Project Gutenberg's L'Atelier de Marie-Claire, by Marguerite Audoux

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll
have to check the laws of the country where you are located before using
this ebook.



Title: L'Atelier de Marie-Claire

Author: Marguerite Audoux

Release Date: December 19, 2018 [EBook #58501]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ATELIER DE MARIE-CLAIRE ***




Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)










  MARGUERITE AUDOUX

  L'ATELIER
  DE
  MARIE-CLAIRE

  --ROMAN--

  TREIZIME MILLE

  PARIS
  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1921
  Tous droits rservs
  Copyright by Eugne Fasquelle, 1920.




IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

_20 exemplaires numrots sur papier de Hollande._




DU MME AUTEUR

  Marie-Claire, roman. Prface d'Octave Mirbeau. (81e mille)
    (E. Fasquelle, diteur)                                       1 vol.


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.




L'ATELIER DE MARIE-CLAIRE

I


Ce jour-l, comme chaque matin  l'heure du travail, l'avenue du Maine
s'encombrait de gens qui marchaient  pas prcipits et de tramways
surchargs qui roulaient  grande vitesse vers le centre de Paris.

Malgr la foule, j'aperus tout de suite Sandrine. Elle aussi allongeait
le pas et je dus courir pour la rattraper.

C'tait un lundi. Notre chmage d't prenait fin, et nous revenions 
l'atelier pour commencer la saison d'hiver.

Bouledogue et la petite Duretour nous attendaient sur le trottoir, et la
grande Bergeounette, que l'on voyait arriver d'en face, traversa
l'avenue sans s'inquiter des voitures afin de nous rejoindre plus vite.

Pendant quelques minutes il y eut dans notre groupe un joyeux bavardage.
Puis les quatre tages furent monts rapidement. Et tandis que les
autres reprenaient leurs places autour de la table, j'allai m'asseoir
devant la machine  coudre, tout auprs de la fentre. Bouledogue fut la
dernire assise. Elle souffla par le nez selon son habitude, et aussitt
l'ouvrage en main, elle dit:

--Maintenant il va falloir travailler dur pour contenter tout le monde.

Le mari de la patronne la regarda de trs prs en rpondant:

--Eh b... Dites si vous grognez dj!

C'tait toujours lui qui faisait les recommandations ou les reproches.
Aussi les ouvrires l'appelaient le patron, tandis qu'elles ne parlaient
de la patronne qu'en l'appelant Mme Dalignac.

Bouledogue grognait pour tout et pour rien.

Lorsqu'elle n'tait pas contente, elle avait une faon de froncer le nez
qui lui relevait la lvre et dcouvrait toutes ses dents, qui taient
fortes et blanches.

Il arrivait souvent que le patron se querellait avec elle; mais Mme
Dalignac ramenait toujours la paix en leur disant doucement:

--Voyons... restez tranquilles.

Les colres du patron ne ressemblaient pas du tout  celles de
Bouledogue. Elles taient aussi vite parties que venues. Sans
prparation ni avertissement il se prcipitait vers l'ouvrire 
rprimander, et pendant une minute il criait  s'en trangler, en
supprimant la moiti des mots qu'il avait  dire.

Cette faon de parler agaait la grande Bergeounette qui se moquait et
marmottait tout bas:

--Quel baragouin!

Le patron tait le premier  rire de ses emportements, et comme pour
s'en excuser, il disait:

--Je suis vif.

Et il ajoutait parfois avec un peu de fiert:

--Moi, je suis des Pyrnes.

C'tait lui qui brodait  la machine les manteaux et les robes des
clientes. Il tait adroit et mticuleux, mais aprs quelques heures de
travail il devenait tout jaune et paraissait cras de fatigue.

Sa femme le touchait  l'paule en lui disant:

--Repose-toi, va.

Il arrtait alors sa lourde machine, puis il reculait son tabouret, afin
de s'appuyer au mur; et il restait de longs moments sans remuer ni
parler.

Il y avait entre les patrons et les ouvrires comme une association
amicale. Mme Dalignac ne craignait pas de demander des conseils dans
l'atelier, et les ouvrires lui accordaient toute leur confiance.

Quant au patron, s'il criait  tue-tte pour nous donner la moindre
explication, il parlait tout autrement  sa femme. Il prenait son avis
pour les plus petites choses et ne la contrariait jamais.

Mme Dalignac tait un peu plus ge que son mari. Cela se voyait  ses
cheveux qui grisonnaient aux tempes; mais son visage restait trs jeune
et son rire tait frais comme celui d'une petite fille.

Elle tait grande et bien faite aussi, mais il fallait la regarder
exprs pour s'en apercevoir, tant elle paraissait toujours efface et
lointaine. Elle parlait doucement et posment; et s'il arrivait qu'elle
ft oblige d'adresser un reproche  quelqu'un, elle rougissait et se
troublait comme si elle tait elle-mme la coupable.

Le patron avait pour sa femme une tendresse pleine d'admiration, et
souvent il nous disait:

--Personne n'est comme elle.

Ds qu'elle sortait, il se mettait  la fentre pour la voir passer d'un
trottoir  l'autre, et si elle tardait  revenir, il la guettait et
devenait inquiet.

Dans ces moments-l, les ouvrires savaient bien qu'il ne fallait rien
lui demander.

Aujourd'hui l'espoir du travail apportait de la joie dans l'atelier. Il
n'tait question que d'une nouvelle cliente dont les paiements seraient
srs, parce qu'elle tenait un commerce important, et qui nous donnerait
beaucoup d'ouvrage parce qu'elle avait cinq filles.

Le patron pressait sa femme d'aller chercher les toffes annonces:

--Vite, vite, disait-il.

Et il s'agitait si fort, qu'il heurtait les mannequins et les tabourets.

Mme Dalignac riait, et tout le monde en faisait autant.

Le soleil paraissait rire avec nous aussi. Il rayonnait  travers la
vitre et cherchait  se poser sur la corbeille  fil et sur la machine 
coudre. Sa chaleur tait encore trs douce et Bergeounette ouvrit toute
grande la fentre pour qu'il pt entrer  son aise.

De l'autre ct de l'avenue, les murs d'une maison en construction
commenaient  sortir de terre. Des bruits de pierres et de bois se
confondaient en montant jusqu' nous, et les ceintures rouges et bleues
des maons se montraient  travers les chafaudages.

A tout instant, des tombereaux de moellons et de sable se dversaient.
Les moellons roulaient avec un bruit clair, et le glissement du sable
faisait penser au vent d't dans le feuillage des marronniers. Puis
c'tait des fardiers chargs de pierres de taille qui arrivaient. On les
entendait venir de loin. Les charretiers criaient. Les fouets
claquaient, et les chevaux tiraient  plein collier.

                   *       *       *       *       *

Aussitt que sa femme fut partie, le patron se fit aider par la petite
Duretour, pour dbarrasser les planches des bouts de chiffons et mettre
de l'ordre un peu partout.

La petite Duretour n'tait pas trs bonne ouvrire malgr ses dix-huit
ans, mais Mme Dalignac la gardait  cause de sa grande gat. Elle
prenait toujours les choses du bon ct, et son entrain nous empchait
souvent de sentir la fatigue.

C'tait elle qui faisait les courses et qui ouvrait la porte aux
clientes. Sa taille tait si menue et ses cheveux si ngligs que
beaucoup la prenaient pour une apprentie. Cela la vexait un peu et lui
faisait dire:

--Lorsque je serai marie, elles me prendront encore pour une petite
fille.

Son fianc n'tait gure plus g qu'elle. Chaque soir il venait
l'attendre  la sortie et tous deux ne tenaient pas plus de place qu'un
seul sur le trottoir.

Maintenant elle vidait les casiers et brossait les planches. De temps en
temps, elle lanait un paquet en l'air et le rattrapait comme une balle,
ou bien elle s'amusait  dformer les noms des clientes en faisant des
rvrences aux mannequins. C'taient surtout Mmes Belauzaud et Pellofy
qui recevaient ses compliments. Elle s'inclinait trs bas en prenant un
air ravi:

--Bonjour, Madame Bel-oiseau.

--Bonjour, Madame Pelle  feu.

Les rires s'chappaient tous ensemble par la fentre, et les maons d'en
face levaient la tte pour voir d'o ils sortaient.

J'tais la dernire venue dans la maison.

J'y tais entre peu de temps avant la morte-saison d't, et quoique
toutes se fussent montres bonnes camarades pour moi, une timidit
m'empchait de prendre part  leur gat. Cependant, depuis que j'tais
 Paris, c'tait le premier atelier o je me sentais  l'aise. La voix
querelleuse du patron ne m'effrayait gure, et la douceur de sa femme me
donnait une grande tranquillit.

A mon arrive, le patron avait tout de suite coup mon nom en deux. Ses
joues s'taient gonfles pour accentuer la moquerie pendant qu'il
disait:

--Marie-Claire? Deux noms  la fois? Eh b... vous tes patante, vous.

Et en rejetant son souffle comme s'il loignait de lui une chose trop
complique, il avait ajout d'un ton srieux:

--On vous appellera Marie. Cela sera bien suffisant.

Mais cela ne fut pas suffisant. Je rpondis si mal  ce nom qu'il fallut
bien rendre au mien sa premire forme.

                   *       *       *       *       *

Mme Dalignac revint plus tt qu'on ne s'y attendait. Elle rapportait un
norme carton dont le couvercle se soulevait malgr les ficelles qui le
retenaient.

Le patron s'empressa de l'ouvrir. Il toucha les tissus avec une petite
grimace de contentement.

--De la soie, rien que de la soie, disait-il. Sa femme l'loigna:

--Laisse... tu vas tout embrouiller.

Puis en s'adressant  nous:

--C'est pour un mariage.

Elle s'assura que le carton reposait tout entier sur la table et elle
sortit une  une, les pices d'toffes, en dsignant leur emploi.

--Une robe noire pour la mre de la marie... Deux robes bleues pour les
grandes soeurs... Des robes roses pour les petites soeurs... Et des
dentelles noires, et des dentelles blanches, et des pices de ruban, et
des taffetas pour doublures, et des satins pour jupon...

Elle sortit avec prcaution le dernier tissu soigneusement pli dans du
papier:

--Et voil du crpe de chine pour la robe de la marie.

Et sans prendre le temps d'enlever son manteau, elle attira un mannequin
et prit les toffes  pleines mains pour les draper autour du buste.
Elle dpliait les dentelles et les disposait, elle tournait les rubans
en coque sur ses doigts et les piquait d'une pingle. Puis elle rejeta
le tout sur la table et ce ne fut bientt plus qu'un fouillis de toute
couleur.

Mes quatre compagnes avaient cess de coudre et regardaient avec
intrt. Leurs yeux allaient d'une couleur  l'autre et leurs mains
s'avanaient pour toucher les dentelles et les tissus soyeux.

Tout  coup la pendule se mit  sonner.

Bouledogue se leva en disant d'un ton bourru:

--Il est midi.

C'tait vrai, mais la matine avait pass si vite que personne ne se
doutait qu'il tait l'heure d'aller djeuner.

Les autres dposrent leur ouvrage et se levrent lentement comme 
regret.

                   *       *       *       *       *

L'aprs midi fut pleine d'entrain. Duretour, monte sur un tabouret,
garnissait les planches d'un papier gris que le patron lui passait,
aprs en avoir coup les bandes de la grandeur ncessaire.

Quand le patron ne donnait pas les papiers assez vite, Duretour en
profitait pour tourner et danser sur son tabouret; puis elle ouvrait et
refermait les bras en criant comme une marchande  la foire:

--Robes et manteaux, robes et manteaux.

Cela nous faisait rire et le patron disait d'un air indulgent:

--S'il n'y avait que vous pour les faire, ma pauvre Duretour.

Les maons d'en face sifflaient comme des oiseaux libres. Ils avaient
fini par dcouvrir l'atelier et ils faisaient tout leur possible pour
attirer notre attention. L'un d'eux appelait tous les noms de jeunes
filles qui lui venaient  l'ide, pendant qu'un autre frappait une
charpente en fer avec un lourd marteau. Et chaque fois qu'un rire
clatait ou que l'une de nous se montrait un peu  la fentre, les
appels redoublaient, et la charpente sonnait comme une cloche.

Vers le soir, la soeur du patron entra dans l'atelier. C'tait une femme
 l'air hardi. Elle tait couturire aussi et on l'appelait Mme Doubl.

Elle s'assit sur le tabouret du patron et elle dit d'un ton mprisant:

--Tout le monde travaille dj?

Son frre rpondit, l'air vex:

--Je suis sr que tu n'as pas fini de te reposer, toi!

Elle fit le geste de lancer quelque chose par-dessus son paule:

--Oh! moi, je fais comme les clientes, je vais aux bains de mer, et je
suis rentre seulement ce matin.

Le patron lui montra les tissus:

--Nous avons de l'ouvrage, dit-il.

Mme Doubl devint attentive, et ses sourcils se rapprochrent.

Elle avait des yeux noirs comme ceux de son frre, mais son regard tait
plein d'audace et de fermet. Sa bouche aussi faisait penser  celle du
patron, mais ses lvres semblaient faites d'une matire dure qui les
empchait de se distendre pour le sourire. Elle marchait sans grce, en
bombant la poitrine et on et dit qu'elle portait sur toute sa personne
quelque chose de satisfait.

A son entre le visage de Mme Dalignac avait chang d'expression. Tout
en coupant ses taffetas, elle mordillait sa lvre comme les gens qui ont
une proccupation, et on entendait davantage le bruit sec et grinant de
ses ciseaux.

Mme Doubl reprit:

--C'est gal, tu es fou, Baptiste, d'avoir toutes tes ouvrires au dbut
de la saison.

Elle me dsigna du doigt:

--Tu n'avais pas besoin de reprendre celle-l.

Le patron parut gn. Il rpondit sans me regarder:

--Elle a besoin de gagner sa vie comme nous.

Mme Doubl se moqua. Elle avait l'air de chantonner quand elle dit en
tapant sur l'paule de son frre:

--Eh! oui, pauvre Baptiste! mais moi, j'aime mieux que l'argent soit
dans ma poche que dans celle des autres.

Bouledogue et Sandrine baissaient la tte et cousaient plus vite. La
petite Duretour tait devenue srieuse et je ressentais moi-mme un
malaise, qui me faisait dsirer fortement le dpart de Mme Doubl.
Seule, la grande Bergeounette paraissait ne rien redouter et continuait
 s'intresser aux maons d'en face, qui menaient grand bruit en
quittant le chantier.

Le patron cherchait  parler d'autre chose, mais sa soeur revenait
toujours au mme sujet. Elle trouvait que Mme Dalignac manquait de
fermet avec ses clientes et de svrit avec ses ouvrires. Elle
demandait des dtails prcis sur le travail et trouvait  redire  tout.

Le patron finit par montrer de l'agacement:

--Ma femme n'est pas un gendarme comme toi, dit-il.

Et Mme Doubl, qui avait le mme accent que son frre, rpondit:

--Eh b... Tant pis, donc.

Et elle se campa debout en regardant tout le monde avec insolence.

--Il est sept heures, Bouledogue... dit tout  coup Mme Dalignac.

C'tait peut-tre la premire fois que Bouledogue oubliait l'heure. Elle
se leva vivement et dfit son tablier avant d'avoir rang son ouvrage.
Les autres aussi se levrent en hte. Elles passrent la porte sans
bruit. Mais  peine sorties, on les entendit dgringoler l'escalier
comme si elles fuyaient un danger.

Je les retrouvai en bas, groupes comme le matin devant la porte
cochre; mais leurs visages taient bien diffrents. Les jolis yeux de
la petite Duretour montraient une vraie colre:

--Elle nous a gt notre belle journe, disait-elle.

Sandrine affirma en se rapprochant de moi:

--Elle est trs dure pour ses ouvrires.

Elle se rapprocha encore en baissant la voix.

--Vous la verrez revenir quand les robes de mariage seront faites. A
chaque saison, elle vient prendre nos plus jolis modles, et elle se
vante de les faire payer trs cher  ses clientes.

La grande Bergeounette fit entendre un rire drle, et dit tout en l'air,
sans souci d'tre coute:

--Elle n'a pas sa pareille pour savoir amener l'argent dans son coffre.

Bouledogue grogna en montrant ses dents:

--Je ne travaillerais pas chez elle, mme si j'avais grand faim.

L'arrive du fianc de Duretour nous obligea de nous sparer et chacune
s'en alla en emportant sa rancune.




II


Octobre tait venu. Les toilettes de mariage se terminaient les unes
aprs les autres, et il ne resta bientt plus que la robe blanche qu'on
devait faire au dernier moment afin de lui conserver toute sa fracheur.

C'taient Sandrine et Bouledogue qui s'occupaient de ce travail. Mme
Dalignac leur donnait des tabliers blancs qui les couvraient jusqu'aux
pieds, et elles s'installaient momentanment au bout de la table.

Mme Doubl revint comme l'avait prdit Sandrine. Elle fit tourner d'un
coup de pouce les mannequins sur lesquels taient les robes, et aprs
avoir crayonn des lignes sur un bout de papier, elle sortit de
l'atelier comme elle y tait entre, sans dire un mot.

La voix de Bouledogue gronda derrire elle:

--Elle nous prend pour des chiens.

Au mme instant Duretour leva le nez au plafond et fit entendre une
petite voix flte qui disait:

--B'jour, M'dame.

Maintenant, les planches dbordaient d'toffes et les rires des premiers
jours avaient cess. Le soir  la sortie, on ne prenait plus le temps de
bavarder sous la porte cochre. Bouledogue filait vite dans la clart
des becs de gaz. Bergeounette, qui se pressait aussi, ne prenait pas
toujours la direction de sa demeure, et Duretour, serre contre son
fianc, l'entranait rapidement vers la rue de la Gat.

Sandrine habitait une rue voisine de la mienne et nous remontions une
partie de l'avenue du Maine ensemble. Une fois, elle m'avait quitte
pour courir  la rencontre de son Jacques qui venait au-devant d'elle.

J'avais souvent entendu parler du Jacques  Sandrine, ainsi que le
nommait Bergeounette. Mais lorsque je le vis il me fit penser  une
chose inacheve. Il tait beaucoup plus grand que Sandrine. Cependant
quand elle lui prit le bras pour l'appuyer sur le sien, il me sembla
qu'elle n'aurait eu aucune peine  le porter comme un petit enfant.

Jacques et Sandrine n'taient pas des fiancs, comme la petite Duretour
et son mcanicien. Ils taient des amoureux qui s'taient toujours
aims.

La mre de Sandrine les avait nourris ensemble et longtemps ils
s'taient crus frre et soeur. Puis les parents de Jacques avaient
repris leur fils, pour le mettre au collge. Mais chaque anne ils le
renvoyaient passer ses vacances dans le petit village. Aussi, lorsque 
vingt ans Sandrine tait venue chercher du travail  Paris, elle tait
dj mre d'une petite fille.

Elle l'avait avou sans honte ni crainte  Mme Dalignac. Et tout de
suite elle avait demand  emporter de l'ouvrage le soir pour augmenter
le prix de sa journe.

Elle savait son mtier  fond. Elle tait douce et gaie. Et ds les
premiers jours Mme Dalignac l'avait prise en amiti.

Depuis, il lui tait venu un autre enfant, un petit garon qui allait
sur ses trois ans et que la grand'mre levait  la campagne avec la
petite fille.

Jacques tait caissier dans une grande maison de banque. Il habitait
avec sa mre qu'il faisait vivre maintenant que son pre tait mort,
mais il passait toutes ses soires auprs de Sandrine  faire des
colonnes de chiffres qui n'en finissaient plus. La mme table et la mme
lampe leur servait, et tout deux travaillaient courageusement jusqu'
minuit pour gagner de quoi faire vivre leurs petits.

Pour l'instant, il y avait quelque chose de chang dans leur intimit.
Jacques ne venait plus au-devant de Sandrine, et il la laissait seule 
veiller dans la petite chambre. Sandrine n'en prenait pas souci. Jacques
lui avait dit qu'il tait oblig de rester auprs de sa mre trs
souffrante et cette explication lui suffisait. Elle se montrait heureuse
et tranquille, comme si elle et t la femme lgitime de Jacques, et
elle disait avec un sourire plein de confiance:

--Je sais bien que mon Jacques ne pourra jamais m'pouser, mais je sais
bien aussi que rien ne pourra nous sparer.

C'tait  elle que je devais mon entre chez Mme Dalignac. Le hasard
nous avait runies un dimanche sur un banc du boulevard. Nous avions
parl de la couture, et elle m'avait propos la place de mcanicienne
qui tait libre dans son atelier.

Moi aussi je l'avais prise en amiti tout de suite. J'ignorais si elle
se sentait elle-mme attire vers moi; car elle paraissait indiffrente
 tout ce qui n'tait pas son Jacques ou ses enfants. Mais lorsqu'elle
levait les yeux sur moi, elle avait toujours l'air de m'offrir quelque
chose.

                   *       *       *       *       *

Au jour fix pour le mariage de la jeune cliente, Sandrine mit la robe
dans le carton, afin d'aller habiller elle-mme la marie et s'assurer
qu'aucun point n'avait t oubli. Elle aimait faire ce travail et Mme
Dalignac savait bien qu'elle s'en acquittait parfaitement. Aussi, elle
lui indiqua seulement la manire de disposer le voile  la nouvelle
mode. Il fallait surtout que la couronne de fleurs d'oranger retnt trs
en arrire les plis de tulle.

--Tenez, comme ceci.

Et Mme Dalignac drapait une mousseline raide sur les cheveux de
Duretour, et elle ramassait au hasard une bande de toile, qu'elle lui
enroulait au front, en guise de couronne.

Sandrine ne riait pas comme nous des mines rvoltes de Duretour. Elle
suivait attentivement les gestes de Mme Dalignac et, quand elle eut
elle-mme arrondi certain pli sous la bande de toile, elle partit toute
lgre et pleine d'assurance.

                   *       *       *       *       *

L'activit se relchait toujours un peu lorsqu'une commande importante
tait finie. Bouledogue prenait son temps. Le patron se croisait les
bras, et Bergeounette regardait plus qu'il ne fallait  travers la
vitre.

Bergeounette tait la plus ancienne aprs Sandrine. Elle avait pris sa
place devant la fentre et n'avait jamais voulu la cder  personne.

Le patron affirmait qu'elle faisait des signes  un manchot qui passait
sur le trottoir d'en face, mais Mme Dalignac disait que cela ne
l'empchait pas de coudre trs vite et trs bien.

Personne ne savait le vritable nom de Bergeounette et personne ne s'en
inquitait.

Le premier jour de son entre  l'atelier, elle avait refus de faire le
travail  la manire de la maison, prtendant que sa manire  elle
tait aussi bonne. Le patron qui n'aimait pas  tre contredit s'tait
emport en lui criant qu'elle tait aussi entte qu'une Bretonne.

Aussitt elle s'tait redresse pour rpondre avec fiert:

--J'en suis une. Je suis une vritable Barzounette.

Le patron s'tait moqu:

--Comment dites-vous cela?

Mais Bergeounette l'avait nargu:

--Je dis comme a, Monsieur. Et vous ne pourrez pas le rpter, parce
que les gens du Midi ne sauront jamais prononcer ce mot-l.

Le patron avait ri au lieu de se fcher, et il avait cd  l'entte en
l'appelant: tte de Bergeounette.

Elle continuait  montrer le mme enttement pour tout ce qui n'tait
pas son ide.

Les cris furieux du patron ou les douces remontrances de sa femme
n'avaient aucune prise sur elle; et il fallait toujours lui cder  la
fin.

En dehors de ce dfaut qui amenait souvent des disputes, elle tait
toujours prte  rendre service aux autres. De plus, elle tait d'humeur
gale et ne cherchait jamais les querelles. Sa grande joie tait d'tre
coute, quand elle parlait de sa Bretagne, elle disait:

--La lande est grise, mais les ajoncs fleuris sont plus jaunes que les
gents.

Elle parlait de la mer comme d'une personne qu'elle aurait aime
tendrement.

--Quand j'tais petite, disait-elle, je courais sur les rochers pour
mieux la voir, et lorsqu'elle se mettait  cumer, je croyais qu'elle
s'habillait en blanc pour une fte, et que toutes les vagues la
suivaient en procession.

Par les jours de grand vent, Bergeounette ressentait une vritable
inquitude et ne manquait jamais de nous dire:

--Il y aura des barques  la cte.

Parfois elle ouvrait la fentre et regardait le ciel comme si elle y
cherchait les barques en pril. Puis elle fixait longuement les nuages,
et souvent, en se rasseyant, elle chantait d'une voix lente et comme
lointaine:

    D'o viens-tu, beau nuage,
    Apport par le vent?
    Viens-tu de cette plage,
    Que je vois en rvant?

Notre gat s'effaa brusquement au retour de Sandrine. Elle rentrait de
chez la cliente avec un visage si boulevers, que tout le monde pensa
qu'un malheur tait arriv  la robe.

Le patron et sa femme n'osaient pas l'interroger. Ils attendaient ce
qu'elle allait dire, mais elle passa devant eux sans parler, et au lieu
de s'asseoir, elle resta debout prs de son tabouret.

Ses paules taient comme tasses et ses yeux taient si largis qu'ils
faisaient mal  voir. Et tout  coup, elle se tourna contre le mur pour
y appuyer son front.

Alors le patron n'y tint plus. Il se prcipita en lui criant dans les
oreilles:

--La robe? la robe?

Le regard de Sandrine passa sur lui et sur nous et aussitt elle parla.
Elle parlait avec vivacit; et ce qu'elle disait tait si embrouill
qu'il semblait que personne n'y comprendrait jamais rien. Cependant,
quand elle s'arrta, tout le monde savait que la robe allait bien, que
le voile avait t dispos  la nouvelle mode, et que la pauvre Sandrine
venait d'apprendre que son Jacques tait mari  une jeune fille riche
depuis une semaine dj.

Il y eut comme une pouvante qui sembla commander le silence. Puis le
patron baissa la tte et recula jusqu' son tabouret, pendant que sa
femme s'avanait lentement vers Sandrine, comme si elle y tait attire
contre sa volont.

Ce fut Bouledogue qui ramena le bruit en lanant des mots injurieux 
l'adresse de Jacques. Bergeounette secoua les paules comme si elle
voulait se dbarrasser d'un manteau gnant. La petite Duretour se mit 
pleurer tout haut. Et quand enfin je ramenai mon regard sur la machine 
coudre, je m'aperus que je serrais fortement la burette contre ma
poitrine, et que l'huile tombait goutte  goutte sur mes vtements.

C'tait chez la mre de Jacques que Sandrine avait appris son malheur.
Comme la vieille dame lui avait toujours tmoign de l'amiti, elle
n'avait pu rsister au dsir de monter prendre de ses nouvelles en
passant devant sa demeure. Mais l, au lieu d'une malade, elle avait
trouv une personne bien portante et gaie qui lui avait dit tout de
suite:

--Jacques a fait un beau mariage.

Et aprs avoir donn beaucoup de dtails sur le bonheur de son fils et
la beaut de sa bru, elle avait renvoy doucement Sandrine en lui
disant:

--Allez vite habiller votre jeune marie.

Tout le jour Sandrine pleura. Elle poussait des cris comme un petit
enfant, et sa peine nous paraissait si grande que nous ne trouvions rien
 lui dire.

Elle s'arrtait pour rpter d'un ton plein d'angoisse:

--Pourquoi? mais, pourquoi?

Justement, la veille, Jacques avait pass quelques instants dans la
petite chambre, et il tait parti en emportant une photographie des
enfants.

Et le front de Sandrine se plissait, et son regard semblait se retourner
en dedans comme pour fouiller sa mmoire:

--Pourquoi? mais, pourquoi?

Elle finit par s'endormir contre le mur et le bruit des tabourets ne la
rveilla pas,  la sortie des ouvrires.

Je restai pour attendre son rveil afin de l'accompagner chez elle. De
son ct, Mme Dalignac parlait de tirer le lit-cage de son coin, pour
l'tendre dans l'atelier.

Sandrine se rveilla au bruit que fit la sonnette de la porte.

C'tait Jacques qui venait aux nouvelles. Il tait comme apeur, et il
n'avait ni chapeau, ni pardessus, malgr le temps humide et froid.

Sandrine trembla de tout son corps en le voyant, et lui, en s'avanant,
semblait implorer sa piti:

--Ma Sandrine!

Et Sandrine en lui tendant les deux mains comme pour le protger,
rpondit aussitt:

--Mon Jacques.

Ils restrent un long moment  se regarder.

Le visage de Jacques exprimait une tendresse si profonde, qu'il me vint
 l'ide qu'il n'y avait rien de chang entre eux. Mais cela s'effaa
vite, car tous deux se mirent  pleurer lamentablement.

Sandrine ne fit aucun reproche. Elle dit seulement  travers ses larmes:

--Comment vais-je faire pour lever les enfants?

Jacques voulut parler aussi, mais les mots qu'il avait  dire sortaient
difficilement de sa bouche.

Sa voix restait au fond de sa gorge, et il pressait davantage les mains
de son amie, comme si cela suffisait  le faire comprendre. Puis il se
mit  tirer sur le dossier d'une chaise dont les pieds se trouvaient
retenus par la traverse de la table. Il tirait fortement, et quand il
eut russi  sortir la chaise il respira avec satisfaction comme s'il
venait de faire une chose absolument ncessaire. Peu aprs, il reprit
son air craintif, et il regarda vers la porte avec un mouvement qui lui
fit tendre le dos.

Sandrine ne chercha pas  le retenir, mais au moment o il la quittait
pour aller rejoindre sa nouvelle femme, elle lui lustra du bout des
doigts le plastron de sa chemise, dont les plis formaient des cassures.

Le lendemain, personne ne la vit pleurer.

Cependant, elle gardait un tic qui lui tirait durement la bouche. Et 
tout instant son regard s'en allait autour de l'atelier comme  la
recherche d'un objet perdu.




III


On approchait de la Toussaint, et toutes les clientes rclamaient leurs
vtements pour ce jour-l. Une activit pleine d'apprhension emplissait
l'atelier. Mme Dalignac nous distribuait l'ouvrage avec un front
soucieux, et les indications qu'elle donnait d'un air absent n'taient
pas toujours comprises. Bergeounette, qui ne prenait plus le temps de
regarder par la fentre, supportait mal les observations, et Duretour,
qui ne pouvait plus rire, se mettait  pleurer au moindre reproche.
Bouledogue grognait et disait que nous faisions le travail de deux
journes en une seule. Personne ne lui rpondait, mais les mouvements
nerveux augmentaient. Une bobine s'en allait rouler sous la table, ou
une paire de ciseaux tombait avec bruit sur le parquet.

Bouledogue n'arrivait jamais en retard  l'atelier, mais elle ne donnait
jamais une minute en plus du temps qu'elle devait. A midi, ou  sept
heures tapant, elle se levait de son tabouret, et si l'une de nous
s'attardait pour finir quelques points, elle la regardait de travers et
disait:

--Une journe de travail suffit.

Maintenant elle tait sans cesse de mauvaise humeur et rudoyait tout le
monde.

Mme Dalignac essaya de la calmer:

--Allons, Bouledogue, encore un peu de courage, bientt nous serons
moins presses.

Mais Bouledogue, au lieu de se calmer, se dressa et rpondit trs haut:

--Si vous ne disiez pas toujours oui  vos clientes, elle seraient bien
forces d'attendre que leurs robes soient faites.

Elle se rassit un peu tremblante, et elle ajouta:

--Moi aussi, je voudrais une robe neuve pour la Toussaint. Pourtant, il
faudra bien que je m'en passe.

Le patron ne savait pas non plus se retenir. Il se lana sur Bouledogue
et lui cria en pleine figure:

--Ma femme est une sainte! entendez-vous?

Et Bouledogue, qui n'tait pas encore apaise, rpondit en le repoussant
du coude:

--Je le sais bien.

Lorsque Bouledogue tait en colre, sa voix semblait monter du plus
profond d'elle-mme. Elle rsonnait sourdement, et faisait penser  une
cogne qui frappe un chne.

Le patron en restait intimid, et Bergeounette, qui ne craignait rien ni
personne, se taisait dans ces moments-l.

Le lendemain de ce jour, Sandrine ne vint pas. Mme Dalignac s'aperut
tout de suite qu'elle n'tait pas  sa place. Et comme aucune de nous ne
connaissait la cause de son absence, elle parla d'envoyer quelqu'un chez
elle, craignant qu'elle ne ft malade.

La grande Bergeounette posait dj son tablier; mais le patron lui
appuya fortement sur l'paule pour la faire tenir tranquille.

--Cette Bergeounette! disait-il. Elle a toujours un pied en l'air pour
courir dehors.

Il croyait, lui, que Sandrine tait seulement en retard, et qu'elle
allait arriver d'un instant  l'autre.

La crainte que Sandrine ne ft malade me vint  moi aussi. Depuis deux
jours elle avait un gros rhume, et la veille au soir en rentrant sous la
pluie, elle avait eu beaucoup de peine  remonter l'avenue avec son
paquet d'ouvrage, qui n'tait cependant pas lourd.

Je voulais dire cela  Mme Dalignac, mais la petite Duretour racontait
qu'elle avait failli manquer aussi, parce que son fianc avait voulu la
quitter.

Sa voix tait pleine de rire, et le patron eut une moquerie apitoye en
forant son accent:

--Au moinss, pvre petite! vous l'avez retenu, cet homme?

--Il est aussi entt que moi, disait Duretour. Il voulait se promener
sur l'avenue du Maine, et moi je voulais aller sur le boulevard
Montparnasse. Alors il s'est fch. Il a retir son bras de ma taille et
il s'en est all  grandes enjambes.

--Et vous avez couru derrire lui comme un petit chieng? dit encore le
patron.

--Oh! non, rpondit Duretour. Quand j'ai vu qu'il partait pour de vrai,
j'ai perdu la tte et j'ai cri: Au voleur!

Personne n'avait envie de rire. On pensait  Sandrine et au travail
press, et Duretour n'osa pas dire la fin de son histoire.

Sandrine arriva au moment o tout le monde avait cess de penser  elle.

Elle venait demander la permission de se reposer tout le jour. Elle
s'excusa en disant qu'elle avait la fivre et qu'il lui tait impossible
de travailler.

Ses yeux taient brillants et ses lvres rouges, mais son visage
paraissait trs diminu.

Presque aussitt elle eut une quinte de toux.

On et dit qu'elle avait quelque chose de fl dans la gorge, et
Duretour lui cria:

--Arrtez-vous donc, vous toussez comme un vieux bonhomme.

Sandrine se mit  rire  travers sa toux, puis elle dit en frappant sa
poitrine de son poing ferm:

--C'est la premire fois qu'un rhume me fait aussi mal.

Ds qu'elle fut partie, Mme Dalignac parut s'inquiter  son sujet et le
patron grommela:

--Il ne manquerait plus que a qu'elle soit malade.

Le lendemain elle manqua encore, et Duretour, qui tait alle aux
nouvelles, rapporta que la fivre avait augment et que Sandrine tait
incapable de se lever.

Le regard de Mme Dalignac se fixa un long moment sur les robes  moiti
faites qui s'talaient partout. Et le patron parlait dj de prendre une
nouvelle ouvrire pour remplacer Sandrine.

Sa femme l'empcha de s'agiter davantage en disant:

--Je travaillerai tous les soirs jusqu' minuit. Voil tout.

Elle ajouta d'un air un peu gn en se tournant vers nous:

--Si l'une de vous a envie d'en faire autant, nous veillerons ensemble.

Personne ne rpondit. Mais le soir, comme neuf heures sonnaient,
Bergeounette arriva en mme temps que moi. Et presque aussitt,
Bouledogue entra  son tour.

Le patron fut grandement surpris en la voyant. Il ne pouvait pas croire
qu'elle voult veiller aussi.

--Oh! c'est pour Sandrine, rpondit Bouledogue de son air malgracieux.

Et chacune se mit  travailler en silence.

Le patron avait pris un coin de la table. Il dessinait une garniture de
broderie pour un manteau, et quoique son fusain se casst souvent dans
ses doigts, il ne s'impatientait pas comme d'habitude.

Les veilles suivantes furent plus animes.

Bouledogue et le patron se chamaillaient, ou bien Bergeounette se
plaignait de la vie insupportable qu'elle menait dans son mnage.

Les plaintes de Bergeounette avaient toujours quelque chose de si
comique que personne ne la prenait en piti. Mme le matin o elle tait
arrive avec un oeil meurtri et une joue saignante, tout le monde
s'tait mis  rire en lui voyant prendre un air drlement triste pour
dire:

--Si mon mari ne me battait pas, je serais la plus heureuse des femmes.

A coudre tranquillement sous la lampe, elle finissait par oublier ses
ennuis, et les veilles ne s'achevaient pas sans qu'elle ait longuement
parl de la mer et de sa Bretagne.

Elle rptait souvent les mmes choses, mais on ne se lassait pas de les
entendre, et c'tait comme si elle et recommenc une trs belle
chanson, lorsqu'elle disait:

--La mer est comme un tre aveugle et sourd dont la puissance et la
force n'auraient pas de limites. Elle hurle, elle frappe, elle broie, et
ses vagues lances comme des cavaliers fous le long des ctes, les
dchirent et les miettent sans fin.

Bouledogue grondait avec un peu de crainte:

--C'est une mauvaise bte que la mer.

Mais Bergeounette reprenait vite:

--Il y a des jours o elle est si paisible et si molle qu'on a envie de
s'tendre sur elle pour dormir longtemps.

Puis, sans qu'on sache pourquoi, elle se met tout  coup  danser sous
le soleil. On dirait qu'elle balance les plis de sa robe. Et les vagues
pleines d'cume lui font comme une multitude de jupons blancs.

Nous l'coutions, et personne n'et os l'interrompre, quand elle
rcitait comme une litanie les noms des barques et des pcheurs du petit
port o elle tait ne:

Notre-Dame de Souffrance,  Locmal.

La Volante, au gars Turb.

Le Forban, au vieux Guiscrif.

Le soir o elle parla des filets de pche qui schaient au bout des
mts, et qui flottaient plus fins et plus lgers qu'un voile de marie,
elle assura fermement:

--Il y en a qui sont bleus comme la robe de la Vierge Marie les jours de
mai.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain de la Toussaint, je ne trouvai pas mes compagnes 
l'atelier. Elles taient au cimetire, et le patron me demanda pourquoi
je n'y allais pas aussi.

Il pleuvait, et je rpondis que j'aimais mieux travailler que d'aller me
promener par le vilain temps.

Il cria comme s'il se fchait:

--Ce n'est pas une promenade, c'est une visite  nos morts.

Un peu de gat me vint  le voir si furieux et je rpartis en riant:

--Oui, mais moi, je n'ai pas de morts.

Il me regarda comme si je venais de lui dire une chose extraordinaire,
et il sortit aussitt pour se rendre lui-mme au cimetire.

Mme Dalignac cousait dj  la place de Sandrine. C'tait la premire
fois que je me trouvais seule avec elle. Elle me regarda de la mme
manire que le patron, avant de dire:

--Vous avez de la chance de ne pas avoir de morts.

--C'est que je n'ai pas de vivants non plus, dis-je.

Elle s'arrta de coudre avec un air d'tonnement trs marqu, puis elle
eut un mouvement des lvres comme pour me poser une question, et enfin
elle dit un peu vite:

--Lorsque vous tes venue ici, je vous croyais aussi jeune que Duretour,
mais par la suite, j'ai bien vu que vous aviez dpass vingt ans.

Elle se tut, et il me sembla qu'une sorte de gne l'empchait de me
regarder lorsqu'elle me demanda un instant aprs:

--Vous habitez seule?

--Oui, madame.

Elle se tut encore. Ma rponse parut augmenter sa gne. Cependant, elle
reprit d'un ton enjou:

--Vous avez bien un amoureux?

--Non, madame.

Elle rougit en se reprenant:

--Je veux dire... un fianc, enfin, quelqu'un qui vous aime.

Je ne sais pourquoi je pensai  Sandrine et  son Jacques et je rpondis
nettement encore.

--Non, madame.

Mais au mme instant ma pense me montra un vieux visage affectueux et
je me repris  mon tour:

--Si, pourtant, il y a Mlle Herminie qui m'aime.

Et devant l'attention de Mme Dalignac, je me htai d'expliquer:

--C'est une trs vieille voisine  qui je rends quelques petits services
et qui me rcompense en me racontant des histoires.

Mme Dalignac sourit avec satisfaction:

--Vous avez l une bonne grand'mre?

La vrit tait si diffrente que je rpliquai aussitt:

--Oh! non, elle est bien plutt mon petit enfant.

Un silence se fit, puis, comme si Mme Dalignac avait de la peine  le
supporter, elle leva la tte et nos yeux se rencontrrent. Les siens se
baissrent les premiers, mais il me sembla qu'ils avaient la mme
expression que ceux de Sandrine et qu'ils venaient aussi de m'offrir
quelque chose.

Le patron revint vers le milieu de la matine. Il ramenait Sandrine
qu'il avait rencontre dans une alle du cimetire. Elle tait
essouffle, et ses vtements gardaient une odeur de terre humide. Elle
s'assit en disant d'un air las:

--Les tombes sont toutes trempes de pluie.

Mme Dalignac la gronda doucement:

--Puisque vous tes malade, vous n'auriez pas d sortir par ce vilain
temps.

Sandrine se rcria:

--Mais je ne suis pas malade. Je suis seulement enrhume.

Et ses yeux noirs avaient comme une inquitude quand elle rpta:

--Je ne suis pas malade, je vous assure.

Mme Dalignac lui sourit pour la rassurer:

--Nous le savons bien, dit-elle, mais vous auriez pu aller au cimetire
un autre jour.

Elle ajouta comme si elle n'attachait aucune importance  tout cela:

--Les cimetires ne s'envolent pas, et les morts ont le temps
d'attendre.

Sandrine dit presque aussitt:

--Demain, je reviens travailler.

Elle voulut dire autre chose, mais sa voix devint rauque avant qu'elle
n'et achev le premier mot, et elle fut prise d'une quinte de toux.

Elle toussait par -coups avec une sorte d'impatience. Elle aspirait
fortement et faisait de violents efforts pour tcher d'arracher de sa
poitrine une chose qui paraissait y avoir pris de profondes racines. Sa
toux avait toujours les mmes sons creux et fls, mais aujourd'hui elle
semblait remuer une chose paisse et mouvante qui restait accroche au
fond.

Elle fut oblige de s'asseoir, son visage devint tout blanc, et la sueur
lui coula sur le front. Elle fit encore un effort pour tousser. Il y eut
dans sa gorge un claquement sec, comme lorsqu'on vient de casser un fil
solide. Puis elle se frappa la poitrine de son poing ferm comme la
premire fois, et elle dit en riant:

--Il faudra bien que je me dbarrasse de ce rhume.

Elle remonta sa mante qui glissait de ses paules et elle partit en
toussant de nouveau.

Son dpart laissa un malaise. Le patron restait debout sans parler, et
Mme Dalignac, qui tenait les mains  plat sur son ouvrage, dit tout 
coup:

--Il y a des rhumes qui font mourir.

Le patron resserra sa veste sur sa poitrine comme s'il sentait
brusquement venir le froid. Puis il attira son tabouret trs prs de sa
femme et le silence revint.

Les jours qui suivirent, Sandrine toussait beaucoup moins. Cependant,
son souffle restait court et plein de rudesse, et sa toux semblait
toujours accrocher quelque chose dans sa poitrine.

De temps en temps, le patron lui demandait d'un air gai:

--Cela va, Sandrine?

Et Sandrine rpondait du mme air gai en imitant l'accent du patron:

--Cela va biengne.

                   *       *       *       *       *

A prsent, l'atelier tait tranquille. La table  ouvrage laissait voir
ses fils de toutes couleurs, et la corbeille pleine de tresses et
d'agrafes tait bien en ordre. On n'entendait plus les exclamations
d'impatience ni les mots d'nervement quand il s'agissait de retrouver
une dentelle ou une doublure tombes sous la table et que l'une de nous
foulait aux pieds sans les voir.

Le patron ne heurtait plus les mannequins en passant d'une pice dans
l'autre, et Mme Dalignac avait son visage repos, si agrable 
regarder.

Tout le monde coutait, lorsque Bergeounette chantait ou racontait une
histoire. Elle avait une voix trs voile, et ses notes hautes faisaient
penser  un mauvais sifflet; mais ses notes graves taient pleines et
trs douces  l'oreille.

Elle parlait avec facilit et ne pouvait souffrir les mots malsonnants.
Et quand l'une de nous cherchait  savoir si un mot tait franais ou
non, elle affirmait avec autorit:

--Je le sais, moi, j'ai mon brevet.

Bouledogue ne savait pas tourner ses phrases comme Bergeounette. Elle
jetait les mots comme on jette une pierre, et il semblait toujours
qu'elle allait dmolir quelque chose.

Elle chantait rarement, quoique sa voix ft plus belle que celle de
Bergeounette.

Depuis qu'on tait moins presses, elle tait moins grognon, et un jour
elle dit:

--Il faudrait que le travail soit toujours rgl ainsi.

Mme Dalignac s'approcha:

--Je le voudrais comme vous, dit-elle, mais si j'avais renvoy les
clientes, nous n'aurions plus rien  faire maintenant et je serais
force de vous renvoyer aussi.

Bouledogue se renfrogna, puis elle reprit:

--Puisque nous travaillons davantage dans les moments presss, nous
mritons de gagner davantage.

Mme Dalignac remua la tte comme lorsqu'on sait une chose impossible, et
Bergeounette se moqua:

--Tu voudrais faire une rvolution, peut-tre?

Bouledogue dcouvrit ses dents, et sa voix roula un peu pour rpondre:

--Le travail ne devrait jamais tre une peine.

Je savais que Mme Dalignac tait sans dfense contre les exigences de
ses clientes, et que rclamer le prix de ses faons tait pour elle un
gros ennui. Mais ce que venait de dire Bouledogue me paraissait si juste
que je m'apprtais  lui donner raison, lorsque Bergeounette me devana:

--Voil celle-ci qui va prcher maintenant.

Ce n'tait pas la premire fois qu'elle me faisait ce reproche, aussi
j'en restai confuse et je me contentai de regarder Mme Dalignac.

Le patron n'aimait pas les discussions. Il dtourna les ides en
demandant  Bergeounette une chanson de son pays. Et Bergeounette, qui
continuait  se moquer, chanta une trs vieille chanson dont elle avait
souvent fredonn l'air:

        Dans le bon vieux temps,
    Me dit souvent ma grand'mre...
        Dans le bon vieux temps,
    Un jupon durait cent ans.

Cela fit rire tout le monde; mais Mme Dalignac reprit vite son air
soucieux. Elle me fixa  son tour et dit comme si elle rpondait  un
reproche:

--Ma peine est semblable  la vtre, et ma part d'argent est souvent la
plus petite.

Elle fit  reculons les trois pas qui la sparaient de sa table de
coupe, sans cesser de me regarder, et Bergeounette commena un autre
couplet de sa chanson.




IV


La fin de dcembre ramena la morte-saison et il fallut nous sparer
encore une fois.

Bouledogue quitta la premire, pour s'embaucher dans une fabrique de
conserves alimentaires.

Jusqu' prsent, elle avait employ son temps de chmage  faire de la
lingerie fine avec une amie, mais l'amie venait de partir  l'tranger
et Bouledogue ne savait  qui s'adresser pour avoir le mme travail.

C'tait elle qui faisait vivre sa grand'mre avec laquelle elle
habitait. Son gain tait vite dpens et les moindres journes perdues
condamnaient les deux femmes  toutes les privations.

Elle tait aprs Sandrine la meilleure ouvrire de l'atelier. Il ne
fallait pas lui demander une ide nouvelle, ni l'obliger  disposer des
garnitures  son got, mais quand elle avait dit: J'ai fini de coudre
la robe, on pouvait se fier  elle, car jamais elle n'oubliait un
point.

Le jour de son dpart, elle tourna les yeux vers les planches vides,
comme si elle leur gardait une mauvaise rancune, et sa voix eut un large
grondement pendant qu'elle disait:

--Lorsque grand'mre ne mangeait pas  sa faim pour me permettre
d'apprendre un joli mtier, elle ne se doutait pas qu'il me faudrait
aller quand mme  l'usine.

Sandrine fut la seule qui resta. Mme Dalignac partageait avec elle le
peu d'ouvrage qu'apportaient les clientes.

Je partis  mon tour et, ds le lendemain, j'entrais chez un fourreur
qui demandait des ouvrires pour un coup de main.

Le prix qu'on m'offrait tait de beaucoup plus lev que chez Mme
Dalignac, aussi j'apportai toute mon attention  ce nouveau travail.

Mes doigts eurent peu de peine  manier l'aiguille carrele, mais
j'prouvai tout de suite une grande difficult  respirer. Des milliers
et des milliers de poils fins s'chappaient des fourrures et
s'envolaient dans l'air de la pice.

Un chatouillement insupportable me prit  la gorge, et je toussais sans
arrt.

Les autres me conseillaient de boire des grands verres d'eau. Mais la
toux recommenait une minute aprs. Au bout de quelques heures, je fus
prise d'un violent saignement de nez. Et le soir mme, le patron me mit
 la porte:

--Allez-vous en... Vous n'tes bonne  rien ici.

La crainte d'un long chmage me fit chercher un nouvel emploi.

Je le trouvai dans une maison de stoppage o je m'appliquai de toute ma
volont. Mais l aussi je trouvais un grave inconvnient. Devant la
boutique dj peu claire o je m'alignais avec les autres stoppeuses,
des hommes de tous ges s'arrtaient  chaque instant. Certains d'entre
eux s'approchaient si prs et restaient si longtemps  barrer le jour,
qu'il m'arriva de ne plus voir la trame des fils et d'embrouiller mes
reprises. Et malgr mon dsir de bien faire, je dus partir pour ne plus
entendre les reproches de la patronne.

Lasse de chercher  m'employer selon mes capacits, je me dcidai 
entrer dans une maison que venait de quitter ma vieille voisine, Mlle
Herminie. Il s'agissait de coudre des bandes de cuir et de flanelle sur
des rouleaux servant  l'imprimerie. C'tait un dur travail qu'il
fallait faire debout et qui n'avait pas mis trois mois  rendre bossue
Mlle Herminie. Je l'abandonnai  la fin de la premire semaine, car je
sentis que je deviendrais bossue aussi.

Sandrine, que je rencontrais souvent dans la rue, m'engagea  venir
passer mon temps  l'atelier au lieu de rester seule chez moi.

J'y retrouvai Bergeounette qui n'avait pas cess d'y venir. Son mari ne
voulait pas la nourrir ni la supporter sans rien faire au logis; et, 
chaque chmage, c'tait entre eux des batailles sans fin.

Elle tait forte et hardie, et ne craignait pas de se battre avec lui.
Mais elle recevait par-ci par-l un mauvais coup qui la laissait
peureuse et tremblante. Aussi pour viter les disputes, elle faisait
semblant de travailler une partie de la journe. L'ouvrage commenc
qu'elle tranait avec elle n'avanait gure. Elle s'occupait surtout 
regarder par la fentre, et toujours elle descendait  l'heure o le
manchot passait.

Je me trouvais si bien dans l'atelier que j'en oubliais les soucis du
chmage.

Tout comme Bergeounette, j'apportai mon linge  rparer. C'tait du
linge sans dentelles ni garnitures, dont elle se moquait, et qui lui
faisait dire:

--Cela ne vaut pas la peine d'tre raccommod. Vous reprisez ici et a
se dchire l.

Comme elle aussi, je m'approchais souvent de la fentre et elle
s'tonnait de voir mon regard s'en aller par-dessus les toits au lieu de
se fixer sur les gens qui passaient dans l'avenue. Elle levait un doigt
vers le ciel et me disait malicieusement:

--Ce n'est pas de l-haut qu'il viendra.

Parfois j'apportais un livre envelopp dans le mme papier que mon pain
du goter. Le patron le feuilletait et me le rendait trs vite, avec un
ton de gronderie:

--Vous avez la passion de la lecture, h?

Ce reproche m'avait t adress si souvent dj que j'avais pris
l'habitude de m'excuser en rpondant que je lisais seulement  temps
perdu, ou pendant la nuit, lorsque je ne dormais pas.

Malgr le manque de travail, Bergeounette gardait ses joues pleines, et
son goter tait aussi copieux que par le pass.

Par contre je me sentais trs dprime. Mes joues se creusaient 
l'endroit des mchoires et mon cou ne remplissait plus le col de mon
corsage.

Le patron me taquinait:

--Votre nez s'allonge, disait-il.

Sandrine riait avec moi, et Bergeounette affirmait que la lecture
n'tait pas meilleure que le pain sec.

Je ne plaisais gure  Bergeounette. Elle supportait mal de me voir
rester une demi-journe sans parler ni remuer les pieds, et elle
m'accusait de n'aimer que le silence.

Pourtant lorsqu'elle chantait ou racontait, je l'coutais toujours avec
un grand plaisir, et bien des fois, j'avais rclam la suite d'une
histoire que le patron avait interrompue.

Mon visage non plus ne lui plaisait pas. Elle disait qu'on ne savait pas
comment il tait fait. Elle regardait le sien dans une petite glace et,
quand elle s'tait assure qu'il restait brun et d'aspect solide, elle
s'tonnait que le mien soit tantt ple et fltri, comme si j'tais
malade, et tantt clatant de fracheur, comme si je possdais la plus
belle sant du monde. Et quoiqu'il n'y et jamais de chicanes entre nous
deux, nous paraissions spares par un obstacle que ni l'une ni l'autre
ne pourrait jamais franchir.

La petite Duretour ne tarda pas  venir passer quelques heures prs de
nous. Mais elle n'apportait rien  coudre. Sa gat suffisait 
l'occuper. Elle s'amusait  sauter d'un pied sur l'autre et elle n'en
finissait plus de raconter les parties fines qu'elle faisait le dimanche
avec son fianc. Elle singeait les actrices et les danseuses. Ou bien
elle imitait les gestes apprts d'un garon de restaurant, en train de
dcouper une volaille de prix. Et pendant qu'elle faisait mine de
dcouper la corbeille  fils, en tenant ses coudes en l'air et ses
doigts en ailes de pigeon, elle semblait elle-mme une volaille dlicate
et trs prcieuse.

Il y avait de longues discussions entre elle et Bergeounette au sujet
des mets. Bergeounette parlait du ris de veau, qu'elle aimait beaucoup.
Mais Duretour n'aimait pas le ris de veau. Elle disait avec une petite
grimace de dgot:

--C'est bon pour les vieux qui n'ont plus de dents.

Et elle riait en nous montrant les siennes qui taient plus claires que
de la porcelaine fine.

Elle parlait des thtres et des restaurants, avec des dtails qui
faisaient dire au patron:

--Elle finira par tomber dans les grandeurs.

Cependant elle n'avait aucun dsir de luxe. Elle avouait mme se trouver
souvent intimide au milieu des gens du dehors.

Son fianc n'tait pas plus hardi. Un jour qu'ils avaient voulu jouer
aux riches et qu'ils s'taient fait conduire en voiture aux
Champs-lyses, tous deux taient descendus de voiture pour regarder les
gourmandises d'un confiseur. Mais ils taient rests si longtemps devant
la boutique que le cocher s'tait endormi sur son sige. Ni l'un ni
l'autre n'avait os le dranger, et ils avaient fait les cent pas sur le
trottoir en attendant son rveil.

Quand Duretour n'avait rien de nouveau  nous apprendre, elle collait
son front contre la vitre. Mais son attention ne s'arrtait pas sur les
passants ni sur l'tendue du ciel au-dessus des toits. Elle ne
s'intressait qu'aux enterrements, qui dfilaient tout le long du jour
dans l'avenue du Maine.

Ds qu'elle apercevait le corbillard des pauvres, tout mince et lger
qui avanait vite en sautant d'un air maladroit sur les pavs, elle
disait:

--Ha! voil la sauterelle.

Mais lorsque un corbillard tout alourdi de panaches et de fleurs montait
lentement l'avenue, elle gonflait ses joues, pour dire avec un respect
exagr:

--a, c'est un gros mort.

Elle essayait aussi de faire des signes aux maons d'en face, mais ils
ne prenaient plus le temps de regarder l'atelier. La pluie les mouillait
sans discontinuer, et leurs ceintures rouges et bleues disparaissaient
sous les sacs  pltre qu'ils s'attachaient aux paules.

C'tait  leur tour d'tre presss. Les truelles puisaient sans arrt
dans les auges pleines de mortier; et les pierres s'ajoutaient et
augmentaient rapidement la hauteur des murs.

Les tombereaux dversaient toujours la meulire et le sable sur le
trottoir, mais maintenant les pierres roulaient dans la boue avec un
bruit sourd, et le vent d'hiver nous empchait d'entendre le glissement
soyeux et frais du sable.




V


En janvier, Sandrine eut une rechute grave. Pendant les deux premiers
jours elle ne s'aperut pas des soins que je lui donnais, mais, ds que
sa fivre fut calme, elle me pria d'aller lui chercher du travail.

Le patron cria en prenant sa tte  pleines mains:

--C'est pouvantable... O prendra-t-elle la force de travailler?

Et il tournait tout courb autour de la pice, comme s'il cherchait du
secours sous la table ou derrire les tabourets.

Mme Dalignac fit un grand geste d'impuissance et prpara le paquet
d'ouvrage que j'emportai aussitt.

Je retrouvai Sandrine assise dans son lit en train de coudre une petite
culotte de garon.

Ses cheveux noirs lui cachaient la moiti des joues, et leurs boucles
s'allongeaient jusque sous son menton. Elle respirait difficilement, sa
poitrine faisait entendre un bruit de gargouille et ses lvres taient
sches et toutes craqueles.

Elle dfit trs vite le paquet, et la petite culotte, qu'elle jeta au
pied du lit, resta gonfle par le fond.

Chaque jour je retournai chez Sandrine. J'y arrivais parfois trs tt,
mais toujours je la trouvais assise avec son ouvrage parpill sur les
couvertures. Sa mante qu'elle gardait aux paules lui couvrait la taille
et s'talait autour d'elle. Et tout son corps pos de travers se tendait
vers la fentre en tabatire.

Elle ne montrait aucune mauvaise humeur du temps sombre. Elle disait
seulement:

--Si jamais je deviens riche, je me ferai btir une maison o les murs
seront tout en fentres.

Il y avait des jours o la pluie coulait si paisse sur la vitre en
pente qu'elle faisait comme un rideau qui empchait le jour d'entrer.
D'autres fois c'tait le vent qui secouait le chssis comme s'il voulait
l'arracher pour l'emporter au loin. Et lorsque le vent et la pluie se
mlaient, un froid humide entrait dans la chambre et pntrait jusque
dans le lit de Sandrine.

Elle resserrait son vtement et ramenait les pieds sous elle, mais une
fatigue l'obligeait vite  tendre les jambes. Alors elle disait avec un
peu de regret:

--Quand le repos vient, la chaleur s'en va.

Le froid me faisait souffrir aussi et j'aurais bien voulu allumer du
feu, mais il n'y avait ni pole ni chemine dans la chambre.

Cette chambre tait si petite que le lit en prenait toute la longueur
d'un ct. L'autre ct se trouvait rempli par une table et deux chaises
et il et t difficile de s'asseoir dans le passage du milieu.

Des planches s'tageaient un peu partout, mais ce qui dominait dans la
pice, c'tait des photographies d'enfant. Un petit garon et une petite
fille, tantt seuls, tantt se tenant par la main. Et au-dessus de la
table,  l'endroit o aurait pu tre la chemine, un cadre plus grand
que les autres montrait les enfants et leurs parents runis. Jacques
retenait les deux petits entre ses genoux et Sandrine, debout derrire
eux, se penchait pour les entourer de ses bras.

La fillette avait comme sa mre des cheveux tout en boucles et un visage
bien fait, tandis que le garonnet avait comme son pre des cheveux
lisses et un visage dont les contours semblaient tout effacs.

Bergeounette venait me retrouver chez Sandrine. Elle mettait une
animation extraordinaire dans la petite chambre qu'elle emplissait de
dsordre et de bruit. C'tait comme si elle se ft assise sur tous les
meubles  la fois, et aprs son dpart j'tais toujours oblige de
donner un coup de balai.

Cela faisait rire Sandrine qui trouvait que Bergeounette ressemblait 
un bon chien mal dress.

Puis c'tait Jacques qui arrivait pour quelques instants. Il se
troublait en me voyant, et il restait debout comme un tranger.

Sandrine le forait  s'asseoir sur le pied du lit, et  toute minute
elle levait les yeux sur lui comme si elle craignait qu'il n'et disparu
tout  coup.

                   *       *       *       *       *

Les commandes revinrent avec les premiers jours de mars, et Mme Dalignac
rappela Bouledogue et Duretour.

Bergeounette, qui ne s'tait soucie de rien pendant le chmage, fit
montre d'un contentement exagr d'tre occupe. Son rire bas et comme
cass se faisait entendre  tout moment, et on n'obtenait pas de rponse
quand on lui en demandait la raison.

Lorsque Bergeounette tait debout, tout son corps remuait avec aisance,
mais quand elle se tenait tranquille sur son tabouret, elle faisait
penser  une chose difficile  manier. Ses paules carres paraissaient
dures comme le granit, et en passant prs d'elle on prenait garde  ses
coudes. Mais, qu'elle ft remuante ou paisible, ses cheveux fins et
lisses restaient colls contre sa tte, tandis que sa face semblait
virer  tous les vents.

Une aprs-midi, en revenant travailler, je la vis descendre l'avenue
dans une galopade extraordinaire. Elle avanait par bonds normes et
bousculait tout le monde pour chapper  son mari qui la suivait de
prs. Et brusquement elle disparut sous la porte cochre qu'elle
repoussa derrire elle.

L'homme essaya d'enfoncer la porte, puis il donna un grand coup de pied
dedans, et aprs avoir regard en l'air comme s'il esprait voir sa
femme  une fentre, il tourna le dos et s'loigna.

Je retrouvai Bergeounette en haut. Elle tait tremblante et en nage, et,
 travers son essoufflement, elle disait d'un air plein de crainte:

--S'il m'avait saisie, il m'aurait tue.

Lorsqu'elle fut plus calme, le patron fit chanter son accent pour lui
demander:

--tiez-vous aussi blanche qu'un petit agneau et lui disiez-vous des
choses jolies quand sa colre est venue?

Elle se mit  rire, et tout en remuant ses bras d'une faon dsordonne,
elle avoua que depuis le dbut de la morte-saison, elle volait chaque
semaine une pice d'or dans la cachette de son mari, et que l'instant
d'avant, dans une terrible dispute, elle s'en tait vante par bravade.

--Comment ferez-vous pour rentrer ce soir? demanda Mme Dalignac.

Bergeounette fit un geste de la main pour la tranquilliser.

--Je rentrerai tard, dit-elle.

Elle rit de nouveau trs bas et comme en dedans, et elle ajouta:

--Il n'est jamais mchant lorsqu'il est couch.

Le lendemain elle revint avec son visage ordinaire, et personne ne lui
parla de ce qui s'tait pass la veille.

                   *       *       *       *       *

Depuis son retour  l'ouvrage, Bouledogue ne cessait de bougonner aprs
ses doigts qui avaient perdu leur souplesse et la finesse du toucher:

--Comment voulez-vous que je tienne une aiguille avec des doigts raides
et durs comme cela?

Et elle nous montrait ses mains pleines de durillons et d'ampoules
crevasses.

Elle avait la spcialit des petits plis et des fronces dans les tissus
lgers et son habilet tait telle qu'aucune de nous ne pouvait la
remplacer.

Lorsqu'aprs de longues heures de travail, un corsage de mousseline de
soie sortait tout pliss de ses mains, on et dit qu'il venait d'tre
fait par magie tant il gardait de fracheur.

Le patron osait  peine le toucher. Il l'levait avec prcaution dans la
lumire et il disait tout content:

--Je crois bien qu'il a pouss tout seul au soleil.

Aussi maintenant lorsque Bouledogue voyait les tissus s'accrocher et
s'railler  ses doigts, elle entrait dans de violentes colres qui
finissaient par la faire pleurer.

Mme Dalignac essayait de lui faire prendre patience. Mais Bouledogue
tait incapable d'avoir de la patience; elle jurait comme un homme et
maudissait le monde entier. De plus, elle ne pouvait pas dire assez
combien les femmes de la fabrique s'taient moques de ses mains fines,
en lui voyant toucher les botes de fer-blanc qui lui corchaient les
paumes et lui cassaient les ongles.

A l'couter, une grande apprhension nous venait de la prochaine
morte-saison, et chacune de nous disait tout haut son espoir d'viter la
fabrique.

Seule Bergeounette se moquait de cela, comme elle se moquait de tout le
reste. Elle russissait mme  calmer Bouledogue en attirant adroitement
son attention sur des soires dansantes que des petites socits
d'ouvriers donnaient, ici ou l, dans le quartier de Plaisance.
Bouledogue aimait la danse par-dessus tout. Sa voix devenait tout autre
pour s'informer de la date exacte et du lieu o devait se donner le bal.

Son amour de la danse l'obligeait  faire toutes sortes de mensonges 
sa grand'mre  qui elle n'osait l'avouer.

Elle avait heureusement une cousine de son ge qui partageait son got.
En s'entendant  l'avance, elles trompaient la grand'mre et se
rendaient libres.

Pendant l't, elles allaient jusqu' Robinson, mais c'tait loin, et le
train qui devait les ramener ne leur laissait qu'une heure de rpit.
Aussi elles ne perdaient pas une minute, elles couraient d'une traite de
la gare  la salle de bal. Et l, sans s'occuper des garons en qute de
danseuses, elles s'enlaaient et dansaient avec l'angoisse constante de
manquer le train du retour.

L'hiver, elles allaient au bal Bullier, mais si elles n'avaient plus le
souci du voyage, elles craignaient d'tre reconnues et dnonces.
Bouledogue en avait une crainte si intense qu'elle croisait parfois ses
deux mains sur sa tte en disant:

--Si grand'mre apprend un jour que je vais  ce bal, elle en mourra de
honte.

Cela ne l'empchait pas de prtexter, le dimanche suivant, une promenade
au jardin du Luxembourg o elle n'entrait jamais.

Il arrivait que la grand'mre dsirait aussi se promener au jardin, mais
comme elle tait vite lasse, les jeunes filles l'installaient sur une
chaise et s'loignaient rapidement derrire son dos.

Ces jours-l, il ne fallait pas songer  s'attarder au bal. La cousine y
serait bien reste, mais Bouledogue la ramenait sans piti vers la
grand'mre. Et du mme ton dont elle nous disait: Une journe de
travail suffit, elle disait  la cousine: Une danse suffit pour s'en
passer l'envie.

                   *       *       *       *       *

Sandrine avait repris sa place en mme temps que nous. Sa poitrine ne
faisait plus entendre qu'un lger ronflement, et quand le patron lui
criait du bout de l'atelier: Cela va, Sandrine? elle rpondait tout de
suite: Oh! oui, cela va trs bien.

Elle souriait en nous regardant, et ses yeux noirs taient doux comme du
velours neuf. Cependant ses cheveux n'taient plus aussi brillants, et
ses boucles paraissaient moins lastiques, mais jamais elle ne se
plaignait.

Une fois seulement elle parla ainsi de la fatigue de ses nuits:

--C'est drle... Depuis que j'ai ce rhume, je ne peux plus m'tendre
dans mon lit, et il me faut tre  moiti assise pour pouvoir dormir un
peu.

Un matin, je la surpris dans l'escalier alors qu'elle se croyait seule.
Elle montait avec lenteur, en tenant le buste raide et la bouche ferme.
Mais l'air qu'elle rejetait par le nez faisait un bruit fort comme celui
d'un soufflet.

Mme Dalignac l'envoya chez son mdecin, qui conseilla un long repos et
une bonne nourriture. Sandrine riait de tout son coeur en rapportant les
paroles du mdecin:

--Du repos..., disait-elle. O diable veut-il que je prenne cela? Je ne
connais pas de marchand qui en vende.

Mme Doubl, qui se trouvait l, lui lana un regard plein de
malveillance. Elle parla longuement des rhumes qui tournaient en maladie
contagieuse et dit qu'elle ne supporterait pas une ouvrire tuberculeuse
dans son atelier.

Je levai les yeux sur Sandrine. Elle gardait son air tranquille et un
peu enfantin, et, lorsque Mme Doubl fut sortie, elle dit en riant:

--Ses ouvrires feront bien de ne pas s'enrhumer.

                   *       *       *       *       *

Le mois d'avril ramena le travail press.

Les mains de Bouledogue avaient retrouv toute leur souplesse, et ses
doigts longs et bien tourns maniaient avec adresse les tissus les plus
fins. Mais son nervement revenait avec le dsordre de la table 
ouvrage, et sa voix grondait sourdement, quand on tait  la recherche
d'une chose gare.

Bergeounette restait indiffrente aux ennuis du travail. Elle continuait
 regarder passer le manchot. Et, ds que l'une de nous marquait trop
d'impatience, elle chantait sa vieille chanson qui avait un couplet pour
toutes les circonstances:

        Dans le bon vieux temps,
    Les pts et les brioches,
        Dans le bon vieux temps,
    Croissaient au milieu des champs.

En approchant des ftes de Pques, les journes redevinrent aussi dures
qu'avant la Toussaint. La machine du patron n'avait plus de temps
d'arrt, et le ronflement de la mienne ne faisait pas beaucoup moins de
bruit. Et chaque fois que Duretour partait avec une robe termine, le
patron disait, en tapant dans ses mains:

--Courage, mesdames! Pques va nous apporter deux jours de fte pour
nous reposer.

La veille de Pques, comme il rptait cela, Bergeounette lui rpondit:

--Sandrine aura le temps de courir aprs son souffle pendant ces deux
jours-l.

Tout le monde regarda Sandrine. Elle gardait la bouche ouverte et il y
avait comme une bue autour de son visage.

Le soir, aprs la journe finie, elle prit le temps de sourire en nous
disant:

--C'est vrai, pourtant, que je cours aprs mon souffle aujourd'hui.

Sa voix tait tremblante et comme efface, et on et dit que ses yeux
laissaient glisser toute leur lumire.

Et pour la premire fois, depuis bien longtemps, elle remonta l'avenue
avec moi, sans son paquet d'ouvrage pour la veille.




VI


Le mardi suivant, nous tions toutes en retard pour commencer la
nouvelle semaine. Duretour elle-mme tait sans entrain et Bouledogue
n'en finissait plus de dplier son tablier.

Le patron fit semblant de nous gronder:

--Il faudrait que Pques ait trois jours de fte pour vous autres.

Je m'aperus tout de suite que Sandrine n'tait pas encore arrive, et
j'allais le faire remarquer  Mme Dalignac; mais, juste  ce moment,
elle disait, en ouvrant une lettre dont l'adresse s'en allait tout de
travers:

--a, c'est srement une cliente qui se fche.

Chacune resta debout s'attendant  l'ennui d'une robe  retoucher. Mais
au lieu de nous donner des explications, comme elle le faisait toujours
dans ce cas-l, Mme Dalignac loigna le papier et le rapprocha. Puis ses
yeux papillottrent devant les deux seules lignes qui taient en haut de
la page, et enfin elle lut tout haut:

  Ma Sandrine est morte.

  JACQUES.

Dans le silence qui suivit, les ttes se tournrent une  une vers la
place de Sandrine et personne n'avait l'air de comprendre le sens de la
lettre.

Tout comme les autres je regardais la place vide, mais dans le mme
instant je revis les yeux mornes et le sourire si las de Sandrine le
samedi d'avant, et je compris que, ce soir-l, elle tait au bout de sa
vie.

Mme Dalignac devait se souvenir aussi; car son regard, qui s'tait
largi, se rtrcit brusquement et ses mains se mirent  trembler.

Toutes les voix s'levrent pour dire les mmes mots. C'tait comme une
bousculade de questions o il n'arrivait aucune rponse.

Et tout  coup Bouledogue fit entendre un sourd grondement, puis elle
saisit le tabouret de Sandrine et le frappa sur le parquet avec tant de
violence que les pieds s'cartrent et qu'il s'croula tout disloqu.

On ne sut pas contre qui allait la grande colre qui faisait relever
tous les fronts.

Bergeounette semblait prte  se jeter sur quelqu'un, et la petite
Duretour rptait, comme un reproche  l'adresse de Sandrine:

--Mais, puisqu'elle avait retrouv son Jacques...

Mme Dalignac cessa vite de trembler. Son visage si doux d'ordinaire
s'emplit de rvolte, comme  l'annonce d'une injustice insupportable. Et
pendant que le patron reprenait la lettre pour la lire  son tour, elle
mit rapidement son chapeau et me fit signe de l'accompagner.

Tout tait en ordre dans la chambre de Sandrine. On y sentait une odeur
de parquet lav, et le petit lit tout blanc semblait clairer la chambre
autant que le soleil d'avril.

Jacques tait  moiti couch par terre. Il se releva pniblement
pendant que Mme Dalignac lui demandait trs vite:

--Comment cela est-il arriv? O est Sandrine?

Il tourna son visage vers le lit en rpondant:

--Elle est l.

On ne voyait aucun renflement sous les draps, pas mme  l'endroit des
pieds; mais dj Mme Dalignac se baissait et passait sa main sur toute
la longueur du lit, comme pour s'assurer que Sandrine tait bien l.
Puis elle lui dcouvrit le visage et la regarda longuement.

Jacques dit:

--C'est hier qu'elle est morte.

Sa bouche trembla, et ses paupires se fermrent. Il essaya de raffermir
sa voix pour ajouter:

--Quand je suis arriv, elle avait dj vomi tout son sang.

Une voisine entra sans bruit, tout en cousant une pice  un tablier
d'enfant.

--Elle n'a pas mis longtemps  mourir, nous dit-elle.

Et de la mme voix basse et calme, elle expliqua:

--Toute la nuit, je l'avais entendu tousser  travers le mur. Au matin,
je l'entendis aller et venir, et tout  coup elle a cri: Jacques,
Jacques. Elle avait une voix comme quelqu'un qui appelle au secours. Je
suis entre chez elle aussitt, et je l'ai trouve en train de vomir sur
le parquet. Elle vomissait tout rouge et cela ne s'arrtait pas. Alors,
je pris peur et je voulus appeler aussi. Sandrine m'en empcha, et me
pria d'aller chercher M. Jacques.

Et comme la voisine avait fini de coudre sa pice, elle piqua son
aiguille  son corsage et s'en alla sur la pointe des pieds.

Jacques reprit sa place par terre, et sa tte renverse touchait
maintenant celle de Sandrine.

En rentrant  l'atelier, le grand dsir d'y retrouver Sandrine me fit
regarder  sa place. Mais il n'y avait l qu'un tabouret couch sur le
ct, et qui montrait ses barreaux tout briss. Mme Dalignac voulut
apprendre aux autres ce qu'elle savait; mais sa gorge se boucha et je
fus oblige de parler pour elle.

Je me sentais comme trangle aussi, et il ne me fut pas facile de tout
dire d'un coup. Et lorsque les ouvrires connurent les dtails que la
voisine avait donns, Bouledogue dit durement au patron:

--Pques n'a pas eu de fte pour elle.

Le patron ne parut pas l'entendre. Il se cramponnait des deux mains  sa
machine, et un petit filet de salive sortait de sa bouche.

Sur un signe de Mme Dalignac, je ramassai le tabouret bris pour le
porter  la cuisine, et quand je revins, la petite Duretour disait d'une
voix trs haute:

--L'amour de Sandrine est mort aussi.

Et on n'entendit plus que le cri rpt d'une marchande de fleurs qui
descendait l'avenue et le tic-tac de la pendule qui paraissait battre
plus vite et plus fort.

Le soir, je retournai chez Sandrine avec Mme Dalignac.

Jacques tait toujours  moiti couch par terre. Il avait seulement
remont ses genoux qu'il retenait de ses doigts entre-croiss.

La voisine nous dit tout bas:

--Il dort comme a depuis ce matin.

Jacques l'entendit. Il se releva en rpondant:

--Je ne dormais pas, j'tais avec Sandrine.

Il tait tout tourdi et dans le mouvement qu'il fit pour se retenir au
mur, il drangea une photographie des enfants qui resta accroche de
travers.

Le lendemain,  l'heure de l'enterrement, un homme entra chez Sandrine
en tenant devant lui une longue bote aux planches rugueuses. Son regard
cherchait une place dans la chambre, et je dus sortir en mme temps que
Mme Dalignac pour laisser libre le petit espace du milieu. Mais malgr
cela, quand l'homme coucha le cercueil entre le lit et la table, il
heurta les pieds de Jacques qui s'tait pourtant recul jusqu'aux
lambris de la fentre.

Un autre homme dposa le couvercle qu'il tenait entre ses bras, et tous
deux soulevrent la morte pour la mettre dans la longue bote. Sandrine
tait enveloppe d'un drap dchir, et ses mains croises sur sa
poitrine passaient par une ouverture.

Et tandis qu'un des hommes cherchait  lui mettre la tte bien d'aplomb,
le mouchoir qui retenait ses boucles glissa et lui fit comme un large
bandeau sur le front.

Jacques regardait sans rien dire; mais quand il vit poser le couvercle,
il devint comme gar. Il repoussa les hommes et il s'agenouilla prs de
Sandrine. Il souleva le bandeau qui la rendait semblable  une sainte
toute drape de blanc et il supplia:

--Aie piti de moi, Sandrine... Ne t'en vas pas.

Il laissait tellement voir le dchirement de son coeur que les hommes
n'osaient pas l'loigner. La voisine et Mme Dalignac finirent par
l'emmener pendant qu'il suppliait encore:

--Aie piti, ma Sandrine.

La petite photographie restait accroche de travers et les enfants
avaient l'air de se pencher pour voir ce qu'on faisait de leur mre.

Je m'approchais pour la redresser, mais l'un des deux hommes me demanda:

--C'est  elle, ces deux beaux petits?

Je fis signe que oui.

Alors il prit le cadre et le glissa sous les mains de Sandrine que le
drap dchir laissait passer. Puis il regarda l'troit couloir qui
barrait la porte et il dit:

--Il va falloir la sortir debout.

Il reprit d'un ton apitoy:

--Ce n'est pas qu'elle soit lourde, mais ces mauvaises botes ne sont
pas solides, et  les trimballer le long des tages on craint toujours
un accident.

Et comme le moment tait venu de descendre la morte, l'homme tira une
grosse corde de sa poche et il entoura solidement la mauvaise bote par
le milieu.

Le corbillard attendait en bas. C'tait une voiture sans aucun ornement,
et je la reconnus pour celle que Duretour appelait la sauterelle.

Le patron y accrocha lui-mme la couronne blanche qu'il venait
d'apporter. Bergeounette dposa le long du cercueil les petits bouquets
de violettes que chacune de nous offrait  Sandrine, et aussitt la
sauterelle se mit en marche.

Elle avanait vite sur le boulevard Raspail. Nous avions beaucoup de
peine  la suivre, et Jacques qui marchait le premier derrire elle,
appuyait sa main dessus, comme s'il voulait l'empcher de sauter si
fort.

A notre passage, des femmes se levaient des bancs o elles taient
assises. Quelques-unes faisaient le signe de la croix, et gardaient
leurs mains jointes. Deux enfants cessrent de remuer le sable avec leur
pelle en bois et taprent bruyamment sur leur petit seau en chantant sur
un air de cloche:

--L'enterrement, l'enterrement.

Le jour tait plein de soleil. Les bruits montaient clairs et prcis
dans l'air trs doux et les marronniers tout fleuris de blanc
s'alignaient le long de notre chemin.

En entrant dans le cimetire, la sauterelle avana encore plus vite. Ses
roues firent un bruit criard sur l'paisse couche de gravier, et la
couronne accroche  l'arrire se balana fortement.

Le cimetire aussi tait tout fleuri, et les tombes paraissaient plus
blanches sous le soleil.

Bergeounette, qui lisait les poteaux indicateurs, me nommait les alles
de traverse que l'on dpassait:

--Alle des Morts... Alle des Cyprs... Alle des Tombes.

Et chaque fois les paroles sortaient de sa bouche, comme si elle les
rejetait avec dgot. Mais lorsque le corbillard tourna entre deux
ranges d'arbres qui s'levaient droits et fins comme des colonnes
lisses, elle dit tout haut avec un air de triomphe:

--Alle des rables blancs.

La sauterelle s'arrta prs d'une longue tranche o des cercueils se
rangeaient cte  cte, et notre groupe se resserra pour dire adieu 
Sandrine.

Bouledogue avait son visage des mauvais jours.

Sa lvre se retroussait seulement par le milieu et ne laissait voir que
deux dents. Et comme je me penchais toute tonne sur la grande
tranche, elle me dit:

--a! c'est la fosse commune.

Sa voix rsonna avec des vibrations si profondes et si tendues qu'elle
parut sortir de terre pour aller heurter les caveaux d'alentour et les
tombes toutes fleuries.

Les croque-morts se dpchaient; car un autre convoi s'avanait aussi
vers la fosse commune.

Ils prirent vivement Sandrine et la dposrent auprs de deux petites
botes d'enfants qu'on avait mises bout  bout pour ne pas perdre de
place. Et aussitt la sauterelle s'loigna par le fond de l'alle, o
deux de ses pareilles la devanaient.

Jacques ne pleurait pas. Il suivait docilement le patron et sa femme.
Mais, avant de sortir du cimetire, il se retourna vers les rables
blancs, et ses lvres remurent comme s'il leur parlait.

Moi aussi, je me retournai vers les rables blancs. Je voulais revoir
leur feuillage grle, plus fin que de la dentelle et qui semblait
vouloir s'envoler au vent. Puis mon regard s'abaissa pour faire le tour
des immenses carrs de tombes qui brillaient sous le soleil, et lorsque
je repris ma place auprs de Bergeounette, elle disait en respirant
largement:

--Aujourd'hui, le cimetire est beau comme un paradis.




VII


Les ftes de Pques et l'enterrement avaient apport beaucoup de retard
dans le travail.

Le patron dcida de prendre une nouvelle ouvrire pour remplacer
Sandrine, et il fit une affiche que Bergeounette alla coller rue de la
Gat.

Il apportait le mme soin  ses affiches qu' ses broderies. Ses lettres
s'arrondissaient et se liaient, et on pouvait facilement lire de loin:

  ON DEMANDE

  Une trs bonne ouvrire couturire.

  _Trs press._

Bouledogue grogna:

--Les bonnes ouvrires ne courent pas les rues en ce moment.

Il en vint une qui ne savait pas faire grand'chose, mais que le patron
garda faute de mieux.

Elle s'appelait Roberte. Elle n'tait ni laide ni mal faite; mais son
air prtentieux la rendait peu agrable  regarder.

Une moquerie sournoise sembla entrer en mme temps qu'elle dans
l'atelier.

La petite Duretour lui fit des grimaces derrire le dos. Bouledogue lui
montra ses dents, et Bergeounette dit tranquillement:

--Elle est bte  faire pleurer un ne.

Le bruit de la machine m'empchait souvent d'entendre ce que disaient
les autres, mais lorsque Roberte parlait, l'expression de son visage me
donnait toujours envie de rire.

Elle prenait des poses pour le moindre mot ou le moindre geste, et elle
faisait de telles simagres pour s'asseoir ou se lever que le patron
demandait parfois, tout effar:

--Qu'est-ce qui lui prend?

Au bout de la premire semaine, comme elle s'tait absente un moment,
Mme Dalignac dit  son tour:

--Chaque fois que je regarde de son ct, j'ai une vilaine surprise en
trouvant sa pauvre figure au lieu du beau visage de Sandrine.

--Si vous la mettiez  ma place, dit la petite Duretour.

Et elle se tortillait en pinant sa jolie bouche, pour ressembler 
Roberte.

Aprs les rires, tout le monde fut de son avis; et Roberte dut se mettre
au bout de la table, pendant que Duretour devenait subitement trs grave
en allant s'asseoir  la place de Sandrine.

Maintenant, c'tait pour aller aux courses que les clientes exigeaient
leurs robes.

Et comme Mme Dalignac recommenait  veiller, je pris l'habitude de
venir travailler tous les soirs avec elle.

Il arrivait qu'une robe  finir nous entranait jusqu'au matin, et les
autres nous retrouvaient avec des traits tirs et des gestes lents.

Bouledogue, qui montait toujours la premire, nous jetait un coup d'oeil
furieux. Elle dbarrassait la table des bouts de chiffons, en rptant
ce qu'elle avait dj dit tant de fois:

--Si personne ne voulait veiller, les clientes seraient bien forces de
s'en arranger.

Tout au fond de moi-mme je lui donnais raison; mais je ne voyais pas
comment on et pu faire autrement, et je lui en voulais d'ajouter ses
reproches  notre fatigue.

Mme Dalignac ne rpondait pas non plus. Je voyais clignoter un instant
ses paupires, et la minute d'aprs, elle distribuait l'ouvrage, en
donnant les indications de sa voix douce et pose.

Ces jours-l, Bouledogue grognait sans arrt.

Quand elle avait fini pour une chose, elle recommenait pour une autre.
La maison neuve d'en face lui procurait mille occasions de se mettre en
colre. Elle ne pouvait souffrir ses hautes fentres et ses larges
balcons de pierre. Et sa voix semblait emplir tout l'atelier lorsqu'elle
disait:

--C'est aux maisons des pauvres qu'il faudrait des balcons... Les vieux
et les enfants pourraient s'y mettre au soleil ou y prendre le frais.

Son mcontentement grandissait en pensant  sa grand'mre trop faible
pour descendre les tages, et oblige de prendre l'air  la fentre de
leur chambre qui s'ouvrait sur une cour troite et pleine de mauvaises
odeurs. Et chaque fois qu'un bruit de la belle maison attirait son
attention, elle criait rageusement:

--Vous verrez qu'il n'y viendra jamais personne  ces beaux balcons.

                   *       *       *       *       *

Depuis que Sandrine tait morte, le patron ne savait plus commander ni
se fcher. Il restait de longues heures comme absorb par une ide fixe.
Et un jour, quoique personne n'et parl de Sandrine, il dit au milieu
d'un silence:

--Le mdecin n'avait pas prvu l'hmorragie.

--Nous non plus, rpondit sa femme, d'un air de regret.

Et comme le patron retombait dans son affaissement, Mme Dalignac pria
Bergeounette de chanter pour ramener un peu de gat. Mais Bergeounette
avait elle-mme un grand regret de Sandrine, et aucune chanson ne lui
venait  la mmoire.

Elle essaya deux ou trois fois d'en commencer une, mais il se trouva
toujours quelqu'un pour lui dire:

--Oh! non, pas celle-l, elle est trop triste.

Et le silence prit de nouveau la plus grande place.

Pourtant, lorsque Roberte se mit  chanter, il y eut des instants de
bruyante gat. Sa voix n'aurait pas t dsagrable si elle et chant
simplement, mais elle l'enlaidissait de tout son pouvoir en essayant de
la rendre plus prcieuse. De plus elle dformait les mots sans souci de
leur sens vritable, et cela accouplait parfois des phrases si
disparates que nos rires partaient sans retenue.

Le jour o elle chanta une romance que tout le monde connaissait:

    Selon moi, vois-tu, c'est l'indiffrence
    Qui blesse le coeur et le fait souffrir.

Elle lana en toute tranquillit:

    Seule dans ma voiture, c'est la diffrence
    Qui blesse le coeur et le fait s'ouvrir.

Duretour alors fut prise d'un rire si fou qu'elle glissa de son tabouret
sous la table. Et tandis que Bergeounette s'tranglait contre la vitre,
Bouledogue renverse en arrire riait  en demander grce.

Le patron fit taire Roberte qui continuait sa chanson:

--Dites un peu... Eh... Vous chanterez quand le travail sera moins
press.

Peu aprs, Bergeounette fit entendre une romance pleine de mlancolie
dont chaque couplet se terminait ainsi:

    Que les beaux jours sont courts,
    Que les beaux jours sont courts.

Elle laissait traner sa voix comme si elle et voulu allonger
indfiniment les beaux jours, et pendant ce temps, toutes les mains
semblaient plus actives  l'ouvrage.

                   *       *       *       *       *

Le patron, qui se plaignait d'une grande fatigue, s'vanouit un jour 
sa machine. Cependant il reprit le travail, car il voulait terminer au
plus vite le manteau de Mme Moulin.

Mme Moulin tait une trs bonne cliente, mais elle changeait toujours
d'ide lorsque ses vtements taient  moiti faits.

Au premier essayage elle avait une joie enfantine. Tout lui plaisait,
mais le lendemain elle demandait  revoir la robe. Elle la tournait et
la retournait en disant d'un ton triste:

--Je la trouve trs bien. Elle sera trs jolie.

Puis toujours du mme ton triste elle parlait de ses amies qui avaient
des robes comme ceci et comme cela, et qui lui conseillaient de faire
faire la sienne toute pareille.

Elle soupirait d'un air si malheureux que Mme Dalignac la prenait en
piti et nous disait aprs son dpart:

--Mettez sa robe de ct, elle ne lui plat pas.

Et lorsque Mme Moulin revenait, elle riait fort en apprenant qu'on
pouvait faire les changements dsirs.

Trois fois dj on avait chang la garniture de son manteau. La veille
encore, elle avait fouill tous les dessins du patron et combin
longuement une nouvelle garniture. Le patron avait fait la moue devant
l'assemblage qu'elle exigeait:

--Je ne trouve pas a patant.

Mais Mme Moulin, qui tait persuade du contraire, s'en tait alle
toute joyeuse.

Aussi, malgr son extrme fatigue, le patron se dpchait, craignant
toujours de la voir arriver avec une autre ide.

De loin en loin il s'arrtait pendant une minute:

--Je n'en puis plus, disait-il.

Il essayait de se mettre en colre.

--Que le diable emporte les femmes avec leurs broderies!

Il veilla mme une bonne heure, mais quand il voulut quitter sa machine,
il retomba sur son tabouret, en respirant si difficilement, qu'il me fit
penser  Sandrine.

Seule avec Mme Dalignac je lui demandai pourquoi elle ne faisait pas
venir le mdecin. Elle releva la tte avec vivacit pendant qu'elle
demandait:

--Est-ce que vous le croyez malade?

--Oh! non.

Et comme elle ne dtournait pas les yeux, je pris un air tranquille pour
ajouter:

--Les mdecins connaissent les drogues qui redonnent des forces.

Elle se rassrna trs vite:

--Ce n'est que de la fatigue, dit-elle.

Elle m'apprit alors que son mari avait t trs malade pendant la
premire anne de leur mariage. Plusieurs mdecins avaient mme dclar
que ses poumons taient si gravement atteints qu'il ne pourrait pas
vivre plus d'un an.

--Pourtant, reprit-elle, dix ans ont pass depuis.

Et comme si cela lui tait tout souci pour l'avenir, elle rit un peu.

Mme Moulin arriva juste au moment o le patron venait de finir son
manteau. Et avant que Duretour et referm la porte sur elle, on
entendit:

--Il n'est pas encore brod, n'est-ce pas?

Et son entre dans l'atelier fut rapide comme un coup de vent.

Le patron lui montra le vtement avec un peu de malice.

Elle fit claquer ses mains l'une contre l'autre d'un air navr.

--Oh! quel malheur! moi qui avais pens  une autre garniture.

Elle tira sur un bout de soutache, et sa voix timide prit de la force
pour demander:

--Est-ce que cela ne peut pas se dfaire?

--Oh! non, madame.

Et le visage jaune du patron devint tout rouge.

Cette fois Mme Moulin s'en retourna dsole.

                   *       *       *       *       *

Maintenant le patron souffrait de l'estomac. Chaque jour il vomissait
ses repas, et Bergeounette qui se moquait de tout nous disait:

--Il renverse encore sa soupire.

J'tais tonne de ne pas voir venir le mdecin et j'en parlai de
nouveau  Mme Dalignac.

--J'y pense, me dit-elle, mais si je le fais venir, mon mari va se
croire trs malade.

Elle reprit avec un accent plein de dsir:

--Si nous pouvions avoir la chance de ne plus faire de vtements brods.

Cette chance-l ne fut pas la ntre, au contraire. Les clientes
recommandaient expressment des broderies, beaucoup de broderies. Il
fallait broder et rebroder tous les costumes, qu'ils fussent de laine,
de toile ou de soie. On et dit que la broderie tait la seule chose
digne de parer les femmes et qu'il ne leur serait plus possible de vivre
sans cela.

--Elles sont folles, disait le patron.

Il s'vanouit encore  sa machine, et tandis que Bergeounette le
soutenait pour l'empcher de rouler  terre, je partis en courant
chercher le mdecin.

Quand il arriva, le patron buvait  petites gorges une infusion chaude.
Il se sentait beaucoup mieux et il me montra du doigt en riant:

--C'est cette jeunesse qui a pris peur.

Le mdecin rit avec lui tout en s'informant de son malaise.

Il s'appelait M. Bon, c'tait lui qui avait vu Sandrine. Il demanda  la
revoir, et, quand il sut qu'elle tait morte, il dit d'une voix fche:

--Elle pouvait gurir avec du repos et des soins, ses poumons taient 
peine atteints.

--Elle avait deux enfants  lever, rpondit Mme Dalignac, comme si elle
voulait excuser Sandrine d'tre morte.

Le regard de M. Bon se posa sur chacune de nous, et ensuite il dit au
patron:

--Puisque je suis l, nous allons en profiter pour voir si vos poumons
sont toujours sages. Et pendant que nous faisions silence, il donna
quelques coups de son doigt recourb dans le dos du patron, puis il se
pencha pour couter. Il gardait la bouche ouverte, mais lorsqu'il eut
appuy son oreille du ct gauche, il rattrapa vivement sa lvre avec
ses dents. Et sans que sa tte et fait le plus petit mouvement, ses
yeux se levrent et regardrent fixement Mme Dalignac.

Il s'assit de nouveau en face du patron pour lui prendre le poignet, et
au bout d'un instant, il se leva, en disant d'un ton ferme:

--Voil... Je vous trouve trs affaibli... et si vous ne vous reposez
pas immdiatement... je ne sais pas ce qui arrivera.

Le patron se moqua:

--T! je ferai comme Sandrine peut-tre?

M. Bon dtourna son regard et rpondit gravement:

--Peut-tre...

Il fit une ordonnance, et, tout en donnant des explications et des
conseils  Mme Dalignac, il l'entrana jusque sur le palier.

Quand elle rentra, le patron bougonnait:

--Sans leurs sacres broderies, je pourrais me reposer.

--Il n'y a qu' mettre un brodeur  ta place, dit Mme Dalignac.

Le patron se redressa en criant:

--Un brodeur! mais tu n'en trouveras pas en ce moment.

--Eh bien! Je renverrai les robes.

Elle parlait comme  travers ses dents serres, et personne ne lui
connaissait cette voix-l.

Et pendant que Bergeounette et Bouledogue se rcriaient d'tonnement, le
patron pouffait de rire  l'ide que sa femme pouvait renvoyer les
robes.

Il fit tout de mme une affiche que Bergeounette alla coller prs de la
gare Montparnasse.

  ON DEMANDE

  Un brodeur  la machine pour travail soign.

  _Trs press._

A l'heure de la veille, Mme Dalignac me parla tout bas:

--Le poumon gauche ne va pas bien. Il faudrait que Baptiste parte  la
campagne, mais le plus press est qu'il cesse tout travail.

Elle tendait les paules comme lorsqu'elle redoutait un ennui. Ses yeux
avaient un peu d'garement et son visage se rtrcissait. Elle repoussa
ses cheveux des deux mains comme s'ils taient trop lourds  ses tempes,
et, en secouant la tte, elle dit avec une grande nergie:

--Allons... Travaillons.

Et jusqu' minuit, on n'entendit plus dans l'atelier que le roulement de
la machine  coudre et le claquement lger des aiguilles contre la soie.

Le lendemain, en rentrant de chez une cliente, Mme Dalignac s'pouvanta
de retrouver son mari en train de broder:

--Ote-toi de l, Baptiste. Ote-toi de l.

Et comme il ne l'coutait pas, elle mit la main sur le volant de la
machine.

Le patron se dfendait:

--Mais laisse-moi finir, voyons, je n'en ai plus que pour quelques
minutes.

--Non... Non... Ote-toi de l.

Et de son autre main, elle fit sauter la courroie.

Le patron maugra en reculant son tabouret:

--Je ne serais pas mort pour avoir fini cette manche.

Sa femme reprit:

--As-tu dj oubli ce qu'a dit M. Bon?

--Non, fit le patron d'un ton bourru, je sais qu'il m'arrivera la mme
chose qu' Sandrine.

Le regard de Mme Dalignac passa par-dessus la tte de Bouledogue pour
venir chercher le mien. Le soir, elle parla encore plus bas que la
veille:

--Pourvu qu'il vienne un brodeur?

Et le soupir qui suivit fut long et trembl.

Il vint un brodeur. C'tait un bel homme  l'air solide. Il fixa d'abord
le prix de sa journe, puis il s'approcha de la machine et dit avec
insolence:

--Mais c'est un vieux modle... Comment voulez-vous que je fasse du
travail soign avec a?

--J'en fais... moi, dit le patron d'un air vex.

Le bel homme le regarda de haut:

--Moi, je ne travaille qu'avec des machines modernes.

Il cligna un oeil de notre ct, et il s'en alla en retroussant sa
moustache.

Il en vint un autre qui avait grande envie de travailler. Il trouva la
machine lourde, et, pour la rendre plus lgre, il fit couler de l'huile
en quantit dans tous les trous.

Le patron se tourmentait:

--Vous allez tacher les broderies.

L'ouvrier rpondit:

--Tout le monde fait des taches.

Et il rclama de la benzine.

A la fin de la journe il avait tant fait de taches et tant employ de
benzine que le tissu en tait tout dfrachi.

Le patron le renvoya avec des cris pleins de fureur:

--Je suis plus malade de voir a que de travailler, nous dit-il.

Mme Dalignac eut une ide:

--Si on prenait une femme?

Et Bergeounette alla coller une nouvelle affiche. Bouledogue grogna
encore:

--Les brodeuses qui savent leur mtier ne chment pas en ce moment.

Celle qui vint essuya soigneusement la machine, la fit rouler  vide
pendant un instant, fixa timidement le prix de sa journe et travailla
dans la perfection jusqu'au soir.

Le patron nous faisait des petits signes joyeux, et lorsque la brodeuse
fut partie, il ouvrit tous ses doigts en ventail pour nous dire:

--C'est une fameuse ouvrire.

On tait au samedi. Pendant que Mme Dalignac faisait la paye, chacune
disait son mot sur la nouvelle venue.

Bergeounette la jugeait solide et de bonne sant. Bouledogue avait
remarqu que ses effets taient trs propres, et Duretour enviait sa
haute taille et son teint color.

Mme Dalignac paraissait elle-mme si contente que je n'osais pas
l'inquiter en disant que la brodeuse avait le regard incertain, comme
les alcooliques.

Les trois premiers jours, tout alla bien, mais, le quatrime, la
brodeuse apporta un litre de vin envelopp dans du papier. L'aprs-midi,
elle en apporta un autre qu'elle but en un rien de temps. Et lorsque le
patron lui fit une remarque  ce sujet, elle rpondit:

--Quand on travaille dur, on a soif.

Bientt ses deux litres ne suffirent plus et  l'heure du goter, elle
descendit chez le marchand de vin.

Alors il lui arriva de faire des taches et de broder  ct du dessin.

Le patron recommena de trpigner, et sa femme fut prise d'un vritable
dsespoir. Elle essaya de broder elle-mme.

--Cela ne doit pas tre bien difficile, disait-elle.

Cela tait au contraire trs difficile, et, malgr son grand dsir, elle
dut y renoncer.

Le patron la plaignait:

--Eh!... Povre femme... Tu ne peux pas tout faire...

A la voir si adroite et si courageuse, on ne pouvait imaginer qu'il pt
y avoir un travail impossible pour elle, et j'tais tonne qu'elle ne
st pas broder aussi bien que son mari, rien qu'en se plaant  sa
machine.

Ds la deuxime semaine, la brodeuse ne donna plus que quelques heures
de bon travail. Et le dernier samedi, elle tait dans un tel tat
d'ivresse qu'il nous fallut l'accompagner chez elle.

Ce ne fut pas facile de lui faire descendre l'escalier. Elle cherchait 
nous chapper et se cognait rudement contre le mur ou la rampe.

Je voulais la prserver des chocs, mais Bergeounette m'en empchait:

--Laissez-la donc se fler... elle est comme une barrique trop pleine.

On finit par trouver un vieux brodeur qui avait t bon ouvrier dans son
temps. Il mit deux paires de lunettes pour y voir plus clair, et le
patron pona plus fortement ses dessins.




VIII


Jacques rdait dans l'avenue.

Bergeounette qui le voyait de sa place nous le signalait. Il marchait la
tte baisse et son dos paraissait tout arrondi.

Aprs l'enterrement, il n'tait pas rentr chez lui, et sa femme l'avait
retrouv pleurant dans la petite chambre de Sandrine.

La voisine qui ignorait le mariage de Jacques avait dit tout ce qu'elle
savait de leur amour, de leurs veilles et de leurs enfants. Et la jeune
femme profondment froisse avait quitt Paris en attendant son divorce.

Un soir que Jacques rdait encore aprs le dpart des ouvrires, Mme
Dalignac l'appela d'un signe. Il fit le tour de l'atelier comme s'il
esprait rencontrer Sandrine dans quelque coin, puis il dit:

--Je sais bien qu'elle n'est plus ici, mais c'est comme si elle y tait
encore.

Il tait trs amaigri, et il gardait son air du jour de l'enterrement.

Il prit vite l'habitude de revenir. Il montait bien avant le dpart des
ouvrires, et il s'asseyait tout au fond de l'atelier pour ne gner
personne. Il apportait comme un grand deuil dans la maison. Et
Bergeounette ne chantait pas quand elle le savait l. Peu  peu
cependant elle oublia sa prsence et il lui arriva de chanter ce
couplet:

    Quand je vis Madeline
    Pour la dernire fois,
    Ses mains sur sa poitrine
    taient poses en croix.
    Elle tait toute blanche...

Elle s'arrta net, parce que le patron la poussa du coude, mais Jacques
s'en alla presque aussitt et il ne revint plus.

                   *       *       *       *       *

Malgr toute notre activit nous n'arrivions pas  contenter les
clientes. Mme Dalignac recevait des lettres de reproches qui la
mettaient au supplice, et l'obligeaient  des excuses sans fin. La
fatigue des veilles ajoute aux autres fatigues la laissait dans un
tat d'nervement maladif, qui la faisait sursauter violemment, chaque
fois qu'on sonnait  la porte.

Un matin, en revenant d'ouvrir, Duretour annona:

--C'est un monsieur.

Mme Dalignac devint toute ple, et sa voix eut beaucoup de peine 
sortir, lorsqu'elle dit:

--Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir, ce monsieur?

Elle tait trouble au point que tout son corps s'affaissa comme si elle
allait tomber en faiblesse. Alors la petite Duretour lui parla avec
autorit:

--Pourquoi vous tourmenter comme a? Ce monsieur ne vient pas pour
essayer une robe.

Mme Dalignac se mit  rire avec un peu de piti sur elle-mme. Elle
redressa les paules et s'en alla retrouver le monsieur.

C'tait un placier en broderies. Elle ne resta que quelques minutes prs
de lui, et au retour elle riait encore de son angoisse sans motif.

Nos veilles continuaient. Nous passions une nuit sur deux pour achever
le plus press.

Il y avait des nuits si dures que le sommeil finissait par nous vaincre
et que le patron nous retrouvait endormies, la tte sur la table. Nous
tions toutes raidies par le froid, et la joue que nous avions appuye
sur le bras restait longtemps fripe.

Le patron nous grondait:

--Vous feriez mieux de vous tendre par terre.

Et pendant que nous reprenions notre ouvrage, il s'en allait  la
cuisine nous faire du caf trs fort.

Nous buvions le caf en quelques gorges rapides. Je le trouvais parfois
si amer que je ne pouvais m'empcher de faire la grimace, mais Mme
Dalignac disait:

--Bah! le got ne compte pas. C'est comme lorsqu'on met de l'huile dans
la machine.

Une intimit confiante nous liait  prsent.

Quand la fatigue nous laissait quelque rpit, nous causions  coeur
ouvert, et les nuits nous semblaient moins longues.

Je n'avais pas grand'chose  dire sur moi-mme.

Mais Mme Dalignac me confiait ses soucis et ses craintes.

La maladie de son mari ne l'inquitait pas trop. Elle tait persuade
que quelques mois de repos  la campagne le remettraient vite, mais elle
ne savait comment faire pour lui assurer ce repos. La plupart des
clientes faisaient attendre leurs paiements, et, depuis que le patron ne
travaillait plus, l'argent qui rentrait suffisait tout juste  la vie de
chaque jour et  la paye des ouvrires.

Elle s'intressait  mon avenir aussi. Elle pensait qu'il ne me faudrait
pas longtemps pour savoir faire les robes aussi bien que la meilleure
ouvrire.

--C'est un joli mtier, disait-elle, et bien des femmes savent en tirer
parti.

Tandis qu'elle parlait, je pensais comme elle, et je dsirais vivement
devenir une couturire habile. Mais aussitt qu'elle se taisait, le
mtier m'apparaissait terne et plein d'ennuis. J'oubliais les robes de
toutes couleurs et de toutes formes que je voyais partir avec regret,
tant j'avais de plaisir  les regarder. J'oubliais mme le visage si
intelligent et comme illumin de Mme Dalignac, lorsqu'elle composait ses
modles, et je ne me souvenais plus que de son tourment devant les
reproches des clientes, du mcontentement continuel de Bouledogue, et de
notre peine  toutes.

La dernire semaine de juin fut si encombre d'ouvrage que la grande
Bergeounette offrit de rester chaque soir jusqu' minuit.

Avec elle les veilles devinrent presque des distractions. Elle chantait
ou racontait sans se lasser. Et le patron restait  l'couter au lieu
d'aller se coucher.

Elle se souvenait d'une quantit de refrains baroques qu'elle avait
entendu chanter par les marins. Elle imitait leur voix mal assure au
sortir du cabaret, et on croyait les voir regagnant leur bateau en
chantant, avec des gestes en l'air et des pas tout culbuts.

Elle parlait de sa mre avec un peu de ddain, mais elle gardait de son
pre un souvenir plein de compassion moqueuse, et sa voix eut un
flchissement quand elle nous dit:

--C'tait un homme sans malice, et qui ne pensait qu' boire et 
chanter.

Elle racontait sur lui toutes sortes d'histoires drles. Et mme, en
parlant de sa mort, elle ne put s'empcher de rire.

Il avait la manie de descendre dans le puits, qui tait peu profond et
qui tarissait pendant l't. On ne savait pas comment il faisait pour y
descendre mais, ds qu'il tait au fond, il poussait des cris aigus pour
qu'on vnt l'aider  remonter.

Un jour il n'tait noy parce que le puits s'tait empli  la suite d'un
grand orage.

Et Bergeounette affirmait:

--Je suis bien sre qu'il est au paradis, quoiqu'il soit mort sans
confession.

On riait et minuit venait vite.

Pendant le jour, on n'entendait ni conte ni chant, et cependant les
heures passaient avec une rapidit qui tonnait tout le monde.

Tout  coup une voix inquite s'levait:

--Dj cinq heures!

Et les respirations devenaient plus bruyantes, et une jambe trop crispe
s'tirait brusquement sous la table.

Nos seuls instants de rpit nous venaient des grimaces de Roberte et des
taquineries de Duretour.

Roberte assurait qu'elle tait Parisienne, mais personne ne la croyait.
Elle avait un accent rude qu'elle cherchait  dissimuler en imitant le
parler tranard des faubourgs. Et lorsqu'il lui arrivait de laisser
chapper un mot de patois, Duretour lui demandait:

--De quel pays tes-vous?

Roberte clignait prcipitamment des yeux, comme si elle craignait
d'avoir oubli le nom de son pays et toujours elle rpondait:

--Je suis de Paris, mais pas de Montparnasse.

--Je m'en doute bien, rpliquait Duretour en lui riant au nez.

D'autres fois Duretour s'amusait  lui jeter des bouts de chiffons sur
la tte, et, pour la faire cesser, Roberte criait d'une voix forte et
menaante:

--Allez... allez... l-bas!

Cela me rappelait un vacher de mon pays criant aprs ses vaches, pour
les empcher de brouter les pousses des jeunes arbres. Et je joignais
mon rire  celui des autres.

                   *       *       *       *       *

Nous savions qu'aprs les jours de grandes courses, le travail serait
moins pnible et cela soutenait notre courage.

Bouledogue cessait peu  peu de grogner et Mme Dalignac semblait
respirer plus librement.

Mais voil que deux jours avant le grand Prix, alors que la plupart des
commandes allaient tre livres, une cliente nous arriva en menant grand
tapage.

Duretour la reconnut  son coup de sonnette:

--C'est Mme Linella.

Mme Linella tait une cliente trs jolie et trs bien faite, qui se
fiait au bon got de Mme Dalignac, mais qui commandait toujours ses
robes au dernier moment.

Cependant, comme on venait de lui faire spcialement pour le jour du
Grand Prix une magnifique robe rouge toute brode, personne ne se
troubla de sa venue.

Elle entra dans l'atelier malgr Duretour qui cherchait  lui barrer le
passage et elle dit trs vite  Mme Dalignac:

--Je sais que vous tes presse et je ne veux pas vous faire perdre
votre temps.

Elle s'appuya contre la table pour expliquer:

--C'est une robe blanche que je veux. Vous me ferez la jupe trs
collante et le corsage trs flou, sans broderie, car je veux tre la
seule  n'en pas avoir sur le champ de courses.

Elle reprit haleine pour ajouter d'un ton sec:

--Et vous me la livrerez dimanche matin avant dix heures.

Mme Dalignac rpondit sans la regarder:

--Vous demandez une chose impossible, nous n'avons plus le temps.

Les yeux de la cliente se durcirent comme si elle allait se fcher:

--Par exemple! fit-elle.

Elle se radoucit pourtant:

--Sans cette robe je ne pourrais pas aller  Longchamps.

Et elle continua d'insister sur l'extrme besoin qu'elle avait d'une
robe non brode pour ce jour spcial.

Mme Dalignac ne rpondait plus; elle se contentait de faire un continuel
mouvement de refus avec sa tte. Alors Mme Linella se fit cline:

--Allons! Vous veillerez un petit peu. Voil tout!

Mme Dalignac eut un rire qui lui tira les coins de la bouche en bas.
Elle leva le coude d'un air excd, comme pour repousser la cliente, et
au moment o l'on croyait qu'elle allait refuser encore, elle laisser
retomber son bras et promit de faire la robe pour le dimanche matin.

Il y eut un murmure parmi nous, mais dj Mme Linella s'en allait vers
la porte. Elle revint pour dire:

--Tenez, j'ai une ide pour le corsage. Vous mettrez un tout petit peu
de bleu au col et  la ceinture.

Elle s'loigna pour revenir de nouveau:

--Surtout faites-moi des manches qui n'aient pas l'air d'tre des
manches.

Et cette fois, elle partit pour de bon.

Aussitt le patron demanda  sa femme:

--Tu ne la feras pas cette robe, h?

--Est-ce que je sais, rpondit Mme Dalignac.

Et son visage prit un air de dcouragement si intense qu'on et dit
qu'elle allait se mettre  pleurer.

Mais cela ne dura pas longtemps; son regard devint vite absent et
proccup comme lorsqu'elle avait une robe difficile  composer, et les
paroles inquites du patron ne semblrent plus arriver jusqu' elle.

Dans l'atelier on se moquait de la cliente.

--Elle est loin, sa robe blanche, disait Duretour.

--Personne ne l'empche de courir aprs, ricanait Bergeounette.

Bouledogue, le nez tout pliss de colre, ronchonnait:

--Il y a des limites  tout.

Le soir, lorsque je fus seule avec Mme Dalignac, elle me dit:

--En travaillant pendant toute la nuit de samedi nous arriverions
peut-tre  faire la robe de Mme Linella.

J'avanai la bouche en signe de doute. Je me sentais trs lasse, et de
plus je craignais de ne pas apporter une aide suffisante, car je
prvoyais que la robe ne serait que dentelle et mousseline, et j'avais
peu de capacit pour ce genre de travail.

Elle reprit comme si elle devinait ma pense:

--Vous vous chargeriez de la jupe qui sera de drap souple, et je
m'occuperai du corsage.

Je ne rpondis pas encore. Je pensais  la robe rouge qui nous avait
dj fait veiller, et une colre pareille  celle de Bouledogue me
venait contre cette cliente capricieuse.

Mme Dalignac reprit de nouveau:

--Ce serait la dernire nuit  passer.

Elle attendit avant de dire, comme pour elle seule:

--Comment ne pas la faire, maintenant que j'ai promis?

Sa voix angoisse me fit oublier d'un seul coup toute ma rancune. Je
compris qu'elle essayerait quand mme de contenter sa cliente et que
rien ne l'empcherait de passer encore une nuit; alors je promis de ne
pas la laisser seule et de l'aider de tout mon courage.

La robe n'tait pas encore coupe quand Mme Linella vint pour l'essayer,
et elle dut attendre plus d'une heure.

Aprs son dpart, tandis que les autres terminaient ce qui devait tre
livr le soir mme, j'enlevai les pingles de l'essayage, et je passai
les fils de couleur qui devaient me guider pour la confection de ma
jupe.

Bouledogue souffla fortement par le nez et Bergeounette fredonna la
rengaine qu'un vieux mendiant venait chanter sous les fentres de
l'atelier:

    Elle avait ce jour-l mis une robe blanche,
    O flottait, pour ceinture, un large ruban bleu.

La petite Duretour s'en alla la dernire. Sa jolie figure montrait une
grande piti, quand elle offrit de venir le lendemain matin pour faire
la livraison.

                   *       *       *       *       *

La lumire du jour clairait encore l'avenue, quand Mme Dalignac apporta
la lampe tout allume sur la table. Elle tira un tabouret pour
s'installer en face de moi et la nuit de travail commena.

Les heures passrent, l'horloge d'une glise les comptait une  une sans
oublier les quarts et les demies, et les sons entraient par la fentre
ouverte comme s'ils taient chargs de nous rappeler que nous n'avions
pas une minute  perdre.

Les douze coups de minuit rsonnrent si longtemps que Mme Dalignac alla
fermer la fentre comme elle fermait parfois la porte derrire une
cliente trop exigeante. Mais les heures qui suivirent ne se lassrent
pas, elles revinrent  travers la vitre, et leurs sons grles retenaient
sans cesse notre attention.

Par instant, Mme Dalignac cdait au sommeil. Elle lchait brusquement
son aiguille en inclinant la tte, et  la voir ainsi, on et dit
qu'elle regardait attentivement l'intrieur de sa main droite qui
restait  demi ouverte sur son ouvrage.

Je la touchais du doigt alors, et le sourire qu'elle m'adressait tait
plein de confusion.

Depuis longtemps les tramways ne passaient plus sur l'avenue. Les
fiacres eux-mmes avaient cess de rouler et, dans le silence qui
s'tendait maintenant sur la ville, l'horloge de l'glise compta tout 
coup trois heures.

Mme Dalignac se redressa tandis que sa bouche laissait chapper un
souffle court.

Elle posa son ouvrage et se leva pniblement pour aller nous faire du
th.

Ds qu'elle fut sortie je m'aperus que la lampe baissait. Elle baissait
rapidement, et j'en ressentis une vritable angoisse. Je la remontai
d'un mouvement sec, mais, au lieu d'augmenter sa lumire, elle ne jeta
qu'une longue flamme mlange d'tincelles, et, comme si elle venait de
donner d'un seul coup toute sa rserve, elle fit cloc, cloc, et
s'teignit.

Ce fut comme si une catastrophe s'abattait sur moi, et, pendant un
instant, je crus que tout tait perdu. Je cherchai du secours en me
tournant vers la croise, mais j'tais si trouble qu'il me sembla voir
une large draperie lame d'argent  travers la vitre. Je reconnus
presque aussitt le ciel et son reste d'toiles sans clat. En mme
temps je compris que le jour se levait, et que la lampe devenait
inutile, alors je laissai mon corps se tasser dans le repos et je cdai
au dsir intense de quelques minutes de sommeil.

Mme Dalignac me rveilla en rentrant avec le th. Elle se plaignit de la
mauvaise odeur que la mche charbonneuse rpandait dans la pice, et
elle rouvrit la fentre en disant:

--L'air frais va nous faire du bien.

Je frissonnai lorsque l'air frais me toucha. A ce moment j'eusse prfr
toutes les mauvaises odeurs  cet air pur qui m'apportait une souffrance
plus vive. Cependant je m'y habituai peu  peu, et bientt j'allai
m'accouder aussi  la fentre.

Toutes les toiles avaient disparu. Le ciel tait d'un bleu gris. Et
l-bas, du ct du levant, des petits nuages roses s'en allaient en
bandes au-devant du soleil.

Tout prs de nous, sous la haute toiture vitre de la gare Montparnasse,
une machine sifflait doucement comme si elle appelait quelqu'un en
cachette. D'autres arrivaient en glissant silencieusement sur les rails
et lanaient un coup de sifflet clair et net comme un joyeux bonjour.

En bas, des voitures de laitiers commenaient  descendre l'avenue 
grand fracas, et des chiffonniers fouillaient dj les botes  ordures.

Mme Dalignac versa le th dans les tasses. Elle le versait doucement
pour viter les claboussures et il coulait si noir de la thire qu'on
aurait pu croire que c'tait du caf.

Il ne nous apporta pas tout de suite l'nergie que nous en attendions.
Au contraire, sa chaleur humide nous enveloppait d'un bien-tre et nous
amollissait, mais la demie de trois heures sonna pleine de force  nos
oreilles, et avant mme qu'il ft grand jour, je repris ma jupe, et Mme
Dalignac, son corsage.

Malgr moi je regardais le fouillis de dentelle et mousseline qui allait
servir  faire les manches de Mme Linella.

Mme Dalignac les ajusta d'abord avec de la dentelle, puis elle pingla
de la mousseline qu'elle rejeta pour reprendre de nouveau la dentelle.

Rien ne la satisfaisait et  chaque changement elle rptait d'un ton
machinal ces mots qui sonnaient presque aussi fort que les heures  mes
oreilles:

--Des manches qui n'aient pas l'air d'tre des manches.

Elle se dcida enfin, et, aprs une heure de travail, elle s'loigna du
mannequin pour mieux juger de l'effet. Mais lorsqu'elle se tourna vers
moi pour prendre mon avis, comme elle le faisait souvent, elle vit que
je regardais dj les manches, et sans que j'aie dit un seul mot, elle
recula jusqu'au mur et se mit  pleurer.

Elle pleurait mollement, et disait en prononant  moiti les mots:

--Je suis trop lasse, je ne peux rien faire de bien.

Elle resta un moment le dos appuy et le visage cach dans ses mains.
Puis, comme si elle tait vraiment  bout de forces et de courage, elle
flchit tout  coup et tomba sur les genoux.

Elle voulut se redresser, mais le poids de sa tte tait trop lourd et
ses mains restrent colles au parquet. Elle eut encore un sursaut,
comme les gens qui veulent chapper au sommeil; mais dans ce mouvement,
ses deux coudes se replirent et elle s'croula sur le ct.

Je crus qu'elle s'vanouissait, et je me levai prcipitamment pour lui
porter secours, mais en me penchant je vis qu'elle venait de s'endormir
lourdement. Elle dormait la bouche ouverte, et son souffle tait rude et
rgulier.

Je lui glissai un paquet de doublure sous la tte, et, dans la crainte
de m'endormir comme elle, je me passai un linge mouill sur le visage.

Des manches qui n'aient pas l'air d'tre des manches.

Je les regardai longtemps, puis je les dfis, et, aprs avoir pliss de
la mousseline, ajust des entre-deux, et dispos de la dentelle, je
m'loignai  mon tour du mannequin pour juger de l'effet...

Six heures sonnaient  ce moment, et le patron entrait dans l'atelier
avec son teint jaune et ses cheveux bouriffs. Il tourna autour du
corsage avec des gestes d'admiration et il dit en montrant sa femme:

--Elle peut dormir maintenant, elle a fait l un beau travail.

Et il se sauva bien vite  la cuisine.

Mme Dalignac s'tait rveille au bruit.

Elle ne pouvait pas croire que ses manches taient faites. Elle les
touchait l'une aprs l'autre d'un air craintif, comme si elle craignait
de les voir disparatre subitement. Elle voulut parler aussi, mais il se
trouva qu'elle avait perdu la voix.

Je ne parlais pas non plus. Je sentais que la moindre parole
m'apporterait un surcrot de fatigue et j'indiquais par signes ce qui
restait  faire.

Je repris ma place. Le soleil qui passait au-dessus de la maison neuve
cherchait  s'encadrer dans une vitre et m'aveuglait.

Mes paupires se fermrent et pendant un instant le sommeil m'crasa.
Puis une sorte d'engourdissement me saisit, il me sembla qu'un grand
trou se creusait dans ma poitrine, et il n'y eut plus en moi que l'ide
fixe qu'il fallait  tout prix livrer la robe avant dix heures.




IX


Le lundi matin, l'atelier tait propre et sans un bout de chiffon. Il
n'y avait que les fils et les agrafes qui s'entremlaient dans la
corbeille. Bouledogue qui n'aimait pas  attendre demanda ds qu'elle
fut assise:

--Qu'est-ce que je vais faire, moi?

Et aussitt les autres firent la mme demande.

Mme Dalignac dpliait une toile rose sur sa table, et ce fut le patron
qui rpondit avec bonne humeur:

--Dites donque? H? ma femme a dormi toute la nuit au lieu de couper des
robes.

Il leur montra les fils emmls:

--Amusez-vous  dbrouiller a!

Mme Dalignac gardait un air d'extrme fatigue. Elle pliait sur
elle-mme, et semblait ne plus pouvoir porter son corps qu'elle appuyait
contre tout ce qu'elle trouvait  sa porte.

Il y eut un long silence. Le vieux brodeur et moi inondions nos machines
de ptrole pour en enlever le cambouis et les ouvrires dbrouillaient
et enroulaient les fils avec vivacit comme s'il leur restait une
crainte de perdre du temps. Puis les voix emplirent de nouveau
l'atelier. Chacune racontait ce qu'elle avait fait de son dimanche.
Duretour avait entran son fianc aux courses rien que pour s'assurer
que Mme Linella n'avait pas mis sa robe blanche.

La veille, aprs avoir livr la robe, elle tait revenue en hte pour
nous faire savoir que la femme de chambre lui avait dit: Ne la dpliez
pas. Je vais la mettre dans l'armoire.

Et maintenant, elle tait gaie comme une gamine en racontant comment
elle s'y tait prise pour se faire reconnatre de la cliente, qui tait
devenue aussi rouge que sa robe en l'apercevant.

Bouledogue n'tait mme pas alle au bal, elle avait pass sa journe 
laver et repasser le linge de deux semaines. Et comme le patron lui
disait qu'elle aurait mieux fait de se reposer, elle rpondit sans
grogner:

--Un travail repose d'un autre travail.

Bergeounette non plus n'tait pas alle aux courses. Elle avait rd
dans les glises du quartier selon son habitude.

Le patron ne pouvait pas croire qu'elle pt rester tranquille pendant le
temps d'une messe et Bergeounette avouait qu'elle ne prenait aucun
plaisir  s'agenouiller pour prier. Mais les autels resplendissants, les
costumes magnifiques des prtres et le large chant des orgues lui
donnaient un contentement dont elle ne se lassait pas.

Aujourd'hui, elle tenait surtout  dire qu'elle m'avait vue debout
contre un pilier de Notre-Dame-des-Champs. Elle tait sre que je ne
priais pas; puisque j'avais le nez en l'air, mais malgr cela elle
n'avait pu russir  attirer mon attention.

Duretour, qui n'tait jamais entre dans une glise, cria:

--Elle attendait qu'un fianc lui tombe du ciel.

Je rpondais peu aux railleries, mais quand Bergeounette eut fini de
tourner en ridicule mon air de ne penser  rien, je ne pus m'empcher de
me moquer d'elle  mon tour en disant que je l'avais trs bien vue  son
arrive dans l'glise, o elle avait chang de place plus de vingt fois
en un quart d'heure. Et tandis qu'elle s'tonnait de ma rplique j'en
profitais pour ajouter:

--A ce moment-l, vous n'aviez gure le temps de penser  moi, tant vous
tiez occupe  vous agenouiller de tout ct.

Duretour, qui avait cri sur moi, cria de mme sur Bergeounette:

--Elle jouait  cache-cache avec les anges du paradis.

Le patron s'en mla aussi:

--T! ses prires n'taient pas plus longues qu'un allluia, je pense.

L'atelier dbordait de rires et Bergeounette se remuait et riait plus
fort que tout le monde. Personne ne pensait plus aux fatigues passes ni
aux caprices des belles clientes, qui font veiller les ouvrires pour
avoir une robe de plus dans l'armoire. Mme Dalignac elle-mme semblait
redevenue forte, et son visage si doux tait plein de clart. Et pendant
qu'elle activait la prparation du travail, Bergeounette continua de
nous amuser avec une histoire de son enfance.

Elle aimait tant la petite glise de son pays qu'elle arrivait toujours
la premire au catchisme. Mais elle ne pouvait rester tranquille, et
toujours aussi, elle se disputait avec ses compagnes.

Le vieux cur la grondait, puis il joignait les mains comme s'il
demandait  Dieu la patience de la supporter, et, quand il n'en pouvait
plus, il l'envoyait s'asseoir du ct des garons.

Et Bergeounette raconta ainsi:

--C'tait un peu avant la fin du catchisme, la gifle que je venais de
donner  mon voisin avait claqu si fort que toutes les filles se
levrent pour voir d'o elle tait partie.

Le vieux cur se leva aussi, bien plus vite que je ne le croyais
capable de le faire, et il me poussa jusque sous l'escalier sombre qui
menait au clocher. Tout d'abord, je n'osai pas bouger dans la crainte de
tomber dans quelque trou, mais bientt j'aperus une grosse corde qui
pendait auprs de moi, et pour faire comme les marins j'essayai de
grimper aprs. Ce n'tait pas facile, mes sabots glissaient le long de
la corde et je retombais toujours. Mais voil qu'au-dessus de ma tte la
cloche se met  tinter un coup, puis un autre, puis encore un autre,
tout comme si on sonnait le glas. Je m'arrtai de sauter pour couter,
mais au mme instant M. le cur me tira de ma cachette en disant tout
indign: Oh! Oh! Oh!

La cloche ne tintait plus et les enfants arrivaient en se bousculant,
pendant que M. le cur ne trouvait pas autre chose  dire que: Oh! Oh!
Oh!

Il ouvrit la porte de l'glise et je sortis au milieu des filles et des
garons qui couraient devant moi en riant et criant comme cela n'tait
jamais arriv dans le village.

Et Bergeounette acheva, sans rire:

--Lorsque ma mre troussa mes jupes, ce ne fut pas le glas qu'elle
sonna, mais la vole des plus beaux jours de fte.

                   *       *       *       *       *

La semaine n'apporta pas la tranquillit qu'on attendait. On compta les
robes qui restaient  faire et dj Bouledogue s'pouvantait  l'ide
que le travail allait manquer. De plus le patron paraissait s'affaiblir
encore et il supportait difficilement le bruit des machines. Mme
Dalignac commenait  prparer leur dpart pour les Pyrnes. M. Bon
l'avait conseille dans ce sens avec l'espoir que le malade se
remettrait plus vite  l'air de son pays.

Elle passait une partie de son temps  courir d'une cliente chez l'autre
pour toucher le prix de ses faons, mais elle rentrait souvent sans
argent, lasse et contrarie. Le soir, je l'aidais  relever ses
factures, et tout en feuilletant le livre de comptes, je m'tonnai de la
grande quantit de notes qui n'avaient pas t payes depuis plusieurs
annes. Pourtant, les mmes clientes continuaient  se faire habiller 
la maison. Quelques-unes taient mme trs exigeantes et ne payaient les
nouvelles faons que par petites sommes espaces.

Je fis le compte des sommes perdues ainsi, et je ne pus retenir un
accent de reproche, en disant:

--Cet argent vous serait trs utile en ce moment, il permettrait  votre
mari de se reposer longtemps et peut-tre de gurir pour toujours.

Ses yeux s'agrandirent et devinrent trs attentifs. Elle fixa le vide
comme si elle apercevait brusquement un chemin facile pour arriver plus
vite au but, mais bientt ses paupires s'abaissrent, sa bouche et son
menton eurent un petit frmissement comme lorsqu'on a envie de rire et
de pleurer tout  la fois, puis elle courba la tte et dit avec une
grande honte:

--Je n'ai jamais su rclamer mon d.

Une immense piti me vint pour elle. J'eus honte  mon tour de l'avoir
oblige  s'humilier, et je repoussai le livre de comptes avec colre,
comme si ce ft lui qui et adress le reproche.

                   *       *       *       *       *

L'ide de quitter Paris tait insupportable au patron. Il regardait sans
cesse les balcons de la maison neuve que le soleil clairait et
chauffait. Celui du milieu surtout attirait son attention. Il s'avanait
large et rond comme un norme ventre, et Bouledogue affirmait qu'il
tait deux fois grand comme la chambre qu'elle habitait avec sa
grand'mre.

Le patron disait  sa femme:

--Vois-tu! s'il tait  nous, tu m'y ferais une tente avec un drap et je
resterais tout le jour couch sur la pierre chaude.

--Mais, puisque nous allons dans les Pyrnes, rpondait Mme Dalignac.

Et le patron grommelait en faisant la grimace:

--Dans les Pyrnes... dans les Pyrnes...

                   *       *       *       *       *

Ds la deuxime semaine de juillet l'ouvrage manqua tout  fait.

Jamais la morte-saison n'avait commenc si tt. Ce fut parmi nous comme
un dsastre. Bergeounette se dplaait avec des mouvements dsordonns
et Bouledogue, qui oubliait de montrer ses dents, roula son tablier dans
un journal avec un air de profond dcouragement.

Malgr ses ennuis de toutes sortes, Mme Dalignac ne voulut pas partir
sans donner la petite fte qui runissait tous les ans sa famille et les
ouvrires. Et, d'accord avec le patron, elle choisit pour cela le jour
o son neveu Clment devait venir en permission.

Je n'avais jamais vu Clment qui faisait son service militaire dans une
garnison assez loigne de Paris, mais j'en avais souvent entendu
parler.

Des petites discussions s'levaient  son sujet entre Mme Dalignac et
son mari. Le patron aurait prfr le voir un peu moins volontaire et
ttu, tandis que sa femme appelait cela de la fermet de caractre. Elle
disait en riant:

--Ce sera un homme.

Un jour, en parlant d'un accident o elle aurait pu perdre la vie, elle
avait ajout:

--Heureusement que Clment tait l. Avec lui je n'avais rien 
craindre.

Le patron qui se trouvait  l'autre bout de l'atelier s'tait retourn
pour rpondre d'un air vex:

--Eh? dis un peu? S'il n'avait pas t l, est-ce que je ne t'aurais pas
sauve, moi?

Mme Dalignac avait ri doucement en tendant sa main ouverte vers son
mari, et son geste affectueux tait en mme temps si plein de protection
que le patron avait inclin la tte comme si la main le touchait
vraiment, et qu'il pt s'y appuyer.

Clment avait deux soeurs: glantine et Rose.

C'tait tout ce qui restait de famille  Mme Dalignac. Elle les avait
recueillis tous trois  la mort de leurs parents, alors que les
fillettes avaient dj quatorze et quinze ans et que Clment n'tait
encore qu'un gamin d'une dizaine d'annes.

Rose, l'ane, s'tait marie  un garde de Paris.

Elle tait lgante et coquette, et passait tout son temps  se parer et
 parer ses enfants. glantine vivait auprs du jeune mnage. Elle
aimait et soignait les petits de sa soeur avec un dvouement sans
bornes, et le patron disait que leur vraie mre n'tait pas Rose.

On voyait bien que le patron prfrait glantine  Rose, mais on voyait
aussi que sa femme aimait Clment plus qu'glantine.

                   *       *       *       *       *

Lorsque j'arrivai pour aider Mme Dalignac  l'arrangement du dner de
fte, Clment tait dj l.

Il me parut propre et reluisant comme un objet neuf, et je vis tout de
suite que son sourire avait beaucoup de hardiesse.

Lui aussi arrta son regard sur moi, et il me sembla que sa poigne de
main durait plus longtemps qu'il n'tait ncessaire.

Il tait en train de vider l'atelier pour faire de la place. Rien ne
l'embarrassait. Il rangea les mannequins face au mur en les serrant
fortement les uns contre les autres, et il tagea au-dessus une norme
pile de cartons. Ses gestes avaient une grande souplesse et ses
vtements bien ajusts suivaient tous ses mouvements.

Tout en accouplant les deux tables pour n'en faire qu'une, il
m'indiquait la place de chacun:

--Surtout, disait-il, mettez bien les bambins  ct d'glantine, et
n'oubliez pas de placer Rose auprs de son mari.

Mme Dalignac riait avec lui, et son visage montrait une srnit si
parfaite, qu'il semblait qu'aucun souci ne pourrait jamais plus la
troubler.

                   *       *       *       *       *

Le repas se composait de mets solides. Une gat franche accueillait
chaque plat, et les mots drles faisaient rouler les rires d'un bout 
l'autre de la table.

La grande glace de la chemine refltait la tte ronde et le dos bien
droit de Clment. Et elle faisait paratre encore plus clatant le teint
de sa soeur Rose.

glantine s'inclinait constamment sur l'un ou l'autre des enfants et la
plupart du temps je ne voyais de son visage qu'une joue mince et deux
lvres fraches qui s'allongeaient pour un baiser.

Elle ne ressemblait pas  son frre, et pas davantage  Rose qui tait
belle et trs diffrente.

Je ne voyais pas le patron, mais j'entendais son accent  travers les
autres voix:

--Donne-m'en un autre peu, h?

Ce fut Bergeounette qui chanta la premire chanson au dessert.

Bouledogue la suivit. Sa voix large et vibrante retint l'attention de
tous.

Roberte, qui vint aprs, chanta en se trmoussant de telle sorte que
Duretour se sauva dans la cuisine pour ne pas entraner les rires des
autres. Et pendant que Rose se campait orgueilleusement avant de se
faire entendre, glantine gardait une posture incommode pour ne pas
dranger l'un des petits qui s'tait endormi sur ses genoux.

Clment se fit un peu prier quand le patron lui dit:

--Chante-nous donc _Le vin de Marsala_.

Je croyais  une chanson  boire, mais lorsque Clment se fut mis debout
pour chanter, il prit un air si grave que j'apportai aussitt de
l'attention.

Il chercha les premires paroles et commena:

    J'tais un jour seul dans la plaine,
    Quand je vis en face de moi,
    Un soldat de vingt ans  peine,
    Qui portait les couleurs du roi.

Tous les yeux se braqurent sur lui et tous les coudes se posrent sur
la table, pendant qu'il attaquait le refrain et criait:

    Ah! que maudite soit la guerre.

Puis les couplets se droulrent, racontant tout au long l'histoire de
mort:

    Ah! je ne chantai pas victoire,
    Mais je lui demandai pardon.
    Il avait soif, je le fis boire.

La voix de Clment montait et descendait avec des inflexions qui
faisaient soulever plus haut nos poitrines.

Nous le suivions tandis qu'il courait porter secours au bless, nous
nous penchions avec lui pour chercher la blessure et la panser, et tout
le monde voyait nettement le portrait de la vieille dame que le jeune
soldat portait tout contre son coeur.

Aussi, lorsque Clment eut dit que le regret de cette mort durerait
aussi longtemps que sa vie, toutes nos voix s'unirent  la sienne pour
lancer comme un grand cri de haine:

    Ah! que maudite soit la guerre.

Il n'y eut pas d'applaudissements comme aux autres chansons.

Clment s'assit un peu essouffl. Il avait mis tant d'ardeur  son chant
qu'on et dit qu'il venait vraiment de tuer un homme dans la plaine.
L'clat de ses yeux devait le gner lui-mme, car il ferma plusieurs
fois les paupires.

Le silence se prolongea. Il semblait qu'une crainte mystrieuse venait
d'entrer dans la pice et rdait autour de la table pour en chasser la
gat. Les coudes restaient sur la nappe, mais chaque poing ferm
devenait un support o les visages pleins de gravit s'appuyaient
fortement.

Le patron eut recours  Bergeounette pour ramener l'entrain, mais
Bergeounette gardait un air proccup, et ce fut d'une voix indiffrente
qu'elle chanta une vieille romance triste.

On se spara dans le bruit revenu.

J'aidai glantine  mettre le manteau des enfants pendant que leur mre
s'assurait devant la glace que le sien ne faisait aucun pli sur ses
hanches.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain tait jour de dpart. C'tait aussi la veille de la Fte
nationale. Des drapeaux flottaient  toutes les fentres de l'avenue et
des gamins faisaient dj partir des ptards contre la bordure des
trottoirs.

Je retrouvai Mme Dalignac au milieu de ses malles  moiti faites.

Clment s'empressait autour d'elle. Il touchait les choses avec adresse
et trouvait du premier coup la bonne place.

Mme Dalignac le suivait d'un regard affectueux. Et quand il eut charg
et descendu les deux lourdes malles sans que son corps et pli sous le
poids, elle lui dit avec un peu d'admiration:

--Te voil bon  marier maintenant.

                   *       *       *       *       *

Les quais de la gare taient encombrs de gens qui se bousculaient pour
monter dans les wagons dj pleins. Le patron se laissait heurter de
tout ct. Il tait comme raidi et ne prononait pas un mot. Cependant,
lorsqu'il fut mont dans son compartiment, il me tendit la main:

--Adieu, petite!

Je rpondis en riant:

--Au revoir, patron, pas adieu.

Il me regarda fixement:

--Vrai! Vous le croyez, que je reviendrai? Sa voix tait si diffrente
de l'instant d'avant que j'en restai surprise. Je n'eus pas le temps de
lui rpondre. Un employ qui courait le long du train me repoussa et
ferma vivement la portire.

Le patron voulut baisser la glace de la portire, mais elle tait dure,
et dj le train dmarrait.

A travers la vitre je vis ses yeux pleins d'interrogation et ceux de sa
femme craintifs et soucieux. Puis les deux visages se confondirent avec
la boiserie et les barres de cuivre, et le train prit la courbe en
faisant sonner durement les plaques tournantes qui se trouvaient sur son
passage.




X


La grande tendue de Paris qui se trouvait sous ma fentre s'clairait
ce soir-l de mille et mille lumires. De place en place les monuments
publics resplendissaient et augmentaient encore la clart. Plus prs de
moi, l'glise Notre-Dame-des-Champs tait tout enguirlande de lampions
de couleur, tandis que la gare Montparnasse s'entourait d'une rampe de
gaz qui lui faisait comme une ceinture de ruban blanc. Et l-bas, trs
loin au-dessus de la ville, une lueur rouge descendait lentement et
paraissait glisser du ciel comme un large rideau de soie.

Le 14 juillet commenait sa fte de nuit.

                   *       *       *       *       *

Ma vieille voisine frappa du bout des doigts  ma porte comme elle le
faisait chaque samedi ou chaque veille de fte, et sa voix grle
demanda:

--tes-vous l, Marie-Claire?

Je voulus allumer la lampe, mais elle m'en empcha. Elle heurta la table
qui tait au milieu de la pice, et en ttonnant elle prit la chaise que
je lui avanais. A peine assise, elle dit:

--Voil! J'ai fini. Ma dernire cliente vient de partir  la mer.

Il y avait un grand contentement dans son accent.

Mais tout de suite aprs, elle eut un ton craintif pour dire qu'elle
allait rester deux mois sans rien gagner.

Et comme si elle apercevait d'un seul coup toutes les privations du
chmage, elle fit trs bas:

--Ah! mon Dieu!

Mlle Herminie avait plus de soixante-dix ans et son corps tait si menu
qu'on pouvait le comparer  celui d'une fillette de treize ans.

Elle gagnait sa vie  faire des raccommodages, mais la plupart du temps,
elle tait force de rester chez elle tant elle souffrait de l'estomac.
Pendant les vacances d't, elle manquait souvent du ncessaire et
c'tait un miracle qu'elle pt continuer  vivre.

Maintenant elle tenait une main appuye sur le rebord de la fentre, et
son autre main faisait une petite place claire sur sa robe noire.

A mon tour, je parlai du dpart des Dalignac et du long chmage qui
m'attendait. Et elle fit encore trs bas:

--Ah! mon Dieu!

Des bruits pleins de gat montaient des rues voisines et du boulevard.
On et dit que tous ces bruits se reconnaissaient en se rencontrant et
qu'ils se mlaient joyeusement pour clater avec plus de force.

De tout ct des fuses s'lanaient et s'panouissaient sous les
toiles pendant que des feux de bengale s'allumaient et fumaient dans
les coins sombres.

Puis la musique d'un bal en plein vent se fit entendre. Les sons se
heurtaient aux maisons et nous arrivaient  moiti casss. Et de temps
en temps, un drapeau qu'on ne voyait pas claquait brusquement.

Nous nous taisions. L'air frais qui venait du couchant nous touchait au
visage et nous apportait comme un apaisement. Et longtemps, trs
longtemps dans la nuit de fte, ma vieille voisine resta prs de moi 
couter le bruit que faisait la joie des autres.

                   *       *       *       *       *

La premire semaine de vacances nous parut douce. C'tait comme si
chaque jour et encore t un dimanche. Mademoiselle Herminie trouvait
que nous n'avions pas trop de temps pour ne rien faire, et elle ne se
plaignait plus de son estomac.

Elle voulut m'emmener promener, mais elle n'avait pas plus que moi
l'habitude de la promenade.

Nous nous htions comme pour nous rendre  notre travail, et nous
rentrions lasses et ennuyes de l'encombrement des rues. Aussi, aprs
quelques jours, lorsque l'une demandait: Sortons-nous aujourd'hui?
l'autre rpondait:

--On est bien ici.

Et nos journes se passaient en nettoyage et raccommodages.

Mlle Herminie avait un esprit vif et enjou, mais elle ne convenait
jamais de ses torts.

Le jour o je lui fis remarquer qu'elle trouvait toujours le mot juste
pour sa dfense, elle me rpondit:

--Quand on est faible de corps, il faut avoir la langue solide.

Ses boutades me faisaient rire, et je ne tenais aucun compte des airs
bourrus qu'elle prenait parfois.

Elle craignait la mort plus que tout, et aucune misre ni aucune
souffrance ne pouvait la lui faire dsirer. En temps ordinaire elle se
rebiffait contre la maladie, mais ds qu'elle se sentait plus mal, elle
prenait peur et disait:

--a m'est gal de souffrir, pourvu que je vive.

Je me trouvais trs  l'aise auprs d'elle, nous tions presque toujours
d'accord, nos ges si diffrents se confondaient, et nous nous sentions
jeunes ou vieilles selon qu'il y avait entre nous des rires ou de la
tristesse.

Pour diminuer nos dpenses, il nous vint  l'ide de prendre nos repas
en commun. La cuisine n'tait pas difficile  faire; nous mangions
surtout des pommes de terre et des haricots. Un jour sur deux, Mlle
Herminie mangeait une ctelette troite et plate que je faisais griller
sur la braise du petit fourneau. Il arrivait souvent que la ctelette
lui servait aux deux repas. Elle en dtachait le milieu et repoussait le
reste sur son assiette en disant:

--Je garde l'os pour ce soir.

Elle mettait un temps infini  manger les bouches qu'elle dcoupait
menues comme pour un tout petit enfant. Sa mchoire n'avait plus que
deux dents, longues et inutiles qui sortaient d'en bas,  chaque coin de
la bouche, et qui me faisaient penser  la barrire d'un champ o il ne
serait rest que deux piquets vermoulus et mal d'aplomb.

Les grandes chaleurs vinrent avec le mois d'aot. Nous tenions ouvertes
la porte et la fentre; malgr cela il y avait des heures o la chaleur
tait si lourde que nous allions nous asseoir sur les marches de
l'escalier dans l'espoir d'un courant d'air.

Mlle Herminie souffrait surtout la nuit. Elle touffait dans sa chambre
toute en longueur. Sa fentre s'enfonait si profondment entre deux
pans de mur, qu'elle semblait elle-mme vouloir fuir cette chambre
troite.

La vieille femme avait une vritable haine pour ces deux pans de mur qui
s'abaissaient jusqu'au milieu de la pice. Elle leur parlait comme  des
tres vivants et malfaisants, et lorsque je riais de ses colres, elle
disait avec des yeux tout courroucs:

--C'est eux qui empchent l'air d'entrer ici.

Elle habitait l depuis plus de trente ans, et jamais rien n'y avait t
chang. Son bois de lit dmont et cass le jour de l'emmnagement
restait dans une encoignure en attendant sa rparation. Son sommier pos
 mme le parquet et creus par le milieu retenait le matelas qui
s'enfonait dans le trou. Elle en riait et disait:

--Comme cela il n'y a pas de danger que je tombe du lit.

Il y avait aussi une vieille armoire  glace qui se cachait derrire la
porte. Il avait fallu lui couper les pieds pour qu'elle pt entrer.

Cela lui donnait un air misrable et ridicule, et il me semblait
toujours que cette armoire restait  genoux pour ne pas se cogner la
tte au plafond.

Mlle Herminie habitait autant chez moi que chez elle. Si ma chambre
n'tait gure plus grande que la sienne, elle tait beaucoup moins
encombre, et rien n'empchait d'approcher de la fentre.

Le soir nous entendions les voisins descendre pour aller prendre le
frais sur le boulevard.

Nous avions essay de faire comme eux, mais la poussire que soulevaient
les voitures et les pitons rendait l'air plus pais et plus dsagrable
qu'en haut. C'tait encore chez nous que nous tions le mieux.

La porte ouverte laissait passer la lumire du gaz de l'escalier, et
lorsque nos voisins remontaient, l'ombre de leur tte entrait toujours
dans la chambre comme si elle venait regarder ce qui s'y passait.

Quand nous n'avions rien  dire et que nous tions lasses du silence, ma
vieille voisine m'obligeait  lui chanter l'une des plus jolies romances
de Bergeounette:

    Un beau navire  la riche carne...

Je la chantais trs bas, pour nous deux seulement. Mlle Herminie
reprenait avec moi au refrain:

    Si tu le vois, dis-lui que je l'adore.

Sa voix fine et tremblante ne dpassait pas la fentre.

Parfois les soires s'allongeaient. C'tait lorsque chacune de nous
parlait de son pays.

Mlle Herminie parlait du sien comme d'une chose bien  elle et qu'elle
aurait d possder toute sa vie.

Sa voix prenait de la force pour nommer les bourgs et les villages tout
entours de vignes et qu'on dcouvrait  perte de vue du haut de la cte
Saint-Jacques. Elle n'avait pas oubli le bruit des pressoirs ni l'odeur
du vin nouveau qui se rpandait dans toute la ville  l'poque des
vendanges. Elle gardait aussi un souvenir gai des bruyantes disputes des
vendangeurs:

--Oh! disait-elle. Chez nous les garons se battent d'abord, ensuite ils
s'expliquent, et tout s'arrange.

Elle n'tait pas retourne dans son pays depuis qu'elle l'avait quitt.
Mais son plus grand dsir tait de le revoir. Souvent elle me disait:

--Voyez-vous, Marie-Claire, ceux qui n'ont pas vu la Bourgogne ne savent
pas ce que c'est qu'un beau pays.

Et comme si elle y tait transporte tout  coup, elle retrouvait des
coins nouveaux qu'elle me dcrivait avec soin. Je l'coutais, et il me
semblait qu'aucun des chemins qu'elle m'indiquait ne m'tait inconnu. Je
montais avec elle la cte Saint-Jacques qui donnait un vin si
merveilleux que les enfants n'en buvaient qu'aux grands jours de fte.
Je marchais  travers les vignes qui devenaient si jaunes  l'automne
que le pays avait l'air d'tre tout en or, et j'entrais dans les
immenses caves o les tonneaux s'alignaient et s'tageaient par
centaines.

Mlle Herminie avait un peu de mpris pour ses clientes qui allaient  la
mer au lieu d'aller en Bourgogne, et elle me prenait en piti  l'ide
que ma Sologne ne produisait que des sapins et du bl noir.

J'en ressentais pour moi-mme comme une plus grande pauvret, et devant
les richesses qu'elle venait d'taler, et qui m'entouraient de toutes
parts, je n'osais plus parler des bruyres fleuries ni de la fracheur
des chemins pleins d'ombre de mon pays.

                   *       *       *       *       *

Ds la deuxime semaine de vacances, il nous avait fallu rduire nos
dpenses.

Nous avions supprim le petit djeuner du matin et la tasse de caf de
midi. Puis la soupe du soir fut supprime  son tour et remplace par du
pain sec.

Mlle Herminie recommenait  se plaindre de son estomac, et parfois elle
avouait au matin:

--Cette nuit, j'ai bu un grand verre d'eau pour tromper ma faim.

Le dimanche, la cage de l'escalier s'emplissait d'odeurs de cuisine;
cela sentait la viande chaude, la pte dore et les vins forts en
alcool.

Nous en tions rjouies comme si nous avions pris part au festin. Et ma
vieille voisine disait toute satisfaite:

--Heureusement, il y en a qui mangent.

                   *       *       *       *       *

Une aprs-midi Clment se montra dans la porte ouverte. Il n'avait pas
son costume de soldat et il me fallut un instant pour le reconnatre. Il
entra sans gne en me tendant la main, et il eut un geste vague quand je
m'informai du motif de sa visite.

Je ressentis un peu d'ennui de le voir l, et je retirai ma main qu'il
gardait encore trop longtemps.

Mlle Herminie s'tait leve aussitt pour rentrer chez elle, et comme
Clment semblait vouloir prendre sa place, je m'loignai de la chaise et
me tins debout devant la fentre.

Il s'en approcha pour s'accouder sur la barre d'appui, et il commena
plusieurs phrases sans les achever, puis ses doigts remurent avec
impatience, et tout  coup il saisit l'paulette de mon tablier en
disant:

--Voil! Je vous trouve trs jolie, moi.

J'tais si tonne que je levai vivement les yeux sur lui.

Il ne baissa pas les siens, mais son regard marqua de l'inquitude. Ses
paupires remontrent et dcouvrirent beaucoup de blanc au-dessus de la
prunelle.

Il reprit en tirant plus fort sur l'paulette de mon tablier:

--Oui, moi, je vous trouve trs jolie.

Sa faon d'appuyer sur les mots disait clairement que lui seul pouvait
penser ainsi, mais que l'opinion des autres lui importait peu.

Il ne fit qu'une toute petite pause et sa voix recommena de se faire
entendre. Il parlait comme les gens qui ont hte d'tre approuvs. Il
runissait en un seul nos deux avenirs comme pour mieux les tenir dans
sa main et les diriger  sa guise. Mais tandis qu'il m'exposait ce que
serait notre vie  tous deux lorsque je serais devenue sa femme,
j'oubliai sa prsence, et je n'entendis mme plus le son de sa voix.

Les maisons et les rues s'effacrent aussi, des bruyres et des sapins
s'levrent  leur place. Et l, devant moi, au milieu d'un buisson de
houx et de noisetiers sauvages, un homme se tenait immobile et me
regardait.

Je reconnaissais ses yeux larges et doux dont la prunelle ne se sparait
pas des paupires, et qui semblaient deux oiseaux peureux venant se
poser sur moi avec confiance. Puis les yeux et les bruyres se
changrent en pierres prcieuses et s'parpillrent sur les toits
revenus, pendant que Clment disait en haussant le ton:

--Je vois bien que vous ne m'aimez pas. Mais qu'est-ce que cela fait?
Vous m'aimerez quand nous serons maris.

Je voulus lui rpondre, mais il tenait son visage si prs du mien, qu'il
me sembla qu'il n'y aurait pas assez de place pour mes paroles. Son
souffle me donnait chaud aux joues, et sa main tait trs lourde  mon
paule.

Je me retrouvai avec lui prs de l'escalier, sans savoir comment nous y
tions venus. Il s'appuya un instant contre la rampe avant de dire:

--Je ne suis pas mchant.

Il hsita un peu pour ajouter:

--Et vous n'tes pas heureuse, cela se voit.

Quand il eut descendu une dizaine de marches il se retourna et me sourit
comme si nous tions d'accord en tout et pour tout. Et tandis qu'il
s'loignait, je vis que son cou tait solide et bien pos entre ses
paules.

                   *       *       *       *       *

Mlle Herminie ne me fit pas de question. Elle dit seulement avec un
sourire:

--J'avais oubli que vous tiez en ge d'tre marie.

Les prunelles fixes de Clment reparurent devant moi, et je rpondis
aussitt:

--Je n'aime personne.

Mlle Herminie rentra son sourire. Elle leva vers moi son menton mal
arrondi, et d'une voix que je ne lui connaissais pas, elle dit:

--Les enfants apportent un si grand bonheur que les souvenirs douloureux
s'effacent vite.

Je remuais la tte en signe de doute. Alors elle carta les bras en
essayant de redresser son buste plus raide que du bois, et, comme si
elle s'exposait aux regards du monde entier, elle dit avec un rire plein
d'ironie:

--Regardez-moi donc... Le souvenir de mon amour perdu m'a sembl plus
prcieux que tout.

Son visage exprimait un immense regret, et, pour la premire fois, je
vis que ses lvres taient encore pleines et trs fraches.

Elle laissa retomber ses bras maigres en ajoutant sourdement:

--On est comme une chose morte... et les autres s'loignent de vous.

La soire s'acheva dans le silence et je me couchai harasse, comme si
j'eusse march pendant des heures sur une mauvaise route.

Mon sommeil ne fut pas bon non plus.

Je rvais qu'un ouragan m'emportait dans les airs. Je rassemblais toutes
mes forces pour rsister  la furie des vents; mais leurs tourbillons
m'arrachaient mes vtements un  un et de larges gouttes de pluie
glaaient mon corps dvtu.

                   *       *       *       *       *

Ma tranquillit s'en alla. Ma porte ouverte me donnait une inquitude
constante, et pour ne pas me laisser prendre par l'ennui, je dcidai de
chercher du travail en attendant le retour de Mme Dalignac.

Chaque matin j'allais aux endroits o je savais trouver des affiches. Je
rencontrais l des jeunes filles qui avaient comme moi des joues creuses
et des vtements usags. Il y venait aussi des jeunes femmes avec des
enfants sur leurs bras. Les petits griffaient les papiers sales et en
mettaient des morceaux dans leur bouche.

Parfois un gamin de treize  quatorze ans s'arrtait en passant. Il
souriait aux jeunes mres et regardait les jeunes filles avec audace,
puis, il se haussait pour crire au crayon bleu sur la partie blanche
des affiches, et il repartait les mains dans ses poches en sifflant et
tranant les pieds sur le trottoir. Et derrire lui on pouvait lire:

  ON DEMANDE

  Une bonne ouvrire pour le costume d'Adam.

Les jeunes mamans riaient  grand bruit et s'en allaient en faisant
sauter leurs poupons au bout de leur bras.

Aux affiches de la porte Saint-Denis, je retrouvai la jolie femme de
chambre avec son bonnet et son tablier blanc. Elle guettait les
ouvrires et leur parlait comme si elle avait des places  leur offrir.
Quelques-unes la regardaient avec mfiance et s'loignaient sans vouloir
l'entendre, tandis que d'autres paraissaient enchantes de ce qu'elle
leur proposait.

Je la vis venir  moi avec un peu de crainte.

Je pensais aux regards de celles qui ne s'taient pas laisses
approcher, et j'eus envie de me mettre  courir pour lui chapper.

Elle me dit d'un ton aimable:

--Ma patronne a de l'ouvrage pour toutes les jeunes filles. Elle n'est
pas exigeante et paye trs bien.

Je me sentis rassure, mais je me souvins des mains rugueuses de
Bouledogue, et je demandai:

--Est-ce que c'est un travail qui abme les doigts?

Le rire qu'elle fit entendre me choqua et j'expliquai tout intimide:

--Je suis couturire et je ne veux pas entrer dans une fabrique.

--Cela tombe bien, dit-elle, ma patronne a justement besoin d'une
ouvrire couturire.

Les fossettes de ses joues se creusaient comme si elle retenait une
nouvelle envie de rire. Cependant elle redevint srieuse en tirant de sa
poche une carte de visite. Mais avant de me la remettre elle demanda
prcipitamment, comme si elle avait oubli de poser plus tt la
question:

--Vous n'tes pas marie, au moins?

Le regard aigu qu'elle attachait sur moi ramena toutes mes craintes et
je rpondis:

--Si...

Elle insista:

--Marie pour de vrai?

--Oui.

J'avais rpondu si vite que j'en restais tonne; mais en mme temps
j'en prouvais un contentement comme lorsqu'il m'arrivait de faire un
saut de ct pour ne pas tre renverse par un fiacre.

Le regard de la jolie femme de chambre fouilla tout mon visage, puis il
descendit sur le mince cercle d'or que je portais  la main gauche, et,
quand il se releva, il tait charg d'un profond mpris pour toute ma
personne. Elle remit la carte dans la poche de son tablier, et elle se
dirigea vers une autre jeune fille.

                   *       *       *       *       *

Tandis que je revenais lentement par les rues, l'image de Clment
semblait marcher devant moi. C'tait  lui que j'avais pens en
rpondant que j'tais marie, et maintenant ses paules solides
m'apparaissaient comme une chose contre laquelle je pouvais m'appuyer en
toute scurit. Ses dernires paroles me revinrent  la mmoire: Je ne
suis pas mchant, et vous n'tes pas heureuse non plus.

Puis ce fut sa voix forte du dner de fte qui vint chanter  mon
oreille.

Le commencement d'un couplet surtout m'obsdait:

    Je voulus panser sa blessure,
    J'ouvris son uniforme blanc.

Non, il ne devait pas tre mchant, et il avait grandi auprs de Mme
Dalignac.

En remontant mon escalier les paroles de Mlle Herminie tournrent aussi
autour de ma tte: On est comme une chose morte, et les autres
s'loignent de vous.

Elle m'attendait comme chaque jour. Son sourire si affectueux et son
regard si pur me firent oublier le rire grossier et les yeux perants de
la jolie femme de chambre, et je ne parvins pas  expliquer mes craintes
 son sujet.

Mlle Herminie ne comprit rien non plus  ma mfiance, et le reste du
jour se passa pour nous deux  regretter cette patronne qui n'tait pas
exigeante et qui payait trs bien.

Le lendemain je trouvai du travail chez une entrepreneuse de confections
pour enfants. Elle confiait les petites robes  des ouvrires ayant chez
elles une machine  coudre, mais elle exigeait pour cela un certificat
de domicile sign du commissaire.

Je revins toute joyeuse, quoique je n'eusse pas plus de certificat que
de machine  coudre. Je savais que Mme Dalignac ne refuserait pas de me
prter celle de l'atelier. Et pour fter la bonne nouvelle, je prparai
une bonne soupe au lait pour notre dner.




XI


Au lieu de la rponse que j'attendais de Mme Dalignac, ce fut elle-mme
qui arriva. Son visage avait toujours son air de grande bont mais son
front semblait lourd et plein de penses sombres.

Elle comptait laisser son mari dans les Pyrnes jusqu' sa gurison,
mais pour cela il fallait de l'argent, et elle revenait pour en gagner.

On et dit que c'tait elle qui venait emprunter la machine  coudre.
Elle joignait les pieds et rentrait les coudes comme si elle craignait
de prendre trop de place, et il y eut une grande timidit dans sa voix
lorsqu'elle me dit:

--Vous pourrez vous installer dans l'atelier, et si vous le voulez bien,
je travaillerai avec vous en attendant les commandes de mes clientes.

Ds le lendemain nous tions  l'ouvrage. Mme Dalignac n'avait aucune
ide du travail de confection  bon march, et son tonnement fut grand
de me voir coudre une petite robe entirement  la machine sans btis ni
prparation d'aucune sorte, mais son tonnement devint presque de
l'pouvante quand elle vit que le gain de mes journes ne dpassait pas
deux francs.

Ce n'tait pas une surprise pour moi. A mon arrive  Paris, il m'avait
fallu gagner ma vie cote que cote et j'avais d accepter pour cela
tous les travaux de couture qui se prsentaient. C'tait en
confectionnant des vtements pour les grands magasins, que j'tais
devenue adroite  la machine, mais, que les vtements fussent d'hommes,
de femmes ou d'enfants, mon gain avait toujours t le mme.

J'expliquai ces choses  Mme Dalignac. Je lui appris comment certaines
patronnes gagnaient gros en faisant faire hors de chez elles des
centaines et des centaines de vtements. Je lui indiquai les maisons de
la rue du Sentier o l'on portait des modles, et d'o l'on rapportait
les toffes  pleines voitures lorsque le modle avait du succs.

Elle m'couta attentivement et ce nouveau travail lui apparut bientt
comme un mtier o son mari pourrait s'employer sans grande fatigue.
Elle rflchissait aprs chaque dtail qu'elle me faisait prciser, et
quand elle sut que les maisons de gros payaient  date fixe et qu'elle
ne serait plus oblige de prsenter indfiniment ses factures, elle
dcida de faire quelques jolis modles qu'elle porta aussitt rue du
Sentier.

Elle revint un peu attriste des prix qu'on lui avait offerts.
Cependant, elle rapportait douze commandes de la maison Quibu, qu'elle
coupa immdiatement. Et, au bout de la journe, nous savions que notre
gain allait s'augmenter du double.

Il nous vint un grand courage et une grande gat. Mme Dalignac riait de
son rire frais et il me semblait entendre le patron quand il disait:
Elle rit joli, ma femme.

La maison Quibu tait une des plus importantes du _Sentier_. Aussi sa
deuxime commande fut si grosse qu'il fallut rappeler les anciennes
ouvrires et en demander de nouvelles.

Bouledogue ne fut pas contente de ce changement. Elle craignait pour la
finesse de ses mains, mais quand elle eut compris que le travail aux
pices lui permettrait de gagner davantage lorsqu'elle peinerait
davantage, elle cessa de grogner et ne parla plus d'aller chez une autre
couturire.

Bergeounette, qui connaissait tous les genres de couture, donna des
conseils. Selon elle les ouvrires du dehors causaient souvent des
ennuis tandis que le travail de l'atelier tait rgulier et facile 
surveiller. Seulement, il fallait des machines. Elle connaissait
justement un marchand juif qui en vendait  crdit et elle offrit de
l'amener.

Ce marchand tait un homme jeune qui ressemblait  un vieux. Il regarda
Mme Dalignac, puis il s'assit, et la pria de demander clairement ce
qu'elle dsirait.

Et pendant que chacune de nous se taisait, on entendit:

--Je voudrais trois machines  coudre.

--Oui, madame.

--Toutes neuves.

--Oui, madame.

--Il me faudra du temps pour les payer.

--Oui, madame.

Le ton du marchand tait plein de dfrence et il fermait les yeux en
inclinant le buste  chaque rponse.

Mme Dalignac ne s'informa ni du prix des machines ni des conditions de
paiement. Elle dit seulement tandis que le juif se levait pour partir:

--Je ne payerai peut-tre pas rgulirement, mais je payerai srement.

Le marchand leva les deux mains en souriant pour montrer son entire
confiance, et avant de sortir il salua si bas qu'une mche de ses
cheveux s'chappa, et se balana comme un pompon.

Les machines furent livres le jour mme et il y eut bientt une
quinzaine d'ouvrires  l'atelier.

Mme Dalignac ne pouvait plus suffire  la coupe. Je l'aidais et nous
restions souvent trs tard  prparer l'ouvrage du lendemain. Il nous
fallut aussi tablir les prix  payer pour chaque modle. Ce fut une
grosse difficult. Je ne savais pas compter non plus, et nous arrivions
 si bien embrouiller nos chiffres que le fou rire nous prenait devant
notre maladresse. Mme Dalignac se dcourageait parfois et disait: Ah!
si mon mari tait l. Enfin, aprs un nombre considrable de
recommencements, les prix furent fixs, et le livre de rfrences devint
net et facile  consulter.

                   *       *       *       *       *

Mme Doubl arriva comme d'habitude vers la fin de septembre. Elle tait
rouge en entrant et ses yeux noirs taient tout brillants de colre.

Elle venait de rencontrer Duretour en bas qui lui avait appris sans
politesse que nous ne ferions plus de robes  faon.

En la voyant Mme Dalignac eut une petite barre au-dessus des sourcils.
Cependant elle lui fit bon accueil et lui parla avec sa douceur
ordinaire.

Mme Doubl avait un tremblement dans la voix et ses yeux se dplaaient
comme s'ils taient  la poursuite d'une chose qui fuyait pour leur
chapper.

Elle fit brusquement un pas qui la lana beaucoup trop prs de sa
belle-soeur, et sa voix tremblante demanda:

--Eh b! Et moi?

Mme Dalignac recula un peu. Son visage prit l'air de souffrance qu'il
avait toujours lorsqu'elle cdait aux autres, et elle rpondit:

--Je tcherai de vous faire des modles.

Et lorsque Mme Doubl fut partie, elle resta longtemps appuye sur la
table pendant que sa main traait machinalement des lignes et des carrs
avec la craie savonneuse.

Le patron ne savait rien de la transformation de l'atelier. Sa femme
comptait l'en avertir plus tard pour ne pas troubler son repos; mais,
peu de jours aprs la visite de Mme Doubl, il arriva sans avoir prvenu
de son retour.

Il tait sans forces et pouvait  peine se tenir debout. Et, comme Mme
Dalignac s'inquitait tout affole, il lui montra une lettre de sa
soeur.

Sa confiance ne fut pas longue  revenir.

Il comprit vite la nouvelle organisation et il remisa lui-mme sa
machine  broder tout au fond de l'atelier.

Le travail allait bon train, mais l'intimit d'autrefois n'existait
plus. C'tait  chaque instant des disputes ou des rires bruyants que le
patron ne savait pas faire cesser. Et la plupart des nouvelles
laissaient entendre qu'elles ne reviendraient pas le lendemain si on les
ennuyait avec des remontrances. Quelques-unes ne se gnaient pas pour se
moquer de l'accent du patron. Comme il prononait crante au lieu de
quarante, on confondait souvent avec trente, et cela causait des erreurs
dans les mesures. Aussi, on entendait tout  coup une voix hardie:

--Patron, combien faut-il de centimtres  l'encolure du vtement bleu?

--Crante... rpondait le patron.

Et la voie hardie reprenait:

--a prend-il un 3 ou un 4, votre chiffre?

Il n'osait pas se fcher, mais il disait  sa femme:

--Elles sont un peu trop libres.

Aux heures de livraisons, un affolement gagnait tout le monde. Le patron
vrifiait en hte les tiquettes et passait les vtements  Duretour qui
les disposait en paquets.

Il arrivait qu'une tiquette de la _Samaritaine_ tait cousue  un
manteau du _Printemps_. C'tait alors des rcriminations et des
protestations assourdissantes. Personne ne se reconnaissait coupable, et
Duretour, qui aimait de moins en moins enfiler une aiguille, tait bien
oblige de rparer l'erreur.

Il arrivait aussi qu'un bouton se dtachait rien qu'en secouant le
vtement. Le patron essayait alors de dominer le bruit en criant 
moiti fch:

--Au moinss, mesdames, cousez-les pour qu'ils tiennent d'ici au
magazing...

Ces heures d'activit bruyante lui plaisaient. Au milieu de l'agitation
gnrale il semblait retrouver ses forces. Mais, ds que Duretour
s'loignait dans son fiacre tout dbordant de paquets, il retombait sur
sa chaise longue et n'en bougeait plus.

Mme Dalignac s'inquitait pour lui de la poussire des lainages. Elle
aurait voulu le voir retourner dans les Pyrnes, mais il ne voulait
rien entendre.

--Je ne veux plus me sparer de toi, disait-il.

A M. Bon qui lui donnait le mme conseil il rpondait avec un air
d'enttement:

--Eh non! je vous dis.

Et il continuait  suivre des yeux sa femme dont les normes ciseaux
grinaient et mordaient sans relche dans l'paisseur des tissus.

Parmi les nouvelles ouvrires, il y avait Gabielle. Elle prononait
ainsi son nom, et personne ne songeait  l'appeler Gabrielle. C'tait
une grande et belle fille qui riait de tout et qui menait sa machine
tambour battant. Elle avait la peau paisse et un gros nez, mais ses
dents taient si blanches et ses lvres si fraches qu'on oubliait vite
le reste du visage. Elle gardait les bras nus jusqu'aux coudes et son
corsage s'ouvrait toujours  la poitrine.

Elle arrivait des Ardennes, et n'avait pas beaucoup plus de dix-huit
ans.

Elle venait de quitter ses parents  la suite d'une scne qui la faisait
rire aux larmes chaque fois qu'elle en parlait.

Ils avaient voulu la marier  un voisin qu'elle n'aimait pas et chacun
d'eux en la prenant  part esprait la dcider. Mais voil qu'un
dimanche son pre et sa mre s'taient mis  lui parler tous deux
ensemble; sa mre vantait les qualits du fianc et prdisait un bonheur
tout pareil  celui qu'elle possdait elle-mme depuis son mariage. Et
comme Gabielle s'enttait  rpondre qu'elle n'aimait pas le voisin, son
pre lui avait dit en l'embrassant: Cela ne fait rien, ma petite fille.
Tiens! Vois-tu, moi j'ai pous ta mre parce qu'elle tait sage et
qu'elle avait un peu d'argent, mais je ne l'aimais pas. Aussitt
Gabielle avait vu sa mre se dresser contre son pre en criant: Ha! Tu
ne m'aimais pas?

Et elle l'avait vu se retourner d'un seul coup pour prendre le manche 
balai. Ha! tu ne m'aimais pas... Mchant homme. Et au souvenir de son
pre prenant la fuite, Gabielle riait, en ouvrant la bouche si grande
qu'on apercevait le fond de sa gorge toute semblable  une fleur rose.

Elle aussi avait l'amour de la danse. En entendant parler d'un bal o
Bouledogue se promettait de danser tout une aprs-midi, elle devint
remuante au point de ne pouvoir tenir en place. Dans son pays elle
allait au bal chaque dimanche et jamais ses parents n'y avaient trouv 
redire. Sa mre l'y accompagnait mme de temps en temps, rien que pour
le plaisir de la voir sauter. Bouledogue n'y voyait pas de mal non plus,
et elle ne fit aucune difficult pour l'emmener au bal Bullier le
dimanche suivant.

A l'encontre de Bouledogue qui ne manquait jamais l'atelier, mme
lorsqu'elle avait dans toute une nuit, Gabielle ne vint pas travailler
le lendemain. Elle s'embrouilla un peu pour en donner la raison, et le
regard que Bouledogue attacha sur elle la fit rougir et lancer sa
machine  toute vole.

On sut qu' ce bal tout avait bien march au dbut. Tandis que les deux
cousines tournaient avec entrain, Gabielle rieuse et tout  la joie
passait sans crainte d'un danseur  l'autre. Mais  l'heure du dpart,
elle avait nettement refus de suivre Bouledogue disant qu'elle saurait
bien rentrer seule.

Ma vieille voisine tait devenue aussi ma compagne d'atelier. Sa
vieillesse et sa faiblesse avaient si fort apitoy Mme Dalignac, qu'elle
s'tait engage  l'employer d'un bout de l'anne  l'autre, sans souci
du travail qu'elle pourrait fournir, ni des heures qu'elle donnerait en
moins. Son arrive avait apport du mcontentement aux autres, et il
nous fallut l'installer dans la pice de coupe o elle vint encore
augmenter l'encombrement.

Pas plus que les ouvrires, le patron ne regardait la pauvre vieille
d'un air aimable. Et Duretour, que personne ne gnait  l'ordinaire,
m'avait dit avec une grimace:

--En voil une ide d'amener ici une femme de l'ancien temps.

Cependant Mlle Herminie ne fut pas longue  gagner les sympathies. Sa
franchise brusque et le ton d'galit qu'elle prit avec chacun, plut
vite au patron et attira l'attention des autres qui la rappelrent dans
l'atelier comme une jeune camarade. Ses comparaisons inattendues et ses
rcits pleins d'exagration tonnaient et amusaient.

Sa voix m'tait si familire que, la plupart du temps, je n'en retenais
que le son. Mais lorsque je voyais le patron s'approcher pour couter,
je prtais l'oreille aussi.

Un jour, j'entendis:

--Arrivs dans la vigne, les garons offrirent la main aux filles pour
les aider  descendre de la charrette, mais moi qui ne faisais jamais
rien comme les autres, je refuse la main du garon, et... frrrout... je
me lance, comme une hirondelle. Ma robe rose s'accroche au marchepied,
et pan... je tombe sur la face, et je reste morte. On me releva la
figure fendue de l'oeil au menton, et deux soldats qui passaient par l
me rapportrent chez mes parents.

Le patron riait et cherchait  voir la cicatrice du visage, mais elle
n'existait que dans l'imagination de Mlle Herminie.

Le dimanche, nous nous runissions dans ma chambre comme aux jours
passs des vacances.

L'escalier s'emplissait toujours d'odeurs de cuisine, mais l'odeur de
nos propres repas s'y mlait et nous ne cherchions plus  deviner le nom
des mets ni la qualit du vin que buvaient les autres. Mlle Herminie
mangeait maintenant sa ctelette tout entire et, lorsqu'elle avait bu
par petites gorges son caf bien chaud, elle ne s'inquitait plus de
l'avenir.

                   *       *       *       *       *

En mme temps que Gabielle, il nous tait venu Mme Flicit Damoure. Ses
deux noms semblrent si drles au patron qu'il ne voulut pas les
sparer.

C'tait une petite femme sche et noire, et quoiqu'elle ft encore trs
jeune, sa voix ressemblait  celle d'une vieille femme.

Lorsqu'il y avait une dispute elle criait plus fort que tout le monde et
disait toujours des choses ridicules.

Le jour de son arrive, le patron nous avait dit:

--Elle est du Midi, mais pas du mien.

Ses tournures de phrases faisaient rire. Elle disait:

--Je me suis perdu le d. Pourtang, je l'avais mis  la poche.

Mais ce qui lui attirait surtout les moqueries des autres, c'tait sa
confiance immodre dans les tisanes. Elle faisait une consommation
extraordinaire de plantes qu'elle appelait ses petites herbes. A l'en
croire, depuis ses trois ans de mariage, elle avait sauv son mari de la
mort plus de vingt fois en l'obligeant  boire de la tisane  tous ses
repas.

--Est-ce qu'il est souvent malade? demanda Mme Dalignac.

Et  notre tonnement, Flicit Damoure rpondit avec un nasillement
tranquille:

--Non pas! C'est un homme fort qui attend encore sa premire maladie.

Son entre du matin ne passait jamais inaperue.

Au lieu du bonjour ordinaire et discret de chacune, elle laissait
traner sa voix fane:

--Eh! adieu, mesdames!

Parfois Bergeounette l'imitait en reprenant sur un ton aigu et dsol:

--Eh! adieu, mesdames!

Gabielle clatait de rire, et le patron, que cela amusait, disait en
levant une paule:

--Seigneur! que cette Bergeounette est bte.

En dcembre la morte-saison revint, mais la rptition des modles donna
suffisamment d'ouvrage pour occuper les anciennes. De plus, chaque fois
que le froid augmentait, il nous arrivait des commandes presses.
Duretour alors partait en hte chercher les nouvelles et les machines
neuves reprenaient leur tapage.

Quelques jours avant la Nol, une forte gele nous valut une srie de
manteaux qu'il fallait absolument livrer de suite. Mais Duretour eut
beau courir, elle ne ramena que Gabielle et Flicit Damoure. Les autres
taient occupes ailleurs ou ne voulurent pas se dranger. Une grande
inquitude nous vint  toutes. Les manteaux taient vendus d'avance. Les
tiquettes que Duretour avait apportes en faisaient foi. Et si la
maison Quibu ne pouvait pas les livrer  temps, il y aurait du
dsagrment pour elle et pour nous.

Bouledogue elle-mme le comprit, et tout le monde dcida de veiller pour
terminer au plus vite.

Les deux premiers soirs tout alla bien, mais le troisime, aprs la
journe finie, chacune manifesta son mcontentement d'tre oblige de
revenir passer la nuit du rveillon  l'atelier. Le patron promit des
oranges et du vin chaud, mais sa femme ne cachait pas ses craintes pour
cette dernire veille.

Cependant vers neuf heures les ouvrires remontrent les unes aprs les
autres. Duretour ne parvenait pas  renfrogner son joli visage, malgr
son ennui de ne pas rveillonner dans la famille de son fianc.

Roberte et Flicit Damoure arrivrent ensemble toutes recroquevilles
par le froid. Puis ce fut Gabielle, les mains dans les poches de sa
jaquette, et rejetant son souffle comme si elle avait trop chaud.
Bouledogue entra, le nez tout pliss et les dents  l'air. Et, comme
toujours la dernire de toutes, Bergeounette se prcipita avec sa
turbulence et son air vapor.

Lorsque Mme Dalignac eut avanc ou recul les lampes pour que chacune
ft satisfaite, le travail reprit en silence.

Un roulement de voitures montait de l'avenue et les tramways faisaient
grincer les rails.

Des bandes de jeunes gens descendaient de Montrouge en chantant  pleine
gorge. Et dans les minutes d'accalmie, on entendait dmarrer un fiacre
dont l'une des roues rpait le bord du trottoir, tandis que les rires
des femmes se mlaient aux claquements fls des fers du cheval.

A mesure que la soire s'avanait, nous apportions plus d'attention aux
bruits du dehors. De temps en temps l'une de nous laissait chapper un
gros soupir, et on ne savait pas si ce soupir s'en allait plein de
regrets vers la fte ou s'il tait caus par la fatigue de la veille.

Un peu avant minuit, Bergeounette fit entendre une sorte de chant trs
lent et triste comme une plainte. Aussitt Duretour se moqua:

--Voil un air gai pour le rveillon.

--C'est un vieux Nol que ma mre me chantait quand j'tais petite,
rpondit Bergeounette.

Elle ajouta en remuant tout son corps comme d'habitude:

--C'est l'histoire de Joseph et Marie  Bethlem. Et tout de suite elle
commena:

    Allons, chre Marie,
    Devers cet horloger.
    C'est une htellerie,
    Nous y pourrons loger.

Et la voix de Bergeounette se fit soudain trs douce, comme devait
l'tre celle de Marie, en rpondant:

    La maison est bien grande,
    Et semble ouverte  tous.
    Nanmoins j'apprhende
    Qu'elle ne le soit pour nous.

Gabielle s'aperut qu'elle perdait du temps  couter le Nol. Elle fit
ronfler sa machine, et les paroles de Joseph, demandant asile pour sa
femme, furent presque touffes par le bruit. Cependant, on put entendre
une voix irrite qui disait:

    Les gens de votre sorte,
    Ne logent point cans.
    Frappez  l'autre porte,
    C'est pour les pauvres gens.

A travers le bruit de la machine, on suivait Joseph et Marie allant de
porte en porte, et recevant sans cesse des refus et souvent des injures.

Le matre du Grand Dauphin n'avait ni lit ni couverture et M. La
Rose-Rouge offrait  Marie un coin sur la paille avec les valets. Une
femme s'apitoyait enfin sur le sort de Marie, elle disait avec surprise:

    Vous paraissez enceinte
    Et prte d'accoucher.

Et Marie, lasse et rsigne, rpondait:

    Je n'attends plus que l'heure,
    Non plus que le moment.
    Et ainsi je demeure
    A la merci des gens.

Mais du fond d'un couloir un homme rappelait la bavarde qui
s'attardait sur la porte, et la femme rentrait  regret dans sa maison
en disant:

    C'est mon mari qui crie,
    Il faut nous sparer.

La machine  coudre s'tait arrte. Toutes les ouvrires se taisaient
et, pendant un long moment, on n'entendit plus que le bruit des ds
contre les aiguilles, et le froissement doux et chaud des fourrures
contre les toffes.

Le visage brun de Bergeounette avait un peu perdu de sa fermet,
lorsqu'elle dit dans le silence:

--Maintenant, Joseph et Marie s'en vont vers l'table.

La machine  coudre se remit  ronfler.

Le battement de sa pdale faisait penser  un chien qui aboie
furieusement aprs de pauvres gens qui passent trop prs d'une maison
bien garde. L'aboiement se ralentissait pour reprendre l'instant
d'aprs, et Bergeounette regardait constamment vers la fentre, comme si
elle esprait voir passer Joseph et Marie.

Au dehors, le roulement des voitures s'espaait. C'tait maintenant, sur
l'avenue, le pitinement des groupes qui revenaient de la messe de
minuit. Et tout  coup, deux voix discordantes s'levrent pour chanter:

    Il est n, le divin enfant.

Gabielle se mit  rire. Tous les visages prirent un air de contentement
comme  l'annonce d'une grande joie et bientt l'atelier s'emplit de
bavardages et de chant.

Presque toutes gardaient un Nol au fond de leur mmoire. La grande voix
de Bouledogue fit entendre un air enfantin qu'elle avait appris 
l'cole, et personne ne se moqua de celui que Roberte entonna d'une
faon tout  fait ridicule.

La douce voix de Mme Dalignac s'leva aussi, et je me souvins moi-mme
d'un Nol o l'on voyait les bergers solognots quitter leur troupeau
pour aller porter des prsents  l'enfant divin.

    Sylvain lui porte un agnelet,
    Son petit-fils, un pot de lait
    Et deux moineaux dans une cage.
    Robin lui porte du gteau,
    Pierrot lui porte du fromage
    Et le gros Jean, un petit veau.

La nuit tait trs avance lorsque les vtements furent termins, mais
personne n'en fit la remarque. Les tabourets furent rangs avec bonne
humeur, et la descente de l'escalier fut pleine de rires.

Un froid vif nous surprit en bas. La lune haute et brillante clairait
l'avenue, comme si quelqu'un l'et allume exprs pour cette nuit de
fte. Et pour finir le rveillon, Duretour nous entrana dans une
joyeuse ronde en chantant de sa voix fausse les derniers mots de mon
Nol:

    Et nos troupeaux, laissons-les l.
    Et nos troupeaux, laissons-les l.




XII


Depuis le jour o Clment tait entr dans ma petite chambre, ma vieille
voisine semblait avoir oubli les vignes de son pays pour ne plus se
souvenir que de son amour malheureux. Elle en parlait comme d'une
histoire rcente, et quand il m'arrivait de la regarder par hasard,
j'tais toujours tonne de la trouver vieille.

Elle ne se rappelait absolument rien de son enfance. Toutes ses peines
et toutes ses joies dataient de ses dix-huit ans, comme si la vie n'et
vraiment commenc pour elle qu' cet ge.

C'tait  ce moment-l que l'amour tait entr dans son coeur. Il y
tait entr si profondment que rien n'avait pu l'en chasser et que je
l'apercevais comme un feu mystrieux qui la rchauffait sans cesse et
empchait ses lvres de se fltrir.

Tout au dbut de ses confidences, elle avait mis un peu d'amertume dans
son accent, pour dire: Il nous voyait si coquettement vtues, ma soeur
et moi, qu'il s'imagina que nous tions riches; mais quand il sut que
nos parents ne nous donneraient pas mme une livre d'or en mariage, il
se dtourna de moi pour en pouser une autre.

Son tat d'exaltation augmenta avec l'ide que je pourrais devenir un
jour la femme de Clment. A l'atelier, elle tait  l'afft de tout ce
que pouvait dire Mme Dalignac sur son neveu. Et le soir elle n'attendait
pas toujours que nous fussions chez nous pour me rpter qu'elle
dsirait ce mariage de tout son coeur. Elle faisait des projets  ce
sujet, et s'il m'arrivait d'en rire, elle se fchait. Puis, elle parut
oublier qu'il s'agissait de mon avenir et non du sien, et bientt elle
parla de ce mariage comme d'un bonheur qui lui tait d.

                   *       *       *       *       *

En ce jour de Nol notre maison ressemblait  une cage ouverte. Les
enfants s'en chappaient avec des cris joyeux et les appels des parents
se perdaient dans la dgringolade continuelle de l'escalier.

Pour tout le monde c'tait un beau jour de fte, mais pour Mlle
Herminie, c'tait surtout un jour de beaux souvenirs.

Il tait tout pareil  celui-ci, le Nol qui avait vu son fianc dans la
maison de ses parents, et, tout comme aujourd'hui, les enfants battaient
joyeusement du tambour et soufflaient  grands coups dans des trompettes
de fer-blanc. Notre repas prpar avec soin la laissa presque
indiffrente, tant elle avait de choses  dire.

Je l'coutais parler. Une sorte de jeunesse lui mettait du rouge aux
joues et ses rides paraissaient moins creuses.

Cependant, lorsqu'elle eut dit tout au long la joie de ce jour lointain,
elle ramena ma pense vers Clment.

Nous savions par Mme Dalignac qu'il viendrait en permission pendant les
ftes et qu'il profiterait de ce temps pour parler d'une chose trs
srieuse qui engagerait toute sa vie.

Le patron s'tait moqu au reu de la lettre de Clment:

--T! c'est clair, il va t'annoncer qu'il est amoureux d'une belle jeune
fille et qu'il veut se marier.

Mme Dalignac n'avait rien rpondu, mais son regard tait devenu fixe
comme si elle cherchait  voir au loin la belle jeune fille que son
neveu avait choisie.

tait-ce moi? comme il me l'avait assur lors de sa visite, et comme le
dsirait si ardemment Mlle Herminie. Un doute me venait. Je n'avais pas
revu Clment quoiqu'il ft venu plusieurs fois en permission depuis ce
jour-l. Et si, dans ses lettres  Mme Dalignac, il parlait des
ouvrires, mon nom n'tait pas cit plus souvent que celui de Duretour
ou de Bergeounette. Je n'en ressentais ni ennui ni joie. Rien ne
m'loignait de Clment, mais rien non plus ne m'attirait vers lui, et
s'il n'avait pas t le neveu de Mme Dalignac, j'aurais eu vite fait de
l'oublier.

Maintenant que nous avions approch nos chaises trs prs du pole, Mlle
Herminie parlait encore de son amour. Ses souvenirs s'chappaient un 
un et me faisaient penser  de jolis oiseaux s'envolant par la chambre.
Elle-mme prenait par instant une forme merveilleuse dans ma pense,
tant elle mettait de nuances dans le son de sa voix et tant elle
m'apparaissait loin du prsent. Elle ne s'apercevait pas que le froid
entrait en sifflant sous la porte et qu'il cherchait  nous mordre aux
jambes. Elle n'entendait pas grandir la colre du vent qui charriait une
neige dure et la poussait par rafales dans les vitres. Et elle ne vit
pas davantage l'obscurit se lever de tous les coins pour venir
lentement s'tendre sur nous. Elle ne regardait que le petit pole rond
qui rougissait par en haut. Et lorsque le couvercle fut devenu semblable
 une boule de feu, et qu'on ne vit plus que lui et la lueur qu'il
mettait au plafond, Mlle Herminie cessa de parler et s'endormit.

Je me levai sans bruit pour aller jusqu' la fentre. Sur le boulevard
bien clair, des groupes de gens se htaient en riant et parlant haut.
Leurs ombres se mlaient en se tranant  leurs pieds et leurs
parapluies recouverts de neige semblaient d'normes fleurs qu'un grand
vent aurait balances. Au-dessus des toits la nuit n'tait pas encore
complte, mais le ciel tait si bas que j'imaginais pouvoir le toucher
rien qu'en tendant un peu la main. Et l-bas, trs loin, par-dessus les
maisons, une chemine d'usine lanait une paisse fume que le vent
rabattait et qui s'allongeait vers moi, lourde et noire comme une
menace.

Un appel de Mlle Herminie me fit revenir vers le pole:

--Ne laissez pas teindre le feu, disait-elle.

J'allumai d'abord la lampe et j'aperus la vieille femme toute diminue,
et comme ratatine sur sa chaise. Le rouge de ses joues s'en tait all
et ses rides se creusaient profondment  chaque coin de sa bouche.

Elle fit silence un bon moment, puis, quand elle eut resserr ses jupes
autour de ses jambes, elle parla de nouveau. Mais la mmoire aux jolis
souvenirs s'tait ferme et celle qui s'ouvrait maintenant ne contenait
que des plaintes et des regrets.

J'activai le feu, mais le pole eut beau faire rougir encore une fois le
couvercle, Mlle Herminie resta grave et pleine de mlancolie.

                   *       *       *       *       *

Nos vacances ne devaient durer qu'une semaine; aussi, malgr le mauvais
temps, j'entranais chaque jour ma vieille voisine  la promenade.

Elle n'apportait pas beaucoup d'attention aux choses de la rue. Elle
s'appuyait  mon bras en continuant  parler de sa jeunesse, et quand
elle ne trouvait plus rien  dire sur elle-mme, elle contait les joies
et les douleurs des autres. Dans notre quartier il n'y avait que le
boulevard Saint-Michel qui la rendait attentive. Elle aimait ses
trottoirs bruyants et encombrs o l'on rencontrait des couples jeunes
qui s'embrassaient tout en marchant.

En dehors de ce boulevard, c'tait surtout au Luxembourg que je la
conduisais.

Par ces jours d'hiver le jardin semblait tre devenu notre proprit.
Des passants le traversaient dans un sens ou dans l'autre, mais personne
ne s'y arrtait. Il ne fallait pas songer non plus  nous y arrter. Le
vent qui soufflait sur la terrasse faisait baisser la tte  Mlle
Herminie et coupait par le milieu ses plus belles histoires. Nous
marchions  l'aventure, et le plus souvent, nous ne dpassions pas la
ppinire dont les alles taient les mieux abrites. Tout  ct,
c'tait le grand bois, un bois o les arbres gardaient tous la mme
distance et o l'herbe n'avait jamais pouss entre les cailloux. Tout y
tait de couleur sombre, les bancs se mlaient  la terre et aux
branches, et la baraque de guignol avait l'air d'une hutte abandonne.
Au loin dans les alles pleines de brouillard, des formes grises
passaient, se croisaient et disparaissaient.

Dans la ppinire les arbres n'taient pas moins noirs, et il ne restait
aux pelouses qu'un semblant de verdure, mais les buis et les fusains
conservaient toute l'paisseur de leur feuillage d't.

Ds notre entre les moineaux nous reconnaissaient. Ils arrivaient par
groupes au-devant de nous et volaient jusque sur nous pour prendre le
pain que nous apportions. Les merles restaient  l'cart et se sauvaient
tout peureux  notre approche, mais les pigeons rclamaient leur part
avec insistance, et nous suivaient comme des mendiants. Tout comme les
bancs du jardin, les oiseaux se confondaient avec la terre. Leurs belles
teintes brillantes, leurs beaux plumages lisses avaient disparu. Les
pigeons, surtout, semblaient tre vtus de laine usage. Ils avaient
perdu leur vivacit aussi, et sautillaient frileusement autour de nous.
A notre dpart, ils s'envolaient lourdement pour s'abriter dans
l'encoignure des branches. Quelques-uns se perchaient au plus haut des
arbres et, dans le soir tombant, ils ressemblaient  de vieux nids que
le vent d'hiver n'avait pu jeter bas.

Seules les chaises de fer qu'on rencontrait de-ci de-l ne se mlaient 
rien. Toutes se ressemblaient par la rouille et l'usure; mais chacune
d'elles restait distincte comme un tre vivant.

Quelques-unes tombes en travers du chemin semblaient accroupies comme
des chiens de garde, tandis que d'autres bien tendues sur le dos
paraissaient disposes  dormir longtemps.

Au milieu d'un groupe rang en cercle, l'une d'elles juche en quilibre
sur sa soeur et balance par le vent laissait chapper des cris aigus
que les autres semblaient couter en silence.

Deux couches face  face  l'abri d'un massif avaient l'air de se
parler tout bas, tandis qu'une troisime,  moiti cache par un banc,
se penchait sur elles comme pour surprendre leur secret.

Il y en avait dont la pose tait si pnible  voir, que nous ne pouvions
nous empcher de les redresser.

Beaucoup taient solitaires et nous surprenaient au passage comme des
tres mystrieux. Bien dissimules contre un arbre, elles semblaient s'y
appuyer seulement de l'paule et levaient un pied.

Le jour de l'an tait notre dernier jour de fte; mais le froid devint
si dur et le ciel si charg de nuages que Mlle Herminie refusa de
sortir. Elle ramena de chez elle un vieux fauteuil dlabr qu'elle eut
bien du mal  mettre d'aplomb. Puis, quand elle se fut enfonce dedans
au point de ne plus pouvoir en sortir sans aide, elle dit d'un ton trs
net:

--A prsent, j'attends mes trennes.

Ses trennes!

Le rire qui nous gagna brusquement se prolongea, car, pas plus que moi,
elle n'en pouvait attendre de personne.

Pour conjurer la mauvaise chance de l'anne nouvelle, j'avais achet ds
le matin un petit bouquet de violettes, que nous avions partag avec le
soin le plus mticuleux. Une violette chappe du bouquet et tombe 
terre pendant le partage avait mme t le sujet d'une longue
discussion. J'avais voulu la joindre  la part de Mlle Herminie en lui
assurant qu'elle reprsentait pour elle une anne de plus  vivre, mais
elle l'avait refuse, prtendant que la fleur tombe tait la part du
destin. Et, sans perdre une minute, elle lui avait confectionn un
minuscule vase en papier et l'avait pos au plus bel endroit de la
chemine.

                   *       *       *       *       *

Malgr le froid, notre maison n'tait pas moins bruyante qu'au jour de
Nol. Les lapins-tambours, les moutons blants et les carabines 
rptition menaient le mme vacarme dans l'escalier. Aussi, lorsque
j'entendis frapper  ma porte, je ne bougeai pas, croyant qu'un enfant
la heurtait par mgarde, mais les coups furent rpts avec plus de
force et je me levai pour ouvrir.

C'tait Mme Dalignac, un peu essouffle d'avoir mont trop rapidement
les tages.

Avant mme d'entrer elle me demanda trs vite:

--Est-ce vrai que vous voulez bien pouser Clment?

Je restais interdite et je me sentis rougir violemment.

Elle attendit  peine et reprit en abaissant vers moi son front qui
dpassait de beaucoup le mien.

--Dites. Est-ce bien vrai?

Toute sa tendresse, tout son dsir de bonheur pour son neveu clatait si
fort dans le tremblement de sa voix que je fis oui de la tte sans
dtacher mon regard du sien.

Elle laissa partir son joli rire vers le patron qui arrivait  son tour,
et lui dit:

--Tu vois! Clment n'a pas menti.

Le premier sourire du patron avait t pour sa femme, mais dans celui
qu'il m'adressa ensuite il y avait un rel contentement.

Clment entra aussi avec un visage content.

Il se dandinait un peu dans son bel habit militaire, mais ses gestes
taient bien mesurs, et son regard se posa sur moi avec un grand calme.

Mme Dalignac expliqua tout en faisant asseoir son mari:

--C'est ce matin que Clment nous a parl de vous.

Elle ajouta comme si elle s'excusait d'tre venue:

--C'tait trop grave, je ne pouvais pas attendre jusqu' demain votre
rponse.

Clment ne resta pas longtemps sans rien dire. Il fut mme presque le
seul  se faire entendre pendant le temps qui suivit. Il exposa
lentement et nettement ses projets d'installation et de travail, et, 
la faon dont il parla de notre futur mnage, je compris qu'il y avait
longuement rflchi.

Je suivais ses paroles sans en laisser perdre une seule. De temps en
temps mon regard rencontrait le sien, mais la confiance en soi-mme que
j'y retrouvais chaque fois, m'obligeait  rechercher celui de Mme
Dalignac qui restait un peu suppliant et plein d'espoir.

Le jour baissa tout  coup et la neige se mit  tomber. Elle
tourbillonnait molle et lgre comme du duvet fin et Mlle Herminie nous
la montrait du doigt en disant selon son habitude:

--Les anges secouent leurs ailes.

Clment ne s'attarda gure  regarder la neige. La boutique de
tapissier, bien dcore et bien achalande o il se voyait dj le
matre, absorbait toute son attention. Il me prvint que notre mariage
aurait lieu ds son retour du rgiment et ses yeux s'adoucirent tout 
fait, lorsqu'il me dit en se levant:

--Vous me serez trs utile dans mon mtier, et je suis sr que vous ne
regretterez rien.

Il allait commencer une autre phrase; mais le patron l'en empcha en se
moquant:

--Eh! On ne sait jamais... Ne chante pas si vite... donque.

Clment rit avec nous et Mme Dalignac qui s'tait leve en mme temps
que lui, tendit la main pour me dire:

--Croyez-moi, c'est un bon garon...

Elle riait doucement. Et toute la joie qui tait en elle semblait se
rpandre autour d'elle.

Avant de partir, Clment jeta un rapide coup d'oeil sur la plupart des
objets comme s'il en faisait le compte. Puis il dplaa les deux
bouquets du matin qu'il trouvait trop rapprochs l'un de l'autre, et
aprs avoir flair la petite violette solitaire, il la prit et la mit
sans faon  la boutonnire de sa tunique. Il sortit derrire le patron
et sa femme, et comme au jour o il tait venu seul, je demeurai
longtemps penche sur la rampe de l'escalier.

Je retrouvai Mlle Herminie le front coll  la vitre. Elle gardait les
yeux ferms, et ses mains se joignaient sous son menton.

Je restais silencieuse  ct d'elle. Devant nous les toits commenaient
 retenir la neige. Les poteries dteintes des chemines s'alignaient et
semblaient se presser les unes contre les autres pour se garantir du
froid. Parmi elles les longues chemines de tle se dressaient sous le
capuchon de leurs girouettes, et tournaient obstinment vers nous
l'entre de leur gouffre noir.

Mlle Herminie revint  son fauteuil, et moi au petit banc qui me
rapprochait d'elle; cependant le reste de la soire nous trouva souvent
en dsaccord. Et  l'heure du coucher, la pauvre vieille me dit tout
attriste:

--Mes trennes sont belles, mais je ne sais s'il faut m'en rjouir ou
pleurer.

Cette nuit-l, je rvai que Clment m'avait fait monter sur le
sige d'une toute petite charrette, o il n'y avait de place
que pour un seul. J'tais si serre entre lui et la ridelle
que j'en perdais le souffle. Clment ne se doutait de rien.
Il tenait les guides  pleines mains et lanait hardiment le
cheval sur un chemin tout encombr de bois coup. La voiture
restait d'aplomb et la bte bien tenue ne trbuchait pas,
mais voil qu'au tournant d'un petit pont, le chemin se
fermait brusquement en cul-de-sac, et avant que Clment
ait pu arrter son cheval, il s'abattait lourdement et la
charrette culbutait. Deux fois de suite je fis ce rve et, la
deuxime fois, je sentis mes membres toucher si rudement la terre que
j'eus peur de me rendormir. Je me mis sur mon sant pour chapper
au sommeil, et je cherchai  reconnatre les bruits du dehors.
Ils avaient chang de son. La voix des passants attards m'arrivait
sans le choc de leurs pas, et je devinais le passage des fiacres
sans en entendre le roulement. Puis l'glise Notre-Dame-des-Champs
sonna un coup qui me sembla trs proche et trs loin tout  la fois,
comme si la cloche et t enveloppe d'toffes. Alors pour faire cesser
l'angoisse qui commenait  m'oppresser, je sautai  bas du lit et
courus  la fentre.

C'tait la neige qui touffait les sons. On ne la voyait pas tomber;
mais elle s'talait paisse et blanche sous les lumires. Et l tout
prs, sur le trottoir d'en face, un bec de gaz faisait reluire les
flocons qui tournaient autour de lui comme de gros papillons blancs.

Je retournai  mon lit. Et longtemps, dans le silence de la nuit, je
suivis par la pense le vol des anges qui secouaient leurs ailes sur
Paris.

                   *       *       *       *       *

Au matin, lorsque Mlle Herminie m'veilla, un vent glac soufflait sur
la ville. Le temps s'tait clairci et des milliers de petits nuages
blancs fuyaient dans le ciel en volant trs haut.

En bas, des hommes rangs en ligne attaquaient la neige  grands coups
de balai et tous ensemble la poussaient  l'gout, comme une chose
malpropre.




XIII


L'hiver tait parti, et le soleil entrait de nouveau dans l'atelier.
Mais si le printemps faisait l'air plus doux et chargeait de fleurs les
marronniers de l'avenue, il semblait emporter jour par jour toute la
fracheur et toute la gat de Gabielle. Elle-mme ne comprenait rien 
l'tat de langueur qui lui rendait le travail pnible et lui tait toute
envie de rire. Ses lvres si roses taient maintenant sans couleur et
l'ombre qui entourait ses yeux faisait paratre ses joues encore plus
ples.

Chacune de ses compagnes croyait connatre le remde qui pouvait
conjurer son dprissement et les conseils ne lui manquaient pas:

--Buvez sur la sauge et la petite centaure, lui criait Flicit
Damoure.

Et elle numrait ensuite une si grande quantit de plantes  joindre 
celles-ci, que le patron s'amusait  les lui faire rpter  la file,
sous prtexte d'en retenir les noms. Bergeounette conseillait surtout le
bruit et le mouvement. Et Duretour, qui n'aimait pas les tisanes,
assurait que seul un fianc pouvait ramener la belle sant que Gabielle
avait perdue.

--Paris n'est pas bon pour vous, lui disait de son ct Mme Dalignac.

Et elle l'engageait vivement  retourner dans son pays. Le patron
bougonnait:

--Si elle s'en va, tu perdras ta meilleure mcanicienne.

Gabielle reconnaissait que Paris n'tait pas bon pour elle. De plus,
elle avouait qu'il lui faisait peur, mais elle tait bien dcide  y
rester une anne encore. Elle comptait y travailler dur, afin d'amasser
un petit pcule qui prouverait  ses parents qu'elle tait capable de
vivre sans leur secours et assez raisonnable pour se marier  son got.
Cependant, comme son tat ne s'amliorait pas, Mme Dalignac s'inquita
de ses traits tirs et l'obligea de consulter M. Bon, le jour o il vint
faire sa visite au patron. Tandis qu'elle quittait sa machine pour venir
 lui, M. Bon la regarda des pieds  la tte. Il ne lui fit pas de
questions, mais il dfit adroitement les boutons qui fermaient mal le
corsage et il toucha l'un aprs l'autre les seins qu'on devinait trs
pleins et qui restaient trs hauts, sous la chemise.

Il eut un sourire en refermant le corsage, puis il regarda Gabielle bien
en face pour lui dire:

--Le mal n'est pas grand, quand une belle fille comme vous met un enfant
au monde.

Il s'informa seulement de son ge et la renvoya d'un ton amical:

--Allez, belle jeunesse.

Et comme Mme Dalignac attendait avec ses ciseaux en l'air, il ajouta un
peu plus bas en se tournant vers nous:

--Elle est grosse de cinq  six mois.

Gabielle s'tait remise tout de suite au travail.

Mais ds que M. Bon fut parti, elle se leva pour demander  Mme
Dalignac:

--Qu'est-ce qu'il a dit que j'avais?

Toutes les machines s'arrtrent comme si elles attendaient aussi la
rponse.

Mme Dalignac eut une hsitation, puis elle rougit en rpondant:

--Il a dit que vous auriez bientt votre enfant.

Gabielle plissa le front et tendit l'oreille comme les gens qui croient
avoir mal entendu; cependant elle dit entre haut et bas:

--Mon enfant... Quel enfant?

--Mais, celui que vous portez... Vous devez bien savoir que vous tes
enceinte.

Non, Gabielle ne le savait pas, et tout le monde le comprit 
l'expression d'pouvante qui se rpandit sur ses traits dj si
dcolors. Elle passa  plusieurs reprises ses mains autour de sa taille
et elle se rassit brusquement. Puis son visage se colora et elle se mit
debout en disant avec un peu de colre:

--Il n'y a que les filles malhonntes qui deviennent enceintes, et je
n'en suis pas une.

Bergeounette se rebiffa comme si elle recevait l'injure:

--Laisse donc l'honntet tranquille! Ta grossesse prouve seulement que
tu as un amoureux.

Le regard de Gabielle s'arrta un instant sur elle, puis ses lvres
s'ouvrirent comme si elle allait parler, mais ce fut son rire qui sortit
le premier. Il partit plein d'clats comme nous l'avions toujours connu,
et presque aussitt des mots le suivirent. C'taient des mots tout
chargs de rire et de dfi:

Non, elle n'avait pas d'amoureux. Elle n'tait pas si bte. Elle savait
trop bien qu'une fille qui a un amoureux peut avoir un enfant, et qu'une
fille qui a un enfant est une crature malhonnte que tout le monde
rejette.

Son amoureux, elle le choisirait  son got pour se marier comme sa
mre et avoir un ou deux enfants, pas plus, parce qu'il faut d'abord
leur faire une bonne sant, et ensuite leur donner le temps d'apprendre
un bon mtier, pour qu'ils puissent  leur tour continuer de vivre
honntement.

Son grand rire reparut en s'largissant, et les mots repartirent tout
traverss de ricanements:

Les amoureux pouvaient tourner autour d'elle; ils perdaient leur temps.
Elle n'avait pas envie de ressembler  Marie Minard qui habitait une
mauvaise cabane au bout du pays et dont l'enfant tait devenu infirme
faute de soins. Celle-l aussi tait couturire autrefois, mais 
l'annonce de sa grossesse, sa patronne l'avait chasse de l'atelier, et
depuis ce temps, c'tait par pure charit que les gens du pays
l'employaient aux travaux les plus durs.

Le rire de Gabielle s'chappa encore avec une grande puissance, tandis
qu'elle tournait sur ses talons pour montrer la finesse de sa taille.

Elle paraissait si sre d'elle-mme et son corps gardait une forme si
parfaite que tout le monde fut bien forc de croire que M. Bon s'tait
tromp. Et pendant que les machines se remettaient au travail,
Bergeounette chantonna d'un ton ironique la chanson du _paradis
terrestre_:

    Dans ce jardin tout plein de fleurs
        Et de douceur,
    Le serpent rencontra la belle,
        Et lui parla.

Des jours passrent, et comme Gabielle ne se plaignait plus, ses
compagnes ne s'occuprent plus d'elle. Mais il n'en tait pas de mme du
patron, il la suivait des yeux avec insistance, et un soir, au moment o
elle sortait, il l'arrta:

--Eh! Dites-moi. Votre ceinture ne tardera pas  craquer.

Il ajouta malicieusement avant que Gabielle et trouv un seul mot 
rpondre:

--Cela se voit maintenant.

C'tait vrai. La taille de Gabielle tait devenue si paisse qu'elle
faisait tirailler sa jupe et obligeait l'toffe  revenir par devant.

Bergeounette, qui tenait la porte pour sortir aussi, revint vivement sur
ses pas. Elle avait son air de bataille et semblait prte  dfendre
quelqu'un, mais au premier regard sur Gabielle, elle dit seulement 
notre adresse:

--Elle ne doit compte d'elle-mme  personne.

Gabielle s'tait accote  la table de coupe en cachant sa figure dans
son bras, comme une gamine qui craint les coups.

--N'aie pas honte, va! Toutes les filles ont des amoureux, lui dit
Bergeounette.

Et tout doucement elle lui dcouvrit le visage.

Alors Gabielle parla d'un ton navr:

--Je le vois bien, que je vais avoir un enfant, mais je ne sais pas
comment cela peut se faire, puisque je n'ai pas d'amoureux.

--Est-ce qu'il vous a abandonne? demanda Mme Dalignac.

--Non.

--Est-ce qu'il est mort? demanda  son tour Bergeounette.

--Non, rpondit encore Gabielle.

Devant notre silence, elle reprit:

--Personne ne me croira, et pourtant je dis la vrit. Je n'ai jamais eu
d'amoureux.

Bergeounette prit le parti de rire.

--Comment! Tu tais toute seule pour faire cette merveille?

--Je ne sais pas, dit Gabielle.

Et elle nous regardait comme si elle attendait de nous des
claircissements sur son tat.

A travers des questions trs prcises, Bergeounette continuait ses
plaisanteries. Et toujours Gabielle rpondait avec un air de chien
perdu:

--Je ne sais pas.

Puis comme le patron commenait de blaguer aussi, elle se mit  pleurer.

Le doux visage de Mme Dalignac devint plein de piti:

--Cessez de la tourmenter, dit-elle. Vous voyez bien qu'elle ne sait
rien.

Elle ajouta en posant une main sur le front lisse de Gabielle:

--La vrit se fera jour d'elle-mme.

                   *       *       *       *       *

La vrit se fit jour ds le lendemain. Gabielle, qui avait pris le
temps d'largir la ceinture de sa jupe, arriva en retard contre son
habitude et il lui fallut dranger deux de ses compagnes pour gagner sa
place. Ses paupires gonfles et sa faon de passer entre les machines
avec la crainte de s'y heurter apprirent vite  chacune que M. Bon ne
s'tait pas tromp. Il y eut des exclamations et des rires parmi les
nouvelles, et dans le coin des anciennes, Bouledogue coutait
attentivement ce que lui chuchotait Bergeounette.

A la fin de la journe Bouledogue s'attarda pour rappeler  Gabielle son
absence de tout un jour  la suite du dimanche de bal.

Gabielle ne semblait pas l'avoir oublie; car aux premiers mots elle
devint trs rouge et dit:

--Oui, je suis sre que mon malheur vient de l.

Et elle nous apprit ce qu'elle n'avait pas os dire encore, tant elle
avait craint les moqueries.

Elle ne savait pas du tout comment elle avait quitt le bal. Elle se
souvenait seulement d'avoir eu trs chaud, et d'avoir bu avec son
dernier danseur. Puis, le jour suivant, elle s'tait rveille bien
aprs midi dans une chambre qui n'tait pas la sienne. Longtemps elle
avait cherch  comprendre, et n'y parvenant pas, elle avait appel,
mais personne n'tait venu. Alors une peur affreuse l'avait fait se
vtir en hte et fuir la maison sans regarder derrire soi. O tait
cette maison? Comment s'appelait la rue? Gabielle ne le savait pas, et
elle comprenait bien qu'elle ne retrouverait jamais ni l'une ni l'autre.

La voix de Bouledogue gronda:

--Vous n'aviez gure la tenue d'une fille honnte  ce bal, et je peux
bien dire que c'tait une honte de vous voir pendue au cou de vos
danseurs.

--J'avais tant de plaisir, dit Gabielle.

Son air innocent tait si naturel qu'un lger rire chappa au patron.

Par contre, Bouledogue railla durement et ses sarcasmes apportrent tant
de confusion  la pauvre Gabielle, que Bergeounette prit sa dfense et
rembarra Bouledogue:

--Toi qui as la langue si sre,  force d'aller au bal il t'arrivera
bien un jour la pareille.

--Non, fit schement Bouledogue.

Et elle souffla violemment par le nez avant d'ajouter:

--Moi, je ne vais au bal que pour danser.

                   *       *       *       *       *

Le travail continua de battre son plein et Gabielle ne fit pas moins
ronfler sa machine que par le pass. Il lui arriva seulement de
l'arrter un peu brusquement pour poser deux questions  Bergeounette:

--Alors! il me faudra aussi accoucher?

--Bien sr!

--Comme une femme marie?

--Dame oui! Tout pareil, rpondit Bergeounette en se moquant un peu.

La machine repartit d'un train qui mit longtemps  reprendre son aplomb.

                   *       *       *       *       *

Quand elle en fut  son huitime mois, Gabielle se montra pleine de
rvolte. Toute sa colre qu'elle ne savait  qui adresser retombait sur
l'enfant  natre.

--Voyez un peu comme il m'arrange, disait-elle.

Et elle rejetait ses bras en arrire pour accentuer sa difformit.

Il devint bientt impossible d'imaginer qu'elle avait pu tre aimable et
rieuse.

C'tait maintenant une femme au visage dur, et  l'air dsenchant qui
portait sa grossesse comme un mal affreux et insupportable. Pendant le
jour, dans le bruit assourdissant de l'atelier, elle semblait parfois
oublier son tat, mais le soir aprs le dpart des autres, elle laissait
chapper toute sa rancune contre l'enfant.

--Je n'en veux pas. Il n'est pas  moi, rptait-elle avec force.

Et elle se rpandait en imprcations et menaces si violentes contre
l'innocent que le patron s'en offusqua et parla de la faire taire.

Sa femme l'en empcha:

--Laisse-la dire! Tout son ressentiment va s'en aller en paroles, et
quand son enfant sera l, elle l'aimera.

Dans l'espoir de l'apaiser, Bergeounette essaya de dtourner sa pense
en lui parlant de ses parents. Mais ce fut pis encore, car les regrets
s'en mlrent et vinrent augmenter la colre de Gabielle.

Depuis son aventure du bal, alors qu'elle n'en prvoyait pas les suites,
elle avait pens chaque jour  son retour dans les Ardennes. Que de fois
elle s'tait vue arrivant chez ses parents, vtue d'une jolie robe
gagne et cousue de ses mains et comme alors elle avait senti son
courage se doubler en pensant  toute la tendresse qui l'attendait dans
sa maison. Maintenant, elle savait qu'elle ne retournerait plus au pays.
Elle ne gardait mme plus l'espoir de revoir un jour ses parents; car
elle tait certaine que sa mre la renierait:

--Jusqu' ce bel amoureux que j'ai refus! disait-elle, et qui
ramasserait des pierres  pleines mains pour me les jeter.

Et  l'ide de tant de mpris sur elle, Gabielle s'emportait jusqu' la
fureur ou pleurait sans fin.

Un autre tourment vint l'affliger encore.

Dans la rue elle ne pouvait supporter le regard des passants quoique Mme
Dalignac lui et fait un manteau qui la couvrait jusqu'aux pieds. Il en
fut bientt de mme  l'atelier o elle s'attira les rebuffades de ses
compagnes.

Mme Dalignac exhortait tout le monde  la patience, et affirmait sans
cesse qu'une grossesse n'avait jamais enlaidi personne. Parfois mme
avec des gestes trs doux elle passait ses mains sur l'norme ballon que
Gabielle avanait, et avec un joli sourire elle disait:

--Quant  moi, je ne connais rien de plus beau qu'une femme enceinte.

Le patron ne manquait pas de dire comme sa femme, et pour faire cesser
le rire en sourdine de Duretour, il l'interpellait  haute voix:

--N'est-ce pas que c'est vrai?

Et Duretour, le nez sur ses paquets, clamait comme un gamin  l'cole:

--Oui, m'sieu.




XIV


Jacques revenait comme autrefois dans la pice de coupe. L'ancienne
voisine de Sandrine nous en avait racont long sur les tourments du
pauvre garon.

Son divorce d'abord, que sa femme avait facilement obtenu contre lui, et
dans le mme temps, la grande maladie qui avait fait mourir sa mre.
Puis, lorsque tout lui avait manqu  Paris, il s'en tait all au pays
de Sandrine vers ses deux petits et leur grand'mre dont il ne savait
plus rien depuis des mois. Mais l encore tout lui avait manqu. La mre
de Sandrine n'avait pas pu supporter son dur chagrin, et il avait fallu
aussi la conduire au cimetire. Et pour que le malheur ft complet,
comme les enfants ne portaient pas le nom de leur pre et qu'il ne leur
restait aucun parent, on les avait mis  l'Assistance publique comme de
petits abandonns. Maintenant Jacques s'enfermait chaque soir avec sa
peine dans la petite chambre de Sandrine o il s'tait install 
demeure. Sa voisine, qui le prenait en grande piti, nous appelait  son
secours:

--Si personne ne lui tend la main, il mourra aussi.

Et elle avait ajout avec un air de crainte:

--Il y a des nuits o il pleure comme un fou.

La premire visite de Jacques n'avait gure dur qu'un quart d'heure, et
il tait reparti plus dfait qu' son arrive. Cependant il tait revenu
au bout d'une semaine, et maintenant ses visites se faisaient plus
rgulires. Quelquefois encore, il passait sur le trottoir d'en face
sans oser monter, mais le patron qui l'aimait le guettait et lui faisait
des signes. Cela l'amusait, et il riait pour nous dire: Je fais comme
Bergeounette avec son manchot.

Jacques ne se faisait pas rpter les signes et peu aprs son grand
corps apparaissait dans la porte. A mesure que les jours se droulaient,
il devenait plus expansif, et bientt il put parler du pass sans que sa
voix s'effat trop brusquement.

                   *       *       *       *       *

Mme Dalignac imaginait mille moyens qui lui permettraient de reprendre
ses enfants, mais aucun n'tait possible. Il et fallu avant tout une
femme  Jacques.

--Bien sr, disait-elle. Il ne manque pas d'hommes veufs qui se tirent
d'affaire avec deux enfants. Mais Jacques...

Et son bras lev trs haut restait comme en suspens.

Elle en vint tout naturellement  penser  Gabielle qui tait honnte et
courageuse.

Elle croyait qu'un mariage entre elle et Jacques tait une chose
raisonnable qui pouvait rendre  tous deux la tranquillit et leur
apporter un peu de bonheur dans l'avenir.

Elle dit  Jacques:

--Vous aurez trois enfants ds votre entre en mnage. Voil tout.

Jacques se fit tout de suite  l'ide d'pouser Gabielle. Il la trouvait
plus  plaindre que lui encore, et tout ce que disait Mme Dalignac lui
semblait juste.

Il ne fut pas aussi facile de parler  Gabielle, tant elle apportait
d'indiffrence  la personne de Jacques. Il ne comptait pas plus pour
elle qu'une machine  coudre ou que la table de coupe contre laquelle
elle s'appuyait dans ses moments de dsespoir, et jamais elle ne s'tait
inquite de sa prsence, lorsqu'elle talait ses colres ou laissait
couler ses larmes.

Jacques avoua modestement:

--Je crois bien qu'elle ne m'a jamais regard.

Pour attirer l'attention de Gabielle il lui offrit plusieurs fois son
bras dans la rue. Elle acceptait, tout heureuse d'avoir l'air d'une
femme marie aux yeux des passants; mais arrive  sa porte elle
retirait son bras en disant: Merci d'un air distrait, comme si
quelqu'un lui et simplement prt une canne pour l'aider  franchir un
pas difficile.

Il fallut pourtant se dcider  lui parler de ce mariage. Elle ne
rpondit ni oui, ni non. Elle laissa seulement voir un tonnement
excessif. Mais  partir de ce jour-l, elle regarda souvent Jacques et
refusa son bras pour marcher dans la rue.

                   *       *       *       *       *

Le mois de juin arrivait avec ses fleurs et sa chaleur. Les marronniers
de l'avenue haussaient leurs branches jusqu' l'atelier et du matin au
soir le soleil entrait par les fentres ouvertes. Malgr cela, les
forces du patron dclinaient et sa maigreur augmentait.

Il lui manque l'air des Pyrnes, disait  chaque visite M. Bon. Mme
Dalignac pensait de mme. Mais rien, ni personne, ne pouvait dcider le
malade  quitter Paris. Couch de travers sur sa chaise longue, attentif
 tous les mouvements de sa femme, il restait  la regarder sans jamais
se lasser.

--Au moins, supplia M. Bon, ne restez pas dans cette poussire de
tissus, allez respirer dehors.

Et il indiqua les avenues voisines, et le jardin du Luxembourg o l'on
pouvait se promener ou se reposer  l'aise.

--Oui, oui, rpondait le patron, je sortirai demain.

Et le lendemain il restait comme la veille  suivre des yeux sa femme
qui, sans jamais se lasser non plus, soulevait  pleins bras les lourdes
pices d'toffes, pour les drouler sur la table et couper plusieurs
vtements  la fois.

Avec le beau temps l'envie du balcon d'en face le reprenait. Il
bougonnait contre ceux qui avaient la chance de le possder et qui n'en
jouissaient pas. En effet, jamais personne n'y venait  ce balcon, ainsi
que l'avait prdit Bouledogue. Il ne servait qu' battre des tapis, et
dj de larges taches grises apparaissaient sur ses barreaux tourns et
sur la blancheur de ses pierres.

Pour dcider le patron  sortir, Mme Dalignac prit le parti de m'envoyer
chaque jour au Luxembourg avec lui. Il tait de mauvaise humeur tout le
long du chemin, et nous n'tions pas encore arrivs au jardin qu'il me
rappelait dj l'heure du retour. Il ne croyait pas  sa gurison et il
me blmait d'obir  sa femme. Aussi, aprs avoir plac sa chaise tout
prs de la sortie, il affectait d'oublier ma prsence, et dpliait vite
son journal qu'il mettait entre nous deux. Cependant il ne le lisait
gure, il regardait surtout les belles promeneuses, et quand l'une
d'elles offrait quelque ressemblance avec Mme Dalignac il redevenait
aimable avec moi en attirant mon attention:

--Dites, petite Marie-Claire, regardez un peu celle-ci. Elle lui
ressemble, hein! Mais tout de mme, elle n'est pas aussi bien faite.

C'tait vrai, presque toujours, car il tait difficile d'tre aussi bien
faite que Mme Dalignac.

Aprs une semaine de grognements et de rvoltes, il prit got au jardin.

La terrasse toute brlante de chaleur l'attirait plus que l'ombre et la
fracheur des arbres, et lorsqu'il rencontrait un banc de pierre plac
en plein soleil, il s'y asseyait largement et le touchait aussi des
mains comme pour en prendre toute la tideur.

La ppinire et le bois avaient bien chang depuis la Nol. Les pigeons
tout habills de neuf s'y promenaient maintenant deux par deux, et les
moineaux tout occups de leur nid oubliaient de se disputer pour voler
vers tous les brins de duvet qui passaient dans l'air.

Gabielle qui ne pouvait plus faire sa journe complte venait parfois
nous rejoindre. Elle tournait le dos aux passants et se tenait raide sur
le banc, comme si elle voulait dissimuler sa grossesse aux merles qui
couraient tout inquiets  travers la pelouse.

Jacques aussi venait nous rejoindre. A l'encontre de Gabielle, il se
tenait sur le banc comme un bossu, et n'essayait mme pas de rprimer le
tremblement nerveux qui lui cartait brusquement les coudes du corps et
le secouait profondment.

A droite et  gauche de nous, des jeunes mres, au visage paisible,
surveillaient d'un coup d'oeil leurs bambins dj grands ou balanaient
d'une main la petite voiture qui servait de berceau  leur nouveau-n.

Jacques vitait de regarder les enfants et les mres, et Gabielle, les
paules droites et les yeux ferms, pleurait et se lamentait tout bas.

                   *       *       *       *       *

Il m'avait fallu moins d'une semaine,  moi, pour prendre got au jardin
du Luxembourg. J'y vivais dans une sorte d'enchantement qui me faisait
oublier le patron et ses bouderies.

J'imaginais que le jardin voguait dans l'espace, et que ses grilles aux
lances dores n'taient l que pour en maintenir les bords.

Trs hautes parmi les arbres, les reines, toutes blanches sur leur
pidestal, me faisaient penser  des anges prts  s'envoler. Et dans le
lointain les tours de Saint-Sulpice dont on n'apercevait que le fate,
semblaient places dans le ciel comme des reposoirs.

Les bruits de la ville n'arrivaient pas jusqu' nous, et le vent qui
passait dans les feuilles tait doux  entendre comme un froissement de
soie.

A tout instant dans ma mmoire la voix de Bergeounette chantait la
chanson du _Paradis terrestre_:

    Dans un jardin dlicieux,
        Tout prs des cieux...

Par del les alles, lorsqu'un groupe d'enfants vtus de couleurs
claires passaient en courant, je croyais voir des touffes de fleurs
chappes aux plates-bandes et s'enfuyant vers les sous-bois.

Sur les bancs et sur les chaises, des couples restaient inactifs et
silencieux, comme crass de bonheur.

D'autres couples, trs jeunes, trs graves et le regard fix en avant,
s'en allaient  pas presss vers la ppinire.

Puis le soir tombait, et brusquement une sonnerie de clairon nous
avertissait qu'on allait fermer les portes. Et de nouveau je pensais 
la chanson de Bergeounette:

    Adam, Adam, entends ma voix,
        Sors de ce bois.

Le patron se levait, et comme s'il et pens aussi  la chanson, il me
disait avec ennui:

--Allons, petite, on nous chasse.

                   *       *       *       *       *

Malgr sa faiblesse le patron tait toujours prsent le matin 
l'arrive des ouvrires, et il trouvait encore des choses drles  dire
aux retardataires:

--C'est la faute  l'dredon, je parie.

A Duretour, dont le chignon n'tait pas plus lisse que la veille, il
disait:

--L'oreiller vous tirait par les cheveux, hein?

Le repos qu'il prenait ne ramenait gure de couleur  son visage, et il
supportait difficilement le bruit des machines. Il devint peureux, et
bientt les bruits inconnus le troublrent plus que de raison. Il lui
arrivait de poser la main sur nos ciseaux pour nous dire:

--coutez donc, qu'est-ce qui fait a?

Nous coutions et Mme Dalignac se moquait doucement,  voix basse:

--a, c'est un lion qui entre par le trou de la serrure.

Il riait avec nous, et un peu de rouge venait  ses joues.

Un matin qu'il avait vu sortir une petite souris de la caisse 
chiffons, il eut presque une colre en exigeant que Duretour allt tout
de suite chercher le chat du voisin.

C'tait un gros chat n dans l'appartement d' ct et qui n'avait
jamais vu de souris. On le rencontrait souvent sur le palier o il
recherchait les caresses des ouvrires. Aussitt entr, il sauta sur les
machines, et il fit le tour de l'atelier en flairant dans tous les
coins, puis, quand il eut tout vu, il se fourra dans un casier vide pour
y dormir  son aise.

La petite souris se doutait du danger. Elle montra plusieurs fois son
fin museau entre le mur et le dessus de la chemine, mais elle n'osa pas
aller plus loin. Puis comme le gros chat dormait toujours, elle
s'enhardit et traversa l'atelier pour gagner la cuisine.

Elle recommena les jours suivants. Elle passait toute menue et vive
avec sa jolie robe grise, et Bergeounette, qui la guettait, riait de la
voir si adroite.

Pourtant le chat l'aperut, il sauta lourdement de sa planche et s'en
alla derrire elle dans la cuisine. Il revint peu aprs, mais son allure
tait change. Il avanait avec prcaution et tout son corps
s'allongeait, ses yeux taient plus jaunes aussi, et il tirait
longuement ses griffes. Il fit encore le tour de l'atelier, mais au lieu
de retourner  son casier, il se plaa sous un tabouret tout prs de la
chemine. Il avait l'air de dormir le nez sur ses pattes, mais l'une ou
l'autre de ses oreilles restait constamment dresse, et l'on voyait une
raie claire entre ses paupires.

La petite souris ne se pressait pas de revenir, et personne ne pensait
plus  elle ni au chat, lorsqu'on entendit un cri si fin et si long que
toutes les machines s'arrtrent et que tout le monde regarda vers le
tabouret. Le chat y tait encore, mais il se tenait couch sur le ct,
et, sous l'une de ses pattes, allonge, la queue de la souris dpassait
et tranait comme un bout de cordon noir. Presque aussitt le cordon
noir s'agita, et la souris s'chappa. Elle n'alla pas loin, le chat lui
barra la route et la retourna d'un coup de patte. Elle resta un instant
comme morte, puis elle essaya de filer vers la cuisine; le chat se
trouva encore devant elle.

Alors elle s'affola; elle voulait fuir n'importe o et n'importe
comment, elle tournait ou se lanait dans toutes les directions, et
toujours, d'un coup de griffes, le chat la ramenait dans l'atelier. Il y
eut un moment o l'on crut qu'elle allait se rsigner  mourir, tant
elle tait tremblante et affaisse. Mais soudain, elle fit face  son
bourreau. Elle s'tait dresse si vite que son lan avait failli la
renverser en arrire; elle resta debout toute frmissante en agitant ses
pattes de devant, tandis que sa petite gueule saignante laissait
chapper des cris varis et suivis. Et chacune de nous comprit bien
qu'elle accablait d'injures l'norme monstre qui la regardait
tranquillement assis en penchant la tte. Puis, comme si elle et mesur
d'un coup toute sa faiblesse, et compris que rien ne pourrait la sauver,
elle vacilla et retomba en poussant une plainte aigu. Et cela fut si
pitoyable que Bouledogue saisit le chat par le milieu du dos et le jeta
sur la table. Il redescendit trs vite, mais la souris n'tait plus l.

Le patron retourna  sa chaise longue, et on ne sut pas s'il tait fch
ou content lorsqu'il dit:

--La voil chappe.

Mme Dalignac respira fort, et ses deux poings qu'elle tenait serrs
contre sa poitrine s'ouvrirent brusquement comme si elle-mme n'avait
plus rien  craindre.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain de ce jour on s'aperut que Gabielle souffrait. Elle
arrtait sa machine et se courbait en deux pendant une minute, puis elle
reprenait son travail sans rien dire.

Bergeounette la plaisanta:

--Est-ce que c'est pour aujourd'hui?

Et elle s'offrit  l'accompagner sans retard  la Maternit.

Gabielle avait peur de l'hpital. On avait beau lui dire que la
Maternit n'tait pas un hpital; elle n'en croyait rien. Et,  l'ide
d'y aller ainsi, tout de suite, sans pouvoir y rflchir encore, sa
rpugnance augmentait, et elle affirma ne souffrir que d'un malaise
passager.

Flicit Damoure, qui venait d'avoir un enfant, lui donna raison contre
les autres:

--Pardi! Elle a le temps, la pvre. Quand le moment sera venu, vous lui
verrez faire une autre grimace.

Mais comme Gabielle continuait  se plier en deux, Bergeounette lui mit
de force son manteau et l'obligea  quitter l'atelier.

Ce fut parmi nous comme un grand vnement et la plupart des ouvrires
se mirent  la fentre pour voir Gabielle traverser l'avenue. Mme
Dalignac et le patron firent de mme, et je m'approchai pour regarder
comme eux.

Un lourd camion attel de trois chevaux qui montait lentement l'avenue
empcha les deux femmes de traverser immdiatement, et Bergeounette en
profita pour se retourner vers nous et nous faire des signes d'adieu. On
vit bien que Gabielle voulait en faire autant, mais en se retournant ses
deux pieds chapprent  la bordure du trottoir, et elle tomba  la
renverse devant l'attelage.

Il y eut des cris. Le cheval de flche recula, se cabra et monta sur le
trottoir. Puis on vit Bergeounette saisir la bride des chevaux pendant
que le conducteur debout sur son sige tirait  pleines mains sur les
guides.

Des gens accouraient, mais dj Gabielle se relevait sans aide et se
secouait.

Mme Dalignac n'avait pas attendu la fin pour courir en bas. Elle soutint
Bergeounette autant que Gabielle, et toutes trois remontrent lentement.

Les yeux vifs de Bergeounette s'carquillaient, et son visage brun avait
pris une teinte terreuse:

--Jamais je n'ai eu si peur, avoua-t-elle.

Et comme elle ne perdait jamais l'occasion de se moquer d'elle-mme
autant que des autres, elle exagra sa faiblesse avec des mots et des
grimaces qui ramenrent bruyamment la gat.

Gabielle riait. Elle n'avait pas voulu s'tendre sur la chaise longue du
patron, et elle refusait le cordial que Mme Dalignac lui offrait. Elle
riait sans bruit et son rire avait quelque chose de surnaturel. La
pleur de son visage avait aussi quelque chose de surnaturel, et n'tait
pas plus agrable  voir que son rire, mais toute la duret de ses
traits tait partie et son regard redevenait doux et confiant. Elle
reprit sa machine et il ne fut plus question d'accouchement ce jour-l.

Il n'en fut pas davantage question le lendemain ni les jours suivants.
Et si Gabielle se pliait encore en deux de temps  autre, elle ne se
plaignait pas, et sa machine ne faisait pas moins de bruit que celle des
autres.

Huit jours taient dj passs lorsque M. Bon vint faire sa visite au
patron. Parce qu'il s'tait intress  Gabielle, le patron lui raconta
sa chute comme une histoire drle, mais M. Bon ne trouva pas l'histoire
si drle et il avana un peu la tte dans l'atelier pour regarder
Gabielle. A peine l'eut-il regarde que ce fut comme un nouvel accident
qui arrivait. Il se pencha sur elle, la saisit  l'paule et avant
qu'elle ait pu rsister, il l'entrana vers la porte.

Les fentres s'ouvrirent comme la fois d'avant, et l'on vit Gabielle
moiti tire, moiti porte par M. Bon jusqu' une voiture qui s'loigna
aussitt.

Tout le monde crut  un accouchement prcipit. Gabielle elle-mme avait
d y croire; car  son passage dans la pice de coupe, elle avait tourn
vers nous un visage dsol. A cet instant seulement j'avais remarqu ses
paupires violaces et ses lvres d'une couleur si sombre qu'elles en
paraissaient noires.

M. Bon ne tarda pas  revenir chercher son chapeau qu'il avait oubli.
Il eut un haussement d'paules plein de mpris pour notre ignorance,
quand il dit un peu rudement:

--Elle porte son enfant mort depuis le jour de sa chute.

Aprs une semaine on sut que Gabielle chapperait  la mort, et qu'elle
avait support ses souffrances avec le plus grand courage.

Le dimanche suivant,  l'heure de la visite aux malades, je retrouvai
Bergeounette  la Maternit. Il ne fallait pas penser  faire parler
Gabielle, mais Bergeounette se rattrapait en posant mille questions 
l'infirmire, qui nous retenait  l'cart du lit de la malade.

La dernire question fut celle qui nous intressait le plus:

--tait-ce une fille ou un garon?

L'infirmire n'avait pas song  s'en informer, et ses deux mains
ensemble firent un geste d'indiffrence quand elle rpondit:

--Ce n'tait qu'un peu de chair en dcomposition.

A peine dehors, Bergeounette me prit le bras pour dire:

--Quelle chance pour elle que cette chute.

Elle ajouta avec le ton grave qu'elle avait parfois:

--L'enfant s'en est all comme le pre tait venu, sans que Gabielle ait
vu la forme de son corps ni la couleur de son visage.




XV


Maintenant le patron restait au lit avec la fivre. Son tat s'tait
aggrav  la suite d'une grosse pluie d'orage que nous n'avions pas su
viter, et qui nous avait retenus trop longtemps sous un arbre du
Luxembourg.

M. Bon s'alarmait de cette fivre qui ne diminuait pas malgr les soins
et les mdicaments. Par contre Mme Dalignac n'en prenait aucun souci et
continuait  croire  la gurison trs prochaine de son mari. Aux
ouvrires qui la questionnaient et  Bergeounette qui n'osait plus
chanter, elle disait:

--Je l'ai vu bien plus malade que cela.

glantine, qui tait alle chez M. Bon en secret, redoutait tout de ce
refroidissement. Elle s'pouvantait aussi de voir Mme Dalignac si
tranquille. Rapidement, entre deux portes, elle m'avait dit:

--Ma tante n'entend rien aux maladies. Elle n'a jamais eu un rhume ni
une heure de fivre; et, si mon oncle vient  mourir, elle en sera
frappe comme d'un malheur inattendu.

Je voyais bien qu'glantine avait raison, mais pas plus qu'elle je ne
pouvais faire comprendre  Mme Dalignac que son mari tait en danger.

Tout le lui indiquait cependant, l'air soucieux et comme en colre de M.
Bon, l'garement des yeux du patron ainsi que le rouge de son visage
autrefois si ple. Mais tout cela ne semblait exister que pour nous.
Lorsque Mme Dalignac touchait le front moite et les mains chaudes du
malade, elle ne pensait pas  la fivre et n'en accusait que la chaleur
de juillet. Elle en arrivait mme  me faire partager sa confiance
malgr les avertissements d'glantine.

L'exemple de Sandrine semblait lui donner raison. Elle aurait pu gurir
avec du repos et des soins, avait dit M. Bon. Le repos et les soins
n'avaient pas manqu au patron, sa femme n'avait marchand ni sa peine
ni son courage pour les lui assurer, et maintenant que la machine 
broder tait relgue dans un coin et les clientes difficiles loignes
pour toujours, Mme Dalignac croyait fermement que rien ne pouvait
menacer la vie de son mari. Et  l'inverse d'glantine, elle gardait sa
douce gat et faisait entendre son joli rire.

On tait en pleine morte-saison. Les modles  crer et les courses au
magasin occupaient toutes les heures de Mme Dalignac, mais il m'tait
facile  moi de rester auprs du patron pour prvenir ses moindres
dsirs. Les autres ne me laissaient pas dans l'embarras. Bouledogue, qui
savait faire le mnage vite et bien, se chargeait de mettre de l'ordre
et de la propret dans la chambre, et Duretour, qui surveillait les
fioles  mdicaments, courait chez le pharmacien ds que cela tait
ncessaire.

Le patron se montrait heureux de nous voir si attentionnes. Il se fcha
pourtant, lorsqu'il vit Bergeounette grimper sur l'appui de la fentre
pour nettoyer plus facilement les vitres:

--Eh! n'allez pas vous casser les pattes, espce de grande sauterelle.

Et il ajouta en la forant  descendre:

--Pour ce qui me reste de temps  les voir, vos vitres.

Il aimait le bruit de l'atelier, et pour n'en rien perdre, il
m'obligeait  laisser toutes les portes ouvertes.

Quelques ouvrires seulement taient l. Et seule la machine de
Bouledogue faisait entendre le claquement de sa pdale. Ds qu'elle
s'arrtait, le patron s'inquitait, mais lorsque Bergeounette chantait,
il s'asseyait sur le lit et se retenait de tousser. Un autre bruit, qui
revenait par intervalle, retenait toute son attention. C'tait un bruit
dur, tenace et appuy:

Crrran, crrran, crrran. On et dit une forte mchoire en train de broyer
de la chair et des os. Ce n'tait que les grands ciseaux de Mme Dalignac
qui accomplissaient rgulirement leur besogne.

De longues journes chaudes passrent sans apporter le soulagement que
M. Bon en attendait.

Le patron se moquait de lui par derrire:

--Il ne voit donc pas que je suis au bout de mon rouleau.

Je le laissais dire et riais avec lui. Tandis que je cousais prs de son
lit, il me parlait de sa femme. Tout ce qu'il avait  dire sur elle
tait  sa louange, et si la souffrance venait  lui couper la parole en
lui rappelant que la mort tait proche, il ne s'en effrayait pas, et me
rptait ce qu'il m'avait dj dit cent fois:

--Avec elle, j'ai eu ma part de bonheur.

A la suite d'une permission de Clment il oublia un peu sa femme pour me
parler de mon futur mariage. Il m'en parlait avec des phrases espaces
qui n'exigeaient pas de rponse:

--A vivre seul on vit sans joie.

Il laissait passer du silence et reprenait:

--On ne peut pas vivre sans joie.

Mais un jour que sa fivre tait plus forte, il dit soudain:

--Il n'a que de l'orgueil.

J'attendis, ne sachant pas s'il parlait toujours de Clment. Et comme je
levai la tte, il dit encore:

--Vous ne pourrez pas tre heureuse avec lui.

Tout son corps affaiss semblait cder au sommeil, pourtant il reprit de
la mme voix sourde et affaiblie:

--Son coeur est comme un chemin brl o on ne rencontre ni source ni
ombrage.

Dans le bruit et l'loignement Mme Dalignac n'avait certainement pas pu
entendre, et je ne compris pas pourquoi elle entra si vite dans la
chambre, et pourquoi elle resta si longtemps  nous regarder l'un aprs
l'autre.

Elle toucha les mains de son mari, l'embrassa au front, et repartit
silencieuse comme elle tait venue.

Le patron couta un instant les ciseaux qui recommenaient  mordre, et
ses yeux qui s'taient ferms au dpart de sa femme, se rouvrirent tout
grands lorsqu'il me dit:

--A vivre prs d'elle vous gagnerez sa douceur et son courage.

Je n'osai pas lui demander compte des autres paroles et il ne me parla
plus de Clment.

glantine vint bientt passer les nuits auprs de son oncle comme j'y
passais moi-mme les jours. Lorsqu'elle arrivait un peu avant le coucher
du soleil, le patron la recevait avec un beau sourire de gratitude, puis
il s'endormait lourdement pour une heure ou deux. C'taient l ses
seules heures de vrai repos, car tout le reste de la nuit il touffait
ou s'agitait inutilement.

Pour nous aussi c'taient les seules heures de vrai repos. Aprs notre
dner nous nous runissions toutes les trois dans l'atelier, et, quoique
nous n'ayons pas de secrets  dire, nous parlions bas et n'allumions pas
la lampe.

Ici encore, j'entendais parler de Clment. Mme Dalignac vantait ses
qualits de coeur et exaltait certains traits de son caractre:

--Il est actif et intelligent, et jamais les siens ne connatront la
misre.

glantine ne la contredisait pas, au contraire. Elle ajoutait  l'loge
de Clment la tendresse reconnaissante qu'il avait voue au patron et
elle prdisait une bien autre tendresse pour la femme et les enfants qui
partageraient sa vie. Mme Dalignac n'oubliait pas non plus que c'tait 
lui qu'elle devait le bonheur de son mnage. Et comme si la connaissance
de son pass et t un lien qui devait m'unir plus fortement  son
neveu, elle conta un soir comment s'tait fait son mariage.

Lorsqu'elle avait d remplacer sa soeur auprs des trois orphelins, les
deux fillettes ne lui avaient donn que peu de peine, mais il n'en avait
pas t de mme de leur frre. Ce gamin de dix ans s'tait montr dur,
insolent et volontaire. Il ne rpondait aux caresses que par des
moqueries, et aux reproches que par des accs de fureur qui
pouvantaient sa tante et ses soeurs.

Cependant, cet enfant si difficile  manier travaillait bien  l'cole,
et passait pour un lve docile et respectueux. Sa docilit et son
respect n'taient pas moindre envers Dalignac, le brodeur qui venait
presque chaque jour prendre ou rapporter du travail  l'atelier. Et
ainsi la jeune mre adoptive avait compris que pour lever un garon,
l'autorit d'un homme tait ncessaire.

D'autre part, le brodeur qu'on avait toujours connu effac et timide
avait pris de l'audace en devenant le grand camarade de l'enfant. Il
rejoignait la petite famille dans ses promenades du soir, et il ne
manquait jamais de courir avec Clment autour des arbres et des bancs.

Les deux fillettes avaient tout de suite fait des suppositions. C'est
moi qu'il veut pour femme, disait Rose, dj belle comme une fille 
marier.

Si c'est moi qu'il aime, disait  son tour glantine, il faudra bien
qu'il attende que j'aie quinze ans.

Tout en riant avec les deux soeurs, leur tante pensait comme Rose et
faisait pour elle et son jeune frre de beaux projets d'avenir.

Cela avait dur jusqu'au soir o Dalignac s'tait brusquement spar des
enfants pour marcher  ct de leur tante. L'air mystrieux du brodeur
avait retenu les trois enfants  l'cart pendant tout le temps de la
promenade, mais aprs son dpart les deux jeunes filles avaient demand
avec ensemble:

Est-ce moi qu'il aime?

Ni l'une ni l'autre, avait rpondu la tante.

Et en riant de leur dconvenue, elle leur avait appris que c'tait
elle-mme que le brodeur venait de demander en mariage.

Ce souvenir, qui apportait aujourd'hui une grande gat aux deux femmes,
ne fit cependant pas lever la voix  glantine pour dire:

--Oui, et ton rire alors sonna si clair que j'ai vu pour la premire
fois tes beaux cheveux  reflets et ta taille bien mieux tourne que les
ntres.

Un peu de silence revint.

Dans la faible clart qui venait du dehors, je voyais les doigts
d'glantine jouer avec une mche de cheveux chappe au peigne de Mme
Dalignac. Elle l'allongeait doucement, et, lorsqu'elle la laissait
aller, la mche remontait d'un seul coup en s'enroulant.

--Ce que tu n'as jamais su, reprit tout  coup glantine, c'est le
tracas que nous nous sommes donn ce soir-l pour savoir ton ge. Rose
ajoutait je ne sais combien de dizaines  ses quinze ans, et moi je
faisais des calculs dont je ne sortais pas.

Elle rit tout bas en reprenant:

--A la fin nous avons pens  ton image de premire communion qui tait
accroche au mur de notre chambre. Nous n'osions pas dcrocher le cadre,
dans la crainte d'tre surprises par toi, et nous sommes montes toutes
deux sur la mme chaise avec la lampe. On ne distinguait plus
l'criture, elle s'tait comme fondue dans le parchemin et il ne restait
que le nom du mois de mai imprim en grosses lettres noires. Rose passa
mme un linge mouill sur le verre du cadre, mais la date de ta
naissance n'apparut pas davantage.

Les rires d'glantine et de Mme Dalignac se joignirent encore, mais
quoiqu'ils fussent presque silencieux, je les reconnaissais comme je
reconnaissais leurs mains unies malgr l'obscurit. Et tandis qu'elles
changeaient des caresses et des mots affectueux, je pensais  l'image
de premire communion qui se trouvait  prsent dans la chambre du
patron. J'en revoyais l'criture efface et la date perdue, et
j'imaginais les communiants et les communiantes se relevant de la sainte
table et se rejoignant par couples comme dans les mariages, lorsque les
poux sortent de l'glise.

                   *       *       *       *       *

Un autre soir, ce fut toute son enfance que Mme Dalignac nous raconta.
Une enfance triste dont elle gardait un souvenir craintif et plein
d'amertume.

Sa mre n'avait jamais pu lui pardonner d'tre venue au monde alors
qu'elle se croyait de par son ge  l'abri de toute maternit. Tu me
fais honte, lui disait-elle.

Et jamais elle ne lui permettait de rire ni de jouer avec les autres
petites filles.

Jusqu' l'ge de six ans, l'enfant avait connu les caresses de son pre,
mais  la mort du brave homme, elle n'avait plus trouv autour d'elle
que la haine menaante de sa mre. Au moment de l'apprentissage elle
avait d faire chaque jour un long dtour par une rue sale et peu
frquente pour se rendre chez la couturire qui l'occupait. Son dpart
comme son arrive taient attentivement surveills, et lorsqu'un jour,
entrane par les camarades, elle avait os revenir par la plus belle
rue de la ville, sa mre l'avait frappe avec un tel acharnement qu'elle
avait pens en perdre la vie.

Et toujours elle entendait ces mots qu'elle n'arrivait pas  comprendre:

Tu me fais honte.

Elle grandit pourtant, et avec ses dix-huit ans, la force qui poussait
en elle loignait la crainte que lui inspirait sa mre, et il lui
arrivait de rapporter  la maison des airs appris  l'atelier.--Elle
cessait vite sous les sarcasmes: Tu chantes pour attirer les amoureux.

Non, je chante parce que je suis gaie.

Gaie! Comment osait-elle tre gaie avec la honte qu'elle tranait aprs
elle.

Mais, voil qu'un dimanche, en regardant s'panouir le printemps, la
jeune fille avait oubli la honte dont parlait sa mre, et brusquement
elle s'tait mise  rire. Tout d'abord elle ne sut pas pourquoi elle
riait, puis en entendant rsonner ce son clair, elle ne le reconnut pas
comme son propre bien. Elle crut qu'il venait du dehors comme les
hirondelles qui entraient par une fentre et ressortaient par l'autre,
mais l'instant d'aprs, elle comprit que le rire tait surtout entr
pour faire du bruit, car il se haussa, s'tendit et rsonna aux quatre
coins de la maison.

Il n'alla pas plus loin. Un choc, rapide comme la foudre, s'abattit sur
lui et le tua.

--Ce fut ma dernire tape de souffrance, nous dit Mme Dalignac en
relevant un peu plus son doux visage.

Elle fit une pause comme si elle prenait le temps de fermer une porte
qui n'aurait pas d tre ouverte et elle ajouta:

--La couturire qui m'employait eut piti de ma bouche enfle, et le
lendemain je quittai secrtement le pays pour suivre une famille
anglaise.

Nos soires passaient ainsi, une  une, et chacune d'elles nous
rapprochait un peu plus. Parfois une quinte de toux du patron nous
mettait debout au milieu d'une phrase, et nous nous sparions pour
jusqu'au lendemain.

                   *       *       *       *       *

Mme Doubl, qui venait assez souvent voir son frre, ne lui apportait
pas prcisment des paroles de tendresse. Sous prtexte de lui faire
oublier son mal, elle le houspillait et lui reprochait aigrement son
immobilit. Elle l'obligeait mme  se lever et  marcher dans la
chambre lorsque Mme Dalignac n'tait pas l. Il en rsultait pour le
patron une fatigue et un mcontentement qui augmentaient sa fivre et
allongeaient ses crises d'touffement.

--Elle met du feu sur mes brlures, disait-il.

Il devinait son arrive quoiqu'elle ne vnt jamais aux mmes heures, et
avant qu'elle n'et frapp  la porte il l'annonait:

--Voil Madame j'ordonne.

Elle ordonnait en effet, et de plus elle critiquait tous les conseils du
mdecin.

Elle prit peur cependant, le matin o je lui fis signe de se taire. Le
patron avait eu une longue syncope dans la nuit et M. Bon avait prvenu
glantine qu'il allait vers sa fin.

Elle tait l justement, la gentille glantine.

Elle ne pouvait se dcider  quitter son malade, et sur son visage
contract on voyait l'effort qu'elle faisait pour trouver un moyen de
prparer Mme Dalignac  son malheur.

Ds sa sortie Mme Doubl avait d aller aussi en secret chez M. Bon, car
le soir mme, elle nous rejoignit sans bruit dans l'atelier. Elle
n'avait pas son air arrogant, mais sa voix manquait quand mme de
douceur, lorsqu'elle dit  Mme Dalignac:

--Le savez-vous, que mon frre est trs malade?

Mme Dalignac eut un haut-le-corps comme si on lui annonait une nouvelle
maladie de son mari. Et Mme Doubl reprit d'une voix moins dure:

--Le pvre, il sera peut-tre mort demain.

Et comme Mme Dalignac la regardait avec mfiance, elle eut un geste du
pouce, en disant:

--Demandez plutt  ces jeunes filles.

glantine fit un pas vif qui la rapprocha de moi, et sa main s'accrocha
solidement  la mienne.

Mme Dalignac nous vit ainsi, elle ne nous demanda rien, mais ses traits
se dformrent et elle s'assit brusquement sur la table.

Comme s'il n'avait attendu que cet avertissement pour mourir, le patron
nous appela:

--Eh! Venez ici.

Son regard hsita sur nos quatre visages penchs, mais quand il eut
reconnu celui de sa femme il n'en dtourna plus les yeux. Pendant un
instant il sembla prter l'oreille  un bruit familier, et il dit, comme
du:

--Ah! oui, la journe est finie.

Et aussitt sa respiration diminua.

                   *       *       *       *       *

Il mourut sans agonie, presque debout, et son dernier soupir, long, rude
et saccad, me fit penser au bruit de sa machine  broder.

                   *       *       *       *       *

Comme pour les veilles de couture, deux lampes furent allumes pour la
veille de mort.

Mme Doubl emplissait l'atelier de cris et de lamentations et Mme
Dalignac, qui rdait silencieuse et sans larmes, heurtait la table de
coupe chaque fois qu'elle la trouvait sur son passage.

A chacun de ces heurts une chose tombait de la table. Les craies
savonneuses partirent les premires, et le mtre en toile cire les
suivit en sifflant et se tortillant comme une mauvaise bte qu'on
veille. Puis, une pice de soie  moiti droule tomba  son tour, et
il nous fallut bien la ramasser pour ne pas la voir se gonfler et
glisser en bruissant jusqu' nos pieds.

Les grands ciseaux eux-mmes finirent par sauter de la table. Ils se
fichrent  cheval sur une lame du parquet et restrent d'aplomb et
inquitants comme une barrire close.

La chaleur de minuit n'tait pas moins lourde que celle de midi. Pas un
souffle d'air ne venait d'en haut. Les toiles brillaient  peine dans
le ciel noir, et sur l'avenue les marronniers taient aussi immobiles
que s'ils s'taient endormis pour ne plus jamais se rveiller.

Un peu aprs minuit la douleur criarde de Mme Doubl se calma, et les
jambes trop lasses de Mme Dalignac l'obligrent  s'asseoir. Elle prit
place selon son habitude entre glantine et moi. Et le silence qui
planait au dehors entra aussitt dans la maison.




XVI


Depuis que Mlle Herminie pouvait disposer de quelques francs par semaine
en plus de ses dpenses ordinaires, les boulevards et les jardins de
Paris ne lui suffisaient plus. Il lui fallait suivre la foule des
Parisiens qui s'en allaient chaque dimanche  la campagne, et pour cela
elle se levait tt et prenait got  sa toilette. Moi-mme j'tais
heureuse d'chapper une journe entire  la ville, et toutes deux nous
partions joyeuses et affaires comme pour une contre lointaine et
merveilleuse. Le plus souvent un tramway nous conduisait seulement dans
la banlieue, mais d'autres fois le chemin de fer nous emportait bien au
del, et c'tait alors que Mlle Herminie croyait retrouver un peu du
pays qu'elle avait quitt et qu'elle regrettait si amrement. Le trajet
tait dj pour nous comme une fte. Ds la sortie de Paris, c'tait de
chaque ct de la voie les immenses jardins marachers avec leurs
cloches de verres s'alignant par centaines, et brillant sous le soleil
comme des bassins d'eau claire. Puis venaient les vergers. Le printemps
les avait fleuris de blanc et rose. Et lorsque le mois de juin fit
rougir les premiers fruits il couvrit en mme temps de coquelicots les
larges talus du chemin de fer. Tout cela se brouillait au passage du
train, et on ne savait plus si les fleurs taient des cerises ou si les
cerises taient des coquelicots.

La valle de Chevreuse avait nos prfrences.

Lozre surtout ravissait Mlle Herminie. Les coteaux manquaient un peu de
vignes  son gr, mais les pentes couvertes de fraisiers et de pchers
grles lui plaisaient plus que la plaine avec ses champs d'avoine ou de
bl.

Aprs une matine de marche sur les routes, ou le long de sentiers
perdus, nous nous arrtions dans une petite auberge, sous une sorte de
hangar ouvert  tous les vents, et construit spcialement pour les
Parisiens du dimanche. Un moineau y avait fait son nid au croisement
d'une poutre et d'un pilier qui soutenaient le toit. Les petits
avanaient la tte sans crainte au-dessus du nid, et les parents
venaient jusque sur les tables prendre les miettes de pain. Il y avait
un tel silence dans la valle que personne n'osait parler haut sous le
hangar. Les plats se faisaient attendre, mais personne ne s'impatientait
et chacun faisait bonne figure  la servante qui riait sans se presser.
Puis nous repartions, mais que nous fussions en marche sur une route en
plein soleil ou assises  l'ombre frache d'un bois, Mlle Herminie
rappelait toujours un souvenir qui allgeait nos pas ou prolongeait
notre repos. Les maisons troites et hautes rencontres sur le chemin
lui faisaient vanter la largeur et la profondeur de celle o elle tait
ne, et le jardin minuscule d'une belle villa, o des cailloux choisis
remplaaient la verdure, lui fit dire:

--Mon jardin  moi tait plein de fleurs et de feuilles, et lorsque le
soleil y entrait aprs la pluie, les feuilles prenaient des couleurs si
rares et se paraient de gouttes d'eau si tincelantes qu'elles
devenaient alors plus belles que les fleurs.

Comme je m'tonnais qu'elle ait pu quitter de son plein gr un endroit
qui lui tait si cher, elle rpartit vivement:

--Le jardin m'a retenue trois ans aprs la mort de mes parents, mais la
maison vide m'effrayait, le silence des nuits m'empchait de dormir et
ma sant dclinait.

Elle fit une longue pause pour reprendre ensuite:

--Et puis, le travail vint  manquer, les femmes ne m'apportaient plus
leurs robes  faire.

Elle ajouta comme en colre:

--C'tait ma faute aussi... Je portais mon chagrin comme une infirmit.

Il y avait de la rancune dans le son de sa voix, et j'osais alors lui
demander:

--Qu'avez-vous fait le jour du mariage de votre fianc?

A ma grande surprise elle rpondit simplement:

--Je suis alle  l'glise, et j'ai longtemps pri pour son bonheur.

Et ainsi, nos dimanches se suivaient, tout remplis de grand air et de
douces paroles. Et tandis que j'coutais parler Mlle Herminie, il me
semblait recevoir d'elle le prcieux cadeau d'une trs longue vie, toute
faite d'amour et de courage, de misre et de regrets.

Le beau temps ne nous favorisait pas toujours. Les routes se
transformaient parfois en bourbiers et les chemins fleuris en
fondrires, mais nous ne faisions qu'en rire, tant notre joie tait
grande d'tre dehors. Souvent, mme aprs la nuit tombe, nous nous
attardions  couter le chant si pur des crapauds dans les fosss. La
fracheur de la terre nous pntrait, et la lune nous glaait comme un
linge mouill. Par les chaudes soires de juillet nous laissions passer
les trains de retour sans pouvoir nous dcider  rentrer. Il nous
fallait bien pourtant prendre le dernier, un train bond et bruyant,
lanc vers la ville dont l'clairage  l'arrive nous surprenait et nous
blouissait.

Quant  la Bourgogne, nous nous contentions de faire des projets pour y
aller. Ce n'tait pas faute d'en parler  l'atelier cependant. Tout en
racontant par le menu nos sorties du dimanche, la vieille femme ne
cessait de dplorer que son pays ne ft pas aux environs de Paris.

Mme Dalignac, qui compatissait  tous les ennuis des autres malgr son
propre chagrin, finit par me dire:

--Emmenez-la.

Et comme nous tions  la veille du 15 aot, elle dcida de nous
accorder trois jours pour ce voyage.

Trois jours  passer dans son pays! Mlle Herminie ne pouvait pas le
croire. Elle devint nerveuse au point de nous effrayer pour sa sant, et
elle se mit  pleurer:

--Ce sont de bonnes larmes, disait-elle pour nous rassurer.

Mais une crainte soudaine lui vint:

--Si j'allais mourir aprs un si grand bonheur.

Et Mme Dalignac qui ne connaissait pas sa peur de la mort, lui rpondit:

--Cela ne fait rien, vous mourrez contente au moins.

Le matin du dpart, il pleuvait  verse. Toute la nuit l'orage avait
tonn sur Paris, et maintenant le vent poussait la pluie qui tapait
contre les vitres et faisait dborder les gouttires du toit. J'hsitais
avant d'veiller Mlle Herminie; mais, au premier coup frapp doucement 
sa porte, elle sortit tout habille:

--Oh! me dit-elle, pour m'empcher de partir, il faudrait une autre
pluie que celle-l.

Et dans la rue, son parapluie d'une main et ses jupes ramasses dans
l'autre, elle avanait si rapidement que j'avais peine  la suivre.

Le voyage s'accomplit sans un mot. Elle tenait les yeux baisss ou
regardait distraitement les autres voyageurs, et les stations passaient
sans qu'elle y apportt la moindre attention. Elle aurait laiss passer
de mme celle de son pays si je ne l'avais avertie que le train entrait
en gare. Alors, elle fut la premire  la portire, l'ouvrit d'une main
sre et sauta sur le quai, frrrout! comme une hirondelle, ainsi qu'elle
avait saut de la charrette  vendanges dans sa jeunesse. Seulement, si
sa robe noire ne s'accrocha pas au marchepied, elle se retroussa
fortement  l'ourlet, et laissa voir toute la broderie de son jupon
blanc.

Pendant tout le jour ce fut l'merveillement.

Selon Mlle Herminie, rien n'tait comparable  la rivire qui coupait la
ville en deux, ni  la rue principale qui descendait rapide comme un
torrent, et dont les pavs raboteux nous empchaient de poser les pieds
d'aplomb.

Jusqu'au soir ce ne fut que promenades  travers les rues et causeries
avec de vieilles gens reconnues au passage. Cependant au moment de se
mettre au lit elle croisa les mains comme pour une prire et dit:

--O est celui qui m'a tant fait pleurer?

                   *       *       *       *       *

Le lendemain ce fut aux vignes qu'elle me conduisit. Presque toutes
taient chtives, et plusieurs d'entre elles avaient l'air bien malades.
Mlle Herminie ne les reconnaissait pas. A cette poque de l'anne o les
ceps auraient d disparatre sous le feuillage et les grappes, on
n'apercevait que bois noir et feuillage brl.

--O sont donc les vignerons? disait la vieille femme en se tournant de
tous cts.

Et les chemins se droulaient sans travailleurs ni charrettes. Et ces
vignes que je m'attendais  voir splendides et bruyantes n'offraient
dans leur tendue que maladie et abandon.

Devant nous la cte Saint-Jacques s'talait haute et large avec les
mmes vignes maigres et fltries, mais sur le sommet, juste par le
milieu, un grand espace nu brillait sous le soleil et retenait le
regard. A mesure que nous avancions, le carr se dtachait plus brillant
et plus net, et Mlle Herminie s'arrta brusquement pour me demander:

--Qu'est-ce que c'est que a?

--C'est un chaume, rpondis-je aussitt, car en approchant je venais de
reconnatre la paille jaune et luisante du bl.

Mlle Herminie en resta suffoque. Elle leva les mains comme  l'annonce
d'un malheur irrparable, et elle s'exclama:

--Du bl dans nos vignes!

Puis elle se signa lentement en disant plus bas:

--Seigneur! ayez piti de nous!

Et au lieu d'avancer, elle fit retour pour aller s'asseoir sur un tas
d'chalas qui pourrissait au bord de la route.

Un trs vieux vigneron qui montait pniblement un sentier de traverse
vint s'asseoir auprs de nous en reconnaissant Mlle Herminie, mais au
lieu de parler de leur jeunesse comme je m'y attendais, ils ne parlrent
que de la vigne.

Le vieux aussi l'aimait. Toute sa vie s'tait passe  la cultiver et 
l'embellir. Seule la vieillesse, en lui prenant ses forces, l'avait
oblig au repos. Mais il ne pouvait s'en sparer. Depuis qu'elle tait
malade, il la visitait chaque jour avec une grande piti. Au dbut il
lui arrachait par-ci par-l une mauvaise feuille sans trop croire  la
gravit de son mal, mais aujourd'hui, il voyait bien qu'elle allait
mourir:

--Tant, et tant de bon vin qu'elle a donn, dit-il.

Et sa bouche resta ouverte comme pour laisser passer un long regret.

Il tourna la tte vers le chaume d'en haut, et lorsqu'il ramena son
regard sur la vigne, il dit d'un ton rsign:

--C'est peut-tre qu'elle est trop vieille, elle aussi.

Il nous quitta pour redescendre le sentier. Il tait si courb que son
front touchait les sarments aux passages. Et derrire lui un jeune gars
aux bras solides monta le mme sentier avec une brouette charge de ceps
morts qu'il balana et dversa d'un seul coup au creux du foss.

Mlle Herminie ne parlait plus, elle tenait les yeux fixs sur trois gros
ormes mal tourns qu'on voyait au loin et qui faisaient penser  trois
vieillards rapprochant leurs ttes pour se confier un secret.

--Autrefois, dit-elle tout  coup, on les appelait les trois petites
demoiselles.

Elle se leva en reprenant:

--Eux aussi ont vu la vigne plus belle. Alors elle tait frache et
saine avec des feuilles couleur de miel.

Elle eut un geste de dgot:

--Maintenant, elle est comme du pain gt.

Elle n'avait plus de joie, et son bras pesa lourd au mien tandis que
nous redescendions la cte. Pourtant les chemins herbus qui se
croisaient ou se rejoignaient taient pleins de sauterelles et de
papillons. Chacun de nos pas les faisaient lever par douzaines. A terre
ils se confondaient avec la poussire et les herbes; mais quand ils
s'envolaient, leurs ailes ouvertes laissaient voir toutes les couleurs
des fleurs.

La route qu'elle me fit prendre en bas tait borde de peupliers qui
bruissaient sans fin dans l'air chaud. Tout  ct la rivire coulait
pleine et claire, et son chuchotement montait vers les arbres et en
augmentait le bruit joyeux.

Mlle Herminie chercha une place pour s'asseoir de nouveau, et n'en
trouvant pas, elle s'adossa  l'un des peupliers. Son regard erra d'un
endroit  l'autre et elle dit lentement:

--Comme tout est triste ici!

Je protestai malgr moi:

--Triste! cette belle route et cette jolie rivire qui voyagent de
compagnie et semblent rire ensemble tout le long du chemin.

Je cessai de parler devant l'air tonn de Mlle Herminie et je n'osai
pas lui dire que c'tait sa propre tristesse qu'elle rpandait sur les
choses. Elle venait d'en faire une si grande provision qu'elle ne
pouvait plus la porter et qu'il lui fallait bien en laisser chapper une
partie. L'endroit la lui rendait plus amre encore. C'tait  cette mme
place qu'aprs plusieurs annes le hasard l'avait remise en prsence de
l'homme qu'elle aimait. Aussi, dans la chanson du feuillage et de l'eau,
sa voix me parut aigre pendant qu'elle disait:

--C'tait au printemps, je me promenais avec ma soeur qui portait avec
orgueil son bel enfant dans ses bras. Lui, s'arrta net en nous voyant,
et la femme qui l'accompagnait en fit autant. Celle-l portait aussi un
bel enfant dans ses bras, et elle me dvisageait sans rien dire. Alors,
je me mis  parler, je ne savais pas bien ce que je disais, mais je
parlais pour ne plus entendre le silence.

Mlle Herminie se tut un moment. Puis, tout son visage se plissa de
souffrance et ses vieilles mains remontrent d'un seul coup  ses
oreilles quand elle reprit sourdement:

--Oh! ce silence, il devint si terrible que je pris peur et que je
m'enfuis vers la maison en courant de toutes mes forces.

                   *       *       *       *       *

A prsent nous y arrivions  tout petits pas,  cette maison. Elle tait
un peu en retrait de la route et prcde d'un jardin tout rempli de
rosiers roses.

Deux jeunes filles blondes y cousaient  l'ombre d'une treille formant
berceau. Elles levrent la tte  notre approche et leurs mains
cessrent de coudre.

Mlle Herminie toucha le loquet de la barrire comme si elle voulait
entrer dans le jardin, mais elle n'en fit rien, elle dit seulement de sa
voix ordinaire:

--Rien n'est chang.

Elle baissa un peu le ton pour ajouter:

--La plus blonde, vous voyez? celle qui est plus mince, c'est moi.

Oui, c'tait bien ainsi qu'avait d tre Mlle Herminie. Pendant une
seconde je crus la voir  vingt ans et je ne pus m'empcher de sourire 
la jeune fille qui nous regarda partir en souriant aussi.

Nous revenions vers la ville, et dj la rivire s'assombrissait sous le
pont qui reliait ses deux rives, lorsque Mlle Herminie tourna
brusquement dans une venelle, afin de revenir par un dtour derrire la
maison aux rosiers roses.

De ce ct la maison paraissait beaucoup moins grande. Une treille la
couvrait sur toute sa largeur et ne laissait de libre qu'une porte noire
et deux fentres arrondies par le haut. Les rayons du couchant n'en
clairaient plus que le toit et faisaient paratre roses les chemines
blanches.

Le potager s'tendait jusqu' nous. C'tait un immense jardin tout en
longueur o les treilles encadraient les lgumes et o les rosiers
trouvaient aussi leur place. Les arbres fruitiers pousss au hasard
taient pour la plupart des pchers. L'un d'eux trop charg de fruits
appuyait ses branches sur des piquets en fourches, et autour de lui, les
abeilles et les gupes faisaient un grand concert de bourdonnements. Sur
la branche la plus leve, un rouge-gorge gazouillait: Tzille-tzille,
Terrruis-tzille, Tzille-tzille. Il se trmoussait et se dpchait comme
s'il lui fallait absolument finir sa chanson avant la nuit. Il tait de
la mme couleur que les pches et il semblait lui-mme un fruit que le
soleil avait rougi par places.

A peu de distance du potager s'levait une cabane faite de briques
dgrades et de planches dcloues. Tout autour de la cabane, ce n'tait
que dtritus et pierrailles, mais du milieu de ce fouillis sortait un
figuier si touffu qu'il ne permettait pas aux gens de la maison de voir
ce qui se passait derrire lui.

Ce fut le coin que Mlle Herminie choisit pour s'asseoir. Elle le
connaissait bien ce figuier pouss l sans qu'on st comment, et dont
les branches noueuses et douces avaient l'air de membres casss et mal
remis. Elle connaissait bien aussi la vieille cabane  peine plus
dgrade que de son temps. Elle s'y tait abrite par les jours de pluie
dans son enfance, et elle s'y tait rfugie plus tard pour y pleurer 
l'aise son amour perdu. Le figuier et la cabane semblaient difficiles 
sparer, ils taient comme souds l'un  l'autre, et si le mur et les
planches se bombaient comme un appui, le figuier posait ses branches sur
le toit, comme pour y maintenir les tuiles brises qui menaaient de
s'chapper.

Les bruits du soir sonnaient clair dans l'loignement. Des fumes
transparentes et minces commenaient  monter au-dessus des maisons, et
les quelques points blancs qu'on voyait bouger dans la vigne se
rpandirent par les routes et les sentiers.

Le jeune gars que nous avions vu sur la cte repassa devant nous; il
avait laiss l-haut sa brouette et il rentrait au logis les mains
libres et une fleur  la bouche. Il ta sa fleur en nous apercevant, et
il nous regarda comme surpris de nous retrouver l, puis il reprit son
air insouciant et s'loigna en chantant d'une voix forte:

      Je l'ai mene  la claire fontaine.
      Je l'ai mene  la claire fontaine.
    Quand elle fut l elle ne voulut point boire,
            Dondaine,
              Don.
        C'est l'amour qui nous mne,
            Don-don.

Mlle Herminie le suivit des yeux jusqu'au tournant du chemin.

Les trois ormes plus rapprochs de nous paraissaient plus vieux et plus
difformes encore. Ils taient les seuls grands arbres du voisinage, et
les oiseaux venaient de toute part se nicher dans leurs branches. On les
entendait ppier tous  la fois comme si chacun d'eux rendait compte de
ce qu'il avait fait dans la journe. On entendit aussi des cris furieux
et toute une troupe s'envola. Quelques-uns seulement revinrent aux
branches, et aussitt le calme se fit.

                   *       *       *       *       *

Le soleil s'en tait all en emportant sa lumire, mais avant que
l'obscurit ne ft venue, une autre clart se leva en face du couchant.
Une clart mystrieuse et voile qui grandissait timidement comme une
chose dfendue. Et soudain la lune apparut au fate du coteau. Elle
tait norme et jaune et sa face toute barbouille de noir avait l'air
de se pencher prudemment pour s'assurer que rien ne viendrait gner son
passage au cours de la nuit. Le vent frais qui l'accompagnait semblait
courir devant elle; il bousculait le maigre feuillage des vignes en mme
temps qu'il balayait les nuages lgers qui s'attardaient au ciel. Il
buta contre nous avant d'entrer dans le potager o il alla secouer avec
la mme rudesse les choux et les rosiers, et il pntra dans le figuier
o il resta un long moment  retourner les larges feuilles et  siffler
par les trous de la cabane.

Mlle Herminie parlait d'une voix chantante et fine et, malgr le vent
qui lui soufflait sur la bouche, j'entendis:

--Le jour o il partit, son baiser ne fut pas moins tendre que celui de
la veille, ni ses mains moins caressantes. Et quand il eut referm sur
lui la barrire du jardin, il se retourna tout comme les autres fois
pour regarder le seuil de la maison qui me retenait encore.

Elle se tut brusquement. Une des fentres de la maison venait de
s'clairer et deux ombres remuaient devant la lumire; elles remurent
longtemps et se runirent souvent; puis la fentre s'ouvrit toute grande
et la lumire s'teignit.

--Nous aussi nous aurions laiss la fentre ouverte sur le jardin, me
dit tout bas Mlle Herminie.

Et une fois de plus elle laissa partir ses regrets, qui s'envolrent
lgers et discrets comme les oiseaux de nuit qui nous frlaient sans que
rien ne nous annont leur venue.

                   *       *       *       *       *

Un temps trs long passa. Le vent nous avait quittes pour courir plus
loin, et la brise qui le remplaait tait si douce que les feuilles ne
bougeaient mme pas  son approche.

Autour de nous une vapeur blanche couvrait la terre comme un fin tapis,
tandis que l-haut, en face de nous, la lune maintenant rayonnante et
pure surpassait en clat tout ce qui brillait au firmament.

Tout tait au repos. Les chiens avaient cess d'aboyer dans le lointain.
Les vignes proches apparaissaient comme des tangs endormis, et les
trois ormes tout blanchis de lumire  la cime semblaient avoir mis un
bonnet pour la nuit.

Une sorte de hurlement s'leva soudain prs de moi. On et dit la
plainte d'un jeune chien, et il me fallut un moment pour comprendre que
c'tait Mlle Herminie qui pleurait. Assise sur des pierres boules, les
mains  l'abandon et la tte renverse sous la lune, elle poussait un
cri monotone et long comme si elle lanait dans l'espace un appel
convenu afin que sa douleur soit recueillie et que rien n'en ft perdu.

Une feuille du figuier tomba derrire nous, elle tomba lourdement comme
un fruit trop mr et son bruit fit cesser la plainte. Un instant encore
Mlle Herminie resta immobile, puis elle se leva pour s'accrocher  mon
bras:

--Allons-nous en, allons-nous en, me dit-elle.

Et au lieu de remonter vers la ville qu'elle avait tant dsir revoir,
elle lui tourna le dos et m'entrana vers la gare.




XVII


L'atelier s'agrandit encore. Les portes qui faisaient communiquer les
pices de l'appartement furent enleves, et les meubles se tassrent les
uns contre les autres pour faire place  de nouvelles machines. Malgr
cela, lorsque novembre ramena la pluie et le froid, les commandes
devinrent si nombreuses que les ouvrires de l'atelier ne suffirent plus
et qu'il fallut en prendre une dizaine au dehors.

Les mnagres du quartier savaient que chez Mme Dalignac le travail
tait mieux pay qu'autre part, aussi  toute heure du jour il s'en
prsentait pour emporter de l'ouvrage. Beaucoup d'ailleurs s'en
retournaient dsappointes en voyant l'lgance des faons. Ah! vous
faites le beau? disaient-elles. Et sans cesser de regarder le modle
elles ajoutaient:

--Moi, je ne sais faire que le commun.

Et leur enveloppe noire, plie et replie, elles s'en allaient
lentement.

Il nous resta Bonne-Mre. C'tait une veuve encore trs jeune avec cinq
enfants; ses deux ans, Marinette et Charlet, lui venaient dj en
aide. Marinette, qui n'avait pas encore douze ans, cousait presque aussi
bien que sa mre, et Charlet, qui venait d'avoir dix ans, gagnait
quelques sous  vendre des fleurs aprs ses heures de classe. Le gamin
montait rarement  l'atelier, il restait en bas pour surveiller ses
petits frres tout en vendant ses fleurs. On entendait seulement sa voix
grle: Fleurissez-vous, mesdames.

Quelquefois c'tait des citrons qu'il avait dans son panier. Il lui
arrivait de l'oublier et d'inviter tout de mme les dames  se fleurir.

Alors Bonne-Mre souriait et nous disait:

--coutez le fou.

Il en vint une autre que Bergeounette dnomma tout de suite Mme
Berdandan.

Pour la premire fois depuis la mort du patron, Mme Dalignac rit de bon
coeur, tant le sobriquet allait bien  la nouvelle venue. Elle tait si
haute, si large et si lourde que le parquet tremblait  son passage, et
elle avait un tel balancement dans la marche qu'on craignait un peu de
la voir tomber sur soi.

Mais son caractre ainsi que sa voix n'avaient aucune lourdeur. Elle
chantait en parlant et sa bouche ne s'ouvrait que pour dire des choses
gaies ou apporter de bonnes nouvelles. Une vraie cloche de bonheur
disait Bergeounette.

Et lorsque Mme Berdandan repartait avec son paquet entre les bras,
Bergeounette ne manquait jamais d'imiter le son lent et sourd d'une
norme cloche qui se met en branle.

Bien diffrente tait Mlle Grance malgr ses cinquante ans passs. Son
petit corps bien fait s'accordait parfaitement avec son air naf et sa
voix enfantine, mais ses corsages manquaient toujours de longueur  la
taille, tandis que ses jupes balayaient les bouts de fil et les pingles
qui tranaient sur le parquet.

Pendant que Mme Dalignac vrifiait son travail et lui en prparait
d'autre, elle se balanait sur la pointe des pieds et marmottait avec
vivacit en regardant fixement le plafond. Duretour s'approchait d'elle
sournoisement pour tcher de comprendre ce qu'elle disait, mais elle n'y
parvenait pas. Et chaque fois elle lui demandait:

--Vous faites votre prire, Mademoiselle?

Chaque fois aussi Mlle Grance abaissait brusquement son regard, comme
tonne de se trouver l. Elle souriait sans rpondre, reprenait son
marmottage et son balancement. Puis, les coins de son enveloppe nous
comme des bouffettes de ruban, elle emportait son paquet et gardait son
secret.

Duretour, maintenant, n'avait pas une minute  perdre. C'tait par
pleines voitures qu'elle apportait les toffes et reportait les
vtements. Les cochers de fiacre la connaissaient bien, sa jolie
tournure et sa bonne humeur dridaient les plus grognons, et tous
taient heureux de la conduire malgr ses paquets encombrants.

A l'atelier, elle n'avait plus le temps de raconter les parties fines du
dimanche ni d'numrer des quantits de mets inconnus de nous. Et
lorsque, le lundi, Bergeounette lui demandait comme autrefois:

--Qu'avez-vous mang de bon hier?

Elle rpondait toujours comme pour aller plus vite:

--Une poularde en cocotte.

Mais si elle ne prenait plus le temps de causer elle se rattrapait sur
les refrains de caf-concert. Et tout en cousant les tiquettes au col
des vtements elle chantait en trmolo:

        Paris, Paris,
    Paradis de la femme...

Mme Dalignac n'allait  la maison Quibu que pour prsenter ses modles
et en fixer le prix. Elle m'emmenait pour avoir plus d'aplomb, mais ma
prsence n'empchait pas le marchand de diminuer les prix d'un quart,
quand ce n'tait pas de moiti, et Mme Dalignac, incapable de dfendre
ses intrts plus de cinq minutes, se soumettait, prte  pleurer
d'impuissance. Elle enviait les autres entrepreneuses qui bataillaient,
criaient et s'en allaient ayant presque toujours obtenu ce qu'elles
dsiraient. L'une d'elles, surtout, discutait prement avec des mots 
ct du sujet. Et rouge, hors d'haleine, finissait toujours par dire au
marchand:

--Vous n'avez que la peine de vendre, ici.

Pendant les heures d'attente les entrepreneuses causaient entre elles.
Les plus hardies dnigraient la maison Quibu et donnaient le conseil de
lui tenir tte, tandis que les timides parlaient seulement d'tre fermes
avec les ouvrires.

Une petite  l'air doux, qui faisait des modles en sries et dont les
prix ne variaient gure, dit  son tour:

--Autrefois, je me contentais de prlever cinquante centimes par
vtement sur mes ouvrires, mais depuis que j'ai un enfant je prlve le
double, et mon travail se fait tout de mme.

Et comme Mme Dalignac lui demandait si ses ouvrires gagnaient leur vie,
elle rpondit:

--Bien sr que non; mais, moi, il faut que je gagne la mienne.

Toutes ne pensaient pas ainsi; mais toutes s'tonnaient que Mme Dalignac
ne ft pas une grande couturire au lieu d'une entrepreneuse pour beaux
modles.

Clment, aussi, s'tonnait de voir sa tante continuer ce mtier.
Aussitt rentr du service militaire, il s'tait intress aux affaires
de l'atelier, et Mme Dalignac avait espr lui voir prendre la place du
patron; mais, au premier mot  ce sujet, Clment avait secou la tte:

--Non, je veux tre le matre dans ma maison.

Et quelques jours aprs il tait entr comme ouvrier chez un tapissier
des grands boulevards. Le dimanche matin, tandis que nous faisions
propre l'atelier, il mettait de l'ordre dans les livres. Il le faisait
vite et bien mieux que nous, et quand il eut mis au net les comptes trs
embrouills de la maison Quibu, il demanda  sa tante:

--O est ton bnfice?

--Il viendra, rpondit Mme Dalignac.

--Et ton loyer qui est en retard?

--Je le payerai prochainement.

--Et les machines de ce Juif sur lesquelles tu n'as donn que des
acomptes?

--N'aie pas peur, je ne lui ferai rien perdre.

Elle fit toutes ces rponses d'un ton tranquille, comme si c'tait l
des choses insignifiantes et d'un arrangement facile. Cependant le
propritaire apparaissait de plus en plus souvent pour rclamer son d,
et le Juif venait chaque samedi avant la paye des ouvrires pour tre
sr d'emporter une petite somme.

Mme Dalignac ne semblait pas se soucier de leurs exigences, elle ne
parlait que de crer des modles, afin d'employer beaucoup d'ouvrires.
Rien ne la contrariait plus que de voir repartir une ouvrire avec son
enveloppe vide. A celles de l'atelier elle disait:

--Si vous tes embarrasses pour quoi que ce soit, ne craignez pas de
vous adresser  moi.

Et elle dmontrait et expliquait avec une inlassable patience.

Sa douceur et sa bont ne la mettait pas  l'abri des insultes. Une
ouvrire  l'air malade qui se prsenta un matin le prit de haut sans
raison. Elle semblait tre entre avec l'injure  la bouche et ds les
premiers mots elle cria:

--C'est parce que vous vivez trop bien que, moi, je crve.

Ses yeux taient effrayants dans sa face maigre, et elle fut prise de
dfaillance avant d'tre au bout de sa colre.

Mme Dalignac restait comme cloue  sa place. Cependant elle leva un
doigt, et me dit:

--Donnez-lui un verre d'eau sucre.

La malade but lentement, avec des hoquets de suffocation, puis elle
cracha la dernire gorge aux pieds de Mme Dalignac en disant d'un ton
haineux:

--Tenez, mauvaise femme, le voil votre verre d'eau sucre.

Et comme elle se retournait trop brusquement pour partir, Mme Dalignac
allongea vivement le bras pour la prserver du coin de la table.

                   *       *       *       *       *

Mme Doubl ne s'tonnait pas moins que Clment de voir sa belle-soeur
rester confectionneuse. Depuis longtemps dj, elle offrait  Mme
Dalignac une association qui, selon elle, assurerait  toutes deux une
grosse clientle et une vie trs confortable.

Mme Dalignac serait l pour crer les modles et faire les essayages, et
Mme Doubl tiendrait les comptes et s'occuperait des ouvrires.

Tout de suite aprs la mort du patron, elle tait devenue notre voisine,
Mme Doubl, et sur sa porte qui s'ouvrait tout  ct de la ntre on
pouvait lire en lettres d'or ces deux noms accoupls: Doubl-Dalignac.
Ce voisinage lui permettait des visites rptes.

Comme toujours, elle en profitait pour critiquer ce qui se faisait chez
nous, et quand elle ne trouvait rien  dire sur le travail, elle s'en
prenait directement  Mme Dalignac. Elle la rendait responsable de la
perte de ses clientes qui s'loignaient une  une, faute de trouver chez
elle les modles varis d'autrefois. Et un jour qu'elle tait plus
hargneuse encore que de coutume, elle reprocha  Mme Dalignac son manque
de coquetterie et lui fit honte de ses sarrauts uss.

--J'en achterai d'autres, dit tranquillement Mme Dalignac.

Hors d'elle-mme, Mme Doubl cria:

--Avec quoi? grand Dieu! avec quoi?

Et Mme Dalignac, l'air absent, rpondit:

--Mais, avec de l'argent.

Mme Doubl sortit comme une folle en laissant la porte ouverte derrire
elle.

                   *       *       *       *       *

Gabielle restait quand mme la plus habile. Elle avait une manire de
faire que les autres imitaient sans parvenir  l'galer.

Elle tait revenue  sa machine  peine convalescente; mais depuis
longtemps dj elle avait repris ses belles joues rondes et sa gat. On
remarquait seulement que son corsage restait solidement agraf et que sa
taille tait fortement serre dans une ceinture de cuir.

Jacques esprait toujours la voir devenir sa femme, mais, si elle ne
s'loignait plus de lui comme autrefois, elle ne paraissait pas
davantage dcide  l'pouser. Elle ne pensait qu' travailler dur pour
gagner de quoi acheter les meubles qui lui permettraient de ne plus
demeurer  l'htel.

Il tait souvent auprs de nous, le malheureux Jacques, ainsi que
l'appelait Mme Dalignac, et il continuait  pleurer l'loignement de ses
enfants sans rien faire pour s'en rapprocher.

A le retrouver si souvent  la maison, Clment avait fini par le prendre
en amiti et il lui rapportait de-ci de-l un renseignement utile  la
recherche des petits. Jacques le remerciait affectueusement, puis il
regardait du ct de Gabielle et disait:

--Si elle tait ma femme, elle saurait bien s'occuper de ces choses.

Clment pensait aussi qu'un mariage serait bon entre Gabielle et
Jacques. Il m'en parlait ainsi:

--Elle commanderait, il obirait, et tout irait bien.

Cependant comme ce mariage semblait de moins en moins possible, Mme
Dalignac conseillait surtout  Jacques de faire les dmarches qui lui
rendraient au plus tt ses enfants:

--Du courage! Allons, lui dit-elle un jour.

Jacques eut un mouvement de tout son corps pour repousser on ne savait
quoi, et ses deux bras lancs en avant me firent penser  la petite
souris levant ses deux pattes vers le monstre qui s'apprtait  la
dvorer.

--Du courage! fit-il en se rasseyant lourdement.

Et il se mit  pleurer.

Clment riait d'une faon mprisante et cruelle, mais Mme Dalignac
disait des mots de douceur et d'espoir.

                   *       *       *       *       *

Bouledogue ne savait pas comme Gabielle trouver les bonnes ides, mais
ses doigts dlicats poussaient adroitement les tissus sous l'aiguille de
la machine et jamais ses coutures ne dviaient d'un fil. Elle ne
grognait plus comme au temps des clientes. Elle prenait seulement
beaucoup de place autour d'elle, sans s'inquiter s'il en restait pour
ses voisines. Et lorsque sa machine se dtraquait, elle l'injuriait et
la cognait durement.

                   *       *       *       *       *

Bergeounette avait quitt son mari. Elle tait sortie si meurtrie de
leur dernire bataille que ses plaies avaient mis plus d'un mois 
gurir. A se sentir libre une joie exubrante la soulevait. Elle remuait
ses coudes comme des ailes et levait les pieds sans raison.

Son mari, tout repentant, la guettait  la sortie de l'atelier, dans
l'espoir de la ramener au logis. Mais elle ne se laissait pas flchir.
Aux heures o il aurait d tre  son travail on le voyait assis sur un
banc de l'avenue, en face de nos fentres.

Gabielle, qui n'aimait pas voir les hommes  ne rien faire, disait:

--Qu'est-ce qu'il fait l  tuer le temps?

--Le temps le tuera aussi, rpondait en riant Bergeounette. Et  l'ide
de voir son mari port en terre elle chantait gaiement:

    On sonnera les cloches
    Avec des pots casss.

Roberte qui ne perdait pas l'habitude des mots de travers disait de
Bergeounette:

--Elle est gaie comme un pinson dans l'eau.

Les mots stupides de Roberte faisaient toujours rire les autres  ses
dpens, mais elle ne s'en fchait pas. Elle prenait une pose
prtentieuse pour placer une nouvelle phrase saugrenue, et tout tait
dit.

Par contre Flicit Damoure supportait mal l'imitation de son accent, et
ses remarques dsagrables entretenaient la chicane dans son entourage.
Elle ne supportait pas mieux l'ide d'un atelier o personne ne
gouvernait et o chaque ouvrire avait une faon diffrente de mener 
bien son travail. Dans la bousculade des moments de livraison, elle
restait comme ahurie, et c'tait toujours dans le calme revenu qu'elle
lanait d'une voix rageuse:

--L o il n'y a pas de commendemengue, il n'y a que du dsordre.

Elle regrettait le patron qui savait commander et mettre chacun  sa
place et il lui arrivait de vouloir l'imiter; mais les rpliques ne se
faisaient pas attendre. Bergeounette ne lui pargnait pas les
railleries:

--Un seul ordre de vous, belle Damoure, et la discorde arrive au galop.

Et comme Flicit Damoure ne savait pas rpondre  Bergeounette, elle
prenait le parti de rire avec les autres, et disait:

--Ici c'est toujours la mme chose. Quand on croit faire une fille, on
ne fait qu'un garon.

Parmi ces femmes trop prs les unes des autres les disputes ne
manquaient pas; elles clataient sans que l'on st comment, et
l'ouvrire qui criait le plus fort n'en avait pas toujours le droit.

Mme Dalignac faisait cesser le tapage rien qu'en apparaissant dans
l'encadrement de la porte.

Appuye des deux mains au chambranle, elle tait si grande, si calme et
si grave, que les cris se changeaient immdiatement en murmures.

Quand tout tait apais, elle disait lentement:

--Essayez donc de vous aimer un peu entre vous.

                   *       *       *       *       *

Le soir, dans ma chambre, je retrouvais Mlle Herminie. Sa sant ne lui
permettait plus de venir  l'atelier, et le travail qu'elle emportait
n'tait jamais termin  temps. La journe finie, elle venait au-devant
de moi, et nous remontions tout doucement l'avenue.

Oh! qu'elle tait vieille maintenant, Mlle Herminie. Ses yeux bleus si
frais encore quelques mois auparavant semblaient tout dteints, et,  la
place de ses lvres, on croyait voir deux minces feuilles de roses
roules et sches. Son caractre changeait aussi. Elle se mettait en
colre pour un rien. De petites colres ridicules o sa voix sans force
ne parlait que de tuer.

Jusqu' un pauvre chat efflanqu qui longeait timidement la gouttire
pour venir mendier  notre fentre, et qui lui faisait dire:

--Oh! ce chat, je le tuerai trois fois.

Son dos se courbait encore et elle perdait conscience d'elle-mme
pendant des jours entiers. Ces jours-l, elle restait au lit sans
colres ni soucis; mais ds que la raison lui revenait elle s'loignait
de son lit dans la crainte de la mort:

--Pourquoi mourir? disait-elle.

Et  l'entendre, on et pu croire qu'il tait facile d'viter ce
malheur.

Elle ne parlait plus de son pass. Une fois seulement, dans un moment de
dtresse, elle avait fait allusion  notre voyage, en disant:

--J'ai tout dtruit, et je ne sais plus o me reposer.

Elle, si curieuse autrefois, ne s'intressait plus  rien. Dehors elle
marchait la tte baisse, et dans la maison elle somnolait appuye au
dossier de sa chaise, ou enfonce dans son vieux fauteuil. Mon futur
mariage mme la laissait indiffrente, et c'est  peine si elle
regardait Clment. Seul un jeune ngre, qui suivait en sens inverse le
mme chemin que nous, la faisait sortir de sa torpeur. Mlle Herminie
n'aimait pas les ngres et  chaque rencontre elle faisait des remarques
dsobligeantes sur celui-ci. Pourtant la face noire du jeune homme avait
comme un reflet de bonne humeur, et on et dit qu'il tenait son sourire
tout prs pour nous le montrer au passage. La haine de Mlle Herminie
s'augmentait de ce sourire et, un soir qu'un embarras de voitures nous
immobilisait auprs du ngre, elle lui dit effrontment:

--Vous ne vous tes pas dbarbouill, ce matin.

Il sourit plus largement encore en rpondant:

--Non, il faisait trop froid.

Sa voix tait harmonieuse, et il n'avait aucun accent tranger. Je le
fis remarquer  Mlle Herminie qui ne voulut pas en convenir et me
rpliqua avec aigreur:

--On dirait que vous le prfrez  Clment.

Elle s'excusa de sa brusquerie, mais dans le mme instant je compris que
le visage du ngre m'tait aussi agrable  voir que n'importe quel
visage aimable.

Les grands froids supprimrent les sorties de Mlle Herminie; mais
c'tait toujours avec le mme plaisir que je la retrouvais. Les soins 
lui donner me faisaient oublier tout ce qui m'avait trouble dans la
journe, et je ne dsirais plus rien que son contentement.

Il n'en tait pas de mme pour la pauvre vieille. Son visage s'clairait
 peine lorsque j'arrivais, et je m'aperus bientt que les longues
heures de solitude altraient peu  peu ses facults.

Un soir, elle me dit comme en confidence:

--Aujourd'hui, j'ai cinquante-treize ans.

Elle appuyait sur moi un regard tout chang qui m'effraya. Pendant toute
une semaine elle rpta:

--Aujourd'hui, j'ai cinquante-treize ans.

Puis elle oublia ma prsence. Tandis que je lui parlais, elle sortait
sur le palier pour guetter mes pas dans l'escalier, ou bien elle ouvrait
la fentre pour tcher de m'apercevoir au loin, et souvent, le regard
vague et l'oreille aux coutes, elle chantonnait une ronde enfantine:

    Reviens, reviens, c'est l'heure
      O le loup sort du bois.

Bientt elle refusa de manger et elle sortit dans la rue  peine vtue.

Il fallut bien la conduire dans un asile.

                   *       *       *       *       *

Clment s'inquitait de plus en plus des dettes de Mme Dalignac. Il
talait devant elle des papiers couverts de chiffres et disait:

--Tu ne gagnes pas plus que tes ouvrires.

--Cela me suffit, rpondait Mme Dalignac.

Il me semblait que Clment la regardait avec un peu de mpris dans ces
moments-l.

Un dimanche, tandis que nous tions seuls pour un moment, il s'emporta:

--Ses dettes montent... montent... Elle dirige mal son affaire et n'y
veut rien changer.

Il frappa les papiers, puis il eut un haussement d'paules, pour me
dire:

--Voyez-vous, Marie-Claire, ma tante ne s'aime pas, et quand les gens ne
s'aiment pas eux-mmes ils n'arrivent  rien.

J'osai la dfendre:

--Elle arrive  faire vivre une trentaine d'ouvrires.

Il s'impatienta:

--Personne ne l'y oblige. Qu'elle se fasse vivre d'abord.

Et il menaa de ne plus s'occuper des comptes de l'atelier.

Il vint cependant avec nous chez Quibu, le lendemain. Sa prsence donna
de l'audace  Mme Dalignac et elle maintint ses prix comme je ne le lui
avais jamais vu faire.

Le marchand lui rpondit d'abord poliment, avec l'air de condescendance
des autres fois, puis il devint plus ferme, et comme elle ne cdait pas,
il se fit dur et lui dit avec insolence:

--Est-ce vous qui avez la peine de vendre vos modles?

Mme Dalignac ne serait pas devenue plus rouge, si on l'et accuse de
vol. Elle eut cet affaissement des paules que je connaissais bien, et
ce fut fini. A peine dehors, Clment donna raison au marchand:

--Il ne laisse pas sa part aux autres, lui. Et c'est ainsi que je ferai
lorsque je serai patron.

Et comme nous marchions vite, il nous obligea de ralentir le pas, en
ajoutant:

--Il faut toujours tirer la couverture  soi.

Je cherchai le regard de Mme Dalignac, mais je ne le rencontrai pas. Il
se posait bienveillant et gai sur son neveu:

--Tu deviendras riche, toi, lui dit-elle.

Et son joli rire fit retourner les passants.

                   *       *       *       *       *

A chacune de ses visites le propritaire, qui ne recevait que de faibles
acomptes, disait  Mme Dalignac:

--Vous finirez par lasser ma patience.

Elle en restait toute confuse quoiqu'elle lui et donn jusqu' son
dernier sou. Ce qui la mettait dans un grand embarras en attendant la
paye de la maison Quibu.

Le propritaire ne paraissait pas mchant. C'tait un homme d'une
cinquantaine d'annes dont les cheveux trop noirs reluisaient autant que
ses souliers, et dont la moustache tait beaucoup trop reluisante aussi.

Duretour se moquait de sa jaquette collante et Bergeounette, qui l'avait
dnomm M. Pritout, disait qu'il avait l'air d'un vieux meuble sur
lequel on aurait laiss choir un pot de vernis.

En les coutant Mme Dalignac riait et reprenait son calme. Elle tait
persuade que l'abondance du travail lui procurerait le moyen de se
librer rapidement de toutes ses dettes. Et  la voir si tranquille, je
me persuadais moi-mme que rien de grave ne pouvait la menacer.

La patience de M. Pritout se lassa vite, et les feuilles de papier
timbr commencrent d'arriver.

Mme Dalignac les lisait  peine. Elle les accrochait  un clou avec
d'autres papiers sans importance et les oubliait aussitt.

Clment, qui les lisait attentivement, s'en pouvantait et demandait
conseil  Mme Doubl. Mais Mme Doubl ne donnait pas de conseils; elle
se contentait de faire des reproches  sa belle-soeur et de renouveler
ses offres.

Un dimanche matin elle entra chez nous, la face hardie et la voix
rsolue, en disant:

--Il faut pourtant nous entendre pour cette association.

Et tout de suite elle montra un carr de carton blanc o elle avait
crit en lettres noires: Doubl-Dalignac soeurs.

L'expression de lassitude qui s'tendit sur le visage de Mme Dalignac
fut si vive que Mme Doubl perdit un peu de son arrogance et dit d'une
voix moins rude:

--Je payerai vos dettes et nous rendrons les machines  ce Juif.

Mme Dalignac resta silencieuse. Ainsi que cela lui arrivait toujours
dans les grandes motions, elle semblait avoir perdu l'usage de la
parole.

--C'est dans votre intrt, reprit Mme Doubl.

Et sans perdre une minute elle exposa son projet de diviser les pices
du logis:

--La coupe restera ici, mais l'atelier deviendra un salon d'essayage, o
je placerai une porte qui fera communiquer mon appartement avec le
vtre.

Elle se leva pour mieux indiquer l'endroit choisi. Et, avec une craie
rouge, elle traa sur le mur la forme d'une grande ouverture.

Clment avait cout sans rien dire, mais, quand il vit Mme Dalignac
effacer soigneusement la marque rouge, il prit la parole  son tour.

Il dit  sa tante comment ses jolis modles tenaient le premier rang aux
vitrines des grands magasins; il en avait not les prix levs et il
trouvait injuste que tant de savoir et de peine ne profitt qu'aux
autres. Tandis que, dans l'association Doubl-Dalignac soeurs, il
prvoyait des bnfices srs et rapides. Il ajouta en se penchant
affectueusement sur Mme Dalignac:

--Tu sais travailler... Mme Doubl sait vendre... A vous deux vous
pouvez raliser une fortune.

Pour la premire fois, je vis faire un mouvement de rvolte  Mme
Dalignac:

--N'insiste pas, Clment. C'est inutile.

Clment n'insista pas, mais il eut un geste qui brisa en trois morceaux
la craie savonneuse.

Mme Dalignac ramassa les trois morceaux qu'elle fit sauter machinalement
dans sa main, en disant:

--Doubl-Dalignac soeurs.

Elle rit un peu, puis elle jeta les dbris, et dit fermement:

--Non, je ne veux pas.

Ce fut au tour de Mme Doubl de rester sans voix.

Elle se leva d'un mouvement violent et rentra chez elle.

Mme Dalignac respira plus librement et soudain, toute sa tranquillit
revenue, elle embrassa son neveu:

--Aie confiance, Clment. J'ai un grand courage.

En m'accompagnant sur l'avenue, Clment me dit:

--J'avais compt sur elle pour notre installation, mais je vois bien
qu'il me faut y renoncer.

Et il me prit le bras aussi familirement que si nous tions dj
maris.

Il m'accompagna souvent par la suite. Nos conversations ne diffraient
gure. Il n'tait question que d'une boutique  louer et du travail que
nous ferions. Il disait:

--Parmi les clients de mon patron, je choisis ceux qui deviendront les
miens.

Et il s'arrtait pour crire un nom sur son calepin. Sur une autre
feuille de son calepin, il notait tous les objets qu'il comptait
demander  sa tante pour monter notre mnage. J'en tais choque:

--Mais elle a besoin de ces choses.

--Moi aussi..., me rpondait-il.

Puis il m'indiqua les objets que j'aurais  demander moi-mme.

Je refusai. Il s'tonna de ma rsistance et me dit presque fch:

--Je vous croyais plus intelligente.

La rencontre du ngre devint un autre motif de querelle entre nous. Pas
plus que Mlle Herminie il ne pouvait supporter la vue du pauvre garon,
qui vitait cependant de sourire lorsque Clment marchait auprs de moi.
Mais un soir qu'il me crut seule, sa bouche s'ouvrit large et frache et
son regard s'arrta un instant sur le mien.

Clment, qui n'tait qu' quelques pas, eut un mot blessant qui fit
brusquement fermer la bouche et dtourner les yeux.

J'en restai mcontente et froisse et, le lendemain, en apercevant le
jeune ngre, j'prouvai un remords, comme si ce ft moi qui l'et
offens.

Il ne m'adressa pas de sourire, quoique je fusse seule. Une tristesse
mettait comme un voile trs doux sur ses prunelles noires, et en passant
trs prs il me dit:

--J'ai du sang rouge aussi; et mes mains ne sont pas sales.

                   *       *       *       *       *

J'avais une nouvelle amie. Peut-tre tait-elle dj dans ma chambre du
temps de Mlle Herminie, mais je ne l'avais remarque qu'aprs son
dpart. C'tait une mouche. Une toute petite mouche, propre, fine, vive
et confiante. Ds que le pole tait allum, elle sortait de sa cachette
et faisait entendre sa musique. Je lui parlais:

--Bonsoir, petite mouche.

Elle volait de ma tte  mes mains, ou bien elle tournait sans se lasser
autour de la lampe.

Mais, c'tait surtout pendant le repas qu'elle me tenait compagnie. Tout
ce qui tait sur la table servait  son amusement. Elle franchissait le
verre d'eau, escaladait le pain, et se tenait en quilibre sur les
pointes de la fourchette. Elle ddaignait les miettes que je disposais
de place en place pour elle, et prfrait chercher sur la nappe des
choses  son got. Parfois elle venait s'assurer de ce qu'il y avait
dans mon assiette. Elle en faisait le tour en se tenant trs au bord,
puis elle avanait avec prcaution, gotait, secouait la tte comme pour
dire qu'il n'y avait l rien de bon et s'en retournait sur la nappe o
elle courait dans tous les sens. Quelquefois, elle semblait poursuivre
une proie. Elle tait tellement lance qu'elle dpassait le but. Elle
faisait alors un brusque mouvement de recul et, aprs quelques sauts
dsordonns, elle paraissait dguster un mets dlicieux. Je la regardai
de trs prs. Je pris mme les lunettes de Mlle Herminie pour tcher de
voir ce qui la rgalait ainsi, mais je ne vis que sa fine trompe qui
plongeait dans les fils de la toile et sa tte ronde o les yeux
tenaient la plus grande place.

Son dner fini, elle lissait longuement ses ailes, frottait ses pattes
avec soin et se tenait tranquille sur le livre que je lisais ou sur la
page que j'crivais.

                   *       *       *       *       *

Un soir de mai, une fume lourde et chaude entra comme une bourrasque
dans l'atelier.

--C'est le feu, cria Flicit Damoure.

Aussitt toutes les ouvrires se levrent.

Gabielle, qui avait fait comme les autres, regarda au dehors et dit sans
hte:

--C'est la scierie d'en face qui brle.

Il n'y avait aucun danger pour nous, la scierie se trouvant assez en
retrait de l'avenue. Il s'agissait seulement de tenir les fentres
fermes pour se garantir de la fume. Cependant, comme de grandes
quantits de bois flambaient et que le vent poussait les flammes de
notre ct, les pompiers commencrent d'inonder du haut en bas la faade
de notre maison.

--Couvrez les tissus, disait Mme Dalignac.

Et elle-mme entassait les pices d'toffe, tandis que Bergeounette
m'aidait  ramasser l'ouvrage que des ouvrires peureuses avaient
abandonn. Pendant ce temps, Gabielle, les manches releves trs haut et
sa jupe enroule autour des hanches, pongeait l'eau qui entrait malgr
les fentres fermes. Et chaque fois qu'elle voyait du bois enflamm
sauter en l'air en lanant une pluie d'tincelles, elle riait fort et
disait:

--Bien jou, monsieur le feu.

Mme Doubl avait renvoy en hte ses ouvrires.

Son appartement donnait sur la cour et ne recevait mme pas le jet des
pompes. Mais elle avait peur, une peur qui la rendait stupide et humble,
et lui avait fait chercher asile auprs de nous. Elle restait prs de la
porte sans oser sortir ni rentrer, et son air terrifi la changeait
tellement que Duretour la houspillait, et que Bergeounette me dit:

--Elle ne serait mme pas capable de rendre une gifle.

Chaque fois que les flammes s'levaient davantage ou que la fume
augmentait, Mme Doubl retrouvait un peu de voix pour dire:

--Tout va brler.

D'aprs elle les maisons voisines allaient prendre feu, la ntre aussi,
et tout le quartier allait flamber.

Des ouvrires la regardaient, prtes  la croire; mais Bergeounette les
rassurait:

--Ne l'coutez pas! ce n'est qu'une imbcile qui a peur.

Elle allait de l'une  l'autre, son pas tait ferme comme sa voix, et
ses gestes ressemblaient  des ordres.

Bouledogue, un chiffon propre en main, faisait reluire le volant nickel
de sa machine.

Mme Dalignac ne remuait pas, mais rien n'chappait  son regard
tranquille.

Le feu baissa rapidement, et la fume commena de se dissiper.

Dans notre maison, des pompiers montaient et descendaient pour s'assurer
des dgts faits par l'eau. L'un d'eux, un jeune sergent au visage
frais, entra chez nous. Il s'assit familirement sur la tablette d'une
machine  coudre d'o il pouvait voir le foyer d'incendie qui rougeoyait
dans la nuit venue, et il dit  Mme Dalignac:

--Il ne pouvait pas tenir longtemps, toutes les bouches d'eau ont bien
fonctionn.

Il rit en apercevant Gabielle auprs de lui et il reprit d'un ton gai:

--Je ne savais pas qu'il y avait d'aussi belles bouches  Montparnasse.

Il rit encore et Gabielle fit comme lui.

Tous deux restrent  se regarder en riant, puis Gabielle prit tout 
coup un air sage et gn et elle se baissa pour chercher  terre des
choses qui n'y taient pas.

D'autres pompiers entrrent chez nous. Un grand blond fit recoudre sa
culotte dchire au genou, et un petit brun rclama du secours pour sa
manche qui ne tenait plus que par un fil  l'paule.

Les aiguilles entraient difficilement dans le drap mouill, et, pendant
une demi-heure, il y eut des mots lestes et des rires bruyants.

Mais au dpart, le jeune sergent fut le seul  dire au revoir.

On devait le revoir en effet. Ds le lendemain  l'heure de la sortie
des ouvrires, il se tenait sur le trottoir d'en face, comme s'il tait
charg de surveiller les ruines de la scierie.

--C'est pour moi qu'il vient, nous dit Gabielle.

Et aussitt elle devint comme transporte de joie. Elle attendit
cependant qu'il se ft loign pour descendre. Elle fit de mme le
lendemain, mais le troisime jour, en le voyant se rapprocher de notre
maison, elle s'affola:

--Comment lui chapper? dit-elle.

Et elle nous supplia, Bergeounette et moi, de dire au jeune homme
qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier.

Ce fut  moi que le pompier s'adressa:

--Mademoiselle. Dites-moi, la jolie fille... est-ce qu'elle ne travaille
plus l-haut?

Il avait un air si honnte et si inquiet que je ne tins pas compte des
recommandations de Gabielle.

--Si, dis-je, mais elle quitte plus tard parce qu'elle a peur de vous.

--Peur de moi! fit-il.

Et son inquitude sembla augmenter tandis qu'il reprenait:

Mais c'est pour nous marier ensemble que je cherche  lui parler.

Il rit, en ajoutant:

--Il n'y a pas un de mes camarades qui ait une femme aussi belle.

Et tout de suite il me donna son nom et son adresse.

Gabielle ne fut pas joyeuse comme nous l'esprions  cette nouvelle.
Elle oublia d'un coup tout le bonheur entrevu et ne songea plus qu' son
histoire du bal Bullier.

--Avant tout, dit-elle, il faut qu'il sache la vrit.

Et malgr les haussements d'paules de Bergeounette, elle crivit une
lettre dans laquelle elle racontait simplement son malheur et o elle
avouait avec la mme franchise l'amour que le sergent lui inspirait.

Plusieurs jours passrent, puis Gabielle, qui surveillait l'avenue,
aperut un soir le jeune homme accot  un arbre assez loign. Elle
rougit violemment et se dtourna un peu pour nous dire:

--Celui-l aussi me mprise.

Et toute frmissante, elle me supplia d'aller chercher la rponse.

--Vous feriez mieux d'y aller vous-mme, conseilla Mme Dalignac.

--Oh! non, rpondit Gabielle, s'il me touchait seulement les doigts, je
sens bien que je serais perdue.

Moi aussi, j'avais hte de connatre la rponse, et tout en prenant la
lettre que me tendait le pompier, je demandai:

--Vous tes toujours dcid  vous marier?

--Non, fit-il.

Je m'loignais si vite qu'il lui fallut faire quelques pas en courant
pour me rattraper. Des gens passrent entre nous, pendant qu'il
rptait:

--Excusez, excusez, mademoiselle.

Je m'arrtais. Il resta tout confus devant moi, puis une colre lui fit
lever le poing, et une grande rougeur passa sur son visage tandis qu'il
m'expliquait:

--Vous comprenez? Sa faute serait vite connue, mes camarades se
moqueraient, et personne ne nous respecterait.

Il me parut soudain aussi malheureux que Gabielle, et je le quittai sans
rancune.

Pendant tout une semaine, Gabielle eut un rire qui nous obligeait  la
regarder chaque fois qu'elle le faisait entendre, puis un soir elle
s'attarda encore, pour dire  Mme Dalignac:

--Je voudrais parler  Jacques au sujet de notre mariage.




XVIII


La saisie des meubles surprit Mme Dalignac comme une catastrophe. Elle
consulta ses livres avec attention, compara ses dpenses avec son gain,
additionna les sommes dont elle tait redevable, et comprit enfin
qu'elle s'tait trompe en ne comptant que sur son courage et sa bonne
volont. Elle comprit en mme temps que son atelier allait tre dtruit
et que ses ouvrires seraient sans travail. Alors elle se jugea coupable
de ngligence. Et en pensant que tout tait perdu par sa faute, elle
cacha son visage dans ses mains et pleura.

Clment fut comme tourdi par la mauvaise nouvelle. Malgr tout, il
avait conserv l'espoir de voir prosprer sa tante. Et s'il ne pleura
pas comme elle, il mit aussi ses mains sur son visage.

Lorsqu'il fut plus calme, il chercha un remde au mal qui tait dans la
maison. Il n'en trouva pas d'autre que l'association Doubl-Dalignac
soeurs. Il rappela les mots de Mme Doubl: Je payerai vos dettes et
nous rendrons les machines  ce Juif. Et ce qu'il dit ensuite tait si
juste et si rassurant pour l'avenir que Mme Dalignac se laissa
convaincre et s'abandonna.

Elle vcut peu d'heures tranquilles, car ds le lendemain elle
regrettait la parole donne. Elle disait tout angoisse:

--Avec elle je ne pourrai rien faire de bien. Quand elle est prs de
moi, il me semble qu'elle ferme la porte de mon cerveau et qu'elle en
garde la clef dans sa poche.

D'autres tourments vinrent la harceler.

Que deviendraient Bouledogue et Bergeounette?

Elle savait bien que ni l'une ni l'autre n'entrerait dans l'atelier d'
ct. Puis elle se vit seule dans son appartement si bruyant depuis
toujours. Elle imagina la porte de communication s'ouvrant  tout moment
pour laisser passer Mme Doubl et ses exigences. Et devant les
dsagrments qu'allait lui apporter l'association Doubl-Dalignac
soeurs, elle perdit courage et dit:

--Oh! mon Dieu! Comme il est difficile de vivre.

Son chagrin ne diminua pas. Mme Doubl, qui ne savait pas plus cacher sa
joie que sa colre, l'augmentait par ses familiarits et ses conseils,
et, en trs peu de temps, le beau visage de Mme Dalignac se fltrit.

Il me vint une ide. Les sommes qui n'avaient pas t payes par les
anciennes clientes reprsentaient largement les quelques milliers de
francs que devait Mme Dalignac, et si on pouvait faire rentrer cet
argent, tout serait sauv.

Mme Dalignac refusa de tenter ce moyen.

--Pas une de ces dames ne consentirait  payer la faon d'une robe use,
me dit-elle.

Cependant le jour o elle devait donner sa signature d'associe, son
chagrin devint si vif, que je partis avec les factures sans vouloir
l'couter.

La premire cliente  laquelle je m'adressai s'tonna grandement et
promit d'crire  Mme Dalignac. La seconde rit beaucoup et rappela sa
bonne qui revint bourrue et rageuse pour me pousser dehors. La troisime
dit:

--En voil une histoire.

J'allais de l'une chez l'autre o j'entendais les mmes mots de regrets
ou de rvolte, mais je ne me dcourageais pas. Cote que cote il me
fallait de l'argent. J'avais gard pour la dernire la plus grosse
somme, et mon espoir grandissait. C'tait une cliente qui habitait tout
en haut des Champs-lyses et qui portait plusieurs noms et titres que
Duretour avait transforms en Mme de Machin-Chose.

La femme de chambre disparut avec la facture et revint en m'affirmant
que sa patronne tait sortie.

Ma confiance tait si grande que je dcidai d'attendre le retour de la
riche cliente. J'attendis longtemps, si longtemps que le silence
m'effraya tout  coup, et que je m'aperus qu'il faisait nuit dans
l'antichambre. Je m'inquitai vivement de l'heure prsente, et je remuai
dans l'espoir de voir arriver quelqu'un. Presque aussitt j'entendis un
bruit de pas et je reconnus la voix de Mme de Machin-Chose qui
demandait:

--Est-ce que cette couturire attend toujours?

J'eus un bourdonnement dans les oreilles, et avant qu'il et cess, la
mme voix reprit:

--Renvoyez-la donc.

Dehors, je restai comme assomme. Les hautes lampes lectriques
m'blouissaient de leur lumire et je ne savais plus de quel ct me
diriger pour retourner avenue du Maine. Je voulus m'asseoir sur un banc
pour essayer de mettre un peu d'ordre dans mes ides, mais une peur de
moi-mme me fit repartir.

Il me sembla que mes ides tournaient dans ma tte avec une vitesse
effrayante et que rien dsormais ne pouvait les arrter.

En rentrant je trouvai Clment et Mme Doubl assis de chaque ct de Mme
Dalignac. Tous deux taient rouges comme les gens qui ont beaucoup
parl, mais si Mme Dalignac restait ple, je fus surprise de voir que
son visage n'tait plus crisp, et qu'il gardait au contraire comme un
reflet de grand contentement.

Son regard ne se posa qu'un instant sur les factures que je tenais  la
main. Elle fit vers Clment un geste que je ne compris pas. Puis elle
prit la plume, la trempa deux fois dans l'encrier et signa le papier qui
tait devant elle.

Sur l'avenue, Clment fit montre d'une joie dsordonne en m'apprenant
que sa tante avait donn sa signature de bon coeur parce que Mme Doubl
avait promis d'avancer l'argent ncessaire  l'installation d'une
boutique de tapissier.

Et comme je ne me rjouissais pas avec lui, il me dit, l'air
dsagrable:

--Elle n'est pas  plaindre, Mme Doubl saura bien l'enrichir.

                   *       *       *       *       *

Il n'tait pas possible de fermer sur l'heure l'atelier de
confectionneuse ainsi que le dsirait Mme Doubl. L'engagement pris  la
maison Quibu devait suivre son cours jusqu' puisement des modles, ce
qui n'arriverait qu' la fin de l'anne, et nous n'tions encore qu'au
dbut d'octobre.

Mme Dalignac prvint cependant les ouvrires afin de laisser libres
celles qui voudraient s'en aller tout de suite. Mais toutes dcidrent
de rester jusqu' la fin.

--H! pardi! on n'est pas presse d'tre mal, disait Flicit Damoure.

Roberte se tortilla longtemps avant de dire:

--Moi, chez une autre patronne, je vais me consommer.

Bouledogue dsirait surtout possder une machine qui lui permettrait de
travailler chez elle tout en soignant sa grand'mre.

Duretour parlait de se marier  la Nol, et Bergeounette tait dcide 
faire n'importe quoi plutt que de retourner auprs de son mari.

Mme Dalignac prtait attention  ce que chacune disait. Elle les aimait
et souffrait de s'en sparer.

Elles taient l, avec leurs caractres diffrents, mchantes ou bonnes,
tristes ou gaies, sottes ou intelligentes, mais toutes courageuses et
appliques au travail.

Il y avait la belle Vitaline qui faisait penser  un diamant bien
taill. Ses cheveux et ses yeux brillaient, ses dents brillaient. Son
teint brillait et quand elle remuait, elle semblait jeter de la lumire
sur ses compagnes.

Il y avait Julia qui allait figurer le soir dans les thtres pour
gagner de quoi acheter des souliers vernis et des gants de peau. Les
souliers qu'elle portait trop courts lui meurtrissaient les pieds, les
gants qu'elle portait trop troits lui dformaient les mains, mais pour
rien au monde elle n'et chang la pointure de ces deux objets.

Il y avait aussi Fernande qui djeunait de trois morceaux de sucre dans
un verre d'alcool, parce qu'elle perdait aux courses, chaque dimanche,
le peu d'argent qu'elle gagnait pendant la semaine.

Il y avait encore Mimi l'orpheline qui n'avait pas seize ans et qui
levait sa petite soeur.

Et dans le coin le plus recul,  l'endroit o le jour pntrait le
moins, il y avait la mendiante. Elle tait aussi terne que Vitaline
tait brillante et elle avait une faon de regarder qui tait comme une
main tendue. Son ton pleurnichard la faisait souvent rabrouer par les
autres. Et Bergeounette qui la dtestait l'accusait de tendre une main
derrire et l'autre devant.

Un jour qu'elle s'attardait  l'heure de midi, je ne pus supporter sa
face implorante, et d'un rapide mouvement je lui passai mon
porte-monnaie contenant quelques francs. Elle s'loigna aussitt; mais
au lieu de sortir par la porte habituelle, elle traversa la pice de
coupe o je l'entendis s'arrter l'espace de quelques secondes.

J'y entrai aprs elle et je me disposais  demander  Mme Dalignac de
bien vouloir payer le repas que nous prenions ensemble au restaurant,
lorsqu'elle me dit:

--Vous paierez pour moi aujourd'hui, car je n'ai pas le sou.

Le mouvement d'inquitude qui m'chappa la fit me regarder plus
attentivement. Je rougis alors et elle aussi. Nos regards restrent en
contact, puis comme si une vive lumire clairait brusquement le chemin
que venaient de prendre nos deux porte-monnaie, un rire violent nous
saisit. Ce fut comme une vague de gat qui nous jeta de droite et de
gauche. Le rire si clair, si lger de Mme Dalignac s'lanait et
s'parpillait pendant que le mien large et sonore le suivait et
l'accompagnait partout.

Notre djeuner se composa de rires et de pain sec ce jour-l. Et la
mendiante qui gardait au retour l'air triste des gens qui ont faim put
croire en nous voyant si gaies que nos mets avaient t copieux et
choisis.

                   *       *       *       *       *

Les aprs-midi de dimanche, lorsque Mme Dalignac tait libre je
l'entranais au jardin du Luxembourg. Elle s'asseyait de prfrence aux
endroits o s'tait assis son mari, et comme lui elle regardait passer
la foule.

Nous y retrouvions Gabielle et Jacques avec leurs enfants. Jacques ne se
tenait pas beaucoup plus droit qu'autrefois, mais Gabielle portait sa
nouvelle grossesse de telle sorte qu'il tait bien difficile aux
passants de l'ignorer. Elle n'tait pas moins fire de marcher entre le
petit garon et la petite fille de Sandrine qu'elle avait su faire
rendre  leur pre. Le petit Jacques l'appelait maman et ne la quittait
gure. C'tait un joli enfant qui s'effarouchait de la moindre
bousculade et refusait de s'loigner, tandis que la petite Sandrine se
mlait  tous les groupes et savait toujours retrouver ses parents.

Oh! comme elle ressemblait  sa mre, la petite Sandrine. Mmes cheveux
soyeux et boucls, mmes yeux dont le regard semblait vous avertir que
l'on pouvait compter sur elle. Elle n'avait que huit ans et dj son
tout petit visage avait une expression srieuse.

Jacques tait en admiration devant sa fille.

Il lui prenait les mains comme il les prenait autrefois  Sandrine, et
il lui disait tout mu:

--Petite chre amie.

A les regarder Mme Dalignac oubliait sa peine. Elle y pensait encore
quand la petite famille n'tait plus l, et elle disait comme pour elle
seule:

--Ce Jacques...

Pour moi, c'tait surtout le changement de Gabielle qui me surprenait.
Elle paraissait si heureuse auprs de son mari que j'osai lui demander
en confidence:

--Vous aimez Jacques maintenant?

--Oui, je l'aime, rpondit-elle vivement.

Et tout de suite elle ajouta avec orgueil:

--Lui aussi m'aime.

Bouledogue ne faisait que passer dans le jardin. Elle nous confiait d'un
coup d'oeil sa grand'mre, et gagnait au plus vite l'avenue de
l'Observatoire.

Puis c'tait Clment qui nous rejoignait.

Je le voyais venir de loin. Le haut de son corps gardait beaucoup
d'aisance, mais il avait je ne savais quoi qui l'alourdissait par en
bas. Et toujours il me faisait penser  un arbre qui se serait dplac
sans jamais sortir de terre une seule de ses racines.

Il s'asseyait auprs de nous, mais s'il prenait beaucoup de place sur le
banc, ses remarques sur les passants n'taient jamais mchantes ni
ennuyeuses.

L'automne tait doux. Les moineaux gorgs de graines dlaissaient le
pain qu'on leur offrait, et les pigeons, isols, ou par groupes dans les
arbres, semblaient de gros fruits mrs tout prts  se dtacher des
branches.

Autour de nous, les feuilles tombaient une  une, sans hte ni bruit.

                   *       *       *       *       *

A l'heure du dner j'accompagnais Mme Dalignac et Clment chez Rose. Ces
soires du dimanche passes en famille ne me laissaient jamais de
regret. glantine m'embrassait comme une soeur trs affectueuse. Les
enfants me recevaient avec des cris joyeux, et Rose frache et pare me
semblait plus belle que les plus belles fleurs du Luxembourg. Elle aussi
me recevait affectueusement. Elle n'tait pas trs flatte de m'avoir
pour belle-soeur, mais elle m'aimait  cause de ma ressemblance avec
glantine.

J'avais toujours entendu parler de cette ressemblance sans y apporter la
moindre attention. Mais ce soir, parce que Rose insistait en faisant des
comparaisons, une curiosit me vint, et je levai le nez vers une glace
qui refltait toute la famille autour de la table et me renvoyait mon
image.

Je restai tout d'abord stupfaite de ma pleur, et j'eus l'impression
que je me voyais pour la premire fois.

C'tait  moi ce visage aux traits si rguliers qu'il me faisait penser
 des lignes traces sur du papier blanc?

Non, je ne ressemblais pas  glantine dont le teint tait ros comme
celui de sa soeur et qui avait le front trs haut. Ses joues minces
avaient bien la mme forme que les miennes, et son menton une fossette
toute pareille, mais ses yeux, bleus comme les miens, me rappelaient
ceux de Mme Dalignac. Et si ses cheveux trop lourds croulaient aussi de
tous cts, la nuance en tait plus unie et beaucoup plus claire.

C'tait surtout  ses yeux que je revenais. Ils taient si calmes et si
doux qu'on avait de la peine  en dtourner les siens. La lumire y
entrait profondment et on et dit qu'il faisait jour derrire eux.

Dans l'espoir de trouver les miens semblables je voulus les revoir, mais
je ne les retrouvai pas. Il me sembla voir  leur place deux fentres
largement ouvertes o quelqu'un se tenait pench.

                   *       *       *       *       *

Mme Doubl n'attendit pas la fermeture de l'atelier pour obliger sa
belle-soeur  crer des modles et faire les essayages de ses clientes.
C'tait pour Mme Dalignac une fatigue de plus qui la laissait dprime
et nerveuse  l'excs. La journe finie, elle refusait de manger et
restait tasse sur un tabouret au lieu de s'tendre sur la chaise longue
du patron.

A l'heure du coucher, elle disait:

--Je suis si lasse que j'ai la paresse de me mettre au lit et que
l'envie me vient de me coucher dessous comme un chien.

Elle, qui n'avait jamais t malade, souffrait des reins maintenant. Son
beau corps si droit se ployait pendant les heures de travail. Alors, les
coudes appuys sur la table, elle me disait pour s'excuser de ce repos:

--Il y a des moments o je ressens comme une lassitude de mort.

Mme Doubl n'tait pas lasse, jamais elle n'avait paru aussi active. Son
acte d'association en main, elle obligeait Mme de Machin-Chose et les
autres  payer leurs notes arrires. Elle savait ce qu'il fallait leur
dire pour cela, et la somme rentre ainsi grossissait de jour en jour.

Mme Doubl reconnaissait que cet argent ne lui appartenait pas, mais
elle en remettait le rglement  plus tard; pour l'instant il lui
servait  ddommager le propritaire et  faire  Clment les avances
ncessaires  sa boutique de tapissier.

Clment ne lui savait aucun gr de ces avances. Il les recevait comme
son d, et refusait de lui en donner reu sous prtexte qu'elle n'avait
pas encore sorti un sou de sa poche, et qu'il tait tout aussi capable
qu'elle de faire payer les anciennes clientes de sa tante.

Mme Doubl en convenait avec lui, mais elle se froissait de son
insolence et se vengeait sur Mme Dalignac en lui reprochant sa
ngligence passe. Elle alla mme jusqu' prtendre que le patron avait
manqu de soins faute de cet argent. Et pour la dixime fois peut-tre,
elle rpta sur le ton lev, qui lui tait habituel:

--Ah! pvre frre, c'est une femme comme moi qu'il lui aurait fallu.

Je crus qu'elle allait sortir violemment comme les autres fois, mais ce
fut de mon ct qu'elle se lana pour me dire:

--Je n'aime pas  tre regarde de cette faon-l.

Je baissai les yeux, car je sentais bien que je ne pourrais jamais la
regarder d'une autre faon.

Pour meubler sa boutique Clment emportait de chez Mme Dalignac tout ce
qu'il lui tait possible d'emporter. Il disait seulement  sa tante:

--Je prends a.

Elle riait de le voir si charg, et devant mon air confus, elle disait
tout heureuse:

--Laissez donc, ce qui est  moi est  lui.

A mes reproches Clment rpondait:

--Elle laissera prendre cela aux autres, autant vaut-il que ce soit moi
qui en profite.

De notre futur logement il n'tait pas question. L'arrire-boutique
suffira, avait dit Clment. Et en deux autres phrases il avait dsign
l'emplacement de notre mobilier. Ici, un lit pour dormir, et l, une
table pour manger.

Cette arrire-boutique tait humide et noire.

Jamais le soleil n'y avait pntr et il s'en dgageait une odeur qui
m'obligeait  m'en loigner ds que j'y entrais.

Clment riait si fort de ma rpugnance que je finissais par faire comme
lui.

Rien ne le rebutait. Il lavait les murs, grattait le parquet et dcorait
sa boutique sans accepter aucun conseil.

Le soir, assis bien  l'aise entre sa tante et moi, il disait ses
espoirs de richesse, et faisait des projets d'avenir. Maintenant qu'il
avait une boutique il dsirait une maison de campagne. Et bien souvent
sur une carte des environs de Paris tale sous la lampe, il suivait du
bout de son crayon la Seine ou la Marne,  la recherche d'un endroit
joli et d'accs facile. Il me forait  suivre avec lui, et disait:

--Choisissez-nous un beau pays.

Je me lassais vite de chercher. Ma pense s'en allait loin de la Seine
ou de la Marne, vers un pays que j'avais choisi depuis longtemps et o
j'aurais voulu vivre toujours.

Ce pays, c'tait une colline toute fleurie de bruyres roses qui
s'appelait la Rozelle.

C'tait aussi une rivire troite et pleine de cailloux blancs qui
s'appelait la Vive.

C'tait encore un grand bois de sapins qui tenait tte au vent, et dont
les grands arbres gardaient  leur pied un rond de sable sec o l'on
pouvait s'asseoir et attendre la fin de la pluie. Dans ce pays il y
avait un chien qui venait glisser son museau frais au creux de ma main.
Et tout prs de la rivire, dans une maison grande ouverte au soleil, il
y avait un homme d'une trentaine d'annes, au regard attentif, et au
visage qui ne semblait fait que de douceur et de bont.

                   *       *       *       *       *

Le quinze dcembre approchait. C'tait la date fixe pour notre mariage,
et dj Mme Dalignac s'occupait des derniers prparatifs. Cependant,
avant de fter ce grand jour, elle tenait absolument  se rendre sur la
tombe de son mari. Elle tait obsde par cette ide depuis plus d'une
semaine; mais comme elle se sentait vraiment souffrante et que le
cimetire de Bagneux tait loin, elle avait comme une crainte d'y aller
seule.

Je ne demandais pas mieux que de l'accompagner, mais pour cela il nous
fallait assurer le travail des ouvrires pendant notre absence, et nous
avions dj tant  faire au cours de la journe qu'il nous tait
impossible de faire plus.

Clment qui ne s'embarrassait d'aucune difficult nous conseilla de
veiller un peu et de partir le lendemain matin avant l'arrive des
ouvrires. C'tait en effet le seul moyen qui pouvait nous permettre de
nous absenter ensemble, et Mme Dalignac dcida de l'employer le soir
mme. Cette fois encore elle ne comptait que sur son courage, mais comme
elle tait  bout de forces, elle dut renoncer  la veille ds le
dbut.

Il n'en tait pas de mme pour moi. Trois jours seulement me sparaient
de mon mariage. J'tais dans un tat fbrile qui m'empchait de sentir
la fatigue, et la nuit passa sans que je me fusse aperue de la longueur
du temps.

Vers cinq heures du matin, alors que je finissais de prparer l'ouvrage,
un bruit de sabots que l'on trane en marchant monta de l'avenue. Un
deuxime suivit, puis d'autres encore, et bientt des chocs de roues
cognant durement contre les pavs se mlrent aux chocs des sabots.

Je ne me souvenais pas d'avoir jamais entendu ce bruit et j'ouvris la
fentre pour regarder en bas.

C'taient les balayeurs de la ville qui sortaient d'une baraque proche
o ils venaient de prendre leurs instruments de nettoyage. Les hommes
roulaient les brouettes charges de pelles et de tuyaux, et les femmes
portaient plusieurs balais sur l'paule. Tous s'en allaient lentement,
avec une dmarche lourde comme s'ils taient dj fatigus de la journe
 venir.

Les chevaux attels aux tombereaux dbouchrent  leur tour de la rue
voisine. Eux aussi avanaient lentement. Leurs fers claquaient  faux
sur le pav. Et sous l'norme lassitude qui semblait peser sur eux, leur
chine se creusait, et leur ventre se rapprochait de terre.

Je refermai la fentre quand ils eurent disparu sous les lumires
lointaines, mais il me fut impossible de me tenir tranquille.

Pour ne pas rveiller Mme Dalignac que j'entendais remuer et se plaindre
en dormant, j'entrai dans l'atelier o il me sembla bientt que je
troublais le repos des machines. A mon passage, l'une d'elles laissa
tomber une goutte d'huile. Une autre fit deux tours de roue lorsque je
frlai sa courroie et deux ou trois firent entendre de forts craquements
quoique je fusse loin d'elles.

Je revins dans la pice de coupe, et j'essayai de dormir quelques
minutes sur la table, comme au temps des dures veilles, mais ce ne fut
pas le sommeil qui vint, ce fut le souvenir d'une scne qui me faisait
dtester Clment et que les balayeurs m'avaient fait oublier un instant.

La veille, tandis qu'il se prparait  emporter la chaise longue du
patron ainsi que trois des meilleurs tabourets, Mme Dalignac l'avait
retenu pour lui emprunter une petite somme dont elle avait besoin sur
l'heure. Aussitt, j'avais vu les traits de Clment se durcir et ses
prunelles devenir fixes. Il avait pos son fardeau de mauvaise grce, et
compt une  une les pices blanches en les faisant sonner sur la table,
puis en reprenant la chaise et les tabourets, il avait dit d'un ton sec
 sa tante:

--Tu n'oublieras pas de me rendre cet argent qui est  moi.

Le beau regard de Mme Dalignac avait eu comme un chavirement. Elle avait
fait oui de la tte, en essayant de sourire, puis elle s'tait leve
pour aider son neveu qui passait difficilement la porte avec son
chargement, et quand enfin elle avait pu sourire elle s'tait tourne
vers moi pour me dire:

--Il est bien mal lun, aujourd'hui, notre Clment.

Ma rancune ne voulait pas s'apaiser. Je ne pouvais loigner de ma pense
les yeux fixes de Clment, et c'tait sans joie que je regardais ma robe
blanche tale sur le mannequin. Le roulement d'un tramway me rappela
que nous devions partir  Bagneux de bonne heure, et aussitt j'veillai
Mme Dalignac.

                   *       *       *       *       *

Dans la grande alle du cimetire il n'y avait personne d'autre que
nous, et une frayeur me vint  entendre le bruit de nos pas sur le
gravier. Mme Dalignac marchait vite et me dpassait. Elle avanait dans
un mouvement qui la soulevait si fort que je voyais toute la semelle de
ses souliers.

Ma frayeur augmenta quand il nous fallut prendre les alles de traverse.
Elles taient boueuses et noires, et des fleurs pourrissaient sur toutes
les tombes. A chaque instant nous faisions lever des merles. Il y en
avait de trs noirs au vol vif et aux plumes allonges, mais d'autres
taient gris et courts et semblaient des pierres qui auraient eu des
ailes. Ils disparaissaient comme ils taient apparus et rien ne venait
dnoncer leurs retraites.

Je m'assis sur une dalle de granit, tandis que Mme Dalignac se couchait
 moiti sur la pierre bombe qui recouvrait son mari.

Elle resta sans mouvement, la joue appuye sur son bras comme sur un
oreiller, et sans l'expression d'intolrable souffrance qui la rendait
mconnaissable j'aurais pu croire qu'elle s'tait endormie.

Dans ce coin de cimetire o un grand carr de terre restait en friche,
les moindres bruits me causaient de longs tressaillements. Les fourrs
s'agitaient, et des glissements traaient des sillons dans les herbes
couches.

Du ct des tombes les choses paraissaient vivre aussi. Une pierre
brise et dresse semblait une tte dcharne implorant on ne savait
quel secours d'en haut. Un arbre compltement dpouill de ses feuilles
tendait vers nous ses branches raides et noires, et dans l'alle proche
un cyprs gmissait comme s'il tait seul  supporter le vent humide.

Deux corbeaux s'abattirent sur une croix blanche. Ils paraissaient
puiss et il leur fallut de longues minutes avant de pouvoir se tenir
d'aplomb; mais  peine avaient-ils trouv l'immobilit ncessaire  leur
repos, que la voix dure d'un autre corbeau qui passait au loin les fit
repartir comme en dtresse.

Mme Dalignac avait entendu aussi le rude appel, et, comme si elle y
rpondait, elle demanda:

--Quelle heure est-il?

Je tirai de mon corsage la petite montre d'or qu'elle m'avait donne, et
je vis qu'il tait neuf heures. Elle sursauta:

--Et l'atelier, dit-elle.

Je dus l'aider  se mettre debout. Elle se plaignit d'une grande
faiblesse dans les jambes et pour marcher elle fut oblige de s'appuyer
 mon paule.

Elle s'inquitait  l'ide que sa prsence manquait aux ouvrires, mais,
chaque fois qu'elle voulait hter le pas, sa tte penchait brusquement
en avant. Comme nous allions sortir du cimetire elle m'arrta:

--Attendez, je ne vois plus clair.

Je la regardai. Elle n'tait pas plus ple que l'instant d'avant, et
dans ses yeux si doux il n'y avait rien de chang.

Elle fit encore un pas, toucha le grand portail comme pour y chercher un
nouvel appui, et sans un mot elle s'affaissa malgr mes efforts pour la
retenir.

Deux hommes la portrent dans un htel proche. Le mdecin qui vint
m'attira un peu  l'cart pour me poser quelques questions. Et comme je
m'informais de la gravit du mal de Mme Dalignac, il me dit simplement:

--Elle va mourir.

J'eus un instant l'espoir qu'il se trompait.

Aprs quelques soins, Mme Dalignac serra ma main qui tenait la sienne,
et je vis qu'elle voulait parler. Mais ses lvres ne remurent pas, sa
gorge seulement fit de grands efforts et je compris qu'elle disait:

--L'atelier, l'atelier.

Puis ses yeux se fermrent. Toute souffrance s'effaa de son visage et
son souffle cessa.

                   *       *       *       *       *

Midi sonnait aux glises et sifflait aux usines lorsque j'entrai de
nouveau dans l'atelier. Toutes les ouvrires taient debout, prtes 
sortir. Bergeounette, penche  la fentre, s'assurait que le chemin
tait libre, et Duretour chantait de sa voix fausse et joyeuse:

        Paris, Paris,
    Paradis de la femme.


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.






End of Project Gutenberg's L'Atelier de Marie-Claire, by Marguerite Audoux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ATELIER DE MARIE-CLAIRE ***

***** This file should be named 58501-8.txt or 58501-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/5/8/5/0/58501/

Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)


Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

