The Project Gutenberg EBook of Le Whip-Poor-Will, by Amde Bouis

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Title: Le Whip-Poor-Will
       ou les pionniers de l'Orgon

Author: Amde Bouis

Release Date: July 7, 2018 [EBook #57449]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LE
  WHIP-POOR-WILL
  OU LES
  PIONNIERS DE L'ORGON

  Par M. AMDE BOUIS
  (AMRICAIN)

  PARIS.
  AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS
  --COMON ET Cie--
  15, quai Malaquais.

  1847




Paris.--Imprim. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.




PRFACE.


Notre ami, M. Bouis, _frachement_ en cette ville, arrive de l'Amrique,
en trois _quaraques et un brigantin_, tout exprs pour nous parler...
plus ou moins franais, et publie une Nouvelle ayant pour titre le
Whip-Poor-Will[1], ou les pionniers de l'Orgon. L'Auteur, comme il le
dit lui-mme, est un barbare qui veut s'essayer dans la langue des
Romains... Que ce monsieur le Huron est intressant![2] Nous ne
voulons pas dire que l'ouvrage de M. Bouis soit parfait; non; les loges
de l'amiti seraient suspects; l'auteur n'a pas oubli qu'il crivait en
France, en franais et pour des Franais qu'il estime sincrement
(toujours comme son compatriote le Huron... quand ils ne font pas trop
de questions...) Les Franais penchent pour l'orateur ou l'crivain qui
fatigue le moins leur attention... Le livre de M. Bouis est un hommage
rendu par un tranger  notre langue. Un Anglais dbarqua en gypte,
jeta un coup d'oeil sur les Pyramides... et retourna  Londres _trs
satisfait_; apparemment nous sommes plus sociables que ces braves
gyptiens; d'abord nous n'avons pas la peste, terrible garde-cte!... Il
y a des mauvais plaisants qui prtendent que nous avons mieux que
cela;... au fait, aprs les derniers scandales... mais chut!... on
m'entend!... (Gardez-vous d'enseigner,  ces nouveaux snateurs, le
chemin du snat[3]. L'auteur, pour nous consoler sans doute, nous
rappelle ce joli mot de Voltaire: Il faut bien que les Franais
vaillent quelque chose puisque les trangers viennent encore s'instruire
chez eux[4]. Ainsi, messieurs, ne soyons pas trop exigeants; d'ailleurs
nous n'en avons pas le droit, s'il en faut juger par tant d'ouvrages
insipides et mal crits qu'on imprime aujourd'hui. Cependant M. Amde
Bouis sera trs reconnaissant des bons avis qu'on voudra bien lui
donner... quoiqu'en dise l'abb de Saint-Yves, qui prtendait que
donner des conseils  un Huron tait chose inutile, vu qu'un homme qui
n'tait point n en Bretagne ne pouvait avoir le _sens commun_[5].

  [1] Prononcez: Ouip-Por-Ouil.

  [2] Exclamation de la matresse de la maison dans l'_Ingnu_, roman de
    Voltaire.

  [3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Sutone, _Vie de
    Csar_.

  [4] _Voyez_ la Correspondance de Voltaire: le clbre crivain parle
    de Bolingbroke, et dit: (les trangers de distinction).

  [5] Voy. l'_Ingnu_, par Voltaire.

Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que
la _forme_, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand
cueil pour l'tranger qui crit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est
tout--fait  l'aise dans le rcit et les descriptions, est lourd dans
le dialogue; cela s'explique; il craint d'tre vulgaire et trivial, et
devient _doctime_ et pesant. Les Anglais (et les Amricains par
consquent) crivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche,
si nergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes,
qu'on la manie comme l'on veut... Mais nous autres Franais, nous avons
deux langues; une langue parle, simple et lgante (quand elle est bien
parle) et une langue crite, chtie, prude et travaille... L'ouvrage
de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de
venir visiter les forts de l'Amrique; il s'offre lui-mme pour nous
guider dans les dserts de l'Ouest; mais avant de s'y lancer, il croit
devoir conjurer les mnes des guerriers sauvages; coutons:

Il y a deux sicles, les tribus atlantiques rsistrent aux premiers
colons, et les troublrent longtemps dans la jouissance de leur
conqute; les territoires de l'Ouest furent le thtre de longs
dsordres, de croisements, de chocs multiplis entre ces peuplades
errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou
s'entourent de vastes dserts pour plus de sret; mais elles doivent
disparatre devant le gnie suprieur des Europens, race d'hommes
admirablement organiss, race active, infatigable, amie de
l'indpendance et des hazards: ce sont les futurs conqurants de
l'Ouest... Passez, peuples sauvages!... car elle passa aussi la
puissance de cette Rome si fire et si ddaigneuse!... elle se vit
dpossde, dans la suite des sicles, du rle qui faisait sa gloire!
les fils d'Arminius, jadis dompts par Csar, et convis  la ruine de
la ville ternelle, allrent jusque dans le Capitole lui arracher le
flambeau de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote
_pour qui le monde s'tendit afin de lui procurer un nouveau genre de
grandeur_[6]. Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos
derniers refuges, sjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
n'avez point cultiv les arts et qui n'avez point fatigu la terre du
poids de ces fastueux monuments ciments par les larmes et le sang des
malheureux!... Passez, peuples sauvages!... telle est votre destine!...
les vents du dsert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
s'accomplir les paroles du prophte: _Nous mourrons tous, et nous nous
coulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[7].

  [6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint.

  [7] Bible, les Rois.

Le deuxime chapitre du livre (le camp d'Aaron) est crit avec une
grande simplicit de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les crits de
son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralit; on y
respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel
parfum de vertu. Nous coutons avec attendrissement les conseils du
vieux pionnier, Aaron Percy,  sa jeune famille; il les encourage et
leur parle de fermes, rcoltes, etc. La petite Jenny est ge de dix
ans, eh bien! elle est dj bonne mnagre; elle sait qu'en telle
saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chvres. Il y
a dans ce chapitre un petit tableau champtre exquis... En un mot, Percy
parle  ses enfants comme  des hommes; tout cela nous semble bizarre, 
nous autres Franais; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants
d'intrts matriels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce
qu'il faut  la jeunesse, c'est la posie, ce sont les nobles
sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternit humaine;
soyons vieux le plus tard possible... Mais enfin M. Amde Bouis a d
peindre les choses comme elles sont; les Amricains sont prosaques et
se lancent de bonne heure dans les affaires: Droit au solide allait
Bartholome. Faisons la rflexion de la perdrix chez les coqs: Ce sont
leurs moeurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modle, n'a pas form tous
les _peuples_... N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main
de sa fille  son jeune lieutenant avant de l'avoir consulte, mais il
ajoute: Je doute cependant que Julia refuse... l'_annexion_. Le mot
fera fortune en Amrique...

Le rcit des aventures maritimes du jeune Frmont-Hotspur, occupe une
grande partie du troisime chapitre; l'auteur nous fait assister  une
pche de la baleine et  un combat entre un matelot et un requin. Dans
le quatrime chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune
sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la
civilisation  la conqute de nouvelles terres; ils s'lancent ensemble
dans les Prairies de l'Ouest, o ils doivent rencontrer plus tard la
premire caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron
Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le
voyageur doit tre constamment sur le _qui-vive_. Il me semble toujours
entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des
Arabes-Bdouins  ceux qu'ils poursuivent: _eschlah! eschlah!_
(dpouille-toi! dpouille-toi!) dit un marin gascon, ex-capitaine de
corvette, qui fait partie de l'expdition...). Les pionniers aperoivent
des squelettes _qui blanchissent au grand air_, ce qui les rassure peu;
Daniel Boon, le guide, parle de ces scnes de carnage avec un sang-froid
qui fait dresser les cheveux sur la tte. Il exagre un peu les dangers
de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de
leurs critiques anticipes.

Dans le chapitre cinquime, nous assistons  un combat entre deux
serpents; l'un d'eux (le serpent  sonnettes) a _charm_ un oiseau, qui,
 son tour, est peu _charm_ de l'honneur que lui fait le reptile en le
croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent  sonnettes; les
sauvages se disposent  immoler le premier  leur rage,

Lorsqu'un milan aperoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
l'enlve; le serpent fait mille ondulations pour se dgager; le milan,
accabl sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est n pour les combats, et se
dclare l'ennemi de toute socit; voyez-le perch sur le fate de ce
sycomore; les petits oiseaux _piaillent_  ses cts; mais il est
magnanime; il les ddaigne pour sa proie, tend ses grandes ailes comme
pour montrer sa puissance, et mprise leurs insultes. De sa vue
perante, il mesure l'espace, et dcouvre l'oiseau chasseur fier de son
butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut
chtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
poursuit son ennemi; ce combat est digne d'tre vu; c'est alors que
l'art de voler est dploy dans toutes ses combinaisons possibles; la
fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
vlocit est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
ondulations soudaines et la descente prcipite du milan; l'aigle
dploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les
endroits les plus sensibles; tantt il voltige devant son adversaire et
l'arrte; mais le milan _plonge_ et l'vite; l'aigle fond sur lui et le
frappe de son bec recourb; les cris du milan annoncent sa dfaite; il
rsiste quelque temps encore et lche enfin sa proie, que l'aigle saisit
avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.

Dans le huitime chapitre, l'Auteur nous fait assister  un combat,
dcrit avec une gale rapidit de style:

Aprs un moment d'hsitation, le capitaine Bonvouloir pntre une
seconde fois dans le taillis; il tait  cheval, avantage immense pour
l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, cume et pousse un
cri de rage; le cheval, effray, se cabre; l'ours profite de la
position, se prcipite furieux sur l'animal rtif et lui ouvre le
poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur
la tte et l'tourdit; l'animal lche prise un moment, mais pour
ressaisir sa proie; le cheval s'crase sous son cavalier qui porte un
nouveau coup  son terrible adversaire et le terrasse.

Les pionniers pntrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble
avoir fait le domaine des btes froces, et gotent le plaisir de ces
chasses prilleuses que l'antiquit croyait rserves  ses demi-dieux.

Dans le chapitre sixime, au repas du soir, nous faisons plus ample
connaissance avec les principaux personnages, car Bacchus,  plusieurs
qui paravant n'avaient pas grande familiarit ensemble, ni pas la
cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en
manire de dire, la duret de leurs moeurs par le vin, ne plus ne moins
que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de
commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].

  [8] Plutarque, _Banquet des sept Sages_, traduction d'Amyot.

Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste franais
Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est
plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitt la
France; il est, par consquent, bien loin de son _original franais_. Le
capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves
guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa gnrosit. Le rcit des
aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicit
de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un
sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui
ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous
les jours... En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a
dernirement trouv sept... que des chiens se disputaient entre eux[10].

  [9] Chef sauvage.

  [10] Voyez _le Sicle_, du 6 septembre 1847 pour des dtails plus
    horribles encore.

Et que faire contre les perscutions?--s'crie Patrick--le proverbe
dit: Si la _cruche_ donne contre la _pierre_, tant pis pour la _cruche_;
si la _pierre_ donne contre la _cruche_, tant pis pour la cruche!...
J'ai t bien malheureux! Le tableau des misres humaines est
continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres 
crales, on sme des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente,
ncessaire, dit-on,  la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres
fermiers en sont indignement chasss!... Qu'importe aux lords les
clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananens maudits
que Dieu _vomit dans sa colre_!... Nous la cultivons, cette terre
d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Can... en mditant la
vengeance!... Angleterre,  quoi te sert de nous dtruire!... Crois-tu
assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... Tu
ne pourras nous dompter et tes cruauts ne feront que graver plus
profondment dans nos coeurs la haine que nous te portons! Notre
courage, qui t'a souvent procur la victoire dans les batailles, saura
te rsister! Opprims par ta cupidit, relgus par l'orgueil de tes
nobles dans une classe prtendue abjecte, nous avons le droit de
protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pres ont mani la carde
et peign la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
appelles  grands cris le jour qui te dlivrera de tes oppresseurs! Mais
tu gmiras peut-tre longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont
prononc sur tes enfants l'implacable anathme du Pharaon!...[11].

  [11] Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
    encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engags dans quelque
    guerre, ils ne se joignent  nos ennemis

    (Exode, Chap. 1er,  10.)

--Allons, allons, calmez-vous,--dit Daniel Boon  Patrick, qui essuyait
de grosses larmes;--l'Amrique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu
sur mes rivages, Europen indigent; bnis le jour qui a dcouvert,  tes
yeux, mes montagnes boises, mes champs fertiles, et mes rivires
profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affams, nus, traits
avec un ddain insultant, la vie pour vous n'est qu'une valle de
larmes! O sera donc le terme de vos misres?... Dans votre
anantissement peut-tre, si votre courage ne vous dlivre de l'tat o
vous tes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
gorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait natre, et qui devait
nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans proprit, sans protection,
sans esprances, que vous reste-t-il? Les haillons et le dsespoir!...
Oui, pour vous, la misre est un _frein_, mais ce frein dont les
despotes de l'Orient dchiraient la bouche des malheureux qu'ils
subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence,
rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois franais  leurs
seigneurs: _Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos
paules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!_ Prends garde
Grande Bretagne! ne rgnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
continent! de ta main avide tu voulus nous touffer au berceau! il nous
fallut tout crer pour te combattre; nous tions sans armes, sans
amis... Non... Lafayette descendit sur la plage amricaine, et nous dit
que la France tait avec nous. Un grand peuple applaudissait  nos
efforts, et attendait avec anxit l'issue de la lutte; nous fmes
vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
l'aurore de notre libert, fit entendre ce cri qui retentit jusqu' tes
rivages... l'Amrique est libre!...

Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux
trangers se fait entendre.

--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'cria un Alsacien s'veillant en
sursaut;--_Capetan Bonvouloir, haben sie gehrt?_ (Capitaine Bonvouloir
avez-vous entendu?)

--Ia, mein Herr,--rpondit le marin;--vous ne dormez donc pas? quant 
moi, je _pique les heures_; il y a des _brisants_ devant nous; on ne
pouvait plus mal s'_embosser_; pas de _pendus glacs_, partant, pas
moyen de dcouvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!...
c'est une panthre aux yeux de feu!... diavolo! la combattre  pareille
heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruaut
aux horreurs de notre mtier; _je tuais et l'on me tuait_,... voil
tout; j'ai t _chef de gamelle_; j'ai eu pendant longtemps, la
direction de la _poste aux choux_; par un caprice de Neptune, j'ai
souvent _barbott_ dans le _pot au noir_; j'ai touch plus d'une
_banquise_ (runion de glaons); j'ai vu des mers _calmes, houleuses,
tourmentes_ et _belles_; je reus huit blessures  Waterloo et
l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
lment;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... nous
sommes _ancrs_ dans un vilain parage, la cte n'est pas saine;
peut-tre faudra-t-il rester longtemps _ la cape  sec de toile_;
encore, si Neptune nous envoyait une _brise carabine_, il y aurait
moyen de _transfiler les hamacs_, en silence[12], car ce n'est pas
chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flche  pointe de
caillou jusque dans l'os.

  [12] Toutes ces expressions seront expliques.

Nous aimons assez ce _je tuais, et l'on me tuait_... Le lecteur se
rappelle sans doute le mot de Thmistocle: Nous prissions, si nous
n'eussions pri; et celui du gnral Lamarque enseveli sous une
avalanche; il dit lui-mme qu'il _mourut_, mais sans s'en apercevoir,
comme Montaigne raconte qu'il s'tait _trpass_ pendant les guerres
civiles, du choc d'un cheval qui le prcipita du haut d'un ravin.

Dans les chapitres neuvime et dixime, les deux bandes de pionniers se
rencontrent, et sont attaqus par les sauvages; ils combattent la ruse
par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez,
Whip-Poor-Will, se dvoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui
abandonnent leurs postes, et se runissent pour le torturer; pendant ce
temps, les pionniers lvent le camp et leur chappent  la faveur des
tnbres.

Dans le douzime et dernier chapitre, les pionniers arrivent  leur
destination. Ici l'auteur prend ses bats, et s'gaie singulirement aux
dpens des peuples sauvages, en gnral; coutons:

tendus sur l'herbe, ils s'inquitent peu de l'avenir, et mprisent
souverainement l'adage qui dit: faites vos foins au temps chaud. Un
homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour
tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignit de leur peau. Que
rpondre  des gens qui vous disent: que le Grand-Esprit, aprs avoir
cr l'homme blanc, _perfectionna_ son oeuvre en crant l'indien.
Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne
les excite pas, ils semblent tre sans passions comme sans dsirs, et
leur esprit aussi vide d'ides que s'ils taient plongs dans le plus
profond sommeil; ils affectent de paratre imperturbables; ici, l'on
comprendrait ce philosophe  qui l'on vient annoncer que sa maison est
en proie aux flammes, et qui rpond: Allez le dire  ma femme; je ne me
mle point des affaires du mnage... Ma foi, ces gens-l ont raison;
diabolique industrie!... Maudite rage de travailler, au lieu de chmer
les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant
de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus
heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous
l'corce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
vie; au fait, les Stociens ne disaient-ils pas que le souverain-bien
tait l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on
ne demande _cong_  personne, ce me semble... Ici, la doctrine
d'picure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
Du prsent, de la ralit; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'me, et se procurer
ainsi un tat exempt de peines; voil le bonheur, voil la vraie
philosophie...

Le lecteur aimera peut-tre ce mot nous, hommes blancs, nous
_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
vie... Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien
ridicules... En thiopie, les ministres du prince assistent au conseil,
en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraches (il est vrai qu'il y
a des pays... o les cruches seules tiennent conseil...); M. Bouis nous
dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hpital
fond pour les puces, les punaises, et toutes les espces de vermines
qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner  ces animaux
la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une
nuit dans cet hpital; mais on a toutefois la prcaution de l'y
attacher, de peur que les piqres des puces et des punaises ne le
forcent  s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgs de sang!!!
C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en
conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne
vit que du mal d'autrui, ne mrite pas de vivre?... Ce n'est pas
prcisment pour les intressants insectes nourris  Surate que nous
faisons cette rflexion...

Encore une fois, M. Amde Bouis sera trs reconnaissant  la critique
des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner... Il est encore
jeune (notre ami n'est g que de vingt-sept ans) et a, par consquent,
le temps de travailler. Si l'on vous critique, mais  tort, riez-en,
dit Snque; si, au contraire, la critique est fonde, corrigez-vous...

M. Amde Bouis quitta l'Universit de Saint-Lewis (tat du Missoury), 
l'ge de seize ans, et se rendit en France o il refit ses _classes_; il
commena d'abord,  Paris, l'tude de la mdecine, qu'il abandonna
ensuite pour l'tude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote,
Ambroise Par, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu;
Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot,
et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi
familiers que la Bible... Le lecteur reconnatra mme, de temps  autre,
quelques petites rminiscences; ce sont des emprunts trs licites... de
petits vols... _ l'amricaine_...

M. Bouis est un rpublicain farouche, sincre et de la plus haute
probit; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales.

Si j'avais l'honneur d'tre snateur au congrs des tats-Unis (fait-il
dire  un de ses hros), je m'occuperais _spcialement_ de rassembler
tous les serpents  sonnettes de notre continent pour les expdier en
Europe, en retour des sclrats qu'on nous envoie clandestinement, et
dont les tats transatlantiques se purgent  leur grand bien... Il est
vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Amricains;
ont-ils tort d'tre vigilants?... Dernirement le consul amricain, en
Allemagne, mit opposition au dpart de dix criminels qu'on envoyait aux
tats-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), ils taient munis de
certificats constatant leur _honorabilit_; c'taient des _Gentlemen_,
en un mot.

Charles D***.

Paris, ce 10 septembre 1847.




A M. Charles D***.


Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre:
le WHIP-POOR-WILL, ou _les Pionniers de l'Oregon_; tu le sais _je ne
suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains_, et
si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains
que le pauvre geai, dpouill de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire 
ses dpens.--Quelle ncessit d'crire, me diras-tu?... pourquoi tant
citer?--Quelle ncessit! bon Dieu!... impitoyable censeur! j'ai entendu
dire _qu'on ne pouvait dcemment se prsenter quelque part, sans avoir
crit, au moins un livre_. Quant aux citations, chacun, dans la
_machine ronde_, tient  faire parade de sa science, afin que le Public,
(il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le
Public sache qu'ils ont lu les livres de _haute graisse_ comme les
qualifie Rabelais... _Ils sont  moi, ces vers divins, dont mon me
s'est pntre!_ s'crie Corinne, aprs la lecture des grands potes...
Enfin, fais ton mtier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles,
que l'acadmicien Carnades, sur le point de combattre les crits du
stocien Znon, se purgea... l'estomac... avec de l'ellbore blanc, de
peur que les humeurs qui auraient pu y sjourner, ne renvoyassent leur
superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent  affaiblir la vigueur de
l'esprit: _superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex
corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et
constantiam vigoremque mentis labefaceret_... D'ailleurs je suis nouveau
venu dans la Rpublique... des lettres, et, comme sope, je demande 
tre trait _doucement_... je me chargerais volontiers du panier aux
provisions... Oui... mais Voltaire dit _que la condition de l'homme de
lettres ressemble  celle de l'ne public; chacun le charge  sa
volont... et il faut que le pauvre animal porte tout_.

Adieu, ton ami,

AMDE BOUIS.

Paris, ce 4 juillet 1847.




LE WIGWHAM DES TROIS AMIS.

  Il faut bien, pourtant, que les Franais vaillent quelque chose,
  puisque les trangers viennent encore s'instruire chez eux.

  (VOLTAIRE.)

  Un jeune homme qui entasse ple-mle ses ides, ses inventions, ses
  lectures, doit produire le chaos; mais enfin dans ce chaos, il y a une
  certaine fcondit qui tient  la puissance de l'ge, et qui diminue
  en avanant dans la vie.

  (M. DE CHATEAUBRIAND.)

      A chanter l'exil rend sa peine lgre;
      Oh! laissez-moi chanter sur la rive trangre!...
      Raisonne,  lyre! amis, coutez: l'Orient!...
      Voyez-vous  ce mot, ce ciel pur et riant?

  (M. ALFRED MERCIER, Amricain.)

  Il chante... la chanson vibre au loin dans l'espace; on dirait un
  oiseau!

  La pirogue bouillonne, cume, glisse et passe comme un poisson sous
  l'eau.

  (_Les Meschacbennes_, posies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE,
  Amricain.)

  Arbres, plantes et fleurs qui vous montrez en cet endroit si hauts, si
  verts et si brillants, coutez, si vous prenez plaisir  mon malheur,
  coutez mes plaintes.

  (DON QUICHOTTE.)

CHAPITRE PREMIER.


Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous lancer au
milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques
rflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pres
fuyant la perscution, et leur livra le magnifique hritage de leurs
propres anctres; ils ne sont plus ces temps o ils taient seuls
matres des solitudes que nous allons parcourir!... o les fleuves de la
vaste Amrique ne coulaient que pour eux!... assis aux rochers
paternels, dans les profondeurs des forts, ils restent fidles  la
potique indpendance de la vie barbare jusqu' ce que la civilisation
les refoule plus loin; l, insensibles  tout ce que nous appelons
pouvoir; ddaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils
prennent la vie telle qu'elle se prsente, et en supportent les
vicissitudes avec fermet... Encore quelques annes et il n'existera
d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donns par eux
aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophes de la victoire que
l'homme, runi en socit, remporte sur la nature!... Nous n'entrerons
point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amrique
septentrionale, origine enveloppe d'une fabuleuse obscurit; nous ne
chercherons point quels ont t leurs rapports avec les habitants de
l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le dbris d'une ancienne
civilisation. L'opinion la plus accrdite parmi les rudits, place le
berceau de ces peuples au-del du vent du nord, sur un sol glac; en
effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amrique septentrionale, des
traditions analogues  celles de la famille asiatique,  laquelle ils
doivent la plupart de leurs ides religieuses. D'ailleurs, l'esprit de
systme a exagr, tantt les similitudes, tantt les diffrences, qu'on
a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces
analogies sont trop nombreuses pour pouvoir tre considres comme un
pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles
ne prouvent que des communications isoles et des migrations partielles;
l'enchanement gographique leur manque presque entirement, et sans cet
enchanement comment en ferait-on la base d'une conclusion?... La vie
prcaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec
les animaux froces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile,
sans protection, les besoins l'assigent; cependant cette existence de
combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour
satisfaire ses apptits grossiers, les ressources de la force, de
l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans
lendemain, a toujours une rpugnance marque aux ides de discipline et
d'ordre;  chaque combat elle joue son existence. On demande si les
tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systmes de
civilisation tablis?... Nous pensons que cette instabilit de fortune,
ces habitudes nomades qui rendent impossible la socit un peu tendue
et permanente, font que la destine de la partie sauvage de l'humanit
est attache  la destine de la partie civilise... Les habitants de
l'Asie menacrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les
ptres orientaux, faibles et dfendus par leur seule misre, ont oubli
leurs anciennes moeurs, leur frocit, leur courage: ils languissent
sous la tutelle des peuples d'Occident.

Mais en est-il de mme des peuples sauvages de l'Amrique
septentrionale?... Non. On esprait qu'avec le secours de la religion et
de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin  cultiver les terres
qu'ils s'taient rserves, et multiplieraient au sein de l'abondance et
de la paix; ces esprances, inspires par l'amour de la justice et de
l'humanit, s'vanouirent aprs quelques annes d'essais infructueux: en
cessant d'tre chasseurs, les indignes devinrent indolents, insensibles
 l'aiguillon des dsirs et de l'mulation, et toujours aussi
imprvoyants que dans leurs forts. De tant de familles devenues
cultivatrices, pas une ne s'est leve  l'aisance; toutes se sont
teintes, tandis que le nombre des blancs a augment au-del de ce qu'on
avait encore vu dans les temps modernes, Repousses par les Amricains,
les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest,
et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoules par la
masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de
suivre la route trace par les vaincus, et d'migrer  leur tour.

Il y a deux sicles, les tribus atlantiques rsistrent aux premiers
colons; elles les troublrent longtemps dans la jouissance de leur
conqute, et les territoires de l'Ouest furent le thtre de longs
dsordres, de croisements, de chocs multiplis entre ces peuplades
errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou
s'entourent de vastes dserts pour plus de sret; mais elles doivent
disparatre devant le gnie suprieur des Europens, race d'hommes
admirablement organiss, race active, infatigable, amie de
l'indpendance et des hasards: ce sont les futurs conqurants de
l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de
cette Rome si fire et si ddaigneuse!... elle se vit dpossde, dans
la suite des sicles, du rle qui faisait sa gloire!... les fils
d'Arminius, jadis dompts par Csar, et convis  la ruine de la ville
ternelle, allrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau
de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote _pour qui le
monde s'tendit, afin de lui procurer un nouveau genre de
grandeur_[13]!... Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans
vos derniers refuges, sjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
n'avez point cultiv les arts, et qui n'avez point fatigu la terre du
poids de ces fastueux monuments ciments par les larmes et le sang des
malheureux!... Passez, peuples sauvages!... Telle est votre destine!
Les vents du dsert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
s'accomplir les paroles du prophte: _Nous mourrons tous, et nous nous
coulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[14]!

  [13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu.

  [14] Bible: _Les Rois_.

Aujourd'hui, la plupart des proprits de l'Ouest des tats-Unis sont
entre les mains des habitants de l'Est, et les migrations qui se font
sans cesse des tats atlantiques aux nouveaux tablissements,
entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront
pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frres de
l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'tait de la mtropole que les
colonies recevaient leur pontife et le feu sacr; non, rien ne pourra
empcher les Amricains de se prcipiter vers l'Oregon; notre pays est
comme ce vase de la mythologie galloise _o bouillait et dbordait sans
cesse la vie_. Dj nos pionniers sont aux lieux o le fleuve Missoury
roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!... comme il lutte contre
des forts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles
excitent son imptuosit; alors, il prend un lan impossible  dcrire:
on le voit glisser sur la pente de l'abme, se tordre dans les
sinuosits du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le
passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos,
les vagues touffes refluent en tourbillons contre les flots qui les
suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le
fleuve, prcipitant sa course victorieuse  travers ce ddale d'cueils,
reoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court  la mer
o il n'arrivera pas; le majestueux Pre-des-eaux (le Mississippi)
absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires
pour arriver avec plus de dignit  l'Ocan... Autrefois, de hardis
Franais explorrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient
gament nos fleuves, et leurs joyeux refrains veillaient les chos de
nos forts; les Amricains, _se jouant de l'impossible_[15], marchent
sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la
vieille Europe nous crie de nous arrter!... le pouvons-nous?... une
main nous pousse!... une voix nous rpte sans cesse ces paroles de
l'ange au Patriarche. Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu o
vous tes, au septentrion et au midi,  l'orient et  l'occident!... Je
vous donnerai,  vous et  votre postrit, tout ce pays que vous voyez;
je multiplierai votre race comme la poussire de la terre; si quelqu'un
d'entre les hommes peut compter la poussire de la terre, il pourra
aussi compter le nombre de vos descendants[16]!

  [15] _To Trample on impossibilities_: expression de lord Chatam.

  [16] Bible: _La Gense_.

                   *       *       *       *       *

C'tait au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve
Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renomms
pour leur lgret; l'un d'eux tait un habitant des frontires, tre
isol et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en socit intime
avec la nature dans ces retraites caches et solitaires; cet homme,
chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait
les pics des monts et les prcipices comme les panthres. Son compagnon
tait un jeune sauvage Natchez; sa tte tait rase  l'exception de la
_mche chevaleresque_ (Scalp lock); cet enfant des forts tait arm,
suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le _sentier de
guerre_. Sur un ct de sa figure tait son totem, l'oiseau
_whip-poor-will_[17]; les indiens disent que ceux qui ont le mme
_totem_ sont tenus, en toutes circonstances, et lors mme qu'ils
seraient de tribus ennemies, de se traiter en frres; cette institution
est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de
changer de _totem_, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement
obligs de se questionner  cet gard[18].

  [17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amrique: les Sauvages croient
    reconnatre, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de
    leurs anctres chasss par les colons venus d'Angleterre.

    (_Note de l'Auteur._)

  [18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont
    exprim dans le _Niebelungen_, quand Markgraf Rdiger attaque les
    Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui
    dit:

        Wie gerne ich dir wre gut mit meinem schilde,
        Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde!
        Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant:
        Hei, soldestu in fren heim in der Burgunden lant!

        Je te donnerais volontiers mon bouclier
        Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde:
        N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le  ton bras:
        Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu' la terre des
          Burgundes.

    _Der Niebelungen_.

La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune
sauvage habile  manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur
conversation un moment interrompue...

  [19] _Pirogue_, canot indien.

    (_N. de l'Aut._)

--D'accord, Whip-Poor-Will;--dit le vieillard qui connaissait le
penchant du Natchez  lui communiquer ses ides dans les circonstances
importantes.--Ce que tu me disais tout  l'heure peut tre vrai; il est
possible que le monde que nous habitons soit port par une tortue; mais
vos pres ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les ntres
nous apprennent que le premier homme et la premire _squaw_ (femme)
avaient t placs par leur crateur, dans une prairie dlicieuse, o il
y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait dfendu de manger de
ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la _squaw_ en mangea, et en
fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrit, les renvoya du
jardin...

--Il fit bien, Daniel;--dit le Natchez.

--Voil l'histoire telle que nos anctres nous l'ont apprise; mais
dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pres, autrefois.

Le Natchez se disposa  rpondre  cette demande d'une manire
satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant
un profond silence, et les yeux baisss, comme pour recueillir ses
ides; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la dposa  ses cts
dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne
couraient aucun danger; il alluma ensuite son _opwgun_ (pipe) le
prsenta au vieillard, et lui dit:

--Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon _opwgun_ pendant que je
te raconterai ce que nous ont appris nos pres; cet _opwgun_ est celui
d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes penses.

Le Natchez tendit la pipe au vieillard aprs en avoir aspir lui-mme
quelques bouffes, et lui donna aussi quelques grains de _wampum_; il se
fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit  rflchir, la
tte appuye dans ses mains... Disons quelques mots du _wampum_: ce sont
des coquillages taills d'une manire rgulire; pris sparment, ces
petits cylindres peuvent tre considrs comme la monnaie courante des
sauvages; donns aprs une promesse, un trait, un march, un acte
d'adoption, un discours, ils en sont considrs comme la garantie.

--Daniel, je te donne encore un grain de _wampum_ afin que tu m'entendes
mieux--dit le jeune sauvage en rompant le silence,--Ecoute-moi, Daniel;
ce que tu m'as dit est grav dans mon esprit;--le Natchez se leva, prit
l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conserves
par les sachems.[20]--Dans les premiers temps, dit-il, nos pres
n'avaient que la chair des btes fauves pour subsistance; leurs
_squaws_[21] et leurs _papouses_[22] mouraient de faim. Un jour, deux de
nos guerriers allrent  la chasse et turent un daim; ils allumrent un
grand feu, et firent rtir les morceaux les plus dlicats de l'animal;
au moment o ils allaient satisfaire leur apptit, ils virent une vierge
qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline
voisine: C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se
dirent-ils; offrons-lui en. Ils prsentrent,  la vierge, la langue du
daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. Votre vertu mrite une
rcompense, leur dit-elle; revenez ici aprs _treize lunes_[24], et vous
y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous
nourrir, vous, vos _squaws_ et vos _papouses_, jusqu'aux dernires
gnrations. La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournrent,
aprs treize lunes, et trouvrent, sur la colline, beaucoup de plantes
et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. L o la main droite de la
vierge avait touch la terre, ils virent du maz en pleine maturit; l
o elle avait plac sa main gauche, les deux guerriers trouvrent toutes
sortes de lgumes...

  [20] Vieillards.

  [21] Femmes.

  [22] Enfants.

  [23] Venaison. Chair de btes fauves.

    (_N. de l'Aut._)

  [24] Treize jours.

--Natchez, ceci est une fable invente par vos jongleurs,--observa le
vieux chasseur blanc, qui, jusque-l, avait cout avec la plus grande
attention.

--Puisque les _Peaux-rouges_[25] croient tout ce que vous leur dites,
pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs
disaient la vrit alors, mais les _Visages-ples_[26] leur firent boire
de _l'eau-de-feu_[27], et ils devinrent trompeurs...

  [25] Les sauvages.

  [26] Les blancs.

  [27] Eaux-de-vie.

--Enfin, je veux bien que vos pres aient dit la vrit, Whip-Poor-Will;
mais les Mandanes[28] racontent la chose diffremment. Toute la nation
des _Peaux-rouges_, disent-ils, habitait un village souterrain, auprs
d'un grand lac. Une vigne tendait ses racines jusqu' leur demeure et
leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis
grimprent au haut de la vigne et furent charms de voir une terre riche
en fruits de toute espce. De retour au village, ils firent goter 
leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut
si enchant qu'on rsolut de quitter cette demeure sombre pour la belle
contre d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montrent le long
du ceps; quand la moiti de la peuplade fut arrive sur la terre que
nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa
la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la
clart du soleil... Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis
vos pres sur la premire apparition des Anglais en Amrique?

  [28] _Mandanes_, tribu sauvage de l'Amrique septentrionale.

--Quand les frres de Miquon[29] arrivrent ici dans de grosses cabanes
qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils taient en petit nombre et
bien pauvres; ils nous demandrent d'abord un peu de terre pour cultiver
le riz et le tabac. On leur en donna... Plus tard, ils nous en
demandrent encore, et nous offrirent, en retour, des toffes... Nous
consentmes  faire un change avec eux...

  [29] Guillaume Penn.

--Trs bien, Natchez, trs bien; mais les Anglais reprochent aux
Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les toffes
uses, et l'eau-de-feu consomme...

--Les Peaux-rouges s'aperurent qu'on les avait tromps; ils _brisrent
le calumet_ de paix, et dterrrent le _tomahawck_[39] pour combattre
leurs perscuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et
les hommes rouges se font-ils la guerre? O est le village des
Natchez?... Les bois y sont, mais il n'y a plus de _wigwhams_[40]; le
feu a effac de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent
plus les voir!... Cependant la main du Grand-Esprit avait plac nos
pres dans une terre fertile!... Daniel, on ne peut dire le jour o je
serai couch sur la mousse comme une branche dessche; mes ossements
blanchiront, peut-tre, sous la vote de quelque fort; les feuilles
tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispers comme le
sable que le vent balaie devant lui!... Daniel, ne vois-tu pas comme les
visages-ples multiplient sur les bords de nos grandes rivires?... La
terre d'o ils viennent est donc une mauvaise terre?... sans soleil,
peut-tre, sans lune, sans gibier?... Les prairies du _Point du
Jour_[41] ne nourrissent donc pas de daims?... Le Grand-Esprit les en
a-t-il chasss? Sans cela, pourquoi les visages-ples auraient-ils
abandonn leurs _wigwhams_ et les ossements de leurs pres?... Ils
quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront l o ils vont...

  [39] Le _Calumet_ est une pipe indienne longue de quatre pieds: en
    temps de guerre, on l'orne d'un mlange particulier de plumes;
    l'envoy ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite
    scurit en pays ennemi;  la vue du calumet les haines et les
    vengeances se taisent. On le revt de plumes rouges en temps de
    guerre.

    Le _Tomahawck_ est une petite hache, dont la contre-partie est un
    morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi
    pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le
    nombre de chevelures qu'ils ont enleves, ainsi que celui des
    ennemis qu'ils ont tus... _Briser le calumet de paix_, et _dterrer
    le tomahawck_ quivalent chez ces peuples  une dclaration de
    guerre.

  [40] Huttes, cabanes.

  [41] L'Europe, qui est  l'orient relativement  l'Amrique.

    (_Note de l'Aut._)

--Whip-Poor-Will, peux-tu empcher la neige de tomber, quand le vent du
nord-ouest l'apporte?... Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les
visages-ples, ni les peaux-rouges, ne peuvent le dtruire... Quand le
vent souffle c'est sa parole et sa volont; n'est-ce pas le vent qui
amena les hommes blancs?...

--Oui, Daniel,--rpondit le Natchez,--et nous devons leur faire place,
car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges diviss comme
des branches... Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous
tir nos couteaux;... tu connais mes malheurs...

--Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une _squaw_ (femme)...
_elle est partie pour l'ouest_[42]; il faut en prendre une autre...

  [42] Partir pour l'Ouest: _mourir_.

--Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oubli le temps de ta
jeunesse o ton coeur tait gros et ton haleine brlante!... Tout vient,
tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore
pass; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?...[43] Tu me parles
d'une autre squaw!... ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque
les glaces brisent mon canot, lorsque le feu dtruit mon _wigwham_[45]
je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes
_squaws_, je n'en trouve point qui veuille _souffler sur mon tison_[46],
ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard,
sur ma peau d'ours?... que ferais-je?... o irais-je? Les sachems du
village me dirent quel chasseur fut mon pre; un jour, il s'en alla vers
l'Oregon, fuyant la colre du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers
le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le
guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des
Natchez...

  [43] L'approche de la mort.

  [44] Un an.

  [45] Hutte, cabane.

  [46] L'agrer pour poux (Voy. ch. XII.)

    (_N. de l'Aut._)

Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant
faire de lgres dviations pour viter les branches d'arbre dont cette
partie du fleuve tait hrisse... Tout  coup, il pencha sa tte sur
l'eau et fit entendre une lgre exclamation; son compagnon arma sa
carabine, et se tint prt  tout vnement: l'indien attra...

--Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une
Peau-rouge[47]...

  [47] Un sauvage; un ennemi.

L'attitude du chasseur blanc tait menaante quoiqu'il ne pt encore
distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes... Dans un pressant
danger, les penses du sauvage prennent le caractre de l'instinct. Le
Natchez, dont les sens taient plus exercs que ceux du chasseur blanc,
reconnut bientt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le
chevreuil fut victime de sa curiosit.

--Aide-moi  charger ce daim sur mes paules, Whip-Poor-Will, et
continue la chasse jusqu'au coucher du soleil...

Les deux amis se sparrent.

A quelque distance de l, un _bateau  quille_ en usage,  cette poque,
sur le Missoury, tait arrt au rivage; les bateaux  vapeur n'avaient
pas encore troubl le silence des forts vierges... Un grand nombre de
voyageurs, Allemands et Amricains, dbarqurent sur la rive. Parmi eux,
on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le
milieu de la vie; ses manires pleines de franchise, ses allures
dgages annonaient un marin franais... il y avait longtemps _qu'il
avait mani le goudron pour la premire fois_. L'autre tait un jeune
homme d'une taille leve, de manires douces et gracieuses; sa
physionomie pensive annonait un enfant de l'Allemagne...

--Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule,
docteur Wilhem? dit le marin franais au jeune Allemand.--Il est
possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons...

Le jeune Allemand jeta un regard de mfiance sur les bois o ils
allaient pntrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire
brilla dans ses yeux.

--Mes bons amis, du courage,--dit le jeune pionnier,--dans quelques
jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron
Percy les conduit; soyez donc sans inquitude sur leur compte.
L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui
veuille bien nous guider dans ces solitudes... Du reste, nous sommes en
nombre; nous pourrons toujours nous dfendre contre les attaques des
maraudeurs...

--Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis  vos ordres, docteur
Wilhem,--dit le capitaine Bonvouloir (c'tait le nom du marin franais);
 ces mots, il ta son bonnet de peau, et rejeta en arrire les cheveux
noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques...

Les pionniers taient  quatre cent milles de St.-Louis ville situe sur
le Mississippi,  quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le
Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce
dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres
et paisses forts; les bois sont entremls de prairies; quelquefois
les arbres sont clairsems au milieu de l'herbe et des fleurs; -et-l,
on voit de vastes clairires, terres communes, passage des migrations,
thtre des essais de culture, o se groupent capricieusement quelques
cabanes de _backwoodsmen_[48].

  [48] Ceux qui habitent les contres loignes de l'Ouest.

--Un homme  l'trave!--s'cria le marin franais d'une voix de
stentor--c'est, sans doute, quelque vieux _coureur des bois_[49]; allons
 sa rencontre...

  [49] _Coureurs des bois_: on nommait ainsi les premiers Franais
    canadiens qui explorrent les territoires de l'Ouest.

--Un instant, un instant,--dit un Alsacien,--nous sommes en nombre, il
est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un
endroit...

--Son extrieur n'annonce nullement un sauvage habitant
des prairies,--observa le jeune antiquaire allemand,
Wilhem;--interrogeons-le, et tchons de savoir de lui la direction
qu'ont prise nos amis...

Le lecteur aura dj reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune
Natchez...

--Avancez, avancez,--dit-il aux voyageurs, qui semblaient
hsiter;--est-ce le got des aventures, ou le dsir de trouver des
terres plus fertiles, qui vous conduit dans les rgions de l'Ouest?...

--Nous sommes des pionniers,--rpondit le docteur Wilhem;--nous
dsirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une
caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses... Un retard de
quelques jours nous fit manquer au rendez-vous...

--Je suis fch du contre temps qui me procure l'honneur de vous tre
utile,--dit le vieillard;--je ferai en sorte que mon accueil vous en
console; mais d'o venez-vous? o allez-vous? pardonnez-moi ces
questions: vos rponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas
acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des
trangers...

--Nous nous dirigeons vers l'Orgon;--rpondit le capitaine Bonvouloir.

--Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les
privations d'un tel voyage, bien diffrent, peut-tre, de ceux que vous
avez faits jusqu' prsent?...

--Nous braverons tout,--dit le docteur Wilhem...

--Dans quel but voyagez-vous?... Si vous tes des antiquaires, que ne
dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grce? Les amateurs de
l'antiquit ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un
jour, les mmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de
l'Europe et de l'Asie.

--Je suis jeune,--s'cria l'enthousiaste Allemand Wilhem;--avant de
visiter les monuments de la Grce et de l'Italie, je veux parcourir ce
continent, dont l'mancipation m'a si vivement intress; je veux
tudier l'organisation premire de ces petites corporations qui vont
annuellement fonder de nouvelles socits dans la profondeur des bois...
D'ailleurs, j'aime aussi  contempler la surface de ce globe dans son
tat primitif, si indiffrent aux yeux du vulgaire, mais si instructif
pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forts
majestueuses et imposantes par leur tendue...

--Votre projet est vaste et bien digne d'une tte aussi ardente que la
vtre;--dit le vieux chasseur;--il annonce une esprance de longvit
qui caractrise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas;
mais puisque vous vous dirigez vers l'Orgon, il faut vous adjoindre un
homme accoutum aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces
contres, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant
avec les sauvages. Si vous voulez agrer nos services, nous nous ferons
un vritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et
d'interprtes.

Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers.

--Nous traversons de majestueuses forts, des plaines
immenses,--continua le vieux chasseur;--nous livrerons plus d'un combat
aux farouches habitants des montagnes; c'est l, sans doute, le moindre
de vos soucis; le dsespoir est le partage de la vieillesse; mais 
votre ge!!! Moi aussi j'ai t jeune, ardent, ambitieux!... Qu'importe,
aprs tout,  la puissance cratrice que nous vivions sous l'corce du
bouleau, ou sous les lambris,--ajouta le chasseur en rprimant un
mouvement d'enthousiasme;--pourvu que nous occupions la place qu'elle
nous avait destine dans l'chelle des tres, ses desseins sont
remplis!...

Les pionniers, prcds du vieillard, se mirent en marche, et se
dirigrent vers une hutte dont ils apercevaient la fume.

Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce
que l'Ocan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La
chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou
hostiles avec les Indiens des frontires, sont les plaisirs des
Backwoodsmen: les dangers passs ne font que les stimuler  braver de
nouveaux prils; aussi sont-ils de ce temprament actif et hardi, qui se
complat dans les aventures que suscite  l'homme la nature grande et
sauvage: ils sont toujours prts  se joindre  de nouvelles
expditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent
d'attraits.

La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit
involontairement frapp de ce genre de mlancolie qu'inspire le dclin
du jour, surtout dans les bois, lorsque l'oeil devient plus avide de
distinguer les objets  mesure qu'ils s'obscurcissent.

--Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contres? demanda le docteur
Wilhem au vieillard.

--Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien
qu'un fusil et un peu de poudre; je me tranai jusqu' la cabane
solitaire d'un chef sauvage... Il me reut en frre... J'tais bien
malheureux!... et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]...

  [50] Boon'sborough, dans l'tat du Kentucky.

--Daniel Boon!--s'cria un jeune Amricain,--seriez-vous Daniel Boon?

--Oui, je suis Daniel Boon, et voil ma cabane d'corce,--rpondit le
vieillard en indiquant la fume serpentant entre les arbres;--je suis
fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir
d'autres hommes; je m'enfonai dans les solitudes de l'Ouest, et me
mlai aux rudes chasseurs; cette sparation ncessaire fut bien
cruelle!... mais  quoi bon se plaindre!... tout passe ici-bas!... la
gloire de Daniel passera aussi!...

--Ne reverrez-vous plus le Kentucky?--demanda le capitaine Bonvouloir?

--Les plus opulentes cits ne pourraient procurer  mon coeur autant de
plaisirs que les simples beauts de la nature dont je jouis librement
dans ce sauvage lieu;--rpondit le solitaire;--mais les dlices de cette
existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle
encore le jour du dpart; je ne pouvais perdre de vue la ville que
j'avais fonde, et dont je m'loignais... certainement pour
toujours!--Le vieillard ta son bonnet de peau, et laissa voir ses
cheveux blancs.--Je voudrais revoir les dlicieuses valles du Kentucky;
mais c'est un rve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont
dpouill! du reste, je puis suffire  tous mes besoins; depuis
longtemps mon got pour la chasse, s'est chang en une passion que
les annes n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec
mes quatre-vingts ans... J'ai choisi ce pays  cause de sa
tristesse,--ajouta le chasseur aprs un moment de silence;--avide de
repos, j'esprais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli
du pass. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs,
pour ne pas profiter de l'occasion qui se prsente... Messieurs, ma
cabane est dsormais la vtre..., Soyez les bien venus...

Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincre que les
pionniers ne purent se dfendre de l'accueillir. Un sentier les
conduisit  un _wigwham_ de belle apparence, et meubl d'aprs toutes
les prescriptions de Lycurgue.

--Ce sont les armes et les trophes d'un jeune sauvage qui habite avec
moi,--dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et
d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.--Il ne
tardera pas  rentrer; il se rfugia dans ces montagnes, aprs avoir
accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est
considr comme le plus intrpide chasseur de l'Ouest.

Le Natchez parut peu aprs avec un magnifique chevreuil charg sur ses
paules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son
regard d'aigle et son maintien fier... Il raconta qu'ayant fait partir
un daim, l'animal, pour lui chapper, s'tait rfugi dans un tang; il
le vit nager jusqu'au milieu, et disparatre; n'ayant point de canot, il
ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu lev et
attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer
la vritable position du daim; enfin il le vit paratre, et l'tendit
sur la rive...

--Il y a un vieux Franais-canadien qui demeure avec nous,--dit Daniel
Boon au capitaine Bonvouloir;--ayant quitt la France depuis bien
longtemps, il sera sans doute enchant de rencontrer un compatriote. Il
exera d'abord la mdecine  Qubec, engagea ensuite ses services  une
compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les _pays d'en haut_[51].
Aujourd'hui, retir de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces
solitudes, entre la chasse et l'tude de l'histoire naturelle. Ce soir
je vous prsenterai au docteur Hiersac.

  [51] Le Haut-Missoury.

Au mme instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste
malgr son grand ge, entra dans la cabane: les voyageurs se levrent,
et se dcouvrirent  son arrive.

--Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;--nous
sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous
ce que nous pourrons vous offrir... Il y avait bien longtemps que je
n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,--ajouta-t-il en
serrant la main du capitaine Bonvouloir;--vous voyez en moi le dernier
de ces _coureurs des bois_ Franais-Canadiens qui osrent, les premiers,
explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais
les longs voyages; maintenant, je ressemble  un vieux chne pargn par
la foudre... Les souvenirs de ma jeunesse sont rests gravs dans mon
coeur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!... Je me rappelle
le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une
tude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongs, cadences
varies, battements vifs et lgers, roulades prcipites, reprises
soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple
gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-mme; sa voix est tour
 tour pleine, grave, aigu, perle, tudie, tendue; en un mot, un si
faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des
instruments les plus parfaits... Ces oiseaux se disputent le prix du
chant avec opinitret; souvent, il en cote la vie au vaincu, qui ne
cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, tudient et
reoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple coute le matre
avec une attention extrme: il rpte la leon, et se tait pour couter
encore; on reconnat que le matre reprend et que l'lve se
corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?... Aujourd'hui, descendu des
hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la valle du silence, jamais
je ne reverrai le soleil du printemps!... Jamais ma tte, courbe comme
les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des
frimas, ne se relvera et ne reverdira, car toute chair est comme
l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe;
l'herbe se sche et la fleur tombe... Ma dmarche, nagure rapide et
fire comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant,  la trane lente
et tortueuse du limaon!... car je suis vieux... bien vieux!...

  [52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils
    aiment les lieux o ils l'ont passe; les personnes qu'ils ont
    commenc  connatre dans ce temps leur sont chres; ils affectent
    quelques mots du premier langage qu'ils ont parl.

    LABRUYRE, _de l'homme_.

    La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides  l'esprit qu'au
    visage.

    L'accent du pays o l'on est n demeure dans l'esprit et dans le
    coeur comme dans le langage.

    (LAROCHEFOUCAUD)

    (_N. de l'Auteur._)

  [53] Nous empruntons ces dtails sur le rossignol au naturaliste
    latin, Pline.

  [54] _Weeping-willow._

    (_N. de l'Auteur._)

Un long silence succda aux dernires paroles du docteur Canadien.

--Messieurs, il est tard et vous tes fatigus,--dit Boon;--songeons 
faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample
connaissance...

Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will droulrent un grand nombre de
peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux
venus. Aprs un copieux souper, ils se couchrent et dormirent d'un
profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons  la
bienveillante hospitalit des trois amis, et nous franchirons l'espace
qui les spare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer
plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage
de notre histoire: Daniel Boon tait originaire de la Caroline
septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un
tablissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabit; il y leva
une maison fortifie, que les migrs appelrent Boon'sborough; c'est,
aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit tre regard
comme le fondateur. Il s'y trouvait tout  fait tabli en 1775 et avait
pris possession des terres environnantes; il y reut des familles
d'migrants qui augmentrent la population de sa petite colonie. Il
repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'excution de son
plan avec une constance inbranlable. On attendit sa vieillesse pour
examiner ses titres  la possession des terres qu'il avait dfriches;
un dfaut de forme fut cause de sa ruine; au moment o il recueillait le
fruit de tant de peines, dans un ge trop avanc pour qu'il pt
commencer une nouvelle carrire, cet homme fut dpossd et rduit  la
misre. Considrant ds lors les liens qui l'attachaient  la socit
comme rompus, il dit un ternel adieu  sa famille et  ses amis,
s'enfona dans les rgions immenses et  peine connues o coule le
Missoury, et se btit une cabane sur le bord de ce fleuve...




LE CAMP D'AARON.

(Ce chapitre est ddi  Madame Julia DARST.)

  On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection
  soulve mon me. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrs qu'un grain
  de foi soulve des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce
  autre chose que le gnie humain, assist de son premier ministre, la
  science, parvenant  l'aide de la persvrance,  dompter la cration.

  (M. DE LAMARTINE, _Discours du 4 mai 1846_.)

  Or, il n'y avait point d'homme dans tout Isral qui ft aussi beau ni
  aussi bien fait que l'tait Absalon; depuis la plante des pieds,
  jusqu' la tte, il n'y avait pas en lui le moindre dfaut. Lorsqu'il
  se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on
  trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure
  ordinaire.

  (_Les Rois_. Liv. II. 14.)

CHAPITRE II.


Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui
tracent les sillons de nos provinces les plus loignes; c'est par amour
pour leurs enfants qu'ils vont s'tablir au milieu des bois, et
recommencer la pnible carrire des dfrichements. Les nouvelles terres
promettent, au travail, bonheur et indpendance: mais quelles fatigues!
quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Amricain
dans les dserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache  la
main, abattant les vieux sycomores, et les remplaant par l'humble pi
de bl; il faut observer le changement qu'prouve sa cabane lorsqu'elle
devient le centre de vingt autres qui s'lvent autour d'elle... Partout
o nos colons s'tablissent en nombre un peu considrable, ils portent
des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des
combinaisons, le courage et la persvrance dans la conduite et
l'excution, prsident  ces tablissements. Ils s'attachent au sol par
un lien troit, et y sont, pour ainsi dire, enracins; la relation est
intime entre les terres et les propritaires qui ont vers des sueurs
pour les fconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisivet, et
voulut que chaque citoyen rendt compte de la manire dont il gagnait sa
vie. Chez nous, l'oisivet est galement un crime, car l'homme trouve
des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre
industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une
si grande profusion. Si l'on veut pntrer la sagacit qui assure aux
Amricains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit,
les suivre dans les profondeurs des forts, et tudier sur les lieux
mmes leur activit, et leur persvrance. En effet, l'homme plac comme
cultivateur au sein des bois, passe sa vie  vaincre une foule
d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son gnie;
il y acquiert une nergie qui le rend suprieur  l'habitant des villes:
_le laboureur courb vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se
redresse que mieux devant l'ennemi_, dit Mirabeau. Mais quelles
ressources dans nos territoires!... une heureuse varit dans les
productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de
notre union. Il tait donc ncessaire, pour prosprer, de donner  nos
jeunes socits toute l'nergie possible; il tait ncessaire que les
principes sages et simples qui nous gouvernent et rglent notre
existence sociale, fussent tablis pour le bien-tre gnral, et que le
bonheur de tous ne pt jamais tre sacrifi au bien-tre de
quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur
l'homme, la libert et la justice, ont introduit dans nos moeurs, un
esprit doux et tolrant, qui est devenu le premier trait de notre
caractre national.

                   *       *       *       *       *

Transportons la scne  plusieurs centaines de milles du lieu que nous
avons dcrit dans le chapitre prcdent. Une file de _waggons_
s'avanait lentement dans ces immenses rgions inconnues qu'arrosent le
Missoury et ses tributaires; en suivant les dtours des collines, elle
se droulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en
partie; puis, tout--coup, dans le lointain, on dcouvrait l'avant-garde
qui marchait lentement, tandis que le corps gnral suivait dans le plus
bel ordre: c'tait des pionniers de l'Orgon. Le prdicant amricain,
(dit M. Poussin), escort de sa compagne courageuse et rsigne, tous
deux anims de la mme foi, ont dj franchi les montagnes rocheuses;
d'autres missionnaires, proccups des mmes intrts, ont suivi les
mmes sentiers, et rpandent partout avec eux la foi, la langue,
l'influence, l'autorit de leur pays et de leur gouvernement... Autour
d'eux viennent se runir les enfants des forts, pour recevoir les
premires influences de la civilisation. Bientt, quelques familles
amricaines, entranes par le mme sentiment de proslytisme, sont
venues se fixer galement dans ces rgions lointaines o elles sont
destines  devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car
la valle de la Colombia offre  l'Amricain des attraits
irrsistibles[55].

  [55] Voyez la question de l'Orgon par M. le major du gnie, G. T.
    Poussin.

Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes  organisation
puissante, prodige d'activit, de confiance personnelle et d'audace...
Aaron Percy (c'tait son nom), sans tre un grand philosophe,
connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en tre
obi, doit les dominer par la raison et la fermet. Le vieux pionnier
s'tait appliqu  ne jamais compromettre sa dignit, et  maintenir
dans le camp une discipline svre: aussi cette troupe fut un modle
d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvt des esprits inquiets
et dissipateurs.

Nos colons, pour la plupart Amricains, pleins du sentiment de leur
force et de leur capacit, vont soumettre de nouvelles rgions 
l'empire de l'agriculture; renonant  tous les avantages que procure le
voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivs, disent un
adieu, ternel peut-tre,  leurs amis, et pntrent dans une fort
immense, o ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier
sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent
 peine esprer de dtruire dans tout le cours de leur vie... Estims
dans leurs comts, ils s'expatrient!... ils se soumettent  toutes les
rigueurs de la pauvret, et consentent  loger sous la cabane
d'corce!... mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux
et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons
pres ne les dcouragent pas. La nature se montre devant eux dans toute
l'horreur qu'elle dploie avant d'tre asservie; elle fait natre des
forts sur des dbris de forts; les lianes embrassent le tronc des
arbres, montent jusqu' leur cime, en descendent, remontent encore, et
forment un treillage impntrable: les pionniers admirent d'abord ces
obstacles puissants qui les dfient; la hache rsonne, et la nature est
subjugue... L'Amricain, grce  son ducation, n'est jamais embarrass
dans les bois; il les parcourt avec facilit, et s'y oriente comme le
marin au milieu de l'Ocan. Il compte sur sa sagacit pour le choix
d'une bonne terre; il juge de sa qualit par la grandeur et la beaut
des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent  son
instruction; il observe les diffrentes couches du terroir; il suit les
sinuosits des montagnes qui rglent la direction des ruisseaux; il
cherche une chute d'eau, o il puisse un jour construire un moulin;
enfin il examine et pse tout, car il va mriter le titre de _crateur_.

Les waggons de la caravane, lourdes voitures  quatre roues, taient
couverts d'une double toile  voile, paisse et bien cire; quelques-uns
taient chargs de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions
taient considrables, car malgr cette premire effervescence qui
transporte l'imagination au-del des bornes ordinaires, nos pionniers
surent prendre toutes les prcautions contre les maux invitables d'un
long voyage, et qui rappellent  l'homme toute sa faiblesse au milieu de
ses plus grands efforts. Les migrants n'avaient donc rien oubli de ce
qui pouvait tre ncessaire  la conservation de leurs familles; un
petit troupeau de boeufs, de vaches et de chvres, suivait la caravane;
de gros dogues, bien dresss, remplissaient admirablement l'office de
bouviers, et veillaient sur le btail.

Aaron Percy avait pris les devants;  ses cts se tenait un jeune
Amricain que nous prsenterons  nos lecteurs sous le nom de
Frmont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de
miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frmont-Hotspur tait le
plus beau jeune homme qu'elle et encore vu. Mont sur un magnifique
destrier, et arm de toutes pices, il caracolait sur les ailes de la
caravane,  droite,  gauche, en avant, en arrire, craignant toujours
de donner dans quelque embuscade imprvue. Lorsqu'il se fut assur
qu'aucun danger ne les menaait, il rejoignit Aaron, et rompit le
silence:

--Position magnifique, M. Percy,--dit le jeune Amricain en indiquant du
doigt une colline verdoyante,  une distance d'environ deux milles de
l'endroit o ils se trouvaient.

--C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!--observa
Percy;--traverserons-nous ces prairies sans tre inquits par les
maraudeurs?... arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?...

--Rassurez-vous, M. Percy,--dit Frmont-Hotspur,--votre sagesse nous
prservera de ces calamits qui ont perdu la plupart des colonies
naissantes. Tant d'obstacles  surmonter exigeraient, il est vrai, les
forces d'Hercule, et la longvit d'un patriarche, mais qu'importe! nous
l'entreprendrons, et certainement les gnrations futures nous devront
quelque reconnaissance. La prosprit de nos tats tonne dj la
vieille Europe, dont les dbris viennent acclrer notre marche en dpit
des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des
amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-tre, au-del des
montagnes rocheuses, des frres qui nous accueilleront et nous aideront.
Nous signalerons notre rcente existence par de vigoureux efforts...

--Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent,
embellissent ce qu'on voit dans une perspective loigne, dit
Percy;--car rien n'est si sduisant que le projet de former un nouvel
tablissement... Mais nous comptons tous sur vous, M. Frmont-Hotspur;
vous tes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses,
avec rsolution et promptitude; vous vendriez chrement votre vie dans
un combat avec les sauvages _Pawnies_[56]...

  [56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies.

--Ma vie... ma vie... je voudrais avoir autre chose  dfendre,--dit
Frmont-Hotspur, aprs un moment d'hsitation.

--Je ne vous comprends pas, M. Frmont-Hotspur--observa Percy dans le
plus grand tonnement;--regrettez-vous d'avoir quitt le Kentucky?...
Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspir des
sentiments que vous n'osez avouer, mme  un ami?... Vous craignez,
peut-tre, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel tablissement?

Le vieux pionnier jeta un regard  la drobe sur son jeune compagnon
qui lui rpondit avec un admirable sang-froid.

--M. Percy, un philosophe, prtend que l o deux personnes peuvent
vivre aisment ensemble, il se fait un mariage[57]: Or, il a t prouv
que l'homme tait dou d'une activit qui le portait  multiplier
perptuellement ses jouissances... donc...

  [57] Montesquieu, _Esprit des Lois_.

--Au fait, au fait, M. Frmont-Hotspur; vous ne procdez que par
circonlocutions; ainsi l o deux personnes peuvent vivre aisment
ensemble, il se fait mariage; la conclusion de tout ceci?

--M. Percy, on a encore observ que la fortune changeait souvent, et
pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour
quelqu'un... c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son
chemin. Je suis pauvre,--continua Frmont-Hotspur:--je n'ai pour tout
bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer  l'avenir; ce
n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde... non...

Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui
disaient assez qu'il ne comprenait pas o il voulait en venir.

--Vous savez, M. Percy,--continua Frmont-Hotspur,--que deux maladies
travaillent nos compatriotes... celle des manufactures... et celle des
migrations  l'Ouest... Voici donc ce que je demande au ciel...

--Ah!... vous allez, enfin, vous expliquer; vos priphrases me donnaient
de l'inquitude... Allons... courage...

--Je demande au ciel un _cottage_[58] dans la fertile contre o nous
allons, un cottage prs d'une rivire, et au milieu de nombreux amis...
Mais il manque quelque chose  ce tableau...

  [58] Maison de campagne.

--Un moulin, sans doute;--dit vivement Percy.

--Fi! M. Percy... je voulais parler d'une femme...

--Une femme!...--s'cria Aaron stupfait--et c'est dans l'Orgon que
vous allez chercher une _partner_?...

--Eh! M. Percy... qui vous dit... qu'elle... n'est pas dj trouve?...

--Ah!... vous avez dj fait un choix!... Vous avez raison, M.
Frmont-Hotspur, il faut vous marier,--continua le vieux pionnier comme
quelqu'un qui se rappelle avec une douce mlancolie les souvenirs de sa
jeunesse;--oui, mariez-vous; je me souviens qu'tant jeune homme, j'eus
honte d'tre si peu utile au monde; j'pousai Suzanna Howard; ma maison
en devint plus gaie et plus agrable; un nouveau principe anima toutes
mes actions... Mariez-vous, M. Frmont-Hotspur, mais pousez une femme
laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'puise en sueurs, qu'il
fasse produire  la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus
exquis, si l'conomie de la femme ne rpond pas  l'industrie du mari,
le repentir suivra de prs... M. Frmont-Hotspur, pourrait-on, sans
indiscrtion, vous demander le nom de celle  qui s'adressent vos
voeux!...

Le jeune Amricain fut un peu embarrass par cette question, mais il
rsolut d'en finir...

--M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui,
chaque anne, enlve aux tats atlantiques de nombreuses phalanges de
cultivateurs?... Le docteur Franklin dit que trois dmnagements
quivalent  un incendie; or, j'ai fait naufrage sur les ctes de
l'cosse... _premier dmnagement_; et comme on n'chappe jamais d'un
cueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les
ctes de France... _deuxime dmnagement_; je ne sais ce qui m'attend
dans l'Orgon, mais celui qui fait naufrage une troisime fois a tort
d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitt le
Kentucky, si la Dame de mes penses y et t...

--D'accord,--dit Percy.

--Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orgon, pays que
je ne connais pas... vu que je n'y ai jamais fait naufrage...

--C'est logique...

--Le docteur Franklin dit encore,--continua Frmont-Hotspur;--que si
vous voulez que vos affaires se fassent, _allez y vous-mme_; si vous ne
voulez pas qu'elles se fassent... _envoyez-y_...; or, mes affaires ne
sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je
cherche ne peut donc tre bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas
mari... j'embrasserai la vie sauvage...

Aaron Percy comprit enfin.

--M. Frmont-Hotspur,--dit-il au jeune Amricain,--vous tes un homme
laborieux, et lev dans les plus purs sentiments dmocratiques; vos
qualits vous ont conquis l'estime gnrale; je serai fier de vous
nommer mon gendre...

--Vous comblez tous mes voeux,--dit Frmont-Hotspur avec joie.

--Mais ne concluons rien avant d'avoir consult Julia; je doute,
cependant, qu'elle se refuse ... l'_annexion_...

Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en
gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient  leur approche;
les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne
surpasse leur lgret et leur dlicatesse; elles habitent les plaines
dcouvertes; sauvages et capricieuses, promptes  prendre l'alarme,
elles bondissent, et fuient avec une rapidit qui dfie la balle du
chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne,
leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes
dessches, et l'oeil peut  peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent
en plaine, elles sont en sret; mais la curiosit les entrane souvent
 leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours  un stratagme
qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et
attachent,  un bton fich en terre, un morceau de drap rouge ou blanc;
les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur dcochent
alors des flches avec leur adresse sans gale.

--Halte!--s'cria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon,
qui marchait en tte, ne fut plus qu' quelques pas de l'endroit o il
se tenait avec son jeune lieutenant.--M. Frmont-Hotspur, examinons les
voitures.

Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencrent l'inspection.
La plupart des migrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en
comptait sept. Lorsqu'il arriva  son waggon, qui se trouvait au milieu
de la file, la _bgayante couve_ tait en moi; l'apparence lugubre de
la fort, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait
vivement sentir aux petits Amricains la privation des biens qu'ils
avaient quitts;... aussi pleuraient-ils  chaudes larmes...

--Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!--s'cria Percy
avec autant de svrit qu'il en pouvait montrer  une crature si
douce,--que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un
_tablissement_? Nos pres, perscuts en Europe, n'abordrent-ils pas
sur ce continent, o ils ne trouvrent ni vaches, ni chvres?... et nous
avons tout cela, nous!!... Cessez donc de verser des larmes; nous avons
un but qu'il faut atteindre, et plutt que d'abandonner notre projet
d'arriver les premiers dans l'Orgon, je livrerai aux prils du dsert
tout ce que nous possdons, et si c'est la volont de Dieu, notre
existence mme!...

--Nous aurons tous du courage,--dit mistress Suzanna Percy avec
calme;--prions l'Etre-Suprme de nous accorder la sant, c'est tout ce
dont nous avons besoin. Votre mre n'a point de craintes, enfants; elles
sera toujours prs de vous;--ajouta la courageuse Amricaine.

Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux,
leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacrent de
leur souvenir...

Mistress Suzanna Percy tait une femme courageuse et rsigne; le
pionnier n'et su mieux placer ses affections, et il avait toujours
trouv en elle une amie pleine de douceur et de dvouement... Si
l'Amricain veut tre heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte
celle que le ciel lui a donne pour compagne. Le lecteur connat sans
doute la base de la prosprit de nos familles; cette prosprit est
uniquement fonde sur l'utilit rciproque de l'homme et de la femme,
c'est--dire sur l'ordre d'un travail rgl et assidu, et sur cet amour
fond sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en gnral, trs
heureux dans notre Amrique, parce que les jeunes personnes n'ont, le
plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'conomie; le
bien-tre d'une famille dpend donc, en grande partie, du savoir, de
l'intelligence et de l'habilet de la femme. Dans nos habitations,
jetes, pour ainsi dire, au milieu des forts, nous gotons un bonheur
rel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonne et
dont les membres sont troitement unis, car les affections sociales sont
d'autant plus durables et plus nergiques qu'elles sont sans
distractions et plus concentres.

--coutez, enfants,--reprit Aaron Percy;--coutez les instructions de
vos parents; tant moi-mme fils d'un pre qui m'a lev, et d'une mre
qui m'a chri comme si j'eusse t leur unique soutien, vous me devez le
mme respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre
est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus
levs; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles
s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui clairent vos
premiers pas; vous manquez d'exprience, il est donc ncessaire que vous
soyez guids dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande
de les respecter, de leur obir et de prter une oreille docile  leurs
enseignements et  leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager
leur tche, rendez-la-leur moins rude en vous efforant de leur
complaire et de les aider selon votre ge et vos forces... Ecoutez,
enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel
_tablissement_; nos peines seront lgres si vous tes tous
industrieux; avec une volont ferme, peu d'obstacles sont
insurmontables: je vous promets,  chacun, cinq cents acres de terre au
moins, quand vous songerez  vous marier; mais n'pousez que des femmes
sages et laborieuses, car _une femme querelleuse_, dit le roi Salomon,
_est comme un toit d'o l'eau dgoutte toujours; il vaudrait mieux
demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une
femme querelleuse dans un domicile commun; le pre et la mre donnent la
maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne  l'homme une
femme sage... Enfants, celui qui a trouv une bonne femme, a trouv un
grand bien, et il a reu du Seigneur une source de joie_... Vous
rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?... on
reprsentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une
biche mangeait cette corde  mesure qu'il la tressait; quelle est la
morale de cette histoire, Albert?--demanda Aaron  un petit garon de
douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant.

--Cet homme tait, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme
peu conome; de sorte qu'elle avait bientt dpens ce que le pauvre
diable avait amass  la sueur de son front...

--Oui,  la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,--reprit le bon
pre;--mais, coutez-moi, Albert;  vingt-et-un ans, je vous donnerai ce
que vous avez vu trac en encre rouge sur ma carte de l'Orgon; vous
aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y
construirez un _mill_ (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je
disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dpasse quatre mtres de
diamtre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au
moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les _douze_ secondes;
vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?...

--Oui Pa[59].

  [59] Pa, pour papa.

--Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la
force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met  profit les lois
rigoureuses de la mcanique. Entre autres perfectionnements... car il
faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?...

--Oui, Pa.

--Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitu des axes et des
roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis
qu'anciennement on donnait  chaque moulin une roue hydraulique
particulire, on n'tablit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique
pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la
force motrice de l'eau qu'on possde... Cependant en prsence des
dcouvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez
vous-mme, n'est-ce pas, Albert?... la tendance directe du progrs tant
de substituer  la force de l'homme, dans tous les labeurs matriels,
les forces brutes de la nature soumises  l'empire de son intelligente
volont); en prsence des dcouvertes de chaque jour, dis-je, on a peine
 comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas  sortir de
l'ancienne routine, si contraire  leurs intrts;--les yeux du petit
garon brillaient--ce n'est point que je fasse peu de cas de votre
opinion, Albert? mais vous convenez vous-mme qu'il faut
_perfectionner_, or, ce mot quivaut  ceci _qu'il faut renoncer 
l'ancienne routine_. Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous
me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincre ami de la
vrit, mon opinion qui n'est pas mprisable en ceci... car, aprs tout,
j'ai de l'exprience;--et pour donner plus de poids  son argument, le
vieillard ta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs:
l'enfant cessa de sangloter et l'couta respectueusement.--Je disais
donc, que les petits meuniers n'ont  leur disposition qu'une force
minime et ils continuent nanmoins  employer des meules dont les
dimensions et le dfaut de _rayonnage_ rclament une grande puissance
d'action... vous m'entendez, Albert? de l rsulte pour eux un _chmage_
frquent qui les prive de tout gain; ajoutez  cela que leur manire de
moudre chauffe la farine, la dtriore et la rend moins productive dans
la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert?

--Oui Pa.

--Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue
extrieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre matre, M. Harris
et vous, tes partisans de ce systme; il est possible que vous ayez
raison Albert; le procd est assez simple: si je vous ai bien compris
tantt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien
compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parl, passe un
_essieu_ soutenu par deux _pivots_;  la partie de l'essieu qui donne
dans le moulin est attach un _rouet_  la circonfrence duquel sont
implantes quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la _lanterne_,
laquelle est compose de deux _plateaux_ qui la terminent en haut et en
bas, et de neuf _fuseaux_ qui forment son contour... avez-vous une
observation  faire, Albert?

--Non Pa; cependant n'oubliez pas que la _lanterne_ est traverse par
un axe de fer, qui d'un bout porte sur le _palier_...

--Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le _palier_ est une
pice de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces
d'paisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de
l'autre bout, supporte  son extrmit la _meule_ suprieure, laquelle
est mise en mouvement par la _lanterne_, qui, elle-mme, est mue par le
_rouet_. N'avez-vous aucune objection  faire, Albert?

--Non, Pa.

--Je continue donc; les meules sont renfermes dans un _cintre_ de bois
de la mme forme. La meule infrieure, qui est immobile, forme un _cne_
dont le _relief_ depuis les _bords_ jusqu' la _pointe_, est de neuf
lignes perpendiculaires; la meule _tournante_ ou suprieure en forme un
autre en _creux_, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je
bien compris, Albert?

--Oui, Pa, mais il faut dire que le choix des meules est chose _trs
importante_, quel que soit le moulin...

--C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du
_systme anglais_, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle
de quatre chevaux pour nos grands moulins  meules de six pieds: la
force d'un cheval est reprsente par cent soixante livres d'eau leve
 un mtre par seconde... Mais nous reprendrons cette discussion,
Albert; vous me permettrez de dvelopper mon systme... Quant  vous,
Arthur--un petit garon de sept ans--vous entretenez l'esprit de
_rbellion_ dans la caravane!... Je m'aperois que vous vous abandonnez
aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et rprimer!... Vous
serez donc l'ternel jouet des passions! mais aprs la faute viennent
les regrets et les remords; le calme et l'inaltrable contentement sont
le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que
je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier... Et
vous ma Jenny--(c'tait une petite fille de dix ans qui sanglotait prs
de sa mre)--aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos
chvres; vous savez que les moutons sont sujets au _spleen_ (mlancolie)
comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mler un peu
de soufre broy avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays o nous
allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons
deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps...

--Cependant Pa,--observa la petite fille--ma tante Molly me disait
qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons
sont les plus dlicats des animaux, et doivent toujours tre  l'abri
des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air,
ils mangent beaucoup moins, ce qui conomise le fourrage... Ma tante
Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des
bestiaux doit tre grossire, le meilleur fourrage devant tre rserv
pour l'poque du dgel qui relche leurs dents, et les affaiblit...

--Tout cela est vrai, ma Jenny:--dit Aaron--votre tante Molly est une
excellente mnagre; elle ne peut vous avoir appris que des choses
utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons
tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et
de sucre d'rable...

La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitt les
poulains de hennir, les moutons et les chvres de bler; jamais concert
de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir  sa
voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny rpand du sel sur des
feuilles places  une certaine distance les unes des autres; car, comme
les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils
connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les
plus forts, arrogants et imprieux, profitent de leur supriorit, et en
abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de
faim, sans une surveillance particulire, ou l'usage des subdivisions
dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chvre de la caravane avait
son nom, et obissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des
entraves de cuir aux jambes des plus obstins; une chvre (chose
inouie!) fut fouette trois fois pour la mme faute!! Les poulains,
inquiets et farouches, osent  peine approcher; ce n'est cependant pas
la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie,
leur crinire flottant au gr du vent, et distribuent des ruades aux
pauvres chevaux attels aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez
philosophiquement, et se consolent en _pensant_ que les harnais qu'ils
humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour,  dompter
les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, _jusqu'
la bride_. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un
pas puis s'arrtent, les jambes plies et prtes  se dtendre comme des
ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrtent encore; enfin, rassurs
par l'immobilit de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs
membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites;
leurs mres leur lchent l'encolure pour les encourager; ils tendent
enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille
leur prsente  pleine main... Un chevreau, qui voyageait en voiture
avec la famille Percy, fut dpos sur l'herbe; il fit mille cabrioles en
bondissant sur le gazon de la prairie, et aprs avoir reu les caresses
maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire
dans les bras de la petite Jenny. On et dit un de ces daims du pays
d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes
ressemblent  de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est
si doux si joli, si caressant que ces petites cratures; mais elles sont
si dlicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes
avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane taient superbes,
grce aux soins de Jenny qui se ft prive de tout pour ses ouailles...

Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait  ses enfants comme  des petits
hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes
qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont
consignes dans la Bible:

                   *       *       *       *       *

Celui qui pargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime
s'applique  le corriger.

                   *       *       *       *       *

La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est
abandonn  sa volont couvrira sa mre de confusion.

                   *       *       *       *       *

La folie est lie au coeur des enfants, et la verge de la discipline
l'en chassera.

                   *       *       *       *       *

N'pargnez point la correction  l'enfant; car si vous le frappez avec
la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous
dlivrerez son me de l'enfer.

                   *       *       *       *       *

Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les dlices de
votre me[60].

  [60] Voy. la Bible. _Proverbes de Salomon_.

                   *       *       *       *       *

Luther dit quelque part: Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il
faut aussi les aimer... Nous sommes de l'avis de Luther...

Revenons  nos pionniers; que feront-ils pour prvenir les accidents,
les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi
impossible de prvoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher 
les deviner. Du reste, dans le nombre des migrants, il y en a toujours
un qui est  la fois mcanicien, laboureur, mdecin... suivant la
circonstance...

Aaron Percy, assist de Frmont-Hotspur, continua l'inspection des
voitures. Le waggon qu'_habitait_ mistress Suzanna Percy et ses enfants
avait t grandement endommag par les cahots de la route, et
ncessitait une prompte rparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux
pionnier, miss Julia, sa fille, avana la tte hors du chariot, et
Frmont-Hotspur osa regarder cette belle crature... Sa jeunesse, sa
douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un
ensemble auquel le jeune pionnier ne put rsister.

A la vue du lieutenant de son pre, la joie se peignit sur les traits de
la belle Amricaine; Frmont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua:
mistress Suzanna et sa fille s'inclinrent lgrement.

--M. Frmont-Hotspur,--dit Percy,--les roues du waggon des dames se
fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout rparer... Du
reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis...

--Ce waggon, est le vaisseau de Thse,--dit Frmont-Hotspur,--renouvel
pice  pice, il n'aura bientt plus rien de lui-mme...

Percy explora ensuite les environs, et dcouvrit que la colline,
s'abaissant  son revers par une pente insensible et douce, les
conduirait sans dangers dans un pays charmant, o se trouvaient runies
les trois choses qui leur taient indispensables, l'eau, le bois et le
fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait
d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long
circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuad que la
patience et la ferme volont triomphent de tout, Aaron Percy avait peine
 croire que cette entreprise ft plus difficile pour la caravane, que
ne l'avait t le passage des Alpes aux armes d'Annibal, de
Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte
avaient franchi les Alpes... Aaron se disposa donc  gagner le terrible
sommet... ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes
prcautions... On conduit les chariots les uns aprs les autres; huit
chevaux tranent pniblement le premier... Il touche presque au but,
mais la chane qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule
rapidement jusqu'au pied de la colline... Aaron la suit des yeux; vingt
fois il la voit prs de culbuter dans les ravins qui bordent la route...
enfin elle s'arrte le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri
de joie, puis immdiatement ils disposent tout pour une seconde
ascension... Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et
semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras:
chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son coeur; enfin le
vhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avana dans la plaine
par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de
plaisir et de tranquillit qu'ils avaient eu de peine de l'autre ct,
et ils camprent sur les bords d'une petite rivire tributaire du
Missoury; des eaux fraches et limpides arrivaient de tous cts, des
montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy tait un de ces
sites qui prouvent que l'imagination des potes n'est pas toujours
au-dessus de la nature et de la vrit; de riantes collines, couronnes
de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant  l'oeil cent
bocages naturels et varis. Les voyageurs firent leurs dispositions pour
la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulrent les waggons
de manire  former une espce de poste avanc qui devait protger le
camp contre toute surprise nocturne.




L'ENFANT DU NANTUCKET.

  Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou
  asseurer chose qui ne feust vritable. J'en parle comme un gaillard
  onocrotale... J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse... _Quod
  vidimus, testamur_.

  (Rabelais. _Gargantua_.)

  Fais-moi le plaisir de me dire  quelle profession tu es propre? As-tu
  fait ton droit? as-tu tudi la mdecine? pourrais-tu tre professeur
  de mathmatiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou mme tracer
  un sillon droit avec la charrue?

  (George Sand. _Andr_.)

CHAPITRE III.


L'agrment du lieu n'tait pas le seul motif qui avait dtermin nos
pionniers  s'y arrter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart
en mauvais tat, ncessitaient une prompte rparation... Le soleil
descendait  l'horizon; les montagnes commenaient  prendre une teinte
plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la
nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et
formrent une espce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps,
mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands,
s'occupaient du souper. Il tait cinq heures du soir; on avait envoy
les bestiaux au pturage, sous la garde de quelques fidles dogues.

Le soleil disparut enfin derrire les montagnes qui bornaient l'horizon
 l'Ouest, laissant aprs lui une longue trane de lumire; toutes les
familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le caf, le
chocolat, les gteaux, les confitures, les tranches de boeuf fum, un
excellent repas, enfin, succdait au plaisir de la conversation. La
belle et bonne miss Julia Percy, faisait une gale rpartition de
biscuit au lait, de bon fromage  la crme et de tasses de th bien
sucres; on et dit la Charlotte du Werther. Six enfants se pressaient
autour d'une jeune fille; elle tenait un pain _bis_ dont elle
distribuait les morceaux  chacun en proportion de son ge et de son
apptit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec
tant de navet!!... toutes les petites mains taient en l'air avant que
le morceau ft coup[61] Aaron Percy observait avec intrt les
pionniers groups autour des divers feux, et faisant honneur  leur
souper.

  [61] Goethe. _Werther_.

--Mistress Percy--dit-il  sa femme--il me semble que les vaches sont
bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et
Goliath, ne donnent pas signe de vie.--Au mme instant on entendit des
beuglements et le tintement des clochettes; c'taient les vaches que
ramenait un des chiens.--Enfin les voil... quoi! Goliath est seul avec
cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?...

Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui
affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit  pleurer
 chaudes larmes, en disant que _certainement_ les loups avaient mang
Betsy; tout le camp tait en moi: on se mit en qute de la vache qui
parut bientt accompagne du fidle Hercule; on s'empressa de la traire
comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans
l'avoir gronde; le chien reut force caresses, et il lui fut bien
recommand de ne jamais se dpartir de sa vigilance.

Frmont-Hotspur et un irlandais nomm O'Loghlin se retirrent dans leur
tente commune, aprs avoir t invits par mistress Percy  venir _faire
la conversation_ aprs le souper, en compagnie de quelques autres
pionniers, allemands et amricains; on devait manger un _pudding_.
Semblable  la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque matresse de
maison se pique de faire de _merveilleuses tartes_, des _puddings
tremblants_ et des crmes dlicates. Le repas du soir fut promptement
termin, et les travaux lgers qui occupent, le soir, les familles
amricaines, succdrent aux fatigues de la journe; le bruit des rouets
annonaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes _ladies_
lisaient; la lecture des bons livres,  laquelle les femmes amricaines
sont accoutumes ds leur jeunesse, donne  leur conversation un degr
d'intrt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement
ailleurs.

Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent  l'invitation qui
leur avait t faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allrent
au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumire des torches
inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles
s'assemblrent pour causer; plusieurs grosses allemandes _ayant, pour
saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde_,
les coutaient, le sourire sur les lvres.

--M. Hotspur--dit mistress Percy au jeune amricain, en lui versant du
th--pensez-vous que nous soyons inquits par les sauvages pendant
notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi
pacifiquement.

--La nuit dernire, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer
l'approche des sauvages,--rpondit Frmont-Hotspur,--et quelques-uns de
nos amis d'Allemagne prtendent qu'ils ne se mettent jamais  table,
sans que quelque petit bruit loign ne vienne les inquiter. Ils
commencent  se dcourager; l'apptit va mal; ils ne sauraient manger
morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts
divers; enfin, comme le livre de la fable, tout leur donne la fivre:
leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une
succession de rves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de
leurs terreurs.

On servit le pudding; miss Julia tait la _majordome_, et faisait les
honneurs.

--Qui nommerons-nous pour _speaker_[62] ce soir?--demanda Aaron Percy.

  [62] Orateur, conteur.

Plusieurs dames prononcrent le nom de Hotspur; les pionniers
approuvrent ce choix, et le jeune Amricain fut proclam speaker, 
l'unanimit.

--Les dames,--dit Frmont-Hotspur en saluant le groupe,--me permettront
de les consulter sur le choix d'un sujet.

--Vous avez pass votre jeunesse sur l'Ocan,--observa miss Julia;--vous
serait-il agrable de nous raconter quelque scne maritime?... vous avez
d faire la pche de la baleine?...

--Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par l,--rpondit
Frmont-Hotspur;--on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage,
dangereux et pnible, est regard comme indispensable. Il n'y a point
d'cole plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de
_rameurs_, de _pilotes_ et de _harponneurs_; la pche forme donc une
ppinire de marins accoutums  une vie laborieuse et dure; si la
fortune leur destine de grandes richesses, l'exprience leur apprend ce
qu'il a cot de peines et de fatigues  leurs parents, pour amasser les
biens qu'ils possdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque
scne maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais
il n'y a rien que je ne fasse pour tre agrable  la socit. Les
grands capitaines crivent leurs actions avec simplicit, dit-on, parce
qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils
disent. Je crois devoir adopter le systme contraire, et mettre une
grande ostentation dans les rcits de mes _hauts faits_... pour en
relever l'importance:

  [63] L'le de Nantucket, dans l'tat de Massachusetts, au sud du cap
    Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent  la
    pche.

Je naquis dans l'le de Nantucket, par consquent dans le voisinage de
la mer; tout habitant des ctes se familiarise avec elle, la brave, et
parvient  la dompter. L'habitude d'en affronter les prils rend les
hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes
tendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon pre,
qui tait marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expditions,
ses premiers exploits enfin. Ces rcits firent natre en moi un got
prcoce pour le mme genre de vie.

Je n'avais encore que huit ans lorsque j'accompagnai le vieillard dans
une de ses excursions; nous fmes naufrage sur les ctes d'Ecosse; un
pcheur nous recueillit; mon pre trouva facilement un emploi, car il
tait connu dans ce pays pour un audacieux marin. La cabane de notre
bienfaiteur tait merveilleusement situe; je n'ai vu, de ma vie, un
endroit plus propre  dvelopper les ides contemplatives. Mes yeux
s'tendaient involontairement sur la surface immense qu'ils avaient
devant eux; je respirais les vapeurs salines disperses par le choc
perptuel des flots, se poursuivant les uns les autres, comme s'ils
eussent t soumis  une impulsion rgulire et invisible; le soir, je
m'endormais  leur bruit dchirant; le jour, je m'lanais avec
transport au sommet des rocs; je dcouvrais alors le vaste Ocan avec
ses formes varies de sublimit et de terreur; les rochers, les
prcipices dont la vue glace d'effroi, tout cela me ravissait; les
femmes des pcheurs me chantaient, d'une voix rauque, et aussi bruyante
que celle de l'Ocan, les anciennes ballades, et les entreprises
prilleuses des rois de la mer. Debout sur le fate des rochers, et
suspendu en quelque sorte au-dessus des prcipices, je livrais de
furieux combats aux oiseaux dont je voulais drober les oeufs... mais on
vint m'arracher  cette vie active pour m'enfermer dans une cole; moi,
 qui le calme faisait peur!... Il me fallait des obstacles, des
fatigues, des prils  braver, de grandes infortunes  supporter;
il me fallait des naufrages enfin!... avez-vous vu la mer en
courroux?--continua Frmont-Hotspur avec enthousiasme,--il faut la voir
quand elle s'meut, la furieuse! quelles vagues elle entasse!... l'cume
vole jusqu'au sommet des rochers o se tient le spectateur
merveill!... C'est alors que les flots prsentent le plus splendide
spectacle qu'il soit donn  l'homme de contempler!... Avez-vous vu
prir un btiment?... que d'motions on prouve! quel bonheur de pouvoir
sauver des frres!... A l'cole, on crut remarquer en moi de grandes
dispositions pour l'tat ecclsiastique, et il fut dcid que je serais
lev pour tre un jour un des plus zls dfenseurs de l'Eglise. Je
dbutai; _ne forons point notre talent_; on nous l'a dit en bon
franais; mes sermons taient secs et arides comme la plante qui croit
dans le sable; j'tais loin d'avoir l'onction du docteur Blair;
dfinitivement, je n'tais point n pour cette vocation; peu zl,
d'ailleurs, et plus sensible  la posie des combats, je me dcidai 
affronter encore une fois le courroux du Dieu au fatal trident.
M'mancipant de ma propre autorit, je m'lanai sur les traces de mon
pre, au risque d'cumer la mer pendant dix ans, comme Tlmaque  la
recherche d'Ulysse; je commenai mon Odysse par un second naufrage;
vitez les ctes de Bretagne; autrefois, dit la chronique, un boeuf,
promenant  ses cornes un fanal mouvant, a men les vaisseaux sur les
cueils... Non loin de l, est l'le de _Sein_; c'tait jadis la demeure
des vierges sacres qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrages;
elles y clbraient leurs meurtrires orgies, et les navigateurs
entendaient avec effroi, de la pleine mer, le bruit des cymbales
barbares. Aprs ce second naufrage, sur les ctes de France, je
m'engageai  bord d'un baleinier Amricain qui se trouvait alors 
Saint-Malo. J'cumai toutes les mers; je vis ces climats que le soleil
claire et abandonne alternativement, pendant six mois conscutifs. En
hiver, une nuit sombre tend son voile sur ces contres; cependant, dans
ces parages dsols, les flots prsentent quelquefois un spectacle
splendide; je veux parler des aurores borales. Au moment o le mtore
apparat le ciel _fendille_; entre le Nord et le couchant on dcouvre un
arc lumineux d'o sortent et s'lvent d'innombrables colonnes de
lumire; des torrents de feu s'coulent sans cesse de cet inpuisable
source; mille rayons runis en faisceaux, semblent couvrir la mer d'une
vote d'or de rubis et de saphirs... Mais parlons un peu des moyens de
navigation... Un arbre flottant fut le premier navire; on imagina
ensuite de le creuser au moyen du feu; l'art un peu plus clair,
inventa les canots des Gronlandais, des habitants du Kamtchatka, etc.;
c'est en tudiant l'histoire des peuples sauvages qu'on apprend 
connatre toute l'nergie de l'espce humaine. Le sauvage eut besoin,
pour vivre, d'atteindre les animaux qui fuyaient devant lui... il
inventa l'arc; oblig de demander sa subsistance  l'Ocan, il
construisit des canots insubmersibles; si, pour sauver sa vie, il et
t forc de s'ouvrir un passage dans le sein d'un rocher de granit, il
l'et creus sans autre instrument qu'un caillou. Il faut dire aussi que
les circonstances font la moiti des frais. Les Phniciens ayant peu de
ressources chez eux, furent les premiers qui osrent s'aventurer sur mer
pour gagner des territoires plus fertiles: quant  la guerre, ils durent
trouver cette mode tablie, et l'on ne se battit pas longtemps sans
faire un art de cette boucherie; de l l'organisation militaire, la
discipline, la tactique. Les Barbares faisaient leurs excursions sur des
bateaux nomms _camares_; ces bateaux troits, renfls de la _coque_,
taient charpents sans aucune attache de fer ou d'airain[64]. Par les
gros temps et suivant la hauteur de la vague, ceux qui les montaient,
ajoutaient,  la partie suprieure, des cordages, des _ais_ qui
s'embotaient, et fermaient le navire comme un toit[65]. Ils voguaient
ainsi ballotts par les flots. La double proue des barques et la
facilit qu'ils avaient de changer le _coup de rame_, leur permettaient
d'aborder quand ils le voulaient, de l'avant ou de l'arrire, sans aucun
danger. Les Arabes ont encore des petits btiments qu'ils nomment
_trankis_, dont les planches ne sont pas cloues, mais _lies_, et comme
_cousues_ ensemble. Les historiens de l'antiquit nous apprennent qu'aux
Indes, on se servait de bateaux de roseaux; ces roseaux taient aussi
gros que des arbres, ainsi qu'on pouvait le remarquer dans les temples
o l'on en plaait comme objets de curiosit; l'intervalle qui existait
entre deux noeuds suffisait pour faire un bateau capable de porter trois
hommes[66]. Vous savez qu'Elphantiasis tait, autrefois, le terme de la
navigation sur le Nil; c'tait le rendez-vous gnral des barques
thiopiennes; _pliantes_ et _lgres_, les bateliers les chargeaient
facilement sur leurs paules, lorsqu'ils arrivaient aux portages[67].
Les barques des navigateurs de l'Orient doivent tre solidement
construites,  cause des hippopotames, qui les percent quelquefois de
leurs dfenses. Ces animaux ont beaucoup de force dans le cou et dans
les reins. On raconte (vous connaissez le proverbe; _tout voyageur est
un menteur_), on raconte, dis-je, qu'une vague ayant jet et laiss 
sec, (sur le dos d'un hippopotame) une barque hollandaise charge de
quatre tonneaux de vin, sans compter les gens de l'quipage, cet animal
attendit patiemment le retour des flots, qui vinrent le dlivrer, et ne
fit aucun mouvement qui indiqut qu'il en fut fatigu. J'ai dit qu'ils
peraient quelquefois les barques; on ne peut les loigner, la nuit,
qu'au moyen de la lumire; une chandelle place sur un morceau de bois,
et abandonne au cours de l'eau, les empche d'approcher. La route qu'un
navire des Indes fabriqu de joncs, parcourait en vingt jours, un navire
grec ou romain le faisait en sept[68]. Dans cette proportion, un voyage
d'un an pour les flottes grecques et romaines, tait  peu prs de trois
ans pour celles de Salomon. Deux navires d'une vitesse ingale ne font
pas leur voyage dans un temps proportionn  leur vitesse, dit le
clbre Montesquieu; la lenteur produit souvent une plus grande lenteur.
Quand il s'agit de suivre les ctes, et qu'on se trouve sans cesse dans
une diffrente position; qu'il faut attendre un bon vent pour sortir
d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier
profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un
endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement. Un
navire qui entre beaucoup dans l'eau (comme ceux des Grecs et des
Romains, qui taient de bois, et joints avec du fer) navigue vers le
mme ct  presque tous les vents; ce qui vient de la rsistance que
trouve dans l'eau le vaisseau pouss par le vent, qui fait un point
d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est prsent au vent par
son ct; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne
la proue vers le ct que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller
trs prs du vent, c'est--dire trs prs du ct d'o vient le vent.
Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par
consquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le
vent chasse le vaisseau, qui ne peut rsister, ni gure aller que du
ct oppos au vent. D'o il suit que les vaisseaux d'une construction
ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages; 1 ils perdent
beaucoup de temps  attendre le vent, surtout s'ils sont obligs de
changer souvent de direction; 2 ils vont plus lentement, parce que
n'ayant pas de point d'appui, ils ne sauraient porter autant de voiles
que les autres[69]... Le mme philosophe fait remarquer que l'empire de
la mer a toujours donn, aux peuples qui l'ont possd, une fiert
naturelle, parce que _se sentant capables d'insulter partout, ils
croient que leur pouvoir n'a plus de bornes que l'Ocan_... Parlons
aussi de la manire de voyager des peuples du Nord; ils se servent de
traneaux tirs par des chiens; ces animaux, chez les habitants du
Kamtchatka, partagent la nourriture de la famille, et mangent dans la
mme auge; ce sont les femmes qui en prennent soin. Les attelages sont
de huit chiens attels deux  deux; les traits sont composs de deux
larges courroies qu'on leur attache sur les paules; au bout de chaque
trait est une petite courroie qui, par le moyen d'un anneau, se fixe 
la partie antrieure du traneau: une courroie tient aussi lieu de
timon: c'est encore une courroie qui sert de bride; elle est garnie d'un
_crochet_ et d'une chane qu'on attache au chien de _vole_. Le
conducteur se sert, pour fouet, d'un bton crochu, long de trois pieds,
 l'extrmit duquel sont placs plusieurs grelots dont le son anime les
chiens; quand il veut arrter, il enfonce le bton dans la neige, et met
en mme temps un pied  terre pour diminuer la vitesse par l'obstacle du
frottement. Ce vhicule, trop lev comparativement  sa largeur, verse
aisment si le conducteur perd l'quilibre... Alors, les chiens, qui se
sentent soulags, redoublent d'ardeur et ne s'arrtent plus... heureux
si, dans sa chute, le voyageur peut se cramponner au traneau; les
chiens s'arrtent bientt, fatigus de traner le nouvel Hippolyte...
S'il se prsente une colline, le conducteur doit la franchir  pied;
pour la descendre, il faut dteler les chiens, n'en laisser qu'un seul 
la voiture, et conduire les autres _en laisse_; impatients de regagner
la plaine, ils renverseraient conducteur, voiture et bagage. Les
voyageurs de ces pays sont exposs  de grands dangers; sortis de chez
eux par un temps calme, ils peuvent,  tout instant, tre surpris par un
ouragan furieux, et ensevelis sous une montagne de neige... Ds le
commencement de la tempte, ils s'cartent du chemin, et cherchent un
refuge dans quelque bois; la neige, divise par les rameaux des arbres,
ne peut s'y rassembler en un seul monceau, comme dans les plaines. Le
voyageur se couche, et attend la fin de l'ouragan qui dure quelquefois
une semaine. Les chiens sont d'abord trs _sages_, plus sages qu'on
n'aurait droit de s'y attendre dans de pareilles circonstances; mais ds
que la faim se fait sentir, ils deviennent, (comme certaines gens)
insupportables, et dvorent les courroies de leurs attelages, celles qui
runissent les diffrentes pices du traneau, et n'en laissent que la
charpente. En voyageant, ces peuples n'allument jamais de feu; ils
vivent alors de poissons secs. S'ils prouvent le besoin de prendre
quelque repos, ils s'accroupissent sur la pointe des pieds au milieu de
la neige et des glaces, s'enveloppent de leurs habits, dorment d'un
profond sommeil, et se rveillent _frais_ et _dispos_! Un sybaryte ne
pouvait trouver le sommeil sur un lit de roses; cependant les rochers et
la terre glace offrent un lit assez doux au sauvage fatigu. Quant aux
rennes, ils sont naturellement indociles, et ne perdent jamais
entirement ce dfaut; mais on les dresse au _tranage_. Ils s'emportent
souvent; les Koriaks, pour les rduire, leur attachent, sur le front, de
petits os arms de pointes; ils tirent fortement la bride, les piquent,
et ces animaux, qui se sentent blesss par devant, s'arrtent aussitt.
On peut faire, avec un bon attelage de rennes, trente-six lieues par
jour; mais le voyageur doit avoir soin de s'arrter souvent pour les
laisser manger; sans cette prcaution, ils les perdrait tous. Les
Koriaks qui possdent de grands troupeaux de rennes, ne mangent que ceux
qui meurent de maladies, ou par accident. Ils les nourrissent, pendant
l'hiver, de mousse ptrie avec de la neige, dont ils forment une espce
de pain dur comme le marbre. La partie aqueuse et glace se fond dans la
bouche de l'animal qui trouve, dans la mme pte, et son fourrage, et sa
boisson. Pour suppler  leur maladresse, et se procurer des
pelleteries, les Ostiacks drobent, en t, de jeunes renards  leurs
mres, et les lvent. Ils ont un singulier moyen de procurer  ces
animaux une plus belle fourrure et c'est aussi l'intrt qui les rend
cruels; les renards maigres ayant le poil plus fin, et mieux fourni, ils
leur cassent successivement les pattes... afin que la douleur les
empche d'engraisser... Ces peuples sont d'ailleurs si peu sensibles,
que s'ils ont besoin de colle, ils se tirent du sang du nez...  grands
coups de poing... Parlons maintenant du principal sujet de ce rcit...
On distingue plusieurs espces de baleines; je nommerai, par exemple,
celle du golfe de Saint-Laurent; elle a soixante-quinze pieds de long;
le _disko_, qui se trouve dans les mers du Gronland; le _right-whale_,
ou baleine de _sept pieds d'os_; elle a soixante pieds de long; le
_spermacetty_; les plus grandes donnent cent barrils d'huile; le
_hunch-back_ ou bossu; la _fine-back_ ou baleine amricaine;
_sulphur-bottom_ ou ventre soufr; et le _grampus_... L'huile de baleine
est, (chez les insulaires) une boisson dlicieuse; les jours de ftes,
les vessies gonfles de cette liqueur paisse et repoussante, sont
vides avec profusion; les convives accueillent ce _nectar_ comme nous
recevrions les vins les plus exquis. La prise d'une baleine est clbre
par une fte gnrale; la joie brille sur tous les visages; la cte
retentit de chants d'allgresse; l'norme poisson est bientt mis en
pice; on voudrait le dvorer tout entier avant de quitter la place...
il est inutile de dire que la modration est toujours bannie de ces
repas... La pche de la baleine est devenue l'cole de nos plus hardis
navigateurs; il n'y a point de parage o ils n'aillent chercher ce
poisson gigantesque. Les habitants du Nantucket, sont les plus habiles
pcheurs que l'on connaisse; leur audace est proverbiale; les femmes de
cette le veillent aux affaires de leurs maris pendant leur absence;
elles acquirent bientt l'exprience ncessaire  cette surintendance;
elles sont, en gnral, renommes pour leur prudence, et leur bonne
administration... Les navires les plus propres  la pche de la baleine
sont ceux de cent cinquante tonneaux, et non les _hourques_, les
_bailles  brai_, les _boues_ ou les _sabots_[70]... L'quipage de
chaque baleinier est toujours compos de treize personnes. Je dois aussi
vous dcrire la _nacelle_; les _whale-boats_ (nacelles baleinires) sont
d'invention amricaine; on les fait de bois de cdre; rien n'gale leur
lgret, si ce n'est la pirogue d'corce des sauvages. Chaque nacelle
peut contenir six personnes, savoir: quatre _rameurs_, le _harponneur_
et le _timonnier_[71]. Il est absolument ncessaire qu'il y ait,  bord
de chaque vaisseau, deux de ces nacelles; si l'une est submerge dans
l'attaque de la baleine, l'autre, spectatrice du combat, doit lui porter
secours. Cinq des treize hommes, qui composent l'quipage des vaisseaux
baleiniers, sont presque toujours d'anciens matelots; on n'embarque
jamais personne qui soit g de plus de quarante ans; l'homme, aprs cet
ge, commence  perdre la vigueur et l'agilit indispensables pour une
entreprise aussi hasardeuse... Un des matelots du navire est toujours en
vedette, pour observer le _soufflement_ des baleines pendant que le
reste de l'quipage se repose dans une cabane construite sur le pont.
Lorsque la sentinelle dcouvre une _gamme_[72] il crie: _awate
pauana!_ (je vois une baleine); l'quipage reste immobile et dans le
plus profond silence jusqu' ce que le marin en faction ait rpt une
seconde fois _pauana!_ (une baleine)! et il descend immdiatement du
mt pour aider ses compagnons  lancer les deux nacelles charges de
tous les ustensiles ncessaires... Quand elles sont arrives  une
distance convenable, l'une d'elles _s'arrte sur ses rames_; elle est
destine  tre le tmoin inactif du combat qui va se livrer... A la
proue de la nacelle _assaillante_, se tient le _harponneur_; c'est de
son adresse que dpend particulirement le succs de l'entreprise; il
porte une veste courte, et troitement attache au corps par des rubans;
ses cheveux sont arrts _ la canadienne_, au moyen d'un mouchoir
fortement nou par derrire; dans la main droite, il tient l'instrument,
meurtrier, le _harpon_, fait du meilleur acier, et marqu du nom du
vaisseau; une corde, d'une force et d'une dimension particulires, est
roule dans la nacelle avec le plus grand soin; une de ses extrmits
est fixe au bout du manche du harpon, et l'autre,  un anneau plac 
la _quille_ de la barque. Tout tant dispos pour l'attaque, les
pcheurs rament dans le plus grand silence, et attendent les ordres du
_harponneur_; quand celui-ci s'estime assez prs, il fait signe aux
rameurs d'_arrter sur leurs avirons_; et, runissant dans ce moment
critique, toute la force et toute l'adresse dont il est capable, il
lance le harpon. La baleine blesse, devient furieuse; quelquefois, dans
sa colre, elle attaque la nacelle, et la fracasse d'un seul coup de sa
queue...

  [64] Sine vinculo ris aut ferri connexa.

    (Tacite. _Hist._, lib. III.)

  [65] Donec in modum tecti claudantur.

    (_Idem._)

  [66] Ctesias. _Indic._

  [67] Namque eas plicatiles humeris transferunt, quoties ad cataractas
    ventum est.

    (Pline. _Hist. nat._)

    Dans les Indes, dit Diodore de Sicile, les lieux voisins des
    fleuves et des marcages, portent des roseaux d'une grosseur
    prodigieuse; un homme peut  peine les embrasser: _on en fait des
    canots_.

  [68] Voyez Pline, Strabon.

  [69] Montesquieu. _Esprit des lois_.

  [70] _Hourques_, _bailles  brai_, _boues_ et _sabots_: petits
    navires d'une construction dfectueuse.

  [71] J'emprunte quelques dtails aux lettres de M. St John.

  [72] _Gamme_: baleine.

Hotspur fit une pause; l'Irlandais O'Loghlin parla chaleureusement en
faveur de ces hommes qui s'exposaient  de si grands prils pour
_clairer_ leurs semblables; cette sortie apologtique fut vivement
applaudie par les auditeurs attentifs.

--Si la baleine tait arme de la mchoire du requin; si, comme ce
monstre, elle tait vorace et sanguinaire, nos hardis navigateurs ne
reviendraient plus chez eux, amuser leurs femmes et leurs enfants du
rcit de leurs merveilleuses aventures... Quelquefois le ctac entrane
la barque avec une telle vlocit, que le frottement de la corde fixe
au harpon, en enflamme les bords... Enfin, puise par la perte de son
sang, et par l'extrme agitation qu'elle se donne, la baleine meurt et
surnage...

--Mais n'arrive-t-il pas quelquefois qu'elle n'est que blesse?--demanda
miss Julia.

--Oui, miss,--rpondit Hotspur;--alors pleine de vigueur alternativement
elle parat et disparat dans sa fuite, et entrane la nacelle avec une
vlocit effrayante. Toujours  la proue, la hache  la main, le
_harponneur_ observe attentivement les progrs de l'immersion. La
nacelle s'enfonce de plus en plus, le moment devient critique; le
harponneur approche la hache du cble, et hsite encore... tout dpend
de lui... il va couper?... Non... l'appt du gain... la crainte d'tre
raill par les vieux marins ou _loups de mer_, fait qu'il suspend encore
le coup... La barque court les plus grands dangers... qu'importe!... On
attend encore... on s'encourage... la mer retentit au loin des cris de
joie... on se flatte que la vitesse de la baleine va se ralentir... vain
espoir!... elle redouble d'efforts... Le harponneur coupe la corde, et
la nacelle se relve...

--Quelle hasardeuse entreprise!--dit mistress Suzanna Percy;--si l'on
considre l'immense disproportion qui existe entre les assaillants et
leur victime; si l'on se rappelle la faiblesse de leurs nacelles,
l'inconstance et l'agitation de l'lment qui sert de thtre  ces
terribles combats, on conviendra que cette pche exige l'emploi de toute
la force et de tout le courage dont l'homme est capable...

--Nous avons dans le requin un ennemi bien plus redoutable, reprit
Hotspur; on raconte que plusieurs matelots d'un navire s'taient jets 
l'eau pour se rafrachir; une partie de l'quipage, en sentinelle sur
les vergues, veillait l'approche des requins; on en aperut un d'une
grosseur norme, et dont la nageoire sillonnait les eaux... A la
premire alarme, les baigneurs regagnrent le navire; le monstre vorace,
voyant chapper sa proie, fend les vagues comme un trait, et arrive au
moment o le dernier des nageurs, saisi par ses camarades, tait presque
dans la chaloupe... il lui emporte la jambe... Le malheureux matelot
transport  bord, expire au bout de quelques minutes... Un de ses
camarades, nomm Emmanuel Purdy, s'crie: zchiel est mort, et c'est
ce monstre qui l'a tu; il descend ensuite dans l'entrepont et se munit
d'un long couteau. Que vas-tu faire? lui demanda-t-on. Venger mon
camarade, rpondit-il. Il remonte sur le pont et se prcipite  la mer,
avant qu'on puisse deviner son dessein. Le requin, qui n'avait point
quitt les environs du vaisseau, se rapproche, en nageant, d'abord
lentement, suivant l'habitude de ces poissons; l'quipage pousse un cri
gnral. Emmanuel, dont ce combat n'tait pas le premier essai, mnage
ses forces; arm du coutelas, il reste immobile et attend le requin qui
ne tarde pas  l'attaquer; l'intrpide matelot, plonge, l'vite, et
dcrit un cercle pour frapper le monstre au flanc; tous les mouvements
du requin annoncent la fureur; il s'lance en se penchant sur le ct;
sa gueule est place  une certaine distanc de son museau; il ne peut
rien saisir sans se renverser: c'est le moment favorable pour
l'attaquer. Purdy l'aborde et lui plonge son couteau dans le ventre; le
monstre blanchit l'lment des coups de sa queue; Purdy se tient entre
deux eaux, et le frappe encore plusieurs fois. Le requin, vaincu, teint
les flots de son sang, surnage et meurt: on le hisse  bord; Purdy lui
ouvre le ventre, en retire le membre de son ami, et le restitue au tronc
mutil[73].

  [73] Ce trait de courage fut insr dans la gazette de la Barbade.

    (_Not. de l'Aut._)

Les dames remercirent Frmont-Hotspur de son empressement  les
distraire un moment; on servit encore du th, du plum-pudding et mille
autres friandises. Aaron Percy tira sa montre; il tait minuit, le rcit
du jeune Amricain avait intress les pionniers, et personne n'avait
parl de se retirer.

--Ces messieurs veulent-ils se joindre  nous pour remercier l'tre
suprme d'avoir aussi manifestement favoris le commencement de notre
migration?--dit mistress Percy;--demandons, pour nous, les lumires du
ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laisss dans le
Kentucky.

Aprs ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'me
compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se dcouvrirent; la
meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous
l'coutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut
quelques pages... Aprs la lecture, il se fit un long silence, et au
bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la
prire suivante au ciel:

O grand Crateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes
cratures runies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas
chancelants dans la nouvelle carrire que nous allons parcourir! Si nos
desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui
nous les inspires! Jadis nos pres ont espr en ta Providence; ils ont
espr, et tu les as dlivrs. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne
d'tre l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as
confi... Que tous unis par les liens de la concorde, nous mlions sans
cesse les accents de la reconnaissance aux pnibles travaux que nous
allons entreprendre! Inspire  nos coeurs des sentiments dignes d'tre
transmis  nos descendants, et bnis, nous t'en conjurons, bnis nos
projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes roses
fcondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra
l'asile des malheureux. Bnis nos compagnes et nos enfants; c'est pour
eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au
plus doux de tes prceptes, nous remplirons ce continent immense de
millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse
de tes bienfaits, et te bniront  jamais jusqu' la dissolution de
l'Univers!...

Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son
calme et sa confiance dans l'alli qu'il implorait, pntrrent jusqu'au
coeur des assistants. Aprs l'invocation, il y eut encore un moment de
silence et de recueillement, et les pionniers se sparrent.
Frmont-Hotspur se disposa  relever les sentinelles; six hommes posts
en vue les uns des autres, veillaient jusqu' minuit; six autres leur
succdaient et montaient la garde jusqu'au point du jour.

--M. O'Loghlin vous tes de garde ce soir,--dit Frmont-Hotspur 
l'Irlandais dont le lecteur a dj fait la connaissance.

--A vos ordres, M. Hotspur,--rpondit l'enfant de la Verte-Erin en
s'armant jusqu'aux dents.--Est-ce  cheval que je monterai cette
garde?... il me faudrait quinze jours pour apprendre  me tenir en
selle... j'ose esprer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit
pour exercer leurs brigandages... d'abord je vous prviens que je
crierai de toutes mes forces  l'apparition du moindre _chat-huant_ dans
l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlvent la
chevelure avec la plus grande dextrit?... quoi!... ces dmoniaques ne
vous donnent pas le temps de vous rconcilier avec le ciel!!! je vous le
rpte, je donnerai l'alarme  l'apparition du moindre chat-huant...

--Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espre que ce ne sera
pas  votre ngligence que nous devrons la visite des Pawnies.

--Le courage ne me manquera pas  l'heure de ma vie o j'ai le plus de
force, observa O'Loghlin.--Bonne nuit M. Hotspur.

Frmont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp;
quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelrent
l'amorce, et se placrent de manire  pouvoir dominer la partie de la
prairie dont la surveillance leur tait particulirement confie. Enfin
tout rentra dans le silence; dans les tentes rgnait le calme le plus
parfait; l'tre suprme n'a aucun crime  punir dans les familles
qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rves terribles et
des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?... Le lendemain,
au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des
prires...

Retournons reprendre les pionniers que nous avons confis 
l'hospitalit des trois amis.




LA PRAIRIE.

  Mis arreras son las armas, mi descanso el pelear, et mi cama las duras
  penas.

  Mes parures sont les armes, mon repos le combat, et mon lit des
  rochers durs.

  (Ancienne romance espagnole.)

  Childe-Harold promne ses yeux ravis sur des valles fertiles et des
  coteaux romantiques. Que les hommes lches, plongs dans la mollesse,
  appellent les voyages une folie, et s'tonnent que d'autres plus
  hardis abandonnent les coussins voluptueux pour braver la fatigue des
  longues courses; il y a dans l'air des montagnes, une suavit et une
  source de vie que ne connatra jamais la paresse...

  (Lord Byron. _Childe Harold._)

CHAPITRE IV.


Averti de l'approche du jour par le chant des oiseaux, Daniel Boon
veilla les pionniers; le soleil se leva radieux, clairant
successivement le sommet des montagnes voisines, et colorant de ses
riches nuances les vapeurs suspendues sur leurs flancs.

On buvait encore le coup de l'trier, lorsqu'une altercation s'leva
entre un sauvage et un _sang-ml_[74],  propos d'un cheval que
celui-ci prtendait lui avoir t vol. Le sang-ml tait un garon de
vingt ans, si j'ai bonne mmoire, aux cheveux crpus et mls _ peu
prs de la mme faon que la barbe de Polyphme_; il avait nom David, et
 l'entendre il tait homme  dfier tous les Goliaths du dsert. Il est
de fait que nul, mieux que lui, ne savait se servir de ses mains,
instruments minemment perfectibles, merveilleux et dociles, et qui
excutaient admirablement toutes les conceptions de son esprit. Il avait
t adjoint  l'expdition en qualit de cuisinier _in partibus_. Cet
infortun Blanc revendiqua nergiquement son bien, mais le sauvage fit
la sourde oreille, et ne bougea pas plus que le dieu Terme. Daniel Boon
proposa un _mezzo-termine_, mais David repoussa la branche d'olivier
(branche dessche et trompeuse!) et provoqua le sauvage; on rgla les
clauses du combat; il fut convenu qu'on userait des pieds, des mains et
des dents; or, nous savons que les morsures d'hommes sont considres
comme les plus dangereuses; elles cdent  l'application d'une tranche
de boeuf cuit[75]; si la suppuration ne s'tablit que le cinquime jour,
on emploie le veau... On trouve dans la loi des Lombards, que si l'un
des deux champions avait sur lui des herbes propres aux enchantements,
le juge ordonnait qu'il les jett, et lui faisait jurer qu'il n'en avait
plus. Le sang-ml ( l'exemple de Mercure Pomachus, lorsqu'il conduisit
les Tanagrens contre les rethriens de l'Eube), se ft volontiers
servi d'une trille, mais Daniel Boon rappela les clauses du combat qui
interdisaient l'usage des armes. David eut alors recours au moyen
ordinaire; il cracha dans ses mains. Les docteurs de l'antiquit nous
disent qu'un fait particulier, mais dont l'exprience est facile, c'est
que si l'on se repent d'avoir port, (de prs ou de loin), un coup 
quelqu'un, et que l'on crache  l'instant mme dans la main coupable, la
personne frappe ne sent plus de mal. Quelques combattants, au
contraire, pour rendre le coup plus violent, crachent galement dans
leurs mains[76]. Mais laissons-l l'antiquit: David et le sauvage se
distribuent, au pralable, force coups de poings et de coups de pieds;
enfin ils se saisissent; l'Indien se sent envelopp des membres
puissants du sang-ml comme jadis Laocoon, dans les nombreux replis du
serpent de la mer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent,
ils se baissent, ils se relvent et font mille efforts pour se
renverser. Les deux champions s'taient si bien frotts d'huile d'ours
qu'ils taient luisants, et leurs ventres tendus montraient assez que le
repas de la veille n'avait pas t modr et frugal... Un peu de
poussire ou de fume spare les abeilles qui se battent; mais pour
sparer David et le sauvage, on mit entre eux un tison ardent; ils se
lchent, et les _bottes_ d'_estoc_ et de _taille_, les _revers_ et les
_fendants_, les coups  deux mains tombent comme la grle; le Sang-ml
atteignit l'Indien  la tempe, et l'tourdit. Enfin, Daniel Boon
interposa le calumet de paix, et calma les ressentiments en citant
plusieurs exemples de l'antiquit, entre autres, le vieux Silne, le
pre-nourricier du Dieu de la joie, se prlassant _ cheval_ sur un ne,
lorsqu'il fit son entre dans Thbes, la ville aux cent-portes: les
soufflets furent qualifis de coups de poing, et tout fut dit; le
sauvage tira ses grgues et gagna les champs.

  [74] N d'un ngre et d'une femme sauvage.

  [75] Ad hominis morsus carnem bubulam coctam.

    PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.

  [76] Quidam vero adgravant ictus ante conatum simili modo saliva in
    manu ingesta.

    (PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.)

Un grand nombre d'Indiens d'une tribu voisine se rendirent au _wigwham_
de Daniel Boon, pour voir les nouveaux-venus, et leur demander des
prsents. Un jeune guerrier tendit sa blanket sur l'herbe, s'y coucha,
et entonna une chanson indienne, qu'un intressant Aultes accompagnait,
en soufflant dans un os de chevreuil perc de trous.

Avant le dpart eut lieu la crmonie de la _prsentation des chevaux_;
voici en quoi elle consiste. Lorsque les Indiens-Renards dclarent la
guerre  une tribu voisine, ils se rendent chez les Indiens-Sacks pour
leur demander des chevaux. Arrivs chez leurs allis, les _Renards_
s'asseyent en cercle et fument, tandis que les jeunes _Sacks_ galopent
autour d'eux, et leur cinglent les paules  grands coups de fouet;
lorsque le sang ruisselle, les cavaliers mettent pied  terre, et
prsentent leurs chevaux  leurs htes, les _Indiens-Renards_...
Quelques jeunes guerriers lancrent des flches au _roc sorcier_.
Lorsque les sauvages partent pour la guerre, ils ne croient au succs de
leur expdition que s'ils rendent visite  un clbre _rocher peint_,
o, selon eux, habite l'esprit des combats: ils se le rendent favorable,
en lui sacrifiant leurs meilleures flches qu'ils lancent contre le roc
au grand galop de leurs chevaux...

Tous les pionniers ( l'exception de Daniel Boon, du vieux Canadien, et
de quelques Alsaciens) taient des jeunes gens  leur premire campagne,
remplis de force, d'activit. Le Natchez Whip-Poor-Will, mont sur un
magnifique coursier, et arm de son _Tomahack_ tait certainement
l'ennemi le plus redoutable qu'un homme et pu rencontrer. _Tout--coup
je vis paratre un cheval blanc; celui qui tait mont dessus avait un
arc; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer
ses victoires_[77]. Un grand nombre d'autres guerriers sauvages
faisaient partie de l'expdition.

  [77] _Apocalypse_. Ch. VI. 1, v. 2.

Daniel Boon sonna le boute-selle, et les deux cavalcades d'hommes blancs
et d'hommes rouges partirent au milieu des _hourrahs_; c'tait un
spectacle  la fois sauvage et pittoresque que celui de ces cavaliers
quips si diffremment, et cette longue file de chevaux qui
serpentaient  travers les dfils des collines. La nature tait belle
et claire, l'atmosphre transparente et pure. Le pays que parcouraient
nos pionniers tait singulirement pre; ils passaient sous d'antiques
arbres dont les rameaux se croisaient au-dessus de leurs ttes;
excursion dlicieuse! dans les autres pays on pense  l'homme, et  ses
oeuvres; ici on ne trouve que la nature seule. Les beauts d'une fort
ont aussi leur grandeur, surtout quand un fleuve superbe y promne ses
flots majestueux; quand les branches des arbres, se courbant sur ses
bords en dmes de feuillage, sont clairs par les rayons de la lune au
milieu d'une nuit solennelle. Les pionniers ne pouvaient se lasser
d'admirer ces lieux qu'ils visitaient pour la premire fois. L'enfant
est heureux, dit-on, parce que chaque jour, chaque heure lui prsente
des objets nouveaux; et c'est pour renouveler les impressions de leur
enfance que les hommes parcourent les contres trangres; ces
impressions sont d'autant plus vives que les objets qu'ils rencontrent
diffrent de ceux qu'ils ont vus auparavant.

Une course de quelques heures conduisit nos pionniers  un site de
rochers mls d'arbres de l'aspect le plus agreste;  et l taient
comme parsemes sur les collines, des huttes d'Indiens, abandonnes et
croulant de vtust; nagure des chefs puissants s'y assemblaient...
aujourd'hui ces habitations sont devenues le repaire des panthres et
des loups; leurs hurlements ont succd aux accents de la joie, et aux
chants des guerriers... Les pionniers europens observaient les buissons
d'un oeil souponneux, croyant  chaque instant y dcouvrir les regards
perants d'un ennemi... Daniel Boon et le Natchez Whip-Poor-Will,
marchaient en tte de la caravane et charmaient les ennuis de la route,
par des histoires que le vieux chasseur, surtout, racontait avec
beaucoup d'action et de vivacit. Jeune et dou de toute la facilit
d'esprit et de caractre d'un enfant de la France, le capitaine
Bonvouloir (avec lequel le lecteur a dj fait connaissance) tait un
vritable Alcibiade, et toujours prt  se conformer  tous les
changements exigs par les moeurs des diffrents peuples au milieu
desquels il se trouvait; cependant comme les marins de tout pays il ne
put se dcider  louer les choses de la _terre ferme_ sans faire
quelques restrictions en faveur du grand lac (_la mer_).

--_Wir sind in der wiese; welches schone grn!_ (Nous sommes dans la
prairie; quelle belle verdure!) s'cria un pionnier allemand.

--_Mit wohlgefallen irrt das auge auf diesen blumigen wiesen umhor._
(L'oeil se plat  errer sur ces prs maills de fleurs,)--dit un
autre.

--Aurons-nous un bon _sillage_ aujourd'hui, Colonel Boon?--demanda le
capitaine Bonvouloir--chapperons-nous aux corsaires qui doivent
ncessairement _croiser_ dans ces parages?... nous voil enfin dans les
forts de l'Ouest dont on parle tant; jusqu' prsent rien qui puisse
tre compar aux eaux du grand lac; je vous observerai, en marin de
bonne foi, que je ne vois pas trop ce que l'on peut trouver dans ces
_herbes_; pas un phoque, pas un misrable requin, et, le dirai-je?...
rien qui puisse offrir un agrment comparable  celui de la pche de la
baleine...

--Patience, capitaine;--dit Daniel Boon--vous n'en tes qu'au dpart, et
vous vous plaignez dj... tenez... pour commencer, nous voil sur un
champ de bataille... voyez le grand nombre d'ossements qui blanchissent
au grand air.

--Peste! s'cria le marin en ouvrant de grands yeux--c'est donc une
_pourrire_ que cette valle? hum!...

--Capitaine Bonvouloir, vous trouverez ici un trsor d'allgresses, vous
qui aimez les combats,--continua le guide--les plaisirs inattendus sont
les seuls plaisirs de ce monde. Nous voyageons sur les terres de peuples
vigilants et russ; ils portent dans leurs retraites montagneuses les
passions farouches et les habitudes inquites de gens rduits au
dsespoir; ils pient tous les mouvements des voyageurs, et fondent sur
les tranards et les vagabonds au moment o ils y pensent le moins. Herr
Obermann, respectez la rose, la reine des parterres, mais cartez un peu
les broussailles, et remarquez le grand nombre d'_ossements_ qui
_tapissent_ ces buissons; des crnes, des squelettes dessches marquent
le thtre de faits sanguinaires, et signalent aux voyageurs, la nature
dangereuse du pays qu'ils traversent...

Comment! pas une colonne, pas une modeste pierre pour apprendre aux
gnrations futures qu'un tel fut de ce monde! s'cria le capitaine
Bonvouloir--parole d'honneur, colonel Boon, vous parlez de ces choses
avec un sang-froid! ah!... ce sont donc de terribles ennemis que ces
sauvages? tuer les gens au moment o ils s'y attendent le moins! mais
c'est une violation cruelle du droit des gens!...

--Cachs dans ces prairies, les ennemis sont plus difficiles  trouver
qu' vaincre,--continua Daniel Boon--ils y dressent leurs embuscades, et
leurs victimes, une fois tranes dans les buissons pour tre dvores
par les loups, toutes les traces disparaissent...

--Messieurs--dit le vieux canadien Hiersac--nous nous trouvons, il est
vrai, dans des parages dangereux, mais des troupes vaincues et rduites
au dsespoir, reprennent courage, et dans un nouvel engagement, elles
rtablissent leurs affaires. D'ailleurs, (et vous en conviendrez
vous-mme) il faut, de temps  autre, quelques petits incidents qui
fassent natre dans l'me des voyageurs une _curiosit inquite_...
Prenez votre parti en brave; le colonel n'a pas exagr les dangers de
la route; l'ennemi est plus difficile  trouver qu' vaincre; vous aurez
donc plus besoin du bouclier que de l'pe; n'oubliez pas que la force
ne peut rien contre la ruse: le _muge_, le plus rapide de tous les
poissons, est la _pture quotidienne_ du _pastenague_, le plus lent de
tous les habitants des eaux... du reste, les modes de combattre varient
galement selon les pays. L'histoire nous dit que les Perses, lorsqu'ils
conquirent les les de Chios, de Lesbos et de Tndos, enveloppaient les
habitants _comme dans un filet_, voici comment ils s'y prenaient: ils se
tenaient tous par la main, et tendant leur ligne du nord au sud de
l'le, _ils allaient ainsi  la chasse des hommes_[78]. Ils s'emparrent
aussi avec la mme facilit, des villes Ioniennes de la Terre-ferme,
mais ils ne pouvaient en prendre les habitants. Philostrate dit en
parlant des Erthriens: _Ils prouvrent le mme sort que des poissons,
car ils furent pris comme dans un filet_. Messieurs, permettez-moi de
vous dire tout ce que je sais sur ce sujet; mes connaissances
stratgiques sont trs bornes; je ne vous ennuierai pas longtemps. Les
Sarmates, jetaient des cordes sur leurs ennemis; aprs les avoir
envelopps, ils dtournaient leurs chevaux, et renversaient tous ceux
qui s'y trouvaient pris. Quelques peuples nomades de la Perse se
servaient,  la guerre, et pour toute arme, de cordes artistement
tissues; _ils y mettaient toute leur confiance_[79]. Dans la mle ils
jetaient ces cordes  l'extrmit desquelles taient des rets; ils
enveloppaient chevaux et cavaliers, les tiraient  eux et les tuaient.

  [78] Hrodote, liv. VI. Erato.

  [79] Hrodote, liv. VII. Polymnie.

--Messieurs, je vous conseille de vous concilier les guerriers de
l'expdition,--dit Daniel Boon.

--Nous y avons pourvu, colonel,--dit le docteur allemand Wilhem;--en
arrivant, je ne pus rsister  la tentation de mriter le titre de _trs
gnreux_; je fus si prodigue de verroteries et d'carlates que mes
futurs amis m'estimeront bien pauvre.

--Il n'est pas prudent de laisser entrevoir au sauvage le tableau de
notre luxe et de nos jouissances, pour le renvoyer ensuite  sa
misrable hutte, et  ses simples plaisirs[80];--continua Boon,--mais je
vous disais, tout  l'heure, que ces rgions taient les plus
dangereuses de notre continent; on y rencontre,  chaque pas, des
vestiges de scnes de carnage et d'horreur. Il y a quelques annes, des
voyageurs furent faits prisonniers, et les sauvages les mangrent; je
tiens ce fait d'un _coureur des bois_; pensez-vous que les requins
soient plus expditifs?...

  [80] Quanto ferocis ante egerint, tanto cupidius insolitat voluptates
    hausisse. Ils se sont plongs dans les volupts avec d'autant plus
    d'avidit qu'elles leur taient trangres, et que leur vie avait
    t plus sauvage.

    (TACITE. _Hist._)

    (_N. de l'Aut._)

--Vous afez dit que les sofaches les afaient manchs,--demanda un
Alsacien d'une voix mue.

--Ya, mein herr...

--Der teufel!

--Probablement par la raison de Candide... pour encourager les autres;
observa le marin franais,--peste!... singulier apptit, ma foi...
Alerte! alerte!

--Qu'y a-t-il?...--demanda vivement Boon...

--Ce n'est rien... il me semble toujours entendre cette sommation...
plus ou moins respectueuse... des Arabes-Bdouins,  ceux qu'ils
poursuivent: _eschlah!... eschlah!..._[81] Docteur Hiersac, pendant que
Xerxs tait en marche, des lions attaqurent les chameaux de la
caravane sans toucher aux hommes qui les conduisaient. Mais en
Chalceritide les oiseaux du pays combattaient les trangers  coups
d'ailes.

  [81] Dpouille-toi! dpouille-toi!

--C'est vrai,--dit le docteur canadien,--Pline certifie le fait: _et in
ea volucres cum advenis pugnasse, pennarum ictu_.

--Docteur Hiersac, vous frisez le pdant,--observa le jeune allemand
Wilhem.

--Il y a cinquante ans que je n'ai eu le plaisir de citer _mes auteurs_;
si je ne profitais de l'occasion qui se prsente, je pourrais oublier
_mon latin_...

--C'est logique; observa le capitaine Bonvouloir;--il en est de la
science comme des vieux costumes de nos thtres; si l'on ne les
exhibait, de temps  autre, devant un public bloui de leur clat, ils
pourriraient; on commande donc des comdies pour les costumes...

--Tout rcemment, il y eut un massacre gnral des Blancs qui se
trouvaient dissmins dans ces rgions,--reprit Daniel Boon aprs un
moment de silence;--je fus le seul _visage ple_ (homme blanc)
pargn[82]; ici donc les morts ouvrent les yeux aux vivants; tenez,
nous allons mettre le feu aux broussailles, et vous verrez plus de cent
de ces coquins de _Pawnies_.

  [82] Historique.

--Nein! nein! (non pas! non pas!)--s'crirent  la fois une douzaine
d'Alsaciens.

Daniel Boon avait un peu exagr les dangers de la route, mais son
intention tait d'aguerrir les pionniers, ses compagnons, et surtout de
les forcer  rtracter ce qu'ils avaient dit contre les forts de
l'Amrique...

--Herr Obermann,--dit le capitaine Bonvouloir  l'Allemand qui l'avait
approuv;--nous voil une vilaine affaire sur les bras; maudite
dmangeaison de critiquer!... si les guerriers de l'expdition venaient
 apprendre que nous avons parl _irrvrencieusement_ de leurs forts,
il est probable qu'au premier engagement, loin de nous porter secours,
ils nous laisseraient travailler pour notre propre compte; c'est vous,
herr Obermann, qui tes cause de cette maladresse de ma part; je n'ai
fait que formuler un regard de mfiance que vous avez jet sur ces bois;
je vous prviens que je vais rtracter au nom de tous les sceptiques de
l'expdition.

--_Ia, capetan; schweigen ist besser als reden_ (oui, capitaine; il vaut
mieux se taire que parler).

--Hum!... colonel Boon, je n'ai pas prcisment... _affirm_... que les
requins taient plus redoutables que les habitants de ces forts,--dit
le marin un peu dcontenanc par les dtails topographiques du
phlegmatique cicrone;--les sauvages sont de formidables ennemis, je
l'avoue... et il est _trs_ possible que je leur rende justice... un peu
plus tard... quand j'aurai _got_ de cette vie _paisible_ que vous
menez dans les bois; du reste, colonel,--ajouta le marin en termes moins
sceptiques, afin de pallier sa premire assertion,--je crois qu'il
serait _beaucoup_ plus instructif pour l'homme de venir dans votre
Amrique contempler les progrs d'un peuple _nouveau_ et clair, que
d'aller en Italie dessiner les monuments de la dcadence et fouler les
dbris d'une ancienne nation.

Le capitaine Bonvouloir suait  grosses gouttes; cette rtractation lui
cotait, mais en marin de bonne foi, il crut devoir faire amende
honorable. Daniel Boon reut les excuses des pionniers qui croyaient que
tout tait au mieux dans leurs villages; il les engagea  prparer leurs
armes, car trs probablement ils auraient  disputer le passage du
premier gu; la terreur tait au comble dans les rangs; plus d'un
Alsacien philosophait sur sa bte tout en cheminant; car enfin, ils
taient seuls de leur province,  trois mille lieues de leurs amis, et
qui plus est, entours d'ennemis froces; quelques-uns eussent t
tents de s'admirer, faisant partie d'une expdition au milieu de ces
peuplades guerrires, s'il y et eu, entre eux et leurs ennemis, d'autre
juge d'un conflit que la ruse. L'imagination des enthousiastes s'tait
enflamme aux dtails du vieux guide; bons et hardis cavaliers, les
chasses aux buffalos, les combats avec les sauvages leur tournaient la
tte. Rien n'est plus propre  enflammer la jeunesse que cette vie
active des forts: les tats de l'Ouest fcondent sans cesse par une
population nergique le centre qu'nerve le froissement de la rotation
sociale.

--Vos forts veillent des motions de grandeur et de solennit
semblables  celles que j'prouvai sous les votes des monuments de la
ville ternelle,--dit le docteur allemand Wilhem,  Daniel Boon;--jamais
je ne fus plus heureux; jamais ma sensibilit pour la nature ne fut plus
vive; coutez!... on croirait entendre les sons majestueux de
l'orgue!...

--Prenez garde, docteur Wilhem,--dit le vieux Canadien,--dans les
prairies, comme dans les dserts de l'Afrique, les sens sont souvent
tromps. Ici, si l'on ne savait tre dans un pays o il n'existe
rellement d'autre difice que la tente du voyageur, plante le soir et
enleve le matin, on dirait (avec la plus complte illusion d'optique)
que les rochers sont autant de vieilles forteresses ou de chteaux
gothiques. On se croirait transport au milieu des antiques castels de
la chevalerie; ici, sont de larges fosss, l, de hautes murailles, des
dbris de temples immenses, des tours, des arcades majestueuses, des
remparts, des dmes, des parcs, des tangs, des portiques... Vous croyez
voir un manoir du moyen ge... coutez! coutez!... c'est la voix du
chtelain que vous venez d'entendre dans le murmure confus de la
brise!... mais approchez... au lieu de ruines sublimes, vous ne trouvez
qu'une terre aride et crevasse en tout sens par la chute des eaux;--et
le docteur ajouta avec emphase;--ainsi s'est joue la nature en crant
l'espce humaine, et chaque badinage a pris, chez nous, le nom de
prodige; _hc atque talia ex hominum genere ludibria sibi, nobis
miracula ingeniosa fecit natura..._

Souvent, si l'on en croit l'auteur de l'Albania, on entend  midi ou 
minuit, un bruit d'abord faible, mais grossissant de plus en plus, la
voix des chasseurs, des aboiements de chiens, et le son rauque du cor
dans le lointain. Bientt le tumulte redouble; l'air retentit de cris
plus levs, des gmissements du cerf poursuivi et dchir par les
chiens, des acclamations des chasseurs, du trpignement des pieds des
chevaux, bruit rpt par les chos des cavernes. La gnisse paissant
dans la valle tressaille  ce tumulte, et les oreilles du berger
tintent d'effroi. Il tourne ses yeux gars vers les montagnes, mais il
n'aperoit aucune trace d'un tre vivant. Effray et tremblant, il ne
sait ce qui cause sa crainte frivole, et si c'est l'ouvrage d'un esprit,
d'une sorcire, d'une fe ou d'un dmon; mais il est surpris et sa
surprise ne trouve pas de fin[83].

  [83] On trouve dans l'Albania, le fragment ci-dessus, et beaucoup
    d'autres passages potiques du plus grand mrite.

    Note emprunte  Walter Scott.

    (Voy. de la dmonologie et de la sorcellerie.)

--Colonel Boon,--dit le jeune Allemand Wilhem, aprs un long
silence,--il me tarde d'aller philosopher avec les Sagamores[84] des
montagnes; je leur prcherai des sentiments plus humains...

  [84] _Sagamores_, les chefs sauvages.

    (_N. de l'Aut._)

--Les sauvages ne vous comprendront pas,--dit Daniel Boon;--la vie
errante, quoique expose  de grands inconvnients, a cependant des
charmes pour eux; l'indpendance absolue de toute espce de frein; le
petit nombre de dsirs rarement ports au-del des premiers besoins;
l'habitude, enfin, de trouver, dans l'immensit des forts, des
ressources intarissables, tels sont, je crois, quelques-uns de ces
attraits irrsistibles auxquels les indignes sont si fortement
attachs, que depuis deux sicles l'exemple de notre industrie leur a
t inutile.

--On a beaucoup crit sur cette question,--observa le capitaine
Bonvouloir;--on niait mme, autrefois, que les sauvages fussent des
hommes; mais le pape Paul III dcida et dclara, par une bulle, que les
Indiens et les autres peuples du Nouveau-Monde taient de l'espce
humaine[85]... Comment, aprs cela, douter de l'infaillibilit du pape!!
Du reste, on a tout discut; je ne sais quel impudent osa poser cette
question... _les femmes ont-elles une me_? Il fut dcid,  la majorit
_d'une voix_, qu'elles en avaient une. Un colier, quelque peu clerc,
soutint cette thse... _que les Allemands ne pouvaient avoir de
l'esprit_;... on dcida donc,  l'unanimit, _que les Allemands
n'avaient point d'esprit_.--J'ai entendu dire que cette vie des bois,
excite seulement par les enivrantes motions de la chasse et de la
guerre, est si attrayante, qu'elle tente parfois les habitants des
frontires,--reprit le docteur Wilhem aprs un moment de silence.

  [85] Indos ipsos utpote veros homines existere decernimus et
    declaramus.

--C'est vrai,--rpondit Daniel Boon;--quand ils ont joui pendant quelque
temps de cette libert sans limites, la dpendance qui existe
ncessairement entre divers membres du corps social les pouvante; les
philosophes citent, sans doute, ces faits pour prouver que la
civilisation n'est point un avantage; mais n'en croyez rien, c'est
Daniel Boon qui vous le dit; les misanthropes, par esprit de censure,
prconisent l'tre sauvage qu'ils ne connaissent pas; les maux du corps
sont, selon eux, la consquence d'une manire de vivre que la nature
rprouve; pleins de confiance en ce principe, ils ont cru pouvoir
assurer que le sauvage, menant une vie conforme  la nature, devait
conserver une sant parfaite; mais ils n'ont pas considr que l'excs
de la misre qu'il prouve si frquemment pouvait bien tre encore plus
nuisible que l'intemprance; ils n'ont pas remarqu que la nature a
aussi son inclmence; ils semblent s'tre dissimul que la vie du
sauvage, dont ils se plaisent  exalter les vertus et la sobrit, n'est
qu'une alternative du jene le plus rigoureux, et de la plus insatiable
gourmandise...

--Les tentatives pour les amener  la vie civilise ont donc t
vaines?--demanda le marin franais.

--Toutes les fois que l'Indien a le choix,--rpondit Boon;--il rejette
avec ddain les coutumes des Visages-Ples, et suit, avec obstination,
les usages de ses pres... Non, le sauvage ne dposera jamais l'arc et
le carquois pour se faire laboureur; ce sont des hommes blancs qui
ensemenceront ces rgions; transportez-y l'infatigable habitant de
l'Ohio, ou le sobre Quaker, quelles richesses ne tireraient-ils pas de
ces terres fertiles? Ce jour viendra, mais Daniel Boon n'aura pas le
bonheur de le voir!... Ce que l'homme commence pour lui-mme, Dieu
l'achve pour les autres[86].

  [86] Lo que el hombre empesa para simismo, Dios le acaba para los
    otros.

    (Proverbe espagnol.)

--Naqutes-vous dans une province frontire?--demanda le jeune Allemand
au vieux chasseur.

--Je naquis presque sauvage,--rpondit celui-ci;--c'est dans les forts
que j'exerai mes premiers pas; la nature a donc t ma premire
institutrice, parce que c'est sur elle que sont tombs mes premiers
regards... Et vous docteur Wilhem?

--Je vis le jour non loin d'un chteau sur les bords du Rhin; ce chteau
est depuis longtemps inhabit; la crdule superstition s'en est empare;
de l des lgendes dont le rcit dut exciter, de bonne heure, ma
curiosit; lorsque les marbres s'croulent, a dit un pote; lorsque les
annales manquent, les chants des bergers immortalisent la renomme de
l'homme, en danger de prir[87]. Tout ce qui a survcu  la puissance
destructive du temps et des hommes attire mon attention; les monuments
dont l'origine est incertaine ne m'en paraissent que plus intressants.
J'aime  m'occuper du pass, comme on aime  entendre les rcits des
voyageurs qui arrivent des pays lointains... L'ide des grandes
distances exalte les facults, et prte des ailes  l'imagination.

  [87] Lord Byron, _Childe Harold_.

--Vous n'tes pas le premier Europen chez qui j'aie remarqu ce respect
pour les anciens monuments, les ruines et les tombeaux, dit Boon; je
comprends combien l'obscurit intermdiaire de plusieurs sicles doit
contribuer  exciter l'intrt; en traversant ces lieux solitaires, tout
rveille les souvenirs; si je revoyais Saratoga et Bunkerhill[88]!!

  [88] Les Amricains y remportrent deux victoires sur les Anglais.

--Quel est votre passe-temps dans ces solitudes, colonel Boon?--demanda
un pionnier.

--La chasse,--rpondit le vieillard;--je rcolte aussi beaucoup de
miel...

--Du miel!--s'cria le capitaine Bonvouloir tonn,--nous n'avons pas
encore rencontr une seule abeille!...

--Rien de plus simple que d'en attirer;--dit Boon,--et il tira de sa
poche une petite bote en tain, dont il fit sauter le couvercle; les
pionniers sentirent s'exhaler l'odeur du miel le plus pur; les abeilles
abandonnrent les fleurs de la prairie et s'assemblrent autour
d'eux;--depuis que j'ai appris, des sauvages, l'art de dcouvrir leurs
retraites, je ne force plus leurs inclinations, car ce n'est que
lorsqu'elles jouissent de leur libert qu'elles prosprent...

--Puissent les bourbouilles[89] me dvorer, si je comprends
quelque chose aux volutions de ce cheval!--s'cria le marin
franais;--Hippocrate dit que l'exercice de l'quitation occasionnait
aux Scythes des douleurs dans les articulations; ils devenaient boiteux
et la hanche se retirait; si ce cheval continue ses soubresauts, je ne
sais ce qu'il en arrivera; mais certainement je ne tarderai pas  tre
dsaronn,... colonel Boon, veuillez lui adresser quelques mots, je
vous prie.--Boon ferma sa bote; les abeilles s'enfuirent, et le cheval
rtif reprit son rang.--Vous nous parliez, je crois, d'une manire toute
particulire de prendre les abeilles?--continua le marin.

  [89] _Bourbouilles_, ruption milliaire dont les aiguilles incessantes
    martyrisent le patient de la tte aux pieds.

--Oui, capitaine,--rpondit le guide,-- quelque distance qu'elles
aillent, je suis sr de les retrouver en automne; cette recherche ajoute
 nos rcrations; le Natchez Whip-Poor-Will et moi, nous savons tromper
mme leur instinct...

--Pourrait-on, sans indiscrtion, vous demander quelques dtails sur
cette chasse?

--Tous les ans nous consacrons une quinzaine de jours,  la chasse aux
abeilles,--continua Boon,--nous partons, emportant avec nous quelques
provisions, un briquet, de la cire, du vermillon et nos carabines;
personne, vous le savez, ne doit aller dans les bois sans armes, car on
peut rencontrer une bte froce, ou un sauvage Pawnie plus froce
encore. Ainsi pourvus, nous nous dirigeons vers les lieux les plus
reculs. Aprs avoir _percut_ les arbres, nous rpandons du miel sur
une pierre plate et nous allumons un petit feu que le Natchez alimente
en y faisant fondre de la cire. Les abeilles, allches par l'odeur,
viennent d'une distance considrable et se teignent le duvet dans du
vermillon dont nous avons environn chaque goutte de miel; quand elles
sont suffisamment approvisionnes, elles prennent leur vol en ligne
droite; nous les suivons, car il est facile de les reconnatre  leur
uniforme rouge; nullement mues  notre apparition, elles continuent de
vaquer  leurs travaux accoutums, les unes arrivant avec leur
cargaison, les autres sortant pour de nouvelles explorations, ne se
doutant pas de la dconfiture qui les attend _at home_. La hache
rsonne, l'arbre tombe avec un horrible fracas, et laisse  dcouvert
les trsors accumuls de la rpublique: le Natchez et moi nous les
dpouillons sans piti.

Autrefois, les abeilles formaient des prsages privs et publics, quand
elles taient suspendues en grappes dans les maisons ou dans les
temples, prsages souvent accomplis par de grands vnements. Elles se
posrent sur la bouche de Platon encore enfant, pour annoncer la douceur
de son loquence enchanteresse. Elles se posrent dans le camp de
Drusus, chef de l'arme romaine, lorsque l'on combattit avec le plus
heureux succs, auprs d'Arbalon. Le miel, selon les Anciens, venait de
l'air, gnralement au lever des astres et principalement sous la
constellation de Sirius, vers l'aube du jour; aussi  la naissance de
l'aurore, dit Pline, les feuilles des arbres sont-elles humectes de
miel; et ceux qui se trouvent, le matin, dans les champs, sentent leurs
habits et leurs cheveux imprgns d'une liqueur onctueuse. Au surplus,
ajoute le clbre naturaliste, que le miel soit une transpiration du
ciel, ou une rose des astres, un suc de l'air qui s'pure, plt aux
dieux qu'il nous parvnt sans mlange, naturel, liquide, tel qu'il a
coul d'abord!... Aujourd'hui mme, qu'il tombe d'une si grande hauteur,
souill mille fois sur sa route, corrompu par le suc des fleurs, enfin
tant de fois chang, il conserve, cependant, un got dlicieux qui
dcle encore une nature cleste[90]. On ne pouvait tre admis aux
mystres de Mithras et des Cabyres, sans avoir t lav dans un fleuve;
ceux de Mithras exigeaient qu'on s'y baignt pendant plusieurs jours; on
se lavait ensuite les mains avec du miel qui, selon Platon et les
anciens mdecins, passait pour avoir une qualit dtersive particulire
et _mondifiante_... On n'admettait les catchumnes au baptme, dans les
glises d'Afrique, qu'aprs leur avoir fait goter du miel et du lait;
le miel, vu sa qualit fondante, dtersive et spiritueuse, tait le
symbole de la purification intrieure, de l'loquence et du don de
prophtie. C'est pour cette raison que cet enfant, qui devait tre
prophte par excellence, devait aussi comme les glises d'Afrique l'ont
fait pratiquer, manger de la _crme_ et du _miel_. Nous retrouvons dans
l'hymne d'Homre  Mercure, que les Parques avaient don de prophtie
toutes les fois qu'elles mangeaient du miel.

  [90] Pline, _Hist. nat._, lib. XI.

Les pionniers abrgeaient avec peine les haltes dlicieuses qu'ils
faisaient au sein d'une solitude agreste; enfin, du haut d'une colline,
ils dcouvrirent devant eux la vaste prairie; jamais spectacle n'avait
paru si beau aux Europens qui se trouvaient dans ces rgions pour la
premire fois; ils croyaient rver!... Nos voyageurs ne parcouraient pas
un pays o les ruines parses avec leurs traditions, et leurs souvenirs
arrachent l'esprit de la contemplation du prsent, et le reportent vers
le monde pass; dans ces rgions solitaires, aucune association ne
rveille le souvenir des temps qui ne sont plus; au lieu de monuments
croulant de vtust, les pionniers avaient, d'un ct, l'immense
prairie, et de l'autre les majestueuses forts de l'Amrique, intactes
comme au commencement des sicles. On a dit[91]: que les plus belles
contres, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne
portent l'empreinte d'aucun vnement remarquable, sont dpourvues
d'intrt en comparaison des pays historiques: aucun intrt, oui, pour
ceux qui passent leur vie dans le cercle monotone de la civilisation;
chaque pays a des sources d'intrt qui lui sont particulires. Celui
qui aime  errer au milieu de vastes solitudes; celui qui n'a pas besoin
du charme des souvenirs pour jouir du magnifique tableau qui frappe ses
regards, celui-l trouvera dans les prairies de l'Amrique, une source
de jouissances ineffables; c'est surtout  l'homme ami de la vague
rverie, que toutes ces scnes loignes de la monotonie de la vie
commune prsenteront partout des tableaux sombres ou brillants; l ses
penses pourront errer librement, sans crainte d'interruption.

  [91] Madame de Stal: _Corinne_.

Le jour tait sur son dclin; les daims quittaient leurs retraites, et
cheminaient lentement dans la prairie; parvenus au sommet des collines,
ils levaient leurs ttes ornes de panaches, humaient l'air,
dcouvraient les pionniers, et disparaissaient comme le vent. De temps 
autre, un vautour effray se dtachait lentement de sa proie, dployait
ses grandes ailes, et se perdait dans l'azur de l'atmosphre en
dcrivant des cercles majestueux.

--_Wir fahren sehr schnell; wenn es so fortgeht, so werden wir bald
angelangt seyn_ (nous allons bon train; si nous continuons ainsi, nous
arriverons bientt),--observa un Alsacien peu habitu  l'exercice de
l'quitation.

--Une piste! cria Daniel Boon en indiquant au Natchez des traces sur
l'herbe!

--Une _ourse_[92]! cria  son tour le capitaine Bonvouloir.

  [92] _Ourse_: nom d'une voile.

Daniel Boon arrta son cheval, et les pionniers ne formrent qu'un seul
groupe silencieux et immobile: le Natchez, Whip-Poor-Will, examina les
pistes avec la plus grande attention, et en conclut que ce n'tait point
des traces de chevaux sauvages, puisqu'on ne voyait aucune empreinte de
_poulains_; aussi le superstitieux enfant des bois dchargea sa carabine
dans la direction qu'avait prise les prtendus ennemis, assurant qu'il
ralentissait ainsi leur vitesse, et qu'il les atteindrait plus
facilement. Enfin, par une exclamation, il attira l'attention de ses
compagnons du ct qu'il indiquait du doigt, et les deux seules
cratures humaines qu'ils dcouvrirent taient de nature  ajouter au
caractre dsol du site.

A la vue des deux sauvages, les pionniers se livrrent  leurs
conjectures sur les motifs qui les amenaient dans ces parages...

--Pensez-vous que ces deux hommes soient des Pawnies, colonel
Boon?--demanda le capitaine Bonvouloir au vieux guide qui ne trahissait
aucune inquitude;--nous pourrons leur donner la chasse  grand bruit;
c'est peut-tre du _fret  cueillette_[93]; si ce sont des ennemis, nous
nous en emparerons facilement.

  [93] Si le capitaine d'un navire ne s'engage  partir que quand son
    chargement sera _complet_, qu'il l'aura en quelque sorte recueilli
    au moyen d'affrtements successifs, on dit que le btiment est
    charg _ cueillette_.

    (_Note de l'Aut._)

--Pas encore,--dit Boon  l'impatient marin;--il ne faut montrer ni
crainte, ni dfiance; nous ferons bien d'avoir une confrence avec eux;
il est donc indispensable que quelqu'un de nous les aborde en ami...

--Ce ne sera certes pas moi qui irai leur attacher les grelots,--dit
vivement le capitaine Bonvouloir;--_I beg to be excused_ (je demande 
tre excus).

--Je _dcline_ galement cette mission dlicate,--dit le docteur
Wilhem;--ce ne serait pas une petite affaire que d'avoir  _brider_ ces
gens-l.

--Ce sera donc vous, Herr Obermann?--dit Boon au vnrable Alsacien.

--Nein! nein! (non pas! non pas!), s'cria celui-ci.

La mission tait rellement prilleuse, car l'envoy pouvait tre perc
de flches. Le chef d'une expdition doit toujours se mettre en avant;
le Natchez Whip-Poor-Will, arm de son tomahawck, de son arc et de son
couteau  scalper (mokoman), s'avana donc hardiment vers les deux
sauvages pour confrer avec eux.

--Ces deux enfants des forts ne me paraissent pas trop abondamment
pourvus des biens de ce monde, pour que leur bonheur puisse tre digne
d'envie, observa le marin franais:--voyez, colonel, ils sont presque
nus.

--Nous en saurons la raison tout  l'heure,--dit le chasseur;--ces
sauvages ont sans doute _sacrifi_ leurs habits  leur _mdecine_; c'est
un acte de dsespoir des braves guerriers quand ils ont t malheureux
dans une expdition, et qu'ils craignent d'tre raills  leur retour au
village. Ils jettent leurs habits et leurs ornements, se dvouent au
Grand-Esprit, et tentent quelques exploits clatants pour couvrir leur
disgrce...; alors, malheur aux hommes blancs, sans dfense, qu'ils
rencontrent!

--Ces brigands ne sont peut-tre pas seuls,--observa un pionnier
alsacien.

--C'est pourquoi nous ne saurions prendre trop de prcautions,--continua
Boon;--ils placent des vedettes sur les collines environnantes, car dans
ces immenses plaines o l'horizon est aussi loign que sur l'Ocan, ils
dcouvrent tout et communiquent  de grandes distances. Les claireurs
pient, en mme temps, et l'ennemi et le gibier; ce sont des tlgraphes
vivants; ils transmettent leurs observations par des signaux concerts
d'avance; s'ils veulent avertir leurs compagnons qu'il passe un troupeau
de _buffalos_[94] dans la plaine, ils galopent de front, en avant et en
arrire sur le sommet du plateau; si, au contraire, ils aperoivent un
ennemi, ils galopent  droite et  gauche, en se croisant les uns les
autres;  ce signal tout le village court aux armes.

  [94] Bison, boeuf sauvage.

--Les anciens Grecs avaient quelque chose d'analogue,--dit le docteur
Wilhem;--ils se servaient, pour signaux, de torches que des hommes
tenaient allumes sur les remparts. Quand les vedettes voulaient
signaler l'approche d'un ennemi, elles agitaient les torches; elles
restaient immobiles lorsque, au contraire, c'tait un secours qui leur
arrivait. Par les diffrentes combinaisons de ces feux, on faisait mme
connatre la nature du danger et le nombre des ennemis...; les Arabes
avaient aussi leurs _althalayahs_; ils donnaient ce nom  de petites
tours leves sur des minences, et d'o leurs claireurs avertissaient
des mouvements de l'ennemi au moyen de signaux rpts de porte en
porte. Au moyen-ge, dans les villes que la guerre menaait constamment,
un enfant tait tenu  poste fixe, et en guise de sentinelle, dans le
clocher de l'glise; il tait charg d'observer ce qui se passait au
loin, et d'annoncer l'approche des ennemis.

Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--nous rencontrerons,
_trs probablement_, des _brisants_ dans le cours de cette expdition;
nous avons, heureusement, une main exprimente au gouvernail... ne
craignez-vous rien pour le Natchez?... voyez comme ils gesticulent tous
trois...; assurment, ils vont se battre...

--Soyez sans inquitude,--dit Boon;--les sauvages, lorsqu'ils confrent
entre eux, en usent toujours ainsi; du reste, il est peu probable qu'ils
aient des intentions hostiles; leur sagacit leur et conseill de se
cacher dans les broussailles.

--C'est logique.

La confrence termine, les pionniers se remirent en marche et
franchirent lestement une multitude de collines (car les chevaux taient
encore dans l'ardeur d'une premire journe de voyage) et firent halte
sur les bords d'une petite rivire, tributaire du Missoury. Daniel Boon
donna toutes les instructions ncessaires pour un campement de nuit: les
chevaux, dbarrasss de leurs fardeaux, se roulaient sur l'herbe ou
paissaient en libert[95]; le camp prsenta bientt le spectacle d'un
laisser-aller ml d'activit qui caractrise une halte dans un pays
abondant en gibier.

  [95] Lorsque les Sarmates devaient faire de longs voyages, dit Pline,
    ils y prparaient leurs chevaux par une dite de vingt-quatre
    heures, pendant laquelle ils ne leur donnaient qu'un peu d'eau 
    boire (_potum exiguum impertientes_); ils leur faisaient ensuite
    faire cent cinquante milles sans s'arrter.

    (Pline _Hist. nat._, lib. VIII.)

    (_N. de l'Aut._)




LE COMBAT DES REPTILES.

  Le serpent se repliant, blessa l'aigle  la poitrine, prs de la
  gorge.

  HOMRE.

CHAPITRE V.


Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers
s'aventurrent  une petite distance du campement; ils furent tout 
coup arrts par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce
bruit cessait par moment, et recommenait aussitt; les chasseurs
dcouvrirent enfin un norme serpent  sonnettes; il exerait un charme.
Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable
de nos forts; il masque son approche, dguise ses attaques, se replie
en cercle comme pour drober sa prsence  ses victimes qu'il ne vainc
que par son poison mortel. Malheur  ceux qui approchent de sa retraite!
ils reoivent, par une piqre presque insensible, une mort aussi cruelle
qu'imprvue... Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrte,
ses yeux tincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements;
celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fascin par un
pouvoir invisible, il crie... ses plumes se hrissent... ses
mouvements... ses accents, tout annonce le dlire de la terreur; il
s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et aprs quelques
moments passs dans l'agitation la plus convulsive, il se prcipite dans
la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin franais, indign de
la voracit du crotale, saisit un gourdin, et de _deux coups il en et
fait trois serpents_, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne
point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expdition lui firent
la mme prire, bourrant ensuite leurs _opwagns_ (pipes), ils se mirent
 fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidit, et
paraissait enivr par les bouffes de tabac que lui lanaient les
Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en
le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant
leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'_insulte_
qu'il avait reue de l'_homme du point du jour_[96]; ils eurent soin,
toutefois, de se tenir  une distance respectable du monstre.

  [96] Europen (le capitaine Bonvouloir).

--Le serpent  sonnettes est notre grand-pre,--dit aux pionniers le
Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,--il
est plac dans les forts pour nous avertir de l'approche du danger, ce
qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous
disait prenez garde; si nous en tuions un seul, les autres se
rvolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les
irritez pas, car nous sommes en paix avec eux.

Aprs ce singulier colloque o apparut la superstition indienne dans
tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se
runirent, confrrent ensemble pendant quelques minutes, et dcidrent
que pour apaiser la colre du _Manitou-Kinnibic_ (le serpent protecteur)
ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se
prcipitrent sur un magnifique _terre-neuve_ appartenant au capitaine
Bonvouloir; dj ils avaient li les pattes du pauvre animal, lorsque le
marin, furieux, saisit le _sacrificateur_ et le faisant pirouetter:

--Que le diable emporte votre _Manitou-Kinnibic_!--s'cria-t-il;--si le
serpent  sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme
blanc, et je ne souffrirai pas que, pour rcompenser celui-ci de m'avoir
tir deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez  votre Manitou, qui,
entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du
sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'craser votre
grand-pre la premire fois qu'il se trouvera sur mon chemin... arrire
paens!!

Daniel Boon, attir par la voix stentorienne du marin, accourut sur les
lieux et arriva  temps pour prvenir une rixe; il rappela les guerriers
 l'ordre, et dlia les pattes du chien.

Le serpent  sonnettes de son ct, s'efforait d'avaler sa proie,
lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent,
s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans
leurs yeux. Aprs un moment de lutte, le serpent  sonnettes se dgage
des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moiti lev, moiti
rampant, le poursuit et le force  accepter le combat. Les deux
antagonistes puisent, pour se dchirer, mille stratagmes. Le serpent
noir se rapproche de l'eau, son lment naturel, afin d'y attirer son
adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du
crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche
dont il fait son point d'appui, et se liant  son adversaire il l'arrte
dans sa fuite calcule. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou
(le serpent  sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le
serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse 
travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le
sable et atteignent la rivire; mais l'eau n'teint point leur
animosit; aprs un moment de lutte, ils reparaissent  la surface de
l'onde, toujours entrelacs, toujours furieux: enfin le serpent noir
enveloppe encore une fois le serpent  sonnettes, l'touffe, l'abandonne
au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un
cri d'indignation et se disposent  immoler le vainqueur  leur rage,
lorsqu'un milan aperoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
l'enlve; le serpent fait mille ondulations pour se dgager; le milan
accabl sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est n pour les combats, et se
dclare l'ennemi de toute socit. Voyez-le perch sur le fate de ce
sycomore; les petits oiseaux _piaillent_  ses cts; mais il est
magnanime; il les ddaigne pour sa proie, tend ses grandes ailes comme
pour montrer sa puissance, et mprise leurs insultes... De sa vue
perante il mesure l'espace et dcouvre l'oiseau chasseur fier de son
butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut
chtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
poursuit son ennemi; ce combat est digne d'tre vu; c'est alors que
l'art de voler est dploy dans toutes ses combinaisons possibles; la
fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
vlocit est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
ondulations soudaines, et la descente prcipite du milan; l'aigle
dploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les
endroits les plus sensibles; tantt il voltige devant son adversaire et
l'arrte, mais le milan _plonge_ et l'vite; l'aigle fond sur lui et le
frappe de son bec recourb; les cris du milan annoncent sa dfaite; il
rsiste quelques instants encore, et lche enfin sa proie que l'aigle
saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol.

--Le serpent  sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,--mais il est
plus redoutable que le _boa_; en parlant de boa, vous savez, sans doute,
ce qui arriva  des voyageurs dans les forts de la Venezuela? Dix-huit
espagnols, fatigus, s'assirent sur un norme serpent, croyant que
c'tait un tronc d'arbre abattu; c'est le pre Simon, missionnaire, qui
rapporte ce fait; au moment o ils s'y attendaient le moins, l'animal se
mit  ramper... ce qui leur causa une extrme surprise...

--Et eux qui gotaient fort cette faon d'aller, firent le reste du
chemin  cheval sur le dos du serpent,--ajouta le capitaine
Bonvouloir;--colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les
bords de la Garonne.

--Le pre Simon, missionnaire, certifie le fait;--dit Boon,--c'est une
autorit _crasante_... Je ne parlerai des serpents  sonnettes que pour
remercier le ciel de nous avoir longtemps prservs contre l'effet de
leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop  nous en
plaindre; il n'a t mordu que _cinq fois_.

_Und sie leben noch!_ (et vous tes encore vivant!) s'cria un Alsacien
en s'adressant au jeune sauvage...

--Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent 
sonnettes,--continua Boon,--si l'on ne se hte de combattre les effets
du poison par l'application de topiques nergiques, on meurt dans des
tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et
se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les
oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientt la bouche
s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enfle...

--O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce
dernier effet!--s'cria le marin,--je donnerais cent cus de ma poche
pour qu'on en transportt une _colonie_ dans ma province; _mettez,
Seigneur, mettez une garde  ma bouche, et une porte  mes lvres, qui
les ferme exactement_.

--Un fermier de mes amis,--continua Boon,--marcha sur un serpent 
sonnettes, qui s'lana sur lui et mordit ses bottes; quelque temps
aprs s'tre couch, ce colon fut saisi de maux de coeur trs violents;
il enfla dmesurment, et prit cinq heures aprs. La mort de cet homme
n'ayant veill aucun soupon, son fils se servit des mmes bottes et
prit victime de son imprudence: le mdecin les ayant examines
dcouvrit les crocs du reptile dans les tiges; le pre et le fils
s'taient gratign les jambes en les tant. J'ai vu un serpent 
sonnettes, apprivois, qu'on montrait au public; on lui avait arrach
les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre:
toutes les fois qu'on le frottait lgrement avec une brosse, il se
tournait sur le dos comme un chat devant le feu... Les Ltons, disent
les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques;
ils les tenaient sous leurs poles, o rgnait toujours une douce
chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient  leur table: quels
convives!... quand le reptile daignait rpondre  leur accueil, et
mangeait de bon apptit, ils comptaient sur sa faveur, et se
promettaient un sort heureux.

--J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;--dit le capitaine
Bonvouloir;--c'est le _choyero_ ou milan du Mexique; quand il aperoit
un serpent endormi et roul sur lui-mme, il l'entoure de formidables
piquants appels _choyas_, puis il le frappe d'un coup d'aile; le
serpent, rveill en sursaut, se droule prcipitamment, et s'enfonce
les pointes dans le ventre; alors le _choyero_ en vient facilement 
bout[97]...

  [97] On appelle _Choya_ une espce de _Nopale-Raquette_, dont les
    graines forment une boule ronde hrisse de piquants d'une force 
    percer le cuir le plus pais. Ces graines se dtachent en grande
    quantit et jonchent le sol; elles servent d'armes  l'oiseau appel
    le _Choyero_, du nom de cette plante.

    (Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.)

--Pline rapporte que quand l'araigne voit un serpent tendu  l'ombre
d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le
docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne
peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours
par la mort du serpent.

--Il est possible que les choses soient ainsi,--reprit Boon;--mais je
suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter  ce que les anciens
nous ont transmis sur ces matires; toutes les fois que je rencontre des
serpents  sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux soeurs
filandires... Si j'tais snateur au congrs, je m'occuperais
_spcialement_ de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les
expdier en Europe, en retour des sclrats qu'on nous envoie
clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent  leur
grand bien...[98]

  [98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents,
    au ministre anglais.

--Vous feriez un acte mritoire, dit le marin franais--ces criminels,
_ed altra simil canaglia_[99], dont les puissances europennes vous
gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur
_honorabilit_ et leur honnte aisance; ce sont des _Gentlemen_, en un
mot...

  [99] Et autre semblable canaille.

--On a quelquefois vu la rage se dvelopper  la suite des morsures de
serpents  sonnettes,--dit le guide aprs un moment de silence...

--Oh! oh!... je ne sache pas que les matres l'aient observ en Europe,
s'cria le capitaine Bonvouloir;--qu'en dites-vous, docteur Wilhem?

--La chose n'est pas impossible, capitaine,--rpondit le docteur
allemand qui s'intressait aux dtails du vieux chasseur.

--Cependant il arrive rarement que les personnes mordues par les
serpents  sonnettes deviennent enrages,--ajouta Boon.

--Il doit y avoir une raison pour cela...

--Je crois que l'explication la plus raisonnable qu'on en puisse donner,
c'est que les personnes mordues meurent avant d'avoir eu le temps de
devenir enrages; le virus ne se propage que lentement, tandis que le
venin vous dpche au bout de quelques heures...

--C'est logique,--observa le docteur Wilhem.

--Quant aux antidotes,--ajouta le chasseur, je crois que le plus sr est
d'arrter, par des ligatures, la propagation du venin; on pratique
ensuite dans la plaie, une large incision, on y verse une bonne charge
de poudre, et on met le feu.

--Peste! quelle _mine_... on doit faire!...--s'cria le marin
franais;--colonel Boon, vous tes partisan des topiques nergiques.

--Anciennement,--dit le vieux docteur Hiersac,--on combattait les effets
du venin par un empltre compos de la tte du reptile, broye avec des
_simples_, et appliqu sur la plaie; on conseillait encore de manger le
foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le
_thriaque_, dans la composition duquel entre de la chair de vipre qui,
par sa _similitude_, attire le venin[101]; les matres ordonnaient
encore de purger les mlancoliques, et d'oprer par les _contraires_...
Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de
ventouses, il tait d'usage de faire sucer la plaie par une personne de
basse condition... par exemple... un _manant_... comme les appelaient
les seigneurs...

  [100] Ambroise Par, liv. XX.

  [101] Galien. Aux commodits du thriaque.

Les pionniers se disposaient  reprendre la route du campement, lorsque
Daniel Boon dcouvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de
l'expdition fut envoy  la dcouverte; il gravit la colline avec
prcaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de
daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se
prsentait pour la premire fois depuis le dpart. Daniel Boon donna des
ordres pour que les tentes fussent dresses, et accompagn des pionniers
arms de leurs carabines, il se rendit  l'endroit indiqu. Arrivs sur
le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will
regardant avec prcaution dans la valle qu'elle dominait, aperut un
grand nombre de daims; les uns taient couchs, les autres broutaient
l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant
leur vigilance n'tait pas endormie, car, tandis que le reste du
troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande,
faisaient sentinelle sur une hauteur; l ils taient sur le _qui vive_,
la tte haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils
embusqus, que les vnrables patriarches les dcouvrirent, et donnrent
le signal de la fuite; il y eut _descampativos_ gnral; on entendait,
de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se
brisaient sous leurs pas prcipits; malgr leurs ramures, ils se
frayaient un passage  travers les vignes, talaient leurs belles queues
en panache, et fuyaient comme le vent.

--_Ugh! nin-ga-om-pah!_--dit le Natchez en paulant sa carabine.

--La traduction, s'il vous plat, colonel Boon,--dit le capitaine
Bonvouloir.

--Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais
je propose de continuer la chasse.

--Tous les sauvages firent entendre le _oh_ approbateur, et plus d'un
pionnier de bon apptit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en
marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air _teint_ ne traht
leur approche; ils suivirent les traces des daims, marques par la
destruction de tout ce qui avait embarrass leur passage: les jeunes
bouleaux taient briss comme de menues broussailles. On fit une halte
de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine,
et avec cet instinct sr des sauvages, il conduisit les pionniers,
tantt sur le sommet des collines, tantt dans le fond des vallons, leur
montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui
s'lanaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis
s'arrtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui
troublent leurs retraites. Aprs un quart d'heure de marche, le Natchez
fit signe  ceux qui le suivaient de s'arrter; il avait aperu un daim
paissant  l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine
Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils
eussent, au moins, la chance de dcharger leurs armes, si le Natchez
venait  manquer son coup.

--Un sauvage manquer son coup!--s'cria le capitaine,--je ne sache pas
que pareille chose soit jamais arrive. Docteur Wilhem, la fortune
conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voil devant nous au
moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ter la vie 
tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre.

--Peste! vous faites bon march de la vie de ces pauvres btes,
capitaine;--dit Daniel Boon--c'est le serment de l'illustre hidalgo de
la Manche; mais prparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux.

Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusqurent convenablement;
le Natchez Whip-Poor-Will, se mit  ramper dans les buissons comme une
panthre qui va s'lancer sur sa proie; protg par une petite ingalit
de terrain, il put s'approcher jusqu' une porte de fusil de l'animal;
plusieurs autres daims paissaient non loin de l. Les pionniers
allemands, rests auprs de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de
vue; ils ne comprenaient rien  cette manoeuvre, entirement nouvelle
pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux.

--Chut! pas si haut, Herr Obermann--dit-il au gros Alsacien qui le
questionnait sur l'extrme finesse de l'oue chez les animaux;--Notre
ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes;
ceux qui paissaient  l'cart se sont rassembls; ils hument l'air;
voyez, le daim a dcouvert le Natchez... il dresse les oreilles, fait
plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrte de nouveau et
fixe le chasseur... allons donc, Whip-Poor-Will, il va...

Au moment o Daniel Boon allait prononcer le mot _fuir_, le coup part;
le daim fait plusieurs bonds, en rpandant du sang, et tombe mort;
l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrays, se
dirigent du ct o les deux pionniers sont embusqus. Le capitaine
Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint  la patte, et se met  la
poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'chapper;
mais se sentant press de trop prs, il se retourne furieux et fond sur
le capitaine qui, avec l'adresse d'un _torrero_, esquive le coup, saisit
l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le ct; le
Natchez pousse un second _whoop_, (cri de triomphe) en voyant le
chevreuil tomber aux pieds du marin.

On chargea les daims sur les paules de deux vigoureux sauvages, et les
pionniers les conduisirent, comme des dpouilles opimes, au campement.
Le capitaine ne cessait de parler de son _fameux coup_.

--Oh le magnifique animal!--S'criait-il  chaque instant.--Colonel
Boon, avez-vous remarqu comment je m'y suis pris pour lui introduire le
couteau entre la premire et la deuxime cte?...

--Oui, capitaine; rpondit Boon.

--Jamais torrero de Sville ne fit la chose aussi habilement,--continua
le marin;--il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!...
Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de matre...

Le daim abonde dans les forts de l'Amrique septentrionale. Les Indiens
de la nouvelle Angleterre le _trappaient_, mais le plus souvent ils le
peraient de leurs flches. Quand un daim tait pris par les pattes,
dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que
les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affam qui
l'tranglait, et privait le chasseur de la moiti de son gibier. S'il ne
se dpchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le
premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il
s'tait fait accompagner par quelques gloutons de son espce. Le loup
est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la premire
_trappe_ en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et
l'crase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent
la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu' ce qu'ils les aient
rduits aux abois; les pauvres btes deviennent alors une proie facile
pour leurs froces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les
dvorent immdiatement.

Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent  traverser
les lacs et les rivires; ils dirigent leurs canots sur eux, et les
prennent par les oreilles sans prouver la moindre rsistance. On peut
facilement apprivoiser ces animaux; nous vmes un Indien qui possdait
deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des
chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient  ct de la
_pirogue_; lorsqu'il abordait au rivage, ils foltraient autour de lui
comme des agneaux, et ne cherchaient jamais  s'vader... On chasse le
daim, en t, sur le bord des rivires et des lacs; le soir, ils se
retirent dans les marais pour patre les plantes aquatiques, mais
surtout pour se garantir contre les piqres des insectes qui abondent
dans les forts de l'Amrique: le chasseur s'embusque prs d'un endroit
que les daims frquentent habituellement, et en tuent quelquefois six
dans la mme soire. La chair de cet animal est exquise; la saveur en
est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est
tourment par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il
vient d'abattre, y accole la bouche, et se dsaltre en buvant un bon
coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le ct, en dchire
les chairs encore palpitantes, et les dvore. Les Indiens mangent
quelquefois la chair du daim sans aucune prparation culinaire; elle
leur parat plus succulente en cet tat que lorsqu'elle a t rtie au
feu.

Le daim a l'oue fine, et l'odorat bien exerc; le chasseur l'approche
toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rdent dans les
plaines voisines des rivires; ils sont conduits aux pturages par un
mle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du
troupeau; si celui-ci fait face  l'ennemi, les autres tiennent bon, et
ne l'abandonnent pas.

Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manire
toute particulire de prendre les daims: plusieurs chasseurs
s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large;  la proue de
la pirogue on place des torches qui projettent une lumire brillante sur
l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se dsaltrer et
patre les plantes aquatiques; il broute  la lueur du perfide flambeau
qui s'approche graduellement, jusqu' ce que les Indiens ne soient plus
qu' une faible distance; alors une balle tend l'animal sur la rive.
Les sauvages ont deux saisons de chasse, l't et l'hiver. Les fauves ne
se trouvant que dans les rgions froides et solitaires du Nord, pour y
parvenir, ils sont obligs d'entreprendre de longs et pnibles voyages
en remontant les rivires, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de
_chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible
aux trappeurs de se munir de provisions  cause de la faiblesse de leurs
canots, ils sont obligs de s'arrter souvent pour chasser. Ces pches
et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposs
 des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent
enfin au _pays de chasse_, et, aprs avoir construit leurs _wigwhams_,
ils tendent leurs piges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse
est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacs, que ces
hommes, lgrement vtus, passent trois  quatre mois exposs  des
fatigues dont on ne peut se faire une ide,  moins de les avoir
partages. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la
_jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en
haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un rgime des plus
fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de
l'_abstinence_  laquelle il avait t expos pendant cette longue et
svre preuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de
l'Ouest...




LE BIVOUAC.

(Ce chapitre est ddi  M. Onile BOURGEAT.)

  Cet homme ne parle pas la mme langue que toi, et le narrateur qui lui
  sert d'interprte, est forc d'altrer le beau abrupte, le ton
  original, et l'abondance potique de son texte pour te communiquer ses
  penses.

  (GEORGE SAND.)

  Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine.

  Ainsi donc, dcouvre ta poitrine.

  (_Marchand de Venise._)

      Sur ma tombe, o m'attend l'oubli de tous les maux,
      Que l'arbre du dsert incline ses rameaux!
      Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre
      Le monotone cho de son chant triste et tendre!
      Que sur ce tertre nu, sans funraire croix,
      Le chasseur indien se repose parfois,
      Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule,
      Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'coule.

  (Les _Meschacbennes_, posies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE,
  Amricain.)

CHAPITRE VI.


Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas
d'attaque, pt offrir quelque avantage pour la dfense. La rivire
coulait entre deux collines leves, et prsentait successivement toutes
les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux,
surface unie comme le cristal, courant intercept par le rtrcissement
subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien,
en un mot, de plus vari que son cours, que ses rives ombrages d'arbres
de toute espce.

La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourpres du soir,
se confondent  l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les
rochers, couverts d'une mousse gristre, ressemblent  des crneaux
clairs par le reflet de la lune. Les pionniers prparaient leur
souper; les feux, dj allums, clairaient les bois, et jetaient une
lueur rougetre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues:
c'tait un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux prs du
feu, les Europens coutaient leurs histoires; il y a un certain charme
 connatre la manire de penser et de sentir d'un peuple, dont les
habitudes diffrent tant des ntres. L'air attentif des guerriers, qui
semblaient dvorer les paroles du conteur, la vivacit, les
gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'ide qu'ils
avaient devant les yeux les hros de ces aventures, toutes ces
circonstances concouraient puissamment  augmenter l'effet des rcits:
beaucoup de citadins changeraient alors, volontiers, les connaissances
qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou
pour la sagacit du sauvage; rien, en effet, ne prsente un contraste
plus frappant que l'Indien tonn que nous voyons quelquefois dans nos
villes, entour de mille objets nouveaux pour lui, et le mme homme au
milieu des bois, o ses facults naturelles suffisent  toutes les
situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes
aises et gracieuses, les manires simples et engageantes de ces enfants
des forts, et ils s'tonnaient qu'ils pussent tre cruels...

Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un _ tous les
jours_, comme dirait le bon Montaigne; l'hygine proscrit les mets
somptueux, et pour nous disculper entirement, nous invoquerons
l'autorit du gnral Washington; il avoue lui-mme que la vie des camps
est, et doit tre parcimonieuse. On nous saura peut-tre gr d'insrer
ici la lettre qu'il crivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de
l'arme, pour l'inviter  dner avec lui, au quartier-gnral. Elle
donne une ide de sa manire de vivre, et tmoigne qu'il pouvait se
montrer enjou, mme lorsqu'il tait accabl des soucis publics:


Cher Docteur,

J'ai invit madame Cochrane et madame Livingston  dner, demain, avec
moi; mais ne suis-je pas, en honneur, oblig de leur dire quelle chre
je leur ferai faire?... Comme je n'aime pas tromper, lors mme qu'il ne
s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est
inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir
ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire.

Depuis notre arrive dans ce premier sjour[102] nous avons eu un
jambon, quelquefois une paule de porc sal, pour garnir le haut de la
table; un morceau de boeuf rti orne l'autre extrmit, et un plat de
fves ou de lgumes, presque imperceptible, dcore le centre. Quand le
cuisinier se met en tte de briller (et je prsume que cela aura lieu
demain), nous avons, en outre, deux pts de tranche de boeuf, ou des
plats de crabes; on en met un de chaque ct du plat du milieu, on
partage l'espace, et on rduit ainsi  six pieds la distance d'un plat 
un autre, qui, sans cela, se trouverait de prs de douze pieds. Le
cuisinier a eu, dernirement, la _sagacit surprenante_ de dcouvrir
qu'avec des pommes on peut faire des gteaux! il s'agit de savoir si,
grce  l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gteau de
pommes, au lieu d'avoir deux pts de boeuf... Si ces dames peuvent se
contenter d'un semblable festin et se soumettre  y prendre part sur des
assiettes qui taient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de
fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir t trop
frottes) je serai heureux de les voir[103].

Et je suis, cher docteur, tout  vous,

WASHINGTON.


  [102] A West-Point.

  [103] Voy. Washington's Writings.

Au nombre des pionniers europens, on remarquait un Irlandais nomm
Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air
libre de l'Amrique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'tait
plus le mme homme; son air lugubre et mlancolique avait fait place 
la srnit et  la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe
abandonnent leurs chtives cabanes, asile de l'extrme misre, o
l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'chauffent l'un l'autre dans
les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils
viennent chercher, en Amrique, la libert et la vie. Indigns de
l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et
les droits de primogniture, ces malheureux se rfugient dans nos villes
et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une socit o l'galit
est consacre par la nature mme des choses; o chaque homme est
sollicit  l'indpendance par tout ce qui l'environne, surtout par la
facilit de subvenir  ses besoins; o les titres de l'orgueil et du
hasard sont fouls aux pieds; l, ils adoptent par ncessit, par
habitude, par got, les principes et les moeurs d'un pays o ils
viennent vivre et mourir.

--Puisse l'tre suprme, le protecteur des bonnes gens, le pre des
cultivateurs, le dispensateur des roses et des moissons, vous accorder
de longues annes de prosprit, pour le bien que vous m'avez fait en
m'accueillant,--dit l'Irlandais aux pionniers amricains.--Ainsi,
colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des
pommes de terre au moins... _trois fois_ la semaine.

--Oui, M. Patrick, oui,--rpondit le vieux guide,--vous mangerez de la
venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les
jours_...

Le camp prsentait une vritable scne de braconniers  la Robin-Hood;
plusieurs pices de venaison taient suspendues au-dessus des tisons. Le
capitaine Bonvouloir tait l'amphytrion du souper; il avait tu un daim
pour la premire fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait
si adroitement abattu, rtissaient devant chaque foyer. Le brave
pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son
adresse  saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et
le Natchez avaient tant de plaisir  leur faire fte, il voulut les
aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne
mine!... elle exhalait un fumet si apptissant!...

  [104] Venaison: chair de btes fauves.

--Est-il beau, ce daim, est-il beau!--s'cria le capitaine Bonvouloir
avec enthousiasme.--colonel Boon, avez-vous remarqu comment je m'y suis
pris pour introduire le _mokman_[105] entre la premire et la deuxime
cte?... Robin-Hood m'et envi ce coup!... J'ai choisi le plus gras du
troupeau... vrai daim de sacrifice!... Docteur Wilhem, et vous,
Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!... je n'en ai jamais respir de
pareil, pas mme celui de la truffe!

  [105] _Mokman_, couteau de chasse.

--Vous exagrez, assurment,--observa Daniel Boon.

--C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagre un peu.--dit le docteur
Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme--la truffe... la
calomnier est un crime de... _lse-cuisine_...

--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande
et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?--demanda
l'Irlandais Patrick...

--Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la
venaison... _tous les jours_... _tous les jours_--rpondit le vieux
guide, le plus patient des hommes...

--Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce
daim,--dit le vieux docteur canadien Hiersac,  votre place j'aurais
pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se dfendre: Les
prtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur march de leur
gibier. La tradition nous dit, qu' des poques fixes, le Dieu leur
apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, prs du temple, des
chevaux quips pour la chasse: _ut templum juxta equos venatii
adornatos sistant_. Ces chevaux, ds qu'on les avait chargs de carquois
remplis de flches, se dispersaient dans les bois... A l'approche de la
nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu,
dans une seconde apparition, faisait connatre la route qu'il avait
suivie  travers les forts, et l'on retrouvait, sur ses indications,
les btes fauves tendues  et l[106].

  [106] Tacite. _Annales_.

Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison et agrablement
chatouill le palais du plus fin gourmet... Nous sommes mme persuad
que la grasse et folle cuisinire de Sterne et abandonn sa
poissonnire pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux
guide se piquait d'habilet, et faisait de son mieux pour donner aux
pionniers un spcimen de son savoir-faire.

--Whip-Poor-Will--dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage
Natchez,--ouvre la _cambuse_, saisis la _moque_, efface le _pouce_[107]
et verse-nous le dlicieux _shominabo_[108]. Docteur Wilhem, gotez
cette venaison, je vous prie; dlicieux, dlicieux, n'est-ce pas?

  [107] _Saisir la moque._ La moque est une mesure d'tain qui renferme
    la ration de sept hommes. Le local o se fait la distribution tant
    peu clair, le _cambusier_ (distributeur) manque rarement d'y
    introduire le _pouce_ tout entier, ce qui diminue d'autant le
    liquide.

    (_M. Paccini_; de la Marine.)

  [108] _Shominabo_, boisson indienne.

--_Exquisite_[109]! comme disent les Amricains.

  [109] Exquisite; excellent.

    (_N. de l'Aut._)

--Je m'en doutais,--continua l'heureux gastronome--je m'en doutais.
Messieurs, approchez: sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi
comme chez toi. C'est une maxime des _Quakers_ que tout voyageur doit
connatre...

Les chasseurs firent cercle autour de la venaison.

--Parole d'honneur, colonel Boon, vous tes un bon vivant; s'cria le
capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;--oui, vous tes un
bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octognaire... Autrefois,
les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,...
_paisiblement_... leurs jours avec de la cigu et du pavot... Une loi
obligeait mme les habitants de l'le de Cos  s'empoisonner lorsqu'ils
avaient atteint l'ge de soixante ans. Mais laissons l l'antiquit:
les anciens sont les anciens, comme dit une hrone de comdie[110], et
nous sommes les gens de maintenant. Messieurs, encore une fois, pas de
crmonies. Dans le palais d'Odin, c'tait  table qu'on recevait le
prix de sa valeur dans les combats...

  [110] Anglique  Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire.

    (_N. de l'Aut._)

Le capitaine Bonvouloir prit place auprs de Daniel Boon, et se mit en
devoir de faire honneur au repas.

--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le vieux guide avec le plus grand
sang-froid,--mais c'est la coutume ici...

--Que le chasseur... _heureux_... se serve le premier, n'est-ce pas?
c'est tout simple... pour lui faire honneur... Messieurs, htons-nous...
si nous allions mourir avant d'avoir entam cette venaison!... cela
s'est vu!... Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous tre
agrable? _well done_ (bien cuit) ou  l'_anglaise_?

--Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas
compris;--observa froidement; Boon,--cette venaison est  la vrit,
trs apptissante, et je croirais difficilement qu'il y et,  la ville,
des mets qui pussent lui tre compars; mais c'est la coutume chez nous,
_sauvages des forts_, que le chasseur... _heureux_... ne mange jamais
de son _premier_ gibier... ainsi, permettez-nous de procder sans
vous...

Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la
Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pana, gouverneur de
l'le de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur
_Pedro-Recio de Aguerr de Tirteafuero_, lorsque celui-ci touche les
plats de sa baguette magique et prononce le terrible _absit_ (qu'on
enlve ce plat); le digne cuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en
main, ressemble  Neptune arm de son trident; furibond, il se jette en
arrire, et le visage enflamm[111] il jure par l'me de son pre (car
il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio
de _mal_-Aguerro-de-Tirteafuero, _ coups de triques_[112].

  [111] Todo encendido en colera.

  [112] _Garrotazos_, coups de bton.

    (Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.)

    (_N. de l'Aut._)

--Qu'entends-je, juste ciel!...--s'cria le marin.--Comment! moi,
Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je
ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!... avouez,
Colonel, que je lui ai _suprieurement_ introduit le couteau entre la
premire et la deuxime cte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie;
pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme
l'clair!... Des marins assis devant le _gamelot_ y plongent la
fourchette avec rgularit...

L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants,
et c'est tout au plus si Trimalcion et t en meilleures dispositions
pour faire honneur  la cuisine de Daniel Boon, que ne l'taient nos
pionniers, lorsque l'agrable invitation vint frapper leurs oreilles...

--C'est encore la coutume chez nous,--continua Boon,--que le chasseur...
_heureux_... raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa
chasse; il doit dire comment il s'est rendu matre de son gibier; le
devoir de ceux qu'il... _traite_... est de louer sa dextrit et surtout
de vanter le got dlicieux de la bte qu'il a tue; de ce jour date la
gloire du novice... jour de triomphe pour lui, car il est proclam
_brave_ et _habile_ chasseur...

--Fort bien, Colonel, fort bien,--rpliqua le Capitaine;--mais le rle
du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon
apptit: se coucher avec un souper de _chiourme_[113] sur l'estomac!...
Sandis![114] pas si vite donc, Messieurs,--ajouta le marin en
s'adressant aux pionniers...

  [113] _Chiourmes_, rameurs des galres; de deux jours l'un (de peur de
    les _alourdir_) on leur donnait une soupe de trois onces de _fves
    bouillies_. Lorsque la _nage_ durait longtemps, pour prvenir la
    dfaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain
    tremp dans du vin.

    (Voy. M. Paccini; _de la Marine_.)

  [114] Nous serons trs sobres de _Sandis_ et de _Caddis_, dont les
    spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues.

    (_N. de l'Aut._)

--_Sehr gut, sehr gut_, capetan Bonvouloir, (trs bien, trs bien), dit
un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser
un compliment au marin sur sa dextrit  la chasse.--_Sie haben ihn
nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt._ (Vous ne
l'avez pas manqu; vous l'avez tendu raide mort).

--Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,--rpliqua le
marin;--mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel apptit!
vous vous servez de votre fourchette avec une dextrit gale  celle de
la Goule des _Mille et une Nuits_. Et vous, Herr Friedrich, si vous tes
aussi intrpide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je
vous prdis un brillant avenir... _Et tu seras Marcellus_! n'oubliez pas
que la mastication rapide est contraire aux prceptes de l'hygine:
_toute nourriture prise en excs, ou trop avidement avale[115] se
digre difficilement_... je vous menace donc de la _goutte_... de la
_catalepsie_... de l'_hydrophobie_...--Les pionniers ne perdaient pas un
coup de dent, et redoublaient d'activit.--Aprs le souper, je propose
une attaque contre les froces sauvages de ces forts, ajouta le marin,
dans le but d'liminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs
Allemands se levrent vivement, en s'criant: _Nein! nein!_ (non pas!
non pas!)

  [115] Avide hausta (Pline).

--Capitaine Bonvouloir,--dit le docteur Wilhem  son ami,--il faut
prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages tablis...
_cans_...

--Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,--dit Daniel Boon au jeune
Allemand.--J'oubliais que vous aviez manqu le daim; vous devez partager
la peine du capitaine Bonvouloir...

--Moi aussi!--s'cria le Docteur,--le capitaine est puni pour avoir
atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqu?... mais c'est le jugement
de Fagotin!...

--Messieurs, rsignez-vous,--dit Daniel Boon avec calme,--c'est le plus
sage... Ce serait, peut-tre, provoquer des scnes de _sang_ et
d'_horreur_, que de vous obstiner  vouloir souper; nos amis, les
sauvages de l'expdition, sont superstitieux; ils s'en fcheraient... et
qui sait... peut-tre y aurait-il _des chevelures enleves_...

--_Der teufel!_--s'cria un Alsacien,--_Der teufel!_...

--Quoi!... les choses en viendraient l,--demanda vivement le
marin,--les guerriers sont donc bien susceptibles?...

--Certes...

--Colonel Boon, nous nous rsignons,--dit le Capitaine,--mais avouez
qu'il faut avoir... de _grandes vertus_... pour renoncer  de tels
morceaux... Enfin, si cet... _holocauste_... est _indispensable_... pour
le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice... _sans
murmurer_...

--Oui, rsignez-vous,--ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en
mangeant;--et quand vous jenerez, dit saint Mathieu, ne prenez point
un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout dfaits
de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jenent. Ainsi,
colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des
pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?...

--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de
terre... _tous les jours_... _tous les jours_...

Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfil sur deux broches de
bois, fut plant d'un air de triomphe au milieu du cercle par le
Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon drogea  la coutume, et y convia
le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'panouit  la vue de ce
nouveau et glorieux _specimen_ des talents culinaires du _Backwoodsman_;
pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agrablement les
pionniers en leur prsentant une gamelle remplie d'un miel dlicieux.

La fort retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'clats de
rire.

Cette runion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au
milieu de leurs chevaux, et vus  la lueur des diffrents feux qui
clairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle
Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brler une
certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives
paraissaient affubls de ttes de chevaux... Les guerriers indiens de
l'expdition burent du caf pour la premire fois; cet excitant ne tarda
pas  produire son effet; ils oublirent leur rserve habituelle, et se
montrrent joyeux compagnons. Le caf est une eau dlicieuse
disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont
l'infusion produit des effets analogues  ceux du caf, de l'opium ou du
_moukomore_, espce de champignon dont les habitants du Kamchatka font
une liqueur excitante; prise modrment, elle rend plus gai; mais une
dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des
ides agrables et riantes; bientt les plus sombres visions leur
succdent; d'horribles fantmes se peignent  l'esprit gar: on danse,
on rit, on pleure; on est transport de fureur; on est saisi d'effroi,
on ne mdite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie
aux convulsions, veut attenter  sa propre existence: on peut  peine le
retenir... Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient
galement dcouvert un arbre dont ils faisaient brler les fruits; ils
s'assemblaient ensuite prs du feu, et en aspiraient la vapeur par le
nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs... Ils se
levaient, enfin, et se mettaient  danser en vocifrant.

--Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--un Ancien[116] a dit,
avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices  Jupiter pour
obtenir la sant, et que l'on y mangeait au point de la perdre... Ce
souper, tout  fait _homrique_ nous prouve que vous nous recevez comme
d'anciens amis.

  [116] Diogne, Larce.

--Je vous remercie de votre indulgence,--dit Daniel Boon;--les guerriers
sauvages ne connaissent point les crmonies et l'usage des compliments;
rien de tout cela ne prouve la bont du coeur; ils prennent leurs amis
par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents... Mais je
doute que notre rception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse
oublier les agrments que les trangers doivent trouver dans la
compagnie de nos belles amricaines...

--Les femmes de l'Amrique sont ravissantes, dit le marin,--et l'on
pourrait leur appliquer ce qu'un Aptre disait jadis de certaines
personnes dont il recommandait l'exemple: Leur conversation est mle
de timidit; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs
cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicit du
coeur, c'est l qu'on reconnat cet esprit doux et tranquille qui est
d'un si grand prix  la vue de Dieu... Le saint homme avait raison; un
esprit doux et tranquille est galement d'un grand prix aux yeux des
hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revche, et
mdisante, je pense  cette belle femme de la lgende, qui avait toutes
les perfections, mais, la nuit, allait se repatre de cadavres dans les
cimetires... Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le _voyager_ est un
des plus tristes plaisirs de la vie; Car lorsque vous vous trouvez bien
dans quelque ville trangre, c'est que vous commencez  vous y faire
une patrie... C'est la vrit; je n'oublierai jamais le bon accueil qui
me fut fait dans les diffrents tats de l'Union, par les personnes que
j'ai eu le bonheur d'y connatre... Nulle part je n'ai rencontr tant de
fraternit; c'est sans doute  ces moeurs tranquilles et sages,  ce
calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles
jouissent depuis plusieurs gnrations. Mais les gentlemen de l'Amrique
n'atteindront jamais le degr de raffinement des habitants du
Kamtchatka, en fait de galanterie et de prvenances; j'y fus reu et
trait en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage
d'inviter  un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour
indiqu, on chauffe la hutte, et l'htesse prpare autant de nourriture
que si elle devait traiter dix personnes... L'hte et le convive
quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte
l'_auge_ de crmonie, remplie de tous les mets prpars par sa femme.
Lui-mme ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occup 
enfoncer des poignes de chair et de graisse dans la bouche de son futur
ami, et  jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se
convertit en vapeur et rpand dans la hutte une chaleur, insupportable.
C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant 
endurer la chaleur, et  ne pas refuser de manger; l'autre lui portant,
jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la
vapeur touffante. Mais la partie n'est pas gale; il est permis 
l'hte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette
insigne faveur qu'aprs s'tre dclar vaincu. Ne pouvant plus y tenir,
il demande grce, convient _galamment_ qu'on ne peut mieux rgaler son
monde, et qu'il n'a jamais eu _si chaud_ de sa vie. Mais il n'en est pas
encore quitte; il faut qu'il achte la libert de respirer, et qu'il
reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire... par un prsent au
choix de son hte... Alors, celui-ci runit quelques voisins, et tous
dansent ensemble devant l'tranger. La danse est le complment oblig de
tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes excutent des pas de
_deux_; elles tendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une
devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord
par de faibles mouvements des paules et des mains; la voix s'lve peu
 peu, les mouvements s'acclrent, les danseuses se lvent, augmentent
graduellement la rapidit de leurs pas, et continuent ainsi jusqu' ce
que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les
Hottentots... Platon loue l'antiquit de n'avoir tabli que deux danses:
la _pacifique_ et la _pirrhique_[117]; en et-il except la _washna_?
nous ne le pensons pas... Les femmes qui excutent cette danse doivent
faire des lamentations et _couper des concombres_, de manire que ces
deux oprations aillent toujours simultanment. Lorsque les danseuses se
lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et 
mesure que leur douleur s'exprime d'une manire plus vhmente, elles
coupent plus vite, et quand la _coryphe_ (qui est ordinairement une
femme trs grasse) fait entendre ses gmissements sur le diapason le
plus lev, les couteaux glissent, et les _concombres_ disparaissent
avec la rapidit de l'clair... Chez ces mmes Hottentots, un jeune
homme ne jouit d'aucune considration s'il n'a fait preuve de
virilit... en battant sa mre!... Oh moeurs! Messieurs, je jouis de la
confiance illimite des sauvages de l'Amrique: pourquoi cela?... c'est
parce que nous autres Franais, nous sommes expansifs; nous sommes ce
peuple dont parle Jrmie: peuple qui aime  remuer les pieds, et ne
demeure point en repos;[118] oui, nous sommes cette nation vive,
enjoue, quelquefois imprudente, qui fait srieusement les choses
frivoles, et gament les choses srieuses[119], et l'on nous dit
descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!...[120] Qu'importe!
qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, tait humain,
aussi trouva-t-il de la bienveillance, mme chez les anthropophages;
mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes froces comme lui.
Oui, les sauvages de l'Amrique sont pour moi... _en dshabill_...
terme qu'il faut prendre au pied de la lettre... Ce sont de bonnes gens,
aprs tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en
commenant... _par les coudes_... ils entendent bien la plaisanterie...
(il faut avoir diablement d'esprit pour tre sauvage!) Ces malheureux
font tout ce qu'ils peuvent pour m'tre agrables... je ne leur cherche
donc point de dfauts, et puisqu' la faveur de mon _harnais_, je trouve
 souhait un pays admirable, je suis bien dtermin  faire servir les
moindres incidents aux plaisirs de la gat; oui, l'ouest de l'Amrique
est un pays de bons vivants et de joyeux nols; aussi je mets de ct
mes petites rpugnances, et je fais potage avec eux... en famille... Les
Chefs ou _Sagamores_, comme vous les appelez, sont les plus sociables
des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes;
les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs
sujets... modration rare chez les Souverains!... En Europe, je pensais
souvent, bien souvent,  ce joli mot du grand Henri  de braves
campagnards qui venaient lui offrir une petite _dotation_... pour son
fils, le Dauphin de France: Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est
beaucoup trop pour de la _bouillie_. D'autres sauvages, les Africains,
par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche  leur
roi..., mais seulement aprs qu'il s'est fait amputer _le bras
gauche_... en tmoignage de son dvoment au peuple...; avertissement
salutaire donn au bras droit!... C'est l'quivalent du boulet du
citoyen Marat... Ces peuples ont de singulires coutumes: les ministres
du Prince assistent au conseil, en se tenant... _dans de grandes cruches
d'eau frache_... Les sujets se croiraient dshonors s'ils ne
partageaient le sort de leur matre: le roi est-il borgne, boiteux ou
mutil? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la
religion, leur extravagance est la mme: les uns adorent le serpent, les
autres le coq; ceux-ci un animal froce, ceux-l un fleuve ou une
cascade... Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs
partisans...; quelques-uns adorent indiffremment leur roi... ou un
_lzard_[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit
manger le roi, en Afrique; il est mme dfendu, sous peine de mort, de
le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux
baguettes de fer, et tous les assistants sont obligs de se prosterner.
L'chanson qui prsente la coupe, doit avoir le dos tourn vers lui, et
le servir dans cette posture. On prtend que cet usage est institu pour
mettre la vie du Prince  couvert de toutes sortes de charmes et de
sortilges... Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et
qui s'tait endormi prs de lui, eut le malheur de s'veiller au bruit
des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment o le
roi la touchait de ses lvres. Le grand-prtre s'en aperut et fit
immdiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son
sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prvenir de
redoutables consquences...

  [117] Platon. _Des lois_.

  [118] Bible. Jrmie, chap. XIV.

  [119] Montesquieu. Esprit des Lois.

  [120] Une tradition des Druides.

  [121] Voyez l'intressant ouvrage de Douville.

Les pionniers poussrent un cri d'indignation...

Enfin, _la dernire poincte des morceaux fut baffre_, comme dit
Rabelais, au milieu des rcits d'exploits personnels, et au dire de
plusieurs, si la fortune n'avait pas t inconstante, maints beaux et
bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de
trophe... Ce ne fut que quand la vanit fut bien satisfaite, et la faim
 peu prs apaise, que les chasseurs discutrent les vnements de la
journe avec le calme et la modration en harmonie avec leurs manires
habituelles, et qui eussent fait honneur  de plus doctes assembles...
Quiconque pouvait raconter une histoire intressante, tait sr d'tre
cout... Daniel Boon, malgr son grand ge, tait rempli d'enjouement.

Les pionniers s'tendirent sur leurs peaux d'ours, et coutrent les
aventures des guerriers sauvages; il faut dsesprer, lecteur, de
conserver la moindre partie de l'intrt qu'ils donnrent  leurs
rcits, car c'est dans un dsert, au milieu des prairies de l'Amrique,
qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, tant  la
chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster
il en aperut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur
envoya plusieurs balles, mais inutilement; dsesprant de son adresse,
il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces
daims blancs taient enchants, et ne pouvaient tre atteints que par
des balles d'un mtal particulier; il promit de lui en foudre, mais il
ne voulut pas qu'il ft prsent  l'opration.

Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays
des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que
j'y ai vu. Si on me dit tu rves comme font les malades ou les buveurs
d'eau de feu je rpondrai vas-y voir... Il n'y a, dans le pays des
songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lve ni ne se couche; il n'y
fait ni chaud ni froid on n'y connat ni le printemps ni l'hiver... on
n'y a jamais vu ni arc ni flche, ni tomahawck. La faim dvorante, et la
soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems
(chefs) les prcipitrent dans le fond de la rivire, o elles sont
encore aujourd'hui. Ah le bon pays!... a-t-on envie de fumer? partout on
trouve l'opwgun (la pipe); il n'y a qu' la porter  la bouche...
Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu' tendre le bras, on
est sr de rencontrer la main de l'amiti... La terre tant toujours
verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de
wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivires le porte o
il veut aller, sans le secours des pagayes... Ah le bon pays!... Veux-tu
manger? dit le cerf  ceux qui ont faim; prends seulement mon paule
droite, et laisse-moi aller dans les bois de _Nenner-Wind_, elle y
repoussera bientt, et l'anne prochaine, je reviendrai t'offrir la
gauche; mais prends garde de trop dtruire, parce qu' la fin tu
n'aurais plus rien...--Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je
puis m'en passer jusqu' ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir
mon habitation. Ah le bon pays!... on n'y fait que boire, manger, fumer
et dormir.

Un troisime orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux
pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon.

--Amis du _Point du jour_[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni
peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de
la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges  notre gard; avec ce
grain de _wampum_[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles
puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne
l'est pas; nous purifions vos coeurs avec la fume de cet opwgun. Amis
du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront pass
comme un songe... En effet, qu'est-ce que la dure d'un guerrier, d'une
famille, d'une nation, compare  celle de ce fleuve rapide, qui coule
ternellement sans jamais tarir?... Cette dplorable catastrophe n'est
pas la seule source des regrets qui ont inond mon coeur d'amertume...
Aprs les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des
hommes et les consoler, reparat aussi brillant que la veille; mais le
soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure
de la nature, ne reparatra jamais!... jamais les yeux de ma vie ne les
reverront!... leur mre, Agonthya, brise sous le poids de la douleur,
comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi
pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrpides, mon corce[124]
n'abrita plus, mon feu n'claira plus que la solitude d'un homme accabl
de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pche,
et je vcus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je
fuyais la lumire du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les
lieux les plus carts de la vue des chasseurs!... Pourquoi le bon
gnie, au lieu de protger les hommes, (auxquels il a refus la fourrure
du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'lan,) permet-il au
mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piges et de
prcipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la dcrpitude
fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son
arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudire, il ressemble au
nuage qui a lanc son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et
lgre, jouet de la brise et des vents; j'existe!... et cependant je ne
suis plus! les douleurs m'accablent!... mes oreilles se ferment!... je
deviens sourd  la voix de l'amiti, comme  celle de la nature, qui
parle si mlodieusement dans le chant des oiseaux!... les brouillards
avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne
reconnais mes amis qu'aprs leur avoir serr la main!... Jadis, lorsque
j'tais entour de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et
d'esprances!... leur dpart pour le grand _pays de chasse_[125] a
fltri mon espoir, comme les guerriers fltrissent l'herbe sur laquelle
ils ont longtemps camp!... ce qui me reste de vie ne mrite pas plus ce
nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne mritent
celui de lumire!... Amis du Point du jour, mettez la main sur mon
coeur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se
gonflent? comme mes yeux rtrcis s'agrandissent? cela vient du plaisir
que j'ai de me trouver avec des hommes gnreux... Asseyez-vous sur nos
peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de
l'amiti et du bon accord...

  [122] Europens.

  [123] Voy. le chap. Ier.

  [124] Mon toit.

  [125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir.

Les pionniers formrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours,
ils fumrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages...

--Docteur Hiersac, vous nous disiez tantt que vous aviez t en
prison,--dit le capitaine Bonvouloir, aprs un moment de silence.

--Je passai dix ans _sous_, _sur_, ou _dans_ les pontons d'Angleterre,
et cela, pour avoir voulu excuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne
d'Arc fit en France; mais je n'ai pas _succd_[126] dans mon
entreprise...

  [126] Du verbe anglais, _to succeed_, russir...

--Plat-il?...

--Je dis que je n'ai pas _succd_ dans mon entreprise...

---Vous voulez dire: que vous n'avez pas _russi_ dans votre entreprise?

--Oui; cependant j'aurais d m'attendre au ressentiment qui clata sur
ma tte... les pontons!!... j'eus occasion de rflchir sous ce toit
d'infortunes!... j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore
passe!... si je me rappelle mon sjour dans ce lieu abominable! le
temps avec sa _lime_ et son _ponge_...

--C'est faux!--s'cria le capitaine Bonvouloir...

--Comment; c'est faux!...

--Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ail, _arm
d'une faux_, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu... figure
le temps...

--Une faux ou une ponge, il n'importe,--continua le docteur;--la nuit
de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse
encore passe;... cette disposition de l'homme  faire le mal, est-elle
_covale_...[127]

  [127] _Coval_, mot anglais qui signifie _contemporain de_...

--Plat-il?...

--Je demande si cette disposition de l'homme  faire le mal est
_covale_  sa cration;... mon imagination fut sillonne par le poison
corrosif de l'abattement...

--Hol! docteur, s'cria le capitaine,--vous avez donc rompu avec la
simplicit et le naturel? vous tes bien loin de votre _original
franais_.

--Voyons, capitaine, passez-moi quelques _barbarismes_, quelques
_anglicismes_; j'ai, il est vrai, suc la langue franaise avec le lait,
comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis compltement
_sevr_!... Renoncer  nos vieux mots si nafs!... _nenni_! Je
renoncerais plutt aux riants coteaux, aux douces prairies o j'ai tant
de fois entendu le chant mlodieux des oiseaux.

Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et
celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivit.

L'irlandais Patrick tait plus attentif  ce qui se passait  la
_cuisine_ qu'au rcit de M. Hiersac.

--Colonel Boon,--dit-il enfin au guide,--si vous vouliez avoir
l'obligeance de dire quelques mots  _nos amis_, les sauvages, je
goterais volontiers de cette _anguille_ dont ils se rgalent...

--Peste! quel apptit!... vous mourrez d'une indigestion, M.
Patrick,--observa Boon.

--Je jouis d'un temprament de Tartare,--rpliqua l'Irlandais.

--A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchants de
vous tre agrables.

Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se htrent de servir
Patrick.

--C'est un mets dlicieux!--s'cria celui-ci,--capitaine Bonvouloir,
vous avez raison; un souper sans apprts fait esprer un sommeil fort
doux et qui ne sera troubl par aucun songe dsagrable... cette
anguille est succulente...

--M. Patrick, je suis enchant que vous rendiez justice  nos
rivires,--dit Daniel Boon en souriant;--je serai l'interprte de vos
bons sentiments auprs de nos amis, les guerriers de l'expdition...

--Cette anguille est de l'espce connue sous le nom d'_anguilles
argentes_[128],--observa le docteur Hiersac:--au commencement de
l'automne, elles descendent nos rivires pour se rendre  la mer; elles
sont grasses, dlicates et trs recherches. Vous n'ignorez pas,
Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire,
dans les banquets, les poissons sans cailles. Vous savez aussi que la
peau des anguilles est paisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait,
 Rome, pour chtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se
procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,--continua le vieux
Docteur;--l'_essence d'Orient_, et ce qui la produit, l'_ablet_[129] ne
passera plus  travers les _losanges de chanvre_...

  [128] Silver eels.

  [129] L'_ablet_ est un petit poisson d'eau douce, aux cailles
    argentes, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur,
    _able_ n'tant que la traduction du latin _albus_ avec une simple
    transposition de lettres. C'est avec les cailles et mme avec la
    membrane qui enveloppe tout le corps et le pritoine de l'able que
    l'on obtient,  l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employe
    pour la coloration des perles fausses... _Ablette de mer_ est un
    poisson de genre ombrine, et de la famille des _scinodes_.

    (_N. de l'Aut._)

--Plat-il?--s'cria le capitaine...

--Je dis que l'_ablet_ ne passera plus  travers les _losanges de
chanvre_... ou les filets... si vous l'aimez mieux... et nos Dames ne
pourront, dsormais, se plaindre du dfaut de galanterie de nos
pcheurs; c'est en vain que les _vifs-habitants des eaux_ ont
l'immensit de l'Ocan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de
l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte... les _Belles_ des
diffrents pays (grce  l'intrpidit de nos marins), peuvent ajouter 
leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie... La pche,
Messieurs, est devenue un art vritable, et Neptune a pu s'apercevoir du
dpeuplement progressif de son empire...

--Ae! ae! ae! s'cria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace
de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;--docteur Hiersac je vous
rends les armes: la pche est devenue un art vritable et Neptune a pu
s'apercevoir du dpeuplement progressif de son empire!... Parole
d'honneur! voil qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'
prsent!... Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette
opration... dont vous nous parliez tantt...--et le marin jeta un coup
d'oeil,  la drobe, sur le couteau suspendu  la ceinture du Natchez,
Whip-Poor-Will.

--Vous voulez parler du _scalpage_...

--Oui.

--Oh... rien de plus simple,--dit le vieux chasseur avec le plus grand
srieux, et sans interrompre son repas;--pour _scalper_, le Natchez,
notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble
afin de sparer la peau de la tte; lui mettant ensuite un genou sur
l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau
du front, et arrache la chevelure.

Daniel Boon fit un geste trs expressif. En entendant cette terrible
mais fidle description de l'opration du scalpage, les pionniers
poussrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-l avaient peu
got les prceptes hyginiques rappels par le capitaine Bonvouloir,
perdirent l'apptit pour le reste de la soire.

--Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,--continua
Boon.

--Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,--s'cria le
marin avec effroi.--Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit
mort[130].

  [130] La Fontaine, _le philosophe scythe_.

--C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs
ennemis,--continua Boon.--Le Natchez fait cette opration de la manire
la plus _chirurgicale_.

--Je conois que la faim puisse porter l'homme  manger son
semblable;--reprit le marin franais--un sentiment naturel nous fait
prfrer notre propre conservation  celle d'autrui; dans de pareilles
circonstances toute loi cesse... ou, au moins, semble cesser... et
l'homme, n'a plus d'gal ou de matre... s'il est le plus fort. Je
comprends galement que l'aigle et le vautour osent affronter les orages
 la poursuite de leur proie; l'imprieuse ncessit les excite; mais
que des tres humains, non encore sortis de cet tat primitif que les
potes appellent l'_ge d'or_; que ces tres humains, dis-je,
abandonnent leurs villages o ils vivent en paix, pour aller,  de
grandes distances, en exterminer d'autres et se repatre de leur
chair... C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une
ide,  moins d'tre un ALI-PACHA, ou un stocien aussi froid que
Chrysippe!... Malheureux jeune homme!--s'cria le capitaine en
s'adressant  Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son
repas,--aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne
peuvent donc rien sur vos natures sauvages!... Un genou sur l'estomac et
deux coups de couteau!... Juste ciel! mais jamais pareille chose ne
s'est vue!...

--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le jeune antiquaire Wilhem;--les
Germains scalpaient aussi; c'est le _decalvare_[131] mentionn dans la
loi des Wisigoths: c'est le _capillos et cutem detrahere_[132] encore en
usage chez les Francs, vers l'an 879, d'aprs les annales de Fulde;
c'est le _hettinan_ des Anglos-Saxons. Pour _scalper_[133], le Scythe
faisait d'abord une incision circulaire  la hauteur des oreilles; et
prenant la tte par le haut, il en arrachait la peau... en la secouant,
et non sans efforts, dit l'lgant Hrodote. Il ptrissait ensuite cette
peau entre ses mains, aprs en avoir gratt toute la chair avec une cte
de boeuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une
serviette, ou la suspendait  la bride de son cheval. C'est ce qui avait
donn lieu au proverbe: oprer comme dans une manufacture scythe...

  [131] _Decalvare_, peler la tte.

  [132] _Detrahere_, arracher; _detrahere cutem et capillos_, arracher
    le cuir chevelu.

  [133] Hrodote dit: pour _corcher une tte_.

    Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces dtails. Si je
    n'avais gay la matire, dit Voltaire, personne n'et t
    scandalis..., mais aussi personne ne m'aurait lu.

--Les habitants des les Canaries,--dit le vieux docteur
Canadien,--regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour
captur un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit
point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les
prisonniers  garder les chvres, occupation qui passait, chez eux, pour
la plus misrable. Certes, Apollon ne se ft pas fait berger dans ce
pays... Mais les habitants des les Kazegut sont idoltres, et d'une
cruaut extrme pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tte,
l'corchent, en font scher la peau garnie des cheveux, et en ornent
leurs cabanes comme d'un trophe...

--Pour en revenir au scalpage,--dit le docteur Wilhem;--les cruauts qui
se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frmir.
Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent
s'attendre aux plus horribles tourments. Aprs les avoir longtemps
tourments, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille 
l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la
mchoire infrieure... qu'ils emportent comme un trophe... Leurs
combats sont d'pouvantables boucheries; les vainqueurs dvorent les
vaincus, et en suspendent les mchoires  l'entre de leurs cabanes.

--Colonel Boon,--dit l'Irlandais Patrick au Guide;--est-il bien sr que
je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois
fois_ la semaine?...

--Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,--rpondit le
chasseur.--Whip-Poor-Will vous prsente ses _scalps_ ou _chevelures_
acquis par le procd que vous savez;--ajouta Boon en s'adressant au
capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lana un regard
farouche au jeune sauvage--ne manifestez aucune rpugnance, il est mme
_convenable_ que vous les _palpiez_, mais avec les plus grandes
prcautions.

--Les palper?... qui, moi?...--s'cria le marin pouvant:--palper des
chevelures humaines!

--C'est l'usage;--dit Daniel Boon--et ce serait tmoigner du mpris pour
leurs coutumes les plus sacres, que de vous y refuser; il y aurait
mme... du danger...

--Je palpe, colonel, je palpe!--s'cria vivement le capitaine en
touchant les scalps avec un dgot qu'il ne put surmonter.

--C'est une grande marque de confiance,--continua Boon--ils accordent
rarement cette faveur aux trangers... A votre tour, docteur Wilhem;
rendez cet hommage  l'hritage de leurs pres; c'est la gnalogie du
Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de
monuments, le sauvage se revt ainsi du tmoignage de ses exploits...

Le Natchez Whip-Poor-Will prsenta successivement ses scalps  tous les
pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance...

--Colonel Boon, vous serait-il agrable de nous donner quelques dtails
sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui
tenait  connatre les antcdents de ses commensaux.

--Trs volontiers, rpondit Boon.

Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus,
et cessa enfin tout--fait; quelques-uns se roulrent dans leurs
_blankets_[134] et s'tendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens
bourrrent leurs pipes et abandonnrent les cartes pour se joindre au
groupe des auditeurs impatients... Daniel Boon se leva, prit l'attitude
d'usage, rflchit un instant, et raconta aux trangers les
particularits les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon.

  [134] Couverture de laine.

La tribu des Natchez rside sur les bords du Tombecbe, faible
tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une
grande frocit; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au
conseil; les _Sachems_[135] l'avaient surnomm _la grande bouche_, 
cause de sa brillante locution. Si Whip-Poor-Will tait la terreur de
ses ennemis, il n'en tait pas moins redout des siens, qui se
glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui
aucun rapport amical: sa hutte tait isole, et il vivait seul. Il y
avait dans le mme village un autre Indien qui jouissait d'une grande
rputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en prsence
d'un tiers; _Panima_ (c'tait le nom de ce guerrier) se servit,  son
gard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son
couteau, fond sur lui et l'tend mort  ses pieds... La nouvelle de ce
meurtre rpand la consternation dans le village; les habitants accourent
en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative
pour s'chapper, et prsentant le couteau encore sanglant au plus proche
parent de sa victime, il lui dit: Ami, j'ai tu ton frre; tu vois,
j'ai creus une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis dispos
 y dormir avec lui. Tous les amis du mort refusent le couteau que leur
prsente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mre de
la victime et lui dit: Femme, j'ai tu ton fils; il m'avait insult,
mais il n'en tait pas moins ton fils, et sa vie t'tait chre; je viens
me mettre  ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui
sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agrable; sinon, je suis
prt  _partir pour le grand pays de chasse_[137]. La _Squaw_, (femme)
lui rpondit: Mon fils m'tait bien cher; c'tait le soutien de mes
vieux jours, et tu l'as plong dans le _long sommeil_[138]; je le
pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta
vie, ce ne serait nullement amliorer ma condition; je serais heureuse
si tu voulais tre mon fils  sa place, m'aimer, et prendre soin de moi
comme lui, car je suis bien vieille... Whip-Poor-Will, reconnaissant de
la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta
aussitt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut
qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon
l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent
dans ces ngociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode 
l'amiable... Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la
Squaw. Cependant un guerrier du village, aprs quelques mois de
rflexions, rsolut de venger la mort de son parent, et tua un des
frres de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour mme et
lui dit: Nhankayo, ce soir je dormirai aprs avoir invoqu le
Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu
vivras; sinon, tu mourras... Le guerrier tint parole; il dormit, mais
le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y
avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait  se rsigner  son
sort. Nhankayo, averti  temps, s'enfuit du village. Le sauvage est
infatigable  la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas
oublier... Le Natchez chercha Nhankayo pendant longtemps, dans les
prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment
sur ses gardes, vitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique;
il se cache, et attend le meurtrier de son frre, comme un tigre attend
sa proie; il le rencontre enfin, l'arrte et lui dit: Nhankayo, il y a
longtemps que je te cherche: meurs donc! Le sauvage ne change pas de
contenance et dcouvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine,
fait feu, et l'tend mort... Aprs cet acte de vengeance, il se rendit
au village des Creeks; il avait jur de _manger la nation entire_,
serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait
prisonnier aprs avoir _scalp_ neuf des principaux guerriers. Les
derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dpouills de leur
grandeur primitive, conservent encore toutes les qualits de l'hrosme
sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il tait digne de ses
aeux, et russit  leur chapper. Il fut adopt par la tribu des
_Ioways_, o il avait cherch un refuge. Pendant son sjour chez ces
derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une
crature qui l'aimait, c'tait la jolie fille d'un Sachem du village;
elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renomme de sa grande beaut
s'tendit de telle faon que non seulement les guerriers de sa tribu,
mais encore ceux des villages voisins, recherchrent sa main. Le Natchez
la demanda, et personne n'osa se dclarer le rival de ce redoutable
champion: Il l'pousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur
d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais got un pareil
bonheur; son front se drida et sa frocit disparut: on et dit un
tigre apprivois. L'influence qu'exerait la jeune _Squaw_ (femme) sur
l'esprit de son poux, tait sans bornes; mais le Natchez vit s'vanouir
rapidement son bonheur domestique; sa _bien-aime_ mourut. Le guerrier
se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la
colre du Manitou, et tmoigner sa tendresse  la crature chrie
qui l'avait quitt... Il rendit ensuite les derniers devoirs 
_Woun-pan-to-mie_[139]. De retour dans son _wigwham_ (hutte), il en
dfendit l'entre  tous, et le silence qui y rgnait tait celui de la
tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement par; ses
yeux brillaient de cet clat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie
ne trahissait aucune motion. Il se rendit, d'un pas ferme,  l'endroit
o tait ensevelie celle qu'il avait tant aime, cueillit une fleur et
la dposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il
se mit en marche  travers la vaste prairie qui s'tendait devant lui.
O allait-il? partait-il pour une expdition?... Mais quel tait le
motif d'une dtermination de ce genre? un rve, un faux rapport, la
bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le dsir d'lever
la gloire de leur nation, ou celui de mriter les applaudissements et
l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et
leurs victoires...

  [135] Vieillards.

  [136] Cabane.

  [137] Mourir.

  [138] Tu l'as tu.

  [139] L'Hermine.

Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait
paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami pronona le nom de
_Woun-pan-to-mie_; mais il reprit bientt son maintien calme; rompant,
de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succd  cette
premire partie du rcit, il fit entendre quelques mots gutturaux...
Daniel Boon continua:

Aprs avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez
s'arrta et s'tendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever
de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumire de
la ple constellation commenait  poindre au-dessus de l'horizon;
Whip-Poor-Will n'tait encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des
gmissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperut une vieille
femme toute dcrpite brandissant un _tomahawck_[140], et se disposant 
massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci
tait agenouille, et implorait misricorde; le Natchez reconnat en
elle sa jeune compagne, se prcipite furieux sur la sorcire, lui fend
la tte d'un coup de _tomahawck_, et tend les bras  _Woun-pan-to-mie_,
lorsque la terre, s'entrouvrant tout--coup, les deux femmes
disparaissent  ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aime, mais
l'abme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un
norme bloc de sel, dont il avait cass un morceau dans sa
fureur...[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le
rencontrai  la chasse, il me demanda l'hospitalit, et depuis ce temps,
nous partageons le mme _wigwham_ et les mmes prils...

  [140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la
    contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert
    de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent
    le nombre de _scalps_ (ou chevelures) qu'ils ont enleves.

  [141] Cette lgende est connue au Missoury, sous le nom de _Lgende de
    la rivire Saline_.

    (_N. de l'Aut._)

Un long silence succda au rcit de Daniel Boon; tous les regards se
portrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assur
et l'impassibilit de sa race.

--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la
venaison et des pommes de terre, au moins _trois fois_... la
semaine?...--demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence...

--_Tous les jours_, M. Patrick, _tous les jours_,--rpondit Boon.[142]

  [142] L'Irlandais ne mange de viande _qu'une fois l'an_... au jour de
    Nol. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish
    Inquiry commissionners (1835).

    (_Note de l'Aut._)

--Me voil enfin sur cette terre d'Amrique, terre de paix et de
bndiction,--continua Patrick,--le Tout-Puissant en soit lou!!... Que
ces forts sont belles et dlicieuses! le chant des oiseaux qui les
habitent, la beaut des arbres, le silence imposant qui y rgne, tout
cela m'enchante!... On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte
pas bien; que son tat est celui d'un individu continuellement malade.
Mais regardez-moi, Messieurs, voil le rsultat d'un long sjour dans
les cachots. Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean
l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin
que vous soyez prouvs... Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un
anatomiste ne saurait mieux choisir pour une dmonstration ostologique;
n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de
l'antiquit, qui, par l'excs de ses souffrances, tait rduit  rien?
Je ne suis qu'un fantme! et que faire contre les perscutions? le
proverbe dit: Si la _cruche_ donne contre la pierre, _tant pis pour la
cruche_, si la _pierre_ donne contre la cruche, _tant pis pour la
cruche_... Mais me voil dfinitivement sur le chemin de la fortune;
les chrtiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je
l'espre... Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations
dans mon me, et d'clairer ma conduite du flambeau de votre exprience.
Je me transporte dj, en imagination, vers les temps de bonheur et de
prosprit future, o, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies
verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux crotre et
multiplier, mon verger charg de fruits; tout cela doit natre d'une
terre qui m'appartiendra, et dont la fcondit me rcompensera de mes
sueurs!... En Irlande, dans le Connaught, je ne possdais aucun bien...
si ce n'est mon me... parce qu'elle n'a pu tre vendue  l'encan...
Dans l'Orgon, j'aurai une maison... des terres... et qui plus est, je
mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_
la semaine... Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux
rservs par le Seigneur  ses lus! Quelque chose qui m'arrive
dsormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!...
mais est-il bien sr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et
des pommes de terre, au moins... _trois fois_... la semaine?

--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de
terre _tous les jours_... _tous les jours_; c'est la _mille et unime_
fois que je vous le rpte; oui, vous mangerez le produit des travaux de
vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de
votre mnage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants
seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous
mangerez de la venaison et des pommes de terre _trois fois par jour_...
_trois fois par jour_.

J'ai t bien malheureux!--continua Patrick,--mon histoire est celle de
plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misres humaines
est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les
terres  crales, on sme des cailloux pour obtenir une herbe fine,
succulente, ncessaire, dit-on,  la nourriture des animaux de luxe, et
les pauvres fermiers en sont indignement chasss!... Qu'importe aux
lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananens maudits
que Dieu vomit dans sa colre!... Nous la cultivons, cette terre
d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Can, en mditant la
vengeance!... Angleterre,  quoi te sert de nous dtruire!... crois-tu
assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... tu
ne pourras nous dompter, et tes cruauts ne feront que graver plus
profondment dans nos coeurs, la haine que nous te portons! Notre
courage, qui t'a souvent procur la victoire dans les batailles, saura
te rsister! Opprims par ta cupidit, relgus par l'orgueil de tes
nobles dans une classe prtendue abjecte, nous avons le droit de
protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pres ont mani la carde
et peign la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
appelles  grands cris le jour qui te dlivrera de tes oppresseurs; mais
tu gmiras peut-tre longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont
prononc sur tes enfants l'implacable anathme du Pharaon!...[143].

  [143] Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
    encore davantage, et que si nous nous trouvons engags dans quelque
    guerre, ils ne se joignent  nos ennemis.

    (Bible: Exode.)

--Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon  Patrick qui essuyait de
grosses larmes,--l'Amrique ne vous dit-elle pas: Sois le bien-venu sur
mes rivages, Europen indigent; bnis le jour qui a dcouvert  tes
yeux, mes montagnes boises, mes champs fertiles, et mes rivires
profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affams, nus, traits
avec un ddain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une valle de
larmes! O sera donc le terme de vos misres?... dans votre
anantissement peut-tre, si votre courage ne vous dlivre de l'tat o
vous tes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
gorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait natre, et qui devait
nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans proprit, sans
protection, sans esprances, que vous reste-t-il? Les haillons et le
dsespoir!... Oui, pour vous, la misre est un _frein_, mais ce frein
dont les despotes de l'Orient dchiraient la bouche des malheureux
qu'ils subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de
l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois franais
 leurs seigneurs: Les Grands sont grands, parce que nous les portons
sur nos paules; secouons-les, et nous en joncherons la terre! Prends
garde, Grande-Bretagne! ne rgnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
continent! de ta main avide tu voulus nous touffer au berceau; il nous
fallut tout crer pour te combattre; nous tions sans armes, sans
amis... Non... La Fayette descendit sur la plage amricaine, et nous dit
que la France tait avec nous. Un grand peuple applaudissait  nos
efforts, et attendait avec anxit l'issue de la lutte; nous fmes
vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
l'aurore de notre libert, fit entendre ce cri qui retentit jusqu' tes
rivages... L'Amrique est libre!...

--Courage, M. Patrick!--S'cria  son tour le vieux docteur
canadien,--vous voil en Amrique, et _ubi panis et libertas, ibi
patria_[144]: Courage! le jour de la dlivrance viendra pour l'Irlande;
vous aurez raison de ce pays o beaucoup d'esclaves parlent avec plus
de libert qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres
contres[145]; mais il faut vgter encore un peu dans la fluente du
temps qui engloutit tout, comme dit Voltaire... Il se passe des choses
bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages
pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour
les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte
des malheurs du pass; la veille de la premire ruption du Vsuve, on
se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son
sommet), si cette montagne tait un volcan... Oui, il y a des peuples
bien misrables sur cette terre! Que l'homme mcontent de son sort se
transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour
tromper la faim, mlent  la farine et au son, des corces d'arbres
piles, des racines dessches et broyes, enfin tout ce qu'ils croient
capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors  gmir
sur les vraies souffrances de l'humanit!... M. Patrick, votre patrie
n'a t, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est
malheureusement trop voisine: mais l'heure de la dlivrance approche!
Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger compltement l'Irlande de sa
population?... C'est ce qu'ils appelaient le balayage du pays!...[146]
Et l'on demande s'il est un homme dou de raison et de philosophie qui
puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont
appeles ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions
de l'tre Suprme et de la nature[147]... Je dirai ici mon sentiment,
et quand mme il m'attirerait l'excration universelle, je ne
dissimulerai pas ce qui me parat tre la vrit; oui, il y a des haines
de race qui seront ternelles. Tacite parle de deux peuples spars
seulement par un... _fleuve_... et se touchant... pour mieux se har...
Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en ralit, deux
rivaux qui voudraient s'touffer!...[148]. Chez les Romains, aimer la
patrie c'tait tuer et dpouiller les Barbares, et Rome affecta aux
guerres gauloises, un trsor particulier, perptuel, sacr... C'est de
cette mme Gaule qu'elle attend aujourd'hui la libert!... Est-ce  dire
que je veuille bouleverser le monde?... Non, M. Patrick. Mais les
Anglais proclament le commerce le vhicule du christianisme, et
cependant l'Irlande est l, affame, nue, courbe sous le joug de la
misre et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la
mutile!... L'Angleterre la chtie sans rserve et sans piti, et cela au
dix-neuvime sicle,  la face du monde entier! Dans les jours de
malheur, elle lui promet amiti ternelle en change du sang de ses
enfants; mais le danger pass, elle fait peser sur elle la plus lourde
tyrannie...[149]. Lors de la guerre d'Amrique, la Grande-Bretagne,
avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux lecteurs
d'Allemagne, des rgiments entiers  tant par tte; ces honteux marchs
lui taient familiers, et elle payait  un haut prix les hommes qu'elle
obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui
vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!... On appelait ce
trafic, recrutement... Outre la somme convenue pour la solde,
l'entretien, on convenait encore de payer pour chaque soldat qui serait
tu en Amrique... ou n'en reviendrait pas, vingt livres sterlings, 
l'lecteur marchand. Telle tait une des clauses du trait avec le
landgrave de Hesse-Cassel[150]... On connat la lettre de ce prince au
baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amrique: J'ai
appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont
montr, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai
ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se
sont trouvs  l'affaire de Trenton, il n'en est chapp que trois cent
quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tus.
Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montre en adressant
une liste exacte des morts  mon ministre  Londres. Cette prcaution
tait d'autant plus ncessaire, que les listes envoyes au ministre
anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il
en rsulterait une diffrence de quarante-six mille deux cents florins 
mon prjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trsorerie, il
me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante
florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai
droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe
qu'il y avait une centaine de blesss qui ne devaient pas tre compts,
mais j'espre que vous vous serez souvenu des instructions que je vous
ai donnes  votre dpart de Cassel, et que vous n'aurez pas cherch 
rappeler  la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous
ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une
jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au
jour de leurs triomphes: Il faut secouer le joug de la tyrannie
anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos
maux! Il faut en mancipant l'Irlande, couper la main droite de
l'Angleterre!...[152] La cause de la France fut,  vos yeux, celle de
tous les peuples asservis qui aspiraient  la libert: en Irlande, on
clbrait le triomphe de la libert franaise; l'hymne de la victoire
retentit aussi dans vos valles!...[153] pourquoi ne chantez-vous
plus?... Grce au ciel, votre ancienne allie n'a pas  se reprocher la
misre et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en
Tauride tait une terre qui gurissait toutes les blessures[155].
L'Amrique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple
malheureux, bien malheureux!...

  [144] L o est le pain et la libert, l est la patrie.

  [145] On peut voir dans cette cit, (Athnes) beaucoup de vos
    serviteurs qui parlent avec plus de libert, qu'on n'en accorde aux
    citoyens de plusieurs autres villes.

    (Dmosthnes, 3e Philippique).

    (_N. de l'Aut._)

  [146] _The clearing of the country._

  [147] Lettre de David Hartley  Benjamin Franklin; la rponse du
    Docteur est piquante.

  [148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu
    l'autre jour  la France la sant de Waterloo. Enfants, enfants, je
    vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez
    haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tchez
    donc de vous entendre. La paix perptuelle que quelques-uns vous
    promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire
    fume sur Cronstadt et sur Portsmouth...) essayons, cette paix, de
    la commencer entre nous... Franais, de toute condition, de toute
    classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur
    cette terre qu'un ami sr, c'est la France. Vous aurez toujours
    par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un
    crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu dlivrer le monde. Ils ne
    l'ont pas pardonn, et ne le pardonneront pas. Vous tes toujours
    leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par diffrents
    noms de partis. Mais, vous tes, comme Franais, condamns
    d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais
    qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom ternel... la
    Rvolution.

    (M. Michelet, _Le Peuple_).

    On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) qu'aprs la
    rvolution de juillet, la France avait pour allis, tous les
    peuples, et pour ennemis tous les princes. Les dmocrates, qui
    repoussent avec le plus d'nergie l'alliance Anglaise, distinguent
    soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique
    et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils
    aiment peu notre gouvernement.

    (Voyez le Dict. Politique au mot _Alliance_.)

  [149] Plus les Francs furent srs des Romains... moins ils les
    mnagrent.

    (Montesquieu, _Esprit des lois_.)

    _The union between England and Ireland is but a parchment mockery_:
    (l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)...

    (Daniel O'Connell).

    Lord Byron a compar l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, 
    celle du requin et de sa proie: _l'un dvore l'autre... et cela fait
    une union..._

    (_N. de l'Aut._)

  [150] Je vous remercie du _Catchisme des souverains_, production que
    je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me
    faites trop d'honneur de m'attribuer son ducation. S'il tait sorti
    de mon cole, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait
    pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil btail pour
    le faire gorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le
    caractre d'un prince, qui s'rige en prcepteur des souverains. La
    passion d'un intrt sordide est l'unique cause de cette indigne
    dmarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi
    malheureusement qu'inutilement leur carrire en Amrique.

    (Lettre de Frdric-le-Grand  Voltaire, 18 juin 1776.)

    (_N. de l'Aut._)

  [151] Cette lettre, vraie ou, suppose est date de Rome, le 18
    fvrier 1777.

  [152] _Tone's Mmoirs..._

    _They vowed not to leave one English man in their country._

    (Leland)

  [153] _Right or wrong, success to the French!... they are fighting
    our battles, and if they fail, adieu to liberty in Ireland for one
    century._ (Que les Franais aient raison ou tort, puissent-ils
    russir!... ils dfendent notre cause, et s'ils chouent, nous
    pourrons dsesprer de la libert, en Irlande, pour un sicle.)

    La rvolution franaise agita l'Irlande opprime; je me souviens
    d'un banquet donn en 1792, en l'honneur de ce grand vnement, o
    me conduisit mon pre, et o j'tais assis sur les genoux du
    prsident, quand on porta ce toast: Puisse la brise de France faire
    verdoyer notre chne d'Irlande.

    (THOMAS MOORE.)

    (_N. de l'Aut._)

  [154] Nos pres, ayeulx et ancestres, de toute mmoyre, ont t de ce
    sens, et ceste nature que, dans les batailles par eulx consummes,
    ont pour sygne mmorial des triumphes et victoyres, plus volontiers
    rig trophes et monuments es cueurs des vaincuz par grce, que es
    terres par eulx conquestes et par architecture. Car plus estimoyent
    la vibve soubvenance des humains acquise par libralit, que la mute
    inscription des arcz, columnes, et pyramides subjectes es-calamitez
    de l'aer, et ennuy d'un chascun...

    (Rabelais)

  [155] Terra qua sanantur omnia vulnera.

    (Pline.)

Les chos de la fort rptrent les dernires paroles prononces, et
tout rentra dans le silence...

Suivant un ancien usage, celui qui venait d'tre lu empereur, au
Mexique, devait jurer que pendant son rgne les pluies tomberaient au
besoin; que les fleuves n'inonderaient pas les campagnes; que les terres
ne seraient ni brles par la chaleur, ni striles, et qu'aucune maladie
contagieuse n'affligerait l'empire... Mais les ministres anglais pensent
comme Csar, qu'un serment ou un parjure ne doit rien coter quand il
s'agit d'arriver au pouvoir. Dans la sance des communes du premier mars
1847, lord John Russell informe la chambre que Sa Majest a donn
l'ordre de convoquer un conseil, afin de dsigner un jour de jene et
d'humiliation par suite de la calamit dont il a plu  la Providence
d'affliger l'Irlande!...[156]

  [156] On fit voeu pour la gurison du peuple d'lever un temple 
    Apollon (des Apolloni pro valetudine populi vota est.)

    TITE-LIVE.

    Sans doute, c'est pour nous mnager que vous n'avez pas voulu en
    venir aux mains; ou plutt, s'il n'y a pas eu de combat, n'est-ce
    point que le parti le plus fort a t aussi le plus modr? Et il
    n'y en aura pas encore aujourd'hui, Romains: ils tenteront toujours
    votre courage et ne mettront jamais vos forces  l'preuve (Nec nunc
    erit certamen, Quirites; animos vestros tentabunt semper, vires non
    experientur.)

    TITE-LIVE, liv. IV.

    Les nombreuses notes qui se trouvent dans ce chapitre sont destines
     ceux qui cherchent la raison des choses...

    (_N. de l'Aut._)




LES PLEIADES.

  Ce que vous venez de me dire m'a mis la puce  l'oreille, et je ne
  mangerai morceau qui me profite avant d'tre inform de tout
  exactement.

  (DON QUICHOTTE.)

      Le ciel est-il moins clair, la foudre gronde-t-elle?
      Circule-t-il partout une transe mortelle?
      Voit-on dans la nature un signe inusit,
      Funeste avant-coureur d'une calamit?
      Un sanglant mtore un sinistre interprte?
      Non, partout la paix rgne, et la terre et le ciel
      Obissent tous deux  leur cours naturel.

  (LA ROSE DE SMYRNE, pome par M. Alfred Mercier, Amricain.)

  Sois brave comme tu le dois puisque tu es Spartiate.

CHAPITRE VII.


Le bivouac prsentait une scne qui ne pouvait tre contemple avec
indiffrence que par ceux des pionniers qui taient habitus  la vie
des frontires. L'immense fort qui les entourait, bornait l'horizon aux
limites troites de la valle; il y avait dans la situation solitaire du
camp, dans les tnbres de la nuit, des raisons assez plausibles pour
veiller des craintes chez ceux des voyageurs qui se trouvaient dans ces
pays pour la premire fois; ils jetaient de temps en temps un regard de
mfiance sur cette scne sombre et silencieuse. La lune parut enfin
au-dessus des montagnes; alors mille formes tranges et nouvelles se
prsentrent  leurs yeux; ce n'tait plus les illusions de l'optique,
ni cette varit d'objets bien connus qu'clairait le soleil pendant le
jour, mais des illusions plus singulires et plus bizarres. Chacun
frapp de la beaut des choses que lui peignait son imagination, blmait
son voisin de ce qu'il croyait en voir de diffrentes. Quel champ, en
effet, que ce vague de l'obscurit, environns, comme l'taient nos
pionniers, de forts et de montagnes, que le voile de la nuit semblait
avoir rapproches d'eux. Il tait bien tard, qu'ils contemplaient encore
la majest de la nature.

--Il faut en convenir, colonel Boon,--dit le capitaine Bonvouloir un peu
inquiet;--oui, il faut en convenir, les sauvages de vos contres sont
plus redoutables que les corsaires de l'Ocan. La sanglante coutume de
dvorer leurs prisonniers existe-t-elle encore parmi eux?

--Les cas sont extrmement rares,--rpondit le vieux guide;--cependant,
il y a quelques annes, les Pawnies (les plus redoutables maraudeurs de
ces prairies) commirent un acte atroce, pour obir  une superstition.

--Hum! hum!... pourrait-t-on vous demander quelques dtails sur cette
affaire, Colonel?--

--Certainement,--rpondit Boon;--vous savez qu' l'oblation du calumet,
les Pawnies joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent
avoir appris de... l'_oiseau_ et de... l'_toile_...

--Ah!... de... l'_oiseau_... et de... l'_toile_?--dit le capitaine
Bonvouloir--Je ne m'attendais pas  voir... une... toile... dans cette
affaire? vous avez dit un... _oiseau_... et une... _toile_?

--Oui,--continua Boon;--selon ce qu'ils disent avoir appris de...
l'_oiseau_... et de... l'_toile_, le sacrifice le plus agrable au
Grand-Esprit, est celui d'un ennemi offert de la manire la plus cruelle
possible...

--Ah! ah!--firent les pionniers pouvants.--(Que le lecteur se rappelle
les _ah! ah!_ de Bridoison, dans la comdie)[157].

  [157] Mariage de Figaro.

--Vous ne sauriez entendre sans horreur, les circonstances qui
accompagnrent l'immolation d'une jeune fille de la tribu des Sioux.
C'tait au moment des semailles, et dans le but d'obtenir une bonne
rcolte, que ce crime fut consomm... Cette jeune fille tait ge de
quatorze ans; aprs avoir t berce pendant six mois, de l'ide qu'on
prparait une fte pour le retour de la belle saison, elle s'en
rjouissait. Le jour fix pour la prtendue ovation, tant arriv, elle
fut revtue de ses plus beaux ornements, et place au milieu de
plusieurs guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur;
n'ayant dans l'esprit que des ides riantes, elle s'avanait vers le
lieu du sacrifice dans la plus entire scurit, et pleine de ce mlange
de timidit et de joie, si naturel  un enfant entour d'hommages.
Pendant la marche, qui fut longue, le silence n'tait interrompu que par
des chants religieux et des invocations au Grand-Esprit, svres
prludes qui ne devaient gure contribuer  entretenir l'esprance si
flatteuse dont on l'avait, jusque-l, berce. Arrive au bcher, quelle
ne fut pas sa surprise, en ne voyant que des torches et des instruments
de supplice; quand il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur
son sort, qui pourrait peindre les dchirements de son me;... levant
les mains au ciel, elle conjurait les bourreaux d'avoir piti de son
innocence, de sa jeunesse... de ses parents... mais tout fut inutile;...
rien ne put les attendrir;... le supplice dura aussi longtemps que le
fanatisme put permettre  des coeurs froces de jouir de ce terrible
spectacle;... enfin le chef sacrificateur lui dcocha une flche qui fut
suivie d'une grle de traits, lesquels, aprs avoir t tourns et
retourns dans les blessures, en furent arrachs; le corps de la jeune
fille ne fut bientt qu'un affreux amas de chairs meurtries et
sanglantes;... le reste est horrible  dire...

--Continuez!... continuez!... s'crirent tous les pionniers.

Boon reprit aprs un moment de silence:

--Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocit, s'approcha de
la victime, lui arracha le coeur encore palpitant, et vomissant mille
imprcations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dvora aux
acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu... Le
sang de la jeune fille fut rpandu sur les semailles pour les fconder,
et chacun se retira dans sa cabane... esprant une bonne rcolte.

Le rcit du guide n'tait pas de nature  rassurer nos pionniers; ces
histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche
de narrateurs  demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un ct, une
fort, et de l'autre, un dsert o, peut-tre, des ennemis se glissent
pour vous surprendre dans les tnbres. Quelques Alsaciens se livraient
tout bas  des rflexions peu rassurantes sur l'ide qui pouvait venir
aux barbares guerriers de l'expdition de les rtir au feu qu'ils
attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'aprs la
tactique europenne, ils apprhendaient cependant un danger inconnu, et
qui se prsentait  eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une
vertu relative qu'on peut acqurir, et la peur est-elle une faiblesse
naturelle  l'humanit qui puisse tre diminue par de frquents
dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet.

Les voyageurs ne songrent plus qu' prendre quelques heures de repos;
plusieurs Allemands s'taient dj tendus sur l'herbe; pour eux, le
rcit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux
qui avaient bien soup; ses paroles se mlrent  leurs rves, et
bientt ils ne les entendirent plus...

--Quelles agrables veilles dans la contemplation de la lune et des
toiles, colonel Boon,--dit le docteur Wilhem;--quel doux sommeil en
plein air!...

--Le ciel est sans nuages,--dit le capitaine Bonvouloir en se disposant
 taler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;--les toiles
brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble
 une vote d'azur parseme de rubis, de brillants, de saphirs, dont la
splendeur est la mme depuis le znith jusqu' l'horizon... ce qui
n'empche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;... un
genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est
bon pour le Natchez et vous qui tes faits  semblables averses; je
conois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait
utile de placer des vedettes; au lieu d'tre pris comme des lapins dans
leurs terriers, nous serions, au moins,  mme de faire bonne contenance
en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?...

--C'est inutile,--rpondit celui-ci;--le Natchez djouera toutes les
ruses de nos ennemis; quant aux btes froces, nous n'avons rien  en
craindre, Whip-Poor-Will a mis ses _mocassins_[158] en faction...

  [158] _Mocassins_: souliers faits de peau de daim.

--Plat-il?--s'cria le marin franais tonn;--des mocassins en
faction?...

--Oui,--rpondit Boon;--de tous nos vtements, les souliers, conservant
le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour loigner
les loups et les panthres, surtout lorsque la pluie ne permet pas
d'allumer du feu. Placs  quelques distances du camp, ils sont comme un
rempart  l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied
d'un arbre; ds que les loups ont flair l'odeur des mocassins, qui
annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et
s'enfuient...

--Des souliers en faction!--s'cria une seconde fois le capitaine;--je
m'attendais  une ronde  la sonnette[159]...

  [159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une
    sonnette pour reconnatre si les sentinelles n'taient pas
    endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle
    rpondt.

    (Voy. Thucydide.)

--Allons, tranquillisez-vous,--dit le docteur Hiersac;--Pline nous
apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant
dans leur patte une petite pierre dont la chute dcle leur ngligence,
quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tte cache sous
l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre... le
chef, le cou tendu, observe et avertit.

--Du reste, colonel Boon,--ajouta le marin aprs un moment de
rflexion,--il est possible que l'odeur des souliers carte les btes
froces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les
loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultrent l'oracle; le
Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'corce mle  de la viande fit
prir tous les loups qui en mangrent; si je connaissais les plantes de
ces forts, je leur composerais... un _sdatif_...  la Diafoirus...

--Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,--observa
l'Irlandais Patrick:--anciennement on faisait coucher les nes dans des
endroits spacieux; sujets  rver, ils s'estropiaient pendant leur
sommeil, s'ils n'taient placs au large. On faisait aussi disparatre
les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les
yeux fixs sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la prcaution
d'tendre les bras au-dessus de la tte... et puis de se frotter avec
tout ce qu'on pouvait saisir... Mais aurons-nous bien chaud sur ces
peaux d'ours?... En Irlande, nous avons une manire particulire de
coucher _chaudement_  la belle toile, malgr, la fracheur du climat.
Les heureux habitants de l'Amrique n'ont pas encore imagin d'entrer
dans un pturage, de faire lever les boeufs qui y sont couchs, et de
s'tendre  leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
l'humidit, on n'a qu' faire lever un autre boeuf, et ainsi de suite
pendant toute la nuit. La place occupe par ces animaux est toujours
parfaitement sche, et d'une chaleur agrable... Colonel, pouvez-vous
disposer d'un peu de tabac?... J'ai contract, avec des matelots, la
vilaine habitude de mcher ce vgtal...

--Est-ce du _perrique_, du _pig-tail_, du _shoe-string_, du
_sweet-scented_, du _waggoned_, ou du dlicieux _cavendish_[160], que
vous voulez?--demanda le docteur Hiersac;--par la sambleu! le colonel
Boon vous en donne pour quatre marins!... Si ce que disent les
physiologistes est vrai, que le volume du coeur de l'homme doit tre
compar  la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut...
_hardiment_... servir d'objet de comparaison, et cela sans que le coeur
perde au change...

  [160] Espces de tabac.

Les Amricains qui faisaient partie de l'expdition, vu leur grande
habitude de parcourir les bois, n'apprhendaient rien de fcheux de leur
position; ils s'amusaient avec les chos du voisinage auxquels ils
faisaient rpter des chansons; aprs bon nombre de joyeux refrains, ils
se roulrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez,
Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre:

    C'est moi! je suis un aigle de guerre!
    Le vent est violent, mais je suis un aigle!
    Je ne suis pas honteux; non, je ne le suis pas.
    La plume d'aigle se balance sur ma tte.
    Je vois mon ennemi au-dessus de moi!
    Je suis un aigle, un aigle de guerre.

      Dsennuyons les morts
      Partons, pour les couvrir
      Et disons-leur tout haut
      Qu'ils vont tre vengs.

      Levons le tomahawck,
      Suspendons nos chaudires;
      Graissons, tous, nos cheveux,
      Peignons, tous, nos visages,
      Chantons la chanson de sang
      Ce bouillon de nos guerriers.

    Je vais en guerre venger la mort de nos braves,
    Comme le loup affam, je serai inexorable.
    J'exterminerai mes ennemis et les dvorerai;
    Je tannerai la peau de leurs crnes sanglants,
    Et, comme le tonnerre, je consumerai leurs villages.
    Je vais en guerre, venger la mort de nos braves,
    Comme le loup affam, je serai inexorable.

Les chos des bois rptrent les dernires paroles qui venaient d'tre
prononces, et tout rentra dans le silence. Le capitaine Bonvouloir se
coucha enfin, mais non sans avoir maudit vingt fois les froces Pawnies;
son esprit accabl, se lassa bientt de ses contemplations; la nature
reprit insensiblement son empire, et il s'assoupit.

Les philosophes s'accordent  dire que l'me ne s'endort pas comme le
corps, et qu'inquite par des sensations inaccoutumes, elle veille
les sens pour en avoir l'explication; tandis que lorsqu'elle est
accoutume aux bruits qu'elle entend, elle demeure _tranquille_ et ne
_drange_ pas les sens pour en obtenir un claircissement inutile; or,
l'me a besoin des sens pour connatre les choses extrieures; pendant
le sommeil, les uns sont _ferms_, comme les yeux; les autres  _demi
engourdis_, comme le tact et l'oue. Si l'me est inquite par les
sensations qui lui arrivent, elle a donc besoin des sens pour en avoir
l'explication.

Le capitaine Bonvouloir s'veilla au milieu de la nuit; les feux taient
presque teints; le Natchez et Daniel Boon dormaient; les pionniers
amricains dormaient aussi; la _plupart des chiens donnaient
pareillement_ auprs des cendres qui jetaient une sombre lueur sur les
objets d'alentour. L'oiseau Whip-Poor-Will soupirant, avec un accent
mlancolique, les trois monosyllabes qui forment son nom, invitait les
voyageurs  venir contempler la beaut de la nuit. Au milieu de ce calme
imposant, le capitaine eut envie de s'approcher de ce chantre des bois,
lorsqu'il entendit des bruits tranges et lugubres qui partirent de la
profondeur de la fort et en troublrent le silence; le marin se
recoucha et prta l'oreille: un cri sinistre et inconnu aux trangers se
fit entendre.

--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'cria un Alsacien s'veillant en
sursaut;--_Kapetan Bonvouloir, haben sie gehrt?_ (capitaine Bonvouloir
avez-vous entendu)?

--_Ia, mein Herr_,--rpondit le marin;--vous ne dormez donc pas? Quant 
moi, je _pique les heures_[161]; il y a des _brisants_ devant nous; on
ne pouvait plus mal s'_embosser_[162]; pas de _pendus glacs_[163],
partant, pas moyen de dcouvrir l'ennemi: la _bourrasque_ nous
viendra-t-elle du _nord-oit_ (nord-ouest), du _su-et_ (sud-est), ou du
_sur-oit_ (sud-ouest)? _Herr Obermann_, la chronique nous dit qu'on
entendait, toutes les nuits,  Marathon, des hennissements de chevaux,
et un bruit semblable  un cliquetis d'armes. Ceux qui n'y venaient _que
par curiosit_, ne s'en trouvaient pas bien; mais ceux qui, n'ayant
entendu parler de rien, passaient l par hasard, n'avaient rien 
craindre du courroux des esprits[164]... Les cris qui partent de ces
bois ont quelque chose de sinistre; je tremble comme la feuille du
sycomore agite par le vent du dsert; si c'est l le prlude de ce que
nous devons entendre plus tard, j'avoue que me voil compltement
dsenchant... Cependant les chiens n'ont pas japp _ nuite_...

  [161] Je veille.

  [162] Jeter l'ancre.

  [163] Rverbres; voy. les Mystres de Paris.

  [164] Pausanias, ch. XXXII.

--Qu'y a-t-il donc, capitaine?--dit le vieux, docteur
Hiersac;--auriez-vous entendu de ces langues ariennes, dont parle
Milton, et qui profrent le nom des hommes sur les rives de la mer, dans
les dserts sablonneux et dans la solitude?... Les Dieux nocturnes, dont
je parle, capitaine, sont les Esprits des tnbres, les Dmons, les
Gnies; quant aux Faunes, ce sont des dieux aux brusques apparitions.
Vous savez ce que c'est qu'une terreur panique: Pan, suivant les
croyances primitives, tait un Dieu de l'air et des sons, des sons
lointains, mystrieux, insaisissables, et quelquefois des sons
inattendus et burlesques. De l, l'ide que Pan apparaissait 
l'improviste au sein d'un bois pais, au bord d'une source,  la cime
d'un rocher, comme l'audacieuse chvre de Virgile,  l'anfractuosit
mousseuse du _Trapp_ et du Grunstein, tantt _vanide_ et _cave_ comme
un fantme, tantt terrible et arm de pied-en-cap comme un guerrier
d'Ossian... Capitaine, vous repentez-vous dj de vous tre mis en
route?... Pline nous dit que quand les cailles partent pour les climats
temprs, elles _sollicitent_ d'autres oiseaux  les accompagner. Le
glottis, sduit, part d'abord avec plaisir, mais il ne tarde pas  s'en
repentir; il est quelquefois partag entre le dsir de quitter les
cailles, et la honte de revenir seul: jamais il ne les accompagne plus
d'un jour; au premier gte il les abandonne; mais les cailles y trouvent
un autre glottis laiss l l'anne prcdente, et la mme chose se
renouvelle chaque jour... Mais le cychrame, plus persvrant, est
impatient d'arriver au terme; il veille les cailles pendant la nuit,
et, presse le dpart... Capitaine, tes-vous glottis ou cychrame?...

--Quel trange abus de l'rudition!--s'cria le marin;--docteur Hiersac,
vous tes un pdant!... Je vous prie de croire que je n'ai rien de
commun avec les deux oiseaux dont vous venez de parler...

--Chut!... Capitaine,--dit le docteur Wilhem  son ami;--courons-nous
quelque danger. Bravo! bravo!... nous ne pouvons mieux commencer notre
Iliade forestire; un jour, ou plutt une nuit de gloire, une mort
_illustre_, un nom _immortel_ comme ceux des grands chasseurs de
l'antiquit!... que peut-on dsirer de plus?...

--Alerte!--s'cria le marin en interrompant l'enthousiaste Allemand par
cette exclamation subite,--je crois avoir entendu le cri de rage! c'est
une panthre aux yeux de feu!... Diavolo! Diavolo! la combattre 
pareille heure! Docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter
aucune cruaut aux horreurs de notre mtier; je tuais et l'on me tuait,
voil tout; j'ai t _chef de gamelle_; j'ai eu, pendant longtemps, la
direction de la _poste aux choux_[165]; par un caprice de Neptune, j'ai
souvent _barbott_ dans le _pot au noir_[166]; j'ai touch plus d'une
_banquise_ (runion de glaons); j'ai vu des mers _calmes_, _houleuses_,
_tourmentes_ et _belles_; je reus huit blessures  Waterloo, et
l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
lment;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... Si c'est
un _catamount_[167], il aura beau jeu, car le peu de sang que l'Anglais
me laissa dans les veines n'est pas  la disposition d'un quadrupde,
quelque noble qu'il soit; d'abord, je joue du couteau au premier coup de
dent; encore, si j'avais mon _collgue_[168]!... Parlez-moi de l'Ocan
en courroux, et des vents dchans, mais...--le marin s'interrompit en
apercevant un animal de la taille d'un chien, qui pntra dans le camp,
ramassa quelques os, les emporta dans les broussailles, et se mit  les
ronger avec un grand bruit de mchoires.

  [165] _Poste aux choux_: c'est le nom que les marins donnent au canot,
    qui, chaque matin, va chercher les provisions.

  [166] _Pot au noir_: la rgion des calmes qui s'tend  peu prs 
    cent lieues au nord et au sud de l'quateur; la mer y roule des
    flots huileux.

  [167] _Catamount_; felis montana: chat des montagnes.

  [168] _Collgue_: un maillet.

--Par St-Nicolas!--s'cria l'irlandais Patrick en tremblant comme une
feuille;--docteur Wilhem, avez-vous entendu? c'est une panthre
_trs-certainement_;  l'entendre ronger les restes du chevreuil, il est
facile de calculer le peu de rsistance que feraient nos membres sous sa
dent meurtrire; quant  moi je n'ai que des os  son service;... et
comment nous emparer du _monstre_!...

--Les barbares les prenaient en leur jetant pour appt, des viandes
frotts d'aconit, qui est un poison,--dit le docteur Hiersac;--aussitt
que ces animaux en avaient got, leur gorge se serrait... _occupat
illico fauces earum_...

--Comment nous tirer d'ici?...--s'cria le marin,--malheureusement
_nostr'homme_ dort![169] si nous mettions le pavillon _en
berne_?...[170]

  [169] _Le matre d'quipage_: le Natchez Whip-Poor-Will.

  [170] Signe de dtresse.

--Quelle enfilade de mots tranges!--dit Daniel Boon, que les premires
paroles des deux pionniers avaient veill;--capitaine Bonvouloir, vous
vous croyez donc toujours  bord de votre corvette? sont-ce des
moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont gure tracassires que
dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente
hommes. Sur la liste de cet tablissement militaire, j'y ai vu quatorze
guines alloues (_per annum_)  un soldat pour y entretenir de la
fume. Moi-mme, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages,
j'tais oblig d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir
une fume perptuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez
entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le _petit loup de
mdecine_ est un manitou pour les sauvages; ils attachent une ide
superstitieuse  son apparition, et prtendent comprendre les nouvelles
qu'il vient leur annoncer. La _rapidit_ ou la _lenteur_ de sa marche,
ainsi que le nombre de ses hurlements servent de rgle  leurs
interprtations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou
des ennemis aux aguets, prts  fondre sur eux; capitaine, il est
possible que ce que vous avez entendu soit un stratagme imagin par les
Pawnies pour nous frapper de terreur...

  [171] Il y a, en gypte, une quantit prodigieuse de moucherons. Les
    gyptiens, au dire d'Hrodote, pour se garantir de leurs piqres,
    couchaient sur le haut des tours; le vent empchait les moucherons
    d'y voler. Les habitants des parties marcageuses de l'gypte,
    tendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se
    servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson.

    Voy. Hrodote, liv. II. _Euterpe_.

    (_N. de l'Aut._)

--Plat-il?... des Pawnies!--s'cria le marin--les brigands qui ont
dvor le coeur de cette jeune fille?

--Oui, capitaine,--dit Boon;--aussitt que la guerre est rsolue, la
jeunesse s'assemble, et lit un chef; tous se peignent le visage et le
corps; ils suspendent la chaudire autour de laquelle ils dansent en
hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour tre inexorables,
disent-ils, _il est ncessaire d'avoir t longtemps aigri par les
irritations de la faim_...

--S'imposer une abstinence rigoureuse pour tre inexorables!--dit le
marin--c'est  quoi n'ont jamais song Nron et Caligula! Colonel, le
droit des gens est fond sur ce principe, que les diverses nations
doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le
moins de mal qu'il est possible... sans nuire  leurs vritables
intrts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions
humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour tre inexorables!...
est-ce le dmon qui leur a enseign ce moyen d'exciter leur frocit!...
c'est digne de ce _tireur d'or_ qui mangeait avec les mains rouges de
ses meurtres, se faisant honneur de mler  sa nourriture le sang qu'il
versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait,  dresser
ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait  marquer
sa route avec des lambeaux humains attachs aux branches des
arbres...[172]

  [172] Aussi le craignait-on plus que la tempeste qui passe par de
    grands champs de bled, dit Brantme.

    (_N. de l'Aut._)

--Aprs un court noviciat, vous prendrez les choses aussi
philosophiquement que le Natchez et moi;--reprit Boon,--et la crainte
d'tre scalp ne vous empchera pas de courir dans les bois...

--C'est possible, colonel, c'est possible; il y a des situations o
l'homme qui pense, sent combien il est infrieur  l'enfant de la
nature, et o il doutera si ses opinions les plus invtres ne sont
autre chose que de brillants mais troits prjugs; j'avoue que j'avais
du penchant pour cette existence... paisible... que vous menez dans les
forts de l'ouest, et... ce que... je puis en avoir dit de mal... c'est
tout bonnement faon de parler... figure de discours... trs-usites...
en notre pays... du reste _Tout boun gascoun ques pot reprenqu trs
cops._[173]

  [173] Tout bon Gascon peut se ddire jusqu' trois fois.

--Comme Tout bon normand meurt sur la potence,--dit Daniel Boon, en
riant;--ce sont des proverbes _indignes_. Mais rassurez-vous,
capitaine; nous ne sommes plus au temps o les courils[174], et autres
esprits des tnbres se plaisaient  tourmenter les malheureux
humains...

  [174] _Courils_, ou sorciers bretons; petits hommes lascifs, qui, le
    soir, barraient le passage aux voyageurs, et les foraient  danser
    avec eux jusqu' ce qu'ils mourussent de fatigue.

--Colonel Boon, ce n'est pas que cette _obscure clart_ de la
nuit ait rien de lugubre,--reprit le marin en feignant beaucoup
d'assurance;--nous avons un clair de lune _lysen_; ces lieux
plairaient beaucoup... aux imaginations mlancoliques... qui aiment 
_s'approcher de la mort, et  en sentir les tnbres_... Habitu 
coucher sur les _vaigres_[175] d'un navire, je ne me plains pas, non
plus, de la peau d'ours qui me sert de matelas...

  [175] _Vaigres_, planches d'un navire.

Pour le coup le vieux Hiersac ne put rsister au Dieu qui l'agitait, et
la science dborda.

--Chez les anciens,--dit-il,--on faisait asseoir les poux sur une peau
(_in lanata pelle_) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des
premiers sicles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les
dpouilles des btes prises  la chasse, ou des victimes immoles.
Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial
de Mde, dans la toison d'or que Jason avait enleve  Colchos par son
secours... Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le
milieu des terres, _qu'ils dormaient sur des peaux de chvres, et qu'ils
mangeaient la chair de ces animaux_; ils n'avaient, ajoute le _Matre_,
ni couverture, ni chaussure, qui ne ft de peaux de chvres... car ils
n'levaient point d'autre btail... Apollonius de Rhodes (qui est un
exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de
Rhodes, dis-je, dcrit ainsi les trois hrones Lybiennes qui apparurent
 Jason: _tandis que j'tais plong dans l'affliction, trois desses
m'apparurent; elles taient habilles de peaux_ de chvres, qui leur
prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos... et les
reins...

--Colonel Boon, je le rpte, une simple peau d'ours me suffit,--reprit
le capitaine;--tout bon marin doit parler de mme, et Dieu m'est tmoin
que j'ai du got pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se
plat  obscurcir les belles actions, de mme qu'un fleuve couvre de son
limon, une pierre prcieuse; combattre des sauvages!!... ils nous
cribleront de flches avant qu'ils ne soient dcouverts...

--Les sauvages!--s'cria le docteur Canadien,--ce sont les cigognes de
Pline; d'o viennent-elles?... o se retirent-elles?... c'est encore un
problme; nulle ne manque au rendez-vous,  moins qu'elle ne soit
captive;... personne ne les voit partir... quoiqu'elles annoncent leur
dpart;... personne, non plus, ne les voit venir... on s'aperoit
seulement qu'elles sont venues;... le dpart et l'arrive, ont lieu la
nuit... et qu'elles volent en de ou au del... on croit qu'elles
n'arrivent jamais que la nuit... Les tnbres sont le symbole de la
_tranquillit_, du _calme_ et du _repos_... quel silence!... quelle
fracheur!... quelle soire mlancolique et dlicieuse sous ces ombrages
pais, et dans ces sentiers solitaires!... capitaine Bonvouloir,
rassurez-vous; le Natchez a le rveil tragique; on ne l'aborde pas
impunment? mme lorsqu'il dort...

--Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de _bons coups_,
mais je vous prviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie
gmissant sous ses moufles...[176]

  [176] _Moufles_, appareils de poulies.

Nous sommes en nombre;--dit  son tour, le biblique Irlandais
Patrick--Voici le lit de Salomon environn de soixante hommes des plus
vaillants d'entre les forts d'Isral; ils sont tous expriments; chacun
a l'pe au ct  causes des surprises qu'on peut craindre pendant la
nuit...

--Fort bien, M. Patrick, fort bien,--reprit le marin;--cependant, vous
conviendrez que nous sommes _ancrs_ dans un vilain parage; la cte
n'est pas _saine_; diable!... peut-tre faudra-t-il rester longtemps _
la cape  sec de toile_[177]; encore si Neptune nous envoyait une _brise
carabine_[178] il y aurait moyen de _transfiler les hamacs_, et de
_torcher de la toile_ en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une
plume que de vous envoyer une flche  pointe de caillou jusque dans
l'os!... Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?...

  [177] _tre  la cape_, tre dans l'impossibilit de doubler le cap
    Fayot sur lequel les jette la _raffale_ de la gamelle; ce qui veut
    dire, en style maritime, le dnment qui rduit les marins  se
    nourrir de _fayots_ (haricots secs).

  [178] La brise augmente avec rgularit et lenteur; elle commence par
    tre une jolie brise, frachit et devient _bonne_, puis _forte_, et
    enfin brise _carabine_. Lorsqu'elle suit cette marche progressive,
    _on torche de la toile_, c'est--dire que l'on conserve les voiles
    le plus longtemps possible.

    (Voy. M. Paccini: de la Marine.)

--Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperus dans la
prairie aprs une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs
guerres, la mthode de tous les peuples sauvages; ils prfrent la ruse
 la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque.

--Comment!... quand Vnus, l'toile du marin, brille dans le ciel, ils
nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette
dlicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit toile
des prairies est vraiment admirable;... mais les Pawnies!...

--Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte;
le plus ordinaire est celui qu'ils rendent  un oiseau empaill (un
canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils
attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a t
envoy  leurs anctres par l'toile du matin, pour leur servir de
_mdiateur_, quand ils auraient quelque grce  demander au ciel. Toutes
les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou
d'loigner quelque flau de la peuplade, l'_oiseau mdiateur_ est expos
 la vnration publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en
offre les premires bouffes  l'astre protecteur; si, comme vous le
dites, c'est Vnus, l'toile du marin, qui brille en ce moment dans le
ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages,
car les Pawnies la vnrent spcialement, et lui sacrifient leurs
prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent
annuellement les premiers produits de leurs chasses... et leurs
prisonniers  mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent
de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande
influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'tre
l'interprte de leurs voeux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils
dsirent, par exemple du succs dans leurs chasses, des chevaux lgers
et (permettez-moi de le dire) _des femmes soumises_...

  [179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire.

  [180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en gnral; ceux de nos
    lecteurs qui dsireraient connatre les pratiques religieuses de
    chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre
    savant compatriote, M. Georges Catlin (_The north american
    indians_).

--Allons,  la guerre comme  la guerre,--dit le marin;--les filets sont
tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en
foule... Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on
n'tablisse ici-bas aucun domicile durable.

--Capitaine Bonvouloir,--dit le jeune Allemand Wilhem  son ami,--dans
la marine, l'officier de _quart_ est un souverain dclar _habile_ ou
_mal habile_ le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur
Franklin dit que l'homme n'est compltement n que du moment o il est
mort, pour un _perfectibiliste_ vous n'tes pas des plus zls.

--Le docteur Franklin tait un mauvais plaisant,--rpliqua le
capitaine;--peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit 
Job: _L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout
pour sauver sa vie_. Voulez-vous connatre la devise des sauvages? la
voici: _vite_... _tt_... _empoignez_... _scalpez_... et _qui qu'en
grogne tel est mon bon plaisir_. Les Parques ne dpcheraient pas plus
lestement. tre attaqus la nuit par des Peaux-Rouges!!... Je ne sais
qui s'avisa d'crire[181] que les marques d'une crainte rciproque
engagent bientt les hommes  s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y
seraient ports par le plaisir qu'un _animal_ sent  l'approche d'un
_animal_ de son espce. Colonel Boon, la violence de la douleur
contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs  recourir  tous
les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre
suprieur, se renversent sur le dos, et se dfendent avec les pattes;
ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu
sait ce que les sauvages Pawnies nous prparent, mais les naturalistes
prtendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque,
avant de blesser, ils ont mang quelque bte de leur espce... Il n'y a
que le diable qui soit capable de brler les gens en dpit de la loi, et
d'infliger des supplices qui feraient trembler... mme... un czar de
toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais
puisqu'il est dans la manire de penser des hommes, que l'on fasse plus
de cas du courage que de la timidit, je vous dclare que je me
dfendrai bravement une fois  l'abordage, car Rousseau nous conseille,
dans l'mile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme
ou bte, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre
force; s'il se dbat, de le frapper, de ne point marchander les coups,
et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lcher jamais prise, que nous
ne sachions ce que c'est. Le pote Homre peint Achille froce comme un
lion. Par mon pre!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux
prises avec son ennemi, ressemblera  une bte fauve, et n'aura rien
d'humain!... Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'viter le
supplice en se faisant adopter?...

  [181] Montesquieu: _Esprit des lois_.

--Ils accordent rarement cette faveur,--rpondit Boon;--si nous
adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les
mnes de nos guerriers? Comment le village participerait-il  nos
triomphes! N'est-il pas ncessaire que notre jeunesse, en les voyant
mourir comme des braves, apprenne  subir le mme sort avec un gal
courage?... Cependant ils les pargnent quelquefois, et leur disent,
pour les rassurer: Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos
chaudires; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous
donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182].

  [182] Voy. Travels in high Pensylvania.

--N'y a-t-il pas quelques petites formalits  remplir?--demanda le
marin.

--Oh! un grand nombre,--rpondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes
gens, il vous faudra passer par une srie de tortures volontaires;... on
commence par jener pendant quatre jours et quatre nuits...

--_Der teufel_!--s'cria un Allemand;--quatre _chours sans
joucroute_!... _der teufel_!...

--C'est sans doute la plus rude preuve qu'ils aient  subir!--dit le
gastronome gascon stupfait.

--Pas prcisment, capitaine,--continua Boon en conservant son
srieux;--des crochets passs dans les muscles pectoraux soulvent les
martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse...

--_Der teufel_!--s'cria le mme Allemand.

--J'en ai la sueur froide!--dit le marin.

--Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur
vous-mme jusqu' ce que vous perdiez connaissance. Revenu  vous, vous
serez dcroch et tran  l'entre de la cabane  mystres, et vous
offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main
gauche; vous poserez le membre sur un crne de buffalo, et un guerrier
vous le fera sauter d'un coup de _tomahawck_. Cette formalit remplie,
vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et tran, le
visage dans la poussire; on vous abandonnera ensuite  vous mme...
jusqu' ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous
relever[183]...

  [183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians.

--Quelle numration!--s'cria le capitaine Bonvouloir;--ceci gale
presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation
cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parl, je crois, de
crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Misricorde!... je
renonce  ce moyen d'chapper au supplice!... Docteur Wilhem, nous
tions en qute d'aventures, nous voil servis  souhait!... peut-tre
n'avons-nous affaire qu' une panthre.

--Cette rencontre serait peu agrable,--observa le vieux naturaliste
Canadien;--selon l'illustre Cuvier[184], tous les animaux du genre
_chat_ ont des ongles _rtractiles_, c'est--dire munis de _ligaments_
lastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut
pendant tout le temps que l'animal _ne fait pas agir ses muscles_; il
les rabaisse  l'instant o il veut s'en servir pour _agripper_...

  [184] Cuvier. Notes sur Pline.

--Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous
tirerons d'ici!--dit le marin...

--Lampride _assure_, cependant, qu'Hliogabale fit atteler des tigres 
son char, pour mieux reprsenter Bacchus,--continua le vieux
Canadien;--preuve que le tigre n'est pas indomptable. Dmtrius
rapporte, d'une panthre, un trait digne d'tre cit. Elle tait couche
au milieu du chemin en attendant qu'il passt quelque voyageur...

--Pour l'_agripper_, sans doute,--observa le capitaine.

--Non,--continua le docteur Hiersac;--elle fut aperue par le pre du
philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais
l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus
_pressantes_, des signes de tristesse et de douleur _trs
intelligibles... mme dans une panthre..._ Elle tait mre, et ses
petits taient tombs dans une fosse,  quelque distance de l. Le
_premier effet_ de la compassion... fut de ne plus craindre... le
_second_... d'examiner ce qu'elle demandait.

--C'est logique,--observa encore une fois le marin;--la prudence lui
dictait cette conduite...

Elle tirait le philosophe, _doucement... avec ses griffes_.

--Et il se laissa conduire?...

--Certes,--lorsqu'il dcouvrit la cause de sa douleur, et par quel
service il _devait acheter la vie_, il retira les petits de la fosse;
avec eux, la mre escorta...

--Quelle escorte!--s'cria le capitaine. Ce sont de ces politesses de
tigres qui semblent vous sourire au moment o ils vont vous trangler!

--Avec les petits, dis-je, la mre escorta son bienfaiteur jusqu'au-del
des dserts, en bondissant de joie autour de lui, et tmoignant ainsi le
dsir de payer sa dette de reconnaissance... sans rien demander... chose
rare... mme chez l'homme...

--Que craignent nos amis?--demanda le Natchez Whip-Poor-Will  Daniel
Boon;--le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le
trompaient pas sur la nature du danger qui les menaait.

--Natchez,--dit le marin au guerrier;--puisque les tnbres n'ont aucune
obscurit pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les
tnbres sont  ton gard comme la lumire du jour mme..., bon...,
voil que je m'embrouille... ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout
homme soit sujet  la crainte, de quelque _ataraxie stoque_ qu'il
veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Dmosthnes,
fuyant un champ de bataille, rendit ses armes  un buisson auquel ses
vtements s'taient accrochs... On dit mme que si Csar se ft trouv
seul (pendant la nuit) expos au feu d'une batterie de canon, et qu'il
n'y et eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas
de fumier... ou dans quelque chose de mieux... on y et trouv, le
lendemain, Caus Julius enfonc jusqu'au cou... Colonel Boon, est-ce que
ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des
houssards?... ne se prsenteront-ils jamais bien serrs pour tre
enfils dans les rgles!... Je crois qu'il serait bon de leur envoyer
quelques balles pour leur faire une _douce violence_? qu'en
pensez-vous?--et le marin ajouta vivement--Vois-tu, Natchez, vois-tu des
yeux qui brillent dans les broussailles?...




LA PANTHRE.

CHAPITRE VIII.


A l'aide de la lumire brillante que projetait la lune, alors dans son
plein, les pionniers purent distinguer les traits sombres et les formes
athltiques de Whip-Poor-Will; son oeil vif semblait percer les
tnbres; immobile  sa place, et gardant un profond silence, il couta
ces hurlements prolongs qui semblaient avoir quelque chose de
prophtique. Le sauvage est superstitieux, nous emes occasion de le
voir, et le Natchez ne se pressa pas d'agir...

--Vos oreilles vous ont tromp, capitaine Bonvouloir, dit le docteur
Wilhem  son ami...

--Rapportons-nous-en aux sens du Natchez,--rpliqua le marin;--il entend
ce que les visages-ples ne peuvent entendre.

Whip-Poor-Will, depuis le moment o ses sens avaient pu saisir des sons
loigns, tait rest immobile comme une statue; enfin le guerrier  la
taille gigantesque se souleva  moiti; on et cru voir un serpent qui
se dressait en droulant ses anneaux.

--Nous courons quelque danger,--dit Daniel Boon en voyant l'attitude de
Whip-Poor-Will;--chut!... attendons que l'ennemi nous attaque...

--Capitaine Bonvouloir, rjouissons-nous,--dit le docteur Wilhem;--voil
l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer;
notre entreprise est glorieuse; si elle offre des prils la renomme
nous en rcompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Sal et de
Jonathas: plus prompts et plus lgers que les aigles, et plus courageux
que les lions, ils sont demeurs insparables dans leur mort mme.

--Je crois qu'il est temps de disposer nos mes  rpondre dignement
au grand appel de l'ternit,--dit le marin;--peu importe, aprs
tout, que ce soit du _sud-quart-sud-est_, _est-quart-nord-est_,
_sud-est-quart-sud_, ou de toute autre partie de la _rose des vents_ que
nous vienne la bourrasque, nous serons prts;... je ferai ma partie
convenablement; mais o frapper un ennemi qui ne se montre pas!... Nous
serons cribls de flches avant de dcouvrir d'o elles partent; par
_Notre-Dame-des-Bons-Secours_, c'est un vilain _quart_  passer!

--Chut! pas si haut,--dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les
taillis voisins avec cette perspicacit si remarquable chez ceux dont
les facults ont t rendues plus subtiles par les dangers et la
ncessit.

--Whip-Poor-Will, _verschnappen sie sich nicht_ (Whip-Poor-Will ayez bon
bec),--dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement.

L'indien fit entendre, comme  l'ordinaire, une lgre exclamation, et
dit aux pionniers que c'tait une panthre attire aux environs du
campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dpecs. En effet,
les chevaux pitinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se
leva avec prcaution, prit son arc, ajusta une flche, et la dcocha
dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mls de
craquements de branches: Whip-Poor-Will tait renomm dans l'Ouest pour
la sret de son coup d'oeil. En entendant les cris de la panthre, ceux
des pionniers qui dormaient, rveills en sursaut, se levrent
prcipitamment, et cherchrent leurs armes; on n'entendait dans le camp
que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens
et fuyaient de tout cts... La nuit empchait de rien distinguer; les
pionniers se croyaient rellement attaqus par des ennemis nombreux et
redoutables. Les sauvages de l'expdition firent entendre le _war-hoop_;
ce cri est le plus perant qu'il soit possible  l'homme de produire;
nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les
circonstances, les indignes peuvent en rendre les modulations plus ou
moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main
sur les lvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la
victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la
mle... Tacite, en parlant du _bardit_ ou chant des Germains, dit: Ce
sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la
duret des sons et un murmure touff, en plaant le bouclier contre la
bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la
rpercussion.[185]

  [185] L'_Alarido_ tait le cri que poussait une troupe d'hommes
    d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire
    ennemi. _Con grande alarido_, disent les Espagnols.

    (_N. de l'Aut._)

Enfin le tumulte cessa, et les pionniers taient persuads qu'ils
avaient repouss l'ennemi; on s'adressa des compliments rciproques sur
la manire _vigoureuse_ dont chacun s'tait dfendu. Daniel Boon riait
sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une
joie trs vive, les pionniers s'amusaient  peindre les impressions
diffrentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne
ne fut pargn...

--_Wir sind glcklicherweise mit dem schrecken davon gekommen_, (Nous
sommes bien heureux d'en avoir t quittes pour la peur)--dit un
Alsacien.

--_Der weg ist sehr schlecht; wir bleiben stecken_ (la route est bien
mauvaise, nous sommes embourbs),--dit un autre.

--_Es verlangt mich sehr das ziel meiner reise zu erreichen_ (il me
tarde bien d'tre arriv au terme de mon voyage.)

--_Es geht nicht rechten dinzen zu_; (il y a du louche).[186]

  [186] Nous traduisons par des quivalents.

--_Sind wir hier verrathen oder verkauft?_ (Je crois qu'ils nous
vendent.)

--_Sie blasen in ein horn_ (ils s'entendent comme larrons en
foire),--ajouta l'allemand Obermann en parlant de Boon et du Natchez
Whip-Poor-Will.

--_Mann muss die zeiten nehmen wie sie kommen_ (on doit prendre le temps
comme il vient),--dit le docteur Wilhem  ses compagnons pour les
rassurer.

--Peste!... quelle rception nous fmes  ces maraudeurs!--dit le
capitaine; quant  moi je frappais  tort et  travers... cependant,
j'avouerai franchement que je ne pouvais bien distinguer l'ennemi... je
sentais bien que je frappais sur quelque chose, mais, comme dit notre
Rabelais, _soubdain, je ne scay comment, le cas feut subit, je n'eus
loysir de considrer_; d'ailleurs, j'tais rellement trop occup. La
lionne fixe les yeux  terre, quand elle dfend ses petits, afin de ne
pas tre intimide  la vue des pieux. Je combattais pour la dfense du
camp, pro _aris_ et _focis_, mais, je le rpte, je ne pouvais voir mes
antagonistes... Personne d'_avari_?--demanda le marin--Herr Obermann,
o tes-vous?...

--Hier! hier! (ici, ici)--rpondit l'alsacien qui s'tait cach sous un
monceau de bagages.

--Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,--dit Daniel
Boon;--Messieurs, la panthre n'est que blesse; il faut la poursuivre;
 cheval!...

Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens
furent rassembls, le Natchez prpara des torches, chaque pionnier
s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit.
A voir tant de flambeaux runis, on et dit une procession d'esprits
infernaux, ou de ces gens consacrs  Mars qui (de l'une et l'autre
arme), s'avanaient au-del des rangs, un flambeau  la main, et
donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187]

  [187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la libert de se
    retirer derrire les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux
    avant l'invention des trompettes.

Les sauvages redoutent la panthre ou tigre de l'Amrique, parce qu'elle
unit la perfidie  la frocit; elle arrive toujours sans bruit en
rampant dans les broussailles, se prcipite sur sa proie et l'enlve,
avant qu'on ne se soit dout de son approche.

--Halte! dit Boon, aprs un quart d'heure de marche;--que personne ne
laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sches, et une
conflagration gnrale de la prairie en serait la consquence...
Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me
semble que quelque animal y a pass...

Le Natchez mit pied  terre, examina les feuilles, et reconnut les
traces de la panthre; dtachant son _tomahawck_ de sa ceinture, il
pntra dans un pais buisson. Aprs une longue perquisition, il fit
entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci
pntrrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des
antilopes  moiti dvores; les pauvres btes, malgr leur agilit,
avaient t la proie de la panthre. Une carcasse de buffalo gisait 
l'entre du taillis, vritable charnier; l'emplacement, dans une
circonfrence de cinquante pieds, tait battu et labour; on pouvait
compter combien de fois le buffalo avait t terrass... Tout  coup les
chasseurs entendirent le hurlement court et redoubl que pousse la
panthre, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens
se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons
hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les
excitaient de la voix; on voulait forcer la panthre  quitter sa
retraite; la meute, effraye, n'osait trop s'aventurer; cependant il y
avait l des dogues pour qui l'on et pari, si leur courage et rpondu
 leurs forces. L'affreuse panthre poussait des cris terribles; 
chaque instant, on la croyait _lance_, mais les chiens (mme les plus
hardis) dtalaient  toutes jambes au moindre de ses mouvements...
Quelques coups de feu la dterminrent; elle sortit brusquement; cette
apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut
descampativos gnral: la panthre se rfugia dans un autre buisson.

--Capitaine Bonvouloir,--dit le vieux canadien Hiersac au marin--voil
une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau,
pntrez dans le taillis, saisissez cette panthre par les oreilles, et
_nous l'amenez_...

--Nenni!--s'cria le capitaine;--je ne combats qu'au grand jour; peste!
attaquer cette panthre!... aille qui voudra lui donner le coup de
grce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pntre dans ces
broussailles, Whip-Poor-Will, la bte doit tre bien malade; tche de
voir dans quel tat _nous l'avons mise_; je garderai l'entre du
taillis, et si elle veut s'chapper, je l'assommerai...

--Capitaine, la fortune vous rservait ce coup,--dit Boon;--l'aventure
est prilleuse, il est vrai, mais qu'importe?... pour le brave l o est
le danger... l est l'honneur: en avant donc!...

--N'y a-t-il pas trop de danger?--demanda le marin.

--Certes il y en a,--dit le vieux docteur Hiersac;--mais o serait le
mrite d'un exploit de ce genre, s'il n'tait dans le pril auquel on
s'expose en le tentant? jadis les chevaliers faisaient le serment: qu'en
la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'viteraient point les
mauvais et prilleux passages, ni ne se dtourneraient du droit chemin,
de peur de rencontrer des chevaliers puissants ou des _monstres_, _btes
sauvages_, ou autres empchements, que le corps et le courage d'un seul
homme peut mener  chef...[188] En avant donc, capitaine; la panthre
est occupe  se dfendre; il vous sera facile de la surprendre par
derrire...

  [188] Serment des rcipiendaires  la chevalerie. Art. 16.

--Eh bien je vais tenter l'aventure, car c'est grandement servir
l'humanit que de faire disparatre pareille engeance de la surface de
la terre!... hol, vous, guerriers sauvages, tenez vous prts  me
porter secours; colonel Boon, prtez moi votre tomahawck.

--Le voici.

--Messieurs les Amricains, il faut avoir ce que vous appelez du
_bottom_[189] pour risquer la partie contre un tigre,--dit le marin en
examinant son long couteau;--il me semble voir cette panthre accole 
une souche et jouant des pattes pour carter les chiens; ne lui donnez
pas le temps de me trop _labourer_ de ses griffes: le gant Ferragus,
d'illustre mmoire, n'tait vulnrable qu'au nombril... mais pour moi,
pauvre Achille, je ne suis invulnrable ni aux talons ni ailleurs, et
nous savons que Tripet, dsaronn par Gymnaste, rendit plus de _quatre
potes de souppe... et son asme mesle parmy les souppes_...[190]
attisez vos flambeaux, et environnez le taillis pour m'clairer; mais en
avant!... il est temps de se montrer  l'ennemi...

  [189] Bottom: avoir du _bottom_, avoir du _toupet_.

  [190] Rabelais: Gargantua.

Le capitaine piqua des deux, pntra dans le taillis, et fut glac
d'effroi lorsque, parvenu au centre du fourr, il se vit face  face
avec un ours norme; les prunelles ardentes de l'animal taient fixes
sur le chasseur; son cou tendu, sa gueule bante et le sourd grognement
qu'il faisait entendre, semblait lui dire tu n'iras pas plus loin. Le
pionnier franais se crut dvor et sortit vivement du buisson; son
chien, son fidle compagnon, le sauva encore une fois; il fait retentir
l'air de ses aboiements, s'allonge en bondissant autour de son ennemi,
se dresse contre lui, l'attaque, l'vite, et suit tous les mouvements de
son matre, en le serrant de prs, bien rsolu de prir avec lui...

--Vous reculez, capitaine!--s'crirent tous les pionniers.

--Quel pouvantable arsenal de griffes et de dents!--s'cria le
marin;--la panthre est  l'agonie, mais nous avons affaire  un ours
gris de la plus belle taille...

--Un ours? bravo!--dit vivement Daniel Boon;--combattre un ours gris
est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus hroque qu'il soit donn 
l'homme d'accomplir... capitaine Bonvouloir, si vous voulez _conqurir_
l'estime et l'admiration des guerriers de l'expdition, livrez bataille
 cet ours; la renomme aux cent bouches publiera ce haut fait
dans tout l'ouest; vous aurez mme droit  la considration des
_non-apprivoiss_[191], et ce n'est pas peu dire...

  [191] Tribus hostiles des Prairies.

Aprs un moment d'hsitation, le capitaine pntra une seconde fois dans
le taillis; il tait  cheval, avantage immense pour l'ours; le marin
l'aborde; l'ours montre les dents, cume et pousse un cri de rage; le
cheval, effray, se cabre; l'ours profite de la position, se prcipite
furieux sur l'animal rtif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le
capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tte et
l'tourdit; l'animal lche prise un moment, mais pour ressaisir sa
proie; le cheval s'crase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup
de tomahawck  son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de
l'expdition poussrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds
du capitaine,  qui ils vinrent tous serrer la main...

Etes-vous bless, capitaine?--demanda Daniel Boon.

--Lgrement, colonel;--rpondit le marin--Par Notre-Dame des bons
Secours! je me croyais  l'abordage, et jouant de la hache!... j'ai la
jambe un peu _avarie_; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a
plus qu'un dfaut... celui d'tre mort... cet exploit me cote cher;
mais que dit Whip-Poor-Will  cet ours?--ajouta le marin en regardant le
Natchez qui parlait  l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci
tendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds...

--Les sauvages se croient obligs de faire des excuses aux ours qu'ils
terrassent;--rpondit le vieux guide,--c'est un hommage qu'ils rendent
au courage dploy par cet animal dans les combats: le tribunal de la
sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle
condamnait  tre brls?... capitaine, nos amis, les guerriers,
attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangu...

--Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientt dpec, rti, et mang
avec force accompagnement de joyeux refrains;... le haranguer? diavolo!
ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192];
cependant... attendez... je crois me rappeler certaine chanson
_finnoise_... oui... j'y suis, j'y suis;... colonel Boon, veuillez
traduire ma harangue  nos amis les guerriers aux _jambes nues_.--Le
capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des
pattes de l'animal et commena ainsi:

  [192] Discours en plein air.

Respectable habitant des forts, cher animal que j'ai eu la gloire de
vaincre, et qui a reu de si profondes blessures, daigne accorder  nos
familles la sant et la prosprit, et quand ton _me_ viendra errer
auprs de nos demeures, daigne exaucer nos voeux. Il faut que j'aille
rendre grces aux dieux qui m'ont accord une si riche proie. Mais quand
le flambeau du monde clairera le sommet des montagnes; quand, aprs
avoir accompli mon voeu, je retournerai dans ma cabane, que l'allgresse
y rgne pendant trois nuits entires. Je monterai dsormais sur la
colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi
n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commenc dans la joie, c'est dans la
joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de
l'ours.

--Bravo, capitaine, bravo!--s'cria le vieux docteur Hiersac;--voil une
improvisation vraiment _pindarique_.

--A cheval!... et retournons au campement,--dit Boon.

Les pionniers partirent.

L'ours gris est le seul quadrupde que les sauvages de l'Amrique du
Nord, redoutent rellement; il faut tre plus que brave, disent-ils,
pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thme favori aux
chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent mme,
lorsqu'il est press par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; bless,
il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est suprieure 
celle de l'homme, bien qu'infrieure  celle du cheval. Il ne se trouve
plus gure, maintenant, que dans les rgions leves, dans les pres
retraites des montagnes Rocheuses... Les peuples idoltres du Nord, les
finnois, par exemple, croient que les ours ont une me immortelle, et
leur accordent une vnration particulire; c'est un point essentiel de
leur religion de ne pas omettre,  la chasse de cet animal, certaines
pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent
jamais de chanter aprs l'avoir tu, et par lesquelles ils croient
conjurer sa vengeance... Les Ostiaks regardent le nom de cet animal
comme un prsage funeste, et vitent de le prononcer... Au Kamchatka,
tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les
chansons ne clbrent que les exploits des tueurs d'ours; le hros qui a
terrass un de ces formidables animaux, en conserv soigneusement la
graisse; il en prsente avec autant d'conomie que d'orgueil, aux amis
qu'il reoit; c'est alors qu'il commence  connatre l'avarice; il
voudrait que cette provision, tmoignage de sa valeur, pt ne jamais
finir... Quand un Ostiak a tu un ours, il ne lui rend gure moins
d'honneur qu' ses dieux, car il craint que l'me de l'animal ne se
venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande
pardon, dans ses chansons, de lui avoir donn la mort, en suspend la
peau  un arbre, et ne passe jamais devant cette dpouille, sans lui
rendre hommage... M. Viardot, dans ses spirituels _souvenirs_ nous parle
d'une chasse fort singulire, et o l'on n'a pas  brler un grain de
poudre, car c'est l'ours lui-mme qui, par un suicide, se livre au
chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec
quelle adresse il sait dnicher les ruches que les abeilles tablissent
dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une
de ces ruches naturelles se former  la racine de quelque grosse branche
au sommet du tronc, srs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa
langue, ils lui tendent un pige, le plus simple du monde. Au bout d'une
corde attache plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une
grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand
l'ours, _par l'odeur allch_, grimpe au tronc de l'arbre, comme un
gamin au mt de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il
rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il dtourne la
pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'quilibre, la pierre
retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement.
La colre le gagne et s'accrot avec la douleur. Plus il est frapp,
plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frapp. Enfin, cet
trange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanim, contre une
loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tte, que
l'ours tombe au bas de l'arbre, tu quelquefois, mais au moins tellement
tourdi, que les chasseurs embusqus prs de l n'ont plus qu' lui
donner le coup de grce.[193]

  [193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe.

--Capitaine Bonvouloir,--dit Daniel Boon au marin,--permettez au Natchez
de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous
avez tu; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous
conseille d'offrir en cadeau  nos amis, les guerriers, achveront de
vous gagner tous les coeurs.

Le capitaine se hta d'accomplir cette petite formalit.

--Qu'est-ce cela, colonel?--demanda le marin stupfait en voyant le
Natchez disposer ses appareils _aglutinatifs_ pour oprer un pansement
efficace;--Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, _le lait de
beurre_, ou l'huile du Samaritain?...

--Le Natchez veut panser votre blessure d'aprs la mthode des sauvages
du Mexique,--dit le vieux docteur Hiersac;--ce sont des... fourmis...
qu'il tient renfermes dans cette petite bote. Quand il aura tanch le
sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lvres, et les
exposera ensuite  la morsure de ces insectes...

--Dfinitivement les sauvages de l'Ouest sont des _empiriques_!--s'cria
le capitaine;--des fourmis, juste ciel!... quel baume!...

--Lorsque les deux _antennes_ ou _tenailles_, dont la tte de ces
fourmis est garnie, se sont enfonces de ct et d'autre,--continua le
vieux canadien--on spare, avec les deux ongles, le _corselet_ 
l'endroit o il se joint  la partie postrieure du corps; les fourmis,
en expirant, enfoncent plus profondment leurs _tenailles_ qui restent
ainsi fixes sur l'une et l'autre lvre de la plaie[194].

  [194] Voy. Voyage et Aventures au Mexique par M. G. Ferry.

--Ae! aie! aie!--s'cria le marin, que pansait le jeune sauvage--par l
sambleu! Natchez, tu imposes, sans doute, une dite _rigoureuse_  tes
fourmis, pour les rendre _inexorables_!... Ae!... hol! hol!...

--Courage, capitaine,--dit le docteur allemand, Wilhem,  son ami;--la
rotondit de votre abdomen annonce de grands lments de vitalit...
courage donc; je compte faire mon profit de ce _topique_, s'il russit
sur vous...

--C'est cela, _faciamus experimentum in anima vili_,--rpliqua le marin.

Le Natchez, aprs quelques prcautions pour prvenir une inflammation,
s'enveloppa de sa blanket, et s'tendit sur l'herbe avec le calme et la
tranquillit d'un monarque. Longtemps, les pionniers se tinrent veills
auprs du feu, le fusil sur l'paule, et prtant l'oreille au moindre
bruit; il n'arriva aucun autre vnement, et les probabilits de combat
n'existant plus, quelques-uns s'assoupirent.

--Il est inutile de se recoucher,--dit Daniel Boon; le jour va paratre;
nous ferons une partie de chasse dans la matine, si vous vous sentez
tous en bonne disposition...

--_Nein! nein_! (non pas! non pas!)--s'crirent  la fois, une douzaine
d'Alsaciens, qui avaient expi quelques paroles imprudentes en passant
la nuit dans les plus terribles angoisses: Daniel Boon se complut  les
effrayer un peu, tant pour les aguerrir, que pour se venger de leurs
critiques anticipes.

--Colonel Boon, des officiers expriments prtendent qu'un soldat ne
resterait pas sous les armes, plus de six heures, sans qu'il en rsultt
quelque inconvnient pour lui,--dit le capitaine Bonvouloir en
baillant;--et il y a vingt-quatre heures que nous sommes sur pieds! la
fatigue entre dans les prescriptions de l'hygine, mais  la condition
des intervalles de repos: par la sambleu! je suis moulu! les froces
Pawnies n'ont qu' paratre, et c'en est fait de nous; je ne suis pas
homme  leur tenir tte pendant dix minutes!... peste! quelle nuit!! et
c'est ce que vous qualifiez... _une vie paisible_?... c'est l'existence
du neveu de Rameau, qu'on rencontrait habill de la veille pour le
lendemain!...

L'aurore parut enfin, et un glorieux lever du soleil transforma le
paysage comme par enchantement. L'Alsacien Obermann perdit connaissance
en voyant les traces de la panthre  dix pas de l'arbre au pied duquel
il s'tait couch; elles taient larges; la bte sanguinaire avait
avanc et recul plusieurs fois, et sans l'intervention du Natchez
Whip-Poor-Will, elle se ft certainement livre  quelque acte de
violence sur la personne de l'honnte enfant de l'Alsace.

On djena; Daniel Boon parcourut les environs, et dcouvrit la route
qu'avait prise la caravane commande par Aaron Percy. Le vieux chasseur
sonna le boute-selle, et les pionniers partirent.




LE CONSEIL DES SACHEMS.

  Ils veulent du sang, ils disent du sang! du sang! nous voulons du
  sang!

  Quels sont ces gens dont le costume est si trange, si fan? qui sont
  sur la terre et ne ressemblent point  ses habitants?

  Shakespeare, _Macbeth_.

CHAPITRE IX.


Revenons  ceux de nos pionniers que nous avons laisss camps dans la
prairie, et attendant leurs compagnons. Un des fils d'Aaron Percy, et un
jeune cossais, qui avaient conduit les bestiaux aux pturages,
prtendaient avoir vu un homme rouge traire une vache qui s'tait un peu
loigne des autres; ils avaient t saisis de frayeur  cette
apparition; Mac, l'cossais, trs superstitieux de son naturel, crut
voir le _nain du rocher_[195] qui faisait tourner le lait des vaches:
les deux enfants avaient jug prudent de reconduire le btail au
campement avant le coucher du soleil.

  [195] Voyez le nain noir (_The black Dwarf_) de Walter-Scott.

--Bien douce est la bte qui se laisse traire par tout le monde, dit le
petit Albert sans attendre que son pre l'interroget; Betsy (c'tait le
nom de la vache) ne porte pas le tribut que chaque soir elle donnait 
Julia...

--Et l'on sait que les sorciers ne boivent que du lait pur,--ajouta le
jeune cossais;--les hommes ne sont pas des objets si communs dans ces
prairies; si nous tions aux Grampians[196], la vieille Anna me dirait
la vrit sur ce que nous avons vu.

  [196] Montagnes d'cosse.

--Paix, Mac,--dit Aaron au superstitieux bouvier.--Est-ce bien un homme
que vous avez vu Albert?...

--Oui, Pa, un homme rouge; demandez  Mac: du reste, ma soeur Julia peut
s'en assurer; Betsy ne recevra pas sa portion de sel ce soir, et nos
jeunes amis doivent compter sur un peu moins de lait qu'
l'ordinaire,--ajouta Albert en indiquant les enfants des pionniers qui
attendaient avec leurs pots.--Oui, Pa, pendant que les vaches paissaient
encore, un tre hideux sortit des buissons, aborda Betsy, et la
dbarrassa d'une partie de son lait.

--C'est possible, Albert c'est possible,--dit Percy;--votre camarade
Mac, parce qu'il a lu plus de livres de sorcellerie, de chevalerie et de
phyllorhodamancie que Don Quichotte, croit voir des apparitions
partout... Mac, tracez des cercles magiques; calculez le nombre des
ennemis sur le plus ou moins de consistance du marc de caf, ou sur les
oscillations d'une bague suspendue  un cheveu; bientt vous n'oserez
plus sortir, de peur de prendre votre ombre pour quelque spectre
menaant... M. Frmont Hotspur, allons en qute de cet espion...

Les pionniers partirent, et aprs une heure de perquisitions, Aaron
Percy pntra seul dans un taillis dont le silence mystrieux veilla
ses soupons; il se trouva face  face avec le plus vigoureux Pawnie de
l'Ouest. Le Sauvage lui dcocha une flche et s'enfuit: les cris d'Aaron
attirrent ses compagnons qui le transportrent au camp. L'ennemi tait
dans les environs; il tait donc urgent de procder immdiatement 
l'lection d'un nouveau chef; les yeux de miss Julia se portrent sur
Frmont-Hotspur; les pionniers comprirent ce langage muet mais expressif
du regard, et Frmont-Hotspur fut proclam chef  l'unanimit. Les dames
avaient t invites  donner leur vote; les enfants aussi avaient pris
part  l'lection; et pourquoi pas? Nos lecteurs savent sans doute, que
lors de la mort d'Auxence, vque de Milan, on s'tait runi dans la
cathdrale pour lire son successeur. Le peuple, le clerg, les vques
de la province, tous taient l et trs anims. Les deux partis, les
Orthodoxes et les Ariens voulaient chacun nommer l'vque. Le tumulte
aboutit  un dsordre violent. Un gouverneur venait d'arriver  Milan au
nom de l'empereur; c'tait un jeune homme, il s'appelait Ambroise.
Inform du tumulte, il se rend  l'glise pour le faire cesser; ses
paroles, son air plurent au peuple: il avait bonne renomme. Une voix
s'leva du milieu de l'glise, la voix d'un enfant, selon la tradition;
elle s'crie: il faut nommer Ambroise vque. Et sance tenante,
Ambroise fut nomm; il est devenu saint Ambroise[197]. On vit un vque
se proclamer lui-mme. A la mort de Pierre Lombard (le matre des
sentences), le chapitre  qui tait attribue,  cette poque,
l'lection de l'vque, ne pouvait s'accorder sur le choix; toutes les
voix se runirent pour confier cet important mandat  Maurice de Sully,
archidiacre de Paris, ex-mendiant aux environs d'Orlans: Je ne lis pas
dans la conscience des autres, dit-il, mais je lis dans la mienne. Ma
conscience me dit que si je prends le gouvernement de ce diocse, je ne
chercherai qu' le bien rgir avec la grce du Seigneur; si donc vous ne
faites opposition, ajouta-t-il en montrant sa poitrine, je me nomme
moi-mme... voici votre vque...

  [197] M. Guizot; Cours d'histoire moderne.

L'Irlandais O'Loghlin gaya un moment les pionniers, en leur racontant
qu'un oracle avait conseill aux rois Doriens de prendre pour guide (ils
voulaient rentrer dans le Ploponse) celui qui avait _trois yeux_. Ils
ne savaient pas trop ce que cet oracle voulait dire, lorsque le hasard
leur fit rencontrer un homme qui conduisait un mulet borgne. Cresphontes
conjectura que c'tait celui dont l'oracle parlait, et les Doriens se
l'attachrent.

Rarement, avons-nous dit ailleurs, les Sauvages se battent en rase
campagne; la guerre chez eux, est une suite de ruses rciproques, 
l'aide desquelles chaque parti espre surprendre son ennemi. Retranchs
dans les forts, ils savent chapper aux recherches; mais lorsqu'ils
combattent les _hommes blancs_, assez souvent ils hazardent des
engagements en plaine. Frmont-Hotspur, ds qu'il s'aperut que l'ennemi
piait tous les mouvements de la caravane, songea  faire une retraite
nocturne; mais comment partir? comment traverser la rivire qui n'tait
pas guable en cet endroit!... plus bas, un pays vaste et ouvert,
offrait une retraite sre et facile... Matres de la valle, et
approvisionns de vivres pour quelques jours encore, les pionniers se
flattaient de lasser la patience des sauvages, qui n'oseraient les
attaquer dans leurs retranchements: ou bien, s'ils en avaient l'audace,
une poigne d'hommes suffirait pour les repousser. Frmont-Hotspur
tenait  les chasser du dfil, afin de pouvoir gagner la plaine.
Quelques sentiers difficiles  franchir, eussent pu conduire d'un revers
 l'autre de la colline, des individus isols, mais pour une caravane,
le seul endroit praticable tait gard par les sauvages Pawnies qui
connaissaient parfaitement ces parages, depuis longtemps le thtre de
leurs dprdations; le passage que les pionniers avaient surnomm le
dfil des _Thermopyles_, leur parut une position inexpugnable, et ils
s'en taient empar pendant la nuit prcdente; bord d'normes rochers
 pic et de ravins, on ne pouvait le forcer sans courir les plus grands
prils. Les Sauvages se divisrent en deux bandes; l'une devait attaquer
las pionniers, tandis que l'autre veillerait sur le gu pendant le jour,
et se retirerait le soir dans le dfil. Le nouveau commandant de
l'expdition, Frmont-Hotspur, avait bien examin les lieux; il voyait
l'extrme danger qu'il y aurait  tenter le passage, car l'ennemi,
sortant  l'improviste de son embuscade, fondrait sur eux, et nul doute
que la caravane entire y resterait. Le jeune amricain sentait
l'importance du combat qu'il fallait livrer; le sort de l'expdition,
par consquent leur ruine ou leur triomphe, en dpendait. Aprs ces
rflexions, qui lui furent inspires par le caractre d'une lutte o la
barbarie tait aux prises avec la civilisation, Frmont-Hotspur convoqua
un conseil de guerre: les pionniers dcidrent qu'ils se tiendraient sur
la dfensive. Vers le coucher du soleil il s'leva tout--coup un tel
concert de hurlements que la terre et les lieux d'alentour semblaient 
l'envi pousser des cris; les mres saisissent leurs enfants: la terreur
multiplie tous les bruits d'alentour; on prte l'oreille... le coeur
palpite... chacun coute avec la plus vive anxit, et communique ses
conjectures; on croit deviner... on se flatte que ce n'est qu'une fausse
alarme. Un des pionniers, qui tait mont sur un arbre, pour observer,
indiqua, en ouvrant et en fermant plusieurs fois la main, le nombre de
Pawnies qu'il apercevait: il descendit ensuite, saisit son fusil et se
rendit au poste que lui assigna Frmont-Hotspur. Les ennemis parurent
sur la colline, et se rangrent en bataille. Il y avait quelque chose de
bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes des vigoureux
gants qui se montraient au premier rang. L'armure dfensive du sauvage
est presque nulle. S'ils nous sont infrieurs dans la tactique du
combat, ils excellent dans le maniement des armes  feu, et ne se
prcipitent pas sur leurs ennemis avec cette imptuosit qui rappelle la
rage aveugle des barbares du moyen ge. Ils entonnrent leurs chants de
guerre, et dfirent les pionniers au combat, par des hurlements que
l'cho de la valle rendait encore plus effrayants. Voyant qu'on ne
sortait pas, ils se dcidrent  attaquer le camp et s'avancrent
jusqu'aux pieds des retranchements: on combattit un moment, mais un
orage clata avec violence, et les sauvages battirent en retraite. A
cette journe qui finissait sous de si funestes auspices, succdait une
nuit non moins terrible. A une heure assez avance, les sentinelles
crurent entendre les mouvements d'une marche nocturne et les pas
lointains de chevaux; la profonde obscurit ne leur permettait de rien
distinguer; elles donnrent l'alarme. La faim, les dangers, et les
vnements extraordinaires qui s'taient succd depuis quelques jours,
avaient un peu branl les imaginations. A ce cri _l'ennemi arrive_
les pionniers saisirent leurs armes croyant le camp envahi.
Frmont-Hotspur parcourait les rangs, le fusil sur l'paule, et
engageait ses compagnons  une vigoureuse rsistance; quoique harasss
de fatigue (car ils avaient travaill aux retranchements pendant une
grande partie du jour), pas un ne murmura. Les dames mme montrrent une
nergie toute virile; armes de pelles et de pioches, elles s'taient
charges de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur
permettait, afin de laisser aux hommes plus de libert pour combattre.

--Voil en effet des cavaliers qui galopent dans la plaine;--dit miss
Julia Percy--ils s'avancent vers le camp.

Frmont-Hotspur, debout sur un des charriots, cria d'une voix
stentorienne _Qui Vive!_ Pionniers de l'Orgon rpondit le capitaine
Bonvouloir. Les migrants poussrent un grand cri de joie.

--Descendez de cheval, et venez partager avec nous tout ce que nous
pourrons vous offrir,--dit Frmont-Hotspur.

Les pionniers mirent pied,  terre, et Frmont-Hotspur reconnut le marin
franais, le capitaine Bonvouloir, et le docteur Wilhem...

--Peste; quelles palissades!--s'cria le capitaine--l'ennemi est donc 
vos portes?...

--Oui.

--Quand s'est-il montr?--demanda vivement Daniel Boon.

--Aujourd'hui, pour la premire fois;--rpondit Hotspur, et ils sont
nombreux.

--Les palissades sont-elles solides et bien dfendues?

--Vous pouvez vous en assurer; c'et t montrer peu de sollicitude pour
les femmes et les enfants qui nous accompagnent, que de ngliger ce qui
pouvait leur offrir un refuge. Notre vigilance n'a pas t en dfaut un
seul instant. Les jeunes gens ont gard les palissades pendant tout le
jour, et nous nous proposons d'aller  la dcouverte dans les bois vers
le milieu de la nuit, afin de nous assurer du nombre de nos ennemis;...
 vos postes...  vos postes...--dit Frmont-Hotspur aux pionniers qui
se groupaient autour des nouveaux venus.--Colonel Boon, vous avez avec
vous un bon nombre de guerriers indiens; ils nous seront d'un grand
secours pour dbusquer ces coquins de Pawnies... Miss Julia, htez-vous
d'aller rassurer votre pre; les amis que nous attendions sont arrivs,
et nous allons immdiatement concerter ensemble les meilleures mesures 
prendre pour sortir de ce mauvais pas.

La belle Amricaine disparut dans l'obscurit afin de s'acquitter de la
commission de Frmont-Hotspur; il et t impossible de reconnatre le
moindre signe d'inquitude sur les traits de celui-ci; il tait trop
familiaris avec les grands dangers pour s'en alarmer...

--Vous m'avez dit que vous avez t attaqus aujourd'hui mme?--demanda
Daniel Boon au jeune Amricain...

--Il y a quelques heures, avant que l'orage n'clatt, nous avions
l'ennemi sur les bras; notre chef, Aaron Percy, a t dangereusement
bless ce matin; nous craignons mme pour ses jours: le commandement m'a
t dfr par intrim, mais je suis prt  le rsigner...

--M. Frmont-Hotspur,--dit Boon,--si vos compagnons vous ont choisi, il
faut qu'ils aient eu de bonnes raisons pour cela; on dit que vous avez
t proclam  l'unanimit; mes amis et moi nous confirmons ce choix;
continuez donc d'exercer vos fonctions; nous serons heureux de recevoir
et d'excuter vos ordres. Le camp a t fortifi par vos soins, voil
dj qui dnote chez vous des connaissances stratgiques; c'est
prcisment ce qu'et fait le grand Napolon...

--Nos retranchements, que vous admirez, sont l'ouvrage des dames;--dit
Frmont-Hotspur;--oui, elles ont excut, de bonne volont, ce que les
sauvages eussent command aux leurs, vu que, chez eux, les pauvres
_squaws_[198], sont charges des travaux les plus pnibles... Miss Julia
vient-elle rclamer nos services?...

  [198] Femmes.

--N'interrompez pas votre confrence, M. Hotspur,--dit la jeune
fille;--je viens de la part de mon pre; le vieillard dsirerait savoir
si vous avez l'intention de lever le camp cette nuit? Il est prt  se
conformer  tout ce que vous dciderez pour notre salut...

--Nos amis, les guerriers sauvages, jugent ncessaire d'avoir recours 
une _mdecine de guerre_ pour connatre la vritable position de
l'ennemi qu'ils veulent surprendre cette nuit,--dit Frmont-Hotspur  la
fille d'Aaron Percy;--j'ose esprer que miss Julia et ses amies ne
tmoigneront aucun mpris pour ces prtendues _rvlations_ du
Grand-Esprit; leur scepticisme blesserait les docteurs sauvages qui
aiment  se prsenter de sa part;... en encourant leur mauvais vouloir,
nous nous exposerions peut-tre  de grands dangers...

--Nous savons que les sauvages sont superstitieux, M. Hotspur,--dit la
belle Amricaine;--que nos amis procdent  toutes les crmonies en
usage chez eux dans de pareilles circonstances; les femmes, nous a-t-on
dit, ne prennent point part aux danses guerrires: nous devons donc
dsesprer d'tre invites  y figurer...

Des nuages rouges et noirs, sillonns par l'clair, s'avancent lentement
de l'ouest; le vent agite la cime des arbres, sort des forts, avec
d'horribles sifflements et courbe tout devant lui. Les ombres de la nuit
s'taient rpandues peu  peu, et bien que l'heure ne ft pas avance,
des tnbres paisses couvraient la valle.

Nous devons dire que chaque sauvage se choisit un objet de dvotion
qu'il appelle sa _mdecine_; c'est, ou quelque tre invisible, ou, le
plus souvent, quelque animal qui devient son protecteur et son mdiateur
auprs du Grand-Esprit; il ne nglige jamais de se le rendre propice.
Les guerriers commencrent leurs crmonies par la danse de
l'_approche_, qu'ils excutent lorsqu'ils sont sur le point de partir
pour une expdition militaire: elle fait partie de la _danse de
guerre_... Par leurs mouvements, et leurs poses, les sauvages indiquent
leur manire de surprendre l'ennemi. Les _scalps_ du Natchez
Whip-Poor-Will furent fixs  des perches, et les guerriers dansrent 
l'entour en brandissant leurs tomahawcks et en criant de toute la force
de leurs poumons. La danse du _scalp_ a lieu ordinairement  la lueur
des torches et  une heure fort avance de la nuit. Le bruit sourd et
loign du tonnerre se fit entendre: C'est une divinit qui gronde, qui
menace, et qui vient, sur les ailes de l'orage, pour punir les hommes,
dirent les sauvages; et ils tirrent tous leur _mdecine_. C'taient de
petits sacs en cuir contenant certaines racines pulvrises. Quand les
sauvages veulent faire mourir un ennemi, ils en dessinent l'image,
piquent avec un instrument aigu la partie qui reprsente le coeur, et y
appliquent un peu de mdecine. Nous lisons dans les vieilles chroniques
que Robert d'Artois chercha  faire mourir le roi Philippe et ses autres
ennemis en les _envotant_, c'est--dire en faisant baptiser par un
sorcier des figures de cire  l'image des personnes qu'il voulait
dtruire, et en les piquant au coeur avec une aiguille. Philippe, qui
apprit cette manoeuvre, en eut grand'peur.

L'obscurit augmentait l'effet blouissant des clairs; la foudre
clatait, et les forts d'alentour rptaient en chos prolongs ce
roulement majestueux. Un jeune guerrier se leva, entonna son chant de
mort et dansa longtemps seul. A cent pas de l'arbre qui abritait _la
cabane  mystres_, un sycomore fut frapp de la foudre et embras: le
feu du conseil tant teint, les sauvages, qui ont une terreur
superstitieuse des clairs, en allrent chercher; de retour dans la
loge, ils continurent leurs crmonies. Effrays de la violence de la
tempte, les principaux guerriers se levrent, et offrirent du tabac au
Grand-Esprit en le suppliant de cesser de gronder. Les docteurs sauvages
prtendent qu'en fouillant  l'instant mme au pied de l'arbre frapp de
la foudre, on doit trouver une boule de feu... Les anciens avaient des
ides non moins bizarres concernant la foudre. Je ne veux pas nier, dit
Pline, qu'il peut arriver aussi que des feux tombent des toiles sur les
nuages, comme nous le remarquons par un temps serein; le trait siffle en
volant; la chute de ces feux branle l'air; en entrant dans la nue, ils
produisent des vapeurs _frmissantes_, accompagnes d'un tourbillon de
fume, comme l'eau o l'on plonge un fer incandescent. De l les
temptes... Une longue suite d'observations des astres a prouv aux
matres de la science que ces feux qui tombent du ciel, et qui ont reu
le nom de _foudres_, viennent des trois plantes suprieures, mais
principalement de celle qui se trouve au milieu des deux autres.
Peut-tre cette plante ne fait-elle par l qu'_vacuer_ la surabondance
d'humidit qu'elle reut de l'orbite suprieure et de l'excs de chaleur
que lui envoie le globe qui est le plus bas... Les Romains appelaient
_foudres domestiques_ et regardaient comme l'augure de toute la vie,
celles qui clataient lorsqu'un homme _s'tablissait_ et obtenait de la
famille; mais ils pensaient que leur influence ne durait que pendant dix
ans pour les particuliers,  moins qu'elles n'arrivassent le jour de la
naissance, ou  l'poque d'un premier mariage; et que celles qui taient
d'un augure public n'avaient plus d'influence aprs trente ans, hors les
cas o elles se faisaient entendre le jour mme de l'tablissement d'une
colonie... Quand la foudre grondait  gauche, on le regardait comme un
heureux prsage, parce que l'Orient est  la gauche du monde... Chez
toutes les nations, il est d'usage de frapper des mains quand l'clair
brille[199].

  [199] Pline, lib. II, De tonitribus et fulgetris; Du tonnerre et des
    clairs.

Les Thraces tiraient des flches contre le ciel, quand il tonnait, pour
menacer le dieu qui lance la foudre... persuads qu'il n'y a d'autre
dieu que celui qu'ils adorent[200].

  [200] Hrodote, liv. IV. _Melpomne_.

Les crmonies termines, tous les sauvages se levrent en mme temps et
restrent immobiles; les pionniers les observaient dans le plus grand
silence: le Natchez semblait agit d'une crainte superstitieuse; on et
dit qu'il coutait une voix qui se faisait entendre au milieu de
l'orage; ses compagnons attendaient ses ordres. Il choisit quelques
jeunes guerriers des plus braves et sortit du camp: les pionniers les
suivirent des yeux pendant quelques instants; enfin ils disparurent dans
l'obscurit...

--Partageons les dangers du Natchez,--dit le capitaine Bonvouloir...

Un grand nombre d'Amricains et d'Allemands rpondirent  ce gnreux
appel; ils sortirent tous bien arms, et rejoignirent Whip-Poor-Will.

--Le Natchez court  une mort certaine,--dit miss Julia  Daniel Boon.

--Il faut laisser le sauvage agir et combattre l'ennemi  sa manire.
Les Pawnies font de la guerre un brigandage; cachs dans les
broussailles, il est difficile de les dcouvrir, et les hautes
conceptions des blancs doivent faire place  la ruse pour qui veut les
atteindre. Ne craignez rien pour notre ami, le Natchez... Les Pawnies
savent qu'il est ici pour _teindre leurs feux_[201], comme ils disent;
c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest: tous leurs efforts
tendront  s'en emparer, car ils ont de terribles vengeances  exercer
sur lui.

  [201] Les tuer.

--Infligent-ils toujours d'affreux supplices  leurs
prisonniers?--demanda miss Julia avec anxit;--on m'a dit qu'ils les
mangeaient quelquefois...

--Rarement,--dit Boon;--mais Whip-Poor-Will ne peut esprer un
traitement humain, car il en use largement lorsque l'occasion se
prsente; d'ailleurs il s'y attend. Vous avez d remarquer qu'il s'est
frott avec de la racine de _yarrow_, qui a la proprit de garantir
contre l'action du feu. Arriv au camp ennemi, il s'y glissera avec les
prcautions d'un tigre, et demain... Eh bien! demain vous verrez  sa
ceinture des chantillons des plus belles chevelures de l'Ouest...

--Oh! l'horreur!--s'cria la jeune Amricaine,--est-ce que le Natchez
n'a pas renonc  cet usage?

--Il renoncerait plutt  la vie...

--Mais vous, colonel Boon, pourquoi vous tenir dans les bois, si loin de
l'aisance qu'on trouve dans les villes?...

--Moi?...--dit le guide un peu embarrass par cette question,--je...
mais chut!... regardez l-bas... miss... ne distinguez-vous pas une
crature vivante qui se dirige de notre ct?... c'est quelque ennemi
qui veut pntrer dans le camp... voyez... Cet tre semble parfois
s'lever  la hauteur de l'homme pour reprendre ensuite de moindres
proportions;... il n'est plus qu' quelques pas... M. O'Loghlin, vous
chargez-vous de le _dpcher_?...

L'Irlandais tira son couteau et alla au-devant de l'ennemi; mais sa
colre fut au comble quand (aprs avoir t un quart d'heure sous les
armes) il dcouvrit que c'tait un chat sauvage: il n'y a point de
mauvais traitements qu'il ne lui ft subir avant de le laisser
chapper...

Transportons-nous dans une autre partie de la prairie; Whip-Poor-Will et
ses compagnons atteignirent,  la faveur des tnbres, un coteau bois;
le Natchez se trana jusqu' une petite distance du feu des Pawnies; ils
tenaient conseil; un de leurs orateurs allait parler: les Sachems, trop
attentifs  la dlibration, ne s'aperurent pas de sa prsence. Aprs
un long silence, un des principaux guerriers se leva et dit: Le plus
grand de nos malheurs, frres, est la diminution de notre sang, et
l'augmentation de celui des blancs. Cependant, nous dormons, aujourd'hui
que nous sommes faibles, comme lorsque nous tions nombreux et
redoutables!... D'o sont-ils venus, ces _visages-ples_? qui les a
conduits au-del du grand _Lac sal_[202]? Pourquoi nos frres, qui en
habitaient alors les rivages, ne fermrent-ils pas leurs oreilles aux
belles paroles de ces renards? Oui, leurs paroles ont t fausses et
trompeuses comme l'ombre du soleil couchant: depuis cette poque ils ont
multipli comme les fourmis au printemps. Il ne leur faut qu'un petit
espace pour vivre; pourquoi cela? parce qu'ils cultivent la terre. Avant
que les cdres du village soient morts de vieillesse, et que les rables
de la valle aient cess de donner du sucre, la race des _semeurs de
petites graines_ aura teint celle des _chasseurs de chair_[203]. O
sont les _wigwhams_ des Pcods? allez voir les lieux qu'ils occupaient,
vous n'y trouverez pas un seul guerrier de leur sang, ni la moindre
trace de leurs villages; les habitations des visages-ples les ont
remplacs; les charrues labourent la terre o reposent les ossements de
leurs pres... Qui d'entre vous dira que non ou voudra nier quelque
partie de mon discours? Si quelqu'un se prsente, je m'arrte pour
l'entendre. Mais qu'il s'lve, qu'il s'lve aussi haut qu'une montagne
afin que ses paroles puissent courir comme le vent... Quand il aura
parl, qu'il ne descende pas pour se cacher avant qu'on lui ait
rpliqu... Personne ne parle?... je continue... Les blancs disent: une
carabine est bonne, mais une charrue vaut encore mieux; un _tomahawck_
est bon, mais une hache vaut encore mieux; un wigwham est bon, mais une
maison vaut encore mieux. Renvoyons les visages-ples sous le soleil
qui se lve[204] quand le ntre se couche: ces renards du _point du
jour_ (Orient) nous trompent avec l'_eau de feu_[205], qui brle la
gorge et l'estomac; elle rend l'homme semblable  l'ours gris; ds qu'il
en a got, il mord, il hurle et finit par tomber comme un arbre mort...
Mais je m'arrte; peut-tre que parmi nos jeunes guerriers il y en a qui
n'approuvent pas mes paroles...

  [202] La mer.

  [203] Les Sauvages.

  [204] Orient.

  [205] Eau-de-vie.

A peine ce dernier mot fut-il sorti de sa bouche que Koohassen laisse
tomber son manteau de peau et se lve; le feu de ses yeux annonce un
caractre indomptable et la trempe vigoureuse de son me. Il dit:
Mawhingon, nous approuvons tout ce que tu viens de dire; la puissante
tribu des Pawnies fait trembler toutes les peuplades de ces prairies;
nos guerriers peuvent vivre sans remuer la terre comme des Squaws; le
gibier ne manque qu'aux lches; peut-on tre brave et guerrier quand on
a de la terre qui produit des graines, et quand on a des vaches et des
chevaux?... non... Et quand la guerre est dclare, comment se partager
en deux? peut-on tre  la fois dans les bois pour manier le
_tomahawck_, et dans les champs pour conduire la charrue?... non... Ceux
qui cultivent la terre passent trop de temps sur leurs peaux d'ours...
Qui veut frapper fortement son ennemi doit avoir longtemps tourn le dos
au _wigwham_. En vivant comme les visages-ples, nous cesserons d'tre
chasseurs et guerriers. Eh bien! ces blancs avec leurs chevaux et leurs
champs, vivent-ils plus longtemps que nous? savent-ils dormir sur la
neige ou au pied d'un arbre?... non... ils ont tant de choses  perdre
que leur esprit veille toujours. Savent-ils mpriser la vie et mourir,
comme nous, sans plaintes ni regrets?... non... Qu'est-ce qu'un homme
qui ne peut plus aller o il veut?... fumer, dormir et se reposer?... Au
lieu de ployer comme le roseau du rivage, les peaux-rouges rsisteront
comme le chat des montagnes, ou ils fuiront comme des abeilles; oui,
plutt que de nous soumettre, nous irons rejoindre nos anctres... Qui
enseignera  nos enfants  ne pas redouter la dent et la chaudire de
nos ennemis, et  mourir comme des braves en chantant leurs chansons de
guerre... Voyez les Chactaws et les Natchez qui ont cess de chasser
pour se courber vers la terre, que sont-ils devenus?... Faut-il, comme
eux, boire l'_eau de feu_ et oublier la vengeance? Les lunes n'impriment
sur nous aucune tache, comme la flche qui traverse les airs ou
l'pervier qui poursuit sa proie... Respectons les forts, ne dchirons
point la terre o reposent les os de nos anctres!... J'espre que la
vrit a clair mes paroles, comme le soleil luit sur la surface du
lac... J'ai dit ce que le Grand-Esprit m'a inspir: Chassons les
blancs!...

Ce discours, prononc au bruit de la foudre,  la lueur des clairs,
remplit les guerriers d'un enthousiasme surnaturel. Un des Sachems
proposa d'incendier le camp des pionniers; les voix furent partages
dans le conseil. Ceux  qui l'ge et l'exprience donnaient plus
d'autorit firent observer qu'il serait dangereux d'attaquer les blancs
dans leurs retranchements... mais les jeunes et fougueux guerriers
taient en majorit. Jetant leurs manteaux de peaux, ils montrrent
leurs poitrines haletantes et leurs bras souples comme des serpents. Une
sorte de rage dlirante semblait les transporter; des sifflements, des
cris rauques et des hurlements interrompaient les chants et se
confondaient dans un concert infernal...




LA BATAILLE SANS LARMES.

  Dans ladicte torture, les pieds nus, oingts de lard de porc, et
  retenus dans un brsier, sur un feu ardent, aprs tre rest en
  silence l'espace de... il commence  dire  haute voix et en
  vocifrant: Ae! Ae! Ae!...

  (_Pratique de la Sainte Inquisition._)

  Je vous le dis, le boyre, le manger, le dormyr n'ont pas tant de
  saveur pour moi que d'our crier des deux parts:  eux! et
  d'entendre hennir les chevaux dmonts, dans la fort, et d'entendre
  crier  l'aide!  l'aide! et de veoir tomber dans les fosss petits
  et grands sur l'herbe, et de veoir les morts qui ont des tronons de
  lances dans les flancs traverss. Faire provision de casques, d'pes,
  de chevaux, voil tout ce que j'aime.

  (_Posies des Troubadours._)

CHAPITRE X.


Le Natchez Whip-Poor-Will fut dcouvert dans son embuscade, et fait
prisonnier; la joie des Pawnies tait au comble; ils prparrent tout
pour le torturer.

Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frmont-Hotspur taient
rentrs au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue confrence. Ils
ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils
taient vaincus; une mort glorieuse tait donc prfrable aux tourments
que les sauvages infligeaient  leurs prisonniers.

--L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frmont-Hotspur.

Aprs avoir donn cet ordre qui fut ponctuellement excut, le jeune
pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des
prires; sa voix tait un peu mue, mais pleine de douceur et de
calme...

--Venez, M. Frmont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune
Amricain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le
moment sera venu; je ne puis tre seul sans que mille images effrayantes
se prsentent  mon imagination!... Je suis accabl de rflexions
involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme
si c'tait pour la dernire fois!... M. Frmont-Hotspur, je n'ai pas
longtemps  vivre; nos compagnons ont plac toutes leurs esprances en
vous;  votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protgs
jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but.

Aaron fit une pause; son motion le suffoquait.

--Pourquoi vous abandonner  ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit
Frmont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous gale en nombre, il
est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique...

--Allez remplir votre devoir, M. Frmont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez
pas qu'il y a ici des cratures qui n'ont d'appui que dans l'existence
de leur pre; dfendez-vous bravement, mais, rflchissez mrement avant
d'ter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don
qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les
mesures prises par vous et le colonel Boon pour la dfense du camp:
elles sont lgitimes et convenables  des chrtiens... Priez pour votre
pre, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paratre calme; et,
tendant la main  Frmont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre
devoir...

Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flches
pouvantaient les irrsolus...

--Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours
et ton bouclier!--s'cria Percy en proie au dlire; toi qui es assis au
plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta
volont! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera
convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race
pour voir la lumire et la splendeur de Jrusalem!... Qui est celui qui
me conduira jusque dans la ville fortifie; qui est celui qui me
conduira jusqu'en Idume?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la
dernire aigreur, afin de percer, de leurs flches, l'innocent dans
l'obscurit!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste
aucune crainte, s'tant affermis dans l'impie rsolution qu'ils ont
prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, aprs un moment
de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du
Seigneur, tends sur nous tes ailes protectrices!

Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine,
comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie froce par des
hurlements: mais leurs cris de triomphe cessrent pour un moment. Il est
assez ordinaire  ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits
du rsultat d'une premire attaque...

--A-t-il plu  la Providence que quelqu'un des ntres ft
frapp?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens.

--Non,--rpondit Frmont-Hotspur;--l'ennemi s'est retir.

--M. Frmont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de
Percy;--les sauvages ont entran une des voitures... c'est la vtre;
nos compagnons prposs  la garde des retranchements n'osrent violer
vos ordres en faisant feu sur les mcrants qui vous ravissaient votre
petite fortune...

--Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frmont-Hotspur.

--Oui, rpondit Boon.

--Je rends grce au ciel que ce malheur soit tomb sur moi plutt que
sur un autre,--dit Frmont-Hotspur;--qu'on lve les tentes, et qu'on
mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers
sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais
ne leur permettez pas de s'loigner du camp: j'ai de graves motifs pour
que mes ordres ne soient pas viols; vous connaissez la passion de nos
auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de
toute son influence sur eux pour les contenir.

Frmont-Hotspur ignorait que le Natchez ft captif; Daniel Boon sortit
et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement
excuts.

Des vocifrations pouvantables succdrent  la tranquillit qui avait
rgn pendant quelques instants dans la valle; les Pawnies, arms de
tisons enflamms, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui
se passait, mais il comptait beaucoup sur l'hrosme du Natchez, qui lui
avait recommand de ne lui porter aucun secours; le succs d'un plan
concert en secret, en dpendait. Mais assistons  cette scne digne de
la sainte inquisition...

--Ha, ha, Natchez, ta dernire heure est arrive,--lui dit le chef;--il
faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le
conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez?
une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un cureuil qui ne peut
rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les
ftes pour chanter au milieu des _Squaws_.

--L'me des Pawnies coule avec leur sang par la piqre des flches de
Whip-Poor-Will,--rpliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus
sages que le castor, et plus russ que le renard: quand la neige tait
rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups
hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre ct, car ce sang tait
bien rouge!...

--Tu mourras Natchez,--s'cria le chef furieux;--c'est la queue du
serpent bless dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers
vagabonds de ta tribu qu'il faut se mfier, car vos pres vous ont
laiss un grand nombre d'injures  venger...

Whip-Poor-Will semblait dfier la colre de ses ennemis. Il entonna son
chant de mort. Ces chants ne consistent, en gnral, que dans le rcit
de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs anctres,  la chasse
ou  la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des
invectives et des insultes adresses  leurs bourreaux...

--Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'cria le Natchez pendant
qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle
vous dvorerez vos aeux, vos pres, vos frres, vos fils, qui ont servi
de nourriture  mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien!
c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lches qui
vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des
Natchez, les guerriers diront: Whip-Poor-Will est mort comme un homme,
en mprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour
couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair,
nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os  nos chiens. Attache
moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais
tourment, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas
la mort; ses pres l'attendent dans le _pays de chasse_.

La joie des bourreaux tait au comble; Whip-Poor-Will opposa une
constance invincible  leur rage; les uns s'apprtaient  lui arracher
les dents, les ongles; les autres lui brlaient toutes les parties du
corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces
circonstances, il s'tablit une lutte presque surnaturelle entre le
courage le plus hroque, et la frocit la plus inouie; la fermet est
gale  l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le
prisonnier, attach au poteau, entonne son chant de mort, et excite la
colre des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et
s'avana pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain,
rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et
dfia ses ennemis. Effrays de tant d'audace, les Pawnies n'osrent
aborder un homme  demi-brl.

Whip-Poor-Will, aprs en avoir terrass plusieurs, se mit  fuir, les
ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans
le lointain;  voir tant de flambeaux on et dit une procession de
spectres infernaux: le silence se rtablit peu  peu dans la plaine.

--M. Percy, partons,--dit Frmont-Hotspur d'une voix calme, mais
ferme;--nous sommes sauvs!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons,
vous dis-je!...

--Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme
dans un vase!--s'cria Percy de nouveau en proie au dlire.--Et l'on
verra le froment sem dans la terre sur le haut des montagnes, pousser
son fruit qui s'lvera plus haut que les cdres du Liban; et la cit
sainte produira une multitude de peuples semblables  l'herbe de la
terre!...

--M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frmont-Hotspur!... Partons,
vous dis-je!... songez  votre femme,  vos enfants!...

--Fuyez, M. Frmont-Hotspur, et abandonnez-nous  notre malheureux
sort!--dit mistress Percy...

--Moi fuir!--s'cria Frmont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous
prirons tous, ou vous serez sauvs avec nous!... M. Percy, partons!...

Frmont-Hotspur ne reut pas de rponse; Daniel Boon entra dans la
tente, et aida le jeune pionnier  transporter Aaron Percy dans un des
waggons; le plus grand calme rgnait toujours dans la valle. On fit
quelques prparatifs pour protger les femmes et les enfants contre le
froid, et aprs un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence,
Frmont-Hotspur donna le signal du dpart; la caravane se mit en marche
en suivant le cours de la rivire, et arriva au gu; ceux des Pawnies
prposs  sa garde, avaient dsert leurs postes; on traversa la
rivire sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus
sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Aprs avoir franchi
le dfil qui et offert de grands avantages  des ennemis moins
vindicatifs que des sauvages, les pionniers dbouchrent dans la plaine,
et pressrent leur marche; ils avaient triomph sans verser le sang
ennemi, et sans avoir pay le succs de la vie d'un seul de leurs
compagnons..., cette victoire tait plus en harmonie avec leurs
principes... La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne
paraissait pas encore; on se hta de sortir de ces dangereux parages 
la faveur de l'obscurit... Les pionniers marchaient dans le plus
profond silence; de temps  autre seulement, on entendait les pieds des
chevaux qui heurtaient les cailloux... Enfin le soleil se leva radieux,
et atteignit la moiti de sa course, avant que les voyageurs fissent
halte pour prendre quelques instants de repos... Aaron Percy avait
repris ses sens; il distingua Frmont-Hotspur dans le groupe de ceux qui
venaient s'informer de son tat, et lui tendit la main, mais le jeune
Amricain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'tait pass.
Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps tait tellement
couvert de brlures, que les pionniers purent  peine le reconnatre;
c'tait  son dvouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer
l'ennemi  abandonner le dfil, il s'tait laiss prendre, persuad que
tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour
venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagme avait
compltement russi: il leur chappa enfin et se mit  fuir dans une
direction oppose  celle que devait prendre la caravane; les Pawnies
l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun
s'empressa de lui tmoigner sa reconnaissance; cependant les dames
n'osaient approcher; les _scalps_ sanglants des ennemis, suspendus  la
ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible.

Aprs une courte prire, Frmont-Hotspur donna l'ordre de partir; la
caravane se remit en marche, et ne fit halte qu' une heure avance de
la nuit... Tout--coup une lueur aussi brillante que celle du soleil
parut  l'horizon...

--La prairie est en feu,--dit Daniel Boon;--les Pawnies ne bougeront
pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils
ne le pourraient eux-mmes;... mais nous sommes en sret... que les
dames se rassurent...

Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes
incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de
vingt  trente milles de circonfrence, et dvorent les roseaux dont
elles sont couvertes. Ces conflagrations prsentent l'image de la
destruction la plus rapide dont on puisse se faire une ide: il n'est
personne qui ne soit saisi de terreur  la vue de ce spectacle. Les
sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces 
ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, mme  leurs amis,
car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les
conflagrations des prairies acclrent la vgtation en dtruisant les
tiges dessches; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment
sublime; vues  la distance de quelques milles, tantt elles paraissent
permanentes, tantt elles roulent en tourbillons de flammes et de
fume...

Les pionniers se remirent en route, et ne furent plus inquits par les
sauvages Pawnies. Avant de franchir les plaines arides qui avoisinent
les montagnes rocheuses, nous les verrons renouveler leurs provisions;
les jeunes gens se promettaient de profiter de la premire occasion qui
se prsenterait pour faire une battue gnrale, et les guerriers
sauvages de l'expdition ne cherchaient qu' donner des preuves de leur
habilet  la chasse.




LE TORRERO.

  J'ai t environn par un grand nombre de jeunes boeufs, et assig
  par des taureaux gras; ils ouvraient leurs bouches pour me dvorer
  comme un lion rugissant.

  (PSAUMES.)

  Vous poursuivrez vos ennemis et ils tomberont en foule devant vous.
  Cinq d'entre vous en poursuivront dix mille... Vos ennemis tomberont
  sous l'pe devant vous...

  (BIBLE. _Le Lvitique._)

CHAPITRE XI.


Nos pionniers avaient entendu parler de la chasse aux buffalos, et
dsiraient, depuis longtemps, en tre tmoins. On leur avait dpeint
l'norme animal, dont la force semble dfier toute arme lance par la
main de l'homme, succombant aux fatigues d'une longue poursuite. Le
_buffalo_, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amrique du Nord,
diffre essentiellement du bison de l'Europe et de l'Asie, par sa forte
tte couverte d'un poil noir et crpu, ses larges naseaux, ses cornes
courtes, solides et lgrement arques; une excroissance de chair
s'lve sur le garrot, entre les deux paules; cette loupe, caractre
distinctif du buffalo, est rpute un morceau dlicat... Les buffalos se
runissent en hordes considrables, et sont conduits aux pturages de
l'Ouest, par quelques vnrables patriarches de la race bovine; on en
rencontre quelquefois quatre mille ensemble. En paissant, ils se
dispersent et occupent un espace immense dans la Prairie. Lorsqu'ils
migrent, ils forment une colonne compacte, et renversent tout ce qui
s'oppose  leur passage; rien ne les arrte, pas mme les rivires les
plus rapides. Les sauvages profitent habilement des accidents de terrain
qui peuvent embarrasser la marche de ces animaux, et forcent quelquefois
tout un troupeau  se prcipiter, du haut d'un rocher, dans une plaine 
cent pieds au-dessous... Ils se contentent de prendre la _bosse_
(l'excroissance qui s'lve sur le garrot), l'aloyau, le filet, et
abandonnent le reste aux animaux carnassiers, qui, aprs un vnement
pareil, ont de la pture pour longtemps, les vautours se gorgent
tellement de viande, qu'ils ne peuvent plus s'envoler; les petits
sauvages s'amusent alors  les tourmenter. On comprend aisment que
selon la direction que prennent les buffalos, les tribus indiennes
soient souvent exposes  tre prives de chasse, et, par consquent, de
nourriture pendant longtemps. Aussi quand l'occasion se prsente, ils en
profitent, bien qu'ils soient les plus imprvoyants des mortels... Le
moyen le plus ordinaire, et en mme temps le plus divertissant, de
prendre le buffalo, c'est de l'attaquer  cheval; les chasseurs, monts
sur d'excellents coursiers, entourent le troupeau, choisissent quelques
gnisses, les plus grasses de celles qui sont accessibles, et leur
lancent leurs flches dans une succession rapide; ds qu'elles tombent,
ils les abandonnent pour d'autres, et ainsi de suite, jusqu' ce que
leurs carquois soient puiss.

Quelquefois les sauvages, dans les plaines dcouvertes, tuent le buffalo
_par surprise_; ils se dguisent en loups, et imitent  s'y mprendre,
les mouvements et la marche de ces animaux. Les buffalos, ne fuient pas
 la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se
dfendre avec leurs cornes, mais les sauvages, arrivs  porte, les
criblent de flches...

Les bisons ou taureaux de Ponie, dit Pausanias, sont, de tous les
animaux sauvages, les plus difficiles  prendre vivants, aucun filet
n'tant assez fort pour leur rsister. On les chasse de la manire
suivante. Lorsque les chasseurs ont trouv un endroit en pente rapide,
ils l'entourent de palissades, et le garnissent ensuite de peaux
fraches; s'ils n'en ont pas, ils frottent d'huile des peaux sches pour
les rendre glissantes; ensuite, les meilleurs cavaliers se mettent  la
poursuite des bisons, et les chassent vers cet endroit;  peine ces
animaux ont-ils pos le pied sur la premire peau qu'ils glissent,
coulent le long de la descente, et arrivent au bas. Les chasseurs ne
s'en occupent plus; mais cinq jours aprs, lorsque la faim et la fatigue
leur ont fait perdre la plus grande partie de leur frocit, ceux dont
le mtier est de les apprivoiser, leur prsentent, tandis qu'ils sont
encore couchs, des pignons de pin pluchs avec le plus grand soin; ils
les attachent ensuite, et les emmnent[206].

  [206] Pausanias, Voyage en Grce.

Revenons  nos pionniers; depuis plusieurs jours, ils manquaient de
provisions; leurs vigies, places en claireurs, ne signalaient le
passage d'aucun troupeau de _buffalos_; enfin, un matin, elles vinrent
annoncer, qu'il y en avait un en vue. Les jeunes gens poussrent des
cris de joie, et rsolurent de profiter d'une occasion qui ne se
reprsenterait peut-tre plus. Aaron Percy, encore convalescent,
s'excusa, et quelques Alsaciens peu amateurs des exercices violents, lui
tinrent compagnie; ils s'amusrent  tirailler dans les environs, et
abattirent plusieurs daims; la venaison, distribue entre les femmes et
les enfants, apporta quelque soulagement  leurs souffrances, et arrta
les progrs de la famine qui commenait  se faire sentir.

Nous avons dit que c'est  la chasse ou  la guerre qu'un tranger peut
voir, dans tout leur dveloppement, les facults des sauvages; c'est 
la poursuite des animaux froces ou des ennemis qu'ils dploient toute
leur activit.

Les pionniers, bien arms, se mirent en route; une belle prairie,
maille de fleurs d'automne, s'tendait devant eux  perte de vue; ses
bords taient marqus par des cotonniers, arbres au feuillage frais et
brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec dlice aprs avoir
longtemps contempl de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de
grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage
famlique, les poursuivent et les mettent en pices. Souvent ils
attaquent les jeunes buffalos; les gnisses les dfendent tant qu'ils se
tiennent prs du troupeau, mais s'ils s'en cartent, elles n'osent
s'exposer elles-mmes... rare exemple d'un dfaut de sollicitude
maternelle!

--Que voyons-nous l-bas, colonel Boon?--demanda le capitaine
Bonvouloir,--est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos?

--Ce sont des pigeons sauvages,--rpondit le vieux chasseur.

--Des _bichons_!--s'cria un gros Alsacien stupfait.

--_Ia, mein herr_,--rpondit Boon;--le nombre de ces oiseaux, qui
frquentent les dserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils
forment, comme vous le voyez, de vritables nuages qui se meuvent avec
une vitesse extraordinaire.

En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contres de leurs bandes
voyageuses. Rien n'est plus agrable  voir que leurs rapides
volutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction,
comme s'ils n'avaient qu'un mme esprit; leurs couleurs varient  chaque
instant suivant qu'ils prsentent aux spectateurs leur dos, leur
poitrine ou la partie infrieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent
dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les
bois, les branches se brisent sous leur nombre...

--Ces oiseaux,--observa le docteur Wilhem,--doivent dvorer, en passant,
tout ce qui peut servir  leur subsistance.

--C'est vrai,--dit Boon;--vous savez sans doute que ces immenses bandes
observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se
procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent ncessairement
la plus grande abondance, et que l'arrire-garde n'a plus que peu de
chose  glaner, aussitt qu'un rang se trouve le dernier, il se lve,
passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang
suivant en fait autant  son tour, et de cette manire les _derniers_
devenant continuellement les _premiers_, toute la bande participe
successivement aux grains... Mais regardez un peu plus  l'Ouest,
capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois  quatre
mille buffalos...

--Des buffalos!--s'cria le marin au comble de l'tonnement,--jamais!...
J'ai entendu les chos des rochers rpter le roulement du tonnerre;
colonel Boon, c'est un orage qui se prpare.

--Buffalos! buffalos!--s'cria Whip-Poor-Will.

--Entendez-vous, capitaine?--dit Hotspur,--le jeune Natchez confirme le
fait avanc par le colonel Boon; quant  moi, je ne vois que par leurs
yeux: ainsi je crois que ce sont des buffalos...

Whip-Poor-Will s'tendit sur le sable et y accola l'oreille; un profond
silence rgnait parmi les chasseurs qui, tous, avaient pris l'attitude
de personnes qui coutent un bruit lointain.

--Buffalos! buffalos!--s'cria une seconde fois le Natchez en se
relevant.

--J'avoue que je ne suis pas un OEil-de-Faucon[207],--dit le
marin,--mais je crois pouvoir distinguer un troupeau de buffalos d'un
nuage; ne voyez-vous pas que l'horizon s'obscurcit...

  [207] Voy. les ouvrages de M. Fenimore Cooper.

--Ce n'est pas un nuage que vous apercevez dans le lointain,--dit
tranquillement le vieux guide,--ce sont les buffalos qui paissent sur
les collines; faisons un grand dtour, et abordons-les _sous le vent_.

Le Natchez Whip-Poor-Will supporta avec la fermet d'un stocien toutes
les contradictions des Pionniers europens; les traits de sa physionomie
impassible ne perdirent rien de leur immobilit.

Montaigne dit quelque part que la vivacit et la subtilit de
conception d'un certain peuple taient si grandes, qu'ils prvoyaient
les dangers et accidents qui leur pouvaient advenir, de si loin, qu'il
ne fallait pas trouver trange, si on les voyait souvent, _ la guerre,
pourvoir  leur sret, voire avant que d'avoir recogneu le pril_...
Les Kalmoucks sentent de loin la fume d'un feu ou l'odeur d'un camp:
l'odorat leur indique o ils trouveront du butin  enlever. Ils mettent
le nez  l'ouverture d'un terrier de renard, et reconnaissent si
l'animal est absent. Les vapeurs qui, dans les temps les plus sereins,
s'lvent de leurs steppes, et excitent  la surface de la terre, un
mouvement d'ondulation qui trouble et fatigue la vue, ne les empchent
pas de dcouvrir dans le lointain la poussire que font lever les
cavaliers et les troupeaux; ils se couchent  terre, appliquent
l'oreille sur le gazon, et entendent,  des distances extraordinaires,
le bruit d'un camp ennemi, ou celui d'un troupeau qu'ils cherchent.

--Je gage trois paires de mocassins contre trois livres de
cavendish[208], que le Natchez a raison,--dit Boon.

  [208] Cavendish: espce de tabac.

--Je relve le gant,--s'cria le capitaine Bonvouloir; mais je propose
de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un
quipement de trappeur.

--Nous acceptons,--dit Frmont-Hotspur.

--En avant donc!--s'cria le marin;--Natchez, il me tarde de te
confondre; cependant, il faut esprer... j'ose mme esprer que ma
chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept _scalps_ qui ornent ta
ceinture... Si j'ai un conseil  te donner... c'est de changer de
mtier;... un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!...
Natchez, n'en parlons plus.

  [209] Couteau.

Les chasseurs traversrent une de ces petites forts de bouleaux et de
pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les dserts de
l'Ouest, et dbouchrent de nouveau dans la prairie, agrablement varie
par des plis de terrain, des collines et des vallons;  la grande
satisfaction de tous, ils dcouvrirent,  une petite distance, un grand
troupeau de buffalos...

--J'ai perdu!--dit le capitaine Bonvouloir.--Colonel Boon, comment
aborderons-nous ce troupeau?... il y a l au moins trois mille btes;
disposons le plan d'attaque de manire  ce qu'il n'en chappe pas une
seule.

--Peste! quel apptit!--observa le docteur Wilhem,--vous voulez donc
tout massacrer?

--Whip-Poor-Will va se dguiser en buffalo,--dit Daniel Boon,--et nous
attaquerons ce troupeau  la manire des sauvages; dans quelques heures,
les dames de l'expdition auront de l'occupation... A vos postes,
_gentlemen_, le Natchez est prt...

Les pionniers avaient fait halte  une petite distance du troupeau;
Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus
intrpide de l'Ouest, se dguisa de manire  rendre la dception
complte; il se plaa ensuite entre le troupeau et des ravins qui
bordaient une petite rivire. Les autres chasseurs, selon la coutume des
sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des
ingalits de terrain, tantt ils se cachent dans d'pais taillis,
tantt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un
signal donn par le rus Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et,
plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs
_tomahawcks_, se prcipitent sur le troupeau et font retentir les
valles de leurs cris. Cette premire manoeuvre produit une panique
parmi les buffalos, qui fuient en dsordre et ne savent o aller... Les
pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des
sauvages dans cette lutte o il y a de grands dangers  courir... On ne
saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux;
ceux-ci, sans avoir besoin d'tre guids, s'lanaient sur les buffalos
avec une vritable frnsie; l'animal aux cornes aigus les ventrait
sans merci. Enfin le rus Natchez prit la fuite, et se blottit dans les
crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tte, arrivs sur
les bords de l'abme, aperurent le danger, mais trop tard, car ils ne
pouvaient plus rtrograder. Ceux qui suivaient, effrays par les cris
des sauvages, continurent d'avancer, et rendirent toute retraite
impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre.

Le capitaine Bonvouloir rejoignit ses compagnons qui avaient tu une
belle gnisse, mais qu'ils ne pouvaient aborder  cause de la prsence
d'un norme taureau qui les en tenait  une distance respectable.

--Vous tes des guerriers,--s'cria le marin,--qui allez en pays
tranger pour rencontrer l'ennemi, et qui reculez ds qu'il se montre.
Je viens d'abattre six taureaux de ce poil, et certes, celui-ci n'a pas
le crne tellement dur qu'il faille, pour le lui entamer, une des balles
enchantes de Robin-Hood...

--Halte l! capitaine,--dit Frmont-Hotspur,--il est vrai que vous
expdiez merveilleusement les daims et les ours; mais vous ne connaissez
pas le mtier de torrero[210], et  novice avocat, cause perdue, dit
le proverbe; le Natchez lui-mme ne sait trop que penser de cette
attitude, qui est celle d'un ennemi bien dtermin  se dfendre.

  [210] Torrero est le mot gnrique pour dsigner tout homme combattant
    le taureau,  pied ou  cheval.

Le capitaine Bonvouloir pique des deux; arriv  une petite distance du
buffalo, son cheval effray recule en remuant les oreilles avec tous les
symptmes de l'aversion; le buffalo se bat les flancs de sa queue, sa
bouche est bante, ses yeux rouges se dilatent et tincellent comme des
charbons ardents: le marin aborde hardiment ce puissant antagoniste;
celui-ci pousse un rauque beuglement, fond sur lui avec imptuosit et
lui prsente son large front hriss de poils. Le capitaine simule une
fuite, le buffalo le poursuit; tout--coup le pionnier fait pirouetter
son cheval parfaitement dress  cette manoeuvre, tire  bout portant et
tend le taureau sur l'herbe: un cri de triomphe accueille cet
exploit...

Les chasseurs choisirent les morceaux les plus dlicats des nombreuses
pices qu'ils avaient abattues, et reprirent la route du campement. Les
sauvages s'assemblrent en conseil et fumrent le calumet en actions de
grces au Grand-Esprit; on fit un partage quitable des produits de la
chasse, et en un moment les broches et les chaudires furent en pleine
activit. Daniel Boon et le Natchez se chargrent de prparer un souper
splendide. Aaron Percy, alors en pleine convalescence, y fut convi avec
sa famille, et la charmante miss Julia put apprendre une nouvelle
manire de prparer une daube. Le Natchez prit une bosse de buffalo et
l'enveloppa soigneusement dans une peau frache entirement dpouille
de son poil; pendant ce temps, Daniel Boon creusa un trou au-dessus
duquel il alluma un grand feu; le trou une fois chauff jusqu'au rouge
fut nettoy, et le Natchez y plaa la _bosse_ de buffalo. Les deux amis
couvrirent le tout de cendres chaudes, et quelques heures aprs nos
pionniers faisaient honneur  un souper digne d'un picurien; on mangea
beaucoup, on but du caf, du th, les langues se dlirent, enfin la
plus bruyante gat rgna dans le camp.




HAIL COLUMBIA!

  Aurais-je dit quelque sottise? cela est possible; j'aime trop la
  mythologie, et je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.

  (George Sand, _Andr_.)

  Plus on voit, moins on crit; plus les impressions sont vives,
  accumules, pressantes, moins on est tent de les vouloir rendre.

  (ARMAND CARREL.)

  Rpte-moi que ton affection m'a suivi, et qu'aux heures du
  dcouragement o je me croyais seul dans l'univers, il y avait un
  coeur qui priait pour moi.

  (GEORGE SAND.)

CHAPITRE XII.


Les pionniers, bien pourvus de provisions, se remirent en route peur
l'Orgon; ils voyageaient  travers une pre rgion de collines et de
rochers; dans beaucoup d'endroits, cependant, on rencontrait des petites
valles verdoyantes et arroses par de clairs ruisseaux, autour desquels
s'levaient des bouquets de pins, et des plantes en fleurs: ces
charmants oasis rjouissent et rafrachissent les voyageurs fatigus.
Aprs quelques jours de marche, les pionniers atteignirent les montagnes
rocheuses; de loin, elles s'taient montres solitaires et dtaches;
mais en avanant vers l'Ouest, on reconnaissait facilement qu'on n'en
avait vu que les principaux sommets; leur lvation en ferait des phares
pour une vaste tendue de pays, et les objets se distinguent de loin
dans la pure atmosphre de ces plaines[211]. Quoique quelques uns des
pics s'lvent jusqu' la rgion des neiges perptuelles, leur hauteur,
au-dessus de leur base, n'est pas aussi grande qu'on pourrait se
l'imaginer, car ils surgissent du milieu de plaines leves, qui sont
dj  plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de l'Ocan. Ces
plaines, vastes amas de sable forms par les dbris granitiques des
hauteurs, sont souvent d'une strilit affreuse. Dpourvues d'arbres et
d'herbages, elles sont brles, pendant l't, par les rayons d'un
soleil ardent, et balayes, l'hiver, par les brises glaces des
montagnes neigeuses. Telle est une partie de cette vaste contre, qui
s'tend du nord au midi, le long des montagnes, et qui n'a pas t
appele, sans raison, le grand dsert amricain. On ne peut parcourir ce
pays qu'en suivant les courants d'eau qui le traversent. Des plaines
tendues et singulirement fertiles se trouvent cependant dans les
hautes rgions de ces montagnes.

  [211] J'emprunte quelques dtails topographiques  l'excellent ouvrage
    de M. Washington Irving: _Astoria_.

Les sommets granitiques des monts-rocheux sont nus et arides, mais
plusieurs des Cordillres infrieures sont revtues de bruyres, de
pins, de chnes et de cdres; quelques unes des valles sont semes de
pierres brises qui ont videmment une origine volcanique; les rocs
environnants portent le mme caractre, et l'on dcouvre, sur les cimes
leves, des vestiges de cratres teints[212]. Les sauvages des
prairies de l'Ouest placent dans ces rgions leurs heureux _terrains de
chasse_, leur pays idal, et croient que Wacondah, le _matre de la
vie_, (c'est ainsi qu'ils dsignent l'Etre suprme) y fait sa rsidence.
L aussi se trouve la terre des mes, o s'lve la cit des esprits
_francs_ et _gnreux_. Ceux des chasseurs sauvages qui, pendant leur
existence, ont satisfait le matre de la vie, y jouissent aprs leur
mort, de toutes sortes de dlices. Quelques uns de leurs docteurs
pensent nanmoins, qu'ils seront obligs de voyager vers ces monts
redoutables, et de gravir un de leurs pics les plus pres et les plus
levs, malgr les rocs, les neiges et les torrents bondissants. Aprs
de pnibles efforts, ils parviendront au sommet d'o l'on dcouvre la
_terre des mes_; de l, ils verront aussi les heureux pays de chasse et
les mes des braves; elles reposent sous des tentes au bord des clairs
ruisseaux, ou s'amusent  poursuivre les troupeaux de buffalos, d'lans
et de daims, qui ont t tus sur la terre. Il sera permis,  ceux des
sauvages qui se seront bien conduits, de descendre et de goter les
plaisirs de cette heureuse contre; mais les mchants seront rduits 
la contempler de loin, et, cette vue ne fera que les dsesprer. Aprs
avoir t _tantaliss_, ils seront repousss au bas de la montagne, et
condamns  errer dans les plaines sablonneuses qui l'environnent.

  [212] Voy. _Astoria_.

Les pionniers atteignirent enfin le but de leur voyage; transports de
joie, et les yeux pleins de larmes, ils poussrent de grands cris,
tombrent  genoux, et baisrent cette terre, l'Eldorado de leurs
dsirs. Une femme sauvage de la tribu des Missourys, apprit  des
trappeurs canadiens que le fleuve qui porte leur nom, s'chappait de
montagnes nues, peles et fort hautes, derrire lesquelles un autre
grand fleuve sortait galement et coulait  l'Ouest: c'tait la
Columbia[213]; c'est la premire nouvelle qu'on ait eu de l'Orgon... Un
fait remarquable et qui caractrise les contres situes  l'Ouest des
montagnes rocheuses, c'est la douceur et l'galit de la temprature.
Cette grande barrire, divise le continent en diffrents climats, sous
les mmes degrs de latitude. Les hivers rigoureux, les ts touffants,
et toutes les variations de temprature du ct de l'Atlantique, se font
peu ressentir sur les pointes occidentales des montagnes rocheuses; les
pays situs entre elles et l'Ocan pacifique, sont mieux favoriss: dans
les plaines et les valles, il ne tombe que peu de neige pendant
l'hiver... Durant cinq mois, (d'octobre  mars) les pluies sont presque
continuelles: les vents dominants, en cette saison, sont ceux du sud et
du sud-est. Ceux du nord et du sud-ouest amnent le beau temps. De mars
 octobre, l'atmosphre est sereine et douce; il ne tombe presque pas de
pluie pendant cet intervalle, mais la verdure est rafrachie par les
roses de la nuit, et les brouillards du matin[214].

  [213] Le titre de ce chapitre, _Hail Columbia_ (Salut Colombie) est
    galement celui d'un de nos chants patriotiques.

  [214] Voy. Malte-Brun, Gographie.

    (_Note de l'Aut._)

Les sauvages d'un village voisin apprirent l'arrive des pionniers, et
vinrent en grand nombre leur rendre visite; les enfants paraissaient les
regarder avec curiosit, et nul doute que les blancs ne fussent les
_croque-mitaines_ dont les mres les menaaient pour s'en faire obir.
Les guerriers eux-mmes ne furent pas indiffrents aux belles choses
qu'on leur montrait. Les squaws (femmes sauvages) mettent, dans leur
parure, beaucoup de coquetterie; c'est dans les ornements que consistent
la richesse et la magnificence dont elles se piquent; c'est dans
l'ajustement de leurs petites jupes que brillent leur art et leur got;
les dessins, les mlanges de couleurs, rien n'est pargn: plus leurs
vtements sont chargs de verroteries, plus ils sont estims. Des _peaux
de serpents_ donnent du relief  leurs physionomies, et ajoutent plus de
piquant  leurs charmes; elles n'pargnent rien quand elles veulent
paratre... Jamais les sauvages n'avaient vu un si beau jour; la joie et
l'admiration taient au comble; toutes les figures rayonnaient de
plaisir; les pionniers furent unanimement proclams des hommes
_gnreux_; les squaws leur embrassaient les mains, et y laissaient
l'empreinte de leurs lvres peintes de vermillon: ce qui faisait dire au
capitaine Bonvouloir qu'elles pouvaient se flatter d'avoir _fait
impression sur lui_...

Les bivouacs du soir taient toujours le thtre de quelques scnes
animes; parfois un sauvage se levait et prorait d'une voix monotone;
les autres l'coutaient; ces peuples sont superstitieux, nous avons eu
occasion de le voir, et pour eux l'histoire la plus merveilleuse est la
meilleure. Ceux des pionniers qui voulaient connatre le got des
squaws, et les voir dans l'embarras, leur montraient toute leur
pacotille de verroterie, les laissant libres de choisir elles-mmes ce
qui leur plairait davantage; elles se jetaient sans hsiter sur les
colliers bleus et blancs...

Daniel Boon ayant fix son dpart au lendemain, le capitaine Bonvouloir
se retira dans sa tente pour crire  ses amis d'Europe; aprs une heure
de rflexion, il commena sa lettre:


MON CHER CHARLES,

Pline dit quelque part que des crivains, qui n'ont jamais mis le pied
dans certaines contres, les dcrivent cependant, et en apprennent  un
indigne plus de choses vraies et exactes que tous les indignes n'en
savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle _palette_
trouverai-je des couleurs propres  peindre tout ce j'ai vu!... Les
forts, les vastes prairies de l'Amrique, les chasses aux daims, aux
buffalos, aux chevaux sauvages! Je commenai mon Iliade forestire en
terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage,
on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse rputation de par
le monde! et cependant j'prouve le besoin de m'pancher! le bonheur qui
ne se partage pas n'en est pas un!... Comment dcrire ce combat avec
l'ours gris!... exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;... mais on
n'y croira pas!... voil ce qui me tourmente!... voil o nous en sommes
sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que
celles du Lth; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette
malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit
de scepticisme!... Ah!... je ne sais quel impertinent censeur de
l'antiquit[215] s'avisa d'crire, qu' nous autres Gascons le _mentir_
n'est pas vice, mais... _faon_... de parler!... J'aurais voulu voir nos
sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher
Charles, malgr mille prcautions oratoires... peu ordinaires (il faut
l'avouer) au climat de la Gironde; voil, encore une fois, ce qui me
tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sr
de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure
que jamais les voyageurs _n'ont menti_... quoique dans leurs villages
les idiots en mdisent, et les condamnent[216]... Oui, mais la sagesse
des nations ne dit-elle pas de son ct que:

    Tout voyageur
    Est un menteur?

Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours...  nous autres
Gascons... _il mentira tant... qu' la fin il dira vrai_... Cependant,
il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis
et raisonnables, ou ne connat pas l'homme, ou ne le connat qu' demi;
il faut voyager ne serait-ce que pour calculer en combien de manires
diffrentes l'homme peut tre insupportable[217]... Mais toi, mon cher
Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, _entre nous_ s'entend; ne
communique donc ce journal  personne; on critiquerait, c'est le droit
de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophte en son pays... Je
craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit 
Athnes pour tudier sous les grands matres de cette cit clbre; de
retour  Lacdmone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent
chtier par les phores, sous prtexte qu'il n'avait tudi que la
rhtorique... chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matire,
et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et
rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai
bien  bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent mani le goudron
que la plume... Cher Charles, je me suis aussitt trouv  l'aise avec
les personnages qui jouent le premier rle dans ces forts; je veux
parler des sauvages: tu le sais, j'ai un coeur sensible; quelques mes
se lient elles-mmes quand elles chargent les autres des liens de la
reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les
sductions de leur sexe, de trouver grce devant nous; elles demandent
des prsents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; _ce
serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la
tte, et fermeraient les yeux_ (tout cela veut dire _mourir_, en style
sauvage)... Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les
perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de _houris_
plus sduisantes, serait un peu exagrer les choses. Elles n'ont rien 
apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres
ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu
du XVIIe sicle, les femmes n'atteignirent-elles pas le _nec plus ultra_
de l'absurdit en couvrant leurs visages de taches noires reprsentant
une infinit de figures diverses, prfrant gnralement celle d'une
voiture avec des chevaux?... Nos dames, dit Bulwer, ont dernirement
adopt la singulire coutume de se couvrir la figure de marques noires,
comme en avait Vnus, pour faire ressortir leur beaut; c'est bien, si
une tache noire sert  rendre la figure _remarquable_, mais quelques
ladies se la couvrent entirement, et donnent  ces taches toutes les
formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches varies
taient un curieux _specimen_ de ce que la mode peut offrir de plus
bouffon; le front tait dcor d'une voiture  deux chevaux, un cocher,
et deux postillons; la bouche avait une toile de chaque ct, et sur le
menton tait une grande tache ronde. Un autre crivain dit, en parlant
d'une dame: Ses mouches sont de _toute taille_, pour les boutons et
pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les plantes
errantes et quelques-unes des toiles fixes; dj enduites de gomme pour
les affermir, elles n'ont besoin de nul autre clat. L'auteur de la
_Voix de Dieu contre la vanit dans les ajustements_, dclare que ces
taches noires lui reprsentent des taches pestilentielles; et il me
semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir
dessins sur leurs fronts, et dj harnachs pour les conduire en toute
hte  l'Achron... Cette mode tait tablie depuis longtemps dj, car
dans le _Dictionnaire des Dames_ (1694), on dit: elles (les dames de ce
temps-l) auraient, sans nul doute, occup leur place dans les
chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles
eussent apport en naissant, des lunes, des toiles, des croix et des
losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde
avec une voiture et des chevaux... Les dames du temps de Henri VI
d'Angleterre taient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui
reprsentaient une infinit de formes; les prfres taient celles dont
les cornes faisaient l'ornement. Le pote Lydgate tait surtout choqu
des cornes; dans un pome compos contre elles, il dclare que les
clercs, d'aprs une grande autorit, rapportent que les cornes furent
donnes aux btes pour leur dfense, et (_au contraire du sexe fminin_)
pour pouvoir opposer une rsistance brutale. Mais cela a dpit les
archifemmes, emportes et violentes, furieuses comme des tigres pour le
combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'coutez pas
la vanit, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218].

  [215] Salvianus Massiliensis.

  [216] Shakespeare: _La tempte_.

  [217] La Bruyre: _Caractres_.

  [218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt.

Quant aux jeunes guerriers, je ne rvlerai pas ici tous les secrets de
leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, _que
l'agneau enseigne  ceux de la socit_... Cependant j'ai vu des peuples
plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les
Yalofs[219], par exemple, ont une manire de voler qui leur est
particulire. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais
leurs _pieds_. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils
exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils
ramasseraient une pingle  terre!... S'ils dcouvrent un morceau de
fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos 
l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les
mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le
gros orteil, et pliant le genou, ils lvent le pied par derrire jusqu'
leurs pagnes qui servent  cacher l'objet vol: et le prenant ensuite
avec la main, ils achvent de le mettre en sret.

  [219] Yalofs: peuples de l'Afrique.

Notre guide (en qui mrite abonde) est un jeune Natchez nomm
Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi
a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!... il a
dix-sept _scalps_ ou chevelures  sa ceinture!... je n'oserais jeter une
pierre  son chien... Des chevelures, bon Dieu!!... oui, des chevelures,
mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son _tomahawck_ ou
casse-tte, etc. Aimez-vous la muscade?... on en a mis partout;... avec
cela qu'il vous _scalpe_ de la manire la plus chirurgicale: mettez la
main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre... et ne parlez
pas[220]... _Pst... c'est fait... on serre les fils et il n'y parat
plus_... comme dit madame de Svign... Les sauvages ne connaissent pas
l'effervescence des dsirs, le tumulte des passions ni les anxits de
la prvoyance; ils aiment  mettre du mystrieux dans leurs actions les
plus indiffrentes. On n'aperoit, sur ces figures impassibles, aucun de
ces mouvements varis, de ces nuances fugitives qui peignent les
affections de l'me et sont les indices du caractre. Ordinairement
mlancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout  coup du
repos absolu  une agitation violente et effrne; les restes de ces
tribus se distinguent encore par une certaine fiert que leur inspire le
souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opinitret
extrme,  leurs moeurs,  leurs habitudes... tendus sur l'herbe, ils
s'inquitent peu de l'avenir et mprisent souverainement l'adage qui
dit: Faites vos foins au temps chaud. Un homme de leur couleur, une
nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur
de compromettre la dignit de sa peau rouge. Que rpondre  des gens qui
vous disent Que le Grand-Esprit, aprs avoir form _l'homme blanc_,
perfectionna son oeuvre en crant l'homme _rouge_!... Il est de fait
qu'ils sont grands, bien conforms, mais les _enfants de l'Ouest_[221],
les _Hugers_[222] amricains, n'ont rien  leur envier sous ce rapport:
le docteur allemand (mon ami) dit que _Plinus_ parle d'un pays
montagneux qui produit des lphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux
d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages
semblent tre sans passions comme sans dsirs, et leur esprit aussi vide
d'ides que s'ils taient plongs dans le plus profond sommeil; ils
affectent de paratre imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais
ce philosophe  qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux
flammes, et qui rpond: Allez le dire  ma femme, je ne me mle pas des
affaires du mnage[224]. Souvent les guerriers me font dire par
l'interprte, Daniel Boon: Ah! mon frre, tu ne connatras jamais comme
nous le bonheur de ne penser  rien et de ne pas travailler?... Aprs le
sommeil, c'est ce qu'il y a de plus dlicieux. Ma foi, ces gens-l ont
raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de
chmer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en
disputant de paresse avec leurs ondes! La plupart des arts, dit
Xnophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de
s'asseoir  l'ombre ou auprs du feu; on n'a de temps ni pour ses amis
ni pour la rpublique... Ici, cher Charles, peu de propritaires ayant
pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange  Mathusalem:
Lve-toi et btis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans, ils
rpondraient avec l'illustre patriarche: Si je ne dois vivre que cinq
cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me btisse une maison;
je veux dormir  l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire... Ainsi
font les sauvages, ayant biens et chevanches... ils se croient
certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut
habiter sous l'corce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
_respirons_ mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la vie;
au fait, les stociens ne disaient-ils pas que le souverain bien
tait... l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors,
on ne demande _cong_  personne, ce me semble. Ici la doctrine
d'picure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
du prsent, de la ralit; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'me et se procurer
ainsi un tat exempt de peine, voil le bonheur, voil la vraie
philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son oeuvre?... Chez
les sauvages, peu de philosophes _doctimes_ et _pesants_; ils ne sont
pas gens  discuter sur l'_intrt bien entendu_, le _matrialisme
atomistique_, l'_utilitairisme_ et l'_impratif cathgorique_... Que
craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois... _la chute du
ciel_... Qu'on emploie le syllogisme, qu'on _dcoche_ le savant
enthymme pour faire comprendre  de pareilles ttes la ncessit de
l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de
Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu  bout portant,
attaquez par l'antithse, l'hypotypose et la catachrse; dites-leur,
avec le sage Salomon:

                   *       *       *       *       *

Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fume aux yeux, tel est le
paresseux  ceux qui l'ont envoy...

                   *       *       *       *       *

Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos
mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se
saisir de vous comme un homme qui marche  grands pas, et la pauvret
s'emparera de vous comme un homme arm...

                   *       *       *       *       *

Celui qui laboure la terre sera rassasi de pain; mais celui qui aime
l'oisivet sera dans une profonde indigence...

                   *       *       *       *       *

O l'on travaille beaucoup, l est l'abondance; mais o l'on parle
beaucoup l'indigence se trouve souvent...

                   *       *       *       *       *

Les penses d'un homme fort et laborieux produisent toujours
l'abondance, mais le paresseux est toujours pauvre...

                   *       *       *       *       *

Allez  la fourmi, paresseux que vous tes; considrez sa conduite, et
apprenez  devenir sage...

Ou bien,

    Crains d'un lche repos la fatigue accablante;
    Prfre  la mollesse une vie agissante.
    A trente ans tu diras, des plaisirs dtromp:
    L'homme le plus heureux, c'est le plus occup...
    Tout travaille et se meut dans la nature entire;
    Le plus petit insecte agit dans la poussire.
    ... Le temps est un clair pour le mortel actif:
    Le temps avec lourdeur pse sur l'homme oisif.

                   *       *       *       *       *

    Vous serez tonn, quand vous serez au bout,
    De ne leur avoir rien persuad du tout...

  [220] Job.

  [221] The Boys of the west: surnoms de nos compatriotes de l'Ouest.

  [222] Du mot anglais _huge_, qui signifie _grand_, _fort_.

  [223] Ipsa provincia, montuosa ab oriente, fert elephantos.

    (Pline. _Hist. nat._)

  [224] Anciennement, dans l'le de Java, si le feu prenait  quelque
    maison, les femmes taient obliges de l'teindre sans le secours
    des hommes, qui se tenaient sous les armes pour empcher qu'on ne
    les volt!...

                   *       *       *       *       *

Mais prludez par un rcit de combat, un trait de bravoure; on dresse
l'oreille aussitt, l'alarme est au camp... tout s'meut... on coute...
on dvore vos paroles... c'est que les combats et la chasse font les
dlices de ces peuples; toutes leurs facults les servent
merveilleusement dans ces occasions. Sur un terrain sec, au milieu des
feuilles parses et roules par le vent, le sauvage reconnat les traces
de l'ennemi; une branche rompue, et mille autres circonstances, sont
pour lui des indices qui ne le trompent jamais, ce n'est que par la
patience et l'habitude qu'on se familiarise avec cette partie
divinatoire de la chasse...

Parlons des docteurs. La connaissance des rites superstitieux fait toute
la science des jongleurs sauvages; comme ils sont les mdiateurs entre
les hommes rouges et le Manitou, et possdent toute la science des
nations qu'ils sduisent, ils jouissent d'un grand crdit; il faut se
tenir en garde contre leurs mdecines, car il en rsulte quelquefois
malheur et misre. Ils voquent les esprits au son de leurs tambours; on
les respecte, on les craint, quelquefois on les aime... mais le plus
souvent on les hait... Partout, la ruse, quelque grossire qu'elle soit,
exploite la simplicit: Un africain, en proie aux chagrins, s'adresse
aux prtres pour obtenir un nouveau ftiche[225]; il en reoit un os de
poisson, un caillou, ou un petit morceau de suif orn de quelques plumes
de perroquet!... Pourquoi ces jongleurs chercheraient-ils plus d'art? Il
faut si peu de chose pour se jouer de l'esprit humain!...

  [225] _Ftiche_ ou _Totem_: nom qu'on donne aux diffrents objets du
    culte superstitieux des peuples sauvages.

D'autres sauvages, les Koriaks, par exemple, lorsqu'ils craignent
quelque calamit, immolent un chien, lui arrachent les intestins, les
attachent  deux perches plantes  quelque distance l'une de l'autre,
et passent religieusement entre elles. Les vaines terreurs dont ils
taient agits se dissipent, quand ils ont eu le bonheur de se promener
entre les entrailles d'un pauvre animal, et la superstition qui les
remplit de craintes, offre elle-mme des moyens faciles de les calmer...
Les docteurs rendent visite aux malades, qu'ils prtendent gurir 
l'aide de charmes et d'incantations; quoiqu'il en soit, ils se montrent
assez habiles jongleurs; ils s'enfoncent de longs couteaux dans la gorge
et rpandent le sang  gros bouillons; ils s'insrent des btons aigus
dans le nez, ou ils rejettent, par les narines, des osselets qu'ils
avaient avals; d'autres percent leur langue d'un bton ou se la font
couper pour en rejoindre ensuite les morceaux... Tu sais, cher Charles,
que la mdecine, chez les Druides, tait fonde uniquement sur la magie,
et que les herbes employes par eux n'taient pas doues de grandes
vertus curatives. Mais leur recherche et leur prparation devaient tre
accompagnes d'un crmonial bizarre et de formules mystrieuses; ces
plantes taient censes en tirer, du moins en grande partie, leurs
vertus salutaires. Ainsi il fallait cueillir le _samolus_  jeun, de la
main gauche, sans le regarder, et le jeter dans les rservoirs o les
bestiaux allaient boire; c'tait un prservatif contre les pizooties.

Le jongleur, chez les sauvages de l'Amrique septentrionale, est un
personnage trs considr; lorsque le pays est menac de quelque flau,
le prophte-docteur ou matre de la pluie est consult. A l'poque des
grandes scheresses, on lui fait des prsents; il promet de la pluie,
les nuages doivent clater et le ciel fondre tout en eau: tremblez,
hommes rouges! car des misrables qui vivent de votre crdulit se
vantent de troubler la nature entire!... L'me, au dire des Indiens,
est une vapeur lgre qui prend et conserve la forme du corps, et les
traits du visage aprs la mort; elle se livre, dans l'autre monde, 
toutes les jouissances innocentes qu'elle partageait avec le corps
pendant la vie... Ces plaisirs sont ternels et tels qu'Ossian les
dcrit: Elles (les mes) poursuivent les daims forms par des vapeurs,
et tendent leur arc arien; elles aiment encore les plaisirs de leur
jeunesse et montent les vents avec joie[226]. C'est une me qui tient
beaucoup de la nature corporelle; elle a besoin d'arcs, de flches, de
troupeaux, et fait dans l'autre monde  peu prs ce qu'elle faisait dans
celui-ci... Les habitants de Formose croient  un enfer, mais c'est pour
punir ceux qui ont manqu d'aller nus en certaines saisons, ou qui ont
agi sans consulter le chant des oiseaux; ceux qui ont port des
vtements de toile et non de soie ou qui ont mang des hutres sont
galement punis aux enfers... Ces pauvres peuples, occups de vaines
superstitions, frapps des contes effrayants qui font le sujet ordinaire
de leurs entretiens, sont dupes des ridicules pouvantails que leur
imagination enfante sans cesse; ils ont des visions pendant la nuit; ils
voient, dans les bois, se former et se dissiper devant eux d'horribles
fantmes; ils ont  lutter contre des puissances terrestres et
infernales: les docteurs-jongleurs se rendent facilement matres de ces
mes faibles... Notre arrive ici, mon cher Charles, fut une bonne
affaire pour les sauvages qui en eurent la joie qu'on peut croire; ils
ont un grand nombre de maximes qu'ils rptent  tout venant, par
exemple celle-ci: On ne quitte pas son pays pour _recevoir_ mais pour
_donner_ des prsents... Le chef nous reut debout, entour de ses
officiers; on dit ces derniers les _hommes influents_ de la tribu, bien
qu'ils n'aient pas, _dans un pot, autant de farine qu'on en peut prendre
avec les trois doigts_; ils taient l, _le chapeau  la main et se
tenant sur leurs membres_... On offrit des siges (des crnes de
boeufs!), on alluma le feu du conseil, et on fuma la pipe d'amiti;
force nous fut d'essuyer tout au long l'numration des bonnes qualits
de chacun des guerriers prsents. Cette runion d'hommes presque nus, si
froces  la guerre, si implacables dans l'assouvissement de leur
vengeance, et maintenant si doux et si tranquilles dans leur village,
offrait un spectacle imposant. Les enfants sautaient de joie et
exprimaient,  leur manire, le bonheur qu'ils prouvaient de nous voir,
le Sagamore (chef) nous conseilla d'adopter sa coiffure (une tte de
cerf orne de son panache), nous nous excusmes; on nous demanda nos
raisons!... Parole d'honneur, le monde devient curieux, et l'on fait,
aujourd'hui, des questions qui ne se faisaient pas autrefois!...

  [226] They pursue deer formed of clouds, and bend their airy bow; they
    still love the sports of their youth, and mount the winds with
    joy...

    Sur le bord troit de cette fosse couraient des centaures arms de
    flches comme ils avaient coutume de l'tre sur la terre quand ils
    se livraient  l'exercice de la chasse... Ils s'arrtrent en nous
    voyant descendre; trois d'entre eux s'cartrent de la troupe, arms
    de leurs arcs, et de leurs flches qu'ils avaient prpars 
    l'avance.

    (Dante. _Enfer_, ch. XII.)

Les sauvages font grand cas d'un bon estomac, d'une excellente paire de
jambes et des cinq sens de nature. Ce sont les plus imprvoyants des
mortels[227]; ils consomment dans un repas une prodigieuse quantit de
nourriture; la cuisine d'Alcinos n'y suffirait point... Prcher la
sobrit  des gens qui sont dans l'abondance, ce sont injonctions
incommodes et de difficile observance... On ne pourrait leur faire
comprendre qu'il est sage de rserver quelques provisions pour le
lendemain, _On chassera_ est leur seule rponse. Le Sagamore (chef)
m'invita  dner: Attila vous convie au banquet qui doit avoir lieu
vers la neuvime heure du jour. J'acceptai; Voltaire dit qu'il faut
tre poli et ne point refuser un dner o l'on est pri parce que la
chair est mauvaise... Le mets favori des insulaires que j'ai visits
consiste en poissons qu'on laisse longtemps pourrir; quand on ouvre la
fosse o ils ont t dposs, on ne trouve qu'une pte que l'on retire
avec des cuillers. L'tranger ne peut supporter l'odeur infecte de cette
affreuse marmelade, mais aucun mets ne flatte plus le palais d'un
Polynsien.

  [227] Un Carabe vendait, le matin, son lit de coton, et venait
    pleurer pour le racheter, faute d'avoir prvu qu'il en aurait besoin
    pour la nuit prochaine.

Chaque peuple a sa manire de recevoir les trangers. Un navigateur
reut un singulier hommage aux les Kazegut. Il traitait un seigneur
africain  son bord, lorsqu'il vit paratre un canot charg de cinq
insulaires dont l'un, tant mont  bord, s'arrta sur le tillac en
tenant un coq d'une main et un couteau de l'autre. Il se mit  genoux
devant le navigateur sans prononcer un seul mot; il se leva ensuite, et
se retournant vers l'Est, il coupa la gorge du coq; il se remit 
genoux, et fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds de
l'amiral... Il alla rpter cette crmonie au pied du grand mt et de
la pompe, et prsenta ensuite le coq au navigateur qui lui demanda
l'explication de cette conduite; l'insulaire rpondit que les habitants
de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer, et que le
mt tait une divinit qui faisait mouvoir le vaisseau; quant  la
pompe, ils la considraient comme quelque chose d'extraordinaire,
puisqu'elle faisait monter l'eau dont la proprit naturelle tait de
descendre... Le capitaine Philips fut bien accueilli par les Africains;
les nobles ou _Rabaschirs_ le reurent  la porte du palais du roi et le
salurent  la mode ordinaire du pays, c'est--dire en faisant _claquer_
d'abord leurs doigts, et lui serrant ensuite la main avec beaucoup
d'amiti... Les habitants de Calicut secouaient une ponge trempe dans
une fontaine sur les trangers qui leur rendent visite, et leur
donnaient ensuite de la cendre... Ce qui voulait dire: Sois le bien
venu, prends place auprs du feu, et bois si tu as soif; nous
pourvoierons  tous tes besoins.

Les peuples sauvages sont trs hospitaliers; quand ils voyagent, un
cheval, des habits, des armes composent tout leur bagage; s'ils
dcouvrent dans le dsert, la tente d'un inconnu, ils sont contents;
c'est la demeure d'un frre, d'un ami, qui partagera avec eux tout ce
qu'il possde... Je fus exact au rendez-vous; la modestie, cher Charles,
dfend  ma sincrit de te dire l'excs de considration qu'on eut pour
moi... Je ne te dcrirai pas la salle du festin (la maison d'Antenor
avait une peau de lopard suspendue  la porte, signal pour avertir les
Grecs de respecter cet asyle)... Les guerriers taient majestueusement
accroupis, et fumaient leur pipe avec le grave crmonial si cher aux
Indiens. Au premier abord, je fus un peu dconcert par la taciturnit
de mes htes, mais peu  peu ils se montrrent affables; le chef surtout
est un bon vivant, le plus sociable des hommes. Il avait nom (_esquisito
nombre_) Hoschegaseugah; J'entrai dans la salle du festin; on y
fricassait, on se ruait en cuisine; Les convives firent cercle autour
d'une marmite qui bouillait au milieu de la chaume enfume; je crus
d'abord qu'il s'agissait de quelque manoeuvre cabalistique... nenni!...
c'tait un mets rare qu'on me rservait... une citrouille bouillie!!!...
Mon hte me mit en main une baguette empenne, vulgairement appele
flche, et je fus invit  _travailler_ pour mon propre compte,... je te
laisse  penser quelle fte!!... Quand un habitant du Kamchatka traite
un de ses amis, il prend lui-mme un gros morceau de lard, le lui
enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer... c'est une des
grandes politesses du pays. Enfin, repu comme un boa, je jetai des
regards furtifs autour de moi, bien dcid  ne pas laisser chapper
l'occasion de faire une honorable et silencieuse retraite; mais point de
mouvement rtrograde possible; il fallut prendre l'cuelle aux dents, et
faire paroli  une dizaine de convives bien endents, ayant tous un
apptit proportionn  la quantit de mets qu'il s'agissait d'absorber.
On fuma ensuite; jamais les sauvages ne prennent le calumet sans en
offrir les prmices au Grand-Esprit, ou  ses Manitous (esprits de
second ordre, tres intermdiaires entre les hommes et la divinit).
Mais parlons des femmes sauvages. Les _squaws_ dploient plus de
vivacit que les hommes; cependant elles partagent les malheurs de
l'asservissement auquel le beau sexe est condamn chez la plupart des
peuples o la civilisation est imparfaite... Les hommes considrent
l'agriculture comme une occupation vile, parce qu'il leur faut des
dangers pour ennoblir leurs travaux... Lorsque rien ne les force au
mouvement, ils restent assis auprs du feu, et coutent les histoires
merveilleuses de leurs conteurs... Ce sont les Germains de Tacite.
Lorsqu'ils ne sont point  la guerre, ils chassent quelquefois, et le
plus souvent, ils restent oisifs, car ils aiment  dormir et  manger
(_dediti somno ciboque_)... Les plus braves et les plus belliqueux ne
font rien, laissant la conduite de leur famille, de leur maison et de
leurs champs, aux femmes et aux vieillards, aux plus faibles de leurs
parents; ils vivent en quelque sorte engourdis, et c'est un trange
contraste de leur nature, que ces mmes hommes aiment ainsi la paresse,
et hassent le repos.[228]

  [228] Tacite. De moribus Germanorum.

... Quand les femmes crient famine, les hommes courent les bois,
poursuivent les btes fauves, traversent, dans de frles canots, des
torrents dangereux, gravissent les sommets escarps, couchent sur la
neige, endurent la faim, la soif, l'insomnie, et s'exposent  mille
dangers pour pourvoir aux besoins de leurs familles... Les femmes
restent au village, cultivent la terre, prparent les mets, tannent les
peaux, nourrissent les enfants, leur enseignent  tirer de l'arc, 
nager... Elles doivent aussi remarquer avec soin ce qui se passe aux
conseils, et l'apprendre par tradition  leurs enfants; elles conservent
le souvenir des hauts faits de leurs pres, et des traits qui ont t
conclus cent ans auparavant... Les sauvages ne donnent point  leurs
femmes ces marques de tendresse qui sont en usage en Europe; mais cette
indiffrence, dit Thomas Jefferson[229], est l'effet de leurs moeurs, et
non d'aucun vice de leur nature; ils ne connaissent qu'une passion,
celle de la guerre; la guerre est, chez eux, le chemin de la gloire dans
l'opinion des hommes, et c'est par la guerre qu'ils obtiennent
l'admiration des femmes; c'est l le but de toute leur ducation; leurs
exploits ne servent qu' convaincre leurs parents, leurs amis, et le
conseil de leur nation, qu'ils mritent d'tre admis au nombre des
guerriers... Parmi eux, un guerrier clbre est plus souvent courtis
par les femmes, qu'il n'a besoin de leur faire sa cour; et recevoir
leurs avances est une gloire que les plus braves ambitionnent.
L'histoire de Booz et de Ruth se renouvelle souvent ici. Les larmes,
relles ou affectes, ne manquent pas aux sauvages, aucun peuple ne
pourrait lutter avec eux, s'il s'agissait de pleurer _abondamment_ et
_amrement_ la perte d'un parent ou d'un ami; ils vont mme,  des
poques fixes, hurler et se lamenter sur la tombe des dfunts. Nous
entendons souvent des gmissements au point du jour, dans les environs
du village; ces cris proviennent de quelque hutte, dont les habitants
pleurent un parent tu  la guerre... il y a cinquante ans!... Je vis
une jeune veuve, mon cher Charles, qui trois jours aprs avoir perdu son
chasseur (mari) se pressait d'user pour ainsi dire son deuil, en
s'arrachant les cheveux; elle faisait couler ses larmes abondamment,
afin qu'elle pt prouver une grande douleur en un court espace de temps
et pouser... le soir mme... un jeune guerrier qu'elle aimait!...[230]
Les peuples sauvages ont de singulires coutumes, n'est-ce pas?... Au
Brsil, par exemple, un _cart_ de la raison avait tabli que le mari se
coucherait  la place de sa femme qui aurait donn un dfenseur  la
patrie; et qu'il recevrait, l, les visites de ses parents et amis: on
le traitait, on l'_alimentait_, comme si c'et t lui qui ft
accouch... O moeurs!...

  [229] Notes on Virginia.

  [230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est oblige de se
    couper la jointure du petit doigt, et de continuer la mme opration
    aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux
    liens.

Quant aux mariages, la premire dmarche que fait un jeune guerrier,
c'est de prsenter  la fille qu'il voudrait pouser, un tison enflamm;
si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne dsapprouve
pas sa dmarche, et qu'il peut esprer; alors il entonne son chant de
guerre, c'est--dire, il fait, en chantant, le rcit de ses prouesses,
des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enleves. Voil mon
tison, dit-il,  la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de
celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'_haleine du
consentement_, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?... je
continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de
ce _tomahawck_; voil les marques de sept chevelures sanglantes. Mais
si, comme un nuage noir et pais, qui tout  coup obscurcit la lumire
du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les
montrerai. Tu y verras aussi de la viande fume, du poisson grill, et
des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en
vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu
verras si jamais la faim vient frapper  ta porte. Si l'eau des nuages,
ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien
les en chasser; l'corce de bouleau ne manque pas dans les bois, et
voil mes dix doigts. Quant  ta chaudire, elle sera toujours pleine,
et ton feu bien allum... Tu ne dis rien?... je m'arrte. Puis-je
revenir encore te prsenter mon tison?...--Oui...

Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus
promptement  l'amour; voil pourquoi, les jeunes gens, avant de
prsenter le tison enflamm, ont un si grand dsir de se distinguer:
Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?

Les prliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont
bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son pouse dans une
famille voisine; il se rend chez sa matresse et sollicite le bonheur de
travailler pour ses parents; il s'tudie  leur montrer son zle, sa
diligence et son adresse; telles taient les moeurs patriarchales; Jacob
servit sept ans pour mriter Rachel. Si l'amant dplat, il perd ses
peines... mais s'il est agr, il obtient la faveur de _toucher_ sa
matresse; c'est en quoi consiste la difficult, _that's the rub_,...
comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, ds
qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcine, celle-ci est
mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les svres
dugnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile 
poursuivre sa fiance, plus elles sont alertes  le repousser;
d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris ds qu'elle
l'aperoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par
les cheveux, le mordent et l'gratignent; au lieu de la victoire qu'il
esprait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comdie dure
souvent des annes entires: _Point de franche lipe, tout  la pointe
de l'pe_... Maltrait, battu, l'amant est longtemps  se rtablir, et
ne gurit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles
dfaites; quelquefois, aprs sept annes de tentatives toujours
renouveles et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fentres.

Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont
l'office du pre ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au
plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refuse,
 moins qu'une famille ne soit dj lie par quelque autre engagement.
Si la jeune _personne_ n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui
propose, il ne lui reste qu'une ressource pour viter d'tre  lui,
c'est de lui faire une visite, les parents tant prsents (ante ora
parentum); pendant cette visite, les deux amants se _pincent_, se
_chatouillent_ et se _fouettent_! (O moeurs!...) La jeune fille devient
libre si elle rsiste  cette dangereuse preuve; mais si le jeune homme
l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est oblige de
l'pouser.

Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne
laissent pas d'y tre extrmement sensibles. Un guerrier indien,
mcontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena  la chasse
comme il en avait l'habitude. L'anne tait bonne, le gibier abondait.
Le mari, quoique bon chasseur, prtendait ne pouvoir rien trouver, et
allguait pour raison qu'il fallait qu'on et jet quelque sort sur lui.
La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le
Manitou lui avait ordonn de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui
croyait qu'on pouvait luder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia
son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Ds la nuit suivante, il
attaqua sa propre cabane comme l'et fait un ennemi, s'empara de sa
femme, la lia  un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers
pour la torturer; mais loin d'en rester l, il lui reprocha ses
infidlits, vraies ou prtendues, et la brla  petit feu. Le frre de
la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le froce mari; mais sa
soeur tait dans un tat si dsesprant, qu'il crut devoir abrger ses
souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit
la route du village, o il fit le rcit de cette triste aventure.

Chez ces peuples, les choses ne se passent pas prcisment comme chez
nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka,
l'poux outrag (je veux parler de l'_outrage_ par excellence; le cur
de Meudon, Rabelais, et rendu la _chose_ par un seul mot), l'poux
outrag, dis-je, cherche  se venger sur l'amant de sa femme; il le
provoque en duel (duel _singulier_!), les deux champions se dpouillent
de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur
laisse  son adversaire l'_avantage_ de porter les premiers coups;
l'honneur le veut ainsi dans ce pays-l; le mari tend donc le dos, se
courbe et reoit sur l'chine trois coups d'un fort bton, ou plutt
d'une espce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bton  son
tour, et non moins anim par la douleur qu'irrit de l'affront qu'il a
reu, il donne le mme nombre de coups  son ennemi; ainsi
l'offenseur... _heureux_... et le _malheureux_ offens frappe et est
frapp alternativement jusqu' trois fois; il arrive souvent que l'un
des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on prfre son dos
 son honneur et  sa gloire, on peut transiger avec l'poux offens,
mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des
habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de
bouche!!!) et autres choses semblables... Dans les pays civiliss, on
n'en est pas quitte  si bon march; les maris sont exigeants; outre les
coups de bton, on paie toujours bien cher des succs de ce genre...
C'est juste, aprs tout: Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux
de votre fontaine, nous dit le sage Salomon[231].

  [231] Bible. _Proverbes de Salomon_, chap. V,  2 (Qu'on doit
    s'attacher  sa femme).

    Cependant Juvnal dit quelque part que l'on a vu souvent des liens
    mal nous et prs de se dissoudre, resserrs par un robuste
    mdiateur.... L'illustre latin n'entendait pas prcisment une
    mdiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comdie de
    Molire.

Mais terminons ici cette lettre dj bien longue... Cher Charles, si
jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orgon, tu passeras par le
village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la
cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son _corce_ pour
y reposer tes _os_; cependant rassure-toi, ami; le Franais sera
intrpide voyageur, mais qu'on ne lui enlve pas l'espoir de revoir la
mre-patrie... Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te
souffler un bon vent et de bonnes penses; puisses-tu, dans tes voyages,
trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer
ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu' ton
retour chez toi, la sant, tes parents et tes amis te prennent
cordialement par la main.

Telles sont mes paroles que je confirme par trois tailles sur l'corce
du sycomore qui m'abrite.

Adieu.

_Forget me not._




CONCLUSION.


Ds la premire aube du jour, Daniel Boon, le docteur Hiersac et le
Natchez Whip-Poor-Will taient sur pieds; aprs avoir fait leurs
prparatifs de dpart, les trois amis se rendirent auprs des pionniers
pour leur faire leurs adieux; chacun et voulu pouvoir retarder le
moment de la sparation...

--Oui, mes amis,--dit Daniel Boon aux pionniers rassembls autour de
lui,--nous sommes peut-tre le peuple destin  oprer la rvolution la
plus consolante pour l'humanit; la folie des conqutes passera; le
commerce sera plus respect qu'il ne l'a t jusqu'ici; il sera le
destructeur des prjugs et le soutien de l'agriculture... Peut tre
achterez-vous, par de grandes fatigues, le bonheur des gnrations
futures; c'est le seul espoir qui puisse vous les faire supporter avec
courage. Vos enfants, fiers  leur tour, des vertus et de la gloire de
leurs pres, devront  votre mmoire de transmettre sans altration, 
leurs neveux, les liberts et l'indpendance nationales conquises par
tant de constance et d'hrosme... Mes amis, celui-l seul qui saurait
lire dans l'avenir, pourrait signaler les obstacles, peut-tre mme les
orages qui vous attendent; l'existence des tats (comme celle des
hommes) n'est qu'une lutte perptuelle... Mais encore quelques annes,
et les populations pourront se compter par milliers dans ces rgions o
l'on ne voit aujourd'hui que des animaux sauvages... Adieu, mes amis;
n'oubliez jamais que vous tes Amricains; les ennemis de nos
institutions feront de grands efforts pour vous garer, mais
rappelez-vous qu'un gouvernement paternel veille sur vous, et que votre
cause est celle de tout un peuple qui s'intresse  votre prosprit...
Amrique, tes destines sont grandes!... tu ne sens pas encore tes
forces! tu ne connais pas encore les faveurs que la fortune doit te
prodiguer! Gouverne par de sages lois, ta prosprit tonnera le
monde!... J'ignore les desseins de la Providence; mais nos neveux
verront de grandes choses!... Un jour, debout sur les pics des
Monts-Rocheux, ils salueront le radieux soleil d'Orient, et, tendant la
main  la France qui vit leurs pres au berceau, ils s'crieront: Eh
bien! sommes-nous toujours dignes de vous?... Adieu, mes amis, adieu;
peut-tre vous reverrai-je encore...

Les pionniers taient mus jusqu'aux larmes. Daniel Boon, le vieux
docteur canadien et le Natchez montrent  cheval et partirent; on les
suivit longtemps des yeux; les dames agitaient leurs mouchoirs, et les
hommes leurs bonnets de peau... Enfin les trois amis disparurent
derrire les collines.

                   *       *       *       *       *

Daniel Boon mourut peu de temps aprs son arrive sur les bords du
fleuve Missoury. Le vieux docteur canadien revit le beau pays de France.
Quant au Natchez Whip-Poor-Will, priv de son unique ami, il renona 
la vie sauvage, se retira dans l'tat de New-York et fut adopt dans la
tribu des _Tuscarooras_; il embrassa la religion chrtienne et devint un
zl propagateur de la foi parmi ses frres... Nous le rencontrerons
encore...




TABLE DES MATIRES.

  Prface                                          I
  Ddicace                                         j
  Chapitre premier.--Le Wigwham des trois amis     7
     --      II.   --Le Camp d'Aaron              45
     --     III.   --L'Enfant du Nantucket        81
     --      IV.   --La Prairie                  115
     --       V.   --Le Combat des reptiles      157
     --      VI.   --Le Bivouac                  183
     --     VII.   --Les Pliades                255
     --    VIII.   --La Panthre                 295
     --      IX.   --Le Conseil des Sachems      321
     --       X.   --La Bataille sans larmes     349
     --      XI.   --Le Torrero                  363
     --     XII.   --Hail Columbia!              383
  Conclusion                                     425


Paris.--Impr. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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