The Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 5/6), by 
Laure Junot, duchesse d' Abrants

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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 5/6)
       Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le
       Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et
       le rgne de Louis-Philippe Ier

Author: Laure Junot, duchesse d' Abrants

Release Date: January 14, 2014 [EBook #44664]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  HISTOIRE
  DES
  SALONS DE PARIS.


  TOME CINQUIME.




  L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


  FORMERA 6 VOL. IN-8,

  Qui paratront par livraisons de deux volumes.

  La 2e a paru le 11 janvier;
  La 3e paratra le 15 avril.

  Les souscripteurs, chez l'diteur, recevront _franco_ l'ouvrage
  le jour mme de la mise en vente.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
  Rue de la Vieille-Monnaie, n 12.




  HISTOIRE
  DES
  SALONS DE PARIS


  TABLEAUX ET PORTRAITS
  DU GRAND MONDE,

  SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
  LA RESTAURATION,
  ET LE RGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;


  PAR

  LA DUCHESSE D'ABRANTS.


  TOME CINQUIME.




   PARIS,
  CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
  DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLANS,
  PLACE DU PALAIS-ROYAL.

  M DCCC XXXVIII.




SALON

DE

L'IMPRATRICE JOSPHINE.


PREMIRE PARTIE.

MADAME BONAPARTE.


Toutes les personnes qui ont connu Josphine peuvent sans doute
invoquer leurs souvenirs sur ce qui la concerne; mais dans le nombre
il en est cependant qui ressentent plus vivement la force de ces
mmes souvenirs et peuvent les retrouver avec d'autant plus de
fidlit que ces mmes personnes ont vcu prs de la femme dont
on est aujourd'hui si dsireux de connatre les actions, alors
qu'elle tait la compagne aime de l'homme du sicle. On veut
surtout connatre l'poque o la France, fatigue  la suite d'un
long paroxysme de souffrances, s'tait endormie et n'offrait plus 
l'tranger les immenses ressources _sociables_ qui l'attirent dans
notre beau pays plus que tous ses autres avantages. Alors Paris tait
une vaste solitude dans laquelle d'anciens amis revenus de l'exil
osaient  peine se reconnatre. Ce n'tait plus qu'en tremblant
qu'on se demandait  soi-mme si l'on tait toujours Franais. Plus
de gaiet, plus de cette insouciance qui rendait  nos pres la vie
si facile, tout tait devenu danger. On tremblait de parler; on
tremblait de se taire; le caractre franais, jadis si confiant,
avait chang sa nature en une sombre inquitude qui dvorait
l'existence; on tait mfiant; et comment ne pas l'tre, on avait t
si souvent trahi! Aussi, plus de runions, plus de ces causeries, de
ces maisons ouvertes, o vingt personnes allaient chaque jour rire
et causer avant un souper joyeux; plus de socit enfin! Plus de
socit en France! cette socit habituelle qui faisait notre vie!...
Aussi quel voile de deuil tait jet sur toutes les familles! il
semblait que la mort et pass par cette ville jadis rsonnant du
bruit des chansons, des bals et des ftes. tait-ce bien la mme
cit o les femmes ne s'occupaient que du soin d'tre aimables et
aimes?... o les hommes, braves comme les Franais l'ont toujours
t, n'en taient pas moins soigneux de plaire, prvenants et
polis?... On ne voyait plus dans nos promenades, aux spectacles, que
de ridicules poupes, ayant mme oubli le beau langage pour parler
un sot et ridicule idiome.--Les femmes elles-mmes, oubliant ce
qu'elles se devaient, acceptaient aussi le titre trs-justement donn
d'_incroyables_ et de _merveilleuses_... Quelle poque et quelle
complte draison!

Ce fut alors que le 18 brumaire dissipa les premires tnbres qui
enveloppaient la France ou du moins les plus paisses... Alors nous
entrevmes un horizon plus clair; il fut permis de se dire Franais,
et  peine une anne s'tait-elle coule qu'on tait de nouveau fier
de l'tre. Alors on regarda autour de soi, on rappela ses souvenirs.
Pourquoi ne pas vivre comme vivaient nos pres? dirent ceux qui,
depuis leur retour de l'exil, languissaient isols et n'osaient
appeler aucun ami autour d'eux... et de nouveau l'hospitalit des
chteaux ne fut plus un crime; on put se voir, se parler, se
communiquer ses penses. L'amour de la sociabilit reprit ses droits,
et cette coutume si douce de se voir chaque jour, de se runir,
redevint encore une fois l'existence de tout ce qui avait connu une
manire de vivre si excellente et si bien faite pour le bonheur.

Bonaparte, en arrivant au premier degr de ce pouvoir, qu'il sut
ensuite conqurir tout entier, comprit  merveille qu'il fallait
rorganiser le systme _sociable_ pour arriver au systme _social_;
il fit alors des efforts pour ramener les Franais  un tat
semblable  celui dans lequel ils vivaient avant la Rvolution en le
bornant  la vie habituelle: ce n'tait pas l qu'taient les abus.

Quelques semaines aprs son _avnement_ au consulat, Bonaparte quitta
le Luxembourg pour venir habiter les Tuileries. Ce premier pas vers
le pouvoir absolu lui donna aussi la pense de faire revivre cette
belle socit de France dont les pays les plus lointains taient
jadis fiers d'imiter jusqu'aux travers, car ces mmes travers taient
encore aimables. Bonaparte, tout en le souhaitant, comprit que ce
qu'on appelait l'_ancien rgime alors_, pouvait seul apprendre _aux
siens_ ces belles manires et cette courtoisie si ncessaires 
la vie habituelle mme la plus simple. Il le comprit et travailla
dans le sens utile pour acqurir  son parti les hommes de celui
que toute sa vie il avait combattu, car les temps taient changs,
et Bonaparte premier Consul, prludant  l'Empire, n'tait plus le
gnral Bonaparte combattant  Arcole pour la libert de la France.
Il demeura toujours l'homme de la gloire, seulement il la comprit
autrement. Ce fut  cette poque du Consulat qu'il conut et mit en
oeuvre son systme de fusion, et les Tuileries devinrent un lieu de
runion, non seulement dans le salon de madame Bonaparte, mais dans
les grands appartements du premier Consul. Il y eut d'abord un grand
mlange: cela devait tre; on ignorait encore ce qu'on demanderait.
On voulait ensuite connatre de plus prs cet homme qui prludait 
la souverainet par une vie complte de gloire  trente ans, et qui
paraissait devoir dominer toutes les renommes passes, et faire
plir  ct de lui tous les conqurants du pouvoir. Ne repoussant
personne, accueillant tous les partis, quelque mfiance qu'il et de
celui de Clichy et de celui du Mange, Bonaparte entra avec assurance
dans l'arne, o personne, au reste, n'osa descendre pour lui
disputer un prix qu'on jugeait bien ne pouvoir tre obtenu que par
lui.

Bonaparte ne connaissait nullement la haute socit de Paris, 
l'poque o il venait chez ma mre, lorsqu'avant la Rvolution elle
le faisait sortir de l'cole militaire au moment des vacances; il
tait trop jeune alors pour apprcier le genre de socit qui venait
chez elle; lorsque plus tard il fut assidu dans notre maison, aprs
la mort de mon pre, il n'y avait personne  Paris; le salon le plus
frquent par la bonne compagnie tait ou en deuil ou dsert, et
quand le Directoire vint nous donner la parodie d'une cour, on sait
assez quel genre de courtisans les directeurs rassemblrent autour
d'eux. Mme Barras qui, par sa naissance[1], tait bien capable
de connatre ceux qui devaient venir chez lui et traiter avec eux
de puissance  puissance. Bonaparte ne pouvait donc connatre que
par une tradition orale ce qu'on appelait _la bonne compagnie_ et
ce qu'il voulait avoir autour du trne, encore dans l'ombre, qu'il
difiait dj, et que devait, mais seulement pour quelque temps,
remplacer le fauteuil consulaire.

[Note 1: Les Barras taient une de ces douze grandes familles de la
Provence, qui avaient, avec juste raison, de hautes prtentions 
une noblesse que peu de familles pouvaient leur disputer en France.
L'anciennet des Barras tait passe en proverbe: _Noble comme un
Barras_, disait-on en Provence; _les Barras sont aussi anciens que
nos rochers_, disaient les paysans.]

Madame Bonaparte pouvait lui tre en cela d'un grand secours, mais
beaucoup moins cependant que Bonaparte ne se le figurait. Madame
Bonaparte n'avait jamais t prsente  la cour de Louis XVI.
Les Beauharnais taient bien ns, bons gentilshommes, mais l
s'arrtaient leurs droits pour la prsentation. Quant  madame de
Beauharnais, elle ne fut mme prsente qu'en 1789; elle n'tait pas
noble, si ce n'est de cette noblesse des colonies que celle d'Europe
ne reconnaissait que lorsque la filiation tait tellement positive
qu'on ne la pouvait nier. Sans doute madame de Beauharnais tait une
femme _comme il faut_, pour me servir de l'expression voulue; mais
Bonaparte crut sa position beaucoup plus importante et capable de
diriger une opinion. Il revint ensuite l-dessus et j'en ai acquis
la preuve dans une conversation que j'eus avec lui-mme avant le
divorce[2]. Mais il est certain qu'au moment du mariage il crut avoir
contract une union avec une famille qui valait au moins celle des
Montmorency.

[Note 2: tant un jour avec lui dans son cabinet[2-A], il me dit,
en me parlant de quelques amis intimes que j'avais dans le faubourg
Saint-Germain, et qu'il n'aimait pas alors:--Je ne crains pas _votre_
faubourg Saint-Germain... pas plus que _votre_ htel de Luynes...
je ne les crains pas plus que je ne les aime... et que je ne les
aimais lorsque je croyais que l'impratrice (Josphine alors) tait
elle-mme un _gros bonnet_ parmi tout ce monde-l.]

[Note 2-A: C'est de cette conversation que lui-mme rend compte dans
le _Mmorial de Sainte-Hlne_, et dans lequel il avoue lui-mme
aussi que je le traitai comme _un petit garon_.]

L'erreur se prolongea quelque temps sous le consulat, et le faubourg
Saint-Germain lui-mme y contribua tout le premier. Chacun voulait
tre ray. On n'en tait pas venu encore  crire quatre lettres
dans une semaine pour avoir une clef de chambellan au haut de la
basque de son habit, mais on y prludait; on voulait rentrer dans sa
maison enfin, et pour cela on se faisait cousin, oncle, grand-oncle,
arrire-petit-cousin de la femme du premier Consul, car la parent
tait commune... Mais quoi qu'il en ft de ce que pensait Bonaparte
de cette foule qui se pressait dj aux portes des Tuileries, il
voulut la juger par lui-mme: ce fut alors qu'il donna les dners de
trois cents couverts dans la galerie de Diane, o taient admis tous
les partis et tout ce qui avait une position quelle qu'elle ft dans
l'tat.

J'ai su par une voie qui pour moi ne peut tre douteuse, que
Bonaparte regretta alors souvent d'tre mal avec ma mre; il savait
que le fond de sa socit tait le faubourg Saint-Germain dans son
plus grand _purisme_; et les noms qui se prononaient  la porte
du salon de ma mre en taient la preuve; il chargea non-seulement
madame Leclerc[3] de faire une tentative pour renouer ses relations
avec ma mre, mais il en parla vivement  Junot et plusieurs fois il
m'insinua le dsir qu'il en avait; mais ce fut inutilement. Ma mre
avait consenti  revoir le gnral Bonaparte le jour o elle donna
un bal au moment de mon mariage; elle consentit encore, _pour moi_,
 rendre une visite  madame Bonaparte; mais aucune instance ne put
vaincre sa rpugnance; elle tait bien malade d'ailleurs  cette
poque et dj fort souffrante, et son refus fut positif.

[Note 3: Ce nom de madame Leclerc me rappelle un livre qui m'est
tomb sous la main l'autre jour, et qui s'intitule: _Mmoires d'une
Femme de qualit_, dont l'auteur est, dit-on, madame du C...., les
documents en sont tellement fautifs, que je parle ici de cet ouvrage
pour engager  le lire comme un livre spirituel et parfaitement
crit, mais d'une telle inexactitude, que je recommande aussi de ne
pas s'y fier pour les renseignements qui concernent le Consulat et
l'Empire. C'est ainsi qu'on y voit toute une histoire, ou plutt
un roman sur madame Leclerc (princesse Pauline), sur laquelle, en
vrit, il y a bien assez de choses vraies  dire. L'auteur lui
fait pouser le gnral Leclerc, la premire anne du Consulat,
tandis qu'elle l'a pous  Milan, en 1796, cinq ans auparavant!...
Ils partirent tous deux pour Saint-Domingue, o le gnral Leclerc
mourut, en 1802 (au commencement); elle revint en Europe, et, en
1803, elle pousa le prince Borghse. Mais ce n'est pas tout: on
fait du gnral Leclerc un _charmant et beau cavalier_... lui qui
tait petit, chtif et de la plus insignifiante figure; si ce n'est
pourtant qu'il avait toujours l'air de mchante humeur, ce qui lui
faisait une expression comme une autre. Quant  tre amoureuse du
gnral Leclerc, sa femme n'y a jamais song: ce fut un mariage de
convenance, arrang par Bonaparte, et accept par l'ambition de
Leclerc. Tout ce qui a rapport  Madame-Mre est aussi peu vrai. J'ai
dj rfut tout ce qui frappait sur elle pour le reproche d'avarice,
et crois l'avoir fait de manire  convaincre. Je continuerai ici
pour son esprit. Jamais madame Ltitia (comme on l'appelait pour la
distinguer de sa belle-fille), n'a dit une parole inconvenante; et,
certes, tous les dialogues o elle entre en scne sont inconcevables
de btise, pour dire le mot. Quel est, ensuite, ce titre
d'_Impratrice-Mre_, qu'elle n'eut jamais? Si c'est une drision, je
ne la comprends pas; si c'est une erreur, elle est trop forte. Mais
ce n'est pas seulement pour la famille Bonaparte que l'auteur s'est
mpris; il parat qu'il n'aimait pas  suivre la publication des
bans: il fait marier le gnral Moreau avant le 18 brumaire et mme
le retour d'gypte, tandis qu'il s'est mari depuis. Il en est de
mme de M. de Turenne (Lostanges); l'auteur des _Mmoires d'une Femme
de qualit_ le fait conduire sa femme chez madame Bonaparte, un mois
aprs le 18 brumaire. M. de Turenne n'tait pas mari  cette poque;
ou, s'il l'tait, sa femme n'allait pas aux Tuileries, et n'tait pas
mme  Paris. Quant  M. de Turenne, ce fut beaucoup plus tard qu'il
fut lui-mme admis aux Tuileries.

Il en est de mme d'une foule de dtails sur lesquels le livre repose
en entier, et qui ne sont pas plus vrais. Aucun des personnages n'est
mme ressemblant physiquement, quand il lui arrive de parler de leur
figure. C'est ainsi que madame Ltitia a, selon lui, la physionomie
PTULANTE, tandis que jamais visage ne fut plus calme et plus repos:
ce fut mme toujours son expression habituelle. L'auteur n'est pas
mieux instruit du reste. Il fait causer Hortense et Josphine avec
madame de Nansouty, qui n'tait pas marie non plus alors, et qui,
d'ailleurs, n'a jamais articul que de spirituelles et convenables
paroles: c'est une charmante personne, aussi aimable que bonne, toute
gracieuse et surtout n'ayant jamais rempli le rle de _flatteuse_,
que lui donne si bnvolement l'auteur des _Mmoires_. Je lui fais
aussi le reproche d'tre tout aussi mal instruit des choses frivoles
qui nous concernent. Je lui ferai donc observer que Leroy ne faisait
que des chapeaux et des modes  l'poque du Consulat. C'taient
madame Germont et madame Raimbaud qui taient les Camille et les
Palmyre de cette poque. Mesdames Bonaparte et Hortense se servaient
de prfrence de madame Germont. Madame Raimbaud tait la couturire
de madame Rcamier, de madame Hainguerlot, de la socit financire
lgante et rivale de celle des Tuileries. On n'a jamais dit non
plus _madame Despaux_,--toujours mademoiselle Despaux.--Son mari
s'appelait M. Hyxe, et tait marchand de chevaux et non pas chef de
division  la guerre. Tout cela serait de peu d'importance, sans
doute, si le livre ne se composait d'autres choses; mais ces faits
lis ensemble par des conversations tenues par des personnages nomms
plus haut forment les quatre cents pages de ce volume, et il n'y a
mme pas l'illusion.

C'est ainsi qu'on fait tenir  Rapp un propos qu'il ne peut avoir
dit: l'auteur des _Mmoires d'une Femme de qualit_ lui fait prendre
fort  coeur la premire nouvelle du concordat (1802), et Rapp
s'crie: Pourvu qu'on ne fasse prtres ni nos aides-de-camp ni
nos cuisiniers! J'en suis fche pour Rapp, car le mot est bien
pour un homme comme lui, mais il ne peut pas l'avoir dit. Rapp, 
l'poque du concordat, n'tait que lieutenant-colonel, n'avait pas
d'aides-de-camp et l'tait lui-mme. Mais je ne puis relever toutes
les fautes. M. de Narbonne, que la _femme de qualit_ fait aller,
pendant le Consulat, aux Tuileries, n'y alla que sous l'Empire. Il
n'y avait pas non plus d'officiers du palais _chamarrs de cordons
et de croix_ sous le Consulat, en 1802; la Lgion-d'Honneur ne fut
elle-mme distribue qu'en 1804. Jamais non plus on n'a annonc
_Madame, femme du premier Consul_. O l'auteur a-t-il t prendre
de pareilles histoires? C'est comme Junot arrtant le colonel
Fournier!... et surtout le tutoyant! l'un est aussi peu vrai
que l'autre pour qui les aurait vus un moment ensemble--ils se
connaissaient  peine et ne s'aimaient pas du tout, ayant t sous la
bannire diffrente de l'arme du Rhin et de l'arme d'Italie.

L'affaire de Cerrachi est tout aussi faussement rapporte, comme on
peut le voir dans mes Mmoires et ceux de Bourrienne: ces derniers
sont vrais quand la passion ne le domine pas. L'auteur des _Mmoires
d'une Femme de qualit_ ne consulte mme pas le _Moniteur_: il fait
arrter Cerrachi le 9 novembre 1801, et il le fut le 25 octobre
1800; ce fut le gnral Junot, alors commandant de Paris, qui en
fut charg, et non pas le gnral Lannes, qui, en sa qualit de
commandant de la garde, n'y avait que faire. J'ai une poque prcise
pour me rappeler cette circonstance; mon contrat de mariage devait
tre sign ce jour-l, et il ne le fut que le surlendemain, en
raison de cet vnement; mais voil ce qui arrive lorsque l'on fait
des livres avec des ou-dire et des propos rpts. Des mmoires ne
doivent tre faits que par des personnes ayant vu les acteurs du
drame qu'elles racontent. Sans cette condition observe, il arrive
qu'on parle des gens comme la _femme de qualit_ parle de M. de
Metternich, qu'elle reprsente avec une coiffure comme celle de
Mirabeau! Je ne fais aucune remarque; assez de personnes ont connu
ou seulement vu M. de Metternich, et se rappellent sa charmante
tournure; aussi je ne veux pas rpondre l-dessus  la _femme de
qualit_, qui peut bien tre de qualit, mais qui n'est pas toujours
exacte.

Je finirai ma critique en lui rappelant qu'elle devrait retrancher
dans une nouvelle dition ce qu'elle dit de Madame-Mre, Madame
Ltitia, dit-elle dans le premier volume, faisait argent de tout
et se faisait payer pour chaque place qu'elle faisait obtenir.
Ceci n'est plus une erreur, c'est une calomnie!... Je l'ai vu
seulement hier en parcourant ce volume dont on m'avait parl, et je
dclare aussitt que c'est une des plus odieuses calomnies que l'on
puisse lever contre quelqu'un dont l'honorable caractre, dans la
prosprit comme dans le malheur, aurait d lui tre une sauvegarde
contre une attaque de ce genre. Madame Ltitia a un caractre
noblement antique. Il faudrait un Plutarque pour la louer dignement.]

L'tiquette observe  ces dners des _quintidis_ n'tait celle
d'aucun temps ni d'aucune cour. En effet comment expliquer ce que le
chef d'un gouvernement pouvait vouloir faire de cette foule immense
rassemble dans une mme enceinte comme pour passer une revue!
Bonaparte, dj souverain par sa volont, ne l'tait pas encore
cependant de fait; mais il voulait choisir ses courtisans tout en
essayant la royaut.

Comment ces penses ne lui seraient-elles pas venues en effet?...
Je me rappelle l'enthousiasme qui animait Paris tout entier le jour
o il alla du Luxembourg aux Tuileries... Cette circonstance tait
d'une immense importance pour Bonaparte... Les Tuileries!... cette
rsidence royale! l'habitation de Louis XVI... de ce roi malheureux,
mais si bon, si excellent!... dont lui-mme avait pleur la mort...
Oui, cet vnement tait pour Napolon d'une grande porte... Aussi
lorsque le 30 _pluvise_ il se rveilla, sa premire parole fut:
_Nous allons donc aujourd'hui coucher aux Tuileries!...._ Et il
rptait ce mot avec une sorte de joie en embrassant Josphine.

--Ce jour du 50 pluvise[4] est un jour remarquable dans l'histoire
de Napolon. Il a fix dans son me la pense de la royaut, qui
peut-tre jusque l n'y avait fait qu'apparatre...

[Note 4: Ces dtails ne se trouvent pas dans mes Mmoires, parce
que la place me manquait pour mettre un dtail spcial pour chaque
vnement.]

L'tiquette observe pour le cortge fut  peu prs comme plus
tard celle des dners des quintidis. On voulait une sorte de
reprsentation, et comme jusque-l le Directoire n'en permettait
aucune aux corps de l'tat, aucun d'eux n'avait ce qui lui tait
ncessaire. On vit donc le Conseil d'tat aller dans des fiacres
dont les numros taient cachs par du papier de la couleur de la
caisse... Les ministres seuls avaient des voitures et des manires de
livres... La vritable splendeur du cortge, c'tait les troupes.
On y admirait surtout la beaut du rgiment des guides ou chasseurs
de la garde, commands par Bessires et Eugne, ce rgiment dont le
premier Consul affectionnait tant l'uniforme...

La voiture du premier Consul tait simple, mais attele de six
chevaux blancs magnifiques. Ces chevaux rappelaient un beau
souvenir!... Ils avaient t donns par l'Empereur d'Autriche au
gnral Bonaparte aprs le trait de Campo-Formio... Lorsque
cette circonstance fut connue du peuple, ce ne furent plus des
acclamations... ce furent des cris de dlire et d'enthousiasme qui
retentissaient  l'autre extrmit de Paris... Cette pense tait
belle en effet lorsqu'on s'arrtait sur elle... lorsqu'on voyait ce
jeune homme dont le courage et l'esprit habile avaient donn la paix
avec la gloire  la France, lorsqu'il n'avait encore que vingt-huit
ans!... Et lui, comme il tait heureux ce mme jour en coutant ces
cris de joie et d'amour!... Il remerciait la foule enivre avec un
sourire, un regard si doux, tout en s'appuyant sur un magnifique
sabre galement don de l'Empereur d'Allemagne!.. mais en serrant la
riche poigne de cette arme, Bonaparte semblait dire  ce peuple: Ne
craignez point avec moi pour votre gloire, Franais... Cette arme
me fut donne pour avoir fait la paix... mais je saurai la tirer du
fourreau pour votre dfense, si jamais on vous insulte...

Le premier Consul tait dans le fond de la voiture  droite; sur le
devant tait le troisime Consul, Lebrun. Cambacrs, comme second
Consul, tait  ct du gnral Bonaparte; quant  madame Bonaparte,
elle tait venue aux Tuileries avant le cortge. Il n'y avait encore
pour elle aucune ombre de royaut. Elle s'y tait donc rendue avec
mademoiselle de Beauharnais, madame de Lavalette, madame Murat,
qui tait dj marie, mais seulement depuis quelques jours, et
quelques autres femmes fort lgamment pares. Elle alla se mettre
aux fentres de l'appartement du Consul Lebrun, dans le pavillon de
Flore[5].

[Note 5: Aucune de nous n'tait encore marie  cette poque de la
translation du gouvernement du Luxembourg aux Tuileries; presque tous
les mariages se firent dans l'anne.]

Une particularit assez remarquable fut ce qui arriva ce mme jour,
au moment de l'entre des consuls dans la cour des Tuileries. Cette
cour n'tait pas ce qu'elle est aujourd'hui; elle tait entoure de
planches et fort mal dispose; deux corps-de-garde, qui avaient t
faits probablement  l'poque de la Rvolution, existaient encore.
Ceci est simple; mais ce qui ne l'tait pas, c'est une inscription
qu'on voyait sur celui de droite, ainsi conue: LE 10 AOT 1792, LA
ROYAUT EN FRANCE EST ABOLIE, ET NE SE RELVERA JAMAIS!....

Et elle entrait triomphante dans le palais des rois!... En voyant
cette inscription plusieurs soldats qui formaient la haie ne purent
retenir des exclamations vives, et plusieurs imprcations accablrent
encore la royaut vaincue au 10 aot... En les entendant, le premier
Consul sourit d'une si singulire manire, que ce sourire demeura
bien longtemps dans la mmoire de celui qui en fut tmoin et qui me
l'a redit.

L'ironie qui anima la physionomie du premier Consul ne pouvait tre
traduite par celui qui avait vu le sourire. Je crois en avoir trouv
la raison dans la colre des soldats qui invectivaient la royaut,
tout en remplissant une fonction qui ne s'accorde qu' cette mme
royaut et qui est mme une de ses prrogatives comme pour Dieu!...
c'est de former la haie!... Quoi qu'il en soit, les troupes se mirent
en bataille lorsqu'elles furent arrives dans la cour; et ds que la
voiture fut arrte, le premier Consul en descendit rapidement, et
sauta plutt qu'il ne monta  cheval; car alors, il tait jeune et
leste, et aussi prompt  excuter qu' concevoir. Aprs lui descendit
Cambacrs, dont la grave personne ne se mettait en mouvement qu'avec
une lenteur qui contrastait d'une manire comique avec tous les
mouvements de celui qui marchait avant lui. Venait ensuite Lebrun,
dont l'norme rotondit lui donnait dj l'aspect d'un vieillard.
Les deux consuls laissrent leur collgue passer les troupes en
revue. C'tait pour eux chose trangre  leurs habitudes, et ils
montrent dans les appartements de rception: les ministres, le corps
diplomatique, le Conseil d'tat les y attendaient.

Les annes peuvent s'couler, mais jamais elles n'affaibliront la
force, le souvenir de pareils temps!... Le Carrousel entier tait
couvert d'un peuple immense, dont les cris rpts allaient frapper
le ciel: _Vive le premier Consul!... vive le gnral Bonaparte!....._
Et ces masses presses taient formes d'ouvriers, de peuple mritant
vraiment ce beau nom, et le mritant alors par tout ce qu'il demande
de grand et de beau dans ses sentiments. Aux fentres des maisons
du Carrousel,  celles du Louvre, on voyait une foule de femmes
lgamment pares et portant le costume grec, qui alors tait encore
 la mode. Ces femmes faisaient voler en l'air des charpes de soie,
des mouchoirs... leur enthousiasme tait un dlire... Oh! quelle
journe pour Bonaparte!...

Mais une circonstance dont le souvenir, non seulement ne s'effacera
jamais de mon me, et dont la puissance, je crois, sera toujours
aussi vive dans le coeur de tout Franais ayant assist  cette
journe, ce fut ce qui arriva au moment o le premier Consul vit
passer devant lui les drapeaux de plusieurs demi-brigades. Lorsque
le porte-drapeau de la 43e inclina celui qu'il portait devant son
gnral, on ne vit qu'un simple bton surmont de quelques lambeaux
cribls, mutils par les balles, et noircis par la fume de la
poudre... En l'apercevant au moment du salut, Napolon parut frapp
de respect... Son noble visage prit une expression toute sublime; il
ta son chapeau et s'inclina profondment avec une motion visible
devant ces enseignes de la rpublique, mutiles dans les batailles.
Celles de la 30e et de la 96e taient dans le mme tat. En voyant
la troisime s'incliner devant lui, le premier Consul parut encore
plus mu que pour la 43e. On voyait que plus les preuves de notre
gloire se multipliaient  ses yeux, plus il tait heureux et fier de
commander une arme dont les hauts faits parlaient un tel langage.
Son motion avait sa source dans de hautes et nobles penses, sans
doute; car, en ce moment, un rayon lumineux semblait entourer son
visage. Le peuple le vit et le comprit! Alors ce ne furent plus de
ces cris simplement anims de: Vive le premier Consul!... Ce fut une
explosion d'amour et de dlire... Des masses entires s'branlaient
pour aller  lui; on voulait le voir de plus prs, le contempler,
le toucher... Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards,
tous, tous voulaient aller  lui; tous articulaient des paroles
d'affection, tous poussaient des cris frntiques d'amour et de
joie... Oh! qui donc pourrait dire qu'alors il n'tait pas l'idole de
la France!

Madame Ltitia m'avait demande  ma mre pour cette journe, et
j'tais avec elle et madame Leclerc  une fentre de l'htel de
Brionne[6] chez M. Benezeth... Quel souvenir que celui de cette mre,
dont le noble et beau visage tait couvert de larmes de joie!... de
ces larmes qui effacent tout un pass de malheur, et font croire 
tout un avenir heureux.

[Note 6: L'htel de Brionne n'existe plus. Il tait situ  la place
de la porte et du guichet des gens  pied, qui se trouvent prs de
l'escalier pour aller chez le trsorier de la couronne. Madame Murat
alla y loger ds que son frre fut aux Tuileries, et elle y fit mme
ses couches lorsque naquit le prince Achille, son fils an.]

Ceci me rappelle une circonstance que j'ai omise en parlant du 18
brumaire; elle montrera combien peu Bonaparte se laissait deviner par
les siens.

Le 19 brumaire de l'an VII, ma mre, qui tait fort attache, comme
on le sait,  la famille Bonaparte, et chez laquelle cette famille
tout entire passait sa vie, voyant l'inquitude de son amie[7]
Ltitia, lui proposa de venir dner avec nous, ainsi que madame
Leclerc, et puis ensuite d'aller ensemble  Feydeau, pour y voir un
fort joli spectacle, dans lequel jouaient Martin et Elleviou. Ces
dames acceptrent: le dner se passa tristement. Madame Ltitia tait
inquite sans savoir pourquoi, ou plutt parce quelle le devinait.
Mais en vritable mre d'un grand homme, tout ce qu'elle prouvait
demeurait au fond de son me; et mme avec ma mre, elle fut
silencieuse.

[Note 7: Madame Ltitia et ma mre avaient t leves ensemble,
et cela ds l'enfance; les maisons de leurs mres se touchant
immdiatement; et, depuis, cette liaison s'tait encore resserre par
l'vnement de la mort de M. Bonaparte le pre dans la maison de ma
mre,  Montpellier.

M. Benezeth avait t ministre de l'intrieur; il tait aussi fort
ami de ma famille, qu'il avait connue en Languedoc.]

Mon beau-frre, ami intime de Lucien, et qui ne le quitta pas dans
toute cette journe, tait parti depuis le matin, et ses adieux
ne nous avaient pas rassures, ma mre et moi; car nous aimions
tendrement Lucien, et ne pouvions nous dissimuler qu'il y avait
beaucoup  craindre dans les heures qui allaient s'couler, quoique
nous ne sussions que trs-imparfaitement ce qui se tenterait...
J'aimais Lucien et Louis comme des frres; et bien que je ne
comprisse pas la politique, j'en savais assez pour tre au moins
inquite; et pour moi, c'tait souffrir.

Aucune nouvelle ne parvint d'une manire positive jusqu' sept
heures. Alors ma mre demanda ses chevaux, et nous partmes avec
madame Leclerc, madame Ltitia et mon frre Albert pour Feydeau.

Je ne me rappelle plus maintenant quelle tait la pice qu'on jouait
premirement. Je n'ai gard le souvenir que de celle qui terminait
le spectacle: c'tait _l'Auteur dans son mnage_. Nous tions assez
calmes, et mme presque gaies, car rien ne nous tait parvenu.
Albert tait sorti plusieurs fois et avait parcouru le foyer et les
corridors sans rien apprendre de nouveau; nous nous disposions 
couter la dernire pice, lorsque le rideau se lve avant le moment,
et l'acteur qui devait remplir le rle principal se prsente en robe
de chambre de piqu blanc, costume de ce rle[8], et s'avanant sur
le devant de la scne, dit au public: _Citoyens, une rvolution vient
d'avoir lieu  Saint-Cloud; le gnral Bonaparte a eu le bonheur
d'chapper au poignard du reprsentant Arena et de ses complices. Les
assassins sont arrts._

[Note 8: On jouait _l'Auteur dans son Mnage_, jolie petite pice, je
crois, d'Hoffmann.]

Au moment o le mot, _vient d'chapper au poignard_, fut prononc,
un cri perant retentit dans la salle... Il partait de notre loge:
c'tait madame Leclerc qui l'avait jet, et qui tait dans un tat
vraiment alarmant. Elle sanglotait et ne pouvait pleurer; ses nerfs,
horriblement contracts, lui causaient des convulsions tellement
fortes, qu'Albert commenait  ne pouvoir la contenir. Madame
Ltitia tait ple comme une statue de marbre; mais quels que fussent
les dchirements de son coeur, on n'en voyait d'autre trace sur son
visage encore si beau  cette poque, qu'une lgre contraction
autour des lvres. Se penchant sur sa fille, elle prit ses mains, les
serra fortement, et dit d'une voix svre:

Paulette[9], pourquoi cet clat? Tais-toi. N'as-tu pas entendu qu'il
n'est rien arriv  ton frre?... Silence donc... et lve-toi; il
faut aller chercher des nouvelles.

[Note 9: On lui donnait ce nom dans sa famille o personne ne
l'appelait Pauline. Nous l'appelions aussi Paulette.]

La voix de sa mre frappa plus madame Leclerc que toutes nos
consolations. Les miennes, d'ailleurs, taient plutt de nature 
l'alarmer qu' la rassurer. Je craignais pour mes deux frres de
coeur, Lucien et Louis; et je pleurais tellement, que ma mre me
gronda tout aussi svrement que Paulette. Enfin nous pmes partir.
Albert, que nous avions envoy pour savoir si la voiture de ma mre
tait arrive, nous annona qu'elle nous attendait. Il prit madame
Leclerc dans ses bras, et la porta, plutt qu'il ne la conduisit,
 la voiture dans laquelle nous nous htmes de monter; car on
sortait en foule du thtre pour aller aux nouvelles; et plusieurs
personnes ayant reconnu ma mre et les femmes qui taient avec nous,
disaient: C'est la mre et la soeur du gnral Bonaparte!... La
beaut incomparable de Paulette, qui tait encore double, je crois,
par sa pleur en ce moment, suffisait dj bien assez pour attrouper
les curieux. Qu'on juge de l'effet que produisirent ce peu de mots:
_C'est la soeur du gnral Bonaparte!_

O voulez-vous aller? dit ma mre  madame Ltitia, lorsque son
domestique lui demanda ses ordres. Est-ce rue du Rocher[10], ou bien
rue Chantereine?

[Note 10: C'tait alors dans cette maison, qui appartenait  Joseph,
que logeait madame Ltitia.]

--Rue Chantereine, rpondit madame Ltitia, aprs avoir rflchi un
moment. Joseph ne serait pas chez lui, et Julie ne saurait rien...

--Si nous allions rue Verte[11]? dis-je  madame Ltitia.

[Note 11: Lucien logeait alors rue Verte, et je voulais que nous
fussions chez lui, pour avoir de ses nouvelles par sa femme.]

--Ce serait inutile. Christine[12] ne sait rien; et peut-tre mme
pourrions-nous l'alarmer... non, non, rue Chantereine.

[Note 12: Premire femme de Lucien.]

Nous arrivmes rue Chantereine; mais il fut d'abord impossible
d'approcher de la maison. C'tait une confusion  rendre sourd par le
fracas que faisaient les cochers en criant et en jurant; les hommes
 cheval arrivant au galop, et culbutant tout ce qui se trouvait
devant eux; des gens  pied, les uns demandant des nouvelles, les
autres criant qu'ils en apportaient... Et tout ce fracas, ce tumulte
au milieu d'une nuit de novembre, sombre et froide... Quelques hommes
de la bonne compagnie taient parmi eux pour apprendre quelque chose;
car on racontait d'tranges vnements qui, du reste, devaient
bientt se raliser. Dans le nombre de ces curieux malveillants se
trouvait Hippolyte de R..., l'un des habitus les plus intimes du
salon de ma mre. Il reconnut notre voiture; et ne voyant pas quelles
taient les personnes qui taient avec nous: Eh bien! s'cria-t-il,
voil de la belle besogne!... Votre ami Lucien, mademoiselle Laure,
poursuivit-il en s'adressant  moi, qu'il voyait contre la portire,
avec tout son rpublicanisme et sa colre contre notre club de
Clichy, vient de faire un roi de son frre le caporal.

M. de Rastignac tait fort prs de la portire; je fus oblige
non-seulement de lui dire trs-vivement de se taire, mais de frapper
sur sa main, car il n'entendait rien. Alors il reconnut madame
Ltitia et madame Leclerc qu'il voyait journellement chez ma mre, o
il passait sa vie ainsi que ses frres: cette vue le frappa tellement
qu'il s'en alla en courant. Ce n'tait pas qu'il craignt; tout au
contraire son opinion tait bien connue, et ses frres et lui ne
voulurent jamais accepter aucune place sous l'Empire.

Cependant notre voiture avanait; enfin nous parvnmes dans cette
alle qui prcde la cour de la petite maison de la rue Chantereine
et nous arrivmes devant le perron. Madame Ltitia envoya Albert pour
savoir si le gnral Bonaparte tait revenu de Saint-Cloud. Au moment
o mon frre descendait de voiture un officier entrait au grand galop
dans la cour suivi de deux ordonnances. Les lumires du vestibule
nous le montrrent et nous reconnmes M. de Geouffre mon beau-frre,
qui dans cette journe avait t l'aide-de-camp de Lucien.

--Tout va bien! nous cria-t-il du plus loin qu'il nous vit!... et
il nous raconta les vnements miraculeux de la journe... Tout
tait fini. Il y avait une commission consulaire dont deux membres
du Directoire faisaient partie et le gnral Bonaparte tait le
troisime.

--Voil un brochet qui mangera les deux autres poissons, dit ma mre.

--Oh Panoria! dit madame Ltitia avec un accent de reproche, car 
cette poque elle croyait au rpublicanisme pur de son fils.

--Ma mre ne rpondit pas, mais elle tait convaincue. Madame
Bonaparte et madame Leclerc descendirent pour aller trouver Josphine
et attendre la venue de Napolon. Nous les laissmes et revnmes chez
ma mre o nous trouvmes vingt personnes qui l'attendaient comme
cela tait toujours quand elle allait au spectacle; mais ce soir-l
on esprait des nouvelles et le cercle tait doubl.

J'ai interverti l'ordre des choses pour rappeler ce fait. Il montre
combien peu taient connus les projets de Bonaparte dans sa famille
mme la plus intime, puisque sa mre et sa soeur bien-aime taient
aussi ignorantes de ce qui devait se passer le 19 brumaire que la
personne de Paris le moins avant dans son intimit.

Pour rejoindre l'poque o nous sommes maintenant, il faut nous
retrouver  l'une des fentres de l'htel de Brionne chez M. de
Benezeth, regardant la magnifique revue passe par le premier Consul
le 30 pluvise de l'an VIII. Toutes les croises ayant jour sur la
place et sur la cour taient garnies de femmes lgamment pares et
dans ce costume grec qui tait si gracieux port par des femmes qui
se mettaient bien... et puis il allait  cet enthousiasme qui nous
agitait alors. Nous tions vraiment des femmes de Sparte et d'Athnes
en coutant les rcits de ces ftes de gloire, de ces batailles o
notre noblesse prit et reut son blason. Et puis comment croire 
cette tyrannie qui nous tait prophtise lorsqu'il parut une lettre
crite  un sergent de grenadiers, par le premier _Consul lui-mme_,
au moment de la distribution des sabres et des fusils d'honneur[13].
L'un des lus avait crit  Bonaparte pour le remercier, et le
premier Consul lui rpondit:

J'ai reu votre lettre, _mon brave camarade_, vous n'avez pas besoin
de me parler de vos actions. Je les connais, vous tes un des plus
braves grenadiers de l'arme depuis la mort de Benezeth. Vous tes
compris dans la distribution des cent sabres d'honneur que j'ai fait
distribuer. Tous les soldats de votre corps taient d'accord que
c'tait vous qui le mritiez davantage.

Je dsire beaucoup vous revoir; le ministre de la guerre vous envoie
l'ordre de venir  Paris.

[Note 13: Les sabres et les fusils, les baguettes, les pistolets
d'honneur, furent une des premires institutions du Consulat. La loi
qui les cra fut rendue au Luxembourg. Ce fut  la mme poque que
M. de Talleyrand fit observer au premier Consul que les journaux
devaient tre limits. Dj ils l'avaient t par l'influence du
directeur Sieys, mais on ne trouva pas assez longue la coupure de
ses ciseaux, et l'on rendit un arrt o il tait dit:

Le ministre de la police ne laissera paratre pendant toute la dure
de la guerre que les journaux ci-aprs nomms:

  _Le Moniteur Universel._
  _Le Journal de Paris._
  _Le Bien-Inform._
  _Le Publiciste._
  _L'Ami des Lois._
  _La Clef du Cabinet._
  _Le Citoyen Franais._
  _La Gazette de France._
  _Le Journal des Hommes Libres._
  _Le Journal du soir des frres Chaigneau._
  _Le Journal des Dfenseurs de la Patrie._
  _La Dcade Philosophique_ et les journaux s'occupant
        exclusivement des arts, etc.]

Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'adresse. Comme il est habile de
reconnatre presque le droit aux soldats de dsigner le plus brave
parmi eux! Et puis ce titre _de brave camarade_ accord  un sergent.
Cette lettre, qui devait ncessairement courir dans tous les rangs de
l'arme, devait en mme temps faire des amis et mme des fanatiques 
la religion de Napolon.

Le jeune homme  qui s'adressait cette lettre s'appelait _Lon Aune_;
il tait sergent de grenadiers, je ne me rappelle plus dans quel
rgiment.

Aussi nous tions sous le charme d'une pense; c'est que le
gouvernement consulaire ramnerait avec lui les formes polies
d'autrefois, la scurit, le bonheur, et en mme temps qu'il
fonderait le rgne de cette libert toujours appele, toujours
dsire et toujours inconnue: c'tait un rve sans doute, mais ne
rve-t-on jamais?...

Madame Bonaparte tait rayonnante de beaut le jour de cette revue
ainsi qu'Hortense, qui tait vraiment charmante  cette poque de sa
vie, avec sa taille lance, ses beaux cheveux blonds, ses grands
et doux yeux bleus et sa grce toute crole et toute franaise  la
fois!... Elles taient toutes deux aux fentres du troisime Consul
Lebrun, entoures d'une espce de cour qu'il n'avait pas fallu
longtemps pour former.

Napolon tait un homme trop universel, son gnie, qui embrassait
toutes choses, tait trop vaste pour n'avoir pas jug de quelle haute
importance il tait pour son plan de rtablir l'ordre non-seulement
dans la vie politique et gnrale, mais dans la vie prive de
chaque famille. Ces familles formaient les masses aprs tout, et
Napolon, tout en n'ayant pas de formes polies et gracieuses, savait
parfaitement les apprcier. Sans vouloir que les femmes eussent de
la puissance, il dsirait cependant qu'elles prissent en quelque
sorte la conduite d'une partie des choses de ce monde. Il redoutait
des femmes comme madame de Stal; mais il comprenait tout le bien
que pouvait faire madame de Genlis ou quelqu'un dans ce genre. Il
redoutait le gnie de la premire comme un rival, tandis qu'il
aimait et recherchait l'esprit de l'autre comme un alli ami... en
tout ce qui concernait l'tiquette, la vie de socit, ce qui tenait
enfin  l'existence du monde et  l'influence qu'elle exerce: tout
cela tait pour le premier Consul et plus tard pour l'Empereur d'une
importance que pourront difficilement croire ceux qui ne l'ont pas
approch comme moi[14].

[Note 14: En voici une preuve. Napolon ne cessait de me parler du
faubourg Saint-Germain, de mes amis, de leur opinion... et ce sujet
de conversation ne tarissait jamais jusqu'au moment o lui-mme
s'entoura du faubourg Saint Germain, qui du reste ne demandait pas
mieux, et lorsque je vis toutes les nominations, qui se trouvent
encore au reste dans les almanachs des annes 1808-9-10 et 11, je fus
peu surprise. Je m'y attendais.

C'tait pour lui une chose de prvention; il ne comptait que sur tout
ce qui avait un nom pour former la cour. Je dirai l-dessus ce qui
m'est arriv  mon retour de Lisbonne aprs mon ambassade, cela fera
juger de l'importance que l'Empereur attachait  tout ce qui tenait 
la _cour_.

Je n'avais vu l'Empereur qu'au cercle de la cour et il m'avait
seulement parl comme  son ordinaire. Me trouvant de service un
dimanche, au dner de famille o j'avais accompagn MADAME Mre,
je fus appele dans un petit salon ou plutt l'un des cabinets de
l'Empereur, o il se tenait souvent le dimanche aprs dner pour
causer avec ses soeurs, sa mre et l'Impratrice. L'Empereur voulait
me faire causer sur le Portugal et sur la cour; je lui rpondis
ainsi que sur l'Espagne, et la conversation fut tellement longue et
de son got, que Madame voulant se retirer, il lui dit deux fois:
Un moment, madame Ltitia. Il appelait toujours sa mre ainsi
lorsqu'il tait de bonne humeur; il disait mme: _Signora Ltizia_.
Enfin, lorsqu'il eut assez caus et questionn, il se recueillit d'un
air srieux et dit  l'Impratrice en me montrant  elle: C'est
inconcevable comme elle a encore gagn depuis son sjour dans une
cour trangre. Eh! ce n'est que l, dans le fait, qu'on sait ce que
c'est que le monde!... Je souris.--Pourquoi riez-vous, madame?--Parce
que Votre Majest attribue  une influence qui est imaginaire, ce qui
peut lui plaire dans mes manires.--Comment? Que voulez-vous dire?
Je continuai de sourire sans rpondre.--Eh bien, ne voulez-vous pas
me dire le sujet de votre gaiet?--C'est que je crois, sire, que je
puis en apprendre beaucoup plus en ce genre  ceux que vous croyez
mes matres que je ne recevrais de leons d'eux. Il fut tonn et
puis se mit  rire; mais il ne me croyait pas alors; il jugeait du
Portugal par dom Loreno de Lima, qui tait ambassadeur de Portugal 
Paris, et qui a les bonnes et parfaites manires d'un vrai don Juan
du temps de la Rgence.--Le marquis d'Alorna, le comte Sabugal, tout
cela tait trs-bien, mais la cour!... c'tait une parodie!]

Le salon de madame Bonaparte aux Tuileries, lorsqu'elle y vint le
30 pluvise, n'tait pas encore form, quelque dsir qu'en et le
premier Consul. Madame de la Rochefoucault, petite bossue, bonne
personne, quoique spirituelle, et parente, je ne sais comment, de
madame Bonaparte; madame de la Valette, douce, bonne, toujours
jolie en dpit de la petite vrole et du monde qui la trouvait
encore trop bien malgr son malheur; madame de Lameth, sphrique et
barbue, deux choses peu agrables pour des femmes, mais bonne et
spirituelle, ce qui leur va toujours bien; madame Delaplace faisant
tout gomtriquement, jusqu' ses rvrences pour plaire  son
mari; madame de Luay, madame de Lauriston, bonne, toujours gale
dans son accueil et gnralement aime; madame de Rmusat, femme
suprieure et d'un grand attrait pour qui la savait comprendre;
madame de Thalouet qui se rappelait trop qu'elle avait t jolie et
pas assez qu'elle ne l'tait plus; madame d'Harville, impolie par
systme et polie par hasard, voil les femmes qui formrent d'abord
le cercle le plus habituel de Josphine  l'poque du Consulat
_prparatoire_, ainsi que j'appelle le Consulat de l'anne 1800 et
de 1801. Mais quelques mois aprs, les gnraux qui entouraient le
premier Consul se marirent et leurs femmes arrivrent aux Tuileries
pour y prluder aux dames du palais. Alors ce qu'on pouvait appeler
la cour consulaire changea d'aspect. Toutes taient jeunes et
plutt jolies qu'autrement; car la jeunesse a du moins cet avantage
de n'avoir jamais une laideur entire; mais d'ailleurs, bien loin
de l, les jeunes femmes qui devenaient _les grandes dames_ de la
cour consulaire taient mme charmantes. Madame Lannes tait alors
dans la fleur de cette beaut vraiment digne d'admiration, qui
du reste fut connue en Europe comme elle devait l'tre. Madame
Lannes tait bonne, elle avait un esprit juste et sans aigreur qui
me plaisait; nos maris taient frres d'armes; nous nous convnmes
aussi, et depuis l'instant de notre entre  la cour des Tuileries
jusqu'au moment o nous l'avons quitte, nos relations furent
toujours bienveillantes et amicales; venait ensuite madame Savary
(mademoiselle de Faudoas, parente de l'Impratrice); madame Savary
tait une fort belle personne, mais ayant la malheureuse manie de ne
pas vouloir tre brune, ce qui lui faisait faire des choses tout 
fait contraires  sa beaut; elle tait bien faite, fort lgante,
quoique un peu poupe de la foire lorsqu'elle entrait dans un bal.
L'un des frres d'armes de nos maris s'tait aussi mari, mais il
n'avait pas fait comme eux, en ce que les autres s'taient presque
tous maris par amour et avaient consquemment pous de jolies
femmes; mais lui avait pris pour sa compagne de route en ce monde une
de ces hritires  figure dsagrable et peu courtoise...  figure
d'hritire enfin, car ce mot dit tout. Ce n'et t que peu de chose
encore; mais le caractre accompagnait la dsagrable figure et ne
la dmentait en rien: impolie et violente, la jeune hritire ne fut
jamais aime dans le monde ni dans son intrieur, o elle rendait son
mari malheureux, tandis qu'il mritait d'tre le plus heureux des
hommes.

Madame Mortier, aujourd'hui duchesse de Trvise, n'avait rien du
portrait que je viens de tracer: elle avait au contraire une extrme
douceur et son commerce tait si facile et si doux qu'on l'aimait en
la connaissant. Le gnral Mortier commandait alors la 1re division
militaire, et ses frquents rapports avec Junot, qui tait commandant
de Paris, me mettant  mme de beaucoup voir madame Mortier, j'ai pu
me convaincre par moi-mme de la vrit du portrait que j'en donne.

Une agrable femme aussi qui vint au milieu de nous vers ce temps-l,
ce fut madame Bessires (duchesse d'Istrie); elle tait gaie, bonne,
gale, jolie, d'une politesse prvenante, de bonne compagnie,
ce qui faisait qu'on lui savait gr d'avance, parce qu'il tait
visible qu'elle le faisait par un mouvement attractif: j'ai toujours
distingu et aim madame Bessires, et depuis tant d'annes coules,
sa vie noble et pure justifie le bien qu'on a toujours dit et pens
d'elle.

Chaque jour notre cercle s'agrandissait; le premier Consul forait au
mariage.

Mariez-vous, disait-il  tous les officiers gnraux, mme aux
colonels; mariez-vous et recevez du monde. Ayez _un salon_.

C'tait son mot.

La socit des Tuileries tait donc alors la base sur laquelle
s'tablissaient toutes celles qui se formaient  Paris; il y avait
bien de la confusion, et rarement un dner, une grande runion du
soir avaient lieu, sans qu'un vnement plus ou moins plaisant prtt
 rire aux bonnes mes qui taient appeles  ces premires ftes
qui ressemblent bien peu  celles qui suivirent, non-seulement sous
l'Empire, mais dans les annes 1802 et 1803.

La Malmaison tait un lieu dans lequel on essayait tout ce qu'on
voulait faire passer comme innovation  ces coutumes vulgaires, qui
avaient pris d'autant plus d'empire sur nous pendant la Rvolution,
qu'elles taient faciles et peu gnantes; mais combien nous en avons
ri plus tard, lorsque toute l'tiquette fut impose, non-seulement
aux habitants des Tuileries, mais  ceux de cette mme Malmaison et
de Saint-Cloud! la Malmaison, surtout, qui ne retrouva jamais au
reste ses premiers beaux jours.

Qui croirait que, la premire anne du Consulat, on craignt d'tre
attaqu sur la route de la Malmaison  Paris? Ne semble-t-il pas
entendre raconter une histoire du moyen ge lorsque la socit
tait encore dans l'enfance. Il est pourtant vrai que ces craintes
existaient; et, de plus, qu'elles taient fondes... On redoutait
deux dangers: celui d'tre compris dans une tentative sur le premier
Consul, et d'tre attaqu par les voleurs qui taient en grand
nombre, et on le savait, dans ces carrires qui, alors, taient
ouvertes et se trouvaient  gauche de la route en venant de Paris
entre le Chant-du-Coq et Nanterre. Voici un fait assez curieux.

Nous rptions les _Folies amoureuses_ de Rgnard; le premier Consul
avait demand ce spectacle et le dsirait beaucoup. Bourrienne,
qui jouait admirablement les rles  manteaux, remplissait celui
d'Albert, moi celui d'Agathe, madame Murat, malgr son terrible
accent  cette poque de sa vie, celui de Lisette, monsieur
d'Abrants celui d'Eraste, et monsieur Didelot, excellent dans
l'emploi des Monrose, faisait Crispin; mais la pice tait d'autant
plus difficile  faire marcher que nous avions des acteurs qui
jouaient si mal, qu'en vrit c'tait la plus burlesque des
reprsentations que de les voir seulement  une rptition. Dugazon,
qui tait mon rptiteur, me disait avec son cynisme ordinaire:

Ah a! pourriez-vous me dire quelle est la loi qui LA force  jouer
la comdie?

Quoi qu'il en soit enfin, la pice allait lentement et mal, parce
que, lorsqu'un principal rle est rempli par une personne sans
mmoire, disant  contre-sens, ricanant lorsqu'elle se trompait, ce
qui arrivait souvent et n'tait pas drle du tout, ricanant pour
sourire, mme lorsqu'il faut du srieux, alors la pice va mal et ne
va mme pas du tout; en consquence nous rptions, nous rptions,
nous rptions toujours, et nous ne nous en trouvions pas plus
avancs: enfin on dclara qu'on ne pouvait demeurer d'une manire
fixe  la Malmaison et qu'on viendrait rpter de Paris. Cela se fit
en effet. M. d'Abrants avait une sorte de tilbury  deux chevaux,
dans lequel on faisait la route en moins d'une heure. Les chevaux
qui taient attels  cette petite voiture taient d'une vitesse
extrme: surtout lorsque devant eux courait un piqueur qui faisait
ranger une multitude de petites charrettes de marachers retournant 
leurs villages vers le soir,  l'heure o nous revenions  Paris pour
dner: on tait alors  la fin de l'hiver.

Un jour, il tait plus tard que jamais (ce qui tait difficile),
parce que la rptition avait t encore plus mal que de coutume: il
tait six heures; nous avions du monde  dner et nous avions hte
d'arriver  Paris; Junot pressait donc ses chevaux de la voix et du
fouet, et nous parcourions la route avec la rapidit du vent.

Maintenant, pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut savoir
que M. d'Abrants avait alors une livre exactement semblable  celle
du premier Consul, pour la couleur de l'habit, qui tait verte. La
seule diffrence entre elles, c'est que la livre du premier Consul
n'avait ni collet, ni parements d'une autre couleur, et que celle
de M. d'Abrants en avait en drap cramoisi; mais on comprendra
facilement qu'au mois de mars,  six heures du soir, on puisse ne
voir d'abord  vingt pas que la couleur de l'habit du piqueur.
Derrire nous venait un petit groom galement habill de vert[15].

[Note 15: Il est vident que l'homme qui s'lana au-devant du
tilbury a t tromp par la couleur de la livre et qu'il nous a pris
pour le premier Consul, qui revenait quelquefois seul, avec Josphine
ou Bourrienne, n'ayant qu'un ou deux piqueurs. Depuis ce jour-l cela
n'arriva plus.

Cet vnement ne se trouve pas rapport dans mes Mmoires, parce
qu'alors on me dit que dans l'intrt de l'Empereur il ne fallait pas
parler du grand nombre de tentatives faites contre lui: plus claire
moi-mme depuis lors, je crois que la vrit _tout entire_ est ce
qui vaut le mieux touchant un homme comme Napolon.]

Nous allions donc rapidement, ainsi que je l'ai dit, lorsque tout 
coup, au moment o nous passions devant les carrires qui existaient
alors entre le Chant-du-Coq et Nanterre, une masse quelconque vint se
jeter au-devant des chevaux, lorsqu'ils taient lancs avec le plus
de vitesse... Ils s'arrtrent... Je poussai un cri, et M. d'Abrants
articula quelques paroles violemment accentues. Tout cela fut prompt
et n'eut que la dure d'un clair. Lorsque le vertige produit par
la rapidit de la course et le choc que nous venions d'prouver fut
dissip, nous vmes  ct du tilbury un grand homme couvert d'une
redingote trs-ample, ayant sur la tte un chapeau rond qui lui
cachait le haut du visage.  quelques pas de la route, sur la droite,
on distinguait deux ou trois autres individus...

--Qui tes-vous? dit M. d'Abrants  l'homme qui tait le plus prs
de nous. Mais au lieu de nous rpondre, le grand homme, aprs l'avoir
considr aux dernires lueurs du crpuscule, s'cria:

--Ce n'est pas le premier Consul!...

--Que lui vouliez-vous? s'cria M. d'Abrants, comme cet homme
s'loignait  grands pas pour rejoindre ses compagnons.

L'homme s'arrta, et fut quelques secondes avant de rpondre; enfin
il se retourna et dit:

--Lui remettre une ptition.

Et lui et ses camarades disparurent dans la profondeur des carrires.

M. d'Abrants rflchit un moment; puis, appelant son groom:

--Cours aprs, tienne, lui dit-il, et donne-lui ordre de venir me
rejoindre  la Malmaison, o je retourne.

En effet le piqueur, qui n'avait pu entendre, avait toujours galop
et devait tre loin. Cependant le groom le rejoignit.

Au moment o le gnral Junot allait faire tourner ses chevaux, il
s'arrta.

--Que diable peuvent-ils avoir jet sous les jambes des chevaux?
dit-il en se penchant pour mieux voir une grande masse brune qui
tait sur la route...

C'tait une immense bourre. En la voyant nous fmes tonns qu'elle
n'et pas fait trbucher les chevaux. M. d'Abrants tait dans une
extrme agitation.

--Les misrables!... s'criait-il par moment.

Arrivs dans la cour, o dj il y avait deux factionnaires  cheval,
deux hommes de la belle garde consulaire, Junot appela un valet
de pied pour demeurer auprs des chevaux, que ma main n'aurait pu
contenir en repos, et il fut trouver le premier Consul, qui, en
effet, tait encore dans son cabinet.

Je demeurai  peu prs dix minutes seule; au bout de ce temps,
j'entendis une voix m'appeler: c'tait celle de Duroc.

--Venez, me dit-il; le premier Consul veut vous parler...

--Eh mon Dieu! que me veut-il?...

--Je ne sais, mais venez.

Il me fit faire le tour par le jardin, et j'entrai dans le cabinet du
premier Consul, sanctuaire impntrable, o tant de grandes choses
furent conues pour la gloire de la France.

Il tait en ce moment dans la pice faite comme une tente qui se
trouve encore sous la mme forme, malgr l'horrible dgradation de la
maison... oh!... cette dgradation est la honte de la France!... Quel
est le peuple qui n'lverait un monument  cette place!... Tous le
feraient... et nous!... Nous demeurons inactifs!...

Le premier Consul tait avec Cambacrs, Bourrienne et Junot. Aprs
m'avoir introduite, Duroc allait se retirer: le premier Consul le
rappela.

--Madame Junot, me dit Bonaparte avec une expression srieuse, mais
dans laquelle il y avait de la bont, je vous ai fait dire de venir
ici, pour que votre version puisse tre une clart de plus  celle de
Junot; car j'avoue que ce qu'il me dit me parat bien tonnant.

Je racontai la chose telle qu'elle venait de se passer, bien
certaine que Junot l'aurait raconte comme moi. Le premier Consul dit
 Cambacrs:

--C'est bien cela!... Et cet homme prtendait avoir une ptition 
me remettre?

--En effet, il avait un papier pli  la main, dis-je; je l'ai vu
lorsqu'il tait auprs de nous.

--Avez-vous distingu ses traits? me demanda Bonaparte.

--L'ensemble de sa personne, oui, gnral; mais pas du tout les
traits de son visage: son chapeau lui couvrait non seulement les
yeux, mais toute la partie suprieure de la figure.

--Et quelle est sa tournure?

--Celle d'un homme fort grand et maigre.

--Plus grand que Bourrienne?

--Oui. Mais ensuite je puis me tromper: il tait tard et j'tais mal
place pour juger de la proportion juste d'une taille.

Pour dire la vrit, je tremblais de frayeur en pensant que mon dire
allait peut-tre faire arrter un homme. Pour m'encourager, je devais
me dire que cet homme tait un misrable et en voulait  la vie de
celui que nous adorions comme notre idole.

Le premier Consul me fit rpter l'histoire trois fois. Je ne me
servis que des mmes termes chaque fois: cette exactitude lui fit
plaisir.

--coutez, me dit-il en m'amenant par le bout de l'oreille  l'autre
bout de la chambre, gardez-vous bien de rpter un mot de tout cela
 Josphine et  mademoiselle Hortense. Ceci est _une dfense_,
entendez-vous bien; mais vous comprenez jusqu'o elle va?... Me
comprenez-vous, vous dis-je?...

Je le regardai en silence, quoique je le comprisse: ce silence lui
donna de l'humeur.

--Je veux parler de votre mre, de Lucien, de Joseph... En rsum,
je vous demande le silence pour la maison de la rue Sainte-Croix
comme pour toutes les autres; promettez-le-moi.

--Eh bien!... je vous le promets, gnral.

--Votre parole d'honneur!

--Ma parole d'honneur! rpondis-je en riant de ce qu'il exigeait une
telle assurance de la part d'une femme.

--Pourquoi riez-vous? C'est mal. Donnez-moi votre parole, et sans
rire.

--Gnral, plus vous me recommanderez de ne pas rire, et moins
j'attraperai mon srieux. Vous riez si peu, que cela doit vous
rjouir le coeur de voir rire.

Il me regarda.

--Vous tes une singulire personne, dit-il... Ainsi vous
promettez...

--Je le promets...

--C'est bien! Allons dner: vous resterez avec Junot.

--Mais, gnral, nous avons du monde...

--Eh bien! ils dneront sans vous.

Il appela Junot et lui parla un moment  l'oreille, et Junot crivit
deux lettres que son piqueur porta sur l'heure  Paris.

--Allons, dit le premier Consul, maintenant il faut dner. Allez
tous dans le salon et ne parlez de rien. Je vous suis dans l'instant.

--Et que faudra-t-il que je dise pour motiver mon retour?
m'criai-je fort embarrasse de ma responsabilit. Mais Bonaparte
tait dj rentr avec M. d'Abrants et Bourrienne dans son cabinet
intrieur[16], et Cambacrs, exact  l'ordre, comme s'il ft n
caporal, me disait  chaque instant, en me tirant par le bras:

Allons donc au salon...

[Note 16: Celui qui est au bout du chteau contre le petit pont.]

Et enfin il fit tant qu'il m'y entrana presque de force.

Je peindrais difficilement la surprise dans laquelle tout le monde
fut de mon retour.

Grand Dieu! que vous est-il donc arriv?... Qu'est-il survenu?...

--Mais rien du tout que je sache, rpondis-je: le premier Consul a
fait courir aprs le gnral Junot, pour qu'il revnt, et me voil...

--Tant mieux, tant mieux! me dit Eugne; vous nous verrez rpter _le
Collatral_?

--Oui, que nous ne savons pas, dit Hortense[17].

[Note 17: Elle devait faire le rle de la Crole, mais je crois
qu'une grossesse l'en empcha et que ce fut madame Davoust qui prit
le rle, et qui jouait bien mal, autant que je puis me le rappeler.]

--Eh bien! elle passera sa soire avec nous, reprit gracieusement
Josphine[18]; il n'y pas grand mal de faire trve un jour  une
rptition...

[Note 18: Le voyage de madame Bonaparte  Plombires n'avait pas eu
lieu  cette poque, et nous tions au mieux, le premier Consul et
moi. Qu'on voie le dtail de cette scne, dont, au reste, le souvenir
l'a suivi  Sainte-Hlne, dans le quatrime volume de mes Mmoires,
1re dition.]

--Citoyen Cambacrs, auriez-vous faim? dit d'une voix forte le
premier Consul en entrant dans le salon appuy sur le bras de Junot.

--Mais, gnral, il est permis de dire que oui, rpondit Cambacrs,
et il montrait l'aiguille d'une magnifique pendule du temps de madame
Dubarry, qui marquait sept heures et demie.

--Bath! Qu'est-ce que fait l'heure?... Je suis lev depuis cinq
heures du matin, moi, eh bien! j'attends patiemment... tandis que
vous qui vous tes lev, j'en rponds,  dix heures, vous vous
plaignez d'attendre une heure! qu'est-ce qu'une heure?

Les deux portes s'ouvrirent, et on annona qu'on avait servi...

Le premier Consul passa le premier et _seul_. Cambacrs donna la
main  madame Bonaparte... tout le monde suivit sans aucun ordre. Le
premier Consul s'assit d'abord et nomma, pour tre auprs de lui, sa
belle-fille et moi...

Le dner fut gai; il y avait cependant de quoi tre au moins
soucieux; M. d'Abrants tait pensif, Duroc galement; quant 
Bourrienne il ne dnait jamais avec le premier Consul; il retournait
toujours  Ruel pour dner, afin d'avoir  lui ce moment de libert,
et le passer avec sa famille qu'il voyait  peine.

J'ai dit que le premier Consul tait ce mme jour d'une grande
gaiet, voulait-il loigner toute pense de ceux qui l'entouraient
d'un danger auquel il aurait chapp, ou voulait-il faire parvenir 
ceux qui le menaaient combien la crainte pouvait peu sur son me?
Qu'elle tait la plus dominante de ces deux ides? Peut-tre toutes
deux avaient-elles de la puissance sur son me? je le croirais du
moins, parce qu'il me dit trs-bas au moment o l'on allait se lever
de table:

--Vous voyez que les mchants ne peuvent rien sur moi... ils n'ont
pas mme le pouvoir de me faire craindre...

--Ah! lui rpondis-je, ayez toujours de la confiance en Dieu! il vous
doit  la France pour son bonheur!

--Vraiment! le pensez-vous?

--N'est-ce pas ainsi que pensent tous les miens?.. tous ceux que
j'aime au moins?

--Ah! votre frre, votre mari... mais ensuite... votre beau-frre est
tout  Lucien... votre mre galement n'aime que Lucien et Joseph...
mais moi, c'est diffrent...

Je me retournai vers Eugne qui tait  ma droite et je lui parlai de
son rle. Il me rpondit avec un sourire de malice qui ne disparut
pas de ses lvres, lorsque abandonnant une phrase  peine commence,
je me tournai subitement vers le premier Consul... C'est qu'il venait
de me pincer au bras gauche avec une telle violence que j'en eus le
bras encore noir quinze jours aprs...

--Voulez-vous me faire l'honneur de me rpondre, lorsque je vous
parle? me dit-il moiti fch, moiti riant de voir ma figure
srieuse qui voulait tre en colre...

--Mais je vous ai dit, gnral, que jamais je ne vous rpondrais
lorsqu'il serait question de ma mre parce qu'alors nous ne nous
entendons pas...

--C'est vrai; vous m'avez donn votre _ultimatum_  ce sujet-l. 
propos de mre et de fille, voyez-vous souvent madame Moreau et la
famille Hulot?

--Non, gnral.

--Comment, non!

--Non, gnral.

--Comment! votre mre n'est pas trs-lie avec madame Hulot?

--Jamais elle ne lui a parl; et de plus, elles ne vont pas l'une
chez l'autre.

--Comment donc alors votre frre a-t-il d pouser mademoiselle Hulot?

--Des amis communs en avaient eu la pense mais mon frre ne voulut
pas revenir d'Italie pour conclure un mariage de convenance, quelque
jolie que ft la future, et les choses n'allrent jamais plus loin.
En vrit j'admire, gnral, comme vous tes bien inform!

L'expression moqueuse avec laquelle je lui dis ce peu de mots lui fit
faire un mouvement:

--Connaissez-vous madame Moreau? me demanda-t-il.

--Je l'ai vue dans le monde o nous allions ensemble comme jeunes
filles.

--N'est-elle pas fort habile en toutes choses?

--Oui, je sais qu'elle danse remarquablement: Steibelt, qui est mon
matre comme le sien, m'a dit qu'aprs madame Delarue-Beaumarchais
mademoiselle Hulot tait la plus forte de ses colires; elle peint
la miniature; elle sait plusieurs langues, et, de plus, elle est fort
jolie.

--Oh! de cela j'en puis juger comme tout le monde, et je ne le trouve
pas. Elle a une figure en casse-noisette, une expression mchante et
en tout une enveloppe dplaisante.

Depuis qu'il tait question de madame Moreau il parlait trs-haut et
tout le monde coutait: madame Bonaparte sourit, et avec sa bont
ordinaire, car sa bont, pour tre banale, n'tait pas moins de la
bont, elle dit doucement:

--Tu ne l'aimes pas, et tu es injuste.

--Sans doute je ne l'aime pas, et cela, par une raison toute simple,
c'est qu'elle me hait, ce qui est plus fort que de ne pas m'aimer;
et cela pourquoi?.. Elle et sa mre sont les deux mauvais anges de
Moreau: elles le poussent  mal faire... et c'est sous leur direction
qu'il fait toutes ses fautes... Qui croiriez-vous, dit le premier
Consul  Cambacrs, lorsqu'on fut de retour dans le salon, qui
croiriez-vous que Josphine me donna l'autre jour pour convive 
dner?... madame Hulot!... Madame Hulot!...  la Malmaison!

--Mais, dit madame Bonaparte, elle venait en conciliatrice, et...

--En conciliatrice!... Elle? madame Hulot?... Ma pauvre Josphine, tu
es bien crdule et bien bonne, ma chre enfant!...

Et prenant sa femme dans ses bras, il l'embrassa trois ou quatre fois
sur les joues et sur le front, et finit en lui pinant l'oreille avec
une telle force qu'elle jeta un cri... Bonaparte poursuivit:

--Je te dis que ce sont deux mchantes _femmelettes_, et que cette
dernire impertinence de madame Hulot mrite une correction. Bien
loin de l, voil que tu l'accueilles et lui fais politesse.

--Qu'a-t-elle donc fait? se hasarda  demander Cambacrs qui
sommeillait dans un fauteuil, aprs avoir pris son caf.

--Mon Dieu, dit madame Bonaparte, madame Moreau voulait voir
Bonaparte: elle est venue trois ou quatre fois aux Tuileries sans y
parvenir, et l'humeur s'en est mle...

--Et Josphine, qui ne vous dit pas tout, ne vous dit pas aussi que
la dernire fois madame Hulot dit en se retirant: _Ce n'est pas
la femme du vainqueur d'Hohenlinden qui doit faire antichambre...
Les directeurs eussent t plus polis._ Ainsi madame Hulot regrette
le beau rgne du Directoire, parce que le _chef de l'tat_ ne peut
disposer du temps qu'il donne  des travaux srieux pour bavarder
avec des femmes!... Et toi, tu es assez simple pour chercher  calmer
l'irritation que ces mchantes femmes ont prouve, et qui n'est
autre chose que de la colre!...

Josphine, qui s'tait loigne du premier Consul lorsqu'il lui avait
pinc l'oreille, revint auprs de lui et passant un bras autour de
son cou, elle posa sa tte gracieusement sur son paule. Napolon
sourit et l'embrassa. Il avait rsolu d'tre charmant ce jour-l, et
il le fut en effet.

--Allons! s'cria-t-il... laissons tout cela et prenons une
vacance... il faut jouer.  quoi jouerons-nous? aux petits jeux?

--Non, non! s'cria-t-on de toutes parts.

--Eh bien! au vingt et un?... au reversi?

--Oui, oui! au vingt et un.

On apporta une grande table ronde et nous nous mmes tous autour.

--Qui sera le banquier, demanda Josphine, pour commencer?


LE PREMIER CONSUL.

Duroc, prends les cartes et tiens la banque; tu nous montreras
comment il faut faire.


MADAME BONAPARTE.

Mais je n'ai pas d'argent...


MADEMOISELLE DE BEAUHARNAIS.

Ni moi.


MADAME DE LAVALETTE.

Ni moi.


LE PREMIER CONSUL.

Mesdames, arrangez-vous, mais je ne veux pas jouer contre des jetons;
je ne veux pas jouer  crdit... Je fais mon jeu avec de l'or, et
si vous me gagnez je veux aussi vous gagner; demandez de l'argent 
vos maris... Lavalette, donne donc de l'argent  ta femme[19]... (Il
cherche dans ses poches, o jamais il n'avait d'argent.) Donne-moi de
l'argent, Duroc!... (Tout le monde se met  rire.) Riez... Tenez...

[Note 19: milie de Beauharnais, fille du marquis de Beauharnais,
beau-frre de Josphine, dont la mre avait pous un ngre.]

Le srieux du premier Consul nous fit beaucoup rire, nous emes
bientt devant nous ce qu'il fallait pour faire nos mises, et le jeu
commena; mais ce fut pour veiller une nouvelle gaiet... Napolon
trichait horriblement; il fit d'abord une mise modeste de cinq
francs... Duroc tira et donna les cartes: lorsque tout fut fait,
Napolon avana la main aprs avoir regard ses cartes.


LE GNRAL DUROC.

Voulez-vous une carte, mon gnral?


LE PREMIER CONSUL.

Oui. (Aprs avoir eu sa carte:)  la bonne heure au moins... voil
qui est bien donn! Tu es un brave banquier, Duroc.

        Le gnral Duroc tirant pour lui sur quinze (car il
        devait croire que Bonaparte avait eu vingt et un) amne
        un neuf.

Ah!... perdu! j'ai vingt-quatre... Mon gnral, n'avez-vous pas vingt
et un?


LE PREMIER CONSUL.

Sans doute! sans doute!... paie-moi cinq francs!


MADAME BONAPARTE.

Voyons donc ton jeu, Bonaparte.


LE PREMIER CONSUL, retenant ses cartes.

Non, non!... Je ne veux pas que vous voyez  quel point je suis
tmraire... j'ai tir sur dix-huit!...

        Madame Bonaparte insista et voulut prendre les cartes;
        Bonaparte rsistait, tous deux riaient de leur lutte
        comme deux enfants.


LE PREMIER CONSUL.

Non, non! je n'ai pas _trich cette fois-ci_!... J'ai gagn
loyalement. Duroc, paie-moi ma mise... C'est bien... Je fais
paroli... (Il regarde son jeu.) Carte... c'est bien...


MADAME LAVALETTE.

Carte... un huit!... J'ai perdu. (Elle jette ses cartes.)


LE GNRAL DUROC.

 nous deux, mon gnral! (Il tire sur son jeu qui est douze et amne
un quatre... Il retire encore et amne un six.) J'ai perdu... Quel
point aviez-vous donc, mon gnral?...


LE PREMIER CONSUL, frappant ses mains l'une contre l'autre, et
s'agitant sur sa chaise.

Gagn! encore gagn!... Je montre mon jeu...

        Et firement il tala dix-neuf; il avait tir
        _tmrairement_, comme il le disait, sur quinze, et
        avait eu un quatre.

Je refais mon jeu, s'cria-t-il tout enchant; et il mit de nouveau
cinq francs devant lui...


LE GNRAL DUROC, tirant et donnant les cartes, arrive au premier
Consul, qui, aprs avoir regard son jeu, demande carte; il le
regarde quelque temps et en demande une autre... puis il dit:

C'est bien.

        Puis, tirant pour lui.

Vingt et un!... Et vous, mon gnral?...


LE PREMIER CONSUL.

Laisse-moi tranquille! voil ton argent!...

        Il lui jeta tout son argent, mit ses cartes avec toutes
        les autres; et, en mme temps, il se leva en disant:

Allons, c'est trs-bien: en voil assez pour ce soir.

Madame Bonaparte et moi, qui tions prs de lui, nous voulmes
voir quel jeu il avait d'abord. Il avait tir sur seize, avait eu
ensuite un deux, et puis un huit, ce qui lui faisait vingt-six.
Nous rmes beaucoup de son silence. Voil ce qu'il faisait pour
_tricher_. Aprs avoir fait sa mise, il demandait une carte; si elle
le faisait perdre, il ne disait mot au banquier; mais il attendait
que le banquier et tir la sienne; si elle tait bonne, alors
Napolon jetait son jeu sans en parler, et abandonnait sa mise. Si au
contraire le banquier perdait, Napolon se faisait payer en jetant
toujours ses cartes. Ces petites _tricheries_-l l'amusaient comme
un enfant... Il tait visible qu'il voulait forcer le hasard de
suivre sa volont au jeu comme il forait pour ainsi dire la fortune
de servir ses armes. Aprs tout, il faut dire qu'avant de se sparer,
il rendait tout ce qu'il avait gagn, et on se le partageait. Je
me rappelle une soire passe  la Malmaison, o nous joumes au
reversis. Le gnral Bonaparte avait toujours les douze coeurs. Je
ne sais comment il s'arrangeait. Je crois qu'il les reprenait dans
ses leves. Le fait est que lorsqu'il avait le quinola, il avait une
procession de coeurs qui empchaient _de le forcer_. Notre ressource
alors tait de le lui faire _gorger_. Quand cela arrivait, les rires
et les clats joyeux taient aussi clatants que ceux d'une troupe
d'coliers. Le premier Consul lui-mme n'tait certes pas en reste,
et montrait peut-tre mme plus de contentement qu'aucune de nous,
bien que la plus ge n'et pas plus de dix-huit ans  cette poque.

On voit comment tait form ce qu'on appelait alors _le salon_ de la
Malmaison, et la socit du premier Consul et de madame Bonaparte.
Un an plus tard, cette socit fut plus tendue. Duroc se maria,
et ce fut une femme de plus dans l'intimit de madame Bonaparte,
quoiqu'elle ne l'aimt pas beaucoup. La marchale Ney vint ensuite,
mais elle c'tait diffrent, tout le monde l'aimait. Elle tait
bonne et agrable... Pendant cette anne de 1802, on fut encore  la
Malmaison, quoiqu'on penst dj  Saint-Cloud. On s'amusait encore
 la Malmaison. Le premier Consul aimait  voir beaucoup de jeunes
et riants visages autour de lui; et quelque ennui que cette volont
caust  madame Bonaparte, il lui en fallut passer par l, et, qui
plus est, il fallut dner souvent en plein air. Il tait assez gal
 nos figures de dix-huit ans de braver le grand jour et le soleil;
mais Josphine n'aimait pas cela. Quelquefois aussi, aprs le dner,
lorsque le temps tait beau, le premier Consul jouait aux barres avec
nous. Eh bien! dans ce jeu il _trichait_ encore... et il nous faisait
trs-bien tomber, lorsque nous tions au moment de l'attraper, ce qui
tait surtout facile  sa belle-fille Hortense, qui courait comme
une biche. Une des grandes joies de ces rcrations pour Napolon,
c'tait de nous voir courir sous les arbres, habilles de blanc. Rien
ne le touchait comme une femme portant avec grce une robe blanche...
Josphine, qui savait cela, portait presque toujours des robes de
mousseline de l'Inde... En gnral, _l'uniforme_ des femmes,  la
Malmaison, tait une robe blanche.

Napolon aimait avec passion le sjour de la Malmaison...[20] Aussi
l'a-t-il toujours affectionne au point d'en faire le but positif de
ses promenades de distraction jusqu'au moment du divorce... Vers la
fin du printemps de 1802, il fut s'tablir  Saint-Cloud.

[Note 20: Cela seul aurait d rendre la Malmaison un lieu consacr
pour la France... Mais son intrt devrait au moins veiller sa
reconnaissance. Ne sait-on pas que c'est  la Malmaison que la
plupart de ces plans gigantesques, dont l'excution nous transporte
d'admiration aujourd'hui, ont t conus et tracs, lorsque Napolon,
dont la France tait la matresse adore, voulait la rendre la plus
puissante et la plus belle entre les nations de l'univers?--Ces
quais, ces marchs, ces monuments, ces arcs de triomphe, qui donc a
dcrt qu'ils seraient levs, qu'ils seraient btis?--C'est lui...
Ces rues si larges, ces places, ces promenades, qui donc a dit que le
cordeau les tracerait? Toujours lui... oh! nous sommes ingrats!...]

Les Tuileries sont une vritable prison, disait-il, on ne peut mme
prendre l'air  une fentre sans devenir l'objet de l'attention de
trois mille personnes.

Souvent il descendait dans le jardin des Tuileries, mais aprs la
fermeture des portes.

Avant d'aller  Saint-Cloud, et immdiatement aprs l'vnement que
je viens de rapporter, les carrires de Nanterre furent fermes.
Je n'ai jamais su si la police avait trouv les hommes qui avaient
arrt notre voiture.

Le salon de Saint-Cloud, aussitt qu'il fut ouvert, fut un salon
de souverain. Napolon prluda dans cette maison de rois  une
souverainet plus positive qu'au consulat  vie. Mais ce ne fut
pas  Saint-Cloud qu'il se fixa d'abord. Il ne pouvait quitter
cette Malmaison, o il avait t le plus glorieux, le plus grand
des hommes!... Il fit rparer le chemin de traverse qui mne de
Saint-Cloud  la Malmaison, pour pouvoir y aller ds qu'il lui
en prendrait fantaisie. Nous continumes  jouer la comdie  la
Malmaison, et nous y passmes encore de beaux jours. Mais ds lors la
rpublique n'tait plus qu'une fiction, et le Consulat une ombre pour
couvrir une clart qui bientt devait tre lumineuse, ou plutt le
Consulat n'tait plus qu'un souvenir historique.

Une particularit assez frappante, parce qu'elle eut lieu dans un
temps o Bonaparte ne proclamait pas ses intentions, ce fut l'ordre
qu'il donna, le lendemain de son arrive aux Tuileries[21], d'abattre
les deux arbres de la libert qui taient plants dans la cour. Ces
arbres n'taient plus un symbole,  la vrit; ils n'taient plus que
des simulacres, et Bonaparte le savait bien.

[Note 21: 30 pluvise an VIII.]

Le consulat  vie montra de suite tout l'avenir.

Je vis arriver dans le salon de Saint-Cloud plusieurs personnes qui
n'taient pas  la Malmaison. Dans ce nombre tait la duchesse de
Raguse, alors madame Marmont. Elle avait t longtemps en Italie
avec son mari qui commandait l'artillerie de l'arme. Elle tait
charmante, alors, non seulement par sa jolie et gracieuse figure,
mais par son esprit fin, gai, profond et propre  toutes les
conversations. Quoique plus ge que moi de quelques annes, elle
tait encore fort jeune  cette poque, et surtout fort jolie.

Une nouvelle marie vint aussi augmenter le nombre des jeunes et
jolies femmes de la cour de madame Bonaparte: ce fut madame Duchatel.
Charmante et toute grce, toute douceur, ayant  la fois un joli
visage, une tournure lgante, madame Duchatel fit beaucoup d'effet.
Il y avait surtout un charme irrsistible dans le regard prolong
de son grand oeil bleu fonc,  double paupire: son sourire tait
fin et doux, et disait avec esprit toute une phrase dans un simple
mouvement de ses lvres, car il tait en accord avec son regard;
avantage si rare dans la physionomie et si prcieux dans celle d'une
femme. Son esprit tait galement celui qu'on voulait trouver dans
une personne comme madame Duchatel.. En la voyant, je dsirai d'abord
me lier avec elle. Elle eut pour moi le mme sentiment; et, depuis ce
temps, je lui suis demeure invariablement attache par affection et
par attrait. Elle me rappelait,  cette poque o elle parut  notre
cour, ce que je me figurais d'une de ces femmes du sicle de Louis
XIV, tout esprit et toute grce. Je ne m'tais pas trompe.

Dans ce mme temps, o tous les yeux taient fixs sur cette cour
consulaire qui se formait dj visiblement, il survint un vnement
qui arrta dfinitivement la pense de ceux qui pouvaient encore
douter: ce fut le mariage de madame Leclerc avec le prince Camille
Borghse. Elle tait ravissante de beaut, c'est vrai; mais le
prince Borghse tait jeune et joli garon; on ne savait pas encore
l'tendue de sa nullit; et deux millions de rente, le titre de
princesse, furent comme une sorte d'annonce pour ceux qui voulaient
savoir o allait le premier Consul.

J'avais vu la princesse, avec laquelle j'tais intimement lie, ainsi
que ma mre, la veille du jour o elle devait faire _sa visite de
noce_  Saint-Cloud. Elle dtestait sa belle-soeur... mais la bonne
petite me n'tait pas, au reste, plus aimante pour ses soeurs. Aussi
quelle douce joie elle prouvait en faisant la revue de sa toilette
du lendemain...

Mon Dieu! lui disais-je, vous tes si jolie!... Voil votre
vritable motif de joie, voil o vous les dominez toutes, voil le
vrai triomphe.

Mais elle n'entendait rien; et le lendemain, elle voulut craser sa
belle-soeur surtout, car c'tait sur elle que sa haine portait plus
spcialement: Hortense et sa soeur Caroline n'arrivaient qu'aprs.
Quant  lisa...

Oh! pour celle-l, disait-elle plaisamment, lorsque j'aurai la folie
d'en tre jalouse, je n'aurai qu' lui demander de jouer Alzire,
comme elle nous a fait le plaisir de le faire  Neuilly, et tout ira
bien.[22]

[Note 22: Cette reprsentation  laquelle elle faisait allusion avait
eu lieu en effet  Neuilly, dans une maison o logeait Lucien et
qu'on appelait alors la Folie de Saint-James... Lucien faisait Zamore
et madame Bacciochi Alzire. On ne peut se figurer la tournure qu'elle
avait avec cette couronne de plumes _et le reste_. Mais ce n'tait
rien auprs de la traduction et des gestes; aussi le premier Consul,
qui tait venu accompagn de _la troupe_ de la Malmaison qui tait
rivale de celle de Neuilly, dit-il  son frre et  sa soeur, aprs
la reprsentation, qu'ils avaient _parodi Alzire_  merveille.]

Je me rendis  Saint-Cloud le mme soir pour connatre la manire de
penser des deux camps.  peine fus-je arriv que madame Bonaparte
vint  moi:

--Eh bien! avez-vous vu la nouvelle princesse? on dit qu'elle est
radieuse!

--Ah! vous savez, madame, combien elle est jolie; c'est un tre idal
de beaut.

--Oh! mon Dieu! cela est tellement connu maintenant que la chose
commence  paratre moins frappante.

--On ne se lasse jamais d'un beau tableau, madame; ni de la vue d'un
chef-d'oeuvre! jugez lorsqu'il est anim!

Madame Bonaparte n'avait aucun fiel; et si elle montrait tant
d'aigreur contre sa belle-soeur, ce n'tait pas par envie; c'tait
comme une habitude dfensive et elle savait fort bien que madame
Leclerc n'tait vulnrable que dans sa beaut; elle ne continua
donc pas la conversation presque hostile commence entre nous: elle
connaissait d'ailleurs l'intimit qui existait entre nous et combien
ma mre aimait madame Leclerc; elle fut donc  merveille avec moi,
et loin de me montrer de l'humeur elle m'engagea  dner pour le
lendemain.

--Car c'est demain qu'elle doit faire _ici sa visite officielle_, me
dit madame Bonaparte... Je prsume qu'elle se dispose  nous arriver
aussi resplendissante que possible... Savez-vous comment elle sera
mise, madame Junot, poursuivit-elle en s'adressant directement  moi.

Je le savais; mais madame Borghse ne m'aurait pas pardonn d'avoir
trahi un tel secret: je rpondis ngativement, et madame Bonaparte,
qui avait fait la question avec nonchalance comme n'y attachant
aucune importance, ne voulut pas insister, quelque persuade qu'elle
ft que j'en tais instruite.

En arrivant le lendemain  Saint-Cloud, je fus frappe de la
simplicit de la toilette de madame Bonaparte; mais cette simplicit
tait elle-mme un grand art... On sait que Josphine avait une
taille et une tournure ravissantes;  cet gard elle pouvait lutter,
et mme avec succs, contre sa belle-soeur qui n'avait pas une grce
aussi parfaite qu'elle dans tous ses mouvements... Connaissant
donc tous ses avantages, Josphine en usa pour disputer au moins
la victoire  celle qui ne redoutait personne en ce monde pour sa
beaut, aussitt qu'elle paraissait et montrait son adorable visage.

Madame Bonaparte portait ce jour-l, quoiqu'on ft en hiver, une robe
de mousseline de l'Inde, que son bon got lui faisait faire, ds
cette poque, beaucoup plus ample de la jupe qu'on ne faisait alors
les robes, pour qu'elle formt plus de gros plis. Au bas tait une
petite bordure large comme le doigt en lame d'or et figurant comme un
petit ruisseau d'or. Le corsage, drap  gros plis sur sa poitrine,
tait arrt sur les paules par deux ttes de lion en or mailles
de noir autour... La ceinture, forme d'une bandelette brode comme
la bordure, tait ferme sur le devant par une agrafe comme les
ttes en or mailles qui taient aux paules... Les manches taient
courtes, fronces et  poignets comme on en portait dans ce temps-l,
et le poignet ouvert sur le bras tait retenu par deux petits
boutons semblables aux agrafes de la ceinture. Les bras taient nus:
Josphine les avait trs-beaux, surtout le haut du bras.

Sa coiffure tait ravissante. Elle ressemblait  celle d'un came
antique. Ses cheveux, relevs sur le haut de la tte, taient
contenus dans un rseau de chanes d'or dont chaque carreau tait
marqu comme on en voit aux bustes romains, et tait fait par une
petite rosace en or maille de noir. Ce rseau  la manire antique
venait se rejoindre sur le devant de la tte et fermait avec une
sorte de came en or maill de noir comme le reste.  son cou tait
un serpent en or dont les cailles taient imites par de l'mail
noir; les bracelets pareils, ainsi que les boucles d'oreilles.

Lorsque je vis madame Bonaparte, je ne pus m'empcher de lui dire
combien elle tait charmante avec ce nuage vaporeux form par cette
mousseline[23], que bien certainement Juvnal et appele _une robe
de brouillard_  plus juste titre que celles de ses dames romaines...
Et puis, cette parure lui allait admirablement... Voil comment
Josphine a mrit sa rputation de femme parfaitement lgante:
c'est en adaptant la mode  la convenance de sa personne. Ici elle
avait song  tout!... mme  l'ameublement du grand salon de Saint
Cloud, qui alors tait bleu et or, et allait ainsi trs-bien avec
cette mousseline neigeuse et cet or qui tous deux s'harmoniaient
parfaitement ensemble.

[Note 23: Je ne vois plus de ces mousselines dont je parle; les
pices n'avaient que huit aunes, et la mousseline tait si fine et
si claire que dans l'Inde on est oblig de la travailler dans l'eau
pour que les fils ne cassent pas. Le prix de ces mousselines tait
exorbitant: je crois que la pice de huit aunes revenait  six cents
francs.]

Aussitt que le premier Consul entra dans le salon, o il arrivait
alors presque toujours, par le balcon circulaire, au moment o
l'on s'y attendait le moins, il fut frapp comme moi de l'ensemble
vraiment charmant de Josphine. Aussi fut-il  elle aussitt, et la
prenant par les deux mains, il la conduisit devant la glace de la
chemine pour la voir en mme temps de tous cts, et l'embrassant
sur l'paule et sur le front, car il ne pouvait encore se dfaire
de cette habitude bourgeoise, il lui dit: Ah! , Josphine, je
serai jaloux! Vous avez des projets! Pourquoi donc es-tu si belle
aujourd'hui?

--Je sais que tu aimes que je sois en blanc... et j'ai mis une robe
blanche: voil tout.

--Eh bien! si c'est pour me plaire, tu as russi.

Et il l'embrassa encore une fois.

--Avez-vous vu la nouvelle princesse? me demanda le premier Consul
 dner.

Je rpondis affirmativement, et j'ajoutai qu'elle devait venir le
soir mme pour faire sa visite de noce  madame Bonaparte et lui tre
prsente par son mari.

--Mais c'est chose faite, dit le premier Consul... D'ailleurs
Josphine est sa belle-soeur.

--Oui, gnral, mais elle est aussi femme du premier magistrat de la
France.

--Ah! ah! c'est donc comme tiquette que cette visite a lieu? et qui
donc en a tant appris  Paulette? ce n'est pas le prince Borghse.

Il dit ce mot avec une expression qui traduisait l'opinion qu'il
s'tait dj forme de cet homme, qui, tout prince qu'il tait,
montrait plus de vulgarit qu'aucun _transtvrin_ de Rome[24].

[Note 24: Les Transtvrins ou hommes au-del du Tibre sont
trs-beaux, mais tout  fait communs. C'est dans les Transtvrines
que les peintres retrouvent encore les vraies madones de Raphal.]

--Ce n'est pas Paulette qui d'elle-mme aura eu cette pense... Il
se tourna alors vers moi.

Je suis sr que c'est chez votre mre qu'on lui a dit cela?

C'tait vrai. C'tait madame de Bouill[25] qui le lui avait dit.
J'en convins, et la nommai au premier Consul...

[Note 25: Mre de madame de Contades. Elle entendait  ravir tout
ce qui tenait  l'tiquette de la cour. J'ai rapport ce fait pour
montrer  quel point Bonaparte attachait de l'importance  ces sortes
de choses.]

--J'en tais sr, rpta-t-il avec un accent de satisfaction qui
disait que certainement il aurait recours  cette noblesse, qu'il
n'aimait pas comme homme d'tat, mais dont il ne pouvait se refuser
 reconnatre la ncessaire influence dans une socit lgante, et
surtout dans une cour.

Quoiqu'on demeurt beaucoup plus de temps  table depuis qu'on y
tait servi avec tout le luxe royal, il tait  peine huit heures
lorsqu'on en sortit. Le premier Consul se promena quelque temps en
attendant sa soeur qu'il voulait voir arriver dans toute sa gloire de
princesse et de jolie femme; mais  huit heures et demie il perdit
patience et s'en fut travailler dans son cabinet.

Madame Borghse avait prpar son entre pour produire de l'effet.
Redoutant l'ingalit de son frre, qui souvent se mettait  table 
huit heures et demie, elle ne voulut prudemment arriver qu' neuf
heures passes, ce qui lui fit manquer le premier Consul.

Elle avait voulu frapper depuis le vestibule jusqu'au salon, tous
deux inclusivement. Elle tait venue dans une magnifique voiture
charge des armoiries des Borghses: cette voiture, attele de six
chevaux, avait trois laquais portant des torches... un piqueur en
avant et un garon d'attelage en arrire, l'un et l'autre ayant aussi
une torche, compltaient cette magnificence encore fort inconnue, en
France, pour la gnration alors au pouvoir.

Lorsque le prince et la princesse arrivrent  la porte du salon
consulaire, l'huissier, prludant  l'Empire, ouvrit les deux
battants et dit  haute voix:

_Monseigneur_ le prince et madame la princesse Borghse.

Nous nous levmes toutes  l'instant. Josphine se leva aussi; mais
elle demeura immobile devant son fauteuil et laissa la princesse
avancer jusqu' elle et traverser ainsi une grande partie du salon.
Mais la chose lui fut plutt agrable qu'autrement, par une raison
que je dirai plus tard, et  laquelle on ne s'attend gure.

Elle tait en effet _resplendissante_, comme elle l'avait annonc:
sa robe tait d'un magnifique velours vert, mais d'un vert doux
et point tranchant. Le devant de cette robe et le tour de la jupe
taient brods en diamants, non pas en _strass_, mais en _vrais_
diamants, et les plus beaux qu'on pt voir[26]. Le corsage et les
manches en taient galement couverts, ainsi que ses bras et son cou.
Sur sa tte tait un magnifique diadme o les plus belles meraudes
que j'aie jamais vues taient entoures de diamants; enfin, pour
complter cette magnifique parure, la princesse avait au ct un
bouquet compos de poires d'meraudes et de poires en perles d'un
prix inestimable. Maintenant, qu'on se figure l'tre fantastique
de beaut qui tait au milieu de toutes ces merveilles, et on aura
une imparfaite ide encore de la princesse Borghse entrant dans le
salon de Saint-Cloud le soir de _sa prsentation_, comme elle-mme le
disait!

[Note 26: _Le trsor_ de la famille Borghse, comme eux-mmes
l'appelaient, tait estim plus de trois millions. Madame Leclerc
avait dj de beaux diamants  elle en propre, et le prince Borghse
avait ajout pour plus de trois cent mille francs  ceux de sa
famille pour ce mariage.]



Je connaissais et la toilette, et les trsors, et la beaut;
cependant, je l'avoue, je fus moi-mme surprise par l'effet que
produisit la princesse  son entre dans le salon. Quant  son mari,
il fut l ce qu'il fut toujours depuis, le premier chambellan de sa
femme...

Josphine, aprs le premier moment d'tonnement caus par cette
profusion de pierreries qui ruisselaient sur les vtements de sa
belle-soeur, se remit, et la conversation devint gnrale. On servit
des glaces, et alors il y eut un mouvement.

--Eh bien! me dit la Princesse, comment me trouvez-vous?

--Ravissante! et jamais on ne fut si jolie avec autant de
magnificence.


LA PRINCESSE.

En vrit!


MADAME JUNOT.

C'est trs-vrai.


LA PRINCESSE.

Vous m'aimez, et vous me gtez...


MADAME JUNOT.

Vous tes enfant!... Mais, dites-moi pourquoi vous tes venue si tard?


LA PRINCESSE.

Vraiment, je l'ai fait exprs!... je ne voulais pas vous trouver 
table. Il m'est bien gal de n'avoir pas vu mon frre!... C'tait
_elle_, que je voulais trouver et dsesprer... Laurette, Laurette!
Regardez donc comme elle est bouleverse!... oh! que je suis contente!


MADAME JUNOT.

Prenez garde, on peut vous entendre.


LA PRINCESSE.

Que m'importe! je ne l'aime pas!... Tout  l'heure elle a cru me
faire une chose dsagrable en me faisant traverser le salon; eh
bien! elle m'a charme.


MADAME JUNOT.

Et pourquoi donc?


LA PRINCESSE.

Parce que la queue de ma robe ne se serait pas dploye, si elle
tait venue au-devant de moi, tandis qu'elle a t admire en son
entier.

Je ne pus retenir un clat de rire; mais la Princesse n'en fut pas
blesse. Ce soir-l on aurait pu tout lui dire, except qu'elle tait
laide...


LA PRINCESSE, regardant sa belle-soeur.

Elle est bien mise, aprs tout!... Ce blanc et or fait admirablement
sur ce velours bleu...

Tout  coup la Princesse s'arrte... une pense semble la saisir;
elle jette les yeux alternativement sur sa robe et sur celle de
madame Bonaparte.


LA PRINCESSE, soupirant profondment.

Ah, mon Dieu! mon Dieu!


MADAME JUNOT.

Qu'est-ce donc?


LA PRINCESSE.

Comment n'ai-je pas song  la couleur du meuble de salon!... Et
vous, vous, Laurette... vous, qui tes mon amie, que j'aime comme ma
soeur (ce qui ne disait pas beaucoup), comment ne me prvenez-vous
pas?


MADAME JUNOT.

Eh! de quoi donc, encore une fois! que le meuble du salon de
Saint-Cloud est bleu? Mais vous le saviez aussi bien que moi.


LA PRINCESSE.

Sans doute; mais dans un pareil moment on est trouble, on ne sait
plus ce qu'on savait; et voil ce qui m'arrive... J'ai mis une robe
verte pour venir m'asseoir dans un fauteuil bleu!

Non, les annes s'couleront et amneront l'oubli, que je ne perdrai
jamais de vue la physionomie de la Princesse en prononant ces
paroles... Et puis l'accent, l'accent dsol, contrit... C'tait
admirable!


LA PRINCESSE.

Je suis sre que je dois tre hideuse! Ce vert et ce bleu... Comment
appelle-t-on ce ruban[27]? _Prjug vaincu!..._ Je dois tre bien
laide, n'est-ce pas?

[Note 27: Dans les premiers moments de la Rvolution, on fit un ruban
o des raies vertes et bleues se mlangeaient.]


MADAME JUNOT.

Vous tes charmante! Quelle ide allez-vous vous mettre en tte!


LA PRINCESSE.

Non, non, je dois tre horrible! le reflet de ces deux couleurs doit
me tuer. Voulez-vous revenir avec moi  Paris, Laurette?


MADAME JUNOT.

Merci! j'ai ma voiture. Et vous, votre mari...


LA PRINCESSE.

C'est--dire que je suis toute seule.


MADAME JUNOT.

Comment? et votre lune de miel ne fait que commencer.


LA PRINCESSE, haussant les paules.

Quelles sottises me dites-vous l, chre amie! Une lune de miel avec
cet IMBCILE-LA!... Mais vous voulez rire probablement?


MADAME JUNOT.

Point du tout, je le croyais; c'tait une erreur seulement, mais
pas une sottise... Et puisque je ne drangerai pas un tte--tte,
j'accepte, pour tre avec vous d'abord, et puis pour juger si, en
effet tout espoir de lune de miel est perdu.

       *       *       *       *       *

La Princesse se leva alors majestueusement, et fut droit  madame
Bonaparte pour prendre cong d'elle; les deux belles-soeurs
s'embrassrent en souriant!... Judas n'avait jamais t si bien
reprsent.

Mais ce fut en regagnant sa voiture que la princesse fut vraiment un
type particulier  tudier... Elle ralentit sa marche lorsqu'elle
fut arrive sur le premier palier du grand escalier, et traversa la
longue haie forme par tous les domestiques et mme les valets de
pied du chteau avec une gravit royale toute comique; mais ce qu'on
ne peut rendre, c'est le balancement du corps, les mouvements de
la tte, le clignement des yeux, toute l'attitude de la personne.
Elle marchait seule en avant; son mari suivait, ayant la grotesque
tournure que nous lui avons connue, malgr sa jolie figure. Il avait
un habit de je ne sais quelle couleur et quelle forme, qu'il portait
 la Cour du Pape; et, comme l'pe n'tait pas un meuble fort en
usage  la Cour papale, il s'embarrassait dans la sienne, et finit
par tomber sur le nez en montant en voiture. Le retour fut rempli par
de continuelles dolances de la Princesse sur son chagrin d'avoir mis
une robe verte dans un salon bleu.

Le lendemain nous nous trouvmes chez ma mre, qui voulait avoir
des dtails sur la prsentation, et avec qui _Paulette_ n'osait pas
encore faire la princesse.

--Ainsi donc, dit-elle  la Princesse, tu tais bien charmante!

Et elle la baisait au front avec ces caresses de mre qu'on ne donne
qu' une fille chrie.

--Oh! maman Panoria[28], demandez  Laurette.

[Note 28: Nom d'amiti qu'elle donnait  ma mre. Ce nom de Panoria
qui, au fait, tait celui de ma mre, en grec signifie la plus
belle.]

Je certifiai de la vrit de la chose... Ma mre sourit avec autant
de joie que pour mon triomphe.

--Mais, dit ma mre, il faut maintenant faire la princesse
avec dignit et surtout convenance, Paulette; et quand je dis
_convenance_, j'entends politesse. Tu es enfant gte, nous savons
cela. Ainsi, par exemple, chre enfant, vous ne rendez pas de visite;
cela n'est pas bien. Je ne me plains pas, moi, puisque vous tes tous
les jours chez moi, mais d'autres s'en plaignent.

La Princesse prit un air boudeur. Ma mre n'eut pas l'air de s'en
apercevoir, et continua son sermon jusqu'au moment o madame de
Bouill et madame de Caseaux entrrent dans le salon. On leur soumit
la question, et la rponse fut conforme aux conclusions de ma mre.

--Vous voil une grande dame, lui dirent-elles, _par votre alliance
avec le prince Borghse_. Il faut donc tre ce qu'taient les grandes
dames de la Cour de France. Ce qui les distinguait tait surtout
une extrme politesse. Ainsi donc, rendre les visites qu'on vous
fait, reconduire avec des degrs d'gards pour le rang de celles qui
vous viennent voir; ne jamais passer la premire lorsque vous vous
trouvez  la porte d'un salon avec une femme, votre gale ou votre
suprieure, ou plus ge que vous; ne jamais monter dans votre
voiture avant la femme qui est avec vous,  moins que ce ne soit une
dame de compagnie; ne pas oublier de placer chacun selon son rang
dans votre salon et  votre table; offrir aux femmes qui sont auprs
du Prince, deux ou trois fois, des choses  votre porte pendant
le dner; tre prvenante avec dignit; enfin, voil votre code de
politesse  suivre, si vous voulez vous placer dans le monde.

Au moment o ces dames parlrent de ne pas monter la premire dans la
voiture, je souris; ma mre, qui vit ce sourire, dit  Paulette:

--Est-ce que, lorsque tu conduis Laurette dans ta voiture, tu montes
avant elle?

La Princesse rougit.

--Est-ce que hier, poursuivit ma mre plus vivement, cela serait
surtout arriv?

La Princesse me regarda d'un air suppliant; elle craignait beaucoup
ma mre, tout en l'aimant.

--Non, non, m'empressai-je de dire; la princesse m'a fait la
politesse de m'offrir de monter avant elle.

--C'est que, voyez-vous, dit ma mre, ce serait beaucoup plus srieux
hier qu'un autre jour. Ma fille et vous, Paulette, vous avez t,
comme vous l'tes encore, presque gales dans mon coeur, comme vous
l'tes dans le coeur de l'excellente madame Ltitia. Vous tes donc
soeurs, pour ainsi dire, et soeurs par affection. Je ne puis donc
supporter la pense qu'un jour Paulette oubliera cette affection,
parce qu'on l'appelle Princesse et qu'elle a de beaux diamants et
tout le luxe d'une nouvelle existence. Mais cela n'a pas t... tout
est donc au mieux.

--Mais, reprit doucement Paulette en se penchant sur ma mre et
s'appuyant sur son paule, je suis soeur du premier Consul!... je
suis...

--Quoi! qu'est-ce que soeur du premier Consul?... Qu'est-ce que la
soeur de Barras tait pour nous?

--Mais ce n'est pas la mme chose, maman Panoria!

--Absolument de mme pour ce qui concerne l'tiquette. Ton frre a
une dignit temporaire; elle lui est personnelle; et mme, pour le
dire en passant, elle ne devrait pas lui donner le droit de prendre
la licence de ne rendre aucune visite. Il est venu au bal que j'ai
donn pour le mariage de ma fille, et _il ne s'est pas fait crire
chez moi_.

J'ai mis avec dtail cette conversation pour faire juger de l'tat o
tait la socit en France,  cette poque: d'un ct, elle montrait
et observait toujours cette extrme politesse, cette observance
exacte des moindres devoirs; de l'autre, un oubli entier de ces mmes
dtails dont se forme l'existence du monde, et la volont de les
connatre et de les mettre en pratique. On voit que ma mre, malgr
toutes les secousses rvolutionnaires par lesquelles la socit
avait t branle, s'tonne que le gnral Bonaparte, mme aprs
les victoires d'Italie, d'gypte et de Marengo, sa haute position
politique, ne se _ft pas fait crire chez elle_, aprs y avoir pass
la soire.

--Mais il est bien grand, lui disait Albert, pour la calmer
l-dessus.

--Eh bien! qu'importe? Le marchal de Saxe tait bien grand aussi...
et il faisait des visites[29].

[Note 29: Ma mre avait connu l'Empereur tellement enfant, que, pour
elle, la gloire du vainqueur de l'Italie et la haute position du
premier magistrat de la rpublique n'taient pas aussi blouissantes
que pour les autres. Je me suis souvent demand, connaissant sa
manire de voir et son opinion trs-tranche pour un autre ordre de
choses, comment elle aurait pris l'Empire.]

La socit de Paris, au moment de la transition de l'tat
rvolutionnaire, c'est--dire de la Rpublique  l'Empire, tait
donc divise, comme on le voit, et sans qu'aucune des diverses
parties prt le chemin de se rejoindre  l'autre. Ce qui contribuait
 maintenir cet tat tait le dfaut de maisons o l'on ret
habituellement. On le voyait, mais peu, dans la Cour consulaire;
toutes les femmes taient jeunes, et beaucoup hors d'tat d'tre
matresses de maison autrement que pour en diriger le matriel. On
allait  Tivoli voir le feu d'artifice et se promener dans ses jolis
jardins; on allait beaucoup au spectacle; on se donnait de grands
dners, pour copier la Cour consulaire, o les invitations allaient
par trois cents les quintidis; on allait au pavillon d'Hanovre, 
Frascati, prendre des glaces en sortant de l'Opra, tout cela avec
un grand luxe de toilette et sans que l'on y prt garde encore; on
allait  des concerts o chantait Garat, qui alors _faisait fureur_,
et la vie habituelle se passait ainsi. Mais la socit ne fut pas
longtemps dans cet tat de suspension. 1804 vit arriver l'Empire;
et, du moment o il fut dclar, un nouveau jour brilla sur toute la
France; tout y fut grand et beau; rien ne fut hors de sa place, et
l'ordonnance de chaque chose fut toujours ce qu'elle devait tre.




DEUXIME PARTIE.

L'IMPRATRICE JOSPHINE.


C'tait le 2 dcembre 1809; l'anniversaire du couronnement et de
la bataille d'Austerlitz devait tre clbr magnifiquement 
l'Htel-de-Ville. L'Empereur avait accept le banquet d'usage, et
la liste soumise  sa sanction par le marchal Duroc,  qui je la
remettais aprs l'avoir reue de Frochot, avait t arrte; et tous
les ordres donns pour la fte, qui fut, ce qu'elle avait toujours
t et ce qu'elle est encore  l'Htel-de-Ville, digne de la grande
cit qui l'offre  son souverain.

Quelques jours avant, l'archi-chancelier, qui ne faisait gure de
visites, me fit l'honneur de me venir voir. J'tais alors fort
souffrante d'un mal de poitrine qui n'eut heureusement aucune suite,
mais qui alors me rendait fort malade. Je crachais beaucoup de sang,
et j'avais peur de ne pouvoir aller  l'Htel-de-Ville pour remplir
mon devoir. L'archi-chancelier tait soucieux. Je lui parlai des
bruits de divorce... Le Prince me rpondit d'abord avec ambigut, et
puis finit par me dire qu'il le croyait _sr_.

--Ah, mon Dieu! m'criai-je, et quelle poque fixez-vous  cette
catastrophe? car je regarde la chose comme un malheur, surtout si
l'Empereur pouse une princesse trangre...

--C'est ce que je lui ai dit.

--Vous avez eu ce courage, monseigneur?...

--Oui, certes; je regarde le bonheur de la France comme intress
dans cette grande question.

--Et l'Impratrice, comment a-t-elle reu cette nouvelle?...

--Elle ne fait encore que la pressentir; mais il y a quelqu'un qui
prendra soin qu'elle soit instruite...

Je regardai l'archi-chancelier comme pour lui demander un nom; mais
avec sa circonspection ordinaire, et dj presque fch d'avoir
t si loin, il porta son regard ailleurs que sur les miens, et
changea d'entretien. Ce ne fut que longtemps aprs que j'acquis la
connaissance de ce qui avait motiv ses paroles en ce moment de crise
o chacun craignait pour soi la colre terrible de l'Empereur.

Soit qu'il ft excit par les femmes de la famille impriale, qui
ne savaient pas ce qu'elles faisaient lorsqu'elles voulaient changer
de belle-soeur; soit qu'il voult malgr l'Empereur pntrer dans
son secret, se rendre ncessaire, et forcer sa confiance, il est
certain que Fouch avait pntr jusqu' l'Impratrice, et lui avait
apport de ces consolations perfides, qui font plus de mal qu'elles
ne laissent de douceur aprs elles. Mais le genre d'motion convenait
 Josphine; elle tait femme et crole! deux motifs pour aimer les
pleurs et les vanouissements. Malheureusement pour elle et son
bonheur, Napolon tait un homme, et un grand homme... deux natures
qui font repousser les larmes et les plaintes: Josphine souffrait,
et Josphine se plaignait; il est vrai que cette plainte tait bien
douce, mais elle tait quotidienne et mme continuelle, et l'Empereur
commenait  ne pouvoir soutenir un aussi lourd fardeau.

 chaque marque nouvelle d'indiffrence, l'Impratrice pleurait
encore plus amrement. Le lendemain, sa plainte tait plus amre, et
Napolon, chaque jour plus aigri, en vint  ne plus vouloir supporter
une scne qu'il ne cherchait pas, mais qu'on venait lui apporter.

Un jour l'Impratrice, aprs avoir cout les rapports de madame
de L..., de madame de Th..., de madame de L..., de madame Sa..., et
d'une foule de femmes en sous-ordre, avec lesquelles surtout elle
aimait malheureusement  s'entretenir de ses affaires, l'impratrice
reut la visite de Fouch. Fouch, en apparence tout dvou aux
femmes de la famille impriale, leur faisait des rapports plus ou
moins vrais, mais qu'il savait flatter leurs passions ou leurs
intrts. Josphine tait une proie facile  mettre sous la serre du
vautour: aussi n'eut-il qu' parler deux fois  l'Impratrice, et il
eut sur elle un pouvoir presque gal  celui de ses amis, lui qui
n'arrivait l qu'en ennemi.

Il y venait envoy par les belles-soeurs surtout, qui, pousses
par un mauvais gnie, voulaient remplacer celle qui, aprs tout,
tait bonne pour elles, leur donnait journellement  toutes ce qui
pouvait leur plaire, et tchait de conjurer une haine dont les
marques taient plus visibles chaque jour. Fouch, qui joignait 
son esprit naturel et acquis dans les affaires une finesse exquise
pour reconnatre ce qui pouvait lui servir, en avait dcouvert une
mine abondante dans les intrigues du divorce. tre un des personnages
actifs de ce grand drame lui parut une des parties les plus
importantes de sa vie politique. Faible et facile  circonvenir, il
comprit que Josphine tait celle qui lui serait le plus favorable:
aussi dirigea-t-il ses batteries sur elle.

Il commena par lui demander si elle connaissait les bruits de
Paris... Josphine, dj fort alarme par le changement marqu des
manires de l'Empereur avec elle, frmit  cette question et ne
rpondit qu'en tremblant qu'elle se doutait bien d'un malheur, mais
qu'elle n'tait sre de rien.

Fouch lui dit alors que tous les salons de Paris, comme les cafs
des faubourgs, ne retentissaient que d'une nouvelle: c'tait que
l'Empereur voulait se sparer d'elle.

--Je vous afflige, madame, lui dit Fouch; mais je ne puis vous
cler la vrit; Votre Majest me l'a demande: la voil sans
dguisement et telle qu'elle me parvient.

Josphine pleura.--Que dois-je faire? dit-elle.

--Ah! dit l'hypocrite, il y aurait un rle admirable dans ce drame,
si madame avait le courage de le prendre: son attitude serait bien
grande et bien belle aux yeux de toute l'Europe, dont en ce moment
elle est le point de mire.

--Conseillez-moi, dit Josphine avec anxit...

--Mais il est difficile... Il faut beaucoup de courage.

--Ah! croyez que j'en ai eu beaucoup depuis deux ans!... Il m'en a
fallu davantage pour supporter le changement de l'Empereur que je
n'en aurai peut-tre besoin pour sa perte.

--Eh bien! madame, il faut le prvenir, il faut crire au Snat...
Il faut vous-mme demander la dissolution de ces mmes liens que
l'Empereur va briser  regret sans doute; mais la politique le lui
ordonne... Soyez grande en allant au-devant[30]; le beau ct de
l'action vous demeure, parce que le monde voit toujours ainsi le
dvouement.

[Note 30: Ces dtails sont positifs.]

tourdie par une aussi trange proposition, Josphine fut d'abord
tellement tonne qu'elle ne put rpondre au duc d'Otrante; sa nature
tait trop faible; elle n'avait pas une lvation suffisante dans
l'me pour comprendre une obligation d'elle-mme dans ce sacrifice.
Aussi fondit-elle en larmes et ne rpondit que par des gmissements
touffs  la proposition de Fouch.

Celui-ci, dsespr de cette tempte qu'aucune parole raisonnable
ne pouvait apaiser, essaya enfin de la calmer en lui parlant de son
empire sur l'Empereur, de son ancien amour pour elle, amour et empire
 lui bien connus, mais autrefois; et en faisant cette observation
 l'Impratrice le personnage tait bien aise de savoir  quoi s'en
tenir sur l'tat prsent des choses... Mais Josphine pleurait et ne
rpondait rien. C'tait un enfant gt pleurant sur un jouet bris,
plutt qu'une souveraine devant un sceptre et une couronne perdus.
Cependant Fouch n'abandonnait pas facilement la partie commence, et
il revint de nouveau en parlant  Josphine de l'amour de l'Empereur
pour elle.

--Il ne m'aime plus, dit la pauvre afflige... Il ne m'aime plus!...
Maintenant quand il est  l'arme, il ne m'crit plus des lettres
brlantes de passion comme les lettres d'Italie et d'Austerlitz. Ah!
monsieur le duc, les temps sont bien changs!... Tenez: vous allez en
juger.

Elle se leva, fut  un meuble en bois des Indes prcieusement mont
et formant un secrtaire tout  la fois et un lieu sr pour y placer
des objets prcieux. Elle y prit plusieurs lettres qui ne contenaient
que quelques lignes  peine lisibles. Le duc d'Otrante s'en empara
aussitt et y jetant les yeux avant que l'Impratrice les lui et
traduites en lui expliquant les signes hiroglyfiques plutt que
les lettres qui voulaient passer pour de l'criture, il vit qu'en
effet l'Empereur tait bien chang pour l'Impratrice. Ces lettres
ne contenaient qu'une mme phrase insignifiante par elle-mme; il
y en avait de Bayonne, d'Espagne, d'Allemagne lors de la campagne
de Wagram... Ces dernires lettres taient toutes rcentes... J'ai
vu, depuis, ces preuves du changement de l'Empereur, et elles me
frapprent avec une vive peine comme tout ce qui dtruit. Je ne crois
pas que Fouch en ait t affect comme moi; mais il l'tait d'une
autre manire: il regardait ces lettres et relisait la mme phrase
plusieurs fois. Cet examen lui prsentait, je crois, l'Empereur
sous un nouveau jour dont, je pense, il n'avait t jamais clair:
c'tait l'Empereur se contraignant  faire une chose qui visiblement
lui dplaisait, et on n'en pouvait douter en lisant ces lettres...


 L'IMPRATRICE,  BORDEAUX.

                                             Marac, le 21 avril 1808.

Je reois ta lettre du 19 avril. J'ai eu hier le prince des Asturies
et sa Cour  dner. _Cela m'a donn bien des embarras_[31]. J'attends
Charles IV et la reine.

Ma sant est bonne. Je suis bien tabli actuellement  la campagne.

Adieu, mon amie, je reois toujours avec plaisir de tes nouvelles.

                                                           NAPOLON.

[Note 31: Que pouvait-il entendre par ces paroles? De quel embarras
parle-t-il; il ne communiquait jamais un plan ni mme un projet
politique  Josphine, dont il connaissait la discrtion.]


 L'IMPRATRICE,  PARIS[32].

                                         Burgos, le 14 novembre 1808.

Les affaires marchent ici avec une grande activit. Le temps est
fort beau. Nous avons des succs. Ma sant est fort bonne.

                                                           NAPOLON.

[Note 32: Ces lettres sont copies sur celles _originales_, fournies
par la reine Hortense,  qui elles sont revenues aprs la mort de
l'Impratrice.]


 L'IMPRATRICE,  STRASBOURG.

                                         Saint-Polten, le 9 mai 1809.

Mon amie, je t'cris de Saint-Polten[33]. Demain je serai devant
Vienne: ce sera juste un mois aprs le mme jour o les Autrichiens
ont pass l'Inn et viol la paix.

Ma sant est bonne, le temps est superbe et les soldats sont gais:
il y a ici du vin.

Porte-toi bien.

Tout  toi:

                                                           NAPOLON.

[Note 33: La poste avant Vienne.]


En parcourant ces lettres, dont la suite tait semblable  ce que je
viens de citer, le duc d'Otrante sourit en son me; car sa besogne
lui paraissait maintenant bien faite. Il lui tait dmontr que
l'Empereur voulait le divorce, et que tous les obstacles que lui-mme
paraissait y apporter n'taient qu'une feinte  laquelle il serait
adroit de ne pas ajouter foi par sa conduite, si on paraissait le
faire en apparence. Josphine suivait son regard  mesure qu'il
parcourait ces lettres sur lesquelles elle avait elle-mme souvent
pleur. Fouch les lui rendit en silence.

--Eh bien? lui dit-elle...

--Eh bien! madame, ce que je viens de voir me donne la conviction
entire de ce dont j'tais dj presque sr.

Josphine sanglota avec un dchirement de coeur qui aurait attendri
un autre homme que Fouch.

--Vous ne voulez pas en croire mon attachement pour vous, madame;
et pourtant Dieu sait qu'il est rel. Eh bien! voulez-vous prendre
conseil d'une personne qui vous est non-seulement attache, mais qui
peut tre pour vous un excellent guide dans cette trs-importante
situation? Je l'ai vue dans le salon de service: c'est madame de
Rmusat.

--Oui! oui!... s'cria Josphine.

Et madame de Rmusat fut appele.

C'tait une femme d'un esprit et d'une me suprieurs que madame de
Rmusat. Lorsque Josphine ne se conduisait que d'aprs ses conseils,
tout allait bien; mais quand elle en demandait  la premire personne
venue de son service, les choses devenaient tout autres. Madame de
Rmusat joignait ensuite  son esprit et  sa grande connaissance du
monde un attachement rel pour l'Impratrice.

En coutant le duc d'Otrante elle plit, car, tout habile qu'elle
tait, elle-mme fut prise par la finesse de l'homme de tous les
temps. Elle ne put croire qu'une telle dmarche ft possible de la
part d'un ministre de l'Empereur, si l'Empereur lui-mme ne l'y avait
autoris. Cette rflexion s'offrit  elle d'abord, et lui donna de
vives craintes pour l'Impratrice. Fouch la comprit; et cet effet,
qu'il ne s'tait pas propos, lui parut devoir tre exploit 
l'avantage de ce qu'il tramait.

--Ce que vous demandez  sa majest est grave, monsieur le duc...
Je ne puis ni lui conseiller une dmarche aussi importante, ni l'en
dtourner, car je vois...

Elle n'osa pas achever sa phrase, car _ce qu'elle voyait_ tait assez
imposant pour arrter sa parole.

--J'ai fait mon devoir de fidle serviteur de sa majest, dit le duc
d'Otrante. Je la supplie de rflchir  ce que j'ai eu l'honneur de
lui dire: c'est  l'avantage de sa vie  venir.

Et il prit cong de l'Impratrice, en la laissant au dsespoir.
Madame de Rmusat resta longtemps auprs d'elle, tentant vainement de
la consoler; car elle-mme tait convaincue que l'Empereur lui-mme
dirigeait toute cette affaire. Ds que Josphine fut plus calme, elle
lui demanda la permission de la quitter, pour aller, lui dit-elle,
travailler dans son intrt.

C'tait chez le duc d'Otrante qu'elle voulait se rendre.

Cet homme est bien fin, ou plutt bien rus, se dit-elle; mais une
femme ayant de bonnes intentions le sera pour le moins autant que
lui...

Mais elle acquit la preuve qu'avec un homme comme Fouch il n'y
avait aucune prvision possible.... Et elle sortit de chez lui aussi
embarrasse qu'en y arrivant.

Cependant la position tait critique; il devenait d'une grande
importance de suivre les conseils de Fouch, si ces _conseils_
taient des ordres de l'Empereur. Madame de Rmusat le croyait
fermement, et toutefois n'osait le dire  Josphine. Celle-ci le
sentait instinctivement, mais n'osait s'lever entre la dame du
palais, alors son amie, et elle-mme, dans ces moments de confiance
expansive, qui taient moins frquents cependant depuis cette
visite du duc d'Otrante. Car il semblait  ces deux femmes que de
parler d'une aussi immense catastrophe, c'tait admettre sa ralit
immdiate.

--Mon Dieu! disait Josphine, que faire? donnez-moi du courage!

Et elle pleurait.

--Madame, lui disait madame de Rmusat, que votre majest se
rappelle que le duc d'Otrante lui a rpt souvent que l'Empereur
n'aimait pas les scnes ni les pleurs!

Alors Josphine n'osait plus provoquer une explication entre elle et
l'Empereur. Un mur de glace, qui devait devenir d'airain, commenait
dj  s'lever entre eux. Fouch a t peut-tre la cause la plus
immdiate du divorce de Napolon, en amenant entre les deux poux ce
qui n'avait jamais exist: une froideur et un manque de confiance
dont mutuellement chacun se trouva bless. L'Empereur avait beaucoup
aim Josphine. L'amour n'existait plus; mais aprs l'amour, quel
est le coeur qui ne renferme pas un sentiment profond d'amiti pour
la femme qui nous fut chre?... Et Napolon tait fortement domin
par le sentiment qui l'avait autrefois attach  sa femme... Qui
sait ce qui pouvait rsulter d'une explication o elle lui aurait
plutt propos l'adoption d'un de ses enfants naturels, tous deux des
garons, et son propre sang, enfin[34]!

[Note 34: Le comte Valesky,--le comte Lon.]

Mais il ne fut rien de tout cela... L'Impratrice garda le silence.
Madame de Rmusat ne laissa rien transpirer de tout ce qui se
prparait, et la chose marchait vers sa fin sans aucune opposition.

Fouch revit souvent l'Impratrice et madame de Rmusat. Il fallait
suivre une marche pour laquelle des conseils taient ncessaires.
Madame de Rmusat, convaincue que tout se faisait par ordre de
l'Empereur, suivait les avis de Fouch; et la pauvre Josphine, au
dsespoir, ne savait comment il se pouvait que Napolon ft devenu
tout  coup si peu confiant pour elle...

Le duc d'Otrante avait conseill, comme le moyen le plus digne,
d'crire une lettre au Snat, dans laquelle l'Impratrice
reconnaissant que l'Empereur se devait avant tout  la nation qu'il
gouvernait, et devant assurer sa tranquillit  venir par une
succession qui devait lui donner l'assurance de n'tre pas trouble
dans les temps futurs, dclarerait qu'il fallait que pour cet effet
l'Empereur et des fils  prsenter  la France, et que, n'tant pas
assez heureuse pour pouvoir lui en donner, elle descendait d'un trne
qu'elle ne pouvait occuper, pour laisser la place  une plus heureuse.

Tel tait le texte de la lettre que l'Impratrice devait crire au
Snat avant de partir pour la Malmaison. Elle ne devait pas dire un
mot qui pt faire prsumer son dessein, et laisser une lettre d'adieu
 l'Empereur.

Le matin mme du jour o le brouillon de cette lettre, ou plutt du
message au Snat, eut t donn par Fouch  Josphine, madame de
Rmusat fut tmoin d'une scne si cruelle; elle vit un tel dsespoir
dans cette femme rsigne  se donner elle-mme le coup de couteau
qui l'gorgerait, que des rflexions trs-srieuses vinrent se
mler  son chagrin... Pour la premire fois il lui parut trange
que l'Empereur, qui lui tmoignait constamment de l'estime et de
l'intrt, ne lui et jamais parl de toute cette affaire, o il
savait qu'elle prenait une grande part, s'il savait quelque chose.

Une fois que le doute apparat dans une affaire quelle qu'elle
soit, il devient presque aussitt une certitude, si jamais il ne
s'est offert  vous. Madame de Rmusat devint inquite sans oser le
tmoigner  Josphine, mais se promettant bien qu'elle ne ferait
rien sans un plus ample inform. Elle s'attendait  une dmarche de
l'Empereur dans cette mme journe, puisque c'tait le lendemain
matin,  neuf heures, que le message de l'Impratrice devait tre
port au Snat par M. d'Harville ou M. de Beaumont; mais la journe
s'coula, et pas un mot, pas une action mme la plus indiffrente, ne
parut indiquer que l'Empereur st la moindre chose du grand acte de
dvouement de l'Impratrice... Ce silence claira madame de Rmusat,
et lui fit voir que Josphine tait la victime de quelque machination
infernale... La soire se passa comme le jour entier; et lorsque
Josphine rentra dans son appartement intrieur, elle avait reu de
l'Empereur le mme bonsoir que chaque jour.

--Ah! dit-elle  madame de Rmusat, je ne pourrai jamais crire
cette lettre!...

Et elle lui montrait le brouillon de sa lettre au Snat!...

--Madame veut-elle me permettre de lui demander une faveur?
Veut-elle me promettre de ne point envoyer, de ne pas crire mme
cette lettre, avant que je me sois rendue prs d'elle?

Josphine le lui promit avec d'autant plus de plaisir que, pour elle,
c'tait un rpit de quelques heures; et madame de Rmusat prit cong
d'elle en l'engageant  se calmer.

Non, se dit-elle en traversant les salons de l'appartement de
Josphine, non, cela est impossible!... L'Empereur ne peut tre assez
dur pour ne donner aucun rconfort  cette infortune, au moment o
il lui enlve une couronne et son amour. Non, cela ne se peut!...
l'Empereur ne sait rien.

Et sans aller joindre sa voiture, elle monta l'escalier du pavillon
de Flore, et s'en fut au salon de service. C'tait, je crois,
Lemarrois qui tait de service. Je laisse  penser quel fut son
tonnement en voyant madame de Rmusat au milieu de leur bivouac.

--Ce n'est pas pour vous que je viens, leur dit-elle... Il faut que
je voie l'Empereur. Allez lui demander cinq minutes d'audience.

--Mais il est couch.

--C'est gal. IL FAUT que je le voie, il le faut absolument.

Lemarrois fut frapper  la porte de l'Empereur, et lui dit le message
de madame de Rmusat.

--Madame de Rmusat!  cette heure! Que peut-elle vouloir?... Mais
j'ai envie de dormir; dites-lui, Lemarrois, de revenir demain matin,
 sept heures, ou  huit au plus tard.

Lemarrois rapporta cette rponse  madame de Rmusat, qui dit 
son tour: Je ne puis m'en aller. C'est la gloire, le salut de
l'Empereur... Allez lui dire, mon cher gnral, que ce n'est pas pour
moi que je le veux voir... que c'est pour lui-mme.

Le gnral Lemarrois revint avec l'ordre d'introduire madame de
Rmusat. Elle trouva Napolon coiff d'un madras tourn autour
de la tte et couch dans un petit lit qu'il affectionnait
particulirement... Il fit signe  madame de Rmusat de s'asseoir
sur une chaise qui tait auprs de lui... Elle tait mue, et ce
fut avec un violent battement de coeur qu'elle raconta brivement 
l'Empereur ce qui devait se passer le lendemain...  mesure qu'elle
parlait, l'Empereur prenait, quoique couch, une de ces attitudes qui
n'taient qu' lui et en lui, comme il avait un sourire unique, un
regard unique.

--Mais quel peut tre son but? s'cria-t-il enfin...

--videmment il en a un, Sire: celui de vous plaire peut-tre en
allant au-devant de votre volont... Car il ne peut avoir que
celui-l...

--Mais, interrompit Napolon, si vous avez pu m'accuser un moment,
vous ne le croyez plus maintenant, madame, j'espre, dit-il d'une
voix plus svre!... je n'aime pas les dtours... et je suis l'homme
de la vrit, parce que je suis fort avant tout.

Madame Rmusat expliqua  l'Empereur comment elle tait venue  lui.

--C'est parce que j'ai vu que Votre Majest l'ignorait, lui
dit-elle...

--Cette pauvre Josphine! dit Napolon, comme elle a d souffrir!...

--Ah, Sire!... vous ne pourrez jamais avoir la mesure des peines qui
ont tortur son me pendant ces jours qui viennent de s'couler...
et peut-tre votre majest apprciera-t-elle le silence que
l'Impratrice a gard.

Pour qui connaissait Josphine comme l'Empereur, c'tait un
compliment cherch par celle qui tait son guide et son conseil.
Aussi Napolon, qui ne voulait pas mettre encore ses projets au jour,
eut-il soin de reporter  madame de Rmusat l'obligation presque
entire du silence de l'Impratrice...

--Et comment l'avez-vous laisse? lui demanda-t-il.

--Au dsespoir et prte  se mettre au lit; j'ai recommand  ses
femmes de ne la point quitter dans la crainte d'un accident, mais
elle s'est obstine  vouloir demeurer seule... Elle va passer une
triste et cruelle nuit.

--Allez vous reposer, madame de Rmusat: vous devez en avoir
besoin... Bonsoir, demain nous nous reverrons; croyez que je
n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu ce soir.

Et la congdiant d'une main, il tira de l'autre sa sonnette avec
violence...

Ma robe de chambre, dit-il d'une voix brve  Constant qui tait
accouru...

Il se donna  peine le temps de l'attacher: il prit un bougeoir
et commena  descendre les marches d'un trs-petit escalier qui
conduisait aux appartements infrieurs et qui donnait dans son
cabinet. Ce cabinet avait t jadis l'oratoire de Marie de Mdicis.

 mesure que Napolon descendait cet escalier, il prouvait une
motion dont il tait en gnral peu susceptible; mais la conduite
de Josphine l'avait touch profondment. Cette rsignation dans
une femme couronne par lui, et qui devait s'attendre  mourir sur
le trne o lui-mme l'avait place, lui parut digne d'une haute
rcompense... Un moment, une pense lui traversa l'esprit, mais elle
eut la dure d'un clair... et avant que sa main et touch le bouton
de la porte, il n'apportait plus que des consolations.

Comme il approchait de la chambre  coucher, il entendit des plaintes
et des sanglots; c'tait la voix de Josphine. Cette voix avait
un charme particulier, et l'Empereur en avait souvent prouv les
effets. Cette voix lui causait une telle impression, qu'un jour,
tant premier Consul, aprs la parade passe dans la cour des
Tuileries, en entendant les acclamations non-seulement du peuple dont
la foule immense remplissait la cour et la place, mais de toute la
garde, il dit  Bourrienne:

Ah! qu'on est heureux d'tre aim ainsi d'un grand peuple! ces cris
me sont presque aussi doux que la voix de Josphine.

Comme il l'aimait alors!

Mais dans ce temps-l cette voix harmonieuse n'avait  moduler que
des paroles heureuses, et maintenant elle s'teignait dans la
plainte et la douleur... Son charme et t bien plus puissant si
elle n'avait pas rappel qu'elle prouvait un tort; quel est l'homme,
quelque grand qu'il soit, qui veuille qu'on lui prouve QU'IL A
TORT?...

Napolon souffrit cependant d'une vive angoisse au coeur en entendant
cette plainte douloureuse; il ouvrit doucement la porte et se trouva
dans la chambre de Josphine qui sanglotait dans son lit, ne se
doutant pas de la venue de celui qui s'approchait d'elle.

--Pourquoi pleures-tu, Josphine? lui dit-il en prenant sa main.

Elle poussa un cri.

--Pourquoi cette surprise? ne m'attendais-tu pas? ne devais-je pas
venir aussitt que j'ai su que tu souffrais? Tu sais que je t'aime,
mon amie, et qu'une douleur n'est jamais inflige volontairement par
moi  ton me.

Josphine,  la voix de Napolon, s'tait leve sur son sant, et
croyait  peine ce qu'elle entendait et voyait  la lueur incertaine
de la lampe d'albtre qui tait prs de son lit... L'Empereur la
tenait dans ses bras encore toute tremblante de sa surprise et de son
motion en coutant ces paroles d'amour qui, depuis si longtemps,
n'avaient frapp son oreille... Accable sous le poids de tant de
vives impressions, elle retomba sur l'paule de Napolon et pleura de
nouveau avec sanglots, oubliant sans doute que l'Empereur n'aimait
pas ces sortes de scnes prolonges.

--Mais pourquoi pleures-tu toujours, ma Josphine? lui dit-il
cependant avec douceur. Je viens  toi pour t'apporter une
consolation, et tu continues  te dsesprer comme si je te donnais
une nouvelle douleur. Pourquoi donc ne pas m'entendre?

--Ah! c'est que j'ai au coeur un sentiment qui m'avertit que le
bonheur ne me revient que passagrement... et que... tt ou tard!...

--coute! dit Napolon en la rapprochant de lui et la serrant contre
son coeur, coute-moi, Josphine! tu m'es infiniment chre; mais
la France est ma femme, ma matresse chrie aussi... Je dois donc
couter sa voix lorsqu'elle me demande une garantie; et qu'elle
veut un fils de celui  qui elle s'est si loyalement donne... Je
ne puis donc rpondre d'aucun vnement, ajouta-t-il en soupirant
profondment; mais, quoiqu'il arrive, Josphine, tu me seras toujours
chre, et tu peux y compter! Ainsi donc plus de larmes, mon amie,
plus de ce dsespoir concentr qui m'afflige et te tue. Sois la
compagne d'un homme sur lequel l'Europe a les yeux en ce moment;
sois la compagne de sa gloire, comme tu es celle de son coeur... et
surtout fie-toi  moi!

Cette explication, franchement donne par l'Empereur, devait
suffire  Josphine; peut-tre la paix se serait-elle rtablie
entre eux: mais, pour elle, c'et t trop de modration... Et huit
jours n'taient pas couls que les mmes bouderies et les mmes
tracasseries avaient recommenc.

Un jour j'tais de service auprs de Madame-Mre; on tait en
automne[35]... J'attendais que Madame descendt de chez elle... Elle
occupait en ce moment les salons du rez-de-chausse, parce qu'on
rparait quelque chose dans l'appartement du premier. J'tais assise
 ct de la fentre, et je lisais; tout  coup j'entends frapper un
coup trs-fort au carreau de la porte vitre donnant sur le jardin.
Je regarde, et je vois l'Empereur, envelopp dans une redingote verte
fourre, comme si l'on et t au mois de dcembre: il tait entr
par la porte donnant sur la rue de l'Universit... Duroc tait avec
lui.

[Note 35: Et mme  la fin; il faisait dj froid. J'arrivais des
Pyrnes, et l'Empereur revenait d'Allemagne aprs la campagne de
Wagram.]

Je me levai aussitt et fus ouvrir moi-mme la porte.

--Comment, c'est vous qui me rendez ce service? dit l'Empereur. O
sont donc vos chambellans,... vos cuyers?...

Je rpondis que Madame avait permis  M. le comte de Beaumont de
s'absenter pour deux jours, et que M. de Brissac, tant malade, ne
devait venir qu' deux heures.

--Alors M. de Laville doit prendre le service... Vous tes exacte,
vous, madame _la Gouverneuse_[36]... C'est bien... Je ne le croyais
pas... On me disait que vous tiez toujours malade... Puis-je voir
Madame?

[Note 36: C'tait ainsi qu'il m'appelait lorsqu'il y avait peu de
monde, et mme les jours de fte,  l'Htel-de-Ville lorsqu'il tait
de bonne humeur.]

Je lui dis que j'allais l'avertir de l'arrive de Sa Majest.

--Non, non, restez ici avec Duroc, je m'annoncerai moi-mme.

Et il monta chez sa mre, o il demeura plus d'une heure. Tandis
qu'ils causaient ensemble, Duroc et moi nous parlions aussi de cette
visite, on peut le dire, extraordinaire, car l'Empereur allait peu
chez sa mre et ses soeurs, si ce n'est pourtant la princesse Pauline.

--Il y a de l'orage dans l'air, me dit Duroc; la question du divorce
s'agite plus vivement que jamais. L'Impratrice, qui jamais au
reste n'a compris sa vritable position, n'a pas mme cette seconde
vue qui vient aux mourants  leur dernire heure... Aucune lueur ne
lui montre le pril de la route o elle s'engage. Chaque jour elle
redouble d'importunits auprs de l'Empereur, comme si un coeur se
rattachait par conviction de paroles! C'est absurde!

--Vous avez une vieille rancune, mon ami! lui dis-je en riant.

--Ah! je vous jure que je ne suis pas coupable _de ce crime-l_ bien
positivement! Jamais l'Impratrice n'aura  me reprocher d'avoir aid
 sa chute... mais... je ne l'empcherai pas.

Ce mot m'tonna; Duroc tait si bon, si parfait pour ceux qu'il
aimait, que j'ignorais, moi, jusqu' quel point le ressentiment
pouvait acqurir de force dans son me. Je le regardai, et, lui
serrant la main, je lui demandai o en taient les affaires
positivement; car, me rappelant la cause de l'inimiti qui existait
entre Duroc et Josphine, j'en savais assez pour le comprendre.

--Tout est  peu prs termin, me dit-il; la rsolution de
l'Empereur a cependant flchi ces jours derniers; mais la maladresse
de l'Impratrice a tout dtruit... D'abord, des plaintes sans nombre
d'une foule de marchands, qui sont parvenues  l'Empereur, l'ont
fortement aigri... et puis, il y a eu hier une histoire qui est
vraiment tonnante, et dans laquelle je crois que Madame-Mre se
trouve mle... L'Empereur a voulu s'en claircir, et il est venu
lui-mme chez Madame, au lieu de lui crire... Et voici ce que Duroc
me raconta:

Une femme, une revendeuse  la toilette, espce de personne assez
douteuse, avait t bannie du chteau, parce que, disait l'Empereur,
il ne convient pas  l'Impratrice d'acheter un bijou qui ait t
port par une autre, ou mme fait pour une autre.  cela on avait
rpondu que cette femme ne venait que pour les femmes de chambre!

Que les femmes de chambre aillent hors du chteau faire leurs
affaires, avait dit l'Empereur; je ne veux pas que _des revendeuses 
la toilette_ mettent le pied _chez moi_...

Depuis cet ordre, exprim et donn avec un accent qui ne permettait
aucune rplique, les femmes de cette sorte ne revenaient plus aux
Tuileries. L'Empereur s'en occupait beaucoup... Il demandait souvent
si on avait pris quelqu'une de _ces friponnes_, et alors, si elles
avaient t chasses comme elles le mritaient.

La veille de ce mme jour, l'Empereur avait t chasser 
Fontainebleau. Vers midi la chasse tourna mal, le temps devint
mauvais, et l'Empereur, ne voulant pas continuer, donna l'ordre de
prparer ses voitures, et revint  Paris. Mais, par un soin qu'une
pense intrieure veilla srement, et qui probablement avait rapport
 l'Impratrice, il descendit de voiture  l'entre de la cour,
dfendit qu'on battt aux champs, et entra dans le chteau sans qu'on
et avis de son arrive. Comme le jour commenait  tomber, on ne le
vit pas entrer, et il pntra chez l'Impratrice comme un Espagnol du
temps d'Isabelle, au moment o certes elle s'y attendait le moins.

On connat le got ou plutt la passion insense de Josphine pour
les tireuses de cartes et toutes les affaires de _ncromancie_.
Napolon s'en tait d'abord amus, puis moqu; et enfin il avait
compris que rien n'tait plus en opposition avec la majest
souveraine que ces petitesses d'esprit et de jugement qui vous
asservissent  des tres si bas et si vils, que vous rougissez de les
admettre dans votre salon, mme pour n'y faire que leur mtier. Mais
Josphine, tout en promettant de ne plus faire venir mademoiselle
Lenormand, l'admettait toujours chez elle dans son intimit, la
comblait de prsents et faisait galement venir tous les hommes et
toutes les femmes qui savaient tenir une carte _de Taro_. Il y avait
alors  Paris un homme dans le genre de mademoiselle Lenormand.
Cet homme s'appelait Hermann; il tait Allemand, et logeait dans
une maison presque en ruines au faubourg Saint-Martin, dans une rue
appele la rue _des Marais_. Cet homme avait une trange apparence.
Il tait jeune, il tait beau, et montrait un dsintressement
extraordinaire dans la profession qu'il paraissait exercer: Josphine
parla un jour de cet homme devant l'Empereur, et vanta son talent,
qui lui avait t rvl par deux femmes qui en racontaient des
merveilles. L'Empereur ne dit rien; mais, deux jours aprs, il dit
 l'Impratrice: Je vous dfends de faire venir cet Hermann au
chteau. J'ai fait prendre des informations sur cet homme, et il y a
des soupons contre lui.

Josphine promit; mais la dfense stimula son dsir de voir M.
Hermann, et elle le fit venir prcisment ce mme jour o l'Empereur
tait  Fontainebleau. Il tait donc tabli chez Josphine au moment
o Napolon y pntra!... et quelle tait la troisime personne?...
la revendeuse  la toilette!...

La colre de l'Empereur fut terrible!... Il faillit tuer cet homme...
Et, allant comme la foudre  l'Impratrice, il lui dit en criant et
en levant la main sur elle:

--Comment pouvez-vous ainsi violer mes ordres!... et comment vous
trouvez-vous avec de pareilles gens?...

L'Impratrice avait une crainte de l'Empereur qu'on ne peut
apprcier,  moins d'en avoir t tmoin... Ptrifie de sa venue,
tremblante des suites de cette scne, elle ne put que balbutier:
C'est madame Ltitia qui me l'a adresse...

Et, de sa main, elle indiquait la femme qui s'tait blottie dans
les rideaux de la fentre, et semblait moins grosse que le ballot
de chles qui n'tait pas encore ouvert, tant la peur la faisait se
replier sur elle-mme.

--Comment cet homme se trouve-t-il en ce lieu? poursuivit Napolon
continuant son enqute, et sans s'arrter  ce qu'avait dit Josphine
sur Madame-Mre.

--C'est madame qui l'a amen avec elle, dit Josphine en lanant
un coup d'oeil du ct de la femme qui, j'en suis sre, faisait des
voeux pour sortir vivante du palais. Quant  l'homme, il se redressa
de toute la hauteur de sa taille, et dit avec un accent de fermet,
qui frappa l'Empereur:

--En venant dans le palais imprial de France, je ne croyais pas y
courir le risque de ma vie ou de ma libert. J'ai obi  l'appel qui
m'a t adress; j'ai voulu dvoiler l'avenir  celle qui croit 
la _science_, et je ne me reprocherai pas de lui avoir refus mon
secours. Quant  vous, Sire, vous feriez mieux de consulter les
astres que de les braver.

En coutant cet homme, dont la figure remarquablement belle ne
tmoignait aucune frayeur en se trouvant ainsi dans l'antre du lion
et sous sa griffe terrible, Napolon le regarda avec une sorte de
curiosit difficilement veille en lui.

--Qui donc es-tu? demanda-t-il  Hermann... et que fais-tu dans
Paris?

--Ce que je fais, vous le savez dj (et il montrait de la main
ses cartes de Taro encore sur la table); ce que je suis est plus
difficile  dire; moi-mme, le sais-je? Qui se connat?...

L'Empereur frona fortement le sourcil, et marcha aussitt vers
l'tranger. Celui-ci soutint l'examen que Napolon dirigea sur
toute sa personne avec un sang-froid et une fermet remarquables.
L'Empereur ne profra pas une parole; mais il sortit de la chambre
aussitt, et fit demander le marchal Duroc.

Que cette femme soit mise  l'instant hors du palais, lui dit-il
en rentrant avec lui dans la chambre de l'Impratrice qu'il trouva
immobile,  la mme place o il l'avait laisse.

Et Napolon dsignait la femme aux chles...

--Comment tes-vous venu ici? demanda-t-il  Hermann.

--Je suis venu avec madame, rpondit l'Allemand.

L'Empereur fit un mouvement, puis il dit  Duroc d'excuter ce qu'il
lui avait ordonn.

--Je fis sortir cette femme, poursuivit Duroc, qui me racontait ce
que je viens de dire, et j'emmenai le jeune Allemand avec moi. C'est
un homme fort remarquable.

--Qu'est-il donc devenu?

--Mais, me dit Duroc en souriant, que voulez-vous qu'on en ait fait?

Et son oeil avait une expression singulire en me regardant; il y
avait presque du reproche.

--Ds que vous vous en tes charg, mon cher marchal, je le
maintiens aussi en sret, et mme bien plus que dans ma propre
maison.

Duroc prit ma main, et je serrai la sienne, comme en expiation de la
pense tacitement suppose qui avait fait lever entre nous comme
un fantme, mais aussi qui s'tait vanouie de mme.... Singulire
poque!...

Duroc acheva l'histoire en me disant qu'au lieu d'crire 
Madame-Mre, qui aurait t force d'employer un secrtaire pour
lui rpondre, l'Empereur avait prfr venir chercher lui-mme ses
renseignements. Il tait donc en ce moment occup  questionner sa
mre sur la femme aux chles et le jeune et beau sorcier.

Il y avait au moins une heure que l'Empereur tait chez Madame,
lorsque nous le vmes rentrer dans le salon o nous tions: il
paraissait agit et il tait fort ple... Il me dit bonjour en
traversant rapidement le salon, ouvrit lui-mme la porte donnant
sur le jardin, et, faisant signe  Duroc de le suivre, il disparut
presque aussitt par la porte de la rue de l'Universit.

Cette apparition  cette heure de la journe, et ce que j'en savais,
tout cela me troublait malgr moi. Je restais l immobile, sans
songer  refermer cette porte, quoiqu'un vent froid soufflt sur moi,
lorsque je sentis une petite main se poser sur mon paule: c'tait
Madame.

Sa belle physionomie, toujours si calme, paraissait altre comme
celle de son fils. Je l'aimais avec une grande tendresse,  laquelle
se joignait un profond respect. Je lui connaissais tant de vertus,
tant de hautes et sublimes qualits, en mme temps que je savais
toute la fausset des accusations qu'un public bavard et mchant
rptait sans savoir seulement ce qu'il disait, comme toujours. Je
fus donc affecte du changement que je remarquai sur sa physionomie,
et je pris la libert de le lui dire. Elle tait parfaitement bonne
pour moi; aussi me raconta-t-elle l'histoire de la veille, que je
ne savais que trs-sommairement par Duroc. Madame me dit qu'on
croyait tre certain que cet homme, cet Hermann, tait un espion
trs-actif et trs-remarquable comme intelligence, envoy en France
par l'Angleterre. Je ne pus retenir une exclamation... Un espion
de l'Angleterre dans le palais des Tuileries!... dans la chambre
de l'Impratrice!... Voil ce que la discrtion de Duroc m'avait
cach... Cela ne me surprit pas.

--Vous concevez, me dit Madame, ce que j'ai d prouver lorsque
l'Empereur me questionna sur une vendeuse de chles, _que j'avais_,
MOI, recommande  l'Impratrice, ainsi qu'un homme qui devait lui
parler des destines de l'Empereur!...

Madame hsita un moment... puis elle ajouta:

--J'avais d'abord dit  l'Empereur que j'avais en effet adress
cette femme et cet homme  l'Impratrice... Elle m'en avait supplie;
et moi qui croyais qu'il ne s'agissait que de couvrir une nouvelle
folie, voulant cacher ce qui pouvait amener une querelle, je lui
avais promis de faire ce qu'elle souhaitait...

Et Madame, voyant l'expression curieuse de mon visage, probablement,
me dit que le matin,  sept heures, elle avait t rveille par un
message _secret_ de l'Impratrice. C'tait une lettre dans laquelle
elle suppliait sa belle-mre de dire  l'Empereur que la femme aux
chles avait t envoye par elle  l'Impratrice.

--Je l'ai dit d'abord pour maintenir la paix, poursuivit
Madame-Mre; mais lorsque l'Empereur me dit que sa vie tait
peut-tre intresse dans cette affaire, je ne vis plus que lui, et
je lui confessai que je n'tais pour rien dans ce qui s'tait pass
hier aux Tuileries...

Madame tait accable par cette longue conversation avec l'Empereur.
Il parat qu'il avait ouvert son coeur  sa mre avec l'abandon d'un
fils, et qu'il avait montr des plaies saignantes... Madame tait
indigne. Je voulus excuser l'Impratrice, mais Madame m'imposa
silence...

--J'espre, me dit-elle, que l'Empereur aura le courage cette
fois de prendre un parti que non-seulement la France, mais l'Europe,
attend avec anxit: son divorce est un acte ncessaire[37].

[Note 37: Tous ces dtails ne pouvaient trouver place dans mes
mmoires, qui taient dj bien longs. Je ne mis que le fait du
divorce, sur lequel d'ailleurs, et par gard, j'avais alors les mains
lies.]

Madame dit cette dernire parole avec une force et une conviction
qui me firent juger que l'Impratrice Josphine tait perdue.

Ce que je viens de raconter se passait, comme je l'ai dit, le 5 ou le
6 de novembre 1809.

Madame me recommanda le secret. Je lui jurai que jamais une parole
dite par elle ne serait rvle par moi, et j'ai tenu ma promesse. Je
ne jugeai pas  propos, mme, de lui dire que j'avais su la premire
partie de ce drame; car c'tait plus qu'une histoire, _c'tait de
l'histoire_!...

Mais, quel que ft mon attachement pour l'Impratrice, sa conduite
me parut de nature  tre blme. Eh quoi! cette famille qu'elle
accusait elle-mme de son malheur, elle venait la solliciter
pour cacher des fautes qui devaient ncessairement tre la plus
forte partie des accusations qu'on devait former contre elle pour
dterminer l'Empereur  s'en sparer! Il n'y avait l ni dignit, ni
rien mme qui pt motiver l'intrt qu'elle rclamait de nous. Je
le sentais avec peine; car Josphine, quoique faible et se laissant
aisment dominer par tout ce qui l'approchait, avait nanmoins des
qualits attachantes. Elle tait gracieuse comme une enfant gte...
C'tait la _clinerie_ crole tout entire, lorsqu'elle voulait
nous conqurir ou se placer dans une position qu'on lui refusait.
Aussi je souffrais de la pense de son loignement. Je savais ce
qu'elle tait; j'ignorais ce qui nous serait donn. C'tait une
nouvelle tude  faire, me disais-je. Hlas!... c'tait presque un
pressentiment!

Le soir du mme jour je trouvai, en rentrant chez moi, un petit mot
de madame de Rmusat, dans lequel elle me priait _instamment_ de lui
dire le moment o je la pourrais voir... Il tait alors onze heures
et demie. Je regardai la date du billet: il portait 6 heures du soir.
Je combinai tout ce que je savais avec ce qui s'tait pass, et je
conclus que madame de Rmusat, amie encore plus que dame du palais de
Josphine, avait calcul qu'en raison de l'attachement de Madame-Mre
pour moi, j'tais la personne la plus influente  employer l-dedans.
On avait appris la visite du matin  l'htel de _Madame_; et son
importance avait tout  coup grandi en quelques heures... mais on
ne savait pas que j'tais de service... Mon silence, alors, devait
paratre trange... Mes chevaux taient  peine dtels: je donnai
l'ordre de les remettre  la voiture, et je fus  l'instant chez
madame de Rmusat... On sortait de chez elle, et elle-mme venait
de sonner sa femme de chambre, pour se mettre au lit, lorsqu'on
m'annona. Elle me fit aussitt entrer dans sa chambre  coucher, et
son premier mot fut un remerciement; car elle avait appris dans la
soire par le snateur Clment de Ris que j'tais de service auprs
de Madame.

--Cela n'en est que mieux pour nous, me dit-elle... Et tout
aussitt elle entra en matire.

Je ne m'tais pas trompe: c'tait _un message voil_ de
l'Impratrice. Madame de Rmusat, trs-dvoue  Josphine, crut
peut-tre que son amiti pourrait lui donner le pouvoir d'abuser
sur la vrit; mais pour cela, il et fallu ne pas connatre
non-seulement la cour, mais l'intrieur de la famille impriale,
comme intrieur priv.

--Madame peut beaucoup sur l'Empereur, me dit madame de Rmusat...
Vous pouvez beaucoup sur elle... vous pouvez _tout_. J'ai quelque
crdit sur l'Impratrice, assez enfin pour tre son garant pour
toutes les promesses qu'elle pourra faire. Le prince Eugne sera
l pour soutenir sa mre; la reine Hortense donnera  nos efforts
un appui certain, celui de ses enfants... L'archi-chancelier est
aussi contre le divorce: voyez  quelle belle association vous vous
unissez.

J'ai dj dit combien j'aimais le visage de madame de Rmusat: ses
yeux, en ce moment, taient admirables. Ils tincelaient du feu
du sentiment; car elle aimait l'impratrice Josphine, madame de
Rmusat... et sa conduite envers elle fut toujours noble et dicte
par le coeur.

--Mais elle ne pouvait arriver  aucun rsultat avec ses nouvelles
combinaisons, qu'elle me montrait comme _certaines_. Je savais _trop
bien_ la vritable volont des gens dont elle venait de me parler,
pour m'engager d'un pas dans la route qu'elle me montrait comme si
sre. D'un autre ct, je ne pouvais parler; cependant je crus de mon
devoir de l'clairer sur la vritable position de l'Impratrice...
Elle m'couta en femme de coeur et d'esprit, recueillit avec soin ce
que je lui laissai voir, ne chercha nullement  me pntrer sur le
reste, et en tout se montra  moi comme une femme qui tait faite
pour tre aime et estime.

Elle me parla de la tentative de l'Impratrice auprs de sa
belle-mre, ainsi que de l'histoire de la veille.

--Si j'eusse t prs d'elle, au lieu de cette sotte de madame de
***, me dit-elle, ni l'une ni l'autre n'aurait eu lieu, je vous le
jure! Mais _le salon_ de l'Impratrice, vous le savez, est compos
non-seulement de ses dames du palais, mais de beaucoup d'autres
femmes, qui lui donnent d'abord des conseils  leur profit, puis
ensuite d'autres conseils qui sont perfides pour elle... Voil ce
que nous dtruirions; et j'ai la parole de l'Impratrice qu'elle me
seconderait dans ce travail.

Nous demeurmes ainsi jusqu' deux heures du matin... Madame
de Rmusat esprant m'amener  une conviction qui tait que,
l'Impratrice pouvait encore occuper le trne  ct de Napolon;
et moi, trop instruite de ce _qui tait_, pour me laisser aller 
une crdulit impossible. Enfin, nous nous sparmes; mais avant de
quitter madame de Rmusat, je m'engageai de bon coeur  parler 
Madame, et d'essayer de changer sa manire de voir sur cette affaire
du divorce...

Je le fis en effet; mais que pouvaient quelques vagues contre
un rocher profondment attach  la terre?... et telle tait
malheureusement la volont de la famille de Napolon relativement au
divorce.

C'est au milieu de ces agitations que nous atteignmes le 2 dcembre
1809... Pendant le peu de jours qui s'coulrent entre ces deux
journes, je fus assidue  faire ma cour  l'Impratrice. Sa
tristesse tait visible; et, loin de la cacher, elle la montrait
mme, en l'augmentant; ce qui donnait une humeur trs-marque 
l'Empereur. Josphine m'engagea deux fois  djeuner pendant cette
poque, remarquable pour elle, qui prcda immdiatement son malheur.
Aprs djeuner, il y avait toujours un cercle fort nombreux, et une
foule de femmes que Josphine y admettait, en vrit on ne sait pas
pourquoi. C'est en vain que madame d'Arberg, madame de Rmusat, lui
rptaient, chaque matin, combien cela dplaisait  l'Empereur...
Elle promettait, et recommenait le lendemain...

--Ah! me disait-elle dans l'une de ces conversations que nous emes
dans une sorte de tte--tte, si je promets une fois, _ prsent_,
de faire tout ce que veut l'Empereur, je n'y manquerai pas...

Elle tenait en ce moment sous son bras un petit loup blanc, de ces
chiens qu'on appelle _chiens de Vienne_. Je ne pus m'empcher de lui
dire, en le lui montrant: Ah, madame!... Elle me comprit, car elle ne
me rpondit pas.

Ce fait de la vie de Josphine ne doit pas tre omis en parlant de
son salon, o ces malheureux chiens jouaient un trs-ennuyeux rle...
Elle avait auprs d'elle, en se mariant avec Napolon, deux horribles
Carlins, les plus laids, les plus hargneux, les plus insociables que
j'aie connus... Ces chiens n'aimaient pas mme leur matresse; ils
aboyaient bien incessamment aprs tout ce qui s'approchait d'elle,
mais pas  autre fin que de dchirer un bras, une main, une jambe, ou
tout au moins une robe. Les couleurs voyantes taient en dfaveur
auprs de _Carlin_ et de _Carline_; tels taient les noms des deux
petits monstres... Le corps diplomatique avait toujours une provision
de gimblettes et de sucre d'orge dans ses poches... Le cardinal
Caprara, nonce du Pape, avait un reste de jambes qu'il voulait
sauver; en consquence, il faisait des bassesses auprs de messieurs
les tyrans, qui, connaissant bientt leur empire, faisaient d'abord
un chamaillis de dsesprs ds qu'ils le voyaient... parce que pour
les faire taire il leur jetait du sucre d'orge, des friandises, comme
 des enfants, et n'en avait pas moins les jambes dvores par les
froces btes; ce qu'on ne voyait pas, grce  ses bas rouges. Mais
il le sentait, lui...

Quelquefois ces malheureux chiens causaient une rumeur inusite dans
un palais de souverain. Un jour je fus tmoin de ce fait.

Chacun de nous ayant survcu  l'Empire se rappelle encore srement
madame la comtesse de La Place, femme du snateur, du gomtre... et,
ds que son nom est prsent  la mmoire, on se rappelle aussi, sans
doute, ses mille et une rvrences, ses mines, ses _grces_, et tout
ce qui enfin en faisait une personne un peu diffrente des autres.
C'tait elle qui rpondait, lorsqu'on lui demandait o tait M. de La
Place:

--_Il est avec sa compagne fidle... la gomtrie!_

Enfin, telle qu'elle tait, elle n'en tait pas moins dame
d'honneur de la grande-duchesse de Toscane, lorsque celle-ci tait
_seulement_ princesse de Lucques. Madame de La Place partait donc
un jour et quittait Paris pour aller faire six mois de service en
Italie, et venait prendre les ordres de l'Impratrice pour celle
de ses belles-soeurs qui lui voulait le moins de mal parce qu'elle
avait plus d'esprit que les autres... Josphine le savait; aussi
voulut-elle ajouter verbalement quelques mots  sa lettre, et
appela-t-elle madame de La Place auprs d'elle, en lui montrant
une place sur son canap pour lui parler avec plus de facilit.
Madame de La Place y parvint de rvrence en rvrence, et s'assit
sur le bord du sopha. Cela fut bien pendant le premier moment du
discours de Josphine; mais, voulant dire un mot plus bas et plus
prs, la comtesse s'avana sur le bord du canap et se pencha vers
l'impratrice. Il y avait ce jour-l plus de quarante personnes
dans le salon jaune... et, pour dire la vrit, presque tous les
yeux taient fixs sur la personne favorise... Tout  coup la
comtesse pousse un cri perant, s'lance du canap, et vient bondir
au milieu du salon, en tenant  deux mains une partie d'elle-mme
qu'heureusement elle avait trs-charnue, mais que le vieux carlin
avait mordue avec une telle rage que la robe et la jupe taient en
lambeaux. La maudite bte, non contente d'avoir mordu une comtesse
aussi irrvrencieusement, s'tait lance aprs elle, et faisait des
cris et des hurlements inhumains. La pauvre femme souffrait et tenait
 deux mains la partie blesse, tout en rptant avec sa voix douce
et polie  l'Impratrice, qui lui disait: _mon Dieu! ils vous ont
fait bien du mal?_...

--_Non, madame!... Non, du tout!... au contraire_, ce qu'on dit enfin
quand on se laisse tomber... vous savez...

La chose n'tait que risible ce jour-l, parce que entre la vilaine
bte et la patiente il y avait je ne sais combien de jupons; mais
quand le hargneux animal mordait quiconque passait  porte de ses
dents, la chose devenait plus ennuyeuse. Napolon l'avait prouv...
Naturellement distrait par les hautes penses qui l'occupaient, il
arriva que pendant longtemps il fut la principale victime de ces
horribles btes; mais tel tait alors son affection pour Josphine,
qu'il ne voulut pas lui demander un sacrifice qu'elle devait
naturellement lui offrir. Napolon ne parla jamais de noyer Carlin
et Carline, et mme il poussa la bont jusqu' faire venir pour
Josphine un de ces petits loups, de ces chiens appels vulgairement
_chiens de Vienne_, pour remplacer le dfunt, car le monstre Carlin
s'endormit plein de jours comme une crature honnte et sortit de
ce monde ainsi que Carline. Josphine avait l une belle occasion
pour faire preuve de gnrosit: elle ne connaissait pas le chien de
Vienne; il le fallait renvoyer: elle n'en eut pas le courage; et il y
eut de nouveau un autre pouvoir  flatter; car il est de fait qu'un
moyen de faire parvenir une ptition favorablement  l'Impratrice,
tait d'en charger le chien lorsqu'on pouvait gagner un huissier
de la chambre, ou une dame d'annonce. Alors on plaait la ptition
dans le collier du chien qui apportait le papier aux pieds de sa
matresse. J'ai vu trois exemples de ce que je dis l; et la chose
russir!...

Eh bien! jamais l'Impratrice Josphine n'a eu assez de force sur
elle-mme, pour loigner d'elle un objet aussi peu dans sa vie qu'un
chien inconnu!... et quand elle se refusa  loigner le chien de
Vienne, elle rpondit  madame de Rmusat:

--Je prouve par l mon pouvoir sur l'Empereur  ceux qui en
doutent!... voyez s'il en a dit un mot!..

Que peut-on faire pour une personne qui connat aussi peu sa
position, et ne comprend pas que la patience n'est jamais plus
grande que lorsque la chose devient indiffrente? L'amour n'est
importun _que lorsqu'il aime_.

L'Allemagne tout entire arrivait  Paris pour cet hiver de
1809; nous avions l'ordre de recevoir, de donner des ftes, de
grands dners, des chasses, et tout ce qu'on pouvait faire pour
montrer aux trangers ce qu'tait la France... Plus on faisait de
projets pour que l'hiver ft splendidement magnifique et que notre
hospitalit laisst des souvenirs profonds dans la mmoire des rois
et des princes allemands, et plus l'Impratrice tait triste. On
voyait qu'une parole avait jet du trouble dans cette me... Il y
avait quelquefois, le matin, chez elle, jusqu' quarante femmes;
ordinairement elle causait... provoquait elle-mme, alimentait
la conversation: maintenant elle tait quelquefois morose et
continuellement mlancolique; elle me faisait une peine profonde, car
je l'aimais tout en reconnaissant qu'elle avait souvent tort.

Le prince Eugne tait  Paris; il n'avait pas amen la vice-reine,
qui,  ce qu'on disait, tait charmante; il causait volontiers avec
moi lorsque nous nous trouvions ensemble: c'tait surtout chez sa
soeur que nous parlions de ce qui l'occupait. Il aimait sa mre
avec une extrme tendresse et ne pouvait supporter cette ide du
divorce, et ce fut agit des plus tristes penses qu'il arriva 
Paris, pour y remplir ses funestes fonctions en cette circonstance
d'archi-chancelier d'tat...

Voil les vnements qui avaient prcd ce jour du 2 dcembre de
l'anne 1809, dont j'ai parl au commencement de ce _discours sur
l'Impratrice_ Josphine, comme aurait dit Brantme...

La reine de Naples tait attendue pour cette fte de
l'Htel-de-Ville; je fus, la veille, faire ma cour  la reine
Hortense; elle me parut frappe d'un pressentiment terrible; je
n'osai pas la rassurer, car j'tais moi-mme inquite et ne savais
comment lui montrer un avenir moins sombre que celui qu'elle
redoutait...

Dans les trois jours qui avaient prcd cette fte, j'avais remis la
liste des dames qui devaient venir recevoir l'Impratrice avec moi
 la porte de l'Htel-de-Ville. Cette liste avait t lue dans le
salon de Josphine, et je me rappelle que plusieurs remarques assez
critiques furent faites en entendant nommer quelques noms; deux dames
attaches  l'impratrice, surtout, firent sur madame Thibon, femme
du sous-gouverneur de la Banque, des rflexions que l'Impratrice
aurait d rprimer. Hlas! savait-elle ce qui lui arriverait quelques
jours plus tard en face de cette mme femme dont la tournure pouvait
prter  rire, ce que d'ailleurs je ne trouvais pas, mais qui tait
sre au moins de son tat et de sa position.

Le 2 dcembre, je m'habillai de bonne heure pour me trouver 
l'Htel-de-Ville, avant celle fixe pour la venue de l'Impratrice.
Je trouvai une chambre dans laquelle il y avait un bon feu, ce dont
je remerciai Frochot, car le froid tait trs-vif et le temps sombre.
Il y avait du malheur dans l'air!  trois heures, je vis arriver le
comte de Sgur, le grand-matre des crmonies, il tait conduit par
Frochot, et ne savait pas o celui-ci le menait. Quelque impassible
que ft sa physionomie, il tait en ce moment visiblement mu, et
ce qu'il avait  me dire paraissait lui tre pnible. On sait que
M. de Sgur avait de l'affection pour l'impratrice Josphine, qui,
elle-mme, aimait beaucoup son esprit aimable et ses bonnes manires.

--Savez-vous ce qui arrive?... me dit-il aussitt que nous fmes
dans une embrasure de fentre, et loin de plusieurs femmes qui
taient dans la pice o nous nous trouvions. Un malheur des plus
grands.

--Qu'est-ce donc? demandai-je  mon tour tout effraye.

--Je vous apporte l'ordre de l'Empereur de ne pas aller au-devant de
l'Impratrice!

Je demeurai d'abord stupfaite; puis, revenant  moi, je dis  M. de
Sgur, en avanant la main:

--Voyons cet ordre.

--Mais je n'ai rien d'crit!.. Comment voulez-vous qu'on crive
pareille chose?

--Et comment voulez-vous, lui dis-je  mon tour, lorsque j'ai une
mission _officielle_ de l'Empereur  remplir, comment irai-je m'en
exempter sur une simple parole verbale, pour tre ensuite charge de
tout ce que pourrait produire et amener une semblable dmarche?

M. de Sgur me regarda un moment sans me rpondre, puis il me dit:

--Je crois que vous avez raison... Je retourne au chteau; je vais
parler au marchal Duroc.

Il partit, en effet, et revint au bout d'un quart d'heure, porteur
d'un mot de Duroc[38], qui me disait que l'Empereur, pour empcher
le crmonial d'tre aussi long pour son arrive  l'Htel-de-Ville,
autorisait tout ce qui pouvait simplifier l'arrive de l'Impratrice,
qui prcdait l'Empereur ordinairement de quelques minutes. En
consquence, l'Impratrice _ne serait pas reue ce jour-l par les
Dames de la ville de Paris_!.. Et devait aller SEULE, avec son
service, de sa voiture  la salle du trne.

[Note 38: J'ai cette lettre.]

En lisant cet trange billet, je ne pus m'empcher de lever les yeux
sur M. de Sgur. Il tait srieux et paraissait mme pniblement
affect.

--Qu'est-ce donc que cette mesure, lui dis-je enfin? Il ne me
rpondit qu'en levant les paules et par un regard profondment
touch...

--Que voulez-vous, me dit-il, les conseils ont eu leur effet et pour
cela il n'a fallu que quelques heures.

Je le compris. Hlas! je savais par moi-mme que le Vsuve faisait du
mal  d'autres qu' ceux qui demeuraient  Portici... Je le savais
dj et je devais bientt en avoir une nouvelle preuve.

--Mais, que faire? demandai-je  M. de Sgur.

--Que puis-je vous conseiller! me dit-il. Je crois cependant,
poursuivit-il aprs un long silence, que vous devez monter dans
la salle du trne, faire placer vos dames, dont les places sont
rserves ainsi que la vtre, pour ne pas faire de trop grands
mouvements lorsque l'Impratrice sera une fois place.

J'tais dsole; il y avait une intention tellement marque au coin
de la mchancet dans cet ordre, que j'y reconnus en effet une autre
volont que celle de l'Empereur. Cependant il fallut obir. Je dis 
ces dames,  madame Fulchiron entre autres, qui avait un ascendant
assez marqu sur beaucoup de femmes dans la banque et dans le haut
commerce de Paris, ce qui venait de m'tre ordonn; et, sans faire
aucune rflexion, car elles eussent t trop fortes pour peu qu'un
mot et t prononc, nous nous dirigemes vers la salle du trne,
o nos places taient rserves auprs du trne et de l'Impratrice.
Notre arrive causa un mouvement gnral, et c'tait, au reste, ce
qu'on voulait. Parmi l'immense foule qui remplissait non-seulement
la salle Saint-Jean, mais tous les appartements qu'il nous fallut
traverser, il y avait les soeurs, les mres, les cousines, les amies
des femmes nommes pour accompagner l'Impratrice. Toutes se disaient
depuis qu'elles taient arrives:

--Nous allons voir arriver l'Impratrice avec son cortge; ma fille
est avec elle... ma fille est du cortge... Voyez-vous, madame, cette
dame avec une robe rose _et une guirlande nakarat_... cette dame qui
_est si bien mise_?... c'est ma fille...

Et cette phrase tait rpte par les personnes intresses 
chacun de ses voisins... On pense combien l'tonnement fut suivi
d'un mcontentement gnral, lorsqu'on vit arriver le cortge ne
suivant personne. Il me vint en tte ensuite un mensonge que je n'eus
malheureusement pas la prsence d'esprit de dire aussitt que le
billet me parvint. C'tait d'annoncer que l'Impratrice tait malade
et ne venait pas; et, lorsqu'elle serait arrive, de faire circuler,
que s'tant trouve mieux, elle tait venue. Mais je n'en fis rien,
malheureusement; et, lorsque j'entendis battre aux champs et que
le mouvement gnral annona son arrive, je ne puis dire ce que
j'prouvai... Elle entra dans la salle du trne, conduite par Frochot
et son seul service!... Elle tait non-seulement abattue, mais ses
yeux taient remplis de larmes que ses paupires retenaient avec
peine;  chaque pas qu'elle faisait, on voyait que ses pas taient
chancelants. La malheureuse femme, dans cette manire tacite de lui
annoncer que l'heure de son infortune allait enfin sonner, voyait se
raliser et se former en malheur certain ce qu'elle redoutait depuis
plusieurs annes. Elle souriait en saluant  mesure qu'elle avanait
vers le trne, mais ce sourire avait une expression dchirante.
Je fus au moment d'clater lorsqu'elle fut prs de moi... Elle me
regarda et me sourit avec une attention marque. Elle comprit tout
ce qu'il y avait pour elle dans mon coeur dans un tel moment, et ce
regard y rpondit avec l'expression la plus entire du malheur et
d'une rsignation qui redoublait la piti qu'inspirait cette femme
couronne de fleurs, charge de pierreries, et dont l'me, en cette
heure terrible, tait plus saignante d'une blessure qui jamais ne
se devait fermer, qu'aucune des femmes qui taient dans cette vaste
enceinte... Et pourtant elle tait assise sur un trne!... mais
quelle est la femme qui peut dire: Je ne souffre pas!... Sans doute,
mais quelles souffrances pouvaient galer celles de Josphine, au
moment o, en montant les marches du premier trne du monde alors,
l'infortune se dit:

--C'est la dernire fois que je m'y asseoirai!...

Lorsqu'elle y fut, a-t-elle dit ensuite, elle reprit un peu de force;
mais il tait temps, car ses jambes se drobaient sous elle!... Elle
promena lentement ses yeux sur cette foule, dont les regards taient
attachs sur elle... et de nouveau son coeur se serra. Elle comprit
que mme son sourire tait interprt dans cette triste journe, et
ne put s'empcher de dire en son coeur, avec amertume, qu'on aurait
pu du moins lui pargner cette scne cruelle... Mais on voulait, au
contraire, qu'elle y remplt un rle!...

Enfin, on battit aux champs... c'tait l'Empereur!... Il monta
rapidement, arriva dans la salle du trne et marcha d'abord, sans
s'arrter, vers le fauteuil qui tait  ct de l'Impratrice... Ce
fut alors qu'il eut visiblement un mouvement fort singulier, pour
lui surtout qui n'tait facilement atteint par aucune motion;
et certes, pour le drame qui se jouait en ce moment, il y avait
longtemps qu'il y tait prpar... Mais au moment o il venait
de lancer, au milieu des habitants de Paris, la nouvelle presque
certaine de l'vnement important qu'on prvoyait depuis longtemps,
sans croire qu'il serait jamais ralis, il prouva sans doute
une impression qui le matrisa au moment de revoir Josphine...
Il redoutait peut-tre une scne, un vanouissement, des larmes
impossibles  retenir... On le vit tout  coup s'arrter pour parler
je ne sais  quelle femme, et il demeura ainsi quelques secondes...
C'tait, je n'en doute pas, pour calmer l'agitation de son me et les
battements de son coeur... Combien je souffrais aussi, pendant qu'il
se dirigeait vers le trne! Il tait suivi de la reine de Naples, de
Murat, de M. d'Abrants, de Frochot et de tout son service.... Il
portait l'uniforme de la garde, non pas celui des guides; il y avait
longtemps qu'il l'avait abandonn. Il portait celui de la garde;
l'habit bleu  revers blancs. Cet habit ne lui allait pas aussi bien
que l'autre, mais il le prfrait alors; et, dans cette journe, je
ne fus pas fche de le lui voir, car l'autre me l'aurait rappel
trop vivement aux jours du bonheur de l'infortune dont les larmes
retombaient en silence sur son coeur et devaient le brler!...

La reine de Naples tait arrive le matin mme!.. elle n'avait pas
perdu de temps, comme on le voit, pour renouveler connaissance
avec la bonne ville de Paris... Je l'examinai attentivement
lorsqu'elle entra dans cette salle o quelques annes avant (trois
ans seulement), elle avait t la vritable reine de la fte qu'on
donna dans l'Htel-de-Ville pour le mariage de son frre le roi de
Westphalie; alors elle n'tait encore que grande duchesse de Berg...
mais elle fut la vritable personne  qui la fte tait ddie. On
aurait voulu retrouver sur son front de femme l'expression d'un coeur
de femme... une motion enfin... un signe qui dt  un tre qui
l'aurait comprise dans cette foule immense: _Je me souviens!_... mais
tout demeura de marbre; alors il tait indiffrent, en effet, que ce
front devnt plus mu... La campagne d'Ina tait termine et la paix
de Wagram faisait esprer une longue paix.

La fte fut presque lugubre; ce fut en vain que l'Empereur fit
plusieurs fois le tour de la salle Saint-Jean et de l'immense
vaisseau form par la cour transforme en salle de bal... Ce fut en
vain que l'Impratrice le suivit en adressant un mot aimable  chaque
femme... Ce qu'elle faisait, au contraire, amena ce qu'on voulait
loigner... une sorte d'impression pnible clata. L'Impratrice
tait fort aime dans Paris; on lui trouvait ce qu'elle avait, en
effet, une grande douceur, une bont qui tait vraie et n'avait que
le dfaut d'une grande banalit; mais rien n'galait sa grce dans
ces ftes publiques de la ville, et chaque mot qu'elle adressait aux
femmes les plus obscures par leur position sociale, portait avec lui
une douceur et un tel attrait, qu'elle tait vraiment aime par ce
qu'on appelait les masses en gnral de la ville de Paris. La reine
de Naples, au contraire, n'tait pas aime... On lui trouvait de la
raideur, de la scheresse, et c'tait vrai;  la cour, elle avait
un ricanement perptuel qui tait odieux et impatientant au dernier
point, si je peux mettre ces deux mots ensemble... et comme elle
avait peu d'esprit, rien ne venait compenser chez elle la perte de
sa beaut, qui dj, en 1809 et 1810 la quittait. Elle n'avait au
reste jamais eu que de la fracheur et une fort belle peau; une fois
cette fracheur perdue, il ne restait qu'une femme fort ordinaire,
si elle n'eut pas t reine. Murat, au contraire, avait une urbanit
qui voulait jouer au chevalier du treizime sicle, ce qui, au fait,
tait toujours de la bont. Il y avait dans cet homme du ridicule;
mais, pourtant, il tait bon, et lorsque Napolon fut abandonn plus
tard par lui, il n'aurait pas fait cette indigne action si sa femme
ne l'y et pas excit. Je le sais  n'en pouvoir douter.

Le jour de cette fte, Murat tait fort beau: il portait l'habit de
sa garde; habit blanc, avec les revers amarante et les brandebourgs
en or, formant comme une cuirasse d'or sur sa poitrine, sur laquelle
brillaient en mme temps plusieurs ordres en diamant, au milieu
desquels on voyait tinceler l'toile de la Lgion-d'Honneur. Murat
tait radieux; il allait  chaque femme renouveler les hommages
qu'il leur rendait lorsqu'il n'tait encore que le gnral Murat, et
cela avec une bont qui dgageait sa dmarche de toute apparence de
ridicule. Derrire lui marchait un homme que la mort a aussi frapp
depuis, et qui,  cette poque, tait parfaitement beau: c'tait le
duc de Lavauguyon..... De la taille du Roi  peu prs, mais beaucoup
plus lgant cependant de tournure et de manires, d'une beaut de
traits plus positive, il se faisait remarquer par la noblesse de
sa tenue et la manire dont il portait sa tte... Son habit tait
le mme que celui du Roi, et, de loin, on pouvait s'y tromper, si
l'on n'avait pas connu la diffrence qui existait dans la tournure
des deux hommes. Le duc de Lavauguyon tait grand seigneur dans
l'acception vritable du mot; et Murat, malgr ses broderies, ses
panaches et toutes ses parures, qui ressemblaient  des soins de
femme, ne put jamais imiter autre chose qu'un roi de thtre, un roi
de Franconi, comme on le disait  cinquante pas de lui.

Deux hommes, qui le connaissaient depuis bien des annes, me dirent
un jour:

--Vous seriez bien tonne si je vous racontais que Murat, dont la
valeur si brillante est aujourd'hui une renomme tablie et mrite
tant de l'tre, a faibli pourtant un jour devant l'ennemi, et que cet
homme si brave a eu peur.

--Peur! lui! Murat! m'criai-je; allons donc!

--C'est la vrit: il n'tait alors que chef de bataillon; c'tait
en Italie,  Mantoue... Il reut un ordre de prendre deux compagnies
et d'aller dbusquer un corps plus nombreux que le sien; mais, comme
depuis le commencement de la campagne l'arme d'Italie ne faisait
pas autre chose que de se battre contre un corps plus fort que ceux
qu'elle opposait, la chose ne fut pas l'objet d'une rflexion; mais
Murat _eut peur_ et n'avana pas; au contraire, _il recula_. Cette
affaire, que le gnral en chef sut le mme jour, lui donna longtemps
de la prvention contre Murat; et ce furent madame Bonaparte et
madame Tallien qui le firent nommer gnral de brigade, lorsqu'il
apporta au Directoire les drapeaux de je ne sais plus quelle
bataille. L'Empereur revint ensuite sur le compte de Murat, parce que
celui-ci effaa le souvenir de Mantoue par tant d'actions glorieuses
que celle-l ne servit plus que pour prouver ce qu'on dit depuis
longtemps: c'est que l'homme le plus brave ne peut pas dire que
jamais il n'a eu peur.

J'ai racont ce fait, pour dire que Murat avait de grandes
obligations  Josphine, obligations qu'il ne reconnut que par une
sorte d'ingratitude, au moment du divorce. Mais cet homme, qui
n'avait plus d'amour pour sa femme, et qui avait les intrigues les
plus fortes pour loigner mme l'apparence de l'affection entre
eux (et l'on sait par des gens qui, certes, taient bien instruits
qu' Naples les scnes les plus violentes avaient lieu entre eux),
eh bien! cette femme qu'il n'aimait plus le dominait au point que,
dnant avec eux dans ce voyage, lorsqu'ils eurent quitt le pavillon
de Flore pour l'lyse, aprs le dpart du Roi de Saxe, j'entendis
plusieurs fois la Reine imposer silence  Murat pendant le dner[39].
Nous n'tions  la vrit que nous quatre, Murat et la Reine, moi
_et mon mari_. N'est-ce pas que c'tait une singulire partie que
celle-l?...

[Note 39: Le sujet de la contestation tait l'opinion plus que
tranche qu'avait la Reine sur la famille de Naples exile en Sicile;
Murat reprenait sa femme sur des mots trop durs dits par elle sur la
reine Caroline et le roi Ferdinand!... elle le fit taire!...]

Le duc de Lavauguyon[40] est mort d'une manire plus douloureuse
qu'une autre pour ses amis; il souffrait si cruellement depuis
plusieurs annes qu'on n'a pas pu regretter la vie pour lui; mais
ceux qui l'aimaient, ceux qui avaient pour lui l'amiti que je lui
portais, ont regrett de le voir quitter le monde et la vie sans leur
laisser un adieu et un souvenir presque; et sa mort, pour ainsi dire
subite, a doubl le deuil de sa perte dans le coeur de ses amis.

[Note 40: Le malheureux duc de Lavauguyon tait tomb dans un marasme
complet, quelques annes avant sa mort. Il ne voyait plus que moi et
son beau-frre le prince de Beaufremont, lorsqu'il tait  Paris:
la plus tendre amiti m'attachait  lui, et j'ai cherch, par tous
les moyens que cette mme amiti peut inspirer,  dtourner de sa
pense de funestes projets qui prenaient quelquefois une telle action
sur lui, que je le retenais de force pour dner avec moi, ou pour
prolonger une conversation qui pt le distraire. Que de fois, j'ai
mis de pieuses fraudes en oeuvre, afin de dtourner un orage dont
les effets me faisaient trembler!... Alors cet homme que j'avais
vu si brillant et si heureux... cet homme que j'avais connu si
pntr, surtout de son bonheur, n'tait plus qu'un faible enfant,
pleurant devant des souvenirs..... Oh! de quelles scnes cruelles
j'ai t tmoin!... Quelles douleurs j'ai vues dans cette me;
quelles blessures profondes!... Mais une vrit que je dois dire,
c'est que jamais, dans aucun temps, il n'a dmenti son affection pour
Murat; jamais il n'a pu soutenir que je misse, dans une page de mes
mmoires, un mot qui pt faire penser qu'il m'avait dit quelque chose
contre Murat. On me croira un ingrat, me rptait-il!... Enfin, pour
calmer sa tte qui s'chauffait pour la moindre chose, je fis une
note dans laquelle je disais que je ne tenais mes renseignements,
en aucune manire, de M. le duc de Lavauguyon, quoique je le visse
souvent. Tout ce qu'il m'a rvl et confi au reste est en grande
partie au moins de nature  tre cach plutt qu' tre publi.
C'tait un homme profondment malheureux que le duc de Lavauguyon, et
il n'tait pas fait pour l'tre. Il avait de l'me et du coeur, et
ce ne fut qu'aprs avoir t violemment frapp par le sort qu'il a
t en hostilit, comme il l'tait, avec ses meilleurs amis. Dans les
dernires annes de sa vie, il ne voyait que moi et son beau-frre;
encore choisissait-il, de prfrence, les heures o j'tais seule.
Lorsqu'il perdit son beau-frre, je crus qu'il mourrait avec lui.

Je n'ai plus que vous, m'crivait-il le lendemain de cette mort.
Mon Dieu! ne soyez pas malade, car mon affection porte le malheur
avec elle!... Je frappe de mort tout ce que j'aime!...

Et c'est moi qui lui ai survcu!

Il aimait Murat avec une telle tendresse, que jamais il ne voulait
me permettre de parler de lui en plaisantant; et un jour il faillit
attaquer de propos une personne de ma socit, qu'il trouva chez moi,
et qui parla lgrement de Murat.

J'ai un regret qui devient chaque jour un remords, me disait-il...
c'est d'avoir tromp Murat!... J'ai tromp cet homme, en partageant
une affection avec lui. C'est indigne  moi.

La premire fois qu'il me dit ce que je viens de rapporter, je crus
qu'il voulait rire; car certes il savait bien qu'il n'tait pas
le seul!... mais pas du tout, la chose tait des plus srieuses.
Non-seulement il la rpta _sans varier_; mais j'ai dix lettres de
lui, dans lesquelles il me le rappelle. Le curieux de cela, c'est que
la femme tait devenue pour lui un tre odieux!...

Il me racontait qu'un jour, tant  Naples, il tait auprs de cette
femme (elle logeait au palais). Son valet de chambre de confiance
vint l'avertir que le roi le demandait... Aussitt M. de Lavauguyon
s'lana dans un escalier drob qui conduisait  une galerie
commune, de laquelle il pouvait facilement regagner son appartement;
mais,  l'instant o il y arrivait, le roi y arrivait de son ct. Il
tait ple, agit. Une pense instinctive lui rvlait qu'il tait
trahi... Il s'lana sur le duc, et, saisissant le bouton de sa
redingote, il lui dit d'une voix touffe:

--D'o venez-vous, monsieur?

--Je ne puis le dire  Votre Majest, rpondit le duc avec fermet.

--Je veux le savoir.

Le duc ne rpondit rien.

--Je le sais, s'cria Murat furieux!

Le duc le regarda fixement:--Non, sire, vous ne le savez pas et vous
ne le saurez jamais.

Le roi se frappa le front, et retourna dans son appartement...

--Si vous saviez tout ce que j'ai souffert pendant que cet homme,
qui avait tant fait pour moi, tait l, comme un juge, pour me
reprocher ma perfidie!... Il aurait t veng s'il l'avait pu voir...
Eh bien! croiriez-vous, poursuivit le duc de Lavauguyon, que lorsque
je racontai cette entrevue terrible  cette femme, elle ne comprit
pas que le dramatique de cette scne tait tout entier dans la
perfidie dont elle et moi nous nous rendions coupables?

--Oh! lui dis-je, je vous comprends, moi!... et plus que vous ne le
pouvez croire!... J'ai aussi mes souvenirs!..

--Oui!... et comme ceux du duc de Lavauguyon, ils sont ineffaables,
c'est--dire qu' ct s'lve une pense de vengeance. Si, jusqu'
cette heure, le mal qui fut fait ne fut reconnu que par le silence,
c'est que j'ai obi  la voix de Dieu, qui commande l'oubli des
injures. Il est des tres qui lassent toutes les patiences...]

Je lui ai parl de la conduite de Murat envers Josphine, et il m'a
confirm dans la pense que j'avais dj, qui tait que sa femme
avait considrablement aid  mettre Murat dans le parti ennemi;
j'ajouterai mme que, dnant chez moi un jour avec le duc de Valmy,
il disculpa totalement Murat d'tre l'unique auteur du trait avec
l'Autriche.

Quoi qu'il en ft, ce mme soir de la fte de l'Htel-de-Ville, je
vis tout ce qui allait rsulter de ce qui s'annonait; et l'arrive
de la reine de Naples me parut du plus mauvais augure pour Josphine.

La chaleur tait touffante dans toutes les salles de
l'Htel-de-Ville, quelque grandes qu'elles fussent. L'Empereur qui
souffrait de rester en place dans cette triste journe parlait
beaucoup plus souvent aux femmes.

On aurait dit qu'il voulait commencer son rle d'Impratrice; car,
pendant le temps qui devait s'couler entre le dpart de l'ancienne
et l'arrive de la nouvelle Impratrice, il devait tre charg, 
lui seul, du poids tout entier de la couronne... Il venait de faire
une de ces tournes, et c'tait toujours un mouvement extraordinaire
que cela occasionnait, en raison de la foule qui l'entourait. Dans
l'un de ces moments, je me trouvai debout et absolument derrire
l'norme corps de M. de Pont, chambellan de l'Empereur. Je lui criai
qu'il m'touffait; mais il tait si grand que pour faire arriver mes
paroles  son oreille, il et fallu un porte-voix; bien loin donc de
s'loigner, je le sentis tout  coup _s'asseoir_ pour ainsi dire sur
ma poitrine. Je poussai un cri et m'vanouis tout  fait.

On me porta dans l'appartement intrieur de Frochot, o sa femme de
charge vint me soigner; mais je fus trop malade pour rentrer dans la
salle de bal: je m'enveloppai dans ma pelisse, et retournai chez moi.
J'ignore donc comment la fte fut termine; mais j'ai su par ceux de
mes amis qui s'y trouvaient que rien d'extraordinaire ne s'y passa
jusqu'au dpart de la cour.

L'Impratrice fut au dsespoir; et, en rentrant aux Tuileries, les
larmes qu'elle avait si longtemps contenues coulrent en abondance.
Elle avait pass sa vie  redouter un malheur comme celui du divorce;
et pourtant la faiblesse de son caractre le lui montrait toujours
impossible.... et maintenant elle frmissait devant ce mme malheur,
 prsent qu'elle le voyait se dresser devant elle comme un fantme,
menaant et au moment de frapper.

Malgr ce qui s'tait pass  l'Htel-de-Ville, Josphine et
l'Empereur n'eurent aucune explication: depuis longtemps elle et
lui en taient  les redouter... Elles taient funestes  tous
deux. Napolon dtestait tout ce qui faisait _scne_; et Josphine,
soit dans la croyance qu'une femme est plus intressante quand elle
pleure, soit que ce ft naturellement, ne pouvait dire une parole
sans fondre en larmes; et l'Empereur, alors, devenait furieux
contre elle et contre lui-mme... Quelque terreur que lui inspirt
l'Empereur, cependant, Josphine comprenait qu'il lui fallait parler;
mais jamais elle n'osait ouvrir cette petite porte qui conduisait
 son cabinet!... Elle avait une extrme peur de l'Empereur; et je
vais en donner une preuve, qui est plutt le fait d'une enfant que
d'une souveraine, ou d'une femme prochainement destine  l'tre.
Le fait que je vais citer s'est pass dans l'anne qui prcda le
couronnement.

Foncier[41], le bijoutier  la mode de l'poque de mon mariage,
avait la clientle non-seulement de l'Empereur, mais aussi de
Josphine. On ne portait pas une chane, un bijou, quel qu'il ft,
qui ne sortt de la boutique de Foncier... Il avait en outre de
trs-belles choses que madame Bonaparte lui achetait fort souvent. Un
jour il lui apporte des perles tellement belles, que voil la pauvre
Josphine dans le plus cruel tat. Ces perles lui tournaient la tte;
mais le moyen d'aller parler _perles_  Bonaparte!... Il aurait
rpondu comme Louis XVI: J'aime mieux un vaisseau. Avec l'argent des
perles, l'Empereur aurait eu un bataillon de 500 hommes; les perles
cotaient 500,000 fr.--Josphine n'osa donc rien dire de ces perles
si dsires; mais elle ne crut pas devoir tre aussi discrte avec
Bourrienne; Bourrienne, homme vnal, et qui reut son cong pour
des motifs graves, comme le savent ceux qui approchaient alors des
Tuileries. Eh bien! il arrangea l'affaire. On fit je ne sais quel
arrangement pour que Berthier ft payer  la guerre un fripon qui
n'aurait t pay que dans dix ans,  cent pour cent de perte, et
qui le fut intgralement tout de suite; aussi, en reconnaissance,
il donna un million: ce million fut partag je ne sais comment. Ce
que je sais, c'est que le collier passa des magasins de Foncier dans
l'crin de Josphine. Mais ce n'tait rien de l'y avoir fait venir;
il fallait le pouvoir porter; et cela tait difficile avec Napolon,
dont la mmoire tait terrible de lucidit pour ces sortes de choses.

[Note 41: Foncier et Marguerite. Ils taient  ct de Biennais,
le singe violet. Foncier avait beaucoup de got, mais il tait
horriblement cher. Sa famille tait fort nombreuse et fort unie. Sa
belle-soeur tait madame Jouanne, bonne et digne femme que je voyais
beaucoup  Versailles, et pour qui j'avais une sincre amiti, ainsi
que pour son mari qui est le plus honnte et le meilleur des hommes.
Elle tait mre de madame Alexandre Doumerc, cette femme spirituelle
qui chantait si bien, et qui tait si agrable. Madame Jouanne est
morte. C'est sa fille qui occupe sa maison de Versailles avec son
pre.]

--Mon Dieu! disait-elle  madame de Rmusat, qui tait dans
la confidence, c'est--dire de l'embarras de mettre les perles
(Josphine la connaissait trop bien pour lui parler de la faon dont
elles avaient t payes)... Mon Dieu! lui disait Josphine, je
ne sais comment faire pour porter ces perles... Bonaparte me ferait
une scne!.. et pourtant c'est le prsent d'un pre,  qui j'ai fait
avoir la grce de son fils.

C'tait dans de pareilles occasions que l'Impratrice tait
tonnante. Elle croyait que nous prenions tout cela pour vrit...
Madame de Rmusat ne rpondit rien; mais elle observa que, pour une
cause aussi juste, aussi belle, le premier Consul ne dirait que peu
de choses.

--Non, non! s'criait Josphine toute tremblante; non, non!... Oh!
je frmis d'y penser!...

Cependant il fallut prendre un parti. Voil celui que conseilla
Bourrienne, vrai Figaro, ayant toujours un expdient tout prt.
Madame Bonaparte mit les belles perles de Foncier, et se prsenta
hardiment, un jour d'opra, devant le premier Consul. Napolon
aimait beaucoup les perles: c'tait, avec une robe blanche, ce qu'il
prfrait pour une femme. Aussitt qu'il vit Josphine avec ces
belles perles, il fut  elle, et, l'embrassant, comme toujours alors,
aussitt qu'il la voyait:--Comme tu es magnifique! lui dit-il...
Qu'est-ce donc que ces belles perles?... Ma foi, on les dirait fines,
tant elles _ont de l'Orient_.

--Mais, rpondit madame Bonaparte, elles sont fines aussi, et tu
les connais... tu les a vues cent fois!...

--Moi?... Et le premier Consul, stupfait, regardait alternativement
et sa femme et les perles.

--Sans doute! ce sont les perles que la rpublique cisalpine m'a
donnes.

--Pas possible!

--C'est la vrit... Tiens, demande  Bourrienne et  madame de
Rmusat... Celle-ci s'inclina mais sans dire un mot. Bourrienne ne
fut pas aussi avare de paroles: il dit effrontment et mme avec
un sourire ironique qu'en effet c'tait la rpublique cisalpine
qui avait donn les perles; et il ajoutait, en racontant ensuite
l'histoire  Hambourg et  Altona:

--Je le crois bien que c'est la rpublique cisalpine qui avait donn
les perles... Elles ont t payes avec l'argent d'une fourniture
mal rgularise par Berthier, et que, maintenant, la rpublique
cisalpine va payer.

Napolon, tout en disant: C'est bien tonnant! crut  la rpublique
cisalpine, et les perles demeurrent... Bientt elles se fondirent
dans tous les bijoux de la couronne de France, et devinrent un des
joyaux les moins prcieux de l'crin imprial.

Une autre fois il s'agissait, pour Josphine, de dclarer toutes ses
dettes. Jamais elle ne voulait convenir de la totalit de la somme.

--Il me _tuerait_! criait-elle toute dsespre; il me _tuerait_!
Et jamais elle ne voulut que Duroc le dclart  l'Empereur.

--Je paierai sur _mes conomies_, dit-elle.

Cette colre, en effet, tait terrible  affronter... Cependant,
deux jours aprs le 2 dcembre, elle se rsolut  parler 
l'Empereur. Elle prit conseil de madame de Rmusat, d'abord, et, 
celle-l, son conseil fut bon. Son avis tait pour le silence, mais,
malheureusement, le salon de Josphine renfermait une foule de gens,
et surtout de femmes, qui lui taient funestes. Madame de Rmusat le
lui dit; mais voyant qu'elle ne voulait rien couter, elle rentra
chez elle fort attriste. Josphine, aprs avoir rassembl toutes
ses forces, monta en tremblant le petit escalier qui conduisait
 l'oratoire[42] d'Anne d'Autriche!.. En approchant elle entendit
parler... Le coeur lui battit..; elle n'osait pas redescendre..; elle
n'osait pas entrer... Cependant elle s'y hasarda et frappa un faible
coup...

[Note 42: Il formait le premier cabinet particulier de l'Empereur.]

--Entrez! dit Napolon... L'Impratrice recula devant la figure
qui se prsenta  elle  ct de l'Empereur:... c'tait Fouch;...
c'tait son mauvais gnie; la malheureuse femme le savait!

En voyant Josphine, l'Empereur frona le sourcil; mais il ne la
renvoya pas... Il dit au contraire:

--C'est bien! duc d'Otrante... Revenez ce soir; nous achverons
cette confrence.

Fouch se retira en jetant sur Josphine un regard de mchancet
satisfaite; car entre eux dsormais c'en tait venu  la mort, ou
tout au moins  la perte de l'un d'eux. Ce qui est trange, c'est que
l'Impratrice, qui toujours a parl de Fouch comme de son ennemi,
n'a jamais donn une cause de cette haine. Elle disait seulement
qu'elle lui tait inculque par ses belles-soeurs; voil tout!

--Que me voulez-vous? demanda Napolon  Josphine.

Le ton glacial dont il lui fit cette demande la mit aussitt en
situation, et elle fondit en larmes... Elle demanda  l'Empereur
_pourquoi il voulait la quitter_? Ne sommes-nous pas heureux!
dit-elle.

--Heureux! s'cria Napolon!... Heureux!... Mais le dernier commis
d'un de mes ministres est plus heureux que moi!... Heureux! est-ce
donc une moquerie que vous faites!... Pour tre heureux, il ne
faudrait pas tre tourment par votre jalousie insense comme je
le suis!... Chaque fois que je parle au cercle  une jeune femme
agrable ou jolie, je suis certain d'avoir dans mon intrieur le plus
terrible des orages... Heureux! rptait-il... Oui, je l'ai t...
Je serais mme peut-tre demeur ternellement dans cette position,
me rappelant assez notre amour pour n'en pas chercher un autre;
mais quand l'enfer est venu remplacer la paix; lorsque la jalousie,
la mfiance et la colre sont venues s'asseoir  mon foyer pour en
chasser le bonheur et le repos, alors j'ai cherch, en effet, une
autre vie... J'ai prt l'oreille  la voix de mes peuples, qui
me demandent une garantie; j'ai vu que je sacrifiais de hauts et
puissants intrts  des chimres, et j'ai cd...

--Ainsi donc, tout est fini? dit Josphine d'une voix brise...

--J'ai d cimenter, je le rpte, le bonheur de mes peuples;
pourquoi m'avoir amen vous-mme  voir un intrt avant le vtre;
croyez que je souffre plus que vous peut-tre..; car c'est moi qui
vous afflige...

Mais Josphine n'coutait aucune consolation; la parole de l'Empereur
ne frappait son oreille qu'avec un son: _il faut nous sparer!_...
Bientt elle tomba sans connaissance aux pieds de Napolon.

En voyant cette femme qu'il avait tant aime, qu'il aimait encore,
gisant  ses pieds sans aucun sentiment, l'Empereur eut un moment de
remords... Il la souleva; elle tait ple et froide, son coeur ne
battait plus. Je l'ai crue morte, dit-il le mme soir  Duroc!...
Enfin, voyant qu'elle ne revenait pas  elle-mme, il entr'ouvrit
la porte de son cabinet et regarda dans le salon de service: par
un hasard singulier, il ne s'y trouvait en ce moment que M. de
Beausset[43]; l'Empereur l'appela.

[Note 43: M. le marquis de Beausset, neveu de l'archevque de
Beausset, homme de grand esprit et d'une mmoire la plus rare qui ait
exist jamais.]

--Pouvez-vous porter l'Impratrice dans vos bras, lui dit
l'Empereur, et la descendre chez elle?

Pour comprendre le burlesque  ct du drame, il faut connatre
M. le marquis de Beausset; (je ne parle ici ni de son amabilit
ni de sa bont, mais seulement de sa personne): il est absolument
sphrique; et c'est un homme non-seulement trs-gros, mais avec un
si norme abdomen et des bras si courts, que d'emporter Josphine
tait pour lui un vnement. Il y tcha cependant, et, au bout de
plusieurs efforts, il parvint  l'enlever dans ses bras; mais il
fallait qu'elle et lui la portant dans ses bras pussent passer par
ce petit escalier dans lequel l'Impratrice elle-mme avait peine 
se retourner. Cependant il s'engagea dans le chemin prilleux, et
commena  descendre doucement; mais qu'on se figure le tourment de
M. de Beausset lorsqu'il entendit tout  coup une voix doucement lui
dire:

--Prenez garde, vous me blessez avec votre habit et la garde de
votre pe.

C'tait en effet la poigne de son pe, qui entrait dans l'paule
de l'Impratrice, et devait la blesser cruellement, ainsi que la
broderie de l'habit. M. de Beausset le comprit et voulut retirer
la malencontreuse pe; mais, dans ce mouvement, il faillit tomber
avec son fardeau; alors l'Empereur accourut. Il fit remonter M.
de Beausset, et, prenant les pieds de l'Impratrice, _toujours
vanouie_, il descendit le premier, aidant ainsi M. de Beausset.

Le dsespoir de l'Impratrice fut horrible. L'Empereur, rsolu
maintenant d'effectuer le projet de divorce, eut alors une fermet
toute romaine. Je me sers de ce mot parce que je suis certaine
qu'elle n'a t mise  l'preuve que par la plus grande majorit des
opinions qui l'entouraient. Je suis certaine que jamais Napolon
n'aurait divorc sans ses soeurs et sa famille.

Ce fut  cette poque que nous remes une invitation pour aller 
une chasse  Grosbois, chez le prince de Neufchtel. Le temps tait
trs-froid; nous y fmes le matin djeuner. Berthier tait trs-bon
avec tous les dfauts qu'on lui a connus, et, parmi eux, on ne
voyait pas encore celui de trahir un jour son bienfaiteur!... aussi
l'aimions-nous; et, lorsque je voulus refuser,  cause du froid
excessif qu'il faisait, mon mari s'y opposa. Josphine tait  cette
chasse, mais d'une tristesse profonde; et l'Empereur, affectait une
gaiet qu'il n'prouvait certes pas, la chose tait facile  voir. Il
y avait  peu prs vingt femmes de pries pour la chasse, et autant
pour le soir. La chasse fut gaie en apparence; on se plaa comme on
voulut dans les calches, et la chose n'en fut que mieux. J'tais
avec madame Duchatel, cette femme si excellente et si parfaite, et
d'un esprit si charmant. Je passai ainsi une des matines plus
agrables que j'eusse passes depuis longtemps. La conversation ne
tarit jamais avec madame Duchatel: elle comprend tout, rpond  tout,
et provoque en mme temps une causerie fconde en reparties: il est
plus facile d'avoir de l'esprit que d'en faire avoir aux autres.

La seule chose qui nous parut bizarre dans cette journe o tout fut
 merveille, du reste, ce fut la manire dont nous fmes loges; on
nous avait prvenu  l'avance que nous ne pouvions mener qu'un nombre
de femmes de chambre pour nous toutes; cela tait gnant parce qu'il
fallait ncessairement se r'habiller pour le dner. On avait pris un
espace trs-considrable pour le service actif de l'Impratrice; de
manire que le service d'honneur se trouva log de la plus ridicule
faon: nous tions dix dans la mme chambre...; enfin, nous nous en
tirmes tant bien que mal, et notre toilette s'en ressentit fort peu,
en rsum, malgr les clats de rire que nous faisions au milieu de
la confusion gnrale.

Aprs le dner, Berthier avait imagin de faire venir les acteurs de
quelques petits thtres. Jusque-l c'tait bien, et son intention
tait louable; mais Berthier tait gauche avant tout, et il tait un
peu comme la duchesse de Mazarin; il le prouva ce jour-l, comme tous
les autres... Il devait lire la pice, qu'on jouait chez lui, devant
l'Empereur; il n'en fit rien. Qu'arriva-t-il? que Brunet,  qui il ne
fallait pas demander d'avoir des procds, choisit une des pices o
il faisait le plus rire; _Cadet-Roussel, matre de dclamation_. Dans
cette malheureuse pice, Cadet-Roussel parle  chaque instant de la
ncessit o il se voit de divorcer avec sa femme, parce qu'il _veut
avoir des descendants ou des anctres_.

Au premier mot de cette pice, l'Empereur, soit qu'il la connt,
soit qu'il st ce qu'elle contenait, frona le sourcil, puis se mit
 rire, comme s'il n'y et aucune application  faire; mais Berthier
tait  lui seul une comdie entire... Aussitt qu'il eut compris sa
faute, il devint de mille couleurs, et cela en un seul instant!...
Il y avait sur son visage un tel dsappointement, qu'il fallait rire
en le regardant. On sait qu'il mangeait beaucoup ses ongles...: ce
fut  eux qu'il s'en prit ce soir-l. Il travaillait ses doigts et
les mettait en sang!... pour faire surtout comprendre le comique
de sa position, il faut dire qu'il tait plac contre le thtre,
et de manire que tout le monde le voyait parfaitement. Quant  la
Princesse, bonne et excellente personne, ne pouvant penser que bien
et bont, elle riait de tout son coeur en entendant les bons mots
de Brunet, convertis en sottises ce jour-l... Enfin, la pice
finit au grand contentement de tous, je crois...; car nous tions
aussi malheureux que Berthier. Nous coutions; nous comprenions
et nous n'osions pas lever les yeux du ct de l'Empereur ni de
l'Impratrice. Enfin, la pice une fois joue, le rideau baiss,
tout fut fini, et l'Empereur, je crois, bien soulag de cette sotte
position, dans laquelle Berthier l'avait plac. Il y eut bal ensuite,
et du moins, pendant qu'on dansait, l'Impratrice ne craignit aucune
remarque, aucun regard d'allusion... Pauvre femme!...

Le lendemain de cette chasse, je fus djeuner aux Tuileries.
L'Impratrice m'avait engage la veille, et je m'y rendis avec
d'autant plus d'empressement que sa position me faisait vritablement
de la peine. Je savais ce que nous avions, et j'ignorais ce que nous
aurions. Hlas! lorsque je faisais cette rflexion, je ne savais pas
tre aussi prs de la vrit...

Lorsque j'arrivai, Freyre[44] me dit que l'Impratrice me faisait
prier de passer chez elle par les couloirs extrieurs, sans entrer
dans le salon jaune. Je la trouvai dans un boudoir qui tait auprs
de sa chambre  coucher. Elle tait fort abattue et fort malheureuse:
la chose devait tre. Je la consolai, comme il faudrait toujours
consoler les affligs, en pleurant avec elle... Elle me demanda ce
que Junot pensait de son divorce, et si, dans Paris, on en parlait
beaucoup. Le terrain tait glissant. On blmait l'Empereur dans
la masse des opinions de Paris. Mais comment oser lui dire que
Paris la plaignait? Je connaissais son imprudence: elle m'aurait
infailliblement nomme; elle et t cause que l'Empereur m'aurait
tmoign un extrme mcontentement, et cela sans aucun but, sans
rsultat et sans qu'il en pt rsulter rien de bon pour elle. Je
lui rpondis que je ne voyais jamais les rapports qu'on envoyait au
gouverneur de Paris, ce qui tait vrai d'ailleurs, et que le duc
d'Abrants en savait plus que moi.

[Note 44: Freyre tait valet de chambre de confiance de
l'Impratrice. Il lui tait fort attach.]

--Eh bien! me dit-elle, engagez-le, de ma part,  venir djeuner
demain avec moi.

Quelquefois elle avait un ou deux hommes  djeuner avec elle, mais
trs-rarement; en gnral, c'taient des femmes.

Elle fut extrmement affectueuse avec moi ce mme jour; et, pendant
le djeuner, elle me combla de marques d'affection. Combien je
souffris encore en quittant les Tuileries ce jour-l... car je
prvoyais que je n'y reviendrais plus pour elle.

Je remarquai ce mme jour o je djeunai pour la dernire fois aux
Tuileries, la grande affluence de monde qui vint, aprs djeuner,
pour faire sa cour  l'Impratrice. C'est tous les jours ainsi, me
dit madame Rmusat. Je ne puis vous dire combien je reois pour elle
de marques d'intrt! Tous les jours je dois rpondre  douze ou
quinze lettres... On l'aime... Et puis, savons-nous qui nous aurons?

Elle pensait comme moi! et je crois que son doute s'est termin,
comme le mien, par une certitude qui nous fit encore plus regretter
Josphine...

Concevez-vous, me dit madame de Rmusat, que plusieurs de ces dames
que vous voyez assises l, dans ce mme salon, ont dj minut leur
demande  l'Empereur pour la nouvelle maison de l'Impratrice?

Je demeurai stupfaite.

Oui, poursuivit-elle, et elle me dsigna sept dames du palais qui
n'avaient t nommes qu' la demande de Josphine; l'une d'elles,
entre autres, n'ayant aucune fortune, portant un nom ordinaire, et
n'tant enfin qu'une femme ordinaire elle-mme, eh bien! cette femme
tait une des premires en tte...

J'ai toujours eu de la rpulsion pour les caractres plats et
vils. J'prouvai alors plus que cela: je ressentis une profonde
indignation;.. et lorsque je rencontre l'une de ces femmes-l
aujourd'hui, je me fais violence pour la saluer...

Mais lorsque j'appris que madame de Larochefoucault, parente et amie
de l'Impratrice... madame de Larochefoucault, que Josphine n'avait
obtenue de Napolon qu' force de demandes et d'importunits, lorsque
j'appris que celle-l avait demand  la quitter...  l'abandonner...
je le rpte, j'ai prouv une de ces sensations plus douloureuses
pour ceux qui les prouvent que pour ceux qui en sont l'objet. Que
sentent-ils ceux-l? Puisqu'ils bravent la honte, ils ne la redoutent
pas!

Enfin le divorce fut prononc. Tous les liens qui attachaient
Napolon  Josphine furent rompus!... Ils avaient t maris d'abord
 la mairie, puis ensuite devant l'glise, quatre ou cinq jours avant
le sacre; le Pape le voulut ainsi, et Napolon, qui esprait toujours
un enfant d'elle  cette poque, ne songeait pas encore au divorce...

Ce premier contrat de mariage, ou plutt le relev de l'tat civil,
est singulirement fait; le nom de Josphine y est trangement
crit[45]. Par exemple, l'Impratrice n'y est pas nomme de la
Pagerie. Elle est ne le 20 juin 1763, et dans l'acte dlivr le
29 fvrier 1829, sur lequel j'ai copi ce que je viens d'crire,
lequel acte est aussi authentique que possible, puisqu'il est
copi sur l'tat civil, il y est dit qu'elle est ne le 23 juin
1767. L'empereur, n le 5 aot 1769, y est nomm comme tant
n le 5 fvrier 1768. Je ne comprends rien  cela, et ne puis
l'expliquer que d'une faon, c'est que Napolon n'a pas voulu dire
qu'il avait pous une femme plus ge que lui de six ans... Il
s'en est rapproch autant qu'il l'a pu. On ne peut expliquer le
fait que de cette manire. Il est aussi  remarquer que l'officier
civil l'appelle toujours _Bonaparte_; lui, en signant, a crit
_Buonaparte_. Ce n'est, en effet, qu'aprs Campo-Formio qu'il signa
_Bonaparte_. Quant au mariage chrtien, il fut bni par le cardinal
Fesch, dans la chapelle des Tuileries, ainsi que je l'ai dit,
quelques jours avant le sacre. Le prince Eugne emporta l'acte de
mariage avec lui en Italie. Sa famille doit toujours le possder.

[Note 45: Du dix-neuvime jour du mois de ventse de l'an IV de
la rpublique franaise, acte de mariage de NAPOLIONE Bonaparte,
gnral en chef de l'arme de l'intrieur, g de vingt-huit ans,
n  Ajaccio, domicili  Paris, rue d'Antin, n...; et
de Marie-Josphine-Rose de Tascher, ge de vingt-huit ans, ne
 la Martinique, dans les les sous le vent, domicilie  Paris
rue Chantereine, n..., fille de Joseph-Gaspard de Tascher,
capitaine de dragons, et de Rose-Claire Desvergers, dite Anas, son
pouse.

Moi, Charles-Thodore Leclerc, officier public de l'tat-civil du
deuxime arrondissement du canton de Paris, aprs avoir fait lecture,
en prsence des parties et tmoins, 1 de l'acte de naissance de
Napolione Bonaparte, qui constate qu'il est n, le 5 fvrier 1768,
de lgitime mariage de Charles Bonaparte et de Ltitia Ramolini;
2 de l'acte de naissance de Marie-Josphine-Rose de Tascher, qui
constate qu'elle est ne, le 23 juin 1767, de lgitime mariage de
Joseph-Gaspard, etc.., j'ai prononc  haute voix que Napolione
Bonaparte et Marie-Josphine-Rose de Tacher taient unis en lgitime
mariage. Et ce en prsence des tmoins majeurs ci-aprs nomms,
savoir: Paul Barras, membre du Directoire excutif, domicili
au palais du Luxembourg; Jean Lemarrois, aide-de-camp-capitaine
du gnral Bonaparte, domicili rue des Capucins; Jean-Lambert
Tallien, membre du corps lgislatif, domicili  Chaillot;
tienne-Jacques-Jrme Calmelet, homme de loi, domicili rue de la
place Vendme, n 207; qui tous ont sign avec les parties et moi.
(Suivent les signatures.)]

La conduite du prince Eugne fut admirable dans cette circonstance.
Oblig par sa charge d'archi-chancelier d'tat d'aller lui-mme au
Snat pour y lire le message de l'Empereur, ce que tout le monde
trouva d'une duret accomplie, il fut admirable, et le peu de mots
qu'il laissa chapper de son coeur bris fut retenti dans le coeur
de tous!...

Les larmes de l'Empereur, dit le prince avec une noble dignit,
suffisent  la gloire de ma mre!...

Belles paroles, et touchantes dans leur simplicit!...

Je ne parlerai pas de tout ce qui eut lieu alors. Les journaux ont
racont ce qui se fit... Les choses officielles sont gnralement
connues de tous. Je parlerai seulement de ce qui tait plus  porte
de ma connaissance que de celle du public.

Le lendemain du jour o le divorce fut publiquement annonc (c'tait,
je crois, le 16 ou le 17 dcembre), je me disposai  aller  la
Malmaison, o l'Impratrice s'tait retire. Je fis demander  une
femme de la Cour, que je ne nommerai pas, si elle voulait que je la
conduisisse  la Malmaison: elle me rpondit qu'elle _ne voulait_
pas y aller. Du moins celle-l n'tait pas fausse, si elle tait
ingrate. Je le fis proposer  une autre, qui refusa  l'appui d'un si
pauvre prtexte, qu'il aurait mieux valu pour elle qu'elle ft comme
la premire. Je rflchissais sur le peu de gnrosit et mme de
respect humain qu'on rencontre dans ce pays de Cour, lorsque je reus
un billet de la comtesse Duchatel.

Mon mari se sert de mes chevaux, m'crivait-elle; voulez-vous
de moi? Je vous demande cela sans m'informer si vous allez  la
Malmaison; car je vous connais, et je suis sre que vous avez le
besoin de consoler un coeur souffrant.

Et moi aussi, j'tais sre qu'elle irait  la Malmaison.

Je lui rpondis avec joie que j'tais reconnaissante qu'elle m'et
choisie pour faire cette course, ou plutt ce triste plerinage avec
elle; et que j'irais la prendre  une heure.

Lorsque nous arrivmes  la Malmaison, nous trouvmes les avenues
remplies de voitures; je fus bien aise de voir cette affluence, et
je souffris moins en songeant  l'ingratitude de quelques personnes
plus remarques par leur loignement, alors que si elles y eussent
t... Lorsque nous fmes entres dans le chteau, nous emes de la
peine, une fois arrives au billard,  parvenir au salon o se tenait
l'Impratrice.

Nous la trouvmes fort entoure. Jamais la Cour ne fut si grosse chez
elle, mme aux plus beaux jours de sa faveur. Mais les souvenirs
de la Malmaison taient terribles dans une pareille journe pour
la pauvre femme!... car ils taient heureux!.. Elle paraissait
bien comprendre au reste toute la force de cette comparaison d'un
bonheur pass avec un malheur prsent. Elle tait assise prs de
la chemine,  droite en entrant, au-dessous du tableau d'Ossian,
par Girodet[46]... Sa figure tait bouleverse. Elle avait eu la
prcaution de mettre une immense capote de gros de Naples blanc, qui
avanait sur ses yeux, et cachait ses larmes lorsqu'elle pleurait
plus abondamment  la vue de quelques personnes qui lui rappelaient
ses beaux jours passs. Lorsqu'elle me vit, elle me tendit la main et
m'attira  elle.

[Note 46: Ce n'est pas la Malvina et l'Ossian de Grard; c'est le
sujet assez confus, reprsentant les guerriers d'Ossian recevant
Klber, Hoche, Marceau, etc., aux Champs-lyses.]

--J'ai presque envie de vous embrasser, me dit-elle... Vous tes
venue le jour du deuil!...

Je pris sa main et la portai  mes lvres... Elle me paraissait, en
ce moment, digne des respects de l'univers.

Mais lorsque je la quittai pour aller m'asseoir, et que je pus
l'examiner  mon aise, il se joignit  ce sentiment une profonde
piti, en voyant  quel point elle devait tre malheureuse!...
C'tait la douleur la plus vive, la plus avant dans l'me. Elle
souriait  chaque arrivant, en inclinant doucement la tte avec cette
mme grce qu'elle avait toujours... Mais en mme temps, on voyait
malgr ses efforts, les larmes jaillir de ses yeux... elles roulaient
sur ses joues, venaient tomber sur la soie de sa robe, et cela
sans effort. C'tait le coeur qui repoussait au dehors les larmes
dont il tait rempli. On voyait qu'il lui fallait pleurer, ou bien
qu'elle aurait touff... Je repartis vers cinq heures avec madame
Duchatel... Nous nous communiqumes nos rflexions: elles taient
les mmes. Et, en effet, tout ce qui avait une me ne pouvait penser
que d'une manire.

La reine Hortense tait auprs de sa mre, pour l'aider  supporter
le poids de ces pnibles journes, qui avaient toute l'amertume de la
nouveaut d'un malheur... Nous parlmes longtemps des temps passs...
Pauvre fleur brise elle aussi!... Que d'heureux jours elle avait vu
s'couler dans cette retraite enchante... o, maintenant, le deuil
et le malheur taient venus remplacer des joies que rien n'avait pu
galer, comme rien aussi n'avait pu les faire oublier...

--Vous viendrez souvent nous voir, n'est-ce pas? me dit-elle. Elle
vit que j'tais mue... et me prit la main en me disant: J'ai tort
de vous demander une chose que je suis certaine que vous ferez.

Elle avait raison.

L'Empereur fut presque reconnaissant pour les femmes qui avaient t
 la Malmaison. Celles qui, au contraire, n'y furent que plusieurs
jours aprs, furent mal notes dans son esprit... J'y remarquai, dans
les premiers moments, la duchesse de Bassano, la duchesse de Rovigo,
madame Octave de Sgur, madame de Luay, sa fille, madame de Sgur
(Philippe), la duchesse de Raguse, toutes les dames de la reine
Hortense, la Marchale Ney et plusieurs dames du palais, mais pas
toutes... Comme l'Empereur n'avait rien ordonn, il y eut plusieurs
personnes qui crurent le deviner et faire merveille en agissant
contre sa parole en croyant suivre sa pense, elles se tromprent en
entier et le virent plus tard.

La nouvelle cour de l'Impratrice  la Malmaison fut forme selon
son got, pour la plus grande partie des femmes qui la composaient:
madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante
de la maison de l'Impratrice, madame Octave de Sgur, madame de
Rmusat, madame de Vieil-Castel, madame Gazani, et puis, plus tard,
mesdemoiselles de Mackau et de Castellane. Tout cet entourage formait
une maison agrable, surtout en y ajoutant celle de la reine Hortense
et surtout elle-mme... Quant aux hommes, except M. de Beaumont et
M. Pourtals, je n'aimais pas les autres. M. de Monaco surtout et M.
de Montliveau taient pour moi deux rpulsifs; j'ai toujours eu en
aversion les hommes impolis; je ne sais pourquoi j'en ai peur comme
de quelque chose de nuisible. Cela annonce, dans une femme comme
dans un homme, au reste, de la sottise et de la mchancet mle
d'orgueil. M. de M*****, au reste, inspirait le mme sentiment; car
le jour o M. de Pourtals le remplaa comme cuyer, les chevaux se
rjouirent dans leur curie. M. de Beaumont, chevalier d'honneur de
l'impratrice, tait bon et fort amusant; je l'aimais beaucoup, ainsi
que son frre que nous avions chez Madame. L'autre chambellan tait
M. de Vieil-Castel, homme considrablement nul. Plus tard il y eut
un autre homme que j'aimais et estimais bien ainsi que sa femme; cet
homme, attach  la maison de l'Impratrice, comme capitaine de ses
chasses, M. Van Berchem, tait le plus cher ami de mon mari et il
est demeur le mien; il est celui, au reste, de tous ceux qui ont
du coeur et savent apprcier son noble et bon caractre; sa femme,
charmante personne, augmentait encore le nombre des jolies femmes de
la cour de la Malmaison.

 mon retour d'Espagne j'y fus souvent: je n'aimais pas Marie-Louise
et j'aimais Josphine. Elle m'engagea  venir pour quelques semaines
 la Malmaison; mais je ne pus accepter: j'tais alors bien malade
et l'tat de ma sant ne fit qu'empirer. Mais j'y allais souvent et
toujours avec le mme plaisir.

La vie y tait uniforme: l'Impratrice descendait  dix heures;  dix
heures et demie on servait le djeuner, auquel se trouvaient toujours
quelques personnes de Paris; l'Impratrice plaait auprs d'elle
les deux personnes les plus minentes. Lorsque le vice-roi tait 
la Malmaison, il se plaait en face d'elle et mettait  ses cts
les deux personnes aprs celles que sa mre avait choisies; la reine
Hortense galement. Madame d'Arberg nommait aussi deux personnes
pour tre places  ct d'elle. Cet usage tait pour dner comme
pour djeuner; aprs djeuner, on allait se promener dans le parc;
c'tait en 1809 la mme alle qu'en 1800. On allait jusqu' la serre,
ou bien, l'Impratrice allait voir les pintades, les faisans dors
qui taient dans les volires avec d'autres oiseaux rares, et leur
porter du pain. Quelquefois aprs dner, et en t nous allions sur
l'eau avec le vice-roi qui nous faisait des peurs  mourir, puis on
rentrait; l'Impratrice se plaait  son mtier de tapisserie, et
lorsqu'il y avait peu de monde, on faisait la lecture, tandis que
l'aiguille passait et repassait dans le canevas. Mais  la Malmaison
cependant, il tait difficile que cela ft. Aprs dner, le plus
souvent on allait se promener, et en rentrant on faisait de la
musique dans la galerie, tandis que l'Impratrice faisait un wisk ou
ses ternelles patiences... On prenait le th et puis la soire tait
termine. Une fois que l'impratrice fut revenue  la Malmaison comme
dans un exil, il fut impossible d'y ramener cette gaiet qui y avait
rgn pendant les premires annes du Consulat. Ainsi, il n'y eut
plus de spectacle et la salle ne servit plus  rien. Navarre fut plus
bruyant. Je raconterai la vie de Navarre dans la troisime partie de
cet article.




TROISIME PARTIE.

NAVARRE.


C'tait un beau lieu que Navarre, mais humide et malsain; il y
avait des arbres tels que la Normandie les produit, de ces arbres
sculaires qui ont vu passer sous leur ombrage ce qui fut, ce qui est
et qui bientt ne doit plus tre. Le parc tait plant  la manire
de Le Ntre et en partie  l'anglaise: le dernier duc de Bouillon,
qui mourut tranquillement  Navarre et que tout le monde aimait et
qui aimait  son tour beaucoup de gens et beaucoup de choses, entre
autres la joie et le plaisir; le dernier Duc avait jadis orn la
terre de Navarre, o il passait une partie de sa vie, avec une grande
recherche. Cette recherche avait mme quelque peu d'extrme qui
touchait  l'inconvenance; il y avait un peu de moeurs payennes dans
la vie du Duc; et l'on disait que la distribution du parc en avait
un grand reflet. On racontait traditionnellement beaucoup de choses
sur un certain temple que je n'ai plus trouv  Navarre lorsque j'y
suis alle, mais dont le souvenir tait toujours dans le pays. Le
Duc aimait aussi les fleurs avec passion et cultivait,  Navarre,
les plus belles qui fussent alors connues en France; le Duc avait de
grandes et belles manires; il voulait que tout ce qui tait chez lui
et, comme lui, ce qui pouvait lui plaire. Or il pensait aussi que
les fleurs et les jolis visages taient les objets les plus agrables
 la vue. En consquence, il tait ordonn  une des jeunes filles
attaches aux serres et au jardin de fleurs du Prince de porter le
matin un bouquet dans la chambre de la dernire personne arrive,
quelle qu'elle ft, femme ou garon... et d'tre parfaitement  ses
ordres!... Cet usage assez bizarre tait encore en exercice au moment
de la Rvolution.

Rien de charmant comme la vie de Navarre, du vivant de M. le duc de
Bouillon: quand la Rvolution clata, il tait fort souffrant et
presque hors d'tat de faire lui-mme les honneurs de sa magnifique
demeure  ceux qui allaient lui faire leur cour; mais on voit par ce
que je viens de dire qu'il prenait soin de ses htes... Il portait
la sollicitude  cet gard aussi loin qu'un particulier de nos jours
le ferait. On allait prendre les ordres de la personne nouvellement
arrive, le matin dans son appartement; elle djeunait chez elle,
seule, ou bien avec les personnes dsignes par elle. Si on voulait
aller se promener, on le pouvait en demandant une calche et des
chevaux; on dnait mme chez soi, si la chose convenait. C'tait, au
reste, la coutume de presque tous les chteaux de princes[47].

[Note 47: M. le duc de Bouillon tait extrmement aim dans sa terre
de Navarre ainsi qu' vreux. Aussi ne lui est-il rien arriv dans la
Rvolution.]

Lorsque Josphine fut  Navarre, elle trouva le parc dans un triste
tat,  cause de l'humidit cause par la rupture de plusieurs
canaux. Elle demanda  l'Empereur une somme trs-forte pour rparer
Navarre, et cela fut trouv trange,  cause du moment quelle choisit
pour faire cette demande, d'autant mieux que quelques semaines avant
l'Empereur lui avait accord ce qu'on va voir dans la lettre que je
transcris en ce moment sur la lettre originale crite  l'impratrice
Josphine. On verra que Napolon savait comment pouvoir la consoler
de toutes choses.


 L'IMPRATRICE,  MALMAISON.

                                 Dimanche  8 heures du soir 1810[48].

J'ai t bien content de t'avoir vue hier; je sens combien ta
socit a de charmes pour moi. J'ai travaill aujourd'hui avec
Estve. J'ai accord 100,000 francs pour l'extraordinaire de 1810,
pour Malmaison; tu peux donc faire planter tant que tu le voudras;
tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai charg aussi
Estve de remettre 200,000 francs aussitt que le contrat de la
maison Julien[49] serait pass... J'ai ordonn que l'on paierait ta
parure de rubis, laquelle sera value par l'intendance, car je ne
veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi voil dj 400,000 francs
que cela me cote.

J'ai ordonn que l'on tnt le million que la liste civile doit te
donner pour 1810,  la disposition de ton homme d'affaires pour payer
tes dettes.

Tu dois trouver dans l'armoire de Malmaison 5 ou 600,000 francs; tu
peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge.

J'ai ordonn qu'on te ft un beau service de porcelaine  Svres;
l'on prendra tes ordres pour qu'il soit trs-beau.

                                                           NAPOLON.

[Note 48: Cette lettre est sans date de mois dans l'original. Mais
d'aprs ce que dit Napolon pour les plantations, on prsume que
c'est du mois de janvier ou de fvrier.]

[Note 49: Bois-Prau, la maison de mademoiselle Julien,  Ruelle,
celle que Napolon appelait _la vieille fille_. Il la dtestait parce
qu'elle n'avait jamais voulu lui vendre sa maison tant qu'elle
vcut.]


Voici une lettre crite  l'Impratrice par l'Empereur, quelques
jours aprs la prcdente:


 L'IMPRATRICE,  MALMAISON.

                                       Samedi,  une heure aprs midi.

Mon amie, j'ai vu Eugne, qui m'a dit que tu recevrais les Rois[50].
J'ai t au conseil jusqu' huit heures. Je n'ai dn seul qu' cette
heure-l.

Je dsire bien te voir. Si je ne viens pas aujourd'hui, je viendrai
aprs la messe.

Adieu, mon amie[51]! J'espre te trouver sage et bien portante. Ce
temps-l doit bien te peser.

                                                           NAPOLON.

[Note 50: Le roi de Bavire et la reine, le roi de Wurtemberg, le roi
de Saxe, le roi de Westphalie et tous les princes d'Allemagne alors 
Paris, o ils taient en foule.]

[Note 51: Toutes ces lettres ont t fournies en original par
la reine Hortense, et sont fidlement transcrites sur ces mmes
originaux.]


En voici une autre que je transcris ici, pour rpondre aux sottes
jalousies de Marie-Louise, et montrer la loyaut et la dlicatesse de
l'Empereur en se sparant de Josphine.


 L'IMPRATRICE,  L'LYSE NAPOLON[52].

                                                      19 fvrier 1810.

Mon amie, j'ai reu ta lettre; mais les rflexions que tu fais
peuvent tre vraies. Il y a peut-tre du danger  nous trouver sous
le mme toit pendant la premire anne. Cependant la campagne[53] de
Bessires est trop loin pour revenir; d'un autre ct, je suis bien
enrhum, et je ne suis pas sr d'y aller.

Adieu, mon amie!

                                                           NAPOLON.

[Note 52: L'impratrice ayant fait la remarque que, lorsqu'elle
voulait venir  Paris, elle ne savait o descendre, l'Empereur fit
arranger pour elle l'lyse-Napolon.]

[Note 53: La campagne de Bessires tait Grignon...  sept ou huit
lieues de Paris. Bessires avait imagin ce rapprochement comme si
_tout_ n'tait pas rompu! Ces lettres doivent montrer  Marie-Louise
combien sa fausse jalousie tait absurde, et combien elle tait peu
fonde, puisque, mme avant le mariage, toute relation tait rompue
entre Josphine et Napolon.]


 L'IMPRATRICE,  MALMAISON.

                                                      Le 12 mars 1810.

Mon amie, j'espre que tu auras t contente de ce que j'ai fait
pour Navarre... Tu y auras vu un nouveau tmoignage du dsir que
j'ai de t'tre agrable.

Fais prendre possession de Navarre; tu pourras y aller le 25 mars,
et y passer le mois d'avril.

Adieu, mon amie!

                                                           NAPOLON.


DE L'IMPRATRICE JOSPHINE  L'EMPEREUR NAPOLON,  COMPIGNE.

                                            Navarre, le 19 avril 1810.

Sire,

J'ai reu par mon fils l'assurance que Votre Majest consent  mon
retour  Malmaison, et qu'elle veut bien m'accorder les avances que
je lui ai demandes pour rendre le chteau de Navarre habitable.

Cette double faveur, sire, dissipe en grande partie les grandes
inquitudes et mme les craintes que le long silence de Votre Majest
m'avait inspires. J'avais peur d'tre entirement bannie de son
souvenir. Je vois aujourd'hui que je ne le suis pas. Je suis donc
moins malheureuse et mme aussi heureuse qu'il m'est possible de
l'tre dsormais.

J'irai  la fin du mois  la Malmaison, puisque votre majest n'y
voit aucun obstacle; mais, je dois vous le dire, sire, je n'aurais
pas sitt profit de la libert que Votre Majest me laisse  cet
gard, si la maison de Navarre n'exigeait pas, pour ma sant et pour
celle des personnes attaches  ma maison, des rparations urgentes.
Mon projet est de demeurer  Malmaison fort peu de temps. Je m'en
loignerai bientt pour aller aux eaux; mais pendant que je serai
 Malmaison, Votre Majest peut tre sre que j'y vivrai comme si
j'tais  mille lieues de Paris. J'ai fait un grand sacrifice, sire,
et chaque jour je sens davantage toute son tendue... Cependant ce
sacrifice sera ce qu'il doit tre: il sera entier de ma part. Votre
Majest ne sera trouble dans son bonheur par aucune expression de
mes regrets.

Je ferai sans cesse des voeux pour que Votre Majest soit heureuse;
peut-tre mme en ferai-je pour la revoir. Mais, que Votre Majest
en soit convaincue, je respecterai toujours sa nouvelle situation.
Je la respecterai en silence; confiante dans les sentiments qu'elle
me portait autrefois, je n'en provoquerai aucune preuve nouvelle.
J'attendrai tout de sa justice et de son coeur.

Je ne lui demanderai qu'une grce, c'est qu'elle _cherche mme
un moyen_ de convaincre quelquefois, et moi-mme et ceux qui
m'entourent, que j'ai toujours une petite place dans son souvenir
et une grande place dans son estime et dans son amiti. Ce moyen,
quel qu'il soit, adoucira mes peines, sans pouvoir, ce me semble,
compromettre ce qui m'importe avant tout, le bonheur de Votre
Majest[54].

                                                          JOSPHINE.

[Note 54: Cette lettre, crite au moment o elle le fut, contenant
une demande _d'argent et de faveur extrieure_, c'est--dire
pour contenter l'amour-propre, fut une des dmarches les plus
inconvenantes que l'on ait conseilles  l'impratrice Josphine;
l'Empereur le sentit amrement.]


 L'IMPRATRICE JOSPHINE,  NAVARRE.

                                             Compigne, 21 avril 1810.

Mon amie, je reois ta lettre du 19 avril; elle est d'un mauvais
style. Je suis toujours le mme; _mes pareils_ ne changent jamais. Je
ne sais ce qu'Eugne a pu te dire. Je ne t'ai pas crit, parce que
tu ne l'as pas fait, et que j'ai dsir tout ce qui pouvait t'tre
agrable.

Je vois avec plaisir que tu ailles  Malmaison, et que tu sois
contente; moi, je le serai de recevoir de tes nouvelles et de te
donner des miennes. Je n'en dis pas davantage, jusqu' ce que tu
aies compar ta lettre  la mienne; et, aprs cela, je te laisse
juger qui est meilleur ou de toi ou de moi.

Adieu, mon amie; porte-toi bien, et sois juste pour toi et pour moi.

                                                           NAPOLON.


Je vais maintenant aborder un sujet dlicat et peu trait jusqu'
cette heure. Il est relatif  Josphine et  tout ce qui l'entourait.
J'ai fait voir, par les diffrentes lettres que j'ai transcrites de
l'Empereur et de l'Impratrice, et donnes par la reine Hortense
elle-mme, que Napolon avait eu, dans toute l'affaire du mariage et
dans celle du divorce, une dlicatesse vraiment admirable. Sa rponse
 l'Impratrice est remplie de coeur, tandis qu'il faut convenir
que la lettre de Josphine contenait des penses vraiment pnibles
 faire connatre pour une autre femme. Cette demande d'argent, au
moment o l'Empereur venait de lui accorder deux millions[55] et un
magnifique service de porcelaine de Svres, tait peu dlicate...
Tout cela, ajout  la volont de Napolon de rendre Marie-Louise
heureuse, me prouverait qu'il n'tait pas tranger  une lettre qui
fut crite  l'Impratrice, par madame de Rmusat, lorsqu'elle fut 
Genve en 1810.

[Note 55: 100,000 francs pour Malmaison; 200,000 francs pour l'achat
de Boisprau, la terre de mademoiselle Julien; 100,000 fr. pour la
parure de rubis; 1,000,000 pour payer les dettes et 600,000 francs
trouvs dans l'armoire de Malmaison.]

Cette lettre est un document prcieux pour l'histoire, c'est encore
la reine Hortense qui nous l'a fait connatre et en a fourni
l'original.

L'Impratrice avait demand la permission  l'Empereur de faire ce
voyage d'Aix en Savoie, et l'avait entrepris avec une volont de
faire parler d'elle. Napolon en eut de l'humeur; il lui parut que,
dans cette premire anne, une retraite complte valait mieux qu'un
voyage. L'Impratrice voyagea sous le nom de madame d'Arberg, et
visita une partie de la Suisse. Ce fut dans ce voyage qu'elle faillit
prir, dit-on, sur le lac de Genve, dans une promenade o elle se
trouvait dans la mme barque que plusieurs personnes de Paris comme
M. de Flahaut, etc. L'Empereur, en l'apprenant, lui crivit cette
lettre:


 L'IMPRATRICE JOSPHINE, AUX EAUX D'AIX EN SAVOIE.

                                            Saint-Cloud, 10 juin 1810.

J'ai reu ta lettre; j'ai vu avec peine le danger que tu as couru.
Pour une habitante d'une le de l'ocan, mourir dans un lac, c'et
t fatalit.

La Reine[56] se porte mieux, et j'espre que sa sant deviendra
bonne. Son mari est en Bohme,  ce qu'il parat, ne sachant que
faire.

Je me porte assez bien, et te prie de croire  tous mes sentiments.

                                                           NAPOLON.

[Note 56: La reine Hortense avait t fort affecte de l'abdication
de son mari, qui renona  la couronne de Hollande, comme un honnte
homme qu'il tait, lorsque Napolon voulut lui faire faire ce que sa
conscience lui dfendait. Il se retira en Bohme, puis ensuite en
Styrie,  Gratz.]


C'est alors que Josphine acheta cette maison ou plutt ce petit
chteau de Prgny, prs de Genve. Tout cela ne plut pas 
l'Empereur. Il vit l-dedans cette continuation d'un manque continuel
de dignit... Enfin, il en eut de l'humeur, et beaucoup. Quoi qu'il
en soit, l'Impratrice reut tout  coup une lettre de madame de
Rmusat, qui, aprs l'avoir d'abord accompagne, tait ensuite
revenue  Paris. Je rapporte ici cette lettre presque en son entier,
parce que, dans la vie de l'Impratrice, elle est fort importante.
Josphine logeait alors dans l'auberge de Secheron, chez Dejean.


LETTRE DE MADAME DE RMUSAT  L'IMPRATRICE JOSPHINE.

Madame,

J'ai un peu tard d'crire  Votre Majest, parce qu'elle m'avait
ordonn  mon retour de lui conter quelque chose de la grande ville.
Si j'avais suivi mon impatience, ds le lendemain de mon arrive
je lui aurais adress les expressions de ma reconnaissance. Ses
bonts pour moi sont notre entretien ordinaire depuis que je suis
rentre dans mon intrieur; en retrouvant mon mari, mes enfants, j'ai
rapport au milieu d'eux le souvenir des heures si douces que je vous
dois[57].

[Note 57: J'omets les phrases inutiles du compliment de madame de
Rmusat. Cela me parat inutile  l'objet principal de la lettre.]

  ..............................................
  ..............................................

... Je n'ai pas encore paru  la cour; mais j'ai dj vu quelques
personnages importants, et j'ai t questionne sur Votre Majest
avec trop de soin, pour qu'il ne m'ait pas t facile de conclure
que ces questions qui m'taient adresses venaient d'un intrt
plus lev. On me demandait souvent des nouvelles de votre sant;
on voulait savoir comment vous passiez votre temps; si vous tiez
tranquille, heureuse, dans la retraite o vous aviez vcu; si vous
aviez reu sur votre route les tmoignages d'affection que vous
mritez d'inspirer. Combien il m'tait doux de n'avoir  rpondre que
des choses satisfaisantes, etc...

... Mais, madame, j'ai questionn  mon tour; j'ai observ de
mon ct, et j'ose soumettre  votre raison le rsultat de mes
observations, avec la confiance de mon attachement.

La grossesse de l'Impratrice est une joie publique, une esprance
nouvelle, que chacun saisit avec empressement. Votre Majest le
comprendra facilement, elle,  qui j'ai vu envisager ce grand
vnement, comme la rcompense d'un grand sacrifice. Eh bien! madame,
d'aprs ce que j'ai cru remarquer, il me semble qu'il vous reste
encore un pas  faire, pour mettre le complment  votre ouvrage,
et je me sens la force de m'expliquer, parce qu'il parat que la
dernire privation que votre raison vous impose ne peut tre pour
cette fois que momentane... Vous vous rappelez sans doute d'avoir
regrett quelquefois avec moi que l'Empereur n'et pas, au moment de
son mariage, press l'entrevue de deux personnes qu'il se flattait
de rapprocher facilement, parce qu'il les runissait _alors_ dans
ses affections. Vous m'avez dit que, depuis, il avait espr qu'une
grossesse, en tranquillisant l'Impratrice sur ses droits, lui
donnerait les moyens d'accomplir le voeu de son coeur. Mais, madame,
si je ne me suis pas trompe dans mes observations, le temps n'est
pas venu pour un pareil rapprochement.

L'Impratrice parat avoir apport avec elle une imagination vive et
prompte  s'alarmer... Elle aime avec la tendresse, avec l'abandon
d'un premier amour; mais ce sentiment mme semble porter avec lui
un peu d'inquitude, dont il est, en effet, si rarement spar...
La preuve en est dans une petite anecdote que le Grand-Marchal m'a
raconte, et qui appuiera ce que j'ai l'honneur de dire  Votre
Majest.

Un jour, l'Empereur, se promenant avec elle dans les environs de la
Malmaison, lui offrit, en votre absence, de voir ce joli sjour. 
l'instant mme, le visage de l'Impratrice fut inond de larmes...
Elle n'osait pas refuser, mais les marques de sa douleur taient trop
visibles pour que l'Empereur essayt d'insister. Cette disposition
 la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourra tre
qu'augmente dans ce moment par la prsence de Votre Majest... Elle
se souviendra peut-tre que cet t, en la voyant si frache, si
repose, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous
menions, j'osai lui dire, en riant, qu'il n'y avait pas d'adresse
 rapporter  Paris tant de moyens de succs, et que je sentais
parfaitement qu' la place d'une autre je serais tout au moins
inquite. En vrit, madame, cette plaisanterie me semble aujourd'hui
le cri de la raison... Le Grand-Marchal[58], avec lequel j'ai
caus, m'a tmoign aussi des inquitudes que je partage... Il m'a
paru qu'il n'osait pas faire expliquer l'Empereur sur un sujet qu'il
ne traite qu'avec douleur. Il m'a parl avec un accent vrai de cet
attachement que vous inspirez encore, qui doit lui-mme inviter  une
grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux
devoirs; et, si j'osais, je dirais qu'il n'appartient pas  une me
comme la vtre de rien faire qui puisse engager l'Empereur  manquer
aux siens[59].

[Note 58: Duroc, grand-marchal du palais.]

[Note 59: Cette phrase est de l'Empereur lui-mme, ainsi que
plusieurs autres qui se reconnaissent aisment. L'Empereur a
conseill d'crire la lettre, et puis ensuite il l'a dicte  moiti.]

Ici, au milieu de la joie que cause cette grossesse,  l'poque de
la naissance d'un enfant attendu avec tant d'impatience, au milieu
des ftes qui suivront cet vnement, que feriez-vous, madame?...
Que ferait l'Empereur, qui se devrait aux mnagements qu'exigerait
l'tat de cette jeune mre, et qui serait encore troubl par le
souvenir des sentiments qu'il vous conserve?... Il souffrirait,
quoique votre dlicatesse ne se permt de rien exiger. Mais vous
souffririez aussi; vous n'entendriez pas impunment le cri de tant
de rjouissances, livre, comme vous le seriez peut-tre,  l'oubli
de toute une nation, ou devenue l'objet de la piti de quelques-uns
qui vous plaindraient peut-tre, mais seulement par esprit de parti.
Peu  peu votre situation deviendrait si pnible, qu'un loignement
complet parviendrait seul  tout remettre en ordre. Puisque j'ai
commenc, souffrez que j'achve... Il vous faudrait quitter Paris. La
Malmaison, Navarre mme, seraient trop prs des clameurs d'une ville
oisive et quelquefois malintentionne. Oblige de vous retirer, vous
auriez l'air de fuir par ordre, et vous perdriez tout l'honneur que
donne l'initiative dans une conduite gnreuse.

Voil les observations que j'ai voulu vous soumettre; voil le
rsultat des longues conversations que j'ai eues avec mon mari,
et encore d'un entretien _que le hasard_ m'a procur avec le
Grand-Marchal. Moins anim que nous sur vos intrts, et accoutum,
comme vous le savez,  ne pas arrter ses opinions quand il n'a pas
reu d'ordre de les transmettre, c'est avec beaucoup de temps et un
peu d'adresse que j'ai tir de lui quelques-unes de ses penses. Mais
aussitt que je les ai entrevues, j'ai pu conclure qu'il vous restait
encore un sacrifice  faire, et qu'il tait digne de vous de ne point
attendre les vnements, et de les prvenir en crivant  l'Empereur
pour lui annoncer une courageuse dtermination. En lui vitant
un embarras dont vous l'empchez seule de sortir, vous acquerrez
de nouveaux droits  sa reconnaissance. Et, d'ailleurs, outre la
rcompense toujours attache  une action droite et raisonnable, avec
cet aimable caractre qui vous distingue, cette disposition  plaire
et  vous faire aimer, peut-tre trouverez-vous dans un voyage un
peu plus prolong des plaisirs que vous ne prvoyez pas d'abord. 
Milan, le spectacle si doux des succs mrits d'un fils vous attend.
Florence, Rome mme, offriraient  vos gots des jouissances qui
embelliraient cet loignement momentan. Vous trouveriez  chaque
pas, en Italie, des souvenirs que l'Empereur ne s'irriterait pas de
voir renouveler, parce qu'ils s'attachent pour lui aux poques de sa
premire gloire.

Tout ce que m'a dit le Grand-Marchal me prouve assez que Sa Majest
veut que vous conserviez  jamais les dignits du rang o vous avez
t leve par ses succs et sa tendresse. Et cependant l'hiver se
passerait; la saison o l'on peut habiter Navarre vous ramnerait
aux occupations d'embellissements qui vous y attendent. Le temps, ce
grand rparateur de toutes choses, aurait tout consolid, et vous
auriez mis le complment  cette conduite noble qui vous assure
la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais si je m'abuse,
madame, mais je crois qu'il y a encore du bonheur dans l'exercice de
semblables devoirs. Le coeur d'une femme sait trouver du plaisir dans
le sacrifice qu'il fait  celui qu'elle aime. Prvenir l'embarras
dont l'Empereur pourrait sortir lui-mme, s'il vous aimait moins;
rassurer les inquitudes d'une jeune femme, que le temps et cette
exprience de vous-mme rendront plus calme: tout cela est digne de
vous. Si vous tiez moins sre de l'effet que peuvent encore produire
les grces de votre personne, votre rle serait moins difficile; mais
il me semble que c'est parce que Votre Majest sait trs-bien qu'elle
possde des avantages qui peuvent tablir une concurrence, qu'elle
doit avoir la dlicatesse de tous les procds.

J'espre que Votre Majest me pardonnera une aussi longue lettre,
et les rflexions qu'elle contient. Quand j'appuie si fortement sur
cette _imprieuse ncessit_ de s'loigner de nous pour quelque
temps, je me flatte qu'elle daignera penser que, peut-tre, jamais
je ne lui ai donn de plus vritables marques des sentiments qui
m'attachent  elle.

Je suis, avec un profond respect, madame, de Votre Majest,

La trs-humble et trs-obissante servante,

                                           VERGENNES DE RMUSAT[60].

[Note 60: Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'habilet pour qui
connaissait l'impratrice Josphine; ainsi la placer comme rivale
_triomphante_ d'une jeune femme de dix-huit ans, et lui parler de _sa
fracheur_ quand la seule beaut relle de Marie-Louise tait une
peau blouissante et un teint admirable, tait aussi habile que peu
croyable pour tout autre.]


Maintenant, voici la lettre crite par l'Empereur, et que Josphine
reut presque en mme temps que celle de madame de Rmusat.


 L'IMPRATRICE JOSPHINE,  GENVE.

                                      Fontainebleau, 1er octobre 1810.

J'ai reu ta lettre. Hortense, que j'ai vue, te dira ce que je
pense. Va voir ton fils cet hiver; reviens aux eaux d'Aix l'anne
prochaine, ou bien reste au printemps  Navarre. Je te conseillerais
bien d'aller  Navarre tout de suite, si je ne craignais que tu
ne t'y ennuiasses. Mon opinion est que tu ne peux tre, l'hiver,
convenablement _qu' Milan ou  Navarre_. Aprs cela, j'approuve tout
ce que tu feras; car je ne veux te gner en rien.

Adieu, mon amie. L'Impratrice est grosse de quatre mois. Je
nomme madame de Montesquiou gouvernante des enfants de France.
Sois contente et ne te monte pas la tte; ne doute jamais de mes
sentiments.

                                                           NAPOLON.


De toutes les choses adroitement combines que l'Empereur ait jamais
pu entreprendre ou tenter, je n'en connais pas une au-dessus de
celle-ci; mais pour rendre justice  chacun, rien ne peut aussi
galer l'adresse avec laquelle madame de Rmusat a excut ou plutt
tent la mission... Quelle admirable lettre! surtout lorsqu'on
connat la personne  laquelle elle a t crite! Comme Josphine
est enveloppe dans un filet de flatterie, qui devait l'empcher de
regarder en arrire, et devait, en effet, la faire courir au-devant
de nouvelles ftes, de nouveaux succs; mais l'excs mme de la
chose, sa perfection, fut ce qui en empcha la russite: convaincue
de cette pense, que madame de Rmusat cherchait  lui inculquer,
pour lui inspirer une noble rsolution, Josphine se crut toujours
passionnment aime de l'Empereur; mais ce n'tait plus vrai:
sans doute il l'avait aime d'amour, mais les temps non-seulement
taient changs, mais les circonstances, TOUT l'tait autour d'elle
et dans elle-mme. Cette flatterie de madame de Rmusat, sur son
tat de sant, tait prcisment ce qui l'empchait de plaire comme
par le pass. Le grand charme de Josphine tait dans la grce
de sa tournure, bien plus que dans la beaut de son visage; elle
n'avait aucun trait, et son visage avait en lui-mme un dfaut, qui
tait tellement terrible et redoutable que jamais on n'a song 
placer l'amour  ct de cette infirmit dans son royaume; je veux
parler bien moins encore de ses dents entirement perdues, que de
l'pouvantable rsultat qui en provenait.  l'poque o madame de
Rmusat lui crivait cette lettre, Josphine commenait  prendre
aussi cet embonpoint qui lui enleva sa charmante tournure. Sans
doute, la grce qui tait inhrente  sa nature ne l'abandonna
jamais; on la retrouvait partout, et toujours dans le moindre
mot, dans un geste; mais qu'est-ce qu'un geste et un mot gracieux
pour combattre une jeune personne de dix-huit ans, grande, forte
peut-tre, mais d'une fracheur de rose, quoique laide, ayant de
beaux cheveux, de belles dents, une haleine frache et pure, et
cette foule d'avantages qui entourent toujours la jeunesse dans ses
premiers jours et son premier bonheur. Ensuite, ce qu'on savait
trs-bien, c'est que l'Empereur en tait fort occup. Il cherchait
tous les moyens de la rendre heureuse, et je suis convaincue que
connaissant la lgret de Josphine, et cependant l'effet profond
que devait produire l'annonce de la grossesse de Marie-Louise, il
redouta pour le repos de tous des scnes qui seraient publiques, se
passant  la Malmaison et  Navarre, devant plus de vingt femmes.
Madame de Rmusat fut donc charge de la dlicate mission de faire
comprendre  l'impratrice Josphine que l'impratrice Marie-Louise
devenait la vritable souveraine, du moment qu'elle donnait tout 
la fois  l'Empereur un hritier comme pre et chef de famille, et
un successeur comme souverain d'un grand empire; mais ces penses
taient trop leves pour elle; elle n'ouvrit l'oreille qu'aux sons
qui lui apportaient cette conviction aprs laquelle elle courait,
depuis le jour o pour la premire fois on fit retentir autour
d'elle le mot de divorce... Quoi qu'il en ft, l'Empereur lui fit
donc crire par madame de Rmusat. Josphine ne comprit ni la
lettre de l'Empereur, ni celle de madame de Rmusat, elle ne tint
compte _d'aucun avis_. Elle revint  la Malmaison d'abord; puis
ensuite elle partit pour Navarre, o elle passa l'hiver, s'amusant
et ayant autour d'elle une petite cour. Napolon fut vivement
contrari; quelque soin qu'il apportt  ne laisser approcher de
Marie-Louise que des personnes sres, telles que la duchesse de
Montebello, dont l'esprit juste et pos, quoiqu'elle ft jeune, et
les soins assidus empchaient tous les propos absurdes d'arriver
 l'Impratrice, cependant la dame d'honneur n'tait pas toujours
l... Il y avait d'autres femmes, que je ne veux pas nommer et que
leur service amenait auprs de Marie-Louise. Celles-l n'taient pas
comme la duchesse de Montebello. On racontait  Marie-Louise que
Josphine avait telle ou telle qualit, une beaut, un agrment, une
perfection, tellement accomplis, qu'il fallait dsesprer de jamais
l'galer, et tout cela dit de manire  redouter la ressemblance,
parce qu' chaque chose arrivait le correctif. Un jour l'Empereur
entra chez Marie-Louise  l'improviste, et la trouva pleurant.
C'tait deux mois  peu prs aprs la naissance du roi de Rome... En
voyant son visage ros, ordinairement l'image de la sant et mme
de la gaiet d'une enfant, tout couvert de larmes, l'Empereur fut
alarm.

--Qu'avez-vous, Louise? lui demanda-t-il en la prenant dans ses
bras... Eh bien continua-t-il en riant, que caches-tu donc l?..

Et cherchant  voir ce que l'Impratrice cherchait  lui drober sous
son chle, il prit dans sa main un petit mdaillon renfermant un
portrait. Quelle fut sa surprise en reconnaissant celui de Josphine!
mais charmant et rajeuni de plus de vingt ans; c'tait Josphine 
vingt-cinq tout au plus, et mise nanmoins comme au moment o le
portrait tait entre les mains de la jalouse jeune femme.

--Qui t'a donn ce portrait, Louise? dit l'Empereur avec un
sentiment de colre qui faisait craindre pour celui ou celle qui
aurait excit cette colre?...

L'Impratrice ne rpondit rien, mais ses sanglots redoublrent et
elle se jeta dans les bras de l'Empereur en le serrant convulsivement
contre elle.

--Enfant! dit Napolon mu par l'effusion d'un sentiment qu'il
devait alors croire vrai... Enfant! qu'as-tu donc? pourquoi ces
larmes? Encore une fois, Louise, qui t'a remis ce portrait?.. je veux
le savoir, poursuivit-il en frappant du pied avec colre...

Marie-Louise fut effraye; mais elle ne rpondit rien.

--Eh bien!.. tu ne veux pas me le dire?..

--Je n'en sais rien, murmura-t-elle d'une voix tremblante, je l'ai
trouv sur ce canap comme j'entrais tout--l'heure dans cette
chambre.

--Et pourquoi pleurais-tu en regardant ce portrait? Marie-Louise
sanglotait encore plus fort et continuait  cacher son visage en
pleurs dans la poitrine de Napolon. Il la serra dans ses bras et
lui dit avec amour de ces paroles qui vont au coeur quand elles
sont vraies, et Napolon a t aimant et sincre avec la femme qui
a eu la lchet de l'abandonner dans son malheur. Enfin, il parvint
 la calmer, mais ce fut au bout d'un long temps. L'impratrice
Marie-Louise l'aimait alors, je dois le croire au moins.

Quelle sourde manoeuvre employait aussi le parti de Navarre! N'est-il
pas possible que l'Empereur, en apprenant qu'on mettait en oeuvre
de semblables moyens, se rsolt  loigner Josphine pendant la
grossesse et les couches de Marie-Louise? Un vnement de bien
peu d'importance amne souvent des effets terribles dans l'une ou
l'autre de ces deux positions. Je crois que la lettre de madame de
Rmusat fut le rsultat de quelque tentative du genre de celle du
portrait. Napolon ne voulait cependant pas tre _tyran_, mme 
la faon de croque-mitaine, et il _l'engagea_ seulement  aller 
Milan; Josphine ne comprenait pas les hautes rsolutions d'un grand
coeur. Lorsqu'elle avait enfin cd pour crire cette fameuse lettre
au prsident du Snat, sans que l'Empereur le sut, elle avait t
surtout frappe de l'ide de porter le deuil immdiatement aprs la
lettre partie, et de le porter pendant un an!...

L'Empereur savait tout cela. Une me tendre et en mme temps leve,
une femme digne de son affection, la seule femme qu'il ait aime
enfin, et qui existe toujours  Paris, me prsente le type de la
femme que j'aurais voulue  l'Empereur. Je ne parle pas ici de la
femme qui fut sa matresse en gypte, une nomme Pauline[61], sur
laquelle il existe quelques biographies, toutes inconnues, parce que
la femme n'est pas un texte  biographie; et une fois qu'on a dit
qu'elle avait t la matresse de Napolon on a dit la plus belle
page de sa vie; mais on les trouve cependant en les cherchant; je
parle d'une femme digne d'tre aime d'un homme comme l'Empereur; et
certes il en est peu... Voil le caractre que j'aurais voulu  la
femme qui partageait le premier trne du monde avec lui!

[Note 61: Croirait-on qu'en 1833 ou 32, j'ai oubli l'poque, j'ai
reu une lettre de cette madame Pauline, qui tait fort scandalise
de ce que j'avais mis sur elle dans mes Mmoires. Mais savez-vous
ce qu'elle blmait? Peut-tre ce que je disais pour l'gypte?...
Ah bien oui!... Pas du tout: madame Pauline rclamait contre
l'insertion d'un fait qui, je le vois bien, en effet, n'tait point
vrai.--Elle m'affirmait que j'avais commis une erreur en disant
qu'elle avait voulu consacrer sa fortune  sauver l'Empereur quand
il tait  Sainte-Hlne... Je n'ai pas rpondu  cette belle ptre
pour deux raisons: d'abord parce qu'elle tait sotte, et puis
parce qu'il devenait inutile de prendre prs d'elle de nouveaux
renseignemens.--Ceux que j'avais eus sur elle ne pouvaient tre
douteux pour moi; et quant  cette dernire partie de sa vie, j'tais
pleinement convaincue. La femme qui peut se dfendre d'avoir voulu
sauver Napolon, lorsqu'elle pouvait invoquer pour cette action le
droit d'en avoir t aime; la femme qui peut nier l'avoir voulu
faire cette action est incapable de l'avoir en effet jamais imagine.]

Lorsque le divorce fut public, je parlai sur ce fait comme les
autres. On racontait alors que l'Impratrice-Mre avait, en Russie,
refus la main de la Grande-Duchesse. Il paraissait incertain que
nous obtinssions la princesse autrichienne... Dans cette sorte
d'incertitude peu convenable pour la France, je dis que je ne
comprenais pas comment l'Empereur ne prenait pas le parti de choisir
dans les familles qui l'entouraient. Le cardinal Maury, qui dnait
chez moi, me dit:

--Mais o donc voulez-vous qu'il prenne une femme?...

--O je veux qu'il choisisse une femme, monseigneur?... Dans la
noblesse ancienne et illustre, ou bien dans la sienne.

Le cardinal me regarda attentivement.

--Oui, je prtends que si demain l'ancienne noblesse voyait une de
ses filles sur le trne imprial de France, cette noblesse, affilie
par cette alliance  tout ce que l'arme a fait depuis dix-sept
ans... en devient non-seulement complice, mais l'allie et le
soutien. Mademoiselle de Montmorency, ou mademoiselle de Mortemart,
ou mademoiselle de Noailles serait toujours heureuse, si elle n'tait
pas fire, de monter sur le trne de France, lorsque son dais est
form de mille drapeaux conquis dans cent batailles!... Quant  la
nouvelle noblesse, elle serait peut-tre plus reconnaissante[62] que
l'ancienne, et son appui, qui commence  faiblir, serait renouvel
par cette alliance sainte entre le chef et ses phalanges...

[Note 62: L'ancienne noblesse s'est allie souvent  nos rois. Un
Montmorency a pous la veuve de Louis-le-Gros.]

--Et quelle est donc la personne que vous faites impratrice parmi
les jeunes filles que nous voyons  la cour et dans les ftes?

--Mademoiselle Massna[63]?...

[Note 63: Elle n'avait pas encore pous le gnral Reil. Elle tait
charmante.]

Tout le monde s'cria que j'avais raison!... et qu'en effet elle
tait une belle et ravissante personne, ayant une dot de gloire
bien digne d'approcher de celle de l'Empereur: et certes leurs deux
couronnes pouvaient se tresser des mmes lauriers... Cette pense
m'obsda tellement que j'en parlai  Duroc. Le lendemain le cardinal
Maury fut  Saint-Cloud, o tait Napolon.

--Dites  votre amie, monsieur le cardinal, dit Napolon en
souriant, que je la prie de ne se pas mler de mes affaires _de
mnage_. Est-il vrai qu'hier elle voulait me marier  la fille de
Massna?

--Oui, sire!

--Et qu'en disiez-vous?

Le cardinal demeura interdit.

--Eh bien!... vous ne voulez pas me donner aussi votre avis?

--Je crois, sire, rpondit le cardinal, qui, ordinairement, ne
demeurait pas longtemps interdit, que l'avis de madame la duchesse
d'Abrants peut avoir du bon, parce qu'elle ne parlait pas seulement
de mademoiselle Massna.

--Ah! ah!... vous vous rappelez l'Assemble constituante? L'abb
Maury, le soutien du ct droit, est en ce moment  la place du
cardinal franais de l'Empire!...

Le cardinal se mit  rire de ce gros rire qui faisait trembler les
vitres d'un appartement... Il tait toujours charm quand on le
reportait aux jours de l'Assemble constituante,  ce temps de sa
belle loquence... L'Empereur n'aimait pas extraordinairement le
cardinal, et je le conois. Ses formes taient trop acerbes et sa
voix si retentissante qu'elle semblait toujours imposer silence, mme
 Dieu, quand il officiait...

Cette dissertation nous a entrans loin de Navarre.

L'Empereur fut contrari en apprenant que l'Impratrice, au lieu de
gagner Milan par le Simplon, et d'aller demander  son fils et  sa
belle-fille des jours heureux et paisibles, s'en revint, comme je
l'ai dit,  la Malmaison d'abord, o elle reut tout Paris, et puis
partit pour Navarre, malgr le froid assez rigoureux qu'il faisait.
Son retour fit du bruit, beaucoup de bruit mme, non-seulement par
ce mme retour, mais par celui des personnes de sa maison qui,
ne pouvant faire du bruit en leur nom, en faisaient au nom de
L'IMPRATRICE... Cette qualit, ce nom, amenaient encore des scnes
pnibles  l'Empereur. L'Impratrice Josphine avait la mme livre
que l'Empereur, et, consquemment, que Marie-Louise.  l'poque de
ce retour de Genve, il y eut une querelle entre des domestiques
subalternes; malgr l'obscurit o leur nom les mettait, cela vint 
la connaissance de l'Empereur, et il eut de l'humeur... Il pressa le
dpart pour Navarre, en crivant  cet gard spcialement  madame la
comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante de la maison
de l'Impratrice, pour lui recommander l'ordre et la rgularit dans
cette maison de l'Impratrice.

Songez, crivait Napolon, que cette maison est nouvellement
institue. L'Impratrice Josphine n'avait aucune dette il y a sept
mois, donnez  ses affaires, madame, le coup d'oeil d'une amie en
laquelle elle et moi nous avons toute confiance.

Mais il s'tait lev entre Josphine et l'Empereur un mur de glace,
et c'tait elle-mme qui avait lev cette sparation... Son refus
d'aller  Milan auprs de son fils, pour lui rendre la paix que
son sjour  Malmaison troublait, ce refus prouva  l'Empereur que
Josphine l'aimait pour elle seule.

Il lui crivait, au mois de novembre (24) 1810:


J'ai reu ta lettre; Hortense m'a parl de toi. Je vois avec plaisir
que tu es contente; j'espre que tu ne t'ennuies pas trop  Navarre.

Ma sant est fort bonne. L'Impratrice avance fort heureusement dans
sa grossesse; je ferai les diffrentes choses que tu me demande pour
ta maison. Soigne ta sant, sois contente et ne doute jamais de mes
sentiments pour toi.

                                                           NAPOLON.


On voit combien le style est chang; autrefois il tait naturel;
maintenant il est guind et mal avec lui-mme; cette contrainte
augmentera encore.

Tandis que Marie-Louise, entoure de soins et de la tendresse de
l'Empereur, avanait dans sa grossesse et passait ses soires 
jouer au billard ou au reversis et  faire tourner son oreille[64],
Josphine tait  Navarre o elle tchait de s'tablir le plus
convenablement possible pour y passer l'hiver, mais la chose tait de
difficile excution; j'ai dj dit que depuis M. le duc de Bouillon
cela n'avait point t ou, du moins, trs-peu habit; et lorsque
l'Impratrice vint avec sa cour, toute jeune et toute gracieuse,
prendre possession de ce vieux manoir, on aurait pu comparer cette
arrive  celle d'une noble chtelaine visitant un de ses vieux
chteaux.

[Note 64: J'ai dj parl de cette singulire proprit de l'oreille
de Marie-Louise. Elle la faisait tourner sur elle-mme par un simple
mouvement de la mchoire.]

La socit de Navarre tait compose des personnes dont voici les
noms:

Madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur; madame la comtesse
Octave de Sgur, madame la comtesse de Colbert, madame la comtesse
de Rmusat, madame du Vieil-Castel, madame d'Audenarde, mademoiselle
de Mackau, mademoiselle Louise de Castellane, madame la comtesse de
Serant, dames du palais; madame Gazani, lectrice.

Les hommes taient  peu prs ceux que nous connaissions  Malmaison.
M. de Beaumont, homme d'une socit douce et de bonne compagnie:
il tait chevalier d'honneur; monseigneur de Barral, archevque de
Tours, premier aumnier; M. Turpin de Criss, chambellan. C'est
lui dont le charmant talent de peinture se fait admirer tous
les ans  l'Exposition: il est doux et modeste, deux qualits
prcieuses  rencontrer dans un homme de naissance comme lui, et
ayant vcu  la cour. M. de Montholon venait ensuite; ce M. Louis
de Montholon tait le frre, s'il ne l'est mme encore, de M. de
Montholon-Sainte-Hlne... Et puis encore dans les chambellans,
on voyait M. de Vieil-Castel, dont on apprenait l'existence parce
que sa femme est bonne et excellente, et,  cette poque, elle
tait ravissante de beaut!... Pour complter la maison d'honneur
de l'Impratrice, il faut nommer M. Fritz Pourtals, aimable et
bon garon, ayant quelquefois un peu de raideur genevoise ou
_neufchteloise_; mais elle se perdit peu de temps aprs... Il avait
le dsir de plaire, et cela rend si doux!... Et puis enfin M. de
Guitry; tous deux taient cuyers sous M. Honor de Monaco, neveu
du prince Joseph de Monaco, pre de mesdames de Louvois et de la
Tour-du-Pin.

On sait que madame la comtesse d'Arberg avait remplac madame de
la Rochefoucault. Celle-ci demanda  rester auprs de la nouvelle
souveraine... L'Empereur ne la mit pas  la nouvelle cour, et la
retira de l'ancienne. Cette punition est admirable.

Madame d'Arberg avait tout pouvoir sur la maison de l'Impratrice.
Napolon, qui savait que l'argent fondait dans ses mains, autorisa,
en son nom, madame d'Arberg  rsister aux dpenses folles de
l'Impratrice. Jamais on ne s'acquitta plus noblement, et en mme
temps plus dignement, d'un devoir pour justifier la confiance de
l'Empereur. La maison de l'Impratrice fut monte comme celle de
Josphine rgnant aux Tuileries; le luxe ne fut pas diminu, et
cependant la dpense fut toujours raisonnablement dirige. On ne
l'appelait jamais que la grande matresse, quoique ce titre ne
ft pas le sien; mais Josphine l'appelait elle-mme _ma grande
matresse_.

Elle avait t belle comme un ange dans sa jeunesse, et sa belle
tournure, ses traits si purs, le galbe de son visage, l'expression
doucement recueillie de sa physionomie, lui donnaient une beaut de
tout ge, que toutes les femmes enviaient.

Sa soeur tait cette belle comtesse d'Albany, ne comtesse de
Stolberg, qui fut tant aime d'Alfiri; celle qu'il appela toujours:
_Nobil donna!_

Le secrtaire des commandements de l'Impratrice tait un homme fort
spirituel, nomm M. Deschamps. Il est connu par plusieurs productions
vraiment charmantes; il contribuait, pour sa part, d'une manire
agrable aux soires de Navarre, bien longues et bien tristes surtout
en hiver, lorsque le vent sifflait et venait en longues rafales se
briser contre les vieux murs du chteau.

Mais un homme bien aimable, qui vint aussitt faire sa cour 
l'Impratrice, et qui fut toujours soigneux de lui rendre les
devoirs quelle devait attendre de lui, c'tait l'vque d'vreux,
l'abb Bourlier; il tait ami de M. de Talleyrand, qui n'accorde son
amiti, on le sait, qu' ceux qui sont dignes de la comprendre et de
l'apprcier: l'abb Bourlier venait trs-souvent dner  Navarre,
et puis il faisait la partie de trictrac de l'Impratrice. M. de
Chambaudoin, prfet d'vreux  cette poque, tait aussi un homme
qui tenait sa place dans le salon de l'Impratrice. J'ai longtemps
cherch ce qu'on pouvait dire de M. de Chambaudoin, et je n'ai trouv
que ceci:

M. de Chambaudoin, prfet du dpartement de l'Eure.

Ou bien encore:

M. de Chambaudoin, prfet d'vreux.

C'est une variante.

Il y avait aussi fort souvent des visites de Paris. La marchale Ney,
madame de Nansouty, plusieurs personnes qui, sans tre attaches
 la maison de l'Impratrice, venaient lui faire leur cour. De ce
nombre tait madame Campan, et puis presque toute la maison de la
reine Hortense, qui regardait comme un devoir de rendre des soins 
la mre de leur reine. Et lorsque le prince Eugne venait  Paris, la
maison de l'Impratrice s'augmentait de tout ce qui tait auprs du
vice-roi, et Navarre devenait un lieu enchant, surtout si la reine
Hortense y tait aussi.

Le train de vie qu'on menait  Navarre ressemblait un peu  celui de
la Malmaison. On djeunait  dix heures tous les jours. Le dimanche
seulement on changeait l'heure de ce repas, qui avait lieu plus
tard. L'Impratrice,  moins d'tre malade, entendait la messe tous
les dimanches, ainsi que les jours de ftes. M. de Barral n'officiait
que les jours de ftes.

Le djeuner de Navarre avait une plus grande apparence que celui de
la Malmaison:  la Malmaison l'Impratrice djeunait toujours dans
un petit salon trs-bas, dans lequel tenaient  peine dix  douze
personnes. Plus tard, aprs le divorce, on prit le parti de djeuner
dans la grande salle  manger qui est auprs du cabinet de l'Empereur.

 Navarre, tout tait ordonn comme on se figure que ce devait l'tre
dans un vieux chteau du moyen ge: la richesse de la vaisselle,
l'abondance des mets, le grand nombre des domestiques, tout cela
avait un air fodal. Quatre matres d'htel, deux officiers, un
sommeiller, un premier[65] matre d'htel (premier officier de la
bouche) inspectant le service, un valet de pied derrire chaque
convive, voil quel tait le service de Navarre. Derrire le fauteuil
de l'Impratrice se tenaient, pour son service spcial, deux valets
de chambre, un basque, un chasseur et le premier matre d'htel.

[Note 65: Ce premier matre d'htel s'appelait _Rchaud_. Ils taient
deux frres, sortant tous deux de chez le prince de Cond, aussi
fameux l'un que l'autre. L'autre frre tait  mon service.]

Aprs le djeuner, qui durait une heure environ, on rentrait dans
la galerie, et l'Impratrice se mettait  un mtier de tapisserie.
La matine se passait  causer, travailler et lire tout haut. On
dnait  six heures, et, en t, on allait se promener dans la
fort. L'Impratrice rentrait ensuite, et elle faisait sa partie de
whist avec M. Deschamps et M. Pierlot, l'un, intendant de sa maison,
et l'autre son secrtaire des commandements; ou bien sa partie de
trictrac avec monseigneur l'vque d'vreux. Pendant la partie de
l'Impratrice, toutes les jeunes femmes, avec la reine Hortense,
allaient dans la pice voisine, et l on dansait, on faisait de la
musique, on s'amusait enfin.

On a vu par toutes les lettres que j'ai transcrites sur les pices
fournies par la reine _Hortense elle-mme_, et dont son fils le
prince Louis possde toujours les originaux, que l'Empereur tait
aussi bon qu'il est possible de l'tre dans la position nouvelle
qu'il avait choisie pour l'Impratrice Josphine: elle ne reconnut
pas cette extrme bont, je le dis avec peine; et loin d'couter les
conseils de l'amiti qui lui taient videmment transmis, elle accrut
elle-mme la douleur de sa position.

L'Empereur eut de l'humeur de son retour  la Malmaison, en 1810;
on le voit dans une lettre par laquelle il est visible qu'il ne lui
avait pas encore annonc la grossesse de Marie-Louise. Cette lettre,
en date du 14 septembre 1810, n'a que quelques lignes; mais elle dut
porter coup  une personne aussi impressionnable que Josphine pour
tout ce qui lui venait de l'Empereur.


                                      Saint-Cloud, 14 septembre 1810.

Je reois ta lettre, et je vois avec plaisir que tu te portes bien;
l'Impratrice est _effectivement_ grosse de quatre mois. _Elle m'est
fort attache_, etc.


On voit par le mot _effectivement_ que l'Empereur confirmait une
demande presque douteuse.

Oui, il eut  cette poque beaucoup d'humeur du sjour de Josphine
en France. Napolon tait l'homme le plus dsireux de ne faire
aucunement parler sur lui et sa famille relativement  leur vie
prive... Il connaissait assez la France et surtout les salons
de Paris pour tre certain que les beaux parleurs et les belles
parleuses ne se feraient faute de saisir un si beau sujet de discours
que celui de l'oraison funbre de toutes les esprances de Josphine
 la naissance d'un hritier de l'Empire; et il avait raison. Pour
complter son mcontentement, Josphine ne lui crivait que pour lui
demander de l'argent; il semblait que depuis que cette grossesse de
Marie-Louise tait annonce, elle spcult sur les consolations qu'il
fallait qu'elle en ret. Je vois dans une autre lettre de l'Empereur
en date du 14 novembre 1810:

... _Je ferai les diffrentes choses que tu me demandes pour ta
maison_... etc.

Et puis le 8 juin 1811:

... J'arrangerai toutes les affaires dont tu me parles... etc.

Et enfin au mois d'aot 1813 (25 aot):


... Mets de l'ordre dans tes affaires; ne dpense que quinze cent
mille francs par an, et mets de ct quinze cent mille francs; cela
fera une rserve de quinze millions en dix ans, pour tes petits
enfants: il est doux de pouvoir faire cette chose pour eux. Au lieu
de cela, l'on me dit que tu as des dettes. Cela serait bien vilain.
Occupe-toi de tes affaires, et ne donne pas  qui veut prendre. Si
tu veux me plaire, fais que je sache que tu as un gros trsor: juge
combien j'aurais mauvaise opinion de toi si je te savais endette
avec trois millions de revenu.

Adieu, mon amie; porte-toi bien.

                                                       NAPOLON.[66]

[Note 66: Cette lettre est, comme les autres, copie sur les lettres
originales fournies par la reine Hortense.]


Cette lettre fit un effet d'autant plus douloureux sur l'Impratrice
Josphine, qu'elle fut crite le jour de la fte de Marie-Louise
et porte la date du 25 aot... Lorsque sa rivale tait entoure de
fleurs, d'hommages, d'encens et de caresses, on lui donnait  elle
les remontrances, les larmes et les chagrins!... Napolon n'y avait
certes pas song, mais Josphine le crut, et dans de pareils moments,
sa dignit de femme tait toute en oubli; elle fut malade, et la
reine Hortense le dit  l'Empereur. Napolon tait bon quoiqu'il ne
ft pas trs-sensible: il envoya aussitt un page  la Malmaison avec
une lettre de quelques lignes que voici:


                             Trianon, vendredi, huit heures du matin.

J'envoie savoir comment tu te portes, car Hortense m'a dit que tu
tais au lit hier. J'ai t fch contre toi pour tes dettes... Je
ne veux pas que tu en aies; au contraire, j'espre que tu mettras
un million de ct tous les ans pour donner  tes petites-filles
lorsqu'elles se marieront.

Toutefois, ne doute jamais de mon amiti pour toi, et ne te fais
aucun chagrin l-dessus, etc.


Ces malheureuses dettes faisaient le tourment de l'Empereur, et ce
tourment tait incurable parce que Josphine tait incorrigible;
partout o elle trouvait une tentation elle y cdait: une fois
c'tait un chle de douze mille francs qu'elle ne pouvait se
dispenser de prendre parce que la couleur en tait unique; une autre
fois c'tait une pice d'orfvrerie en vermeil, ou bien une parure,
un tableau; tout cela tait achet aussitt que prsent. Un jour,
 Genve, elle va se promener  Prgny[67]: le site lui plat; elle
achte la maison. Qu'est-ce en effet? un chalet un peu plus orn
qu'un autre; mais ce chalet est trop petit, les femmes de chambre
sont mal loges, les valets de chambre murmurent: l'Impratrice
tait bonne, elle ne voulait faire crier personne, et pour cela elle
fait btir  Prgny. C'est _peu de chose_, sans doute, mais ensuite
il fallut meubler cette maison... on y recevait... Enfin ce chalet
devint une occasion de dpense; et comme tout est relatif, ce qui
augmenterait le passif d'un budget d'une fortune de 100,000 francs de
rentes, de cinq ou six mille au moins, produit relativement le mme
effet dans une maison de prince.

[Note 67: Proprit qu'avait l'Impratrice tout prs de Genve.]

Tout ce que je dis l est bien prosaque; mais la vie matrielle ne
l'est-elle pas en effet? Il faut vivre, et les jours n'ont qu'un
nombre d'heures fixe. Tout doit tre rgulier comme le cours du
temps, et l'Empereur voulait cette rgularit autour de lui. Duroc
avait ciment sa faveur et l'attachement de l'Empereur pour lui par
le grand ordre qu'il avait tabli dans le palais imprial. Il avait
voulu, d'aprs l'ordre de Napolon mettre le mme ordre dans les
affaires de Josphine; mais l'entreprise n'avait pu avoir lieu, avec
elle la chose tait impossible.

Toutefois Josphine, malgr sa lgret, tait foncirement bonne, et
son attachement pour Napolon tait profond. Elle avait t blesse
de cet ordre voil pour le voyage d'Italie, mais ensuite elle se
dtermina  aller voir sa belle-fille, dont elle tait adore. Elle
y alla en 1812 et fut reue  Milan avec enthousiasme; elle-mme
prouva un trs-vif sentiment de bonheur en revoyant ces mmes lieux
o la passion la plus brlante tait ressentie pour elle, et par
quel coeur!.. par celui du plus grand homme que l'histoire du monde
nous prsente!... et lorsque cette passion lui donnait le bonheur
non-seulement du coeur, mais de l'orgueil!... dans ces mmes lieux
o plus tard cette mme affection moins vive, mais toujours aussi
tendre, lui mettait une nouvelle couronne sur la tte... Mais si
Josphine ne retrouva pas ensuite, dans cette cour de la vice-reine,
ce bonheur qu'elle pleurait, elle y retrouva tout le respect,
tous les soins que jadis la cour impriale lui avait offerts. Sa
belle-fille mit sa gloire  remplacer son Eugne, comme toujours elle
l'appelait, auprs de sa mre.

J'ai peu parl de la princesse Auguste; j'ai seulement dit combien
elle tait belle. Mais lorsqu'on la connaissait on savait qu'elle
tait encore meilleure; et, comme souveraine, comme princesse, elle
avait le pouvoir de doubler le charme de la femme dans l'exercice de
sa bont, et jamais elle ne perdit un de ses droits. Elle tait bien
aime  Milan... Le prince Eugne l'adorait.

Je vais transcrire ici une lettre du prince Eugne  sa mre. Cette
lettre fut crite par lui du fond de la Russie, o il tait, tandis
que Josphine avait t consoler sa belle-fille et la soigner dans
ses couches. Elle fut reue admirablement... On la logea  la _Villa
Bonaparte_, o tait la vice-reine, et elle occupa l'appartement du
vice-roi. Pendant ce voyage la princesse Auguste fut pour elle la
plus tendre et la plus attentive des filles. Elle tait grosse, et
dj fort avance dans sa grossesse. Elle tait dj entoure de
trois beaux enfants: un garon et deux filles[68]. On tait alors
au milieu de l't de 1812... Les inquitudes commenaient dj 
remplacer les joies et les victoires. En quittant l'Impratrice  la
Malmaison, j'en reus la promesse de venir aux eaux d'Aix, avant de
rentrer en France.

[Note 68: Le prince Auguste-Charles-Eugne, n  Milan, le 9 dcembre
1810; la princesse Josphine, marie au prince Oscar de Sude; et la
princesse Eugnie-Hortense, ne  Milan, le 23 dcembre 1808, marie
au prince hrditaire de Hohenzollern-Hechingen.]

--Hlas! me dit-elle ensuite, qui sait o nous serons tous cet
automne!...

Elle tait profondment triste.

La vue de la famille de son fils la ranima. L'impratrice Josphine
avait un coeur excellent et se plaisait dans ses affections de
famille. Ses petits-enfants l'adoraient... Le prince Napolon, fils
an de la reine Hortense, disait un jour,  la Malmaison, en voyant
partir madame la comtesse de Tascher[69], sa cousine, qui allait
joindre son mari:

--Il faut que ma cousine aime bien son mari, pour quitter
grand'-maman!...

[Note 69: La princesse de La Leyen, marie au comte Tascher, cousin
germain de l'impratrice Josphine.]

En voyant la famille de son fils bien-aim, Josphine prouva
un sentiment de joie bien vif (crivait-elle elle-mme  la
reine Hortense). Cependant tous ces enfants si beaux... si bien
portants... ce fils qui aurait d porter le nom _de Csar_, et que
Napolon et peut-tre mieux fait de choisir pour son hritier et
son successeur... toutes ces penses aussi l'assaillirent et lui
donnrent une vive peine au milieu de sa joie. Elle en parlait avec
un naturel de coeur fort touchant. La vice-reine accoucha le 31
juillet d'une fille[70], et l'Impratrice la garda et la soigna comme
l'aurait pu faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis. C'tait dans
de pareils moments que Josphine tait incomparable de bont et de
charme de sentiment.

[Note 70: La princesse Amlie, ne  Milan, le 31 juillet 1812,
marie  l'empereur du Brsil.]


Ma bonne mre, lui crivait Eugne, je t'cris du champ de
bataille. Je me porte bien. L'Empereur a remport une grande victoire
sur les Russes. On s'est battu treize heures. Je commandais la
gauche. Nous avons tous fait notre devoir. J'espre que l'Empereur
sera content.

Je ne puis assez te remercier de tes soins, de tes bonts pour ma
petite famille. Tu es adore  Milan, comme partout. On m'crit des
choses charmantes, et tu as fait tourner les ttes de toutes les
personnes qui t'ont approche.

Adieu. Veux-tu donner de mes nouvelles  ma soeur? je lui crirai
demain.

Ton affectionn fils,

                                                             EUGNE.


Lorsque l'impratrice Josphine arriva  Aix en Savoie, Aix tait
rempli de la famille impriale. La princesse Pauline, Madame-Mre,
la reine d'Espagne, la princesse de Sude: c'tait  n'y pas tenir
pour l'Impratrice, qui savait combien toute cette famille avait
pouss au divorce. Je l'assurai de ce dont j'tais sre, c'est que
la reine Julie n'avait en rien port l'Empereur  cette action, et
qu'elle avait au contraire employ son crdit sur lui pour l'en
empcher. Quant  la reine de Naples, c'tait autre chose, ainsi que
la princesse Borghse.

Je trouvai l'Impratrice trs-abattue. Les revers de Russie n'taient
pourtant pas encore connus, ni mme prvus par notre insouciance, ce
qui est bien tonnant!... Josphine seule paraissait craindre, elle
si confiante et si lgre!... Il semblait que cette malheureuse femme
et une seconde vue du malheur de l'homme dont elle avait t si
longtemps comme l'toile prservatrice.

--Voyez, me disait-elle, voil encore un ami de moins pour moi!...
Tout ce qui m'aime est frapp de mort ou de malheur!

C'tait en apprenant la mort de ce pauvre Auguste de Caulaincourt...
Sa mre, dame d'honneur de la reine Hortense, et l'une des plus
anciennes amies de l'Impratrice, tait atteinte au coeur par cette
mort de l'un de ses fils, lorsque la blessure faite par l'infortune
de l'an saignait encore!... Le comte de Caulaincourt (Auguste)
tait aussi de mes amis, et de mes amis d'enfance.

L'Impratrice, dj accable par tout ce qui l'avait frappe
depuis quelques annes, reut le dernier coup par les malheurs de
la campagne de Russie. Hors d'tat d'opposer par sa nature une
rsistance assez forte  l'orage qui fondait sur elle et sur ceux
qu'elle aimait, elle reut ds lors la premire atteinte du coup dont
elle mourut plus tard. Je la revis  mon retour d'Aix, et la trouvai
bien change. Elle tait  la Malmaison, et revenait de Navarre, o
l'humidit du lieu lui avait galement fait beaucoup de mal. Il est
impossible d'tre plus aimable qu'elle ne l'tait alors. C'tait
avec un charme tout entier d'attraction qu'on se sentait attirer
vers la Malmaison.  la vrit Josphine avait t bien heureuse de
l'ordre qu'avait donn l'Empereur qu'on lui ft voir le roi de Rome;
l'entrevue avait eu lieu sans que Marie-Louise le st.

Elle voulait que je fusse  Navarre; mais ma sant s'y opposa
longtemps. La vie qu'on y menait tait au reste  peu prs la mme
qu' la Malmaison. L'Impratrice tait seulement plus entoure de
son service... et madame d'Arberg, investie d'une grande confiance
par l'Empereur, veillait  ce que l'Impratrice ne ft pas des
dpenses exagres, et par l n'veillt pas le mcontentement de
l'Empereur. Il y avait aussi une autre chose sur laquelle Napolon
appelait toute la surveillance de madame d'Arberg; c'tait _le
dcorum_ du rang de l'Impratrice. Ayant appris que Josphine, pour
mettre plus de laisser-aller dans les relations qui existaient entre
les personnes de son service d'honneur et elle, avait permis 
l'officier commandant sa garde et  ses chambellans de l'accompagner
 la promenade en habit bourgeois, l'Empereur crivit  madame
d'Arberg que l'impratrice Josphine avait t sacre, que ce
caractre _tait indlbile_; qu'elle devait, en consquence, songer
 se faire _respecter_, et qu'il ordonnait que jamais elle ne sortt
sans tre accompagne par ses officiers en tenue.--J'ai oubli les
pages dans la formation de sa maison, ajoutait Napolon; mais je les
nommerai incessamment, et les enverrai.

Ce qu'il fit peu de temps aprs.

Le chteau de Navarre parat fort grand, et pourtant il contient peu
de logement. Lorsque la reine Hortense venait voir sa mre, qu'elle
adorait, et pour qui elle tait la plus soigneuse des filles, elle
logeait, avec son service, dans le petit chteau, qui n'est spar
du grand que par un petit espace; mais il y a une cour  traverser.
Aussi gagna-t-on des rhumes dont on ne pouvait gurir que longtemps
aprs, pour avoir pass quelques jours  Navarre dans une grande
chambre o le vent sifflait de tous cts, et d'une telle force,
que les rideaux des fentres voltigeaient sous le souffle d'un vent
de bise vraiment glacial, surtout  l'poque de l'anne o l'on fut
voir l'Impratrice. Cette chambre, plus tard, fut compare par moi
 l'appartement de lady Rowena, dans _Ivanho_... L'appartement de
l'Impratrice tait chaud et confortable; mais c'tait le seul de la
maison, avec les grandes salles de rception du rez-de-chausse.

Du temps du duc de Bouillon, Navarre tait autrement distribu que
de celui de Josphine, mais sa position tait la mme. La plus
agrable manire de s'y rendre est de prendre la route de Rouen. De
Rouen  vreux le pays est ravissant, les sites ont un aspect tout
autre que dans le reste de la France; ils sont  la fois fertiles et
pittoresques. Dans la valle d'Andelle, au milieu de laquelle s'lve
le charmant village de Fleury, partout des eaux vives, partout de
la fracheur et de la vie dans la nature qui vous entoure... D'un
ct, la montagne des Deux-Amants rappelle une vieille lgende...
d'un autre, on voit Charleval, et tout cela entour, surmont de
collines couvertes de bois, dans lesquels des sources jaillissantes
entretiennent une continuelle verdure tant que dure l't... Enfin,
on traverse Louviers... cette ville, qui fut un temps si fameuse
par ses fabriques de draps, et qui maintenant n'a plus que des
souvenirs... Et puis, au milieu d'une jolie valle, on trouve
enfin vreux... l'antique _Eburovicum Mediolanum_ des Romains...
vreux tait presque entirement btie en bois avant la Rvolution;
depuis, on a beaucoup reconstruit, mais le temps ne peut rien aux
localits... Navarre est  une fort petite distance d'vreux. Le
chteau a t construit par un des Mansard. L'architecture, quoique
trs-modifie par les propritaires successeurs de M. de Bouillon,
se ressent de la premire intention de l'architecte. L'difice
_d'honneur_ est surmont d'une coupole assez mauvaise, destine 
couvrir un immense salon central, vaste comme une halle, o venaient,
du temps du duc, aboutir les divers appartements au rez-de-chausse.
Ce salon tait octogone. Je ne sais si maintenant il subsiste
toujours. Le duc de Bouillon avait t d'abord exil  Navarre,
alors la plus belle terre de France; et puis ensuite il adopta, par
haine et ressentiment contre la cour, les opinions dmagogiques, et
mourut tranquille dans son chteau de Navarre, d'une hydropisie, pour
laquelle il a subi vingt-trois oprations...

Son intrieur, comme je l'ai dit, tait bizarrement ordonn pour
un homme de son ge... Navarre tait renomm pour ses plaisirs de
chaque jour, soit comme spectacle, chasse, dners, soupers joyeux,
et surtout libert tellement grande, qu'on pouvait l'appeler
_licence_... et le pauvre Prince n'allait mme pas  table!... Il
demeurait dans sa chambre  coucher, o tout le monde allait ensuite
prendre le caf. La duchesse de Bouillon, jeune femme de vingt ans,
sche et longue personne, vaine, altire, dplaisante comme une
grande dame, impolie enfin, ce qui est tout dire, faisait tant bien
que mal les honneurs du chteau, o personne n'aurait certainement
t pour elle... Mais, dans ce chteau,  ct du duc de Bouillon,
tait une femme de quarante-cinq ans, mais belle comme Niob, bonne
comme un ange: et cette femme, savez-vous qui elle tait? la mre
de madame la duchesse de Bouillon... La morale murmurait de cette
runion, mais je crois avoir dit que ce n'tait pas  Navarre qu'il
fallait aller faire un cours de svrit de moeurs. Madame la
marquise de Banastre avait t longtemps aime du duc de Bouillon.
Le marquis vivait... le mariage de mademoiselle de Banastre pouvait
seul amener un rapprochement entre deux amis qui n'taient plus que
cela. Il eut lieu... Deux mois aprs, le marquis de Banastre meurt 
Coblentz!... Voil du malheur!...

Madame de Banastre tait admirablement belle et charmante... Quant 
sa fille, j'ai tout dit:

Grande dame impertinente.....

Ce mot veut dire sotte, ridicule, mchante, et souvent sans tre
redoutable; ce qui est le plus fcheux.

Jadis Navarre avait trois jardins: le premier en arrivant par
l'avenue d'vreux a t trac originairement par Le Ntre... Il avait
des bassins de marbre blanc, comme  Versailles, avec des _mascarous_
en bronze... Le second, dans le genre qu'on appelait alors Anglais,
avait les plus beaux arbres que la Normandie puisse produire.
Quelques annes avant que Josphine n'achett cette terre de Navarre
j'ai vu l une avenue de plus de cent pieds de largeur, dont les
arbres sculaires avaient acquis, par le temps, une lvation dont
rien ne peut donner l'ide... Dans ce mme jardin,  la droite du
chteau, j'ai vu aussi  cette poque un temple en briques sur un
modle antique, avec cette inscription grecque:

  [Grec: ERTI OURANI]

Ce qui signifie:  l'amour cleste.

M. de Bouillon avait  Navarre des serres admirables. M. Roy les a
releves; et, en tout, il a fait grand bien  la proprit de Navarre.

Lorsque l'Impratrice l'et en sa possession, il y avait pourtant de
grands dgts occasionns par les eaux. Deux rivires entourent les
jardins; l'_Iton_ et l'_Eure_. Leurs eaux fournissent aux bassins,
aux cascades, dont la moiti sans doute a t supprime, mais dont il
reste encore assez pour que les conduits, n'tant pas bien soigns et
se brisant, rpandent les eaux qu'ils amnent et causent de grands
inconvnients. Quoi qu'il en soit, Navarre fut et sera toujours un
trs-beau lieu.

Pour donner une ide de ce qu'il tait au temps du duc de Bouillon,
j'ai abandonn celui de Josphine, prcisment au moment o j'allais
raconter comment se passait la Saint-Joseph  Navarre. C'tait alors
et dans les deux mois qui suivaient, le plus dlicieux sjour de
France. La nature reprenait alors sa robe fleurie, et, plus tard,
les belles eaux de l'_Eure_ et de l'_Iton_ donnaient une vie presque
intellectuelle  cette nature si admirable, qui entourait le chteau
et prsentait,  chaque pas, un site  observer, un loge  donner.

Ce 19 mars dont je parle,  dix heures du matin; une troupe de
jeunes filles toutes fraches et jolies, et des familles les plus
distingues de la province, vint d'vreux  Navarre pour prsenter
les voeux de la ville  l'Impratrice. Elle faisait beaucoup de bien
dans le pays, et elle donnait immensment; elle avait fond une
cole pour de pauvres orphelines o elles apprenaient  faire de
la dentelle. L'Impratrice avait encore donn  la ville d'vreux
des marques d'intrt qui lui avaient gagn le coeur des habitants.
Non-seulement elle s'tait occupe de leurs besoins, en venant
 l'aide des pauvres jeunes filles orphelines, mais encore elle
songeait aux plaisirs des gens d'vreux. Elle avait achet un grand
et beau terrain pour y faire construire une salle de spectacle,
et, de plus, une autre portion de terrain, qui devait agrandir la
promenade, que l'Impratrice devait faire entirement replanter,
et orner de plus de dix mille pieds d'glantiers, greffs des plus
belles espces de roses. Aussi la ville, dans sa reconnaissance, lui
adressa-t-elle des vers qui lui furent rcits par une trs-agrable
personne, dont j'ai oubli le nom, mais qui tait fille du maire
d'vreux  cette poque. Elle ne fut embarrasse que ce qu'il fallait
pour la pudeur gracieuse d'une jeune fille. L'entre de toutes
ces jeunes personnes fut charmante: elles avaient fait un dme de
toutes les fleurs printanires, sous lequel tait place la jeune
fille du maire, portant le buste de l'Impratrice. Lorsqu'elle _eut
rcit_ son compliment en vers, on servit un trs-beau djeuner,
auquel Josphine assista, et aprs lequel elle leur fit  toutes de
charmants prsents.

Elle tait fort tourmente de la pense que ce qu'on voulait faire
pour elle pouvait dplaire  Marie-Louise, et par suite  l'Empereur.
Elle m'en parla.

--Ils veulent faire des rjouissances  vreux, me dit-elle; vous,
qui habitez Paris, et qui connaissez mieux que tout ce qui m'entoure
l'esprit de la cour des Tuileries, qu'en pensez-vous?

--Je pense, madame, que tout ce qui rappelle voire nom  une certaine
personne trouble son sommeil, sans nanmoins l'empcher de dormir;
car, pour cela, je crois la chose impossible.

Josphine se mit  rire.

--Vous ne l'aimez pas? me dit-elle.

--Non, madame

--Pourquoi cela?

--Parce qu'elle me dplat... et je ne suis pas la seule... Je crois
donc que votre majest doit fort peu s'inquiter si Marie-Louise
est ou non tourmente par les cris d'amour et de reconnaissance
de Navarre et d'vreux... Je ne puis, d'ailleurs, donner un avis
d'aprs moi... Rien ne m'inspire moins de piti et d'intrt que le
bas et vil sentiment de l'envie.

Malgr ce qu'on lui dit, l'Impratrice dfendit toute dmonstration
publique  vreux; mais ce fut en vain, on illumina dans toute
la ville... On fit des feux de joie, non-seulement dans la ville
d'vreux, mais dans les villages autour de Navarre, o l'Impratrice
rpandait une foule de bienfaits. Comme l'Impratrice ne voulait
aucune fte ostensible, on ne joua pas la comdie au chteau, mais M.
Deschamps[71] y suppla en faisant de jolis couplets de circonstance,
si pourtant il en est de jolis dans ce cas-l; mais il aimait
l'Impratrice, et le coeur a toujours de l'esprit!...

[Note 71: M. Deschamps tait un homme rempli d'esprit et d'amabilit;
il avait fait, avant d'entrer dans la maison de l'Impratrice comme
secrtaire de ses commandements, plusieurs jolis vaudevilles. Sa fin
fut tragique et mystrieuse. Aprs la mort de l'Impratrice, sa vie
 venir fut assure par une pension que lui firent la reine Hortense
et le vice-roi; tout--coup, il devint triste et mme inquiet; ce
changement fut remarqu par une jeune orpheline dont il prenait soin.
Enfin, un jour, il disparut, et jamais depuis on n'a pu dcouvrir sa
trace: il est vident qu'il s'est tu; mais o, comment et pourquoi,
voil ce qu'on ignore.]

Ce fut le soir, aprs dner, qu'on vit entrer dans le grand salon
une troupe de paysans, parmi lesquels se trouvaient des hommes et
des femmes habills en costume de ville; c'tait une dputation
des villages entourant Navarre, qui venait complimenter Josphine
sur le 19 mars. Toute cette troupe, qui n'tait autre chose que
les habitants ordinaires de Navarre, entonna d'abord le bel air de
Roland, de Mhul, et fit son entre par un choeur gnral:

   Sur l'air: _Le roi des preux, le fier Roland_.

   Comme nos coeurs, joignons nos voix,
   Chantons l'auguste Josphine:
   Aux fleurs qui naissent sous ses lois
   Sa main ne laisse point d'pines.
   Partout la suit de ses bienfaits,
   Ou l'esprance ou la mmoire;
   De Josphine pour jamais
   Vive le nom! vive la gloire (_bis_)!


   MADAME D'AUDENARDE LA MRE[72].

   AIR: _Partant pour la Syrie_.

   Longtemps d'un fils que j'aime
   J'enviai le bonheur;
   Mais prs de vous moi-mme,
   Rien ne manque  mon coeur.
   Si tous les dons de plaire
   Forment vos attributs,
   Hommage, amour sincre,
   Pour vous sont nos tributs. (_bis_)


   MADAME GAZANI.

   Sur l'air: _ deux poques de la vie_.

   Gnes me vit ds mon jeune ge
   Brler d'tre  vous pour jamais:
   Votre oeil distingua mon hommage,
   Votre coeur combla mes souhaits.
    vos bonts,  leur constance,
   Je dois tout!... et puissent vos yeux
   Voir ici ma reconnaissance,
   Comme  Gnes ils virent mes voeux[73].


   MADAME DE COLBERT (AUGUSTE).

   Dans les murs de Charlemagne,
   J'ai pu vous offrir mes voeux;
   D'une fte de campagne,
   Pour vous nous formions les jeux.
   Ce temps qu'ici tout rappelle
   Vient de ranimer mon coeur:
   En retrouvant tout mon zle,
   J'ai retrouv mon bonheur[74].

[Note 72: Madame d'Audenarde tait une bonne et excellente
personne et avait t une des plus jolies femmes de son temps. On
sait comment les croles sont charmantes lorsqu'elles sont hors
de la ligne ordinaire; elle tait mre du gnral d'Audenarde,
cuyer de l'Empereur, et qui ensuite, plac dans la compagnie des
gardes-du-corps du roi, compagnie de Noailles, tint cette belle
conduite, lorsque des enfants imberbes voulurent faire la loi au
vieux soldat, quoiqu'il ft jeune aussi, lui, mais respectable pour
cette foule adolescente qui ne devait pas lever la voix devant un
homme qui avait vu bien des batailles, et dont le sang avait coul
pour son roi[72-A]. Madame d'Audenarde fut toujours  merveille pour
la mmoire de l'impratrice Josphine, qu'elle n'appelait que sa
bienfaitrice. Je l'ai entendue parler ainsi  l'Abbaye-aux-Bois, o
je la rencontrais chez sa soeur, madame de Gouvello, ange de vertus
et de pit, que Dieu vient de rappeler  lui.]

[Note 72-A: Le gnral d'Audenarde a servi dans l'migration dans
l'arme de Cond.--Napolon l'aimait et l'estimait beaucoup.]

[Note 73: M. Deschamps fait ici une singulire mprise: on sait
trop bien que ce ne fut pas l'Impratrice qui appela madame Gazani
 Paris, ce fut l'Empereur; et mme, pendant longtemps, Josphine
la tint dans la plus belle des aversions. Elles ne se rapprochrent
que lorsqu'elles furent toutes deux malheureuses. Madame Gazani fut
elle-mme gne en chantant ce couplet: elle ne l'avait pas vue
auparavant, et fut contrarie, je le sais, de chanter ces paroles.]

[Note 74: Madame Auguste de Colbert, dame du palais de l'Impratrice;
elle demanda  la suivre. C'est une excellente femme, vertueuse et
bonne; elle tait veuve du brave gnral Auguste Colbert qui fut
tu en Espagne en plaant ses tirailleurs. Madame de Colbert tait
fille du snateur, gnral, comte de Canclaux. Elle est aujourd'hui
remarie  M. le comte de la Briffe. _La Fte de Campagne_, que
rappelle ici Deschamps, fait allusion  une fte donne  Josphine,
tandis qu'elle tait  Aix-la-Chapelle, un 19 mars. On lui donna une
fte charmante.

M. de Canclaux tait le plus digne des hommes, mais comme tous, il
avait quelques petits cts par lesquels il donnait  rire; l'un
d'eux tait une manie des plus prononces d'tre mlomane et d'aimer
l'italien. Le fait rel, c'est qu'il n'aimait pas la musique, et
n'entendait pas trs-bien l'italien. Cela n'empchait pas que,
lorsque je le rencontrais et que je lui demandais s'il avait t
content de Crescentini ou de madame Grassini dans le bel opra de
_Romo et Juliette_... il me rpondait: Pas mal, pas mal! ce dont
j'ai surtout t content, c'est du _finale_ et du _tutti_. Or, ces
deux mots, il les prononait comme tous les mots italiens prononcs
par ceux qui ne savent pas la langue, en appuyant fortement sur la
dernire lettre et la dernire syllabe. Du reste, c'tait l'honneur
et la probit en personne.]

Les plus jolis vers furent ceux de mademoiselle de Mackau.

  MADEMOISELLE DE MACKAU.[75]

  AIR: _L'hymen est un lien charmant_.

  Loin d'elle j'ai d regretter
  Une princesse auguste et chre:
  Manheim l'adore et la rvre,
  Et j'ai pleur de la quitter.
  Mais quand j'ai vu de son image
  Le modle dans notre cour,
  Mon coeur sentit un doux prsage;
  Bientt les charmes du sjour
  Ont sch des pleurs du voyage.

[Note 75: Mademoiselle de Mackau, fille du contre-amiral de ce nom,
tait attache comme dame  la princesse Stphanie, grande duchesse
de Bade. L'Impratrice, toujours bonne, sachant que mademoiselle de
Mackau tait malheureuse d'tre si loin de sa famille, la demanda
 la princesse Stphanie, et la fit dame du palais. Elle fut, 
quelque temps de l'poque dont je parle, marie au gnral Wathier de
Saint-Alphonse. Elle est nice de M. de Chazet, aimable pote, connu
par une foule de jolis ouvrages.]

Mademoiselle de Castellane chanta aussi un couplet que je ne puis
retrouver, pas plus, au reste, que mademoiselle de Castellane n'a
retrouv la reconnaissance et la mmoire pour les bienfaits sans
nombre dont Josphine l'a comble, bienfaits ports au point, par
exemple, de payer sa pension chez madame Campan, o elle fut leve
avec sa soeur. Elle l'a _marie_, _dote_; elle lui a donn un
trs-beau trousseau; enfin, elle a fait pour elle et mademoiselle de
Mackau ce qu'elle n'a fait pour aucune de ses filleules. Mademoiselle
de Mackau en est demeure reconnaissante; mais mademoiselle de
Castellane le fut si peu, qu'aprs la mort de Josphine, la reine
Hortense ne la vit qu'une fois pendant l'anne 1814!...

Ah! cela fait mal... Reprenons la suite du rcit de la Saint-Joseph,
 Navarre.

Mademoiselle Georgette Ducrest tait alors  Navarre. Jolie comme un
ange, frache comme une rose, aimant l'Impratrice d'une vritable
affection, elle s'avana vers elle avec une motion touchante qui
n'enleva rien au charme ravissant de sa voix, qui alors tait dans
toute sa beaut. Elle chanta aussi un couplet fort joli sur l'air de
_Joseph_.

Lorsque tout ce qui portait _l'habit_ de ville fut entendu, alors
arriva la dputation villageoise. C'tait madame Octave de Sgur
et M. de Vieil-Castel, habills en paysans, Colette et Mathurin.
Ils rappelaient, dans leurs couplets alternativement chants, les
bienfaits de l'Impratrice.

  MATHURIN.

  Sur nos monts, v'l qu'on amne
  Des parures d'arbrisseaux,
  Et que l'on fait de la plaine
      Partir les eaux[76].


  COLETTE.

  Dans vreux, ses mains soutiennent
  Pour les arts d'heureux berceaux,
  Ousque les jeunes filles apprennent[77]
      Mieux qu' leux fuseaux.


  MATHURIN.

  All' veut qu' les promenades y prennent[78]
      D'salignements nouveaux,
  Et qu'on te  _Marpomne_
  Ses vieux trteaux[79].


  COLETTE.

  Si tous ceux qui, dans leur peine,
  Ont eu part  ses cadeaux,
  D'un' fleur lui portait l'trenne,
      L'bouquet s'rait beau, etc.

[Note 76: L'Impratrice, en arrivant  Navarre, trouva la plaine
autour d'vreux infecte de marais trs-nuisibles; elle les fit
desscher; ils avaient t forms par les eaux de l'Iton et de l'Eure
qui passaient autrefois par des canaux pour alimenter les cascades
et les bassins du parc; et ces canaux ayant t rompus par dfaut
d'entretien, l'eau qu'ils conduisaient avait form ces marais.]

[Note 77: L'cole de jeunes filles, institue par Josphine, o elles
apprenaient  faire de la dentelle, mais o elles recevaient aussi
une parfaite ducation, spcialement dirige vers le but dans lequel
elles taient leves.]

[Note 78: L'Impratrice avait non-seulement rendu aux habitants la
promenade du parc de Navarre qu'on leur avait te, mais, de plus,
elle allait faire embellir leur promenade, et pour cela avait achet
un terrain.]

[Note 79: Allusion  la rdification du thtre que l'Impratrice
allait faire. Rien n'tait comparable  M. de Vieil-Castel dans
ce rle de paysan, avec son flegme et sa tranquillit habituelle;
rien n'tait au reste plus parfaitement comique: il avait beaucoup
d'esprit, et son air srieux ajoutait du comique  son rle. Son
fils, Horace de Vieil-Castel, a un talent remarquable pour dire les
vers et jouer la comdie,  part son esprit qui est trs-remarquable.]

M. de Turpin de Criss, chambellan de Josphine, connu par son joli
talent de peinture, fit ce jour-l, pour l'Impratrice, une chose
charmante. C'tait un jeu de cartes, dont les figures reprsentaient
toute la socit habituelle de Navarre. J'ai rarement vu quelque
chose de plus gracieux que ce jeu de cartes.

Quant  l'Impratrice, elle se souhaita  elle-mme sa fte, en
donnant des aumnes trs-abondantes  tous les pauvres des environs;
les bndictions durent tre grandes dans cette journe.

Puisque j'ai parl d'une Saint-Joseph  Navarre, je vais en
rapporter une qui avait eu lieu  la Malmaison, quelques annes
avant; l'Empereur tait en Allemagne  cette poque.

Nous organismes la fte de l'Impratrice, en l'absence de la reine
Hortense. La reine de Naples et la princesse Pauline, qui pourtant
n'aimaient gure l'Impratrice, mais qui avaient rv qu'elles
jouaient bien la comdie, voulurent se mettre en vidence, et deux
pices furent commandes. L'une  M. de Longchamps, secrtaire des
commandements de la grande-duchesse de Berg; l'autre,  un auteur de
vaudevilles, un pote connu. Les rles furent distribus  tous ceux
que les princesses nommrent, mais elles ne pouvaient prendre que
dans l'intimit de l'Impratrice qui alors tait encore rgnante.

La premire de ces pices tait joue par la princesse Caroline
(grande-duchesse de Berg), la marchale Ney, qui remplissait
 ravir[80] un rle de vieille, madame de Rmusat, madame de
Nansouty[81] et madame de Lavalette[82]; les hommes taient M.
d'Abrants, M. de Mont-Breton[83], M. le marquis d'Angosse[84], M.
le comte de Brigode[85], et je ne me rappelle plus qui. Dans l'autre
pice, celle de M. de Longchamps, les acteurs taient en plus petit
nombre, et l'intrigue tait fort peu de chose. C'tait le maire de
Ruel qui tenait la scne, pour rpondre  tous ceux qui venaient lui
demander un compliment pour la bonne _Princesse_ qui devait passer
dans une heure. Je remplissais le rle d'une petite filleule de
l'Impratrice, une jeune paysanne, venant demander un compliment au
maire de Ruel. Le rle du maire tait admirablement bien jou par
M. de Mont-Breton. Il faisait un compliment stupide, mais amusant,
et voulait me le faire rpter. Je le comprenais aussi mal qu'il me
l'expliquait; l tait le comique de notre scne, qui, en effet, fut
trs-applaudie.

[Note 80: Je crois que la duchesse de Frioul (madame Duroc) jouait
aussi, mais je n'en suis pas sre. Je ne me la rappelle sur le
thtre de la Malmaison que dans un seul rle, la soubrette du
_Bourru bienfaisant_, qu'elle joua fort bien. Mais, dans cette mme
pice, qui fut vraiment excellent, ce fut le marquis de Cramayel dans
le rle du Bourru...]

[Note 81: Soeur de madame Rmusat, et femme du premier cuyer de
l'Impratrice.]

[Note 82: La comtesse de Lavalette, nice de l'Impratrice. Jamais
une femme n'a plus froidement jou un rle.]

[Note 83: M. de Mont-Breton, premier cuyer de la princesse Pauline.]

[Note 84: Chambellan de l'Empereur.]

[Note 85: Chambellan de l'Empereur.]

M. le comte de Brigode tait, comme on sait, excellent musicien et
avait beaucoup d'esprit. Il fit une partie de ses couplets et la
musique, ce qui donna  notre vaudeville un caractre original que
l'autre n'avait pas. Je ne puis me rappeler tous les couplets de M.
de Brigode, mais je crois pouvoir en citer un, c'est le dernier. Il
faisait le rle d'un incroyable de village, et pour ce rle il avait
un dlicieux costume. Il s'appelait Lolo-Dubourg; et son chapeau 
trois cornes d'une norme dimension, qui tait comme celui de Potier
dans _les Petites Danades_, son gilet ray, _ franges_, son habit
caf au lait, dont les pans en queue de morue lui descendaient
jusqu'aux pieds, sa culotte courte, ses bas chins avec des bottes
 retroussis, deux normes breloques en argent qui se jouaient
gracieusement au-dessous de son gilet: tout le costume, comme on le
voit, ne dmentait pas _Lolo-Dubourg_, et, lui-mme, il joua le rle
en perfection.

Lorsque le vaudeville fut fini, et que nous emes chant nos
couplets qui, en vrit, taient si mauvais que j'ai oubli le mien,
Lolo-Dubourg s'avana sur le bord de la scne et chanta avec beaucoup
de got, comme il chantait tout, bien qu'il n'et que trs-peu de
voix, le couplet que voici et qui est de lui ainsi que la musique:

  Je souhaite  Sa Majest,
  D'abord, tout ce qu'elle dsire,
  Ensuite une bonne sant,
  Et puis toujours de quoi pour rire.
  Elle, tant Reine, et ne pouvant
  Lui souhaiter une couronne,
  Je lui souhaite seulement
  Autant de bonheur qu'elle en donne.

La musique tait charmante. J'en ai gard le souvenir comme si je
l'avais entendue hier.

Madame de Nansouty chanta comme elle chantait toujours, c'est--dire
admirablement. En vrit, elle devait bien rire en entendant la
reine de Naples et la princesse Pauline qui divaguaient  l'envi en
s'agitant sur ce malheureux thtre, o toutes deux auraient mieux
fait de ne pas monter; elles taient vraiment aussi mauvaises qu'on
peut l'tre, et de plus,  cette poque, la princesse Caroline
surtout avait encore beaucoup d'accent. Rien ne ressemble  cela;
mais c'tait surtout le chant!... On ne peut malheureusement
pas rendre l'effet de deux voix qui donnent continuellement le
son d'une note pour une autre, et cela sans aucune mesure. La
grande-duchesse de Berg tait bien jolie au reste ce jour-l, quoique
bien mauvaise: elle avait un costume de paysanne, tout blanc,
une croix d'or attache avec un velours noir. Ce velours faisait
ressortir la blancheur de ses paules et de sa poitrine; elle tait
d'autant mieux, que dj fort commune de tournure et de taille, cet
inconvnient dans une souveraine est inaperu dans une paysanne; il
place mme en situation. Mais, qui ne l'tait d'aucune manire, c'est
qu'on imagina de la faire chanter avec le duc d'Abrants. Ils taient
amoureux l'un de l'autre dans cette pice; et depuis le commencement
jusqu' la fin, au grand amusement de tout le monde, except de moi
et de Murat s'il y et t, ils se faisaient toutes les _clineries_
possibles. Ils taient ns le mme jour; ils s'appelaient Charles et
Caroline; enfin c'taient des dlicatesses de sentiment  n'en pas
finir... On trouvait donc que cela tait dj assez bien comme cela,
lorsqu'on entendit le refrain d'un air _nouveau_, et voil Charles
et Caroline qui s'avancent en se tenant par la main et qui chantent
 deux voix sur l'air: _ ma tendre musette!_ un couplet, dont j'ai
par malheur oubli le commencement, mais dont voici la fin; le
commencement tait de mme force et faisait allusion  ce mme jour
d'une commune naissance:

  Si le ciel que j'implore
  Est propice  mes voeux,
  Un mme jour encore
  Verra fermer nos yeux.

C'tait bien comique  voir et  entendre. M. d'Abrants avait la
voix trs-juste, mais il ne l'avait jamais travaille; elle tait
forte, puissante et assez basse pour chanter le rle de Basile dans
le _Barbier_. Qu'on juge de l'effet de cette voix de lutrin qui
voulait tre tendre avec la voix de soprano de la princesse Caroline,
criarde, aigre et fausse au dernier point! C'tait  s'enfuir si on
n'avait pas autant ri.

Quant  la princesse Pauline, elle tait si charmante qu'elle ne
pouvait jamais prter  rire; quoi qu'elle dt, elle tait coute;
le moyen de ne pas entendre ce qui sortait d'une si jolie bouche!
mais elle nous a bien souvent donn la comdie pendant les quinze
jours de rptition: elle ne rptait que dans son fauteuil, et
lorsque M. de Chazet ou M. de Longchamps lui reprsentaient, dans
leur intrt d'auteur, qu'elle devait se lever. Elle rpondait
toujours:

--_Ne vous inquitez pas, le jour de la reprsentation, je
marcherai._

Ces deux pices furent cependant reprsentes devant un public fort
imposant, l'Impratrice et une grande partie de la cour, cabale sans
indulgence et trs-dispose  nous critiquer, le corps diplomatique,
l'archi-chancelier et tous les grands dignitaires qui taient
alors  Paris. Nous tions arrivs le matin avant le djeuner, pour
prsenter nos voeux  l'Impratrice.

Je lui avais conduit mes enfants auxquels elle fit des cadeaux
charmants, particulirement  Josphine, sa filleule. Aprs le
djeuner, on fut se promener; on revint, il y eut un grand dner,
puis nous nous habillmes et la reprsentation eut lieu ainsi que je
l'ai dit; aprs qu'on fut sorti du thtre, nous revnmes dans la
galerie dans nos costumes: l'Impratrice nous l'ayant demand; et
puis on dansa; mais comme il tait tard et qu'on tait fatigu, le
bal fut court.

Toutes les Saint-Joseph taient  peu prs comme cette dernire; et
mme lorsque la reine Hortense tait  Paris, il n'y avait rien de
plus.

Mais laissons les ftes pour rentrer dans le cours des vnements.




QUATRIME PARTIE.

LA MALMAISON. 1813-1814.


L'Impratrice n'tait plus  Navarre[86] lorsqu'on apprit que les
premiers revers commenaient pour nous; elle en fut attre! jamais
elle n'avait pu sparer sa cause, non plus que sa vie, de celle de
l'homme unique auquel son existence tait lie. La femme de Napolon
est un tre prdestin; ce n'est pas une femme ordinaire, tout ce qui
tient  cet homme est providentiel comme lui-mme... Il n'appartient
pas  l'humanit de sparer de lui ce que lui-mme a choisi... Oh!
comment Marie-Louise n'a-t-elle pas compris la sainte et haute
mission qu'elle avait reue d'en haut en devenant la compagne de
cet homme? Josphine, malgr sa lgret habituelle, l'avait bien
comprise, elle!... et elle n'aurait pas failli lorsque le jour du
malheur arriva.

[Note 86: Il y avait beaucoup de malades  Navarre; elle tait
revenue  la Malmaison.]

Les vnements devenaient de plus en plus sinistres; l'Impratrice
tait  Malmaison, redoutant l'arrive d'un courrier, lorsqu'elle
reut d'Aix en Savoie la nouvelle de l'horrible malheur arriv  la
cascade du moulin.

La reine Hortense est une des femmes les plus malheureuses que j'aie
connues: depuis l'ge de seize ans je l'ai toujours suivie, et j'ai
vu en elle un des tres les plus excellents, et cependant toujours
frapp au coeur. Lorsqu'elle se maria, ce fut contre sa volont et
celle de son affection toute porte vers un autre lien. Quelques
annes plus tard, elle perdit son fils.., son premier-n! et l'on
sait que ses enfants furent toujours pour elle la premire de ses
affections. Ensuite vint la perte d'une couronne, sa sparation[87]
avec son mari; ce ne fut que pendant les trois annes qui suivirent
cette sparation qu'elle eut un moment de tranquillit que des
souvenirs rcents troublaient encore!..

[Note 87: Et le divorce de sa mre fut encore pour elle,  cette
poque, un coup bien rude.]

Le 1er janvier 1813, elle se leva avec une terreur que rien ne put
dissiper.

--Mon Dieu, me dit-elle, lorsque je la vis ce mme jour  la
Malmaison, o j'avais t prsenter mes voeux de nouvel an 
l'Impratrice, que nous arrivera-t-il cette anne aprs les malheurs
de celle qui vient de finir?

Je cherchai  la rassurer, mais elle tait inquite pour son frre,
et ses affections la rendaient superstitieuse. Non-seulement
l'Impratrice ne la gurissait pas de ses terreurs, mais elle y
ajoutait. Elle venait de lui donner une ravissante parure en pierres
de couleur estime plus de vingt-cinq mille francs: c'tait bien cher
pour une parure de fantaisie.

Josphine tait trs-superstitieuse, comme on le sait. Aussitt
qu'elle me vit, elle vint  moi et me dit trs-srieusement:

--Avez-vous remarqu que cette anne commence un vendredi et porte
le chiffre 13?..

C'tait vrai, mais je rpondis en tournant la chose en plaisanterie:

--Non, non, dit-elle, cela annonce de grands dsastres!.. et des
malheurs particuliers.

Hlas! plus tard, je me suis rappel ces sinistres paroles; elle
n'avait que trop raison!

La reine Hortense fut aux eaux d'Aix en Savoie; sa mre demeura  la
Malmaison. J'tais alors fort souffrante d'une grossesse pnible et
de la douleur que j'prouvais de la perte rcente de deux amis!..
l'un surtout!..[88] Oh! quel souvenir de ces temps dsastreux!..
Aussi, lorsque j'arrivai  la Malmaison et que l'Impratrice me parla
de ces signes presque funestes, je ne pus lui rpondre; cependant je
cherchai  la rassurer... Mais la mort de Duroc[89] et de Bessires,
celle de Bessires surtout lui avait caus un grand trouble et avait
amen dans cet esprit dj vivement frapp des terreurs nouvelles;
mes paroles furent  peine entendues par elle... Hlas! je cherchais
 la rassurer, et moi-mme je ne savais pas que la mort touchait dj
une tte qui m'tait bien chre et que le crpe du deuil, qui allait
envelopper ma famille, se dployait dj au-dessus d'elle.

[Note 88: Bessires fut tu d'un boulet de canon dans le dfil
de Wesseinfeld, le jour mme de la bataille de Lutzen. Bessires
commandait toute la cavalerie de l'arme; c'tait  la fois un homme
habile, brave, rempli de coeur, et dou de bonnes qualits. Je perdis
un ami en lui, ainsi que Junot.]

[Note 89: Quant  la mort de Duroc, ce fut pour ses amis, et
il en avait beaucoup, un des coups les plus rudes de ces temps
dsastreux; elle fit aussi une profonde impression sur l'Empereur;
mais, quoiqu'il en ait t vivement frapp, les derniers moments de
Duroc ne se sont pas passs comme le _Moniteur_ l'a dit. Bourienne
les a galement raconts avec sa haine accoutume, et il a menti
dans un autre sens... J'avais deux amis auprs de l'Empereur dans
cette cruelle circonstance, et voil comment chacun m'a rapport
l'vnement; ces deux amis sont le duc de Vicence et le duc de
Trvise:

La bataille de Bautzen tait livre et gagne, la journe finissait;
l'Empereur poursuivait les Russes, voulant reconnatre par lui-mme
ce qu'il voulait juger; il crut mieux voir sur une colline en face
de lui; il voulut gagner cette minence, et descendit par un chemin
creux avec une grande rapidit; il tait suivi du duc de Trvise, du
duc de Vicence, du marchal Duroc, et du gnral du gnie Kirgener,
beau-frre de la duchesse de Montebello, dont il avait pous la
soeur. L'Empereur allant plus vite que tous ceux qui le suivaient,
ils taient  quelque distance de lui, serrs les uns contre les
autres. Une batterie isole qui aperoit ce groupe tire  l'aventure
trois coups de canon sur lui: deux boulets s'garent, le troisime
frappe un gros arbre prs duquel tait l'Empereur, et va ricocher
sur un plateau qui dominait le terrain o tait l'Empereur. Il se
retourne, et demande sa lunette. Comme il a fait un dtour, il n'est
pas tonn de ne voir auprs de lui que le duc de Vicence. Dans le
mme moment arrive le duc Charles de Plaisance[89-A]; sa figure est
bouleverse. Il se penche vers le duc de Vicence, et lui parle bas.

--Qu'est-ce? demande l'Empereur.

Tous deux se regardent et ne rpondent pas...

--Qu'est-il arriv? demande encore l'Empereur.

--Sire, rpond le duc de Vicence, le grand-marchal est mort!...

--Duroc! s'cria l'Empereur... et il jeta les yeux autour de lui
comme pour y trouver l'ami qu'il venait d'y voir... Mais ce n'est
pas possible!... il tait l!  prsent!...

Dans ce moment, le page de service arrive avec la lunette, et raconte
la catastrophe: le boulet avait frapp l'arbre, il avait ricoch
sur le gnral Kirgener, l'avait tu raide, et puis avait frapp
mortellement le malheureux Duroc.

L'Empereur fut attr. La poursuite des Russes fut  l'instant
abandonne; son courage, ses facults, tout devint inerte devant
la douleur qui envahit son me en apprenant le malheur qui venait
d'arriver. Il retourna lentement sur ses pas, et entra dans la
chambre o Duroc tait dpos. C'tait dans une petite maison du
village de Makersdorf. L'effet du boulet avait t si complet, que le
drap du bless n'offrait presqu'aucune trace sanglante... Il reconnut
l'Empereur, mais ne lui dit pas ces paroles qui furent mises dans
le _Moniteur_: _Nous nous reverrons, mais dans trente ans, lorsque
vous aurez vaincu vos ennemis!_ Il reconnut l'Empereur, mais il ne
lui parla d'abord que pour lui demander de l'opium afin de mourir
plus vite, car il souffrait trop cruellement. L'Empereur tait
auprs de son lit; Duroc sentant l'agonie s'approcher, le supplia
de le quitter, et lui recommanda sa fille et un autre enfant, un
enfant naturel qu'il avait de mademoiselle B... Seulement l'Empereur
insistant pour rester, Duroc dit en se retournant:

_Mon Dieu! ne puis-je donc mourir tranquille!_

L'Empereur s'en alla; et Duroc expira dans la nuit. L'Empereur acheta
la petite maison dans laquelle il mourut, et fit placer une pierre 
l'endroit o tait le lit, avec telle inscription:

Ici le gnral Duroc, duc de Frioul, grand-marchal du palais de
l'empereur Napolon, frapp d'un boulet, a expir dans les bras de
son Empereur et de son ami.

L'Empereur fit donner une somme de 4,000 francs pour ce monument, et
16,000 francs au propritaire de cette petite maison. La donation fut
faite et ratifie, et conclue dans la journe du 20 mai, en prsence
du juge de Makersdorf. Napolon a profondment regrett Duroc, et je
le conois!...

Et qui ne l'aurait pas pleur! Quant  moi, quoiqu'il y ait bien des
annes coules depuis ce terrible moment, je donne  sa perte les
regrets que je dois  la mort du meilleur des amis, du plus noble
des hommes, de celui qui aurait chang bien des heures amres en des
heures de joie pour l'exil de Sainte-Hlne, s'il avait vcu!!...]

[Note 89-A: Fils de l'archi-trsorier, du troisime Consul Lebrun.]

L'Impratrice tait bonne, mais elle ne pouvait oublier tout ce que
Duroc avait  lui reprocher... Sa conscience lui en disait trop  cet
gard pour qu'elle pt le regretter autant que Bessires.

 propos de cette affaire, qui causa le malheur de bien des
destines, je dirai que Bourienne _a menti_ autant qu'on peut
mentir, en parlant de la reine Hortense comme il l'a fait, ainsi
que de Duroc. Quelle que fut la relation qui existait entre eux,
jamais M. de Bourienne n'a t autoris  confesser lchement qu'il
trahissait un secret, ce qu'il a dit lui-mme dans ses Mmoires.
Telle tait, au reste, la turpitude de cet homme qu'il aime mieux
s'avouer comme faisant un mtier peu honorable que de se mettre
tout--fait  l'cart ou dans l'ombre... Cet homme est le type de la
haine impuissante, se nourrissant de son venin, et produisant une
nature monstrueuse d'ingratitude inconnue jusqu' lui!.. Ces paroles
cres et mensongres, sont empreintes d'une rage vindicative qui se
rpand comme la bave du boa sur tout ce qu'il approche... Tout ce
qui amena la cause pour laquelle l'Empereur l'a loign de lui tait
marqu, on le sait, d'un signe rprobateur. Quelle est la langue qui
peut articuler les injures que la sienne a profres sur l'infortune
de l'homme qui fut pour lui plus qu'un bienfaiteur!... l'homme qui
fut son ami... Le jour o je fus  la Malmaison, l'Impratrice me
parla de Bourienne et me dit qu'il perdait un ami dans Duroc. Je la
dsabusai  cet gard. Duroc ne pouvait pas tre l'ami d'un ennemi de
l'Empereur, et de plus  cet gard-l je connaissais les sentiments
de Duroc relativement  Bourienne.

Un jour, un bruit sinistre se rpand dans Paris: on racontait que
madame de Broc avait pri misrablement dans la cascade du moulin
 Aix en Savoie... Mon frre fut djeuner  la Malmaison, et me
rapporta la certitude de cette catastrophe... L'infortune tait
morte  vingt-quatre ans[90], sous les yeux de son amie et sans avoir
pu tre secourue  temps!

[Note 90: Les dtails de cette horrible aventure sont dans le _Salon
des princesses de la famille impriale_.]

Mon frre me remit un petit billet de l'Impratrice qui ne contenait
que ce peu de mots:

--_Que vous avais-je dit?_

Ces paroles avaient une sorte de signification sinistre qui me glaa
le coeur... Qu'allait-il arriver, grand Dieu!!..

Je fus  la Malmaison, quoique mon tat me dfendt d'aller en
voiture. Je trouvai le salon morne et abattu; chacun craignait pour
soi. M. de Beaumont seul tait comme toujours; M. de Turpin avait t
envoy auprs de la reine Hortense pour lui porter tous les regrets
de sa mre. Cependant rien ne justifiait encore  cette poque un
pressentiment de malheurs publics; Lutzen et Bautzen avaient remont
l'esprit de la France, et toutes les fois nanmoins que je suis
alle  la Malmaison, j'ai trouv la salon dans cette humeur morne
dont j'ai parl. Cependant les femmes qui formaient le cercle intime
de l'Impratrice  la Malmaison taient presque toutes jeunes et
jolies, du moins en ce qui tait de son service d'honneur. Madame
Octave de Sgur, madame Gazani, madame de Vieil-Castel, madame
Wathier de Saint-Alphonse, mademoiselle de Castellane, madame Billy
Van Berchem, mesdemoiselles Cases, madame d'Audenarde la jeune, qui
pouvait tre regarde comme de la maison, et qui tait une des plus
belles personnes de l'poque, et si l'on ajoute  cette liste dj
nombreuse, le nom de mademoiselle Georgette Ducrest, et plus tard
celui des deux demoiselles Delieu, on voit que ce cercle intrieur
pouvait donner un mouvement bien agrable comme socit au chteau de
Malmaison.

Cette dernire habitation tait mme bien plus propre  cela que
Navarre. Cette demeure, plus royale peut-tre, imposait davantage,
et puis, la distance tait trop grande pour hasarder une visite, si
l'impratrice Josphine ne les provoquait pas, dans la crainte d'en
tre mal reu.

Mais  la Malmaison, on y venait facilement; aussi l'Impratrice
avait-elle quelquefois, le soir, jusqu' cinquante ou soixante
personnes dans son salon: la duchesse de Raguse, la duchesse de
Bassano, la comtesse Duchatel, la marchale Ney, madame Lambert,
une foule de femmes agrables, lorsque mme elles n'taient pas
trs-jolies, ce qui arrivait souvent. Quant aux hommes, ils taient
moins nombreux; car  cette poque, tous taient employs. Ceux qui
n'taient pas au service taient auditeurs au Conseil d'tat. Parmi
les chambellans mme, il s'en trouvait qui voulaient aussi connatre
nos gloires et nos malheurs, et qui partaient pour l'arme; tmoin
M. de Thiars, chambellan de l'Empereur, qui fut intendant d'une
province en Saxe, je crois, et qui fut victime d'une ancienne rancune
impriale, ce qui, je dois le dire, n'est pas gnreux[91].

[Note 91: M. de Thiars s'tait fort occup de madame Gazani, et les
faiseurs de propos,  Fontainebleau, disaient que ce n'tait pas en
vain.]

Les hommes taient donc en moins grand nombre que les femmes.
On voyait quelquefois un aide-de-camp, un officier qui venait de
l'arme pour apporter une dpche; et cette arrive donnait de la
tristesse dans les maisons o il allait se montrer un moment, dans
les quarante-huit heures qu'il passait  Paris. Les dsastres ne
pouvaient dj plus se cler...

La socit de l'Impratrice fut mme diminue par l'absence de M. de
Turpin, qu'elle envoya auprs de la reine Hortense,  Aix, en Savoie.
C'tait un homme doux, agrable, de bonne compagnie, et possdant un
ravissant talent, comme chacun sait[92].

[Note 92: Madame de Turpin est accuse, par mademoiselle Cochelet,
d'avoir parl contre la reine Hortense; c'est faux. Je sais, par
des personnes aussi bien instruites qu'elle tout ce que faisait et
disait madame de Turpin, et rien ne ressemble  cela. Les affections
de madame de Turpin pouvaient lui faire voir avec joie le retour des
Bourbons que les siens aimaient depuis longtemps. Que ne dirions-nous
pas, nous, si l'on nous annonait que le duc de Reichstadt n'est pas
mort, et qu'il est aux portes de Paris? Madame Turpin a donc pu jouir
du retour des Bourbons, sans pour cela oublier que la reine Hortense
et l'impratrice Josphine avaient t bonnes pour elle et pour M.
de Turpin... Mais, au reste, mademoiselle Cochelet est souvent si
passionne dans ses amours et dans ses haines, qu'on ne sait trop
comment se tirer des positions o elle vous place, pour blmer ou
approuver.

M. de Boufflers, dont elle vante beaucoup l'amiti pour elle, et qui
tait, comme on sait, bien spirituel, a dit sur elle un mot qu'elle
ne connaissait pas. Il disait qu'on se trompait, et qu'au lieu de
l'appeler _Cochelet_, il fallait dire _Coche-laide_.]

Il a fait de ravissantes vignettes  l'album des romances de la
Reine, ainsi qu' un album que possdait l'Impratrice... Je crois
que l'album, avec les dessins originaux des romances de la Reine, a
t donn par Josphine  l'empereur Alexandre...

Une agrable diversion qui se rencontrait ce mme t dans le salon
de la Malmaison, c'taient les enfants de la Reine. Jamais un moment
d'ennui ne se montrait lorsqu'ils taient l. L'an, celui qui a
pri si tragiquement devant Rome, tait rflchi et rempli de moyens.
Le second, celui qui existe, tait joli comme la plus jolie petite
fille, et son esprit ne le cdait pas  celui de son frre. On
l'appelait alternativement _la princesse Louis_, ou bien _Oui-Oui_.
Je ne sais  propos de quoi cette dernire faon de transformer un
nom... Quoi qu'il en soit, _Oui-Oui_ avait une vivacit de pense
que n'avait pas son frre; et puis une volont de tout connatre,
qui tait quelquefois trs-amusante. L'Impratrice tait idoltre
de ses petits-enfants. Elle veillait elle-mme  ce que tout ce que
leur mre avait prescrit pour leurs tudes et pour leur rgime ft
exactement suivi. Tous les dimanches, ils dnaient et djeunaient
avec leur grand'-mre. Un jour, l'Impratrice reut de Paris deux
petites poules d'or qui, au moyen d'un ressort, pondaient des oeufs
d'argent. Elle fit venir les jeunes princes et leur dit:

--Voil ce que votre maman vous envoie d'Aix, en Savoie, o elle est
 prsent.

Cette preuve de bont dsintresse de Josphine me toucha
beaucoup... Elle dment ce qu'on dit, avec, au reste, bien peu de
fondement, sur les rapports d'affection qui existent entre une
grand'-mre et ses petits-enfants[93].

[Note 93: On prtend que les grand'-mres et les grands-pres
n'aiment autant leurs petits-enfants que parce qu'ils les regardent
comme leurs vengeurs.]

Vers la fin de 1813, la socit de la Malmaison prit un aspect
vraiment lugubre. Toutes ces morts rptes des amis de l'Empereur,
la perte de la bataille de Leipsick, tous nos revers... Il y avait en
effet de quoi glacer tous les coeurs...

L'hiver fut donc extrmement triste[94], malgr le caractre
franais, qui cherche toujours  trouver une consolation, mme au
milieu d'une infortune... Mais tous les deuils, les craintes de
l'avenir dominaient enfin notre nature lgre, cette fois.

[Note 94: Par la mort de Duroc.]

Cette mme anne fut cependant, pour l'impratrice Josphine,
l'poque d'une joie trs-vive, quoique mle de peine; mais elle
lui donnait la preuve d'une profonde estime de l'Empereur. Elle vit
le roi de Rome: depuis longtemps elle sollicitait avec ardeur cette
entrevue auprs de l'Empereur. Elle voulait voir cet enfant qui lui
avait cot si cher!...

L'Empereur s'y refusait: il craignait une scne, dont l'enfant
pouvait tre frapp, et rendre involontairement compte  sa mre. Ce
ne fut donc qu'aprs avoir reu de Josphine une promesse solennelle
d'tre paisible et calme devant le roi de Rome, que l'Empereur
consentit  cette entrevue: elle se fit  Bagatelle.

L'Empereur parla  madame de Montesquiou; et lui-mme, montant 
cheval, il escorta la calche dans laquelle tait son fils, et donna
l'ordre d'aller  Bagatelle.

L'impratrice Josphine y tait dj rendue... Son coeur battait
vivement en attendant ceux qui devaient arriver; et lorsqu'elle
entendit arrter la voiture qui conduisait vers elle l'Empereur et
son enfant, elle fut au moment de s'vanouir.

L'Empereur entra dans le salon o tait Josphine, en tenant le roi
de Rome par la main. Le jeune prince tait alors admirablement beau.
Il ressemblait  un de ces enfants qui ont d servir de modle au
Corrge et  l'Albane... Je n'en parle pas au reste comme on peut
parler du fils de l'empereur Napolon, avec cette prvention qui fait
trouver droit un enfant bossu: le roi de Rome tait vraiment beau
comme un ange!... Qu'on regarde la gravure faite d'aprs le charmant
dessin d'Isabey, o le roi de Rome est reprsent  genoux en disant:

_Je prie Dieu pour la France et pour mon pre!..._

Cher enfant! et maintenant c'est nous qui prions et pour toi et pour
lui!...

--Allez embrasser cette dame, mon fils, dit l'Empereur  l'enfant,
en lui montrant Josphine qui tait retombe tremblante sur le
fauteuil, d'o elle s'tait souleve  leur entre dans l'appartement.

Le jeune prince leva ses grands et beaux yeux sur la personne que lui
montrait son pre; et, quittant la main de Napolon, il se dirigea,
sans montrer de crainte, vers Josphine qui, l'attirant aussitt 
elle, le serra presque convulsivement contre son sein. Elle tait si
mue, que l'Empereur reut la commotion qui se communique toujours
 celui qui est spectateur d'une impression vive vraiment prouve.
Le roi de Rome,  qui son pre avait probablement recommand
d'tre caressant pour _la dame_ qu'il allait voir, fut charmant
pour Josphine qui, en vrit, parlait ensuite de ce moment avec
une motion qui n'tait pas feinte. L'Empereur s'tait loign de
tous deux, et, les bras croiss, appuy contre la fentre, il les
regardait avec une expression qui annonait tout ce qu'il devait
sentir dans un pareil instant...

Le roi de Rome (comme tous les enfants, au reste), avait l'habitude
de jouer avec les chanes, les montres, tout ce qui tait  sa
porte. C'tait alors la mode de mettre  une chane d'or une
multitude de breloques de toute espce[95]. Josphine en avait une
grande quantit; voyant que le jeune Prince s'amusait avec ces
breloques, elle dtacha sa chane pour qu'il pt jouer avec plus
aisment... L'enfant fut charm de cette complaisance... Il se mit 
compter les diffrentes pices du charivari; mais il s'embrouillait
toujours lorsqu'il arrivait au nombre _dix_[96]. Tout  coup, il
s'arrta; et, regardant alternativement l'impratrice Josphine et le
charivari, il parut vouloir dire quelque chose.

[Note 95: On appelait cela un charivari.]

[Note 96: Il fut en effet longtemps  comprendre, tant enfant, les
dizaines ajoutes aux dizaines.]

Que voulez-vous, sire? lui dit Josphine.


LE ROI DE ROME, hsitant.

Oh! rien.


JOSPHINE, se penchant vers lui, et tout bas, aprs avoir fait signe
 l'Empereur de ne pas les troubler.

Mais encore!... dites, que voulez-vous?


LE ROI DE ROME, en montrant le charivari.

C'est bien beau, n'est-ce pas, cela, madame?


JOSPHINE, souriant.

Mais, oui... Pourquoi dites-vous cela?


LE ROI DE ROME.

Ah! c'est que... c'est que j'ai rencontr dans le bois un pauvre qui
a l'air bien malheureux... Si nous le faisions venir!... nous lui
donnerions tout cela; et, avec l'argent qu'il en aurait, il serait
bien riche!... Je n'ai pas d'argent, mais vous avez l'air d'tre bien
bonne, madame... Dites, le voulez-vous?


JOSPHINE.

Mais, si Votre Majest le demande  l'Empereur, il lui donnera tout
ce qu'elle lui demandera pour faire le bien.


LE ROI DE ROME.

Papa a dj donn tout ce qu'il avait... et moi aussi.


JOSPHINE, se penchant vers l'enfant.

Eh bien! Sire, je vous promets d'avoir soin de votre pauvre.


LE ROI DE ROME.

Bien vrai?...


JOSPHINE.

Oui; je vous le promets.


LE ROI DE ROME, l'embrassant.

Eh bien! je vous aime beaucoup! vous tes bien bonne; je veux que
vous veniez avec nous  Paris; vous demeurerez aux Tuileries...

L'Impratrice fut mue, et regarda l'Empereur avec une expression
dchirante,  ce qu'il dit ensuite... Mais il ne voulait pas de
_scne_, et surtout rien qui pt frapper l'enfant... Il revint auprs
de Josphine, et prenant le roi de Rome par la main:

--Allons, sire, lui dit-il, il faut partir... Il se fait tard...
Embrassez madame.

Le jeune prince jeta ses deux bras autour du cou de Josphine, et
l'embrassa avec une effusion qui la toucha au point de la faire
pleurer.

--Venez avec moi, rptait l'enfant.

--Cela ne se peut, disait Josphine.

--Et pourquoi? dit l'enfant en redressant sa jolie tte, si
l'Empereur _et moi_ le voulons.

--Allons, allons, venez, dit l'Empereur en prenant la main de son
fils qui, cette fois, n'osa pas rsister.

Et faisant de l'oeil et de la main un dernier adieu, Napolon sortit
avec le roi de Rome, laissant Josphine bien heureuse pour un moment,
mais avec une source de souvenirs dchirants dans le coeur.

J'ai parl dans mes mmoires des vnements de 1813; il est donc
inutile de recommencer ce rcit. Je ne dirai donc que ce qui se
trouve li  Josphine.

Lorsqu'elle apprit les revers de 1813, les derniers malheurs de cette
anne commence avec des pressentiments sinistres qui n'avaient eu
que trop de ralisation, son dsespoir fut profond. Pendant ce temps,
Marie-Louise djeunait et dnait admirablement, montait  cheval,
prenait sa leon de musique, celle de dessin, de broderie, jouait
au billard, se couchait  neuf heures, dormait toute la nuit, et
recommenait le lendemain,  tout aussi bien manger et tout aussi
bien tudier. On voit qu'elle aurait eu le premier prix dans une
pension... Mais dans le grand collge des pouses et des mres, je
doute qu'elle y et mme t reue.

Josphine avait bien quelques consolations dans la conduite du
vice-roi, et l'attachement qu'avait pour lui sa femme, la princesse
Auguste de Bavire... Elle en reut un jour une lettre qu'elle
faisait lire  tout le monde avec un orgueil maternel bien ais 
comprendre[97]. Eugne avait reu des propositions par lesquelles on
lui offrait la couronne d'Italie, s'il voulait consentir  devenir
_un tratre_, _un perfide_ et _un ingrat_, disait la vice-reine  sa
belle-mre!... Cette lettre tait en effet bien touchante; et quelque
naturelle que ft la conduite d'Eugne, l'Impratrice avait tout lieu
d'en tre fire, car tout le monde en Italie n'a pas agi de cette
manire[98]....

[Note 97: Le roi de Bavire fit en effet cette proposition au prince
Eugne: ce fut le prince Auguste de la Tour-Taxis qui porta la lettre
au vice-roi.]

[Note 98: La justice qui fut rendue  chacun est bien remarquable
dans cette circonstance. La reine de Naples (madame Murat) eut de la
peine  trouver un asile  Trieste!... en Autriche!... tandis que le
prince Eugne fut royalement accueilli et trait  Munich.]

Enfin arrivrent nos dsastres... l'invasion de la France,
l'abdication de l'Empereur!... En apprenant les premiers revers de
1814, j'ai vu Josphine vouloir plus d'une fois aller auprs de
l'Empereur pour le soutenir dans ses moments d'preuves!...

--Je sais comment on peut arriver  son me, disait-elle  ceux qui
la retenaient... Mon Dieu!... comme il doit souffrir!

Mais le moyen d'excuter une pareille rsolution! c'tait le rve du
coeur; et la force de la volont demeurait insuffisante devant celle
des vnements.

Ils se succdaient avec une telle rapidit, que Josphine eut  peine
le temps de quitter Malmaison pour se rfugier  Navarre, qui tait
pour elle un lieu plus sr que l'autre habitation. Elle partit avec
son service, et dans une telle terreur, que sur la route, un valet de
pied ayant donn une fausse alarme, dans un moment o les voitures
taient arrtes, l'Impratrice ouvrit elle-mme la portire de la
sienne, et se jetant hors de la voiture, elle courut  travers champs
jusqu' ce qu'on la rattrapt, et elle ne voulut revenir que sur les
assurances ritres que ce n'taient pas les cosaques.

La reine Hortense rejoignit sa mre  Navarre. Le sjour en tait
triste, plusieurs personnes du service d'honneur disaient aux
arrivants sans beaucoup se gner:

--Comment! vous tes inquiets? En vrit vous avez tort... Ah! dans
le fait, je n'y songeais pas!... vous devez craindre, en effet...
Mais nous... que peut-il nous arriver[99]?...

[Note 99: Et savez-vous qui disait cela? Aucun des grands noms
de France: ceux-l furent toujours ce qu'ils devaient tre. Mais
c'taient des personnes presque inconnues aux Bourbons, et qui la
plupart n'avaient pas quitt la France.]

Ce fut  Navarre que Josphine apprit que l'Empereur irait  l'le
d'Elbe; cette nouvelle lui parvint au milieu de la nuit. M. Adolphe
de Maussion, alors auditeur au Conseil d'tat, et attach en cette
qualit au duc de Bassano, secrtaire d'tat, tait envoy auprs de
la duchesse par son mari, pour lui annoncer les grands vnements
qui venaient d'avoir lieu. La capitulation de Paris tait signe, et
Napolon tait  Fontainebleau... M. de Maussion s'tait dtourn
pour apporter ces nouvelles  Navarre.

Lorsque l'Impratrice sut l'arrive de M. de Maussion, elle se leva
aussitt, passa un peignoir de percale, prit un bougeoir et guidant
elle-mme le nouvel arriv, elle traversa la cour qui sparait son
logement de celui de sa fille et introduisit M. de Maussion auprs
de la reine Hortense, qui, dj veille par le bruit des chevaux,
attendait les nouvelles avec impatience... L'Impratrice, dont
le trouble l'avait empche de bien comprendre tout ce que lui
avait dit M. de Maussion, lui dit de tout rpter... Il recommena
le malheureux rcit, et ce ne fut qu'alors que Josphine comprit
que Napolon dchu de sa puissance, accabl par le sort, n'avait
plus pour asile que l'le d'Elbe et ses rochers de fer!... Elle
tait alors assise sur le lit de sa fille... Elle poussa un cri,
et se jetant dans ses bras... Ah! dit-elle en pleurant, il est
malheureux!... C'est  prsent surtout que je porte envie  sa femme!
Elle du moins, elle pourra s'y enfermer avec lui!...

Son dsespoir fut violent... elle pleura pendant plusieurs heures,
et fut dans un tat nerveux qui alarma ceux qui l'entouraient. Quant
 la reine Hortense... elle prit ds ce moment la rsolution d'aller
s'enfermer avec l'Empereur, dans quelque prison qu'on lui donnt...
elle ignorait encore que les bourreaux d'un hros sont doublement
cruels lorsqu'ils ont  torturer un patient dont la gloire a humili
leur orgueil!... il fallait que le supplice ft entier... Il fallait
qu'aucune douleur n'y faillt... et ils savaient bien que l'isolement
de ce qu'il aime est la plus affreuse des douleurs d'un grand
coeur!...

On sait tout ce qui se passa dans ces tristes journes... le
souvenir en est trop pnible  rappeler... Je dirai seulement
que l'Impratrice reut  cette triste poque des preuves d'un
intrt gnral... Le duc de Berry lui fit proposer une garde et
une escorte... Elle refusa, et la reine Hortense galement... Mais
les princes trangers firent entendre  Josphine que sa prsence 
la Malmaison tait convenable, et que son loignement tait comme
une marque de dfiance qui pouvait lui nuire. Elle partit alors
pour venir chercher la mort  la Malmaison. Mais jamais elle ne put
dcider sa fille, qui prtendait qu'elle devait aller auprs de sa
belle-soeur dans un pareil moment, et que, bien que Marie-Louise ne
dt pas lui tre plus chre que sa mre, elle se devait  elle dans
ces jours de deuil, o elle perdait autant  la fois. Elle y alla en
effet... mais cette noble action fut reconnue par un accueil froid
et contraint, que tout autre que la reine Hortense pouvait prendre
pour impoli... Marie-Louise fut gne avec elle ds qu'elle la
vit... elle trouva  peine une parole pour la remercier de cet acte
de dvouement, et finit par lui dire qu'elle attendait son pre...
La reine comprit quelle tait de trop, et, prenant aussitt cong
d'elle, elle quitta Rambouillet presque aussi promptement qu'elle y
tait venue.

En revenant  la Malmaison, la Reine trouva sur la route des
officiers russes, qui venaient de Paris, pour apporter des dpches
de l'empereur Alexandre, qui montrait un bien vif intrt  Josphine
et  ses enfants. C'est ici qu'il faut rendre  la Reine une justice
que tout le monde n'a pas jug  propos de proclamer. On a eu des
renseignements, assez faux probablement, je pense donc que la vrit
doit tre connue:

Il est positif que, les premiers jours, la Reine fut si froide pour
l'Empereur Alexandre, qu'il s'en plaignit. Il tait vrai, en 1814,
dans tout ce qu'il voulait faire pour la famille de l'impratrice
Josphine et pour elle. On a accabl la reine Hortense, parce que
l'empereur de Russie, trouvant le salon de la Malmaison charmant, y
allait habituellement plusieurs fois par semaine, pendant le peu de
temps que vcut l'Impratrice. Ce fut assez pour rveiller l'envie et
la haine; et l'on sait ce que peuvent ces deux passions.

L'empereur Alexandre demanda beaucoup de grces  Louis XVIII pour
Josphine, mais il n'obtint pas tout. On a racont, dans des mmoires
sur la reine Hortense, beaucoup de choses qui, je suis fche de le
dire, ne sont pas exactes; et de ce nombre sont quelques-unes de
celles qui concernent l'empereur Alexandre... Il a t chevalier,
il a t le plus noble des hommes et pour la France et pour nous
particulirement. Je proclamerai la reconnaissance que nous lui
devons,  haute voix et du fond du coeur..... Mais je sais que tout
ce qu'on dit dans plusieurs chapitres de ces mmoires est vivement
exagr... Un homme dont la conduite fut toujours honorable, si aprs
tout les vnements ne l'ont pas aid, c'est le duc de Vicence; et il
savait comme moi que certes l'empereur Alexandre voulait du bien  la
famille impriale... Mais de ce bien  ce que disent les mmoires il
y a encore loin[100].

[Note 100: Il n'y a, du reste, aucun mensonge. Seulement,
mademoiselle Cochelet s'abusait par sa grande amiti pour la
Reine. En gnral, son affection la faisait errer souvent dans ses
jugements; ainsi M. de Boufflers, qu'elle croit son plus ardent
admirateur, disait d'elle le mot le plus charmant, mais auquel
l'esprit avait plus de part que le coeur; il disait qu'il fallait
l'appeler _Cochelaide_ et non pas Cochelet.]

La Malmaison eut encore de brillantes journes pendant ce mois
d'avril qui devait tre le dernier renouvellement de printemps
que devait voir Josphine... Cependant elle n'avait jamais t si
frache et si belle. L'apparence de la sant tait sur son visage...
Et pourtant elle tait non-seulement triste, mais de sinistres
pressentiments la venaient assaillir au milieu de la nuit; elle
faisait des rves tellement terribles qu'elle en vint  croire qu'il
allait arriver quelque nouveau malheur. Hlas! sa tte seule tait
menace!

L'empereur de Russie voulut connatre Saint-Leu. La Reine, qui tait
mre avant tout et qui avait enfin compris qu'il fallait beaucoup
sacrifier  ses enfants, avait pris le parti de la rsignation et
l'avait pris de bonne grce; elle chantait, causait, mais non comme
par le pass, car sa voix tait triste et ses paroles prives de ce
charme qui nous animait toutes lorsqu'elle tait au milieu de nous
 Saint-Leu, dans nos beaux jours... Mais elle voulut toutefois
donner une fte  l'empereur Alexandre, qui seul avait la puissance
de protger ses fils et de les _lui faire conserver_ surtout; elle
l'engagea donc  venir  Saint-Leu.

--Il ne faut pas que votre majest s'attende  trouver une maison
royale, lui dit Josphine, qui devait aussi tre de cette partie; ma
fille et moi ne sommes plus que des femmes du monde, et, en venant
chez Hortense, il faut que votre majest y vienne avec toute son
indulgence.

L'Impratrice ne savait pas encore combien l'empereur Alexandre
tait simple dans ses manires... Elle ignorait, je ne sais trop
comment, que l'empereur faisait  Ptersbourg des visites, comme chez
nous un homme du monde les ferait... aussi fut-il servi  souhait
en ne trouvant  Saint-Leu que l'Impratrice et les dames de son
service avec quelques femmes qui n'taient attaches  aucune des
Princesses; une jeune personne charmante dont la Reine prenait soin
tait aussi ce mme jour  Saint-Leu, elle tait lve d'couen et
la Reine la protgeait particulirement: c'tait mademoiselle lisa
Courtin, qui depuis a pous Casimir Delavigne.

L'Impratrice voulut faire gaiement les honneurs de la demeure de sa
fille  l'empereur... Elle souriait; mais ce sourire tait contraint
et montrait de la souffrance; pendant la promenade, son fils, qui
tait auprs d'elle dans le char--bancs, crut un moment qu'elle
allait s'vanouir. De retour au chteau elle se trouva si fatigue
qu'elle fut oblige de se coucher sur une chaise longue, et l
elle fut pendant une heure assez souffrante pour inquiter... Elle
dfendit d'en parler  sa fille et  l'empereur de Russie; et elle
parut au dner avec le sourire sur les lvres et des yeux riants.

Mais elle tait blesse au coeur; je la vis  la Malmaison deux jours
aprs, et l, elle put me parler en libert, elle me fit voir une me
dchire... Cette pense que Napolon tait seul sur le rocher de fer
de l'le d'Elbe avec ses tourments et ses souvenirs, cette pense la
torturait!...

Je lui parlai de l'empereur de Russie:

--Sans doute, me dit-elle, j'ai confiance en lui... mais il n'est
pas seul!... et mes enfants seront engloutis par la tempte comme
leur mre et leur bienfaiteur.

Josphine avait cependant une raison bien forte pour avoir de
l'esprance; que de bien n'avait-elle pas fait aux migrs, mme 
ceux qui n'avaient pas voulu rentrer!... Ce mme jour o j'avais
t  la Malmaison pour prendre ses ordres relativement  lord
Cathcart, ambassadeur d'Angleterre en Russie; elle voulait le
voir; et, comme il logeait chez moi, elle m'avait fait demander
afin de s'entendre avec moi pour le lui amener  djeuner un jour
de la semaine suivante... Ce mme jour je vis dans le salon une
jeune Anglaise charmante appele alors lady Olsseston (depuis lady
Tancarville), c'tait la fille du duc de Grammont... la soeur de
madame Davidoff[101]. L'Impratrice avait t bonne pour la duchesse
de Guiche leur mre, ravissante personne que j'avais vue  cette mme
place quatorze ans auparavant et peu de mois avant sa mort; la jeune
femme me parut doublement jolie et charmante de n'avoir pas oubli
celle qui avait t bien pour sa mre.

[Note 101: Aujourd'hui madame Sbastiani, et ambassadrice  Londres.]

L'Impratrice, que je revis seule aprs le dner, me parut mieux, et
je le lui dis; elle me regarda en souriant, et me serra la main...
Elle n'avait pas de gants... cette main tait brlante...

Ce n'est rien, me dit-elle, un peu de fatigue; j'ai chang mes
habitudes depuis quelque temps. Lorsque mes affaires et celles de mes
enfants seront termines, alors je me reposerai... Mais d'ici l...
je ne le pourrai pas.

Le lendemain le roi de Prusse alla dner  la Malmaison, et cette
journe fut plus pnible que celle de la veille; car avec le roi de
Prusse Josphine tait contrainte, et elle-mme m'avait dit qu'elle
souffrait toutes les fois que la conversation se prolongeait...
Ses fils se permirent ce mme jour une factie d'colier assez peu
spirituelle et je m'tonne qu'elle ait pu tre commise par les deux
fils du roi. Un pauvre Anglais bien embarrass avait t engag 
dner par l'Impratrice. Absorb dans la contemplation d'un tableau
de Raphal, il oubliait devant lui le dner et les heures. Lorsqu'on
annona qu'on avait servi, l'Anglais n'entendit pas. Les jeunes
princes l'enfermrent dans la galerie dont les issues ne lui taient
pas connues. Le pauvre homme attendit d'abord, mais la faim le
pressant et n'entendant aucun bruit, il frappa d'abord doucement,
ensuite plus fort, enfin il fit du bruit, et l'on s'aperut alors
qu'au lieu de s'tre perdu dans le parc, ce qu'on croyait, l'Anglais
avait t mis en prison par LL. AA. RR. Ce fut du moins ce qu'on me
raconta le lendemain lorsque j'arrivai au chteau.

Josphine tait dj fort souffrante, lorsque des articles de
gazettes achevrent de l'accabler. Un journal eut la lchet
d'attaquer la reine Hortense avec une telle haine, et si peu de
mesure dans cette haine, que je ne sais comment on peut se livrer
 un aussi grand scandale par pudeur pour soi-mme. L'Impratrice
me fit dire d'aller  la Malmaison, et me montrant le journal, elle
me dit de parler de ce fait  un de mes amis fort influent... Elle
pleurait avec un tel dchirement qu'elle me fit mal... Je tchai
de la consoler; mais moi-mme j'tais irrite contre ces hommes
lches et mchants que le malheur ne pouvait dsarmer. Et savez-vous
sur quel sujet cet article tait fait? C'tait sur le corps de
son pauvre enfant!... sur le petit Napolon, mort en Hollande, le
seul de cette race qui promettait une si grande ligne qui et
t dpos sous les vieilles votes de Notre-Dame; on l'en avait
arrach ignominieusement, on l'avait port par grce dans un autre
cimetire... Ainsi se renouvelaient les horreurs de 93!... et nous
tions en 1814!... aux premiers jours d'une Restauration.

Avant de quitter l'Impratrice, je voulus dtourner ses ides de
cette lugubre image, et je lui parlai de lord Cathcart, dont le noble
caractre en cette circonstance est digne de louange. Je lui demandai
quel jour elle le voulait voir.

--Eh bien, me dit-elle, venez djeuner et passer la journe
aprs-demain 28, le temps est admirable, et nous irons au butard.

Nous causmes encore quelque temps, et, en la quittant, je la laissai
plus calme. En nous promenant dans la galerie, je vis un Richard dont
le sujet me plaisait, je proposai  l'Impratrice de faire un change
avec elle, et de lui donner un petit Luini[102] pour le Richard. Elle
y consentit, et je la quittai trs-peu alarme pour sa sant.

[Note 102: Ce tableau valait plus du double de celui de Richard.]

Je vins le surlendemain  dix heures avec lord Cathcart, et je me
disposais  descendre, lorsque M. de Beaumont vint sur le perron,
et me dit que l'Impratrice tait dans son lit avec la fivre, et
que le vice-roi tait galement malade. On attendait l'empereur de
Russie, car la maladie tait venue si promptement, qu'on n'avait pas
eu le temps ncessaire pour le faire avertir... Je laissai mon petit
tableau  M. de Beaumont, et lord Cathcart et moi nous revnmes 
Paris, lui bien contrari de n'avoir pas vu l'Impratrice, et moi
frappe d'un vague pressentiment qui me serrait le coeur!

Hlas! il n'tait que trop vrai! Le lendemain, l'impratrice
Josphine n'existait plus!...

Cette mort frappa tout le monde d'une sorte de terreur... Il y avait
dans la vie de cette femme un rapport constant avec l'existence de
l'homme providentiel qui avait rgn sur le monde... Le jour o cette
puissance s'teint... l'me de cette femme s'teint aussi!... Il y a
dans ces deux destines un mystre profond que la main de l'homme ne
pourra dvoiler, mais que l'intelligence comprend.

Il est de fait que Napolon le sentait dans son coeur... Aussi
l'a-t-il dit  Fontainebleau; et lorsque le malheur l'accablait,
lorsque la perfidie l'entourait, lorsque l'ingratitude se montrait 
lui hideuse et sans pudeur, alors il s'cria dans l'angoisse de son
me:

--Ah! Josphine avait raison! en la quittant, j'ai quitt mon
bonheur!...




SALON DE CAMBACRS

SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.


On a beaucoup parl du _Salon_ de Cambacrs, et c'est abusivement.
On croit toujours que les gens qui donnent  dner ont un salon, et
qu'ils reoivent, et, dans le fait, il en est ainsi habituellement;
mais chez Cambacrs, ce n'tait pas cela; et sa maison avait,  cet
gard, un aspect que nulle autre n'avait  Paris.

Cambacrs tait un homme d'esprit, d'un esprit agrable mme, et
racontant avec une finesse toujours amusante: c'tait un homme du bon
temps enfin. Il avait toujours vu la bonne compagnie; s'il en avait
frquent de mauvaise, elle ne l'avait pas gt, et je l'ai toujours
vu le mme, soit qu'il ft avocat consultant, et pas trop riche, car
il tait honnte homme, allant dner chez M. de Montferrier, son
cousin; soit qu'il ft second Consul, tout occup des soins de donner
une lgislation  un peuple qui en avait besoin; soit qu'il ft
enfin archi-chancelier de l'Empire, et l'un des grands dignitaires
entourant ce trne plus grand que celui de Charlemagne[103]. Il tait
toujours srieux, faisant une grimace au lieu de sourire, et n'aimant
pas le monde, quoiqu'il y ft trs-bien et qu'on l'y dsirt; mais
sa figure, naturellement l'antipode d'une joie franche et rieuse,
comme celle de notre gai pays de Languedoc, lui donnait aussi la
crainte, je crois, d'tre un _repoussoir_ pour une franche gaiet.
Cependant il racontait souvent des histoires fort _crues_, et alors
c'tait avec un sourire qui dplaait  peine ses lvres; mais on
voyait qu'il y avait une pense intrieure au-del de celle exprime
par la parole, et en tout, pour qui voulait connatre Cambacrs, sa
physionomie tait un miroir assez fidle pour guider dans cette tude.

[Note 103: Les hommes tels que Charlemagne et Napolon difient trop
en grand pour que le monument puisse durer aprs eux. Le colosse
n'est plus l pour soutenir, de ses fortes paules, le vaste empire
qu'il a cr... Alors tout devient confusion, rien ne marche, tout
est entrav, et il faut de nouveau poser une pierre et rebtir...
Des hommes comme Charlemagne et Napolon ont des HRITIERS et pas de
SUCCESSEURS.]

La taille de l'archi-chancelier tait au-dessus de la moyenne; il
n'tait pas vot lorsqu'il est mort; et en 1820, il tait ce que
je l'avais vu vingt ans plus tt. Sa tournure avait toujours une
gravit magistrale toute vnrable; la main droite dans son gilet,
tenant  la gauche une canne faite d'un trs-beau jonc,  pomme
d'or; vtu d'un habit de drap brun, des bas gris ou noirs, avec des
souliers  boucles; des culottes noires; fris et poudr, comme nous
l'avons toujours vu, et pouvant dire avec M. le duc de Gate: _J'ai
travers la Rvolution avec ma coiffure!_ Cette coiffure, surmonte
d'un chapeau rond, d'une forme passe de mode depuis dix ans, voil
comment M. _de Cambacrs_ allait _ pied_ dner, presque tous les
jours, chez M. le marquis de Montferrier, en 1798 et 1799; il passait
sous les fentres de la maison de ma mre, et toujours dans ce mme
quipage. Quelquefois, et cela quand il pleuvait, il remplaait la
canne par le parapluie; mais la dignit de sa dmarche n'en recevait
aucune atteinte, et il tait tout aussi lent et compass, mme
sous son parapluie, que sous l'habit de velours et le chapeau aux
vingt-cinq plumes qu'il portait au couronnement.

J'ai parl de Cambacrs  cette premire poque, pour prouver que ce
n'taient pas ses grandeurs qui l'avaient chang; il avait toujours
t le mme. Le velours et l'hermine ont trouv tout de suite un
homme fait pour eux. Cela se rencontrait rarement dans ce temps-l,
et j'en ai vu bon nombre, le jour mme du couronnement, qui allaient
au galop, dans les grandes salles de l'Archevch, ayant leur queue
de moire ou d'hermine sur le bras.

Ainsi donc, lorsqu'en 1801, Cambacrs se promenait,  pas rgls,
au Palais-Royal, au milieu des personnes de joie qui alors s'y
trouvaient, il ne faisait que suivre ses vieilles habitudes. Quant
 l'habit brod, la manchette de point d'Alenon, ou de Malines,
ou de Valenciennes, ou de point d'Angleterre, tout cela selon les
quatre saisons; quant  la brette, les bas de soie et les boucles 
diamants, remplaant l'habit brun et le chapeau rond, il les portait
toujours, parce que, disait-il  l'Empereur, il fallait faire prendre
cette habitude, mme aux jeunes gens. Aussi le malheureux Lavolle,
son propre neveu, le suivait-il en habit habill en soie violette,
manchettes de dentelles, l'pe, le chapeau  trois cornes, enfin
tout le harnachement, except les cheveux courts et sans poudre
qui rvlaient le jeune homme. Quant  d'Aigrefeuille, Monvel, le
marquis de Villevieille, qui disait si admirablement les vers, M. de
Montferrier, toute la cour archi-chancelire, enfin, elle semblait
faite pour l'habit habill.

Cambacrs, aussitt qu'il fut second Consul, voulut que sa maison
ft la meilleure de Paris; et ce fut, en effet, la seule, pendant
quelque temps, qui ft le sujet de l'tonnement des trangers qui,
en arrivant  Paris, s'attendaient encore  trouver les dners
civiques au milieu de la rue, les hommes en carmagnole, et les femmes
en bonnet rond; mais ce cuisinier, si fameux d'abord, parce qu'il
y avait moins de points de comparaison, devint tout simplement _un
artiste culinaire_, comme il y en avait alors deux cents dans Paris.
La maison elle-mme du second Consul, et de l'archi-chancelier
ensuite, fut l'gale de celle des ministres, et fut bien infrieure
mme  plusieurs de nos maisons tenues sur un pied bien autrement
grand et avec bien plus de luxe. Cambacrs donnait  dner; mais,
except ces jours-l, sa maison avait porte close: cela donnait de
l'humeur  l'Empereur.

Le mardi et le samedi taient les jours de l'archi-chancelier. On
recevait ordinairement son invitation le mercredi matin, si l'on
y avait t le mardi soir; et le dimanche matin, si l'on y avait
t le samedi: c'tait ponctuel. On devait arriver le jour invit 
heure fixe; car jamais on n'attendait, et lorsque l'heure tait pour
cinq heures et demie, comme cela fut pendant les premires annes
du Consulat, il fallait tre chez Cambacrs  cinq heures vingt
minutes, pour ne pas arriver trop tard. Sous l'Empire, il engageait
pour six heures prcises; il fallait alors arriver ponctuellement
 six heures moins un quart, sous peine de le trouver de mauvaise
humeur; car il attendait quand la personne tait une femme marquante.
Il fallait aussi faire grande attention  sa toilette; l'hiver mettre
des diamants, du velours, du satin, une robe riche enfin; alors il
tait content, et ne faisait pas revenir ternellement une parole
dtourne sur l'oubli des femmes relativement _au crmonial_.

Un samedi, le grand jour de l'archi-chancelier, madame de la
Rochefoucault, alors dame d'honneur de l'impratrice Josphine, vint
faire une visite  Cambacrs. Probablement que sa toilette ne lui
plut pas, car il s'approcha d'elle, et dit avec un accent particulier
d'ironie:

--Vous avez l, madame, un nglig charmant!

Madame de la Rochefoucault avait de l'esprit; elle comprit tout de
suite l'amertume cache sous le compliment.

--Ah! monseigneur, s'cria-t-elle, je vous demande bien pardon; mais
je sors de chez l'Impratrice, et n'ai pas eu le temps de changer de
toilette!

L'archi-chancelier comprit,  son tour, la rponse, et ne voulut pas
poursuivre la conversation.

C'tait une lanterne magique fort amusante, une ou deux fois par
mois, que la maison de Cambacrs. Tout ce qu'il y avait dans
Paris y passait, comme on passe derrire un verre pour les ombres
chinoises. Pendant quelque temps, on annonait  haute voix, ce qui
causait une rumeur continuelle, qui troublait. Aussitt que sept
heures sonnaient, et tandis qu'on tait encore  table, commenaient
 arriver les juges de province et leurs femmes; puis les cours de
Paris. On attendait que _monseigneur_ ft hors de table, et le salon
tait dj garni de cinquante personnes lorsque les deux battants de
la salle  manger s'ouvraient pour laisser passer l'archi-chancelier,
donnant la main gravement  la femme qu'il avait  sa droite, et
la conduisant,  pas compts,  la bergre place au coin de la
chemine. Peu  peu le salon se remplissait de nouveaux arrivants;
et  peine l'aiguille tait-elle sur sept heures et demie, que les
personnes qui avaient dn chez l'archi-chancelier se faisaient
annoncer chez l'archi-trsorier ou chez un ministre qui recevait
aussi ce jour-l. Quant  ceux qui venaient faire une visite chez
Cambacrs, ils y demeuraient un quart d'heure, et puis[104] ils
demandaient leur voiture: c'tait au point que souvent,  huit heures
et demie, l'archi-chancelier tait libre, et allait au spectacle.
Jamais il n'y avait plus de causerie que cela chez lui; jamais de
jeu; jamais de fte, que de loin en loin, et lorsque l'Empereur les
lui commandait. Un jour je fus tonne de le voir arriver chez moi,
le matin, _en chenille_, comme disait d'Aigrefeuille. C'tait en
1808,  la fin de l'anne; il venait me consulter, me dit-il.

[Note 104: Lorsqu'il y avait beaucoup de monde et que la file tait
longue, on demandait sa voiture aussitt qu'on en tait descendu.]

--Moi, monseigneur! Eh! grand Dieu! sur quel objet, car il me semble
que j'aurais, moi, une entire confiance en vous pour tout ce que je
ferais en ce monde?

Il s'inclina en souriant  demi, car jamais ce sourire n'tait entier.

--L'Impratrice me demande un bal...  moi!..

--Eh bien! monseigneur?

--Comment, vous n'tes pas choque de l'inconvenance de me demander
un bal  moi, l'archi-chancelier de l'Empire, le chef... (aprs
l'Empereur, ajouta-t-il en se reprenant et en s'inclinant) de la
justice de l'Empire, lui faire donner un bal! Il n'y a pas de
convenance  cela, je le rpte... C'est comme si l'on voulait m'y
faire danser!

--Oh! monseigneur!

--Eh mais, coutez donc, je ne porte pas la simarre, c'est vrai;
mais, je le dis encore, je suis le chef de la justice de France, et
danser chez moi ne convient pas!

--Eh bien, monseigneur, ne le donnez pas ce bal, s'il vous dplat de
le donner.

--Ah! voil o gt la difficult! c'est l ce qui me tourmente. Je le
regardai attentivement. Alors il se pencha  mon oreille et me dit
presque bas:

On parle de tant de choses qu'il est difficile de s'arrter 
une seule... et si je ne donne pas ce bal qu'elle me demande
positivement, l'Impratrice croira que je suis instruit certainement
de ce qu'elle redoute, et je ne sais rien!.. Quant  prsent,
ajouta-t-il comme faisant ses rserves, et alors il y aura des
larmes, du dsespoir... C'est fort embarrassant...

Je ne savais que lui dire, je connaissais par exprience la
susceptibilit de l'Impratrice Josphine, et je compris que la
position n'tait pas facile... Cependant il en fallait sortir ou
l'accepter comme elle se prsentait...

--Monseigneur, lui dis-je aprs avoir rflchi un moment, il faut
donner le bal.

Il tressaillit.

--Un bal! chez moi!... mais encore une fois, madame, c'est un
outrage  la magistrature.

--Ne la faites pas danser, et votre bal n'en ira que mieux, ne soyez
pas l'archi-chancelier pour douze heures, et vous voil sauv. Au
surplus, monseigneur, si vous avez besoin de mon secours en quoi que
ce soit, je suis  vos ordres.

--Comment si j'ai besoin de vous!.. vous tes mon espoir!... Voil
une liste de femmes, regardez-la bien; croyez-vous que ces noms
conviennent  l'Impratrice?

Je rayai cinq ou six femmes qui auraient dplu  l'Impratrice et
les remplaai par d'autres plus agrables pour elle comme pour
nous: l'archi-chancelier la lui prsenta telle que je la lui avais
corrige; le lendemain il revint chez moi en sortant de chez
l'Impratrice. Le jour tait fix; il tait singulier: c'tait le
premier de l'an.

Ce bal fut un des plus ennuyeux que j'aie vu de ma vie, et cependant
tout y tait bien en apparence. Les femmes, jeunes, jolies et
trs-pares; les rafrachissements abondants et recherchs, la
politesse du matre de la maison extrme et mme avec une nuance de
galanterie  laquelle on tait d'autant plus sensible qu'on y tait
peu habitu, car avec toute sa politesse il y avait de la scheresse
dans sa nature. Enfin, malgr tout ce qui devait contribuer  faire
de cette fte une fte agrable, elle tait languissante; c'est que
le matre de la maison tait un vieux garon, srieux, ne riant
jamais, s'informant avec exactitude si l'on avait froid, si on avait
pris des biscuits glacs ou bien une autre friandise que nul autre
dans Paris ne faisait comme son officier, mais ne s'inquitant pas du
tout si les jeunes personnes dansaient, si on s'amusait enfin; et le
plus bel ornement d'un bal c'est la joie.

--Ce bal _est lugubre_, me dit l'Impratrice dans un moment
o l'archi-chancelier tait loin d'elle... Nous commenons mal
l'anne... C'est surtout pour moi qu'elle sera plus triste que les
autres, ajouta-t-elle plus bas.

Je la regardai... elle avait les yeux pleins de larmes.

--Au nom de vous-mme! lui dis-je.

Elle sourit tristement...

--J'ai encore du mrite  tre comme je suis, croyez-le bien, et ne
me jugez pas une femme sans courage. Je suis forte au contraire?...

Je ne rpondis rien; je savais que les bruits de divorce prenaient
une consistance qui devait l'alarmer. Mais aussi je savais qu'elle
n'avait rien  redouter pour le moment prsent, je le savais
seulement depuis quelques heures et j'aurais voulu le lui dire, mais
je n'aurais jamais os aborder un pareil sujet, mme seule avec
elle, si elle n'avait pas commenc. Je l'aurais afflige, et puis je
savais qu'il y avait  redouter le mcontentement de l'Empereur...
mais j'avais aperu madame de Rmusat dans le bal et je rsolus de
lui en parler; elle et madame d'Arberg avaient toute la confiance de
l'Impratrice et la mritaient.

Comme l'Impratrice finissait d'exprimer toute la tristesse qui
tait dans son me au milieu d'une fte, avec cette rsignation et
cette douceur qui lui taient habituelles, un homme jeune, dont la
tournure distingue se faisait remarquer au milieu de tous les hommes
qui l'entouraient, se dtacha du groupe diplomatique, sur un mot
que lui dit M. de Villeneuve, chambellan de la reine Hortense, et
tant son pe, vint auprs de la princesse pour la prendre pour
danser l'anglaise[105] ainsi qu'elle venait de le lui faire demander.
C'tait le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche; il n'y avait
pas alors  Paris un homme qui et une tournure plus lgante et plus
distingue et des manires plus nobles, quoique trs-convenables pour
son ge.

[Note 105: On dansait toujours  la cour au moins deux anglaises par
bal.]

Comme il passait prs de moi, il me dit en riant et en me montrant un
immense lustre qui tait au milieu du salon:

--Est-ce l que fut pendu M. de Souza?

Je rpondis que non et en riant  mon tour, car le souvenir de cette
histoire provoquera ma gaiet jusqu' mon dernier jour.

--Que dites vous donc de M. de Souza? me demanda l'Impratrice quand
M. de Metternich et la reine Hortense furent dans la colonne de
l'anglaise.

--Oh! ce n'est pas de celui que vous connaissez, madame... mais V.
M. se rappellera qu'en 1802 ou 1803, je crois, il passa par Paris
un petit homme Portugais, qu'on appelait don Rodrigue ou bien don
Alexandre de Souza. Il n'tait pas envoy en France, il venait ou
il allait  quelque ambassade de la part de S. M. Trs-Fidle, et,
tout en voyageant, il voulut voir Paris, parce que, malgr leur
apparente insouciance, les Portugais sont plus curieux de toutes
choses que pas un peuple de l'Europe. Ce petit monsieur de Souza
tait trs-anglomane de sa nature: tout ce qu'il portait tait de
confection et de fabrique anglaise; mais, avant de quitter Paris, il
dt se convaincre qu'il y avait une partie de sa toilette qui aurait
pu tre mieux faite et plus solide.

--Que lui arriva-t-il donc? contez moi cela pendant l'anglaise.

--Eh bien! madame, l'archi-chancelier avait un de ces beaux et
solennels dners qu'il donnait, comme le sait V. M., dans le courant
du Consulat, avec une fort grande magnificence, parce qu'alors elle
tait presque seule dans Paris. Tout ce qui passait avec un titre ou
un rang, et qui allait faire une visite  Cambacrs, tait sr de
recevoir une invitation pour le mardi ou le samedi suivant. M. de
Souza y passa comme les autres, et prcisment je fus invite avec
M. d'Abrants pour ce mme jour, ainsi que le marchal Mortier et
le marchal Duroc. Votre majest sait comme le marchal Mortier est
rieur!

--Lui!.. non vraiment!.. Mortier est rieur!

--Comme un colier... au point d'tre oblig de se sauver de l'objet
qui provoque sa gaiet, sans quoi il demeurerait une heure  rire
devant lui... Il tait donc  table  ct de moi ce mme jour chez
Cambacrs. Depuis le commencement du dner il ne cessait de me dire:

--Qu'est-ce que c'est donc que ce petit bon homme qu'on a plac 
ct de moi?

En effet, M. de Souza tait _infiniment petit_ et l'on sait que le
marchal avait six pieds deux lignes; M. de Souza avait  peine cinq
pieds.

Il tait, de plus, d'une gravit incroyable. Le marchal lui avait
adress plusieurs fois la parole; et, toujours repouss avec perte,
il s'tait repli de mon ct... Mais la scne allait s'ouvrir pour
lui comme pour nous tous.

L'archi-chancelier, mme  l'poque du Consulat, donnait toujours
deux services. Ce jour-l, comme toujours, les matres d'htel et
les valets de chambre portaient un habit habill avec des boutons
guillochs; le premier matre d'htel avait un habit en ratine ou en
velours ras mordor, avec ces mmes boutons guillochs. Ce furent eux
qui amenrent le trouble dans la maison paisible du second Consul.

Au moment o le matre d'htel enlevait les plats du premier service,
nous entendons un cri perant; et, comme en ce moment je fixais M. de
Souza, je jugeai que c'tait lui que regardait la chose, car tout 
coup je le vis en enfant de choeur!

D'o lui venait cette tonsure immdiate, voil ce qu'on ne pouvait
comprendre, et encore moins la perte de la perruque qu'on ne pouvait
retrouver.

--Monseigneur, je voudrais bien ma perruque, rptait M. de Souza,
avec le mme srieux qu'il aurait mis  redemander le Brsil.

--Mais, monsieur le comte, disait le second Consul en lorgnant plus
attentivement cette trange figure... que voulez-vous qu'on ait fait
de votre perruque?

Cependant, en dcouvrant au bout de son lorgnon cette tte toute
ronde et entirement nue, l'archi-chancelier se mit  rire. Ce rire,
le seul peut-tre qui et frapp les murs de cette salle, depuis
que Cambacrs habitait cette maison; ce rire fut comme un signal
pour tous; mais le gnral Mortier fut celui qui en reut l'effet le
plus direct. Il clata tellement, qu'il fut oblig de se lever et de
quitter la salle  manger, en prtextant un saignement de nez.

--Mais ma perruque, disait M. de Souza, en se tournant toujours
aussi gravement de tous les cts.

Le pauvre matre d'htel, dont les fonctions avaient t interrompues
par cet vnement, cherchait comme les autres, lorsque tout  coup M.
de Souza s'crie:

--Eh! monsieur, la voil!

Et il s'adressait au matre d'htel, avec un visage furieux; l'autre
le regardait avec des yeux tonns...

--L, monsieur, s'cria le Portugais en colre cette fois, et lui
prenant le bras droit, auquel la perruque pendait par un de ces
malheureux boutons guillochs qui l'avait accroche en passant
au-dessus de la petite taille de don Rodrigue de Souza, pour prendre
les plats sur la table. Comme c'tait le bouton de derrire qui avait
fait ce mal, on ne l'avait pas aperu. Cependant, les valets de pied
devaient l'avoir vu; mais la malice est toujours de ce ct-l, pour
ne pas dire la mchancet, et la joie que leur donnait M. de Souza en
enfant de choeur balanait le devoir. Quoi qu'il en soit, M. de Souza
remit sa perruque. Le dner continua; le gnral Mortier rentra guri
de _son hmorrhagie_, mais non pas de son envie de rire, qui tait
plus vive que jamais, en voyant le srieux solennellement colre
de M. de Souza, qui, aprs tout, devait prendre la chose en riant.
Pourquoi aussi sa perruque ne tenait-elle pas mieux?

L'Impratrice avait ri pendant mon histoire avec un tel abandon, que
plusieurs fois on avait regard de notre ct, malgr le mouvement
de l'anglaise et le rideau que formait la colonne. Lorsqu'on put
passer, l'archi-chancelier vint savoir, _s'il tait possible_,
toutefois, dit-il en s'inclinant, quelle tait la cause de cette
bonne gaiet. L'Impratrice, riant encore aux larmes, le lui dit, ce
qui provoqua un sourire de souvenir sur les lvres de Cambacrs, qui
jamais ne riait que dans des circonstances qu'on notait.

--Oui, dit-il, en effet, ce fut une scne singulire; et mon
matre d'htel nous donna l une reprsentation que mes convives
n'attendaient gure... C'est beaucoup plus comique que l'histoire
de la perruque de M. de Brancas, accroche au lustre du salon de la
Reine-Mre, dont il tait, je crois, chevalier d'honneur...

Et sa mmoire le servant admirablement, il ajouta au portrait de
M. de Souza plusieurs teintes qui achevrent la ressemblance et
redonnrent un nouvel accs de gaiet  l'Impratrice. On sait que
Cambacrs contait  ravir.

C'est  ce bal que M. de Metternich rpondit un mot si parfaitement
spirituel  une autre parole de M. le duc de Cadore, qui ne l'tait
gure. M. de Metternich tait, depuis un an, dans toutes les
agitations pnibles qui peuvent tourmenter un homme investi de grands
pouvoirs, honor de la confiance de son souverain, et qui voit qu'il
ne peut dtourner la tempte qui va fondre sur sa patrie et la
ravager. Car il tait presque certain que Napolon voulait faire la
guerre  l'Autriche... On disait que _non_  Paris; mais Napolon y
songeait  Bayonne.

M. de Metternich, tourment par ses craintes, demanda et obtint un
cong pour aller  Vienne, pour des affaires personnelles. L'empereur
Napolon vit ce dpart avec une sorte de peine; il lui donna des
soupons et de l'ombrage... Pourquoi l'ambassadeur quittait-il son
poste? Mais, aprs tout, quand M. de Metternich l'aurait quitt pour
avertir plus srement son matre des dangers qu'il courait dj, il
n'aurait fait que son devoir d'honnte homme et de loyal[106] sujet.
Il tait Autrichien avant tout; au service de l'Autriche, et dvou
de coeur  son matre, surtout depuis qu'il tait malheureux; car
c'est un homme loyal et bon que M. de Metternich.

[Note 106: Plt au ciel qu'en 1814 et 1830, lorsque la possibilit
existait de proclamer le roi de Rome, nous eussions eu des Franais
aussi bons patriotes que M. de Metternich!]

En partant de Paris, dans les derniers jours d'octobre, il annona
qu'il serait de retour vers la fin de novembre. Il ne revint que
le 31 dcembre 1808. Le duc de Cadore crut lui dire un mot fort
spirituel en le plaisantant sur ce retard.

--Ah! ah! monsieur le comte, vous avez t bien longtemps absent,
lui dit-il en souriant.

Et, quoique le plus digne des hommes, M. le duc de Cadore en tait le
plus laid, quand il souriait surtout.

--C'est vrai, monsieur le duc, rpondit M. de Metternich, qui
comprit l'allusion qu'on voulait faire en parlant de ce retard; mais
j'ai t oblig de m'arrter, pour laisser dfiler le corps entier du
gnral Oudinot, qui venait de passer l'Inn.

Cambacrs faisait un grand cas de M. de Metternich; et son loge
n'tait pas indiffrent dans sa bouche, car il tait peu louangeur.

Cette fte, ou seulement ce bal donn par l'archi-chancelier 
l'Impratrice, avait au reste la teinte de gne et de tristesse que
toutes les ftes qu'on lui offrait alors recevaient ncessairement
par la connaissance qu'on avait du divorce trs-prochain qui la
menaait. Elle-mme le savait; et le malheur avait dj doubl
d'pines cette couronne qui lui avait t prdite dans son enfance.

Cambacrs possdait au plus haut degr la tenue solennelle de la
haute magistrature. Il me rappelait l'ide que je me faisais, tant
jeune fille et tudiant, de ces anciens chanceliers, des L'Hpital,
des Lavardin... de ces hommes mourant sur leur chaise curule, comme
les vieux pres conscripts... except pourtant cette dernire chose;
car on prtend que Cambacrs tait poltron comme un livre... Mais
qu'en savait-on?

Le jour o le Conseil d'tat fut averti du projet d'hrdit
impriale, ce fut lui qui prsida le Conseil  la place de
l'Empereur, qui manquait rarement  ce qu'il regardait, disait-il,
comme un devoir. Ce jour-l qui, je crois, tait un 12 ou un 14
d'avril, Cambacrs entra dans le Conseil d'tat plus solennellement
encore qu' l'ordinaire; et ce furent lui et Regnault de
Saint-Jean-d'Angely qui discutrent et posrent d'abord la question
de l'hrdit, sans laquelle, disaient-ils avec raison, il ne
pouvait y avoir en France de paix ni de repos. Quelques jours aprs,
oubliant qu'il devenait le sujet de celui dont il tait l'gal,
puisque le gouvernement consulaire l'avait tabli par le fait, il
pronona lui-mme  l'Empereur,  Saint-Cloud, ce fameux discours qui
lui donnait la puissance souveraine au nom du peuple et du Snat.
Ce discours est un modle de concision et de clart oratoire. Il
est peut-tre peu lgant; mais Cambacrs ne pouvait pas parler
autrement ce jour-l... et dans cette pice mmorable dans notre
histoire, il ne faut voir que les mots et ce qu'ils annoncent.

En voici quelques phrases:


SIRE,

Le dcret que le Snat vient de rendre, et qu'il s'empresse
de prsenter  votre majest impriale, n'est que l'expression
authentique d'une volont dj manifeste par la nation.

  ..............................................

La dnomination plus imposante qui vous est dcerne n'est donc
qu'un tribut que la nation paie  sa propre dignit et au besoin
qu'elle sent de vous donner chaque jour les tmoignages d'un
attachement et d'un respect que chaque jour aussi voit augmenter.

Eh! comment le peuple franais pourrait-il[107] trouver des bornes 
sa reconnaissance, lorsque vous n'en mettez aucune  vos soins et 
votre sollicitude pour lui?...

[Note 107: Lui parlant plus tard de ce discours, je lui demandai
s'il avait t dict par l'Empereur. L'archi-chancelier me donna
_sa parole d'honneur_ que Napolon ne le connaissait que comme tous
les discours qui se prononaient devant lui; il en prenait lecture
avant qu'on ne le lui dt, pour savoir s'il n'y avait rien contre sa
politique europenne. J'tais si touch moi-mme, ajouta Cambacrs,
que j'aurais fait quelque chose de plus louangeur encore, moi qui
pourtant ne le suis gure, si je n'avais craint de lui dplaire, car
je sais qu'il n'aime pas cela.]

Comment pourrait-il, oubliant les maux qu'il a soufferts quand il
fut livr  lui-mme, penser sans enthousiasme au bonheur qu'il
prouve depuis que la Providence lui a inspir de se jeter dans vos
bras?...

Les armes taient vaincues[108]; les finances en dsordre; le
crdit public _ananti_; les factions se disputant les restes
de notre antique splendeur; les ides de religion et de morale
obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le pouvoir
laissaient les magistrats sans considration, et mme avaient rendu
odieuse toute espce d'autorit...

[Note 108: Oui, malgr toutes les victoires de Massna qui fut un
vrai hros, et qui nous sauva des Russes avec sa belle campagne de
Suisse. Mais cette victoire ne pouvait tre que passagre, et encore
une comme celle-l, et nous tions perdus mme dans notre honneur,
car le moyen de faire la paix convenablement; et pourtant nous
n'avions ni soldats ni ressources; la France tait dans un tat de
dlabrement _moral et physique_, qui tait comme l'avant-coureur de
notre perte au moment du retour de Napolon. Aussi, quand j'entends
Gohier dire que la France tait grande et glorieuse au 18 brumaire,
je me demande comment la haine et la vengeance peuvent aveugler  ce
point. Gohier, du reste, est souvent mchant et surtout peu vridique
en parlant de Napolon.]

Votre majest a paru; elle a rappel la victoire; elle a rtabli la
rgle et l'conomie dans les dpenses publiques; la nation, rassure
par l'usage que vous en savez faire, a repris confiance dans ses
propres ressources; votre sagesse a calm la fureur des partis;
la religion a vu relever ses autels; les notions du juste et de
l'injuste se sont rveilles dans l'me des citoyens, quand on a vu
la peine suivre le crime, et d'honorables distinctions rcompenser et
signaler la vertu, etc.


Ce fut le 19 mai 1804, que ce discours fut prononc par Cambacrs,
comme prsident du Snat.

Franois de Neufchteau, l'ancien directeur, fit aussi un discours 
Napolon, le 1er dcembre 1804. On verra, par quelques phrases que
j'en vais rapporter, que dans ces six mois d'intervalle la flatterie
avait fait de grands progrs.

Je les place galement pour donner une ide du genre d'esprit de
Franois de Neufchteau, dont on a tant parl, et qui, aprs tout,
n'tait qu'un rhteur sans grce; quoiqu' l'poque o il tait un de
nos cinq rois, il et aussi sa cour de flatteurs, qui le plaaient
beaucoup plus haut que tous les potes et les crivains de son
poque, et mme de son sicle...

        La voix du peuple est bien ici la voix de Dieu,

disait-il  l'Empereur.

Aucun gouvernement ne peut tre fond sur un titre plus authentique.
Dpositaire de ce titre, le Snat a dlibr qu'il se rendrait en
corps auprs de votre majest impriale. Il vient faire clater
la joie dont il s'est pntr, vous offrir le tribut sincre de
ses flicitations, de son respect, de son amour; et s'applaudir
lui-mme de l'objet de cette dmarche, puisqu'elle met le dernier
sceau  ce qu'elle attendait de votre prvoyance _pour calmer les
inquitudes[109] de tous les bons Franais_, et faire entrer au port
le vaisseau de la rpublique.

[Note 109: Cette phrase est en rapport avec les propos des
rpublicains, qui disaient alors qu'il y avait  craindre que
Bonaparte ne rament les Bourbons. On a mme prtendu que la mort du
malheureux duc d'Enghien n'eut pas d'autre cause!...]

Oui, sire, de la rpublique! Ce mot peut blesser les oreilles d'un
monarque ordinaire; mais ici, le mot est  sa place devant celui dont
le gnie nous a fait jouir de la chose, dans le sens o la chose peut
exister chez un grand peuple: vous avez fait plus que d'tendre les
bornes de la rpublique, car vous l'avez constitue sur des bases
solides. Grces  l'EMPEREUR DES FRANAIS, on a pu introduire dans ce
gouvernement _d'un seul_ les principes conservateurs des intrts de
tous, et fondre dans la rpublique la force de la monarchie, etc.,
etc[110]...

[Note 110: Il est impossible de rien comprendre  ce fatras de mots
sans couleur, sans aucun sens, et aussi absurdes que les paroles de
Bobche, voulant nous persuader que deux et deux font cinq.]

Voil un chantillon du talent de Franois de Neufchteau. Il avait
de l'esprit, pourtant, et mme beaucoup, ainsi que je l'ai dj dit.
Il tait aimable, disait les vers  ravir, mais s'tonnait, aprs
cela, tellement de lui-mme, qu'il en vitait la peine aux autres.
Toutefois, je le rpte, il avait de l'esprit. Seulement il aurait
d sentir que des flatteries du genre de celles dont il accablait
l'Empereur, taient dplaces dans la bouche d'un homme qui avait
eu lui-mme pendant un temps la puissance excutive. L'Empereur le
comprit et le dit  Cambacrs.

--On m'a fait un bien beau discours, qui m'a fait regretter le
vtre, monsieur l'archi-chancelier, lui dit-il la veille du sacre,
au moment o il arriva prs de Napolon, selon le dsir que celui-ci
lui avait tmoign de s'entretenir avec lui en particulier et mme
en secret la veille du couronnement. Cette conversation dut tre du
plus haut intrt. Mais jamais _personne_ n'a su un mot de ce qui
fut dit dans cet entretien, quoiqu'on ait pu le prsumer. Cambacrs
tait non seulement aim de l'Empereur, mais estim. Napolon _tenait
 honneur_ d'tre ami de Cambacrs. _C'est un honnte homme_,
rptait toujours Napolon, _un honnte homme suprieur_.

Que de fois je lui ai entendu rpter cette phrase... Il aimait
aussi l'ordre et la rgularit de Cambacrs; sa manire de recevoir
surtout. Cette tiquette strictement observe ne lui paraissait
nullement ridicule; et il trouvait peut-tre avec raison que
l'archi-chancelier tait le seul grand dignitaire qui comprt bien sa
position.

Mais, en revanche, l'archi-chancelier n'tait aim d'aucune des
Impratrices. Josphine n'avait aucune affection pour lui. Il
attribuait cet loignement  des remontrances qu'il avait pris
la libert de lui faire, au nom de l'Empereur, sur ses dpenses
excessives, qui donnaient toujours  Napolon des colres,
quelquefois funestes pour lui-mme, car elles le rendaient fort
malade; et puis l'archi-chancelier tait pour la sparation; Fouch
galement cependant, et il tait en faveur auprs d'elle: mais il
tait faux, et Cambacrs tait vridique et loyal.

Quant  Marie-Louise, c'est autre chose. Voici pourquoi elle prit
l'archi-chancelier en grippe. Je donne cette histoire comme elle
courut alors dans tous les salons de Paris. Elle nous fit beaucoup
rire, et je la crois positivement vraie.

 l'poque de la guerre de Russie, lorsque l'Autriche insistait
si vivement pour avoir les provinces illyriennes[111], la
correspondance, soit confidentielle, soit ministrielle, du beau-pre
et du gendre tait souvent orageuse... Un jour, Napolon jura et
frappa du pied contre terre, en nommant son pre et frre d'Autriche
de je ne sais plus quel nom.

[Note 111: Faute immense de Napolon! ces provinces illyriennes
n'taient rien pour lui, et l'Autriche y attachait le plus grand
prix. Si elles eussent t rendues en 1812, le prince Schwartzemberg
marchait avec nous en Russie!... quelle diffrence!...]

--Qu'est-ce, mon ami? qu'avez-vous contre mon pre?

--Votre pre, Louise!... votre pre EST UNE GANACHE!... Et aprs ce
mot il se lve, et sort en fermant la porte assez violemment pour la
briser.

L'Impratrice, soit qu'elle ne connt que notre beau langage, soit
qu'elle ne connt pas en entier notre dictionnaire, ou plutt qu'elle
s'en tint  la vritable acception des mots, demeura surprise devant
celui que Napolon lui avait jet comme une injure, si elle en
jugeait au ton courrouc de sa voix. Mais une injure de Napolon!
lui, si doux avec elle! si tendre surtout!... Le moyen de le
croire!... Dans ce moment, la duchesse de Montebello entrait chez
l'Impratrice. On sait combien elle l'aimait[112]! Elle lui demanda
aussitt ce que signifiait le mot _ganache_, en lui disant pourquoi
elle lui faisait cette question...

[Note 112: Elle avait une telle tendresse pour cette bonne et belle
personne, qu'aprs le dpart de Marie-Louise, madame Bernard[112-A]
portait un bouquet  la duchesse, de la part de l'Impratrice, comme
si elle et t  Paris, et cela dura un an au moins.]

[Note 112-A: Fameuse bouquetire qui a prcd madame Prevost, et qui
faisait les bouquets presque aussi bien qu'elle.]

Madame la duchesse de Montebello, fort embarrasse, lui rpondit
cependant fort bien pour tous:

--Une ganache! madame... c'est... c'est un brave homme... un honnte
homme un peu g...

--Ah!...

La chose en resta l. L'Impratrice n'en parla plus, parce que
l'occasion ne se prsenta pas de placer le mot; mais au moment du
dpart de l'Empereur pour la Russie, il laissa, comme on sait,
l'Impratrice rgente avec l'archi-chancelier pour conseil, et mme
presque comme tuteur. L'Empereur parti, le prince archi-chancelier
alla prsenter ses devoirs  son impriale pupille, qui, voulant lui
dire une parole gracieuse, le regarda en souriant, et, prenant une
physionomie toute gracieuse:

--En vrit, lui dit-elle, je suis bien touche que l'Empereur m'ait
laiss un guide aussi respectable!... et je serai toujours empresse
de recevoir les avis d'une aussi brave GANACHE!

Qu'on juge de l'effet du compliment!

On a prtendu qu'elle avait eu l'intention de lui dire ce qu'en effet
signifie ce mot. Je ne le crois pas: quel en serait le motif?...
Cambacrs tait un homme inoffensif, que l'Empereur estimait
beaucoup, et Marie-Louise le savait. Non, je crois que ceux qui lui
veulent faire une rputation de malice, pour lui sauver celle de la
sottise, se trompent ici beaucoup... Marie-Louise tait un de ces
tres mal organiss,  qui tout russit mal, et qui ne savent jamais
corriger leur destine...

Elle aimait  s'amuser, et n'y entendait rien; cependant les bals
lui plaisaient: elle aimait la danse et elle y valsait et dansait
l'anglaise comme une personne que cela ennuie et fatigue. Cambacrs,
qui, certes, n'tait pas danseur, en fit la remarque un jour chez
lui  un petit bal donn  Marie-Louise dans sa nouvelle maison;
cependant, cette fois-ci, l'ordonnance tait mieux faite; il y avait
plus de jeunes gens. Presque tous les auditeurs au Conseil d'tat,
dont Cambacrs tait le chef, pour ainsi dire, s'y trouvaient,
et leur prsence ajoutait et donnait mme, on peut le dire, un
autre aspect  la fte... Marie-Louise avait ce soir-l presqu'une
apparence de beaut... Elle tait bien mise, ce qui lui arrivait
rarement; elle avait un petit corset de velours bleu, de ce bleu
qui porte son nom encore aujourd'hui, couleur tout  fait bien pour
son teint, qui tait sa seule beaut relle. Ce petit corset tait
brod en diamants, la jupe tait en tulle, double de satin blanc,
et borde par plusieurs touffes de _belles de jour_, d'un bleu plus
fonc que nature, pour rapprocher davantage la nuance du velours.
Elle tait coiffe avec les mmes fleurs et des pis de diamants, ce
qui faisait admirablement dans ses beaux cheveux blonds... Elle tait
presque jolie comme cela! et elle l'et t certainement, si elle et
t gracieuse!

Lorsque l'Empereur tait absent, c'tait bien vraiment
l'archi-chancelier qui _rgnait_  Paris; c'tait son salon qui
tait la cour active et marquante. Sa reprsentation continuelle est
vritablement le mot qui convient  la chose. Jamais il ne faisait
un voyage pour aller, soit aux eaux, soit  la campagne ou dans le
Languedoc. Lorsque l'Empereur lui dit d'avoir une campagne, il en
prit une... mais  Monceaux.

Aussi l'Empereur comptait-il sur lui comme sur _un ami_, et il avait
raison; il savait combien il pouvait s'assurer sur son calme, son bon
sens et sa haute exprience dans les affaires. Ensuite il y avait un
autre motif pour l'Empereur; c'tait la scurit que lui donnaient
trois convictions: celle de son honntet d'abord, ensuite de sa
circonspection, et puis enfin celle de _sa poltronnerie_.

--Bah! disait Berthier, l'Empereur sait bien qu'il n'a rien 
craindre de Lebrun et de Cambacrs! Ils sont honntes gens d'abord,
et puis trop poltrons pour tenter ou soutenir une rvolution, surtout
l'archi-chancelier...

Je crois que l'honntet de Cambacrs suffisait pour le faire
tenir en repos; mais, ce que je crois encore mieux, c'est qu'il
n'avait aucune chance pour russir. Il possdait sans doute toutes
ces qualits, que les souverains trouvent rarement dans leurs
alentours... Mais  possder celles qu'il faut pour tre souverain
soi-mme, il y a encore bien loin.

Cambacrs accueillait dans son salon, avec une bienveillance
plus intime que pour les autres personnes prsentes, celles qui
lui venaient du Languedoc. Il avait un respect religieux pour
sa province. Son amiti pour moi doublait, je crois, de cette
circonstance, que nous tions de la mme ville... Si quelque
Montpellerais lui demandait un service, il rpondait presque
toujours: _Je le ferai!_

En effet, il faisait examiner la chose; le rapport tait fait dans
les quarante-huit heures; car M. Lavolle secondait son oncle aussi
vivement qu'il le pouvait, et, le mardi ou le samedi suivant,
Cambacrs disait au compatriote solliciteur:

--Mon cher, je me charge de votre affaire.

Alors c'tait  peu prs fait. Je dis  peu prs, parce qu'avec
Napolon, on ne pouvait rpondre de rien.

Mais quelquefois Cambacrs avait promis, ou bien les prtentions du
solliciteur ne lui semblaient pas justes. Alors il lui disait avec la
mme franchise: _Je ne puis rien_. C'est de l'honneur, cela.

Un jour je reois une lettre d'Arras; elle m'tait crite par une
personne que je ne nommerai pas, parce qu' l'poque o j'habitais
cette ville, cette personne tait royaliste avec tout le fanatisme
qu'on connat  certaines gens. Ensuite elle tait devenue
imprialiste au mme degr. En 1814 cela changea encore, et, en 1830,
il y eut une nouvelle mutation. Cette dame avait un petit-fils.
Jamais aeule ne fut plus enthousiaste de sa progniture. Le jeune
homme n'avait pourtant rien d'extraordinaire; il n'tait que bien,
et voil tout; mais, sur toute chose, il tait enfant gt, et
voulait ce qu'il voulait avec acharnement. Il entreprit _de vouloir_
tre ce que dtestait sa grand'-mre alors... il voulut servir
l'Empire. La seule concession qu'il lui fit, ainsi qu' sa mre,
fut de ne pas aller  l'arme, quoiqu'il en mourt d'envie. Alors
l'aeule m'crivit pour me prier de solliciter pour son petit-fils
l'entre du Conseil d'tat. Elle avait jadis connu Cambacrs chez le
marquis de Montferrier, et comptait sur ce souvenir. Mais il y avait
bien des chances pour le contraire!...

Elle y comptait pourtant si bien, que dans la lettre qu'elle m'avait
prie de remettre  l'archi-chancelier, elle en parlait d'une
curieuse manire. Le jeune homme, je le rpte, tait fort bien; et,
heureusement pour lui, le prince le comprit comme moi.

 mesure qu'il lisait la lettre de l'aeule, il me regardait avec une
sorte de malice tellement inusite chez lui, que je dus m'attendre 
quelque chose de bizarre.

--Tenez, me dit-il en me donnant la lettre de madame de ****, voyez
de quel style on me fait la demande d'un service.

Je suis fche de ne pas avoir gard de copie de cette lettre: elle
tait curieuse dans le fait. Madame de **** rappelait  Cambacrs
archi-chancelier, qu'elle l'avait connu _comme Cambacrs avocat_;
et cela si _crment_, si peu dlicatement, que je vis l'affaire du
jeune homme tout  fait manque. Mais je devais apprendre  connatre
l'archi-chancelier.

--Monsieur, dit-il  M. de ****, je ne pourrai rpondre aux volonts
de madame votre grand'-mre, qui m'ordonne, ajouta-t-il en souriant,
de vous faire nommer _dans les vingt-quatre heures_. Mais veuillez me
faire l'honneur de venir dner chez moi mardi prochain, et en raison
de _notre trs-ancienne_ connaissance, de venir  quatre heures et
demie; nous causerons. Aujourd'hui je ne veux pas ennuyer madame
d'Abrants d'une aussi lourde conversation; et puis je dois me rendre
au Conseil. Mais mardi, vous voudrez surtout bien permettre que je
sois moi-mme _votre examinateur_.

Le jeune homme sortit de chez Cambacrs enchant de lui. Sa place
au Conseil d'tat tait d'autant plus importante  obtenir pour
lui, qu'il tait trs-amoureux, et que le pre de la jeune fille ne
voulait la marier qu' un homme ayant une carrire. Le jeune homme,
quoiqu'il ft amoureux, prfrait celle des armes;  cette poque
il y avait une telle confiance, que personne ne croyait mourir, et
on allait  l'arme comme au bal; mais pour plaire  sa famille, il
s'tait dcid pour le Conseil d'tat.

--Dites tout cela  l'archi-chancelier, lui dis-je; il vous
servira mieux si vous avez confiance en lui; car la lettre de votre
grand'-mre a failli tout gter. Parlez  Cambacrs comme  un pre.

Il suivit mon conseil et fit bien. J'avais t invite  dner
par Cambacrs pour ce mme mardi, afin que mon protg et moi
nous fussions ensemble; et, bien que Cambacrs me l'et rpt
_trois fois_, je n'en reus pas moins, le mme soir, une invitation
imprime. Aussitt que j'arrivai, le prince vint  moi; et me prenant
par la main, comme si nous allions danser un menuet, il me conduisit
 un fauteuil et me dit tout bas:

--Je suis parfaitement content du jeune homme; et comme j'ai pour
principe de ne pas me laisser influencer par des circonstances
trangres, je le servirai parce qu'il a du mrite, et qu'il
serait cruel autant qu'injuste de le rendre responsable du peu de
considration que sa folle de grand'-mre m'inspire. Il peut donc
compter sur moi: vous pouvez en tre certaine.

En effet, quelques semaines aprs, le jeune homme fut nomm
auditeur au Conseil d'tat. Il se maria et il est toujours demeur
reconnaissant des bonts de l'archi-chancelier.

--Une belle bont, vraiment! disait la grand'-mre, lorsqu'il en
parlait devant elle; _il devait_ vous faire nommer: il ne pouvait
faire autrement, j'avais dn vingt fois avec lui chez M. de
Montferrier!..

Un officier de la maison de l'Empereur, homme d'esprit et de bonnes
manires, dont le pre tait un des amis les plus intimes de ma mre,
M. le marquis de Beausset, tait un habitu du salon de Cambacrs.
Il tait prfet du palais; et, en vrit, il entendait cette fonction
admirablement bien. Il avait cependant un rival, non seulement dans
la maison de l'Empereur, mais auprs de l'archi-chancelier: c'tait
M. de Cussy. M. de Cussy tait un homme excellent, mais ne comprenant
gure la vie que comme elle s'coulait pour lui. Il ne lui fallait
des ftes que parce qu'il y a toujours un souper, ou bien des
rafrachissements d'une nature plus substantielle que des sirops.
Il avait un profond mpris pour les maisons qui reoivent _ gosier
sec_, comme il le disait.

Il n'y a plus de France! s'criait-il un jour; il n'y a plus de
France!... on ne soupe plus!...

Cambacrs l'avait nomm d'Aigrefeuille second. Il allait beaucoup
chez lui, ainsi que M. le marquis de Beausset; ils taient rivaux,
mais cela n'tait pas alarmant et ne passait jamais le seuil de
l'office imprial.

On voit que l'addition de ces deux messieurs ne devait ni enlever ni
ajouter quelque chose  l'lgance de la cour de l'archi-chancelier;
car ceux qui la formaient habituellement taient loin de pouvoir tre
donns pour des modles en ce genre.

C'tait d'abord M. le marquis de Montferrier, homme de bonne
naissance, g de cinquante ans au moins, gros, poudr, et l'antipode
d'une contredanse, quoiqu'il sourt toujours.

C'tait Monvel, frre de mademoiselle Mars, et fils du fameux acteur
Monvel. Il tait secrtaire du prince.... Maigre, ple, sa figure
longue et troite pouvait sourire quelquefois, mais je crois qu'il
n'en savait rien.

C'tait encore M. de Villevieille, contemporain de Voltaire et disant
les vers admirablement. Mais il aurait fallu rtrograder de quelque
trente ans par-del: c'tait donc encore une figure peu admissible
dans une fte.

C'tait d'Aigrefeuille enfin, avec sa grotesque figure et sa
burlesque toilette! Toutes deux mritent d'tre connues.

D'Aigrefeuille[113] tait un fort bon homme, ayant de l'esprit
et des connaissances, choses qui disparaissaient pour le monde
devant sa gloutonnerie, mais qui pourtant existaient rellement. Sa
figure tait incroyable; il avait une grosse tte place sur un cou
trs-court; son visage tait fait comme peu de visages le sont; ses
yeux, trs-gros et trs-saillants, taient parfaitement ronds et
d'un bleu ple et terne; son nez, form d'une boule de chair, tait
au-dessous de ces yeux que je vous ai dits, et surmontait une bouche
forme de deux grosses lvres qu'il lchait incessamment, comme s'il
venait de manger une bisque, et tout cela avec deux grosses joues
fleuries, mais tremblantes, formaient deux fossettes quand il faisait
son gros rire, ce qui arrivait souvent; ses jambes taient petites,
c'est--dire courtes, car elles taient grosses et ramasses; son
ventre trs-gros et sa taille petite: voil le portrait de l'homme,
ni flatt ni charg.

[Note 113: D'Aigrefeuille tait conseiller  la cour des aides de
Montpellier: c'tait un homme d'esprit, quoique ridicule; mais il
l'tait plus par sa figure que par lui-mme.]

Qu'on se figure  prsent ce personnage que je viens d'essayer de
peindre, vtu d'un habit de velours ras, _bleu de ciel_, doubl
de satin blanc et garni d'une hermine, qui jouait le lapin blanc,
attendu qu'il n'y avait pas de queues noires.

Voil l'origine de cette belle toilette.

D'Aigrefeuille tait fort ami d'une bonne, excellente et spirituelle
personne, la comtesse de la Marlire. Un jour, il tait chez elle, et
lui contait ses chagrins d'tre oblig d'acheter un habit habill.

--Mais, lui dit la comtesse, j'ai une robe de velours bleu de ciel,
la couleur est un peu tendre, mais, qu'importe? prenez-la.

D'Aigrefeuille, ravi, emporte sa robe, et son bonheur l'adresse chez
le valet de chambre de l'archi-chancelier, au moment o il mettait en
ordre des fourrures qu'il tenait encore  la main.

--Tenez, monsieur d'Aigrefeuille, voil de quoi garnir richement
votre habit. Ce sont les rognures de l'hermine avec laquelle on a
garni le manteau _du sacre_, pour monseigneur.

D'Aigrefeuille, ravi du _magnifique_ prsent que le valet de chambre
aurait probablement jet, s'il ne le lui avait pas donn, fit faire
l'habit bleu de ciel, se mit en dpense pour la doublure de satin
blanc, et fit apposer sur les manches et au collet, ainsi que sur
tous les bords, les petites bandelettes de fourrures blanches de
l'hermine, dans laquelle il n'y avait plus une queue noire.

C'est avec cet habit que d'Aigrefeuille se faisait beau les samedis
et mardis, chez l'archi-chancelier. Pour tout le monde, il n'tait
que ridicule; pour moi, il tait comique. Pour moi, qui connaissais
l'histoire du velours et de la fourrure, cet habit valait plus que
pour une autre.

Cette histoire d'un habit bleu m'en rappelle une que j'ai omise dans
le salon des princesses: c'tait pour celui de la princesse Pauline.

M. de Th.... tait, ce qu'il est encore, un officier plein de mrite
et tout  fait estimable; mais il avait beaucoup de couleur, et le
sang lui montait facilement aux joues. Ceci est indpendant des
qualits de quelqu'un.

M. de Th.... tait absent de Paris; il y revient, et trouve qu'en son
absence on a donn l'ordre trs-svre de n'aller  la cour qu'avec
un habit habill. C'est un ordre un peu dur pour un jeune officier de
cavalerie ayant une jolie tournure, et qui n'a que son uniforme...
Dans cette perplexit, il rencontre M. Eugne de Faudoas, et lui
conte son aventure.

--Bah! n'est-ce que cela? lui dit M. de Faudoas; ma soeur va rparer
ton malheur  l'instant. Il me faut un habit aussi, et je vais la
prier de faire les deux emplettes.

Madame la duchesse de Rovigo, avec son indolence habituelle, commande
d'aller prendre chez Lenormand deux habits habills, pour MM. de
Th.... et de Faudoas, et de les porter chez leur tailleur, pour que
ces habits fussent prts pour le mme soir,  neuf heures.

M. de Tha.... lorsqu'il essaya son habit, ne fit aucune attention 
sa couleur. Il la trouva bien un peu claire, mais la chose tait de
trop peu de consquence pour l'arrter un moment de plus, lorsqu'il
avait tant  faire. L'habit arrive fort tard. M. de Tha... le passe
immdiatement et arrive enfin chez la princesse Pauline. Il tait
prs de dix heures; le bal tait commenc depuis longtemps, et la
foule encombrait les salons. Tout  coup j'avise, au milieu des
hommes qui se tenaient prs de la porte qui communiquait de la
galerie au grand salon, une figure trange. Je fais un signe  la
duchesse de Bassano, qui tait prs de moi; nous regardons plus
attentivement, et nous reconnaissons M. de Tha..., dans son superbe
habit de velours bleu cleste, brod en argent; mais avec l'addition
d'une coiffure poudre  blanc, dans laquelle tait encadre sa
figure bonne et excellente, et mme agrable, mais si fortement
colore d'un pourpre fonc dans ce moment surtout, o il se trouvait
dans une position gne et presque au supplice, qu'il paraissait
comme une fraise au milieu d'un fromage  la crme. Madame de Bassano
et moi ne pmes retenir un sourire qui, au fait, comprimait un clat
de rire que nous cachmes comme nous le pmes sous notre ventail.
La princesse, qui nous vit rire, dirigea ses regards vers le lieu o
allaient les ntres. Aussitt qu'elle aperut M. de Tha...., elle mit
aussi son ventail devant elle; ce que voyant le pauvre M. de T.....,
il devint exactement pourpre et fit craindre quelque accident. Jamais
je n'ai vu une figure de cette teinte place entre des cheveux blancs
 frimas et un habit bleu de ciel, comme le prince Mirliflore! ce qui
prouve que la chose accidentellement peut tout dcider chez nous.
Car M. de T.... tait fort bien, avait trs-bon air, et certes, ne
pouvait jamais prter  rire; mais, cette fois, il n'y avait pas
moyen.

Ces malheureux costumes, que l'Empereur forait de porter  la
cour, faisaient le dsespoir de la plupart des hommes. Mais
l'archi-chancelier tait vraiment heureux de cet usage rtabli. Ce
n'tait qu'aux grandes crmonies qu'il avait particulirement une
tournure burlesque, avec le grand habit du sacre, ou mme le manteau
et l'habit des grandes rceptions. Ce chapeau, retrouss par-devant,
 la Henri IV, avec toutes ces plumes; ce manteau, cet habit au lieu
du pourpoint, qui va seul avec le manteau, toute cette toilette est
ridicule, lorsqu'elle n'est pas noblement porte. Lorsque le chapeau
est pos tout droit sur la tte, le manteau plac tant bien que mal
sur l'paule gauche, l'charpe blanche tourne autour du corps, et
dont quelquefois le gros noeud arrivait au milieu de la poitrine,
tout cet attirail mal mis et mal port devenait une mascarade, et non
plus un habillement de cour. L'archi-chancelier, pour dire le mot,
avait l'air de jouer une parade, tandis qu'il portait au contraire
fort bien _l'habit habill_.

J'ai dj dit qu'il n'aimait pas les ftes. Il n'y allait que par
obligation; qu'on juge de l'ennui que ces bouleversements lui
donnaient chez lui-mme. Il venait me voir quelquefois; et, comme
je l'aimais et l'estimais fort, j'tais trs-sensible  une preuve
de bont qu'il ne donnait presque  personne. Quelquefois il se
rencontrait chez moi avec le cardinal Maury. Alors ils me charmaient
tous deux par leur conversation varie, et surtout dans ce qui avait
rapport aux premiers jours de la Rvolution. Cambacrs ne provoquait
ni ne fuyait ce sujet de conversation que je cherchais toujours,
moi,  luder, quelque plaisir qu'il me ft, car je craignais les
discussions, et puis... le 21 janvier... Mais le cardinal me dit un
jour, aprs qu'il fut parti:

--Cela ne peut rien lui faire qu'on lui parle du procs du roi,
parce que son vote est positivement de ceux qui ont t faits pour
le sauver.

--C'est votre opinion, monseigneur? lui demandai-je fort tonne.

--Oui, sur mon honneur, je l'ai dit  l'Empereur, qui, ainsi que vous
le savez, n'aime pas ceux qui ont vot la mort de Louis XVI, qu'il
n'appelle jamais que _le malheureux Louis XVI_!... Vous pouvez tre
sre que Cambacrs voulait sauver le roi[114].

[Note 114: Le cardinal Maury m'a toujours tenu ce langage, mme dans
un temps o l'archi-chancelier n'avait plus le mme pouvoir.]

Voil ce que _m'a affirm_, plus de dix fois, le cardinal Maury.

Cette parole me fut dite entre autres fois par le cardinal, chose
trange! deux jours seulement avant une autre fte donne par
l'archi-chancelier, dans son nouvel htel de la rue Saint-Dominique.
J'en fais la remarque, parce qu'il arriva une aventure si singulire
 ce bal, qu'il est permis de croire ceux qui l'ont rfute dans
l'intrt de l'archi-chancelier; mais elle _me fut certifie alors_
par le comte Dubois, qui tait en ce mme temps prfet de police,
et, depuis, il me l'a confirme, il n'y a pas quatre ans, dans son
chteau de Vitry.

La fte de l'archi-chancelier devait tre plus belle, en effet,
qu'aucune de celles de l'hiver. Il y avait ensuite une raison pour
le croire, ce qui  Paris est dj beaucoup. Cette raison tait la
fracheur des ameublements; tout y tait neuf et fort beau; l'htel
lui-mme tait une belle rsidence, et certes, cette fois, le matre
de cette magnifique habitation n'avait rien nglig pour que sa
fte ft superbe. Des fleurs, des lumires en abondance; une foule
de femmes charmantes, couvertes de diamants, portant de riches et
d'lgants costumes... c'tait un bal masqu et costum... L'Empereur
avait le got de ces sortes de ftes  un degr vraiment tonnant
pour un homme aussi srieux et absorb par de si grands intrts,
surtout  cette poque, o la guerre d'Espagne tait dans toute sa
fureur, et o lui-mme rvait une autre campagne d'Autriche?...
Peut-tre avait-il le besoin de se distraire des grands soins qui
dvoraient sa vie, et ce moyen lui plaisait-il plus qu'un autre.

Quoi qu'il en soit, il aimait ces bals masqus, o, presque toujours,
il s'amusait  former une intrigue. Je ne crois pas cependant qu'il
ait t pour rien dans celle qui eut une si funeste issue[115], par
l'impression qu'elle produisit sur celui qu'elle concernait.

[Note 115: On l'a beaucoup dit dans le temps, mais je ne le crois
pas, l'Empereur estimait trop l'archi-chancelier. Le comte Dubois ne
put me dire s'il avait ou non connaissance de la chose.]

La fte tait brillante, anime; les dguisements taient charmants.
Plusieurs quadrilles avaient t remarqus. On les avait forms
avec des costumes rappelant les personnages d'une pice en vogue au
mme moment. Ainsi, par exemple, des femmes de ma socit intime,
choisirent ceux de la charmante pice d'Alexandre Duval, _la Jeunesse
de Henri V_. Madame la baronne Lallemand tait bien jolie en Betty,
avec son aimable et doux visage et ses beaux cheveux chtains sous le
grand chapeau de velours noir. Madame de Montgard avait le costume
de Clara, et le capitaine Copetait tait trs-bien reprsent par un
Polonais de nos amis, le comte Joseph Motchinsky.

Je ne me souviens plus qui avait fait le quadrille des _Deux Magots_,
mais il tait charmant. On n'avait rien retranch, et il tait
fort nombreux. M. de Forbin lui avait un costume oriental purement
observ, qui lui allait admirablement. On regardait beaucoup une
magnifique aigrette en diamants, dans laquelle tait contenue un
hron noir du plus grand prix. Son poignard tait aussi de la plus
grande richesse.

--Bah! disait-il en riant quand on lui parlait de la beaut de cette
aigrette, _tout cela est faux!_

C'tait une aigrette trs-vritable et du prix peut-tre de 30 ou
40,000 francs; au reste, elle ne lui tait que prte.

La fte avait eu un grand succs... L'archi-chancelier, fatigu
d'avoir fait les honneurs de sa maison avec autant de politesse que
de grce, sentit enfin le besoin de se reposer. Il s'arrta dans une
pice o il y avait peu de monde, et demanda une glace ou un sorbet;
il tait  peine assis dans une vaste et moelleuse bergre, savourant
son sorbet, qu'un masque noir, envelopp dans un trs-ample domino,
vint s'asseoir auprs de lui, et se tourna de son ct comme pour le
regarder trs-fixement. Pendant quelques instants, Cambacrs ne prit
nullement garde  ce masque; mais, ennuy probablement de voir cette
masse sombre et silencieuse ne faire aucun mouvement, n'articuler
aucun son, il se tourna  son tour vers le masque, et lui dit:

--Es-tu donc muet, beau masque?

Le masque noir ne rpondit pas.

--Il parat que non-seulement tu es muet, mais que tu es impoli!
dit Cambacrs.

Le masque noir remua lentement la tte pour dire NON.

--Ah! voil une rponse, au moins... Eh bien! trouves-tu ma fte
belle?

--Trop belle! rpondit enfin le masque noir d'une voix creuse et
sourde, dont l'intonation fit tressaillir Cambacrs.

--Tu trouves!... dit-il; mais quand on reoit son souverain, il faut
faire ce qu'on ne ferait par aucune autre considration...

--Tu ne savais pas que tu devais le recevoir, ton souverain! reprit
le masque noir avec un accent trangement imprieux et qui s'levait
 mesure qu'il parlait.

--Comment, je ne savais pas que l'Empereur...

--Silence! impie, dit avec une sorte de violence le masque noir, et
en posant sur la main dgante de l'archi-chancelier sa main couverte
d'un gant blanc, mais qui pourtant le glaa jusqu'aux os...

--Qui tes-vous donc, monsieur? dit l'archi-chancelier en se levant.

Et en mme temps il porta la main  la sonnette, car le peu de
personnes qui se trouvaient dans cette pice recule s'taient
retires en le voyant en confrence,  ce qu'ils croyaient du moins,
avec le masque noir... Et dans ce moment il tait seul avec cet tre
singulier, dont la voix et les manires avaient une apparence hostile.

--pargne-toi le soin d'appeler, lui dit-il; je me nommerai et me
montrerai mme  toi, si tu le veux. Tes valets ou tes complaisants
n'ont rien  voir dans ce qui se passera entre nous.

--Monsieur!... qui donc tes-vous?

Et, tout en faisant cette question, il racontait lui-mme au comte
Dubois que sa langue tait comme paralyse, et qu'il ne pouvait
parler.

--Tu veux donc savoir qui je suis?... Tu le sauras... peut-tre;
coute... Te rappelles-tu un jour de ta vie que tu voudrais racheter?

--Non, rpondit Cambacrs avec assurance, aprs avoir rflchi un
moment.

--Non! rpta le masque noir d'une voix foudroyante... et ses yeux
semblaient lancer des clairs!

--NON, dit de nouveau et avec force l'archi-chancelier; car jamais je
n'ai agi que d'aprs ma conviction et ma conscience. En ma qualit
d'avocat, j'ai pu arriver  des conclusions qu'il m'tait pnible de
donner; mais je[116] me croyais probablement en droit de le faire;
ds lors, je ne suis plus que l'instrument de Dieu.

[Note 116: Cambacrs a dit depuis  Dubois, qu'il avait cru d'abord
que c'tait quelque migr rentr,  qui, jadis, une consultation de
lui avait fait perdre un procs.]

--Ne prononce pas son nom; tu n'en es pas digne.

--Monsieur! dit Cambacrs en se dirigeant vers une porte qui
donnait dans une pice o il y avait des joueurs, votre conduite est
trop trange pour que je la supporte plus longtemps. Remerciez-moi
de ne pas vous faire arrter... et surtout ne tenez pas de pareils
discours  un petit masque que je vois traverser un des salons en
face de nous. Il pourrait avoir moins de patience que moi; mais enfin
la mienne est  bout, je vous en prviens.

--Je n'ai rien  dire  ce petit masque, rpondit l'homme noir; il
n'a fait que suivre la route que toi et tes pareils lui avez ouverte.

Cambacrs tressaillit, mais ne continua pas moins de s'avancer vers
la porte. Tout  coup le masque le rejoint, sans que le bruit de ses
pas ait t entendu par lui[117]; et le ramenant, sans qu'il et la
force de rsister,  ct de la chemine.

[Note 117: Cette circonstance, remarque pendant tout le temps que
dura cet trange entretien, avait frapp Cambacrs plus peut-tre
que le reste. Peut-tre l'individu avait-il des semelles de lige;
ce qui est bien tonnant, c'est que dans le premier moment,
l'archi-chancelier ne fut pas loign de croire au surnaturel.]

--Te rappelles-tu le 21 janvier? lui dit-il tout bas.

Cambacrs demeura sans voix.

--Te rappelles-tu le 21 janvier? rpta la voix, avec un accent
plus solennel...

--Oui... oui... ce fut un malheureux jour; mais je ne fus pas
coupable!...

--Tu fus RGICIDE!

--Monsieur! s'cria Cambacrs, surmontant enfin la torpeur qui
l'accablait depuis une heure, et le frisson qui venait de le saisir.
Monsieur, je _veux_ savoir qui vous tes.

--Je t'ai dit que je me montrerais  toi, je tiendrai ma parole;
viens, et tu me connatras.

Le masque noir se dirigea vers une pice voisine qui, abandonne
par les joueurs,  cette heure de la nuit, tait alors solitaire et
sombre. Puis il s'arrta  la porte en regardant Cambacrs, comme
pour l'inviter  le suivre... Celui-ci hsita; un moment, sa main
se leva de nouveau pour sonner; mais une force, qu'il a dit depuis
tre invincible, la faisait aussitt retomber  son ct... Il voulut
appeler, sa langue demeura muette... Il voulut fuir... il ne put
marcher!... Il leva les yeux... l'homme noir, toujours sur le seuil
de la porte, semblait l'attendre... Il craignait vaguement de le
suivre, et pourtant toujours subjugu par cette mme force, sous la
puissance de laquelle il flchissait depuis une heure, il s'avana en
chancelant vers l'appartement voisin... Le masque y entra avec lui...
Quelques bougies y brlaient encore, et, par intervalles, jetaient
des clats d'une lumire trs-vive...

L'homme noir s'arrta prs de la chemine. Il regarda quelques
instants l'archi-chancelier qui tait l, tremblant, et comme sous le
prestige d'un rve terrible...

--Tu veux me connatre, dit enfin le masque d'une voix lente, mais
plus forte qu'une voix ordinaire... Tu prsumes donc beaucoup de ton
courage?

--Qui donc es-tu?

L'homme leva lentement la main, et dnoua son masque... Puis il
rejeta son camail en arrire, et son visage demeura tout entier
dcouvert...

Dans ce moment, les bougies du candlabre qui tait au-dessus de sa
tte l'illuminrent d'une lueur vacillante et blafarde... Cambacrs
le vit alors tout entier; et, poussant un grand cri, il tomba sans
connaissance sur le parquet...

C'tait Louis XVI!!!...[118]

[Note 118: On dfendit svrement de parler de cet vnement, qui
fut mme ignor de beaucoup de gens qui assistrent  la fte de
l'archi-chancelier et s'y trouvaient en ce moment; des personnes de
la maison mme ne l'ont appris que plus tard, par la voix publique,
parce que, sous la Restauration, il n'y avait plus de raison pour
cacher cette affaire, et que les auteurs en parlrent. Cambacrs,
quoique innocent du vote  mort,  ce qu'on prtendait, fut
cruellement frapp de cette apparition. Le comte Dubois, qui avait
un intrt rel  dcouvrir la chose, en me la racontant chez lui, 
Vitry, il y a quatre ans, me dit qu'il n'avait jamais pu dcouvrir
la moindre trace du cet vnement. Lorsque l'Empereur l'apprit, il
dit  l'archi-chancelier: Allons... _c'est un rve... vous avez
dormi..._]




SALON

DE

Mme LA DUCHESSE DE BASSANO.

1811.


Pendant les onze annes que M. le duc de Bassano passa  la
secrtairerie d'tat, il n'eut pas chez lui l'apparence mme de ce
que nous avions, par nos maris, nous autres jeunes femmes dans une
haute position, une maison ouverte. La confiance illimite que lui
accordait l'Empereur, la connaissance intime qu'il avait de toutes
les choses politiques, le danger pour lui de rpondre une parole en
apparence frivole et dont la consquence pouvait tre importante;
tous ces empchements avaient mis obstacle  l'excution d'un de ses
dsirs les plus vifs. Celui d'avoir une runion habituelle d'amis et
de personnes agrables du monde, pour rtablir cette vie sociable
toute franaise et que ne connaissent en aucun point les autres pays
que par nos vieilles traditions. Nul n'tait plus fait que le duc
de Bassano pour mettre un tel projet  excution. Il tait homme du
monde en mme temps qu'un homme habile. Il avait la connaissance
parfaite de ce que la socit franaise exige et rend  son tour. Il
tait alors, ce qu'il est encore aujourd'hui, l'un des hommes les
plus spirituels de notre socit lgante; racontant  merveille,
comprenant tous les hommes et sachant jouir de tous les esprits qui
s'offrent  lui, quelque difficile que leur clef soit  trouver.

Madame la duchesse de Bassano tait une des femmes les plus
remarquables de la cour impriale. Elle tait grande, belle, bien
faite, parfaitement agrable dans ses manires, d'un esprit doux et
gal, et possdant des qualits qui la faisait aimer de toutes celles
qui n'taient pas en hostilit avec ce qui tait bien. Lorsqu'elle se
maria elle n'aimait pas la cour, o elle vint presque malgr elle.
Aussi, bien qu'elle ft alors dans toute la fleur de sa jeunesse
et de sa beaut, elle vivait fort retire et tout  fait dans
l'intrieur de sa maison. Nomme dame du palais lors de l'Empire,
elle devint alors l'un des ornements de la cour. Le genre rgulier de
sa beaut lui donnait de la ressemblance avec celle de la duchesse de
Montebello. Les traits de la duchesse de Montebello taient peut-tre
plus semblables  ceux des madones de Raphal, mais madame de Bassano
tait plus grande et mieux faite.

En parlant du salon de madame la duchesse de Bassano, et le prenant
au moment o son mari fut ministre des affaires trangres[119],
je dois ncessairement parler beaucoup du duc; c'est alors un des
devoirs de ma mission de le faire connatre tel qu'il tait, et de le
montrer clair par le jour vritable sous lequel il doit tre vu.

[Note 119: En 1811.]

La famille de M. Maret[120] (depuis duc de Bassano) tait
gnralement estime; son pre, mdecin distingu, tait en outre
secrtaire perptuel de l'acadmie de Dijon, et dans la plus haute
estime, non-seulement de tout ce que la littrature franaise avait
de plus lev, mais des savants trangers les plus en renomme. Je
donnerai tout  l'heure une preuve, comme en reoivent rarement les
hommes de lettres entre eux, de cette affection porte  M. Maret le
pre par la science trangre.

[Note 120: Hugues-Bertrand Maret, n  Dijon, en 1763.]

Un fait peu connu, mme des amis de M. de Bassano, c'est qu'il a
vivement dsir, aprs de trs-fortes tudes, de suivre la carrire
du gnie ou de l'artillerie.

Il n'avait que dix-sept ans lorsque le concours s'ouvrit  l'acadmie
de Dijon pour un loge de Vauban. Tourment dj du dsir de marcher
sur les traces de cet homme illustre, le jeune homme voulut aussi
concourir, lui, pour cet loge. Mais le moyen; son pre tait bon,
mais svre, et ne voulait permettre aucun travail de ce genre.
Heureusement pour lui, le jeune Maret avait  sa disposition la
vaste bibliothque des jsuites; il allait y travailler, et l, il
demeurait au moins quelques instants sans tre troubl. Quelques
jours avant la fin de son ouvrage, tant seul dans ce lieu, il y fut
surpris par le bibliothcaire lui-mme, ennemi personnel de M. Maret
le pre.....

--Votre pre vous demande, dit-il au jeune homme.... Et tandis
qu'il y court, le bibliothcaire, curieux de voir  quel genre
de travail s'occupe le jeune lve, prend le livre qu'il avait
laiss ouvert  l'endroit mme qu'il copiait, et lit ce passage.
Ce livre tait l'_Histoire des siges_, par le pre Anselme.... Le
bibliothcaire fut clair, et remit aussitt le livre  sa place. Il
en savait assez pour nuire.

L'loge de Vauban termin, il fallait le faire parvenir  l'acadmie
de Dijon pour qu'il y prt son rang et son numro. M. Maret le pre,
comme secrtaire perptuel, tait charg de ce soin. Mais le travail
tait long. Il avait d'autres soins, et il s'en remettait souvent 
son fils pour ouvrir les lettres qui arrivaient de Paris, pour les
concours surtout. Un jour o le courrier avait t plus considrable
que de coutume, le jeune homme eut soin de mnager une grande
enveloppe, et dit, en substituant son loge au papier insignifiant
qu'elle contenait:

--Ah! voil encore une pice pour le concours!

--Vraiment, observa M. Maret, elle arrive  temps! Le concours ferme
demain, et il ne reste que le temps de lui assigner une place;
donne-lui un numro.

Le jeune Maret place son loge sous une autre enveloppe, lui donne un
numro; et le voil attendant son sort avec une anxit que peuvent
seuls connatre ceux dans cette position.....

Le dpouillement fait ne laisse que deux loges pour se disputer le
prix. L'un est d'un jeune officier du gnie, l'autre d'un enfant[121]
pour ainsi dire; et cependant il lutte avec tant d'avantage, que la
commission qui devait prononcer hsite dans son jugement.

[Note 121: Sans aucun doute on tait encore enfant (surtout un homme)
quand on n'avait que dix-sept ans  l'poque dont je parle.]

Le bibliothcaire, qui connaissait l'auteur de l'un des deux loges,
et qui avait la volont de lui nuire, cherchait mille moyens pour
dverser une sorte de dfaveur sur le morceau que tout le monde
s'accordait  trouver vraiment beau. Enfin, le prsident impatient
de cet acharnement, qui devenait visible, dit au bibliothcaire:

--Il me semble, monsieur, que les personnalits sont interdites
parmi nous.

Enfin l'acadmie prononce. Un des loges a le prix, l'autre
l'accessit. La mdaille appartient  l'officier du gnie, l'accessit
 M. Maret.....

La pice avec laquelle il avait concouru tait de Carnot,
sous-lieutenant alors dans l'arme du gnie. Sans doute elle tait
bien; mais celle de son concurrent tait peut-tre plus belle, parce
qu'il y avait mis toute la chaleur de son ge et toute l'ardeur qu'on
apporte  cet ge au travail pour lequel on demande une couronne...
Il tait visible que les acadmiciens avaient un grand regret de
prononcer le jugement tel qu'il tait... Malheureusement _il fallut_
que cela ft ainsi..... Mais la pice du jeune Maret eut les honneurs
de la lecture en pleine sance acadmique, prside par M. le prince
de Cond[122]..... M. Maret le pre, vivement mu de cette scne
inattendue pour lui, sortit aussitt que la sance fut termine,
et passa dans le jardin avec son fils.....  peine le jeune homme
avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par son concurrent...
Carnot avait les deux mdailles... le grand prix... un grand honneur
enfin... mais une voix lui criait que le triomphe n'tait pas dans
tout cela, et cette voix ne le trouva pas sourd. Il aurait d
l'couter avec quit; il n'en fut pas ainsi.

[Note 122: Il prsidait aussi, comme on le sait, les tats de
Bourgogne.]

--Monsieur, dit-il au jeune Maret, l'acadmie n'a pas t juste en
m'accordant les deux mdailles... Je sens moi-mme tout ce que votre
loge de Vauban renferme de beau et de bien..... J'ai moins de mrite
que vous si j'ai russi en quelques points, car je suis officier du
gnie... et je puis avouer que j'ai mis en oubli un fait d'un haut
intrt, que vous n'avez pas omis[123]. Permettez-moi de faire ce
que l'acadmie n'a pas fait, et veuillez accepter de ma main cette
seconde mdaille.

[Note 123: Voici ce dont il s'agit: Vauban avait fortifi la ville
d'Ath..... Cette ville retombe dans les mains des Espagnols; plus
tard les Franais mettent le sige devant ses remparts, et Vauban
lui-mme est charg de le conduire. Quelle position que la sienne!
si la ville est prise, il l'a donc mal fortifie; s'il ne la prend
pas, que devient-il?... Louis XIV le presse... l'excite... de la
reddition de la place dpend le succs du trait de Riswith!.....
L'humiliation ou la disgrce! Dans cette extrmit, Vauban prend le
parti qui convenait  un homme de gnie comme lui; _il invente_ un
moyen d'attaque inconnu jusqu'alors, et la ville est prise. Mais
Vauban avait le droit de dire: Elle ne pouvait l'tre que par moi.
Le moyen qu'il inventa est la batterie  ricochets.]

Il tait vident que Carnot tait bless de cette concurrence qui lui
faisait trouver presque une dfaite dans la victoire, car il voyait
trop bien quel intrt inspirait l'loge du jeune Maret; et il crut
en imposer au public et... et peut-tre  lui-mme en partageant avec
lui le prix de l'acadmie..... Le jeune Maret sentit instinctivement
que la proposition n'avait pas cette expression franche et de
_prime-saut_ qu'aurait inspire un lan gnreux; et puis, dans sa
modestie, il ne se croyait pas de force  lutter avec Carnot, qu'il
remercia, mais sans accepter.

--Monsieur, lui dit-il, j'eusse t fier et heureux de mriter la
mdaille... mais je sais trop bien qu'elle est on ne peut mieux
entre vos mains; permettez-moi de l'y laisser. Ne l'ayant pas reue
de l'acadmie, je ne peux la recevoir de vous[124].

[Note 124: Croirait-on, avec le noble et beau caractre de Carnot,
que JAMAIS il n'oublia cette circonstance!..... et le duc de Bassano
ressentit encore les atteintes de ce souvenir en 1815!.....]

Les deux rivaux se sparrent. Carnot emporta ses mdailles, et Maret
un nouvel espoir de succs dans la carrire littraire. Ce fut alors
qu'il fit un petit pome en deux chants, intitul _la Bataille de
Rocroy_, qu'il ddia au prince de Cond[125].

[Note 125: Ce sujet n'avait jamais t trait.]

Mais son pre voulait qu'il tudit profondment les lois. Il se mit
srieusement  ce travail, et par une sorte de pressentiment il y
joignit l'tude du droit politique... Peu aprs il prit ses grades
 l'universit de Dijon, et fut reu avocat au parlement malgr sa
grande jeunesse.

Toutefois son got le portait avec ardeur vers la carrire
diplomatique; son pre l'envoya  Paris. L, recommand vivement
 M. de Vergennes dont le crdit tait tout-puissant en raison de
l'amiti que lui portait le roi; ne voyant que la haute socit et
la bonne compagnie, tudiant constamment avec la volont d'arriver,
M. Maret put se dire qu'il pouvait prtendre  tout. Recommand et
aim de toutes les illustrations de l'poque, il obtint un honneur
trs-remarquable: ce fut d'tre prsent au _Lyce de Monsieur_
(l'Athne) par Buffon, Lacpde et Condorcet... tre jug et estim
de pareilles gens au point d'tre prsent par eux  une socit
savante aussi remarquable que l'tait celle-l  cette poque, c'est
un titre imprissable.

M. de Vergennes mourut. M. Maret perdait en lui un protecteur assur.
Il rsolut alors d'aller en Allemagne pour y achever ses tudes
politiques... mais  ce moment la rvolution franaise fit entendre
son premier cri: on sait combien il fut retentissant dans de nobles
mes!... M. Maret jugea qu'il ne trouverait en aucun lieu  suivre
un cours aussi instructif que les sances des tats-gnraux qui
s'ouvraient  Versailles: il fut donc s'y tablir. Ce fut donc les
sances lgislatives qu'il rdigea pour sa propre instruction,
et de l jour par jour, le _Bulletin de l'Assemble nationale_.
Mirabeau, avec qui le jeune Maret tait li, lui conseilla, ainsi
que plusieurs autres orateurs tels que lui, de faire imprimer ce
_bulletin_.... Panckoucke faisait alors paratre le _Moniteur_: il
y insra ce _bulletin_, auquel M. Maret _exigea_ qu'on laisst son
titre. Il avait une forme dramatique qui plaisait. C'tait, comme on
l'a dit fort spirituellement, une traduction de _la langue parle_
dans la langue _crite_. Ce fut un nouveau cours de droit politique
d'autant plus prcieux qu'il n'avait rien de la strilit d'intrt
de ces matires. C'tait en mme temps un tableau vivant des fameuses
discussions de l'Assemble nationale et ses athltes en relief avec
leurs formes spciales, en mme temps qu'il rendait l'nergique
vigueur de leurs improvisations et les orages que soulevaient leurs
dbats.

L'Assemble nationale finit: M. Maret fut alors nomm secrtaire de
lgation  Hambourg et  Bruxelles. L, malgr sa jeunesse, il fut
charg des affaires dlicates de la Belgique, aprs la dclaration
de guerre, ainsi que de la direction de la premire division des
affaires trangres, avec les attributions de _directeur gnral_ de
ce ministre... et M. Maret n'avait alors que vingt-huit ans!...

Envoy  Londres, o cependant taient en mme temps M. de Chauvelin
et M. de Talleyrand, il fut dput auprs de Pitt, pour traiter des
hauts intrts de la France...  son retour, et n'ayant pas encore
vingt-neuf ans, M. Maret fut nomm envoy extraordinaire et ministre
plnipotentiaire  Naples. Il partit avec M. de Smonville qui,
de son ct, allait  Constantinople. Ce fut dans ce voyage que
l'Autriche les fit enlever et jeter, au mpris du droit des gens,
dans les cachots de Mantoue[126], non pas comme des prisonniers
ordinaires, mais comme les plus grands criminels... Chargs de
chanes si pesantes, que le duc de Bassano en porte encore les
marques aujourd'hui sur ses bras!... jets dans des cachots noirs
et infects, ils en subirent bientt les affreuses consquences...
Trois jeunes gens de la lgation moururent en peu de temps. Attaqu
lui-mme d'une fivre qui menaait sa vie, M. Maret fut bientt en
danger.

[Note 126: Une circonstance remarquable, c'est que de la mission
de ces deux envoys prs des diffrentes cours d'Italie surtout,
dpendait la vie de la reine, de madame lisabeth, et du jeune
roi Louis XVII, ainsi que de sa soeur. On ne comprend pas comment
l'Autriche a pu mettre ainsi une entrave  la russite d'une
chose qui assurait la vie de la reine..... elle tait la tante
de l'Empereur enfin!... Je ne puis m'expliquer cette trange
conduite[126-A]... M. Maret et M. de Smonville correspondirent
ensemble malgr leurs geliers. J'en ai dtaill le spirituel moyen
dans mes mmoires, ainsi que de la plaisante rencontre que M. de
Bassano fit ensuite  Munich ou  Vienne, de l'un de ses compagnons
de captivit.]

[Note 126-A: Ainsi que la rponse faite par Franois, alors empereur
d'Allemagne,  M. de Rougeville!...]

Ce fut alors que le nom de son pre fut pour lui comme un talisman
magique. Il avait correspondu avec l'acadmie de Mantoue...
Une dputation de cette acadmie, conduite par son chancelier
_Castellani_, demanda et obtint  force de prires que M. Maret ft
transfr dans une prison plus salubre.

_Ce que nous demandons_, dit la dputation, _c'est d'apporter du
secours et des consolations au fils d'un homme dont la mmoire nous
est si chre!..._

Les prisonniers furent transfrs dans le Tyrol, dans le chteau de
Kuffstein... L, Smonville et Maret passrent encore vingt-deux
mois dans la plus dure captivit. Seulement ils taient au sommet du
donjon, et non plus dans ses souterrains. Mais spars... seuls...
sans livres ni papier... ni rien pour crire... l'isolement et
l'oisivet... pour seule occupation les souvenirs de la patrie... de
la famille... et le doute de jamais les revoir!... L'enfer n'a pas ce
supplice dans tous les habitacles du Dante!...

La tyrannie nous donne toujours le dsir de la braver. M. Maret,
priv de tous les moyens d'crire, voulut les trouver: il y parvint.
Avec de la rouille, du th, de la crme de tartre et je ne sais
plus quel autre ingrdient, qu'il sut se procurer, sous le prtexte
d'un mal d'yeux, il obtint une encre avec laquelle il put crire.
Il chercha dans son mauvais traversin et il trouva une plume longue
comme le doigt, qu'il tailla avec un morceau de vitre casse....
On lui portait diverses choses dont il avait besoin pour sa sant
ou sa toilette... Ces objets taient envelopps dans de petits
carrs de papier grands comme la main... M. Maret les recueillit au
nombre de trois ou quatre et transcrivit sur ces feuilles informes
une comdie, une tragdie et divers morceaux[127] sur les sciences
et la littrature. Enfin on changea MM. Maret et Smonville et
les autres prisonniers contre madame la duchesse d'Angoulme, qui
souffrait aussi dans le Temple un supplice encore plus horrible que
les prisonniers du Tyrol... car des larmes seulement de douleur et
de colre coulaient sur les barreaux de leur prison... tandis que
l'infortune rpandait des larmes de sang et de feu sur les tombes de
tout ce qu'elle avait aim!...

[Note 127: J'ai tenu dans mes mains ces chefs-d'oeuvre d'une
patience tonnante. Je les _ai vus_. La comdie a treize cents
vers, la tragdie dix-huit cents; les deux pices sont crites
trs-lisiblement sur la quantit de papier qui fait la valeur de deux
feuilles de papier  lettre. La comdie s'appelle _le Testament_;
la tragdie, _Pithas et Damon_; l'autre comdie a pour titre
_l'Infaillible_. Le brouillon en tait fait par lui sur la faence de
son pole, o il s'effaait  mesure.]

Rentr dans sa patrie, M. Maret trouva la France reconnaissante; et
le Directoire rendit un arrt, en vertu d'une loi spciale, par
lequel il fut reconnu que _M. de Smonville et lui avaient honor le
nom franais par leur courage et leur constance_.

Ce fut alors que M. de Talleyrand, rappel en France par le crdit
de madame de Stal, intrigua par son moyen pour tre ministre des
affaires trangres... Une autre faveur tait  donner au mme
instant: c'tait d'aller  Lille pour y discuter les conditions d'un
trait de paix avec l'Angleterre.

C'tait lord Malmesbury qu'envoyait M. Pitt... M. Maret et M. de
Talleyrand furent les seuls comptiteurs et pour la ngociation et
pour le ministre... M. Maret, qui savait qu'on traitait en ce moment
de la paix avec l'Autriche,  Campo Formio, voulut contribuer 
cette grande oeuvre, et sollicita vivement d'aller  Lille: il fut
nomm. C'est alors qu'il eut pour la premire fois des rapports qui
ne cessrent qu'en 1815, avec Napolon... Une immense combinaison
unissait les deux ngociations de Lille et de Campo Formio; la paix
allait en tre le rsultat... mais la faction fructidorienne tait
l... et malgr les efforts constants des grands travailleurs 
la grande oeuvre, tout fut renvers et le fruit de la conqute de
l'Italie perdu... Alors Bonaparte s'exila sur les bords africains...
M. Maret dans ce qui avait toujours charm sa vie, la culture des
lettres et de la littrature... Au retour d'gypte, les rapports
bauchs par la correspondance de Lille  Campo Formio se renourent
 la veille du 18 brumaire. Dgot par ce qu'il voyait chaque
jour, comprenant que sa patrie marchait, ou plutt courait  sa
ruine, M. Maret eut la rvlation de ce qu'elle pouvait devenir
sous un chef comme Napolon, et il lui dvoua ses services et sa
vie, mais jamais avec servilit, et toujours, au contraire, avec
une noble indpendance. M. Maret assista aux 18 et 19 brumaire, et,
le lendemain, fut nomm secrtaire gnral[128] des Consuls, reut
les sceaux de l'tat, et prta le serment auquel il a t fidle
jusqu'au dernier jour.  dater de ce moment, M. Maret fut le fidle
compagnon de Napolon. On a vu qu'il travaillait avec lui  la place
des ministres; mais, indpendamment de cette marque de confiance,
il en reut beaucoup d'autres aussi tendues, de la plus grande
importance. Devenu ministre secrtaire d'tat lors de l'avnement
 l'Empire[129], M. Maret ne quitta plus l'Empereur, mme sur le
champ de bataille; et lorsque Napolon entrait,  la tte de ses
troupes, dans toutes les capitales de l'Europe, le duc de Bassano
tait toujours prs de lui pour exercer un protectorat que plusieurs
souverains doivent encore se rappeler, si toutefois un roi garde le
souvenir d'un bienfait.

[Note 128: Par la Constitution de l'an 8, le secrtaire-gnral avait
le titre et les fonctions de secrtaire-d'tat. C'tait une position
de haute faveur et surtout de haute importance: les ministres lui
remettaient leurs portefeuilles; il prenait connaissance de leurs
rapports sur les affaires de leurs dpartements, et, dans le travail
de la signature qu'il _faisait seul_ avec le premier Consul, il
lui en rendait un compte verbal trs-abrg. Quant  l'excution
des dcrets, elle avait lieu sur l'expdition que les ministres
recevaient du secrtaire-d'tat. Celui-ci tait donc un intermdiaire
_officiel_ entre le gouvernement, le Conseil d'tat et les ministres.]

[Note 129: Le secrtaire-gnral ou le secrtaire-d'tat (ce fut 
l'Empire qu'il eut le titre de _ministre secrtaire-d'tat_) avait
non-seulement d'immenses attributions, mais on peut dire qu'il tait
_le seul ministre_.]

Napolon aimait  accorder au duc de Bassano ce qu'il lui demandait.

--J'aime  accorder  Maret ce qu'il veut pour les autres, disait
l'Empereur, lui qui ne demande jamais rien pour lui-mme.

C'tait vrai, et l'avenir l'a bien prouv.

J'ai dj dit que le pre du duc de Bassano tait fort aim et
estim, et qu'il lui acquit beaucoup de protecteurs, dont le
plus puissant tait M. de Vergennes, alors ministre des affaires
trangres; et on a vu que, se conduisant toujours avec sagesse et
grande capacit, il eut partout de grands succs.

J'ai racont la vie de M. de Bassano avant l'poque o Napolon, qui
se connaissait en hommes, le choisit pour remplir le premier poste
de l'tat auprs de lui; c'est une rponse faite d'avance  ces
esprits chercheurs de grands talents, et qui demandent ce qu'il a
fait, l'avant-veille du jour o ils connaissent un homme. Pour eux,
son existence est dans le moment prsent; quant  la conduite de M.
de Bassano, pendant tout le temps o il a t au pouvoir, elle a t
admirable, non-seulement sous le rapport d'une extrme probit, mais
comme homme de la patrie; et lorsque Napolon fit des fautes, ce fut
toujours aprs une lutte avec M. de Bassano, surtout  Dresde et dans
la campagne de Russie, ainsi qu'en 1813 et 1814.

Mais je n'cris pas l'histoire dans ce livre, je n'y rappelle que
ce qui tient  la socit franaise. Cependant, comme le duc de
Bassano n'ouvrit sa maison que lorsqu'il fut ministre des affaires
trangres, et que tout alors fut _officiel_, en mme temps qu'il
tait littraire et agrable, il me faut bien en montrer le matre,
clair du jour qui lui appartient.

J'ai dj dit qu'avant le moment o M. le duc de Bassano fut ministre
des affaires trangres, il n'eut pas une maison ouverte. Sa maison
tait une sorte de sanctuaire, o les oisifs n'auraient rien trouv
d'amusant, et les intresss beaucoup trop de motifs d'attraction. Il
fallait donc centraliser autant que possible ses relations, et ce fut
pendant longtemps la conduite du duc et de la duchesse de Bassano.

Mais, lorsque M. de Bassano passa au ministre des affaires
trangres, sa position et ses obligations changrent, et madame de
Bassano eut _un salon_, mais un salon _unique_, et comme nous n'en
revmes jamais un, et cela, par la position _spciale_ o tait M.
de Bassano. Ces exemples se voyaient seulement avec Napolon. C'est
ainsi que le duc d'Abrants fut gouverneur de Paris, comme personne
ne le fut et ne le sera jamais.

Le salon de la duchesse de Bassano s'ouvrit  une poque bien
brillante; quoique ce ne ft pas la plus lumineuse de l'Empire[130].
On voyait dj l'horizon charg de nuages; ce n'tait pas, comme
en 1806, un ciel toujours bleu et pur qui couvrait nos ttes, mais
c'tait le moment o le colosse atteignait son apoge de grandeur: et
si quelques esprits clairvoyants et craintifs prvoyaient l'avenir,
la France tait toujours, mme pour eux, cet Empire mis au-dessus du
plus grand, par la volont d'un seul homme; et cet homme tait l,
entour de sa gloire, et dversant sur tous l'clat de ses rayons.

[Note 130: La plus belle poque de l'Empire est depuis 1804 jusqu'en
1811.]

Avant M. de Bassano, le ministre des affaires trangres avait t
occup par des hommes qui ne pouvaient, en aucune manire, prsenter
les moyens qu'on trouvait runis dans le duc de Bassano. Sans doute
M. de Talleyrand est un des hommes de France, et mme de l'Europe,
le plus capable de rendre une maison la plus charmante qu'on puisse
avoir; mais M. de Talleyrand est d'humeur fantasque, et nous l'avons
tous connu sous ce rapport; M. de Talleyrand tait quelquefois toute
une soire sans parler, et lorsque enfin il avait quelques paroles
 laisser tomber nonchalamment de ses lvres ples, c'tait avec
ses habitus, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de Nassau et M. de
Choiseul et quelques femmes de son intimit... Quant  madame de
Talleyrand, que Dieu lui fasse paix!... on sait de quelle utilit
elle tait dans un salon; la bergre dans laquelle elle s'asseyait
servait plus qu'elle, et, de plus, ne disait rien. L'esprit de M. de
Talleyrand, quelque ravissant qu'il ft, n'avait plus, devant sa
femme, que des clairs rapides, frquents, mais qui jaillissaient
sans animer et dissiper la profonde nuit qu'elle rpandait dans son
salon. Ce n'tait donc qu'aprs le dpart de madame de Talleyrand,
lorsqu'elle allait enfin se coucher, que M. de Talleyrand tait
vraiment l'homme le plus spirituel et le plus charmant de l'Europe...
Vint aussi M. de Champagny... Quant  lui, je n'ai rien  en dire, si
ce n'est pourtant qu'il tait peut-tre bien l'homme le plus vertueux
en politique, mais le plus cynique[131] en manires _sociables_ que
j'aie rencontr de ma vie... et, comme on le sait, cela ne fait pas
tre matre de maison, aussi, M. de Champagny n'y entendait-il rien,
pour dire le mot.

[Note 131: Il tait parfaitement bon, et le plus probe, le plus
honnte des hommes; c'tait un type que M. de Champagny. Mais en
vrit, jamais on ne vit une plus trange faon d'aller par le monde
civilis! jamais on ne vit un renoncement aussi complet  l'lgance
mme la plus ordinaire.]

Le salon de M. de Bassano s'ouvrait donc sous les auspices les plus
favorables, parce qu'on tait sr de ce qu'on y trouverait... Madame
de Bassano, alors dans la fleur de sa beaut et parfaitement lgante
et polie, tait vraiment faite pour remplir la place de matresse de
maison au ministre des affaires trangres.

Cette poque tait la plus active et la plus agite, par le mouvement
qui avait lieu d'un bout de l'Europe  l'autre... Les trangers
arrivaient en foule  Paris; tous devaient ncessairement paratre
chez le ministre des affaires trangres... L'Empereur, en le nommant
 ce ministre, voulut qu'il tnt une maison ouverte et magnifique;
quatre cent mille francs de traitement suivirent cet ordre, que M. de
Bassano sut, au reste, parfaitement remplir...

L'htel Gallifet[132] est une des maisons les plus incommodes de
Paris mais aussi une des plus propres  recevoir et  donner des
ftes; ses appartements sont vastes; leur distribution parat avoir
t ordonne pour cet usage exclusivement. Jusqu' l'entre et 
l'escalier, les deux cours, tout a un air de dcoration qui prpare 
trouver dans l'intrieur la joie et les plaisirs d'une fte.

[Note 132: Rue du Bac, presque contre la rue de Svres.]

Le corps diplomatique avait jusqu'alors vcu d'une manire peu
convenable  sa dignit et mme  ses plaisirs de socit;
beaucoup allaient au cercle de la rue de Richelieu, et y perdaient
ennuyeusement leur argent; d'autres, ports par le dsoeuvrement et
peut-tre l'opinion, allaient dans le faubourg Saint-Germain[133],
dans des maisons dont souvent les matres taient les ennemis de
l'Empereur, comme par exemple chez la duchesse de Luynes, et beaucoup
d'autres dans le mme esprit.

[Note 133: Je ne voyais du corps diplomatique que ceux qui taient
mes amis et qui me convenaient:  l'poque o M. de Bassano ouvrit sa
maison, j'tais en Espagne.]

Le corps diplomatique avait t beaucoup plus agrable; mais il tait
encore bien compos  ce moment: c'tait, pour l'Autriche, le prince
de Schwartzemberg, dont l'immense rotondit avait remplac l'lgante
tournure de M. de Metternich; pour la Prusse, M. de Krusemarck; quant
 celui-l, nous avons gagn au change... Je ne me rappelle jamais
sans une pense moqueuse la figure de M. de Brockausen, ministre de
Prusse avant M. de Krusemarck... Celui-ci tait  merveille, et pour
les manires et pour la tournure; il rappelait le comte de Walstein
dans le dlicieux roman de _Caroline de Lichfield_.

La Russie tait reprsente par un homme dont le type est rare 
trouver de nos jours, c'est le prince Kourakin: cet homme a toujours
t pour moi le sujet d'une tude particulire; sa nullit et sa
frivolit runies me paraissaient tellement complter le ridicule,
que j'en arrivais, aprs avoir fait le tour de sa massive et grosse
personne,  me dire: Cet homme n'est qu'un sot et un _frotteur_ de
diamants. Potemkin l'tait aussi... mais du moins quelquefois il
laissait l sa brosse et ses joyaux pour prendre l'pe, ou tout
au moins le sceptre de Catherine, et lui en donner sur les doigts,
lorsqu'elle ne marchait pas comme il l'entendait. Il y avait au moins
quelque chose dans Potemkin; mais chez le prince Kourakin!... RIEN...
absolument RIEN. Ajoutez  sa nullit, qu'en 1810 il se coiffait
comme Potemkin, brossait comme lui ses diamants en robe de chambre,
et donnait audience  quelques cosaques, faute de mieux, parce que
les Franais n'aiment pas l'impertinence, et qu'aujourd'hui, chez les
Russes de bonne compagnie, il est pass de coutume de reconnatre
comme bonnes de pareilles gentillesses.

Le prince Kourakin avait la science de la rvrence; il savait de
combien de lignes il devait faire faire la courbure  son pine
dorsale. Le snateur, le ministre, le comte, le duc, tout cela avait
sa mesure: malheureusement, le prince Kourakin ne pouvait plus mettre
en pratique cette belle conception et la dmontrer, par l'exemple,
 tous les jeunes gens de son ambassade. L'normit de son ventre
s'opposait  ce qu'il pt s'incliner avec toutes les grces des
nuances qu'il demandait  ses lves. Parfaitement convaincu de
son lgance et de sa recherche, il tait toujours mis comme Mol
dans le _Misanthrope_, aux rubans excepts, encore chez lui les
mettait-il. Les jours de rception  la cour, il faisait ds le
matin un long travail avec son valet de chambre, pour dcider quelle
_couleur lui allait le mieux_, et lorsque l'habit tait choisi,
il fallait un autre travail pour la garniture de cet habit; et,
comme M. Thibaudois, dans je ne sais plus quelle vieille pice de
la Comdie-Franaise, il voulait pouvoir rpondre  celui qui lui
disait: _Monsieur, vous avez-l un bien bel habit bleu!...--Monsieur,
j'en ai le saphir!..._

Voil quel tait l'homme; aussi envoyait-on M. de Czernicheff,
lorsqu'il y avait une mission un peu difficile, et mme M. de Tolstoy.

Un homme fort bien du corps diplomatique tait M. de Waltersdorf,
ministre de Danemark. Il tait le digue reprsentant d'un loyal et
fidle alli. Sa physionomie, qui annonait de l'esprit, et il en
avait beaucoup, rvlait aussi l'honnte homme.

Pour la Sude, il y avait M. d'Ensiedel: ce qu'on en peut dire, c'est
que M. d'Ensiedel tait ministre de Sude  Paris[134].

[Note 134: Les trois membres du corps diplomatique les plus assidus
chez le duc de Bassano taient M. le prince de Schwartzemberg, M. de
Krusemarck et M. de Kourakin.]

Venaient ensuite les ministres de Saxe, Wurtemberg, Bavire, Naples,
et puis tous les petits princes d'Allemagne qui formaient  eux seuls
une arme.

La vie littraire de M. de Bassano avait eu une longue interruption
pendant le temps donn  sa vie politique. Cependant ses
relations n'avaient jamais t interrompues avec ses collgues
de l'Institut[135] et tous les gens de lettres dont il tait le
dfenseur, l'interprte et l'appui auprs de l'Empereur; lorsqu'il
fut plus matre, non pas de son temps mais de quelques-uns de ses
moments, il rappela autour de lui tout ce qu'il avait connu et qu'il
connaissait susceptible d'ajouter  l'agrment d'un salon; personne
mieux que lui ne savait faire ce choix. Le duc de Bassano est un
homme qui excelle surtout par un sens droit et juste; ne faisant
rien trop prcipitamment et pourtant sans lenteur; d'une grande
modration dans ses jugements et apportant dans la vie habituelle et
prive une simplicit de moeurs vraiment admirable: on voyait que
c'tait son got de vivre ainsi; mais aussitt qu'il fut ministre des
affaires trangres, il fit voir qu'il savait ce que c'tait que de
reprsenter grandement. Du reste, ne levant pas la tte plus haut
d'une ligne, et quand cela lui arrivait c'tait pour l'honneur du
pays. Cet honneur, il le soutint toujours avec une fermet, et, quand
il le fallait, avec une hauteur aussi aristocratique que pas un de
tous ceux qui traitaient avec lui; toutefois, aim et estim du corps
diplomatique avec lequel, toujours poli, prvenant et homme du monde,
il n'tait jamais ministre d'un grand souverain qu'en traitant en son
nom. Il tait galement aim  la cour impriale par tous ceux qui
savaient apprcier l'agrment de son commerce. Jamais je n'coutai
avec plus de plaisir raconter un fait important, une histoire
plaisante, que j'en ai dans une conversation avec le duc de Bassano.
Les entretiens sont instructifs sans qu'il le veuille, et amusants
sans qu'il y tche. La figure du duc de Bassano tait tout  fait en
rapport avec son esprit et ses manires; sa taille tait leve sans
tre trop grande; toute sa personne annonait la force, la sant,
et le nerf de son esprit. Sa figure tait agrable, sa physionomie
expressive et digne, et ses yeux bleus avaient de la douceur et de
l'esprit dans leur regard.

[Note 135: Et de l'Acadmie.]

Voil comment tait M. de Bassano au moment o il marqua d'une
manire si brillante dans la grande socit europenne qui passait
toute entire chez lui comme une fantasmagorie anime.

Aussitt, en effet, que le salon du ministre des affaires trangres
fut ouvert, il devint l'un des principaux points de runion de tout
ce que la cour avait de plus remarquable et de gens disposs  jouir
d'une maison agrable et convenable sous tous les rapports.  cette
poque, les femmes de la cour taient presque toutes jeunes et
presque toutes jolies; elles avaient la plupart une grande existence,
une extrme lgance et une magnificence dont on parle encore
aujourd'hui; mais seulement par tradition et sans que rien puisse
mme les rappeler.

Tous les samedis, la duchesse de Bassano donnait un petit bal suivi
d'un souper: c'tait _le petit jour_, ce jour-l; les invitations
n'excdaient jamais deux cent cinquante personnes; on ne les envoyait
qu'aux femmes les plus jolies et les plus lgantes de prfrence.
Quant aux hommes, ils taient assez habitus de la maison pour
former ce que nous appelions alors _le noyau_; c'est--dire qu'un
grand nombre y allait tous les jours. Madame la duchesse de Bassano,
tant dame du palais, voyait plus intimement les personnes de la
maison de l'Empereur, ainsi que celles des maisons des Princesses;
notre service auprs des Princesses nous rapprochait souvent les
uns des autres indpendamment de nos rapports de socit qui par
l devenaient encore plus intimes. Aussi la maison de l'Empereur et
celle de l'Impratrice, ainsi que celles des Princesses, formaient
le fond principal des petites runions que nous avions en dehors des
grands dners d'tiquette que nous tions contraintes de donner,
ainsi que nos jours de rception.

Les femmes de l'intimit de la duchesse de Bassano taient toutes
fort jolies, et plusieurs d'entre elles taient mme trs-belles.
C'taient madame de Barral[136], madame d'Helmestadt[137], madame
Gazani[138], madame d'Audenarde la jeune[139], madame de d'Alberg[140],
madame Des Bassayns de Richemond[141], madame Delaborde[142], madame
de Turenne[143], madame Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely[144], et
beaucoup d'autres encore; mais celles-l n'taient pas de l'intimit
de la semaine. Il y avait aprs cela d'autres salons dont je parlerai
et qui avaient galement leurs habitudes. Quant aux hommes, les plus
intimes taient M. de Montbreton[145], M. de Rambuteau[146], M. de
Frville, M. de Smonville, M. de Valence, M. de Narbonne[147], M.
de Sgur[148], M. Dumanoir[149], M. de Bondy[150], M. de Sparre, M.
de Montesquiou[151], M. de Lawostine, M. de Maussion. Puis venaient
ensuite les hommes de lettres, parmi lesquels il y avait une foule
d'hommes d'une haute distinction comme esprit et comme talent; comme
gnie littraire, c'tait autre chose; il y en avait deux  cette
poque; mais le pouvoir les avait frapps de sa massue et les deux
gnies ne chantaient plus pour la France; l'un tait Chateaubriand,
l'autre madame de Stal!...

[Note 136: Mademoiselle de Mondreville marie  M. de Barral,
beaucoup plus g qu'elle, au point d'tre pris pour son pre,
remarie aujourd'hui au comte Achille de Septeuil, et dame pour
accompagner la princesse Pauline.]

[Note 137: Fille de M. de Cetto, ministre de Bavire; elle tait
ravissante de fracheur, de jeunesse et de grce.]

[Note 138: Appele la _belle Gnoise_, lectrice de l'Impratrice,
puis ayant le rang de dame du palais, on ne sait trop comment, ou
plutt on le sait.]

[Note 139: Mademoiselle Dupuis, dont la mre tait crole de
l'le-de-France, et dame pour accompagner la reine Julie d'abord, et
puis ensuite madame mre.]

[Note 140: Mademoiselle de Brignol, dont la mre tait dame du
palais; jolie, mais l'air d'un serin effar.]

[Note 141: Mademoiselle Mourgues, dont le pre a t ministre de
Louis XVI en 1790 ou 91, pendant vingt-quatre heures; et belle-soeur
de M. de Villle.]

[Note 142: Ravissante femme comme on peut le voir encore aujourd'hui.
Elle tait veuve du baron de Giliers, et elle pousa en secondes
noces le comte Alexandre de Laborde.]

[Note 143: Riche hritire qui, sans tre ni laide ni jolie,
pousa M. de Turenne. Elle n'avait pas de jambes, ou, du moins,
taient-elles si courtes qu'elles taient comme absentes.]

[Note 144: Elle n'tait attache  aucune maison, mais fort aime de
nous toutes.]

[Note 145: cuyer de la princesse Pauline.]

[Note 146: Chambellan de l'Empereur, gendre de M. de Narbonne.]

[Note 147: Aide-de-camp de l'Empereur.]

[Note 148: Grand-matre des crmonies.]

[Note 149: Chambellan de l'Empereur.]

[Note 150: Chambellan de l'Empereur.]

[Note 151: Grand chambellan.]

Chez la duchesse de Bassano, on voyait dans la mme soire Andrieux,
dont le charmant esprit trouve peu d'imitateurs, pour nous donner de
petites pices remplies de sel vraiment attique et de comique; Denon,
laid, mais spirituel et malin comme un singe; Legouv, qui venait
faire entendre, dans le salon de son ancien ami, le chant du cygne,
au moment o sa raison allait l'abandonner; Arnault, dont l'esprit
lastique savait embrasser  la fois l'histoire et la posie, et
contribuait si bien  l'agrment de la conversation  laquelle il
se mlait; tienne, l'un des hommes les plus spirituels de son
poque. Ses comdies et ses opras avaient dj alors une rputation
tout tablie, qui n'avait plus besoin d'tre protge; mais
tienne n'oubliait pas que le duc de Bassano avait t son premier
protecteur, et ce qu'il pouvait lui donner, comme reconnaissance, le
charme de sa causerie, il le lui apportait. On voyait aussi, dans les
runions du duc de Bassano, un vieillard maigre, ple, ayant deux
petites ouvertures en manire d'yeux, une petite tte poudre sur un
corps de taille ordinaire, habill tant bien que mal d'un habit fort
rp, mais dont la broderie verte indiquait l'Institut: cet homme,
ainsi bti, s'en allait faisant le tour du salon, disant  chaque
femme un mot, non-seulement d'esprit, mais de cet esprit comme on
commence  n'en plus avoir. Il souriait mme avec une sorte de grce,
quoiqu'il ft bien laid.

--Qu'est-il donc? demandaient souvent des trangers, tout tonns
de voir cette figure blafarde, enchsse dans sa broderie verte,
faire le charmant auprs des jeunes femmes... Et ils demeuraient
encore bien plus surpris, lorsqu'on leur nommait le chantre
d'_Aline_, reine de Golconde, le chevalier de Boufflers!... Grard
et Gros taient aussi fort assidus chez M. de Bassano, ainsi que
Picard, Ginguen, Duval, et toute la partie comique et dramatique,
comme aussi la plus srieuse de l'Institut, c'taient Visconti,
Monge, Chaptal, qui alors n'tait plus ministre; Lacretelle, dont le
caractre avait alors un clat remarquable; Ramond, dont l'esprit
charmant a su donner un ct romantique  une tude strile, et
dont les notes, aussi instructives qu'amusantes, font lire, pour
elles seules l'ouvrage auquel elles sont attaches[152]. Combien
je me rappelle avec intrt mes courses avec lui dans les montagnes
de Barges, la premire anne o j'allai dans les Pyrnes! Cet
homme faisait parler la science comme une muse. Il y avait de la
posie vraie dans ses descriptions, et pourtant il embellissait sa
narration. Je ne sais comment il faisait, mais je crois en vrit que
j'aimais autant  l'entendre raconter ses courses aventureuses, que
de les faire moi-mme.

[Note 152: _Lettres sur la Suisse_, par William Coxe, avec les notes
par Ramond.]

Il tait, comme on le sait, trs-petit, maigre, souffrant et ne
pouvant pas supporter de grandes fatigues. Un jour, il tait 
Barges, chez sa soeur, madame Borgelat; tout  coup il dit 
Laurence, son guide favori:

--Laurence, si tu veux, nous irons faire une dcouverte?

Le montagnard, pour toute rponse, fut prendre son bton ferr, ses
crampons, son croc, son paquet de cordes et son bissac, sans oublier
sa belle tasse de cuir[153] et sa gourde bien remplie d'eau-de-vie,
et les voil tous deux en marche.

[Note 153: Elle fut remplace par une belle tasse en argent que lui
donna M. Ramond pour cette course au pic du Midi. Ces tasses servent
aux guides des glaciers pour faire fondre de la neige,  laquelle ils
mlent de l'eau-de-vie ou tout autre spiritueux, pour viter de boire
l'eau trop _crue_ des glaciers.]

--Sais-tu o je te mnes, Laurence?

--Non, monsieur; a m'est gal. L o vous irez, j'irai.

--Nous allons essayer de gravir jusqu'au sommet du pic du Midi.

--Ah! ah! fit le montagnard.

--Tu es inquiet?

--Moi!... non... ce n'est pas pour moi... Mais vous, monsieur Ramond,
comment que vous ferez pour monter sur cette maudite montagne que
personne ne peut gravir?... J'ai peur pour vous.

Ramond sourit. Lui aussi avait bien quelques inquitudes sur la
manire dont il s'en tirerait. Mais il y avait un stimulant dans sa
rsolution spontane, qui le portait  faire ce qu'il n'et pas fait,
peut-tre,  cette poque de l'anne, avec sa mauvaise sant.

Il y avait alors  Saint-Sauveur et  Cauterts, ainsi qu' Barges,
une foule de buveurs d'eau, dont le plus grand nombre taient de
Paris. Parmi ceux-ci taient la duchesse de Chatillon et M. de
Brenger, qu'elle pousa depuis. Ce monsieur de Brenger avait une
manie que rien ne pouvait lui faire perdre, mme le mauvais rsultat
de ses courses. Il grimpait toujours, n'importe o il allait. Un
jour, il dit devant Ramond, que certainement le pic du Midi tait
une bien belle montagne, mais pour celui qui aurait eu le courage de
monter _jusqu'au sommet_. Ce que voulait Ramond, c'tait de vrifier
une dernire fois l'exactitude de ses dcouvertes. Cependant, cette
sorte de provocation, de la part du jeune lgant parisien, lui
donnait comme un tourment vague qui l'obsdait la nuit comme le
jour. Enfin, il partit, comme on l'a vu, avec Laurence, mais cachant
son voyage  M. de Brenger. Arriv sur le pic du Midi,  l'heure
ncessaire pour voir le lever du soleil[154], Ramond commena ses
expriences; et, lorsque tout fut termin, il voulut essayer de
gravir jusqu' cette petite plate-forme qui termine le pic, comme le
savent tous ceux qui ont t le plus haut possible; mais la force
lui manqua. Cependant, il en avait un bien grand dsir et sa volont
tait ferme habituellement... ce qui prouve qu'elle n'est pas tout,
cependant...

[Note 154: Tous ceux qui ont t dans les Pyrnes savent combien
le spectacle qu'on a sur le pic du Midi, au lever du soleil, est
admirable.]

--Vingt pieds! disait Laurence, et dire que vous ne pouvez pas
monter l, monsieur Ramond... vous!...

Ramond enrageait encore plus que lui. Enfin, aprs avoir pris
un peu de repos, il essaya pour la troisime fois, mais toujours
infructueusement; Laurence tait aussi dsol que lui; et, pour ceux
qui ont connu Laurence, cette histoire est une de celles dont il
les aura srement rjouis plus d'une fois. Enfin, il s'approcha de
Ramond, dont il devinait la contrarit, car l'autre ne disait pas
une parole.

--Monsieur, lui dit-il.

--Qu'est-ce que tu me veux?

--Si nous disions que nous sommes monts l-haut... hein?

Et il faut connatre la physionomie pleine de finesse du montagnard
barnais pour comprendre celle que mit Laurence dans le _hein_ qui
termina sa phrase.

--Non, non, rpondit Ramond, je ne veux pas mentir pour satisfaire
ma vanit; car qu'est-ce autre chose qu'une vanit pour rpondre  ce
Brenger?... Allons, qu'il n'en soit plus question.

Il quitta la montagne, que ses observations avaient classe parmi les
plus belles des Pyrnes, en soupirant de ce qu'elle lui avait ainsi
refus l'accs de sa plus haute cime... Revenu  Saint-Sauveur, il
raconta sa course avec toute vrit.

--Et finalement, dit M. de Brenger en se frottant les mains de
contentement, vous n'tes pas mont jusqu'au sommet du pic?

--Non.

--Ah!... c'est fort bien.

Et voil M. de Brenger allant trouver Laurence, et lui disant qu'il
fallait absolument qu'il retournt au pic du Midi pour y monter avec
lui..

--Mais, monsieur, c'est impossible! Je vous jure que le diable garde
cette roche qui finit le pic. Je l'ai tourne, je l'ai regarde de
tous les cts, elle est imprenable!

M. de Brenger n'couta rien, et il dcida enfin Laurence  venir
avec lui... Le fait est que je ne sais pas comment il s'y est pris,
mais il est de fait qu'il est mont sur l'extrmit la plus aigu du
pic du Midi. Lorsqu'il se vit sur cette petite plate-forme, qui n'a
peut-tre pas vingt-cinq pieds d'tendue, il se crut un homme destin
 faire les choses les plus tonnantes. Il revint  Bagnres, et l'on
peut croire que la premire parole dont il salua Ramond fut celle
qui lui annonait son ascension... En l'apprenant, Ramond prouva un
petit mouvement d'impatience et mme d'humeur.

--En vrit, disait-il, c'est vraiment bien dommage qu'une si pauvre
tte soit sur de si bonnes jambes!...

Ramond tait surtout charmant en racontant ses voyages et ses
courses  Gavarni, au Mont-Perdu,  Gdres surtout... Oh! la grotte
de Gdres avait laiss dans son me des souvenirs qui devaient avoir
leur source dans de bien puissantes impressions... C'est en parlant
de Gdres, dans cette charmante pice intitule[155]: _Impressions
en revenant de Gavarni_, qu'il y a cette ide gracieuse: _Le parfum
d'une violette nous rappelle plusieurs printemps!_

[Note 155: Fragments imprims dans le _Mercure de France_, de 1788 ou
1787.]

On conoit qu'avec des hommes d'un talent aussi vari, la
conversation devait avoir un charme tout particulier dans le salon
du duc de Bassano. Un jour, c'tait M. de Sgur, le grand-matre
des crmonies, qui racontait dans un souper des petits jours des
anecdotes curieuses sur la cour de Catherine. Il parlait de sa grce,
de son esprit, du luxe asiatique de ses ftes, lorsqu'elle paraissait
au milieu de sa cour avec des habits ruisselants de pierreries,
entoure de jeunes et belles femmes, pares elles-mmes comme leur
souveraine, et contribuant par leurs charmes et leur esprit 
justifier la rputation _de Paradis terrestre_, que les trangers,
qui ne voyaient que la surface, donnaient tous  la cour de Catherine
II. Les dcorations en taient habilement faites; on ne voyait pas
ce qui se passait derrire la scne, tandis que souvent une victime
rendait le dernier soupir sous le poignard ou le lacet non loin du
lieu o la joie riait et chantait, couronne de fleurs et enivre de
parfums.

Jamais M. de Sgur et moi ne fmes d'accord sur ce point. Il aimait
Catherine et je l'abhorrais!... Au reste, il tait le plus aimable
du monde; c'tait l'homme sachant le mieux raconter une histoire.
Sa parole elle-mme, sa prononciation, n'tait pas celle de tout le
monde. Je l'aimais bien mieux que son frre.

Madame Octave de Sgur, belle-fille du grand-matre des crmonies,
tait une femme fort aimable,  ce que disaient toutes les personnes
qui la voyaient dans son intimit. Elle tait dame du palais de
l'Impratrice; mais, quoiqu'elle ft de la cour, elle n'tait
habituellement de la socit d'aucune de nous. Elle tait jolie, et
possdait ce charme auquel les hommes sont toujours fort sensibles,
qui est de n'avoir de sourire que pour eux. Ses grands yeux noirs
velouts n'avaient une expression moins ddaigneuse que lorsqu'elle
tait entoure d'une cour qui n'tait l que pour elle. Comme sa
rputation a toujours t bonne, je dis ce fait, qui, du reste, est
la vrit.

Une histoire trange tait arrive quelques annes avant dans la
famille du comte de S.....; le hros de cette histoire n'tait revenu
que depuis peu de temps, et reparaissait de nouveau dans le monde:
c'tait l'an de ses fils, Octave de S....., le mari de mademoiselle
d'Aguesseau, la mme dont je viens de parler.

Octave de S....., quoique fort jeune, remplissait les fonctions de
sous-prfet, soit dans les environs de Plombires, soit  Plombires
mme, en 1803, lorsque tout  coup il disparut, sans que le moindre
indice pt indiquer s'il tait parti pour un long voyage, ou s'il
s'tait donn la mort.

La police fit des recherches avec le plus grand soin; tout fut
infructueux. Cependant, comme rien ne donnait la preuve qu'il
n'existt plus, sa femme, ses enfants et son frre ne prirent point
le deuil.

Un jour le comte de S..... reut une lettre sans signature, mais
son coeur de pre battit aussitt, car il reconnut un cachet qui
appartenait  son fils.

_Ne soyez pas inquiets. Je vis toujours et pense  vous._

Ce peu de mots n'taient pas de l'criture d'Octave de Sgur; mais
combien ils donnrent de bonheur dans cette famille dsole, dont
les inquitudes, sans cesse redoubles, prenaient quelquefois une
couleur sinistre qui amenait le dsespoir dans cet intrieur si digne
d'tre heureux! M. de Sgur ne voulant pas jeter au public un aliment
de curiosit, ne parla de cette nouvelle qu' quelques amis qui
partagrent sincrement sa joie.

Philippe de S.....[156], l'auteur du dramatique et bel ouvrage sur la
Russie, est le frre d'Octave. Il adorait son frre... Du moment o
il disparut, le malheureux jeune homme fut atteint d'une mlancolie
qui dvorait sa jeunesse. Dans ses yeux noirs si profonds, au regard
penseur, on voyait souvent des larmes et une expression de tristesse
dchirante. Il avait alors vingt ou vingt et un ans, je crois. On
aurait cru que c'tait l'abandon d'une femme, une perfidie de coeur
qui le rendait aussi triste; et on demeurait profondment touch en
apprenant que la perte de son frre tait la seule cause de sa pleur
et de son abattement. La nouvelle qui parvint  la famille ne lui
donna mme aucun rconfort. Jamais il n'avait cru  la mort de son
frre.

[Note 156: Je regrette seulement qu'il ait mis autant en oubli ce que
nous devions  l'Empereur, tout en parlant des fautes de la campagne
de Moscou.]

Je serais encore plus malheureux si je l'avais perdu, disait le bon
jeune homme!... Je le saurais par l'instinct mme de mon coeur!...

Un jour, Philippe inspectait des hpitaux dans une petite ville
d'Allemagne, pendant la campagne de Wagram... Il parcourait les
chambres et parlait  tous les blesss, pour savoir s'ils avaient
tous les secours qui leur taient ncessaires... Tout  coup il croit
voir dans un lit un homme dont la figure lui rappelle son frre!..
Il s'approche!..  chaque pas la ressemblance est plus forte.....
Enfin il n'en peut plus douter, c'est lui! c'est son frre!.. c'est
Octave!....

Octave fut mu par cette expression de tendresse vraie, qui ne peut
tromper. Quelle que ft sa rsolution, il se laissa emmener par
Philippe et revint dans la maison paternelle. Il revit sa femme,
ses enfants et tous les siens avec un air apparent de contentement;
personne ne lui fit de questions, on le laissa dans son mystre,
tant on redoutait de lui rendre la vie fcheuse; il ne parla non
plus lui-mme de ce qui s'tait pass, et tout demeura comme avant
sa fatale fuite. Le prince de Neufchtel avait besoin d'officiers
d'ordonnance, on lui donna M. de S.....

Nous tions un jour dans je ne sais plus quelle lande parfume de ma
chre Espagne, il tait assez tard, M. d'Abrants allait se coucher,
et moi je l'tais dj, lorsque le colonel Grandsaigne, premier
aide-de-camp du duc, frappa  la porte en s'excusant de venir  une
telle heure, si toutefois, ajouta-t-il (toujours au travers de la
porte) il y a une heure indue  l'arme. Il avait la rage des phrases.

-- prsent de quoi s'agit-il? demanda M. d'Abrants. Vous pouvez
entrer.

--Un officier du prince de Neufchtel, mon gnral, qui demande
que vous lui fassiez donner des chevaux. Il doit porter au
quartier-gnral des ordres de l'Empereur, et l'alcade prtend qu'il
n'a pas de chevaux ni de mulets  lui donner.

Pendant le discours du colonel, l'officier voyant une femme au lit
n'osait avancer et se tenait dans l'ombre... Le duc, trs-ennuy de
ces ordres multiplis qui foraient  imposer les habitants d'un
village  donner leurs montures, tait toujours fort difficile pour
les autoriser; et j'ai vu quelquefois, aprs s'tre inform du cas
plus ou moins pressant qui rclamait son intervention, la refuser au
moins pour quelques jours.

--Votre ordre, monsieur, dit-il au jeune officier en tendant la main
vers lui sans le regarder.

L'officier avana timidement, et lui remit son ordre.

--Ah!... S.....! .... Est-ce que vous tes parent du grand-matre
des crmonies?

--Je suis son fils, mon gnral.

--Philippe!....

Et le duc se retourna vivement vers le jeune homme, mais s'arrta
stupfait en voyant une figure qu'il ne connaissait pas.

--Qui donc tes-vous, monsieur, demanda-t-il d'une voix svre?...
car sa premire pense fut que l'homme qui tait devant lui pouvait
tre un espion. Elle se traduisit probablement sur sa physionomie si
mobile, car le jeune homme devint fort rouge.

--J'ai eu l'honneur de vous dire, mon gnral, que le comte de
S..... est mon pre. Je suis l'an de ses fils.

--Ah! s'cria joyeusement le duc, c'est donc vous qui tes _le
perdu_!... Pardieu! mon cher, soyez _le bien retrouv_!... Voyons,
que voulez-vous?... des chevaux? Vous en aurez; mais d'abord vous
passerez le reste de la nuit ici, attendu qu'il est tout  l'heure
minuit, et que, dans la romantique Espagne, les voyages au clair
de lune commencent  n'tre plus aussi agrables qu'au temps des
Fernands et des Abencerrages.

Quelque dlicatesse que l'on mt  ne pas parler  Octave de S.....
de son aventureuse absence, cependant, comme ami fort intime de
son pre, dont souvent il avait mme essuy les larmes, le duc
d'Abrants avait presque le droit de lui en dire quelques mots. M. de
Sgur ne fut pas mystrieux et lui raconta comment une raison, qu'il
nous cacha par exemple, l'avait dtermin  mener une vie errante:

--J'avais besoin de voir d'autres lieux, disait-il, de parcourir
d'autres contres!...

Octave de S..... tait aimable, avec un autre genre d'esprit que son
pre et son frre, et, comme eux, par des manires charmantes et
gracieuses; je l'ai vu dans le monde pendant le peu de temps qu'il y
est demeur et j'avoue que je n'ai pas compris l'loignement qu'avait
pour lui, disait-on, une personne qui pourtant aurait d l'apprcier.

Le duc de Bassano aimait beaucoup la famille de M. de Sgur, cette
famille mme lui avait mme de grandes obligations.

Les femmes qui taient invites et reues de prfrence chez la
duchesse et le duc de Bassano taient les plus jeunes et les plus
jolies de la cour. On pouvait choisir, en effet, parmi elles, car
except deux ou trois il n'y en avait pas de laides parmi nous.
J'excepte la dame d'honneur, madame de Larochefoucauld; mais elle
tait de bonne foi et savait qu'elle tait non-seulement laide mais
bossue, et lorsque nous nous trouvions ensemble dans quelque voyage
o notre service nous appelait, elle disait souvent en riant, 
l'heure de sa toilette:

--Allons, il faut aller habiller le magot!...

Mais lorsque, dans un des grands cercles de la cour, l'Impratrice
tait entoure de ses dames de service, et que parmi elles taient
madame de Bassano, de Canisy, de Rovigo, de Bouill, madame de
Montmorency, dont les traits n'taient pas ceux d'une jolie femme,
mais dont l'admirable et noble tournure tait _unique_ parmi ses
compagnes; jamais on ne vit plus d'lgance dans la dmarche, plus de
perfection dans la taille d'une femme: en la voyant marcher, courir
ou danser, on ne la voulait pas autrement, ni plus belle ni plus
jolie. C'tait, en outre, de ces agrments du monde qu'elle possdait
parfaitement, une personne remarquable dans son intrieur et mme
fort originale sur plusieurs points de la vie habituelle. En rsum,
c'est une femme bien agrable et charmante, je dis _c'est_, parce que
les personnes comme elles ne changent pas. Madame de Mortemart tait
une fort bonne et aimable femme, elle tait fort bien et presque
jolie. J'ai dj parl de madame Octave de Sgur; il y avait aussi
sa belle-soeur, madame Philippe de Sgur[157]; elle tait fort
jolie, avait d'admirables yeux noirs, une trs-jolie petite taille,
dont elle tirait bien parti, et passait enfin avec raison pour une
jolie femme. Quant  la duchesse de Montebello, je n'ai pas besoin
de rappeler son nom, pour qu'on sache qu'avec la duchesse de Bassano
elle tait la plus belle parmi ses compagnes.

[Note 157: Mademoiselle de Luay.]

La marchale Ney n'avait rien de rgulier, mais elle tait jolie et
surtout elle plaisait. Ses yeux taient de la plus parfaite beaut,
sa physionomie douce et spirituelle, et tous les accessoires si
ncessaires  une femme pour qu'elle puisse plaire; tels que de beaux
cheveux, de jolies mains et de petits pieds; ces beauts-l donnent
tout de suite une sorte d'lgance qui n'est pas celle de tout le
monde et qui est un aimant agrable.

Madame Gazani n'tait pas dame du palais et ne l'avait jamais t;
elle avait pourtant escamot on sait comment, dans un certain
temps, la prrogative de marcher avec les dames du palais; elle
tait lectrice de l'Impratrice, ce qui, pour le dire en passant,
tait assez drle, puisqu'elle tait italienne-gnoise et que
notre Impratrice tait souveraine des Franais. Mais aprs tout,
madame Gazani tait une femme ravissante, et jolie comme on l'est
 Gnes, lorsqu'on se mle de l'tre, et voil le grand secret de
sa nomination. Elle tait donc parfaitement belle, encore plus
engageante et piquante, faite pour la cour sans en avoir pourtant les
manires, mais trs-dispose  les prendre, ce qu'elle a prouv; car
elle aimait cette vie de la cour, la galanterie, les intrigues. Quant
 de l'esprit, elle avait celui du monde,  force d'en tre, mais
du reste peu, et mme pas du tout dans le sens bien prononc qu'on
attache  ce mot. Pendant la dure de sa faveur, elle ne fut hostile
 personne, ce dont on lui sut gr; et puis cette faveur passe, elle
demeura une des plus belles personnes de la cour et une des plus
inoffensives, ce qui n'arrive pas toujours.

J'ai dit qu'il y avait tous les samedis de petits bals chez la
duchesse de Bassano, o l'on tait moins nombreux que les jours de
grande rception. Indpendamment de ces bals, il y avait un grand
dner diplomatique; je l'appelle ainsi parce que chez le ministre des
affaires trangres il y avait ncessairement, en premire ligne,
les ministres trangers et tout ce qui tenait au corps diplomatique,
prsent par les ambassadeurs. Ce dner avait lieu dans la grande
galerie de l'htel de Gallifet o tait alors le ministre des
affaires trangres; et il tait suivi d'une fte[158]  laquelle
tait invit autant de monde que pouvait en contenir les vastes
appartements du ministre, et dont la duchesse de Bassano faisait les
honneurs avec une grce et une convenance tout  fait remarquables.

[Note 158: Le traitement du duc de Bassano tait de 400,000 fr.; la
dpense de sa maison s'levait  300,000 fr.]

Il fallait bien cependant se reposer un peu de cette foule, de
ce mouvement, tourbillon dont la tte se fatigue si vite; et les
samedis n'taient pas encore faits pour cela, comme je viens de le
dire, puisqu'il y avait encore deux cents personnes d'invites. La
duchesse de Bassano organisa une socit habituelle, qui venait
chez elle non-seulement les jours de rception, mais tous les
autres jours de la semaine. Les femmes les plus assidues chez elle
dans son intimit taient la belle madame de Barral[159], madame
d'Audenarde, jeune, jolie et nouvelle marie, madame de Brehan,
madame de Canisy, madame d'Helmstadt, madame Gazani, madame Legas,
sa belle-soeur, lgante et jolie[160], madame de d'Alberg, charmante
et aimable femme; madame de Valence, dont l'esprit est si piquant et
si vrai, si naturel dans le charme de la causerie et un autre charme
qu'on ne peut dfinir, mais dont on prouve la puissance et qui
retenaient la jeunesse qui dj s'enfuyait. Les hommes taient le
duc d'Alberg, M. de Smonville, M. de Valence, M. de Montbreton, M.
de Lawostine, M. de Flahaut, M. de Narbonne, Lavalette, dont j'ai
dj fait connatre l'aimable caractre et le charmant esprit; M. de
Frville, l'un des hommes les plus spirituels que j'aie rencontrs
en ma vie; M. de Celles, dont la causerie rappelle tout ce qu'on
nous dit du temps agrable de Louis XV; M. de Chauvelin, dont les
preuves taient faites  cet gard-l, mais qui depuis prouva combien
il tait  redouter plus srieusement; M. de Rambuteau[161], M. le
comte de Sgur, M. de Turenne, et tous les maris des femmes que j'ai
nommes, venaient alternativement passer la soire chez madame de
Bassano; on voit que le noyau autour duquel venait ensuite se grouper
progressivement la foule tait dj assez nombreux pour alimenter une
causerie journalire; et lorsque le duc de Bassano pouvait quitter un
moment ses nombreux travaux pour venir s'y joindre, elle n'en tait
que plus aimable.

[Note 159: Aujourd'hui madame de Septeuil.]

[Note 160: Quelque extraordinaire qu'il puisse paratre qu'tant
aussi lie avec M. et madame de Valence, la duchesse de Bassano ne
connt pas leur mre, cela est pourtant _positif_.]

[Note 161: Et M. de Rambuteau, qui a prouv qu'on pouvait tre  la
fois un homme du monde et un habile administrateur. Napolon l'avait,
au reste, bien devin.]

Un soir de ces runions intimes, plusieurs habitus causaient autour
de la chemine, dans le salon ordinaire de la duchesse de Bassano.
C'tait en hiver et mme en carnaval (le dimanche gras); on tait
fatigu des bals et des veilles; et c'tait un grand hasard que ce
soir-l on ft en repos. On causait donc. Je ne sais plus qui se mit
 parler de madame de Genlis, qui venait de publier un nouvel ouvrage.


LA DUCHESSE DE BASSANO.

Mon Dieu! croiriez-vous que je ne connais pas madame de Genlis!... Je
ne l'ai mme jamais aperue...


MADAME GAZANI.

Ni moi!...


MADAME D'HELMSTADT.

Ni moi!...


MADAME DES BASSAYNS.

Ni moi!..

        Et trois ou quatre autres femmes, en mme temps:

Ni moi non plus!...


LA DUCHESSE DE BASSANO.

C'est bien trange, en vrit!... Je ne sais ce que je donnerais
pour voir une personne aussi clbre et en mme temps si digne de
l'tre!...


MADAME DE BARRAL.

Et moi aussi!...


MADAME DES BASSAYNS.

Allons la voir!...


LA DUCHESSE DE BASSANO.

Mais comment faire? quel prtexte prendre?...

        Une voix,  l'extrmit du salon:

Aucun. Si vous voulez, je vous y conduirai.

Tout le monde se tourna vers celui qui venait de parler: c'tait un
grand jeune homme lanc, blond, dont la figure tait charmante,
ainsi que la tournure: c'tait M. de Lawostine. En le reconnaissant,
tout le monde se mit  rire.

--Vraiment, dit la duchesse de Bassano, voil un introducteur bien
respectable!...

--Pourquoi non? Voulez-vous vritablement voir ma grand'-mre?


LA DUCHESSE DE BASSANO.

Certainement!


M. DE LAWOESTINE.

Eh bien! je vous y conduirai.

        Plusieurs de ces dames  la fois:

Oh! nous aussi, n'est-ce pas?... nous aussi!..


M. DE LAWOESTINE.

Mesdames, vous tes toutes charmantes, et sans doute fort aimables;
mais cependant notre caravane doit tre limite  un certain nombre;
car, enfin, je ne puis vous emmener toutes...


MADAME D'HELMSTADT.

Mais moi?...


MADAME DE BARRAL.

Et moi?...


MADAME GAZANI.

Et moi?...


M. DE LAWOESTINE.

coutez, madame la duchesse dcidera entre vous. Seulement,
laissez-moi vous dire que madame de Genlis aime fort tout ce qui
est extraordinaire... Il faut donc que cette visite ne ressemble 
aucune autre; voil, je crois, ce que vous devez faire.

Tout le monde se mit autour de lui, et il expliqua un plan qui fut
trouv charmant. On ne voulut pas en remettre l'excution plus loin
que le mme soir.

Par une singularit assez remarquable, aucune des femmes qui taient
chez madame de Bassano n'allait au bal; et si les hommes avaient
des engagements, ils les sacrifirent avec joie pour tre de la
partie. Voil le nom de ceux qui se trouvaient chez la duchesse:
M. de Rambuteau, M. Adolphe de Maussion[162], M. de Montbreton, M.
Alexandre de Laborde, M. de Lawostine, M. de Grandcourt et peut-tre
quelques autres hommes dont le nom ne se prsente pas  la mmoire.
Les femmes taient: madame Gazani, madame d'Helmstadt, madame des
Bassayns, madame de Barral et la matresse de la maison. Aussitt que
la chose fut convenue, ces dames, ainsi que les hommes, envoyrent
chercher leurs dominos chez eux. Grandcourt, lui seul, eut l'heureuse
pense, que peut-tre mme on lui suggra, de _se dguiser_, et le
costume qu'il choisit fut celui de Brunet, dans _les Deux Magots_.
On envoya aussitt aux Varits; Brunet venait prcisment de jouer
le rle, et il prta le costume. Cela seul valait la soire, de voir
Grandcourt en magot. Lorsqu'on fut prt, toute la troupe monta dans
plusieurs fiacres et se rendit rue Sainte-Anne, o demeurait alors
madame de Genlis[163]. Il tait minuit, et madame de Genlis allait
se coucher, lorsqu'elle entendit un fort grand bruit et que tout
son appartement fut envahi par une troupe de masques, au milieu de
laquelle figurait le charmant _magot Grandcourt_. Madame de Genlis
tait dj dchausse et coiffe de nuit. Mais, comme l'avait dit
son petit-fils, elle aimait ce qui tait extraordinaire. L'invasion
de sa chambre, au milieu de la nuit, par une troupe de gens qui
paraissaient de trs-bonne compagnie (ce que son habitude du grand
monde lui fit voir en un instant), ne pouvait tre qu'un amusement
de cette mme bonne compagnie  laquelle, malgr sa retraite, elle
appartenait toujours. Elle ne voulut donc pas tre un empchement 
cette folie de carnaval; elle fut parfaitement aimable; prtendit
se croire au bal masqu et causa de la manire la plus piquante
et la plus charmante avec toutes ces figures masques qu'elle ne
connaissait pas du tout, non plus qu'elle ne reconnaissait son
petit-fils, qui ne s'tait pas dmasqu pour augmenter le comique
de la chose. Cependant, elle ne pouvait se prolonger longtemps; de
mme que l'_imprvu_ avait tout le mrite de cette aventure, de mme
aussi il fallait qu'elle ft courte; madame de Genlis le comprit la
premire:

[Note 162: Frre du comte Alfred de Maussion, auteur de plusieurs
romans crits avec got et remplis de cet intrt qui fait tourner
les pages... Le succs du dernier ouvrage de M. le comte de Maussion,
intitul _Faute de s'entendre_, doit lui donner la volont de ne se
pas arrter, et  nous le regret qu'il n'y ait qu'un volume. On y
retrouve les scnes du grand monde, ses perfidies, ses joies, comme
son malheur; et tout cela racont dans ce langage de bonne compagnie
dont bientt nous n'aurons plus que la tradition, qui, encore
elle-mme, plit chaque jour. Le comte Alfred de Maussion est le seul
des deux frres qui ait crit.]

[Note 163: Et non pas  l'Arsenal, o mademoiselle Cochelet place la
scne qu'elle raconte en tout (comme beaucoup d'autres choses) avec
une grande absence de vrit, et une si grande, que je crois qu'elle
n'y tait pas. La manire dont l'aventure s'est termine me le fait
croire.]

--En vrit, dit-elle,  la douceur de vos voix,  votre mystrieuse
venue, je suis tente de croire que des anges ont visit ma pauvre
demeure: confirmez mon espoir. Laissez-moi voir vos visages.

Aprs une courte rsistance, madame des Bassayns laissa tomber son
masque, et madame de Genlis vit, en effet, une charmante figure
entoure d'une fort de boucles blondes et fort convenable au
_personnage d'ange_.

--Et vous? dit madame de Genlis  un petit domino qui tait prs
d'elle, et tirant elle-mme les cordons de son masque, elle vit
aussitt une ravissante personne dont bien srement Canova et fait
son Hb, s'il l'et connue. C'tait la fracheur, la jeunesse mme
avec sa peau veloute et ses dents perles, ses lvres de corail, et
ses yeux riants et joyeux: c'tait madame d'Helmstadt.

--Ah! s'cria madame de Genlis; j'avais bien pressenti que vous
tiez des anges!

Mais elle fut arrte dans le cours de son admiration  la vue des
deux personnes qui, se dmasquant, vinrent  elle; c'taient madame
de Bassano et madame Gazani!...

On sait comme elles taient belles!... La tradition de leur beaut
franchira le temps, et nos petits-enfants en parleront avec raison
comme de celle de madame de Montespan et de madame de Longueville...
 l'aspect de ces deux femmes, madame de Genlis demeura stupfaite;
elle avait t curieuse de connatre les visages aprs avoir entendu
les voix, et maintenant elle voulait savoir les noms de ces belles
personnes qui venaient ainsi dans sa maison au milieu de la nuit...
M. de Lawostine ne s'tait pas dmasqu. Sa vue seule lui aurait
nomm les inconnues... Toutefois leur rare beaut, leurs manires,
l'lgance de leurs costumes de bal masqu[164], taient pour madame
de Genlis une certitude qu'elle pouvait _se hasarder_  causer avec
elles. Mais il tait tard, la duchesse comprit qu'il fallait laisser
coucher celle qu'elles taient venues troubler au moment de son
repos...

[Note 164: Les dominos taient presque toujours en gros de Naples,
et souvent en satin noir garni de trs-belle blonde. Dans les bals
masqus particuliers, nous mettions des dominos en satin rose ou
blanc, galement garni de belle blonde; le camail tait charmant
ainsi et allait  merveille lorsqu'on avait t son masque, ce qu'on
faisait presque toujours avant la fin du bal.]

--Eh quoi! sans vous connatre! dit madame de Genlis; sans que je
puisse savoir _quel ange_ je dois prier?

--Eh bien, reprit la duchesse, promettez de nous recevoir samedi
prochain[165], et nous viendrons toutes pour vous remercier de votre
aimable accueil...

[Note 165: C'tait son jour de runion.]

--Et moi, dit madame de Genlis enchante, je vous promets que vous
aurez une soire comme depuis longtemps vous n'en avez vu, peut-tre;
vous aurez de mes proverbes, et Casimir jouera de la harpe avec moi.

Et toute la troupe prit cong, laissant l'auteur de _Mademoiselle de
Clermont_ enchant de cette aventure. Le samedi suivant la soire eut
lieu en effet et fut charmante comme elle l'avait promis. Le duc de
Bassano y accompagna sa femme.

Lorsque M. de Bassano se fut retir du ministre des affaires
trangres, il n'y eut plus ce mouvement, ce tourbillon de monde
autour de sa maison; mais comme on avait compris que la duchesse
et lui savaient ce que la vie a de plus doux en France, qui est
d'employer ses heures et d'en donner une partie  la communication
mutuelle,  la causerie,  cette frquentation quotidienne qui amne
l'intimit et maintient quelquefois des relations qui se fussent
rompues autrement tout naturellement et par l'loignement... C'est
ainsi que de saintes amitis se sont trouves perdues sans aucune
autre raison!... La duchesse tait aussi bonne que belle; son esprit
aimait tout ce qui tenait au bon got,  l'extrme lgance; d'une
apparence srieuse, elle avait pourtant une chaleur de coeur, un
dvouement d'amiti, qui lui avaient donn de vrais amis. Aussi,
lorsqu'elle fut hors de l'htel du ministre, son salon ne fut plus
un _salon officiel_, mais on y fut toujours, parce que c'tait un
salon o l'on trouvait une matresse de maison aimable, bonne et
belle.

Enfin, vinrent les malheurs de l'Empire et sa chute. La famille de
Bassano fut exile, proscrite!... et pourquoi!...

Mais elle revint!... Ce fut alors que le duc de Bassano occupa son
htel de la rue Saint-Lazare[166]. Il y passait les hivers; et l't,
il allait dans sa terre de Beaujeu, en Franche-Comt. Cette poque
est celle o, vritablement, on put juger de la manire dont la
duchesse et lui tenaient leur maison. Elle tait bien toujours celle
d'un grand personnage, mais d'un particulier ne souffrant jamais
qu'on s'occupt de politique,  laquelle il tait devenu tranger; le
duc provoquait alors lui-mme une causerie dont le charme avec lequel
il conte, et la vrit de ses souvenirs en doublait le prix. tienne,
Arnaud, Denon, Grard, Gros, tous les littrateurs et les artistes
remarquables continurent  aller dans une maison o ils trouvaient
tout ce qui pouvait les attirer, et surtout bonne mine d'hte.

[Note 166: La premire anne de la Restauration, il logeait rue de la
Ville-l'vque.]

Cependant le temps s'coulait. Autour de la duchesse de Bassano
s'levait une famille nombreuse, dont la beaut aurait rappel la
sienne, si cette beaut et prouv la moindre altration; mais
bien loin de l, elle tait toujours une des femmes les plus
remarquables lorsqu'elle paraissait dans une fte. C'est ici o je
dois faire connatre la duchesse de Bassano sous le rapport tranger
 l'agrment d'une femme du monde.

Puisque j'ai parl de sa jeune famille, je dois dire en mme
temps combien elle tait bonne mre, combien elle tait _femme
d'intrieur_, aprs avoir t la plus lgante, la plus brillante
d'une grande fte. S'occupant de ses enfants, qui l'adoraient,
elle tait pour eux une amie autant qu'une mre, et un regard
dsapprobateur tait souvent une punition plus svre pour ses fils,
que toutes celles de leur gouverneur. Elle avait deux garons et
trois filles.

Rien n'tait plus charmant que de voir cette mre, jeune encore[167],
non-seulement par l'ge, mais par sa figure, toujours au mme point
de fracheur et d'clat, entoure de ses enfants!...

[Note 167:  peine quarante ans, et elle en paraissait trente-un ou
trente-deux au plus.]

Tous se groupaient autour d'elle et formaient un ravissant tableau.
Bientt le temps dveloppa la beaut de Claire de Bassano; elle
devint l'ornement des bals et des ftes, ainsi que sa soeur Louise.
Fire de ses filles, la duchesse n'allait plus dans le monde que
pour jouir du triomphe qu'elles y trouvaient, tandis qu'elle-mme
tait encore radieuse de beaut. Cette poque est celle o sa maison
fut vraiment charmante. Elle recevait beaucoup, donnait des ftes
admirablement ordonnes, auxquelles on se faisait inviter quinze
jours d'avance... Elle en faisait les honneurs, aide de son mari
et de ses quatre beaux enfants, et chacun sortait de ce palais de
fes, attach par la politesse courtoise du duc de Bassano et son
esprit remarquable, par le charme des manires de la duchesse, et par
cet ensemble enfin qu'on ne pouvait s'expliquer, mais qui faisait
dsirer d'y retourner, d'abord pour revoir cette maison et ce qu'elle
renfermait d'attrayant dans ses habitants, et bientt pour tre leur
ami  tous.

C'est au milieu de ces joies que le malheur se ressouvint de cette
famille.

La duchesse devait conduire ses filles  un bal chez M. Perrgaux;
elles se faisaient d'avance une joie de cette fte. Elles avaient t
au bal, la veille, chez M. Hoppe, o la duchesse de Bassano avait
t remarque  ct des femmes jeunes et belles, et mme entre ses
deux filles. Coiffe avec des camlias[168] naturels qui faisaient,
par leur couleur blanche et rouge, ressortir l'bne de ses cheveux;
elle tait charmante... Le jour du bal de M. Perrgaux, les jeunes
personnes s'occuprent de leur toilette avec une telle joie de jeunes
filles, que leur mre n'osa pas leur dire qu'elle avait une de ces
affreuses douleurs de tte, qui, depuis quelque temps la faisaient
beaucoup souffrir. Elle le dit seulement  la baronne Lallemand, qui
l'engagea  ne pas insister. Elle voulait conduire ses filles au
bal!... Mais la douleur devint intolrable; elle dut rester...

[Note 168: C'tait alors la mode de se coiffer avec des camlias et
des bruyres naturelles.]

La maladie fut courte! La duchesse se coucha le mme soir, c'tait un
lundi... Le mercredi elle n'existait plus!... Et au moment o elle
quitta la vie et ce monde o elle avait t si aime, si admire,
elle tait toujours radieuse de beaut!... elle semblait dormir!...

Horace Vernet, l'un des intimes de la maison, eut le pnible courage
de faire son portrait aprs sa mort!... Elle avait  peine quarante
ans[169]!

[Note 169: En 1820 elle avait trente-six ans.]

Elle mourut avant que les camlias qui avaient t dans ses cheveux
au bal de M. Hoppe fussent fans!


FIN DU TOME CINQUIME.




TABLE

DES MATIRES CONTENUES DANS CE CINQUIME VOLUME.


                                                                Pages.

  Salon de l'Impratrice Josphine.                                  1

  Premire partie.--Madame Bonaparte.                            _Id._

  Deuxime partie.--L'Impratrice Josphine.                        83

  Troisime partie.--L'impratrice  Navarre.                      173

  Quatrime partie.--La Malmaison. 1813-1814.                      257

  Salon de Cambacrs, sous le Consulat et l'Empire.               279

  Salon de madame la duchesse de Bassano.                          333


Imprimerie d'ADOLPHE VERAT ET Cie, rue du Cadran, 16.


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve. L'criture des
noms propres (Institutions d'tat) a t uniformise, ex. tat, Directoire,
Consul.

Ligne 5507: "Elle y alla en 1812 et fut reue  Milan avec enthousiasme;"
L'original contenait 1816, cette erreur a t corrige.]





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Laure Junot, duchesse d' Abrants

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and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
