Project Gutenberg's L'Illustration, No. 1606, 6 dcembre 1873, by Various

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Title: L'Illustration, No. 1606, 6 dcembre 1873

Author: Various

Release Date: November 30, 2013 [EBook #44310]

Language: French

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L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL

REDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS, 23, rue de Verneuil,
Paris

31 Anne.--VOL. LXII.--N 1606,
SAMEDI 6 DCEMBRE 1873

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DTAIL
60, rue de Richelieu, Paris

Prix du numro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol.
semestriel, broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 28 fr.

Abonnements Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un
an, 36 fr.; tranger, le port en sus.

Les demandes d'abonnements doivent tre accompagnes d'un mandat-poste
ou d'une valeur  vue sur Paris  l'ordre de M. Auguste Marc,
directeur-grant.



[Illustration: M. LE DUC DE BROGLIE.]

[Illustration: M. DE LARCY]

[Illustration: M. DEPEYRE.]

[Illustration: M. LE DUC DECAZES.]

LES NOUVEAUX MINISTRES.--D'aprs les photographies de M. Franck.



SOMMAIRE

_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert
Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M.
Mayne Reid.--La bataille de Saint-Privat livre le 18 aot 1870--Les
Thtres.--Nos gravures.--_Comment j'ai retrouv Livingstone_.--Revue
littraire: les livres d'trennes.--Le monument de Vernon.--Bulletin
bibliographique.

_Gravures_: Les nouveaux ministres.--Procs du marchal Bazaine: les
tmoins (9 gravures);--Le marchal se rendant  l'audience.--Plan de la
bataille de Saint-Privat.--Thtre de la Porte-Saint-Martin: _Libres!_
drame  grand spectacle de M. E. Goudinet.--Le paquebot transatlantique,
_Ville-du-Havre_, coul en pleine mer le 22 novembre.--La Terre de
dsolation, par le docteur J. J. Hayes (2 gravures).--_La Soeur perdue_,
par Mayne Reid (4 gravures).--_Comment j'ai retrouv Livingstone_. (4
gravures).--Monument lev  la mmoire des mobiles de l'Ardche, morts
pendant la guerre  Vernon.--Rbus.



HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

La nouvelle combinaison ministrielle que nous avons enregistre dans
notre prcdent bulletin a provoqu un vif mcontentement dans les rangs
de la droite lgitimiste et aura probablement pour rsultat de dtacher
de la majorit gouvernementale une partie de ce groupe parlementaire; le
gouvernement trouvera, il est vrai, d'un autre ct, d'amples
compensations, mais ce revirement n'en est pas moins le point de dpart
d'une situation nouvelle et dont il est difficile de prvoir l'issue.

Le caractre du changement introduit dans notre systme politique par la
prorogation septennale des pouvoirs du marchal-prsident tait loin, en
effet, d'tre interprt de la mme manire par tous ceux qui avaient
appuy cette prorogation de leur vote; selon les uns, on avait surtout
eu pour objet de crer un pouvoir anonyme,  l'abri duquel il serait
toujours loisible de travailler  une restauration monarchique; selon
les autres, le vote du 19 novembre avait cr un gouvernement rel, dont
l'existence ne saurait plus tre mise en pril par les attaques et les
comptitions des partis et que personne n'aurait plus le droit de
chercher  dtruire. Or, c'est prcisment dans ce dernier sens que
s'est modifi le cabinet du 24 mai en se sparant de MM. Ernoul et de la
Bouillerie, et en faisant appel au concours de MM. Depeyre et de Larcy.
Bien qu'appartenant, comme leurs prdcesseurs,  la droite, MM. Depeyre
et de Larcy taient placs, comme on l'a dit,  la gauche de ce groupe;
leur situation parlementaire leur permettait de se rallier  un
programme inacceptable pour MM. Ernoul et de la Bouillerie, qui avaient
notoirement jou un rle actif dans la campagne monarchique; d'ailleurs,
MM. Depeyre et de Larcy n'avaient pas accept sans difficults les
portefeuilles qui leur taient offerts, et il n'aurait pas fallu moins,
assure-t-on, pour les y dcider, une l'intervention personnelle du
marchal-prsident. On conoit qu'en prsence de complications aussi
pineuses, l'enfantement du nouveau ministre ait t des plus
laborieux; il ne faut donc plus s'tonner des lenteurs qui ont prsid 
sa formation.

Les effets de la scission que nous signalions en commenant n'ont pas
tard  se manifester; le spectacle que nous donne l'Assemble depuis
huit jours montre clairement que l'ancienne majorit du 24 mai est en
pleine dissolution. La loi de prorogation portait, on s'en souvient,
que, dans les trois jours de sa promulgation, aurait lieu la nomination
de la commission charge de l'examen des lois constitutionnelles; or, le
scrutin ayant pour objet la nomination de cette commission a commenc le
20 novembre, et au moment o nous crivons il n'est pas encore termin;
depuis huit jours, les urnes circulent dans l'Assemble  chaque sance
sans qu'il en ait encore pu sortir trente noms runissant la majorit
ncessaire; et cependant, le chiffre de cette majorit ncessaire
diminue chaque jour en raison du nombre toujours croissant des
abstentions; sur les vingt-huit commissaires nomms jusqu' prsent,
deux seulement l'ont t  une majorit dpassant quatre cents voix, et
cette majorit ne s'levait plus qu' trois cents voix pour les deux
derniers.

Dans la sance de l'Assemble nationale du 28 novembre, M. le
vice-prsident du conseil a donn lecture du projet de loi sur les
maires et les attributions de la police municipale. Ce projet se compose
de quatre articles. Le premier attribue au prsident de la Rpublique la
nomination des maires et des adjoints dans les chefs-lieux de
dpartement, d'arrondissement et de canton; aux prfets, dans les autres
communes; et, en vertu de l'article 2, ces nominations doivent avoir
lieu ds la promulgation de la loi. L'article 3 accorde aux prfets et
aux sous-prfets les attributions du prfet de police, et l'article 4
rend les dpenses de police obligatoires pour les communes. Ce projet de
loi, qui va enlever aux radicaux le dernier lment de force qu'ils
possdaient dans le pays, a naturellement excit toutes les colres de
l'opposition, qui a fait ressortir sur tous les tons et dans tous les
journaux dont elle dispose le dmenti que se donnera en le votant la
majorit nagure si rsolument dcentralisatrice. Mais si l'opposition a
ses raisons pour crier, la majorit a les siennes aussi sans doute pour
agir comme elle le fait. Ajoutons que le projet de loi sur les maires
n'est qu'une garantie provisoire que se donne le gouvernement, en
attendant le vote ds lois organiques municipales.

ESPAGNE.

Les dpches d'Espagne persistent  assurer que l'affaire du _Virginius_
est arrange, et l'une d'elles annonait dernirement que M. Castelar
avait reu la ratification des bases sur lesquelles l'arrangement avait
t conclu. Mais cet accord entre les deux gouvernements ne donne pas
une solution dfinitive. Il ne suffit pas que la convention existe, il
faut encore qu'elle s'excute et que les rparations promises soient
effectues. C'est ici que commence vraiment la difficult. Du moment que
les circonstances dans lesquelles s'est opre la capture du btiment
ont t clairement connues et qu'on a pu tre difi sur l'illgalit de
cet acte, ainsi que de tous ceux qui l'ont suivi, le doute n'tait pas
possible. Le cabinet de Madrid n'avait qu' se soumettre aux obligations
que lui imposait le droit des gens. Il a franchement, loyalement
accompli son devoir, mais il reste  donner une sanction  l'arrangement
convenu. M. Castelar pourra-t-il se faire obir des autorits cubaines,
qui jusqu' prsent ne se sont pas signales par une dfrence
exemplaire pour les instructions qu'on leur envoie de Madrid? Les
planteurs de Cuba sont toujours d'accord avec la mtropole tant qu'il ne
s'agit que de recevoir d'elle des renforts, des munitions et des navires
cuirasss; mais quand il est question de recevoir des ordres, ils n'en
prennent qu' leur guise. Croit-on que les volontaires de Santiago
consentiront  livrer aux autorits amricaines les auteurs et les
instigateurs des meurtres juridiques dont a t victime l'quipage du
_Virginius_? Sans doute le gouvernement espagnol payera les indemnits
stipules; mais aura-t-il la force et les moyens de contraindre les
dtenteurs actuels du btiment illgalement saisi  en faire la
restitution? Il est vrai que M. Soler, ministre des colonies, se trouve
actuellement  la Havane et qu'il doit y tre venu avec de pleins
pouvoirs de la part de ses collgues. Toutefois, on peut craindre une
vive rsistance. Ainsi, d'aprs un tlgramme de New-York, les autorits
cubaines auraient demand au gouvernement de ne rien conclure avant le
protocole qui dmontre la lgalit de la capture. Les nouvelles venues
de Madrid font croire que cette prtention a t carte, puisque
l'arrangement a t ratifi. Il n'en reste pas moins avr que la
population et la presse de la Havane s'opposent nergiquement  la
remise du navire, et que les prparatifs de dfense sont pousss avec la
plus grande activit, en vue d'une intervention des tats-Unis. La
question, comme on le voit, n'est donc tranche que diplomatiquement.
Elle va entrer dans une phase nouvelle plus prilleuse, celle de
l'excution. Si le gouvernement espagnol n'est pas capable de forcer la
main  ses agents, il est  craindre que les tats-Unis ne se chargent
de la besogne, et le sort de Cuba pourrait bien tre profondment
chang.

ITALIE.

Sa Saintet Pie IX vient de publier une nouvelle encyclique date du
Vatican, 21 novembre. L'espace nous manque pour analyser ce document,
qui touche  toutes les questions dans lesquelles la papaut se trouve
actuellement engage. Aprs un exorde consacr  des plaintes gnrales
sur la situation de l'glise, Pie IX s'tend longuement sur les
querelles religieuses souleves dans plusieurs tats de l'Europe. Il
fltrit d'abord les usurpateurs de Rome, les spoliateurs du Saint-Sige
et des Ordres religieux. Passant d'Italie en Suisse, il glorifie la
rsistance des vques de Genve et de Ble, Mgrs Mermillod et Lachat,
aux autorits civiles de leur pays, et prononce l'anathme contre les
prtres intrus, imposs par ces autorits aux paroisses catholiques de
la Suisse. Il rappelle ensuite la protestation qu'il a adresse 
l'empereur Guillaume; et tandis qu'il assimile les ultramontains de
l'Allemagne aux martyrs des premiers ges du christianisme, il lance les
foudres de l'glise sur les vieux-catholiques, sur l'vque Reinkens,
leur chef, et sur tous ceux qui l'ont lu et le soutiennent.

En terminant, Pie IX recommande  ses fidles de ne point perdre
courage, d'opposer le calme le plus parfait aux hostilits dont l'glise
est l'objet et de persvrer dans la prire pour apaiser la colre
cleste provoque par les crimes des hommes, afin que si le
Tout-Puissant se lve enfin dans sa misricorde, il commande aux vents
et fasse la tranquillit.



COURRIER DE PARIS

--Venez donc avec moi.--O a?--Chez Reaujon.--Pour-quoi faire?--Pour y
voir ce que vous n'avez jamais vu.--laissez donc! J'ai vu chez le baron
d'Holbach dix philosophes calmes et un chien  deux ttes.--Pour
entendre ce que vous n'avez jamais entendu.--J'ai entendu jouer de la
flte par l'automate de Vaucanson.--Ce que j'ai  vous montrer vaut
quinze fois mieux.--Eh bien, qu'est-ce donc?--L'orchestre de Beaujon,
pardieu!--Quel orchestre?--Quinze jeunes filles belles comme le jour,
surtout la nuit.--Elles sont musiciennes?--Elle ne sont mme que
cela.--A d'autres!--Venez, vous verrez et vous entendrez. L'une joue du
violon, l'autre de la cithare, une autre du clavecin, une autre du luth.
Toutes quinze vtues en nymphes des bois. Venez donc; c'est
incomparable.

Voil, en termes prcis, ce qu'on lisait dans l'un des trente-sept
volumes des _Mmoires secrets de la rpublique des lettres_ (Bachaumont
et Cie). La chose a t imprime sous le ministre de M. de Maurepas, il
y a une centaine d'annes. Ce n'est pas d'aujourd'hui, comme vous voyez.
Un orchestre compos de quinze jeunes filles, costumes en desses des
prs et des bois, c'tait une fantaisie de fermier gnral. La chronique
raconte que Beaujon s'en permettait bien d'autres; par exemple, cette
pche que Louis XV alla manger chez le traitant et qui lui cota cent
cinquante mille livres. Cent cinquante mille francs une pche! Nos
millionnaires y regarderaient  deux fois. Mais ce n'est pas de cela
qu'il est question pour le moment; parlons de l'orchestre de dames.

A cent ans de distance, ce qui se passait chez un manieur d'argent se
passe, pour le premier venu, au Casino de la rue Cadet. Du neuf, ce n'en
est pas. Pour le moins, c'est du progrs. Une Autrichienne, Mme Almann
Weinlich, a eu cette ide ingnieuse de former un orchestre avec des
jeunes filles. A-t-elle tout simplement copi Beaujon ou bien,
considrant qu'un homme soufflant dans du cuivre est horrible  voir,
a-t-elle voulu faire excuter les oeuvres des matres par des
instrumentistes d'un spectacle plus gracieux? Quoiqu'il en soit, la
substitution est de celles qui plaisent. L'orchestre des Viennoises
enchantera Paris.

En tout, on compte une trentaine de musiciennes. L'uniforme est de
rigueur. On y a arbor les couleurs nationales de l'Autriche. Ainsi ces
dames sont vtues d'une robe jaune d'or, avec un justaucorps de velours.
Bordures et agrments noirs. Naturellement les lorgnettes ont t
braques sur ces ttes. Quatre ou cinq sont fort jolies; presque toutes
sont fort bouriffes. Il parat que c'est conforme au style du
germanisme actuel. On aperoit dans les cheveux, pour les blondes une
rose simple, pour les brunes une rose th.

Cet orchestre a de srieuses qualits; il joue juste, avec ensemble,
beaucoup de got, mais un peu mollement. A mesure qu'on regarde et qu'on
coute, on se dit: Tiens, nous sommes _vols_; il n'y a pas que des
femmes. Vous avez compris, j'imagine, que dans la circonstance, le mot
_vol_ ne doit pas tre pris dans son sens propre; c'est un verbe de la
grammaire parisienne, grammaire hrisse de tant de bizarreries. Avant
que le premier air soit fini, on a aisment dcouvert que les seuls
instruments  cordes sont tenus par des mains fminines. Quant aux
ophiclides, aux trombones et aux trompes de chasse, ils gonflent la
joue de jeunes garons d'un aspect assez comique. En effet, ces jeunes
gens sont vtus comme dans une ferie du Chtelet; ils ont des crevs de
satin jaune, agrments de broderies. Vous pourriez les prendre au choix
pour dessus de pendule ou pour des valets de trfle.

Pour ce qui est de Mme Weinlich, la _cheffe_ d'orchestre,
aristocratiquement gante de blanc, elle conduit son petit bataillon
comme menait le sien, il y a un quart de sicle, ce clbre Musard, qui
a t le Napolon de la colophane. Chacun des instruments obit au doigt
et  l'oeil, militairement. On a beau lorgner, applaudir, hisser, jeter
des bouquets, ces jeunes musiciennes des bords du Danube ne bronchent
pas. Ce sont des prtresses de l'art pour l'art. On voit qu'elles
appartiennent, corps et me,  la musique, de mme que les bayadres de
l'Inde appartiennent  la danse.

Au premier concert, spcialement offert  la presse, plus d'un morceau a
t remarqu  bon droit, un solo de violoncelle excute par Mlle Louise
Dellmayer a t dit par cette artiste avec beaucoup de got. Le
_Pizzicato_, polka de Strauss, de Vienne, excut brillamment par les
instruments  cordes, a t _biss_. Enfin Mlle Pauline Zwe s'est
beaucoup fait applaudir dans un solo de violon.

Passons vite  une autre actualit.

Un homme du jour, un savant, a prouv le dsir de renouer la chane des
temps, comme on dit; il vient de ressusciter une chose ou bien un mot
d'autrefois, comme on voudra. Le docteur L*** s'occupe donc d'organiser
le _Club de la Fourchette_. Ici chacun se cogne le front pour retrouver
un souvenir. Il y a eu, au commencement de ce sicle, une conjuration
fameuse, la _Socit de la Fourchette_. Vous n'tes pas sans avoir
entendu parler, ne ft-ce que sourdement, de cette _Marianne_ de la
littrature, se ravivant dans un dner mensuel, au Rocher de Cancale.
Dans l'origine, c'tait une _bosserie_ tout comme une autre. Une
mauvaise queue de rimeurs galants, chappe de l'_Almanach des Muses_,
se runissait pour boire et pour chanter. (Ils chantaient  tout propos,
ceux-l!) Un jour, au dessert, le boute-en-train de la bande se leva
d'un air  peu prs solennel. Le verre  patte qu'il tenait  la main
s'allongeait en cume d'argent. On prtend que c'tait M. tienne,
l'auteur de _Joconde_, futur pair de France. --Messieurs,
dit-il.--Mais je vous fais grce du discours. Il y tait exprim qu'il
fallait s'entraider pour forcer les portes de l'Acadmie franaise.
Toute la _Socit de la Fourchette_ y passera si nous savons nous faire
la courte chelle. Il y eut un serment redoutable, taill sur le patron
de celui du Grtli: Nous le jurons! L'exprience fut naturellement
essaye par le propinant, qu'on prsenta  la premire vacance: M.
tienne fut lu, tant les fourchettes manoeuvrrent bien. Une fois
entr, l'auteur de Joconde tendit la main  M. Antoine Say; cet autre 
un troisime; le troisime  un quatrime, et ainsi de suite jusqu'au
dernier, jusqu'au vnrable M. de Pongerville, traducteur d'Ovide et
prsident du comit de censure aprs le 2 dcembre. Ainsi, pas une
fourchette n'est demeure  la porte.

Si je suis bien renseign, la tentative d'aujourd'hui n'a pas tout 
fait en vue l'escalade de l'Acadmie franaise,  moins que ce ne soit
l'objet de quelque secrte stipulation. Le docteur L*** a pour objectif
quelque chose de plus gnral. Il se propose, dit-on, de rendre
comestibles les divers animaux qu'on ne regarde gure chez nous que
comme des sujets de curiosit. Pour tre juste, il faut noter que le
sige de Paris nous avait dj inculqu cette ide en nous poussant 
manger les btes du Jardin d'Acclimatation et quelques-unes du Jardin
des Plantes. Mais ce qui n'tait que l'accident ou l'exception
deviendrait la rgle. Peut-tre savez-vous ce mot, entendu jadis, dans
un cabaret lgant du Palais-Royal. Un viveur qui voulait rire
interpellait les servants: Garon, un pied d'lphant  la
poulette.--Monsieur, dsol, nous venons de servir le dernier. Eh bien,
grce au _Club de la Fourchette_, on trouvera toujours des pieds
d'lphant. Une ctelette de chameau est peut-tre exquise avec de
petits oignons anglais. --Garon, une langue de jaguar pour madame. Il
la faut un peu rissole.

On peut ne pas s'occuper de politique courante; il n'est pas possible de
ne pas s'intresser  ce qui se fait  Versailles touchant l'difice de
nos finances. Hlas! ce n'est plus qu'un chteau de cartes. Vu les
charges normes que nous a imposes la guerre, le budget n'est plus en
quilibre. On cherche  crer de nouveaux impts. Comment s'y prendre?
Tout a t frapp. L'air, le feu, l'eau, ce que nous mangeons, ce que
nous buvons, la maison, l'habit, l'outil, le travail, le plaisir, la
maladie elle-mme, on ne sait rien qui ne soit soumis  une taxe. Le
chien est devenu contribuable; le chien produit 5 millions 650,000
francs par an. O chercher? Sully, Colbert, Turgot, Gambon, Mollien,
l'abb Louis, tous nos grands conomes, y perdraient leur arithmtique.
Et pourtant, et en dpit de tout, malgr vent et mare, il nous faut de
nouvelles ressources.

Un trs-bon citoyen, un ancien notaire de la ville d'Avesnes (Nord),
vient d'avoir une ide qui va faire jubiler les uns et hurler les
autres. En s'adressant  l'Assemble nationale par voie de ptition, il
demande qu'on mette un impt sur les clibataires. J'ai tenu le placet
entre mes mains, durant cinq minutes, ce qui m'a suffi pour en
comprendre tout  la fois le sens moral et la porte financire. Aprs
avoir spcifi plusieurs genres d'exemption, le ptitionnaire construit
une chelle; il veut que lorsqu'on n'est pas mari  tel ge on paye
tant au fisc, et  tel autre ge, le double, et  tel autre ge, le
triple; c'est un peu sal, dira-t-on. D'accord, et c'est parce que c'est
sal que c'est piquant:

        De vingt-cinq ans  vingt-six ans.    100 fr.
        De vingt-six ans  vingt-sept ans.    200 fr.
        De vingt-sept  vingt-huit.           300 fr.
        De vingt-huit  vingt-neuf.           400 fr.
        De vingt-neuf  trente.               500 fr.

Pass trente ans le clibataire opinitre serait soumis, chaque anne, 
une capitation de 1,000 francs.

Il va sans dire que le sexe masculin seul tomberait sous le coup de la
loi.

Montesquieu demande que les lois soient d'accord avec les moeurs et les
moeurs en harmonie avec les lois. Je ne saurais dire si le projet de
l'ancien notaire d'Avesnes serait agr, philosophiquement parlant, par
l'auteur de l'_Esprit des lois_; mais, pour sr, il ne dplairait pas 
tout le monde. De tous les contre-forts de la socit moderne, le
mariage est peut-tre celui qui est en ce moment le plus battu en
brche. Cent fois par jour vous entendez les jeunes gens s'crier que
c'est une duperie que de se marier. Sous ce rapport, l'chelle de
proportion pourrait produire quelque bien et forcer les rfractaires 
s'amender.--Il y a, par malheur, une objection  fournir contre la
ptition. Cette affaire, non plus, n'est pas absolument nouvelle,
puisqu'il n'y a rien de neuf sous le soleil. Un jour, dans la
Grande-Bretagne, on a cherch  mettre une rforme de ce genre  l'ordre
du jour. Lisez le _Spectateur_ d'Addison, tome III, page 57; vous y
verrez, non le projet de l'ancien notaire d'Avesnes, mais une fantaisie
qui y ressemble un peu. L'humoriste anglais demandait bien un impt sur
le clibat, mais en se moquant, en se jouant, uniquement pour faire une
pigramme.

La ptition dont je viens de parler a t remise, il y a quelques jours,
 la questure. On peut prvoir qu'elle fera beaucoup de bruit en France,
si elle est convenablement rapporte.--Mais les hommes graves la
rapporteront-ils?

Il n'y aura jamais eu de succs plus complet que celui de la nouvelle
oeuvre d'Alexandre Dumas fils; Monsieur Alphonse sera,  bon droit, la
coqueluche de cet hiver. Dans un autre compartiment de l'_Illustration_,
un de nos collaborateurs vous dira en quoi consiste le mrite de ce
drame si rapide, si touchant et si moral. Pour nous, nous n'avons qu'
noter quelques-uns des faits pisodiques qui se sont produits autour de
ce remarquable ouvrage. L'auteur a, dit-on, mis six mois  concevoir et
 crire cette pice, qui est, comme facture, absolument l'oppos de la
_Femme de Claude_, sa dernire tude. S'il vous en souvient,  propos de
cette oeuvre dramatique, la critique tournant  l'aigre, disait que le
fcond artisan tait dcidment en baisse. 'a t comme un coup
d'peron. Alexandre Dumas fils a voulu voir le feuilleton avouer au
grand jour combien il s'tait tromp, et il y a pleinement russi. En
effet, sur toute la ligne, les critiques ont dit cette invariable
formule:

--C'est la jeunesse de la _Dame aux camlias_;--c'est la touche nette et
vigoureuse du _Demi-monde_.

Dans la nuit qui a suivi la premire reprsentation, M. Alexandre Dumas
tait  peine rentr chez lui qu'on lui apportait un petit papier pli
en losange.

Voici ce que contenait ce message:

Trs-vrai;--trs-beau.

Emile de Girardin.

Autre missive, celle-l venant, parat-il, d'un spculateur:

Monsieur.

Voulez-vous cent mille francs en change de votre succs d'hier?

L'auteur a rpondu en jetant le billet au feu.

Dans un certain monde, o l'on a pour habitude de prendre ses aises, il
a t fait grand bruit de la figure un peu trop accuse de M.
Alphonse. Ce personnage reproduit un type uniquement parisien, une
figure qui a pour tiquette un mot qui ne se prononce pas parmi les gens
de bon ton. De l mille tours de phrase, mille sous-entendus qui ne
contribuent pas peu au succs de la pice et du rle. Pour ajouter
encore  tout cela, un jeune acteur, Frdric Achard, a mis dans cette
individualit le cachet d'une exactitude incroyable. Costume, gestes,
langage, tout concourt  faire voir en lui le type en question lui-mme.
Tous les camarades du jeune comdien, frapps de tant de vrit, l'ont
envelopp de compliments.

--Ah a, s'est cri le jeune artiste dans les coulisses, si j'ai tant
russi que a, c'est fait de moi; le nom de _Monsieur Alphonse_ me
restera toute ma vie!

Et, malheureux de trop de bonheur, il parlait de rendre le rle 
l'auteur.

--Comment! lui dit alors Alexandre Dumas, y songez-vous? Vous tes
jeune; vous venez de crer, du premier coup, le personnage le plus
difficile  montrer au thtre, un fourbe cynique, un homme de la
famille de ce bon monsieur Tartuffe, et vous voulez vous retirer. C'est
pour le coup que vous prteriez  rire.

Mieux avis, le jeune comdien a renonc  rentrer dans la coulisse, et
il a bien fait.

Voici un bien joli mot; on l'a mis dans la bouche de M. Joseph Prudhomme
au sujet de la _femme  deux ttes_, qu'il est all voir.

--Mesdemoiselles, tout vous fait une loi de vivre en bonne intelligence.
Voyez-vous, si vous cessiez de vous entendre, si vous vous battiez, la
garde elle-mme ne pourrait pas vous sparer.

Philibert Audebrand.



PROCS DU MARCHAL BAZAINE

LES TMOINS.

[Illustration: Gnral Coffinires.--Phot. Reutlinger.]

[Illustration: Gnral Boyer.--Phot. Appert.]

[Illustration: Colonel D'Andlau.--Phot. Pnabert.]

[Illustration: Migeon.--Phot. Appert.]

[Illustration: Marchal Canrobert.--Phot. Richebourg.]

[Illustration: Streiff.--Phot. Appert.]

[Illustration: Colonel Magnan.]

[Illustration: Clark.--Phot. Appert.]

[Illustration: Garrigue.--Phot. Appert.]

[Illustration: PROCS DU MARCHAL BAZAINE.--Le marchal se rendant 
l'audience.]



LA SOEUR PERDUE(1)

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)


CHAPITRE VIII

ENTRE UN TIGRE ET UN TORRENT

Gaspardo avait commenc  frapper la pierre, et quelques tincelles
scintillaient dj du milieu de la profonde obscurit, quand un bruit
inattendu, au milieu de tous les bruits de la tempte, vint tout  coup
frapper son oreille et arrter sa main.

Ses deux compagnons l'avaient entendu comme lui; les trois chevaux qu'il
avait inquits aussi bien que leurs trois cavaliers donnrent soudain
des signes vidents de terreur. Ils se mirent  hennir et  pitiner le
sol. Une seconde fois ce bruit frappa leurs oreilles, c'tait un
effrayant rugissement, et il n'y avait pas  s'y tromper, hommes et
chevaux l'avaient reconnu en mme temps. C'tait le rugissement d'un
tigre (1).

[Note 1: Les Hispano-Amricains, aussi bien au nord qu'au sud du
continent, donnent au jaguar le nom de tigre. Le nom de jaguar est un
mot guarani, le seul correct pour cet animal dans l'Amrique du Sud.]

Tout d'abord, ils avaient cru que le terrible animal devait se trouver
au fond mme de la grotte. Mais quand le cri retentit de nouveau ils
comprirent que le tigre ne devait tre qu' l'entre et de l'autre ct
des ponchos.

L'avantage n'tait pourtant pas considrable, la frle barrire des
manteaux ne les protgerait gure plus qu'une toile d'araigne contre
les griffes du froce animal, s'il tait venu, comme c'tait probable,
chercher un refuge dans la caverne qui leur servait d'asile.

Il ne serait certainement pas arrt par un simple rempart de
couvertures. tonn d'abord de l'obstacle qui lui barrait l'entre et
dont il ne souponnait pas la fragilit, le tigre semblait avoir, pour
un instant, recul.

Taisons-nous, dit un des deux jeunes gens, la caverne parat profonde,
elle a peut-tre quelque issue extrieure. Qui sait si le tigre ne se
contentera pas de la traverser? l'obscurit est telle qu'il peut ne pas
nous apercevoir.

--Le _jaguaret_ est un chat. Il voit aussi bien de nuit que de jour,
rpliqua tout bas Gaspardo; s'il pntre ici, nous n'avons qu'une
ressource, c'est de le combattre et de le tuer.

Tous les trois, d'un mouvement commun, s'armrent de leurs fusils et
s'assurrent en outre que leurs pistolets taient dans leur ceinture.

Le jaguar tait encore au dehors, poussant un rugissement sourd comme
s'il eut demand  entrer, et stupfait videmment d'tre arrt devant
sa demeure habituelle par cet trange obstacle.

Les tigres, malgr leur frocit, ne manquent pas de prudence. Il tait
clair que l'ennemi tenait en lui-mme une sorte de conseil. Mais la
puissance croissante de son cri tmoignait que son hsitation ne serait
pas de longue dure et qu'il se dciderait bientt  franchir le rideau.
Hommes et chevaux se trouveraient  sa merci si tout d'abord ils ne
russissaient pas  s'en dfaire.

Les trois voyageurs s'taient runis derrire les ponchos, et cte 
cte, les armes  la main, ils firent face  l'endroit d'o l'attaque
devait arriver, aprs avoir fait rapidement passer leurs chevaux
derrire eux.

Fallait-il sans plus attendre envoyer une dcharge  travers le rideau
en visant au juger dans la direction que leur indiquaient les mouvements
de leur adversaire?

Cette suggestion venait de Cypriano; elle avait t  peine formule
qu'un cri rauque avait retenti comme une sorte de rponse, et une
seconde aprs, les deux cousins roulaient sur le dos jusqu'au fond de la
grotte, culbuts l'un sur l'autre par l'lan du formidable animal, qui
d'un bond s'tait jet sur l'obstacle et avait du mme coup renvers
deux de ses adversaires. Gaspardo seul tait rest debout.

Par saint Antoine, s'cria-t-il, l'imbcile s'est pris dans nos
couvertures. Ne bougez pas vous deux, restez  terre, je vais faire
feu!

Un clair brilla, la dtonation d'un pistolet se fit entendre. Le tigre
foudroy roulait  son tour sur le sol.

Coup superbe! s'cria Gaspardo en reconnaissant au bruit sourd qu'avait
fait la chute de l'animal qu'il avait d frapper juste. Relevez-vous,
mes enfants. Un agneau ne tombe pas plus vite sous la main d'un boucher.
Venez m'aider  chercher notre gibier au milieu de nos couvertures, et
n'ayez crainte de les toucher, elles ne renferment qu'une carcasse de
jaguaret.

Les deux jeunes gens furent bientt debout. Le gaucho battit le briquet,
et tous les trois s'approchant de leur victime, ils purent constater que
le pistolet du gaucho avait admirablement fait sa besogne; la balle, par
un hasard providentiel, avait touch droit au coeur.

Nos pauvres ponchos, dit Gaspardo.--Ils ne nous ont pas t inutiles.
Qui sait si je serais venu  bout d'abattre ce maudit animal s'ils
n'avaient pas paralys ses mouvements! C'est la Vierge qui a guid ma
main, bien sr, mes enfants. Nous lui devons un fameux cierge.

Cependant, par l'ouverture, le vent, la poussire et le froid
pntraient  l'envi dans la grotte et y tourbillonnaient tout  leur
aise. Nos trois voyageurs s'empressrent de dbarrasser leurs ponchos du
corps du tigre, et ayant retrouv leurs couteaux, ils parvinrent 
s'abriter une fois encore contre la tormenta.

Ce travail accompli, Gaspardo allait se prparer  faire un bon feu dans
le dessin de savourer plus gaiement son repas. Mais il fut arrt par
une pense qui se prsenta soudain  son esprit.

Quand il y a un jaguaret quelque part, dit-il, on a observ que ces
aimables personnages ne manquent jamais de chasser deux par deux. Nous
avons tu la femelle, nous aurions eu plus de mal si nous avions eu
affaire au mle. Or,  moins d'incident extraordinaire, le mle doit
rder dans les environs et nous courons le risque de le voir arriver 
tout moment pour nous rclamer son gte. J'en conclus que pour nous
assurer contre sa visite, il nous faut boucher notre porte d'une faon
un peu plus solide.

--Mais comment? Avec nos selles, cela ne suffirait pas?

--Certainement non, senores, je le sais  merveille. Je n'ai pas voulu
parler de nos selles, mais il y a ici des quartiers de roc, peu faciles
 remuer sans doute, avec lesquels nous ferions une magnifique
muraille.

En effet, quand les jeunes gens avaient reu le choc du jaguar, il leur
avait t facile de se rendre compte qu'ils n'avaient pas t jets par
lui sur des lits de plume, leurs ctes taient l pour tmoigner du
contraire. Tombs au milieu des dbris, rouls sur leurs angles, chacun
de leurs membres meurtri ou corch leur attestait que des matriaux
solides de construction devaient abonder autour d'eux. D'ailleurs 
l'clair du coup de pistolet et aussi, quoique moins distinctement,  la
faible lueur qui provenait du dehors, leurs yeux avaient pu ajouter 
leur certitude en ce sens.

Btissons-nous une barricade et vivement! dit Gaspardo, nous pouvons
lever intrieurement sans dranger le rideau jusqu'au moment o elle
sera assez haute. Ne perdons pas un instant. Vous deux, apportez-moi des
pierres, je les mettrai  leur place.

Ludwig et Cypriano ne se firent pas prier. Ils se mirent  l'oeuvre avec
ardeur, et ce fut  qui soulverait les plus gros dbris pour les mettre
 la disposition du gaucho.

Mayne Reid.

(_La suite prochainement._)



LA BATAILLE DE SAINT-PRIVAT
LIVRE LE 18 AOUT 1870

Le panorama du terrain sur lequel a t livre la bataille, dite de
Saint-Privat-la-Montagne par les Franais et de Gravelotte par les
Allemands, se trouve compris dans le dessin de M. Deroy, qui a paru dans
le numro du 22 octobre. Cependant, pour plus de clart, nous avons
joint  ce rcit un croquis indiquant trs-exactement les positions
occupes par l'arme du Rhin, ainsi que les lignes de marche suivies par
les corps de l'arme allemande qui ont pris part  cette bataille.

M. de Moltke ayant rapidement donn l'ordre aux troupes les plus
rapproches de marcher dans la direction de Rezonville, avait mis en
ligne huit corps d'arme, les 2e, 3e, 7e, 8e, 9e, 10e, 12e et la garde
royale, sans compter trois divisions de cavalerie, soit prs de 250,000
hommes. Son adversaire, Bazaine, avait sous la main tout ce qui restait
de l'arme du Rhin, peut-tre 120,000 hommes, non-valeurs dduites.

On sait comment le commandant en chef franais replia son arme le 17
aot, au point du jour, quand toute son arme s'attendait  poursuivre
le succs de la veille.

Le roi de Prusse, inform  son quartier gnral de Pont--Mousson de la
sanglante lutte de Rezonville et de ses rsultats fcheux pour une
fraction de son arme, tait parti le 17 avant le jour pour juger la
situation. A son grand tonnement, il trouva les Franais en retraite
sur Metz et rsolut aussitt de les attaquer et de les refouler, s'il
tait possible, dans le camp retranch. Il runit en confrence MM. de
Moltke, le prince Frdric-Charles, son chef d'tat-major le gnral de
Sthiele, et tout fut rgl pour l'attaque du lendemain.

Dans la nuit du 16 au 17 aot, vers une heure du matin, le marchal
Bazaine avait adress aux commandants de corps d'arme l'ordre d'occuper
les positions suivantes: le 2e corps, Frossard, entre Rozrieulles et le
Point-du-Jour; le 3e, Leboeuf,  sa droite, se prolongeant vers la ferme
de la Folie; le 4e, Ladmirault, vers Montigny-la-Grange et la leve du
chemin de fer de Verdun, alors en voie de construction; enfin le 6e
corps, Canrobert, formait l'extrme droite, du chemin de fer vers
Saint-Privat et Roncourt.

Cette ligne de bataille tait naturellement trs-forte. En outre, les
commandants de corps avaient reu l'ordre de fortifier leur front par
des tranches-abris et des paulements de batterie. Mais Bazaine commit
la faute de ne pas prescrire  la rserve gnrale du gnie d'expdier
des outils au marchal Canrobert, dont les parcs et les rserves du
gnie et de l'artillerie avaient t coups de Metz. Cette ngligence
tait d'autant plus regrettable que, ainsi qu'on le verra plus loin,
Canrobert occupait la partie la plus faible de la ligne de bataille.

Nous n'aurons plus  nous occuper des mouvements de l'arme franaise,
qui a reu passivement le choc de l'ennemi, et dont les rserves formes
par la garde et la rserve gnrale de l'artillerie n'ont mme pas t
engages. Mais il nous faut suivre avec soin les diffrents corps de
l'arme allemande, qui ont cherch d'abord, puis attaqu leur adversaire
avec une audace tmraire qui aurait pu leur coter cher si le marchal
Bazaine avait t  la hauteur de son commandement.

Aprs la bataille de Rezonville, les troupes engages avaient bivouaqu
trs-prs du champ de bataille sans tre inquites par les Franais;
cependant l'tat-major prussien tait dans l'inquitude, car il
s'attendait  voir recommencer au point du jour la lutte acharne de la
veille. Pour la soutenir, le roi fit passer tous les corps d'arme sur
les dix ponts fixes ou de campagne que nous avons numrs dans notre
prcdent article. La retraite de Bazaine laissant M. de Moltke libre de
combiner son attaque  son gr, l'habile chef d'tat-major en profita
pour laisser reposer l'arme allemande pendant la soire du 17. A deux
heures de l'aprs-midi il soumit  la signature du roi l'ordre gnral
qui prescrivait  l'arme d'excuter un grand mouvement de conversion,
l'aile gauche en avant, avec le 7e corps comme pivot. Les colonnes
devaient se mettre en marche  cinq heures du matin; les avant-gardes
s'appuyaient  la route impriale de Verdun qui forme dfil au passage
de la Mance, prs de l'auberge de Saint-Hubert et qui gagne ensuite les
hauteurs du Point-du-Jour et de Rozrieulles en formant de nombreux
lacets.

La premire ligne des Prussiens tait compose, en commenant par la
droite, des 7e et 8e corps de l'arme de Steinmetz, camps  droite et 
gauche du bois des Ognons; du 9e corps entre Rezonville et Vionville; du
12e corps saxon et de la garde royale camps prs de Mars-la-Tour. Ces
trois derniers corps de l'arme du prince Frdric-Charles taient
soutenus en seconde ligne par les 3e, 10e corps, les 5e et 6e divisions
de cavalerie, et par la brigade des dragons de la garde, tous
trs-prouvs dans la journe du 16; Steinmetz avait pour soutien le 2e
corps arriv  Pont--Mousson le 17 au soir et la 1re division de
cavalerie. Le 1er corps, Manteuffel, et la 3e division de cavalerie
taient laisss sur la rive droite de la Moselle pour s'opposer au
besoin  une tentative de sortie de la garnison de Metz par les roules
de Sarrebruck ou de Strasbourg.

[Illustration: Plan de la bataille de Saint-Privat.]

A quatre heures du matin, chacun des corps d'arme prit la direction qui
lui tait indique. Le corps saxon,  l'extrme gauche, marcha
rapidement sur Jarny, et ds que ses colonnes eurent dpass la route de
Verdun, la garde royale, qui avait camp  la gauche du 12e corps,
marcha sur Doncourt et la ferme de Cautre; le 9e corps se dirigea un peu
 droite de la mme ferme de Cautre; l'arme de Steinmetz resta
immobile. Vers 9 heures, la premire ligne de l'arme du prince
Frdric-Charles occupait la deuxime route de Verdun, par Jarny,
Conflans, Etain, et ce mouvement ayant pu s'excuter sans brler une
amorce, l'tat-major prussien acqurait la conviction que l'arme de
Bazaine, loin d'tre en marche sur Briey, devait tre concentre sur les
hauteurs en avant de Chtel-Saint-Germain, mais il tait loin de se
douter que l'on et commis la faute d'tendre dmesurment notre ligne
de bataille et croyait fermement la droite franaise appuye au village
d'Amanvillers. Le roi Guillaume donna un ordre en consquence; l'arme
de Steinmetz devait contenir les corps Leboeuf et Frossard, tandis que
le 9e corps, soutenu par la garde, ferait effort sur Montigny-la-Grange
et Amanvillers, et que le corps saxon tournerait Canrobert par
Sainte-Marie-aux-Chnes et Saint-Privat; une portion de la garde devait
aussi concourir  ce mouvement enveloppant. Le roi, le gnral de
Moltke, le prince Frdric-Charles et le vieux Steinmetz,  cheval au
milieu des troupes, dirigeaient eux-mmes les oprations. Le 8e corps,
plac en arrire de Gravelotte, n'avait qu' attendre l'attaque du 9e
pour entrer sur-le-champ en ligne; le 7e corps, dissimul dans le ravin
d'Ars, tait si rapproch du corps Frossard qu'il ne lui restait qu'
engager le feu.

Conformment aux ordres donns, le 9e corps se dirigea de la ferme de
Cautre sur Verneville, et la 18e division put s'emparer du bois de la
Cusse, que le gnral Ladmirault n'avait pas fait occuper par suite d'un
changement apport la veille au soir dans l'ordre de bataille, et
d'aprs lequel Canrobert, post d'abord  Verneville, dut camper autour
de Saint-Privat. A midi prcis, les cinquante-quatre pices de la 18e
division et de la rserve du 9e corps ouvraient le feu contre le corps
Ladmirault; la grande bataille du sicle tait commence.

Au signal donn par le canon de Manstein, le chef du 9e corps,
Steinmetz, fait avancer rapidement son aile gauche qu'il lance contre le
bois des Gnivaux, pendant que le 3e corps dploie son artillerie sur la
hauteur  droite du village de Gravelotte. Avant une heure, la bataille
tait engage avec acharnement de Rozrieulles  Amanvillers. Le prince
Frdric-Charles s'aperut alors que la ligne franaise tait plus
tendue qu'on ne l'avait suppos; il modifia ses premiers ordres en
consquence. La garde, charge d'abord de dborder la droite de
Canrobert, dut l'attaquer de front, la 1re division partant
d'Habonville, la seconde de Sainte-Marie-aux-Chnes. Les Saxons, qui
devaient se rabattre  droite  hauteur de Batilly, s'levrent  cinq
kilomtres plus au nord jusqu' Aubou. Le prince Auguste de Wurtemberg,
commandant la garde, fit placer toute son artillerie en avant de
Saint-Ail pour protger ce mouvement. Le 10e corps, Voigts-Rhetz, avait
suivi les Saxons  Batilly, le 3e arrivait  deux heures  Verneville
pour soutenir le 9e corps, Manstein, qui avait de la peine  se
maintenir devant Ladmirault. Suivant leur habitude si funeste pour nous,
 mesure qu'un corps arrivait prs du lieu de l'engagement, il envoyait
son artillerie se placer dans les intervalles des batteries dj
engages.

Chaque corps prussien ayant de quatre-vingt-quatre  quatre-vingt-dix
pices de canon, il est facile de se rendre compte de la canonnade qui
rsonnait de Gravelotte  Saint-Ail vers trois heures de l'aprs-midi.

Les trois corps prussiens engags sur la droite ne firent aucun progrs
devant Frossard et Leboeuf qui avaient eu soin de se mnager des feux
tags au moyen de tranches-abris et d'paulements bien disposs.
Autour de la ferme de Saint-Hubert, le combat tait extrmement acharn.
Le 60e de ligne dfendait ce poste avanc avec une tnacit et un
courage vraiment extraordinaires. Les attaques de l'ennemi furent toutes
repousses; mais, protges par le feu des deux cent quarante-six pices
des 7e, 8e et 9e corps, il put toujours reformer ses colonnes dans les
bois de Vaux, des Gnivaux et de la Cusse.

Un peu avant quatre heures, Steinmetz, tromp par le silence momentan
de son adversaire qui se dissimulait avec soin, et persuad qu'il
s'tait dgarni pour secourir Canrobert menac par trois corps d'arme,
crut le moment propice pour tenter d'enlever la formidable position du
Point-du-Jour, malgr les instructions formelles du roi. Mais son
artillerie n'tait pas encore mise en batterie que dj la moiti des
pices avaient leurs chevaux par terre; un instant aprs, cette masse
d'hommes et de chevaux tourbillonnait sous un feu vraiment infernal et
se repliait en pleine droute sur Gravelotte. C'est dans cette dbcle
qu'un certain nombre de fantassins et de cavaliers tombrent dans les
carrires du Caveau, situes entre la Mance et l'auberge Saint-Hubert.

Vers les mmes heures, la brigade de Goltz, partie d'Ars-sur-Moselle,
s'avance sur Lessy, enlve ce village, et tente ensuite d'enlever
Sainte-Ruffine; arrte par la brigade Lapasset, par les canons du
Saint-Quentin et ceux d'une batterie de la garde, elle bat en retraite.
La situation de la gauche de Bazaine tait donc excellente et devait se
maintenir jusqu' la fin de cette lutte gigantesque.

Malheureusement les vnements nous taient moins favorables  notre
droite  cause de l'incroyable inertie du marchal Bazaine, qui
regardait la bataille du haut du mont Saint-Quentin, et s'acharnait  ne
pas voir les Prussiens dfilant en colonnes profondes, en arrire de
Verneville, dans la direction du nord. A trois heures et demie, la 24e
division saxonne partant de Batilly et la 1re division de la garde
venant de Saint-Ail enlevrent, aprs une lutte sanglante, le village de
Sainte-Marie-aux-Chnes, nergiquement dfendu par le 94e de ligne, sous
les ordres du colonel de Geslin, le commandant actuel de la place de
Paris. Sous la protection de ce village, dont les vastes vergers clos de
murs se prtent  la dfensive, le prince de Saxe put continuer
tranquillement son mouvement tournant par Aubou et Montois.

 cinq heures, les lignes franaises taient encore intactes; le brave
Canrobert se multipliait  la tte de son 6e corps, rduit  moins de
trente mille hommes par les pertes colossales qu'il avait prouves
l'avant-veille prs de Rezonville.

Si seulement Bazaine s'tait transport en arrire d'Amanvillers, prs
du coude du chemin de fer, il eut compris que c'tait l que devaient
tre les grenadiers de la garde et les cent pices disponibles de la
rserve gnrale de l'artillerie, y compris celles de la garde. Hlas!
il tait crit que les destines de la France s'accompliraient, et que
les cinquante-quatre pices du 6e corps brleraient leur dernire
gargousse pour soutenir une lutte tout  fait dsespre contre les deux
cent cinquante pices des 10e, 12e corps et de la garde royale. Le canon
de Canrobert rduit au silence, le prince de Wurtemberg juge le moment
favorable pour en finir avec la rsistance de son opinitre adversaire;
il forme trois brigades de la garde en colonnes d'attaque et les lance 
droite et  gauche de la route de Sainte-Marie  Saint-Privat. Le 6e
corps n'avait plus que ses chassepots, mais la pente du terrain est
favorable au tir de ces excellents fusils; la garde royale est arrte
par un feu roulant et se retire aprs avoir subi des pertes colossales.
Si la garde avait paru  ce moment, c'en tait fait des Prussiens, mais
la garde ne devait pas arriver!

 six heures du soir, Montigny-la-Grange, Amanvillers, Jrusalem,
Saint-Privat et Roncourt taient en feu; les 90,000 hommes et les deux
cent cinquante pices de la gauche allemande s'acharnaient aprs le
malheureux corps Canrobert laiss sans soutien. Les cartouches
commencent  manquer, la position devient intenable et le 6e corps
s'coule par la route de Saulny, entranant dans son mouvement de recul
la droite du corps Ladmirault jusqu' Amanvillers;  partir de ce
village jusqu' Rozrieulles, nos positions restrent intactes.
L'attitude de Canrobert en avait tellement impos  l'ennemi que
celui-ci, malgr son crasante supriorit numrique, m'osa pas occuper
les villages abandonns.

Vers huit heures du soir, le 2e corps arriva enfin au secours de l'arme
de Steinmetz, compltement battue, et reut ordre d'attaquer le
Point-du-Jour. Mais il fut repouss avec des pertes normes. Ce ne fut
qu' la nuit close que la lutte cessa sur toute la ligne de bataille, et
le marchal en profita pour abandonner les positions qu'il avait
conserves et se retirer sur Metz.

A. WACHTER.



[Illustration: THTRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_Libres!_ drame 
grand spectacle de M. E. Gondinet.]



LE PAQUEBOT
LA "VILLE-DU-HAVRE"

Dans la nuit du 22 au 23 novembre, vers deux heures, un terrible
abordage a eu lieu en mer entre le paquebot-poste franais la
_Ville-du-Havre_, venant de New-York, et le Lock-Earn, navire anglais en
fer, s'y rendant. Le choc, qui fut terrible, eut les plus funestes
consquences. Aborde par le travers de sa machine, la Ville-du-Havre
eut ses tles de bordage dfonces, et, l'eau envahissant le paquebot,
il coula en moins de douze minutes, entranant avec lui dans l'abme de
nombreuses victimes. En effet, sur 305 personnes qui se trouvaient 
bord, 136 passagers et 169 hommes d'quipage, 217 ont pri. Les 88
autres, y compris le capitaine Surmont, ont t recueillies par le
_Lock-Earn_ d'abord, puis par le _Fly-Mountain_ qui les dbarqua 
Cardiff.

La _Ville-du-Havre_, que reprsente notre dessin (l'ex-Napolon III
transform), tait l'un des plus grands paquebots transatlantiques
franais. D'une capacit approximative de 5,871 mtres cubes, il avait
t, au commencement mme de cette anne, l'objet d'importantes
amliorations, qui en avaient fait, en mme temps que le plus
considrable, le plus beau de nos vapeurs. La _Ville-du-Havre_ tait en
fer et pourvue d'une hlice. Sa valeur est estime  cinq millions de
francs.



[Illustration: Le glacier de Sermitualek dans la mer polaire.]

[Illustration: Le paquebot transatlantique, _Ville-du-Havre_, coul en
pleine mer le 22 novembre.]

[Illustration: Un parlement Groenlandais.]

Gravure extraite de la Terre de dsolation, par le docteur J. J. Hayes.
(Librairie Hachette et Cie.)


TERRE DE DSOLATION

C'est du Groenland qu'il s'agit. Certes il est bien surnomm. Sans
parler de ses ctes obstrues de glace et du plus difficile abord, il ne
forme encore  l'intrieur qu'un amas confus de neiges, de glace et de
montagnes, dont les fines aiguilles percent le ciel, surplombant des
valles  peine couvertes d'un tapis de mousse et sur lesquelles
empitent constamment les glaciers. Ces glaciers sont la grande
curiosit du Groenland, ceux de la cte occidentale surtout. A leur
hase, les blocs de glace ont la forme d'arcades magnifiques entre
lesquelles sont d'normes quartiers de glace prcipits des hauteurs
voisines, et que la mare, dans le reflux, entrane  la mer. Quant aux
habitants, ils ont la taille petite, les cheveux longs et noirs, le
visage aplati, et le teint d'un jaune brun. L'hiver, qui est trs-long
et trs-froid, ils habitent des huttes faites en pierre, et l't, qui
est aussi court que chaud, des tentes de forme conique. Les vues que
nous publions du glacier de Sermitualek et d'une sance du parlement
groenlandais donneront au lecteur une ide et de la nature du pays et de
celle de ses habitants. Ces gravures sont extraites d'un nouvel ouvrage
on ne peut plus attrayant que vient de publier la maison Hachette; _La
terre de dsolation_, traduit de l'anglais par M. E. Reclus.



NOS GRAVURES

Les nouveaux ministres

Dans l'histoire de la semaine de notre prcdent numro, nous avons
donn la composition du ministre du 27 novembre. Quatre nouveaux
membres y figurent: MM. Decazes, de Larcy, Depeyre et de Fourtou.

M. Decazes est g de cinquante-quatre ans. Il est entr dans la
diplomatie sous les auspices de son pre, le duc Decazes, et a
reprsent la France en Espagne et en Portugal. Rentr dans la vie
prive sous l'Empire, il ne tenta d'en sortir, en 1869, que pour se
faire battre aux lections pour le Corps lgislatif, par M.
Chaix-d'Est-Ange fils, candidat officiel. Il fut envoy  l'Assemble
nationale par le dpartement de la Gironde, le 8 fvrier 1871. Il y
sige au centre droit, mais prs des confins de la droite, et l'on sait
que dans la commission des Trente, il a vot avec les commissaires de
cette partie de l'Assemble contre toute transaction entre MM. Thiers et
Dufaure. Il a t l'un des ouvriers les plus actifs de la fusion pendant
les vacances parlementaires. Il tait, on le sait, ambassadeur de France
en Angleterre depuis quelques semaines seulement lorsqu'il a t appel
au ministre des affaires trangres.

M. de Larcy fut dput de l'opposition sous Louis-Philippe, vota avec la
majorit, aprs la rvolution de Fvrier, aux Assembles constituante et
lgislative, et protesta  la mairie du Xe arrondissement contre le coup
d'tat du 2 dcembre. Envoy en 1871 par le dpartement du Gard 
l'Assemble nationale, il fut appel aussitt par M. Thiers au ministre
des travaux publics, d'o il sortit, en 1872,  la suite de la
manifestation des bonnets  poils. Il fait partie de la runion
Colbert, ou droite modre, qu'il n'a cess de prsider que pour prendre
possession, pour la seconde fois, du ministre des travaux publics. M.
de Larcy est n en 1805.

M. Depeyre, avocat, cinquante et un ans, dput de la Haute-Garonne,
appartient au parti lgitimiste, mais sans pass politique bien
marquant. Le rle qu'il a jou dans la commission de prorogation des
pouvoirs du marchal de Mac-Mahon lui a valu le portefeuille de la
justice. Comme M. de Larcy, il appartient  la runion Colbert.

M. de Fourtou, enfin, dput de la Dordogne, a d'abord fait partie de la
droite, puis du centre droit, puis presque du centre gauche. Son vote en
faveur de M. Thiers, le 13 novembre 1872, contre la proposition Kerdrel,
le fit appeler au ministre. Il faisait partie du cabinet du 23 mai, qui
avait fait de l'organisation de la Rpublique par le vote des lois
constitutionnelles le point important de son programme, lorsqu'il fut
renvers le lendemain avec MM. Thiers, Casimir Prier, Waddington,
Brenger, et les autres ministres. Depuis, M. de Fourtou n'avait cess
de voter avec les divers groupes de la droite. On n'en regarde pas moins
sa nomination au ministre de l'instruction publique comme une invite au
centre gauche et un indice des tendances librales du nouveau cabinet.



Procs du marchal Bazaine

LE MARCHAL SE RENDANT A L'AUDIENCE.

Le procs du marchal Bazaine touche  sa fin. L'audition des tmoins
est termine, et M. le gnral Pourcet a commenc son rquisitoire. Dans
une semaine ou deux, le verdict sera rendu: la justice aura prononc sur
le principal acteur du drame lamentable qui s'est droule  Metz du 19
septembre au 29 octobre 1870. Le marchal Bazaine parat attendre
d'ailleurs avec fermet l'arrt du conseil. Son attitude a peu vari
depuis le 6 octobre; il semble un peu plus fatigu, et voil tout.

Le dessin que nous donnons, page 365, le reprsente au moment o il se
rend  l'audience du conseil. Ses dfenseurs et son aide de camp, le
colonel Villette, l'entourent. Il suit la longue galerie  arcades qui
relie le Grand-Trianon  Trianon-sous-Bois, galerie dcore de tableaux
parmi lesquels on admire les Deveria, les Lopold Leprince, les Gudin et
autres artistes de la belle cole de 1830.

LES TEMOINS.

Nous n'avons pas  raconter la vie du marchal Canrobert. Toute la
France la connat. On sait comme il se conduisit toujours devant
l'ennemi dans le cours de sa carrire militaire, depuis l'assaut de
Constantine, o il fut bless, jusqu' la bataille de Solferino, au
succs de laquelle il prit une part si glorieuse. Il ne devait pas se
conduire avec moins de bravoure  l'arme du Rhin, o il commandait le
6e corps. Le 16 aot, il concourait puissamment  la victoire de
Rezonville, malgr laquelle notre arme, par ordre du commandant en
chef, tait reporte, sous divers prtextes qui ne supportent pas la
discussion, en arrire de ses positions, et s'tablissait sur une ligne
allant de Rozrieulles  Saint-Privat.

Le 18, nouvelle bataille, dont le marchal Canrobert fut le hros, bien
qu'il ait t, faute de secours envoys  temps par le marchal Bazaine,
qui ne parut pas un instant sur le champ de bataille, oblig
d'abandonner le terrain  la fin de la journe. Son corps d'arme
comptait en effet vingt-six mille hommes seulement et soixante-dix-huit
canons insuffisamment approvisionns, et il eut  lutter contre trois
corps d'arme formant un effectif de quatre-vingt-dix mille hommes,
arms de deux cent quatre-vingts bouches  feu! Il fut forc de se
replier, nous l'avons dit: il tait tourn. L'arme allait
dfinitivement se renfermer dans le camp retranch de Metz, suivant les
secrets desseins de son commandant en chef; elle tait perdue pour la
France!

A la confrence de Grimont, le 26 aot, jour de la dmonstration sur la
rive droite de la Moselle, le marchal Canrobert, comme les gnraux
Soleille et Frossard, mit l'avis que l'arme ne devait pas quitter
Metz,  la condition toutefois qu'on l'employt  fatiguer l'ennemi et 
lui porter des coups incessants. Il est juste d'ajouter que le marchal
Bazaine n'avait pas parl  ses lieutenants, avant de leur demander leur
avis sur la situation, de la marche du marchal de Mac-Mahon vers l'est,
marche qu'il avait connue trois jours auparavant par une dpche du 23,
dont il sera question plus loin. Ajoutons que le gnral Soleille avait
dit, ce qui n'tait pas, loin de l, qu'il ne restait plus  l'arme de
munitions que pour une seule bataille.

Le 23 septembre, le marchal Canrobert tait mis par le marchal Bazaine
en prsence de Rgnier, dont nous avons parl dans notre dernier numro,
et dclinait la proposition qui lui tait faite de se rendre  Hastings,
auprs de l'impratrice, en vue d'arriver  un trait de paix, que
l'arme de Metz aurait pour mission de faire excuter. Sur le refus du
marchal Canrobert, c'est le gnral Bourbaki qui est parti. Rgnier
n'avait d'ailleurs pas d'autre but, on le sait, que de tirer du marchal
Bazaine le secret de ses ressources, afin de renseigner l'ennemi sur la
dure de la rsistance qu'il pouvait opposer. Au conseil du 10 octobre,
le marchal Canrobert, avec tous les autres chefs de corps auxquels le
marchal Bazaine dissimula l'chec des prcdentes ngociations entames
avec les Prussiens, fut d'avis d'engager, dans les quarante-huit heures,
des pourparlers avec l'ennemi, en vue de conclure une convention
militaire honorable, sinon  se frayer un passage les armes  la main,
condition qu'il n'a pas maintenue dans les conseils subsquents. Quant 
la question des drapeaux, il a t, comme la plupart des autres
gnraux, tromp par le marchal Bazaine, qui avait dclar qu'ils
seraient brls  l'arsenal.

Le commandant Magnan est l'officier suprieur envoy, le 17 aot, la
veille de la bataille de St-Privat, avec l'intendant de Prval, par le
marchal Bazaine  l'empereur, pour donner  ce dernier tous les dtails
qu'il demandait sur l'arme de Metz. Il semble rsulter des pices du
procs que le commandant Magnan, qui tait aide de camp du marchal,
avait annonc  l'empereur et au marchal de Mac-Mahon le projet de
marche du marchal Bazaine sur Montmdy, ville sur la route de laquelle
l'intendant de Prval devait former un centre d'approvisionnements. Au
moment o le commandant Magnan quitta l'empereur, il venait d'tre
dcid que l'arme de Chlons allait se porter au devant du marchal
Bazaine, qui, manquant de vivres, avait dit le commandant, serait oblig
de capituler, et dont la tche se trouverait fort allge par cette
marche. M. Magnan, repartant pour Metz, devait donc avoir pour
instruction de prvenir le marchal Bazaine de cette dcision. Il arrive
 Hayange, prs de Thionville, au matin, et, sur l'avis qu'on lui nonne
que la voie n'est pas sre, il rebrousse chemin pour revenir le
lendemain, 19 aot,  Thionville. L, il a un entretien avec le colonel
Turnier, commandant de cette place, et, ayant appris que le chemin de
fer de Thionville  Metz venait d'tre coup, il repart pour Montmdy.
A-t-il au moins charg le colonel Turnier de faire parvenir au marchal
Bazaine les instructions qu'il avait emportes du camp de Chlons? Il
serait difficile d'en douter, bien que le colonel Turnier ait dclar ne
se pas souvenir si le commandant lui avait remis ou non des dpches. Et
comment croire que ces dpches ne soient pas parvenues, lorsqu'on voit
des missaires pntrer  Metz le jour mme de l'entrevue du commandant
et du colonel et les jours suivants? Conclusion: si le commandant Magnan
n'a pas rejoint Bazaine, c'est qu'il ne l'a pas voulu, et cela sur
l'injonction du marchal mme.

Au moins, c'est le rapport du gnral Rivire qui le dit, et il ajoute,
supposition que l'vnement parat confirmer, qu'une dtermination de
ce genre donnait au marchal la facult de se retrancher, s'il en avait
besoin plus tard, derrire l'ignorance des instructions qui lui taient
envoyes, et de demeurer ainsi le matre de ses rsolutions.

Il semble d'ailleurs prouv par plusieurs dpositions, notamment celles
des colonels Lewal et d'Andlau, que le marchal Bazaine a eu
connaissance du mouvement vers l'est du marchal de Mac-Mahon, par une
dpche reue  Metz le 23 aot. Le colonel Lewal en a dpos. La
dpche tait roule en cigarette. Le marchal en donna lecture  voix
haute. Elle indiquait un mouvement de Mac-Mahon sur la Meuse. A cette
lecture, le colonel Lewal s'cria qu'il fallait partir tout de
suite.--Tout de suite, c'est bientt, rpondit le marchal, qui le
congdia en lui disant qu'il le ferait appeler quand il y aurait lieu
d'tudier le mouvement de sortie. Le colonel Lewal a parl de cette
dpche au colonel d'Andlau, qui tait le chef de la section des
mouvements, et qui a confirm son dire. Le 26, autre confirmation,
l'arme tait en effet mise en mouvement, mais reprenait bientt ses
campements, fort dsappointe,  la suite de la confrence de Grimont
dont il a t parl. Le colonel d'Andlau est l'auteur de l'ouvrage qui a
fait tant de bruit: _Metz, campagne et ngociations_, par un officier
suprieur de l'arme du Rhin. Interpell  ce sujet par la dfense le
jour de sa dposition devant le conseil de guerre, il a avou la
paternit de ce livre. Il a avou galement tre l'auteur d'une lettre
crite  un ami, dans le premier mouvement de la douleur, aprs la
capitulation, alors qu'il tait prisonnier en Allemagne. Cette lettre,
o clate l'indignation la plus vive, est un vritable acte d'accusation
dress contre le marchal. Elle n'tait pas faite pour tre publie, et
ne l'a t qu' l'insu de l'auteur, et  son grand regret.

Le gnral Coffinires tait gouverneur de Metz. Il avait t nomm en
cette qualit le 7 aot. Il semble avoir subi, pendant toute la dure du
sige, la fatale influence du marchal Bazaine. Il a dclar  la
confrence de Grimont que l'arme devait rester sous Metz, attendu que
la ville et ses forts n'taient pas en tat de dfense suffisant,
opinion qu'il a dsavoue devant le conseil de guerre. Il s'est tu,  la
mme confrence sur la marche de Mac-Mahon vers Metz, marche qu'il
connaissait. Cependant, retenir l'arme, c'tait compromettre l'arme de
Chlons, et rduire les approvisionnements de la place, c'est--dire la
dure de sa rsistance. De plus, il n'a provoqu aucune des mesures
propres  assurer la dfense de la place. Il n'en a fait sortir ni les
bouches inutiles, ni les trangers, et il y a reu les populations
rurales. Il n'a pas procd  la constitution d'un approvisionnement de
sige, et a nglig de former un comit de surveillance, conformment
aux prescriptions de l'article 260 du dcret de 1863. Aprs avoir
approuv et sign le procs-verbal du conseil de guerre du 10 octobre,
il s'est prononc cependant au conseil du 18 contre la possibilit de
continuer les ngociations entames avec la Prusse par le gnral Boyer,
et pour une tentative dsespre de sortie, les armes  la main. En
revanche il n'a pas t d'avis de dtruire le matriel de guerre,  la
veille de la capitulation, et il a rappel pour sa justification, que
jusqu'au dernier moment il avait t spcifi que si les conditions
imposes par l'ennemi n'taient pas honorables, on lui livrerait un
combat suprme. Il a ajout que d'ailleurs, au dernier moment, le
marchal Bazaine dirigeant lui-mme les dtails de la capitulation, il
ne lui appartenait pas de s'immiscer dans ces affaires.

Le gnral Boyer est le ngociateur envoy  Versailles par le marchal
Bazaine,  la suite du conseil de guerre du 10 octobre. Il partit le 12,
sous la surveillance de deux officiers de l'tat-major du prince
Frdric-Charles.

Arriv  Versailles, il eut une premire entrevue avec M. de Bismarck,
qui, aprs lui avoir fait le tableau le plus faux de la situation de la
France, lui dclara que le roi de Prusse n'tait pas dispos  accorder
 l'arme de Metz d'autres conditions que celles qui avaient t faites
 l'arme de Sedan; que cependant il se rservait de faire valoir auprs
de lui certaines considrations politiques qui pourraient changer la
face des choses. En traitant avec l'impratrice, tout s'arrangerait sans
doute. Il s'agissait donc pour l'arme de Metz d'affirmer sa fidlit au
gouvernement de la rgente et d'obtenir de cette dernire la signature
des prliminaires de paix. Ces prliminaires obtenus, l'arme de Metz se
retirerait sur un territoire neutralis o les pouvoirs publics, tels
qu'ils taient constitus avant le 4 septembre, dtermineraient sous sa
protection la forme du gouvernement qu'ils croiraient devoir adopter.

Maintenant le roi accepterait-il ces conditions? C'est ce que M. de
Bismarck, qui par cette comdie ne voulait que gagner du temps afin
d'puiser les dernires ressources de l'arme de Metz, promettait de
faire savoir le lendemain au gnral Boyer. Le lendemain, le roi
acceptait naturellement, et le gnral quittait Versailles pour Metz, o
il rentrait le 17. Le 18, il rendait compte de sa mission dans une
nouvelle confrence, o il chargeait encore de teintes plus sombres le
tableau que lui avait fait M. de Bismarck de la situation du pays.
Quelle dcision allait prendre le conseil? Essaierait-on de traiter sur
les bases indiques par la Prusse? La majorit se pronona pour
l'affirmative. En consquence, le gnral Boyer se mit en route pour
Hastings. On sait que sa dmarche n'a pas abouti, et qu'il ngociait
encore auprs de l'impratrice lorsque la nouvelle de la capitulation de
Metz arriva en Angleterre.

Les derniers tmoins, dont nous donnons aujourd'hui les portraits, ne
prsentent qu'un mdiocre intrt. Il y en a deux, toutefois, dont les
tmoignages mritent d'tre signals: Les sieurs Garrigue et Steiff. Le
premier, voiturier  Metz, avait trait avec l'autorit militaire pour
le transport des parlementaires des avant-postes  l'tat-major gnral.
Il a dclar avoir transport douze parlementaires environ, du 25
septembre  la fin du blocus. L'autre, Steiff, domestique au chteau de
Corny, a vu deux fois un parlementaire venir auprs du prince
Frdric-Charles. La premire fois, il n'a pas su le reconnatre, le
parlementaire tant couvert d'un manteau et ayant les yeux bands; mais
la fois suivante, il a affirm l'avoir parfaitement reconnu.

--C'est bien, a-t-il dit, le marchal Bazaine.

L. C.



Libres!

Notre collaborateur, M. Savigny, vous a racont dans le prcdent numro
le drame de la Porte-Saint-Martin, _Libres!_ Il ne nous reste plus qu'
expliquer aujourd'hui la gravure qui reproduit les divers pisodes de
cette pice si dramatique. C'est le combat, c'est la bataille, c'est la
mle entre les Albanais du pacha et les Souliotes de Lambros, appels 
l'insurrection par le polmarque, les bras tendus, le fusil lev au
milieu de ces vaillants soldats. Ce hros au sabre recourb,  la
_chahia_ dont les glands d'or flottent au vent, c'est Lambros, libre, et
montrant  Aly la dfaite de ses troupes; un homme est couch  gauche,
tendu  terre par la balle d'Andronicus. Au centre, Mikalis, le
comique, et sa fiance Smaragda se reposent des agitations du drame en
pchant  la ligne. Il joue un grand rle, le pcheur qui surprend plus
de secrets qu'il ne prend de poissons.

Notre dessinateur a reproduit, dans les mdaillons latraux, au
principal sujet, les principales dcorations du drame: la Grce, avec
ses ruines, ses temples, ce Parthnon qui lve son fronton mutil au
milieu de fts de colonnes renverses. Au-dessous, se dessine le petit
village de Variads, aux maisons blanches, aux toits supports par des
tais de bois, et aux vignes courant sur les tuiles rouges;  droite, la
falaise, couronne d'arbres et dominant les vastes horizons de la mer.



LES THTRES

Gymnase, Monsieur Alphonse, pice en trois actes de M. Alexandre Dumas.

Je n'ai pas  apprendre au lecteur le prodigieux succs de Monsieur
Alphonse. Depuis tantt dix jours que la pice a t joue pour la
premire fois, elle sert de texte  toutes les conversations entre gens
qui s'occupent de thtre. La critique qui, disons-le, ne marchande pas
cette fois ses admirations, fait bon march de la _Dame aux camlias_,
du _Demi-monde_, du _Supplice d'une femme_, sacrifie le pass au
bnfice du prsent et oublie l'oeuvre de vingt annes de M. Dumas, pour
la comdie ne d'hier.

La voici cherchant la raison de ce triomphe dans le mrite littraire,
dans l'incomparable talent de l'auteur, dans le procd de ce matre en
l'art dramatique. Elle a raison, jamais M. Dumas n'a conduit une comdie
 travers des pripties dramatiques avec une plus grande sret de
main, avec une plus exquise dlicatesse de touche. Cela est parfait, et
si ce grand art de la comdie se rsume dans des procds, s'il devient
un mtier, certes M. Dumas est le chef d'atelier de cette industrie, et
_Monsieur Alphonse_ est une machine modle. C'est beaucoup assurment
pour les raffins de l'art; c'est bien peu pour le public, qui ne
s'inquite gure de cette perfection, secondaire pour lui. Il lui faut
autre chose. S'il proclame, comme il l'a fait, la pice du Gymnase comme
une comdie hors ligne, s'il s'enthousiasme  ce point de crier au
chef-d'oeuvre, c'est qu'il a t srieusement attendri, profondment
mu, et qu' distance mme de la premire impression, il sent dans
l'esprit et dans le coeur le retentissement de cette soire. La comdie
s'est empare de lui par l'honntet dans la pense, la hauteur dans les
ides, parce qu'elle vit dans les rgions suprieures, pleine d'honneur,
de passion, de chaleureuse tendresse, de sincrit, parce qu'elle a une
me enfin.

Je ne sais rien de plus noble et de plus attachant que ce caractre du
commandant de Montaiglin. Il connat la vie, cet homme de coeur; elle
lui a appris le mpris pour les lches, la piti pour les malheureux et
le pardon pour les gars. C'est dans le devoir qu'il est devenu svre
 lui-mme, misricordieux pour les autres. Il est prt  tous les
dvouements.

Au dbut de la pice, un fils d'un de ses anciens amis, M. Octave, vient
lui demander un service. Octave va se marier, il a trente-trois ans; sa
jeunesse s'est passe oisive et malsaine, et tout gentilhomme qu'il est
il pouse maintenant une ancienne fille d'auberge, Mme Guichard, qui
possde cinquante mille livres de rente. C'est un joli monsieur, vous le
voyez, que M. Octave. Ce garon a une fille de douze ans qu'il a fait
lever  la campagne et qu'il est all voir cinq ou six fois pendant ces
douze annes, en prenant prudemment le nom de Monsieur Alphonse, de peur
de se compromettre.

Or, Mme Guichard, la fiance de M. Octave, est d'une jalousie froce,
d'une jalousie rtrospective, la plus dangereuse. Si elle apprend
l'existence de cette enfant, la tranquillit d'Octave sera
singulirement compromise. Octave propose donc au commandant de confier
Adrienne  Mme de Montaiglin, qui l'lvera comme sa fille pendant
l'absence du commandant; les bons coeurs sont prompts et le commandant
accepte.

Voil donc Adrienne dans la maison. Reste seule avec Mme de Montaiglin,
un baiser de l'enfant, un baiser jusqu'au sang, un cri d'Adrienne nous
apprend que Mme de Montaiglin est sa mre. Ce secret qu'Octave sait
seul, puisqu'il est le complice de cette faute de Mme de Montaiglin qui
prend date avant le mariage, ce secret, Mme de Montaiglin l'a cach au
commandant. La coupable n'a pas eu le courage de cet aveu terrible, et
depuis dix ans la mre suit de toute sa tendresse cette enfant loigne
d'elle. Une habilet, une lchet mme dont elle n'est pas responsable a
donc conduit Adrienne dans sa maison. Le bonheur dure peu; il n'est
commenc que depuis quelques heures  peine, quand Mme Guichard, qui
apprend l'existence d'Adrienne et le nom de son pre, M. Octave, est
prise d'un bon mouvement et vient demander la jeune fille, qu'elle veut
lever auprs d'elle. Rien de mieux, et Mme Guiehard, qui est violente,
emporte, est aprs tout une brave femme, puisqu'elle se charge de
rparer le pass de M. Octave. Il faut donc rendre Adrienne. C'est
l'avis de M. de Montaiglin, qui n'a plus le droit de la conserver chez
lui. Du moment o Octave est prt  faire son devoir, il ne faut pas s'y
opposer, pour une fois que cela lui arrive.

En face de cet avenir d'abandon qui menace Adrienne, entre un homme
indigne et une femme grossire,  la pense de cette enfant retrouve un
instant et perdue  jamais dans des mains trangres, de Montaiglin
implore la piti du commandant; le sentiment maternel s'exalte, elle
s'oublie; ce n'est plus la femme qui parle, c'est la mre qui s'est
dclare malgr elle, avec toute l'nergie, toute l'exaltation de la
passion maternelle.

On ne se trompe pas  de pareils cris.--Raymonde! c'est la fille! dit le
commandant; et Raymonde, qui n'a pu rsister  ce supplice,  ces
tortures d'une mre, tombe aux pieds de M. de Montaiglin. Le malheureux
essuie une larme, et aprs avoir demand le courage du sacrifice  son
me d'honnte homme: C'est bien, dit-il, nous garderons cette enfant.

A ce moment la salle a clat en applaudissements. Je ne sache pas avoir
t tmoin au thtre d'une motion pareille. Si grand et si soudain que
ft le pardon de cet homme devant un tel aveu et pour une telle faute,
le public le comprenait, tant le repentir de la femme avait t sincre,
tant il l'avait sentie jusque-l dans la souffrance,  ce point de lui
pardonner lui-mme en raison de sa tendresse maternelle et de
l'indignit mme du pre, tant l'habilet de l'auteur avait t grande 
nous rendre dans les premiers actes M. de Montaiglin dans toute son
lvation, dans toute sa gnrosit. C'est peu que ce mouvement
dramatique; la scne est superbe dans son dveloppement. Elle a fait
couler bien des larmes au moment o le commandant relve Raymonde
prosterne et l'assure de son pardon, mieux encore, de son appui.

Un homme heureux  ce moment, c'est  coup sr M. Dumas, non pas
seulement parce que les bravos de la salle lui apportaient dans la
coulisse l'enthousiasme du public, mais M. Dumas, si discut, si
combattu, triomphait dans les ides les plus chres  son esprit. Le
commandant Montaiglin, le dernier de ce groupe de braves gens qui
croient que la colre et la vengeance ont fait leur temps, que le pardon
et la piti doivent se mettre  l'oeuvre, donnait raison aux folies de
bien de Mme Aubray et aux folies de Claude. M. Dumas se disait sans
doute en lui-mme, en songeant au public: Nous voil d'accord  cette
heure: vous me faites crdit de ce hros du bien; mais ne vous y trompez
pas, il est de la mme famille que ses prdcesseurs. Peut-tre n'est-il
le plus heureux que parce qu'il est venu le dernier et que les autres
vous ont insensiblement prpar  lui. Le talent mnage ses pentes pour
atteindre  de tels sommets, et maintenant voil la difficult passe.
Nous pourrons dsormais tre en confiance mutuelle et nous y gagnerons
l'un et l'autre.

Je reviens  la pice: le commandant a pardonn  une pcheresse qui se
repent; il a mieux  faire encore: il lui faut sauver son nom. Il envoie
chercher un notaire; l'acte de reconnaissance d'Adrienne est dress; il
y a deux tmoins, un serviteur du commandant et M. Octave lui-mme, le
pre d'Adrienne. En leur prsence et en prsence de Mme de Montaiglin,
le commandant reconnat Adrienne pour sa fille, et,  la surprise
d'Octave devant un tel acte, M. de Montaiglin lui saisit le bras en lui
disant: Cela signifie qu'Adrienne tant la fille de ma femme, elle ne
doit pas avoir d'autre pre que moi.--Allons, signe.

Toute la pice est l: l'honneur de la maison. Le public l'a bien
compris; car il a renouvel ses applaudissements qui, cette fois,
allaient plus droit encore au talent de l'auteur. Cette scne du
troisime acte, si neuve, si audacieuse, si mouvante, est  coup sr
une des matresses scnes du thtre de M. Dumas; il semblait que la
pice devait finir  cette phrase de M. de Montaiglin  Raymonde aprs
l'acte de reconnaissance:

Ma chre femme, je te remercie publiquement de m'avoir aid  faire mon
devoir; que dsormais ma fille soit la tienne. Mais M. Dumas voulait
mettre plus encore en mouvement le personnage de Mme Guichard. Pendant
qu'Adrienne trouvait un pre dans M. de Montaiglin, Mme Guichard,
attendrie sur le sort de cette enfant, s'en allait bravement  la mairie
et reconnaissait Adrienne pour son propre compte. Le Code est un bon
garon: s'il permet d'abandonner ses enfants, il autorise les autres 
les recueillir. Et voici Adrienne avec un pre et une mre qui lui sont
parfaitement trangers. Que la loi s'arrange avec cette comdie qui
souligne en riant ses bvues. Toujours est-il qu'en face de l'acte du
commandant, Mme Guichard s'aperoit qu'elle n'est pas dans son droit;
cependant elle devine un mensonge dans tout cela; enfin elle arrive  la
vrit, et la voil pntrant de vive force dans ce secret, se
retournant bravement, en femme de coeur, vers les honntes gens et
chassant vertement, dans son langage  elle, M. Octave qui ne reparatra
plus, je vous en rponds.

Succs de drame, succs de comdie; des larmes et des rires. Ce
personnage de Mme Guichard, avec son amour violent de femme du peuple,
sa tendresse, sa dlicatesse mme, ce mlange de mauvaise ducation et
de bont native, est une cration au thtre. Balzac l'et envie. Cette
figure qui arrive sur les premiers plans de la comdie est faite de main
de matre. La faon dont Mlle Alphonsine la rend est un chef-d'oeuvre:
on n'a pas plus de vrit, plus de finesse, plus de gaiet; on ne
dtaille pas un rle avec plus de naturel et plus d'esprit. Mlle
Alphonsine claire la scne, et le public ne lui laisse plus dire un mot
sans l'applaudir. Il a fait aussi grande fte, ce public,  Mlle
Pierson, bien mouvante, bien dramatique dans le rle de Raymonde, et
qui s'affirme en vraie comdienne. Je ne saurais assez faire de
compliments  M. Achard, qui a jou avec un tact exquis ce rle
difficile de M. Alphonse, dont il a fait un vicieux inconscient, et qui
pouvait prendre facilement une tout autre physionomie. Quant  Pujol,
c'est M. de Montaiglin, convaincu, viril, nergique, passant dans le
drame avec toute l'autorit sympathique d'un honnte homme. Cette
cration comptera dans la carrire dramatique de M. Pujol. Une enfant de
quinze ans, charge du rle d'Adrienne, a t vivement applaudie, et
c'tait justice qu'on lui fit aussi sa part dans ce triomphe.

M. Savigny.



LA SOEUR PERDUE

PAR MAYNE REID

[Illustration: L'norme animal effar bondit d'pouvante.]

[Illustration: Les garzones taient activement occups  pcher.]

[Illustration: Il y eut une lutte violente au milieu du Riacho.]

[Illustration: Cypriano et Ludwig avaient dj fait choix d'un
emplacement.]



COMMENT J'AI RETROUV LIVINGSTONE

PAR STANLEY

On se souvient de la douleur et des regrets causs par la disparition de
Livingstone et par la cessation absolue de ses correspondances.

Ce missionnaire de la science et du progrs avait d tomber victime de
son dvouement, et sa mort tait devenue le sujet de conversation de
tout le inonde!

Cependant quelques esprits, encore anims d'esprance, doutaient de
cette mort. Plusieurs mme taient convaincus que Livingstone survivait
 ses oraisons funbres et continuait ses travaux dans un pays du sein
duquel il lui tait impossible de rien envoyer en Europe.

[Illustration: POSTE D'UN VILLAGE DE L'OUS GOCHA.]

De ce nombre tait le propritaire du journal le _New-York-Herald_, M.
Bennett, lequel, se trouvant  Paris au mois d'octobre 1869, envoie
subitement  son _reporter_, M. Stanley (alors  Madrid pour les
affaires d'Espagne), cette simple dpche:

Rendez-vous  Paris; affaire importante.

M. Stanley arrive au Grand-Htel.

--O pensez-vous que soit Livingstone? lui demande son rdacteur en
chef.

--Je n'en sais vraiment rien, monsieur.

--Croyez-vous qu'il soit mort?

--Possible que oui, possible que non.

--Moi je pense qu'il est vivant, et je vous envoie  sa recherche.

[Illustration: Attaqus par les abeilles.]

[Illustration: Habitation de Livingstone  Oujiji.

Gravures extraites de l'ouvrage de M. Stanley: Comment j'ai retrouv M.
Livingstone. (Hachette et Cie, diteurs.)]

Et voil M. Stanley qui se met courageusement en route.

Un crdit illimit lui est ouvert.

A Zanzibar il organise sa caravane pour visiter l'intrieur de l'Afrique
et commence l'un des plus curieux voyages d'exploration qu'on ait jamais
faits.

Aprs mille obstacles, mille motions, mille dtours, il a le bonheur
d'arriver dans la rgion tudie par Livingstone, d'tre conduit au
village qu'il habite, le village d'Oujiji, de le voir, d'entendre le
rcit de ses voyages, de faire des excursions avec lui, enfin de
rapporter en Europe les preuves manifestes de la sincrit de son rcit.

Nos gravures reproduisent l'habitation de Livingstone  Oujiji.

C'est l que le clbre voyageur a crit le journal que M. Stanley a
rapport  sa famille.

[Illustration: LIVINGSTONE CRIVANT SON JOURNAL.]

Dans les croquis si varis dont l'auteur a illustr sa relation, nous
remarquons aussi les singulires fortifications de villages, construites
en pines, que le voleur ni l'ennemi n'osent affronter, et parmi les
pripties invitables, rencontres, nous reproduisons, entre autres, une
attaque d'abeilles contre laquelle Livingstone et Stanley eurent  se
dfendre dans une de leurs excursions. En donnant  la littrature
franaise cette curieuse relation, la librairie Hachette a enrichi sa
belle collection de voyages d'un des livres qui lui font le plus
d'honneur.



REVUE LITTRAIRE

LES LIVRES D'TRENNES

I

L'approche du premier jour de l'an nouveau nous a amen, selon la
coutume, un contingent de livres d'trennes qu'il est intressant
d'examiner. Nous ne parlerons aujourd'hui que d'un premier envoi, car
dcembre n'est point fini et la librairie n'a point termin encore en ce
genre ses publications nouvelles. Les librairies Hachette, Furne,
Ducrocq semblent avoir pris les devants et j'ai l plusieurs ouvrages
attirants, auxquels je ne saurais trop comment donner la prfrence. Le
_Journal de la Jeunesse_, l'_Espagne_ de M. le baron Davillier, le
_Voyage de M. Stanley  la recherche de Livingstone_, la _Terre de
dsolation_ de Hayes, les _Merveilles de la photographie_ de M. G.
Tissandier, l'_Envers du thtre_ de M. Moquet, etc., etc., composent le
premier fonds des publications de la maison Hachette. Les _Merveilles de
l'industrie_ de M. Louis Figuier sont mises en vente par la librairie
Furne, et M. Ducrocq, qui publiait l'an pass, une _Marie Stuart_, met
en vente cette anne un _Henri IV_, par M. de Lescure, avec des
eaux-fortes de Lopold Klameng, ainsi qu'une lgende de la Vierge, par
M. Aim Giron, livre trange et curieux, illustr dans un sentiment fort
original.

L'_Espagne_ de M. Ch. Davillier est peut-tre le plus beau de tous les
livres o les rcits de voyages occupent une si large place. Jamais
peut-tre Gustave Dor, qui l'a illustr, n'a fait mieux que dans ces
dessins colors, potiques et vrais  la fois. Telles de ses vues des
courses de taureaux ressemblent  des pisodes de la Tauromachie de
Goya, mais plus mouvements et plus brillants. M. Dor a rendu avec une
vrit  la Collot ces types bizarres de mendiants, plus dnuds que Job
et plus fiers que Bragance, qu'on rencontre accroupis sous les porches
des glises. L'artiste a mme trouv le moyen de dessiner ces ciels
d'Andalousie, transparents et profonds, qui rendent les nuits de Cadix
et de Sville plus charmantes que les jours. Ces _bois_ de M. Dor sont
le commentaire pittoresque et sduisant du rcit de M. Davillier, un
rcit sans faon, trs-vridique et trs-attachant. Aprs Thophile
Gauthier, M. Davillier ne pouvait tenter de faire du pittoresque et de
dcrire les montagnes aux teintes d'ocre, les vtements couleur d'amadou
et les monuments mauresques ou churrigueresques. Il s'est surtout
attach  tudier et  faire connatre les moeurs de chaque province o
il passe et o il entrane son lecteur. Il n'y avait donc pas
d'Espagnols en Espagne, Tho, lorsque vous y tes all? demandait un
jour Mme de Girardin  Gauthier. Ces Espagnols, M. Ch. Davillier les a
vus et bien vus. Il nous apprend comment ils vivent, comment ils
dansent, il note leurs chants, leurs romances,--ces soupirs de l'me des
peuples,--et, aprs avoir referm ce beau volume, on peut, en toute
scurit, se vanter de connatre l'Espagne.

L'_Espagne_ de MM. Ch. Davillier et Gustave Dor nous a particulirement
intress par tout ce qu'elle voquait en nous de souvenirs, de choses
dj vues, de villes qui nous ont arrt et charm, l'Alcazar de
Sville, la Mosque de Cordoue, les promenades de Cadix, et cette mer
bleue, ces murs blancs, cette Andalousie parfume comme une fleur! On
retrouve toutes ces feries dans ce volume, et le texte et les dessins
vous les font,  l'envi, rapparatre telles qu'elles nous frapprent
jadis. Je ne sais rien de comparable  un tel livre parcouru le soir au
coin du feu, tandis qu'il fait froid au dehors. C'est du soleil, de la
gaiet, de la couleur et de la vie qui viennent  la fois vous visiter
au logis et vous emporter, comme dit Mignon, vers les pays bnis o
fleurit l'oranger.

Quelle diffrence entre l'_Espagne_ et cette _Terre de dsolation_ dont
nous parle M. Hayes! Ici, les neiges, les glaciers, les longs mois de
nuit, l'existence la plus dure et la plus sombre. La vie dans ces
contres borales, prs du ple, aux confins du monde, est farouche et
condamne aux plus durs labeurs. Un proltaire franais est riche et
heureux  ct d'un haut personnage de Laponie et du plus puissant des
Esquimaux. _Terre de dsolation_, le mot est bien trouv par M. Hayes,
qui, aprs nous avoir parl de la _Mer libre_, vient nous raconter son
voyage, potique et attachant aussi, dans ces contres. L'ouvrage de M.
Hayes a t crit en anglais, et cette _Terre de dsolation_ n'est
qu'une traduction, mais qui me parat trs-fidle. Elle est excellente,
dans tous les cas, et en fort bon style. C'est l un ouvrage vrai, aussi
intressant qu'un roman et qui meublera les jeunes ttes d'une infinit
de connaissances, tout en inspirant le respect pour tous ceux qui se
lancent bravement vers les ples et risquent leur vie dans de telles
entreprises.

En fait de vrits romanesques, en est-il une plus frappante, plus
tonnante que le voyage de M. Stanley  la recherche du docteur
Livingstone? Lorsqu'on apprit, en 1872, qu'un journaliste amricain,
envoy par son journal en plein coeur de l'Afrique en qualit de
reporter, avait fini par dcouvrir ce fameux docteur Livingstone que
l'on croyait tout aussi perdu au fond de ces dserts que l'infortun sir
John Franklin dans les mers de glace, il y eut  la fois, de par le
monde, un vif sentiment d'admiration et un murmure d'incrdulit! On se
dit que le monde savant pouvait bien tre, de la part de M. Stanley,
victime d'un _humbug_ gigantesque. Barnum n'a pas pour rien publi un
volume qu'il appelle les _Blagues de l'Univers_. Il fallait pourtant
bien se rendre  l'vidence et accepter comme choses absolues,
indiscutables, les renseignements qu'offrait Stanley. Il avait bien
vritablement dcouvert, on pourrait presque dire, dterr Livingstone.
Il l'avait vu, il lui avait parl, il rapportait de son criture.
L'incrdulit premire se changea, avec justice, en une admiration
parfaite et unanime. Le journaliste devint un personnage; le reporter
fut salu et ft comme un hros. Aujourd'hui, M. Stanley nous est tout
 fait connu par le livre remarquable qu'il a publi en anglais sous ce
titre: _Comment j'ai retrouv Livingstone_, et dont on nous donne la
traduction.

Qu'on ne nous parle plus des fictions les plus remarquables! _Robinson
Cruso_ et le _Robinson_ suisse sont galement distancs par la ralit!
Le livre de M. Stanley, o l'on voit  chaque page la volont humaine
aux prises avec les plus incroyables difficults, les obstacles les plus
levs, les lassitudes les plus nervantes, employant tour  tour la
ruse et la force, jouant de la langue comme un diplomate et du _rifle_
comme un hros; ce livre laisse bien loin,  mon avis, toutes les
inventions du monde. On ne doit plus faire dsormais que du roman
d'analyse. Le roman d'aventures est dpass par ces choses vraies et
vcues.

Il nous faut donc placer, au premier rang des livres d'trennes,  ct
de l'_Espagne_ de M. Davillier, le livre de M. Stanley et celui de M.
Hayes. Mais il en est d'autres, et de fort intressants, qui
appartiennent au domaine de l'imagination. Tels sont les jolis rcits de
Mme de Witt, de Colomb et de M. Jules Girardin. Les _Braves gens_ de M.
Girardin, _Une sour_ de Mme Witt, ne Guizot, et le _Violoneux de la
Sapinire_ de Mme Colomb, sont en leur genre, et  un degr presque
gal, de petits chefs-d'oeuvre de morale agrable et de rcits bien
agencs. De spirituels dessins les accompagnent, et Emile Bayard et
Adrien Marie se sont mis en frais, sans beaucoup chercher, de
compositions simples et amusantes  l'oeil. Tels de ces _bois_ sont de
petits tableaux tout faits. Le roman intime de M. J. Girardin avait dj
paru, ainsi que d'autres rcits intressants, dans ce _Journal de la
Jeunesse_ que la maison Hachette a eu, l'an pass, la bonne ide de
crer. Les enfants et les adolescents ont besoin, eux aussi, de leur
journal. Nous avons eu le ntre, jadis, o Louis Desnoyers nous comptait
les voyages de Robert-Robert et les aventures de Jean-Paul Choppard. Le
_Journal de la Jeunesse_ d' prsent est plus instructif, plus srieux
peut-tre, mais amusant. On le voit bien en parcourant ses tables des
matires o les voyages coudoient l'histoire, et les contes font pendant
 la science familire.

Les livres de Mme Colomb et de Witt ne sont pas les seuls rcits pour
tre donns en trennes. La Bibliothque rose s'est enrichie, cette
anne, de quatre volumes excellents: _Par-dessus la haie_, un joli roman
de Mme de Stoly o je vous recommande le type charmant de la muette; les
_Quatre pices d'or de Goubaud_; le _Chef de famille_ de Mme Fleuriot,
et l'_Extrme far West_, aventures d'un migrant dans la Colombie
anglaise, par R. B. Johnson, traduites de l'anglais par A. Talandier. Je
serais bien embarrass, je l'avoue, s'il me fallait choisir, pour rendre
heureux un lecteur de douze ans, un de ces quatre petits livres, et je
prendrais,--ce qui serait trs-sage,--le parti de les offrir tous les
quatre. Ce sont des oeuvres d'un ton excellent et qui toutes apportent
leur contingent de morale ou d'enseignement.

Il faut ajouter que la _Bibliothque des Merveilles_--qui est bleue
comme cette bibliothque enfantine est rose--nous offre, outre les
_Merveilles de la photographie_ de M. G. Tissandier, un volume de
Moquet, l'_Envers du thtre_, o nous apprenons comment manoeuvrent les
trucs, comment se gonfle la mer, comment s'oprent les travestissements
et les changements  vue, comment vit, en un mot, le thtre, ce monde
inconnu, attirant, bizarre. Je reprocherai seulement  M. Moquet d'avoir
fait un livre trop technique, on ne comprend pas toujours tous les
termes dont il se sert; mais en dpit de tout, son livre est curieux et
restera.

M. de Lescure publiait, l'an pass, une _Jeanne d'Arc_ que nous avons
signale et recommande  nos lecteurs. Cette anne, le mme crivain
publie, avec des eaux-fortes remarquables, un fort beau livre intitul
_Henri IV_. Ce n'est pas seulement un livre d'trennes et un trs-beau
livre, c'est une excellente tude historique. Je n'y veux chercher
aucune allusion au prsent; la renomme d'Henri IV est indpendante de
l'clat que ses successeurs en voudraient peut-tre tirer. Le Barnais
est un type bien franais et bien sympathique. Il est patriote, dans un
temps o l'ide de patrie commence seulement  natre. Il a bien ses
dfauts, que ne lui cachait pas le rude Agrippa d'Aubign; mais
l'ensemble de ses vertus fait oublier ses faiblesses et ses
ingratitudes. Tel qu'il est, il ressemble au livre crit  sa louange
par M. de Lescure. Le nouveau biographe du roi de Navarre devenu roi de
France a t mu, et il a surtout vu une occasion de peindre une grande
figure franaise dans le rcit de l'existence de l'homme qui disait aux
Espagnols quittant Paris: _Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas!
_ Le Barnais a port bonheur  M. de Lescure, et cette vie de _Henri
IV_ est certainement un de ses meilleurs ouvrages. Les eaux-fortes qui
l'ornent y ajoutent un grand prix artistique, mais le livre valait assez
par sa propre valeur littraire.

Puis aux meilleures sources et aux plus rcentes, il est peut-tre
suprieur  cette _Jeanne d'Arc_, du mme auteur, si savamment et si
curieusement tudie pourtant. Ce sont l de bons livres et qui nous
font un peu oublier le prsent en nous entretenant avec motion des
grandeurs du pass.

Jules Claretie.



LE MONUMENT COMMMORATIF
DE VERNON

La ville de Vernon (Eure), longtemps prserve de l'invasion prussienne,
grce au courage des mobiles de l'Ardche qui l'occupaient, a tenu 
s'acquitter de la dette de reconnaissance contracte en ces jours
douloureux de 1870. Elle a inaugur, le mercredi 20 novembre, le
monument funbre dont nous donnons le dessin et qui est consacr  la
mmoire de ses vaillants dfenseurs tombs dans les petits combats
livrs aux portes de la ville les 22 et 26 novembre 1870.

Ce monument, lev par souscription publique, et dont le projet avait
t mis au concours, est l'oeuvre de M. Anatole Jal, architecte de la
ville. Il est situ  l'extrmit d'une des avenues qui entourent
Vernon, l'avenue de l'Ardche; sa masse blanche se dtache sur le fond
sombre des arbres du parc de Bizy, et la simplicit svre de ses lignes
s'harmonise  merveille avec le paysage qui lui sert de cadre.

Le cartouche de la face principale de la pierre funraire porte cette
simple inscription; _Aux gardes mobiles de l'Ardche_. On lit sur la
face oppose: _Vernon, 22-26 novembre 1870_. Sur les faces latrales
sont gravs les noms des glorieuses victimes auxquelles le monument est
consacr. C'est d'abord,  droite: _Rouveure_, capitaine; _Ral, Cordai,
Forestier, Pourrai_; et  gauche: _Leydier_, lieutenant; _Brios, Crouz,
Morel, Tracot_.

Les armes de la ville de Vernon et celles de Privas, le chef-lieu du
dpartement de l'Ardche, sont sculptes sur le socle de la pyramide,
qui est galement orn de croix et de palmes enlaces.

[Illustration: Monument lev  la mmoire des mobiles de l'Ardche,
morts pendant la guerre,  Vernon.]

L'inauguration, favorise par un temps superbe, a eu lieu en prsence
d'une dlgation des mobiles de l'Ardche,  la tte de laquelle
marchait M. de Guibert, le brave commandant du 1er bataillon. A l'issue
d'un service religieux clbr  Notre-Dame de Vernon, le cortge,
escort par les troupes de la garnison, s'est dirig vers l'avenue de
l'Ardche, au milieu d'un concours immense de population. Aprs la
bndiction du monument, M. Lemarchand, maire de Ver non, a prononc un
discours au nom de la ville. Le commandant de Guibert lui a rpondu au
nom de ses intrpides compagnons d'armes; puis M. le baron Sers, prfet
de l'Eure, a prononc une courte allocution.

L'amiral la Roncire le Noury et M. Besnard, dput de l'Eure, le duc
d'Albufra, conseiller gnral du dpartement, etc., assistaient  cette
pieuse et patriotique crmonie, qui est venue confirmer ces paroles que
prononait nagure l'honorable comte Rampon, dput de l'Ardche: _En
Normandie, on se souviendra toujours des mobiles de l'Ardche_.

Jacques Grancey.



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

Le _Roman de la Marseillaise_, par M. Alexandre Fourgeaud.--Sous ce
titre, l'auteur a racont une sorte d'idylle amoureuse qui se droule en
pleine Rvolution franaise, et, entre temps, il a prsent au public la
figure de ce Rouget de Lisle qui composa la Marseillaise, qui
l'improvisa, pouss par le souffle patriotique, et qui, plus
tard,--dit-on,--trouva des rimes encore pour saluer (le croirait-on?)
l'entre du czar  Paris, il y a loin de 1792  1815. M. Fourgeaud a
crit l un roman intressant et vigoureux. C'est un livre dramatique et
(ce qui est un titre par le temps qui court) c'est aussi un livre
honnte.

_Ce qu'on dit pendant une contre-danse_, par M. Ch. Narrey. (1 vol.
Dentu.)--M. Ch. Narrey, l'auteur de cette jolie comdie du Gymnase,
_Comme elles sont toutes_, a entrepris d'crire ce qu'on dit pendant une
contre-danse. On dit bien des choses. On soupire bien des banalits, on
murmure bien des paroles insinuantes, on aiguise bien des mchancets.
M. Narrey a saisi au passage toutes ces paroles, not tous les types qui
s'agitent dans un salon et toutes les petites intrigues qui tournoient
ou gambadent dans un quadrille. C'est sous forme de dialogue qu'il nous
prsente ces observations ironiques et fines. De spirituels dessins
accompagnent le texte, qui n'avait pas besoin d'un tel secours pour tre
curieux et pittoresque. Il y a chez M. Narrey un observateur piquant et
mme mordant, un satirique sans aigreur qui se moque gaiement des
ridicules et nous fait rire des sottises des autres. C'est la meilleure
faon pour chacun d'viter ses propres sottises.



[Illustration: nouveau rbus.]

Explication du dernier rbus:

Les brillants ports par le shah de Perse ont dtermin, pour une bonne
partie, ses succs  Paris.







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1873, by Various

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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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