The Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre (T. 2/4), by 
Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

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Title: Histoire de Flandre (T. 2/4)

Author: Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

Release Date: July 8, 2014 [EBook #46224]

Language: French

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et n'a pas t harmonise.




    HISTOIRE

    DE FLANDRE.




    Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT




    HISTOIRE
    DE
    FLANDRE

    PAR
    M. KERVYN DE LETTENHOVE

    TOME SECOND

    1301-1383.

    BRUGES
    BEYAERT-DEFOORT, DITEUR

    1874




HISTOIRE DE FLANDRE

LIVRE DIXIME

1301-1304.

  Luttes hroques des communes flamandes. Batailles de Courtray, de
  Zierikzee et de Mont-en-Pvle.


A peine le roi de France tait-il sorti des remparts de Bruges, que
dj les murmures des corporations protestaient contre l'orgueil des
vainqueurs et les humiliations rserves  la Flandre.

Un bourgeois du mtier des tisserands, nomm Pierre Coning, se place 
la tte de la rsistance. Pauvre et d'une naissance obscure, dj
charg d'annes, borgne et de petite taille, il n'offre dans sa
personne que l'extrieur le plus vulgaire; mais quoiqu'il ne sache
point le franais, il parle la langue flamande avec une loquence
irrsistible. Pierre Coning accuse  haute voix l'ambition des
magistrats de Bruges, et associe  ses plaintes vingt-cinq chefs de
mtiers: cependant les magistrats ordonnent qu'ils soient arrts et
Coning avec eux; mais le peuple tout entier s'assemble en tumulte et
brise les portes de leur prison.

Le nouveau gouverneur de la Flandre, Jacques de Chtillon, tait
absent: aprs avoir pass avec le roi neuf jours au chteau de
Winendale et quatre jours  Ypres, il l'avait accompagn jusqu'
Bthune, quand le bruit de l'meute des Brugeois le rappela
prcipitamment. Il se hta de runir cinq cents chevaux et se dirigea
vers Bruges. Toutefois, il craignait d'en trouver les portes fermes
et de se voir rduit  former le sige des remparts qui avaient t
levs deux annes auparavant par les soins des Franais. Il avait
rsolu de rester  quelque distance de la ville jusqu' ce qu'un
signal convenu (ce devait tre le son d'une cloche) l'avertt que les
magistrats et le sire de Ghistelles, qui lui taient favorables,
occupaient la porte par laquelle il devait y pntrer. Ceci se passait
le 13 juillet 1301. De vagues rumeurs attribuaient  Jacques de
Chtillon le projet d'anantir toutes les liberts des Brugeois. La
commune, inquite et agite, avait suspendu tous ses travaux. Ds
qu'elle entendit retentir la cloche qui appelait les Franais, elle
prit les armes, s'lana sur les magistrats qui se prparaient  la
livrer  ses ennemis, et les poursuivit dans le Bourg; quelques-uns
des chefs du parti _leliaert_ prirent; les autres furent conduits
dans la prison, d'o Pierre Coning venait de sortir.

Jacques de Chtillon n'avait point os entrer  Bruges: il avait jug
plus prudent d'attendre de nouveaux renforts. Chaque jour son arme
s'accroissait, et de nombreux chevaliers ne tardrent point  le
rejoindre sous les ordres de son frre le comte de Saint-Pol. Une
lutte sanglante tait imminente, lorsque des hommes sages offrirent
leur mdiation. Grce  leurs efforts, elle fut accepte: il fut
convenu que tous ceux qui reconnaissaient avoir pris part aux meutes
s'exileraient  jamais de la Flandre, et Pierre Coning quitta aussitt
la ville avec tous ses amis. Ds que Jacques de Chtillon y eut
rtabli son autorit, il commena  faire dmolir les fortifications,
qui, construites par le roi de France afin de repousser les tentatives
de ses adversaires, lui semblaient dj menaantes pour sa propre
puissance. On brisa les portes et on renversa les tours de pierre et
de bois: on devait aussi dtruire une partie des boulevards pour
combler les fosss. Enfin, quand la ville eut vu dmanteler toutes ses
murailles, le sire de Chtillon dclara que les bourgeois de Bruges
avaient forfait, par leur insurrection, tous leurs droits et tous
leurs privilges. En vain envoyrent-ils leurs dputs pour plaider
leur cause  la cour du roi: le comte de Saint-Pol les avait prcds
 Paris, o leurs prires et leur humiliation ajoutrent  son
triomphe.

Les dputs des bourgeois de Bruges purent raconter,  leur retour,
que l'vque de Pamiers, charg par le pape Boniface VIII de rclamer
la libert du comte de Flandre et de ses fils, avait t repouss avec
outrage par le roi de France et jet dans une prison. Ils avaient vu
btir des citadelles  Lille et  Courtray, et trouvrent les
Franais occups  en construire une autre dans leur propre ville.
Leurs rcits augmentrent l'irritation. Jean de Namur, Gui son frre,
leur neveu Guillaume de Juliers, en profitrent pour entrer en
relation avec leurs partisans et chercher  rtablir la puissance de
leurs anctres. Pierre Coning reparut mme  Bruges, et telle tait
l'affection que lui portaient les corps de mtiers que le bailli du
roi n'osa point s'y opposer. Bien plus, quand on eut appris que la
cour du roi avait confirm la confiscation des privilges de Bruges,
il se rendit sur les remparts et ordonna aux ouvriers de cesser de
combler les fosss. Ils obirent immdiatement, et ce dernier succs
effraya si vivement le bailli et les chevins que, jugeant leurs jours
en pril, ils se htrent de fuir.

Le mcontentement faisait des progrs rapides en Flandre; il avait
mme pntr dans la ville de Gand, qui avait soutenu si ardemment les
intrts du roi de France contre Gui de Dampierre. Au mois de novembre
1301, Philippe, cherchant  s'attacher de plus en plus les Gantois,
avait modifi l'organisation de leur chevinage. Les Trente-Neuf, qui
taient rests les reprsentants du vieux parti du gouvernement
municipal, avaient t supprims, et il avait t dcid qu' partir
de l'anne 1302 huit bourgeois, dsigns par le roi et les magistrats
se runiraient chaque anne, trois jours avant les ftes de
l'Assomption, et nommeraient vingt-six chevins diviss en deux bancs,
dont le premier administrerait les affaires de la commune, tandis que
le second s'occuperait des partages hrditaires, des tutelles et de
la rconciliation des haines prives. Bien que cette rforme ft
rclame par les voeux d'une partie de la commune, et dt se maintenir
pendant le cours de plusieurs sicles, elle ne produisit point de
rsultats immdiats. Soit que les Trente-Neuf conservassent encore
leur autorit, soit que leurs successeurs eussent t choisis parmi
leurs amis, il arriva qu'au mois de mars 1301 (v. st.), on voulut
rtablir  Gand les impts que Philippe le Bel lui-mme y avait
abolis; on allguait qu'ils taient ncessaires pour payer les frais
des dpenses faites pour la rception du roi, qui s'levaient,
disait-on,  vingt-sept mille livres, et une proclamation publique fut
lue le 1er avril 1301 (v. st.), quatrime dimanche du carme, au nom
de Jacques de Chtillon et en prsence du bailli royal, pour inviter
les bourgeois de Gand  se soumettre de nouveau aux taxes dont ils
taient  peine affranchis. Il est assez remarquable qu' Gand et 
Bruges les mmes prtextes servirent  justifier les mmes exactions,
et donnrent lieu  une rsistance galement nergique.

Le mme soir des groupes se formrent et le lendemain les travaux de
tous les mtiers furent interrompus. Les magistrats avaient donn
l'ordre que l'on saist et conduist au supplice tous ceux qui ne
rentreraient point dans leurs ateliers, lorsque, vers trois heures,
les bannires de mtiers furent tout  coup dployes. La plupart des
bourgeois avaient pris les armes, et, aprs un combat acharn, ils
poursuivirent leurs adversaires jusqu'aux portes du chteau de
Sainte-Pharalde. On l'attaqua de toutes parts, et avant la nuit les
magistrats demandrent  capituler. Deux d'entre eux furent les
victimes de l'effervescence populaire; et tous les autres eussent
partag le mme sort, s'il n'avaient consenti, ainsi que le bailli du
roi,  prter serment de fidlit  la commune insurge.

Peu de semaines se sont coules, quand le prvt de Maestricht,
Guillaume de Juliers, que les malheurs de la Flandre ont rcemment
rappel de l'universit de Bologne, quitte l'aumusse pour revtir une
armure, et accourt  Bruges, impatient de venger son frre si
cruellement trait par les Franais aprs la bataille de Bulscamp.
Pierre Coning le soutient, et prs de lui apparat un autre bourgeois
de Bruges, Jean Breydel, membre de la corporation des bouchers, qui
semble avoir appartenu  l'une des familles les plus riches de la
cit. Ainsi s'ouvre l'anne 1302, pendant laquelle doit clater cette
guerre prvue depuis si longtemps, et si prodigue de sang, o le roi
de France opposera tous ses sujets des royaumes de France et de
Navarre, et tous les chevaliers qu'il pourra recruter dans les autres
pays de l'Europe, aux fils d'un prince prisonnier et aux communes de
Flandre, secondes par un petit nombre de nobles zlandais exils
eux-mmes de leur patrie.

La premire expdition de Guillaume de Juliers fut dirige contre la
porte de Damme, dont la possession tait ncessaire au commerce des
Brugeois; la seconde, contre le chteau de Male, qu'un chevalier
gascon, nomm Gobert de l'Espinasse, avait obtenu pour avoir livr la
ville de la Role aux Franais. Au bruit de ses succs, les bourgeois
de Gand envoyrent  Bruges des dputs pour l'inviter  se rendre au
milieu d'eux; cependant, tandis que les chefs du parti favorable au
comte de Flandre remplissaient leur message, les _Leliaerts_
engageaient leurs concitoyens  carter de leurs foyers le flau de la
guerre. Jacques de Chtillon leur avait adress des lettres qui
respiraient la douceur et la modration, et il tait d'autant plus
urgent de s'y soumettre, que le roi avait ordonn d'assembler 
Courtray une arme assez nombreuse pour qu'elle pt chtier sans dlai
toutes les rbellions. Le roi de France semblait rsolu  employer
s'il le fallait toutes les forces du royaume, pour vaincre la Flandre;
rcemment encore, dans une assemble tenue  Paris, le chancelier
Pierre Flotte avait rappel la ncessit de dompter l'orgueil des
Flamands, et avait dclar en mme temps que le roi ferait tous ses
efforts pour terminer une querelle dont la dure tait honteuse pour
la France. Les conseils des _Leliaerts_ furent couts, et la bannire
des lis avait t de nouveau arbore  Gand, lorsque Guillaume de
Juliers se prsenta aux portes de la ville. En vain protesta-t-il
qu'il ne venait point y porter la guerre, mais demandait seulement 
tre reu en ami: les Gantois persistrent dans leur refus.

A Bruges, les bourgeois, domins par les mmes craintes, reprochaient
 Pierre Coning de les avoir engags  briser le joug, et s'il ne ft
sorti de Bruges, ils l'eussent peut-tre mis  mort. Bruges exilait
ses dfenseurs au moment o l'on ignorait encore ce que lui rservait
la colre de ses ennemis. Le mercredi 16 mai 1302, on publia dans
toutes les rues que ceux qui croyaient avoir quelque chose  redouter
pouvaient s'loigner de la ville. Cinq mille bourgeois quittrent
Bruges la nuit suivante et se retirrent vers Damme, et de l vers
Ardenbourg et le rivage du Zwyn, o ils retrouvrent Pierre Coning et
Jean Breydel. Le lendemain, Jacques de Chtillon arriva  Bruges; mais
loin d'y paratre sans armes et avec une faible escorte, comme il
l'avait promis, il amenait  sa suite, en ordre de bataille, dix-sept
cents chevaliers et une multitude de sergents et d'archers, dont le
frre mineur de Gand a jug inutile de dterminer le nombre, parce que
les Flamands, hommes vaillants et robustes, craignent peu, dit-il, les
fantassins franais. A cet aspect, les bourgeois se souvinrent que les
efforts de Jacques de Chtillon avaient tendu constamment  rduire
toute la Flandre  la servitude et  dtruire ses liberts. Leur
inquitude s'accrut lorsqu'il refusa d'couter leurs reprsentations:
il dclara toutefois qu'il ne voulait chtier que ceux qui avaient
pris part au sac du chteau de Male; mais son regard tait menaant,
et l'on racontait que dj on l'avait entendu s'crier que la plupart
des Brugeois ne tarderaient pas  tre suspendus au gibet.

Le mme soir, un message secret vint annoncer aux bannis que s'ils
voulaient sauver leurs concitoyens, leurs amis, leurs femmes et leurs
enfants, ils devaient se trouver aux portes de Bruges avant le lever
du jour. La nuit rgnait encore lorsqu'ils arrivrent prs de l'glise
de Sainte-Croix, et ce fut l qu'ils tinrent conseil. Seize cents
hommes reurent l'ordre de se placer devant les portes de Gand, des
Marchaux, de Sainte-Croix et de Sainte-Catherine, afin que la
retraite des Franais ft impossible. Le reste se partagea en deux
troupes. La premire, guide par Breydel, pntra dans la ville en
traversant les fosss  demi combls par les Franais, et se dirigea
vers l'htel qu'occupait le sire de Chtillon; la seconde s'avana
avec Pierre Coning, de la porte Sainte-Croix vers la place du March.
De toutes parts avait retenti le cri de l'insurrection: _Schilt ende
vriendt!_ Nos boucliers et nos amis pour la Flandre au Lion!

Les Franais, surpris par ces clameurs, s'lanaient dans les rues
pour combattre; mais, dissmins et loigns de leurs chefs, ils
rsistaient  peine et rougissaient de leur sang les dalles
qu'clairaient les premiers rayons du soleil. Jacques de Chtillon
avait un instant cherch  lutter contre le mouvement populaire, mais
son cheval avait t perc de traits sous lui, et il s'tait rfugi,
avec le chancelier Pierre Flotte, dans un asile qu'ils ne quittrent
que la nuit suivante. L'extermination s'tendit de quartier en
quartier, de maison en maison, et il n'y eut de lutte que sur la place
du March, o quelques chevaliers s'taient rallis  la voix du
marchal de l'arme, l'intrpide Gauthier de Sapignies. Entours par
les bannis, presss par les bourgeois qui sortaient de toutes les
rues, menacs par les femmes et les vieillards qui leur lanaient des
pierres du haut des toits, ils succombrent en se dfendant
glorieusement, tandis que les archers et les sergents taient arrts
aux portes de la ville et mis  mort ds que leurs lvres se
refusaient  prononcer la rude aspiration des mots flamands: _Schilt
ende vriendt!_ Quinze cents Franais avaient pri dans les _matines_
de Bruges. (Vendredi 18 mai 1302.)

Peu s'en fallut que les bourgeois de Gand ne suivissent l'exemple de
l'insurrection de Bruges. Les partisans du lion de Flandre, ou
_Liebaerds_, s'taient montrs aux portes de leur ville: les habitants
d'Audenarde interceptaient leurs approvisionnements. Jean de Haveldonc
fut envoy  Paris pour exposer leurs plaintes, mais il en revint avec
des promesses si magnifiques et des privilges si tendus que le parti
des _Leliaerts_ consolida sa domination  Gand.

Cependant Guillaume de Juliers venait de rentrer dans le pays des
Quatre-Mtiers, amenant avec lui le comte de Katsenellebogen, le sire
de Mont-Thabor et d'autres seigneurs allemands. Un grand nombre de
chevaliers zlandais, que l'oppression de Jean d'Avesnes, devenu comte
de Hollande par la mort de son pupille Jean Ier, avait rduit 
s'exiler dans la Flandre impriale, lui avaient offert l'appui de leur
courage: l'un de ceux-ci tait Jean de Renesse. L'illustre maison des
sires de Borssele montra galement un si grand zle que la commune de
Bruges adopta depuis les orphelins de Wulfart de Borssele: Florent de
Borssele devait recevoir vingt sous par jour, Rasse de Borssele la
moiti; ils taient accompagns de cinquante-sept cuyers, dont la
plupart jouissaient d'une solde de quatre sous.

Avant de s'loigner du pays des Quatre-Mtiers, Guillaume de Juliers
apprit que, lorsque le comte de Flandre avait quitt le chteau de
Rupelmonde, il avait dpos son pe chez le sire de Moerseke. Il alla
la lui redemander et, quoique le sire de Moerseke s'y oppost, il la
prit de force en s'criant: Les combats seront dsormais mon cole;
voici mon bton pastoral, et le roi regrettera bientt sa perfidie
vis--vis de ses prisonniers. Le jeune prvt de Maestricht ne quitta
plus l'pe de Gui de Dampierre. A peine passa-t-il quelques jours 
Bruges: ds la fin de mai, il mit le sige devant le chteau de
Winendale, que sept cents Franais dfendirent pendant trois semaines.
Ypres lui ouvrit ses portes, et son autorit fut aussitt reconnue par
toutes les populations de Furnes, de Dixmude et de Nieuport. Bergues
chassa sa garnison, commande par le sire de Valpaga, et le 9 juin,
Guillaume de Juliers parut devant les murailles de Cassel, o s'tait
enferm un chevalier _leliaert_, messire Jean d'Haveskerke.

Pierre Flotte s'tait arrt  Lille, o il avait jur (serment fatal
dont la mort seule devait le dlier) qu'il ne retournerait jamais en
France, s'il ne pouvait venger sa honte; et c'tait Jacques de
Chtillon qui tait all porter au roi la nouvelle de l'insurrection
de Bruges. Philippe le Bel avait aussitt charg le comte d'Artois de
publier un mandement dans toutes les provinces du royaume, pour que
les feudataires et les sergents d'armes se rassemblassent aux
frontires de Flandre. Dj Raoul de Nesle s'tait avanc avec quinze
cents hommes d'armes jusqu' Saint-Omer, pour faire lever le sige du
chteau de Cassel; mais ses forces taient insuffisantes, et il
attendit que toute l'arme l'et rejoint.

Dans les premiers jours de juin, Gui de Namur entra  Bruges. Il y fut
reu avec les plus vifs transports d'allgresse; les bourgeois lui
offrirent des prsents, ornrent les rues de fleurs et firent sonner
toutes les cloches. Gui de Namur prit aussitt entre ses mains les
soins du gouvernement et ceux de la dfense de la Flandre. Il fit
presser les armements, et en mme temps il prescrivit des prires
publiques pour obtenir la protection du ciel. Veuillez, crivait-il
aux abbs des principaux monastres, ordonner des processions
solennelles tant que durera la guerre que nous soutenons contre nos
ennemis: que tout le peuple y assiste, et qu'il prie Dieu avec une
dvotion convenable et avec une pleine effusion de coeur,
non-seulement pour nous, mais encore plus pour vous, afin que le
Seigneur tout-puissant nous accorde la palme du triomphe.

La premire expdition de Gui de Namur fut dirige contre le chteau
de Courtray. Le chtelain de Lens, qui tait parvenu  s'chapper de
Bruges, s'y tait enferm avec une forte garnison aprs avoir mis le
feu  une partie de la ville. Le comte d'Artois venait d'arriver 
Arras, d'o il comptait poursuivre son expdition vers Cassel,
lorsqu'il trouva un message du chtelain de Lens qui le priait
instamment d'accourir  son aide, et, modifiant aussitt son projet,
il continua sa marche vers Lille, en ordonnant  Raoul de Nesle de l'y
suivre.

Guillaume de Juliers, averti par ses espions, abandonna  son exemple
le sige de Cassel, et le 26 juin, son arme se runit  celle de Gui
de Namur, sous les murs de Courtray, dans la plaine de Groeninghe.
C'tait sur ce plateau lev, born au nord par la Lys,  l'ouest par
les fosss du Chteau de Courtray,  l'est et au sud par un petit
ruisseau, que tous les dfenseurs de l'indpendance flamande venaient
planter leurs bannires et rpondre  l'appel de leurs chefs.

Au premier rang, nommons les milices de Bruges, conduites par Pierre
Coning et Jean Breydel. On y voyait toutes les corporations ranges
autour de leurs doyens. Tous les membres des mtiers portaient de
riches costumes quelquefois jaunes ou bleus, quelquefois blancs avec
une croix rouge; tous taient arms avec soin. Mais c'tait surtout au
milieu des milices du Franc qu'il fallait chercher le zle le plus
belliqueux et une soif de vengeance qui ne pouvait s'tancher que dans
le sang. A toutes les poques, la destine des habitants du Franc
avait t de souffrir, plus que toutes les autres populations, des
invasions trangres auxquelles leurs moeurs restaient constamment
hostiles. Four eux l'histoire du quatorzime sicle tait l'histoire
de tous les sicles prcdents. De mme que Richilde et Mathilde,
Jacques de Chtillon les avait rduits  un tat voisin de la
servitude; et aprs avoir accueilli avec enthousiasme la prsence de
Guillaume de Juliers, ils taient accourus  la voix du fils du comte
de Flandre pour repousser les trangers. A demi nus, la tte haute,
les membres robustes et nerveux, brandissant dans leurs mains la
massue de leurs anctres, garnie du _scharmsax_, ils se serraient
autour d'Eustache Sporkin, arrire-petit-fils de l'un des chefs des
_Blauvoets_.

Nous avons dj nomm les barons zlandais et allemands qui servaient
la cause des communes flamandes; quelques chevaliers, qu'indignait
l'oppression du comte Jean sans Merci, quittrent aussi le Hainaut
pour les rejoindre: parmi ceux-ci on remarquait Andr de Landas et
Richard du Chastel. Du Brabant et du Limbourg taient accourus Hugues
d'Arckel, Jean de Cuyk, Gilles et Henri de Duffel, Arnould de Looz,
Goswin de Gotzenhove, Henri de Petersem. Mais il faut surtout signaler
la part que la noblesse flamande prit  la dfense de la Flandre.
Plusieurs chevaliers avaient protest contre la conqute de Philippe
le Bel en suivant Gui de Dampierre dans sa captivit. D'autres, plus
nombreux, se pressaient prs de l'abbaye de Groeninghe pour y relever
la bannire du comte de Flandre. C'taient Baudouin de Poperode,
vicomte d'Alost, Sohier et Jean de Gand, Baudouin, Thierri et Jean de
Hondtschoote, Philippe d'Axel, Robert de Leeuwerghem, Gautier de
Vinckt, Grard de Rodes, Michel de Carnin, Sohier de Courtray, Gilles
de Mullem, Arnould d'Audenarde, Eustache de Maldeghem, Eustache et
Hellin de Calcken, Jean Van de Woestyne, Jean de Menin, Jacques de
Lembeke, Jean de Tournay, Francon de Somerghem, Gilles de Poelvoorde,
Gilles de Moorslede, Pierre de Bailleul, Daniel de Belleghem, Alexis
d'Assenede, Godefroi de Wercken, Baudouin de Winendale, Gilbert de
Beernem, Gilbert de Dunkerke, Michel de Coudekerke, Philippe de Moor,
Hellin de Steelant, Jean, Pierre et Louis et de Lichtervelde, Jean de
Cockelaere, Baudouin de Crombeke, Arnould de Beerst, Baudouin de
Raveschoot, Roger de Ghistelles, Guillaume de Breedermeersch, Henri de
Pitthem, Franois de Meulebeke, Salomon de Sevecote, Gauthier de
Deynze, les sires de Gavre, de Steenhuyze, de Heyne, de Nockere,
d'Anseghem, de Landehem, d'Herzeele, de Masmines, de Vosselaere.
Guillaume de Boonem, chevalier de l'ordre de l'Hpital, qui avait pris
part avec Jean Breydel,  l'escalade du chteau de Male, y commandait
des cuyers que l'on dsignait sous le nom des chevaliers du Cygne. L
se trouvaient aussi trois troupes de templiers: les templiers noirs,
les templiers blancs et les templiers gris. Les habitants d'Ypres
avaient envoy, malgr l'opposition des _Leliaerts_, cinq cents hommes
d'armes vtus de rouge et sept cents arbaltriers au corselet noir. A
Gand, sept cents bourgeois avaient viol les ordres des magistrats,
pour payer leur dette  la patrie; leurs chefs taient Jean de
Coeyghem, Simon Bette, Simon de Vaernewyck, Philippe Uutenhove,
Baudouin Devos, Pierre, Grem et Baudouin Goethals, Simon Loncke qui
portait la bannire de la ville de Gand, o Notre-Dame semble veiller
sur le noble lion endormi  ses pieds, et Jean Borluut dont le nom
rappelait le triomphe de la cause nationale  une autre poque. Enfin
la veille de la bataille, six cents hommes d'armes du marquisat de
Namur taient arrivs dans la plaine de Groeninghe.

Toutes les forces des Flamands reprsentaient environ vingt mille
hommes. Ils plaaient leur espoir en Dieu, et avaient rsolu de mourir
pour la dfense de leurs lois et de leur libert. Les historiens
contemporains comparent les Flamands aux Isralites, et les armes de
Philippe le Bel  celles des rois de Babylone. Ce fut certainement
par le jugement de Dieu, dit Jean Villani, que l'on vit s'accomplir
des choses qui paraissaient impossibles: c'est ainsi que lorsque le
peuple d'Isral tait glac de terreur  la vue de la puissance et de
la multitude de ses ennemis, il entendit la voix de Dieu qui disait:
Combattez avec courage, car le succs des batailles est dans ma main
et non dans la force du nombre, parce que je suis le Dieu des armes.
Matthieu de Westminster ajoute que l'arme des Franais tait si
nombreuse que leurs chevaux et leurs chars cachaient la surface de la
terre. Toutes les provinces de la monarchie avaient envoy leur
noblesse; on avait recrut des Navarrais et des Espagnols; puis on
avait appel  grands frais les meilleurs archers de la Lombardie et
du Pimont; on avait distribu aux sergents d'armes des casques faits
chez les Tartares; Godefroi de Brabant et Jean de Hainaut, qui
espraient tous les deux profiter du dmembrement de la Flandre,
s'taient aussi rendus sous les bannires franaises. Villani (son
valuation est la moins exagre) porte cette arme  sept mille cinq
cents chevaliers, dix mille archers et trente mille sergents d'armes.

Lorsque le comte d'Artois quitta Lille, le 8 juillet, son orgueil
n'apercevait plus d'obstacle; une victoire aise devait le conduire
aux portes de Bruges, tandis qu'une flotte venue de Normandie se
joindrait  une flotte hollandaise pour attaquer la Flandre par le
rivage de la mer. Il avait, disait-on, fait charger ses chariots de
cordes destines  former des gibets, sans pargner personne. Ds que
les Franais entrrent en Flandre, dit le frre mineur de Gand, ils
cherchrent  semer la terreur par leur cruaut, car ils exterminaient
tous ceux qu'ils pouvaient atteindre, ne respectant ni les femmes, ni
les vieillards ni les enfants. Mais ces dvastations, loin d'effrayer
les Flamands, n'excitrent que de plus en plus leur fureur en les
portant  de terribles reprsailles.

Il fallut deux jours  l'arme franaise pour se runir devant
Courtray. Tandis que des escarmouches s'engageaient  l'entre des
faubourgs, Robert d'Artois et ses chevaliers faisaient dresser leurs
tentes sur une colline qu'on appelait alors le _Mossenberg_, mais qui
depuis ne fut plus connue que sous le nom de _Berg van Weelden_, parce
que, selon le rcit des historiens contemporains, les chevaliers
franais y passrent ces deux journes au milieu des banquets, des
jeux et des plaisirs.

Le mercredi 11 juillet 1302, le soleil se leva voil de nuages et de
brouillard. Douze cents Yprois avaient t placs sur les remparts de
la ville et vis--vis des fosss du chteau, pour empcher toute
sortie du chtelain de Lens. Le reste de l'arme flamande s'tait
rang en bon ordre, en forme de croissant, devant un large foss,
creus  une largeur de cinq brasses et  une profondeur de trois, que
l'on avait recouvert de rameaux pour cacher aux ennemis les travaux
qui y avaient t faits. A l'aile droite, les corporations de Bruges
avaient pour chef Gui de Namur; l'aile gauche, compose des Gantois et
des milices du Franc, obissait  Guillaume de Juliers et se
prolongeait jusqu' l'angle form par le ruisseau de Groeninghe qui
coule vers la Lys. Guillaume de Juliers et Gui de Namur, saisissant un
_goedendag_, avaient mis pied  terre. Jean de Renesse, Hugues
d'Arckel et d'autres chevaliers suivirent leur exemple.

L'arme flamande avait commenc la journe par le jene et la prire.
Cependant, lorsqu'on vit que le moment du combat approchait, on fit
distribuer quelques vivres. Ce repas fut sobre et court. Les chefs de
l'arme ne prirent qu'un peu de poisson et un peu d'oseille, puis ils
confrrent l'ordre de chevalerie  plusieurs cuyers et  environ
quarante bourgeois; parmi ceux-ci taient Jean Breydel, Pierre Coning
et ses deux fils. Gui de Namur et Guillaume de Juliers exhortaient
tous leurs amis  combattre vaillamment. Vous voyez devant vous, leur
disaient-ils, ceux qui se sont arms pour votre destruction; quel que
soit leur nombre, c'est en Dieu qu'il faut mettre votre confiance,
invoquez sa protection.--Souvenez-vous, ajouta Guillaume de Renesse,
que notre cri de guerre sera toujours: Flandre au Lion! Puis un
prtre leur montra le viatique, et chaque homme prenant un peu de
terre la porta  ses lvres. Cette terre, bnie par la religion, tait
dsormais sainte: c'tait celle de la patrie.

Toute l'arme franaise s'tait range en bataille sur la route de
Tournay, prs du chteau de Mosschere: elle tait divise en dix corps
principaux.

Le premier, o l'on ne remarquait que quatre cents chevaux, comprenait
les archers provenaux, navarrais, espagnols et lombards, commands
par le snchal de Guyenne, Jean de Burlas. Le deuxime et le
troisime, forms de douze cents cuyers, obissaient  Raoul et  Gui
de Nesle. L se trouvaient Renaud de Trie, Guillaume de Saint-Valery,
Jean d'Haveskerke, qui avait nagure dfendu le chteau de Cassel
contre Guillaume de Juliers, Pierre de Sanghin, que Robert de Bthune
avait dpouill, cinq annes auparavant, de la chtellenie de Lille.

Le comte de Clermont tait le chef de huit cents chevaliers. Le comte
d'Artois en comptait plus de mille  sa suite: on reconnaissait de
loin le chef de l'arme franaise  sa taille leve et  ses armes
brillantes.

Aprs la _bataille_ du comte Gui de Saint-Pol, o se pressaient sept
cents chevaliers, paraissait un autre corps de cavalerie sous les
ordres des comtes d'Eu, d'Aumale et de Tancarville: il tait aussi
nombreux que celui du comte d'Artois. La huitime _bataille_ tait
celle des chevaliers allemands que dirigeait le comte de Saxe. La
neuvime tait compose de huit cents chevaliers que Godefroi
d'Aerschot, oncle du duc de Brabant, avait conduits au camp franais.

La dernire est la plus considrable de toute l'arme, car elle
comprend deux cents chevaliers, dix mille arbaltriers et trente mille
sergents d'armes lombards, pimontais, navarrais, provenaux et
franais. Leur chef est aussi celui qui semble le plus altr de
vengeance: c'est Jacques de Chtillon.

Devant tous les chevaliers franais se place un chevalier flamand du
parti _leliaert_, Guillaume de Mosschere, que Philippe le Bel a cr
chtelain de Courtray: le sol que foule l'arme du comte d'Artois est
l'hritage de ses pres. Il a accept la mission de guider les
trangers dans cette plaine dont tous les sentiers lui sont connus. En
contribuant  la ruine de ses concitoyens, il espre profiter de leurs
dpouilles: dj, en 1298, il a reu de Raoul de Nesle les terres
enleves  un noble bourgeois de Gand nomm Guillaume d'Artevelde.

Les historiens flamands racontent que de tristes prsages
accompagnrent les prparatifs des Franais. Des colombes voltigeaient
autour des milices de Gui de Namur, tandis que des corbeaux, planant
au-dessus de l'arme franaise, semblaient, par leurs croassements,
appeler l'heure du carnage. On disait aussi que le comte d'Artois
s'tait lev triste et sombre. Au moment o il s'armait, une louve
familire, qui ne le quittait jamais, lui avait saut  la gorge et
avait voulu le mordre. Enfin, lorsqu'il s'tait loign de sa tente,
son cheval s'tait cabr trois fois avant de marcher en avant. Un
augure plus certain de malheur tait l'ardeur impatiente qui agitait
l'esprit du comte d'Artois. Quelques vieux chevaliers n'avaient point
oubli que son pre avait caus par le mme aveuglement,
cinquante-trois ans auparavant, la destruction d'une arme franaise 
la bataille de Mansourah, o il avait pri.

Dj le signal du combat avait t donn: le chtelain de Lens avait
fait lancer, du haut du chteau de Courtray, des flches enflammes
qui taient diriges vers l'abbaye de Groeninghe, afin d'indiquer aux
Franais quelle tait la position des Flamands. Le comte d'Artois
envoya aussitt ses marchaux pour la reconnatre, et ils virent avec
tonnement que, loin de se retirer en dsordre devant des forces
suprieures, ils s'taient rangs les uns prs des autres, formant une
muraille de leurs corps et tenant leurs _goedendags_ levs, comme des
chasseurs qui attendent le sanglier. Godefroi de Brabant suppliait le
comte d'Artois de remettre la bataille au lendemain, disant que les
milices flamandes, peu habitues  rester runies dans un camp et
dpourvues de vivres, ne tarderaient point  se disperser. Le comte
d'Artois rejeta ce conseil avec hauteur. Nous sommes suprieurs en
nombre; nous sommes  cheval, ils sont  pied; nous avons de bonnes
armes, ils n'en ont point, et nous resterions immobiles  l'aspect de
nos ennemis dj glacs de terreur! Il oubliait, comme le dit un
historien hollandais, que le courage ne manque jamais  ceux qui
combattent pour leur libert, et qu'il n'est point d'armes plus
terribles que celles que leur donne la dfense de leur patrie et de
leurs vies.

Tandis que toute la cavalerie se formait en trois divisions
principales, commandes par le comte d'Artois, Raoul de Nesle et Gui
de Saint-Pol, les archers italiens, soutenus par les sergents d'armes,
s'avancrent vers la route de Sweveghen, o quelques archers flamands
s'taient placs au bord d'un ruisseau, protgs par des haies
paisses. Leur nombre tait peu considrable, et de toutes parts
sifflait sur leurs ttes une grle de traits qui obscurcissait le
ciel. En ce moment, le sire de Valpaga s'cria en s'adressant au comte
d'Artois: Sire, ces vilains feront tant qu'ils auront l'honneur de la
journe; et s'ils terminent seuls la guerre, que restera-t-il donc 
faire  la noblesse?--Eh bien! qu'on attaque, rpliqua le prince. Les
marchaux italiens, Simon de Pimont et Boniface de Mantoue, voulurent
toutefois l'en dissuader: ils reprsentaient que, ds que leurs
archers auraient rompu les rangs des Flamands et les auraient
contraints  quitter leurs fosss et leurs retranchements, les
chevaliers auraient seuls la gloire de les poursuivre. Le conntable,
bien que le mariage de sa fille avec Guillaume de Flandre et sa
conduite gnreuse  l'gard des Flamands le rendissent suspect de
quelque partialit aux yeux de ses compagnons d'armes, s'empressa
d'appuyer leur avis. Par le diable! interrompit le comte d'Artois de
plus en plus irrit, ce sont des conseils de Lombards; et vous,
conntable, vous avez encore de la peau du loup.--Sire, rpondit Raoul
de Nesle, si vous allez l o j'irai, vous irez bien avant.

A ces mots, le conntable s'lana avec imptuosit: les chevaliers
qui le suivaient foulaient aux pieds de leurs chevaux les pauvres
archers italiens, et, dans leur jalousie, ils coupaient mme de leurs
glaives les cordes de leurs arcs, afin qu'ils leur abandonnassent tous
les prils et tout l'honneur de la victoire. Les archers flamands,
menacs par ce choc terrible, se retiraient prcipitamment; mais les
retranchements qui avaient t levs  la hte ne purent arrter la
course rapide de la cavalerie franaise. Soit qu'elle et trouv
quelque passage plus facile, soit qu'en certains endroits les cadavres
amoncels eussent combl le lit du ruisseau, elle vint heurter avec
une force irrsistible les rangs des Flamands qui s'entr'ouvrirent.
Raoul de Nesle renversa Guillaume de Juliers, mais on le secourut
presque aussitt et il continua  prendre part  la lutte. Prs de
lui, son cuyer, Jean de Gand, soutenait sans reculer la bannire de
Juliers. Quatre fois il fut jet au milieu des morts, quatre fois il
se releva. Encourag par son exemple, Sohier Loncke dfendait
bravement la bannire de Gand, Jean de Renesse accourut; mais deux des
plus vaillants chevaliers franais, le sire de Moreul et le sire
d'Aspremont, s'taient runis pour le combattre. Souvent Jean de
Renesse, entour d'ennemis, disparaissait  tous les yeux, puis on
voyait briller de nouveau son cu au lopard d'or: autant l'attaque
tait vive, autant la rsistance fut hroque.

Cependant la garnison du chteau de Courtray avait tent une sortie,
afin de prendre l'arme flamande en flanc. Ce mouvement, quoique
arrt aussitt par la fermet des Yprois, ne resta point inconnu des
combattants. Il encouragea les Franais et sema la terreur parmi les
Flamands. Quelques-uns cherchaient dj  se rfugier dans la ville;
d'autres traversaient en nageant les eaux de la Lys. Toute l'arme
flamande se trouva rejete en dsordre jusqu'au monastre de
Groeninghe. Ces autels qu'avait levs Batrice de Dampierre ne
devaient-ils pas tre propices aux prires de ses neveux? Ce fut dans
le moment le plus critique, lorsqu'une destruction complte semblait
invitable, que Gui de Namur, tournant ses regards vers l'abbaye de
Notre-Dame de Groeninghe, s'cria  haute voix: Sainte reine du ciel,
secours-moi en ce pril!

A ce cri, tous les Flamands s'arrtrent et le combat recommena.
Guillaume de Juliers, Gui de Namur, Jean de Renesse, Guillaume de
Boonem, Jean Borluut, qui transmit  ses descendants sa glorieuse
devise: _Groeninghe velt!_ Baudouin de Poperode, dont le bras tait
arm d'une norme massue, repoussent les Franais jusqu'au ruisseau de
Groeninghe. Ce fut l que prit le conntable Raoul de Nesle, aprs
avoir, comme il l'avait lui-mme annonc, pntr plus avant qu'aucun
autre chevalier. Jean Borluut l'avait press de rendre son pe, mais
le sire de Nesle prfra la mort aux soupons qui fltrissaient son
honneur. Par un hasard trange, Jacques de Chtillon qui avait t le
successeur de Raoul de Nesle dans le gouvernement de la Flandre
combattait aussi prs de lui. Il tomba de mme en se dfendant
vaillamment, et avec lui le chambellan de Tancarville, et ce noble
sire d'Aspremont qu'on avait vu un jour retirer de sa poitrine un
trait qui l'avait perc de part en part, et qui cette fois ne devait
pas survivre  ses blessures: mille chevaliers cherchent  les venger,
et succombent sous les coups des Flamands; au milieu d'eux, un homme
s'est jet  genoux: revtu pour la premire fois d'une cotte d'armes,
il croyait assister  une victoire et non pas prendre part  un
combat; il implore en tremblant, mais sans l'obtenir, la piti de ceux
qui l'entourent. C'est le chancelier de Philippe le Bel, Pierre Flotte
lui-mme!

Le comte de Juliers avait t conduit hors de la mle, le visage
inond de sang. Cependant son cuyer craignit que son absence ne ft
remarque et ne dcouraget ses compagnons. Il se hta de revtir
lui-mme l'armure de son matre, et s'lana au milieu des combattants
en s'criant: C'est encore Guillaume de Juliers qui lutte avec vous!

Il tait neuf heures du matin, lorsque le comte d'Artois, apprenant
que la bataille se prolongeait, se porta en avant en disant: Que ceux
qui me sont fidles me suivent! Abandonnant la route que l'attaque du
sire de Nesle avait trace, il poussa droit aux Flamands. En vain un
chevalier champenois, Froald de Rains, l'avertit-il de prendre garde
au foss qui se trouvait devant lui; il donne de l'peron  son
cheval, qui, par un effort vigoureux, le franchit et porte le comte
d'Artois au milieu de ses ennemis. Le prince franais, se penchant
vers la bannire de Flandre, la saisit par la hampe et la dchire en
lambeaux; mais son mouvement a fait glisser l'un de ses triers, et un
frre convers de Ter Doest, qui avait fui de son abbaye pour rejoindre
le sire de Renesse (il se nommait Guillaume de Saeftingen), profite de
ce moment pour le renverser et le jeter  terre. Quelques hommes de la
corporation des courtiers lui enlvent aussitt son pe. Je me
rends! je me rends! s'crie-t-il: je suis le comte d'Artois! mais les
assaillants lui rpondent, en flamand, avec une cruelle ironie: Nous
ne te comprenons pas! Et avant que Gui de Namur ait pu s'approcher
pour sauver ses jours, il a pri sous leurs coups.

Tous les chevaliers qui accompagnaient le comte d'Artois dans sa
course imptueuse galopaient  travers la plaine, en criant: Montjoie
saint Denis! Ils ignoraient ce qui se passait, et vinrent, les uns
aprs les autres, se prcipiter dans les fosss dont les Flamands
avaient entour leurs retranchements. Les massues et les lances se
brisaient sur les cuirasses et les casques de fer qu'elles faisaient
voler en clats. L succombrent misrablement des princes et des
barons, qui, sans pouvoir arracher aux vainqueurs les restes sanglants
de leur chef, le suivirent dans la tombe: il faut nommer Godefroi et
Jean de Brabant, Jean de Hainaut, Godefroi de Boulogne, Henri de
Luxembourg, les comtes d'Eu, d'Aumale, de Soissons, de Grandpr, et un
chevalier franais d'outre-mer qu'on nommait le roi de Mlide.

Cette double mle, dans laquelle le comte d'Artois et Raoul de Nesle
avaient succomb, avait  peine dur une heure. Des princes,
d'illustres barons, d'intrpides chevaliers, avaient mordu la
poussire sans que le corps de rserve s'branlt pour leur porter
secours. Enfin le comte d'Angoulme, s'approchant du comte de
Saint-Pol, lui reprocha de ne pas oser venger la mort de son frre, et
se dirigea, avec les comtes de Boulogne, de Dammartin et de Clermont,
au devant de Gui de Namur et de Guillaume de Juliers, qui avaient
travers, avec les nobles qui les entouraient, le ruisseau de
Groeninghe  l'est de leurs retranchements. Le choc fut rude, et les
comptes de la commune de Bruges nous apprennent que parmi ceux qui
rclamrent plus tard le prix de leurs chevaux percs de traits, se
trouvaient Henri de Petersem, Jean de Menin, Olivier de Belleghem,
Guillaume Van der Haeghen, Francon de Somerghem, Hellin de Steelant,
Bernard del Aubiel, verard de Calcken, Henri de Pape, Henri de
Cruninghe, Gauthier de Vinckt, Jacques de Sevecote, et Jean Breydel,
qui, ce jour-l, avait ceint la premire fois l'pe de chevalier.
Toutefois, quels que fussent les efforts du comte d'Angoulme et de
ses amis, ils ne tardrent point  comprendre qu'il ne leur restait
aucun espoir de reconqurir la victoire, et aprs quelques moments
d'une lutte acharne ils tournrent bride et s'lancrent en dsordre
dans les rangs des hommes d'armes qui rsistaient encore. Le comte de
Saint-Pol avait dj quitt le champ de bataille.

Les Flamands taient descendus dans le terrain marcageux o avait eu
lieu le premier combat des archers. Ce fut l, dans le _Bloed-Meersch_
(prairie sanglante), que succombrent douze ou quinze mille sergents
d'armes franais: culbuts par les mouvements de la chevalerie
franaise, ils se trouvaient rejets en dsordre dans des fondrires
couvertes de broussailles o ils ne pouvaient pas se dfendre.
Plusieurs nobles chevaliers, dans leur fuite rapide, virent galement
leurs coursiers s'y enfoncer pour ne plus se relever; mais les
Flamands les recevaient  ranon,  moins qu'ils n'appartinssent au
parti des _Leliaerts_. Ainsi le chtelain de Bourbourg est mis  mort
sans piti, et son corps dpouill de ses vtements est tran dans la
boue comme celui d'un tratre. Les Flamands n'pargnent pas davantage
les chevaliers brabanons, bien que par ruse, ils rptent  leur
exemple: Flandre au Lion! Plus loin, ils aperoivent le sire de
Mosschere qui fuit devant eux; ils l'atteignent, et quoiqu'il se jette
 genoux, en jurant fidlit  Gui de Namur, ils le frappent au pied
du chteau o il tait n; Jean Breydel et Pierre Coning ont veng
Guillaume d'Artevelde, afin qu'un neveu de Guillaume d'Artevelde se
souvienne un jour aussi de venger  son tour les fils des vainqueurs
de Courtray.

Du chteau de Mosschere au camp des Franais, il n'y avait pas loin:
on s'lana de toutes parts sur le Mossenberg. Les habitants des
contres voisines de Furnes et de Ghistelles, aux moeurs rudes et
grossires, y contemplrent avec admiration ces somptueux pavillons
de soie et de velours, dont l'or et les joyaux rehaussaient l'clat.
C'tait toutefois sur le champ de bataille que se trouvaient les
trophes les plus glorieux de la victoire. Les vainqueurs y mesuraient
au boisseau les perons dors des chevaliers: ils recueillirent aussi
les plus illustres bannires de France, celles des barons morts ou
fugitifs, et vinrent les planter devant les remparts du chteau de
Courtray. Tandis que le chtelain de Lens et ses compagnons se
prparaient  accepter les conditions les plus gnreuses qui aient
jamais t insres dans une capitulation, Guillaume de Juliers et Gui
de Namur, puiss de fatigue, s'endormaient sous leur armure, sur le
thtre mme de leur triomphe. Le lendemain,  leur rveil, un moine
d'Audenarde vint les supplier de permettre qu'il donnt la spulture
au comte d'Artois. Guillaume de Juliers le repoussa d'abord avec
ddain. Je le traiterai, dit-il, comme il a trait mon frre. Il
s'adoucit toutefois et autorisa le moine d'Audenarde  faire ensevelir
honorablement, dans l'glise de Groeninghe, le comte d'Artois, le
comte d'Eu, le comte d'Aumale, le roi de Mlide et d'autres chevaliers
franais.

Les Flamands avaient poursuivi les Franais pendant deux lieues; les
comtes de Boulogne et d'Angoulme s'taient retirs vers Lille mais le
comte de Saint-Pol, agit par une terreur plus vive, et impatient de
trouver un asile contre la fureur des Flamands, avait pris la route de
Tournay. Pour comble de honte, les magistrats de cette ville lui en
fermrent les portes. Du haut des tours de notre monastre, raconte
l'abb de Saint-Martin de Tournay, Gilles li Muisis, nous pouvions
voir les Franais fuir sur les routes,  travers les champs et les
haies, en si grand nombre qu'il faut avoir assist  ce spectacle pour
pouvoir le croire. Il y avait dans les faubourgs de notre ville et
dans les villages voisins une si grande multitude de chevaliers et
d'hommes d'armes tourments par la faim, que c'tait chose horrible 
voir. Ils donnaient leurs armures pour avoir du pain; mais la plupart
taient si tremblants que leur terreur les empchait de le porter 
leurs bouches.

Un chevalier franais avait trac  la hte quelques mots sur un
lambeau de parchemin rougi de son sang: sinistre message qui annona
au roi Philippe le Bel la bataille du 11 juillet 1302.

A Rome, les serviteurs du pape rveillrent Michel As Clokettes au
milieu de la nuit et le conduisirent au palais du Vatican: Boniface
VIII avait voulu instruire lui-mme le chanoine de Soignies du
triomphe des armes flamandes.

Au bruit de la bataille de Courtray, un cri de libert avait retenti
dans toute l'Europe.

En France, Toulouse et Bordeaux s'insurgrent et chassrent les
officiers de Philippe le Bel.

En Italie, Florence s'mut, et les communes de Bologne, de Mantoue, de
Parme et de Vrone conclurent une fdration intime, tandis que, du
sein des Alpes helvtiques, les chos de Morgarten rpondaient  ceux
du champ de bataille de Groeninghe.

Dans le Hainaut,  Lige, en Brabant, en Zlande, le mme enthousiasme
se manifestait de toutes parts.

Une extrme agitation rgnait  Gand. On y avait appris qu'une
bataille dcisive tait engage prs de Courtray, et les deux partis
en attendaient le dnoment avec anxit. Ds qu'il fut connu, les
_Leliaerts_ se cachrent et la bannire de Flandre fut publiquement
arbore. Le 15 juillet, Guillaume de Juliers et Gui de Namur
arrivrent  Gand suivis de toute l'arme victorieuse, que prcdaient
les sept cents Gantois de Jean Borluut. Jean de Namur, qui accourait
pour prendre part  la lutte contre les Franais, les rejoignit  Gand
presque aussitt: ils y passrent sept jours. Les magistrats et les
capitaines des corporations de Bruges, accompagns d'un grand nombre
de bourgeois, s'taient rendus au devant d'eux pour les recevoir. Les
comptes de la ville de Bruges renferment des dtails intressants sur
les honneurs qui y attendaient les dfenseurs de la Flandre. Ils
indiquent mme quels furent, parmi tous les bourgeois empresss  leur
donner l'hospitalit, ceux qui accueillirent dans leurs foyers les
chevaliers flamands, allemands ou zlandais. On y voit qu'un banquet
solennel leur fut donn  l'htel de Paul de Langemarck, et que de
nombreuses rcompenses couronnrent leurs services. On offrit des vins
de la Rochelle  Pierre Coning et  Jean Breydel, et le premier obtint
de plus le tonlieu du port de Damme, accord en 1273 par Gui de
Dampierre  Jaquemon Louchard, et rcemment confisqu par la commune
de Bruges.

Sohier de Gand s'tait rendu sur le rivage de la mer pour s'opposer 
tout dbarquement qu'y pourraient tenter les Franais. En effet, les
vaisseaux flamands qui se trouvaient au port de Lammensvliet, dj
plus connu sous le nom de l'Ecluse, ne tardrent point  voir la mer
se couvrir d'une flotte qu'un historien contemporain value  neuf
mille navires. Elles apportait d'immenses approvisionnements  l'arme
du comte d'Artois dont elle ignorait la mort. Aprs un combat, qui ne
parat pas avoir t sanglant, tout ce butin tomba au pouvoir des
Flamands. Une autre tentative d'une flotte hollandaise fut galement
repousse.

Tandis que Gui de Namur et Guillaume de Juliers s'arrtaient  Bruges
pour y donner quelque repos  leurs compagnons d'armes, en mme temps
qu'ils se tenaient prts  seconder la dfense de Sohier de Gand, Jean
de Namur se plaait  la tte des Yprois et des Gantois pour aller
assiger Lille. L'attaque fut si vive que la garnison franaise,
qu'effrayaient les sympathies des habitants pour les assigeants,
offrit immdiatement de capituler, si elle n'tait secourue par le roi
de France dans le dlai de quinze jours (6 aot 1302). Les chevaliers
franais qui occupaient Douay proposrent les mmes conditions, et
elles furent aussi acceptes. Jean de Namur savait fort bien que
Philippe le Bel ne pouvait point faire lever le sige; et, au jour
fix, la bannire de Flandre remplaa celle des lis dans ces deux
riches cits. Bthune suivit leur exemple, et toute la Flandre tait
dlivre, lorsque Jean de Namur, qu'avaient rejoint son frre Gui et
Guillaume de Juliers, tablit son camp  vin,  deux milles environ
de Douay, prs du Neuf-Foss qui spare la Flandre de l'Artois.
Quoique son dessein ft de ne point franchir les frontires de
Flandre, il ne put empcher les milices des communes d'aller piller
les villages d'Artois, notamment le bourg de Hennin-Litard. La
plupart se soumettaient avec peine aux rgles svres de la discipline
des camps; et pour viter de semblables dsordres, Jean de Namur jugea
utile d'en renvoyer la plus grande partie dans leurs foyers. Les
hommes d'armes et les bourgeois qu'il gardait avec lui taient assez
nombreux pour assurer la dfense de la ville de Douay et de tout le
pays.

Lorsque Philippe le Bel apprit que toute la chevalerie franaise avait
pri avec le comte d'Artois, le conntable et le chancelier, dans un
ruisseau inconnu, sous les coups de quelques hommes dont, la veille
encore, il mprisait les efforts, sa fureur fut extrme: il manda le
vieux comte de Flandre devant lui et l'accabla de reproches; puis il
ordonna que Robert de Bthune, qu'il considrait comme le premier
auteur de l'opposition des Flamands, ft conduit dans l'un des plus
sombres cachots du chteau de Chinon, o il resta pendant six
semaines. Le roi de France n'avait plus d'arme; de plus son trsor
tait vide. Pour subvenir aux frais de l'expdition, il avait, par le
conseil de deux usuriers florentins, Biccio Borno et Musciato
Franzesi, fait falsifier les monnaies, de sorte qu'elles ne
reprsentaient plus que les deux tiers de leur valeur prcdente, qui
tait dj beaucoup au-dessous de leur cours lgal. Pour en rparer
les dsastres, il tend sa falsification des monnaies d'argent aux
monnaies d'or et de cuivre.

Si, dans ces calamits, quelque chose a pu consoler l'esprit jaloux de
Philippe le Bel, c'est que parmi les comtes et les barons qui ont
succomb sous les murailles de Courtray, il en tait qui ne semblaient
pas avoir t trangers aux alliances de la noblesse de Bourgogne avec
Edouard Ier. Hostile  la chevalerie dont il redoutait la puissance,
il aurait vu son affaiblissement avec joie si ses revers ne lui
eussent t communs. Lorsque, dans les derniers jours de juillet 1302,
il convoqua le ban et l'arrire-ban du royaume, la leve des hommes
d'armes, dont les bannerets avaient toujours t chargs, fut confie
aux baillis et aux snchaux du roi. L'expdition du comte d'Artois
comprenait tous les noms illustres de la noblesse franaise: l'arme
qui doit la venger ne se compose que des milices des communes.

Le roi de France arriva le 29 aot  Arras et se porta immdiatement
jusqu' Vitry,  deux lieues de Douay. Il avait avec lui vingt mille
chevaux et un nombre si considrable de sergents  pied qu'un
historien anglais le compare  celui des grains de sable qui couvrent
le rivage de la mer, de la Propontide  l'Ocan, mais il n'osa pas
s'avancer plus loin et eut recours aux ngociations, soit qu'il
craignt que l'arme flamande ne quittt vin pour l'assaillir en
flanc dans les terrains bas et humides qui rappelaient la plaine de
Groeninghe, soit qu'il et peu de confiance dans les milices
communales, que le souvenir rcent de la bataille de Courtray livrait
 un profond sentiment de terreur. Les plnipotentiaires du roi,
Gauthier de Chtillon, cr depuis peu conntable, et Jean de Chlons
se runirent, dans une glise ruine, aux dputs flamands, qui
taient Jean de Renesse, Jean d'Escornay et Baudouin de Poperode.
Ceux-ci, se proccupant avant tout de la dlivrance de Gui de
Dampierre, proposrent un plerinage outre-mer que les fils du comte
feraient pendant un an avec cinq cents chevaliers et mille bourgeois,
et la fondation d'un monastre sur le champ de bataille de Courtray.
Jean de Chlons demandait davantage: il exigeait que le roi ft
rtabli dans tous ses domaines et reconnu comme seigneur par toute la
Flandre; de plus, qu'il lui ft permis de punir l'insurrection de
Bruges, promettant toutefois vie sauve  tous ceux qui y avaient pris
part. Quoi! interrompit Baudouin de Poperode, on nous laisserait la
vie, mais ce ne serait qu'aprs avoir pill nos biens et livr nos
membres  toutes les tortures!--Sire chtelain, rpliqua Jean de
Chlons, pourquoi parlez-vous ainsi? Il faut choisir, car le roi est
rsolu  perdre sa couronne, plutt que de ne point se venger. Jean
de Renesse, appuy sur l'autel, avait gard jusqu' ce moment le
silence. Puisqu'il en est ainsi, s'cria-t-il, que l'on rponde au
roi que nous sommes venus ici pour le combattre, et non pour lui
livrer nos concitoyens. Et il se retira avec les sires d'Escornay et
de Poperode.

Le roi de France n'avait jamais song srieusement  traiter: il
esprait qu'en multipliant les dlais qui retenaient les bourgeois
flamands dans leur camp, il lasserait leur ardeur jusqu' ce qu'ils
lui abandonnassent leurs frontires sans dfense pour rentrer dans
leurs foyers. Cependant l'arme flamande, se portant de l'autre ct
de Douay,  l'abbaye de Flines, d'o elle n'tait pas plus loigne
des ennemis, y avait trouv des fourrages et des approvisionnements
plus abondants. Philippe le Bel souffrait seul de cette inertie, o il
n'avait vu qu'une ruse. Sa nombreuse cavalerie avait puis toutes les
ressources que lui offrait la contre voisine, et tout annonait qu'il
allait tre rduit  choisir entre un combat qu'il redoutait et une
retraite aussi honteuse qu'une dfaite mme.

Guillaume de Juliers tait d'avis d'aller attaquer les Franais dans
leur camp de Vitry, puisqu'ils n'osaient point en sortir. Il avait
malgr l'opposition de Jean et de Gui de Namur, fait construire un
pont de bateaux pour traverser la Scarpe, lorsque le 20 septembre, on
apprit avec tonnement que le roi de France, abandonnant dans son camp
d'immenses approvisionnements en vins et en vivres, se retirait vers
Arras avec une prcipitation extrme. Quelques historiens ne voient
dans sa fuite que le rsultat d'une terreur panique; d'autres assurent
que Philippe le Bel avait t instruit qu'une arme flamande se
prparait  surprendre Arras pour l'entourer de toutes parts; enfin,
selon un autre rcit, le roi Edouard avait feint de confier un vaste
complot ourdi par les barons franais  la reine d'Angleterre, soeur
de Philippe le Bel, et celle-ci, trompe par cet aveu mensonger,
s'tait hte d'avertir son frre des prils qu'elle craignait pour
lui. C'est ce que les chroniques de Saint-Denis appellent la
tricherie angloisienne. Quoi qu'il en soit, il est certain que des
ngociations suivies avaient lieu  cette poque entre le roi
d'Angleterre et les villes de Flandre, dont l'envoy  Londres tait
Grard de Sotteghem. Le duc de Brabant se dclarait galement en
faveur de la Flandre, et venait de conclure un trait avec Jean
Breydel.

L'arme flamande avait brl, le 1er octobre, la ville de Saint-Amand
en Pvle, et elle ne se spara qu'aprs avoir tent une attaque
contre la cit de Tournay. Ds ce moment, il y eut un gouvernement
rgulier en Flandre. Jean de Namur, l'an des fils issus du second
mariage de Gui de Dampierre, exera l'autorit suprme, et son frre
Gui fut lu capitaine de Bruges. Cependant Guillaume de Juliers
n'avait point oubli le dissentiment qui s'tait lev lorsqu'il avait
voulu assaillir le camp de Vitry; les communes semblaient s'loigner
de lui, et il se montrait moins digne de leur confiance. Il
s'abandonnait  de coupables dsordres: toutes ses tudes taient
consacres  la ncromancie, et les exactions les plus accablantes
suffisaient  peine aux dpenses les plus frivoles. Dans les derniers
jours de novembre, il s'tait retir dans le pays de Waes et s'y
fortifiait dans le chteau de Rupelmonde, d'o il allait piller les
campagnes environnantes. On prtendait que, par haine contre les
Brugeois, qui lui avaient prfr Gui de Namur, il tait entr dans le
complot pour favoriser le parti des _Leliaerts_. Une lettre crite par
le chtelain de Beveren, Gauthier de Vinckt, pour rclamer le secours
de Jean de Namur et de la commune de Bruges, nous apprend que dans les
premiers jours du mois de dcembre, il se prparait  assiger le
chteau de Beveren. Nanmoins Guillaume de Juliers se rconcilia peu 
peu avec les fils de Gui de Dampierre. Il jura de rester toujours
fidle  leur cause, et observa ce serment avec plus de loyaut que de
prudence.

Tandis que le roi de France laissait de nombreuses garnisons dans les
forteresses situes sur les frontires de Flandre, une expdition
flamande tait dirige contre le comte de Hainaut, qui depuis
longtemps secondait Philippe le Bel dans toutes ses entreprises
contre la Flandre. On assigea le chteau de Lessines, dont la
garnison allemande s'tait rendue redoutable par ses pillages. Moins
de vingt jours suffirent pour s'emparer de ce donjon que l'on
considrait comme imprenable. Ses portes et ses murailles furent
dmolies, puis on livra ses ruines  l'incendie, sans que Jean sans
Merci, possesseur de deux vastes comts et soutenu par le roi de
France, ost s'y opposer.

Les fils de Gui de Dampierre ne se contentaient point d'avoir ravag
les Etats hrditaires du comte de Hainaut: ils avaient rsolu d'aller
le combattre dans ces provinces, dont il ne devait, assurait-on, la
possession qu' un crime. Les les de la Zlande avaient toujours t
un fief relevant du comt de Flandre; il est vrai qu'elles avaient
form la dot de Batrice de Dampierre; mais, par suite de l'extinction
de la postrit de Florent V, elles avaient fait retour  la Flandre,
et Gui de Namur en avait reu l'investiture de son pre avant que
celui-ci se ft rendu  Paris avec Charles de Valois. Gui et Jean de
Namur, laissant  Guillaume de Juliers le soin de dfendre la Flandre,
runirent une nombreuse arme,  laquelle se joignirent ces intrpides
chevaliers zlandais qui avaient pris une part si glorieuse  la
bataille de Courtray. Leur flotte quitta le port de Bruges le 22 avril
1303, et trois jours aprs, malgr les efforts de deux flottes
ennemies, elle abordait  Ten Vere, dans l'le de Walcheren. Le
domaine de Ten Vere avait appartenu  Wulfart de Borssele, et ses
fils, qui accompagnaient les princes flamands, y furent accueillis
avec de grandes dmonstrations de joie. Le jour mme de leur
dbarquement, on annona aux Flamands que deux armes s'approchaient
pour les combattre. Gui de Namur vainquit la plus considrable;
l'autre, qui comptait deux mille hommes, fut mise en droute, sur une
digue troite, par une troupe de Zlandais qui s'taient rallis 
vingt-cinq Brugeois. On forma aussitt le sige de Middelbourg, o
Guillaume de Hainaut, fils an de Jean sans Merci, s'tait enferm
avec les dbris de son arme: dix jours s'taient  peine couls,
lorsqu'il demanda  pouvoir se retirer en Hollande et livra les portes
de Middelbourg. L'le de Schouwen fut galement soumise,  l'exception
de la ville de Zierikzee. Les amis de Florent de Borssele et de Jean
de Renesse taient rentrs dans toutes leurs possessions, et bientt
aprs, le comte de Hainaut proposa une trve qui assurait  Gui,
premier comte de Zlande de la maison de Dampierre, la jouissance
paisible de sa conqute.

On ne saurait trop le remarquer, la Flandre avait entrepris l'invasion
du Hainaut et de la Hollande, au moment o Philippe le Bel sacrifiait
la Guyenne aux Anglais, afin d'envoyer tous ses hommes d'armes vers
les frontires flamandes. Il avait choisi pour venger Robert d'Artois
le comte Othon de Bourgogne, qui avait pous sa fille; mais avant que
cette arme l'et reu pour chef, il trouva la mort dans les mmes
luttes. Sorti de Saint-Omer pour attaquer l'glise fortifie de
Buyschuere, il avait surpris un corps de troupes flamandes sur les
hauteurs de Ballemberghe, et les poursuivait vers Watten, lorsqu'il
fut atteint d'une blessure mortelle.

Guillaume de Juliers, qui se tenait  Ypres pendant l'expdition de
Zlande, s'empressa de runir une nombreuse arme. Il tait arriv 
Cassel, quand, le 4 avril, jour de la solennit du jeudi-saint, il
rsolut de se porter vers Saint-Omer et d'enlever le bourg d'Arques
qui avait t fortifi avec soin. Les Yprois de la gilde de
Sainte-Barbe, qui composaient l'avant-garde, s'lancrent sur les
retranchements dfendus par les Franais avec une imptuosit si
grande qu'ils les forcrent  les leur abandonner. Cependant il
advint, par une ngligence coupable des chefs de l'arme, que le corps
de bataille, qui marchait en dsordre, fut attaqu tout  coup, prs
des viviers de Schauwbrouk, par huit cents chevaliers franais qui
s'taient cachs dans la fort de Ruholt. Mille hommes avaient dj
pri, lorsque Guillaume de Juliers, suivi d'un grand nombre de
chevaliers et d'hommes d'armes, arriva en toute hte  leur secours.
Tous avaient mis pied  terre, et, s'enlaant les uns aux autres en
croisant les bras, ils formaient un triangle hriss de fers de lances
et de _goedendags_. En vain les chevaliers franais essayaient-ils de
provoquer  des combats singuliers leurs ennemis rangs en bon ordre,
ils ne pouvaient rsister  cette formidable phalange qui s'avanait
lentement avec une force irrsistible. Les Yprois avaient aussi quitt
le bourg d'Arques pour attaquer par derrire les chevaliers franais.
Guillaume de Juliers, soutenu par leur troupe victorieuse, poursuivit
les Franais jusqu'aux portes de Saint-Omer, et ne se retira que le
lendemain.

Les dsastres de Ballemberghe et de Schauwbrouk, et un autre chec
prs de Tournay, o Sohier de Courtray fut fait prisonnier, furent
rpars presque immdiatement. Les sires de Beaujeu, de Beaufremont,
de Walcourt et d'autres chevaliers franais se dirigeaient vers
l'glise de la Basse occupe par les Flamands, lorsque, parvenus prs
de Pont--Wendin, ils se virent entours de toutes parts: il y en eut
peu qui chapprent.

Quoique l't approcht, Philippe le Bel ne prenait pas les armes. Sa
grande proccupation tait de runir beaucoup d'or pour payer des
mercenaires. Vers la Toussaint 1302, les impts levs  cause des
guerres de Flandre avaient t augments. Aux ftes de l'Annonciation
(25 mars 1302) (v. st.), on les lve de nouveau, et le roi crit aux
vques pour qu'ils soient avisez de parler au peuple par douces
paroles et desmontrer les grands dsobissances, rbellions et domages
des Flamands. Le 29 mai suivant, il impose l'obligation du service
militaire  tous ceux qui possdent vingt livres de revenu, ou une
valeur de cinquante livres en meubles, pour craser l'orgueilleuse
rbellion des Flamands dont l'audace crot constamment.

Pour faire accepter au peuple un joug si accablant et des exactions si
frquentes, il fallait renoncer un instant  cette usurpation de tous
les droits et de toutes les coutumes qu'avait tente Philippe le Bel.
Il le feignit du moins; et avec une dissimulation perfide, en mme
temps qu'il tendait au loin l'intervention de ses baillis, de ses
prvts et de ses sergents, il faisait proclamer publiquement les
principes de la constitution politique de la France, tels que Louis IX
les avait sanctionns. Ce fut l'objet de la clbre ordonnance du 23
mars 1302 (v. st.), pour le bien, l'utilit et la rformation du
royaume, o Philippe le Bel s'engagea solennellement  rtablir toutes
les liberts et toutes les franchises qui existaient sous le rgne de
son aeul.

Si le roi de France s'efforait de donner  son administration une
apparence de loyaut et de magnanimit, c'est qu'il redoutait l'effet
produit par une bulle rcente de Boniface VIII, la bulle _Unam
sanctam_, o le pape rappelait au roi que s'il existait deux pouvoirs,
la royaut, quoique place dans l'ordre temporel par les intrts
qu'elle embrassait, tait toutefois soumise aux rgles ternelles de
justice que Dieu a traces, et que le pouvoir spirituel doit
maintenir. Or, Philippe le Bel mconnaissait tous les devoirs de la
royaut en accablant le clerg de vexations, en perscutant les pairs
et les barons, en opprimant les communes et le peuple.

A peu prs vers l'poque o la bulle _Unam sanctam_ fut promulgue, un
jeune prince quittait Rome pour combattre les adversaires de Boniface
VIII. C'tait Philippe de Thiette, l'un des fils de Gui de Dampierre
et de Mathilde de Bthune. Aprs avoir pris une part active aux
guerres de l'Italie et avoir mme t longtemps retenu dans les
prisons de Jacques d'Aragon, il avait cd au roi de Naples, Charles
d'Anjou, les comts de Thieti, de Lanciano et de Guardia dans les
Abruzzes, qui formaient la dot de sa femme Mathilde de Courtenay, pour
recruter en Italie des _condottieri_, qu'il voulait opposer  ceux que
Musciatto Franzesi avait levs pour le roi de France dans la
Lombardie, la Toscane et la Romagne. Le comte de Thiette aimait mieux,
dit Villani, tre un pauvre chevalier sans domaines pour secourir sa
patrie et maintenir son honneur que rester un riche seigneur en
Pouille.

Le comte de Thiette fut reu  Bruges par les acclamations les plus
vives, au bruit des cloches et des chansons des mnestrels. Dans les
derniers jours du mois de juin 1303, il se rendit, avec ses frres et
Guillaume de Juliers,  Cassel o se runirent toutes les milices des
communes. La chronique de Flandre, dont le rcit est videmment
exagr, porte leur nombre  douze cents hommes d'armes et deux cent
mille hommes de pied, sans compter les varlets. Mais Villani ne
l'value qu' cinquante mille combattants. Le conntable Gauthier de
Chtillon tait accouru  la dfense de Saint-Omer avec une nombreuse
arme; deux cordeliers ne tardrent point  lui remettre des lettres
de dfi ainsi conues: En cognoissance de vrit qu'il soit ainsi que
vous venez en nostre pas pour ardoir les pauvres gens, en tant que
nous n'y sommes mie, si, vous mandons, si vous voulez les besognes
acourcir brivement, que vous venez en nostre terre et nous vous
livrerons place: ou nous viendrons en la vostre. Le conntable fit
bon accueil aux deux religieux, mais il se contenta de leur dire pour
toute rponse que chacun suivrait les inspirations qu'il recevrait de
Dieu. Trois jours aprs les Flamands franchirent le Neuf-Foss, et la
commune de Gand poursuivit quelques chevaliers franais jusqu' la
Maladrerie de Saint-Omer. Ce succs avait donn aux Gantois une
confiance funeste dans leurs propres forces: ils croyaient n'avoir
rien  craindre, quand Miles de Noyers et Pierre de Courtisot
sortirent de Saint-Omer avec huit cents chevaliers, et les
assaillirent imptueusement. Les Gantois, surpris, prirent la fuite
vers le pont d'Arques, et comme il tait fort troit, la plupart se
prcipitrent dans les eaux de l'Aa, o les uns prirent entrans par
le courant, les autres sous les traits des arbaltriers ennemis. Le
nombre de ceux qui y trouvrent la mort fut si considrable que les
cadavres formrent, dit-on, une digue qui arrta le cours de l'Aa,
dont les eaux furent rougies de sang jusqu' une grande distance du
pont. Pierre de Courtisot s'tait dj avanc sur la route de Cassel;
mais, presque aussitt entour par les Flamands qui se ralliaient, il
succomba sous leurs coups, ainsi que son fils et un autre chevalier.
Le lendemain, toute l'arme flamande traversa l'Aa et se rangea en
ordre de bataille devant le bourg d'Arques. Le conntable quitta aussi
Saint-Omer avec ses troupes divises en six corps principaux, qui
comptaient cinq mille hommes d'armes et trente mille hommes de pied;
on voyait galement, sous les mmes bannires, les _condottieri_
lombards, sous les ordres de Castruccio Castracani, qui fut depuis le
chef du parti gibelin en Italie. Leurs lances taient, assure-t-on,
longues de trente-deux pieds, et elles effrayaient fort les Flamands
qui taient frapps de loin sans pouvoir se dfendre.

Cependant le comte de Thiette avait pris toutes ses mesures pour
livrer une bataille dcisive; mais Gauthier de Chtillon ne voulut
point l'accepter, car depuis la bataille de Courtray les Franais
n'osaient plus attaquer les Flamands, combattant  pied et en rangs
serrs; craignant d'tre assig  Saint-Omer et se mfiant des
dispositions des bourgeois, il feignit de vouloir tablir son camp
hors de la ville, afin qu'on en laisst sortir ses bagages; puis tout
 coup, il se retira prcipitamment avec toute sa cavalerie vers
Trouane, comme s'il avait t vaincu. Indigns de tant de
pusillanimit, les sires de Fiennes, de Marteul, de Brissac et
d'Haveskerke rentrrent dans les remparts de Saint-Omer et se
placrent aux barrires avec leurs hommes d'armes. Leur courage se
soutint dans toutes les escarmouches, et aprs neuf jours de sige,
les Flamands, ayant mis le feu  leurs logements, se dirigrent  la
poursuite de l'arme franaise, tandis que leur arrire-garde
s'arrtait sur la montagne d'Helfaut pour protger leur marche.

Les dbris de la grande arme du conntable, qui s'tait disperse
sans combat, s'taient rfugis  Trouane. Castruccio y avait fait
lever de nouveaux retranchements, et lorsque les Flamands se furent
empars des portes et du foss, ils trouvrent une autre enceinte
palissade; l'assaut se prolongea jusqu' la fin du jour, et les
Lombards profitrent de la nuit pour s'chapper par le faubourg de la
Lys. Quatre-vingts villages, un grand nombre de chteaux partagrent
le sort de Trouane, livre aux flammes; les Flamands dtruisaient les
maisons, arrachaient les bls, renversaient les arbres: c'est ainsi
qu'ils voulaient venger les ravages des Franais dans la valle de
Cassel.

Il existe une lettre crite, le 19 aot 1303, par le roi de France 
l'vque d'Alby, o il lui expose dans quels prils la prise de
Trouane met le royaume, et le presse de lui envoyer de l'argent. De
semblables lettres furent adresses  l'archevque de Reims et 
l'vque d'Amiens. L'abb de Saint-Vaast fut aussi invit  prter les
sommes ncessaires pour assurer la dfense des retranchements d'Arras.
Ds le 28 juillet, Philippe le Bel avait prohib toute relation avec
la Flandre, attendu, portait son ordonnance, que l'on voit se
fortifier de jour en jour la rbellion abominable des Flamands
insurgs, leur cruaut dtestable, leur rage digne des btes
sauvages. Pendant toute cette anne, le parlement ne sigea point, 
cause de la guerre de Flandre.

Les princes flamands, se rendant  la prire des bourgeois de Lille
dont les biens taient frquemment pills, venaient de mettre le sige
devant Tournay, lorsqu'on apprit que le roi de France runissait une
nombreuse arme  Pronne; mais au lieu de la conduire aux bords de
l'Escaut, il chargea le comte de Savoie de proposer une suspension
d'armes jusqu'au 1er mai. L'intrt des Flamands tait de la refuser,
de s'emparer de Tournay, ou de forcer le roi  livrer bataille; mais
le comte de Savoie avait promis aux fils de Gui de Dampierre que leur
vieux pre serait rendu  la libert, pourvu qu'ils se portassent
garants de son engagement de retourner en France ds que la trve
serait expire. Leur pit filiale les engagea  l'accepter, et
Tournay resta alors, comme depuis, la forteresse la plus menaante
pour la Flandre.

Le roi, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, tait rentr en
France, pour la seconde fois couvert de honte. Peut-tre ses trsors,
puiss par les frais de la malheureuse expdition du conntable, ne
suffisaient-ils plus pour prolonger la guerre. D'autres proccupations
non moins importantes, non moins vives, tenaient d'ailleurs son
habilet en suspens. On lui avait annonc que le pape Boniface VIII,
indign de le voir tour  tour ddaigner ses conseils, outrager ses
lgats et mconnatre son autorit, avait rsolu de le frapper
d'excommunication, et que sa sentence devait tre publie le 7
septembre  Anagni, o il se trouvait  cette poque. Quel et t
l'effet de cette dernire protestation de l'autorit religieuse, au
milieu des nobles qui mprisaient le roi et des bourgeois
qu'accablaient ses impts? Si la sentence devait tre porte en
France, n'tait-il pas plus prudent qu'il l'attendt dans son palais
de Paris, plutt que dans un camp entour d'ennemis, et peut-tre le
lendemain d'une dfaite?

Cependant Philippe le Bel, qui redoute cette excommunication,
s'efforce de la prvenir. Guillaume de Nogaret est parti pour l'Italie
avec l'ordre de faire tout ce qu'il jugera  propos pour atteindre le
but qui lui est indiqu, quels que soient les moyens. Un capitaine de
Ferentino, nomm Supino, a reu dix mille florins pour servir le roi
contre Boniface, _tam in vita quam in morte Bonifacii_. Au jour marqu
pour la promulgation de la sentence d'interdit, Supino et Nogaret
entrent dans Anagni suivis de trois cents cavaliers qui rptent leur
cri: Meure le pape! Vive le roi de France! Les cardinaux investis de
la pourpre par Boniface VIII, ses parents, ses amis l'abandonnent.
C'est aussi par trahison, s'crie-t-il, que Jsus-Christ voulut tre
saisi et conduit  la mort, et je suis prt  mourir comme son
vicaire. Revtu du manteau de saint Pierre, portant sur son front la
couronne de Constantin, les clefs et la croix  la main, il se place
sur le trne pontifical et voit arriver avec rsignation ses ennemis
qui le soufflettent et l'outragent. Il dit seulement  Nogaret: Tu es
d'une race de _patarins_, c'est de toi que j'attends le martyre.
Enfin dlivr par le peuple d'Anagni, il se retire  Rome et y meurt
presque aussitt (11 octobre 1303).

Le successeur de Boniface VIII fut l'vque d'Ostie, Benot XI.
Philippe le Bel s'tait fait adresser un long mmoire, aussi bizarre
que violent, qui portait le titre de: _Supplication du peuple de
France au roy_. Il l'envoya au nouveau pape, et les ambassadeurs qu'il
chargea de le lui remettre furent prcisment Plasian et Nogaret. Ce
choix tait la plus nergique de toutes les insultes, et peut-tre
aussi la plus terrible de toutes les menaces; mais Benot XI ne
s'intimida point, et leur rpondit en prononant l'excommunication de
tous ceux qui, par leurs conseils ou leur appui, avaient t les
complices de l'attentat d'Anagni. Un mois ne s'tait point coul,
lorsque le nouveau pape mourut empoisonn  Prouse.

La part que prend Philippe le Bel aux affaires d'Italie ne lui fait
point ngliger celles de Flandre. Le 7 octobre 1303, c'est--dire ds
le commencement de la trve, il ordonne la leve d'un gentilhomme arm
par cent livres de rente, et celle de six sergents  pied par cent
feux. Enfin, il s'adresse aux barons pour les prier d'entretenir des
troupes  leurs frais, en leur promettant de rtablir le cours des
monnaies comme il existait sous le roi Louis IX.

Ce fut au milieu de ces prparatifs belliqueux que Gui de Dampierre
sortit de la tour du Louvre pour ngocier la paix. Les habitants de la
Flandre avaient oubli les annes de sa puissance pour ne se souvenir
que de celles de sa captivit; il le conduisirent, en versant des
larmes de joie, jusqu'au domaine de Winendale, dont les verdoyantes
forts ne devaient point abriter sa tombe.

Celui des fils du comte de Flandre qui prenait le titre de comte de
Zlande voulut profiter des trves qui avaient t conclues avec la
France, pour rompre celles qui existaient en Hollande. Il avait 
peine quitt la Flandre, qu'il apprit une victoire. Florent de
Borssele, instruit que l'vque d'Utrecht, frre du comte de Hainaut,
avait dbarqu avec une arme dans l'le de Duveland qu'il mettait 
feu et  sang, y tait accouru aussitt pour le combattre. Trois mille
Hollandais avaient pri, et l'vque d'Utrecht lui-mme avait t fait
prisonnier et envoy au chteau de Winendale. Le comte de Zlande ne
tarda point  mettre le sige devant Zierikzee, la plus redoutable de
toutes les forteresses du comte de Zlande, o s'taient enfermes un
grand nombre de milices de la Frise et du Kennemarsland. Cependant,
prvoyant un sige sanglant et opinitre, il ne s'arrta que trois
jours devant Zierikzee: il esprait que la terreur rpandue par la
dfaite de l'vque d'Utrecht lui livrerait toute la Hollande. Delft,
Leyde, Gouda, Schiedam lui ouvrirent leurs portes, tandis que le duc
de Brabant s'avanait vers Dordrecht pour appuyer le mouvement des
Flamands. Utrecht a reconnu galement l'autorit du jeune prince,
quand une insurrection gnrale, que dirige Witte de Hamstede,
l'oblige  retourner en Flandre pour y chercher de nouveaux renforts.
Une flotte nombreuse le ramne en Zlande, et cette fois il a rsolu
de ne point s'loigner des remparts de Zierikzee, tant que cette
forteresse, constant asile de ses ennemis, n'aura point cd  ses
armes comme toutes les autres villes de la Zlande. Ce sige sera long
toutefois, et les messagers du comte de Hainaut se sont rendus  Paris
pour supplier Philippe le Bel de le secourir dans cette lutte extrme.

Les derniers jours du mois d'avril taient arrivs. Le roi de France,
qui n'avait vu dans la trve qu'un moyen de gagner du temps et de
sauver Tournay, n'avait fait aucune proposition qui pt conduire  la
paix. Le vieux comte de Flandre fut le Regulus du moyen-ge: il avait
promis de rentrer dans sa prison; et quels que fussent les mauvais
traitements qui l'y attendaient, il fut fidle  son serment. Je suis
si vieux, disait-il  ses amis, que je suis prt  mourir lorsqu'il
plaira  Dieu.

Cependant Philippe le Bel fait demander aux Flamands que la trve qui
vient de finir soit renouvele jusqu'aux ftes de la Saint-Jean; il a
chang de langage et proteste de ses intentions pacifiques: les
ngociations deviennent plus suivies et semblent prs de se terminer
par un trait. La Flandre oublie que la fin des trves approche pour
goter d'avance ce repos de la paix que rien ne lui assure. Au milieu
de ces esprances, de cette joie, de ces illusions, un cri de guerre
retentit tout  coup. A Gand, un vieillard dont personne ne sait le
nom, se prsente devant un pcheur agenouill sur la rive de l'Escaut.
Ne sais-tu donc pas, s'crie-t-il, que le roi runit toutes ses
armes? Il est temps que les Gantois renoncent  leur inertie: le lion
de Flandre ne doit plus sommeiller. Le lion de Flandre avait dormi
trop longtemps. Philippe le Bel n'avait poursuivi les ngociations
qu'autant qu'il le fallait pour achever ses prparatifs et tromper la
confiance des Flamands. Matre de l'Italie, rconcili avec le roi
d'Angleterre, il pouvait enfin diriger contre la Flandre dsarme
toutes les forces de son royaume.

Ds les premiers jours de mars, le roi de France avait tabli un impt
extraordinaire qui tait de vingt livres parisis par cent livres
tournois de revenu en immeubles; et, par une seconde ordonnance du 19
mai, il avait confirm ce qu'il avait rgl prcdemment pour la
leve des hommes d'armes. Le ban et l'arrire-ban avaient t
convoqus  Arras. L se rendirent Charles de Valois et Louis
d'vreux, frres du roi, le duc de Lorraine, les comtes de Foix, de
Comminges, d'Armagnac, d'Esterac, de Prigord, de Boulogne, de
Sancerre, de Dreux, de Dammartin, de Rhodez, d'Eu, de Brienne, de
Joigny, de Nevers, de Forez, de Montbliard, d'Aumale, d'Auxerre, de
Soissons, de Savoie, de Saint-Pol, les vicomtes de Tartas, de Turenne,
de Ventadour, de Polignac, de Thouars, de Limoges, de Rohan, le
dauphin de Vienne, les sires de Barn, de Noailles, de Narbonne, de
Mercoeur, de Choiseul, de Montmorency, de Mirepoix, de Vendme, de
Sully, d'Harcourt, de Lusignan, de Rochechouart, de Beaufremont, de
Montfort, de Beaumanoir, de Rieux, de Chateaubriand, de Beaujeu, de
Laval, de Vergy, de Coucy, et deux chevaliers de la maison de
Dampierre, dont l'un portait le prnom de Gui comme l'infortun comte
de Flandre. Des documents officiels font connatre que la leve de la
province de Languedoc comprit seize cents chevaliers et dix-sept mille
trois cent cinquante cuyers et sergents. Si l'on remarque qu' cette
poque le Languedoc ne formait que la dixime partie du royaume, et
que Philippe le Bel avait de plus autour de lui de nombreux
mercenaires appels d'Espagne ou d'Italie, on peut valuer cette arme
 deux cent mille hommes; et toutefois le roi se croyait si peu assur
du succs, qu'il avait, par une ruse dont l'histoire n'offrait pas
d'exemple, fait faire une fausse oriflamme, de peur qu'elle ne tombt
au pouvoir des Flamands.

Le 19 juillet, tandis que le comte de Thiette runissait
prcipitamment  Courtray les milices de Gand et de Bruges, l'un des
fils de Robert de Bthune, le jeune Robert de Cassel, renvoya au roi
l'hommage du fief de Brogny qu'il avait reu de lui en Champagne. Dans
ces lettres de dfi, aprs avoir exprim sa douleur de voir son pre
captif depuis quatre annes, il ajoutait: Et tout soit ensi que je
sois tenus  vous pour la raison du fief que je tiens de vous, si
suis-je plus tenus de garder l'estat et l'onneur de mon seigneur mon
pre, si que je me tray avec cheaux qui, par leur bont, veuillent
garder l'onneur de li et de son hritage.

Dj l'avant-garde de l'arme franaise avait quitt Arras. Un
chevalier, gagn par les _Leliaerts_, lui avait livr _passages_ (tel
est le nom que l'on donnait aux marais qui sparent la Flandre de
l'Artois); de l elle s'tait porte  Pont--Wendin dont tous les
habitants avaient pri. Le comte de Thiette, longtemps retenu 
Courtray par les rivalits des Brugeois et des Gantois qui voulaient
tous marcher au premier rang, arriva trop tard pour sauver
Pont--Wendin; mais il en chassa du moins les Franais, et les fora 
se retirer au del des _passages_. La rivalit des milices de Bruges
et de Gand ne devait plus tre qu'une lutte de courage et de gloire.
Si les Brugeois obtiennent sur les chevaliers franais un clatant
succs dans lequel prit le sire de Joinville, les Gantois prennent
aussitt les armes par une noble mulation, et, prcds de leurs
arbaltriers, ils franchissent les _passages_, rejettent l'avant-garde
franaise vers les portes d'Arras, dtruisent tous les retranchements
qu'elle a levs pour dfendre l'entre de l'Artois, et brlent les
faubourgs de Lens.

Ces combats sauvrent la Flandre. Ils permirent  toutes les milices
communales de se rallier sous les bannires du comte de Thiette; d'un
autre ct le roi de France, qui voulait traverser les _passages_ pour
assiger Lille, se trouva dans la ncessit de renoncer  son projet:
il s'avana jusqu'aux portes de Douay o s'tait enferm Henri de
Flandre, le plus jeune des fils de Gui de Dampierre, et tenta un
assaut qui ne russit point, puis il continua lentement sa marche en
suivant la rive droite de la Scarpe et de l'Escaut jusqu' Tournay o
il s'arrta; l'arme flamande avait fait le mme mouvement, et gardait
la rive gauche de la Marque, jusqu' ce qu'arrive prs du pont de
Bouvines elle y fit halte, prte  livrer bataille: Guillaume de
Juliers tait venu la rejoindre, ainsi que Jean de Namur qui avait
quitt la Zlande pour combattre dans ses rangs.

Le roi tait entr  Tournay le 9 aot, il y passa l'Escaut et se
dirigea par le faubourg Saint-Martin vers Orchies; de l, par un
mouvement de flanc, il alla le 11 aot s'tablir sur la route de Lille
 Douay sur le Mont-en-Pvle, vis--vis de l'arme flamande qui
s'tait avance jusqu' Pont--Marque. Le 13 aot, les deux armes se
trouvrent l'une vis--vis de l'autre, et dj les arbaltriers
flamands se prparaient  donner le signal de la lutte, lorsque des
envoys du roi annoncrent qu'ils venaient porter des propositions de
paix. Les communes de Flandre, dont la guerre ruinait la prosprit,
dsiraient ardemment en voir la fin: aussi les ouvertures qui leur
taient adresses furent-elles accueillies avec empressement, et une
suspension d'armes fut immdiatement proclame. Les chefs de l'arme
flamande exigeaient comme premire condition de tout trait que le roi
reconnt les liberts de la Flandre, et se contentt d'une amende
comme rparation des outrages faits  sa suzerainet. Les ambassadeurs
franais semblaient assez disposs  y consentir, mais ils rclamaient
une indemnit pcuniaire si leve qu'on ne pouvait la leur accorder:
ils observaient du, reste, qu'il tait impossible de terminer des
ngociations si importantes avec une prcipitation semblable, et
proposaient une trve de trois jours qui devait durer depuis le 13
aot jusqu'au 15 au soir. Le roi ne dsire rien plus que de voir
conclure la paix, disaient-ils hypocritement, et nous pouvons compter
sur l'intercession de la Sainte-Vierge dont nous allons clbrer les
ftes. En effet, de longues confrences eurent lieu le jour de la
fte de l'Assomption prs de l'glise de Mont-en-Pvle. Les Franais
y taient reprsents par les ducs de Bourgogne et de Bretagne et le
comte de Savoie; les Flamands par Grard de Moor, les sires
d'Escornay, de Roubaix, de Sotteghem et douze notables bourgeois; mais
elles n'amenrent aucun rsultat. Philippe le Bel cherchait de nouveau
 gagner du temps: il attendait des nouvelles de Zlande.

Ds le moment o le roi de France avait reu les messages du comte de
Hainaut, il avait rsolu d'attaquer les Flamands en Zlande, en mme
temps que sur les frontires d'Artois. Le plus clbre des amiraux
italiens, Regnier Grimaldi, qui, aprs s'tre  plusieurs reprises
signal par son courage en servant la cause des Gibelins, s'tait
engag  soutenir celle du roi de France, avait conduit pour la
premire fois une flotte gnoise dans l'Ocan. Il tait arriv prs de
Calais, quand Jean Pedogre le rejoignit avec tous les navires qui y
avaient t quips pour cette expdition par l'ordre du roi: huit
taient venus d'Espagne, les autres appartenaient au port de Calais ou
aux ports de Normandie.

Le jeune comte de Zlande ne possdait au contraire qu'une multitude
de petites barques, avec lesquelles il et t imprudent de combattre,
non-seulement la flotte de Grimaldi, mais mme celle du comte de
Hainaut. Son arme tait d'ailleurs si nombreuse qu'il n'avait aucun
dbarquement  craindre, et tant que sa flotte resterait  l'ancre,
elle devait se trouver galement  l'abri de tout danger. Jean de
Namur, en quittant son frre, lui avait donn ce conseil, et depuis,
Jean de Renesse, qui occupait la cit d'Utrecht, lui avait adress
les lettres les plus pressantes pour l'engager  le suivre. Ce fut
dans ces circonstances que la flotte gnoise, d'abord conduite 
Geervliet pour y rallier la flotte hollandaise, puis retenue pendant
quatorze jours dans les eaux de la Meuse, tantt par un calme plat,
tantt par des vents contraires, pntra dans le canal qui spare
l'le de Schouwen du Duveland. Elle n'avait plus de vivres, et les
approvisionnements qu'on lui envoyait de Hollande lui parvenaient
difficilement. A ces privations venait se joindre la difficult de
naviguer dans des cours d'eau peu profonds, o les lourdes galres de
Gnes et de Calais s'enfonaient  chaque instant dans le sable.

Gui de Flandre oublia trop promptement les sages avis de son frre et
ceux de Guillaume de Renesse. Il lui semblait que rien ne pouvait tre
plus glorieux que de vaincre le plus illustre amiral de l'Italie, et
lorsque, vers le soir, la mare commena  monter, ne remarquant point
que c'tait l'heure la plus favorable pour la flotte de Grimaldi, dont
le flux de la mer relevait successivement les vaisseaux chous, il
ordonna que quatre-vingts navires, chacun mont par cent hommes et
tous attachs par des chanes les uns aux autres, se portassent en
avant. Le choc fut terrible: les arbaltriers remplissaient l'air de
leurs traits; les machines de guerre, runies pour le sige de
Zierikzee, faisaient voler des pierres normes qui rencontraient
celles qu'on lanait de la flotte ennemie. Les navires se heurtaient
et se brisaient; la fureur des hommes d'armes tait extrme et
personne ne faisait de quartier. Cette mle dura jusqu' minuit; les
deux flottes ne cessrent de lutter que lorsque la mer se retira;
quoique les Flamands n'eussent obtenu aucun succs dcisif, ils
semblaient possder l'avantage: car ils s'taient empars de quatre
grands navires (10 aot 1304).

Lorsque l'aurore parut et que la mare s'leva, la flotte flamande
tait vaincue sans combat: quelques tratres zlandais avaient profit
des tnbres pour rompre les liens qui unissaient ses vaisseaux entre
eux, de sorte que les flots les avaient spars et disperss au
hasard. C'tait le signal qu'attendaient les Zlandais gagns par le
comte de Hainaut pour se runir  la flotte de Grimaldi. A l'aspect de
cette droute confuse, les barques les plus lgres que Gui avait
places en arrire cherchrent leur salut dans une fuite rapide, et la
plupart de ceux qui se trouvaient sur les grandes galres employrent
les derniers moments que leur laissait la mare pour rejoindre leurs
compagnons au sige de Zierikzee. Le vieux sire d'Axel engageait le
comte de Zlande  suivre leur exemple. Dieu nous garde, rpondit le
jeune prince, comme Macchabe, Dieu nous garde de fuir devant nos
ennemis, et que cette honte ne ternisse jamais notre gloire! Gui de
Flandre n'avait conserv que cinq galres; il rsista longtemps 
toute la flotte ennemie; enfin, cdant  la force du nombre, il tomba
au pouvoir de Regnier Grimaldi; sa captivit entrana la perte de
toute la Zlande.

Philippe le Bel esprait qu'au premier bruit de ce revers, toutes les
milices communales assembles sur les bords de la Marque
abandonneraient leur camp pour rentrer tumultueusement dans leurs
foyers. La nouvelle de la bataille de Zierikzee parat s'tre rpandue
dans les deux camps le 16 aot; les confrences pour la paix cessrent
immdiatement. Le roi de France n'avait plus aucun motif de
dissimuler; cependant, en ce moment mme o il semble devoir saisir
l'occasion qu'il attend depuis si longtemps pour attaquer les Flamands
consterns, le courage lui manque, il aime mieux apprendre que les
Flamands se sont loigns, que dtruire  jamais leur arme livre 
la dsolation. Il s'effraye mme d'avoir vu cesser les trves, et le
lundi 17 aot, toute l'arme franaise quitte, par ses ordres, sa
position presque inaccessible sur le Mont-en-Pvle pour se retirer
vers le sud; mais les Flamands, loin de se laisser abattre par le
malheur de leurs frres, n'coutaient que leur dsir de les venger; le
mouvement rtrograde des Franais encourageait leur audace, et se
portant aussitt en avant, ils occuprent vers le soir le
Mont-en-Pvle, bien rsolus  combattre le lendemain.

Deux heures avant le lever du soleil, les Flamands s'armrent; puis,
aprs avoir entendu la messe et pris quelque nourriture, ils
renversrent leurs tentes afin de s'assurer qu'aucun d'eux n'tait
rest en arrire, et descendirent le Mont-en-Pvle, tous  pied comme
 Courtray, et suivis de leurs nombreux chariots. Parvenus devant le
camp franais, ils se rangrent en ordre de bataille,  droite ceux de
la ville et de la chtellenie de Bruges, conduits par le comte de
Thiette,  gauche les Gantois, commands par Jean de Namur et Henri de
Flandre; au centre, les milices d'Ypres, de Lille et de Courtray
places sous les ordres de Juliers et de Robert de Cassel. Les valets
dtelrent aussitt les chevaux et les ramenrent au Mont-en-Pvle.
Trois rangs de chariots, dont on avait enlev les roues, formaient une
barrire immense qui empchait la chevalerie franaise d'attaquer les
Flamands par derrire, dans cette plaine o rien ne les protgeait.
Vis--vis de l'arme flamande, les chevaliers franais se dployaient
sur une ligne non moins tendue, entre les bois de Raches et la fort
de Thumeries.

Comme dans toutes les batailles, le combat s'engagea entre les
arbaltriers et les archers, et il avait dj dur quelque temps quand
les arbaltriers franais entr'ouvrirent leurs rangs pour laisser
passer un corps considrable de cavalerie franaise qui arrivait par
la route de Douay  Lille. Les arbaltriers gantois surpris par cette
charge, se rfugirent dans les rangs de l'arme flamande. Les
chevaliers franais n'taient plus qu' quelques pas de cette masse
immobile de combattants qui les attendaient, presss les uns contre
les autres, lorsque tout  coup ils s'arrtrent; ils s'taient
souvenus de la journe de Courtray, et ce fut au milieu des flches
que leur dcochaient les archers brugeois qu'ils tournrent bride pour
se placer  quelque distance,  la droite de l'arme flamande.

Ds ce moment, les Franais firent tous leurs efforts pour rompre le
front menaant que leur prsentaient nos communes. Des frondeurs
espagnols et provenaux vinrent les harceler en les accablant d'une
grle de pierres; puis on amena devant le centre de l'arme flamande
une grande machine qui ne cessait de lancer des projectiles; mais les
Yprois, quittant un instant leurs rangs, l'assaillirent, s'en
emparrent et revinrent, aussitt aprs l'avoir brise, reprendre la
place qu'ils occupaient. On voyait parfois seulement des troupes de
vingt, trente ou quarante hommes s'avancer, combattre et se retirer:
striles escarmouches qui cotaient beaucoup de sang et ne
produisaient point de rsultats. Philippe le Bel se vit rduit 
modifier son plan de bataille: il rsolut de faire entourer la
position des Flamands, en faisant excuter sur leurs flancs des
mouvements circulaires qui permissent d'attaquer l'enceinte forme par
leurs chariots sur laquelle ils s'appuyaient.

Il tait important toutefois, pour que ces mouvements russissent,
qu'ils restassent ignors des Flamands. Il n'tait peut-tre pas moins
habile de retenir dans leur pnible immobilit les bourgeois de
Flandre qui, peu habitus aux fatigues de la guerre, se trouvaient,
depuis les premires heures de la journe, privs de vivres et exposs
aux rayons d'un soleil brlant. Leur zle belliqueux s'tait dj
calm, et lorsque des hrauts du roi traversrent la plaine pour leur
offrir la paix, ils accueillirent imprudemment leurs propositions et
consentirent  suspendre le combat: ils ne s'aperurent que trop tard
de la ruse des Franais, et prirent aussitt les armes. Philippe le
Bel esprait toutefois encore les tromper par de nouvelles
ngociations, jusqu' ce que son arme et termin son mouvement. Un
chevalier, couvert d'armes clatantes sur lesquelles brillait
l'cusson de la maison de Savoie, accourut vers eux en criant  haute
voix: Paix! paix! Mais, sans l'couter, ils percrent de leurs
traits celui qui avait pris l'armure du comte de Savoie, d'autant plus
empresss  le frapper qu'ils croyaient punir un prince alli  la
maison des comtes de Flandre, qui n'avait soutenu d'abord Gui de
Dampierre que pour tre le premier  le trahir.

Dj un corps de cavalerie franaise, qui s'tait dirig du hameau de
Bouvincour vers la fort de Thumeries, cherchait  pntrer entre les
Brugeois et l'enceinte de leurs chariots, afin de les obliger  s'en
loigner; mais le combat le plus srieux tait engag  l'aile gauche,
o un autre corps de cavalerie non moins nombreux, soutenu par des
hommes d'armes et par tous les mercenaires trangers, se prcipitait
par la route de Douay sur les milices de Gand. Les assaillants y
renouvelaient sans cesse leurs forces, et,  chaque tentative,
d'autres chevaliers venaient remplacer ceux qui avaient dj succomb,
tandis que les Gantois se voyaient exposs  tous les prils et ne
pouvaient mme point profiter de leurs succs, de peur qu'en se
portant en avant ils ne laissassent quelque _bataille_ ennemie
s'introduire derrire eux. Les milices d'Ypres et de Courtray
partageaient toutes leurs fatigues. Ici les Franais s'efforaient de
renverser les chariots dfendus par des sergents arms de lances, afin
d'ouvrir un passage aux chevaliers; plus loin, ils gravissaient le
Mont-en-Pvle, o ils arrachaient, des mains des valets tremblants ou
fugitifs, les destriers et les trsors des chevaliers flamands. Jean
de Namur, puis de lassitude, avait fait connatre  ses frres le
danger de sa position. Les milices de Gand, d'Ypres et de Courtray,
branles par une lutte incessante et troubles par les cris qui
s'levaient du Mont-en-Pvle, ne rsistaient plus. Tout  coup elles
rompirent leurs rangs, et regagnant Pont--Marque, elles continurent
 fuir jusqu'aux portes de Lille.

Le comte de Thiette, plus robuste et peut-tre aussi plus vaillant que
Jean de Namur, avait repouss  l'aile droite tous les efforts des
Franais. Les chevaliers qu'il avait combattus avaient poursuivi leur
course vers le Mont-en-Pvle, o la retraite de Jean de Namur
entranait la plus grande partie de l'arme ennemie; les autres
galopaient au hasard, se croyant dj assurs de la victoire. A peine
apercevait-on, au del d'un ruisseau, aux extrmits de la plaine,
l'arrire-garde que le roi n'avait point quitte, spare des deux
ailes de l'arme que l'attaque avait conduites jusqu'aux bords de la
Marque.

Le jour touchait  sa fin quand le comte de Thiette rsolut de
profiter de la confusion qui rgnait de toutes parts pour rtablir les
chances du combat. Divisant les milices de Bruges et du Franc en trois
corps dont il devait partager le commandement avec Guillaume de
Juliers et Robert de Cassel, il abandonne sa position et se porte en
avant, rejetant en dsordre devant lui un grand nombre de chevaliers
franais qui se noient dans le ruisseau de Beuvry, comme leurs frres
s'taient noys deux ans auparavant dans le ruisseau de Groeninghe.
Les Flamands le traversent sur leurs cadavres et attaquent
l'arrire-garde en poussant de grands cris: leurs bataillons serrs
s'avancent avec une force irrsistible. En vain quinze cents
chevaliers se prcipitent-ils vers eux pour les arrter: ils
succombent sous leurs coups; le roi lui-mme est entour. Ses
serviteurs se sont hts d'arracher sa tunique fleurdelise, afin
qu'on ne le reconnaisse point; au mme moment, son cheval est tu et
il est renvers au milieu des morts. Cependant deux merciers de la rue
Saint-Denis, les frres Gentien, le relvent et le placent sur un
autre cheval. Mais le roi de France, troubl par les prils qui le
menacent, ne sait point le diriger, et son nouveau coursier, presque
aussitt bless au poitrail d'un coup de _goedendag_, refuse d'obir
au frein et emporte le roi d'une course rapide au milieu des chevaux
que les fuyards pressaient de l'peron. Dans cette troupe voue  une
honte ternelle se trouvent le comte de Valois qui s'est jet sans
haubert et sans casque sur un cheval  peine harnach, le comte Aim
de Savoie que les Flamands croyaient mort, le comte de Saint-Pol qui
tremble comme il tremblait  Courtray. Plus intrpide, le vieux sire
de Chevreuse tenait dans ses bras l'oriflamme, et loin de songer 
fuir, il appelait les chevaliers pars pour qu'ils se ralliassent
autour de la bannire royale. L prirent le comte d'Auxerre, Jean,
frre du duc de Bourgogne, Hugues de Boville, secrtaire du roi.
Anselme de Chevreuse tomba lui-mme perc de coups, sans quitter la
hampe de l'oriflamme dchire par les communes flamandes.

Au bruit de la fuite de Philippe le Bel, tous les chevaliers franais
qui avaient envahi les tentes du Mont-en-Pvle se replirent
prcipitamment vers le camp du roi. Guillaume de Juliers y avait dj
pntr, suivi de quatre-vingts des siens; il tait mme entr dans la
tente royale, et s'tait dsaltr en buvant dans la coupe de Philippe
le Bel les vins rservs pour son banquet; mais il paya cette tmrit
de sa vie: entour presque aussitt d'ennemis, il succomba sous les
coups du comte de Dammartin, en pressant sur les lvres la croix
sanglante de son pe.

Le comte de Thiette, voyant le roi fugitif et toute l'arme franaise
rejete vers les positions qu'elle occupait avant la bataille, ne
jugea pas prudent d'imiter le malheureux exemple donn par Guillaume
de Juliers, en attaquant  la chute du jour, avec des troupes puises
de soif et de lassitude, les retranchements du camp franais; il
ordonna la retraite vers le Mont-en-Pvle o il esprait retrouver
ses approvisionnements. Les pertes des deux armes taient  peu prs
gales, mais chez les Franais elles avaient t plus nombreuses parmi
les chevaliers qui dfendirent le roi que dans les rangs des hommes
d'armes, qui avaient pass une partie de la journe  piller le camp
flamand (mardi 18 aot 1304).

Tandis que les Franais,  la lueur des torches, cherchaient 
reconnatre parmi les morts les plus illustres des chevaliers dont ils
regrettaient le trpas, les Flamands faisaient retentir leurs
trompettes du haut du Mont-en-Pvle pour rallier leurs compagnons
gars. Leur indignation avait t grande lorsqu'en rentrant dans
leurs tentes ils n'y virent plus leurs belles toffes de saies de
Bruges ou de draps pers d'Ypres, leurs vins de la Rochelle, leurs
bires de Cambray, leurs fromages de Bthune. Tout avait t pill et
enlev. Aussi, ds la pointe du jour, leurs murmures devinrent de plus
en plus forts, et quelles que fussent les remontrances de leurs chefs,
ils dclarrent qu'ils voulaient retourner dans leurs foyers, et il
fut impossible de les en dissuader. Le comte de Thiette se vit rduit
 s'enfermer  Lille, o il y avait une forte garnison et de nombreux
approvisionnements.

Philippe le Bel s'tait lui-mme retir  Arras. Quinze jours se
passrent avant qu'il rejoignt ses troupes qui assigeaient Lille;
son premier soin fut de dfendre qu'on donnt la spulture aux restes
des ennemis morts  Mont-en-Pvle; puis il fit publier de toutes
parts des lettres o il annonait que les Flamands taient vaincus et
que tous ceux qui voulaient s'enrichir devaient se hter de le suivre
en Flandre. On sait quelle tait  cette poque l'admiration et
l'envie que faisait natre au loin la prosprit commerciale de la
Flandre; aussi cet appel fut-il entendu. On accourait de toutes les
provinces voisines; chacun venait rclamer sa part dans le butin.
J'ai longtemps fait la guerre avec le roi Philippe, avec le roi son
pre et le roi Louis son aeul, disait le vieux chevalier flamand
Grard de Moor, mais je ne crois pas que jamais aucun roi de France
ait runi une si nombreuse arme. Ce vaste armement sema la terreur
parmi les bourgeois de Lille, et sans consulter le comte de Thiette,
ils s'engagrent  ouvrir leurs portes au roi, vers les ftes de la
Saint-Michel, s'ils n'taient secourus avant cette poque.

Le tableau des dangers qui menaaient la cit de Lille effaa les
tristes souvenirs de la retraite de Mont-en-Pvle. Toute la Flandre
courut aux armes. Les travaux des ateliers comme ceux des champs
taient partout suspendus. Les femmes gardaient les villes, et,
spectacle unique dans l'histoire, on traversait les campagnes sans
rencontrer un seul homme: ils taient tous au camp de Courtray, au
nombre, dit-on, de douze cent mille, prfrant mourir en combattant
que vivre dans la servitude. Jean de Namur et Robert de Cassel firent
aussitt dfier le roi de France, et se dirigrent vers Warneton pour
attaquer son camp, qui tait plac sur la route de Lille  Ypres. A
peine avaient-ils pass la Lys qu'ils apprirent que Philippe le Bel
avait quitt ses positions avec toute son arme pour se retirer vers
Wasquehal entre Lille et Tournay, comme s'il songeait dj  se
rfugier dans cette dernire ville. Ils le suivirent aussitt et
s'tablirent au Pont-de-Marque,  la jonction de la Marque et de la
Deule,  trois cents pas du camp franais, que Philippe le Bel avait
fait ceindre d'un large foss et de remparts garnis de palissades.

Lorsque le roi de France aperut si prs de lui les riches pavillons
des bourgeois de Flandre, et un nombre immense de cabanes de feuillage
qu'avaient leves les milices communales pour la nuit suivante, la
seule qu'elles voulussent passer dans le repos pour se prparer au
combat, il ne put s'empcher de s'crier: Je croyais les Flamands
dtruits, mais il me semble qu'ils tombent du ciel! On lui racontait
qu'ils avaient rsolu, ou de marcher droit  lui, comme le comte de
Thiette l'avait fait avec les seules milices de Bruges et du Franc 
Mont-en-Pvle, ou bien de l'attaquer pendant la nuit pour lui enlever
l'avantage de sa cavalerie. Son effroi s'accrut quand il les vit ds
l'aurore accourir devant son camp et commencer  en combler les
fosss, malgr tous les traits qu'on leur lanait. Dans toute l'arme,
dit Villani, il n'y avait point de baron qui ne conseillt au roi
d'viter toute lutte avec des hommes auxquels le dsespoir inspirait
tant de courage. Philippe le Bel les crut aisment, et ses hrauts
d'armes allrent aussitt proposer aux Flamands de nouvelles
ngociations, qui s'ouvrirent immdiatement, quoique l'exprience et
d leur apprendre qu'au sige de Tournay, comme  la bataille de
Mont-en-Pvle, toutes les propositions du roi, relles ou feintes,
avaient toujours t dsastreuses pour eux.

La veuve du roi Philippe le Hardi, Marie de Brabant, avait adress les
instances les plus vives  son neveu, le duc de Brabant, Jean II, pour
qu'il consentt  partager le rle de mdiateur avec le comte de
Savoie, devenu galement son neveu par son alliance avec une princesse
brabanonne. Le comte de Namur accueillit ces ouvertures avec trop
d'empressement. Une suspension d'armes avait t conclue le 24
septembre. Il fut presque aussitt convenu que la Flandre conserverait
ses lois, ses liberts et ses frontires; que tous les prisonniers
seraient dlivrs de part et d'autre, et que la fixation de l'amende,
qui ne pouvait excder huit cent mille livres, serait dtermine par
huit arbitres, dont quatre appartiendraient  la Flandre. Lille et
Douay devaient tre remis en gage aux Franais jusqu' l'poque du
payement. C'est  ces conditions que les hostilits cessrent, et les
communes de Flandre en montrrent une grande joie: elles taient
impatientes de relever leur commerce presque ruin par les guerres qui
les entouraient sur toutes leurs frontires. En vain matre Grard de
Ferlin, porte-scel du comt de Flandre, refusa-t-il d'apposer son
sceau sur ces conventions, Jean de Namur le prit et les scella
lui-mme; tandis que le comte de Thiette, enferm  Lille, apprenait
qu'il ne lui restait plus qu' livrer aux ennemis les remparts d'o,
la veille encore, il esprait pouvoir assister  leur dfaite.

Les arbitres envoys par la Flandre  Paris taient Jean de Cuyk, Jean
d'Escornay, Grard de Moor et Grard de Sotteghem. Soit qu'ils
cdassent aux menaces de Philippe le Bel, soit qu'ils se laissassent
tromper par ses ruses, ils consentirent  tout ce qu'il exigeait, et
vers le mois de fvrier, le bruit se rpandit en Flandre que la paix
ne tarderait point  tre proclame. Les arbitres dsigns par le roi
avaient fait connatre que, ds que le trait serait sign, toutes les
relations commerciales seraient rtablies aussitt entre la Flandre et
la France, et Philippe le Bel avait dclar en mme temps qu'il
approuverait tout ce que ses plnipotentiaires arrteraient d'un
commun accord avec les arbitres flamands. C'est dans ce moment, o
toute la Flandre se laisse sduire par ces brillantes promesses, que
le roi de France charge Hugues de Celles de se rendre  Gand pour y
exposer ses intentions pacifiques et ses voeux pour une rconciliation
sincre. Hugues de Celles ajoute, dans l'assemble des bourgeois de
Gand, qu'il convient qu'on renouvelle les anciennes formules des
traits accords par les rois de France, c'est--dire qu'ils doivent
promettre d'excuter ce que leurs arbitres dcideront, de ne pas
soutenir le comte s'il voulait s'y opposer, et d'obliger mme par la
force tous leurs concitoyens  s'y conformer. Godefroi Parys et
d'autres chevins prtrent aussitt ce serment devant les halles, et
un acte public en fut dress, au nom du roi, par un clerc de
Quimper-Corentin.

Cependant toutes ces protestations, ces simulacres de respect pour la
souverainet de la dcision des arbitres, n'taient que d'astucieux
mensonges: un trait avait t secrtement scell, ds le 16 janvier,
tel que Philippe le Bel l'avait dict. Les ambassadeurs du roi
attendaient, pour le publier, que les dputs des bonnes villes de
Flandre fussent arrivs en France pour y apposer leurs sceaux,
lorsqu'on apprit que le vieux comte de Flandre tait mort  Compigne
le 7 mars 1304 (v. st.), avant que la conclusion dfinitive de la paix
lui et rendu la libert.

Gui de Dampierre avait lgu par son testament huit mille livres au
chevalier qui se rendrait en terre sainte pour s'y acquitter de son
voeu de plerinage et y porter sa croix, s'il ne lui tait pas donn
d'aller lui-mme combattre les infidles. Trente-quatre annes
s'taient coules depuis l'expdition de Tunis, lorsque les derniers
souvenirs des croisades de saint Louis s'teignirent sur les lvres
d'un vieillard octognaire dans les prisons de Philippe le Bel.




LIVRE ONZIME.

1304-1322.

  Robert de Bthune. Traits d'Athies, de Paris, de Pontoise,
  d'Arras. Confdration des allis. Complots de Louis de Nevers et
  de Robert de Cassel.


Maudite sois-tu, antique louve, qui entranes dans ta faim insatiable
plus de victimes que tous les autres monstres! O avarice! que peux-tu
faire de plus? Je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni. Dans la
personne de son vicaire, je vois le Christ prisonnier. Je vois un
nouveau Pilate si cruel que ceci ne le rassasie point, et qu'il porte
dans le temple ses dsirs cupides. Ah! si Douay, Gand, Lille et Bruges
en avaient le pouvoir, il serait bientt puni!

Ainsi disait Dante dans la sublime pope o son gnie s'tait plac
au-dessus du soleil pour juger tout son sicle, et tandis qu'il
chantait, Villani, n  Florence comme lui, tudiait, en parcourant
nos champs de bataille encore fumants de sang, le thtre des grandes
luttes dont il devait raconter les pripties.

Les communes flamandes, qui fixent le regard des potes et des
historiens, ont travers, en moins de trois annes, la priode la plus
brillante de leur gloire militaire, et leurs franchises ont reu de
nouveaux dveloppements. C'est ainsi qu'une charte du 12 avril 1304
(v. st.) tablit que si le comte de Flandre a quelque diffrend, 
l'avenir, avec l'une des cinq bonnes villes, les quatre autres seront
appeles  le juger, et que toute contestation entre les bonnes villes
sera galement soumise  l'arbitrage des autres cits de Flandre. La
ville de Bruges a surtout accru sa puissance en se plaant  la tte
de la Flandre  la journe de Courtray. Philippe de Thiette lui a
octroy des privilges de plus en plus tendus, que chaque comte  son
avnement jurera de respecter, et ses magistrats viennent de faire
graver un nouveau sceau, o l'antique symbole du pont de la Reye a
fait place au lion de Flandre portant la couronne sur le front et la
croix sur le coeur, _Rugiit leo, vincula fregit_.

C'est au moment o la Flandre conserve  l'abri de tout pril la
position la plus nergique et la plus indpendante que Robert de
Bthune sort, avec ses frres Guillaume et Gui, des prisons de
Philippe le Bel, pour approuver le trait du 16 janvier qui vient
d'tre solennellement confirm  Athies-sur-Orge, en prsence du comte
d'vreux, du duc de Bourgogne et des comtes de Savoie et de Dreux,
plnipotentiaires de Philippe le Bel.

Par ce trait, Robert s'engage  remettre au roi vingt mille livres
en terres dans le comt de Rthel et quatre cent mille livres en
deniers, payables dans un dlai de quatre annes. Six cents hommes
d'armes flamands le serviront pendant une anne,  leurs frais, en
quelque lieu que ce soit. Le roi se rserve le droit de punir trois
mille personnes de la ville de Bruges, en leur imposant des
plerinages comme expiation de leurs mfaits. Toutes les
fortifications des cinq bonnes villes de Flandre sont dtruites, sans
qu'on puisse jamais les rtablir. Robert et ses frres, les nobles et
les bonnes villes de Flandre, jureront sur les saints Evangiles d'tre
fidles au roi de France et de ne jamais s'allier  ses ennemis; et
s'il arrive que Robert ou ses successeurs se rendent coupables de
rbellion envers le roi, toutes leurs terres seront considres comme
forfaites, forjuges et acquises ds ce moment au roi. Les chevins,
les bourgmestres, les gentilshommes, chtelains, bannerets et autres
jureront d'observer ce trait, et ce serment sera ritr toutes les
fois qu'il sera cr de nouveaux bourgmestres et chevins, et dans le
dlai de quarante jours aprs l'hommage de tous chtelains, bannerets
et autres gentilshommes, qui seront tenus de prter ce serment 
Amiens, en s'engageant  aider le roi contre le comte de Flandre si
celui-ci n'observe point la paix, et ce serment sera renouvel de cinq
en cinq ans. Outre les chteaux et les chtellenies de Lille, de Douay
et de Bthune, dj occups par le roi, le comte de Flandre lui
remettra les chteaux de Cassel et de Courtray pour que le roi les
garde, tous frais prlevs sur les revenus de ces chtellenies,
jusqu' ce que le comte ait fait excuter les conventions relatives
aux vingt mille livres de rente  asseoir dans le comt de Rthel, 
la destruction des forteresses, au plerinage des Brugeois et aux
autres obligations ci-dessus mentionnes. Les chtelains et tous les
hommes des chtellenies de Cassel et de Courtray seront tenus de
prter serment de fidlit au roi pour tout ce qui se rapportera  la
garde de ces chtellenies. De plus, le comte de Flandre et ses frres
feront en sorte que les nobles et les bonnes villes de Flandre se
soumettront  toutes sentences d'excommunication s'ils n'accomplissent
point ce trait, et supplieront galement le pape de confirmer ces
sentences dont ils ne pourront tre absous, si ce n'est  la requte
du roi. Il est entendu que, lors mme que les forfaitures auraient t
commises avant la publication des sentences, le roi pourra ajourner,
par cri fait publiquement en son palais  Paris, le comte de Flandre
 comparatre dans le dlai de trois mois devant la cour du roi, et
s'il est dclar coupable, les sentences seront publies et la
forfaiture sera tablie. Les nobles, les bonnes villes et les gens de
Flandre renonceront  toutes les alliances qu'ils ont pu faire pour se
soutenir mutuellement contre le roi, et ils jureront de ne plus faire
 l'avenir de semblables alliances. Enfin, s'il se trouve dans ce
trait quelque point obscur ou douteux, les quatre plnipotentiaires
du roi se runiront avec le duc de Brabant et Guillaume de Mortagne
pour l'claircir et l'interprter.

Par une dclaration spare, Robert promet de rentrer avec ses frres
au chteau de Pontoise avant les ftes de la Toussaint, si les
communes flamandes reprennent les armes. En ce cas, il ordonnera  ses
sujets d'obir aux ordres du roi, les dgagera de leurs serments de
foi et d'hommage, et se soumettra aux censures ecclsiastiques. Le
comte de Joigny, les sires de Fiennes, de Chteauvilain, de Mareuil et
de Pecquigny se portrent ses cautions, et Robert, qui jusqu' ce
moment se faisait appeler seulement Robert, fils an de feu le comte
Gui, prit le titre de Robert, par la grce de Dieu, comte de Flandre.

Cependant le trait d'Athies soulve en Flandre une indignation
unanime; les communes accusent leurs dputs d'avoir dnatur les
conditions de la paix, telles qu'elles ont t fixes sous les
remparts de Lille. A peine osrent-ils rentrer en Flandre, o leur vie
et t en pril, s'ils eussent propos l'excution des conventions
qu'ils avaient acceptes. Mieux valait mourir, rptait-on de toutes
parts, qu'accepter un joug si odieux. tait-ce donc un si grand crime
d'avoir sauv la patrie, qu'il fallt l'expier par les rigueurs de
l'exil? D'autres peuples avaient pu se soumettre  la honte d'un
tribut, mais il n'tait en Flandre personne qui consentt  renoncer 
sa libert. Et dans quel moment voulait-on opprimer  ce point les
communes flamandes? Aprs la dfense la plus hroque, aprs les
triomphes les plus clatants. Ces discours ralliaient tous les
esprits dans une rsistance de plus en plus vive.

Robert de Bthune lui-mme n'osa pas s'opposer  ce mouvement. D'une
part, il confirme les privilges accords aux Brugeois par Philippe de
Thiette, en rappelant le dvouement qu'ils ont montr en bravant les
plus grands dangers pour dlivrer Gui de Dampierre; et dans une autre
non moins mmorable, il dclare que sa volont expresse est que tous
bourgeois demeurant dedans l'eskevinage de Bruges, soient gens de
mestiers ou autres, soient galement francs aussi avant li uns que li
autres. Cependant des ngociations secrtes se poursuivent entre le
roi de France et le comte de Flandre. Robert de Bthune, dont la vie
n'a t qu'une suite non interrompue d'preuves et de revers, a senti
s'affaiblir, pendant une captivit de cinq annes, les forces de l'me
et du corps. Il se spare de ses frres Philippe, Gui et Henri, et
accepte le joug qu'on lui impose pour assurer quelques jours
tranquilles  sa vieillesse. C'est  ce prix que Philippe le Bel le
protge contre les rclamations du comte de Hainaut et de la comtesse
d'Artois, et le rconcilie avec Edouard Ier, qui, l'anne prcdente,
a envoy une flotte de vingt navires inquiter les rivages de la
Flandre. Des motifs graves, et de mme nature que ceux qui en 1296
avaient amen un rapprochement entre le roi de France et Gui de
Dampierre, l'engageaient  se crer un instrument docile dans le comte
de Flandre, loin de s'en faire un ennemi.

Philippe le Bel tait plus avide que jamais. C'tait en vain qu'il
avait altr de nouveau les monnaies; c'tait en vain qu'il avait fait
dpouiller de leurs biens les juifs dont il avait t longtemps le
protecteur et le complice, leurs dpouilles ne pouvaient satisfaire
son avarice: en les passant au crouset, il y retrouvait toujours
_l'argent noir_ (_argentum nigrum_) du pauvre peuple, et sa politique
le portait  affaiblir surtout ceux qu'il croyait devoir craindre. Les
grands vassaux taient dompts par la force, les communes appauvries
par l'impt; et dans la hirarchie religieuse, l'ordre de Cteaux, le
plus riche et le plus puissant de la France, tait dj si prs de sa
ruine, que la voix des prtres s'teignait dans cette fameuse abbaye
de Clairvaux, toute pleine des souvenirs de saint Bernard; mais il
existait une milice soumise  la mme rgle,  la fois monastique et
fodale, qui portait firement la croix  ct de l'pe. Philippe le
Bel avait rsolu de l'anantir, et ce projet tait d'autant plus
profondment grav dans son esprit qu'il s'associait  des rves de
spoliation.

Une rumeur populaire, propage avec soin, accusait les Templiers
d'avoir t les complices des victoires de Salah-Eddin et des revers
de saint Louis, mais bientt, comme si ces bruits n'agissaient point
assez fortement sur le peuple, on ajouta qu'ils gorgeaient les
enfants nouveau-ns pour mler leurs cendres  leur breuvage, et
qu'ils adoraient solennellement une idole dont la tte avait trois
faces et portait une longue barbe d'or.

Clment V avait pris possession du trne pontifical qu'il devait au
roi de France. Il venait de confirmer le trait d'Athies, en faisant
un grand loge du zle et de l'affection que le comte de Flandre
montrait  l'gard du roi; et en maintenant  l'archevque de Reims et
 l'abb de Saint-Denis le droit d'excommunier les Flamands, il avait
approuv cette clause spciale et exceptionnelle que les censures
ecclsiastiques ne pourraient tre leves qu' la requte du roi. Ce
fut  Clment V que Philippe le Bel s'adressa pour obtenir l'abolition
de l'ordre des Templiers, c'est--dire pour s'efforcer de lui imposer
un jugement inique aprs la plus scandaleuse de toutes les procdures.
Le pape promit d'interroger le grand-matre de l'ordre du Temple et le
grand-matre des hospitaliers, qui rsidaient alors l'un dans l'le de
Chypre, l'autre  Rhodes; il se trompait en esprant calmer ainsi
l'impatience du roi.

Le grand-matre de l'ordre du Temple, Jacques de Molay, avait quitt
l'Orient pour rpondre  l'appel du pape: il se rendit aussitt 
Poitiers, et il lui fut ais de se justifier: c'tait au douzime
sicle, au temps de Salah-Eddin, que les vques et les historiens
avaient rendu le plus pompeux tmoignage de l'hrosme et de la pit
des Templiers;  la bataille de Mansourah, ils avaient combattu 
l'avant-garde, et quelques annes  peine s'taient coules depuis
que le grand-matre Guillaume de Beaujeu s'tait enseveli avec tous
ses compagnons sous les ruines de Ptolmade. Jacques de Molay
lui-mme avait nagure propos de prcher une nouvelle croisade;
cependant s'il s'excusa devant Clment V, il devint de plus en plus
coupable aux yeux du roi; car il revenait d'outre-mer avec cent
cinquante mille florins d'or et dix charges d'argent telles qu'en
pouvaient porter des btes de somme.

La tentation tait trop forte: Philippe le Bel n'y rsista pas.
Mcontent de la modration du pape, il rsolut de commencer lui-mme
violemment la procdure pour le forcer ensuite  la poursuivre: des
lettres secrtes furent adresses  tous les baillis et snchaux du
roi, afin que le mme jour et  la mme heure les Templiers fassent
arrts dans toute l'tendue du royaume. Il leur tait expressment
recommand de saisir tous leurs biens meubles et immeubles, et de les
conserver fidlement pour les remettre en la main du roi.

On prtend que, ds l'anne prcdente, le roi de France avait
instruit le comte de Flandre de ses desseins secrets. Si Philippe le
Bel trouvait parmi les hommes du midi ses ministres les plus dociles,
l'ordre du Temple s'appuyait au contraire sur la France
septentrionale, et ses chevaliers taient d'autant plus respects dans
les Etats de Robert de Bthune qu'ils s'taient rallis aux communes 
la journe de Courtray. C'tait d'ailleurs dans la patrie des premiers
croiss que l'ordre du Temple retrouvait les souvenirs de son origine.
Geoffroy de Saint-Omer et plusieurs autres de ceux qui le fondrent
appartenaient par leur naissance  la Flandre. Geoffroy de Saint-Omer
possdait  Ypres un vaste enclos qu'il donna aux pauvres frres de
la milice du temple de Salomon. Ce fut le berceau de l'ordre du
Temple en Europe. En 1225, Jeanne de Flandre reconnut que tous ceux
qui relevaient de la maison du Temple  Ypres taient trangers  sa
juridiction. Une autre charte de la mme anne porte que les Templiers
ne pouvaient tre soumis  aucun impt, que deux chevins de la ville
d'Ypres seraient spcialement chargs de s'occuper des griefs qu'ils
auraient  exposer, et que toutes les amendes seraient partages en
quatre parts dont trois seraient dvolues aux Templiers. Leur
puissance dans nos provinces tait si vaste qu'ils avaient reu
pendant quelque temps la garde du comt de Namur. Tandis que le duc
Godefroi de Brabant leur accordait la moiti, le tiers ou le quart du
droit de relief que lui payaient ses vassaux, Philippe d'Alsace
disposait des dmes de Slype, de Leffinghe et des villages voisins en
faveur du matre de Flandre, Baudouin de Lidenghem. Gui de Dampierre
avait fait d'autres dons  frre Pierre Uutenzacke, commandeur de
Flandre del ordene de le chevalerie dou Temple.

Le 12 octobre, Jacques de Molay avait t charg par le roi de porter
le pole de sa belle-soeur l'impratrice de Constantinople. Le
lendemain, c'est--dire le vendredi 13 octobre 1307,  l'aube du jour,
il est arrt et conduit  Corbeil; et le mme ordre est excut dans
toute la France, partout o domine l'autorit de Philippe le Bel, 
Ypres comme  Paris. D'anciennes traditions populaires racontent qu'en
Flandre on vint au milieu de la nuit frapper  la porte des nombreux
chteaux habits par les Templiers, et qu'ils furent impitoyablement
gorgs. La lgende s'est trop hte de les faire prir: c'est 
l'histoire qu'il appartient de rappeler d'abord leur longue et cruelle
captivit.

L'tonnement du pape fut extrme en apprenant que le roi avait os
usurper les attributions de l'autorit ecclsiastique, et porter une
main sacrilge sur les biens d'un ordre religieux: il suspendit les
juges ordinaires; mais le roi protesta qu'il n'avait pas l'intention
d'agir comme accusateur, mais seulement comme champion de la foi et
comme dfenseur de l'Eglise: il avait rsolu de faire intervenir le
peuple contre les Templiers, de mme qu'il l'avait excit  le
soutenir en 1303 contre Boniface VIII, et il convoqua sans dlai les
nobles et non nobles pour recevoir leur conseil sur ce qu'il
convenait de faire des Templiers.

Le 26 mars 1307 (v. st.), le roi annona  Robert de Bthune qu'une
assemble se tiendrait  Tours trois semaines aprs les ftes de
Pques pour s'occuper des mesures  prendre contre l'abominable
hrsie des Templiers. Le mme jour, le roi de France adressa  toutes
les villes du royaume une autre lettre, o, en les invitant galement
 y envoyer leurs dputs, il s'tendait sur les blasphmes et les
infamies des Templiers, souffle maudit qui branlait et le ciel et la
terre, et contre lequel se soulevaient  la fois non-seulement les
armes et les lois, mais les animaux eux-mmes et jusqu'aux lments de
la nature troubls dans leur cours.

Robert de Bthune avait charg l'an de ses fils, Louis, qui avait
dj hrit de sa mre le comt de Nevers, de le reprsenter 
l'assemble de Tours. Le jeune prince fut l'un de ceux qui se
portrent accusateurs des Templiers; il assista  ces dlibrations
violentes, non moins menaantes pour le pape que pour Jacques de
Molay, o le roi se faisait dire par ses ministres que Mose avait
tir le glaive contre les adorateurs du veau d'or, sans consulter le
grand prtre Aaron, et que le roi trs-chrtien possdait le mme
droit, mme vis--vis du clerg, si le clerg soutenait les
hrtiques. Philippe le Bel, aisment persuad par ces discours, se
dirigea vers Poitiers, suivi de toute une arme. Douze jours aprs,
Clment V publia un manifeste dans lequel,  la prire du roi, il
vantait pompeusement sa gnrosit et son dsintressement. Il avait
dj lev la suspension des juges ordinaires, et alla mme jusqu'
dcider que leur enqute aurait lieu dans le diocse de Sens:
l'archevque de Sens tait frre d'Enguerrand de Marigny et l'un des
courtisans les plus dvous du roi.

Au milieu de cette agitation, les dputs des communes flamandes
ritraient prs du roi leurs protestations contre le trait d'Athies.
Il y avait eu des confrences  Beauvais; il y en eut d'autres 
Paris; enfin les ambassadeurs flamands (l'un d'eux tait Jean Breydel)
suivirent le roi  Poitiers: le 28 mars 1307 (v. st.), c'est--dire
deux jours aprs les lettres de convocation de l'assemble de Tours,
Philippe le Bel avait dclar que ses notaires s'taient tromps,
comme le prtendaient les Flamands, dans la dsignation des livres
tournois mentionnes dans les derniers traits, et qu'au lieu de
monnaie peu forte, il fallait lire monnaie faible; diffrence
importante  une poque o la falsification des monnaies comptait tant
de degrs. Il avait voulu par cette concession faciliter en Flandre
l'adoption des mesures qu'il prparait contre les Templiers. Mais
lorsqu'il eut vu le succs de ses ruses assur  Poitiers comme 
Tours, il se montra de nouveau plus svre. On disait qu'il avait
gagn  ses intrts Jean de Gavre et Grard de Sotteghem. Jean de
Cuyk ne vivait plus, et Grard de Moor avait quitt la France, parce
qu'il prvoyait que toutes les ngociations seraient funestes  sa
patrie.

Vers le mois d'aot 1308, Robert de Bthune invita toutes les communes
 choisir des dputs, afin qu'il pt se rendre lui-mme avec eux prs
du roi. Il esprait russir ainsi dans ses efforts pour arriver  la
conclusion de la paix, et oubliait que les prires adresses  la
puissance et  l'orgueil sont le plus souvent des voeux striles. Ds
le premier jour, les conseillers de Philippe le Bel demandrent que
les dputs flamands se remissent, tant de haute que de basse justice,
 la sentence du roi: mais ceux-ci, fidles au mandat qu'ils avaient
reu des communes, rpondirent qu'ils n'y pouvaient consentir qu'en
faisant des rserves pour leur libert, leur honneur et leurs vies, et
ils prsentrent le trait conclu prs de Lille, o l'on avait
dtermin quelles seraient les conditions de la paix: ils faisaient
remarquer que le roi y avait appos son sceau, mais les ministres de
Philippe le Bel rpliquaient que le trait d'Athies portait aussi le
sceau de Robert de Bthune et en rclamaient l'excution: les dputs
des communes ne cdrent point.

Cependant une profonde inquitude rgnait en Flandre. On accusait
Robert de Bthune de ne chercher qu' faire triompher les intrts du
roi de France. L'un de ses frres, Jean de Namur, qui avait conseill
la paix sous les murs de Lille, venait d'pouser une cousine de
Philippe le Bel: son influence favorisait de plus en plus le parti des
_Leliaerts_. Une vaste ligue se formait contre les communes, et
bientt les baillis du comte et leurs amis parcoururent la Flandre,
immolant tous ceux qui taient signals comme rebelles et ennemis du
roi. Dans le pays de Waes, ils arrtrent vingt-cinq des plus notables
habitants, dont les uns furent mis en croix et les autres condamns 
l'exil. Guillaume de Saeftinghen, assig dans la tour de Lisseweghe,
et pri si Jean Breydel et Pierre Coning, runissant quelques
bourgeois, ne fussent accourus pour le dlivrer; ils rentrrent avec
lui triomphants  Bruges. Toute la commune, pleine de zle pour la
dfense de ses franchises, y avait pris les armes, et l'une des
victimes de sa fureur fut Gilles Declerck, homme de naissance obscure,
qui jouissait d'un si grand crdit auprs de Robert de Bthune que,
pendant son absence, il partageait les soins du gouvernement avec
Guillaume de Nesle et Philippe de Maldeghem. Tout le peuple craignait
qu' l'exemple des autres pays o la libert est inconnue, on voult
le rduire  la condition des serfs.

Robert de Bthune n'avait pu rallier  son autorit que les magistrats
dont il avait intimid le zle ou flatt l'ambition. Il esprait que
leur appui lui permettrait de faire accepter aux communes le trait
d'Athies, et vers le mois de fvrier 1308 (v. st.), il les conduisit
avec lui  Paris, o ils ratifirent le trait d'Athies tant en leur
propre nom que pour tous ceus et chascun de ceus dont ils taient
procureurs, s'engageant solennellement  se soumettre 
l'excommunication de l'vque de Tournay et  celle du pape, de telle
manire que ne eus, ne leurs successeurs, leurs terres, leurs villes,
ne leurs appartenances ne puissent estre, ne ne soient absols, fors 
la requeste de nostre seigneur le roy ou de son commandement. La
commune de Bruges tait la seule qui ne ft pas reprsente  Paris.

Robert de Bthune n'avait point quitt la France, mais il avait charg
le plus jeune de ses fils, qui portait le mme nom que lui, Robert de
Cassel, d'aller annoncer aux communes la ratification du trait
d'Athies, qu'on appelait communment le pacte d'iniquit. Le jeune
prince se rendit aussitt en Flandre; il y supplia tous les bourgeois
de vouloir bien confirmer ce qui avait t fait en leur nom, et leur
exposa que leur adhsion devait tre le seul moyen d'viter la
vengeance du roi. A Gand,  Ypres et dans d'autres villes moins
importantes, les bourgeois les plus riches, qui redoutaient la guerre
comme le plus terrible des dsastres, y semblaient disposs; mais les
communes, dont les corps de mtiers formaient le principal lment,
avaient gard le silence: elles attendaient que l'exemple de la
rsistance leur ft donn par la cit d'o tait parti, en 1302, le
signal de la lutte.

Robert de Cassel avait cru devoir s'adresser aux habitants de toutes
les villes de Flandre avant de se prsenter au milieu des Brugeois.
Ils entendirent avec calme son discours et demandrent un dlai pour
rpondre. Enfin, ils se runirent le jour du mercredi-saint 26 mars
1308 (v. st.). Tous les _Leliaerts_ qui s'taient rfugis en France
pendant la guerre taient rentrs  Bruges pour seconder les
propositions de Robert de Cassel; les courtiers, dont le commerce
devait tout  la paix, les pcheurs, menacs pendant plusieurs annes
par les flottes d'Angleterre et de France, partagrent le mme avis;
mais les autres corporations n'coutaient que la voix de Pierre Coning
et de Jean Breydel. Elles rappelaient tous les sacrifices et toutes
les humiliations qu'imposait le trait d'Athies, et ne redoutaient pas
moins les projets secrets du roi, quand il verrait les villes de la
Flandre dmanteles et toutes ses frontires ouvertes aux invasions;
la plaine mme de Courtray, o tout retraait encore l'clat de leur
triomphe, ne devait-elle pas tre livre aux hommes d'armes franais?
Le roi ne voulait-il pas choisir tous ceux qu'il condamnait  ces
plerinages lointains, long et prilleux exil? Ne s'attribuait-il
point le pouvoir de lever seul les sentences d'excommunication
prononces par les vques ou le pape? Ne se rservait-il pas enfin le
droit d'exiger, pour l'excution du trait, toutes les garanties qu'il
jugerait convenables, rserve d'autant plus menaante qu'elle tait
obscure, et qu'il pouvait en faire usage  son gr, soit pour faire
enlever aux communes les armes qui les protgeaient, soit pour
rclamer comme otages leurs chefs et leurs magistrats?

Dj, les corps de mtiers se prparaient  se combattre les uns les
autres, et une lutte sanglante allait succder aux discussions des
_Leliaerts_ et des _Clauwaerts_, lorsque des hommes sages
s'interposrent comme mdiateurs: ils parvinrent  obtenir que l'on
dsignerait huit hommes probes et honorables, afin qu'ils se
rendissent  Paris et y demandassent que le trait d'Athies ft
modifi. Philippe le Bel se vit rduit  flchir devant une opposition
si persvrante et si nergique. Le 10 mai, il dclara qu' la prire
du comte de Flandre et du duc de Brabant, il consentait  modrer les
conditions du trait d'Athies. Il pardonnait toutes les offenses
antrieures ou postrieures  ce trait, permettait de racheter la
moiti de la rente de vingt mille livres, et ajournait  deux ans le
moment o l'autre moiti serait assise dans le comt de Rthel. Les
fortifications des bonnes villes ne devaient pas tre dmolies, et le
roi se dsistait de toute prtention de percevoir des tailles en
Flandre. Il abandonnait tous ses droits d'occupation provisoire sur
les chtellenies de Courtray et de Cassel, et dclarait se contenter
des garanties qu'il possdait dj, sans pouvoir en rclamer d'autres.
Quinze jours aprs, Philippe le Bel chargea Guillaume de Plasian
d'aller recevoir le serment des communes de Flandre, et nous apprenons
par un procs-verbal du notaire apostolique Jacques de Vitry, que
cette crmonie s'accomplit  Bruges, dans le verger des frres
prcheurs, le 8 juillet 1309.

La clause spciale qui constituait le roi de France arbitre de toutes
les excommunications prononces contre les Flamands subsistait dans le
nouveau trait; mais au moment o il fallut le soumettre 
l'approbation pontificale, Clment V avait fui de Poitiers pour
chercher un asile dans la cit d'Avignon. Dans une lettre qu'il
adressa le 23 aot au roi, afin de lui exposer les scrupules de sa
conscience, il dclarait que si  Poitiers il avait insr cette
clause dans une bulle dirige contre les Flamands, il l'avait fait
plutt par proccupation ou par ngligence qu'aprs un examen
approfondi, et demandait qu'on lui ft parvenir cette bulle pour qu'il
la corriget. Cependant, ajoutait-il, quoique nous soyons tenus de
rparer les fautes de nos prdcesseurs, nous cherchons tellement 
vous plaire que si l'un deux a fait usage de cette clause, nous
consentirons  la reproduire. Il ajoutait que les Flamands ignoraient
compltement sa pense  cet gard, et que s'ils violaient la paix, il
tait prt  les excommunier en toute circonstance, nonobstant leurs
protestations.

Guillaume de Nogaret reut du roi l'ordre d'aller convaincre le pape
que quelques-uns de ses prdcesseurs avaient dj fait usage de cette
formule, et il obtint que Clment V la confirmt. Nogaret avait une
seconde mission  remplir: il venait avec Supino de Ferentino, son
collgue dans sa trop clbre expdition d'Anagni, exiger que l'on
comment le procs dirig contre la mmoire de Boniface VIII, et mme
qu'on lui livrt ses ossements pour qu'il les rduist en cendres.
Accusateur et tmoin  charge, il lui faisait un crime d'avoir t
trahi et d'avoir fltri les tratres. Dans la longue numration de
ses griefs, il lui reprochait l'affection qu'il portait  la Flandre:
Ce mme Boniface, disait-il, a montr une grande joie lors du
dsastre caus par les Flamands aux Franais, qui tait le rsultat de
leurs ruses perfides et de leur mauvaise foi, et non celui de leur
courage: il s'est rjoui de la mort des princes franais qui y ont
succomb; on l'a entendu prononcer des paroles injurieuses pour les
Franais. Clment V n'vita cette terrible procdure qu'en consentant
 la suppression de l'ordre du Temple: on sait que le concile de
Vienne sigea entre deux bchers, entre celui des cinquante-quatre
Templiers de la porte Saint-Antoine et celui de Jacques de Molay.
Parmi les membres de l'ordre qui osrent dfendre leurs frres sous
les verrous des cachots et jusqu'au milieu des flammes, il faut nommer
Goswin de Bruges, commandeur de Flandre, Jean de Furnes, Jean de Slype
et Gobert de Male.

L'influence de Philippe le Bel triomphait de toutes parts. Une de ses
filles pousa le jeune roi d'Angleterre, Edouard II. La Navarre,
l'Aragon le respectaient galement. Le duc de Brabant lui obissait
comme le comte de Flandre ou le comte du Hainaut; il avait mme conclu
une alliance avec le roi de Norwge. En France, son autorit dominait
sans frein et sans limites. Quelques femmes, quelques orphelins au
berceau, occupaient ces vastes domaines et ces tours crneles de la
Picardie et de l'Artois, o les barons conspiraient contre
Philippe-Auguste au temps de la bataille de Bouvines. Il avait suffi
au roi de montrer  la noblesse la gloire aux frontires de Flandre
pour qu'elle se prcipitt aveuglment dans l'abme; il ne lui restait
plus qu' s'emparer habilement et sans bruit de ces chteaux que
gardait une quenouille  dfaut de lance. C'tait une coutume, parmi
les chtelaines que la bataille de Courtray avait condamnes au
veuvage, de se runir frquemment afin de trouver quelques
consolations  leurs malheurs. Leurs larmes ne s'taient point taries,
quand des plerins, revtus d'un costume religieux, se prsentrent au
milieu d'elles. Louez Dieu, leur disaient-ils, vous ne tarderez point
 revoir vos poux. Ils ajoutaient que tous ces chevaliers dont on
dplorait la mort n'avaient point pri  Courtray, mais qu'attribuant
leur dfaite  leur orgueil, ils avaient rsolu de faire pnitence
pendant plusieurs annes; ils allaient enfin reparatre, et devaient
s'assembler  Boulogne pour y renoncer  leur vie retire et rentrer
dans leurs foyers. Ces rcits se rpandaient de toutes parts; plus ils
taient merveilleux, plus ils trouvaient crance dans l'esprit du
vulgaire: les nobles veuves semblaient elles-mmes disposes  y
ajouter foi.

Les Los-Dieu s'taient loigns lorsque le comte d'Evreux, frre du
roi de France, arriva  Tournay le 23 fvrier 1307 (v. st.), et avec
lui Enguerrand de Marigny, courtisan plac si haut dans la faveur de
Philippe le Bel qu'il avait effac Plasian et Nogaret. Le seigneur de
Marigny tait un Normand de basse extraction, nomm Leportier: l'un de
ses frres tait cet archevque de Sens qui avait dirig le procs des
Templiers; l'autre devint plus tard vque de Beauvais. Il avait os
prendre lui-mme le titre de coadjuteur du royaume de France, et avait
fait riger au palais de Paris sa statue  ct de celle du roi. Tant
d'audace tonnait ses contemporains: ils croyaient ne pouvoir
l'expliquer que par la magie, et racontaient qu'il avait enchant la
rose d'or que le pape Clment V lui avait donne dans l'une des
solennits du carme.

Le frre du roi et le coadjuteur du royaume taient venus, en grande
pompe,  Tournay, pour y rinstaller l'un des chevaliers annoncs par
les Los-Dieu, Jean de Vierzon, qui avait pous autrefois la dame
de Mortagne, hritire de la chtellenie de Tournay. Les uns croyaient
le reconnatre et soutenaient le rcit des Los-Dieu, mais il y en
avait d'autres dont les doutes taient plus obstins. Cependant la
dame de Mortagne le reut comme son poux et il exera de nouveau
l'autorit de chtelain; les monastres et les villes, les nobles et
les communes lui renouvelrent leur hommage et il reparut
solennellement dans ses seigneuries de Leuze, de Cond et de Brueil,
et vendit au roi celle de Mortagne qui tait peut-tre la plus
importante par sa position sur la Scarpe et sur l'Escaut; puis il se
rendit  Bruxelles, o on lui avait lev un magnifique tombeau et
reprit son cu qui y tait suspendu.

L'intrt que mettait Philippe le Bel  maintenir son influence 
Tournay l'engageait  se mler  toutes les querelles de la Flandre et
du Hainaut. Les trves conclues entre Guillaume d'Avesnes et Robert de
Bthune avaient t frquemment renouveles, mais jamais on n'avait
russi  les convertir en une paix stable: il tait mme arriv en
1309 que leurs armes s'taient rencontres aux bords de l'Escaut, et
un combat et t invitable sans l'intervention de quelques hommes
sages. L'un des motifs de ces dissensions tait l'hommage de certains
fiefs que rclamait le comte de Flandre; quoique des arbitres eussent
prononc en sa faveur, le comte de Hainaut refusait de se conformer 
leur dcision: le roi de France ne tarda point toutefois  faire
proclamer de nouvelles trves, moins par zle pour la paix qu'afin de
pouvoir, selon les besoins de sa politique, apaiser ou rveiller les
ternelles rivalits des hritiers de Bouchard d'Avesnes et des fils
de Gui de Dampierre.

Robert de Bthune cherche pendant quelque temps  s'opposer  la
mdiation du roi; il ose mme se plaindre des alliances qu'il a
conclues en 1297 avec le comte de Hainaut; mais Enguerrand de Marigny,
qui a reu la mission de rappeler  Robert de Bthune ses promesses et
ses serments, se rend aussitt  Tournay, o il parat en roi et
investi de la puissance royale, _tanquam rex, habens omnimodam
potestatem ab eodem_. Les chevins accourent au devant de lui; des
sergents d'armes le prcdent; le grand matre des arbaltriers et un
marchal de France marchent  ses cts; tour  tour il menace et il
pardonne: exerant le droit de grce comme celui de justice, il absout
quelques pauvres bannis et cite le comte de Flandre devant son
tribunal.

La rsistance imprvue de Robert de Bthune, aprs tant de symptmes
d'ignominie et de faiblesse, semblerait inexplicable si nous n'y
reconnaissions l'influence de l'an de ses fils, Louis de Nevers.
Celui-ci, n ambitieux, de moeurs dissolues et d'un caractre violent,
hassait vivement Philippe le Bel depuis que ce prince prtextant
l'inexcution des traits de 1305 et de 1309, s'tait empar de tous
les revenus des comts de Nevers et de Rthel. Il accompagna son pre
 Tournay et ne craignit point de lutter contre Marigny.

Le comte de Flandre prtendait que, puisque les terres du Hainaut
dpendaient du roi d'Allemagne, le roi de France ne pouvait rgler les
contestations qui y taient relatives; il invoquait d'ailleurs la
dcision des arbitres qui avaient dj prononc leur sentence: il
tait vident qu'il ne croyait point  l'impartialit du roi.
Enguerrand de Marigny lui demanda s'il tait vrai qu'il et dit qu'il
s'tonnait fort que le roi de France se ft alli contre le comte de
Flandre avec le comte de Hainaut, et que si la chose tait vraie, elle
tait moult laide.--Sire comte de Flandre, ajoutait-il, vous ne
devez point vous tonner des alliances faites entre le roi et le comte
de Hainaut contre votre pre. Gui de Dampierre, tenu de foi et
d'hommage vis--vis du roi de France, ne s'allia-t-il point au roi
d'Angleterre contre le roi son seigneur? N'envoya-t-il mme pas au roi
des lettres revtues de son sceau, par lesquelles il se dclarait
dgag de tous ses serments? Ce fut ce qui l'obligea  s'allier au
comte de Hainaut contre votre pre qui tait rebelle, et contre vous
et contre vos frres qui le souteniez dans sa rbellion. Ne vous
merveillez donc point, sire comte, des alliances que fit le roi, car
elles taient justes et raisonnables. C'tait un mauvais moyen de
consolider la paix que de rappeler ces tristes souvenirs; mais
Enguerrand de Marigny, d'une voix de plus en plus menaante,
poursuivit en ces mots: Ni vous, sire comte, ni votre fils le comte
de Nevers, vous ne devriez blmer les actes du roi de France, ni
donner occasion au peuple de le faire; de mme que toute autre
personne, vous ne pouvez parler du roi qu'avec respect et gratitude.
Il vous a fait tant de grces que vous devriez mieux les reconnatre
et moins vous dfier de lui; car il vous a tenus, vous, votre pre et
vos frres, dans sa prison et pleinement  sa volont, comme forfaits
de corps et d'avoir. La voie de justice vous condamnait  perdre la
vie ou  subir telle autre vengeance qu'il et plu au roi, surtout
s'il voulait considrer vos grands mfaits et ceux de vos frres et de
vos gens pendant le temps que vous vous trouviez en prison; mais il a
renonc  la voie de justice et de rigueur: n'ayant devant les yeux
que le miroir de misricorde et d'quit, et loin de convoiter le
comt de Flandre que peu d'hommes puissants eussent laiss sortir de
leur main, s'ils y eussent eu le moindre droit, il vous dlivra de
prison, il reut votre hommage et vous rtablit dans votre pairie et
seigneurie de Flandre; et vous vous dfiez du roi auquel vous devez
votre vie, votre rang et votre comt!--Je ne puis croire, interrompit
imptueusement le comte de Nevers, que ce soit le roi qui vous ait
ordonn de tenir ce langage, et si le respect que nous lui devons ne
me retenait, je vous rpondrais autrement. Les conseillers du comte
de Flandre ajoutrent qu'ils observeraient la paix bien qu'elle leur
semblt dure, et la confrence fut rompue.

Peu de jours aprs, Enguerrand de Marigny invitait le comte de Flandre
 comparatre de nouveau  Tournay le 14 octobre. Cependant Robert de
Bthune croyait trouver, dans des allusions trop rptes  la
captivit de son pre, l'indice de quelque projet sinistre, et ses
craintes redoublrent lorsqu'il apprit que l'excuteur des ordres
secrets du roi, Guillaume de Nogaret, venait d'entrer  Tournay; il
jugea qu'il tait prudent de ne pas quitter la Flandre, et s'excusa de
son absence en allguant qu'il n'avait point reu de sauf-conduit.
Marigny lui en fit proposer un et lui envoya deux sergents d'armes
pour le conduire jusqu' la ville de Tournay,  peine loigne de
quatre ou cinq lieues de ses frontires.

Les ambassadeurs du roi attendirent quatre jours  Tournay: ils y
virent arriver les dputs des communes flamandes, mais Robert de
Bthune ne parut point. Enfin, le 15 octobre 1311, Enguerrand de
Marigny rompt le silence. Il raconte toutes ses ngociations avec le
comte de Flandre, insiste sur les mauvais conseils que lui donne Louis
de Nevers, et dclare que les discordes domestiques du comte et de son
fils, dont on fait grand bruit, n'existent point et ne sont qu'une
ruse pour exciter le peuple contre le roi. Puis il fait donner lecture
des lettres de Philippe le Bel, scelles  Creil le 6 octobre 1311,
par lesquelles le comte est cit  se prsenter devant le parlement de
Paris, le lendemain de la fte de la Purification, pour s'y expliquer
sur ses griefs relativement  l'alliance de la France et du Hainaut,
et il en offre copie  tous les dputs des villes de Flandre pour
aviser les bonnes gens dou pas que ne sont point fausses paroles.

Ce n'tait point assez: le roi de France voulait sparer les communes
flamandes du comte au moment mme o elles semblaient se rconcilier
avec lui, et il esprait atteindre son but en leur persuadant que ce
n'tait point au roi de France, mais  leurs princes qu'elles devaient
tous leurs malheurs. Ce systme lui avait russi en 1287, sous
l'influence des nobles souvenirs de la royaut de Louis IX. En 1311,
l'intervention du roi prend une forme perfidement doucereuse vis--vis
des communes, parce qu'elle a beaucoup  leur faire oublier.
S'adressant  la fois  leur intrt et  leur affection, il dcide
d'abord que tous ceux qui se prononceront en sa faveur seront exempts
des impts levs en excution des traits conclus avec lui; puis, dans
l'ardeur de son zle inopin pour leur cause, il leur adresse quelques
conseils, par l'organe de Marigny, dans cette mme assemble de
Tournay: Comme l'on a fait connatre au roi la bonne volont que ceux
des villes de Flandre tmoignent  son gard, ses conseillers prsents
 Tournay, considrant l'affection que le roi leur portera tant qu'ils
persisteront dans leur bonne volont, leur ont expos, afin qu'ils
puissent eux-mmes le rpter aux bonnes gens de leur pays:
premirement qu'ils ne doivent pas oublier que le roi est leur droit
seigneur souverain, de telle manire que si un pauvre homme de Flandre
se plaignait au roi que le comte veut lui faire tort, le roi pourrait
obliger le comte  lui faire justice et droiture, et s'il ne voulait
obir, le roi l'y contraindrait par la force des armes comme il y
contraindrait son fils, s'il en tait besoin. Que personne ne pense
donc que ce soit  cause des mfaits des bonnes gens de Flandre que
le roi poursuit le comte Robert et son fils; que l'on ne pense point
que le roi puisse manquer de bonne foi et revenir sur la rmission des
injures qu'il a pardonnes. Les bonnes gens de Flandre ont toujours
voulu la paix; le comte seul ne l'a point observe loyalement comme il
y tait tenu. Secondement, il faut que les bonnes gens de Flandre
sachent bien comment ont t punis les vassaux rebelles  leur
seigneur, entre autres le duc de Normandie qui tait bien plus
puissant que le comte de Flandre, et le comte de Toulouse qui a perdu
ses Etats. Le comte de Flandre et ses devanciers ont mrit le mme
chtiment, et les bonnes gens du pays doivent bien se souvenir qu'ils
ont pay leurs folies, puisque les princes ne cherchent qu' rcuprer
leurs terres et leurs honneurs; ce sont les bourgeois qui y ont perdu
leurs biens et qui ont pay les deniers, et le reste du peuple est
justici, pendu, tran sur la claie et tortur, comme on en voit un
exemple dans la paix actuelle, qui fera sortir de leurs foyers trois
mille personnes de Bruges, si le roi ne leur fait grce. Jamais
l'loquence d'Enguerrand de Marigny ne fut plus habile: il prchait
l'insurrection en offrant l'appui du roi.

Ni le comte de Flandre, ni son fils ne comparurent devant le parlement
de Paris le 3 fvrier 1311 (v. st.). Une rupture prochaine semblait
imminente: dj le roi avait dfendu de laisser sortir des armes du
royaume, et l'hritier du comt de Flandre avait donn l'ordre qu'on
chercht ses enfants dans le comt de Nevers o il ne les croyait
point en sret, pour qu'on les conduist prs de lui: il voulait,
disait-il, leur apprendre le flamand, cette langue nationale, la seule
que parlt Pierre Coning; mais leur pre les attendit inutilement: des
missaires de Philippe le Bel les arrtrent ds qu'ils eurent franchi
la frontire du Nivernais.

Louis de Nevers se dcida alors  partir pour Paris: il alla
redemander ses fils, victimes d'une odieuse trahison accomplie sans
provocation et sans dfi, ajoutant que si l'on avait quelque reproche
 lui adresser, il lui serait ais de le repousser. Les conseillers du
roi saisirent avec empressement cette occasion de dresser un nouvel
acte d'accusation: il tait dmesurment long et comprenait les crimes
de lse-majest, d'infraction de la paix, de violation de serments, de
sditions, de confdration insurrectionnelle, de tentatives coupables
tendant  faire natre des meutes parmi les communes de Flandre.
Louis de Nevers, constern, exprima le dsir de pouvoir rclamer
l'avis de ses amis pour prparer sa dfense, mais ils ne voulurent
point le permettre et menacrent de la colre du roi quiconque oserait
prendre la parole en sa faveur. Louis reparut le lendemain devant le
parlement de Philippe le Bel, seul comme la veille et abandonn de
tous ceux dont il avait invoqu le secours. Rduit  se justifier
lui-mme, il se contenta de dire qu'il ne pouvait point rfuter dans
leur propre langage les chevaliers s lois du roi de France, mais
qu'il lui suffisait d'offrir son serment qu'il tait innocent de tous
les griefs qu'on lui imputait. Je consens aussi, disait-il,  ce que
l'on dsigne un accusateur: le duel dcidera entre nous, car c'est la
coutume des hommes nobles d'un rang semblable au mien de rpondre
ainsi  leurs ennemis. Marigny et Nogaret ne touchrent point  leurs
pes; mais ils dclarrent que puisque le fils du comte de Flandre
n'tait pas prt  se disculper sur tous les points de leur
accusation, ils lui accordaient, jusqu'aux premiers jours d'octobre,
un dlai pendant lequel il devait habiter le chteau de Moret en
Gtinois. Cette fois, Louis de Nevers avait russi  obtenir de
quelques-uns de ses amis, par ses promesses et ses instances, qu'ils
quittassent la Flandre pour venir le dfendre; mais on refusa de les
couter, et les juges remirent de nouveau la suite de la procdure aux
ftes de Nol.

Louis de Nevers esprait qu'on le reconduirait au chteau de Moret,
mais les ordres de Philippe le Bel taient plus svres: on l'enferma
 Montlhry dans un cachot ftide et immonde. Ce qui l'effrayait
surtout, c'est que l'on racontait que le roi y avait fait prir
secrtement plusieurs Templiers; Louis de Nevers se souvenait qu'il
avait t l'un de ceux qui  Tours avaient aid Philippe le Bel dans
ses projets cruels et avides, et se reprochait d'autant plus le sort
des Templiers qu'il craignait de le partager. Son orgueil cda  la
terreur qui l'agitait. Il adressa les prires les plus humbles aux
conseillers du roi pour qu'ils lui assignassent une autre rsidence;
il promit  Nogaret d'obir en toutes choses aux ordres du roi, quels
qu'ils fussent; on repoussa longtemps ses supplications, et le roi ne
consentit  paratre plus clment vis--vis de lui que lorsqu'il n'eut
plus  le craindre.

Enguerrand de Marigny avait profit de la captivit de Louis de Nevers
pour forcer le vieux comte de Flandre  se soumettre de nouveau 
l'influence franaise. Il ne restait  Robert de Bthune qu' expier
la tentative de rsistance qui lui avait si mal russi, et les
conditions de sa rconciliation avec Philippe le Bel sont indiques
dans le trait conclu  Pontoise le 11 juillet 1312, o le roi,
considrant qu'il s'tait rendu coupable de ngligence plutt que de
malice, ratifie le rachat de dix mille livres de rente, moyennant six
cent mille livres tournois, et accepte, pour le second payement de dix
mille livres, la possession des villes et des chtellenies de Lille,
de Douay et de Bthune, quoique, disait-il, elles ne valussent pas
cette somme. Le comte de Flandre conservait le droit de rclamer de
ses communes les dix mille livres de rente pour lesquelles il cdait
de si beaux domaines; mais le roi de France, voulant trouver dans ces
conventions une nouvelle occasion d'intervenir dans les affaires de
Flandre, exigea que cette rente ft assimile  un octroi volontaire
du roi et devnt un fief pcuniaire pour lequel le comte lui devrait
hommage.

Enguerrand de Marigny avait su persuader au comte de Flandre que cette
cession des trois chtellenies que nous avons nommes n'tait qu'une
formalit prescrite par la dignit royale, _pro honore regis_, et
qu'immdiatement aprs Philippe le Bel les lui restituerait par une
donation particulire, _de gratia speciali_. Il lui avait mme promis
que sa ratification du trait de Pontoise ne serait point remise tant
que des lettres royales ne l'auraient point rtabli dans la jouissance
de ces riches et fertiles territoires. Le chancelier de Flandre se
mfia des protestations de Philippe le Bel exprimes par la voix
d'Enguerrand de Marigny; il dclara que le comte de Flandre ne pouvait
renoncer  ses domaines hrditaires, et refusa de sceller le trait
du 11 juillet, laissant  un courtisan plus complaisant le soin de
relever le sceau qu'il avait jet  terre et la honte de l'apposer sur
la charte du dmembrement de la Flandre.

Selon une autre convention, le roi devait restituer aux Brugeois les
chartes de leurs anciens privilges confisqus en 1301, qui avaient
t dposes  cette poque au monastre de Saint-Vaast  Arras; mais
cette restitution, qui n'avait t offerte aux Brugeois que pour les
rendre plus favorables  la paix, plaisait peu  Philippe le Bel: elle
et t un tmoignage de son impuissance et de sa faiblesse, en
rappelant aux communes tous les souvenirs de leurs antiques liberts,
et l'on ne tarda point  apprendre que le roi avait autoris le grand
matre des arbaltriers, Pierre de Galard,  se faire remettre toutes
les chartes relatives  la ville de Bruges. A ce bruit, deux dputs
de la commune, Jean Balkaert et Jacques d'Aire, partirent pour Arras
et ils firent si grande diligence qu'ils y arrivrent en mme temps
que le gouverneur de Douay, Baudouin de Longwez, envoy par Pierre de
Galard. Une longue discussion s'engagea. Jean Balkaert et Jacques
d'Aire allguaient non-seulement les droits de la ville, mais aussi
une promesse solennelle du roi; Baudouin de Longwez invoquait la
mission expresse dont il avait t charg. L'abb de Saint-Vaast, ne
sachant quelle rsolution adopter, confia les deux coffrets, dans
lesquels taient enferms les privilges, aux dputs brugeois pour
qu'ils les portassent  Paris  la cour du roi, arbitre suprme de
cette contestation. L ils rclamrent vivement les vieux diplmes qui
contenaient le texte de leurs institutions et de leurs lois; mais
Philippe le Bel se contenta de leur rpondre qu'il statuerait sur
leurs prires dans quelque autre runion du parlement, et qu'il
voulait que, jusqu' ce moment, ces chartes fussent de nouveau
dposes au monastre de Saint-Vaast. C'tait par ces ruses grossires
qu'on tait parvenu  persuader aux bourgeois de contribuer au
payement des six cent mille livres tournois exiges par le roi, somme
norme qui, jointe  celles qui lui avaient dj t payes, portait
les tributs levs en Flandre  huit cent mille livres.

Il ne restait plus  Philippe le Bel qu' tracer  Robert de Bthune
les rgles auxquelles il devait se conformer dans son administration.
Trois chevaliers furent chargs de lui porter les conseils du roi; ils
taient conus en ces termes:

Le comte observera la paix comme il y est tenu, et il fera dtruire et
raser sans dlai les forteresses de Flandre.

Il veillera  ce que l'on ne choisisse dsormais pour chevins, pour
prvts et pour baillis, que des personnes favorables  la paix, et il
fera jurer  ses conseillers de ne point lui en proposer d'autres.

Si l'un de ses conseillers se montrait contraire  la paix ou
soutenait ceux qui lui sont contraires, le comte le chassera de son
conseil et en fera telle punition que les autres y prennent exemple.

Le comte punira aussi tous ceux qui aideront, exciteront ou
encourageront les rebelles et les ennemis du roi.

Il punira galement quiconque, dans les villes et dans le pays,
dtournera le peuple de la paix ou dira vilaine parole du roi et de
ses partisans.

Il fera jurer aux receveurs des tailles et des assises de Flandre
qu'ils ne bailleront nul denier  personne, tant que l'on n'aura point
pay les sommes dues au roi et les crances produites contre certaines
villes.

Enfin, il fera punir sans dlai les rebelles et les ennemis du roi, et
tous ceux qui violeraient la paix.

D'autres ambassadeurs de Philippe le Bel se rendirent bientt prs de
Robert de Bthune pour l'inviter  s'acquitter de l'acte d'hommage
prescrit par le trait de Pontoise, et ils taient en mme temps
chargs de prcher une croisade. Philippe le Bel conseillait au comte
d'envoyer les communes flamandes lutter avec les Sarrasins, et
peut-tre y et-il russi si un vnement imprvu n'et drang tous
ses projets.

Louis de Nevers avait obtenu de pouvoir tre conduit  Paris, sous la
garde de deux chevaliers et de deux sergents d'armes, pour y habiter
un htel qui appartenait  son pre, soit que ce ft celui que
Marguerite de Flandre avait achet, en 1275, de Pierre Coquillier,
dans une rue voisine de la porte Saint-Eustache, qu'on nomma depuis la
rue Coquillire, soit qu'on et prfr le manoir que l'vque de
Paris, Simon de Bussy, avait donn, en 1293,  Robert de Bthune.
Bientt il osa rclamer sa libert et se plaindre au roi de la
svrit de Guillaume de Nogaret. Une ambassade flamande, compose
d'abbs et de chevaliers, tait venue intercder en sa faveur; mais le
roi ne songeait point  dlivrer l'hritier du comt de Flandre. Il
repoussa ses prires et s'tonna de ce que l'on et l'audace de blmer
un de ses conseillers les plus dvous; cependant les geliers se
montrrent moins rigoureux, et on accorda quelque libert au captif
pour clbrer la fte de l'Epiphanie; il en profita aussitt pour
s'chapper de Paris pendant la nuit et parvint  gagner la cit de
Gand, o il se tint sur la rive droite de l'Escaut qui relevait de
l'empire.

Ds que Philippe le Bel eut appris l'vasion de Louis de Nevers, il
fit publier un ajournement o il le sommait de comparatre devant son
parlement dans le dlai de six semaines,  peine d'tre considr
comme coupable de haute trahison. Soit que Louis de Nevers n'et
point connaissance de cette citation que les sergents du roi ne
pouvaient lui signifier hors des frontires du royaume, soit qu'il
n'ost point se prsenter sans sauf-conduit, il ne comparut point, et
le parlement, compos d'Enguerrand de Marigny, de Guillaume de
Nogaret, de Pierre d'Issy et de quelques autres conseillers royaux, le
dclara dchu de tous ses droits au comt de Nevers et  l'hritage du
comt de Flandre.

Louis de Nevers rpondit  cette sentence par un acte solennel d'appel
au pape et  l'empereur qui fut lu le jour de Pques 1313, dans
l'glise des Frres prcheurs de Gand, en prsence de l'abb de
Tronchiennes et d'un grand nombre de chevaliers et de bourgeois
dvous  sa cause, parmi lesquels il faut nommer Rasse de Gavre,
Grard de Masmines, Robert de Saemslacht, Grard de Rasseghem,
Gauthier d'Harlebeke, Paul de Langhemarck, Philippe Uutendale, Lannot
Damman, Guillaume Bette, Guillaume Wenemare, Guillaume de Vaernewyck.
Dans cette protestation contre le systme tyrannique du roi de France,
le jeune prince rappelait tout ce qui s'tait pass depuis neuf ans.
S'levant d'abord contre le trait d'Athies, o son sceau n'avait t
appos, disait-il, que par le duc de Brabant, il se plaignait vivement
des attentats dirigs contre sa propre libert et celle de ses
enfants, ce qui a fait croire, ajoutait-il, que le roi agit ainsi
pour anantir la race et la dynastie des comtes de Flandre, afin de
pouvoir runir plus aisment  ses domaines la Flandre qu'il convoite
depuis longtemps. Plus loin, il examinait la lgalit de la sentence
prononce contre lui: Ceux qui m'ont jug, disait-il, sont des
personnes non nobles et de naissance obscure, qui ne peuvent dcider,
ni par droit, ni par coutume, du sang, du rang et des honneurs des
nobles; cela serait contre Dieu, contre la raison, contre la nature et
les bonnes moeurs, et l'on ne peut souffrir que quelques hommes du
peuple foulent aux pieds notre gloire et notre puissance. La plupart
d'entre eux n'espraient-ils pas d'ailleurs recevoir une part
considrable des biens qu'ils m'enlevaient? Le droit et la coutume de
la cour de France ordonnent notoirement que le rang, l'honneur, la
puissance et la vie des nobles soient soumis au jugement de leurs
pairs, et non point  celui de la chambre du roi. Puis il rptait
toutes les accusations que les rumeurs populaires dirigeaient contre
les ministres de Philippe le Bel. Est-il permis de reconnatre le
pouvoir de juger qui que ce soit  des hommes fameux par leur origine
ignominieuse, leurs infamies et leurs crimes? Je citerai, entre
autres, Enguerrand de Marigny et Guillaume de Nogaret: ne
considre-t-on point universellement Enguerrand de Marigny comme un
magicien si habile qu'il entrane le roi  son gr vers tout ce qui
lui plat, sans qu'il coute les conseils des personnes les plus
respectables par leur position et leur dignit? N'est-il point connu
de tous que Guillaume de Nogaret a os attenter d'une main sacrilge 
la vie et  l'autorit du trs-saint pape Boniface VIII, de bonne
mmoire? Ne savons-nous pas que les anctres de ce Guillaume de
Nogaret ont t condamns pour hrsie et ont pri dans les flammes
qu'ils avaient mrites? Il est donc vident que ce Guillaume de
Nogaret est un homme pervers et hrtique, car les fils ne ressemblent
que trop souvent  leurs pres, et cependant ce sont ces deux hommes
qui, n'coutant que leurs haines, ont excit le roi contre moi!

Quelque nergique que ft cet acte d'appel, ce ne fut qu'une
manifestation strile. Le pape se contenta d'adresser  Nicolas
Caignet, confesseur du roi de France, qu'il avait rcemment dlgu
pour inviter les princes chrtiens  se croiser, de longues lettres o
il se plaignait des projets belliqueux de Louis de Nevers et des
communes de Flandre, et exprimait ses voeux pour le rtablissement de
la paix, lors mme qu'il dt tre ncessaire de modifier les traits
imposs aux Flamands, ou les serments que l'on avait exigs d'eux 
cet gard. Quant  l'empereur, il tait retenu en Italie par les
dissensions des Guelfes et des Gibelins, et la protestation du 14
avril 1313 lui avait  peine t remise lorsqu'il expira, empoisonn,
le 24 aot. Peut-tre Henri de Luxembourg et-il rpondu  cette voix
qui lui rappelait que l'empereur est suprieur  tous les princes
temporels. Henri de Luxembourg devait beaucoup  la maison de Flandre
 laquelle il n'tait lui-mme point tranger. Philippe de Thiette
tait mort  Naples, aprs avoir vaillamment servi la cause des
Gibelins. Son frre, Gui de Namur, homme d'un grand courage et d'une
haute renomme, selon le tmoignage de Villani, avait galement rendu
le dernier soupir, emport par une pidmie au moment o il venait de
contribuer  la prise de Brescia. Enfin, Henri de Flandre remplissait
dans son arme les fonctions de marchal: aussi intrpide que Gui et
que Philippe, il avait reu de l'empereur le comt de Lodi, et peu
aprs les Pisans lui avaient offert la seigneurie de leur rpublique.
Un grand nombre de chevaliers flamands combattaient avec lui en
Italie, ils pleurrent amrement la perte d'un empereur dont ils
chrissaient les vertus, et bientt aprs, d'un commun accord, ils
rsolurent, dit-on, d'opposer au roi de France un nouvel adversaire,
celui dont il pouvait le plus redouter la haine: il ne s'agissait de
rien moins que d'lire empereur Louis de Nevers, et d'appeler tout
l'empire  soutenir la querelle de la Flandre, mais la faiblesse du
parti des Gibelins en Italie fit chouer leur dessein.

Cependant l'influence de Louis de Nevers semblait dominer en Flandre.
Robert de Bthune avait t invit  se trouver  Paris aux ftes de
la Pentecte pour assister  une assemble solennelle o tous les
barons devaient prendre la croix: comme le duc de Bretagne, il
craignit que le roi, par une nouvelle ruse, ne chercht dans la
saintet d'un voeu religieux un prtexte pour l'loigner de ses Etats,
et lorsque, cdant enfin aux instances des lgats du pape, il se
rendit  Arras, il se plaignit vivement d'avoir t tromp par
Enguerrand de Marigny, en livrant au roi les chtellenies de Lille, de
Douay et de Bthune. Somm bientt aprs par Philippe le Bel de
renouveler l'hommage qu'il lui devait, il rpliqua que le serment de
fidlit qu'avaient prt ses aeux avait toujours embrass tout le
comt de Flandre dont dpendaient ces trois chtellenies, et qu'il ne
pouvait prendre d'autre engagement. Le roi exigeait aussi qu'il ft
abattre ses forteresses, et lui remt cinq cents hommes d'armes: il
avait dclar que le comte de Flandre tant avoit meffait que j paix
n'en seroit s'il ne l'amendoit  sa volont. Robert de Bthune ne
cda point: on rapporte mme qu'il osa rpondre, en prsence
d'Enguerrand de Marigny, que le roi estoit mal conseill, qui telle
demande luy faisoit.

Philippe le Bel se prpara ds ce moment  la guerre. Parmi les
ressources qu'il employa pour remplir son trsor, sans cesse puis
par ses intrigues ou ses crimes secrets, se trouve la taille impose 
la commune de Paris. Un grand nombre de marchands flamands qui
s'taient fixs sur les bords de la Seine y sont cits; tels sont:
Thibaut le Flamand, qui donna peut-tre son nom  la rue
Thibaut-aux-ds; Renier le Flamand, de la rue des Bourdonnais;
Guillaume le Flamand, du porche Saint-Jacques; Guillaume le Gantois,
Jean le changeur, de la rue Perrin Gosselin; il semble mme que
Philippe le Bel les ait ranonns avec une odieuse partialit, car
Wasselin de Gand, drapier en gros dans la rue au Cerf, fut le plus
impos de tous les bourgeois de Paris: il paya deux fois plus que la
paroisse des Saints-Innocents et la paroisse de Saint-Sauveur, et
quatre fois plus que toute la paroisse de Saint-Laurent.

Le roi de France employa des moyens plus nergiques pour faire
accepter la paix aux communes de Flandre: il avait rsolu de les
frapper dans les relations les plus importantes de leur commerce, et
ce fut  sa prire que le roi Edouard II ordonna tout  coup, le 19
juin 1313, qu'on arrtt dans tous les ports d'Angleterre les
marchands flamands, except ceux d'Ypres que Philippe le Bel croyait
plus favorables  ses intrts. Cette nouvelle rpandit dans toute la
Flandre une consternation profonde. Si l'agriculture avait t ruine
par les guerres, l'industrie avait du moins maintenu la prosprit des
communes flamandes; les vengeances de Philippe le Bel allaient enfin
l'atteindre, et telle tait la terreur dont les communes furent
saisies, qu'elles envoyrent leurs dputs au parlement convoqu 
Courtray, moins pour discuter les prtentions du roi de France que
pour se hter de s'y soumettre. Ces prtentions n'avaient jamais t
plus exorbitantes: il fallait que les Flamands payassent toutes les
sommes stipules par le trait d'Athies, et qu'ils s'engageassent 
dmolir les fortifications de toutes leurs villes, en commenant par
celles de Gand et de Bruges; ils devaient de plus donner comme gage de
l'accomplissement de ces promesses le chteau de Courtray, et remettre
un grand nombre d'otages, parmi lesquels on avait dsign Robert de
Cassel, fils du comte.

Un trait qui reproduisait toutes ces dispositions fut sign  Arras
le 31 juillet. Le comte de Flandre prta sur les saints Evangiles, en
prsence du cardinal Nicolas Caignet, confesseur du roi, le serment de
les excuter. Immdiatement aprs, Robert de Cassel se constitua
prisonnier et fut conduit d'abord  Pontoise, puis  Verneuil: le
chteau de Courtray avait dj t livr aux Franais.

Cette paix avait dur neuf mois, quand vers les premiers jours de juin
1314, le roi, qui craignait de plus en plus l'influence de Louis de
Nevers sur les communes flamandes, envoya en Flandre des sergents
d'armes pour l'arrter: ce fut le signal de l'insurrection. Louis de
Nevers, protg par ses amis, fit publier le 26 juin, par son
procureur Nicolas de Marchiennes, une nouvelle protestation, rponse
violente aux perscutions de Philippe le Bel; et les communes,
s'empressant de prendre les armes, chassrent aussitt le bailli du
roi du chteau de Courtray, afin que, si le sort de la Flandre devait
une seconde fois se dcider dans les mmes plaines, elles n'eussent du
moins plus  redouter d'attaques semblables  celles du chtelain de
Lens en 1302.

Le 1er aot 1314, une grande assemble, compose principalement des
dputs des bonnes villes du royaume, fut tenue au palais de Paris.
Philippe le Bel se montra au peuple sur un chafaud avec ses
conseillers, parmi lesquels sigeait au premier rang Enguerrand de
Marigny, que les chroniques de Saint-Denis appellent  la fois
coadjuteur du roi et gouverneur de tout le royaume, et celui-ci exposa
les motifs qui avaient donn lieu  la convocation de cette assemble.
Il rappela successivement la rbellion de Ferdinand de Portugal,
coupable d'avoir oubli qu'il ne tenait le comt de Flandre que comme
gardien et en sujtion de foi et d'hommage vis--vis du roi, et celle
du comte Gui qui avait t une cause de dpenses incalculables. Puis
il raconta que Robert de Bthune et les chevins de Flandre se
montraient disposs  ne pas observer la paix qu'ils avaient accepte.
Tous ces beaux discours se terminrent par une nouvelle demande de
subsides pour soutenir une guerre qui devenait de plus en plus
probable.

Par des lettres qui portent la date du 11 aot, Philippe le Bel avait
cit le comte de Flandre  comparatre, dans le dlai de trente jours,
devant son parlement, sinon tous les Flamands devaient tre
excommunis, et ceux d'entre eux qui tomberaient au pouvoir du roi mis
 mort sans forme de justice. Robert de Bthune envoya des dputs 
Paris, mais on refusa de les recevoir, et Guillaume de Nogaret dclara
au nom du roi que toutes les terres tenues en fief par le comte de
Flandre taient confisques au profit du roi, et qu'elles seraient
runies  ses domaines par la force des armes. En excution de cette
sentence, l'archevque de Reims et l'abb de Saint-Denis se rendirent
 Tournay et y proclamrent solennellement, aux portes de l'glise de
Notre-Dame, l'excommunication des Flamands. Cependant la commune de
cette ville se montrait peu favorable au roi; ce qui accroissait les
murmures, c'tait la merveilleuse aventure du sire de Vierzon, 
laquelle un grand nombre de bourgeois refusaient d'ajouter foi. Un
mouvement d'insurrection clata contre le chtelain. On le saisit et
on le fora d'avouer qu'il n'tait qu'un pauvre paysan, nomm Jacques
Ghestel, que de brillantes promesses avaient engag  jouer le rle
qu'il avait rempli. Le peuple, dans sa colre, l'ensevelit vivant.

Dj les communes flamandes avaient commenc la guerre. Elles
s'taient empares du chteau d'Helchin et assigeaient Lille, lorsque
les hommes d'armes, convoqus  Paris par le roi de France, parurent
sur toutes les frontires de la Flandre. Quatre armes allaient les
attaquer  la fois: celle du roi de Navarre, fils an du roi,
occupait Douay; celle du comte d'Evreux marchait au secours de Lille,
et le comte de Valois entrait  Tournay, tandis que Philippe de
Poitiers se dirigeait vers Saint-Omer.

Les milices flamandes ne reculaient point; elles taient prtes 
combattre, quand on apprit tout  coup qu'Enguerrand de Marigny avait
propos une trve, ratifie aussitt  Orchies, le 13 septembre, par
le roi de Navarre: la premire condition qui s'y trouvait trace tait
la dlivrance immdiate de Robert de Cassel et de tous les otages
retenus en France. On accusa depuis Enguerrand de Marigny de s'tre
laiss corrompre par l'or des communes de Flandre; il et t plus
juste de voir dans sa crainte de la guerre l'image de la pusillanimit
du roi. La grande arme du roi de France, crit le continuateur de
Guillaume de Nangis, rentra honteusement dans ses foyers.

Pour suffire aux frais de cette expdition, le roi de France avait
demand aux bourgeois le cinquime de leurs biens, aux nobles le
cinquime de leurs revenus. Tant d'exactions devaient enfin soulever
une rsistance universelle. La France avait eu son roi Jean: elle eut
comme l'Angleterre sa confdration des nobles et des communes. Les
sires de Fiennes en furent les chefs en Artois, et des associations
semblables se formrent aussitt parmi les nobles et les bourgeois du
Vermandois, du Ponthieu, de la Champagne et de la Bourgogne, afin de
mettre un terme aux impts illgaux et  la falsification des
monnaies, laquelle chose, disaient-ils, nous ne pouvons soufrir, ne
soutenir en bonne conscience; car ainsi perdrions nos honneurs,
franchises et libertez, et nous et cils qui aprs nous venront. Tous
avaient jur de maintenir la libert de la France en s'opposant
vaillamment aux usurpations du pouvoir royal.

Les _allis_ (tel tait le nom que l'on donnait aux barons et aux
bourgeois des communes) se runirent et rsolurent d'aller exposer
leurs plaintes au roi. Sire, lui dirent-ils, de toutes parts l'on
court aux armes, et si vous ne nous coutez, nous sommes aussi prts 
vous combattre. Nous voulons tre tous francs en France, et il est
temps de rparer nos griefs; car vous n'avez cess de piller votre
peuple: vous tes le premier de nos rois qui ait os le soumettre 
des tailles. Vous avez viol le serment que vous avez prt  Reims,
puisque vous tiez tenu de gouverner loyalement et selon droiture...
Souvenez-vous plutt de vos anctres, souvenez-vous du roi Louis,
votre aeul. De son temps, on ne connaissait ni les diximes, ni les
cinquimes. Combien on devait aimer un tel roi! Un vieillard, presque
centenaire, exprimait ainsi ses nafs regrets pour une poque  la
gloire de laquelle il n'tait point tranger: c'tait Jean de
Joinville, l'ami et l'historien du saint roi, qui venait protester, au
nom des vertus de Louis IX, contre la dloyaut de Philippe le Bel.

Philippe le Bel se vit rduit  cder et  s'incliner devant cette
puissante manifestation en supprimant les malttes et les tailles.
Triste spectacle que celui de tant de faiblesse aprs tant de
violences et tant d'orgueil!

Le dernier acte de l'autorit du roi de France avait t l'odieuse
immolation de Jacques de Molay, et l'on assurait que le grand matre
de l'ordre du Temple avait ajourn au tribunal de Dieu, du haut de son
bcher, le pape, le roi et ses juges; quarante jours aprs, Clment V
rendait le dernier soupir prs d'Avignon,  peine entour de quelques
domestiques gascons qui pillrent son trsor et l'abandonnrent sans
spulture; six mois plus tard, le jour de la fte des Morts, le
confesseur du roi, qui a t l'un des principaux accusateurs des
Templiers, tombe de cheval et expire aussitt.

Huit jours seulement s'taient couls, lorsque Philippe le Bel, qui
tait all chasser sur les bords de l'Oise pour se consoler de son
humiliation, fut ramen bless au chteau de Poissy: selon les uns, il
s'tait froiss la jambe en traversant le pont Saint-Maxence; selon
d'autres, il avait t renvers par un sanglier, d'un coup de
couenne, dit Dante. Ds qu'il sentit que sa vie touchait  son
terme, il se fit transporter  Fontainebleau o il tait n; l, on
le dposa dans une salle basse et sombre comme celle qu'habita Louis
XI au Plessis-lez-Tours. Ses fils s'taient rendus prs de lui. Ils
lui demandrent, raconte Godefroi de Paris, comment il se portait.
Mal de corps et d'me, rpondit avec effroi le beau roi de France,
frapp  la force de l'ge: Je sens que je vais mourir, et peut-tre
ds cette nuit. Dieu ne me pardonnera jamais; j'ai fait peser trop de
malttes et de tailles sur mes peuples: leurs maldictions me
condamnent. Le 29 novembre, Philippe le Bel rendit le dernier soupir.

La paix tait rtablie entre la Flandre et la France. Les communes
d'Arras et d'Amiens qui avaient partag sous Philippe le Bel
l'oppression des communes flamandes, se relevaient et reconstituaient
leur ancienne organisation municipale. N'oublions point que la maison
des sires de Fiennes qui dirigent la confdration d'Artois est allie
 la dynastie de Gui de Dampierre et dvoue  la cause flamande;
Isabelle de Flandre, un instant fiance au roi d'Angleterre, avait
pous, par amour, assure-t-on, Jean de Fiennes, chtelain de
Bourbourg. La confdration des communes d'Artois et de Flandre contre
le systme de Philippe le Bel est un fait historique dont on ne peut
mconnatre l'importance. Le comte de Flandres, dit une ancienne
chronique, soustint les alis en ce qui fut de son pouvoir.

La France allait redevenir le royaume des Francs. Louis X, successeur
de Philippe le Bel, avait fait annoncer publiquement que toutes les
choses seraient rtablies comme au temps de monseigneur saint Loys.
Vers les premiers jours d'avril les griefs populaires furent rpars,
et voici en quels termes cette mmorable ordonnance fut proclame dans
les provinces du nord de la France, plus voisines des communes
flamandes et plus profondment attaches aussi  toutes les traditions
de la libert.

Il ne pourra plus tre procd contre les nobles par enqute. On ne
pourra saisir leurs chteaux que s'ils s'opposent  l'emploi rgulier
des moyens lgaux.

Les nobles conserveront vis--vis de leurs vassaux l'autorit que le
roi lui-mme possde  l'gard des siens dans ses domaines, mais ils
seront tenus de le servir dans les guerres qui importeront aux
intrts de toute la nation.

Toutes les monnaies devront tre du mme aloi que sous le rgne de
Louis IX, et l'on supprimera toutes les subventions illgales
destines  soutenir la guerre contre la Flandre.

Le roi respectera la justice ecclsiastique, la juridiction des nobles
et leur droit de n'tre jugs que par leurs pairs, ainsi que la
juridiction des bourgeois dans les communes et dans les chtellenies.

Telles taient les garanties de la nation: passons aux prrogatives de
la royaut.

Le roi conserve l'exercice de son autorit suprieure et rpressive
dlgue  ses baillis et  ses prvts; mais s'ils se rendent
coupables de quelque abus, il les punira svrement.

Des commissaires dsigns par le roi parcourront toutes les provinces,
examineront leur situation et leurs besoins, surveilleront tous les
officiers royaux, couteront toutes les plaintes: ce sont les _missi
dominici_ des institutions de Karl le Grand transformes et
appropries aux besoins d'une civilisation plus avance par le pieux
gnie de Louis IX.

Lorsque quatre sicles se seront couls, Fnelon, effray des suites
dsastreuses du despotisme de Louis XIV, rappellera au duc de
Bourgogne le grand mouvement qui, aprs la mort de Philippe le Bel,
agita toute la France. Enfant de saint Louis, imitez votre pre...
Longtemps aprs sa mort, on se souvenoit encore avec attendrissement
de son rgne, comme de celui qui devoit servir de modle aux autres
pour tous les sicles  venir. On ne parloit que des poids, des
mesures, des monnoies, des coutumes, des lois, de la police du rgne
du bon roi saint Louis. On croyoit ne pouvoir mieux faire que ramener
tout  cette rgle.

Ces tentatives persvrantes, ces constants efforts pour rtablir
l'ordre et la paix par la puissance des institutions devaient se
reproduire pendant longtemps; mais leurs succs furent peu durables 
chaque poque, parce que l'ambition qui animait quelques hommes tait
plus vive, plus nergique que ce vague sentiment du droit national
dissmin dans les villes et dans les campagnes, chez des bourgeois
timides ou chez de pauvres laboureurs.

En vain avait-on enferm Enguerrand de Marigny au Temple, hostel des
templiers jadis, avant de le conduire au gibet de Montfaucon;
d'autres courtisans, que son supplice n'instruisait point, aspiraient
 son autorit. Louis le Hutin est d'ailleurs le digne fils de
Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre. Il temporise, il attend la
dsorganisation du parti des _allis_ pour rtablir le pouvoir absolu
de son pre. Il russit dj  intervenir comme mdiateur dans les
discussions souleves entre la veuve de Philippe Hurepel, Mahaut,
comtesse d'Artois, et les nobles qui s'taient runis  Bthune pour
demander que le prvt d'Aire, Thierri de Berruchon, ft pendu comme
le sire de Marigny. Du reste, les _allis_ ne s'entendaient gure. Les
barons taient jaloux les uns des autres, et la plupart semblaient ne
pas avoir t sincres dans leur pacte d'union avec les communes.
Comment qu'ils fussent tous jurs ensemble, dit la _Chronique de
Flandre_, si n'estoient-ils mus tous d'une volont; car aucuns
tendoient  ce que les mauvaises coustumes fussent ostes, et les
autres tendoient  mettre les bonnes villes et le plat pays tout au
bas, si qu'ils peussent estre maistres d'eux. Guillaume de Fiennes
lui-mme manqua  tous ses serments pour pouser la comtesse d'Artois,
dont le gouvernement avait fait natre tant de plaintes.

Il est triste de raconter le rle que remplit dans ces circonstances
Louis de Nevers. Impatient de recouvrer ses comts de Nevers et de
Rthel, il se rend dans les premiers jours de mai  Paris et s'y
rconcilie, au grand tonnement de tous, avec le roi de France dont il
ne quitte plus la cour. Un trait secret est sign au mois de mai
1315. Il porte que, lors mme que Louis de Nevers dcderait avant son
pre, ses fils recueilleront l'hritage du comte de Flandre, quels que
soient les droits de Robert de Cassel, et Louis de Nevers s'engage
vis--vis du roi  observer et  faire excuter, autant que cela
dpendra de lui, tous les traits imposs  la Flandre depuis dix
annes.

Ce fut en ce moment que Robert de Cassel, ignorant les intrigues
diriges contre lui, arriva  Paris, charg par son pre de rendre
hommage au nouveau roi; mais Louis X exigea, comme premire condition,
qu'il ft reconnu que l'hommage du comt de Flandre ne s'tendait plus
aux chtellenies de Lille, de Douay et de Bthune, et Robert de Cassel
se retira. Le roi avait ordonn que Robert de Bthune serait tenu de
se prsenter lui-mme  Paris pour y relever son fief; en vain
Baudouin de Zonnebeke fut-il charg d'exposer au roi que le comte de
Flandre tait retenu dans ses Etats par ses infirmits et sa
vieillesse: Louis X poursuivait contre la Flandre les vengeances de
Philippe le Bel.

La cour des pairs s'assembla le 30 juin; les ducs de Bretagne et de
Bourgogne ne crurent pas devoir y assister. L'vque de Chlons se
trouvait en prison. Des douze pairs de l'ancienne monarchie, un seul
sigeait: c'tait l'archevque de Rouen, Gilles Ascelin. On y et
plutt reconnu le parlement de Philippe le Bel, car les deux frres du
roi y eurent pour collgues Gauthier de Chtillon, Braud de Mareuil
et Miles de Noyers, selon la disposition du trait d'Athies, qui
permettait au roi de remplacer les pairs absents par de grans et haus
hommes de son conseil. Ils donnrent dfaut contre le comte de
Flandre, et dcidrent qu'il s'tait notoirement rendu coupable d'une
rbellion qui entranait l'excommunication et la forfaiture de tous
ses biens.

L'arrt de Louis X fut publi le 13 juillet; aprs un expos des
dsobissances des Flamands, il portait que s'ils ne se soumettaient
point  la volont du roi avant l'octave de sainte Marie Madeleine,
ils encourraient toutes les clauses pnales stipules par le trait
d'Athies, et dclarait toutes personnes qui, par faict, par parole,
par conseil, par faveur et autre manire, sont et ont est aydans et
consentans des meffaicts et rbellions, excommunis et despartis de la
sainte Eglise, rebelles, traistres, parjures, ennemis et coupables de
lse-majest. Il confisquait leurs autorits, dignits, honneurs,
liberts, immunits, franchises, privilges, chasteaux, terres,
villes, vassaux, fiefs, hommages, jurisdictions perptuelles et 
temps, ainsi que tous autres droits et biens qu'ils peuvent avoir.
Tous les Flamands taient proscrits du royaume; ceux que l'on
arrterait immdiatement taient condamns  estre serfs et
esclaves; quant  ceux que l'on trouverait en France aprs l'octave
de la Madeleine, on devait les mettre  mort sans attendre aucun
jugement, et en quelque lieu qu'ils fussent prins. Il tait dfendu
aux marchands de poursuivre leurs relations commerciales avec les
Flamands, ou de leur payer les sommes qui leur taient dues; quiconque
reclerait leurs biens devait tre puni de mort; leurs dnonciateurs
taient admis  partager les bnfices des confiscations avec les
trsoriers royaux; mais qu'ils nous rendent, ajoute l'ordonnance de
Louis X, les corps vifs ou morts.

Trois jours aprs, Robert de Cassel renvoya au roi l'hommage du fief
de Broigny, situ en Espagne; il tenta en mme temps une dernire
dmarche, o il appelait de l'arrt du 14 juillet aux gnreuses
dclarations du mois d'avril. Dans une lettre qui fut confie  un
moine de Grammont, il observait que le trait d'Athies, quelque dur
qu'il ft, n'avait point ordonn le dmembrement de la Flandre, que
Philippe le Bel lui-mme avait renonc  l'excution des conditions
les plus onreuses, puisqu'il avait fait rendre la libert aux otages
donns aprs le trait d'Arras; que la Flandre avait d'ailleurs le
droit lgitime de se plaindre des alliances du roi de France avec la
maison d'Avesnes, qui n'avait jamais renonc  ses prtentions
hrditaires  la Flandre; et bien que les gens du pays de Flandre
soient simples, ajoutait-il, ne sont-ils mie si ignorans qu'ils ne
voient bien et aperoivent  quelle entente on faict telles choses et
quels prils en peuvent suivre et advenir. Puis il s'tonnait de ces
mesures rigoureuses au milieu de l'enthousiasme d'un nouveau rgne
commenc sous de si heureux auspices, et invoquait les souvenirs d'une
poque dont toute la France vnrait les bienfaits. Votre joyeuse
advenue au rgne devroit estre abondante et pleine de toute grce et
piti... Vous eussiez d recevoir monsieur mon pre en vos hommages en
tel point d'estat et de franchise, comme on le tenoit anciennement du
temps du roy saint Louis... Si pouvoient les Flamands fermement
esprer que vous, au temps de vos joyeuses advenues au rgne, et 
leur humble suppliement, osteriez tous mauvais usages et nouvellets
levs en prjudice de leur ancien estat et franchise, et les
remettriez  leurs anciennes coustumes et droictures, mesmement quand
vous l'avez ainsy faict et octroy aux autres de votre rgne, qui le
vous ont requis et demand. Toutes choses dessudites veues, disait
Robert de Cassel en terminant, j'aperoy, si comme il me semble, tout
tourner et tendre  la destruction de monseigneur mon pre et de son
pas de Flandres, ausquels je suis plus astraint que  nulle crature
du monde; je ne puis, ne ne dois par raison plus voir, porter, ne
soustenir les trop grandes durts, inhumanits et meschiefs que on
leur faict; ainois m'astrainct droict de nature et de sang, et la
foiaut que je dois  monsieur mon pre. Et tout soit-il que je sois
tenu  vous pour la raison du fief de Brougny, si je suis plus tenu de
garder l'estat et l'honneur de monsieur mon pre, et me mettray avec
luy pour sauver l'honneur et l'estat de luy et de son pays, mesmement
 leur dfense, et en soustenant leur bon droict qui est clair et
notoire  Dieu et au monde, je ne croy rien mesfaire envrs vous, par
quoy mon fief doit esloigner de moi. Trs-puissant sire, si me dpars
de vous, triste, dolent et en trs-grand amertume de coeur de ce que
les choses sont ainsy, et me tray  la partie de monsieur mon pre...
Dieu vous doint bon conseil!

Louis X ne craignait plus les _allis_; triomphant de leurs
dissensions, il leur retirait dj tout ce qu'il leur avait accord.
Lorsqu'il quitta Paris le 31 juillet pour aller envahir la Flandre, il
remit l'oriflamme  Harpin d'Erqueries, qui avait t, aux clbres
confrences de Tournay, le collgue d'Enguerrand de Marigny et de
Guillaume de Nogaret.

Le roi de France avait rsolu d'exterminer les communes de Flandre par
la famine, avant de les faire prir par le glaive. Les ordres les plus
svres avaient t donns pour qu'on ne leur portt point de denres
de France. Le comte de Hainaut et le duc Jean de Brabant devaient les
repousser de leurs frontires. Le roi se vantait aussi de leur fermer
la mer. Ds le 18 juillet, il avait crit au roi d'Angleterre pour lui
faire part de la sentence prononce contre le comte de Flandre. Pour
ce, lui disait-il, nous vous requrons, sur la faut et l'amour en
quoi vous estes tenu  nous et les alliances qui sont entre vous et
nous, que les dits Flamens, nos ennemis, avec tous leurs biens, l o
il porront estre trovs, faites prendre et mettre par devers vous,
comme forfaits  vous, serfs et esclaves  tous jours. Il rclamait
en mme temps l'envoi d'une flotte anglaise sur les ctes de la
Flandre; mais Edouard II ne pouvait disposer de ses vaisseaux qui
combattaient les Ecossais, et au lieu de faire arrter les marchans
flamands comme serfs et esclaves, il leur accorda un dlai de
quarante jours pour sortir de son royaume.

Guillaume d'Avesne, comte de Hollande et de Hainaut, montrait plus de
zle contre la maison de Dampierre. Il s'tait engag, moyennant un
subside de cent quarante mille livres bons petits parisis,  attaquer
la Flandre avec cinquante mille hommes. En effet, il ne tarda point 
runir une nombreuse arme: on craignait qu'il ne dbarqut dans le
Zwyn ou n'envaht l'le de Cadzand, et dj les communes flamandes,
trompes par de faux bruits, envoyaient leurs hommes d'armes de ce
ct, lorsqu'on apprit que le comte Guillaume d'Avesnes remontait
l'Escaut avec onze cents navires orns de somptueuses bannires, et se
dirigeait vers Anvers, au son des trompettes et des concerts des
mnestrels. Partout o il passait il faisait brler les villages et
livrait les campagnes voisines du fleuve  la dvastation. Ce fut
ainsi qu'il s'avana jusqu'auprs de Rupelmonde.

Cependant le roi de France tait entr le 2 septembre  Lille. Il
conduisait avec lui, dit un historien contemporain, une arme telle
qu'aucun roi de France n'en avait jamais eue de si redoutable ni de si
puissante; il tait lui-mme trs-irrit contre les Flamands dont il
voulait se venger en subjuguant tout leur pays. Les hommes d'armes
franais, qui obissaient  cinquante-quatre comtes, se runirent au
nord de Lille,  Bondues: de l ils s'avancrent vers ces plaines
fatales de Courtray, o blanchissaient encore les ossements de leurs
pres. Louis X avait plac son camp entre Lauwe et Belleghem: il avait
ordonn la construction d'un pont sur la Lys; mais les milices
flamandes, qui se tenaient de l'autre ct de la rivire, le
dtruisirent. Il fallait donc que le roi continut sa marche, mais il
hsitait; deux lieues  peine le sparaient du ruisseau de Groeninghe.
Des pluies continuelles se succdaient avec une telle violence que la
mmoire des hommes n'en connaissait point d'exemple. Les chevaux
s'enfonaient dans la boue; tous les chemins taient devenus
impraticables pour les chariots qui transportaient les vivres; les
chevaliers eux-mmes ne trouvaient plus d'abri dans leurs tentes. En
vain des sergents d'armes avaient-ils essay de se consoler de leur
inaction en allant piller quelques villages ou quelques fermes
isoles: ils s'garaient ou tombaient dans les embches qu'on leur
prparait, et la plupart ne reparaissaient point; on racontait dj
dans le camp franais que les communes flamandes accouraient pour
entourer l'arme de toutes parts: Louis X assembla ses barons et
dcida qu'il fallait renoncer  la guerre pour chercher un refuge 
Tournay.

Telle fut la prcipitation que mirent les Franais dans leur retraite,
qu'ils se contentrent de brler quelques-unes de leurs tentes et
abandonnrent toutes leurs machines, leurs chariots et leurs
approvisionnements. Cette scne de confusion se passait au milieu de
la nuit, de peur que les communes flamandes ne remarquassent ce
mouvement et ne cherchassent  en profiter. Lorsque, aux premires
heures du jour, on vint annoncer aux chevins de Tournay que l'on
apercevait au loin une multitude de chevaliers et de fantassins
franais se pressant en dsordre vers l'Escaut, ils crurent qu'une
autre bataille de Courtray avait t livre, et firent fermer les
portes de la ville. Enfin,  l'heure des vpres, au milieu d'un
violent orage, l'un des fugitifs, puis de faim et de soif, fit
demander l'hospitalit  l'abbaye de Saint-Martin. Un seul moine se
rendit au devant de lui pour le recevoir: c'tait le roi de France. Il
resta quatre jours  Tournay, puis partit pour Paris.

Le comte Guillaume d'Avesnes avait brl Baechten, et se prparait 
assiger Rupelmonde quand il reut la nouvelle de la retraite du roi.
Il eut soin de la cacher, et faisant prendre les armes  tous les
siens sous le prtexte d'aller punir quelques pcheurs qui avaient
arrt des barques charges de vivres, il se dirigea vers Calloo o il
fit incendier toutes les habitations et percer les digues; de l, il
retourna en Hollande.

Malgr les efforts des vaisseaux franais et hollandais, auxquels se
joignirent ceux que l'amiral anglais, Jean de Stourmey, avait
rcemment ramens d'Ecosse, une flotte flamande, seconde par les
navires du port de Bayonne, n'avait cess de tenir la mer et d'enlever
les bls et les vins de France. En mme temps, les communes de Brabant
s'empressaient, malgr la dfense du duc Jean, de partager avec les
communes flamandes les approvisionnements qu'une longue disette les
obligeait  faire venir des pays voisins.

Gauthier de Chtillon n'avait pu effacer la honte de Louis le Hutin en
s'emparant du chteau d'Helchin, aprs avoir mis quelques Flamands en
fuite prs du pont d'Espierres: les milices de nos communes
parcouraient tout l'Artois sans trouver de rsistance. Un cardinal se
rendit en Flandre, afin de chercher  mettre un terme  ces scnes de
pillage et de dsolation; par ses soins fut conclue une trve qui
devait durer jusqu'au 22 juillet 1316.

Au milieu de ces discordes et de ces malheurs une horrible contagion
s'tait dclare et faisait sentir plus vivement le besoin de la paix.
Les uns attribuaient la peste aux pluies de l'automne; les autres la
croyaient le rsultat de la famine qui tourmentait les pauvres: le
tiers de la population succomba dans le nord de l'Europe. A Tournay,
ses ravages furent affreux, et parmi les villes de la Flandre qui
comptrent le plus de victimes, on peut citer celle d'Ypres.

La peste rgnait encore, lorsque le roi Louis X mourut presque
subitement  Vincennes le 4 juin. Il ne laissait que des filles de sa
premire femme, Marguerite de Bourgogne; mais la reine Clmence de
Hongrie tait grosse au moment de sa mort. L'an des frres de Louis
X, Philippe de Poitiers, qui fut depuis surnomm Philippe le Long, se
fit proclamer rgent, grce  l'appui de Gauthier de Chtillon, qui
saluait, dans le comte de Poitiers, le digne hritier de Philippe le
Bel et de Louis le Hutin.

Les dputs des communes flamandes s'taient rendus en France pour y
ngocier la paix; des confrences s'ouvrirent  Pontoise; ils y
obtinrent que les relations commerciales fussent rtablies, mais les
conditions qu'on leur proposa taient rudes et dures. Le rgent du
royaume exigeait que le comte de Flandre prt part  la premire
croisade qui serait prche par le pape; que Robert de Cassel ft
successivement un plerinage  Notre-Dame de Vauvert,  Notre-Dame de
Rochemadour,  Notre-Dame du Puy,  Saint-Gilles en Provence et 
Saint-Jacques de Compostelle. Les chteaux de Courtray et de Cassel
devaient tre dmolis; les chtellenies de Lille, de Douay et de
Bthune ne pouvaient plus tre rclames par le comte de Flandre, qui
tait tenu d'accepter l'arbitrage du comte de Poitiers dans ses
diffrends avec le comte de Hainaut. De plus, il fallait qu'il assurt
l'hritage de ses Etats  l'an des fils de Louis de Nevers, qui
pouserait la fille de Louis, comte d'Evreux, fils de Philippe le
Hardi. Un dlai, qui devait expirer le 1er aot, fut accord aux
communes flamandes pour qu'elles dlibrassent.

Les dputs de la Flandre ne tardrent point  retourner  Paris, et
ils y signrent le 10 aot une convention relative  la prolongation
des trves. De nouvelles ngociations eurent lieu, mais elles
n'amenrent aucun rsultat favorable, et le 1er septembre, les dputs
des communes flamandes acceptrent les propositions qui leur avaient
t faites au mois de juillet par Jacques de Maubeuge, telles que nous
les avons rapportes plus haut.

Cependant les troubles qui agitaient la France empchrent l'excution
de ce trait. Aprs la mort de Louis X, Robert d'Artois avait runi
dix-huit cents chevaliers pour rclamer les domaines de son aeul. A
Amiens, il fut accueilli avec le mme empressement par la commune et
par Ferri de Pecquigny, issu de la maison des vidames de cette antique
cit. Doulens, Hesdin, Avesnes, lui ouvrirent leurs portes. La commune
d'Arras chassa Gauthier de Chtillon pour s'associer  ce mouvement.
Partout o passait Robert d'Artois, il promettait de maintenir les
liberts et les privilges des bourgeois.

Le comte de Poitiers avait rassembl une arme; il russit  persuader
 Robert d'Artois de se rendre  Paris pour s'y soumettre au jugement
des pairs; mais il n'avait obtenu ce rsultat qu'aprs avoir conclu,
le 17 juillet, un trait par lequel il fianait l'ane des filles de
Louis X au duc de Bourgogne, et dclarait que si l'enfant dont la
reine tait grosse tait aussi une fille, ces deux princesses se
partageraient la Navarre, la Champagne et la Brie, et _donneraient
quittance_ du reste du royaume de France. Cette ventualit ne se
ralisa point. Clmence de Hongrie devint mre d'un fils qui ne vcut
que peu de jours, et de nouvelles dissensions clatrent. Philippe de
Poitiers, sacr roi  Reims, rencontra des ennemis jusque dans ses
frres, et le duc de Bourgogne n'hsita plus  rclamer, au nom de sa
fiance, non la Champagne ou la Brie, mais le trne mme de France.

La Flandre intervint de nouveau dans la lutte. Tandis que Jean de
Fiennes se plaait  la tte des _allis_ d'Artois, Louis de Nevers,
retir dans ses domaines de Rthel, y fortifiait ses villes et ses
chteaux pour soutenir le parti du duc de Bourgogne. Il s'tait
associ dans ce but  Gui de Chaumont,  Jean de Varennes et 
d'autres chevaliers champenois, afin qu'une mme ligue rallit tous
les mcontents depuis la Sane jusqu' la mer.

Dans ces circonstances, le pape Jean XXII interposa sa mdiation
pacifique. L'archevque de Bourges et Brenger de Landora, matre de
l'ordre des Frres prcheurs, dsigns comme lgats pontificaux,
montrrent tant de zle dans l'accomplissement de la tche qui leur
avait t confie, que le duc de Bourgogne renona  la main de la
fille de Louis X pour pouser la fille de Philippe le Long, hritire
prsomptive de la couronne aux mmes titres. Robert de Bthune est
compris dans ces ngociations aussi bien que Louis de Nevers, qui rend
hommage de ses domaines au nouveau roi le 13 septembre 1317.

Ds l'anne prcdente, le pape avait adress au comte de Flandre des
lettres par lesquelles il l'exhortait vivement  ne pas retarder par
ses querelles particulires l'poque o tous les princes chrtiens
prendraient les armes pour dlivrer la terre sainte; il avait en mme
temps cru devoir reprsenter au roi de France combien il tait
important de traiter avec la Flandre. Vous n'ignorez point, mon fils,
lui mandait-il, et ceci est connu de l'univers presque entier, depuis
combien d'annes la guerre de Flandre trouble le royaume de France,
combien de morts d'hommes en ont rsult, au pril des mes, et
quelles sont les dpenses auxquelles elles ont donn lieu, de telle
sorte que la France a prouv qu'il n'y a point d'ennemis plus
terribles que ceux qu'une nation porte dans son propre sein.

La rconciliation du roi et de la Flandre paraissait si ncessaire 
la paix de l'Europe, que les rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon,
de Portugal, chargrent leurs ambassadeurs de la seconder. Enfin,
aprs de longues discussions, l'archevque de Bourges et le matre de
l'ordre des Frres prcheurs obtinrent, le 4 novembre, que l'on
recourrait  l'arbitrage du pape, avec cette rserve que les communes
flamandes et le roi ne devraient s'y conformer qu'en ce qui serait de
leur pure et franche volont.

Robert de Cassel se rendit lui-mme  Avignon avec les dputs des
villes de Flandre. Ils ne rclamaient point l'annulation des traits
conclus avant l'avnement de Philippe le Long; mais ils exposaient
dans un langage nergique que, puisqu'on exigeait de la Flandre des
gages si importants de son respect pour les traits, il tait juste
que le roi donnt galement des garanties pour l'observation de la
paix. Ils formulrent  ce sujet trois demandes: la premire portait
que les pairs, les conseillers, les barons et les vques de France
jureraient d'aider des Flamands contre le roi s'il manquait  son
serment; la seconde attribuait  la cour des pairs le droit de
connatre de toutes les violations des traits; par la troisime, ils
exprimaient le voeu qu'en ce cas le roi ft soumis au jugement de
l'Eglise et frapp d'interdit. Ils ajoutaient que si le roi consentait
 leur restituer les chtellenies de Lille, de Douay et de Bthune,
des garanties moins compltes leur paratraient suffisantes.

La dcision du pape Jean XXII, publie le 8 mars 1317 (v. st.), fut
impartiale: Nous sommes d'avis, et c'est  titre d'avis que nous
avons prononc  cet gard, crivait-il au roi de France, que vous
fassiez jurer, par une personne que vous choisirez, que vous
observerez inviolablement les traits, en obligeant, pour
l'observation de ce serment, tous vos biens prsents et futurs; tous
vos successeurs prteront le mme serment le lendemain du jour o les
comtes de Flandre, tant reus  la foi et  hommage, auront pris le
mme engagement. Vous vous efforcerez aussi, autant que cela dpend de
vous, de persuader  votre frre,  vos oncles et  vos cousins les
comtes de Valois, de Bourbon et de Saint-Pol, ainsi qu'aux pairs de
France, de se lier par les mmes promesses, de telle sorte que si vous
faisiez quelque chose contre ces traits, ils ne soient pas tenus de
vous aider et de vous assister; mais ils seront compltement dgags
de toutes ces promesses, si ce sont les Flamands qui violent la paix.

Les dputs des communes flamandes se contentrent de rpondre qu'ils
n'avaient point le pouvoir d'adhrer  cette dcision arbitrale, mais
qu'ils se hteraient d'aller la communiquer aux bonnes villes dont ils
taient les mandataires. Le pape, qui avait dj fait part de sa
dcision  plusieurs rois de l'Europe, parut toutefois tonn qu'ils
n'eussent point approuv avec empressement une transaction qui leur
tait si avantageuse; et dans une bulle du 20 mars, il menaa les
villes de Flandre d'une sentence gnrale d'interdit si elles
continuaient  empcher le rtablissement de la paix. Dans d'autres
lettres, le pape, rappelant les progrs des infidles en Asie,
exhortait le comte, dans les termes les plus pressants,  ne pas
laisser  sa postrit un hritage de haines et de discordes.

Le 9 avril, le roi de France fit citer Robert de Bthune par Thomas de
Morfontaine et Philippe de Prcy, afin qu'il se rendt  Paris, dans
le dlai de quatre semaines aprs les ftes de Pques, pour jurer le
trait du 1er septembre 1316. Aussitt aprs une sentence d'interdit
fut lance contre la Flandre, et matre Rginald, chapelain de
Philippe le Bel et de Philippe le Long, prcha publiquement  Paris
qu'il tait aussi licite et aussi mritoire de porter les armes contre
les Flamands que contre les Sarrasins.

Cependant le pape avait rsolu de faire une nouvelle tentative auprs
des communes flamandes, avant de confirmer l'excommunication prononce
 Paris. Il chargea de ce soin deux frres mineurs, dont l'un
appartenait  la Flandre, Etienne de Nrac et Guillaume de Gand; le
troisime lgat, qui avait t peut-tre dsign sur la recommandation
du roi de France, tait un frre prcheur de Paris, nomm Pierre de la
Palu, qui figurera plus tard dans le procs de Robert d'Artois comme
le docile instrument des volonts de Philippe de Valois. On racontait
de toutes parts que Pierre de la Palu avait rpt  Paris, dans une
procession solennelle, les discours les plus violents de matre
Rginald, et qu'il avait mme ajout qu'il tait permis de mettre 
mort les Flamands excommunis, aussi bien que des chiens. S'il tait
au pouvoir de Guillaume de Gand de faire russir une dmarche dont le
but tait la conciliation, la prsence de Pierre de la Palu dans cette
ambassade devait ncessairement la rendre impossible, car il apprit
bientt lui-mme combien il tait ha de ce peuple qu'on l'accusait
d'avoir insult. Aussi, ds qu'il fut  Courtray et pendant qu'il
faisait demander au comte en quel lieu il pourrait s'acquitter de sa
mission, il rflchit sur sa position et la trouva prilleuse. De
concert avec ses collgues, il rsolut de mettre dsormais la plus
grande modration dans ses paroles et de s'abstenir de menaces, parce
que les Flamands, inaccessibles  tout sentiment de crainte,
semblaient plus disposs  s'en irriter qu' s'en laisser effrayer. Il
jugea mme convenable de leur parler de leur gloire nationale, afin de
les adoucir en flattant leur vanit. Frre Guillaume de Gand fut
charg d'crire au confesseur du comte de Flandre qu'ils espraient un
bon accueil, puisque leur ambassade serait toute pacifique.

Le 10 mai, les trois religieux arrivrent  Bruges. On les conduisit
aussitt  l'htel du comte o taient runis un grand nombre
d'chevins, de conseillers et de dputs de toutes les villes de
Flandre. Vous tes chargs de sommer les communes d'excuter la
sentence du pape, leur dit Baudouin de Zonnebeke; voici leurs
procureurs; vous pouvez leur expliquer votre message. Ils rclamrent
un dlai de deux jours; mais Baudouin de Zonnebeke prit la parole et
demanda  Pierre de la Palu s'il tait vrai qu'il et compar, 
Paris, les bonnes gens de Flandre  des Sarrasins et  des chiens.
Pierre de la Palu le nia fort nergiquement, et ajouta qu'il dsirait
au contraire que le pape admt l'appel des Flamands contre
l'excommunication prononce  la requte du roi de France. Si cette
excommunication tait injuste  ses yeux, pourquoi l'observait-il en
quittant ses habits sacerdotaux dans les provinces flamandes? Telle
fut la deuxime question de Baudouin de Zonnebeke: on et voulu que
les lgats choisis par Jean XXII avec l'assentiment de Philippe le
Long donnassent l'exemple de la dsobissance vis--vis du pape et
vis--vis du roi. Cette fois, l'embarras de Pierre de la Palu fut
visible; il allgua quatre raisons dans sa rponse: la premire, que
puisqu'il n'tait pas Flamand, il n'tait pas compris dans un acte
d'appel qu'il comparait  un bouclier protecteur; la seconde, qu'il
avait une connaissance plus exacte de l'excommunication qui avait t
prononce  Paris; la troisime, que la maxime du sage tait de
s'abstenir dans le doute; la quatrime, qu'tant Franais, il devait
se conformer  l'opinion adopte par les Franais. Aucune de ces
raisons ne paraissait fort satisfaisante; on murmurait de toutes parts
autour de lui, et le pauvre moine, l'esprit troubl par tous les
rcits qui se rpandaient en France sur la cruaut des communes de
Flandre, s'cria en tremblant: Je suis entre vos mains, et ne puis
mourir qu'une fois! Ainsi se termina cette assemble.

Le surlendemain, frre Guillaume de Gand fut charg d'expliquer les
bulles du pape, mais son discours ne fut qu'un long commentaire de
quelques textes de l'Ecriture sainte. Puis, Pierre de la Palu chercha
 remplir son message en le dguisant sous la forme d'un apologue. Il
y avait un homme ayant deux fils auxquels il ordonna de se rendre dans
sa vigne. L'un promit de lui obir et n'y alla pas; l'autre refusa,
mais il y alla. Vous aviez promis au pape de suivre ses conseils et
vous ne le faites point, tandis que le roi qui n'avait pas voulu s'y
engager est prt  le faire.--Jamais, interrompit le comte, nous
n'avons pris l'engagement de nous conformer  l'avis du pape.--Ceci
se passait dans le rfectoire du couvent des Frres mineurs, o se
trouvaient les dputs de la commune de Bruges. Pierre de la Palu
jugea prudent de changer aussitt de langage. Il me semble,
poursuivit-il, qu'il existe un motif qui doit vous exciter fortement 
maintenir la paix: tout le monde reconnat que jusqu' ce jour vous
avez eu l'honneur de toutes les guerres, mais le roi vous reproche de
ne pas vouloir de paix: conformez-vous donc au conseil du pape et il
n'y aura personne qui ne vous estime et ne vous honore. Cependant le
comte promit de rpondre aux bulles pontificales, et les trois frres
mineurs partirent pour Ypres d'o ils se rendirent  Courtray, puis
ils rentrrent en France. Le comte de Savoie, Henri de Sully, et
d'autres courtisans avaient dj racont  Philippe le Long que les
lgats du pape avaient clbr le courage des Flamands et avaient mme
approuv leur acte d'appel; aussi Pierre de la Palu ne russit-il
point  se disculper de leurs attaques; il avait pris pour thme de sa
justification: Il est ncessaire qu'il y ait des scandales, mais
malheur  celui qui les fait natre!--S'il vous arrive jamais,
s'cria le seigneur de Sully, d'oser rpter de semblables choses en
prsence du pape, nous vous considrerons comme l'ennemi du roi.
Pierre de la Palu fut priv de ses fonctions de lgat. Son successeur
fut un autre frre mineur nomm Bernard Guy.

Il avait t toutefois convenu  Bruges que les dputs des communes
flamandes s'assembleraient  Compigne, aprs les ftes de
l'Assomption, pour y confrer avec les conseillers du roi de France,
en prsence des lgats pontificaux; mais Philippe le Long tait
tellement irrit de tout ce qui avait eu lieu que, sans attendre plus
longtemps, et comme s'il tait assur d'avance de l'inutilit de toute
ngociation, il crivit le 4 juin aux feudataires du royaume pour
qu'ils se runissent  Arras au commencement du mois de septembre. En
mme temps, apprenant que Louis de Nevers, retir dans le comt de
Rthel et toujours domin par son caractre inquiet et remuant, avait
conclu une alliance avec l'vque de Verdun et le sire d'Aspremont
contre le comte de Bar, il envoya Gauthier de Chtillon, l'un des
arbitres dsigns par le trait de Gisors, terminer ces diffrends par
la force des armes, et allgua ce prtexte pour confisquer les comts
de Nevers et de Rthel.

Avant les derniers jours de juin, Louis de Nevers tait rentr fugitif
en Flandre avec ses enfants pour y chercher un asile contre la colre
du roi de France: mais des ambassadeurs franais l'y suivirent et le
sommrent de comparatre aussi aux confrences de Compigne pour s'y
justifier de tous les griefs qu'en lui reprochait. Ces menaces, les
prparatifs belliqueux du roi, la nouvelle du procs instruit contre
Pierre de la Palu, qui commena le 1er juillet, parurent aux communes
comme  Louis de Nevers lui-mme des motifs suffisants pour ne point
envoyer leurs dputs  l'assemble de Compigne, et des historiens de
ce temps racontent que les conseillers du roi qui se trouvaient dans
cette ville n'y virent arriver que deux jeunes bergers, qui
rpondirent  toutes leurs questions: Quelques brebis manquent 
notre troupeau: nous sommes venus ici pour les chercher.

Cependant Jean XXII ne renonce point  sa mission apostolique de
prcher la paix au milieu de toutes les discordes: noble prrogative,
reconnue par les peuples et par les rois, qui fut la gloire de la
papaut au moyen-ge. Les lgats qu'il a dsigns en 1318, comme
successeurs de Pierre de la Palu et de ses collgues, interposrent de
nouveau leur mdiation, et aprs l'avoir fait accepter au roi de
France, qui avait pu se convaincre qu'en ce moment une guerre contre
la Flandre serait impopulaire, ils l'offrirent aux Flamands avec une
nouvelle instance et obtinrent qu'une autre confrence et lieu 
Compigne le 7 octobre 1318. Les dputs des communes flamandes y
reproduisirent toutes les demandes qu'ils avaient portes  Avignon.
Ce fut en vain que l'vque de Mende, l'un des conseillers du roi,
attaqua dans un langage vhment des prtentions si exorbitantes et si
tranges, disant que par la premire ils se proposaient de soumettre
le roi  l'autorit de ses sujets et de livrer ses Etats  l'anarchie;
que par la seconde ils voulaient lui faire subir le jugement des pairs
qui ne possdent aucune juridiction et ne peuvent prononcer comme
juges, bien que dans quelques cas dtermins le roi les convoque pour
qu'ils l'assistent, et qu'enfin par la troisime ils cherchaient, ce
dont il n'y avait pas d'exemple,  placer le roi, qui ne reconnat la
supriorit de personne sur la terre dans les choses temporelles, sous
la dpendance d'une puissance trangre, et il ajoutait que les
Flamands taient si videmment guids par leur malice et non par la
raison, qu'ils dclaraient eux-mmes tre prts  renoncer  toutes
ces garanties, si on leur restituait les trois chtellenies de Lille,
de Douay et de Bthune. Les trois dputs des communes se montraient
inbranlables dans leur rsolution.

Cependant le pape Jean XXII avait charg son neveu le cardinal
Gosselin de terminer les affaires de Flandre, soit par la douceur,
soit par les moyens de rigueur, lui ordonnant de ne revenir auprs de
lui que lorsqu'il y aurait russi. A peine tait-il arriv  Paris,
qu'il manda  l'vque de Tournay de prononcer la sentence d'interdit
et de se rendre en Flandre prs de Robert de Bthune pour la lui
signifier; mais l'vque de Tournay, craignant que cette mission
n'offrt quelque danger, la confia  deux clercs qui furent en effet
retenus prisonniers par l'ordre du comte, de peur qu'ils n'excitassent
quelque sdition dans les grandes villes du pays.

Le roi de France se prparait activement  la guerre qu'il prvoyait
depuis longtemps: ds fvrier, il avait dfendu tous les tournois, par
une lettre adresse au bailli de Vermandois, quar, disait-il, si nous
le souffririons  faire, nous ne pourrions pas avoir les nobles de
nostre royaume si prestement pour nous aidier  nostre guerre. Le
conntable, Gauthier de Chtillon, avait reu le commandement des
hommes d'armes qui devaient envahir la Flandre.

Quelques jours avaient suffi pour modifier profondment la situation
du pays. Louis de Nevers, qui exerait sur les communes une influence
d'autant plus grande qu'il s'tait plac sans cesse  la tte des
bourgeois mcontents pour les seconder dans leurs luttes et dans leurs
plaintes contre le gouvernement si dplorable de Robert de Bthune, ne
cherchait plus qu' calmer leur courage. Sduit par les largesses de
ceux qui nagure n'avaient que des fers pour lui, il avait chang de
langage et glorifiait les ennemis contre lesquels il avait si
nergiquement invoqu l'indignation des hommes et les vengeances de
Dieu. Les communes de Flandre taient prtes  s'armer avec Louis de
Nevers: sa trahison avait suffi pour branler leur zle. Leurs milices
suivirent  peine jusqu' Cassel le comte de Flandre, qui leur montra
vainement un vieux parchemin remontant  l'poque de Baudouin de
Constantinople pour leur prouver ses droits  la possession des cits
d'Aire et de Saint-Omer; les bourgeois ne l'coutaient point.
Lorsqu'il fut question de traverser la Lys, les Gantois s'crirent
tout d'une voix qu'ils ne le feraient point. Le comte voulut les y
contraindre; mais ils persistrent dans leur refus, et Robert de
Bthune fut rduit  renoncer  son projet de combattre l'invasion
trangre pour touffer une guerre civile.

Le roi l'avait de nouveau cit, le 27 septembre,  comparatre 
Paris: il rsistait encore quand il apprit que l'an de ses fils
entranant avec lui les dputs des communes, s'tait rendu  Aire
pour traiter de la paix avec Henri de Sully. Louis de Nevers y avait
obtenu amnistie entire du roi pour son alliance avec Gobert
d'Aspremont: il avait promis de faire excuter le trait du 1er
septembre 1316, et d'amener son pre  Paris. Une autre convention
tait relative au mariage de Louis, fils du comte de Nevers. Il avait
t fianc en 1316  la fille du comte d'Evreux; mais l'anne
suivante, le comte de Valois, devenu chef d'une ligue politique et
n'coutant que son ambition, voulut lui donner la main de l'une de ses
filles. Les ngociations avaient t conduites avec tant d'activit,
que le jour du mariage tait dj fix lorsque le roi annona qu'il
choisissait lui-mme pour son gendre le petit-fils de Robert de
Bthune, auquel son aeul assura de nouveau la succession du comt de
Flandre, quels que fussent les droits ventuels de Robert de Cassel.

Le cardinal Gosselin partit aussitt pour Tournay, o le vieux comte
de Flandre ne tarda pas  arriver. Leur entrevue eut lieu dans
l'glise de Saint-Lger: le vieux prince se jeta en pleurant aux
genoux du lgat; il protestait qu'il tait dispos  faire tout ce
qu'on lui demanderait, pourvu qu'on le dispenst du payement de deux
cent mille livres stipul par le trait du 1er septembre 1316, et
promit de se trouver  Paris vers la mi-carme. Le cardinal fit
immdiatement proclamer la paix, et toute la ville retentit du son des
cloches et du chant des actions de grces.

Peu aprs, le 7 janvier 1319 (v. st.), dans une assemble solennelle
tenue au Louvre, le roi dclara qu'il tait prt  se conformer 
l'arbitrage du pape, quoique sa dcision contnt des choses tranges
et onreuses dont il n'y avait d'exemple ni sous son rgne, ni sous
celui de ses prdcesseurs; ensuite il invita les pairs qui taient
prsents (c'taient les comtes de Valois, de Clermont et de Saint-Pol,
l'archevque de Reims, les vques de Beauvais, de Noyon et de
Chlons, le duc de Bourgogne et la comtesse d'Artois)  se porter pour
lui, comme le pape l'avait prescrit, garants de l'excution du trait;
mais la plupart rpliqurent qu'il tait grave de s'engager ainsi dans
des affaires qui leur taient trangres et qu'ils en dlibreraient.
Par d'autres motifs, les comtes de Valois et de Clermont observaient
aussi que la sentence arbitrale contenait aucunes choses estranges et
non accoustumes des rois, ne du lignage, ne des pers de France, et
demandaient que les Flamands se conformassent d'abord au trait. Ces
discussions levrent de nouveaux obstacles au rtablissement de la
paix. Robert de Bthune y trouva un prtexte qu'il saisit avec
empressement pour ne pas se rendre  Paris. La timidit qu'il avait
montre vis--vis des rois de France dans les premires annes
de son gouvernement s'tait change,  mesure que ses forces
s'affaiblissaient, en un sentiment plus profond de terreur: le joug
qu'il avait port si longtemps tait sans cesse prsent  sa mmoire,
et, prt  descendre dans la tombe, il cherchait  repousser le
fantme odieux qui troublait ses jours et ses nuits.

Robert de Bthune ne pouvait plus rien pour rsister aux intrigues de
Philippe le Long. Toutes les communes rclamaient la paix, et elles
eussent peut-tre dpouill le comte de Flandre de son autorit pour
la donner  son fils, s'il n'et consenti  accompagner leurs dputs
prs du roi vers les derniers jours du mois d'avril 1320. Ils
s'approchait des portes de Paris lorsqu'on lui annona que le roi de
France venait au devant de lui; il s'inclina humblement, mais il ne
rpondit rien au discours de Philippe le Long. Louis de Nevers lui lut
les paroles de l'hommage qu'il devait prononcer; il les rpta, puis
on lui porta le trait du 1er septembre 1316 pour qu'il l'approuvt.
Cependant, ds que l'on arriva  la clause relative  la cession des
chtellenies de Lille, de Douay et de Bthune, il s'cria
nergiquement que cette cession tait nulle, parce qu'il n'y avait
jamais vu que la remise d'un gage provisoire, ajoutant que, si on lui
avait fait sceller un autre engagement, c'tait une fraude
d'Enguerrand de Marigny. Il fallut ajourner l'entrevue. Le roi se
montrait fort mcontent; on l'entendit jurer, par l'me de Philippe le
Bel, que le comte de Flandre ne recouvrerait jamais les trois
chtellenies, et il pria ses oncles, les comtes de Valois et de la
Marche, et les autres barons qui l'entouraient, de prononcer le mme
serment. Sa colre s'accrut quand il apprit que le comte de Flandre
avait fui de Paris pour rentrer dans ses Etats.

Louis de Nevers venait de renouveler  Philippe le Long son serment
d'obissance; il engagea vivement les dputs des communes  suivre
son pre et  le ramener  la cour du roi. Ceux-ci le crurent et
atteignirent aisment le vieux prince  trois lieues de Paris, dans un
village o il s'tait arrt avec un seul serviteur pour y passer la
nuit. Seigneur, lui dirent-ils, quoique nos procurations ne semblent
pas nous permettre de ratifier la paix sans votre assentiment, nous
savons bien que si nous revenions en Flandre sans l'avoir conclue, nos
ttes ne resteraient pas longtemps protges par nos chaperons, et
nous sommes rsolus  ne point quitter la France avant d'avoir termin
toutes les ngociations avec le roi. Robert de Bthune comprit  leur
langage qu'il tait menac d'une insurrection dont l'an de ses fils
et t le chef: il courba la tte et se tut. Quelques jours plus
tard, le 5 mai 1320, on lui fit ratifier le trait de 1316, et il
dclara de plus renoncer au serment des pairs qui formait la
principale sret promise par le roi. Lorsqu'on s'occupa de la
conclusion du mariage de Marguerite de France, la rsistance du
vieillard se ranima; il s'indignait de voir son petit-fils choisir
pour compagne la petite-fille de Philippe le Bel. Cette fois il fallut
l'intervention du cardinal Gosselin pour l'apaiser; et peu aprs, au
mois de juillet, le fils an du comte de Nevers pousa solennellement
Marguerite, qui avait  peine huit ans.

Vers la mme poque, le roi pardonna aux chefs des insurgs d'Artois,
qui continuaient depuis six annes  reprsenter le parti nagure si
puissant des _allis_. Il permit mme au comte de Flandre de recevoir
dans ses Etats son beau-frre, Jean de Fiennes, qui avait pris la plus
grande part aux deux mouvements qui avaient successivement clat  la
fin du rgne de Philippe le Bel et au commencement du rgne de
Philippe le Long. D'autres _allis_ qui s'taient rfugis en Flandre
ne furent point compris dans ces conventions: c'taient, entre autres,
Ferri de Pecquigny et le sire de Renty; ils considraient cet oubli de
la part du comte comme une violation de la confdration qu'il avait
autrefois conclue avec eux, et rsolurent de se venger de Louis de
Nevers,  qui ils imputaient tout ce qui avait eu lieu. Le sire de
Fiennes les appuyait aussi bien que Robert de Cassel. En 1319, le
comte de Flandre avait fait un testament, par lequel il lguait  son
second fils le comt d'Alost, Grammont, le pays de Waes et les
Quatre-Mtiers; ce don avait t rvoqu lorsque Louis de Nevers,
triomphant, conduisit son pre au parlement de Paris. Robert de Cassel
ne l'ignorait point: osa-t-il s'arrter  la pense d'un fratricide?

C'tait vers la fin de l'anne 1320: Robert de Bthune, rentr en
Flandre, cherchait quelque repos aux longues angoisses de sa vie,
quand les sires de Pecquigny et de Renty lui amenrent un jeune homme
qui rpandait des larmes abondantes: il avouait qu'il avait t charg
de l'empoisonner. Et pourquoi l'eussiez-vous fait? demanda le
vieillard. Le jeune homme reprit: Je ne faisais que ce qui m'a t
command, car votre fils, le comte de Nevers, voulait que j'obisse en
toute chose  frre Gauthier, de l'ordre des ermites de
Saint-Guillaume. Robert de Bthune aimait beaucoup ce moine: il fut
troubl de cette rvlation. On ajoute qu'il dcouvrit que sa mort
devait tre le signal d'un complot qui aurait livr toute la Flandre
au roi de France. Quoi qu'il en soit, Robert de Bthune crut  la
vrit de ces aveux, et chargea le second de ses fils de prendre
toutes les mesures ncessaires pour rprimer le projet des
conspirateurs.

Louis de Nevers s'tait retir  Beveren avec Rasse de Gavre, et
refusait d'obir aux ordres de son pre. Une nuit qu'il revenait d'un
voyage qu'il avait fait prs du duc de Brabant, il se vit arrt et
renvers de son cheval, dans une fort prs de Bornhem, par des hommes
d'armes placs sous les ordres de Ferri de Pecquigny, qui venait
d'tre cr bailli de Waes, et on le conduisit au chteau de Viane.
Robert de Cassel en fut bientt instruit, et, en vertu de l'autorit
qui lui avait t dlgue, il fit adresser au chtelain de Viane des
lettres ainsi conues: Nous vous mandons que, ces lettres veues, sans
delay, vous faciez couper la teste  Loys, nostre fils, et si vous ne
le faictes, nous nous en prendrons  vous. Le chancelier de Flandre
refusa de les sceller, mais Robert de Cassel prit lui-mme le sceau et
l'apposa sur la sentence de mort. Heureusement le chtelain de Viane
recula devant le rle de bourreau. Sire, dit-il au comte de Nevers,
voyez les lettres que monseigneur votre pre m'envoie.--Au nom de
Dieu, reprit le prince, ne vous htez pas, car je ne puis croire que
monseigneur sache rien de ces lettres.--Eh bien, continua le
chtelain, pour l'amour de vous, je me mettrai en aventure: j'irai
savoir de votre pre s'il a donn ces lettres, et s'il en est ainsi,
je baillerai le chteau  quelque autre gentilhomme, et je m'en irai
hors du pays. Le chtelain de Viane se rendit donc  Male o se
trouvait le vieux comte de Flandre, et lui ayant montr les lettres,
il ajouta: Sire, j'ai fait votre commandement, car je n'osais y
dsobir.--Quoi! chtelain, s'cria tristement Robert, mon fils
est-il mort? Mais le chtelain, mu de sa douleur, s'empressa de le
rassurer en lui disant: Sire, calmez-vous: votre fils vit encore.

Cependant, les dputs des communes et un grand nombre de notables
bourgeois vinrent supplier Robert de Bthune d'oublier les torts du
comte de Nevers; le roi de France appuya leurs efforts. Les enfants du
prisonnier mlrent leurs larmes  ces prires, et un historien
contemporain leur attribue l'honneur d'avoir sauv leur pre. Enfin,
le 6 avril 1321 (v. st.), un notaire reut son acte de soumission.
Deux jours aprs, il fut conduit  l'abbaye de Saint-Bernard, o il
dclara, en prsence du duc de Brabant, du comte de Namur, de Robert
de Cassel et de Ferri de Pecquigny, qu'il demandait pardon  son pre
de ses offenses vis--vis de lui. Le jour de la solennit de Pques,
il se rendit, accompagn de la comtesse de Nevers et de ses fils, au
chteau de Courtray pour ritrer la mme promesse. On lui avait fait
sceller une charte par laquelle il s'engageait  ne garder aucune
rancune, ni contre Robert de Cassel, ni contre Ferri de Pecquigny et
les autres chevaliers de la maison du comte qui l'avaient arrt, et
de plus  quitter la Flandre dans le dlai de huit jours, pour n'y
rentrer que par l'exprs commandement de son pre; l'on exigea que
toutes les communes de Flandre, pleines de zle pour ses intrts,
ratifiassent cette convention. On prtendait que c'tait Robert de
Cassel qui avait forc son frre  prendre cet engagement, afin qu'il
lui ft plus facile,  la mort de Robert de Bthune, de s'emparer du
gouvernement du comt, et cette accusation est d'autant plus
vraisemblable que, bien que l'hritier du comte de Flandre, en
promettant de sceller le testament de son pre, et fait des rserves
pour les cas de dshritance greveuse, on ne l'en contraignit pas
moins  crire de sa propre main au bas de cette dclaration:
_Quelque il soient, approbo_.

Ds que Louis de Nevers fut sorti du chteau de Rupelmonde, il se
retira  Paris et y mourut peu aprs, le 6 juillet 1322.

Le 17 septembre, Robert de Bthune, g de quatre-vingt-deux ans,
rendait le dernier soupir  Ypres.

Le bruit courut, dit un chroniqueur ligeois, que le pre et le fils
avaient tous les deux pri empoisonns.




LIVRE DOUZIME

1322-1346.

  Louis de Nevers. Troubles en Flandre.--Invasion de Philippe de
  Valois. Jacques d'Artevelde.


Le roi de France avait prcd de quelques mois dans la tombe Robert
de Bthune et Louis de Nevers; Charles le Bel succdait  Philippe le
Long au moment o la succession du comt de Flandre allait tre
vivement dispute.

Robert de Cassel occupait la position la plus favorable pour s'emparer
de l'hritage de son pre. Si les bourgeois lui taient hostiles, il
s'appuyait du moins sur des amis courageux et dvous qui avaient joui
de la faveur du vieux prince et qui se trouvaient, au moment de sa
mort, dpositaires de toute l'autorit. Disposant de la plupart des
chteaux, il avait depuis longtems rassembl des hommes d'armes afin
de pouvoir profiter de la confusion qui accompagne toujours la
transmission d'un pouvoir contest. Sa puissance semblait mme si
redoutable, que, lorsque le fils du comte de Nevers, que l'histoire
nomme Louis de Nevers comme son pre, voulut faire acte d'hommage, le
roi s'y opposa afin de laisser  la cour des pairs, et peut-tre  la
fortune des vnements, le soin de dcider quel devait tre l'hritier
lgitime du comt de Flandre.

Cependant les communes de Gand et de Bruges, alarmes des prparatifs
belliqueux de Robert de Cassel, avaient conclu, le 8 mars 1321 (v.
st.), une troite alliance.

Nous, chevins, conseillers et tous ceux de la commune de Gand, et
nous, bourgmestre, chevins et conseillers et tous ceux de la commune
de Bruges, faisons savoir  ceux qui ces prsentes verront, que nous
avons fait une alliance, tant pour nous que pour nos successeurs, au
nom desdites villes, dans l'intrt commun du pays de Flandre, afin
de nous aider mutuellement, tant de notre vie que de nos biens, 
dfendre nos liberts, nos usages, nos lois et nos privilges, et
aussi pour maintenir les libres relations du commerce sur lesquelles
repose l'industrie flamande. S'il arrivait donc que quelqu'un voult
attenter  nos liberts,  nos coutumes,  nos usages,  nos lois ou 
nos privilges, ou entraver la libert des relations commerciales dans
le pays de Flandre, les deux villes ci-dessus nommes uniraient leurs
efforts; de plus, afin que cette convention conserve toute sa vigueur,
nous avons choisi,  Gand et  Bruges, cinq personnes qui seront
charges de veiller  son excution, savoir:  Gand, Jean Depape,
Baudouin Uutendale, Ghelnot Damman, Henri de Coutervoorde et Jacques
Relme; et  Bruges, Gauthier Derudder, Gilles d'Aertrike, Chrtien de
la Potterie, Jean Breydel et Nicolas Bonin. Le bourgmestre de Bruges
se nomme  cette poque Jean Schynckele. Les premiers chevins de Gand
sont Gilbert Rynvisch et Thomas de Vaernewyck: parmi les dputs qui
les reprsentent en 1321 dans ces ngociations se trouvent deux riches
bourgeois, Salomon Borluut et Jean d'Artevelde. Ces noms, par une
heureuse association, reprsentent tout ce que la Flandre a de plus
glorieux dans les souvenirs du pass et dans les esprances de
l'avenir.

Les grandes villes avaient peu de sympathies pour Robert de Cassel;
elles savaient que l'ambition tait une passion qui dominait dans son
coeur, et l'accusaient d'y avoir sacrifi tour  tour la libert et la
vie de son frre. Sans attendre la dcision du roi, elles appelrent
au milieu d'elles le petit-fils de Robert de Bthune, et lui rendirent
hommage.

Cependant Charles le Bel se montra d'autant plus irrit de ce qui
avait eu lieu, qu'il avait charg Michel de Mauconduit et Miles de
Noyers de gouverner la Flandre pendant l'intervalle qui devait
s'couler jusqu' la sentence dfinitive. Louis de Nevers fut somm de
se justifier: il refusa quelque temps d'obir, enfin il parut  Paris
dans les premiers jours de novembre; mais  peine y tait-il arriv
qu'il fut enferm  la tour du Louvre, o il resta jusqu'aux ftes de
la Nol. Dj la cour des pairs avait abord la question de la
succession du comt de Flandre. Louis de Nevers invoquait la
renonciation de Robert de Cassel, mais celui-ci en contestait la
validit; enfin, une soeur de Robert de Bthune, Mathilde, femme de
Matthieu de Lorraine, prtendait tre la plus proche hritire du
dernier comte, puisqu'on ne pouvait lui opposer la renonciation dont
Louis de Nevers s'appuyait contre Robert de Cassel. Au milieu de ces
discussions, les communes flamandes annoncrent au roi que s'il
n'admettait point l'hommage de Louis, elles ne reconnatraient point
d'autre comte et exerceraient elles-mmes l'autorit dans les bonnes
villes. Peu de jours aprs, le 29 janvier, un arrt solennel de la
cour des pairs proclama la lgitimit des droits du petit-fils de
Robert de Bthune.

Charles le Bel cda  la manifestation des communes flamandes, mais il
imposa au jeune prince les conditions les plus svres, et tandis que
la Flandre le soutenait avec plus de zle parce qu'il tait orphelin,
il ne voyait dans son ge qu'une garantie de faiblesse et de
soumission. Cinq jours aprs l'arrt de la cour des pairs, Louis de
Nevers rendit hommage au roi, en s'engageant par serment  respecter
tous les traits imposs  la Flandre par Philippe le Bel et ses fils;
puis, il s'excusa humblement d'avoir voulu prendre possession du comt
de Flandre sans la permission du roi, et lui promit d'en confier le
gouvernement aux conseillers qui lui seraient dsigns. En excution
de cette convention secrte, Charles le Bel choisit, le 11 mars, les
ministres du nouveau comte de Flandre. L'un tait l'vque d'Arras;
l'autre, l'abb de Vzelay, Guillaume Flotte, dont le nom reparaissait
aprs vingt annes comme une dernire menace de reprsailles et de
vengeances.

Le roi suspendit toutefois, jusqu' la fin du mois de septembre, le
dpart de l'vque d'Arras et de l'abb de Vzelay; il tait
ncessaire que le jeune prince affermt son autorit avant de la
remettre entre leurs mains. La premire mesure adopte par Louis de
Nevers, pour rester fidle  ses engagements vis--vis du roi de
France, avait t fort impopulaire; car, rompant le trait commercial
conclu le 1er octobre 1320, par son aeul avec Edouard II, il avait
envoy des navires piller les ctes de l'Angleterre, en mme temps
qu'il faisait arrter tous les marchands anglais dans ses Etats. Les
communes murmurrent hautement. Afin de les apaiser, le roi de France
fit sceller une convention qui rtablissait toutes les relations
commerciales entre la Flandre, le Hainaut et la Hollande. Le comte de
Hainaut y renona  toutes ses prtentions sur le comt d'Alost et le
pays des Quatre-Mtiers, et paya au comte de Flandre trente mille
livres parisis; de son ct, Louis de Nevers abandonna tous ses droits
sur la Zlande.

Louis de Nevers crut avoir assez fait pour se rconcilier avec les
bourgeois auxquels il devait son avnement. Il ne s'appliqua plus qu'
s'attacher ses ennemis les plus redoutables. Il reut l'hommage de
Robert de Cassel, lui assura la possession des seigneuries de Cassel,
de Bourbourg, de Bergues, de Gravelines, de Warneton et de Bornhem, et
y ajouta d'autres bienfaits.

Jean de Namur, aussi hostile aux communes en 1323 qu'en 1308, obtint
le fief des forfaitures et des amendes qui seraient recueillies par le
comte, et de plus le bailliage des eaux de l'Ecluse, qui jusqu'alors
avait appartenu aux habitants de Damme et de Bruges. Les Brugeois
n'avaient point oubli que Jean de Namur avait t rcemment l'un de
leurs plus redoutables adversaires dans les dissensions relatives  la
succession du comt. En apprenant qu'il runissait des sergents 
l'Ecluse, ils souponnrent quelque mauvais dessein; peut-tre Jean
Breydel et ses quatre collgues leur dnoncrent-ils les dangers qui
menaaient leurs relations commerciales dans le Zwyn. Tous les
bourgeois de Bruges avaient pris les armes. Si nous nous montrons
trop patients, se disaient-ils les uns aux autres, nous nous
laisserons subjuguer et ruiner: il vaut mieux que nous allions
conqurir la ville de l'Ecluse et que nous maintenions nos droits et
nos privilges.

Le comte de Flandre, instruit de ce mouvement, accourut pendant la
nuit de Courtray  Bruges; il essaya vainement de dissuader les
bourgeois de leur projet. Ds le lever de l'aurore, ils s'lancrent
en grand nombre hors de la ville. Le comte les accompagnait, esprant
encore pouvoir les engager  rentrer dans leurs foyers: ils ne
l'coutrent pas. Il fut le tmoin d'une sanglante escarmouche qui
arrta un moment les Brugeois, mais qui ne les empcha point d'entrer
 l'Ecluse et d'y poursuivre leurs ennemis, dont plusieurs, dans leur
terreur, se prcipitrent dans les flots. Le comte de Namur ne dut la
vie qu'aux prires du comte Louis, et la commune triomphante le
conduisit avec elle  Bruges, o il fut enferm au Steen (juillet
1323). La comtesse de Namur, Marie d'Artois, implora aussitt
l'intervention du roi de France en faveur de son mari; mais les
Brugeois exigeaient avant toute autre condition qu'on approuvt les
privilges de leur ancienne juridiction sur le port de l'Ecluse, et
les ngociations se prolongeaient sans amener aucun rsultat. Le comte
de Flandre lui-mme, voyant son autorit mconnue, s'tait retir en
France.

Le comte de Namur commena  s'attrister de ce que les efforts de ses
amis taient si lents pour lui rendre la libert. Il avait demand
qu'il lui ft permis d'assister aux offices de l'glise de
Saint-Donat, affirmant sur sa parole de chevalier qu'il ne chercherait
point  fuir: on repoussa sa prire en mme temps que ses plaintes sur
l'ennui de sa captivit. C'tait toutefois une joyeuse demeure que le
Steen, malgr ses grilles et ses geliers. On y donnait de bons lits
aux prisonniers; aux grandes ftes, on ornait leurs salles de fleurs
et de verdure, et on ne leur dfendait point d'y recevoir leurs amis.
On y chantait tout le jour, on y jouait aux ds toute la nuit, et ce
fut grce  ce dsordre que le comte de Namur parvint, le 9 octobre, 
gagner la porte de la Bouverie, o des chevaux l'attendaient.

Au bruit de cette vasion, une extrme agitation clata  Bruges; les
discordes y taient si vives que les magistrats de Gand envoyrent des
dputs au comte pour le prier de rentrer en Flandre. Louis de Nevers
y consentit, et vers les premiers jours de dcembre il revint 
Bruges; il avait obtenu que le comte de Namur dclart publiquement
pardonner aux Brugeois leur attaque et son arrestation; mais il avait
cette fois amen avec lui l'abb de Vzelay, et l'on remarquait avec
indignation en Flandre qu'il repoussait les conseils de tous les
habitants du pays pour rechercher ceux d'un homme dont le pre s'tait
associ  toutes les vengeances de Philippe le Bel.

Louis de Nevers n'tait plus ce noble orphelin que l'appui des
communes avait protg contre les intrigues qui le menaaient. Dvou
dsormais aux intrts du roi de France, il aimait  se retirer dans
le comt de Nevers o ses vices frappaient moins les regards, et s'il
s'arrtait en Flandre, il y donnait le spectacle d'un prince gar par
ses courtisans et dgrad par ses honteuses prodigalits. Tantt il se
plaisait au milieu des frivoles bats de ses baladins, tantt il
enrichissait son nain Johannot en lui octroyant des privilges sur les
maisons o l'on jouait aux checs et aux ds. Il accordait toute sa
faveur  l'un de ses valets d'curie nomm Jean Gheylinc, qu'il
appelle dans ses chartes son ami et son conseiller, et il voulut mme
plus tard lui faire pouser sa fille.

Vers le mois de juillet 1324, le comte de Flandre s'tait rendu dans
le Nivernais; il avait laiss le gouvernement de la Flandre au sire
d'Aspremont, chevalier franais. Son dpart fut le signal des
exactions les plus odieuses. Les bourgeois taient accabls de tailles
et d'impts: on les dpouillait de leurs biens pour enrichir quelques
favoris et quelques trangers. Si le mcontentement des communes
retenait quelquefois l'avidit des conseillers du comte dans les
grandes cits de Gand et de Bruges, elle s'exerait librement dans les
campagnes. L dominaient les sires d'Haveskerke, de Moerkerke, de
Praet, de Lichtervelde, d'Halewyn, de Ghistelles et tant d'autres
chevaliers qui depuis longtemps avaient accept des pensions des rois
de France; ils se souvenaient qu' Courtray plusieurs d'entre eux
avaient pri sous les coups de ces libres laboureurs de race saxonne
qui s'y pressaient autour d'Eustache Sporkin, et ne songeaient qu' se
venger. Ils sortaient de leurs chteaux pour ranonner ceux qu'ils
craignaient le plus, et s'ils rsistaient, ils les mettaient  mort.

Cruelles sont les moeurs des karls: la barbe en dsordre, les
vtements dchirs, leurs chaussures en lambeaux, ils veulent dompter
les chevaliers; arms de leurs massues noueuses, laissant entrevoir
sous leurs ceintures leurs longs couteaux, ils sont aussi orgueilleux
qu'un comte et rvent que l'univers leur appartient. Puisse le ciel
les maudire  jamais!

Nous saurons chtier les karls: nous lancerons nos chevaux dans leurs
campagnes; nous les tranerons sur la claie; nous les suspendrons aux
gibets. Il faut qu'ils ploient devant nous!

Deux sicles se sont couls depuis les complots des amis de Bertulf
et de Burchard, lorsque l'insurrection ranime les passions
tumultueuses des Flamings dans toute l'tendue du Fleanderland.
Lambert Baldwin ou Bouwin, si l'on suit l'orthographe adopte par les
chroniqueurs du quatorzime sicle, tait leur chef prs d'Ardenbourg;
c'tait Sohier Janssone dans le pays de Ghistelles; dans le territoire
des Quatre-Mtiers, les insurgs obissaient  Walter Ratgheer et 
Lambert Bockel; mais celui de leurs capitaines dans lequel revivaient
le plus nergiquement les fureurs impies des Saxons se nommait Jacques
Peyt: il conduisait les siens  l'assaut des chteaux en les engageant
 gorger tous les chevaliers du parti du comte, et n'pargnait point
les prtres; il n'entrait jamais, disait-on, dans les glises pour y
prier, et peut-tre le sang qu'il rpandait n'tait-il  ses yeux
qu'un holocauste expiatoire aux divinits proscrites de ses aeux.

Le sire d'Aspremont, ne pouvant arrter ce mouvement, se hta
d'appeler le comte qui revint en Flandre dans les premiers jours de
fvrier 1324 (v. st.), accompagn de l'abb de Vzelay. Il n'avait
point d'arme pour soumettre les insurgs et traita avec eux; ils lui
payrent une amende, promirent de dissoudre leurs associations et
conservrent toute leur puissance. Louis de Nevers, prvoyant de
nouvelles meutes, parat avoir cherch, ds cette poque, 
s'attacher les Gantois; car il leur accorda le droit de pouvoir seuls
lever des taxes dans les chtellenies qui relevaient de leur ville, et
lorsqu'il retourna au mois de juin dans le comt de Nevers, il donna
pour successeur au sire d'Aspremont, dans le gouvernement de la
Flandre, un noble bourgeois de Gand nomm Philippe d'Axel.

Cependant les troubles ne s'apaisaient point; Janssone et Bouwin
continuaient  dmolir les chteaux des chevaliers dont ils
redoutaient la vengeance, et, ds les ftes de Nol, Louis de Nevers
se vit rduit  rentrer en Flandre. De nouvelles confrences eurent
lieu; mais l'irritation qui rgnait parmi les courtisans du comte
tait si grande qu'elles ne produisirent aucun rsultat. Les insurgs,
remarquant que le comte n'avait point amen d'hommes d'armes avec lui,
se montraient de plus en plus audacieux. En vain quelques chevaliers,
retranchs  Ghistelles et  Ardenbourg, faisaient-ils de frquentes
sorties dans lesquelles ils brlaient les habitations des laboureurs,
faisant prir les uns par le glaive, livrant les autres au supplice de
la roue. Toutes les populations des campagnes s'armaient pour rsister
 leurs attaques; elles comprenaient que le mme sort les menaait, et
taient rsolues  s'opposer de toutes leurs forces et de tout leur
courage  de si cruelles dvastations.

Parmi les chefs des insurgs qui avaient jug prudent, aprs la
pacification du mois de mars 1323 (v. st.), de chercher un asile au
sein de la commune de Bruges, se trouvait le chef des rebelles de
Furnes, Nicolas Zannequin, l'homme le plus riche et le plus puissant
de cette partie de la Flandre, qui reprsentait pour ses amis les
anciennes traditions de la noblesse des karls saxons, mais qui
n'tait, aux yeux des chevaliers, qu'un serf obscur comme les fils
d'Erembald. Il s'assura bientt, parmi ceux qui lui avaient donn
l'hospitalit, une influence gale  celle qu'il avait exerce sur
ses concitoyens, car il ne cessait de rappeler les droits et les
devoirs qu'imposait aux communes la dfense de la libert nationale,
menace par des tailles odieuses et des impts illgaux. Tous les
bourgeois se soulevrent  sa voix, quand Janssone, qui s'tait empar
du chteau de Ghistelles, parut devant Bruges, amenant  sa suite de
nombreux prisonniers.

Zannequin rallia bientt sous sa bannire toutes les communes
voisines. Thourout, Roulers, Poperinghe, Nieuport, Furnes, Dunkerque,
Cassel, Bailleul lui ouvrirent leurs portes. L'enthousiasme des
populations du Fleanderland tait extrme. Les habitants du
territoire de Furnes, dit un chroniqueur contemporain, le reurent
comme l'ange du Seigneur; ils lui montraient plus de soumission qu'
toute autre personne, et l'honoraient plus que s'il et t le comte
ou le roi. Robert de Cassel, qui avait runi quelques hommes d'armes
pour le combattre, se retira presque aussitt. Zannequin le craignait
peu, car il savait que toutes les communes lui taient favorables, et
l'on assurait que Robert de Cassel lui-mme n'tait pas hostile 
l'insurrection.

Louis de Nevers rsidait  Courtray; de l il allait quelquefois 
Ypres, plus souvent  Gand. Les bourgeois de cette ville, qu'il
flattait sans cesse en leur promettant de nouveaux privilges,
oublirent bientt la confdration du 8 mars 1321 (v. st.); et, aprs
tre d'abord intervenus comme mdiateurs, ils ne tardrent pas 
combattre les Brugeois et leurs allis. Louis de Nevers, de plus en
plus irrit, avait fait publier  Audenarde, le 13 mars 1324 (v. st.),
une dclaration signe de Jean de Nesle, de Jean de Verrires et
d'autres chevaliers du parti _leliaert_, par laquelle il confisquait
toutes les liberts et tous les privilges de la ville de Bruges. Mais
ces menaces restrent impuissantes, et bientt aprs le comte, rduit
 reconnatre la strilit de ses efforts, proposa un trait qui
portait que tous les dommages causs par la guerre seraient rpars
selon l'arbitrage des magistrats de Gand, de ceux d'Ypres et de Robert
de Cassel, sans que l'on pt toutefois prononcer aucune sentence de
mort, de mutilation ou d'exil (mars 1324, v. st.).

Cependant l'ordre et la tranquillit ne furent point compltement
rtablis, et la mort d'un laboureur du pays de Furnes, tu par un
chevalier, suffit pour renouveler l'agitation. Les arbitres avaient
convoqu le 11 juin,  l'abbaye des Dunes, tous ceux qui auraient le
dessein de se constituer accusateurs. Zannequin et Janssone y
accoururent avec tous leurs amis arms: les arbitres seuls n'osrent
point y paratre.

Louis de Nevers n'tait pas mieux dispos  observer la paix; il
redoutait surtout la rivalit ambitieuse de son oncle, Robert de
Cassel, qui semblait vouloir profiter de ces troubles pour se placer 
la tte de la commune de Bruges qu'il avait autrefois combattue. Dj
le roi de France avait,  la prire du comte de Flandre, charg son
conseiller, Pierre de Cugnires, d'exhorter Robert de Cassel  ne pas
soutenir les rebelles. Le sire de Cassel ne rpondit pas  ce message.
Le comte s'alarma de son silence comme d'un dfi. De plus en plus
inquiet, il crivit au bailli de Warneton d'pier la premire
excursion que son oncle ferait de son chteau de Nieppe pour le faire
dcapiter; mais cet ordre ne s'excuta point. Le chancelier du comte
de Flandre en avait donn lui-mme avis  Robert de Cassel; il avait
voulu, rpondit-il  Louis de Nevers qui le lui reprochait, sauver
l'honneur du comte de Flandre du mpris des hommes et son me du
jugement de Dieu.

Cette odieuse tentative accrut la haine dont Louis de Nevers tait
l'objet. Du de toutes parts dans ses esprances, et instruit que les
Brugeois faisaient occuper par leurs milices les principaux bourgs de
la Flandre occidentale, il runit  Ypres quatre cents hommes d'armes,
et y fit publier une charte par laquelle il dsignait pour ses
conseillers Jean de Nesle, Guillaume d'Auxonne et Jean de Verrires;
puis il se dirigea vers Courtray pour recommencer les hostilits. Six
bourgeois de Bruges taient arrivs dans cette ville; Louis les fit
aussitt arrter: c'tait le signal de la guerre.

Lorsque les Brugeois apprirent que plusieurs de leurs concitoyens
avaient t retenus dans les prisons du comte, ils coururent
prcipitamment aux armes, et l'on ne tarda point  annoncer  Louis de
Nevers que cinq mille combattants, choisis dans les rangs de la
commune de Bruges, avaient quitt leurs foyers pour dlivrer leurs
amis. Une grande terreur se rpandit aussitt parmi les conseillers du
comte: ils jugrent qu'il fallait couper tous les ponts de la Lys et
incendier les faubourgs qui se trouvaient au del de la rivire, afin
que les ennemis ne pussent point s'y tablir. Cependant la flamme,
pousse par le vent, lanait d'innombrables tincelles jusque sur les
toits des maisons situes au sud de la Lys. Les palissades et les
chaumes schs par un soleil ardent s'embrasaient rapidement, et
l'incendie s'tendait sur toute la ville.

Au premier bruit du danger qui le menaait, le comte de Flandre tait
mont  cheval et s'tait rendu avec ses chevaliers sur la place du
March, o il avait fait conduire les six prisonniers de Bruges, soit
pour leur faire trancher la tte sans dlai, soit pour les amener 
Lille avec lui. L'aspect de ce jeune prince, sduit par de si perfides
conseils et dj prt  fuir loin des remparts qu'il vouait  la
destruction, excita l'indignation des bourgeois de Courtray: ils
oublirent leurs demeures en feu et leurs familles plores pour ne
songer qu' se venger; les femmes elles-mmes prenaient part au
combat, que leurs sanglots et leurs cris excitaient plus violemment
que les sons lugubres du tocsin. Jean de Namur et d'autres chevaliers
ne russirent  sortir de la ville qu'aprs avoir vu tomber
d'illustres barons, notamment Jean de Nesle, de la maison de Flandre.
Le comte lui-mme tait expos  un pril imminent, quand les
bourgeois de Courtray le sparrent de ses conseillers les plus
dvous et les plus braves qui taient rests prs de lui.

Le lendemain, les Brugeois arrivrent aux bords de la Lys. Ils
croyaient accourir  une bataille, mais de bruyantes acclamations leur
annoncrent un triomphe auquel se mlaient de tristes images de
dsolation et de ruine. Le comte leur fut livr: ils le placrent sur
un petit cheval et le contraignirent  les suivre. Ses conseillers
l'accompagnaient chargs de chanes, et les chevins de Bruges se
runirent immdiatement pour les juger. On reprochait aux uns le
massacre des laboureurs de Furnes et de Ghistelles, aux autres
l'incendie  peine teint de Courtray; aussitt condamns et
prcipits par les fentres de leur prison au milieu d'un peuple
furieux, ils furent les victimes des haines qui avaient dict la
sentence. Ainsi prirent Roger de Saemslacht, qui avait pris soin du
comte pendant son enfance, Jean de Verrires, Jacques de Bergues,
Baudouin de Zegherscappelle, Gauthier de Boldeghem, et avec eux
quelques chevaliers trangers, parmi lesquels on nomme Jean de
Lambres, Odet de Mzires et Jean de Polignac (21 juin 1325).

Les Brugeois retenaient le comte prisonnier aux halles. Ils avaient
lu Robert de Cassel _rewaert_ de Flandre, et le premier acte de sa
puissance avait t de se placer  la tte d'une expdition dirige
contre les Gantois. Le chteau de Peteghem, qui avait t autrefois la
rsidence des empereurs franks de la dynastie de Karl le Grand, fut
livr aux flammes, puis il menaa Audenarde, mais cette ville tait
bien fortifie et il fallut se rsoudre  en lever le sige. Dj
l'avant-garde des Brugeois se trouvait  Deynze, lorsqu'on y apprit
que les Gantois occupaient le bourg de Nevele et se prparaient  les
attaquer. Les Brugeois, quoique infrieurs en nombre, se portrent
aussitt en avant jusqu'au pont de Reckelinghe, o ils rencontrrent
leurs adversaires, diviss en trois bataillons et guids par Guillaume
Wenemare, dont la haute stature galait le courage. En vain
essayrent-ils de les disperser. Ils se virent eux-mmes repousss
jusqu' Deynze, et leur dfaite et t complte si l'arme qui avait
assig Audenarde ne ft accourue  leur secours. Ds ce moment, les
chances du combat changrent; les Gantois virent tomber Guillaume
Wenemare au milieu de la mle et sa mort sema le dsordre dans leurs
rangs: ils se replirent prcipitamment, et Robert de Cassel les
poursuivit jusqu'au pied des remparts de Gand (15 juillet 1325).

Vers cette poque, des ambassadeurs de Charles le Bel taient arrivs
en Flandre pour y proposer de soumettre les griefs des communes contre
le comte au jugement du roi. Ils assistrent au triomphe de Robert de
Cassel et apprirent que la commune d'Ypres avait appel Zannequin. La
puissance des bourgeois de Bruges n'avait jamais t si grande: ils
exigeaient, avant de rendre la libert  Louis de Nevers, que la ville
de Gand et celle d'Ardenbourg, qui avait rsist aux efforts de
Lambert Bouwin, renonassent  leurs traits avec le comte de Flandre
pour entrer dans leur alliance; c'tait demander que toute la
souverainet ft place entre leurs mains. Quelque dures que fussent
ces conditions, les ambassadeurs franais semblaient disposs  les
accepter, car les Brugeois voulaient que la soumission des Gantois
prcdt la dlivrance du comte; mais un grand nombre de bourgeois de
Gand, parents et amis de ceux qui avaient succomb avec Guillaume
Wenemare, au pont de Reckelinghe, refusrent d'adhrer  toute
ngociation qui les sacrifierait  l'orgueil des vainqueurs.

Le comte de Namur tait accouru  Gand pour y combattre sous les
bannires de Louis de Nevers; sa prsence, loin de fortifier le parti
du comte, l'entrana  de nouveaux dsastres. Il se prparait 
prendre possession de Grammont, o il esprait trouver un accueil
favorable, quand les habitants de cette ville fermrent tout  coup
leurs portes. Ils avaient cru reconnatre le comte de Namur dans le
sire de Gavre qui s'tait avanc avec trois cents sergents, et
s'taient hts de l'immoler, tandis que les hommes d'armes du comte
de Namur, rests hors de la ville, entendaient les cris de leurs
compagnons sans pouvoir les secourir. Jean de Namur rentra furieux 
Gand. Impatient d'exercer sa vengeance, il accusa les tisserands
d'tre contraires au parti du comte, en fit prir un grand nombre et
en chassa trois mille qui se rfugirent dans le camp de Robert de
Cassel, o s'taient dj runis Ratgheer, Janssone, Bouwin et Bockel.

Le roi de France avait charg le bailli d'Amiens de citer Robert de
Cassel  comparatre  Paris pour rendre compte de l'appui qu'il
donnait  la commune de Bruges. Robert de Cassel se contenta de
rpondre que s'il avait accept le soin de gouverner la Flandre, il
l'avait fait par affection pour son neveu, et s'excusa de ne pouvoir
se rendre  Paris pour obir  la sommation du roi. Les communes
insurges avaient occup le chteau d'Helchin et fait rompre les
ponts-levis de l'Escaut et de la Lys; peut-tre espraient-elles
l'alliance de l'Angleterre, dont elles favorisaient les marchands dans
tous leurs ports.

Ds que Charles le Bel sut que cette dernire tentative avait chou,
il dclara qu' la prire des Gantois il avait cr Jean de Namur
_rewaert_ de Flandre; puis il requit, le 4 novembre, l'vque de
Senlis et l'abb de Saint-Denis de mettre la Flandre en interdit, et
la sentence d'excommunication fut proclame  Tournay et  Arras. Le
peuple apprit avec douleur la publication de censures ecclsiastiques;
sa terreur s'accrut lorsque peu de jours aprs les Gantois, commands
par Sohier de Courtray et Hector Vilain, attaqurent prs d'Assenede
l'arme de Bockel et de Ratgheer, qui furent compltement dfaits et
prirent dans le combat. L'hiver avait forc les Brugeois  lever le
sige de Gand, et ils se montraient plus disposs  la paix. On
annonait aussi que le roi, prt  excuter ses menaces, avait ordonn
 Alphonse d'Espagne,  Matthieu de Trie et  Miles de Noyers,
d'assembler une arme en Artois et d'envahir la Flandre.

Il semblait  un grand nombre de bourgeois qu'il valait mieux rendre
Louis de Nevers  la libert que de livrer la Flandre au double flau
de la guerre civile et de la guerre trangre. De nouvelles
ngociations s'ouvrirent, et le 18 fvrier 1325 (v. st.), le comte de
Flandre quitta sa prison pour se rendre  la chapelle de Saint-Basile,
o il jura solennellement, sur la relique du Saint-Sang, qu'il
pardonnait  ceux qui l'avaient retenu  Bruges, et qu'il ferait tous
ses efforts prs des princes trangers afin que la paix ft rtablie.

Le lendemain Louis de Nevers partit pour Gand et de l pour Paris, o
le roi le reut avec bont et l'assura que, tant qu'il suivrait ses
conseils, il pourrait compter sur son appui pour subjuguer son peuple.
Louis de Nevers oublia bientt le serment qu'il avait prt; mais
Charles le Bel ne jugeait point encore le moment favorable pour runir
toutes les forces de la monarchie dans les plaines de la Flandre. La
reine d'Angleterre, sa soeur, tait venue  Paris rclamer son secours
contre la faction de Hugues Spencer, et il ne songeait en ce moment
qu' favoriser l'expdition qui, peu de mois plus tard, porta Wulfart
de Ghistelles, Michel de Ligne, Hector Vilain, Jean de Rodes,
Guillaume de Straten, Goswin Van der Moere, les sires de Brugdam,
d'Antoing, de Bousies, d'Aubrecicourt et d'autres chevaliers de
Flandre et de Hainaut, des ctes de la Zlande au port d'Orwell.

Le comte de Flandre, fidle aux instructions secrtes de Charles le
Bel, s'tait rendu  Saint-Omer pour interposer sa mdiation entre les
ambassadeurs franais et les dputs des communes flamandes, qui ne
dsiraient pas moins la leve de l'interdit que le rtablissement des
relations commerciales. Alphonse d'Espagne et ses collgues, Miles de
Noyers, Matthieu de Trie et Robert Bertrand de Briquebec, se
plaignaient de ce que les communes de Flandre avaient viol les
anciens traits en ne dmolissant point leurs forteresses, en ne
payant point les amendes auxquelles elles avaient t condamnes et
surtout en formant une confdration pour combattre le roi de France.
La rponse des ambassadeurs flamands nous a t conserve; ils
demandaient de nombreux dlais pour l'excution des traits
prcdents, et protestaient qu'ils n'avaient jamais eu l'intention
d'enfreindre la pais, ne de offendre sa Roial Majest  laquele il
veulent tous jours porter rvrence. Les dputs d'Ypres insistaient
surtout vivement pour que les bourgeois de leur ville pussent avoir
gouverneurs en leurs mestiers, c'est assavoir de chascun mestier en
son mesme mestier, lequel seront esleu par les gens du mestier chascun
ou sien.

Enfin, aprs de longs pourparlers qui eurent lieu  Arques, prs de
Saint-Omer, un trait de paix fut conclu. Les Flamands s'engagrent 
fonder prs de Courtray une chartreuse qui porterait le nom de
Sainte-Croix, en mmoire de la passion de Notre-Seigneur, et  faire
reconstruire les glises dtruites pendant les troubles. Les dputs
flamands promirent aussi, en expiation de l'attentat dirig contre le
comte, d'envoyer cent plerins  Saint-Jacques en Galice, cent 
Saint-Gilles et  Notre-Dame de Vauvert, et cent  Notre-Dame de
Rochemadour, et, de plus, de payer au roi et au comte les sommes qui
leur taient dues. Il fut rsolu que tous les deux ans, des
commissaires royaux seraient chargs de se rendre en Flandre pour
vrifier les comptes des receveurs qui auroient l'argent pour paier
le roi, en mme temps qu'ils feraient relire le trait d'Arques, de
point en point, en franois et en flamand, devant les bonnes gens  ce
commis. Louis de Nevers devait recevoir de nouveau le serment de
fidlit des bourgeois, mais il tait galement tenu de jurer une
seconde fois qu'il respecterait leurs franchises. A ces conditions,
une amnistie gnrale tait proclame; le comte de Namur et les
Brugeois oubliaient leurs anciens dmls; enfin, le roi de France
rtablissait la libert des relations commerciales et se chargeait du
soin de mettre un terme  l'interdit. Charles le Bel ratifia cette
convention le 19 avril 1326, et l'excommunication fut leve le 26 du
mme mois.

Il tait ais de le prvoir, cette paix ne fut point observe; les
communes conservaient leurs anciens capitaines; les tisserands
expulss de Gand ne pouvaient se rsoudre  renoncer  la gnreuse
hospitalit des corps de mtiers de Bruges; le comte lui-mme hsitait
 se rconcilier avec les communes qui lui avaient t si hostiles.
Pour rentrer en prince dans son palais de Bruges, ne devait-il point
passer devant les halles o il avait vcu huit mois prisonnier?

Du moins, pendant ces deux annes d'agitation et d'incertitude, qui
sparent la paix d'Arques de la mort de Charles le Bel, la Flandre
conserva une neutralit honorable vis--vis de l'Angleterre, trouble
par les discordes civiles. Elle se souvenait qu'elle tait une terre
commune  tous, et refusait de chasser les marchands cossais comme
l'exigeait Edouard II. Des vaisseaux anglais reurent bientt l'ordre
d'arrter les navires qui sortaient du Zwyn et de les retenir jusqu'
ce que les Flamands eussent cd aux menaces du roi. Quelques navires
vnitiens taient dj tombs en leur pouvoir, quand une flotte
flamande s'avana pour les dlivrer. Les Anglais rsistrent  peine:
on leur prit dix vaisseaux, et la flotte flamande se dirigea vers les
ctes de Norfolk et de Suffolk, o elle s'empara de la plupart des
barques charges d'approvisionnements pour l'arme anglaise en Ecosse.
Mais cette guerre,  peine commence, fut suspendue par des trves
favorables aux marchands flamands, qu'Edouard III s'empressa de
confirmer.

Edouard III n'avait que quinze ans lorsque Charles le Bel mourut, le
1er fvrier 1327 (v. st.), laissant aprs lui deux filles, dont l'une
ne naquit que deux mois aprs sa mort. Le roi d'Angleterre rclama la
rgence pendant l'intervalle qui s'coula avant la dlivrance de la
reine; mais il ne parat point avoir form d'autres prtentions. Les
barons franais s'taient runis; un vague espoir de reconstituer la
fodalit, telle qu'elle avait exist dans des sicles de dsordre et
d'anarchie, engageait la plupart  soutenir le comte de Valois,
petit-fils de Philippe le Hardi. Par une trange concidence, celui
qui contribua le plus  faire triompher leurs desseins tait l'ancien
chef des _allis_, Robert d'Artois, qui ne voyait, dans l'exclusion
des femmes de la succession royale, qu'un moyen de recouvrer lui-mme
l'hritage de son aeul usurp par Mahaut d'Artois.

En prsence de ces intrigues renfermes dans le palais de Paris et
dans un petit nombre de chteaux, une agitation secrte annonait de
toutes parts d'autres mouvements non moins graves. Les communes, qui
avaient cru trouver le jugement de Dieu dans l'extinction de la
dynastie de Philippe le Bel, appelaient de tous leurs voeux le moment
o elles cesseraient de voir leurs privilges mconnus, leurs
juridictions violes, leur prosprit chaque jour menace par les
tailles et les exactions royales. L'avnement de Philippe de Valois,
sous de si funestes auspices, anantissait toutes leurs esprances;
mais elles attendaient que le signal d'une protestation unanime partt
de la Flandre, o le sang coulait depuis trente annes pour la dfense
des liberts et des franchises. Une vaste ligue s'organisait depuis
les campagnes marcageuses du Fleanderland jusqu'aux collines de la
Meuse, prte  s'tendre jusqu' la Seine, comme aux jours o les
troupes des Franks et des Saxons s'lanaient triomphantes dans les
provinces livres au joug romain. Les communes du Brabant s'taient
confdres pour dfendre leurs lois et leurs usages, et dj les amis
du nouveau roi lui reprsentaient que si les communes de Flandre
passaient leurs frontires, elles rallieraient  leur drapeau les
communes de France.

Philippe de Valois fut sacr  Reims le 29 mai 1328: le comte de
Flandre s'y tait rendu suivi de quatre-vingt-six chevaliers, et
c'tait  lui qu'appartenait le droit de porter l'pe du royaume.
Cependant les hrauts d'armes avaient rpt par trois fois: Comte de
Flandre, si vous tes cans, venez faire votre devoir. Au grand
tonnement de toute l'assemble, il n'obissait point; enfin, comme le
roi lui ordonnait de s'expliquer, il rpondit: Monseigneur, si je ne
me suis point avanc, veuillez ne pas en tre surpris, car l'on a
appel le comte de Flandre et non Louis de Nevers.--Quoi, repartit
le roi, n'tes-vous pas le comte de Flandre?--Sire, reprit Louis de
Nevers, il est vrai que j'en porte le nom, mais je n'en possde point
l'autorit. Les bourgeois de Bruges, d'Ypres, de Poperinghe et de
Cassel, m'ont chass de ma terre et il n'y a gure que la ville de
Gand o j'ose me montrer. Philippe de Valois leva alors la voix.
Beau cousin, lui dit-il, nous vous jurons par l'huile sainte qui a
coul aujourd'hui sur notre front que nous ne rentrerons point  Paris
avant de vous avoir rtabli dans la paisible possession du comt de
Flandre.

En vain quelques barons reprsentrent-ils que rien n'tait prpar
pour cette expdition et que vouloir envahir la Flandre pendant
l'automne, c'tait s'exposer  rencontrer des obstacles semblables 
ceux qui avaient arrt en 1315 l'arme de Louis le Hutin: Philippe de
Valois avait rsolu de tenir sa promesse, parce qu'il avait compris
combien il tait important d'ouvrir lui-mme la guerre. Il consulta
Gauthier de Chtillon, qui avait servi sept rois dans leurs guerres
contre la Flandre. Qui bon coeur a  batailler, rpondit le
conntable, toujours trouve-t-il le temps convenable.--Eh bien!
s'cria le roi plein de joie en l'embrassant, qui m'aimera si me
suive! Il fut aussitt dcid qu'au lieu de se diriger vers les
plaines de la Lys, thtre de tant de dsastres, on chercherait 
envahir la Flandre par la route qui avait conduit Robert d'Artois  la
victoire de Bulscamp, et tous les feudataires furent convoqus  Arras
le 22 juillet.

Le 10 juillet, le comte de Flandre avait scell dans la maison de
l'vque de Paris, et avec le sceau du roi, un testament sans doute
dict par son influence, o il dclarait appeler l'excommunication sur
ceux qui le violeraient et mme lguer, en ce cas, la moiti de ses
revenus  Philippe de Valois. Aussitt aprs, et tandis que le
mandement du roi tait proclam dans toutes les provinces, il se
chargea du soin de garder avec ses chevaliers les passages de la Lys.
Robert de Cassel lui-mme avait trahi la cause qu'il avait embrasse
avec tant de zle, et la promesse de quelques nouveaux domaines, qu'il
n'obtint jamais, l'avait aisment engag  accepter, sous les ordres
de Philippe de Valois, le commandement de deux cents hommes d'armes
chargs de dfendre Saint-Omer.

Cependant le roi tait all prendre  Saint-Dnis l'oriflamme de
vermeil samit  guise de gonfanon  trois queues, orne de houppes
de soie verte. De l il partit pour Arras, o se trouvait assembl
tout le povoir du royaume de France. On y comptait cent soixante et
seize bannires, le ban et l'arrire-ban de la fodalit: les
Provenaux et les Languedociens s'y mlaient aux milices de Hollande
et de Hainaut. Des hommes d'armes envoys par le roi de Bohme s'y
confondaient avec les archers gnois. L brillaient les ducs de
Bourgogne, d'Autriche, de Bretagne, de Lorraine, de Bourbon, le roi de
Navarre, le grand matre des Hospitaliers, le dauphin de Viennois, les
comtes d'Alenon, de Bar, de Savoie, de Hainaut. Jamais plus
formidable arme n'avait quitt les remparts d'Arras, qui avaient t
les tmoins des armements de Philippe IV et de Louis X.

Pour mieux cacher ses projets, Philippe de Valois ordonna en
s'loignant d'Arras de marcher droit vers la Lys, afin que les
Flamands ne pussent point runir leurs forces sur un seul point. Ds
qu'il eut appris que les milices d'Ypres et de Bruges s'avanaient
vers Courtray, il fit excuter un mouvement rapide vers l'aile gauche,
et franchit le Neuf-Foss, prs de Boezeghem, le samedi 20 aot 1328:
toutes les bannires se portrent aussitt en avant vers l'abbaye de
la Woestyne.

Nicolas Zannequin occupait Cassel avec dix mille hommes accourus des
contres maritimes du Fleanderland; Sohier Janssone lui avait amen un
renfort de six mille hommes, et bien qu'il et fait prvenir les
milices de Bruges de l'invasion des Franais, il se croyait assez fort
pour ne partager avec personne l'honneur de sauver la patrie. Ces
mmes plaines avaient vu, en 1071, le triomphe des communes flamandes:
allaient-elles tre de nouveau le thtre de leur victoire?

Pendant trois jours le roi de France resta devant Cassel, attendant la
retraite de ses ennemis. Les chevaliers ne pouvaient gravir avec leurs
destriers bards de fer les pentes escarpes qui s'levaient devant
eux, et se trouvaient rduits  tre tmoins des escarmouches qui se
succdaient sans relche. Les _bidauds_ (tel tait le nom que l'on
donnait aux sergents  pied) multiplirent vainement leurs efforts:
ils furent repousss de toutes parts. Le roi, irrit de cette
rsistance, changea de projet; il ordonna le 23 aot au matin que l'on
portt son camp aux bords de la Peene, sur la route de Watten: de l
il menaait Bergues, Wormhout et Bourbourg; et comme s'il et voulu
rompre  jamais les liens qui unissaient les fils de Robert de Bthune
 leur peuple, il chargea Robert de Cassel de livrer  l'incendie et
au pillage les fertiles valles qui s'tendaient au nord et  l'ouest.
Il esprait que les Flamands, mus par le spectacle de ces
dvastations, quitteraient leur position inaccessible pour accourir au
secours de leurs frres. Pendant toute la nuit, les tristes lueurs des
incendies qui s'allumaient de toutes parts sillonnrent le ciel. Aux
premires clarts du jour, de nouvelles scnes d'horreur vinrent
frapper les regards des milices flamandes runies sur la montagne de
Cassel. Les plaintes des femmes, les cris des vieillards, les
gmissements des enfants, ne cessaient de retentir  leurs oreilles;
mais elles restaient immobiles, et la plupart des Franais, fatigus
de carnage et de butin, rentrrent dans leur camp sans que le moindre
mouvement et t remarqu parmi les dfenseurs de la Flandre.

Il tait trois heures aprs midi, les chevaliers franais s'taient
dsarms. Tandis qu'ils jouaient aux checs ou aux ds, les chefs
flamands dlibraient: les plus sages voulaient laisser aux Brugeois
le temps de les rejoindre; d'autres taient d'avis d'aller pendant la
nuit surprendre les Franais dans leurs tentes; mais Zannequin rejeta
ces conseils comme trop pusillanimes. Quoi, s'cria-t-il, le roi de
France est devant nous et nous ne le combattrions point, ou nous
attendrions pour le faire le retour de la nuit? Nous qui ne redoutons
personne, craindrions-nous donc ses regards? Grce  Dieu, voil enfin
ces ennemis que nous tions si impatients de rencontrer: profitons de
leur confusion pour les attaquer. Mille clameurs enthousiastes
salurent le discours de Zannequin, et les Flamands, diviss en trois
corps, se prcipitrent du haut de la montagne; car, hommes courageux
et libres, ils n'hsitaient point, dit Villani,  assaillir l'arme la
plus redoutable.

La fureur des Flamands tait surtout grande contre les hommes d'armes
du comte de Hainaut; ils les hassaient comme les constants
auxiliaires de leurs ennemis, et plutt comme des tratres que comme
des trangers. Des trois _batailles_ formes par Zannequin, il y en
eut deux qui se dirigrent vers les tentes du comte de Hainaut et
celles de son frre Jean de Beaumont, qui avait sous ses ordres les
chevaliers envoys par le roi de Bohme. Cependant, quatre cents
sergents de Tournay, vtus de tuniques rouges ornes de chtelets
d'argent, avaient pris les premiers les armes  la voix de leur chef,
Gauthier de Calonne, et leurs cris annoncrent l'approche des ennemis
qu'ils se prparaient  repousser.

Dj la troisime _bataille_, guide par Zannequin, n'tait plus
loigne de la tente de Philippe de Valois. Tous les Flamands
marchaient en silence, et avant qu'on les et aperus, ils se
trouvrent au milieu des barons, qui aloient, dit la chronique de
Saint-Denis, d'une tente en l'autre pour eux dduire en leurs belles
robes. En ce moment, un chevalier champenois, nomm Renaud de Loire,
s'offrit  eux les prenant pour quelque troupe revenue un peu tard du
pillage de la valle de Bergues, et prt  leur reprocher de troubler
les seigneurs dans leurs joyeux devis: il prit sous leurs coups.
Plusieurs chevaliers, qui se htaient d'arriver  son secours,
partagrent son sort. Les plus illustres barons de France s'lanaient
prcipitamment sur leurs armes; mais les Flamands, loin de s'arrter,
continuaient leur marche rapide, couverts de poussire et de sueur. L
furent plus ou moins grivement blesss les ducs de Bourgogne et de
Bretagne, les comtes de Bar, de Boulogne, de Savoie, Bouchard de
Montmorency et d'autres nobles chevaliers. Le roi sommeillait, aprs
un long festin, lorsqu'un religieux, qui ne le quittait jamais
(c'tait son confesseur), aperut de loin le dsordre de la lutte et
s'cria que les Flamands attaquaient le camp. Propos de clerc qui a
peur, rpondit Philippe avec un sourire incrdule; mais Miles de
Noyers accourait dj prs de lui, agitant l'oriflamme, pour appeler
tous les chevaliers  la dfense du roi. La plupart fuyaient, et le
roi, saisissant un casque et une cotte d'armes, s'avanait presque
seul pour combattre les Flamands, quand Miles de Noyers, le suppliant
de sauver sa vie, l'entrana hors de sa tente. Selon un autre rcit,
Zannequin levait dj sa massue sur la tte du roi au moment o il
parvint, grce au courage du sire de Noyers,  se drober au danger
qui le menaait.

Ds ce moment la bataille fut perdue. Le comte de Hainaut poursuivait
ceux qui l'avaient assailli, et Robert de Cassel, qui, aprs avoir
partag les malheurs de la Flandre au Mont-en-Pvle, devait  la
journe de Cassel se signaler parmi les vainqueurs, se hta de le
rejoindre. Leurs efforts permirent  toute l'arme franaise de se
dployer en bon ordre autour du roi, impatient de venger sa honte.

Zannequin avait ordonn  ses frres et  ses amis de se ranger en
cercle et d'opposer leurs pieux ferrs au poitrail des chevaux. Ils
rsistrent longtemps: entours d'ennemis innombrables, ils
combattaient  l'ombre de leurs traits, comme les trois cents
Spartiates des Thermopyles, et le dernier soupir de Zannequin se
confondit dans le chant des chapelains du roi, qui entonnaient
l'antiphone de saint Denis. Oncques des seize mille Flamands qui
morts y demeurrent, dit Froissart, n'en recula un seul que tous ne
fussent morts et tus en trois monceaux, l'un sur l'autre, sans issir
de la place l o chacune bataille commena. (23 aot 1328.)

Le roi rentra le mme soir  Cassel o il fit mettre le feu; puis, la
nuit tant venue, il regagna son camp, clair par l'incendie de la
ville et la lueur lugubre des torches que ses serviteurs portaient
autour de lui, de peur qu'il ne heurtt des cadavres. Pendant quatre
jours, disent les chroniqueurs, il resta enferm dans sa tente, plein
de terreur quoique victorieux, et rempli d'admiration pour ces
champions des communes qui en taient  la fois les hros et les
martyrs.

Une profonde consternation s'tait rpandue dans toute la Flandre. Les
milices de Bruges, qui se dirigeaient vers Cassel, s'arrtrent prs
de Dixmude en apprenant la mort de Zannequin. Si les bourgeois
d'Ypres, les plus voisins de l'ennemi, eussent ferm leurs portes et
imit le courage des laboureurs du Fleanderland, la Flandre et pu
rparer ses revers; mais la crainte d'une extermination complte les
engagea  envoyer au camp franais des dputs qui implorrent la
clmence du roi. A Bruges, l'effroi tait si grand que les femmes
arborrent la bannire fleurdelise et forcrent leurs maris  livrer
les clefs de la ville. Dj l'arme franaise traversait Poperinghe;
cependant les tisserands d'Ypres se soulevaient contre leurs
magistrats et refusaient de s'associer  ce qu'ils considraient sans
doute comme une trahison. Un prtre, le cur de la paroisse de
Saint-Michel, avait appel, du haut de la chaire, tous ceux qui
voulaient sauver la patrie  prendre les armes; mais il tait trop
tard: Miles de Noyers entra avec de nombreux hommes d'armes dans les
remparts d'Ypres. Le cur de Saint-Michel s'tait rfugi avec
quatorze de ses amis dans une maison fortifie, on y mit le feu et il
prit dans les flammes.

Peu de jours aprs, Philippe VI ordonna la retraite: il tait
impatient de retourner en France aprs sa victoire de Cassel, comme
Charles VI le fut depuis aprs son triomphe de Roosebeke, pour
reparatre dans toute sa puissance aux yeux des communes franaises.
Il ramenait avec lui quinze cents otages choisis parmi les bourgeois
d'Ypres et de Bruges, qui devaient rpondre de la soumission des
communes flamandes. Prt  s'loigner, le roi fit appeler le comte de
Flandre et lui adressa, en prsence des barons, ces paroles altires:
Comte, j'ai travaill pour vous, au mien et aux despens de mes
barons; je vous rends votre terre acquise et en pais; or, faites tant
que justice y soit garde, et que, par vostre deffaut, il ne faille
pas que plus revigne; car si je y revenoie plus, ce seroit  mon
profit et  vostre dommage. Puis il retourna en France, dposa
l'oriflamme  Saint-Denis, et entra  cheval, revtu des armes qu'il
portait  la bataille de Cassel, dans la basilique de Notre-Dame de
Paris, et trs-dvotement la mercia, et lui prsenta ledit cheval o
il estoit mont et toutes ses armeures.

Le comte se souvint des paroles du roi, dit le continuateur de
Guillaume de Nangis; il rechercha si activement les conspirateurs
qu'en moins de trois mois il en fit prir dix mille. A Bruges, on
divisa la ville en six quartiers et l'on soumit successivement tous
leurs habitants  une enqute rigoureuse. Ds qu'ils avaient t
condamns, on les conduisait  Damme, o l'on avait lev de nombreux
instruments de supplices et de tortures;  Ypres, tous les corps de
mtiers furent dcims: Lambert Bouwin, capitaine du Franc, Jean de
Dudzeele, qui avait t charg de la garde du comte pendant sa
captivit, Goswin d'Oedeghem, qui avait, comme capitaine de Deynze,
arrt pendant deux annes les approvisionnements des Gantois,
expirrent sur la roue. Guillaume Dedeken, ancien bourgmestre de
Bruges, s'tait retir en Brabant; mais les communes de ce pays
n'osrent le protger, et le duc de Brabant le livra au roi de France.
Il fut conduit  Paris; l on l'attacha au pilori aprs lui avoir
tranch les deux mains, puis on le fixa sur la roue d'o on le dtacha
sanglant et mutil, parce que l'on craignait que sa mort ne ft trop
prompte; le lendemain on le fit dchirer par des chevaux, et ses
restes furent suspendus  la grande potence de Montfaucon, afin que ce
hideux spectacle apprt aux bourgeois de la capitale du royaume que
Philippe de Valois ne pardonnait point aux communes rebelles.

Le comte de Flandre, crit l'abb de Saint-Martin de Tournay,
multipliait d'autant plus les supplices des coupables que son avidit
l'engageait  s'emparer de leurs biens. Une sentence du roi avait
prononc la confiscation gnrale des biens de tous ceux qui avaient
combattu  Cassel; deux tiers taient rservs au trsor royal. Le
dernier tiers tait accord  Louis de Nevers et  Robert de Cassel,
pour les domaines sur lesquels ils avaient droit de haute justice.
Bruges, Ypres, Courtray, Dixmude, Furnes, Ostende, Ardenbourg,
Ysendyke, Termonde et Grammont furent condamnes  des amendes si
considrables, que les trsors amasss par ces villes pendant des
annes de paix et de prosprit ne purent point y suffire. Toutes ces
dpouilles d'un peuple vaincu taient promises aux courtisans et aux
serviteurs du comte, et l'on retrouve, parmi les actes publics de
cette poque, des chartes par lesquelles il donne des maisons de
Bruges, dont il avait chass d'honorables bourgeois,  son barbier, 
ses palefreniers et  ses valets.

C'tait peu que la haine du roi et du comte couvrt toute la Flandre
de sang et de deuil: sa libert ne devait point survivre au dvouement
de ses dfenseurs. Les privilges de toutes les villes, celle de Gand
seulement excepte, furent annuls ou modifis dans leurs garanties
les plus essentielles. A Bruges, les bourgeois furent contraints de se
rendre au devant du comte jusqu' mi-chemin du chteau de Male, et de
s'y jeter  genoux en implorant sa misricorde:  Ypres, la cloche du
beffroi fut brise. Enfin, par des lettres dates du 20 dcembre 1328,
le roi de France ordonna que l'on dtruist les fortifications de
Bruges, d'Ypres et de Courtray, et le soin de prsider  leur
dmolition fut confi  Miles de Noyers et  Thomas de Morfontaine,
anciens serviteurs de Philippe le Bel, qui avait form les mmes
projets, sans qu'il lui et t donn de les accomplir.

Le silence de l'oppression s'tait tendu sur toute la Flandre, quand
on apprit tout  coup que Sohier Janssone, le seul peut-tre des
compagnons de Zannequin qui lui et survcu, avait abord prs
d'Ostende avec deux cents bannis qu'il avait runis en Zlande.
Ostende, Breedene, Oudenbourg rpondirent  son appel, et de toutes
parts les populations agricoles du Fleanderland s'armaient pour venir
le rejoindre. On lui avait annonc que le bailli de Bruges rassemblait
une arme pour le combattre. Tant mieux, avait-il rpondu, plus cette
arme sera nombreuse, plus nous y compterons d'amis et d'allis. Et,
plein de confiance dans sa fortune, il se porta en avant vers Bruges
avec sa petite troupe, esprant que la dfection des milices
communales qu'on lui opposerait entranerait l'insurrection des
Brugeois.

Cependant le bailli de Bruges, plus prudent et plus sage, avait laiss
 l'coutte le soin de contenir pendant quelques heures la commune
mcontente et inquite, et il s'tait prcipit au galop vers
Oudenbourg, suivi d'une nombreuse escorte de chevaliers. Janssone
plit en n'apercevant aucun de ses amis sous la bannire du comte.
Trop faible pour soutenir une lutte en pleine campagne, il se replia
vers Oudenbourg et s'y retrancha derrire un pont voisin de l'abbaye
fonde par saint Arnould. Il s'y dfendit longtemps; enfin, il tomba
au pouvoir de ses ennemis avec son fils et vingt des siens. Ce fut un
grand triomphe pour les _Leliaerts_; ils firent construire une potence
d'une hauteur extraordinaire, mais Janssone et ses compagnons n'y
furent attachs qu'aprs avoir t promens nus dans toute la ville de
Bruges, brls d'un fer rouge  chaque carrefour, briss sur la roue
et dcapits. Parmi les compagnons de Janssone se trouvaient Guillaume
de Cockelaere et Jacques Breydel.

Louis de Nevers ne fut pas le tmoin de ces supplices: il s'tait
rendu  Paris pour y chercher la comtesse de Flandre, Marguerite de
France, qu'il avait pouse huit annes auparavant, mais qui, ds les
premiers jours de son mariage, avait fui ses mauvais traitements. Le
18 octobre 1327, il avait pris l'engagement solennel de se conduire
vis--vis d'elle avec respect et avec courtoisie. Il est toutefois
douteux qu'il y ait eu une rconciliation ds cette poque: une
princesse orgueilleuse et altire comme Marguerite ne pardonna sans
doute  Louis de Nevers que lorsque la victoire de Cassel lui eut
soumis toute la Flandre. Les chroniqueurs placent au mois de septembre
1329 son arrive au chteau de Male, et ce fut l qu'elle donna le
jour, le 25 novembre de l'anne suivante,  un fils qui reut le nom
de Louis.

La domination de Louis de Nevers tait rtablie depuis trois annes,
quand des discussions srieuses clatrent entre le comte de Flandre
et le duc de Brabant relativement aux frontires de leurs Etats. Dj,
en 1327, on avait propos de dfrer ces contestations  des arbitres
choisis parmi les chevaliers flamands et brabanons, mais ce projet
n'avait point t excut. Enfin, il fut convenu, le 11 janvier 1331
(v. st.), qu'un envoy du comte de Flandre se rendrait sur l'Escaut et
marquerait les limites des deux pays en jetant aussi loin qu'il le
pourrait une pesante hache de fer: il la lana jusqu'au pied des murs
d'Anvers.

A peine ces discordes avaient-elles t apaises qu'elles se
renouvelrent avec plus de gravit. En 1327, l'vque de Lige avait
emprunt vingt mille florins au comte de Flandre, et il avait t
entendu que la ville de Malines formerait la garantie du payement de
cette dette. Il ne parat point qu'il ait rempli ses engagements, et
nous le voyons, en 1332, ayant de nouveau besoin d'argent, offrir 
son crancier la cession dfinitive de la ville de Malines, moyennant
la somme de cent mille livres tournois noirs. Pour faire russir ces
ngociations, Louis de Nevers acquit tous les droits hrditaires de
la comtesse de Gueldre, fille de Berthout de Malines, et dans les
derniers jours de l'anne 1333, ayant complt le payement qui
reprsentait le prix de la seigneurie de Malines, il en fut investi
par des chartes authentiques.

L'un des principaux conseillers de Louis de Nevers, Guillaume
d'Auxonne, qui tait  la fois l'un des descendants de la maison
d'Avesnes et l'missaire de Philippe de Valois, l'avait vivement
engag  cette ngociation; mais l'ambition du comte de Flandre fut
trompe. La commune de Malines, qui n'ignorait point les malheurs des
communes de Flandre, repoussa leur oppresseur et se donna au duc de
Brabant. C'tait en vain que Louis de Nevers, prvoyant peut-tre
cette rsistance, avait form, ds le 11 mai 1332, une alliance
fdrative avec le roi de Bohme, l'archevque de Cologne, l'vque de
Lige, les comtes de Gueldre, de Namur, de Juliers et de Looz, 
laquelle avait adhr le comte d'Eu, conntable de France: le duc de
Brabant fut assez habile pour enlever  ses adversaires l'appui sur
lequel ils comptaient le plus, car il conclut le 8 juillet, 
Crvecoeur en Brie, un trait avec le roi de France, et s'engagea 
faire pouser  l'an de ses fils une fille de Philippe de Valois.
Ds ce moment, le roi se rserva le rle de mdiateur, et il fut ais
de reconnatre qu'il tait devenu plus favorable au duc Jean III qu'
Louis de Nevers; aussi, lorsqu'au mois de janvier 1333 (v. st.), le
comte de Flandre, irrit de voir le duc de Brabant planter sa bannire
dans la cit de Malines, voulut renouveler contre lui la ligue du 11
mai 1332, il s'y opposa nergiquement, et ses hommes d'armes,
commands par le roi de Navarre et les comtes d'Alenon, d'Etampes et
de Bar, expulsrent du Brabant les chevaliers de Flandre qui s'taient
avancs jusqu'aux portes de Bruxelles. Il ne restait plus au comte de
Flandre qu' se soumettre  la bulle du pape Jean XXII, qui lui fut
remise par les vques de Troyes et de Marseille, et  sacrifier ses
prtentions au projet chimrique d'une croisade en Orient. Le roi
n'avait pas renonc  son arbitrage, et le 27 aot 1334, il dclara
retenir en sa garde la cit de Malines, tant que le litige durerait:
c'tait le moyen le plus sr de le terminer, et aprs de longues
ngociations, les deux princes rsolurent de conserver en commun la
possession de la cit de Malines, comme l'vque de Lige et Berthout
de Malines en avaient joui autrefois. Tel n'tait point le rsultat
qu'avait rv Louis de Nevers: il avait pay des sommes normes pour
acqurir peu de chose, si ce n'est rien.

Un prince franais avait t le tmoin de tous les dbats soulevs
dans le Brabant: c'tait Robert d'Artois; irrit de l'ingratitude de
Philippe de Valois, qui se htait peu de lui restituer le comt
d'Artois, il avait, pour l'obtenir plus aisment, fait crire une
fausse charte par une dame de la chtellenie de Bthune, la fille du
seigneur de Divion, qui avait hrit de sa mre, Sara Louchard, un
esprit fcond en ruses et en intrigues; mais la fraude avait t
dcouverte, et Robert d'Artois, cit devant la cour du roi, s'tait vu
rduit  fuir en Brabant. Il y avait pass prs d'une anne, quand le
trait de Crvecoeur l'obligea  chercher une autre retraite dans les
Etats du comte de Namur. Enfin, lorsque l'intervention arme du roi
dans les querelles du duc Jean et de Louis de Nevers sembla le menacer
sur les bords de la Meuse, il s'tait retir en Angleterre, o il ne
cessait de reprsenter  Edouard III qu'il tait le lgitime hritier
de Charles le Bel, et que rien n'tait plus ais que de renverser le
trne chancelant du roi de France.

Philippe de Valois, prs de qui Jean de Marigny occupait la place
qu'avait laisse vide le supplice d'Enguerrand de Marigny, continuait
 marcher sur les traces de Philippe le Bel. Il dpouillait les
marchands italiens comme  une autre poque on avait dpouill les
juifs, et faisait fabriquer de mauvais _pavillons_, des _lions_ et des
_agnelets_ de bas aloi, exigeant de ses officiers qu'ils jurassent sur
les saints Evangiles de cacher la falsification des monnaies. Ces
mesures odieuses, en accroissant l'agitation populaire, propageaient
de plus en plus un vague sentiment de regret et d'enthousiasme pour
les institutions protectrices du treizime sicle. Robert d'Artois
avait seulement oubli qu'il n'appartenait point  un prince tranger
de faire triompher une pense toute nationale.

La Flandre, galement impatiente de recouvrer sa libert, semblait
plus dispose  la recevoir des mains des Anglais. Toutes les
relations de son commerce l'attachaient  l'Angleterre: c'est de l
qu'elle tirait la matire premire de son industrie. Edouard Ier avait
port  Bruges l'tape des laines: aprs la bataille de Courtray, la
commune de Bruges fit de nombreuses dmarches pour la conserver. Elle
ne tarda point  tre transfre  Anvers, et, en 1314, Philippe le
Bel voulut l'tablir  Saint-Omer. Cependant, vers la mme poque, les
Brugeois multipliaient leurs efforts pour qu'elle leur ft rendue, et
vers 1323, elle tait dj de nouveau fixe  Bruges. En 1332,
Edouard III avait fait saisir les marchandises flamandes; mais ds
l'anne suivante tous les griefs qui existaient entre les communes de
Flandre et le roi d'Angleterre avaient t redresss, et il avait t
dcid qu' l'avenir quatre arbitres, dont deux de chaque nation,
s'assembleraient  York, pour juger les plaintes des marchands anglais
et flamands. Ces immenses expditions de laine n'enrichissaient pas
moins les propritaires d'Angleterre que les manufacturiers de
Flandre, et rien n'explique mieux pourquoi toutes les guerres entre
ces deux pays taient presque immdiatement suspendues par des trves:
Edouard III, plus sage que ses prdcesseurs, comprit le premier que
ce commerce mriterait surtout sa protection, s'il devait contribuer 
fixer dans ses Etats, dans le pays mme qui produisait les laines,
l'industrie qui en rglait l'emploi. Il nous reste un privilge
octroy au tisserand flamand Jean Kempe, par le roi Edouard III, qui
se termine en ces termes: Nous permettons  tous les autres
tisserands, teinturiers et foulons de Flandre qui voudraient quitter
leur pays, de s'tablir dans notre royaume et nous leur ferons donner
de semblables lettres de protection. On annonait aux ouvriers de
Flandre qu'ils trouveraient en Angleterre une vie opulente et de
riches mariages. Ces promesses sduisirent sans doute plus d'un
habitant d'Ypres ou de Warneton; des hommes de mtier bannis par Louis
de Nevers vinrent aussi se fixer aux bords de la Tamise, et ce fut
ainsi qu'Edouard III, qui fut quelques annes plus tard le fidle
alli des communes flamandes, prpara  la fois ds ce moment la ruine
de la Flandre et la grandeur de l'Angleterre.

Les rigueurs qui avaient suivi la bataille de Cassel n'avaient pas
atteint leur terme. Au mois de juillet 1330, Louis de Nevers fait
prononcer  Gand de nombreuses sentences de bannissement, et au mme
moment il mutile l'organisation lgale du Franc et rforme ses anciens
privilges. Trois ans plus tard, Jean des Prez et Gauthier de
Quevaucamp font excuter, en vertu d'un ordre royal, les sentences de
confiscation qui remontent  prs de cinq annes. Non-seulement les
bourgeois de Gand et de Bruges sont en butte  de vives perscutions,
mais l'on voit aussi de nobles chevaliers, comme le chtelain de
Bergues, Jean de Morbecque, Jean de Rely et Gauthier d'Hontschoote,
inquits tour  tour comme suspects d'avoir favoris Zannequin.
Cependant,  mesure que se fermaient les plaies causes par une
guerre dsastreuse, la Flandre cherchait  se relever de l'tat
d'abaissement o elle avait langui pendant quelques annes. Les trois
bonnes villes avaient t choisies par les magistrats de Hambourg et
l'abb de Staveren comme arbitres de leurs contestations. A Gand,
l'vque de Tournay avait interpos sa mdiation entre le comte et les
magistrats, et par ses soins une convention qui faisait droit  leurs
griefs avait t conclue  Courtray le 3 novembre 1335. A Bruges, les
Breydel avaient reparu dans la direction des affaires de la cit, et
les chevins avaient mme os accorder un secours public  la veuve de
Pierre Coning, que ses services n'avaient point enrichi. La
rhabilitation des hros de Courtray tait la plus nergique des
protestations contre les vainqueurs de Cassel.

Telle tait la situation des choses, quand, au refroidissement qui
existait entre Philippe de Valois et Edouard III, succdrent tout 
coup des hostilits ouvertes sur les frontires de la Guyenne. Louis
de Nevers tait absent en ce moment: il s'tait rendu  Avignon pour
se concilier l'appui du pape dans l'affaire de Malines, qui tait
depuis deux annes soumise  l'arbitrage des lgats pontificaux.
Philippe de Valois, qui craignait que le comte de Flandre ne ft
entran par ses communes dans l'alliance d'Edouard III, avait engag
lui-mme le pape Benot XII  rejeter ses prtentions; mais Louis de
Nevers vit,  son retour, le roi de France  Paris, et russit  le
convaincre de la sincrit de ses serments. En effet,  peine tait-il
rentr dans ses Etats, qu'il manda  ses officiers de retenir
prisonniers tous les Anglais qui se trouveraient en Flandre, mesure
imprudente qui devait appeler de terribles reprsailles. Le 5 octobre
1336, Edouard III ordonna,  son exemple, que tous les marchands
flamands fussent arrts dans son royaume et que l'on saist leurs
biens; il dfendit en mme temps l'exportation des laines. La Flandre
fut livre  la dsolation: tous ses mtiers cessrent de battre le
mme jour, et les rues de ses cits, nagure remplies d'ouvriers
riches et industrieux, se couvrirent de mendiants qui demandaient en
vain du travail pour chapper  la misre et  la faim.

Edouard III, qui coutait de plus en plus les conseils de Robert
d'Artois, cherchait  ne point s'aliner les sympathies des communes
flamandes: ds le 18 octobre, il crivit au comte de Flandre et aux
chevins des bonnes villes, pour leur tmoigner son dsir de voir la
paix rtablie; et l'on vit bientt les communes, s'levant unanimement
contre le systme politique qui les isolait des marchands anglais et
des populations voisines de Brabant, de Hainaut et de Hollande,
contraindre Louis de Nevers  y renoncer. Le 31 mars 1336 (v. st.),
Henri de Flandre, comte de Lodi, dont le pre avait quitt la cour
avilie de Robert de Bthune pour suivre Philippe de Thiette en Italie,
Sohier de Courtray, Gauthier d'Harlebeke, Jean de la Gruuthuse, Jean
d'Axel, Jean de Rodes, Roland de Poucke, et d'autres chevaliers et
chevins des bonnes villes, signrent, au nom du comte et des communes
de Flandre, un trait d'alliance qui fut galement approuv par les
nobles et les chevins des bonnes villes de Brabant. Le lendemain, une
convention plus importante fut ratifie au nom de Jean, duc de
Brabant, de Guillaume, comte de Hainaut, de Hollande et de Frise, et
de Louis, comte de Flandre, par les dputs des bonnes villes de leurs
Etats. Il y tait dit qu' l'avenir la Flandre, le Brabant et le
Hainaut ne feraient plus la guerre que d'un commun accord, et que tous
les diffrends qui s'lveraient entre leurs habitants seraient soumis
au jugement d'un conseil d'arbitres choisis au sein des bonnes villes
des trois pays.

Les communes flamandes avaient galement annonc leur intention de
renouer leurs anciennes relations de commerce avec l'Angleterre, et le
15 avril, Edouard III chargea l'vque de Lincoln, et les comtes de
Salisbury et de Huntingdon, de se rendre en Flandre pour y conclure un
trait. Les ambassadeurs anglais dbarqurent  Dunkerque et de l ils
se dirigrent vers Gand; les bourgeois de cette ville, si longtemps
dvous au comte de Flandre, avaient ressenti vivement les dplorables
rsultats des mesures qui les frappaient dans leur industrie; Sohier
de Courtray lui-mme, qui avait t pendant plusieurs annes le
dfenseur de Louis de Nevers dans ses guerres contre les Brugeois,
avait os dclarer que l'alliance du roi d'Angleterre tait le premier
besoin du pays, et c'tait dans son htel que Bernard d'Albret, l'un
des ambassadeurs d'Edouard III, avait reu l'hospitalit. Peu de
dtails nous ont t conservs sur cette assemble de Gand, mais nous
savons que le roi d'Angleterre proposait le rtablissement de l'tape
des laines en Flandre, et il avait rcemment ordonn, dans un
parlement tenu  Norwich, qu'on protget dans ses Etats tous les
tisserands flamands. Il parat aussi que l'une des garanties adoptes
pour le maintien de la paix fut un projet de mariage entre le fils du
comte de Flandre et la fille du roi d'Angleterre.

L'vque de Lincoln s'tait rendu dans le Hainaut: il avait une
mission plus importante  y remplir; il ne s'agissait de rien moins
que de consulter le comte Guillaume, qui tait le pre de la reine
d'Angleterre, sur les prtentions qu'avait rveilles l'ambition de
Robert d'Artois. Le comte de Hainaut protesta de son zle, mais sa
puissance tait peu de chose en comparaison de celle de Philippe de
Valois, et il engagea vivement Edouard III  s'assurer l'appui des
princes voisins et surtout celui des communes flamandes. En effet, la
gnrosit du roi d'Angleterre attacha successivement  sa cause
l'archevque de Cologne, le sire de Fauquemont, le marquis de Juliers,
le comte de Gueldre; le duc de Brabant lui-mme avait cd soit aux
volonts de ses communes, soit  ses rancunes contre Philippe de
Valois, qui avait prfr  son appui celui du comte de Flandre;
depuis que la mort de son fils avait rompu les liens qui l'unissaient
 la France, il semblait ne plus se souvenir que de ceux qui
existaient entre la maison des rois d'Angleterre et la sienne.

Louis de Nevers restait seul troitement attach  l'alliance
franaise. Il oubliait les vnements qui avaient prcd la bataille
de Cassel, pour recourir aux mesures oppressives que Philippe de
Valois n'avait os lui conseiller en 1328 qu'aprs avoir vaincu
Zannequin et ses seize mille compagnons. Sa vengeance menaait surtout
celui qu'il considrait comme le chef du parti anglais, ce chevalier
banneret qui, pour parler le langage de Froissart, estoit durement
am  Gand et tenu pour le plus preux chevalier de Flandre et le plus
vaillant homme, et qui, le plus hardiment, avoit desservi ses
seigneurs. Sohier de Courtray avait t perfidement appel le 6
juillet  Bruges, pour y assister  une assemble gnrale des dputs
des communes: on l'arrta aussitt, et il fut conduit au chteau de
Rupelmonde, comme coupable de trahison vis--vis du roi de France,
parce qu'il avait accueilli un aeul de Henri IV: son fils eut  peine
le temps de chercher un refuge en Angleterre.

Edouard III rsolut de tenter un dernier effort pour le maintien de la
paix en chargeant l'vque de Lincoln de proposer de nouveau le
mariage de l'une de ses filles, nomme Jeanne, avec Louis de Male,
fils du comte de Flandre; mais les ambassadeurs anglais ne purent
rien obtenir, et s'ils intercdrent en faveur de Sohier de Courtray,
leurs prires mmes ne lui furent que fatales. Ils paraissent du reste
n'avoir pas tard  retourner  la cour du comte de Hainaut, et ce fut
l qu'ils apprirent que Louis de Nevers avait envoy des vaisseaux aux
bouches de l'Escaut pour s'emparer d'eux s'ils s'embarquaient 
Anvers. La crainte de tomber en son pouvoir les obligea d'aller en
Hollande chercher un navire  Dordrecht. Edouard III fut vivement mu
par leurs plaintes et promit d'y porter remde. Cinq cents hommes
d'armes et deux mille archers quittrent le port de Gravesand: les
comtes de Derby et de Suffolk, Renaud de Cobham et un jeune chevalier
du Hainaut, nomm Gauthier de Mauny, dj clbre par ses exploits en
Ecosse, avaient rclam l'honneur de prendre part  cette expdition,
qui allait ouvrir la plus grande guerre du quatorzime sicle.

Cinq mille hommes d'armes avaient t placs par le comte de Flandre
dans l'le de Cadzand. Gui, frre btard de Louis de Nevers, y avait
conduit avec lui les plus nobles chevaliers du parti _leliaert_,
Pierre d'Ingelmunster, Jean de Moerkerke, Gilles de Watervliet, les
sires de Meetkerke, de Brugdam, d'Halewyn. Tandis que les archers
anglais les foraient, en lanant une grle de flches,  abandonner
les digues o ils avaient plant leurs bannires, Gauthier de Mauny et
ses compagnons s'lanaient sur le rivage. Pas une parole n'avait t
change et la lutte fut terrible. Un moment la fortune parut trahir
les assaillants. Le comte de Derby avait t abattu, mais Gauthier de
Mauny s'empressa de le relever en poussant son cri d'armes: Lancastre
au comte de Derby! Enfin les Anglais triomphrent: ils pillrent
toute l'le de Cadzand, et lorsque leur flotte rentra dans la Tamise,
elle ramenait prisonniers les sires de Watervliet, de Rodes, d'Halewyn
et de Brugdam, et Gui, frre du comte de Flandre, qui devait, aprs
une captivit de deux annes, jurer foi et hommage au roi d'Angleterre
(9 novembre 1337).

Cependant le comte de Flandre, de plus en plus dvou  Philippe de
Valois, se rendait de ville en ville pour engager les communes  ne
pas rompre la paix que le trait d'Arques avait rtablie et  rester
les allis de la France. Il recourait tour  tour aux mesures les plus
rigoureuses, aux moyens les plus humbles de persuasion. Ainsi, ne
jugeant point la captivit de Sohier de Courtray un chtiment assez
svre des ngociations des Gantois avec Edouard III, il les obligea
 lui payer une forte amende et  envoyer leurs dputs implorer sa
merci  ses pieds. Il semblait ne pas redouter le ressentiment de ses
bourgeois qui l'avaient fidlement soutenu dans ses malheurs, et ne
s'loigner d'eux que pour placer toute sa confiance dans les cits qui
l'avaient proscrit autrefois.

Le roi de France, nagure si terrible dans ses vengeances contre les
communes de Flandre, ne cherchait plus qu' seconder les efforts du
comte pour se concilier l'affection des bourgeois dans la plupart des
villes. Le 15 aot 1337 il remit aux communes flamandes quatre-vingt
mille livres qu'elles lui devaient pour deux annes de leur rente
annuelle de quarante mille livres parisis, et rduisit de moiti le
payement chu le 1er mai 1337, en leur accordant pour le surplus un
nouveau dlai. Il leur abandonna aussi une autre prtention de trente
mille livres tournois, reprsentant les arrrages des dix mille livres
de rente assignes dans les chtellenies de Lille et de Douay, qui
n'avaient point t payes pendant les annes 1310, 1311 et 1312; de
plus, il leur promit qu' l'avenir elles auraient le monopole de
l'exportation de toutes les laines de France. Ces avantages ne leur
taient accords toutefois qu' cette condition que les ambassadeurs
du roi les trouveraient en bonne volent vers le roy. En
consquence, l'vque de Tournay et Grard de Bellay arrivrent le 29
aot  Ypres, et l, en prsence du comte de Flandre, ils
renouvelrent ces concessions. Peu de temps aprs, le roi de France
permit aux bourgeois de Bruges de recreuser leurs fosss entre la
porte Sainte-Catherine et celle de Coolkerke, parce qu'ils se
plaignaient de la mauvaise qualit de leurs eaux pour la fabrication
de la bire. Enfin, lorsque la victoire des Anglais dans l'le de
Cadzand l'engagea  se montrer de plus en plus prodigue de grces et
de privilges, il autorisa les Brugeois, non-seulement  largir tous
leurs fosss, mais aussi  relever leurs remparts, sous le prtexte
que ce travail tait ncessaire pour rsister aux ennemis du royaume.
L'vque de Tournay, Hugues Quiret, Pierre de Cuignires et Nicolas
Bhuchet se rendirent  Bruges, et y dclarrent que le roi librait
les communes de Flandre du second payement de leur rente annuelle de
quarante mille livres parisis, pour ce que nous avons sceu, dit une
charte du mois de janvier 1337 (v. st.), l'estat du pays de Flandres,
le bon portement des bones gens et la boine volent qu'ils ont de
servir nostre seigneur.

Si Louis de Nevers se rconciliait avec les bourgeois de Bruges, ceux
de Gand lui devenaient de plus en plus hostiles. Qu'on se reprsente
l'antique cit de saint Amand et de saint Bavon, devenue la plus vaste
et la plus populeuse de l'Europe. Ses remparts offrent un
dveloppement de sept lieues, et  ct de sept ponts de marbre
construits sur l'Escaut, on remarque sept glises fondes, selon de
fabuleuses lgendes, par sept rois qui l'ont vainement assige
pendant sept ans. Moins d'un demi-sicle s'est coul depuis que ses
bourgeois ont chass toute une arme commande par Edouard Ier, et
Froissart, compltant le tableau qu'en a trac Villani, l'appelle la
souveraine ville de Flandre de puissance, de conseil, de seigneurie,
et de toutes choses appartenans  une bonne ville et noble que on
pourrait recorder, assise et situe en la croix du ciel. Aussi
ddaigne que sa rivale tait comble de bienfaits, elle tait rduite
 supplier le roi de France, le comte de Hainaut et le duc de Brabant,
d'intercder en faveur de Sohier de Courtray. C'tait en vain que
d'autres dputs suivaient le comte, de Courtray  l'abbaye de
Saint-Bernard, d'Audenarde  Ardenbourg, pour obtenir sa libert:
toutes les prires des bourgeois de Gand taient repousses, et leur
humiliation galait la misre  laquelle les condamnait l'interruption
de leurs relations industrielles avec l'Angleterre.

En ce temps, raconte Froissart, avoit ung bourgeois  Gand, lequel
parloit bien sagement au gr de plusieurs. Si reprirent aucuns hommes
ses paroles aux aultres, et dirent qu'il estoit un trs sage homme, et
dirent qu'il avoit dit que s'il estoit oys et creus, il cuideroit en
brief temps avoir remis Flandres en bon estat et r'aroient tout leur
gaignage, sans estre mal du roy de France, ne du roy d'Engleterre. Ces
paroles multiplirent tant que li quars ou la moiti de la ville en fu
infourms. Lors commencrent  s'assembler et tant que, un jour de
feste aprs disner, ils se mirent ensamble plus de mille, et
appeloient l'un l'autre  leurs maisons, en disant: Alons, alons oyr
le bon conseil du saige homme.--Et vinrent  la maison du dit
bourgeois qu'ils trouvrent appoiant  son huis. De si long qu'ils le
percheurent, ils lui firent grant rvrence et honneur, et dirent:
Chier seigneur, veuillis nous oyr. Nous venons  vous  conseil;
car, on nous dist que les grans biens et sens de vous remettra le pays
de Flandre en bon point: si, nous dites comment, et vous ferez
ausmosne.--Lors s'avancha le dit bourgeois et dist: Seigneurs
compaignons, je suis natif et bourgeois de cette ville; si y ai le
mien. Sachis que de tout mon pooir je vous vodroie aidier et tout le
pays; et s'il estoit homme qui voulust en prendre le fais, je vodroie
exposer mon corps et biens  estre dalez lui, ou si vous aultres, vous
me volis estre frres, amys et compaignons en toutes choses pour
demourer dalez moy, je l'emprendrois volentiers.--Alors, dirent-ils
tous d'un assens et d'une voix: Nous vous promettons lalment 
demourer dalez vous en toutes choses et d'y aventurer corps et biens,
car nous savons bien que en toute la cont de Flandres, n'y a homme,
se non vous, qui soit digne de ce faire.--Adonc quand il se vit ainsy
accueilli en l'amour du peuple, il fit grans consaux et grandes
assembles de gens et tant les mena de paroles, que toute la
communalt et grant plent de la bourgeoisie se tirrent vers lui et
le compaignoient  grant puissance. Ce bourgeois de Gand, que ses
concitoyens appelaient le sage homme se nommait Jacques d'Artevelde.

L'alliance des Artevelde et de l'illustre maison de Courtray est
atteste par des preuves irrcusables. D'autres documents dmontrent
la position leve qu'ils occupaient.

Selon quelques historiens, les Artevelde taient issus de la famille
des chtelains de Gand, qui remontaient aux comtes de Guines. Ils
possdaient le fief d'Artevelde, et rien ne s'oppose  ce qu'
l'exemple de deux branches de cette illustre maison, qui prirent le
nom des fiefs de Damme et de Mendonck, une autre se soit attribu dans
les premires annes du treizime sicle celui du fief d'Artevelde. Si
cette origine tait formellement dmontre, Jacques d'Artevelde
compterait des aeux parmi les princes et les rois. Lors mme qu'elle
ne le serait point, il lui resterait toujours son cusson de sable 
trois couronnes ou chapelets d'argent, ce qui fut, dit l'Espinoy,  la
faon des vieux Romains, lesquels donnoyent semblables couronnes aux
plus preux et valeureux de leurs soldats ou bourgeois.

Quoi qu'il en soit, la famille de Jacques d'Artevelde, comme celle de
Jean de Mendonck, tait inscrite dans le registre des corporations
industrielles  ct des noms les plus illustres de la cit. Jean
d'Artevelde, chevin de Gand en 1319, en 1321, en 1325 et en 1328,
appartenait au commerce des draps, cette grande industrie de la
Flandre, aussi bien que le vaillant Guillaume Wenemare, qui prit en
1325, sous les murs de Deynze,  la tte des Gantois. Jacques
d'Artevelde, inscrit dans le mtier des tisserands, imita l'exemple
que lui avait donn son pre, et en 1344, c'est--dire  cette
brillante poque o le plus noble prince de l'Europe le nommait son
compre, il continuait, au milieu des projets les plus vastes qui
aient jamais t conus,  prendre une part active au mouvement de
l'industrie nationale; les salles o se trouvaient dposs les
merveilleux ouvrages des tisserands de Flandre touchaient  la
chancellerie, o il scellait les chartes qui protgeaient leur travail
et leur libert, tant tait respecte  Gand cette loi de la comtesse
Mathilde: si l'on dcouvre quelque bourgeois inutile  la ville et 
la commune, qu'il soit banni par les chevins.

Les Artevelde avaient donn plus d'une preuve de leur dvouement  la
patrie. Philippe le Bel avait confisqu, en 1298, les biens de
Guillaume d'Artevelde. Jean d'Artevelde, parent de Philippe d'Axel, a
partag un instant son autorit  Gand; mais tous ses fils se sparent
de Louis de Nevers, quand ils le voient, par zle pour les intrts du
roi de France, compromettre les progrs et l'essor que trois sicles
d'efforts pnibles avaient imprims  l'industrie flamande. En 1335,
Guillaume d'Artevelde, qui parat avoir t le fils du proscrit de
1298, est insult par les sergents du comte; mais l'exaspration
populaire clate avec tant de force, qu'il doit intervenir lui-mme
pour leur sauver la vie. Cependant le bailli lui ordonne de le suivre
 la prison de la ville:  peine a-t-il obi, que la commune, courant
aux armes, s'empresse de le dlivrer. La lettre dans laquelle Gauthier
de Bederwane, bailli de Gand, raconte cette meute, ajoute que le
peuple rendit  la libert, en mme temps que Guillaume d'Artevelde,
deux de ses cousins inscrits au mtier des tisserands. L'un de ceux-ci
n'tait-il point Jacques d'Artevelde qui, ds cette poque, aurait t
le principal objet des sympathies populaires? Car les Gantois, comme
le disait plus tard le comte de Hainaut, ne faisaient rien, sans la
faveur et la grce de Jacques d'Artevelde.

Tout annonce que lorsque Gui de Dampierre alla en 1300 avec ses fils
et l'lite de la noblesse flamande se confier  la gnrosit de
Philippe le Bel, Jacques d'Artevelde accompagna  Paris son oncle,
Gauthier d'Artevelde, dizenier attach au service de Robert de
Bthune. Sa jeunesse dut tre frappe du triste spectacle des malheurs
de ce vieillard, dont le gnreux dvouement devait tre si
cruellement puni. Charles de Valois, qui lui-mme avait t tromp par
son frre dans les conseils qu'il avait donns au comte de Flandre,
protestait contre cette trahison et suppliait le roi de rendre du
moins la libert  l'an de ses fils, dont il connaissait le courage
et qu'il voulait associer  ses projets aventureux. Charles de Valois
venait d'pouser une des nices de Robert de Bthune, Catherine de
Courtenay, qui lui avait apport en dot ses prtentions  l'empire de
Constantinople, usurp par les Palologues: il esprait que le
vainqueur de Bnvent l'aiderait  le reconqurir, et repousserait les
Turcs de Bithynie, aussi aisment qu'en Italie il avait dispers les
Sarrasins de Nocera. Cependant Philippe le Bel se montra inflexible,
et le comte de Valois, priv de l'appui de l'hritier du comt de
Flandre, fut rduit  n'amener avec lui dans sa croisade qu'un petit
nombre des amis du prince captif. L'un de ceux-ci fut le neveu du
dizenier Gauthier.

Le jeune bourgeois de Gand traversa la France et s'arrta  Rome avec
Charles de Valois, qui y obtint du pape la confirmation de ses droits
au sceptre imprial d'Orient, en mme temps que le titre de
pacificateur de la Toscane et de capitaine du patrimoine de saint
Pierre. Jacques d'Artevelde y salua la grande figure de Boniface VIII
qui dominait les querelles des Guelfes et des Gibelins; peut-tre
accompagna-t-il les ambassadeurs que le comte de Valois envoyait 
Florence aux chefs de la faction des Blancs, et y vit-il Dante
Alighieri, qui bientt, chass par l'exil de sa patrie, allait
chercher au del des Alpes la route que Jacques d'Artevelde avait
suivie, depuis les rives du Rhne jusqu'aux digues sablonneuses que
les Flamands opposent  la mer entre Cadzand et Bruges:

    Quale i Fiamminghi tra Cazzante e Bruggia
    Temendo 'l fiotto che inver lor s'avventa,
    Fanno lo schermo perch 'l mar si fuggia.

Charles de Valois ne tarda point  conduire une expdition en Sicile,
et ce fut de l, raconte-t-on, qu'il mit  la voile pour la Grce. Sur
ces rivages qui avaient vu passer, avant les hommes d'armes de Charles
de Valois, l'arme de Robert de Jrusalem et la flotte de Baudouin de
Constantinople, le fils de Jean d'Artevelde put retrouver les traces
de la gloire de la Flandre. Plusieurs chevaliers y conservaient les
domaines que leurs pres avaient conquis un sicle plus tt. Engelbert
de Liedekerke tait grand conntable de la principaut d'Achae, et
son frre capitaine du chteau de Corinthe; enfin, au milieu des
Thermopyles, au bord du lac Copas, le bail de Thessalie, monseigneur
Antoine le Flamenc, qui estoit tenus un des plus sages hommes de
Roumanie, levait une glise en l'honneur de saint Georges, ce noble
patron des chevaliers, que Robert II invoquait  Antioche et 
Ascalon. Ce fut dans ces lointains climats, pleins des souvenirs des
hros de Marathon et de Salamine, que Jacques d'Artevelde apprit la
destruction, sous les murs de Courtray, de la plus puissante arme de
l'Europe, vaincue par quelques bourgeois et quelques laboureurs.

On ignore ce que devint Jacques d'Artevelde pendant plus de vingt ans.
Il s'occupait des affaires publiques et de l'ducation de ses enfants,
d'industrie au milieu des foulons et des tisserands, et d'agriculture
dans ses polders de Basserode, lorsque, cdant aux prires des
bourgeois qui s'taient rendus sur la place de la Calandre, il les
engagea  se runir dans le prau du monastre de la Biloke.

Le monastre de la Biloke avait reu de nombreux bienfaits des aeux
de Sohier de Courtray, et son gendre y tait sans doute accueilli avec
reconnaissance et avec respect. Peut-tre Jacques d'Artevelde se
souvenait-il aussi qu'il avait t fond par Foulques Uutenhove,
ce pieux chanoine qui avait excit, dans les premires annes
du treizime sicle, les Flamands  s'opposer au joug de
Philippe-Auguste. Sa parole y rveilla les mmes chos de patriotisme
et d'honneur, lorsqu'il exhorta les bourgeois  maintenir la puissance
et la gloire de la Flandre. N'avaient-ils pas avec eux toutes les
communes de Brabant, de Hainaut, de Hollande et de Zlande? en
traitant avec l'Angleterre, sans rompre avec la France, ne
verraient-ils point leur alliance galement recherche par les deux
rois? L'loquence d'Artevelde rpandait dans toute la Flandre
l'enthousiasme qui l'agitait.

La commune de Gand s'assembla aussitt, et le 3 janvier elle rtablit
les charges des capitaines de paroisse, qui avaient exist dans tous
les temps o la ville tait expose  quelque pril imminent. Il fut,
de plus, dclar que l'un de ces capitaines aurait le gouvernement
suprieur de la ville: ce que les actes publics des chevins nomment
_'t beleet van der stede_. Cette prminence, on pouvait le prvoir,
fut attribue  Jacques d'Artevelde, lu capitaine de la paroisse de
Saint-Jean. Ses collgues taient Guillaume de Vaernewyck, Gelnot de
Lens, Guillaume Van Huse et Pierre Van den Hove.

Le 5 janvier, Thomas de Vaernewyck, premier chevin de la ville de
Gand, fit publier diverses ordonnances pour assurer la paix et la
tranquillit de la ville. On fixa les quantits de bl que chacun
pouvait acheter, afin d'viter la famine si le comte de Flandre
revenait assiger Gand: il n'tait permis  personne de sortir aprs
le couvre-feu; et tous ceux qui avaient t bannis par les chevins
des bonnes villes reurent l'ordre de quitter le pays dans le dlai de
trois jours. Toutes les anciennes _conntablies_ avaient t
reconstitues, et l'on avait proclam une trve lgale de cinquante
jours, qui devait suspendre le cours de toutes les haines engendres
par la rivalit des factions.

Cependant Philippe de Valois avait t immdiatement instruit de ce
qui s'tait pass  Gand, et n'y voyant qu'un mouvement sditieux
qu'il fallait arrter par la force, il adressa ds le 12 janvier des
lettres o il fixait  la mi-carme la convocation de ses hommes
d'armes  Amiens. En mme temps il ordonnait  Guillaume d'Auxonne,
devenu vque de Cambray, de partir sans retard pour Eecloo, o une
assemble gnrale des dputs des communes de Flandre devait se
runir le 15 janvier, afin de gagner  ses intrts ceux qui
exeraient le plus d'influence. Le comte de Flandre secondait de tout
son pouvoir ces dmarches; mais la misre faisait chaque jour de
nouveaux progrs, et l'on rptait de toutes parts que si les
relations industrielles avec l'Angleterre n'taient point rtablies,
la ruine du pays tait imminente.

Tous les efforts de Louis de Nevers furent inutiles. Le 1er fvrier,
les chevins de Gand se rendirent  Louvain prs du comte de Gueldre,
plnipotentiaire d'Edouard III, pour y signer une convention qui
devait assurer la rconciliation du roi d'Angleterre et des communes
de Flandre; il leur fut permis d'aller chercher  Dordrecht des laines
anglaises que l'on porta  Gand au milieu des acclamations de la
multitude.

Louis de Nevers avait mand auprs de lui Jacques d'Artevelde: il
chercha  le gagner par ses bienfaits ou  l'effrayer par ses menaces.
Ces tentatives ayant t inutiles, il se laissa persuader par ses
conseillers qu'il tait permis de le faire assassiner; mais
l'affection que la commune portait  Jacques d'Artevelde djoua ses
projets, et ces attentats odieux, dirigs contre un homme que l'on
considrait dj unanimement comme le sauveur de la patrie, n'eurent
d'autre rsultat que d'exciter une vive indignation: tous les
bourgeois prirent des chaperons blancs, c'est--dire l'insigne propre
aux membres de la commune quand ils se rassemblaient sous leurs
bannires; le comte lui-mme se vit rduit  en accepter un, et il
craignait qu'on ne le retnt captif  Gand comme il l'avait t
autrefois  Bruges, quand, prtextant une partie de chasse au milieu
d'une fte, il gagna en grande hte le chteau de Male.

Ds que Louis de Nevers eut quitt Gand, il chercha  tenter un
dernier effort pour s'assurer invariablement la fidlit des bourgeois
de Bruges, en leur reconnaissant le droit de faire des remontrances en
cas de violation de leurs privilges, remontrances dont la sanction et
la garantie se trouveront dans la suspension de l'autorit du comte
dans la ville, en tant comme il appartenra au prouffit du seigneur,
aussi longtemps qu'il n'y aura pas t fait droit.

En ce moment, le comte continuait  dissimuler vis--vis des Gantois:
il parut mme approuver, dans une assemble qui eut lieu  Bruges, les
ngociations entames avec le comte de Gueldre. En agissant ainsi, il
ne suivait, on ne saurait en douter, que les conseils du roi de
France. Philippe de Valois, dont les feudataires n'taient point
encore prts  combattre, jugeait utile aux intrts de sa politique
de temporiser. Quelques paroles imprudentes du roi Jean de Bohme
qu'il avait envoy  Eecloo  une assemble des communes, parurent
toutefois assez menaantes pour que les bourgeois de Gand chargeassent
deux de leurs chevins, Jean Uutenhove et Simon Parys, d'aller les
disculper prs du roi de France de toutes les accusations que l'on
dirigeait contre eux; mais rien ne vint justifier leurs craintes, car
Philippe de Valois rpondit  leurs dputs qu'il tenait la ville
pour excuse et tait dispos  la protger toujours dans son
industrie et dans ses liberts.

Cependant l'poque  laquelle Philippe de Valois a fix la runion de
ses hommes d'armes n'est plus loigne. La Flandre, trompe par ses
protestations mensongres, attend dans un profond repos le
rtablissement prochain de sa prosprit. Les bourgeois de Gand
eux-mmes ont cess d'tre inquiets et agits. La grande foire, qui se
tient dans leur ville le dimanche de _Ltare_, y a runi un grand
nombre de marchands trangers, et la joie publique se manifeste de
toutes parts, quand tout  coup de tristes nouvelles y rpandent la
consternation: le comte de Flandre, excutant l'ordre du roi de
France, a envoy des bourreaux au chteau de Rupelmonde, o Sohier de
Courtray est captif, et le vieux compagnon de Gui de Dampierre a t
dcapit dans le lit o le retenaient ses infirmits; le mme jour,
l'vque de Senlis et l'abb de Saint-Denis sont arrivs  Tournay, et
ds le lendemain ils y ont fait lire, sur la place du March, une
sentence d'excommunication contre les Gantois.

Evidemment le roi de France a voulu que les bourgeois de toutes les
villes de Flandre, appels par la foire de la mi-carme aux bords de
l'Escaut, fussent les tmoins de la dsolation et de la stupeur des
Gantois; mais Jacques d'Artevelde oppose sa fermet  l'effervescence
publique et rassure tous ceux qui rclament l'appui de ses conseils.
L'appel au pape, leur dit-il, est un droit qui ne peut nous tre
enlev; et il ajoute que dj il a charg Jean Van den Bossche
d'aller consulter les clercs de Lige sur les moyens  prendre pour
suspendre immdiatement les effets de l'interdit.

Philippe de Valois avait espr que la sentence de l'vque de Senlis
aurait suffi pour semer en Flandre une terreur si profonde, que tous
les bourgeois se seraient empresss d'accourir  Tournay pour se
mettre  sa merci. Toutes ses prvisions furent dues: il fallait
toutefois quelques jours de plus pour que ses hommes d'armes se
rendissent d'Amiens aux frontires de Flandre. Il feignit de nouveau
de ne dsirer que le maintien de la paix, et les ngociations
recommencrent. Simon Parys et Jean Uutenhove, retenus un instant 
Tournay  leur retour de Paris, avaient recouvr leur libert. Des
confrences eurent lieu  Deynze et  Lille; mais elles ne
produisirent aucun rsultat: Thomas de Vaernewyck et Livin de
Bveland avaient inutilement demand la proclamation d'une trve.

Le 7 avril, le conntable tait entr  Tournay, accompagn d'un grand
nombre d'hommes d'armes, et, deux jours aprs, le roi de France l'y
avait suivi, pensant que l'interruption de toutes les crmonies
religieuses pendant la semaine sainte disposerait davantage l'esprit
des Gantois  la crainte et  la soumission. Un corps de chevaliers
_leliaerts_, qui s'tait retir aprs la dfaite de Cadzand dans le
chteau de Biervliet, devait s'associer au mouvement qu'il projetait.
Le 11 avril, veille de la fte de Pques, on aperut, du haut de la
tour de Saint-Nicolas, quelques chevaucheurs ennemis devant les portes
de la ville, et la cloche du beffroi donna aussitt le signal de
l'alarme. Les Gantois, soutenus par la voix du capitaine de la
paroisse de Saint-Jean, se prparaient  rsister, et dix jours se
passrent sans que Philippe de Valois, trop lent  prendre une
rsolution, ordonnt de marcher en avant. Enfin, le 22 avril, les
bourgeois de Gand s'assemblent au Cauter. Jacques d'Artevelde leur
annonce qu'il a fait rompre le pont de Deynze que devaient traverser
les Franais, et qu'ils n'ont plus rien  craindre de leurs
prparatifs ni de leurs menaces: il leur propose de se diriger vers le
camp des _Leliaerts_ de Biervliet. Par son ordre, les trompettes ne
cessent de rsonner sur la place du Cauter pendant tout le jour. Le
lendemain, les chevins de la ville, les capitaines des paroisses, les
doyens des mtiers montent  cheval, suivis des chaperons blancs,
guids par Baudouin Wenemare, de la gilde de Saint-Georges, commande
par Jean Uutenhove, et de machines de guerre qui doivent servir 
l'assaut de Biervliet. Ils allaient, disent les comptes manuscrits de
la ville de Gand, rtablir la paix du pays et assurer la dfense de
ses lois, de ses liberts et de son industrie.

Cependant le comte de Flandre crut qu'il fallait profiter du moment o
les Gantois prenaient la route d'Assenede, pour soumettre compltement
les bourgeois de Bruges  son autorit; il esprait que la plupart se
montreraient bien disposs en sa faveur, car ils n'avaient pu oublier
sa dclaration du 19 janvier, et il venait de rtablir par une charte
du 24 avril leurs anciens privilges, tels qu'ils les avaient reus
aprs la bataille de Courtray. Le 25 avril, il quitta le chteau de
Male avec Morel de Fiennes et d'autres chevaliers, et alla planter sa
bannire sur la place du march. Les foulons accoururent les premiers
pour dfendre les liberts de la ville, et cinq ou six d'entre eux
avaient pri, lorsque toute la commune prit les armes et fora le
comte  se retirer  Male. Au premier bruit de cette tentative,
Jacques d'Artevelde, victorieux  Biervliet, hta sa marche vers
Bruges. L'alliance des deux communes rivales y fut proclame, et, dans
une runion solennelle tenue au monastre d'Eeckhout,  laquelle
assistaient les dputs d'Ypres et ceux du Franc, il fut dcid que
les trois bonnes villes de Flandre, tant en leur nom que pour les
chtellenies voisines, gouverneraient d'un commun accord et liraient
chacune trois dputs, qui formeraient une assemble permanente
d'tats charge de veiller  l'administration du pays, ce qu'on nomma
plus tard _les trois membres de Flandre_.

Le 29 avril 1338, les reprsentants de toutes les communes de Flandre
(la ville de Bruges comptait parmi eux cent huit dputs, dont l'un
tait Jean Breydel) se rendirent au chteau de Male, et l Jacques
d'Artevelde exposa au comte ce qui avait t arrt au monastre
d'Eeckhout. Louis de Nevers jura que dsormais il maintiendrait les
liberts de la Flandre, telles qu'elles existaient avant le trait
d'Athies. Peu de jours aprs, il rpta le mme serment  l'assemble
gnrale d'Oostcamp.

Ainsi, grce aux efforts de Jacques d'Artevelde, la paix du pays avait
t rtablie en moins de quatre mois; toutes les rivalits, toutes les
haines s'taient calmes, et l'on vit, au mois de mai 1338, une
dputation, compose de Jacques d'Artevelde, de Guillaume de
Vaernewyck, de Hugues de Lembeke, de Henri Goethals, de Jean Breydel,
de Jacques de Schotelaere et d'autres bourgeois dsigns par les
villes de Gand, de Bruges et d'Ypres, parcourir toute la Flandre
depuis Bailleul jusqu' Termonde, depuis Ninove jusqu' Dunkerque,
pour rconcilier les bonnes gens des communes avec le comte de
Flandre, tant pour l'honneur du comte que pour la paix du pays.

Depuis cette poque, les runions des dputs des communes deviennent
trs-frquentes: elles ont lieu successivement  Courtray,  Bruges, 
Ypres,  Roulers,  Gand. Jacques d'Artevelde leur a confi une
mission aussi difficile qu'elle est noble et leve, le soin de faire
prosprer la Flandre par la neutralit de son industrie au milieu des
guerres les plus sanglantes, et de s'assurer  la fois l'alliance
commerciale du roi de France, qui hait profondment la Flandre, et
celle du roi d'Angleterre, qui ne la flatte peut-tre que pour
l'asservir plus aisment.

Edouard III se montrait de plus en plus favorable aux communes
flamandes. Ds le 8 mai, il crivait aux Gantois: Le roi,  trs
sages personnes, les conseillers, chevins, bourgmestre et membres de
la commune de Gand, ses trs chers amis, salut et sincre affection.
Nous avons appris avec bonheur, et toute notre me en est pntre de
joie, que vous avez conclu un trait avec nous, et que malgr les
prils qui vous menacent, vous exposez si gnreusement pour nous vos
vies et vos biens: nous esprons qu'avec l'aide de Dieu, nous pourrons
vous en tmoigner notre reconnaissance. Le mme jour, il adressait
aux magistrats de Bruges et d'Ypres des lettres conues en ces termes:
Le souvenir de l'amiti qui a exist autrefois entre votre commune et
notre maison royale, nous fait dsirer vivement qu'une alliance stable
ait lieu entre vous et nous, pour notre avantage mutuel. Il finissait
en leur annonant le dpart de ses ambassadeurs, l'vque de Lincoln
et les comtes de Northampton et de Suffolk, pour le Brabant.

Les communes de Flandre ne tardrent point  rpondre  ces lettres,
en envoyant leurs dputs  Anvers pour y dterminer les conditions
d'un trait commercial, quoique Edouard III dsirt surtout la
conclusion d'une alliance politique. Toutes les communes de Flandre
dlibrrent au sujet des ngociations dont leurs dputs leur
rendaient compte. Lorsqu'elles les eurent unanimement approuves,
Jacques Masch et leurs autres dputs retournrent  Anvers, o se
trouvaient le comte de Gueldre et les ambassadeurs anglais, et on y
conclut, le 10 juin 1338, un trait dans lequel la neutralit de la
Flandre tait proclame. L'Angleterre restait ouverte au commerce des
bourgeois flamands, tandis qu'il leur tait permis de repousser de
leurs villes et de leurs ports les hommes d'armes anglais et franais,
sauf le service d  Philippe de Valois par le comte  raison de son
fief.

Edouard III ordonna aussitt aprs que toutes les toffes marques du
sceau des villes de Flandre pourraient circuler librement en
Angleterre.

Cependant Jean Uutenhove et Thomas de Vaernewyck avaient quitt Gand
le 3 juin, pour aller annoncer  Philippe de Valois _la rconciliation
cordiale_ du comte et du pays de Flandre, et lui faire part de la
convention que l'on avait le projet de conclure avec le comte de
Gueldre pour prvenir la ruine des corps de mtiers. Philippe de
Valois, trop prudent pour s'aliner l'esprit des Flamands au moment o
le roi d'Angleterre et voulu les engager  prendre les armes, se
montra fort conciliant. Il suspendit l'effet de toutes les crances
qui existaient  charge des communes et des bourgeois de Flandre, et
le 21 juin, Thomas de Vaernewyck, revenu  Gand, y donna lecture, aux
dputs des communes, des lettres par lesquelles le roi de France
avait voulu balancer les privilges accords par Edouard III dans le
trait d'Anvers. Il s'y engageait  faire lever l'excommunication,
autorisait les relations commerciales de la Flandre avec l'Angleterre,
promettait de respecter sa neutralit par tous les moyens, mme en
ordonnant  ceux de ses sujets qui y aborderaient de dposer leurs
armes, si que les marchands et marchandises ne soient troubls ne
empechis en la bonne pais du pays de Flandre. Le 23 juillet l'vque
de Senlis arriva  Gand pour y lever la sentence d'interdit, et Louis
de Nevers se rendit solennellement  Tournay avec les dputs des
communes de Flandre pour y assister aux crmonies religieuses des
ftes de l'Assomption.

Cette double ngociation, qui se termine  trois jours d'intervalle, 
Anvers par le trait du 10 juin, par la dclaration du 13  Paris,
suffirait  la gloire de Jacques d'Artevelde; elle marque l'apoge de
la grandeur des communes flamandes: poque vraiment mmorable et digne
d'admiration, o les rois de France et d'Angleterre, de crainte de
voir la Flandre se ranger sous une bannire hostile, lui accordaient 
l'envi les plus vastes privilges commerciaux, et semblaient, en
rservant  leurs propres peuples tous les maux de la guerre, assurer
 nos cits le monopole de l'industrie et l'asile de la paix du monde.

Edouard III poursuivait le cours de ses ambitieuses esprances. Il
avait obtenu du parlement un subside de vingt mille sacs de laine, et
le 12 juillet une flotte nombreuse, runie dans les eaux de la Tamise,
recevait le roi d'Angleterre, Philippine de Hainaut, Robert d'Artois,
les comtes de Derby, de Warwick, de Pembroke, de Kent, de Suffolk,
d'Arundel, Renaud de Cobham, Gauthier de Mauny et un grand nombre
d'autres illustres chevaliers. Sept jours aprs, ils s'arrtaient au
port de l'Ecluse, o Jacques d'Artevelde s'tait rendu, avec les
autres dputs des communes flamandes, pour les saluer. Il est peu
probable qu'Edouard III, oubliant les clauses du trait qu'il avait
ratifi le 26 juin, ait voulu descendre en Flandre: cependant un
chroniqueur contemporain lui prte ce dessein et raconte que Jacques
d'Artevelde ne lui permit point de l'excuter, afin que la neutralit
des communes flamandes ft respecte.

Edouard III continua sa route vers Anvers, mais il s'tonna de ne
point y trouver les laines qui devaient tre employes  la solde de
ses hommes d'armes et au payement des pensions qu'il avait promises 
la plupart de ses allis. Leur zle se refroidissait dj, et ils
s'excusaient de ne point tre prts  combattre. Le duc de Brabant,
quoique une nouvelle du 12 aot et confirm son alliance, ne voulait
point commencer seul une si grande guerre; les barons allemands
allguaient aussi qu'ils ne pouvaient prendre les armes sans le
consentement de l'empereur. Enfin les bourgeois de Flandre
persistaient dans leur rsolution de maintenir le trait qu'ils
avaient conclu, et quels que fussent les prsents et les honneurs que
leur offrit Edouard, leurs dputs dclaraient qu'ils ne voulaient
point s'associer  la ligue dirige contre Philippe de Valois.

Cependant Edouard III opposait aux obstacles qui l'arrtaient son
activit et son nergie. Il se rendit lui-mme en Allemagne auprs de
l'empereur Louis de Bavire, et, vers les premiers jours de septembre,
l'empereur, cdant  ses prires, le proclama vicaire de l'empire dans
une assemble solennelle tenue  Coblentz,  laquelle assistaient les
vques de Mayence et de Trves, le duc de Saxe et le comte palatin du
Rhin. Dans une autre assemble qui eut lieu  Herck, dans le Limbourg,
Edouard III, assis sur un trne et la couronne sur le front, reut
l'hommage des feudataires impriaux et les invita  se runir l'anne
suivante dans les premiers jours du mois de juillet, pour former le
sige de la ville de Cambray, que le roi de France avait enleve 
l'empire. Peu de jours aprs, il dfendit  tous ceux qui auraient
dsormais  traiter en son nom avec Philippe de Valois, de lui donner
le titre de roi, afin que l'on ne trouvt point dans leurs paroles un
obstacle aux droits qu'il voulait faire valoir en rclamant le
royaume de France, _in petitione dicti regni_.

Tandis que le roi d'Angleterre multipliait ses dmarches en Allemagne
et ordonnait de nouveaux prparatifs en Angleterre, il ne cessait
point ses ngociations avec les communes de Flandre. Ce n'tait pas
seulement parce qu'il esprait obtenir un jour l'appui de leurs
nombreuses milices, mais, press le plus souvent par le besoin des
sommes normes qu'il fallait prodiguer pour armer tout le nord de
l'Europe, il se voyait rduit  recourir  leurs richesses. Il fit de
grands emprunts aux bourgeois de Gand, et remit mme les riches joyaux
de la couronne d'Angleterre en gage chez les Bardi, changeurs
florentins fixs  Bruges, qui, aprs avoir, ds le rgne de Henri
III, afferm tous les pages de l'Angleterre, taient devenus au
quatorzime sicle, selon l'expression d'un historien italien, l'une
des colonnes du commerce de la chrtient.

Edouard III cherchait en mme temps  s'attacher les communes et 
loigner Louis de Nevers de l'alliance franaise. Au mois de novembre
1338, il charge le comte de Gueldre de ngocier le mariage de sa fille
Isabelle avec Louis de Male, fils du comte de Flandre; puis il propose
de rtablir en Flandre l'tape des laines anglaises: c'est le voeu
constant des communes et le plus grand bienfait que leur industrie
puisse recevoir d'un prince tranger; mais rien n'branle leur
rsolution de conserver une stricte neutralit dans les guerres qui se
prparent.

Plus on approfondit l'histoire de cette poque, plus on reste
convaincu que les communes flamandes taient sincres dans leur
dtermination, et que si les vnements ne s'y fussent opposs,
Jacques d'Artevelde, aussi bien que leurs autres chefs, y et
persvr. Si les liens qui les unissaient au comte de Flandre et 
Philippe de Valois furent si peu durables, ce ne sont point les
communes flamandes qu'il faut accuser d'avoir cherch  les rompre.

Le comte de Flandre, sachant qu'Edouard III s'tait retir en Brabant
sans arme, avait form le projet de soumettre les communes pendant
l'hiver et avant qu'elles pussent tre secourues par les Anglais. Ses
partisans occupaient les cits de Lille, de Douay, de Saint-Omer.
C'tait au milieu d'eux que s'organisait l'armement des _Leliaerts_,
qui devait renverser le gouvernement des communes pour rtablir
l'autorit absolue du comte. Louis de Nevers esprait tre second
par les populations du Franc, toujours quelque peu jalouses des
bourgeois des villes; pour se les rendre plus favorables, il leur
avait restitu tous les privilges dont elles jouissaient sous le
rgne de Philippe d'Alsace. La premire entreprise de ses amis fut
dirige contre Bergues, o ils mirent vingt-cinq bourgeois  mort.
Encourags par ce succs, ils se portrent rapidement vers Dixmude, et
le comte de Flandre quitta aussitt Tournay pour venir les rejoindre.
L se runirent tous ses partisans qui depuis longtemps rservaient
leurs forces pour cette importante tentative: ils comptaient pouvoir
s'emparer aisment de la ville de Bruges, parce que la milice de la
commune tait retenue en ce moment sur les frontires du Brabant, au
sige du chteau de Liedekerke, que dfendaient quelques _Leliaerts_.
Cependant, au premier bruit de l'arrive du comte de Dixmude, les
bourgeois de Bruges s'taient hts de rentrer dans leurs foyers, et
le 12 fvrier, vers le soir, ils se trouvaient  Beerst sous les
ordres du bourgmestre Gilles de Coudebrouck et de leur capitaine Jean
de Cockelaere; ils voulaient profiter de la nuit pour pntrer 
Dixmude et surprendre, pendant leur sommeil, le comte et ses
chevaliers. Louis de Nevers reposait dj, lorsqu'on l'veilla
prcipitamment pour lui annoncer l'approche des Brugeois. A peine
eut-il le temps de saisir son armure et de sauter  demi-nu sur un
cheval. La plupart des nobles accouraient vers son htel, et ce fut
grce  leur secours qu'il parvint  faire briser les portes de la
ville que les bourgeois de Dixmude avaient dj fermes; il s'lana
aussitt  toute bride hors des remparts, et ne s'arrta qu'au pied
des tours de Saint-Omer.

Les communes de Flandre adressrent  Philippe de Valois les plaintes
les plus vives contre la trahison qui les avait menaces: elles
protestrent contre cet asile accord  leurs ennemis, et rclamrent
la restitution des chtellenies de Lille et de Douay, dont elles
n'avaient t dpossdes que par la fraude et la violence. Philippe
de Valois fit bon accueil  leurs dputs. Si le mouvement des
_Leliaerts_ n'avait pas t immdiatement comprim, Philippe de Valois
l'et soutenu avec les hommes d'armes qu'il avait charg le roi de
Navarre de conduire  Tournay. Leur dfaite l'engageait  dissimuler
de nouveau; il voulait  tout prix s'assurer, sinon l'obissance des
communes flamandes, du moins leur neutralit, au moment o il
assemblait toutes les forces de son royaume pour les opposer aux
Anglais.

L't touchait  sa fin, lorsque les barons allemands rejoignirent
Edouard III qui les attendait depuis quatre mois dans les prairies de
Vilvorde. Il se mit immdiatement en marche et se rendit devant
Cambray, que dfendait une nombreuse garnison; mais ayant appris que
Philippe de Valois runissait son arme  Pronne, il rsolut de lever
le sige et d'aller lui livrer bataille, et le 16 octobre il passa
l'Escaut prs du mont Saint-Martin. Au moment o il quittait le
Cambrsis pour entrer dans le Laonnais, le comte de Hainaut s'loigna
de ses bannires pour aller se ranger sous celles du roi de France,
afin de remplir successivement ses devoirs de feudataire vis--vis de
l'empire et vis--vis du royaume.

Des espions franais avaient annonc  Edouard III qu'on lui livrerait
bataille le 23 octobre. Les deux armes se trouvaient en prsence dans
une vaste plaine entre les villages de Buironfosse et de la
Flamengerie. Edouard III avait termin tous ses prparatifs pendant la
nuit. Ses bagages et ses chariots avaient t placs un peu en
arrire, afin de former autour de ses troupes une enceinte fortifie.
Son arme tait divise en trois corps. L'un tait compos d'Allemands
et comptait environ huit mille hommes et vingt-deux bannires;
l'autre, plus considrable, comprenait six mille hommes d'armes et six
mille archers venus d'Angleterre; mais le plus important tait celui
que conduisait le duc de Brabant: on y voyait flotter vingt-quatre
bannires et quatre-vingts pennons. L paraissaient Henri de Flandre,
qui, fidle aux souvenirs de Philippe de Thiette et de Jean de Namur,
combattait sous la bannire des communes flamandes et avait t le
premier chevalier qu'Edouard III et arm en France, et  ct de lui
plusieurs nobles qui avaient quitt le parti de Louis de Nevers,
messire Hector Vilain, l'un de ses plus illustres dfenseurs  une
autre poque, Jean de Rodes, Wulfart de Ghistelles, Guillaume de
Straten, Goswin Van der Muelene, les sires de la Gruuthuse et
d'Halewyn.

L'arme anglaise tait toutefois bien loin d'galer en nombre celle de
Philippe de Valois. On remarquait dans le camp franais deux cent
vingt-sept bannires, cinq cent soixante pennons, quatre rois, six
ducs, trente-six comtes, quatre mille chevaliers et soixante mille
hommes de milices communales; mais rien n'effrayait plus Philippe de
Valois que le nombre mme de ses dfenseurs. Le roi Robert de Naples,
que l'on citait comme un clbre astrologue, lui avait crit d'viter
 tout prix le combat, et l'on craignait que les bourgeois des
communes opprimes par Philippe de Valois ne saisissent avec
empressement l'occasion de le trahir et de l'abandonner.

Toute la journe du 23 octobre s'coula sans combat: le lendemain,
l'arme anglaise prit de nouveau les armes; mais elle ne tarda point 
apprendre que Philippe de Valois s'tait retir  Saint-Quentin, et
Edouard III, jugeant la saison trop avance pour continuer son
expdition, retourna en Brabant, o il licencia son arme.

Les milices des communes flamandes taient assembles entre Menin et
Deynze, prtes  reconqurir les chtellenies de Lille, de Douay et de
Bthune, si Philippe de Valois repoussait leurs rclamations. De Douay
 la plaine de la Flamengerie, la distance tait courte, et elles
pouvaient fixer la fortune du combat. Elles n'attendaient plus qu'un
ordre des chevins pour se porter en avant, quand Louis de Nevers
arriva  Courtray et invita les dputs des communes de Flandre  se
trouver prs de lui le 21 octobre, afin qu'il leur annont l'adhsion
du roi de France  toutes leurs rclamations. Les dputs de Gand et
ceux de Bruges, parmi lesquels figurent Jacques d'Artevelde et Jean
Breydel, s'empressent de se rendre  Courtray; mais ils n'y obtiennent
que des engagements douteux et des promesses vasives. Quelques jours
se passent en confrences; enfin le comte cesse de dissimuler, et
s'loigne aussitt qu'il a appris que le roi d'Angleterre est rentr
dans le Hainaut. Ds ce jour, les garnisons franaises des villes les
plus voisines de la Flandre, celles que commandaient Godemar du Fay 
Tournay, les sires de Mirepoix et de Beaujeu  Cambray et  Mortagne,
dirigrent vers ses frontires de frquentes excursions, dans
lesquelles elles pillaient et saccageaient les habitations des
laboureurs comme en terre ennemie.

Jacques d'Artevelde avait vu dchirer les traits de neutralit qu'il
avait fait conclure. La convention du 10 juin 1338 portait que si le
roi d'Angleterre manquait  ses engagements, les communes flamandes
aideraient le roi de France. Il semblait qu'un devoir rciproque
existt vis--vis du roi d'Angleterre, puisque le roi de France
troublait la paix. D'autre part, Philippe de Valois s'tait toujours
montr hostile  la Flandre depuis sa victoire de Cassel, tandis
qu'Edouard III tait aussi favorable au maintien de leurs franchises
qu'au dveloppement de leur industrie. Telles furent sans doute les
raisons puissantes qui engagrent Jacques d'Artevelde  se rendre 
Bruxelles, avec les dputs des communes, pour reconnatre Edouard III
comme successeur de saint Louis, s'il consentait  se montrer digne
d'un aeul si vnr et d'un si glorieux hritage. Edouard III
rpondit, assure Froissart, que c'tait chose grave de prendre le
titre de roi de France, lorsqu'il n'avait point enlev une seule ville
 Philippe de Valois. Cependant il se rendit  Gand dans les premiers
jours de novembre, et, ds ce moment, cdant aux conseils de Jacques
d'Artevelde, il ajourna son retour en Angleterre.

Edouard III n'avait point tard  revenir  Anvers, o il prsida, le
12 novembre, une assemble  laquelle assistrent ses principaux
allis. Nous en connaissons le rsultat par des lettres portant la
date du lendemain; Edouard III y autorise Guillaume de Montaigu, Henri
Ferrers, Geoffroi Scrop et Maurice de Berkley,  poursuivre les
ngociations relatives aux fianailles de sa fille Isabelle et de
Louis de Male, et, de plus,  traiter avec le comte et les communes
de Flandre, conjointement et sparment, d'une alliance perptuelle, 
confirmer, en son nom, les liberts, les franchises et les privilges
dont ils jouirent sous le rgne des rois de France, ses aeux, et mme
 leur accorder de nouvelles liberts. Les ambassadeurs anglais
avaient galement reu le pouvoir de restituer au comt de Flandre
les chteaux, villes et terres qui en avaient dpendu autrefois, et
d'annuler toutes les sentences qui avaient t prononces par le sige
apostolique,  la requte des rois de France.

Au moment o ces ngociations allaient se terminer, le duc de Brabant
demanda  accompagner les ambassadeurs pour interposer sa mdiation
auprs du comte de Flandre: Edouard III lui avait mme permis d'offrir
une indemnit pcuniaire pour tous les dgts causs par les Anglais
dans l'le de Cadzand; mais Louis de Nevers persistait  se montrer
fidle  Philippe de Valois, et s'il ne put rien pour s'opposer au
trait des communes avec le roi d'Angleterre, il y resta du moins
compltement tranger.

Edouard III venait d'accorder  ses ambassadeurs de nouveaux pouvoirs
pour recevoir sinon l'hommage des villes de Flandre, du moins leur
dclaration en faveur de la lgitimit de ses droits (_de
recognitione nostr superioritatis, in dicto regno Franci, per cos
nobis, ut regi Franci, facienda_). Il crut devoir se rendre lui-mme
 Gand, et ce fut l que le 23 janvier 1339 (v. st.), abjurant toute
hsitation, il enchargea les armes de France et les quartela
d'Angleterre, et en prit en avant le nom de roi de France.--Ceci eut
lieu, ajoute l'historien anglais Knyghton, par le conseil de Jacques
d'Artevelde.

Ds le 26 janvier, le roi d'Angleterre avait ordonn que l'on mt en
libert tous les prisonniers flamands qui avaient t conduits dans
ses Etats aprs le combat de Cadzand, notamment Gui de Flandre, frre
de Louis de Nevers. Deux jours aprs, il chargea le comte de Gueldre
de jurer en son nom, sur le salut de son me, et la main sur les
saints Evangiles, les conventions qui avaient t approuves par ses
ambassadeurs. Plaant dsormais sa royaut sous l'gide des communes
flamandes, il reconnut leur zle et l'appui qu'elles lui offraient par
trois traits galement importants.

Le premier porte que le roi d'Angleterre protgera les navires des
marchands flamands; que leurs draps pourront librement circuler en
Angleterre; que les conventions commerciales faites en Flandre sous le
scel des bonnes villes seront obligatoires en Angleterre contre les
marchands anglais, et que l'tape des laines sera perptuellement
tablie en Flandre ou en Brabant. Edouard III promet de plus de faire
part aux communes flamandes de toutes les ngociations qui auraient
lieu et de ne conclure aucun trait avec Philippe de Valois, si ce
n'est d'un commun accord et en y comprenant le comte de Flandre, s'il
adhre aux rsolutions prises par les bonnes villes. Il s'engage de
plus  secourir et  aider les communes flamandes dans le cas o leurs
lois et leurs franchises se trouveraient exposes  quelque pril, et
s'il meurt avant que la guerre soit acheve, son successeur se rendra
en Flandre, avec ses sujets, allis, aidans et amis, pour la
poursuivre comme il convient  tiel prinche.

Par un second trait, le roi d'Angleterre annonce que des forces
navales seront immdiatement runies afin que les marchands, de
quelque pays qu'ils soient, n'aient rien  craindre. Les deux tiers
des hommes d'armes qu'elles porteront seront choisis en Flandre et en
Brabant, mais tous les frais de ces armements seront pays par le roi
d'Angleterre.

Le second trait porte de plus que le roi Edouard payera aux communes
de Flandre, en quatre termes, une somme de cent quarante mille livres
sterling, et fixe pour quinze annes l'tape des laines anglaises 
Bruges.

Au point de vue politique, le troisime trait est le plus
remarquable. Edouard III, comme roi de France, y fait droit  toutes
les rclamations que les communes de Flandre ont leves depuis plus
d'un sicle.

Toutes les clauses insres dans les anciens traits qui frappent la
Flandre d'interdit et d'excommunication sont annules et rvoques; de
telle sorte que le comte et les habitants du pays seront dsormais
aussi franc comme leurs prdcesseurs de Flandres avant que les dites
peines et servitudes furent faites.

Les villes et les chtellenies de Lille, de Douay, de Bthune et
d'Orchies sont rendues  la Flandre et ne pourront plus en tre
spares, et il en sera de mme du comt d'Artois et de la ville de
Tournay, qui ne formeront plus qu'un mme fief avec le comt de
Flandre.

Tous les privilges que les bonnes villes obtinrent de Robert de
Bthune aprs la bataille de Courtray sont confirms.

Aucune taille ne pourra tre leve en Flandre, et l'on ne pourra
soumettre  aucune taxe les marchandises que l'on porte de France en
Flandre ou en Brabant.

Les habitants de la Flandre ne pourront point tre distraits de leurs
juges, ni assigns devant quelque cour que ce soit au royaume de
France.

Une loyale, bonne et commune monnaie d'or et d'argent, de mme poids
et de mme aloi, sera faite en France, en Flandre et en Brabant. Elle
aura aussi cours en Angleterre, et on ne pourra ni la changer, ni
l'affaiblir.

Ce langage est de nouveau dans l'histoire du moyen-ge. Aprs toutes
les divisions fodales, aprs un si grand nombre de rivalits et de
haines troites et jalouses, quel homme, si ce n'est Artevelde, avait
os songer  proclamer la libert du commerce, l'abolition des
tailles, l'uniformit des monnaies? Il voulait, aprs tant de guerres
dsastreuses qui avaient dcim et ruin les peuples, les rapprocher
et les runir par les liens du travail, en fondant sur leur
rconciliation une re de prosprit.

Jacques d'Artevelde avait dj russi  tablir, entre les communes de
Brabant et de Flandre, cette paix profonde qu'il avait rve entre la
France et l'Angleterre. Un trait qui confirmait en le compltant
celui du 1er avril 1336 (v. st.), avait t conclu, le 3 dcembre
1339, entre les dputs des communes de Brabant et de Flandre.
Cherchant  rendre de plus en plus troite l'amiti et la concorde
qui unissent les deux pays, considrant que leurs nombreuses
populations ne peuvent subsister que par leurs mtiers et leur
industrie, dont la premire condition est le maintien de la libert et
de la paix, et voulant dsormais tablir entre les deux pays une paix
et une union perptuelles, qui soient pour tous la garantie de leurs
biens, de leurs vies, de leurs liberts et de leur industrie, en
rendant dsormais impossible toute discorde et toute effusion de sang,
nous avons conclu et approuv les conventions suivantes: La premire,
que nous nous soutiendrons mutuellement contre nos ennemis; la
seconde, que le duc de Brabant et le comte de Flandre n'entreprendront
plus dornavant aucune guerre sans l'assentiment des deux pays; la
troisime, que les marchands des deux pays pourront librement y
circuler, vendre et acheter toute espce de marchandises; la
quatrime, que l'on frappera une monnaie commune pour les deux pays,
qui ne pourra jamais tre modifie: la Flandre fera vrifier la
monnaie frappe en Brabant et le Brabant rciproquement celle qui aura
t frappe en Flandre; la cinquime, que si quelqu'un a des motifs de
se plaindre d'un fait injuste, il s'adressera aux magistrats de la
ville  laquelle appartient le coupable, et ils seront tenus de lui
faire droit dans le dlai de huit jours; s'ils ne le faisaient point,
il s'adressera  un conseil form de dix personnes, dont quatre
dsignes par le comte de Flandre et le duc de Brabant, et les six
autres par les six bonnes villes de Brabant et de Flandre. Ce conseil
s'assemblera dans le pays du plaignant dans la ville la plus voisine
de celle  laquelle appartient l'inculp et prononcera dans le dlai
de huit jours. Tous ceux qui le composeront jureront sur les saints
Evangiles de juger impartialement toutes les discussions et de faire
droit  toutes les plaintes qui seraient fondes. Ils seront mme
tenus de prononcer leur sentence sans pouvoir quitter la ville dans
laquelle ils se sont assembls et si l'un d'eux meurt, il sera
remplac dans le dlai de trois jours par le prince ou la ville qui
l'avait choisi. Nous promettons aussi qu' l'avenir on suspendra toute
guerre, toute vengeance et tout dfi, afin que le commerce n'en
souffre point. S'il arrivait que l'un des princes ou l'une des bonnes
villes violt les conventions contenues dans ce prsent trait, il
n'en conservera pas moins toute sa force, mais toutes les autres
parties qui y ont adhr se runiront pour le faire respecter sans
dlai et par tous les moyens qui seront en leur pouvoir. De plus,
comme il est de l'intrt des deux pays de ne point cesser de
s'occuper attentivement de tous les vnements qui pourraient se
prsenter  l'avenir, nous avons rsolu que dsormais les deux princes
et les dputs des six bonnes villes de Flandre et de Brabant se
runiront en parlement trois fois chaque anne, savoir: le quatorzime
jour aprs la Chandeleur, dans la ville de Gand; le quatorzime jour
aprs la fte de la Nativit de saint Jean-Baptiste, dans la ville de
Bruxelles; et le quatorzime jour aprs la Toussaint, dans la ville
d'Alost. On s'occupera dans ces assembles de toutes les questions qui
s'accordent avec le prsent trait et qui peuvent dvelopper les
richesses et l'industrie des deux pays.

Les communes de Hainaut, d'accord avec le comte dont les hommes
d'armes franais ne respectaient plus les frontires, ne tardrent
point  adhrer  cette confdration. Et quels taient ceux qui
soutenaient Artevelde dans ces nobles entreprises? Etaient-ce, pour
emprunter le langage de Froissart, toute manire de gens huiseux, de
bannis et de toute malvaise vie qu'il requelloit? Leurs noms se
trouvent dans le trait d'alliance des communes de Flandre et de
Brabant; et sans nous arrter aux dputs des bonnes villes, nous nous
contenterons de citer, parmi les chevaliers, Sohier de Courtray,
beau-frre de Jacques d'Artevelde, Rasse d'Erpe, dont le neveu pousa
plus tard la fille du capitaine de Saint-Jean, Philippe d'Axel, ancien
_rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel, qui devait bientt aprs tre
appel  la mme dignit, Grard de Rasseghem, Arnould de Gavre, Jean
de la Gruuthuse, Olivier de Poucke, Wulfart de Ghistelles, Guillaume
de Straten, Jean de Poelvoorde, Grard d'Oultre, Roger de Vaernewyck,
Grard de Moerkerke, Jean de Masmines, Roger de Lichtervelde, Gilbert
de Leeuwerghem, Arnould Baronaige, Jean d'Herzeele, Jean d'Uytkerke,
Simon de Malstede, Hugues de Steelant, Jean de Bailleul; tous avaient
jur de l'observer par leur chevalerie, loyalt, foy pleine et
serment sollennellement et publiquement fait, touchiez par eux, pour
faire che, les saintes Evanglies.

Ce fut au milieu de ce mouvement qui, en peu de mois, avait lev la
Flandre au fate de la puissance et de la prosprit, qu'on y reut
les lettres du pape Benot XII, qui retraaient ce que la position des
communes avait eu de plus dplorable en ne leur proposant d'autre
remde qu'une rsignation complte aux volonts de Philippe de Valois.
C'est une opinion gnrale, leur crivait le pape, que la Flandre qui
possde tant de cits, une noblesse si illustre et des peuples si
nombreux, ne peut se passer de la faveur et de la protection du roi de
France: de l dpendent l'approvisionnement de ses habitants et
l'activit de son commerce, principal lment de sa puissance. Quelle
quantit innombrable d'hommes n'a-t-elle point vus prir dans ses
guerres contre les rois de France? Combien ses richesses n'ont-elles
point souffert de ses frquentes rbellions? Le pass peut vous
instruire pour l'avenir et vous apprendre tout ce que vous auriez 
redouter pour vos personnes et vos biens, si, ce qu' Dieu ne plaise,
le roi de France se trouvait rduit  vous combattre. Lorsque ces
lettres arrivrent en Flandre, les communes avaient dj reconnu
Edouard III pour roi de France, et leur rponse fut le dpart de
Baudouin de Lisseweghe, qu'elles envoyrent  Avignon afin qu'il y
rclamt l'annulation de toutes les clauses relatives  l'interdit
insres dans les traits; pour l'obtenir, il portait avec lui l'acte
du roi d'Angleterre qui y avait renonc comme roi de France; mais cet
acte devait tre de peu de valeur aux yeux du pape, qui s'empressa de
consulter Philippe de Valois sur l'accueil qu'il convenait de faire
aux dputs des communes de Flandre. Nous avons, disait-il, appris
par des lettres venues d'Allemagne que les Flamands ont prt serment
de fidlit au roi d'Angleterre en le nommant expressment roi de
France, et comme ils nous annoncent que leurs dputs nous
expliqueront plus compltement leurs intentions, nous ne savons point
si, dans ce cas, nous devons leur accorder un sauf-conduit.

Il ne parat point que le pape ait reu Baudouin de Lisseweghe et ses
collgues. Dans une lettre qu'il adressa au roi d'Angleterre, il lui
disait que, s'il s'appuyait sur l'allgation de ses droits,
l'incapacit politique des femmes dans l'ordre hrditaire de la
monarchie le condamnait; que s'il comptait sur la force des armes, la
France n'tait point un pays tel que l'on pt en prendre possession
par conqute; puis il ajoutait: Si ceux qui t'ont donn ces conseils
se vantent d'avoir dj soumis  ta domination la Flandre qui forme
l'un des fiefs du royaume de France, considre quels sont les peuples
sur lesquels reposent leurs esprances. La fidlit est une vertu
qu'on n'a jamais loue chez eux. On sait combien de fois, violant leur
serment, ils ont chass leurs seigneurs naturels, et si ceux-l mmes
ont t victimes de leur inconstance et de leurs trahisons, que
peux-tu, mon fils, attendre de leur part?... Il ne faut point se
confier beaucoup aux Allemands ni aux Flamands; leur zle s'teindra
ds qu'ils ne pourront plus s'enrichir de tes trsors. Si tu rappelles
 ta mmoire l'histoire de tes prdcesseurs, tu y verras comment les
Allemands et les Flamands se sont conduits  leur gard, et tu y
apprendras quelle foi tu dois ajouter  leurs promesses.

Edouard III avait, ds le 30 janvier, charg Nicolas de Fiesque de
porter sa justification  Benot XII; mais elle avait t intercepte
par les Franais  quelques lieues d'Avignon. La rponse publique et
solennelle du roi d'Angleterre aux accusations diriges contre lui fut
le manifeste publi  Gand le 8 fvrier, o il dclara que, loin de
songer  renouveler les exactions, malttes et changements de monnaie
dont se plaignait le peuple, il voulait rtablir sa prosprit et ses
franchises en faisant droit  tous et en revenant aux bonnes lois et
aux coutumes qui avaient exist au temps de son aeul saint Louis, roi
de France.

On ne peut douter que Jacques d'Artevelde ne soit l'auteur de ce
manifeste: il ne voyait dans Edouard III que le protecteur d'une
confdration europenne des communes. Appel  traiter avec l'un des
princes les plus puissants du monde, il ne s'tait pas content des
engagements formels des ambassadeurs, et avait rclam l'adhsion des
communes anglaises, comme il avait obtenu celle des communes de
Brabant et de Hainaut. Lorsque le roi d'Angleterre quitta la Flandre
pour aller runir ses hommes d'armes dans ses Etats, Guillaume de
Steelant, Nicolas de Schotelaere et d'autres dputs des communes
flamandes s'embarqurent avec lui. Un parlement fut convoqu 
Westminster le mercredi aprs la mi-carme (29 mars 1339, v. st.), et
ce fut l que le roi Edouard, aprs boine deliberation, avis et meur
quonseil avecques les archevesques, vesques, prlats, ducs, contes,
barons, nobles, et tous autres procureurs des viscontes, villes et
chastellenies de son royalme, prta solennellement serment sur les
saints Evangiles d'observer les traits qu'il avait approuvs  Gand;
et quand le mme serment eut t prononc par les vques de
Canterbury, de Durham, de Lincoln et de Londres, les comtes de Derby,
de Northampton, de Warwick, de Glocester, de Huntingdon, d'Oxford et
d'autres chevaliers, il fut rpt par les mayors et communits des
cinq boines villes d'Engleterre, Londres, Warwick, Lincoln, Bristol et
Norwich, les baillius, mayors et communits des cinq ports, Sandwich,
Douvres, Winchelsea, Hastings et Rye, en signe de plus grande sret,
et par le commun conseil, octroy, assent, quonsent et accord de tout
le parlement. La commune de Londres avait seule fait entendre
quelques plaintes au sujet des privilges accords aux communes
flamandes; mais Edouard III avait calm son opposition en dclarant au
maire et aux aldermen, runis  Westminster, qu'il renoncerait  sa
couronne et  sa famille plutt que de manquer  ses engagements.

Edouard III avait promis de retourner en Flandre avant les ftes de la
Saint-Jean, et avait laiss pour otages les comtes de Derby et de
Salisbury, que devaient rejoindre plus tard les comtes de Northampton
et de Suffolk. La reine Philippine de Hainaut tait aussi reste 
Gand,  l'abbaye de Saint-Pierre, o elle tait souvent visite et
conforte d'Artevelde, des seigneurs, des dames et des damoiselles de
Gand. Ce fut l qu'au milieu des tmoignages du respect et de
l'affection des bourgeois naquit Jean, depuis duc de Lancastre. Peu de
temps aprs, Catherine de Courtray devint galement mre d'un fils,
que la reine d'Angleterre tint sur les fonts du baptme et auquel elle
donna, en souvenir d'elle, le nom de Philippe. Un petit-fils du duc de
Lancastre devait venger  Azincourt la dfaite de Philippe d'Artevelde
 Roosebeke.

Les lgats du pape taient arrivs  Tournay au mois de janvier pour y
publier les censures ecclsiastiques dont le roi d'Angleterre avait
t menac,  cause de son alliance avec l'empereur Louis de Bavire,
alors frapp d'excommunication; mais le roi de France intervint pour
obtenir un sursis, car il cherchait ds cette poque  rconcilier
l'empereur avec le pape, pourvu qu'il rvoqut le vicariat accord 
Edouard III. L'vque de Carthagne et son collgue quittrent
Tournay: ils y furent remplacs par l'vque de Senlis et l'abb de
Saint-Denis, chargs par le roi de prononcer contre la Flandre, un
excommuniement si grand qu'il n'estoit prestre qui y ost clbrer le
divin service.

L'excommunication avait t fulmine le 4 avril; le mme soir,
Matthieu de Trie et Godemar du Fay rassemblrent  Tournay environ
mille hommes d'armes et trois cents arbaltriers, et ils se dirigrent
pendant la nuit vers les frontires de Flandre. Au point du jour, ils
parurent devant les faubourgs de Courtray, puis, aprs y avoir
escarmouch quelque temps, ils continurent  suivre la Lys jusque
prs de Warneton, pillant tout ce qu'ils rencontraient et faisant
conduire  Tournay les troupeaux qui paissaient dans les prairies:
encourags par ce succs, ils avaient tent  leur retour la mme
expdition sur les rives de l'Escaut, entre Tournay et Audenarde,
lorsque, arrivs prs de Berchem, ils se virent surpris par une
nombreuse troupe de Gantois, commande par Jacques d'Artevelde et
leurs autres capitaines. A peine eurent-ils le temps de s'loigner
prcipitamment, et le vendredi avant le dimanche des Rameaux, l'on
aperut, du haut des remparts de Tournay, les tentes des milices
communales de Flandre, qui occupaient les villages de Chin et de
Ramegnies.

Jacques d'Artevelde croyait que si les communes flamandes se
runissaient aux hommes d'armes anglais qui n'avaient point accompagn
Edouard III, il ne serait point impossible de s'emparer de Tournay,
refuge constant des garnisons franaises dont on redoutait les
excursions dvastatrices, et, dans ce but, il avait envoy un message
 la commune d'Ypres et aux comtes de Salisbury et de Suffolk, qui se
trouvaient dans cette ville, afin qu'ils le rejoignissent sans dlai.
Les bourgeois d'Ypres avaient montr le plus grand zle pour cet
armement: le chtelain Grard d'Oultre, les chevins Jacques de Vroede
et Nicolas de Dickebie, s'taient placs  leur tte, et dj ils
s'taient mis en marche quand ils supplirent les chefs anglais de
s'arrter pour chasser d'Armentires quelques Gnois qui ne cessaient
de piller toutes les campagnes environnantes. Bien que les Gnois
fissent bonne dfense, Armentires fut prise d'assaut et livre aux
flammes. Ce succs fut fatal aux vainqueurs, car il leur donna une
confiance exagre dans leurs propres forces. Au lieu de se diriger
vers Courtray, en se tenant sur la rive gauche de la Lys, o ils
n'avaient rien  craindre, ils se persuadrent qu'ils pourraient
prendre Lille comme ils avaient enlev Armentires; ils taient
arrivs assez prs de l'abbaye de Marquette et s'avanaient entre des
haies paisses qui dominaient la route, quand ils furent tout  coup
attaqus de front par cinq cents hommes d'armes et assaillis de toutes
parts par des arbaltriers. La retraite tait impossible: des deux
chevins d'Ypres, l'un prit, l'autre fut fait prisonnier. Le comte de
Salisbury partagea le mme sort et fut conduit au Chtelet de Paris.

Jacques d'Artevelde apprit avec consternation la droute de Marquette:
avant de s'loigner il tablit toutefois une garnison dans le chteau
d'Helchin, afin de prvenir dsormais les excursions de Matthieu de
Trie et de Godemar du Fay, et il ne revint  Gand que pour faire
rdiger, de concert avec les autres communes, l'acte d'appel de la
sentence d'interdit prononce par l'vque de Senlis et l'abb de
Saint-Denis.

Cependant, de mme que Jacques d'Artevelde avait voulu enlever Tournay
avant l'assemble des hommes d'armes franais, Philippe de Valois
avait rsolu de conqurir les Etats du comte de Hainaut tandis
qu'Edouard III se trouvait encore en Angleterre. Il voulait punir
svrement sa rbellion, afin que cet exemple effrayt le duc de
Brabant et les autres princes qui avaient abandonn son alliance. Une
arme considrable avait t runie  Cambray: on y comptait six mille
hommes d'armes et huit mille sergents  pied, brigands ou badauds,
comme les nomme Froissart. Le duc de Bourgogne et le comte d'Alenon y
conduisirent de nombreux renforts, et bientt aprs elle reut pour
chef le duc de Normandie, fils an du roi de France.

Le 1er juin 1340, les Franais investirent le chteau de
Thun-l'Evque, situ  la jonction de la Scarpe et de l'Escaut, et
dfendu par les deux frres de Gauthier de Mauny. Le duc de Normandie
avait fait venir de Cambray et de Douay six grandes machines de
guerre. Mais Jean et Thierri de Mauny espraient qu'ils ne tarderaient
point  tre secourus. Ils ne s'taient point tromps: le comte de
Hainaut avait convoqu dans les prairies de Nave les communes et la
noblesse de ses Etats, dans laquelle on remarquait les sires de
Lalaing, d'Enghien, de Ligne, d'Antoing, de la Hamaide, de Roisin, de
Trazegnies. Le duc de Brabant le suivait avec ses chevaliers et ses
milices communales. Le comte de Gueldre lui avait galement amen un
grand nombre de chevaliers de Saxe et de Westphalie; le jeune comte de
Namur tait accouru lui-mme avec deux cents lances; enfin, Jacques
d'Artevelde, fidle au trait qui unissait les communes de Flandre 
celles du Hainaut, venait d'arriver  Cond avec une arme que
Froissart value  plus de soixante mille hommes.

A cette nouvelle, le duc de Normandie ordonna aux chevins de Tournay
d'armer prcipitamment cinq cents sergents pour renforcer la garnison
de Saint-Amand, de peur que Jacques d'Artevelde ne chercht 
s'emparer de cette ville pour surprendre l'arme franaise, campe sur
la rive droite de la Scarpe. Il avait dj envoy des messagers au roi
de France qui runissait  Pronne et  Arras une nombreuse arme pour
combattre Edouard III. Philippe de Valois se porta aussitt en avant
avec toutes ses forces, et assez tost aprs, ajoute Froissart, il y
vint comme soudoyer du duc son fils, car il ne pouvoit nullement venir
 main arme sur l'empire: pourquoi le duc son fils fut toudis chef et
souverain de cette entreprise, mais il s'ordonnoit par le conseil du
roi son pre.

Le comte de Hainaut avait charg ses hrauts de dfier le duc de
Normandie, mais il n'obtenait aucune rponse. Irrit de ces retards,
il proposa d'tablir un pont sur l'Escaut et d'attaquer l'arme
franaise; les communes de Brabant, qui se plaignaient de leur
inaction, appuyrent son avis, et les mmes motifs y engagrent sans
doute les communes de Flandre. Rien n'tait plus ais que de franchir
l'Escaut prs de Maulde et d'assaillir le front de l'arme du duc de
Normandie, tandis que Jacques d'Artevelde intercepterait sa retraite
en se dirigeant de Cond vers Saint-Amand, par la fort de Vicogne. Le
duc de Brabant tait le seul qui rejett avec ddain ce projet
audacieux: peut-tre n'avait-il vu qu' regret la confdration des
communes de son duch avec celles de Flandre et dsirait-il
secrtement le triomphe du roi de France. Son rang lui assurait une
grande influence dans toutes les dlibrations, et l'on n'osa point
adopter une rsolution qu'il avait vivement dsapprouve. Tout ce
qu'on obtint de lui fut un simulacre de mouvement offensif qui permit
 Jean et  Thierri de Mauny d'vacuer le chteau de Thun-l'Evque et
de se retirer sur la rive droite de l'Escaut. En vain le comte de
Hainaut charge-t-il une dernire fois le sire de Maubuisson de dfier
le duc de Normandie; celui-ci se contente de rpondre qu'il n'a pas
coutume de combattre  la volont de ses ennemis. L'arme franaise
s'loigne en bon ordre, afin de profiter d'vnements plus favorables
pour tenter une nouvelle invasion.

Le mouvement rtrograde de Philippe de Valois aprs le sige de
Thun-l'Evque rappelle la retraite de Philippe le Bel, attendant, pour
attaquer les Flamands au Mont-en-Pvle, la nouvelle du dsastre de
Zierikzee. Comme Philippe le Bel, Philippe de Valois avait recrut 
grands frais une multitude de marins gnois qui pillaient les ctes de
Flandre et d'Angleterre et s'emparaient des navires qu'ils pouvaient
atteindre. Sachant qu'on n'tait plus loign de l'poque qu'Edouard
III avait fixe pour son retour en Flandre, il avait ordonn  toute
sa flotte de se runir et de livrer combat aux vaisseaux qui
ramneraient le roi d'Angleterre. Cette flotte portait trente-cinq
mille hommes placs sous les ordres d'un chevalier d'Artois, nomm
Hugues Quiret, et le commandement suprieur de cette expdition avait
t donn au trsorier du roi Nicolas Bhuchet, qui tait aussi
curieux de voir une bataille que Pierre Flotte lui-mme le matin de la
journe de Courtray. Trente galres gnoises obissaient  un chef de
corsaires de Porto-Venere, nomm Barbavara: on y remarquait aussi cent
quarante gros navires quips  Calais et dans les ports de Normandie;
enfin, en y comprenant sans distinction les diverses espces de
vaisseaux hokebos, dromons, galiots et coquets, elle comptait plus de
huit cents voiles.

Le 8 juin, cet armement formidable parut  l'entre du Zwyn. Nicolas
Bhuchet dbarqua aussitt un grand nombre de ses hommes d'armes dans
l'le de Cadzand, o il fit brler toutes les habitations et gorger
tous les laboureurs. Mais les bourgeois de Bruges, conduits par Jean
Breydel et Jean Schynckele, accourent assez tt pour secourir la ville
de l'Ecluse; ils purent voir toute la flotte franaise se serrer
autour des ruines fumantes de Cadzand, en se maintenant avec des
chanes de fer pour viter le mouvement de la mare: c'tait l, que,
cache entre les dunes et fermant le passage du port de l'Ecluse, elle
esprait s'emparer aisment du roi d'Angleterre, au moment o il
entrerait dans le Zwyn, sans souponner le danger qui le menaait.

Cependant deux jours s'taient  peine couls, lorsque l'arrive de
la flotte franaise fut connue  Orwell, o Edouard III devait
s'embarquer le 12 juin. L'archevque de Canterbury s'empressa de l'en
instruire, mais le roi refusa de le croire: Vous voulez m'obliger,
lui disait-il,  renoncer  mon expdition, mais je l'excuterai
malgr vous; si vous avez peur, vous pouvez rester en Angleterre. Ce
fut en vain que son amiral, Robert de Morley, jura sur sa tte que ce
rcit n'tait que la vrit, et lui amena mme un pilote qui avait t
le tmoin de la manoeuvre de Nicolas Bhuchet; Edouard III ne
consentit  retarder de quelques jours son dpart que lorsque des
lettres du comte de Gueldre lui transmirent le mme avis. Ses
messagers se rendirent aussitt dans tous les ports des comts
voisins, ordonnant  tous les vaisseaux de s'assembler immdiatement 
Orwell. Enfin, le 22 juin, le roi, voyant que deux ou trois cents
navires l'avaient dj rejoint, n'hsita plus  quitter l'Angleterre.
Il avait promis de revenir en Flandre avant les ftes de la
Saint-Jean, et  ses yeux il n'tait point de pril qui pt justifier
la violation de son serment.

Le lendemain, 23 juin, vers trois heures, Edouard III dcouvrit les
ctes de Flandre. Il fit aussitt ralentir la marche de sa flotte, et
trois de ses chevaliers, Renaud de Cobham, Jean Chandos et Etienne de
Labourkin, descendirent  terre prs de Blankenberghe, et s'avancrent
le long des dunes. A peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils
aperurent, au del des prairies de Sainte-Anne, toute la flotte
franaise range en ordre de bataille dans les deux bras que forme le
Zwyn. Ils se htrent d'aller raconter ce qu'ils avaient vu, et le roi
d'Angleterre fit jeter l'ancre sur le rivage.

Edouard III attendait impatiemment le lever du soleil (24 juin 1340);
mais le vent avait chang pendant la nuit: la mare tait basse, et il
tait devenu impossible d'entrer dans le Zwyn. Tandis que les Anglais
multipliaient leurs efforts, ils remarqurent quelques galres
gnoises qui sortaient du golfe pour gagner la mer. C'tait Barbavara.
Il avait inutilement suppli Bhuchet de quitter une position o il
perdait tout l'avantage de la supriorit du nombre. Le trsorier du
roi, dont le courage faiblissait, n'avait pas voulu s'loigner du
havre de l'Ecluse. Seigneur, lui avait rpondu l'amiral italien,
puisque vous ne voulez me croire, je ne veux point me perdre avec
vous, et il s'tait plac avec ses gros vaisseaux devant les coquets
anglais.

Il tait en ce moment prs de midi. Edouard III, impatient de venger
les pertes que lui avaient fait prouver les galres gnoises, ordonna
de les attaquer. Barbavara se signala par sa valeur; il s'empara du
premier navire qui l'aborda. Edouard III rtablit le combat en
s'lanant au milieu des traits des ennemis: la cuisse perce d'une
flche, il continuait  exhorter ses amis par sa parole et son exemple
 bien garder son honneur. Robert d'Artois, Henri de Flandre, Gauthier
de Mauny, Chandos, Percy, Cobham et cent autres rivalisaient de
courage autour de lui. Enfin Barbavara, rduit  cder, se retira,
aprs avoir acquis autant de gloire que s'il et t vainqueur.

La mare qui montait portait la flotte anglaise dans le Zwyn. Bhuchet
tait peut-tre celui qui s'applaudissait le plus de la dfaite de
Barbavara: il allait obtenir seul tout l'honneur du succs; ses hommes
d'armes taient quatre contre un, ses vaisseaux plus nombreux et plus
forts; aussi s'empressa-t-il de faire briser les chanes qui les
retenaient en ordre de bataille, et permit-il  chacun de s'assurer
une part de butin et de prisonniers. L s'engagea une nouvelle mle,
non moins sanglante et non moins terrible; les Franais manoeuvraient
en dsordre: deux de leurs plus grands navires, _le Christophe_ et
_l'Edouard_, qu'ils avaient autrefois enlevs, chargs de laines
anglaises destines aux Flamands, avaient t reconquis par Edouard
III, et les hommes d'armes qui avaient cherch  se rfugier sur le
rivage avaient t impitoyablement massacrs par les communes
flamandes qui se dirigeaient de toutes parts vers l'Ecluse.

La Flandre avait promis au roi d'Angleterre des secours plus
importants. Lorsque Renaud de Cobham avait dbarqu la veille 
Blankenberghe, on lui avait annonc qu'un jour suffirait pour runir
deux cents navires: en effet, les dputs de Bruges avaient employ
toute la nuit  prparer cet armement, et les Franais entendirent
bientt rsonner autour d'eux les trompes des marins flamands. Les uns
taient venus de Bruges par les eaux intrieures, d'autres sortaient
du port de l'Ecluse et des baies voisines. Ils dcidrent la victoire:
le trsorier du roi, Nicolas Bhuchet, tomba en leur pouvoir, et
n'coutant que leur dsir de venger la dvastation de l'le de
Cadzand, ils le pendirent au haut d'un mt. Hugues Quiret avait pri
galement, aprs avoir vu toute la flotte franaise dtruite ou
conquise, et avec lui un si grand nombre d'hommes d'armes, que la mer
en estoit toute ensanglante en ce lez et estimoit-on bien les morts 
trente mille hommes.

Ds le lendemain, la reine d'Angleterre arrivait de Gand, avec Thomas
de Vaernewyck et Jean Uutenhove, pour fliciter Edouard III, que sa
blessure retenait sur son navire. Le bruit de la victoire de l'Ecluse
s'tait promptement rpandu dans tout le pays. Ds qu'elle fut connue
 Valenciennes, o se trouvaient le duc de Brabant et le comte de
Hainaut, Jacques d'Artevelde monta dans une tribune rige sur la
place du march, et montra, dit Froissart, de quel droit le roi
d'Angleterre avait en la chalenge de France, et aussi quelle puissance
les trois pays avoient, c'est  savoir Flandre, Hainaut et Brabant,
quand ils estoient d'un accord et d'une alliance ensemble; et fit
adonc par ses paroles et son grand sens, que toutes manires de gens
qui l'ourent dirent qu'il avoit grandement bien parl et par grande
exprience; et en fut de tous moult lou et pris, et dirent qu'il
estoit bien digne de gouverner la comt de Flandre. Aprs ces choses
faites et devises, les seigneurs se partirent l l'un de l'autre, et
prirent un bref jour d'tre ensemble  Gand.

Jacques d'Artevelde les y prcda, et les comptes de la ville de Gand
nous apprennent que le 30 juin il tait dj  Ardenbourg, o le roi
d'Angleterre,  peine guri de sa blessure, avait fait un plerinage:
il l'accompagna  Bruges, o s'taient runis les comtes de Gueldre et
de Hainaut, le marquis de Juliers et les autres allis du roi, et ce
fut l que les dputs des communes flamandes demandrent  Edouard
III de les aider  repousser les Franais, afin qu'ils pussent se
mettre en possession de la ville de Tournay et du comt d'Artois qu'il
leur avait accords. Ils offraient un corps de cent mille hommes pour
l'expdition de Tournay, que le roi Edouard lui-mme devait commander,
et cinquante mille hommes pour la seconde, qui devait tre confie 
Robert d'Artois. Edouard III annona la conclusion de cette convention
au parlement d'Angleterre par des lettres crites  Bruges le 9
juillet, et il se rendit  Gand pour y jurer solennellement de
l'observer.

Si quelque chose peut peindre la puissance  laquelle taient arrives
les communes flamandes, c'est la rapidit de leurs armements. En cinq
jours, elles mirent cent quarante mille hommes sur pied. Tous ces
bourgeois, que leurs ennemis accusaient d'tre excits par l'or des
Anglais, avaient dclar qu'afin de venir en aide  la cause du pays,
ils voulaient servir sans solde, tant avoient pris la guerre en
coeur. Le 15 juillet, les bourgeois de Bruges et de Gand quittrent
leurs foyers pour obir  l'appel de leurs capitaines: les uns se
dirigeaient vers Audenarde, les autres vers la West-Flandre, o
devaient les rejoindre les milices d'Ypres, de Furnes, de Poperinghe,
de Cassel et de Bergues; ils avaient choisi pour _rewaert_ l'un des
barons les plus puissants du pays, Simon de Mirabel, seigneur de
Beveren, de Halle et de Perwez, qui tait l'poux d'Elisabeth de
Flandre, fille de Louis de Nevers.

Philippe de Valois s'tait ht d'envoyer  Tournay le conntable, les
comtes de Foix, de Guines, de Poitiers, de Narbonne, les marchaux de
Trie et de Briquebec, Geoffroi de Charny, Jean de Landas et d'autres
braves chevaliers, avec trois mille hommes d'armes et dix mille
sergents. En mme temps, il chargeait le duc de Bourgogne, le comte
d'Armagnac, les sires de Crquy, de Wavrin, de Vergy et de
Saint-Venant d'aller conduire des renforts non moins considrables 
la garnison de Saint-Omer. Il avait lui-mme runi une arme de
soixante et dix mille hommes entre Lens et Arras, afin de se porter
partout o un secours important deviendrait ncessaire, dfendant aux
chevaliers qui occupaient les villes d'accepter aucune lutte en pleine
campagne; il avait habilement compris qu'il fallait contenir les
communes d'Artois, dj prtes  se joindre aux communes flamandes, et
viter les chances d'une dfaite qui et pu tre le signal d'une
insurrection, s'il est vrai, comme le racontent plusieurs historiens,
que les bourgeois de Saint-Omer voulaient profiter de la premire
occasion favorable pour livrer leurs remparts  Robert d'Artois.

Seigneurs, que me conseillez-vous? disait le duc de Bourgogne  ses
amis en voyant l'arme de Robert d'Artois range en ordre de bataille
entre Arques et Saint-Omer; il faut qu'aujourd'hui je me voie
dshonor ou que je dsobisse au roi.--Sire, rpondirent les autres
chevaliers,  l'aide de Dieu et de vos bons amis,  la paix du roi
viendrez-vous bien. Et sans attendre l'arrive de Philippe de Valois
qui se dirigeait vers Saint-Omer, ils s'armrent prcipitamment. Le
duc de Bourgogne s'avana vers l'aile droite de l'arme flamande,
place prs de l'enceinte d'une maladrerie, o Robert d'Artois se
tenait avec quelques archers anglais et les milices de Bruges et du
Franc; le comte d'Armagnac attaquait au mme moment l'aile gauche
forme des Yprois qui s'appuyaient sur le centre, compos des milices
de Furnes et de Bergues. Les Flamands avaient fortifi leur position
en creusant un large foss garni de pieux ferrs, et il fut impossible
de la forcer. Les Franais se replirent en dsordre vers Saint-Omer,
et toute l'aile droite, qu'animait la prsence de Robert d'Artois et
de Henri de Flandre, quitta aussitt ses retranchements pour inquiter
leur retraite (26 juillet 1340).

Les milices de Bruges et du Franc suivaient de si prs le duc de
Bourgogne qu'elles parvinrent aux portes de Saint-Omer en mme temps
que les hommes d'armes franais; mais il s'y pressait une telle foule
de fuyards que Robert d'Artois ne put s'y ouvrir un passage, et les
traits qu'on lanait des remparts l'empchrent de profiter de ses
succs. La nuit tait venue, et Robert d'Artois avait ordonn aux
milices flamandes de se retirer; mais, en se dirigeant vers leur camp,
elles rencontrrent les hommes d'armes du comte d'Armagnac, qui
avaient repouss les Yprois. Dj les archers anglais criaient
Saint-George! et une nouvelle mle s'engagea: ce fut l qu'un noble
chevalier de Bourgogne, nomm Gauthier de Juilly, rendit son pe  la
commune de Bruges. Lorsque le comte d'Armagnac et le duc de Bourgogne
reparurent successivement  Saint-Omer  la lueur des torches, y
portant avec eux les corps des plus illustres de leurs compagnons qui
avaient succomb, les cris et les gmissements des chevaliers qui leur
survivaient retentirent de toutes parts.

Cependant Robert d'Artois approchait du camp d'Arques. Quelques feux y
taient allums, mais un profond silence y rgnait. Toutes les tentes
taient dsertes, et la milice victorieuse de Bruges, qui avait
diffr jusqu'aux premires heures du jour l'assaut de Saint-Omer,
apprit avec stupeur que la terreur des Yprois s'tait communique aux
milices de Poperinghe, de Cassel et de Bailleul, charges de la garde
du camp, et qu'elles fuyaient vers la Flandre, comme si, depuis
l'poque de Guillaume de Juliers, de tristes souvenirs devaient 
jamais les loigner des bords de l'Aa. Robert d'Artois donna en
pleurant l'ordre de les suivre; et, vers l'aurore, les milices de
Bruges placrent leurs machines de guerre et leurs bagages sur leurs
chariots, et se replirent vers Ypres avec leurs capitaines Jean de
Cockelaere, Jean Hooft et Jean Schynckele.

Robert d'Artois se rendit aussitt au sige de Tournay: c'tait l
qu'allait dsormais se concentrer toute la lutte entre les communes de
Flandre et les hommes d'armes de Philippe de Valois. Edouard III se
trouvait avec Jacques d'Artevelde  Helchin, o il attendait depuis le
21 juillet l'arrive de ses allis. Dj il avait adress  Philippe
de Valois ses lettres de dfi, pour lui annoncer qu'il tait entr en
la terre de Flandre comme seigneur souverain d'icelle. Mais le roi de
France lui avait rpondu avec ddain: De ce que vous cuidiez avoir
les Flamens en aide, nous cuidons estre certains que les bonnes gens
et les communes du pays se porteront en telle manire envers nostre
cousin, le conte de Flandres, leur seigneur, qu'ils garderont leur
honneur et leur loyaut; et pour ce qu'ils ont mespris jusques  ore,
ce a est par mal conseil de gens qui ne gardoient pas au profit
commun, mais au profit de eux seulement.

Ces lettres de Philippe de Valois furent remises au roi d'Angleterre
le 31 juillet. En ce moment, tous ses allis l'avaient rejoint, et il
ordonna l'investissement immdiat de la ville de Tournay. Les comtes
de Hainaut et de Gueldre portrent leurs tentes prs de l'abbaye du
Saulchoy. Le duc de Brabant, qui parat ds cette poque avoir t
l'objet de quelque mfiance, se trouvait plac un peu plus vers le sud
 ct du camp du roi d'Angleterre, qui s'tait tabli dans la
lproserie de Vaulx. De l'autre ct de l'Escaut, Robert d'Artois
occupait avec d'autres troupes anglaises tout l'espace compris entre
Orcq et Pontariez. Enfin, Jacques d'Artevelde s'tait rserv la
position la plus prilleuse, c'est--dire la chane de collines qui
s'tend depuis la route de Lille jusqu'au hameau de Sept-Fontaines.
Cette arme qui fermait toute issue  la garnison de Tournay, ne
comptait pas moins de cent vingt mille hommes.

Ds les premiers jours du sige, les Flamands donnrent le signal de
l'attaque. Ils avaient plac sur leurs navires des machines de guerre
d'invention rcente, jetant feu et grands carreaux pour tout rompre.
C'taient des ribaudequins forms de la runion de plusieurs petits
canons: au sicle le plus fameux dans les fastes chevaleresques
appartient cette arme nouvelle qui doit dtruire la chevalerie.

Cependant tous les assauts furent repousss, et l'on se vit rduit 
serrer de plus en plus troitement le blocus. Les Flamands et les
Anglais se consolaient de leur inaction et multipliaient leurs
chevauches: c'est ainsi qu'ils brlrent tour  tour Orchies,
Saint-Amand, Landas, Marchiennes, Seclin, et insultrent les faubourgs
de Lille et de Lens. Ces expditions avaient dur pendant tout le mois
d'aot, lorsque les dfenseurs de Tournay, extnus de fatigues et de
privations, russirent  faire parvenir au roi de France un message
qui lui apprit leur triste situation.

Philippe de Valois n'avait pas quitt Aire; il avait charg le duc
d'Athnes et le vicomte de Thouars d'aller piller toute la valle de
Cassel; il avait mme, disait-on, mis en dlibration dans son conseil
s'il ne devait point profiter de la fuite des Yprois pour les assiger
dans leur ville et envahir la West-Flandre. Il semble probable
toutefois que ces rumeurs, rpandues  dessein, ne furent qu'une ruse
pour engager les Flamands  lever le sige de Tournay. Cependant la
garnison flamande, qui protgeait la montagne de Cassel, inspire par
la mmoire hroque de Zannequin, repoussa toutes les attaques, et
bientt aprs le roi de France, se rendant aux prires des chevaliers
enferms  Tournay, se dirigea vers Saint-Venant avec toute son arme,
o l'on remarquait les rois de Bohme et de Navarre, les ducs de
Normandie, de Bourbon, de Bretagne, de Bourgogne, de Lorraine et
d'Athnes, les comtes de Flandre, de Savoie, d'Alenon, d'Armagnac, de
Boulogne, de Dreux, d'Aumale, de Blois, de Sancerre, de Roussy, et un
grand nombre d'autres barons. Il ne s'arrta point  Lille, et alla
aussitt placer son camp au pont de Bouvines, afin de rappeler 
Edouard III qu'un de ses aeux avait expi par une sanglante dfaite
les mmes projets et la mme ambition (7 septembre).

Ds que l'arrive de Philippe de Valois fut connue au sige de
Tournay, Edouard III abandonna la lproserie de Vaulx pour passer
l'Escaut, et,  son exemple, le comte de Hainaut et le duc de Brabant
vinrent s'tablir entre Chercq et les ruines de l'ancienne abbaye de
Saint-Martin. Toute l'arme des assigeants s'y tait range en ordre
de bataille, et avait fortifi sa position de telle sorte que le roi
de France ne pouvait faire parvenir le moindre secours  Tournay sans
combattre ses ennemis sur les retranchements mmes qu'ils avaient
levs.

Les marchaux franais rapportrent  Philippe de Valois que la
position qu'occupait Edouard III tait  peu prs inaccessible: jamais
il ne s'tait d'ailleurs mieux souvenu des sages conseils du roi
Robert de Naples, et, bien plus que l'anne prcdente, il redoutait
non-seulement la trahison des communes auxquelles s'adressait le
manifeste du roi d'Angleterre, mais aussi celle de plusieurs de ses
barons, comme le prouva depuis le supplice du sire de Clisson, qui
tait en ce moment prs de lui  Bouvines. Loin de songer  une
attaque, il craignait lui-mme d'tre assailli et avait rsolu de ne
point quitter sa position, qui n'tait pas moins forte que celle de
ses adversaires. La Marque, aprs avoir dcrit une courbe autour de
son aile droite, depuis Ennevelin jusqu' Louril, s'tendait tout 
coup devant le front de son arme, puis elle se repliait autour de son
aile gauche en mandres sinueux qui se prolongeaient jusqu'auprs
d'Annapes. D'un ct il tait protg par les marais de Hem, et de
l'autre par les prairies de Pronne que sparait le Pont--Tressin,
passage troit que deux sergents n'auraient pu traverser  la fois.

Il faut toutefois le remarquer, ce choix d'une position militaire
convenait bien mieux au roi d'Angleterre, qui continuait  bloquer la
garnison de Tournay, qu'au roi de France, qui, de son camp de
Bouvines, ne pouvait rien faire pour la secourir. Cette barrire de
ruisseaux et de marais qui entouraient les Franais avait aussi
d'autres inconvnients. Les chevaucheurs anglais allaient intercepter
les convois de vivres jusqu'aux portes de Lens et de Douay; et l'arme
du roi de France se voyait punie de l'abandon dans lequel elle
laissait l'intrpide Godemar du Fay et ses amis, par la mme famine et
les mmes contagions.

Alors vivait  l'abbaye de Fontenelle une pieuse princesse,
petite-fille de Philippe le Hardi, et  la fois mre du comte de
Hainaut et soeur du roi de France. Joignant ses efforts  ceux des
cardinaux envoys par le pape, elle cherchait  faire accepter son
noble rle de mdiatrice. Et par plusieurs fois, dit Froissart, la
bonne dame estoit chue aux pieds du roi de France son frre, en lui
priant que rpit ou trait d'accord fust pris entre lui et le roi
anglois. Et quand la bonne dame avoit travaill  ceux de France,
elle s'en venoit  ceux de l'empire, especialement au duc de Brabant
et au marquis de Juliers, qui avoit eu sa fille, et  messire Jean de
Hainaut, et leur prioit que pour Dieu et pour piti, ils voulsissent
entendre  aucun trait d'accord et avoier le roi d'Angleterre  ce
qu'il y voulsist descendre.

Philippe de Valois se prtait volontiers  ces dmarches: Edouard III
les et peut-tre rejetes plus vivement, si, aprs un sige
infructueux de soixante et quatorze jours, il n'avait vu s'approcher
la fin de l'automne; il avait d'ailleurs puis tous ses trsors, et
sa prsence tait devenue ncessaire dans ses Etats. Les communes de
Flandre, fatigues de leur oisivet plutt que dcourages par la
strilit de leurs efforts, taient galement disposes  une trve;
mais elles exigeaient qu'elle ne ft faite qu' des conditions telles
qu'on et pu les imposer  Philippe de Valois aprs une dfaite, et
les comptes des trois bonnes villes de Flandre, en 1340, rappellent
l'envoi de leurs dputs pour rgler les conditions de la trve entre
les deux rois.

Les confrences eurent lieu dans l'glise d'Esplechin. Le roi de
France avait dsign comme ses plnipotentiaires le roi de Bohme, le
duc de Lorraine, l'vque de Lige, les comtes de Savoie et
d'Armagnac; mais ils trouvrent les dputs des communes flamandes
inbranlables dans leurs prtentions, et, quelle que ft leur
habilet, ils se virent rduits  les subir.

La trve qui fut signe le 25 septembre dans l'glise d'Esplechin
devait durer jusqu'au 24 juin 1341; elle suspendait aussi les
hostilits des Ecossais contre l'Angleterre, et il y tait convenu
que, s'ils repoussaient une ngociation  laquelle ils taient rests
trangers, le roi de France les abandonnerait sans pouvoir dsormais
les secourir de quelque manire que ce ft. Enfin, Philippe de Valois
y prenait l'engagement de ne point augmenter les fortifications ni les
approvisionnements des forteresses que les Anglais assigeaient en
Guyenne.

Ce que la trve d'Esplechin nous offre de plus intressant, c'est la
grande place qu'y occupe la Flandre. Les Crespinois et les autres
usuriers d'Arras ne pourront plus se prvaloir de leurs crances, et
aucun des chevaliers flamands qui ont suivi le comte au camp de
Bouvines ne pourra rentrer dans ses foyers, sous peine d'y tre jug
et de perdre tous ses biens avec l'assentiment du roi de France. De
plus, Philippe de Valois y renonait au pouvoir de faire excommunier
les Flamands, que ses prdcesseurs tenaient de plusieurs papes, et
cet article de la trve fut reproduit dans une dclaration solennelle
qui fut adresse aux communes de Flandre.

Jacques d'Artevelde, rentr  Gand, parut sur la place du March pour
y rendre compte  tous les bourgeois assembls de sa conduite au sige
de Tournay; et peu de jours aprs, le 7 octobre, les chevins
dchirrent publiquement  l'htel de ville les bulles et les
sentences d'excommunication que le roi de France avait remises  leurs
dputs. Le mme jour, Louis de Nevers, qui avait quitt le camp
franais pour accompagner Jacques d'Artevelde en Flandre, fit publier
une dclaration par laquelle il abjurait tous ses griefs, approuvait
tout ce qui avait eu lieu, et promettait de gouverner dornavant en
coutant les conseils des trois bonnes villes.

Tandis que Louis de Nevers se voyait rduit  dissimuler vis--vis des
communes victorieuses, Philippe de Valois se htait d'touffer dans
ses Etats les sympathies qu'y trouvaient les communes de Flandre et
les tendances qui s'y manifestaient pour parvenir au but qu'elles
avaient dj atteint. Beaucoup de personnes s'tonnaient, dit Gilles
li Muisis, de ce que le roi de France et consenti  tout ce qui tait
exprim dans la trve; mais elles ne pouvaient prvoir ce qui suivit,
parce qu'il n'y en avait point d'exemple: le roi de France fit saisir
dans tout son royaume les biens et les revenus des barons, des
chevaliers et de tous ceux qui lui taient contraires.

D'autres soins proccupaient le roi d'Angleterre. Mcontent d'avoir d
renoncer  la conqute de Tournay, et surtout d'avoir t si prs de
l'arme de son adversaire sans pouvoir la combattre, il tait revenu
en Flandre, charg de dettes normes. En vain adressait-il les lettres
les plus pressantes  l'archevque de Canterbury et  ses autres
ministres: ils ne lui envoyaient point d'argent, et se contentaient de
chercher  se justifier par de pompeuses protestations ou de frivoles
excuses. Enfin Edouard III appela prs de lui Jacques d'Artevelde et
les autres chevins et capitaines des villes de Flandre, qu'il nomme,
dans une de ses lettres ses fidles amis, les compagnons de son
expdition et de ses tribulations. Il leur exposa la coupable
ngligence de ses conseillers, et peut-tre ne leur cacha-t-il point
les rumeurs qui les montraient associs  un complot. Leur avis
unanime fut que le retour du roi en Angleterre tait devenu
indispensable. Il se rendit aussitt secrtement  l'Ecluse, o il
s'embarqua pour Londres. Il y arriva lorsqu'on ne l'y attendait point
et au milieu de la nuit. Ses ministres furent aussitt conduits  la
tour de Londres, et un long manifeste apprit  la nation les mfaits
de l'archevque de Canterbury et la volont du roi de n'employer sa
puissance qu' gouverner ses sujets avec justice et douceur. Tout ce
document, o les penses les plus gnreuses sont exprimes dans un
noble langage, semble un cho de la dclaration adresse le 8 fvrier
1339 aux bonnes villes de France par le conseil de Jacques
d'Artevelde.

Edouard III avait consenti  proroger jusqu'au 29 aot le terme de la
trve qui devait expirer le 24 juin. En priant les communes de Flandre
d'y donner leur adhsion, il leur avait annonc que des confrences
allaient s'ouvrir  Antoing et qu'il esprait qu'on pourrait y
atteindre le but pacifique qu'elles se proposaient. En effet
l'archevque de Reims, le comte d'Eu, le duc de Brabant et plusieurs
chevaliers d'Angleterre et de Flandre, se runirent  Antoing le 1er
aot; mais comme il leur paraissait impossible de s'accorder sur les
prtentions d'Edouard III, ils se sparrent presque aussitt;
cependant, ils s'assemblrent de nouveau dix jours aprs pour
prolonger les trves, et il fut bientt convenu qu'elles dureraient
jusqu'aux ftes de la Saint-Jean 1342.

Le roi d'Angleterre, en subissant ces retards, ne pouvait ignorer
combien ils lui taient funestes. Il voyait se perdre tous les fruits
de la merveilleuse activit qu'il avait dploye en 1338; car
l'empereur, cdant aux dmarches du roi de France, venait de rvoquer,
par une dclaration solennelle du 13 juin, les pouvoirs du vicariat
qu'il avait accord  Edouard III. Le roi d'Angleterre cherchait du
moins  s'assurer de plus en plus l'appui de la Flandre, et par une
charte du 18 aot, il promulgua le rglement de l'tape de laines de
Bruges qui devait tre gouverne par un maire et des conntables
librement lus par les marchands anglais, et tre moins soumise 
l'autorit du droit strict qu'aux principes quitables de la
juridiction commerciale.

Il n'tait point douteux toutefois que les hostilits ne tarderaient
pas  recommencer. Les dputs de tous les allis se trouvrent dans
les derniers jours du mois de mai  Malines; il s'agissait d'y dcider
de quel ct on porterait la guerre, et il parat qu' la prire des
Flamands il y fut rsolu que la premire expdition aurait pour objet
la conqute de l'Artois. Au mois de juillet, tout annonait de plus en
plus la reprise prochaine des hostilits. Edouard III terminait ses
armements, et venait de nommer le comte de Northampton son lieutenant
en France. Le 2 aot, les milices des communes de Flandre se mirent en
marche: elles s'avancrent vers Cassel et de l jusqu'auprs de
Gravelines, o elles camprent vis--vis de l'arme franaise que
commandaient le comte d'Eu et le comte de Valois. Cependant les
Anglais ne paraissaient point. Une femme reut la mission d'aller en
Angleterre se plaindre de ces retards prs d'Edouard III. La commune
de Gand l'avait investie du mandat le plus tendu, et c'tait  elle
que les dputs des autres communes flamandes devaient adresser leurs
messages: fille de Sohier de Courtray, pouse de Jacques d'Artevelde,
elle tait  ce double titre digne de reprsenter la Flandre dans ces
ngociations importantes; et l'on ne peut douter qu'on ne lui ait fait
l'accueil le plus honorable en Angleterre, car le roi venait
d'ordonner que des sergents royaux se rendissent au devant des
ambassadeurs flamands et que chaque jour  leur lever, ses mnestrels
jouassent de leurs instruments en l'honneur de la terre de Flandre.

Si Edouard III remet  Catherine de Courtray cinq cents livres pour
payer les sergents des milices communales, il lui est devenu
impossible d'excuter son projet d'aborder en Artois. D'autres motifs
exigent imprieusement sa prsence au nord de la Loire. Le duc de
Bretagne est mort, laissant son hritage contest par son frre Jean
de Montfort et son neveu Charles de Blois. Le premier soutient les
Anglais; le second, le parti de Philippe de Valois; mais l'hrone de
la Bretagne est une soeur du comte de Flandre, Jeanne de Montfort.
Hritire de la valeur et de l'nergie de ses aeux, elle lutte contre
tous les obstacles, et sa fermet domine tous les revers. C'est dans
les rcits de Froissart qu'il faut suivre les exploits de cette
princesse qui bien avoit courage d'homme et coeur de lion. C'est l
qu'il faut la voir chevauchant dans les rues d'Hennebon, pour ranimer
le zle de ses amis, s'lanant bientt dans le camp franais qu'elle
livre aux flammes, puis, lorsqu'on la croit perdue, reparaissant tout
 coup,  grand son de trompettes et de nacaires, pour saluer au
loin sur les flots les renforts que lui amnent Gauthier de Mauny et
ses compagnons. Plus d'un chevalier de Flandre passa sans doute la mer
pour tirer l'pe en faveur de la petite-fille de Gui de Dampierre et
s'associer  ces luttes au milieu desquelles grandissait Duguesclin.
Peu d'annes aprs le sige du chteau d'Hennebon, plusieurs hommes
d'armes flamands prirent part, sur la lande de Mivoie,  ce clbre
duel des Trente, o les combattants montrrent autant de courage que
si tous fussent Rolands ou Oliviers.

Cependant la comtesse de Montfort s'tait rendue elle-mme en
Angleterre, pour y rclamer un secours immdiat. Robert d'Artois fut
charg du commandement des hommes d'armes qui devaient la seconder;
mais  peine avait-il abord en Bretagne, qu'il y fut mortellement
bless  la dfense de Vannes. Edouard III n'hsita plus, et dans les
premiers jours d'octobre, il fit voile avec tous les vaisseaux runis
au port de Sandwich, pour aller venger la mort du comte d'Artois; mais
aussitt arrt dans son expdition par les forces suprieures du roi
de France et du duc de Normandie, il se vit rduit  se soumettre  la
mdiation des lgats du pape, et une trve, qui devait durer jusqu'
la Saint-Michel 1346, fut conclue  Malestroit, le 19 janvier 1342 (v.
st.). Les dispositions qui y sont relatives  la Flandre reproduisent
les stipulations de la trve d'Esplechin du 25 septembre 1340, sur les
fugitifs et les bannis, et  l'gard des crances des Crespinois; mais
il y est dit de plus que le comte de Flandre pourra, comme seigneur
sans moyen quoique non souverain, rsider dans ses Etats en
gouvernant de concert avec les communes de Flandre. Les cardinaux
dlgus par le pape s'y engagent aussi  travailler diligemment  ce
que les Flamands puissent obtenir une bonne et valable sentence
d'absolution, qui efface tous les interdits prononcs contre eux.

Dans les derniers jours de juillet 1342, c'est--dire au moment mme
o les milices des communes flamandes s'assemblaient pour combattre,
le comte de Flandre tait arriv inopinment prs de Menin: les
dputs des magistratures communales, qui n'avaient jamais cess de
l'honorer comme leur prince, s'taient rendus au devant de lui, et le
4 aot il tait venu habiter son chteau de Male. Il voulait profiter
du moment o les communes, voyant s'vanouir le projet de la conqute
de l'Artois, semblaient devoir tre plus accessibles  ses brigues et
 ses dmarches. L'appui que lui prtait le roi de France n'tait
point douteux, et il avait rcemment conclu une alliance avec le duc
de Bourgogne. Enfin, le pape Clment VI, prs de qui Philippe de
Valois, malgr les promesses les plus formelles, n'avait rien fait
pour la suppression des bulles pontificales, menaait de nouveau la
Flandre. Invoquant une dclaration de Benot XII, qui avait refus
d'approuver la renonciation du roi de France, il annonait, par une
bulle du 21 octobre 1342, que si les Flamands n'obissaient point
immdiatement aux ordres de Philippe de Valois, il les ferait
excommunier par l'vque de Bologne.

Il ne parat point que ces tentatives pour sparer la Flandre de
l'Angleterre soient restes inconnues d'Edouard III. Le 4 octobre,
prt  s'embarquer pour la Bretagne, il avait charg Guillaume
Trussell d'aller en Flandre pour y rveiller le zle des communes.
C'tait prcisment vers cette poque que Louis de Nevers, rassur par
l'absence du roi d'Angleterre retenu au sige de Vannes, avait rsolu
de tenter les plus grands efforts pour rompre l'alliance de son peuple
avec les Anglais. Tous les dputs des bonnes villes de Flandre se
runirent en parlement le 9 novembre  Damme, et le comte de Flandre
crut pouvoir s'y expliquer plus ouvertement qu'il ne l'avait fait
jusqu'alors; mais ses propositions furent mal accueillies, et
Guillaume Trussell, qui assistait  cette assemble, put lui-mme
s'assurer que la Flandre ne songeait point  trahir ses engagements.
Dans une lettre adresse peu aprs au roi d'Angleterre, les dputs
des trois bonnes villes, runis  Gand, ritrrent les mmes
protestations de fidlit et de dvouement.

Selon un rcit dont l'exactitude est fort douteuse, le comte de
Flandre avait fait prparer un certain nombre de bannires, sous
lesquelles devaient se rallier tous ses partisans. L'un des chefs de
cette conjuration tait un noble d'Ardenbourg, nomm Pierre Lammens;
mais Jacques d'Artevelde, instruit de ce qui se passait, se hta de se
diriger vers Ardenbourg, o il frappa le chevalier _leliaert_ sur le
seuil mme de sa maison: peu d'instants aprs, on retrouvait cache
dans sa demeure la bannire qui tait le signe d'une trahison dj
svrement punie. Si ce fait semble peu digne de foi, il n'en est pas
moins certain que les complots du comte devaient clater au mois de
dcembre 1342, et que l'nergique activit de Jacques d'Artevelde les
fit chouer dans toutes les parties de la Flandre. Nous savons
d'ailleurs que Louis de Nevers, mcontent de cet chec et de plus en
plus mpris des communes, quitta la Flandre le 2 janvier pour se
retirer en France.

A peine Jacques d'Artevelde est-il rentr  Gand, qu'un riche
bourgeois, nomm Jean de Steenbeke, ose l'accuser de vouloir soumettre
toute la Flandre aux lois de sa dictature militaire. Artevelde se
dfend et se justifie; mais Steenbeke appelle ses amis aux armes et le
sang est prt  couler, quand les bannires de seize mtiers viennent
se ranger autour du capitaine de Saint-Jean. Au premier bruit de ce
qui avait eu lieu, les bourgeois de Bruges, d'Ypres et de Courtray
accoururent aussi  Gand pour soutenir le hros des communes: la paix
tait dj rtablie, et les magistrats avaient ordonn aux deux
adversaires d'habiter, l'un le chteau du comte, l'autre l'htel de
Grard le Diable, jusqu' ce qu'une sentence lgale et t prononce
sur leur diffrend.

Cette fameuse querelle de Jacques d'Artevelde et de Jean de Steenbeke
atteignit-elle les dimensions d'une lutte politique? ne faut-il point
y reconnatre plutt les tristes consquences d'une inimiti toute
personnelle? On ne peut gure en douter, car ds la fin du douzime
sicle, selon le tmoignage de Gilbert de Mons, on ne cessait de voir
 Gand les hommes les plus puissants, seconds par de nombreux amis et
protgs par les tours crneles qui couronnaient leurs habitations,
se livrer des combats o le nombre des morts tait souvent
considrable.

En 1306, c'est--dire quatre annes aprs la bataille de Courtray,
Jean Borluut, vainqueur des armes de Philippe le Bel, avait t
menac dans ses foyers par des querelles domestiques, et
l'intervention des magistrats avait t ncessaire pour que les
bourgeois de Gand ne vissent pas une hroque famille rpandre sur
leurs places publiques les dernires gouttes du sang qu'avaient
respect les ennemis de la Flandre.

En 1342, la situation semble la mme. Jean de Steenbeke tait
favorable  l'alliance d'Edouard III, car tour  tour chevin et doyen
des mtiers, il avait t l'un de ceux qui allrent les premiers
chercher les laines anglaises  l'tape de Dordrecht: des haines
prives taient l'unique cause de ses complots.

Plusieurs jours s'taient couls, lorsque les magistrats de Gand
ordonnrent que Jacques d'Artevelde recouvrt la libert, tandis
qu'ils condamnaient Jean de Steenbeke et ses principaux amis  un exil
de cinquante annes.

Jacques d'Artevelde, triomphant des accusations de ses ennemis, n'en
tait que plus grand. La Flandre prosprait grce  ses efforts. On
recreusait le canal de la Lieve pour rendre plus faciles les
communications de la ville de Gand et de la mer, une monnaie de bon
aloi tait frappe, et en mme temps, afin que l'abondance ne cesst
point de rgner, un rglement obligea tous les marchands dont les
navires arrivaient en Flandre avec du sel, des vins ou d'autres
produits des pays trangers,  prendre l'engagement d'y porter aussi
des bls. Ces progrs ne sont pas les rsultats d'une dictature,
quelque glorieuse qu'elle puisse tre, exerce par Jacques
d'Artevelde; il n'y a pris part que par l'influence que lui assurent
sa sagesse et son gnie. Ils n'manent point de rformes politiques
que rvent tous les ambitieux et tous les novateurs, mais de
l'excution complte et rgulire des lois qu'ont depuis longtemps
sanctionnes le respect du peuple et l'exprience des sicles. Nous
n'apercevons aucune modification dans les institutions, aucune mention
d'une autorit illgale en quelque lieu que ce soit. Les seuls faits
qui frappent notre attention sont le rtablissement de ce qui existait
 une poque antrieure: la reconstitution de tout ce que les comtes
avaient aboli ou branl. Ainsi  Gand, le mtier des tisserands, dans
lequel taient inscrits les plus nobles bourgeois, tels que les
Artevelde, les Wenemare, les Vaernewyck, les Borluut, les Goethals,
les Uutenhove, avait toujours t plac au-dessus des foulons et des
petits mtiers; mais  l'poque o Louis de Nevers combattait la
commune de Bruges, il avait redout l'inimiti des bourgeois de Gand
et avait relgu au dernier rang les membres du mtier des tisserands,
en les privant de leur doyen. En 1340, ils ont repris la position que
leur assignent leurs richesses et leurs lumires, et les foulons qui,
dans les rapports de l'industrie, ne sont en quelque sorte que leurs
ouvriers privilgis, redeviennent le troisime membre, c'est--dire
la troisime classe de la cit. Les rformes de Louis de Nevers
devaient engendrer l'anarchie: c'est  Jacques d'Artevelde, charg du
gouvernement suprieur de la ville, qu'appartient l'honneur de faire
triompher le parti des hommes sages.

C'tait aussi une loi ancienne que celle qui, laissant aux habitants
des campagnes les soins de l'agriculture, rservait  quelques cits
le monopole de la fabrication des draps. A Gand, le comte Gui de
Dampierre l'avait formellement reconnue en 1296, et, depuis la fin du
treizime sicle, les chevins de Gand avaient fait de frquentes
chevauches pour la faire respecter. A Ypres, les mmes rglements
avaient t tablis peu aprs la mort de Robert de Bthune. En 1337,
une expdition avait eu lieu pour obliger les habitants de Poperinghe
 s'y soumettre, et le comte de Flandre lui-mme les avait confirms
au mois de mai 1342. Cependant, ds que Louis de Nevers se fut
convaincu que toutes ses dmarches auprs des bourgeois des bonnes
villes n'atteindraient point leur but, il adopta une politique toute
diffrente, et tandis que le rcit partial de quelques historiens
accuse Jacques d'Artevelde d'avoir cherch un appui dans les mauvaises
passions, nous voyons le comte exciter les habitants des campagnes 
contester le privilge lgal des villes, et les foulons  renverser
l'autorit des tisserands. Au mois de mai 1344 selon les uns, au mois
de septembre selon les autres, les habitants de Poperinghe dclarrent
ne plus reconnatre les privilges des Yprois et se donnrent un chef
nomm Jacques Beyts. Les bourgeois d'Ypres prirent aussitt les armes
et sortirent de leurs remparts sous les ordres de messire Jean de
Hautekerke. Une longue et terrible mle s'engagea: Jacques Beyts y
prit avec le plus grand nombre de ses amis, et les Yprois,
poursuivant leur triomphe, allrent dtruire tous les mtiers  tisser
les draps qu'ils trouvrent  Bailleul,  Langemarck et  Reninghelst.

A Gand, l'meute fut plus terrible: la lutte y clata entre les
tisserands et les foulons. Ceux-ci rclamaient une augmentation de
salaire: ce fut le prtexte de la sdition. En vain les prtres
apportrent-ils sur la place publique l'ostensoir et les hosties
consacres: rien ne put modrer la fureur des combattants. Jean Bake,
doyen des foulons, succomba avec cinq cents des siens; mais leur mort
devait engendrer de tristes souvenirs: c'tait non-seulement un
symptme de dsorganisation publique, mais aussi une source de haines
et de vengeances. Le lundi 2 mai 1345 fut un jour nfaste: il
annonait d'autres malheurs, et nos chroniqueurs ne se sont point
tromps en le nommant _den quaden maendag_, c'est--dire le mauvais
lundi.

Le comte ne dissimulait plus: il abordait sans hsiter cette affreuse
ressource des guerres civiles qui prsentent dans leurs pripties
tant d'lments d'intrigues et de trahisons. Ds les derniers jours
d'octobre 1344, il avait essay de surprendre la forteresse
d'Audenarde, si importante dans les guerres du quatorzime sicle,
mais il n'y avait point russi. Quelques mois plus tard, il conclut un
trait avec le duc de Brabant; nous avons dj racont comment ce
prince, mcontent de la confdration des communes de son duch avec
celles de Flandre, avait arrt en 1340 les succs des allis sur les
bords de l'Escaut; au sige de Tournay, la sincrit de ses
engagements avait de nouveau paru douteuse. Il osait enfin lever le
voile et se prononcer ouvertement en faveur de Louis de Nevers, qui
lui faisait esprer le mariage de son fils Louis de Male avec l'une de
ses filles. Grce  l'appui du duc Jean, le comte de Flandre parvint 
s'emparer de Termonde, et ce fut l qu'il invita tous ses partisans 
le rejoindre.

Il semble que Louis de Nevers, en recourant inopinment  la force des
armes, ait agi  l'instigation de Philippe de Valois: la trve de
Malestroit avait t rompue par la trahison dont le sire de Clisson et
ses amis avaient t les victimes, et Edouard III venait d'adresser
aux communes de France un nouveau manifeste pour leur annoncer que son
unique but tait de rtablir les institutions et les liberts du rgne
de saint Louis. Un grand armement avait t runi au port de Sandwich
et le roi d'Angleterre tait prt  passer la mer, quand des messagers
envoys de Flandre rclamrent sa prsence, comme le seul moyen d'y
maintenir son autorit et de protger ses allis.

Edouard III quitta, le 3 juillet, le port de Sandwich, suivi de cent
trente navires, et le surlendemain il entrait dans le Zwyn. Le 7
juillet, Jacques d'Artevelde arriva  l'Ecluse pour le fliciter sur
sa venue et le conduire  Gand. Cependant les partisans du comte
enferms  Termonde ne faisaient point de progrs, et Jacques
d'Artevelde apaisa si compltement les craintes du roi d'Angleterre,
que celui-ci jugea inutile de poursuivre son voyage jusqu' Grand. Il
demanda seulement que les dputs des bonnes villes se rendissent prs
de lui  l'Ecluse, et ds le 11 juillet ils obtemprrent  son dsir.
Nous remarquons Thomas de Vaernewyck, Jean Uutenhove, Livin de Waes,
parmi les dputs de Gand; Jean de Cockelaere, Jean d'Harlebeke,
Gilles Hooft, parmi ceux de Bruges.

Si nous acceptions le rcit de Froissart et de Villani, nous
placerions  l'Ecluse cette clbre confrence o Jacques d'Artevelde,
en voulant lever le prince de Galles au comt de Flandre, se spara
de ses amis et prpara la rvolution qui devait le perdre. Mais tous
les documents officiels s'accordent  le dmentir: il n'est fait
mention de ces ngociations ni dans la lettre qu'Edouard III adressa
vers cette poque  tous les vicomtes d'Angleterre, ni dans les
comptes des bonnes villes de Flandre. On s'occupa, il est vrai, de
Louis de Nevers, de ses intrigues, de ses complots: c'tait la grande
question du moment, celle qui agitait toutes les communes et qui avait
amen Edouard III  l'Ecluse. Peut-tre quelques bourgeois, instruits
que le comte se proposait de marier son fils  une princesse de
Brabant, insistrent-ils aussi ds ce moment pour que l'on reprt
l'ancien projet de lui faire pouser plutt une fille d'Edouard III.
Hors de ces donnes positives, de ces conjectures probables, il n'y a
de place que pour les calomnies des _Leliaerts_ qui, prts  tenter un
dernier effort contre Jacques d'Artevelde, cherchaient  lui aliner
les sympathies du peuple en ne cessant d'accuser son ambition. Ils
redoutaient son influence plus que son autorit et voulaient le
dsarmer avant de le combattre. Cinq sicles se sont couls: il est
temps que, dgage des rumeurs des factions et des mensonges de
l'envie, l'histoire redevienne impartiale et juste.

Les communes de Flandre, loin de songer  reconnatre pour comte le
prince de Galles, avaient seulement dclar que l'absence et
l'hostilit de Louis de Nevers rendaient ncessaire de crer de
nouveau un _rewaert_, c'est--dire un dictateur investi de la
puissance suprme; aprs plusieurs entrevues avec Edouard  l'Ecluse,
et une assemble tenue  Bruges, le 16 juillet, leur lection unanime
dsigna Sohier de Courtray, hritier d'un nom illustre et uni
troitement par les liens du sang  Jacques d'Artevelde. Son premier
soin fut de se rendre  Alost pour s'opposer aux entreprises des
_Leliaerts_, commands par Florent de Brugdam, tandis que les milices
communales des bonnes villes de Flandre, soutenues par Jean de
Mautravers et une troupe d'archers anglais qui avaient dbarqu 
l'Ecluse, se prparaient  former le sige de Termonde.

Grce  ces mesures, Edouard III put se fliciter de s'tre assur
l'alliance de la Flandre plus fermement que jamais. Ne jugeant pas
ncessaire de s'arrter plus longtemps  l'Ecluse, il donna  sa
flotte l'ordre d'appareiller le 24 juillet, soit vers les ctes de
Bretagne, o le comte de Montfort et ses partisans, harcels de toutes
parts par les garnisons franaises, rclamaient instamment son appui;
soit vers celles de la Gascogne, o le comte de Lancastre venait
d'aborder. Mais ce projet ne devait point s'excuter:  peine tait-il
sorti du havre de l'Ecluse, qu'une horrible tempte s'leva, et, aprs
deux jours de prils, le roi d'Angleterre fut jet, le 26 juillet, sur
les rivages de son royaume. Les nouvelles qu'il ne tarda point  y
recevoir de Flandre l'obligrent  modifier compltement ses projets.

Le 22 juillet, une dernire confrence avait eu lieu entre Edouard III
et les dputs des communes. Il n'est point douteux que Jacques
d'Artevelde y ait assist, et le mme jour il s'arrta  Bruges pour
annoncer au peuple les mesures qui avaient t prises pour maintenir
la paix; le lendemain, il arrive  Ypres pour y remplir la mme
mission, et l'enthousiasme avec lequel sont accueillies ses paroles
est une nouvelle preuve de l'affection que lui conservent les
bourgeois. Cependant lorsqu'il rentre  Gand, le dimanche 24 juillet,
il aperoit sur son passage quelques hommes aux traits sinistres qui
semblent le menacer, et vers le soir il entend tout  coup rsonner
des clameurs furieuses autour de sa demeure: c'est en vain que ses
valets se htent de fermer les portes; les cris redoublent: Artevelde
a reconnu la voix de ses ennemis, car les uns l'accusent de vouloir
faire piller Gand par les Anglais, les autres rptent qu'il a profit
de son autorit pour rassembler d'immenses richesses et que dj il a
envoy son trsor  Londres. Cependant il n'hsite pas et parat  une
fentre: Seigneurs, leur dit-il, tel que je suis vous m'avez fait, et
me jurtes jadis que contre tous hommes vous me dfendriez et
garderiez: et maintenant vous me voulez occire et sans raison. Faire
le pouvez, si vous voulez, car je ne suis qu'un seul homme contre vous
tous,  point de dfense. Avisez, pour Dieu, et retournez au temps
pass. Si considrez les grces et les grands courtoisies que jadis
vous ai faites. Vous me voulez rendre petit guerdon des grands biens
que au temps pass je vous ai faits. Ne savez-vous comment toute
marchandise estoit prie en ce pays? Je la vous recouvrai. En aprs,
je vous ai gouverns en si grand'paix que tous avez eu, du temps de
mon gouvernement, toutes choses  volont, bls, laines, avoir et
toutes marchandises dont vous tes recouvrs et en bon point.
L'loquence de Jacques d'Artevelde, la justice de sa dfense, le
souvenir de ses services, ne purent le sauver. Les hommes qui le
menaaient taient bien rsolus  ne point l'couter. Les querelles
politiques n'taient pour eux qu'un prtexte, et leurs haines
personnelles taient impatientes de frapper le capitaine de
Saint-Jean. On remarquait parmi eux un bourgeois, nomm Jean
Panneberch, qui tait excit par des rancunes semblables  celles qui
avaient nagure fait natre le complot de Jean de Steenbeke, et avec
lui ses parents Gauthier de Mey, Jean van Meerlaer, Jean Pauwels, Paul
et Simon de Westhuc. De ceux qui les suivaient, les uns taient les
dbris du parti des foulons, qui aspiraient  venger Jean Bake; les
autres, les membres des petits mtiers, des tuiliers, des corroyeurs,
factieux vulgaires qui avaient t soudoys par le duc de Brabant et
le comte de Flandre.

Jacques d'Artevelde comprit qu'il tait inutile de chercher plus
longtemps  se justifier; cdant aux prires de ses serviteurs, qui
lui exposaient que toutes les portes allaient tre brises, il se
retirait dans la cour de sa maison pour gagner une glise voisine et y
trouver un asile au pied des autels, quand ses ennemis, triomphant
dans leurs efforts, se prcipitrent vers lui en poussant des cris de
mort. Un savetier les prcdait, et tel fut l'instrument du complot
dtestable qui termina prmaturment une vie  laquelle taient
attaches la grandeur et la gloire de la Flandre.

Les ennemis de Jacques d'Artevelde (les principaux taient Grard
Denys et Simon Parys) dominrent pendant quelques jours; mais bientt
l'indignation publique s'leva contre les auteurs du crime, et les
dputs des communes flamandes traversrent la mer pour se rendre 
Westminster, prs d'Edouard III. L s'excusrent-ils de la mort
d'Artevelde, dit Froissart, et jurrent solennellement que nulle chose
n'en savoient, et s'ils l'eussent su, dfendu et gard l'eussent 
leur pouvoir, mais estoient de la mort de lui durement courroucs et
dsols, et le plaignoient et regrettoient grandement; car ils
reconnaissoient bien qu'il leur avoit est moult propice et ncessaire
 tous leurs besoins, et avoit rgi et gouvern le pays de Flandre
bellement et sagement..... La mort de Jacques d'Artevelde avait t
toutefois un vnement d'une si haute importance, qu'Edouard III remit
 l'anne suivante l'expdition qu'il tait prt  conduire en France.

Dj les magistrats de Grand avaient ordonn une enqute sur ce qui
avait eu lieu. Les coupables, fidles  l'usage du _wehrgeld_, qui
s'tait maintenu dans les lois et dans les moeurs, offrirent aussitt
le prix de l'homicide, mais ils furent de plus condamns  une
expiation solennelle. En 1375, malgr trente annes d'meutes, malgr
la restauration de Louis de Male, la sentence des magistrats
continuait  tre excute et une lampe expiatoire brlait encore dans
le clotre de Notre-Dame de la Biloke, o les bourgeois de Gand
s'taient runis la premire fois autour de Jacques d'Artevelde.

La puissance de Jacques d'Artevelde a dur moins de dix annes, et
cependant elle semble remplir dans nos souvenirs toute l'histoire du
moyen-ge: c'est que son gnie a remu plus d'ides, excit plus
d'esprances, conu plus de profonds desseins, que les hommes qui
l'ont prcd pendant plusieurs sicles. Aprs avoir os rver la
rconciliation de l'Europe par la paix et l'industrie, aprs avoir
russi  unir dans une mme fdration toutes les provinces voisines
de la Flandre, il meurt frapp par les armes qu'il voulait briser, par
les haines envieuses et jalouses qu'il avait voulu touffer. Si
Jacques d'Artevelde avait vcu quelques annes de plus, s'il avait pu,
par ses conseils, rtablir sur une base nationale l'autorit du jeune
prince qui tait n  Male, quelle n'et pas t son influence dans le
vaste mouvement qui clata sous le roi Jean? N'y avait-il point dj
un remarquable symptme d'une union pacifique et industrielle dans la
manifestation de ces communes sympathies pour les traditions du rgne
de Louis IX?

L'Angleterre du moins conserva quelques vestiges des liens qui
existrent entre l'un de ses princes et le sage bourgeois de Gand.
Edouard III, en devenant son alli, avait soumis sa grandeur et sa
renomme  l'autorit de sa prudence; c'est  l'poque de Jacques
d'Artevelde qu'appartient la fondation du rgime constitutionnel tel
qu'il existe encore aujourd'hui en Angleterre, avec la triple
direction du gouvernement par le roi, les pairs et les communes.

A peine les Gantois avaient-ils appris que Louis de Nevers,
s'applaudissant du succs de la plus odieuse trahison, envoyait ses
chevaliers occuper Hulst et Axel, qu'ils coururent aux armes pour les
repousser. Axel, o s'taient enferms le sire de Brugdam et Franois
Vilain, fut aussitt enlev d'assaut, et Hulst partagea le mme sort.
Les milices de Gand, soutenues par celles de Bruges et d'Ypres,
rsolurent de poursuivre leur expdition vers Termonde. Leur nombre et
leur courage, l'enthousiasme qui les animait, leur ardeur  venger la
mort de Jacques d'Artevelde sur les hommes qu'elles accusaient de
l'avoir prpare, rendaient leur puissance irrsistible. Le comte de
Flandre se hta de fuir en France, tandis que le duc de Brabant
accourait au camp des communes flamandes pour renouveler ses serments
d'alliance et interposer sa mdiation en faveur des chevaliers qui
n'avaient pu s'loigner. Termonde entra dans l'alliance des communes
et ne conserva ses remparts qu'en s'engageant  laisser ouvertes du
ct de Gand trois brches de quarante pieds.

Louis de Nevers, plus irrit que jamais, s'efforait d'exciter de sa
retraite quelque autre complot. Les haines publiques et les haines
prives qui avaient frapp Jacques d'Artevelde armrent des meurtriers
contre Simon de Mirabel, qui avait t lu _rewaert_ en 1340, et, le 9
mai 1346, il tomba victime d'une nouvelle trahison. Cependant
l'indignation populaire n'en devint que plus vive, et, le 24 juin, les
dputs de toutes les villes de Flandre runis  Gand dclarrent
qu'ils seraient toujours fidles au roi Edouard III. Une anne ne
s'tait pas coule depuis la mort de Jacques d'Artevelde.

Tandis que la paix renaissait en Flandre, Edouard III pressait en
Angleterre les prparatifs d'un vaste armement, afin d'atteindre le
but qu'il se proposait depuis plusieurs annes; et, dans les premiers
jours du mois de juillet 1346, seize cents navires, que montaient
trente mille hommes, quittrent l'le de Wight: cette flotte portait
Edouard III en France. Le prince de Galles, les comtes d'Arundel, de
Suffolk, de Warwick, d'Herefort, de Northampton, d'Oxford,
d'Huntingdon l'accompagnaient, ainsi qu'un grand nombre de braves
chevaliers, parmi lesquels on remarquait Wulfart de Ghistelles.
Godefroi d'Harcourt avait pris au conseil du roi d'Angleterre la place
de Robert d'Artois, et ce fut par son avis que le pilote reut du roi
lui-mme l'ordre de cingler vers la Normandie.

Edouard III aborda prs de la Hogue, lieu toujours nfaste pour la
France dans ses luttes avec l'Angleterre, et sa premire parole fut
galement un prsage de victoire. Edouard III tomba sur le sable comme
le dictateur romain en Afrique ou le conqurant normand sur la plage
d'Hastings, et pronona  peu prs les mmes paroles: C'est un
trs-bon signe pour moi, cette terre me dsire. La Normandie semblait
abandonne sans dfense  cette invasion. Tout le Cotentin, la riche
cit de Caen, Lisieux, Louviers, Mantes et Vernon furent pills ou
livrs aux flammes, et les Anglais s'avancrent au centre de la France
en suivant la rive gauche de la Seine jusqu'aux portes de Paris. L'on
put croire un instant qu'une lutte dcisive allait s'engager sous les
murs de la capitale, qui devait tre le prix de la victoire. Edouard
III avait tabli son camp  Poissy, berceau de Louis IX, afin de
placer ses droits sous la protection du pieux monarque dont il avait
souvent allgu l'exemple. Philippe de Valois s'tait rendu  l'abbaye
de Saint-Denis, comme s'il voulait invoquer contre les trangers
l'appui des ombres royales endormies dans leurs tombeaux; mais la
position des deux rois n'tait point la mme. Autant Philippe de
Valois cherchait  loigner le combat, afin de permettre  tous ses
sergents de le rejoindre, autant Edouard III montrait d'ardeur  le
provoquer. Un grand nombre de ses hommes d'armes, entrans par le
pillage, avaient quitt ses bannires, et une insurrection des barons
normands avait interrompu ses communications avec la mer; mais il
comptait sur un mouvement des communes flamandes.

Le 16 juillet, Hugues d'Hastings avait abord en Flandre avec vingt
navires que montaient six cents archers. Il venait, comme lieutenant
d'Edouard III, inviter les bourgeois de Flandre  remplir les
engagements que leurs dputs avaient pris  Gand le 24 juin. Toutes
les milices s'armrent aussitt, et, le 2 aot, elles s'loignrent de
leurs foyers, sous les ordres de Henri de Flandre, pour envahir
l'Artois. Repousses par la garnison franaise qui gardait le pont
d'Estaire, elles franchirent la Lys  Merville, et, le 14 aot, elles
mirent le sige devant Bthune. Les sergents franais, auxquels avait
t confie la dfense de Bthune, taient nombreux. Un chevalier de
la chtellenie de Lille, nomm Godefroi d'Annequin, les commandait, et
ds le commencement du sige il se distingua par son courage. Il
s'tait cach dans un bois prs de la ville, tandis que les Flamands
s'approchaient, et avait mme fait incendier les faubourgs de Bthune
pour augmenter leur confiance. En effet, il arriva que les chefs de
l'arme flamande pensrent que c'tait leur avant-garde qui les avait
prcds pour brler les faubourgs, et ils s'avanaient imprudemment,
croyant n'avoir rien  redouter, quand les Franais parurent tout 
coup et s'lancrent dans les rangs de leurs adversaires surpris, qui
ne se rallirent qu'aprs avoir prouv des pertes importantes. Deux
jours aprs, les Flamands voulurent se venger en escaladant les
remparts de la ville, mais leurs efforts ne furent pas couronns de
succs. L'assaut dura du matin jusqu'au soir, et lorsqu'ils se virent
rduits  cesser de combattre, plusieurs chevaliers flamands avaient
t blesss: Henri de Flandre lui-mme avait t atteint d'un trait en
cherchant  donner aux siens l'exemple du courage.

Une expdition dirige vers Lillers ne fut pas plus heureuse: les
Flamands y perdirent cent chariots et cinq cents hommes. De graves
dissensions avaient clat entre les milices de Bruges et celles du
Franc, et Godefroi d'Annequin parvint, grce au dsordre qui rgnait
dans leur camp,  brler leurs tentes. Ce dernier chec acheva de
dcourager les assistants; ils dtruisirent leurs machines de guerre,
et se replirent vers Merville.

Cependant Edouard III avait appris que l'arme flamande avait franchi
la Lys et avait pris immdiatement toutes ses mesures pour aller
runir ses forces  celles que lui amenait Henri de Flandre. Le 16
aot il envoya ses chevaucheurs piller Arpajon, comme si son intention
tait de poursuivre sa marche vers la Guyenne; mais ds qu'il et t
instruit que le roi de France, tromp par son mouvement, avait
travers la Seine  Paris avec toute son arme pour se porter vers
Bourg-la-Reine, il fit rtablir en grande hte le pont de Poissy, et
le lendemain il passa l'Oise  Beaumont. Les Anglais n'avaient point
de chariots; ils avaient charg tous leurs approvisionnements sur les
chevaux qu'ils avaient enlevs dans les prairies de la Normandie, et
s'empressaient de profiter de l'loignement de leurs ennemis pour se
drober aux dangers qui les menaaient.

Au premier bruit du mouvement du roi d'Angleterre, Philippe de Valois
avait ordonn  ses marchaux de s'avancer vers l'Oise; il esprait
encore atteindre les Anglais dans leur retraite,  travers un pays
couvert de villes et de chteaux depuis Poissy jusqu' Bthune. Les
chevaliers franais poussaient si vivement leur marche qu'ils
faisaient dix lieues chaque jour, et ds le 20 aot Philippe de Valois
les avait prcds  Amiens.

La position d'Edouard III devenait critique. Arrt  Pont-Rmy par
les hommes d'armes du roi de Bohme, il se trouvait rejet vers
Saint-Valry entre la mer et l'embouchure de la Somme. Tous les ponts
taient gards, et Godemar du Fay, qui s'tait signal en 1340 par la
dfense de Tournay, occupait, avec mille hommes d'armes et cinq mille
fantassins gnois, le gu de la Blanche-Taque, vis--vis du bourg de
Noyelles. Ce fut de ce ct qu'Edouard III se dirigea, aprs avoir
confi  Wulfart de Ghistelles le soin de protger son mouvement en
s'emparant d'Argies. Il n'ignorait point que les Franais
s'approchaient, et ordonna aussitt  son avant-garde de forcer le
passage. Tous ses chevaliers rivalisaient de courage et d'ardeur; ils
attaqurent si vaillamment les compagnons de Godemar du Fay qu'ils
vengrent leurs revers au sige de Tournay et les forcrent  leur
abandonner le rivage. Le combat avait t long toutefois, et les
Anglais avaient  peine russi  traverser la Somme lorsque la mare
qui montait rapidement les spara de l'arme franaise qui se montrait
dj sur la rive oppose du fleuve.

Cependant Edouard III venait d'entrer dans le Ponthieu. Peut-tre
quelque doute secret sur la justice de ses prtentions l'avait-il
empch de livrer bataille entre la Seine et l'Oise; il n'hsita plus
ds qu'il eut atteint une province qui tait le lgitime hritage de
sa mre, et plaa son camp prs de la fort de Crcy en annonant
qu'il attendrait les Franais. Les trois corps que formait son arme
dans sa retraite s'taient runis; mais puiss par de frquentes
escarmouches et leur longue marche depuis le Cotentin jusqu' la
Picardie, ils ne prsentaient qu'un nombre peu considrable de
combattants: car l'on y comptait  peine sept cents hommes d'armes et
deux mille archers.

Le roi de France avait pass la Somme  Abbeville et s'tait ht de
se porter vers Saint-Riquier. L'oriflamme avait t dploye et il
s'avanait prcipitamment entour de ses plus illustres barons: on
distinguait prs de lui le duc de Lorraine, les comtes d'Alenon, de
Flandre, de Namur, de Blois, d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol,
d'Aumale, d'Harcourt, de Sarrebruck, le roi de Bohme, qui n'avoit
mie oubli les chemins de France, et le noble sire de Beaumont, Jean
de Hainaut, qui, cdant aux prires de son gendre Louis de Blois,
avait renonc  l'amiti d'Edouard III pour servir la cause franaise
avec le mme dvouement. Toutes les routes taient couvertes d'cuyers
et de sergents qui faisaient retentir leurs cris de guerre. Ce fut le
samedi 26 aot 1346, vers midi, que cette innombrable arme parut 
l'extrmit de la gorge troite o les Anglais s'taient retranchs
devant la fort de Crcy.

D'un ct, l'on apercevait une multitude de chevaliers qui galopaient
en dsordre afin de combattre tous au premier rang, et derrire eux
cent mille hommes de milices communales; de l'autre, une faible troupe
de bannerets anglais, attendant avec sang-froid le signal du combat au
milieu de leurs archers couchs sur le gazon. Ici, l'agitation et le
tumulte rvlaient une confiance aveugle dans la victoire; plus loin,
le silence cachait, sous les dehors d'une patiente rsignation, une
ardeur belliqueuse qu'encourageaient la parole et l'exemple d'Edouard
III.

En vain quelques chevaliers, instruits par une longue exprience,
engagrent-ils Philippe de Valois  donner  ses hommes d'armes le
temps de se ranger en bon ordre et le repos dont ils avaient besoin.
Impatient de recueillir l'honneur d'un triomphe dont il se croyait
assur, il rejeta leurs conseils et ordonna aux arbaltriers gnois de
se porter en avant.

De nombreuses troupes de corbeaux, planant dans les airs, semblaient
dj par leurs croassements sinistres appeler l'heure du carnage, et
le ciel s'tait couvert de nues paisses qui interceptaient les
rayons du soleil. Soudain un effroyable coup de tonnerre les
entr'ouvrit et des torrents de pluie en descendirent sur les deux
armes. Les Gallois s'taient prudemment hts d'envelopper leurs
arcs, mais les mercenaires gnois qui s'taient dj avancs dans la
plaine n'avaient pu prendre le mme soin de leurs armes et la plupart
ne russissaient point  bander les cordes humides de leurs arbaltes.
Les traits qu'on leur lanait augmentaient leur dsordre. Lorsque les
barons franais virent que l'avant-garde hsitait dans son mouvement
et semblait prte  reculer, ils ne purent retenir un cri
d'indignation, et Philippe de Valois s'cria lui-mme  haute voix:
Or tt, tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empchent la voie
sans raison. A ces mots, tous les chevaliers lancrent leurs chevaux
au milieu des Italiens, qu'ils frappaient de leurs pes, mais ils se
voyaient eux-mmes dcims par leurs ennemis cachs derrire leurs
retranchements. Et toujours traioient les Anglais, dit Froissart, en
la plus grande presse, qui rien ne perdoient de leur trait; car ils
empalloient et froient parmi le corps ou parmi les membres, gens et
chevaux qui l choient et trbuchoient  grand meschef. Villani a
soin de remarquer que la mme faute avait, quarante-quatre annes
auparavant, caus la destruction d'une autre arme franaise sous les
murs de Courtray.

Le roi de France tait le tmoin des revers de son arme. Il demanda
conseil  Jean de Hainaut sur ce qu'il fallait faire, et bien que
celui-ci, jugeant la bataille perdue, l'engaget  se retirer, il
rsolut de s'lancer dans la mle afin de rtablir, s'il en tait
temps encore, les chances du combat. Il venait d'apercevoir, au sommet
d'une colline, les bannires du comte d'Alenon et du comte de
Flandre, qui avaient tourn la position occupe par les archers
anglais et assaillaient imptueusement les hommes d'armes commands
par le prince de Galles. Le comte de Flandre se signalait surtout par
son courage: il pressait de plus en plus vivement les Anglais, qui
n'taient plus protgs par leurs palissades. Un historien raconte
mme qu'il parvint un instant  s'emparer du prince de Galles, mais
les comtes de Northampton et d'Arundel se prcipitrent aussitt  son
secours et le dlivrrent. La lutte tait opinitre et le succs
semblait douteux. Un chevalier nomm Thomas de Norwich courut prvenir
Edouard III du pril qui menaait son fils. Messire Thomas, rpliqua
le roi d'Angleterre, retournez vers ceux qui vous ont envoy, et
dites-leur que je leur mande qu'ils laissent l'enfant gagner ses
perons. Ces paroles ranimrent le courage des Anglais, et comme
Edouard III l'avait annonc, l'honneur de la journe resta au prince
de Galles.

Philippe de Valois avait vu s'abaisser les bannires des comtes de
Flandre et d'Alenon sans avoir russi  les rejoindre. Le dsordre de
la mle s'accroissait rapidement autour de lui. Des sergents,
recruts dans le pays de Cornouailles, pntraient au milieu des
chevaliers franais avec de grands sabres dont ils frappaient tous
ceux qui taient renverss. Le coursier du roi de France fut perc de
traits, mais Jean de Hainaut releva Philippe de Valois, et, l'ayant
plac sur un autre cheval qu'il saisit par le frein, il l'emmena
comme par force du champ de bataille, pour aller chercher un refuge
au chteau de Broie.

Parmi les plus illustres chevaliers qui secondrent le comte de
Flandre dans son attaque, se trouvait le roi de Bohme. Il avait t
en 1337 charg de plusieurs missions importantes en faveur de Louis de
Nevers. Devenu vieux et aveugle, il n'avait point hsit  soutenir,
les armes  la main, cette cause qu'il avait dj servie de ses
conseils, et on le trouva le lendemain gisant au milieu de ses
compagnons, tous les chevaux lis par le frein, celui du roi un peu
plus avant, parce qu'il avait voulu tre le premier  frir un coup
d'pe, voire trois, voire quatre.

Prs de l, on retrouva aussi le corps sanglant du comte de Flandre.
Sa mort avait t le signal de la dfaite des Franais, dans cette
triste journe o ils perdirent quatre-vingts bannerets, douze cents
chevaliers et trente mille sergents, et bien qu'il et pntr plus
avant que personne au milieu des Anglais, on racontait que, loin
d'avoir succomb sous leurs coups, il avait t la victime d'une
trahison.

Le comte de Flandre et le roi de Bohme descendaient tous les deux de
Marguerite de Constantinople: le premier, par Gui de Dampierre; le
second, par Baudouin d'Avesnes. Oubliant les dmls qui avaient
divis leurs aeux sous le rgne de Philippe-Auguste, ils ne s'taient
runis sous Philippe de Valois que pour partager les mmes malheurs et
le mme trpas.




LIVRE TREIZIME.

1346-1383.

  Louis de Male.--Continuation des guerres. Mouvements des communes
  en France et en Flandre. Bataille de Roosebeke.


Tandis que le roi d'Angleterre poursuivait sa marche triomphante vers
Calais, Philippe de Valois, prt  se rendre  Paris pour assembler
une nouvelle arme, recevait prcipitamment  Amiens l'hommage du
jeune comte de Flandre. Louis de Male n'avait pas seize ans: il tait
fort beau, disent les historiens, et avait t arm chevalier  la
bataille de Crcy; quelques chroniques ajoutent qu'il y avait t
bless en combattant vaillamment prs de son pre.

Les milices flamandes n'avaient point quitt l'Artois. Elles
assigeaient depuis trois semaines la ville de Bthune que dfendaient
Geoffroi de Charny et Eustache de Ribeaumont, lorsque le bruit se
rpandit que les Anglais vaincus fuyaient devant les Franais; elles
levrent aussitt le sige de Bthune afin de protger la retraite
d'Edouard III, mais elles ne tardrent point  apprendre que le roi
d'Angleterre n'avait plus d'ennemis  redouter, et, dans les derniers
jours d'octobre, elles rentrrent dans leurs foyers, aprs avoir brl
Trouane.

Ds qu'une fausse rumeur avait port  Gand la nouvelle de la dfaite
d'Edouard III, les magistrats s'taient hts de faire publier une
ordonnance pour inviter tous les bourgeois, depuis l'ge de quinze ans
jusqu' celui de soixante,  se diriger immdiatement vers l'Artois.
Si cette prise d'armes devint inutile, le zle gnreux qu'avaient
montr les communes flamandes pour rester fidles  leurs promesses
mrita du moins la reconnaissance du roi d'Angleterre; il quitta
pendant quelques jours le sige de Calais et vint lui-mme les
remercier de leurs bonnes intentions. Le 17 octobre, il se trouvait 
Ypres avec la reine Philippine qui y rencontra sa soeur Marguerite,
pouse de l'empereur Louis de Bavire, devenue depuis peu l'hritire
du comt de Hainaut. De l Edouard III se rendit  Gand, et, pendant
toute la dure de son sjour en Flandre, il eut de frquentes
entrevues avec les chevins des bonnes villes: ils protestrent
unanimement de leur dsir d'observer les alliances qui avaient t
conclues autrefois, et peu de jours aprs le roi d'Angleterre et les
deux princesses poursuivirent leur voyage vers Ath, o les dputs de
la Flandre, du Brabant et du Hainaut renouvelrent solennellement leur
serment de maintenir la confdration fonde par Jacques d'Artevelde.

Cependant les communes flamandes continuaient  concilier le respect
d aux traits et celui qu'elles n'avaient cess de conserver pour les
droits hrditaires de leurs princes. Louis de Male leur avait fait
connatre son avnement, et immdiatement aprs l'assemble d'Ath
s'ouvrirent  Halewyn des confrences o l'on discuta les conditions
auxquelles pourrait avoir lieu sa rentre en Flandre. Il parat que
Louis de Male accepta sans hsitation toutes celles qui lui furent
proposes, car ds le 7 novembre, il arriva  Courtray d'o il se
rendit successivement  Ypres,  Bruges et  Gand. Les chevaliers qui
avaient accompagn son pre dans son long exil (parmi ceux-ci il faut
nommer Roland de Poucke et Louis Van de Walle) taient revenus en
Flandre avec lui, et loin d'couter les conseils de l'exprience et
les graves enseignements de l'histoire, il ne suivait que l'avis des
flatteurs qui l'excitaient chaque jour  renverser l'influence
lgitime des communes au moment mme o elles l'accueillaient avec
honneur. A cette pense se liait intimement, dans l'esprit de Louis de
Male, celle de sparer la Flandre de l'Angleterre pour y rtablir la
suzerainet de Philippe de Valois, dont la protection lui tait
assure. Il ne cachait point ses esprances  cet gard, et engageait
publiquement les chevins des bonnes villes  se rconcilier avec le
roi de France.

Le dissentiment qui existait entre le comte et les communes se
manifesta  l'occasion d'un double projet de mariage. Les ngociations
qui avaient t entames, lors de la surprise de Termonde, entre le
comte de Flandre et le duc de Brabant, n'avaient point t
abandonnes. Au mois de novembre 1345, Philippe d'Arbois, doyen de
Bruges et Josse de Hemsrode avaient t chargs de les renouer; et
peu aprs, le 3 fvrier, ils avaient scell  Binche une convention
qui portait que Louis de Male pouserait Marguerite de Brabant, et
renoncerait, en faveur de ce mariage,  toutes ses prtentions sur la
ville de Malines. Si la guerre avait fait suspendre la conclusion de
ce projet, Louis de Male n'y avait du moins pas renonc; d'un autre
ct, les communes flamandes avaient conu l'espoir de voir l'hritier
des comtes de Flandre s'unir  l'une des filles d'Edouard III;  leurs
yeux, cette alliance devait affirmer  jamais les relations
commerciales qu'elles entretenaient avec l'Angleterre, et quelle que
ft l'opposition du comte qui dclarait qu'il n'pouserait jamais la
fille de celui qui avait tu son pre, elles insistaient vivement pour
que ce mariage et lieu. Des ambassadeurs anglais (c'taient les
comtes de Northampton et d'Arundel et le sire de Cobham) arrivrent en
Flandre pour en rgler les conditions avec leurs dputs, et elles
avaient, de concert avec Edouard III, dsign le marquis de Juliers,
beau-frre du roi d'Angleterre, pour gouverneur de leur jeune prince,
qu'elles faisaient garder avec le plus grand soin, de peur qu'il
n'allt rejoindre le roi de France. Cependant Louis de Male supportait
impatiemment ce que Froissart nomme sa prison courtoise: il feignit
de cder aux prires des communes, et consentit  se rendre le 14 mars
 Bergues,  l'abbaye de Saint-Winoc, o le roi et la reine
d'Angleterre se trouvaient dj avec leur fille Isabelle. Les chevins
des villes de Flandre s'y taient galement runis avec toute la pompe
qui convenait  l'clat de cette crmonie. Ds qu'Edouard aperut le
jeune comte de Flandre, il le prit doucement par la main, l'assurant
dans les termes les plus affectueux qu'il tait tout  fait tranger 
la mort de son pre. Louis de Male parut satisfait de ces
protestations, et ce fut une grande joie pour les magistrats de
Flandre de le voir jurer au pied des autels qu'il pouserait une
princesse anglaise. Edouard III, s'associant  leurs sentiments,
promit de fonder un hpital pour les pauvres et une glise avec une
chartreuse destine  treize religieux dans l'le de Cadzand, o avait
eu lieu le combat du 9 novembre 1337, afin que le souvenir de toutes
les discordes qui avaient exist entre les deux peuples ft
compltement effac.

Quelques jours s'taient  peine couls depuis les fianailles de
Bergues; les communes flamandes s'applaudissaient de ce que leur
jeune comte s'tait montr si docile  leurs voeux, et dans leur
enthousiasme, elles l'exhortaient dj  rompre tous les liens qui
l'unissaient au roi de France en rendant solennellement hommage au roi
d'Angleterre. Le 27 mars, c'est--dire quinze jours environ avant
l'poque fixe pour son mariage avec la fille d'Edouard III, des
ambassadeurs anglais l'avaient invit  prendre le commandement de
l'arme flamande qui se prparait  rentrer en Artois pour combattre
le roi de France. Leurs instances htrent sa dtermination, et ds le
lendemain, prtextant une partie de chasse dans son domaine de Male,
il frappa son cheval de l'peron, aussitt que ses veneurs eurent
lanc le faucon  la poursuite des oiseaux, et ne s'arrta que
lorsqu'il fut parvenu, avec Roland de Poucke et Louis Van de Walle,
aux portes de Lille.

Le roi d'Angleterre fut vivement offens de cette violation des
serments les plus solennels. Isabelle d'Angleterre se montrait surtout
afflige: triste victime, trahie le lendemain de ses fianailles, elle
ne pensait pas qu'il sufft  Louis de Male de fuir en France pour
tre dgag de sa promesse. Elle disait qu'elle tait bien rellement
comtesse de Flandre et continuait  en porter les armes sur sa robe.

Les communes de Flandre protestaient galement contre un parjure dont
elles n'taient point complices. Avant que Louis de Male ft arriv 
la cour de Philippe de Valois, leurs milices prirent les armes et se
dirigrent vers Saint-Omer. Mais elles furent repousses aux bords de
l'Aa par les hommes d'armes de Morel de Fiennes et de Gui de Nesle. On
attribua depuis ce revers  la trahison d'un chevalier franais nomm
Oudart de Renty qui, aprs s'tre prsent aux Flamands comme un
transfuge et avoir pris part  leur expdition, ne tarda point 
rentrer en France pour combattre sous les bannires de Philippe de
Valois. Les Flamands s'taient replis vers leurs frontires. Edouard
III leur avait promis de leur annoncer plus tard le moment o il
rclamerait le concours de leurs nombreuses milices.

Le roi de France tait arriv  Arras dans les premiers jours de mai
1347, suivi de trente-cinq mille chevaux et de cent mille hommes de
pied: il esprait que cette grande arme assurerait la destruction de
tous ses ennemis. Cependant, craignant un mouvement offensif des
communes flamandes, qui pouvaient plus aisment secourir Edouard III
sous les murs de Calais qu'au bourg de Poissy ou sur les bords de la
Somme, il avait rsolu de tenter un dernier effort pour obtenir leur
neutralit. Le 13 mai, l'vque de Tusculum, excutant une bulle de
Clment VI, publia solennellement, dans l'glise de Notre-Dame de
Tournay, en prsence de l'vque et de tout le clerg, la sentence
pontificale qui frappait la Flandre d'interdit. Un complot avait t
organis  Gand, afin de profiter des premiers moments de la stupeur
publique pour y rtablir l'autorit du comte, mais il fut dcouvert,
grce au zle des magistrats. Il ne restait au roi de France qu'
ngocier avec les communes flamandes. Les propositions qu'il leur
adressa par ses ambassadeurs taient si brillantes qu'il semblait
qu'elles ne pussent tre rejetes. Il voulait non-seulement,
disait-il, oublier toutes les violations des traits conclus entre la
France et la Flandre, mais il leur offrait aussi de faire lever
l'interdit et de fournir aux Flamands, pendant six annes
conscutives, au prix de quatre sous, la mesure de bl, qui  cette
poque en valait douze; il promettait de faire porter dans leur pays
toutes les laines de France, et de leur reconnatre le droit de fixer
 la fois le prix auquel ils les achteraient et celui auquel ils
jugeraient convenable de vendre leurs draps, qui devaient tre les
seuls que l'on pt prsenter aux marchs de France; Philippe de Valois
ajoutait qu'il leur restituerait les villes de Lille, de Douay et de
Bthune avec leurs chtellenies, qu'il les dfendrait en mme temps
contre tous leurs ennemis, et qu'il donnerait des biens et une
position avantageuse aux jeunes gens les moins riches qui taient
robustes et courageux. Des sommes considrables auraient t remises
aux Flamands pour garantir l'excution de ces promesses. Les communes
de Flandre avaient t trop souvent trompes par les discours
fallacieux de Philippe de Valois pour ajouter foi aux bienfaits dont
il leur talait complaisamment le pompeux tableau, et elles
rpondirent unanimement qu'il n'tait rien qui pt les engager  ne
pas rester fidles  leurs serments vis--vis d'Edouard III.

Ds que Philippe de Valois apprend l'altier refus des communes
flamandes, il ordonne  ses chevaucheurs d'aller livrer aux flammes
Arleux, Hazebrouck et d'autres villes situes au sud et au nord de la
Lys. Ces dvastations rvlent  la Flandre le pril qui la menace et
rappellent toutes les communes sous leurs bannires. Tandis que les
bourgeois de Bruges se dirigent vers Bergues et vers Bourbourg, les
milices de Gand, commandes par le _rewaert_ Sohier de Courtray, se
sont htes d'accourir  Cassel, o elles tablissent de nouveaux
retranchements, garnis de tours et de barbacanes. Cassel est l'une des
portes de Flandre: l'autre est  Courtray. C'est vers Cassel que se
dirige le 8 juin une arme de quarante mille hommes, sous les ordres
du duc de Normandie, fils an du roi. Les Franais semblent rsolus 
ne reculer devant aucun sacrifice pour russir dans leur tentative,
puisque leur victoire doit prparer la dlivrance de la garnison de
Calais. Un premier assaut est repouss, mais ils en tentent
immdiatement un second; cette fois il dure pendant deux jours, et les
Franais ne se retirent que pour recommencer de nouveau le combat le
lendemain. Quoi qu'il en soit, les dfenseurs de Cassel rsistent 
toutes les attaques: tantt ils renversent les assaillants en les
perant de leurs piques, tantt ils prcipitent sur eux des troncs
d'arbres, suspendus par des chanes  leurs remparts. Lorsque les
Franais se retirrent, ils emmenaient avec eux deux cent quatre-vingt
chariots chargs de leurs morts et de leurs blesss. Les assigs,
qui, d'aprs le tmoignage assez douteux de Robert d'Avesbury,
n'avaient point perdu un seul homme, les poursuivirent jusqu'aux
portes de Saint-Omer.

Une autre arme franaise, qui, selon le rcit toujours hyperbolique
de nos chroniqueurs, comptait soixante et dix mille combattants, fut
charge de venger cet chec. Ayant pour chefs Jacques de Bourbon, le
duc d'Athnes et le sire de Saint-Venant qu'avaient rejoint Charles
d'Espagne, les sires de Montmorency et de Beaujeu et beaucoup d'autres
chevaliers accourus de Lille et de Saint-Omer, elle devait, en se
portant rapidement de Bthune vers Ypres, tourner la position des
milices communales, et envahir la Flandre abandonne sans dfense.
Toute la contre qu'elle traversa fut dvaste, et la capitulation de
Merville et d'Estaire lui livra le passage de la Lys. De l,
continuant sa marche, elle s'avanait vers Messines et vers Bailleul
par des chemins bords de larges fosss, lorsque tout  coup on
entendit retentir le tocsin dans tous les villages. Les laboureurs
saisissaient leurs pieux et leurs faux, tandis que le sire
d'Hautekerke, qui commandait  Ypres, se htait de faire prendre les
armes  tous les bourgeois pour partager leurs prils. Le sire
d'Hautekerke, repouss d'abord par les Franais, leur disputait pas 
pas le sol de la Flandre, et bientt, grce aux difficults d'un
terrain argileux et humide o les chariots et les chevaux de l'arme
franaise s'enfonaient profondment, il la rduisit  une seconde
retraite non moins dsastreuse que celle de Cassel.

Le sige de Calais durait encore. Cette ville, qu'un comte de Boulogne
alli aux Anglais avait fortifie au treizime sicle en l'entourant
d'un rempart et d'un foss et en y faisant construire un chteau,
n'avait jamais t plus importante pour la France. Le courage de sa
garnison, commande par Jean de Vienne, et le dvouement de ses
habitants  la cause franaise, paraissaient devoir permettre 
Philippe de Valois de venger, sur les rivages de cette mer qui baigne
l'Angleterre, l'injure qui avait t faite  son honneur au milieu de
son propre royaume.

Philippe de Valois s'tait avanc jusqu' Hesdin pour profiter de
l'une ou de l'autre des expditions diriges contre la Flandre en
attaquant l'arme du roi d'Angleterre ds que celle des communes
flamandes aurait t dtruite. La funeste issue du sige de Cassel et
la malheureuse retraite de Jacques de Bourbon avaient tromp tous ses
projets, et il passa un mois dans son camp, inquiet et plein
d'incertitude.

Ce fut pendant ce repos si fatal  ses intrts, au moment o les
braves habitants de Calais expiraient de faim et de misre, qu'on
clbra le 1er juillet,  Tervueren, les fianailles de Marguerite de
Brabant et de Louis de Male. Le chancelier de France, Guillaume
Flotte, avait remis au duc Jean III une charte par laquelle le roi,
considrant que ce mariage tait fait  sa demande afin de maintenir
la paix et la tranquillit du royaume, promettait de donner  Louis de
Male une somme de dix mille livres parisis et cinq mille livres de
rentes en terres, dont une partie provenait de la confiscation de la
dot de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort. Peu de jours aprs, le
fils an du duc de Brabant pousa  Vincennes une petite-fille de
Philippe de Valois, afin qu'aucun doute ne pt plus subsister sur la
confdration du roi de France avec le duc de Brabant et le comte de
Flandre.

Cependant la position des dfenseurs de Calais devenait d'heure en
heure plus prcaire, et, dans les derniers jours de juin, on
intercepta une lettre o Jean de Vienne crivait  Philippe de Valois
qu'aprs avoir mang les chevaux et les chiens, il ne leur restait
qu' se dvorer les uns les autres, mais qu'ils taient rsolus 
chercher la mort sous les coups des Anglais.

Philippe de Valois, cdant aux reproches qui s'levaient autour de
lui, s'avana jusqu' Sandgate le 27 juillet. Tout semblait annoncer
une lutte prochaine, et les deux armes se trouvaient  peine
loignes d'une demi-lieue l'une de l'autre, quand le roi de France
apprit que les milices communales de Flandre avaient quitt Bergues et
Bourbourg, et qu'elles accouraient au nombre de soixante mille hommes,
sous les ordres du marquis de Juliers, pour seconder le roi
d'Angleterre et venger la part que les marins de Calais avaient prise
quarante-trois annes auparavant  la bataille de Zierikzee. Peut-tre
n'tait-ce qu'un motif de plus pour hter l'heure du combat; mais le
roi de France craignait qu'aprs un assaut aussi malheureux que celui
de Cassel, il ne ft expos  tre attaqu simultanment par les
Flamands et par les Anglais. Son effroi s'accrut lorsqu'on lui annona
le 1er aot que l'avant-garde de l'arme flamande, compose de
dix-sept mille hommes, avait rejoint dans la soire de la veille les
troupes d'Edouard III; et, par une rsolution qui devait le couvrir de
plus de honte que la dfaite de Crcy, il se retira prcipitamment
pendant la nuit du 1er au 2 aot, abandonnant tous ses bagages et
ayant  peine eu le temps de brler ses tentes.

La fuite du roi de France entrana immdiatement la reddition de
Calais. Autant les courageux dfenseurs de cette ville s'taient
rjouis en voyant paratre les bannires fleurdelises sur les
hauteurs de Sandgate, autant ils s'affligrent d'apprendre que
Philippe de Valois s'tait loign sans combattre. Il ne leur restait
plus aucun moyen de dfense, aucun espoir de secours; le roi Edouard
tait d'ailleurs si irrit d'avoir t retenu onze mois au sige de
Calais, qu'il avait form le dessein d'en exterminer toute la
population. Cependant, grce aux instances de Gauthier de Mauny, il se
contenta d'exiger que six des plus notables bourgeois de Calais
vinssent se livrer  lui, nu tte et nu pieds, la hart au cou, les
clefs de la ville dans leurs mains, pour qu'il en ft sa volont. L'un
d'eux fut Eustache de Saint-Pierre, dont le gnreux dvouement a
inspir  Froissart l'une de ses plus belles pages. Calais tait une
ville flamande. Eustache de Saint-Pierre nous rappelle ces bourgeois
de nos communes dont l'hrosme s'alliait  une si noble simplicit.
Quelle que soit la bannire sous laquelle ils aient combattu, on
retrouve toujours dans leur courage des caractres communs qui les
rapprochent et rvlent la mme patrie.

L'arme flamande s'tait jointe aux hommes d'armes anglais pour
envahir l'Artois. La premire expdition fut dirige vers
Fauquemberghe, d'o Philippe de Valois s'loigna  leur approche. Un
autre corps flamand s'tait avanc jusqu'aux portes d'Aire; enfin,
dans les premiers jours de septembre, toutes les milices communales se
replirent vers Cassel: le roi de France avait dj licenci son
arme.

Quelque repos succda  ces longues guerres. Une trve, due aux
efforts persvrants des lgats du pape, fut conclue le 28 septembre
1347: elle devait durer jusqu'aux premiers jours de juillet de l'anne
suivante. Cette trve s'tendait  tous les allis d'Edouard III, et
plusieurs articles y concernent spcialement la Flandre. Elle porte
notamment que le counte de Flaundres soit lis en especial par
serment de tenir les trewes et toutz les points de ycelles, et qu'il
ne ferra guerre, ne grevaunce par luy, ou par ses allis, ne aultre de
par luy en pas de Flaundres ne as Flemmynges durantz les triewes. La
mme dfense s'appliquait  tous les partisans de Louis de Male qui
l'avaient suivi en France. Philippe de Valois promettait galement de
ne pas recourir  des ngociations, soit publiques, soit secrtes,
afyn de eaux attraire  sa part, ne pour rien faire ou procurer au
contraire de l'aliance fait entre le roi d'Engleterre. Toutes les
relations commerciales devaient reprendre leur cours, et il tait
expressment entendu que les bourgeois des communes flamandes, mme
ceux qui avaient t autrefois proscrits par Louis de Nevers,
pourraient librement circuler en France, saunz moleste ou empchement
du counte de Flaundres. De mme que, pendant les trves d'Esplechin
et de Malestroit, toutes les poursuites relatives aux crances des
Crespinois taient dfendues; les cardinaux s'engageaient aussi 
suspendre la lecture des sentences d'excommunication prononces contre
la Flandre, qui avait lieu rgulirement chaque semaine dans les
diocses de Cambray, de Tournay, de Trouane et d'Arras, et  faire
tous leurs efforts prs du pape pour que ces sentences fussent
dfinitivement rvoques.

Il semblait toutefois que le rtablissement de la paix dt tre moins
favorable  la Flandre que la guerre mme, puisque les intrigues qui
se cachent sous le voile des ngociations lui avaient t fatales 
toutes les poques. Le roi de France avait fait publier solennellement
 Saint-Omer une dfense de recommencer les hostilits; mais ce
n'tait qu'une ruse pour tromper les communes flamandes. Le 23 aot,
les hommes d'armes de la garnison de Saint-Omer, soutenus par ceux de
la ville d'Aire, s'avancrent tout  coup, sous les ordres de Charles
d'Espagne, dans la valle de Cassel, abandonne sans dfense 
l'invasion: ils y livrrent aux flammes toutes les habitations qui se
trouvaient sur leur passage. Plusieurs villages furent dtruits,
d'immenses troupeaux de boeufs, de vaches et de brebis furent enlevs
dans les prairies ou dans les fermes des laboureurs. Au bruit de ces
dvastations, douze dputs des communes de Flandre se rendirent en
Angleterre pour y rclamer le secours d'Edouard III. Le roi
d'Angleterre leur fit bon accueil; mais ses trsors taient puiss
par dix annes de guerres, et, tout en protestant de son zle pour
leurs intrts, il leur exposa que s'il avait autrefois pay les frais
de leurs grandes expditions,  l'poque o il avait eu recours  leur
appui pour envahir la France, il tait devenu galement ncessaire que
les Flamands lui fournissent  leur tour des subsides pour assurer la
dfense de leurs frontires. Cette rponse parat avoir vivement
mcontent les communes flamandes, et lorsque, peu de jours aprs, le
roi d'Angleterre, aimant mieux rtablir la paix que de venger par les
armes le pillage de la valle de Cassel, leur annona la prorogation
de ses trves avec Philippe de Valois, l'irritation s'accrut et les
bourgeois favorables  Louis de Male, rptrent tout haut: Nous
sommes tromps par le roi d'Angleterre!

En 1338, le signal du mouvement des _Leliaerts_ avait t donn 
Dixmude; en 1348, il partit de la ville d'Alost, qu'ils avaient sans
doute prfre parce qu'elle tait plus voisine du Brabant. Bien que
Louis de Male en adhrant  la trve et formellement promis de ne
point chercher  rentrer en Flandre, il s'empressa de se rendre 
l'appel de ses amis et de planter aux bords de la Dendre la bannire
qui devait les rallier autour de lui. Les chevins de Gand, se plaant
 la tte de la commune, s'taient aussitt dirigs vers Alost; mais
le comte de Flandre ne se croyait pas encore assez fort pour les
attaquer ouvertement: recourant de nouveau aux ngociations, il leur
fit proposer le 14 septembre une confrence. Mes bons amis, leur
dit-il, vous savez que je suis le lgitime hritier du comt de
Flandre: je ne l'ai point achet, je ne m'en suis point empar par
violence; c'est de mes anctres que je tiens tous les droits que je
possde. Je n'ai jamais fait tort  aucun de vous et je suis prt 
jurer d'observer toutes les bonnes coutumes qui ont exist du temps du
comte Robert et de ses prdcesseurs. Je veux vous pardonner tous mes
griefs, suivre dsormais tous vos conseils, et faire en toutes choses
ce qui appartient  un bon seigneur pour rtablir la concorde, l'union
et la paix.

Lorsque les chefs de l'arme gantoise eurent rapport les paroles de
Louis de Male aux bourgeois et aux gens de mtiers assembls, un grand
tumulte clata; les bouchers, les pcheurs et les autres membres des
petits mtiers voulaient recevoir le comte comme leur seigneur; mais
les tisserands rpliquaient qu'ils ne violeraient point les serments
qui les liaient au roi d'Angleterre, et cette dlibration se changea
bientt en une lutte sanglante dans laquelle les tisserands
triomphrent.

Les Gantois avaient invit les Brugeois  venir les rejoindre au sige
d'Alost; mais ceux-ci, plus ports  la paix, semblaient disposs 
accepter les propositions du comte, qui venait de confirmer tous leurs
privilges (18 septembre 1348): l'ancienne jalousie qui sparait les
villes de Bruges et de Gand avait contribu puissamment  ce rsultat,
et les Brugeois s'applaudissaient surtout de pouvoir concourir 
l'humiliation de leurs rivaux. Termonde, Grammont, Audenarde et
Courtray avaient suivi leur exemple; mais les bourgeois de Gand et
d'Ypres persistaient dans leur rsolution.

Le comte de Flandre s'tait rendu d'Alost  Courtray, et de l au
chteau de Male. Ses fidles compagnons, Roland de Poucke et Louis Van
de Walle, avaient fait en son nom les plus brillantes promesses: il
avait mme consenti, pour plaire aux communes,  congdier tous les
chevaliers franais qui l'accompagnaient. Cependant une extrme
agitation rgnait dans les villes qui avaient reconnu son autorit;
c'tait surtout dans le mtier des tisserands que l'inquitude tait
la plus vive; leur puissance avait t si grande au temps de Jacques
d'Artevelde qu'ils comprenaient bien que le comte ne la leur
pardonnerait jamais. A Bruges, Gilles de Coudebrouck, qui a t
longtemps bourgmestre de la ville, se place  la tte des mcontents.
Louis de Male croit viter une sdition en le faisant conduire captif
 Audenarde ainsi que plusieurs de ses amis; leur arrestation ne fait
que hter l'explosion de l'irritation populaire: les tisserands et les
foulons se runissent sur la place publique en rclamant  grands cris
leur dlivrance; mais les partisans du comte accourent pour les
disperser; les tisserands, privs de leurs chefs, sont vaincus aprs
un combat acharn, et on leur ordonne, sous peine de mort, de porter
aux halles toutes leurs armes.

Ce succs encourage Louis de Male dans sa lutte contre ses
adversaires. Jusqu' ce jour il s'est content d'adresser aux
bourgeois d'Ypres et de Gand de belles lettres o il leur promet de
les gouverner loyalement, et de se conformer  leurs lois et  leurs
coutumes. Ses exhortations ont produit peu de rsultats, lorsqu'il se
dcide  rgner par la force  Gand et  Ypres comme  Bruges. Il
assemble ses chevaliers et presse les armements de ses allis. Le 1er
novembre 1348, le duc de Brabant et le duc de Limbourg arrivent 
Termonde avec un grand nombre d'hommes d'armes et envahissent la
Flandre. Tous les moyens sont employs ds ce moment pour amener la
soumission des cits rebelles: on arrte les convois de vivres qui
leur sont destins; on dtruit dans les campagnes environnantes les
moissons qui auraient pu suppler  l'insuffisance des bls trangers.
Louis de Male se propose de les affamer, en mme temps qu'il ruine
leur commerce. Ce fut alors qu'on vit au sein de ces villes livres 
la misre, mais fidles  la cause des liberts nationales, les plus
nobles bourgeois s'empresser de porter dans le trsor de la commune ce
qu'ils avaient recueilli dans l'hritage paternel, ou ce qu'ils
avaient acquis eux-mmes par d'utiles travaux. Si Jacques d'Artevelde
ne vivait plus pour les clairer de ses conseils, il n'tait du moins
dans sa famille personne qui ne ft rest digne de porter son nom:
Marie de Cocquelberghe, femme de Guillaume d'Artevelde, concourut par
sa gnrosit  la dfense de Gand, comme Baudouin Goethals qui avait
pous Catherine d'Artevelde, et de tous les dons il n'y en eut point
de plus considrables que ceux que la veuve mme de Jacques
d'Artevelde tait venue offrir, vtue de deuil, et entoure de trois
fils orphelins.

Ces exemples de zle et de patriotisme n'taient point striles: les
bourgeois de Gand et d'Ypres persvraient chaque jour de plus en plus
dans leur rsolution de ne point ouvrir leurs portes  Louis de Male,
qui s'y prsentait suivi de mercenaires trangers, et parfois ils
sortaient de leurs remparts pour les repousser. Quelques Anglais qui
n'avaient pas quitt la Flandre soutenaient les Gantois tour  tour
victorieux et vaincus, et l'approche de l'hiver leur permettait
d'esprer que les chevaliers du Brabant et du Limbourg ne tarderaient
point  s'loigner.

Louis de Male reconnut bientt qu'il lui serait plus difficile de
dsarmer les tisserands de Gand et d'Ypres que ceux de Bruges; plus il
se voyait prs d'tre abandonn par ses allis  ses propres forces,
plus il sentait le besoin de se rfugier de nouveau dans un systme de
fraudes et de dceptions pacifiques: tristes alternatives de guerres
sanglantes et de ngociations dsastreuses qui semblent, pendant deux
sicles, remplir toute l'histoire de la Flandre dans ses relations
politiques, non-seulement avec les rois trangers, mais mme avec ses
propres princes. Si les historiens du quatorzime sicle n'avaient
soin d'observer combien tait nave et crdule la bonne foi des
communes flamandes toutes les fois qu'on leur offrait des conditions
avantageuses pour leur industrie et leurs liberts, nous ne
comprendrions point un aveuglement aussi trange, une confiance si
funeste dans ce qui tait videmment une ruse et un mensonge. Louis de
Male affectait un changement complet dans ses relations prives et
dans ses alliances publiques. Il dclarait hautement qu'il se
proposait de se sparer de Philippe de Valois et de reconqurir les
chtellenies de Lille, de Douay et de Bthune qui avaient t
injustement enleves  la Flandre: il voulait, disait-il, se
rconcilier avec Edouard III en l'acceptant pour mdiateur dans toutes
ses discordes avec les communes insurges. Le comte de Lodi, qui tait
comme lui issu de Gui de Dampierre, mais qui s'tait du moins
constamment montr fidle  la cause de la Flandre, se chargea avec
joie de porter ce message aux comtes de Lancastre et de Suffolk qui se
trouvaient  Boulogne pour y traiter de la paix avec Philippe de
Valois, et peu de jours aprs le roi d'Angleterre adressa  ses
ambassadeurs de nouveaux pouvoirs pour transiger et s'accorder avec
les dputs de ses fidles sujets de Flandre et le comte de Flandre
lui-mme sur tous les dbats et diffrends qui pouvaient exister
entre eux, et pour conclure la paix dfinitive et tous traits de
ligue, de confdration et d'amiti perptuelle. Le comte de
Lancastre, qui avait t nomm dans les derniers jours d'octobre son
lieutenant s parties de Calais et de Flandre et en son royaume de
France, conduisit activement ces ngociations; dans la trve conclue
entre les rois de France et d'Angleterre, le 17 novembre 1348, il
plaait dj les Flamands au nombre des allis d'Edouard III, et
dsignait le _rewaert_ de Flandre avec le capitaine de Calais comme
gardiens des trves en Flandre et en Picardie. Les conditions
proposes par Henri de Flandre et Sohier d'Enghien, comme dputs de
Louis de Male, et par Jacques Metteneye, comme reprsentant de la
commune de Bruges, furent approuves par le comte de Lancastre, et le
10 dcembre Edouard III les ratifia. Elles portaient que le comte
pardonnait aux bourgeois de Gand, de Bruges et d'Ypres, et confirmait
leurs franchises; qu'il excuterait tous les traits conclus entre le
roi d'Angleterre et les communes flamandes, et qu'il obligerait les
chevaliers qui l'avaient accompagn en France  adhrer aux
engagements que les communes flamandes avaient pris vis--vis du roi
d'Angleterre.

Il ne restait plus qu' recevoir la ratification du comte de Flandre,
et ce fut dans ce but que Louis de Male se rendit  Dunkerque o il
jura, le 13 dcembre, en prsence des comtes de Lancastre et de
Suffolk et de l'vque de Norwich, d'observer les conventions arrtes
avec le roi d'Angleterre. C'tait galement  Dunkerque que, moins de
deux annes auparavant, Louis de Male avait promis de fiancer
loyaument Ysabel d'Engleterre pour l'amour et le bien du pays de
Flandres.

Le trait de Dunkerque fut accueilli en Flandre avec une grande joie.
Les bourgeois qui avaient cru pendant longtemps que les conventions
conclues avec le roi d'Angleterre ne leur permettaient point de
recevoir un prince intimement alli  Philippe de Valois, n'osaient
plus le repousser depuis que Edouard III lui-mme interposait sa
mdiation en sa faveur. Ce fut ainsi qu' Gand les habitants du bourg
qui entourait le monastre de Saint-Pierre se soumirent  l'autorit
de Louis de Male, et plusieurs hommes sages sortirent de la ville,
croyant qu'au lieu de perptuer les guerres civiles, il valait mieux
profiter de la pacification de Dunkerque: la mme opinion prvalut
bientt chez beaucoup de bourgeois qui chargrent des dputs d'aller
en leur nom traiter de la paix avec le comte de Flandre: des otages
lui avaient dj t remis quand six cents membres du mtier des
tisserands, qui s'taient assembls sur la place du march,
protestrent qu'ils ne se confieraient jamais dans les serments de
Louis de Male et refusrent d'approuver ces ngociations: leur
capitaine, Jean Van de Velde, tait l'un des otages rclams par le
comte; mais il avait refus d'obir parce qu'il craignait qu'on ne le
livrt au supplice, et dclarait que s'il devait mourir il ne voulait
d'autre tombeau que la place du march. Dans ces circonstances Louis
de Male crut urgent de profiter des bonnes dispositions de la plus
grande partie des bourgeois, et il ordonna  Louis Van de Walle et au
sire de Steenhuyze d'entrer  Gand pour y attaquer les tisserands (13
janvier 1348, v. st.). Ceux-ci, dcims par les guerres et privs sans
doute de l'appui des membres les plus considrables de leur mtier,
taient trop faibles pour rsister longtemps: les uns se noyrent dans
la Lys, les autres furent impitoyablement massacrs. Jean Van de Velde
s'tait rfugi dans la boutique d'un boulanger: on l'y dcouvrit et
on l'en arracha aussitt pour le traner vers la place du march qu'il
avait lui-mme dsigne comme son tombeau. Avec lui prit l'ancien
doyen des tisserands, Grard Denys, qui expiait ainsi par sa mort la
part qu'il avait prise  celle de Jacques d'Artevelde.

Ypres avait dj ouvert ses portes, et le sire d'Halewyn s'y tait
aussitt rendu avec des hommes d'armes pour en prendre possession au
nom du comte: l comme  Gand, les tisserands succombrent aprs avoir
tent un dernier effort. Sept de leurs chefs furent dcapits sur la
place publique, et ceux qui russirent  se drober aux mmes
supplices allrent chercher dans d'autres villes de la Flandre un
asile qu'ils ne devaient point y trouver.

Au milieu de ces longues guerres et de ces sanglantes divisions, la
main de Dieu s'appesantit tout  coup sur les princes et sur les
peuples pour leur rappeler, par d'effroyables dsastres, tout ce que
sa colre renferme de grandes leons et de chtiments terribles. La
peste noire avait paru en Europe: on racontait qu'elle avait commenc
dans les rgions loignes du Cathay et des Indes; puis elle avait
visit l'Egypte, l'Armnie et la Grce; des navires l'avaient porte 
Pise en 1348, et, bientt aprs, elle avait franchi les Alpes pour
s'arrter  Avignon et  Montpellier: c'tait de l que, prenant un
immense essor, elle avait envahi rapidement l'Espagne, l'Allemagne, le
Brabant, la Flandre, l'Angleterre, d'o elle s'tait tendue jusqu'
l'Islande, enlevant dans plusieurs pays les deux tiers des
populations. Ici, les maisons restaient sans habitants et tombaient en
ruine; plus loin, les troupeaux erraient, privs de leurs pasteurs,
dans les champs abandonns sans culture: la dsolation tait gnrale.
Un lger gonflement sous les aisselles tait un signe fatal qui
prcdait  peine la mort de deux ou trois jours, et la violence de
l'pidmie tait si grande que, pour en tre atteint, il suffisait
d'apercevoir de loin un malade. Tous les liens de la famille, tous
ceux de l'affection et de la reconnaissance taient mconnus, et rien
n'et retrac les devoirs de l'humanit si le zle courageux de
quelques prtres n'et fait revivre, au milieu de ces scnes d'gosme
et de douleur, les plus beaux exemples de la charit chrtienne.

En Flandre, la peste clata d'abord au port de l'Ecluse; de l, elle
se rpandit dans tout le pays. A Tournay le son des cloches qui
annonaient de nombreuses funrailles rvla l'apparition du flau, et
les magistrats firent aussitt publier une proclamation par laquelle
ils conjuraient tous les bourgeois de mettre un terme aux dsordres
qui appelaient le courroux du ciel. Ils dfendirent en mme temps aux
marchands d'ouvrir leurs boutiques le dimanche et ordonnrent que
dornavant on n'attestt plus par serment le nom de Dieu ni celui des
saints; ils prohibrent aussi les jeux de hasard, et l'on se hta de
toutes parts de tailler les ds en grains de chapelet. Aucun repas de
plus de dix convives ne pouvait avoir lieu, et l'on ne devait plus 
l'avenir porter le deuil pour personne, pas mme pour un pre, un fils
ou un mari. Les magistrats avaient galement dcid qu'on inhumerait
immdiatement les corps des pestifrs, et que des fosses creuses 
une profondeur de six pieds seraient sans cesse prtes  les recevoir.
Deux nouveaux cimetires avaient t tablis hors de la ville; mais
les malades demandrent comme une dernire consolation que si la mort
les devait sparer de leurs enfants, il leur ft du moins permis
d'aller rejoindre sous la pierre de la tombe leurs frres et leurs
aeux. Bien que l'pidmie se dveloppt presque toujours dans les
rues les plus troites, et quoique l'usage du vin ft considr comme
l'un des moyens les plus efficaces pour se prserver de la peste,
elle parut se jouer de tous les calculs de la prudence humaine en
frappant les riches plutt que les pauvres, et les hommes robustes
plutt que les enfants et les vieillards. L'abb de Saint-Martin de
Tournay, Gilles li Muisis, value  vingt-cinq mille le nombre de ceux
qui prirent dans la seule cit de Tournay, et il n'est point douteux
que les mmes ravages n'aient attrist toutes les autres villes de
Flandre.

Une terreur profonde s'tait rpandue dans le peuple, toutes les
glises taient remplies de familles dsoles qui venaient y porter
leurs prires. On avait renonc aux ftes, aux danses et aux chansons;
les maisons, qui avaient t jusque-l l'asile des rixes et des
dsordres, s'taient fermes, et il n'y avait personne qui n'et jur
de pardonner  ses ennemis toutes leurs injures. Ce fut alors que se
forma la secte bizarre des flagellants. Elle avait pris naissance en
Hongrie, de l elle s'tait propage dans l'Allemagne. Mais c'tait
surtout en Flandre et dans les contres voisines que ces confrries
avaient atteint la plus grande extension. Les flagellants prtendaient
tre guids par la volont divine, et racontaient qu'un ange tait
descendu du ciel sur l'autel de Saint-Pierre  Jrusalem devant le
patriarche et tout le peuple, qui, prosterns  terre, salurent son
clatante apparition en chantant: _Kyrie eleson_; c'tait l,
disaient-ils, qu'il avait dpos une table de pierre semblable 
celles qu'avait jadis reues Mose, o le doigt de Dieu avait trac
une nouvelle loi, celle de l'expiation.

Si les confrries des flagellants croyaient, en prsence des
chtiments de Dieu, devoir recourir  une pnitence aussi publique que
les vices qui l'avaient offens, elles mlaient  ce zle religieux
une exaltation mystique qui leur en exagrait le mrite en leur
faisant croire que leur sang se mlait  celui que Jsus-Christ avait
rpandu dans sa passion. Tous s'appelaient du nom de frre,
distribuaient d'abondantes aumnes, observaient un silence rigoureux
et s'abstenaient de coucher dans un lit; tous avaient jur de ne
prendre part  aucune guerre, si ce n'est  celles auxquelles ils
seraient tenus de se rendre pour obir  leur lgitime seigneur. Ils
taient vtus de longues robes qui descendaient jusqu'aux pieds, et
leurs capuces taient marqus d'une croix rouge. Chaque jour, ils
devaient se flageller trente-trois fois; ils s'agenouillaient cinq
fois avant leur repas et rcitaient  plusieurs reprises des prires.

Souvent ils parcouraient les campagnes en marchant la nuit  la clart
des flambeaux. Leurs chefs portaient le crucifix et tous ceux qui les
suivaient entonnaient des litanies et des hymnes. On les voyait aussi
parfois traverser les villes pour aller excuter quelque voeu de
plerinage. Des flagellants arrivs d'Allemagne avaient paru au mois
de juin 1349  Gand; le 15 aot, d'autres flagellants venant de Bruges
entrrent  Tournay. Ils se rendirent aussitt sur l'une des places de
la ville, et l, saisissant leurs fouets arms d'aiguilles d'acier,
ils accomplirent publiquement ce qu'ils nommaient eux-mmes leur
pnitence. Rangs en cercle autour de quelques moines appartenant aux
ordres mendiants, ils se prcipitaient le visage contre terre, les
bras tendus en croix, et se relevaient trois fois pour se flageller.
Les bourgeois de Tournay, qui n'avaient jamais assist  un semblable
spectacle, les accueillirent avec admiration. A Tournay comme 
Bruges, les hommes les plus puissants et les plus nobles dames se
soumirent  cette rgle svre, et les flagellants y eurent pour chefs
deux chevaliers, nomms Jean de Laucourt et Jacques de Maulde, et un
chanoine de Saint-Nicolas des Prs.

Aux flagellants de Bruges succdrent bientt ceux de Gand, de
l'Ecluse, de Damme, de Nieuport, d'Eecloo, de Cassel, de Deynze, de
Dixmude, d'Audenarde, de Lille, de Maubeuge et de Bailleul, qui
venaient successivement prier dans l'glise de Notre-Dame de Tournay.

D'autres plerins se rendaient en grand nombre  l'abbaye de
Saint-Mdard de Soissons o tait dpos le corps de saint Sbastien,
vnr comme le patron des pestifrs. On vit mme s'embarquer dans
les ports de Flandre des flagellants de Hollande et de Zlande, qui
traversaient la mer pour aller visiter l'glise de Saint-Paul 
Londres.

Tant que la peste exera ses ravages, les flagellants conservrent
l'austrit de leur vie, les rigueurs de leur pnitence, et la ferveur
d'une imagination si vivement mue qu'elle brisait le joug de
l'obissance et de l'orthodoxie; cependant  mesure que l'pidmie
s'teignit, leur zle devint moins sincre, et les dsordres du vieux
monde reparurent au milieu et parfois mme sous le voile des pieuses
crmonies qui devaient en tre l'expiation.

Quelque repos avait succd aux discordes politiques et au flau des
pidmies, quand on apprit en Flandre la mort du roi de France. Il
laissait  son fils le soin de continuer la dynastie des Valois et de
lutter contre le mcontentement des communes qu'il avait lui-mme
russi  comprimer pendant toute sa vie.

Les premiers vnements qui signalrent le rgne du roi Jean furent le
supplice du comte d'Eu et la conclusion d'une alliance avec Pierre le
Cruel, roi de Castille. Une flotte nombreuse avait quitt les ports de
l'Espagne pour aller attaquer les navires des marchands anglais dans
la Gironde et jusque sur les ctes de l'Angleterre. Bientt aprs,
emmenant avec elle vingt navires qu'elle avait capturs, elle jeta
l'ancre dans le port de l'Ecluse, et il semble que Louis de Male,
impatient de violer le trait conclu moins de deux annes auparavant
avec Edouard, se soit ds ce moment associ secrtement  tout ce que
cette expdition prsentait d'hostile et de menaant. En 1350, comme
depuis en 1386, un armement considrable, sortant inopinment du havre
du Zwyn, devait envahir l'Angleterre, brler ses villes maritimes et
piller ses rivages. Edouard III s'tait rendu avec ses plus braves
chevaliers  bord des vaisseaux qu'il avait runis au port de
Sandwich, et croisait devant Winchelsea: ses mnestrels faisaient
entendre autour de lui des chants joyeux comme s'ils voulaient
clbrer son triomphe, mme avant la combat, quand on signala 
l'horizon un grand nombre de voiles. La lutte commena vers le soir:
Edouard III et le prince de Galles faillirent y prir, mais ils
restrent victorieux; quatorze navires espagnols taient tombs au
pouvoir des Anglais; les autres poursuivirent leur navigation vers
l'Espagne ou rentrrent dans les ports de Flandre (29 aot 1350.)

Les communes flamandes apprirent avec joie le triomphe des Anglais;
elles proclamrent de nouveau, sans que rien pt les intimider, leurs
sympathies pour l'alliance d'Edouard III. Ce fut la patrie de Jacques
d'Artevelde qui donna le signal de ce mouvement, comme nous l'apprend
une lettre adresse le 20 mai 1351, par le roi d'Angleterre aux
bourgeois de Gand, par laquelle il leur annonce qu'en souvenir de leur
ancienne affection et du zle qu'ils montrrent autrefois pour
soutenir ses droits  la couronne de France, il leur pardonne tout
qu'ils ont fait contre lui par le conseil de ses ennemis, et les
reoit dans son amiti comme ceux de ses sujets qu'il honore le plus,
_ut fideles prcipuos, consideratione gestus laudabilis in futurum_.

Un prince anglais qui jouissait de toute la confiance d'Edouard III,
Henri de Derby, rcemment cr duc de Lancastre, fut charg de
profiter de ces circonstances pour former dans toute l'Europe et
jusqu'au sein de la France une ligue formidable contre le successeur
de Philippe de Valois. Il devait se rendre d'abord en Flandre, et les
instructions qui lui furent remises le 27 juin  la Tour de Londres,
portaient qu'il proposerait  Louis de Male le mariage de sa fille
unique Marguerite, ne le 15 avril 1350, avec l'un des fils d'Edouard
III, et qu'il rclamerait en mme temps un subside au nom du roi
d'Angleterre pour la guerre qu'il se proposait de porter en France de
concert avec les communes flamandes.

A ces pourparlers se mlait une autre ngociation dont nous ne
connaissons point exactement tous les dtails. En 1350, un valet nomm
Taillevent, accus d'avoir voulu attenter aux jours du comte et de la
comtesse de Flandre pendant un voyage qu'ils firent  Aspre, protesta
dans les tortures qu'il n'avait agi qu' l'instigation de Sohier
d'Enghien; mais Gilles Tollenaere, autre valet arrt comme son
complice, jura au contraire jusqu' sa dernire heure sur la
dampnacion de son ame, que le dit Seigneur d'Enghien et lui estoient
sanz coulpe des choses susdites. Sohier d'Enghien voulait se
justifier: il n'avait pu toutefois obtenir de sauf-conduit du comte de
Flandre qui lui reprochait peut-tre d'avoir t l'un des ngociateurs
de l'alliance de 1348, et vers le mois de septembre il s'tait rendu 
Londres; annonant qu'il y attendrait jusqu'aux ftes de la Nol
quiconque oserait rpter une accusation offensante pour son honneur;
personne ne s'tait prsent, et Edouard III, ayant aussi propos
inutilement une confrence pour y entendre les allgations des
conseillers du comte et la dfense de l'accus, avait proclam
solennellement que le sire d'Enghien, ayant offert tout ce que
chivaler poet resonablement offrir, devait tre tenu pur excusez
devers totes gentz. Bien que selon les usages de la chevalerie il
arrivt souvent aux princes de prsider au champ clos des champions
qui les acceptaient pour juges, l'intervention du roi d'Angleterre
dans ce dml avait bien plus le caractre d'un acte de suzerainet:
sous ce rapport, il tait important de la faire accepter au comte de
Flandre, surtout s'il consentait en mme temps  concourir par un
subside  une nouvelle invasion de la France. Ces tentatives
chourent, et le duc de Lancastre ne comptait sans doute que peu sur
leur succs: sa vritable mission s'adressait aux communes flamandes
dont il cherchait  rveiller l'indpendance et le courage, parce
qu'il esprait que leur exemple ne serait point sans influence sur les
communes franaises.

Le roi de France continuait  imiter le fondateur de sa dynastie dans
les actes les plus dplorables de son rgne. Ds le mois de mars 1350
(v. st.), il avait recommand  ses officiers de cacher le vritable
aloi de la monnaie, et de ne point reculer, s'il le fallait, devant un
mensonge: il avait mme os dclarer coupable de trahison quiconque
excuterait maladroitement ces falsifications, afin que les marchands
ne puissent apercevoir l'abaissement. Cependant ces ressources
avaient t presque aussitt puises par la frivolit de ses gots et
de ses dpenses, et en 1351 il se vit rduit  convoquer les tats des
provinces pour leur demander des subsides. Les rclamations y furent
nombreuses, les murmures parfois menaants. Les tats annonaient en
1351 ce qu'ils devaient tre en 1355. Les barons et les hommes des
communes n'attendaient qu'un chef pour se runir de nouveau dans une
mme ligue. Ce fut, comme en 1314, un prince issu de la maison de
France; il se nommait Charles de Navarre et se souvenait peut-tre
que, si Edouard III descendait de Philippe le Bel, il tait lui-mme,
par sa mre, le petit-fils de Louis le Hutin. A peine g de vingt
ans, mais dj dpouill d'une partie de ses domaines par Charles
d'Espagne, il tait courageux, affable, loquent, et jamais prince
n'affecta plus de qualits et de vertus pour cacher plus de vices.
Robert d'Artois tait mort depuis neuf ans lorsque Charles le Mauvais
arriva  Ypres, accompagn des sires de Pecquigny, qui avaient t
nagure les chefs des _allis_ en Artois. Il venait y ngocier une
alliance troite avec les communes flamandes et les ambassadeurs
d'Edouard III, et il est probable que ce fut  Ypres qu'il conclut, le
1er aot 1351, avec Etienne de Kensington, cette clbre convention
par laquelle Edouard III lui cda les comts de Champagne et de Brie
et la ville d'Amiens, en se rservant la couronne et le seurplus du
royaume de France.

Peu aprs, le duc de Lancastre se rendit  Mons, prs de la comtesse
de Hainaut, qui tait soeur de la reine d'Angleterre: elle consentit
volontiers  tout ce qui lui fut demand, et le bruit se rpandit
bientt qu'elle avait rsolu de livrer ses Etats aux Anglais.

Tandis que le duc de Lancastre allait poursuivre de semblables
ngociations en Allemagne, des ambassadeurs du roi Jean se htaient
d'accourir en Flandre afin de persuader  Louis de Male de se dclarer
solennellement en faveur du roi de France. Par un trait conclu 
Fontainebleau le 24 juillet 1351, et destin probablement  rester
secret, le roi Jean promettait au comte dix mille livres de rente en
terres hritables, assises dans le comt de Flandre. Il s'engageait
aussi  le soutenir contre le roi d'Angleterre en lui envoyant une
arme pour dfendre ses frontires, une garnison de deux cents hommes
d'armes pour garder Gravelines, et l'argent ncessaire pour qu'il pt
solder lui-mme mille hommes d'armes. Enfin le roi annonait que si le
comte avait recours  des moyens de rigueur contre les communes, il
lui abandonnerait toutes les confiscations prononces pour dlit de
rbellion, et que si, au contraire, Louis de Male jugeait plus utile
de se les attacher en rclamant, comme il s'y tait engag autrefois,
la restitution des chtellenies de Lille, de Douay et de Bthune, il
ne s'y opposerait point. Si rien ne devait justifier cette prvision
d'un rapprochement des communes flamandes avec le roi, ce trait
assura du moins dfinitivement son alliance avec le comte de Flandre.

Louis de Male rompit bientt toute ngociation avec Edouard III: se
croyant dsormais assez fort pour ne plus mnager les communes, il fit
proclamer  Bruges, le 4 octobre 1351, une sentence de bannissement
perptuel contre trois cent quatre-vingts bourgeois, qu'il accusait
d'avoir trait avec les ambassadeurs anglais. Ils n'taient pas moins
coupables  ses yeux d'tre l'objet du respect de la commune ou de
porter un nom qu'elle vnrait: on remarquait parmi eux, Guillaume,
Jacques, Lampsin et Gilles Coning, Jean Zannequin, Guillaume et Gilles
Lam, Martin Koopman, Jean de Lisseweghe, Jean de Biervliet, Sohier de
Poelvoorde, Nicolas de Cruninghe, Jean de Rodes. Peu de jours aprs,
le comte de Flandre partit pour Paris avec quelques chevins des
bonnes villes, pour y renouveler son acte d'hommage et de vassalit
entre les mains du second monarque de la maison de Valois.

Si les dernires vengeances du comte avaient accru le mcontentement
des communes, son dpart les encouragea dans leur rsistance. Elles
rsolurent d'opposer  l'autorit oppressive de Louis de Male une
manifestation lgale qui devait frapper ceux qui en avaient t les
instruments les plus odieux: c'taient Josse d'Halewyn, seigneur
d'Espierres, et son frre Gauthier d'Halewyn. Au mois de juin 1347, au
moment o les bourgeois de Flandre se signalaient par leur hroque
dfense  Cassel, le sire d'Espierres avait abandonn leurs bannires
pour fuir dans le camp du roi de France. Les habitants de Courtray,
dans leur indignation, avaient brl aussitt le chteau d'Espierres
afin que rien ne rappelt sur le sol de la patrie le sjour d'un
tratre, mais Josse d'Halewyn s'tait veng en venant  son tour des
frontires franaises dvaster les biens des habitants de Courtray.
C'tait Gauthier d'Halewyn qui, l'anne suivante, avait inaugur la
restauration de la puissance de Louis de Male dans la cit d'Ypres par
l'extermination de ses tisserands. Depuis cette poque l'orgueil des
sires d'Halewyn n'avait plus connu de limites, et ils croyaient qu'il
n'tait point de crime dont l'impunit ne leur ft assure. Souvent
ils sortaient de leurs domaines pour aller enlever sur les grandes
routes des marchands ou de paisibles voyageurs qu'ils foraient par
une cruelle captivit  leur payer ranon: un jour le bailli de
Courtray faillit prir sous leurs coups, et ils ne respectaient pas
mme les prtres qui tombaient en leur pouvoir.

L'absence de Louis de Male devait rtablir le rgne de la justice et
des lois: il s'tait  peine loign de ses Etats, lorsqu'un pauvre
laboureur de Menin vint se plaindre aux magistrats de Courtray d'un
nouvel attentat du sire d'Espierres: Josse d'Halewyn avait fait
briser, pendant la nuit,  coups de hache et d'pe, la porte et les
fentres de sa maison; saisi par ses ordres au moment o il se
prcipitait demi-nu au milieu des glaons que charriait la Lys, il
avait t couvert de blessures et retenu prisonnier jusqu' ce qu'il
et pu remettre  ses geliers le prix de sa libert. Ce fut dans ces
circonstances que les magistrats des trois bonnes villes de Flandre,
considrant qu'aucune justice n'tait faite des grands crimes et que
les pauvres n'avaient aucun moyen de maintenir leurs droits contre les
hommes puissants, jugrent convenable d'ordonner une enqute. Une
citation lgale fut immdiatement adresse au sire d'Espierres et 
son frre, au nom des communes de Gand, de Bruges et d'Ypres; mais ils
maltraitrent leur messager et lui firent avaler les lettres dont il
tait porteur. Peu de jours aprs, les deux chevaliers, arrts dans
leurs domaines, puis condamns par les magistrats, en vertu des
rgles du droit commun, malgr leur rang et leur pouvoir, furent
dcapits sur la place publique de Courtray.

La sentence avait t prononce par les chevins des trois bonnes
villes assembls  Courtray. Ceux de la ville de Gand se disposaient 
rentrer dans leurs foyers et taient arrivs  Vyve-Saint-Bavon,
lorsque des _Leliaerts_, conduits par Grard de Steenhuyze, les
attaqurent et vengrent par leur mort celle de leurs chefs. On leva
plus tard, dans ce pauvre village o Louis de Male avait travers
l'Escaut en 1347 pour fuir en France, une chapelle expiatoire qui
rappelait l'assassinat des juges qui avaient condamn le sire
d'Espierres et son frre.

Ces vnements htrent le retour de Louis de Male. Il se rendit
immdiatement  Gand o il se prsenta, prcd de sa bannire et
entour de ses serviteurs, aux tisserands runis sur la place
publique. Ceux-ci demandaient  haute voix que l'on supprimt les
impts auxquels ils avaient t soumis. On ne rpondit  leurs
murmures que par des supplices, et leur sang coula au pied de ces
murailles qu'avait dj rougies celui des compagnons de Jean Van de
Velde.

Cependant Edouard III fit une nouvelle tentative auprs de Louis de
Male. Le duc de Lancastre, qui dirigeait en ce moment d'autres
ngociations avec les envoys du roi de France, vint de Calais en
Flandre, et peu aprs le chancelier du roi de Navarre se rendit 
Damme, aprs s'tre arrt  Bruges pour emprunter les sommes dont il
avait besoin, en y laissant pour gage les joyaux de son matre. Ce fut
 Damme qu'il remit au duc de Lancastre les lettres du roi de Navarre
qui appelaient les Anglais en France, et l aussi dans l'embrasure
d'une fentre, eut lieu, selon les documents de cette poque, une
longue confrence dont les dtails sont rests secrets.

Les nombreuses possessions de Charles le Mauvais en Normandie
pouvaient ouvrir de nouveau aux Anglais la route qu'ils avaient suivie
en 1346, depuis la Hogue jusqu' la plaine de Crcy. Le roi Jean
s'effraya et feignit de pardonner  ses ennemis. Il n'avait pas
toutefois abandonn ses projets, et tandis que le roi de Navarre et le
duc de Lancastre s'assemblaient  Avignon afin d'y poursuivre leurs
complots, il pressait lui-mme activement le cours des ngociations
qui devaient faire chouer leurs efforts: il ne s'agissait de rien
moins que d'unir la Flandre  la France par le mariage de Marguerite
de Male avec le jeune duc de Bourgogne, dont le roi Jean avait pous
la mre.

Une anne s'coula: le roi Jean avait adress aux communes flamandes
une dclaration par laquelle il renonait pour lui et ses successeurs
 tout droit de les faire excommunier; comme elles se souvenaient que
Philippe de Valois, aprs avoir pris le mme engagement, l'avait fait
annuler par le pape, elles avaient exig que cette promesse ft
sanctionne par l'autorit pontificale, et l'on avait, conformment 
leurs dsirs, publi dans toutes les villes de Flandre une bulle
d'innocent VI, qui rvoquait les pouvoirs de requrir l'interdit
confrs aux rois de France par Honorius III, Clment V et Jean XXII.
Grce  ces dmarches conciliatrices, les ambassadeurs franais
terminrent heureusement leur mission en Flandre vers les premiers
jours du mois de novembre 1355, et dj des dispenses ncessites par
un degr rapproch de parent avaient t demandes, quand de nouveaux
prils vinrent menacer la royaut de Jean de Valois: la mdiation du
pape n'avait point russi  faire cesser les guerres, et deux grandes
expditions avaient quitt l'Angleterre; l'une, place sous les ordres
du prince de Galles, abordait en Guyenne; Edouard III avait conduit
l'autre  Calais et s'avanait rapidement vers Hesdin. Le roi de
France avait galement convoqu son arme  Amiens, et tout annonait
que la guerre allait se rallumer sur les frontires de Flandre et
d'Artois; mais une invasion des Ecossais ne tarda point  rappeler le
roi d'Angleterre dans ses Etats.

Les tats gnraux de la Langue-d'ol avaient t convoqus le 30
novembre pour suppler par de nouvelles taxes  l'insuffisance du
trsor royal. Tmoins de la misre qui rgnait de toutes parts, ils
exprimrent le voeu qu'elles fussent dsormais uniquement appliques
aux frais de la guerre, et que leur leve, aussi bien que leur emploi,
ft soumise  la surveillance des dputs que dsigneraient les trois
tats: le roi accda  leur prire pour obtenir la gabelle sur le sel
et une aide de huit deniers par livre sur chaque objet qui serait
expos en vente; mais impatient de punir les intrigues du roi de
Navarre, il le fit inviter par son fils an, le duc de Normandie, 
un banquet au chteau de Rouen, o on l'arrta avec le comte
d'Harcourt et d'autres chevaliers,  qui le roi des ribauds trancha
la tte.

Il tait plus ais de s'emparer par trahison du roi de Navarre que de
vaincre le prince de Galles, qui se dirigeait vers la Loire en pillant
toutes les provinces qui se trouvaient sur son passage. Le roi Jean
osa toutefois l'attaquer au milieu des vignes et des haies de
Maupertuis, prs de Poitiers: quoique les Franais fussent sept contre
un, les archers anglais dcidrent la victoire comme  Crcy. Geoffroi
de Charny, imitant l'exemple d'Anselme de Chevreuse, tomba en tenant
dans ses bras la bannire de France, et le roi, abandonn par le duc
de Normandie, rendit son pe au sire de Morbecque. Philippe, le plus
jeune de ses fils, plusieurs comtes, un grand nombre de chevaliers et
deux mille hommes d'armes partagrent sa captivit.

Denis de Morbecque appartenait  l'illustre maison de Saint-Omer, qui
avait donn  l'ordre du Temple l'un de ses fondateurs, et aux
possessions chrtiennes d'Asie des princes de Tabarie et des comtes de
Tripoli: avec lui avaient combattu prs du prince de Galles deux
autres chevaliers de Flandre, le sire de Pamele et Jean de Ghistelles,
qui brillrent galement par leur courage. Le Hainaut comptait aussi 
cette grande journe, dans l'une ou l'autre arme, un sire de Lalaing,
dont l'obituaire des Frres mineurs de Poitiers nous a conserv le
nom, Eustache d'Aubrecicourt, qui engagea le combat pour les Anglais,
Jean de Landas, qui tait gouverneur du duc de Normandie, et ne le
suivit pas dans sa fuite.

Tandis que les Franais succombaient  Poitiers, la Flandre voyait
clater la guerre entre le duc de Brabant et Louis de Male. Selon les
uns, d'anciennes discussions relatives  la possession de Malines en
taient la cause; selon d'autres, elle avait t le rsultat du refus
du duc Wenceslas de payer la dot promise  sa fille; les rumeurs
populaires toutefois en expliquaient autrement l'origine, et
aujourd'hui encore l'on montre au chteau de Male l'horrible cachot o
le comte de Flandre avait, dit-on, fait enfermer Marguerite de
Brabant, coupable d'avoir donn un libre cours  sa cruelle, mais trop
lgitime jalousie. Le duc de Brabant et le comte de Flandre se
montraient anims des dispositions les plus hostiles. Si Louis de Male
semblait avoir perdu la mmoire de tout ce que le vieux duc Jean III
avait fait en 1347 pour le remettre en possession de son autorit,
les communes flamandes n'avaient point oubli que c'taient les
chevaliers brabanons qui avaient  cette poque assig et rduit 
la famine et  la misre les bourgeois d'Ypres et de Gand; quelle que
ft l'nergie du sentiment qui les sparait de Louis de Male, la
guerre contre les chevaliers du Brabant excitait toutes leurs
sympathies, enflammait tout leur zle. Mathieu Villani raconte
qu'elles runirent cent cinquante mille combattants. Il ajoute que les
chevaliers brabanons taient plus redoutables que ceux de Flandre,
mais que les milices flamandes n'taient pas moins suprieures par
leur courage  celles du Brabant. Ce fut inutilement que des
confrences s'ouvrirent  Assche. Malines avait dj capitul, et
Louis de Male en profita pour s'avancer jusqu' Scheut, aux portes de
Bruxelles. Ce fut l qu'il rencontra l'arme du duc de Brabant. Ds
que les Flamands l'aperurent, ils se prcipitrent en avant en
poussant, selon leur coutume, de grands cris qui remplirent leurs
ennemis de terreur et qui s'levrent, dit Villani, jusqu'au ciel pour
y lutter avec le bruit du tonnerre. Les Brabanons se dispersrent
aussitt qu'ils eurent vu tomber la bannire du sire d'Assche, et le
duc de Brabant, rduit  fuir en Allemagne, abandonna au comte de
Flandre Bruxelles, Louvain et toutes les villes les plus importantes
de ses Etats. Un triomphe si rapide accrut la renomme et la gloire
des armes flamandes; cependant Louis de Male tait  peine revenu dans
ses Etats quand l'un des plus braves chevaliers brabanons, Everard
T'Serclaes, qui n'avait point assist  la bataille de Scheut, rallia
un grand nombre de ses parents et de ses amis, et escalada pendant la
nuit les remparts de Bruxelles. Son premier soin fut d'aller arracher
de l'htel de ville la bannire de Flandre pour la remplacer par celle
du duc Wenceslas. A ce signal, tous les bourgeois le rejoignirent, et
la garnison flamande, surprise par l'insurrection et trop faible pour
la combattre, se hta d'vacuer Bruxelles.

Ce fut en ce moment que le comte Guillaume de Hainaut interposa sa
mdiation: elle fut accepte, et le 4 juin 1357, le comte de Hainaut,
considrant que les bonnes villes de Brabant avaient dj fait acte de
foi et d'hommage au comte de Flandre, dclara comme arbitre que tant
qu'il vivrait elles seraient tenues de le servir dans ses expditions
pendant six semaines, chacune avec vingt-cinq hommes d'armes, et que
la noblesse du Brabant devrait galement lui envoyer en ce cas deux
chevaliers et deux bannires. Il confirma aussi ses prtentions sur
Malines et lui accorda la ville d'Anvers pour lui tenir lieu de la dot
promise  la comtesse de Flandre.

Il tait temps que les communes flamandes cessassent de combattre en
Brabant: elles allaient entrer dans cette priode du moyen-ge o
elles devaient s'unir aux communes franaises pour opposer le respect
des institutions et des lois aux dsordres propags tour  tour par
l'orgueil ou la faiblesse des princes. Plus les malheurs et les
dsastres qui accablaient les communes avaient t longs et terribles,
plus il importait d'en prvenir le retour. Les tats du royaume se
runirent de nouveau, et ils offrirent au Dauphin des subsides qui
eussent permis d'quiper trente mille hommes d'armes, mais le duc de
Normandie s'effraya des remontrances et des rformes qui s'y
associaient; il congdia les membres des tats et partit pour la
Lorraine, abandonnant aux Anglais toutes les provinces situes 
l'ouest du royaume.

Si la France tait rduite  chercher en elle-mme tout ce que
rclamait le soin de sa scurit et de sa paix intrieure, les
communes se montrrent dignes de leur tche:  Paris, le prvt des
marchands, Etienne Marcel, fit creuser des fosss, construire des
tours, lever des remparts garnis de balistes et de canons, et Paris
sauva la France.

Plusieurs mois s'taient couls quand le Dauphin rentra  Paris o il
avait essay vainement de faire mettre, pendant son absence, de
nouvelles monnaies de mauvais aloi. La situation tait reste la mme,
et quelle que ft l'influence qu'exerassent sur lui les anciens
conseillers de son pre, la pnurie du trsor royal l'obligea bientt
 rappeler les dputs des trois tats; on vit alors, et c'est
peut-tre le plus mmorable vnement de l'histoire politique de la
France au moyen-ge, les communes, qui luttaient depuis si longtemps
pour recouvrer leurs bonnes coutumes du rgne de saint Louis, devenues
tout  coup dpositaires de l'autorit suprme et investies
lgitimement du soin d'amender tous les griefs, de corriger tous les
abus. Tel fut le but de l'ordonnance du mois de mars 1356 (v. st.).

Des dputs choisis pour la rformation du royaume se conformeront
aux ordonnances approuves par les tats gnraux. Tout ce qu'ils
ordonneront sera observ irrvocablement.

Tous les subsides seront employs  la dfense des frontires.

Toutes les taxes autres que celles consenties par les tats seront
immdiatement supprimes.

Les offices de justice ne seront plus vendus, mais confis  des juges
impartiaux qui rprimeront svrement les criminels. Tous les procs
seront termins dans l'ordre de leur inscription au rle des
prsentations, et les gens du parlement et de la chambre des enqutes,
aussi bien que ceux du grand conseil et de la chambre des comptes,
auront soin de se runir  l'heure de soleil levant, pour expdier
promptement les affaires.

On frappera dornavant bonne monnaie d'or et d'argent.

Toutes les haines prives seront suspendues tant que durera la guerre.
Les hommes d'armes qui pilleront le pays seront punis de mort.

Aucune trve ne pourra tre conclue si ce n'est avec l'adhsion des
trois tats.

Le tableau de la taille de Paris en 1313 nous a appris combien de
bourgeois flamands s'taient fixs sur les bords de la Seine et quelle
position leur y avaient assure leur industrie et leurs richesses.
Nous pouvons nous demander si, perscuts par Philippe le Bel comme
coupables de reprsenter au sein de son royaume les tendances
gnreuses du pays dans lequel ils taient ns, ils ne travaillrent
point activement en France au triomphe des franchises communales et
s'ils n'eurent point quelque part  ces mmorables ordonnances presque
semblables aux conventions qu'avaient conclues, le 3 dcembre 1339,
les bonnes villes de Flandre et de Brabant. Les chroniqueurs franais
de cette poque nous ont eux-mmes conserv quelques traces de leurs
efforts; car parmi vingt et un bourgeois qu'ils dsignent comme amis
de Marcel, ils citent Colin le Flament, Hannequin le Flament, Pasquet
le Flament, Jacques le Flament, trsorier des guerres, et Jacques le
Flament, matre de la chambre des comptes. A ces noms, il faut ajouter
celui de Geoffroi le Flament, du porche Saint-Jacques.

Ces six bourgeois, dont les noms sont parvenus jusqu' nous, voyaient
dans les rformes rcemment proclames une rgle commune qui devait,
par l'unit des lois, de la justice et des monnaies, s'tendre
jusqu' leur ancienne patrie; et ce fut sans doute par leur avis que
les tats ordonnrent au comte de Flandre de comparatre dans leur
prochaine assemble, en lui rappelant qu'il tait tenu de leur obir.
Ces naves esprances, qui portaient les hommes du quatorzime sicle
vers un temps meilleur, ces illusions et ces rves dans lesquels ils
se reprsentaient les destines de leur pays consolides et agrandies
par leur zle, ne devaient point tarder  s'vanouir. Ds le 5 avril
on publia  Paris des lettres royales qui tablissaient une trve sans
que les tats eussent t consults, et qui annulaient le subside
qu'ils avaient vot, en leur dfendant de se runir de nouveau, comme
cela avait t convenu, dans la quinzaine de Pques. Si le duc de
Normandie les rvoqua presque aussitt pour ne pas combattre
ouvertement l'autorit si populaire des trois tats, il chercha par
tous les moyens  l'affaiblir et  la ruiner, et, au mois d'aot, il
se crut assez fort pour dclarer que il vouloit ds or en avant
gouverner et ne vouloit plus avoir curateurs; et leur dfendit qu'il
ne se meslassent plus du gouvernement. Le Dauphin avait russi 
s'attacher l'archevque de Reims et une partie du clerg, et parmi les
chevaliers qui l'entouraient, la plupart se montraient impatients de
faire prouver aux communes, dont ils taient mpriss depuis la
bataille de Poitiers, le courage qui leur avait fait dfaut en
prsence des Anglais. Toute la France, dit le continuateur de
Guillaume de Nangis, fut livre  l'anarchie et  la dsolation, parce
qu'elle ne trouvait plus personne qui la protget.

Le 8 novembre, l'un des chevaliers que le rgent a nagure chasss de
Paris, Jean de Pecguigny, a dlivr Charles le Mauvais de sa prison au
chteau d'Arleux, afin d'opposer au duc de Normandie un adversaire
d'autant plus dangereux qu'il cachera son ambition sous les dehors
d'un grand dvouement au bien public. En effet, le roi de Navarre est
 peine redevenu libre qu'il parat  Amiens, y fait assembler la
commune et s'y inscrit au nombre des bourgeois. Peu de jours aprs, il
rentre solennellement  Paris o le parti des tats a retrouv son
influence et harangue le peuple du haut d'un chafaud dress au
Pr-aux-Clercs.

Le duc de Normandie a recours aux mmes ruses,  la mme
dissimulation. Il se rend aux halles le 11 janvier 1357 (v. st.), et
dclare aux bourgeois qu'il veut vivre ou mourir avec eux. Le
lendemain il renouvelle les mmes protestations au monastre de
Saint-Jacques de l'Hpital, et continue  runir aux portes de Paris
des hommes d'armes qu'il veut, assure-t-il, conduire contre les
Anglais. Il quitte mme bientt Paris pour les rejoindre, mais au lieu
de les employer  repousser les ennemis qui pillent les rives de la
Seine, il les tablit dans les forteresses de Meaux et de Montereau,
o il leur sera ais d'intercepter les vivres qui arrivent par la
Marne et l'Yonne aux bourgeois de Paris: il les attaque bientt
ouvertement, et le 11 juillet 1358, le prvt des marchands, les
chevins et les matres des mtiers de la capitale du royaume
adressent aux communes de Flandre un long et important manifeste, o
ils rclament leur appui dans la grande lutte qu'ils soutiennent peur
la dfense de leurs franchises. Vingt jours aprs, Etienne Marcel
prissait assassin  la porte Saint-Antoine.

Au moment o la cause des communes succombait, le duc de Normandie
resserrait son alliance avec le comte de Flandre. Un mois aprs la
soumission des Parisiens, se croyant assez puissant pour dmembrer les
provinces que les Anglais ne lui avaient pas encore enleves, il
dclara lui abandonner, comme compensation des dix mille livres
promises en 1351, les villes de Pronne, de Crvecoeur, d'Arleux et de
Chteau-Chinon. Louis de Male mritait ces bienfaits par son
dvouement. Tandis que Henri de Flandre allait en Normandie combattre
sous les drapeaux du duc de Lancastre, il faisait dcapiter ou exilait
les marchands anglais rsidant dans ses Etats et touffait  Bruges
une sdition  laquelle cette mesure n'tait pas trangre: il se
ligua mme avec quelques nobles picards et normands pour aller en
Angleterre dlivrer le roi Jean; mais cette tentative ne russit
point. L'tape des laines n'existait dj plus en Flandre depuis
plusieurs annes: elle avait t rtablie, le 2 aot 1353, par l'ordre
d'Edouard III,  Westminster et dans les autres villes d'Angleterre.
Les liens politiques qui avaient uni autrefois l'Angleterre et la
Flandre se trouvaient compltement rompus, et l'une des conditions
auxquelles Edouard III consentit  accepter dans la paix de Brtigny
la ranon du roi Jean, portait que le roi de France abandonnerait les
Ecossais et que le roi d'Angleterre renoncerait galement  ses
alliances avec les Flamands. Le comte de Flandre avait t compris
dans ces ngociations, et lorsque Edouard III reconduisit son illustre
captif jusqu' Calais, il y arriva inopinment et salua les deux rois
en ne s'agenouillant toutefois que devant le roi de France. Ceci se
passait le 12 octobre 1360: neuf jours aprs, c'est--dire quatre
jours avant la dlivrance du roi Jean, Edouard III obtint de Louis de
Male des lettres de rappel de ban en faveur de Jean et de Jacques
d'Artevelde. Cet hommage rendu par le roi d'Angleterre, alors mme
qu'il se sparait de la Flandre,  des proscrits dont le nom tait la
gloire, semblait recevoir des lieux et des circonstances quelque chose
de plus mmorable et de plus solennel.

Louis de Male restait dvou aux intrts du roi de France, et au mois
de juillet 1361, le jeune duc de Bourgogne pousa,  Audenarde,
Marguerite de Flandre. Bien qu'elle n'et que onze ans, il l'emmena
avec lui dans ses Etats; mais elle n'y fit point un long sjour, car
Philippe de Bourgogne mourut quatre mois aprs au chteau de Rouvre;
en lui s'teignait la seconde maison des ducs de Bourgogne issus du
roi Robert et de Constance de Provence.

De tristes prsages avaient marqu des ftes auxquelles devait
succder si promptement la pompe des funrailles. Les pestes, les
inondations, les incendies se succdaient sans relche en Flandre.
L'pidmie de 1360 avait  peine cess ses ravages quand, dans un mme
mois, la flamme consuma le quartier de la Biloke  Gand et plus de
quatre mille maisons  Bruges. Les mmes dsastres se reproduisirent 
Alost,  l'Ecluse,  Furnes. Rien ne fut plus terrible toutefois que
la grande tempte du 12 dcembre 1367. Elle s'leva vers le soir
porte du nord au sud et s'tendit rapidement sur toute la Flandre, et
de l jusqu'en Brabant et jusqu'en Picardie. Les arbres des forts et
des vergers furent jets  terre. Les tours des chteaux, les beffrois
des cits, les clochers des glises ne rsistrent pas mieux 
l'ouragan; la mer mme avait de toutes parts rompu les dunes, et elle
ne se retira qu'en laissant sur le rivage de nombreux cadavres et les
dbris de tous les vaisseaux qui avaient sillonn, pendant cette nuit
funeste, les flots de l'Ocan. Dix ans plus tard, une autre inondation
engloutit dix-sept villages.

Les discordes civiles taient une autre source de malheurs. Les
bourgeois de Bruges et les habitants du Franc s'agitaient. A Ypres, ce
fut une vritable rbellion; mais elle fut svrement rprime. Quinze
cents tisserands furent arrts et dcapits sans jugement: jamais,
racontent les chroniques, on ne vit plus de victimes livres aux
supplices. Cependant le comte parut tout  coup s'apaiser: il pardonna
aux habitants d'Ypres et de Bruges, et adressa aux communes du Franc
des lettres o il protestait de son zle pour leurs franchises.

Louis de Male avait voulu assurer la tranquillit de la Flandre avant
de se rendre  Anvers pour y veiller de plus prs  ce qu'exigeait le
soin de ses intrts en Brabant. Wenceslas, son ancien adversaire,
avait form le sige de Louvain pour mettre un terme aux meutes qui y
avaient clat. Or c'tait dans cette ville, antique rsidence des
ducs de Brabant, qu'taient conservs les diplmes impriaux qui
admettaient les filles au droit de succession au duch,  dfaut
d'hoirs mles, et Louis de Male ajoutait d'autant plus de prix  leur
conservation que Wenceslas n'ayant pas de postrit, la comtesse de
Flandre Marguerite se trouvait appele  recueillir son hritage, et
il prenait dj lui-mme le titre de duc de Brabant. Il semble, par la
rponse que lui adressa Wenceslas, que ses intentions taient en effet
assez douteuses; mais Louis de Male eut recours  des menaces, et
Louis de Namur, issu comme lui de Gui de Dampierre, qui avait amen au
sige de Louvain de puissants renforts, le seconda en annonant
l'intention de se retirer. Wenceslas cda. Il protesta qu'il n'avait
jamais song  faire porter ces chartes  Luxembourg, et elles furent,
aprs la reddition de Louvain, dposes par son ordre au chteau de
Genappe.

Au moment o la paix paraissait rtablie en Flandre, un vnement
fortuit la troubla de nouveau. Parmi les bourgeois les plus riches de
la ville d'Ypres, on citait Florent Malghewaert qui, l'anne
prcdente, avait t nomm par le comte l'un des commissaires chargs
de diriger les enqutes criminelles dans la ville de Gand: compromis
dans l'meute d'Ypres, il s'tait retir  Tournay et s'y croyait 
l'abri de tout pril, quand Olivier de Steelant, chevalier du parti
_leliaert_, traversant les faubourgs de cette ville pour se rendre 
Mons, y reconnut par hasard Florent Malghewaert  la porte de la
maison d'un prtre; il se prcipita aussitt sur lui et, saisissant en
mme temps le prtre qui lui avait donn l'hospitalit, il les fit
placer, l'un sur le cheval de son page, l'autre sur celui de son
valet, et se hta de reprendre le chemin de Courtray. Ceci se passait
le jour de la fte de la Chandeleur; plusieurs processions taient
sorties de la ville: l'une d'elles aperut le sire de Steenlant qui
fuyait avec ses prisonniers; elle entendit les cris que poussait le
prtre et accourut  son secours. Le prtre recouvra presque
immdiatement la libert, et l'on s'empara du valet du chevalier
_leliaert_ qui fut pendu le lendemain.

Cependant le sire de Steelant a disparu avec son page, emmenant avec
lui l'infortun bourgeois d'Ypres; il ne tarde point  le livrer 
Louis de Male, mais il lui demande pour prix de ce service qu'il lui
soit permis de tirer vengeance du supplice que les bourgeois de
Tournay ont fait subir  l'un de ses serviteurs. Le comte autorise
tout, et Olivier de Steelant assemble soixante hommes bien arms avec
lesquels il ravage les environs de Tournay; il ose mme aller briser
la potence de la ville et en dtacher le corps de son valet. A peine
les bourgeois l'ont-ils appris qu'ils sortent de leurs portes pour
l'attaquer. Le sire de Steelant feint de fuir, mais arriv  une lieue
de la ville, il attend que la troupe des bourgeois de Tournay se
presse en dsordre sur un pont troit, et s'lance inopinment au
milieu d'eux. Quarante-trois bourgeois y perdent la vie; les autres
cherchent leur salut dans la fuite.

Le sire de Steelant ne s'loignait plus de Tournay: c'taient chaque
jour de nouveaux combats. Il fallut non-seulement l'intervention du
comte de Flandre, mais celle du roi de France lui-mme pour les faire
cesser. La ville de Tournay fut condamne  payer une amende au sire
de Steelant et  lever une chapelle pour le repos de l'me de son
valet; trente-six de ses principaux bourgeois devaient aller se
remettre entre les mains du comte et accepter les plerinages qu'il
leur imposerait; mais la commune de Tournay aima mieux payer une
amende de douze mille francs.

Au milieu de ces dchirements et de ces dsordres, le pape Urbain
runissait  Avignon,  la prire du roi de Chypre, le roi Jean de
France et le roi Waldemar de Danemark qui y prirent la croix. Le roi
de Chypre se dirigea bientt vers la Flandre o le roi Waldemar
l'avait dj devanc, et le comte Louis de Male leur fit grand
accueil; mais le roi de Chypre se trompait s'il esprait retrouver
dans la Flandre le berceau des hros des anciennes croisades. La
brillante intrpidit de Robert, le zl pieux de Thierri ne devaient
plus renatre dans leurs hritiers: ils avaient emport dans leur
tombeau l'pe qui dlivra et protgea tour  tour Jrusalem. Dans les
autres contres de l'Europe, l'ardeur des guerres lointaines s'tait
galement calme. Le roi d'Angleterre, qui avait pendant longtemps
rv une expdition en Orient, tait devenu vieux; et le roi Jean
lui-mme, malgr son voeu rcent  Avignon, songeait peu 
l'accomplir, quand il retourna en Angleterre soit pour rparer la
dloyaut d'un de ses otages, soit pour y chercher la vie joyeuse de
Londres, o deux mois de ftes et de banquets htrent sa mort. Son
successeur fut ce duc de Normandie qui avait trahi les tats  Paris
aprs avoir abandonn son pre  Poitiers. C'taient de tristes
auspices pour la royaut de Charles V. Le trne chancelait, les
finances taient puises, les communes se montraient agites. Les
Anglais ne se contentaient plus des concessions qui leur avaient t
faites dans le trait de Brtigny; ils voulaient recommencer la
guerre, et loin d'abjurer dsormais l'alliance de la Flandre, ils
s'efforaient de se l'assurer en opposant  l'autorit de Louis de
Male, priv de l'appui du roi Jean, les sympathies des communes
flamandes, qui, depuis Jacques d'Artevelde, considraient une union
troite avec l'Angleterre comme la condition la plus indispensable de
leur industrie.

Bien que le roi d'Angleterre et promis aux ambassadeurs franais de
renoncer  ses anciens traits avec la Flandre, il n'avait jamais
interrompu les relations qu'il entretenait depuis longtemps avec ses
bourgeois les plus influents et les plus riches. Ce fut  un marchand
de Bruges, nomm Jean Walewayn, qu'il confia le soin de recevoir en
son nom les sommes stipules pour la dlivrance du roi d'Ecosse, David
Bruce. Ce mme Jean Walewayn se trouva de nouveau charg, quelques
mois plus tard, de se faire payer deux cent mille cus d'or offerts
par le duc de Bourgogne pour que les Anglais ne pillassent pas ses
Etats. Edouard III regretta mme bientt les conditions qu'il avait
acceptes, et cinq mois s'taient  peine couls depuis la paix de
Brtigny, quand il dclara, le 24 octobre 1360, que tant que les
lettres de cession qui y taient mentionnes n'auraient pas t
remises  ses envoys dans l'glise des Augustins de Bruges, lieu
convenu pour cette formalit, il ne se croirait pas tenu d'observer
les clauses du trait par lesquelles il s'tait engag  abandonner
l'alliance des Flamands. Enfin, en 1363, il manifesta plus ouvertement
son affection pour les communes flamandes en fixant  Calais, prs de
leurs frontires, l'tape des laines anglaises.

Ds que le roi d'Angleterre avait appris la fin prmature du jeune
duc de Bourgogne, il avait rsolu de chercher, quelques difficults
que dt rencontrer ce projet,  faire pouser l'hritire de Flandre 
l'un des princes de sa maison, et son choix s'tait arrt sur le
cinquime de ses fils, Edmond, comte de Cambridge: il n'avait pas
tard  envoyer en Flandre l'vque de Winchester et le comte de
Suffolk pour qu'ils ngociassent ce mariage. Leurs propositions furent
sans doute rejetes avec ddain par Louis de Male: cependant, aprs la
mort du roi Jean, d'autres ambassadeurs anglais traversrent la mer et
s'arrtrent  Audenarde. Ce fut dans cette ville, o avait t
clbr le premier mariage de Marguerite de Flandre avec un prince
franais, que l'on en conclut pour elle un second avec l'un des fils
d'Edouard III. Louis de Male, se confiant moins dans l'appui de
Charles V, n'osait plus rsister aux dsirs des communes, et leurs
dputs se rendirent avec les siens au chteau de Douvres, o une
convention fut dfinitivement scelle le 19 octobre 1364, par le duc
de Lancastre, les comtes d'Arundel, d'Hereford, d'Oxford, de Suffolk,
Henri de Flandre, Louis de Namur, Roland de Poucke et Grard de
Rasseghem. Par cette convention, Louis de Male dclarait qu'afin
d'assurer le repos, le bien et le profit de ses sujets, il avait, de
l'avis et du consentement des prlats, des nobles et de tous ses
conseillers, rsolu de donner sa fille au comte de Cambridge. Ce
mariage devait tre clbr  Bruges le mardi aprs la Chandeleur, et
il avait t arrt que la jeune princesse serait aussitt aprs
remise  son poux. Edouard III promettait  son fils six mille francs
de rentes assises en terres, et de plus il lui cdait tout le comt de
Ponthieu, le comt de Guines, la terre de Marcq et le chteau de
Calais, ainsi que tous les droits que pouvait possder la reine
d'Angleterre sur les comts de Hainaut, de Hollande, de Zlande et la
seigneurie de Frise. Louis de Male, toujours avide de l'or que
dvorait rapidement sa vie fastueuse et dissolue, devait recevoir cent
mille francs.

Des dispenses pontificales, pour cause de consanguinit, taient
ncessaires pour la clbration de ce mariage. Edouard III s'tait
charg de les obtenir. Plusieurs mois s'coulrent toutefois sans
qu'il russt dans ses dmarches, et il se vit rduit  autoriser, par
des lettres du 18 dcembre, Henri Scrop, gouverneur de Calais, 
retarder, de concert avec Louis de Male, l'poque qui avait t fixe
pour les noces de la princesse flamande. Charles V s'tait ht
d'envoyer des ambassadeurs  Avignon pour supplier le pape de ne
point accorder les dispenses qu'on lui demandait. Ils lui remontraient
que si la Flandre s'alliait troitement  l'Angleterre, il en
rsulterait un trop grand dommage pour le roi de France, et ajoutaient
que puisque les Flamands taient tenus de lui obir, ils ne pouvaient
pas traiter avec ses ennemis. Ces observations furent favorablement
accueillies, et les dispenses ecclsiastiques furent refuses au roi
d'Angleterre par Urbain V. Le mariage du comte de Cambridge n'eut pas
lieu: Marguerite de Flandre ne devait point fonder la maison
d'York, dont une princesse pousa, au quinzime sicle, son
arrire-petit-fils, Charles le Hardi: il appartenait  une fille de
Pierre le Cruel d'tre l'aeule de Richard III.

De nouveaux traits de confdration entre la Flandre et l'Angleterre
avaient t conclus en 1367, lorsque Charles V forma lui-mme le
dessein de donner la Flandre  son frre le duc de Bourgogne, en lui
faisant obtenir la main de Marguerite de Male; mais il reconnut
aisment que pour russir dans ce projet il devait s'assurer
l'adhsion des communes, et ne ngligea aucun moyen de se la
concilier. Il commena par prendre sous sa protection les tisserands
flamands qui se rendaient  Tournay: puis il envoya des ambassadeurs
chargs d'offrir la restitution des trois chtellenies de Lille, de
Douay et d'Orchies, pour qu'elles tinssent lieu des dix mille livres
de rentes hritables promises  Louis de Male en 1351, et des villes
de Pronne, de Crvecoeur, d'Arleux et de Chteau-Chinon qui lui
avaient t assignes en 1358. Ces propositions, qui exauaient, sans
luttes et sans guerres, des voeux si frquemment renouvels, en
reconstituant dans toute sa puissance sinon l'hritage de Baudouin de
Constantinople, du moins celui de Gui de Dampierre, furent acceptes
avec joie par les communes, et le 27 mars, jour du mardi saint,
Marguerite de Male jura solennellement qu'elle ne consentirait jamais
 ce que ces chtellenies fussent spares de la Flandre.

Ce fut le 12 avril 1369 que fut scelle  Gand la convention o
l'vque d'Auxerre et Gauthier de Chtillon dclarrent que le roi,
afin de satisfaire aux rclamations du comte relatives aux dix mille
livres qui lui taient dues, lui cdait  perptuit, pour lui et ses
successeurs, les villes et les chtellenies de Lille, de Douay et
d'Orchies, en se rservant seulement le droit de rachat dans le cas o
viendrait  s'teindre la postrit mle qui natrait du mariage du
duc de Bourgogne avec Marguerite de Male. Douze jours aprs, le roi de
France confirma cette charte, en bonne foy et loyalt et parolle de
roy, sans fraude. Quelque solennelle que ft cette promesse et malgr
cet appel  la bonne foi et  la loyaut de la parole royale, la
fraude existait, car, ds le mois de septembre 1368, Charles V avait
exig que son frre s'engaget, par des lettres secrtes,  lui
restituer les chtellenies de Lille et de Douay aussitt aprs la mort
de Louis de Male. Par ces mmes lettres, le duc de Bourgogne avait
consenti au rtablissement des censures ecclsiastiques  peine
rvoques depuis quelques annes par le roi Jean, en maintenant dans
leurs fonctions si redoutes d'excuteurs l'vque de Senlis et l'abb
de Saint-Denis.

Cependant un obstacle imprvu faillit faire chouer, au moment mme o
elle allait se terminer, une ngociation si habilement conduite. Les
ambassadeurs franais avaient cru s'assurer l'assentiment du comte de
Flandre en se montrant gnreux  son gard. Edouard III lui avait
accord cent mille francs dans le contrat de mariage du comte de
Cambridge; ils lui en promirent deux cent mille dans celui du duc de
Bourgogne; mais Louis de Male, par un de ces changements de systme
politique qui rvlent dans l'esprit des princes autant de faiblesse
que d'inconstance, refusait de se rapprocher de la France. Il savait
que Charles V l'aimait peu, et les mesures rigoureuses qui avaient t
prises contre une princesse de sa maison le confirmaient dans ce
sentiment. Yolande de Flandre, fille de Robert de Cassel et veuve de
Philippe de Navarre, avait t arrte et retenue captive, d'abord 
Sens, puis  Paris. Louis de Male s'en plaignit sans doute, et ce fut
un de ses btards, Louis, dit le Haze de Flandre, que l'on vit plus
tard brler les domaines du sire de Longueval, qui avait repris la
prisonnire vade de la Tour du Temple.

Le duc d'Anjou et le cardinal d'Amiens multiplirent inutilement leurs
efforts pour que le comte de Flandre changet d'avis, et lorsque le
roi de France lui-mme se rendit de Pronne  Tournay, afin d'y
trouver l'occasion d'une entrevue, il ne voulut point aller le saluer
dans cette ville si voisine des frontires flamandes. Tout espoir de
le persuader semblait perdu, quand sa mre Marguerite, digne fille de
Philippe le Long, russit  dompter sa rsistance, elle lui avait
annonc, dans le langage le plus nergique, qu'elle le renierait pour
son fils en mutilant le sein qui l'avait nourri, et qu'elle lguerait
 quelque prince tranger son beau comt d'Artois. Cette menace seule
engagea Louis de Male  ratifier, le 12 mai, les stipulations
matrimoniales telles qu'elles avaient t rgles au mois d'avril.

La bannire du Lion de Flandre avait t arbore de nouveau, le 13 mai
1369, sur les remparts de Lille, de Douay et d'Orchies, d'o elle
avait disparu depuis un demi-sicle, et les villes de Saint-Omer,
d'Aire, de Bthune et d'Hesdin avaient t en mme temps remises aux
hommes d'armes de Louis de Male, pour qu'ils les occupassent jusqu'
l'accomplissement de la convention du 12 avril. Ils n'y restrent que
quelques jours: le duc de Bourgogne avait hte d'aller recevoir la
main de cette jeune princesse qui lui portait pour dot la cont
Flandre, laquelle est, dit Christine de Pisan, la plus noble, riche et
grant, qui soit en crestient. Le 10 juin, il avait fait acte de foi
et d'hommage entre les mains de son frre; huit jours aprs il
arrivait  Gand, et la crmonie des noces y fut pompeusement clbre
le 19 juin.

Le duc de Bourgogne tait accompagn d'une suite nombreuse, dans
laquelle on distinguait les comtes d'Etampes, de Tancarville, de
Joigny, le sire de Coucy et beaucoup d'autres chevaliers. Il avait
emprunt des sommes considrables pour paratre avec clat au milieu
des somptueux banquets que lui prparaient les bourgeois de Gand et de
Bruges, et il affectait partout une grande gnrosit. Ce fut ainsi
qu'il donna tour  tour au prvt d'Harlebeke un entablement d'un
chastel  trois brigands devant tenant arbaltes, et un hanap 
couvercle tout maill; au sire de Dixmude, un entablement d'un
chastel  trois hommes devant jouans de guitares; au seigneur de
Praet, un autre entablement  trois hommes en mantelets; au
chancelier de Flandre, une aiguire maille et dore;  messire
Grard de Rasseghem, une aiguire; au seigneur d'Escornay, une
aiguire de coquille de perle en guise de femme et de sirenne, dore
et maille;  Jean de Beveren, une aiguire en guise de femme
plerine; au seigneur de Maldeghem, une aiguire dore et vaire; 
Roland de Poucke, une quarte taille  lettres de sarrasin dore; 
Wulfart de Ghistelles, une ceinture  perles et  cloux d'argent
dor. Ces prsents avaient si bien absorb le trsor que le duc avait
apport avec lui de Bourgogne, que, moins d'une semaine aprs son
mariage, il se vit rduit  lever de l'argent chez trois marchands de
Bruges. Enfin, le 29 juin, il quitta la Flandre, emmenant avec lui sa
jeune compagne qu'il conduisit d'abord  Lens, puis  Paris. C'tait
l un grand triomphe pour la France; mais beaucoup de personnes
jugeaient, dit un historien du quinzime sicle, que Charles V et d
l'pouser lui-mme et ne pas sacrifier l'avantage de son royaume  son
amour pour Jeanne de Bourbon qu'il trouvait plus belle que Marguerite
de Flandre. N'y avait-il pas d'ailleurs quelque pril  porter si haut
la puissance de l'un de ses frres, qu'il dpendrait de son ambition
ou de celle de ses successeurs de dominer et peut-tre de renverser la
royaut?

Cependant Charles V s'applaudissait vivement d'avoir empch l'hymen
projet entre l'hritire de la Flandre et le comte de Cambridge. Il
adressa  la commune de Bruges des lettres trs-affectueuses pour la
remercier du bon accueil qu'elle avait fait  son frre et pour
rclamer son amiti. Dans ces mmes lettres il cherchait  se
disculper de tout reproche de violer les conventions conclues avec les
Anglais, et afin de tmoigner plus de dfrence pour les communes
flamandes, il avait charg ses ambassadeurs Tristan du Bos et Sohier
de Gand de leur communiquer le texte original du trait de Brtigny,
que tout le monde invoquait, mais que personne ne respectait plus.

Rien ne devait d'ailleurs plus contribuer  dissiper tout espoir de
rconciliation entre les deux rois que le mariage de Marguerite de
Male. Au moment mme o il venait d'tre clbr, Edouard III avait
fait dclarer par son parlement qu'il tait dli de tout engagement
relatif  la paix, et il avait aussitt repris le titre de roi de
France et d'Angleterre. Il voulait prouver que, quel que ft l'poux
que Louis de Male et accept pour sa fille, il n'en conservait pas
moins en Flandre l'influence qu'il avait maintenue au milieu de toutes
les guerres pendant trente annes, et il abjurait tous les liens qui
existaient entre l'Angleterre et la France pour renouveler ceux qui
l'unissaient aux communes de Flandre. Le systme de neutralit
commerciale qui dominait dans nos villes favorisait ces ngociations,
et ce fut au moment mme o elles obtenaient de Charles V la libre
circulation de leurs monnaies dans ses Etats, qu'elles conclurent arec
Edouard III un trait d'alliance.

Charles V et prfr toutefois que la Flandre prt une part active 
ses expditions diriges contre l'Angleterre. Louis de Male, dont le
zle pour l'alliance franaise avait reparu, s'associait  ses
desseins en cherchant  troubler les relations des marchands anglais
et flamands. Le 1er juillet 1371, le roi d'Angleterre avait crit au
comte et aux communes de Flandre pour se plaindre des grevances,
outrages, injuries et damages faitz et commis par aucuns du dit pays
de Flandres tant en personnes, come en niefs, vessealx, biens et
marchandises. Le mme jour, des navires flamands qui revenaient
chargs de vins du port de la Rochelle, s'arrtaient dans le havre de
Torbay, o ils rencontrrent des vaisseaux anglais commands par le
comte d'Hereford. Les Anglais, ignorant qu'ils eussent devant eux les
navires des marchands flamands, les attaqurent. La mle fut longue
et sanglante, et bien que les marins flamands, commands par Jean
Pietersone, se dfendissent vaillamment, ils furent tous tus ou pris.

Les communes flamandes, peu disposes  rompre leurs relations
commerciales avec l'Angleterre pour plaire au comte, envoyrent
aussitt des ambassadeurs prs d'Edouard III, et, aprs des
confrences dans lesquelles intervint l'archevque de Canterbury, la
paix fut rtablie par une convention signe  Marcq, prs de Calais,
le 20 mars 1371 (v. st.); huit jours aprs, Edouard III crivit au
maire de Londres pour qu'elle ft immdiatement proclame.

Deux annes s'taient coules lorsque le pape Grgoire XI interposa
sa mdiation pour faire cesser galement les hostilits entre la
France et l'Angleterre. L'archevque de Ravenne et l'vque de
Carpentras, qu'il avait nomms ses lgats, se rendirent  Londres et
montrrent un si grand zle pour la paix qu'ils russirent  faire
conclure,  l'abbaye de Notre-Dame de Bourbourg, une trve qui devait
durer depuis le 11 fvrier 1374 (v. st.) jusqu'aux ftes de Pques.
Pendant cette suspension d'armes, le duc d'Anjou, frre de Charles V,
s'avana jusqu' Saint-Omer, tandis que le duc de Lancastre abordait 
Calais, et les lgats pontificaux obtinrent presque aussitt qu'afin
d'viter les dlais qu'entranaient les frquents voyages des
messagers entre ces deux villes, des confrences pour la paix
s'ouvriraient  Bruges. L se runirent, dans les derniers jours de
mars, le duc de Bourgogne, le comte de Tancarville, le duc de
Lancastre et son frre Thomas de Woodstock, depuis duc de Glocester.
Leur premier soin avait t de prolonger la trve; mais les
ngociations faisaient peu de progrs, et ils ne tardrent point  se
sparer, aprs avoir promis de s'assembler de nouveau aux ftes de la
Toussaint.

A cette poque, les confrences recommencrent  Bruges en prsence
des lgats pontificaux. Le duc d'Anjou avait rejoint le duc de
Bourgogne, et le duc de Lancastre tait accompagn du duc de Bretagne.
Le duc de Brabant et le duc Albert de Bavire s'taient rendus en
Flandre pour les saluer. Un grand nombre de seigneurs et de nobles
dames y taient aussi accourus pour voir les princes de France et
d'Angleterre, et pour assister aux joutes qu'avait annonces le duc de
Bourgogne. Si furent ces joutes, dit Froissart, bien ftes et
danses, et par quatre jours joutes. Et tint l adonc le comte de
Flandre grand tat et puissant, en honorant et exhaussant la fte de
son fils et de sa fille, et en remontrant sa richesse et sa puissance
 ces seigneurs trangers de France, d'Angleterre et d'Allemagne.
Malheureusement, quelles que fussent les dmonstrations d'amiti
qu'affectassent les ambassadeurs des deux rois, ils ne parvinrent
point  s'entendre pour rgler les conditions de la paix. Le roi
d'Angleterre tenait aux stipulations du trait de Brtigny. Le roi de
France exigeait au contraire qu'on lui restitut ce qui avait t dj
pay de la ranon du roi Jean et que les murailles de Calais fussent
dmolies. Il tait difficile de concilier des prtentions si opposes:
les confrences furent bientt rompues et ajournes  l'anne
suivante.

Au milieu de ces discussions s'agitait  Bruges un procs d'autant
plus important qu'il touchait aux mmes questions de rivalit
politique reprsentes par les noms les plus illustres du quatorzime
sicle. L'une des parties tait le conntable de France, Bertrand
Duguesclin; l'autre, l'un des fils du roi d'Angleterre, le duc Jean de
Lancastre, qui se trouvait alors en Flandre, et il s'agissait de la
ranon de messire Jean d'Hastings comte de Pembroke. Jean d'Hastings
avait brill parmi les plus intrpides chevaliers de ce temps: aprs
avoir eu pour premire femme Marguerite d'Angleterre, il avait pous
en secondes noces la fille de Gauthier de Mauny, si noblement clbr
par Froissart, qui, digne hritire de sa gloire, devait rendre aux
arts, par la fondation du muse de Cambridge, tout ce que les lettres
avaient fait pour immortaliser son pre. C'tait en 1372 qu'il avait
t pris dans la baie de la Rochelle par des corsaires espagnols.
Livr aussitt  Henri de Transtamare, il avait pass une anne dans
une troite prison, et tout annonait qu'on l'y laisserait jusqu' sa
mort, lorsque ses amis rsolurent de s'adresser au plus gnreux de
ses adversaires,  Bertrand Duguesclin, qui avait plac la couronne
sur le front de Henri de Transtamare. Bertrand Duguesclin se hta de
rpondre qu'il tait prt  sacrifier toutes les terres qu'il
possdait en Castille pour obtenir la libert du comte de Pembroke,
s'il s'engageait  l'en indemniser plus tard. Ces terres comprenaient
le domaine de Soria, c'est--dire les ruines de l'ancienne Numance,
renverse par Scipion, qui attendaient pour se relever qu'un hros du
moyen-ge effat les traces de la dvastation du conqurant romain.
Bertrand Duguesclin ignorait peut-tre les glorieuses traditions de
son bailliage de Soria: s'il les et connues, il n'et pas hsit
davantage  briser les fers de l'un des compagnons de Chandos, dont il
avait t lui-mme le prisonnier. Le comte de Pembroke, dlivr grce
 sa mdiation, se rendit aussitt  Paris, et l il fut convenu qu'il
payerait au conntable cent vingt mille francs, savoir immdiatement
cinquante mille francs et le reste six semaines aprs son retour en
Angleterre. Le conntable avait galement promis de le faire
reconduire hors des frontires de France avant les ftes de Pques;
mais il fut impossible au comte de Pembroke de trouver l'argent dont
il avait besoin pour le premier payement: un dlai fut accord, et
l'vque de Bayeux alla  Bruges avec le comte de Sarrebruck pour
sceller, chez un marchand lombard, nomm Forteguierre, le sac dans
lequel avaient t enfermes, outre vingt-trois mille cent trente-cinq
nobles et demi et deux gros, valant cinquante mille francs, des
obligations reprsentant une somme de soixante et dix mille francs,
garanties par les comtes de Warwick, de Strafford, de Salisbury, de
Suffolk, et d'autres chevaliers anglais. Cependant le comte de
Pembroke puis de fatigue ou peut-tre affaibli par un poison secret
qui lui avait t donn en Castille, avait rendu le dernier soupir sur
la route de Paris  Calais,  Moreuil, pauvre bourg de Picardie, le
lundi des Rameaux, et les gens du conntable s'taient hts
d'enlever son cadavre, afin que leur captif atteignt vif ou mort les
frontires anglaises; mais lorsqu'ils se prsentrent aux portes de
Guines, les Anglais refusrent de les laisser passer: ils avaient eu
l'ordre de recevoir le comte de Pembroke et non pas un cercueil. On
fut rduit  dposer dans une abbaye voisine les restes de l'infortun
chevalier, qui ne devait rentrer dans sa patrie que pour y trouver un
tombeau; mais les ftes de Pques taient arrives avant que ce triste
voyage s'accomplt.

C'tait dans ces circonstances que les hritiers du comte de Pembroke
rclamaient la restitution des sommes dposes  Bruges et Bertrand
Duguesclin l'excution de sa promesse. Les magistrats de Bruges
voqurent cette contestation; mais le duc de Lancastre intervint
aussitt, allguant que les sommes confis  Forteguierre avaient t
prtes par le roi d'Angleterre.

A cette poque appartient un mmoire qui nous a t conserv: c'est
celui de matre Yves de Karenbars, procureur du conntable. L'expos
des faits y est aussi intressant que l'argumentation y est logique et
pressante. N'existe-t-il pas en faveur de Bertrand Duguesclin des
principes de justice et d'quit consacrs par les Pandectes au titre
_De captivis et redemptis ab hostibus?_ Ulpien n'ajoute-t-il pas que
le rachat d'un captif suffit pour lui imposer,  l'gard de son
bienfaiteur, les mmes devoirs que ceux d'un fils vis--vis de son
pre: _Potestatis verbum non solum ad liberos, verum etiam ad eum quem
redemit ab hostibus?_ Ce n'est pas toutefois uniquement dans le droit
romain que ces rgles se trouvent traces: elles ne sont pas
trangres aux devoirs de la chevalerie. Si l'on vit un lion dlivr
de l'attaque d'un serpent garder une ternelle reconnaissance  son
librateur, les hritiers et les amis du comte de Pembroke se
montreront-ils moins gnreux vis--vis de celui qui le sauva si ce
n'est de la mort, du moins de la captivit la plus cruelle? Rien n'est
d'ailleurs, remarque Yves de Karenbars, plus odieux que
l'ingratitude; car c'est contre Dieu, contre vrit et contre bonne
foy.

La rponse du procureur anglais ne nous est point parvenue, et en
prsence du mmoire de matre Yves de Karenbars nous ne pouvons nous
empcher de souponner les chevins de Bruges de s'tre laiss dominer
dans ce procs par des sympathies politiques. Nous ne connaissons mme
exactement ni les termes, ni l'poque de leur jugement; nous savons
seulement, par un acte du 20 juillet 1375, que le roi, prenant en
considration l'appel interjet par Bertrand Duguesclin, ordonna
d'ajourner le bourgmestre et les chevins de Bruges  comparatre le
13 aot devant son parlement. Le 25 juillet, l'un des sergents d'armes
royaux, nomm Pierre le Cochetier, arrivait  Bruges porteur de la
citation du roi; ds le lendemain, il se prsenta sous le portique de
l'antique htel des chevins, bti par Baudouin Bras de Fer, que Louis
de Male se prparait  faire dmolir. Cependant, bien que Pierre le
Cochetier et annonc qu'il tait envoy par le roi, on lui fit dire
qu'on ne pourrait le recevoir qu' l'heure des vpres. Le sergent
d'armes franais n'ignorait pas les mauvaises dispositions des
communes flamandes pour tout ce qui leur rappelait la suzerainet d'un
prince tranger: la rponse des chevins lui parut peu favorable. Il
s'effraya, essaya inutilement de remettre les lettres du roi 
l'huissier qui gardait les portes de la salle o s'assemblaient les
magistrats, et lorsqu'on lui demanda dans quelle htellerie il tait
log, il n'osa point dire la vrit et indiqua celle qui tait situe
en la grant rue,  l'enseigne du Mirouir. On alla bientt l'y
chercher pour le conduire auprs des chevins, mais on ne l'y
dcouvrit point. Mille bruits se rpandirent aussitt parmi les
bourgeois, qui ne voyaient plus dans le sergent du roi qu'un espion ou
un imposteur. Les _scaerwetters_, chargs de la police de la ville,
allaient d'htel en htel sommer quiconque lui aurait donn
l'hospitalit de le dclarer, sous peine de forfaire la moiti de ses
biens, et dj ils s'approchaient de la maison qu'habitait Pierre le
Cochetier, lorsque celui-ci, averti du tumulte pendant qu'il se
trouvait  table, jugea prudent de fuir en toute hte loin des
remparts de Bruges.

Le duc de Lancastre ne quitta la Flandre qu'aprs y avoir obtenu cette
double manifestation du zle des chevins et du peuple pour la cause
anglaise; il ne devait plus y revenir. En 1376, il y eut d'autres
confrences  Bruges, mais elles furent sans rsultats, car les
Anglois demandoient, dit Froissart, et les Franois aussi. Ce
n'taient pas seulement les contestations des rois de France et
d'Angleterre qui s'opposaient  la paix; les prtentions de leurs
allis n'taient pas plus aises  concilier en Bretagne et en
Castille. Enfin un prince de plus en plus enclin aux crimes et aux
intrigues tnbreuses, le roi Charles de Navarre, cherchait dans de
nouvelles discordes le moyen de relever sa puissance dtruite. Ses
espions parcouraient toute l'Europe pour lui rendre compte de ce qui
se passait en France, en Flandre, en Angleterre, de ce que faisaient
le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou, le conntable Bertrand Duguesclin
et l'amiral Jean de Vienne. Leurs lettres ne contenaient toutefois que
des noms mystrieux, afin que ceux qui les intercepteraient n'y
pussent rien comprendre. Dans ce langage nigmatique, ils appelaient
la France la caverne, la Flandre le lac. Ils dsignaient Louis de Male
par le nom de l'habitant du marais, les ducs de Berry et de Bourgogne
par ceux d'Orphe et d'Arion. Le parlement tait le zodiaque, la
chambre des comptes l'abme. Ces ruses russirent si bien qu'au moment
mme o les derniers dputs des deux rois s'loignaient de Bruges,
Edouard III dsigna d'autres ambassadeurs pour qu'ils traitassent avec
le roi de Navarre. Dans un document qui nous a t conserv, Edouard
III, en remerciant le roi de Navarre de son bon vouloir, fait allusion
 une alliance secrte du roi de France avec le duc de Lancastre, qui,
depuis la mort du Prince noir, convoitait le vaste hritage promis 
un enfant. Il rappelle aussi que Charles V a priv le roi de Navarre
du duch de Bourgogne qui lui appartenait lgitimement, qu'il empche
les pairs de battre monnaie, et qu'il veut asservir le roi de Navarre,
le duc de Bretagne et le comte de Foix, quar eux supplants, il ne
tient compte des aultres.

Bien que Louis de Male et rsolu de demeurer dornavant tranger 
toutes les ngociations, le duc de Bretagne, qui tait rest  Bruges,
cherchait  l'attirer dans le parti des Anglais. Un vnement fortuit
vint favoriser ses efforts: Charles V, voulant profiter de la mort
d'Edouard III, dcd  Sheen, le 21 juin 1377, avait charg le sire
de Bournazel d'aller engager les Ecossais  s'associer  ses
expditions contre l'Angleterre. Le sire de Bournazel se dirigea vers
l'Ecluse pour s'y embarquer, mais les vents taient contraires, et il
fut rduit  y passer quinze jours pendant lesquels il dploya tout le
faste d'un ambassadeur, sans aller jusqu' Bruges pour y saluer le
comte de Flandre. Le bailli de l'Ecluse se hta de rendre compte 
Louis de Male de l'arrive d'un chevalier franais qui vivait comme un
prince. Le duc de Bretagne russit aisment  exciter l'orgueil
offens du comte de Flandre, et il se trouvait avec lui causant
vivement prs d'une fentre, quand Louis de Namur, qui avait reu
l'ordre de conduire  Bruges l'ambassadeur du roi, revint avec le sire
de Bournazel. Celui-ci se mit aussitt  genoux devant le comte en lui
disant: Monseigneur, voici votre prisonnier.--Comment, rpliqua
vivement le comte, tu dis que tu es mon prisonnier parce que je t'ai
mand ici? Les gens du roi peuvent bien se prsenter devant moi, et tu
t'es mal conduit en faisant un si long sjour  l'Ecluse sans daigner
venir me parler. Le chevalier voulait s'excuser, mais on ne l'couta
point: Beaux discoureurs du palais, s'tait cri le duc de Bretagne,
vous disposez du royaume et vous vous jouez du roi en loignant de lui
les princes de son sang; mais un jour viendra o l'on pendra tant de
ces flatteurs que les gibets en seront remplis.

Lorsque le sire de Bournazel rentra  l'Ecluse, les Anglais
connaissaient dj ses projets, et il n'osa plus continuer son voyage
de peur de tomber entre leurs mains: il retourna donc  Paris o le
roi fut tonn de le revoir, et il eut grand soin d'y raconter tout ce
qui lui tait arriv en Flandre, l'exagrant peut-tre afin de se
faire pardonner plus aisment la triste issue de sa mission.

Un chambellan du roi, alli  la maison de Flandre, se trouvait en ce
moment  la cour de Charles V. Ce fut en vain que Jean de Ghistelles
interrompit le sire de Bournazel pour maintenir l'honneur de Louis de
Male: le roi, profondment irrit de l'outrage fait  son ambassadeur,
adressa des lettres moult dures  Louis de Male, o il lui
reprochait l'hospitalit qu'il donnait  l'un de ses ennemis les plus
redoutables; mais Louis de Male s'obstinait  ne point cder  ces
menaces, et le duc de Bretagne ne sortit de Bruges qu'aprs avoir
russi  le sparer, du moins pour quelque temps, du roi de France.
Cinq cents lances anglaises, commandes par le comte de Salisbury,
l'attendaient prs de Gravelines, afin de le protger contre les
entreprises des capitaines franais; elles le conduisirent jusqu'
Calais, et ce fut dans ce port qu'il s'embarqua pour Douvres, o le
roi Richard II lui fit un grand accueil.

Froissart raconte que Louis de Male, ayant montr aux dputs des
communes les lettres de Charles V, en reut cette rponse:
Monseigneur, nous ne savons aujourd'hui quel qu'il soit, s'il vous
vouloit faire guerre, que vous ne trouvissiez dedans votre comt deux
cent mille hommes tout arms et bien  point pour eux dfendre. Mais
Louis de Male ne voyait dans le zle des bonnes villes qu'une occasion
favorable pour lever de nouveaux impts: il voulait, dit le religieux
de Saint-Denis, comme un autre Roboam, faire peser sur ses sujets des
tributs qu'ils n'avaient jamais connus. Ses favoris lui servaient de
conseillers, et il passait ses journes tantt  faire de la musique
avec ses mnestrels, tantt  s'occuper de ses oiseaux, de ses singes
et de ses chiens.

Le funeste exemple du prince, qui sacrifiait  ses dbauches et  ses
ftes les trsors runis par l'industrieuse activit de son peuple, se
rpandait peu  peu dans toute la Flandre. La plupart des nobles
oubliaient ce qu'ils devaient au nom qu'ils avaient reu de leurs
anctres; de semblables dsordres avilissaient les dignitaires du
clerg, et s'tendaient de la maison crnele du bourgeois jusqu'au
foyer rustique du laboureur. Les habitants des villes et des campagnes
passaient leurs journes  s'enivrer ou  jouer aux ds: il n'en tait
point qui ne portassent des vtements aussi somptueux que ceux des
plus illustres seigneurs de France. Tandis que les hommes talaient
leurs manteaux de fourrures, leurs ceintures mailles, leurs grands
chapeaux de bivre, leurs souliers  poulaines d'argent, les femmes se
paraient de robes d'carlate dont les boutons taient de perles ou
d'meraudes, de voiles de soie, de failles de cendal rouge ou de samyt
vert: au milieu de ce faste se multipliait le nombre des usuriers
lombards, qui avaient pay  Louis de Male de fortes sommes afin de
pouvoir se fixer dans ses Etats. C'est ainsi que, ds la fin du
quatorzime sicle, on voit poindre dans toute la Flandre cette
dplorable transformation des moeurs qui sera l'un des caractres du
gouvernement des ducs de Bourgogne.

Un cordelier, dont on vantait la science en astrologie, avait fait de
nombreuses prdictions sur l'anne 1379. Vers les derniers jours du
mois de mai de cette anne, c'est--dire peu aprs l'affaire du sire
de Bournazel et le dpart du duc de Bretagne, le comte s'tait rendu 
Gand pour prsider  une joute  laquelle avaient t invits les
chevaliers du Brabant, de la Hollande, du Hainaut, de la Picardie et
de l'Artois. Ce fut au milieu des prparatifs de ces ftes qu'il fit
proclamer la nouvelle taxe qu'il avait rsolu d'tablir; mais un
bourgeois de Gand, nomm Goswin Mulaert, leva la voix pour protester
contre cette exaction illgale: Il ne faut plus, s'cria-t-il, que
les impts pays par le peuple soient employs aux folies des princes
et  l'entretien des histrions et des baladins; et tous les autres
bourgeois s'associrent  son refus.

Le comte rentra fort irrit  Bruges o il rclama le mme subside de
la commune, ajoutant qu'il tait lui-mme prt  accorder tout ce
qu'on lui demanderait. Les Brugeois, guids par la jalousie qui spara
presque constamment, pour le malheur de la Flandre, ses deux plus
grandes cits, formrent aussitt le projet de la satisfaire en
ruinant les Gantois. Il ne s'agissait de rien moins que de dtourner
la Lys par un canal qui la joindrait  la Reye, ce qui permettrait de
fixer  Bruges l'tape des bls de l'Artois dont Gand avait joui sans
interruption.

Ces concessions du comte ne restent pas longtemps secrtes. Une
extrme agitation clate dans la cit de Gand. Ses habitants se
pressent sur les places publiques, pleins d'inquitude et se
communiquant les uns aux autres leurs craintes et leur indignation.
Tout  coup une femme, les vtements en dsordre et les pieds couverts
de poussire, parat au milieu d'eux et s'assied prs de la croix du
march. On l'interroge: elle rpond qu'elle revient d'un plerinage 
Notre-Dame de Boulogne, et qu'elle a vu cinq cents pionniers brugeois
qui, travaillant jour et nuit, ne tarderont pas  s'emparer du cours
de la Lys. Ces paroles excitent un nouveau mouvement. Les Gantois
s'crient qu'ils ne le souffriront pas, et comme autrefois, sous le
rgne de Louis de Nevers, ils se htent d'aller rclamer les conseils
d'un de leurs concitoyens dont ils honorent le patriotisme et le
dvouement.

Le sage bourgeois de 1379 s'apppelait Jean Yoens. Son nom n'tait
point inconnu des Gantois, car Guillaume Yoens avait t en 1338 l'un
des collgues de Jacques d'Artevelde dans le commandement de
l'expdition de Biervliet. Jean Yoens avait sig lui-mme  deux
reprises parmi les chevins de la keure. Froissart ajoute qu'il avait
t aussi doyen des francs bateliers. Mais une de ces haines prives
dont l'histoire de la Flandre offre de frquents exemples, l'avait
bientt loign de l'exercice de toute magistrature et de toute
autorit. D'aprs un rcit qui n'a rien d'invraisemblable, il y avait
eu autrefois au port de Damme guerre mortelle de deux riches hommes
et de leurs lignages. Le premier se nommait sire Jean Piet; le
second, sire Jean Baert. Au lignage de l'un appartiennent les Yoens; 
celui de l'autre, les Mahieu. Vers 1330, Pierre Mahieu figure parmi
les bourgeois les plus riches de Bruges: ses fils s'tablissent 
Gand, et dans le laps de vingt-deux ans, c'est--dire de 1358  1379,
on remarque quinze fois leurs noms cits dans l'numration des
chevins. C'est  Gand qu'ils retrouvent les Yoens qui ont oubli
leurs anciennes querelles. Ils se rencontrent, se parlent, s'asseient
aux mmes banquets; mais les Mahieu ne songent qu' satisfaire ce que
Froissart nomme leurs haines couvertes. L'un d'eux, Gilbert Mahieu,
subtil et entreprenant grandement, trop plus que nuls de ses frres,
court prs du comte accuser Yoens. A l'entendre, Jean Yoens est le
seul obstacle qui empche Louis de Male d'tablir un nouvel impt de
six ou sept mille florins sur le commerce de l'Escaut et de la Lys.
Le comte, qui ne voit mie bien clair, car la convoitise de la
chevance l'aveugloit, donna Gilbert Mahieu pour successeur  Jean
Yoens.

La popularit de Jean Yoens n'en fut que plus grande, et lorsque les
Gantois apprirent le pril qui menaait leur commerce et leur
prosprit, ils se runirent tous autour de lui et le supplirent de
les aider de ses conseils. Seigneurs, leur rpondit Yoens, il faut
que en la ville de Gand un ancien usage qui jadis y fut, soit
renouvel, c'est que les blancs chaperons soient remis avant.--Nous le
voulons, rpondit toute la commune: or avant aux blancs chaperons! En
1337, Jacques d'Artevelde avait donn aussi  ses amis ce signe de
ralliement, et en 1357 les chaperons rouges et bleus avaient galement
t adopts en France par tous les membres du parti des tats.

Deux troupes de bourgeois revtus du chaperon blanc, commandes par
Arnould Declercq et Simon Colpaert, avaient immdiatement quitt Gand
pour s'opposer aux travaux des Brugeois, qui voulaient runir la Lys 
la Reye par un canal qui devait se diriger de Deynze vers
Saint-George-au-Chardon. Ils se trouvaient occups  le creuser entre
Aeltre et Knesselaere quand les Gantois arrivrent. La plupart des
ouvriers prirent la fuite: ceux qui rsistrent furent tus.

Cependant l'un des Gantois s'tant loign de ses compagnons avait t
arrt et conduit  Eecloo; peu de jours aprs, un sergent du comte
osa, au milieu de la ville de Gand, mettre la main sur un habitant qui
portait le chaperon blanc et criait: Bourgeoisie! Le lendemain, tous
les bourgeois de Gand se rendaient prs de Roger de Hauterive, bailli
du comte, pour demander qu'il ft mis en libert; mais celui-ci les
repoussa rudement en leur disant qu'il chtierait de mme dsormais
quiconque oserait prendre le chaperon blanc. Cette rponse accrut
l'agitation. Les capitaines des chaperons blancs se runirent, et le
doyen des tisserands qui avaient vu renatre leur puissance, ordonna
la suspension de tous les travaux tant que le bailli n'aurait point
dlivr les deux prisonniers. Seigneurs, disaient les Gantois  leurs
magistrats, on tient en la prison du comte un notre bourgeois, et
avons somm le baillif de monseigneur de Flandre; mais il dit que il
ne le rendra point; ainsi se drompent petit  petit et affoiblissent
nos franchises, qui du temps pass ont t si hautes, si nobles et si
prises, et avecques ce si bien tenues et gardes, que nul ne les
osoit prendre ni briser, non plus les nobles chevaliers que les
autres; et s'en tenoient les plus nobles chevaliers de Flandre  bien
pars quand ils estoient bourgeois de Gand.

Les chevins de Gand partirent sans dlai pour le chteau de Male. Le
comte, instruit par Gilbert Mahieu de ce qui se passait, dissimulait
sa colre: dans sa rponse aux dputs de Gand, il se montra dispos 
leur rendre leurs concitoyens captifs et  faire dfendre aux Brugeois
de continuer leur canal; mais il exigeait que les Gantois renonassent
 leurs chaperons. Tels les portent maintenant, se disait Mahieu,
devenu le confident du comte, qui temprement n'auront que faire de
chaperons.

Jean Yoens souponna la ruse de Louis de Male: Ce sont les chaperons
blancs qui vous ont sauvs, dit-il  l'assemble de la commune: en les
prenant vous tes devenus libres; vous cesserez de l'tre ds que vous
les quitterez. Yoens, ajoute Froissart, parloit si belle rhtorique
et par si grand art que ceux qui l'oyoient estoient tout rjouis de
son langage. Toute la commune approuva son avis, et les tisserands ne
dposrent plus les armes.

Il avait t dcid  Male, dans une assemble des chefs du parti
_leliaert_, que Roger de Hauterive runirait deux cents chevaux et
entrerait  Gand, la bannire du comte dploye, en se dirigeant vers
le march aux Grains o les amis de Gilbert Mahieu l'auraient rejoint.
De l il se serait rendu immdiatement devant la maison de Jean Yoens
qu'il aurait fait conduire avec le doyen des chaperons blancs et six
ou sept de ses amis les plus influents au chteau de Gand o ils
devaient tre mis  mort.

Roger de Hauterive avait peut-tre compt sur l'effet des promesses et
des paroles pacifiques du comte; cependant, bien qu'on lui annonce que
les tisserands ne se sont point spars, il n'hsite pas: Gilbert
Mahieu et ses frres le reoivent au march aux Grains; mais dj un
cri d'alarme a retenti dans toute la cit. Trahison! trahison!
rptent les bourgeois qui accourent de toutes parts. Le sire de
Hauterive, abandonn par les Mahieu, cherche en vain  se dfendre: il
devient la victime de l'exaspration populaire. Elle est si vive que
les Gantois dchirent la bannire du comte (5 septembre 1376), et
trois jours aprs ils vont brler le chteau de Wondelghem, dont la
construction, source de nombreuses exactions, avait cot plus de deux
cent mille francs. A leur retour, ils dtruisent les ponts de la
maison de la Poterne, rsidence habituelle de Louis de Male, qui tait
place  l'extrmit de leurs remparts du ct de la campagne, afin
que nul ne puest entrer dedans la ville sans leur congiet.

Cependant des bourgeois de Grand taient dj arrivs  Male pour
s'excuser de la mort du bailli et pour rtablir la paix. Quand le
comte apprit l'incendie du chteau de Wondelghem, sa fureur ne connut
plus de bornes. Males gens, s'cria-t-il en s'adressant aux dputs
gantois, vous me priez de paix l'pe en la main. Je vous avois
accord toutes vos requtes ainsi que vous vouliez, et vos gens m'ont
ars l'htel au monde que je aimois le mieux. Ne leur sembloit-il que
ils m'eussent fait des dpits assez, quand ils m'avoient occis mon
baillif faisant son office, et descir ma bannire et foul aux pieds?
Sachez que, si ce ne ft pour mon honneur et que je vous ai donn
sauf-conduit, je vous fisse  tous trancher les ttes. Partez, et
dites bien  vos males gens orgueilleux de Gand que jamais paix ils
n'auront, ni  nul trait je n'entendrai, tant que j'en aurai des
quels je voudrai; et tous les ferai decoller, ni nul ne sera pris 
merci. Et, sans vouloir leur permettre de se justifier, il ordonna
qu'on les chasst de sa prsence.

Tandis que Louis de Male se retirait  Lille et faisait renforcer la
garnison d'Audenarde et celle de quelques autres chteaux, Jean Yoens,
proclam capitaine de Gand, visitait tour  tour Termonde, Alost,
Deynze, Ninove, dont les communes le reurent avec joie. Yoens
comprenait toutefois aussi bien que Jacques d'Artevelde que ce
mouvement ne serait point considr en Flandre comme l'expression
unanime du sentiment national tant que les bourgeois de Bruges ne s'y
seraient point associs. Quelle que ft dans cette cit l'influence du
parti _leliaert_, quels que fussent les privilges que leur et
accords le comte, il ne doutait point que leur ancien bourgmestre,
Gilles de Coudebrouck, ne trouvt des vengeurs parmi eux. Plusieurs
doyens des mtiers se rendirent aux barrires de Bruges accompagns
par neuf ou dix mille Gantois. Allez  Bruges, leur avait dit Jean
Yoens, et que l'on sache que nous ne venons point pour combattre, mais
pour savoir quels sont nos amis. Pendant que l'on dlibrait, Jean
Yoens arriva lui-mme prs de la ville. Les chevins de Bruges firent
aussitt ouvrir le guichet et, aprs avoir parlement un instant, ils
laissrent entrer les Gantois. Et chevauchoit Jean Yoens delez le
bourgmaistre, qui bien sembloit et se montroit tre hardi et courageux
hom; et toutes ses gens arms au clair le suivoient par derrire. Et
fut adonc trs-belle chose d'eux voir entrer par ordonnance en Bruges;
et s'en vinrent ens ou march. Ainsi comme ils venoient, ils
s'ordonnoient et rangeoient sur la place, et tenoit Jean Yoens un
blanc bton en sa main. Entre ceux de Gand et de Bruges furent l
faites alliances, qu'ils devoient toujours demeurer l'un de-lez
l'autre, ainsi comme bons amis et voisins. Et furent en cel tat ceux
de Gand en la ville de Bruges moult amiablement.

Jean Yoens se dirigea de Bruges vers Damme. Un mois lui avait suffi
pour rtablir dans toute la Flandre l'autorit des communes. Ses
rapides succs rappelaient ceux qui, quarante ans plus tt, avaient
illustr Jacques d'Artevelde; mais l'on ignorait encore si Jean Yoens
montrerait le mme gnie en consolidant son triomphe. L'avenir ne
devait point lui permettre de justifier les esprances qui le
saluaient:  peine s'tait-il arrt dans la patrie de Jean Piet et de
Jean Baert, o les Mahieu comptaient peut-tre quelques parents et
quelques complices, que moul soudainemeni lui prit une maladie dont
il fut tout enfl; et la propre nuit que la maladie le prit, il avoit
soup en grand revel avecques damoiselles de la ville, parquoi les
aucuns veulent maintenir qu'il fut empoisonn. On le mit aussitt sur
une litire pour le rapporter  Gand, mais il expira avant d'y
arriver,  Ardenbourg, selon les uns;  Eecloo, selon les autres.
Froissart, si frquemment injuste pour les communes flamandes, nous a
conserv le tableau des regrets que fit natre la triste fin de leur
capitaine. Quand les nouvelles de la mort furent venues  Gand,
toutes gens furent durement courroucs; car moult y estoit aim. Si
vinrent les gens d'glise  l'encontre du corps; et fut amen en la
ville  aussi grand'solemnit que si ce ft le comte de Flandre; et
fut enseveli moult rvremment en l'glise de Saint-Nicolas.

Si le comte et ses amis affectaient une grande joie de la mort
d'Yoens, le deuil des Gantois n'avait rien qui pt encourager leurs
esprances. Aucun symptme d'anarchie ne rvlait la faiblesse du
parti des communes. Il avait dj choisi de nouveaux chefs: c'taient
Pierre Van den Bossche, Jean Pruneel, Jean Bolle et Rasse d'Herzeele.
Ils jurrent tous de maintenir les franchises de Gand, et le peuple
leur prta serment d'obissance. Pierre Van den Bossche fut appel 
poursuivre la tche que Jean Yoens avait commence: il sortit de Gand
le 11 septembre avec douze mille hommes, pour se rendre  Deynze et de
l  Courtray o il passa trois jours. Il s'agissait cette fois de
complter la restauration de l'autorit politique des communes en la
faisant reconnatre dans la cit d'Ypres, autre mtropole de la triade
flamande. Malgr le sire d'Antoing et les chevaliers qui avaient t
chargs de sa dfense, les tisserands et les foulons avaient pris les
armes, et mille voix rptaient le cri du doyen des mtiers, Jacques
Van der Beerst: Flandre au lion et nos liberts! A Ypres comme 
Bruges, aucun dsordre ne signala la victoire des Gantois, et
l'alliance des communes flamandes y fut galement proclame.

Le comte de Flandre se trouvait en ce moment  Lille: Si nous avons
perdu Ypres cette fois, s'cria-t-il en apprenant le mouvement des
Yprois, nous le recouvrerons une autre fois  leur male meschance;
car j'en ferai encore tant trancher de ttes, et l et ailleurs, que
les autres s'en bahiront. Tous ses soins furent dsormais employs 
fortifier Audenarde, dont il voulait se faire une citadelle d'o il
pt intercepter le commerce de l'Escaut et dominer toute la Flandre.
La garnison tait de plus de huit cents lances: on y remarquait
Gauthier d'Enghien, Thierri de la Hamaide, Gui de Ghistelles, Gauthier
d'Halewyn, Thierri Van der Gracht, Franois d'Haveskerke, Grard
d'Uytkerke, Roger de Lichtervelde, les sires de Moerkerke, de
Moorslede, d'Iseghem, d'Avelin, d'Hontschoote, de Liedekerke, de
Lembeke, de Rodes, de Masmines, de Poucke, de Meetkerke, et une foule
d'autres illustres chevaliers. Audenarde tait le dernier asile de
l'autorit du comte et de la puissance des _Leliaerts_.

Les capitaines gantois connaissaient l'importance de la forteresse
d'Audenarde. Peu de bourgeois s'taient associs au sire d'Herzeele
pour attaquer Termonde, o tait arriv Louis de Male; mais quand il
fut dcid que l'on assigerait Audenarde, toute la Flandre se leva,
et ds le 15 octobre, cent mille hommes de milices communales
dressrent leurs tentes dans les belles prairies de l'Escaut.

La vieille comtesse de Flandre, Marguerite d'Artois, reprochait
vivement  son fils de s'engager imprudemment dans une grande guerre
contre les communes flamandes: petite-fille de Philippe le Bel, elle
avait appris par une longue exprience qu'elles taient redoutables
dans les combats, et qu'elles n'avaient jamais t vaincues que par la
ruse. Elle se hta d'crire au duc de Bourgogne pour lui exposer que
s'il ne parvenait  calmer les Flamands, son hritage tait en pril.
Le duc de Bourgogne n'tait ni moins habile, ni moins sage; il se
conforma  ce conseil et accourut  Tournay. Son premier soin fut
d'envoyer tour  tour l'abb de Saint-Martin au camp flamand pour
prcher la paix, et le marchal de Bourgogne  Audenarde pour
s'assurer de la situation des assigs. Leurs messages le
convainquirent que la paix tait ncessaire et qu'elle tait possible:
quoique les communes de Flandre se montrassent trs-fires et bien
rsolues  maintenir leurs liberts, le duc de Bourgogne cherchait 
les apaiser en leur promettant que le comte retournerait  Gand, et
qu'il oublierait tous ses griefs. Mais les Flamens, dit un
chroniqueur anonyme, ne s'y volrent acorder se le conte ne les
remettoit en leurs libertez et franchises que le conte Robert leur
avoit jadis donn, et tant furent Flamens au sige que il convint par
force que le conte leur accordast leur voulent.

Ce fut dans un banquet que le duc de Bourgogne, aprs avoir
inutilement essay de sduire les dputs flamands par de vaines
protestations, souscrivit  toutes leurs demandes et obtint que les
communes lveraient le sige d'Audenarde. La paix avait t conclue
aux conditions suivantes:

Le comte pardonnera tout ce qui a t fait jusqu' ce jour.

Les communes conserveront les privilges, usages, coutumes et liberts
que le comte, lors de son avnement, leur a promis de maintenir, de
telle manire que le comte soit un seigneur libre et son peuple un
peuple libre.

Tous ceux qui se sont loigns comme adversaires des communes pourront
requrir enqute lgale et jugement, afin que personne ne puisse dire
qu'on procde arbitrairement et non selon la loi.

Tous les baillis seront changs; s'ils rclament une enqute, elle
leur sera accorde; si elle leur est favorable, ils jouiront de toute
protection; mais s'ils taient jugs coupables, ils ne pourraient 
l'avenir tre appels  d'autres fonctions.

L'enqute lgale aura lieu dans toute la Flandre: le bailli du comte y
sera assist des dlgus des trois bonnes villes, et il jurera de
n'pargner personne: de plus, s'il manque  ce serment, il sera
lui-mme soumis  l'enqute, et  l'avenir chaque anne de semblables
enqutes seront tenues par vingt-cinq personnes, dont neuf seront
choisies par les chevins de Gand, huit par ceux de Bruges et huit par
ceux d'Ypres, afin qu'elles punissent tous ceux qui se conduiraient
dloyalement, et qu'elles maintiennent les privilges et les liberts
du pays.

Le comte confirma  Malines, le 1er dcembre 1379, ces conventions
importantes. Louis de Male avait aussi promis aux Gantois d'aller
habiter leur ville, pour leur prouver qu'il leur pardonnoit tout, dit
Froissart, sans nulle rservation, exception ni dissimulation.--Mais
depuis, ajoute un autre chroniqueur, ne volt le conte tenir
l'ordonnanche que ses gens luy avoient fait sceller par force. La
paix de 1379 ne fut qu'une paix  deux visages, comme l'appelle
Froissart. Un instant, les Gantois parurent souponner la mauvaise foi
du comte; lorsqu'ils s'loignrent, le 4 dcembre, ils regrettaient
d'avoir renonc  la dmolition des murailles d'Audenarde, et
voulaient les dtruire avant de rentrer dans leurs foyers: mais on
parvint  les en dissuader. Un de leurs capitaines, Jean Pruneel,
avait dj fait ratifier le trait par les chevins de Gand, et peu
aprs il retourna  Tournay pour le faire sceller, et l, dit
Froissart, lui fit le duc de Bourgogne trs-bonne chre. Nous
raconterons bientt ce que prsageait  Jean Pruneel ce gnreux
accueil.

Ds que les milices communales s'taient spares, la garnison
d'Audenarde avait reu de nouveaux approvisionnements et le comte ne
cachait plus combien tait peu sincre sa rconciliation avec les
communes. Partout il faisait entendre des plaintes et d'amres
rcriminations. Loin d'excuter la promesse qu'il avait faite aux
Gantois, il avait dclar qu'il ne retournerait au milieu d'eux que
lorsqu'ils lui auraient livr les principaux auteurs de la rbellion,
puis il s'tait rendu  Bruges pour y reprocher aux bourgeois de
l'avoir abandonn le jour o Yoens avait paru devant leurs murailles.
Il ne tarda point toutefois  accepter leur excuses, car il savait
bien que, grce  leur ancienne rivalit avec les Gantois, il n'tait
point de ville o il comptt plus de partisans; mais l'affection mme
que le comte tmoignait aux habitants de Bruges irritait ceux de Gand;
ils se souvenaient qu'il s'tait engag  rsider dans leur ville, et
chargrent vingt-quatre dputs de lui exposer combien ils le
dsiraient, afin que la paix ft mieux affermie. Un refus et
peut-tre fait clater immdiatement une seconde guerre civile 
laquelle le comte n'tait point prpar en ce moment. Cdant aux sages
conseils du prvt d'Harlebeke il quitta Bruges, et s'tait dj
avanc jusqu'auprs de Deynze lorsqu'il rencontra les dputs de Gand:
ceux-ci se rangrent des deux cts de la route, et, bien qu'ils
s'inclinassent avec un grand respect, le comte porta  peine la main 
son chapeau et continua  chevaucher sans les regarder. Les dputs le
suivirent  Deynze, et ce fut l qu'ils s'acquittrent de leur
ambassade en le priant d'oublier tous ses anciens griefs: Ah! je
voudrais, rpliqua le comte, qu'il ne me souvnt jamais de grandes
cruauts et flonies que j'ai trouves en ceux de Gand; mais il sera,
veuille ou non. Les dputs gantois s'efforcrent de l'apaiser, lui
rappelant qu'il avait tout pardonn, et le comte se leva en ordonnant
qu'on apportt le vin.

Le lendemain, Louis de Male entra  Gand: tous les bourgeois s'taient
ports au devant de lui pour lui faire honneur, les uns  pied, les
autres  cheval; mais il ne leur adressait pas une parole et les
saluait  peine de la tte: arriv  son htel, il y dclara aux
magistrats que son intention tait d'observer la paix, mais qu'il
voulait que les chaperons blancs fussent abolis et qu'une amende ft
paye pour le meurtre de Roger de Hauterive. Il persistait aussi 
exiger qu'on lui remt les principaux chefs de la sdition. Le
lendemain matin, le comte parut au march du Vendredi pour y
haranguer le peuple. Il remarqua tristement que tous les chaperons
blancs s'y taient runis; cependant il ne changea pas de projet, et
quoique leurs murmures l'interrompissent, il demanda leur suppression.
Je ne triompherai jamais de ces chaperons blancs! s'cria-t-il en
regagnant son htel. Trois jours aprs il sortit de Gand et se retira
 Paris, o Marguerite d'Artois chercha  le rconcilier avec Charles
V.

La fuite du comte annona  la Flandre le renouvellement des discordes
civiles. Il n'avait point tard  retourner de Paris  Lille, o il
runissait toute une arme de mercenaires trangers. En mme temps les
_Leliaerts_ prenaient en Flandre des chaperons rouges pour indiquer
leur hostilit aux chaperons blancs, et ornaient leurs vtements de
fleurs de lis, tandis que les _Clauwaerts_ adoptaient pour signe de
ralliement trois griffes de lion. Un acte odieux de trahison ouvrit la
guerre. Olivier de Hauterive et quelques autres chevaliers, cherchant
 venger la mort du bailli de Gand, s'emparrent de quarante barques
qui naviguaient sur la Lys, et renvoyrent les bateliers  Gand, aprs
leur avoir fait crever les yeux et couper les mains. Cet affreux
spectacle y souleva tous les esprits. On ne doutait point que ce crime
n'et eu lieu par l'ordre du comte de Flandre, et il n'y avait
personne qui ost le justifier. Les bourgeois de Gand sentirent de
plus en plus le besoin de runir leurs forces, et pendant sept annes
(c'est Froissart qui le raconte) l'on ne vit point une seule querelle
dans cette ville qu'avaient si frquemment trouble des discordes
intestines. Les bourgeois se montraient prts  sacrifier de nouveau
leur or et leurs joyaux pour la dfense de leurs franchises.

Jean Pruneel et les chaperons blancs avaient rsolu de rpondre par
quelque clatant exploit au dfi d'Olivier de Hauterive. Ils sortirent
de Gand le 22 fvrier et se dirigrent, au nombre de cinq cents, vers
Audenarde. Les chevaliers _leliaerts_, qui n'avaient point prvu cette
attaque, avaient quitt les remparts pour clbrer, au milieu des
banquets et des jeux, les ftes de la mi-carme, et les Gantois s'en
emparrent sans rencontrer de rsistance.

Cependant quelques riches bourgeois de Gand, qui appartenaient
secrtement au parti des _Leliaerts_, Simon Bette, Gilbert de Gruutere
et Jean Van der Zickele, se htrent d'interposer leur mdiation et
la guerre cessa presque aussitt. Les Gantois (c'tait l le grand
dsir du comte) vacurent Audenarde le 12 mars, et l'on rtablit sans
dlai les murailles qu'ils avaient commenc  dtruire. Afin de punir
galement tous ceux qui avaient viol la paix, une mme sentence
d'exil frappa Jean Pruneel et les chevaliers qui avaient mutil les
bateliers de l'Escaut. L'un de ceux-ci voulait aller habiter
Valenciennes, mais la commune de cette ville refusa de le recevoir.
Quant  Jean Pruneel, il s'tait retir  Ath. S'il n'avait rien  y
craindre des bourgeois, le ressentiment de Louis de Male ne devait
point l'y laisser dans le repos. En effet,  peine tait-il arriv 
Ath qu'il fut enlev par des hommes d'armes et conduit  Lille, o le
comte lui fit trancher la tte.

La mort de Pruneel est une dclaration de guerre: le 7 avril le comte
traverse la Lys, en mettant  mort tous les laboureurs qu'il surprend
occups aux travaux des champs, et entre inopinment  Ypres. Sept
cents habitants prissent aussitt par ses ordres; puis il retourne 
Lille pour y attendre de nouveaux renforts d'Allemagne, de Picardie et
de Bourgogne.

Ces dsastreuses nouvelles parvenaient successivement aux bourgeois de
Gand; ils virent une triste leon dans ces supplices, et se htrent
de reprendre les armes pour aller autour de la ville dtruire les
chteaux des chevaliers allis au comte. Leurs chefs taient Pierre
Van den Bossche, Jean Bolle, Arnould Declercq, Pierre de Wintere, Jean
de Lannoy et le sire d'Herzeele.

Les _Leliaerts_ avaient aussi leur arme, et le comte leur avait
permis d'y arborer sa bannire. Leurs chefs taient le sire de
Steenhuyze, qui avait tour  tour immol  Gand Jean Van de Velde et
surpris  Vyve les juges de Gauthier d'Halewyn, et le sire d'Antoing,
dont la commune d'Ypres avait nagure pargn la vie: l'on remarquait
prs d'eux, Gauthier d'Enghien, arrire-petit-fils de Robert de
Bthune, qui faisait ses premires armes. Louis de Male s'tait rendu
lui-mme  Wervicq pour observer de plus prs la marche des
vnements.

A Ypres, les bourgeois s'assemblrent aux portes de l'glise de
Saint-Martin. Les amis du comte s'taient rangs sous la bannire du
grand bailli. Vis--vis d'eux s'taient placs autour de Jacques Van
der Beerst ceux qui soutenaient la cause des Gantois: toute la
paroisse de Saint-Jean leur tait favorable; les tisserands et les
foulons les appuyaient. Ds le premier moment du combat, les petits
mtiers les rejoignirent et dcidrent la victoire.

La dfaite des _Leliaerts_  Ypres fit triompher la cause communale
dans toute la Flandre. Bruges s'y associa, et l, aussi bien qu' Gand
et  Ypres, l'on ordonna, selon les anciens usages, une chevauche
pour aller de ville en ville proclamer la paix du pays; mais cette
mission toute pacifique, loin d'touffer les discordes intrieures,
devait les rendre plus vives que jamais. Les Gantois et les Brugeois
ne pouvaient, mme en se confdrant contre le comte, oublier leurs
anciennes contestations. Le 13 mai une troupe de Gantois tait entre
 Bruges, et le bruit se rpandit aussitt qu'ils avaient form le
projet de dtruire la ville pour mettre fin  toute lutte de puissance
et  toute rivalit d'industrie. Ce n'tait videmment qu'une fausse
rumeur seme par les _Leliaerts_; mais la plupart des bourgeois
s'empressrent d'accourir arms sur la place publique. L s'engagea
une sanglante mle: deux fois les Gantois, surpris et assaillis de
toutes parts, tentrent un nouvel effort pour disperser leurs
adversaires, deux fois ils furent repousss, et bientt aprs ils se
retirrent, abandonnant plusieurs morts et quelques prisonniers.

Au premier avis de ce succs des _Leliaerts_, le comte reparut 
Bruges, et des lettres du 11 juin annoncrent le rtablissement de son
autorit dans cette ville. Les Gantois, qui venaient de conqurir
Termonde, se prparaient dj  venger la mort de leurs concitoyens.
Il ne s'agissait de rien moins que d'aller briser les portes de Bruges
pour en chasser le comte et tous ses amis: cependant le moment n'tait
pas encore arriv o ce projet audacieux devait s'accomplir; et Louis
de Male, cdant aux prires des Brugeois effrays, consentit 
conclure un trait avec les bourgeois de Gand.

Cette paix dure sept semaines, du 19 juin au 8 aot. Les tisserands de
Bruges, cruellement opprims par le comte, qui leur reproche d'avoir
second les Gantois dans le combat du 13 mai, accusent Louis de Male
de violer l'amnistie sanctionne par ses serments: leurs plaintes
rveillent toute la Flandre; Gand, Ypres, Courtray, Thielt, Deynze,
Roulers, s'associent sans hsitation  ce mouvement.

Nous abordons une nouvelle guerre civile: Louis de Male s'est rendu 
Dixmude; l, cherchant un appui dans les populations du Franc, qui
n'ont jamais cess d'envier aux grandes villes le monopole de
l'industrie, il appelle sous ses bannires les chevaliers du Hainaut
et de l'Artois. Les Yprois, menacs par ces prparatifs, se htent
d'envoyer une partie de leurs milices vers Woumen pour s'opposer 
l'entreprise du comte de Flandre; en mme temps ils dcident, de
concert avec les bourgeois de Gand, qu'une autre expdition empchera
les _Leliaerts_ de Bruges de se runir  leurs amis au camp de
Dixmude.

Pierre Van den Bossche avait quitt Gand avec neuf mille hommes;
Arnould Declercq et Jean Bolle, qui se trouvaient avec quatre ou cinq
mille Gantois  Ypres, se prparrent  le rejoindre avec quelques
bourgeois de cette ville; mais ils se prcipitrent aveuglment dans
les embches que les _Leliaerts_ leur avaient prpares  Roosebeke.
Douze cents Gantois et autant d'Yprois avaient pri. Louis de Male
profita de cette victoire pour disperser les Gantois qui campaient 
Woumen. Ds le lendemain, Ypres lui ouvrit ses portes. Les dputs de
cette ville vinrent se jeter  ses pieds en rclamant des conditions
favorables. Il les leur accorda; mais lorsqu'il fut entr dans leurs
remparts, suivi d'une arme que Froissart value  soixante mille
hommes, il changea de langage. Trois cents des plus notables bourgeois
furent chargs de fers et l'on arrta surtout un grand nombre de
tisserands. Sept cents de ceux-ci furent immdiatement dcapits;
quatorze cents, conduits  Bruges, y subirent le mme sort: quatre
cents furent exils  Douay et  Orchies. Ce n'tait point assez:
Louis de Male ordonna qu'on mt le feu  une partie de la ville; puis
il convoqua la commune, se vantant que dsormais chacun respecterait
son seigneur.

Les bourgeois de Courtray, intimids par ces supplices, se soumirent
galement au comte, qui choisit parmi eux trois cents otages.

Louis de Male, encourag par ses succs, vint mettre, le 2 septembre,
le sige devant Gand: il avait, dit-on, rsolu de dtruire
compltement cette clbre cit. Cependant, quelque nombreuse que ft
son arme, il lui fut impossible d'empcher les assigs de recevoir
des renforts et des vivres. C'est  Gand que reposent les destines de
la Flandre communale, qui s'appuient au dedans sur de glorieux
souvenirs, au dehors sur de vives et sympathiques esprances.

Les habitants de Malines, appels par Louis de Male pour servir comme
feudataires sous ses drapeaux, ont refus de combattre les Gantois, et
toutes les communes du Brabant leur sont galement favorables. Dans la
cit piscopale de Lige les bourgeois se sont aussi assembls, et
d'une voix unanime ils ont adress  leurs frres des bords de
l'Escaut ce message: Si vous tes maintenant assigs, ne vous
dconfortez pas; car Dieu sait et toutes bonnes villes que vous avez
droit en cette guerre. Enfin, il semble que la suzerainet mme du
roi de France ne doive plus tre pour la Flandre une source de
dsastres et un prtexte d'intrigues, mais une garantie de paix et de
protection.

Les chevins de Gand avaient fait exposer au roi de France qu'ils
n'avaient pris les armes que pour la dfense de leurs franchises, et
il accueillit favorablement leur message: peut-tre n'avait-il pas
oubli que le plus illustre de ses aeux, dont il se proposait
dsormais d'imiter la sagesse, avait rendu le repos  la Flandre
trouble par d'autres discordes, et et-il voulu,  l'exemple de saint
Louis, imposer la paix  l'arrire-petit-fils de Marguerite de
Dampierre. Si la vie de Charles V s'est coule au milieu des guerres
et des discordes civiles, s'il y a pris lui-mme une part active plus
par son habilet et ses ruses que par son courage, une longue
exprience lui a montr du moins dans les souvenirs de sa jeunesse une
leon plutt qu'un exemple. Aprs avoir, en 1356, fait chouer la
mmorable rforme aborde par les tats gnraux, il marche sur leurs
traces en coutant toutes les plaintes de son peuple. Il recherche les
conseillers les plus instruits et les plus respectables, et dans ses
loisirs il recourt volontiers  l'tude des historiens et des
philosophes. A quarante-six ans, Charles V est devenu Charles le Sage;
mais ses forces s'affaiblissent d'heure en heure; un mal qui rsiste 
la science de ses mdecins le menace d'une fin prochaine. La crainte
de sa mdiation a pu, au moins de juin, engager le comte de Flandre,
qu'il n'a jamais aim,  conclure la paix; ses infirmits ne lui
permettent plus quelques mois plus tard d'intervenir pour arrter la
guerre qui se rallume, mais il ne manque pas  sa tche rparatrice
vis--vis des communes franaises, car le jour mme o il expire, il
ordonne l'abolition de toutes les tailles injustes tablies sous son
rgne ou sous celui de ses prdcesseurs.

Jean Desmarets, avocat gnral au parlement, saluait avec enthousiasme
le nouveau rgne qui allait s'ouvrir sous de si heureux auspices:
_Novus rex, nova lex, novum gaudium!_ et le chancelier de France
ajoutait, en confirmant au nom du jeune roi le dernier acte de Charles
V: Un gouvernement modr et sage fut toujours utile au royaume;
l'obissance rgulire des peuples fait sa force. Les rois ne rgnent
que par l'appui de leurs peuples et leur doivent la puissance qui les
rend redoutables. Sachez donc que le roi ne veut point abuser de son
autorit, mais vous gouverner avec clmence et douceur, afin que,
libres du joug de toute servitude, vous viviez heureux et jouissant de
la paix. Le lendemain, il ne restait plus rien des efforts que
Charles V avait tents, des projets qu'il avait conus. Les ducs de
Bourgogne, de Berry, d'Anjou et de Bourbon se disputaient l'exercice
de la puissance royale; l'un de ces princes drobait mme le trsor de
Charles V; mais il n'en tait aucun qui songet  excuter son dernier
voeu.

Jamais les circonstances n'avaient t plus favorables au comte de
Flandre: il en profita pour diriger de nouvelles tentatives contre la
ville de Gand. Robert de Namur l'avait rejoint avec ses hommes
d'armes, et il voyait chaque jour s'augmenter le nombre des chevaliers
de l'Artois et du Hainaut qui espraient recueillir  la conqute de
Gand quelque gloire et peut-tre aussi quelques dpouilles. Le plan du
sige fut modifi. Le comte, qui avait d'abord plac son camp dans les
prairies de Tronchiennes, jugea qu'il tait plus avantageux de
s'tablir au nord de la ville: ce n'tait qu'en occupant cette
position qu'il pouvait intercepter les approvisionnements que la
commune de Gand tirait du pays de Waes, et empcher ses relations avec
les villes du Brabant.

Il n'tait d'ailleurs pas moins important pour le comte de Flandre de
s'opposer aux excursions des divers capitaines de Gand. Jamais elles
n'avaient t plus frquentes. Pierre Van den Bossche, Rasse
d'Herzeele, Arnould Declercq, Jean de Lannoy et Jacques Vander Beerst,
qui avait quitt Ypres pour s'associer  la dfense de Gand,
parcouraient toutes les chtellenies o le comte n'avait point
d'armes, et c'est ainsi qu'ils avaient conquis tour  tour Termonde,
Alost, Ninove et Grammont. Arnould Declercq russit mme  surprendre
une partie de la garnison d'Audenarde, et le sire de Steenhuyse, cet
implacable ennemi des Gantois, atteint  l'abbaye d'Eenhaem, venait
d'tre la victime de la cruelle loi des reprsailles, lorsqu'ils se
virent eux-mmes entours au lever de l'aurore par six cents
chevaliers _leliaerts_ et de nombreux arbaltriers qu'avait runis le
sire d'Enghien. Arnould Declercq succomba avec un grand nombre des
siens (23 octobre 1380).

Louis de Male, qui deux fois avait fait attaquer inutilement les
retranchements de Langerbrugge, reprit courage au bruit de la dfaite
d'Arnould Declercq, et les attaques devinrent plus vives et plus
multiplies.

Parmi les bourgeois assigs se trouvait un pote. Baudouin Vander
Lore, dont la postrit a  peine recueilli le nom, traait dans des
vers admirables le tableau de cette triste lutte  laquelle sans doute
il prit une part active:

Il me semblait que je me trouvais dans un bois verdoyant, o le
parfum des plantes s'unissait pour me charmer au chant des oiseaux
cachs dans le feuillage; j'y errais depuis longtemps au milieu des
fleurs lorsque, dans un vallon o se runissaient deux rivires,
j'aperus devant moi le joyau le plus prcieux qu'ait cr la nature:
c'tait une noble vierge qui portait un cu de sable, comme si ces
couleurs eussent d retracer son deuil, et je vis s'lancer sur ses
genoux un lion de perles couronn d'or. La vierge le pressait dans ses
bras pour l'y rchauffer; elle le couvrait de ses baisers. Puis elle
chanta, et sa voix s'levait jusqu'aux cieux: Vivre vertueux et libre
vaut mieux que de l'or ou de riches pierreries. O Jsus de Nazareth!
conserve-moi une vie vertueuse et libre.

A peine avait-elle cess de chanter que je vis paratre un prince
mont sur un fier coursier, et,  sa suite, un si grand nombre de
chevaliers et d'cuyers que tout le bois en tressaillit. Tous
menaaient la noble vierge, mais aucun n'osait traverser la rivire
jusqu' elle; car le lion, se dressant contre eux, leur montrait ses
griffes et ses dents.

Cependant le prince s'irritait: Fille perverse! s'criait-il, je
m'indigne de ta dsobissance; et si jamais j'en ai le pouvoir, je te
punirai. Alors la vierge, s'agenouillant, lui rpliqua: Mon pre et
mon seigneur, au nom de Dieu, faites de moi tout ce que vous voudrez,
mais laissez-moi ma vie vertueuse et libre. En achevant ces mots, ses
larmes coulrent; et je pensais que le prince allait lui rpondre: Tu
es ma fille! Mais, parmi ceux qui l'entouraient, plusieurs
l'excitaient  la repousser, en le trompant par le mensonge et de
honteuses paroles; il n'en tait point toutefois qui russt dans ses
efforts contre la noble vierge.

En ce moment la vierge me vit: Ami, viens vers moi, me dit-elle;
prs de moi est libre quiconque ose se confier en ma protection. Je
suis une vierge innocente et pure, quoique mon pre, sduit par des
conseillers perfides, ne cesse de me perscuter. Je me htai de lui
rpondre: Comment,  chaste fleur! osez-vous donc rester ici seule
avec votre noble lion, tandis que vous avez tant d'ennemis?--Mon ami,
reprit-elle, je ne suis pas seule ici; regarde autour de toi et tu
verras ceux qui me protgent.

Je regardai et j'aperus d'un ct le Christ suspendu sur la croix,
saint Jacques, saint Bavon, saint Macaire, saint Livin, saint Amand;
de l'autre, saint George, sainte Catherine, saint Jean; plus loin,
Notre-Dame, saint Pierre, sainte Amelberge, saint Bertulf, saint
Quentin, saint Aubert, saint Nicolas, saint Michel, saint Martin,
saint Franois, saint Dominique, saint Augustin; plus loin encore,
saint Christophe, saint Denis et sainte Claire, veillant tous sur les
fidles assembls  l'ombre de leurs autels. Je croyais voir tous les
saints descendre, sur leurs ailes, du trne de Dieu et se runir sous
des bannires de cendal; mais la vierge les remerciait de leur appui,
et adressait ses prires  Dieu pour que son pre reconnt ses torts
et cesst d'outrager celle qui est l'ane de ses filles.

Que Dieu veille longtemps sur cette noble vierge! qu'il rconcilie
tous ses amis avec son pre, afin que la Flandre ne soit plus la Fort
sans merci, mais l'asile de la paix!

Le 1er novembre, on avait combattu depuis le matin jusqu'au soir; cinq
jours aprs, le pont de Langerbrugge fut le but d'un autre assaut;
cependant les Gantois rsistaient vaillamment et les _Leliaerts_
n'avaient obtenu aucun succs, quand, au milieu de la nuit, Rasse
d'Herzeele et Pierre Van den Bossche, s'lanant inopinment au milieu
des assigeants avec une partie des bourgeois des paroisses de
Saint-Michel et de Saint-Jacques, enlevrent aux _Leliaerts_ brugeois
toutes leurs bannires et turent leur capitaine, Josse d'Halewyn. Ds
le lendemain, le comte de Flandre, renonant  l'espoir de dompter les
Gantois, leur fit offrir la paix, qui fut proclame le 11 novembre.
Louis de Male s'y engageait  pardonner entirement aux bourgeois
insurgs et  respecter leurs vies, leurs biens, leurs liberts et
leurs franchises.

Louis de Male n'tait pas plus sincre dans cette rconciliation qu'il
ne l'avait t en 1379: il l'avait de nouveau subie comme une
ncessit, et peu de jours aprs, crivant  la comtesse de Bar que
dj il avait obtenu des bourgeois de Bruges et d'Ypres la restitution
du trait d'Audenarde, il ajoutait que s'il avait accord la paix aux
Gantois, son intention n'en estoit pas moins de remettre et ordonner
son pays en aultre ploy, et qu'il esprait bien que les besoignes
venront en meilleur point l'une aprs l'autre. Il supportait d'autant
plus impatiemment la convention du 11 novembre qu'elle avait, malgr
ses prtentions, consacr tous les droits des magistratures des bonnes
villes; et il suffit pour en apprcier exactement le caractre de
remarquer qu'immdiatement aprs sa conclusion, les bourgeois de Gand
lurent pour second chevin de la keure l'un des frres de Jean Yoens.

Les vnements qui se succdent en France et en Flandre attestent
galement les progrs du mouvement communal. A peine les Gantois
ont-ils rduit le comte  dposer les armes, que les bourgeois de
Paris se runissent pour supplier le jeune roi Charles VI, qui revient
de Reims, de ratifier l'abolition des tailles ordonne par son pre.
Le prvt des marchands parle en leur nom, de mme qu'Etienne Marcel
s'est trouv l'organe de rclamations  peu prs semblables en 1355.
Le roi cde: toutes les tailles tablies par Philippe le Bel et ses
successeurs sont rvoques par une ordonnance du 16 novembre, qu'une
assemble des tats de la Langue-d'ol confirme solennellement.

Cependant cette rforme pacifique ne se maintint que peu de temps en
France, et ds que les oncles de Charles VI l'entravrent par leurs
intrigues, Louis de Male,  leur exemple, recommena la guerre. Il fit
arrter  Bruges les biens des bourgeois de Gand, prtendant qu'ils
n'taient que le fruit de leurs dprdations; puis il s'avana avec
une arme de vingt mille hommes pour combattre les Gantois, qui
taient sortis de leur ville sous les ordres de Rasse d'Herzeele et de
Jean de Lannoy. Il les rencontra prs de Nevele. Les Gantois taient
peu nombreux et les marais de la Cale empchaient Pierre Van den
Bossche, qui revenait de Courtray, de leur porter secours. Le sire
d'Herzeele se confiait dans la fortune de Gand, et sans couter aucun
conseil, il engagea le combat. La mle fat sanglante; mais les rangs
des Gantois furent rompus par le choc des chevaliers _leliaerts_.
Poursuivis vivement  travers les champs et jusque dans les rues de
Nevele, ils cherchrent  se dfendre en se ralliant auprs de
l'glise; cependant avant qu'ils eussent pu se rfugier dans la tour,
qui avait t fortifie avec soin, plusieurs de leurs plus intrpides
compagnons avaient pri: l succomba, en protgeant leur retraite,
Rasse d'Herzeele, de la maison de Liedekerke, qui avoit t un grand
capitaine en Gand, et que les Gantois aimoient moult pour son sens et
pour sa prouesse. Jean de Lannoy et ses compagnons, qui s'taient
retranchs dans le clocher, ne furent pas plus heureux. Le comte avait
fait allumer un grand feu devant l'glise, et ils n'chapprent 
l'incendie qu'en se prcipitant au milieu des piques de leurs ennemis.

Lorsque la nouvelle de ce revers arriva  Gand, la dsolation y fut
gnrale: on pleurait surtout le sire d'Herzeele qui avait dignement
reprsent, dans le camp des communes, cette patriotique fraction de
la noblesse qui ne s'tait jamais associe au parti des _Leliaerts_.
Les bourgeois qui favorisaient le comte profitaient dj de la
consternation publique pour rpandre le bruit que Pierre Van den
Bossche avait trahi les Gantois au lieu de leur porter secours. Ils se
flattaient d'exciter, par ces rumeurs, le peuple  le perdre, ne
doutant pas que sa mort ne rendt plus aise la conclusion de la paix
avec le comte de Flandre. Les chefs de ce complot taient Gilbert de
Gruutere et Simon Bette, dont nous avons dj signal le dvouement 
Louis de Male; mais ils ne russirent point dans leur projet. Pierre
Van den Bossche protesta de son zle et justifia aisment sa conduite.

Soit que le comte et plac ses esprances dans les intrigues de ses
amis, soit que le grand effort qu'il avait fait  Nevele contre les
six mille Gantois du sire d'Herzeele et puis toutes ses forces, il
s'tait retir  Bruges aprs avoir conduit son arme au nord de Gand
jusqu'au village d'Artevelde. Il croyait inutile de s'opposer  de
nouvelles excursions des Gantois, et s'attribuait l'honneur d'avoir
extermin tous leurs combattants; mais ses illusions furent de peu de
dure. Gand quipa cinq armes qui se dirigrent le mme jour, l'une
vers Grammont, les autres vers Courtray, Deynze, Termonde et le pays
des Quatre-Mtiers. La premire russit compltement dans la mission
qui lui avait t confie: elle chassa de Grammont la garnison que le
comte y avait laisse, et rtablit sur les remparts de cette ville la
bannire de Gand.

Cependant la confiance que les bourgeois de Gand plaaient dans leurs
propres forces leur fut fatale, et de nouveaux dsastres leur
enlevrent le fruit de leurs derniers armements. Le sire d'Enghien
avait runi quatre mille hommes d'armes, et  peine avait-il paru
devant Grammont qu'il ordonna un assaut gnral. Bien que les assigs
se dfendissent vaillamment, les portes furent brises et les
_Leliaerts_ se prcipitrent dans les rues en gorgeant tous ceux
qu'ils rencontraient; puis ils mirent le feu  la ville, et un grand
nombre de femmes et de vieillards prirent dans les maisons o ils
s'taient rfugis (30 juin 1381).

Louis de Male tait dj arriv devant les murailles de Gand lorsqu'on
lui annona la prise de Grammont. Tandis qu'il flicitait le sire
d'Enghien, qui tait venu le rejoindre, du courage qu'il avait montr
au sac de cette ville, il y avait  Gand des hommes qui priaient
chaque jour le ciel de permettre qu'il ft veng: c'taient des
habitants de Grammont qui n'taient parvenus  fuir de leurs foyers
embrass, qu'en y abandonnant leurs femmes ou leurs enfants. Ils
connaissaient l'aventureuse intrpidit du sire d'Enghien et lui
tendirent des embches. En effet, il arriva peu de jours aprs qu'il
sortit un matin du camp avec Michel de la Hamaide, Eustache de
Montigny et quelques autres chevaliers. Il avait rsolu d'aller
reconnatre les moyens les plus aiss d'attaquer la ville de Gand et
s'avana si loin qu'il se vit tout  coup entour de bourgeois arms
de piques qui s'lanaient vers lui en criant: A la mort!  la mort!
Gauthier d'Enghien, surpris, demanda conseil  ses amis: Conseil!
rpondit le sire de Montigny, il est trop tard; vendons nos vies ce
que nous pourrons: car ici il n'y a pas de ranon. Les chevaliers,
s'tant recommands  Dieu et  monseigneur saint George, se
prparrent aussitt  combattre; mais leur courage ne put les sauver.
Louis de Male versa des larmes en apprenant la triste fin du sire
d'Enghien, que les chroniqueurs nous dpeignent jeune et beau.
Gauthier d'Enghien tait le dernier duc d'Athnes: il avait aussi des
prtentions  la seigneurie de la rpublique de Florence; mais les
bourgeois italiens avaient repouss ce jeune prince, qui devait
trouver la mort en luttant contre les communes flamandes.

Le sige de Gand avait t lev immdiatement aprs la mort du sire
d'Enghien. Louis de Male s'tait content d'augmenter les garnisons
des villes voisines et de chercher  intercepter tous les
approvisionnements destins  la ville de Gand, mais le succs de ses
efforts semblait douteux. Toutes les villes de Flandre, accables par
les exactions du comte, taient secrtement favorables aux Gantois, et
la crainte d'tre la cause de la mort de leurs otages maintenait seule
leur soumission. Hors de la Flandre, les Gantois rencontraient
d'autres sympathies. La cit de Lige, invite  interrompre toutes
ses relations avec les bourgeois de Gand, avait rpondu firement
qu'ayant toujours t libre, elle voulait en dlibrer avec les
communes de Saint-Trond, de Huy et de Dinant. En Zlande et dans le
Hainaut, les populations n'taient pas moins bien disposes pour la
Flandre, malgr les ordres les plus svres des baillis et de leurs
sergents.

Louis de Male eut de nouveau recours  la ruse: il feignit d'accepter
la mdiation d'Albert de Bavire; des confrences s'ouvrirent 
Harlebeke, et le comte de Flandre, pour se concilier plus aisment les
communes flamandes, y fit donner lecture de plusieurs lettres de
Charles VI, qui ordonnait de punir les corsaires qui inquiteraient
les marchands flamands, et assurait  ceux-ci la libert du commerce
dans ses Etats, aussi bien par terre que par mer.

Parmi les dputs de Gand qui s'taient rendus  Harlebeke se
trouvaient les deux chefs du parti _leliaert_, Simon Bette et Gilbert
de Gruutere; ces ngociations n'taient pour eux qu'un prtexte, afin
de poursuivre plus librement leurs complots avec le comte, dont la
rentre  Gand et t le signal de supplices non moins nombreux que
ceux qui avaient nagure ensanglant les places d'Ypres. Un crime
devait prparer cette trahison: le premier capitaine de Gand, Gilles
de Meulenaere, prit le 2 janvier 1381 (v. st.), frapp, comme Simon
de Mirabel en 1346, par les amis du comte.

Une confusion extrme rgnait  Gand, et les bourgeois, reportant leur
souvenir vers une re de gloire et de grandeur, ne cessaient de
rpter: Si Jacques d'Artevelde vivait, nos choses seraient en bon
tat, et nous aurions paix  volont. Pierre Van den Bossche avait
entendu souvent Jean Yoens raconter combien la Flandre avait t
puissante et redoute dans ces annes  jamais fameuses o elle
repoussait Philippe de Valois pour dominer le gnie belliqueux
d'Edouard III, et sans hsiter plus longtemps il conut le projet de
placer la rsistance des communes sous la protection du nom le plus
illustre du quatorzime sicle.

Le 25 janvier, le peuple s'assembla. On lui proposa divers capitaines,
mais il n'en tait aucun qui voult accepter une mission aussi
difficile ou qui ft capable de la remplir. Pierre Van den Bossche
avait gard pendant quelque temps le silence; enfin il leva la voix:
Seigneurs, je crois que cils qui ont est nomms mritent d'avoir le
gouvernement de la ville de Gand; mais je en sais un qui point n'y
vise, n'y ni pense, et si il s'en vouloit ensoigner, il n'y auroit pas
de plus propice, ni de meilleur nom: c'est Philippe d'Artevelde, qui
fut tenu sur fonts,  Saint-Pierre de Gand, de la noble reine
d'Angleterre, en ce temps que son pre, Jacques d'Artevelde, soit
devant Tournay avec le roi d'Angleterre, le duc de Gueldre et le comte
de Hainaut; lequel Jacques d'Artevelde gouverna la ville de Gand et le
pays de Flandre si trs bien que oncques puis ne fut si bien
gouverne,  ce que j'en ai ou et ois encore recorder tous les jours;
ni ne fut oncques depuis si bien garde, ni tenue en droit que elle
fut de son temps, car Flandre estoit toute perdue quand par son grand
sens il la recouvra. Et sachez que nous devons mieux aimer les
branches qui viennent de si vaillant homme que de nul autre.--Nous
ne voulons autre, nous ne voulons autre! s'crirent tous les
bourgeois, pleins d'enthousiasme; et, sans tarder plus longtemps, ils
se dirigrent vers la maison de Philippe d'Artevelde, qu'ils
honoraient beaucoup et qu'ils avaient mme charg, l't prcdent, du
commandement de l'une de leurs armes. Le sire d'Herzeele, Pierre Van
den Bossche, Pierre de Wintere et les doyens des mtiers exposrent 
Philippe d'Artevelde quels taient les voeux unanimes des habitants de
Gand. Philippe d'Artevelde rappela tristement la mort de son pre,
victime de l'ingratitude de ses concitoyens, auxquels il avait rendu
tant de services; mais Pierre Van den Bossche le rassura en lui disant
que grce  sa sagesse, toutes gens se loueroient de lui.--Je ne le
voulroie mie faire autrement, rpondit noblement Philippe
d'Artevelde. Ds ce jour, il ne fut pas seulement premier capitaine de
la ville de Gand, mais _rewaert_ de Flandre, et acquit en ce
commencement grand'grce, car il parloit  toutes gens qui  besogner
 lui avoient, doucement et sagement, et tant fit que tous
l'aimoient. Avec Philippe d'Artevelde avaient t lus quatre autres
capitaines de la ville de Gand: l'un tait Pierre Van den Bossche; les
autres se nommaient Rasse Van de Voorde, Jacques Derycke et Jean
d'Heyst.

Le plus grand pril qui menat la libert de Gand tait la trahison
des bourgeois favorables au comte. Simon Bette et Gilbert de Gruutere,
revenant d'Harlebeke  Gand, y avaient trouv le zle de la commune
ranim par l'lection de Philippe d'Artevelde; cependant ils se
persuadrent qu'en portant des paroles de paix au milieu de ces
populations dcimes par une longue guerre, ils triompheraient de tous
les obstacles, et ils se rendirent sans dlai sur la place publique.
L, Gilbert de Gruutere vanta longuement la gnrosit de Louis de
Male qui consentait  pardonner aux Gantois pourvu qu'ils lui
livrassent deux cents de leurs concitoyens. Pierre Van den Bossche
rejeta avec indignation cet avis, et mille voix s'levrent pour
reprocher  Simon Bette et  Gilbert de Gruutere leurs complots, qui
n'taient plus ignors. Ils se dcouvrirent trop tt  leurs amis,
dit Froissart. Simon Bette et Gilbert de Gruutere furent arrts par
l'ordre du _rewaert_ et conduits dans la salle des chevins. Le 2
fvrier, Simon Bette fut dcapit; deux jours aprs, Gilbert de
Gruutere subit le mme supplice. Avec eux prit un frre de Gilbert
Mahieu.

Aussitt aprs, Philippe d'Artevelde fit publier une ordonnance ainsi
conue:

Toutes les haines prives seront suspendues jusqu'au quatorzime jour
qui suivra la conclusion de la paix avec le comte.

Celui qui commettra un homicide aura la tte tranche. Les combats
dans lesquels aucune blessure n'aura t faite seront punis d'une
dtention svre de quarante jours dans la prison. Ceux qui
blasphmeront dans les mauvais lieux, joueront aux ds ou ameuteront
le peuple, subiront la mme peine.

Chaque mois il sera rendu compte de l'emploi des deniers publics, et
tous les bourgeois pourront assister  l'assemble de la commune.

Tout habitant de Gand portera un gantelet blanc sur lequel seront
crits ces mots: Dieu ayde!

Ces mesures taient insuffisantes: il fallait assurer
l'approvisionnement de la ville de Grand. Barthlemi Coolman reut le
commandement d'une flotte destine  aller chercher des vivres dans
les ports de la Hollande et de la Zlande, tandis que Franois
Ackerman se plaait  la tte de trois mille hommes chargs de
parcourir le pays dans le mme but. Lorsque ces mesures eurent t
adoptes, Philippe d'Artevelde exigea que tous les autres bourgeois et
tous les corps de mtiers reprissent paisiblement leurs occupations.
En associant l'ordre  la libert, il voulait renouveler cet admirable
spectacle de l'histoire des communes flamandes: l'industrie florissant
au sein de la guerre, comme l'alcyon btit son nid sur des flots
soulevs par la tempte.

Le nom d'Artevelde reparaissant aprs quarante annes d'agitations
striles semble le drapeau d'un nouveau mouvement qui assurera le
triomphe des liberts communales. A peine quelques jours se sont-ils
couls qu'Ackerman parat aux portes de Bruxelles, o les bourgeois
viennent lui apporter des vivres. Les habitants de Louvain lui font
grand accueil;  Lige, il runit en deux jours six cents chariots de
bl. Si cil pays, lui disaient les communes des bords de la Meuse,
vous ft aussi prochain comme sont Brabant et Hainaut, vous fussiez
autrement conforts de nous que vous n'tes, car nous savons bien que
tout ce que vous faites c'est sur votre bon droit et pour garder vos
franchises.

Vers la mme poque, c'est--dire dans les derniers jours de fvrier
1381 (v. st.), Paris se soulve contre les collecteurs des impts
rclams par le duc d'Anjou. Les bourgeois, qui depuis longtemps ont
prpar leurs armes et leurs chanes, s'emparent de l'htel de ville
et du Chtelet et poursuivent les fermiers des aides; mais un sage
vieillard, l'avocat gnral Jean Desmarets, se fait porter en litire
dans les rues de Paris: sa parole apaise le peuple qui le respecte,
et, de concert avec l'vque, l'universit et les premiers bourgeois
de la cit royale, il se rend  Vincennes, o les oncles du roi
n'osent pas rsister  ses reprsentations. La volont de Charles V
expirant sera respecte, toutes les franchises des Parisiens seront
confirmes et les tats gnraux s'assembleront le 15 avril 
Compigne. Dans d'autres villes le mme mouvement avait clat, et
tous les historiens du temps l'expliquent par les relations troites
qui s'taient tablies entre les communes franaises et les communes
flamandes.

Cependant la lutte recommena presque aussitt. Les oncles du roi
firent prvaloir de nouveau leur autorit  Paris, et lorsque les
dputs des trois ordres se runirent  Compigne, loin d'couter
leurs plaintes, on leur ordonna d'aller engager ceux dont ils taient
les mandataires  consentir au rtablissement des tailles.

En Flandre, Louis de Male multipliait ses efforts pour touffer
l'insurrection des Gantois. Deux de leurs troupes furent battues, 
Seveneecken et prs d'Audenarde; mais ce qu'ils redoutaient bien plus
que le glaive des chevaliers _leliaerts_, c'tait la famine. Tous les
approvisionnements venus de Lige et du Brabant taient puiss, et
les mesures prohibitives adoptes par Albert de Bavire ne
permettaient point aux communes hollandaises et zlandaises, amies de
la Flandre, de continuer  les renouveler; tous les greniers taient
vides. En vain Philippe d'Artevelde avait-il achet, pour le
distribuer au peuple, le bl dpos dans les abbayes et chez les plus
riches bourgeois: la disette s'accroissait de jour en jour, et l'une
des villes les plus prospres et les plus puissantes du monde se
voyait rduite  envier le pain des serfs et des pauvres.

Philippe d'Artevelde, mu de ce triste spectacle, quitta Gand pour
assister  des confrences qui s'ouvrirent  Tournay  l'poque o les
tats gnraux s'assemblaient  Compigne. Il demanda que le comte
jurt de respecter la vie et les franchises des bourgeois de Gand, et
se contentt de bannir ceux qu'il dsignerait  toujours, sans nul
rappel, ni esprance de ravoir la ville, ni le pays. Philippe
d'Artevelde ne s'en exceptait point, car il se ft volontiers dvou
pour le salut de Gand; mais les conditions du comte taient de plus en
plus rigoureuses. Il exigeait que tous les habitants de Gand, depuis
l'ge de quinze ans jusqu' celui de soixante, vinssent au devant de
lui jusqu' Buscampveld,  mi-chemin de Bruges: ce n'tait qu'alors
qu'il devait se rsoudre  les condamner ou  les pardonner. Le comte
semblait d'ailleurs si irrit contre les Gantois qu'il avait mand 
tous les vassaux qu'il comptait dans le Hainaut de se trouver  Bruges
le jour de la clbre procession du Saint-Sang pour dtruire les
bourgeois de Gand. Il avait galement fait part de son dessein aux
bonnes villes de Flandre qui lui taient restes fidles.

Philippe d'Artevelde rentra  Gand le 29 avril 1382. Les bourgeois
taient accourus en foule au devant de lui pour l'interroger: Ah!
cher sire, rjouissez-nous, dites-nous comment vous avez exploit.
Mais Philippe d'Artevelde baissait la tte et gardait le silence; 
peine une ou deux fois l'entendit-on rpondre: Retournez en vos
htels, Dieu nous aidera; et demain, au matin  neuf heures, venez au
march du Vendredi, l orrez-vous toutes nouvelles. Le mme soir,
Pierre Van den Bossche se rendit prs du _rewaert_. Dedans briefs
jours, s'cria-t-il en apprenant la menaante issue des confrences de
Tournay, la ville de Gand sera la plus honore ville des chrtiens ou
la plus abattue.

Le lendemain,  neuf heures, Philippe d'Artevelde, suivi des autres
capitaines de Gand, paraissait au milieu du peuple assembl. Lorsqu'il
eut racont que le comte voulait que tous les bourgeois se remissent
en sa merci, et que ses conseillers n'avaient point cach qu'il se
proposait d'en condamner le plus grand nombre, un profond gmissement
s'chappa du sein de la foule agite; mais le silence se rtablit
presque aussitt et Philippe d'Artevelde continua: Bonnes gens de
Gand, vous avez ou ce que j'ai dit: si n'y vois d'autre remde ni
porvance nulle que brief conseil, car vous savez comme nous sommes
estreints de vivres et il y a tels trente mille testes en cette ville
qui ne mangrent de pain, pass  quinze jours. Si nous faut faire de
trois choses l'une: la premire si est que nous nous enclouons en
cette ville et enterrons toutes nos portes et nous confessions  nos
loyaux pouvoirs et nous boutons ens s glises et s motiers, et l
mourons confs et repentans comme martyrs de qui on ne veut avoir
nulle piti. En cel tat, Dieu aura merci de nous et de nos mes, et
dira-t-on, partout o les nouvelles en seront oues et sues, que nous
sommes morts vaillamment et comme loyaux gens. Ou nous mettons tous en
tel parti que, hommes, femmes et enfans, allons crier merci, les hars
au col, nuds pieds et nuds chefs,  monseigneur de Flandre. Il n'a pas
le coeur si dur, ni si hautain que quand il nous verra en tel tat,
que il ne se doie humilier et amollir et de son povre peuple il ne
doie avoir merci; et je tout premier lui prsenterai ma tte, et vueil
bien mourir pour l'amour de ceux de Gand. Ou nous lisions en cette
ville cinq ou six mille hommes des plus aidables et les mieux arms et
le allons qurir htivement  Bruges et le combattre. Si nous sommes
morts en ce voyage, ce sera honorablement; et aura Dieu piti de nous
et le monde aussi, et dira-t-on que vaillamment et loyaument nous
avons soutenu et parmaintenu notre querelle. Et si en cette bataille
Dieu a piti de nous, qui anciennement mit puissance en la main de
Judith qui occit Olofernes, nous serons le plus honor peuple qui ait
rgn puis les Romains. Cdant aux instances du peuple qui le
pressait de faire connatre son avis, il se pronona pour le dernier
parti, le seul qui, au-dessus de l'hrosme du dsespoir ou des
tristes ncessits de la famine, plat l'esprance, quelque faible
qu'elle pt tre, d'un triomphe glorieux. Nous le voulons ni
autrement ne finirons, rpondirent unanimement les bourgeois.

Toutes les portes de la ville avaient aussitt t fermes afin que la
rsolution des Gantois restt plus longtemps secrte. Les conntables
des paroisses avaient choisi les hommes les plus robustes pour qu'ils
prissent part  l'expdition, et l'on chargeait en mme temps deux
cents chariots de canons et d'autres machines destines  lancer des
projectiles; mais l'on en comptait  peine sept qui portassent des
approvisionnements, c'est--dire quelques pains et deux tonneaux de
vin, les seuls que l'on et trouvs dans toute la ville de Gand. La
famine avait fait des progrs si rapides que cinq mille hommes puiss
par les privations reprsentaient dans cette lutte suprme l'une des
communes les plus populeuses de l'Europe, mais leur courage supplait
 leurs forces. Ils comprenaient qu'ils taient les derniers
dpositaires de l'honneur de leur patrie et du salut de leurs
familles. Les prtres avaient bni leur dvouement, et, prts 
quitter Gand, ils avaient entendu leurs concitoyens s'crier: N'ayez
nulle esprance de retourner si ce n'est  votre honneur, car sitt
que orrons nouvelles si vous tes morts ou dconfits, nous bouterons
le feu en la ville et nous dtruirons nous-mmes ainsi que des gens
dsesprs.

Les capitaines de Gand s'arrtrent le premier jour  Somerghem; le
lendemain, ils poursuivirent leur marche vers Bruges, jusqu' ce
qu'arrivs prs d'Oedelem, ils quittrent tout  coup le chemin qu'ils
avaient suivi pour se porter vers les vastes bruyres de
Beverhoutsveld. L, ils se construisirent des retranchements devant
lesquels s'tendait une mare couverte de joncs et attendirent le
retour des dputs qu'ils avaient chargs de tenter une dernire
dmarche prs du comte. Ainsi s'acheva la journe du 2 mai: les
Gantois, rservant pour l'heure de la lutte les approvisionnements
qu'ils avaient apports de Gand, n'avaient vcu depuis leur dpart
que de ce qu'ils avaient trouv dans les campagnes et dans les
villages.

Lorsque l'aurore se fut leve, on vit trois chevaliers, monts sur des
coursiers rapides, sortir des portes de Bruges et s'approcher du camp
des Gantois pour en examiner la situation. C'tait la rponse de Louis
de Male aux pacifiques propositions de la veille. Philippe d'Artevelde
fit aussitt prendre les armes  tous les siens. Sept frres mineurs
clbrrent la messe, puis ils prchrent et leurs sermons durrent
plus d'une heure. Ils comparaient les Gantois, opprims par Louis de
Male, aux Isralites perscuts par Pharaon et appels par Dieu des
misres de la servitude aux dlices de la terre de promission. Ils
leur citaient les exploits des Macchabes et ceux des Romains, et
empruntrent peut-tre aux annales de la Flandre quelques exemples non
moins admirables d'hrosme et de dvouement. Philippe d'Artevelde
harangua aussi ses compagnons. Il raconta en peu de mots toutes les
atteintes portes aux privilges de Gand et les conditions insultantes
que le comte avait mises au rtablissement de la paix. Puis il leur
fit distribuer le pain et le vin qu'ils avaient avec eux. Voil
toutes vos provisions, leur dit-il en terminant, partagez-les
paisiblement comme des frres: celles dont vous vivrez demain, il faut
les demander  la victoire.

Cependant les hommes d'armes que le comte avait mands  Bruges, et
les bourgeois dvous  sa cause qu'y avait attirs la procession du
Saint Sang, s'lanaient prcipitamment hors des portes de la ville.
Les mtiers, qui avaient vaincu en 1380 les bourgeois de Gand sur le
march du Vendredi (c'taient les tailleurs, les bouchers, les
poissonniers et les vairiers), se montraient surtout pleins d'ardeur
pour les combattre, et se vantaient de pouvoir en moins d'une heure
exterminer tous les Gantois. En vain un sage chevalier, nomm Alard de
Poucke, reprsenta-t-il qu'il tait imprudent d'aller, avec des hommes
marchant en dsordre et la plupart pris de vin, attaquer des ennemis
intrpides: ses conseils ne furent point couts, et le comte se vit
rduit  se joindre, avec huit cents chevaliers et cuyers,  cette
multitude arme, qui ne comptait pas moins de quarante mille hommes.

La lutte s'tait dj engage; les partisans du comte, arrivs aux
limites de Beverhoutsveld, s'taient spars pour faire le tour du
marais, qui les empchait d'assaillir les Gantois de front: en ce
moment, les rayons du soleil les frappaient directement au visage; ils
s'avanaient au hasard, par petites troupes, lorsqu'on entendit la
dtonation de toute l'artillerie gantoise, et sans hsiter plus
longtemps, les Gantois sortirent de leurs retranchements en poussant
leur cri de guerre. Une confusion inexprimable rgnait parmi les
_Leliaerts_. Atteints par les balles des canons et les pierres que
lanaient les espringales, poursuivis en mme temps le fer dans les
reins par des ennemis qu'animait l'nergie du dsespoir, ils se
culbutaient les uns les autres et cherchaient inutilement  reformer
leurs rangs. Un instant seulement Alard de Poucke russit  rallier
les fuyards prs de l'glise d'Assebrouck: sa mort mit fin  toute
rsistance. Les Gantois s'avanaient si rapidement qu'ils arrivrent
mls aux vaincus jusqu'au pied des remparts de Bruges, et l'un d'eux,
jetant sa pique entre les battants de la porte qu'on se htait de
fermer  leur approche, assura  ses amis la conqute de la ville.

Louis de Male avait pris part  la bataille du Beverhoutsveld. Il y
avait mme t renvers, mais il tait aussitt remont  cheval et
s'tait dirig vers Bruges, suivi de trente ou quarante chevaliers.
Tandis que les gardiens des portes recevaient l'ordre de les fermer
(le temps leur manqua pour l'excuter), il rentrait prcipitamment
dans son htel et envoyait ses hrauts publier dans les rues que tous
les bourgeois devaient se rendre immdiatement sur la place du march
sous peine de mort. Il esprait encore pouvoir runir ses partisans et
se venger des Gantois.

Il tait trop tard. Les clercs des doyens des mtiers parcouraient les
divers quartiers de la ville pour convoquer les nombreuses
corporations qu'on comptait  cette poque  Bruges lorsqu'un
chevalier, qui avait pous l'une des filles illgitimes du comte (il
se nommait Robert Maerschalck), accourut annonant que les Gantois
avaient pntr dans la ville; Louis de Male ne voulut rien entendre,
tant il tait impatient de tirer une seconde fois l'pe pour rparer
l'outrage fait  son honneur. Dj la nuit tait venue; ses serviteurs
le prcdaient avec des torches et criaient autour de lui: _Flandre
au Lion au comte!_ Mais  peine s'approchait-il de la place du march
qu'il y aperut la bannire de Gand.

Philippe d'Artevelde avait t instruit des projets des _Leliaerts_;
divisant son arme en deux corps, il avait envoy l'un attaquer prs
de l'glise de Saint-Jacques et au del de l'ancienne enceinte de la
ville les bouchers, les poissonniers et les autres corporations qui se
prparaient  tenter un dernier effort en faveur du comte: il avait
conduit lui-mme le reste de son arme sur la place du march, o les
tisserands et les foulons se rangrent sous ses bannires. En voyant
de loin les flambeaux que portaient les serviteurs de Louis de Male,
il le croyait dj son prisonnier; cependant le comte avait compris de
quel pril il tait menac: il avait fait teindre toutes les torches
et se disposait  regagner son htel quand il entendit derrire lui le
mtier des marchaux qui avaient quitt leur quartier, sous le
commandement de leur doyen, Simon Cockermoes, pour rejoindre les
Gantois. Il n'eut que le temps de s'crier: _Chacun se sauve qui
peut!_ et se jeta aussitt derrire une petite chapelle consacre 
saint Amand. Ce fut l qu'il changea sa brillante armure contre la
houppelande d'un de ses valets.

Louis de Male tait rest seul. Il tait prs de minuit et il avait 
peine os faire quelques pas lorsqu'il vit passer prs de lui un
Gantois nomm Regnier Campioen qui le reconnut. C'tait un bourgeois
accoutum  recevoir dans sa maison les bateliers de la Lys, et, bien
qu'il et combattu au Beverhoutsveld, il partageait peut-tre toutes
les sympathies de leur ancien doyen, Gilbert Mahieu. Il eut piti
d'une si grande infortune, et, jugeant qu'il ne fallait point perdre
un instant pour sauver le comte, il l'entrana dans une maison dont la
porte tait entr'ouverte.

Qu'on se reprsente une pauvre habitation o il n'y avait qu'une
chambre qui servait de cuisine. Dans une large chemine, dont quelques
lambeaux de toile ornaient le manteau, brlait un feu de tourbes, et
la fume qui sortait de l'tre tait si noire et si paisse qu'elle
permettait  peine d'apercevoir une chelle qui conduisait au grenier.
Une femme tait assise prs du foyer: elle s'effraya en voyant deux
hommes paratre sur le seuil de sa demeure. Femme, sauve-moi, lui dit
Louis de Male vivement mu, je suis ton seigneur, le comte de
Flandre. Cette femme avait reu quelquefois l'aumne aux portes de
l'htel du comte; elle n'hsita point  se montrer digne de ses
bienfaits et le fit monter sans retard sous le toit, en lui
recommandant de se cacher dans la paille d'un mchant grabat. Or
regardez, vous qui oez cette histoire, s'crie Froissart, les
merveilleuses adventures ou fortunes qui arrivent par le plaisir de
Dieu: au matin, le comte de Flandre se voit l'un des plus grands
princes de la terre des crestiens, et au vespre il le convint muchier
en celle povre maison de povre femme.

Regnier Campioen s'tait  peine loign lorsqu'il rencontra des
Gantois qui allaient de maison en maison chercher le comte de Flandre.
Il les rejoignit pour les accompagner dans leurs investigations et
pntra avec eux dans l'humble asile du prince fugitif. La pauvre
femme berait son plus jeune enfant: elle rpondit avec calme  toutes
les questions qui lui furent adresses. Campioen feignit mme de
vouloir visiter son grenier, mais il dclara bientt qu'il n'y avait
rien dcouvert, et ses compagnons, persuads par ses paroles, allrent
continuer ailleurs leurs recherches dsormais inutiles.

Combien dut paratre longue au comte de Flandre, poursuivi par ses
ennemis, cette triste nuit du 3 mai 1382! Des clameurs lamentables
s'levaient de toutes parts vers le ciel, car les Gantois frappaient
sans merci les magistrats et les membres des mtiers qui avaient
accompagn, la veille, Louis de Male au Beverhoutsveld. Cependant
Philippe d'Artevelde et Pierre Van den Bossche avaient, vers les
premires heures du jour, fait dfendre, sous peine de mort, que l'on
pillt les maisons ou qu'on se livrt  des actes de violence. Les
mesures les plus nergiques avaient t prises pour protger les
marchands trangers, surtout les marchands anglais, et les bourgeois
de Bruges avaient t convoqus sur la place du march. Voulez-vous,
leur dit Philippe d'Artevelde, vivre dsormais comme nos frres et nos
allis? Toutes les mains se levrent en signe d'assentiment. Au
milieu de cette assemble, on vint annoncer  Philippe d'Artevelde que
l'un de ses compagnons, qui n'tait mme point tranger  sa famille,
avait mpris ses ordres et poursuivait le cours de ses vengeances. Il
le manda prs de lui, et sans lui laisser le temps de se justifier:
Vous eussiez d, lui dit-il, donner l'exemple de l'obissance et vous
avez t le premier  la violer. Aussitt aprs, plaant les devoirs
publics du _rewaert_ au-dessus de l'affection prive, il fit
prcipiter le coupable du haut d'une fentre au milieu de ses frres
d'armes. Ds ce moment, l'ordre et la paix furent compltement
rtablis, toutes les relations commerciales reprirent leur cours, et
les bourgeois de Bruges s'crirent: En Philippe a bon justichier:
il est bien taills d'estre capitaine de Flandre.

Les chefs des Gantois s'taient empresss de faire porter  leurs
concitoyens, extnus par la famine, les nombreux approvisionnements,
dposs  Damme et  l'Ecluse, de sorte qu'en peu d'heures la
dsolation fit place  l'allgresse la plus vire; car l'on vit comme
par prodige les vivres abonder tout  coup  Gand, comme si l'on et
t  Valenciennes ou  Tournay. En mme temps, voulant faire
disparatre tout ce qui retraait l'hostilit des Brugeois et la
rendre dsormais impossible, ils avaient rsolu de dmolir les portes
de Sainte-Croix, de Sainte-Catherine et de Gand, et autour de chacune
de ces trois portes trente pieds de murailles. De nombreux otages
avaient t dsigns dans le parti des _Leliaerts_, et deux capitaines
avaient t chargs de rester  Bruges: l'un tait Pierre Van den
Bossche; l'autre, Pierre de Wintere, qui, proscrit autrefois de sa
ville natale, y rentrait les armes  la main plus puissant que ceux
qui l'avaient exil.

Au milieu de ces soins, les capitaines gantois continuaient  ignorer
ce qu'tait devenu le comte. La plupart persistaient  croire qu'il
avait russi  sortir de Bruges le soir mme de la mle du
Beverhoutsveld. Le 4 mai il quitta son asile pendant la nuit pour se
diriger,  travers le cimetire et le pr de Saint-Sauveur, vers le
foss de la ville, qu'il traversa dans une nacelle. Il ne connaissait
point toutefois les chemins, et entendit bientt qu'on s'approchait de
lui; il s'tait rfugi dans une haie, quand il reconnut la voix de
Robert Maerschalck: ceci se passait  Saint-Michel, prs du chteau de
Craenenburg, nom de sinistre augure, qui devait rappeler  Maximilien
d'Autriche les revers de Louis de Male.

Le comte de Flandre ne ddaignait plus les conseils de Robert
Maerschalck. Il le pria de lui enseigner la route de Lille, et ne
cessa point de marcher jusqu' ce qu'il et rencontr un laboureur 
qui il acheta une jument, sur laquelle il se plaa sans selle et sans
pannel. Ce fut dans ce modeste quipage que l'un des princes les plus
illustres de l'Europe s'arrta  Roulers chez un bourgeois qui tenait
l'htellerie du _Cornet_,  qui il dit comme  la pauvre veuve de
Bruges: Sauve-moi, je suis ton sire le comte de Flandre. Celui-ci,
s'honorant par la mme fidlit au malheur, lui donna le meilleur
cheval de ses curies, et ne le quitta que lorsqu'il l'eut conduit 
Lille. Chaque jour de nombreux chevaliers, chapps aux mmes
dsastres, venaient l'y rejoindre, et ce fut dans cette ville qu'il
apprit la mort de sa mre qui lui laissait le comt d'Artois, au
moment mme o sa puissance paraissait plus faible et plus branle
que jamais.

Ypres, Courtray, Bergues, Cassel, Poperinghe et Bourbourg avaient
embrass successivement la cause des communes flamandes. A Ypres,
Philippe d'Artevelde harangua le peuple du haut d'une tribune qui
avait t leve sur la place du march;  Courtray, il prsida 
l'lection des nouveaux chevins. Lorsqu'il rentra  Gand, tous les
bourgeois se rendirent au devant de lui en le saluant par de longues
acclamations. Il tait plus respect dans toute la Flandre que s'il
et t le comte lui-mme: il avait autant de valets et de coursiers
qu'un grand prince, et chaque jour les trompettes sonnaient aux portes
de l'htel, o, vtu d'carlate et de menu vair, il runissait les
dames et damoiselles dans de somptueux banquets.

L'cho de la bataille de Beverhoutsveld avait retenti, selon le
tmoignage de Froissart, depuis le Rhin jusqu'au del des Pyrnes.

Les villes du Brabant et du pays de Lige se souvenaient de la
confdration de 1339, et elles dissent de nouveau: Nous serons tous
un, eux avec nous et nous avec eux.

En France, les tats gnraux, invits  faire connatre leur rponse
aux intimations menaantes des oncles de Charles VI, avaient dclar
que tous leurs commettants prfraient la mort au rtablissement des
impts. On avait vu, disait-on, une flamme brillante serpenter, par un
temps serein, autour des remparts de Paris et se montrer
successivement  tous les points de l'horizon: c'tait le mouvement
qui partait de la capitale du royaume pour se propager dans toutes ses
cits et dans toutes ses provinces,  Reims comme  Orlans,  Rouen
comme  Blois, dans le Beauvoisis comme dans la Champagne.

En Angleterre, le roi Richard II avait russi  disperser les
rassemblements tumultueux des hommes des communes qu'un grand nombre
de Flamands avaient rejoints; mais la mort de Walter Tyler n'empchait
point le parlement de dclarer que si l'on voulait sauver le royaume,
une rforme immdiate tait devenue ncessaire, et qu'il fallait
concilier la dignit royale avec les besoins et les droits des
communes.

Louis de Male avait quitt Lille o il ne se croyait plus en sret,
et s'tait retir d'abord  Hesdin, puis  Bapaume. Ce fut dans cette
dernire ville qu'il fit dcapiter les otages de Courtray, pour punir
leurs concitoyens d'avoir accueilli les Gantois: vengeance qui
rappelait ses revers sans pouvoir lui tenir lieu de victoire.

Cependant le parti _leliaert_ comptait encore des chevaliers aussi
intrpides que ceux qui, sous Louis de Nevers, avaient combattu les
communes flamandes allies  Edouard III. Le 17 mai, Daniel d'Halewyn
et ses frres, runissant sous leur bannire les sires de Moorslede,
d'Haveskerke, de Moerkerke, de la Hamaide, de Cond, de Meetkerke, de
Wavrin, de Montigny, de Poucke, d'Hondschoote, de Rasseghem, de Rodes,
de Masmines, de Liedekerke, de Calonne, et d'autres nobles des plus
illustres maisons de Flandre, d'Artois et de Hainaut, s'enfermrent
prcipitamment  Audenarde. Ils formaient  peine cent cinquante
lances; mais Daniel d'Halewyn, avant de s'loigner de Lille, avait
jur au comte qu'il dfendrait vaillamment les murailles d'Audenarde:
jamais serment ne fut plus important ni mieux gard.

Philippe d'Artevelde avait fait publier un mandement gnral, afin que
toutes les communes de Flandre convoquassent leurs nombreuses milices.
Elles se htrent d'accourir  sa voix, et dans les premiers jours de
juin, cent mille hommes campaient aux bords de l'Escaut. Philippe
d'Artevelde voyait autour de lui les fils des compagnons de son pre,
Simon de Vaernewyck, Jean de Beer, Goswin Mulaert. Toute son arme
demandait  grands cris le combat, et ce fut une faute irrparable de
ne pas profiter de cet enthousiasme, puisqu'il s'agissait
non-seulement de rtablir la paix de la Flandre, mais de la rtablir
assez tt pour que la Flandre pt, en secondant les efforts des
communes franaises, rendre impossible l'excution des desseins
hostiles des oncles de Charles VI. On racontait dans toutes les
contres voisines, et cela n'tait que trop vrai, que Philippe
d'Artevelde avait rsolu de s'emparer d'Audenarde sans livrer un seul
assaut, esprant beaucoup de ses machines de guerre et encore plus de
la famine, qui ne devait pas tarder  se faire sentir parmi les
assigs. On arrivait du Brabant et mme de l'Allemagne pour visiter
les tentes innombrables des milices communales; les uns admiraient les
halles qu'elles avaient construites pour les marchands de draps et de
pelleteries, le march o les fermires, couvertes de riches joyaux,
talaient leur beurre, leur lait et leurs fromages, les vastes
tavernes o coulaient sans cesse les vins les plus prcieux du Rhin et
de Malvoisie; d'autres passaient du quartier des Gantois, plac du
ct du Hainaut, par un pont construit sur l'Escaut, au quartier des
Brugeois, et de l ils reconnaissaient au nord d'Audenarde,  leurs
pavillons varis, les communes d'Ypres, de Courtray, de Poperinghe, de
Cassel et du Franc. Ce qui excitait surtout leur tonnement, c'taient
les balistes, les canons et les terribles engins des Flamands, parmi
lesquels se voyait une grande bombarde dont on entendait la dtonation
 six lieues.

Le sire d'Halewyn continuait  opposer  la supriorit numrique des
assigeants la plus hroque rsistance. Par ses ordres, on avait
dtruit ou couvert de terre les maisons situes le plus prs des
remparts, et l'on avait mme jug prudent d'enfermer tous les
habitants dans les glises, afin que les hommes d'armes n'eussent 
redouter ni leurs plaintes, ni quelque meute imprvue. Ce fut
toutefois parmi les sergents eux-mmes que le mcontentement se
manifesta d'abord. Depuis plusieurs semaines, ils ne recevaient plus
de solde; enfin un marchand consentit  leur avancer six mille francs
pourvu que le comte ft dposer cette somme chez un changeur de
Valenciennes, et un valet traversa pendant la nuit les eaux de
l'Escaut et le retranchement des assigeants pour aller annoncer 
Louis de Male l'arrangement qui avait t conclu.

Le comte de Flandre se trouvait en ce moment  Hesdin, les lettres que
lui adressait Daniel d'Halewyn lui apprirent la triste situation des
dfenseurs d'Audenarde, et, s'arrachant de son honteux repos, il se
rendit sans dlai prs du duc de Bourgogne, afin de rclamer l'appui
de son influence dans le conseil du roi. Le duc de Bourgogne, qui
avait pous l'hritire de la Flandre, tait plus intress que
personne  voir comprimer le mouvement des communes flamandes. Il
s'empressa d'accourir  Senlis o tait la cour, et y eut une longue
confrence avec son frre le duc de Berri. Ils s'entretenaient des
troubles de Flandre, lorsque Charles VI arriva tout  coup auprs
d'eux en riant et un pervier sur le poing. Il s'cria aussitt que
son plus grand plaisir serait d'abattre l'orgueil des Flamands.
L'hritier de Charles le Sage, pauvre enfant  l'esprit prmaturment
affaibli, ne voyait dans cette grande lutte qu'un champ clos
chevaleresque o il pourrait, en brisant sans danger quelques lances,
s'galer aux preux dont les romans avaient charm ses premiers
loisirs. Il ne cessait d'en entretenir tous ceux qui l'entouraient, et
les mmes images le proccupaient pendant son sommeil. Peu de jours
aprs son entrevue avec ses oncles, il rva qu'il se trouvait au
milieu de tous les barons de son royaume: le comte de Flandre tait
venu lui offrir un beau faucon, et, dans son impatience de l'essayer,
il le faisait lancer par le sire de Clisson; l'oiseau avait pris son
essor vers la Flandre, et il l'avait suivi  cheval jusqu' ce qu'il
se vt arrt par de vastes marais couverts de ronces et de
broussailles, mais un cerf ail vint s'offrir  lui et le porta 
travers les airs: son faucon s'tait empar d'un si grand nombre de
hrons qu'on ne saurait le dire. Ce songe plaisait beaucoup au jeune
prince, qui ne tarda point  placer le cerf volant dans sa devise; et
les oncles du roi, mettant  profit cette ardeur purile, convoqurent
immdiatement  Arras le ban et l'arrire-ban du royaume.

Ce fut dans ces circonstances qu'un hraut de Philippe d'Artevelde
arriva  Senlis avec une lettre moult douce et moult amiable, dans
laquelle les communes flamandes priaient le roi de vouloir bien les
rconcilier avec leur seigneur et de se contenter d'une mdiation
pacifique, lui promettant, s'il renonait  soutenir le comte par la
force des armes, de conserver elles-mmes la neutralit dans les
querelles de la France et de l'Angleterre. Les conseillers du roi ne
rpondirent rien au messager et le firent mme mettre en prison;
cependant quelques jours aprs il fut dlivr: on s'tait souvenu de
la puissance de Jacques d'Artevelde et de son alliance avec Edouard
III, et les oncles de Charles VI avaient rsolu de chercher, comme
Philippe de Valois,  dtourner  la fois les communes flamandes de
leurs projets hostiles et du respect qu'elles portaient au _rewaert_.

Les vques de Laon, d'Auxerre et de Beauvais, Gui d'Honnecourt,
Arnould de Corbie, le sire de Rayneval et d'autres chevaliers se
rendirent  Tournay: mais les capitaines des milices flamandes avaient
dclar qu'ils n'entameraient aucune ngociation pour la paix avant la
reddition d'Audenarde et de Termonde, les seules villes qui n'eussent
point reconnu leur autorit. Les ambassadeurs franais n'taient pas
autoriss  cder  de si grandes exigences: le but de leur mission
n'tait pas de conclure la paix en livrant aux communes les
forteresses du comte, mais de chercher  les sauver par leurs
ngociations. Ils insistrent pour qu'on leur adresst des
sauf-conduits, en se contentant d'exprimer le dsir de traiter avec
les magistrats des bonnes villes, et, ds le 16 octobre, ils signrent
des lettres qui, bien que le nom de Philippe d'Artevelde y ft insr,
furent toutefois adresses directement aux trois bonnes villes de
Flandre.

Philippe d'Artevelde se trouvait  Gand lorsque ces lettres y furent
portes: telles taient la confiance et l'autorit dont il tait
investi, que s'il et t absent personne n'et os les ouvrir. A
Bruges et  Ypres on arrta les messagers envoys par les ambassadeurs
franais, et, le 20 octobre, Philippe d'Artevelde termina les
ngociations par un important manifeste o il justifiait toute la
conduite des communes flamandes, en dclarant que si Charles VI
refusait d'exercer la mdiation pacifique qu'elles attendaient de lui
comme de leur souverain seigneur, ses projets d'veiller des discordes
dans le pays ne russiraient point, et que l'on ne redoutait pas
davantage ses armes ni sa grande puissance.

Les oncles du roi se trouvaient  Pronne. Ils furent fort irrits de
voir que Philippe d'Artevelde rejetait ainsi les propositions qu'ils
lui adressaient. Le comte de Flandre tait le seul qui s'applaudt de
l'orgueil des Flamands, parce qu'il se flattait de pouvoir rentrer
triomphant dans ses Etats, comme son pre aprs la bataille de Cassel.
Comte, lui avait dit le roi au milieu de tous ses conseillers, vous
retournerez en Artois et brivement nous serons  Arras, car mieux ne
pouvons-nous montrer que la querelle soit ntre que de approcher nos
ennemis.

Il semble que Philippe d'Artevelde ait conserv assez longtemps, aprs
la bataille de Beverhoutsveld, l'espoir de voir le roi de France cder
aux plaintes des communes franaises et  l'avis de plusieurs de ses
conseillers qui s'efforaient de le dissuader de toute expdition en
Flandre. Lorsque les tentatives des ambassadeurs arrivs  Tournay
l'eurent convaincu qu'ils ne cherchaient qu' exciter des troubles
pour affaiblir la Flandre, il n'hsita plus  traiter avec les
Anglais. Les lettres de sauf-conduit accordes par le roi Richard II
portent la date du 7 octobre 1382, et ce ne fut que deux jours avant
l'arrive des messagers franais dans les bonnes villes de Flandre que
les communes envoyrent des dputs  Londres, parmi lesquels il faut
citer Franois Ackerman et Rasse Van de Voorde, et au premier rang un
savant thologien nomm Jean de West, qui, aprs avoir t tour  tour
chapelain de Saint-Donat de Bruges, et doyen de Cambray et de Tournay,
avait t lu, lors du schisme, vque de Tournay par les partisans du
pape Urbain VI, tandis que le sige de cette ville restait occup par
un prlat favorable  Clment VII. Les dputs des communes flamandes
se dirigrent de Bourbourg vers Gravelines et de l vers Calais, o le
gouverneur anglais, messire Jean d'Evereux, l'un des anctres du comte
d'Essex, si fameux sous le rgne d'Elisabeth, leur fit grand accueil.
Un vent favorable favorisa leur dbarquement  Douvres, et ils
poursuivirent aussitt leur voyage vers Londres. Une audience
solennelle leur fut accorde au palais de Westminster: ils y
exposrent leur mission en prsence du duc de Lancastre, des comtes de
Buckingham, de Kent et de Salisbury, et partout, dit Froissart,
estoient bien venus espcialement du commun d'Angleterre, quand ils
dirent qu'ils estoient de Gand, et disoient que les Gantois estoient
bonnes gens.

Cependant tout se prparait en France pour une lutte complte et
dcisive; mais ce n'est point dans quelques sditions et au milieu de
quelques tentatives anarchiques qu'il faut en chercher le vritable
caractre. Certes, parmi les laboureurs de France et d'Angleterre,
chez les fils de Jacques Bonhomme, de mme que chez les compagnons de
Wat-Tyler et de Jack Straw, il y avait une excitation violente
provoque par les malheurs de tout genre qui s'taient appesantis sur
les pauvres cultivateurs, pills par les gens de guerre: leurs
passions grossires et brutales les portaient  d'horribles excs;
mais dans les classes claires, parmi tous les bourgeois et mme chez
un grand nombre de nobles, on retrouvait un sincre enthousiasme pour
les traditions des liberts communales. Le vnrable Jean Desmarets
tait l'un de ces hommes qui avaient appris par une longue exprience,
comme Charles V dans ses dernires annes,  placer le salut des
peuples dans une paix stable que garantiraient le respect de leurs
droits et la rgularit de leurs institutions. Leurs adversaires
taient au contraire des princes cruels et jaloux qui ne voulaient
rendre la royaut absolue que pour tre seuls  s'en disputer la
tutelle, des barons qu'effrayait le mouvement communal, parce que
leurs rigueurs dans leurs domaines avaient contribu  le faire
natre, ou des chevaliers de noblesse douteuse dont les anctres
taient les courtisans de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois. Ce
fut ainsi que l'on vit les comtes de Foix et d'Armagnac, si redouts
dans le Midi, oublier leurs querelles et se diriger vers la Flandre en
mme temps qu'un sire de Revel, qui s'appelait Antoine Flotte. Jusque
dans les montagnes de la Savoie et de l'Auvergne, jusque dans les
plaines de la Lorraine et de la Gascogne, les feudataires de Charles
VI s'empressaient de dployer leur pennon et d'obir au mandement du
roi qui tait all lui-mme prendre l'oriflamme  Saint-Denis.

Tandis que Philippe d'Artevelde exhortait les bourgeois d'Ypres et de
Courtray  se bien dfendre, le roi de France recevait,  l'abbaye de
Saint-Nicolas-au-Bois, l'hommage de Louis de Male; mais le dessein
d'envahir la Flandre paraissait si prilleux que son frre avait t
laiss  Pronne, afin qu'un dsastre commun ne dtruist point toute
la postrit de Charles V. Lorsque Charles VI arriva le 4 novembre 
Arras, rien n'tait encore dcid sur la route que suivrait l'arme,
et l'on commenait  croire que si les passages de la Lys taient bien
gards, il serait impossible d'entrer en Flandre. Les uns proposaient
de remonter jusqu'aux sources de la Lys; mais la saison tait si
avance que l'on devait craindre de trouver des chemins impraticables
dans les terres argileuses des pays de Cassel, de Bourbourg et de
Furnes. Les autres jugeaient prfrable de se diriger vers Tournay et
d'y traverser l'Escaut pour aller attaquer les Gantois au pied des
murailles d'Audenarde. Le conntable de France, Olivier de Clisson,
soutint au contraire qu'il fallait sans hsiter marcher droit aux
Flamands, afin de les combattre avant l'arrive des Anglais. On savait
que Philippe d'Artevelde avait annonc  Ypres la conclusion d'une
troite fdration avec Richard II, et qu'il s'applaudissait de voir
rgner dans le ciel les vents d'ouest qui devaient favoriser la
navigation de ses allis: on ajoutait qu'une flotte tait prte 
aborder  Calais. L'avis d'Olivier de Clisson prvalut, et l'on ne
songea plus qu' rgler l'ordre de marche de l'arme. Un chevalier
flamand, Josse d'Halewyn, qui, de mme que Guillaume de Mosschere en
1302, conduisait les trangers dans le domaine de ses pres avant de
concourir  leurs efforts pour ruiner sa patrie, guidait dix-huit
cents ouvriers chargs d'largir les routes, de couper les haies, de
combler les ruisseaux. A l'avant-garde paraissaient les marchaux de
l'arme avec six mille quatre cents hommes d'armes, quatorze mille
arbaltriers et cinq mille gens de pied recruts en Artois. Le corps
de bataille o se trouvait le roi comptait douze mille hommes d'armes
et dix-huit mille arbaltriers. Le comte de Flandre avait prodigu
tous ses trsors pour runir seize mille hommes sous sa bannire dans
ce camp o l'on rvait la dvastation de ses Etats. A son exemple, le
duc de Bourgogne avait fait fondre  Malines une partie de la
vaisselle et des joyaux de Marguerite de Male, pour entretenir  ses
frais un grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on remarquait les
comtes d'Eu et de la Marche, l'amiral de France, Jean de Vienne, les
sires de Chlons, de Vergy, d'Antoing, de Charny, de Montaigu. A ces
corps principaux se joignaient un grand nombre de troupes
indisciplines, composes principalement d'aventuriers bretons qui
conservaient le nom si redout de grandes compagnies. Les oncles du
roi avaient jug utile de rclamer leur concours depuis que, dans un
conseil tenu  Montargis, ils avaient rsolu que l'on n'associerait 
cette expdition aucun corps de milices communales. Suivant les
donnes les plus exactes, l'arme de Charles VI ne comptait pas moins
de quatre-vingt mille hommes.

D'Arras le roi s'tait dirig vers Lens et de l vers Lille, o l'on
avait prpar un htel pour le recevoir; mais des espions flamands y
mirent le feu, et les Franais s'avancrent de Seclin jusqu' l'abbaye
de Marquette. C'tait  Commines qu'ils se proposaient de franchir la
Lys; mais lorsque les marchaux s'approchrent, ils trouvrent le pont
rompu et remarqurent sur l'autre rive Pierre Van den Bossche, qui
s'tait plac, une hache  la main, devant neuf ou dix mille hommes
rangs en bon ordre. On ne pouvait plus songer  tenter en cet endroit
le passage de la rivire; les valets que l'on avait envoys pour
reconnatre le pays n'avaient point aperu de gus, et le conntable
lui-mme se voyait,  son grand regret, rduit  dclarer qu'il ne
restait d'autre ressource que de se retirer vers Aire o existait un
pont sur la Lys.

La folle tmrit de quelques jeunes bannerets devait djouer toutes
les prvisions des conseillers les plus sages de Charles VI et
renverser les esprances des Flamands. Trois nacelles avaient t
portes de Lille; on les lana secrtement dans la Lys  quelque
distance du pont de Commines. Les sires de Saimpy, d'Enghien, de
Vertaing et d'autres chevaliers s'y prcipitrent aussitt, et 
mesure qu'ils atteignaient la rive oppose, ils se cachaient dans un
petit bois d'aunes pour attendre leurs compagnons. Le marchal de
Sancerre les avait rejoints avec quatre cents hommes d'armes, et un si
grand enthousiasme les animait que le sire de Rieux, envoy vers eux
par le conntable, oublia sa mission pour s'associer  leur
entreprise. Olivier de Clisson ne s'en alarma que davantage:
cependant, voyant qu'il tait trop tard pour faire entendre ses
conseils et qu'il ne lui restait plus qu' employer tous les moyens
qui taient en son pouvoir pour aider ses compagnons d'armes, il donna
aux arbaltriers l'ordre de s'avancer vers le pont de Commines. Ils
avaient amen avec eux de nombreuses bombardes qu'ils placrent
vis--vis des ennemis, et multiplirent leurs efforts pour s'emparer
du passage de la Lys. Quoique toutes leurs attaques eussent t
repousses, ils avaient russi  attirer sur un seul point, pendant
toute la journe, l'attention des milices communales de Flandre.

L'tonnement de Pierre Van den Bossche fut extrme quand il vit vers
le soir la petite arme du sire de Saimpy qui venait bravement lui
prsenter bataille: quelques-uns de ses amis l'engageaient 
l'attaquer sans dlai; mais il rejeta leur avis, soit qu'il subt
cette influence fatale qui dsarme le courage  l'approche des revers,
soit que, par une prudence mal justifie, il se crt plus assur de la
vaincre le lendemain. Les Flamands, dociles  sa voix, restaient
immobiles dans leur position; autant leur attitude tait calme et
silencieuse, autant l'agitation tait grande parmi les Franais, qui,
sur l'autre rive de la Lys, se voyaient condamns  tre les tmoins
d'une lutte ingale dans laquelle ils ne pourraient secourir leurs
amis et leurs frres. Olivier de Clisson tait surtout en proie  une
vive anxit, et on l'entendait rpter  haute voix: Pourquoi
suis-je conntable de France?

Dj le jour finissait et la nuit approchait froide et longue comme
elle l'est toujours en Flandre au mois de novembre, surtout dans un
pays couvert de prairies et de marais. Tandis que les hommes d'armes
du conntable s'efforaient de rtablir le pont de Commines, en jetant
sur les piliers  demi dtruits des planches et des dbris de
boucliers, le sire de Saimpy et ses compagnons campaient au milieu de
la boue, n'ayant point de provisions pour rparer leurs forces, et
glacs par la pluie qui ne cessait de tomber  torrents; tous se
montraient toutefois pleins de courage et d'espoir: ils comprenaient
que de leur succs dpendait l'issue de l'expdition de Charles VI, et
chacun d'eux faisait entendre tour  tour les cris d'armes de tous les
barons franais, afin d'exagrer leur nombre aux yeux des dfenseurs
de Commines.

Lorsqu'au lever de l'aurore les Flamands s'avancrent en silence pour
surprendre les Franais, ceux-ci trouvrent dans la supriorit des
armes un avantage propre  balancer celui que les Flamands plaaient
dans la force du nombre. Les chevaliers arrtaient de loin les hommes
des communes avec leurs longues lances, et dchiraient aisment leurs
cottes de mailles, grce  leurs glaives de Bordeaux. Le dsordre se
mit bientt dans les rangs des assaillants: une devineresse leur avait
annonc qu'elle ferait la premire couler le sang franais et que ce
serait le signal de la victoire: mais elle fut tue ds le
commencement du combat. Au mme moment, Pierre Van den Bossche reut
deux blessures, l'une  l'paule, l'autre  la tte; son frre, qui
tait capitaine du chteau de Gavre, prit en voulant le dfendre, et
ce fut  grand'peine que ses compagnons parvinrent  le porter hors de
la mle. Privs de leur chef, les Flamands reculaient, mais ils
taient prts  se rallier, et le tocsin qui retentissait dans les
campagnes appelait tous les laboureurs  leur aide, lorsqu'un cri
effroyable retentit des remparts de Commines. Le pont avait t
rtabli, et le conntable venait de passer la Lys avec l'avant-garde
de l'arme franaise qu'appuyaient les hommes d'armes du comte de
Flandre. Louis de Male introduisait lui-mme le successeur de Philippe
le Bel dans l'hritage de Gui de Dampierre.

La rsistance avait cess. La ville de Commines fut saccage et l'on
gorgea tous les habitants, qui s'taient rfugis dans les glises,
et bientt les flammes, qui s'levaient de ces ruines vers le ciel, se
refltrent dans un autre incendie: c'tait celui du bourg de Wervicq,
fameux par ses richesses et l'industrie des tisserands: les Bretons du
sire de Laval y avaient trouv tant d'or et tant d'argent qu'ils
avaient abandonn les draps les plus prcieux aux sergents d'armes.

Charles VI avait quitt l'abbaye de Marquette: il crut avoir sa part
dans le triomphe des siens en passant la nuit au milieu des cendres
fumantes de Commines; le lendemain, il poursuivit sa marche et campa
sur le mont Saint-Eloi; il n'tait plus qu' une lieue d'Ypres.

Ce fut au mont Saint-Eloi que les princes franais reurent
d'importantes nouvelles de Paris. Pendant quelque temps, les Parisiens
avaient t calms par les pompeuses promesses du duc de Bourgogne;
mais un secret pressentiment leur annonait que l'armement du roi
Charles VI menaait autant leurs privilges que ceux des cits
flamandes. Ils n'hsitrent plus et arrtrent les chariots destins 
l'expdition. Ils eussent mme renvers le chteau du Louvre et les
autres forteresses qui entouraient Paris, si un de leurs chefs n'et
russi  leur faire entendre le langage de la prudence et de la
modration. Attendez, leur disait-il, que nous ayons appris le
triomphe des Gantois. Le bourgeois, respect de tous, qui parlait
ainsi, tait un vieillard qui avait autrefois t l'ami de Marcel. Son
nom expliquait peut-tre aussi bien son influence que ses sympathies:
il s'appelait Nicolas le Flamand.

Ce mouvement des Parisiens inquitait d'autant plus les oncles du roi
que, bien qu'ils eussent obtenu un clatant succs au pont de
Commines, ils n'avaient encore soumis aucune ville importante de la
Flandre. Une tentative dirige la veille contre Ypres avait t
repousse, et le bruit courait que toutes les communes des
chtellenies d'Ypres, de Cassel et de Bergues s'armaient pour les
attaquer en leur rendant toute retraite impossible; il arriva mme,
dans la soire du 19 novembre, que les Franais prirent le bruit que
faisaient quelques valets en se disputant, pour une agression
imprvue. On alluma  la hte des flambeaux. Les chevaliers s'armrent
et rangrent leurs gens sous leurs pennons, et la nuit s'tait presque
entirement coule lorsqu'ils se crurent assez rassurs pour rentrer
dans leurs tentes.

Il tait trop tard pour reculer: c'tait dans les campagnes de la
Flandre, thtre de tant de sanglants combats, que devait se dnouer
cette lutte mmorable o derrire les milices flamandes combattaient
toutes les communes de France. Du sommet du mont Saint-Eloi Charles VI
pouvait apercevoir les hauteurs de Cassel et les prairies de Courtray:
devant lui s'ouvrait l'avenir, c'est--dire le triomphe ou le revers,
sombre mystre cach dans les desseins de la Providence.

Cependant Charles VI se sentait plus faible: il dfendit aux hommes
d'armes de piller les biens de ceux qui se soumettraient, et offrit
des conditions si avantageuses  la ville d'Ypres qu'elle livra son
capitaine, Pierre Van den Broucke. Les Franais avaient promis aux
bourgeois d'Ypres que tous leurs biens seraient respects et que
personne ne pntrerait dans leurs remparts. En effet, Charles VI
avait port son camp prs des tangs de Zillebeke, et un grand nombre
de membres des mtiers avaient pu se retirer  Courtray, quand le sire
de Neuillac et d'autres chevaliers franais, se proposant d'aller
attaquer la partie occidentale de la Flandre, jugrent que pour
atteindre leur but ils devaient traverser Ypres. Ils y laissrent mme
quelques-uns de leurs hommes d'armes qu'on empcha  grand'peine de
piller. Ceux qui accompagnaient le sire de Neuillac se ddommagrent 
Poperinghe o ils gorgrent les habitants et saccagrent tout ce
qu'ils possdaient. Cassel, Bergues, Bourbourg, Dunkerque, Bailleul,
Messines, redoutant une semblable dvastation, se soumirent. Toutes
ces villes, imitant l'exemple des habitants d'Ypres, avaient aussi
livr leurs capitaines qui furent immdiatement dcapits.

Les hommes d'armes franais continuaient  recueillir un immense
butin. Depuis plusieurs mois, les fermiers du sud de la Lys, prvoyant
leur arrive, avaient conduit tout leur btail dans les riantes
prairies de la West-Flandre. C'tait aussi dans ce pays que l'on
fabriquait des toffes prcieuses qui taient recherches dans toutes
les contres de l'Europe. Un vaste march s'tait tabli au camp de
Charles VI: on y offrait  vil prix ce qui, peu de jours auparavant,
formait le trsor du laboureur ou la laborieuse rcompense des efforts
de l'ouvrier; enfin, les Bretons trouvrent que leurs pillages
encombraient trop le march: ils runirent des chariots et les
chargrent des dpouilles de la Flandre. Plusieurs jours s'coulrent
dans ces scnes d'pouvante et de dsolation. Les chefs de l'arme ne
pouvaient retenir leurs hommes d'armes sous les drapeaux: Louis de
Male lui-mme n'osait se plaindre de ce dont il tait chaque jour le
tmoin. De plus en plus mpris par ceux-l mmes qui s'taient arms
 sa prire, il n'tait plus appel au conseil du roi, et les
marchaux avaient ordonn  ses hommes d'armes de crier: Montjoie
Saint-Denis! et de ne plus porter l'antique massue arme du
_scharmsax_, nergique emblme de leur nationalit, que les historiens
du quatorzime sicle appellent le bton  viroles. Il leur avait t
galement dfendu de parler la langue flamande, dsormais condamne
comme le peuple dont elle rappelait l'existence. Antoine Flotte,
compagnon d'armes de Charles VI, se souvenait sans doute que ce
n'tait point en franais que Breydel et Coning avaient prononc 
Bruges et  Courtray le _v victis_!

Ds que Philippe d'Artevelde avait connu le passage de la Lys, il
s'tait rendu  Gand o dix mille bourgeois s'loignrent aussitt de
leurs foyers pour le suivre  Bruges. Pierre Van den Bossche,  peine
guri de ses blessures, et Pierre de Wintere, que les mmes revers
avaient chass de Warneton, exhortrent galement les bourgeois 
rsister vaillamment aux Franais, leur disant que si Charles VI
s'tait avanc jusqu' Ypres, ils ne pouvaient oublier que l'arme de
Philippe le Bel avait aussi pntr jusqu'aux remparts de Courtray. A
Damme,  Ardenbourg,  l'Ecluse et dans le pays des Quatre-Mtiers,
les communes armrent de nouvelles milices. Philippe d'Artevelde avait
dj choisi vingt mille combattants parmi ceux qui assigeaient
Audenarde, de sorte que toutes ses forces runies comprenaient environ
cinquante ou soixante mille hommes.

Il a paru  quelques historiens que Philippe d'Artevelde avait fait
une grande faute en quittant le sige d'Audenarde, car les pluies et
le mauvais temps n'eussent peut-tre pas permis d'aller l'y combattre;
selon une autre opinion, il et agi plus habilement s'il tait rest 
Courtray, plac sur le flanc de l'arme ennemie, prt  la surprendre
au premier moment favorable, et ne pouvant tre lui-mme attaqu qu'en
la forant de tenter de nouveau le passage de la Lys, qu'aurait
dfendu cette fois une arme plus nombreuse que celle de Pierre Van
den Bossche. N'y avait-il pas d'ailleurs, dans les souvenirs des
plaines de Courtray, une source ternelle d'enthousiasme et presque un
gage de victoire? Cependant, en tudiant la situation des choses, on
reconnat bientt qu'il ne dpendit de Philippe d'Artevelde de livrer
bataille aux Franais ni devant Audenarde, ni  Courtray. C'et t
assurment un immense avantage que de temporiser jusqu' l'arrive des
Anglais, dont les ambassadeurs taient venus chercher  Calais la
ratification du _rewaert_ et renouveler eux-mmes leurs promesses
d'alliance, et surtout de pouvoir attendre un secours bien plus
prochain, bien plus certain que celui des Anglais, l'approche de
l'hiver, qui devait invitablement dissoudre tout l'armement de
Charles VI; mais aprs la perte d'Ypres, il tait un devoir auquel le
_rewaert_ de Flandre ne pouvait se drober: il fallait dfendre Bruges
dont il avait lui-mme fait dmanteler les murailles, et il tait
d'autant plus urgent de protger cette ville qu'il tait  craindre
que les _Leliaerts_, qui s'y trouvaient en grand nombre, ne
s'empressassent d'imiter ce qui avait eu lieu  Ypres en livrant leurs
portes aux Franais.

A ce point de vue, la position que Philippe d'Artevelde occupa le 25
novembre  Roosebeke tait admirablement choisie: elle commandait la
route d'Ypres  Bruges et s'appuyait  la fois sur Dixmude, sur
Roulers et sur Thourout. Son camp, plac sur une colline parseme de
broussailles, au pied de laquelle coulait un ruisseau, tait  peu
prs inabordable pour la chevalerie franaise. En conservant cette
position, il pouvait troubler les ennemis dans leur mouvement s'ils se
dirigeaient vers la forteresse d'Audenarde, dont le sige n'avait
point t lev; il les obligeait, s'ils voulaient l'attaquer, 
accepter pour champ de bataille le terrain o il avait lev ses
retranchements.

Ds que l'on eut appris  Zillebeke la marche des Flamands de Courtray
vers Boulers, l'arme franaise, que le duc de Berri venait de
rejoindre avec des renforts considrables, se porta en avant; mais les
marchaux ne tardrent point  annoncer que Philippe d'Artevelde
s'tait avanc jusqu' Roosebeke pour couvrir la route de Bruges, et
les Franais s'arrtrent sur les hauteurs de Passchendale. Les
conseillers de Charles VI avaient jug utile de prendre des
prcautions extraordinaires pour mettre le jeune prince  l'abri de
tout pril: on voulut mme enlever le commandement de l'arme au sire
de Clisson pour le charger de ce soin; mais le conntable maintint sa
prrogative, et l'on se contenta de placer prs du roi huit braves
chevaliers qui ne devaient point le quitter un instant. Lorsque toutes
ces dispositions eurent t approuves, un dernier message fut adress
 Philippe d'Artevelde: on lui offrait la paix si ses compagnons
voulaient demander merci au comte et s'engager  payer six mois de
solde aux hommes d'armes franais; mais les capitaines des communes
flamandes rpondirent unanimement qu'ils ne dposeraient point les
armes tant que le comte ne leur aurait pas rendu les privilges qu'ils
avaient reus de Robert de Bthune aprs la bataille de Courtray.

Cependant Philippe d'Artevelde ne comprenait point le pril qui le
menaait, et la prudence et pu donner de meilleurs conseils  son
audace. Il se souvenait de son triomphe du Beverhoutsveld, o, avec
cinq mille Gantois rsolus  mourir, il avait vaincu une multitude
confuse et tumultueuse, et, par un vain dsir de gloire, il se
persuadait qu'il pourrait, avec ses milices runies  la hte,
disperser aussi aisment la grande ligue de la royaut absolue et de
la noblesse fodale. En vain plusieurs des chefs gantois l'avaient-ils
conjur de ne pas compromettre dans une lutte douteuse les destines
de la Flandre et peut-tre celle de l'Europe. En vain lui
reprsentait-on que dj des chevaliers anglais avaient abord 
Calais pour le rejoindre. Le 26 novembre au soir, il runit tous les
capitaines dans un pompeux banquet et leur annona la bataille pour le
lendemain, en les exhortant  montrer pour la lgitime dfense de
leurs franchises tout le courage qu'attendaient d'eux les communes de
France.

Philippe d'Artevelde cherchait  propager chez ses compagnons une
confiance qui n'tait peut-tre point exempte de quelque inquitude
secrte: lorsqu'il s'tait loign d'Audenarde, de nombreuses troupes
de corbeaux avaient, disait-on, fait entendre leurs lugubres
croassements au-dessus de sa tte. La veille mme de la bataille, de
sombres pressentiments vinrent l'agiter de nouveau; sa femme, Yolande
Van den Broucke, l'avait accompagn et veillait dans sa tente. Peu de
jours s'taient couls depuis que son frre avait pri  Ypres,
victime de son dvouement  la cause des communes: peu d'heures
encore, et un semblable sacrifice devait la rendre veuve. Pendant
quelque temps, elle avait suivi en silence le ptillement de la flamme
qui dvorait lentement le charbon  demi teint dans le foyer du
_rewaert_; le sommeil se drobait  ses yeux, et chaque souffle du
vent qui frmissait entre les troncs des arbres couverts de givre lui
semblait quelque voix de menaant augure. Enfin, vers minuit elle
sortit de sa tente et dirigea ses regards vers le camp de Charles VI
o brlaient un grand nombre de feux, lorsque tout  coup elle crut
entendre les cris des Franais qui profitaient des tnbres pour
surprendre les Flamands. Elle rveilla prcipitamment Philippe
d'Artevelde, et celui-ci reconnut les mmes cris. On sonna aussitt la
trompette, et toutes les milices communales s'armrent: cependant on
apprit bientt, par les hommes qui faisaient le guet, que les
Franais n'avaient point quitt leur position, et Froissart ne peut
expliquer cette trange aventure qu'en rapportant qu'aucuns disoient
que c'estoient les diables d'enfer qui l jouoient et tournoient o la
bataille devoit estre pour la grand'proie qu'ils en attendoient.

La nuit tait dj avance: l'arme flamande ne songea plus qu' se
prparer au combat. Les communes de Gand, d'Alost et de Grammont se
placrent au premier rang; au second, se trouvaient les milices de
Bruges, de Damme et de l'Ecluse; au troisime, celles du Franc, toutes
diffrentes de costumes, toutes groupes autour de leurs bannires et
composes de bourgeois qui n'avaient le plus souvent point de casques
et de cuirasses, mais des maillets, des pieux ferrs et de grands
couteaux suspendus  leurs ceintures. Au milieu d'elles, quelques
archers anglais aiguisaient leurs flches. Les uns avaient t
recruts par Philippe d'Artevelde  l'poque o il avait commenc le
sige d'Audenarde; les autres taient accourus de Calais au bruit de
l'invasion du roi de France.

Cette mme nuit, le comte de Flandre avait t dsign par le
conntable pour faire le guet avec ses hommes d'armes, parmi lesquels
on remarquait le bourreau, nomm le grand Coppin, et ses seize valets;
mais c'tait assez que les chevaliers franais lui eussent confi le
soin de veiller tandis qu'ils se reposaient: ils ne combattaient pas
pour lui et avaient rsolu de combattre sans lui. En effet, ds le
lever de l'aurore, les capitaines chargs de rgler les prparatifs de
la journe, firent ordonner que ds que la lutte s'engagerait, sa
_bataille_ se retirt  part de toutes les autres. Ils prtendaient
qu'il ne leur tait point permis d'admettre parmi leurs compagnons de
prils et de gloire le comte et ses chevaliers, qui appartenaient  la
communion du pape de Rome. Louis de Male souffrit sans murmurer ce
nouvel outrage; mais parmi les nobles _leliaerts_ qui l'entouraient,
il y en eut quelques-uns dont le coeur s'mut aux tristes images de la
honte de leur prince et de la dsolation de leur pays: ceux-l
envoyrent secrtement un message  Philippe d'Artevelde pour lui
annoncer que les Franais taient bien dcids  l'attaquer.

Cependant les Flamands s'tonnaient de plus en plus de ce que les
Franais ne paraissaient point: ils avaient vu seulement le btard de
Langres et quelques autres chevaliers qui comprenaient la langue
flamande s'approcher de leur position pour la reconnatre et
s'loigner. Leur patience se lassait: il tait huit heures du matin et
un pais brouillard leur rappelait la fameuse journe de Courtray,
sans qu'ils songeassent  imiter la prudence de leurs aeux, qui
avaient attendu sans s'branler le choc de la chevalerie franaise.
Philippe d'Artevelde ne se croyait que trop assur du succs, parce
qu' l'exemple de Guillaume de Juliers, de funeste mmoire, il avait
recommand  tous les siens d'entrelacer leurs bras et de porter leurs
lourds pieux de fer droit devant eux: au moment de la mle, les
balles des canons et les traits des arbaltriers devaient leur ouvrir
les rangs des chevaliers et des sergents d'armes. Dans cette
disposition, tout tait prvu pour la victoire, rien pour le revers.

Les Flamands avaient reu l'ordre de se porter en avant, et, renonant
aussitt  la protection de leurs retranchements, ils cherchrent un
troit dfil au milieu des fondrires qui se prolongeaient devant eux
pour gravir une vaste colline qu'on nommait le mont d'Or. Ce fut l
qu'ils rencontrrent l'arme franaise. Le sire de Villiers y avait
dploy l'oriflamme autour de laquelle on avait vu voltiger une
colombe et presqu'au mme moment les rayons du soleil, dispersant la
brume, vinrent frapper les milices communales au visage.

Dj les bombardes flamandes ont donn le signal de la lutte et ds
leur premire dtonation deux chevaliers de Flandre, qui combattent
sous les tendards de Charles VI, ont succomb, comme si le ciel ne
leur permettait pas d'tre les tmoins d'un triomphe que leur trahison
a prpar: l'un est le sire d'Halewyn; l'autre, le sire de Wavrin;
Antoine Flotte a t renvers  leurs cts. Un cri de victoire
retentit parmi les Flamands: leur immense bataillon, poursuivant sa
marche, heurte avec une force irrsistible l'arme franaise qui
recule d'un pas et demi; la bannire royale est tombe en leur
pouvoir, mais c'est  tort qu'ils se vantent d'avoir conquis
l'oriflamme, ignorant que Pierre de Villiers, de mme qu'Anselme de
Chevreuse, ne livre aux chances de la guerre qu'une bannire par
droite semblance pareille  celle qui est reste dpose dans le
trsor de l'abbaye de Saint-Denis.

Cependant le sire de Clisson avait prvu la tactique des Flamands, et,
par une manoeuvre habile, il avait tendu rapidement les deux ailes
places sous les ordres des ducs de Berri et de Bourbon, ordonnant aux
chevaliers de renvoyer leurs chevaux et de frapper de loin avec leurs
longues lances les bourgeois de Flandre, tandis que leurs valets, se
glissant sur le gazon, pntraient sous les pieux des milices
communales et poignardaient leurs adversaires. Ce fut dans cette
attaque, d'un caractre tout nouveau dans les fastes de la chevalerie,
que se signalrent les sires de Saint-Didier, de Vergy, de la
Roche-Guyon, de Chlons, de Charny, de Villersexel, de Ray, de
Chtillon, de Chambly. Ce fat l que Boucicault fit ses premires
armes. Il tait  peine g de vingt ans et comme un Flamand,  la
stature gigantesque, se riant de sa jeunesse et de sa petite taille,
lui criait de retourner dans les bras de sa mre, il lui enfona sa
dague dans le flanc en lui disant: Sont-ce l les jeux des enfants de
ton pays? L'arme flamande reculait  son tour. Les premiers rangs,
blesss sans pouvoir se dfendre, se rejetaient sur ceux qui les
suivaient: si quelques-uns taient frapps par le fer ennemi,
d'autres, plus nombreux, sentaient leurs poitrines se briser dans cet
affreux reflux de cinquante mille hommes qui roulaient les uns sur les
autres. Sur dix combattants, neuf mouraient touffs. Parfois cette
masse norme s'arrtait dans sa lente et tumultueuse retraite, et
telle que le sanglier aux abois elle semait l'effroi parmi les
chasseurs. Le duc de Bourbon, s'tant trop avanc, fut bless et jet
 terre et le sire de Cuzant tomba prs de lui: mais cette escarmouche
fut sans rsultat. Les communes flamandes taient arrives prs du
ruisseau au del duquel elles avaient camp la veille. A mesure
qu'elles descendaient dans un terrain humide et marcageux le dsordre
s'accroissait; chacun s'efforait d'atteindre le premier la colline
oppose. En vain Philippe d'Artevelde cherchait-il  les rallier: il
fut entran dans leur fuite jusque prs d'une montagne qui doit  un
sol aride et charg de gravier, le nom de _Keyaerts-berg_. Pour la
tourner et gagner Staden et Thourout et de l Thielt ou Bruges, il
n'existait qu'une seule route, trace dans un profond ravin, au milieu
d'un bois dont les rameaux entrelacs formaient tantt un dme pais
et tantt une barrire. Ce fut l que Philippe d'Artevelde prit foul
aux pieds des siens, sourds  sa voix et impatients de s'ouvrir un
passage pour se drober  la poursuite des Franais. Etrange destine
du pre et du fils! Tous les deux, aprs avoir consacr leur vie 
l'affranchissement et  la gloire de leurs concitoyens, leur durent la
mort; l'un assassin par des tratres dans sa ville natale, prs du
foyer domestique; l'autre, finissant ses jours au milieu d'une
bataille, sans que du moins il lui et t donn d'tre frapp par une
main trangre.

Trois mille Gantois, tmoins du dsastre du corps principal de
l'arme, s'taient retirs  gauche de la route de Roosebeke vers des
prairies  demi couvertes de saules et de broussailles, qu'arrosent
les sources de la Mandel: ils y levrent  la hte quelques
retranchements et cherchrent  se dfendre, mais, entours de toutes
parts par les Franais, ils se virent bientt chasss de leur position
et la plupart furent tus. Toute lutte avait cess, mais le massacre
continua jusqu'au soir sur le champ de bataille. Jamais la Flandre
n'eut plus de sujet de deuil; car la plupart des chroniqueurs valuent
le nombre des morts  vingt-cinq mille et il en est qui le portent 
quarante et  soixante mille. La terre, dit le moine de Saint-Denis,
tait inonde d'un dluge de sang.

Le jeune roi de France n'avait entendu que de loin les acclamations
des vainqueurs et les gmissements des mourants. Lorsque tout danger
eut disparu, ses oncles allrent le fliciter de sa victoire et lui
montrrent la plaine couverte des cadavres de ses ennemis. Le royal
enfant n'tait point satisfait toutefois: il voulait qu'on lui ft
voir ce fameux Philippe d'Artevelde dont il avait si souvent entendu
rpter le nom. On savait dj qu'il n'tait pas parmi ceux qui
avaient quitt le champ de bataille, mais on ignorait ce qu'il tait
devenu. Les valets de l'arme, esprant une riche rcompense,
poursuivirent leurs recherches pendant toute la nuit  la lueur des
feux qu'on avait allums avec les dbris des pieux flamands;
cependant le lendemain vers l'aurore, ils aperurent, au milieu des
victimes sanglantes du combat de la veille, un bourgeois de Gand ou de
Bruges qui respirait encore. Ils le relevrent et ce fut lui qui leur
indiqua le corps du _rewaert_. Je devais hier, dit-il, recevoir de
ses mains l'ordre de chevalerie. Charles VI put considrer  loisir
cet homme, plus puissant peut-tre par son nom que par son gnie, puis
il ordonna qu'on le pendt  un arbre, qui longtemps aprs resta
clbre dans toute la contre. Plus gnreux  l'gard du soldat
bless qui survivait  son capitaine, il lui offrit de faire panser
ses plaies s'il consentait  devenir Franais. C'est en vain que
vous cherchez  me sduire, rpliqua le hros expirant, dj je sens
que mes forces et la vie m'abandonnent. Je fus, je suis et serai
toujours Flamand. Charles VI, loin d'honorer un si noble courage chez
ceux qu'il avait vaincus, ne s'loigna qu'aprs avoir fait dfendre
qu'on les ensevelt, afin qu'ils servissent de pture aux chiens et
aux oiseaux: Philippe le Bel lui en avait donn l'exemple aprs la
journe de Mont-en-Pvle.

Une profonde terreur rgnait  Bruges. Bien que les bourgeois eussent
port tout ce qu'ils possdaient de plus prcieux sur des bateaux
prts  appareiller pour les les de la Zlande, ils avaient rsolu de
recourir aux prires les plus humbles pour conjurer la colre du roi
et l'avidit des Bretons. Charles VI s'tait avanc ds le lendemain
de la bataille de Roosebeke jusqu' Thourout. Douze dputs de la
commune de Bruges, qu'accompagnaient deux frres mineurs, se rendirent
prs de lui pour implorer sa misricorde et lui annoncer qu'ils
avaient rtabli sur leurs murailles la bannire du comte. Le duc de
Bourgogne appuya leurs efforts pour sauver une cit qui, par ses
richesses et son commerce avec les nations trangres, tait l'un des
plus brillants joyaux de l'hritage de Marguerite de Flandre, et ils
trouvrent galement des protecteurs dans le conntable, dans le
marchal de Sancerre, dans le sire de Beaumanoir et dans d'autres
chevaliers auxquels ils avaient offert de nombreux prsents. Mais
Charles VI ne consentit  leur pardonner qu' cette condition qu'ils
indemniseraient les _grandes compagnies_ recrutes en Bretagne. Cela
n'tait point ais: les dputs brugeois eurent  ce sujet de longues
confrences avec le sire de Ray, et ds que le chiffre de l'amende eut
t fix, ils firent acte d'hommage, de foi et d'obissance comme
hommes liges du roi de France. Ils renoncrent  toutes les alliances
faites avec les Anglais par Jacques ou Philippe d'Artevelde, et
jurrent de reconnatre dornavant le pape Clment VII.

Les Bretons, irrits d'avoir vu s'vanouir les esprances qu'ils
fondaient sur le sac de Bruges, ravageaient les champs et pillaient
les villages. Les Franais, raconte le religieux de Saint-Denis,
gorgeaient tous ceux qu'ils rencontraient, n'pargnant ni le rang, ni
l'ge, ni le sexe, de telle sorte qu'on pouvait dire d'eux: Ils ont
tu la veuve avec l'orphelin, le jeune homme avec la jeune fille,
l'enfant  la mamelle avec le vieillard. Le comte de Flandre
approuvait ce qu'il ne pouvait empcher. Il est quelques personnes,
disait-il  Charles VI, qui demandent, trs-redout seigneur, comment
l'on pourra comprimer l'esprit de rvolte inn chez ce peuple
turbulent, soit en pargnant le pays, soit en le rduisant  n'tre
plus qu'une vaste solitude; pour moi, je me contenterai de dire que le
comt de Flandre est  vous, si vous le voulez, et j'aurai pour
trs-agrable tout ce qu'il plaira  votre royale majest d'ordonner
de sa conqute.

Le jeune roi de France semblait prendre plaisir  toutes ces scnes de
dvastation. Sa raison, dj chancelante, avait prouv,  la vue du
massacre de Roosebeke, une motion profonde qui s'tait bientt
transforme en un dlire frntique. Il faisait trembler par ses
fureurs ceux qui plus tard devaient en profiter dans l'intrt de leur
ambition. En vain ses conseillers l'engagrent-ils  marcher vers les
remparts de Gand pour y terminer la guerre de Flandre, ou bien  se
diriger rapidement vers Calais, afin de reconqurir sur les Anglais
surpris cette porte toujours ouverte aux invasions ennemies: leurs
efforts furent inutiles. On lui avait racont que l'on conservait 
Courtray, dans l'glise de Notre-Dame, cinq cents paires d'perons,
glorieux trophe de la journe de Groeninghe; on lui avait dit aussi
que c'tait au milieu des dpouilles des serviteurs de Philippe le Bel
que l'on avait dpos les lettres secrtes d'alliance des communes de
Flandre et de France. C'tait assez pour qu'il crt devoir dtruire
cette ville dont les hommes d'armes du duc de Bourbon s'taient
empars immdiatement aprs la bataille de Roosebeke. Depuis sa
victoire, il se croyait l'Alexandre d'un autre combat d'Arbelles: il
lui fallait l'incendie de Perspolis.

Cependant le comte de Flandre s'tait jet aux pieds du roi et l'avait
suppli de renoncer  ses desseins. Charles VI ne voulut point
l'couter: il avait rsolu de ne se rendre  Courtray que pour y
prononcer une sentence d'extermination. A peine le duc de Bourgogne
eut-il le temps de faire enlever de la tour des Halles une horloge qui
passait pour l'une des merveilles de la chrtient: toute la ville fut
livre aux flammes, et les habitants, femmes, enfants et jeunes
filles, furent emmens pour tre vendus par manire de servage.

Les Bretons avaient renvers dans le chteau de Courtray les statues
des aeux de ce comte de Flandre dont les malheurs avaient t le
prtexte de leur expdition; mais les dpouilles qu'ils avaient
conquises ne les satisfaisaient point, et ils se prparrent  quitter
les campagnes dsoles de la Flandre pour piller le Hainaut, afin de
chtier, disaient-ils, la neutralit douteuse qu'Albert de Bavire
avait observe pendant cette guerre. D'autres s'enrlaient pour
soutenir les querelles particulires du sire de Dixmude contre la
ville de Valenciennes. Ce fut  grand'peine que le comte de Blois
russit  les dtourner de leurs projets. On leur promettait cette
fois qu'on leur abandonnerait le pillage de Gand. Les Franais se
tenaient chaque jour prts  aller investir cette ville; il tait trop
tard. Les habitants de Gand n'avaient rien nglig pour assurer leur
dfense; aprs avoir recueilli au milieu d'eux le corps qui avait
continu le sige d'Audenarde et les dbris de l'arme qui avait
combattu  Roosebeke, ils avaient ouvert leurs portes  tous les
fugitifs et  tous les bannis, dclarant qu'ils considraient comme
jouissant du droit de cit dans leurs murs tous ceux  qui l'invasion
trangre enlverait une patrie; c'tait y appeler toute la Flandre.

La saison devenait d'ailleurs de plus en plus mauvaise. On tait
arriv au mois de dcembre. Les pluies se succdaient sans relche et
toutes les rivires dbordaient. Aprs de longues dlibrations, on
jugea prudent que le roi allt se reposer  Tournay pour y clbrer
les ftes de Nol. On congdia en mme temps les hommes d'armes des
provinces les plus loignes, tels que ceux de l'Auvergne, du Dauphin
ou de la Bourgogne. Les Bretons restrent, et les dsordres qui
avaient signal leur marche ne cessrent point d'accabler les
populations. Les oncles du roi, tour  tour prodigues et avares, les
encourageaient peut-tre dans leurs excs. On en vit un triste exemple
 Tournay. Cette ville, qui avait t  plusieurs reprises le
boulevard de la France, fut ranonne comme les villes de Flandre et
contrainte  payer la somme norme de douze cent mille francs. On
n'avait point de rbellion  lui reprocher, mais on l'accusait d'avoir
refus de reconnatre le pape d'Avignon.

Charles VI prolongea son sjour  Tournay, se flattant de recevoir la
soumission des Gantois, auxquels il avait crit de Thourout, trois
jours aprs la bataille de Roosebeke, pour les engager  se soumettre,
leur promettant raison, justice et grce. Des confrences
s'ouvrirent, mais s parlements qui l furent ordonns, dit
Froissart, on les trouva aussi durs et aussi orgueilleux que si ils
eussent tout conqut et eu  Rosebecque la journe pour eux. Pierre
Van den Bossche exhortait constamment ses concitoyens  ne point
perdre courage. Ackerman, revenu  Gand par la Zlande, leur faisait
aussi esprer l'arrive prochaine d'une arme anglaise. On ne put
jamais obtenir de leurs dputs qu'ils renonassent  leurs franchises
ou  l'obdience du pape de Rome, et les oncles du roi reconnurent
bientt qu'il fallait ajourner la guerre au printemps. Ils laissrent
Jean de Ghistelles avec deux cent cinquante lances  Bruges, le sire
de Saimpy  Ypres, Jean de Jumont  Courtray, Gilbert de Leeuwerghem 
Audenarde. Deux cents lances bretonnes occuprent Ardenbourg pour
interrompre toutes les communications des Gantois avec le port de
l'Ecluse.

Peut-tre les oncles du roi taient-ils impatients de recueillir les
rsultats de leur victoire de Roosebeke en chtiant les communes de
France. Charles VI traversa, entour de toute son arme comme s'il se
trouvait encore sur une terre trangre, Arras, que pillrent les
Bretons, Pronne, o le quitta le comte de Flandre, Noyon, Compigne,
Senlis et Meaux: la terreur rgnait dans toutes ces villes depuis
longtemps favorables  la cause des liberts communales; elle se
rpandit bientt jusque dans la capitale du royaume; car l'on assurait
que les oncles du roi avaient promis aux Bretons de leur y payer la
solde mrite par leurs services dans la guerre de Flandre. La commune
de Paris s'arma tout entire par un vague sentiment d'inquitude, et
se rangea en ordre de bataille devant la colline de Montmartre,
protestant qu'elle voulait seulement montrer de quel secours ses
nombreuses milices pouvaient tre au roi. Elle croyait qu'en talant
toutes ses forces elle se rendrait redoutable et obtiendrait de
meilleures conditions; c'tait une grave erreur; les vainqueurs
s'intimident rarement, et plus la commune de Paris tait puissante,
plus il fallait l'affaiblir. Ne connaissait-on pas d'ailleurs son
alliance avec les communes flamandes? Le roi de France avait rsolu de
la traiter en ennemie, afin de pouvoir user contre elle dans toute
leur rigueur des droits de la victoire. Le conntable envoya ses
hrauts demander un sauf-conduit aux Parisiens, puis il les somma de
dposer les armes. Pour complter ce menaant simulacre d'hostilit,
les barrires furent brises, et le jeune prince passa  cheval,
suivi de ses hommes d'armes, sur les portes de la premire cit de son
royaume arraches de leurs gonds, sans vouloir couter le prvt des
marchands qui venait avec les principaux bourgeois lui adresser une
courte et humble harangue.

Les Bretons commencrent aussitt  piller les maisons, mais on les
arrta: les oncles du roi avaient d'autres desseins. Ils avaient
d'abord fait enlever les chanes des rues et fait porter  Vincennes
toutes les armes des bourgeois, qui eussent suffi, selon le tmoignage
videmment exagr d'un historien contemporain, pour quiper huit cent
mille hommes; on dfendit en mme temps toutes les confrries tablies
 l'instar des gildes flamandes. Enfin, aussitt qu'on n'eut plus rien
 craindre de Paris, on arrta trois cents des plus riches bourgeois:
parmi ceux-ci se trouvaient l'honneur de la magistrature franaise, le
prudent ami de Charles V, Jean Desmarets, qui avait plus d'une fois,
par l'autorit d'une haute vertu, rconcili le roi et le peuple, et
Nicolas le Flamand, coupable d'avoir exhort la commune  s'abstenir
de toute agitation pour esprer dans l'avenir. Ils montrent sur le
mme chafaud, et avec eux des chevaliers, des notables bourgeois, des
avocats au parlement. Le mme jour, une ordonnance royale abolit tous
les privilges de la ville de Paris, et lui retira le droit d'lire le
prvt des marchands. Enfin, lorsque la hache du bourreau se fut
mousse, lorsque les eaux de la Seine eurent charri assez de
cadavres, une solennelle assemble fut convoque au palais, et l le
chancelier, se plaant au pied de la statue de Philippe le Bel,
raconta la dfaite des Flamands et les rbellions des Parisiens. Des
femmes cheveles demandrent grce pour leurs pres et leurs poux,
et quand les oncles du roi eurent pris part  cette scne rgle
d'avance, Charles VI dclara pardonner  ses sujets de Paris et
commuer la peine criminelle en peine civile, c'est--dire que,
satisfait du sang des bourgeois qui avaient pri dans les supplices,
il n'exigeait plus que l'or de ceux qui leur survivaient. Tous les
habitants, quel que ft leur rang, se virent rduits  une affreuse
misre, et leurs trsors ne servirent qu' leur prparer de nouveaux
malheurs. Deux tiers des amendes devaient couvrir les frais de
l'expdition de Roosebeke; le dernier tiers tait destin  rtablir
l'ordre dans les finances du royaume; mais les oncles du roi s'en
emparrent pour alimenter leurs complots et les intrigues que
multipliait leur ambition jalouse et envieuse; le surplus de la somme
resta aux mains des marchaux et des capitaines, et les hommes
d'armes, n'ayant rien reu de ce qu'on leur avait promis, se
rpandirent dans les campagnes pour arrter les marchands et piller
les laboureurs.

A Rouen,  Reims,  Chlons,  Troyes,  Sens,  Orlans, les mmes
chtiments firent place  de semblables exactions.

Louis de Male imitait en Flandre les rigueurs de Charles VI. Il y
ordonna de nombreux supplices, de plus nombreuses confiscations; une
foule de malheureux, qui n'avaient pas russi  se rfugier  Gand,
cherchrent un asile  bord des navires qui mettaient  la voile pour
la Rochelle ou les rivages de l'Angleterre; ils ne s'loignrent
toutefois du port de l'Ecluse qu'aprs avoir vu de loin suspendre  un
gibet Barthlemi Coolman, que Philippe d'Artevelde avait cr amiral
de la flotte flamande. L'aspect de ces tortures accrut leur terreur,
et lorsque le comte de Flandre leur offrit une amnistie complte s'ils
consentaient  rentrer dans ses Etats, il n'y en eut point qui osrent
se confier dans ses promesses.

Par une mesure gnrale, Louis de Male avait exig que toutes les
villes de Flandre lui livrassent leurs chartes de privilges. C'tait
le premier usage qu'il et fait de son autorit depuis qu'elle avait
t rtablie par les armes franaises, car il avait donn cet ordre
sur le champ mme de Roosebeke; cependant la remise des chartes des
communes n'eut lieu que quelques mois plus tard, au chteau de Lille;
les chevins de Warneton, de Bailleul, d'Ypres, de Nieuport, de
Poperinghe, de Cassel, puis ceux de Bruges et de vingt autres villes
ou bourgs, jouissant d'une juridiction particulire, vinrent tour 
tour dposer entre ses mains leurs archives municipales; mais on
souponna les Yprois de possder autres choses qu'ils n'avoient point
apportes. Les Brugeois s'taient montrs plus obissants. Louis de
Male leur enleva la plupart des documents authentiques qui retraaient
la concession ou le dveloppement de leurs privilges: ce fut ainsi
qu'il fit dtruire successivement les chartes octroyes par Philippe
de Thiette aprs la journe de Courtray, les lettres d'alliance
scelles en 1321 par les communes de Gand et de Bruges, et les fameux
traits conclus quarante annes auparavant par Jacques d'Artevelde et
Edouard III.

La libert flamande avait perdu ses titres, mais elle respirait
encore.

Le 27 janvier, c'est--dire le jour mme de la confiscation des
franchises de Paris et de la mort de Jean Desmarets et de Nicolas le
Flamand, Franois Ackerman chassa les Bretons d'Ardenbourg et y arbora
la bannire du pape Urbain VI. Il savait combien toutes les
populations flamandes taient attaches  l'Eglise de Rome, et que
rien ne leur avait paru plus avilissant, dans les volonts de Charles
VI, que l'obissance au sige d'Avignon qu'il avait impose  toutes
les villes soumises.

La guerre contre les Franais devint une croisade religieuse: elle
l'tait en Flandre par une forte conviction; elle le fut en Angleterre
par intrt politique. On avait publi  Londres une bulle du pape de
Rome qui ordonnait de prendre les armes pour combattre les clmentins.
Urbain VI y rappelait que des bandes de Bretons et de Gascons avaient
envahi les domaines pontificaux, et ajoutait qu'aprs avoir vainement
essay de ramener ses adversaires par la persuasion, il se trouvait
rduit  opposer la force  la force. Tels taient les motifs qui
l'engageaient  charger l'vque de Norwich de diriger une expdition
qui devait jouir de tous les privilges accords aux guerres de la
terre sainte; en consquence de cette dlgation, l'vque de Norwich,
Henri Spencer, avait adress, le 9 fvrier 1382,  tous les recteurs,
vicaires et chapelains d'Angleterre, des lettres par lesquelles il les
exhortait  enrler leurs paroissiens: ds ce moment, il dposa
lui-mme la mitre pour ceindre l'pe. Petit-fils de Hugues Spencer,
dcapit sous le rgne d'Edouard II, il tait devenu, encore fort
jeune, vque de Norwich en 1369; mais c'tait pendant les mouvements
insurrectionnels de 1381 qu'il avait rvl toute l'nergie de ses
moeurs belliqueuses. Portant un casque, une cuirasse et une pe 
deux tranchants, il avait pntr le premier dans le camp des
laboureurs  Northwalsham, et un clatant succs lui avait livr Jean
Littestere, qu'ils nommaient leur roi. Henri Spencer se souvenait
qu'un autre vque de Norwich avait t envoy en Flandre par Jean
sans Terre pour arrter les succs de Philippe-Auguste: si le premier
n'avait point russi  prvenir la droute de Bouvines, le second se
vantait de pouvoir rparer la dfaite de Roosebeke.

L'vque de Norwich s'tait embarqu prcipitamment  Northbourne, 
bord des vaisseaux qu'avait runis son ami Jean Philippot, qui s'tait
aussi illustr dans les troubles de 1381 en tuant Walter Tyler. Il
devait attendre  Calais le marchal de Beauchamp retenu aux
frontires d'Ecosse; mais son impatience l'entrana bientt 
commencer la guerre. Il consulta ses compagnons d'armes, et ils
dcidrent, d'un commun accord, qu'il fallait la porter en Flandre. Le
lendemain, trois mille Anglais se dirigrent vers Gravelines, dont les
retranchements tombrent en leur pouvoir. Louis de Male se trouvait en
ce moment  Lille: il se hta d'envoyer  l'vque de Norwich deux
chevaliers, Jean Vilain et Jean Vander Meulen, pour lui reprsenter
qu'il s'tonnait d'autant plus de cette agression qu'il reconnaissait
le pape de Rome: ds qu'ils nommrent monseigneur de Flandre, les
Anglais leur demandrent de quel seigneur ils voulaient parler; car 
leurs yeux les vritables seigneurs du pays, par l'exercice de
l'autorit et le droit de la conqute, taient le roi de France et le
duc de Bourgogne, tous les deux clmentins.

Les Anglais continuaient leur marche en suivant le rivage de la mer;
ils avaient reu des renforts de Calais et de Guines, et leur arme
comptait, selon quelques chroniqueurs, quinze cents archers et plus de
six cents lances; selon d'autres, huit cents chevaux et dix mille
fantassins. Henri Spencer, qui faisait dployer devant lui la bannire
de saint Pierre sur laquelle brillaient les clefs pontificales, avait
dj dpass le village de Mardyck lorsqu'on vint l'avertir que toutes
les garnisons des chtellenies voisines, sous les ordres du Haze de
Flandre et de Jacques Metteneye, s'taient ranges en ordre de
bataille devant Dunkerque pour l'arrter: elles formaient environ
quatorze mille hommes, en y comprenant dix-neuf cents Franais ou
Bretons. Un hraut alla sommer les _Leliaerts_ de dclarer s'ils
taient urbanistes ou clmentins; ils le turent: ce fut le signal du
combat. Un capitaine gantois, qui avait t l'un des dputs des
communes en Angleterre, Rasse Vande Voorde, s'lance le premier pour
les attaquer. L'enthousiasme des croiss est extrme: il leur semble
que Dieu mme les conduit au triomphe; car ils entendent retentir
au-dessus de leurs ttes les roulements menaants du tonnerre, et la
foudre frappe leurs ennemis, mle aux traits de leurs archers:
bientt toute l'arme du comte fuit vers Dunkerque, o les Anglais
entrent avec les vaincus. Cette glorieuse journe entrane la
soumission de Bergues, de Cassel et de Bourbourg (25 mai 1383).

De Dunkerque l'vque de Norwich se dirigea vers Aire; mais comme
cette ville tait bien garde, il passa outre et s'empara de
Saint-Venant, puis il marcha vers Bailleul. Poperinghe et Messines lui
ouvrirent leurs portes;  sa voix, toutes les populations des bords de
la mer s'insurgeaient depuis Furnes jusqu' Blankenberghe, et, dans
les premiers jours de juin, Ackerman, qui avait pendant quelques jours
camp devant Bruges, vint avec vingt mille Gantois se joindre aux
Anglais.

Le sige d'Ypres fut rsolu: il tait important de reconqurir cette
ville qui ouvrait aux ennemis l'entre de la Flandre. Si la garnison
qu'elle avait reue de Charles VI tait peu nombreuse, elle possdait
d'intrpides dfenseurs: c'taient les chevaliers qui avaient nagure
sauv Audenarde. Ils dtruisirent les faubourgs dont l'industrieuse
population avait migr l'anne prcdente, et employrent les dbris
des habitations  former de nouvelles palissades. Ces travaux duraient
encore lorsque la cloche du beffroi annona l'approche des croiss;
tous les chevaliers accoururent aussitt sur les remparts, et ils
ordonnrent qu'on tirt les canons. Par un hasard qui parut aux
assigs un favorable augure, cette premire dcharge renversa un
noble anglais, nomm Guillaume de Felton, qui chevauchait sur un
cheval blanc au premier rang des siens.

Cependant l'vque de Norwich esprait un triomphe facile; il ne
doutait mme pas que la prise d'Ypres n'obliget Louis de Male 
abandonner Charles VI pour chercher un protecteur dans Richard II, et
l'on nous a conserv des lettres royales, portant la date du 20 juin
1383, o il se faisait autoriser  prendre et recevoir du comte et
des gens de Flandre, homage lige et tous autres sermentz de foialt et
de loyalt au roy Richard comme vray roy de France et leur soverain
seigneur. Les Gantois avaient, dit-on, promis  l'vque de Norwich
qu'ils prendraient Ypres en trois jours. Ils se confiaient dans les
sympathies des bourgeois dont la plupart comptaient un frre ou un ami
parmi les assigeants, et leur criaient de loin: Pensez pour le temps
pass, nous vous aiderons et serons ensemble; mais cet appel ne fut
point entendu. Ceux qui n'avaient pas eu le courage de s'exiler 
l'invasion de Charles VI n'osrent pas briser le joug qui pesait sur
eux. Deux assauts chourent, et les assigeants se virent rduits, au
moment o ils se croyaient matres de la ville,  se rsigner  toutes
les lenteurs d'un sige rgulier.

Les Anglais se divisrent en trois quartiers. Le premier corps tait
sous les ordres de l'vque de Norwich; les deux autres campaient 
l'est et au sud-ouest de la ville. Les Gantois s'talent placs vers
le nord, prs de l'glise de Saint-Jean, et rivalisaient de zle et de
valeur. Prs de la porte de Boesinghe on avait dtourn les eaux qui
alimentaient les fosss; ailleurs, prs de la porte de Menin, on avait
tabli des batteries de pierriers qui ne cessaient de tirer aussi bien
la nuit que le jour: elles enfoncrent deux fois la porte et
vingt-sept fois les barrires; mais chaque fois les assigs
russirent  les rparer.

Le 27 juin, les Anglais avait tent un nouvel assaut prs de la porte
du Temple: ils avaient t repousss quand une seconde arme de
Gantois, commande par Pierre Van den Bossche et Pierre de Wintere,
rejoignit celle d'Ackerman. Des renforts non moins considrables
arrivrent d'Angleterre: c'tait une multitude d'ouvriers et de serfs
confondus avec des prtres et des moines, qui, au premier bruit de la
victoire de Dunkerque, avaient pris les chaperons blancs, orns de la
croix rouge et les glaives envelopps d'un fourreau rouge, qui
formaient le signe distinctif des urbanistes. N'ayant ni haubert ni
cuirasse, et moins guids par leur zle religieux que par le dsir de
parcourir le monde en s'enrichissant de dpouilles, ils avaient
travers la mer, sur la flotte de Jean Philippot, sans argent et sans
vivres, mais pleins de confiance dans l'avenir. Quel que ft leur
nombre, ils semblrent aux chefs de la croisade peu dignes de prendre
part  la guerre sainte, et, aux yeux des hommes les plus sages, leur
prsence fut l'une des causes des malheurs des Anglais, qui, jusqu'
cette poque, se croyaient protgs par le ciel. Un instant les
assigs, intimids par ce vaste dploiement de forces, entamrent des
ngociations pour livrer la ville; mais ils les rompirent ds qu'ils
eurent appris que Louis de Male avait rclam l'appui du duc de
Bourgogne, et que bientt l'on verrait entrer en Flandre une arme
franaise aussi nombreuse que celle qui avait combattu  Roosebeke:
les mmes bruits s'taient rpandus dans le camp anglais, et l'vque
de Norwich ne ngligeait rien pour presser les attaques. Afin que les
fosss de la ville fussent compltement mis  sec, il fit couler
toutes les eaux des tangs de Diekebusch et de Zillebeke. Les
laboureurs apportaient  l'envi des claies et des fascines qui
formaient des ponts jusqu'au pied des remparts; des tours roulantes
avaient galement t construites, et les bombarbes lanaient sans
relche sur la ville des projectiles enflamms qui la menaaient d'une
complte destruction.

Dj quelques Bretons, htant leur marche pour dlivrer Ypres, taient
arrivs  Commines, guids par le sire de Saint-Lger et Yvonnet de
Tainteniac; mais ils se laissrent surprendre sur les bords de la Lys
par deux cents lances anglaises qui les attendaient. Ce fut une
affreuse droute: la poursuite ne cessa qu'aux portes de Lille. Le
sire de Saint-Lger avait pri: parmi ceux de ses compagnons qui
rendirent leur pe se trouvaient Jean sans Terre, btard du comte, et
plusieurs chevaliers _leliaerts_. Ce fut en vain que les capitaines
d'Ypres voulurent payer leur ranon, l'vque de Norwich leur rpondit
orgueilleusement que tout ce qu'ils possdaient estoit de son
trsor.

Ces revers mirent le comble  la dsolation des assigs. L'eau
manquait dans les puits, et la ville troitement bloque ne recevait
plus de vivres. Louis de Male tait lui-mme tellement inquiet qu'il
avait charg l'vque de Lige, Arnould de Hornes, d'annoncer 
l'vque de Norwich qu'il joindrait  sa croisade contre les
clmentins un secours de cinq cents lances, s'il consentait  la
conduire dans un autre pays. Mais les capitaines gantois ne virent
dans ces propositions de Louis de Male qu'une ruse pour faire lever le
sige d'Ypres, et ce fut par leur conseil que l'vque de Norwich
dclara qu'il fallait d'abord que les assigs se remissent en son
pouvoir.

Dans ces tristes circonstances, les dfenseurs d'Ypres galent, par
leur rsistance  la croisade de Henri Spencer, le noble dvouement
qu'avait montr l'anne prcdente Daniel d'Halewyn  Audenarde. Ils
repoussent tous les assauts, et l'vque de Norwich ne parvient ni 
les sduire par ses flatteries, ni  les effrayer par ses menaces. Le
30 juillet, il mande prs de lui, sous la garantie d'une trve, quatre
prtres, quatre chevaliers et quatre bourgeois de la ville assige:
revtu de son costume pontifical, la mitre sur le front et le bton
pastoral  ct de l'pe sanglante, il leur fait lire la bulle
d'Urbain VI qui l'a plac  la tte de la croisade, puis, en vertu de
cette bulle, il les excommunie solennellement; mais le prvt de
Saint-Martin calme immdiatement la terreur religieuse des chevaliers
_leliaerts_ en appelant de l'excommunication de l'vque de Norwich au
pape Urbain lui-mme.

Enfin, le 8 aot, on apprit au camp anglais que l'arme franaise
approchait, et Henri Spencer ordonna un dernier assaut. Pour les
chevaliers d'Ypres, rsister encore quelques heures, c'tait se
sauver; pour les Anglais, un succs immdiat tait le seul moyen
d'viter une honteuse retraite: cette tentative devait tre soutenue
et repousse des deux parts avec le courage du dsespoir. A l'aube du
jour, l'vque de Norwich donna l'absolution  tous les croiss, et
les Anglais se prcipitrent vers la porte de Messines. Dcims par
l'artillerie de leurs ennemis, ils se rallirent presque aussitt prs
du couvent des Frres prcheurs. Pendant qu'ils multipliaient leurs
efforts, les Gantois se portaient vers la porte de Dixmude et
l'attaque devint gnrale. Autant les uns montraient d'imptuosit et
d'ardeur en assaillant les remparts, autant les autres se
distinguaient par leur constance et leur hrosme  les dfendre.
Pourquoi la Flandre comptait-elle deux bannires, l'une protge par
les Anglais, l'autre arbore par les Franais? Le spectacle mme des
ambitions rivales de Charles VI et de Richard II ne devait-il pas lui
apprendre combien lui taient funestes toutes ses divisions.

L'assaut du 10 aot s'tait inutilement prolong jusqu'au soir et rien
ne pouvait plus retarder la dlivrance de la ville: pendant plusieurs
sicles, des processions et des ftes devaient rappeler le souvenir de
cette journe.

Deux jours aprs, Ackerman et les autres capitaines flamands se
retirrent  Gand. L'vque de Norwich avait mis le feu  ses
logements, abandonnant quelques gros canons et quelques machines, et
cherchant  excuser sa honte en faisant planer des soupons de
trahison sur plusieurs de ses capitaines, entre autres sur Guillaume
Helmham et Nicolas de Triveth.

Cependant Hugues de Calverley, qui avait t l'un des hros du clbre
combat des Trente et qui depuis lors avait pris part aux plus
aventureuses chevauches, se signala par son audace pendant la
retraite des Anglais. L'vque de Norwich tait dj entr 
Gravelines et les Franais s'taient empars de Cassel sans qu'il et
voulu quitter Bergues, o il avait rsolu de se dfendre avec quatre
mille croiss. Il refusait d'ajouter foi aux rcits des hrauts qui
racontaient que les Franais taient au nombre de vingt-six mille
hommes d'armes, ce qui, en y comprenant les valets, et port leur
arme  plus de cent mille hommes. Tandis qu'il accusait leurs rcits
d'exagration, il entendit retentir la trompette du guet: elle
annonait l'arrive de l'arme franaise qui se prparait  investir
la ville. Or allons, dit Hugues de Calverley  ceux qui
l'entouraient, allons voir ces vingt-six mille hommes d'armes passer;
nostre gaite les corne. L'avant-garde dfilait dj. Hugues de
Calverley vit s'avancer successivement le conntable, les marchaux,
le grand matre des arbaltriers, le sire de Coucy avec quinze cents
lances; puis venaient le duc de Bretagne avec la noblesse de son
duch, et le comte de Flandre, prs duquel les sires d'Escornay,
d'Halewyn, d'Enghien et de Ghistelles reprsentaient le parti des
_Leliaerts_, illustr par sa double dfense d'Audenarde et d'Ypres.
Hugues de Calverley croyait avoir vu toute l'expdition du roi de
France: il retourna tranquillement dans son htel, mais  peine
s'tait-il mis  table qu'il entendit de nouveau la trompette du guet.
Hugues de Calverley se hta de regagner les remparts. Cette fois, il
vit passer le roi, les ducs de Berri et de Bourgogne, les ducs de Bar
et de Lorraine, le duc Frdric de Bavire, les comtes de la Marche,
de Savoie et d'Auxerre, le dauphin d'Auvergne, le vidame de Chartres,
le vicomte de Narbonne et une foule d'autres barons que suivaient
seize mille lances: plus loin, aux limites de l'horizon, il apercevait
dj l'arrire-garde qui comptait aussi deux mille lances. Le sire de
Calverley comprit qu'il ne devait point chercher  lutter contre des
forces aussi considrables: il monta sans dlai  cheval avec ses
compagnons et parvint  atteindre Bourbourg. L, protg par des
fortifications plus importantes, il rsolut de venger la honte des
Anglais qui n'avaient pu, durant un sige de deux mois, conqurir une
ville fortifie  la hte, en arrtant  son tour cent mille Franais
devant les portes de Bourbourg. Dj tout tait prt pour l'assaut et
le sire de la Trmouille se vantait qu'avant le soir il compterait
parmi ses prisonniers deux chevaliers gascons qui taient venus le
saluer dans sa tente, lorsqu'on apprit tout  coup que l'on avait
accord aux Anglais la permission de se retirer librement avec leurs
bagages et leur butin  Gravelines (21 septembre 1383).

Des nouvelles importantes taient arrives de Flandre. Le 17
septembre, Franois Ackerman, instruit que le sire de Leeuwerghem,
capitaine d'Audenarde, se trouvait auprs de Louis de Male, devant
Bergues, runissait quatre cents hommes munis d'chelles et profitait
d'une nuit obscure pour traverser les prairies de l'Escaut. Par un
hasard favorable, on avait tir l'eau des fosss de la ville pour
prendre le poisson et ils n'taient plus loigns des murailles quand
une pauvre femme, qui coupait de l'herbe pour ses vaches, les aperut
et alla donner l'veil aux gardiens des portes qui jouaient aux ds et
qui refusrent de l'couter. Les Gantois remarqurent le bruit de ces
voix sans pouvoir les comprendre. Ackerman pensa un moment qu'il tait
trahi. Cependant quatre de ses compagnons qu'il a envoys en avant ne
tardent pas  lui rapporter que tout est tnbres et silence. Les
Gantois sont dj descendus dans les fosss. Ils ont bris la premire
palissade, et, grce  leurs chelles, ils escaladent les remparts,
puis ils s'avancent en bon ordre jusqu', la place du march, qui
retentit bientt de leur cri d'armes: _Gand! Gand!_... Les bourgeois
d'Audenarde accourent de toutes parts pour les rejoindre. En vain
quelques chevaliers cherchent-ils  les combattre; ils sont en petit
nombre et la rsistance ne se prolonge point. De vastes
approvisionnements, runis par les ordres du comte, tombent au pouvoir
des vainqueurs; mais ils respectent tout ce qui appartient, soit  des
marchands trangers, soit aux communes du Hainaut dont ils connaissent
les sympathies pour leur cause. Si Ypres reste au comte, Audenarde
verra du moins flotter sur ses murs la bannire de Gand.

L'heureuse tentative d'Ackerman avait arrt les projets des Franais.
Les uns disaient que l'on ne pouvait songer  conduire un si grand
nombre d'hommes d'armes dans les plaines de la Flandre, saccages
l'anne prcdente; d'autres observaient que la prise d'Audenarde, o
les Gantois taient matres de l'Escaut, rendait impossible le
transport des approvisionnements ncessaires au sige de Gand. Le
trsor royal ne suffisait plus  la solde des gens de guerre, et les
discordes qui avaient clat parmi les princes exeraient si
rapidement leur influence dsorganisatrice sur toute l'arme, que deux
jours aprs la retraite de Hugues de Calverley on vit se dissoudre
comme par prodige l'immense expdition de Charles VI. Le duc de
Bourgogne resta seul  Saint-Omer avec quelques chevaliers de
Picardie, de Ponthieu et de Vimeu pour traiter avec les Anglais de la
reddition de Gravelines; mais l'vque de Norwich sentit son courage
se ranimer en apprenant le dpart de Charles VI: il chargea des
messagers d'aller annoncer en Angleterre que jamais les Franais ne
s'approcheraient davantage de Calais et que jamais occasion plus
favorable ne se prsenterait pour combattre les dbris de leur arme.
Richard II, g de dix-sept ans et devenu depuis peu l'poux d'Anne de
Luxembourg, parcourait alors avec elle les provinces de son royaume,
se faisant remettre dans toutes les villes et dans toutes les abbayes
des dons considrables qu'il distribuait le plus souvent  des
baladins, notamment aux bohmiens de la suite de la reine. Il se
trouvait  Daventre, dans le comt de Northampton, lorsqu'il reut
les lettres de l'vque de Norwich au milieu d'un banquet. Les
convives le virent frmir de fureur, et, renversant la table place
devant lui, il demanda des chevaux et galopa toute la nuit comme s'il
devait avant l'aurore immoler de sa propre main le roi de France.
Parvenu au monastre de Saint-Albans, il y prit le palefroi de l'abb
et continua sa course avec une si grande rapidit qu'il arriva extnu
de fatigue au palais de Westminster. Il ne voulait s'y reposer que
pendant quelques heures, mais lorsqu'il se rveilla de son pnible
sommeil, il regretta ses loisirs et ses plaisirs faciles, et reconnut
qu'il valait mieux que d'autres chefs allassent en son nom repousser
les Franais. Le duc de Lancastre, charg de ce soin, rassembla
aussitt une arme et il se prparait  passer la mer quand Henri
Spencer, n'osant attendre plus longtemps les secours qu'on lui avait
promis, abandonna Gravelines et se retira en Angleterre. Le duc de
Lancastre le vit aborder sur le rivage, mais il s'loigna de lui avec
mpris pour saluer Hugues de Calverley, qui s'tait distingu par un
si noble courage  la dfense de Bourbourg. Le roi prit aussi prtexte
de ce que l'vque de Norwich avait dsobi  ses ordres pour saisir
les revenus temporels de son glise; en mme temps l'on arrta Nicolas
de Triveth et Guillaume Helmham, comme ayant contribu par leur
trahison  sa honte et  ses revers. Telle fut la fin de la croisade
des urbanistes.

Les striles rsultats que la France et l'Angleterre avaient
recueillis faisaient sentir plus vivement aux deux pays le besoin de
voir cesser la guerre: des ngociations s'ouvrirent ds que l'vque
de Norwich eut licenci ses hommes d'armes. Louis de Male avait
aisment fait comprendre aux princes franais combien leur issue
devait tre importante, puisque la rconciliation de Charles VI et de
Richard II isolerait les communes flamandes et les priverait de tout
secours et de tout appui: il se porta mdiateur entre les deux rois et
runit leurs plnipotentiaires  Lelinghen, prs de Wissant, sous la
grand'tente de Bruges. C'taient, pour la France, les ducs de Berri
et de Bretagne; pour l'Angleterre, le duc de Lancastre et le comte de
Derby. Ils s'assemblrent chaque jour pendant plus de trois semaines,
mais leurs prtentions taient si opposes qu'ils abandonnrent
bientt tout espoir d'une paix dfinitive pour ne traiter que de la
conclusion d'une trve pendant laquelle chacun se conserverait les
positions qu'il occupait. Cependant, mme dans ce systme qui
paraissait si simple et si peu sujet  litige, de nouvelles
difficults se prsentrent. Les ambassadeurs anglais dclaraient que,
d'aprs leurs conventions avec les communes de Flandre, ils ne
pouvaient accepter aucune trve sans qu'elles y fussent comprises:
peut-tre avaient-ils devin les intentions secrtes des oncles de
Charles VI en maintenant avec nergie une condition qui devait en
rendre l'accomplissement impossible.

Pendant ces confrences, le parti des communes se relevait en Flandre.
Vers le mois de dcembre 1383, une arme gantoise passa la Lys et
menaa Lille, tandis que d'autres milices flamandes s'avanaient vers
Calais. Leur mouvement trouvait de nouveau un cho dans les villes de
France si svrement opprimes l'anne prcdente par Charles VI, et
l'agitation populaire se rpandait dj dans les campagnes jusqu'aux
plaines de l'Auvergne et du Poitou. Le duc de Berri s'effraya: jugeant
qu'il fallait  tout prix s'assurer par une trve que les Anglais ne
profiteraient point, comme ils ne le firent que trop souvent avant et
depuis cette poque, de la faiblesse de la royaut et des murmures du
peuple, il se hta d'accder  leurs demandes, et le pays de Flandre
fut nomm dans la charte de la trve de Lelinghen.

Louis de Male avait vainement cherch  s'y opposer. Tomb du fate de
la splendeur et de la puissance dans une misre o les princes
franais daignaient  peine le secourir de leurs aumnes, il vit
s'vanouir toutes ses esprances dans des ngociations que son
ambition avait favorises. Cousin, lui avait dit le duc de Berri, si
votre imprudence vous a couvert de maux et de honte, il est temps de
renoncer  vos fureurs et de suivre de meilleurs conseils. Cette
dernire insulte l'accabla: avant que les ngociations fussent
termines, il se retira  Saint-Omer, et ce fut dans cette ville qu'il
apprit qu'une trve, o tous ses intrts taient sacrifis, avait t
conclue le 26 janvier.

Trois jours aprs, Louis de Male runissait dans cette abbaye de
Saint-Bertin, o reposaient Baudouin Bras de Fer et Guillaume de
Normandie, les fidles compagnons de ses malheurs, les sires de la
Gruuthuse et de Stavele, le doyen de Saint-Donat, Guillaume
Vernachten, Jean de Heusden, prvt de Notre-Dame de Bruges, qui tait
en mme temps son mdecin, Robert Maerschalk, qui l'avait aid de son
courage et de ses conseils aprs la droute de Beverhoutsveld, Nicolas
Bonin et quelques autres: ce fut au milieu d'eux, et en prsence du
duc de Bretagne, qu'il dicta tristement ce qu'un sicle plus tt Gui
de Dampierre et appel _sa dernire devise_: Je fay savoir  tous
que je, considrans les grans honneurs, biens et possessions que
nostre sauveur Jhsu-Crist, de sa pure grce, sans ma desserte, m'a
donnez en ce sicle, desquelz je n'ay mie us, ne ycheaux convertis au
service et honneur de lui, si comme je deusse, mais en vaine gloire...
recommande ma povre me pcheresse, le plus humblement que je puis, 
Nostre Seigneur Jhsu-Crist,  la beneoite vierge Marie, fontaine de
misricorde, et  tous les saints et saintes de paradis, auxquelz je
supplie humblement que de mes pchis, plusieurs et trs-grans plus
que raconter ne pourrois, ils me veulent imptrer pardon et
rmission. Puis il traa quelques mots par lesquels il conjurait le
duc de Bourgogne de rparer ses torts vis--vis de son peuple. Le
lendemain (30 janvier) le comte de Flandre rendit le dernier soupir,
et les historiens du quatorzime sicle rapportent avec effroi que,
pendant la nuit o il expira, on vit clater dans le ciel une
effroyable tempte qui, sans renverser un seul clocher, sans courber
un seul arbre, passa sur toute la Flandre en secouant aux gibets les
cadavres des supplicis: on disait que c'taient les dmons qui
avaient emport le comte de Flandre.

Il y eut mme des chroniqueurs, tromps par les bruits populaires,
qui racontrent que si le duc de Berri avait ht la mort de Louis de
Male, ce n'tait point par l'injure et l'outrage qu'il l'avait immol,
mais par un coup de dague et de poignard. Ils pensaient que toute
cette dynastie, issue d'une maison de braves chevaliers de Champagne,
devait expier  chaque degr l'hymen adultre de Marguerite de
Constantinople. Aprs Gui de Dampierre, mort dans une prison, ils
plaaient Robert de Bthune et son fils, tous deux empoisonns; aprs
Louis de Nevers, frapp par le duc d'Alenon dans la mle de Crcy,
Louis de Male, assassin par le duc de Berri au clotre de
Saint-Bertin: tant de sang avait coul sous leurs yeux qu'ils
croyaient partout retrouver le crime ou la trahison.

Les restes de Louis de Male furent transfrs  l'abbaye de Looz, et
l'on clbra avec pompe ses funrailles  l'glise de Saint-Pierre de
Lille. Tous les chevaliers _leliaerts_ s'taient empresss de venir
saluer une dernire fois leur ancien comte qui,  dfaut de trsors,
lguait leur dvouement et leur fidlit  une dynastie trangre.

Les sires d'Halewyn, de Masmines, de Noyelles s'avanaient les
premiers dans le cortge des obsques solennelles. Pierre de Bailleul,
Lampsin de Loo, les sires de Bthencourt, de Quinghien et d'Iseghem
les suivaient. Franois d'Haveskerke, Matthieu d'Humires, Goswin de
Wilde soutenaient les bannires; les sires de Ghistelles et d'Escornay
prcdaient le cercueil. L se pressaient, portant les cus, les
glaives et le heaume, les sires de la Gruuthuse, d'Antoing, de
Rasseghem, de Lalaing, de la Hamaide, d'Hollebeke, d'Annequin, de
Lambres, d'Auxy, de Lendelede, les chtelains de Furnes, d'Ypres, de
Dixmude et de Saint-Omer: on et cru,  les voir vtus de deuil,
dfilant lentement sous les nefs, que la Flandre des croisades et des
temps chevaleresques s'tait leve, non plus pour accompagner le
premier des Dampierre dans les prisons de Philippe le Bel, mais pour
conduire le dernier prince de sa race au seuil du tombeau.

La mort de Louis de Male ne fut un vnement que parce qu'il laissa
pour hritiers les ducs de Bourgogne: c'est en remontant jusqu'au 27
novembre 1382 qu'il faut chercher la fin de l're communale de la
Flandre.


FIN DU TOME SECOND.




TABLE.


                                                                 Pages
    LIVRE DIXIME.--Luttes hroques des communes
      flamandes.--Batailles de Courtray, de Zierikzee et
      de Mont-en-Pvle                                              1

    LIVRE ONZIME.--Robert de Bthune.--Traits d'Athies,
      de Paris, de Pontoise, d'Arras.--Confdration des
      _allis_.--Complots de Louis de Nevers et de Robert de
      Cassel                                                        47

    LIVRE DOUZIME.--Louis de Nevers.--Troubles en
      Flandre.--Invasion de Philippe de Valois.--Jacques
      d'Artevelde                                                   98

    LIVRE TREIZIME.--Louis de Male.--Continuation des
      guerres.--Mouvement des communes en France et en
      Flandre.--Bataille de Roosebeke                               88


FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.


    _Brux._, A. VROMANT, _imp.-dit., r. de la Chapelle, 3_.





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Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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