leur
  architecture_, par MM. Renouvier et Thomassy; Montpellier, 1836,
  in-fol. Sur le Martigues, voyez la _Statistique du dpartement des
  Bouches-du-Rhne_, t. II, p. 475. M. Toulousan, un des auteurs de
  ce bel ouvrage, a trouv dans les archives du Martigues la mention
  du sjour des Sarrazins dans le pays; il en est aussi parl, ajoute
  M. Toulousan, dans les archives de Fos et de Berre. A l'gard
  de Hyres, voy. la _Promenade pittoresque et statistique dans le
  dpartement du Var_, par M. Alphonse Denys, Toulon, 1834, in-folio.
  Cet ouvrage, accompagn de lithographies et qui n'est pas encore
  achev, est destin  faire, pour le dpartement du Var, ce que les
  belles publications de MM. le baron Taylor, de Cailleux et Charles
  Nodier, ont fait pour la Normandie, l'Auvergne, etc.

Cependant,  partir du milieu du onzime sicle, les incursions des
Sarrazins commencrent  tre moins frquentes. En 961, l'le de Crte
tait retombe au pouvoir des Grecs. Vers l'an 1050, les Sarrazins
furent chasss de l'Italie mridionale par une poigne de guerriers
normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrtiens de
Sicile firent mme des descentes sur les ctes d'Afrique, et y virent
long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d'une part, les chrtiens
du nord de l'Espagne, malgr leurs cruelles discordes, envahirent
successivement les villes de Tolde, Cordoue, Sville, etc.; de
l'autre, les innombrables armes des croiss obligrent les musulmans
d'Asie et d'Afrique  se tenir sur leur propre territoire.

A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et
dans la partie sud-ouest de l'Europe. Dj en 960, l'crivain arabe,
Ibn-Haucal, reprsentait les musulmans d'Espagne comme un peuple mou
et lger. Ibn-Sayd, crivain du douzime sicle, fait  ces musulmans
les mmes reproches, et s'tonne que les chrtiens ne les eussent pas
encore entirement chasss de la Pninsule[296]. On se fera une ide
exacte de la disposition d'esprit o taient les musulmans, et de
l'opinion qui leur tait reste des peuples chrtiens avec lesquels ils
avaient t si long-tems en guerre, par les deux faits suivans:

Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conqurant de
l'Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s'empressa de recevoir un
homme qui s'tait illustr par des exploits si merveilleux, et qu'il
l'interrogea au sujet des divers peuples qu'il avait rencontrs sur
son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux taient
le nombre et la vigueur, le courage et la fermet[297]. Il n'est pas
possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, suppos qu'il se
soit avanc jusque dans le Languedoc, comme l'affirment les Arabes, il
n'eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors matres du pays.
Nanmoins ces mots nous offrent l'expression fidle de la manire
de voir des musulmans d'Espagne, depuis qu'ils eurent occasion de se
mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne,
soit avec les Franais, que l'enthousiasme religieux et l'amour de
la gloire entranrent plus tard de l'autre ct des Pyrnes, pour y
faire refleurir les lois de l'vangile.

  [296] Man. arab. de la Biblioth. roy., no 704, fol. 58 recto.

  [297] Voy. le _Trait de la guerre  faire aux infidles_, volume
  arabe imprim au Caire, p. 232. Conde, citant ce mme passage, fait
  dire de plus  Moussa, sans doute d'aprs quelque autre auteur
  arabe, que les Francs une fois en droute taient faibles et
  timides.

Le second fait qui conduit  la mme conclusion, c'est la description
que font les auteurs arabes d'une statue rige dans la ville de
Narbonne, le bras lev, avec cette inscription: O enfans d'Ismal,
n'allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez
extermins[298].

  [298] Man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 596, fol. 37;
  et Maccary, no 704, fol. 73, recto.

D'aprs quelques auteurs musulmans, les Franais tant exclus d'avance
du paradis, Dieu a voulu les ddommager en ce monde par le don de
pays riches et fertiles, o le figuier, le chtaignier, le pistachier
talent leurs fruits savoureux[299].

  [299] Maccary, no 704, fol. 45 recto.




QUATRIME PARTIE.

CARACTRE GNRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSQUENCES QUI EN
FURENT LA SUITE.


Ici nous considrerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur
ensemble, et nous ferons connatre un certain ordre de faits dont nous
n'avions pas encore eu occasion de parler.

Et d'abord nous parlerons des diffrens peuples qui prirent part  ces
sanglantes invasions.

L'impulsion premire ayant t donne par les Arabes, et toutes les
expditions un peu considrables se faisant au nom de chefs appartenant
 cette nation, le nom arabe a naturellement domin. Ce sont les Arabes
que les crivains chrtiens contemporains ont voulu dsigner par le nom
de _Sarrazins_.

Le mot _sarrazin_ ayant toujours t inconnu aux Arabes eux-mmes,
quelle est l'origine de cette dnomination? Le mot _sarrazin_ driv
du latin _saracenus_, lequel  son tour provenait du grec _sarakenos_,
se montre pour la premire fois dans les crivains des premiers
sicles de notre re[300]. Il sert  dsigner les Arabes Bdouins, qui
occupaient l'Arabie Ptre et les contres situes entre l'Euphrate et
le Tigre, et qui, placs entre la Syrie et la Perse, entre les Romains
et les Parthes, s'attachaient tantt  un parti, tantt  un autre,
et faisaient souvent pencher la victoire. On a crit un grand nombre
d'opinions sur l'origine de ce nom; mais aucune ne se prsente d'une
manire tout--fait plausible; celle qui a runi le plus de suffrages
fait driver le mot _sarrazin_ de l'arabe _scharky_ ou oriental. En
effet, les Arabes nomades de la Msopotamie et de l'Arabie Ptre
bornaient  l'orient l'empire romain. Un crivain grec, qui pntra
en Arabie dans le sixime sicle de notre re, parlant des divers
peuples qu'il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les
Homrites ou habitans de l'Yemen des Sarrazins proprement dits[301].
Quant  l'opinion des chrtiens du moyen-ge qui, d'aprs l'autorit de
saint Jrme[302], faisaient driver le mot _sarrazin_ de Sara, pouse
d'Abraham, il n'est pas besoin de s'y arrter. Les Arabes n'ont jamais
rien eu de commun avec Sara, mre d'Isaac.

  [300] Voy. la Notice publie par M. le marquis de Fortia d'Urban, 
  la suite du mmoire de M. Oelsner sur les _effets de la religion de
  Mohammed_, Paris, 1810.

  [301] Comparez Pococke, _Specimen histori Arabum_, p. 33 et
  suiv., et Casiri, _Bibliothque de l'Escurial_, t. II, p. 18 et
  19. On pourrait donner une autre explication du mot _sarrazin_.
  Nous avons dit que c'est vers les commencemens de notre re que
  ce nom fut d'abord mis en usage. D'un autre ct, Ptolme, dans
  sa _Gographie_, cite un peuple appel _Machurbe_, comme occupant
  la province actuelle d'Alger. Voyez le _Voyage_ de Shaw, p. 84, et
  les extraits placs  la fin de l'ouvrage, p. 23; voy. aussi Pline
  le naturaliste, liv. V, no 2. S'il tait vrai qu' la mme poque,
  ainsi que l'assurent certains auteurs, plusieurs tribus arabes
  se fussent retires dans l'Afrique occidentale, ne pourrait-on
  pas voir dans le mot _machurbe_ l'quivalent du mot arabe actuel
  _magharib_ (au singulier _maghraby_) signifiant _occidentaux_,
  et tant encore employ dans ce sens par les Arabes de tous les
  pays? et le mot _scharakyoun_ ou _orientaux_ n'aurait-il pas servi
   dsigner les Arabes demeurs fidles  leur premire patrie?
  mais alors pourquoi cette distinction entre les Sarrazins et les
  Homrites? Notre savant confrre, M. Letronne, nous a fait observer
  que d'aprs le tmoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc.,
  la partie de l'gypte situe entre le Nil et la mer Rouge tait ds
  avant notre re, comme elle l'est encore de nos jours, habite par
  des tribus arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait
  donc galement possible que la dnomination d'_orientaux_ et
  servi  distinguer les nomades rests dans la presqu'le, de ceux
  qui avaient travers la mer Rouge. Encore aujourd'hui que l'gypte
  est occupe par les Arabes, la contre situe  l'orient du Delta
  est nomme _scharky_ ou orientale, et la partie comprise dans le
  Delta, _gharby_ ou occidentale. C'est ainsi que les Goths, ds
  avant leur dpart des pays qu'ils occupaient au nord de l'Europe,
  s'taient diviss en _Ostrogoths_ ou Goths de l'est, et _Visigoths_
  ou Goths de l'ouest; mais la difficult qui rsulte du passage de
  Nonnosus existe toujours.

  [302] Voy. le _Glossaire_ de la basse latinit de Ducange, au mot
  _saraceni_.

Les Arabes sont encore nomms par les crivains chrtiens du moyen-ge
_Ismalites_, c'est--dire fils d'Ismal. C'est une descendance que
les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus,
notamment celle  laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par
tous leurs auteurs et ne parat pas susceptible de doute. Seulement,
comme on l'a dj remarqu, les Arabes n'avouent pas qu'Ismal ft fils
d'une esclave, et qu'Isaac et la moindre supriorit sur lui. D'abord,
dans l'opinion des musulmans, il n'y a pas de diffrence entre le fils
d'une esclave et le fils d'une femme libre; si le pre est libre, il
suffit que le pre reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit
aussi. D'ailleurs, les mahomtans mettent sur le compte d'Ismal tout
ce que la Bible raconte au sujet d'Isaac.

Par une suite de la mme ide, les auteurs chrtiens du moyen-ge
donnent aux Arabes le titre d'_agareni_, c'est--dire de descendans
d'Agar. Dans leur pense ce titre a quelque chose d'humiliant, par
suite de l'tat d'infriorit o les chrtiens placent les personnes
rduites  l'esclavage. Il n'est pas ncessaire d'ajouter que cette
dnomination est inconnue aux Arabes eux-mmes.


Aprs les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux
expditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples
d'Afrique, vulgairement appels Berbers. On entend par Berbers les
nations indignes du mont Atlas et des contres voisines, depuis
les oasis de l'gypte jusqu' l'ocan Atlantique, depuis la mer
Mditerrane jusqu'aux pays des Ngres. On les distingue  leur teint
olivtre, leur nez droit, leurs lvres minces, leur visage arrondi.
On croit que ces peuples prcdrent en Afrique l'tablissement des
Tyriens  Carthage, et mme l'migration de certaines peuplades du
pays de Chanaan, du tems de Josu et de David. Jamais ces peuples
ne furent entirement asservis;  l'abri de leurs montagnes, ils ont
conserv leur nationalit et leurs usages. Les Grecs et les Romains
les dsignrent par le nom gnral de _Barbares_, d'o probablement
s'est form le nom de _Berber_[303]. Pour les Berbers, ils s'appellent
eux-mmes _amazyghs_ ou nobles, mot qui parat rpondre aux _mazyces_
des Grecs et des Romains[304].

Ni l'une ni l'autre de ces dnominations n'a t connue des auteurs
chrtiens du moyen-ge. Les Berbers et les Africains en gnral, y
compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale,
sont confondus sous la dsignation gnrale de _Mauri_ ou Maures,
_Afri_ ou Africains, _Poeni_ ou Carthaginois, _fusci_ ou basans[305],
etc.

  [303] _Mmoire gographique sur la partie orientale de la
  Barbarie_, par M. le comte Castiglioni. Milan, 1826, p. 84.

  [304] _Nouveaux Mmoires de l'Acadmie des inscriptions_, t. XII.
  Mmoire de M. Saint-Martin, p. 190 et suiv.

  [305] Il y avait encore, parmi les envahisseurs, des rengats
  et des aventuriers de toutes les provinces de l'empire grec.
  Ces derniers sont appels par les crivains arabes _Roumy_, par
  altration du mot _romain_, titre que se donnaient les indignes
  hritiers des conqutes des Scipion et des Paul-Emile.


Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France,
il y avait des peuples d'origine germaine et slave. On sait qu'
la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrime et
cinquime sicles de notre re, les Slaves qui habitaient primitivement
les contres situes au nord de la mer Noire et du Danube, s'avancrent
peu  peu vers le centre et le midi de l'Europe, et occuprent, sous
les divers noms d'Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de
Bohmes, les contres appeles plus tard la Pologne, la Bohme, la
Servie, la Dalmatie et mme une partie de la Grce. Les Slaves, 
mesure qu'ils s'avancrent, eurent  combattre les peuples dont ils
voulaient soumettre le territoire, particulirement les Saxons, les
Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvrent en tat
d'hostilit avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de
Charlemagne, dont les domaines taient continuellement menacs par ces
hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessrent que lorsque les
peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrass
le christianisme. Or, il a de tout tems t admis dans le droit public
des barbares de disposer des prisonniers comme d'un vil btail. Tacite
raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande
actuelle taient dans l'usage de vendre leurs prisonniers, et que ces
prisonniers se rpandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme
esclaves, dans toutes les provinces de l'empire romain[306]. Cette
coutume inhumaine s'tablit en France et dans les contres voisines. Le
commerce d'esclaves y tait devenu un genre d'industrie autoris, et il
ne cessa qu'aprs que les Germains, les Slaves et les autres barbares
du nord eurent pris place dans la grande famille chrtienne[307].

  [306] _Vie d'Agricola_, ch. 28.

  [307] Comparez deux lettres d'Alcuin, dans le recueil de dom
  Bouquet, t. V, p. 609 et 610, la gographie d'Ibn-Haucal, man.
  arab. de la Biblioth. roy., p. 57, et Maccary, man. arab., no 704,
  fol. 46 verso. Voy. aussi M. d'Ohsson, _Peuples du Caucase_, Paris,
  1828, p. 86; et M. Pardessus, _Lois maritimes_, t. I, introduction,
  p. LXXIX et LXXX.

Ce commerce prit surtout de l'extension aprs que la Syrie, l'gypte,
l'Afrique et l'Espagne furent tombes au pouvoir des Sarrazins. L'on
sait que, de tout tems, l'esclavage a subsist chez les Arabes, et
que, parmi ce peuple, les travaux les plus pnibles, particulirement
les travaux mcaniques et ceux de l'agriculture, sont mis  la charge
d'hommes privs de leur libert. A la vrit, d'aprs la lgislation
musulmane, l'esclavage ne laisse aprs lui aucune marque d'infriorit,
et l'esclave qui fait preuve de capacit ou que la fortune favorise
parvient aux mmes emplois que l'homme libre. L'usage de vendre aux
Sarrazins des captifs et des enfans de l'un et de l'autre sexe se
propagea de trs-bonne heure.

Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur
les ctes d'Allemagne,  l'embouchure du Rhin, de l'Elbe et d'autres
rivires. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308],
ainsi que sur les ctes de la mer Noire, o, jusqu' ces derniers
tems, les peuples de la Circassie et de la Gorgie ont t dans l'usage
de donner leurs enfans en change des objets qui leur manquaient. Un
march pour ces derniers existait  Constantinople. Enfin il arrivait
un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu'ils provinssent des
guerres entre les Franais et les nations du nord, soit qu'ils eussent
t achets par des spculateurs.

  [308] Au sujet des descentes des Sarrazins sur les ctes de la mer
  Adriatique, voy. Constantin Porphyrogente, _De administratione
  imperii_, dans Banduri, _Imperium orientale_, t. I, p. 88 et suiv.,
  et p. 131.

Bientt mme les Sarrazins, par une suite de l'esprit de jalousie
inn chez les peuples du midi, commencrent  mutiler une partie des
esclaves en bas-ge, afin de les rendre propres  certains emplois
dans les srails et les harems des princes et des hommes riches.
Cet usage ne tarda pas  donner naissance en France  un nouveau
genre d'industrie. Au dixime sicle, il s'tait form  Verdun en
Lorraine une espce de grande manufacture d'eunuques; et les enfans
qui survivaient  cette cruelle opration taient envoys en Espagne,
o les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d'eunuques
tait devenu si commun, qu'on faisait prsent d'un tre ainsi dgrad,
comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un crivain arabe
rapporte qu'en 966, les seigneurs franais de la Catalogne, voulant
se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres
prsens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310].

  [309] Comparez Liutprand, dans le recueil de Muratori, _Rerum
  italicarum scriptores_, t. II, part. I, p. 470, et Ibn-Haucal, man.
  arab., p. 57. Voy. aussi Deguignes, _Mmoires de l'Acadmie des
  inscriptions_, t. XXXVII, p. 485.

  [310] Voy. Maccary, no 704, fol. 94 verso. Les autres prsens
  consistaient dans vingt quintaux de martre zibeline, cinq quintaux
  d'tain et des armes.

Les auteurs arabes attribuent  tous les esclaves germains et slavons
une origine slave, et les appellent du nom gnral de _saclabi_, terme
d'o est probablement driv notre mot _esclave_[311]. Une grande
partie de la garde des mirs et des khalifes de Cordoue se composait de
saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mls aux Sarrazins
de Sicile, notamment  Palerme, o un quartier particulier portait
leur nom. On en remarquait galement en Afrique, en Syrie[312]; et
dans toutes ces contres, les saclabis taient quelquefois investis
des fonctions les plus importantes. C'est ainsi qu'il faut expliquer
les nombreux passages des chroniques arabes, o il est fait mention des
saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles.

  [311] Charmoy, _Mmoire sur la relation de Massoudi_, dans le t.
  II, des _Mm. de l'Acadmie de Saint-Ptersbourg_, 1835, p. 370 et
  suiv.

  [312] Ibn Haucal, man. arab. de la Bibliothque royale, p. 57 et
  62. Charmoy, Mmoire dj cit.


Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un
grand nombre de payens du nord de l'Europe, mais, on est honteux de le
dire, beaucoup d'hommes ns au sein du christianisme, en Italie et en
France. Les juifs, spculant sur la misre des peuples, se faisaient
vendre des enfans de l'un et de l'autre sexe, et les conduisaient
dans les ports de mer; l, des navires grecs et vnitiens venaient
les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux
trafic, proscrit par l'autorit ecclsiastique et l'autorit civile,
se faisait jusque dans la capitale du monde chrtien. En 750, le pape
Zacharie fut oblig de racheter des mains des Vnitiens un grand nombre
d'enfans des deux sexes, qui allaient tre emmens de Rome[313]. Le
successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes,
 Civitta-Vecchia, plusieurs btimens grecs qui taient venus dans ce
port pour le mme genre de commerce[314].

  [313] Anastase le bibliothcaire, dans le grand recueil de
  Muratori, t. III, part. I, p. 164.

  [314] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 557. Ce commerce
  avait encore lieu, quoique secrtement, au treizime sicle. Voy.
  l'_Histoire des Croisades_ de M. Michaud, 4e dit., t. III, p. 610
  et 613.

Aux chrtiens achets comme esclaves, qui taient admis dans les
bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout ge et de
toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse
aux hommes tait chez les Sarrazins un des grands objets de leurs
invasions;  la suite de chaque expdition, les marchs des principales
villes de l'Espagne et de l'Afrique regorgeaient de chrtiens  vendre.
Les captifs surpris en bas-ge et spars de leurs parens taient
levs dans la religion et le langage des vainqueurs; s'ils faisaient
de la rsistance, le magistrat avait le droit de les contraindre.
Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux
chrtiens qui taient enlevs  l'tat adulte, on ne les forait pas
toujours  embrasser l'islamisme, car Mahomet a dit: Ne faites pas
violence aux hommes,  cause de leur foi. Mais plusieurs ne laissaient
pas de prendre du service dans les bandes sarrazines.

Il faut galement joindre  ces indignes chrtiens quelques habitans
des pays mmes qui taient victimes de ces courses dvastatrices.
Lorsque les Arabes et les Berbers entrrent en Espagne, ils furent
aids par beaucoup de chrtiens du pays, et par les juifs alors
trs-nombreux dans la Pninsule. Comme ils n'avaient pas des troupes
suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie
aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s'assurer la fidlit.
Dans leurs invasions en France et au sein des contres voisines, ils
eurent galement pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie,
qui sont toujours prts  profiter des malheurs publics pour s'lever.
On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d'autres personnages
notables prirent aux succs des Sarrazins. Si les grands taient aussi
peu dlicats, quels devaient tre les petits? On ne peut douter que,
dans les invasions et l'tablissement des Sarrazins en Dauphin, en
Pimont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne ft
d'intelligence avec eux et n'et part  leurs rapines. Les crivains
contemporains ne le disent pas expressment; ils se contentent de se
plaindre de la cupidit et de la perfidie de certains chrtiens, de
leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilit que
les barbares eurent  envahir ces pres contres et  s'y maintenir?
comment leurs bandes places  de si grandes distances les unes
des autres,  une poque surtout o les communications taient si
difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs,
bien que parlant une langue  part et professant des croyances toutes
diffrentes, avaient fini par se mler avec le reste de la population.
L'on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l'abbaye
de Novalse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des
Sarrazins. Un combat est livr aux environs de Verceil; les Sarrazins
sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs
prisonniers; les prisonniers sont exposs dans les rues; chaque passant
est libre de les examiner et d'en offrir un prix. Pendant ce tems,
les parens et les amis de ces infortuns vont chez l'vque, chez les
notables; c'est comme de nos jours, lorsqu'un marchand arrive dans une
ville pour y vendre ses marchandises.

  [315] Page 170.


Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de
la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contres. On
lit dans une vie de saint Thodard, archevque de Narbonne[316],
que, lors de la premire entre des Sarrazins dans le Languedoc,
les juifs se dclarrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la
ville de Toulouse. L'auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette
trahison, ordonna que chaque anne, aux trois principales ftes, un
juif de Toulouse serait soufflet publiquement devant la porte de la
cathdrale. L'usage du soufflet n'est que trop certain[317]. Mais il
n'en est pas de mme de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme
on l'a vu, ne sont jamais entrs dans Toulouse; peut-tre l'auteur
a-t-il voulu parler de l'occupation de la capitale du Languedoc par
les Normands, en 850, occupation  laquelle il serait possible que les
juifs eussent contribu, comme ils avaient contribu, quelques annes
auparavant,  l'entre des mmes barbares dans la ville de Bordeaux.

  [316] Saint Thodard vivait vers l'an 880; mais sa vie a t crite
  beaucoup plus tard. Voy. le recueil des Bollandistes, au 1er mai.

  [317] Il fut plus tard commu en une somme d'argent, que les juifs
  payaient chaque anne  diverses glises de Toulouse.


Si des races nous passons au langage et  la religion des envahisseurs,
nous y remarquerons la mme diversit. Une partie seulement parlait
la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre
idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une
tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe.

  [318] L'auteur arabe, Ibn-Alcouthya, au fol. 13 verso, fait mention
  d'un corps de troupes berbres, qui parlaient le berber.

Il n'y avait galement qu'une partie des agresseurs qui professassent
la religion musulmane; les autres taient juifs, payens et mme
chrtiens. On a vu que la bande qui, vers l'an 730, envahit le
Velay, tait probablement idoltre[319]. Nous avons peu de dtails
au sujet du culte pratiqu par les Berbers, qui prirent tant de part
aux conqutes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On
sait seulement que plusieurs de leurs tribus taient chrtiennes et
juives; d'autres adoraient le feu et les astres, ou taient adonnes au
culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades
de l'Atlas, remonte  une haute antiquit. Des mdailles du roi de
Numidie, Bocchus, prsentent les mmes emblmes que certains monumens
de l'ancienne Perse[320], et l'on se rappelle  cette occasion le
tmoignage de Salluste qui, d'aprs des livres puniques, affirme qu'
une poque extrmement recule, une troupe d'aventuriers compose en
grande partie de Mdes et de Perses, vint s'tablir en Afrique[321].
Les crivains arabes accusent aussi les tribus berbres qui n'avaient
pas encore embrass l'islamisme, de rendre un culte au feu et aux
astres[322]; d'ailleurs ils leur donnent le titre de _Sabens_, mot qui
s'applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l'idoltrie
proprement dite n'tait pas inconnue parmi les tribus de l'Atlas.
Un crivain latin du sixime sicle de notre re, nous fournit des
dtails prcieux sur les pratiques religieuses mises en usage en
Afrique, antrieurement  la conqute arabe[323]. C'est ce qui fait
que les crivains arabes comprennent les tribus berbres qui n'taient
pas encore soumises  l'Alcoran, sous la dnomination gnrale de
_Madjous_, mot qu'ils appliquent aussi aux nations payennes du nord,
notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems aprs la conqute de
l'Afrique par les musulmans, que les tribus berbres embrassrent en
masse l'islamisme[324].

  [319] Ci-devant, p. 28.

  [320] Mionnet, _Description de mdailles antiques_, t. VI, p. 597.

  [321] Voy. les _Nouveaux Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_,
  t. XII, p. 181 et suiv., mmoire de M. Saint-Martin.

  [322] Comparez l'extrait d'Ibn-Khaldoun, publi dans le _Nouveau
  Journal Asiatique_, t. II, p. 131, et la _Relation_ de Lon
  l'Africain.

  [323] Corippus, _Joannidos seu de bellis Libycis_, dition de
  Mazzucchelli, Milan, 1820, in-4. Consultez l'index aux mots
  _gurzil_, _mastiman_, _ammon_, _apollin_, etc.; voy. aussi pour les
  pratiques paennes qui se maintinrent en Afrique, aprs la conqute
  musulmane, le recueil des _Notices et extraits des manuscrits_, t.
  XII, p. 639.

  [324] Voy. l'_Histoire d'Afrique_, par Cartas, traduite de l'arabe
  en portugais, par le P. Santo Antonio Moura, sous le titre de
  _Historia dos soberanos mohametanos que reinarao na Mauritania_,
  Lisbonne, 1828, p. 19.

Les auteurs chrtiens du moyen-ge enveloppent toutes les classes des
envahisseurs sous l'pithte vague de _payens_. Ce n'est pas que les
chrtiens instruits ne sussent ds lors, que rien n'est plus loign du
polythisme et de l'idoltrie que l'islamisme; en effet, les musulmans
n'admettent qu'un seul Dieu crateur du ciel et de la terre, et, dans
leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s'interdisent, 
l'exemple des juifs, toute reprsentation d'tre anim; mais il n'en
tait pas de mme d'une partie des peuples qui s'taient joints aux
conqurans; d'ailleurs, dans l'opinion du vulgaire, le respect des
musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dgnr dans une
espce d'idoltrie. Enfin, l'on sait qu'au moyen-ge les pithtes
d'_idoltres_ et surtout de _payens_ s'appliquaient indistinctement aux
peuples qui ne professaient pas le christianisme.

On lit dans la prtendue chronique de l'archevque Turpin[325], qu'en
Espagne, sur les bords de la mer, s'levait au haut d'une immense
colonne une statue en bronze, fabrique par Mahomet lui-mme, et 
laquelle les musulmans rendaient hommage. Philomne, dans son histoire
romanesque de la conqute du Languedoc par Charlemagne[326], fait
mention d'une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de
Narbonne,  l'poque o ils occupaient encore cette ville, avaient
rige dans une espce de chapelle, et qu'ils regardaient comme le plus
ferme soutien de leur autorit. D'un autre ct, il est parl dans le
_jeu de Saint-Nicolas_, espce de pice de thtre qui eut beaucoup
de cours dans le moyen-ge[327], d'un prince musulman d'Afrique, dont
les hommages s'adressaient  une idole appele _Tervagant_, et qui
recouvrait les joues de l'idole de feuilles d'or, lorsqu'il en avait
obtenu quelque grce signale. Enfin, d'aprs un pome franais relatif
aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix
d'une grotte pour servir de temple  leurs dieux; dans la grotte
taient des statues en or, tenant un sceptre  la main, et portant
une couronne sur la tte. C'est l que les Sarrazins se rassemblaient,
quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328].

  [325] Edition de M. Ciampi, p. 10.

  [326] Edition de M. Ciampi, p. 78.

  [327] Legrand d'Aussy avait donn un extrait de cette pice dans le
  t. Ier de ses _Fabliaux_, p. 339 et suiv. La pice entire a t
  publie par M. Monmerqu, dans le recueil des publications de la
  Socit des bibliophiles franais, volume de 1834.

  [328] _Dissertation sur le roman de Roncevaux_, par M. Monin, p. 46
  et 104.

Le nom de Tervagant, chang quelquefois en Termagant, et les noms
d'Apolin et d'autres tres chimriques reviennent fort souvent dans
nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne
littrature[329]; or, ces noms en gnral paraissent s'appliquer  de
prtendues divinits musulmanes. Telle tait la prvention de nos pres
 cet gard, que, dans le _jeu de Saint-Nicolas_, une statue du saint,
qui suivant l'usage est reprsente ayant la mitre sur la tte, est
appele un _Mahomet cornu_, et que les temples d'idoles avaient reu
le nom gnrique de _mahomerie_. trange effet des destines humaines!
Ce n'est pas l l'objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque
faisant, vers l'an 1025, la conqute des plus riches contres idoltres
de l'Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu'on offrait
de racheter au poids de l'or, et la fit placer sur le seuil de la
porte de la principale mosque de sa capitale, afin que tous ceux qui
entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux
pieds et en crachant dessus[330].

  [329] _Roman de la Violette_, publi par M. Francisque Michel, p.
  73 et 332.

  [330] Ce trait de Mahmoud n'est pas le seul de ce genre. Voy. nos
  _Extraits des historiens arabes relatifs aux croisades_, p. 236 (t.
  IV de la _Bibliothque des croisades_).

Quelle est l'origine de la fausse opinion de nos pres? quelques
auteurs ont pens que les Normands et les autres peuples payens du
nord ayant t au moyen-ge compris sous la dnomination gnrale
de _Sarrazins_, c'est dans le nord de l'Europe qu'il faut chercher
la patrie des noms _Tervagant_, _Apolin_, etc.,[331]. Mais comme
les Berbers partageaient en quelque sorte les grossires pratiques
des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher
l'origine de ces noms en Afrique?

  [331] Voy. l'dition de _Roland l'Amoureux_, de Boyardo, et de
  _Roland-le-Furieux_, de l'Arioste, par Antonio Panizzi, avec un
  volume d'introduction, intitul _Essay on the romantic narrative
  poetry of the Italians_, Londres, 1830, in-8, p. 126.

Au reste, dans les ouvrages que nous avons cits, le prtendu respect
des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de mtal est
toujours subordonn aux avantages immdiats qu'ils en attendaient;
 la moindre disgrce, ils se prcipitaient contre les idoles, les
couvraient d'outrages, les renversaient et les mettaient en pices.

En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conqurans
ont d dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun
souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mmes, embrassrent
l'islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons
des Arabes et des crivains mahomtans.


Une grande diversit devait galement exister dans les motifs qui
faisaient agir les conqurans. Chez plusieurs, c'taient la soif des
richesses, le got des aventures, l'amour des plaisirs; mais chez
d'autres, on remarquait le dsir de propager la religion musulmane, et
l'esprance d'obtenir les faveurs attaches  une oeuvre si mritoire.
Mahomet s'exprime ainsi dans l'Alcoran: Grands et petits, marchez  la
guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses  la dfense de
la foi. Il n'est point pour vous de sort plus glorieux[332]. Il a dit
de plus: Celui dont les pieds se couvrent de poussire pour la cause
de Dieu, Dieu le prservera du feu de l'enfer.

  [332] _Alcoran_, sourate IX, vers. 41.

Les musulmans en tat de porter les armes, se croyaient obligs de
se dvouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l'taient pas,
espraient acqurir les mmes mrites par le sacrifice de leurs
biens. Mahomet s'exprime ainsi: Annoncez  ceux qui entassent l'or et
l'argent dans leurs coffres, et qui refusent de l'employer au soutien
de la foi, qu'ils souffriront d'horribles tourmens[333].

  [333] _Alcoran_, sourate IX, vers. 34.

Tout musulman qui mourait les armes  la main tait cens aller au
paradis. On lit dans l'Alcoran: Ne dis pas que ceux qui ont t tus
pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reoivent leur
nourriture des mains du Tout-Puissant[334]. Les mahomtans donnent
 ceux d'entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour
l'islamisme, le titre de _schahyd_ ou de _martyr_, c'est--dire de
tmoin, par un sentiment tout--fait analogue  celui qui a fait
appeler chez nous _martyrs_, les personnes mortes pour le triomphe du
christianisme.

  [334] _Alcoran_, sourate II, vers. 149.

Un mahomtan mort les armes  la main n'avait pas besoin, comme le
reste des fidles, d'tre lav ni couvert d'un linceul. Le sang dont il
tait couvert l'avait purifi de toute souillure; l'habit dans lequel
il tait mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: Inhumez
les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et
leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement,
auront l'odeur du musc.


La loi voulait qu'avant de commencer les hostilits, le chef ft
une sommation aux peuples qu'on devait attaquer, et leur propost
d'embrasser l'islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation
devait tre conue en termes modrs, conformment  ces paroles de
Mahomet: Invite-les  la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec
prudence, avec des exhortations douces et persuasives. Il est probable
que cette sommation se fit  la premire entre des musulmans sur le
sol franais; mais, comme les habitans ne s'empressrent pas de se
soumettre au joug, les conqurans eurent recours  l'pe[336].

  [335] Cette alternative,  s'en tenir  l'esprit de l'_Alcoran_,
  aurait d n'tre accorde qu'aux chrtiens, aux juifs et aux
  gubres, c'est--dire aux peuples qui admettent une religion
  rvle, et que les musulmans appellent en consquence _peuples
  du livre_. Pour les idoltres, ils n'auraient d recevoir d'autre
  alternative que l'islamisme ou la mort; mais cette doctrine n'a t
  mise  excution dans toute sa rigueur que dans la presqu'le de
  l'Arabie. On a vu qu'une partie des Berbers tait reste idoltre.
  La mme politique a t suivie dans l'Inde  l'gard des Gentils.

  [336] La chronique de Turpin et les romans de chevalerie,  propos
  des guerres des chrtiens et des Sarrazins, font souvent mention
  de dfis faits de _chevalier  chevalier_, et d'invitations 
  embrasser la religion l'un de l'autre. Il est probable qu'en
  gnral ces dfis n'eurent lieu qu'aprs l'tablissement de la
  chevalerie en Europe, et qu'ils taient une suite de l'opinion qui
  ne permettait plus d'attaquer un ennemi sans dfense.


On dpeint ainsi le costume et les armes des premiers conqurans: une
pe au ct; une massue appuye sur le cheval;  la main une lance,
 laquelle tait attach un drapeau; un arc suspendu  l'paule et
un turban sur la tte. Mais ce costume changea avec le tems, et les
musulmans cherchrent  imiter les chrtiens; abandonnant l'usage de
l'arc et de la massue, ils adoptrent le bouclier, la cuirasse et la
longue lance propre  percer. Ils recherchaient aussi les pes de
Bordeaux, alors trs-fameuses[337], et leurs guerriers, renonant au
turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que
les seigneurs franais de la Catalogne donnrent au khalife de Cordoue,
taient dix cuirasses slavonnes et deux cents pes franaises.
Le mme khalife, le jour de l'installation de son hageb ou premier
ministre, qui du reste tait d'origine slavonne, lui fit prsent de
cent guerriers franais,  cheval, arms de l'pe, de la lance, de
la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart
des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d'carlate,
les selles et les drapeaux taient faits  l'imitation de ce qui se
pratiquait dans l'Europe chrtienne[339]. Il est  croire pourtant
qu'en gnral, l'quipement des guerriers sarrazins conserva toujours
quelque chose de la lgret qui les distinguait, lors de leurs
premires invasions.

  [337] Maccary, man. arab., no 704, fol. 56 recto.

  [338] Maccary, no 704, fol. 94 verso.

  [339] Maccary, no 704, fol. 60.


Nous avons dit que parmi les conqurans, plusieurs taient excits
par l'appt du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins
n'eurent pas d'autre moyen de se ddommager de leurs dpenses et de
leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolment tait matre de
tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d'un
corps, portait ce qu'il prenait dans un lieu dsign par les chefs; le
butin tait mis en commun, et, quand l'expdition tait termine, on
procdait au partage.

Le butin se composait des mtaux prcieux, monnays ou non monnays,
des toffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux
et des captifs de tout sexe et de tout ge. Les captifs formaient
toujours la meilleure partie du butin, par la facilit qu'on avait,
soit de les vendre, soit d'en tirer un service personnel. On les
estimait d'aprs leur ge, leur sexe, leurs forces physiques et la
forme de leurs traits.

Le chef commenait par prlever, pour le souverain, le cinquime de
tout le butin, appel le _lot de Dieu_, et le souverain disposait de ce
cinquime comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une
partie en bonnes oeuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout
le reste tait distribu aux soldats, de manire que le cavalier et le
double du fantassin[341].

  [340] _Alcoran_, sourate VIII, vers. 42.

  [341] Reland, _Dissertationes miscellane_, t. III, p. 49;
  Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 80; et
  Conde, _Historia_, t. I, p. 461.

Aussitt le partage fini, il s'tablissait une espce de march,
o ceux qui n'taient pas contens de leur lot le vendaient ou
l'changeaient. A la suite des armes se trouvaient des marchands et
des spculateurs, et les objets vendus taient ensuite rpandus dans
toutes les provinces de l'empire.


C'est ici le lieu de parler, avec quelques dtails, des chrtiens
franais des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains
des barbares. On a vu qu'il fallait bien se garder de confondre ces
captifs avec ce qu'on nomme aujourd'hui des prisonniers de guerre.

Ds qu'un chrtien tait pris, on lui attachait les mains derrire le
dos; c'est ce qui fait qu'on l'appelait _assyr_[342], d'un mot arabe
qui signifie garrott,  peu prs comme les Romains nommaient leurs
captifs _vinctus_. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les
mains duquel le chrtien tait tomb, devenait son matre; il pouvait
l'employer  son service, le vendre, le battre ou mme le tuer. Le
chrtien devenu esclave tait alors appel _mamlouk_[343], c'est  dire
_possd_, parce qu'en effet il ne s'appartenait plus  lui-mme; on
le nommait aussi _ricc_[344] ou _mince_, parce que ses facults taient
fort restreintes; car il ne pouvait possder, et tout ce qu'il gagnait
devenait la proprit de son matre. On le transmettait par hritage,
de la mme manire qu'un champ ou une maison, et ses enfans taient
destins au mme sort que lui.

  [342] <mot en arabe>

  [343] <mot en arabe>. C'est le mot qu'on prononce ordinairement
  _mamelouk_, et qui a servi  dsigner les esclaves-rois de
  l'gypte, au moyen-ge.

  [344] <mot en arabe>

Quelquefois le matre, s'il tait zl pour l'islamisme, sollicitait
son esclave de se faire musulman. Si le chrtien y consentait, il
tait ordinairement mis en libert; si non, il avait l'espoir d'tre
rachet par d'autres pieux musulmans; car Mahomet a dit: Le fidle
qui affranchit son semblable, s'affranchit lui-mme des peines de
cette vie et des tourmens du feu ternel. Le nouveau musulman, bien
qu'affranchi, ne laissait pas d'tre oblig  certains devoirs envers
celui qui lui avait rendu la libert; mais il tait admis dans le
sein de la socit, et pouvait prtendre aux mmes avantages que les
hommes les plus favoriss. Le titre par lequel il tait distingu,
tait commun  son ancien matre et  lui; c'est celui de _maula_[345],
mot arabe qui signifie _tre sous la protection de quelqu'un_, et qui
exprimait d'une manire touchante les devoirs rciproques imposs au
patron et  l'affranchi[346].

  [345] <mot en arabe>

  [346] Quelquefois l'esclave tait seulement _habilit_,
  c'est--dire rendu apte  possder. Alors il pouvait se livrer  la
  profession qu'il voulait; ce qu'il gagnait tait sa proprit,  la
  charge pourtant de payer tous les ans une certaine somme d'argent 
  son matre, suppos que celui-ci y et mis cette condition.

Si le chrtien rsistait aux sollicitations, aux menaces et mme
quelquefois aux violences, on lui mettait ordinairement les fers aux
pieds, et le matre l'occupait  la culture de ses terres,  quelque
travail mcanique, en un mot,  tout ouvrage qui pouvait lui rapporter
du profit.

On a vu, au reste, que les captifs chrtiens devenus musulmans ou
demeurs fidles aux lois de l'vangile, taient trs-recherchs
pour leur bravoure, et qu'ils figuraient dans toutes les expditions
sarrazines. Il s'en trouvait dans les armes, dans la garde
particulire des mirs et des khalifes de Cordoue, et  la suite des
seigneurs. Nous avons dj parl du hageb de Cordoue,  qui le khalife
Hakam II fit prsent de cent mamelouks franais arms de pied en cap.
Il a t galement fait mention de captifs chrtiens, rendus eunuques
ou conservs intacts, employs dans le palais des rois et dans celui
des grands.

Les esclaves rests fidles aux lois du christianisme ne perdaient pas
tout espoir de recouvrer leur libert. Les princes et les riches, parmi
les mahomtans, quand il leur arrivait quelque vnement heureux, ne
connaissaient pas de meilleure manire de tmoigner leur reconnaissance
 Dieu, que de mettre leurs esclaves en libert. Le fameux Almansor, en
l'an 997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remport de
grands succs en Afrique, fit briser, en actions de grces, les fers de
dix-huit cents chrtiens des deux sexes[347].

  [347] Conde, _Historia_, t. I, p. 569.

Les chrtiens devaient exciter encore plus d'intrt dans leur propre
patrie, auprs de leurs parens, de leurs amis et des personnes qui
partageaient leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des
hommes munis d'argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter
un pre, un frre ou un ami. Souvent le prince s'interposait dans la
ngociation, et payait une partie du prix du rachat. Plus tard l'esprit
de charit, qui caractrise le christianisme, donna naissance  ces
touchantes confrries qui ont subsist jusqu' la rvolution, et qui se
vouaient  la rdemption des captifs. Quitter ses foyers et renoncer 
toutes ses commodits pour aller dans des pays barbares, au secours de
frres malheureux, au risque de partager leur sort, tait regard comme
le comble de l'hrosme, et l'tait en effet. L'histoire a conserv le
souvenir du dvouement d'Isarn, abb de Saint-Victor  Marseille, qui,
en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques chrtiens enlevs
par des pirates, sur les ctes de Provence. Isarn tait alors affaibli
par une longue maladie; il eut  vaincre les instances de ses moines,
qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues
du voyage; Isarn eut beaucoup de peine  parvenir dans les lieux o
les captifs avaient t dposs; enfin, quand les chrtiens eurent
recouvr leur libert, et qu'ils se furent mis en mer pour retourner
dans leur patrie, d'autres pirates se prsentrent, qui les enlevrent.
L-dessus, nouvelles courses, nouvelles sollicitations; tels furent
les obstacles qu'eut  surmonter Isarn, qu' peine de retour avec les
captifs  Marseille, il succomba  ses fatigues[348].

  [348] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. On
  montre encore le tombeau d'Isarn,  Marseille. Voy. Millin, _Voyage
  dans les dpartemens du midi de la France_, t. III, p. 181 et suiv.

Les femmes surtout taient  plaindre, dans ces dplacemens forcs de
populations. Faibles et voues, par la nature de leur sexe,  une vie
retire, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer
 fixer les regards de leurs parens et de leurs amis. Quelquefois
elles taient employes dans les harems et les srails, auprs des
pouses de leur matre, en qualit de femmes de chambre. Celles qui
se faisaient remarquer par leurs attraits, leurs dispositions pour la
danse, la musique, la broderie, taient achetes par des femmes qui
leur faisaient donner une ducation soigne, et les revendaient  haut
prix. C'tait le don le plus prcieux qu'on pt faire aux khalifes
et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d'un rang illustre,
partageaient quelquefois le lit de leur matre. Qui sait si Lampgie,
fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, n'prouva pas la mme destine?

En gnral, les captives jeunes se trouvaient  la merci de l'homme
qui les possdait, et finissaient par tre associes  son sort. Nous
avons dit que, chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte
de la condition dans laquelle est ne la femme. On sait d'ailleurs que
cette loi, qui a t faite pour des climats ardens, permet aux hommes,
non seulement d'avoir quatre pouses, mais de cohabiter avec toutes
les esclaves qu'ils peuvent se procurer. Il est rare que chez les
musulmans, un homme pouse quatre femmes  la fois; ces quatre pouses
seraient un grand embarras, mme dans un pays o la femme est cense
occuper un rang infrieur; mais il y a peu d'hommes qui n'aient quelque
esclave; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient lieu d'pouse
et de servante.

Si le matre admettait son esclave au rang d'pouse, elle devenait par
cela mme libre, et les enfans l'taient aussi. La mre et les enfans
participaient aux mmes avantages que les personnes nes dans le rang
le plus illustre. Si le matre, tout en ne contractant pas de lien avec
son esclave, reconnaissait les enfans qu'il en avait eus, les enfans
taient censs ns libres; de plus, la mre tait affranchie par le
fait mme; mais elle restait sous le pouvoir du matre; seulement,  sa
mort elle recevait de droit la libert; en attendant, on ne la traitait
plus en esclave; elle tait appele _ommveled_ ou mre d'enfant. Les
khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue, avaient, dans leur srail, de
ces _mres d'enfant_. Tous les enfans d'Aaron-alraschid,  l'exception
d'un seul, n'avaient pas d'autre origine. Mais si les enfans que le
matre avait de son esclave n'taient pas reconnus par lui, ils taient
censs btards; eux et leur mre restaient dans la servitude. Alors,
ils taient traits  peu prs comme un vil btail.

Pour donner une ide des tranges destines rserves aux chrtiens
des deux sexes, qui furent emmens de France, nous nous bornerons 
citer les traits suivans: Un guerrier des environs de Toulouse, appel
Raymond, vers la fin du dixime sicle, s'tait mis en mer pour aller
visiter les saints lieux. En route, son vaisseau fit naufrage sur
les ctes d'Afrique, et il tomba au pouvoir des Sarrazins. Rduit 
l'esclavage, son matre l'occupa  la culture de ses terres. Alors
Raymond, qui n'tait pas habitu  ce genre de travail, avoua qu'il
avait t lev pour la gloire des combats. On l'admit donc au nombre
des guerriers du pays, et il ne tarda pas  se signaler. Il prit part
aux diffrentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l'Afrique,
tant quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s'attachant avec
le mme zle aux intrts de ses nouveaux matres; enfin la fortune
des armes l'amena en Espagne. Il se trouvait prsent, avec beaucoup
d'autres chrtiens,  la bataille qui fut livre en 1009, aux environs
de Cordoue; c'est l, qu'aprs quinze annes de courses et d'aventures,
il fut repris et mis en libert par Sanche, comte de Castille[349].
Quelque tems auparavant, une captive chrtienne, prise fort jeune,
avait t forme aux arts de la danse, du chant et de la musique.
Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des amateurs de Mdine
et d'autres villes d'orient;  son retour, le roi de Cordoue l'avait
attache  sa personne, et en avait fait sa femme favorite[350]. Enfin,
pour complter le tableau, quelques chrtiens, employs  la mme
poque dans le palais des princes de Cordoue, se rendaient dignes de la
palme du martyre.

  [349] Voy. le recueil des Bollandistes, 6 octobre, p. 327, et
  ci-devant, p. 217.

  [350] Maccary, no 705, fol. 35.


Le sort des musulmans qui tombaient entre les mains des Franais se
rapprochait beaucoup de celui qu'avaient  subir les captifs chrtiens.
On a vu que l'esclavage tait admis, en France,  l'gard des captifs
germains, slaves et autres payens du nord de l'Europe; il devait l'tre
aussi pour les captifs sarrazins. La principale diffrence entre les
captifs franais au pouvoir des Sarrazins, et les captifs sarrazins au
pouvoir des Franais, c'est qu'en France, il y a toujours eu une ligne
de dmarcation entre les hommes ns esclaves ou traits comme tels, et
les personnes de condition libre. La loi mettait mme alors une grande
diffrence entre les simples bourgeois et les gentilshommes.

Parmi les captifs sarrazins, plusieurs taient rachets, soit par
leurs parens, soit par leurs amis, soit par leur souverain, soit enfin
 l'aide de legs que faisaient pour cet objet de pieux mahomtans. En
effet, tandis qu'il s'tait form, en France, des tablissemens pour
la rdemption des captifs, des tablissemens analogues avaient pris
naissance chez les musulmans d'Espagne. Quelqu'un demandant  Mahomet
ce qu'il devait faire pour mriter le ciel, le prophte rpondit:
Dlivrez vos frres des chanes de l'esclavage. Un auteur arabe nous
apprend que, du tems de Charlemagne, sous l'mir de Cordoue, Hescham,
les armes musulmanes furent une anne si heureuses, qu'on ne trouva pas
 employer l'argent lgu pour cet effet[351].

  [351] Comparez Roderic Ximens, p. 18, et Novayry, man. arab. de la
  Bibliothque royale, no 645, fol. 95 et 96.

Les captifs musulmans destins  tre vendus taient amens  Arles,
 Marseille,  Narbonne, o se rendaient des agens de leur nation.
Quelquefois, les guerriers sarrazins profitaient des descentes
qu'ils faisaient sur nos ctes, pour rclamer les captifs qui s'y
trouvaient[352]. D'autres fois, les princes chrtiens qui voulaient se
rendre les chefs favorables les leur envoyaient en prsent.

  [352] Voy. ci-devant, p. 152.

A l'gard des musulmans qui n'avaient pas de ranon  offrir, ils
taient,  l'exemple des juifs et des payens, rduits  l'tat
d'esclavage. Les esclaves attachs au service d'un matre, et les serfs
rangs parmi les dpendances des fermes et des terres, formaient dans
l'Europe chrtienne une grande partie de la population des villes et
des campagnes; ils ne pouvaient ni possder ni tester, et constituaient
une partie de la richesse. On pouvait les vendre, les battre, ou
mme les mettre  la torture. La plupart des serfs taient chargs de
chanes, afin qu'ils ne pussent s'chapper. Heureusement, l'intrt,
 dfaut de la charit, vint au secours de l'humanit souffrante.
Comme les serfs et les esclaves, lorsqu'ils taient maltraits,
prenaient la fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre
eux, s'efforaient de se les enlever rciproquement, les matres furent
obligs d'user de quelques mnagemens.

Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et les
esclaves juifs et payens, ne pouvaient s'allier avec des femmes
chrtiennes, mme rduites  l'tat de servage; celles qui avaient la
faiblesse de cder taient prives de la spulture ecclsiastique.
Pendant long-tems, il ne fut pas mme permis aux serfs de la mme
religion de se marier entre eux; seulement les deux sexes, avec la
permission du matre, pouvaient cohabiter ensemble, et les enfans qui
naissaient de cette union taient, ainsi que les parens, la proprit
du matre.

L'esclavage parat avoir fini en Europe ds le douzime sicle; mais
il continua dans quelques contres pour les peuples non chrtiens,
notamment pour les Sarrazins; c'est du moins ce qu'indiquent plusieurs
faits du douzime sicle et des sicles suivans[353].

  [353] On trouvera plusieurs tmoignages irrcusables  ce sujet
  dans le t. IV du recueil des _Anciennes Lois maritimes_ de M.
  Pardessus, ch. XXVII. Ce volume s'imprime en ce moment.

Pour le servage, il se maintint beaucoup plus long-tems. Nanmoins
il diminua  mesure que les moeurs se polirent, et que l'esprit
de l'vangile, qui a proclam tous les hommes frres, reut son
dveloppement. Les hommes pieux se firent, en certaines occasions,
notamment quand il leur survenait un vnement heureux, un devoir de
mettre leurs serfs en libert. D'un autre ct, l'usage s'tablit de
considrer comme libre tout serf qui demandait le baptme. Les serfs
finirent par se fondre dans le reste de la population.

Ordinairement les serfs sarrazins taient attachs aux fermes
appartenant, soit  des particuliers, soit  des glises et  des
monastres. D'autres fois ils taient attachs  la personne du matre,
et l'accompagnaient partout o il allait. On a vu qu'une partie des
captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris devant Narbonne, furent
cds  des glises ou distribus  des particuliers. Il avait d en
tre de mme des Sarrazins de Provence, qui survcurent au dsastre de
leur nation, en 975, et en gnral de tous les dtachemens sarrazins
qui, dans le cours de leurs expditions en France, avaient t spars
du corps de l'arme.

Le nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute aliment,
soit par les guerres des croisades proprement dites, soit par les
guerres des Franais contre les Maures d'Espagne et contre les autres
peuples musulmans tablis sur les bords de la mer Mditerrane, soit
enfin par le commerce[354]; il est certain que leur existence en
France se prolongea fort long-tems. Arnaud, archevque de Narbonne en
1149, lgua des Sarrazins de ses domaines  l'vque de Bziers[355].
Vers l'an 1250, Romo de Villeneuve, ministre des comtes de Provence,
ordonna par son testament de vendre les Sarrazins des deux sexes qui
taient dans ses terres[356]. Deux cents ans aprs, il est fait mention
de trois serfs maures achets par le roi Ren[357].

  [354] Pour ce dernier point, voy. le recueil de M. Pardessus dj
  cit.

  [355] _Gallia Christiana_, t. VI, instrum. col. 39.

  [356] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 257.

  [357] Fauris de Saint-Vincens, _Mmoires sur la Provence_, Aix,
  Ponties, 1817, p. 63.

Voici quelques traits qui achveront de faire connatre le sort rserv
aux Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Franais, et qui n'taient
pas rachets par leurs frres.

Un article du concile de Taragonne en 1239, et un statut de l'vque de
Bziers en 1368, voulaient que les Sarrazins de l'un et l'autre sexe,
ainsi que les juifs, portassent un habillement particulier, et pour la
couleur et pour la forme[358].

  [358] Martenne, _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132, et
  _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 657.

Le commerce entre Sarrazins d'un sexe diffrent, qui avait lieu dans
certaines localits, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un
statut de l'ordre de Cteaux, en 1195, dfendit aux maisons de l'ordre
de runir dans la mme habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y
avait mme des tablissemens religieux o il tait dfendu de recevoir
des serfs sarrazins[359].

  [359] _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 1246.

On a vu que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par l
mme libres. Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les
serfs de recevoir le baptme, cachait une ruse, et que devenus libres,
ils retournaient  leurs garemens, les matres eurent la facult de
les prouver pendant quelque tems[360]. Mais alors on vit des chrtiens
inhumains, pour n'tre pas frustrs d'un vil avantage, gner leurs
serfs dans les efforts qu'ils faisaient pour tre admis au sein du
christianisme[361]; on les vit mme, aprs que leurs serfs taient
baptiss, les retenir malgr les lois sous le joug et user des plus
cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape Clment
IV, adresse, en 1266,  Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le
souverain pontife s'lve contre un abb du monastre de Saint-Benoist
de Mirande, lequel avait fait mettre  la torture un riche Sarrazin
converti, sous prtexte que sa conversion n'tait pas sincre, et
qui s'tait empar des biens de cet infortun, au dtriment de ses
enfans[362].

  [360] _Ibid._, t. IV, p. 290.

  [361] _Ibid._, t. IV, p. 1246 et 1250.

  [362] _Thesaurus anecdotorum_, t. II, p. 360.

On voit qu'outre les serfs sarrazins, il y avait en France des
Sarrazins propritaires. La plupart,  l'exemple des juifs,
s'occupaient de finances et prtaient  intrt; plus d'une fois,
lorsque la fureur populaire clata contre les juifs usuriers, les
Sarrazins furent envelopps dans leurs dsastres[363].

  [363] _Ibid._, t. IV, p. 904.

Ces Sarrazins, non plus que les serfs de la mme nation, ne pouvaient
pouser des femmes chrtiennes, ni les donner comme nourrices  leurs
enfans. Eux et toute chrtienne qui aurait cohabit avec eux, taient
privs de la spulture ecclsiastique. Ils payaient la dme de leurs
biens comme les chrtiens; de plus, ils taient obligs d'observer
les ftes chrtiennes, et ne pouvaient ces jours-l se livrer  aucun
ouvrage servile[364]. Il ne reste plus maintenant de trace de cette
classe infortune.

  [364] _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132; _Thesaurus
  anecdotorum_, t. IV, p. 657 et 736.


Sans doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassrent
le christianisme. C'tait une suite naturelle de l'tat de choses
qui existait alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de
Franais qui se firent musulmans. Les premires invasions des Sarrazins
en France, et l'abominable commerce d'enfans chrtiens des deux sexes
qui se faisait dans toute l'Europe, durent conduire chez les musulmans
un nombre incalculable d'individus. D'ailleurs, il ne faut pas se le
dissimuler, l'extrme facilit avec laquelle les musulmans ont de tout
tems accueilli les chrtiens qui se prsentaient, jointe aux avantages
que les rengats et les aventuriers ont toujours rencontrs chez eux,
multiplia ncessairement les apostasies.


Passons maintenant  la manire dont les Sarrazins, en s'tablissant
en France, traitrent les peuples vaincus, et  la politique qui
les dirigea dans l'administration civile et religieuse et dans les
impts. On sent bien qu'il ne s'agit pas ici des courses  main arme
que firent les Sarrazins, et qui furent accompagnes de violences
et d'excs de tout genre. Nous excluons non seulement les premires
invasions des Sarrazins dans le midi de la France, mais encore le long
sjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en Dauphin,
en Pimont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l'a vu,
ce sjour, si on excepte quelques positions fortifies, fut toujours
prcaire. Dans aucune de ces contres, les Sarrazins n'occuprent le
pays tout entier. Tandis que certaines bandes taient matresses des
passages des montagnes et des rivires, et se bornaient  ranonner
les voyageurs, les hommes paisibles cultivaient les valles fertiles,
et consentaient mme quelquefois  payer un tribut au prince du pays.
Quant  la partie de la Provence qui tait situe aux environs de
leur chteau-fort du Fraxinet, les Sarrazins ne conurent pas d'autre
politique que d'y tout dtruire et de s'entourer de ruines. On ne peut
mieux comparer les bandes sarrazines,  cette poque, qu'aux troupes
de brigands qui, dans les dernires annes, ont dsol une partie des
tats du pape et du roi de Naples.

Les observations que nous avons  faire s'appliquent uniquement 
la forme de gouvernement que les Sarrazins tablirent en Languedoc,
lorsqu'ils se trouvrent matres paisibles de cette province, entre les
annes 724 et 758, sous le rgne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref.
Les renseignemens nous manquent pour ces tems reculs; mais on a vu
qu' la suite des guerres intestines qui ne tardrent pas  s'lever
parmi les vainqueurs, c'est--dire  partir de l'anne 737, les
chrtiens goths du Languedoc avaient repris une partie de leur ancien
crdit, et qu'ils avaient leurs comtes particuliers, leurs viguiers et
leurs lois nationales[365]. D'un autre ct, Isidore de Beja, crivain
contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le gouverneur de
l'Espagne, Ocba, avait coutume d'appliquer  chacun des peuples qui
taient soumis  son autorit leur lgislation particulire. Enfin, il
nous reste une ordonnance rendue  la mme poque par un gouverneur
sarrazin de Combre, et qui montre que les chrtiens du Portugal
taient assujtis  une administration analogue. Voici ce que porte
cette ordonnance:

Les chrtiens de Combre auront leur comte particulier, qui les
rgira d'une bonne manire, et comme les chrtiens ont coutume d'tre
rgis. Ce sera au comte de rgler leurs diffrends; seulement il ne
pourra condamner personne  mort sans l'ordre du magistrat musulman.
Il sera oblig de conduire le prvenu devant le magistrat; on donnera
lecture du texte de la loi chrtienne, et si le magistrat y consent,
on mettra le prvenu  mort. Les petites villes auront aussi leur juge
particulier, qui les gouvernera quitablement, et tchera de prvenir
les altercations. Si un chrtien offense un musulman, le magistrat lui
appliquera la loi musulmane; si un chrtien porte atteinte  l'honneur
d'une musulmane non marie, il embrassera l'islamisme, et pousera la
musulmane; sinon il sera mis  mort. Si la musulmane tait marie, son
sducteur sera tu sans rmission[366].

  [365] Seulement le comte tait priv de toute juridiction
  militaire. Ce qui eut lieu alors en Languedoc, et dans les pays
  chrtiens subjugus par les musulmans, n'tait que la rptition
  de ce qui avait t mis en pratique lors de la chute de l'empire
  romain. Quand les Goths, les Vandales et les Francs envahirent les
  provinces romaines, les peuples conquis conservrent leurs comtes
  et leurs viguiers; et quand les Goths et les Vandales furent soumis
  par d'autres barbares, ils rclamrent les mmes privilges. Voy.
  M. de Sismondi, _Histoire de la chute de l'empire romain_, Paris,
  1835, t. I.

  [366] L'ordonnance de Combre tait conserve jadis dans l'abbaye
  de Lorban, et a t publie d'abord dans la _Monarchia Lusytana_,
  Lisbonne, 1609, in-4, part. II, p. 283, 287, etc. Comme
  cette ordonnance est de plus fort intressante sous le rapport
  philologique, M. Raynouard l'a reproduite dans son choix de
  _Posies originales des Troubadours_, Paris, 1816, t. I, p. 11, en
  l'accompagnant d'observations trs-curieuses.

Ces divers tmoignages nous montrent quel fut le systme
d'administration adopt par les Sarrazins pour le Languedoc; et ce
systme tait  peu prs le mme partout.


Si de l'administration politique nous passons  l'administration
religieuse, nous manquons galement de renseignemens positifs; mais,
 l'aide d'inductions tires de ce que les mahomtans pratiqurent
ailleurs, on pourra se faire une opinion raisonne.

La masse de la population  Narbonne et dans les villes voisines resta
chrtienne; et cette masse tait nombreuse, puisqu'elle suffit plus
tard pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc
respect la religion du pays, et ils avaient laiss aux habitans des
chapelles et des glises pour exercer leur culte; il tait de plus
rest des ecclsiastiques pour desservir ces glises.

Mais l, ce nous semble, se bornrent les concessions; et ce serait
une erreur de croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les
autres villes frontires, comme ils le faisaient  l'gard de Cordoue
et des autres contres situes au centre de l'empire. A Cordoue, les
Sarrazins s'taient borns  s'emparer des glises principales, et 
dpouiller les autres de leurs biens; ces dernires taient restes au
pouvoir des chrtiens, et ceux-ci avaient conserv leurs vques, ou du
moins des prposs ecclsiastiques d'un ordre suprieur. Ils avaient
mme conserv des monastres de l'un et de l'autre sexe; en un mot,
les Sarrazins leur avaient laiss l'usage des cloches, faveur qu'ils
n'avaient accorde aux chrtiens ni en Afrique ni en Asie[367].

  [367] Voy. l'_Indiculus luminosus_, ouvrage crit vers l'an 852,
  dans l'_Espana sagrada_, t. XI, p. 229. Les chrtiens du mont Liban
  sont maintenant les seuls qui jouissent de la mme faveur.

Rien de semblable ne se voit ni  Narbonne, ni dans les villes
voisines. On n'y aperoit ni vques, ni couvens. Il est vrai que le
dsordre qui se manifeste  cette poque dans la plupart des glises
du midi de la France n'tait pas seulement l'ouvrage des Sarrazins; il
existait depuis plus de cinquante ans, ainsi que le reconnat saint
Boniface, archevque de Mayence, dans une lettre qu'il crivit en
742, au pape Zacharie[368]; et c'tait une suite des bouleversemens
occasions par les guerres entre les enfans de Clovis. Mais ce
dsordre ne s'tait pas jusque-l fait remarquer dans les provinces
septentrionales de l'Espagne, et il se manifeste avec l'arrive mme
des Sarrazins; il y a plus, il ne finit qu' mesure que les Sarrazins
vacuent le pays[369].

  [368] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IV, p. 94.

  [369] A Jaca, en Aragon,  l'arrive des Sarrazins, vers l'an 712,
  l'vque se retira sur les sommets des Pyrnes; et la ville ne
  recouvra son vque que plus de trois cents ans aprs, en 1096,
  quand les Sarrazins vacurent le pays. Voy. le _Teatro historico
  de las iglesias del reyno de Aragon_, Pampelune, 1792, in-4, t. V,
  p. 102; voy. encore p. 130, 233 et 376.

On lit, dans une vie anonyme de Louis-le-Dbonnaire[370], qu'en
802, lorsque les Franais enlevrent Barcelone aux Sarrazins, Louis,
avant de prendre possession de la ville, se rendit dans l'glise de
Sainte-Croix, pour y remercier Dieu d'une conqute si importante.
Comme l'glise de Sainte-Croix sert encore aujourd'hui de cathdrale,
le savant de Marca avait induit de ce passage que les chrtiens
de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient conserv leur
principale glise, et par consquent leur vque et leur haut clerg.
Mais, dans le passage correspondant du pome d'Ermoldus Nigellus,
dj cit, et qui n'a t publi que long-tems aprs de Marca, il
est dit que Louis, avant de se rendre  l'glise, la fit purifier;
par consquent, dans l'intervalle, l'glise de Sainte-Croix avait t
convertie en mosque. En effet, pour nous servir de l'expression du
pote, la cathdrale de la capitale de la Catalogne avait t voue au
culte du dmon[371].

  [370] Recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, t. VI,
  p. 92.

  [371] Voici le 533e vers du pome d'Ermoldus Nigellus:

        Mundavitque locos, ubi dmonis alma colebant.

  Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 23.

Nous pensons que les musulmans mirent leur politique  carter des
villes frontires les vques et le haut clerg, et  restreindre, le
plus qu'ils purent, les relations des chrtiens de leurs domaines avec
ceux des autres contres. Ce qui le prouve, c'est l'importance que
Charlemagne,  mesure que son pouvoir s'tendit, mit  favoriser ces
relations, et  s'en charger lui-mme.

On peut, du reste,  certaines restrictions prs, juger des rapports
religieux qui durent se former entre les chrtiens de France et les
Sarrazins, par ce qui eut lieu en Espagne.

Le nombre des glises laisses aux chrtiens avait t dtermin au
moment de la conqute, et il leur tait dfendu d'en construire de
nouvelles. Mahomet a dit: Ne laissez pas lever, par les infidles,
des synagogues, des glises et des temples nouveaux; mais qu'il leur
soit libre de rparer les anciens difices, et mme de les rebtir,
pourvu que ce soit sur l'ancien sol[372].

  [372] Quelques docteurs exigent mme qu'en rebtissant l'glise,
  on emploie la mme terre, les mmes pierres, en un mot les mmes
  matriaux. Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
  t. V, p. 109 et 112.

Les chrtiens ne pouvaient faire de procession en public, et les
offices sacrs devaient se clbrer les portes fermes. Si un chrtien
voulait se faire musulman, il tait dfendu aux autres chrtiens d'y
mettre obstacle[373].

  [373] L'ordonnance relative aux chrtiens de Combre nous apprend
  de plus qu'en Portugal, chaque glise payait au fisc vingt-cinq
  pices d'argent, les monastres cinquante, et les cathdrales cent.

Nous avons dit que les chrtiens de Cordoue et des autres villes de
l'Andalousie taient en gnral traits avec douceur, et que, de leur
ct, les chrtiens avaient pour les musulmans certaines dfrences:
par exemple, ils circoncisaient leurs enfans, et s'abstenaient de chair
de porc[374]. Nanmoins,  s'en tenir au tmoignage d'un chrtien de
Cordoue, qui,  la vrit, crivait au moment de la perscution de
l'anne 850, il existait une haine profonde entre les musulmans et
les chrtiens, surtout en ce qui concernait les pratiques extrieures
du christianisme. Cet auteur s'exprime ainsi: Aucun de nous n'ose
manifester ouvertement ses croyances; quand quelque devoir sacr
oblige les ecclsiastiques  paratre en public, sitt que les
mahomtans voient en eux les marques de leur ordre, ils clatent en
propos outrageans; et, non contens de leur adresser des injures et des
railleries, ils les poursuivent  coups de pierres. S'ils entendent le
bruit de la cloche, ils se rpandent en maldictions contre la religion
chrtienne[375]. Plusieurs d'entre les musulmans auraient cru tre
souills, si un chrtien les et approchs.

  [374] Voy. ci-devant, p. 190.

  [375] Alvare, _Indiculus luminosus_, dans le recueil dj cit.

De leur ct, les chrtiens, de l'aveu de saint Euloge, qui fut
lui-mme victime de la perscution de 850[376], quand ils entendaient
les crieurs musulmans appeler du haut des mosques les fidles  la
prire, croyaient entendre la voix de l'antechrist, et se htaient de
faire le signe de la croix.

  [376] _Apologie pour les martyrs_, dans le recueil intitul
  _Hispania illustrata_, par Andr Schott, Francfort, 1608, t. IV, p.
  313.


A l'gard des impts tablis par les Sarrazins, on a vu que le
gouverneur d'Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit
de l'ordre dans les finances, et qu'il tendit successivement les
mmes mesures  l'Espagne et au Languedoc. Jusque-l, la plus grande
confusion s'tait fait remarquer dans l'assiette des impts et la solde
des troupes[377].

  [377] Voy. ci-devant, p. 16.

Alsamah commena par distribuer aux guerriers et aux familles
musulmanes pauvres une partie des terres enleves aux chrtiens, terres
dont quelques hommes puissans s'taient arrogs les revenus. Le reste
fut laiss au fisc, et les revenus en furent dposs dans le trsor
public.

Les biens distribus aux vainqueurs furent taxs au dixime du
produit; ceux qui furent laisss aux chrtiens payrent le cinquime,
c'est--dire le double[378]. Dans les commencemens, pour attirer les
chrtiens, il fut dcid que ceux qui se soumettraient volontairement
seraient traits comme les musulmans eux-mmes; mais cette faveur ne
fut pas maintenue.

  [378] L'ordonnance relative aux chrtiens de Combre porte aussi
  qu'en Portugal les chrtiens payaient le double des musulmans.

Indpendamment de ce tribut de vingt pour cent, qui devait tre
fort lourd, si on en juge par la nature de certains terrains, les
chrtiens avaient  acquitter une espce de capitation ou d'imposition
personnelle, qui variait suivant la fortune des individus. Cette
imposition n'atteignait que les chrtiens mles parvenus  l'ge
adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens, soit
du travail de leurs mains; elle portait le nom de _djizy_,
ou compensation, et tait regarde par les musulmans comme un
ddommagement de la faveur qu'ils avaient faite aux chrtiens, en
leur laissant la vie et l'exercice de leur religion. Tout chrtien
qui embrassait l'islamisme tait par cela mme affranchi de cette
charge[379].

  [379] Pour les dtails qu'on vient de lire, comparez Ibn-Alcouthya,
  man. arab. de la Bibliothque royale, no 706, fol. 59; et Conde,
  _Historia_, t. I, premires conqutes des Sarrazins en Espagne.
  Au reste le rcit des crivains arabes, au sujet des impts, est
  trs-incomplet.

Enfin, les chrtiens payaient un droit pour les marchandises et les
biens meubles. Ce droit, qui tait pour les musulmans de deux et demi
pour cent, a vari pour les chrtiens suivant les tems et les lieux.
Il tait,  cette poque, pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce
droit tait appel ordinairement _zekat_, c'est--dire purification,
et tait cens rendre licite l'usage des biens eux-mmes. En effet, les
musulmans, tmoins chaque jour des excs du despotisme, sont persuads
que le bien mal acquis ne porte pas bonheur; et ils croient se mettre
en garde contre les chances auxquelles nous sommes continuellement
sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le _zekat_ pay
par les musulmans est regard comme un sacrifice volontaire, et doit
tre abandonn aux pauvres. Quant  celui qui tait acquitt par les
chrtiens, il tait employ en partie  secourir les pauvres et 
racheter les captifs[380].

  [380] Comparez Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
  t. II, p. 403, et t. V, p. 15, ainsi que Conde, _Historia_, t. I,
  p. 270 et 611.


On sera peut-tre curieux de savoir de quelle manire les auteurs
arabes dsignent les peuples chrtiens avec lesquels leur nation a t
si long-tems en rapport, soit de guerre, soit d'amiti. Les chrtiens
soumis  la domination musulmane sont appels _moahid_[381], ou
confdrs, et _ahl-aldzimmet_[382], ou protgs. En effet, du moment
que les chrtiens obtenaient la vie et l'exercice de leur religion, et
qu'ils se soumettaient  payer tribut, il y avait obligation rciproque
entre les deux parties, et promesse de la part des vainqueurs de
protger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux chrtiens,
surtout  ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorit, les titres
de _eledj_[383], ou professant une autre religion; _adjemy_[384], ou
appartenant  une autre race. Ils les nomment aussi _moschrik_[385], ou
polythistes; en effet, les musulmans sont persuads que les chrtiens,
en admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux
diffrens[386].

  [381] <mot en arabe>

  [382] <mot en arabe>

  [383] <mot en arabe>

  [384] <mot en arabe>

  [385] <mot en arabe>

  [386] Voy. nos _Monumens arabes du cabinet de M. le duc de
  Blacas_, t. II, p. 8. Nous n'avons pas une seule fois rencontr
  dans les chroniques arabes le terme _mosarabe_ appliqu aux
  chrtiens d'Espagne qui vivaient sous la domination maure, bien
  que quelques auteurs chrtiens aient cherch l'origine de cette
  dnomination dans la langue arabe. A l'gard du mot par lequel
  les Espagnols dsignaient les musulmans qui,  mesure que la
  cause de l'vangile fit des progrs, consentirent  vivre sous la
  domination chrtienne, mot qui s'crit _mudejare_, on trouve dans
  les crivains ottomans un terme qui en parat tre l'quivalent;
  c'est celui de <mot en arabe>. Ce mot n'est pas expliqu dans les
  dictionnaires turcs ni arabes. Au sujet des mudejares, voy. Marmol,
  dit. de 1573, t. I, p. 154.


Les vainqueurs et les vaincus parlant un langage diffrent, quel moyen
avaient-ils de communiquer ensemble? Les Arabes n'ont jamais eu de
got pour les langues trangres. De leur ct, les chrtiens, dans ces
tems d'ignorance et de barbarie, ne pouvaient gure songer  apprendre
la langue arabe. L'histoire ne cite,  cet gard, qu'un abb du
monastre de Saint-Gall, appel Hartmote, lequel en 880 joignit l'tude
de l'arabe  celle du grec et de l'hbreu[387]. Ce ne fut que plus
tard, au tems des croisades, que les lumires ayant fait des progrs,
nos pres commencrent  s'occuper de la langue et des croyances
d'un peuple, qui avait si long-tems t matre d'une partie de leur
territoire. Pour cette tude, on se rendait de prfrence en Espagne,
o le latin et l'arabe taient galement cultivs, et o l'on tait sr
de trouver tous les secours ncessaires. Ce fut  Tolde, qu'en 1142,
Pierre le vnrable, abb de Cluny, fit faire la premire traduction
latine de l'Alcoran que l'on connaisse; c'est l qu'il entreprit une
rfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de beaucoup
d'autres ouvrages du mme genre[388].

  [387] _Histoire littraire de la France_, t. V, p. 611.

  [388] Voy. le _Roman de Mahomet et le livre de la loi au Sarrazin_,
  publis par MM. Reinaud et Francisque Michel, Paris, Sylvestre,
  1831, prface.

Mais on ne saurait douter que, ds le principe, il n'y et en France un
grand nombre de personnes qui parlaient l'arabe. Nous avons dit que les
premiers conqurans,  mesure qu'un pays tait subjugu, choisissaient
un certain nombre d'otages parmi les familles les plus notables, et
les envoyaient au centre de l'empire[389]. Une partie de ces otages
revirent ncessairement leur patrie. Il en fut de mme des captifs et
des esclaves chrtiens qui avaient recouvr leur libert; enfin, il y
avait les serfs sarrazins dissmins sur tout notre territoire.

  [389] Voy. ci-devant, p. 10.

Nous ferons encore mention des plerins et des marchands qui, mme 
l'poque des invasions les plus sanglantes, se rendaient en gypte, en
Syrie et dans les autres pays musulmans. On peut citer l'Anglais saint
Guillebaud, qui, vers l'an 730, se mit en route  travers la France
et l'Italie, et qui se trouvait en Syrie vers l'an 734. Ces plerins
et ces marchands auraient pu nous fournir les renseignemens les plus
curieux sur la politique et les ressources des princes mahomtans,
 cette poque, et sur les dispositions de leurs peuples; en effet,
combien il et t important de savoir ce qui se disait  Damas, de la
marche des armes musulmanes en occident, des effets que l'on attendait
de conqutes si merveilleuses. Malheureusement, les plerins et les
marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud,  son arrive
en Syrie, avait d'abord t arrt comme espion; il fit voir que son
unique objet tait la visite des lieux sanctifis par les mystres
de notre religion, et on le mit en libert. Il parcourut donc la
Palestine, la Phoenicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife; mais
nulle part, dans la relation qui nous reste de ses voyages, et qui a
t crite par une de ses cousines, il n'est dit un mot des choses que
nous aurions tant d'intrt  savoir.

A cette poque, la disposition des esprits devait empcher les
personnes pieuses d'apporter une attention convenable  ces malheureux
vnemens. On tait persuad que ces horribles invasions taient un
effet du courroux cleste, excit par les pchs des hommes. Or, la
pit dirige d'une certaine manire tient en quelque chose  l'esprit
de fatalisme. Les personnes proccupes de cette ide ngligeaient les
moyens humains, et se rsignaient  un sort qu'elles auraient peut-tre
vit sans cela[390]. Quelle diffrence entre cet abattement et
l'entranement qui plus tard amena le mouvement des croisades!

  [390] Voy. ci-devant, p. 61 et 62.

On a vu que les Sarrazins, dans leurs courses dvastatrices,
s'emparaient des femmes et des enfans des deux sexes. Les garons
devenaient soldats; pour les femmes et les filles, elles servaient 
perptuer la race des envahisseurs. Cette manire d'entretenir leurs
forces, indpendamment des secours qu'ils recevaient continuellement
d'Espagne et d'Afrique, entrait d'avance dans leurs calculs. On en
peut juger par ce qui eut lieu lors de leur tablissement dans l'le
de Crte. Nous avons dit, qu' la suite d'une rbellion des faubourgs
de Cordoue, quinze mille habitans furent obligs de s'expatrier,
et qu'aprs avoir fait une descente sur les ctes d'gypte, ils se
dirigrent, avec d'autres aventuriers, vers l'le de Crte. Le chef de
l'expdition, charm de la beaut du climat et de la fertilit du sol,
rsolut d'y former une colonie, et mit le feu  sa flotte. A la vue
des flammes, ses compagnons tonns demandrent comment ils pourraient
dsormais communiquer avec leurs femmes et leurs enfans. L-dessus, le
chef leur dit: Je vous donne une nouvelle patrie; elle vous fournira
des femmes; c'est  vous  vous procurer des enfans[391].

  [391] Voy. ci-devant, p. 128, les ouvrages cits.

Les Sarrazins,  leur premire entre en France, ne pensaient  rien
moins qu' subjuguer cette belle contre, et  la soumettre, ainsi
que le reste de l'Europe, aux lois de l'Alcoran. Mais plus tard, leurs
bandes eurent uniquement pour mobiles l'amour du pillage, la soif de
la vengeance et le got des aventures. L'tablissement des Sarrazins
en Provence,  la fin du neuvime sicle, et leurs incursions dans
les montagnes des Alpes, furent un vnement purement fortuit. Au
tmoignage de l'historien Liutprand, on peut joindre la manire dont
les mahomtans subjugurent l'le de Sicile. Deux annes s'taient
coules depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce
grand prince tait encore un objet de terreur pour les barbares. Le
gouverneur grec de l'le de Sicile, s'tant rvolt contre l'empereur
de Constantinople, envoya demander du secours au prince africain de
Cayroan. Le prince consulta les notables du pays; tous furent d'avis
qu'on envoyt du secours au gouverneur; mais ils voulaient qu'on ne
ft aucun tablissement dans l'le, et qu'on se bornt  enlever les
richesses faciles  emporter. Tous taient persuads que l'le, tant
si rapproche du continent italien, serait secourue, soit par les
Grecs, soit par les Franais, et que jamais un peuple qui parlait une
langue et professait des croyances diffrentes ne parviendrait  s'y
fixer d'une manire solide. Quelle est, demanda quelqu'un, la distance
qui spare l'le du continent? On lui dit qu'une mme personne pouvait
aller deux ou trois fois en un jour, de l'le sur le continent et du
continent dans l'le. Et quelle est, reprit le premier, la distance de
la Sicile  l'Afrique? On lui dit qu'il y avait pour un jour et une
nuit de navigation. En ce cas, rpliqua l'autre, fuss-je un oiseau,
je ne me hasarderais pas  prendre ma demeure dans cette le[392]. En
effet, ce ne fut qu'aprs coup, que les Sarrazins d'Afrique songrent
 occuper la Sicile; et ce qui les y dcida, ce ne fut pas seulement
la richesse du pays, ce fut encore l'anarchie qui dsolait l'le. On
en peut dire autant de leur tablissement dans l'Italie mridionale. Ce
furent les princes du pays, diviss entre eux, qui les y appelrent et
les y maintinrent.

  [392] Voy. l'historien arabe Novayry, dans le recueil de Rosario
  Gregorio, relatif  la Sicile, et intitul _Rerum arabicarum_,
  etc., Palerme, 1790, in-fol., p. 3.


Telles sont les considrations qui nous ont paru propres  jeter du
jour sur le caractre gnral des invasions des Sarrazins en France,
et sur les circonstances qui les accompagnrent; elles se plaaient
d'autant plus convenablement ici, qu'elles serviront  claircir
les questions qui nous restent  examiner. Et d'abord, quel vestige
trouve-t-on du sjour des Sarrazins dans le royaume et dans les
contres voisines?

Nous croyons que les premires invasions des Sarrazins, si on fait
abstraction des dvastations qui en furent la suite immdiate, ne
laissrent qu'une trace assez lgre. Ce n'est pas que l'esprit
religieux et aveugl les habitans du midi de la France, au point de
leur fermer les yeux sur les exploits et les travaux de guerriers qui,
 l'exemple des Romains, se croyaient destins  la conqute du monde.
L'espce d'loignement des hommes du midi de la France pour les hommes
du nord d'une part, et de l'autre le dsordre qui existait dans toutes
les classes de la socit, avaient teint presque tout patriotisme.

Le peu de traces que les Sarrazins laissrent d'abord de leur sjour
nous semble tenir  une autre cause. C'est que sortant  peine de leur
dsert, ils taient encore trangers  toute ide de civilisation,
et qu'ils ne purent par eux-mmes rien difier de grand. En effet,
 Narbonne, o ils se maintinrent pendant quarante ans, et qui tait
devenue leur boulevart en France, il ne reste pas le moindre vestige de
monument lev par eux. Apparemment ils se bornrent  augmenter les
fortifications de la ville, et  en faire une place imprenable. Dans
une cit o l'on rencontre  chaque pas des dbris de la domination
romaine, il n'existe plus aucun pan de muraille, aucune inscription
qu'on puisse rattacher d'une manire certaine aux Sarrazins, et il ne
parat pas qu'aucun crivain en ait jamais mentionn.

On a parl d'un difice qui sert aujourd'hui d'glise au village de
Plans, dans la Cerdagne franaise, aux environs de Mont-Louis; et on
a dit que cet difice avait t lev par les Sarrazins,  l'poque
o, antrieurement  Charlemagne, les mahomtans taient matres de
cette partie des Pyrnes; on a ajout qu'il leur servait de mosque;
mais cet difice, encore parfaitement conserv, n'a rien qui ressemble
 une mosque: c'est un triangle quilatral, ayant  chacune de ses
faces un cercle dont la circonfrence va passer par le centre d'un
quatrime cercle qui forme la coupole suprieure. Ce ne peut pas
non plus tre, comme on l'a dit[393], le mausole de Munuza, chef
sarrazin, qui, ainsi qu'on l'a vu, fut pendant quelque tems  la tte
du gouvernement des Pyrnes[394]. L'difice n'a nullement la forme
d'un tombeau. D'ailleurs, qui aurait lev ce tombeau? ce ne seraient
pas les chrtiens, qui avaient  reprocher  Munuza d'avoir fait brler
vif un de leurs vques; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui
regardaient Munuza comme un tratre, et qui machinrent sa mort. Cet
difice est d'une construction postrieure  l'occupation du pays par
les Sarrazins. L'absence de tout ornement d'architecture ne permet pas
d'en fixer la date prcise; mais tout porte  croire qu'il fut lev
par les chrtiens, postrieurement au dixime sicle[395].

  [393] _Mmoires de la Socit des antiquaires_, t. X, p. 213.

  [394] Voy. ci-devant, p. 36 et suiv.

La seule chose qui nous reste des premires invasions des Sarrazins,
ce sont des mdailles arabes, ayant primitivement servi de
monnaies. On trouve assez souvent de ces monnaies en Languedoc et
en Provence; malheureusement elles ne portent ni nom de souverain
ni nom de gouverneur de province, et ne sont d'aucun secours pour
l'histoire[395].

  [395] C'est l'opinion M. le baron Taylor, qui a examin le
  monument, et dont le jugement est d'un grand poids dans ces
  matires.


Lorsqu' la fin du neuvime sicle, les Sarrazins s'tablirent en
Provence et se rpandirent de l en Dauphin, en Savoie et en Suisse,
ils avaient fait dans l'intervalle de grands progrs dans les sciences
et les arts, et ils en faisaient chaque jour de nouveaux. On ne
peut nier que les mahomtans de l'Espagne, de la Sicile et mme de
l'Afrique, ne fussent alors plus avancs que les chrtiens de France
et des contres voisines, en proie  l'anarchie et  tous les malheurs
qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici le tableau des
merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures d'Espagne.
Qui n'a entendu parler de la magnifique mosque de Cordoue, servant
aujourd'hui de cathdrale, et qui fut leve dans la dernire moiti
du huitime sicle? Qui ne connat les ponts, les canaux d'irrigation
et les monumens de tout genre, qui furent rigs en Espagne,  partir
de cette poque? Ce n'tait pas seulement dans les arts proprement
dits que se montrait la supriorit des Sarrazins; elle se manifestait
aussi dans les sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de
vritable civilisation. Les Sarrazins possdaient dans la langue arabe
des traductions des ouvrages d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de
Dioscoride, de Ptoleme; ils avaient mme ajout aux dcouvertes des
savans de l'antiquit.

Leur supriorit tait avoue par les chrtiens eux-mmes. L'histoire
a conserv le souvenir de Sanche, prince de Lon, qui, vers l'an 960,
tant attaqu d'une maladie incurable, demanda un sauf-conduit au
khalife Abd-alrahman III, et se rendit  Cordoue, pour y consulter les
mdecins arabes. L'histoire ajoute que Sanche trouva dans le savoir
de ces mdecins tous les secours qu'il en attendait, et que le reste
de sa vie, il se montra reconnaissant du gnreux accueil qu'il avait
reu[396]. Vers la mme poque, un moine auvergnat, Gerbert, devenu
plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait en Espagne pour
s'y former  l'tude des sciences physiques et mathmatiques; et ses
progrs furent tels, qu' son retour, le vulgaire le prit pour un
sorcier.

  [396] Voy. un autre fait d'un genre analogue dans Maccary,
  manuscrits arabes, no 704, fol. 96.

Mais un trs-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser
 cette source d'instruction, et la masse du peuple croupissait
dans l'ignorance. De quel secours pouvaient tre pour nos pres les
bandes sarrazines qui, le fer et la flamme  la main, dvastaient
nos plus belles provinces? On l'a dj vu: ces bandes se composaient
d'aventuriers, venus de tous les pays, et ces hommes avaient pour
unique objet de s'enrichir de butin. La vritable influence exerce par
la civilisation arabe ne commena que plus tard, c'est--dire  partir
seulement du douzime sicle,  la suite des guerres des croisades,
lorsque la religion chrtienne et la religion musulmane, l'Orient et
l'Occident, tant pour ainsi dire en prsence, les peuples de France,
d'Angleterre, d'Allemagne, sortirent enfin de leur lthargie, et
manifestrent le dsir de prendre part aux avantages de la civilisation
sarrazine. La connaissance du grec tant alors perdue en Occident,
et les traits grecs se trouvant traduits en arabe, des chrtiens
de France et des contres voisines se rendirent en Espagne, pour
transporter en latin les versions arabes. C'est d'aprs ces traductions
que, jusqu'au quinzime sicle, on tudia dans nos universits la
plupart des crits lgus par l'antiquit grecque.


Disons cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent
plus ou moins directement  la seconde occupation de notre territoire
par les Sarrazins. Ces souvenirs, quelque frappans qu'ils aient pu
tre d'abord, doivent l'tre moins, aujourd'hui que les monumens qui
devaient les perptuer ont ncessairement t altrs par le tems.

Il est  regretter que le chteau lev par les Sarrazins, au fond du
golfe de Saint-Trops, ait t dtruit. Les travaux excuts dans le
roc, et dont il reste encore des vestiges, donnent une haute ide de
la patience des hommes qui l'occupaient. Mais nulle part on n'aperoit
d'inscription; nulle part on ne distingue de ces signes crits que les
Grecs et les Romains n'oubliaient pas en pareil cas, et que les Arabes
eux-mmes surent employer en Espagne et ailleurs.

On a cit quelques chteaux forts, construits sur les lieux levs,
et on les a attribus aux envahisseurs; on a galement rapport 
ces derniers les nombreuses tours qui, dans une grande partie de la
France et de l'Italie, particulirement sur les ctes, couronnent
les montagnes et les collines; on a dit que de ces hauteurs les
bandes sarrazines, soit  l'aide de feux allums pendant la nuit,
soit de toute autre manire, se faisaient part des nouvelles qui les
intressaient, et concertaient leurs mouvemens[397]. En effet, les
auteurs arabes font mention des _rebaths_, ou lieux d'observation,
levs dans le Languedoc par Ocba, vers l'an 734[398]. Ainsi, l'opinion
qui a t mise au sujet de ces tours n'est pas sans quelque fondement;
mais en gnral, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours
bties prs des ctes aux chrtiens, qui taient sans cesse menacs par
les descentes des pirates, et qui n'ayant pas de moyen de se dfendre,
taient par l instruits de leur approche et avaient le tems de
pourvoir  leur sret.

  [397] Voy. la _Promenade pittoresque dans le dpartement du Var_,
  par M. Alphonse Denys. Voy. galement ci-devant, p. 56.

  [398] Isidore de Beja fait un rcit analogue au sujet du
  prdcesseur d'Ocba, Alsamah. Voy.  la p. 16.

Nous ne nous arrterons pas  divers objets conservs jadis
prcieusement en France, et dont on faisait remonter l'origine aux
Sarrazins. Ces objets consistaient en toffes de soie, en coffrets
d'ivoire ou d'argent, en calices de cristal, en armes, etc. Une partie
de ces objets existe encore dans les trsors des glises ou dans les
cabinets des curieux. Le prix qu'on y mettait montre la haute ide
qu'on avait de l'habilet des artistes sarrazins; mais il ne prouve
pas que pour le moment nos pres cherchassent  les imiter[399].
D'ailleurs, la plupart de ces objets sont postrieurs au huitime
sicle[400].

  [399] Nos pres faisaient alors usage de certaines toffes appeles
  du nom de _sarrazines_,  cause du pays d'o elles venaient. Voy.
  Ducange, _Glossaire de la basse latinit_, aux mots _saracenicum_
  et _saracenum_.

  [400] Telles sont deux timbales que l'on conservait jadis 
  Narbonne, et avec lesquelles on frappait le jour de la Fte-Dieu.
  Une histoire manuscrite de Narbonne, par le P. Louis Piquet,
  et appartenant  M. Jallabert, amateur zl de Narbonne, porte
  que ces deux timbales taient un reste du sjour des Sarrazins
  dans cette ville; mais les lgendes marques sur les timbales
  annoncent qu'elles ont t fabriques en Egypte ou en Syrie, sous
  la domination des sultans mamelouks; elles sont par consquent du
  treizime sicle au plus tt.

Le second sjour des Sarrazins n'a pas d tre sans influence sur
l'agriculture. On ne trouve ni en Provence ni en Dauphin aucune trace
de ces magnifiques canaux d'irrigation, qui font encore la richesse de
Murcie, de Valence, de Grenade. Mais sans doute, dans le cours d'une si
longue occupation, il se trouva parmi les envahisseurs quelques hommes
amis de l'humanit, qui cherchaient  faire jouir leur nouvelle patrie
des avantages de l'ancienne.

On dit que le bl noir, autrement appel bl-sarrazin, qui forme
aujourd'hui une des productions les plus importantes de nos campagnes,
est originaire de la Perse; que de l il passa en gypte, et qu'aprs
avoir parcouru, avec les conqurans arabes, tout le littoral de
l'Afrique, il pntra avec eux en Espagne et de l en France. Chacun
sait que cette plante prcieuse peut servir  la fois d'engrais et de
fourrage, et que sa graine fournit une farine qu'on peut convertir en
bouillie.

On attribue aux Sarrazins tablis en Provence l'art d'exploiter le
chne-lige, trs-abondant dans la fort qui a retenu d'eux le nom
de _fort des Maures_; cet arbre tait depuis long-tems cultiv en
Catalogne, et il constitue encore aujourd'hui une des principales
richesses des environs du Fraxinet[401].

  [401] Le centre de cette industrie est dans le village mme
  de la Garde-Freinet. Voy. la _Statistique du dpartement des
  Bouches-du-Rhne_, t. IV, p. 18.

Les Sarrazins donnrent peut-tre une nouvelle activit  l'art
d'extraire du pin maritime, de tout tems trs-commun en Provence,
notamment dans la fort des Maures, la rsine rduite  l'tat de
goudron, et servant  calfater les navires. Le nom de _quitran_,
que le goudron porte encore en Provence, vient des Arabes. Il est 
croire que les Sarrazins entretenaient une marine au fond du golfe de
Saint-Trops, afin d'avoir leurs communications libres par mer[402].

  [402] Sur l'exploitation du pin chez les anciens, voy. Pline le
  naturaliste, liv. XVI, no 16 et suiv. C'est  tort que l'auteur
  de la _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. IV, p.
  18, semble croire que l'exploitation du pin tait inconnue avant le
  moyen-ge.

On a, dans un autre genre, attribu aux Sarrazins le renouvellement de
la race des chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue.
Il parat qu'en effet les chevaux actuels de la Camargue proviennent
d'un croisement entre les jumens du pays et des chevaux andalous. Or,
les flottes sarrazines, lorsqu'elles se mettaient en mer, devaient
emmener des chevaux, afin qu'arrivs  leur destination, les hommes
de l'quipage pussent faire des courses dans l'intrieur des terres.
Une lettre du pape Lon III  Charlemagne fait mention d'une escadre
sarrazine qui tait descendue dans une le voisine de la cte de
Naples, ayant  bord quelques _chevaux maurisques_[403]. Il est vrai
que le pape ajoute que l'escadre tant oblige de remettre  la voile
sans pouvoir ramener les chevaux, ces malheureux animaux furent mis 
mort[404]. En effet, un des articles du code militaire des mahomtans
est ainsi conu: Lorsque vous vous retirerez d'un pays ennemi, vous
n'y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages, ni provisions, ni
rien de ce qui pourrait tourner  la dfense de l'ennemi[405].

  [403] _Caballi maurisci._

  [404] Voy. la _Critique des annales de Baronius_, par le P. Pagi, 
  l'an 813, no 20 et suiv.

  [405] Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p.
  60.

Nous penchons  croire que c'est plus tard qu'eut lieu le
renouvellement de la race des chevaux de Provence; c'est--dire 
l'poque o ce pays et la Catalogne appartenant au mme prince, il
tait facile de les faire participer aux avantages l'un de l'autre.
Ce qui le prouve, c'est que la race actuelle est dsigne par les
habitans sous le nom d'_egos_, mot qui est le mme que l'espagnol
_yegua_, appliqu  la jument. D'ailleurs il est fait mention, dans
une charte de l'an 1184, c'est--dire de l'poque dont nous parlons,
de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de la
Camargue[406].

  [406] Voy. la _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t.
  IV, p. 24. L'auteur du reste met une opinion un peu diffrente de
  celle que nous exprimons ici.

On peut galement faire remonter le renouvellement de la race des
chevaux du pays des Landes  l'poque o les guerriers de la Gascogne
allant presque toutes les annes au-del des Pyrnes, pour seconder
les chrtiens leurs frres dans leurs efforts contre les Maures,
avaient la facilit de s'y procurer tout ce qui pouvait enrichir leur
patrie.

La Provence offre encore  l'attention des curieux divers usages
particuliers au pays, et qu'on a cru un reste du sjour des Sarrazins.
Ce sont certaines danses qui s'excutent le soir et dans la nuit;
ces danses varient suivant les localits; mais elles s'accordent en
ce qu'on y voit figurer un danseur entre deux danseuses, prsentant
alternativement une orange  chacune d'elles; ou bien ce sont des
hommes et des femmes placs sur deux files, et qui dansent en se
croisant. La personne place  la tte de chaque file fait des gestes
qui sont successivement imits par les autres. Il existe encore une
espce de danse guerrire, dans laquelle deux hommes brandissent
chacun une pe, et s'agitent de manire  figurer des guerriers qui
veulent enlever une bergre, ou qui essaient de la dfendre contre son
ravisseur[407].

  [407] _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. III,
  p. 208 et suiv. Millin, _Voyage dans les dpartemens du midi de la
  France_, t. III, p. 360, t. IV, p. 197.

Ou ces danses n'ont pas t introduites par les Sarrazins, ou bien
elles ont perdu leur caractre primitif. En Orient et dans les contres
du Midi, l'esprit de jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de
se mler ainsi avec les hommes; les femmes figurent dans les danses et
les ftes, mais elles figurent seules; d'ailleurs ce sont des femmes
exclues du sein de la socit. Quant  la danse guerrire, c'est un
reste des usages des anciens, chez qui ces sortes de danses taient
fort recherches[408].

  [408] Burckhardt, _Voyages en Arabie_, traduct. fran., t. III, p.
  60 et 182, a donn des dtails fort intressans sur les danses en
  usage parmi les Bdouins.


C'est ici le lieu d'examiner si,  la suite des invasions des
Sarrazins, il se forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On
a cit plusieurs de ces colonies; et en effet, il est probable que
dans le cours d'invasions souvent malheureuses, quelques dtachemens
sarrazins furent coups du gros de l'arme et obligs de mettre bas
les armes. Mais l'histoire ne nous ayant transmis le souvenir d'aucune
de ces colonies, quel moyen avons-nous aujourd'hui de suppler  son
silence? Les Sarrazins ne sont pas les seuls qui aient envahi notre
territoire. Sans parler des hordes barbares qui les avaient prcds,
les Normands et les Hongrois ne se montrrent-ils pas aussi acharns
qu'eux? On peut galement citer les peuples de race germaine, notamment
les Saxons, dont un grand nombre de familles, d'aprs le tmoignage
de l'histoire, furent transplantes par Charlemagne dans diffrentes
provinces de l'empire. Pour distinguer ces diffrentes races, il
faudrait que leurs descendans eussent conserv quelques restes de leur
langage et de leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, o
toutes les provinces se tiennent, et o tout tend  la longue  prendre
une physionomie uniforme, comment ces diffrences se seraient-elles
maintenues si long-tems? D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, les bandes
sarrazines comptaient dans leur propre sein plusieurs races et
plusieurs croyances particulires.

Nous ne pensons pas qu'il existe maintenant en France de population
dont on puisse, d'une manire certaine, faire remonter l'origine aux
bandes sarrazines. On a cit une peuplade qui habite les bords de la
Sane, entre Mcon et Lyon, particulirement celle qui est tablie
sur la rive gauche, et on a prtendu que cette peuplade provient
d'un dtachement qui, sous Charles-Martel, ne put, avec le reste de
l'arme, regagner les Pyrnes. On a fait mention de quelques usages
particuliers  cette peuplade; on a mme relev quelques expressions
qu'on a cru d'origine arabe[409]. Mais les expressions qui ont t
signales drivent du latin ou du vieux franais, ou ont une origine
absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui
ne puisse s'appliquer aussi bien aux Bohmiens ou  toute autre race
trangre[410].

  [409] Voy. la dissertation de M. Riboud, dans le t. V des _Mmoires
  de la Socit des antiquaires_, p. 1 et suiv.

  [410] Sur les Bohmiens, voy. la lettre curieuse de M. Walckenaer,
  _Nouvelles Annales des Voyages_, t. LX, p. 64 et suiv.

Il y a plus, si nous consultons l'histoire, elle nous dira que jamais
colonie de Sarrazins n'exista l o l'on place celle-ci. Dans la
premire moiti du dixime sicle,  l'poque o les Sarrazins, les
Normands et les Hongrois, s'taient, pour ainsi dire, donn rendez-vous
dans notre infortune patrie, et que chacun de leur ct, ils
entassaient ruines sur ruines, l'histoire affirme que les environs de
Tournus et de Mcon, par un privilge particulier, furent  l'abri de
ces pouvantables dvastations; et que c'est l que les vques et les
moines accouraient de toutes les parties de la France avec les reliques
des saints, et les trsors des glises[411]. Si une colonie sarrazine
s'tait trouve dans le pays, comme l'loignement qu'on a cru remarquer
entre la population actuelle et les populations voisines aurait t
alors encore plus sensible, est-ce l que les chrtiens presss de
toute part auraient cherch un refuge?

  [411] Voy. le recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet,
  t. IX, p. 7, 565, 669, etc.

Nous rejetons galement l'opinion de ceux qui ont rattach aux
invasions sarrazines la classe d'hommes tablis dans le Bigorre et
dans les contres voisines des Pyrnes, et qu'on appelle _Cagots_.
Les Cagots, qui ont subsist jusqu' ces derniers tems, formaient
une classe  part, et passaient pour tre en proie  des maladies
contagieuses. Le savant de Marca supposa qu'ils taient un reste
des Sarrazins, et il faisait driver leur nom de _caas-goths_, ou
chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appels dans le pays du nom de
_Christaas_, ou de chrtiens; ce qui a donn lieu  un savant de nos
jours de penser que c'taient des chrtiens primitifs, qui n'taient
jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n'adoptant pas les pratiques
mises plus tard en usage par le reste de la population, avaient fini
par se trouver isols[412]. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Marca est
insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots  ce
grand nombre de peuplades parses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs,
sous les noms de _Caqueux_, _Cacous_, _Capots_, etc.,[413].

  [412] Voy. la lettre que M. Walckenaer a insre dans les
  _Nouvelles annales des Voyages_, t. LVIII, p. 326 et suiv.

  [413] Comparez l'_Histoire de France_, par M. Michelet, t. I, p.
  495, et les _Mmoires de la Socit des antiquaires_, t. X, p. 217.
  Ce que nous avons dit de la prtendue colonie sarrazine des bords
  de la Sane, et des Cagots, s'applique galement  une certaine
  peuplade tablie sur les bords de la Loire, dans la presqu'le
  nomme le Vron, entre la Loire et la Vienne. Voy. le _Voyage aux
  Alpes maritimes_, par M. Emm. Fodr, t. I, p. 45 et suiv.

Nous ne parlons pas ici des Maures d'Espagne, qui, sous Henri IV,
migrrent en France, particulirement dans les provinces mridionales
du royaume. On sait que le roi d'Espagne, Philippe III, ne voulant plus
tolrer dans ses tats des hommes qui taient en opposition avec la
religion dominante, et qui, bien que faisant la richesse et la force
du pays, pouvaient, par leurs relations avec l'empire ottoman, alors
formidable, mettre le royaume en danger, ces hommes, au nombre de plus
d'un million, furent obligs de renoncer  leur patrie. Cent cinquante
mille d'entre eux franchirent les Pyrnes et entrrent en France.
Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser le royaume.
Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de l'empire
ottoman; ceux qui restrent en France embrassrent le christianisme et
se fondirent dans la masse de la population[414].

  [414] Comparez Chenier, _Recherches historiques sur les Maures_, t.
  II, p. 385, et M. Capefigue, _Richelieu, Mazarin, la Fronde et le
  rgne de Louis XIV_, t. I, p. 31, 88 et suiv.


La littrature arabe n'a-t-elle exerc aucune influence sur la
littrature des peuples du midi de l'Europe? On a attribu aux nomades
de l'Arabie le premier emploi de la rime, des posies amoureuses et
des chants de guerre. En effet, c'est vers les derniers tems du sjour
des Sarrazins en France, que commencrent  se former la langue d'oc
et la langue d'oil; la langue latine n'existait plus que dans les
livres, et la langue germanique tait tombe en dsutude. L'influence
arabe dut s'exercer principalement sur la langue d'oc, commune aux
peuples du midi de la France et de la Catalogne, d'abord parce que ce
furent les pays o les Sarrazins se maintinrent plus long-tems; de
plus, parce que la littrature des troubadours parat avoir prcd
les autres littratures de l'Europe moderne. Mais cette influence ne
dut devenir vraiment sensible qu'aprs l'entire expulsion des Arabes
du sol franais. Les monumens de la littrature romane qui nous sont
parvenus, sont tous postrieurs  la premire moiti du dixime sicle;
et sans doute, l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrazins
n'eut d'abord d'autre effet que d'entraver le dveloppement d'une
civilisation qui tendait  se communiquer  toute la socit chrtienne
de cette poque[415].

  [415] Nous empruntons quelques-unes de ces observations  M.
  de Sismondi, _Histoire de la littrature des peuples du midi de
  l'Europe_.

A l'gard des mots d'une origine incontestablement arabe qui se
sont introduits dans la langue franaise, par exemple l'expression
_salam alayk_ (salamalek), qui signifie _salut  toi_, et  laquelle
l'interlocuteur rpond _alayk alsalam_, ou _sur toi le salut_, ces
mots ont pu s'introduire en France postrieurement aux invasions des
Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas oublier
que les relations entre la France et les Sarrazins n'ont pas cess
avec les invasions de ces derniers; bien au contraire, ces relations
n'ont fait que s'accrotre, et leurs effets ont d tre d'autant
plus puissans, qu'en gnral,  la diffrence des anciennes, elles
reposaient sur des rapports de commerce et d'amiti.

Un effet de la domination passagre des Sarrazins que l'on ne saurait
mconnatre, c'est la cration d'une foule de seigneuries et de
fortunes dont il existe encore des dbris. Les Sarrazins s'taient
mis en possession de valles fertiles et riches; d'autres contres,
par suite d'une politique barbare, avaient t entirement dvastes;
il tait naturel que les personnes qui avaient aid  l'expulsion des
barbares eussent part aux terres conquises. C'est ce qui eut lieu dans
les diocses de Grenoble, de Gap, et dans la Basse-Provence[416]. C'est
ce qui avait dj t mis en usage dans les provinces septentrionales
de l'Espagne.

  [416] Seulement il est bon de rappeler l'erreur de certains
  crivains qui, voulant flatter la vanit de quelques anciennes
  familles, ont fait remonter l'origine de ces fortunes jusqu'avant
  Charlemagne. Voy. ci-devant, p. 82. C'est encore  tort que
  d'autres crivains, attribuant  ce genre de conqutes une
  influence qu'elles n'ont pas eue, y ont rattach l'tablissement
  des franchises municipales et de l'esprit de libert qui se
  firent remarquer dans le midi de la France plutt qu'ailleurs. Ces
  franchises taient un reste de la domination romaine, et se sont
  toujours conserves d'une manire plus ou moins intacte dans la
  Provence et le Languedoc. Voyez l'_Histoire du Droit municipal en
  France_, par M. Raynouard, Paris, 1829, 2 vol. in-8.

Cette manire d'arriver  l'opulence paraissait tellement naturelle,
que les princes et les grands s'en taient fait comme une branche
de revenu, et qu'on spculait sur une expdition tente contre les
infidles, comme maintenant on spculerait sur l'armement d'un navire.
En 1034, le comte d'Urgel, Ermengaud IIe, fait don  un monastre
de ses tats de la dme de toutes les prises qu'il fera sur les
mcrans[417]. En 1074, le pape Grgoire VII crit aux grands d'Espagne
pour leur annoncer qu'il investissait d'avance Ebles II, comte de
Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait  enlever aux
Sarrazins,  condition qu'Ebles dclarerait les tenir du saint-sige,
et qu'il lui paierait un tribut annuel[418].

  [417] Bibliothque royale, grand recueil des chartes, cartulaire
  majeur de Saint-Michel de Cuxa, fol. 111 verso.

  [418] _Art de vrifier les Dates_, t. III, 2e partie, p. 273.


En somme, il semble que l'influence exerce directement par les
Sarrazins ne fut pas aussi considrable qu'on serait tent de le
croire d'abord. Les dgts mmes qu'ils commirent, quelque affreux
qu'ils fussent, s'affaiblirent en prsence de ceux des Normands
et des Hongrois; ils furent mme infrieurs  ceux des Normands,
puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un thtre plus
vaste, et se maintinrent avec moins d'interruption. D'ailleurs, ce
n'est pas le souvenir des maux causs par les Sarrazins qui resta
grav le plus profondment dans les esprits; pendant long-tems on
songea de prfrence aux lumires, aux exploits et  la puissance
des Sarrazins; ce fut au point que le nom de _sarrazin_ et les noms
de _paen_ et de _romain_, se confondirent dans les esprits[419], et
que le vulgaire attribua aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de
grand et de colossal. On sait que la ville d'Orange offre encore des
restes imposans de la domination romaine. Un pome manuscrit fait de
ce magnifique monument un _ouvrage sarrazin_. Il en a t de mme des
anciens murs romains de Vienne en Dauphin[420]. Encore aujourd'hui,
dans le midi de la France, chaque fois qu'on retire de la terre
quelqu'une de ces larges briques, par lesquelles les Romains avaient
coutume de recouvrir la toiture de leurs difices, le peuple, dans les
pays mmes o les mahomtans n'ont peut-tre jamais mis les pieds, ne
manque pas de donner  ces dbris le nom de _tuile sarrazine_.

  [419] Voy. le _Roman de Garin le Loherain_, publi par M. Paulin
  Paris, t. I, p. 88, et t. II, p. 57 et 199.

  [420] Voy. l'_Histoire de la ville de Vienne_, par M. Mermet, 2e
  partie, 1833, in-8, p. 148 et suiv.

Le souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n'existe plus
que dans les livres. D'o vient que le souvenir des Sarrasins est rest
prsent  tous les esprits? Les Sarrazins se montrrent en France avant
les Normands et les Hongrois, et leur sjour se prolongea aprs les
incursions des uns et des autres. Les premires invasions des Sarrazins
sont empreintes d'un tel caractre de grandeur, qu'on ne peut en lire
le rcit sans motion. Les Sarrazins,  la diffrence des Normands
et des Hongrois, marchrent long-tems  la tte de la civilisation;
de plus, lorsqu'ils eurent cess d'occuper notre territoire, ils
continuaient  tre un sujet d'pouvante pour nos ctes; enfin, les
guerres qu'ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en Afrique
et en Asie, durent ajouter  leur nom un nouvel clat. Mais toutes ces
raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le
nom sarrazin remplit encore en Europe dans la mmoire des hommes. La
cause, la vritable cause d'un fait si singulier, c'est l'influence
qu'exercrent au moyen-ge les romans de chevalerie, influence qui
s'est maintenue plus ou moins jusqu' nos jours.


Maintenant que les romans de chevalerie sont presque oublis, nous
avons de la peine  nous rendre compte de l'effet qu'ils produisirent.
Mais au moyen-ge, ces romans formaient presque l'unique lecture de la
noblesse et mme du peuple. C'est l que les guerriers et les hommes
qui se piquaient d'lvation dans les sentimens, allaient chercher des
leons de valeur et de gnrosit; c'est l que les personnes de l'un
et de l'autre sexe se formaient  la galanterie, qualit qui tenait
alors une place trs-importante dans les moeurs publiques. En gnral,
les monumens de l'antiquit classique taient perdus de vue; on
ddaignait mme les chroniques nationales qui auraient pu mettre sur la
voie de la vrit.

Les romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue,
furent crits dans les onzime, douzime et treizime sicles. La
plupart taient en vers, et n'taient pas seulement lus des personnes
de toutes les classes; des chanteurs ambulans, nomms _jongleurs_,
allaient de ville en ville, de bourg en bourg, et les rcitaient en
prsence du peuple assembl. Il n'y avait presque pas de fte dans
les chteaux et dans les villages, o quelque morceau de ce genre ne
ft expos  l'admiration populaire. Ce sont ces mmes rcits qui,
plus tard, reproduits par la plume des potes italiens, surtout de
l'Arioste, ont continu, sous une nouvelle forme,  circuler dans
toutes les bouches.

On sait que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne,
qui forment le sujet d'une grande partie des romans de chevalerie,
furent principalement diriges contre les Frisons, les Bavarois,
les Saxons et les autres peuples germains et slaves, qui sans cesse
menaaient de forcer les barrires de l'empire. Mais,  l'poque o
les romans de chevalerie furent composs, il n'existait plus d'empire
franais; la France tait  peu prs rduite  ses limites actuelles;
et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient combattre les
mcrans, soit sur les bords de l'bre, du Tage, ou du Guadalquivir,
soit sur ceux du Jourdain, de l'Oronte et du Nil. Comme les auteurs
de romans de chevalerie crivaient surtout pour les gens de guerre et
pour les personnes qui aimaient  figurer dans les tournois et les
exercices militaires, ils se crurent obligs de mettre en scne les
ides et les moeurs de leur tems. Ds lors, les noms de Roland et des
hros qui, depuis Charlemagne, taient pour ainsi dire en possession
d'enflammer les imaginations, ne furent plus qu'une espce de thme,
auquel venaient se rattacher les grands coups de lance et les triomphes
des guerriers de l'poque. Les potes avaient mme fini par comprendre,
sous la dnomination de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du
Nord, qui avaient t successivement en lutte avec la France[421].

  [421] Quelques-unes de ces ides se trouvaient dj dans les
  articles que M. Fauriel insra, en 1832, dans la _Revue des
  Deux-Mondes_, relativement aux popes provenales.

Il fut donc admis en principe que tous les exploits des paladins et
des braves de l'ge hroque de notre histoire avaient eu lieu contre
les Sarrazins. Il ne s'agit plus que de multiplier les occasions o
ces braves pourraient se signaler. Presque chaque ville du midi de
la France et de l'Italie fut cense avoir eu son mir et son prince
sarrazin, ne ft-ce que pour mnager aux preux de la chrtient le
mrite de les dpossder[422]. On fit mme intervenir les Sarrazins
dans les combats et les tournois des chrtiens, en un mot, dans tous
les lieux de la terre o il y avait quelque laurier  cueillir. Il
y a plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrtiens, qui
naturellement finissaient par l'emporter, on rehaussa le caractre
de quelques-uns des chevaliers sarrazins; on en fit des modles de
noblesse et de gnrosit[423]; enfin on ne reconnut de suprieur 
leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland.

  [422] Voy. le _roman de Philomne_, dj cit.

  [423] Dans le roman de _Partenopeus de Blois_, le hros chrtien
  du pome est pris d'une manire tratreuse par quelques Sarrazins.
  Aussitt le chef de l'arme sarrazine vient se remettre entre
  les mains du roi de France, et dclare qu'il est prt  subir le
  traitement que le roi voudra lui infliger en reprsailles. Le mme
  trait est racont d'un autre roi sarrazin. Voy. le _Journal des
  Savans_, dcembre, 1834, p. 728, article de M. Raynouard.

Ici encore on retrouve la preuve de la supriorit morale des Maures
d'Espagne. Quelques chroniqueurs espagnols rapportent que, vers l'an
890, le roi des Asturies, Alphonse-le-Grand, ne trouvant point parmi
les chrtiens d'homme assez clair pour lever dignement son fils
et hritier prsomptif, fit venir de Cordoue deux Sarrazins pour lui
servir de prcepteurs. Une ide analogue se retrouve peut-tre dans un
roman de chevalerie relatif  Charlemagne, o il est dit que Charles,
encore enfant, se rendit chez les Maures, ce qui donna probablement
lieu de croire  nos pres que ce prince,  l'aide des lumires qui
distinguaient alors les mahomtans, s'tait mis en tat de renouveler
la face de l'occident[424].

  [424] Voy. le _Roman des enfances de Charlemagne_, par Girard
  d'Amiens, manusc. franais de la Biblioth. roy., no 7188, fol. 30,
  verso.

Ce n'est gure que depuis quelques sicles qu'on est revenu  l'tude
des documens originaux de l'histoire nationale; et c'est seulement
depuis environ cent cinquante ans que la critique a pour toujours fait
justice des contes mis en circulation par les romans de chevalerie.
On est tonn de voir l'illustre Mabillon hsiter sur la fausset de
certains pisodes du pome de _Guillaume-au-Court-Nez_, et ranger dans
le domaine de l'histoire la prtendue occupation du midi de la France
par les Sarrazins, sous Charlemagne[425].

  [425] _Annales Benedictini_, t. II, p. 369.

Assurment, si les Moussa, les Tharec, les Abd-alrahman et les Almansor
revenaient au monde, ils seraient bien tonns de voir le changement
qui s'est opr en Europe dans la position respective des chrtiens et
des musulmans. Mais cette premire impression efface, ils seraient
agrablement surpris de la large place que nos vieux romanciers ont
accorde  leurs exploits; et leur ame, habitue aux grandes choses,
rendrait hommage  un sentiment de courtoisie qui ennoblit les moeurs
barbares de nos pres, et qui semble disparatre chaque jour.

  FIN.




ADDITIONS ET CORRECTIONS.


Page 3. La note deuxime doit tre ainsi conue: Procope, _Histoire
de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; et M. Dureau de Lamalle,
_Recherches sur l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale,
connue sous le nom de rgence d'Alger_, par une commission de
l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres; Paris, 1835, t. I, p.
114 et suiv.

_Ibid._ Lisez ainsi la note 3: Voy. les tmoignages mentionns par
Ibn-Khaldoun, dans l'extrait dj cit, p. 127, 132 et 141, bien
qu'Ibn-Khaldoun lui-mme ne partage pas cette opinion. Voy. aussi
l'article _berber_ de l'_Encyclopdie Pittoresque_, par M. d'Avezac.

Page 21. Le premier alina doit commencer ainsi: Des documens qui
remontent  une assez haute antiquit, font mention de la destruction
du monastre de Saint-Bausile, prs de Nmes, etc.

Page 51. Au bas de la page, ajoutez en note: Voyez Conde, _Historia_,
t. I, p. 89.

Page 176. A la fin du dernier alina, ajoutez en note: On lit dans
une charte de l'abbaye de Saint-Victor,  Marseille,  l'anne 1005,
ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet populum christianum flagellare
per svitiam paganorum, gens barbara in regno provinci irruens,
circumquaque diffusa vehementer invaluit, ac munitissima quque loca
obtinens et inhabitans, cuncta vastavit, ecclesias et monasteria
plurima destruxit, et loca qu prius desiderabilia videbantur in
solitudinem redacta sunt, et qu dudum habitatio fuerat hominum,
habitatio postmodum coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima
collectio_, t. I, p. 369. D'un autre ct, voici quel tait, en 975,
l'tat de l'glise de Frjus, d'aprs une charte rdige au moment
o le pays fut enfin dlivr de la prsence des barbares: Civitas
Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem
redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius fuerunt
effugati; non superest aliquis qui sciat vel prdia, vel possessiones
qu ecclesi succedere debeant; non sunt cartarum pagin, desunt
regalia prcepta. Privilegia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate
consumpta aut igne perierunt, nihil aliud nisi tantum solo episcopatus
nomine permanente. _Gallia Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.

Page 230, note. A propos de l'origine du mot _sarrazin_, ajoutez ces
mots: Notre savant confrre, M. Letronne, nous a fait observer que
d'aprs le tmoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., la partie
de l'gypte situe entre le Nil et la mer Rouge tait ds avant notre
re, comme elle l'est encore de nos jours, habite par des tribus
arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait donc galement
possible que la dnomination d'_orientaux_ et servi  distinguer les
nomades rests dans la presqu'le, de ceux qui avaient travers la mer
Rouge. Encore aujourd'hui que l'gypte est occupe par les Arabes, la
contre situe  l'orient du Delta est nomme _scharky_ ou orientale,
et la partie comprise dans le Delta, _gharby_ ou occidentale. C'est
ainsi que les Goths, ds avant leur dpart des pays qu'ils occupaient
au nord de l'Europe, s'taient diviss en _Ostrogoths_ ou Goths de
l'est, et _Visigoths_ ou Goths de l'ouest; mais la difficult qui
rsulte du passage de Nonnosus existe toujours.




TABLE DES MATIRES.


                                                                  Pag.

    Ddicace                                                         v

    Introduction                                                    ix

    PREMIRE PARTIE. Premires invasions des Sarrazins
    en France, jusqu' leur expulsion de Narbonne et
    de tout le Languedoc, en 759                                     1

    DEUXIME PARTIE. Invasions des Sarrazins en France,
    depuis leur expulsion de Narbonne jusqu' leur tablissement
    en Provence, en 889                                             85

    TROISIME PARTIE. tablissement des Sarrazins en Provence,
    et incursions qu'ils font de l en Savoie, en Pimont
    et dans la Suisse, jusqu' leur expulsion
    totale de France                                               157

    QUATRIME PARTIE. Caractre gnral des invasions
    sarrazines, et consquences qui en furent la suite             229

    Des peuples qui prirent part  ces invasions: les Arabes       229
      --les Berbers                                                232
      --les Germains, les Slaves, etc.                             233

    Commerce des esclaves                                          235

    Les juifs prirent-ils part  ces invasions?                    241

    Langages et religions des envahisseurs                         242

    Motifs qui faisaient agir les conqurans                       249

    Costume des conqurans                                         251

    Partage du butin                                               253

    Sort des chrtiens qui tombaient entre les mains des
    Sarrazins                                                      254

    Sort des Sarrazins qui tombaient entre les mains des
    chrtiens                                                      262

    Servage et esclavage en France                                 265

    Systme d'administration tabli par les Sarrazins              270

    Impts                                                         279

    Manire dont s'opraient les invasions sarrazines              286

    Traces qui restent de ces invasions                            289

    Progrs dans l'agriculture                                     296

    Races des chevaux                                              298

    Danses                                                         300

    Colonies sarrazines en France                                  301

    Influence des Arabes sur la littrature franaise              306

    L'influence des invasions sarrazines en gnral exagre       309

    Cette exagration est l'ouvrage des romans de chevalerie       311

    Grande place que les Sarrazins occupent dans ces romans        313

    Additions et corrections                                       319




Note de transcription dtaille:

Cette version lectronique comporte les corrections suivantes:

  p. xxix, Narbonam et Carcassonam corrig en
           Carcassonam et Narbonam (note no 14),
  p. 8 et 61, Ppin harmonis en Pepin,
  p. 12, Bj corrig en Beja (vque de Beja),
  p. 14, Beziers corrig en Bziers,
  p. 18, Paul, diacre, corrig en Paul Diacre, (note no 42),
  p. 30, Acheri corrig en Achery (Spicilge de d'Achery,
           note no 57),
  p. 40, Ausonne corrig en Ausone
         (ces vers d'Ausone, note no 66),
  p. 39, Bouches-du-Rhnes corrig en Bouches-du-Rhne,
  p. 71, il corrig en ils (qu'ils accablrent),
  p. 74, Voyage corrig en Voyages (Voyages en Arabie,
           note no 111),
  p. 79, Refugi corrig en Rfugi (Rfugi en Afrique),
  p. 94, ajout d'un d manquant dans C'est sans doute de l,
  p. 94, christiana harmonis en Christiana (Gallia Christiana,
           note no 129),
  p. 101, secourera corrig en secourra (Dieu vous secourra),
  p. 128, rebellion corrig en rbellion (Quand la rbellion),
  p. 133, ajout de dom dans Recueil de dom Bouquet (Note no 184),
  p. 164, fut corrig en furent (la France et l'Italie furent),
  p. 173, mersio corrig en messio (pninam messio falcem),
  p. 175, rebellions corrig en rbellions
           (les rbellions sans cesse renaissantes),
  p. 210, Voyages corrig en Voyage (Voyage dans les dpartemens du
           midi de la France, note no 282),
  p. 220, japer corrig en japper (ils semblaient japper),
  p. 230, OElsner corrig en Oelsner (mmoire de M. Oelsner),
  p. 279, arrog corrig en arrogs
           (s'taient arrogs les revenus),
  p. 300, tauraux corrig en taureaux (deux taureaux catalans).

Les erreurs videntes de ponctuation ont t corriges silencieusement;
certains point manquants, comme dans ibid. ou t. ont t ajouts.

 l'exception des corrections mentionnes ci-dessus, l'orthographe, la
ponctuation et l'accentuation n'ont pas t harmonises, comme dans par
exemple:

  Guillaume... au court-nez / au-court-nez / au court nez
  Spicilge / Spicilge
  Aaron-Alraschid / Aaron-alraschid

Plusieurs notes contenaient quelques mots crits en arabe. Ceux-ci n'ont
pas fait l'objet d'une transliterration en caractres latins puisque
cela est dj fait lors du renvoi  la note; ils ont t remplac par
<mot en arabe>.

Les additions et corrections mentionnes  la fin du livre ont t
intgres  l'ouvrage.





End of the Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by 
Joseph Toussaint Reinaud

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ***

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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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