Project Gutenberg's Nymphes dansant avec des satyres, by Ren Boylesve

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Title: Nymphes dansant avec des satyres

Author: Ren Boylesve

Release Date: November 14, 2020 [EBook #63762]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES ***




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  REN BOYLESVE
  DE L'ACADMIE FRANAISE

  NYMPHES
  DANSANT
  AVEC DES SATYRES

  PARIS
  CALMANN-LVY, DITEURS
  3, RUE AUBER, 3




DU MME AUTEUR


CONTES

  LES BAINS DE BADE                                  1 vol.
  LE BONHEUR A CINQ SOUS                             1  --
  LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC                      1  --
  LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS      1  --

ROMANS

  LE MDECIN DES DAMES DE NANS                      1 vol.
  SAINTE-MARIE-DES-FLEURS                            1  --
  LE PARFUM DES ILES BORROMES                       1  --
  MADEMOISELLE CLOQUE                                1  --
  LA BECQUE                                         1  --
  L'ENFANT A LA BALUSTRADE                           1  --
  LE BEL AVENIR                                      1  --
  MON AMOUR                                          1  --
  LE MEILLEUR AMI                                    1  --
  LA JEUNE FILLE BIEN LEVE                         1  --
  MADELEINE JEUNE FEMME                              1  --


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




  Il a t tir de cet ouvrage
  SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
  et
  CINQ CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VLIN DU MARAIS
  tous numrots.


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays.


Copyright, 1920, by CALMANN-LVY.




AU LECTEUR


Les contes que je runis ici ont t crits vers 1894 et 1898; ce sont
mes premiers essais dans le genre du rcit, et  cause de cela j'avais
nglig de les publier en librairie.

Le titre mme du prsent recueil est de ce temps-l; il m'a plu
toujours, non seulement parce qu'il voque une harmonieuse image, mais
parce que le balancement qu'il exprime entre la grce de formes pures et
le rictus souvent dsol ou amer de cette malignet que je vois  la
face du monde, me parat caractriser une disposition d'esprit qui se
retrouve dans tous mes livres.

R. B.




DIVUS ARETINUS


Pierre Artin, surnomm divin, par le fait de sa gloire, occupait 
Venise une maison sise au Grand Canal, proche du pont de Rialto et des
marchs de la ville. Lui-mme a pris soin de nous dire que ce lieu tait
sans dfaut et que la vue y tait la plus agrable du monde. Mille
gondoles y passaient, soit aux heures des approvisionnements, soit 
celles de la promenade. Le quartier de Rialto tant le centre des
affaires, le vieux pont de bois tait sans cesse parcouru par la foule
pittoresque des commerants, des agioteurs et des trangers de toutes
les nations dont les rapports taient actifs avec la Rpublique. Joignez
 cela que la famille dogale des Mocenigo avait son palais dans le
voisinage, ce qui tait l'occasion de frquents mouvements d'quipages
princiers ou d'ambassadeurs et de ce train spcial et d'une richesse
incomparable dont s'accompagnait le clbre vaisseau nomm le
_Bucentaure_. Mais Artin tait plus puissant que le Doge; toutes les
personnes que l'tiquette menait chez celui-ci avaient  coeur de
visiter l'illustre crivain; et il en recevait en outre beaucoup
d'autres.

A l'heure dlicieuse du soir qui prcde la chute du soleil, messer
Pierre Artin, ayant retenu  souper quelques-uns de ses visiteurs, se
tenait avec eux au balcon de cette maison fameuse. Il y avait l son bon
ami le Titien, grand peintre, et le sculpteur Sansovino non moins
clbre; Nicolo Franco, secrtaire d'Artin, et plusieurs femmes de
grande beaut, d'humeur alerte, et dont les propos avaient la grce et
l'agilit des oiseaux libres qu'on voit en abondance dans les jardins
enchants de l'le de Murano. Et certes, s'il tait agrable de
contempler du balcon le spectacle mouvant du Canal, il arrivait aussi
que nombre de gondoliers et de barcarols se missent d'eux-mmes 
ralentir le balancement cadenc de leur rame, pour fournir aux
promeneurs l'occasion d'admirer l'entourage magnifique d'Artin, le
flau des princes. Les dames, dj pares pour le souper, dpassaient
par la splendeur de leur accoutrement les plus riches pices
d'orfvrerie; leurs cheveux taient teints et schs, et leurs paules
et leur gorge parfumes et fardes s'panouissaient hors des brocarts et
sous les perles, pareilles  ces fleurs cultives dont on ne sait au
juste si l'attrait vient de l'excessive beaut ou de l'artifice. Le
matre attirait les regards par l'clat de son teint, sa longue barbe,
son pourpoint cramoisi o brillait une chane d'or bien ouvrage,
dernier gage d'amiti de Sa Saintet le Pape. Titien, qui adorait les
couleurs, tait vtu d'toffes de velours noir d'une demi-douzaine de
tons diffrents. Sansovino, de qui la sobrit faisait l'objet
d'amicales railleries, portait la longue robe de serge noire attache au
cou simplement par des pices d'argent.

L'on avait devis tout le jour, en faisant de la musique et buvant des
vins. Artin avait tenu sur vingt hauts seigneurs les propos les plus
hardis en mme temps que les plus lches et les plus extravagants; il
avait fort scandalis son auditoire et l'avait beaucoup diverti. Maintes
fois le bon sculpteur avait t sur le point de se fcher contre lui, et
autant de fois il avait t dsarm par ses reparties inopines et son
exubrance aussi purile que dconcertante. Titien, plus proccup de
l'heureux effet de l'assemblage des choses que de la valeur isole de
chacune, et sensible extrmement aux saillies ainsi qu' la belle
humeur, regardait son trange ami d'un oeil sans cesse indulgent. Outre
cela, Artin connaissait les arts et les jugeait avec grand discernement
et sincre amour; de sorte que l'illustre peintre ne croyait pas se
tromper en admirant  l'aveugle cette force extraordinaire, cette
prodigieuse vitalit qui, poussant Artin  tous les extrmes, vous
laissaient augurer de son audace l'enfantement de quelque chose
d'excellent tout aussi bien que d'excrable.

Artin pench au balcon, le coude appuy sur un tapis levantin, laissait
aller sa verve au hasard des barques fuyantes. Il distribuait des
bonjours, des signes de main, des compliments  haute voix, des
sourires; et, posant parfois sur sa bouche sa main charge de bagues, il
lanait  son entourage un mot cinglant qui ruinait un homme ou brisait
d'un coup l'honneur d'une patricienne. On s'exclamait, on protestait, on
riait. Le rire emportait tout. Et ceux que ce divertissement trouvait
rebelles, se laissaient attendrir par les beaux jeux de l'heure
crpusculaire sur les paillettes des eaux, sur la poupe grasse des
gondoles et sur les marbres qui sont frres de la lumire.

Ainsi s'achevait, dans du luxe, de la beaut, du plaisir, de la
calomnie, des saluts, des baisers, des caquetages, de la musique et des
promenades, une journe de Venise au temps de sa gloire.

                                   *

                                 *   *

Tout  coup, une troupe de jeunes garons venant de la _Merceria_, qui
est la rue commerante de Venise, dboucha sur le pont de Rialto, tenant
 la main des libelles et criant  tue-tte:

--coutez! coutez! voil les nouvelles du jour: la guerre avec le Turc!
coutez! coutez!... la rupture avec Sa Majest l'Empereur!... coutez!
coutez!... le mauvais tat des galres de la Rpublique! l'Arsenal
vendu secrtement!... etc., etc.

Bien que le fait ne ft pas sans prcdent et que l'on et vu ds les
premires annes du sicle de pauvres gens semer des pamphlets dans la
ville, du haut du Rialto, cette irruption soudaine et la gravit des
nouvelles nonces, vraisemblables aprs tout, jetrent en moins d'une
minute un grand trouble parmi les embarcations lgantes qui
sillonnaient le Grand Canal. Il y eut, un instant, une forte presse aux
alentours du pont. On dpchait les gondoliers acheter la feuille
imprime; bientt les vendeurs la laissrent tomber en pluie sur les
curieux; ceux-ci leur jetaient en change des sequins, des pices
d'argent et d'or, au hasard. Plusieurs personnes tombrent  l'eau;
quelques-unes y prirent. On n'y fit gure attention; la fivre tenait
tout le monde, et les Vnitiens se dispersrent en commentant les
nouvelles, laissant, en l'espace d'un quart d'heure, le Grand Canal
dsert.

Cependant, on avait pris part  l'inquitude gnrale sur le balcon de
Pierre Artin. Le bon Sansovino et Titien, natures peu compliques et
coeurs excellents, s'taient montrs vivement mus; deux femmes avaient
t prises de faiblesse, et le secrtaire Franco s'occupait activement 
les allger de leur corsage. Un domestique nombreux avait envahi les
appartements; et l'Artin, imperturbable, avait montr  ses amis deux
ngres de sa maison profitant du tumulte pour se sauver  la nage,
chacun la ceinture garnie des meilleures pices de sa vaisselle d'or.

--Vous les ferez pendre? dit le Titien.

--Mais non! fit Artin, je tirerai de Sa Majest l'Empereur un service
de table nouveau...

En entendant prononcer le nom de l'Empereur, on s'approcha de l'Artin.

--Vous parlez de l'Empereur avec facilit, hasarda Sansovino; mais s'il
y a du vrai sur les papiers que l'on vient de distribuer et qui ont
troubl toute la ville, Sa Majest n'est pas sur le point de combler de
prsents les Vnitiens, ft-ce en la personne de leur plus illustre
citoyen!...

--Messer Jacopo, dit Artin, votre cervelle est,  cette heure, de terre
glaise, et vous pntrez la chose publique avec l'aisance qu'aurait un
aveugle  dcouvrir cette turquoise au fond du Grand Canal. (Et ce
disant, il laissait tomber une de ses bagues dans l'eau, ce qui combla
d'admiration son entourage.) Or je gage, moi, Pierre Artin, qu'avant le
mois coul, sans prendre la peine d'crire un sonnet, et sur le seul
bruit du dsir que je viens d'exprimer de recouvrer ma vaisselle d'or,
je tiendrai de l'auguste libralit de Charles cinquime un service plus
beau que celui que l'on me vient de drober, et une pierre plus grosse
que celle dont les plongeurs que vous voyez d'ici vont se tirer une
fortune.

--Ho! ho! s'cria-t-on autour de lui, car, bien que l'on connt son
imprudence coutumire, il semblait, cette fois-ci, dpasser la mesure.
On l'coutait avec anxit; il venait de prendre ce sourire singulier
qui le faisait, disait-on, ressembler  un loup.

--Car sachez, poursuivit-il, que Sa Majest apprenant les bruits fcheux
qui courent  Venise au sujet des relations de l'empire avec la
Rpublique--et qui sont de nature  troubler l'conomie des tats
chrtiens!--Sa Majest, dis-je, s'adressera, pour les touffer, au seul
homme de qui le souffle en ait le pouvoir...

--Parce qu'il est le seul... hasarda Sansovino, souponneux  bon droit,
et dj tout blanc d'indignation.

--Achevez donc! fit Artin, gouailleur.

--... qui les ait rpandus! pronona  demi-voix le pauvre sculpteur, en
se dtournant dj pour prendre la porte.

--Vous l'avez dit! s'cria l'Artin. Et il branla tout le palais de son
large rire.

Il riait seul dans tout Venise. Durant plusieurs secondes, le
retentissement de son plaisir emplit le Canal assombri, et fit vibrer
les vitres des maisons o les citoyens se rongeaient d'inquitude pour
la farce sinistre de ce colossal bouffon.

                                   *

                                 *   *

Tandis que ce rire gagnait toute la maison de l'Artin, et que Sansovino
lui-mme passait  son compre cette dernire folie--car on devient
indulgent quand on est dlivr d'un souci,--quelqu'un fit observer, dans
la pnombre qui tombait sur le Canal abandonn, une gondole riche, dont
les tapis frlaient la surface de l'eau et qui s'avanait avec la
lenteur ordinaire aux promenades amoureuses. Les personnes qui s'y
trouvaient taient assurment fort trangres aux proccupations
actuelles de la ville; et il fallait, d'autre part, que leur attention
ft fortement tenue par ailleurs pour ne s'inquiter pas davantage de
l'aspect insolite du Canal, ni de l'isolement complet de leur
embarcation au milieu du pesant silence que brisaient seuls les clats
du balcon d'Artin.

On s'attendait  ce que la belle humeur du matre le pousst 
invectiver contre les promeneurs au passage. Justement, Artin se
penchait, et son oeil s'efforait de distinguer leurs silhouettes ou
leurs traits, dans la clart mourante.

La gondole approchait, paisible et muette comme une corce de bois qui
suit le fil de l'eau.

--Je ne vois qu'une femme, dit quelqu'un.

--Moi, qu'un homme.

--Imbciles! fit Artin, vous ne voyez pas que ce sont des amants?...
Des flambeaux! que l'on apporte des flambeaux!...

Le balcon s'illumina. La gondole aussitt esquissa un mouvement de
retrait, comme ferait un animal vivant sensible  la lumire; mais elle
ne se retira pas assez vite pour que l'on n'et le temps d'apercevoir
les visages.

--Par la Madone! dit Artin, voici une enfant plus belle que la trs
sainte mre de Dieu!

On crut qu'il n'avait parl que pour blasphmer. Franco, qui avait remis
les dames en tat, se prit  rire, et il commenait d'adresser des
_lazzi_ au couple amoureux, pensant flatter le matre. Mais celui-ci le
souffleta et le traita de porc immonde. Personne ne dit plus mot.

--Qui connat cette jeune femme? dit Artin.

Aucun de ceux qui taient l ne l'avait vue, jamais.

--Elle n'est pas de Venise, dit Titien; elle a la chair menue et
transparente que l'on voit aux Vierges des bons matres de Cologne et la
grce pieuse des filles de Sienne illustres par le doux Sano di Pietro,
homme tout en Dieu, ainsi qu'on l'appelle.

--Elle est d'ivoire, dit Sansovino. J'ai vu,  Rome, dans la maison de
l'illustre Agostino Chigi, des statuettes finement tailles qui taient
les petites soeurs de cette enfant. Leur taille est ploye  demi, et
elles sont si frles que l'on voudrait leur enlever le bambin qui semble
leur peser au bras...

--Et l'homme? l'homme? qui le connat? dit Artin avec impatience.

On ne le connaissait pas davantage. La gondole s'loignait; Artin
trpignait. Il appela des domestiques. Il choisit le plus vigoureux,
nomm Tommaso; dtacha le poignard qu'il portait  la ceinture et le lui
remit.

--Quitte les couleurs de l'Artin, dit-il, va tout nu au besoin, et
cours par les petites rues jusqu' ce que tu croies avoir dpass de
cent brasses la gondole qui s'en va l du train que tu vois. A cette
distance, tu regagnes le Canal, tu dtaches la premire barque et tu
viens  la rencontre de la gondole. Cache ton arme, mais tiens-la 
porte de la main. Tu t'avances et demandes d'abord avec politesse 
connatre le nom de la dame. Si on te le donne, tu t'loignes en
saluant, et l'affaire est sans importance. Si le seigneur bondit  ton
approche, tu prends le nom, cote que cote. Va-t'en!

--Compre, dit Titien, songez que ce sont deux jeunes amants, deux
fiancs, deux poux peut-tre: ils sont heureux et pleins de beaut!...

A l'abri de l'autorit du grand peintre, tout le monde se pressa autour
de cet homme aux caprices terribles, et les regards de tous
l'imploraient.

--Mesdames, dit Artin, galamment, et vous, messieurs,  table! Nous
avons ce soir des foies de coq de bruyre que notre compre Titien nous
a fait venir de sa maison de campagne de Cadore; il convient de les
fter tant pour leur excellence que pour la qualit du donateur, artiste
divin... Pour ma part, j'ai grand apptit.

                                   *

                                 *   *

La chaleur du repas dtourna les esprits de se proccuper excessivement
de la scne qui se devait jouer dans le mme temps sur le Grand Canal, 
la faveur de la nuit. Le matre prit place entre madame Angela Zaffetta,
fort excellente courtisane dont les paules et la gorge taient aussi
arrondies que l'humeur, et la clbre chanteuse Franceschina,  qui il
arrivait de se dpiter, parce que l'on saisissait mal le sens de ses
paroles, absorb que l'on tait par la musique enchanteresse de sa voix.
Il y avait encore l plusieurs autres personnes remarquables, soit par
leur beaut, soit par la vivacit ou l'aisance de leurs passions.

L'on s'exclama, ds que l'on fut assis, sur la magnificence de la
verrerie qui dcorait la table. C'tait une surprise qu'Artin mnageait
 ses convives et c'tait en mme temps une rvolution dans les arts,
qu'il accomplissait de la manire la plus lgante. La fabrique de
Murano commenait de s'tioler dans la rptition des mmes modles,
quand Artin, recevant en hommage une reproduction des arabesques et
autres ornements que Jean d'Udine avait excuts pour la dcoration du
Vatican, conut l'ide d'appliquer ces charmants dessins 
l'embellissement des verres de Murano. On venait de lui adresser les
plus satisfaisantes preuves de cette tentative, et il exposait ces
merveilles que son initiative allait rpandre par le monde, en crant
pour son pays une nouvelle source de richesse.

Titien, que la vue d'un bel objet mouvait jusqu'aux larmes, perdait le
boire et le manger  retourner les dlicats chefs-d'oeuvre dans sa main
sre et puissante. Il en faisait jouer les teintes diverses  la
lumire; et les mille caprices des entrelacs, les mascarons, et les
ttes de satyres enlaaient, lutinaient et tourdissaient son esprit
dans les dtours de leur voluptueux labyrinthe. Sansovino, plus rserv,
contemplait et jugeait en silence. Il avait la repartie brusque et mme
violente, ainsi que les personnes d'une grande probit. La Zaffetta, qui
tait  sa droite et qui tait plus accoutume de voir l'clat de la
passion des hommes que la sagesse qui leur permet de la faire servir 
la bont de leurs actes, craignit que certains mouvements d'humeur de
l'aprs-midi ne poussassent le sculpteur  apprcier dfavorablement
l'ide d'Artin. Elle se pencha sur son bras et, le pressant de toute sa
chair fleurie, elle lui montra du doigt le fils de Vnus, que l'on
voyait tirant son arme redoutable, dans la transparence du verre, et lui
dit:

--Prenez garde, messer Sansovino, car ce petit coquin est si bien fait
que l'on croit qu'il nous va transpercer l'un ou l'autre...

Et elle s'approcha si prs que le bonhomme ne pouvait faire autrement
que de lui baiser l'paule, et sa lvre tait dj toute frmissante.

--Eh bien! non! dit-il, se levant tout  coup, si je m'accorde ce soir
le ragot d'un baiser, ce ne sera pas  la Zaffetta, qui est belle sans
discontinuit, que j'en ferai la faveur, mais  mon compre Artin, qui
a moins de constance dans la vertu, mais s'y hausse parfois jusqu'au
sublime, comme on le voit  cet ouvrage, qui cre une seconde fois
Murano. Et je souhaite que ces beaux verres soient nomms Artins!

Et le grand artiste, quittant sa place, alla embrasser Artin, aux
applaudissements de la compagnie qui, tour  tour, ou confusment, imita
son exemple.

Titien dit:

--Artin, je ferai,  cause du plaisir que j'ai eu, la copie de la
figure de Notre-Seigneur, frapp par des soldats, avec le buste de
Tibre dans le fond, au-dessus de la porte du prtoire, et qui est
destine  Sa Majest l'Empereur, et je te la donnerai.

C'tait un cadeau royal qui fut fait effectivement le jour de Nol de la
mme anne.

                                   *

                                 *   *

Franco versait des torrents d'inventions libertines dans le sein de la
courtisane Pocofila. Le rire frais de cette jeune femme, plus renomme
par la puret de ses formes que par ses qualits spirituelles, rpandait
sur la table heureuse l'illusion d'un jaillissement d'eau claire; ses
cris charmants allaient veiller l'cho dans la gorge des Artines; une
clatante gaiet animait l'assistance, et chacun rclamait du matre le
rcit de quelques-unes de ces conversations fameuses, dont
l'impertinence surpassait ce qui s'tait crit jusqu'alors pour le
divertissement des dames.

L'Artin, seul, sous les dehors d'une joie bruyante, gardait l'apparence
d'un souci, et il lui arrivait de tourner la tte vivement lorsque la
porte s'ouvrait. Mais,  la vrit, tout le monde en ayant dj oubli
la cause, on n'y prenait point garde.

--Par la Madone, dit-il, j'abandonnerai aujourd'hui la royaut de la
priape  mon excellent Franco, qui s'y exera tantt avec adresse dans
le giron de mes plus belles amies, tandis que j'y fus, quant  moi,
assez mal prpar en ouvrant la journe par la mise en langue vulgaire
d'un des Psaumes de la pnitence...

Et, tandis que l'on riait  ces mots, il prit texte de l'un des versets
sacrs pour chafauder une si scandaleuse nouvelle, que plusieurs des
convives qui n'taient point sujets  se montrer pudibonds en rougirent
et s'en rptrent mentalement les termes les plus frappants pour en
prouver l'effet sur les personnes de leur connaissance.

Un tumulte se fit,  ce moment, du ct des portes, et l'Artin ne put
dissimuler une motion soudaine en reconnaissant son domestique Tommaso,
qui revenait de l'expdition du Grand Canal en assez piteux appareil et
soutenu par chaque bras, comme s'il allait dfaillir.

Artin se leva prcipitamment:

--Tommaso, dit-il, as-tu accompli ta mission?

Tommaso fit signe que oui.

--Eh bien! je t'coute, fit le matre avec impatience; parleras-tu?

--Seigneur... balbutia Tommaso, et il chancela.

--Parle! par tous les diables! as-tu le nom?

Tommaso fit un violent effort, et il dit:

--Je l'ai, seigneur!

Artin commanda qu'on avant un sige au malheureux. On lui fit prendre
un peu de vin pic; il revint  lui. Les femmes s'taient leves et
l'entouraient, voulaient savoir s'il tait bless; mais Artin, pench
sur lui, les yeux fixs sur les mouvements de ses lvres, n'tait
attentif qu' ce nom de femme qui allait tre prononc, et grce  quoi
il poursuivrait jusqu'au bout du monde la crature de sduction qui lui
tait apparue ce soir, dt-il remuer tous les tats de l'Europe.

Tommaso recouvra assez de force pour parler:

--J'ai excut, dit-il, les ordres de Votre Seigneurie; je suis venu en
barque  l'encontre de la gondole, et j'ai adress  la jeune femme,
puis au jeune homme, une bonne rvrence. Mais, avant que j'eusse parl,
celui-ci, qui a le sang vif, seigneur, a mis la main  sa dague... Je
tenais ferme le stylet de Votre Seigneurie, et, sans faire un geste, je
demandais seulement  connatre le nom et je me penchais fortement vers
la jeune femme, qui avait fort peur. Je pensais qu'elle me le donnerait
pour couper court  cette scne. Une partie de ma prvision se ralisa,
car cette dame, s'apercevant de l'attitude menaante de son compagnon,
me jeta son nom; mais, au mme moment, je reus par derrire, entre les
deux paules, une mauvaise piqre...

--Cet homme est bless! s'crirent  la fois la Zaffetta, la
Franceschina et la Pocofila, et elles tendaient les mains pour dfaire
son vtement.

--Et ce nom! ce nom! hurlait l'Artin, sur la bouche de Tommaso.

--Elle se nomme Prina Riccia, seigneur, c'est une colombe du bon Dieu,
une enfant qui tiendrait dans la main de Votre Seigneurie...

Artin pronona tout bas et savoura par avance les syllabes de ce nom:
Prina Riccia; il les baisait des lvres  mesure que leur aimable
consonance tintait.

--O est-elle  cette heure? demanda-t-il imprieusement au messager qui
faiblissait.

--Que Votre Seigneurie daigne me prendre en piti, dit Tommaso; je n'ai
pas pu sentir cette piqre sans faire aussitt un mouvement violent du
ct de ce jeune seigneur, et comme ma main tait fortement garnie de la
lame de Votre Seigneurie, celui-ci l'prouva, un peu trop avant, sans
doute, car il en chavira dans le Canal, je ne l'ai plus revu...

--Malheureux! dit quelqu'un, le gondolier te dnoncera!

--Le gondolier, dit Tommaso, est Piero Becchino, de Chioggia, c'est mon
ami; il sera celui de sa Seigneurie si elle le veut bien payer...

--Et Prina? interrompit Artin.

--Elle est ici, seigneur; nous l'avons ramene vanouie, dans la
gondole; elle est blanche comme la lune et elle ressemble  Notre-Dame
la Vierge...

Toute la compagnie se prcipita d'un bond vers le vestibule d'o l'on
accdait aux marches de marbre que la gondole frlait. Dans le tumulte
on heurta l'paule de Tommaso qui poussa un lger cri et mourut.
Sansovino qui n'avait point de curiosit et Franco qui n'avait pas de
got pour les femmes maladives et ples, tant demeurs en arrire,
s'aperurent seuls de cet accident. Le bon sculpteur allait s'crier:

--Taisez-vous donc! fit le secrtaire d'Artin, qui connaissait la
pense du matre, la perte de cet homme-ci accommode les choses 
merveille, car, lui disparu, rien ne s'oppose  ce que la demoiselle
Prina Riccia, revenue de son sommeil, ne se croie recueillie dans une
maison hospitalire,  la suite d'une mauvaise aventure...

Et les deux hommes transportrent le corps de Tommaso dans un cabinet
donnant sur un canal obscur.

                                   *

                                 *   *

Prina Riccia s'veilla dans une alcve  cariatides dores, et 
tentures de soie rayes de lames d'or, qu'clairaient de la manire la
plus agrable plusieurs petites lanternes  colonnes torses, suspendues
au plafond, et o des miroirs taient si habilement mnags, que l'effet
produit sur les panneaux de la chambre en tait comparable  celui de
peintures en clair-obscur. La lumire tremblotante tirait de l'ombre, 
intervalles  peu prs rguliers, de riches consoles garnies de hautes
pices de cramique, ou de vases d'or et d'argent; des vitrines remplies
de beaux dbris antiques ou de livres en cuir guilloch; aux murs
apparaissaient de belles glaces de Venise, des mdailles, des tableaux
et des instruments de musique.

La nuit tait avance; les convives partis, les domestiques retirs; la
maison d'Artin tait dans le complet silence. Le matre seul avait tenu
 veiller la jeune femme que les mdecins appels en hte avaient
dclare hors de danger, du moins quant au prsent, car elle tait d'une
dlicatesse excessive, et sa poitrine tait faible.

Artin, agenouill sur un prie-Dieu, penchait la tte sur la belle
endormie, et son attention tait telle, au-dessus de ce frle visage,
que l'on et dit qu'il ne vivait lui-mme que du souffle presque
insaisissable qu'mettaient les gracieuses narines transparentes et
pareilles  de fines verreries couleur de lait. Il voulait voir la lente
rsurrection de la crature charmante de qui l'existence passe venait
d'tre par lui rompue et qui allait, entre ses bras, renatre  une vie
nouvelle. La figure s'animait peu  peu, de lgers mouvements nerveux
taient visibles aux alentours des paupires et la tempe prenait cet
aspect indfinissable que donne la vie  cette partie du visage.

Elle remua doucement, et le premier mot qu'elle pronona fut:

--Polo!...

Ce nom rsonna dans le silence. Elle n'avait pas encore ouvert les yeux,
et la rminiscence se formait  l'instant du rveil. Tout  coup elle
clata en sanglots et poussa des cris dchirants. Artin s'apprtait 
jouer le rle d'une mre, et ouvrait ses bras pour entourer cette tte
endolorie. Elle l'aperut et s'effraya de sa figure barbue.

--O suis-je? dit-elle, sainte Madone, ayez piti de moi!

--La Madone, dit Artin, a pris soin de vous et vous a envoye reposer
dans une maison amie o seigneurs et valets sont aux pieds de votre
grce, ma trs belle...

--Ha! ha! ha! s'cria-t-elle, je suis perdue! Et n'est-ce pas vous qui
avez tu Polo, mon amant?

--Je ne sais, mon enfant, qui vous entendez dire par ce joli nom de
Polo, et mes gens vous ont trouve ce soir, solitaire et vanouie dans
une barque... Je vous ai mise ici dans l'intention que vous soyez mieux
 l'aise qu'au fil de l'eau...

--Ha! ha! ils me l'ont tu, je le vois bien, et il m'est gal d'tre ici
ou bien ailleurs, sans mon Polo bien-aim!...

Elle eut une crise de larmes nouvelle, et se roula sur elle-mme,
dsesprment, en mordant la courte-pointe.

L'Artin s'efforait de la contenir et d'empcher qu'elle se brist le
crne, et sentant son front  porte de ses lvres, il y mit un baiser.
Mais elle eut alors un si vif mouvement de rpugnance que lui-mme se
recula instinctivement; et il contemplait  distance la douleur de cette
jeune femme perdue qui devait tre la plus affolante des amoureuses et
qui tait la premire crature qui se refust  ses caresses.

                                   *

                                 *   *

Prina ne se rtablissait point. On endormait sa douleur par de la
musique et des chants. Sa chambre tait devenue un lieu de runion de
toute la maison d'Artin, et les matresses du pote lui faisaient bon
visage, tant accoutumes  n'avoir point de jalousie, et ayant conu
une grande piti pour son sort malheureux. A la vrit, Prina rpandait
un charme infini par sa grce et sa douceur.

Il y avait dans un angle de la pice un orgue dont le buffet tait peint
agrablement et reprsentait de belles rondes d'enfants en grisaille,
ainsi que la chasse des nymphes, avec des lvriers et des sangliers,
excuts minutieusement et en couleurs vives. La musicienne Franceschina
n'en quittait presque point le clavier, et, y laissant errer ses doigts
avec nonchalance, elle s'accompagnait de sa voix admirable. Artin, qui
touchait passablement l'archiluth, en jouait aussi parfois, tourn
dvotement vers le cher objet de ses voeux; et il arriva que Prina le
remercia pour le plaisir qu'il lui avait donn. Artin pensait alors que
toutes les dbauches du monde taient d'un got bien mdiocre au prix de
ce simple merci tomb d'une lvre aime. Mais s'tant alors hasard 
lui adresser un madrigal dont le sens tait la demande d'une promesse
pour l'avenir, Prina, calme et grave comme une vierge d'ivoire,
rpondit simplement:

--Jamais!

Les jeux aimables interrompaient la musique, et l'on tait en train de
se livrer  l'un des plus divertissants, nomm le jeu du bain,
lorsqu'on vint annoncer la visite d'un envoy extraordinaire de Sa
Majest l'Empereur.

Artin fit rpondre que, pour le moment, la gracieuse Prina, qui tait
la dame prfre de son coeur, prenait plaisir au jeu du bain, et qu'il
tait loisible  Son Excellence, soit d'attendre, soit de prendre part
aux agrments de la compagnie.

C'tait d'une impertinence telle qu'aucun prince d'Europe n'et os se
la permettre. Plusieurs des personnes prsentes en tremblrent et en
firent tout haut la remarque. Artin montra du doigt Prina:

--Voyez, dit-il, elle sourit  cause des saillies inopines qui naissent
de notre amusement prsent, et je prends le ciel  tmoin que je ferais
recevoir Notre Seigneur le Pape par mon valet, plutt que d'interrompre
le joli pli de sa bouche.

L'ambassadeur voulut prendre la chose du ct plaisant, qui, sans doute,
convenait le mieux aux intrts de Sa Majest. Il entra, sans plus de
faons, suivi de plusieurs nobles vnitiens, espagnols et allemands, et
s'informa incontinent de la rgle du jeu.

--Que Votre Excellence, dit Artin, se veuille supposer afflige de
quelque incommodit ou maladie, ainsi que le font ici toutes les
personnes mles de notre assemble. Chacune de ces dames, par contre,
possde, entre autres vertus, celle d'une source curative; et selon la
nature de notre mal, nous sommes envoys vers l'une d'elles qui nous
inflige un traitement  sa guise. La peine est de l'observer avec autant
de scrupule qu'un serment, et tratre est qui s'y drobe!...

--Qu' cela ne tienne! dit l'ambassadeur, qui tait un Augsbourgeois
bedonnant et dpourvu de malice. J'ai, par ma foi! dit-il, une pesanteur
dont j'aimerais trouver l'occasion de me dfaire moyennant une saison
aux eaux de ces dames. Le mal vient, dit-il, en souriant, de la
gracieuset de Sa Majest l'Empereur qui me chargea pour l'illustre
Artin de quelques prsents un peu lourds...

L'assemble dsigna d'un commun accord la douce Prina  qui, pour
l'heure, appartenait la fontaine qui dlivre des oppressions,
suffocations, nauses ou pchs graves.

L'ambassadeur, sans dissimuler sa satisfaction du hasard qui
l'approchait de la favorite, se dirigea vers le lit o Prina reposait,
et, ayant mis un genou en terre, en baisant la petite main diaphane
qu'on lui tendit, il couta avec le plus grand srieux du monde le
traitement que lui infligeait la nouvelle nymphe des eaux.

--Votre Seigneurie, dit Prina, se rendra dans sa gondole et souffrant
encore du poids des cadeaux de Sa Majest, jusqu' l'endroit o, le
Canal commenant d'obliquer vers la gauche, on aperoit la pointe de
Saint-George Majeur, et  cinq brasses de la rive. Arrive l, Votre
Seigneurie jettera dans le Canal les prsents de Sa Majest, un  un et
jusqu'au dernier. Cela fait, Elle aura soin d'appeler d'habiles
plongeurs qui devront me rapporter  moi-mme et directement tous les
objets retrouvs, jusqu'au plus petit, et outre cela tous les objets qui
se pourraient trouver au mme endroit et  environ cinquante coudes
alentour, dans le lit du Canal. Je n'ai point d'autre chose  ordonner 
Votre Seigneurie.

Cette fantaisie extravagante eut le plus vif succs; tout le monde en
applaudit la folie fminine et l'ineffable absurdit. A peine quelques
personnes, qui se souvenaient du drame excut au Grand Canal quelques
jours auparavant et dans l'endroit que fixait Prina, eurent-elles le
sombre pressentiment que la fin pt tourner au tragique. Mais parmi ceux
qui se souvenaient tait Artin qui plit d'une manire sensible. Il se
mit aussitt  rire ouvertement et trs haut, dans l'espoir de tourner
en drision le caprice de la jeune femme. Cependant, tel tait le
respect en quoi l'on tenait, au jeu du bain, l'ordonnance des dames,
qu'il ne vint  personne l'ide de se soustraire  l'obligation impose
par Prina Riccia.

L'on nomma des juges d'honneur pour assister l'ambassadeur dans sa
mission, et le divertissement continua, ainsi que la musique, en
attendant le retour de cette trange expdition.

                                   *

                                 *   *

Ce fut une procession tout le long du jour, entre l'endroit du Grand
Canal que Prina avait fix, et la maison d'Artin. Chaque plongeur,
accompagn d'un ou de plusieurs juges d'honneur, apportait  mesure les
objets retrouvs. On tenait ouverte la fentre de l'appartement qui
donnait sur le Canal, et l'homme, nu et essouffl encore de sa course
sous-marine, hissait au balcon les paves ruisselantes du prsent
imprial.

Il n'y avait pas grand dommage pour les chanes d'or ou les belles
plaques mailles dont on prit aussitt le plus grand soin et que l'on
remit en leur tat brillant. Mais ce fut une grande piti de voir tirer
de l'eau fangeuse et mal odorante une belle robe de brocart d'or brode
de cramoisi  manches fourres de petit-gris, et une autre  fond d'or
et violet,  longues manches tombant jusqu' terre, fourre d'hermine
chamarre. Ces admirables vtements avaient l'aspect de loques que l'on
voit pendre aux petites fentres du Ghetto, et bonnes  couvrir l'chine
de mcrants. Tout ce qui tait dcouvert et ne faisait point partie des
dons de Sa Majest tait mis  part et se composait  la vrit des
objets les plus varis et les plus disparates. Un fou rire accueillit
l'exhibition de vieilles chaussures  demi pourries dans le lit vaseux,
et d'un corset fortement garni de petites bandes d'acier qu'une dame
incommode avait d jeter durant sa promenade en gondole. Artin fit un
mouvement assez vif lorsque parut un poignard portant son nom en toutes
lettres sur le travers des quillons: _Divus Aretinus, flagellum
principum._

--Qu'est-ce donc? lui demanda-t-on.

--C'est, dit-il aussitt, une arme qui me fut drobe rcemment.

Prina demanda qu'elle lui ft remise. Artin lui-mme la lui dposa
entre les mains, sans vouloir toutefois recevoir son regard. Et la jeune
femme considra la lame avec une attention particulire. Elle alla mme
jusqu' dclarer qu'elle ne s'en sparerait plus. Plusieurs pensrent
qu'elle avait perdu la raison.

Artin voulut profiter de ce qu'elle s'exaltait et de ce que des
couleurs lui revenaient au visage, pour la lutiner et s'approcher de ses
lvres, car sa passion augmentait, et tous en taient tmoins. Elle lui
signifia froidement de se retirer. Comme il n'en faisait pas la mine,
elle lui dit, avec tranquillit, qu'tant arme de la dague, elle le
saurait bien tenir aisment  l'cart. Il voulut rire du plaisant
propos. Mais elle le piqua si adroitement qu'il se releva d'un bond en
portant la main  la poitrine o une gouttelette de sang perlait. Prina
sourit. Personne n'osa s'indigner de l'audace de la jeune femme, car il
tait visible  tous que dsormais Artin l'adorait.

Sur ces entrefaites, il se produisit une rumeur sous la fentre, et l'on
distinguait d'assez vives altercations entre les gens d'une gondole et
les personnes de la compagnie qui se tenaient sur le balcon pour
annoncer les premiers la nature des objets repchs sous les eaux.

--C'est impossible, disait-on du balcon, vous ne le ferez pas!

--Cependant, les rgles sont formelles, faisaient les juges d'honneur,
et nous accomplirons notre tche jusqu' l'extrmit.

--Mais ceci n'est point un objet...

--Ceci a t trouv  moins de vingt brasses de l'endroit indiqu; nous
l'apporterons donc comme le reste.

--Non! non! vous ne le ferez pas!

Artin s'approcha de la fentre.

--Qu'est-ce donc? dit-il.

On lui dit  l'oreille ce que c'tait. Une crise violente se passa dans
le temps d'un clair au dedans de lui-mme. Il s'appuya contre un bahut,
ferma les yeux, puis le sang prompt reparut; il se composa le visage, et
ce fut d'un ton serein qu'il rpondit  Prina, demandant imprieusement
de son lit la cause de ce tumulte:

--Ma belle amie, c'est le corps d'un homme qu'ils ont trouv dans le lit
du Canal fertile en surprises: entre-t-il en vos desseins qu'il soit
tal ici parmi nos chanes et nos parures?

Prina jeta un grand cri et retomba sur ses oreillers. On la crut
vanouie, mais elle se releva presque aussitt, et, quasiment nue, elle
fut debout dans la chambre et elle se prcipitait vers le balcon pour
voir plus tt la funbre pave.

--Qu'on l'apporte donc! dit Artin.

On avait recouvert la tte du cadavre; le reste du corps tait vtu de
la manire la plus lgante. C'tait le corps d'un homme jeune et bien
fait.

Prina n'eut pas plus tt aperu ce qui demeurait de la couleur du
pourpoint et une des mains exsangues qui ballotta quand on hissa la
chose pesante sur le balcon, qu'elle tomba sur les genoux en invoquant
la Vierge Marie et criant  tous que l'on avait assassin Polo, son
amant bien-aim. Ce fut une scne  la fois discourtoise et touchante,
car,  la vrit, cette funbre parade se trouvait tre l'pisode d'un
trs aimable jeu, et toutes les personnes qui taient l, pour leur
divertissement, tournaient inopinment  la douleur la plus vive, en
prsence d'un si grand dsespoir.

Dans le mme temps, l'ambassadeur fut de retour, avec tout son appareil
et sa suite, ayant achev sa mission. Il se montra fort dconfit des
rsultats inattendus de son zle et osa s'informer, tant il avait de
crdulit dans les subtilits italiennes, si ce qu'il voyait l n'tait
pas la continuation de quelque jeu qu'il ignorait. On lui dit qu'il se
passait au contraire quelque chose d'une excessive gravit, et que nul
ne saurait dire si tout cela tournerait  bonne fin.

Prina embrassait le corps inanim et se roulait perdument sur ces
restes misrables, sans souci de leur malpropret ni du peu de dcence
de son vtement, qui, tant dj fort rduit, se dchirait et s'ouvrait
dans l'ardeur de ses emportements. Elle eut tt fait de lacrer, par le
moyen de ses ongles et de ses dents, le velours du pourpoint et la fine
chemise  l'endroit o la dague avait laiss sa petite morsure. Elle ne
se troubla point  la vue de la plaie mince, bante et demeure frache
au contact de l'eau. Sans doute elle tait experte et accoutume, comme
les femmes de son temps, aux blessures de ce genre. L'ide lui vint
d'aller prendre le poignard d'Artin trouv dans le Canal, non loin de
ce corps chri, et en ayant approch la petite lame courte et acre,
elle jugea finement, promptement, d'un oeil expert et sr.

Elle se redressa tout  coup, brandissant le poignard qui avait touch
le coeur de son amant. Et elle lut une seconde fois l'inscription en
relief sur la garde dore: _Divus Aretinus, flagellum principum._

--Le divin Artin, flau des princes! s'cria-t-elle en s'adressant 
l'assistance nombreuse. Le ton de sa voix tait gouailleur et ironique.
Elle aperut tous ces gens muets; elle vit l'ambassadeur de Sa Majest
Impriale qui tait timide et tremblant au milieu de l'talage de ses
prsents souills pour le seul caprice d'une femme aime de l'Artin.
Elle rflchit un instant et pronona  nouveau, sur un ton diffrent o
transperait le sentiment de la relle puissance de cet homme:

--Le divin Artin, flau des princes!

Elle se prit  songer; puis elle le chercha des yeux; elle ne l'aperut
pas tout d'abord.

Il tait  l'extrmit de la salle, assis dans une haute cathdre
gothique, le menton appuy sur le poing, les yeux vifs. Un trange
sourire passait et repassait sur sa lvre paisse. On s'tait cart
devant lui. Il fixait Prina et recevait de l'excs de sa douleur un
sombre et violent plaisir.

Elle le vit et le nargua de loin, certaine que sa main avait dirig le
poignard qu'elle tenait  cette heure. Elle l'insulta ignominieusement,
bravement. Elle lui jetait  la face tout ce qu'elle savait d'infme et
d'injurieux. Cette flamme et ces propos contrastaient avec son corps
frle et sa figure de vierge. En face de ces gens inertes et soumis 
l'hte tout-puissant, elle empruntait une force secrte  sa solitude et
 sa juste colre. Elle monta sur le cadavre de son amant pour adresser
de plus haut ses injures  l'assassin. Elle prenait une extraordinaire
beaut.

Du haut de sa cathdre, Artin continuait de sourire. Ce calme, plus
encore que la grandeur du crime, dpassait l'entendement de la jeune
femme. Elle se posa la main sur les yeux et sur le front, comme pour se
demander si elle jugeait encore sainement les choses, si ce n'tait pas
elle, prcisment, qui errait, au milieu de ce concert de respect
vis--vis de celui qu'elle poursuivait de sa colre. Elle essayait de se
remmorer les diffrentes phases de l'aventure; les ides
s'embrouillaient dans sa fivre; une seule demeurait nette: la certitude
qu'Artin tait le meurtrier de Polo. Elle se commandait de ne se point
laisser troubler par aucune considration; et elle implorait cette forte
conviction de l'envahir tout entire et d'armer son bras pour l'acte
qu'elle voulait accomplir ici, sur-le-champ, au milieu de ce vil peuple
de courtisans.

Malhabile  manier la dague, elle en serrait la poigne dans sa petite
main dbile. Sa main, son bras et tout son corps tremblaient. Cependant
elle levait la main et s'lanait.

Elle crut surprendre des sourires, comme si elle et t ridicule en ce
qu'elle allait faire. Sans doute contre elle avait-elle le monde entier;
et rien n'est plus gauche que de s'attaquer  la puissance. Elle se
sentait raison contre tous, et cette lutte contre une formidable
opposition souponne l'affermissait. Elle ignorait combien de pas elle
avait faits; elle prouvait seulement qu'elle avanait vers l'endroit o
elle excuterait une action juste. Elle fixait Artin  la manire d'une
bte de proie. Elle croyait pourtant aller vite et se sentait fondre sur
lui; comment donc la justice n'tait-elle point encore accomplie? Artin
fixait Prina avec autant de tnacit, et il gardait son perptuel
sourire. Qui des deux tait l'animal de proie? Qui allait tre par
l'autre ananti?

Tout ceci se passa dans le temps d'un clin d'oeil, mais parut long dans
les esprits. Prina s'exaltait  mesure qu'elle approchait,  l'ide du
colosse qu'elle allait jeter bas, par quelque aide divine dont elle
n'osait douter. Elle se rappelait Goliath et David. La figure d'Artin
s'enflait en son esprit dans la proportion que croissait l'orgueil
joyeux de l'acte tout proche. Ce misrable tait immense et magnifique
sur son espce de trne, au milieu de sa cour et avec son ddain de
demi-dieu. Il avait une main sur la barbe, qu'il laissait doucement
descendre, en flattant les longs poils soyeux; le coude pos sur le
genou, le regard immobile et croisant ses feux avec ceux du regard de
Prina Riccia. Peu d'hommes, ayant got les joies pres et ardentes de
la passion, approchrent de la volupt aigu que dut savourer cet amant
farouche,  voir ainsi s'avancer contre lui la crature adore, pleine
de haine, ivre par avance de son sang et confondant, dans le dsordre de
sa colre, l'apptit de la mort de son ennemi et la fascination de la
puissance que celui-ci exerait infailliblement sur elle.

Quand Prina toucha du pied le degr sur quoi la chaise gothique tait
exhausse, elle cracha  la figure d'Artin, poussa un cri rauque et
bondit. L'assistance sursauta; quelques-uns se prcipitrent, malgr la
volont que le matre avait exprime par un signe. Mais Artin, d'un
geste agile, avait saisi la fine main meurtrire, et il tenait dans ses
bras robustes, comme une enfant, le corps de Prina secou de sanglots,
frmissant et pm tout  coup par la plus terrible commotion et le plus
trange revirement qui puissent atteindre la nature d'une femme. La
grandeur du cynisme et la vivacit du heurt la jetaient dans le dlire
complet de la pense et des sens. Enivre soudain d'tre si violemment
rduite, si compltement vaincue, elle s'abandonnait avec toute la grce
heureuse et la jolie hbtude naturelle qu'a l'tre faible  se sentir
un matre. Celui-ci essuya des lvres les larmes que la pauvre enfant
rpandait; il lui baisa le visage et l'paule qu'il avait meurtrie en
arrtant son lan; il se leva, et il emporta sa conqute, fier,
tranquille et lent comme un beau tigre qui secoue sa proie toute
pantelante  la gueule.

                                   *

                                 *   *

Les courtisans applaudirent; on fit carter le cadavre du malheureux
Polo, et les dociles Artines clbrrent par des chants le triomphe de
leur commun amant. A l'ambassadeur de Sa Majest l'Empereur, qui osait
se plaindre de n'avoir pu exposer l'objet de sa mission prs de l'Artin
par suite des amours nouvelles de celui-ci, le secrtaire Franco, de qui
la langue tait libre et parfois emphatique, rpondit:

--Celui qui, par la vertu de l'audace, don divin, s'lve jusqu'
gouverner les traits du dieu Amour, n'est infrieur  aucun roi.




L'ADORATION DES MAGES


I

Le Roi me toucha du doigt, et me tira de ce doux plaisir du sommeil
qu'on ne gote vraiment qu'au matin[1]. Sa barbe tait sans apprt; il
penchait la tte sur le ct, semblant me prendre en compassion, et son
regard n'avait pas l'ordinaire quitude des personnes familires avec
les choses divines.

  [1] Ce rcit est,  n'en pas douter, de quelque Grec, plac entre
    l'influence des derniers sceptiques et la naissance de l'empirisme
    ou positivisme ancien qui fleurit aux premiers sicles de notre re.
    On sait qu'en Perse, o vcut notre philosophe, mme aprs que les
    rois-mages sassanides eurent restaur l'hgmonie nationale, on se
    flattait du titre de philhellne. Les Attiques, toutefois, un peu
    rduits sans doute au rle d'amuseurs, sinon de bouffons, durent
    prendre en face de la Majest despotique et religieuse, un got du
    paradoxe qui est ici trop vident. Nous ne publierions point ce
    fragment si le singulier mlange qu'on y voit, d'une exactitude
    scrupuleuse de certains dtails (confirms par Pline, par
    Philostrate, etc.) et la vraisemblance des grands traits mme (tel
    le Voyage des Dames Persanes), ne le rduisaient  la valeur d'un de
    ces divertissements oratoires d'rudits qui effleurent les plus
    hauts sujets sans les atteindre.

Il m'engagea  avoir honte de dormir  l'heure o l'aurore jalouse
teignant les toiles s'apprte  clore le livre du Destin.

--Matre, rpliquai-je, le Destin pourra me dire que les songes de cette
heure enfantine sont achevs pour moi, mais il ne pourra pas me dire que
des songes meilleurs me viendront caresser les sens desquels l'harmonie
s'panouit en la fleur de mon me. Mon rve est tout garni de nobles et
tendres formes bien imprgnes de parfums, et tout y marque que je suis
beau. La munificence de Votre Majest serait inhabile  me combler de
mensonges si bienfaisants. Qu'elle me permette seulement de sourire de
l'une et de l'autre face du Destin.

Cependant le Roi commena de s'chauffer et de maudire ce qu'il nomme,
par une trange irrvrence de langage, le souffle court de notre race
hellnique. Doux joueurs de flte, prononce-t-il, vis--vis du
retentissement que les merveilles occultes feront clater aux oreilles
humaines.

Et ce disant, il courait saisir, de sa main auguste, le bton de voyage
que je tiens constamment  proximit de ma couche pour signifier le
caractre transitoire de la halte prsente; et il commanda:

--Lve-toi! car des prodiges sont accomplis.


II

Je suivis posment le Roi mon matre jusqu' la cour intrieure o une
grande masse de gens de toutes castes taient assembls. Il y avait
aussi quarante chameaux, dirai-je  la mode de ce pays, pour exprimer
que leur nombre allait au del de ce que l'on peut compter; force
bagages sur des mules; des chevaux bien drus et un pais tumulte
d'officiers et d'esclaves. Je hasardai de m'enqurir si le prodige
n'tait point prcisment que tant de monde se trouvt debout  une
heure aussi matinale. Mais ma voix, qui ne puise sa clart que dans la
coupe de vin de Chypre propre au lever du sage, s'railla dans ma gorge
sche et se perdit dans les murmures et le bruit des pitinements.

L'aurore coulait doucement le long des pentes de la colline o s'adosse
le Palais, et en haut de l'escalier double, la chevelure des
hippogriffes  tte d'homme recevait la caresse de ses tons de lait,
tandis que leur barbe annele rougeoyait encore au-dessus du brasier des
torches.

Nous quittmes la ville par la porte mridionale et il fallut que le
cortge se dployt sous les rayons du jour et parmi les dclivits
successives du terrain jusqu'aux bords du fleuve, pour que l'on pt
apprcier le nombre et l'clat des personnes qui le composaient. Je
n'entreprendrai pas de le dcrire; qu'il me suffise de dire que tout ce
qui a de la qualit dans l'antique Istakar tait l, brillamment quip
et amplement muni de serviteurs. Sachez que l'un et l'autre sexe s'y
balanaient en quantit gale, ce qui maintint ds aussitt l'humeur
sereine, sans prjuger le moins du monde des risques divers que comporte
une expdition si mystrieuse.

Je passai la premire matine dans la compagnie des dames, insoucieux
autant qu'elles, grce  d'aimables discours, et confiant en la
fantaisie royale. Nous admirmes, au long de l'eau, la joaillerie
capricieuse de la rose sur les feuillages gras, et, sur la surface des
flots polis, les combinaisons des tons harmonieux du jour, qu'galent
les Babyloniens dans le travail de leurs beaux tissus. Dans
l'aprs-midi, nous lchmes l'oiseau de proie habile  piquer
mortellement de son bec le livre et la gazelle; le temps nous parut
aussi prompt que la course de ces animaux agiles et le repas du soir fut
succulent et gai.

Le Roi, qui ne sortait pas du cercle des prtres, veilla la nuit et
observa le ciel  l'aide d'instruments subtils. L'air tait doux, et
l'ombre aimable,  cause des mille clarts d'en haut. Mon puissant
matre me reconnut accoud  un vieux cep noueux, vers la lisire d'un
champ d'oliviers dpouills.

--Homme asservi  la matire et dont l'esprit cependant est souple,
dlicat et orn, pronona-t-il en passant, ne prendrais-tu pas d'intrt
 voir avec nous le Ciel continuer le livre des hommes, sublime
collaboration! ou, si tu aimes mieux,  lire aux figures de cette grande
coupe renverse, sinon le Destin que tu ddaignes, du moins les causes
des fluctuations diverses de cet esprit humain que tu te piques de
priser immdiatement aprs la chair des femmes?

--Matre, fis-je humblement, imprimant une cadence au cep flexible,
outre que je ne me soucie pas de voir le Ciel corroborer des livres
desquels je ne voudrais pas, par Apollon, avoir inscrit de mon stylet le
plus mince _iota_,--car j'imagine qu'il s'agit de ces compilations des
vilains Hbreux, incohrents et outrs,--je gote pour le moment les
aromes divins de la terre vers quoi je vois que toutes vos toiles
clignotent d'un oeil jaloux; et de plus, j'ai, sous ma tente, entre ma
lampe allume et ma petite esclave caucasienne, deux ou trois fragments
homriques, quelques vers de Sophocle et des mimes courts et vifs o le
dessin est pur, car, aux mobiles de l'esprit humain onduleux, j'avoue
que je prfre le triomphe de cet esprit, dans les rares cas o il s'est
montr parfait. J'implore donc,  Roi, qu'il vous plaise me laisser sur
mon cep,  recevoir la caresse du soir, dlicieuse devancire des
flatteries de jolis doigts parfums et du bercement des nobles penses
traduites en langage excellent.


III

Le visage du Roi parut radieux, le lendemain. On en augura que les
signes taient bons et personne ne s'inquita d'autre chose que de
suivre cette face auguste et se reposer sur ces prsages. Rien n'est
plus doux que d'tre conduit.

Toutefois, ayant eu, dans le courant de ce jour,  traverser un coin
notable du dsert d'Arabie, et les ressources de l'esprit commenant 
se sentir de l'aridit gnrale, nous prouvmes quelque malaise ds
auparavant que le soleil dclint. Je crus comprendre que les seigneurs
et les dames souhaitaient savoir si, non content des prodiges annoncs,
le Roi entendait en tirer de notre patience. On me chargeait bientt de
cette enqute dlicate, grce  la complaisance que ce monarque tmoigne
pour ma double qualit de misrable sophiste et d'hritier d'une race
qui mit le royaume  feu et  sang. J'allais m'en acquitter quand nous
vmes poindre  l'horizon des sables un nuage poudreux qui s'enfla
progressivement et, ds aussitt, nous fit oublier tout le reste.

Le nuage contenait un groupe de ngrillons tout nus, hormis les rgions
du cou, des poignets et des chevilles, o des racines tresses
supportaient de pauvres objets sans nom, qui taient des talismans. A
leur approche, les dames poussrent un grand cri, se firent garantir la
face par des crans de plumes, puis n'eurent de cesse qu'elles n'eussent
entour et quasiment touch ces esclaves d'bne fort divertissants par
leur affectation  singer l'allure des hommes libres. Le comble de
l'hilarit vint de ce qu'il nous fallut comprendre  leur mimique
saccade et inharmonieuse, qu'ils tenaient parmi eux quelque chose comme
un roi et qui ne craignait pas de solliciter une entrevue face  face
avec le puissant Seigneur de la Perse. Et je vous donne  penser de
l'tat de nos esprits quand nous smes que la tente royale s'tait
ouverte  toute cette peuplade gambadante aux membres menus et aux dos
luisants comme ont les scarabes. Mieux que cela, le petit roi noir fut
admis, la nuit suivante,  l'examen du ciel toil, et l'on sut qu'aprs
avoir manqu dfaillir au premier aspect des instruments et des signes
graphiques de nos livres, les rsultats s'en taient trouvs d'une si
intime concordance avec ceux des notions rudimentaires que l'on possde
au royaume des Sables, qu'une scne touchante avait eu lieu o Roi,
Mages et Ngre nu s'taient confusment embrasss.

Nous ne doutmes plus que l'on ne nous ment vers des merveilles, et nos
dames, allges par ce bel horizon, reprirent un got serein aux choses
de la route,  la grce des matins, au clair droulement de la journe,
aux diversits troublantes des crpuscules,  la volupt des nuits.


IV

Le voyage fut long, et je me garderai de le dcrire par le dtail.
Toutefois les dieux bienfaisants nous le parsemrent  souhait d'oasis
rconfortantes, et nous fmes constamment maintenus en haleine. Une
journe fut remplie par le fait de menus propos que tint une noble
indiscrte sur le compte d'une princesse dont je tairai le nom, mais qui
est aux yeux des hommes comme cette chair veloute des pches que je vis
nagure exposes pour Aphrodite au blond soleil de Paphos. Nous emes
ainsi une grande animation oratoire, quelques cliquetis d'armes, et
vmes la couleur du sang qui apaisa tout le monde. Ma lampe manqua
d'huile une nuit que je composais une ode  la manire de Sapho et que
la petite Caucasienne dormait si profondment que je n'osai l'appeler.
Une dame s'prit d'un ngre. Les comdiens hellnes nous donnrent, au
penchant d'un coteau, une reprsentation de _la Bacchante_ d'Euripide.
Voici pour les vnements qui marqurent le plus sur nos esprits. Ai-je
dit que nous fmes la rencontre d'un vieillard d'aspect honorable qui se
dit adonn, lui aussi, aux sciences secrtes, porte couronne et
s'enflamme chaque nuit claire aux cts de notre Seigneur, du petit roi
noir et des initis chenus?


V

M'avisant, un jour de belle humeur, le Roi daigna s'tonner, sous le
couvert de mots plaisants, de ma parfaite et aveugle soumission 
l'quipe qu'il menait.

--Quoi! dit-il, vous allez  l'inconnu avec la mme insouciance que tous
ces princes et seigneurs qui ont moins de philosophie que leur monture
ou que ces dames dont l'me est pareille aux minces libellules qui nous
frlent, prs des fleuves, aux haltes de midi?

--Matre, rpondis-je, est-ce donner les marques de tant de mdiocrit
que de se satisfaire  admirer la sagesse par quoi Votre Majest
conduit, en temporisant, ces dames fragiles  quelque rvlation
ineffable? J'ignore, pour ma part, le mot que vous tenez cach; mais je
sens que le prononcer serait en puiser la vertu. Car ce qui n'a plus de
mystre est sans action sur l'esprit des hommes. Par contre, votre
rserve leur grossit, nous grossit, chaque jour, quelque chose vers quoi
nous allons avec un intrt croissant, vers quoi nous nous contenterions
sans doute d'aller toujours.

Le Roi sourit, mais un souci rapprocha aussitt les lignes de son front.

--La crte des monts que vous apercevez l-bas, dit-il, est celle du
Liban fertile en cdres, bois odorant qu'employa le Roi Salomon pour
construire un temple fameux; et tous les signes me portent  croire que
nous approchons du terme du voyage. Je dois  mes gens de parler enfin,
et il me plat de vous avertir, vous, prcdemment.

--Sire, j'atteins l'ge o la nouveaut s'inscrit difficilement sur la
table durcie du jugement; j'ai trac une ligne nette avec les bornes de
ma connaissance, et la figure m'en plat...

--Chre me paresseuse, soupira le Roi qui s'attendrissait sous le poids
de son secret, ta figure changera cependant, comme celle du monde,
car... Aussi bien, je ne puis te le cacher plus longtemps...

Sa voix tremblait, et une larme tait suspendue dans le coin de son oeil
vnrable.

--Le Messie, dit-il, tu sais, le Messie...

--Oui, j'ai lu beaucoup de livres; plusieurs contiennent cette belle
promesse, et elle est populaire.

--Eh bien! le Messie est n!...

--C'est un bien grand malheur! Qui donc attendrons-nous dsormais?

Mais le Roi s'emporta tout  coup:

--Vil Grec! s'cria-t-il, me modele dans la boue que raclent les
esclaves aux sandales des rhteurs et des sophistes! Peux-tu avoir
prononc un tel blasphme et demeurer devant moi?

--Sire, cela est en effet en mon pouvoir que j'ai coutume cependant
d'estimer fort mince. Mais je dois faire observer  Votre Majest que le
Messie qui vaut comme esprance ne peut manquer de se diminuer en se
ralisant. Ce que l'on mesure du doigt n'atteignit jamais la taille des
images que contemplent les visionnaires. Le divin Hercule n'est si grand
que par le long travail des esprits qui s'ajouta au cours des temps  la
renomme de ses exploits naturels. Et ce serait au rebours que
procderait votre Messie! Les plus spirituels seront ceux qui ne
croiront point en lui.

Le Roi contint un geste d'impatience, et son visage reparut dpourvu de
colre. Je ne sus jamais si ma pense l'avait touch ou bien s'il
n'coutait que son coeur qui, visiblement, dbordait.

--Sire! ajoutai-je, m'adressant  ses sentiments, je vous supplie de ne
point annoncer  votre peuple cet vnement fcheux. Il en manifestera 
la vrit une grande joie, qui sera comme le feu de paille, par la
rapidit et les rsultats. Je sais qu'en ses heures mauvaises, l'espoir
de ce beau leurre le soutient. Qu'arrivera-t-il quand il saura que le
Messie est l et que les heures coulent mauvaises comme devant?

--Tais-toi! tais-toi! tous les arguments sont boiteux dsormais; il ne
faut plus raisonner comme hier. Les calculs clestes eux-mmes sont
drangs par le fait d'une toile nouvelle: l'univers s'claire d'une
lumire insouponne...

Ici, je commenai de pleurer cette ancienne sagesse dont mon puissant
matre s'tait rarement dparti, quoique mage. Il continua de parler
avec une grande volubilit; je ne le pus suivre. Il avait coutume de
dire: Restez debout, mais faites asseoir votre pense. J'prouvais la
dmangeaison de lui citer ses paroles. Mais ma compagnie ne lui suffit
plus; je le vis s'loigner, l'oeil en feu, les lvres avides de parler.
Je compris que la foule allait tre informe, et courus boucher les
oreilles et bander les yeux de la petite Caucasienne qui ne dpend que
de moi.


VI

Je renonce  dire l'animation qui rgna dans nos groupes ds que l'on
tint, du Roi lui-mme, que l'on allait voir le Messie. Il se trouva des
gens qui ds auparavant s'en doutaient. On loua leur retenue. Mais la
plupart furent mus trs profondment. On en faillit ngliger le boire
et le manger. Des dames passrent les nuits  regarder les astres, de
leurs beaux yeux nus, dans l'espoir intime de quelque signe privilgi.
Quelques-unes confessrent avoir reu confirmation particulire de
l'vnement. On se fit mille descriptions de la figure qu'on imaginait
au Messie. On ngligea les ngres. On se pardonna les injures. On
s'occupa de la tenue que l'on aurait au jour de la prsentation. On
dplora de n'avoir pas t prvenu plus tt,  cause des robes et des
parures. On se dpita, s'injuria de nouveau; l'humeur fut excrable. La
maison du Roi dut abandonner plusieurs tentures riches et vnrables,
quoique Xerxs y et fait reprsenter la prise d'Athnes et la Victoire
des Thermopyles, qu'il s'attribuait. On les coupa; se les partagea; en
couvrit les selles des chevaux et des mules. Nous passions seuls des
nuits calmes, ma petite esclave et moi; et lui tant ses bandeaux, je
lui faisais des contes, comme elle les aime, c'est--dire de ceux qui ne
peuvent point arriver.


VII

Nous atteignmes un pays remarquable par sa pauvret. Mais les signes et
les informations s'accordant  le dsigner comme l'endroit o les
prodiges taient accomplis, chacun s'extnua  en vanter l'agrment. A
la vrit, la ville tait compose de gros blocs rguliers et blancs,
sans un portique, sans une colonne, sans la trace ni d'un marbre taill
ou non, ni de ces reprsentations vivement colores o excellent les
artistes persans. Des troncs dnuds de figuiers et de vignes
s'enlaaient  l'entour de cette misre. On n'avait rien vu d'un got si
dlicat et la sobrit de ces cabanes avait de l'hroque et du divin.
Quelques seigneurs dpchrent des esclaves dmolir leurs palais
d'Istakar; on jeta les tentures d'Athnes et des Thermopyles; et le
reste du train pitina les tissus blouissants. Les chameaux glissaient
dans la fange et la croupe des chevaux blancs en tait macule. On se
traita de Babyloniens et d'effmins  cause de la rpugnance qu'on
avait peine  dissimuler. Mais il faut avouer qu'aux fontaines, des
femmes nous regardrent avec d'admirables yeux tonns.

Enfin, le groupe des Rois mages qui tenait la tte du cortge fit halte,
et tout le meilleur de la Perse sentit son coeur battre et s'humecter
ses paupires.

Il y avait dans l'une de ces masures  peine abrites de la bise, une
femme donnant le sein  un petit enfant nouveau-n, et un homme debout,
qui les considrait d'un oeil timide et doux. Notre nombre et notre
magnificence ne parurent pas les mouvoir grandement. C'taient des gens
honntes et sans culture; ils ignoraient la langue persane aussi bien
que la grecque et celle des Romains. Quand enfin nous les pmes
atteindre par quelques paroles hbraques et syriaques touchant le but
de notre mission, ils hochrent la tte en souriant et parurent rentrer
aussitt dans la tide srnit de leur union. Le Roi ouvrit des
cassettes; l'or brilla et tinta. Le Roi ne put se tenir de prendre
l'enfant, et il dit, les yeux pleins de larmes: Je le tiens dans mes
bras!

--Matre! Matre! prononai-je  voix basse, et sur un ton de
remontrance suppliante.

Ils sourirent encore et parurent confondus. L'autre mage avait aussi des
prsents. Mais le petit roi ngre qui se dmenait trangement pour
expliquer la vertu de certains objets racornis, pareils  des noyaux,
qu'il offrait, amusa l'enfant. Celui-ci agita les mains et remua ses
lvres humides de lait. On avait eu tant d'motion qu'une grande dtente
se produisit. On entendit les chuchotements des seigneurs mls aux
rires lgers des dames. Une grande baie ouverte dans la muraille
laissait apercevoir le reste du cortge attentif, hauss sur les
montures, sur les bagages et jusque sur le cou des chameaux. Une
princesse osa s'approcher de l'enfant et le baisa. Toutes les dames le
voulurent approcher et baiser. On se le passait de main en main. On
commena de mettre  part tout ce qu'il avait touch, mais on n'y put
suffire. On lui promit cent cadeaux divers. On le voulait emmener et
lever plus chaudement. Tout bas on blma mme le pre de demeurer si
tranquillement dans un hangar glac. On prit piti de ses langes;
jusqu' des nourrices affranchies haussrent l'paule  cause de la
faon dont il tait envelopp, selon la coutume du pays. Le petit avait
l'air patient et bon; les caresses lui plaisaient et il secouait de la
main les colliers d'or. On finit par s'asseoir o l'on put, et l'on
occupa le reste du jour  jouer avec l'enfant le plus simplement du
monde.


VIII

Il arriva que le lendemain on eut  passer par l, en s'en retournant.
Il faisait un soleil tide. Le pre, la mre et l'enfant taient assis
au pas de la masure.

Comme on tait press, on leur adressa de la main un petit bonjour
amical.




LA DANSEUSE DE TANAGRE


J'ai t sduit par une statuette de Tanagre au point d'prouver  sa
vue cette sorte de joie tremblante et cette anxit qui sont les
compagnes ordinaires de la passion amoureuse.

C'est une danseuse. Un voile d'toffe lgre embrasse ses formes
accomplies; son attitude semble prise dans l'instant o le torse et la
jambe, anims par les mouvements rythmiques qui s'achvent et, pour
ainsi dire, rendus sublimes par la vie abondante que rpand
l'entranement musical dans un corps jeune et pur, atteignent, en une
seconde de repos, l'insaisissable beaut.

O petite danseuse! pris-je la libert de dire un jour  cette gracieuse
effigie de terre, je te supplie de m'apprendre le secret du charme que
tu rpands et qui dpasse celui de tes soeurs, car tu vois que je le
subis aussi vivement que s'il me venait d'une jeune fille plus jeune que
moi de dix ans et cependant des gens aviss prtendent que de nombreux
sicles nous sparent. Pour moi, je t'avouerai que je crois sentir la
moiteur de ta chair parfume qui vient de s'mouvoir et je ne suis pas
sr que l'air qu'a dplac ta jambe agile n'est pas celui qui m'a tout 
l'heure rafrachi le visage. Dis que je suis fou! mais j'ai cru que ta
poitrine se soulevait par suite de la douce fatigue, et que tes lvres,
un moment desserres, exhalaient ce souffle imprgn de l'odeur des
olives et des lauriers-roses, tel que je le respirai dans les pays du
soleil et sur les pentes inclines du ct de la mer.

Je te supplie de me dire qui tu es, ou bien quel dieu habite la fine
pte de ton argile, parce que je n'ai pas devant toi le calme que donne
ordinairement la vue du chef-d'oeuvre, et que l'intime familiarit de ta
grce me ravit  mon temps, m'arrache  l'heure que le destin
m'attribua, pour m'emporter en arrire, dans le pass ancien, jusqu'
l'heure bienheureuse o ta paupire a battu,--ce qui est contraire 
l'ordre des choses et me dchire le coeur.

Alors, j'entendis une voix agrable, et je crus que la petite danseuse
Tanagrenne parlait.

                                   *

                                 *   *

Tu connais, me fut-il dit, le bourg botien dont le nom est demeur aux
figures de terre, la blanche Tanagre; c'est ma patrie. Mon pre avait
des champs et de la vigne sur le penchant du Cricius o la ville
tageait ses maisons de brique argileuse. Rien ne manqua  mon enfance,
et je connus le bonheur. A l'ge o toutes les jeunes filles chez nous
taient belles, je le devins,  ce qu'il parat, et lorsque je passais
dans la rue pour aller aux Temples ou aux Jeux, les hommes et les femmes
me regardaient en souriant.

Ce fut vers ce temps-l que, me trouvant  l'endroit o se tiennent les
coroplastes ou modeleurs de poupes, pour vendre les petites images
qu'ils ptrissent de leurs mains, l'un d'eux nomm Douris me fit signe
qu'il m'aimait. Je baissai les yeux et n'osai plus de longtemps revenir
au mme lieu, parce que son visage avait fait une grande impression sur
moi.

Mais je pensai beaucoup  lui sans le voir. Bientt il prit l'habitude
de passer devant la maison de mon pre et je l'aperus. Je sentis, ce
jour-l, que je n'avais aim personne comme lui, et j'eus un grand
regret qu'il ne ft qu'un pauvre coroplaste dont les statuettes, si
prises qu'elles fussent au-dessus de celles des autres, taient vendues
pour une obole.

Un jour que je n'tais pas l, par extraordinaire, dans le moment o il
vint, je trouvai sur la stle de marbre consacre  Herms, qui tait
prs du portique de la maison, un petit Eros en terre parfaitement
model et peint. Je ne pus me tenir de le montrer  mon pre, homme
prudent et habile. Mon pre tourna et retourna dans sa main le petit
Eros. A la fin, il dit: Qui a fait cela?

Je rougis et rpondis que je n'en savais rien.

--En tout cas, dit-il, celui qui a fait cela est un fort bon artiste et
de qui le renom ira loin.

Je sautai,  ces mots, si joyeusement et en battant des mains, que mon
pre me regarda avec tonnement. Je tombai  ses genoux que j'embrassai,
et je lui dis, toute confuse:

--Mon pre, ce petit Eros est de Douris, le modeleur de poupes; et le
coeur qu'il a perc de cette flche est le mien.

--Que Douris vienne donc ici, dit mon pre en me relevant, et je pense
qu'il honorera ma maison.

Je songe avec attendrissement aux jours trop brefs qui suivirent mon
mariage avec le modeleur de poupes. Nous nous aimions; il m'admirait et
me prenait pour modle. De cette poque datent ses meilleures figurines
de terre; non parce que je valais mieux que les filles qu'il faisait
poser avant de me connatre, mais parce que l'amour chauffait son
talent.

C'tait une me ardente et prise de la beaut; aussi lui arrivait-il
souvent d'avoir de l'inquitude sur la valeur de ce qu'il avait fait,
bien que sa fortune comment  tre brillante et que l'on ne cesst de
lui prodiguer des loges. Je l'emmenais alors,  la tombe du jour, du
ct des prairies qui s'tendaient aux bords de l'Asope, au del de la
ville. Nous nous baignions les pieds dans la rivire; je me penchais
au-dessus de son front, et ma voix, mle au doux bruit du vent dans le
feuillage des tamaris, endormait sa pense.

Cependant, une fois, il se redressa sous mes caresses. C'tait  la fin
d'une journe particulirement agite, o l'argile s'tait montre plus
que jamais rebelle  ses doigts; mme il avait dtruit plusieurs
bauches sur lesquelles nous fondions de grandes esprances. Il me
repoussa tout  coup et me dit d'une voix  la fois imprieuse et
suppliante:

--Danse!... danse!

Je me levai aussitt, car, l'aimant comme je faisais, j'tais sa
servante; et j'imitai de mon mieux la danse qu'excutaient les jeunes
filles en l'honneur d'Artmis. Mon vtement tait lger et le sol
favorable. J'essayai de suppler de la voix  l'accompagnement de la
flte qui nous manquait. D'ailleurs, entran bientt par mon pas,
Douris chanta lui-mme. Son organe tait ample et vari, et l'on et
jur qu'un berger tait l et soutenait mes mouvements par le son de la
syrinx.

Il se baissa tout  coup pour saisir une poigne de la terre humide qui
se trouvait en abondance au bord de l'eau; il se mit  la ptrir avec
vivacit, et je vis natre promptement sous sa main mon image.

C'est celle que tu vois. Il n'en avait jusqu'alors russi aucune avec
autant de bonheur. A mesure qu'elle venait sous ses doigts mouvants, je
voyais s'agiter le visage de Douris et j'atteste les dieux qu'il fut
plus beau dans ce moment-l que le jour mme o il m'aperut et sentit
dans son coeur qu'il m'aimait. Dirai-je que j'en conus une peine
secrte et que je fus un peu jalouse de cette jolie image de terre qui
captivait mon poux?

Douris emporta son ouvrage, et il mouilla, pour le couvrir, une partie
de mon vtement qui tait tomb  terre pendant la danse, sans prendre
garde que mon paule tait nue. Les paroles que je lui adressai durant
le retour  la maison furent vaines; et mme, ayant tent d'attirer son
esprit vers la beaut du soir qui transfigurait Tanagre et les collines,
ce spectacle, d'ordinaire si puissant sur son esprit, ne le dtourna pas
de la pense du chef-d'oeuvre qu'il avait fait.

Les jours coulrent; il retouchait l'admirable figure et la poussait 
la perfection. Jamais il ne s'aperut que j'errais, moi vivante, autour
de cette poigne de terre humide et glace qui le retenait. Mon chagrin
s'accrut. Je fus tente de dtruire la petite danseuse d'argile pendant
le sommeil de Douris.

Je me levai, une nuit; je pris la lampe et me dirigeai soigneusement
vers l'endroit o la statuette reposait sous le linge frais. La colre
m'animait et je gotais une ivresse inconnue. Je pris l'amer plaisir de
dcouvrir l'ennemie qui me ressemblait, avant de l'anantir. Je gardais
le linge dans la main et j'embrassais de ma haine l'image inanime de
mon corps devenue ma rivale par suite d'un sortilge ou d'une folie que
je ne pouvais m'expliquer.

Te voil donc! dis-je, misrable parcelle de limon qui ne couvriras pas
la plante de mon pied quand je t'aurai crase! Je t'ai foule dj
maintes fois  l'tat de fange, au bord du ruisseau, quand les yeux des
ptres et ceux de mon bien-aim, jaloux de la puret de ma jambe,
regrettaient que je la salisse au contact de ta boue... Et maintenant tu
t'es leve sur ce pidestal, tu as emprunt la forme de ma jambe et de
mon joli ventre poli! Perfide! jusqu' ce mouvement des paules et de la
tte que l'on m'a dit qu'aucune autre crature n'eut pareil et qui
faisait frissonner des hommes forts, tu me l'as pris! par quelle astuce?
Moi-mme je l'ignorais; je n'avais jamais pu le saisir en un miroir et
tu me vois toute tremblante  la rvlation de ce qu'Amour met en nous
de mystrieux attraits. Tout ce que tu es, tu me le dois; tu me l'as
vol pice  pice; sans moi tu ne serais pas; tu n'es pas autre chose
que moi!...

Je fus pouvante tout  coup du son de mes paroles dans l pice
obscure et vis--vis de l'image qui recevait toute seule la lumire de
la lampe. La danseuse semblait sourire et me regarder avec indulgence du
haut de son chevalet de bois. Je me tus. Mes derniers mots
retentissaient dans le silence de la nuit: Tu n'es pas autre chose que
moi!...

Mon premier mouvement avait t de bondir vers la statue aussitt aprs
avoir invectiv contre elle. Mais j'tais maintenue  ma place par une
volont imprvue. Mes yeux ne quittaient pas l'objet de ma colre; et je
m'tonnais de mon attitude et de mon inaction. Je me pris la tte dans
les deux mains ainsi que l'on fait lorsqu'on veut voir clair avec
tnacit; je me souviens que mes doigts s'enfoncrent trs avant dans ma
chevelure, et lorsque les extrmits s'en rejoignirent derrire ma tte
 travers l'emmlement pais, je sentis un si vif mouvement de dpit 
cause de ma faiblesse et de la puissance inconnue qui me paralysait, que
je sortis brusquement en renversant la lampe dont l'huile se rpandit.

Je me trouvai sur la terrasse o j'avais pass des nuits si belles et si
heureuses entre les bras de Douris. Sous le ciel voil, une incertaine
lueur bleue et lgre commenait d'entourer le front des temples sur la
hauteur; la ville tait plonge encore dans l'ombre, et le silence
m'effrayait.

Je me souvins tout  coup d'un certain vieillard nomm Simonide qui
tait redout pour sa connaissance des choses secrtes. Je savais o
tait sa maison, car il passait souvent devant l'talage des
coroplastes, qu'il critiquait ou encourageait par des paroles rares et
justes; et je l'avais regard s'loigner jusque chez lui,  cause de ce
qu'on disait de merveilleux sur sa science. J'y courus. Je le trouvai
courb sous sa lampe et au-dessus d'ouvrages anciens par l'apparence, et
d'une criture inconnue.

Il sourit en m'apercevant:

--Tu es la femme de Douris, dit-il.

Et avant que je lui eusse adress la parole:

--Il faut que tu sois folle pour avoir pous cet homme!...

J'eus un mouvement de rvolte,  cause de mon amour.

--Tu l'aimes, dit-il, en cessant de sourire; et il te prfre ses
ouvrages de terre?

Je fis signe que oui.

--J'ai voulu briser la danseuse, ajoutai-je en tremblant; je n'ai pas
pu; et je viens savoir...

Il m'interrompit avec violence:

--J'ai vu, dit-il, la danseuse de Douris! Autant vaudrait s'attaquer 
Jupiter qui gouverne le monde. Pauvre enfant! C'est toi qui as pos pour
ce corps admirable, et tu t'tonnes de voir soudain ces formes d'argile
te dpasser dans l'esprit de celui qui les a ptries de ses doigts;
parce que ces mmes doigts, n'est-ce pas? avaient coutume de dfaillir
de volupt  seulement toucher la jeune fleur de ta chair!

Mon enfant, coute. Un dieu est cach et dort sous la mer mobile des
formes comme sous l'eau profonde des regards humains. Nul ne sait
comment ni pourquoi il s'veille, s'agite et est prsent tout  coup.
Cependant nous nous inclinons devant un geste ou une attitude dont la
secrte vertu nous a branls jusqu'au fond de l'me. Ceci n'eut
peut-tre que la dure d'un instant aussitt vanoui, et il est possible
qu'un grand nombre de tmoins ne s'en soit pas aperu. Mais nous
dclarons divin l'homme habile qui, l'ayant vu, a su lui fournir
l'expression durable, et souvent sans doute a provoqu le prodige, par
sa prire ou son dsir ardent.

C'est ainsi que, par l'vocation de Douris et par l'effet de ton beau
corps mu, s'est ralis dans de la terre et a pris forme pour
l'immortalit cet instant d'entrevue sublime. Et le petit objet d'argile
que tu n'as pu briser est suprieur  Douris lui-mme et  toi: il ne
serait pas injuste de l'tablir au rang des dieux.

J'coutais le vieillard avec une grande crainte. A mesure qu'il parlait,
j'avais plus vif le sentiment de ma perte, car je comprenais que Douris
avait tir de moi tout ce que je valais. Quand Simonide eut fini, je lui
dis simplement:

--Je veux mourir.

Au lieu de lever les bras et de me faire mille discours ordinaires, ce
vieux sage s'tant recueilli un moment, comme pour peser diverses
alternatives, me rpondit que j'avais raison. Je l'admirai de si bien
pntrer les secrets du coeur et de l'esprit, et je baisai sa robe en
signe de reconnaissance.

L'aube descendait gaiement les pentes de nos collines quand je regagnai
la terrasse o l'ide m'tait venue de recourir au vieillard Simonide.
Je m'y arrtai de nouveau et rsolus d'y accomplir sur-le-champ mon
dessein. C'tait le lieu qui m'avait t le plus complaisant, puisque
l'amour m'y avait souri; et sur quelque point du pays que se portassent
de l mes regards, j'y retrouvais le souvenir brlant des caresses de
Douris.

Vers le haut de la ville, les temples des dieux recevaient les premiers
rayons du jour, et au del des murs, les champs d'orge et de bl, les
prairies et le long serpent du fleuve baignaient confusment dans la mer
de lait que le matin rpand. Mon coeur se souleva; les larmes emplirent
mes paupires et je ne vis plus distinctement tels endroits de la
campagne o mon poux m'avait presse plus tendrement de son bras. Je
dis adieu au jour qui s'levait et que je ne verrais pas en son midi.
Puis j'accomplis quelques rites prescrits par le vieillard et tirai de
mon sein la petite fiole qu'il m'avait remise. J'en bus d'un trait le
contenu avant d'aller embrasser dans son sommeil celui pour qui je
voulais mourir, et de peur de faiblir  sa vue. Il dormait profondment
et ne sentit pas mon baiser. Ma lvre, d'ailleurs, tait dj refroidie
et je ne pus qu'avec peine regagner le dehors o le premier chant des
oiseaux et le rveil alerte de la ville furent les dernires choses du
monde qui me parvinrent, dans la grande confusion que donne la prsence
de la mort.

--O me passionne qui te dfis un matin, sur une terrasse de Tanagre,
de la chair dont s'inspira le modeleur de poupes, m'criai-je, je
t'aime!

--Non! me dit, sur un ton dsespr, la voix qui m'avait attendri par le
rcit d'une vie si simple et si belle, non! ce n'est pas moi que tu
aimes: comme Douris, comme les hommes et comme les dieux, c'est ma
rivale que tu aimes! Je ne suis pas la statuette; moi, qui t'ai parl,
je suis la sacrifie, l'ternelle jalouse. Je suis la crature de chair,
le modle, l'amante, l'hrone, l'inspiratrice de l'oeuvre d'art; 
jamais infrieure au morceau de terre que le pouce d'un homme a touch.




LE MIRACLE DU SAINT VAISSEAU


I

Au temps o Notre-Seigneur prit sur la croix, le pays de Jude tait en
partie soumis aux Romains dont Pilate tait le bailli[2].

  [2] On a cru devoir conserver dans ce rcit l'absence totale de
    couleur locale qui caractrise le roman de La Table Ronde dont il
    est inspir. Il y a moins d'irrespect  violer la vrit ou la
    vraisemblance historiques, qu' dgarnir ces belles matires
    romanesques de la grce particulire que leur valent leur navet et
    leur foi.

Un prud'homme nomm Joseph d'Arimathie, qui tait au service de Pilate,
avait aim Jsus ds qu'il l'avait vu. Il l'avait suivi avec ses
disciples, et il lui tait dvou, bien qu'il n'ost pas en tmoigner,
dans la crainte des mauvais Juifs.

Or Jsus ayant expir, Joseph en eut une vive douleur. Il s'en vint
trouver Pilate et lui dit:

--Sire, je vous ai longtemps servi sans recevoir de loyer; je viens vous
demander pour ma rcompense le corps de Jsus crucifi.

--Je l'accorde de grand coeur, rpondit Pilate.

Joseph courut  la croix par le chemin que Notre-Seigneur avait suivi et
o la populace s'coulait en commentant ce qui tait arriv. Il y croisa
plusieurs femmes qui pleuraient, et entre autres une nomme Verrine
portant une guimpe qu'elle montrait  tous et o la figure de Jsus
s'tait imprime fidlement.

Mais Joseph tant arriv prs de la croix, les gardes lui en dfendirent
l'approche, et ils envoyrent contre lui un certain Juif du nom de Mose
qui lui dit en le repoussant avec brutalit:

--Jsus s'est vant de ressusciter le troisime jour, et s'il a dit
vrai, nous voulons le refaire mourir; et autant de fois
ressuscitera-t-il, autant de fois le mettrons-nous  mort.

Joseph revint trs mcontent vers Pilate qui tait  table et tenait 
la main une belle coupe. Il lui demanda main-forte pour vaincre la
rsistance des gardes.

--Vous aimiez donc bien cet homme, pour prendre tant de peine de son
corps? demanda Pilate. Eh bien, tenez! ajouta-t-il, voici le vase dans
lequel il a clbr son sacrement. On me l'a donn: gardez-le, en
mmoire de celui que je n'ai pu sauver.

Et il lui donna main-forte.

Joseph emprunta un marteau et des tenailles, et, ayant triomph de la
rsistance des gardes et du Juif Mose, il monta  la croix et en
dtacha Jsus.

Il le prit entre ses bras; le posa doucement  terre; replaa
convenablement les membres et les lava le mieux qu'il put.

Pendant qu'il se livrait  cette besogne, il vit le sang divin couler de
la plaie que la lance de Longin avait ouverte sur le ct. Il prit la
coupe que Pilate lui avait remise et y recueillit les gouttes qui
s'chappaient, car il pensait qu'elles y seraient conserves avec plus
de rvrence qu'en tout autre vaisseau. Cela fait, il enveloppa le corps
d'une toile fine et neuve et le dposa dans un sarcophage qui se
trouvait non loin de l et qu'il recouvrit d'une pierre large et d'un
bon poids.

                                   *

                                 *   *

Jsus ressuscita comme il l'avait annonc et se montra  Marie la
Madeleine,  ses disciples et  d'autres encore.

Voil aussitt les Juifs trs mus, et les soldats chargs de garder le
spulcre inquiets du compte qu'ils auraient  rendre. Comme Joseph
d'Arimathie avait enseveli le corps, ils le souponnrent de quelque
malfice dans l'affaire de cette sortie du tombeau. Ils rsolurent d'en
tirer vengeance contre lui et s'assemblrent afin de dlibrer des
moyens que l'on pourrait employer pour lui nuire.

Mose se trouvait dans le groupe et dit:

--Pour moi, je ne me soucie point de ce qui est arriv, et j'ai crach 
la figure de celui que l'on dit ressuscit. Je me moque pareillement de
Joseph d'Arimathie. Mais c'est un homme riche, et je me fais fort de le
livrer en bon tat de capture  qui m'indiquera, pour s'emparer de son
fief, un moyen prompt, sr, et garanti de la potence.

--Vous dites, fit un clerc qui se trouvait l, que ce Joseph a du bien?

--Certes! On lui connat plus de cent arpents, tant en vignes qu'en
oliviers; et il les cultive avec habilet. Il a plus de gnie qu'il n'en
a l'air. Ainsi, on le crut dment, il n'y a pas si longtemps, lorsqu'il
alla,  la suite du prophte, avec quelques mes simples jusqu'au lac de
Tibriade. Il n'en tait rien. J'y ai fort profit! disait-il  son
retour. En effet, outre qu'il recevait la bonne parole, d'autre part il
vendait  des prix de famine, ses raisins, ses figues et ses olives aux
bonnes gens accourus pour entendre Jsus. Et celui-ci ayant fait miracle
 un certain endroit du Lac, Joseph y acheta immdiatement les pcheries
et y mit des tablissements qui ne manqueront pas de prosprer par suite
du bruit que fera l'aventure. C'est un homme d'ordre et plein de sens.

--A-t-il quelque famille?

--Il a en tout une soeur que l'on nomme Enige.

--Enige, dit le clerc au perfide Mose, hrite lgalement de tout
l'avoir de son frre... Que celui-ci vienne  disparatre, qui est-ce
qui pourrait s'opposer  ton mariage avec cette demoiselle qui est
assurment accorte et avenante en tous points?

--Va donc trouver la belle,  la tombe de la nuit, qui est l'heure
favorable  l'amour, insinurent-ils tous  Mose, et, par la chambre de
cette gentille personne, pntre hardiment jusqu'au lit de Joseph...

Mose mit un pourpoint de velours  plus de cent sous l'aulne et s'tant
garni les reins de liens solides et propres  billonner tous ensemble
les chevaliers du guet, il s'alla poster,  la brune, sous la fentre
d'Enige, tout en chantant et s'accompagnant du luth qu'il touchait avec
assez d'agrment.

Enige tait une jeune fille accomplie et dont tous les sentiments
taient dvelopps, comme il est naturel aux environs de la seizime
anne et sous les cieux clments qui font fleurir les parterres ds le
temps de Pques. Elle avait du got pour la musique et pour les gens
bien faits. Avouez donc qu'il lui et fallu une astuce fort loigne de
sa simplicit, pour dmler, sous le bel accoutrement de Mose, que le
chanteur tait un vilain Juif et non quelque noble chevalier romain.
Enige ouvrit sa fentre sur le jardin parfum d'o venait la chanson.

Il est odieux de penser que la bouche en fleur d'une demoiselle, qui
s'entr'ouvre  l'espoir du premier baiser, reoive au lieu et place de
ce qu'elle attend, le contact malsant du billon. Tel fut cependant le
sort de la pauvre petite Enige ds qu'elle fut tombe entre les mains
de l'infme Mose. En mme temps, la bande des mauvais Juifs liait
outrageusement le vertueux Joseph d'Arimathie et l'emportait tout vif et
bien fch de ne pouvoir dire adieu  sa mignonne soeur, mais plus
contrist encore d'abandonner le vaisseau contenant les gouttes du sang
de Notre-Seigneur Jsus.

Ils le conduisirent du ct d'une affreuse tour situe  l'cart. L ils
lui dlirent les jambes, parce qu'il tait replet de sa nature et
pesant  porter, et ils lui firent descendre trois cent trente-trois
marches,  force de coups. Enfin, ils le laissrent dans un cachot
obscur, sans lui donner ni pain ni eau et sans lui adresser une parole.

Aprs quoi, tant remonts et ayant scell l'entre de la tour, ils se
dispersrent, en se frottant les mains, car ils pensaient bien qu'il ne
serait plus jamais question de Joseph d'Arimathie.

                                   *

                                 *   *

Le malheureux Joseph prouva le plus vif mcontentement du lieu o on
l'avait mis; non seulement parce qu'il tait dpourvu de lit, de
crdence et de prie-dieu, mais encore parce qu'il manquait de ce parfum
subtil que mademoiselle Enige faisait peut-tre venir d'Arabie,  moins
qu'elle ne le rpandt de sa personne dans le logis clair et propret qui
convenait si bien  un prud'homme faisant honneur  ses affaires. En
outre, Joseph tait incapable de mditation, ce qui et t la seule
ressource dans un mauvais cas comme le sien; mais le pire vint de ce
qu'il avait un grand apptit qui fut contrari quand arriva l'heure
ordinaire du repas.

En revanche, Notre-Seigneur lui apparut.

--Joseph! lui dit-il, es-tu content de souffrir pour moi?

--Monseigneur! dit Joseph, en faisant une profonde rvrence, mon
jugement est pauvre et domin en ce moment par la faim; la vrit
m'oblige  vous confesser que je ne suis pas parfaitement content.

--Joseph! reprit Jsus, ta foi est plus pauvre encore que ton jugement;
car si elle avait quelque vigueur, tu ne sentirais pas ta faim.

--En ce cas, Monseigneur, dit Joseph avec simplicit, me voil bien au
regret, je vous jure, que ma foi ne soit pas plus vive!

Jsus fut tent de sourire de piti,  cause de la malheureuse faiblesse
des hommes, et il dit  Joseph:

--Eh bien! et moi? crois-tu que je n'ai pas souffert pour toi?

--Monseigneur! Monseigneur! soupira Joseph en se tranant aux pieds du
matre, et soudain confus au souvenir des grandes tortures qu'il avait
vues. Et il se mit  pleurer abondamment, en se traitant de pourceau.

--Relve-toi, dit Jsus, car je t'aime. Tu as pris soin de mon corps et
l'as enseveli. Au surplus, depuis longtemps tu me suivais avec fidlit
et tu coutais ma parole...

--Oui, oui! interrompit vivement Joseph, c'tait au bord du lac de
Tibriade: il y avait une grande quantit de poissons, j'en ai vendu
pour quinze cents deniers, et j'ai achet des pcheries! Ah!
Monseigneur! montrez-moi la porte par o vous tes entr dans ce rduit,
afin que j'aille jeter un coup d'oeil  ces tablissements qui vont
dprir par suite de mon absence!...

--Joseph! dit Jsus avec douceur, voil que tu n'as plus faim,
maintenant que tu penses  tes pcheries, tandis que ma prsence a t
inefficace  combler ton apptit!... Cependant, je veux t'embrasser 
cause de ton ignorance du mensonge et de l'hypocrisie. Et coute-moi:
_Je t'apprendrai  connatre le vrai bien, et te tirerai de prison._

Pour le moment, voici le vaisseau dans lequel tu as recueilli un peu de
mon sang. Je l'ai ravi aux mains des mchants et je t'en confie la
garde. Et coute encore ceci: Tu n'as pas oubli le Jeudi o je fis la
Cne chez Simon, avec mes disciples. En bnissant le pain et le vin, je
leur dis qu'ils mangeaient ma chair avec le pain et buvaient mon sang
avec le vin. Or, il sera fait mmoire de la table de Simon en maints
pays lointains, et toi-mme tu le feras, ds que tu seras sorti de
prison et que tu auras trouv douze hommes ayant le coeur pur et voulant
s'asseoir avec toi  la table.

Ce disant, Notre-Seigneur disparut.

                                   *

                                 *   *

Bien que Notre-Seigneur et promis  Joseph de le tirer de prison, on
n'avait point entendu parler du pauvre prud'homme au bout de quarante
annes. On l'avait compltement oubli en Jude. Mose avait russi 
pouser la gentille petite soeur, et celui-ci tait  prsent un homme
riche et jouissant d'une bonne considration.

La tour, au fond de laquelle le misrable avait jet un juste, tait
tombe en ruines. Les oiseaux du ciel nichaient au creux des pierres et
chantaient; les ronces et les lierres se suspendaient non sans grce aux
dbris de cet difice; la terre avait t retourne aux environs et les
champs taient fertiles. Car toutes les choses sont indiffrentes et
s'emploient souvent avec complaisance  couvrir les iniquits.


II

Il se trouva que dans le mme temps l'Empereur de Rome avait un fils
nomm Vespasien, qui tait atteint de la lpre. Ce malheureux prince
vivait  l'cart, et dans un endroit sans fentre et sans escalier, o
on lui passait sa nourriture par une troite lucarne.

Une vieille femme, appele Verrine, qui avait chez elle le portrait de
Notre-Seigneur, alla trouver l'Empereur et lui dit qu'elle gurirait le
prince Vespasien par le moyen de son image.

L'Empereur voulut bien tenter l'aventure et il se rendit avec toute sa
cour au pied de la maison du lpreux. Verrine s'y trouva galement,
tenant serre contre son coeur une guimpe qui tait plie avec soin.
Tout le monde tant l, elle dplia la guimpe, et il n'y eut ni petit ni
grand qui ne ft contraint de s'agenouiller, quand on vit le portrait de
Notre-Seigneur Jsus-Christ.

Quand Verrine vit le grand effet que produisait son image, elle dit:

--coutez comment je la reus. Je portais ce morceau de fine toile entre
les mains, quand je fis la rencontre du prophte que les Juifs menaient
au supplice. Il avait les mains lies d'une courroie derrire le dos, et
suait sang et eau de toutes parts. Un homme juste, nomm Joseph
d'Arimathie, qui le suivait et qui avait piti de lui, me conseilla de
lui essuyer le visage. Je m'approchai et je passai mon linge sur son
front. Rentre  la maison, je regardai mon drap et j'y vis l'image du
saint prophte. Joseph la vit comme moi, et nous fmes trs merveills.
Si cet homme vivait encore, il vous confirmerait mes paroles; mais ils
l'ont fait prir parce qu'il avait enseveli le corps de Jsus.

L'Empereur et ses gens admirrent beaucoup ce que racontait cette femme,
et ils taient impatients de ce qui allait se produire pour le cas du
prince Vespasien.

Mais Verrine n'eut pas plus tt prsent la sainte image  la lucarne,
que Vespasien cria qu'il tait revenu  la parfaite sant. En effet, il
sortit de lui-mme hors de la maison et chacun vit qu'il tait sain, ce
qui causa un grand tonnement et une grande joie. Et de plus, comme il
tait de belles formes et que son visage tait gracieux, on l'approcha,
le toucha et l'embrassa en l'honneur du miracle, surtout les dames et
les demoiselles.

Pour le jeune Vespasien, son premier voeu fut de tmoigner de sa
reconnaissance en vengeant le prophte auquel il devait sa gurison,
ainsi que l'homme juste Joseph qui avait souffert  cause de lui. Et il
s'employa aussitt  quiper une arme pour aller en Jude.

                                   *

                                 *   *

L'arme de Vespasien fit un fort tapage lorsqu'elle dbarqua en Jude.
Elle tait compose d'un bon nombre de fantassins et de cavaliers
produisant un grand cliquetis d'armes sur les routes; et les trompettes
portaient la peur trs avant dans le pays.

Les Juifs, qui voyaient de loin tout cet appareil descendre du haut des
collines, se demandaient ce qu'ils pourraient bien rpondre dans le cas
o tous ces gens d'armes viendraient leur rclamer le prophte Jsus. Et
Mose se souvint de Joseph, l'ami du prophte. Il eut un grand remords
d'avoir agi contre lui pour pouser sa soeur Enige et s'emparer de son
bien. Aussi tremblaient-ils les uns comme les autres, de tous leurs
membres.

Vespasien, aussitt entr dans la ville, y forma une cour de justice
avec ses meilleurs barons. Il y sigea en personne et fit premirement
comparatre Pilate qui tait bailli, du temps que l'on fit souffrir des
avanies  Notre-Seigneur. On lui demanda ce qu'il avait fait de Jsus.
Il rpondit qu'il l'avait abandonn  la justice de la foule. Vespasien
lui fit observer d'abord qu'il employait des termes dont le sens obscur
passait son entendement, la justice tant,  son avis, chose si subtile
et tnue que le fil en chappe souvent aux plus grands clercs du royaume
et que c'est une prsomption que de s'imaginer qu'on la rend, n'tait-il
pas plaisant de penser que l'exercice en pt tre confi au populaire,
lequel est ingal et agit par le mobile de la passion? Pilate ajouta
qu'il s'tait lav les mains de ce qui pourrait arriver par la suite.
Vespasien lui dit qu'il n'et point pu agir plus sottement.

--Vous ne m'entendez pas, dit encore Pilate qui tait fin et retors pour
avoir vieilli dans les prtoires; je veux dire que si je n'ai pas agi
convenablement, en me dsintressant de ce prophte, vis--vis de vous
autres qui le pleurez, j'ai agi cependant selon les desseins de Dieu,
puisque vous savez que ce prophte devait prir... Or, il s'est produit
plusieurs cas, dans le cours de ma carrire, o me trouvant en face d'un
embarras analogue, soit entre la cit et le particulier, soit entre la
cit et l'tat romain, je demandai le bassin et l'aiguire, par quoi se
trouvait admirablement marque,  mon sens, la limite de l'humain
pouvoir.

Nanmoins, Vespasien ordonna qu'on lui lit les mains et le ft
souffrir. Il agit de mme envers un grand nombre de Juifs auxquels on
demandait vainement ce qu'ils avaient fait de Jsus ainsi que d'un
certain Joseph d'Arimathie qui avait pris soin de son corps.

Alors, comme quelques-uns louchaient du ct de Mose qui s'tait fait
pardonner son crime par sa richesse, mais que l'on avait bien envie de
dnoncer dans ce moment prilleux, celui-ci eut peur pour sa vie, et,
ayant rflchi, il vint se jeter aux pieds de Vespasien, et lui dit:

--Sire, m'accorderez-vous la vie sauve, si je vous indique le lieu o
l'on a mis Joseph?

--Soit! fit le prince. Va donc devant et montre-nous le chemin.

Arriv  l'endroit o se trouvait la tour ruine et  demi ensevelie
sous les ronces et les fleurs printanires, Vespasien se mit  rire,
malgr tout le chagrin qu'il avait de la perte sans doute irrvocable de
Joseph, et il demanda  Mose s'il se moquait de lui, pour s'tre flatt
de lui montrer la retraite de Joseph, et s'arrter  cet amas de pierres
humides et moussues o aucune crature ne saurait trouver abri.

Mose courba l'chine et dit:

--Sire, j'ai dit que je montrerais o fut mis Joseph, il y a plus de
quarante annes; mais je n'ai pas promis de vous le faire voir en bon
tat!...

Le fils de l'Empereur, qui n'tait chrtien que depuis peu de temps,
jura par le nom d'une divinit paenne et diabolique, ce qui ne fut pas
toutefois dsagrable  Dieu, en raison de la puret du sentiment.

Cependant Mose ayant dplac plusieurs pierres paisses et fort
lourdes, avait mis  jour l'entre d'un escalier par o Vespasien et sa
suite s'engagrent.

Tous taient trs mus  la pense de ce qu'ils allaient dcouvrir dans
ce rduit. Mais l'escalier tait si long, et en outre glissant et
malpropre, que plusieurs s'en trouvrent incommods; et le fils de
l'Empereur, parvenu environ  la soixante et dixime marche, dit  Mose
que, bien qu'il lui et promis la vie sauve du chef de l'affaire de
Joseph, il se pourrait trouver quelque autre juste motif de le faire
pendre, ne ft-ce par exemple que pour amener son auguste personne dans
des endroits si incivils.

Sur ce, quelqu'un des seigneurs qui allaient de l'avant, fit observer
que l'odeur devenait en effet mphitique et comparable  celle
qu'exhalent les corps pestifrs.

Mais Vespasien s'tant radouci:

--Dieu, dit-il, permet que l'enveloppe mortelle de l'me la plus proche
des fleurs par la grce et par le parfum, soit souille et rpugnante 
nos sens; et il se peut trs bien que le prud'homme Joseph, qui fut un
saint et toucha Notre Seigneur Jsus-Christ, nous envoie ces manations
qui,  la vrit, sont grossires et indcentes. Nous continuerons donc
d'aller plus avant dans le vilain tombeau o nous conduit ce Mose que
nous ferons pendre aussitt remonts,  supposer que notre peine ait t
inutile.

Le fils de l'Empereur et sa suite descendirent toujours plus
profondment et ils ne dcouvraient rien. Vespasien fut tent de
rebrousser chemin; mais Mose, qui ne cessait d'tre habile homme jusque
dans les moments les plus ingrats, dit au fils de l'Empereur:

--Sire, celui qui vous a guri de la lpre ne peut-il faire que l'homme
que vous cherchez soit l tout  coup? Et ne peut-il faire encore que
Joseph soit vivant au fond de ce tombeau infect quoique, dans le cas
contraire qui est plus naturel, sa relique vaille de la peine et puisse
atteindre un grand prix,  cause des vertus qu'il professa?

Vespasien fut touch par ce discours, et une secrte indulgence lui vint
pour ce coquin de Mose. En mme temps et dans l'instant prcis o la
foi pntrait  nouveau dans son me, on aperut dans le lointain une
petite lueur.

                                   *

                                 *   *

L'endroit d'o partait cette lumire tait d'apparence misrable et
sordide. Le jour bas, ainsi que celui que rpand une maigre lampe,
venait d'un point de la muraille et ne laissait rien distinguer
convenablement.

Mose, ayant cependant reconnu le cachot o il avait enferm Joseph, se
prcipita vers l'objet qu'il croyait tre en effet une lampe. Il
s'imaginait bien qu'il allait dcouvrir  l'aide de cette lumire le
pauvre Joseph dans le dernier tat; mais il esprait quant  lui avoir
la vie sauve.

Mose n'avait pas encore mis la main sur l'objet qu'il prenait pour une
lampe, lorsqu'il fut touch rudement  l'paule par quelqu'un de plus
grand et de plus fort que le fils de l'Empereur lui-mme et tous ses
chevaliers. Il se retourna et reconnut Joseph.

Alors il poussa un cri et fut saisi de peur. Vespasien et ses chevaliers
s'cartrent jusque vers les murailles, car ils tremblaient dans leurs
membres et dans leur esprit,  cause de la puissance de Dieu.

Joseph dit:

--Ceci est le vaisseau qui contient le sang de Notre-Seigneur
Jsus-Christ... Qui es-tu donc, toi qui portes la main sur le Fils de
Dieu?

Mose n'osa pas dire qu'il tait celui qui avait pos Joseph dans ce
mauvais endroit, mais il dit:

--Voici le prince Vespasien, le fils de l'Empereur de Rome, qui vient te
tirer de prison!...

--Qui parle de prison? dit Joseph, je ne suis pas en prison...

Mose qui tait le seul  lui adresser la parole, tellement les autres
taient pris de rvrence, demanda:

--O donc te crois-tu? Tu n'es pourtant pas libre?

--Je suis libre, dit Joseph.

Le saint homme faisait des efforts pour se souvenir. La mmoire lui
tant revenue:

--Oui, oui, dit-il, je me souviens que je fus jet jadis en prison par
une petite troupe de gens dont j'ai oubli la figure et les noms. Mais
Notre-Seigneur Jsus-Christ m'a tir de prison!

--Ha! ha! ha! ricana Mose, il est fou! Et, pardieu, on le deviendrait 
moins. Mon ami, lui dit-il familirement, ces hauts seigneurs et moi
venons de descendre trois cent trente-trois marches puantes pour
parvenir au cul-de-basse fosse o tu gis; et tu prtends que Jsus t'a
tir de prison!...

Joseph se tourna du ct de la petite lampe qui tait en ralit sans
mche, sans huile et sans flamme et rpandait une lueur par quelque
moyen mystrieux.

--Monseigneur Jsus! dit-il, soyez enclin  l'indulgence envers ceux qui
ne vous ont pas connu et qui ne sont pas clairs par le divin rayon de
votre foi. La grossiret de leurs sens gale l'erreur de leur esprit;
et ils prennent pour une prison le lieu du monde le plus dcent et le
plus fertile en dlices.

A ces mots, les seigneurs ne purent non plus se tenir de rire; car
l'endroit o ils se trouvaient avec Joseph tait nausabond. Mais
Vespasien leur dit:

--Il se peut que cet homme voie ce que nous ne voyons pas,  cause de sa
grande vertu.

Aussitt, le fils de l'Empereur ayant proclam sa foi par ces paroles,
il lui fut donn ainsi qu' tous, de voir par les yeux de Joseph.

Or rien n'tait plus loign de l'apparence d'une prison. Une lumire
plus belle que le jour venait d'un vase appuy sur un autel fort bien
orn o Joseph se tenait  genoux trs pieusement. Cette lumire
comblait de son rayonnement une salle vaste et comparable par la
magnificence aux plus superbes basiliques. L'air y tait lger et
imprgn de parfums, et son seul mouvement faisait une sorte de musique
que l'on pouvait attribuer tout aussi bien  des instruments sraphiques
qu'au murmure discret de toutes les petites btes du Seigneur que l'on
entend bourdonner aux heures heureuses de l't. Maintenant, il est bien
probable aussi que des anges taient l et chantaient, sans qu'on les
vt, et peut-tre mme se montraient-ils parfois quand Joseph tait dans
la solitude.

Joseph se prosterna trs bas et dit:

--Je vous adore, Monseigneur Jsus!

Sur quoi, tous ceux qui taient l, tant touchs dans leurs sens,
crurent fermement en la prsence de Notre-Seigneur Jsus-Christ--sauf
Mose qui avait l'esprit du mal.

--Voici, dit Vespasien, un miracle plus grand que de m'avoir guri de la
lpre, car, mes cailles tant tombes, je fus tir de l'opprobre, en
ralit, ce qui est un cas merveilleux et qui ne s'appliquera sans doute
pas  beaucoup. Mais cet homme-ci a t jet pour mort dans un cachot
infect, il y a plus de quarante annes, et il y est encore, comme nous
l'avons pu voir,--ce qui est dj remarquable;--mais voici que grce au
vaisseau de Notre-Seigneur, cet homme se trouve tre en mme temps dans
l'endroit le plus magnifique et le mieux garni de volupt. Or ceci aura
un plus grand retentissement dans le monde que la gurison de tous les
lpreux, et ce sera un bien prcieux dans les tats.

Mais Joseph qui se souvenait de la recommandation que lui avait faite
Jsus, en lui remettant le saint vaisseau, dnombrait dj les
personnages qui taient l, et en ayant trouv douze, y compris Mose,
il leur dit:

--Notre-Seigneur m'a command de clbrer la Cne en prsence de douze
personnes honntes et ayant le coeur pur. Il n'y a pas de doute que vous
ne soyez tels, tant de bonne compagnie. Si vous voulez, nous nous
assoirons  la table et ferons le sacrement?

                                   *

                                 *   *

Avant de s'asseoir  la table, Mose, qui tait hypocrite et fourbe, eut
encore peur qu'il ne lui arrivt malheur. Il rflchit; puis il tira
Joseph  part et lui dit:

--coute, je suis celui qui te billonna jadis et qui te jeta en prison.
J'espre que tu ne me feras pas de mal,  cause du temps coul et de
mon repentir...

Joseph le regarda avec attendrissement et loua Dieu de ce que cet homme,
aprs avoir pch, ft ramen au bien.

--Ce n'est pas tout, dit Mose, tu avais plusieurs fiefs et je m'en suis
empar...

--Tout mon fief, dit Joseph, est en Notre-Seigneur.

Mais Mose, ne pouvant croire  tant de dsintressement, rsolut de le
toucher avec adresse:

--Eh donc! dit-il, de Notre-Seigneur relevaient les pcheries et les
tablissements qui florissaient au bord du Lac de Tibriade?...

--Arrte! Arrte! s'cria Joseph. Et il se prit le front dans la main.
Le nom du Lac de Tibriade lui rappelait la douceur de vivre.

--En effet! dit-il, c'taient de beaux tablissements, et bien situs
aux bas des pentes o mrissaient les raisins, les figues et les olives;
et comme il tait agrable de voir les barques charges regagner le
rivage  la tombe de la nuit!

Une larme vint au bord de sa paupire.

--Dire que j'avais eu tout cela pour rien! fit-il, quinze cents deniers!
Cela valait le double!

--La valeur a centupl! dit Mose.

--Centupl! s'cria Joseph. Et son oeil se mouilla tout  fait. Il
penchait la tte et il considrait, dans sa pense, cette grande
prosprit, l-bas, couche au soleil le long du rivage de sable fin.

--Je te restituerai tout cela! dit Mose.

--Non pas! non pas! fit Joseph touch dans sa bont.

--Si fait! Si fait! C'est une chose accomplie. Tiens! prends tout de
suite cette bourse qui ne contient pas seulement le produit d'une anne
et qui est assez arrondie, comme tu vois...

--Au moins, dit Joseph, prlveras-tu une forte part pour ta bonne
gestion?

Mose, comprenant qu'il l'avait gagn par le got des biens terrestres
qui est trs fort contre Dieu, ne put contenir sa bonne humeur:

--Maintenant, ajouta-t-il, sur un ton plaisant, je me souviens d'avoir
employ la violence pour pouser ta soeur Enige qui hritait de ton
bien. Si tu ne veux pas de moi pour beau-frre, je la rpudierai, car la
voici un peu fltrie  l'heure qu'il est et j'pouserai une certaine
Corinne qui est venue avec les Romains et qui a de l'agrment.

Joseph se mit  rire de tout son coeur en bon homme qu'il tait. Il
embrassa Mose pour lui prouver son amiti, et lui dit de s'asseoir  la
table, ce dont Vespasien et ses seigneurs ne furent pas trop flatts.

                                   *

                                 *   *

Joseph fit le serment d'employer sa richesse  la gloire de Dieu.

Ensuite, il rompit le pain, en mmoire de ce qu'avait fait
Notre-Seigneur, et il le distribua en parties aux personnes qui taient
assises  la table:

 Vespasien d'abord,

aux chevaliers ensuite.

Quand vint le tour de Mose, tout le monde, sauf Joseph dont la bont
tait extrme, craignait que Dieu ne ft offens.

Or, comme Mose allait porter le pain  sa bouche, voil qu'il se fait
un grand fracas, et que Mose disparat, ainsi que son sige, aussi
compltement que s'ils n'avaient jamais t.

Tous en furent extrmement mus, et n'et t la grande pit avec quoi
ils accomplissaient le service divin, ils l'eussent certainement
interrompu. Mais aussitt que le service fut achev, Vespasien dit 
Joseph:

--Jamais nous n'avons eu tant de frayeur: dites-nous, je vous en prie,
ce que Mose est devenu!

--Quant  moi, je n'en sais rien, dit Joseph, mais nous pourrons le
savoir de Celui par qui toutes choses arrivent.

Et il interrogea le Saint vaisseau.

Alors on entendit une voix qui sortait du vaisseau, et qui dit:

Ne vous inquitez pas de Mose qui fut,  la vrit, fourbe, menteur,
assassin et sacrilge, mais qui, cependant, contribua  la gloire de
Dieu, puisque par lui Joseph fut amen  connatre le vrai bien, dans
cette prison, et puisque par lui fut fonde cette fortune moyennant quoi
vous tablirez la part matrielle de mon oeuvre, qui s'adresse plus
clairement aux hommes. Car je vous en avertis, beaucoup vous paraissent
mprisables, qui tiennent un rle dont le sens vous chappe; vous ne
voyez que l'architecte qui construit une maison, et j'ai souci galement
du maon et de l'ouvrier plus mdiocre encore qui mlange la terre avec
l'eau. C'est pourquoi je vous conseille de vous occuper le moins
possible de la justice: vous n'y entendez rien; elle est aux mains de
mon Pre, et je frapperai en son nom. J'ai enlev ainsi Mose qui tait
mauvais au milieu de vous, mais qui peut valoir en des emplois o vous
ne vaudriez rien. Vous le retrouverez dans la vie.

Vous autres, aimez-vous les uns les autres, et aimez-moi dans le fond
de votre coeur, afin que le monde, qui est semblable  la prison de
Joseph, vous soit transform en un lieu agrable, comme cela est arriv
pour lui.




LES TABLETTES DE CYTHRE


Vers le milieu de la neuvime journe, nous vmes monter, sur la mer, de
petites barques aux voiles gonfles, et Myrrha agita aussitt les mains,
et leva ses bras nus qui s'clairent, au jour, d'un peu de duvet d'or.

--Myrrha! dis-je en enserrant son corps chri, il convient en effet de
recevoir avec des marques de gaiet la nouvelle qu'il y a encore des
hommes, et qui vont  leur ngoce et  leurs entreprises de gloire,
depuis que nous nous aimons sur cette le solitaire. Ces petites voiles
pleines de vent sont puriles, n'est-ce pas? comme des joues de
nouveau-ns. Si tu veux, nous allons danser et rire, et nous tresserons,
 l'heure du crpuscule, des guirlandes agrables  Aphrodite, avec la
tige des glantiers mle de myrtes et de violettes?

Myrrha ne refusa pas de balancer sa jambe pure en cadence et s'chauffa
mme  secouer le tambourin au-dessus de sa chevelure. Elle chanta, et
je me baissai pour aspirer, sur sa bouche, le souffle sonore et
l'allgresse de ma chre amante.

Cependant les petites barques furent bientt assez prs de nous pour que
le bruit des voix nous en parvnt, et nous pmes mme discerner en leur
cacophonie les dialectes divers et la grossiret des propos. Il y avait
des gens de toutes les contres de la Grce, et jusques  des Barbares;
et c'tait un ramassis d'hommes de peu de valeur et allant  l'aventure.

--Myrrha! dis-je, c'est assez d'ironie, et tu as fait suffisamment
d'honneur  ces trangers qui ne le mritent pas. Retirons-nous de
l'autre ct des rochers et gagnons nos endroits fleuris. Si tout ce
monde tient  aborder ici, nous lui offrirons du lait, du miel et des
grenades. Allons-nous-en!

Mais, tout au contraire, Myrrha se mit  courir sur la grve de sable
fin, et elle mouilla ses pieds dans la mer; et elle commena de ramener
ses cheveux en touffe au sommet de la tte,  la manire thbaine, et
elle les retint par une agrafe d'or  la tte de Silne, qu'elle tira
avec d'autres bijoux d'une petite boite de cornaline. Elle passa  son
cou son joli collier de bronze contourn en spirale, et  son doigt des
anneaux orns de grenats syriaques et de prase qui est une pierre
nouvelle.

Je jure que je crus mourir en voyant cela et que j'accomplis quelques
prires extravagantes de Myrrha,--comme d'agrafer moi-mme sa
ceinture,--de la faon dont les machines dociles, au thtre, portent et
supportent les dieux. Ma bouche serre fut quelque temps muette; puis,
j'eus une envie de pleurer, que je retins,  cause de la prsence de ces
Barbares. Enfin, quand je pus parler:

--Myrrha! ma petite Myrrha! lui dis-je, quelle fantaisie ou quelle folie
t'a prise tout  coup en face de ces vilains hommes mal pils et
beaucoup plus vulgaires que ceux que nous avons fuis pour venir nous
aimer ici, Myrrha, il y a de cela neuf jours  peine rvolus?

--Oh! je t'aime! dit-elle, en nouant ses beaux bras  mon cou dans une
pose  charmer jusqu'aux lents coquillages ou aux cueils de la mer.

Elle reut mon baiser, puis elle tourna la tte et m'chappa des mains.

--Je t'aime, dit-elle encore, je n'aime que toi, mon amour.

Et elle tait toute penche dj vers les hommes des petites barques,
qui levaient de son ct de lourds yeux chargs d'tonnement et de
dsirs.

Je me suspendis au tissu lger de sa tunique et fis cder la petite
fibule d'or qui retenait ce vtement  la gorge. Je vis la peau blonde
de l'paule, durant que des hommes aux mauvais accents, qui taient pour
le moins des les tributaires, s'criaient dans les barques: Evoh!
c'est Aphrodite elle-mme! ce que ceux qui taient des Barbares
traduisaient en leur langue.

--Je t'aime! jetai-je  Myrrha, alors qu'elle tait dj loin et que des
mains froissaient ses vtements; car en cet instant je ne me souvins
plus que de l'aimer. Elle rpondit:

--Je n'aime que toi!

On voyait qu'elle tait partage entre la joie et la tristesse. Je lui
criai:

--Tu ne sais donc pas ce que tu fais?

--Je ne le sais pas! rpondit-elle.

Il se passa quelque chose de bien trange. J'tais agenouill sur le
rivage, prs de quelques objets qu'elle avait laisss. Il y avait son
miroir que je baisai  l'endroit o fut son image. Je ramassai aussi un
fruit qu'elle avait mordu et dont la chair humide gardait la marque de
ses dents; je me mis  baiser la morsure de ce fruit, et  ce moment je
n'eus plus honte de pleurer mme en face des trangers et des Barbares.
Je distinguai, dans ma confusion, que Myrrha avait sur le visage les
traces d'un chagrin gal. Je crus qu'elle me tendait les bras, et je vis
son pied cambr dans un effort pour revenir; mais son regard ayant
rencontr tous ces yeux qui l'admiraient de faons diverses, elle ne put
se retenir d'prouver le bonheur d'tre belle _autant de fois qu'il y
avait d'hommes alentour_.

--Mais! fis-je,  eux tous, ils ne t'accordent pas tant de beaut que je
fais, tout seul!

Elle rit. Elle se laissait alors transporter de barque en barque pour
que d'autres hommes prouvassent d'elle un tonnement nouveau, et
qu'elle ft ravie d'tre _nouvellement belle, toujours_.

La brise souffla, et je vis s'en aller les barques avec ma petite Myrrha
bien-aime. Tout cela fut presque aussitt lointain et puril, avec
cette apparence de joues gonfles de nouveau-ns. Cependant, quand le
geste dor des bras de Myrrha s'teignit, je tombai, comme un hoplite
bless, sur le rivage.

Alors, j'ai bris le petit miroir qui ne sut rendre qu'une beaut, ce
qui est trop peu pour Myrrha qui les a toutes, assurment. Et je vais
clore  jamais mes yeux, parce qu'ils furent inhabiles  feindre les
mille artifices qu'il fallait, et n'exprimrent que l'unique aveu du
grand amour de mon coeur. Mais auparavant, j'ai crit ceci, et je
l'enferme dans le vase funraire que nous avions apport l pour
contenir nos cendres quand le jour et t venu.

Puisse l'amant qui le dcouvrira, orner et aviver son amour de la
mlancolie que j'enclos en cette terre lgre.




LE BON JUGEMENT DU TRIBUNAL DES MOEURS, A VENISE


Francesco di San Polo, fils d'un gentilhomme vnitien, fut embarqu de
bonne heure sur les galres de la Rpublique et grandit parmi les Turcs
et les gens enturbans de l'Orient, dont les moeurs sont mauvaises.
tant revenu  l'ge d'homme dans sa patrie, il y afficha un vif ddain
autant envers les demoiselles patriciennes qu'envers les courtisanes.
Pour ce qui tait des premires, le scandale n'tait pas grand, vu que
ces pronnelles taient gauches et engonces pour la plupart, et que
Francesco,  vingt ans, pouvait avoir de l'loignement pour le mariage.
Quant aux dames galantes, grasses, nombreuses et renommes, habilement
teintes, fardes  grands frais et aussi expertes  la conversation qu'
tous les arts de la volupt, n'y avait-il pas lieu de s'tonner qu'elles
ne retinssent ce jeune homme par les fines mailles de leurs attraits?

De plus, Francesco emmenait des garons dans sa gondole,  la tombe de
la nuit, et leurs promenades taient longues et mystrieuses.

Des dames, mues de sa beaut naturelle et dpites de sa froideur,
l'accusrent d'avoir rempli, chez les Turcs, des emplois dshonorants.
Mais plusieurs adolescents des meilleures familles vnitiennes
laissrent entendre qu'en tout cas il n'en avait pas la marque.
L-dessus les langues allrent, et il se fit un grand bruit  Venise
autour du jeune Francesco di San Polo, qui s'tonnait beaucoup, de son
ct, qu'on le trouvt si intressant, alors que personne prcisment ne
l'avait remarqu durant ses voyages dans le Levant.

Aussi fit-il la figure la plus divertissante lorsqu'il fut dfr devant
le collge charg d'instruire contre les sodomites, qui se runissait
tous les vendredis, selon une loi du 22 mars mil quatre cent
cinquante-huit.

                                   *

                                 *   *

Loin de nier la particularit sur laquelle on l'invitait  rpondre, le
bon Francesco en tala avec une complaisance touchante les phases
diverses devant le tribunal. A l'entendre, aucune coutume n'avait plus
de beaut que celle dont on lui faisait reproche; il le prouvait tant
par l'histoire que par la science esthtique. Il parlait avec abondance,
s'chauffait, agrmentait de vers latins et mme de grecs la vivacit de
sa dfense. Il cltura sa harangue en exprimant le regret o il tait
que la Rpublique, si avance parmi les nations pour tout ce qui touche
les institutions et l'excellence des moeurs, s'obstint  demeurer dans
l'ignorance de celles-ci. Enfin, ce jeune homme avait tant d'honntet
dans sa conviction qu'il ne doutait point qu'avant seulement qu'on lui
donnt  boire pour avoir parl si bien, les divertissements de Sodome
ne fussent recommands fortement et solennellement aux citoyens de
Venise.

Il en arriva autrement, et notre Francesco fut bel et bien condamn.
Toutefois, l'on verra une preuve de la magnanime sagesse de ses juges et
de l'heureuse souplesse de la procdure vnitienne dans le chtiment
spcial que l'on prit la peine d'ajouter, en faveur du coupable, au
supplice de la _cheba_ qui lui revenait de droit.

                                   *

                                 *   *

Le supplice de la _cheba_ consistait  tre enferm en une cage de bois,
que l'on hissait  mi-hauteur du clocher de Saint-Marc, et
extrieurement, de faon que le patient y subt les rigueurs de la
saison et y ft expos aux quolibets des passants.

Voici la teneur de l'addition qui y fut faite dans l'intrt de
Francesco:

Ledit (Francesco) recevra chaque soir et bon gr mal gr, aprs le
couvre-feu,--pour viter le scandale,--et en sa cage, la visite d'une de
nos plus notables courtisanes, et le lendemain d'une autre, et ainsi de
suite, jusqu' l'expiration du dlai de sa peine.

Ceci pour la plus grande gloire de Dieu et dans le but que le coupable
soit ramen dans la voie qu'il (le Seigneur) a trace de sa main et
indique  notre premier pre pour notre bien et celui de nos enfants,
petits-enfants et arrire-petits-enfants.

                                   *

                                 *   *

Un beau matin, l'on vit brimbaler au bout d'une corde la cage de bois
contenant notre malheureux Francesco di San Polo assez dconfit, penaud,
mal en point, et prenant le ciel  partie qu'il tait victime d'une
grande iniquit. Vous pensez que les gens de Venise ne faisaient pas
dfaut autour du clocher de Saint-Marc ni sur toute la place, qui est le
lieu o se traitent les affaires et le seul endroit de la ville o se
fasse la promenade  pied sec. On dit qu'il n'y eut ni dame ni
demoiselle qui ne s'y montrt ce jour-l, soit en chaise, soit
simplement juche sur les hauts patins pour lors  la mode. Et il faut y
ajouter, bien entendu, les personnes adonnes  la galanterie, dont le
nombre, d'aprs les meilleurs documents, n'tait pas infrieur  onze
mille, et qui avaient un intrt direct  prendre connaissance de la
figure du sire, puisque chacune d'elles tait tenue d'essayer de la
drider tour  tour.

Francesco,  mi-hauteur de son clocher, ne pouvait rpondre aux mille
lazzi et aux malhonntets de toute sorte qui lui montaient de cette
foule assemble. D'ailleurs, rien ne porte  l'indulgence comme
d'envisager les hommes et les femmes d'un peu haut; et il est probable
qu'il en tait en ce temps-l comme aujourd'hui. L'histoire ignore sur
quel point porta sa mditation, et se contente d'enregistrer que, vers
l'instant o le soleil dclinait et alors qu'une grande quantit de
badauds billaient encore du ct du condamn, celui-ci, ayant contenu
un besoin depuis l'heure de l'aurore, s'en soulagea librement,
pleinement et  la ronde sur toutes les classes de la socit, qui prit
texte de cette pluie incongrue pour se disperser et s'en aller souper.

De sorte qu'il ne resta gure sur la place Saint-Marc,  l'heure du
couvre-feu, que les personnes qui y possdaient pignon ou fentre et qui
comptaient sur le lever de la lune pour voir ce qu'il adviendrait du
prisonnier sodomite et de la compagne  lui octroye par jugement en
bonne forme.

                                   *

                                 *   *

La malchance fit que la lune ft ce soir-l couverte aussi compltement
qu'une chandelle sur quoi se ft assise par mgarde quelque matrone
vnitienne.

Le lendemain on n'y pensait plus: telle est l'inconstance de la faveur
des esprits.

Les courtisanes accomplissaient avec ponctualit et discrtion la
besogne quotidienne que leur avait dpartie la Justice. Et des mois se
passrent sans que l'on prt seulement garde  cette cage pousse au
flanc du clocher de Saint-Marc comme une verrue ou une gibbosit
naturelle sur quoi se posaient journellement les colombes.

                                   *

                                 *   *

Toutefois, au bout de six mois, Francesco di San Polo fut trouv mort
par la cent quatre-vingt-troisime courtisane hisse en cet endroit, 
l'heure du couvre-feu.

On se montra fort tonn de ce rsultat, et une enqute fut ouverte
par-devant le Conseil qui avait jug Francesco. Les cent
quatre-vingt-trois personnes galantes y comparurent et dposrent une 
une selon la date de leur coopration  la besogne de la justice.

--Quel homme tait,  votre sentiment, ce Francesco di San Polo? leur
fut-il demand.

Pour les cinq ou six premires, c'tait un triste personnage, sans got,
sans apptit et sans politesse, enfin dnu de tout avantage.

De la septime  la douzime, il tait jug hsitant et malhabile,
gauche  l'excs en ses faons.

Ce travers tait confirm par la treizime courtisane,  laquelle
toutefois il n'avait pas dplu, et qui l'avait trouv original et ayant
des penchants au rebours du commun.

On remarqua beaucoup l'avis de la quinzime d'aprs laquelle Francesco
tait dj un homme ordinaire.

Ordinaire n'tait point le mot qu'il convenait d'employer en parlant de
ce jeune homme, opinrent les cinq filles suivantes, car il tait un
fort bon amant, expert et agissant, avec qui le temps ne durait point.

Sur les cent qui dposrent aprs, il n'y en eut pas une qui contredt
cette opinion favorable, sinon que trente-quatre d'entre elles
affirmrent qu'elles taient grosses de ses oeuvres. En outre, toutes
l'avaient entendu, dans le moment de la pmoison, bnir ses juges en les
recommandant  Dieu, chacun par leur nom et avec grande ardeur et
gratitude.

Le Conseil pleura  l'audition de ces paroles et se sentit pris aux
entrailles d'un vif sentiment d'indulgence rtrospective pour l'ancien
sodomite converti et puis mort de l'abus des justes plaisirs de l'amour.

--Et vous, mesdemoiselles? dit l'assemble, mue et tout d'une seule
voix, en s'adressant aux soixante-trois courtisanes restantes.

Celles-ci furent secoues d'un sanglot unanime et pour toute rponse
montrrent les marques visibles des combats qu'elles s'taient livrs
entre elles avant de monter dans la cage, par suite de leur empressement
et  cause de la renomme que le dtenu s'tait acquise dans les
exploits amoureux.




TABUBU


Un brave homme, nomm Setna, en se promenant un jour sur le bord du Nil,
aperut une femme qui lui parut trs belle, bien qu'il ne lui vt pas la
figure. Elle portait beaucoup d'or sur ses vtements, et elle tait
suivie de cinquante-deux jeunes filles de tournure agrable.

Setna en perdit immdiatement la tte. Il fit signe  son jeune
serviteur et lui commanda de savoir tout de suite qui tait cette femme.

Le jeune serviteur s'approcha aussitt de la jeune servante qui marchait
derrire la belle femme et lui demanda le nom de sa matresse.

--Tabubu, dit la jeune servante. Et elle sourit  cause de celui qui en
tait encore  s'informer de Tabubu, que connaissaient tous les hommes.

Le jeune serviteur rapporta  Setna ce qu'il avait appris.

--Retourne vers cette fille et dis-lui d'avertir sa matresse que je
m'appelle Setna et que je donnerai dix pices d'argent pour passer une
heure avec elle.

Le garon rapporta la rponse:

--Tabubu fait dire  Setna qu'il se trompe s'il la prend pour une
personne vile, et qu'elle est sage.

--C'est bien! dit Setna dont la figure se colorait comme le ciel au
soleil couchant, retourne encore et fais dire  Tabubu que je suis
capable d'user de violence.

Le jeune serviteur parlementa de nouveau et revint:

--Tabubu rpond que, dans ce cas, il n'y a qu' aller la trouver chez
elle, dans une belle maison derrire le temple de Bast, et que l, Setna
fera d'elle tout ce qu'il voudra, moyennant dix pices d'argent.

Le soir mme, Setna se rendit derrire le temple de Bast, et, avisant
une belle maison, il demanda qui demeurait l. On le prit d'abord pour
un homme ivre; mais, comme il insistait, quelqu'un lui dit d'un air
quivoque:

--C'est Tabubu.

--Fort bien, dit Setna, c'est chez elle que je vais.

On avertit Tabubu. Elle descendit, modestement voile, mais couverte de
riches parures; et Setna se flicita d'tre venu chez elle. Elle le prit
par la main et le conduisit dans le jardin o il vit les cinquante-deux
jeunes filles occupes  chanter,  jouer ou  prendre des poses propres
 ravir les yeux. Les pelouses taient trs bien claires et l'eau des
bassins, formant miroir, multipliait les lumires.

--Tu vois, dit Tabubu, que rien ne laisse  dsirer dans ma maison.

Setna, qui se sentait le feu dans le corps, dit:

--Allons  l'intrieur.

Tabubu le fit monter par le perron, et ils pntrrent dans une salle
ouverte par tout un ct sur le dehors et d'o l'on apercevait les bats
des joyeuses filles. Elle tait orne de lapis-lazuli et de vraies
turquoises. Il y avait autour de la pice des lits nombreux draps
d'toffe de fin lin. Nombre de coupes d'or taient disposes sur un
buffet et chacune tait remplie de vin. On apporta des mets varis et
des fruits.

--Qu'il te plaise boire et manger, dit Tabubu.

--Ce n'est pas ce que je demande, dit Setna.

Tabubu lui dit:

--Moi, je suis sage, je ne suis pas une personne vile. Si tu tiens 
faire ce que tu veux avec moi, il faut me cder par contrat tous tes
biens.

--Pourquoi n'tes-tu pas le voile qui te couvre la figure? dit Setna.

--Je viens prcisment de t'en donner la raison. Tu te trompes si tu me
crois celle que tu penses.

Voici cinquante-deux jeunes filles sans aucun voile et ce n'est pas
elles que tu dsires. Laisse donc cela. D'ailleurs ne suis-je pas trs
bien faite par tout le reste du corps?

--Si, si, dit Setna, je vois que tu es parfaitement bien; finissons,
allons  l'intrieur.

Tabubu fit venir un scribe et faire  Setna un contrat de cession pour
tous ses biens.

Quand Setna eut sign, il dit:

--Allons  l'intrieur.

--Viens, dit Tabubu.

Mais, au moment o ils allaient pntrer dans l'appartement, on vint
dire  Setna:

--Tes enfants sont en bas, ils t'ont suivi et ils veulent que tu
descendes sur-le-champ!

--Ces enfants viennent mal  propos, dit Setna; mais, quant  moi, je ne
peux pas descendre; qu'on les fasse monter.

Tabubu s'habilla d'un habit de lin, pendant qu'on faisait monter les
enfants. Setna voyait tous ses membres  travers l'toffe, et son amour
grandissait encore.

--Finissons, dit-il; allons  l'intrieur.

--Voil tes enfants, dit Tabubu; si tu tiens beaucoup  faire ce que tu
veux avec moi, prie-les de signer au-dessous du contrat que tu as fait
en ma faveur, afin qu'ils ne contestent pas le don de tes biens.

Les enfants tant rentrs signrent ce qu'on leur demandait. Aprs quoi,
Setna dit:

--Finissons, allons  l'intrieur!

--Moi, je suis sage, dit Tabubu; je ne suis pas une personne vile; si tu
tiens absolument  faire ce que tu veux avec moi, fais tuer tes enfants
pour qu'ils ne se disputent pas un jour avec les miens.

--Je voudrais au moins, dit Setna, que tu tasses ton voile afin de
savoir pour quelle beaut, je vais commettre cette mchante action.

Tabubu lana un vif clat de rire. Elle se promenait  contre-jour, le
long de la muraille qui portait les lumires, de sorte que l'on voyait
la forme de son corps au travers de l'habit de lin. Et il n'y avait que
son visage que l'on ne vt point.

Setna se tourna vers ses enfants, afin de leur demander s'ils
comprenaient que l'on ft les plus grandes folies pour cette femme. Mais
il vit ceux d'entre eux qui commenaient  tre des hommes s'lancer
vers Tabubu avec tous les signes d'un dsir au moins gal au sien, et il
pensa qu'ils tueraient leur pre pour passer une heure avec elle. Alors
il dit:

--Qu'on les tue!

Tabubu les fit gorger l o ils taient et fit jeter leurs corps en bas
du perron, devant les chiens et les chats qui mangrent leur chair.
Setna entendit ronger leurs os en buvant avec Tabubu.

--Tout ce que tu m'as demand, je l'ai fait, dit-il; finissons, allons 
l'intrieur.

--Entre dans cette salle.

Il entra dans la salle, se coucha sur un lit d'ivoire et d'bne, et
tendit la main vers Tabubu.

--Me voici, dit-elle en se dcouvrant. Alors, il s'aperut qu'elle avait
la figure dsobligeante des proxntes d'un certain ge et que sa bouche
tait un cloaque immonde.

Mais il ne se montra point mcontent; il se leva tranquillement et
descendit en passant par les endroits o il tait pass pour venir.

Le bruit de son aventure tait rpandu; on se moqua de lui dans les
jardins o les jeunes filles taient accouples avec des hommes de
diffrentes nations, et on lui fit honte d'avoir perdu ses enfants et
son bien pour une hideuse crature.

Il s'en alla, en pensant que ces gens-l sortiraient de cette maison
d'amour, sans savoir ce que c'tait que l'amour, alors que lui, il en
avait got les plus vives dlices par les transes effroyables du dsir.




VOYAGE DE CANDIDE AVEC PANGLOSS AU VRAI ELDORADO


Il n'y avait pas quinze jours que Candide avait rsolu de cultiver son
jardin, qu'il tait fatigu de manger des cdrats confits et des
pistaches, peut-tre aussi de voir le vilain visage de Cungonde. Il
exprima  Pangloss le doute o il tait d'avoir touch rellement
Eldorado. Eh quoi! dit Pangloss, n'y prtes-vous point cinquante moutons
chargs d'or, de pierreries et de diamants? Vous ne m'entendez pas,
reprit Candide, je me demande si je n'eusse point trouv ailleurs, par
exemple, un sequin qui et valu dix fois la charge de mes cinquante
moutons et qui et tenu dans mon gousset, par quoi j'eusse vit les
nombreuses pertes que je fis dans les marais, dans les dserts et par le
moyen d'un ngociant hollandais. En ce cas, opina Pangloss, il faut
aller au vrai Eldorado. Et ils y allrent.

Ils avaient tout juste pos le pied dans le pays, que des gens se mirent
 pleurer  leur aspect, parce qu'ils avaient mauvaise mine, ayant
beaucoup voyag. Voil qui marque un bon naturel! s'exclama Pangloss, en
s'avanant, la main tendue, vers les habitants d'Eldorado. Voyez,
dit-il, en retournant vers Candide sa main toute mouille de larmes, ces
gens ont le coeur sur ma main. Mais, dit Candide, nous avons, nous
autres, l'estomac sur les talons, et on ne vous a rien donn...
Nanmoins, le pays me plat, dit Pangloss, car je ne vis personne
tmoigner tant de compassion quand je fus desservi par la fortune, ce
qui m'arriva quelquefois.

Comme ils commenaient de philosopher, on leur mit dans la main des
gazettes. Ils s'tonnrent du bon march de la pense  Eldorado. Eh!
fit Candide, c'est l sans doute la nourriture de ce pays merveilleux,
et nous n'avons pas remerci la personne charitable... Ils couraient
s'acquitter de cette politesse; mais, ayant drang un loqueteux qui
extirpait un superbe chronomtre du gousset d'un gentilhomme, ils
reurent un coup de pied violent. J'aurais plaisir, dit Candide,  aller
voir pendre ce misrable. Qu'est-ce  dire? fit le gentilhomme, et
comment traitez-vous ce pauvre homme qui paisiblement s'en va, ayant
achev son travail? Eh quoi! Monsieur, dit Candide, votre
chronomtre!... Taisez-vous donc! se hta de lui souffler Pangloss qui
avait l'esprit philosophique et avait dj lu une partie de la gazette,
apprenez donc, mon cher Candide, les moeurs de ce pays avant de vous
courroucer de la sorte. Candide ouvrait de grands yeux en parcourant la
gazette, tandis que la foule pleurait d'attendrissement en s'cartant
devant le loqueteux par du chronomtre,  cause de la grande misre
qu'il avait d souffrir. Quelques lieutenants de la marchausse
s'essuyaient l'oeil du revers de la main.

Candide avait absorb plus des trois quarts de la gazette et ne se
sentait pas la faim moins opinitre. Pangloss, au contraire, ne pensait
plus du tout  cela; tenant d'une main la gazette qu'il brandissait
comme un drapeau, il attira Candide sur son coeur et l'embrassa 
plusieurs reprises et convulsivement. Candide s'essuyait le visage et
n'tait pas encore revenu de ses faons, qu'il vit que Pangloss
embrassait aussi tout le monde, et en tait mouill et le mouillait, les
larmes ne tarissant pas  Eldorado. On s'absorbait en commentant la
msaventure d'un petit toutou qui avait t cras par un personnage qui
avait le front de faire passer son carrosse au milieu de la chausse o
justement se trouvait le chien; ou bien un ne avait t battu, en
province; ou un assassin condamn par quelque cour arrire. Il fallait
que de tels forfaits prissent fin. Et on venait prcisment d'adjoindre
des femmes  tous ceux qui dtenaient une partie quelconque de la force
publique. Il y en aurait dsormais prs de chaque magistrat, prs de
chaque capitaine dans le commandement de la compagnie, prs de tout
prpos au bon ordre de la voirie et jusque dans le conseil du roi, de
manire que l'on vitt les violences, prtt aux infamies une oreille
indulgente et rprimt les tentatives de virilit. Oh! oh! pensait
Candide, me voici bien loign des Bulgares chez qui je passai
trente-six fois par les baguettes et qui tout de mme taient de fiers
gaillards. Quelle grande nation doit tre celle-ci, puisque tout y va
beaucoup mieux, y allant tout juste  rebours? Cependant, j'ai soup
ailleurs avec six monarques et je n'ai pas une noisette  me mettre ici
sous la dent.

Il allait appeler Pangloss, mais il l'aperut parmi beaucoup de
personnes fort occupes pour le moment  dbarrasser un rgiment de
milice de ses armes et bagages incommodants. Et, s'en tant charges,
elles les portaient en rythmant le pas aux cts de ces pauvres
fantassins. Elles leur tenaient aussi des discours. Nous laissons, dit
quelqu'un,  ct de Candide, nos citoyens les plus loquents approcher
de ces militaires pour leur rappeler chaque matin qu'il est plus doux
d'aller  la promenade, la canne  la main, qu' la manoeuvre, le
mousquet sur l'paule. Mais, dit Candide, que ne supprimez-vous cette
pauvre milice? Il est vrai, monsieur, mais, telle quelle, nous avons
accoutum de l'aimer et d'tre mus  son passage; elle nous tient fort
 coeur et elle est en outre une inpuisable matire  alimenter nos
feuilles de contes humoristiques et compatissants... Je n'entends pas
tous vos termes, dit Candide, le compatissant est-il donc un genre
littraire? Monsieur, vous sortez de chez les Hurons, ou venez tout
droit de Monomotapa, pour ignorer que notre littrature est
compatissante. On en a fini avec les errements de nos pres.
Figurez-vous qu'ils guerroyaient, domptaient des peuples, gagnaient des
provinces, qu'ils difiaient des monuments et d'imposants ouvrages dont
vous pourrez voir encore quelques dbris que nous laissons debout bien
qu'ils aient cot beaucoup de sueur populaire... Vous souriez,
monsieur? Votre langue, dit Candide, me cause seulement de la
surprise... Je songe  M. de Voltaire... Soit, reprit le citoyen
d'Eldorado, mais sachez que si, du temps de M. de Voltaire, on tait
fort en bel esprit et soucieux du beau langage, c'est en bont
qu'aujourd'hui l'on excelle. Nous sommes bons, monsieur, nous ne voulons
plus rien tre que bons; nous ne ferons que de bonnes oeuvres; nos
livres sont de piti, nos journaux d'amour, nos runions de charit et
nos familles sont en train de se constituer sur des bases qui sont
d'abngation et dont nous attendons les effets les meilleurs. Tenez, de
ces trois bambins qui sont levs chez les jsuites et entrent manger un
baba chez le ptissier, en compagnie de cette belle dame, deux sont les
fils d'un misrable homme qui, faute d'ducation, trangla ses pre et
mre; et toutes ces petites filles qu'une gouvernante mne  la pension
taient  un infortun qui fit sauter la diligence o se trouvait la
famille qui, aussitt rtablie sur pieds, les adopta. Il est dommage,
dit Candide, que Pangloss s'en soit all en portant le fourniment d'un
militaire, car c'est un grand philosophe, et il apprcierait votre pays
avec plus de discernement que moi qui ai l'estomac creux. A ces mots, le
citoyen d'Eldorado fut secou d'un violent sanglot, regarda Candide en
piti, et s'en fut, s'pongeant avec son mouchoir.

Candide avisa un groupe qui discutait avec toutes les apparences de la
gravit autour d'un homme pour qui l'on semblait avoir les plus grands
gards. S'tant approch, il reconnut que cet homme tait Pangloss. Il
venait de tordre le cou  un vque. Et le groupe tait de personnes de
qualit qui interprtaient son acte au point de vue philosophique.
Candide admira que les gazettes que l'on distribuait abondaient dj en
dtails sur les mobiles du crime et sur l'volution idologique de
l'auteur. De tous cts venaient des hommes en livre apporter 
Pangloss des cartes armories avec invitation  souper. Emmenez-moi!
implora Candide. A quel titre? fit Pangloss. Quel est cet intrus? firent
les personnes de qualit qui prenaient le point de vue philosophique, en
cartant du talon le qumandeur. Ah! bien! s'cria Candide. Et comme un
carrosse tait  sa porte, fortement garni de dorures et de laquais, il
transpera d'outre en outre,  l'aide d'un long poignard, le seigneur
qui s'y faisait voiturer. C'tait un ministre du roi. Tout le monde
quitta Pangloss et vint entourer Candide. On lui prta les motifs les
plus ingnieux du monde, et Candide, qui ne les et point invents, en
fut fier. Il tait camp, le poing sur la hanche, et narguait d'un peu
haut Pangloss qui n'avait tu qu'un vque. Cependant, ayant t pris
l'un et l'autre dans un grand nombre de maisons, il arriva qu'ils se
trouvrent, le soir,  la mme table. Pangloss y fut ft comme un
habile dialecticien et on honora en Candide un intuitif gnial.

Je voudrais bien, dit Candide, en se retirant au bras de Pangloss, que
Martin ft ici; je crois que son pessimisme serait branl. Tout ceci
n'est que billeveses, dit Pangloss, et il y a mieux  faire  Eldorado.
Ils recommencrent de philosopher, et d'autant plus que le souper et les
vins leur avaient chauff la cervelle et qu'ils avaient vu un grand
nombre de dames beaucoup mieux que Cungonde et mme qu'autrefois la
petite Paquette, la femme de chambre de madame de Thunder-ten-Tronckh.
Ce faisant, Pangloss entra dans une boutique et acheta trois forts sacs
de poudre; il en fit acheter le double par Candide et recommena en un
autre endroit; et, quand il eut vingt sacs de poudre, dit  Candide:
Nous ferons sauter demain les seigneurs qui nous traitrent ce soir et
qui seront runis en tats-Gnraux. Et ils le firent. Je pense, soupira
Pangloss en voyant brimbaler, dans les airs, de notables portions du
clerg et un vritable abatis de noblesse o se mlait du tiers-tat, je
pense que voil un coup qui sera comment. Ne pensez-vous pas aussi,
hasarda Candide, tre une seconde fois pendu?

Il fut fait tellement de bruit autour de cette affaire que le roi
lui-mme pronona: Voil deux personnes fort intressantes, et voulut
voir Pangloss et Candide et les entendre dvelopper leurs ides
philosophiques. Ce fut une sance mmorable, et aucune illustration n'y
manqua. Il n'y eut pas jusqu' l'vque et au ministre du roi, les
premires victimes de Pangloss et de Candide, qui n'taient point tout 
fait mortes, qui ne tinssent  soutenir l'intrt particulier qu'ils
avaient pris  la belle attitude de ces messieurs durant qu'ils taient
par eux poignards ou avaient le cou tordu. Ils dclarrent qu'ils les
avaient aussitt couchs sur leur testament. Ces paroles eurent
l'assentiment gnral, et les applaudissements redoublrent quand
Pangloss et Candide firent signe qu'ils acceptaient. Mais ceci ne fut
rien au prix de l'empressement des familles de ceux qui avaient pri
dans la salle des tats-Gnraux. Des courriers arrivaient de tous les
points d'Eldorado, apportant, qui des dons en argent, qui des offres
d'alliance pour les personnes et les familles de MM. Pangloss et
Candide. Le mal, soupira Candide  l'oreille de Pangloss, est que vous
n'ayez point de famille et que je sois mari  Cungonde qui est si
laide. Hlas! sanglotait Pangloss; et il s'apprtait  subtiliser. Mais
il entendit qu'il y avait 4.928 prtendants  la main de sa fille, de
qui l'on demandait le petit nom. Il n'est que trop vrai, rflchit
Pangloss, que je n'ai pas plus de fille que je n'ai de cheveux sur le
sinciput, et c'est bien regrettable; mais il m'en nat une peut-tre.
Et,  tout hasard, il dit un nom et celui qui lui vint fut Cungonde.
Mais c'est ma femme, quoique fort endommage, objecta timidement
Candide, outre que votre procd a l'apparence malhonnte... Laissez
donc aller les choses, dit Pangloss, elles vont le mieux du monde. Les
4.928 prtendants en venaient aux mains. Le roi dit: Je l'pouse; car
justement il cherchait femme. Mais il y eut le double de demandes pour
la soeur de Candide, parce qu'il avait le visage agrable. Hlas! allait
avouer Candide. Pangloss le coupa: Dites donc, je vous prie, le nom de
Paquette; c'est une personne fort bien tourne et qui a l'usage du
monde. On plaa de mme frre Girofle quoiqu'il ft thatin et puis
Turc, et Cacambo et la vieille qui eut un tabouret  la cour quoiqu'elle
ne ft capable de l'occuper qu' moiti.

Pangloss rvait de professer la philosophie. On lui permit de grouper
ceux qui partageaient la doctrine qu'il avait manifeste  Eldorado par
des actes retentissants. C'taient quelques douzaines de portefaix, des
repris de justice et des voleurs de grands chemins, trois belles mes,
un duc et pair, une femmelette et quelques petits-matres. Pangloss ne
perdit point de temps. On n'avait pas encore retrouv l'auguste famille
qui avait peut-tre chang d'habitation  Constantinople, par la force
des choses, que le grand philosophe avait dj constitu avec ses
disciples et les privilges du roi, la socit du _Pril d'Eldorado_. La
presse y fit l'accueil le plus empress. Les actions furent lances 
toute vole par le royaume, et il n'y eut point de capitaliste qui ne se
ft scrupule d'en possder un bon nombre. Les plus intelligents des
crivains tiraient un grand parti pour leurs chroniques de ce danger
grandissant, dont ils simulaient chaque matin, par de jolis tours
d'esprit et la meilleure apparence de bonne foi, avoir dcouvert les
progrs; et ils poussaient l'humour jusqu' sourire et tendre les bras 
ce curieux monstre,  cet enfant gt qu'Eldorado chauffait et qui
mangeait Eldorado chaque jour. De mme que l'on faisait autrefois pour
les projets de nobles difices, on publiait les plans et devis des
nouvelles machines et substructions dvastatrices, en sorte que chacun
pt savoir d'avance sur quel pied sauter. L'exercice de la bont tant
devenu l'unique sport, beaucoup de citoyens des plus considrables
s'employaient  encourager les travailleurs, et l'on ne parlait plus 
table et dans les salons que de leur noble ardeur et de leurs efforts
touchants. Enfin, il ne restait plus un pouce de la terre d'Eldorado qui
ne ft amplement garni de poudre jusqu' trois pieds en profondeur,
lorsqu'on annona l'arrive des Bulgares.

Quoi! dit Candide, ce peuple de moeurs grossires et de naturel
impitoyable vient ici porter la guerre! Mais nous allons tre bien gns
pour recevoir comme il faut Cungonde et Paquette qui ne peuvent tarder
d'tre ici et je cours informer le roi de ce dsagrment. Rien ne
pouvait tre plus fcheux que ce parti. Candide fut bouscul et personne
ne le reconnut. Je suis Candide, s'criait-il, c'est moi qui ai min
Eldorado! Mort aux Bulgares! Eldorado en avant! lui rpondait-on, durant
que l'on remettait  la milice ses armes quoique incommodes, et qu'on y
enrlait bon gr mal gr Candide. Qu'est ceci? fit Candide apercevant
que l'on faisait passer Pangloss par les baguettes pour avoir discut au
coin de la rue sur la vertu du sentiment patriotique, en vrit, ce
peuple a plus de souplesse en ses mouvements que ce grand homme en sa
philosophie. Voil d'un coup Eldorado tout pareil aux Bulgares et il est
aussi probable qu'il les va mettre dehors qu'il l'est que l'on s'est
jou de nous. Hlas! s'criait Pangloss, l'chine fort moleste sous les
baguettes, nous n'avions plus qu' mettre le feu aux poudres!

Presque aussitt Eldorado sauta par le fait d'un boulet qui provint des
Bulgares et s'alla ficher incontinent dans ces poudres. Pangloss et
Candide taient aussi haut dans les airs qu'ils y avaient fait aller les
membres des tats-Gnraux: Je regrette, dit Candide, qui conservait sa
prsence d'esprit, que Martin ne soit pas ici, car j'aurais aim
entendre son opinion sur ce pays d'Eldorado qui tout de mme valait
mieux que ces Bulgares qui le vont habiter  prsent, comme je le vois
d'ici. Il vous donna, dit Pangloss, un grand exemple de bont, qui vaut
bien le sequin qui et valu  lui seul plus que les cinquante moutons
chargs d'or, de pierreries et de diamants. Ah! fit Candide,
retournerons-nous cultiver notre jardin? C'est s'y prendre un peu tard,
eut encore la force de gmir Pangloss. Eh! dit Candide, vous prononcez
justement le mot qu'avaient tout  l'heure ces messieurs d'Eldorado qui
viennent de choir empals au moyen de la flche de l'glise
mtropolitaine. C'est donc qu'ils ont compris, acheva Pangloss, et
toutes choses vont pour le mieux.


(Publi dans la _Revue Bleue_ du 3 fvrier 1894.)


FIN




TABLE


  DIVUS ARETINUS                                          1
  L'ADORATION DES MAGES                                  59
  LA DANSEUSE DE TANAGRE                                 91
  LE MIRACLE DU SAINT VAISSEAU                          113
  LES TABLETTES DE CYTHRE                              155
  LE BON JUGEMENT DU TRIBUNAL DES MOEURS, A VENISE      165
  TABUBU                                                179
  VOYAGE DE CANDIDE AVEC PANGLOSS AU VRAI ELDORADO      191


E. GREVIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.--9829-2-20.





End of Project Gutenberg's Nymphes dansant avec des satyres, by Ren Boylesve

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES ***

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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

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editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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