The Project Gutenberg EBook of Les amours du temps pass, by Charles Monselet

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Title: Les amours du temps pass

Author: Charles Monselet

Release Date: February 5, 2020 [EBook #61318]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU TEMPS PASS ***




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  LES AMOURS
  DU
  TEMPS PASS

  PAR
  CHARLES MONSELET

  PARIS
  MICHEL LVY FRRES, DITEURS
  RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA

  LIBRAIRIE NOUVELLE
  BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

  1875
  Droits de reproduction et de traduction rservs




MICHEL LVY FRRES, DITEURS

OUVRAGES

DE

CHARLES MONSELET

Format grand in-18


  LES AMOURS DU TEMPS PASS.                    1 vol.
  LES ANNES DE GAIET (_sous presse_).         1 --
  L'ARGENT MAUDIT (_2e dition_).               1 --
  LES FEMMES QUI FONT DES SCNES.               1 --
  LA FIN DE L'ORGIE.                            1 --
  LA FRANC-MAONNERIE DES FEMMES.               1 --
  FRANOIS SOLEIL.                              1 --
  M. DE CUPIDON.                                1 --
  M. LE DUO S'AMUSE.                            1 --
  LES MYSTRES DU BOULEVARD DES INVALIDES.      1 --
  LES ORIGINAUX DU SICLE DERNIER.              1 --
  LES SOULIERS DE STERNE.                       1 --


D. Thiry et Cie.--Imprimerie de Lagny.




LES AMOURS

DU

TEMPS PASS




LE POULET




I

LA TOILETTE


L'Aurore gante de rose avait depuis longtemps ouvert les portes de
l'Orient,--mais elle n'avait point russi  percer le double rempart de
rideaux qui ceignait l'alcve de M. le chevalier de Pimprenelle. M. le
chevalier avait pass la nuit au pharaon, et il avait perdu sur parole;
ce qui fait que, vers la pointe de midi, le dpit et la fatigue aidant,
il ronflait encore de faon  faire rougir le vieux Tithon lui-mme,--si
le vieux Tithon et M. le chevalier n'eussent eu dj toute honte bue.

A deux heures de l'aprs-dner cependant, M. de Pimprenelle fit un
mouvement et tendit le bras hors de la couverture. Il agita une petite
sonnette place auprs de lui, et dont la voix vibrante alla rappeler
dans l'antichambre aux devoirs de sa charge un grand laquais qui
lutinait une camriste.

La porte s'ouvrit aussitt.

--Monsieur le chevalier a sonn? demanda le laquais en se prsentant
respectueusement.

--Sans doute, La Brie, sans doute.

--Monsieur le chevalier dsire quelque chose?

--Peut-tre, La Brie, peut-tre.

--Monsieur le chevalier n'a qu' parler.

M. de Pimprenelle billa  diverses reprises et finit par se retourner
pniblement.

--D'abord, drle,--dit-il en se mettant sur son sant,--j'ai  vous
fustiger d'importance. Depuis un mois que vous tes  mon service, je
vous ai toujours vtu du plus beau drap de Lodve et galonn de soie
nonpareille; je vous donne le plumet et le point d'Espagne; enfin j'ai
pour vous toutes les indulgences imaginables,--et vous vous comportez,
vertubleu! comme un grison de dvote ou un laqueton de bourgeois!

La Brie ouvrit de grands yeux et parut ne pas comprendre.

--,--poursuivit le chevalier en lui donnant sa jambe  chausser,--que
signifie la faon dont vous m'aviez accommod hier? De quelle sorte
tais-je accoutr? D'o sortaient mes manchettes? de quel got tait mon
ruban? Savez-vous bien que j'avais quasi la prestance d'un cornifleur
ou d'un clerc aux gabelles, et que mon ami le vicomte d'Ambelot m'en a
ri au visage pendant une heure de soleil?--Vertuchoux! prenez-y garde,
mons La Brie; vous tes un faquin  trente-six carats, et,  la premire
incartade nouvelle, je vous chasse!

Rouge de confusion, La Brie tenta de balbutier quelques paroles
d'excuses.

--Je puis attester  monsieur le chevalier que c'est M. d'Ambelot qui se
trompe... votre ruban tait du meilleur air et vos malines sortaient de
chez Persac.

--Vous tes un sot en trois lettres. Je vous dis que l'on se moque
partout de mes toffes: dans la rue, on me dfigure comme un sauvage de
la foire, et  l'Opra mes senteurs ne portent  la tte de personne. Je
suis outr!

--Monsieur le chevalier m'a tant de fois rpt qu'il ne voulait point
passer pour un petit-matre... que je croyais... je supposais...

M. de Pimprenelle sauta  bas du lit.

--Cordieu! dit-il, me pensez-vous assez beltre, par hasard, pour aller
m'occuper moi-mme de ces colifichures? Non, par la sambleu! je ne
prtends point tre un petit-matre, mais je ne veux pas non plus faire
sauver les gens jusqu'au fond de la Cochinchine. Un petit-matre,
moi!... qu'est-ce que cela?

--Monsieur le chevalier a parl? dit La Brie, essouffl, en lui passant
sa robe de chambre.

--Je te demande, triple butor, ce que c'est qu'un petit-matre? Voil
plus de quinze jours qu'on m'clabousse les oreilles de ce mot.

--Monsieur le chevalier veut rire?

--C'est possible, monsieur La Brie.

--Un petit-matre--dame!--c'est un joli petit homme.

--Un joli petit homme... En es-tu bien sr?

--Je ne me permettrais pas de mentir  monsieur le chevalier.

--Et qu'est-ce qu'un joli petit homme?

--Oh! oh! c'est... Je ne sais pas.

--Comment! maroufle!...

Le valet de chambre se hta d'ajouter:

--Mais pour peu que monsieur le chevalier tienne  le savoir, j'ai
quelque part un livre...

--Un livre?

--Que votre intendant m'a prt pour y copier des bouquets  Chlo.

--Vraiment! Et que dit ce livre?

La Brie, enchant de trouver une occasion de rentrer en grce, fouilla
dans ses poches--et en ta un petit volume reli qu'il tendit  son
matre.

--Pouah! s'cria le chevalier, tire vite, cela sent le vieux parchemin.

--Monsieur le chevalier ne veut donc plus savoir?

--Si, morbleu! mais lis toi-mme.

La Brie commena:

    Un joli petit homme est celui qui se pique
    De chanter le premier les airs de du Bousset,

--Du Bousset?... chercha le chevalier, c'est sans doute comme qui dirait
Colasse ou Campra... Les airs de du Bousset... Tra la, tra la, la.

        --Qui n'a point d'or dans son gousset,
    Mais des points, des rubans, autant qu'une boutique;
    Bien peign, bien chauss, qui fait pas de ballets.

--Qui fait pas de ballets... Tiens, regarde cet entrechat, La Brie...
une, deux... C'est la chaconne.--Est-ce tout? fit-il en s'asseyant sur
une duchesse et croisant les jambes.

    --Toujours parle  l'oreille et vous dit qu'il vous aime;
        Qui vous fait lire des poulets
        Qu'il s'crit souvent  lui-mme;
    Qui sait...

--Arrte! arrte! s'cria le chevalier de Pimprenelle... _Qui vous fait
lire des poulets qu'il s'crit souvent  lui-mme..._ Voil une pense
trs-ingnieuse, et ce pote doit tre un garon d'esprit, ou je me
trompe fort... _Qu'il s'crit souvent  lui-mme_, c'est
charmant!--Comprends-tu bien, au moins, La Brie?

La Brie continua d'un air imperturbable:

    --Qui sait quel grand seigneur a dn chez Rousseau,
        Quelle femme s'est enivre;
    Qui fait bien un ragot, connat un bon morceau...

--_Qui vous fait lire des poulets... qu'il s'crit souvent 
lui-mme_;--qu'il s'crit souvent  lui-mme! en vrit cela vaut de
l'or.

                --... Connat un bon morceau,
    Et de toute la cour distingue la livre;
    Mieux fourni de tabac qu'on ne l'est au bureau,
    Donnant le choix du pur ou de la bote ambre...

--_Des poulets... qu'il s'crit  lui-mme_, c'est divin!--La Brie, tu
trouveras cet auteur et tu lui donneras cinquante pistoles de ma
part.--Des poulets... qu'il s'crit!--La Brie, je veux tre aujourd'hui
un petit-matre.

--Cela est facile  monsieur le chevalier.

--N'est-il pas vrai?

--Justement le tailleur de monsieur vient de lui apporter son superbe
habit couleur boue de Paris.

--J'espre qu'il n'aura pas oubli les points et les rubans... autant
qu'une boutique, tu sais. D'abord, je veux des manchettes de chez
Abricotine et du ruban de Cochina, aux _Traits Galants_. Quant  ma
coiffure, tu iras chercher Lorry.--Ah diable! comment prendrai-je ma
perruque?

--Si monsieur le chevalier me permettait de lui soumettre mon avis, il
choisirait une perruque en queue de veau ou en nid de pie... C'est ce
qui se porte maintenant de plus miraculeux.

--Tu crois? Ds demain, j'arbore les ajustements de mode, les vestes 
franges et en dcoupures. Je veux aussi troquer mon quipage: voil six
mois bientt qu'on me voit la mme dormeuse. Il me faut un vis--vis 
sept glaces, avec des chevaux fringants et des harnais pomponns. Alors
j'blouirai la canaille par le peuple de mes chiens et de mes coureurs,
par le bataillon de mes valets et par la fort de cannes sans laquelle
je prtends ne plus faire un pas dsormais. Pour commencer, je congdie
Picard et j'achte  Thorigny son cocher Ventre--Terre,  cause de ses
moustaches.

--En attendant, pour peu que monsieur le chevalier veuille bien se
donner la peine de jeter les yeux sur ce miroir, il verra que rien n'est
comparable  la richesse de son habit et surtout  la manire dont il
est port.

--Flatteur! dit M. de Pimprenelle en se carrant avec complaisance. Le
fait est que je sais donner une tournure aux moindres choses, un
dhanch lgant, un dandinement de bon ton, qui... l...--Est-ce que je
reprsente vritablement  tes yeux un petit-matre?

--Mieux que cela, rpondit La Brie.

--Tu crois donc que je n'aurai point de peine  clipser Verval ou le
petit Nrigean? Au fait, cet habit me dispensera d'avoir de l'esprit
aujourd'hui.--La Brie, tu iras tout de suite prvenir Tonton la danseuse
que je soupe ce soir avec elle; je tiens  ce qu'elle me voie sous les
armes, cette pauvre petite. En passant, je recruterai quelques
amis.--Voyons, j'ai bien tout retenu, n'est-ce pas? Rcapitulons. Les
airs de du Bousset... tra la, la...--Bien peign, bien chauss, qui fait
pas de ballets... Je marcherai en sautillant, comme cela.--La bote
ambre, la voil.--Qui vous parle  l'oreille... qui fait des ragots...
qui donne  lire des billets.--Ah! mon Dieu! et moi qui oubliais cet
article: _qui vous fait lire des poulets qu'il s'crit souvent 
lui-mme_... tourdi! une ide aussi belle.--La Brie!

--Plat-il, monsieur le chevalier?

--Tu oubliais le plus important... le poulet!

--Quel poulet?

--Voyons; mets-toi  cette table et prends la plume.

--Monsieur le chevalier va donc dicter?

--Sans doute. Mais la fivre m'trangle si je sais quoi m'crire! Il
faudrait quelque chose dans le genre lgiaque et vaporeux. Commenons
toujours:--Monsieur le chevalier... non, c'est trop intime.--Mon cher
chevalier, c'est plus biensant.

--Mon cher chevalier.

--Diable! voici l'embarrassant; attends un peu.--Mon cher chevalier,
je...--Barbouille cela en pattes de mouche.--Je vous attends ce
soir... Ouf!

--Ce soir.

--Corbacque! tes doigts vont plus vite que ma parole. Si nous fourrions
un mari l-dedans, qu'en dis-tu, La Brie? Cela serait bien plus
original--et plus vraisemblable.

--Je ne vois pas, en effet, pourquoi monsieur le chevalier s'en
priverait.

--C'est juste. Va donc pour le mari:--Mon mari est  la
campagne...--Ici, il y aurait besoin de quelque mtaphore galante,
trousse avec esprit et releve en pointe, comme _votre rigueur_, _belle
Egl_, ou bien _douce Philis_...

--Mon mari est  la campagne.

--A la campagne, bon. cris. L'amour, qui fait commettre tant de
fautes... Jette un pt  cet endroit; cela joue la passion. Y
es-tu?... L'amour, qui fait commettre tant de fautes, me dicte cette
nouvelle imprudence. Bien, trs-bien!

--Imprudence.

--A ce soir! mon Pimprenelle ador,  ce soir!--Bravo! Maintenant,
signe.

--De quel nom?

--Ma foi, je ne sais pas. Invente, forge un nom de femme; je m'en
rapporte  toi. Surtout n'oublie pas le paraphe.

--C'est fait.

--A prsent, saupoudre de quelques grains d'or, plie en quatre, cris
mon adresse... et apporte-moi ce poulet ce soir, chez Tonton, au
dessert, d'un air normment mystrieux.--Ah! ah! _qui vous fait lire
des poulets... qu'il s'crit  lui-mme!_

--Ah! ah!

--Tiens! vous riez, vous aussi, matre La Brie?

--Excusez-moi, monsieur le chevalier... c'est que... c'est plus fort que
moi.

--Mon Dieu! ne te gne pas, mon garon, ris tant que tu voudras.

--Ah! ah! ah!

--Ah! ah! ah!




II

L'OPRA


M. le chevalier de Pimprenelle riait encore au milieu de la rue.--Aprs
tre descendu chez un baigneur renomm, o il se fit ambrer des pieds 
la tte, il se dirigea vers le Palais-Royal et y fit deux ou trois tours
de promenade, en attendant l'heure de l'Opra. Lorsqu'il eut assez
longtemps regard les femmes sous le nez, dit des gaillardises aux
bouquetires et promen son pe dans les jambes des passants, il se
disposait  sortir du jardin,--quand il aperut un petit abb de sa
connaissance, qui s'empressa de venir  lui avec de grandes
dmonstrations de tendresse et qui se prit  passer familirement son
bras sous le sien.

--Eh! c'est l'abb Goguet, s'cria le chevalier; gageons, fripon, que
vous sortez de chez Belinde ou de chez Zenide?

--Baste! vous gagneriez doublement; je viens de chez toutes les deux.

--L'abb, c'est le ciel qui vous envoie. Comment trouvez-vous mon habit?

--Magnifique.

--Et mes rubans?

--Incomparables.

--Vous avez le got sr... Avez-vous soup?

--Fi donc! avant dix heures?

--Alors je vous emmne: nous souperons ensemble avec Tonton, dans ma
petite maison du faubourg.

Et ils prirent tous les deux la route de l'Opra, non sans s'tre
arrts  maintes reprises dans les cabarets qui se trouvaient sur leur
passage, et sans avoir rendu tous les coups de coude des sous-traitants
et des petits robins dont on tait alors accabl.--Une fois arrivs, ils
allrent se placer sur un des bancs disposs le long des coulisses,
l'abb aprs avoir essuy les quolibets des comdiens, et le chevalier
en s'inclinant devant les flicitations sans nombre que lui attirait son
habit neuf. On jouait ce soir-l les _Indes galantes_, pastorale en
quatre entres, de Fuzelier et de Rameau. Une des nymphes subalternes
les plus en vogue, la petite Tonton, dont avait parl le chevalier de
Pimprenelle, remplissait l-dedans le rle d'une jeune vierge pruvienne
et devait mimer un pas nouveau compos tout exprs pour elle par
Despraux, le plus habile joueur de saqueboute de son temps. Pendant que
l'abb Goguet et le chevalier de Pimprenelle, aprs avoir fait quelque
fracas de leurs lorgnettes et de leurs montres, taient occups 
guigner les femmes des loges avances, sans plus se soucier de la pice
qu'on reprsentait,--ils se virent accosts par un Mondor  la face
rubiconde, coiff d'une perruque volumineuse, et qui se carrait d'un air
d'importance en s'appuyant sur une haute canne de bois des les. Ce
personnage les salua avec toute la majest que comportait sa riche
encolure et s'assit lourdement  ct d'eux, en promenant ses gros yeux
effars sur le groupe des danseurs qui remplissait la scne. C'tait le
protecteur actuel et dclar de Tonton.

Ds qu'il l'aperut au bord de la rampe, un norme sourire serpenta sur
toute la largeur de sa figure; il se balana sur son banc d'un air de
satisfaction, et fit grincer deux ou trois fois sa tabatire, en
toussant et soufflant de manire  couvrir la musique de l'orchestre.--A
ce bruit insolite, Tonton se retourna et ne put dissimuler une violente
envie de rire, qui lui fit manquer un entrechat et excita les murmures
des habitus du parterre. A partir de ce moment, sa danse demeura sans
effet sur le public, et ce fut en dpit de la mesure qu'elle acheva le
pas de caractre o ses partisans l'attendaient pour la juger.--L'acte
fini, elle passa, toute rouge de colre, au milieu des rangs
silencieusement moqueurs de ses rivales, et se hta de remonter dans sa
loge,--suivie du Mondor, du petit collet et du chevalier de Pimprenelle,
qui traversrent bruyamment le thtre en embotant le pas derrire
elle. Tonton touffait de rage; elle gravit quatre  quatre l'escalier
troit, sans faire attention  leurs compliments de condolance. Arrive
 la porte de sa loge, elle se retourna vivement, et la premire chose
qu'elle aperut fut la grosse figure du Mondor, dont l'expression de
douleur comique l'et peut-tre dsarme en toute autre circonstance.
Mais Tonton avait trop sur le coeur sa rcente humiliation, et, lui
attribuant une partie de sa dfaite,--elle lui poussa brusquement la
porte sur le nez.

Le pauvre financier resta deux minutes tourdi. Avant qu'il ft remis de
son motion, l'abb Goguet et le chevalier de Pimprenelle avaient fait
volte-face et descendu quelques marches de l'escalier.

--Oh! oh! dit le chevalier, la petite a sa migraine ce soir,  ce qu'il
me semble.

--Mais... je crois que oui... balbutia piteusement le Mondor.

--Baste! cela ne sera rien, rpliqua l'abb. Il faut parlementer, voil
tout.

--C'est cela, parlementez, mon cher.

En consquence, le Mondor approcha son oeil du trou de la serrure, et
d'une voix qu'il s'effora de rendre aussi pateline qu'il lui fut
possible:

--Tonton, ma petite Tonton... il ne faut pas m'en vouloir; ouvre-moi,
mon bouchon!

Rien ne rpondit.

--Tonton, continua-t-il d'un ton dolent, il y a en bas M. le chevalier
de Pimprenelle qui nous fait l'honneur de nous inviter  souper dans sa
petite maison, avec l'abb Goguet. Tu te rappelles Goguet, ton bon ami?

Mme silence.

Le Mondor eut un moment d'hsitation au bout duquel il parut faire un
effort sur lui-mme:

--Tonton, mon petit nez... tu sais cette dsobligeante que tu dsirais
tant, avec cette livre bleu-de-ciel? eh bien, tu l'auras demain matin.
Hein?

Il n'y eut pas un mouvement.--Le financier suait  grosses gouttes. Au
bas de la rampe, le chevalier et l'abb se tenaient les ctes de
rire.--L'abb, pour se donner une contenance, chantonnait entre ses
dents un couplet qui courait les ruelles:

          L'autre jour, prs d'Annette,
          Un gros berger joufflu,
              Lurelu,
          La rencontrant seulette,
          En riant l'aborda,
              Lurela...

--Tonton... Tonton, tu m'as demand hier un de mes grands laquais; je te
donnerai Saint-Jean--et puis Jasmin... tu entends?

La danseuse entendit sans doute, mais elle n'en montra rien. Le Mondor
laissa tomber ses bras d'un air dsespr.

--Tonton, adieu. Je m'en vais, Tonton. Tu ne me reverras plus, Tonton.

Et il se disposait en effet  descendre lentement l'escalier, lorsque
ses regards tombrent sur ses deux compagnons qui l'examinaient d'un air
railleur.

--Ferme! lui cria le chevalier.

--Encore! dit l'abb.

Il rflchit. Puis, arm de rsolution, il remonta vers la loge; mais
cette fois il y frappa avec assurance et d'une main de matre.

--Allons! se dit-il. Tonton, je t'achterai une folie  Chantilly ou 
Meudon. Tu y donneras des ftes toutes les semaines, et tes amies
Clophile et Guimard en scheront de jalousie.--Partons!

La porte s'tait ouverte.

--Partons! dit la danseuse.




III

LA PETITE MAISON


Le carrosse du Mondor brlait le pav; au bout de dix minutes, il
s'arrta devant une maison dont l'architecture n'offrait rien de
particulirement remarquable.--M. le chevalier de Pimprenelle, ayant mis
pied  terre, s'empressa d'offrir sa main  Tonton pour l'introduire
dans ce galant sjour. L'abb suivait, donnant le bras au
financier.--Ils traversrent ainsi un vestibule de forme circulaire,
vot en calotte, avec des lambris couleur de soufre tendre et des
dessus de porte peints par Dandrillon.--Tonton regarda l'un d'eux, qui
reprsentait Hercule dans les bras de Morphe, rveill par l'Amour.--La
salle  manger qui venait ensuite tait carre et  pans. Elle tait
tendue de gourgouran gros vert et termine dans sa partie suprieure par
une corniche d'un profil lgant, surmonte d'une campane sculpte
enfermant une mosaque en or. Le parquet tait de marqueterie mle de
bois de cdre et d'amarante; les marbres de bleu turquin.--Autour de la
salle, douze trophes dcors par Falconet reprsentaient en relief les
attributs de la chasse, de la pche, des plaisirs de la table et de
l'amour. De chacun d'eux sortaient autant de torchres portant des
girandoles  six branches, qui blouissaient.

Tonton loua beaucoup le got exquis du chevalier de Pimprenelle,--avec
le dsir secret de piquer l'amour-propre du gros Mondor.

--Voyez donc, lui dit-elle, comme ces fleurs font admirablement bien
dans ces jattes de porcelaine bleue, rehausses d'or. En vrit, il n'y
a que M. le chevalier de Pimprenelle pour possder le got de toutes ces
choses.

L'pais Turcaret allait sans doute rpliquer avec quelque aigreur,
lorsqu'il fut interrompu par l'arrive de deux ngres prodigieusement
laids qui entrrent, l'aiguillette au bras, et allrent se placer
silencieusement de chaque ct de la porte. Le chevalier frappa sur un
panneau, et, du milieu du plancher s'leva tout  coup une table
richement servie, autour de laquelle prirent place les convis.--Ces
feries gastronomiques, comme on le sait, avaient t mises  la mode
par le rgent et s'taient continues jusque sous le rgne de Louis
XV.--Pendant un quart d'heure environ, on n'entendit que le tintement
des fourchettes d'argent et le babil du champagne dans le cristal. Le
Mondor et l'abb mangeaient comme quatre, le chevalier buvait comme
douze; il n'y avait que Tonton qui ne buvait ni ne mangeait, parce
qu'elle redoutait l'embonpoint.

Vers le milieu du repas, alors que les langues commenaient  se dlier,
on entendit du bruit soudain dans l'antichambre; et un ngre vint se
pencher discrtement  l'oreille du chevalier de Pimprenelle.

--Eh bien! faites entrer, rpondit-il avec insouciance.

--Ouais!... qu'est-ce que cela signifie? demanda le Mondor en essayant
de cligner l'oeil d'un air malin.

--Je l'ignore. C'est ce maraud de La Brie qui veut  toute force me
parler.

En ce moment, La Brie parut sur le seuil de la salle: il semblait
hsiter et n'oser faire un pas. Sa main tenait un petit billet qu'il
cherchait  dissimuler avec une affectation visible et qu'il tendait de
loin au chevalier. C'tait un adroit coquin que ce La Brie!

--Allons, que me veux-tu? demanda M. de Pimprenelle sans paratre
s'apercevoir de rien.

La Brie redoubla sa pantomime.

--Parle vite.

--C'est que...

--Hein?

--C'est... un billet.

--Un billet? Ventrebleu! y avait-il besoin de tant de mystre pour dire
cela? Et de qui est-il, ce billet?

--C'est un laquais cerise qui me l'a remis.

--Malpeste! Lisez-moi donc un peu cela, l'abb.

--Comment, vous voulez que je...

--Vous savez bien, mon cher, que j'ai la vue basse; et puis cela nous
gayera davantage.

--Hum! dit l'abb en flairant le papier sur tous les cts.

--Voyons! voyons! dit Tonton avec impatience.

--Ah oui! voyons, rpta le Mondor, qui ne cessait pas de manger.

L'abb Goguet brisa le cachet et commena la lecture  haute voix:

  Mon cher chevalier,

  Je vous attends ce soir. Mon mari est  la campagne.--L'amour, qui
  fait commettre tant de fautes, me dicte cette nouvelle imprudence!--A
  ce soir, mon Pimprenelle ador,  ce soir!

--Trs-joli! ravissant! s'cria le Mondor; ce sclrat de chevalier est
couru de toutes les femmes.

--Et la signature? demanda Tonton.

--Recevez nos compliments, ajouta l'abb.

Le chevalier de Pimprenelle sourit  son jabot avec une fatuit
complaisante.

--Au fait, la signature? rpta le Mondor, panoui.

Une vive expression de surprise anima tout  coup les traits de l'abb,
qui balbutia avec quelque embarras:

--Mais... je ne sais si je dois... s'il convient ici...

--Allons donc! fit le chevalier en haussant les paules.

--Pourtant... insista le lecteur.

--Si! si! la signature! vocifrrent les trois convives.

Tonton s'tait prcipite sur le papier et l'avait enlev rapidement aux
mains de l'abb.

Elle jeta ce nom:

--... Louise d'Obligny.

Il y eut un moment de silence, semblable  celui qui suit un coup de
foudre. Le financier avait bondi sur sa chaise: en moins d'une minute,
son visage avait pass par les tons les plus divers, depuis le pourpre
jusqu'au violet, depuis le blanc le plus mat jusqu'au noir le plus
abyssin. Il parvint enfin  se lever de son sige, et aprs des efforts
inous pour ouvrir la bouche:

--Ma femme! s'cria-t-il.




IV

LE DESSERT


Dire ce qu'prouva le Mondor est impossible. Il avait d'abord, sous le
coup de sa premire stupeur, roul dans sa tte les projets de vengeance
les plus extravagants, les coups d'pe les plus furibonds. Il s'tait,
en ide du moins, baign dans une mare de sang et avait pourfendu  lui
seul une demi-douzaine de chevaliers. Cette petite dbauche
d'imagination dura peu de minutes,--le temps de se souvenir des deux ou
trois derniers duels de M. de Pimprenelle. Il n'en fallut pas davantage
pour teindre le beau feu du Mondor. Tout  l'heure c'tait de la
flamme, un moment aprs ce n'tait plus que de la braise.

Il retomba sur sa chaise.

--L'abb... dit-il en soufflant pniblement, donnez-moi  boire.

L'abb lui versa du tokay avec un affectueux empressement. Le financier
but son verre d'un seul trait, puis il se mit  regarder en silence le
chevalier.

--Ainsi, monsieur, reprit-il lorsque ses sens furent un peu rassis,
c'est donc vous l'heureux mortel sur qui madame d'Obligny dispense
aujourd'hui ses faveurs?

Le chevalier carquilla les yeux.

Il tait rest la bouche bante depuis le commencement de cette scne;
son premier mouvement avait t de se retourner vers La Brie,--mais le
valet de chambre avait jug prudent de s'esquiver; c'tait la premire
fois qu'il voyait le Mondor, et sans doute il ne le connaissait pas de
nom. Le chevalier demeura donc seul avec lui-mme, accabl de ce qui se
passait autour de lui, et promenant un regard inexprimable de Tonton 
l'abb et de l'abb au Mondor. Nous ne lui ferons pas cependant
l'outrage de croire qu'il avait des remords ou des scrupules; mais ce
que nous affirmerons en toute sret de conscience, c'est qu'il tait
rellement tonn;--et il y avait si longtemps que rien ne l'tonnait
plus, qu'il lui fallut quelques instants avant de recouvrer l'habitude
de cette sensation.

La brusque interpellation du financier le rappela  lui. Il examina le
poulet qu'il tenait entre les doigts, le tourna, le retourna, et, en fin
de compte, le tendit  M. d'Obligny en lui disant:

--Ma foi! voyez vous-mme... peut-tre reconnatrez-vous l'criture de
madame d'Obligny.

--Laissez donc, rpondit celui-ci: est-ce que je me suis jamais occup
de ces griffonnages-l!--L'abb, donnez-moi  boire.

L'expdient honnte du chevalier tomba ainsi compltement. Il se vit
dans la ncessit de pousser jusqu'au bout l'aventure.

--Alors, monsieur, dit-il, disposez de moi quand bon vous semblera. Je
demeure  vos ordres.

--C'est bien, chevalier. Ceci ne doit point nous empcher d'achever le
repas.--A moins, poursuivit le Mondor en souriant d'un air forc, que
votre belle ne s'impatiente trop. Mais rassurez-vous, fit-il en portant
ses regards sur la pendule, ce n'est point l'heure encore o elle se
retire dans ses appartements.--Et d'ailleurs, j'y pense, n'avons-nous
pas, parbleu! mon carrosse? Puisque nous suivons tous deux la mme
route, j'aurai le plaisir de vous dposer au lieu de votre destination.

Le chevalier de Pimprenelle l'coutait sans comprendre.

--Je crois qu'il a presque de l'esprit ce soir, murmura l'abb 
l'oreille de Tonton.

--Il faut que le vin que tu lui sers soit diantrement bon,
rpondit-elle.

--Allons, Goguet! s'cria le Mondor, qui n'avalait plus que de travers,
chantez-nous quelque chose... mais l, du gai, du drle; vous savez...
La derideri deridera!

--Bon! bon! je comprends, dit l'abb en achevant la bouteille de tokay.
Attention!

Et il entonna d'une voix aigu, mais affreusement enroue, les couplets
amphigouriques suivants, sur l'air populaire: _Un chanoine de
l'Auxerrois_.

        Le vin gnreux que j'ai pris
        Vient de ranimer mes esprits;
          Messieurs, point de chicane;
        Turlututu, chapeau pointu,
        Je vais vous faire un impromptu
          Rempli de coq--l'ne.

        Cupidon s'est fait marchal,
        Et ce dieu ne s'y prend pas mal:
          Lise est son domicile.
        Il met sa forge dans ses yeux,
        Puis en fait jaillir mille feux
          Qui br...

--Assez! exclama imprieusement le Mondor en frappant du poing sur la
table, vous faites souffrir monsieur le chevalier.--Fi! la vilaine voix!
D'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il a hte de partir? N'est-ce pas,
chevalier?

Le chevalier de Pimprenelle se leva en silence:

--Labranche, dit-il  un des laquais, prvenez le cocher de M. d'Obligny
qu'il ait  nous qurir.

--Dis donc, d'Obligny... fit l'abb avin, sais-tu que tu n'es gure
honnte, d'Obligny?

Le financier le repoussa violemment.

--Allons, passe devant, ivrogne!

L'abb s'effaa contre la muraille en grommelant, prcd par Tonton.

A la porte, il y eut un dernier change de civilits entre le chevalier
de Pimprenelle et M. d'Obligny. Aprs quoi, tous les quatre remontrent
en voiture.

--Chez ma femme! cria le Mondor au cocher.




V

LE DRAME


Cette fois, le trajet fut silencieux. Chacun des personnages emports
par cette voiture tait agit de penses si confuses et si incohrentes,
qu'il n'aurait su que dire en prenant la parole. Quelquefois, la lueur
soudaine d'un rverbre passait,--illuminant les acteurs de cette scne
trange, et les montrant fantastiquement groups dans une ellipse
rougetre. Assise devant lui, la danseuse pinait les genoux du petit
collet, qui ronflait  tue-tte et se retournait  chaque coup d'ongle
avec des soubresauts d'Encelade.--Tous les deux reprsentaient le ct
bouffon de ce drame aprs boire, qui avait commenc dans une loge
d'actrice, et qui allait se dnouer dans une alcve conjugale.

La tte doucement renverse sur les coussins du carrosse, les jambes
croises, la main dans son gilet,--le chevalier de Pimprenelle
rflchissait au bizarre et  l'imprvu de sa situation, sans toutefois
songer aux moyens d'en sortir. Il semblait, au contraire, trouver un
certain plaisir  s'enfoncer davantage au sein des complications qui
l'attendaient. Semblable  ces malades singuliers qui, par un esprit de
contradiction inexplicable, s'acharnent  raviver une douleur
demi-teinte, et gotent une sorte de jouissance dans l'excs de leurs
propres maux,--il se plongeait et se roulait avec dlices dans les
difficults qu'il s'tait cres lui-mme. Comment cela finirait-il? Il
l'ignorait et il voulait l'ignorer. Il tait  la fois son acteur et son
spectateur. Il se regardait faire d'un air curieux, et il se promettait
de rire beaucoup de ce qui allait lui arriver.

Ce qu'il y avait l-dedans de plus clair pour lui, c'est que M.
d'Obligny le conduisait chez sa femme.

Il avait plusieurs fois entendu parler de madame d'Obligny comme d'une
personne fort belle et parfaitement  la mode. En cela son valet de
chambre s'tait ponctuellement conform  ses intentions.--Lui-mme
n'tait pas sr de ne l'avoir point rencontre dans quelque salon; mais
ce jour-l elle lui tait si bien sortie de la mmoire qu'il lui aurait
t tout  fait impossible de dterminer la nuance de ses cheveux.

Un moment, il eut la pense de se renseigner auprs du mari.

Mais en levant les yeux, il en eut une compassion relle. Ses mains
taient crispes autour de sa haute canne; son haleine se dgageait mal
de ses poumons oppresss; ses gros yeux regardaient sans voir  travers
la vitre humide de sa respiration. Il tait vident que le financier se
trouvait en proie  l'un de ces cauchemars moraux sans exemple jusqu'
prsent dans son existence alourdie par la sensualit. Non pas que
madame d'Obligny lui tnt tellement au coeur qu'il ne pt se dfendre 
son gard d'un reste de tendresse; non pas que sa vertu se ft toujours
prsente  ses yeux avec des rayonnements galement purs; mais il y
avait dans la faon dont cette nouvelle injure lui avait t rvle
quelque chose de si spontan et de si inattendu, que le mari le plus
cuirass des deux mondes en et t terrifi comme d'une poudre
fulminante qui serait tout  coup partie sous son nez.

Aussi, lorsque le marche-pied de la voiture s'abaissa devant l'htel, le
chevalier prouva-t-il un dernier sentiment charitable;--et au moment o
il se levait pour descendre, le corps pli en deux par la courbe de la
voiture, il se retourna vers le Mondor et lui dit:

--Tenez, financier, si vous voulez m'en croire, nous remettrons la
partie  un autre jour, et nous pousserons jusque chez Tonton pour
terminer de sabler du champagne; quitte ensuite, demain matin,  nous
couper rciproquement la gorge, si tel est votre bon plaisir.

Le financier eut un frisson. Mais il s'tait trop avanc.--Pour unique
rponse, il se leva avec effort derrire le chevalier, qui se dcida 
mettre pied  terre, disant  part lui:

--Maintenant, advienne que pourra!

Au coup de marteau qui alla branler l'htel jusque dans ses plus
intimes profondeurs, un laquais se prsenta sur le seuil, tenant un
flambeau de cire.

--O est madame? lui jeta  la figure M. d'Obligny.

--Madame vient de se retirer dans sa chambre  coucher, rpondit le
laquais.

--clairez-nous.

Puis, ils montrent l'escalier, de compagnie. A la porte de
l'antichambre, ils rencontrrent une soubrette qui les regarda d'un air
ahuri et fit mine de leur barrer le passage.

--Eh bien! Cphise, qu'est-ce que c'est? Ta matresse est-elle donc ce
soir tellement agite par ses vapeurs qu'elle ait donn l'ordre de ne
laisser pntrer personne auprs d'elle?--Tu sais bien pourtant qu'une
telle consigne ne saurait atteindre M. le chevalier de Pimprenelle.

La suivante fixa le nouveau venu.

--C'est bon, mon enfant, tu feras ton mtier d'tonne un autre jour. En
attendant, va-t'en prvenir madame de notre arrive,--entends-tu?

--C'est que... monsieur... balbutia-t-elle, madame vient de renvoyer sa
femme de chambre, et j'ignore... je ne sais...

--Tiens, coquine! fit le Mondor avec impatience en lui jetant une
bourse; entre et annonce-nous.

La suivante obit en poussant un soupir. Elle revint, au bout de cinq
minutes, introduisant M. d'Obligny et M. le chevalier de Pimprenelle.

M. le chevalier tira, avant d'entrer, un petit miroir de sa poche,--et
rpara du mieux qu'il lui fut possible les incongruits que les cahots
de la voiture avaient occasionnes  sa perruque en queue de veau.




VI

LA CHAMBRE A COUCHER


Je passerai sous silence la description de la chambre  coucher de
madame d'Obligny.--Il suffira de savoir que c'tait un rduit dlicieux,
trs-lgamment et trs-richement orn,--trop richement peut-tre,--mais
on ne doit pas perdre de vue que nous sommes chez un financier. L'or
brillait de toutes parts, amorti par le velours. Deux bougies seulement
brlaient, odorantes, sur un guridon.

Madame d'Obligny, en galant dshabill de nuit, lisait, tendue dans une
chaise longue et les pieds chausss de ravissantes petites mules satin
et argent. Un mantelet de mousseline claire enveloppait ngligemment une
taille divine. Un dsespoir couleur de rose, agrablement nou sous le
menton, couronnait un battant-l'oeil sous lequel ses regards se
faisaient plus tendres et moins perants. Ses mouches et son rouge
taient sortis. Ainsi accommode, au milieu du luxe qui resplendissait
autour d'elle,-- cette heure nocturne,--elle tait belle  troubler la
raison d'un saint ou d'un mari. C'tait une grande et blonde femme, aux
yeux langoureux,  la peau blanche, au bras irrprochablement sculpt.
Sa pose tait magnifique, quoiqu'un peu molle.

Elle releva doucement le front, au bruit que fit en entrant son mari,
accompagn du chevalier de Pimprenelle; mais elle garda le livre qu'elle
tenait  la main, et se contenta de saluer avec un sourire. Rien sur son
gracieux visage ne peignait le moindre trouble, n'indiquait la moindre
altration.

M. d'Obligny se sentit comme interdit  la vue de ce calme parfait,--de
cette solitude parfume et silencieuse. Il promena ses yeux autour de
lui. Un moment il crut avoir rv, et il eut honte de son rve. Par
malheur, il russit  s'arracher  cette illusion consolante, et,
s'approchant de sa femme:

--Mille excuses, madame, lui dit-il d'une voix qu'il tenta de rendre
railleuse, si je viens vous dranger de votre lecture. Je n'ai pu
rsister au dsir de vous amener--moi-mme--M. le chevalier de
Pimprenelle... que voici.

Le chevalier s'inclina respectueusement.

--Savez-vous bien, madame, continua le financier, que c'est au plus mal
 vous de nous drober de la sorte vos amis, surtout quand il se fait
que ce sont prcisment les ntres? Sans le hasard qui m'a livr cette
heureuse dcouverte, jamais secret d'tat n'et t mieux gard des deux
parts.

Madame d'Obligny contempla tour  tour son mari et le chevalier. Puis
elle posa le volume sur le guridon, et, croisant les mains, elle dit
machinalement:

--Ah! monsieur est un de mes amis?

Le chevalier, qui regardait les peintures, s'inclina pour la deuxime
fois.

--Figurez-vous, poursuivit M. d'Obligny aprs une pause de muette
indignation, la rencontre la plus originale, la plus extravagante qu'il
soit possible d'imaginer, n'est-ce pas, chevalier?--Nous soupions ce
soir dans sa petite maison, une maison charmante, sur ma parole,
lorsqu'au beau milieu du dessert, un grand maladroit de
valet...--Comment nommez-vous ce butor, chevalier? Est-ce que vous
n'allez pas le faire btonner un peu, en rentrant?

--Certes! murmura le chevalier de Pimprenelle en fermant le poing.

--Lorsque cette espce, dis-je, nous remet sans crier gare, au milieu de
nos brocards et de nos plaisanteries indiscrtes, devinez quoi, madame?

--Je ne devine pas, monsieur, rpondit schement la jeune femme.

--Parbleu! je le crois bien, pensa le chevalier, qui se mordit la lvre.

--Votre poulet!

--Mon poulet?...

--Tenez, madame, le voici encore--un peu chiffonn, il est vrai--c'est
qu'il a pass par plusieurs mains avant de me revenir.

Madame d'Obligny tendit le bras avec effort et approcha lentement le
papier de la bougie.--Pendant qu'elle en faisait la lecture  voix
basse, le financier, blme de fureur, l'examinait avec une surprise sans
pareille. Nulle inquitude ne s'tait manifeste sur le visage de sa
femme, aucun nuage n'avait pass sur son front pur, pas un signe n'avait
altr la parfaite harmonie de ses traits. C'tait l'impassibilit
personnifie, l'immobilit faite chair.--Quand elle eut fini de lire, un
sourire erra sur ses lvres, et elle se prit  regarder plus
attentivement le chevalier de Pimprenelle.

Le chevalier s'inclina pour la troisime fois.

--Eh bien! madame? s'cria le mari d'un air tragique, en essayant,--mais
en vain,--de croiser ses bras sur son norme poitrine.

--Eh bien! monsieur? attendit-elle.

--Avouez que cette aventure est au moins curieuse.

--Trs-curieuse, en effet, rpta-t-elle sans dtacher les yeux de
dessus le chevalier.

--C'est inimaginable, se dit celui-ci; elle n'clate pas comme je devais
m'y attendre; qu'est-ce que cela cache donc?

--Certes, reprit M. d'Obligny,--en lchant cette fois les guides  sa
verve maritale,--je n'ignorais pas que, depuis bientt trois semaines,
un homme s'introduisait tous les soirs par la porte drobe de
l'htel,--que cet homme, qui avait gagn l'un aprs l'autre tous mes
gens, tait reu par vous dans ce mme appartement o, en cas d'veil,
il pouvait trouver un refuge dans ce cabinet de toilette;--que cet homme
enfin avait t plusieurs fois aperu sortant d'ici  la pointe du
jour... Mais, par la maugrebleu! madame, j'avoue que j'tais loin de
songer  M. le chevalier de Pimprenelle,--et que j'eusse plutt inclin
pour mon jeune cousin, le vicomte de Trublay!

La jeune femme tait devenue,  ces mots, d'une pleur de marbre, et un
tremblement nerveux agita son corps.

--Permettez! permettez! s'cria le chevalier, qui avait cout
attentivement, et dont les oreilles tintaient au cliquetis de ces
dernires paroles;--qu'est-ce que vous dites donc l, s'il vous plat?
Vous confondez...

Un regard de madame d'Obligny, prompt comme l'clair, vint clouer sur sa
bouche la suite de son apostrophe.

--Que voulez-vous dire? demanda le Mondor.

--Recommencez-moi mon histoire, mon cher. Voyons. D'abord, dites-vous,
je m'introduis tous les soirs dans votre htel par une porte drobe.

--Oui. Germain m'a tout avou.

--Bon. Ensuite, je suis reu ici par...

--Le nierez-vous peut-tre?

--Mais... je ne dis pas, reprit-il aprs avoir regard madame
d'Obligny.--Et enfin, je me cache, au besoin, dans un cabinet attenant
sans doute  cette chambre, n'est-ce point?

--Celui-ci.

--Ah! ah! fit le chevalier en se dirigeant de ce ct; je ne suis pas
fch de reconnatre un peu les localits...

La financire l'avait suivi jusque-l avec une anxit croissante;--et
au moment o, s'approchant d'un air curieux, il poussa du doigt le
bouton qui ouvrait le mystrieux cabinet, elle s'lana vers lui avec un
cri d'effroi.

Le chevalier referma la porte,--mais il avait eu le temps d'apercevoir
dans l'ombre un quatrime personnage.

--Ne craignez rien, madame, dit-il galamment; nous n'ignorons pas qu'un
cabinet de toilette est comme un sanctuaire, o la desse et ses grands
prtres ont seuls le droit de prsence.

Puis, se retournant vers M. d'Obligny, dont l'accablement paralysait
toutes les facults:

--Vous tes parfaitement renseign, monsieur, et je vois que rien
n'chappe  votre oeil vigilant. Il est donc inutile d'empcher plus
longtemps le repos de madame, qui me permettra de prendre cong d'elle
et de vous.

--Ainsi, s'cria le Mondor d'un ton dsespr et comme pour qu'il ne lui
restt plus un seul doute sur son malheur;--ainsi vous avouez, madame,
avoir crit ce billet au chevalier? Vous reconnaissez votre criture;
c'est bien vous qui avez trac ces lignes coupables?...

--Oui, monsieur.

A son tour, le chevalier de Pimprenelle ne put retenir une exclamation
de surprise.--Il regarda fixement la jeune femme, dont une faible
rougeur vint colorer la joue, et qui baissa les yeux non sans quelque
marque de confusion.

--Allons, pensa-t-il, je vois ce que c'est; je paye pour M. le vicomte
de Trublay; c'est l une femme d'esprit ou je ne m'y connais pas--et je
m'y connais.

Et il fit quelques pas en arrire pour se retirer.

Le financier, sortant enfin de sa ptrification absolue, reprit son
chapeau sur l'ottomane o il l'avait pos en entrant, passa sa canne de
sa main droite dans sa main gauche, et saluant sa femme avec toute la
gravit dont il tait capable:

--J'espre, madame, lui dit-il, qu'aprs le retentissement que cette
affaire court risque d'avoir sous peu de jours, vous comprendrez la
ncessit d'aller passer quelque temps en Touraine, au sein de votre
famille. Une rupture  l'amiable et sans bruit nous pargnera les tracas
toujours insparables d'une action judiciaire.

Madame d'Obligny,--bien vite remise de son motion de tout 
l'heure,--n'eut pas un geste, pas un mouvement qui traht sa pense.
Elle resta belle et froide.

--Pour nous deux, chevalier, reprit-il avec un effort, c'est une affaire
 vider sur un autre terrain. Nous nous reverrons.

--A votre aise, monsieur, fit le chevalier en tourmentant son jabot.

La financire se leva pour reconduire les deux visiteurs. A la porte de
sa chambre, elle s'inclina une dernire fois devant le chevalier de
Pimprenelle en lui lanant un loquent regard qui semblait dire:

--Comptez sur ma reconnaissance.

A quoi M. le chevalier de Pimprenelle rpondit par un sourire d'une
impertinence victorieuse, et qui pouvait se traduire par ces mots:

--Je l'espre bien.

Au bas de l'escalier, M. le chevalier remonta dans le carrosse qui
l'attendait,--et se fit reconduire chez lui, aprs avoir reconduit la
danseuse. Quant  l'abb Goguet, il fut impossible de l'arracher de la
place o il s'tait pelotonn et o il ronflait comme une trompette
marine. Il passa donc la nuit dans la voiture.

La voiture passa la nuit dans l'curie.




VII

LE DNOUMENT

      Pourquoi nous marier,
      Quand les femmes des autres
      Se font si peu prier
      Pour devenir les ntres?

  COLL.


C'tait le lendemain.

--Une lettre pour monsieur, dit La Brie.

--Donne, beltre, fit le chevalier de Pimprenelle.

Le chevalier dcacheta et lut ce qui suit:

  Mon cher chevalier,

  Je sais tout.--Ce matin, madame d'Obligny est entre sur la pointe du
  pied dans mon cabinet. Elle tenait  la main ce fameux poulet que vous
  savez, et elle le posa devant moi sans mot dire. Puis elle prit une
  plume sur mon pupitre et traa quelques lettres  ct de la
  signature. L'criture tait diffrente. Je tombai de mon haut.

  --Fi! monsieur, me dit-elle; ne voyez-vous pas que c'tait une
  comdie imagine avec M. le chevalier de Pimprenelle pour vous gurir
  de votre sotte jalousie?

  Savez-vous, mon cher, que vous tes l'un et l'autre de parfaits
  comdiens? J'en suis encore dlicieusement tourdi. Acceptez un
  million d'excuses et venez dner ce soir avec nous.--Madame d'Obligny
  vous en prie.

  D'OBLIGNY.

Le chevalier sourit et mit la lettre dans sa poche.

Mais il n'alla pas chez le Mondor--parce qu'il rencontra sur son chemin
le vicomte de Trublay qui lui proposa un coup d'pe.

M. le chevalier de Pimprenelle en eut pour huit jours de lit,--au bout
desquels, par malheur pour la moralit de ce conte, il se rendit, sans
encombre,  une nouvelle invitation du financier--et de la financire.

Ce conte se passera donc de moralit.




LES PETITS JEUX

LETTRE DU VIEUX CHEVALIER DE PINPAR, TOMB EN ENFANCE

A MA PETITE NICE ANTOINETTE


Chre petite masque,--je le rpte souvent avec regret: on s'ennuie 
mourir dans les salons modernes. Il n'y a pas jusqu'aux jeux innocents
qui ne soient mlancoliques, guinds, surveills, enfin du dernier
bourgeois, comme nous disions jadis. On en est rest au surann _Portier
du couvent_ et  l'ternel _Baiser sous le chandelier_. , qu'on me
ramne chez le duc de Penthivre!

Il faut, ma friponne Antoinette, que tu rformes tout cela. Et justement
je viens de retrouver, au fond de mon secrtaire en bois de
Sainte-Lucie, un imperceptible portefeuille de maroquin ayant appartenu
 ta grand'mre. Spirituelle et gracieuse mmoire, ombre couronne de
fleurs! Ce petit livre tait celui o elle inscrivait les gages dposs
entre ses mains par les joueurs de ses mardis et de ses vendredis.

A la premire page, je lis:

M. de Champcenetz, une tabatire;

Madame de Breteuil, une agrafe en diamants;

M. Dorat-Cubires, un pois chiche;

M. l'abb Souchot, un mdaillon, un d  coudre, un noeud de rubans et
une jarretire;

Mademoiselle de Chamorin, un ventail;

M. Mardelles, ses deux montres.

Ce petit livre m'a rajeuni de quarante ans, de cinquante ans; j'y ai
revu, comme dans un miroir enchant, tous les visages aims de cette
poque lointaine, qui comptait tant d'aimables visages; j'ai cru en
entendre sortir, comme d'un coquillage o s'agitent les bruits de la
mer, des paroles et des chants tels que je n'en entends plus--depuis que
j'ai cess de jouer  tous les jeux.

Ceux qu'on nomme les _Petits jeux_ particulirement menacent de
disparatre peu  peu; je sais bien que les gens svres ne trouveront
pas grand mal  cela; moi-mme je regretterai mdiocrement le
_Corbillon_ et la _Cassette_; des questions comme celles-ci ne m'ont
jamais paru fort rjouissantes: Je vous vends ma cassette; que
voulez-vous qu'on y mette?--Une noisette, une allumette, une assiette,
une cuvette, une sonnette, etc.

Je ferai galement bon march du gothique _Pied de boeuf_: une, deux,
trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, je tiens mon pied de boeuf.
J'y renoncerai, malgr la jolie chanson qu'il a inspir  Panard:

    Je rvais l'autre jour
    Qu'avec vous et l'Amour
    Je jouais sur l'herbette...

Mais j'allais avoir trop de mmoire.

Ce que je voudrais dfendre,--en dehors, bien entendu, de certains
petits jeux vieux comme le monde et qui dureront autant que lui, tels
que: les _Quatre coins_, prtexte  tant de charmants tableaux, la _Main
chaude_, _Petit bonhomme vit encore_, _Tirez-lchez_;--ce que je demande
du moins la permission de regretter tout haut, ce sont ces
divertissements ingnieux qui taient la joie et le sourire ravissant de
nos runions d'il y a... ne comptons plus; ce sont les jeux de
l'_Avocat_, de la _Volire_, des _Mtamorphoses_, du _Secrtaire_, de
cent autres encore vers lesquels mon esprit s'est retourn ce matin
pendant que je parcourais les tablettes de ta grand'mre.

Je te les envoie, ces tablettes, ma chre nice; et, de ma grosse et
tremblante criture, j'y joins quelques notes qui t'intresseront
peut-tre. Si elles ne t'intressent pas, mon Dieu, je ne regretterai
point le temps que j'ai mis  les rassembler, car j'aurai vcu deux ou
trois heures dans le pass; j'aurai foul une fois de plus d'un pas
attendri le gazon de mon adolescence; je me serai donn une dernire
fte, comme ce pauvre Brummel, qui, sur la fin de sa vie, retir dans
une modeste chambre de Calais, allumait chaque soir une trentaine de
bougies et faisait--rception imaginaire!--annoncer par son domestique
les plus grands noms de l'Angleterre. Moi, ce ne sont pas des lords et
des pairs que j'voque; ce sont de petites figures espigles, de
mignonnes ttes poudres, des joues rougissantes et qui se tendent pour
subir leur punition, des robes couleur du jour que l'on dirait sorties
de l'armoire des fes, des clats de rire argentins, des chuchotements
qui annoncent des conspirations, et des regards, ah! des regards comme
on n'en voit plus,--surtout depuis que ma vue est devenue si basse.

Le nom de mademoiselle de Saint-Graverand, inscrit  la deuxime page,
me rappelle un incident qui tourna  sa confusion. C'tait une personne
admirablement belle que mademoiselle de Saint-Graverand, mais elle avait
une dose de simplicit qui la rendait le plastron de nos amusements. Ce
soir-l, au nombre de huit ou dix personnes, nous jouions : _J'aime mon
amant par A_.

Ta cleste grand'mre avait dit:--J'aime mon amant par A, parce qu'il
est affable; je le nourris d'amandes, je l'envoie  Avignon, je lui fais
prsent d'un arostat, et je lui donne un bouquet d'anmones.

Madame de Serrire:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est agaant, je
le nourris d'alouettes, je l'envoie  Antioche, je lui fais prsent d'un
anthropophage, et je lui donne un bouquet d'absinthe.

Mademoiselle Gay, une brune des plus engageantes:--J'aime mon amant par
A, parce qu'il est audacieux, je le nourris d'abricots, je l'envoie 
Antibes, je lui fais prsent d'une arbalte, et je lui donne un bouquet
d'aubpine.

Quand ce fut au tour de mademoiselle de Saint-Graverand, voici les
paroles qu'elle pronona:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est
_ardi_...

Je te laisse  deviner nos clats de rire.

Il est juste de dire que cette dlicieuse niaise prenait une revanche
clatante dans la _Clef du jardin du roi_, o elle tait servie par une
merveilleuse volubilit. C'est un exercice de mmoire, qui tire son
origine, je crois, d'une chanson populaire. Je vous vends la clef du
jardin du roi, voil le commencement;--et voici la fin, qui fera
comprendre tout le mcanisme du jeu: Je vous vends le seau qui a
apport l'eau qui a teint le feu qui a brl le bton qui a tu le
chien qui a dvor le chat qui a mang le rat qui a rong la corde qui
tient  la clef du jardin du roi.

Tu t'tonneras sans doute de ce qu'une tte blanche comme moi ait gard
le souvenir de ces enfantillages. J'ai vu passer bien des vnements
dont il ne me reste plus aujourd'hui qu'une image confuse; j'ai oubli
les noms d'une grande quantit de mes amis, j'ai oubli les serments
qu'on m'a faits et ceux que j'ai pu faire, j'ai oubli des joies, des
dsespoirs, des heures d'orgueil suprme;--mais jamais je n'ai oubli ce
couplet, que je peux rpter encore, sans hsitation, comme  quinze
ans:

    Celui-l n'est point ivre qui trois fois dira:
    Blanc, blond, bois, barbe grise, bois,
    Blond, bois, blanc, barbe grise, bois,
      Bois, blond, blanc, barbe grise.

Ce qui surnage pour moi au-dessus des temps philosophiques, guerriers et
parlementaires que j'ai traverss, c'est le jeu de _Berlurette_, de
_Chiquette_, de _Berlingue_, du _Capucin_, de la _Pantoufle_ et du
_Chnif-chnof-chnorum_. Le plus clair de mon exprience, c'est _Vive
l'amour, l'as a fait le tour!_

Quelque temps avant la rvolution, j'ai jou au _Colin-Maillard  la
silhouette_ avec le jeune M. de Chateaubriand, dont la destine devait
tre si tonnante. Peut-tre ignores-tu ce que c'est que cette sorte de
Colin-Maillard; alors imagine-toi un rideau transparent devant lequel
chacun passe  son tour en faisant des grimaces et des contorsions
risibles. Il faut que celui qui est plac derrire le rideau devine la
personne qui passe. Les hommes mettent quelquefois des bonnets de femme
et des mantelets, pour n'tre point reconnus. J'ai vu aussi des jeunes
gens monter  califourchon l'un sur l'autre; cela formait les groupes
les plus plaisants du monde.--Le dernier de tous, M. de Chateaubriand se
dessina, lent et svre, sur le rideau. Il fut immdiatement reconnu. Ce
jeune Breton n'avait pas du tout l'instinct du _Colin-Maillard  la
silhouette_, mais pas du tout.

Il n'en tait pas de mme de M. l'vque d'Autun; son enjouement et son
esprit faisaient merveille. Au jeu des _Comparaisons_, il s'entendit
ainsi interpeller par la grasse madame de Chessy:

--A quoi me comparez-vous?

--Je vous compare  une pincette, lui rpondit-il.

--Oh! oh! se rcria l'auditoire.

--Sans doute; la pincette attise le feu... comme madame; voil pour la
ressemblance. La pincette, en attisant le feu, s'chauffe... tandis que
madame reste toujours froide; voil la diffrence.

Pour ce qui est de moi, si j'ose prendre rang aprs des noms si fameux,
je puis dire que j'excellais particulirement  la _Sellette_, aux
_Propos interrompus_ et aux _Devises_. Mon apprentissage fut assez long
toutefois, et je me vis dans les premiers temps en butte  maintes
mystifications. Au _Pince sans rire_ entre autres, qui consiste  se
prsenter  tour de rle devant une personne lue et  se laisser pincer
par elle soit le menton, soit le nez, soit les joues, soit le front; au
_Pince sans rire_, dis-je, je fus bafou de la plus complte faon: mon
pinceur, devant qui j'tais le dernier  passer, avait frott deux de
ses doigts  un bouchon brl, sans que je m'en fusse aperu; il me
traa de grandes virgules noires sur la figure. Je retournai  ma place:
toute la compagnie riait, et je riais comme toute la compagnie, sans
savoir pourquoi. Les choses furent pousses si loin qu'on me laissa
sortir dans cet tat; mon cocher me regarda avec stupeur, mais, croyant
 une gageure, il ne m'avertit de rien et me conduisit  la
Comdie-Italienne, o j'avais l'habitude de finir mes soires. L
seulement les clats de rire qui m'accueillirent  mon entre me
donnrent quelque soupon: je tirai mon petit miroir;  peine y eus-je
jet les yeux que je reculai pouvant.

Je dois avouer que le jeu du _Pince sans rire_ n'est souvent pas du got
de tout le monde.

Quelques-uns lui prfrent, et je suis de ceux-l, le jeu de la
_Toilette_, o chacun reprsente un objet d'ajustement; le jeu de _M. le
cur_, qui met en scne tout le personnel d'une paroisse: carillonneur,
bedeau, chantre, enfant de choeur; celui de _Combien vaut l'orge?_
demande  laquelle les joueurs doivent rpondre successivement,
dans un ordre convenu, et avec la plus grande prestesse:
Comment?--diable!--peste!--vingt sols;--s'il vous plat?--c'est bien
cher, etc.

Les mots  deviner et les choses  chercher ont aussi leur intrt. Que
de fois ne m'a-t-on pas fait chercher une pingle au son du violon; plus
j'approchais de l'objet cach, plus le musicien jouait fort; plus je
m'en loignais, plus son jeu se ralentissait. Une fois, c'tait Viotti
qui tenait le violon; nous demeurmes dans le ravissement pendant une
demi-heure; j'oubliais de chercher l'pingle, et lorsque je l'eus
aperue, je dtournai vite les yeux, afin de prolonger les accords du
clbre artiste.

Quand Viotti manquait, c'tait un sifflet que nous nous faisions passer
et dans lequel nous soufflions de temps en temps, en chantant:

    Il est pass par ici,
    Le furet du bois, mesdames;
    Il est pass par ici,
    Le furet du bois joli.

Il fallait saisir l'instrument entre les mains du siffleur, ce qui
n'tait pas facile;--on l'attacha un jour derrire M. Petit-Radel, et
chacun vint y souffler en tapinois. Lui de se retourner brusquement, et
nous de nous enfuir. Cela recommena quinze ou vingt fois, au bout
desquelles il finit par se donner au diable et par nous demander merci.

Je m'arrte  mon tour. Chre enfant, tu liras d'autres noms, inconnus
ou clbres, tous  demi effacs, sur ce portefeuille qui a dormi si
longtemps dans les tiroirs de mon reliquaire mondain. Avant qu'ils
s'effacent tout  fait, ils auront vu du moins, ces amis de l'adore qui
fut ta grand'mre, se fixer sur eux tes yeux profonds et purs; regarde
bien alors cette poussire du crayon, et si tu la vois s'animer tout 
coup comme sous un souffle inconnu, ne t'tonne pas, Antoinette: c'est
que l'me du souvenir aura pass pour un instant dans ces pages.




LES PASSE-TEMPS DE M. DE LA POPELINIRE




I


L'aventure de la chemine tournante a rendu M. de la Popelinire
immortel. Son argent, ses relations et ses crits ne l'avaient rendu
simplement que fameux. Il ne serait peut-tre pas facile aujourd'hui de
reconstruire cette physionomie de financier romanesque, pompeux, despote
et dvor surtout par la passion du bel esprit. Les points de
comparaison avec des types de notre poque nous manqueraient presque
absolument.

La Popelinire a compos beaucoup de prose et de vers. D'abord,
c'taient ses propres comdies qu'il faisait reprsenter sur son
thtre, o naturellement on les trouvait fort bien tournes; nous
croyons qu'elles sont toutes restes manuscrites. Deux ouvrages
seulement de la Popelinire ont t imprims, _Dara_ et les _Tableaux
des Moeurs du temps_. Ce sont deux rarets bibliographiques.

_Dara_ parut pour la premire fois en 1760; c'est un volume grand
in-8, tir  trs-peu d'exemplaires, vingt-cinq, assure-t-on. Les
aventures qui y sont racontes ne sortent pas du cadre ordinaire des
romans musulmans; on y rencontre cependant quelques situations
pathtiques et un certain art de composition. Bien que la Popelinire
et alors soixante-huit ans, et que sa femme adultre ft morte depuis
plusieurs annes, il ne put s'empcher, dans les premires lignes de
_Dara_, d'exhaler un reste de colre contre celle qu'il avait tant
aime, contre cette petite-fille de Dancourt, qui avait hrit de son
grand-pre l'esprit et la lgret.

Si je voulais, dit-il, rappeler ici la fatale anne de ma vie o je me
suis vu rduit  quitter mes amis, ma famille, ma chre patrie, pour me
retirer dans les dserts, il faudrait dvelopper les intrigues secrtes,
les manoeuvres impies par lesquelles une femme a pu parvenir  renverser
un homme d'honneur. Mais je suis le mme homme toujours; et s'il a plu
au ciel de terminer la vie de cette femme criminelle, je ne la regarde
plus sur cette terre que comme la pince de poussire que je serre en
mes doigts. Je lui pardonne, Dieu m'en est tmoin, je lui pardonne tous
les maux, tous les tourments qu'elle m'a causs; je ne veux pas mme
tendre ce sentiment plus loin, de peur qu'il ne s'y rpandt malgr moi
quelques lumires sur des vnements dj connus, dont on a toujours
profondment ignor les causes, et qui peut-tre exciteraient  les
rechercher...

Je prviens donc que si j'emploie le loisir que je trouve dans ma
retraite  rassembler les choses qu'on va lire, ce n'est que parce
qu'elles n'ont aucun rapport avec moi; je prviens que rien ne m'est
plus tranger que toute l'histoire que je vais crire, etc., etc.

Quoi qu'il en dise, on sent que la blessure est toujours saignante chez
le pauvre financier. Cette sensibilit sera plus tard une excuse au
cynisme et aux carts que nous aurons  reprendre en lui; cela ne
s'applique pas  _Dara_, qui n'a rien de bien galant, malgr la
rputation que les catalogues lui ont faite, et quoique la scne se
passe dans le srail d'Alep. Une seconde dition en fut publie l'anne
suivante en vue du public[1].

  [1] _Dara_, histoire orientale en quatre parties. A Amsterdam, et se
    trouve  Paris, chez Bauche, libraire, quai des Augustins, _A
    l'Image Sainte-Genevive_; 2 vol. petit in-12.

Les _Tableaux des Moeurs du temps dans les diffrents ges de la vie_
sont bien autrement importants. La dcouverte qu'on en fit, aprs la
mort du fermier gnral, excita un scandale assez plaisamment racont
dans les _Mmoires secrets_,  la date du 15 juillet 1763. Nous citons
l'article: Tout le monde sait que M. de la Popelinire visait  la
clbrit d'auteur; on connaissait de lui des comdies, des romans, des
chansons, etc.; mais on a dcouvert depuis quelques jours un ouvrage de
sa faon qui, quoique imprim, n'avait point paru: c'est un livre
intitul _Les Moeurs du sicle_, en dialogues. Il est dans le got du
_Portier des Chartreux_. Ce vieux libertin s'est dlect  faire cette
production licencieuse. Il n'y en a que trois exemplaires existants. Ils
taient sous les scells. Un d'eux est orn d'estampes en trs-grand
nombre; elles sont relatives au sujet, faites exprs et graves avec le
plus grand soin. Il en est qui ont beaucoup de figures, toutes
trs-finies. Enfin, on estime cet ouvrage, tant pour sa raret que pour
le nombre et la perfection des tableaux, plus de vingt mille cus.

Lorsqu'on fit cette dcouverte, mademoiselle de Vandi, une des
hritires, fit un cri effroyable, et dit qu'il fallait jeter au feu
cette production diabolique. Le commissaire lui reprsenta qu'elle ne
pouvait disposer seule de cet ouvrage, qu'il fallait le concours des
autres hritiers; qu'il estimait convenable de le remettre sous les
scells jusqu' ce qu'on et pris un parti; ce qui fut fait. Ce
commissaire a rendu compte de cet vnement  M. le lieutenant gnral
de police, qui l'a renvoy  M. de Saint-Florentin. Le ministre a
expdi un ordre du roi, qui lui enjoint de s'emparer de cet ouvrage
pour Sa Majest; ce qui a t fait.

Depuis lors, il s'coula un assez long espace de temps, pendant lequel
on n'entendit plus parler de ce mystrieux exemplaire. Le _Manuel du
Libraire_, de Brunet, dit qu'il passa en Russie; il le signale dans le
catalogue des livres prcieux du prince Michel Galitzin, _Moscou_, 1820.
Unique exemplaire (ce sont les termes du catalogue), imprim sous les
yeux et par ordre de M. de la Popelinire, fermier gnral, qui en fit
aussitt briser les planches; ouvrage rotique, remarquable par vingt
miniatures de format in-4, dont seize en couleur et quatre au lavis, de
la plus grande fracheur et du plus beau faire, reprsentant des sujets
libres. M. de la Popelinire est peint sous divers points de vue et
d'aprs nature, dans les diffrents ges de la vie. C'est un ouvrage
d'un prix infini, par cela mme qu'il est le _nec plus ultr_ de ce que
peuvent produire le luxe et une imagination drgle. Un vol. gr. in-4,
rel. en mar. r. Brunet ajoute: Cinq ans aprs la publication de ce
catalogue, les livres prcieux du prince Galitzin furent envoys  Paris
pour y tre livrs aux enchres publiques. Les _Tableaux des Moeurs du
temps_ faisaient partie de cet envoi; mais, ayant t vendu  l'amiable
et  trs-haut prix  un amateur franais, cet ouvrage n'a pas d tre
compris dans le catalogue des livres du prince russe, publi pour la
vente qui s'est faite le 3 mars 1825.

Il y a six ou sept ans, les _Tableaux des Moeurs du temps_ appartenaient
 M. J. Pichon, prsident de la socit des bibliophiles, qui en avait
refus trois mille francs[2]. Nous sommes loin, comme on voit, de
l'estimation des _Mmoires secrets_. On dit que quelques dessins ont
disparu. Quant aux deux autres exemplaires, nous ne savons o ils ont
pass; peut-tre ont-ils t dtruits.

  [2] _Les Tableaux des Moeurs du temps_ sont aujourd'hui la proprit
    d'un Anglais domicili  Paris, M. Frdric Hankey, dont le cabinet
    est un des plus somptueux qui existent.

Nous indiquerons l'ordonnance de l'ouvrage de M. de la Popelinire, et
nous en donnerons des extraits qui, sans alarmer la morale, initieront
nos lecteurs  quelques-unes des habitudes de la vie prive au XVIIIe
sicle.




II


Les _Tableaux_ comprennent dix-sept dialogues, qui donnent l'histoire de
la jeunesse et du mariage de mademoiselle Thrse de Se..., jeune
personne du meilleur monde.


PREMIER DIALOGUE.--MRE CHRISTINE, MATRESSE DES NOVICES ET DES
PENSIONNAIRES DU COUVENT DE ***; MADEMOISELLE DE SE..., PENSIONNAIRE
SOUS LE NOM DE THRSE.

La mre Christine surprend Thrse  sa toilette et lui reproche sa
coquetterie; elle cherche  la retenir au couvent, en lui montrant les
cueils de la socit.


DEUXIME DIALOGUE.--THRSE, LA GOUVERNANTE.

La gouvernante de Thrse vient lui annoncer qu'on la marie avec le
comte de ***.--Le comte de ***! s'crie Thrse; je n'en ai jamais ou
parler. Comment est-il fait?

LA GOUVERNANTE.--La femme de chambre de madame,  qui madame dit tout et
qui ne me cache rien, m'a assur que c'est un homme de grand mrite.

THRSE.--Ah! je t'entends; c'est un vieux.

LA GOUVERNANTE.--Non; c'est un homme revenu de la premire jeunesse, et
voil tout.

THRSE.--O penses-tu qu'il cherche  me voir? Je ne voudrais pas que
ce ft  l'glise; il ne me distinguerait jamais dans ce choeur, parmi
trente pensionnaires que nous sommes. N'y aurait-il pas moyen d'inspirer
 ma chre maman de me faire venir dner chez elle? M. le comte pourrait
m'y voir  son aise, sans faire semblant de rien. Je t'assure bien que,
pour moi, j'aurai l'air d'tre sur tout cela d'une ignorance profonde,
et qu'il ne se douterait seulement pas que j'eusse jamais entendu parler
de lui.

LA GOUVERNANTE.--C'est--dire qu'il vous verrait gambader, sauter au cou
de votre maman, avec votre gaiet et votre vivacit ordinaires.

THRSE.--Assurment.

LA GOUVERNANTE.--Eh! voil prcisment ce qu'il ne faut pas.

THRSE.--Quoi! est-ce que tu veux que je me contraigne?

LA GOUVERNANTE.--Oui, oui, et beaucoup. Vous ne connaissez pas les
hommes: ce sont de drles d'animaux. Nous ne les servons jamais si bien
qu'en les trompant, parce qu'ils voient ordinairement la plupart des
choses tout de travers; et presque tout dpend de leur premire
impression. Un extrieur anim, une dmarche lgre, des yeux qui se
laissent aller, ne leur plaisent pas  propos de mariage; cela semble
leur annoncer pour l'avenir une femme vive, inconstante, volage. Mais un
maintien compos, un air timide et des regards abattus, mettent d'abord
un prtendu  son aise, en ce qu'il lui semble qu'une fille qui se
prsente ainsi reconnat dj sa dpendance et lui rserve l'honneur de
triompher de sa modestie.

THRSE.--C'est donc  dire, ma bonne, qu'il faut que je m'tudie sur
tout cela, jusqu' ce que le mariage soit fait?

LA GOUVERNANTE.--Oui, vraiment, mademoiselle.

THRSE.--Mais le lendemain?

LA GOUVERNANTE.--Oh! le lendemain, ce sera une autre paire de manches;
nous verrons cela.

La gouvernante achve de coiffer Thrse.


TROISIME DIALOGUE.--MADAME DE SE..., THRSE.

Madame de Se... ne prcde que de quelques minutes le comte de ***. Elle
confirme les paroles de la gouvernante et donne  sa fille, sur la
fortune de son futur, des dtails o se trahissent les cts positifs de
la Popelinire:--C'est un homme de bonne maison; il n'a que trente-huit
ans, il jouit des biens de feu son pre. Ces biens, dont j'ai vu l'tat,
consistent en deux fort belles terres situes dans le Prigord, en
rentes sur la ville et en actions. Tout cela lui compose plus de
cinquante mille livres de rente, sans compter une maison  lui, bien
toffe, et o rien ne manque.--Vous tes financier, monsieur Josse!


QUATRIME DIALOGUE.--M. LE COMTE DE ***, MADAME DE S..., THRSE.

_Prsentation._--Tenez, monsieur, voulez-vous m'en croire? abrgeons les
rvrences et surtout les compliments, qui vous mettraient tous deux
fort mal  votre aise. Voil ma fille que je vous prsente au travers
d'une grille; on vous a dit, dans le monde, qu'elle tait si belle! Eh
bien, voil pourtant tout ce que c'est.

Ainsi parle, en femme d'esprit, madame de Se..., et le comte de riposter
de son mieux. Thrse se laisse baiser la main par la fentre du
parloir, et l'on fixe  huitaine le jour des noces.


CINQUIME DIALOGUE.--AUGUSTE, THRSE.

Jusque-l l'oreille la plus inquite ne trouverait pas  reprendre un
mot  ces entretiens. Mais il ne va pas en tre ainsi dsormais, et
notre analyse sera maintes fois oblige de s'abstenir. Voici, par
exemple, mademoiselle de Ri..., appele Auguste par ses camarades;
mademoiselle Auguste est une grillarde, qui en sait long sur la vie de
couvent; nous ne la suivrons pas dans ses rvlations indiscrtes. Le
bout des cornes du satyre commence  percer chez la Popelinire.


SIXIME DIALOGUE.--LE MARQUIS, THRSE, AUGUSTE.

Le marquis est un petit chapp de collge, cousin de mademoiselle
Auguste. On tire le verrou, et l'on joue  la main chaude. _Proh pudor!_


SEPTIME DIALOGUE.--THRSE, LA GOUVERNANTE.

LA GOUVERNANTE.--Enfin, mademoiselle, le voil, ce grand jour! Il faut
songer  vous habiller.

THRSE.--Ah! ma bonne, je n'en ai pas dormi de toute la nuit. Cela me
trouble l'esprit. Je frmis en pensant que ce soir mme un homme va
m'emmener chez lui pour y vivre selon ses volonts. Eh! qui sait si j'y
serai bien ou mal, et comment les choses tourneront!

LA GOUVERNANTE.--Vos rflexions ne sont pas hors de saison: j'ai appris
des particularits...

THRSE.--Ah! ma bonne, qu'est-ce qu'on t'a dit? Apprends-moi vite!

LA GOUVERNANTE.--C'est quelque chose qui ne vous plaira pas, et qu'il
est bon, je crois, pourtant, que vous sachiez.

THRSE.--Eh bien? eh bien donc?

LA GOUVERNANTE.--C'est que monsieur le comte de *** a une matresse.

THRSE.--Une matresse! Ah! que dis-tu?

LA GOUVERNANTE.--Oui, qu'on dit mme tre fort jolie.

THRSE.--Ah! ma bonne, il ne m'aimera srement point, et je serai
malheureuse!... Et quelle est donc cette matresse, qu'on dit si jolie?

LA GOUVERNANTE.--Une demoiselle de l'Opra, et c'est l le fcheux.

THRSE.--Comment? Explique-toi donc.

LA GOUVERNANTE.--C'est qu'il fait pour elle de fort grosses dpenses; et
vous ne savez pas encore que des demoiselles de l'Opra sont des
ruine-maisons.

THRSE.--Ma bonne, que m'apprends-tu? J'en suis confondue. Quoi!
monsieur le comte, qui, depuis huit jours, vient au couvent m'assurer de
sa tendresse et me marquer ses empressements, monsieur le comte est un
homme  matresse?... Ah! que vais-je devenir?

LA GOUVERNANTE.--Quelquefois ce n'est pas un si grand malheur: c'est
suivant le caractre des gens. Il y en a qui ont des matresses et qui
ont le bon esprit d'en ddommager leurs femmes par de grands gards et
de bonnes faons; mais il y en a aussi que ces sortes d'amours ne
rendent que plus insupportables dans leur domestique. A tout prendre, il
en revient toujours une petite consolation, parce qu'en gnral les
femmes ont beaucoup plus de libert avec ces hommes-l qu'avec ceux qui
prtendent faire ce qu'on appelle un bon mnage.


HUITIME DIALOGUE.--MADAME DE SE..., LA COMTESSE.

Le mariage a eu lieu. Thrse est devenue la comtesse, et c'est sous ce
nom qu'elle sera dsigne dornavant. Elle fait  sa mre ses
confidences de nouvelle marie. La mre rit beaucoup.


NEUVIME DIALOGUE.--MONSIEUR LE COMTE DE ***, CHONCHETTE.

Nous sommes introduits chez cette demoiselle de l'Opra, dont il vient
d'tre parl. Il y a un mois que le comte ne l'a vue; la scne est
trs-bien faite. Ce sont d'abord des reproches, des menaces, et puis de
l'attendrissement.

CHONCHETTE.--Nous passions d'heureux moments, avouez!

LE COMTE.--Il est vrai.

CHONCHETTE.--Vous voil,  cette heure, avec une femme; en tes-vous
mieux?

LE COMTE.--Ma foi, non!

Le comte lui promet de lui continuer sa pension, et pour faire la paix
il lui passe un diamant au doigt. En outre, il lui donne cinquante louis
pour achever de payer un meuble en vraie perse. Ce n'est pas tout.

CHONCHETTE.--Attendez donc! vous tes si press de me quitter! Tenez,
remplissez au moins ma tabatire avant de partir; je n'aime de tabac que
le vtre... Ah! petit pre, la belle bote que vous avez l! elle est,
Dieu me pardonne, de pierre prcieuse. Que je la voie donc! Qu'elle est
bien monte! C'est admirable!

LE COMTE.--C'est une pierre d'meraude; ma mre m'en a fait prsent
l'autre jour.

CHONCHETTE.--Je n'aimerais point ces sortes de tabatires-l pour mon
usage; on croit toujours que a va se casser. Cependant... Il me vient
une ide: ce serait que vous voulussiez bien me la prter seulement pour
ce soir, afin de m'en donner des airs  souper. Au moins, ne comptez pas
que je veuille vous la garder plus de vingt-quatre heures, car je n'en
ai que faire, moi.

LE COMTE.--Mais, ma petite, puisque tu n'en as que faire!

CHONCHETTE.--Ah! c'est--dire, monsieur, que vous avez peur de me la
confier; que vous craignez que je ne la casse, ou mme que je ne la
garde. Vous avez raison, monsieur, d'en user de cette manire; cela
m'apprendra  vivre, je vous le promets.

LE COMTE.--Tiens, folle, prends-la; garde-la deux jours si tu veux.

CHONCHETTE.--Non, monsieur, vous tes dans la dfiance.

LE COMTE.--Ce n'est pas cela, c'est que je suis embarrass; que dire 
ma mre, qui voit que je m'en sers depuis qu'elle me l'a donne? Mais tu
la veux pour t'en divertir ce soir, et je te la confie de tout mon
coeur.

CHONCHETTE.--Non, monsieur, je suis trop vive et trop tourdie; elle se
casserait entre mes mains.

LE COMTE.--Je compte bien que tu y prendras garde... Serre-la dans ta
poche.


DIXIME DIALOGUE.--CHONCHETTE, MINUTTE.

Minutte est une lve de Chonchette, une petite niaise que celle-ci
s'attache  dgourdir; l'interrogatoire qu'elle lui fait subir est assez
curieux.

--Comment ton robin en agit-il avec toi? lui demande-t-elle.

MINUTTE.--Mais... pas trop bien.

CHONCHETTE.--As-tu toujours ce lit de serge?

MINUTTE.--Mon Dieu, oui, mademoiselle.

CHONCHETTE.--Et cette vilaine tapisserie de Bergame?

MINUTTE.--Mon Dieu, oui! Il me promet bien du damas; mais a ne vient
pas.

CHONCHETTE.--Il faut le quitter; qu'est-ce que a signifie?

MINUTTE.--Il dit que son pre ne lui donne point d'argent.

CHONCHETTE.--Belle raison! Il faut qu'il en emprunte.

MINUTTE.--Ainsi fait-il; mais il ne trouve pas tout ce qu'il voudrait,
parce que, dit-il, on n'a point de confiance aux jeunes gens.

Chonchette propose  Minutte de prendre du caf au lait avec elle.

MINUTTE.--Trs-volontiers.

CHONCHETTE.--Mon laquais est en commission, mais n'importe... H! ma
mre!...

LA MRE.--Eh ben! qu'est-ce qui gnia?

CHONCHETTE.--Faites-nous du caf au lait tout  l'heure.

Nous nous trouvons en prsence de cette terrible mre de courtisane, la
mme dans tous les temps, et que la Popelinire a d rencontrer bien des
fois, en effet, sur le chemin de ses folies amoureuses. Le _qu'est-ce
qui gnia_ et le caf au lait nous rapprochent des caricatures de Daumier
et des vaudevilles du Palais-Royal. Ce n'est qu'une indication, mais
elle est prcise et brlante.


ONZIME DIALOGUE.--MADEMOISELLE AUGUSTE DEVENUE MADAME DE RASTARD;
MADAME DODO.

A prsent, c'est au tour de la marchande  la toilette, madame Dodo, qui
vient proposer  madame de Rastard, encore au lit, des pommades de
Naples et de Florence, avec des essences de cdrat et de bergamote 
l'ambre, des fleurs d'Italie et mille brimborions. Revendeuse  la
toilette, au XVIIIe sicle on savait ce que cela voulait dire; aussi
madame Dodo ne tarde-t-elle pas  faire connatre le principal objet de
sa visite: il s'agit d'un rendez-vous  accorder, et madame de Rastard,
dont nous avons laiss entrevoir les moeurs complaisantes, consent  se
rendre le lendemain soir dans un petit jardin dont la porte
s'entr'ouvrira sur les onze heures.


DOUZIME DIALOGUE.--MADAME DE RASTARD VTUE EN GARON, MADAME DODO.

Suite du prcdent. Dans le jardin.


TREIZIME DIALOGUE.--MADAME DE RASTARD, TOUJOURS VTUE EN GARON ET
COUCHE SUR L'HERBE; LE BEAU-FILS DE MADAME COPEN, DGUIS AVEC LES
HABILLEMENTS DE SA BELLE-MRE.

Impossible  indiquer.


QUATORZIME DIALOGUE.--LA COMTESSE DE ***, MONTADE.

Nous revenons  Thrse, c'est--dire  madame la comtesse; son mari est
sorti, et l'ami de la maison arrive. Jeune, beau, et suffisamment
loquent pour combattre les scrupules d'une pensionnaire  demi
mancipe par le mariage, M. de Montade n'a pas de peine  supplanter le
comte de ***, toujours absent, toujours courant. Nanmoins, il n'en est
encore qu'aux menues faveurs; on lui permet de ramasser le soulier et de
baiser le pied.--Si vous saviez, dit-il, quand je vous entends courir
sur votre parquet, combien le bruit clair de vos mules est doux  mon
oreille! Quand je la prends, cette mule, que je vous la mets ou vous
l'te, il me prend une sorte de saisissement presque gal  celui que
l'on sent quelquefois quand on rencontre, sans y penser, du velours sous
sa main, ou quand on cueille une pche couverte de son duvet.

Quoi qu'il en soit, Montade se laisse petit  petit emporter par son
amour; et, dans une scne habilement conduite, plus humaine et plus
pratique que les scnes de Crbillon fils, il finit par manquer de
respect  madame la comtesse. C'est dans ce moment qu'on entend le mari
frapper  la porte, selon la coutume ternelle.

--Mon mari! s'crie-t-elle; je suis perdue! il nous souponnera...
Seyez-vous dans ce fauteuil... ne bougez pas... prenez un livre et lisez
tout haut.


QUINZIME DIALOGUE.--MONTADE, LE COMTE ET LA COMTESSE DE ***.

Le comte entre, comme un mari de l'poque et de toutes les poques,
joyeux, se frottant les mains; il dit bonjour  Montade, il s'informe du
livre qu'on lit. C'est _Gulliver_.--Oh! oh! j'en fais cas; il renferme
une bonne philosophie et dguise fort plaisamment.

Cependant, au bout de quelques tours dans la chambre, il trouve que sa
femme fait un trs-maussade visage  Montade; il l'en rprimande
durement.--Madame, avez-vous la fivre chaude? Que veut dire ceci?
Qu'est-ce que monsieur vous a fait? Prtendez-vous le rebuter de venir
ici, comme vous avez rebut dj cinq ou six de mes anciens amis et de
mes plus intimes?

La querelle se prolonge ainsi pendant un quart d'heure; aprs quoi, avec
ce tact particulier aux poux, le comte de *** force sa femme 
embrasser Montade. Tous les trois passent dans la salle  manger, o le
souper est servi.


SEIZIME DIALOGUE.--LA COMTESSE, MONTADE.

Montade triomphe entirement de la comtesse.


DIX-SEPTIME DIALOGUE.--LA COMTESSE, MADAME DE RASTARD.

Ce dialogue, le dernier, est le plus curieux et le plus spirituellement
observ au point de vue des vritables moeurs du temps. Les deux
anciennes amies de couvent changent des confidences sur leur position
nouvelle et sur leurs relations dans le monde.

--A propos, vous savez _qu'on vous donne_ Montade? dit madame de Rastard
 la comtesse.

Celle-ci se dfend de son mieux, mais sans succs; et madame de Rastard
lui apprend qu'elle figure dj sur _des listes_.

LA COMTESSE.--Comment! sur des listes?

MADAME DE RASTARD.--Eh! vraiment, oui. Est-ce qu'ils ne font pas tous
des listes vraies ou fausses des femmes qui leur ont pass par les
mains?

LA COMTESSE.--Quelle perfidie!

MADAME DE RASTARD.--Eh! bons dieux! ne me suis-je pas vue, moi, sur
celle d'un petit agrable  qui je n'avais seulement pas donn ma main 
baiser?

LA COMTESSE.--Mais sur quoi en faisait-il au moins voir l'apparence?

MADAME DE RASTARD.--Sur quoi? sur trois ou quatre lettres qu'il m'avait
crites, en prsence peut-tre de quelque ami, mais auxquelles pourtant
je n'avais fait nulle rponse; sur l'air libre et dgag avec lequel il
tait venu chez moi; sur un ton de plaisanterie et de familiarit que je
lui passais sans y prendre garde; que sais-je? sur quelques soupers o
on l'avait vu se faire de la maison et servir tout le monde, comme si je
l'eusse charg de faire les honneurs de ma table.

Voici un autre trait, fort plaisant, et qu'on chercherait vainement
ailleurs que dans l'ouvrage de la Popelinire.

LA COMTESSE.--Cela me rappelle que j'ai remarqu dernirement un de ces
petits messieurs-l, au balcon de l'Opra, qui ne cessa point de me
regarder et de me fixer pendant tout le temps du spectacle, et que j'en
fus mme embarrasse.

MADAME DE RASTARD.--Eh bien, pendant qu'il vous faisait cet honneur-l,
il en faisait peut-tre lorgner une autre par son valet de chambre, avec
une lettre passionne  cette autre femme, pour lui persuader que c'est
par un excs de discrtion et de rserve qu'il n'a pas os se faire
remarquer en la lorgnant lui-mme; de faon qu'elle lui sera fort
redevable d'avoir t lorgne par son valet.

Plus loin, l'experte madame de Rastard demande  la comtesse si elle a
un habit d'homme.

LA COMTESSE.--Un habit de cheval? Non, je n'en ai point.

MADAME DE RASTARD.--Tant pis; il faut vous en faire faire incessamment:
habit, veste et culotte. Je vous enverrai mon tailleur.

LA COMTESSE.--Mais je n'aime gure  monter  cheval.

MADAME DE RASTARD.--Ni moi non plus, mais qu'est-ce que cela fait? On
s'habille toujours, on fait un tour d'alle; c'en est assez pour
descendre et pour demeurer le reste du jour dans ce dguisement, dont
les hommes sont fous.

LA COMTESSE.--Mettez-vous cet habit-l souvent?

MADAME DE RASTARD.--Sans doute. On en est cent fois plus jolie et plus
piquante. Si vous rencontriez madame d'E... dans cet quipage, indolente
et langoureuse comme vous la voyez dans son tat naturel, vous ne la
reconnatriez point du tout. Avec sa taille dgage, ses cheveux tresss
de rubans jaunes, son petit chapeau  plumet retap, ce n'est plus une
femme, c'est un petit garon, joli  manger, et qu'on prendrait pour un
petit vicieux, tant elle devient vive et hardie.

Avant de s'en aller, madame de Rastard prte  la comtesse un petit
volume intitul _Histoire de Zarette_.

C'est par cette histoire, assez tendue, que se terminent les _Tableaux
des Moeurs du temps_. Il y est encore question de l'Orient et des
srails. Zarette est fille de la Fortune et de l'Amour, c'est--dire
d'un homme opulent et d'une actrice de thtre. Ce sont les expressions
de la Popelinire; elles nous donnent  penser qu'il pourrait bien y
avoir quelque petite vengeance sous ce rcit. S'agirait-il d'une fille
de mademoiselle Gaussin, la _Zare_ de Voltaire?

De Paris, o elle est ne, Zarette, par une suite d'aventures
romanesques, se trouve transporte dans l'empire du Karakatay pour
servir aux amusements de l'empereur Moufhack. Ces amusements, ou plutt
ces orgies, sont rendus avec une ardeur et un soin qu'on ne saurait
concevoir. Mais le but est dpass: la lassitude et le dgot s'emparent
du lecteur et l'empchent de prendre  cette accumulation de fresques
licencieuses l'intrt que lui avaient arrach les _dialogues_.




BIBLIOTHQUE GALANTE


Les catalogues ont quelque chose en eux d'irritant, non pour le
bibliophile, mais pour le simple amateur, pour le public. Ils excitent
au plus haut point la curiosit, et ils ne la satisfont pas. Ils
prcisent le titre d'un livre, la date de sa publication, ils ajoutent
mme: _Fort piquant_, ou _rarissime_, mais c'est tout. De sorte que
celui  qui, pour une cause ou pour une autre, chappe un ouvrage
longtemps poursuivi ou convoit, peut se trouver pendant des annes
entires en proie aux tortures de l'inconnu. Nous avons essay de faire
comprendre comment nous dsirerions que ft rdig un catalogue.

L'poque que nous avons choisie est la fin du XVIIIe sicle, d'abord
parce que c'est celle que nous avons le plus tudie, ensuite parce que
c'est celle qui offre l'amas le plus considrable de livres bizarres et
presque ignors aujourd'hui. Nous nous sommes born aux romans, genre de
production vou fatalement  tous les caprices de la mode; et surtout
aux romans anonymes, qui, crits en dehors de bien des conventions,
souvent aussi des biensances, dclent plus que tous les autres les
courants d'ide d'un sicle. Toute cette priode enrage de volupt et
d'esprit, comprise entre _Angola, histoire indienne_, et _Aline et
Valcour, roman crit  la Bastille_, nous avons tch de la faire
revivre dans la plupart de ses oeuvres satiriques et clandestines, mais
possibles.

Il ne faut jamais que la manifestation imprime d'un homme, quelle
qu'elle soit, se perde entirement. Tout ce qui peut s'analyser ou
s'extraire d'un ouvrage galant, nous l'avons analys, nous l'avons
extrait. Aprs cela l'ouvrage peut s'puiser, disparatre, il n'en
restera que ce qui devait en rester. Les esprits chercheurs iront bien
encore au del, mais la masse des lecteurs n'aura plus  s'inquiter de
ces matires, et ceux que tourmentent les titres des livres (il y en a
beaucoup) seront apaiss.

Crbillon fils, Voisenon, du Laurens, sont connus suffisamment, ou
peuvent l'tre. Il devenait donc inutile de mentionner le _Hasard du
coin du feu_, le _Sultan Misapouf_, le _Compre Mathieu_, etc. Ce n'est
que tout autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons dans
notre _Bibliothque_. Nous ne vulgarisons pas, nous initions.




I

L'ENFANTEMENT DE JUPITER, OU LA FILLE SANS MRE

Deux parties. A Amsterdam, 1743.


Je ne prends point pour modle de l'histoire de ma vie la sage
_Pamla_, qui avait pre et mre, ni la prude _Ccile_, qui se console
aisment de dcouvrir l'un et l'autre au sein d'une union illustre, mais
illgitime; je ne prends point pour original ni la _Paysanne_  vertus
postiches, ni la _Marianne_ au vernis philosophique; la vrit ne me
plat que dans la nudit. Trois femmes du faubourg Saint-Marceau, 
Paris, se sont disput entre elles la gloire de m'avoir donn le jour.
L'une tait une vivandire, veuve de garnison, blanchisseuse de son
mtier; l'autre, une domestique galante d'un vieux matre d'htel retir
du service; la dernire enfin, et celle qui m'a leve, tait ravaudeuse
de profession, tenant une cuisine volante  ct d'un de ces petits
arsenaux de gardes-franaises que le vulgaire appelle _corps de garde_,
mais dont le bel esprit et l'oreille dlicate ne peuvent souffrir
l'expression. Elle s'appelait Margot, mais elle tait bien mieux connue
sous celui de _madame des Pelotons_, qu'elle se donnait. Par ce dbut,
on jugera de l'allure entire de l'ouvrage et des moeurs un peu basses
qu'il met en jeu. Nanmoins on y remarque une certaine verve d'intrigue,
beaucoup de naturel dans les figures, une franchise de ton qui est mieux
que de la trivialit, qui est peut-tre de l'observation. En ce qui
concerne les expressions, elles n'ont rien qui puisse faire sonner
l'alarme  la pudeur et sont aussi chastes que dans _Manon Lescaut_.

Junon (le nom surprend dans une fille de ravaudeuse) est une jolie
petite personne, blonde sans tre fade, l'oeil bien ouvert, _le nez bien
tir_, les dents du plus bel mail du monde; il fait beau la voir dans
ses ajustements du dimanche, c'est--dire coiffe d'un _cabriolet_
charmant, avec un fichu de gaze, un collier de cailloux du Mdoc et une
paire de mitaines de soie  jour, avec les bracelets  boucles pour les
retenir au bras. Il n'y a donc rien de surprenant  ce qu'elle ait donn
dans l'oeil d'un beau soldat nomm _l'Amour_; cette intrigue serait mme
pousse grand train, s'il ne survenait un heureux changement dans la
fortune de madame des Pelotons: un de ses adorateurs, le pre suppos de
l'hrone, est nomm sergent de compagnie, et il croit de sa nouvelle
dignit de tenir  la ravaudeuse le discours suivant, plein de couleur
et d'empire:

--Dterminez-vous, madame,  quitter cette chambre; je viens de louer
un trs-bel appartement, au troisime tage, dans la rue de la
Mortellerie, qui est compos de deux chambres et d'un petit cabinet. Je
l'ai fait tapisser, l'une de la plus belle bergame que j'ai trouve chez
les fripiers du faubourg Saint-Antoine; l'autre est meuble de ces
jolies tapisseries de la Porte; ce sera l notre salle de compagnie, et
le cabinet attenant sera la chambre de ma petite Junon. Il ne faut plus
parler de parties de guinguette, mais de ces repas que l'on fait venir
de chez le traiteur; nous ne serons pas loin de la _Clef d'Argent_, o
l'on est fort bien trait  vingt-cinq sols par tte. Ne parlez plus de
jouer  la boule,  l'_as qui court_ et  tous ces jeux qui ne se jouent
que dans les maisons obscures; mais  la _briscambille_ et au _bonhomme_
au liard la fiche. Vous aurez l'habit de taffetas en t, le damas en
hiver; surtout soyez bien chausse, et que vos bas ne tombent pas sur
vos talons.

Cela vaut une harangue de Nestor.

Dans ce nouvel quipement, la famille des Pelotons s'en va demeurer chez
un M. Ruinard, procureur, qu'elle gruge  qui mieux mieux. Il y a l,
dcrites avec une science amusante, des ripailles bourgeoises qui
sentent la fricasse, le ratafia, l'eau-de-vie d'Andaye. M. Ruinard
laisse pieds et ailes aux mains de nos aventurires, qui s'envolent de
l dans une sphre plus leve, sinon plus pure. Junon fait tant et si
bien qu'elle pouse un chevalier du Catel; mais la famille du chevalier
fait casser cette union disparate. Comme un mari est cependant
indispensable  l'hrone pour couvrir son commerce de galanterie, elle
convole en secondes noces avec le comte de la Fre, un drle assez bien
reprsent dans ce peu de lignes: Un grand jeune homme bien fait, les
plus beaux yeux du monde, s'nonant d'un air un peu  la grenadire,
mais qu'un ton un peu soutenu dconcertait, filant l'amour  la
romanesque, souvent entreprenant, singe des petits-matres, se vantant
de sa bravoure, mais qu'une pe nue aurait fait rentrer dans le nant,
racontant ses aventures, se croyant aim des femmes, les apostrophant
par leur nom, surnom et qualit, sans avoir jamais parl  aucune, d'un
gnie fort born et mari commode; d'ailleurs peu ou point fortun,
tranant son talon rouge dans les boues de Paris.

Et puis des enlvements, un voyage en Hollande, un sjour au couvent,
des scnes de jeu, la police et la Conciergerie; vous connaissez le
roman aussi bien que moi. En ce temps-l on ne savait pas ce que c'tait
que l'action _une_ et charpente; Le Sage lui-mme ne le savait pas; on
ne faisait que des rcits d'aventures, se modelant en cela sur le train
rel de la vie. Un dtail assez original dans _L'Enfantement de Jupiter_
(je ne sais pas trop pourquoi cela s'appelle _L'Enfantement de
Jupiter_!), c'est l'histoire d'un conseiller qui est amoureux seulement
du coude de Junon, et qui, pour se procurer le dlice de le voir et de
le baiser de temps en temps, fait en six mois une dpense de vingt-cinq
mille livres; encore remarquez que, de l'avis mme de Junon, ce coude
est fort pointu, et que lors de la premire manifestation des fantaisies
du conseiller, elle le lui avait pouss si fort contre les dents qu'elle
lui en avait brch trois ou quatre.

Au milieu de ce terrain malsain, on rencontre, comme je l'ai dit et
comme on l'a vu, des parties bien traites, surtout celles qui sont
relatives aux gens de finance. On se divertit principalement aux faons
galantes d'un fermier gnral qui transporte dans une dclaration les
expressions de ses calculs: --Ah! million de mon me! fonds le plus
prcieux! trsor admirable! chiffre charmant! que vos droits de prsence
charment mon coeur! Aimez-moi un peu, tarif sduisant. Jamais prise de
corps contre nos fraudeurs ne m'a tant flatt que me flatterait celle
que j'imposerais sur votre adorable total!

D'aprs la marotte des romanciers d'alors, qui infligeaient toujours un
dnoment moral, quelque forc qu'il ft,  leurs productions, et qui
prtendaient faire ressortir un enseignement de leurs carts, Junon,
aprs avoir brill au premier rang des constellations suspectes de
Paris, se retire dfinitivement _du monde_ et va achever une existence
dgage de soucis dans une maison de campagne o elle ne reoit plus que
quelques voisins, son avocat et M. le cur.

Quelques critiques des systmes de Jean-Jacques Rousseau sur l'ducation
se mlent trangement  cet ouvrage, qui a pour auteur Huerne de la
Mothe.

Dans le catalogue de Pixrcourt (1838), page 169, n 1263, se trouve
mentionn un livre intitul: _Histoire nouvelle de Margot des Pelotons,
ou la Galanterie naturelle._ Genve, 1776; deux parties en un vol
in-8. Il est supposable que c'est le mme que _L'Enfantement de
Jupiter, ou la Fille sans mre_.




II

MMOIRES TURCS

Avec l'histoire galante des principaux personnages qui composaient la
suite de Sad-Effendi, ambassadeur extraordinaire du Grand Seigneur,
pendant leur sjour en France, par Achmet-Dely-Azet, bacha  trois
queues. Deux parties;  Paris, lus et approuvs par l'approbateur
gnral du Grand Seigneur, et rimprims par ordre de Sa Hautesse; 1743,
titre noir et rouge.


La premire moiti de ces mmoires se passe en Turquie, la seconde en
France; cette seconde moiti est la plus piquante, en ce qu'elle traite
de nos usages et qu'elle raille assez agrablement notre frivolit.
Citons cette sortie contre les _paniers_:

Zulime ne pouvait se rsoudre  mettre un panier, malgr toute la bonne
grce qu'on prtend que cela donne au beau sexe. Comme nous tions 
disputer  ce sujet, un jeune abb fris par les mains des Grces entra;
cet homme divin nous fut d'un grand secours. Il commena par faire le
pangyrique des paniers en des termes qui engagrent Zulime  se laisser
enfin emprisonner dans ce triple cercle.--Mais il me semble que je ne
pourrai passer nulle part, disait-elle.--Vous vous tournerez de ct,
madame, reprenait l'abb, ou, embrassant votre panier comme une idole,
vous le ferez passer le premier et vous entrerez ensuite. Quand vous
serez oblige de vous asseoir en compagnie, si ce sont des messieurs qui
se trouvent  vos cts, vous jetterez sans faon votre panier sur leurs
genoux, en sorte qu'on ne voie que trois ttes et leur buste sortir d'un
mme corps. Si ce sont des dames et que l'appartement soit petit, pour
lors les paniers se croisent et l'on est environ un quart d'heure  les
arranger: la duchesse couvre la comtesse, la comtesse clipse la
marquise, et ainsi de suite. Voil l'usage.

Malgr quelques passages dans ce ton, je ne me rends pas compte de
l'engouement dont les _Mmoires turcs_ furent longtemps l'objet. Le
nombre des ditions s'est lev  plus de douze. Je serais tent
d'attribuer cette vogue  une _ptre ddicatoire  mademoiselle Duth_,
que l'auteur ajouta sur les ditions suivantes, et qui est effectivement
un joli morceau de persiflage.

Un des pisodes de la premire partie a fourni  Dumaniant le sujet
d'une comdie en un acte et en vers, reprsente en 1787 sur le thtre
du Palais-Royal, et intitule _La Loi de Jatab, ou le Turc  Paris_.
Cette pice tait joue par Michelot, Bordier, Saint-Clair, mademoiselle
Forest et Dumaniant lui-mme.

L'auteur des _Mmoires turcs_ est Godard d'Aucour, fermier gnral.




III

GRIGRI

Histoire vritable traduite du japonais en portugais, par
Didaque-Hadeczuca, compagnon d'un missionnaire  Yendo, et du portugais
en franais par l'abb ***, aumnier d'un vaisseau hollandais, dernire
dition, moins correcte que les premires. pigraphe: _Ridiculum acri
fortius et melius magnas plerumque secat res._ HOR. lib. 1, sat. 10.
Deux parties;  Nangazaki, de l'imprimerie de Klnporzenkru, seul
imprimeur du trs-auguste Cubo, l'an du monde 59749.


Je ne sais pas si je suis conform autrement que mes lecteurs, mais il
me semble que toute l'norme fantaisie dploye dans ce titre est chose
bien rpugnante, bien indigeste. Telles furent pourtant les formules
adoptes aprs la vogue des romans turcs et chinois de Crbillon le
fils, qui lui-mme avait donn, mais plus sobrement, dans ce systme de
plaisanterie. Grigri est un adolescent timide qui brigue la main de la
reine Amtiste. Pour le faciliter dans ses prtentions, une fe, sa
marraine, lui a fait cadeau d'une montre merveilleuse qui sonne toutes
les fois qu'il s'apprte  dire quelques sottises, et d'un anneau qui
lui serre le doigt toutes les fois qu'il est sur le point d'en faire. On
voit d'ici les scnes embarrasses et comiques qui dcoulent de ce point
de dpart. _Grigri_ serait d'une lecture supportable, si la chasse 
l'ingnieux n'y tait pas poursuivie avec une persistance qui n'aboutit
souvent qu'au forc et  l'inintelligible. Ce dfaut enlve toute porte
aux situations un peu libres que l'auteur a prtendu y reprsenter.




IV

THMIDORE

La Haye, 1745.


Pimpante fantaisie, que M. Jules Janin nous a rendue un jour dans la
_Revue de Paris_, commente et abrge sous le titre de _Rosette_.
_Thmidore_ est crit avec une plume de vritable gentilhomme,
frtillante, parfume,  demi mythologique, effleurant tout et dpassant
le pastiche  force de bel air et d'impertinente individualit. Cela ne
se raconte gure; tout au plus peut-on dranger quelques colifichets,
quelques brins de cet chafaudage riche et mignon. Essayons d'un
portrait:

Rozette tait sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une
chaussure fine et une jambe dont elle savait tirer mille avantages.--Le
prsident dort, s'cria-t-elle, veillons! Et puisque le dessert a t
rserv pour mon arrive, tchons qu'il n'en reste rien. Nous suivmes
son avis. Une heure se passa  badiner,  faire partir des bouchons, 
casser des verres et quelques porcelaines. C'est le got de ces femmes.
Depuis le dpart des officiers pour l'arme, elles se plaisent dans les
soupers o l'on fait carillon; elles trouvent un esprit infini  briser
un miroir ou une table,  jeter des chaises par les fentres. Rozette et
Argentine firent l'amusement du repas par une infinit de chansons plus
jolies les unes que les autres, qu'elles dbitaient  l'envi. Laurette
excitait  boire et faisait circuler la joie avec la mousse qu'elle
excitait dans les verres.

Ces petites phrases, dont la plus tendue ne comporte jamais six lignes,
brillantes, mesures, faites de mots choisis et dont aucun ne sort de la
situation, ces petites phrases caractrisent on ne peut mieux le genre
de littrature rotique et de courte haleine dont nous nous occupons.
L'esprit, la volupt, la seconde jeunesse, ne s'expriment effectivement
qu' petits traits dlicats et prcis; ils fuient la grande priode
cadence, le tour abondant et orn d'incidentes.

Le lendemain de ce _carillon_, Thmidore, qui est un jeune conseiller au
parlement, se fait descendre de carrosse  deux pas du Luxembourg, et
arrive en chaise  porteurs chez la divine Rozette. Il la trouve coiffe
en nglig, avec un dsespoir couleur de feu, un corset de satin blanc
et une robe brode des Indes.

Comme il sait qu'elle aime  faire des noeuds, il lui offre une navette
garnie d'or; ce cadeau et une cour empresse finissent par flchir
Rozette, qui n'est prude que par accs. La lune de miel de ces deux
amants s'ternise pendant quarante-huit heures, au bout desquelles le
pre de Thmidore, inquiet de ne pas le voir rentrer, se dcide  mettre
la police en mouvement. On retrouve d'abord le fiacre qui l'a conduit,
et, sur les indications qu'on arrache  son ivresse, on arrive aprs
trois jours dans une petite maison  grande porte jaune du quartier de
l'Estrapade, o Thmidore et Rozette oubliaient le cours des heures.

L'Aurore, monte sur son char de pourpre et d'azur, ouvrait dans
l'Orient les portes du jour, et les oiseaux commenaient leurs concerts
amoureux, lorsqu'un commissaire et un exempt branlent de leurs coups
redoubls la grande porte jaune. Thmidore essaye vainement de la
rsistance; il est ramen par le commissaire  la maison paternelle,
pendant que l'exempt, escort du guet, conduit Rozette  Sainte-Plagie.

On pourrait croire, d'aprs cet pisode, que le roman va tout  coup au
larmoyant; mais on est bientt dtromp. Thmidore accorde cependant
quelques jours  sa douleur; il fait les choses en conscience et va
jusqu' repousser la nourriture qu'on lui offre. Aprs quoi, il demande
des consolations aux filles de boutique de madame Fanfreluche, cour
Dauphine; puis  une noble demoiselle picarde, mademoiselle des
Bercailles; ensuite  une jeune veuve, la dvotion mme, qui a de
l'esprit, du bien, des grces, et qui rpand dans tout le Marais la
bonne odeur de sa charit. Elle avait eu la bont de me mener aux
sermons du pre Regnault,  ces sermons qui se prchent aux extrmits
de Paris, et pour lesquels on choisit exprs une petite glise, afin d'y
faire foule. Thmidore se laisse conduire partout; mais le lieu qu'il
affectionne le plus particulirement, c'est le boudoir de la dvote. Il
y revient sans cesse, et la description qu'il en donne justifie
pleinement sa prdilection.

Un matin, quoique en robe du Palais, j'allai lui rendre visite,
excusant mon habillement sur la passion que j'avais de lui faire ma
cour. Elle me reut  sa toilette; les dvotes en ont une moins
brillante que celle des coquettes du monde, mais mieux compose. Les
odeurs qui remplissaient les botes n'taient pas fortes et en grande
quantit, mais elles rpandaient un parfum suave qui embaumait
lgrement la chambre. Son linge de nuit, garni d'une petite dentelle,
tait travaill avec got; sa robe de perse, son jupon de satin piqu,
ses bas extrmement fins, ainsi que sa chaussure, enfin tout son
dshabill accompagnait bien sa taille et sa figure. Tandis qu'on nous
prparait le chocolat, je m'approchai d'elle et cueillis mille baisers
sur ses belles mains.

On ne niera pas le fini et le voluptueux de ces dtails. Thmidore est
un jeune homme qui entre dans la vie et qui s'imagine souvent que le
plaisir est une dcouverte de son invention. Au milieu de ses
occupations, il n'oublie pas la sduisante Rozette; il emprunte  un
abb de ses amis, docteur en Sorbonne, une soutane, un manteau long, un
rabat, et, ainsi dguis, il s'introduit auprs d'elle dans le parloir
Saint-Jean. La pauvre fille commenait  faire d'assez tristes
rflexions sur les consquences des lunes de miel illicites. Il finit
par obtenir son largissement, sous promesse de ne plus avoir de
relations avec elle. Depuis ce temps, cher marquis, selon que je l'ai
promis  mon pre, je ne l'ai point vue d'habitude, except les quinze
premiers jours. Cette fille est rentre en elle-mme, j'ai contribu 
son arrangement. Comme elle avait une douzaine de mille francs, elle
s'est tablie et a pous un marchand de la rue Saint-Honor, riche,
sans enfants, qui l'a prise pour compagne. Elle est maintenant attache
 son commerce et heureuse avec son mari. C'est une union de gens qui
ont vu le monde. Je la vais visiter quelquefois et je suis avec elle
comme avec une amie; je l'estime mme assez pour ne plus lui parler de
galanterie.

Ce dnoment fort tranquille et de la plus nave immoralit est
entirement dans les moeurs du XVIIIe sicle.

L'auteur est Godard d'Aucour, mieux inspir que dans les _Mmoires
turcs_. Le prsident Dubois, s'tant reconnu  quelques traits de
_Thmidore_, fit mettre le libraire (Mrigot)  la Bastille, n'y pouvant
mettre l'auteur.




V

MMOIRES DE M. DE VOLARI, OU L'AMOUR VOLAGE ET PUNI

Deux parties,  la Haye, 1746.


Livre bte comme chou. M. de Volari aime Finette, la nice d'un petit
ecclsiastique; aprs l'avoir rendue mre, il la quitte pour une
donzelle dont il a fait la rencontre en Provence. Un jour qu'il trouve
cette belle occupe sur le seuil de l'auberge  regarder les passants,
il lui dcoche ce madrigal longuement et pniblement enroul: En
vrit, madame, vous n'avez gure de charit pour votre prochain;
l'amour, qui est en embuscade dans vos beaux yeux, va blesser de ses
traits tous ceux qui passeront par ici. Soyez plus gnreuse, et pour ne
pas faire des maux que vous ne voudriez sans doute pas gurir, profitez
de la beaut du jour et venez respirer avec moi l'air de la promenade
hors des portes de la ville. On a beau s'appeler M. de Volari, il me
semble qu'une telle phrase ne doit point tre facile  prononcer; et,
pour ma part, je ne m'engagerais point, mme avec un petit manteau bleu
de ciel sur l'paule,  la dbiter tout d'une haleine.

Nanmoins, ce style fait impression sur la _belle inconnue_, qui, aprs
quelques faons, se laisse insensiblement conduire dans un petit bois
qui semblait avoir t cr pour le mystre. Mais au lieu des Amours
et des Ris dont M. de Volari espre y trouver le cortge, il n'aperoit
qu'un farouche Espagnol, tyran de la dame, qui les a suivis en donnant
tous les signes de la plus sourde rage. M. de Volari tue ce Fabricio et
demeure avec l'aventurire sur les bras. Ils voyagent, ils se racontent
mutuellement leur histoire, et ils se font raconter celle des gens avec
qui ils nouent connaissance. Ce procd pourrait se continuer 
l'infini, il faut donc savoir quelque gr  l'auteur de l'avoir
restreint  deux volumes. Qu'on ne s'tonne point d'ailleurs de la
pitre invention de ces romans-voyages, uniformment couls dans le mme
moule;  toutes les poques, il se produit sept ou huit ouvrages
destins  servir de patron  toute une gnration crivassire. Au
dix-huitime sicle, ces ouvrages typiques s'appellent _Gil Blas_, _les
Lettres persanes_, _Manon Lescaut_, _Candide_, _Clarisse Harlowe_ et _le
Paysan perverti_; ils ont engendr tout ce qui s'est produit aprs eux.




VI

LE NOVICIAT DU MARQUIS DE ***, OU L'APPRENTI DEVENU MAITRE

Deux parties (titre rouge);  Citer (_sic_), en l'anne 1747; avec
approbation de Vnus.


L'extrme raret de cet ouvrage suffirait  faire douter de son
existence, s'il ne se trouvait pas en ma possession. Ce n'est point un
trsor d'ailleurs; sans tre compltement insignifiant, il a le tort
plus grave d'tre ennuyeux. Une bourgeoise de trente-cinq ans, une
actrice et une femme du monde se chargent  tour de rle de l'ducation
du marquis de ***, qui n'en devient pas plus _matre_ pour cela. Un
certain mrite de pittoresque dans le portrait ne rachte point le
manque absolu d'intrt qui domine dans ces deux parties, lesquelles
n'ont aucun dnoment et laisseraient croire  une troisime, si le mot
_fin_ n'tait l pour dtruire toute illusion  cet gard.




VII

LE GRELOT, OU LES ETC., ETC., ETC.

Ddi  moi. Deux parties. Ici,  prsent.


Ce grelot est un grelot vritable, attach  la personne d'un jeune
prince de la faon la plus incommode et la plus nuisible  ses bonnes
fortunes. Sur ce thme scabreux sont brods, d'une main dlure et
agile, des pisodes  la gaiet desquels il est difficile de rsister
longtemps, bien qu'ils soient monotones et presque toujours prvus. Le
_Grelot_ est calqu, quant au style, sur _Angola_; le caractre
_italique_, surabondamment employ, sert  indiquer les tours de phrases
 la mode et les faons prcieuses du langage des petits-matres.

Auteur: Barret, homme grave  ses heures, et traducteur de Cicron.

Le _Grelot_ a t publi pour la premire fois en 1754; il a ensuite
trouv place dans la _Bibliothque amusante_ (Londres), format Cazin.




VIII

CONFESSION GNRALE DU CHEVALIER DE WILFORT

A Leipsik, 1758; 1 vol.


A la manire de tous les romans intituls _Confessions_ ou _Mmoires_,
l'ouvrage dbute ainsi: Tu veux donc absolument, charmante amie, que je
te fasse un rcit sincre de toutes mes aventures, avant que l'hymen
nous unisse? J'y consens; mais de toutes mes folies la plus grande est
sans contredit celle de te les raconter. Cette dclaration faite,
Wilfort nous apprend qu'il doit le jour aux intrigues d'un major de
place et d'une bouquetire flamande; mis de bonne heure au collge, il
ne le quitta que pour entrer dans un rgiment de cavalerie o il avait
obtenu une lieutenance. Le service n'occupe pas toujours un officier:
on se dissipe au jeu, au spectacle, chez les coquettes, chez les
demi-libertines, chez celles qui le sont tout  fait; on cherche  tuer
le temps. J'avais du got pour la lecture, mais on ne lit pas toujours.
Je fis comme faisaient les autres.

Faire comme faisaient les autres, c'est pour Wilfort escalader un
couvent de nonnes, porter le trouble dans les familles des bourgeois,
s'attarder dans les festins, casser les lanternes des rues. Une affaire
d'honneur avec un mari mal commode le force, au milieu de ces dsordres,
 prendre en poste le chemin d'Espagne; grce aux bons offices du
secrtaire de l'ambassadeur de France, il est reu chez le duc de
Silvia, en qualit de gouverneur du marquis son fils, g de douze ans.
Wilfort, comme tous les hros des romans lgers, a la beaut d'Apollon
unie aux grces d'Antinos; il ne tarde pas  faire une vive impression
sur la duchesse, et particulirement sur sa fille Floride,  qui il
s'est charg de donner des leons de franais. Ici se reproduit cette
ternelle scne que les romans et la vie relle n'ont pas encore
puise:

Un jour que j'tais seul dans le cabinet de Floride et qu'elle
expliquait cet endroit de _Tlmaque_ o l'amour d'Eucharis est exprim
avec des traits si naturels, j'eus l'imprudence de lui demander si cette
lecture tait de son got et si elle en apercevait toute la
dlicatesse.--Oui, monsieur, me rpondit-elle; je lis ce livre avec
beaucoup de plaisir; depuis que mon pre me l'a donn, je ne le quitte
qu'avec regret et je le reprends toujours avec empressement. Dans le
couvent de Lisbonne o j'tais, j'ai lu plusieurs romans, mais je donne
 celui-ci la prfrence; il m'a touche plus que les
autres.--Oserai-je, lui dis-je avec motion, vous demander quels sont
les endroits qui vous frappent le plus? Elle me fit rponse que le
morceau qu'elle expliquait actuellement renfermait bien des
beauts.--Mais, repris-je, ne trouvez-vous pas qu'il est un peu trop
tendre et qu'il serait capable d'allumer dans un jeune coeur un feu qui
fait en peu de temps beaucoup de progrs?--Vous m'tonnez,
s'cria-t-elle en riant; je n'aurais jamais cru qu'un cavalier franais
pt blmer un livre si bien crit.--Pardonnez-moi, lui dis-je fort
dconcert, si je me suis mal nonc; loin de blmer le livre que vous
lisez, je pense que l'auteur ne pouvait traiter son sujet avec plus de
retenue.--Ainsi, reprit avec un sourire moqueur mon colire, vous avez
donc prtendu par votre question connatre si mon me est sensible? Je
n'osais parler; anim de cette passion que j'touffais depuis si
longtemps, je la regardais, et mes yeux avouaient ma dfaite.

Fnelon!  quoi devais-tu servir!

Malgr tous les soins qu'il se donna pour empcher la duchesse de Silvia
et Floride d'tre jalouses l'une de l'autre, Wilfort ne put y russir;
accorder la prfrence  la fille ou  la mre, c'tait s'exposer  la
vengeance de celle qui se serait crue mprise. Dans la crainte d'une
goutte de poison ou d'un coup de poignard, cet amant trop favoris prit
le parti de se sauver en Portugal. L, non moins incorrigible que par le
pass, il sduisit successivement deux filles d'un avocat chez lequel il
logeait, une veuve toute confite en pit nomme Clie, une autre
encore, madame Hortense, marchande d'toffes de soie; mais cette
dernire,  laquelle il avait eu la gaucherie de promettre le mariage,
n'entendit pas aisment raison et tira de lui une vengeance cruelle. Un
soir,  dix heures, je fus pris dans mon lit, li comme un criminel, et
conduit, aprs plus d'une demi-heure de marche, dans un sjour dont
l'entre me fit trembler. On me mit dans une petite chambre o les
grilles, les verrous et les clefs n'taient pas pargns. Un frre
dominicain m'apprit que j'tais prisonnier de la sainte Inquisition,
m'avertit de prendre en patience cette petite affliction et de me
soumettre  la ncessit.

Le conseil tait sage, Wilfort le suivit. Aprs vingt mois et quatorze
jours de captivit, les portes s'ouvrirent devant notre galant, qui, se
trouvant sans ressources (les geliers l'avaient dbarrass, au moment
de son arrestation, de douze doubles louis qui taient dans ses poches)
et ne sachant plus o donner de la tte, promena son dsespoir jusqu'
Florence, o il crut ne pas pouvoir mieux faire que de s'associer avec
les comdiens du grand-duc. C'est l, dit-il en terminant sa
_Confession gnrale_, c'est l, ma chre Babet, que j'ai eu le bonheur
de te voir. Ton pre, chef de la troupe, n'a pas voulu me recevoir sans
avoir auparavant prouv mes talents pour le thtre. J'ai reprsent
dans l'_Andromaque_ de Racine. Tu jouais le rle d'Hermione et moi celui
de Pyrrhus; je me voulais du mal de feindre pour Andromaque une
prfrence que mon amour te donnait. Tu m'as cout, Babet; je t'ai plu,
cher et charmant objet d'une ardeur qui surpasse toutes celles que j'aie
jamais ressenties; tu n'as pas ddaign le prsent de mon coeur. A vingt
ans vertueuse, ce qui est un miracle chez les actrices, tu m'as reu
comme amant, comme poux. pris des mmes flammes, ns l'un pour
l'autre, qui pourrait nous dsunir et troubler un hymen prpar par les
amours mmes, qui sont garants de notre constance et de notre flicit?




IX

LE ROMAN DU JOUR

Pour servir  l'histoire du sicle. Deux parties;  Londres, 1754.


Ce roman est le plus tonnant du monde, en ce sens que les peintures
galantes qu'il offre au dbut sont interrompues soudain par des
discussions thologiques et des expriences d'alchimie. Tout  l'heure
il ne s'agissait que de madame Saint-Farre, charmante en robe de
taffetas bleu, sur sa chaise longue; de la comtesse de Liges, en corset
de nuit et en jupe de mousseline brode; de madame Damonville, jeune
veuve trs-sujette aux distractions; maintenant il s'agit des jsuites,
de la pierre philosophale, des schismes d'Orient et d'Occident, et cela
pendant un demi-volume. L'auteur, dont le but me parat difficile 
comprendre, si tant est qu'il ait eu un but, cite sans propos Alciat,
Paul Diacre, Jornands, Eneas Sylvius dans son _Histoire de Bohme_,
Rodolphe Hospinianan, Dumase dans la _Vie de Marcelle_, OEcolampade,
Faustus Socinus, Lon l'Isaurien et Ezyds, roi des Arabes. On dirait un
savant  qui l'on a enjoint, en guise de pensum, d'crire un roman
gaillard, et qui, sa tche termine, revient avec dlices  ses tudes
dogmatiques.




X

BIBLIOTHQUE DES PETITS-MAITRES

Ou Mmoire pour servir  l'histoire du bon ton et de l'extrmement bonne
compagnie, avec cette pigraphe: _Quid rides? Fabula de te narratur._
Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries,  la
Frivolit. 1762.


De l'esprit, et du meilleur; de la malice  fleur d'eau, de l'rudition
dissimule avec grce, du raisonnement: voil ce qui compose ce livre,
agrable de tous points. Je considre comme un chef-d'oeuvre, et comme
le spcimen le plus tourdissant de la littrature des boudoirs, la
notice sur l'abb de Pouponville, qui termine le volume.

    Ange-Rose-Farfadet,
    Abb de Pouponville,
    Le mignon des Grces,
    La fleur des Beaux-Esprits,
    La perle des Petits-Matres,
    La coqueluche des femmes,
    L'lixir de la galanterie,
    La quintessence de la gentillesse,
    La fine crme des compagnies, etc., etc.

M. l'abb de Pouponville tait poupon dans tout. Il naquit pouponnement
dans une coulisse d'une pouponne de l'Opra et du cleste chevalier de
Muscoloris, seigneur de Pomador, Ambrese et autres lieux. Il annona ce
qu'il devait tre. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait dj
dans ses gestes enfantins un bon got exquis; il ttait si joliment, si
mignonnement, que c'tait un ravissement pour sa nourrice. S'il
pleurait, c'tait avec une douceur infinie; s'il criait, c'tait une
espce de mlodie cadence dont le charme dlicieux passait jusqu'au
coeur. Alors un dluge de pralines et de bonbons de toutes sortes
l'inondait de toutes parts; il tait choy, caress, dorlot, bais,
lch, presque touff. Ds l'ge de dix ans, ses qualits prcieuses
commencrent  se dvelopper. Quelle vivacit! que d'agrments! quelle
bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et brler! Il
fit ses tudes avec une rapidit incroyable: la lecture d'_Angola_, des
_Bijoux indiscrets_, du _Sopha_, des _Matines de Cythre_ et autres
livres orthodoxes, lui apprit autant de thologie qu'il en faut pour
triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientt en
possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien
un petit collet donne d'accs auprs du sexe. Avec un rabat de la
premire faiseuse, un teint miraculeux, une voix flte, des lvres d'un
incarnat et d'une fracheur  faire envie, un _assassin_ plac dans les
rgles les plus troites de la mode, quelle vertu aurait pu rsister 
des armes pareilles?

Lorsque, chapp d'un tte--tte galant, l'abb de Pouponville montait
dans la chaire de vrit, il avait l'air d'un chrubin adonis. Un texte
pris des endroits les plus voluptueux du Cantique des cantiques
annonait un exorde dlicieux, suivi d'un discours en deux petites
parties aussi lestes que divinement bien tournes. Il tait couru de
toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur dbitait tait celle
des potes et des romanciers, dguise sous une nuance lgre de
spiritualit. Il peignait tout en miniature, jusqu'au pch et 
l'enfer. C'taient la vie et la conversion de Madeleine, la Samaritaine,
la Femme adultre, _amore langueo_, je languis d'amour. Aussi les
petites-matresses s'criaient au sortir du sermon:--Ce Pouponville est
un prdicateur sans pareil! un organe insinuant! des gestes  ravir! un
air mouton! un sourire suprieurement fin! un persiflage dcent, tel
qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions  faire pmer!
S'il prchait plus souvent, il ferait dserter tous les spectacles. Non,
je n'ai jamais eu tant de plaisir  l'Opra qu'aux sermons de cet
aimable Pouponville!

C'est de lui que nos jeunes abbs ont hrit des belles manires qui
les distinguent: la coutume de se faire coiffer  double et triple rang
de boucles, de prendre un morceau de sucre candi au bout de chaque
priode un peu longue, d'avoir un mouchoir ambr qu'on laisse tomber au
moins deux fois par sance pour voir l'empressement des femmes  le
ramasser; de promener amoureusement ses regards sur une assemble
brillante de beauts  demi voiles, pour se concilier leur attention.

En un mot, c'tait un phnomne digne d'tre propos pour modle aux
lgants en tout genre. Cependant la prdication lui fut trs-fatale. Un
horrible vent coulis, venu d'une porte inexactement ferme, lui ta tout
 coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperut  son rabat lui
donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade  prir. Il s'vanouit:
pour le faire revenir, on eut l'incongruit de lui prsenter de l'eau de
la Reine qui ne venait pas de chez la petite marchande, la seule qui pt
en avoir de bonne. Ce troisime coup le bouleversa. Enfin, pour comble
de malheur, un malotru de mdecin, habill comme aurait pu l'tre
Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tter
le pouls. Il ne put digrer ce trait de la dernire maussaderie; le
coeur lui souleva, et l'abb de Pouponville rendit son me mignonne, en
demandant si l'on avait apport ses souliers brods et sa nouvelle
ceinture  glands d'or. On l'ouvrit: on ne lui trouva ni cervelle ni
cervelet. Une lgre quantit d'une substance neigeuse et fondante au
moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du
cerveau taient d'une tnuit, d'une finesse, d'une exilit bien
au-dessous de celle d'un fil d'araigne. Son coeur, d'une petitesse
extraordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrmement troites;
les anatomistes attriburent  cette contraction la facilit prodigieuse
qu'avait notre Adonis  _vaporer_, s'vanouir, dfaillir, prir presque
 chaque moment. Son sang ressemblait  de l'eau rose, et sa chair tait
tendre et dlicate comme celle des Zphyrs.

Il avait ordonn par son testament que l'on garnt sa bire de coton
parfum, ce  quoi l'on ne manqua pas. Un de ses adeptes lui fit riger
par reconnaissance un mausole lgant: c'tait une table de toilette
trs-richement garnie de bougeoirs, de miroirs, de botes, de bijoux, de
ptes, de parfums, de rouge, de blanc, d'ponges et d'eaux de senteur.

A cette ncrologie spirituelle est jointe une nomenclature des
principaux ouvrages composant la bibliothque de l'abb de Pouponville.
Ils sont tout  fait en harmonie avec le caractre de leur propritaire:

_Trait de l'attaque et de la dfense des ruelles_, avec les plans et
figures ncessaires pour l'intelligence du livre.

_Les Statuts et rglements de l'ordre lgantissime du papillonnage,
persiflage, rossignolage, chiffonnage, fredonnage, franc-bavardage_,
etc., par l'urbanissime et superlicocantiosissime Zphirofolet; 100 vol.
in-folio.

_Les trennes de 1759, ou les Mouches garnies de brillants._ L'auteur,
Mouchero-Moucheroni, noble Vnitien, a fait voir que ce n'est pas 
Paris seul que se font les belles inventions. Son livre est rempli de
savantes recherches sur les mouches et leur antiquit: une mouche que
portait Hlne, et qui relevait infiniment sa beaut, rendit Pris
amoureux et causa la guerre de Troie. Leurs noms: la friponne, la
badine, la coquette, l'assassine, l'quivoque, la galante, la dolante,
le soupir. Leurs positions:  la pointe de l'oeil,  la lvre, au
menton, prs de la fossette des grces. Leurs formes: en lune, en
comte, en croissant, en toile, en navette. 2 vol. in-12.

_La Raison des femmes_, livre blanc, par un clbre _rieniste_ des
espaces imaginaires.

_La Toilette ambulante_, par le juif Benjamin Fafefifofullina.

_L'Art de dmatrialiser les petits-matres allemands, hollandais,
russes et chinois_, par le petit-matre Mignonet, chef de l'ordre,
marquis de Plumeblanche, Teintmignard, Vermillon, etc., etc.

_Les Berloques, ou les Grelots de la Folie_, par la marquise de Clicli.

_L'Encyclopdie perruquire_, complte depuis 1740 jusqu'en 1760, ce
qui fait 7,300 cahiers. On en donne deux chaque jour: celui du matin
traite de l'attirail de la petite toilette; celui du soir regarde
l'accommodage en forme. L'infatigable Friso-Cometti en est l'auteur. Il
fait aussi des sourcils postiches,  l'air de chaque visage, et les
attache d'une manire invisible.

_Le Vritable Matre  tousser, cracher, prendre du tabac, ternuer_;
avec un _Trait du nazillement provenal_, minauderie de frache date.

_Dissertation philosophique sur les 365 sortes de poudres_, une pour
chaque jour de l'anne, avec leurs vertus miraculeuses, par Jean-Farine
Leblanc.

_Les Orgies d'Amathonte_, et en gnral tous les opras comiques
jusqu' 1760. Recueil complet.

Cet amusant volume est clos par une srie de penses, dtaches de
l'_Esprit de M. l'abb de Pouponville_; c'tait alors la mode de publier
l'_Esprit_ de monsieur un tel, l'_Esprit_ de madame une telle. L'auteur
de la _Bibliothque des Petits-Matres_ n'a eu garde de laisser passer
cette mode sans la railler  sa faon, qui est la bonne. Voici une des
penses de son abb; elle est incomparable et et fait tomber  la
renverse Gentil-Bernard, Dorat et Boufflers: --Le mdecin cleste que
Pamoisor! il a guri ma levrette grise et mon perroquet amazone. Je veux
lui donner un bijou prcieux: c'est le portrait de ma dernire matresse
d'hier. Qu'en ferais-je aujourd'hui?




XI

TANT PIS POUR LUI, OU LES SPECTACLES NOCTURNES

1764, deux parties, sans indication de ville ni de librairie.


Un amant  la recherche de sa matresse, que des parents barbares
drobent  tous les yeux, fait rencontre, au bord d'une fontaine, de la
fe Almanzine, qui lui offre une ceinture magique destine  le rendre
invisible. Il parcourt une partie des maisons de Cythropolis et assiste
 diverses scnes tour  tour plaisantes et tragiques, qui rappellent,
mal  propos pour l'auteur anonyme de ce livre, la marche du _Diable
boiteux_. Enfin, aprs avoir visit les promenades, les thtres, les
petites maisons, il finit par retrouver l'objet de sa flamme... entre
les bras d'un Gnie de qui la fe Almanzine avait tout lieu de se croire
adore. Qu'on ne pense pas que je m'occupai  lui faire des reproches;
on ne les emploie d'ordinaire qu'avec celles pour qui l'on conserve
encore de la tendresse. Je rentrai chez moi, je l'ose dire,
tranquillement. Heureux si j'avais gard la prcieuse ceinture! J'aurais
pu la prter quelquefois  un petit-matre, fier de lui-mme et de tout
ce qu'on dit de son mrite en sa prsence;  des hommes follement pris
d'une beaut qu'ils ne voient jamais qu'au sortir d'une longue toilette;
et alors, combien de gens eussent t dsabuss qui ne le seront
jamais!




XII

LES ERREURS INSTRUCTIVES, OU MMOIRES DU COMTE DE ***

Trois parties. A Londres, et se trouve  Paris, chez Cuissard,
Pont-au-Change, et Prault, quai de Conti; 1765.


L'auteur, dans une ptre ddicatoire  M. L. M. D. L. S. D'O., explique
ainsi la potique de son oeuvre: L'intrt peut tre excit de deux
manires: tantt on laisse voir le but vers lequel tendent les
personnages principaux, et, au moyen d'incidents amens avec art, on
loigne le dnoment; tantt on rpand l'intrt sur diffrents
personnages, et alors on ne doit tre jug que sur la manire plus ou
moins adroite de lier les pisodes au sujet. Cette dernire forme est
celle que j'ai prise. Peut-tre et-il mieux fait dans ce cas d'adopter
la premire, car l'intrt qu'il a rpandu dans les _Erreurs
instructives_ est mesur  des doses tellement imperceptibles, que le
lecteur n'arrive qu' grand'peine  la fin des trois parties.

Le jeune comte de *** adore une religieuse du _couvent voisin_; aprs
plusieurs mois d'une cour assidue au parloir, elle lui glisse un petit
billet lui enjoignant de se trouver  neuf heures et demie du soir dans
un chemin creux qui borde l'extrmit du saint enclos. Je m'y rendis. A
peine y tais-je arriv que j'entendis marcher assez prs de moi. Comme
le lieu tait absolument cart, je me tins sur mes gardes en cas
d'attaque; mais au lieu d'un ennemi, c'tait un ange tutlaire que je ne
connaissais pas, et qui pourtant m'intimida beaucoup en me demandant
quel nom je portais. Je le dis sans me faire prier. Aussitt, me
montrant une chelle de corde attache au mur, et me prenant par la
main:--Montez, monsieur, me dit-il, montez promptement, pendant que
personne ne passe. Je voulus connatre mon conducteur et savoir par qui
il avait appris que je devais franchir le mur, mais il me pressa de
monter d'un air assez brusque, en me disant que je l'apprendrais dans
peu. Je fis ce qu'il souhaitait. La voix de ma chre Rosalie frappa
bientt mes oreilles: elle me disait d'une voix basse de prendre garde
de tomber. A peine fus-je dans l'enclos que j'aurais dsir en tre bien
loin,  l'aspect d'une religieuse que je vis assise  quelques pas; je
marquai mes craintes  Rosalie, qui ne fit qu'en rire. Pendant ce temps,
la personne qui m'avait fait monter descendit  son tour, de faon que
nous nous trouvmes quatre dans le verger des religieuses. Je m'aperus
bientt que l'amour nous y rassemblait tous.

L'heure de la sparation ayant sonn, chacun reprend le chemin par o il
est venu, en se promettant de se revoir le lendemain; une fois dehors,
le comte de *** veut de nouveau remercier son compagnon nocturne, mais
il est immdiatement interrompu par ces paroles:--Monsieur, parlons bas,
ou plutt ne parlons point; le mystre ne doit pas avoir trop de tous
ses voiles; et lorsque des personnes estimables daignent exposer pour
nous leur honneur et leur tranquillit, nous devons tre jaloux de leur
conserver ces deux choses. Le comte de *** ne trouve rien  rpondre 
ces mots, et se contente de saluer. Mais le lendemain, il a le bonheur
de sauver ce galant homme d'un guet-apens que lui avaient tendu trois
coquins arms, et ds lors l'amiti la plus troite commence  se former
entre M. de Verzy et le comte de ***.

Le morceau le plus piquant des _Erreurs instructives_, et celui en mme
temps qui est crit avec le plus de vrit, c'est l'histoire de la
journe d'une femme capricieuse. Nous allons essayer de le transporter
sous les yeux du lecteur, en lui demandant grce pour ce que quelques
lacunes laisseront supposer d'immodeste. Un matin, je fus voir une
prsidente fort jeune, marie  un homme fort vieux:--Que vous venez 
propos, me dit-elle; je vais prendre le chocolat. M. de N*** vient de
partir pour la campagne; il n'y a point  reculer: engag ou non, vous
dnerez avec moi et me tiendrez compagnie tout le jour. J'acceptai
l'offre, mais j'avais un rle difficile  remplir. La prsidente tait
de ces femmes qui seraient bien embarrasses de dire ce qui leur plat;
de ces femmes qui veulent et qui ne veulent plus dans le mme instant,
qui parlent avant que de penser, et qui oublient aussitt qu'elles
viennent de parler.

Quand nous emes pris le chocolat, elle me dit qu'elle allait passer 
sa toilette; voyant que je me disposais  la suivre:--O venez-vous? me
dit-elle d'un air irrit; vous imaginez-vous que je vais m'habiller en
votre prsence? Un jeune homme! Si mon mari venait  le savoir! Et quand
il ne le saurait mme pas? Lisez, amusez-vous; dans une heure au plus
tard je reviens. Comme je vis que malgr mes instances elle s'obstinait
 me refuser, je pris un livre et je m'assis. A peine avais-je lu six
lignes qu'on vint me dire que madame la prsidente me demandait:--J'ai
rflchi, dit-elle en me faisant asseoir  ct de sa table, que je
pouvais vous admettre ici accompagne de mes femmes; mais si j'apprends
jamais que vous soyez indiscret...--Ah! madame, m'criai-je d'un air
touch, pouvez-vous avoir un pareil soupon!

Tandis qu'on la coiffait, son sein tait lgrement dcouvert; je
m'amusai  coller mes lvres sur le miroir dans l'endroit o il tait
rflchi.--Que faites-vous? me dit-elle d'un air embarrass.--Je m'amuse
avec une ombre.--Finissez, continua-t-elle en posant la main sur sa
glace, cela me dplat.--En vrit, madame, vous tes inconcevable de
vouloir me ravir jusqu' l'apparence du bonheur. Alors, je vais me
l'approprier, repris-je en tirant un miroir de poche; ce miroir est 
moi, et je puis sans vous offenser, je pense, regarder ce qu'il
reprsente. En mme temps je l'appliquai sur sa glace. Ses femmes ne
purent s'empcher de rire assez haut; cette innocente libert irrita
madame de N***; elle les regarda de travers et leur ordonna de se
retirer. Cette scne est ingnieuse et trs-jolie; Marivaux l'et
signe avec plaisir.

Rest seul avec la prsidente, le comte de *** pousse si loin la
galanterie qu'elle le menace plusieurs fois de sonner. Il porte
habilement l'entretien sur le grand ge du prsident, sur ses
infirmits, sur sa figure repoussante. N'attaquez pas mon mari,
dit-elle en prenant ce srieux artificiel que les femmes connaissent si
bien.--Madame, bien loin de l'attaquer, rpondis-je, j'ai transport sur
lui tout le respect que je vous dois et je n'ai rserv pour vous qu'une
tendresse...--Vous perdez la raison; comment! vous ne me respectez
pas?--Il est pour chaque personne des respects diffrents, repris-je;
celui qu'on a pour les personnes constitues en dignit est un devoir;
pour certaines autres, c'est une politesse; mais, pour une femme aussi
charmante que vous, c'est un culte, un hommage que l'amour nous force de
rendre.

Cette conversation, que nous abrgeons, se tient pendant le dner; la
prsidente, qui est femme de table, verse du vin de Champagne au comte
de ***. Aprs le dessert, on passe dans le boudoir, o un canap semble
convier au repos; la prsidente s'assied, le comte lui fait lecture des
_Mmoires turcs_, qu'il vient de trouver sur une chaise. Quelle
froideur! s'cria-t-elle aprs avoir cout les quinze premires pages;
passez, passez, cela est capable de me donner des frissons. Toujours
obissant, le comte saute plusieurs feuillets et arrive  un passage
singulirement expressif; la dame se renverse sur le canap, elle feint
de dormir. Il y a, dans une nouvelle d'Alfred de Musset intitule _Les
Deux Matresses_, une situation absolument identique; nous y envoyons
ceux de nos lecteurs qui ne se contentent pas des rticences, et qui
veulent toujours savoir la fin des choses.

Les boutades de la prsidente semblent avoir cess; elle se fait aux
petits soins auprs du comte; elle veut qu'il soupe avec elle. Il tait
juste qu'un excs de tendresse rcompenst les excs d'impertinence que
j'avais t oblig de supporter. L'important tait de trouver les moyens
de rentrer la nuit sans tre aperu. Madame de N*** me montra une petite
porte d'o l'on descendait, par un escalier drob, dans une salle basse
dont les fentres donnaient sur la rue.--J'ouvrirai moi-mme la fentre,
dit-elle; il ne vous sera pas difficile d'y monter; venez-y  onze
heures. Je fus exact au rendez-vous. Elle ne tarda pas  paratre.--Mon
cher, me dit-elle  basse voix, j'ai rflchi sur la promesse que je
vous avais faite; mais, en vrit, je ne puis l'excuter. Si mon mari
allait revenir, o en serais-je? Je la donnai au diable de bon coeur,
et, voyant qu'elle me souhaitait le bonsoir, je m'loignai, furieux.
J'allais perdre la fentre de vue, lorsqu'on me rappela.--Ne vous en
allez pas, me dit-elle, montez; mon mari serait arriv, s'il avait eu
intention de revenir; mes femmes couchent un peu loin de moi, mon
appartement est clair, nous laisserons les volets ouverts pour tre
avertis du temps o il faudra vous retirer; montez vite.

Je grimpai avec promptitude, crainte qu'il ne reprt  ce Prote
femelle un caprice semblable au premier. Elle avait laiss la porte de
sa chambre ouverte, en descendant; je montais derrire elle en la tenant
par la main, lorsque,  la moiti de l'escalier, elle se rejeta
brusquement entre mes bras en s'criant:--Je vois mon mari dans ma
chambre! Nous redescendmes avec prcipitation. La prsidente tremblait,
j'tais interdit; enfin elle tait prte  sauter par la fentre avec
moi, lorsque, ayant prt l'oreille fort longtemps, je n'entendis aucun
bruit dans son appartement; j'eus mme la hardiesse de monter quelques
marches pour me rendre plus certain, et apercevant sur un sopha une robe
avec une coiffe au-dessus, je ne doutai plus qu'elle n'et pris ses
propres habillements pour son mari. Mais, quand il fallut la faire
monter, ce fut une autre scne: elle me dit d'abord qu'elle ne s'tait
point trompe et que c'tait bien son mari qu'elle avait vu en robe de
chambre et en bonnet de nuit sur le sopha; qu'elle le connaissait mieux
que moi. J'eus encore une seconde comdie, aprs l'avoir convaincue du
contraire avec mille peines.--C'est donc un avertissement, me
disait-elle; peut-tre mon mari arrivera-t-il cette nuit; j'ai la
tristesse dans le coeur, laissez-moi.

Il y avait de quoi perdre l'esprit avec cette femme, et il ne fallait
rien moins que sa beaut pour me retenir. Cependant, bon gr, mal gr,
je la fis monter dans sa chambre; elle eut encore l'inhumanit ou plutt
la folie de vouloir visiter des papiers qu'une parente lui avait donns
en dpt, afin de voir s'il n'en manquait aucun. Ils taient dans un
petit coffre. Je pris la libert de lui reprsenter que, ds qu'on
n'avait pas enlev le coffre et qu'elle le trouvait ferm, cela devait
lui tenir lieu de la visite qu'elle voulait faire. J'en eus pour toute
rponse que l'on ne pouvait tre trop exact  remplir ses devoirs;
pense sentimentale place si  propos que je pensai clater de rire.
Aprs quoi, elle changea de ton et se mit  pleurer de toutes ses forces
de l'infidlit qu'elle allait faire  un mari qui l'adorait. Je voulus
interrompre sa complainte, ce fut inutilement: toutes mes ruses, toutes
mes caresses n'aboutirent  rien. Excd, furieux, ou, pour ainsi dire,
enrag de ses vertiges, je pris mon chapeau, malgr les efforts qu'elle
fit alors pour me retenir, bien rsolu de ne la revoir de ma vie.

Il faut convenir que cette historiette est narre avec cette bonhomie
qui dcle la chose arrive. On n'invente pas aussi bien, ni aussi
juste. Malheureusement c'est la seule drlerie des _Erreurs
instructives_.




XIII

LE ZINZOLIN

Jeu frivole et moral, avec cette pigraphe: _Ludendo pingimus._ A
Amsterdam, chez les libraires associs, 1769.


Ce nom singulier avait servi d'abord  dsigner une couleur charmante,
qui, ds son apparition, clipsa le lilas et le vert pomme qui rgnaient
souverainement avant elle; il n'tait pas permis de porter autre chose
que des toffes _zinzolin_ et des chelles de ruban _zinzolin_. Plus
tard, ce nom fut appliqu  un jeu de cartes qui se jouait  quatre
personnes, et dont les termes principaux taient: le _vertugadin_, la
_rocambole_, les _sigisbs_, etc. Il devint de mode alors pour les
petites-matresses de s'crier  tout propos, avec une pointe de
zezaiement que le mot tendait  introduire: _Z'ai fait auzourd'hui un
Zinzolin zarmant._ Peut-tre tait-il possible de btir sur le Zinzolin
un roman agrable, ou tout au moins une peinture des manies et des
ridicules de la socit joueuse du XVIIIe sicle. L'auteur n'en a pas
jug ainsi: il s'est content d'crire une digression capricieuse, qui a
toutes les prtentions  l'esprit,  la lgret,  la galanterie, et
qui en est pour toutes ses prtentions.

Attribu  Luneau de Boisjermain ou  Toustain de Lormery.




XIV

CLON

Rhteur cyrnen, traduit de l'italien. A Amsterdam. 1770.


C'est un ouvrage  _clef_, comme les _Mille et une Faveurs_ du chevalier
de Mouhy, comme le _Prince Apprius_. Ces sortes de productions
quivalent au jeu du casse-tte chinois; et il faut tre dou d'une
patience toute spciale pour dcouvrir, par exemple, que _Nasiralo_
signifie la Raison, _Mentegiu_ le Jugement, ainsi de suite. Bizarre
littrature! Tout est figur dans _Clon_, tout prend un corps et un
nom, comme dans cette description extravagante du visage d'une femme. Le
morceau est d'un genre unique; nous le donnons en entier; mais, plus
humain que l'auteur, nous plaons la clef  ct de l'nigme.

La faade est occupe, au premier tage, par le chancelier, grand
orateur (_la langue_), qui porte la parole en toute occasion et qui
donne les ordres ncessaires. L'on aurait une entire confiance en lui,
si sa trop grande vivacit et son indiscrtion ne donnaient de justes
sujets de s'en dfier. Pour y mettre un frein, on a jug  propos de lui
prescrire des bornes qu'il ne peut passer; il est environn d'une
balustrade d'ivoire (_les dents_) du plus bel aspect; de plus, il a deux
voisins (_les oreilles_) qui ne le quittent jamais. Espions continuels
et attentifs au moindre bruit, ils ramassent les nouvelles et les lui
rapportent  mesure qu'ils les entendent. De peur d'en chapper aucune,
ils sont toujours aux coutes par leur fentre ou sur l'escalier de
leurs portes. Le parfumeur (_le nez_),  cause de son mrite tonnant, a
son logement au milieu du deuxime tage, dans la saillie  deux ailes
soutenue d'une seule colonne. C'est lui qui a donn la vogue  l'eau de
miel,  l'eau de Chypre, etc. Les gardes du corps (_les yeux_) sont dans
les mansardes, au troisime; on les a placs  la partie la plus leve,
pour dcouvrir de plus loin; les voyageurs ne manquent gure de les
consulter, c'est l'toile polaire qui les guide: s'ils sont de bon
augure, on peut s'en rapporter  eux et continuer sa route. Ces gardes
savent imprimer des signes certains  leur fourrure en demi-cercle sous
laquelle ils sont  couvert, pour donner l'ordre dont ils sont chargs
et manifester leurs volonts particulires. Ce langage est d'une
expression, d'une nergie dont les discours du chancelier n'approchent
pas.

On ne peut aller plus loin en fait de mauvais got. _Clon_ est rare et
n'a jamais t rimprim.




XV

LE SOUP DES PETITS-MAITRES

Ouvrage moral en deux parties,  Londres.


Cela commence ravissamment: Il est onze heures du matin; un abb, assez
semblable  une poupe de quatre pieds de haut, sourit aux dernires
preuves d'une brochure de sa composition. Il s'applaudit d'avoir fait
une ptre en vers, et se promet de la faire servir pour toutes les
femmes. Il la relit avec complaisance, ordonne  son laquais de voler
chez son imprimeur, de faire tirer vite quelques exemplaires et de les
lui apporter au Palais-Royal. Il se met  sa toilette, cache artistement
sa petite bosse dans les plis d'un manteau de soie, est content de lui,
et se trouve en tat de figurer au lever de quelque jolie femme.

Dj il traverse la rue de Richelieu, quand un dluge d'eau de senteur,
dont tout le quartier est parfum, lui fait lever la tte; il voit avec
surprise qu'il est jour chez la comtesse de ***. Il monte chez elle, on
l'annonce; Vnus lui sourit, il se croit Adonis.

Le _Soup des Petits-Matres_, on le devine par le titre, est une partie
fine o chacun raconte son histoire. Les personnages s'appellent Persac,
Saint-Val, le Prsident, la Bouquetire, la Marchande, la Danseuse, etc.
Tout cela est gai et men vivement.

Vous connaissez la belle Sophie? Quelques personnes la placent au rang
des beauts vaporeuses; pour moi, je sais qu'en femme sense elle ne
satisfait ses gots et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille du
ct de l'intrt. Un tableau qui est dans son boudoir, et que le
peintre a malignement imagin d'aprs le caractre et les aventures de
la dame, va vous la peindre entirement. Sophie est reprsente devant
son pupitre, pinant de la guitare; un militaire est  sa droite,
donnant du cor; un petit abb occupe la gauche avec sa flte, et un
financier est vis--vis, jouant de la poche[3]. On lit sur le haut du
papier de musique: _Concert  trois_. Le lourd Midas, qui avait demand
 l'Apelle moderne un tableau de fantaisie, a pay fort chrement
celui-ci, sans en avoir jamais devin l'allgorie; le militaire, l'abb
et la belle n'ont eu garde de l'en instruire.

  [3] _Pochette_, petit violon. L'auteur aura voulu jouer sur les mots.

Nous regrettons de ne pouvoir mettre sous les yeux du lecteur
quelques-unes de ces peintures couleur de rose, que l'on dirait touches
par Baudouin; mais on comprendra l'impossibilit o nous sommes par les
titres seuls des chapitres: _La Petite maison._--_Le Bain._--_Les Vers 
soie._--_Deux bonnes fortunes manques; comment?_--_L'Actrice de
province raconte son histoire._--_Attrapez-moi toujours de
mme!_--_L'Amour est un fut matois_, etc., etc.

Vers le commencement de l'Empire, le _Soup des Petits-Matres_ a t
rimprim chez Didot en trs-jolie petite dition, dont quelques
exemplaires sur beau papier de Hollande ont paru dans les ventes.




XVI

LES FAIBLESSES D'UNE JOLIE FEMME, OU MMOIRES DE MADAME DE VILFRANC

Deux parties,  Amsterdam, et se trouve  Paris, chez Belin, libraire,
rue Saint-Jacques, vis--vis celle du Pltre. 1779.


Il n'y a de rellement amusant l-dedans que l'histoire d'un malheureux
cordon de sonnette engag par hasard sous l'oreiller de madame de
Vilfranc, et qui fait apparatre  chaque minute une servante qu'on se
dfend d'avoir appele. Nous ne pouvons nous expliquer davantage. En
dehors de quelques licences timidement indiques, les _Faiblesses d'une
Jolie Femme_ trahissent de grandes vises au romanesque. L'auteur est ce
fcond et trop fcond Nougaret, qui, sans avoir fait aucune espce
d'tudes, s'est livr  tous les genres de littrature, et est mort, la
plume  la main,  plus de quatre-vingts ans.




XVII

LES CONFIDENCES RCIPROQUES, OU ANECDOTES DE LA SOCIT DE MADAME DE
B***

Trois parties, avec frontispice, sans indication de lieu ni de date.


Ce sont des rcits assez vulgaires, rehausss tantt par un air de
sentiment, tantt par un air de libertinage. La troisime partie,
intitule _Les Faits et gestes du vicomte de Nantel_, a t rimprime
sparment en 1818 sous ce nouveau titre: _Ma vie de garon._ Il s'agit
encore une fois d'un grivois imberbe qui s'introduit dans un couvent de
filles sous l'habit d'une soeur converse. Le XVIIIe sicle ne sortait
pas de l, et l'Empire,  son tour, a perptu cette traduction venue en
ligne directe du comte Ory.




XVIII

LES SONNETTES, OU MMOIRES DE M. LE MARQUIS D***

Deux parties, avec frontispice.


Les _Sonnettes_ sont tout  fait de la famille du _Grelot_, mais ce
dernier leur est infiniment prfrable. Elles sont ddies  un M. le
D*** (le Dru), serrurier de son tat, dont une enseigne curieuse par sa
navet fit la rputation et mme la fortune. Il ne nous est pas permis
d'en reproduire le texte, qui d'ailleurs court les _ana_ et est dans la
mmoire de tous les vieillards. Quatre ou cinq intrigues domines par un
amour srieux et couronnes par un mariage, il n'y a pas d'autres sujets
dans les _Sonnettes_, desquelles on pouvait attendre un plus joyeux
carillon.

Auteur: Guiart de Servign.

Dans l'dition de la Bibliothque amusante (1781), les _Sonnettes_ sont
suivies de l'_Histoire d'une comdienne qui a quitt le spectacle_ et de
l'_Origine des bijoux indiscrets_, conte.

Une grossire spculation de librairie a fait reparatre en 1803 _les
Sonnettes_ avec ce nouveau titre: _Flix, ou le Jeune amant et le Vieux
libertin._ Des noms y sont changs; les chapitres y ont des titres
ridicules.




XIX

FLICIA, OU MES FREDAINES

Avec cette pigraphe: _La faute en est aux dieux qui me firent si
folle._ Deux volumes,  Amsterdam, 1784.


La vivacit de quelques tableaux ne doit pas nous empcher de rendre
justice  l'une des plus charmantes productions que la dcadence du
XVIIIe sicle ait inspires, coquette dbauche de sentiment et d'esprit,
esquisse foltre des dernires ruelles  la mode, accentue plus
littrairement que le long roman de Louvet. _Flicia_ a t rdite 
l'infini et dans tous les formats, avec un grand luxe de gravures. Ce
sont encore des mmoires, mais des mmoires aussi rapides et aussi
mutins qu'on peut le dsirer.

Je vais passer et repasser mes folies en parade, avec la satisfaction
d'un nouveau colonel qui fait dfiler son rgiment un jour de revue, ou,
si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pse les espces d'un
remboursement dont il vient de donner quittance.

Flicia naquit comme Vnus, de l'cume des flots, c'est--dire qu'elle
reut le jour sur un btiment corsaire, au milieu des horreurs d'un
combat naval. Un bourgeois d'Italie, nomm Sylvino, l'adopta pour sa
fille et lui fit donner une ducation complte. Ne sous un astre
brlant, elle manifesta de bonne heure les plus tendres dispositions, et
un petit matre de danse faillit lui faire tourner la tte, alors
qu'elle n'avait gure plus de quatorze ans. Mais l'amour, qui veillait
sur elle, lui rservait de plus hautes destines. Le chevalier
d'Aiglemont parut: c'tait un Adonis de dix-neuf ans, d'une taille
svelte, que faisait ressortir un uniforme d'officier aux gardes. Il
arriva un matin, pendant que Flicia prenait une leon de clavecin. La
_leon de clavecin_! Que de fois la peinture et la gravure se sont
empares de ce sujet!

Dj savante, je touchai une sonate difficile qui m'tait assez
familire; mais la prsence du chevalier me jeta dans un trouble si
grand, je perdis  tel point l'attention, que je m'embrouillai et mis le
matre de fort mauvaise humeur. Il n'et pas t fch de briller par le
talent de son colire aux yeux d'un homme qu'il connaissait pour un
excellent amateur de musique. Le matre jouait une partie de
violon.--Donnez, monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais
accompagner, et vous aiderez mademoiselle  se remettre. A peine il tint
le violon que cet instrument rendit des sons dlicieux. Nous reprmes la
sonate du commencement; jamais je n'avais si bien touch. D'Aiglemont
accompagnait avec une justesse, une expression, qui me mettaient hors de
moi. Mon jeu faisait sur lui la mme impression; je l'entendais de temps
en temps soupirer; le dlire de son me prtait de nouvelles beauts 
son excution, de nouvelles grces  sa figure.

De sonate en sonate, l'heureux d'Aiglemont subjugua le coeur de la jeune
Flicia. Ce fut lui qui la forma et qui la produisit. Il eut pour
successeur un aimable prlat, type aujourd'hui disparu, et dont  ce
titre le portrait doit trouver place dans ces pages: Monseigneur tait
d'une figure intressante, petit-matre  l'excs, aussi ptulant que
lorsqu'il tait officier, toujours gai, content et bouillant d'esprit;
il paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'tait. Amateur universel,
posies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes,
folies, tout tait de son ressort. Le prlat emmena dans son diocse sa
nouvelle conqute et lui donna une cour de hobereaux. Cette liaison
mourut avec les roses d'automne. Flicia, qui grandissait  vue d'oeil,
demanda des chevaux pour Paris, et partit; mais elle comptait sans une
poigne de sacripants qui arrtrent sa berline sur la grande route, et
qui certainement lui eussent fait un trs-dur parti sans l'intervention
miraculeuse d'un charmant jouvenceau, lequel, arm d'une pe, chargea
tous ces gueux  la fois, et donna ainsi  la marchausse le temps
d'arriver.

Ce librateur tomb du ciel s'appelait Monrose; quoique passablement
grand, il n'avait pas encore atteint son troisime lustre. Il s'tait,
la veille, chapp du collge, et allait un peu  l'aventure, ne sachant
rien de la vie et des _orages du coeur_. Ce fut Flicia qui,  son tour,
se chargea de cette ducation. Beauts qui rvez une adoration pure,
s'crie-t-elle, c'est  l'ge de Monrose qu'il faut prendre les hommes,
si vous voulez respirer un moment leur encens dlicat; un moment,
entendez-vous! Car bientt ces coeurs si francs, si sensibles,
participent  la contagion gnrale, et vous devenez les dupes de ceux
que vous croyez duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre
orgueil; les adorateurs s'enfuient en se moquant; vous demeurez ronges
de regrets et couvertes de ridicule. Un peu plus loin, elle dvoile
tout son systme de conduite dans ces quelques lignes: Monrose pronona
mille serments  mes genoux avec l'enthousiasme de la passion et du
respect. Cependant je me souciais fort peu d'tre adore; cela ne m'a
jamais flatte, j'ai toujours souhait COURT AMOUR ET LONGUE AMITI.
Peut-tre cette profession de foi est-elle d'une philosophie outre et
invraisemblable sur des lvres de vingt ans; les femmes d'alors ne
raisonnaient pas avec la froideur de Flicia; elles se piquaient toutes
au contraire de cette exaltation rpandue par la _Nouvelle Hlose_ et
les romans anglais. Les plus libertines savaient, dans leurs caprices,
conserver cette teinte de sensibilit qui est un des caractres les plus
distincts de l'poque. On se doutait  peine que l'on ft corrompue; on
n'aimait peut-tre pas, mais au moins on croyait aimer, on voulait aimer
surtout, ce qui a un ct mritoire. Aussi je crois que ces mots: _Je ne
me souciais pas d'tre adore, cela ne m'a jamais flatte_, sont tout 
fait hors nature,--d'autant plus que Flicia les dment  chaque
instant.

Ses amours avec le beau Monrose remplissent la premire moiti du second
volume; mais bientt les infidlits qu'il accumule avec la plus grande
candeur du monde la forcent  lui donner un supplant. Ce supplant est
un riche Anglais du nom de Sidney, ingnieux comme tous les Anglais et
sybarite  la dernire puissance. On lit avec tonnement la description
trs-minutieuse de la maison de plaisance qu'il s'est fait arranger au
bord de la Seine. D'abord, ce sont deux statues qui servent de limites 
ses domaines, et qui ont cela de particulier qu'elles se tournent le
dos. L'une regarde le ct par o l'on arrive, et reprsente la
Dfiance; elle est debout, lance, l'oeil furieux;  ct d'elle, un
dogue semble vouloir se ruer sur les passants; sur la table du pidestal
on lit: _Odi profanum vulgus._ L'autre statue, qu'on ne voit en face
qu'en revenant, est assise et figure l'Amiti; son regard et son geste
tmoignent du dplaisir qu'elle a de voir partir les htes de lord
Sidney; un pagneul est sur ses genoux. Au bas sont gravs ces mots:
_Redite cari._

Mais cela est le moins curieux. Voici qui vaut davantage. Le noble lord,
qui raffole de tout ce qui est fantastique et mystrieux, s'amuse
pendant la nuit  faire des niches  ceux qui couchent dans son chteau.
Pour cela, son architecte a pratiqu sous chaque appartement une espce
d'entre-sol ignor et des dgagements autour de chaque alcve. Des
escaliers pratiqus dans l'paisseur des murailles communiquent  tous
les tages, o des postes d'observation sont mnags dans des corridors,
matelasss de toutes parts et percs de petits trous dans les ornements
des trumeaux. Lorsque Sidney veut s'introduire dans une chambre, il n'a
qu' pousser un panneau  coulisse excut dans la perfection; il peut
aussi donner la srnade  ses locataires, au moyen de certains tubes
qui circulent du haut en bas de la maison et s'adaptent  tous les
chevets. Ces tubes lui servent galement  entendre ce qui se dit chez
lui, et souvent  y rpondre. On sait que la plupart de ces inventions
pleines de perfidie sont renouveles de Denys le tyran, qui en faisait
une application moins inoffensive que lord Sidney. Il n'y a pas
longtemps encore que Grimod de la Reynire, le spirituel gourmand et
l'humoriste, les avait ralises  son tour dans son chteau de
Villers-sur-Orge, prs de Longjumeau.

Le roman de _Flicia_ est tout en pisodes, il fait mouvoir une
multitude de personnages; nous ne pouvons qu'indiquer les jalons
principaux. L'lment dramatique finit par prendre le dessus, et aprs
des complications prcipites, l'hrone pouse pour la forme un vieux
comte. Du reste, tout le monde pouse au dnoment: lord Sidney pouse
une certaine Zela, perdue, retrouve et toujours adore; le d'Aiglemont
des premiers chapitres pouse une petite personne de couvent. Il n'y a
que Monrose qui n'pouse pas, mais, en compensation, il retrouve sa
famille et entre dans les mousquetaires, o il ne tarde pas  devenir
capitaine.

Nous avons beaucoup abrg; mais si de tels livres ne supportent pas
d'analyse, ils comportent du moins les citations. Entre plusieurs, nous
choisissons la peinture trs-vivante de deux originaux: un prsident de
province et son gendre. C'est Flicia qui parle: Exacte au rendez-vous,
je les trouvai tous deux dans la grande alle du Palais-Royal; ils
m'attendaient, assis et entours d'une jeunesse dsoeuvre qui se
divertissait de la manire dont ils taient accoutrs. Le beau-pre
avait, en dpit de la saison, un antique habit de drap pourpre 
paniers, orn d'une grande quantit de boutons et de boutonnires; cette
parure devait avoir t de son temps du plus grand effet; la veste tait
d'une riche toffe or et argent, mais dont le fond crasseux et les
bouquets dbrochs trahissaient le grand ge. La culotte, pareille 
l'habit, tait un peu plus neuve. Des bas rouls, de vastes souliers, la
perruque  la brigadire, l'immense chapeau brod d'argent sous le bras,
l'pe imperceptible et la longue canne  bec de corbin compltaient le
costume du bon prsident.--Le sieur de la Caffardire ne lui cdait pas
l'honneur d'tre mis le plus bizarrement. Ayant perdu presque tous ses
cheveux, il tait coiff d'une fausse _grecque_ huppe, place de
travers, et de deux boucles emptes dont la pommade fondait au soleil.
Une petite bourse dont le sac vide badinait  deux doigts d'une nuque
allonge meublait le derrire de la tte. L'habit tait de camelot bleu
de ciel, avec un large galon mal festonn; la veste en basin, orne
d'une frange trop longue, battait sur les genoux. Il avait une culotte
de velours noir et des bas de soie couleur de chair, des souliers plats
dcors d'une antique boucle dont l'clat blouissait tous les yeux, un
petit chapeau avec un plumet sale. Quant  l'pe, elle rparait par son
excessive longueur l'extrme petitesse de celle du beau-pre. En un mot,
ces messieurs taient  montrer pour de l'argent.

Le crayon ne ferait pas mieux pour ces deux caricatures; et afin
d'achever le portrait de ce prsident, lequel est un homme excellent,
trs-fort sur la basse de viole, nous recommandons ces lignes
expressives: Cet homme, que le feu d'un demi-gnie fort actif avait
dessch, ressemblait beaucoup  une momie habille  la franaise. De
grands traits chargs, de gros yeux brusques, saillants, bords de
fosss creux, une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu,
donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et
passablement bonne; et, sans le ridicule frappant dont cet honnte
prsident tait verni de la tte aux pieds, on se ft accoutum
volontiers  sa pittoresque laideur.

L'auteur de _Flicia_ est le chevalier de Nercyat, de qui nous nous
occuperons un jour.




XX

L'TOURDI

A Lampsaque, 1784.


Il faut tre dou d'une effronterie rare pour copier l'introduction
entire du _Soup des Petits-Matres_, l'aventure des deux religieuses
dans la _Confession gnrale de Wilfort_, une anecdote de lanterne
magique aussi connue que l'enseigne de M. le Dru, et oser baptiser le
tout du nom de _L'tourdi_. L'audacieux arrangeur de cette compilation,
qui n'a pu tre cependant assez crdule pour rver l'impunit, pousse
l'amour-propre jusqu' s'avouer, dans une note, l'auteur d'un _Almanach
de Nuit_ pour l'anne 1776. Je me souviens d'avoir eu entre les mains
cet almanach, sign du chevalier des R.....s, et avoir t rebut par le
ton de sottise qui y rgne d'un bout  l'autre.




XXI

MA JEUNESSE

Quatre parties.


Ce fut un mardi que, sortant de l'Opra, encore extasi des attitudes
lgres de nos Terpsichores, mes pas me conduisirent au jardin du
Palais-Royal, o, bientt aprs, je vis arriver un objet enchanteur qui
depuis longtemps fixait mes dsirs. Lonore (c'tait son nom de guerre)
tait pare lgamment; sa taille et son maintien frivole ne laissaient
rien  souhaiter; ses regards volaient de toutes parts et annonaient le
dsir de plaire, souvent la certitude d'y russir. Affectant toujours de
passer  ct d'elle, mes regards enflamms, accompagns chaque fois
d'un sourire, la forcrent de rompre un silence qui lui pesait sans
doute autant qu' moi.--Ai-je donc quelque chose de ridicule, me
dit-elle, qui vous oblige, monsieur,  m'observer de la sorte? Ma
rponse fut prompte, en lui disant:--Le sourire, mademoiselle, est
presque toujours l'effet du plaisir. Cette entre en matire ne se
soutient pas longtemps; les amours deviennent vulgaires et mme
mlodramatiques:  Lonore succdent Lise, Ninon, Ursule, Szine,
Victoire, Bibiane. Et puis, l'ternel couvent! les ternelles nonnes!
avec cette diffrence que le hros, au lieu de se travestir en femme ou
en abb, s'habille en mdecin, ce qui est aussi vieux, mais moins
amusant. _Ma Jeunesse_, dont le style est ingal, se fait lire avec
impatience; c'est trop de quatre parties: on n'est pas jeune pendant si
longtemps, ou bien on l'est davantage.




XXII

MONROSE, OU LE LIBERTIN PAR FATALIT

Suite de FLICIA, par le mme auteur, quatre parties. Paris, 1795.


De nouveaux personnages ajouts  ceux que nous connaissons recommencent
une srie d'orgies, pourvue du mme genre d'attrait que la premire.
L'abb de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, madame de
Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placs pour ainsi dire sous
le commandement de Flicia et de Monrose, vont passer la saison d't
dans une dlicieuse terre situe  quelques lieues de Paris; ils n'y
couronnent point de rosires, comme on le pense bien; ils se contentent
de jouer la comdie,--_Les Fausses Infidlits_, par exemple,--et de
chasser tout le jour dans les bois, souvent mme le soir. De temps 
autre, comme dans _Flicia_, le drame intervient brusquement et se
prolonge quelquefois dans une proportion fatigante; l'auteur s'en
aperoit, mais seulement vers la fin du quatrime volume: Je conviens
avec vous, dit-il, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures
n'est pas ordinaire. Ce mlange singulier de vertu, de faiblesse, de
sentiment, de caprice, ces brusques transitions de la tristesse au
plaisir, du plaisir au remords, du courroux  l'attendrissement, tout
cela est de nature  vous ballotter peut-tre dsagrablement, si vous
avez l'habitude et le got de ces scnes uniformes o chaque acteur
conserve son premier masque d'un bout  l'autre de son rle. La plupart
de mes personnages sont  moiti purs et  moiti atteints d'une
corruption dont il est bien difficile de se garantir au sein des
capitales, quand on y apporte des passions et d'assez grands moyens de
les satisfaire. De l, tant de disparates. L'histoire de mes acteurs est
celle des trois quarts des mondains de tous les pays de l'Europe.

Il faut remarquer dans _Monrose_ un individu italien qui pourrait bien
avoir servi de modle  Balzac pour son ou sa Zambinella, dans le petit
roman de _Sarrazine_.




XXIII

LES ALMANACHS GALANTS


C'taient de petits livres in-32, trs-coquets, dors sur tranche et
ferms par un stylet qui servait  crire sur un certain nombre de pages
blanches mnages  la fin de chaque volume. Le texte tait compos
habituellement de chansons et de maximes d'amour, avec des gravures pour
tous les mois. Voici une liste des almanachs pour l'anne 1789 qui se
trouvaient chez le libraire Langlois fils, rue du March-Palu, au coin
du Petit-Pont:

    _Le Nanan des curieux._
    _L'Affaire du moment._
    _Le Portefeuille des femmes galantes._
    _L'Almanach bien fait._
    _L'Almanach sans titre._
    _Le Petit Chou-Chou._
    _Les Hymnes de Paphos._
    _On ne veut que celui-l._
    _Pierrot-Gaillard._
    _Merlin-Bavard._
    _Les Fastes de Cythre._
    _La Rcolte des petits riens._
    _Le Loto magique._
    _Le Plaisir sans fin._
    _Mon petit savoir-faire._
    _Le Grimoire d'amour._
    _Les Mois  la mode, ou l'An des plaisirs._

Sauf quelques-uns, ces petits livres de poche ne dpassent pas le
badinage. La plupart sont d'une ingnuit grotesque, comme dans le
dialogue suivant, extrait des _Mois  la mode_.

Un batelier conduit deux messieurs et deux dames au parc de Saint-Cloud,
le jour de la fte.

  UN MONSIEUR.--L'air est pur aujourd'hui, et je crois que nous ne
  risquons rien, mesdames, de vous promettre une belle journe.

  LES DAMES.--Le temps parat assez sr, mais vous savez qu'il est comme
  les hommes, c'est--dire inconstant.

  LE MONSIEUR.--Ah! mesdames, je ne saurais prendre cela pour moi.

  UNE DES DAMES.--Cependant, s'il ne faisait pas beau aujourd'hui, que
  diriez-vous?

  LE MONSIEUR.--Je dirais, madame, qu'en votre compagnie on ne saurait
  jamais essuyer de mauvais temps; et ces lieux, si enchanteurs qu'ils
  puissent tre, n'auraient aucun appas pour nous s'ils ne recevaient
  leur principal ornement de votre prsence.


AIR: _La plus belle promenade._

    Le sjour le plus aimable
    N'aurait point d'attraits sans vous;
    L'antre le plus effroyable
    Plat par des objets si doux.
    Triste Paris! tu nous lasses,
    Et ces lieux plaisent beaucoup
    Quand on amne les Grces
    A la fte de Saint-Cloud.

C'est fort innocent.




XXIV

L'ODALISQUE

Ouvrage traduit du turc par Voltaire. A Constantinople, chez Ibrahim
Bectas, imprimeur du grand visir, auprs de la mosque de Sainte-Sophie.
Avec privilge de sa Hautesse et du Muphti. 1796. In-32 de
soixante-quinze pages, sur papier fort, quatre gravures avec renvois aux
pages correspondantes.


Le nom de Voltaire couvre impudemment une spculation scandaleuse et des
pisodes sans esprit. On lit dans un _Avis de l'diteur_ plac au dbut:

Voltaire a compos cet ouvrage  quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit
nous a t remis par son secrtaire intime, ce qui nous autorise 
assurer l'authenticit de ce que nous annonons. On verra qu'il nous
aurait t facile de faire disparatre quelques expressions nergiques,
mais une froide priphrase n'aurait pas aussi bien rendu l'expression du
personnage. Au surplus, nous pensons qu'il faut respecter un grand homme
jusque dans les carts de son imagination.

Il est impossible de se laisser prendre  ce pige vulgaire;
l'_Odalisque_ est un rcit absolument dpourvu d'intrt. Zni est une
petite fille que l'on lve pour la couche du Sultan; un eunuque, nomm
Zulphicara, devient amoureux d'elle; de l, des descriptions de srail,
des scnes de jalousie. Ce n'est pas autre chose que cela.

Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J,
un F et un M majuscules sont entrelacs. Ce chiffre nous fait supposer
que l'diteur de l'_Odalisque_ pourrait bien tre Jean-Franois Mayeur,
assez coutumier de ces indignes supercheries.




XXV

LONORE, OU L'HEUREUSE PERSONNE

A Paris, chez les marchands de nouveauts, an VII. Un volume in-32 de
deux cent dix pages, avec un frontispice et deux gravures.


Un _sylphe_ accorde  une jeune novice de couvent la facult d'tre tour
 tour homme et femme, aujourd'hui lonor et demain lonore. Les
aventures qui en rsultent sont peu nombreuses et n'attestent qu'une
mdiocre invention; mais le style est facile et quelquefois gracieux.




XXVI

LES APHRODITES

A Lampsaque, 1703. Huit numros ou cahiers in-8 de quatre-vingts pages
chacun environ. Une gravure  chaque cahier.


Ce recueil n'est pas seulement rare, il est introuvable. L'auteur est ce
mme M. de Nercyat  qui les fastes du badinage doivent _Flicia_ et
_Monrose_; mais ici le badinage est pouss plus loin que dans ces
romans. Les _Aphrodites_ sont une association de personnes des deux
sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes de la
cour, des abbs, des princes, de riches trangers, des ex-nonnes,
paradent dans une srie de tableaux dont la nature trop exclusive
restreindra ncessairement nos citations. Nous le regrettons, au point
de vue de l'esprit et du style, deux qualits que M. de Nercyat possde
 un rare degr; que ne les a-t-il dployes dans des livres avouables!
Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus
remarquables, et qui ne se sont jamais manifestes plus abondamment que
dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits-matres de
Marivaux.--Voici, par exemple, un comte qui revient du Mange, et qui,
aprs s'tre rpandu en plaisanteries contre le nouvel _ordre de choses_
et la manie des _constitutions_, demande  djeuner.

  CLESTINE.--Que prendrez-vous, monsieur le comte?

  LE COMTE.--Une crote grille avec un peu de vin d'Espagne.

  CLESTINE.--On va vous servir  l'instant. (_Elle disparat et revient
  un moment aprs avec un plateau._)

  LE COMTE.--Quoi! c'est vous-mme, belle Clestine, qui prenez la
  peine...

  CLESTINE.--Pourquoi pas, monsieur le comte? on a toujours du plaisir
   servir quelqu'un d'aimable.

  LE COMTE.--Ah! ce joli compliment met le comble  vos attentions. (_Il
  la dbarrasse du plateau._) Si vous vouliez, charmante Clestine, que
  ce djeuner devnt dlicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de
  vos lvres de rose, et, buvant aprs vous, je croirais recevoir un
  baiser.

  CLESTINE.--Voil qui est d'une galanterie bien quintessencie!
  Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis
  vous en donner plutt deux directement?

  LE COMTE, _les prenant avec transport_.--En vrit, Clestine, vous
  surpassez tout ce qui vient ici!

  CLESTINE.--Chut! chut! songez que nous avons quelque part certaine
  duchesse, et...

  LE COMTE.--Bon! Laissons, mon coeur, ces subtilits de dlicatesse. Si
  vous m'aimiez un peu...

  CLESTINE.--Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous
  aimerais-je?--Vous tes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je
  pas?

  LE COMTE.--Elle est divine! Il y a un sicle, belle enfant, que tu me
  trottes en cervelle; mais tu as prcisment une de ces sorcires de
  mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on ne
  veut pas s'enfivrer.

  CLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plat, me chasser si fort? Sachez que
  j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mrite,
  etc., etc.

Tout ce babil amuse, et atteste un crivain de race. Aprs le dialogue,
le portrait. Celui-ci plaira par sa minutie charmante:

  VIOLETTE. Dlicieuse brune. Elle est coiffe  l'enfant avec un ruban
  vert autour de ses cheveux  peine poudrs, et vtue d'un peignoir
  garni de mousseline raye par-dessus une chemise en toile de Hollande.
  Tendron ptillant de fracheur et de sant; petit front  sept
  pointes; yeux mdiocrement grands, mais volcaniques; larges prunelles
  noires; sourcils tracs comme au pinceau. Fossettes aux joues et au
  menton; couleurs d'une extrme vivacit; joli mplat au bout d'un
  petit nez en l'air. Dents courtes, merveilleusement ranges et de
  l'mail le plus sain. Lgre dose d'embonpoint. Petons et menottes du
  plus agrable modle.

Il y a dans les _Aphrodites_ quelques parties dramatiques et mme
fantasmagoriques:--l'histoire d'un baronnet qui se fait suivre partout
de l'image de sa dfunte matresse, en cire, de grandeur naturelle;--les
jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte de
Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors de leur place.
En outre, M. de Nercyat ne perd jamais l'occasion de donner son coup de
griffe aux vnements et aux hommes de la Rvolution.

Relis, les _Aphrodites_ forment deux beaux volumes grand in-8,
trs-soigns d'impression, avec des _errata_  la suite de chaque
cahier. Les gravures sont d'une excution suprieure.




XXVII

LE DOCTORAT IN-PROMPTU

1788. Un volume in-32 de cent vingt pages, avec deux gravures, par le
mme.


Ce sont deux lettres adresses par une jeune dame, nomme rosie,  son
amie Juliette, et dates de Fontainebleau. En allant rejoindre  la cour
le vieux baron de Roqueval, auquel sa main est promise, rosie raconte
de quelle faon elle a fait la rencontre et la conqute du petit vicomte
de Solange, jouvenceau _cleste_, qui voyage accompagn de son
pdagogue. Un _Avis des diteurs_ s'exprime de la sorte:

  Un valet d'auberge, charg de jeter dans la bote la premire de ces
  lettres, et supposant, d'aprs le volume, qu'elle pouvait contenir
  quelque chose de mystrieux, la porta chez un jeune homme attach en
  sous-ordre  l'un des bureaux ministriels. Ce commis, abusant de la
  circonstance, ouvrit le paquet; mais, au lieu de secrets d'tat, il
  n'y trouva que des folies, qu'il transcrivit pour son amusement. Cette
  copie, qui a circul, nous est parvenue, et c'est d'aprs elle que
  nous avons imprim.

crit avec lgret.




XXVIII

LA GALERIE DES FEMMES

Collection incomplte de huit tableaux recueillis par un amateur.
pigraphe: _L'amour est le roman du coeur, et le plaisir en est
l'histoire._ Beaumarchais, _Folle Journe_. A Hambourg. 1790. 2 vol
in-12, le premier de cent soixante-dix pages, et le second de cent
cinquante-quatre.


Ces tableaux ont pour titres: _Adle, ou l'Innocente_; _Elisa, ou la
Femme sensible_; _Eulalie, ou la Coquette_; _Didamie, ou la Femme
savante_; etc. Ils sont crits avec une finesse incomparable. Que si
vous y trouvez trop de mythologie, prenez-vous-en au Directoire et  ses
modes transparentes. Le quatrime tableau s'annonce ainsi:

  LETTRE DE ZULM _au chevalier d'Arnance_.--J'irai ce soir incognito
  voir _Armide_ et le ballet de _Psych_. Ma loge sera ferme  tout le
  monde si le chevalier d'Arnance ne se compte pour personne.

  RPONSE.--Quelque opinion modeste qu'on ait de soi, il faut bien se
  compter pour quelque chose lorsqu'on a le bonheur d'tre aperu de
  vous. J'irai voir _Armide_ et _Psych_.

C'est trs-dgag, n'est-ce pas? Plus loin, le portrait de cette Zulm
offre de jolis traits: Elle ne faisait rien comme les autres: une autre
le faisait mieux et plaisait moins. Penchait-elle la tte, levait-elle
un bras, avanait-elle le pied, on tait mu. Il suffisait qu'elle
regardt pour qu'on se crt aim. Dans la poursuite du plaisir, Zulm
n'oubliait rien de ce qui peut le rendre plus vif et plus durable. C'est
ainsi qu'elle mnageait avec soin sa rputation, pour avoir toujours ce
sacrifice  faire. J'ai not, en outre, quelques dtails d'ameublements
et de costumes: Didamie tait vtue d'une lgre simarre de crpe bleu
de ciel, noue d'une ceinture de pourpre, le cou et le bras nus, sa
belle chevelure emprisonne dans des bandelettes et rassemble avec une
grce antique sur le sommet de la tte.

tonnerons-nous beaucoup de monde en disant que la _Galerie des Femmes_
est le dbut anonyme de M. de Jouy, alors jeune et fringant
_incroyable_? Plus tard, le diable devait se faire _ermite_; plus tard
aussi, il devait faire rechercher et dtruire avec le plus grand soin
les exemplaires de cette rotique fantaisie. Ah! mais, nous tions
l!--Qurard n'a pas mentionn la _Galerie des Femmes_ dans la _France
littraire_; on ne la trouve signale, sans nom d'auteur, que dans le
catalogue de Marc, libraire  Paris (1819).




XXIX

LES QUATRE MTAMORPHOSES

Pomes. A Paris, de l'imprimerie de Plassan, l'an VII de la Rpublique
(1799)


Ici nous nous trouvons en prsence d'un vritable chef-d'oeuvre, dont on
a singulirement exagr l'immoralit. Fruit de la fantaisie paenne du
Directoire, ce pome, ou plutt ces pomes n'ont rien de l'affterie
particulire  cette poque; ds les premiers vers, il est ais de
s'apercevoir que leur origine remonte  la plus pure et  la plus
puissante antiquit. Les grces de convention, qui se retrouvent  des
degrs ingaux chez Dorat, Bernard, Malfiltre, Colardeau, Bertin (nous
faisons quelques rserves  l'gard de Parny), et qui sont l'essence
mme du XVIIIe sicle, disparaissent d'une faon absolue des _Quatre
Mtamorphoses_. Ce travail n'a pas t, sur le moment, apprci comme il
aurait d l'tre; son succs ne lui est venu que de la curiosit et du
scandale. Les rudits ont souri, mais eux aussi se sont arrts  la
superficie du livre; car, il le faut bien avouer, les rudits, ces
porte-lumires, ces claireurs du pass, sont quelquefois privs du sens
potique. Ils ont signal le pastiche, mais le ct crateur leur a
chapp presque compltement; aprs avoir fait la part  Virgile, 
Horace,  Ptrone, et mme  Ausone, ils ont oubli de faire la part 
l'auteur franais, sculpteur dlicat de ce came, digne d'agrafer la
ceinture d'une Vnus nouvelle.

Les _Quatre Mtamorphoses_ forment un in-quarto de soixante-huit pages,
papier-carton, caractres de toute beaut. L'auteur est Lemercier, ce
novateur dramatique, plus vigoureux et plus original que Ducis, un
_chercheur_, comme on dirait aujourd'hui, qui a cherch et trouv un
beau drame antique, _Agamemnon_, et quelques comdies d'un caractre
trange: _Plaute_, _Pinto_, _Christophe Colomb_. Au milieu de sa
jeunesse, de sa rputation littraire et de ses succs dans une socit
vtue de gaze, il consacra une anne  parfaire--dirai-je dans le
silence du boudoir?--le badinage des _Quatre Mtamorphoses_.
Beaumarchais,  qui Lemercier communiqua son manuscrit, s'en
enthousiasma justement; ce fut lui qui conseilla la magistrale dition
in-quarto.

Publies sans nom d'auteur, les _Quatre Mtamorphoses_ ne se retrouvent
plus aujourd'hui que dans quelques bibliothques d'amateurs. Par une
analyse et des extraits, nous allons en conserver ici tout ce qui peut
tre lu. Elles se composent de quatre petits pomes distincts et d'une
tendue  peu prs gale, rims en alexandrins: _Diane_, _Bacchus_,
_Jupiter_, _Vulcain_. Une introduction, que nous donnons tout entire,
trahit les scrupules du pote et le montre s'efforant d'attnuer ses
torts envers la morale,  l'aide d'exemples fameux qu'il groupe en
stances aussi spirituelles que paradoxales:

    Minerve, as-tu fltri ces matres du Parnasse
    Qui chantrent des dieux les plaisirs clandestins?
    As-tu puni Phbus, que charmait leur audace,
    Et qui joignit son luth  leurs chants libertins?
    Parle: as-tu fait rougir l'antique Mnmosyne
    Consacrant Jupiter gar par l'Amour?
    L'affront d'Io, d'Europe, et l'impure origine
    Des frres immortels que Lda mit au jour?
    Le difforme Centaure enlevant Djanire?
    Myrrha gotant l'inceste au lit du vieux Cinyre?
    Hermaphrodite pris de son sexe douteux;
    Et Saturne, en coursier, hennissant pour Phillyre,
    Et le docte Chiron, monstre n de leurs feux?
    Au chantre de Tos tu pardonnas Bathylle,
    Et le jeune Alexis au modeste Virgile.
    Ton courroux,  desse! est-il si dangereux?
    --Non, me dis-tu: je hais cette pre tyrannie
    Qui s'arme injustement d'hypocrites rigueurs;
    Les transports de l'esprit n'accusent point les coeurs.
    Je ris des fictions o se plat le gnie.
    Ainsi parle Minerve: elle fuit, et ma voix
    Clbre en libert, sur les monts d'Aonie,
    Bacchus, Amour, ses feux, ses erreurs et ses lois.

Voil le lecteur prvenu. Mais qui pourrait s'arrter aprs cet aimable
exorde! Le feuillet est vite tourn, et l'on entre dans le premier
pome: _Diane_. Puisqu'il s'agit d'amour, Endymion ne saurait tre loin;
aussi l'aperoit-on, en effet. L'innocent berger des montagnes de la
Carie repose, endormi, comme la peinture nous l'a toujours uniformment
reprsent, dans une grotte inconnue au soleil. Trois nymphes, Olphe,
Aglaure et Doris, fuyant les ardeurs du jour, s'arrtent  le
contempler. Peu  peu, s'enhardissant, l'une d'elles imprime un baiser
sur ses cheveux noirs; l'autre prend plaisir  l'enchaner avec des
fleurs; la troisime lui lance en riant des noisettes.

    Cependant le berger, agit par leurs cris,
    Dans les bruyants clats dont leur gat s'amuse,
    Reoit d'un lent rveil la lumire confuse.

Il se rveille enfin tout  fait; il les voit, mais sans trouble, et
rappelant  lui son chien et son troupeau: Mnades, laissez-moi,
dit-il; cessez vos piges, et retournez vers l'impur satyre! Les
nymphes en fureur crient vengeance, et le dieu des jardins, qui les
entend, promet de les exaucer. Le dieu des jardins est puissant; mais
Diane multiplie ses mtamorphoses pour veiller sur Endymion. Non
contente de descendre vers lui, le soir, sur une nue ple, elle emprunte
pendant le jour la forme de la chvre Amalthe:

    L'oeil inquiet, la corne en arcs se recourbant,
    La barbe en double tresse  ses genoux tombant.

Cette dernire mtamorphose lui est fatale; le dieu des jardins (nous
continuons  ne pas l'appeler par son nom) la reconnat, et,  son tour,
il apparat en blier. A cet endroit du pome, l'action atteint son plus
haut degr d'intrt, mais il serait difficile  notre plume d'en suivre
les pisodes: ils deviennent trop hardis. C'est dommage. Diane est
vaincue, voil le dnoment, et elle remonte dans le ciel cacher une
rougeur dont Endymion ignorera toujours le secret.

Nous aurons notre analyse plus complte et plus aise avec _Bacchus_,
qui reprsente, selon nous, le morceau clatant de l'ouvrage.

    Bacchus veut dans Athne enseigner ses mystres;
    Il fuit du Cithron les rochers solitaires,
    Qui, troubls par les cris des filles d'Agnor,
    De hurlements sacrs retentissent encor.
    Pals, Faune et Priape, gypans et bacchantes,
    Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes,
    Les flambeaux, ou le thyrse, ou la coupe  la main,
    De leur foule bruyante inondent le chemin.
    Les uns mlent leurs cris aux chansons phrygiennes,
    Et la flte sonore aux danses lydiennes;
    D'autres frappent les airs et les monts reculs
    Du son des chalumeaux  leur haleine enfls.
    L, du Cphise au loin s'branle le rivage
    Aux longs accents aigus que pousse un cor sauvage,
    Et des cercles d'airain sous les coups rsonnants
    Le bruit se fait entendre  mille chos tonnants.

    Plus loin, en se roulant, la Mnade enivre
    Montre de doux appas sous une peau tigre
    Qui revt son paule et flotte au gr des vents,
    Cachant ses ongles d'or en de longs plis mouvants.

    L'onagre appesanti porte le vieux Silne;
    A pas lourds et tardifs il descend dans la plaine.
    Les Nymphes, enlaant leurs thyrses en berceau,
    Ombragent de son corps l'immobile fardeau.
    De ses yeux incertains la flamme est presque teinte;
    Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte
    En allument les traits, doucement gays
    Par les vapeurs du vin o ses sens sont noys.

Arriv sous les murs d'Athnes, Bacchus voit se diriger au-devant de lui
une double file de vierges; elles apportent les prsents du roi Pandion.
La plus belle de toutes, rigone, fille d'Icare, marche  leur tte:
elle offre au dieu un vase d'or enlev autrefois  Vulcain par Ccrops,
et o l'habile ouvrier a retrac les combats de Gnide. Bacchus reoit le
vase, et dj sa lubricit a dsign rigone pour victime.

Pandion arrive  son tour, suivi des principaux citoyens d'Athnes; le
sage Pandion veut prsider aux ftes qui se prparent.

    Lui-mme aux yeux des Grecs, sur les trpieds dors,
    Brle en l'honneur du dieu les parfums consacrs,
    Choisit dans ses troupeaux, jeune et riche esprance,
    Un bouc, signe fcond d'amour et d'abondance,
    Le frappe de la hache, et le porte, luttant,
    Aux autels dont le feu le dvore  l'instant.
    Et de vin et de lait versant un doux mlange:
    Puissant fils de Smle,  Dieu de la vendange!
    Viens taler la pourpre et l'or de tes raisins.
    De tous soins dgags, libre de noirs chagrins,
    L'homme chante l'ivresse o ton nectar le noie
    Et respire l'audace, et l'amour, et la joie!
    Tu rgnes au del des fleuves et des mers;
    C'est toi qui, t'garant sur les sommets dserts,
    Des prtresses en foule  ta suite hurlantes
    Enlaces les cheveux de couleuvres sifflantes.
    Ami des chants de paix et des cris belliqueux,
    Tu te plais dans la guerre et tu chris les jeux;
    Et lorsqu'au noir sjour, dont il garde l'entre,
    Te reconnut Cerbre  ta corne dore,
    Ses aboyantes voix grondrent sans courroux,
    Et de sa triple langue il flatta tes genoux.

Ce discours termin, les ftes commencent. On se rpand dans les bois
d'ifs et de pins; les torches s'allument aux mains des bacchantes et
sment leurs tincelles  travers les branchages. Un enfant blond,
color d'une flamme vermeille, est entran et roul sur le gazon: c'est
l'Amour, qu'ont enivr les Thyades. Plus loin, un satyre poursuit
Euchalie, frappe du thyrse et les yeux gars par les fruits de la
vigne; elle fuit, et deux charmants vers marquent son passage:

    Son cothurne, tissu de fleurs  peine closes,
    Laisse voir ses talons plus vermeils que les roses.

D'autres nymphes se dessinent sur les masses sombres du feuillage;
formes prcises, contours voluptueux mais arrts. L'une d'elles:

    Son front, coiff des crins d'un monstre de Nme,
    Est ombrag des dents dont sa gueule est arme;
    Et leur ivoire affreux, leurs dbris menaants,
    Relvent la douceur de ses yeux ravissants.

La peinture ne ferait pas mieux. Toute la bacchanale est conduite avec
cette sret de verve. Des points lumineux, des rimes inattendues,
jaillissent  chaque instant de l'alexandrin matris. Les tableaux et
les pisodes se multiplient, rappelant tour  tour le Corrge et
l'Albane, et plus souvent encore Rubens. cartez plutt ces feuilles, et
voyez:

    Silne, au loin couch, dormait sous de vieux chnes.
    Un nectar bu la veille avait enfl ses veines;
    Sa couronne tombait pendante sur son sein;
    L'anse d'un vase us s'chappait de sa main.

N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur? Les cent dtails de
cette oeuvre artiste n'en font cependant pas perdre de vue le groupe
principal: la lutte amoureuse d'rigone et de Bacchus, termine par la
mtamorphose du dieu en berceau de vigne.

    Imprudente! elle court,  ses fruits attire,
    Et, par sa prompte course et ses feux altre,
    S'abreuve  ses raisins et pend  ses rameaux...
    Mais tel qu'on voit le lierre embrasser les ormeaux,
    Telle aussitt la vigne, amante d'rigone,
    De ceps entrelacs l'enchane et l'environne.

_Jupiter_, le troisime pome du volume, ne peut gure tre racont. En
voici l'pigraphe: ... _Rapti Ganymedis honores_ (Virgil. _neid._ lib.
I, v. 28). L'auteur, indiscrtement inspir, commence par y dpeindre la
chute d'Hb au festin de l'Olympe. L'abandon de Junon, la mlancolie de
Narcisse, et finalement la mtamorphose de Jupiter en aigle,
mtamorphose qui lui sert  enlever le jeune fils de Tros, surpris sur
l'Ida, tels sont les lments de ce pome, aussi mouvement que les
autres, mais moins fertile en images riches et belles.

Les cts dramatiques de Lemercier se dveloppent dans _Vulcain_; la
figure charbonne et rude de ce pauvre dieu est bien rendue. Plus de
roses, plus de lvres pmes au bord des coupes, plus d'clats de rire
au dtour des bois. A la place, un boiteux, un travailleur de nuit et de
jour, un butor qui est mari et qui est jaloux,--une vraie nature
d'homme enfin, au milieu de tous ces dieux goguenards et belltres.
Disons, puisque l'occasion s'en prsente, combien il excite notre piti,
ce Vulcain toujours occup  plaider en adultre, mais non en
sparation, et de qui se moque continuellement et si injustement une
mythologie sans coeur. Il est la seule relle passion dans ce ciel
d'opra, la seule colre touchante. Quand les autres s'occupent  manger
de l'ambroisie ou s'amusent  faire battre des Troyens contre des Grecs,
il pleure ou serre les poings. Et comme il est absurde dans ses
vengeances! comme on sent le martyr jusque dans cette invention
dsespre des filets! Nous le plaignons de tout notre coeur; et aprs
Voltaire, qui s'en est moqu, ce nous est une satisfaction de voir
l'auteur des _Quatre Mtamorphoses_ prendre au srieux ce malheureux
forgeron.

Pour dbut, une description des antres de Lemnos nous le montre tout
noir de fume et de cendre, gourmandant ses cyclopes, Bronte, Pyracmon,
Strope aux bras nerveux. ole fait aller la forge avec son souffle. Le
marteau retentit sur l'airain et sur l'or; des trpieds sont jets
ple-mle avec l'gide de la desse de la guerre, o l'on voit graves
la Fuite, la Peur et la Gorgone. Les murs du palais droulent en
merveilleux lambris l'enfance difforme du dieu, sa chute violente dans
l'Ocan, et le fauteuil aux ressorts perfides qu'il fabriqua pour
enchaner les efforts de Junon.

    Tandis qu'autour de l'tre o le fer tincelle,
    Des Calybes fumants il excite le zle,
    Il aperoit un arc, un carquois, et des dards
    Rests sur une enclume et sur la terre pars.
    Sont-ce l vos travaux, Cyclopes infidles?
    Vous forgez  l'Amour ces flches criminelles
    Dont ma perfide pouse, au mpris de sa foi,
    A trop souvent arm ses charmes contre moi!
    Il dit, et jette au loin les flches dtestes.

Le drame s'agite et ne demande qu' ouvrir les ailes. Vulcain apprend
les rendez-vous de Vnus et d'Adonis; il s'emporte, et cette fois jure
de se venger effroyablement:

              ... Dpouillant et sa forme et ses traits,
    Vulcain n'est plus un dieu, c'est l'horreur des forts,
    C'est un tigre! il s'apprte  dvorer sa proie.
    Cet espoir fait briller, aux rayons de la joie,
    L'opale de son oeil farouche et flamboyant.
    Ses flancs marqus de feux et son dos ondoyant,
    Sa rage tout  coup muette ou rugissante,
    Aux rochers du Liban vont porter l'pouvante.

Cette irruption de la passion dans les _Quatre Mtamorphoses_ fait
merveille: le vers se durcit, l'image se rougit, le pote des Atrides se
rvle. Vulcain se rue  travers les amours bocagres de sa femme; il
renverse Adonis, il le terrasse et le broie. On conoit que la volupt
n'a que faire ici; le pome pourrait tre cit en entier.

Aprs avoir dissip les ombres sanglantes du drame, l'auteur termine par
ce tableau dlicieux:

    Mais l'Orient s'allume, et dj tu t'veilles,
    Aurore! Au pur clat de tes couleurs vermeilles
    Se dorent les vapeurs fuyant  tes regards.
    Ta main a soulev le voile des brouillards.
    Des cteaux clairs tu domines le fate;
    Et des lis sous les pieds, des roses sur la tte,
    De perles rayonnante, humide encor de pleurs,
    Tu t'avances; tes pas font clore les fleurs.

    Enflammez mes esprits d'un aimable dlire,
    Muses, et pardonnez aux crimes de ma lyre.

Ce pardon s'est fait attendre longtemps. Des contemporains se sont
dresss sur les ergots de la morale. Le petit libraire Colnet, dans son
mauvais et pdantesque volume, _les trennes de l'Institut national, ou
la Revue littraire de l'an VII_, a dplor vivement cet cart d'un
jeune homme qui a donn aux amateurs de la scne franaise les plus
belles esprances. A ct de cela, Colnet choisit et cite les morceaux
les plus scabreux.--L'auteur anonyme du _Tribunal d'Apollon_ (an VIII),
mal inform, croyons-nous, a attribu la publication des _Quatre
Mtamorphoses_  la _ncessit de vivre_. On ne vit pas de gloire,
dit-il, on ne paye pas son loyer avec un rcit de Thramne. Les repas
se succdent si rapidement, tandis qu'on labore lentement une oeuvre
dramatique! Le pamphltaire se trompe: ce petit pome a cot plus de
temps et de soins  Lemercier qu'une longue tragdie.

Un des bons recueils d'alors, aujourd'hui trs-consult, _la Dcade
philosophique, littraire et politique_, trouva des paroles plus senses
dans son numro du 20 germinal an VII: C'est un tour de force qui,
mettant  part toute considration morale, peut intresser les
littrateurs et tend  _repotiser_ notre langue, devenue trop timide.
Le fait est qu'on rencontre dans les _Quatre Mtamorphoses_ des tours de
phrases qui, jugs comme extrmement audacieux sous le Directoire, parce
qu'ils taient extraits trop brutalement du filon des mines grecque et
latine, dfrayent aujourd'hui le vocabulaire usuel de la raction
paenne.

Nous sommes un peu surpris que l'auteur des _Feuilles d'automne_, qui
occupe  l'Acadmie le fauteuil de Lemercier, n'ait pas appuy
davantage, dans son discours de rception, sur ce ct trs-intressant
des mrites de son prdcesseur.




DESFORGES




I


Un des plus beaux magasins de Paris tait, il y a cent ans environ, le
magasin de porcelaines situ rue du Roule, et ayant pour enseigne: _Au
Balcon des deux Lions blancs_. Cette maison, dont le chef jouissait
d'une rputation de loyaut et de bonhomie incontestable, devait donner
le jour  l'un des plus aimables libertins du XVIIIe sicle,
Pierre-Jean-Baptiste Choudard-Desforges, qui fut un pote et un
romancier toutes les fois que l'amour lui en laissa le loisir. Son
histoire peut se raconter derrire l'ventail, et ceux de nos
contemporains qui voudront bien y prter l'oreille souriront peut-tre 
ce rcit considrablement abrg des folies d'un autre ge et d'une
autre littrature.

Le temps est loin o nous comparions les femmes  des fleurs, et o M.
de Saint-Luce se faisait prcder par une botte de roses chez
Fanchon-la-Vielleuse, tout exprs pour avoir l'occasion de lui dire: _Je
vous rends  vous-mme._ Dans ce temps-l, nous n'avions pas assez
d'encens pour les femmes, que les auteurs les mieux  la mode
qualifiaient de desses, de dits, de nymphes, d'Hbs et de Vnus,
qu'ils plaaient dans des nuages, une harpe  la main, et qu'ils
ornaient de flottantes charpes. Nous n'avions pas alors abandonn
seulement aux tout jeunes lycens le culte des mdaillons, des rubans
vols et gards sur le coeur, des lettres aux demi-mots effacs par les
larmes, et des violettes sches entre les pages de _La Nouvelle
Hlose_. Une femme tait  nos yeux le chef-d'oeuvre de la cration, et
les madrigaux fleurissaient sur nos lvres  son approche. Aujourd'hui
que lord Byron, le jardin Mabille et beaucoup de romans modernes ont
remplac notre respect d'autrefois par un scepticisme insolent, il m'a
sembl qu'une tude enjoue de la galanterie, telle que la comprenaient
et la pratiquaient nos pres, ne viendrait pas hors de propos.

Choudard-Desforges fut un enfant de l'amour: ainsi le voulait son
toile. L'honnte marchand de porcelaines, dont la ccit en matire
conjugale parat avoir toujours t des plus compltes, comptait trop
sans les amis de sa maison, et particulirement sans le mdecin de sa
femme, sduisant Esculape, qui faisait les blessures qu'il gurissait.
Mme Desforges n'tait pas prcisment jolie, mais elle tait avenante,
spirituelle et _faite au tour_, un mot du temps, comme nous en
rencontrerons beaucoup dans le cours de cet article. Le mdecin ne put
la voir sans l'aimer, et l'aimer sans la voir. Mais notre hros ne s'en
appela pas moins Desforges, bon gr mal gr. _Pater est quem nupti
demonstrant._

Son enfance ne se signala par aucun vnement remarquable. Il fut lev
 dix-sept lieues de Paris, dans un village voisin de Chartres, o il
eut pour distraction premire le spectacle des amours de _Monsieur
Lindor_ et de _Mademoiselle Lucile_, lesquels taient, sauf votre
respect, deux gros vilains cochons marrons. Plus tard, on le mit au
collge de Beauvais, rue Saint-Jean-de-Beauvais, aujourd'hui l'une des
rues les plus tristes et les plus malpropres de Paris. Au collge, le
jeune Desforges eut l'avantage de compter au nombre de ses professeurs
le joli petit abb Delille, qui s'occupait dj de sa traduction des
_Gorgiques_, et que les coliers avaient surnomm entre eux
l'_cureuil_ ou le _Sapajou_, car il possdait tout  la fois la grce,
la gentillesse, la vivacit et la malice de l'un et de l'autre. L'abb
Delille tait fort bien fait, et aimait assez un beau bas de soie noire
autour de sa jambe fine et bien tourne. Du reste, presque aussi enfant
que ses lves, il se faisait un plaisir et mme un mrite de se mettre
avec eux sur le pied d'galit, et tout n'en allait que mieux.

Je ne dirai pas que Choudard-Desforges fit de grands progrs dans les
langues grecque et latine. Il approchait dj de la _fulminante_ poque
des passions, pour lui emprunter un de ses mots expressifs. Qu'on se
reprsente un blond un peu chtain, d'une taille moyenne mais bien
proportionne, d'une figure frache, colore, douce et assez
significative; trs-svelte, trs-vif, trs-agile, et passablement
adroit. Ajoutez  cela une complexion vigoureuse et le temprament
sanguin dans toute la force du terme. Pour le moral, espigle comme un
singe, colre comme un dindon, friand comme un chat, tourdi comme un
hanneton, paresseux comme une marmotte, vaniteux comme un paon. Tel
tait Desforges  l'ge de quatorze ans.

Son premier amour fut le meilleur, le plus simple et le plus touchant,
du reste comme presque tous les premiers amours; il eut pour objet une
jeune fille encore nave, et ne dura que juste le temps qu'il faut pour
parfumer l'me sans y laisser regret ni repentir. Dans la nombreuse
galerie des femmes que nous allons parcourir, il nous arrivera de
rencontrer bien souvent la passion, le caprice, la volupt, mais nous
retrouverons rarement la grce et les enchantements du point de dpart.
C'est comme un pastel bien tendre et bien ingnu qui prcderait en un
muse les opulences de la peinture vnitienne.

On saura que M. Desforges pre, homme trs-actif et d'un caractre
trs-entreprenant, joignait  son brillant commerce de porcelaines un
immense magasin de fleurs artificielles, tant pour les modes que pour
les desserts. Son atelier tait compos d'une trentaine d'ouvriers,
hommes et femmes, parmi lesquels se trouvaient des fillettes fort jolies
et fort gaies, une surtout, mademoiselle Manon, petit ange faonn par
les mains des Grces. De beaux cheveux d'un blond cendr tombaient en
dsordre sur son front blanc et ouvert, qui surmontait deux grands yeux
bleus d'une srnit anglique. Le nez fin, la bouche petite, le menton
 fossette, tout cela formait une tte charmante pose sur un corps de
quinze ans.

Toutes les Manon ne sont pas des Manon Lescaut, heureusement pour elles
et pour nous. La Manon de Desforges se contentait d'tre une mignonne
petite fille, amoureuse et bien douce. Il semble que les potes et les
peintres du XVIIIe sicle aient emport avec eux la recette de ces
impalpables cratures, toutes calques sur l'Accorde de village, avec
des roses sur les joues et des bluets dans les yeux, comme on a dit;
jolie et remuante population de ravaudeuses et de bouquetires en belles
petites coiffes blanches, en jupons  raies, montes sur des mules 
hauts talons; monde coquet dont Moreau le jeune a dessin le dernier
sourire, et dont le Cousin Jacques a not le dernier soupir.

Manon ne fit que passer dans le coeur de Desforges; mais c'est gal,
j'aime mieux, pour la posie du rcit, qu'il ait d son initiation
amoureuse  cette innocente en cheveux blonds qu' une douairire ruse,
minotaure en paniers et en poudre de Chypre. Au moins ses premires
sensations ont t franches, et, si plus tard la voix des sens doit
seule s'lever chez lui, nous nous souviendrons que cet homme eut un
coeur et qu'il aima la premire fois.

Pauvre Manon! elle dura ce que durent les vacances, l'espace d'un mois
ou deux; puis vint la rentre des classes: Desforges retourna  ses
livres, et Manon retourna  ses fleurs artificielles. Ce que devint
Manon, que nous importe? Sait-on jamais ce que devient notre premire
matresse, lorsqu'elle ne redevient pas notre dernire? Je crois
pourtant que l'on maria Manon et que Manon se trouva trs-heureuse
d'tre marie.

Desforges, ce fut autre chose. Son esprit avait t mis en veil par
cette premire et facile intrigue. Sur son petit matelas de collge, il
se surprenait  rver de plus hautes et de plus romanesques amours; il
voyait passer en songe des _beauts_ que le pinceau d'un faible mortel
ne saurait rendre (toujours style du temps); il aspirait aprs quelque
grande dame inconnue; il dvorait,  la clart de la lune, les histoires
intressantes de madame de Tencin et de l'abb Prvost. Si bien que son
bon gnie le prit  la fin en piti, et lui envoya une aventure telle
qu'il la souhaitait.

Le dortoir du collge de Beauvais donnait d'un ct sur la cour de
rcration et de l'autre sur la rue des Carmes. Or, une nuit que le
printemps tenait Desforges veill, il entendit soudainement une voix
charmante,--voix de femme!--qui semblait partir d'une maison situe
prcisment vis--vis de la fentre prs de laquelle il couchait. Cette
voix chantait l'ancien air du _Confiteor_ sur ces paroles alors en
vogue:

    Mon pre, je viens devant vous,
    Avec une me repentante, etc.

Desforges sauta doucement hors de son lit et s'avana vers la fentre de
la rue des Carmes. La nuit tait trop profonde pour qu'il distingut
quelqu'un. Mais la voix continuant, il n'en fallut pas davantage pour
donner des ailes  sa jeune imagination. Ds lors il ne respira plus que
pour ce fantme invisible, et ce fut avec l'impatience d'un esprit de
quinze ans qu'il attendit le lever de l'aurore, afin de prendre
connaissance de la demeure qui renfermait la nouvelle dame de ses
penses. Il aperut un jardin carr d'un quart d'arpent  peu prs, dont
le mur, tapiss en certaines parties de vigne vierge, s'levait dans la
rue des Carmes  une hauteur de quinze  seize pieds. Le corps de logis,
qui paraissait trs-vieux, avait trois tages, sans compter un grenier.
Ces premires observations recueillies, Desforges chercha, toute la
journe, mille prtextes pour aller et venir dans le dortoir, en se
flattant de l'esprance de voir le mystrieux objet,--le XVIIIe sicle
appelait les femmes des _objets_!--qui remplissait dj sa pense tout
entire. A l'heure du goter, seulement, il lui fut donn de satisfaire
sa curiosit. tant mont  sa chambre, il vit dans le jardin d'en face
une jeune femme d'environ vingt  vingt-un ans, vtue d'une robe
blanche. De beaux cheveux noirs se rpandaient ngligemment par boucles
sur ses paules et taient rattachs au-dessus du front par un ruban
ponceau, qui formait diadme. Sa taille, haute et trs-bien prise, tait
svelte et dlie, sa dmarche aise et noble. Elle se promenait un livre
 la main; de temps en temps elle lisait, d'autres fois elle levait au
ciel des yeux d'un clat incroyable. Un tel spectacle tait bien fait
pour troubler la cervelle ptulante de Desforges. A un moment o la
dame, sans doute bien innocemment, dirigeait son regard vers la fentre
du collge, il se hasarda  la saluer; elle lui rendit son salut en
rougissant, _ce qui la rendit belle comme un ange_. Par malheur, la
cloche svre vint interrompre cette agrable distraction, et Desforges
dut rentrer en classe pour n'exciter aucun soupon; mais il employa tout
le temps de l'tude  chercher un moyen de faire avec cette adorable
voisine une plus ample connaissance.

Entre le quartier et le dortoir, il y avait un corridor assez long qui
aboutissait  une chambre donnant galement sur la rue des Carmes. Cette
chambre, o les lves allaient se faire poudrer les jours de cong, fut
celle que Desforges choisit cette nuit mme pour y tablir ses
batteries, aussitt qu'il se fut assur du sommeil gnral. Vers onze
heures, une petite toux se fit entendre, avant-courrire de la chanson
tant dsire; et, de mme que la veille, les notes argentines et
larmoyantes du _Confiteor_ s'levrent dans le silence de l'ombre. A
peine la jeune femme eut-elle achev son dernier couplet, que Desforges,
tchant d'affermir sa voix, qu'il avait jolie, lui rpondit sur le mme
air:

    Si j'avais pu, sans m'enflammer,
    couter une voix si tendre;
    Si j'avais pu, sans vous aimer,
    Vous entrevoir et vous entendre,
    Serait-ce, hlas! un si grand tort?
    Vaudrait-il un _Confiteor_?

Pour un colier de quinze ans, ce n'tait dj pas si mal trouv. Le
plus grand silence succda  ces paroles qui avaient t chantes 
demi-voix, mais de manire cependant  pouvoir tre entendues. Il
tremblait que sa hardiesse n'et t dsapprouve, lorsque la belle, sur
un ton plus bas, termina par ce couplet consolant:

    Allez en paix, ma fille, allez, etc.

Ce fut le signal de sa retraite. Choudard-Desforges l'entendit sortir du
jardin et fermer les portes derrire elle. Le coeur dlicieusement mu,
il regagna son dortoir sur la pointe du pied, et, comme la nuit
dernire, l'amour fit la ronde autour de ses yeux pour les empcher de
se clore.

Le lendemain, mme mange. Mais cette fois il ne fut plus question de
l'air accoutum: la jolie voisine chanta tout du long, avec un charme
inexprimable, la romance du _Matre en droit_, alors dans sa nouveaut
et qui jouissait d'une vogue prodigieuse. C'tait l'air si adroitement
enclav, longtemps aprs cette aventure, dans _Le Barbier de Sville_:

    Tout me dit que Lindor est charmant.

Comme cette romance ne laissait pas d'avoir une certaine tendue, elle
donna le loisir  Desforges de chercher une rponse dans le rpertoire
qu'il connaissait, et il s'arrta  ce morceau de _On ne s'avise jamais
de tout_;

    Je ne puis voir l'aimable Lise,
    En vain mes yeux cherchent les siens.
    Amour, souris  l'entreprise
    Qui doit serrer nos doux liens.

Une rptition bien marque du premier vers de la romance

    Tout me dit que Lindor est charmant, etc.,

fut la rponse.

Le son anim de la voix, la lenteur avec laquelle on se retira, les
petits accs de toux qui se manifestrent, et auxquels Desforges
rpondit en toussant un peu lui-mme, tout cela persuada  ce dernier
que l'affaire tait en bon train, et qu'il pouvait risquer les grands
coups. Risquer les grands coups, c'tait crire. Il crivit donc, et
l'on connat le prototype de ces sortes de lettres: Qui que vous soyez,
ange du ciel, qui tes venu au secours d'un coeur n pour la tendresse,
jetez l'oeil de l'indulgence sur ce coeur enivr de vos charmes!
Lorsqu'il eut noirci suffisamment de pages sur ce rhythme, il s'avisa,
pour faire parvenir sa missive, d'un moyen tout  fait digne d'un
colier: il dcousit un des cts de sa balle  jouer et y glissa la
lettre entre laine et peau; puis, au moment du goter, c'est--dire 
l'heure o son inconnue se promenait, aprs l'avoir salue d'un air
significatif, il fit voler la balle dans son jardin. La rponse ne se
fit pas attendre. Un vieux domestique vint demander  parler  M.
Desforges et lui remit son jouet, soigneusement recousu, mais
enveloppant un papier tout rempli d'une criture fine et serre. On
connat aussi le genre de ces rponses: Qu'avez-vous fait, cruel et
trop intressant jeune homme? Pourquoi venir troubler la paix qui
commenait  renatre dans un coeur longtemps malheureux?

Nous nous dispenserons de suivre plus loin cette intrigue, qui eut
d'ailleurs, comme toutes les intrigues de Choudard-Desforges, le
dnoment heureux qu'elle devait avoir. La chanteuse de la rue des
Carmes tait une jeune veuve qui s'ennuyait, madame Herminie de K... La
veille du jour o elle et lui convinrent d'un rendez-vous, on les
entendit chanter en duo avec beaucoup d'expression ce joli air de Dorval
dans ce mme opra de _On ne s'avise jamais de tout_:

    Amour, achve ton ouvrage,
    Amne Lindor en ces lieux!
    Sur nos transports jette un nuage
    Qui les drobe  tous les yeux...

Eh bien! voil ce qui me confond et qui m'a perptuellement confondu
dans les histoires galantes de ce XVIIIe sicle! c'est de voir tous ces
petits bonshommes encore barbouills de confitures, ces Faublas, ces
Monrose, ces Desforges, tous ces sducteurs de quinze ans, au menton
lisse comme des demoiselles, se comporter en affaires d'amour avec
l'aplomb imperturbable des plus vieux et des plus reints marchaux de
France. Je ne sais o ils vont puiser leur langage toujours _de feu_, ni
chez quel confiseur ils commandent leurs compliments; mais tout cela est
horrible d'exprience, et ce qui est le pire, c'est que cela russit
toujours! En vrit, ces charmants petits sclrats, dont on ne trouve
plus aujourd'hui le souvenir que dans les vaudevilles 
travestissements, paraissent avoir t les derniers Franais de la
tradition frivole: tte  l'vent, jambe moule, esprit superficiel, et
le reste.

Voyez plutt notre hros: comme il vole de conqute en conqute! Quel
Don Juan bourgeois que ce jeune M. Choudard, l'enfant du marchand de
faence! Notez bien que, pour ne pas trop vous humilier, j'ai
l'attention de laisser de ct une foule d'amourettes, et entre autres
certaines aventures avec _une dvote_, femme d'environ trente-six 
trente-huit ans, d'un blond fade, mais d'un attrayant embonpoint.
J'oublie galement  dessein une demoiselle Juliette, camriste vingt
fois plus avance que les femmes de chambre de Marivaux, apptissante
coquine au fichu de laquelle manquaient bien des pingles. Je vous fais
grce de l'ternelle et invitable histoire de couvent, au rendez-vous
donn  la grille du parloir, des murs escalads, de l'chelle de corde
et de la voiture qui attend _ vingt pas_. Je glisse sur de dangereuses
leons de musique donnes  mademoiselle Adlade, et sur l'accord
parfait qui s'ensuivit. Je fais semblant de ne pas voir mademoiselle
Thrse, la petite dentellire de la rue du Renard, non plus que
mademoiselle Ursule et mademoiselle Morisse. En conscience, il faudrait
paissir trop de gaze autour de ces pisodes compromettants, et j'y
renonce.




II


Mais l'auteur? commence-t-on  dire; nous ne voyons pas venir l'auteur
au milieu de tout cela. Le fait est que jusqu' prsent la vocation
littraire de Desforges,--si vocation il y eut,--ne s'tait autrement
rvle que par quelques bouquets  Chloris et deux ou trois tragdies
dignes du feu. A sa sortie du collge, on essaya d'en faire un mdecin;
il se laissa faire; mais sur le chemin des coles, et particulirement
dans la rue de la Bucherie, il y avait de si agaants minois aux vitres
des fentres! Bref, la seule cure qu'il entreprit fut celle de M. Bibi,
un trs-aimable chat qui avait les reins fracturs. M. Bibi appartenait
 une ravissante Gnoise, femme d'un consul de France  Alicante.

Au bout de quelques mois, M. et madame Desforges, s'apercevant que leur
fils ne serait jamais bien apte  dchiqueter des muscles, scier des
crnes, injecter des artres, le mirent chez le peintre Vien, o il ne
tarda pas  faire connaissance avec plusieurs jeunes gens de mrite,
mais o il ne fit aucune connaissance avec la peinture. Il cota trois
mois d'cole et ne prit gure plus de trois leons, occup qu'il tait 
courir les jeux de paume et  hanter les spectacles de socit. Son pre
voulut confier  sa canne le soin de lui faire entendre raison;
Desforges esquiva l'entretien; mais,  partir de ce moment, la bourse
paternelle lui fut hermtiquement ferme. Puis, aprs la bourse, ce fut
la maison. De sorte qu'un matin, il se trouva sur le pav, avec un gros
sou dans sa poche pour toute fortune. Il donna le gros sou  un pauvre
qui l'importunait.

Au XVIIIe sicle,  Paris, il tait rare qu'un beau garon mourt de
faim, et nous avons laiss  entendre que Choudard-Desforges aurait pu
remplacer l'Antinos sur son pidestal. Cependant, ce ne fut ni
mademoiselle Adlade, ni mademoiselle Thrse, ni mademoiselle Juliette
qui vinrent  son secours; ce fut un brave musicien qui lui donna des
ariettes  copier. On comprend qu'il ne gagna pas gros  ce mtier,
illustr par tant d'infortunes clbres: aussi fut-il bientt oblig de
vendre l'habit de son grand-pre maternel, un magnifique habit noisette
 boutons d'or. Il ne lui resta plus que l'habit de son aeul paternel,
c'est--dire un vieil habit de noces en peluche bleue avec des olives,
et un haut-de-chausses cramoisi doubl de peluche de soie blanche; la
teinture de l'habit tait si bonne qu'elle gtait son linge, ses mains,
son menton et tout ce qu'elle approchait. Le surplus de son trousseau se
composait de trois chemises, de deux paires de bas de soie, d'une
demi-douzaine de cols de basin ray  carton, et de deux pes, l'une
d'acier et l'autre de deuil. Des souliers  boucles et un petit chapeau
rond bord, camp crnement sur le bord d'une oreille rubiconde,
compltaient son ajustement d'une modestie  peine suffisante, mais
rehauss par cette assurance et cet aplomb que donnent toujours les
avantages extrieurs.

Ce fut dans ce mince quipage qu'il s'avisa de courtiser la posie.
Costume oblige. Il s'y prit d'abord un peu moins bien qu'avec les
fillettes, mais enfin il fit ce qu'il put, et, dans sa petite chambre 
quatre francs par mois, rue Saint-Honor, il rima quelques
opras-comiques dont il n'a conserv plus tard que les titres. Il y
avait dj prs d'un an qu'il vivait de la sorte, lorsqu'un matin il fut
veill en sursaut.--Qui est l? demanda-t-il.--Ouvre, c'est
moi.--Desforges reconnat la voix de sa mre; il passe  la hte une
mauvaise robe de chambre et court ouvrir. Madame Desforges, dont les
yeux fatigus annoncent des larmes rcentes, tombe sur un sige. Elle
garde un morne silence.--Qu'avez-vous? s'crie-t-il en lui prenant les
mains et en l'interrogeant avec la plus vive sollicitude.--Mon ami, il y
a deux jours que ton pre n'a mang.--Grand Dieu!--Ses ouvriers, qui ne
sont point pays depuis longtemps, refusent de travailler. Toutes nos
ressources sont puises. J'ai recours  toi, mon enfant.--Ah! ma mre!
ne perdons pas une minute... Desforges s'habille et sort. O va-t-il?
partout, chez ses amis, chez ses ennemis, chez les indiffrents; il bat
la moiti de Paris sans succs: il se dsole, il s'essouffle, et enfin
il revient le coeur plein de douleur et les mains vides de secours.
Accabl de lassitude et de besoin, il entre chez un traiteur de la rue
des Boucheries, o il prenait ses repas de temps en temps.

Une jeune et jolie fille, nomme Louison, y remplissait l'office de
servante. Jusqu' ce jour il n'avait exist entre elle et Desforges
qu'une innocente rciprocit de politesses. Elle s'avana vers lui le
sourire sur les lvres, mais ce sourire disparut aussitt qu'elle se fut
aperue de sa tristesse.--Vous ne seriez pas bien dans la salle, lui
dit-elle; venez dans un cabinet. Il la suivit.--Que voulez-vous pour
dner?--Je n'ai pas faim, Louison. Il mentait; mais comment dner sans
argent? La jeune servante lut probablement son embarras dans ses
regards, car, ne tenant aucun compte de sa rponse, elle lui apporta un
potage d'un parfum dlicieux. Pendant qu'il se laissait aller  la
tentation, elle le questionna avec intrt. Desforges refusa longtemps
de rpondre; mais enfin, trahi par sa sensibilit, il avoua le profond
dnment de son pre. Louison croisa les mains, plit et s'cria:--Ah!
mon Dieu! est-il possible? pas mang depuis deux jours! Et ses yeux se
remplissent de larmes, elle prend la main de Desforges et la presse
contre son coeur.--Attendez-moi! s'cria-t-elle, comme saisie d'une
subite inspiration. Et la voil partie. Quand elle revient, elle est
toute rouge, toute hsitante; elle pose sur la table un gant de peau
blanche, et elle veut s'enfuir. Desforges l'arrte.--Qu'est-ce que
c'est, Louison?--Laissez-moi, j'ai affaire.--Louison!--Je voudrais tre
plus riche, dit-elle, mais ne refusez pas ces cent cus... Cette fois ce
fut  Desforges  s'lancer vers la jeune servante,  s'emparer de ses
deux mains et  les couvrir des plus tendres baisers!

Le marchand de porcelaines fut secouru, grce  cette noble et gnreuse
fille; mais, comme on n'a pas de peine  le deviner, un plus doux
sentiment remplaa bientt la reconnaissance dans le coeur de
Choudard-Desforges. Tant de dvouement et-il pu le trouver insensible?
Cependant une dlicatesse que l'on apprciera le tenait en respect
auprs de Louison, et le service mme qui avait rapproch leurs mes
tait prcisment ce qui levait entre eux une barrire. Pendant huit
jours il ne fut proccup que d'une seule ide: rembourser Louison, afin
de pouvoir l'aimer tout  son aise et d'en tre aim  coeur que
veux-tu. Dans ces rflexions, comme il passait rue Mazarine, l'ide lui
vint d'entrer  la paume tenue par Masson. Une grande partie
s'arrangeait: il manquait un joueur. Masson, le voyant arriver,
s'crie:--Voil notre homme!--De quoi s'agit-il?--De primer avec
monseigneur le duc d'Orlans. C'tait une partie de cinq cents louis.
Desforges dit tout bas  Masson:--Je ne joue pas d'argent.--Allez
toujours, et tenez vingt-cinq louis; en cas de perte, il ne vous en
cotera rien; si vous gagnez, vous aurez un quart dans le pari.--A la
bonne heure! La partie se fait; Desforges tait d'une jolie seconde
force d'amateur; le duc d'Orlans et lui gagnent en trois parties deux
mille louis qu'ils emportent tout de suite, et deux cents louis de pari,
parce qu'on avait pouss en voyant la veine de leur ct. C'tait donc
cinquante louis qui revenaient  Desforges pour son quart. Il tait
modestement occup  se chauffer dans la chambre des joueurs, lorsqu'un
page vint lui dire que Monseigneur le demandait. Desforges se rend 
cette invitation.--Vous avez parfaitement jou, monsieur, lui dit le duc
d'Orlans; je serais enchant que vous fussiez de nos parties toutes les
fois que vos affaires vous le permettront. Ensuite, s'approchant d'une
table couverte de rouleaux d'or, il en prend un, et le lui mettant dans
la main:--Puisque vous m'avez fait gagner deux mille louis, ce n'est pas
trop, je pense, de vous en offrir le vingtime, que je vous prie
d'accepter.

La joie de Desforges peut aisment se passer de commentaires. Voler chez
Louison, et du plus loin qu'il l'aperut lui crier:--Un cabinet! ce fut
l'affaire de moins de dix minutes. Louison obit sans comprendre, et le
mme cabinet de l'autre jour les reut tous les deux; l, sans autre
forme de procs, Desforges l'embrassa de toutes ses forces, et, vidant
ses poches plus charges qu'elles ne le furent jamais depuis:--Tiens!
vois, mon ange, comme tu m'as port bonheur! voil ce que je viens de
gagner.--Pas possible!--Trs-possible! Vite, Louison, un bon djeuner!
du mcon vieux, un pt de Lesage... tout ce que tu voudras! Je
t'invite. Louison n'en revenait pas, elle ouvrait ses grands yeux et
riait. Desforges fit claquer encore deux baisers sur sa joue de pche,
et l'on se mit  table. Oh! qu'ils sont jolis, ces djeuners de
tourtereaux! La petite nappe blanche resplendissait comme neige, les
bouteilles au col lanc avaient le bouchon sur l'oreille; et dans les
assiettes colories il se faisait un gentil remuement de couteaux et de
fourchettes, interrompu par des regards brillants d'amour. On but  la
sant du duc d'Orlans et  la sant de Louison, on chanta le beau temps
qu'il faisait et les beaux jours que l'on avait  vivre. Un rayon de
soleil entr par hasard faisait danser dans un coin les atomes d'or du
plancher. Gracieux tableau! Le pote et la servante n'avaient qu'un
verre  tous deux, mais c'tait le verre o l'on ne boit qu' de rares
intervalles, c'tait le verre du bonheur!

Desforges avait alors vingt-deux ans. Il avait commenc par tre pauvre,
puis la pauvret l'avait cd  la posie, et enfin la posie le cda au
mariage. La gradation tait parfaitement observe. Comment ce mariage
arriva, ou plutt faillit arriver, c'est ce qu'il est facile de savoir.
Mademoiselle Camille, fille d'un des premiers secrtaires de la police,
tait une grande brune de seize  dix-sept ans, fort bien faite,
trs-mince, haute en couleurs, peau un peu bise, beaux cheveux et belles
dents. Desforges l'avait rencontre dans le temps de Pques au concert
spirituel des Associs. Elle lui donna dans l'oeil, il lui donna dans le
coeur; on leur persuada  tous deux qu'ils taient ns l'un pour
l'autre; et, un soir qu'il s'tait attard  la campagne des parents,
comme il pouvait y avoir danger pour lui  se retirer, on lui fit signer
un bout de promesse de mariage, moyennant quoi il put passer la nuit
sous le mme toit que mademoiselle Camille. C'tait mettre le loup dans
la bergerie; mais, ma foi! le secrtaire de la police avait quatre
filles  marier, et il n'tait pas fch de se dbarrasser de la plus
grande.

Pourtant ce n'tait pas tout d'avoir un gendre; encore fallait-il que ce
gendre gagnt sa vie et exert une profession quelconque. En attendant
la publication des bans, on obtint pour lui une place de surnumraire
dans le bureau de M. de Sartine. Dire qu'il s'y plut considrablement
serait aller contre toutes les lois de la vrit. Il appela plus que
jamais la littrature  son secours, et un matin qu'il s'ennuyait dans
son grillage, il se mit  crire une parade en un acte, qui, commence 
huit heures, fut termine  midi. Le fameux Nicolet arriva en ce
moment.--Tiens, lui dit le futur beau-pre, prends cette pice, et
joue-moi cela tout de suite. Il n'y avait pas de rplique: Nicolet
l'emporta, la joua dans la huitaine et en retira un argent immense; pour
Desforges, il n'en eut pas un sou.

Il ne fut pas longtemps  se dgoter de la police, comme il s'tait
dgot de la mdecine et de la peinture. Cependant, il lui fallait
absolument un tat avant d'entrer en mnage, et les parents de sa future
le pressaient de se dcider. Choudard-Desforges se dcida donc. Confiant
dans les bravos qu'il avait obtenus sur plusieurs scnes de socit, il
se fit comdien, et, grce  la protection de M. de Sartine, il obtint
du marchal de Richelieu un ordre de dbut  la Comdie-Italienne.




III


Desforges dbuta, le 25 janvier 1769, dans l'emploi de Clairval ou des
amoureux, par les rles de Nouradin dans _Le Cadi dup_, et de Colin
dans _La Clochette_. Il fut accueilli du public avec une bienveillance
marque, et de ce moment il crut avoir mis le doigt sur sa vritable
vocation. A bien rflchir, en effet, cet homme ne pouvait pas tre
autre chose qu'un comdien, et un comdien de la Comdie-Italienne,
c'est--dire un Lindor, un Azor, un Lubin, un Blinval, un troubadour 
mollets et  roulades. Il y a une justice et une fatalit. Desforges fit
sa vie publique de ce qui avait t sa vie prive: _il aima_ 
appointements fixes; du reste, runissant toutes les qualits de son
emploi, il joua souvent au naturel et fut doublement rcompens, dans la
salle et dans la coulisse. Les comdiens ont toujours t d'heureux
personnages, lorsqu'ils ont eu de la figure, de l'esprit et du talent.

Il courut la province, comme tous ceux de ce temps-l; et, comme tous
ceux de ce temps-l, il mena une vie ondoyante et cahote. A Amiens, il
adora une ptissire de la rue des Verts-Aulnois;  Compigne, il se
trouva en rivalit avec Prville du Thtre-Franais, au sujet d'une
figurante _de toute beaut_;  Versailles, il eut un duel et reut deux
coups d'pe, l'un sur le second os du sternum, l'autre le long de la
premire des fausses ctes, ce qui lui occasionna un sjour d'une
huitaine au For-l'vque, o on lui donna la chambre de Mongeot, l'amant
infortun de la Lescombat. Mais alors on n'tait pas bon comdien sans
un bout de For-l'vque. Dans son _cachot_, Desforges tint table ouverte
et fta ses matresses, anciennes et nouvelles, avec du vin blanc et des
hutres; et s'il ne s'chappa point avec la fille du concierge, c'est
que probablement l'ordre de sa mise en libert arriva trop tt.

Le reste de sa jeunesse se passa sur les grands chemins, en folle et
belle compagnie, tantt sur des charrettes de paille, tantt en voitures
de poste, jouant  la foire de Guibrai ou au chteau de M. de Choiseul,
 Chanteloup: aujourd'hui Montauciel du _Dserteur_, Colin du
_Marchal_, ou Dorval de _Lucile_, gai compagnon toujours, coeur franc
et dsintress, tte chaude, sant robuste. Faut-il dire les noms de
toutes celles qu'il a aimes en route, Gabrielle, Eugnie, Claimerade,
Nina, Viviane, comdiennes ou grisettes, bourgeoises affoles, filles
imprudentes? Lui seul a pu se reconnatre au milieu de ce prodigieux
total. Supposez un bibliomane, crivait-il plus tard, autrement dit un
homme fou de livres: autant il en voit, autant il en dsire, autant il
en acquiert; et lorsqu'ils sont en sa possession, il les feuillette et
les refeuillette jour et nuit jusqu' ce qu'il les sache sur le bout du
doigt. Quand il est parvenu  cette entire et parfaite connaissance, il
ne lit plus, mais il a une bibliothque sur les tablettes de laquelle il
les range suivant l'ordre de leur acquisition, de leur possession et de
leur lecture. Tous ces livres sont tiquets; en outre, il a un petit
livret ou catalogue qu'il consulte en cas de besoin. Eh bien! le
bibliomane, c'est moi; les livres, ce sont les femmes; la bibliothque 
tant de rayons, c'est le coeur, et le catalogue, la mmoire.

Caen, Bordeaux, Marseille, reurent tour  tour cet infatigable trouveur
d'aventures. Dans cette dernire ville, le nombre de myrtes qu'il
cueillit exaspra  un tel point la jeunesse phocenne qu'il fut forc
de rsilier son engagement, aprs avoir mis trois ou quatre fois l'pe
 la main et avoir sollicit vainement la protection des
magistrats.--Parbleu, monsieur, lui rpondait-on, soyez Don Juan tout 
votre aise, mais alors ne chantez pas l'opra!




IV


On s'est beaucoup entretenu vers cette poque d'un horrible vnement
arriv le 28 novembre 1772, et dont Choudard-Desforges se trouva le
tmoin. Par une mesure bien peu politique dans une ville bouillante
comme Marseille, on avait annonc la veille: PAR ORDRE SUPRIEUR, la
dix-huitime reprsentation de _Zmire et Azor_. Or, le public sut, je
ne sais comment, que c'tait la femme d'un magistrat, gnralement
dteste, qui avait demand ce spectacle; en consquence, les jeunes
gens du parterre se promirent une petite vengeance pour le lendemain,
vengeance qui dgnra en catastrophe pouvantable, comme on va voir, et
dont les papiers du temps n'ont pu donner un rcit aussi exact que celui
que nous reconstruisons sur les renseignements de Desforges lui-mme.

Le lendemain, en effet,  trois heures, la salle de spectacle tait
pleine, ainsi que la rue des Carmes, o elle tait situe alors. Si
compacte tait la foule, que Desforges fut oblig de descendre de son
logement par une fentre donnant sur la cour du thtre, afin de pouvoir
aller s'habiller et se tenir prt. A l'heure o commence ordinairement
le spectacle, l'orchestre joua l'ouverture, qui fut coute en silence;
mais aussitt que les acteurs parurent sur la scne, les exclamations du
public commencrent, et voici quel en tait le sens:--Vous ne jouerez
point _Zmire et Azor_ aujourd'hui, nous ne voulons point de _Zmire et
Azor_! Trois fois l'ouverture fut recommence et paisiblement coute,
trois fois les acteurs se montrrent et se virent conduits. Enfin, la
garde bourgeoise reut l'ordre d'entrer dans le parterre; mais cette
mesure fut accueillie par une rise unanime, et le parterre chassa
doucement la garde bourgeoise par les paules. A partir de cet instant,
le tumulte ne fit que s'accrotre. Le public s'obstinait  vouloir une
tragdie, les magistrats  la lui refuser. Impatient de ce dbat, qui
menace de se prolonger trop longtemps, un chevin ose prendre sur lui
d'envoyer demander au commandant du chteau un dtachement de deux cents
hommes en armes. Ils arrivent. M. le comte de P***, qui les conduit, les
remet  l'chevin, en lui disant:--Vous m'avez demand du secours, en
voil; souvenez-vous qu'il s'agit de vos enfants. Mais celui-ci l'a
cout  peine: il fait disposer cent hommes dans la rue, et fait entrer
les cent autres dans le parterre par les deux portes.--Mettez les  la
consigne morts ou vifs! Tel est l'ordre barbare qu'il leur donne.

Le public continuait son tapage, ignorant ce qui se passait au dehors...

Cependant les grenadiers, baonnette au bout du fusil, se sont glisss
dans le parterre, sous la vote des premires loges, et l'ont cern.
Soudain, un coup de feu se fait entendre. Il est suivi d'un autre, et
puis d'un autre; bref, on en compte jusqu' huit distinctement. Le
rideau tait lev; Desforges et les autres acteurs se trouvaient en
scne, les balles leur sifflaient aux oreilles. Bientt, les baonnettes
se joignant au feu, le sang coule de tous cts dans le parterre: un
jeune homme, cherchant  s'accrocher  l'amphithtre, est perc par
derrire et tombe mourant aux pieds de son bourreau; un autre,
franchissant l'orchestre, arrive sur le thtre avec la cuisse fendue
depuis le genou jusqu' la hanche; un autre enfin, un jeune homme de
dix-neuf ans, nomm Rmusat, dj atteint d'un coup de baonnette dans
le flanc et d'une balle qui lui avait travers la mamelle droite et
l'omoplate gauche, se dfendait encore, appuy contre un des piliers du
parterre et sur un de ses genoux. Un sclrat accourt le percer d'un
second coup de baonnette dans l'aine en disant: Parbleu! voil bien
des faons pour mettre un homme comme a  l'ombre! Les soldats,
furieux sans savoir pourquoi, chassaient devant eux une foule tremblante
et sans armes. Le carnage ne s'arrta que grce  l'intrpidit de M.
d'Onzembrune, capitaine de dragons, qui se prcipita, l'pe  la main,
de l'amphithtre dans le parterre, et se jeta au devant des grenadiers,
 qui imposa son uniforme. Pour prix de son hrosme, M. d'Onzembrune,
aprs avoir t  minuit demander un asile  Desforges, fut oblig de
s'enfuir une heure aprs pour aller en chercher un plus sr  Nice.

Telle fut cette soire atroce, qui laissa des traces profondes dans
l'esprit des Marseillais. On a valu le nombre des blesss 
quatre-vingt-dix environ; peut-tre ce chiffre est-il exagr; Desforges
ne se prononce pas l-dessus[4].

  [4] Les vnements les plus dsastreux sont quelquefois accompagns de
    circonstances burlesques; en voici un exemple. Un bon capitaine
    hollandais qui de sa vie n'tait all  la comdie, y vint ce
    jour-l pour son malheur. Ne se faisant aucune ide d'une chose
    qu'il n'avait jamais vue, il croyait que tout le tumulte auquel il
    assistait tait la comdie elle-mme; et il ne sortit de son erreur
    qu'au moment o il reut un coup de feu qui lui cassa la cuisse. Il
    mourut dans la nuit, jurant, maugrant, et ne cessant de dire que
    s'il avait pu croire que tout ce train tait srieux, il aurait tu
    au moins une douzaine de ces forcens.

Je reviens  mon rcit. Peut-tre le lecteur a-t-il souvenance d'une
certaine demoiselle Camille,  laquelle notre hros avait bnvolement
sign une promesse de mariage, un soir qu'il tait tard et qu'il ne se
souciait que mdiocrement de rentrer chez lui. Il faut croire que les
parents de la demoiselle avaient pris cette promesse trs au srieux,
car dans un voyage que Desforges fit  Paris il se vit fort vivement
inquit pour ce que sa mmoire ne lui rappelait que comme une
bagatelle. Nanmoins il n'y eut aucun moyen de faire entendre raison 
ce mauvais sujet, qui ne se fit pas mme un scrupule de rosser le pre
de mademoiselle Camille, pour lui apprendre  le laisser en repos. Ce
dernier argument produisit son effet: Choudard-Desforges ne fut plus
disput au clibat, et, comme il avait fait rire M. de Sartine, il lui
fut permis de partir pour Nantes, o l'attendait un brillant engagement.

Mais cette dernire aventure avait apparemment veill en lui certaines
ides de moralit et d'ordre, car, une fois  Nantes, il se maria
rellement et publiquement,  la grande satisfaction de bien des poux.
Quatorze ans et trois mois, un bel oeil bleu, une bouche si petite que
l'envie essayait de lui en faire un dfaut; des lvres fraches, des
dents de perles qui laissaient passage  un sourire charmant, un menton
rond et potel, les plus superbes cheveux blonds qu'il soit possible de
voir, telle tait Anglique Erbennert, telle tait celle que Desforges
avait choisie pour femme. Elle jouait les amoureuses et les ingnues
dans l'opra-bouffon et dans la comdie. Cette union, toute fortune 
son aurore, devait plus tard avoir des nuages, par suite du caractre
ombrageux et jaloux de la jeune Anglique,  laquelle il arriva de
tomber  coups de canne sur une ancienne matresse de son mari.

C'est  cette poque,--24 octobre 1775,--que les bonnes fortunes
semblent commencer  abandonner Desforges; c'est  cette poque que, par
manire de compensation, il se ressouvient de la posie, cette ancienne
compagne de sa jeune pauvret. La posie, qui ne garde pas rancune  ses
amants infidles, revint vers le _Colin en chef_ du thtre de Nantes et
le consola le mieux qu'elle put des bourrasques conjugales. Il avait
alors trente ans. Il se reprit  rimer comme au temps o il n'en avait
que dix-huit et o il ne possdait pour toute fortune que l'habit en
peluche bleue de son grand-pre. Malheureusement sa femme tait un peu
comme la femme d'Adam Billaut, qui prenait les neuf Muses pour les neuf
matresses de son mari. Que de fois il lui fallut redescendre de son
Olympe pour se mler aux discussions les plus prosaques et aux
tracasseries les moins justifies. Mais, hlas! ainsi finissent la
plupart des hommes  bonnes fortunes; la dernire femme est celle qui
venge toutes les autres. Cinq annes s'coulrent de la sorte, cinq
annes de purgatoire, au bout desquelles, aprs avoir parcouru la moiti
de l'Europe et avoir t attach trois ans au thtre imprial de
Saint-Ptersbourg, Desforges revint se fixer pour toujours  Paris,
_tranant l'aile et tirant du pied_.




V


Un soir que sa femme Anglique avait dchan sur lui tous les autans de
l'hymne, Desforges s'assit tristement devant sa modeste table de
travail, et crivit son chef-d'oeuvre, _la Femme jalouse_, chef-d'oeuvre
de chagrin et d'amertume. Cette comdie,--il avait appel cela une
comdie!--eut un succs considrable de pleurs et de sanglots. Desforges
la ddia  son vritable pre, le docteur Petit, qui ne l'avait jamais
quitt de vue. Ce fut le commencement de sa rputation littraire, car
nous croyons inutile de parler de ses premiers essais, reprsents tant
en province qu' Paris. D'ailleurs, nous nous mettrons tout de suite 
l'aise avec le lecteur en dclarant que nous n'avons affaire ici qu' un
crivain du deuxime et mme du troisime ordre.

_La Femme jalouse_, qui, de la Comdie-Italienne passa au rpertoire du
Thtre-Franais, se joue encore de loin en loin, et est coute avec
faveur. Voici, sur cette pice, l'opinion de la Harpe, que l'on ne peut
accuser d'indulgence  l'gard des auteurs de son sicle: C'est un
drame o IL Y A quelque intrt, ce n'est pas une bonne comdie. IL Y A
dans le sujet un vice radical: la jalousie de la femme est fonde sur
des apparences si fortes et si bien justifies, qu'IL N'Y A PAS moyen de
lui en faire un reproche. Ainsi le but moral est manqu; mais ces
apparences produisent des situations qui ont de l'effet au thtre. Le
style est naturel et facile, sans dclamation, sans carts et sans
jargon; il est vrai qu'IL Y A peu de vers heureux. Les caractres,
d'ailleurs, sont dessins avec vrit, et la pice marche bien. Quoique
crites dans ce mauvais style qui est particulier  l'auteur du _Cours
de littrature_, ces lignes rsument assez notre opinion personnelle.

J'ignore si ce drame corrigea quelques femmes, mais ce que je sais
parfaitement, c'est qu'il ne corrigea pas celle de Desforges. Il l'avait
fait dbuter aux Italiens et recevoir  quart de part quelques mois
aprs ses dbuts. Superbe femme, talent mdiocre, disent les almanachs
du temps. Le seul rle o elle ait marqu est celui de la comtesse
d'Arles dans _Euphrosine et Coradin_.

Acquis dsormais tout entier  la littrature, Choudard-Desforges
composa et fit reprsenter, dans l'espace de dix-huit ans, une trentaine
de pices environ. Au nombre des drames que l'on peut citer aprs _la
Femme jalouse_, n'oublions pas _Tom Jones  Londres_, qui se fait
remarquer par d'intressantes pripties et une certaine originalit
d'allures. Desforges a crit encore une foule d'opras-comiques, en
compagnie de Grtry, de Philidor, de Jadin; les principaux sont:
_Joconde_, _l'preuve villageoise_, _Griselidis_, _l'Amiti au village_,
et _Jeanne d'Arc  Orlans_.

De plus, il a, un des premiers, trac la voie au mlodrame par sa pice
intitule: _Novogorod sauve_. Voici un compte-rendu que nous trouvons
dans un recueil priodique: _Novogorod sauve_ est un de ces ouvrages
dont le premier effet est horrible et repoussant, et que l'on aime 
revoir ensuite, lorsque l'me, revenue du trouble qu'elle a prouv,
permet  l'esprit de se familiariser avec eux. Lorsque cette pice fut
donne  Paris pour la premire fois, le second acte jeta les
spectateurs dans un tat d'anxit stupide; on sortit du spectacle en
frmissant; la curiosit amena l'affluence; insensiblement on
s'accoutuma  la voir, et l'espoir d'un dnoment heureux attnua ce que
le noeud pouvait avoir d'atroce... Les costumes ont t excuts sur les
dessins qu'en a fait faire M. Desforges. Cet crivain a demeur trois
ans  Saint-Ptersbourg; ainsi, on peut regarder comme un modle exact
ses costumes russes. (_Costumes et Annales_ des grands thtres de
Paris, par M. de Charmois; anne 1788.)

Mais ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et joyeux dans son
existence seme de rcifs conjugaux, c'est cette grande parade du _Sourd
ou l'Auberge pleine_ qu'il crivit de verve, en un jour d'ivresse ou
d'oubli bien certainement. _Le Sourd_, donn d'abord au thtre de
mademoiselle Montansier, passa ensuite sur le thtre de la Cit, pour
arriver enfin  la Comdie-Franaise, o il eut sa place  ct du
_Mdecin malgr lui_. Baptiste cadet, et Brunet plus tard, se sont fait
une rputation dans le rle de _M. Dasnires_, qui est devenu un type
comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet. Le moment o M. Dasnires dresse
son lit sur une table, se fait des rideaux avec la nappe et des draps
avec les serviettes, se dshabille, se couche et teint sa chandelle
avec son soulier, ce moment-l, dis-je, toil de quolibets grotesques
et de calembours triomphants, soulevait des trpignements d'hilarit par
toute la salle.

Desforges parat avoir embrass franchement les principes
rvolutionnaires, si l'on en juge du moins par les pices de
circonstance auxquelles sa plume ne se refusa pas: _la Libert et
l'galit rendues  la terre_, _Alisbelle, ou les Crimes de la
fodalit_, deux opras composs pour la Rpublique, et reprsents en
1794. A ces dclamations sans talent nous prfrons de beaucoup les
innocents coq--l'ne de M. Dasnires. Mais que voulez-vous? Sommes-nous
bien srs que Desforges ne cherchait point dans la politique une
distraction  ses infortunes maritales?

Une fois sur cette pente, il est hors de doute que le pauvre homme ne
ft tomb dans le mlodrame le plus sombre. Heureusement pour lui que la
loi du divorce fut dcrte, et qu'il fut, comme on le suppose bien, un
des premiers  bnficier de cette loi. Son contentement fut tel, qu'il
en composa sur l'heure une comdie intitule: _les poux divorcs_, sa
dernire comdie. Aprs quoi il se remaria avec une veuve pour laquelle
il _soupirait_ depuis longtemps; et le ciel, touch de ses malheurs, lui
fit rencontrer dans ce second hymen la paix qu'il avait si vainement
cherche.

Quant  madame Anglique Desforges, elle pousa l'acteur Philippe, des
Italiens, qui n'avait pas son pareil dans l'emploi des tyrans et des
_tabliers_.

chapp aux ongles de cette exigeante personne, la galanterie revint 
Desforges. Il se mit  voquer ses souvenirs, et, se consolant avec des
fictions de la perte de la ralit, il commena  crire des romans o,
selon son expression, il _sacrifia  l'autel des Grces_. On sait ce que
parler veut dire: sacrifier aux Grces, pour Pigault-Lebrun, c'tait
crire _l'Enfant du carnaval_; pour le gnral Lasalle, pour Dorvigny,
c'tait rivaliser d'audace et de grivoiserie. Choudard-Desforges ne
resta pas au-dessous de ces modles.

Au fond des vieux cabinets de lecture, sur les derniers et plus hauts
rayons, il existe un ouvrage  peu prs dlaiss, intitul _le Pote_.
Ce livre, dont la rputation n'est pas arrive jusqu' la gnration
actuelle, rebute assez unanimement, par son titre, la classe frivole des
lecteurs  deux sous le volume. Semblable  un flacon qui, sous une
insignifiante tiquette, cache un poison des plus dangereux, _le Pote_
recle, en ses quatre volumes, tout ce que le libertinage du Directoire
enfanta de perfide et de raffin. Publi pour la premire fois en 1798
(4 vol. in-12), sans nom d'auteur, sous la rubrique de Hambourg, il
passa presque inaperu, ne pouvant soutenir la concurrence avec tant
d'autres oeuvres plus infmes qui s'talaient avec impudeur chez les
libraires des galeries de bois, au Palais-Royal. La vente s'en opra
cependant de manire  en permettre, l'anne suivante, une deuxime
dition, en huit volumes in-18, cette fois. Mais, je le rpte, le
titre, peu fait pour allcher la foule, en a toujours fort heureusement
circonscrit le succs.

Ce livre, le premier essai de Desforges dans le roman, renferme, en un
cadre videmment arrang, les principaux vnements de sa vie; il a le
tort trs-grave d'y afficher, sous des couleurs souvent scandaleuses,
les personnes de sa famille, et particulirement sa soeur. En cela
rside l'cueil ordinaire des faiseurs de mmoires et d'autobiographies;
ils se modlent tous sur Jean-Jacques Rousseau et sur _les Confessions_.
Qu'ils se mettent donc bien dans la tte, ces imprudents et ces
impudents, que ce n'est pas _ cause_ de ses dfauts que l'on aime
Jean-Jacques, mais _malgr_ ses dfauts, ce qui est bien diffrent. Or,
pris comme oeuvre littraire, le livre de Desforges n'a qu'une valeur
absolument relative et toute de curiosit. Son style, d'un abandon
inconcevable, ne se relve par aucune qualit relle. Il fait un abus
extravagant des mtaphores en usage chez l'cole licencieuse: tout est
rose, corail, bne, autel de la volupt, calice, coupe. Un amant n'est
plus un amant, c'est un _sacrificateur_, un _athlte_; une amante
devient une victime, une prtresse; ses jambes sont deux colonnes, ses
seins deux globes en marbre, en ivoire ou en albtre; la peau est au
moins du satin ou de la neige.

Ce genre de littrature comporte d'ailleurs une uniformit de scnes qui
suffirait  le rendre insupportable, s'il n'tait odieux. Tout est prvu
et bien prvu dans ces rencontres galantes; ds lors l'intrt
s'vanouit, le charme s'envole; il ne reste  la place qu'un appt
grossier, bon tout au plus pour les gens qui, comme dit Molire, ont _la
forme enfonce dans la matire_.

Desforges a fait prcder _le Pote_ d'un avertissement en style
ambitieux, et dont voici le dbut:

L'AUTEUR A SES CONTEMPORAINS. Minuit sonne, le 15 septembre expire, ma
cinquante-deuxime anne commence. C'tait l'poque que j'avais fixe au
travail que j'entreprends aujourd'hui. Quand on a vcu un demi-sicle,
surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observ, beaucoup senti, on
peut parler savamment de la vie et l'on n'a plus grand temps  perdre
pour crire la sienne.

Malgr ce que nous en avons dit, il serait injuste cependant de
contester  ce livre des aspects particuliers, un entrain rel, certains
dtails de costumes et de lieux, une franchise vraiment engageante, et
 et l quelques figures clbres assez bien prsentes[5].

  [5] La dernire dition du _Pote_ a t essaye en 1819, par M. mile
    Babeuf, qui avait annonc la publication des oeuvres compltes de
    Desforges, en 22 vol. in-12. Cette dition contient un portrait.

Je ne sais pas quel parfum de licence il y avait alors dans l'air;
toujours est-il que, non satisfait d'avoir produit _le Pote_, Desforges
lana l'anne suivante un ouvrage de la mme humeur et de la mme
longueur, _les Mille et un Souvenirs, ou les Veilles conjugales_.
C'tait trop se complaire dans cette srie de peintures. Voici le
raisonnement qu'il faisait  ce propos:

Un guerrier raconte ses combats, un navigateur ses courses et ses
naufrages, un homme sensible ses peines et ses plaisirs dans la carrire
de l'amour. Aucun de ces conteurs n'est dangereux, et tous les trois
peuvent tre utiles. La carrire d'amour, dont je parle en homme qui l'a
parcourue dans toute son tendue, est  la fois un champ de bataille et
un ocan temptueux. Maintenant que je suis dans un port charmant, 
l'abri de tous les orages, je crois ne pouvoir mieux employer mon loisir
qu'en le consacrant au souvenir de mes innombrables aventures[6].

  [6] Je remarque en ce moment que le chevalier de Parny s'appelait
    galement Desforges, de son nom de famille, bien qu'il n'existt
    aucune autre parent que celle de l'esprit entre l'auteur de _la
    Guerre des Dieux_ et l'auteur du _Pote_.

Et ainsi fait-il. _Les Mille et un Souvenirs_ sont l'appendice et le
complment du _Pote_; sous le nom de Mlincourt, Desforges raconte  sa
seconde femme plusieurs anecdotes tour  tour bouffonnes, amoureuses et
tragiques, auxquelles il s'est trouv ml plus ou moins indirectement.

La seule chose dont je sache rellement gr  Desforges, c'est de s'tre
abstenu de nous raconter ses bonnes fortunes en diligence. Aprs cela,
peut-tre n'y a-t-il pas pens. C'est le seul trait absent de sa
littrature, laquelle rsume cependant tous les procds et toutes les
rengaines de son temps. Un livre badin n'existait pas alors sans une
aventure en diligence; dans la seule lgret crite qu'il se soit
permise: _le Dernier Chapitre de mon roman_, Charles Nodier lui-mme n'a
pas manqu de tomber dans ce dfaut caractristique.

_Les Mille et un Souvenirs_ furent suivis de trois autres romans sans
aucune valeur; aprs quoi Desforges cessa compltement d'crire, ou du
moins de faire imprimer. On tait en 1800[7].

  [7] Il convient cependant de remarquer qu'avant d'crire des romans
    licencieux, Desforges avait essay de mieux employer son talent.
    Nous avons en notre possession une lettre adresse par lui au
    citoyen Grgoire, reprsentant du peuple, membre du Conseil des
    Anciens, rue du Colombier, F. G., n 16; c'est une demande d'emploi:


    17 Brum. an IV rpublicain.

    Enfin, mon cher et digne concitoyen, voici le moment o mes
    esprances peuvent se voir ralises. On s'occupe sans doute avec
    chaleur de l'organisation de l'Instruction publique, et il me serait
    bien doux de pouvoir enfin payer  ma Patrie mon tribut d'utilit
    dans un genre analogue  mes facults. Une place de professeur de
    Posie est celle qui me conviendrait; et comme il y en a un certain
    nombre de dsignes spcialement pour cet objet, tous mes voeux
    seraient remplis si je pouvais en obtenir une.

    Veuillez m'indiquer, mon sage ami, la route  tenir dans cette
    affaire, et ne me refusez pas un suffrage qui ne pourra, d'une part,
    que m'tre trs-favorable pour le succs de mes vues, et, de
    l'autre, m'lever  la hauteur de mon entreprise par le vif dsir
    qu'il m'inspirera de le mriter.

    Un mot de rponse  votre reconnaissant et bien affectionn
    concitoyen.

    DESFORGES.

    F. G. rue de Lille, ci-dev. Bourbon, n 485.

    criture belle et ferme.




VI


Voyez-vous ce vieillard tendu sur une chaise longue, immobile, sans
regard et sans voix, auprs d'une croise aux rideaux entr'ouverts? Son
front penche, couronn de mches rares et blanches; sa main pend, sche
et abandonne; quelquefois un tremblement passe dans ses jambes
amaigries, et les agite. Une femme est auprs de lui, qui brode en
silence et qui le regarde mourir; car cet homme se meurt, il s'en va
d'puisement comme Dorat; mais autour de lui les danseuses ne font point
cortge comme autour du pote dcoiff. Pourtant il fut aussi, lui, un
libertin de poudre et d'pe; lui aussi courut les boudoirs, les salons
et les chambrettes, laissant un peu de son coeur aux mains de toutes les
femmes. Maintenant ce vieillard s'en va, triste, dlaiss, au milieu
d'une poque de fanfares et de gloire qu'il ne comprend pas. Le bruit
d'une pendule est le seul qui se fasse entendre dans cette chambre
remplie de mlancolie.

Quelquefois, lorsque sa pense se rveille, lorsque son cerveau affaibli
sent remonter sa mmoire, il se surprend  murmurer des noms charmants:
Manon, Herminie, Louison, Sainte-Agathe, Ursule! Il voit repasser,
vagues et confus, les vnements des jours anciens; de vieux airs lui
reviennent en tte, tels que celui du _Confiteor_; il se reporte dans
cette petite chambre d'auberge o il faisait si beau soleil et o l'on
aimait si bien! Alors un soupir de regret sort de cette poitrine
extnue, une larme qui brle tombe et se perd dans les rides de cette
face morne.

Desforges reprsente compltement la dcadence du XVIIIe sicle. Il est
le produit sans ampleur de la Rgence, et a en lui le sang mlang du
duc de Richelieu et de madame Michelin. Il est le type accompli d'une
socit qui se dprave  chaque tage. Il porte trs-haut une tte sans
cervelle, et il trane trs-bas un coeur gnreux. Tous les sentiments
ne lui arrivent que sophistiqus par l'impure philosophie de Du Laurens
et du cur Meslier; ce qu'il nomme _sensibilit_ n'est que la dbauche;
il a cette candeur dans le vice, qui ne voit qu'une faiblesse dans une
faute, qu'un oubli dans un crime. Du reste, beau, brillant, ferrailleur,
ainsi que je l'ai montr, tantt rus par boutades comme Guzman
d'Alfarache, tantt naf comme la rue Grnetat. Tels taient et tels
devaient tre, en effet, ces btards de la Rgence, qui tranchaient  la
fois sur la bourgeoisie et sur la noblesse. On conoit que de tels
beaux-fils ne pouvaient gure faire autre chose que des comdiens ou des
auteurs de deuxime ordre.

Si je me suis plutt appesanti sur sa vie que sur ses oeuvres, c'est que
celles-ci dcoulent videmment de celle-l, qu'elles en sont le fruit
direct, et que, dans presque toutes, l'auteur n'est que l'homme racont.
Sans vouloir faire,  propos de ses romans, un plaidoyer en faveur de la
vertu, qui n'en a pas besoin, je n'ai pu m'empcher de condamner une
littrature inutile et absurde. Il faut tre ou bien pauvre, ou bien
draisonnable, ou bien corrompu, pour flatter les gots licencieux d'une
poque frappe de vertige. J'aime  me figurer que Desforges n'tait que
pauvre et tourdi.

Desforges expira le 13 aot 1806[8].

  [8] Nous sommes bien tent de considrer comme un ouvrage posthume de
    Desforges les _Mmoires d'un vieillard de vingt-cinq ans_, publi
    sous le nom imaginaire de M. Louis-Julien de Rochemond,  Hambourg,
    en 1809, 5 vol. in-18. C'est tout  fait le style du _Pote_ et des
    _Mille et un Souvenirs_; ce sont les mmes procds de narration, le
    mme genre de tableaux, avec une description de Nantes, o Desforges
    a vcu assez longtemps, comme on l'a vu.

    Il parat d'ailleurs avoir laiss des manuscrits,  en juger par
    cette indication du catalogue d'autographes de la bibliothque
    Soleinne (appendice au tome troisime):

    DESFORGES (P.-J.-B. Choudard).--L. A. S., in-4, 12 prairial an VI.
    Au citoyen Maradan, libraire. Il lui offre un roman intitul
    _Kim-Fenin, ou l'Initi, histoire mystrieuse_, et il lui donne le
    sujet d'une gravure pour le quatrime volume du _Pote_.




CAZOTTE




I

LES ROSES DE FRAGONARD


En ce temps-l il y avait, dans un des appartements les plus tristes de
Paris,--rue Gt-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante
ans qui s'appelait Fragonard et qui avait t jadis un peintre  la
mode, comme Boucher, son matre. Il avait vu poser devant lui, et dans
le jour qui lui seyait le mieux, c'est--dire aux bougies, toute la
France galante, depuis la France de l'Opra jusqu' la France de
Trianon, les deux confins de la galanterie suprme. Il avait t peintre
de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grce, _plus belle
encore que la beaut_, selon le dire du pote; et il avait fait courir
tout le long des boudoirs ces guirlandes de petits Amours vtus  la
mode de l'Olympe, qui glent et s'caillent aujourd'hui dans les
vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors Fragonard tait jeune et
joyeux; c'tait surtout un garon de bonne mine, portant le taffetas
rose comme les Landre de la Comdie-Italienne, plus galant que le
dernier numro des _Veilles d'Apollon_, baisant le bout des doigts  la
faon des abbs poupins et pirouettant comme un militaire de paravent.

Pendant trente ans et plus, Fragonard vcut de cette vie brillante et
douce que le rgne de Louis XV faisait  tous les artistes mondains. Il
fut grand peintre aussi, lui, dans le sens que le XVIIIe sicle
attachait  ce mot, grand peintre  la manire de Baudouin, de Lancret,
de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni
aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vrit,--pliade
ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'art_. Que
n'a-t-il pas dpens de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur
qu'il parcourut d'un pied si lger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent
sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachs aux ailes de
Cupidon! Tous les amateurs connaissent _le Chiffre d'amour_, _le
Sacrifice de la rose_, _la Fontaine_, sujets tendres, qui font  peine
rver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine,
dans les soupers galants o on le conviait; et les allgories lui
taient fournies par ces Claudines d'hier, mtamorphoses en liantes du
jour par un coup de la baguette dore de quelques fermiers gnraux.

Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la renomme et la richesse,
ces deux courtisanes qui s'prennent si rarement du mme homme. Il vcut
avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour o la Rvolution vint
faire la part mauvaise  tous ceux qui vivaient de posie peinte ou
crite, sculpte ou chante. La Rvolution les fit remonter, ceux-l,
dans les mansardes d'o ils taient descendus, en leur disant: On n'a
que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses
politiques; restez l. Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues,
le peintre n'couta pas la Rvolution. Il crut que les nymphes et les
dieux taient ternels en France,  Paris, sous ce ciel d'un blanc de
poudre en t, dans ces htels gards par de si beaux suisses  galons,
dans ces cercles o le tournebroche de l'esprit tait incessamment
mont, dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces thtres
toujours remplis d'oisifs. Il crut  l'immortalit du luxe et de l'art,
son compre. Que dire enfin? Il crut aussi un peu  lui-mme et  son
talent; c'tait une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait
t aussi longtemps  la mode que Fragonard. Il continua donc  jeter de
tous les cts ces petits tableaux coquets, ces dessins lavs au bistre,
ces scnes d'enchanteresse perdition o l'amour joue le principal
rle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un
quart d'heure qui s'teindra au bout de cette svelte alle de peupliers,
soupirs qui voltigent sur les lvres  la faon des papillons, jeux de
l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprs de vos
petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais mme sans
vouloir les voir.

Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les
invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir
lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les
gardes du corps de Versailles, aux journes des 5 et 6 octobre,
Fragonard chiffonnait la houppelande azure d'un Tircis dansant sur
l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais dsespre!
car nul ne pensait plus  Fragonard. Son monde de marquises et de
petits-matres,  prsent tremblant et retir, n'avait plus le coeur aux
fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles taient passes
des bras de la noblesse aux bras du tiers tat, qui n'entendait que bien
peu de chose aux lgances. Fragonard avait donc l'air de revenir du
dluge avec ses tableaux d'un autre ge; peu s'en fallut mme qu'on ne
le traitt de contre-rvolutionnaire.

Il se rsigna,  la fin; et quand il se vit bien et dment oubli, il
laissa de ct sa palette, comme font toutes les rputations chagrines
qui ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. L-dessus, la
Rvolution,--qui n'a rien fait  demi,--lui prit sa fortune, comme elle
lui avait pris sa gloire! Au lieu de rsister et de se faire emprisonner
pour la peine, il se retira, dsol et bourru, au milieu de quelques-uns
de ses tableaux, dont il se cra une compagnie, la seule qu'il pt
supporter. Ce fut ainsi que l'anne 1792 surprit le vieux Fragonard dans
une maison renfrogne de la rue Gt-le-Coeur, o il se laissait aller
solitairement  la mort et  l'oubli.

--S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours
qu'il se hasardait  mettre les yeux  sa fentre; mais ils ont perdu le
grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des
chapeaux amricains, des lvites de drap sombre, des souliers sans rouge
au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres
vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me
rendra mes petites grisettes au corsage fleuri comme une corbeille?
Qu'elles taient jolies, et comme cela valait la peine alors d'tre
peintre!

Fragonard se lamentait de la sorte ou  peu prs, lorsque, le 16 aot au
matin, comme il contemplait avec tristesse une trs-jolie gravure faite
d'aprs son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper  sa porte
d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frapp
ainsi  la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de
son coeur que tout n'tait pas compltement mort en lui. Il alla ouvrir
et vit entrer une jeune personne de seize  dix-sept ans environ; une
ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attach par un noeud
de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient
toute sa parure. Elle tait suivie d'une ngresse coiffe d'un madras.

--M. Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu surprise de
l'aspect mlancolique de cette chambre.

--C'est moi, rpondit-il, bloui de cette apparition charmante; ou
plutt c'tait moi... Que voulez-vous  Fragonard, mon enfant, et qui
tes-vous pour vous tre souvenue de ce nom, au temps o nous sommes?

La jeune fille dtacha le mantelet qui couvrait ses paules. Ainsi
dgage, sa taille parut dans toute son idale perfection. Son teint
jetait de la lumire, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression
ardente et douce  la fois.

--Je suis la fille de M. Cazotte, dit-elle, et je dsire que vous
fassiez mon portrait.

Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois,
il lui tait arriv souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable
amoureux_, cet enjou Cazotte, dont le mrite n'est pas apprci
suffisamment. Il avait caus plusieurs fois avec lui, sur le coin de la
chemine,  l'heure o le potique rveur se plaisait  carter de la
meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi
pour tablir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois
durable dans sa frivolit. Fragonard ne pensait jamais  Cazotte sans
ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prdictions
singulires que l'illumin des salons avait faites au peintre des
boudoirs,--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui
tait bien l'oeil d'un illumin, en effet.

Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant
entrer dans sa pauvre cellule, il avait t tent de la prendre tout
d'abord pour le spectre ador de madame de Pompadour  quinze ans. Il la
fit asseoir, et lui dit d'un accent mu:

--Soyez bien venue, vous, la fte de mes pauvres yeux; soyez bien venue,
vous qui me rapportez l'clat et la suavit d'un temps que je pleure
tous les jours avec gosme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous
attendais pas! Je croyais toute esprance ensevelie pour moi. Savez-vous
que voil deux annes que je vis dans cette solitude de la rue
Gt-le-Coeur, la rue bien nomme! Soyez bnie, vous qui me revenez avec
mes rubans bleus sur votre tte, avec mes roses sur vos joues, avec mes
paillettes dans votre regard! Vous tes la muse de Fragonard autant que
la fille de Cazotte!

Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle
tait venue pour son portrait:

--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas dj fait cent fois!
Ne le voil-t-il pas l et l, puis encore l (il montrait ses toiles
accroches au mur): ici Colinette, et plus loin Cydalise; ici Hb, et 
ct Lda? N'tes-vous pas l'idal que j'ai toujours poursuivi et
quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse votre portrait?
le voil tout fait, emportez-le; jamais je n'ai fait mieux.

Et Fragonard, mont sur une chaise, atteignait un merveilleux petit
tableau o une jeune fille tait reprsente attachant un billet doux au
cou d'un _chien fidle_.

Mademoiselle Cazotte, souriant de ce dlire, essaya de lui faire
comprendre qu'elle dsirait tre peinte dans une attitude plus conforme
 ses projets, car c'tait  son pre qu'elle destinait ce portrait, 
son pre de qui les vnements politiques pouvaient un jour la sparer.
Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua
douloureusement la tte.

--Hlas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie
pour un homme d'inspiration gracieuse et lgre que cette vie de guerre
civile! Toujours la fusillade qui vient branler les vitres de vos
fentres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci,
n'ai-je pas eu la tte brise par l'cho des mitraillades de la place du
Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chre demoiselle, que j'ai oubli
mon mtier; avec l'ge et avec la Rvolution, ma main est devenue
tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre.

--Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un
sourire.

--Vous le voulez donc bien?

--C'est pour mon pre.

--Eh bien, rpondit-il avec effort, revenez demain; nous essayerons.

Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il
avait achet une toile de petite dimension sur laquelle il commena 
tracer ses premires lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son
adorable modle, il s'aperut que peu  peu ce visage, d'une expression
si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquitude secrte,
que ce front limpide s'altrait graduellement, que ce regard radieux se
couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda, avec une
sollicitude que son ge autorisait, d'o venait cette proccupation
chagrine. Mademoiselle Cazotte lui apprit que son pre tait compromis
dans les vnements du 10 aot, et que sa correspondance tout entire
avait t dcouverte dans les papiers du secrtaire de l'intendant de la
liste civile. Heureusement que Cazotte tait en ce moment loign de
Paris: il habitait, auprs d'pernay, un petit village dont il tait le
maire; peut-tre y demeurerait-il inaperu et  l'abri des
perquisitions.

--Aussitt mon portrait achev, dit-elle, ma mre et moi, ainsi que
cette bonne ngresse qui nous a accompagnes, nous retournerons le
rejoindre, car il doit tre bien inquiet!

Fragonard l'avait coute avec attention et en frmissant. Il savait que
l'orage rvolutionnaire franchissait les provinces, et il craignait que
la justice du peuple ne regardt pas aux cheveux blancs avant de
s'abattre sur une tte proscrite. Nanmoins, il se garda bien de
communiquer ses craintes  la jeune fille; il essaya, au contraire, de
la rassurer.--Mais le portrait n'avana gure ce jour-l.

Il n'avana gure non plus le 18. Mademoiselle Cazotte, instruite du
dcret qui ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut
pouvante dans la maison de la rue Gt-le-Coeur. Des pleurs coulaient
sur ses joues; elle essaya de poser cependant. La mme dsolation
opprimait Fragonard.

--Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le
plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grce,
faites trve  votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de
vous? j'en smerai autant qu'il vous plaira. Mais, par piti! ne me
faites pas peindre ces pleurs!

A travers ces souffrances partages, le portrait s'acheva cependant.
Mademoiselle Cazotte tait reprsente assise sous un berceau de roses.
Les roses avaient toujours enivr Fragonard. Lors de la dernire sance,
mademoiselle Cazotte vint chez lui, accompagne de sa mre, une crole
qui avait t parfaitement jolie et qui l'tait encore, quoiqu'elle et
de grands enfants. Elle avait cette grce nglige des femmes de la
Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque
chose d'tranger se remarquait aussi dans ses vtements; sa tte tait
entoure d'une mousseline des Indes, dispose avec un got infini. La
mre et la fille remercirent avec effusion le vieux peintre, qui ne
s'tait jamais senti si mu; et, le soir mme, elles reprenaient la
route de la Champagne.

--Pourvu qu'elles arrivent  temps! soupira Fragonard.

Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un
ton de voix fort singulier:

--Elles taient bien rouges, les roses que j'ai amonceles autour de
cette enfant!




II

UNE MAISON EN CHAMPAGNE


Jacques Cazotte tait maire de Pierry, petit village de vignobles  une
demi-lieue d'pernay. Il habitait une grande maison, compose d'un
rez-de-chausse et de mansardes, et flanque de deux ailes qui
n'existent plus. On entrait par une vaste cour entoure d'arbres et
coupe par de nombreuses plates-bandes toutes couvertes de plantes de la
Martinique apportes et multiplies par madame Cazotte. En haut d'un
perron trs-lev, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un
juchoir.--Tel tait l'aspect extrieur de cette maison, devenue
aujourd'hui, aprs plusieurs possesseurs intermdiaires, la proprit de
M. Aubryet, pre d'un de nos littrateurs les plus spirituels. Les
jardins et le parc qui en dpendent, quoique encore trs-beaux
assurment, n'ont plus l'tendue d'autrefois.

La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de
Pierry.

En attendant le retour de sa femme et de sa fille, qu'il avait envoyes
 Paris pour s'enqurir de la ralit des prils qu'il courait, Jacques
Cazotte, rest seul avec son fils Scvole, passait les jours dans la
lecture des livres saints. C'tait alors un vieillard de soixante-douze
ans, haut de taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles.
Profondment religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un
homme du monde; et son langage, tremp aux plus pures sources de
l'esprit franais, charmait les gens de qualit et les gens de science
qui le frquentaient d'habitude. Clbre par ses visions, plus clbre
par ses romans, et entre autres par le _Diable amoureux_, qui est
vraiment un chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la
curiosit, la tendresse, l'admiration, c'est--dire tout ce qu'un homme
peut envier pour couronner le dclin de ses ans. C'et t un heureux
vieillard, si, en face des dsastres de son pays, il et pu conserver ce
rare et prcieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas,
n'est que le partage de l'gosme ou de la philosophie,--deux termes
synonymes en temps de rvolution. Par malheur, ou plutt par bonheur
(c'est comme on veut l'entendre), Cazotte avait une me impressionnable,
gnreusement imbue de l'amour de la patrie, vibrant  toutes ses
gloires et  toutes ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il
n'avait pu voir s'avancer les faucheurs rvolutionnaires sans essayer de
les combattre; et de sa plume colore, toujours jeune, emporte et
brillante, il avait aid au succs du journal de son ami Pouteau,
intitul: _les Folies du mois, journal  deux liards_. Pouteau tait
secrtaire de M. Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile. Il
recevait les articles que Cazotte lui envoyait de Pierry.

Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations 
cette poque, n'aurait pas suffi  compromettre le maire de Pierry, si,
aprs la journe du 10 aot, les papiers de la liste civile n'eussent
t inventoris, et si la correspondance tout entire de Cazotte ne ft
tombe, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis
politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter  sa fille
lisabeth,--lettres excessivement remarquables par la forme, et dont
quelques-unes ont t publies par les journaux d'alors, contenaient
l'expression sans voile de ses sentiments royalistes. O Paris!
s'criait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on pleure sur toi! On voit
quelquefois, dans le marais le plus infect, des portions de gaz fix que
le soleil dore des plus brillantes couleurs du prisme. Voil ton image.
Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et disait: Nous ne serons
malheureusement dlivrs de cette vermine que par la vapeur de la poudre
 canon.

Cazotte ignorait cette importante et funeste dcouverte. Sa fille et sa
femme, lorsqu'elles furent de retour  Pierry, tchrent de la lui
cacher; mais  leurs embrassements mls de larmes,  leurs transes
continuelles, surtout  leurs instances pour l'engager  fuir, 
s'expatrier, comme faisaient dsesprment les derniers serviteurs de la
royaut, il devina une partie du danger qui le menaait.

Mais lui, m par cette obstination douce des vieillards, il rsista 
toutes les prires, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en
France,  son poste comme un soldat,  son autel comme un prtre.

Un jour cependant que son fils Scvole s'tait joint  sa fille et  sa
femme pour le supplier de se rendre  leurs voeux, il parut un instant
branl. Ses yeux se promenrent avec attendrissement sur ces trois
fronts baigns de larmes; ses bras entourrent ces trois ttes leves
vers lui; son coeur se prit  battre comme  l'heure des grandes
dcisions. Il allait cder peut-tre, lorsque tout  coup, s'arrachant 
leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabes, et, comme saisi
d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assure et haute ce passage
o le vieil lazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui
veulent le soustraire  la mort.

Mais lui, considrant ce que demandaient de lui un ge et une
vieillesse si vnrables, et ces cheveux blancs qui accompagnaient la
grandeur de coeur qui lui tait si naturelle, et la vie innocente et
sans tache qu'il avait mene depuis sa jeunesse, il rpondit: En mourant
avec courage, je paratrai plus digne de la vieillesse o je suis, et je
laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et de patience, au lieu
de chercher  conserver un petit nombre de jours qui ne valent plus la
peine d'tre prservs.

La famille de Cazotte baissa la tte, car il lui semblait tre en
prsence du vieil lazar lui-mme; et  partir de ce jour, il ne fut
plus question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur
rgle de conduite des exemples de l'criture.

Mais la vie n'tait pas heureuse  Pierry. Si petit que ft ce village,
si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires
gographiques, il renfermait nanmoins assez de mcontents et d'exalts
pour fournir un contingent  la rvolte populaire. Cazotte tait
bienfaisant, mais il tait riche ou du moins ais; il tait honnte
homme, mais il aimait le roi et il allait  la messe; ces torts
prvalurent aux yeux de ses administrs, on ne considra ni son ge ni
les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre. Dnonc  Paris,
dnonc  Pierry, Cazotte ne pouvait viter son sort. Il attendait le
malheur, le malheur ne se fit pas attendre.

Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est rest inconnu, fut
envoy  Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un
commissaire d'pernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le
perroquet tait sur son bton; la ngresse travaillait auprs d'une
fentre; un petit chien bichon tait couch auprs d'elle. L'agent
pntra jusque dans le salon, o taient runis Jacques Cazotte, son
fils, sa femme et sa fille.

--Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard.

--Oui, monsieur, rpondit celui-ci.

Et apercevant le commissaire d'pernay, qui cherchait  dissimuler sa
prsence derrire les gendarmes, il le salua d'un sourire.

--C'est bien, reprit l'agent; vous allez nous suivre, voici le mandat
d'arrt.

--Monsieur! s'cria lisabeth, c'tait moi qui crivais pour mon pre!

--Eh bien, repartit l'agent tonn, je vous arrte avec lui.

C'tait l tout ce que demandait la noble fille. La mre sollicita la
mme faveur, elle lui fut refuse; l'agent de la Commune n'tait pas
venu pour faire tant d'heureux!

On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour tait
encombre de gens du village qui venaient avec une curiosit bte chez
les uns, cruelle chez les autres, assister  l'arrestation de leur
maire.

Aprs que les scells eurent t mis partout, Cazotte, qui avait runi
lisabeth, Scvole et sa femme dans une suprme et douloureuse treinte,
ordonna  Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux  la
voiture. On partit de Pierry  midi environ, et l'on arriva le lendemain
 Paris par la barrire Saint-Martin. Conduits immdiatement  l'htel
de ville, o se tenaient les sances permanentes du comit de
surveillance, le pre et la fille, aprs avoir subi un interrogatoire
pralable, furent envoys  la prison de l'Abbaye-Saint-Germain pour y
attendre que leur procs ft instruit.




III

LE TRIBUNAL DU PEUPLE


Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se
dressent, semblables  des poteaux, comme pour indiquer les
trbuchements de la civilisation, et qui justifient presque les
omissions du pre Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent 
ces dates particulires devant lesquelles la peinture, le roman et le
thtre reculent pouvants. Tragdie ignoble, dont les actes ne se
passent que dans des cachots  peine clairs par la torche et par
l'acier, l'_expdition des prisons_, comme on l'a appele honntement,
est, avec la Saint-Barthlemy, une de nos plus grandes hontes
nationales. Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la
loi morale ont plusieurs fois tent de prsenter ces massacres sous un
ct supportable, comprhensible; il y a quelque chose en nous qui
repousse jusqu' la simple attnuation de tels crimes. L o l'humanit
disparat, le patriotisme n'est plus qu'un excrable mot.

On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, situe rue
Sainte-Marguerite, fut la premire par laquelle on commena. Aprs avoir
gorg--sans jugement--dans la cour dite abbatiale, une vingtaine de
prtres, la multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'tablir
au greffe de l'Abbaye un _tribunal du peuple_, charg de donner une
apparence de justice  ces sinistres reprsailles. L'ancien huissier
Maillard fut lu prsident par acclamation; il s'adjoignit douze
individus pris au hasard autour de lui. Deux d'entre eux taient en
tablier et en veste. Quelques-uns des noms de ces juges ont t
conservs: le fruitier Rativeau, Bernier l'aubergiste, Bouvier,
compagnon chapelier, Poirier. Ils s'assirent  une table sur laquelle on
fit apporter, en outre du registre d'crou, quelques pipes, quelques
bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'tait le 2 septembre
au soir.

Cent trente victimes environ furent livres aux massacreurs par ce
tribunal; quelques dtenus furent rclams par leur section; d'autres
surent exciter la compassion des juges ou rveiller en eux quelques
sentiments d'humanit. C'est  ces ressuscits que nous devons de
connatre la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les
semblants de formes judiciaires qui furent employes  l'gard de
quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Mard, particulirement, a trac un
vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut  subir; son _Agonie de
trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'ditions, est
trop connue pour que nous en dtachions quelques passages; il faut
d'ailleurs la lire tout entire, en songeant qu'elle fut publie peu de
temps aprs les journes de septembre, et qu'elle reut l'approbation de
Marat. La relation de l'abb Sicard et celle de la marquise de
Fausse-Lendry jettent galement d'horribles lueurs sur ces vnements.
Nous n'indiquons l et nous ne voulons indiquer que les rcits des
tmoins oculaires, car ce n'est qu'aux tmoins oculaires qu'il convient
de se fier en ces monstrueuses circonstances.

Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages  une narration
trs-mouvante de madame d'Hautefeuille (Anna-Marie), rdige sur les
lettres de mademoiselle Cazotte elle-mme. On se rappelle les dtails de
l'arrestation de l'honnte et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu
la permission d'tre enferme, non avec lui, mais dans la mme prison;
elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsque arriva l'heure des
massacres et que le tribunal populaire se fut install au greffe, elle
se mit aux aguets, coutant avec anxit les noms des dtenus.

Maillard venait de lire sur le registre d'crou le nom de Jacques
Cazotte.

--Jacques Cazotte!

A ce cri rpt deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a
retenti dans les clotres suprieurs.

Une jeune fille descend prcipitamment les marches de l'escalier, elle
traverse la foule comme un nageur intrpide fend les flots; elle pousse
les uns, elle glisse  travers les autres, se fraye un passage de gr,
de force ou d'adresse; elle arrive, ple, chevele, palpitante, au
moment o Maillard, aprs avoir rapidement parcouru l'crou, venait de
dire froidement:

--A la Force!

On sait que c'tait l'expression convenue pour dsigner les victimes aux
assommeurs.

La porte s'ouvrait dj. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont
l'entraner au dehors.

--Mon pre! mon pre! s'cria la jeune fille; c'est mon pre! Vous
n'arriverez  lui qu'aprs m'avoir perc le coeur.

Et, se prcipitant vers lui, de ses bras lisabeth treint le vieillard
et le tient embrass, tandis que, sa belle tte tourne vers les
bourreaux, elle semble dfier leur frocit par un lan sublime.

Ce mouvement imprvu avait rendu les bourreaux immobiles; ils coutaient
avec surprise et curiosit.

--Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha.

Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait dans
ses bras, baisait ses longs cheveux rpandus autour d'elle, et puis
levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore
permis d'embrasser sa noble fille.

--Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers
jours, adieu! Vis pour consoler ta mre; va, va, _Zabeth_, laisse-moi.

--Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai l, sur ton sein, si je
ne puis te sauver!

Et la jeune fille s'attachait plus troitement encore  lui, cherchant 
le couvrir de son corps.

--C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enroue; emmenez-le.

--C'est un vieillard sans force et sans dfense! reprit la jeune fille;
voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non,
c'est impossible! pargnez mon pre, mon bon pre!

Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la poigne
en faisant ployer la lame; il semblait incertain.

Au dehors, les bourreaux s'taient arrts, plusieurs mme s'taient
approchs de la porte; ils coutaient cette enfant. Les accents de sa
voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel  des sentiments qui
vivaient encore en eux  leur insu les subjuguait. Quand elle eut fini
de parler, haletante, puise, l'un dit:

--Mais a m'a l'air de braves gens, a; pourquoi leur faire du mal?

Ces mots oprrent une raction.

--Le peuple franais n'en veut qu'aux mchants et aux tratres; il
respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard,
un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.

--Mais j'ai lu l'crou, criait toujours Maillard; ce sont des
aristocrates endiabls, vous dis-je! ce sont des conspirateurs!

--Allons donc! cette jeunesse, a ne s'occupe pas des affaires; c'est
une brave fille qui aime bien son vieux pre.

--Eh! non, s'cria Maillard; si on les coutait tous, on n'en finirait
pas; faites-la remonter et conduisez son pre _ la Force_.

--Non! non!

--Si!

lisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante
discussion; elle se pressa de nouveau sur son pre, qui lui disait:

--Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.

--Jamais! rpondit-elle.

                   *       *       *       *       *

(Les lettres de mademoiselle Cazotte nous apprennent qu'il s'coula plus
de DEUX HEURES dans ces terribles dbats!...)

                   *       *       *       *       *

Alors l'homme au bonnet rouge, qui dsirait accorder les diffrents
avis:

--coutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du
civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez
avec moi: Vive la libert, l'galit ou la mort!

De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les gorgeurs
se dsaltraient chacun  leur tour.

lisabeth prit le verre:

--Oui, je vais boire, dit-elle en dtournant les yeux.

Elle tendit sa main pour qu'on lui verst du vin, mais sans cesser
d'entourer son pre avec son autre bras, car elle craignait que cette
proposition ne ft une ruse pour l'loigner de lui.

--Allons, reprit l'homme, aprs avoir vers: Vive la libert, l'galit
ou la mort!

--Vive la libert, l'galit ou la mort! rpta la pauvre enfant; et
portant le verre  ses lvres, elle le vida d'un seul trait.

Il y eut une acclamation gnrale; les hommes qui l'environnaient
s'crirent:

--Il faut les porter en triomphe! Ils mritent les honneurs du triomphe!

Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies;
on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le pre et la
fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les
levant  la hauteur de leurs paules, les emportrent hors de la cour
de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.

--Place  la vieillesse et  la vertu! s'criait l'un.

--Honneur  l'innocence et  la beaut!

Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter
Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux, et le cortge se met
en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans
relche:

--Vive la nation!  bas les aristocrates, les prtres et les
conspirateurs!

                   *       *       *       *       *

Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thvenot, o tait venue loger madame
Cazotte. lisabeth, jusque-l si courageuse et si forte, tomba vanouie
dans les bras de sa mre.

D'affreuses convulsions succdrent  cet vanouissement, et l'on dut
craindre pendant plusieurs jours pour sa vie[9]...

  [9] M. Michelet, dans l'trange patois de son _Histoire de la
    Rvolution franaise_ (t. IV), a racont diffremment cette
    touchante aventure: Il y avait, dit-il,  l'Abbaye, une fille
    charmante, mademoiselle Cazotte, qui s'y tait enferme avec son
    pre. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur d'opras-comiques,
    _n'en tait pas moins_ trs-aristocrate, et il y avait contre lui et
    ses fils des preuves crites trs-graves. Il n'y avait pas beaucoup
    de chances qu'on pt le sauver. Maillard accorda  la jeune
    demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la
    faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille
    courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les
    gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son pre parut, il
    ne trouva plus personne qui voult le tuer.

    Cette manire lche de raconter un des plus beaux traits de notre
    histoire, et cette mauvaise grce  reconnatre l'hrosme chez les
    royalistes, se retrouvent  chaque ligne dans l'historien des
    coles.




IV

DERNIER MARTYRE


--Respect  la vieillesse et  l'innocence! s'taient cris, en
prsence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait
croire que c'tait aussi la devise de la Commune, lorsqu'un ordre sign
Ption, Panis et Sergent, expdi le 13 septembre, vint arrter pour la
seconde fois Jacques Cazotte, mis hors de l'Abbaye sans avoir subi son
jugement.

Eh quoi! la Commune cherche  dtourner d'elle tout soupon de
participation aux crimes de septembre, et voil qu'elle se montre plus
froce que les gorgeurs eux-mmes: elle fait arrter de nouveau et
emprisonner un septuagnaire devant lequel leurs haches rougies
s'taient abaisses. Le peuple avait acquitt Cazotte; la Commune le
reprit, et le tribunal le reut des mains de la Commune, donnant ainsi
l'exemple de la violation d'un principe respect de tous les
jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans piti, que les deux
heures d'angoisses suprmes subies par Jacques Cazotte devant le
tribunal de Maillard n'taient pas suffisantes pour expier ses fautes
relles ou prtendues? Il y a dans cet acharnement aprs un homme en
cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique 
peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu' une nation
dborde.

Cazotte ne montra point de surprise. Malgr sa rcente
dlivrance,--dlivrance presque triomphale,--il avait gard un
pressentiment de sa fin prochaine; tmoin le trait suivant:

Aprs sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le fliciter en foule; M.
de Saint-Charles fut du nombre.

--Eh bien, vous voil sauv, dit-il en l'abordant.

--Je ne crois pas, rpondit Cazotte.

--Comment cela?

--Je serai guillotin sous trs-peu de jours.

--Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air
profondment affect du vieillard.

--Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'chafaud.

Et comme on le pressait de questions, il ajouta:

--Un moment avant votre arrive, il m'a sembl voir un gendarme qui est
venu me chercher de la part de Ption; j'ai t oblig de le suivre.
J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire  la Conciergerie et de
l au tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu,
que j'ai mis ordre  mes affaires. Voici des papiers importants pour ma
femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler.

Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rveries
et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuad que sa raison
avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il
revint quelques jours aprs, ce fut pour apprendre son arrestation.

Cette fois encore, mais non sans peine, lisabeth obtint de suivre son
pre jusqu'au tribunal, qui commena son audience le matin du 24 pour ne
la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, compose en
partie de femmes, remplissait l'espace rserv au public; on remarquait
aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuy auprs
de Maillard et de ses acolytes la mise en libert de Jacques Cazotte.
Celui-ci avait pour dfenseur le clbre Julienne. Julienne s'est fait
beaucoup connatre sous la Rvolution; d'importantes causes lui ont t
confies. Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire
biographique publi en 1807, ni le talent de Dmosthne, ni celui de
Cicron, ni mme celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le
sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un
peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le
grise. N'importe; malgr ses dfauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a
dit pour arracher  la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il
obtiendra un rang distingu parmi les gens de lettres.

--Du courage! dit Julienne  Cazotte au moment de l'ouverture de
l'audience.

Cazotte hocha la tte et rpondit, mais de faon qu'lisabeth ne pt
l'entendre:

--Je m'attends  la mort, et je me suis confess il y a trois jours. Je
ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille.

On l'interrogea sur son nom, sur son ge et sur ses qualits. Aprs
quoi, son dfenseur dposa sur le bureau une protestation contre la
comptence du tribunal. Cette protestation tait fonde sur ce que
Jacques Cazotte ayant t acquitt et mis en libert le 2 septembre par
le peuple souverain, on ne pouvait, sans porter atteinte  la
souverainet de ce mme peuple, procder contre Jacques Cazotte  un
jugement sur des faits pour lesquels il avait t arrt et ensuite
largi. C'tait de toute vidence. Il fallait respecter les arrts des
juges populaires ou poursuivre ces mmes juges, si on ne voulait pas
reconnatre leur autorit. Peuple, tu fais ton devoir! Ces paroles
fameuses de Billaud-Varennes et la prsence de tant de membres de la
Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles
pas les tribunaux souverains? Cependant la Commune tait la premire
aujourd'hui  infirmer les actes de ses reprsentants; et quels actes
encore? les actes de clmence! Elle ne blmait pas les bourreaux pour
avoir tu, elle les blmait pour avoir fait grce.

Le tribunal crut devoir ne pas s'arrter  cette protestation et ordonna
qu'il serait pass  la lecture de l'acte d'accusation, dat du 1er
septembre, dress par Fouquier-Tinville et sign par Perdrix,
commissaire national. Aprs l'acte d'accusation, il fut donn
connaissance  haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque
lettre tait suivie d'un interrogatoire par le prsident Laveaux.

Cazotte rpondait avec simplicit et avec prcision.

La faiblesse de son organe ayant excit les rclamations des jurs et de
l'accusateur public, le tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle
ferait disposer un sige, afin que Cazotte pt tre mieux entendu. Au
bout d'un quart d'heure environ, il fut plac tout auprs des jurs,
ayant  sa droite sa fille, et  sa gauche son dfenseur.

On le questionna beaucoup sur la secte des Illumins,  laquelle il
avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'tait comme
visionnaire qu'on lui faisait son procs_. Quelques auteurs ont insinu
que Laveaux, qui l'interrogeait, tait lui-mme un Illumin de la secte
des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient t changs
entre eux ds les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne parat
gure fond; car Laveaux posa  Cazotte des questions tellement
indiscrtes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frre
d'ordre,-- moins toutefois qu'elles ne tendissent  drouter les
profanes. Mais, encore une fois, cela me semble trange. C'est ainsi
qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initi dans la secte
des Martinistes.

--Ceux qui m'ont initi, rpondit Cazotte, ne sont plus en France; ce
sont des gens qui sjournent peu, tant continuellement en voyage pour
faire les rceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reu
tait il y a cinq ans en Angleterre.

Lorsqu'on arriva  la question religieuse, Cazotte tablit qu'il allait
rgulirement  la messe du cur constitutionnel de Pierry.

--Il est singulier, dit le prsident, que vous alliez  la messe d'un
prtre auquel vous ne croyez pas.

--Je le fais pour l'exemple, rpondit Cazotte, et en ma qualit de maire
de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le cur constitutionnel;
mais Judas tait  la suite de Jsus-Christ et faisait des miracles
comme les autres aptres.

Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut
celui-ci:

--Qu'entendez-vous, demanda le prsident, par ces mots: _fanatisme_ et
_brigandages_, souvent rpts dans vos lettres?

--J'entends par fanatisme l'exaltation qui rgne dans tous les partis.
Il y a fanatisme dans la libert quand on passe par-dessus toute
considration humaine.

On lui demanda encore des choses singulires; par exemple, _ce qu'il
pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution_.

--Je le regarde, rpondit-il, comme ayant t forc dans tout ce qu'il a
fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne
suis pas juge du roi.

--Il est bien vident, dit le prsident, que vous tiez en
correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que
dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez-vous
dire quel tait le nom de cet officier gnral qui, entre autres, vous
avait si bien instruit?

--Me croyez-vous assez lche pour tre le dnonciateur de quelqu'un?
Duss-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne
consentirai  une pareille infamie!

Aprs quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient
quelquefois les rponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les
regards suppliants de la jeune fille, dit  Cazotte:

--Vous tes peut-tre fatigu; le tribunal est prt  vous accorder le
temps ncessaire pour prendre du repos ou quelque rafrachissement.

--Merci, rpliqua Cazotte; je suis trs-sensible  l'attention du
tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les dbats, grce  la
fivre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,
plus tt le procs sera termin, plus tt j'en serai quitte... ainsi que
messieurs les jurs et les juges.

Le procs continua donc.

Une de ses parentes se trouvait dsigne dans la correspondance avec
Pouteau; le prsident l'interpella de dclarer le nom de cette parente.

--Dans l'tat o je me trouve, rpondit le vieillard, je serais bien
fch d'y entraner ma famille.

--Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos
lettres: Voil une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre
les pouces au maire Ption et le force  dcouvrir les fabricants de
piques et ceux qui les soldent.

--Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait 
Paris cent mille piques. Je ne vis l-dedans qu'un projet de tourner ces
armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le
maintien de la tranquillit publique; ces craintes m'taient transmises
par un ami dont les intentions ne m'taient pas suspectes. Il se peut
que j'aie t mal inform, mais ce n'est pas ma faute.

Lorsque la liste des lettres fut puise,--il y en avait une
trentaine,--et que les dbats furent clos, l'accusateur Ral se leva. Il
parla longuement de la bont, de la franchise et de l'nergie du peuple
depuis la Rvolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la
perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accus,
et, s'adressant  lui:

--Pourquoi faut-il que j'aie  vous trouver coupable aprs
soixante-douze annes de loyaut et de vertu? Pourquoi faut-il que les
deux annes qui les ont suivies aient t employes  mditer des
projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient  rtablir le
despotisme et la tyrannie, en renversant la libert de votre pays? La
vie que vous meniez  Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y
tait retir) retraait les moeurs patriarcales; chri des habitants,
que vous aviez vus natre, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi
faut-il que vous ayez conspir contre la libert de votre pays? Il ne
suffit pas d'avoir t bon fils, bon poux et bon pre, il faut surtout
tre bon citoyen.

Pendant ce discours, qui dura une heure entire, raconte Desessarts,
les yeux de Cazotte ne cessrent pas un instant d'tre fixs sur
l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelque signe
d'agitation et de trouble: l'impassibilit la plus profonde y tait
peinte. Il n'en tait pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient
recevoir toutes les impressions du discours de Ral, et s'aggraver ou
s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle
entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulrent de
ses yeux. Son pre lui adressa quelques mots  voix basse qui parurent
la calmer.

Ce fut alors que Julienne commena sa dfense. Il fut loquent et
sensible, il mut l'auditoire par l'expos touchant de la vie prive de
l'accus; il retraa l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si
un homme  qui il ne restait plus que quelques jours  exister auprs de
ses semblables n'tait pas digne de trouver grce aux yeux de la justice
aprs avoir pass par des preuves si cruelles; si celui dont les
cheveux blancs avaient pu flchir des assassins ne devait pas trouver
quelque indulgence auprs des magistrats qu'inspirait l'humanit.

Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemble; Jacques Cazotte
fut peut-tre le seul dont elle ne put russir  entamer le sang-froid
presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de
l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la dlibration des
jurs, le prsident demanda  Cazotte s'il n'avait rien  ajouter.
Cazotte argua en peu de mots des mmes moyens prsents par la
dfense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut tre jug deux fois pour
le mme fait; j'ai t acquitt par jugement du peuple.

C'tait l'heure o le sort du malheureux vieillard allait tre dcid.
On fit retirer lisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans
une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son pre
viendrait bientt l'y rejoindre. Hlas! elle l'avait vu pour la dernire
fois. Reconnu coupable sur la dclaration des jurs, aprs vingt-sept
heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamn  la peine de mort. En
entendant cet arrt qui prenait sa tte et confisquait ses biens
(d'aprs la loi du 30 aot), il se retourna machinalement comme pour
bien s'assurer que sa fille n'tait pas l;--ce fut le seul moment o
l'on remarqua en lui quelque inquitude;--mais ne la voyant point, la
srnit reparut sur son front.

--Je sais, murmura-t-il, que dans l'tat des choses, je mrite la mort.
La loi est svre, mais je la trouve juste.

La parole appartenait au prsident Laveaux; il en usa pour prononcer la
plus emphatique des exhortations.

--Faible jouet de la vieillesse! s'cria-t-il, victime infortune des
prjugs, d'une vie passe dans l'esclavage! toi dont le coeur ne fut
pas assez grand pour sentir le prix d'une libert sainte, mais qui as
prouv, par ta scurit dans les dbats, que tu savais sacrifier jusqu'
ton existence pour le soutien de ton opinion, coute les dernires
paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton me le baume
prcieux des consolations! puissent-elles, en te dterminant  plaindre
le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stocit
qui doit prsider  tes derniers instants, et te pntrer du respect que
la loi nous impose  nous-mmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs
t'ont condamn; mais au moins leur jugement fut pur comme leur
conscience; au moins aucun intrt personnel ne vint troubler leur
dcision par le souvenir dchirant du remords; va, reprends ton courage,
rassemble tes forces; envisage sans crainte le trpas; songe qu'il n'a
pas droit de t'tonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un
homme tel que toi.

A ces mots: _Envisage sans crainte le trpas_, Cazotte, sur qui ce
discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le
ciel et sourit avec batitude.

Laveaux continua:

--Mais, avant de te sparer de la vie, avant de payer  la loi le tribut
de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le
sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler  grands cris l'ennemi...
que dis-je?... l'esclave salari. Vois ton ancienne patrie opposer aux
attaques de ses vils dtracteurs autant de courage que tu lui as suppos
de lchet. Si la loi et pu prvoir qu'elle aurait  prononcer contre
un coupable tel que toi, par considration pour tes vieux ans, elle ne
t'et pas impos d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est svre
quand elle poursuit, quand elle a prononc le glaive tombe bientt de
ses mains. Elle gmit mme sur la perte de ceux qui voulaient la
dchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en gnral, elle le fait
particulirement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux
blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta
condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage,
vieillard malheureux,  profiter du moment qui te spare encore de la
mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un
regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrtien,
philosophe, _initi_; sache mourir en homme, sache mourir en chrtien;
c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi.

On tait dans la soire du 25 septembre.

Cazotte fut reconduit  la Conciergerie, o bientt l'excuteur se
prsenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et
flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus prs
de la tte qu'il vous sera possible et de les remettre  ma fille.

Ensuite il passa une heure avec un prtre.

Puis il demanda une plume et de l'encre, et il crivit ces mots: Ma
femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais
souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.

Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands dtails (numro du
30 septembre) de l'excution, commence son rcit en termes
officiellement indigns: Le glaive vient encore d'abattre une tte
conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord
de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel tait
aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour
la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une
correspondance avec les migrs et des relations avec le secrtaire
d'Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile! Aprs cette froide
raillerie, le journal-girouette est forc d'ajouter que l'inaltrable
sang-froid qu'il a conserv jusque sur l'chafaud, ses cheveux blancs,
et plus encore les larmes de sa fille, qui ne l'a point quitt, ont
intress la sensibilit de ceux qui les ont vus.

Il parat que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrta deux fois avant
de sortir de la cour du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards
vers le peuple dont elle tait remplie, et qu'il semblait vouloir lui
parler. Mme  un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut
rompu tout  coup par ce cri unanime:--Vive la nation! On ne peut gure
que deviner les motifs de cette circonstance, crit le _Moniteur_;
peut-tre que M. Cazotte, qui avait prouv combien la vieillesse et le
respect qu'elle inspire ont de pouvoir sur la piti du peuple,
nourrissait l'espoir de l'intresser de nouveau en sa faveur et de
pouvoir chapper  la mort. Mais cette fois le peuple partagea
l'impassibilit de la loi et ne fit aucun mouvement pour arrter
l'excution de l'arrt qu'elle venait de prononcer.

Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment
ses yeux levs vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant
l'chafaud, et c'est l sans doute ce qui fit penser  quelques
personnes qu'il tait tomb en enfance. Cette erreur n'a pas besoin
d'tre combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son
habituelle srnit. Avant de livrer sa tte  l'excuteur, il s'adressa
 la foule de la place du Carrousel et d'un ton de voix qu'il s'effora
d'lever:

--Je meurs comme j'ai vcu, cria-t-il, fidle  Dieu et  mon roi!

Ainsi fut guillotin,  sept heures du soir, celui que le _Patriote
franais_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure 
laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr!

                   *       *       *       *       *

Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complment de
cette douloureuse trilogie dont nous avons droul les actes en
Champagne, au fond des cachots et devant le tribunal du 17 aot.
lisabeth Cazotte, entrane hors de la Conciergerie par des amis de son
pre, vcut longtemps dans les larmes et dans l'isolement. En 1800, elle
pousa M. de Plas, qu'elle avait autrefois connu  pernay. Mais le
bonheur ne devait pas longtemps couronner de son aurole le front de
cette noble femme. Un an aprs son mariage, elle mourut dans les
douleurs de l'enfantement, laissant une mmoire bnie.

  Ce rcit a t publi pour la premire fois, il y a dix ans, dans un
  journal de Paris. A cette poque, le fils de Cazotte crivit 
  l'auteur une lettre qui se termine par ces mots:

  En conservant au vnrable Cazotte et  son hroque fille leur
  touchant caractre, M. Monselet s'est acquis des droits  la gratitude
  du fils an de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est
  entoure. _Sign_: Jacques-Scvole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.

  De tels tmoignages sont la meilleure rcompense de l'crivain, auquel
  ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience;
  et c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils
  la sympathie qu'il a voue aux pres.




LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE


Les massacreurs de septembre, en exerant leur fureur dans les prisons
de Paris, avaient pargn la tourbe entrane par la misre ou par la
perversit. Les nobles et les prtres ayant eu le terrible privilge
d'assouvir leur soif sanguinaire, on avait laiss passer entre les
rseaux de l'accusation un grand nombre de dtenus ordinaires,
considrs comme du menu fretin.

N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une libert complte,
tant la police tait occupe alors  djouer exclusivement les attentats
contre-rvolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient
quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur
fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mrite en
ce genre s'taient rencontrs et lis d'amiti. Rendus  des loisirs
dangereux, ils discutrent ensemble l'opportunit de diverses
tentatives; ce groupe de malfaiteurs comptait parmi ses fortes ttes
deux meneurs inventifs et rsolus: l'un Joseph Douligny, originaire de
Brescia (Italie), g de vingt-trois ans; l'autre Jean-Jacques Chambon,
n  Saint-Germain-en-Laye, g de vingt-six ans, et ancien valet de la
maison Rohan-Rochefort.

Un jour ces deux amis, dignes l'un de l'autre, entendirent dans un caf
du faubourg Saint-Honor une conversation qui leur fit natre la pense
d'un vol gigantesque.

--Je vous le rpte, moi, disait un petit vieillard  deux habitus qui
mditaient avec lui chaque ligne d'une gazette, ce ministre Roland est
un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austrit un coeur
accessible aux plus sottes faiblesses; il tolre dans sa maison de
vritables scandales, et sous prtexte qu'il aime sa femme, il se croit
forc de protger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste
qui ne soit occup par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu'
cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'tre donne 
l'un de ces mendiants!

--Oh! oh! quelle colre! rpondit l'un des causeurs en souriant; on voit
bien que tu avais song  demander pour toi-mme cette petite position.

--Pour moi! reprit le vieillard mcontent; je n'ai jamais demand aucune
faveur, c'est pour cela que je suis indign contre le conservateur du
Garde-Meuble, un homme qui monte  cheval et qui apprend  danser; qui
n'est jamais, ni jour ni nuit, occup des devoirs de sa charge. Les
trsors qui lui sont confis peuvent devenir la proie de quelque filou
entreprenant; on n'aurait qu' escalader une fentre, et tout serait
dit.

--Tout beau! mais les surveillants?

--Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrires...

Chambon et Douligny avaient cout; et la mme cause avait produit chez
eux le mme effet; ils changrent un regard, et ce regard contenait 
lui seul tout un projet d'une audace extrme. Ils se levrent
tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste de leur sucre 
leurs enfants; mais  peine furent-ils dans la rue qu'ils se frottrent
le nez. Les diplomates habiles entendent avant qu'on leur ait parl, il
en est de mme des voleurs mrites: ils se dirigrent immdiatement
vers la place de la Rvolution, afin de reconnatre le monument contre
lequel ils mditaient une attaque.

Particulirement rserv aux richesses inhrentes  la couronne de
France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations
trangres, prsents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait
des objets d'une valeur inapprciable; on les avait rangs dans trois
salles et symtriquement enferms dans des armoires; le public tait
admis  les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens
rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis
XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la
plus admirable par le fini du travail, celle que Franois Ier portait 
la bataille de Pavie.

A ct de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale,
on remarquait, sombre et menaant, l'espadon que le pape Paul V portait
lorsqu'il fit la guerre aux Vnitiens; cette arme, longue de cinq pieds,
se montrait, orgueilleuse,  ct de deux bonnes petites pes du grand
Henri. Deux canons damasquins en argent, monts sur leur afft,
reprsentaient la vanit du roi de Siam.--Dpt plus prcieux encore,
les diamants de la couronne, contenus dans diffrentes caisses, taient
placs dans les armoires du Garde-Meuble. Le _Rgent_, le _Sanci_ et le
_Hochet du Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe
d'toiles. Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent,
disposs dans les salles, reprsentaient galement une valeur de
plusieurs millions.

Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces dtails: aussi furent-ils pris
de fivre en voyant qu'un tel vol n'tait pas impossible. Les poteaux
des lanternes s'levaient assez prs du mur et assez haut pour faciliter
l'escalade par l'une des fentres; il n'y avait pas le moindre corps de
garde duquel on et  se mfier; seulement cette quipe ncessitait le
concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent part de leur
audacieux projet fut un nomm Claude-Melchior Cottet, dit le
_Petit-Chasseur_, qui les exhorta  runir l'lite de la bande,
c'est--dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur
courage.

D'aprs l'interrogatoire de cet homme et d'aprs la dposition de
plusieurs tmoins au procs, il parat dmontr que le premier assaut
tent contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne
rapporta aux douze associs qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils
ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de
lanternes, pntrer par la voie qui leur avait sembl praticable; 
peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet o
ils drobrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise 
la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon dcidrent qu'il
fallait convoquer le ban et l'arrire-ban de leurs troupes. Afin de
procder par des ruses de haute cole, quelques fausses patrouilles de
gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les
assaillants se glisseraient vers le trsor, ne leur parurent pas d'une
invention trop mesquine.

Il fut en outre convenu entre les douze coquins qu'on s'adjoindrait
vingt-cinq  trente filous du second ordre, auquel on promettrait une
part du butin; mais afin de n'tre pas trahis, on convint de ne les
instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de
s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres.
Le rendez-vous tait  l'entre des Champs-lyses; l'heure tait celle
de minuit; chacun fut exact.

Chambon et Douligny arrivrent sur la place, formrent de ceux qui
taient revtus de l'uniforme une patrouille charge de rder le long
des colonnades pour donner  croire aux passants que la police se
faisait exactement. Ils placrent ensuite  toutes les issues des
surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les
deux chefs traversaient la place aprs avoir pris toutes leurs
prcautions, ils trouvrent, prs du pidestal sur lequel avait t la
statue de Louis XV, un jeune homme de douze  quatorze ans, qui leur
inspira de l'inquitude. Ils l'abordrent, l'interrogrent, et le firent
consentir  rester en sentinelle  cet endroit et  pousser des cris
pour attirer vers lui les personnes qui lui paratraient suspectes. On
lui promit une rcompense, sans le mettre au fait de l'expdition.

Aprs toutes ces prcautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en
s'aidant de la corde du rverbre; Douligny le suit, ainsi que plusieurs
autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlve et qui
donne la facilit d'ouvrir la croise par laquelle les voleurs
s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne
sourde sert  les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les
fausses clefs et les rossignols. On s'empare des botes, des coffres, on
se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade les
reoivent de ceux qui sont en haut. Tout  coup, le signal d'alerte se
fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui
sont en haut se laissent glisser le long de la corde du rverbre.
Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pav et y reste
tendu. Une vritable patrouille, qui avait aperu la lumire que la
lanterne sourde rpandait dans les appartements, avait conu des
soupons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court,
trouve Douligny, le relve et s'assure de lui. Le commandant de la
patrouille, aprs avoir laiss la moiti de son monde en dehors, frappe
 la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements
avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment o il va
s'esquiver; on le joint  son compagnon et l'on envoie chercher le
commissaire.

L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en
flagrant dlit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne
dnoncent aucun de leurs compagnons. Au mme instant, on ramasse sous la
colonnade le beau vase d'or appel _Prsent de la ville de Paris_.

La fausse patrouille,  laquelle la vritable cria: _Qui vive?_ n'ayant
pas le mot d'ordre, crut prudent d'y rpondre par la fuite. Elle se
dispersa dans les Champs-lyses et dans les rues qui y aboutissent. Du
nombre des voleurs qui avaient reu des botes de diamants, deux se
retirrent dans l'alle des Veuves, firent une excavation au fond d'un
foss, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de
feuilles, et se retirrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres
allrent dposer leur part chez des recleurs. Le plus grand nombre se
runit sous le pont Louis XVI, et, aprs avoir pos un des leurs en
sentinelle au-dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important
de la bande fit dposer au centre les coffres vols; il en ouvrit un, y
prit un diamant qu'il donna  son voisin de droite, en prit un autre
pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un
dans sa poche pour lui, et, aprs avoir fait le tour du cercle, d'en
dposer un autre pour le camarade qui tait en sentinelle. Lorsqu'un
coffre tait vid, on passait  un autre. Il tait en train de faire la
distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve
qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants 
distribuer, et chacun s'chappa. Plusieurs rpandirent, en fuyant, des
brillants qui furent trouvs et ramasss le lendemain par des
particuliers.

Averti des graves vnements de la nuit, et comprenant quelles
insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre
Roland se rendit  l'Assemble vers dix heures du matin et demanda la
parole pour une communication urgente.

--Il a t commis, dit-il, cette nuit, un grand attentat. Ce n'est pas
d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. On a vol au Garde-Meuble les diamants
et d'autres effets prcieux. Deux personnes ont t arrtes; leurs
rponses dnotent des gens qui ont reu de l'ducation et qui tenaient 
ce qu'on appelait autrefois des personnes au-dessus du commun. J'ai
donn des ordres relativement  ce vol.

Les dputs frmirent d'indignation; la Montagne fit entendre les
grondements de sa colre. Le ministre, en montrant derrire les
brouillards de Coblentz l'arme royaliste attendant les trsors du
Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, vitait parfaitement qu'on
songet au dfaut de prcautions qui devait retomber sur lui. Quatre
dputs, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nomms pour tre
prsents  l'information.

La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel
fut battu; le ministre de l'intrieur, le maire et le commandant gnral
se runirent et prirent des mesures pour garder les barrires; jamais on
n'avait fait tant d'honneur  de simples bandits; il est vrai que jamais
on n'avait vu un vol si considrable. Certaines rues taient semes de
pierreries, de saphirs, d'meraudes, de topazes, de perles fines.
Quelques citoyens honntes rapportrent leurs prcieuses trouvailles;
mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient horreur de tout ce qui
provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur pave dans leur paillasse
ou au fond de leur commode, afin que leurs yeux ne fussent pas souills
par la vue d'un mtal impur.

Un pauvre homme, passant dans le faubourg Saint-Martin pour se rendre 
son travail, trouva un de ces diamants et se hta d'aller le restituer
aux employs du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis  la
barre de l'Assemble pour y dposer des bijoux que le hasard avait
pareillement mis entre leurs mains. L'Assemble ordonna que leurs noms
seraient inscrits au procs-verbal. Des cassettes furent encore
retrouves au Gros-Caillou, rue Nationale et rue de Florentin. Mais de
ces diffrents traits de probit, le plus clatant est videmment
celui-ci: un commissaire monte chez la matresse d'un des voleurs; sur
sa chemine se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle
avait mis un objet vol, afin d'en sparer l'alliage. Informe de
l'arrive du commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet,
elle le lance par la fentre. Une vieille mendiante passe quelques
minutes aprs; ses yeux colls sur le pav rencontrent de petites
toiles qui brillent dans la boue; elle ramasse par curiosit ces
tincelles inexplicables pour elle, et,  quelques centaines de pas,
elle entre chez un orfvre, qui lui apprend que ce sont des diamants.
Aussitt elle se rend au comit de sa section, dpose sa trouvaille,
demande un reu et va mendier son pain.

Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant dlit et surabondamment
nantis de pices de conviction, n'essayrent pas, comme nous l'avons
dit, de nier leur culpabilit; les premiers interrogatoires que leur
firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du
ministre Roland, durent singulirement flatter ces coquins (un d'eux,
Douligny, tait marqu de la lettre V, voleur); pendant quelques jours
ils esprrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur
courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immdiatement nomm leurs
complices s'ils n'avaient tenu  prolonger l'erreur de la justice. Le
jugement rendu contre eux prouve jusqu' quel point on avait admis les
ides de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet
arrt, qui fut rendu le 23 septembre, aprs une audience continue de
quarante-cinq heures.

Vu la dclaration du jury de jugement, portant: 1 qu'il a exist un
complot form par les ennemis de la patrie, tendant  enlever de vive
force et  main arme les bijoux, diamants et autres objets de prix
dposs au Garde-Meuble, pour les faire servir  l'entretien et au
secours des ennemis intrieurs et extrieurs conjurs contre elle; 2
que ce complot a t excut dans les journes et nuits des 15, 16 et 17
septembre prsent mois, et particulirement dans la nuit du dimanche 16
au lundi 17, par des hommes arms qui ont escalad le balcon du
rez-de-chausse et premier tage du Garde-Meuble, en ont forc les
croises, enfonc les portes des appartements et fractur les armoires,
d'o ils ont enlev et emport tous les diamants, pierres fines et
bijoux de prix qui y taient dposs, tandis qu'une troupe de trente 
quarante hommes, arms de sabres, poignards et pistolets, faisaient de
fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protger et
faciliter lesdits vols et enlvements, lesquels ne se sont disperss,
ainsi que ceux introduits dans l'intrieur, que lorsqu'ils ont aperu
une force publique considrable et que deux d'entre eux taient arrts;
3 que les nomms Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus
d'avoir t auteurs, fauteurs, complices, adhrents desdits complots et
vols  main arme, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce
mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escalad le
balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir bris et fractur les croises,
portes et armoires,  l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres
outils, de s'tre introduits dans les appartements et d'y avoir pris une
grande quantit de bijoux d'or, de diamants et pierres prcieuses dont
ils ont t trouvs nantis au moment de l'arrestation; 4 et enfin que,
mchamment et  dessein de nuire  la nation, lesdits J. Douligny et
J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits dlits, le
tribunal, aprs avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits
Douligny et Chambon  la peine de mort.

Sous le coup de cette sentence, leur caractre se produisit  nu:
troubls, ples, ils dclarrent qu'ils feraient des rvlations
compltes, si on voulait leur accorder la vie pour rcompense. Le
tribunal ne sut comment rpondre  cette proposition: le prsident leur
dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande.

Pendant ce temps, la police, aux aguets, tait parvenue  retrouver,
trs-incompltes encore, quelques traces des coupables qu'elle
cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait dpos au comit de sa
section que, le 16 septembre au soir, dans un caf de la rue de Rohan,
il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants:
l'un reprochait  l'autre sa pusillanimit, qui les avait privs d'une
capture importante; il se consolait nanmoins, esprant, la nuit
suivante, ritrer leur prouesse de manire  n'avoir plus rien 
dsirer. A cette dclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement
de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des
agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrime jour, on y
arrta un personnage dont l'extrieur et la physionomie se rapportaient
au signalement donn. Amen au comit de surveillance, cet homme dclara
se nommer Badarel et tre natif de Turin; il nia les propos qu'on lui
imputait, se rcriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant t
fouill, il fut trouv dtenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua
que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient
engag  se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant
qu'il y allait de sa fortune; ils exigrent simplement qu'il ft le guet
pendant un quart d'heure. Ces messieurs taient si honntes qu'il avait
cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils taient bientt revenus
auprs de lui, et l'avaient accompagn jusque dans sa chambre, rue de la
Mortellerie, prs l'htel de Sens. L, que s'tait-il pass tandis qu'il
avait t chercher des rafrachissements, il l'ignorait; mais le
lendemain, quand il fut seul chez lui, il aperut des diamants sur la
chemine, et il fut port  croire qu'il avait t pendant quelques
heures le compagnon de deux nababs dguiss.

Cette histoire, richement brode comme on voit, n'abusa pas un instant
les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en prsence de Douligny et de
Chambon; ceux-ci, dsireux d'appuyer leur demande en grce sur des
faits, ne firent aucune difficult de reconnatre Badarel.

--Mon pauvre vieux, lui dit Douligny devant le prsident du tribunal
criminel, il n'y a plus  vouloir rester blanc comme un agneau; nous
sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clmence des magistrats, et
cette clmence est subordonne  nos aveux,  notre sincrit. Tu es
dans un trs-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grce d'avance? tu n'as
qu' te rendre avec le citoyen prsident sous cet arbre des
Champs-lyses au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Ds
que tu l'auras restitue, tu seras sr de ne plus avoir affaire  des
juges, mais  de vrais amis.

Badarel essaya bien d'envoyer Douligny  tous les diables et de prouver
qu'il ne le connaissait pas, mais sa rsistance ne put tre de longue
dure. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin
ce malheureux consentit  se rendre aux Champs-lyses avec le
prsident.

Ce transport de justice eut des rsultats considrables; les fouilles
opres d'aprs les indications de Badarel firent dcouvrir 1,200,000
francs de diamants. La procdure recommena avec plus d'acharnement; les
dpositions de Douligny et de Chambon furent juges si utiles pour
clairer les recherches et confondre les accuss, que le prsident du
tribunal criminel se rendit en personne  la barre de la Convention et y
parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prvenir la Convention
que, depuis vendredi 21, la premire section du tribunal s'est occupe
sans dsemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble.
Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement;
mais hier, lorsque la peine de mort a t prononce contre eux, ils
m'ont fait dire qu'ils avaient  faire des dclarations importantes; ils
m'ont demand ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur
grce leur serait accorde. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une
pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vrit,
je porterais leur demande auprs de la Convention nationale; alors le
nomm Douligny m'a rvl toute la trame du complot; il a t confront
avec un de ses co-accuss non jug; il l'a forc de dclarer l'endroit
o taient cachs plusieurs des effets vols. Je me suis transport aux
Champs-lyses, dans l'alle des Veuves; l le co-accus m'a dcouvert
les endroits o il y avait des objets trs-prcieux. N'est-il pas
important de garder ces deux condamns pour les confronter encore avec
les autres complices? Mais le peuple demande leurs ttes. Que la
Convention rende un dcret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la
respecte, il se tiendra toujours dans la plus complte soumission aux
ordres de l'assemble.

Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'et t tuer deux poules
aux oeufs d'or; chacune de leurs dclarations, ou plutt de leurs
dnonciations, produisait quelques nouvelles dcouvertes. La Convention
dcida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres.

L'un des premiers complices dont ils rvlrent le nom fut le malheureux
juif Louis Lyre; il n'avait pas aid  commettre le vol, mais il avait
achet  vil prix une grande quantit de bijoux. Ce malheureux parlait
un franais ml d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant
intgralement pay ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait
pas qu'on lui rclamt encore quelque chose. Aprs s'tre gay de son
galimatias, le tribunal le condamna  la peine de mort. On le conduisit
au supplice le 13 octobre,  dix heures. Ne concevant pas qu'une
spculation heureuse ft considre comme un crime, il marcha  la mort
avec le courage que donne la paix de la conscience. Mont dans la
voiture, seul avec l'excuteur, il criait d'une voix trs-haute et
trs-libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie
essaya de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les
victimes  l'chafaud tait souveraine; elle accorda la parole au juif.

--Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze
pardonne  la loi et  mes zouzes.

Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hter.

En mesurant leurs dnonciations, et en ne les faisant que peu  peu,
Douligny et Chambon esprrent chapper  la mort, protgs qu'ils
taient maintenant par la Convention. Conformment  ces calculs, ils
jetrent quelques jours aprs une nouvelle proie  la justice. Ce fut
cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit _le Petit-Chasseur_.
Arrt et conduit  la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir
t le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au
16 septembre, il s'tait rendu en costume de garde national chez le
nomm Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait
remis des pistolets destins  protger l'entreprise. On lui prouva, en
outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un tmoin,
un nomm Joseph Picard, lequel ne tarda pas  changer son rle de tmoin
contre celui d'accus, vint dposer qu'tant encore au lit, un matin, le
personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'tait rendu chez lui,
afin d'acheter une paire de bottes. Le march conclu avec la femme
Picard, l'acheteur l'avait engage  aller chercher du vin et  lui
rapporter en mme temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission
faite, Picard avait vu _le Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans
cette eau-forte; mais les commissaires venant au mme instant pour
l'arrter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de
reconnatre que c'taient des diamants.

cras par les preuves et par les dpositions, Melchior Cottet fut
condamn  la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon
avaient obtenu un sursis illimit, il imagina d'avoir recours aux mmes
ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on
reconnut bientt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son
excution. On refusa de prter davantage l'oreille  ses dclarations
interminables. Arriv au lieu du supplice, il gagna encore deux heures
par une dernire supercherie. Il demanda  se rendre au Garde-Meuble
avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation.
Mont dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie  parler de
complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets.
Mais  la fin la foule impatiente refusa d'attendre plus longtemps le
spectacle qui avait t promis  sa curiosit sanguinaire. En descendant
du Garde-Meuble, _le Petit-Chasseur_ eut beau crier:--Citoyens, je ne
suis pas coupable; intercdez pour moi, intercdez pour moi!--Nul ne fut
accessible  la piti, et la loi reut son application.

Grce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrta
successivement leurs principaux complices, qui furent condamns  la
peine capitale. Des femmes et mme un enfant, Alexandre, dit _le Petit
Cardinal_, se virent impliqus dans cette affaire, qui prit peu  peu
une telle dimension, que le dput Thuriot, l'un des membres de la
commission de surveillance, proposa  la Convention d'autoriser le
dplacement du chef du jury, afin que ce dernier allt dans les endroits
de la France qu'il croirait ncessaires, dcernt des mandats d'amener,
et ft des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejete, parce
qu'elle n'assurait pas au procs une marche assez rapide.

S'il faut en croire les rvlations de Sergent, consignes dans une
lettre date de Nice en Pimont, du 5 juin 1834, et adresse  la _Revue
rtrospective_, ce serait  lui qu'on devrait la dcouverte des
principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les dbats du
tribunal criminel, alors qu'il tait administrateur de la police, une
multresse, habitue de la tribune publique des Jacobins, vint le
trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les
diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une rvlation  vous
faire. Je voulais le conduire au comit des recherches de l'assemble
lgislative, mais il ne veut faire qu' vous sa dposition; car il vous
a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut
que ce soit  vous que la patrie doive d'tre rentre dans la possession
de ces richesses.--Amenez-le promptement.

Une heure aprs, on introduisit dans un des salons du maire, o Sergent
se trouvait seul, un quidam vtu proprement en garde national; il tait
conduit par la multresse.--Voil celui dont je vous ai parl, dit-elle,
et elle s'loigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix
basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne;
mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque
vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre?
ne mritez-vous pas au contraire une rcompense?--Je ne puis en avoir
d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut tre
prononc sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je
vous promets toute ma discrtion.--Vous ne me reconnaissez pas,
monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet
entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de
magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystre! Rvlez, si vous
savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous
sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier
que vous avez visit  la Conciergerie vers la fin du mois d'aot, et
que vous avez eu la bont de faire raser sur sa demande; vous savez que
j'tais condamn  mort pour fabrication de faux assignats, et que
j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en
cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en libert, mais
le tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien, soyez tranquille, dit
Sergent; voyons, que savez-vous des diamants?

Le quidam entra dans les dtails les plus tendus. Une nuit qu'il
feignait de dormir, il avait entendu auprs de lui des gens s'entretenir
en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que
les diamants taient cachs dans deux mortaises d'une grosse poutre de
la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y
promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas tre encore enlevs; mais,
je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux.

Le rcit contenu dans la lettre de Sergent est plein de trouble et de
confusion, surtout  l'endroit des dates; nous avons d souvent
l'lucider. A cette poque de 1834, Sergent, trs-avanc en ge, ne
commandait plus  sa mmoire; et d'ailleurs il n'tait proccup, comme
Barre, que du soin de sa rhabilitation. Cependant sa version concide
tout  fait avec le rapport de Vouland, consign dans _le Moniteur_ du
11 dcembre:--Votre comit de sret gnrale, dit Vouland, ne cesse de
faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du
Garde-Meuble; il a dcouvert hier le plus prcieux des effets vols:
c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Rgent_, qui, dans le
dernier inventaire de 1791, fut apprci douze millions. Pour le cacher,
on avait pratiqu, dans une pice de charpente d'un grenier, un trou
d'un pouce et demi de diamtre. Le voleur et le recleur sont arrts;
le diamant, port au comit de sret gnrale, doit servir de pice de
conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comit, de
dcrter que ce diamant sera transport  la trsorerie nationale, et
que les commissaires de cet tablissement seront tenus de le venir
recevoir sance tenante. Ces propositions furent dcrtes. Quant 
l'homme dont parle Sergent, il fut seulement prsent  Ption, qui le
fit partir pour l'arme, o, sur la recommandation du ministre de la
guerre, il entra avec un grade dans un rgiment de la ligne. Que
devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte rendu
du tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait  un procs de faux
assignats, on trouve parmi les accuss un nomm Durand, dsign comme
tant celui aux indications duquel on doit la dcouverte du _Rgent_.
Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer.

Le sort de ce _Rgent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on
l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement  un prt de cinq
millions. Retir ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de
l'pe consulaire de Bonaparte.

Mais retournons  la procdure du tribunal criminel. Le ministre de
l'intrieur s'occupa, lui aussi, avec une grande nergie, de ce prtendu
complot; il dut bientt s'apercevoir que l'esprit politique y tait
compltement tranger, car il devenait de plus en plus vident que les
acteurs de ce drame nocturne taient presque tous des malfaiteurs
d'antcdents connus, et qu'ils avaient immdiatement cherch  raliser
 leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-mme les
citoyens qui avaient des communications  lui faire  ce sujet. Un
joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure
suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On
comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas
effaroucher ce mystrieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur
les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il allcht par
quelques avances le vendeur. Les prvisions se ralisrent. Moyennant
quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de 200,000
livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait,
jusqu' l'heure o il n'eut plus rien  attendre de ce superbe filou;
alors la comdie fut termine et notre homme mis entre les mains de la
justice. Grce  l'habilet avec laquelle M. Roland avait dirig cette
opration par l'intermdiaire de Gervais, cette seule capture valut au
trsor un remboursement qu'on valua  500,000 livres.

Le jour que l'on vint dissoudre le tribunal du 17 aot, c'est--dire le
29 novembre 1792, il s'occupait encore de juger un voleur du
Garde-Meuble. On ne permit pas d'achever l'instruction. Le prsident fit
venir les deux principaux coupables, Chambon et Douligny, et il leur
annona que le tribunal cessant ses fonctions, il tait  craindre pour
eux que le sursis qu'ils avaient obtenu ne ft plus d'aucune force. Il
leur conseilla de se pourvoir en cassation ou de s'adresser  la
Convention nationale. Singulire preuve de la vrit de cet axiome: _Qui
a terme ne doit rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits
devant de nouveaux juges, en furent quittes pour quelques annes de
fers. Encore a-t-on prtendu que, dans un des mouvements de la
Rvolution, ces misrables trouvrent le moyen de s'chapper des
prisons.

Quelques jours avant la dissolution du tribunal du 17 aot, Thomas
Payne, comparant Louis XVI  Chambon et  Douligny, s'tait exprim de
la sorte au sein de la Convention: Il s'est form entre les brigands
couronns de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la
libert franaise, mais encore celle de toutes les nations: tout porte 
croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet
homme en votre pouvoir, et c'est jusqu' prsent le _seul de sa bande_
dont on se soit assur. _Je considre Louis XVI sous le mme point de
vue que les deux premiers voleurs arrts dans l'affaire du
Garde-Meuble_: leur procs vous a fait dcouvrir la troupe  laquelle
ils appartenaient.

Pendant longtemps on s'obstina encore  voir dans le vol des diamants un
complot politique,  en juger par la teneur d'une sentence du tribunal
rvolutionnaire, prononce le 12 prairial an II, qui condamne  mort le
sieur Duvivier, g de soixante ans, ancien commis au bureau de
l'extraordinaire, pour avoir aid ou facilit le vol fait, en 1792, au
Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis de la France[10].
Ce ne fut gure qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette prvention.
Par dcision du conseil des Anciens, prise dans la sance du 29
pluvise, 6,000 livres d'indemnit furent accordes  la citoyenne
Corbin, premire dnonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il y a tout
lieu de supposer que cette femme Corbin est la multresse dont il est
question dans le rcit de Sergent. Les recherches de la commission,
ajoute _le Moniteur_, ont mis  mme de juger que, quoi qu'en ait dit
autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble n'tait li 
aucune combinaison politique, et qu'il fut le rsultat des mditations
criminelles des sclrats  qui le 2 septembre rendit la libert. C'est
ce que nous avons pos en commenant.

  [10] Cette procdure s'ternisa pendant tout le cours de la
    Rvolution. La veille du jour o l'on arrta Babeuf, on avait
    condamn aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.

Quoi qu'il en soit,  cette date, l'affaire de ce vol homrique tait
loin d'tre termine. Mme aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La
soustraction des diamants a t value  TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814,
il en fut restitu pour cinq millions; l'histoire de cette restitution
est mme des plus intressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un
employ subalterne du nom de Charlot, qui tait charg de nettoyer les
bijoux. Aprs le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un
sans-culotte, vint lui remettre une bote, en le priant de la garder
jusqu' ce qu'il vnt la reprendre lui-mme. Peu de temps aprs, Charlot
fut renvoy, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de
l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le
dpt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lass de l'attendre et
finissant par concevoir des soupons, il fora un jour la serrure du
petit coffre. Un flot de lumire lui sauta aux yeux, et il reconnut
plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre diable fut
aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter, n'tait-ce pas
s'exposer  tre pris lui-mme pour le voleur, ou tout au moins
n'tait-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs annes de prison
prventive? Dans cette conjoncture, il ne dcida rien, ou plutt il
dcida qu'il attendrait les vnements; il cacha les diamants et les
garda.

Charlot se retira  Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence
taient si borns, que madame Cordonnier, sa soeur, marchande orfvre
prs le march au bl, lui donna asile; mais le drglement de Charlot
et son penchant  l'ivrognerie obligrent sa soeur  le renvoyer. Il
alla alors occuper une trs-petite chambre dans un grenier, o il vcut,
pour ainsi dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de
sa connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus frquemment
tait un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu ais lui-mme,
lui prtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le
plus complet dnment, bien qu'il ft riche comme pas un ngociant
d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid  ct
d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces
diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer  tre reconnu
comme un des voleurs du Garde-Meuble.

La profonde misre de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba
mortellement malade. Sentant sa fin trs-prochaine, il dit un jour 
Dumontville, qui n'avait pas cess de lui tmoigner beaucoup
d'intrt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite
bote qui me fut confie il y a bien longtemps; prends-la, et si je
meurs, fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la
bote qui tait ferme par un papier cachet; le lendemain, lorsqu'il
voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui
apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empchait plus Dumontville de
briser le papier cachet: il fut bloui, aveugl. Mais, aussi embarrass
que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler  personne de son trsor;
son seul plaisir tait, dans un beau jour, aprs avoir verrouill sa
porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil
pour jouir de leur clat. Il finit cependant, aprs bien des hsitations
et des rticences, par s'ouvrir  un de ses parents, M. Delattre, ancien
membre de l'Assemble lgislative, et qui avait t charg autrefois de
faire le recensement des objets vols au Garde-Meuble; il apprit de lui
que les susdits diamants taient la proprit de l'tat. Effray de
cette dcouverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme
avait fait autrefois Charlot.

Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda  solliciter une
audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et  lui
remettre la prcieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa
loyaut, sa fidlit, et le patriotisme pur qui l'avait guid 
conserver intact ce trsor national pour ne le dposer qu'entre les
mains de ses lgitimes possesseurs. Quelques mois aprs cette entrevue,
Dumontville (il n'tait alors qu'un modeste employ des droits runis)
reut le titre de chevalier de la Lgion d'honneur et le brevet d'une
pension de 6,000 francs.

Cette aventure, qui est raconte longuement par l'abb de Montgaillard,
reprsente, jusqu' prsent du moins, le dernier chapitre de cette
procdure romanesque des diamants de la couronne. Je dis _jusqu'
prsent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le
croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux
miraculeux; bien des plongeons ont t faits dans la Seine sous le pont
Louis XVI,  l'endroit o l'on assure que les voleurs ont jet une
partie de leur brillant butin; bien des poutres ont t dranges dans
les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces obstins
chercheurs d'or  ces pauvres croyants sans cesse proccups des
millions de Nicolas Flamel, enterrs on ne sait o, ou bien encore  ces
maniaques qui dcousent les vieux fauteuils pour dcouvrir les trsors
des migrs?


FIN.




TABLE DES MATIRES


                                                                   Pages
  LE POULET. Chapitre Ier.--La Toilette                                1
         II.--L'Opra                                                 12
        III.--La Petite maison                                        18
         IV.--Le Dessert                                              23
          V.--Le Drame                                                28
         VI.--La Chambre  coucher                                    33
        VII.--Le Dnoment                                            42

  LES PETITS JEUX.--Lettre du vieux chevalier de Pinpar, tomb en
    enfance,  sa petite nice Antoinette                             45

  LES PASSE-TEMPS DE M. LA POPELINIRE                                55

  BIBLIOTHQUE GALANTE                                                79
  Chap. Ier.--L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans mre         82
         II.--Mmoires turcs                                          88
        III.--Grigri                                                  91
         IV.--Thmidore                                               93
          V.--Mmoires de M. de Volari, ou l'amour volage et puni     99
         VI.--Le Noviciat du marquis de ***, ou l'apprenti devenu
                matre                                               101
        VII.--Le Grelot, ou les etc., etc., etc.                     102
       VIII.--Confession gnrale du chevalier de Wilfort            103
         IX.--Le Roman du jour                                       108
          X.--Bibliothque des petits-matres                        110
         XI.--Tant-pis pour lui, ou les spectacles nocturnes         118
        XII.--Les Erreurs instructives, ou mmoires du comte
                de ***                                               120
       XIII.--Le Zinzolin                                            129
        XIV.--Clon                                                  131
         XV.--Le Souper des petits-matres                           134
        XVI.--Les Faiblesses d'une jolie femme, ou mmoires de Mme
               de Vilfranc                                           137
       XVII.--Les Confidences rciproques, ou anecdotes de Mme de
                B***                                                 138
      XVIII.--Les Sonnettes, ou mmoires de M. le marquis D***       139
        XIX.--Flicia, ou mes fredaines                              141
         XX.--L'tourdi                                              150
        XXI.--Ma jeunesse                                            151
       XXII.--Monrose, ou le libertin par fatalit                   153
      XXIII.--Les Almanachs galants                                  155
       XXIV.--L'Odalisque                                            158
        XXV.--lonore, ou l'heureuse personne                       160
       XXVI.--Les Aphrodites                                         161
      XXVII.--Le Doctorat impromptu                                  165
     XXVIII.--La Galerie des femmes                                  167
       XXIX.--Les Quatre mtamorphoses                               170

  DESFORGES                                                          185

  CAZOTTE. Chapitre Ier.--La rose de Fragonard                       233
         II.--Une maison en Champagne                                245
        III.--Le tribunal du peuple                                  252
         IV.--Dernier martyre                                        261

  LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE                                       279


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additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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